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CËSARINE

DIETRICH

l PAR

GEORGE SAND
(L.-A. AURORE DU PIN) >
1 VEUVE DE M !.E BARONOUUEVANT

PARIS
CALMANN Ï.BVY, A~ÏTBUR
ANCiE~NB MAIBON MICHEL t.ÊVY FR&&BS
3, aBZ ACBtB, 3

Ï897
B~<t<<t~MdMMNKt~<t)t<a«tM*<Mn<t
CÊSARINE

DIETRICH

~'avaistrente-cinqans, CésarineDietrichen avait


quinze et venait de perdre sa mère, quand je me
résignaià devenirson institutriceet sa gouvernante.
Commece n'est pas monhistoireque je compte
raconter ici, je ne m'arrêterai pas sur les répu-
gnances que j'eus à vaincre pour entrer, moi fille
noble et destinée à une existenceaisée, chez une
famillede bourgeoisenrichisdansles affaires.Quel-
ques motssuffirontpourdirema situationet le motM
qui me déterminabientôtà sacrifierma liberté.
Fille du comte de Nermontet restée orpheline
avec ma jeune sœur, je fus dépouilléepar un pré-
tenduami de mon père qui N'étaitchargéde placer
t
a C<SAMNtt MtSTtHCH
avantageusementnotre capital,et qui te Mtfraudu-
teuaomentdisparattre.Nous étionsruinées il nous
restaità peine le nécessaire,je m'encontentai.J'étais
laide, et personne ne m'avait aimée. Je ne devais
paa songer au mariage; mais ma aoeurétait jolie;
cite fut recherchéeet épouséeparle docteurGilbert,
médocntestimé, dont eue eut un Ms, mon Oiteut
bien-aimé,qui fut nomméPaul je m'appellePauline.
Mon beau-frère et ma pauvre acaur moururent
jeunes à quelques annéesd'intervalle,laissantbien
peu de ressourcesau cher enfant,alorsau collége.
Je vis que tout serait absorbé par les frais do son
éducation,et que ses premierspas dans la vie so-
cialeseraiententravéspar ta misère c'est alors que
je pris le parti d'augmentermes faiblesressources
par letravailrétribué.Dansuneviede célibatet dere-
cueiUement,j'avaisacquis quelquestalentset uneassez
solide instruction.B~samiadtema tamitte,qui m'é-
taient restés dévoués, s'employèrentpour moi.!Ia
négocièrentavec la ~amiHe Dietrich,oN~'entraiavec
des appointementstrès-honorables.
Je me hâtede dire-que j& n'eue point à regretter
ma résolution je trouvai chez ces Atlemandsaxés
&Parisune hospitantécordiale,des é~Md~, un grand
savoir-vivre,une véritableaffection.? étaientdeux
frères associés,Hermann et Kart.Leur fortune se
comptaitdé~a'parmiMons,sansque leortËaBorabitité
eut jamaispu être mise en doute. Eae sœur atnée
s'étaitretiréechezeuxet gouvernaitb<maisonavec
Beaucoupd'ordre, d'entrainet <? douceur; ette était
C~aAttMK BtHTMtH s
touaautres égards asaexnulle, mais elle recevait
avecpolitesseet discrétion,ne parlantguère et agis-
sant beaucoup,toujoursen vue du Men-étredeaea
Itôtea.
M. Dietrichatné, le père de Césarine, était un
hommeactif, énergique,habileet obstiné.Sonirré-
prochable probité et son succès aoutenu lui don-
naientun peu d'orgueilet une certainedureté appa-
rente avec les autres hommes. !i se souciait plus
d'être estiméet respectéque d'etfe aimé; maisavec
sa fille, sa sœur et avec moi il fut toujours d'une
bontéparfaiteet mêmedélicateet courtoise.
Je me trouvaidonc aussi heureuse que possible
dans ma nouvellecondition,j'y fus appréciée,et je
pus envisageravec une certainesécurité l'avenirde
monuUeu!.
L'hôtelDietrichétaitune des plus hellesvuiasdu
nouveauParis, dans le voisinagedu boia de Bou-
logneet dans un retrait de jardins assez bien choisi
pour qu'onn'y fat pas incommodépar la poussière
et le bruit des chevauxet des voitures.Au milieu'
d'une populationaffoiéede luxe et de mouvement,
on trouvaitl'ombre, la solitude et un silencerelatif
derrièreles grilleset les massifsde verdurede notre
petit paM.Ce n'était certes pas la campagne,et il
était difSeiled'ouBlierqu'on n'y était pas maisc'é-
tait commeun boudoir mystérieux,séparé du tu-
multepar un rideaude fetHNes~ et dieNeurs.
LadéfuntemadameDietrich- avait aimé ? monde,
elle avait beaucoup rscut donné de beaux dîners,
4 CtSAMtt'MMMCX
et des bâtadont parlaientencoreles gens de h mai.
soit quand je m'y installai.A présent l'on était en
M. Diebich
deuil, et il n'était pas à présumerque
de vie que sa femme
reprit jamaisle brillant train
avaitmené.il avait des goàts tout différentset ne
souhaitaitpour société qu'un choix de parenta et
tout en
d'amia; les grandssalonsétaientfermés,et,
meles montrantà traveral'ombrebleue des rideaux
un momententf'ouverta,il me dit
Celane vaut pas la peined'être regardépar une
femmede go&tet de bonsens commevoua;c'est de
l'éclat, rien de plus; ma pauvre chère compagne
aimaità montrer que nous étions riches.Je n'ai ja-
maisvoulu la priver de ses plaisirs; mais je ne m'y
associaisque par complaisance.Je désire que ma
fille ait commemoi des goûts modestes,auquelcas
