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PENSÉE

D'une « Philosophie Chrétienne » qui serait philosophique

Le problème n'est pas seulement de savoir si la philosophie chrétienne est une réalité Historique illustrée par des noms considérables, Saint Augustin ou Saint Thomas d'Aquin, Malebranche ou Maine de Biran, si le christianisme est ou non un climat favorable à la recherche et à la découverte métaphy- siques. L'attitude du philosophe à l'égard de ces problèmes secondaires dépendra du sort qu'il fera à une question fonda- mentale, et qu'il convient de poser avec la plus brutale simpli- cité : l'idée de philosophie chrétienne est elle une notion con- tradictoire, qui prétendrait marier le feu et l'eau, la raison critique et autonome avec la foi aveugle et soumise ? Y-a-t'il au contraire amitié naturelle entre l'intelligence qui connaît et l'intelligence qui croit ? Et la réponse que le philosophe apportera à ce problème, la façon même dont il en définira et opposera les termes dépendra d'abord de l'idée qu'il se fait de sa philosophie, de ce que j'appellerai par convention et pour faire court, de sa philosophie réflexive. En effet, si tel historien de la philosophie condamne l'idée de philosophie chrétienne, c'est à priori, et parce que pour lui qui dit philosophie dit autonomie de la raison et primauté de l'évidence intellectuelle sur tous les modes de connaître obscurs et irrationnels, foi, préjugé ou sentiment. De ce point de vue Je christianisme peut certes être matière à réflexion pour une pensée libérée qui pourra deviner dans ses mythes

I. Cf. Etienne Gilson -.L'Esprit de la philosophie médiévale, Vrin 1931. Maurice

Blonde]: Le problème de la philosophie catholique, Bloud, 1932. Jacques Maritain:

De la notion de la philosophie chrétienne, Revue Néo-Scola»tique, mai 1932.

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le pressentiment ou le symbole de vérités rationnelles. Mais il ne saurait apporter à la raison une règle et une mesure, fatales à la liberté de l'esprit. Quelle philosophie réflexive implique semblable attitude ? On reproche par exemple à la philosophie médiévale de n'avoir pas donné à l'humanité des vérités neuves, d'avoir été une simple apologétique, appliquée à apporter des semblants de preuve pour appuyer une révélation invérifiable. Mais c'est supposer que le progrès de la philosophie est analogue au tracé d'une ligne qui se poursuivrait indéfiniment, ne devant rien à autre chose qu'à lui, ne revenant jamais sur lui-même et ajoutant sans cesse du nouveau à l'ancien. C'est ainsi que s'accroissent les fortunes matérielles ; mais il n'en va pas de même avec les biens spirituels. La science positive elle-même (et je pense surtout à la physique moderne qui n'hésite pas à remettre en question ses propres principes) est loin de répon- dre à ce schéma simpliste. Le progrès de la sagesse métaphysi- que pourrait bien n'être pas dans l'apport toujours renouvelé de vérités inédites, dans un effort qui ajouterait inventions à inven- tions jusqu'à l'indéfini. Car si l'esprit n'est pas une libertépure, une puissance de fabriquer du nouveau, le progrès philosophique doit être envisagé de façon moins simpliste et moins matérielle. La philosophie n est pas, comme l'imagine l'idéalisme con- temporain,- le seul moyen de constituer et d'accroître le trésor de vérités qui sont le patrimoine commun de l'humanité. Nous avons entendu tellement célébrer le Cogilo, que nous croyons naïvement qu'il n'y a que les philosophes à penser. Mais com- bien de vérités acquises et vécues dans la pratique de l'honnête homme, l'intuition de l'artiste ou la foi du croyant. Aucune philosophie n'a découvert la conscience et la certitude du devoir. Avant même qu'il y ait des philosophes, les hommes connaissaient l'émotion qu'éveille la beauté ou ce sentiment de crainte respectueuse devant Dieu, qui est le commencement de toute religion. Est-ce dire que ces expériences spontanées et immédiates de la vérité rendent inutile la philosophie ? Non, car la fonction propre de la métaphysique est de retrouver par des voies rationnelles une expression communicable, objective de ces données confuses et irrésistiblement réalistes que sont les intuitions du bien, du beau ou du divin. L'exercice même de la pensée philosophique suppose avant elle l'existence et la valeur de certitudes acquises et éprouvées par ailleurs, dont quelques-unes et peut-être les plus importantes resteront par nature au delà de sa compétence. Elle n'ajoutera pas à ce lot

