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Théorie de l'Etat et du Droit.

Toxicomanie, singularisme, et Etat.


Toxicomanie, singularisme, et Etat.
Dans le cadre du cours de M.Dominique Sistach

"La société de consommation a privilégié l'avoir au détriment de l'être."


Jacques Delors, Le Bonheur, la Vie, la Mort, Dieu...

« Pour faire fonctionner selon la pure théorie les droits et les lois, les juristes se mettaient
imaginairement dans l’état de nature ; pour voir fonctionner les disciplines parfaites, les
gouvernants rêvaient de l’état de peste »
Michel Foucault, surveiller et punir
Sommaire

Introduction

Qu'est-ce que "la vie"?


La différence entre monde et réalité.
L'Etat producteur de l'imaginaire commun.

Le toxicomane, un individu singulier

Qu'est-ce qu'une drogue?


Qu'est-ce qu'un toxicomane?
Qu'est-ce qu'un individu singulier?
En quoi le toxicomane est il un individu singulier?

L'Etat, producteur du toxicomane

En quoi l'Etat créé la singularité du toxicomane?


En quoi l'Etat produit implicitement le toxicomane?
En quoi la toxicomanie peut-elle amener à un autre imaginaire?
Relativiser quant à la production de l'imaginaire commun de Hegel (ouverture).
Introduction