chez moi, triste con.
je pourraivieillirtranquille
solationau malheur d'être seul, mais dont il m'est
permisde pronter.
-Vous ne serez pas seul, lui dis-je, votre aile
deviendravotreamie, je suis sure qu'elle l'est déjà
un peu.
Pasencore,reprit-il;ma pauvre enfantest trop
absorbée par sa propre douleur pour songerbeau-
coupà la mienne.Espéronsqu'elle s'enaviseraplus
tard.
C'étaitcommeun reprocheinvolontaireà Césanne;
rien du ca-
je ne répnquai pas, ne sachantencore
ractèreet des sentimentsde cette jeune fille,que je
C~NAMtH! DtEMtCtt 9
voulaisjuger par moi-mêmeet que j'eusse craint
d'aborderavecune préventionquelconque.
Onnousavait présentéesl'une à l'autre. Elleétait
admirablementjolieet mémobelle, car, si elleavait
encore la ténuité de l'adolescence,elle possédait
déjàl'éléganceet la grâce.Sestraits purset réguliers
avaient te sérieux un peu imposant de la beiie
sculpture. Son deuil et sa tristesse lui donnaient
quelque chose de touchantet d'austère, tellement
qu'à premièrevue je m'étais sentie portée à la res-
pecterautant qu'à la plaindre.
Quandje fus pour la premièrefoisseuleavecelle,
je crus devoir établir nos rapportsavec la gravité
que comportaitla circonstance.
Je n'aipas,lui dis-je,la prétentionde remplacer,
mêmede très-loin,auprèsde vous,la mère que vous
pieurez je ne puis mêmevous offrir mon dévoue-
ment commeune chose qui vousparaissedésirable.
On m'a dit que je vous serais utile, et je compte
essayer de l'être. Soyezcertaine que, si l'on s'est
trompé,je m'en apercevraila première,et tout ce
que je vous demande, c'est de ne pas me croire
engagéepar un intérêt personnelà vous continuer
mes soins, s'ils ne vous sont pas très-sérieusement
profitables.
Elleme regardafixementcommesi ellen'eût pas
bien compris,et j'allais expliquer mieuxma réso-
lution,lorsqu'elleposasa petite main sur la mienne
en me disant
–Je compreadNtrès-bien,et si je suis étonnée,
6 C~MMM~MMMCN
ce n'est pas de ce que vouaêtes Oero et digne, on
me l'avait dH, je le savais; mais je voua croyais
tendre, et je .m'attendais&ce que, avant tout, voua
me promettriezde ;m'aimer.
Peut-on promettreaon aRectionà~ui ne voua
ta demandepas?
C'cst-a-direquej'aurais dû parlerla promicre!1
Eh bien je vousla demande,vouiez-vousmelac-
corder!Y
Si sa physionomieeut réponduà ses paroles,je
l'eusse embrasséeavec effusion, cette charmante
enfant; maisj'étais beaucoupsur mes gardes,eit je
crus lire dans ses yeux qu'elle m'examinaitet me
<<!??au moins autant que je l'éprouvaiset robser-
vaispour mon compte.
Vousne pouvezpas désirer mon amitié, lui
dis-je, avant de savoirsi je méritela votre.Nousne
nous connaissonsencoreque par le bien qu'on nous
a dit Tunede l'autre. Attendonsque nous sachions
bien qui nous somiaes je suisjpésolueà vous aimer
tendrement,si vousêtes telle que vousparaissez.
Et qu'est-ce que je parais! reprit-elleen me
regardantavecun peu de méSanoe je suis triste, et
rien que triste vous ne pouvezpas me juger.
Votre tristesse vous honore et vous embellit.
C'est le demi que vous avez dans l'âme et dans des
yeux qui m'attire vers vous.
Alors vous désirez pouvoir m'aimer? Je tâcherai
de vous parattre aimable j'ai besoin qu'on m'aime,
moi J'étais habituée a !a tendressp, mapauvremère
CttSAMNB Btt!)fMC<t ?
m'adorât et me ratait. Monpère me chérit aussi.
maisil ne me gâterapas, et je suis encoredansl'&gw
ou, quand on n'est pas gâtée, on a peine à com-
prendre qu'on soit aimée véritablement.Est-ceque
vousne comprenezpasoela?
Si fait, et me voilàrésolueà vouagâter.
Par pitié, n'est-ce pas?
Par besoindema nature.Je n'aimepas à demi,
et je suis malheureusequandje ne peuxpas donner
un pou de bonheur à ceux qui m'entourent mais
quand je crois voir qu'ils abusent,je m'enfuispour
ne pas leur devenirnuisible.
C'est-à-direque vouscroyezdangereuxd'aimer
trop les gens Vous pensezdonc commemon père,
qui s'imaginedes chosesbizarresselon moi?H dit
que l'on estau mondepour lutter et par conséquent
pour souf&ir,et qu'on aie tortaujourd'huide rendre
les enfantstrop heureux.11prétend que beaucoup
de <Mntrariétéset de privationsleur aéraientnéces-
saires pour les rompre au travailde la vie. Voilàles
paroles de moncher papa,je les sais par cœur: je
ne me révoltepas,parcequeje l'aimeet ~erespecte.
mais je ne suis pas persuadée, et, quand on est
douxet tendreavecmoi. jen suis reconnaissante.et
heureuse, meilleurepar conséquent. Vous verpez1
Puisquevous ne voulezvous engagerà rien, atten-
dons, vous m'étudierez,et vous verrez bientôt que
h méthode de ma pauvre chère .mamanétait la
bonne,la seulebonneavecmoi.
–Puis-je vousdemander! Maisnon, vosi)ea<M
a C<aAt!M MMMOa

