Vous êtes sur la page 1sur 155

le salève:

objet commun

A la recherche de controverses heuristiques pour la co-construction de l’agglomération franco- valdo-genevoise.
A la recherche de controverses heuristiques pour
la co-construction de l’agglomération franco-
valdo-genevoise.
de l’agglomération franco- valdo-genevoise. Louca Lerch Mémoire de master 2 en sciences du territoire,

Louca Lerch

Mémoire de master 2 en sciences du territoire, filière «Ville, Montagne, Durabilité». Institut de Géographie Alpine, Université Joseph Fourrier, Grenoble. Septembre 2006

Géographie Alpine, Université Joseph Fourrier, Grenoble. Septembre 2006 Jury: Marie-Christine Fourny et Sylvie Duvillard

Jury: Marie-Christine Fourny et Sylvie Duvillard

Géographie Alpine, Université Joseph Fourrier, Grenoble. Septembre 2006 Jury: Marie-Christine Fourny et Sylvie Duvillard

Avant-propos

Ce texte est dédié toutes celles et tous ceux à qui le Salève me relie.

Ce mémoire a été imaginé à Grenoble durant les cours suivis dans le cadre du Master 2 en Sciences du Territoire «Ville Montagne et Durabilité», une filière orientée vers la recherche. Il a été écrit à Genève parallèlement à un stage dans un bureau d’urbanisme dédié à la réalisation d’un Plan Directeur Communal. Des explorations de la théorie aux contingences de la pratique, la structure de ce document suit la trajectoire vécue par son auteur durant l’année qui lui fût consacrée.

Merci à vous qui par vos remarques et corrections avez rendu ce texte lisible:

ma directrice Marie-Cristine Fourny, ma mère Suzanne Lerch, mes amis Baptiste de Coulon et Mathias Studer. Merci à vous qui par votre soutien et votre patience m’avez permis d’écrire dans de bonnes conditions: les mêmes et l’équipe d’HybrIDéES Darius Golchan, Mical Mercier-Ourlevet, Muriel Zimmermann, Armand Camusset qui ont su donner à mon stage auprès d’eux une véritable dimension d’apprentissage et un appui matériel irremplaçable. Merci aussi à vous qui m’avez reçu: toutes les personnes qui ont répondu à mes questions et Bruno Beurret, Eric Dürr, Mireille Ehrardt, Alain Léveillé, Jean Rufi, Crisol Serrate, Bruno Vayssières qui m’ont fourni de précieux documents. Merci à Claude Séraphin pour le tour en téléphérique. Merci à Andreas Fontana pour avoir serré les dents face aux assiettes sales.

Photo transformée couverture: La Touche Verte

Résumé

Genève entretient avec sa périphérie française des relations dont la régulation s’avère depuis plusieurs siècles difficile du fait de leur caractère transfrontalier. L’agglomération franco-valdo-genevoise se caractérise par une dispersion institutionnelle qui ne facilite pas l’émergence d’une territorialité collective au sein de sa population. Le Mont Salève peut-il, au travers des controverses que suscite son aménagement des deux côtés de la frontière, devenir un objet naturel commun aux deux populations?

Par une exploration théorique visant à asseoir ce questionnement dans l’approche prônée par la théorie acteur-réseau et la conceptualisation d’économies de la grandeur comme cadre analytique, ce mémoire recherche dans un premier temps ce qui pourrait permettre de juger du caractère heuristique de controverses sur l’aménagement du massif. Les enjeux de la protection du paysage, de la gestion «par projet» de l’aménagement du territoire, et de l’usage normatif de la notion de réseau sont les pistes suivies dans l’analyse prospective d’un corpus de documents d’aménagement régionaux, intercommunaux et communaux concernant le Salève.

Mots clé

Salève, agglomération franco-valdo-genevoise, PLU, directive paysagère, projet, réseau, paysage, controverses, aménagement du territoire, frontière, objet naturel, concertation, cité, justification.

SOMMAIRE

AvAnt-pROpOS

2

 

RéSuMé

3

MOtS CLé

3

1. IntRODuCtIOn généRALE

7

2. ELéMEntS théORIquES

13

2.1.

Aux sources de mon hypothèse

15

2.1.1. Un nouveau programme d’observation: la théorie acteur-réseau

17

2.1.2. Théorie de l’action : la controverse heuristique comme outil de la démocratie

19

2.1.3. Prospective des controverses : identifier les enjeux de demain

22

2.1.4. Théorie de la relation en géographie

23

2.2.

Théorie de la justification

26

2.2.1. Emergence d’une septième cité

30

2.2.2. La cité par projet et le monde connexionniste

35

2.3.

La cité par projets et les sciences du territoire

37

2.3.1.

L’ «empaysagement» une manifestation géographique de la cité par projet ?

37

2.4.

projet, réseau: des notions pour les controverses de demain ?

40

2.4.1. «Projet»

40

2.4.2. «Réseau»

45

2.4.3. Le paysage par projet et en réseau : «figure harmonieuse de l’ordre naturel»

51

2.5.

problématique

54

2.5.1. Postulats

54

2.5.2. Hypothèse

55

2.6.

Méthodologie

57

2.6.1. Sources

58

2.6.2. Indicateurs

59

3.

LE SALèvE: ObJEt COMMun, EnquêtE pROSpECtIvE

61

3.3.1.

Les échelles d’analyse et leurs pertinences heuristiques

66

3.4.

Le «grand territoire» de l’agglomération transfrontalière

70

3.4.1. Enjeux territoriaux du projet d’agglomération

73

3.4.2. Eléments de blocage et de débat au sein de l’agglomération

76

3.4.3. Aux racines d’un rapport de forces : valeur heuristique d’un retour sur l’histoire

de l’urbanisme franco-genevois

81

3.4.4. Retours sur image : le plan Braillard 1936 et le SDAU de 1967

84

3.4.5. La vision des années 2000 : le Plan directeur 2001 du Canton de Genève et le Schéma d’aménagement du Genevois haut-savoyard

88

3.4.6. Synthèse : le Salève, une absence révélatrice

95

3.4.7. Agglomération : éléments prospectifs et propositions

96

3.5.

un objet naturel commun ?

99

3.5.1. Portrait robot du Salève

99

3.5.2. Réflexion et action publique à l’échelle du massif.

100

3.5.3. Processus d’adoption de la Directive paysagère

107

3.5.4. Massif : éléments prospectifs et propositions

113

3.6.

Extrémité nord du massif : essai de prospective à l’échelle communale

115

3.6.1. Documents d'urbanisme municipaux: provenance et disparités

116

3.6.2. Projets municipaux du nord du massif du Salève: vers quel type de développement

 

se tournent les communes?

118

3.6.3. Rôle du paysage dans l'urbanisme municipal

121

3.6.4. Les réseaux: l'interconnexion est-elle une intention ou un luxe?

121

3.6.5. Grand et Petit Salève : éléments prospectifs et propositions

125

4.

COnCLuSIOn

133

4.1.1. Pertinence de mon hypothèse hors de la «régulation collective»

134

4.1.2. Pertinence de mon hypothèse dans le cadre de la «régulation collective»

137

4.1.3. Piste de réflexion

137

4.5.

En fin de comptes…

139

bIbLIOgRAphIE Et SOuRCES

142

Monographies

142

Dictionnaires, encyclopédies, bases de données, logiciels.

144

Articles de périodiques et documents

144

Documents d’urbanisme et plans aménagement du territoire officiels

146

Personnes Rencontrées

147

AnnExES

148

Vaches by night 1.Introduction générale « Le Salève est, pour le Genevois, un repère «è»

Vaches by night

1.Introduction générale

«Le Salève est, pour le Genevois, un repère «è» et un repaire «ai». La charge affective est telle que ce n’est plus une montagne comme une autre mais une sorte de «mont sacré» que, de l’enfance à la vieillesse, le Genevois escalade, parcourt, explore et surtout apprend à aimer. D’ailleurs, ne nous serait-il pas d’autant plus cher que nous en sommes séparés par le fil ténu d’une frontière qui, chaque fois, nous rappelle l’entêtement des hommes, le poids des enjeux même infimes, bref la vanité du pouvoir et les fantasmes de l’histoire ?» écrivait Claude Raffestin en 1988 dans Le grand livre du Salève.

Depuis, partout en Europe les murailles ou «fils ténus» n’ont cessé de s’estomper. Le mur de Berlin entraîne aujourd’hui encore dans sa chute des pans entiers de la civilisation occidentale dont nombre de ses composants n’auraient jamais imaginé que leurs destins fussent liés aux barbelés de la porte de Brandebourg. Comment les habitants de la haute vallée de la Maurienne, qui tiraient, avant l’Union Européenne, leurs revenus du dynamisme de la ville-douane de Modane à l’entrée du tunnel du Fréjus menant en Italie, auraient-ils pu concevoir une seconde que la libéralisation et l’extension progressive du marché commun à

l’est, rendue possible par la fin de la guerre froide, les pousseraient un jour

à miser sur les classes «moyennes» tchèques pour remplir les stations de

ski sensées leur éviter un «exode rural» ? Comment les Genevois auraient-

ils pu imaginer que, eux, au cœur de cette Europe libérale en gestation dans les années quatre-vingts, seraient parmi les derniers Européens de l’ouest

à ressentir le frisson de la frontière lors de leurs promenades dominicales,

du fait d’une «démocratie directe» qui permet à la Suisse depuis plus d’un siècle, par un cocktail unique de capitalisme transnational en quête de repaire et d’agriculture de montagne en guise de repère, de conserver une territorialité «inviolée», par delà les guerres et les paix ? Comment l’agent de sécurité de «piquet» à l’entrée de l’Organisation Mondiale du Commerce basée dans la «ville du bout du lac» aurait-il pu anticiper, en 1990, que seize ans plus tard il passerait encore plus d’une heure et demie par jour dans les embouteillages qui séparent sa villa en «bloc ciment» avec vue sur le Mont- Blanc du lieu et l’institution qu’il «protège» tout en continuant d’y être, bien pire qu’un étranger dans la «Genève internationale», un frontalier ?

L’agglomération «franco-valdo-genevoise» est sensée, depuis les années quatre-vingts, regrouper au sein d’un territoire partagé habitants du Pays de Gex et du Genevois Haut-Savoyard, habitants du district de Nyon dans le canton de Vaud, et habitants du Canton de Genève. Pourtant, loin de s’estomper, le «fil ténu» de la frontière est devenu, durant ce laps de temps, une couronne périurbaine mitée par un différentiel de prix fonciers et de revenus qui permet à un agent de sécurité haut-savoyard de vivre le rêve de la «ville diffuse», entre haies de thuyas et bouchons sur route de campagne. Cependant aujourd’hui, le réseau capillaire qui a façonné le territoire genevois au-delà des limites de la Nation Suisse, sans que la Nation Française ne s’en soucie réellement, semble à bout de souffle. La mobilité automobile, telle une alimentation trop riche, en bouche les artères vitales, poussant même ses plus ardents défenseurs à réclamer la mise sur pieds d’une infrastructure lourde de transport public transfrontalier. La nouvelle doxa transfrontalière des pouvoirs locaux, de part et d’autre de la frontière, pense faire circuler ainsi main d’oeuvre «bon marché» et «consomateurs-contribuables» survitaminés en assurant, cerise sur le gâteau, un développement durable.

Mais rien n’est simple, et les gens ne respectent rien. Envers et contre tout, ils s’obstinent à contester ou contourner les réglementations et les politiques publiques les plus inspirées : les Genevois utilisent à plein régime les instruments de la «démocratie directe» pour s’opposer à toutes

les tentatives de densification de la ville tout en défendant avec l’expérience et la force que leur longue histoire leur confère l’attractivité internationale de leur petite ville ; les Français continuent sans relâche à défendre simultanément leur souveraineté contre l’expansionnisme foncier de la bourgeoisie genevoise et la rente de situation que celui-ci leur confère au sein de l’espace économique européen. Bref, loin de générer une territorialité commune, les tentatives d’intégration transfrontalière semblent limitées à des réseaux ou objets techniques purement fonctionnels dont on voit mal comment ils seraient en mesure de réguler les relations de pouvoir asymétrique qui avaient, jusqu’en 1989, abouti à la création de frontières nationales conçues comme un véritable système de refroidissement d’une guerre que plusieurs habitants temporaires de Genève comme Calvin, Rousseau, Reclus, et évidemment Lénine avaient en leurs temps décrite et théorisée.

«En tant qu’objet géographique, la limite regroupe un large spectre de figures, de la discontinuité à l’interface, de la frontière à la borne (Gay, 1995, Pradeau, 1996). Elles ont toutes en commun de révéler et produire un ordre dans l’espace, ce que le choros, la désignation de l’espace dans la Grèce antique, rendait au travers de la contraction du chaos et de l’oros (Pellegrino, 2003). Le territoire en constitue le prolongement social : une appropriation d’un espace et le marquage du pouvoir dans l’espace. Interroger la limite conduit dès lors à interroger une représentation et un instrument de l’ordonnancement social : quelle pertinence, quelle efficace et quel sens du territoire si la limite qui l’institue est ébranlée ?» écrit Marie-Christine Fourny en 2005. Peu à peu l’intégration européenne ouvre un champ de réflexion sur les conditions de constitution de nouvelles forme de territorialité. Peu à peu l’enthousiasme des premières années du «processus par lequel l’étendue planétaire devient un espace», la mondialisation, (Lévy, Lussault, 2003, p.637) laisse la place à une réflexion sur les modalités de co- construction de mondes communs dans lesquels la dissymétrie des relations de pouvoir entre les êtres et leur potentiel de destruction massive est loin d’avoir disparu.

Plus que jamais nous comptons sur les objets pour réguler la société à la place du droit. Par Internet, tramway ou téléphérique, les objets font sentir un pouvoir unificateur, ou au contraire discriminant, suivant les interprétations ou les points de vue adoptés. Le droit, en effet, est en permanence discrédité par l’instrumentalisation que les puissants en font, alors que personne ne s’étonne que les objets soient en permanence grossièrement instrumentalisés à des fins différant largement de ce pour quoi ils avaient étés créés. Le pouvoir des objets est souvent perçu comme naturel. Mais, symétriquement, les modes d’emploi,

cartographies et autres savoirs «techniques» et «pratiques» semblent, pour un nombre croissant de personnes, bien plus faciles à maîtriser que les subtilités et non-dits que l’usage du droit pour parvenir à ses fins supposent. Reste à trouver aux objets une place dans la société qui permette à ceux qui n’en possèdent pas d’exister et éventuellement d’en bénéficier.

Je vais chercher ici non pas à tous prix de renvoyer les objets dans un mode matériel que l’on opposerait aux idées qui font le droit, mais au contraire de prendre au sérieux le rôle qu’ils peuvent jouer dans la constitution d’une véritable territorialité transfrontalière partagée. Une quête qui ne chercherait pas à «faire du passé table rase» mais au contraire à construire, sur les ruines érodées de nos plus anciennes murailles, un référentiel commun autour duquel une relation entre acteurs, de part et d’autre de la frontière, puisse être bâtie.

Afin de ne pas sombrer dans l’interminable débat sur le rôle de la technique je vais, fidèle aux premières amours de la géographie, et en suivant la voie ouverte par Fourny dans l’article cité ci-dessus, m’intéresser aux tentatives de mise en scène du territoire, sa patrimonialisation, et les transformations de ses usages. Il s’agit par conséquent en grande partie d’une redéfinition, de part et d’autre de la frontière, du rapport social aux éléments naturels conçus en tant qu’objets de l’environnement. Ainsi je suppose que la «montagne des genevois» puisse devenir la montagne, le «repaire» et le «repère», des «franco-genevois» venus des quatre coins de la planète en quête d’une meilleure qualité de vie.

Le rôle potentiel du Salève en tant qu’«objet commun» sera examiné d’un point de vue théorique à l’aune de ce qui pourrait constituer une base pour des «controverses heuristiques» telles qu’envisagées par la théorie acteur-réseau au travers d’une recherche centrée sur un corpus théorique francophone borné par ce qu’il convenu d’appeler, d’une part les «sciences du territoire» et d’autre part la théorie de la Justification.

Autour de quelles notions et problématiques pouvons nous espérer voir se développer des débats enrichissants pour une connaissance commune permettant une meilleure régulation d’un territoire n’ayant, de par sa situation transfrontalière, pas connu d’unicité institutionnelle d’aucune sorte depuis plus d’un siècle? Telle est en gros la question à laquelle je m’attelle de répondre dans le premier chapitre. La notion de «cité» développée par Boltanski et Thévenot dans De la justification des

1 Développée en français essentiellement par Bruno Latour et Michel Callon.

économies de la grandeur offre un cadre conceptuel pertinent pour répondre à une telle question. Cette conceptualisation des différents cadres référentiels mobilisés par les acteurs lors de controverses a ouvert un riche débat autour de l’existence d’une «septième cité» qui viendrait s’ajouter aux six premiers cadres référentiels de justification et régulation de l’action identifiées par les auteurs. Celle-ci caractériserait les formes émergentes de justification / régulation du pouvoir en place. Je développe ici l’hypothèse que les notions et problématiques enrichissantes pour une connaissance commune permettant une meilleure régulation d’un territoire tel que l’espace franco-valdo-genevois sont à rechercher dans la conceptualisation développée par Boltanski et Chiapello :

la «cité par projets» décrite dans Le nouvel esprit du capitalisme. Cest-à-dire les notions de «réseau» et de «projet» 2 .

Le second chapitre est consacré à un «état des lieux» prospectif des enjeux d’aménagement du Mont Salève sur la base de l’examen de documents d’urbanisme et de planification territoriale. Après avoir analysé les enjeux et caractéristiques majeures du projet d’agglomération franco-valdo-genevoise, c’est la place du Salève dans les plans d’aménagement à l’échelle de l’agglomération depuis que ceux-ci existent qui est passée en revue. Puis, à l’échelle du massif, le point de vue du Syndicat Mixte du Salève et une analyse du processus de concertation en vue de l’adoption d’une Directive ministérielle de protection des paysages permettront l’esquisse de problématiques et de propositions susceptibles de donner au Salève un statut d’objet commun.

Enfin, sur la base d’une grille de lecture reprenant les notions fondamentales du cadre conceptuel adopté en première partie, je me livre à une tentative de lecture prospective de cinq documents d’urbanisme communal. La localisation de projets et du zonage ad hoc dans les Plans Locaux d’Urbanisme, ainsi que la place accordée aux réseaux dans les documents graphiques est centrale dans cette lecture. Le rôle que l’urbanisme municipal fait jouer à la protection du paysage est examiné à la lumière des enjeux d’agglomération identifiés préalablement. Nous verrons que, faute d’unicité institutionnelle, l’agglomération franco- valdo-genevoise s’est développée dans un contexte marqué par les notions

2 Peut-être cette tentative d’élaboration avant tout théorique permettra-t-elle à la seule

figure non « genevoise » évoquée dans cette introduction, l’habitant de la Maurienne, sa douane déserte, ses alpages envahis par le loup, ses « lits froids » et pistes de ski plus ou moins enneigées, mais également a ses intellectuels, de retirer quelques pistes pour la construction de sa propre réalité. Ce ne serait qu’un juste retour des choses car c’est bien de Maurienne que vient l’hypothèse centrale de ce travail, à savoir la diffusion dans l’aménagement du territoire de la « cité par projets ». C’est en effet à Sébastien Leroux, « thésard » de l’Institut de Géographie Alpine spécialiste de cette vallée que je la dois

clé de la «cité par projets», faisant de celles-ci des pistes pertinentes pour penser sa mise en débat et sa régulation. L’aménagement du territoire par «projet» et «réseau» est une option politique fondée tant historiquement que géographiquement en ce qui concerne l’agglomération franco-valdo- genevoise.

Un jour les citoyens de l’agglomération franco-valdo-genevoise devront débattre pour choisir entre différentes options d’aménagement pour leurs objets communs. Ce sont les termes de ce débat que ce mémoire tente d’identifier au travers d’une élaboration théorique et une proposition d’ordre opérationnel.

J’espère que ce mélange exploratoire sera propre à faciliter l’émergence d’une régulation collective fondée sur un sentiment de commune appartenance, une «territorialité collective», au sein de la région qui m’a vu naître, à cheval entre une communauté «soixante-huitarde» du quartier genevois Plainpalais et la commune rurale de Pers-Jussy en Haute Savoie, de part et d’autre de la crête du Salève. Lieux qui aujourd’hui, vingt-neuf ans plus tard, constituent les conditions matérielles et morales d’élaboration du présent discours 3 , genevois, mais pas seulement.

3 Cette explicitation du point de vue répond à une exigence non pas de relativisation

et de limitation de mon propos mais à la recherche d’une forme relative d’objectivité telle qu’elle fût théorisée par Luis J. Prieto dans Pertinence et pratique puis par Pierre Bourdieu dans Science de la science et réflexivité.

Eléments théoriques 2.Eléments théoriques La problématique générale de ce travail, exposée en introduction, est

Eléments théoriques

2.Eléments théoriques

La problématique générale de ce travail, exposée en introduction, est relativement simple: un parti pris théorique élaboré dans les pages à venir est adopté comme grille de lecture dans la deuxième partie, plus empirique, de ce travail.

Les «éléments théoriques» constituent pas tant une démonstration, qu’une exploration «au fil de l’eau» dont les méandres ne sont malheureusement pas tous explorés à fond, ni repris dans la deuxième partie. Cette dernière pourra assez facilement être lue lire séparément si le programme suivant est admis:

autour de deux notions (projet et réseau) je vais chercher à identifier ce qui sur le terrain pourrait générer des «controverses heuristiques» à l’échelle de l’agglomération franco-valdo-genevoise.

Pour mémoire ou ceux qui auraient brûlé les étapes précédentes, mon hypothèse est la suivante : les notions et problématiques enrichissantes pour une connaissance commune permettant une meilleure régulation d’un territoire tel que l’espace franco-valdo-genevois sont à rechercher dans la conceptualisation développée par Boltanski et Chiapello : la «cité par projets» décrite dans Le nouvel esprit du capitalisme. C’est-à-dire les notions de «réseau» et de

«projet».

Mais pour les lecteurs intéressés par les détours et raccourcis, je commencerai par «baliser le terrain» afin de faciliter la lecture des quelques dizaines de pages qui suivent.

Les «éléments théoriques» de ce travail sont à comprendre en deux temps:

la construction progressive d’une hypothèse, puis sa contextualisation dans les «sciences du territoire».

Dans un premier temps il s’agit de justifier et d’expliciter l’intérêt porté aux controverses autour d’objets naturels ou techniques, non pas comme un problème mais comme un outil de formation de connaissance et de co-construction du monde, un outil «heuristique». Ce cadre, la théorie acteur-réseau, une fois posé, il s’agit pour moi de définir des critères discriminants permettant de hiérarchiser les controverses entre elles. Ce principe classificatoire est donné par la théorie de la justification et sa classification des arguments de controverses en six cités. Reprenant à mon compte le postulat de l’existence d’une «septième cité» permettant d’intégrer à la discussion des problématiques émergentes issues de ce que beaucoup assimilent à un changement de mode de régulation du pouvoir, je passe en revue quelques propositions de nouvelles cités pour finalement faire mienne la cité par projets dont les notions clé sont projet et réseau.

Dans un deuxième temps, je cherche à contextualiser mon parti pris dans les problématiques spécifiques de l’aménagement du territoire. Un deuxième postulat est ici adopté: l’actuel engouement pour les approches «paysagères» en aménagement du territoire obéit aux ordres de «grandeur» (ou systèmes de valeur) définis dans la cité par projet. Mais la discussion autour des notions de projet et réseau ne se rapporte pas qu’au paysage. Elle touche d’autres problématiques essentielles permettant de repenser la solidarité et la justice sociale, d’établir un nouveau principe d’équivalence entre les êtres. Certains par exemple esquissent l’«interterritorialité» comme voie d’émancipation sociale. Par leur évocation je cherche à démontrer l’intérêt heuristique de mon parti pris.

Cette exploration théorique ouvre de nombreuses portes et n’en ferme que quelques unes. Elle tente surtout d’offrir au lecteur un panorama qui saura peut-être donner du relief à une montagne que l’on assimile parfois à l’histoire des sciences − Le Salève «la montagne la plus étudiée au monde»− mais plus rarement à l’actualité des sciences, fussent-elles «molles», humaines, voire politiques.

2.1. Aux sources de mon hypothèse

«Partout, les modes traditionnels de gestion et d’administration sont remis en cause» écrivaient Marie Hélène Baqué, Henry Rey et Yves Sintomer en 2005 dans Gestion de proximité et démocratie participative, une perspective comparative. La légitimité des agents de l’Etat, mais aussi des professionnels privés tels que les architectes, à décider ce qui est bon ou pas pour le simple citoyen est perpétuellement remise en cause par une fraction souvent minoritaire mais écoutée de la population. L’influence et la pertinence des positions adoptées par certains groupes et associations «citoyennes» ont amené les Etats à chercher des solutions permettant d’intégrer ces nouveaux acteurs à certains processus décisionnels, et ce faisant à transformer les pratiques et les fondements théoriques de l’aménagement du territoire. Cherchant à savoir si ces solutions constituaient un «nouveau paradigme dans l’action publique», les auteurs susmentionnés décrivent les défis de la démocratie participative de la façon suivante :

«Les processus de décision et les modes de gouvernement sont devenus plus complexes, impliquant la coopération de différentes institutions étatiques et de partenariats public / privé parfois élargis aux représentants de la société civile. Dans ce contexte, la gestion sociale et urbaine des villes apparaît prise dans des processus larges qui échappent à la maîtrise locale mais représentent un véritable enjeu de recomposition et d’adaptation des politiques publiques [Jouve et Booth, 2004].

(

)

Les grands défis écologiques, urbains ou de santé, qui deviennent prenants à l’échelle locale comme à l’échelle de la planète, représentent de nouveaux enjeux pour les mouvements sociaux. Ils interrogent la capacité d’une société à délibérer démocratiquement de questions scientifiques et éthiques fondamentales et, partant, le statut même de la recherche scientifique». (Baqué, Rey et Sintomer, 2005, pp.10 – 11)

Ainsi tant du point de vue des «politiques publiques» chargées de la reproduction sociale, et des «mouvements sociaux» dont la vocation affirmée est souvent la transformation sociale, que du point de vue de la science tiraillée entre ces deux vocations à laquelle s’ajoute celle de l’explication, la démocratie «participative» apparaît comme un point de rencontre privilégié. Il s’agit d’élaborer les conditions d’une co-production d’un monde globalisé et unipolaire. Conséquence de cette réalité paradoxale, les processus «participatifs» sont généralement centrés sur

des problématiques de proximité permettant aux institutions préexistantes, celles de la démocratie représentative, de ne pas être remise en cause dans leurs prérogatives. Les groupes d’habitants ou d’usagers sont consultés soit sur une base territoriale, soit sur la base d’une appartenance associative, mais très souvent à des échelles et sur des thématiques marginales par rapport aux enjeux politiques permettant de véritables «montées en généralité» dans les argumentations, seules garantes d’un intérêt général dépassant la somme des intérêts particuliers. Capitaliste et impérial le nouveau Monde est aussi «localiste» et pluraliste.

Face à ce constat les mêmes auteurs font état d’un blocage.