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de certitudes des certitudes radicalement nouvelles quant a leur objet. Elle ne découvrira pas je ne sais quelles Amériques intelligibles. Le monde que le philosophe connaît est le même que celui dans lequel l'homme naît, souffre et meurt ; mais il le connaît à sa manière qui est spéculative, désintéressée et rationnelle. Il inventera une façon inédite d'être certain de choses déjà certaines par ailleurs. Une autre lumière sur le même objet, qui n'éclairera pas tout l'objet, mais qui éclairera parfaitement la partie illuminée. Un degré nouveau est ajouté au savoir. Un ordre nouveau de connaissance est découvert, celui de la nécessité universelle, un ordre de certitude, nouveau quant au mode, et qui nous donne des assurances nouvelles sur un objet déjà découvert et exploré, cette certitude dont la vie est la justification rationnelle. Car il peut y avoir du même objet divers modes de connaissance. C'est du même Dieu que parlent le croyant, le théologien, le philosophe, mais chacun dans son langage, et chacun dans un ordre du savoir absolu- ment original et irréductible à tout autre. Si cette analyse est exacte, l'idée de progrès philosophique prend une autre figure. Les acquisitions de l'intelligence méta- physique ne sont pas des résultats toujours provisoires et sans cesse dépassés, et elles se ramènent soit à un approfondissement toujours plus pénétrant des vérités immuables présentes à toute conscience humaine, soit à une réflexion sur les décou- vertes déjà faites par l'intuition de l'honnête homme ou de l'ar- tiste et par la foi du croyant, et à un effort pour les éclairer de raison. La philosophie possède ainsi la plénitude de son auto- nomie, le libre usage de sa méthode, mais elle doit s'avouer — c'est la part de la philosophie réflexive, qui n'est autre chose que la conscience que la philosophie doit prendre d'elle même — que sa destinée n'est pas d'apporter à l'humanité des objets de connaissance absolument inédits. Car elle suppose avant elle une expérience humaine, qui découvre et qui vit les vérités qu'elle justifiera à sa façon en les illuminant de raison. Dès lors l'idée de philosophie chrétienne prend signification et valeur. Nul ne peut s'étonner que le christianisme ait apporté au monde un corps de vérités dont certaines étaient de soi au niveau de la raison, et dont la philosophie s'est ensuite emparé comme de son bien propre. Réflexion sur un donné acquis par intuition ou plutôt reçu par grâce, et dans lequel l'analyse métaphysique découvrira un aspect intelligible, sans attenter à son mystère profond : jamais la philosophie grecque n'avait soupçonné que Dieu est Charité. Confidence faite à Saint Jean

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qui dépasse et humilie la raison, et que le cœur Humain n ose- rait même pas pressentir. Et voici que la philosophie se met

à réfléchir sur ce dépôt que l'humanité a reçu du christianisme. Elle ne va certes pas transformer le mystère en lumière, ôter

à la foi son obscurité et au croyant son mérite. Elle prendra

cette croyance comme une certitude de fait et elle sedemandera quelle doit-être la nature de Dieu pour qu'il soit possible d'affirmer qu'il est Amour. Elle se dira que l'amour étant don total de soi il doit jaillir d'un centre de liberté et d'initiative ; d'un mot si Dieu est Amour, il est une Personne. Ainsi avertie, la raison va maintenant dialoguer avec elle-même et s'aperce- voir qu'elle est obligée, en suivant les seules exigences d'une nécessité rationnelle, d'attribuer à Dieu cette perfection qui est la personnalité. Elle a donc enrichi l'idée qu'elle se faisait de Dieu grâce à l'aide de la révélation. En droit, elle aurait pu par ses seules forces s'élever à la notion d'un Dieu personnel ; mais en fait il a fallu que son attention fût attirée par la foi sur la Charité divine pour qu'elle prît garde qu'elle savait déjà implicitement que Dieu est une Personne. Ici se présente une objection grave. Vous n'avez traité, nous dira-t-on, que l'extérieur du problème. Certes vous avez montré la dépendance de la philosophie à l'égard de l'expé- rience humaine, et par conséquent de ce qu'il y a dans cette expérience de plus conquérant et de plus dynamique, c'est-à- dire du christianisme. Le véritable problème de la philoso- phie chrétienne est tout autre. Un philosophe n'est chrétien que s'il nous a fait une nature humaine ouverte au surnaturel, et s'il a ainsi justifié l'exigence de la grâce, en décelant la prise que l'homme offre à la main de Dieu, s'il est capable d'inté- grer tout ce qu'il y a d'humain dans le oui de l'homme à sa vocation surnaturelle. Problème suprême, impossible à éluder et qui s'impose universellement, mais que notre imagination rend trop vite solidaire de telle solution particulière qui a pu lui être apportée. Pour qu'une philosophie puisse se dire chrétienne, il faut, nous répète-t-on, qu'elle soit une inquiétude, non une science, qu'à mesure qu'elle avance et qu'elle découvre dans la con- naissance et dans l'action plus de contradictions et d'antino- mies, elle se convainque de son impuissance à les lever et à conclure une fois pour toutes. Ainsi serait manifestée l'impuis- sance de l'homme à accomplir sa vocation sans la gratuité d'un secours venu d'ailleurs, son impuissance aussi à aller jusqu'au bout d'une raison qui exige l'unité et ne rencontre