yeux se remplissentde larmeset me donnentenvie


de pleureravecvoua,par conséquentde vouaaimer
trop et trop vite.
Elleme jeta ses brasautourdu cou et pleuraavec
effusion.Je fus vaincue.Nie ne me disait rien, ne,
pouvantparier maiail y avait tant d'abandonet de
confiancedans ses pleurs sur mon épaule,eue avait
tellementl'air, malgrél'énergie de sa physionomie,
d'un pauvreêtre brisé qui demandeprotection,que
je me mis à l'adorer dès le premierjour sansme de-
mander si elle n'allaitpas s'emparer de moi au lieu
de subirmoninOuence.
Cettecraintene mevintqu'aprèsun certaintemps,
car, durant les premières semaines,elle fut d'une
douceur angéMque et d'uneamabilitévraimentirré-
sistible. M est vrai que je n'exigeaispas beaucoup
d'elle eue avaitencoretant de chagrinque sa santé
t'en ressentait,et d'ailieursje la voyaisdouéed'une
telle intelligenceque je ne pouvaiscroireà la néces-
sité de hâter beaucoupses études.
Nousvivionspresquetête à tête dans ce peut pa-
lais, devenu trop grand. On avait reçu toutes les
visitesde condoléance,et, sauf quelquesvieuxamis,
on ne recevaitplus personne;M.Dietrichle voulait
'ainsi. Profondémentaffectédela perte de sa femme,
il aspiraitau printemps,pour se retirer duranttoute
la belle saisonà la campagne,dansune solitudeplus
profonde encore. Il quittait les affaires, il les eût
quittées plus tôt sans les ~oùts dispendieuxde sa
femme.N se trouvaitassezriche,trop riche,disait-il,
0<M!HM MttTMCM 9

il comptait s'adonner à l'agricultureet régir lui-


mêmesa propriététerritoriale.
Neut mêmel'idéedevendreoude louersonhôtel,
et pour la première foisje vis poindreun désaccord
entreluiet safille.Elleaimaitla campagneautantque
Paris,disait-elle,maiselle aimaitParis autant que la
campagne,et ne voyaitpas sanseffroile parti exclusif
que son père voulaitprendre. EUeavait dèslorades
raisonnementstrès-serrésquiparaissaienttrès-justes,
et qu'elleexprimaitavecune nettetédont je n'eusse
pas été capableà son Age.M.Dietrich,qui était fier
de son intelligence,la laissaitet la faisaitmêmedis-
cuter pour avoirle plaisirdelui répondre,caril était
obstiné, et ne croyaitpas que personne pût jamais
avoir définitivementraisoncontrelui.
Quandla discussionfut épuiséeet qu'il crut avoir
répondu victorieusementà sa fille, prenantsonsi-
lence pour une défaite,il vit qu'elle pleurait. Ces
grosses larmes qui tombaientsur les mains de
l'enfant sans qu'elle parût les sentir le troublèrent
étrangement,et je vis sur sa belle figurefroideun
mélangede douleuret d'impatience.
Pourquoipleurez-vousdonc? lui dit-il après
avoir essayé Jurant quelquesinstans de ne pas pa-
raitre s'apercevoir dp ce muet reproche. Voyons1
dites-le,je n'aimepasqu'on boude, vous savezque
celame faitmal et me fâche.
Je vousle dirai, moncher papa,réponditCésa-
rine en allantà lui et en l'embrassant,caresseà la-
quelleil me parut plus sensible qu'il ne voulaitle
t.
i0 cËaAMNE emïMCH