La vie est un terme comportant des définitions très éloignées. Il est intéressant de se
pencher sur ce mot, car il en ressort deux acceptions générales qui suscitent des éléments de
réflexion. Comme première acception, on peut parler de la vie biologique, le fait pour tout être
vivant d'être constitué de structures complexes, capables de résister aux diverses causes de
changement, aptes à renouveler leurs éléments constitutifs, à croître et à se reproduire. Dans une
seconde acception, on parle plutôt de l'existence humaine. Par existence humaine, on entend
surtout le fait de manger, dormir, travailler, etc. Autrement dit, ce que l'on pourrait appeler « la
vie sociale » des individus. En effet, lorsque l'on pose la question qu'est-ce-que la vie, les sujets
nous répondent spontanément « ma femme! », « mon travail », « mes amis ». Il est intéressant de
voir comment les individus associent le terme du vivant, la vie, à leur existence sociale.
Cependant, bien qu'on puisse tenter de rapprocher les définitions - en remplaçant « les structures
complexes » par le terme « institutions», la première définition devient ceci: le fait pour tout être
vivant d'être constitué d'institutions complexes, capables de résister aux diverses causes de
changement, aptes à renouveler leurs éléments constitutifs, à croître et à se reproduire; il est
possible de penser que l'individu au cours de sa vie digère les institutions, chaque individu
devenant un mini-Etat au final, s'adaptant à l'évolution de sa propre existence et à l'évolution
intergénérationelle, digérant de plus en plus de normes qui font en sorte que l'individu
s'autorégule de plus en plus au cours de sa vie, et se reproduit par des mécanismes sociaux par
lequel lui aussi a été produit – il reste néanmoins un fossé à sauter avant de les confondre. La vie
sociale n'est pas la vie. L'existence de l'individu dans la société n'est qu'une partie de la vie, une
branche, ou plutôt un type de vie.
Les théories scientifiques sur les particules élémentaires (les éléctrons et les quarks,
principaux constituants fondamentaux de l'univers et de la matière) sont intéressantes à mêler
avec la théorie de l'Etat. En effet, pour résumer d'une façon très sommaire ces recherches
théoriques, elles tendent à démontrer que les particules élémentaires, principaux constituants de
la matière, peuvent avoir plusieurs positions différentes en même temps. Cependant,
l'arrangement de ces particules entre elles forment une structure que l'on perçoit comme la
matière, d'une façon. Néanmoins, la réalité perçue pourrait être toute autre. Les particules
élémentaires sont des particules qui ont plusieurs positions différentes mais qui s'arrangent pour
former une structure que l'on perçoit, mais qui pourrait suivant d'autres points de vue être
totalement différente. Si l'on va un peu plus loin dans le raisonnement scientifique, les particules
élémentaires ne sont en fait constituées que d'ondes, et c'est leur jeu de lumière qui reflété nous
donne l'impression de la matière. La matière n'existe pas, c'est nous qui la voyons par nos sens.
La réalité n'est pas ce que je vois dit Platon. La vraie réalité n’est pas de l’ordre du
sensible, c’est-à-dire des yeux du corps, mais de l’intelligible, c’est-à-dire ce que nous voyons à
travers les yeux de l’âme. Autrement dit, la réalité que l'on perçoit, chaque jour, celle qui nous est
directe, celle que l'on capte par nos sens, n'est pas la « vraie réalité ». Cette réalité n'est qu'une
image. Un jeu de lumière. Il faut creuser plus profond afin d'atteindre ce qui relève pour Platon de
l'intelligible. La réalité perçue n'est au fond qu'une matrice artificiellement créée par l'homme. Un
voile devant le monde, qui nous impose une réalité. Dans le film « Matrix » réalisé par les frères
Wachowski en 1999, le héros « Néo » rencontre un enfant prodige pliant une cuillère sans la
toucher, comme par la pensée. Ce dernier l'interpelle, en lui disant de ne pas essayer de plier la
cuillère (par la pensée) car c'est impossible, à moins qu'il n'essaie de réaliser la vérité: celle que la
cuillère n'existe pas. Il affirme alors au héros qu'il verra qu'en fait ce n'est pas la cuillère qui se
plie, mais lui. Cette métaphore est intéressante. En effet, dans une conception Hobbesienne et
Hégélienne de la théorie de l'Etat, on pourrait dire que l'Etat est une institution artificiellement
créée par les hommes, par un contrat social (Hegel ne le nomme pas social, car pour lui il n'en a
rien). L'homme abandonne sa liberté au profit d'une liberté régulée par l'ordre Etatique. L'homme
confit sa liberté en échange de la sécurité que peut lui donner l'Etat. Autrement dit, c'est par peur
que l'homme se soumet à l'Etat, et donc qu'il se réfugie sous la représentation juridique de la force
conceptualisée, derrière le dos du plus fort. L'Etat n'a plus qu'à établir par une pensée universelle
le fonctionnement de l'homme en société, donc qu'à créer une matrice qui cacherait le monde aux
individus, un imaginaire commun ingéré et digéré par ces derniers, perdus dans l'illusion d'une
réalité dont ils ne peuvent même pas penser à se détacher. La société n'existe pas réellement. La
société n'est en fait que l'imaginaire qui berce l'homme, pour simplement lui faire croire, alors
qu'il avait voulu se détacher d'elle à la base, qu'il possède toute sa liberté. L'Etat produit
simplement la cuillère que Néo voit dans le film Matrix, et qui le fait se plier lorsqu'il croit que la
cuillère se plie.
Il faudrait donc distinguer le monde, réel lui, et la réalité produite. Le monde est alors le
néant institutionnel, la base, l'état pure, ou l'état de nature. L'état de nature est une théorie
regroupant différentes acceptions suivant les philosophes. John Locke lui le voit comme un « état
où les individus sont parfaitement libres d'ordonner leurs actions, de disposer de leurs biens et de
leurs personnes comme ils l'entendent, dans les limites du droit naturel, sans demander
l'autorisation d'aucun autre homme ni dépendre de sa volonté », autrement dit, un état heureux et
prospère, où les normes proviennent uniquement du droit naturel, un droit trouvé dans
l'observation de la nature, et inhérents aux individus, de liberté totale. Hobbes au contraire, voit
dans l'état de nature un état de guerre permanent, où l'homme serait un loup pour l'homme. L'état
de nature est un état où l'homme veut assurer sa survie, et la lutte de chacun pour sa survie
conduit à la mise en danger de la vie de tous. Hegel quant à lui voit un état de nature qui n'est pas
parfait. Il voit un état très inégalitaire, où la violence règne. L'état de nature est pour lui
malheureux, et ce n'est qu'en sortant de cet état de nature que l'homme peut vivre en conformité
avec la raison.
La réalité est donc différente du monde. Ce qu'on appelle la réalité, l'imaginaire commun,
la vie sociale, est en fait produit par l'Etat. Ce sont les théories de Hobbes et de Hegel qui valident
cette hypothèse. La théorie du système hégélien est une thèse très peu contestée, et même
sacralisée. La seule faute qu'il commet dans la théorie est de croire que l'imaginaire ne prendra
jamais le pas sur le système. Nous développerons un peu plus loin la thèse du système hégélien.
Hobbes voit dans la création de l'Etat, une convention entre les hommes, un contrat social, par
lequel l'individu va abandonner sa liberté à un souverain au profit de sa sécurité. Hegel lui voit au
contraire un contrat qui n'a rien de social, car très inégal. C'est par peur de la violence que
l'homme se soumet au souverain (qui peut prendre n'importe qu'elle forme, Roi, Empereur,
Assemblée). Une institution se génère dès qu'il y a un accord formel, une convention entre les
individus. Or ici il y a bien une convention qui est faite, entre l'individu et le souverain. Cette
convention, c'est l'institution. Pour Hegel, le contrat fonde la société dans son ensemble. Le
contrat est une institution, un acte juridique qui lie un groupe d'hommes à un autre groupe
d'hommes. Mais il ne peut pas être social, car ce contrat n'est pas régit par le rapport d'égalité, ni
par le rapport de liberté. C'est un renoncement. Tout contrat est déséquilibré, pour lui il n'y a
jamais égalité. On produit donc des hiérarchies dans ce renoncement. Le contrat, la convention,
est du droit, et Hegel considère donc que le droit est instituant de l'Etat, contrat dans lequel
l'individu abandonne par peur sa liberté au profit d'une liberté sous condition étatique. Autrement
dit, Hegel voit la création de l'Etat par une convention entre les hommes, qui va établir la
souveraineté, et instituer l'Etat. Mais si l'Etat est institué par le droit, le seul à pouvoir produire du
droit est l'Etat. L'Etat créé par l'institution devient donc l'institution. Il l'absorbe et digère son
pouvoir de production instituante. C'est de là qu'il tire sa puissance, puissance essentiellement
juridique pour Hegel, par la production de normes, et l'institution normée. L'homme a peur de la
violence, car pour Hegel l'état de nature est violent. Il suffit donc à l'Etat de créer une société
civile par laquelle contrôler la violence par la violence. Car le moyen de faire taire la violence est
la violence. Les thèses de la philosophie du droit établissent la faculté de l'homme à se prendre en
charge par lui même, de se substituer à lui même, à créer un langage de raison juridique auquel il
devra se soumettre, qui devra dépasser son propre langage afin de ne pas utiliser la violence. Mais
pour Hegel, le droit est violence. On peut l'affirmer en prenant l'exemple de la production de
norme. La norme détruit la liberté de l'homme, et l'homme s'il n'exécute pas la norme produite
par le souverain est enfermé, considéré comme marginal, et tué.
Hegel divise la société et l'Etat. Pour lui l'Etat est le créateur d'un imaginaire commun.
L'imaginaire commun qui serait un tissus de normes et qui serait perçu comme la réalité par
l'individu. Sa vie. L'Etat a besoin de cet imaginaire, pour asseoir son pouvoir, pour se cacher, et
croître. Cet imaginaire cache la violence de l'Etat. Pour croître, le monstre qu'est l'Etat doit
instituer les individus, les rendre dociles par un imaginaire commun. Hegel considère dans la
codification complexe de concepts, de mouvements, de dialectiques, que se justifie un ordre du
pouvoir sans fondement anthropo-historique.
La réalité est donc une production de l'Etat d'après la systémie de Hegel. Les imaginaires
sociaux sont produits, fabriqués, façonnés par l'Etat. Hegel tend à démontrer qu'il est impossible
de sortir de cet imaginaire, car il englobe totalement l'individu et ne lui laisse aucun espace
personnel. En effet, si l'Etat produit l'imaginaire commun, on peut aussi théoriser le fait que l'Etat
produit l'individu. La structure se base sur un double mouvement: l'individu se trouve réifié par
