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Littérature du XVIIe siècle

1. Les genres mondains: lettres (l’art épistolaire),


maximes, mémoires (Mme de Sévigné, La
Rochefoucauld
2.L’art de la fable: La Fontaine; le renouveau du
conte de fées: Charles Perrault
3.Le roman et la nouvelle classiques: Mme de la
Fayette
4.Doctrines et morales du Grand Siècle: Bossuet,
Boileau, La Bruyère
1. Les genres mondains: l’art épistolaire, l’art de la
maxime.
Mme de Sévigné, La Rochefoucauld
 Mme de Sévigné (1626-1696) – Marie de Rabutin-Chantal, baronne
de Sévigné, dite la marquise de Sévigné;
- épistolière française;
- orpheline en 1633;
- son œuvre est une correspondance abondante;
- après la mort de son mari, elle se consacre de plus en plus à ses
enfants et particulièrement à sa fille. En 1669, « la plus jolie fille de
France » se marie. Les époux, la mère et son fils vivent dans un hôtel
particulier loué en plein Paris. Mais, un an plus tard, Grignan, le beau
fils de Mme de Sévigné, est nommé lieutenant général du roi en
Provence. C’est une douloureuse séparation pour l’écrivaine qui voit
partir sa fille. Elle lui écrit donc régulièrement, plusieurs fois par
semaines, tout en poursuivant parallèlement sa correspondance avec
son cousin, le conte de Bussy, notamment. Elle visite couramment sa
fille;
- elle meurt en 1696, en Provence.
Œuvres majeures
Les lettres (correspondance de Madame de Sévigné avec sa
fille, Madame de Grignan) > pendant trente ans (chaque
semaine trois ou quatre lettres); (1 120 lettres connues)
- parues clandestinement en 1725 (28 lettres ), puis en 1726.
Pauline de Simiane, petite-fille de l’écrivaine, décide de
faire publier officiellement la correspondance de sa grand-
mère;
- publication de 614 lettres en 1734-1737, puis 772 en 1754.
Les lettres ont été remaniées et sélectionnées suivant les
instructions de Madame de Simiane: toutes celles touchant
de trop près à la famille, ou celles dont le niveau littéraire
paraissait médiocre => supprimées.
 Constantes de l’écriture :
- les thèmes abordés touchent essentiellement le
quotidien et la cour. Ils sont très variés;
- certaines lettres étaient destinées à être lues pour des
personnes averties, dans les « salons » et abordent
alors des thèmes plus en rapport avec les pensées,
les idées;
- la religion
- la mort
- la noblesse et la mondanité
- les relations humaines
L’originalité de l’œuvre
a/ considérée comme la maîtresse de l’art épistolaire au XVIIe siècle,
Mme de Sévigné n’a jamais souhaité que ses lettres soit divulguées en
dehors du cadre privé ou des salons (où elle était lue et très appréciée);
elle est devenue, en quelque sorte, « une écrivaine malgré elle »;
b/la question de l’authenticité se pose de manière cruciale pour ces lettres.
Sur les 1 120 connues, seuls 15% proviennent des autographes; dont
764 à sa fille Mme de Grignan, 126 à son cousin Bussy, et 220 lettres
adressées à 29 autres destinataires.
c/ il est à noter un manque fondamental dans cette correspondance:
seules les lettres de la marquise ont été conservées, les réponses de sa
famille ont été détruites par sa petite-fille. Ce qui crée l’impression
d’un monologue (privation de la dimension du dialogue);
d/ aucune des lettres de la marquise de Sévigné n’est publiée de son
vivant; la première édition – en 1725 (recueil très lacunaire de 28
lettres ou extraits de lettres – Lettres choisies de Mme la marquise de
Sévigné à Mme la comtesse de Grignan, sa fille.
« Ma douleur serait bien médiocre (1) si je pouvais vous la dépeindre; je ne
l’entreprendrai pas aussi. J’ai beau chercher ma chère fille, je ne la trouve plus; et tous les pas
qu’elle fait l’éloignent de moi. Je m’en allai donc à Sainte-Marie (2) toujours pleurant et
toujours mourant: il me semblait qu’on m’arrachait le cœur et l’âme; et en effet, quelle rude
séparation! Je demandai la liberté d’être seule; on me mena dans la chambre de madame du
Housset, on me fit du feu; Agnès (3) me regardait sans me parler; c’était notre marché; j’y
passai jusqu’à cinq heures sans cesser de sangloter; toutes mes pensées me faisaient mourir.
J’écrivis à M. de Grignan, vous pouvez penser sur quel ton; j’allai ensuite chez madame de la
Fayette, qui redoubla mes douleurs par l’intérêt qu’elle y prit: elle était seule, et malade et
triste de la mort d’une sœur religieuse, elle était comme je la pouvais désirer. M. de la
Rochefoucauld y vint; on ne parla que de vous, de la raison que j’avais d’être touchée, et du
dessein de parler comme il faut à Merlusine (4). Je vous réponds qu’elle sera bien relancée.
D’Hacqueville vous rendra un bon compte de cette affaire. Je revins enfin à huit heures de
chez madame de la Fayette; mais en entrant ici, bon Dieu! comprenez-vous bien ce que je
sentis en montant ce degré? Cette chambre où j’entrais toujours, hélas! j’en trouvai les portes
ouvertes; mais je vis tout démeublé, tout dérangé, et votre pauvre petite fille (5) qui me
représentait la mienne. Comprenez-vous bien tout ce que je souffris? Les réveils de la nuit
ont été noirs, et le matin je n’étais point avancée d’un pas pour le repos de mon esprit.
L’après-dînée se passa avec madame de la Troche à l’Arsenal. Le soir, je reçus votre lettre,
qui me remit dans les premiers transports; et ce soir j’achèverai celle-ci chez M. de
Coulanges, où j’apprendrai des nouvelles: car, pour moi, voilà ce que je sais, avec les
douleurs de tous ceux que vous avez laissés ici ; toute ma lettre serait pleine de compliments
(6), si je voulais. »
(1) moyenne, ordinaire; (2)Couvent de la Visitation (ou avait été élevée un temps Françoise-
Marguerite); (3) une religieuse qui connaissait la comtesse; (4) Mellusine Sobriquet le nom
d’une méchante fée célèbre, donnée a une « amie » qui avait médit de Mme de Grignan; (5)
restée a Paris avec sa grand-mère; (6) les regrets exprimés par les amis à l’occasion du départ
de la comtesse.
De Mme DE SÉVIGNÉ À Mme DE GRIGNAN.À Paris, vendredi 6 février 1671.
« Ma fille, je ne vis que pour vous! »