paraître;oui, je vous le dirai, puisque voua ne le


devinezpas.Mamèreaimaitcette maison,elle l'avait
choisie,arrangée,ornée e~e-méme.Vousn'étiezpas
toujoursd'accordavec eue, vous entendiezle beau
autrementqu'eue. Moije ne m'y connais pas je ne
sais pas ai notre luxeest debon ou demauvaisgoût;
mais je revois maman dans tout ce qui est ici, et
j'aime ce qu'elle aimait,par la seule raison qu'elle
l'aimait.Vousêtessi bon que vousne vouliezjamais
la contrarier,vous lui disiez toujours Aprèstout,
c'est votre maison. Eh bien moi, je me dis:
C'est la maisonde maman.Je veux bien aller
à la campagne,où elle ne se plaisait pas je m'y
plairai,mon papa,parceque j'y seraiavecvous;mais,
à l'idée queje ne reviendraiplus ici, ou que je verrai
des étrangersinstallésdansla maisonde ma mère,
je pleure,vous voyez!je pleuremalgré moi,je ne
peuxpas m'en empêcher il ne faut pas m'en vouloir
pour cela.
Allons,dit M.Dietrichen se levant, on ne ven-
dra pas et on ne louerapas 1
Il sortit un peu brusquementen me faisant à la
dérobée un signe que je ne comprispas bien, mais
auquel je crus donner la meilleure interprétation
possibleen allantle rejoindre au jardin au bout de
quelquesinstants.
J'avais bien devinéyil voulaitme parler.
–Vous voyez, ma chère mademoisellede Nep-
mont, me dit-ilen metendantla main; cette pauvre
)C<SM!MMMMM i!
enfantva continuersa mère, elle n'entrera dans au-
cun de mes goûts. La sagessedomesraisonnements
entrera par une de ses oreilles et sortira par
l'autre.
Je n'en crois rien, lui dis-je, elle est trop intel-
ligente.
Samèreaussi~tait intelligente.Ne croyez pat
que ce fût par manqued'espritqu'ellemecontranait.
EUesavaitbien qu'elle avait tort, elleen convenatt,
elle étaitbonneet charmante,mais,elle subissaitla
maladiedu siècle elle avait la Aèvredu monde,et,
quandellem'avait&itlesacriacedequetque&ntaisie,
eUesouffrait,elle pleurait, commeCésarinepleurait
et souffraittout à l'heure.Je sais résisterà n'importe
quelhomme,mon égal en forceet en habileté; mais
commentrésister aux êtres faibles,aux femmeset
auxenfants!
Je lui remontrai que l'attachement de Césarine
pour la maisonde sa mère n'était pas une fantaisie
vaine,et qu'elleavaitdonnédesraisonsde sentiment
vraimentrespectableset touchantes.
Si ces motifssont bien sincères,reprit-il, et
vousvoyezque je n'en veuxpas douter,c'étaitraison
de plus pour qu'elle me fit le sacrince de subir le
petit chagrinqueje lui imposais.
Vousêtes donc réellementpersuadé,monsieur
Dietrich,que la jeunessedoit être habituéesy~téma-
tiquementà la souffrance,ou tout au moinsau dé-
pMsirî
N'est-cepas aussi votre opinion s'écria t-H
Il e<8*!H!tX MMMOa

