Introduction

Le sentiment du beau et du laid semble précéder l’activité artistique. Les hommes ont été sensibles à la beauté d’une fleur, d’un coucher de soleil avant qu’il existe des belles peintures ou de belles sculptures. Il existerait donc une beauté naturelle indépendante de la beauté artistique.

Et la beauté artistique n’est-elle pas tout simplement l’image, l’expression de la beauté naturelle par des techniques humaines? L’art consisterait alors à imiter la beauté naturelle.

Problème:

Faut-il en conclure que l’art se borne à copier la beauté naturelle? Cf. critique de Hegel ( cours) Conséquences absurdes: 1- Le plus grand art serait la photo 2- La plus grande qualité artistique serait l’habileté 3- Tout les beaux-arts devraient être figuratif

De plus comment expliquer ce constat, apparemment paradoxal, de Pascal: “Quelle vanité que la peinture qui attire l’admiration par la ressemblance de choses dont on n’admire pas les originaux” Alors…?

Solution:
La beauté artistique est autre chose que la beauté naturelle: la beauté de l’oeuvre n’est pas celle de la nature et on peut même dire avec Oscar Wilde que c’est la beauté naturelle qui imite d’une certaine manière la beauté des oeuvres d’art.

I L’art transfigure le réel

1 / Des oeuvres d’art à partir d’objets naturellement laids, désagréables au regard ou anodins.

“Il n’est pas de serpent, ni de monstre odieux Qui part l’art imité ne puisse plaire aux yeux” Boileau

Rembrandt- Le boeuf écorché -1655
 

Le beau n’est pas l’agréable. Les Hollandais restèrent perplexes devant cette singulière nature morte (1638). Certes, ils aimaient les représentations de la réalité, mais ils n'auraient jamais imaginé que l'on puisse consacrer une toile à un boeuf écorché. La grandeur de Rembrandt se manifeste justement dans le fait qu'il a su donner de la beauté à un tel sujet.

Jean-baptiste Chardin – La raie – vers 1727

Jean-baptiste Chardin – Le gobelet d’argent 1766
“Par l'intermédiaire de la couleur, on peut donner de l'intérêt aux choses les plus banales, on peut faire un chef d'oeuvre avec un vase et des fruits”. J-B.Chardin

Francisco Goya(1746-1828) - Saturne dévorant un de ses enfants.

L’art n’est pas la representation

Rencontré dans la réalite, ce monstre inspiré de la mythologie nous ferait fuir. Transfiguré par l’artiste, il fascine.

Francisco de Goya- Les Vieilles 1810

Ces deux vieilles coquettes sont un autre exemple de la représentation de la laideur.

Murillo - Le jeune mendiant

vers 1645-1650

L'enfant cherche des poux. Le rayon de soleil provenant de la fenêtre souligne son attitude. La scène est imprégnée de réalisme et les objets (cruche, panier) sont traités avec soin. Murillo ne cherche pas à masquer la saleté des pieds.

Paulus Potter

- Quatre vaches dans un pré - 1651

Les vaches se détachent franchement du fond constitué par un ciel orageux. Leurs corps lourds semblent moulés par les ombres foncées. Potter, qui décédera à 29 ans, aura une grande influence sur les artistes qui peindront des paysages très au-delà du début du dix-neuvième siècle.

CONCLUSION :

“L’art n’est pas la représentation d’une belle chose mais la belle représentation d’une chose” Kant.

2/ L’art n’est jamais réaliste

A vouloir imiter, on ne fait que rendre les apparences des choses, on ne peut donner véritablement l’impression de la chose. Faut-il alors penser que l’art ne peut rien représenter? NON !
Solution:

Même l’impression, l’illusion de réalité ne peut être donnée par l’art que grâce à des procédés qui tournent le dos au réel.Pour représenter la nature ou la vie, il ne faut pas s’en tenir à l’imitation des apparences sensibles des choses, il faut aller au-delà d’elles, voire contre elles! Quel paradoxe!