«Pour ne pas être enfermés dans la proximité, les démarches participatives doivent articuler des enjeux micro locaux avec un processus plus large de transformation des politiques et des administrations publiques, ce qui est loin d’être le cas : l’échelle constitue aujourd’hui un des problèmes les plus difficiles à affronter dans les processus participatifs locaux». (Baqué, Rey et Sintomer, 2005, p. 43)

Il s’agit de réfléchir aux façons d’articuler les enjeux micro-locaux dans lesquels la «démocratie participative» est confinée dans le domaine de l’aménagement du territoire avec les enjeux politiques communs à l’ensemble d’une collectivité, voire même à l’ensemble de l’humanité. Dans bien des domaines touchant à l’aménagement du territoire, comme l’agriculture et le commerce, la planète est aujourd’hui gouvernée de façon centralisée. Depuis la fin de la guerre froide le monde est devenu, dans bien des domaines tels que la régulation du commerce international, unipolaire. Jamais, jusqu’à nos jours, la quasi totalité de la population de la planète n’avait eu affaire à une seule institution de régulation comme c’est le cas aujourd’hui avec l’OMC. Cette incroyable apparente centralisation du pouvoir en change la nature même et mène au paradoxe suivant : la concentration du pouvoir étend le champ du débat public de par la visibilité symbolique qu’elle lui donne. De nombreux domaines qui auparavant étaient considérés comme incontrôlables par le pouvoir politique, comme l’évolution des techniques et des stratégies commerciales, se trouvent aujourd’hui, souvent au corps défendant des gouvernants, soumis au débat. L’argument de la course à la productivité tend même à être affaibli par l’idée de plus en plus répandue dans la population que les décisions politiques importantes ne sont plus prises à l’échelle nationale, ni même continentale mais bien globale. En effet, la toute puissance autoproclamée des «leaders

globaux» les rend responsables des conséquences de leurs actes. De ce fait, ce qui pouvait apparaître comme une «main invisible» lorsque le pouvoir était dispersé, apparaît aujourd’hui souvent comme un choix politique sujet à controverse. Nous verrons par exemple que l’évolution du paysage qu’une région se donne est aujourd’hui une question de choix plus qu’une conséquence du type de travail exercé par ses habitants. Les orientations techniques, ou conçues comme telles jusqu’ici, comme le choix d’un mode de transport plutôt qu’un autre deviennent aujourd’hui des orientations politiques aux enjeux à la fois micro-locaux et supra-nationaux. Ceux-ci se posent comme un défi pour les sciences sociales, investies du coup d’un nouveau rôle : il s’agirait non plus d’expliquer le monde de façon surplombante mais d’en expliciter les enjeux pour permettre au débat public de déployer toute sa richesse.

Ainsi, c’est précisément parce que le capitalisme tend à se concentrer en pôles de pouvoir explicites donc repérables pour tout un chacun que le débat public s’étend à ses bases les plus fondamentales telles que les processus techniques de production. La compréhension des processus de construction des aspects les plus banaux de nos vies, le «making off» comme écrit Bruno Latour, revêt alors un caractère politique de premier plan. Celui-ci apparaît comme un nouveau programme d’observation pour les sciences sociales.

2.1.1. un nouveau programme d’observation: la théorie acteur- réseau

Bruno Latour définit, en négatif, ce que devrait être le nouveau programme des sciences humaines :

«Les sciences sociales, économie, sociologie, anthropologie, histoire, géographie, ont un rôle beaucoup plus utile que celui de définir, à la place des acteurs et le plus souvent contre eux, les forces qui les manipulent à leur insu.

) (

La dernière chose dont nous ayons besoin, c’est qu’on nous compose à notre place le monde à venir. Mais pour enquêter sur ce qui nous attache, nous pouvons compter sur les sciences humaines offrant aux acteurs des versions multiples et rapidement révisées qui nous permettent de comprendre l’expérience collective dans laquelle nous sommes entraînés.

) (

L’écologie politique marque l’âge d’or des sciences sociales enfin délivrées du modernisme». (Latour, 1999, pp.296 – 297)

En positif, retenons donc qu’il s’agit d’enquêter sur «ce qui nous attache», c’est-à-dire dans le cadre d’une problématique relationnelle visant à «comprendre l’expérience collective» conçue comme un processus duquel le chercheur ne serait pas exclu, mais au contraire partie prenante. Ce programme d’observation implique d’admettre une sorte d’objectivité relative du discours scientifique dont la principale fonction ne serait plus d’expliquer le comportement des acteurs par des forces qui les dépassent, mais de chercher à savoir ce qu’ils veulent dire exactement. Ce que Latour nomme la «délivrance du modernisme» marque pour lui l’entrée dans une véritable scientificité, celle de la relativité qui s’opposerait non pas tant à l’exigence d’objectivité qu’à l’idée d’absolu.

«Bien qu’on me mette souvent en garde contre le danger de «se

noyer dans le relativisme», je prétends au contraire qu’on doit

apprendre à y nager

».

(Latour, 2006, p.37)

Les sciences humaines, quittant leur statut d’explicateurs surplombants, deviennent une discipline de l’action, un «sport de combat» comme le disait le pourtant grand adversaire de Latour, Pierre Bourdieu qui stigmatisait le relativisme absolu dans lequel il craignait que ses théories ne plongent les sciences sociales.

Bruno Latour, Michel Callon et bien d’autres sociologues des sciences et techniques ont cherché à construire une théorie leur permettant de «nager dans le relativisme», ils l’ont nommée, conjointement avec des confrères anglo-saxons, la théorie acteur-réseau.

Celle-ci n’est plus aujourd’hui limitée à son usage premier, l’analyse des processus de construction du savoir scientifique dans les laboratoires. Elle est, entre autres, mise en œuvre dans l’analyse de l’aménagement du territoire et la gestion des risques, des disciplines qui avaient auparavant trouvé un cadre analytique en géographie. Dans sa thèse, la géographe Valérie November (2002), démontre la pertinence de ce cadre conceptuel dans l’analyse du territoire. Qui plus est, elle l’inscrit en droite ligne de la «problématique relationnelle» proposée par Claude Raffestin (Raffestin, 1981) qui accordait déjà une place prépondérante aux acteurs et aux médiateurs dans la construction de la réalité. Une réalité qualifiée d’hétérogène, mêlant «faits de société» et «faits de nature» (November, 2002, p.282), construite par un processus d’assemblage (relation) entre

acteurs et objets, ou plutôt entre «humains» et «non-humains» débouchant une nouvelle «configuration». Ce processus d’assemblage et son lien avec la géographie sont décrits de la façon suivante par Valérie November :

«Il est très intéressant de relever que tant les approches géographiques que nous avons citées dans ce chapitre [Raffestin, Lévy, Di Meo, Demarais et Ritchot] que la théorie de l’acteur-réseau se retrouvent sur des fondements ontologiques semblables: les acteurs ne se meuvent pas comme ils l’entendent. Ils sont pris dans un ensemble de contraintes et de contingences qu’ils tentent de manier au mieux en fonction des éléments sur lesquels ils peuvent s’appuyer (êtres humains, choses, éléments techniques, textes, etc.)». (November, 2002, p. 283).

Ce processus d’assemblage se concrétise souvent, dans la vie quotidienne ou scientifique, par ce que l’on nomme une controverse, c’est-à-dire «une discussion suivie sur une question, une opinion» (Petit Robert, 1968) que l’on pourrait qualifier d’heuristique ; «qui sert à la découverte» (idem).

2.1.2. théorie de l’action : la controverse heuristique comme outil de la démocratie

La controverse est conçue, dans la théorie acteur-réseau, comme un moment de «configuration» ou plutôt d’«assemblage» permettant une circulation des entités (humaines et non-humaines) en jeu. Un moment d’ordonnancement que les théoriciens de l’acteur-réseau nomment «traduction» et définissent comme «un processus général par lequel le monde social et naturel se met progressivement en forme et se stabilise» (Vinck, 1995, cité dans November, 2002, p. 284). Il s’agit donc d’un processus de constitution d’ordre politique, ce qui fait remarquer à Valérie November que «traduire c’est aussi exprimer dans son propre langage ce que les autres disent et veulent».

«Le choix du répertoire de traduction n’a pas pour seule ambition de donner une description symétrique et tolérante du processus complexe mélangeant réalités sociales et naturelles. Il permet aussi d’expliquer comment s’établit le silence du plus grand nombre qui assure la légitimité de la représentativité et le droit à la parole». (Callon, 1986, cité par November, 2002, p. 284)

Nous sommes ici dans le domaine délicat où se mêlent contraintes matérielles 4 et contraintes morales (ou idéologiques). Les théoriciens de l’acteur réseau proposent une attitude qui, face aux prétendus facteurs déterminants, naturels

4 Souvent considérées comme naturelles en aménagement d’espaces non-bâtis comme dans les cas que je présenterai ici.

ou sociaux selon le point de vue disciplinaire que l’on adopte, n’est pas sans rappeler ce que la géographie classique francophone de Vidal de La Blache développait sous le nom de «possibilisme». Rappelons que celle-ci s’opposait au déterminisme naturaliste qui prétendait entre autres expliquer les différents «genres de vies» (on parlerait aujourd’hui plutôt de niveau ou types de développement) par des facteurs climatiques ou topographiques. Cependant, la nouveauté apportée par Latour et ses collègues est d’affirmer leur volonté de sortie de cette dichotomie : bien qu’ils remettent en cause le déterminisme sociologique ou technologique, ils accordent autant aux humains qu’aux objets un rôle d’actants dont l’impact n’est jamais négligeable bien que difficilement prévisible.

«Afin d’éviter de tomber dans le piège du «déterminisme technique», il est tentant de défendre le «déterminisme social» qui devient à son tour si extrême (la machine à vapeur devient par exemple un «simple reflet» du «capitalisme anglais») que même l’ingénieur le plus ouvert d’esprit se transforme en déterministe technique farouche, accompagnant ses exclamations au sujet du «poids des contraintes matérielles» de virils coups de poing sur la table. Gesticulations qui n’ont bien sûr d’autres effets que de pousser le plus modéré des sociologues à insister de façon plus véhémente encore sur l’importance de la «dimension discursive» . (Latour, 2006, p. 121)

Que pourrait proposer un géographe dans cette discussion si ce n’est une remarque agaçante du type «nous l’avons toujours dit depuis le début : la nature propose et l’homme dispose» ? Je m’efforcerai ici de ne plus chercher à démontrer que la théorie acteur-réseau s’inscrit en continuité de la pensée géographique mais plutôt à rechercher dans cette école de pensée ce qui pourrait contribuer à améliorer le cadre conceptuel existant

Quittons les querelles de chapelle pour les controverses de clocher. Celles- ci sont souvent l’enjeu explicite de l’aménagement du territoire. Cependant l’agrégation de ces petites controverses locales autour du balisage ou non de tel sentier, du classement ou non de tel bâtiment ou de tel arbre, ne permet pas de faire émerger des problématiques permettant de débloquer les contradictions dont elles sont issues (Baqué, Rey et Sintomer, 2005). Je propose donc ici de suivre en partie Callon, Lascoumes et Barthes lorsqu’ils proposent une «démocratie technique» dont le fondement serait un dialogue social entre spécialistes, concepteurs, et non-spécialistes, utilisateurs, de la technique. :

«Il ne faut pas se contenter d’attendre que les controverses se déclarent. Il faut les aider à émerger, à se structurer, à s’organiser. Elles doivent être l’objet constant de nos inquiétudes. Faciliter l’identification, par eux-mêmes et par leurs partenaires, des groupes concernés ; organiser la recherche collaborative et la co-production des connaissances qu’elle rend possible : telles sont les préoccupations constantes de la démocratie technique. La démocratie dialogique n’est pas une concession, un pis- aller. Elle nourrit la démocratie représentative et permet à la démocratie délégative, une fois les incertitudes réduites et les risques identifiés, d’exprimer toute son efficacité». (Callon, Lascoumes et Barthes, 2001, p.348).

Suivre en partie ai-je dit, car à mon sens le dialogue social, la «démocratie dialogique», ne saurait avoir uniquement comme fonction de permettre aux institutions déjà établies, la «démocratie représentative», d’exprimer toute son efficacité. Son heuristique ne saurait se limiter à un simple renforcement de l’ «assemblage» existant, pour reprendre les mots de Callon. Elle participe à une «re-configuration» ou une «re-territorialisation» dont les effets sont justement à classer parmi les incertitudes qui ont réduit les thèses sur «la fin de l’histoire» et l’instauration d’un ordre définitif à être quotidiennement démenties entre autres par les évolutions en cours tant au Moyen-Orient (échec de la politique occidentale en Irak et Afghanistan) qu’en Amérique Latine (abandon dans plusieurs pays des politiques d’«ajustement structurel» préconisées par le Fond Monétaire International).

Ce qu’il y a de riche dans l’idée de controverse et la notion de traduction que Michel Callon propose, c’est qu’elle introduit l’idée que les objets non- humains participent à la constitution d’un nouvel ordre politique. Ces nouveaux ordres ne se construisent pas uniquement loin et contre la «vieille Europe». La reconfiguration de son territoire est un processus complexe qui voit aussi apparaître de nouvelles solidarités. Les objets naturels comme les rivières, ou techniques comme les téléphériques peuvent être de véritables «actants» du système relationnel qui constitue la société. Ils peuvent «resémantiser», redonner du sens à des éléments qui, sans quoi, pourraient apparaître comme disparates. C’est du moins l’idée avancée par le sociologue André Micoud à propos d’une étude sur le Rhône et la Loire considérés comme des «objets communs» aux habitants qui vivent sur leurs rives :

s’agira de nous attacher par priorité à la thématique singulière

dans laquelle des humains sont dits reliés par des objets non humains, objets dont on va voir qu’il n’est pas possible de décider, avec la dichotomie convenue, s’ils sont naturels ou culturels. Plus précisément, c’est essayant de comprendre par quelles opérations

il «

pratiques la nature des liens que les hommes peuvent avoir aux fleuves est changée, qu’on espère pouvoir déboucher sur la mise en lumière de la construction d’autres cadres d’action à leur égard. Changer la nature du lien s’effectue par une opération qui consiste à resémantiser». (Micoud, Peroni, 2000, p.229)

Les controverses autour d’un objet commun apparaissent donc comme un moyen de créer un lieu (D’Alessandro-Scarpari, November, Rémy, 2004) qui soit partagé par l’ensemble des habitants d’une région. La théorie acteur-réseau et le rôle qu’elle attribue aux controverses apparaît ici comme un outil pertinent pour répondre à mon objectif, l’élaboration de stratégies aptes à favoriser l’émergence d’une territorialité collective de part et d’autre de la frontière franco-genevoise. S’agissant d’un travail qui porte non pas sur une analyse à posteriori, mais d’une tentative d’anticipation, je vais m’atteler à rechercher ce qui à l’avenir pourrait «faire controverse».

2.1.3. Prospective des controverses : identifier les enjeux de demain

Autour d’une rivière, d’une montagne, d’un tramway, ou même d’un tunnel honni, de nouvelles solidarités peuvent se créer entre acteurs qui auparavant se seraient ignorés. Mais cela n’est pas tout : certaines contradictions peuvent apparaître sans que l’on puisse les résoudre dans l’immédiat. Souvent les controverses sont plus l’occasion de «prises de conscience» que d’énonciation de véritables «solutions» toutes faites. La vertu heuristique de toute discussion réside essentiellement dans l’agencement d’arguments par les acteurs. Ceux-ci traduisent des enjeux prospectifs : les contradictions et les problèmes apparaissent sans qu’il soit nécessairement possible de leur trouver des solutions immédiates. Je vais, dans sous-chapitres suivants proposer des approches permettant de formuler respectivement une théorie de la relation et une théorie de la justification visant à identifier les controverses de demain et tenter d’y rechercher une richesse heuristique potentielle. En tant que géographe, je focalise mon attention sur les controverses à forte dimension spatiale telles que celles mettant en jeu la relation entre des acteurs et leur environnement, leur territorialité. Je vais de ce fait, avant de poursuivre mon développement consacrer quelques lignes à établir des liens avec un contexte théorique développé plus spécifiquement en géographie.

2.1.4. théorie de la relation en géographie

Dans les approches présentées ci-dessous nous rencontrerons les mêmes ingrédients qu’au paravent : humains et non-humains, pèle mêle. Ils se nommeront parfois «acteur et médiateurs» et parfois «êtres et objets» mais il s’agira de se garder de confondre l’objet-chose dont il a été question ici jusqu’à maintenant et en général et l’objet-cible de la relation, que l’oppose traditionnellement au sujet dont il est question dans l’approche de Claude Raffestin.

Comme l’indique Valérie November, citée plus haut, le lien entre la géographie et les recherches autour des controverses et l’analyse de la relation citées jusqu’ici sont multiples (November, 2002, p. 283).

Mon propos ici n’est pas d’offrir un tour d’horizon complet des écrits en géographie consacrés aujourd’hui à la relation, ils sont bien trop nombreux et divers pour que prétende en fournir une synthèse. Je me limiterai à présenter quelques notions déjà anciennes en géographie telles qu’elles furent théorisées par Claude Raffestin en 1981 dans son ouvrage Pour une géographie du pouvoir. Pour l’auteur, les relations sont à la base de la territorialité humaine. Elles sont constituées de trois éléments (sujet, médiateur, objet), ce qui constituerait leur particularité face à la territorialité animale.

«[les]relations qui tissent la territorialité humaine ne sont pas binaires, comme dans le cas des animaux, elles sont du type ternaire; elles articulent toujours trois éléments; un sujet (individuel ou collectif), un médiateur (instrument concret ou abstrait), un objet (matériel ou non). C’est une relation triangulaire dans laquelle le moyen utilisé modifie le rapport à l’objet». (Raffestin, 1981 p. 51)

Ainsi, dans ce raisonnement, le médiateur, élément instrumental, constitue le propre de l’humain capable de réguler, par la maîtrise de nouveaux moyens, des relations changeantes (aléatoires) avec son environnement 5 . Le médiateur serait un moyen, sans volonté propre, mais dont la nature et l’usage modifient la qualité de la relation. Pour Raffestin :

«Un territoire par rapport à un écosystème naturel n’est, en fait, rien d’autre que la projection de travail humain à l’aide de médiateurs – pratiques et connaissances– qui s’enracinent dans les sciences et les

Ce réagencement des écosystèmes naturels débouche

sur une territorialisation». (Raffestin, 1997, cité par D’Alessandro-

techniques. [

]

5 Le terme environnement est à comprendre ici dans son acception la plus large, c’est- à-dire tant biophysique que sociétale.

Scarpari, November, Rémy, 2004, p.100)

Cette conception du territoire diffère de la théorie acteur réseau de par le rôle accordé aux sciences et techniques. Dans cette conception «la controverse n’est pas le résultat d’une projection mais issue d’une constante interaction

entre les éléments physiques et sociaux (

November, Rémy, 2004, p.100). Ainsi le rôle attribué aux «choses» dans la construction du territoire varie légèrement suivant que l’on s’en tient à une approche «rafestinienne» ou que l’on reprend les conceptualisations «latouriennes». Dans les secondes le médiateur peut générer des pratiques ou des argumentations échappant à toutes formes de déterminisme social. Alors que, dans la première, c’est justement la place accordée aux éléments non explicites, des «schèmes collectifs d’essence sociale» (D’Alessandro- Scarpari, November, Rémy, 2004, p.100) caractéristiques des relations asymétriques entre acteurs, les relations de domination, qui peuvent être intégrées à la réflexion. C’est précisément car il me semble que la théorie acteur réseau peine à rendre compte des relations asymétriques entre acteurs telles qu’on les rencontre dans le cas qui m’intéresse ici, l’agglomération franco-valdo-genevoise, que je tente d’injecteur ces éléments dans mon cadre conceptuel. Comment rendre compte autrement, par exemple, du rapport de domination non-explicite existant entre genevois urbains et cosmopolites et savoyards ancrés dans un espace périphérique tant à l’échelle locale que nationale, sans avoir recours à des concepts servant à désigner les «non-dits».

(D’Alessandro-Scarpari,

Raison pour laquelle je vais chercher à construire mon raisonnement avec un cadre accordant à la fois une grande place aux objets naturels ou techniques et aux explications sociales.

Les médiateurs sont au centre de mon attention. Pour reprendre la terminologie d’André Micoud mentionnée plus haut, les médiateurs sont ces objets par lesquels on peut changer la nature du lien social au travers une opération de resémantisation. Celle-ci passe souvent par une phase dialogique, une controverse.

«Aider [les controverses] à émerger, se structurer et les organiser» comme le proposent Callon, Lascoumes et Barthes, implique, dans le cadre de ce travail prospectif, de chercher à identifier les enjeux d’aménagement dont les termes se posent à plusieurs échelles permettant d’ «articuler des enjeux micro locaux avec un processus plus large de transformation des politiques» comme le préconisent Baqué, Rey et Sintomer.

Il s’agit donc, non pas d’attendre qu’un conflit éclate ou ressurgisse pour en tirer quelques enseignements permettant de réajuster, en fonction du rapport de force en présence, les stratégies des acteurs institutionnels, mais au contraire de rechercher, parmi les évidences du moment par définition non explicites, les «lieux communs» (MIT, 2004) que sont les idéologies dominantes. Dans le domaine de l’urbanisme par exemple, je veux rechercher ce qui demain semblera aussi contestable que le sont aujourd’hui les aménagements et législations engendrant une affectation monofonctionnelle du sol, ou l’impossibilité d’une desserte en transports publics

Cette ambition, périlleuse s’il en est, ne peut que s’appuyer sur un modèle d’interprétation des idées et objets associés fondé sur analyse qui soit à la fois : synchronique, pour ne pas tomber dans une philosophie de l’histoire au caractère forcément évolutionniste, hiérarchisant les modes de pensée en fonction de leur ordre chronologique d’apparition ; diachronique pour éviter toute naturalisation des notions mobilisées et intégrant de ce fait pleinement la dimension historique des idées et des pouvoirs qui les mobilisent ; réflexive car rompant définitivement avec l’idée que l’auteur de ces lignes et ceux à qui il s’adresse seraient extérieurs au phénomène observé (Bourdieu, 2001).

Ce cadre, idéal et rassurant, est difficile à trouver. Cependant, la lecture de Boltanski et Thévenot et leur «théorie de la justification» m’est apparue, comme à bien d’autres avant, comme adéquate pour répondre à certaines de ces attentes. Elle est l’objet du prochain chapitre.

2.2.

Théorie de la justification

Un alpiniste à l’entraînement parcourt en courant un sentier. De bloc en bloc, il s’élève au dessus de sa ville. Bientôt il atteint la «vire des chasseurs», un balcon traversant de part en part la falaise qui surplombe le golf en contrebas. Soudain il doit ralentir. Un groupe de promeneurs équipés de harnais et de sangles hésitent devant la prise de risque qu’implique la circulation le long d’un câble dont ils ne savent ni l’âge ni l’origine. Pour le coureur, ce chemin se parcourt en «libre», la confiance lui est inspirée par la certitude de la grandeur de son geste gratuit et solitaire. Sans y prendre garde, il bouscule légèrement un des marcheurs attachés, et poursuit sa quête de hauteurs. «Celui-ci se croit tout permis.» «Vu son comportement suicidaire, j’espère au moins qu’il n’a pas d’enfants.» «Le maire devrait rendre le harnais obligatoire sur ce chemin» échangent les promeneurs rassurés par l’acquiescement du plus âgé d’entre eux, montagnard et chasseur aguerri.

Cette scénette, fictive mais banale, illustre bien ce que les géographes Bourdeau et Chardonnel expliquent dans une recherche sur les sentiers de montagne :

«Des divergences hypothétiques dans la représentation du statut des sentiers – sur le plan fonctionnels comme sur le plan symbolique – sont envisageables entre d’une part une vision purement normative et éducative (espaces protégés, acteurs publics, touristes «éduqués»), d’autre part une vision purement récréatives, consumériste ou marchande (touristes, opérateurs touristiques), et enfin une vision locale utilitaire et/ou patrimoniale (propriétaires fonciers, riverains, agriculteurs, alpagistes). On retrouve ici l’hypothèse d’économies de la grandeur (Boltanski, Thévenot, 1991) élaborée autour de valeurs de référence en interaction, dont l’application au cas des pratiques touristiques de nature offre des perspectives stimulantes». (Bourdeau, Chardonnel, in : Debarbieux, Mignotte, 2005, p. 79)

L’hypothèse «d’économies de la grandeur» proposée par Boltanski et Thévenot à laquelle font référence les auteurs s’applique effectivement à l’analyse de disputes dont les acteurs partagent un même objet (non-humain). Face à l’épreuve que constitue le passage vertigineux (objet commun), le coureur et les marcheurs justifient leurs attitudes respectives selon deux systèmes de valeurs différents mais cohérents, ce que les auteurs nomment des «cités». Celles-ci déterminent un ordre de «grandeurs» permettant de hiérarchiser les êtres et les choses.

Pour le coureur, seule compte l’extase d’avoir une fois de plus parcouru un lieu «inaccessible». Sa grandeur est augmentée par une épreuve solitaire dont il ne se sentira même pas tenu de faire part à qui que ce soit. Il évolue dans ce que les auteurs nomment la «cité inspirée».

Pour les marcheurs, ce qui compte c’est la certitude de surmonter l’épreuve avec discipline. La satisfaction vient du fait qu’ils auront maîtrisé la situation en respectant les usages établis. Ils sont tous grandis par le sentiment de ne pas prendre de risques tout en parcourant volontairement un chemin dangereux pour quiconque ne respecterait pas les prescriptions établies par les personnes de référence que sont le vétéran et le maire. Ils évoluent dans la «cité domestique».

A propos de controverses autour de projets d’aménagement du territoire (Lafaye,

Thévenot, 1993; Duarte et Novarina, 2001) ou de catastrophes industrielles (Vitalis, s.d.), le cadre conceptuel proposé par Boltanski et Thévenot dans De la justification est mobilisé pour appréhender la façon dont des acteurs réunis par un objet commun, le territoire en l’occurrence, opèrent une «montée en généralité» permettant d’asseoir une légitimité au nom d’un «principe supérieur commun» renvoyant à une expérience commune.

Ainsi les médiateurs, objets non-humains de controverses permettant des

montées en généralité, pourront être sélectionnés par l’analyste en fonction d’un cadre cohérent et fondé empiriquement par ses concepteurs. Les théoriciens de

la justification le décrivent de la façon suivante :

Une théorie de la «dispute» heuristique :

«Quand on est attentif au déroulement des disputes, on voit qu’elles ne se limitent ni à un expression directe des intérêts ni à une confrontation anarchique et sans fin de conceptions hétéroclites du monde s’affrontant dans un dialogue de sourds. Le déroulement des disputes, lorsqu’elles écartent la violence, fait apparaître des contraintes fortes dans la recherche d’arguments fondées appuyés sur des preuves solides, manifestant ainsi des efforts de convergence au cœur même du différend». (Boltanski, Thévenot, 1991, p.26)

Une grille de lecture historique :

«Les cités sont des métaphysiques politiques qui, au même titre que les cultures ou les langues, ont une existence historique et sont donc localisables dans le temps et dans l’espace. Il est par là pertinent de les saisir dans une durée. Dans un devenir, depuis le moment de leur formation jusqu’à leur retrait en passant par leur enracinement dans des dispositifs, des objets et du droit. A un moment de l’histoire

une forme de vie est identifiée et montée en généralité de façon à servir de support à une définition du bien commun et d’aune pour porter des jugements sur la valeur des êtres selon la contribution qu’ils apportent au bien de tous ainsi conçu». (Boltanski, Chiapello, 1999, p. 625)

L’attention est portée non seulement aux humains, mais aussi aux objets (non-humains). Ils sont intégrés à la dimension pratique et matérielle de la cité, ce que les auteurs nomment «monde» :

«Renvoyant dos à dos la fétichisation réaliste et la déconstruction symboliste, nous cherchons à montrer la façon dont les personnes font face à l’incertitude en s’appuyant sur des objets pour confectionner des ordres et, inversement, consolident des objets en les attachant aux ordres construits». (Boltanski, Thévenot, 1991, p. 31)

Les auteurs proposent à travers la notion de cité un modèle interprétatif des «économies de la grandeur» c’est-à-dire de ce qui permet ou non à une série d’acteurs d’entrer dans un processus de co-construction d’un «monde commun». Ils distinguent dans leur conceptualisation le «monde commun» et la «cité». Le premier désigne en quelque sorte la réalité matérielle, peuplée d’objets, sur lesquels prennent appui les personnes pour constituer des dispositifs permettant de réguler les relations qu’elles y entretiennent. Ces dispositifs, des «épreuves» permettant d’établir des ordres de grandeur entre les êtres et par conséquent de constituer une «cité» (Boltanski, Thévenot, 1991, p.165).