son rapport à l'Etat. L'Etat est une machine qui non seulement est une existence sociale mais aussi
une machine qui produit la société qu'il est sensé gérer. L'Etat connait un double mouvement. Un
mouvement de séparation, qui distingue la société et l'Etat, l'imaginaire des organes, et un
mouvement de confusion, chaque individu dans l'appareil d'Etat se retrouve colonisé par la
pensée idéologique de l'Etat. L'Etat ne serait donc pas simplement chargé d'organiser la
domination, ou défendre la liberté en garantissant l'ordre. L'Etat commence en réalité dans un
éther pour finir au coeur de chaque individu. L'Etat est avant tout un système de subjectivisation.
C'est la relation instituée entre la puissance qu'est l'Etat et une autre puissance qu'est la société
organisée. Il est au coeur de la pensée moderne de concevoir l'idée que l'Etat façonnerait les
sociétés qui s'intégreraient à lui. Le monstre institue l'homme. Le mort vivant produit et construit
la subjectivité de tous les individus, la société.
L'Etat est donc au coeur du processus de construction de chaque subjectivité: c'est le coeur
de la théorie de l'Etat contemporaine. C'est à partir du moment où l'Etat et la société deviennent
des organisations interpénétrées, où l'organisation prend en charge la culture des gens, qu'il n'y a
plus de relation ambivalente. L'Etat est une usine institutionnelle qui a pour essence non pas de
protéger l'individu, mais de produire de la société. L'Etat créé la subjectivité par le
développement des techniques de gouvernement, avec la constitution d'un Etat protecteur. L'Etat
a happé vers la fin du XIXe siècle tous les moyens de production. On peut prendre pour exemple
l'Eglise, ou l'école. L'Etat se rend compte que l'école est une machine à produire de la subjectivité
et donc, de l'uniformité. L'Etat prend en charge la production de subjectivité dès l'enfance. De 0 à
18ans on ne connait que des murs et des barreaux. La production de subjectivité se fait du début
de la vie jusqu'à l'âge adulte, car arrivé à l'âge adulte nous n'avons plus aucune marge de
manoeuvre. L'enfant parfaitement formé n'a plus besoin qu'on lui fasse ingérer des subjectivités
une fois arrivé à l'âge adulte. Par exemple, la suppression du service militaire est un maillon de la
chaîne produite par la biopolitique - la biopolitique est un terme utilisé par Michel Foucault afin
de montrer que le façonnage du corps de l'individu passe par la politique. Par exemple, bien
manger (5 fruits et légumes par jour), bien boire, se laver une fois par jour. Ce sont des
techniques de gouvernement. Les statistiques, la médecine, l'hygiénisme, le soin de corps, sont
les idées d'un corps gouverné. Dans le cadre de la biopolitique, il y a une perméabilité des
populations, qui écoutent et obéissent, qui considèrent la technique de gouvernement comme
vraie: c'est la vérité. Cependant, ce sont des contres vérités. Si l'on mange cinq fruits et légumes
par jour, d'après les études scientifiques, on deviendrait rapidement diabétique. Se laver une fois
par jour n'est qu'un concept hygiénique datant de notre siècle – si l'individu est bien formé, il n'y
a plus besoin de continuer à le former adulte, d'où la suppression du service militaire: il n'y a plus
besoin de nous envoyer à la guerre, de nous faire prendre les armes, car nous avons écarté par
l'ingestion du concept de paix perpétuelle, de sécurité, l'idée de toute violence, l'idée d'un monde
violent. Nous en sommes encore plus horrifié. L'Etat, au contraire du siècle dernier, forme les
individus par ailleurs jusqu'à 16ans. Cela lui laisse tout le temps nécessaire pour faire digérer les
concepts, les subjectivités tirées des institutions qu'il a produit pour encadrer l'individu, à ce
dernier.
Le façonnage est tellement bien effectué, qu'on ne peut pas remettre en cause ce qui
produit la réalité. Les gens ne le veulent pas. Pour avoir essayer d'avoir une conversation avec un
retraité artisan sur la production d'un imaginaire commun qui produirait l'individu par l'Etat, cela
lui était totalement inconcevable, inimaginable. Il ne pouvait sortir de la conception de
l'imaginaire qu'il avait, comme englobé dans le rêve. Le retour en arrière semble impossible, et
l'individu semble se diriger vers l'impasse. Les sociétés ne remettent donc pas en cause la
production Etatique. Si l'Etat créé, et que la société ne veut pas remettre en question la production
de l'imaginaire, elle n'a que l'option de digérer les concepts. La société devient le monstre
nécrophage qui absorbe du non vivant, la matrice produite par le mort-vivant qu'est l'Etat. Tout
individu intègre tout ce qu'on lui apprend, tout individu est institutionnalisé. Dans ce tout
institutionnalisé, l'individu a besoin de trouver sa place dans une société. Il digère donc toutes les
normes, et fait en sorte de coller à l'idéal social dicté. On voit apparaitre des individus tous
intégrés à un appareil. Ils ont digéré toutes les normes. Ils ne font pas en sorte de correspondre à
cet appareil, ils y sont directement intégrés. Autrement dit, il n'y a plus besoin de personne pour
mener la production subjective, puisque chaque sujet à un certain stade, a digéré l'Etat. L'individu
en est d'ailleurs à un stade où il n'a plus besoin des fonctions instituées du politique pour se
construire: nous digérons ces concepts et nous les intégrons à notre vie. On est dans un stade où
chaque individu est autorégulé et s'autorégule. Les normes apprisent sont centralisées dans les
institutions. L'individu ne dévore que des institutions. Tout est institué suivant des valeurs.
Autrement dit, l'individu est devenu un mini-Etat.
L'Etat par l'imaginaire commun, produit donc les individus. Il en produit les corps par la
biopolitique, mais aussi les esprits, par le façonnage, et le gavage d'institutions dont les individus
font preuve. Il produit aussi la réalité pour l'individu, sa vie, l'espace dans lequel il est acteur. La
question que l'on doit se poser, est la place de l'individu. En effet, on pourrait se demander ce que
devient l'individu dans une société du tout institutionnalisé, dans une société créée pour lui, où lui
même est produit. Dans un cadre d'institutions où l'individu est lui même devenu une institution
par la digestion de celles qui l'entoure, y a t-il une place pour lui?
En réalité, l'individu se trouve simultanément dans un rapport à soi et au monde.
Erhenberg affirme qu'il est l'expression d'une tension entre un mouvement d'émancipation à
l'égard de toute transcendance s'imposant a priori, et de conflit avec un ordre (ou un désordre) à
l'intérieur de lui même. Norbert Elias affirme par ailleurs que « le champ de bataille a été
transposé dans le for intérieur de l'homme. C'est là qu'il doit se collecter avec une partie des
tensions et passions qui s'extériorisaient naguère dans les corps à corps où les hommes
s'affrontaient directement. Les contraintes pacifiques que ses rapports avec les autres exercent sur
lui s'accompagnent de troubles plus ou moins importants, de révoltes d'une partie de l'homme
contre lui même. » En réalité, l'individu est perdu entre le monde extérieur et son intérieur. Il est
incertain. La production du monstre, de l'usine à subjectivités, va mélanger la vie publique et la
vie privée: chacun veut et doit devenir l'acteur de sa propre vie. L'expérience du monde et du soi
se brouille, car les repères ne sont plus donnés à l'avance. L'individu doit être responsable de lui
même, et dans une uniformité de masse créée par la production étatique, l'individu doit sans cesse
arrimer sa conduite sur lui même et se mettre en avant. L'individu doit être singulier. Néanmoins,
on peut se poser la question de la contradiction: si nous vivons dans des sociétés de plus en plus
uniformisées, selon la systémie de Hegel, produites par l'Etat, où tout se reproduit à l'identique -la
pensée unique- où l'individu est même globalement produit, peut-on parler de singularisme? Oui,
car il est important de distinguer ces réalités de leur signification, qui elle au contraire n'est pas
uniforme. Le sociologue Danilo Martuccelli pense par ailleurs qu'il y a même une inversion lente
du processus. Les individus étant de moins en moins portés par l'Etat qui les produit, se
construisent en permanence sur leurs expériences, sur leur vécu propre. Wittgenstein affirme
« Tout est devenu si compliqué que, pour s'y retrouver, il faut un esprit exceptionnel. Car il ne
suffit plus de bien jouer le jeu ; la question suivante revient sans cesse : est-ce que tel jeu est
jouable maintenant et quel est le bon jeu ? » Nous sommes donc sommés d'être responsables de
nous-mêmes à un point jamais atteint dans l'histoire humaine. Cette augmentation de
responsabilité nous rend plus vulnérables. Ehrenberg propose de regrouper en deux catégories
dans l'ouvrage « l'individu incertain » les possibilités pou ralléger ce poids et faciliter la capacité
d'agir aux individus: les moyens d'action sur soi de la pharmacologie, et les mises en scène de soi
des technologies de communication.
Dans ce dossier, l'hypothèse est de montrer que l'imaginaire commun, produit par l'Etat, a
évolué dans le soucis de performance du capitalisme, et dans une optique de recrutement de l'élite
par l'école vers la méritocratie. Par cette évolution, l'Etat abandonne de plus en plus les individus
à eux-mêmes, afin que ne se dégage que les meilleurs, les plus forts, ceux capables d'agir en tant
que pion parfaitement policé, formé. En d'autres termes, l'idée est de montrer que l'Etat produit
des individus faibles, qui par une confusion entre l'espace privé et l'espace public vont éprouver
des souffrances psychiques à l'égard de leur existence.
En portant le regard sur le toxicomane, il est intéressant de pouvoir mettre en relation trois
concepts intéressants de la sociologie contemporaine: le fait que l'Etat produit la société dans son
ensemble, qu'à l'intérieur de cette matrice, l'individu veut et doit se singulariser pour pouvoir se
sentir exister en tant qu'être singulier. La dérive étant que l'individu faible moderne produit de
l'Etat, n'arrive plus à se construire en permanence sur ses expériences, et n'arrive plus à surmonter
les épreuves, devenant fatigué d'être soi, cherchant alors de nouveaux moyens de construction et
de singularité dans des solutions interdites, des raccourcis dans la création de singularités, dans la
toxicomanie.
La question que l'on se posera au long du développement est en quoi le toxicomane est-il
un individu singulier produit par l'Etat. Le problème sera étudié en deux parties complémentaires:
montrer que le toxicomane est un individu singulier, puis ensuite, poser l'hypothèse que l'Etat
produit le toxicomane, directement, et indirectement.
Le toxicomane, un individu singulier