Théodore Géricault -Le Derby d’Epsom 1821

Cette œuvre retient l'attention par son manque de réalisme. En effet, les chevaux semblent flotter dans les airs. Et pourtant, n’est-ce pas par ce procédé que l’artiste entend nous faire donner l’impression du galop. C’est en déformant les corps des chevaux qu’on va reconnaître des chevaux au galop sur la toile.

Auguste Rodin - L’homme qui marche - vers 1877-1878

L’homme n’a jamais marché comme cela:les deux talons à plat. Et pourtant l’ensemble donne bien l’impression de la marche.

Michel-Ange -David

1501-1504

C'est une statue colossale en marbre de 4,10 m. de haut. Elle représente un homme nu, fort, musclé.

Cette statue étant vue en “contreplongé” la taille de la tête a été volontairement augmentée pour compenser l’effet de perspective.

Christopher Nolan - Memento

Le cinéma paraît l’art le plus réaliste, l’identification des spectateurs le prouve. Pourtant, l’image rectangulaire n’est qu’une convention( nous ne voyons pas la réalité dans un rectangle!), le cadrage est un artifice, le montage est un code qui peut être transformé(l’ordre logique ou naturel de la succession des événements se trouve alors changé)

Une imitation fidèle des apparences ne ressemble pas bien à la chose imitée. Exemple: les répliques à l’identique en cire du musée Grévin font fausses, figées, mortes, voire ne sont pas du tout ressemblantes.

Il faut distinguer dans la perception: les qualités sensibles qui semblent appartenir à l’objet( forme, couleurs, consistance..:réalisme naì) et la chose telle qu’on la percoit( en fonction de notre état physique, psychologie, intellectuel, culturel) On pourrait distinguer deux types d’oeuvres: celles qui imitent les apparences des choses( leurs qualités sensibles): oeuvre imitatives ( Cf. critique de Hegel) et celles qui objectivent notre manière de nous les représenter.

Expliquez ce jugement de Paul Klee: « L’art ne reproduit pas le visible, il rend visible. » Théorie de l'art moderne

Conclusion :

La beaute de l’oeuvre d’art ne vient pas de celle de la nature. Les formes de la nature ne sont pas artistiques. L’art peut emprunter ses formes à la nature mais il les recompose, les transforme. La valeur de l’oeuvre d’art ne vient pas de l’exactitude de la ressemblance avec le modèle mais de la recomposition de la remodélisation qu’il a subit par le style
Au contraire, on peut soutenir que c’est la beauté de l’art qui dévoile celle de la nature. Oscar Wilde écrivait un jour à un ami: “ce matin, mon jardin ressemble à un tableau de Corot.”

II La beauté de la nature vient de l’art
1/ la beauté naturelle imite la beauté artistique
??? Qu’est-ce à dire ???

Claude Monet Londres, Le parlement (1904) -Trouée de soleil dans le brouillard

.

Les artistes impressionnistes nous ont appris à regarder et à apprécier les brouillards londoniens.
« Sans doute y eu-t-il à Londres des brouillards depuis des siècles. C’est infiniment probable, mais personne ne les voyait, de sorte que nous n’en savions rien. Ils n’eurent pas d’existence tant que l’art ne les eut pas inventés. » Oscar wilde, Le déclin du mensonge.

William Turner

Lever de soleil sur un lac -1840

2 / Notre regard sur le monde a une histoire.
On regarde en fonction de nos valeurs, de nos croyances. La reconnaissance de la beauté de la nature est beaucoup moins spontanée, immédiate qu’on ne le pense. Nous pouvons montrer, par exemple, que notre intérêt pour les paysages est historiquement daté.

