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D.

Bourg/Université de Lausanne

Démocratie et écologie
Introduction

• Démocratie : institution de l’influence des citoyens sur la


décision publique
• Présuppose que le dessein des politiques publiques soit
l’amélioration du bien-être général
• Légitimité : chacun est la seule source de connaissance
possible quant à son degré de bien-être
• Le citoyen est donc le juge (ultime) des politiques publiques
• Or, un un schème idéal qui ne fonctionne pas avec les
questions d’environnement, et tout particulièrement
d’environnement global
Les 5 caractéristiques des problèmes
d’environnement contemporains

• Constat : Bush Rio 92 : American way of life non négociable,


Copenhague, campagne USA 2012, globalisation et économie
néolibérale, etc.
• Pourquoi ?

1) Globalisation :
- L’humanité est devenue une force géologique (Vernadsky) ;
gravats/forces de l’érosion ; perturbation des grands cycles
biogéochimiques (eau-35 %, azote-300%, soufre-300 % ;
cycle carbone (atmosphère 40 % CO2 +), etc. ; surfaces
artificialisées : 43 %.
- L’Anthropocène après l’holocène.
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• Nous avons transformé la pédosphère avec force engrais, pesticides,
métaux lourds et avons au bout du compte acidifié, compacté, salinisé,
érodé, déforesté (au Sud) et désertifié une partie des terres du globe.
En creusant des mines, en aménageant côtes et estuaires, en arrasant
des collines en grand nombre, nous avons modifié la partie superficielle
de la lithosphère ou de l’écorce terrestre. L’hydrosphère a été
également chamboulée avec force barrages, irrigations avec pompage
des aquifères, suppression des zones humides et mangroves. Avec les
pluies acides, la pollution des villes et de régions entières, nous avons
modifié la composition chimique de l’atmosphère. Elle comporte 40 %
de dioxyde de carbone en plus, 20 % de protroxyde d’azote et de
méthane en plus. La couche d’ozone elle-même a été fragilisée. La
biosphère, au sens restreint de la biomasse planétaire, a été réduite
en quantité et en qualité (diversité). Nous avons même avec les
antibiotiques modifié le socle bactérien du vivant. Au bout du compte
nous avons puissamment fragilisé la biosphère au sens global, c’est-
à-dire l’enveloppe de viabilité qui entoure la Terre et qui comprend les
basses couches de l’atmosphère, l’hydrosphère et la couche
superficielle de la lithosphère, dont la pédosphère (voir McNeill).
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• En revanche les institutions démocratiques sont nécessairement
territoriales et la mission des élus d’un territoire est d’nn défondre les
intérêts contre d’autres.
• Voir par exemple l’échec du projet d’instauration par l’adminisrtration
Obama d’un marché carbone aux USA ; échec par les sénateurs
démocrates des Etats charbonniers.
• L’espace des dégradations du système biosphère, au moins
transfrontalier si ce n’est résolument global, n’est pas celui de la
démocratie, par essence territorial.
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• 2) Invisibilité :

Les problèmes traditionnels étaient accessibles aux sens


(déforestation, érosion, pestilence, rouissage, etc.)

Ne le sont ni la modification de la composition chimique de


l’atmosphère, ni la déplétion de la couche d’ozone, ni
l’appauvrissement génétique des populations, ni la
disparition de la micro-faune des sols, ni les perturbateurs
endocriniens, ni la pollution nucléaire, etc.
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• 2) Invisibilité :

• La différence avec le sentiment de bien-être est évidente : dans un cas

je suis la source de connaissance, dans l’autre l’appréhension du réel

échappe à mes capacités sensorielles, et je suis obligé de recourir à des

médiations scientifiques

• Je ne suis plus capable d’être spontanément le juge de mes propres

intérêts, ni de ceux de mes proches, ni des dégâts aux tiers auxquels je

contribue (exemple plutonium/poche, exemple axes de

circulations/exposition enfants ; paysans des grands deltas salinisés).


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• 3) Imprévisibilité :
Exemple des CFC découverts en 1928, utilisés massivement à
compter années 1950, découverte années 70-80 que leur
neutralité chimique et leur stabilité en fait de redoutables gaz à
effet de serre et des destructeurs de l’ozone stratosphérique
Peut être généralisé : impossible de connaitre par avance les effets
de l’interaction d’un type de molécule avec le milieu dans toutes
les circonstances possibles ; on les découvre nécessairement
après coup
Paul Crutzen et bromure au lieu de chlore
Au moins six millions de produits chimiques connus ; 1000/an
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• 3) Imprévisibilité :
• La théorie politique classique prête aux élus une sagesse plus
grande qu’aux électeurs.
• Or, en matière d’environnement, cela ne marche pas non plus,
les élus ne jouissent d’aucun avantage vis-à-vis des autres
citoyens.
• Si gouverner, c’est prévoir, il n’y a pas alors de
gouvernement possible des effets à moyen et long terme de
nos technologies, lesquelles peuvent susciter des effets
délétères imprévisibles. On peut au mieux chercher à en
réduire la possibilité
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• 4) Inertie/irréversibilité :

