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Chapitre II : L’espace

littéraire francophone
I. Le (poly)système littéraire : le centre et la périphérie
II. Quelles sont ces littératures?
III. Méthodologies
IV. Approche sociologique : Denis & Klinkenberg
V. Protestation de la périphérie contre le centre parisien
I. Le (poly)système littéraire : le centre et la
périphérie
- 1er semestre : Littérature française de France
- Hors de France : littérature « française »? Autres
littératures?
- Qu’est-ce qui délimite « une » littérature?
- Cf. document : B. Denis & J.-M. Klinkenberg (Ulg) « Qu’est-ce
qu’une littérature? » (in : La littérature belge. Précis d’histoire
sociale, Bruxelles, Labor, 2005)
- = approche sociologique de la littérature : théorie du
« système » littéraire
- = ensemble structuré selon des codes
- comportement obéit à certaines lois/régularités
Le « système littéraire »
- Production d’œuvres
- Édition et diffusion par un canal
- Lecture et réception
- Commentaire et étude des œuvres
- Formation d’un « canon » (jugement de valeur)
- Formation d’une histoire littéraire (sélection, hiérarchisation,
temps/espace)
Paris = centre absolu

• Centralisation de toutes les activités et instances du système à Paris


• Paris impose la norme : édition ; médiatisation ; monde
universitaire…
• Les autres littératures « francophones » = périphériques : n’existent
que par référence à la littérature française ; sont d’abord reconnues
en métropole
II. L’espace littéraire francophone hors
de France : 3 grands groupes de
littératures
Contiguës à la France Non contiguës
De francité traditionnelle Belgique, Québec,
Suisse romande Acadie
Proche de
Antilles l’autre groupe
De francité imposée Maghreb,
Afrique subsaharienne,
Madagascar et océan
Indien

4e groupe = litt. très peu indépendantes : p.ex. Egypte, Ontario


III. Méthodologies
• Approche sociologique
• Les « études culturelles » à la mode anglo-saxonne (°1960 Birmingham ; Richard
Hoggart, Stuart Hall)
• Anti-académiques; anti-canoniques
• Objet : toutes les manifestations culturelles : minoritaires, populaires, contestataires… ;
expressions d’une vision du monde
• Méthode : interdisciplinaire ; contextualisation ; engagement politique du chercheur :
dévoiler rapports de force/pouvoir (racisme, xénophobie…)
• http://sites.uclouvain.be/rec/index.php/rec/article/viewFile/6311/6001 Jan Baetens
• Les « études post-coloniales » (°1990 ; Jean-Marc Moura)
• Edward Said, L’orientalisme. L’Orient créé par l’Occident (1978, trad.fr. 1980)
• Réaction à l’héritage culturel et à l’historiographie de la colonisation
• Manifestation persistante du fait colonial : reproduction de la colonisation dans les
rapports sociaux contemporains
• Lien entre la critique du colonialisme et celle des autres formes de domination
• Recherche/constitution d’une identité culturelle dans les anciennes colonies
IV. Denis & Klinkenberg : Approche
sociologique de la littérature francophone
A. Qu’est-ce que « la » littérature française?
B. La littérature française comme « polysystème »
C. Trois groupes de « petites littératures » qui peuvent se regrouper en
deux types
Problème : littérature dans Etats francophones du
monde

Une seule littérature (la même)?


“littérature française”?

Différentes littératures?
“littératures francophones”

Benoît Denis & Jean-Marie Klinkenberg


(ULg) : La littérature belge. Précis d’histoire
sociale (Labor 2005)

Littérature française de Belgique


Littérature belge de langue française
Littérature francophone de Belgique
A. Qu’est-ce que la littérature française, anglaise,
etc.?
Critères pour définir/délimiter une littérature
• Traditionnellement :
1. la langue
2. la nation
• 3. Critère sociologique : l’autonomie dont la littérature jouit dans la
sphère sociale
1. La langue :
tout ce qui est écrit en français = une seule littérature distincte des
autres

Pour : La langue structure le monde (Sapir & Whorf)


