Vous êtes sur la page 1sur 25

Le champ scientifique de

l’économie: aperçus.
Daniel Dufourt Professeur des Universités

Eléments d’économie générale


Chapitre1
ddufourt@gmx.fr

1
Plan de la séance

 INTRODUCTION
La formation de la science économique
1ère partie: les concepts intégrateurs
A – Richesses et Nation
B – Rareté et échanges, propriété et concurrence.
C – Production et valeur, utilité et préférences
D – Rationalité, comportements et calcul et économique
E – Monnaie et prix
2ème partie: Les différentes conceptions de l’objet et de la nature de la
science économique
A – Classiques, néoclassiques, keynésiens
L’économie classique ou l’intemporalité des structures
L’économie néoclassique, rationalité individuelle et vérités métaphysiques
Keynes : de la fin du « laissez faire » à l’invention de la macroéconomie
B – Les tendances critiques: marxistes, radicales et anti-utilitaristes
CONCLUSION
L’économie politique, science de l’homme et de la société 2
INTRODUCTION
De l’ « Economique » [Aristote] à l’Economie Politique [Adam Smith]
De l’économie politique à la science économique [Alfred Marshall]

La distinction aristotélicienne entre Chrématistique (échanger pour le gain) et


Economique (échanger pour subvenir aux nécessités de la vie) est primordiale:
elle institue une frontière, (qui n’est pas seulement morale mais qui concerne
aussi les règles de la vie en société), entre l’exercice rationnel d’une activité
économique destiné à subvenir aux nécessités* de la vie et la soif du lucre qui
fait de l’enrichissement le seul but de la vie en société.
L’Economie Politique [Quesnay (1694-1774), Smith (1723-1790), Ricardo (1772-
1823)] met, elle, en relation la création des richesses et l’ordre social. Alors
que les adeptes de l’ordre naturel (Quesnay, Lemercier de la Rivière [(1719-
1801)] cherchent les principes d’une stabilité de la société dans des lois
naturelles, présidant aux activités essentielles (mises en valeur des terres),
Smith et Ricardo s’interrogent sur les conditions sociales de la production,
de la répartition et de l’accumulation des richesses dans le contexte de la
première révolution industrielle. Conscients du rôle éminent dévolu à la
puissance publique, ils instituent la Nation comme référentiel et mesure du
jugement à appliquer aux conditions existantes de la production et du partage
des richesses.
*au XIXème siècle «quelque chose apte à satisfaire un besoin pressant de la vie »

3
 Œuvres économiques et philosophiques de François Quesnay, accompagnées
des éloges et d'autres travaux biographiques sur Quesnay par différents auteurs
publiées avec une introduction et des notes par Auguste Oncken, 1888 Texte en
ligne :
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k72832q.pdf
 Smith Adam, 1776, Recherche sur la nature et les causes de la richesse des
nations, GF-Flammarion, 1991
 Adam Smith (trad. Michaël Biziou, Claude Gautier et Jean-François Pradeau),
Théorie des sentiments moraux, Paris, PUF, coll. « Quadrige », 2011, 478 p. (
ISBN 978-2-13-058608-1) [présentation en ligne]
 Ricardo David, Des principes de l’économie politique et de l’impôt, 1817,
Traduction par Francisco Solano Constancio, Paul Henri Alcide Fonteyraud.
Œuvres complètes de David Ricardo, Guillaumin, 1847 disponible en ligne à:
http://fr.wikisource.org/wiki/Des_principes_de_l%E2%80%99%C3%A9conomie_polit
ique_et_de_l%E2%80%99imp%C3%B4t