À MADAME DE GRIGNAN
À Montélimar, jeudi 5 octobre 1673

« Voici un terrible jour, ma chère fille; je vous avoue que je n’en puis plus. Je vous ai quittée dans
un état qui augmente ma douleur. Je songe à tous les pas que vous faites et à tous ceux que je fais, et
combien il s’en faut qu’en marchant toujours de cette sorte, nous puissions jamais nous rencontrer. Mon
cœur est en repos quand il est auprès de vous: c’est son état naturel, et le seul qui peut lui plaire. Ce qui
s’est passé ce matin me donne une douleur sensible, et me fait un déchirement dont votre philosophie sait
les raisons: je les ai senties et les sentirai longtemps. J’ai le cœur et l’imagination tout remplis de vous; je
n’y puis penser sans pleurer, et j’y pense toujours: de sorte que l’état où je suis n’est pas une chose
soutenable; comme il est extrême, j’espère qu’il ne durera pas dans cette violence. Je vous cherche
toujours, et je trouve que tout me manque, parce que vous me manquez. Mes yeux qui vous ont tant
rencontrée depuis quatorze mois ne vous trouvent plus. Le temps agréable qui est passé rend celui-ci
douloureux, jusqu’à ce que j’y sois un peu accoutumée; mais ce ne sera jamais assez pour ne pas
souhaiter ardemment de vous revoir et de vous embrasser. Je ne dois pas espérer mieux de l’avenir que du
passé. Je sais ce que votre absence m’a fait souffrir; je serai encore plus à plaindre, parce que je me suis
fait imprudemment une habitude nécessaire de vous voir. Il me semble que je ne vous ai point assez
embrassée en partant: qu’avais-je à ménager? Je ne vous ai point assez dit combien je suis contente de
votre tendresse; je ne vous ai point assez recommandée à M. de Grignan; je ne l’ai point assez remercié
de toutes ses politesses et de toute l’amitié qu’il a pour moi; j’en attendrai les effets sur tous les chapitres:
il y en a où il a plus d’intérêt que moi, quoique j’en sois plus touchée que lui. Je suis déjà dévorée de
curiosité; je n’espère plus de consolation que de vos lettres, qui me feront encore bien soupirer. En un
mot, ma fille, je ne vis que pour vous. Dieu me fasse la grâce de l’aimer quelque jour comme je vous
aime. Je songe aux pichons (1), je suis toute pétrie de Grignan ; je tiens partout2. Jamais un voyage n’a
été si triste que le nôtre ; nous3 ne disons pas un mot. Adieu, ma chère enfant, aimez-moi toujours :
hélas ! nous revoilà dans les lettres. Assurez Monsieur l’Archevêque de mon respect très tendre, et
embrassez le Coadjuteur4 ; je vous recommande à lui. Nous avons encore dîné à vos dépens. Voilà M. de
Saint-Geniez qui vient me consoler. Ma fille, plaignez-moi de vous avoir quittée.

 (1) le frère du Comte de Grignan; (2) Madame de Sévigné voyage en compagnie de deux abbés; (3)
comme la pâte "pétrie" dont les éléments sont bien mélangés; (4) en provençal, les petits enfants.
François VI de La Rochefoucauld
(1613-1680)
- le plus important écrivain de maxime;
- le représentant complet et accompli de l’ancienne
noblesse, à une époque où la monarchie oscillait
entre aider les nobles et les menacer;
 Œuvres:
- Mémoires (1662)
- Maximes (Réflexions ou Sentences et maximes
morales) – 1664/ 1680 (posth.)
L’originalité de l’œuvre
- description de son temps et d’une société pleine d’intrigues et de
révolutions perpétuelles;
- Les Réflexions ou sentences et maximes morales (Maximes) – cinq
éditions originales, successivement modifiées;
- Les Maximes – a réimprimées depuis les cinq éditions originales; la
sixième édition (1693) contenait cinquante pensées nouvelles;
- plusieurs éditions ultérieures ont bouleversé l’ordre des pensées, en
altérant et défigurant le texte, pour rendre le style plus grammatical.
(Maximes supprimées, posthumes, Réflexions diverses: Du Vrai, De la
Société, De l’air et des manières, De la conversation, De la confiance,
De l’amour et de la mer, Des exemples, De l’incertitude et de la
jalousie, De l’amour et de la vie;
- ajout de nouveaux développements à sa pensée, l’amenant plus
souvent à plus de netteté par une plus grande concision;
- grand nombre de maximes (genre littéraire lancé dans le salon de
Madeleine de Sablé);
« J’ai passé les dernières années du ministère du cardinal Mazarin dans l’oisiveté que
laisse d’ordinaire la disgrâce: pendant ce temps, j’ai écrit ce que j’ai vu des troubles de
la Régence. Bien que ma fortune soit changée, je ne jouis pas d’un moindre loisir: j’ai
voulu l’employer à écrire des événements plus éloignés, où le hasard m’a souvent donné
quelque part.
J’entrai dans le monde quelque temps devant la disgrâce de la Reine mère, Marie de
Médicis. Le roi Louis XIII, son fils, avait une santé faible, que les fatigues de la chasse
avaient usée avant l’âge; ses incommodités augmentaient ses chagrins et les défauts de
son humeur: il était sévère, défiant, haïssant le monde; il voulait être gouverné et portait
impatiemment de l’être. Il avait un esprit de détail appliqué uniquement à de petites
choses, et ce qu’il savait de la guerre convenait plus à un simple officier qu’à un roi.
Le cardinal de Richelieu gouvernait l’État, et il devait toute son élévation à la Reine
mère. Il avait l’esprit vaste et pénétrant, l’humeur âpre et difficile; il était libéral, hardi
dans ses projets, timide pour sa personne. Il voulut établir l’autorité du Roi et la sienne
propre par la ruine des huguenots et des grandes maisons du Royaume, pour attaquer
ensuite la maison d’Autriche et abaisser une puissance si redoutable à la France. Tout ce
qui n’était pas dévoué à ses volontés était exposé à sa haine, et il ne gardait point de
bornes pour élever ses créatures ni pour perdre ses ennemis. La passion qu’il avait eue
depuis longtemps pour la Reine s’était convertie en dépit: elle avait de l’aversion pour
lui, et il croyait que d’autres attachements ne lui étaient pas désagréables. Le Roi était
naturellement jaloux, et sa jalousie, fomentée par celle du cardinal de Richelieu, aurait
suffi pour l’aigrir contre la Reine, quand même la stérilité de leur mariage et
l’incompatibilité de leurs humeurs n’y auraient pas contribué. La Reine était aimable de
sa personne; elle avait de la douceur, de la bonté et de la politesse ; elle n’avait rien de
faux dans l’humeur ni dans l’esprit; et, avec beaucoup de vertu, elle ne s’offensait pas
d’être aimée. »
La Rochefoucauld, Mémoires, 1629 – décembre 1642, Partie I
1 Nos vertus ne sont, le plus souvent, que des vices déguisés.

2 Ce que nous prenons pour des vertus n’est souvent qu’un


assemblage de diverses actions et de divers intérêts, que la fortune ou
notre industrie savent arranger ; et ce n’est pas toujours par valeur et
par chasteté que les hommes sont vaillants, et que les femmes sont
chastes.

3 L’amour-propre est le plus grand de tous les flatteurs.

4 Quelque découverte que l’on ait faite dans le pays de l’amour-


propre, il y reste encore bien des terres inconnues.

5 L’amour-propre est plus habile que le plus habile homme du monde.


6 La durée de nos passions ne dépend pas plus de nous que la durée de
notre vie.
La Rochefoucauld, Maximes et Réflexions morales (1664)
Le travail du corps délivre des peines de l’esprit, et c’est ce qui rend les pauvres heureux. (Maximes, 36)

N’aimer guère en amour est un moyen assuré pour être aimé. ( Maximes supprimées, Maximes
retranchées après la première édition , 57)

L’absence diminue les médiocres passions et augmente les grandes, comme le vent éteint les bougies et
allume le feu. (Maximes, 276)

Nous aurions souvent honte de nos plus belles actions si le monde voyait tous les motifs qui les
produisent. (Maximes, 409)

Plus on aime une maîtresse, plus on est prêt de la haïr. (Maximes, 111)

On a bien de la peine à rompre quand on ne s’aime plus. (Maximes, 351)

Quoique les hommes se flattent de leurs grandes actions, elles ne sont pas souvent les effets d'un grand
dessein, mais des effets du hasard. (Maximes, 57)

Nous aimons toujours ceux qui nous admirent, et nous n'aimons pas toujours ceux que nous admirons.
(Maximes, 294)

Il n’y a guère de gens qui ne soient honteux de s’être aimés, quand ils ne s’aiment plus. (Maximes, 71)

Il y a dans la jalousie plus d'amour-propre que d’amour. (Maximes, 324)