Contre :
1. Contre-exemples : espagnol, anglais
2. Monolithique  occulte l’hétérogénéité de la
langue
3. Systèmes littéraires ne sont pas étanches :
influences ; traductions sont possibles ; écrivains
bilingues
2. La nation :
la littérature exprime le “génie” d’un peuple et ce “génie” est différent
pour chaque peuple
• = mythe de l’identité nationale
• > Romantisme allemand : Johann Gottfried Herder (1744 – 1803)
•  idéal classique “universel” des Lumières : idéologie particulière,
française
• Chaque culture nationale présente une spécificité irréductible : “âme” ou
“génie” national
• Ce génie s’incarne dans :
1. le Peuple : réservoir des valeurs originelles  intérêt pour la culture
populaire
2. la langue : exprime et construit une identité  littérature : capter et
forger le génie national
Contre cette identité “mythique” :

1. Cf. supra : contacts entre littératures nationales =


influences mutuelles (traduction)
2. Petites littératures (“mineures” : p.ex. belge, suisse ;
irlandaise) n’existent que par référence aux grands
ensembles littéraires voisins (p.ex. litt. française ;
litt. anglaise) : influences ; assimilation –
différenciation
3. L’autonomie dans la sphère sociale
= Statut de la littérature dans une communauté donnée
• Institution reconnue par la société
• Indépendante : les écrivains “administrent” eux-mêmes le
champ littéraire : spécialistes, professionnels
• Milieu 19e siècle

= approche sociologique
• Pierre Bourdieu :
• Les Règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire.
• Jacques Dubois:
• L’institution de la littérature. Introduction à une sociologie.
Bourdieu : évolution du modèle social
Ancien régime Après 1789
Organique/holiste Éclatée
Un tout hiérarchisé Égalisation juridique
Stratification verticale : 3 ordres Stratification horizontale : juxtaposition
(noblesse, clergé, tiers état) de champs relativement étanches
(politique, économie, médecine, droit,
école, armée…)
Stable Lutte pour l’autonomie
Lisible : tout le monde connaît sa place, Opaque  recherche de signes pour
ses droits, ses devoirs devenir reconnaissables
Secteurs spécialisés qui s’autonomisent

• 1 bien/valeur spécifique: la • Capacité à s’auto-organiser


santé, la justice, l’habitat… • Selon codes/principes propres

• Se faire reconnaître comme


spécialistes : monopole
• Pression des pouvoirs
politique/économique :
résistance
Concrètement : cette organisation autonome =
1. Compétences spécifiques : formation + attestation
2. Espaces spécifiques
3. Personnel propre, organisé en “ordres”, collèges…
4. Langage propre ; code vestimentaire

 “Institution” = ensemble des instruments de


régulation et d’organisation du champ
 Institutions fortes (armée, école, médecine) et faibles
littérature
La littérature d’un point de vue sociologique = champ social
(a) autonome – (b) institutionnalisé

(a) autonome
• Indépendant du pouvoir politique
p.ex. censure
• Indépendant du pouvoir économique
Dénégation du rapport à l’argent
La littérature est gratuite : sans valeur mesurable
Dévalorisation des productions “commerciales” : la bonne littérature
est celle qui ne se vend pas.
(b) Littérature = une institution

• Elle fixe ses propres règles et valeurs : qu’est-ce que la (bonne)


littérature?
• Elle organise son personnel : écrivains, éditeurs, critiques, libraires
• Elle organise ses lieux : écoles, cercles, académies…
• Elle élabore sa langue propre : la langue littéraire = langue d’écriture
• Elle élabore un métalangage (discours sur la littérature) et une
hiérarchie (œuvres, auteurs : le « canon »)
• Elle génère ses instances de reconnaissance et de consécration (prix,
critique, enseignement)
Processus historique
• Pour la littérature française : commencé au 17e siècle
• Académie française : 1634
• Terminé 1850

• Lettres ≠ littérature
• Ancien Régime : homme de lettres = lettré, cultivé  analphabète
• Littérature = question de spécialistes gérant un bien pour lequel toute la
société reconnaît leur autorité en la matière
B. Littérature = polysystème
Conclusion de ce qui précède : 3 critères :
Les grands ensembles littéraires dans le monde actuel sont :
• nationaux,
• linguistiquement homogènes et
• sociologiquement autonomes.