4
Intro (suite)

 L’Economie Politique institue un lien essentiel entre dépense de travail et création de


richesses (la production de « marchandises ») : ce lien est historiquement situé puisqu’il
reconnaît le salarié comme le dépositaire de la force essentielle à l’origine de la création
de valeur. Cette force, le salarié ne peut l’exercer pour son compte propre sauf à revenir
à des robinsonnades.
La force de travail est donc mise en mouvement (d’où la désignation du salarié comme
travailleur*) par ceux qui possédant les capitaux ont la capacité d’acheter les machines,
les terrains, les immeubles et sont en situation avant même que la production (résultat
de l’activité) puisse être vendue sur les marchés, de verser les salaires aux
travailleurs**.
 Les possesseurs des capitaux (qu’ils soient nobles, bourgeois, propriétaires fonciers ou
non) sont les capitalistes.
 Les serviteurs de l’Etat, puissance publique, (sauf s’ils sont des ouvriers des
Manufuctures royales), constituent une énigme: ils ne créent pas richesses. Ce sont des
travailleurs improductifs. Leur utilité est autre: ils rendent possible l’exercice des
fonctions régaliennes sans lesquelles la société ne pourrait exister.
* Sur l’étymologie du terme travail voir l’excellent article de Alain Rey [2012] « Dire le travail: une
histoire d’idées » à l’adresse suivante http://www.revueforum.fr/wp-content/uploads/2012/01/Rey.pdf
** L’expression capital variable dans l’économie politique classique et dans l’œuvre de Karl Marx
renvoie ainsi à la nécessité d’assurer l’avance des salaires pour être en mesure de lancer l’activité de
production

5
Intro (fin)

 Le passage de l’Economie Politique à « la science économique » est lié à


l’introduction du calcul économique [Alfred Marshall* (1842-1924)],dont les
principes semblent faire échapper l’activité économique aux vicissitudes liées à
l’histoire, aux institutions politiques, aux situations régies par des éléments a-
logiques (pour l’économiste et sociologue italien Vilfredo Pareto : instincts,
sentiments, émotions, etc..). De surcroît le calcul économique efficient se
déploie dans un modèle canonique (l’équilibre général de Léon Walras [1834-
1910] ) inventé à cette fin: celui des marchés de concurrence pure et parfaite**
dans le cadre duquel le système des prix assure une allocation optimale des
ressources disponibles entre les différents emplois.
 *Principes d’Economie Politique, 1890 (traduction de 1906 en ligne)
 ** Concurrence pure: celle qui réunit l’atomicité, l’homogèinité des produits, la transparence de
l’information
Concurrence parfaite: celle qui réunit libre entrée et sortie sur le marché, et la libre circulation des facteurs
de production (travail et capital).
 A noter: le calcul économique appliqué aux activités relevant de la puissance publique inventé par
l’ingénieur français Jules Dupuit. Se reporter à:
http://www.sceco.univnantes.fr/~tvallee/Calcul/doc/AFSEbernard1.pdf

6
1ère Partie – Les concepts intégrateurs

 A- Richesses et Nation: deux référentiels (ce qui est mesuré;


au regard de qui?)
La richesse désigne le surplus dont dispose un particulier ou une Nation à l’issue d’une
période de temps conventionnelle: une fois les marchandises vendues, elle représente la
différence entre les sommes tirées des ventes et l’ensemble des dépenses engagées pour
les produire (salaires, consommations intermédiaires intérêts des capitaux empruntés,
amortissement des équipements). D’où l’idée de « surplus ».
A cette problématique sont associés les concepts de facteurs de production, de coûts de
production, de revenus de facteurs, de profits, de prix d’équilibre. La différence entre les
prix de marché et les prix d’équilibre est la source de rentes appropriées par ceux qui
disposent de ce que l’on appelle précisément un « pouvoir de marché » (situation de
monopole ou capacité à influencer la formation des prix sur le marché);
La Nation désigne l’ensemble des acteurs au regard desquels la comptabilisation a un sens:
ici et c’est sans doute une spécificité de l’économie politique, non seulement les
ménages, les entreprises* mais aussi la puissance publique. Ces acteurs inscrivent leur
action dans une communauté politique dont les frontières sont celles de la souveraineté
exercée sur un territoire.
* Pour les classiques la nation est l’ensemble des travailleurs, des capitalistes et des propriétaire terriens (rentiers) assujettis
à la puissance publique.

7
1ère Partie – Les concepts intégrateurs:
B - Rareté et échanges, propriété et concurrence.