Le plus grand effort de l’amitié n’est pas de montrer nos défauts à un ami, c’est de lui faire voir les siens.
(Maximes, 410)
 « L’amour est une image de notre vie : l’un et l’autre sont
sujets aux mêmes révolutions et aux mêmes changements.
Leur jeunesse est pleine de joie et d’espérance: on se trouve
heureux d’être jeune, comme on se trouve heureux d’aimer.
Cet état si agréable nous conduit à désirer d’autres biens, et
on en veut de plus solides; on ne se contente pas de
subsister, on veut faire des progrès, on est occupé des
moyens de s’avancer et d’assurer sa fortune; on cherche la
protection des ministres, on se rend utile à leurs intérêts ; on
ne peut souffrir que quelqu’un prétende ce que nous
prétendons. Cette émulation est traversée de mille soins et
de mille peines, qui s’effacent par le plaisir de se voir
établi : toutes les passions sont alors satisfaites, et on ne
prévoit pas qu’on puisse cesser d’être heureux. »
La Rochefoucauld, Réflexions diverses, IX, « De
l’amour et de la vie », (édition posthume, 1731)
 « Il y a autant de diverses espèces d’hommes qu’il y a de diverses espèces
d’animaux, et les hommes sont, à l’égard des autres hommes, ce que les différentes
espèces d’animaux sont entre elles et à l’égard les unes des autres. 

 Combien y a-t-il d’hommes qui vivent du sang et de la vie des innocents, les uns
comme des tigres, toujours farouches et toujours cruels, d’autres comme des lions,
en gardant quelque apparence de générosité, d’autres comme des ours, grossiers et
avides, d’autres comme des loups, ravissants et impitoyables, d’autres comme des
renards, qui vivent d’industrie, et dont le métier est de tromper!

 Combien y a-t-il d’hommes qui ont du rapport aux chiens ! Ils détruisent leur
espèce; ils chassent pour le plaisir de celui qui les nourrit; les uns suivent toujours
leur maître, les autres gardent sa maison. Il y a des lévriers d’attache, qui vivent de
leur valeur, qui se destinent à la guerre, et qui ont de la noblesse dans leur courage;
il y a des dogues acharnés, qui n’ont de qualités que la fureur; il y a des chiens, plus
ou moins inutiles, qui aboient souvent, et qui mordent quelquefois, et il y a même
des chiens de jardinier. Il y a des singes et des guenons qui plaisent par leurs
manières, qui ont de l’esprit, et qui font toujours du mal. Il y a des paons qui n’ont
que de la beauté, qui déplaisent par leur chant, et qui détruisent les lieux qu’ils
habitent. »[…]

La Rochefoucauld, Réflexions diverses, XI. « Du rapport des hommes avec les
animaux »
2. L’art de la fable: La Fontaine.
Le renouveau du conte de fées:
Charles Perrault
Jean de La Fontaine
( 1621 - 1695 )
- né à Chateau-Thierry le 8 juillet 1621, premier enfant de Charles de La Fontaine;
- étudie au collège de Château-Thierry jusqu’en troisième; il y apprend surtout le
latin, mais, soit par négligence, soit par paresse, ne s’intéresse pas au grec. Il le
regrettera plus tard quand il aura besoin de certains textes anciens dont il ne pourra
lire que les traductions latines;
- passionné par la lecture de l’Astrée d’Honoré d’Urfé; cet ouvrage sera jusqu’à sa
mort, son livre de chevet;
- en 1641, il entre en novice à l’Oratoire, Paris; mais la vie monacale ne l’intéresse
pas plus que le travail scolaire (il quitte cet établissement 18 mois plus tard);
- fait des études de droit;
- fréquente un cercle de jeunes poètes juristes, les chevaliers de la table ronde
(Maucroix, Pellisson, Furetière, Charpentier, Tallemant des Réaux, Antoine
Rambouillet de la Sablière) et décroche, en 1649, un diplôme d’avocat au parlement
de Paris;
- en 1647, son père le marie à Marie Héricart, alors âgée de 14 ans et demi (1647);
mais ce mariage de complaisance n’est pas un mariage heureux. Malgré la naissance
d’un enfant, La Fontaine ne fut jamais ni un bon mari, ni un bon père.
- à Paris, il se mêle aux sociétés précieuses et surtout
libertines de l’époque;
- sa vocation poétique s’éveille de plus en plus. Il passe de
longues heures à lire Malherbe, mais admire aussi les écrits
de Voiture, François Rabelais et Boccace;
- en 1658, après la mort de son père, La Fontaine connaît des
difficultés financières;
- en 1659, la séparation de biens des époux La Fontaine
intervient suite aux difficultés financières; il laisse à sa
femme la charge d’élever Charles;
- il se lie intimement avec Molière, Boileau et Racine (1660);
- il fréquente plusieurs salons: celui de la Duchesse de
Bouillon, une des nièces de Mazarin, et celui de l’hôtel de
Nevers. Il rencontre Mesdames de Sévigné et de La Fayette,
ainsi que La Rochefoucauld;
- il connaît de nouvelles difficultés financières. En 1673, c’est
Madame de la Sablière qui le recueille et après la mort de
celle-ci en janvier 1693, Madame Hervart;
- en 1683, La Fontaine est élu à l’Académie, au siège
de Colbert, le 15 novembre. Il est un excellent
académicien, régulièrement présent aux séances;
- il meurt le 13 avril 1695.
Les œuvres de La Fontaine
- Le Songe de Vaux (poème galant et élégiaque, 1658)
- Ode au Roi pour M. Fouquet (poème, 1663)
- Les Amours de Psyché et de Cupidon (prose et vers, 1669)
