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Paul Scarron est surtout connu pour ses contributions

burlesques à la littérature française. On pense, par exemple, à la


satire politique de la Mazarinade, à ses oeuvres parodiques comme
Le Virgile travesti, à ses pièces de théâtre comme Jodelet ou le
maître valet ou Dom Japhet d’Arménie et bien sûr à son roman, Le
Roman comique.

Le Roman comique » est une oeuvre de Paul Scarron dont la première


partie fut publiée en 1651 et la seconde en 1657. Scarron mourut alors
qu'il travaillait à la troisième partie du roman, qui reste donc inachevé.

L’oeuvre littéraire de P. Scarron relève de la stratégie de


succès.Scarron cherche la popularité dans toutes les couches sociales
pour obtenir une reconnaissance qui lui garantisse une rémunération
économique adéquate, même si la dernière phrase de l’avertissement
au lecteur du Roman comique adopte un ton de plaisanterie.
Parler du roman français au XVII siècle n'est donc admettre
ni l'unité historique du XVII siècle français, ni l'unité du genre
romanesque pendant ce siècle .

Au XVII siècle, les codes du genre du roman ne sont pas


encore très définis, et on aime imiter les récits héroïques de
l’Antiquité ou du Moyen-âge. Certains écrivains vont parodier ces
romans épiques pour faire rire. Ainsi Scarron met en scène une
troupe de comédiens ambulants.
Dans le cadre du roman, nous appellerons burlesque le côté plutôt
extravagant du Roman comique de Scarron alors que nous considérons
comme romanesque le côté plus modéré. Du point de vue étymologique,
le romanesque appartient au roman. La présence du burlesque dans le
roman peut alors surprendre le lecteur.

Le roman de Scarron a, donc, un côté burlesque ou plaisant qui


suit davantage l’exemple des histoires comiques. D’ailleurs, Scarron a
organisé les deux parties du Roman comique en chapitres qui, soit,
héritent de la tradition romanesque ou soit, peuvent être caractérisés de
burlesques.
Grand admirateur et connaisseur de la littérature espagnole,
Scarron souligne à plusieurs reprises la qualité de ses auteurs. Dans
Le Roman comique même, on relève des allusions à des oeuvres
espagnoles.

A la première page du premier chapitre du premier livre du


Roman comique, la troupe de comédiens – ou du moins une partie
d’entre elle – qui va occuper le centre de l’action, arrive sur une
place publique. La scène est célèbre, célébrité due notamment
à l’incipit du roman.
TEXTUL
Le roman comique
Paul Scarron

« roman enfin à faire rire, et roman


fait pour rire du roman ».
Si on regarde les chapitres d’introduction dans les deux parties, on
voit aussi que la première partie débute sur un ton burlesque qui fait
commencer le roman non au lever du soleil mais à la tombée du jour,
et qui met en parallèle ironique et dissonant le char du soleil, dont
les chevaux font des galipettes célestes plutôt que de se préoccuper
de l’heure qui avance, et le chariot des comédiens, tiré
par quatre boeufs poussifs que guide une jument poulinière.
Cette arrivée, entre cinq et six, «dans les halles du Mans»1 plante
d’emblée le décor.
Nous avons ainsi deux indications essentielles, le lieu (la ville du
Mans) et les personnages (une troupe de comédiens):
- Le lieu (les halles du Mans) est parfaitement réel et suggère la
province, lieu par excellence des nouvelles aux XVIème et
XVIIème siècles ;
- La troupe de comédiens annonce un roman picaresque, comique
,ce qui se confirmera par la suite.
Deux phrases, et une métaphore filée, celle du « char du soleil »
que l’auteur s’amuse à traiter de manière réaliste et burlesque : le
point de vue adopté est celui des chevaux, qui résistent à la pente,
hennissent en sentant l’air marin, qui s’amusent en chemin…
Le topos du cheval, par un effet de symétrie parodique, placé en
ouverture et disséminé diversement au sein du récit, se double, chez
Scarron, d’une fonction métanarrative.
Scarron se place dans l'optique d'un spectateur, après l'indication
horaire: la première chose qui attise son attention est le véhicule,
"une charrette attelée de quatre bœufs fort maigres..." : rupture
brutale de ton avec l’introduction !
Retour en effet du prosaïque : la charrette est le mode de transport du
peuple, et la maigreur des bœufs témoigne du fait qu’il s’agit de
voyageurs assez pauvres.
Un jeune homme : « pauvre d’habits, riche de mine » : antithèse qui
complète le caractère hétéroclite des vêtements de sa compagne, et
rappelle l’antithèse entre les bœufs et le poulain.
Cela peut aussi suggérer une opposition entre l’apparence et la réalité.
On découvrira en effet que ce jeune homme n’est pas ce qu’il paraît
être.