Or :
Ils incluent aussi dans leur sein de
« petites littératures »
Attraction des « petites littératures »
• > Grande littérature = modèle à imiter
• > Un ensemble littéraire autonomisé se dénationalise
(cf. indépendance politique)
• Littérature nationale devient « transnationale » 
• Modèle gravitationnel : système planétaire
Imitation du modèle = 2 possibilités
• Ressembler au point de s’y assimiler = plus de distinction ; résorption
• Imiter le processus d’autonomisation pour son propre compte et se
constituer en littérature distincte = émergence
Théorie du polysystème
• Itamar Even-Zohar (Tel-Aviv)
• José Lambert ; Lieven D’hulst (Leuven)

• « une » littérature = un système :


• un ensemble structuré
• qui fonctionne selon des lois/régularités
• Polysystème : plus complexe et plus dynamique : cet ensemble =
multiple/hétérogène, hiérarchisé, dynamique et relativement hétéronome
• constitué de sous-ensembles qui fonctionnent à leur tour comme des systèmes
• Rapports intrasystémiques + intersystémiques
• Rapports hiérarchiques : genres mineurs/majeurs ; textes peu/très reconnus ; formes
conservatrices/innovatrices ; périphérie/centre; phénomènes chassés du
centre/occupent le centre…
• Dynamisme : équilibre précaire entre tensions ; émergence de nouveaux systèmes à
partir du système premier
• Hétéronome : interaction avec d’autres littératures
1. Centre & périphérie
• Centralisation des institutions qui régissent la vie
culturelle/intellectuelle/littéraire
Paris!
• Sphère d’influence au-delà des frontières politiques de l’Etat :
• anciens empires européens et/ou coloniaux
• anciennes aires linguistiques homogènes
• Tend à capter et à assimiler les petites littératures
=“mineures, dominées, périphériques, marginales”
Métaphore du système solaire
• Rapport direct au centre
(p.ex. Antilles-Paris)
• Pas de rapport direct entre
littératures périphériques
(p.ex. Antilles-Belgique)
• Rapport entre systèmes
(p.ex. litt.fr. – litt. angl.)
2. Forces centripètes et centrifuges
• Attraction vers le centre  assimilation, résorption
• Éloignement, différenciation  indépendance = “littérature
émergente”

• “littérature française de Belgique”  “littérature belge de langue


française”
Dépendance de la périphérie par rapport au
centre : concrètement
• Le centre impose la norme.  imitation
• Retard  archaïsme
• Pas d’avant-garde, mais une certaine originalité:
• Interprétation propre des innovations du centre
• Le surréalisme belge
• Créneaux demeurés libres
• BD belge
• poésie québécoise
• fiction antillaise
• La périphérie est “nationaliste” (accent sur le particulier)
 Le centre prêche l’autonomie par rapport à la politique
(accent sur l’universel)
Soir d’hiver (Emile Nelligan 1879-1949)