- Contes et Nouvelles en vers (1665-1674)
- Fables (3 recueils, 12 livres, 1668-1696)
- Quinquina (poème didactique, 1682)
- Astrée (poésie dramatique, 1691)
- L’Eunuque (comédie)
- Rieurs du Beau-Richard (farce-ballet)
- Achille (tragédie inachevée)
- Contes et nouvelles en vers (1665-1674)
Traits des œuvres
- La Fontaine s’est essayé dans tous les genres: contes, fables, épîtres (épître
à Huet, Discours à Madame de la Sablière);
- il a laissé une énorme correspondance, notamment des lettres à Madame de
La Fontaine (1663), à son oncle Jannard et à son ami Maucroix;
- les contes sont divisés en cinq livres publiés en 1664, 1665, 1666, 1668,
1671, 1674 et 1682. Ecrits pour la Duchesse de Bouillon, ils empruntent
leurs sujets à Boccace, à l’Arioste et aux nouvellistes italiens;
- les fables, au nombre de 243 restent son chef d’œuvre. Certains
considèrent la Fontaine comme un copieur qui n’a rien inventé;
- la fable n’est plus la sèche démonstration d’une morale. C’est un court
récit à l’intrigue rapide et vive. La souplesse et le naturel du style sont en
réalité le fruit d’un grand travail où le poète a manifesté sa parfaite maîtrise
de la langue et du vers;
- sensuel et aimant les chastes bergeries, volage et célébrant la fidélité,
courtisan mais ayant le culte de l’amitié, sa vie est l’image même de la
variété de son œuvre, qui unit en une harmonie parfaite l’art et le naturel.
Les Fables
- l’un des plus grands chefs d’œuvre de la littérature française; genre qui jusque là
n’avait aucune dignité littéraire et était réservé aux exercices scolaires de rhétorique et
de latin;
- écrites entre 1668 et 1694;
- en vers, la plupart mettent en scène des animaux anthropomorphes et contenant une
morale au début ou à la fin. Les fables – écrites dans un but éducatif;
- 242 fables, divisées en 12 livres. Dans sa modestie, il ne se donne que pour le simple
traducteur d’Esope;
- chaque fable est un petit drame parfait où l’action est engagée. Les intérêts s’opposent
aux caractères, ils en résulte des passions qui se traduisent dans un dialogue animé et
plein de naturel; les animaux, bien étudiés par La Fontaine, sont les acteurs de cette
comédie;
- le fabuliste est peintre de la société (il imagine la cour du lion et des autres bêtes
vivant en monarchie);
- spectacle de la vie humaine. La leçon à tirer est une vérité d’expérience, non un
précepte;
- mettent en scène des animaux familiers ou exotiques, de la fourmi à l’éléphant en
passant par le «roi» lion et le loup toujours cruel, les plus souvent représentés;
- les personnages incarnent les hommes, leurs fonctions, leurs défauts, leur bonté
parfois et toujours, dans la morale, la sagesse mesurée du bon sens populaire. Tout
parle chez La Fontaine, même les plantes (« Le Chêne un jour dit au roseau… ») et les
objets (« Le Pot de fer au pot de terre… »)
Le Lion amoureux
Le père aurait fort souhaité
« À Mlle de Sévigné Quelque gendre un peu moins terrible.
Sévigné, de qui les attraits La donner lui semblait bien dur ;
Servent aux grâces de modèle, La refuser n’était pas sûr ;
Et qui naquîtes toute belle, Même un refus eût fait possible
A votre indifférence près, Qu’on eût vu quelque beau matin
Pourriez-vous être favorable Un mariage clandestin.
Aux jeux innocents d’une Fable, Car outre qu’en toute manière
Et voir sans vous épouvanter La belle était pour les gens fiers,
Un Lion qu’Amour sut dompter ? Fille se coiffe volontiers
Amour est un étrange maître. D’amoureux à longue crinière.
Heureux qui peut ne le connaître Le Père donc ouvertement
Que par récit, lui ni ses coups ! N’osant renvoyer notre amant,
Quand on en parle devant vous, Lui dit : Ma fille est délicate ;
Si la vérité vous offense, Vos griffes la pourront blesser
La Fable au moins se peut souffrir : Quand vous voudrez la caresser.
Celle-ci prend bien l’assurance Permettez donc qu’à chaque patte
De venir à vos pieds s’offrir, On vous les rogne, et pour les dents,
Par zèle et par reconnaissance. Qu’on vous les lime en même temps.
Du temps que les bêtes parlaient, Vos baisers en seront moins rudes,
Les Lions, entre autres, voulaient Et pour vous plus délicieux ;
Être admis dans notre alliance. Car ma fille y répondra mieux,
Pourquoi non ? puisque leur engeance Étant sans ces inquiétudes.
Valait la nôtre en ce temps-là, Le Lion consent à cela,
Ayant courage, intelligence, Tant son âme était aveuglée !
Et belle hure outre cela. Sans dents ni griffes le voilà,
Voici comment il en alla. Comme place démantelée.
Un Lion de haut parentage, On lâcha sur lui quelques chiens :
En passant par un certain pré, Il fit fort peu de résistance.
Rencontra Bergère à son gré : Amour, amour, quand tu nous tiens
Il la demande en mariage. On peut bien dire : Adieu prudence. »
Le Renard et les Raisins
« Certain Renard Gascon, d’autres disent Normand,
Mourant presque de faim, vit au haut d’une treille
Des Raisins mûrs apparemment
Et couverts d'une peau vermeille.
Le galant en eût fait volontiers un repas ;
Mais comme il n’y pouvait atteindre :
Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats.
Fit-il pas mieux que de se plaindre ? »