On remarquera le caractère viril du personnage : il porte des armes, des


trophées de chasse (mais on est loin de l’héroïsme : il s’agit de petit
gibier à peine comestible ! La chasse est toujours réservée aux Nobles) .

Tout cet ensemble évoque un comédien d’une troupe démunie de


moyens, qui taille ses costumes dans tout ce qu’elle trouve ; en même
temps, le jeune homme respire l’énergie : c’est un homme d’action. La
longueur de la description laisse penser qu’il jouera un rôle important
dans l’histoire : c’est en effet le protagoniste.
Un vieillard : « vêtu plus régulièrement, quoique très mal » :
extrême brièveté, qui contraste avec la longue description précédente
; notation axiologique (« très mal ») où l’on peut voir la présence du
Narrateur. Lui porte un instrument de musique, une basse de viole
(ancêtre de notre violoncelle) : la présence de cet objet renforce
notre identification des personnages (déjà présentée dans le titre) : il
s’agit bien d’artistes ambulants. La comparaison animalière (une
grosse tortue) contribue à renforcer le caractère grotesque du
personnage.
Le début du récit est marqué par un changement de temps, de
l’imparfait de la description au passé simple du récit. Il commence par
la mention d’un lieu précis et réel : le tripot de la Biche, place des
Halles, jeu de paume et auberge gérés par une femme.
S’ensuit un dialogue narrativisé, où le jeune homme apparaît comme
détenant l’autorité sur la petite troupe : il est son porte-parole.

Scarron continue de le dépeindre d’une manière assez grotesque,


embarrassée dans ses armes trop grandes ; nous découvrons donc les
pseudonymes (selon une coutume alors vieillissante) des comédiens
annoncent l'intrigue et introduisent une dimension romanesque dans ce
récit réaliste( Le Destin, La Caverne, La Rancune). On a cherché en
vain des clés pour ces noms, qui sont sans doute purement
imaginaires. On relève le caractère du jeune homme, fier et doué de
réplique.
La scène s’achève sur une bagarre – thème récurrent du roman
picaresque. Apparition d’un personnage d’exception, la maîtresse
du tripot (anonyme elle aussi), femme aimable, généreuse
(jusqu’à l’invraisemblance, soulignée complaisamment par un
commentaire ironique du narrateur), aimant la comédie, un
personnage rabelaisien, en somme.
Malgré la présence surprenante d'une longue description, ce texte
remplit la fonction d'un incipit en donnant au lecteur une idée du genre
auquel appartient le texte : un récit héroï-comique, burlesque. Il
l'habitue à la présence du narrateur, à travers digressions et
commentaires ; il fournit des informations implicites ou explicites sur
les personnages et sur le cadre de l'action.
Le fait d'apparenter l'incipit à une entrée théâtrale est à première vue
déroutant, mais en réalité pertinent. Déroutant, dans la mesure où il ne
s'agit évidemment pas d'une pièce de théâtre, pertinent, dans la mesure
où le roman va raconter la vie d'une troupe de comédiens. Le choix du
narrateur manifeste, sous une apparence burlesque et humoristique, une
certaine cohérence, la thèse principale du roman étant de montrer que le
monde est un grand théâtre.