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qu'oppositions et divisions, s'il n'accepte pas l'obscurité de la foi. Ainsi l'insuffisance de la philosophie serait la vérité fondamentale de la philosophie chrétienne. Position contestable. Que la philosophie soit une dialectique de la déception et elle n'est plus philosophie. Qu'elle puisse poser un seul . problème sans être capable d'en apporter la solution, et je doute de la philosophie, comme de l'ami qui ne tient pas ses promesses. La philosophie chrétienne ne saurait se constituer aux dépens de la philosophie. Mais si la philoso- phie est docile au vrai, le problème que nous posions tout à l'heure va se trouver assez vite résolu, au moins en principe. J'ai essayé de le faire voir : la philosophie se suffit à elle- même, elle constitue un ordre qui a sa justification interne et originale. Mais cet ordre doit être situé dans une hiérarchie :

il a par nature sa place dans l'expérience humaine. Si la philo- sophie se suffit à elle-même parce qu'elle doit justifier par ses seules ressources tout ce qu'elle avance, il est bien clair qu'elle ne suffit pas à l'homme. Vérité fondamentale de la philosophie réflexive. De ce fait d'autres modes de connaissance de l'être (qu'il s'agisse de l'explorer ou de le pâtir) sont possibles en dehors d'elle. Toute négation à priori du surnaturel peut donc être dogmatiquement rejetée. De plus la philosophie, analysant la structure de l'esprit à sa façon, qui est spéculative et désintéressée, y découvre néces- sairement et sans les reconnaître pour telles, les conditions de possibilité de l'élévation surnaturelle. L'esprit, en effet n'est pas une puissance de construction, mais il est intellectuellement une attention, et moralement une attente. Et dans sa vie la plus rationnelle. Ainsi l'extrinsécisme du surnaturel se trouve nié, par la seule philosophie, et sans qu'elle se le propose expli- citement. Enfin la philosophie réflexive, comparant les univers scien- tifique, moral, esthétique, religieux aperçoit de l'un à l'autre analogies et correspondances. Chacun de ces univers a son exis- tence et ses principes propres. La philosophie qui ne les a pas créés leur laisse à chacun son autonomie. Mais, elle se doit de découvrir à ces divers étages de la vie spirituelle, la soumis- sion et l'abandon de l'esprit à un objet qui est son maître et son guide : vérité, bonté, beauté ou Infini divin. A chacun de ces ordres l'homme apparaît le même : une puissance d'accueil, une docilité profonde. Ainsi tout l'humain de l'acte de foi peut être intégré de proche en proche. La philosophie pour être chrétienne n'a donc pas à se renon-

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cer elle-même et à se remettre en des mains étrangères. Dans sa nature même, elle trouvera le désir implicite et ignoré d'elle- même de vivre dans un état chrétien. Car elle sait, et c'est son métier de le dire, que l'intelligence humaine n'est pas une divinité créatrice, trouvant en elle-même toute sa subsistance et capable de dispenser de toute expérience. La prétendue philosophie de l'idéalisme veut méconnaître cette dépendance de la philosophie par rapport au reste de la culture humaine, dépendance qui est inscrite pourtant dans sa nature même. En ce sens la philosophie est comme l'homme ouverte et docile. Aussi la grâce peut elle la faire avancer à pas de philosophie, comme elle fait avancer la liberté humaine à pas de liberté.

ETIENNE BORNE.

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