Exemples :

- Accroissement du mercure dans lacs suédois 25 ans après


son interdiction dans industrie papetière

- Destruction frayères et effets quatre ans après

- Climat : David Archer : we expect that 17-33% of the fossil


fuel carbon will still reside in the atmosphere 1kyr from now,
decreasing to 10-15% at 10kyr, and 7% at 100 kyr.

- Reconstitution biodiversité/millions d’années


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• 4) Inertie/irréversibilité :

C’est ici le rapport au temps qui est en cause. Le temps de la


démocratie est par excellence le présent. Or, le jeu
inertie/irréversibilité ouvre des fenêtres d’opportunité qui
nous contraignent à l’action préventive, à l’anticipation, bien
avant que les dommages ne deviennent sensibles. Il convient
donc de consentir à des actions qui peuvent être
douloureuses pour des bénéfices futurs éloignés. Là encore le
principe même du gouvernement représentatif, conçu
pour coller aux intérêts présents, semble contreproductif.
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• 5) Flux versus pollutions :

• La pollution : 1 seul aspect, réduit, des problèmes


• Ni dioxyde de carbone, ni azote, ni usage des ressources, etc.
ne sont des polluants : la source de nos problèmes :
l’augmentation des flux de matières et d’énergie qui
provoquent deux fronts environnementaux : déplétion
ressources/dégradation système biosphère
• Pollutions/produire mieux, flux/consommer moins
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• 5) Flux versus pollutions :


• Ici la contradiction entre le principe du gouvernement
représentatif et les exigences écologiques est frontale. Ces
dernières exigeraient de renoncer à ce pourquoi le
gouvernement représentatif a été conçu : permettre la
maximisation de nos intérêts conçue comme l’accroissement
indéfini de notre richesse matérielle.
• Cahier des charges des démocraties représentatives est en
effet de produire et de consommer toujours plus.

• CCL : caractère contre-intuitif des problèmes


environnementaux (on le les expérimente pas)/pas de
sentiment d’obligation
Littérature verte et
représentation

Quatre postures :

•1) Chercher à améliorer le système représentatif existant,


en restant dans le cadre des grands Etats ;
•2) Recourir à la démocratie participative et délibérative ou
encore à de petits Etats ;
•3) Adjoindre au système représentatif d’autres institutions,
à proprement parler non représentatives.
•4) Tabler sur un effondrement et penser l’après
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représentation
1) Chercher à améliorer le système représentatif existant,
en restant dans le cadre des grands Etats :
• Robyn Eckersley (2004) et de sa « démocratie des
affectés » par les risques environnementaux, qui suggère
de mobiliser différents instruments relatifs au risque
comme les études d’impact, le principe de précaution ou
une agence ad hoc.
• Andrew Dobson (1996) et Kristian Ekeli (2005)
proposent quant à eux de réserver des sièges à des
représentants des générations futures. Avant eux Robert
Goodin (1996) s’était contenté de l’espoir de voir un
nombre suffisant d’électeurs s’identifier à la cause et aux
intérêts de la nature.
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• Bruno Latour (1999) a évoqué la création d’un parlement des
choses permettant aux représentants des hommes et à ceux
des non-humains de s’entendre, sans qu’il soit aisé d’en
imaginer une authentique transposition institutionnelle

2) Recourir à la démocratie participative et délibérative ou encore


à de petits Etats :
• Ulrich Beck (1986) est l’un des tout premiers à avoir énoncé la
thèse selon laquelle la production du politique désertait, sous
les espèces de la « subpolitique », les arènes traditionnelles au
profit de réseaux de discussion plus informels des questions
scientifiques et techniques, embrassant la démocratie
participative.
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• Pour dépasser les limites propres à la démocratie
représentative John Dryzek parle d’une « démocratie sans
frontières », à divers sens du terme (Dryzek, 2005 ; Baber,
etc.).
• D’autres encore, dans la même perspective, soulignent le rôle
des ONGE (Jamison, Bourg-Whiteside).
• Il est encore une autre façon de regarder au-delà des grandes
démocraties et de leurs mécanismes représentatifs, c’est celle
de William Ophuls (1977 et 2011) pour qui seuls de petits
Etats inspirés des principes politiques de Jefferson et de
Rousseau, constituant des « sociétés frugales et fraternelles »,
peuvent concilier durabilité et souveraineté populaire. Question
de l’effondrement préalable des sociétés actuelles.
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3) Adjoindre au système représentatif d’autres institutions, à


proprement parler non représentatives :
•Bourg-Whiteside, (Rosanvallon) : tout en préservant le
gouvernement représentatif, lui adjoindre des institutions
non représentatives, ayant spécifiquement en charge les
enjeux de long terme, et au premier chef une troisième
chambre disposant d’un droit de veto, composée
notamment d’experts reconnus pour leurs compétences et
leur engagement associatif en faveur du long-terme.
Littérature verte et représentation
Au préalable revigorer la démocratie
représentative :