Il est important de comprendre avant toute chose ce qu'est un toxicomane, et plus


particulièrement, la substance qui le rend toxicomane, la drogue. Qu'est-ce qu'une drogue? A
l'origine, c'était le nom générique que l'on donnait aux matières premières avec lesquelles les
pharmaciens préparaient les médicaments. Il s’agissait de dessécher les organes végétaux des
plantes médicinales et accessoirement des organes animaux pour assurer leur conservation en vue
de la fabrication de médicaments. Cela désignait donc tout produit doué de propriétés
médicamenteuses, employé à l’état brut, tel qu’il existe dans la nature ou après des opérations
matérielles qui n’exigent aucune connaissance pharmaceutique. Dans une acception plus
moderne, la drogue est une substance chimique, biochimique, ou naturelle, qui par la prise
modifiera et altérera l'état de conscience du sujet, ses capacités neuronales, qui provoquera chez
lui une ébriété, dont les dangers sont l'addiction, le badtrip, un dérèglement psychique, ou
l'overdose. Cependant, la notion de drogue est en réalité bien plus complexe, et bien plus
intéressante que les définitions généralistes. L'étude sociologique de la drogue nous révèle des
aspects bien plus importants sur les comportements qu'ont les individus face à ce qu'on appelle
« les drogues ».
Les drogues participent de climats existentiels propres à nos sociétés d'individus que la
figure du toxicomane radicalise. En effet, si d'après Ehrenberg les liens entre drogues et
déstructuration sociale sont incontestables, si une partie des consommateurs subissent les
drogues, elles n'en sont pas moins consommées massivement par les individus, même dans les
couches sociales bien insérées où les individus ont un travail, une famille. Pour lui, lier la réalité
des drogues et l'explication de leur diffusion à une série de handicaps sociaux ne permet pas de
rendre compte d'une présence massive et diversifiée des différents types de drogues dans les
sociétés. L'hypothèse que pose Ehrenberg est double: « les drogues sont un raccourci chimique
pour fabriquer de l'individualité, un moyen artificiel de multiplication de soi, qui suscite
simultanément la hantise d'une vie privée illimitée, c'est-à-dire une société sans espace public et
donc invivable. »On peut alors comprendre par la première partie de l'hypothèse pourquoi les
drogues sont autant consommées, l'individu a la nécessité de se construire par lui même en tant
qu'individu. La drogue est un raccourci. Par la seconde partie de l'hypothèse, on comprend
pourquoi les drogues sont aussi diabolisées: un espace privé illimité provoque la peur par l'Etat de
l'individu. En effet, le contrôle et la production des individus ne peut se faire que si l'individu est
totalement inséré dans l'imaginaire commun, que si l'individu vit à travers la société, et l'intègre
jusqu'au plus profond de son être, autrement dit, à la condition que l'individu ne se construise pas
lui même, et soit transpercé par les institutions l'entourant, pour le composer. L'individu se
construisant lui même et accroissant son espace privé est un danger. L'image du drogué est celle
d'un consommateur compulsif qui en consommant des substances va élargir les frontières de soi
au point qu'il les détruit, et ne fait plus société.
La drogue n'est pas seulement la seringue qu'un drogué s'enfoncerait dans le bras. La
figure de l'héroïnomane consommant par intraveineuse hante l'esprit de ceux qui entendent parler
de drogue par la télévision, les campagnes de prévention et de sensibilisation, ainsi que l'école
entre autres. En effet, l'image est devenue emblématique du drogué depuis les années 70 et la
diffusion du virus du SIDA chez les héroïnomanes. En réalité, il existe de nombreuses formes de
drogues, totalement hétérogènes. Il devrait être impossible de comparer le cannabis, simple
euphorisant, à l'héroïne, puissant opiacé. Alors comment en est on arrivé à regrouper des
substances totalement hétérogènes, aux effets sur le système nerveux complètement différents, et
à la dépendance variable, en une seule catégorie? Et quels produits désignons nous par le terme
drogue? L'alcool par exemple, n'est pas sous le label « drogue ». Pourtant, il est caractérisé par
une tolérance (nécessité d'augmenter les doses pour conserver le même effet au fur et à mesure
des prises), par une addiction forte, par des conséquences sanitaires et sociales fortes. Au
contraire, le cannabis lui est caractérisé comme drogue, mais ne comprend ni de dépendance
physique, ni d'accoutumance. Autrement dit, ce ne sont pas la toxicité ou les effets psychoactifs
qui servent à caractériser une drogue.
En réalité, c'est simplement le rapport de soi à soi qui va caractériser une substance
comme une drogue. En effet, l'alcoolisme par exemple n'est qu'un des aspects de la
consommation de l'alcool. Ehrenberg affirme « L'alcool est un moteur de parole, une dynamo de
la communication. Il est le support d'une imagerie désordonnée de la sociabilité parce qu'il est à
la fois assimilé aux classes populaires et au débit de boisson qui est leur chez-soi. Cette
sociabilité s'oppose à celle de l'apéritif bourgeois dans l'espace domestique, définissant ainsi deux
manières du bien boire selon l'appartenance sociale ; le mal boire est l'alcool pris chez soi et seul,
le bien boire se déroule au café, il désinhibe l'individu et favorise la socialité »
Une différence est faite entre l'alcool de beuverie, celui qui se situe dans l'espace public, qui
désinhibe, le bien boire, et l'alcool privé, qui lui est considéré comme dangereux, le mal boire.
L'alcool ne peut être considéré comme drogue tant qu'il lui reste une sphère publique, celle qui
socialise. Le médicament n'est pas non plus considéré comme drogue, pourtant, les
antidépresseurs sont bien des produits psychotropes qui soigneraient de multiples troubles de
l'humeur, mais contrôlés par le médecin, n'auraient pas les mêmes risques que les drogues.
Autrement dit, Ehrenberg pose l'hypothèse que les drogues sont créatrices d'espace privé
pour l'individu, et donc dans un imaginaire où l'espace public se mêle à l'espace privé des
individus, avec une volonté de contrôle de l'Etat de toutes les sphères composant l'individu, ce
qui caractérise une drogue est la peur éprouvée par le monstre de ne plus pouvoir produire son
imaginaire, la peur d'un individu toxicomane qui par la prise de drogue serait le créateur d'un
espace privé refusant et se coupant de l'espace public.
Il est alors nécessaire de se demander quand et dans quelles mesures l'individu devient-il
toxicomane. Pour répondre à cette question, il est nécessaire de comprendre la notion de
singularisme.
Le singularisme est une notion de sociologie, détaillée dans l'ouvrage « La société
singulariste » de Danilo Martuccelli. C'est la volonté pour l'individu d'être incomparable, d'être
quelqu'un d'autre que ses semblables. Le singularisme ne s'établit qu'à partir de la reconnaissance
du commun. En effet, l'individu ne peut être que singulier que dans son rapport avec les autres: le
singularisme est la valorisation de la vie privée, car pour voir sa singularité reconnue, il doit y
avoir implication de la société. Autrement dit, le singularisme est la recherche sui generis de la
justesse personnelle: c'est un idéal personnalisé. Le but n'était pas d'exceller dans l'originalité
mais de parvenir à s'ajuster au monde, chacun à sa façon afin de réussir sa singularité. Ce qu'on
atteint n'est d'après Martuccelli, pas forcément exemplaire, car pour les individus, il n'y a pas
qu'une voie d'excellence.
Néanmoins ce qui intéresse le sujet quant au singularisme n'est pas l'interaction avec
autrui, qui n'est pas le centre du support. Pour cette conception autrement sociétalisée des acteurs,
il est essentiel de comprendre leur possibilité structurelle d'existence. Autrement dit, l'étude des
différents supports grâce auxquels les individus se construisent.
La notion diffère de l'individualisme d'Alexis de Toqueville. En effet, dans cette
conception, seul l'intérêt individuel était important, et était caractérisé par la difficulté pour
l'individu de s'articuler avec un bonheur collectif. Le singularisme c'est la conscience sociétalisée
de soi. Au contraire de l'individualisme, la vie personnelle est devenue indissociable d'une série
de politiques publiques. L'individu se sait produit et entretenu par un socle social particulier, un
ensemble de supports sans lequel il ne se conçoit tout simplement pas. Autrement dit, dans l'idée
du singularisme, il n'y a pas de réelle coupure entre l'individu et la société, entre l'espace public et
l'espace privé. Tout est mélangé. L'individu a une double dynamique: il a le besoin de se créer en