(1) Valet de soldat, valet de macon.


Le Laboureur et ses Enfants
« Travaillez, prenez de la peine :
C’est le fonds qui manque le moins.
Un riche Laboureur, sentant sa mort prochaine,
Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.
Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l’héritage
Que nous ont laissé nos parents.
Un trésor est caché dedans.
Je ne sais pas l’endroit ; mais un peu de courage
Vous le fera trouver, vous en viendrez à bout.
Remuez votre champ dès qu’on aura fait l’Oût.
Creusez, fouiller, bêchez ; ne laissez nulle place
Où la main ne passe et repasse.
Le père mort, les fils vous retournent le champ
Deçà, delà, partout ; si bien qu’au bout de l’an
Il en rapporta davantage.
D’argent, point de caché. Mais le père fut sage
De leur montrer avant sa mort
Que le travail est un trésor. »
Le renouveau du conte de fées:
Charles Perrault (1628-1703)
- né le 12 janvier 1628 à Paris;
- homme de lettres français, resté célèbre pour ses
Contes de ma mère l’Oye;
- auteur de textes religieux;
- l’un des grands auteurs du XVIIe siècle;
- il a fait la collecte et la retranscription de contes
issus de la tradition orale française;
- l’un des formalisateurs du genre littéraire – du conte
merveilleux.
Les œuvres
 Dialogue de l’amour et de l’amitié (1660)
 les productions littéraires – poésies légères: Portrait
d’Iris (1687), le Siècle de Louis le Grand;
 Apologie des femmes (1694);
 Les Hommes illustres qui ont paru en France
pendant ce siècle (1696-1701)- recueil de cent deux
biographies, courtes, précises et exactes,
accompagnées de magnifiques portraits gravés;
 le volume intitulé Contes de ma mère l’Oye, ou
Histoires du temps passé (1697)
 La Marquise de Salusses ou la Patience de
Griselidis (1691), « nouvelle » en vers;
 Les Souhaits ridicules (1693);
 Peau d’Âne (1694);
 La Belle au bois dormant (1696);
 Histoires ou Contes du temps passé (1697). Ce
volume contient les huit contes en prose suivants:
La Belle au Bois Dormant, Le Petit Chaperon
rouge, La Barbe bleue, Le Maître chat ou le Chat
botté, Les Fées, Cendrillon ou la Petite Pantoufle de
verre, Riquet à la houppe, Le Petit Poucet
 La Belle au bois dormant – un conte populaire. Parmi les
versions les plus célèbres figurent celle de Charles Perrault,
publiée en 1697 dans Les Contes de ma mère l’Oye et celle
des frères Grimm publiée en 1812;
 Le Petit Chaperon rouge: la version de Perrault parue dans
Histoires ou contes du temps passé, avec des moralités
(1698) – version plus malheureuse et moralisatrice que
celles qui suivront. L’héroïne en est une jeune fille bien
élevée, la plus jolie du village, qui court à sa perte en
donnant au loup qu’elle rencontre dans la forêt les
indications nécessaires pour trouver la maison de sa grand-
mère. Le loup mange la vieille dame en se cachant des
bûcherons qui travaillent dans la forêt voisine. Il tend
ensuite un piège au Petit Chaperon rouge et finit par la
manger. L’histoire en finit là, sur la victoire du loup. Pas de
fin heureuse pour l’héroïne;
3. Le roman et la nouvelle
classiques: Mme de la Fayette
- Marie-Madeleine Pioche de la Vergne naît au Havre; son père est
gouverneur;
- attirée par la culture et l’écriture; elle reçoit une éducation soignée,
littéraire et mondaine;
- à 16 ans elle est nommée mademoiselle d’honneur de la reine Anne
d’Autriche;
- elle épouse, en 1655, le comte de la Fayette, un veuf plus âgée qu’elle
et vient habiter Paris;
- elle fréquente l’Hôtel de Rambouillet
- liée au genre précieux;
- liée avec Mme de Sévigné et La Rochefoucauld;
- vers la fin de sa vie elle se réfugie dans la solitude, se consacrant à la
carrière de ses deux fils. Elle mène jusqu’à sa fin une vie pieuse.
La Princesse de Clèves (1678)
 roman court, en quatre parties, qui dit le goût amer de l’amour
adultère pour une femme mariée et fidèle;
 premier roman sentimental de l’histoire du genre;
 l’action se déroule en 1558, à la cour du roi Henri II. Mlle de
Chartres, 16 ans, élevée par sa mère dans les principes d’une
morale rigoureuse, paraît pour la première fois au Louvre. Le
prince de Clèves, ébloui par sa beauté, tombe amoureux d’elle
au premier regard et la demande en mariage. Mlle de Chartres,
qui n’a aucune expérience de l’amour, l’épouse en
n’éprouvant pour lui qu’une grande estime. Au cours d’un bal,
elle rencontre le duc de Nemours. Un amour immédiat et
partagé naît entre eux. Mme de Chartres, mourante, conjure sa
fille de lutter contre cet amour coupable. Désormais sans
soutien moral, Mme de Clèves se retire en province, afin
d’éviter M. de Nemours. Mais ils sont destinés à se revoir.
La rencontre fatale
« Elle passa tout le jour des fiançailles chez elle à se parer, pour se trouver le soir au
bal et au festin royal qui se faisait au Louvre. Lorsqu’elle arriva, l’on admira sa beauté et sa
parure; le bal commença et, comme elle dansait avec M. de Guise, il se fit un assez grand
bruit vers la porte de la salle, comme de quelqu’un qui entrait et à qui on faisait place. Mme
de Clèves acheva de danser et, pendant qu’elle cherchait des yeux quelqu’un qu’elle avait
dessein de prendre, le roi lui cria de prendre celui qui arrivait. Elle se tourna et vit un homme
qu’elle crut d’abord ne pouvoir être que M. de Nemours, qui passait par-dessus quelques
sièges pour arriver où l’on dansait. Ce prince était fait d’une sorte qu’il était difficile de
n’être pas surprise de le voir quand on ne l’avait jamais vu, surtout ce soir-là, où le soin qu’il
avait pris de se parer, augmentait encore l’air brillant qui était dans sa personne, mais il était
difficile aussi de voir Mme de Clèves pour la première fois sans avoir un grand étonnement.
M. de Nemours fut tellement surpris de sa beauté que, lorsqu’il fut proche d’elle et
qu’elle lui fit la révérence, il ne put s’empêcher de donner des marques de son admiration.
Quand ils commencèrent à danser, il s'éleva dans la salle un murmure de louanges. Le roi et
les reines se souvinrent qu’ils ne s’étaient jamais vus, et trouvèrent quelque chose de
singulier de les voir danser ensemble sans se connaître. Ils les appelèrent quand ils eurent fini
sans leur donner le loisir de parler à personne et leur demandèrent s’ils n’avaient pas bien
envie de savoir qui ils étaient et s’ils ne s’en doutaient point.
- Pour moi, madame, dit M. de Nemours, je n’ai pas d’incertitude, mais comme Mme de
Clèves n’a pas les mêmes raisons pour deviner qui je suis que celles que j’ai pour la
reconnaître, je voudrais bien que Votre Majesté eût la bonté de lui apprendre mon nom.
- Je crois, dit Mme la Dauphine, qu’elle le sait aussi bien que vous savez le sien.
- Je vous assure, madame, reprit Mme de Clèves, qui paraissait un peu embarrassée, que je ne
devine pas si bien que vous pensez.
- Vous devinez fort bien, répondit Mme la dauphine, et il y a même quelque chose
d’obligeant pour M. de Nemours à ne vouloir pas avouer que vous le connaissez sans l’avoir
jamais vu. »
Mme de La Fayette, La Princesse de Clèves, Première partie
4. Doctrines et morales du Grand Siècle:
Bossuet, Boileau, La Bruyère
Jacques-Bénigne Bossuet
(1627- 1704 )
- né à Dijon le 27 septembre 1627 et mort à Paris le 12 avril
1704;
- philosophe, orateur, historien, théologien, homme de
politique;
- La figure la plus imposante du christianisme dans les temps
modernes;
- homme d’Église, prédicateur et écrivain français;
- il se fait une telle réputation d’orateur qu’il prêche, à quinze
ans, à l’hôtel de Rambouillet. C’est très certainement grâce
à saint Vincent de Paul dont il soutient l’action, qu’il
deviendra sans doute l’un des plus grands prédicateurs;
- ordonné prêtre en 1652, c’est à Metz qu’il exerce son
ministère jusqu’en 1659;
- nommé évêque de Condom en 1669, il prononce l’Oraison
funèbre d’Henriette Marie de France, reine de Grande-
Bretagne, puis celle d’Henriette Anne d’Angleterre,
duchesse d’Orléans; il est élu à l’Académie française en
1671.
- en 1681 paraît son fameux Discours sur l’histoire
universelle;
- il rédige la Déclaration de 1682 sur les libertés de l’Église
gallicane, qui fixe les limites du pouvoir spirituel des papes
et du pouvoir temporel des rois;
- il poursuit sa grande idée – la réunion de toutes les Églises;
- il meurt le 12 avril 1704 alors qu’il était en pleine
polémique avec Richard Simon à propos de l’exégèse et de
la critique historique des écrits bibliques.
Les œuvres de Bossuet
 Oraisons funèbres (1662-1687) - Oraison funèbre de Henriette-Marie de France, reine de la
Grande-Bretagne (1669); Oraison funèbre de Henriette-Anne d’Angleterre, duchesse
d’Orléans (1670)
 Discours sur l’histoire universelle (1681)
 Sermon sur la Loi (1653)
 Panégyrique de Saint Paul (1657)
 Exposition de la doctrine de l’Église catholique (1671)
 Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même (1741)
 Traité de la communion sous les deux espèces (1682)
 Oraison funèbre de Marie-Thérèse d’Autriche infante d’Espagne, reine de France et de
Navarre (1683)
 Oraison funèbre de Très-Haute, et Très-Puissante princesse Anne de Gonzague de Clèves,
princesse palatine (1685)
 Oraison funèbre de Très-Haut, et Très-Puissant prince Louis de Bourbon, prince de Condé
(1687)
 Histoire des variations des Églises protestantes (1688)
 L’Apocalypse avec une explication par messire Jacques-Bénigne Bossuet (1689)
 Défense de la Tradition et des saints Pères (1693)
 Maximes et réflexions sur la comédie (1694)
 Relation sur le quiétisme (1697)
 La Politique tirée de l’Écriture sainte (1709)
 Lettres (publication posthume – 1753)
Oraisons funèbres (1662-1687)