•Revigorer la démocratie représentative : statut de l’élu, dose de


proportionnelle, PM chef de l’exécutif responsable devant parlement
•Renforcer le droit de l’environnement : procureur général de la
santé et de l’environnement, principe de non régression, Cour
constitutionnelle
•Renforcer la participation citoyenne : le Collège de la participation
•Quels dispositifs non représentatifs nouveau :
– Troisième chambre
– Collège du futur
– Présidence du long terme
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Attention la démocratie représentative a été inséparable d’un
contexte très particulier. Au bout du compte, il ne devrait pas
en aller différemment de la démocratie écologique, ce qui laisse
augurer des changements plus profonds que ceux, de
transition, auxquels nous pensons :

•La modernité : une ère d’abondance au moins potentielle et


promise depuis trois siècles, la croyance au progrès et en une
quasi toute puissance des techniques, un anthropocentrisme affirmé,
l’individualisme moral et l’affirmation progressive des droits subjectifs.
La démocratie représentative : a été la forme institutionnelle
adéquate à ce contexte désormais en voie de disparition.
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• Aujourd’hui : un cadre socio-naturel caractérisé par la finitude
tant des ressources indispensables aux activités économiques
que par celle des capacités de régulation du système biosphère
; la gestion internationalement concertée des biens publics
mondiaux devient incontournable.
• Vaste processus de diffraction des enjeux de pouvoir et de
gestion commune des biens à de multiples niveaux infra,
supra et transnationaux (Ostrom, 1990-2010).
• La liberté individuelle n’apparaît plus comme quasi
inconditionnée, mais au contraire comme tributaire de
conditions de possibilité socio-naturelles ; l’idée de
neutralité axiologique de l’organisation sociale s’efface devant la
nécessité de définir collectivement des modes de vie
soutenables.
• Quel type anthropologique nouveau (Arnsperger, 2011) ?
Ré-encastrement de ses activités économiques.
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• Question du timing de la démocratie écologique : il est déjà


très tard pour instaurer une démocratie écologique (fenêtres
d’opportunité fermées)/ effondrement peut-être difficilement
évitable / nécessité de mesures radicales difficilement soutenables
• Concevoir la démocratie écologique comme une dialectique
dynamique institutions/ethos
4) Question de l’effondrement :
• enfin, troisième angle d’approche, les dégradations de la
biosphère, l’épuisement en cours de nombre de ressources, le
basculement des écosystèmes rendu possible tant par leur degré
d’artificialisation que par le changement climatique, augurent en
effet d’effondrements possibles de l’organisation économique et
politique de nos sociétés et de l’avènement d’une société post-
industrielle.
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• Un thème présent d’ailleurs très précocement dans la littérature
écologique (voir Ch. Fourier - De la détérioration matérielle de la
planète, 1847 - et ici Huzar ou Perkins Marsh au 19ème siècle ;
(Weber), Meadows, 1972, Heilbroner, 1974, Illich, 1973).
• Ne convient-il pas alors de s’interroger dès maintenant sur les
institutions qui pourraient succéder à l’actuelle organisation
démocratique des sociétés ? Telle semble être le cas de la
philosophie politique d’Ophuls (2011 ; voir aussi notamment
Méheust, 2009).
• Les écrits et les initiatives de Rob Hopkins (2008) avec le
mouvement des « villes en transition » semblent également
s’inscrire dans cette perspective en proposant de construire dès
maintenant des lieux de résilience face à un environnement
changeant et menaçant.
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• Ces expériences locales peuvent également être conçues comme


des lieux d’expérimentation en vue de la refonte à venir de la
société, quelle qu’en soit l’échelle (Arnsperger, 2011 ; Bourg &
Roch, 2012).

• Jouer sur les deux tableaux et assigner à la démocratie


écologique la tâche de reconnaître juridiquement, voire de
faciliter, les expérimentations éco-sociales locales.
• La démocratie écologique vise ainsi et à réduire
l’ampleur des problèmes, sans pour autant probablement
parvenir à éviter une forme d’effondrement, et à préparer
l’après.