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Pourquoi ce sujet ?

Inspiré de mon cours « Pathologie des structures »


Maîtrise Complémentaire en Restauration Conservation du Patrimoine
Culturel Immobilier.

Il est plus « dynamique » de remonter des pathologies aux causes que d’étudier
les causes de pathologies possibles.

Entrons ensemble, par quelques fissures,


dans le monde des structures.
Cela nous permettra de mettre en évidence
quelques points importants.

Comme nous le verrons, comprendre les fissures c’est


comprendre les structures
Quelques considérations relatives aux fissures
Le côté psy
La fissure est perçue très différemment en fonction de la relation à l’ouvrage :
c’est différent si on est propriétaire, gestionnaire, concepteur,...
Est-ce que c’est grave docteur ?
Cela fait « désordre » !

Le côté objectif
La fissure est un symptôme, une manifestation visible du fonctionnement interne
Elle peut être le signe avant coureur de désordres plus graves

Il faut comprendre l’origine des fissures pour :


• Écarter le risque éventuel ou simplement se rassurer
• Orienter la réparation éventuelle
• Résoudre un litige

Faut-il toujours réparer les fissures ?


Une fissure est généralement une « libération ».
Les fissures sont « vivantes », les réparer c’est prendre le risque qu’elles réapparaissent au
même endroit ou ailleurs
Attention aux effets secondaires : étanchéité, dégradation progressive,..

En conclusion
Très souvent il faut se limiter à « les assainir » et à « les tenir à l’œil »
Encore un mot avant de démarrer
On peut répartir les fissures en plusieurs catégories
notamment en fonction de leur localisation et de leur origine.

1. Dans les parachèvements dues aux parachèvements


Variations dimensionnelles d’origine thermique et/ou
hygrométrique

2. Dans les parachèvements dues à la structure


Déformation élastique, déformation différée, retrait

3. Dans la structures liées à la structure

Celles dont nous parlerons aujourd'hui sont de la troisième catégorie


Commençons par un petit dialogue imaginaire avec un étudiant de Maîtrise
complémentaire ....

Pourquoi une structure se fissure et ne s’écroule pas ?

 Parce qu’elle est hyperstatique

Gloups !

 Petit cours sur l’hyperstatique

Donc une poutre en pierre sur deux appuis, fissurée


cela n’existe pas tandis qu’une poutre en pierre
sur 3 appuis fissurée c’est possible !

 Exact !
Si l’étudiant est plutôt futé !

Mais une poutre en béton armé isostatique fissurée cela existe !

 Oui, mais elle est isostatique externe mais hyperstatique interne

Re-gloups !

 Je m’explique ....

Hypostatique
interne

Isostatique interne Hyperstatique interne


Prenons une poutre en treillis hyperstatique interne avec des
diagonales en verre et des diagonales en câble et mettons la en charge

Il y a fissuration mais il n’y a pas ruine.


Il y avait deux « chemins » possibles pour les efforts. L’un raide et l’autre souple.
Le chemin le plus raide était le moins résistant
La situation : local de classe au rez de chaussée d’une nouvelle école

Le problème:

Les vitres des châssis en


façades « explosent ».

Exemple
Le châssis et le vitrage sont mis en charge par appui « parasite » de la poutre rive,
d’où flambement et ruine !

Cause : raideur insuffisante des poutres de rive, déformation par fluage

Remède : permettre le déplacement vertical de la poutre de rive sans contact avec


le châssis.

Attention aux déformation différées et aux


modifications des cheminements des
efforts qu’elles induisent
Un autre exemple simple ....

Poutre isostatique
1 seul « chemin » possible

Poutre hyperstatique avec appui central


déformable
2 « chemins » possibles

La répartition entre les « chemins » se


fait en fonction de leurs raideurs

Appui central « infiniment » raide

Appui central « infiniment mou »

Si le « chemin » le plus raide n’est pas


suffisamment résistant, il va se fissurer
(s’assouplir) pour pouvoir suivre la
déformation imposée par le « chemin » utilisé.
Ce chemin est plus résistant mais plus
déformable.
En conclusion

La fissuration est liée à un changement de


« cheminement » des efforts avec des incompatibilités de
déformations entre les différents « chemins »

Elle apparaît quand les « chemins » les plus raides sont


les moins résistants

Un fonctionnement hyperstatique ne conduit pas


nécessairement à fissuration. Dans ce cas les différents
« chemins » ont une résistance suffisante pour reprendre
les efforts qui les sollicitent, ces efforts étant répartis en
fonction des raideurs des « chemins ».
Exemple : Portique en matériaux
ne résistant pas à la traction :
maçonnerie, béton non armé,
verre,...