Ah ! comme la neige a neigé ! Pleurez, oiseaux de février,


Ma vitre est un jardin de givre. Au sinistre frisson des choses,
Ah ! comme la neige a neigé ! Pleurez, oiseaux de février,
Qu’est-ce que le spasme de vivre Pleurez mes pleurs, pleurez mes
À la douleur, que j’ai, que j’ai ! roses,
Aux branches du genévrier.
Tous les étangs gisent gelés,
Mon âme est noire : Où vis-je ? où Ah ! comme la neige a neigé !
vais-je ? Ma vitre est un jardin de givre.
Tous ses espoirs gisent gelés : Ah ! comme la neige a neigé !
Je suis la nouvelle Norvège Qu’est-ce que le spasme de vivre
D’où les blonds ciels s’en sont allés. À tout l’ennui que j’ai, que j’ai !….
3. Emergence d’une littérature
• Conséquence des forces centrifuges
• Conditions :
• Producteurs – produits – consommateurs :
• Quantité
• Qualité : homogènes + différenciés d’autres ppc
• Œuvre fondatrice + canon (œuvres « légitimes ») : références
(« intertextualité »)
• Institutionnalisation
• Circulation des biens : éditeurs, prix littéraires, …
• Rôle de l’enseignement : Québec vs Belgique
Exemples d’émergence
• Renaissance : Littératures en langue vulgaire (par rapport au latin)
• Français : Ronsard, Du Bellay…
• Italien : Dante, Pétrarque
• Littérature américaine
• Littérature latino-américaine
• Maintenant : littérature québécoise / australienne
C. L’espace littéraire francophone
• Toutes les littératures = périphériques
(mais Québec = litt. émergente)
• Surpuissance du centre >
• Tradition centraliste
• Rapport quantitatif favorable : 60 millions = >1/4 des francophones “réels” dans le monde
• 3 groupes (+ 4e : hors catégorie) (cf. supra : II)
• Contiguës et de francité traditionnelle
• belge, suisse romande
• Non contiguës et de francité traditionnelle
• québécoise, acadienne + antillaise
• Non contiguës et de francité imposée (influence mutuelle)
• maghrébine, africaine, malgache
• = 2 types : nord (belge, suisse, québéc., acad.) + sud (antill., maghréb., afric., malgache)
Afrique + Antilles : 5 phases
• Préhistoire : colons, voyageurs
• Littérature patronnée
• Camara Laye, L’enfant noir (1953) ; doudouisme
• Littérature de l’exil
• Senghor, Césaire : négritude
• Littérature de la décolonisation
• Ahmadou Kourouma (Les soleils des indépendances, 1968), Yambo
Ouologhem (Le devoir de violence, 1968) ; Edouard Glissant (Le discours
antillais, 1981)
• Littérature postcoloniale
• Assia Djébar, Ananda Devi, Patrick Chamoiseau
Belgique, Suisse, Québec :
caractéristiques
• ° milieu 19e s., juste avant la création de l’Etat
• Début : préciser leur spécificité
• Culture flamande ; catholicisme rural ; montagnes
• Représentations fantasmatiques : Fr. rationnelle vs. Flandre fantastique ; Fr.
aristocratique vs Québec populaire ; Fr. libertine/dépravée vs Suisse pure
• Genres délaissés par le centre
• Québec : poésie
• Belgique : récit fantastique ; BD ; roman policier
• Suisse : livres d’images, roman policier
• Insécurité linguistique : norme >< pratique
• Thématique : dépossession de la langue
• Pas d’expérimentation
• Silence, recherche passionnée du mot juste : Maeterlinck, Elskamp
• Surcompensation : “style macaque flamboyant” (baroque), joual
V. Protestation de la périphérie contre le
centralisme parisien
• Manifeste « Pour une littérature-monde en français » (Le Monde 15 mars
2007 ; Michel Le Bris & Jean Rouaud ; 44 écrivains)
• Cf. document ; ou http://www.fabula.org/actualites/pour-une-litterature-monde-en-
francais_17941.php
• Auteurs français  francophones : langue maternelle/nationalité
• Inconséquences : P. Chamoiseau (M)  Saint-John Perse (G) ; Réjean Ducharme
(Q)  Amélie Nothomb (B) ; Ionesco (R), Beckett (Ir)…
• Limitations de l’imaginaire : Anna Moï (V) : Violon (Normandie)  Nancy Huston
(C) : L’empreinte de l’ange ; Jonathan Littell (USA) : Les bienveillantes
• Danny Laferrière (Haïti) : Je suis un écrivain japonais
• Réactions :
• Abdou Diouf (OIF) : http://www.congopage.com/Litterature-monde-en-francais
• Alexandre Najjar (Liban): http://www.najjar.org/litteratureMondeEnFrancais.asp