Six «cités» ont été identifiées par Boltanski et Thévenot dans la société française de la fin des années quatre-vingt. Elles correspondent chacune à un référentiel moral particulier, un «ordre de grandeurs» fondant la légitimité du statut accordé aux êtres et aux objets. Les arguments –justifications– donnés par les acteurs au cours de disputes – controverses– ou simplement les accords implicites entre personnes quant aux hiérarchies sociales que l’on retrouve par exemple dans les règles de politesse constituent le fondement des cités. Le modèle des cités cherche à synthétiser de manière synchronique les traces laissées par la formalisation à un moment donné, suite à l’apparition de nouvelles «épreuves», des règles implicites propre à chacun de leurs «mondes». Ainsi, les «mondes précèdent les cités» qui n’émergent qu’au prix d’un «processus de réflexivité» opéré par leurs acteurs eux-mêmes dans le but de réguler les épreuves par lesquelles ils déterminent leurs états de grandeur respectifs (Boltanski, Chaipello, 1999,

pp. 625 et 627).

Synchronique, diachronique et réflexif, le cadre offert par la théorie de la justification correspond à mes attentes. Il constitue un cadre rassurant pour tenter d’ «apprendre à nager dans le relativisme» de la théorie acteur-réseau.

Pour information et ne plus devoir y revenir par la suite, je reprends ici tel quel le résumé qui en est fait par Boltanski et Chiapello dans Le nouvel esprit du capitalisme des cités décrites dans De la justification en y intercalant des indications textes de la philosophie politique auxquels ils font référence.

«Dans la cité inspirée, la grandeur est celle du saint qui accède à un état de grâce ou de l’artiste qui reçoit l’inspiration. Elle se révèle dans le corps propre préparé par l’ascèse, dont les manifestations inspirées (sainteté, créativité, sens artistique, authenticité ) constituent la forme privilégiée d’expression». Texte de référence :

La Cité de Dieu de Saint Augustin (IVe siècle)

«Dans la cité domestique, la grandeur des gens dépend de leur position hiérarchique dans une chaîne de dépendances personnelles. Dans une formule de subordination établie sur un modèle domestique, le lien politique entre les êtres est conçu comme une généralisation du lien de génération conjuguant la tradition et la proximité. Le «grand» est l’aîné, l’ancêtre, le père, à qui on doit respect et fidélité et qui accorde protection et soutien». Texte de référence : La politique tirée des propres paroles de l’écriture sainte de Bossuet (XVIIè siècle).

«Dans la cité du renom [nommée cité de l’opinion dans De la justification], la grandeur ne dépend que de l’opinion des autres, c’est-à-dire du nombre des personnes qui accordent leur crédit et leur estime». Texte de référence : Léviathan de Hobbes (XVIIè siècle).

«Le «grand» de la cité civique est le représentant d’un collectif dont il exprime la volonté générale». Texte de référence : Du contrat social de Rousseau (XVIIIè siècle).

«Dans la cité marchande, le «grand» est celui qui s’enrichit en proposant sur un marché concurrentiel des marchandises très désirées en passant avec succès l’épreuve marchande». Texte de référence: La Richesse des nations d’Adam Smith (XVIIIè siècle).

«Dans la cité industrielle, la grandeur est fondée sur l’efficacité, et détermine une échelle des capacités professionnelles». Texte de référence : l’œuvre de St-Simon (IXXè siècle). (Boltanski, Chiapello, 1999, pp. 63-64 et note 36)

2.2.1.

Emergence d’une septième cité

Les auteurs proposent une conceptualisation qui peut être mobilisée de deux façons. La première comme une métaphysique de l’accord passant par une «montée en généralité qui suppose la construction de compromis entre plusieurs principes de légitimité» (Duarte, Novarina, 2001, p.14). Cette lecture de De la justification, essentiellement mobilisée dans le cas de controverses explicites telles que celles décrites par Callon, Lascoumes et Barthes présuppose d’une vision pacifiée du monde, tel que ces auteurs l’imaginent au travers du concept de «démocratie technique» (Callon, Lascoumes et Barthes, 2001, p.348).

Cette vision peut difficilement rendre compte des conflits latents, des problématiques émergentes, souvent masquées des accords qui ne sont en fait que la cristallisation temporaire de rapports de force implicites. Les crises politiques et sociales que la France traverse depuis le début de l’année 2005 semblent difficilement compréhensibles en tant que «controverses heuristiques» entre associations citoyennes et fonctionnaires- scientifiques dont on postule implicitement un attachement à des cités – «inspirée», «domestique», «de l’opinion», «civique» et «industrielle» issues de processus historiques relativement anciens. La plus «récente», la cité industrielle étant fondée sur la pensée saint-simonienne élaborée durant la deuxième moitié du dix-neuvième siècle.

Or, s’il est vrai que ces cités continuent de manière simultanée à occuper l’espace du débat public dans un contexte pacifié et médiatisé comme ce fût le cas, par exemple, sur les sites Internet consacrés en 2001 au naufrage du pétrolier Erika, certains arguments ne sont pas solubles dans ces modèles (Munoz, L’explicitation des différences d’appréciation in :Vitalis (dir.), s.d,

p.53).

En 1993, Claudette Lafaye et Laurent Thévenot s’interrogeaient, dans la Revue de sociologie française, sur l’émergence d’une cité «écologique»(Lafaye, Thévenot, 1993). Constatant l’apparition d’une nouvelle forme de justification dans les conflits sur l’aménagement de la nature, ils envisagent trois hypothèses que je vais résumer ci-dessous.

1. Les argumentations écologiques peuvent être assimilées aux cités identifiées dans De la justification, telles les cités, civique (la revendication de démocratie, p. 498), domestique ( la protection du patrimoine p. 505), inspirée ( le rapport «intime» de l’homme à la nature et la valorisation de l’«harmonie» naturelle, p. 506), de l’opinion (la notoriété d’une

personne mobilisée pour asseoir la «grandeur» d’un lieu à protéger, p. 507), marchande ( les «droits à polluer», p. 508) et industrielle (internalisation des coûts environnementaux dans l’analyse technique «multi-critère» en vue d’un «développement durable», p. 509).

2. Les justifications écologiques constituent une nouvelle cité correspondant au

même modèle que les six premières mais s’en démarquent par une contestation de leur «légitimité à assurer le bien commun» et jettent «le discrédit sur leur capacité d’évaluation» (p. 511). Cette hypothèse est cependant invalidée par les auteurs qui constatent que :

«Dans la cité verte, le mode d’évaluation du caractère écologique se heurte à la difficulté d’établir un équivalent propre à rendre les êtres commensurables, équivalence que réalisent les autres modes de justification (par la confiance dans l’espace domestique, le prix sur le marché, le scrutin dans le monde civique, la performance dans le monde industriel, etc.)»

(

)

«La grandeur verte paraît encore insuffisamment outillée pour servir

largement dans les justifications ordinaires et permettre leur mise à

Pour qu’émerge un nouvel ordre de justification, il

faut que chacun puisse mettre à l’épreuve des [sic, «les» ?] actions les plus quotidiennes et les plus banales selon un art de prudence proprement écologique dont on ne connaît encore que quelques préceptes». (Lafaye, Thévenot, 2003, pp. 513 – 514)

l’épreuve. (

)

Ainsi, si l’argumentation écologique conteste bien les autres formes de justification, elle ne serait pas (encore ?) capable d’y opposer une nouvelle cité. Mais cette incapacité pourrait signifier bien plus qu’une faiblesse ou un inachèvement. C’est l’idée que les auteurs développent dans leur troisième hypothèse.

3. Les justifications écologiques ne font pas cité, elles constitueraient plutôt

une remise en cause de ce modèle. De par le fait qu’elles ne respecteraient pas le critère de «commune humanité» permettant d’établir une «équivalence entre les êtres», les argumentations écologiques constitueraient un changement de paradigme (système classificatoire).

La mise sur un pied d’égalité des intérêts de l’humanité et celle d’autres éléments de la nature entraînerait un basculement de la notion de cité vers la notion d’écosystème (p.514).

Cette dernière hypothèse, privilégiée par les auteurs, se fonde sur le fait que les argumentations écologiques impliquent une extension de la «communauté de référence»: la référence aux intérêts des «générations futures» étend la communauté à des êtres non encore nés donc incapables d’exprimer une quelconque volonté, mais ce n’est pas tout :

«Dans les conflits, nous voyons fréquemment intervenir des associations qui ne défendent pas des personnes ou des collectifs mais qui se font les porte parole d’animaux ou de plantes

) (

La communauté de référence requise pour l’évaluation du bien commun s’en trouve étendue d’autant et cesse d’être définie par une commune humanité». (Lafaye, Thévenot, 1993, pp. 516 -

517)

Ainsi la justification écologique ne se fait pas uniquement au nom des humains vivants, elle cherche plutôt à établir un lien de commensurabilité avec les non-humains. Cette relation entre humains et non-humains se fonde plus sur l’idée d’équilibre dynamique propre à l’analyse systémique que d’ordre statique propre à la définition d’une cité.

«Le vocabulaire du système se prête à une représentation de flux et à une comptabilité des impacts. Il conduit à établir des bilans de ces flux et à rapporter le système à un état harmonieux, l’équilibre ou à un déséquilibre». (Lafaye, Thévenot, 1993,

p.519)

Celle-ci permet à des constructeurs d’autoroute de «compenser des dégâts à l’écosystème» ou au contraire à des écologistes de justifier une transformation d’un environnement local générée par la construction d’une ligne de chemin de fer par un «bilan écologique favorable» (p.519).

Le problème, concluent les auteurs, est que :

«La représentation des liens entre humains et non humains en terme de systèmes ne répond pas aux mêmes exigences que la dynamique critique des ordres de grandeur et de leur mise à l’épreuve des choses. L’approche systémique offre un tableau global pour un agent omniscient et surplombant.

) (

Le mélange de figures du bien fondées sur le vocabulaire de l’action avec une figure de l’équilibre associée à l’idée de reproduction du vivant produit de curieux flottements dans les évaluations». (Lafaye, Thévenot, 1993, p.521)

Pour Lafaye et Thévenot, la justification écologique ne se fait donc plus selon le modèle de cité mais de système. Une notion qui pose à leurs yeux des problèmes si l’on admet que la montée en généralité est à la portée de tous et pas uniquement des experts capables d’un bilan général. Elle mènerait à une un mode de justification où l’ «expression de la valeur se fait en termes

d’utilité». Ainsi enseigne-t-on aux enfants que «les prédateurs sont utiles parce

qu’ils tuent les bêtes âgées et malades (

Une proposition troublante par les

résonances qu’elle fait entendre dans un monde humain, transposition facilitée par les épithètes «âgé» et «malade» (p.522), relèvent enfin les auteurs en note finale.

).

En 1995, Bruno Latour proposait dans la revue Ecologie Politique la constitution d’une nouvelle cité dans laquelle la grandeur résiderait dans l’affirmation d’une incertitude de principe quant aux liens existant ou pas entre les «choses». Reprenant à son compte le diagnostic dressé par Lafaye et Thévenot, il propose néanmoins d’élaborer une septième cité «de la prudence». Celle-ci se fondrait, selon un détournement que l’auteur opère de la pensée kantienne, sur «une loi pouvant tirer son origine de la volonté même du sujet même qui subit l’action» (Latour, 1995, p.16). En d’autres termes, il propose de considérer les objets naturels, les médiateurs, non plus uniquement comme des moyens, mais aussi comme des fins du fait même de l’incertitude qui plane sur leur utilité ou éventuelles rétroactions négatives que leur destruction entraînerait.

Qu’est-ce qui fait l’état de petit dans la nouvelle cité? Savoir qu’une chose a ou, au contraire, n’a pas de lien avec une autre et le savoir absolument, irréversiblement, comme seul un expert sait quelque chose. A l’inverse, quel est l’état de grandeur? C’est laisser ouverte la question de la solidarité entre fins et moyens. Tout se tient ? Non, pas forcement. On ne sait pas ce qui se tient, ce qui se trame. On tâtonne. On expérimente. On essaie. «Nul ne sait ce que peut un environnement «». (Latour, 1995, p. 17)

Ainsi, tout en gardant l’humain au centre du propos, la cité «de la prudence» qu’il nomme aussi «verte» serait une approche visant à intégrer au débat politique des éléments non-humains, et donc sans voix propre, pour enrichir le débat entre les humains. Il s’agirait donc non pas d’une rupture absolue avec le principe moderne de domination de la nature, mais au contraire d’un «modernisme

au carré» – hyper-modernisme ? – visant à «prendre en charge, de façon encore plus complète, encore plus mêlée, une diversité encore plus grande d’entités et de destins» (p. 13).

Cette réflexion autour des justifications écologiques, sans doute pertinente pour rendre compte des propos tenus sur Internet suite au naufrage d’un pétrolier au large des côtes françaises, ou lors de l’élaboration d’un plan de «renaturation» de rivière, me semble cependant hasardeuse si l’on considère que le modèle des cités est certes fondé sur des arguments philosophiques, mais correspond aussi à différentes formes de discours dominants à un moment ou un autre de l’histoire européenne. Il faudra dans ce cas considérer la cité «de la prudence» comme une forme possible ou émergente et non pas comme une cité à part entière car celle-ci ne me semble nulle part encore imprégner les discours et pratiques du pouvoir dominant. S’agira-t-il de la huitième cité ?

Ceci dit, si l’on considère l’écologie dans les fondements que ses théoriciens lui ont donné (et non pas ceux que Bruno Latour tente de leur insuffler) tels que le systémisme, entendu non seulement comme un modèle explicatif, mais aussi comme un projet implicite 6 , les cités «écologique» ou «de la prudence» pourraient bien s’avérer pertinentes à l’avenir en tant que référentiels mobilisés dans le cadre de controverses d’une grande valeur heuristique. Des discussions qui pourraient – qui sait ? – déboucher sur les préceptes proposés par Latour ou encore ceux envisagés par philosophe italien Antonio Negri qui proposait en 1994 une «cité de la désobéissance».

En 1995, alors que Bruno Latour, s’interrogeant sur les raisons de la non montée en puissance du parti des Verts en France, proposait sa cité «de la prudence», Luc Boltanski et Eve Chiapello semblent avoir été plus attentifs à une autre dimension de la réalité sociale : un mouvement social français qui avait fini par faire céder Alain Juppé, alors premier ministre, dans sa tentative de mise en place d’une politique d’austérité budgétaire. Le nouvel esprit du capitalisme commence par les lignes suivantes :

«Ce livre – dont le projet a été conçu au début 1995 – est né du trouble, commun à de nombreux observateurs, suscité par la coexistence d’une dégradation de la situation économique et sociale d’un nombre croissant de personnes et d’un capitalisme en pleine expansion et profondément réaménagé». (Boltanski,

6 À l’image de ce que fût la métaphore organiciste théorisée en géographie par

Ratzel dans la construction des Etat-nation aux dix-neufième et vingtième siècles

le salève: objet commun

Chaipello, 1999)

Ils consacreront plus de 800 pages à la description d’une nouvelle cité.

Depuis, il y a eu le naufrage du Prestige (2002) et du CPE de Dominique de Villepin (2006) sans que l’on puisse affirmer sans faire violence à la réalité que l’une ou l’autre problématique, environnementale ou sociale, ait définitivement pris le dessus.

C’est, vous l’avez compris, le lien entre les deux, l’enjeu social du rapport à la nature, qui est l’objet de ce travail.

2.2.2. La cité par projet et le monde connexionniste

Partant du constat de la nécessité de proposer une nouvelle cité rendant compte de la réalité contemporaine des «économies de la grandeur», Boltanski propose avec Eve Chiapello dans Le nouvel esprit du capitalisme une cité «par projets» fondée sur le constat de l’intégration des critiques formulées en France par la génération qui mena la révolte de mai 1968 dans les théories de management qui gouvernent les entreprises. Une rébellion dirigée contre le capitalisme bureaucratique incarné par le modèle d’entreprise fordiste, dénonçant une organisation pyramidale de la société constituerait le fondement d’un «nouvel esprit» fondé sur la valorisation de l’autonomie individuelle et une gestion non- autoritaire.

La cité par projet émerge comme une réponse à une mutation du capitalisme, le passage, pour reprendre les termes de l’école régulationniste d’un mode de régulation «fordiste», caractéristique du monde et la cité industriels intégrant une grande partie de ce que Boltanski et Chiapello nomment la «critique sociale», à un mode de régulation «flexible», caractéristique d’un «monde connexionniste» fruit de l’intégration de la «critique artiste» au sein de la pensée dominante. Emerge un nouveau système de valeurs fondé sur deux notions fondamentales :

(1) l’organisation «par projet» mobilisant un nombre important d’acteurs économiques autour de processus limités dans le temps (sous-traitance, consulting, etc.) ; (2) la valorisation de la notion de réseau appliquée autant à l’analyse descriptive de la réalité (sciences sociales ou naturelles), qu’aux processus prescriptifs tels que le management ou l’aménagement du territoire 7 (Boltanski, Chiapello, 1999, pp. 227-230). Le monde des réseaux, une structure en permanente recomposition dont l’épreuve principale pour les individus qui la composent est le passage plus ou moins réussi d’un projet à l’autre (Boltanski, Chiapello, 1999, p. 159) est, pour ainsi dire, régulé par une cité dont les valeurs

7 Ce dernier élément n’est cependant pas mentionné explicitement par les auteurs.

fondamentales pourraient se résumer comme suit.

L’activité sert à générer des projets issus de rencontres fruits d’un engagement permettant une extension permanente du réseau. La grandeur d’un être se mesure donc à sa capacité, d’une part à nouer de nouveau liens en s’adaptant aux projets existants (flexibilité), et d’autre part à en faire bénéficier ceux qui l’entourent en générant de nouveaux projets (transparence). «Connectivité», «autonomie», «mobilité» ce sont là les lieux communs de la nouvelle modernité (post, hyper ou sur ? peu importe).

Le domaine de l’aménagement du territoire, à la fois management (privé ou public) visant à maximiser le rendement du travail, fondement de la cité «industrielle», expertise scientifique visant à la prise en compte des interactions aléatoires entre non-humains vivants, non-humains non- vivants, et humains (vivants et à naître), fondement de la justification écologique, est un sujet d’étude fertile pour l’objectivation de cette nouvelle cité dominante.

Ainsi, si l’on suit ce raisonnement, la «cité verte» et la cité «par projet» ne seraient qu’une seule et même cité. Bien qu’hasardeuse – c’est le propre de toute démarche prospective –, c’est un aspect de la thèse que je vais défendre ici en recherchant ce qui, dans la cité par projet, constitue un référentiel pertinent pour l’identification de potentielles controverses heuristiques permettant la construction d’une territorialité partagée autour d’objet naturel commun.

C’est l’ensemble de ce raisonnement exploratoire qui est à la source de mon hypothèse.

Les notions et problématiques enrichissantes pour une connaissance commune permettant une meilleure régulation d’un territoire tel que l’espace franco-valdo-genevois sont à rechercher dans la conceptualisation développée par Boltanski et Chiapello : la «cité par projets» décrite dans Le nouvel esprit du capitalisme. C’’est-à-direest-à-direest-à-dire leslesles notionsnotionsnotions dedede «réseau»«réseau»«réseau» etetet dedede «projet».

2.3.

La cité par projets et les sciences du territoire

Pour la géographie et la recherche en urbanisme, les conséquences du passage du mode de régulation fordiste au mode de régulation flexible constituent un enjeu de taille. Dans le «monde connexionniste», d’une part nos vies quotidiennes, nos territorialités collectives sont devenues multiples, «locales planétaires» (Debarbieux, Fourny et Vanier, 2001), et d’autre part la façon dont le pouvoir est exercé par ceux qui en ont la charge, l’ «imaginaire aménageur en mutation»(Chalas, 2004), est au centre des débats. Comment rendre intelligible pour l’ensemble de la société le lien entre les objets et les êtres dans ce nouveau contexte ?

Du point de vue du pouvoir incarné dans ce cas par l’ «aménageur» public mais aussi par le promoteur privé, il s’agit de produire un projet susceptible d’emporter l’adhésion tant des administrés que des investisseurs, il faut donc mobiliser un réseau d’acteurs aux territorialités et échelles de références multiples.

Si la représentation du territoire passe, pour le pouvoir, essentiellement et traditionnellement par la cartographie, l’immense majorité des acteurs constitutifs d’un territoire appréhendent leur cadre de vie par des images construites sur un mode à la fois collectif (un code) et sensible (un processus cognitif). Ce sont là les deux faces de la notion de paysage. «Un système intégré de relations, patiemment élaboré, entre les hommes, l’espace et le temps» comme l’écrivaient Bresso et Raffestin en 1979 dans Travail espace pouvoir.

2.3.1. L’ «empaysagement» une manifestation géographique de la cité par projet ?

Bernard Debarbieux dans le texte d’une conférence prononcée en 2004 affirme que «nous sommes aujourd’hui à un tournant de notre rapport au paysage en Occident». Il parle, pour désigner ce processus, d’ «empaysagement».

L’auteur voit «deux façons de penser la relation entre travail et paysage» (Debarbieux, 2004, p.3).

1. Autrefois conçu comme héritage de l’action des habitants sur leur territoire (proximité domicile-travail), le paysage aurait été une représentation issue du travail des humains sur leur territoire. Il se serait donc agit de ce que le sémioticien Charles Pierce appelle une icône et un indice.

2. Aujourd’hui il serait de plus en plus souvent appréhendé comme une valeur

en soi, un symbole dans le langage de Pierce, que l’on peut créer selon une logique de projet auquel on subordonne le travail effectué sur place.

Bien qu’ayant toujours existé de façon concomitante avec la première dans le cadre du paysagisme de jardins ostentatoires, la deuxième logique paysagère serait aujourd’hui en train de se généraliser à l’ensemble des espaces périurbains d’Europe occidentale.

«L’irruption d’une lecture paysagère de l’espace et de pratiques paysagères dans l’espace n’est donc pas une nouveauté de la fin du XXe siècle. C’est son déploiement plus que sa nouveauté qui frappe aujourd’hui : elle touche des catégories nouvelles de la société ; elle concerne quantité de lieux ordinaires qui , autrefois, seraient restés sans qualité; elle s’accompagne de quantités d’artéfacts et de dessins, de directives et de réglementations qui permettent de voir dans l’impératif paysager aussi bien un besoin collectif qu’un système de contraintes plus ou moins auto-administrées qui conditionnent pour partie la raison d’être et, plus généralement, les conditions d’exercice du travail ordinaire». (Debarbieux, 2004, p.7)

Une plus grande diffusion sociale et spatiale d’une vision du paysage en tant que projet serait donc à l’œuvre de façon concomitante avec d’autres visions plus anciennes. Ceci dans processus qui procéderait à la fois de la «resémantisation» ( Micoud, Peroni, 2000) – la «raison d’être» – et de la régulation d’un nouveau rapport social – les «conditions d’exercice du travail ordinaire» – par une nouvelle cité (Boltanski, Chiapello, 1999). Cette interprétation du propos de Debarbieux nous ramène à la «cité par projet».

Mais en s’agit-il vraiment? L’auteur ne fait pas de références directes à ce cadre conceptuel, il se réfère plutôt à la notion d’hyper-modernité pour décrire, dans une deuxième partie de son texte, comment l’empaysagement apparaît en fait comme une conséquence de la mobilité spatiale croissante, la «complexification des spatialités et des territorialités» des individus qui composent les sociétés locales «désormais bien en peine à trouver matière à sociabilité dans les activités quotidiennes des uns et des autres et dans d’autres formes de bien commun» (Debarbieux, 2004, p.9). Il explique ce phénomène en trois points, et précise son propos:

«(1) on assiste dans nos société hyper-modernes à une incroyable complexification de nos spatialités et de nos territorialités ;

(2) qui suscite une difficulté croissante de nos représentations paysagères à leur faire image ;

(3) dès lors, la tentation est grande de recourir à des artifices paysagers pour compenser ce déficit de lisibilité de ces territorialités hyper-modernes.

A quoi réfère la complexification de nos spatialités et de nos territorialités dont il vient d’être question ? Et que désigne le qualificatif d’hyper-moderne ? Cette expression et ce terme me permettent de rassembler sous la forme synthétique et forcément réductrice, un ensemble de pratiques et de façons d’être dans l’espace qui consacrent dans les faits le déclin des logiques de proximité et de co-présence, qui ont longtemps prévalu (le quartier, le village, etc.) et la montée en puissance du discontinu et du réticulaire (la communication à distance, la circulation, les gares et les aéroports)». (Debarbieux, 2004, pp. 9-10)

L’ «empaysagement» tient par conséquent à la fois de la notion de projet et de réseau. Il est, comme la «cité par projet» à la fois cause et conséquence régulatrice du passage d’un monde industriel et domestique à un monde connexionniste qui s’en voudrait un peu la synthèse.

2.4.

Projet, réseau: des notions pour les controverses de demain ?

Si nous admettons, comme j’en fais l’hypothèse ici, que les notions de projet et réseau puissent être l’objet central des controverses du futur, encore faut- il en poser les termes, montrer en quoi elles peuvent être heuristique. Je vais donc à continuation expliciter la fonction que Boltanski et Chiapello leur attribuent dans la cité par projets, proposer une définition issue de la géographie puis rechercher dans le champs de la géographie et de la recherche en urbanisme un repérage de positions antagoniques et en donner les arguments principaux. Il s’agit ici, premièrement, de donner un aperçu du contexte scientifique et politique que ces notions recouvrent dans les problématiques de l’aménagement du territoire. Deuxièmement, d’apporter des éléments issus de la recherche pour étayer le postulat d’une cohérence entre cité par projet et empaysagement.

Ne pouvant pas prétendre couvrir l’ensemble de ces champs scientifiques je limiterai mes références à la production francophone en précisant que, même avec ces restrictions, la description qui suit ne saurait en aucun cas prétendre à l’exhaustivité.

2.4.1.

«projet»

Le projet est la figure centrale du management post-industriel sur lequel Boltanski et Chiapello régulatrice fondent leur analyse. Il est l’unité de base d’organisation de la production mais aussi de la reproduction sociale. Pour ces auteurs le projet est le mode de régulation né du «monde connectique». Il donne naissance à une nouvelle cité.

«Celle-ci évoque une entreprise dont la structure est faite d’une multitude de projets associant des personnes variées dont certaines participent à plusieurs projets. La nature même de ce type de projets étant d’avoir un début et une fin, les projets se succèdent et se remplacent, recomposant, au gré des priorités et des besoins, des groupes et des équipes de travail.» (Boltanski, Chiapello, 1999, p.158)

«La notion de «projet», au sens ou nous l’entendons ici, peut donc être comprise comme une formation de compromis entre exigences qui se présentent à priori comme antagonistes : celles découlant de la représentation en réseau et celles inhérentes au dessein de se doter d’une forme permettant de porter des jugements et de générer des ordres justifiés.