tant qu'individu en se reposant sur des supports d'expériences et d'épreuves personnels, mais aussi
de se voir reconnaître en tant qu'individu par la société. Il est donc important de se projeter au
coeur de l'individu pour le comprendre pour comprendre ce qui le construit, et son rapport avec la
société. La quête de singularité est malmenée par une famille large d'inquiétudes diverses, allant
de l'idée de l'interchangeabilité des êtres (Martuccelli appelle ceci la figure renouvelée et
généralisée de la réification), à celle de l'enfermement (racisme, sexisme). L'individu est menacé
par le fait de ne pouvoir faire reconnaître sa singularité en raison de « clôtures standardisées de
son expérience ». En réaction, l'individu désir se faire connaître, voir, maladivement. La
singularité comme rapport serein de soi à soi devient de l'exhibitionnisme compulsif dans une
perversion de l'originalité. Le règne de la singularité dans laquelle nous vivons pousse l'individu à
s'autoévaluer, à croire qu'il mérite autre chose que ce que mérite le voisin, car il est lui. C'est la
standardisation évaluative, dérive qui se répand au creux du singularisme. Le danger est le
désenchantement de l'individu qui induit le sentiment d'une injuste récompense des efforts
personnels. L'amertume des organisations et leur perte de légitimité va alors s'installer
durablement dans notre ensemble d'expériences.
Dans le singularisme, l'important n'est donc plus ce qui détache l'individu de l'autre
comme pour l'individualisme, ni ce qui le fait ressembler à autrui, mais ce qui l'empêche de
réaliser sa singularité.
Alors en quoi le toxicomane est-il un individu singulier, et pourquoi le devient-il?
L'évolution de la société globale en société singulariste renvoie à l'évolution du toxicomane en
individu singulier. En effet, la relation est étroite. L'hypothèse est que le toxicomane n'est plus
l'individu individualisé de Toqueville, il n'est plus la personne en quête de création d'espace privé
illimité, égoïstement en quête de césure avec le monde qui l'entoure. Non, le nouveau toxicomane
a besoin du monde social pour exister en tant qu'individu. Le toxicomane est devenu sociétalisé.
« L'individualisme est un sentiment réfléchi qui dispose chaque citoyen à s'isoler de la
masse de ses semblables de telle sorte que, après s'être créé une petite société à son usage, il
abandonne volontiers la grande société à elle-même ». Le toxicomane n'est plus un individu
reclus. En rupture avec les concepts développés par Toqueville sur l'individualisme au XIXe
siècle, le toxicomane est désormais un être social, singulier. Bien entendu, il est diabolisé et
chassé par la société (bien qu'il soit de plus en plus accepté). Néanmoins, l'individu qui devient
toxicomane est en fait en réelle recherche de sa singularité. Le toxicomane est un individu qui a
trouvé sa voie pour développer sa singularité, son refus d'être comme tout le monde, comme ses
semblables. Il se dégage du commun par la prise de drogue, par l'expérience et l'épreuve que lui
offre le monde de la drogue, sans pour autant s'en couper totalement.
Le toxicomane développe sa singularité dans la prise de drogue. En effet, il n'est plus un
individu quelconque, et cela implique un contexte social également singulier. Le toxicomane
utilise alors un raccourci pour créer non pas de l'individualité comme l'affirme Ehrenberg mais de
la singularité. La consommation de substance lui donne deux dynamiques: une dynamique
intérieure, où le toxicomane développe son « soi », son espace privé, créé de la singularité,
recherche une compréhension de lui même afin de mieux vivre dans ce monde, de supporter tout
ce qui l'accable en se détachant de la sphère publique (l'individu trouve des solutions dans la prise
de drogues et de médicaments psychotropes qui le soutiennent), mais aussi une dynamique
extérieure, où l'individu se sent singulier par sa différence avec le monde commun, par le simple
fait d'être toxicomane: il adopte un langage singulier, des expériences singulières à partager avec
ceux qui l'entourent, un style de vie singulier, par sa façon de s'habiller, de paraître, mais aussi par
un contexte social singulier, le toxicomane ne fréquente plus les mêmes individus, ses relations
sociales se singularisent. Ce qui l'intéresse n'est plus le développement de lui même pour lui
même, mais un développement de soi, de lui, par rapport aux autres, et la capacité de supporter ce
qui l'entoure dans une société singulière où la performance est sacralisée. Il n'est pas possible de
se construire en tant que toxicomane seul dans la société singulariste: le toxicomane se
singularise par sa différence avec les autres, et non son originalité. Sa quête de marginalité va de
paire avec son désir de singularité. Son but est de s'ajuster au monde à sa manière. Un autre point
intéressant chez le toxicomane est son désir de bien être. En effet, face à une société où l'individu
est forcé de devenir autonome, de moins en moins porté par les institutions qui se dégagent de
leur responsabilité, l'individu se singularise par la construction sur ses expériences, sur lui même,
et est en perpétuel retour sur son passé, il recherche aussi son bien être, et dans les drogues, la
faculté de supporter le monde qui l'entoure lorsqu'il se sent faible.
Il est intéressant de se pencher sur le fait que le toxicomane n'est plus le marginal
d'autrefois. En effet, le toxicomane n'est plus un hippie désirant s'exclure de la société et partant
en voyage pour Katmandou, ce n'est plus le marginal dépossédé refusant toute société vivant dans
la rue en quête de « dope », ni le cocaïnomane paranoïaque traçant au milieu de prostituées.
L'Etat a réussi à uniformiser toutes les strates de la société par le singularisme, et même ce qui
était marginal. La figure du toxicomane s'est standardisée, s'est universalisée.
Par la mondialisation et la massification, n'importe quelle drogue est devenue accessible.
Un jeune sur deux entre 15 et 25 ans a déjà « fumé un joint » en 2000. Sur un groupe de 30
jeunes fumant le cannabis occasionnellement, 15 ont déjà essayé de la cocaïne dont 5 en achètent
régulièrement pour le weekend, 5 ont déjà essayé un carton ou une goutte de L.S.D, 8 ont déjà
absorbé des champignons hallucinogènes, 9 ont déjà pris un « taz » (extasie), 6 ont déjà fumé un
bang de Salvia divinorum, et 3 ont déjà fumé de l'héroïne. La drogue, et n'importe quel type de
drogue est accessible à n'importe qui. Le singularisme s'effectue aussi dans le choix de la drogue
prise. Le prix n'est plus inabordable, même les jeunes peuvent s'acheter une drogue réputée
drogue du business et de la jet set, la cocaïne (ce qui suscite un nouveau danger de qualité du
produit). Le point marquant, est que ces jeunes sont bien insérés dans la société: ils sont habillés
de jeans « fashions », prennent soin de leur corps, sont au lycée en terminale générale, en B.T.S, à
l'université, ou travaillent. Ils sortent chaque weekend, en boîte de nuit par exemple, ou se
réunissent en comité chez l'un ou chez l'autre, dans un espace à eux, qu'ils partagent. Dans ce
groupe, chacun est singulier, chacun est une personne à part entière, et se voit reconnue comme
individu tel quel, malgré leur uniformisation et leur ressemblances flagrantes. Mais il est
intéressant d'étudier ce qui les a amené à la toxicomanie comme moyen d'ancrer sa singularité: la
fatigue d'un monde extérieur qui les accable, qui leur en demande trop, qui les fait fuir. La drogue
est pour le toxicomane un appuie, une sorte de soutien, qui permet de s'échapper quelques heures
de la réalité quotidienne.
Autrement dit, le toxicomane a évolué en fonction de la double dynamique présentée: une
dynamique intérieure de recherche de sensations, de recherche du bien être, de création d'espace
privé (le comité d'amis), - la drogue n'est plus consommée seul dans un coin -, ainsi que
d'expériences personnalisées qu'offrent la drogue. Il va rechercher ce qu'il n'était pas capable de
faire sans elle, accomplir sa singularité, mais aussi s'écarter d'une sphère publique qui le déçoit
par une impossibilité de bien être qu'il recherche, la volonté d'un « break » à une société qui lui
en demande trop. La dynamique extérieure s'effectue par la reconnaissance de l'individu dans le
groupe, par sa prise de drogue en communauté et non plus seul, et par sa relation à l'espace public
(la personne sous extasie en boîte de nuit, la personne qui fume un joint en soirée et le fait tourner
à un nombre de personnes limitées).
Le toxicomane est donc un individu singulier parcequ'il correspond à la nouvelle donne de
la société: une volonté de développement de soi dans le rapport aux autres.
L'Etat, producteur du toxicomane.