avecune énergiede convictionqui nesouffraitguère


de réplique.
Permettez,lui dis-je, j'ai M g~teecommeles
autres dans mon enfance je n'ai passépar ce qu'on
appelle Mc<t!edu malheur que dans l'Ageoù l'on a
toute sa force et toute sa raison, et c'est de quoije
remercieDieu,car j'ignore commentj'eussesubi l'in-
fortune, si eue m'eût saisie sans que je fusse bien
armée pour la recevoir.
Donc, reprit-il en poursuivantson idée sans
s'arrêterauxobjections,vousvalezmieuxdepuisque
vouaavezsouffert! Vousn'étiez auparavantqu'une
Amesansconscienced'elle-même! Je me rappelle
bienaussi monenfance;j'ai été nul jusqu'aumoment
où il m'afallucombattreà mes risques et périis.
C'est la force des choses qui amène toujours
cetteiutte sousuneformequelconquepourtous ceux
qui entrent dansla vie. La société est dure à abor-
der, quelquefoisterrible croyez-vousdonc qu'il
failleinventerle chagrinpour lesenfantsÏ Est-ce que
des l'adolescenceils ne le rencontrerontpas Si la
vie n'a d'heureux que l'âge de l'ignorance et de
l'imprévoyance, ne trouvez-vouspas cruel de suppri-
mer cette phase si courte, sous prétextequ'elle ne
peut pas durerÏ
Alorsvousraisonnezcommema femme; hélas1
toutes les femmesraisonnentde méc.e. Blés ont
pourla faiblesse,non pas seulementdes égardset de
la pitié, mais du respect, une sorte de culte. C'est
C~SAMM Mt!TMC!t iS
bien fâcheux,mademoiselledeNermont, c'est mal-
heureux,je vousassure1
Si vousMarnezma manièrede voir, cher mon-
sieur Dietrich,j<tregrettede n'avoirpas mieuxconnu
la vôtreavantd'entrer chez vous; mais.
–Mais vous voilà prête à me quitter, si je ne
pensepas commevous? Toujoursla femmeavecsa
tyranniquesoumissionVous savezbien que vousme
feriez un chagrin mortel en renonçant à la tache
qu'ona eu tant de peine à vousfaire accepter.Vous
savezbienaussiqueje n'essayeraismêmepas de vous
remplacer,tant il m'est prouvé que vousêtes l'ange
gardiennécessaireà ma fille.Ce n'est pas sa tante
qui sauraiti'ëiever. D'abordeue est ignorante,en
outre eue a les défautsde son sexe, elle aime le
monde.
Ellen'en a pourtantpas l'air.
Sonair voustrompe.Ellea d'ailleursaussi à un
degré éminentles vertusde son sexe eue est labo-
rieuse,économe,rangée,ingénieusedansles devoirs
de l'hospitalité.Necroyezpas queje ne luirende pas
justice,je l'aimeet l'estimeinfiniment; maisje vous
dis qu'elleaimele mondeparceque toute femme,si
sérieusequ'ellesoit, aimelessatisfactionsde l'amour-
propre. Ma pauvre soeurHelminan'est ni jeune, ni
belle, ni brillantede conversation;maiselle reçoit
bien, elle ordonne admirablementun diner, un am-
bigu,une fête, une promenade ellele sait, onlui en
fait compliment,et plus il y a de mondepourrendre
hommageà ses talents de ménagèreet de major-
M CtaAMNK MCMtCH