(

)

La cité par projets se présente ainsi comme une système de contraintes pesant sur un monde en réseau incitant à ne tisser des liens et à n’étendre ses ramifications qu’en respectant les maximes de l’action justifiable propres aux projets. Les projets sont une entrave à la circulation absolue car ils réclament un certain engagement, quoique temporaire et partiel, et supposent un contrôle, par les autres participants, des qualités que chacun met en œuvre». (Boltanski, Chiapello, 1999, pp. 160 – 161)

La dimension heuristique de controverses dans la cité par projet consiste dans cette optique à identifier dans quelle mesure tel ou tel aménagement constitue, de par le processus qui l’engendre et qu’il engendre, un compromis entre «circulation absolue» et «engagement». La controverse heuristique portera alors

essentiellement sur la pérennité et l’articulation entre les actions publiques. La limitation dans le temps et l’espace des mandats de sous-traitance de services

est l’exemple type de ce qui fait controverse

dans la notion de projet telle qu’entendue par Boltanski et Chiapello. La multiplication des bureaux d’étude concepteurs de projets, de regroupements de collectivités à des fins spécifiques, de consortiums de prestataires de services, etc. entraînent une opacité et une non délimitation des sphères de compétence susceptibles de mener à de grosses difficultés dans le domaine de l’aménagement du territoire, mais paradoxalement la multiplication des entités et la flexibilité de ces structures offrent aussi de nouvelles opportunités. De

publics (partenariats public-privé

)

par le flou institutionnel dans lequel elles s’inscrivent, de par leur limitation dans le temps et dans l’espace et surtout de par le fait qu’elles sont adaptées

à un fonctionnement en réseau, les structures organisées par projet permettent

à des acteurs de différents types de collaborer de façon efficiente et souvent

égalitaire. La controverse portera de ce fait les germes du débat sur la largeur de l’assise démocratique (l’échelle de légitimité) à donner aux interventions sur le territoire. Seuls les acteurs jouant un rôle proactif dans le projet doivent-ils avoir voix au chapitre ? Les populations indirectement concernées (éventuels bénéficiaires ou lésés) sont elles prises en compte ?

La notion de projet est consubstantielle à l’idée de débat. La capacité à affronter et enchaîner les controverses est l’«épreuve» caractéristique de la cité par projet. Certains en ont fait un métier.

En géographie la notion de projet a, dans le passé, été associée aux espaces urbains. En effet le projet est indissociable de l’architecture. Bien avant même la révolution industrielle, pyramides, cathédrales, palais et autres monuments

ostentatoires furent bâtis selon une logique de projet que l’on pourrait résumer ainsi: réunion temporaire d’une multitude d’acteurs (réseau technique et financier) attelés à la réalisation d’un objet singulier dont les caractéristiques sont prédéfinies par une image issue d’un processus créatif. Jaques Lévy et Michel Lussault définissent le projet urbain de la façon suivante.

«Projet urbain : Procédure stratégique, pragmatique, et contextuelle de fabrication intentionnelle de l’urbain qui tend à se substituer à la planification standard – téléologique, théorique et universelle». (Lévy, Lussault, 2003, p. 747)

Si le projet a toujours existé, qu’est-ce qui me permet aujourd’hui de le désigner comme une figure émergente dans ma prospective de controverses ?

Premièrement, le changement d’échelle à laquelle la notion de projet s’applique : du «projet urbain» nous sommes passés au projet «de territoire» ou «paysager» (Debarbieux, 2004).

Deuxièmement, la généralisation de cette notion à d’autres secteurs de la société (comme le pointent Boltanski et Chiapello) peut en susciter des usages «abusifs» ou peu pertinents qui à la longue sont porteurs de ce que l’on pourrait nommer l’«usure du pouvoir».

Troisièmement, et c’est là que l’on peut penser à une véritable heuristique de la controverse, la tension entre mes deux premiers arguments – généralisation dans l’espace, généralisation dans la société – font de la figure du projet un dispositif qui, pour être protégé contre l’usure évoquée ci-dessus, se doit d’être défini le plus collectivement et démocratiquement possible. Qu’est-ce qu’un bon ou un mauvais projet dans le «monde connectique» ? Telle est la question à laquelle seule une longue série de controverses peuvent répondre. Pour en préparer quelques arguments, j’ai cherché à identifier à continuation deux positions antagonistes sur l’usage qui est fait actuellement de cette notion.

La mutation en cours du rôle de la notion de projet illustre l’irruption de la culture (la critique ?) «artiste» dans la production territoriale. Alain Avitabile dans Le projet urbain : une culture du territoire et de l’action urbaine (Avitabile in: régulatrice, 2004, pp. 27-58) donne un point de vue positif sur ce processus. Ce praticien de l’aménagement urbain décrit l’émergence de l’ «urbanisme de projet» au dépens de l’«urbanisme de

gestion (notamment des droits des sols)» caractéristique des années 1970. (p. 30). Ce nouveau mode d’action sur les villes et les territoires serait le fruit d’une nouvelle «culture du territoire» issue du rejet d’une «représentation complètement agrégée et «objectivée» de la réalité urbaine niant toute dimension sensible, culturelle, occultant l’échelle des espaces vécus, et a fortiori toute la réalité sociale ou la restituant de manière normative» (p. 28) et de «la montée d’un certain libéralisme urbain» impliquant que de nombreux élus locaux développent une «culture d’entreprise pour gérer leur commune»(p.31). Ceci dans le but de développer partenariats et concertations avec des acteurs privés, les habitants et usagers, ou d’autre échelons administratifs. Il s’agirait de planifier non plus uniquement le bâti ex-nihilo, mais aussi le contexte (par exemple : valorisation des formes héritées comme le parcellaire agraire par du lotissement suivant les anciens tracés) et les espaces libres comme «éléments de structuration du paysage urbain» (p.33). L’action sur les espaces publics est au centre de cette nouvelle approche, d’où une influence croissante du paysagisme dans la définition mais aussi la co-production par concertation des projets. En fin de compte la notion de projet serait un gage d’efficacité dans un contexte de démocratisation croissante de la société : elle permettrait aux «élus et professionnels d’expliciter les enjeux et les choix urbains» (p.58).

En décalage avec ce point de vue, une vision critique de la notion de projet urbain est donnée par Laurent Devisme, lui même enseignant dans une école

d’architecture. Il s’agit pour lui d’un «passe partout de l’action territoriale, urbanistique et architectural en temps de marketing urbain» (Devisme in : Lévy, Lussault, 2003, p. 747). Il procède premièrement à une description critique du phénomène relevant le caractère contradictoire du projet qui se trouve pris dans

une double exigence : «être celui d’une ville particulière (

même d’affirmer l’identité» (spécificité) et répondre à une «nécessité universelle d’adaptation au Monde» (flexibilité). Sa généralisation lui fait penser que

«l’on assiste plutôt à une reproduction en série d’une procédure bien rôdée qu’à la construction d’irréductibles singularités. Il souligne également le rôle prépondérant dans ce processus des «grands architectes» et paysagistes, designers, hommes politiques, et agences de communication aboutissant à la diffusion rapide de «stéréotypes projectuels» jouant, pour la période contemporaine, «sur des registres culturel, patrimonial et environnemental». Mais ce n’est pas tout :

dont il permettrait

)

«Fondamentalement non technique, à la différence de la règle et du plan, le projet est médiatique (il faut produire un effet de ville) et renvoie au politique, mais selon des registre suffisamment vagues

pour ne pas créer de tensions lors de sa publication – du moins c’est ce qui est escompté par ses promoteurs» (Devise in : Lévy, Lussault, 2003, p. 748)

Pour lui le projet est à la fois reproducteur de doctrines préconçues et contraire aux intérêts d’un débat public fondé sur des informations précises. A la croisée des chemins, il «manifeste de façon patente la crise paradigmatique des théories modernistes de la planification».

«Nouvelle culture» apportant une saine réponse aux affres de la planification «moderniste» technique et normative, pour certains ; dernier sursaut de cette même culture pour d’autres, ce qui est certain c’est que la notion de projet n’est pas nouvelle en urbanisme et en aménagement du territoire, elle est même une des caractéristiques de la modernité (Asher, 2004). Ce serait donc enfoncer un porte ouverte, je l’ai déjà souligné, que d’y voir un objet de controverses émergeant en tant que tel. Ce qui pourrait porter un

véritable potentiel heuristique serait, reprenant le point de vue de Boltanski

et Chiapello, de questionner les modalités de la mise en œuvre des projets

en urbanisme, le «management territorial»: qui est légitime pour participer à l’élaboration du projet ? Jusqu’où peut-on imbriquer la logique législative et régulatrice inhérente aux documents d’urbanisme et la logique de co-production inhérente à l’impératif de concertation / conviction ? Autrement dit, comment l’incertitude générée par le projet, ses limites et ses responsabilités floues, se traduit-t-elle en terme de précarisation du statut des acteurs ?

Les registres de valeurs auxquels les projets font appel obéissent probablement à des logiques similaires à celles qui régissent la mode vestimentaire, avec ses grands couturiers et ses ateliers de «tâcherons» chargés de la diffusion du modèle à bas prix; à une différence près : il

y a toujours des enjeux particuliers, politiques, symboliques et financiers

sur une portion de territoire, aussi «vide» soit-elle. Aussi, la controverse pourrait bien se focaliser sur les conditions de production du projet. Cette dernière est souvent déléguée à des sous-traitants subissant de plein fouet la précarité qu’implique le travail à la tâche, qui plus est si le client (la commune ou l’administration en l’occurrence) n’est plus sensé être roi et que les concepteurs de projets sont sensés, en plus des desiderata du client, intégrer les points de vue d’acteurs tels que les habitants ou les entreprises. C’est ce que Boltanski et Chiapello nomment «l’épreuve» de la «cité par projet», c’est-à-dire le passage d’un mandat / projet à l’autre (Boltanski, Chiapello, 1999, p. 159)

La «cité par projet» ne détermine sans doute pas tous les projets d’urbanisme, mais ceux-ci sont comme l’ensemble des activités économiques largement influencée par la culture managériale et politique qui pousse les élus et entrepreneurs à chercher à travailler en réseau. La controverse est l’épreuve principale par laquelle les promoteurs de tout projet passent. La qualité de leur travail est évaluée non seulement à l’aune de la «cité par projet» (critères de transparence, flexibilité, aptitude à transmettre des informations) mais également à la lumière de autres cités présentes parmi les personnes impliquées. L’authenticité domestique, l’efficacité industrielle, la «beauté du geste» inspirée, la prudence écologique (?) y seront également évaluées. Reste que le projet est porté par un système de valeurs qui lui est propre et que je fais ici l’hypothèse que c’est sa discussion qui porte la plus grande valeur heuristique pour l’aménagement de l’agglomération franco-valdo-genevoise.

2.4.2.

«Réseau»

Boltanski et Chiapello ont donné à la notion de réseau le statut de référentiel universel du capitalisme post-industriel. Elle est la «figure harmonieuse de l’ordre naturel» (Boltanski, Chiapello, 1999, p. 190) de la cité par projet. Le «monde connexionniste» est la nouvelle réalité que la «cité par projets» régule. Celui-ci est le fruit de l’irruption de nouveaux objets (des «actants» dans la théorie acteur-réseau) qui ont transformé le monde industriel. Des réseaux d’infrastructures tels que le chemin de fer ou d’alimentation électrique, figures emblématiques des successives révolutions industrielles, nous sommes passés aux réseaux dématérialisés et flexibles, tels la mobilité automobile puis le téléphone portable dont la «grandeur» n’est plus fondée sur leurs effets structurants et canalisateurs, mais au contraire sur leurs capacités à déterritorialiser les relations sociales. Pour ces auteurs, la généralisation de l’organisation en réseau met en danger l’idée de contrat social qui se fonde chez Rousseau sur la «reconnaissance de dettes mutuelles». Aboutissant au même constat que Lafaye et Thévenot à propos de la «cité écologique» (Lafaye, Thévenot, 1993) évoquée précédemment, le réseau rend difficile l’établissement d’un principe d’équivalence entre les êtres permettant que «soit défini un cadre au sein duquel une mise en rapport du malheur de ceux qui souffrent et du bonheur des gens heureux puisse être établi» (Boltanski, Chiapello, 1999, p.

470).

«C’est précisément un tel cadre qu’a fourni la notion même de société, reposant largement sur une conception spatiale de l’Etat-nation, telle qu’elle s’est établie au XIXe siècle (Wagner, 1996). Or la logique des réseaux, sur laquelle repose le monde connexionniste, ne permet

pas, à elle seule, de dessiner un tel cadre. Déspatialisée, sans instance de représentation ni position de surplomb et dominée par l’exigence d’extension sans limite des réseaux, elle ne permet pas plonger dans un même ensemble le faiseur [opportuniste profitant au maximum du différentiel de mobilité et de niveau d’information existant entre les êtres] qui réussit et celui que sa réussite contribue à exclure, de façon à faire surgir entre eux l’existence d’une dette. Elle demeure par là indifférente à la justice et, plus généralement, à la morale.» (Boltanski, Chiapello, 1999, p. 470).

Ainsi, le réseau serait loin de porter en lui-même une quelconque autorégulation, il serait au contraire une forme d’organisation sociale permettant d’y échapper et donc à terme porteuse d’anomie, C’est-à-dire d’incertitude (idem, p.504).

L’intérêt heuristique de controverses sur les réseaux est de ce fait à rechercher :

- d’une part dans la reconnaissance et l’explicitation des réseaux existants au sein d’un territoire, une manière de partager l’information et donc de limiter la marge de manœuvre des comportements «opportunistes» ;

- et d’autre part dans la territorialisation des réseaux permettant une représentation du lien qui existe entre ceux qui savent tirer profit du réseau et ceux qui en sont exclus.

Nous sommes ici en plein dans la problématique principale de l’aménagement du territoire et plus particulièrement, dans le cas qui nous intéresse, la constitution d’une agglomération urbaine transfrontalière dans laquelle l’unité territoriale de l’Etat-nation n’a jamais pu exercer ses effets en terme de commune appartenance et donc de reconnaissance de dette. Le monde connectique et sa régulation apparaissent donc paradoxalement dans ce contexte particulier comme une opportunité historique de fonder un nouveau contrat social sur un espace que les mondes précédents n’avaient pas permis de réguler.

En géographie la notion de réseau connaît un grand succès depuis une trentaine d’années. Elle fait l’objet d’intenses discussions. Je vais dans un premier temps présenter le débat tel qu’il s’est présenté à partir des années 90 suite à la parution d’un ouvrage destiné à la réhabilitation de l’ «urbanisme des réseaux» (Dupuy, 1991) et la réponse qu’il a suscité chez l’architecte et sémioticien Pierre Pellegrino, puis revenant sur le problème

posé par Boltanski et régulatrice, la régulation du réseau, j’examinerai la piste proposée par Martin Vanier avec la notion d’interterritorialité.

Dans le Dictionnaire de géographie de Lévy et Lussault le réseau reçoit une définition qui peut sembler bien éloignée de l’usage que j’en ai fait jusqu’à maintenant, nous verrons pourtant que cette simplicité, se cache un débat prégnant qui rejoint en beaucoup de points les enjeux du «monde connectique».

«Réseau : espace à métrique topologique». (Lévy(Lévy inin :: Lévy,Lévy, Lussault,Lussault, 2003, p.795)

Cette notion a souvent été opposée, notamment par les auteurs de la présente définition, à la notion de territoire en partant de l’idée qu’il y avait contradiction entre «métrique topologique» du réseau et «métrique topographique» du territoire.

«Mode de mesure de la distance, la métrique est aussi un mode de gestion. Choisir une métrique plutôt qu’une autre, c’est prendre un parti technique, un parti politique, un parti d’aménagement». (Lévy in Lévy, Lussault, 2003, p.609)

Cependant cette opposition, apparaît aujourd’hui aux yeux de nombreux auteurs de plus en plus comme un choix impossible qu’il s’agirait de dépasser en le restituant dans ses enjeux sociaux et historiques (Anthéaume, Giraut, 2005). Mais avant de revenir sur une possible synthèse, dont nous verrons qu’elle s’inscrit dans la droite ligne des préoccupations de Boltanski et Chiapello, je vais présenter un embryon de controverse théorique que la notion de réseau a pu susciter.

Comme la notion de projet précédemment évoquée, le réseau préexistait à l’émergence du monde connexionniste dans le domaine de l’aménagement du territoire, ainsi que l’a démontré Gabriel Dupuy (Dupuy, 1991, p.11). Cet auteur se livre dans L’urbanisme des réseaux, théories et méthodes, à une «réhabilitation des doctrines urbanistiques favorables aux réseaux» telles qu’elles furent développées par les désormais classiques catalan Idelfonso régulatrice à la fin du dix-neuvième siècle, ou nord-américain Franck Lloyd Wright début vingtième (Dupuy, 1991, pp. 93-102). Ce qui serait en train de changer, c’est la place des réseaux dans les représentations collectives. L’ «urbanisme des réseaux» prôné par l’auteur s’est depuis, me semble-t-il, largement imposé. La notion s’est diffusée non seulement comme concept analytique pertinent pour la compréhension de phénomènes anthropiques ou «naturels», une «évolution épistémologique» (p.10), mais aussi comme un outil de réforme sociale voire un

programme politique visant à «réhabiliter les grandes utopies réticulaires»

(p.13).

«Le réseau assure la mise en relation, la connexion maximale, si possible directe et multiple, entre points dans l’espace,

indépendamment de leur localisation, par delà les différentes

barrières et limites. (

crées par les frontières des périmètres historiques, administratifs, urbanistiques, le réseau substitue une continuité intrinsèque qui efface en quelque sorte l’espace géographique hors des nœuds et des liaisons en créant un espace particulier du réseau». (Dupuy, 1991, p. 83).

Aux discontinuités linéaires de l’espace

).

Le réseau serait donc un idéal spatial dont la mise en oeuvre permettrait au monde vécu par les acteurs de ressembler de plus en plus au monde imaginé par les penseurs du libéralisme économique : isotropie de l’espace, uniformité de l’information.

Ce monde se fonde sur un ordre «mûri par le temps» donc endogène, le kosmos que Fridrich von Hayek oppose à un «ordre confectionné» donc exogène, le taxis (Von Hayek, s.d., p.43). Cette idée d’autorégulation du système territorial par le réseau est prégnante dans la pensée de Dupuy. Il lie l’apparition de ce monde aux évolutions techniques qui ont marqué les vingtième siècle : l’électricité et l’automobile. Celles-ci permettent

une déconcentration de l’industrie et de l’habitat. Ainsi, sous l’impulsion de Henry Ford, l’automobile et l’électrification des campagnes auraient permis de s’affranchir des contraintes spatiales (Dupuy, 1991, p.87),

est en train de réaliser

alors que le «réseau de télécommunications (

l’idéal d’une topologie ubiquitaire, immédiate, transitive et réflexive, principe d’une nouvelle urbanité» (p.88). Le réseau apparaît donc comme une véritable réponse aux problèmes liés à la densité urbaine créant les conditions de l’apparition d’une ville diffuse dont l’ensemble des points serait accessible par un réseau routier irriguant l’intégralité du territoire de façon décentralisée.

)

Face à cet enthousiasme, des voix se sont élevées pour critiquer l’idéalisation du réseau en urbanisme et en géographie. Sans remettre en cause la pertinence de la notion dans l’analyse des mutations en cours, deux types bémols ont été énoncés.

Pierre Pellegrino dans Le Sens de l’Espace, la dynamique urbaine, Livre II, répond directement à Dupuy:

«Là où la thèse fait problème, c’est d’abord dans la définition de l’urbain qu’elle suppose. Or, à contrario d’une dissémination, l’urbain est un découpage unitaire (urvare c’est tracer un sillon en terre pour marquer un territoire opposé au territoire de l’autre), un découpage du territoire qui marque un différence, une différence d’identité qui se base sur une différence de potentiel.

Là où la thèse fait ensuite problème, c’est aussi dans la conception d’un réseau solidarisant les terminaux qu’il relie. S’il faut bel et bien payer un tribut au réseau pour pouvoir y accéder, l’accès n’entraîne pas la solidarité, mais la commutativité ; c’est-à-dire que le réseau permet d’éviter par commutation les nœuds qui font obstacle au trajet désiré et l’évitement est une désolidarisation des nœuds déconnectés». (Pellegrino, 2000, p.166)

L’«urbanisme des réseaux» mènerait, selon Pellegrino, à une indifférenciation entre urbain et rural qui n’est pas sans rappeler le phénomène de mitage du territoire périurbain franco-genevois ; et une absence de solidarité sociale facilitant l’exclusion de certains non pas une volonté expresse et institutionnalisée (expulsion, mise au ban) mais par un évitement facilité. Le réseau apparaît non plus comme un instrument de dépassement des frontières mais plutôt comme une diffusion de celles-ci au cœur même des territoires. D’un entretien avec cet auteur, il ressort que la notion de réseau en géographie urbaine a, par ailleurs, été mobilisée à deux échelles d’analyse qu’il s’agit de ne pas confondre. Il ne faut pas, selon lui, mélanger le réseau «de villes», pour faire court, une conception régulationniste développée notamment par Antoine Bailly et Philippe Aydalot visant à lutter contre les effets polarisants du marché en reliant les villes de moyenne importance entre elles par des infrastructures lourdes de transport telles que des lignes de chemin de fer et l’ «urbanisme des réseaux», à la Dupuy, qui consiste au contraire à favoriser le fonctionnement en réseau à l’échelle interindividuelle. Cette polysémie, nous le verrons par la suite, est une limite à l’utilisation du cadre conceptuel proposé par Boltanski et régulatrice.

En effet la «philosophie des réseaux» plonge ses racines dans le monde industriel. C’est du moins la thèse défendue par Pierre Musso qui formule lui aussi des critiques, similaires à celles évoquées par Pellegrino envers la «philosophie des réseaux» (Musso, 1997 et Wikipedia) dont il fait remonter les racines à la pensée de St-Simon (rappelons que pour Boltanski et Thévenot, celle-ci est fondatrice de la cité industrielle).

Comme je l’ai déjà indiqué, il s’agit ici pour moi de repérer ce qui dans le débat théorique comporte une dimension heuristique pour la construction d’une

territorialité transfrontalière dans l’agglomération franco-genevoise. A ce titre Martin Vanier dans un article paru 2005, L’interterritorialité : des piste pour hâter l’émancipation spatiale (in Anthéaume, Giraut, 2005, pp. 317-336) propose de dépasser la dichotomie entre territoire et réseau pour reposer avec plus de pertinence la question politique qui sous-tend cette dichotomie entre «métrique topologique» et «métrique topographique». Il montre que l’organisation en réseau, loin de supprimer les enjeux territoriaux, les transforme et crée de nouveaux territoires.

«Non seulement il [l’espace transactionnel généré par le réseau] produit des lieux dans lesquels l’accumulation des échanges et des pratiques donne vie à un véritable patrimoine transactionnel

dont l’identité finit vite par faire territoire, mais il exige la

(Vanier in : Anthéaume, Giraut,

régulation et la gestion ( 2005, p.324)

).

Se basant essentiellement sur la diffusion des pratiques touristiques dans les classes les moins favorisées de la population ainsi d’autres arguments déjà mentionnées au sujet de la thèse de l’empaysagement de Bernard Debarbieux dans un sous-chapitre précédent, il constate que de plus en plus de personnes sont dotées de «territorialités multiples». Ce qui serait selon lui en jeu aujourd’hui c’est l’accès à ce qu’il nomme l’ «interterritor ialité» :

«Locale-planétaire», la grande bourgeoisie issue des mondes de la finance et du négoce, de la diplomatie et de l’armée, a su l’être depuis longtemps ! D’un côté l’ancrage terrien et patrimonial, de l’autre le réseau des appuis et des alliances : l’interterritorialité est, historiquement, la forme la plus aboutie de spatialité des groupes dominants. En anticipant un peu sur la réflexion politique, on devine pourquoi les classes dirigeants ont construit, en parallèle à leur épanouissement social interterritorial, un cadre de contrôle et de gestion hyperterritorialisé et périmètre, du local au national : il ne suffit pas de vivre l’interterritorialité, encore faut-il en priver les autres pour en garantir l’effet de distinction. (Vanier in : Anthéaume, Giraut, 2005, p. 327).

L’enjeu social et politique de la notion de réseau apparaît clairement. «Pourquoi ces «réseaux qui nous gouvernent» devraient-t-ils rester à l’écart de l’idéal démocratique ?» demande finalement Vanier (p.335). La notion d’interterritorialité proposée ici par l’auteur permet selon moi de mettre en lumière l’intérêt que recèle la discussion autour de la notion de réseau permet pour la construction d’une territorialité partagée de part et d’autre

d’une frontière. Plusieurs axes de discussion sont à retenir pour mon étude de cas. Il s’agit de rechercher :

- ce qui relève de la régulation par mais peut-être aussi contre les réseau

d’un territoire transfrontalier donc fondamentalement interterritorial dans les pratiques et les intentions d’aménagement, la question du «droit à la mobilité» par exemple;

- des pistes pour la régulation des réseaux existants en soumettant ceux-ci

aux règles de construction d’une nouvelle cité, c’est-à-dire la confrontation aux précédentes cités par la controverse, l’explicitation et éventuellement leur valorisation comme cela se fait avec les cheminements piétonniers.

- les éléments de «naturalisation» de la notion de réseau en tant que «figure

harmonieuse de l’ordre naturel» et de rediscuter au cas par cas la pertinence de ce mode de représentation afin d’en préserver la puissance explicatrice, dans le domaine du paysagisme par exemple (voir ci-dessous).

2.4.3. Le paysage par projet et en réseau : «figure harmonieuse de l’ordre naturel»

Le lien entre le paysage et la notion de réseau, sera ici examiné avant tout sous l’angle donné par Boltanski et Chiapello : le réseau comme «figure harmonieuse de l’ordre naturel».

«Toute cité suppose aussi la désignation dans la nature, i.e. dans la «réalité», d’une forme idéale dans laquelle les états sont distribués de manière équitable. Pour être mobilisés dans la vie quotidienne, inspirer l’action ou nourrir des justifications, la logique d’une cité doit s’incarner dans des exemples types qui la mettent à la portée de main des personnes. Dans le cas de la cité par projets, la <figure harmonieuse de l’ordre naturel> est bien le réseau, ou plutôt tous ces réseaux qui éternellement ont existé dans la vie des hommes». (Boltanski, Chiapello, 1999, p.190)

Le lien entre paysage et projet me semble, quant à lui, évident au regard des éléments mis en évidence par Bernard Debarbieux précédemment évoqués.

Je vais, dans ce dernier sous chapitre théorique, me concentrer sur une étude dont la particularité est de porter directement sur le terrain dont il sera question par la suite, une façon de le mettre en perspective avant d’en entamer une description plus approfondie.

Métais, Micheletto et Novarina (2004) dans La planification paysagère, approche comparée France Italie, un rapport de recherche retraçant entre

autres l’historique et les enjeux de la «directive paysagère» dont il sera amplement question dans le chapitre suivant, distinguent deux versions du projet paysager.

La première approche, celle des «paysages remarquables», est celle privilégiée par la tradition française. Elle est fondée sur l’idée que le paysage n’est que représentation culturelle et que sa protection ou sa planification obéirait aux mêmes impératifs que la gestion et la création de monuments, sites, et jardins. C’est cette logique qui amène les législateurs français à déterminer le type de paysage à protéger par leur caractère «remarquable» au regard de l’histoire de l’art, mais aussi et surtout celle qui donne une place prépondérante à un paysagisme conçu comme geste artistique comparable à un projet d’architecture. (Métais, Micheletto, Novarina, 2004, p.170). On pourrait parler à son égard de paysagisme «artistique» ou «par projet».