Il faut partir de l'hypothèse vue en introduction, que l'Etat produit les individus, les
façonne en tant qu'individus singuliers. En effet, on assiste à un double mouvement producteur de
singularités: la production de singularité par l'industrie capitaliste, et la production de singularités
par les institutions.
En effet, l’expansion de la singularité dans le monde actuel est le résultat non voulu, mais
central, d’un ensemble de processus structurels. Tout d'abord, Après une période de forte
standardisation des produits dans les années 30 (Ford propose à chacun de choisir la couleur de sa
voiture à condition qu'elle soit noire), nous vivons dans des sociétés qui ont tendance à dé-
standardiser et même à personnaliser les produits de consommation courante. Nous sommes sorti
du monde de la consommation massive de produits homogènes. Désormais, en plus d'une gamme
de couleurs étendues, il est possible de choisir chaque option de sa voiture en fonction de ses
désirs personnels. L'industrie s'attable à un processus de singularisation de l'individu.
Bien entendu, la corolaire se trouve du coté de la consommation. L'industrie doit être
capable de détecter, d'accompagner et d'orienter « la volatilité des goûts des consommateurs et la
multiplication de leurs profils, mettant en place une distillation de la production en petites
gammes, constamment en rénovation, accentuant alors l’inévitable différenciation entre
consommateurs. » Autrement dit, le façonnage de l'industrie donne au consommateur l'impression
de choisir, alors que c'est l'industrie qui choisit pour lui. On peut prendre l'exemple de la mode,
avec la parution de nouvelles tendances, la mode du noir ou du violet par exemple. En réalité, ce
ne sont que des écoulements de stock de tissus que l'industrie à produit et fait passer son action
par les consommateurs en leur donnant envie de porter telle ou telle couleur. C'est de plus, le
soucis du détail. L'industrie s'adapte à la volonté de l'individu de se singulariser, de se voir
reconnaître comme à part dans la masse, par l'uniformisation mais dans le détail (on a tous le
même pull mais d'une couleur différente).
Autrement dit, c'est l'industrie qui choisit les goûts des consommateurs. Néanmoins,
l'individu est bien plus façonné par les institutions que par l'industrie. Les institutions visent de
plus en plus, à contraindre les individus à revenir sur leur passé, sous la forme de bilans de
compétences, s’accompagnant d’une logique d’intervention visant parfois à responsabiliser
individuellement les acteurs des raisons de leurs difficultés ou de leurs échecs, d’autres fois à
personnaliser les aides auxquelles ils peuvent avoir accès. Autrement dit, l'institution cherche à
singulariser l'individu. On peut aussi prendre l'exemple de l'institution qu'est l'école, qui est le
façonnage des individus dès le plus jeune âge. Avant l'école, existe aussi l'institution qu'est la
famille: avant que l'individu soit cloitré entre les murs de l'institution formatrice, c'est les parents,
qui eux étant parfaitement formés puisqu'adultes, vont s'occuper du bon façonnage de leur enfant.
Encore avant, l'enfant ne naît pas dans l'état de nature, il est directement institutionnalisé par le
prénom, le nom de famille, et par le couffin dans lequel il est posé.