dôme,plus elle est-Bore,plus elle est consoléede sa


nullitésoustousles autresrapports.
Vousêtesun observateursévère,monsieurDie-
trich, et je crains que mon tour d'être jugée avec
cette impartialitéécrasantene vienne bientôt; cela
mefait peur, je l'avoue,car je suis loin de me sentir
parfaite.
Vousêtes relativementparfaite,monjugement
est tout porté voua gâterezCésarined'autantplus.
Cene sera pas parégoïsmecommeles autres, qui re-
grettentle plaisiret rêvent dele voir repousseravec
elle dans la maison;ce sera par bonté, par dévoue-
ment, par tendresse pourcite, car elle a déjà, cette
petite, des séductionsirrésistibles.
Quevoussubisseztout le premier1
Oui,maisje m'en défends;défendez-vous aussi,
vouatout ce que je vousdemande faites cet effort
dansson intérêt, promettez-le-moi.
Oui,certes,je vousle promets,si je vois qu'elle
abusede ma condescendancepour exigerce quilui
seraitnuisible maiscela n'est point encore arrivé,
et je ne puis me tourmenterd'une prévisionque rien
ne justifieencore.
Vous comptezpour rien sa résistance& mon
désirde vendrel'hôtel!Y
Dois-jel'engager à se soumettresansfaiblesse
à ce désir!Y
Oui,je vousen prie.
Oserai-je vousdire que ceh me semMecruel?I
Non,car je nele vendraipas je veuxfairesem.
<!<8AM!tt MeTMCM as
blant pour que Césanneapprenne à me <éder de
bonnegr&ce.Soyezcertaineque,si on n'apprendpat
auxenfantsa renoncerà ce quileur pMt, ils M rap-
prendront jamais d'eux-mêmes.Le bonheur qu'on
prétend leur donneren fait des malheureuxpour!e
reste de leurvie.
Il avait peut-être raison.Je n'osai pas insister, et
j'allai rejoindre monélèveavec l'intentionde faire
ce qui m'était prescrit,maisje la trouvaisouriante.
Épargnez-vousla peine de me persuader,me
dit-elledèsles premiersmots j'ai entendupar hasard
tout ce quepapa vousa dit et tout ce que vouslui
avez répondu.J'étais dans le jardin, à deuxpas de'
vous,derrière !a fontaine,et le petit bruitdol'eau ne
m'a pas faitperdre une de vosparoles.Iln'y a pas da,
malà cela, vousêtesdeuxangespour moi, monpère
et vous lui, un ange à figuresévèrequiveutmonbon-
heur par tous les moyens, vous, un ange de dou-
ceurqui veutla mêmechosepar les moyensqui sont
dans sa nature; mais voyezcommevous êtes plus
dansla véritéque mon père! Vous ~liez le fairere-
noncerà sa méthode, voussentis! bien qu'ellepou-
vait me conduireà l'hypocrisie.Où en serait-il,mon
pauvrecher papa,si, après m'avoirvuebienrésignée,
il découvraitque je n'ai paspris au sérieuxses me-
nacesVraiment, si je dois être gâtée, comme on
dit, c'est-à-dire corrompuemoralement,ce sera par
lui Ilm'habitueraà fairesemblantd'être sacrifiéeet
à lui imposerainsi, sans qu'ils'en doute,le sacriSce
de sa volonté.Allons,Dieumerci, je suis meilleure
M C<SAMNtt MttTMCH
qu'il M pense,je céderaià tout par amMépoorM,je
vous chérirai pour celleque vous me montrezsans
pédanterie,je vousrendraitrès-heureux,seulement.
Seulementquoi? dites, ma chérie.
Rien,répondit-elleen me baisantla main; mais
son bel oeilcaressant et 8er acheva~airement sa
phrase; je vous rendrai très-heureux, seulement
vousfereztoutesmesvolontés.
EUesavait bien ce quelle disait là, l'énergique,
l'obstinée,la puissanteCUetteElleréunissaiten elle
la souplesseinstinctivede sa mère et l'entêtement
voulude son père. Audire du vieuxmédecinde la
famille,que je consultaissouventsurle régimeà lui
faire suivre,elle avaitcommeune doubleorganisa-
tion, toutela patiencede la femmeadroitepourar-
river à ses fins, toute l'énergiede l'hommed'action
pour renverserles obstacleset faireplier lesrésis-
tances. En ce cas, pensais-je, de quoi donc se
tourmenteson père? Il la veut forte, elle est invin-
cible. Il cherche à la bronzer, elle est le feu qui
bronzelesautres.11prétend lui apprendreà souffrir,
commesi elle n'était pas destinée à vaincre Ceux
qui saventdominersouffrent-ils? i
Elle m'effraya;je me promis de la bien étudier
avant de me déciderà graviter commeun satellite
autourde cet astre. !I s'agissaitde savoirsi elle était
bonne autant qu'aimable,si elle se servirait de sa
force pourfairele bienoule mal.
Celan'était pas facile à deviner, et j'y consacrai
plus d'uneannée. Unjour, à la campagne,je fusim-
C<8AMNtt MMMCH n
portunéepar les cris d'un petit oiseauqu'elle devait
en cageet quin'avait rien à manger.CommeMtrou-
blaitla leçonde musiqueet que d'ailleursje ne puis
voir souffrir, je me levai pour lui donner du pain.
Césarineparut ne pas s'en apercevoir;maisaprès la
leçonelle emportala cage danssa chambre,et j'en-
tendis bientôt que le jeûne et les cris de détresse
recommençaientde plus belle.Je luidemandaipour-
quoi,puisquecette petite bêtesavaitmanger,ellene
luilaissaitpas de nourritureà sa portée.
C'est bien simple, répondit-elle. S'il peut se
passer de moi, il ne se soucieraplus de moi.
Maissi vousl'oubliez!
Je ne l'oublieraipas.
Alorsc'est volontairementque vousle condam-
nezan supplicede l'attenteet aux torturesde la faim,
car il crie sanscesse.
C'estvolontairement;j'essayesurlui laméthode
de mon père.
Non,ceci est une méchanteplaisanterie cette
méthode n'est pas applicableaux êtres qui ne rai-
soh~entpas. Ditesplutôtque vousaimezvotreoiseau
d'une amitié égoïste et cruelle. Peu vous importe
~tu'ilsouffre,pourvuqu'il s'attacheà vous. Prenez
garde de traiterde mêmeles êtres de votre espèce1
En ce cas, dit-elleen riant, ma méthodediRere
de cellede mon père, puisqu'ellene s'appliquequ'aux
êtres qui ne raisonnentpas.
J'essayaide lui prouverqu'il faut rendre heureux
<e e<sAM!<t Bt~mtca