 Bossuet est le premier à organiser l’oraison funèbre


autour de la mort elle-même, pour en tirer une leçon
profitable;
 la fin d’une vie brillante devient le prétexte à
montrer le peu que sont les hommes, à leur faire
entendre comment ils doivent ordonner leur
conduite pour se préparer à bien mourir;
 l’éloge des morts n’est pour Bossuet qu’une
occasion nouvelle d’instruire les vivants.
Oraison funèbre d’Henriette
d’Angleterre (1670)
« Considérez, MESSIEURS, ces grandes puissances que nous regardons de si
bas. Pendant que nous tremblons sous leur main, Dieu les frappe pour nous avertir.
Leur élévation en est la cause; et il les épargne si peu qu’il ne craint pas de les
sacrifier à l’instruction du reste des hommes. CHRÉTIENS, ne murmurez pas si
MADAME a été choisie pour nous donner une telle instruction. Il n’y a rien ici de
rude pour elle, puisque, comme vous le verrez dans la suite, Dieu la sauve par le
même coup qui nous instruit. Nous devrions être assez convaincus de notre néant;
mais s’il faut des coups de surprise à nos cœurs enchantés de l’amour du monde,
celui-ci est assez grand et assez terrible.
O nuit désastreuse ! ô nuit effroyable, où retentit tout à coup, comme un éclat
de tonnerre, cette étonnante nouvelle: MADAME se meurt, MADAME est morte !
Qui de nous ne se sentit frappé à ce coup, comme si quelque tragique accident avait
désolé sa famille? Au premier bruit d’un mal si étrange, on accourut à Saint-Cloud
de toutes parts; on trouve tout consterné, excepté le cœur de cette princesse. Partout
on entend des cris, partout on voit la douleur et le désespoir, et l’image de la mort.
Le roi, la reine, Monsieur, toute la cour, tout le peuple, tout est abattu, tout est
désespéré, et il me semble que je vois l’accomplissement de cette parole du
prophète: Le roi pleurera, le prince sera désolé, et les mains tomberont au peuple, de
douleur et d’étonnement.
Mais et les princes et les peuples gémissaient en vain.
En vain Monsieur, en vain le roi même tenait MADAME
serrée par de si étroits embrassements. Alors ils pouvaient
dire l’un et l’autre, avec saint Ambroise: Stringebam
brachia, sed jam amiseram quam tenebam ; je serrais les
bras, mais j’avais déjà perdu ce que je tenais. La princesse
leur échappait parmi des embrassements si tendres, et la
mort plus puissante nous l’enlevait entre ces royales mains.
Quoi donc, elle devait périr si tôt! Dans la plupart des
hommes, les changements se font peu à peu, et la mort les
prépare ordinairement à son dernier coup. MADAME
cependant a passé du matin au soir, ainsi que l’herbe des
champs. Le matin elle fleurissait; avec quelles grâces, vous
le savez: le soir, nous la vîmes séchée, et ces fortes
expressions, par lesquelles l’Écriture sainte exagère
l’inconstance des choses humaines, devaient être pour cette
princesse si précises et si littérales. […]
La voilà, malgré ce grand cœur, cette princesse si admirée et si
chérie; la voilà telle que la mort nous l’a faite. Encore ce reste tel quel
va-t-il disparaître: cette ombre de gloire va s’évanouir, et nous l’allons
voir dépouillée même de cette triste décoration. Elle va descendre à
ces sombres lieux, à ces demeures souterraines, pour y dormir dans la
poussière avec les grands de la terre, comme parle Job, avec ces rois
et ces princes anéantis, parmi lesquels à peine peut-on la placer, tant
les rangs y sont pressés, tant la mort est prompte à remplir ces places!
Mais ici notre imagination nous abuse encore. La mort ne nous laisse
pas assez de corps pour occuper quelque place, et on ne voit là que les
tombeaux qui fassent quelque figure. Notre chair change bientôt de
nature; notre corps prend un autre nom; même celui de cadavre, dit
Tertullien, parce qu’il nous montre encore quelque forme humaine, ne
lui demeure pas longtemps: il devient un je ne sais quoi qui n’a plus
de nom dans aucune langue; tant il est vrai que tout meurt en lui,
jusqu’à ces termes funèbres par lesquels on exprimait ses malheureux
restes ! »
Bossuet, Oraison funèbre d’Henriette d’Angleterre (1670), extrait
Méditations sur la brièveté de la vie (1648)
- œuvre de jeunesse, rédigée par Bossuet à l’âge de vingt et un ans;
- abordent un thème qui réapparaîtra souvent dans les sermons et les
oraisons funèbres : la conscience de sa finitude, l’idée de la brièveté de
la vie humaine, si « longue » soit-elle;
- le sentiment de petitesse;
- Bossuet envisage une vie de quatre-vingts, voire cent ans, mais la
compare au « grand abîme du temps », le temps qui l’a précédée et
celui qui la suivra. On trouve ici en germe la lucidité et l’intuition de
l’argument fort qui feront la réputation du grand prédicateur.
« Ma vie est de quatre-vingts ans tout au plus; prenons-en cent: qu’il y
a eu de temps où je n’étais pas! qu’il y en a où je ne serai point! et que
j’occupe peu de place dans ce grand abîme de temps! Je ne suis rien;
ce petit intervalle n’est pas capable de me distinguer du néant où il faut
que j’aille. Je ne suis venu que pour faire nombre, encore n’avait-on
que faire de moi; et la comédie ne se serait pas moins bien jouée,
quand je serais demeuré derrière le théâtre. Ma partie est bien petite en
ce monde, et si peu considérable que, quand je regarde de près, il me
semble que c’est un songe de me voir ici, et que tout ce que je vois ne
sont que de vains simulacres. » Extrait
Discours sur l’histoire universelle
(1681)
- c’est un cours d’histoire générale;
- retrace les étapes de l’expansion chrétienne, depuis
Moïse jusqu’au triomphe de l’Église;
- l’idée directrice est le rôle tout puissant de la
providence divine dans l’histoire;
- étude des empires de l’Antiquité, analyse des causes
de leur grandeur et de leur décadence, leur
unification par le Romains, qui facilite la diffusion
de l’Évangile;
« Le génie des Égyptiens »