C'est la question du devenir du citoyen, le bon ou pas bon citoyen. Par exemple, le débat
récent sur le voile intégral: « Burka pas bon ». L'individu est préparé et sélectionné. Les choses
évoluent considérablement. Par exemple, il y a 20ans, l'individu était façonné de façon à ce qu'il
ne porte pas de cheveux longs. Désormais, c'est la hantise du couvre chef maintenant.
Néanmoins, si l'industrie et les institutions façonnent l'individu et le singularisent, cer
dernier est en constante nécessité de trouver sa place dans la société. L'individu digère donc
toutes les normes, et fait en sorte de coller à la société. On voit apparaitre des individus tous
intégrés à un appareil, et non pas qu'ils lui correspondent. Ils ont digéré toutes les normes.
Autrement dit, il n'y a plus besoin de personne pour mener la production subjective, puisque
chaque sujet à un certain stade a digéré l'Etat. L'individu digère les concepts et les intègre à sa
vie. L'individu est autorégulé et s'autorégule. Les normes apprisent sont centralisées dans les
institutions mais l'individu ne dévore que des institutions depuis son plus jeune âge et donc tout
est institué suivant des valeurs. S'imposer dans la société parcequ'on conduit une voiture par
exemple. L'Etat a réussi à faire que l'individu s'uniformise en digérant la société. Et rentré dans le
stade de l'uniformité, par l'emprise que le réel a sur l'individu, on trouve quelque chose de
flagrant: on ne produit plus de marge, même ceux qui sont en marges sont digérés comme des
normalités, avec l'exemple du toxicomane fashion-victim.
Alors si l'Etat produit l'individu singulier, et arrive à le faire s'autoproduire, en quoi peut-
on dire que l'Etat produit le toxicomane? C'est par la loi du 31 décembre 1970 que l'Etat créé le
toxicomane. En effet, par la peur d'un espace privé qui deviendrait illimité, l'Etat créé la catégorie
du déviant de l'espace public qu'est le toxicomane, en pénalisant l'usage privé des drogues.
Ehrenberg critique de la prohibition des drogues en France au nom d'une morale civique qui
témoigne de la permanence d'une conception métaphysique du citoyen et de la république qui est
pourtant complètement obsolète dans ce monde de la production de soi. Autrement dit, la
prohibition est le fait du bon et mauvais citoyen, et est en contradiction avec la singularisation
que nous impose l'Etat, la recherche et la volonté d'être différent du commun avec la production
de soi, la recherche de soi, la création de sa singularité.
Néanmoins, par la création d'une catégorie de personnes, l'Etat singularise aussi l'usage
privé de la drogue, et donc le toxicomane. L'individu singulier va donc accéder à une nouvelle
catégorie de singularisation par la drogue, à un raccourci de production de singularités et de soi-
même. L'individu, en désir de reconnaissance de lui même, de devenir un individu singulier, va se
tourner vers la production de singularités rapide, qui ne vont pas en contre-courant de l'espace
public puisque la façon d'exercer la toxicomanie a évolué.
Dans une autre acception, on peut dire que l'individu est de plus en plus prisonnier de lui
même. Nous sommes dans une société antiromantique qui rend impossible aux individus de se
dire qu'ils peuvent être quelqu'un d'autre. Autrement dit, si tout est façonné, produit par l'Etat,
que le singularisme n'est qu'une technique de sociétalisation, l'individu n'a donc pas de marge de
manoeuvre à la découverte de sa propre subjectivité. La seule marge de manoeuvre que possède
l'individu n'est que la finition du travail. L'individu vient apposer quelque chose qui cristallise ce
que l'Etat a produit pour lui (la société, l'industrie, le capitalisme, la famille, les institutions). Il ne
vient donc qu'apporter une goutte de couleur dans l'océan de noir créé par le monstre. La goutte
de couleur qui différenciera l'individu du commun qui l'entoure. Le logiciel Etat est donc arrivé à
son apogée: lorsque l'on créé du sujet, le stade ultime est la production de l'amélioration de ce
qu'est le sujet par lui même. Et dans l'autoproduction du sujet par lui même, la seule singularité
est de pouvoir décider de ce qu'il fera des normes qu'il a à sa disposition. Quand les utiliser.
Autrement dit, c'est la société de l'autoclave: l'individu subjectif se ferme et va gérer son système
de normes à l'intérieur. En réalité, il n'est pas singulier, car ses comportements généraux. En se
sentant minoritaire, l'individu a l'impression d'être quelqu'un, et d'être singulier.
Autrement dit, dans cette hypothèse, l'Etat est producteur du toxicomane, car il est
producteur de l'individu et au coeur de chaque individu. Ce dernier, a l'impression de se
construire, de se composer, et d'aller vers sa singularité, néanmoins, le mort-vivant institutionnel
ne va donner qu'une légère marge de manoeuvre dans sa production du vivant, la faculté pour
l'individu de croire qu'il est singulier en lui octroyant dans son autoproduction la possibilité de
choisir quand utiliser des normes préétablies, un ensemble de choix de couleur des murs d'une
prison. De plus, le toxicomane se sert des drogues afin d'atteindre un bonheur qu'il désire. Mais si
l'Etat est producteur du malêtre de l'individu par une société singularisée et qui autonomise
l'individu, alors n'est-il pas implicitement le double producteur du toxicomane?
Deux choses. Si le toxicomane moderne a évolué, et est devenu un produit de l'Etat
monstrueux, la drogue n'en reste pas moins une substance phénoménale, créant une brèche dans
l'imaginaire commun. En effet, la prise de drogue est dangereuse dans le sens où elle peut amener
à un autre imaginaire. L'Etat produit l'individu selon la conception d'un individu sacralisé qui
dans la masse arrive à se distinguer, et qui par ailleurs, le masque de la vérité de n'être qu'un
produit produisant richesses et pouvoir pour l'Etat. Autrement dit, l'Etat produit l'individu,
l'individu produit aveuglément pour l'Etat. Cependant, le danger de la drogue est l'abysse social
dans lequel l'individu tomberait à cause d'une surconsommation. L'Etat a pour hantise ce
qu'affirme Ehrenberg: la possibilité par la drogue d'un espace privé illimité, qui détruirait alors
l'espace public, qui le rendrait invivable. Il y a un risque que le toxicomane ne soit pas un
individu singulier, mais soit un individu qui n'ait plus besoin des autres, et qui s'échappe donc de
toutes les règles que lui imposent le monstre. Il est intéressant de reprendre la notion de « trip »
tiré de l'anglais. To have a trip, c'est faire un voyage. Dans le langage du toxicomane, un trip est
un voyage intérieur, un voyage provoqué par la drogue. Par exemple, Baudelaire va à Marseille
chercher du Haschisch pour partir autre part. Cependant, l'autre part n'est pas définissable. C'est
un imaginaire. La grande peur de l'Etat est que le toxicomane sorte de la subjectivisation
institutionnalisée, car il se rendrait compte que le réel n'existe pas: chaque individu n'est en fait
qu'un mur d'institutions.
La drogue est un des moyens de construction d'un nouvel imaginaire, c'est un moyen de
sortir du système de deux façons: par le « trip », le voyage, la destination indéterminée mais qui
est aussi imaginaire que la société produite par l'Etat; la surconsommation, qui enferme dans le
for intérieur, qui coupe totalement de la société, et qui poussée à son maximum provoque
l'overdose, et donc la sortie de l'imaginaire commun par la mort.