1
1. Si contrainte de rupture pas dépassée, « fonctionnement »
en poutre bi encastrée sans fissuration

Mais si blocage insuffisant, on ira


2 vers un mécanisme ..

2. Si contrainte de rupture dépassée, « fonctionnement »


en arc : blocage indispensable
Il y a eu passage du « chemin poutre » au « chemin arc »
L’exemple des « arcs de décharge »

2 « chemins »
l’arc et le linteau
Sans arc de décharge – linteau souple

Formation d’un arc de décharge qui se


déformera beaucoup (compression pas
perpendiculaire au joints)

Réponse 1 :
Linteau très raide, pas économique

Réponse 2 :
Arc de décharge = arc raide
Faible déformation de l’arc
Faible charge sur le linteau
Les appuis

Colonne Voile (mur) en maçonnerie


Appui isostatique Appui hyperstatique interne
interne Plusieurs « chemins » possibles
Il est possible de percer une baie
Mais en cas de démolition de l’allège .... ?

Diffusion des contraintes dans le voile


après percement de la baie

Augmentation de la
charge au sol ...
... tassement ... et ...

Attention aux démolitions apparemment anodines


qui pourraient perturber les équilibres internes
Le béton armé : un exemple type d’hyperstaticité interne

Cette poutre en BA est fissurée, est-ce grave docteur ?

La reprise de l’effort tranchant

• Stade 1: béton non fissuré

• Stade 2 :

• Stade 3:

Une poutre en BA normalement fissurée est un treillis dans lequel les barres tirées
sont les armatures et les barres comprimées les bielles de béton.

On a le choix du treillis, il est lié au positionnement des armatures.


Plus le treillis est proche du fonctionnement élastique plus la fissuration sera réduite.
Parking sociologie
C’est la méthode des bielles.
Elle permet de comprendre le cheminement
des efforts et de positionner les armatures
dans les cas complexes

Mais elle permet aussi de comprendre ce


qu’on fait dans des cas courants .......
Exemple - Escalier à paillasse « plissée »

Fibre inférieure
tendue

Il est indispensable de connaître le


cheminement des efforts.
Il faut les surveiller tout le temps ! On ne
peut les perdre de vue que lorsqu’ils sont
arrivés à destination, aux fondations.
Angles de portique : même problème - même solution
La méthode des bielles dans les ouvrages en maçonnerie

poutre

Fissures

mur porteur

Ces fissures sont-elles dangereuses ?

La méthode des bielles permet d’évaluer


la capacité résiduelle d’une structure en
maçonnerie.
Une autre utilisation de la méthode des bielles
Passerelle au bureau Greisch
À ELU le tablier seul

À ELU et ELS le tablier + les


plaques de verre du garde corps
Développement de bielles dans les
plaques de verre
Renforcement passif

Analogie avec la poutre sous-tendue


La mise en sous-tension soulage la
poutre, compense le poids propre.
Élément actif
Un autre exemple
Le signal d’Hensie
Sculpteur Moeschal

Le problème : fissuration des voiles verticaux,


alors qu’ils sont en compression ???

Je voudrais un indice ....


Retrouvons notre étudiant ...
Les éléments géométriques et les
charges étant connues, pouvez-
vous déterminer l’effort dans
l’étançon ?
Oui !

Les caractéristiques géométriques,


des matériaux et des charges étant
connus, est-il possible de
déterminer l’effort dans l’étançons
central ?

C’est hyperstatique, je maîtrise


mais ... ça sent le piège !

Quels éléments complémentaires vous faudrait-il ? Vous devez connaître l’histoire !


L’histoire de la mise en charge ....
une histoire une autre histoire
Influence du mode de
construction, du phasage

Remède : armatures

Le problème est au niveau


de la durabilité pas de la
stabilité
Exemple : les parois moulées des tunnels du métro bruxellois
1 2

Pour déterminer les efforts au sein


d’une structure,.....
...... il faut en connaître l’histoire
Sinon on risque de gaspiller, ......
La situation : immeuble à appartements bien conçu réalisé il a y environ 15 ans

Situation projetée à l’époque

La dalle est suffisamment raide,


épaisseur 25 cm, pour ne pas perturber
la cloison

Exemple
Modification souhaitée par l’acquéreur
du rez lors de la construction

Situation réalisée : on ajoute une cloison


au rez
15 ans après la construction de l’immeuble, on démoli la cloison du rez après s’être
assurée qu’elle l’était pas portante

Problème : Fissures significatives entre cloisons et plafond de l’appartement à l’étage

Quel est l’origine du problème et la cause du litige?