La lutte contre la rareté est le moteur du développement des échanges marchands (et non
du troc). Initialement la division du travail se traduit par une profusion de biens
hétérogènes et non reproductibles: les échanges sont des échanges de proximité.
Les échanges marchands sont la source d’une spécialisation et du remplacement de
l’activité artisanale par la production manufacturière: Adam Smith observe ainsi que c’est
(à l’époque) la faible étendue du marché qui limite la croissance des gains de productivité
(obtenus d’abord par division du travail et spécialisation au sein de l’entreprise).
L’affectation des ressources rares entre les différentes utilisations possibles est le fil
conducteur d’une conception de l’économie comme science des choix.
Le marché est la rencontre d’acheteurs et de vendeurs de biens et services donnant lieu à
la détermination d’un prix pratiqué sur ce marché. Si les marchandises proposées à la vente
sont homogènes, et si l’information est parfaite, c’est la concurrence entre les acheteurs et
les vendeurs qui est seule à l’origine de la formation du prix effectivement pratiqué.
La concurrence suppose l’existence d’un droit de propriété sur les biens échangés. La
concurrence est, en effet, l’expression d’une multitude de décisions de gestion relatives à
des éléments patrimoniaux puisque l’échange se traduit par un transfert de droits de
propriété.

8
1ère Partie – Les concepts intégrateurs:
C - Production et valeur, Utilité et Préférences.
Dans l’Economie Politique des Classiques la valeur des biens est déterminée
par l’adjonction aux coûts de production d’un taux de profit, considéré comme le
juste retour sanctionnant l’activité d’entreprise, ayant donné lieu à l’engagement
(immobilisation) des capitaux investis. Le taux de profit est celui qui résulte de la
concurrence des capitaux à l’intérieur de la branche d’activité. Les coûts de
production sont mesurés en heures de travail. Le passage aux prix de production
présuppose le calcul d’un taux de salaire, en principe fournit par le
fonctionnement du marché du travail. Cette conceptualisation est liée à la
problématique de la répartition qui distingue des classes sociales en fonction de
leur statut au regard de la production et des droits de propriété qui l’organisent.
 Dans la science économique, héritée des néoclassiques la valeur des
biens est déterminée par leur utilité c’est-à-dire leur plus ou moins grande
capacité à satisfaire les besoins et désirs solvables des consommateurs et
des producteurs. La mesure de la valeur des biens est donc directement
référée à des échelles de préférences, expressions de l’identité des
individus qui sont les seuls éléments qui composent la société, selon ces
auteurs néoclassiques.

9
1ère partie: concepts intégrateurs
D - Rationalité, comportements et calcul économique
 La science économique à la différence de l’économie politique ne connaît que
des individus. L’homo oeconomicus est un acteur rationnel qui effectue ses
choix en maximisant sa fonction d’objectif sous une contrainte qui est la
contrainte budgétaire. L’Etat lui-même est assimilé à un individu: c’est en quelque
sorte le petit père du peuple. Ses préférences n’émanent pas (même si l’agrégation
des préférences individuelles en vue de définir une fonction d’utilité collective à
longtemps été le plat de résistance de l’économie publique) des individus: elles
sont définies par les délibérations des assemblées parlementaires élues.

 Les comportements des agents économiques sont des comportements standards:


comportement des consommateurs, des producteurs etc.. La seule rationalité qui
importe est la rationalité marchande. D’où la tentation -et la dérive quasi
totalitaire- consistant à vouloir appliquer à des institutions en principe non
marchandes des critères de management inspirés du calcul économique marchand:
ainsi les Universités autonomes sont invitées à améliorer leur gestion en
appliquant les normes du « New Public Management » dans le cadre duquel le
critère du profit est remplacé par des critères de performance compatibles avec les
exigences de l’univers marchand dans lequel elles évoluent.