La deuxième approche, celle des «systèmes environnementaux» est issue des approches écologiques et urbanistique développées par les traditions anglo-saxonne, germanique, italienne et suisse. Fondée sur l’idée que le territoire tant urbain que rural est un système, c’est à elle que l’on doit des expressions telles que «réseau vert» et «corridors écologiques» (Métais, Micheletto, Novarina, 2004, pp.177-180). Essentiellement inductive et empirique, elle postule que le paysage fonctionne selon une logique de réseau dont la qualité se mesure à sa connectivité ; il s’agit donc essentiellement de mesurer et de garantir la «continuité écologique». On pourrait parler de paysagisme «de réseau» et l’opposer au précédent, mais ce serait ignorer ce que les auteurs remarquent au sujet du plan territorial paysager de la vallée d’Aoste:

«Il est indiqué que la délimitation des systèmes ne correspond pas à une simple identification des usages des sols. A titre d’exemple, tous les bois n’ont pas été classés dans le système forestier, qui englobe, par contre, d’anciens pâturages d’altitude avec leurs chalets (mayens). Le critère qui a prévalu est donc bien celui de la continuité, y compris quand il semble important de la restaurer. Les systèmes environnementaux ne relèvent donc pas d’une simple «reconnaissance d’un état de fait», mais possèdent aussi un «caractère de conception», autrement dit une dimension de projet». (Métais, Micheletto, Novarina, 2004, p.181)

Ainsi les deux approches du paysage évoquées par les auteurs convergent vers la notion de projet paysager. Dans un cas, il est justifié par des arguments esthétiques, dans l’autre, par des arguments fonctionnels, mais dans les

deux cas il s’agit de fixer des objectifs tout en laissant à un tissu d’acteurs locaux le soin de trouver les moyens de les atteindre. Nous verrons que ce processus a donné lieu à une controverse dont l’interprétation se révèle d’un certain intérêt heuristique pour la compréhension des enjeux de l’aménagement du bassin franco-valdo-genevois.

2.5.

Problématique

A travers du développement proposé au long de ce premier chapitre,

plusieurs considérations théoriques sont apparues en premières réponses

à mon problème de départ : comment «faciliter l’émergence d’une

régulation collective fondée sur un sentiment de commune appartenance, une «territorialité collective», au sein de la région qui m’a vu naître», l’agglomération franco-valdo-genevoise ?

Face à une telle question, la réponse ne peut être qu’opérationnelle et ne peut prétendre à la neutralité que l’on attend d’une démarche que l’on voudrait «au dessus de la mêlée des acteurs». A moins de faire, comme je le tente, le deuil de la démarche hypothético-déductive. Apprendre à «nager».

Je vais à continuation, et malgré l’absence de suspens, synthétiser en

cherchant à les distinguer, ce qui dans l’analyse qui suivra sera considéré pour acquit, les postulats, et ce qui sera l’objet de mon argumentation, mon hypothèse.

2.5.1.

postulats

Le choix des références est le principal postulat implicite de toute argumentation. Dans mon cas, la difficulté provient du fait que je fais principalement référence à deux courants de pensée en sciences sociales qui se sont à maintes reprises considérés comme incompatibles. Pour Latour et nombre de ses collègues tenants de la théorie acteur-réseau

telle Valérie November, leur constructivisme «pur» est incompatible avec

le constructivisme social développé chacun à leur manière par Bourdieu

(Latour, 2006 ; Bourdieu, 2001) ou Debarbieux. Prétendre réconcilier ces deux postures scientifiques serait prétentieux et probablement erroné. Je me contenterai de faire miens les postulats suivants :

1. En aménagement, un élément naturel (rivière, montagne, mauvaise

herbe

culturellement, et politiquement. Son analyse obéit aux mêmes règles que celles prévalant pour les objets «techniques». Les objets ont en commun

la caractéristique de matérialiser, à un moment donné, la stabilisation

d’un processus d’ «assemblage» nommé controverse, mais aussi, une fois matérialisés, un pouvoir intrinsèque difficilement prévisible par les acteurs qui les ont «assemblés». Les objets ont de ce fait une certaine autonomie leur permettant d’intervenir dans les controverses donnant lieu à de nouveaux assemblages / objets.

peut être considéré comme un objet construit scientifiquement,

)

2.

Tout principe d’ordonnancement («paradigme» ou «cité») se construit sur

la base d’un «principe supérieur commun» qui est le fruit d’un accord au sein d’une communauté de référence. Celle-ci peut embrasser un ensemble restreint (comme dans le cas d’un paradigme scientifique émergeant) ou l’ensemble de l’humanité sans qu’il soit nécessaire d’en référer à l’intégralité des êtres qui la compose. Cette posture repose sur l’établissement d’un «principe d’équivalence entre les êtres» sanctionné par des «épreuves» permettant d’établir un ordre de grandeur entre les êtres. Il n’existe pas d’ordre spontané ou naturel.

3. La légitimité de tout principe classificatoire, se juge à l’aune de sa confrontation à des principes équivalents en terme d’échelle et domaine de référence. De ce fait, toute démarche prospective se doit de chercher à identifier la «robustesse» du «principe supérieur commun» dominant dans le lieu et le moment étudié. Ce principe dominant est soumis à une «usure du pouvoir» dont une des manifestations est une redéfinition du rapport social à la nature que l’aménagement du territoire traduit sous forme normative. De ce fait, tant les textes de droit que les objets produits par l’aménagement sont de bons indicateurs du «principe supérieur commun» dominant au moment de l’analyse.

4. L’approche paysagiste de l’aménagement du territoire constitue une des

déclinaisons géographiques de la «cité par projets». Elles conjugue par une combinaison de doctrines: naturalisation de la notion de réseau («réseaux verts») et vision «monumentale» (ou artistico-architecturale) visant à la construction territoriale selon des critères esthétiques pré-établis obéissant à une logique de projet.

2.5.2.

hypothèse

Sur la base des références citées et les mises en perspectives que leur agencement suggère, j’explicite mon hypothèse de départ 8 de la façon suivante:

La constitution d’une territorialité collective conçue comme un système de relations entre les êtres et leur environnement (objets) passe par un processus de resémantisation du lien que les êtres entretiennent avec les objets géographiques. Par le biais de controverses heuristiques sur leur usage et leur aménagement, certains objets peuvent jouer un rôle d’ «intermédiants» territoriaux. Cette

8 Les notions et problématiques enrichissantes pour une connaissance commune

permettant une meilleure régulation d’un territoire tel que l’espace franco-valdo-genevois sont à rechercher dans la conceptualisation développée par Boltanski et Chiapello : la « cité par projets » décrite dans Le nouvel esprit du capitalisme. C’est à dire les notions de « réseau » et de « projet ».

capacité peut se mesurer à l’aptitude de tel ou tel objet à être valorisé dans plusieurs cités simultanément en tant que porteurs de principes de régulation («épreuves») de leurs univers de référence («mondes») respectifs. Cependant chaque époque voit un «monde» spécifique émerger et prendre momentanément le dessus sur les autres. Dans le cas de l’agglomération franco-valdo-genevoise en 2006, c’est le «monde connexionniste» et son corollaire moral la «cité par projet» qui sont dominants. C’est donc autour des notions et des objets valorisés dans ce cadre, que des controverses susceptibles de «resémantiser» un objet géographique comme le Mont Salève pour en faire un intermédiant territorial, sont susceptibles d’émerger. De par leur diffusion exponentielle en tant que concepts analytiques et normatifs les notions de «réseau» et «projet», conformément au postulat numéro trois, sont destinées à être de plus en plus discutées car omniprésentes et pertinentes.

Théorie acteur-réseau Latour Callon controverses Théorie de la justification objets Boltanski Thévenot 7ème
Théorie acteur-réseau
Latour
Callon
controverses
Théorie de la justification
objets
Boltanski
Thévenot
7ème cité?
Chiappello
Relations par la géographie
Micoud : objet communs
Fourny: objets d'intermédiation
Raffestin: médiateurs??
cité par projets
Le Salève Agglomération franco-valdo-genevoise
Le Salève
Agglomération
franco-valdo-genevoise

?

projets Le Salève Agglomération franco-valdo-genevoise ? Lafaye cité de la prudence cité écologique? Empaysagement

Lafaye

cité de la prudence

cité écologique?

Empaysagement

PLU

2.6.

Méthodologie

Je l’ai dit, l’objectif de ce travail est de poser les bases pour l’élaboration d’une proposition stratégique fondée sur une hypothèse dont je cherche à évaluer la viabilité opérationnelle. En mélangeant éléments d’analyse et pistes de projet ma démarche empirique pourra s’apparenter à la mise en abîme de mon hypothèse de départ plutôt qu’à sa vérification. Cependant, la question de sa pertinence est une préoccupation à laquelle ce travail ne saurait échapper.

Le but est d’identifier les éventuelles controverses à venir autour de l’aménagement du Mont Salève puis d’en évaluer le potentiel heuristique par une mise en perspective historique et une confrontation avec les enjeux généraux de l’agglomération.

Je vais structurer ma démarche de la manière suivante.

Dans un premier temps je vais donner un aperçu des enjeux qui caractérisent l’aménagement du Mont Salève et leur résonance dans l’agglomération franco- valdo-genevoise. Cette présentation de l’ «objet Salève» permet d’en saisir le potentiel heuristique au-delà des entités territoriales (communes) qui ont son aménagement à charge. Afin de bien définir ce potentiel, je vais également expliciter les difficultés auquel est confronté l’aménagement du territoire transfrontalier et les limites des approches dominantes.

Dansundeuxièmetemps,jevaisprocéderparresserrementdefocaleencherchant,

à chaque étape, à dégager des éléments prospectifs et des propositions.

Les notions de «projet» et de «réseau» en tête, je vais, par l’analyse de «Plans directeurs» genevois et de «Schémas d’aménagement» haut-savoyards, opérer un bref retour sur l’histoire de la pensées aménagiste dominante côté suisse et côté français et examiner la place que le Mont Salève y occupe. La même démarche sera répétée pour les documents les plus récents.

Puis, à l’échelle du massif, je vais traiter de l’analyse des difficultés et enjeux auquel le Syndicat Mixte du Salève (intercommunal) à la base du processus de protection des paysages, est confronté. Je me concentrerai d’une part sur les enjeux transfrontaliers, et d’autre part sur le processus de concertation préalable

à l’adoption de la Directive de protection et de mise en valeur des paysages du Salève.

Enfin, à l’échelle communale c’est par l’analyse selon une grille de lecture

fondée sur les éléments théoriques développés ici, que je vais effectuer une lecture prospective des documents d’urbanisme en vigueur sur une portion du massif.

Sur la base des éléments prospectifs et propositions ainsi accumulés, je serai en mesure d’évaluer la pertinence de mon hypothèse : si la grille de lecture était la bonne alors la «pèche à la controverse» le sera aussi.

Enfin, au moment de conclure, il s’agira d’évaluer si, parmi les enjeux repérés, certains échappent au cadre conceptuel adopté, mon hypothèse, et d’en évaluer les raisons.

2.6.1.

Sources

Ce travail se fonde essentiellement sur des sources écrites dont on trouvera les références complètes dans la bibliographie. Elles sont de deux ordres :

documents d’urbanisme à caractère prescriptif (Plans locaux d’urbanisme, Schémas de Cohérence Territoriale, Directive Paysagère, Plans Directeurs, et Schémas d’aménagement) et documents d’information divers (presse, publications académiques, monographies, sites Internet, études et projets d’aménagement, etc.).

Cependant, cherchant à confronter mes observations et hypothèses, j’ai été amené à rencontrer un certain nombre d’informateurs privilégiés (liste également en annexe) : responsables techniques à la Direction Départementale de l’Equipement de Haute-Savoie, au Département du Territoire de l’Etat de Genève, au Syndicat Mixte du Salève, et la Société d’exploitation du Téléphérique du Salève ou chercheurs à l’Université de Genève. Leurs apports, à une exception près, sont distillés dans l’analyse au même titre que n’importe quelle autre source d’information. Tous ont bien voulu répondre à mes questions et me fournir une grande partie de la documentation et des données dont j’ai bénéficié. Qu’elles et ils en soient ici remerciéEs.

Enfin, de manière à illustrer mon propos dans la deuxième partie, j’ai réalisé ou reproduit différents documents cartographiques. Le Système d’Information du Territoire Lémanique m’a gracieusement fourni l’intégralité des sa base de données et un fond cartographique. Le reste des documents d’illustration provient des institutions citées, photographies mises à part.

2.6.2.

Indicateurs

Les indicateurs auxquels je ferai référence sont de deux ordres :

- Descriptifs, des mesures et localisations de zones d’aménagement (pôles

et extension de réseaux de déplacement

permettent de rendre compte de la réalité sur

laquelle je prétends «tester» mon hypothèse. Ils sont avant tout des éléments me permettant de localiser (cartographier) les potentiels sujets de controverses. La position, au sein du bassin franco-valdo-genevois, de tel ou tel projet est en effet déterminante pour évaluer la pertinence heuristique du débat qu’il pourrait soulever. Construire «devant», «derrière» ou au sommet du Salève n’a pas la même signification. Nous verrons que ces indicateurs reflètent des éléments fondamentaux issus des controverses passées au Salève. Ce sont des «signaux forts» dont la pertinence est largement reconnue par les aménagistes ;

de développement, zonage PLU, (routes, chemins de fer, sentiers

)

),

- Discursifs, ou signaux «faibles», ce sont des éléments de discours que je

considère comme des indices d’intentions non nécessairement explicites. Des justifications, des modes de représentation, voire des omissions, peuvent entrer dans cette catégorie. Ils sont le reflet de la territorialité des acteurs rencontrés en entretiens.

Collonges-sous-Salève 3.Le Salève: objet commun, enquête prospective En 2000 deux initiatives parallèles agitent les

Collonges-sous-Salève

3.Le Salève: objet commun, enquête prospective

En 2000 deux initiatives parallèles agitent les milieux professionnels et politiques de l’aménagement du territoire de l’agglomération franco-genevoise.

Côté français, des élus communaux et des fonctionnaires de l’administration départementale (DDE et DDAF) en partenariat avec des associations de défense de l’environnement poursuivent un processus de mise sur pied d’une Directive ministérielle de protection et de mise en valeur des paysages du Salève, dite «Directive paysagère». C’est en décembre de cette année que seront publiés les principes fondamentaux qui serviront de base de discussion entre les différents acteurs concernés par cette procédure novatrice (Metais, Micheletto, Novarina, 2004. pp. 47-85).

Le dossier de présentation de la directive conclut aux faits suivants :

«Le Salève est devenu un parc urbain facilement accessible à

tous : l’espace vert des agglomérations d’Annemasse et Genève,

L’urbanisation s’est développée sur

les versants du massif (au nord-ouest notamment) ; elle devrait s’étendre et des velléités de construire sur les parties sommitales se font régulièrement sentir». (Directive de protection et de mise en valeur des paysages du Salève. Dossier de présentation,

voire Annecy et sa région (

)

2000)

Côtésuisse,l’Institutd’Architecturedel’UniversitédeGenève,enpartenariat avec le Canton de Genève (DAEL), la Ville de Genève, l’Observatoire Mont-Blanc Léman, l’Ecole d’Architecture de Grenoble et une fondation privée, la Fondation Braillard Architectes lancent en mai 2000 un concours international pour étudiants. Il s’agit, pour les participants, de proposer des projets d’aménagement architectural et paysager du site du téléphérique du Salève.

Des deux côtés de la frontière, les élites locales regardent la montagne d’un œil nouveau : dans le territoire de l’agglomération urbaine, le Salève est un patrimoine collectif qu’il s’agit de préserver. Les organisateurs du concours genevois, sous la plume de l’architecte genevoise Béatrice Manzoni de la Fondation Braillard, définissent un programme qui définit parfaitement les enjeux de l’aménagement du Salève vu depuis Genève. Je vais, en guise de présentation, amplement citer ce document qui synthétise parfaitement les enjeux et le cadre géographique du présent chapitre. J’ai souligné certains passages qui seront repris dans l’analyse ultérieure.

«Il s'est passé pour le Salève ce qui s'est accompli à une échelle beaucoup plus vaste pour "l'invention des Alpes": sur des univers diversifiés, on a surimposé une vision unificatrice d'ordre philosophique, scientifique et littéraire, contemporaine d'une première colonisation citadine. L'unification urbaine du Salève s'est poursuivie durant le XIXe et le XXe siècle par le sport, le chemin de fer, le téléphérique, la publicité et les loisirs modernes.

(B. Crettaz, Arguments, l'œuvre du temps, in Le Salève, 1988)

Une montagne citadine

Le bassin genevois se compose d’une plaine relativement plate, délimitée presque complètement par des fronts montagneux qui diffèrent par leur structure et aspects. Dans cet environnement

montagneux, le Salève joue un rôle à part. Bien qu’il n’appartienne

pas

l’imaginaire et des pratiques des citadins genevois : ses rochers, ses forêts, ses pâturages et villages, cristallisent leurs rêveries alpestres. Ainsi, peut-on comme le suggère l’ethnologue B. Crettaz, situer cette montagne dans la catégorie des «montagnes citadines» qui sont à partir du XVIIIe siècle l’objet d’un véritable engouement de la part d’une nouvelle société urbaine en quête de nature 9 .On y pratique la marche, la varappe, le ski de fond, la luge, le parapente et on y séjourne grâce au développement de l’offre hôtelière et touristique. Le panorama exceptionnel que le Salève offre sur la plaine genevoise jusqu’au Jura, et sur les Alpes jusqu’au Mont- Blanc ainsi que sa diversité naturelle constituent ses principaux atouts touristiques. Pour de nombreux naturalistes de cette époque

privilégié

(géologie 10 , paléontologie, entomologie et botanique entre autres) qui lui conférera la réputation de montagne la plus étudiée et décrite au monde. Le Salève n’intéresse pas seulement les naturalistes car, en plus de son intérêt touristique, ses roches ont de tout temps représenté une ressource économique. Depuis longtemps de nombreuses carrières sont exploitées, soit dans les calcaires pour en extraire des pierres de construction (Etrembières, Monnetier, etc.), soit dans les grès pour la confection de la verrerie. Actuellement, les roches et les éboulis sont toujours exploités au pied du grand Salève principalement pour l’empierrement des routes. Cependant, bien avant que les citadins profitent de ce site, le Salève possède aussi sa propre population de paysans et de bûcherons. Le versant orienté Sud-est-est, bien qu’escarpé, est largement boisé et soumis au régime forestier. Le paysage des crêtes avec ses prairies, est quant à lui occupé par de vastes alpages. Enfin, il est probable que le microclimat du Salève et la rareté de ses sources (pénurie d’eau) aient constitué un frein à l’urbanisation de son sommet.

il

de

au

territoire

helvétique,

il

fait

depuis

longtemps

partie

représente

également

un

laboratoire

d’observations

9 « En effet, de nombreuses villes suisses entretiennent ce type de rapport à la montagne:

Lugano avec le San Salvatore; Berne avec le Gurten; Zurich avec l’Uetliberg; Neuchâtel avec Chaumont ».

10 « Parmi les plus célèbres, H. B. de Saussure (Voyage dans les Alpes 1799) pour qui

le Salève représentait un laboratoire de géologie alpine. »

Un parc paysager

Aujourd’hui, l’ensemble de la région s’est urbanisée, tant au niveau des pratiques que dans leurs inscriptions territoriales. Le Salève est intégré à la ville et porte les marques de ses différents rythmes : «le rythme quasi permanent de l’emprise foncière, le rythme quotidien du flux et reflux des pendulaires, le rythme éphémère et transitoire des loisirs de fin de semaine» (J. Burgener, 1988). Ainsi peut-il être considéré comme un vaste parc paysager dont l’aménagement doit viser non seulement à mettre en valeur son potentiel tant naturel que culturel, mais aussi à gérer les conflits que peuvent générer ses différents

usagers (en particulier les populations résidente et transitoire). En effet, selon que les conditions climatiques sont bonnes ou mauvaises des vagues de promeneurs, de pique-niqueurs ou de sportifs déferlent au sommet du Salève. La grande variabilité de ces flux et leur tendance à la concentration dans le temps et dans l’espace caractérisent ces pratiques occasionnant des bouchons sur les deux routes d’accès au sommet et le sentiment d’un envahissement du massif (parkings sauvages). D’autre part, le développement des loisirs et du transport individuel consécutif

à

l’amélioration

des

voies

routières

ont

engendré

le

déclin

d’équipements comme le téléphérique ou de l’offre hôtelière. Certaines parties du sommet du massif, (pâturage et boisement) autrefois entretenues, sont laissées en friches. Le pied du Salève connaît lui aussi de fortes transformations particulièrement au niveau des localités (Veyrier, Monnetier, et Collonges) et de leurs alentours. Depuis une trentaine d’années, les mouvements pendulaires des frontaliers s’accentuent, et le pied du Salève se recouvre de lotissement de petites maisons et de projets immobiliers. Par ailleurs, l’exploitation intensive de 70 hectares de carrières, la création d’un terrain de golf et de l’autoroute A 40 ont profondément modifié le paysage du flanc occidental.

Intentions futures.

Parallèlement à cette urbanisation, le Salève semble dans la perception commune menacé par l’emprise grandissante de la ville. Les autorités françaises conscientes non seulement de la pression immobilière dont il fait l’objet, mais aussi de sa valeur paysagère et du rôle qu’il joue pour les habitants de la région, ont mis à l’étude une directive de protection et de mise en valeur de ses paysages tant naturel que culturel (en cours). Au niveau régional, le Comité régional franco-valdo-genevois poursuit également une réflexion (projet de classement de la région basse et prescriptions spéciales de protection dans sa région haute). Au

stade actuel, ces réflexions sont en cours à différents niveaux mais ne sont pas suffisamment formalisées pour être mises à la disposition des concurrents. Au niveau intercommunal, différentes actions ont été initiées afin de valoriser et protéger les paysages du massif. Ces actions, entreprises par le Syndicat mixte du Salève (groupant 15 communes), concernent notamment l’aménagement de parkings et le balisage de sentiers afin de minimiser les risques liés aux fortes affluences de fin de semaine (feu, envahissement des voitures dans les pâturages). De plus, la création d’une «Maison du Salève» est en projet, réunissant les communes et différentes institutions genevoises telles que le musée d’ethnographie, le Département de géologie de l’Université et le Muséum d’histoire naturelle. Ce projet, situé non loin du Mont de Sion, vise à dynamiser le Salève et à faire découvrir au visiteur l’environnement, le patrimoine et l’histoire du lieu à partir d’observations de terrain». (Manzoni in : IAUG, 2000)

Cette introduction datant de 2000 retrace parfaitement le contexte dans lequel se déroule mon étude. Il est étonnant de constater à quel point la situation semble évoluer lentement : la directive paysagère, bien qu’approuvée par les instances municipales et départementales, attend toujours, en septembre 2006, son décret d’application 11 ; le chantier de la Maison du Salève ne fait que commencer (Alain Jourdan in : Tribune de Genève, 5 juillet 2006).

Un concours d’architecture visant à aménager un «parc urbain» côté suisse, une procédure visant à protéger les «paysages ruraux» côté français. Ces deux initiatives simultanées et passablement déconnectées démontrent et confirment les enjeux dont est investit l’ «objet» Salève par des acteurs dont le rayon d’action dépasse l’échelles strictement locale : la directive est «ministérielle» et les concours d’idées est «international». C’est précisément ce jeu d’échelles de références que je vais expliciter à continuation afin d’identifier ce qui, parmi les initiatives et intentions d’aménagement recèle une dimension heuristique non seulement pour les habitants et usagers assidus du Salève, mais aussi pour l’ensemble des acteurs de l’agglomération .

11 Celui-ci doit être édicté par le Conseil d’Etat, une instance nationale française.

3.3.1.

Les échelles d’analyse et leurs pertinences heuristiques

La compréhension des enjeux de l’aménagement du Salève ne peut se satisfaire d’un seul périmètre d’étude. Je procèderai donc par resserrement de focale en fonction de trois niveaux d’analyse et de discussion : le «grand territoire» de l’agglomération franco-valdo-genevoise auquel ma

problématique se réfère ; l’objet auquel je la confronte : le massif du Salève ;

et enfin, à l’intersection de ces deux premiers ensembles, une périmètre

d’analyse pertinent pour l’analyse de documents d’urbanisme municipaux.

A chaque étape je chercherai à identifier des enjeux d’aménagement

susceptibles de déclancher des controverses heuristiques, des éléments prospectif et des pistes de réflexion constructives, des propositions. Trois niveaux d’analyse seront donc traités :

1. Le «grand territoire» cadre de ma problématique générale.

La construction de l’agglomération transfrontalière franco-valdo-genevoise

s’inscrit dans un territoire relationnel existant de longue date au travers

de connexions économiques, culturelles et familiales qui, par dessus la

frontière, relient Genevois et Haut-savoyards (Jouve 1994, pp.161-167), mais aussi d’un territoire politique en voie de constitution au travers du projet d’institutions telles que le Comité Régional Franco Genevois (CRFG) et ses différentes instances (Iglesias, 2004). C’est à cette échelle que des enjeux comme le réseau de transports publics ou la construction de logements doivent envisagés. Celle-ci sera traitée par une approche diachronique permettant de situer la place du Salève dans les plans d’aménagement produits côté suisse et côté français depuis une cinquantaine d’années. Il s’agit en quelques sortes d’opérer une bref retour sur image permettant de chercher à repérer dans les représentations cartographiques passées ce qui aujourd’hui imprègne les intentions d’aménagement et leurs justifications.

2. Le massif du Salève.

Mon objet d’étude, relève lui d’une définition morphologique, à savoir

un massif karstique s’étendant de Cruseilles à Annemasse hypothéquant

radicalement l’isotropie de l’espace autour de l’agglomération genevoise. Le Salève relève de la contrainte tant dans le développement des réseaux techniques que dans la formulation de projets urbanistiques. C’est pourtant

PERIMETRES DE REFERENCE bassin franco-valdo-genevois massif du Salève secteur nord-est communes suisses communes
PERIMETRES DE REFERENCE
bassin franco-valdo-genevois
massif du Salève
secteur nord-est
communes suisses
communes françaises
MORGES
NYON
EVIAN
GENÈVE
ANNEMASSE
BE
L
LEGARDE
BONNEVI
L
LE
LA ROCHE
-
SUR
-FORON
DONNÉES:
ANNECY
Mètres
0
10'000
réalisation: louca lerch

à cette échelle, le massif, que se déploie le Salève en tant que projet. Projet paysager – élément de décor – à l’échelle de l’agglomération, mais également projet politique. Le Syndicat Mixte du Salève réunit de parts et d’autres du massif des communes qui ne partagent pas nécessairement toutes

l’identité «genevoise» 12 et la relation au paysage que celle-ci implique. Il s’agira de repérer le massif en tant qu’objet naturel que l’on a supposé commun d’une part, mais surtout en tant qu’échelle de réflexion pertinente pour l’explicitation d’enjeux émergents du processus d’intégration transfrontalière franco-genevois. Ainsi, après une brève présentation de ses caractéristiques morphologiques, je présenterai le point de vue et l’échelle

de réflexion qui sont ceux du Syndicat Mixte du Salève et la directive

paysagère qu’il a largement contribué à lancer. Le récit des difficultés auxquelles est confronté le syndicat permet de poser des bases empiriques pour l’identification de problématiques susceptibles de déboucher tant sur des projets communs que sur des controverses aux enjeux dépassant le cadre géographique dans lequel elles se déroulent.