Néanmoins, il est important de relativiser la théorie de Hegel et de l'imaginaire commun.


Si la systémie est parfaite et valide, car nous vivons depuis la mort d'Hegel dans son cerveau,
personne n'a été capable de contredire sa théorie, aucun philosophe ne possède la vérité. Le
système actuel de production de l'être par l'Etat par la création d'un imaginaire commun, est le
seul système ayant perduré qui rapproche l'homme du bonheur, et l'homme du bien être, même si
ce n'est que de façade. Le monde est un socle, et le système s'est emboité par dessus. La tentative
de trouver un autre système s'est effondrée en 1991 avec la chute du bloc soviétique, qui aurait
donné une alternative au système actuellement en place. L'effondrement coincide par ailleurs
avec la recherche d'alternative et le renoncement des hommes à penser. L'alternative s'étant
effondrée, et l'homme étant un individu qui se croit singulier au ventre plein ne va pas faire la
révolution. Le bon système serait celui qui permet à chacun d'être heureux, et de trouver son
bonheur. N'ayant pas d'alternative, n'ayant pas d'utopie ni d'idéal, ni encore trouvé le bon
système, l'individu s'échappe. Le toxicomane va simplement rechercher son bien être avec l'usage
de drogues: c'est une faille dans le système.
Néanmoins, il est impossible pour l'individu de sortir du système par la toxicomanie, de
façon durable. En effet, le « trip », le voyage hors système proposé par les drogues ne permettent
au toxicomane de s'échapper des griffes du monstre que le temps de l'expérience. Moyen de sortir
du système serait donc d'être dans un état drogué en permanence, autrement dit, par l'overdose, et
donc la mort. On peut alors penser dans ce cas là que l'individu toxicomane a la possibilité d'être
réellement singulier et non de façade.
Autrement dit, la conclusion de ce dossier est double. Le toxicomane ne peut être un
individu singulier tant qu'il est produit par l'Etat. En effet, il n'y a que des impressions d'être
singulier. Si l'Etat produit des singularités, elles ne sont donc qu'une illusion dans la masse dans
laquelle l'individu est plongé. Néanmoins, le toxicomane peut développer des singularités propres
distinctes de celles proposées par l'appareil d'Etat par le voyage, mais aussi en ayant la possibilité
de s'échapper du système à portée de main, par un état de consommation de drogue permanente et
totale, ou l'overdose et la mort.
Bibliographie

Théorie de l'Etat et du droit. Cours numérique de Dominique Sistach.


L'individu incertain. (Alain Ehrenberg), Calmann-Lévy.
La société singulariste. (Danilo Martuccelli), Armand Colin.
La construction sociale de la réalité. (Peter Berger, Thomas Luckmann), Armand Colin.
Le culte de la performance. (Alain Ehrenberg), Calmann-Lévy.
Les déchirures de la modernité. (Françoise Mazuir), Sociologie de la modernité.
Idéologie et utopie. (Karl Mannheim). Editions de la maison des sciences de l'homme.

Site internet:

Wikipedia.fr (encyclopédie généralisée)


Google.com (moteur de recherche)
Sociologies.revues.org (revues de sociologie)
Interieur.gouv.fr (site internet du ministère de l'intérieur)
Lexique

Liste non exhaustive des termes importants utilisé dans ce dossier.

Capitalisme:
Régime économique et juridique d'une société dans laquelle les moyens
de production n'appartiennent pas à ceux qui les mettent en oeuvre.
Consommation:
Désigne en premier lieu l'achat mais c'est aussi un ensemble d'usages des biens, des
interactions sociales autour de cet acte d'achat, généralement dans le but de satisfaire des
besoins ou des désirs
Drogue:
Composé chimique, biochimique ou naturel, capable d'altérer une ou plusieurs activités
neuronales et/ou de perturber les communications neuronales.
Etat:
Monstre institutionnel créé par l'homme, par un contrat.
Individu:
Qualifie tout être vivant pris à l'unité
Institution:
Organisation dotée d'une légitimité et d'une reconnaissance politique ou juridique qui a une
certaine durée et une influence dans les décisions collectives.
Institionnalisé:
Donner un caractère institutionnel à quelqu'un, quelque chose. Faire ingérer les concepts
introduits dans la société par les institutions aux individus afin qu'ils les reproduisent.
Imaginaire commun:
Matrice créée par l'Etat afin d'organiser la société des individus.
Singularisme:
Volonté et besoin de se créer en tant qu'individu en se reposant sur des supports d'expériences
et d'épreuves personnels, mais aussi de se voir reconnaître en tant qu'individu par la société.
Singularité:
Caractère personnel et propre construit par un individu pour le détacher du commun.
Société:
cf:imaginaire commun.
Sociétalisé:
Intégré dans l'imaginaire commun qu'est la société.
Toxicomanie:
Action prohibée par l'Etat français permettant de voyager au delà de l'imaginaire imposé.