10
1ère partie: concepts intégrateurs
E - Monnaie et prix
Comment passer du troc ou échange en nature à des
échanges organisés sur la base de prix? La réponse réside en
la disponibilité d’un équivalent général en lequel on
exprime le rapport d’échange entre les différents biens tel
qu’il se stabilise dans une communauté. Cet équivalent
général peut être, selon les sociétés considérées, des
coquillages, de l’or ou la monnaie émise par la Banque
centrale.
Les prix exprimés en monnaie ont une particularité: leur
volatilité, en grande partie liée à l’influence de la variation
plus ou moins ample des actifs monétaires en circulation.
 La dépréciation monétaire est donc une très grande menace
sur la capacité des prix à exprimer la rareté relative des
différents biens.
11
1ère partie: concepts intégrateurs
E - Monnaie et prix (suite)
 Il semble que ce soit en Chine que l’on ait commencé à utiliser la monnaie sous forme
de monnaie-marchandise. Attendu qu’il paraissait important que la monnaie ait une
valeur en soi, les Chinois choisirent les outils. Les outils avaient de la valeur et ils
prirent beaucoup d’importance comme monnaie, à la fois comme moyen d’échange et
comme réserve de valeur. Les outils représentaient une forme de monnaie marchandise.
 Les Chinois adoptèrent ensuite des pièces de métal (espèces) mais, fidèles à leur passé,
ils donnèrent à leurs pièces la forme d’outils. C’est ainsi qu’est née, en Chine, la
monnaie-bêche : il s’agit d’une monnaie qui ressemblait à une petite bêche*.
 Dans certaines sociétés primitives, les perles, les coquillages, le bétail et nombre
d’autres marchandises ont servi de monnaie.
 « Aujourd’hui encore dans la société Kanak le recours à la monnaie de coquillage a une
signification symbolique très forte: La monnaie de coquillage (thewe en langue nemi,
aire Hoot ma Whaap), joue toujours un rôle majeur dans le système d’échange au Nord
et Centre Nord de la Grande Terre. Lors des cérémonies coutumières, elle accompagne
la parole et scelle les échanges. La monnaie de coquillage symbolise le sang, la vie qui
circule entre les ancêtres et les vivants, la parole qui parcourt le pays kanak. Elle est
offerte lors des naissances et des deuils »**.
*La monnaie et la politique au Canada. Toronto: Fondation canadienne d'éducation économique 1994
** http://www.nouvellecaledonietourisme-sud.com/fr/decouvrir-la-nouvelle-caledonie/zoom/753-la-monnaie-kanak

12
Par la stylisation et la réduction des formes, le produit semi-fini devient un
symbole de l’instrument primitif, et, de ce fait une monnaie véritable (source
: module numismatique sur le site suisse de e-learning « Antiquitas ». La
monnaie-bêche est en bronze et date de 340 à 250 avant J.-C.

13
2ème Partie – Les différentes conceptions de l’objet et
de la nature de la science économique
 A – Classiques, néoclassiques, keynésiens
 A – 1) L'école classique ou l'intemporalité des structures
Parce qu'ils lient la compréhension des phénomènes de production à des
hypothèses déterminées sur la répartition, les économistes classiques parviennent
à montrer l'existence d'une causalité structurelle gouvernant aussi bien les
évolutions à long terme du système économique que ses formes d'extension dans
l'espace. Mais cette causalité structurelle reste historiquement indéterminée.

Si Adam Smith montre que la structure des qualifications de la main-d'oeuvre est


un élément décisif du processus d'accumulation des richesses et dépend
fondamentalement de la division du travail, il ne parvient pas à rendre compte de
la genèse historique des catégories de travail productif et de travail improductif.

Elles constituent pourtant la base logique du processus d'accumulation du capital,


(seul le travail productif est réputé créateur de valeur ), objet de l'analyse. Dès lors,
des lois économiques réputées universelles et immanentes voient en réalité leur
validité suspendue aux conditions dans lesquelles le capital a été historiquement
accumulé.
14
2ème partie: A (suite)
 A – 2) L'école néoclassique : rationalité individuelle et
vérités métaphysiques
 La force de l’économie néoclassique est d’asseoir sa vision du monde sur
une théorie des comportements qui fait prévaloir les préférences individuelles
sur toute autre préoccupation, et sur une axiomatique des choix qui vise à réduire
les comportements à une attitude rationnelle.
A cela s’ajoute une conception de la société qui ne fait nulle place aux entités
collectives. La société n’est qu’un ensemble d’ individus. Grâce aux marchés,
dont l’apparition relève de processus réputés échapper à l’investigation
économique, il est possible d’affirmer que chaque individu, en poursuivant son
intérêt personnel concourt à l’avènement d’un équilibre général dont Pareto*
a montré (pour une répartition donnée des ressources) qu’il était aussi un
optimum pour la société dans la mesure où il n’est pas possible d’améliorer la
situation d’un individu sans détériorer celles d’au moins un autre.
* Vilfredo Pareto (1848-1923) succède à Léon Walras à la Chaire d'économie politique de
l'Université de Lausanne. Célèbre, aussi, pour son « Traité de sociologie générale ».