3. Le Grand et le Petit Salève.

Le troisième niveau d’analyse est issu de la rencontre entre les deux précédents. L’extrémité nord-est du massif est en effet à la fois un élément marquant de la silhouette célèbre du Salève, élément de décor de l’agglomération que l’on aperçoit dans le tableau de Conrad Witz qui servit d’argument à l’édiction de la directive paysagère (Directive de protection et de mise en valeur des paysages du Salève, rapport de présentation, 2000, p.22) ; et goulet d’étranglement de l’extension urbaine forçant tous les réseaux de transports rapides et nuisants à se concerter à ses pieds. Mais c’est également la partie du massif qui est accessible par téléphérique et sentiers en moins d’une heure depuis le centre-ville de Genève ou par le réseau de transports publics ou Annemasse à pied. Ceci en fait un espace à

la fois convoité et contraint que je me suis attelé à étudier à un plus grand degré d’exhaustivité en tant que périmètre d’analyse pertinent. Celui-

ci recouvre les communes suivantes : Etrembières, Monnetier-Mornex,

la, Collonges-sous-Salève, et dans une moindre mesure La Muraz. Une plongée dans les documents d’urbanisme en vigueur dans les communes concernées facilitera l’établissement d’une «état des lieux» suivant une grille d’analyse fondée sur ma problématique théorique. Existe-il, comme

12 Ce terme fait ici référence tant au Canton suisse du même nom qu’au « Genevois

Haut-savoyard ».

je le suggère dans la première partie de ce travail, des enjeux émergeants fondateurs de nouvelles controverses pertinentes pour penser la régulation transfrontalière ? Ce troisième sous-chapitre offrira des éléments de réponse empirique cherchant à donner des exemples concrets de projets et d’enjeux repérables dans les documents d’urbanisme.

3.4.

Le «grand territoire» de l’agglomération transfrontalière

«Depuis 1815, date de la création des zones franches, plus de 120 traités, accords et arrangements transfrontaliers ont étés élaborés pour faciliter la vie des habitants de la région franco-valdo-genevoise. Au cours de ces décennies, ce territoire a pris la forme d’une importante agglomération transfrontalière qui abrite aujourd’hui plus de 650’000 habitants. Des liens familiaux, culturels et économiques n’ont cessé de se tisser et c’est ainsi qu’aujourd’hui, chaque matin, 15’000 habitants de la région nyonnaise viennent à Genève pour y travailler et 28’000 transfrontaliers français font de même. A cela il faut ajouter les quelques 20’000 fonctionnaires internationaux en poste à Genève, dont près de la moitié sont domiciliés en France» écrivaient Pascal Meylan, vice président du Conseil Général de l’Ain et Philippe Joye, Conseiller d’Etat Genevois en 1996 en avant-propos de la Charte d'aménagement de l'agglomération transfrontalière franco- valdo-genevoise.

Depuis lors, comme ces chiffres, le prix du foncier ne cesse d’augmenter des deux côtés de la frontière et le trafic automobile n’en finit pas de d’engorger l’ensemble des axes reliant le centre à la périphérie. Aux pieds de la montagne, côté français, on voit sortir du sol villas et infrastructures tertiaires. Nombre d’anciennes exploitations agricoles sont rachetées et rénovées par des Genevois encouragés par l’entrée en vigueur d’accords bilatéraux entre l’Union Européenne et la Suisse dont le dernier volet a été accepté par le peuple suisse le 25 septembre 2005.

La montagne «des Genevois» ne marquera-t-elle bientôt plus la limite du territoire urbanisé, mais une rugosité au sein d’un territoire avant tout économique en manque d’espace isotrope ? Le Salève est-il voué à devenir le Central Park ou plutôt le Mont Royal 13 genevois ? L’installation ces dernières années, à Genève, de grandes compagnies multinationales s’ajoutant aux organisations internationales, couplée à une réglementation stricte de l’aménagement du territoire qui interdit la construction sur une vaste zone agricole autour de la ville et une forte politisation du débat sur l’aménagement côté suisse, ont entraîné un véritable retard de l’urbanisation. Il y donc fort à parier que celui-ci se traduira dans les prochaines années, devant l’ampleur de la crise du logement et les

13 Al’image de cet autre parc aménagé par le même architecte (Olmsted) sur la colline

qui caractérise la ville de Montréal. Un exemple souvent cité par Bernard Debarbieux pour illustrer son propos sur la construction sociale de l’imaginaire montagnard.

Au delà des définitions, statistiques ou administartives, le Salève est dans l’agglomération.

Souce: SITL.

«Réseaux bleu-vert» de la Charte d’aménagement transfrontalier franco-valdo- genevois.

Source: Léveillé 2003.

de la Charte d’aménagement transfrontalier franco-valdo- genevois. Source: Léveillé 2003. enquête prospective 1
de la Charte d’aménagement transfrontalier franco-valdo- genevois. Source: Léveillé 2003. enquête prospective 1

impasses de la mobilité automobile, par des tentatives de «rattrapage» dans l’organisation rationnelle du territoire. Densifications des zones bâties, nouvelles infrastructures de transports collectifs, tels sont les intentions affichées par les autorités des deux côtés de la frontière. L’agglomération, tant dans ses définitions statistiques (analyse des flux domicile-travail) que dans sa définition institutionnelle (projet politique discuté côté français à l’échelle des communautés de communes), dépasse déjà amplement les limites paysagères de la «cuvette genevoise» en englobant le massif du Salève. De ce fait ce massif constitue un «obstacle» au développement de l’agglomération et peut être vu comme un prolongement naturel de la frontière politique aujourd’hui remise en cause.

La problématique de l’intégration régionale franco-genevoise, après avoir été passablement ignorée par les pouvoirs centraux des deux pays, semble aujourd’hui pris au sérieux tant du côté de l’Etat français que de la Confédération Helvétique. La presse genevoise suit de près l’évolution de ce projet. «Aujourd’hui Paris considère Genève comme la deuxième agglomération de Rhône-Alpes» se réjouit Robert Cramer le Conseiller d’Etat 14 genevois en charge de l’aménagement du territoire en mai 2006 dans le quotidien genevois Le Courrier (Chevalier in : Le Courrier, 13 mai 2006). Symétriquement, la Confédération Helvétique finance le projet de raccordement ferroviaire entre la Gare Cornavin, à l’extrémité du réseau des Chemins de Fer Fédéraux suisses (CFF) et le réseau ferroviaire haut-savoyard de la SNCF aboutissant sur suisse dans la petite gare des Eaux-Vives. Cette jonction, planifiée dès 1914 mais jamais réalisée, aujourd’hui nommée CEVA pour «Cornavin, Eaux-Vives, Annemasse», remplace dans la stratégie d’aménagement déterminée en 1996, un projet de «métro léger» abandonné entre temps. La France reconnaît l’existence de l’agglomération transfrontalière, la Suisse finance le raccordement des réseaux ferroviaires.

Le projet CEVA semble être passé en quelques années du statut de «serpent de mer» à celui d’ «épine dorsale»de l’aménagement transfrontalier. Il représente un enjeu non négligeable pour les autorités genevoises et, depuis peu, françaises qui espèrent drainer une partie des environ 40'000

14 Le Conseil d’Etat, est, dans la structure institutionnelle helvétique, l’exécutif

cantonal, un collège gouvernemental régional aux prérogatives étendues : santé, éducation, police, aménagement du territoire. Il est composé à Genève de sept Conseillers d’Etat, chacun en charge d’un département : le Département du Territoire (DT), des Finances (DF), de l’Instruction Publique (DIP), des Institutions (DI), des Construction et Technologies de l’Information (DCTI), de l’Economie et de la Santé (DES), de la Solidarité et de l’Emploi (DES).

pendulaires transfrontaliers aujourd’hui assis dans leur voiture tous les matins (Christian Lecomte in : Le Temps, 30 mars 2006).

Si la problématique de l’intégration transfrontalière semble sortie de l’ombre dans la presse genevoise au cours des dernières années, la recherche scientifique semble avoir plutôt décliné avec la fin des premiers programmes Interreg qui avaient permis durant les années quatre-vingt-dix l’élaboration du projet actuellement en cours d’exécution. Je n’ai, par exemple, trouvé, parmi la production académique récente en géographie à Genève, qu’un mémoire de licence consacré à ce sujet 15 .

3.4.1. Enjeux territoriaux du projet d’agglomération

Mathieu Iglesias dans son mémoire consacré en 2004 à l’analyse, «en cours de route», du projet d’agglomération, identifie les objectifs et enjeux de cet outil de coordination transfrontalière dont les orientations générales et bases institutionnelles ne semblent pas avoir évolué depuis.

Il distingue deux types d’enjeux, les enjeux stratégiques, et les enjeux opérationnels. Dans la première catégorie il sépare ceux ayant trait à la dimension extérieure du projet, et ceux ayant trait à sa dimension intérieure.

La dimension extérieure désigne les politiques visant «au maintient et à l’amélioration des conditions cadres pour l’accueil des branches motrices de l’économie genevoise» (Iglesias, 2004, p. 24), c’est-à-dire au développement de l’attractivité de l’agglomération envers les entreprises et institutions à assise internationale.

La dimension intérieure réside dans les «enjeux d’équité et de solidarité», supposant «que le développement des activités économiques, et donc du bénéfice que celui-ci amène pour la société soit partagé par l’ensemble des acteurs qui participent à la création du territoire» (p.25). Un autre enjeu de la dimension intérieure cité par le géographe genevois, est celui de la définition d’une échelle de discussion pertinente apte à réguler un processus d’aménagement disjoint par la frontière. Celui-ci entraîne à ses yeux, un aménagement fondé non pas sur une cohérence politique, mais sur une forme d’ «autorégulation» du fait de la non subordination politique et législative de la périphérie au centre.

Dans la deuxième catégorie, les enjeux opérationnels, il ne place qu’un élément :

la «création d’une territorialité collective» (p. 25).

15 On retiendra par ailleurs la thèse de Bernard Jouve publiée en 1994 sous la direction

de Claude Raffestin et les travaux du Professeur Charles Hussy, dans leur grande majorité antérieurs à 2000.

«Ce projet, en créant un environnement commun rendant solidaires entre elles les différentes entités administratives composant l’agglomération, a un double objectif, assurer le territoire d’un développement économique et social d’une part, organiser ce développement en diminuant les déséquilibres spatiaux d’autre part».

Puis, citant Charles Hussy, il ajoute

«Sans cela, on risque de perdre une certaine maîtrise du territoire qui n’est pas qu’économique, mais aussi écologique et culturelle». (Iglesias, 2004, p. 26)

Ce dernier enjeu, l’élément central de ma problématique, est-il traité dans les projets concrets contenus dans la charte signée en 1996 par le canton de Genève et les départements français de l’Ain et la Haute-Savoie?

La charte d’aménagement de l’agglomération propose trois pôles de développement en plus du centre-ville genevois (Iglesias, p. 36):

1. Le site d'Archamps est sur territoire français au pied du Salève proche

du poste frontière autoroutier de Bardonnex. Son développement est fondé sur sa proximité avec un nœud autoroutier important à l’échelle supra-régionale. Celui-ci abrite sur une quarantaine d’hectares un cinéma multiplex, et des entreprises et institutions de taille moyenne comme Baïko 16 ou la Communauté de communes du Genevois.

2. Le pôle «gare d’Annemasse» est situé en zone urbaine et mise sur

l’apparition prochaine d’un nœud de transport ferroviaire grâce à la réalisation du projet. Destiné à capter les importants flux pendulaires transfrontaliers transitant actuellement par la route, il serait à la fois un lieu de transfert modal et un espace public structurant à l’échelle de l’agglomération urbaine.

3. Le «rectangle d’or» est un pôle d’activités tertiaires transfrontalier centré autour de l’aéroport Genève-Coitrin, à cheval entre le Pays de Gex (département de l’Ain) et le nord du canton de Genève. Son développement

16 Source : tableau comparatif des zones d’activité de Haute-Savoie : http://www.

haute-savoie.com/economie_implantation_zones_activites_zae.htm (25-08-06).

est fondé, sur l’accès aisé à l’ensemble des réseaux de transport et la proximité des sites du CERN et des Organisations Internationales.

Sans entrer dans l’analyse détaillée du contenu des ces trois pôles, je me borne à constater que sur les trois pôles, seul celui d’Annemasse présente un réel potentiel de structuration à l’échelle de l’agglomération, les deux autres étant plutôt à considérer comme des zones d’activité répondant à des logiques fonctionnelles d’échelle suppra-régionale, voire continentale. Le site d'Archamps, connecté directement sur le réseau autoroutier sans qu’aucune infrastructure de transport public ne soit prévue, regarde définitivement, et peut-être désespérément au vu de son faible succès, vers le réseau des métropoles du «sillon alpin» 17 . Le «rectangle d’or» est lui tourne vers des flux dont l’échelle de référence est planétaire. De plus, situé au pied du Jura et non du Salève ce dernier projet relève d’une problématique territoriale différente dont les enjeux en terme de construction d’une territorialité transfrontalière me semblent moins évidents du fait de sa localisation au pied d’un massif qui, lui, constitue indéniablement une barrière naturelle à l’extension de l’agglomération urbaine au-delà de ses limites actuelles.

En définitive, les perspectives du projet d’agglomération franco-valdo-genevoise tel qu’il a été formulé durant la décennie précédente semblent limitées par une approche extrêmement fonctionnelle sans que la question de la constitution d’une territorialité commune ne soit réellement posée. Iglesias conclut en effet son travail de la façon suivante:

«Le projet fixe un cadre, donne une orientation stratégique d’action territoriale pour l’agglomération, mais sa réalisation dépend avant tout de la volonté des acteurs impliqués, tant du côté suisse que du côté français, à dépasser les obstacles opérationnels générés par la frontière, qu’ils soient d’ordre politiques et démocratiques, juridiques ou financiers : tel est le défi lancé par le projet d’agglomération aux différentes autorités, mais aussi et surtout à la population, qui en fin de compte est l’élément clé des politiques territoriales, tant dans leurs objectifs que dans leurs réalisation.» (Iglesias, 2004 p.48)

17 Comme le démontrent les nombreuses représentations cartographiques de la Charte

d’aménagement de l’agglomération transfrontalière franco-valdo-genevoise.

3.4.2.

Eléments de blocage et de débat au sein de l’agglomération

Sortant de l’analyse du projet d’agglomération stricto sensu – la charte – et revenant à l’actualité et au discours des responsables politiques, on voit peu à peu émerger une problématique dont les ingrédients sont : la participation de la population au l’aménagement du territoire, la pénurie et la cherté chronique de logement sur l’ensemble de l’agglomération, ses conséquences en terme de mobilité, la localisation des activités et enfin la montée en puissance des préoccupations paysagères dans les projets d’urbanisme.

La construction de logements sur le territoire du canton de Genève est devenue une priorité non seulement en matière sociale, mais aussi en matière environnementale. Couplée à la construction de nouvelles infrastructures de transports publics, la construction de nouveaux quartiers de «ville compacte», constitue un passage obligé dans la perspective d’une réduction des émissions de gaz à effet de serre et de consommation d’énergie.

La Commission d’Urbanisme du Canton de Genève 18 produit tous les trois ans un compte rendu de ses activités. Dans sa dernière édition (2002-2005), le rapport fait la place belle à un bilan des démarches de concertation menées par les autorités cantonales. Elle reprend les conclusions d’un colloque interne organisé au sein du Département de l’Aménagement de l’Equipement et du Logement (DAEL). En introduction de ce document, la Commission dresse un bilan alarmant de la situation :

«On assiste aujourd’hui à un quasi blocage du débat politique sur l’urbanisme. Pratiquement aucun projet n’est produit à Genève sans se heurter à un processus de recours et d’opposition.( ) Même en cas d’accord sur les objectifs généraux et sur un schéma d’ensemble, les oppositions surgissent au moment où les projets deviennent plus concrets, et donc mieux perceptibles pour la population». (Commission d’urbanisme, 2005, p. 60)

Un des exemples auquel fait référence la commission est le cas d’un projet de construction de logements sur les sites voisins dits des «Communaux d’Ambilly» et de «Mon idée», un des six «périmètres d’aménagement coordonnés°» (PAC) prévus par le Plan directeur du Canton de Genève dont le premier projet était mis en ligne en février 2001 pour «information

18 La Commission d’Urbanisme est un organe consultatif nommé par l’exécutif

cantonal (Conseil d’Etat) constitué de fonctionnaires, professionnels et enseignants de la branche.

ME INIE R LE SALEVE ET LES ENJEUX D'AGGLOMERATION URBAINE JUSSY CHOU LEX Puplinge LAC
ME
INIE
R
LE SALEVE ET LES ENJEUX
D'AGGLOMERATION URBAINE
JUSSY
CHOU
LEX
Puplinge
LAC
LÉMAN (GE) suisses
communes
VANDOE
UVRES
communes françaises
PRESINGE
COLOGNY
PUPL
INGE
VI
L
LE
-
LA
-
GRAND
GENÈVE
CHÊNE
-
BOURG
CHÊNE
-
BOUGE
RIES
T HÔNEX
AMBI
L LY
ANNEMASSE(NORD)
Extraits de la légende du Plan Directeur Cantonal
genevois (2003)
ANNEMASSE(SUD)
CAROUGE (GE)
GAI
L LARD
VET
RAZ
- MONT
HOUX
VEYRIE
R
ET
REMBIÈRES
ART
HAZ
-PONT- NOT
RE
- DAME
T
ROINEX
MONNETI
E R
- MORNEX
BOSSEY
RE IGNIE
R
COL
LONGES
-
SOUS
-
SALÈVE
°
LA MURAZ
1'000
500
0
1'000 Mètres
DONNÉES:
réalisation: louca lerch
ARCHAMPS
PE
RS
- JUSSY

à la population» en vue de son adoption par le parlement cantonal.

Le 13 octobre 2001 la Tribune de Genève, sous la plume de Lise Wyler, annonce le lancement d’une initiative populaire communale 19 lancée par des habitants d’une des communes concernées contre ce projet. Principaux arguments en faveur de ce que les élus communaux et les initiants nomment la «protection du territoire» :

- la commune de Thônex, fortement urbanisée, en a assez fait avec une précédente opération de construction de logements ;

- la commune voisine de Puplinge ne saurait perdre son caractère rural :

«Nous ne pouvons pas souscrire à une telle opération, qui crée au bord de la commune une véritable cité-satellite sans lien avec notre village. Nous voulons que la route de Mon-Idée reste une barrière entre la campagne dont Puplinge fait partie, et l'urbanisation qui commence de l'autre côté, sur la Commune de Thônex» déclare le maire de la commune au même quotidien un mois plus tard (Dupraz, 23 novembre 2001) ;

- le périmètre serait mal desservi en terme d’aménagements routiers et les infrastructures de transports publics.

De ces trois arguments, celui développé par le maire de Puplinge est le plus intéressant pour comprendre à quel point le rôle qui est attribué à la «campagne» est déterminant pour comprendre les problèmes actuels de l’agglomération. Afin d’illustrer mon propos, une retour sur les images qui ont dirigé l’urbanisme à l’échelle régionale s’impose, mais avant de développer ce point plus amplement il me faut également donner un aperçu de la problématique de l’agglomération du point de vue français.

Côté français, ce ne sont pas les mécanismes de participation de la population qui bloquent l’aménagement du territoire: ils sont peu développés au niveau local, et la population haut-savoyarde ne se caractérise pas par une participation aux grands débats nationaux comme le font à leur manière les corses, les bretons, ou les franciliens riches et pauvres dans leurs spectaculaires confrontations. Le blocage serait, paradoxalement au vu de la culture républicaine centralisatrice dominante, à rechercher dans un extrême fractionnement communal des prérogatives en matière d’aménagement du territoire.

19 Une procédure permettant à un groupe de citoyens, moyennant la récolte d’un

nombre de signatures proportionnel à la population d’une entité territoriale (nation, canton, ou commune), de proposer, sous la forme d’un scrutin populaire, une loi sans passer par les organes du pouvoir législatif.

Dispersion des structures intercommunales françaises. Source carte: DDE 74.

intercommunales françaises. Source carte: DDE 74. Un exemple frappant, à l’échelle qui nous intéresse, en

Un exemple frappant, à l’échelle qui nous intéresse, en est donné par le flou généré par l’appellation «genevois» du côté français de la frontière. Celle-ci semble pour le moins disputée et induit de nombreux malentendus. Pas moins de cinq communautés de communes, dont trois autour du massif du Salève, constituent la structure administrative de l’agglomération. Ainsi, les autorités et aménagistes genevois se référaient jusqu’il y a peu, séparément, par exemple, au SCOT de la région d’Annemasse et parfois au SCOT de la région de St- Julien-en-Genevois alors que, de leur côté, la plus grande part de la réflexion stratégique est concentrée à l’échelle cantonale dans le cadre du Plan Directeur Cantonal.

Le SCOT annemassien est élaboré par une structure semi-publique le «Syndicat d’études du genevois haut-savoyard» basé à Ambilly à mi-chemin entre Annemasse et Genève. Celui-ci, indique dans la partie nommée «Projet d’Aménagement et de Développement Durable» (PADD) proposée aux élus

en 2004, attendre un «préambule commun aux différents SCOTs de l’ARC 20 (une association commune à l’ensemble des communes proches de la frontière) visant à présenter les enjeux que partagent nos différents territoires et la volonté de travailler en commun à la construction d’une politique d’aménagement et de développement cohérente à cette échelle» (PADD du SCOT des communautés de communes d’Annemasse et Voirons, 2C2A, p. 4). Or, deux ans plus tard, les SCOT de la «Communauté de communes du genevois» publié en février 2006, réalisé, comme son nom ne l’indique pas, par une toute autre équipe basée à dans le pôle d’activités d'Archamps, ne mentionne rien au sujet d’un préambule commun aux différentes communautés de communes. Pire encore, la liste des personnes consultées dans l’élaboration du document ne mentionne aucun élu ou technicien des communautés voisines.

L’appellation «genevois», mais aussi et plus gênant, les instances d’aménagement du territoire qui la portent sont dispersés et manifestement mises en concurrence. Les études ou documents de planification sont, dans ce contexte, conçus comme des projets spécifiques, limités dans le temps et dans l’espace alors même qu’ils sont sensés faciliter une coordination à long terme et à large échelle. Cet exemple ne fait que confirmer le diagnostic posé sur l’agglomération franco-valdo-genevoise par Jacques Houbart et Olivier Denert en août 2003 dans les Cahiers de la mission opérationnelle transfrontalière qui comparent les différentes agglomérations transfrontalières en cours de constitution le long de la frontière française :

«la structuration de la partie française de ce projet semble poser encore quelques problèmes (nombreux EPCI et pas moins de 5 SCOT)» (Houbart, Denert, 2003, p.17).

Les facteurs de blocage au sein de l’agglomération franco genevoise sont de deux ordres : politiques et institutionnels. Nous avons vu avec l’exemple des controverses autour de la construction de logement dans la

20 « l’Association Régionale de Coopération (ARC)[créée en 2004], réunit les

communautés de communes de l’Ain et de la Haute-Savoie, s’étendant de Divonne à Douvaine en longeant la frontière avec le canton de Genève. L’ARC représente près de 240’000 habitants. Si l’on ajoute les 440’000 habitants du canton de Genève et les 60’000 habitants de Nyon, on atteint une population totale de 740’000 personnes. L’ARC, et le CRFG sont avec le canton de Genève les partenaires du projet d’agglomération initié par la Confédération Helvétique ».

(Jean-Pierre Buet, site Internet de l’ Association Franco-Valdo-Genevoise pour le Développement des Relations Interrégionales (AGEDRI:

http://www.agedri.ch/documents/download/Structures%20intercommunales%20membre

s%20de%20l.doc?version_id=12385 25-08-06)

partie «rurale» du Canton de Genève à quel point l’argumentation paysagère développée dans ces petites communes aisées s’inscrit dans un rapport de force social avec le reste de l’agglomération. La protection des paysages ruraux dans la périphérie genevoise prend ici toute sa dimension politique. Les blocages institutionnels apparaissent eux de façon flagrante dans les tentatives de coordination intercommunale du côté français de la frontière.

Pourquoi mentionner ces éléments et ceux qui suivront pour parler des controverses au Salève ? Pour être en mesure d’en évaluer le caractère heuristique. Autrement dit, les thématiques abordées à des échelles plus restreintes n’auront d’intérêt que si elles entrent en résonance avec la réalité vécue par la majorité des habitants de l’agglomération : des urbains salariés. Cette réalité, objet central de l’urbanisme, s’inscrit elle-même dans un contexte historique et politique que je vais expliciter ci-dessous.

3.4.3. Aux racines d’un rapport de forces : valeur heuristique d’un retour sur l’histoire de l’urbanisme franco-genevois

Genève a connu un nombre impressionnant de «plans directeurs» et autres schémas d’aménagement aujourd’hui réunis, sous la direction d’Alain Léveillé (Institut d’architecture de l’université de Genève) dans un ouvrage intitulé 896- 2001 : projets d'urbanisme pour Genève. Bien qu’essentiellement centré sur le point de vue genevois, cet ouvrage est une clé pour la compréhension des enjeux heuristiques (création de connaissance) de l’aménagement de l’agglomération transfrontalière. Ceci pour deux raisons : la première est intrinsèque aux rapports entre communes urbaines et communes rurales ; la seconde est liée à l’histoire des idées qui, depuis que l’humanité se meut au travers des Alpes et entre le nord et le sud de l’Europe, n’ont cessé de se sédimenter au carrefour de la vallée du Rhône (nord-sud) et de l’axe est-ouest vers l’Italie (Binz, 1981, p.2; Hussy, 1994, p.12).

La première raison, pragmatique et commune à l’ensemble des villes débordées par leur croissance, est illustrée par les propos de Laurent Moutinot, conseiller d’Etat en charge de l’aménagement jusqu’au début de l’années 2006, dans l’avant propos de l’ouvrage susmentionné:

«Le défi majeur pour les prochaines décennies est celui de la régionalisation de l’aménagement : le territoire est trop exigu pour que tout y soit possible ; il faudra dès lors partager avec la France voisine et le Canton de Vaud, non pas refouler au-delà des frontières ce que nous ne voulons –ou ne pouvons plus – accueillir à Genève mais véritablement concevoir l’aménagement de la région comme un tout. La protection du Salève en compensation d’une zone

Le S a l è v e d a n s l

' é c o g é n è s e t e r r i
' é c o g é n è s e t e r r i t o r i a l e g e n e v o i s e
c o g é n è s e t e r r i t o r

Emplacement approximatif du Salève sur un schéma de Charles Hussy retraçant l'évolution de l'étendue du territoire genevois.

Source: Hussy, 1994

industrielle transfrontalière ? La défense de la viticulture genevoise et le développement de l’agglomération d’Annemasse ? Des logements dans le pays de Gex moyennant un réseau de trams vers Saint-Genis et jusqu’à Gex ?». (Moutinot in : Léveillé, 2003)

On retrouve ici la logique du «donnant - donnant» caractéristique des rapports de pouvoir centre – périphérie, ce qui fait conclure à Bernard Jouve dans sa thèse Urbanisme et frontières : le cas franco-genevois, que Genève adopte envers sa périphérie transfrontalière une «stratégie territoriale» plutôt qu’une véritable aménagement du territoire.

«Ils [les édiles genevois] ne veulent pas reconnaître que le développement économique extrêmement rapide de ces communes remet, à terme, en question la centralité actuelle de Genève. De ce fait, les collectivités locales françaises sont toujours assimilées à la banlieue fonctionnelle d’un pôle». (Jouve, pp. 216-217)

Les relations de pouvoir entre centre et périphérie constituent une problématique centrale pour toute pensée politique. Le cas genevois de ce point de vue est paradigmatique du fait que ces relations sont restées à peu près les mêmes depuis la Réforme en 1530 lorsque les bourgeois de la Ville de Genève ont chassé l’évêque du «genevois» et exproprié l’Eglise au profit d’un embryon de République qui ne manquera pas de marquer les esprits loin de la Savoie, du côté de la Bastille. Depuis lors, aucune structure durable n’est venue réchauffer les relation entre une bourgeoisie intellectuelle, protestante et financière tournée alternativement vers Paris ou Berne et un Genevois haut-savoyard économiquement entièrement dépendant de Genève mais politiquement et administrativement dirigé depuis Annecy où l’Evêque «de Genève» s’était réfugié. C’est en quelques sortes le schéma particulier de ce que Charles Hussy nomme l’«écogénèse territoriale» (Hussy, 1994) genevoise qui donne à la discussion sur le Salève une dimension heuristique, celle d’une reconnaissance historique mutuelle permettant l’établissement d’un principe d'équivalence entre les différentes entités qui composent le territoire franco-valdo-genevois. Ce principe, rappelons-le, qui préside à l’établissement d’une «cité» au sens de Boltanski et Thévenot : seule l’équivalence entre les êtres permet d’y établir un ordre qui soit fondé sur des qualités (ordre de grandeurs) et donc une justice.