« Les Egyptiens avaient l’esprit inventif, mais ils le tournaient aux choses
utiles. Leurs Mercures ont rempli l’Egypte d’inventions merveilleuses, et ne lui
avaient presque rien laissé ignorer de ce qui pouvait rendre la vie commode et
tranquille. Je ne puis laisser aux Egyptiens la gloire qu’ils ont donnée à leur Osiris,
d’avoir inventé le labourage; car on le trouve de tout temps dans les pays voisins de
la terre d’où le genre humain s’est répandu, et on ne peut douter qu’il ne fût connu
dès l’origine du monde. Aussi les Egyptiens donnent-ils eux-mêmes une si grande
antiquité à Osiris, qu’on voit bien qu’ils ont confondu son temps avec celui des
commencements de l’univers, et qu’ils ont voulu lui attribuer les choses dont
l’origine passait de bien loin tous les temps connus dans leur histoire. Mais si les
Egyptiens n’ont pas inventé l’agriculture, ni les autres arts que nous voyons devant
le déluge, ils les ont tellement perfectionnés, et ont pris un si grand soin de les
rétablir parmi les peuples où la barbarie les avait fait oublier, que leur gloire n’est
guère moins grande que s’ils en avaient été les inventeurs.
Il y en a même de très importants dont on ne peut leur disputer l’invention.
Comme leur pays était uni, et leur ciel toujours pur et sans nuage, ils ont été les
premiers à observer le cours des astres. Ils ont aussi les premiers réglé l’année. Ces
observations les ont jetés naturellement dans l’arithmétique; et s’il est vrai, ce que
dit Platon, que le soleil et la lune aient enseigné aux hommes la science des
nombres, c’est-à-dire, qu’on ait commencé les comptes réglés par celui des jours,
des mois et des ans, les Egyptiens sont les premiers qui aient écouté ces merveilleux
maîtres.
Les planètes et les autres astres ne leur ont pas été moins connus, et ils ont
trouvé cette grande année qui ramène tout le ciel à son premier point. Pour
reconnaître leurs terres tous les ans couvertes par le débordement du Nil, ils ont été
obligés de recourir à l’arpentage, qui leur a bientôt appris la géométrie. Ils étaient
grands observateurs de la nature qui, dans un air si serein et sous un soleil si ardent,
était forte et féconde parmi eux. C’est aussi ce qui leur a fait inventer ou
perfectionner la médecine. Ainsi toutes les sciences ont été en grand honneur parmi
eux. Les inventeurs des choses utiles recevaient, et de leur vivant et après leur mort,
de dignes récompenses de leurs travaux. C’est ce qui a consacré les livres de leurs
deux Mercures, et les a fait regarder comme des livres divins. Le premier de tous les
peuples où on voie des bibliothèques est celui d’Egypte. Le titre qu’on leur donnait
inspirait l’envie d’y entrer, et d’en pénétrer les secrets: on les appelait le trésor des
remèdes de l’âme. Elle s’y guérissait de l’ignorance, la plus dangereuse de ses
maladies, et la source de toutes les autres.
Une des choses qu'on imprimait le plus fortement dans l’esprit des Egyptiens
était l’estime et l’amour de leur patrie. Elle était, disaient-ils, le séjour des dieux; ils
y avaient régné durant des milliers infinis d’années. Elle était la mère des hommes
et des animaux, que la terre d’Egypte arrosée du Nil avait enfantés pendant que le
reste de la nature était Stérile. Les prêtres, qui composaient l’histoire d’Egypte de
cette suite immense de siècles, qu’ils ne remplissaient que de fables et des
généalogies de leurs dieux, le faisaient pour imprimer dans l’esprit des peuples
l’antiquité et la noblesse de leur pays. Au reste, leur vraie histoire était renfermée
dans des bornes raisonnables ; […]
Bossuet, Discours sur l’histoire universelle (1681), Chapitre III,
« Les Scythes, les Éthiopiens et les Égyptiens »
Nicolas Boileau (dit Boileau-Despréaux)
(1636-1711)
- naît à Paris, en 1636, près de la Sainte-Chapelle, le 15e des 16 enfants
d’un greffier de la grande Chambre du Parlement;
- orphelin de mère, il passe tristement son enfance, dans une maison de
campagne, avec une domestique dure et ignorante;
- il devient un caractère taciturne;
- il fait des études de droit, devient avocat; il suit des cours de
théologie;
- la mort de son père lui permet de se livrer tout entier à la poésie. Il est
ami de Racine, Molière, La Fontaine, des solitaires de Port-Royal. Il
devient avec Racine historiographe du roi;
- il entre à l’Académie en 1684;
- accablé d’infirmités, devenu sourd, affligé de la perte de ses amis, il
passe ses dernières années au cloître Notre-Dame;
- il meurt à 74 ans d’une fluxion de poitrine.
Les Œuvres
 Satires (Douze) – composées entre 1660-1711;
 Epîtres (Douze) – composées entre 1674-1698;
 Le Lutrin (poème héroï-comique en six chants, véritable chef-
d’œuvre d’esprit et de badinage, 1674-1683);
 Traité du sublime (1674);
 L’Art poétique (1674);
 Dialogue sur les héros de roman (1688);
 Réflexions critiques sur Longin (1694-1710);
 Correspondance avec Racine et Brossette (1700);
 Lettres à Charles Perrault (1700).
Traits des œuvres
- dans les Satires, Boileau combat le mauvais goût,
fruit de l’influence italienne et espagnole;
- dans ses Épîtres, il est moins passionné, plus rassis;
on y admire la pureté de sa morale et l’élévation de
ses pensées
- le style est élégant, correct, soutenu;
- les idées sont variées;
- Boileau possède toutes les qualités du critique: un
jugement sain, un goût pur.
Satire IX
« C’est à vous, mon Esprit, à qui je veux parler;
Vous avez des défauts que je ne puis celer ;
Assez et trop longtemps ma lâche complaisance
De vos jeux criminels a nourri l’insolence ;
Mais, puisque vous poussez ma patience à bout,
Une fois en ma vie il faut vous dire tout.
On croirait, à vous voir, dans vos libres caprices,
Discourir en Caton des vertus et des vices,
Décider du mérite et du prix des auteurs,
Et faire impunément la leçon aux docteurs,
Qu’étant seul à couvert des traits de la satire,
Vous avez tout pouvoir de parler et d’écrire;
Mais, moi, qui dans le fond sais bien ce que j’en crois,
Qui compte tous les jours vos défauts par mes doigts,
Je ris, quand je vous vois, si faible et si stérile,
Prendre sur vous le soin de réformer la ville,
Dans vos discours chagrins plus aigre, et plus mordant
Qu’une femme en furie, ou Gautier en plaidant. » […]
Nicolas Boileau, Les Satires, Satire IX
Nicolas Boileau - Épitres
(1675)
« Grand Roi, cesse de vaincre, ou je cesse d’écrire.
Tu sais bien que mon style est né pour la satire;
Mais mon esprit, contraint de la désavouer,
Sous ton règne étonnant ne veut plus que louer.
Tantôt, dans les ardeurs de ce zèle incommode,
Je songe à mesurer les syllabes d’une ode;
Tantôt d’une Énéide auteur ambitieux,
Je m’en forme déjà le plan audacieux :
Ainsi, toujours flatté d’une douce manie,
Je sens de jour en jour dépérir mon génie;
Et mes vers, en ce style ennuyeux, sans appas,
Déshonorent ma plume, et ne t’honorent pas. » […]
N. Boileau, Epitres, Épitre VIII « Au Roi »
Sur L’Art poétique (1669-1674)
- divisé en 4 chants;
- le premier renferme les préceptes généraux sur l’art d’écrire: le poète
doit avoir du génie, une vraie vocation, de bon sens, la sobriété, la
variété, la noblesse, l’harmonie, la clarté, la pureté;
- le deuxième présente les règles des genres secondaires : l’églogue,
l’élégie, l’ode, le sonnet, l’épigramme, le rondeau, la ballade, le
madrigal, la satire, la chanson, le vaudeville;
- le troisième traite des règles des grands genres: la tragédie, l’épopée et
la comédie;
- le quatrième parle des préceptes moraux concernant la conduite du
poète: Boileau conseille au poète d’éviter les flatteurs, la jalousie,
d’être vertueux, d’un commerce agréable. L’Art poétique est un chef-
d’œuvre de raison, de bon goût et de style, une poétique complète et
méthodique.
« Aimez donc la raison: que toujours vos écrits
Empruntent d’elle seule et leur lustre et leur prix. »
N. Boileau, L’art poétique, Chant I (vers 37-38)
« Fuyez de ces auteurs l’abondance stérile,
Et ne vous chargez point d’un détail inutile.
Tout ce qu’on dit de trop est fade et rebutant;
L’esprit rassasié le rejette à l’instant. »
N. Boileau, L’art poétique, Chant I (vers 59-62)
« Quoi que vous écriviez, évitez la bassesse
Le style le moins noble a pourtant sa noblesse. »
N. Boileau, L’art poétique, Chant I (vers 79-80)
« Hâtez-vous lentement; et, sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage:
Polissez-le sans cesse et le repolissez;
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez. »