15
2ème partie: A (fin)
 A – 3) L’hétérodoxie keynésienne
 La critique par Keynes (Extraits de « La fin du laissez faire » de John
Maynard Keynes, 1926) de l’idéologie sous-jacente aux thèses
néoclassiques:
 « Tirons complètement au clair les principes généraux ou métaphysiques sur lesquels on
s'est appuyé de temps en temps pour justifier le laissez-faire. Il n'est nullement vrai que
les individus possèdent, à titre prescriptif, une «  liberté naturelle «  dans l'exercice de
leurs activités économiques. Il n'existe nul «  pacte » qui puisse conférer des droits
perpétuels aux possédants et à ceux qui deviennent des possédants. Le monde n'est
nullement gouverné par la Providence de manière à faire toujours coïncider l'intérêt
particulier avec l'intérêt général. Et il n'est nullement organisé ici-bas de telle manière
que les deux finissent par coïncider dans la pratique.
 Il n'est nullement correct de déduire des principes de l'Économie Politique que l'intérêt
personnel dûment éclairé œuvre toujours en faveur de l'intérêt général. Et il n'est pas
vrai non plus que l'intérêt personnel est en général éclairé; il arrive bien plus souvent
que les individus agissant isolément en vue de leurs propres objectifs particuliers soient
trop ignorants ou trop faibles pour pouvoir atteindre seulement ceux-ci. L'expérience ne
démontre nullement que les individus, une fois réunis en une unité sociale, sont toujours
moins clairvoyants que lorsqu'ils agissent isolément. »

16
2ème partie (A – Conclusion )
L’hégémonie de la théorie standard est liée à une compréhension ad hoc de
l’individualisme méthodologique

 La théorie néoclassique conserve aujourd'hui deux caractéristiques


fondamentales léguées par le marginalisme autrichien, illustré par Carl
Menger:
 1) Le principe de rationalité permet cette rupture épistémologique suivant
laquelle von Mises déclare que la théorie subjective de la valeur « a
transformé la théorie des prix de marché en une théorie générale du choix
humain ».
 2) L'individualisme méthodologique, qui permet selon F. von Hayek (1953),
de mettre au jour le processus de constitution des phénomènes sociaux : « De
ce que sont les conceptions et les opinions des individus qui nous sont directement
connues et forment les éléments à partir desquels nous devons construire, pour ainsi
dire, les phénomènes plus complexes, découle une autre différence importante entre la
méthode des disciplines sociales et celle des sciences de la nature. Dans les premières,
les attitudes individuelles sont des éléments familiers et nous essayons par leur
combinaison de reproduire des phénomènes complexes, les résultats des actions
individuelles, qui nous sont beaucoup moins connus. Cette démarche conduit souvent à
découvrir dans des phénomènes complexes des principes de cohérence structurelle qui
n'avaient pas été, et sans doute, ne pouvaient être établis par l'observation directe. »

17
2ème Partie (A, conclusion suite) :
Statique et dynamique dans une perspective néoclassique