La deuxième raison pour laquelle l’étude des plans d’aménagement du territoire genevois revêt un intérêt dépassant leur propre échelle de référence est donnée par André Corboz, toujours dans 1896-2001 : projets d'urbanisme pour Genève. Il se réfère dans la préface aux «sources culturelles des différents projets» présentés dans l’ouvrage. Ceux-ci se rattacheraient plus au Ring

viennois (ceinture «fazyste» de Blotzinzki, 1855), aux plans hollandais (projet Morsier, Golay et Barde, 1897) et allemands (plan directeur régional Braillard, 1936) qu’à tous autres modèles de référence et «contrairement à ce que l’on pourrait croire étant donné la proximité de la France, les auteurs des divers plans directeurs ne sont pas uniquement inspirés d’opérations parisiennes ou de l’actuelle région Rhône-Alpes» (Corboz in : Lévéillé, 2003, p.5).

Ainsi, la circulation des idées sur l’aménagement du territoire entre le nord de l’Europe et la tradition française, en un temps unifiés par l’urbanisme moderniste de la charte d’Athènes (aujourd’hui rendue responsable de tous les maux de la ville), passe par la co-formulation du «projet d’agglomération» dans l’espace franco-genevois.

3.4.4. Retours sur image : le plan braillard 1936 et le SDAu de 1967

L’architecte et urbaniste Maurice Braillard fût chef du Département des travaux publics genevois de 1933 à 1936 durant le gouvernement socialiste de Léon Nicole. En 1936, peu avant de quitter son poste, il avait élaboré avec son équipe le premier «plan directeur régional» que la Suisse ait connu (Léveillé, 2003, p.76) 21 . Cette ébauche ne fût jamais publiée dans sa première version et c’est son adjoint, resté après le départ de Nicole, A. Bodemer qui en officialisera une version moins détaillée en 1937 connue sous le nom de «plan de zones 1937». La première version est fondée sur une réflexion originale dont l’actualité mérite d’être considérée à l’heure où les nécessités environnementales nous amènent à devoir repenser l’espace urbain sans l’abondance de pétrole qui caractérise encore aujourd’hui nos sociétés.

Bien que limité aux frontières du canton de Genève, ce plan se caractérise par l’intégration stratégique de deux types de réseaux : transports et «surfaces publiques».

"Les auteurs du plan de 1936 tentent d’allier les qualités

urbaines et paysagères, non plus par le principe de proximité,

intrinsèque dans la structure urbaine traditionnelle (

un principe d’équivalence. En effet, si ce plan reprend le noyau dense urbain du plan directeur de 1935, en revanche il confirme la décentralisation par les colonies d’habitations isolées et par la zone villas. Ces zones s’inscrivent dans un double maillage

mais

)

21 Ce sous-chapitre s’inspire, au delà des citations explicites, d’éléments et pistes de

réfléxion apparus durant un entretien réalisé avec Alain Léveillé le 14-05-06.

Plan Braillard 1936: un projet inachevé. Plan de zones du canton de Genève, 1936, Service

Plan Braillard 1936: un projet inachevé.

Plan de zones du canton de Genève, 1936, Service d’urbanisme du DTP, original 120/91 cm, 1 :25 000 DAEL. Source : Léveillé, 2003

1936, Service d’urbanisme du DTP, original 120/91 cm, 1 :25 000 DAEL. Source : Léveillé, 2003
1936, Service d’urbanisme du DTP, original 120/91 cm, 1 :25 000 DAEL. Source : Léveillé, 2003

enquête prospective

décalé : un réseau routier qui assure le trafic rapide et les échanges économiques, et un réseau vert des surfaces publiques qui relie les quartiers entre eux et le centre-ville d’une part, et qui offre des parcours à travers tout le territoire d’autre part. Cette double trame orthogonale et orientée N-E / S-O, est

homogène sur tout le canton, quelles que soient les affectations

desservies

»

(Léveillé, 2003, p.72).

Dans la vision de Braillard, l’accès à d’importantes portions de nature et d’espaces «libres», c’est-à-dire sans clôtures et garantissant une continuité des cheminements est une préoccupation centrale de la planification urbaine. Il est cependant frappant de constater un décalage dans la limitation territoriale des projections de l’architecte. Contrairement au maillage routier qui s’étend bien au-delà de la frontière nationale, le maillage vert, mais surtout «public» ne s’étend à aucun moment vers la France. On peut émettre l’hypothèse que cette limitation soit essentiellement due au contexte géopolitique de l’époque, mais il convient cependant de s’interroger sur les caractéristiques de long terme de la territorialité genevoise évoquée ci- dessus. Ce ne n'est en effet qu’en 1997 (circulation routière mise à part), je l’ai évoqué précédemment, que des documents d’urbanisme incluant le côté français ont été produits par les autorités genevoises.

Le plan de 1936 ne fût, rappelons-le, jamais adopté par les autorités cantonales. Une version abandonnant le concept de trame verte fut appliquée dès 1937 par adjoint de Braillard.

Côté français, si l’intérêt pour l’aménagement du territoire est plus tardif et timide dans cette région, il s’est d’emblée pensé à une échelle transfrontalière, englobant les territoires suisses de l’agglomération franco-valdo-genevoise. En 1967 le Ministère de l’équipement entame la réalisation d’un «Schéma directeur d’aménagement et d’urbanisme» (SDAU) pour le Genevois français (Léveillé, 2003, p.140). Les architectes –urbanistes Cottin, Daillere et Clerc réaliseront dans ce cadre une étude fixant un certain nombre d’objectifs qui sont encore aujourd’hui largement

repris dans les documents contemporains : contrecarrer la spécialisation en «communes-dortoir», développer le pays de Gex pour équilibrer le poids

Une grande partie des aménagements

de la région Annemassienne, etc

proposés alors ont étés réalisés ou sont en cours : les liaisons autoroutières et les zones de développement et à bâtir sont quasiment toutes aujourd’hui

visibles sur le terrain. Cependant un élément marquant de ce programme n’a pas été réalisé : le mont Salève est représenté sur ce document sous la forme d’un parc régional semé de zones d’activité touristique.

SDAU 1967: un premier projet à l’échelle de l’agglomération. Le Genevois français, deux schémas des

SDAU 1967: un premier projet à l’échelle de l’agglomération.

Le Genevois français, deux schémas des structures, Cottin, Daillere et Clerc, architectes –urbanistes , original réhaussé de couleur, 1967, 149,5/12 cm, éch 1 :50 000, «Le Genevois français», Ministère de l’équipement, France, DAEL. Source :

Léveillé, 2003.

Genevois français», Ministère de l’équipement, France, DAEL. Source : Léveillé, 2003. enquête prospective

Par ce bref regard vers le passé nous avons pu constater d’une part l’existence d’une intense et riche réflexion proposant d’organiser le «grand territoire» selon un maillage aux fonctions essentiellement sociales. Mais la trame verte en tant qu’espace public ouvert ne verra jamais le jour et restera limitée, même dans sa conceptualisation, aux frontières nationales. La proposition française, fruit du zonage fonctionnel des années 60, se verra, elle, en grande partie réalisée accompagnant ainsi le mouvement de spécialisation monofonctionnelle de l’espace qui caractérise aujourd’hui la périphérie genevoise

Du plan Braillard de 1936, il nous faut retenir que celui-ci constitue un précédent marquant quant à la place de la nature dans la planification urbaine. Espace public et espace naturel sont, dans sa conception, intimement liés. Contrairement à la conception véhiculée par le plan du SDAU français de 1967, la nature n’est pas confinée à des poches «sauvages» comme le projet de parc régional du Salève mais au contraire organisée selon une trame régulière. La nature est plus espace public qu’espace sauvage, plus espace de circulation qu’espace de délassement.

Nous verrons dans les lignes qui viennent que l’idée d’un réseau vert, est aujourd’hui de nouveau d’actualité alors même que l’idée d’un parc régional au Salève n’est plus évoquée par qui que ce soit. Le Salève est-il comme l’affirme Béatrice Manzoni, citée en introduction définitivement entré dans la trame urbaine ?

3.4.5. La vision des années 2000 : le plan directeur 2001 du Canton de genève et le Schéma d’aménagement du genevois haut-savoyard

Après avoir confronté deux regards du vingtième siècle, je vais tenter de déceler dans les documents de planification régionale les plus récents les évolutions indiquant la place actuelle du Mont Salève dans les projets d’urbanisme du vingt-et-unième siècle. Deux documents me serviront de référence : le plan directeur cantonal genevois publié en 2001 et le Schéma

DONNEES Plan Directeur cantonal Genevois 2001 projeté dans le territoire franco-valdo- genevois Sources: Etat de
DONNEES
Plan Directeur cantonal
Genevois 2001 projeté dans
le territoire franco-valdo-
genevois
Sources:
Etat de Genève / HybriDéEs
Fond de carte SITL
lerchloucaréalisation:

d’aménagement du Genevois haut-savoyard publié par un regroupement de communes du «Genevois haut-savoyard» le SIMBAL 22 en 2000.

A la lecture du Plan directeur en vigueur dans le canton de Genève 23 deux constats s’imposent. Le premier, au niveau conceptuel, est la présence d’une terminologie relative à la notion de réseau appliquée aux éléments naturels. Mais contrairement à ce que Braillard proposait en 1936, les

éléments naturels y sont largement dissociés des espaces publics. Le réseau vert est composé de «corridors pour la grande faune», «réseaux agro- écologiques», et de «pénétrantes de verdure» et répondent essentiellement à des préoccupations écologiques justifiées par la densité des équipements routiers. La circulation piétonne est certes prise en compte dans la

planification cantonale (réseau des cheminements pédestres

autre niveau que le plan directeur. La fonction sociale des espaces naturels désignés comme réseaux sur la Plan Directeur Genevois 2001 n’est pas explicitée et semble avoir été évacuée par la montée en puissance d’un «réseau gris» souvent considérées comme la conséquence d’une évolution «naturelle» de la société.

) 24 mais à un

Le deuxième constat porte directement sur la place accordée au Salève dans la planification cantonale. Le plan intègre explicitement des aménagements transfrontaliers tels que le téléphérique du Salève ou l’amélioration du réseau de chemins de fer. Cependant le Salève en tant que tel n’est identifié qu’en tant que «zone soumise à la loi montagne». La «montagne des genevois» reste bien française quant à la gestion de son territoire et aux investissements publics qui y sont planifiés.

Ces constats doivent cependant être nuancés car ils ne sont basés que sur la lecture du document graphique. Or le plan directeur est également composé de fiches de mise en œuvre. Plusieurs d’entre elles mentionnent le Salève. Citons par exemple la fiche 3.09 de mise en œuvre du «plan d’action vert

22 « Le Syndicat Mixte Intercommunal de Gestion du Contrat Global (SIMBAL) a

été constitué pour servir de support administratif à la procédure Contrat de Développement Rhône-Alpes. Il regroupe tous les collectivités adhérentes, assure le déroulement des opérations globales du contrat et supervise l’ensemble des autres opérations ». (site du SIMBAL : http://www.simbal.hautesavoie.net/spip/rubrique.php3?id_rubrique=15 5-09-

06).

23

Pour cette partie je me suis basé sur la version en ligne du Plan directeur,

disponible sur http://daelmap.etat-ge.ch/dael/plan-directeur/explications/general21.htm (avril 2006).

24 La loi suisse charge les communes d’établir un « plan directeur des cheminements

piétons » pour leur territoire. Au niveau cantonal et fédéral, l’administration se charge d’en dresser un inventaire historique et une cartographie distincts du plan directeur cantonal.

Schéma directeur du Genevois Haut-Savoyard. Dessus: plan d’ensemble. Droite: Cadrage sur le Salève dans le

Schéma directeur du Genevois Haut-Savoyard.

Dessus: plan d’ensemble.

Droite: Cadrage sur le Salève dans le Schéma de planification touristique.

Source: Bertania, Poulenard, Sgard, 2000

Salève dans le Schéma de planification touristique. Source: Bertania, Poulenard, Sgard, 2000 enquête prospective 1

bleu» établi dans le cadre de la charte d’aménagement du CRFG 25 . Elle définit la mission d’un groupe de coordination transfrontalier incluant des délégués d’administrations issus des deux côtés de la frontière. Six initiatives sont mentionnée dont : un «Partenariat franco-genevois pour l'étude du paysage du Salève» en vue de la Directive paysagère française ; la «Création d'un réseau de sentiers transfrontaliers franco-valdo-genevois» et une action de «Coordination transfrontalière pour la préservation, voire la reconstitution des couloirs à faune». Cette fiche illustre bien les efforts réalisés pour intégrer les espaces transfrontaliers à la planification genevoise. Cependant celle-ci reste pensée à l’échelle de la «cuvette» genevoise. Du Salève elle ne retient que la fonction de limite naturelle. La meilleure preuve de cette limitation se trouve dans le cadrage même proposé par la cartographie du Plan directeur : les massifs entourant Genève (Jura au nord, Vuache à l’ouest et Salève au sud) n’y sont que partiellement visibles. La trame urbaine est volontairement interrompue aux limites, administratives certes, mais aussi visuelles des genevois du centre.

Ainsi, du point de vue genevois, pour répondre à la question posée dans le sous-chapitre précédent – le Salève est-il définitivement entré dans la trame urbaine ? – le Salève reste plus un repère marquant les confins d’un territoire séculaire qu’une portion de nature au sein du territoire.

Reste, pour achever ce panorama de la planification territoriale à l’échelle régionale, à examiner le seul document de planification dépassant l’échelle de la communauté de communes qui soit arrivé à ma connaissance, une étude nommée Notre territoire, un patrimoine à valoriser. Il s’agit d’un schéma d’aménagement réalisé en 2000 par J. Bertania, D. Poulenard, J. Sgard en 2000, dans le cadre du «Contrat Global de Développement du Genevois Haut-Savoyard°» signé entre le SIMBAL (71 communes du Genevois Haut-Savoyard) et la région Rhône-Alpes. L’analyse proposée par les auteurs présente des similitudes dans ses fondements théoriques avec l’approche développée par Braillard il y a 70 ans.

«Le schéma repose sur le principe de différenciation en deux trames, l’une à caractère urbain (trame urbaine) l’autre à caractère rural et naturel (trame verte régionale). En procédant ainsi, le schéma s’efforce de rétablir un rapport d’équilibre entre ces deux formes d’occupation du sol qui, jusqu’à présent,

relèvent de la toute puissance de la ville ; celle-ci s’étend aux

dépens de l’espace rural et naturel (

Or il y a pour elle un

).

25 Comité Régional Franco Genevois.

intérêt vital à ce que ces grands espaces non urbains gardent leur

intégrité

»

(Bertania, Poulenard, Sgard, 2000, p.15)

Les espaces naturels y sont répertoriés non seulement en termes biologiques mais surtout en tant que trame à usage humain. La «trame verte» a pour principale fonction de valoriser la «trame urbaine». Ce faisant le auteurs attribuent un nouveau rôle économique et social au monde rural très proche de ce que Debarbieux nomme l’ «empaysagement».

Le Salève dans cette approche est avant tout un nœud de première importance du réseau vert assurant la continuité des «espaces naturels» entre la haute chaîne du Jura et les Préalpes haut-savoyardes (Bertania, Poulenard, Sgard, 2000, p.19). Il est, au même titre que les massifs du Vuache, du Haut-Chablais et du Môle, considéré comme une zone à préserver de velléités constructives afin de sauvegarder son caractère «naturel et sauvage». Mais ce parti pris ne signifie pas que cet espace soit destiné à être écarté de l’activité humaine. En effet, dans les «principes d’aménagement» proposés, la planification des activités touristiques occupe une place importante.

«L’objectif principal est de doter le Genevois Haut-Savoyard d’un schéma de tourisme performant pour répondre au fléchissement de la clientèle observé ces dernières années et ainsi soutenir une activité économique porteuse de développement et d’emplois.

(

)

Le principal risque est de se contenter d’une vocation touristique de l’espace du Genevois Haut-Savoyard insuffisamment marquée impliquant peu à peu une dégradation de l’environnement, des équipements et des services proposés. Ce risque est principalement lié au conflit d’usage entre vocation résidentielle et touristique (Bertania, Poulenard, Sgard, 2000, p. 31)

Or c’est sans surprise que l’on constate à la lecture des cartes thématiques proposées que les sites dévolus au tourisme recouvrent l’intégralité de la «trame verte».

Le tourisme est ici l’instrument non seulement du développement économique mais également de la lutte contre la dégradation de l’environnement qu’implique l’habitat pavillonnaire en développement constant dans ces zones. Nous retrouvons l’idée que les espaces naturels sont également des espaces publics.

A une échelle d’analyse plus fine, on constate dans ce document que l’extrémité nord du massif du Salève est au point de confluence des deux «axes de loisir»

définis dans la légende comme une «mise en réseau de pôles de loisirs et de zones rurales ou naturelles» (Bertania, Poulenard, Sgard, 2000, annexes cartographiques). L’axe de la vallée de l’Arve croise, au pied du Petit Salève, l’axe qui relie le Fort l’Ecluse (point de contact entre Vuache et Jura) au piémont de la chaîne des Voirons surplombant le littoral lémanique.

A ce point, situé en banlieue d’Annemasse (sur les commune d’Etrembières

et Gaillard, de parts et d’autre de l’Arve), les auteurs ont localisé un des deux «pôles de loisirs majeurs à créer» à l’échelle de l’étude. C’est également à ce point que la «trame urbaine» rencontre la «trame verte». Et c’est ici que les ressemblances avec l’approche de Braillard s’estompent :

derrière la terminologie connectique de la «trame verte» il n’y a pas de réel principe de circulation de flux (de touristes en l’occurrence) mais simplement un principe d’analyse spatiale permettant de définir des pôles

et des zones à préserver ou développer. Certes un réseau de sentiers est cartographié, mais à une échelle telle et sur des parcours suivant à tel point les grands axes ferroviaires et autoroutiers, que l’on peine à imaginer qu’ils soient parcourus à des fins de loisirs. La trame «verte» relève plus d’un mode de représentation du territoire destiné à favoriser, au travers du tourisme, l’émergence de synergies interterritoriales que de la proposition d’aménagement. Le Salève est dans ce document inséré dans un réseau sans flux autres que la circulation des espèces biologiques. La trame urbaine, bien que peu mise en valeur dans la cartographie proposée 26 , semble oubliée dans sa fonction de réseau. Le lien entre les habitants du Genevois (français

et suisses) et les espaces destinés au tourisme et loisirs n’est pour ainsi dire

pas représenté. On ne sait pas comment les urbains accéderont aux espaces qu’ils sont sensés fréquenter durant leurs loisirs. L’idée que les espaces de loisirs puissent matérialiser une continuité ouverte et publique entre ville et campagne, centrale chez Braillard, est ici absente.

Dans le cas du Salève, cette absence se fait sentir par le paradoxe suivant :

les aménagistes prévoient de construire aux pieds de la montagne un «parc de loisirs» dans une zone humide, mais peu attractive en hiver au bord d’une rivière dont les eaux, directement issues des glaciers du Mont- Blanc, sont, pour des raisons de température et de turbidité, impropres à la baignade même en plein été. Ceci alors qu’aucun arrêt de transports publics (train) n’est prévu à cet endroit. Les arrêts de train, déterminés par les

26 Même dans la carte destinée à la « trame urbaine » le bâti est représenté de

telle façon (gris extrêmement clair) que celle-ci est largement masquée par des espaces agricoles et espaces verts.

implantations villageoises et touristiques du début du vingtième siècle, sont eux idéalement situés au pied de la pointe nord du Salève. Ils permettent de relier sans difficultés les points de départ des principaux sentiers (non répertoriés sur la carte de planification du tourisme) et d’accéder sans efforts au sommet par la seule infrastructure de transport non cartographiée dans la carte dédiée aux transports: le téléphérique du Salève.

3.4.6. Synthèse : le Salève, une absence révélatrice

Loin d’inclure le Salève dans un réseau liant ville et campagne, Genève et le

Genevois, la planification régionale tant côté suisse (Plan Directeur Cantonal) que côté français (Schéma d’aménagement du Genevois Haut-Savoyard) procède

par évitement. Chacun (faune, touriste, habitant-travailleur

spécifique. On peut se demander si le fait que l’idée d’une intégration du massif du Salève à la ville soit si peu évoquée ne relève pas avant tout, non pas de la peur d’atteintes à l’intégrité du paysage, mais plutôt de l’absence de volonté de démocratisation du rapport social à la nature ? On préfère parquer les urbains non-motorisés d’Annemasse dans une «zone de loisirs» plutôt que de faciliter

et encourager la libre circulation au travers d’un territoire considéré avant tout comme le décor d’un patrimoine foncier à faire fructifier. La place accordée au Salève dans les plans d’aménagement régional illustre la consécration d’un principe de non équivalence au sein de l’agglomération franco-valdo- genevoise. D’un côté Genève «ville internationale», de l’autre le Genevois, périphérie privée de centre. Braillard proposait un principe de trame tendant

à conférer une certaine homogénéité au territoire de canton, mais limitait son

analyse aux frontières nationales ; le SDAU de 1967 coupe le Salève du reste du territoire en proposant un parc naturel limitant les possibilités de liens avec

la ville ; le Plan directeur genevois de 2001 limite la trame verte à des fonctions biologiques et le Schéma d’aménagement du Genevois Haut-Savoyard n’ajoute

à sa fonction de décor paysager qu’un rôle de chaînon dans un hypothétique

réseau de développement touristique dont on peine à identifier la matérialisation

dans le territoire 27 . Aucun des documents examinés n’attribuent de rôle social spécifique au massif du Salève. Ni sa position centrale dans l’espace qui réunit la Haute-Savoie à Genève, ni son histoire particulière n’ont réellement retenu

) suit son corridor

27 L’examensuperficieldelapageInternetduditréseau(http://www.genevoishautsavoyard. com/index.html) ne laisse voir aucune initiative réellement commune. Il s’agit plus d’un réseau d’offices du tourisme que d’une mise en réseau de territoires en tant que supports matériels tels l’aménagement les envisage.

l’attention des personnes en charge de la planification territoriale tant en France qu’à Genève.

Un entretien réalisé avec Philipe Brun, fonctionnaire au Département du Territoire du canton de Genève, responsable du projet d’agglomération et enseignant en aménagement du territoire au sein du département de géographie du l’Université de Genève, m’a confirmé dans ce diagnostic.

A l’image des communes rurales de la rive gauche du Canton de Genève qui font tout pour éviter un apport de populations pauvres sur leurs territoires, l’ancrage du Salève et son piémont dans la «trame verte», bien que procédant d’une intention sincère de protection du paysage, limitent les possibilités d’en faire un véritable objet commun aux différentes catégories sociales qui habitent l’agglomération. La territorialité collective, qu’Iglesias dans son mémoire sur le projet d’agglomération franco-valdo-genevoise considère comme le principal enjeu opérationnel du processus en cours, ne fait partie des thématiques auxquelles le Salève et la nature en général sont associés dans l’aménagement franco-genevois.

3.4.7. Agglomération : éléments prospectifs et propositions

Sur la base du précédent constat, quelles pistes suivre pour tenter de remédier à cette situation ? Il ne s’agit pas ici de formuler de toutes pièces un nouveau projet, mais au contraire, cherchant à rester dans le cadre d’une démarche inductive, de rechercher dans les éléments évoqués précédemment ce qui pourrait à l’avenir déboucher sur des débats transfrontaliers à valeur heuristique.

Bien que le point de vue développé ici soit sévère envers les deux documents récents présentés, des éléments de proposition doivent néanmoins être relevés.

De la proposition la plus aboutie et actuelle, le Schéma d’aménagement du Genevois, deux thématiques pourraient à l’avenir entrer dans le débat public :

1. Le projet de «parc de loisirs» sur la commune d’Etrembières en tant que tel et sa localisation. Nous verrons par la suite à une échelle plus restreinte qu’il est lié à un projet immobilier et commercial d’ampleur régionale qui soulève de nombreuses interrogations quant à sa viabilité. Ce débat pourrait permettre une discussion de fond sur le type d’espace de loisirs que les

habitants de quartiers populaires d’Annemasse souhaitent voir se développer. Parmi les éléments présents dans la cartographie proposée dans le document, une amélioration des liaisons en transports publics avec les rives du lac côté suisse et l’aménagement d’une liaison cyclable et piétonne continue vers le Salève et son téléphérique pourraient constituer des options à débattre. L’idée des «axes touristiques», transposée à une échelle plus fine adaptée aux mobilités «douces» et en connexion avec le réseau de transports publics, est sans doute un élément de contre-proposition à la logique de «pôles» de loisir susceptible de rencontrer un écho dans débat à l’échelle de l’agglomération.

2. La question de la fonction et des conditions d’exploitation de téléphérique du Salève est, elle aussi, dans la perspective évoquée ci-dessus, l’autre élément susceptible de débat. Le Plan directeur cantonal genevois place cette infrastructure dans les infrastructures de transport collectif, le Schéma d’aménagement de Genevois haut-savoyard dans les attractifs touristiques. Ces deux classifications illustrent parfaitement la problématique spécifique de cet objet technique : remis en service en 1984 sur la base d’une étude de marché erronée, il n’a jamais dégagé de marges suffisantes pour couvrir ses frais d’entretien. Seule une subvention publique issue des collectivités publiques des deux côtés de la frontière maintient cette installation en fonction 28 . Que faire avec le téléphérique ? C’est en définitive une question à laquelle les citoyens de l’agglomération franco-valdo-genevoise pourraient être amenés à répondre avec une légitimité égale des deux côtés de la frontière.

28 Entretien avec Claude Séraphin, directeur d’exploitation du Téléphérique su Salève

17-08-06.

de réseau dans la face nord du Salève. Source: http://members.aol.com/jcbourigau/sentiers.htm (10-10-2006)Eléments
de réseau dans la face nord du Salève. Source: http://members.aol.com/jcbourigau/sentiers.htm (10-10-2006)Eléments

3.5. Un objet naturel commun ?

Après avoir évoqué la place du Salève dans les documents de planification territoriale à l’échelle de l’ensemble de l’agglomération et identifié deux pistes de réflexion pour un débat autour de l’aménagement du Salève qui favorise l’émergence d’une territorialité collective, je vais chercher, en changeant d’échelle de référence et sur un mode plus descriptif, à poser les bases d’une analyse plus nuancée permettant de nourrir une réflexion fondée sur des informations précises.

La première étape, superflue pour les lecteurs ayant une connaissance «pratique» du Salève, mais néanmoins nécessaire pour bien situer mon objet d’étude, est un «portrait robot» de cette montagne. Suivront une présentation des instances et législations qui régulent la gestion de ce territoire à l’échelle intercommunale.

3.5.1. portrait robot du Salève

En tant qu’objet naturel, le Salève présente plusieurs faces que je vais brièvement décrire ici. Je me fondrai ici essentiellement sur le mémoire de DESS réalisé par Corinne Berthe en 1993 pour le compte de la DDAF 29 . Elle assimile le Salève à une île. Ceci tant du fait de son relatif isolement, que le stratus d’hiver souligne pour quiconque aura la chance de se trouver sur sommet du Salève lorsque la "mer de brouillard" recouvre la plaine, que du fait de son progressif encerclement routier. Le chantier du dernier tronçon de l'autoroute 41 reliant Annecy à Genève est, au printemps 2006, sur le point de commencer. Bientôt le tour du massif s'effectuera à 130 km/h.