N. Boileau, L’art poétique, Chant I (vers 171-174)
« Telle qu’une bergère, au plus beau jour de fête,
De superbes rubis ne charge point sa tête, […]
Telle, aimable en son air, mais simple dans son style,
Doit éclater sans pompe une élégante Idylle. »
N. Boileau, L’art poétique, Chant II (vers 1- 6)
« D’un ton un peu plus haut, mais pourtant sans audace,
La plaintive Elégie, en longs habits de deuil
Sait, les cheveux épars, gémir sur un cercueil;
Elle peint des amants la joie et la tristesse;
Flatte, menace, irrite, apaise une maîtresse.
Mais, pour bien exprimer ces caprices heureux,
C’est peu d’être poète, il faut être amoureux. »
N. Boileau, L’art poétique, Chant II (vers 38-44)
«Tout poème est brillant de sa propre beauté;
Le Rondeau, né gaulois, a la naïveté
La Ballade, asservie à ses vieilles maximes,
Souvent doit tout son lustre au caprice des rimes
Le Madrigal, plus simple et plus noble en son tour
Respire la douceur, la tendresse et l’amour.
L’ardeur de se montrer et non pas de médire,
Arma la Vérité du vers de la Satire.
N. Boileau, L’art poétique, Chant II (vers 139-144)
Jean de La Bruyère (1645-1696)
- né à Paris le 16 août 1645 dans une famille bourgeoise;
- le fils aîné de Louis de La Bruyère, contrôleur général des ventes de la
ville et d’Elisabeth Hamonyn;
- élevé à l’Oratoire de Paris;
- à vingt ans, il obtient sa licence de droit à l’université d’Orléans et
s’inscrit au barreau, mais plaide peu;
- en 1674, La Bruyère devient conseiller du roi, ce qui lui confère la
noblesse et des revenus substantiels;
- célèbre pour une œuvre unique, Les Caractères ou Les mœurs de ce
siècle (1688) – ensemble de brèves pièces littéraires;
- le « style » littéraire incite à la lecture à haute voix, donnant ainsi à
cette activité le statut de jugement moral de par l’effet rhétorique
obtenu par la lecture orale sur les auditeurs.
Œuvres principales
 Les Caractères de Théophraste traduits du grec
avec les caractères ou les mœurs de ce siècle (1688)
 Discours de réception à l’Académie française
(1694)
 Dialogues sur le quiétisme (1698)
Les Caractères (1688)
- une véritable critique de la société du XVIIe siècle, sous forme de
maximes, de réflexions et de portraits;
- révolté par la dégradation des mœurs de son époque, en particulier
dans les hautes sphères du pouvoir, La Bruyère, avec son style
elliptique et nerveux, dresse un des portraits les plus acerbes des
hommes de son temps. Tout y passe, hypocrisie, superstition,
adulation, emportement, indécence, flatterie, avarice, orgueil,
grossièreté;
- la phrase est courte, brusque, saccadée (déjà celle du XVIIIe siècle);
- le réalisme de l’expression, la crudité de certains traits, la tendance à
peindre l’extérieur, les gestes des personnages sont presque du XIXe.
Tous ses portraits sont pris sur le vif;
- critique des abus, mais respect des institutions;
- le moraliste reste un modèle d’efficacité et de finesse, sensible à la
saveur des mots et au langage populaire.
 La Bruyère insiste sur l’aspect moral de son livre: il
prétend moins attaquer ses contemporains que viser à
une certaine vérité générale sur l’homme;
 la justesse de son observation et les nombreuses
allusions à des contemporains font de son ouvrage un
indispensable témoin de la société française à la fin
du XVIIe siècle;
 le livre se compose de seize chapitres, regroupant des
fragments de toutes sortes. Après avoir étudié les
«ouvrages de l’esprit » (I), le « mérite personnel »
(II), les « femmes » (III), le « cœur » (IV) et la «
société et la conversation » (V), La Bruyère en vient
aux « biens de fortune » (VI), qui correspondent trop
rarement aux vraies du mérite personnel.
 Les Caractères sont des portraits et bien souvent des
caricatures dont les sujets portent des noms
antiques: Egésippe, le «propre à rien », Arrias, qui «
a tout lu, a tout vu », Onuphre, alter ego de Tartuffe;
 l’intention de l’auteur est donc celle qui anime tous
les chefs-d'œuvre classiques: l’édification du
lecteur;
 Les Caractères contiennent des réflexions sur le
pouvoir et sur la société qui, sans être jamais les
propos d’un révolutionnaire ni même d’un
réformateur, portent en germe les Lumières du
XVIIIe siècle.
Les Caractères (1688)
Une étrange tribu
« L’on parle d’une région où les vieillards sont galants, polis et civils; les jeunes gens au
contraire, durs, féroces, sans mœurs ni politesse: ils se trouvent affranchis de la passion des
femmes dans un âge où l’on commence ailleurs à la sentir; ils leur préfèrent des repas, des
viandes, et des amours ridicules. Celui-là chez eux est sobre et modéré, qui ne s’enivre que de
vin: l’usage trop fréquent qu’ils en ont fait le leur a rendu insipide; ils cherchent à réveiller leur
goût déjà éteint par des eaux-de-vie, et par toutes les liqueurs les plus violentes; il ne manque à
leur débauche que de boire de l’eau-forte. Les femmes du pays précipitent le déclin de leur
beauté par des artifices qu’elles croient servir à les rendre belles: leur coutume est de peindre
leurs lèvres, leurs joues, leurs sourcils et leurs épaules, qu’elles étalent avec leur gorge, leurs bras
et leurs oreilles, comme si elles craignaient de cacher l’endroit par où elles pourraient plaire, ou
de ne pas se montrer assez. Ceux qui habitent cette contrée ont une physionomie qui n’est pas
nette, mais confuse, embarrassée dans une épaisseur de cheveux étrangers, qu’ils préfèrent aux
naturels et dont ils font un long tissu pour couvrir leur tête: il descend à la moitié du corps,
change les traits, et empêche qu’on ne connaisse les hommes à leur visage. Ces peuples d’ailleurs
ont leur Dieu et leur roi: les grands de la nation s’assemblent tous les jours, à une certaine heure,
dans un temple qu’ils nomment église; il y a au fond de ce temple un autel consacré à leur Dieu,
où un prêtre célèbre des mystères qu’ils appellent saints, sacrés et redoutables; les grands forment
un vaste cercle au pied de cet autel, et paraissent debout, le dos tourné directement aux prêtres et
aux saints mystères, et les faces élevées vers leur roi, que l’on voit à genoux sur une tribune, et à
qui ils semblent avoir tout l’esprit et tout le cœur appliqué. On ne laisse pas de voir dans cet
usage une espèce de subordination; car ce peuple paraît adorer le prince, et le prince adorer Dieu.
Les gens du pays le nomment***; il est à quelque quarante-huit degrés d’élévation du pôle, et à
plus d’onze cent lieues de mer des Iroquois et des Hurons. »
« De la Cour », 74
Les Caractères (1688)
 « Qui peut, avec les plus rares talents et le plus excellent mérite, n’être pas convaincu de son
inutilité, quand il considère qu’il laisse en mourant un monde qui ne se sent pas de sa perte, et où
tant de gens se trouvent pour le remplacer ? « Du mérite personnel », 1
 De bien des gens il n’y a que le nom qui vale quelque chose. Quand vous les voyez de fort près,
c’est moins que rien ; de loin, ils imposent. « Du mérite personnel », 2
 Tout persuadé que je suis que ceux que l’on choisit pour de différents emplois, chacun selon son
génie et sa profession, font bien, je me hasarde de dire qu’il se peut faire qu’il y ait au monde
plusieurs personnes, connues ou inconnues, que l’on n’emploie pas, qui feraient très bien ; et je
suis induit à ce sentiment par le merveilleux succès de certaines gens que le hasard seul a placés,
et de qui jusques alors on n’avait pas attendu de fort grandes choses.
 Combien d’hommes admirables, et qui avaient de très beaux génies, sont morts sans qu’on en ait
parlé ! Combien vivent encore dont on ne parle point, et dont on ne parlera jamais ! « Du mérite
personnel », 3
 Quelle horrible peine a un homme qui est sans prôneurs et sans cabale, qui n’est engagé dans
aucun corps, mais qui est seul, et qui n’a que beaucoup de mérite pour toute recommandation, de
se faire jour à travers l’obscurité où il se trouve, et de venir au niveau d’un fat qui est en crédit !
« Du mérite personnel », 4
 Personne presque ne s’avise de lui-même du mérite d’un autre.
 Les hommes sont trop occupés d’eux-mêmes pour avoir le loisir de pénétrer ou de discerner les
autres ; de là vient qu’avec un grand mérite et une plus grande modestie l’on peut être longtemps
ignoré. « Du mérite personnel », 5
 Le génie et les grands talents manquent souvent, quelquefois aussi les seules occasions : tels
peuvent être loués de ce qu’ils ont fait, et tels de ce qu’ils auraient fait. « Du mérite personnel »,
6