 Une illustration magistrale de la pensée néoclassique contemporaine


est celle qu’offre l’œuvre de sir John Hicks*. Son souci constant est,
en effet, d'identifier les institutions tels les contrats, qui en assurant
une homogénéisation des comportements reproduisent dans la réalité
les effets que l'analyse déduit des hypothèses théoriques nécessaires à
la démonstration de la stabilité de l'équilibre statique. En d'autres
termes, Hicks développe une théorie de l'histoire dont la signification
serait la suivante : la saisie d'un mouvement, quel qu'il soit, nécessite
le recours à un référentiel. Or la détermination des conditions d'un
équilibre statique permet de repérer ce qui dans un système
économique peut être considéré comme invariant dans le temps.
 *Voir Daniel Dufourt «Les relations économie-histoire et le statut scientifique des
sciences sociales chez Hicks et Schumpeter » Revue Française d'Economie Volume 7,
Numéro 1 (1992) pp.167 – 214 disponible à l’adresse suivante:
http://halshs.archives-ouvertes.fr/docs/00/39/45/81/PDF/Economie_et_histoire.pdf

)
18
2ème Partie (A, conclusion fin)
 L.H. Dupriez [1947] a relevé à juste titre que, du point de vue de la théorie
économique, l'analyse statique devait être considérée comme plus générale et
donc plus fondamentale que l'analyse dynamique. L'objet de l'analyse
dynamique, qui est de découvrir les conséquences des modifications ayant
affecté les relations entre éléments du système économique, est en un sens
limité : ce ne sont pas les variations des grandeurs économiques qui créent la
solidarité des instants; celles-ci ne font que manifester les étapes du
déroulement d'un processus historique dont l'explication renvoie à l'analyse
des lois de fonctionnement du système économique. En d'autres termes,
l'irruption de l'histoire est canalisée dans une analyse sous forme de périodes,
où les enchaînements sont conçus comme indépendants du processus
historique lui-même. L'histoire dans cette perspective n'est pas cumulative : il
n'y a ni apprentissage, ni répétition, mais reproduction à travers l'infinie
variété des formes historiques d'un ensemble déterminé de rapports qui
constituent ce que l'on peut appeler avec Hicks l'économie marchande. La
théorie de l'histoire de sir John Hicks* accepte ainsi « la priorité absolue du
point de vue synchronique».
*Une théorie de l’histoire économique, Editions du seuil, 1973.

19
2ème Partie : B -Les tendances critiques:
marxistes, radicales et anti-utilitaristes
 La spécificité de la critique marxiste de l'économie politique réside dans ses,
fondements matérialistes et dialectiques.
 C'est, en effet, le matérialisme dialectique qui permit à la critique marxiste,
seule d'abord, en concurrence avec d’autres théories de la société aujourd’hui,
de rendre compte de l’intelligibilité des phénomènes sociaux et d’en livrer la
signification au regard du processus historique d’évolution des sociétés.
 Joseph Schumpeter* a fortement souligné cette originalité de l'œuvre de Marx.
Pour lui : « Marx fut le premier économiste de grande classe à reconnaître et
à enseigner systématiquement comment la théorie économique peut être
convertie en analyse historique et comment l'exposé historique peut être
converti en histoire raisonnée». Cette performance est directement liée à la
théorie marxiste des classes sociales «instrument analytique qui, en reliant
l'interprétation économique de l'histoire aux concepts de l'économie de profit,
regroupe toutes les données sociales et fait converger tous les phénomènes»

 *Capitalisme, socialisme et démocratie, Petite bibliothèque Payot, 1963.

20
2ème Partie : B (fin)
 Néanmoins, les deux autres tendances critiques qui partagent avec l'analyse marxiste la
préoccupation fondamentale d'élucider l'influence des rapports sociaux sur les formes et
le contenu de l'activité économique, se séparent de celle-ci à d'autres égards. Ainsi le
mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales (MAUSS) souscrit-il
vraisemblablement à cette affirmation de Marc Guillaume (1989) selon laquelle « en
dépit de son ambition d'être une explication globale de l'histoire, le marxisme en
substituant à la rationalité d'un sujet individuel celle d'une classe sociale, n'a produit
qu'un simple déplacement à l'intérieur du champ utilitariste ». Le courant radical aux
États-Unis, initialement regroupement hétérogène inspiré de l'anarchisme libertaire et de
divers courants marxistes, bénéfice aujourd'hui d'une reconnaissance académique qu'il
doit à la manière dont il réintègre la dimension politique des problèmes économiques et
dont il promet des réponses appropriées à des questions sociales controversées.
Sources:
.
J. SCHUMPETER (1963) Capitalisme, socialisme et démocratie, trad. Payot, Paris
M. GUILLAUME et al. (1989) La Science Économique en France, Repères n° 74, La Découverte, Paris.