leselfes dont on se charge,même les plus inCmes,


et partoutles plus faibles.
Qu'est-cequele bonheurd'un être qui mesonge
qu'à manger!repmt-eUe~n haussantdoucement les
1
épaules.
C'est dem~ger. Lesenfantsà la mamellen'ont
point d'autresouci.Faut-iiles fairejeûner pour,qu'ils
s'attacbeutà leur nourrice!
Monpère doit le peaser.
Il ne le pense pas, vousne le pensezpas non
plus.Pourquoicette taquinerieobstinéecontrevotre
père absent! Admettonsque sa méthodene soit pas
incontestable.
Voilace queje voulaisvousfairedire 1
Et c'est pour cela que vous torturiezvotre petit
oiseau?t
Non,je n'y songeaispas; je voulaisme rendre
nécessaire,moi exclusivement, à sonexistence mais
c'est prendretrop de peine pour uneaussisottebête,
et, puisqu'ila des ailes,je vaislui donnerla volée.
Attendez Dites-moitoute'votreidée en le ren-
t
dant à la liberté, faites-vous<m-sacnnce?
Ah1 vousvoulezme ~ss~ ma bonneamieî
-Je tiens ace que vous vousrendiezcomptede
vous-même.
Je me connais.
-Je m'encroismen.
Vous pensezque c'est impossibleà monAgeî ~t
Est-ce que vous ne m'y poussezpas en m'interro-
geant sans cesM?Cette'cttncMtéque ~ww~ez de
C<SAX!M MXTMCN M
moimeforceà m'examinerdu matinM soir.-Elleme
mûrit trop vite, je vouaen avertis voueferiezmieux
de ne pastant fouillerdansma ~nsdtence et de me
laisser vivre, j'en vaudraismieux. Je deviendraisi
raisonnableavecvosraisonnementsqueje ne jouirai
plus de rien. Ah! maman me comprenait<mieux.
Quandje lui faisaisdes questions,eue merépondait
<! Tun'as pas besoin-desavoir.
< Et si eUeme voyaitréQécMr,elleme parlait des
beUesrobesde ma poupéeoudes miennes ellevou-
lait queje lusseune lemmeet rien de plus,rien de
mieux.Monpère veutqueje pensecommeun homme,
et vous,vousrêvezde m~eieveral'étatd'ange. Heu-
reusementje saisme défendre,et je sauraiornefaire
aimerde vouscommeijesais.
C'estfait, je vousaime; mais vousl'avezcom-
pris, je vousveuxparfaite,vouspouvezl'être.
Si je veux,peut-être maisje ne sais 'pas ai je
le veux,j'y penserai.
Ainsije n'avaisjamais ie demuertmetavecelle, et
c'était à recommencertouteslesfois qu'uneobserva-
tionsurle fondde sapenséemepaïaissaitnécessaire.
L'occasionétaitrare,~carà la sarfaceet dans l'haM-
tudede la vieeHeétait'd'uneégaHtéd'humeurincom-
parable,je dirais presque iBvzaisemNable à son a~e
et danssa position.Jamaisje m~eusà lui reprocher
uninstantde iangueur.tune ombrede résistancedans
ses études.Bile.était toujourspr&te.~oujoursattentive.
Sa compréhension,sa mémoi)re,lalogiqueet la péné-
~atioa de sm esprit 'teaaieat'da pKXHge. 'BMeM~
M C<8AMN<! MWMOB
paraissaitdépourvued'enthousiasme et de sensibilité*
maiseUeavait un grandsens critique,un grandmé-
pris pour le mal, une si haute probité d'instincts
qu'ellene comprenaitpas que l'héroïsmeparât diffi-
cile et méritâtde grandes louanges.J'osais à peine
solliciterson admirationpourles grands caractères
et les grandesactions; eue semblaitme dire:
Quetrouvez-vous donclàd'étonnant est-ceque
vousne seriezpascapablede ces chosessi naturellesH
Oubien
Mecroyez-vousinférieureà ces hautes natures
qui vousconfondent!
Tantque l'on ne s'attaquaitpas à son for intérieur,
eue était calme,polie, délicateet charmante.tue
avaitdesprévenancesirrésistibles,des louangesfines,
des éiansde tendresseapparente, et, si parfois elle
étaitmécontentede moi,je ne m'en apercevaisqu'à
un redoublementde déférenceet d'égards.
Commentgouverner,commentespérarde modifier
une telle personne?J'avaislutté contre moi-même
dans mavie de revers et de douleur.Je ne m'étais
jamaisexercéeà lutter contre les autres.Ce qui me
consolaitde mon impuissance,c'est que M.Dietrich,
avectoutel'énergieacquisedans sa vie de travailet
de calcul,n'avait pas plus de prise que moi sur les
convictionsde sa Nue.
Ces convictionsétaient fort mystérieuses,je ne
réussissaispas à m'enemparer,tant ellesétaientcon-
tradictoires.Al'heurequ'il est, je ne sauraisdire en-
core si le désordre de ses assertionssur elle-même
CtSAMNR MttMtOH 21
tenait&l'incertitudeou flotte une vive intelligence
en voied'éclosiontrop rapide,ou bien simplement
au besoinde prendrele contre-piedde ce qu'onvou-
!aitlui persuader.Cettegrandelogiquequ'elleportait