Causes :
1. Il est probable que la cloison inférieure a été réalisée avant la cloison supérieure, dans ce cas
elle a servi d’appui et empêché la déformation élastique de la dalle sous le poids de cette cloison.
Donc flèche élastique en cas de démolition de la cloison inférieure

2. Le fluage de la dalle en béton conduit à son appui progressif sur la cloison « non portante »

La démolition de la cloison inférieure à supprimer cet appui.


Cette cloison n’était pas porteuse mais néanmoins chargée ......
Ces fissures vont évoluer dans le temps, fluage sous la nouvelle charge. Ne pas réparer trop vite.
Éviter l’effet « cacher donc rapidement cette fissure que je ne saurais voir ! »

Remèdes:
• Il aurait fallu laisser un joint au niveau supérieur de la cloison du rez
• Ne pas s’en faire et réparer en ayant un peu attendu ...
Attaquons du plus costaud !
Église Notre-Dame du Sablon - XVème siècle

Eglise du Sablon 1891 (IRPA)

Eglise du Sablon 2004


On constate principalement deux types de désordres

Triforium

Arc double
Arcs-boutants - Sablon 2004 Nef centrale - Sablon
Désordres au triforium

Constat : « torsion » du triforium


Cause possible : écartement des pieds de l’arc
Fissuration du triforium
Approche par calcul
Élément de validation : effort dans les tirants

Modèle élastique non fissurant – sol rigide

Effort dans le
tirant : 7,42T <<
14T(réalité)
Modèle avec sections réduites dans les zones de traction (fissuration) Sol rigide
Modèle coupe transversale – arc seul (rotule, rouleau)=fissuration maximale
Effort dans le tirant : 11,1T
Sables bruxelliens
Sables bruxelliens
Donc ...
L’effort dans le tirant est dû à :
- poussée d’arc
- basculement du bas-côté nord

On croyais avoir tout compris mais en cours chantier ....

Barre métallique, corrosion, gonflement, déplacement, fissures

Conclusion :
le calcul est un chose mais n’oublions pas
• le sol
• la réalité technologique

Attention les mouvements ne sont peut-être


pas totalement terminés. Réparation « libre »
Désordres à l’arc double et au mur du fond du triforium
Y a-t-il un risque de ruine ?
Que s’est-il passé ?

Simulation MOSART
Deux « chemins »:
• L’arc
• La poutre en treillis formée par le triforium

EGLISE DU SABLON BRUXELLES


Analyse de la répartition des charges entre « poutre triforium » et arc
Soutien provisoire de la clé de l’arc pendant le démontage du triforium

Constat : la quasi-totalité des charges passe par l’arc.


Si cela n’avait pas été le cas, comment s’assurer de sa stabilité sous la charge totale?
Le retour de la méthode des bielles !

A
A

Conclusion :
• Ne pas prendre de risques inutiles
Cause: déplacement en A • Plutôt prendre les moyens et le temps
de comprendre
Église à Vertrijk

Ce plan contient déjà un indice ....


Fissuration en façade latérale
Quel est l’origine de ces fissures ??

l’indice

Fissurations multiples en
façade principale
Façade avant
Cause : percement « récent » de la baie en façade

Comparons trois cheminements possibles ....

Remède : On aurait pu ajouter un tirant transversal pour améliorer la reprise des


poussées au vide ?
Ces fissures ne sont pas dangereuses mais « à surveiller »
Fissures à la jonction tour - nef

Façade latérale

Charge au sol Charge au sol


avant percement après percement Remède: on aurait pu renforcer les
de la baie de la baie fondations au moment du
percement de la baie. Pas évident.
Les archéologues et les historiens Pas dangereux mais à surveiller
peuvent beaucoup nous apporter
Ma première belle fissure !
Toiture en paraboloïde hyperbolique en béton ep 8 cm
Les PH ont été bétonnés en juin
Fissure importante apparaît pendant l’été
Dilatation différentielle des rives et du PH

Ne pas prendre de risques inutiles


Être audacieux mais pas téméraire
Ne pas faire « ce qui nous fait peur », « ce qu’on ne sent pas » !
Merci de votre attention pour ce voyage de fissures
en fissures au cœur des structures

Si vous en rencontrez, informez-moi,


je suis toujours intéressé par
l’exploration de nouveaux territoires !

Merci à Philippe de Kemmeter pour ses croquis


extraits de « Comment tout ça tient ? »