«Ce massif se présente sous la forme d’un dôme voûté long d’une vingtaine de kilomètre. Il est orienté selon une direction Nord-Est- Sud –Ouest et forme ainsi une barrière séparant la plaine genevoise au Nord-Ouest du Plateau des Bornes au Sud-Est. Du côté de Genève, le Salève présente de hautes parois rocheuses entrecoupées de vires herbeuses et entaillées par de profondes gorges. A l’Est le contact avec le plateau des Bornes se fait par des pentes douces recouvertes de forêts. Cette dissymétrie entre les deux versants s’atténue aux confins de la chaîne vers Cruseilles ou les deux versants prennent alors un caractère identique» (Berthe, 1993 p. 4)

Trois unités structurales séparées chacune par une petite dépression se distinguent dans son analyse morphologique :

29 Direction Départementale de l’Agriculture et de la Forêt.

1.

Le Petit Salève au Nord-est entièrement situé sur les communes de

Monnetier-Mornex, dont le chef-lieu occupe la dépression qui le distingue de son grand frère, et Etrembières qui occupe son piémont nord. D’un point de vue morphologique, sa hauteur (750m) et la forme arrondie de son sommet boisé le distinguent radicalement de son grand voisin.

2. Le Grand-Salève s’étend entre le sud du village de Monnetier et le village de La Croisette sur le territoire de la commune de La Muraz. Bien que moins haut que le chaînon suivant, il est, de par son profil vertigineux et le dégagement de son plateau sommital (point culminant 1309m.), l’objet essentiel de l’attention des Genevois et de ceux qui vivent sous sa face rocheuse à Bossey et Collonges-sous-Salève.

3. La Chaîne des Pitons s’étend vers le Sud jusqu’à Cruseilles. Elle se

distingue des deux premières par un profil plus symétrique, bien que coupé de barres rocheuses côté genevois. C’est sur sa crête sommitale aux clairières peu visibles depuis la plaine que se trouve le point culminant du massif à 1375 m.

3.5.2. Réflexion et action publique à l’échelle du massif.

Le massif du Salève est recoupé par de nombreux périmètres institutionnels en sus du découpage communal. On retiendra à l’échelle du massif : le syndicat mixte du Salève et les divers périmètres de protection tels les ZNEIFF et la directive paysagère. A une échelle plus fine, le territoire du Salève est inclus dans quatre différentes communautés de communes traduisant chacune une territorialité et une stratégie d’aménagement spécifique. Chacune d’entre elles englobe une fraction du massif sans pour autant pouvoir instaurer ou donner une orientation générale à la gestion du massif. Raison pour laquelle en 1994 est créé, suite à l’étude citée ci-dessus un syndicat mixte destiné à la coordination, la protection et la promotion du massif. Eric Dürr, technicien environnement engagé par la structure, en donne la description suivante lors d’un entretien:

LES TROIS SALEVES Chaine des Pitons Grand Salève Petit Salève
LES TROIS SALEVES
Chaine des Pitons
Grand Salève
Petit Salève
2'000 Mètres DONNÉES: 0 réalisation: louca lerch
2'000 Mètres
DONNÉES:
0
réalisation: louca lerch

Territoire concerné :

«Vingt communes adhérent au syndicat, dont 15 qui touchent directement le massif et 5 qui ne le touchent pas directement. Celles-ci cotisent à 1/3. Il s’agit d’Annemasse, St-Julien, Régnier [des communes urbanisées], Mentonnex-en-Borne et Villy-le-Bouveret [des communes rurales du plateau des Bornes au sud-ouest du Salève].

La commune suisse de Veyrier a exprimé la volonté de s’impliquer dans les actions du syndicat. Une solution pour pouvoir l’intégrer est recherchée. Actuellement ce n’est pas possible qu’une commune suisse puisse être pleinement adhérente et puisse avoir le droit de vote, et ce n’est pas nécessairement ce qu’ils demandent.

Objectifs :

Protéger le Salève sans en faire un sanctuaire. Que cet espace reste ouvert au public qui le fréquente régulièrement et notamment les locaux. Ce n’est pas développer le tourisme international ou venu de toute la France, et ce n’est pas non plus de créer un sanctuaire où on veut protéger sans l’homme. C’est arriver à préserver un espace naturel et rural pour une population urbaine locale qui a besoin de loisirs de plein air et de détente.

Actions :

- Améliorer les équipements pour des activités telles que la randonnée.

-Aménagement de petites aires de stationnement qui n’ont pas pour but d’accueillir toutes les voitures durant les journées de grosse affluence, mais de gérer les besoins quotidiens.

-Organiser des aires de pique-nique, le ramassage des poubelles au sommet.

-Valoriser touristiquement le piémont du Salève par la création d’une route touristique dans le bas pour désengorger le sommet et valoriser les professionnels du tourisme du bas».

Le syndicat est confronté à un territoire hétérogène. Le versant «genevois» (face nord) est fortement urbanisé et doté de budgets municipaux importants, alors que le versant sud, tourné vers la Haute-Savoie constitue une des

zones de la région sur laquelle la pression immobilière et urbaine est des plus faibles. De ce fait, les communes de ce versant n’ont ni les mêmes budgets ni les mêmes intérêts que les premières.

«On s’aperçoit quand même qu’au Salève on a deux faces avec deux types de communes très différentes. On a des communes qui sont quand même relativement rurales de ce côté sur le Genevois mais qui subissent une pression foncière importante, qui ont pas mal urbanisé, et qui financièrement ont un peu plus de moyens. Mais du fait qu’ils ont subi une pression forte, ils ont développé une prise de conscience plus importante. Elles ont la demande de pouvoir limiter

Photo du plan de zones de la Directive paysagère du Salève (août 2006). La controverse
Photo du plan
de zones de
la Directive
paysagère du
Salève (août
2006).
La controverse
portait sur
les zones
hachurées. En
vert les zones
empèchant
toutes
constructions,
en ocre des
prescriptions
plus souples.

leur urbanisation. Elles recherchent des outils pour essayer de se protéger contre la pression foncière puis de l’autre côté des communes rurales qui pour l’instant la subissent assez peu, qui ont des espaces assez importants, et elles souhaitent pourvoir développer leur commune et accueillir du monde". (Entretien avec Eric Dürr, 24-02-2006)

Ainsi,l’hétérogénéitédeceterritoires’expliqueparundifférentieldepression foncière. Ceci illustre parfaitement la complexité des liens qui unissent ce

territoire aux deux côtés de la frontière et constitue sans doute un des sujets de controverse les plus anciens de la région. Pour preuve, un article publié en 1972 par Jocelyne Burgener dans la Revue de Géographie Alpine. Celle-

ci démontrait qu’à cette époque les Genevois possédaient dans cette zone

«une superficie d’environ 16 km 2 , ce qui correspond approximativement à la surface de la commune de Genève-Ville» (Burgener, 1972, p. 617). S’interrogeant sur la nature de cette emprise elle concluait que celle-ci était essentiellement destinée à des résidences secondaires, «une mini- appropriation familiale satisfaisant de nouveaux besoins. Ces migrations de capitaux ont deux faces : l’une foncière et l’autre paysagiste.» (Burgener, 1972, pp 617-618). Cette pression s’exerce, sans surprise, comme le décrit Eric Dürr, essentiellement sur les communes de Collonges-sous-Salève, Bossey, Etrembières, et de Monnetier-Mornex.

Aujourd’hui, 34 ans après l’écriture des lignes citées ci-dessus, la situation semble avoir changé. La prise de conscience de élus concernés par cette pression foncière a abouti à une série de mesures pour limiter la pression foncière :

- Une politique publique d’acquisition foncière des alpages au travers de

la SAFER 30 , un établissement public voué à la préservation des paysages

ruraux et la promotion de l’agriculture.

- La mise sur pied d’une Association Foncière Pastorale (AFP) destinée à soutenir l’agriculture d’alpage sur le massif.

- Une restriction drastique des zones à bâtir sur l’ensemble de la partie sommitale du massif.

- Une

assainissement des eaux sur la partie sommitale.

limitation

stricte

de

l’extension

des

réseaux

d’adduction

et

30 La Société d’Aménagement Foncier et d’Etablissement Rural est un acteur

important de la réflexion et l’action pour la protection des paysages. Elles est notamment à la base d’un « Manifeste pour le paysage » disponible sur http://www.safer.fr/6-actualite/ manifeste_texte_nov2005.pdf (03-09-06).

Enfin, l’adoption d’une Directive de protection des paysages du Salève a entériné le principe de la non-constructibilité et la pérennisation de l’activité agricole sur l’ensemble de la partie sommitale.

La réponse des élus et associations à la situation décrite par Burgener a été importante et décisive et ce qui était l’enjeu de controverses par le passé : projets hôteliers et de construction de golf 31 , ou alimentation de la partie sommitale en eau potable (Chichini, 1997) ne sont aujourd’hui plus d’actualité.

Mais si les «suisses» ne peuvent plus rêver de faire du Salève leur Beverly Hills, ils continuent à en faire leur paysage de prédilection : un alpage. Eric Dürr décrit ce processus de montée en puissance des mesures de protection et les réactions qu’il engendre de la façon suivante :

«Il existe une politique d’acquisition d’alpages très fortement soutenue par le département et la région puisque la problématique de la Haute-Savoie c’est que des personnes sont prêtes à mettre des millions pour acheter un chalet et trente hectares d’alpage autour pour être tranquille en espérant pourvoir en faire une résidence secondaire. Quand il y a une vente, la SAFER, un organisme public d’acquisition foncière, achète et celle-ci accorde une priorité de rétrocession aux collectivités. Il y a un cas où un propriétaire a vendu deux alpages, il a été racheté par la SAFER et ensuite il y a eu des candidatures. Mais dans ces candidatures il y a eu à la fois des agriculteurs et des

collectivités. Il y donc des tensions entre agriculteurs et collectivités car les premiers ne comprennent pas que les collectivités achètent. Ils veulent acheter pour pouvoir exploiter tout de suite. Alors que pour les collectivités la règle veut qu’elles laissent l’agriculteur en

". (Entretien

place et qu’il garde sa priorité même à la fin du bail avec Eric Dürr, 24-02-2006)

Ce conflit entre agriculteurs et collectivités pour le contrôle du sommet du Salève se décline définitivement dans une dimension transfrontalière qui n’est pas dénuée d’intérêt quant aux enjeux de territorialité plus ou moins partagée autour du Salève :

«On rencontre peu les propriétaires. Ceux qu’on rencontre le plus ce sont les propriétaires suisses. Ils possèdent de grosses surfaces et une partie sont à la fois propriétaires et exploitants et nous sommes engagés dans une association foncière pastorale (AFP). L’idée étant de regrouper tous ces propriétaires dans une association pour qu’ils aient un peu plus de moyens pour mieux gérer les alpages. Le problème c’est que comme il y a un très fort morcellement côté français, alors tous ces gens on les rencontre assez peu. Les propriétaires suisses ont

31 Par exemple le projet du Château de Avenières 1990.

très peur que cette AFP soit un moyen pour les mettre dehors. Au niveau de l’agriculture d’alpage il y a une espèce de gueguerre au niveau des exploitants. Il y a des exploitants qui sont en bas qui emmènent leur bêtes très loin et qui aimeraient pouvoir mettre leurs bêtes en alpage au Salève. Mais ce sont leurs arrière grands

parents qui ont vendu aux agriculteurs suisses, alors ils ont l’idée qu’ils devraient récupérer leurs alpages. Donc dès qu’on aborde le problème de la propriété avec les suisses, ils ne peuvent pas s’empêcher de se demander si ce qu’on fait ce n’est pas le moyen de les chasser. Est-ce qu’il y a pas anguille sous roche ? Alors que la volonté des élus et du syndicat est de permettre de favoriser tout le monde. D’avoir des aides pour faire des travaux de débroussaillage de points d’eau, de restauration de bâtiments

d’alpage

».

(Entretien avec Eric Dürr 24-02-2006)

Ainsi, si la question de la pression urbaine au sommet du Salève semble entendue aux yeux du Syndicat Mixte du Salève et de la quasi totalité des acteurs rencontrés, la problématique foncière semble paradoxalement se déplacer vers une activité que tous les indicateurs macro-économiques donnent pour moribonde : l’agriculture de montagne. Mais le Salève n’est manifestement pas une montagne comme les autres. Non seulement les vaches et leurs gardiens servent d’attractif pour les visiteurs et entretiennent les paysages comme dans l’ensemble des Alpes, mais ici elles semblent en retour attirées par la ville. Agriculteurs suisses, agriculteurs français et communes se disputent un espace sans eau ni, officiellement, de possibilités constructives pour y exercer une activité dont on annonce depuis vingt ans la disparition immédiate. Pourquoi ? Loin de prétendre répondre ici à cette question qui mériterait une recherche approfondie, je me borne à en faire état pour illustrer en quoi une controverse pourtant bien locale peut revêtir une dimension heuristique pour l’ensemble de l’agglomération 32 .

Les communes ont développé une stratégie foncière visant à donner un caractère public aux terres destinées au pastoralisme mais aussi aux loisirs, une stratégie qui n’est pas sans rappeler l’histoire des grands parcs qui entourent la ville de Londres 33 . Pour les agriculteurs issus du versant sud du Salève, le plateau sommital est aussi une porte d’entrée vers la ville et

32 Des thématiques comme celle de la distance entre producteurs agricoles et

consommateurs sont de sujets qui mobilisent dans la région un nombre croissant de personnes et suscitent une réflexion dont les enjeux ont étés décrits par Baptiste de Coulon

dans Territorialité et pouvoir, l’exemple de l’agriculture de proximité, Mémoire de licence, Département de Géographie de la Fac. des Sc. écon. et soc. de l’Université de Genève,

2004.

33

Une histoire relatée par Gilles Novarina dans le cours dispensé dans le cadre de

ce master.

recèle de ce fait un enjeu stratégique. L’attrait constructif étant largement hypothéqué par la réglementation et la volonté politique dominante, c’est bien le statut de parc urbain qui devient prégnant. «Qui en seront les gardiens et les jardiniers ?» semble être la question que posent les agriculteurs français en exprimant leur volonté de «récupérer» ce dont leur aïeux se sont débarrassé.

3.5.3. processus d’adoption de la Directive paysagère

Le processus de concertation qui a précédé l’adoption de la directive paysagère est intéressant pour comprendre les enjeux et disparités territoriales à l’échelle du massif. Il s’agit également d’une expérience novatrice en France dont il est trop tôt pour évaluer les effets et l’efficacité 34 . Les difficultés rencontrées par ce processus furent objet d’interprétations diverses. Je me bornerai ici à en donner un bref aperçu permettant de dégager quelques caractéristiques fondamentales du contexte dans lequel mon analyse prospective se situe. Ce contexte sera ensuite précisé par l’analyse géographique des prises de position transmises par les différents Conseils Municipaux au cours de la consultation officielle menée par la Préfecture.

Rappelons également que j’ai postulé dans ma problématique (première partie) que l’«empaysagement» (Debarbieux, 2004), était une manifestation de la «cité par projet» (Boltanski, Chiapello, 1999). La Directive paysagère du Salève, s’inscrit dans la droite ligne d’une conception du paysage considéré comme un donné auquel il s’agit de subordonner le travail de ceux qui le façonnent au quotidien, aménageurs, agriculteurs. Ce travail est organisé sur le principe du projet : confié à des bureaux spécialisés, des mandataires privés, il est dirigé non pas par une structure permanente dotée de moyens d’intervention, mais d’une image qu’il s’agit ensuite pour ceux qui restent sur le territoire d’intégrer au mieux à leur action.

La discussion qui a précédé l’édiction par la préfecture de la version finale de la Directive a fait l’objet d’une négociation entre le bureau paysagiste et une partie des élus. Cette controverse présentait un aspect heuristique pour le débat général sur le paysage. Celui-ci n’a pas échappé aux chercheurs du Centre de recherches sur l’espace sonore et l’environnement urbain (CRESSON) Gilles Novarina, Dominique Métais et Maddalena Micheletto. La lenteur de sa mise en place était interprétée par eux comme le signe d’une faiblesse conceptuelle du cadre légal de protection du paysage en France. Selon leur étude, citée dans

34 Cette évaluation est néanmoins en cours (été 2006) dans le cadre d’une étude pilotée

par le Syndicat mixte du Salève. Voir à ce sujet le rapport de stage, en cours d’élaboration, de Florian Joutel (Ecole Polytechnique de l’Université de Tours, Département d’Aménagement).

le précédent chapitre, (Métais, Micheletto, Novarina, 2004) le blocage dans la concertation serait venu d’une opposition des communes du Salève à la protection du piémont du massif.

«Le Salève, ce n’est donc pas seulement le sommet, dont la fonction d’observatoire est reconnu par tous, mais c’est aussi une silhouette et des versants perçus en fond de tableau lorsque l’on contemple Genève depuis le lac. Et c’est enfin un environnement rural (le piémont), aux caractéristiques encore aisément identifiables (villages et hameaux à l’habitat groupé, paysage de bocage, forte présence des alignements d’arbres et des vergers), environnement dont il convient d’éviter qu’il se transforme en ce que l’Atlas départemental appelle un paysage en cours de «banalisation». C’est donc tout le massif (le sommet, les versants, le piémont, les routes d’accès) qu’il faut soumettre à des prescriptions qui, d’après la loi et son décret d’application, ne doivent pas viser simplement à protéger mais aussi à mettre en valeur. Ce raisonnement des «techniciens» passe sous silence un argument de poids. Les communes françaises, situées dans la périphérie genevoise, notamment celles du canton de Saint- Julien, doivent faire face à une pression à l’urbanisation de leur territoire liée à des demandes d’installation de travailleurs frontaliers. La directive peut apparaître comme un moyen supplémentaire (par rapport aux plans d’occupation des sols) de résister à cette pression.

Cette position des «techniciens» heurte de plein fouet ce que l’on pourrait appeler une forme de «bon sens» des acteurs locaux. Ce terme est employé ici en prenant en compte toutes les connotations que peut avoir ce terme, y compris les plus péjoratives. Les maires font mine de ne pas comprendre la nécessité d’une approche globale du paysage, lorsqu’ils expliquent que «quand tout est figé sur une carte par l’administration, on se pose des questions» 35 et qu’ils voient dans la directive un moyen pour l’administration de reprendre les pouvoirs qui lui ont été retirés par les lois de décentralisation. La volonté de prendre en compte l’ensemble des dimensions paysagères du Salève se heurte par ailleurs à un sentiment diffus dans une partie de la population rurale de ressentiment à l’égard de la métropole genevoise. Dans l’imagerie populaire, la grande ville a toujours profité des campagnes (pour la plupart savoyardes) environnantes et les voisins suisses ont longtemps été, plus ou moins affectueusement, qualifiés de «pique-meurons», ce qui peut se traduire littéralement par voleurs de mures. Or la protection de la silhouette du Salève

35 « Extrait d’une interview du maire de Cruseilles paru dans Le Messager du 28

décembre 2000 »

Vu de la rade de Genève: LaLa pêchepêche miraculeuse, Konrad Witz, 1444,

Vu de la périphérie genevoise: une toile de fond.

Vu du téléphérique: Etrembières.

Vu du sentier de Grande Gorge (Salève):

l'inscription "Section Genevoise" (Club Alpin Suisse) a été effacée au burin.

l'inscription "Section Genevoise" (Club Alpin Suisse) a été effacée au burin. enquête prospective 109
l'inscription "Section Genevoise" (Club Alpin Suisse) a été effacée au burin. enquête prospective 109
l'inscription "Section Genevoise" (Club Alpin Suisse) a été effacée au burin. enquête prospective 109
l'inscription "Section Genevoise" (Club Alpin Suisse) a été effacée au burin. enquête prospective 109

intéresse avant tout les genevois.

Dans un territoire où la coopération transfrontalière en est encore à ses balbutiements, la tentation peut même exister de jouer sur cette forme de xénophobie latente». (Dominique Métais in Métais, Micheletto, Novarina, 2004, p.79)

L’opposition à la protection du Piémont, peut-on déduire de cette analyse, viendrait des habitants du décor que l’on aperçoit depuis la rade Genève peinte par Konrad Witz en 1444 36 . Cette interprétation sous-entend une opposition Suisse-France démontrant le caractère arbitraire de l’utilisation de l’histoire de l’art pour établir le caractère «remarquable» d’un paysage.

Dans les grandes lignes la lecture de Dominique Métais reprend les images classiques qui caractérisent les relations de voisinage au sein de l’agglomération franco-valdo-genevoise : le Salève est «genevois» urbain et cultivé au sein d’un territoire rural «savoyard» aux relents «xénophobes». Ces stéréotypes, dont on sait qu’ils ne sont jamais dénués de tout fondement mais toujours réducteurs, ne correspondent pas à la lecture du même processus développée par Eric Dürr du Syndicat Mixte du Salève qui insiste sur la localisation des oppositions à la protection des paysages du piémont.

«Ça n’a pas été toutes les communes qui ont posé problème pour la directive. Ça a été quand on a présenté la carte aux communes, dans le piémont quelques zones et quelques axes de vue dans le côté genevois à protéger. C’était assez peu contraignant parce qu’en fait beaucoup d’espaces avaient déjà été occupés. Par contre de l’autre côté, sur le versant très rural, le bureau d’études avait trouvé plein de beaux espaces à préserver mais du coup il y avait des tas de «patates» inconstructibles alors du coup les gens de l’autre côté, sur le plateau des Bornes ont dit «attendez on est des communes rurales, mais on veut quand même pouvoir un peu se développer. Notre but n’est pas forcément de devenir une banlieue de Genève, mais on veut pouvoir se développer. Puis de l’autre côté [versant genevois], là où il y avait déjà eu pas mal d’urbanisation les communes disaient : «si nous on peut avoir

36 L’argument qui a permis l’adoption de cette procédure novatrice prévue par la

loi « Paysage » du 8 janvier 1993 est entre autres le caractère « remarquable » (Métais, Micheletto, Novarina, 2004, p.55) du paysage du Salève, or celui-ci l’est du fait qu’il apparaît dans une des premières représentations paysagères esthétisantes de l’histoire de l’art occidental : le tableau de Konrad Witz intitulé La pèche miraculeuse. On y aperçoit au troisième plan les falaises du Petit et d’un fragment du Grand Salève visiblement déjà exploité en carrière en 1444.

PRÚVESSIN -MOENS BE L LEVUE F E RNEY -VOLTAIRE GY COL LONGE -BE L LE
PRÚVESSIN
-MOENS
BE
L
LEVUE
F
E
RNEY
-VOLTAIRE
GY
COL
LONGE
-BE
L
LE
RIVE
DIRECTIVE PAYSAGERE
CONSULTATION 2001
ME
INIE
R
PREGNY
-CHAMBÉSY
LE GRAND
-SACONNEX
MEYRIN
communes suisses
JUSSY
LAC LÉMAN (GE)
communes françaises
CHOU
LEX
acceptent la protection du piémont
COLOGNY
VANDOE
UVRES
PRESINGE
refusent la protection du piémont
SAT
I
G
NY
VE
RNIE
R
PUPL
INGE
GENÈVE
VI
L
LE
-
LA
-GRAND
T
HÔNEX
CHÊNE
-BOURG
AMBI
L
LY
CHÊNE
-BOUGE
RIES
ANNEMASSE(NORD)
AIRE
-
LA
-VI
L
LE
ONEX
LANCY
ANNEMASSE(SUD)
CAROUGE (GE)
GAI
L
LARD
BE
RNEX
VET
RAZ
-MONT
HOUX
CART
IGNY
CONF
IGNON
VEYRIE
R
ET
REMBIÈRES
PLAN
-
LES
-OUAT
ES
T
ROINEX
ART
HAZ
-PONT-NOT
RE
-DAME
PE
RLY
-CE
RTOUX
LACONNEX
MONNETI
E
R
-MORNEX
BOSSEY
SORAL
BARDONNEX
SAINT-JU
LI
EN
-EN
-GENEVOIS
COL
LONGES
-SOUS
-SALÈVE
RE
IGNIE
R
ARCHAMPS
NEYDENS
LA MURAZ
F
E
IGÈRES
VIRY
PE
RS
-JUSSY
BEAUMONT
LE SAPPEY
VE
RS
PRESI
L
LY
ARBUSIGNY
CORNIE
R
ANDI
L
LY
CHAPE
L
LE
-RAMBAUD
SAINT-BLAISE
CE
RNEX
VOVRAY
-EN
-BORNES
MENTONNEX
-EN
-BORNES
ETAUX
COPPONEX
VI
L
LY
-
LE
-BOUVE
RET
EVIRES
CRUSEI
L
LES
ROCHE
-SUR
-FORON
°
GRIOSY
CE
RNIE
R
DONNÉES:
2'000
0
2'000 Mètres
T
HORENS
-GLIÞRES
CHOISY
AL
LONZIE
R
-
LA
-CAI
L
LE
lerchloucaréalisation:

des limites qui nous aident, ça ne serait pas plus mal». Donc il

y avait un déséquilibre sur la carte : des grosses zones vertes

seulement d’un côté. A un moment donné il y a eu un équilibrage. Des zones ont été enlevées d’un côté ou changées de couleur en disant c’est possible avec des prescriptions particulières. Ce qui a permis le consensus c’est ça.

(

)

Le fait qu’il y ait eu des difficultés de concertation au début sur le piémont ce n’était pas parce que les élus auraient eu de

la peine avec une approche paysagère, c’était simplement parce

qu’ils disaient «nous autour de notre village on veut pouvoir construire». (Entretien avec Eric Dürr, 24-02-2006)

Ce ne seraient pas les communes du côté genevois (riches et résidentielles), mais les communes du versant Sud-est, (pauvres et rurales) qui avaient le plus de réticences envers les freins à l’urbanisation.

Cette interprétation est partiellement confirmée par l’examen exhaustif des lettres envoyées par les communes concernées suite à la consultation officielle menée par la Préfecture (Directive de protection et de mise en valeur des paysages du Mont Salève, Concertation et Consultation, rapport de synthèse, annexes).

Au vu des mesures de protection instaurées dans la directive (voir reproduction ci-dessus) on comprend effectivement que le conflit se soit localisé sur le versant sud-est du massif.

Les communes situées du «côté pile» du Salève, bien moins spectaculaire que les falaises de la face nord immortalisées dans l’histoire de l’art, constituent en effet aujourd’hui le principal enjeu paysager et foncier aux yeux des auteurs de la directive. Ceci en raison d’un paysage rural préservé par la relative mauvaise accessibilité de la région. Les communes situées en face nord n’ont elles rien à perdre d’une protection de leur paysage : elles ont déjà les avantages de la proximité de la ville, pourquoi en subiraient-elles les inconvénients. La faiblesse conceptuelle de la «loi paysage» ne semble pas faire poids face à la force de l’«empaysagement» et la valorisation du patrimoine foncier.

Le débat sur la directive, loin d’avoir mené à une impasse, a permis de prendre conscience du fait que les réalités vécues par les communes du Salève sont différentes et qu’en conséquence la réglementation ne pouvait

y être uniforme. Ce sont finalement les communes que les plus éloignées de la ville qui se sont opposées à leur «protection». Leurs populations majoritaires n’y sont, l’on se fie à l’analyse faite par Jocelyne Burgener en 1972, (Burgener, 1972) pas d’origine genevoise. Mais il ne faudrait pas voir dans ce clivage une simple dichotomie stable entre les versants du massif. La nature des oppositions n’est pas nécessairement la même pour les habitants de La Muraz, commune encore largement tournée vers l’agriculture, et Cruseilles bourg à mi chemin entre Genève et Annecy le long d’une route nationale parcourue par des milliers de frontaliers tous les