21
CONCLUSION
L'économie politique, science de l'homme et de la société

Henri Guitton (1951) a bien circonscrit les enjeux des débats que
suscite l'abandon du modèle des sciences physiques sur lequel l'économie
politique s'était constitué au profit de «cette ambition contemporaine qui
veut faire de l'économie politique [ ... ] une science dont il n'existe encore aucun
modèle, une science originale [ ... ]
Le sens de l'action humaine conduit à une nouvelle conception de la science [ ... ]
C'est à une nouvelle union, que l'on est amené, celle qui doit rapprocher dans une
discipline commune la connaissance et l'action, la science et la conscience ».

Cette recherche des fondements de l'économie politique comme science sociale, conduit
à deux interrogations:
- l'une relative à la spécificité des études du comportement humain et des faits de
société propres à l'économie politique, par rapport aux connaissances et aux
méthodes de l'histoire et de la sociologie;
- l'autre relative au statut des mathématiques dans l'élaboration d'une discipline
économique, envisagée comme savoir opérationnel en vue de l'action.

22
CONCLUSION
L'économie politique, science de l'homme et de la société

 Sur le premier point, les économistes français acceptent l'opinion


exprimée par Jean Marchal [1951] selon laquelle l'économie est
politique.
 Il convient d'ajouter à la définition classique de l'économie comme
science de l'administration des ressources rares, en vue de la
satisfaction des besoins humains, que « les hommes sont amenés :
· à coordonner les moyens dont ils disposent d'une certaine façon au
sein des institutions existantes ;
· à modifier ces institutions elles-mêmes, soit en agissant isolément,
soit en se regroupant, soit en réclamant l'intervention de cet organisme
politique qu'est l'État ;
· à transformer, dans une certaine mesure, les besoins sous la
pression des résistances que peut opposer le milieu naturel ou social à
leurs efforts d'aménagement »

23
CONCLUSION
L'économie politique, science de l'homme et de la société

 L'évolution des mathématiques elles-mêmes permettra à l'économie


politique de concilier les exigences de la connaissance et de l'action. En
effet, grâce aux mathématiques nouvelles, il est désormais possible de
s'affranchir du seul recours à la statistique et à l'analyse fonctionnelle, et
de découvrir que le règne de la nécessité ne se confond pas
inévitablement avec celui de la quantité.
 La théorie des jeux constitue à cet égard un exemple des changements
que suscite dans la réflexion économique l'emploi des «mathématiques de
l'homme ». Cette théorie, ainsi que le rappelle C. Lévy-Strauss « participe
simultanément de deux grands courants de pensée [ ... ] : d'une part,
l'économie pure ou qui se veut telle, portée à identifier l'homo
oeconomicus avec un individu parfaitement rationnel ; de l'autre,
l'économie sociologique et historique telle que l'a créée Karl Marx, qui veut
être d'abord la dialectique d'un combat. Or les deux aspects sont également
présents dans la théorie de von Neuman. Pour la première fois, par conséquent, un
langage commun est mis à la disposition de l'économie dite bourgeoise et
capitaliste, et de l'économie marxiste »

24
CONCLUSION
L'économie politique, science de l'homme et de la société

 Références:
 GUITTON (H.) 1951. - L'objet de l'Économie Politique,
Paris, Marcel Rivière.
 LÈVY-STRAUSS (C.) 1954. - « Les mathématiques de
l'homme », Bulletin International des Sciences Sociales,
vol. 6, n° 4, pp. 643-653.
 MARCHAL, (J.) 1951. - « La crise contemporaine de la
science économique », Banque, pp. 1-6.
 DUPRIEZ, (L. H.) 1947. – « Des Mouvements
économiques généraux » 2 volumes, Université de
Louvain.
25

Vous aimerez peut-être aussi