Dans Vie et Mort de l'image, Régis Debray propose une généalogie de l'expression paysagiste qui souligne qu’XVe siècle, l'Occident ne connaissait pas le paysage. En effet, les illustrations religieuses donnaient du milieu extérieur une vision strictement symbolique, subordonnée à la lettre de la Bible> Le Jardin n’est pas represente pour sa beaute en tant que telle mais comme symbole du paradis.Chaque culture, en choisissant sa vérité, choisit sa réalité : c'est-à-dire ce à quoi elle accorde de l'intérêt et donc ce qu'elle juge digne de représentation "Le spectacle d'une chose n'est pas donné avec son existence". Vie et mort de l'image. Régis Debray.

Gerard David- Descente de la croix vers 1500

Conclusion :

Ainsi, on en arrive à la vérité sur l’Art Il n’imite pas la nature, c’est la nature, c’est la vie qui imitent

l’Art. Avant d’avoir vu Les Tournesols de Van Gogh, quel intérêt avait-on de regarder des tournesols et quelle émotion pouvait bien nous procurer la vision de cette grande fleur jaune, un peu trop grande d’ailleurs, un peu comique aussi, si peu « esthétique » en fin de compte ? L’évolution de la beauté naturelle est en fait liée à l’évolution de l’art. Ce sont les oeuvres d’art qui nous apprennent à goûter certaines réalités de la nature auxquelles nous serions restés indifférents.

III L’objet dans l’art du XXe siècle

Détourner l’objet réel
La réalité utilitaire du sens commun Nous nous mouvons parmi des généralités qui ne retiennent des choses que leur aspect pratique. Le langage prolonge ce découpage du réel par les mots qui font fi de la singularité des objets (Cf.Bergson) L’art nous convie à un autre regard sur le monde. Il bouscule donc notre réalité. Il nous provoque.

L'œuvre de Marcel Duchamp bouleverse radicalement l'art du 20e siècle. Avec l'invention, dans les années dix, du readymade - une pièce que l'artiste trouve « already-made », c'est-à-dire déjà toute faite et qu'il sélectionne pour sa neutralité esthétique -, il ouvre la voie aux démarches avant-gardistes les plus extrémistes.

Marcel Duchamp

Porte-bouteilles 1914

En 1914, avec le fameux Porte-bouteilles, acheté au Bazar de l’Hôtel de ville, Duchamp élabore le concept de ready-made : “objet usuel promu à la dignité d’œuvre d’art par le simple choix de l’artiste” Les formes de l'objet s'irisent de significations diverses dès que le regard est libéré des soucis de manipulations pragmatiques qui réduisent l'Égouttoir à précisément "égoutter". Marcel Duchamp a révolutionné l'histoire de l'art en affranchissant l'artiste du devoir de fabrication manuelle pour concentrer la création dans le travail de conception.

Arracher un produit industriel à sa fonction utilitaire classique pour l'exhiber en tant que pure forme conduit justement le regard du spectateur à s'intéresser à cet objet pour luimême

Marcel Duchamp – Fontaine

De 1917 date son ready-made le plus connu, le célèbre urinoir retourné et rebaptisé Fontaine. Présenté au salon des indépendants, à New York, sous un pseudonyme (R Mutt), le jury dont il fait lui-même partie le refuse, scandale par lequel commencent l’épopée et le succès des ready-made.

"Le fait que M. Mutt ait modèlé ou non la Fontaine de ses mains n'a aucune importance. Il l'a CHOISIE. Il a pris un article courant de la vie et fait disparaître sa signification utilitaire sous un nouveau titre. De ce point de vue, il lui a donné un sens nouveau". Marcel Duchamp

Selon Duchamp, l'artiste n'est pas un bricoleur et, dans l'art, l'idée prévaut sur la création. Cette conception rejoint l’idée de Léonard de Vinci qui définissait l'art comme « chose mentale».
Rq: Les ready-made originaux ont disparu, restent des répliques qui, comme le dit Duchamp, “transmettent le même message que l’original”. → Question originalité = unicité ?

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