dans l'étudedisparaissaitde son caractèredansl'ap-
plication.Eueavaitdesgoûtsquise contrariaientsans
l'étonner.
Je veuxm'arranger,disait-ellealors, pourvivre
en bonneintelligenceavecles extrêmes queje porte
en moi.J'aimel'éclatet l'ombre,le silenceet le bruit.
Il mesemblequ'onest heureuxquand on peut faire
bon ménageavecles contrastes.
Oui, lui disais-je,c'est possible dans certains
cas maisil y a le grand,l'éternel contrastedumal
et du bien, qui ne se logerontjamais dansle même
cceursans que l'un étouffel'autre.
Je vousrépondrai,reprenait-elle,quandje sau-
rai ce quecelaveutdire. Vousme permettrez,à l'âge
quej'ai,de ne passavoirencorece quec'estque lemal.
Et elle s'arrangeaitpourne pas parattre le savoir.
Si je surprenaisen elle un mouvementd'égoîsmeet
de cruauté,commedansl'histoiredu petit oiseau,sa
figureexprimaitun étonnementcandide.
Je n'avaispas songéà cela,disait-elle.
Maisjamaisellene s'avouaitcoupableni résolueà
ne plus lètre. Elle promettaitd'y réfléchir, d'exa-
miner, de se faire une opinion. Ellene croyaitpas
qu'oneût le droit de lui en demanderdavantage,et
protestait assez habilementcontre les convictions
imposées.
M CËSAtUNtt MMMM
t
Nouspaaaàmeshuitmois à la campagnedans un
.véritableËdenet dansone solitudequ'interrompaient
peu agréablementda rares visites de cérémonie.
M.Dietrichse passionnaitpourl'agriculture,et peu à
peu il ne se montra-plus qu'auxrepaa.Mademoiselle
Helmint Dietrich était absorbée par les soins du
ménage.Césanneétaitdonc condamnéeà vivre entre
deuxvieilles nUes,l'une très-gaie (Helminaaimaità
être taquinéepar.sa tuèce,quila traitaitamicalement
commeune enfant),mais sans influenceaucunesur
elle l'autre,,sérieuse,maisirrésolueet inquièteen-
core. J'avoue que je n'osais rien, craignantd'irrfter
secrètementunamour-proprequelalutteeut exaspéré.
Nousrevtnmesà Parisau milieude l'hiver. Césa-
rine, quin'avaitpas marquéle moindredépit de res-
ter si longtempsà la campagne,ne fit pas parattre
tout&smjoie de revou'Paris, sa-chère maisonet ses
anciennescoanaNBanBes; mai~je vis bien que son
père avaitraison'de penser qutelieaimaitle monde.
Sa santé, qui Savait pas été brillante depuis la mort
de sa mère, prit 1~dessus rapidementdès qu'onput
lui procurerquelques distrac<Mns.
Cettevictoire,quifut définitivedansson équilibre
physique,!&renditen peu die tempssi belle, si sé-
duisanted'aspectet de manières,qu'&seizeans elle
avait déja~tout le prestige d'une femme faite. Son
intelligenceprogressadans la môme proportion.Je
la voyais édore presque instantanément.Elle devi-
nait ce qu'elle n'avait pa&le temps d'apprendre lea
arts et la littératurese révélaientà elle commepar
0<8AMNB MBTMCH 23
magie.Son goût devenaitpur. Elle n'avait plus de
paradoxes,elle se corrigeaitde poser l'originalité,
EnfineUedevenaitai remarquablequ'auboutde mon
annéed'examenje merésumaiainsi avecM.Dietrich
-Je resterai. Je ne suis pas necessatroà votre
fille, Personnene lui est et ne lui ser~ peut-être
jamais nécessaire,cap,ne vousy trompezpas, elle
est une Dersonnesupérieurepat! elle-même maisje
peuxlui être utile, en'ce sena que je peux la con-
firmerdansl'essor d~ses bon&ins~ncts.S'il venait
&s'en produirede mauvais,je ne tes détruiraispas,
et vous n~Besdétruiriezpas piu&que moi; maisa
Bonsdeux nouspoonfionB en retarder le développe-
ment ou en amortir les eNet~.Elle me le dit du
moins,ellea' pris de l'affectionpour moi'et me prie
avec ardeur de ne pas la quitter. Moi, je me dis
qu'elleméritequeje m'attacheà elle,fallût-il soufMr
quelquefoisde mondévouement.
M. Dietrichm'exprimaune trës-vive reconnais-
sance, et je m'installaidéSnitivementchez lui. Je
donnaicongédu petit appartementquej'avais voulu
garder jusque-là,j'apportai mon modeste mobilier,
mes petits~souvenirsde &mate,mes livres et mon
pianoa- rhôtel Dietrich,et je consentisà y occuper
un trës-jolipavillonquej'avais jusque-I&refusé par
discrétion.C'étaitle logement d):mademoiselle!M-
mina, qui prenait celui de sa demnteBelle-sœuret
se trouvaitainsi sousla mêmeclef que Césanne.
J~eusdès lors une indépendanceplus grandeque
je ae levais espéré.? pouvaisrecevoirmes amis
8& CÊSAMMt MMMCH

sans qu'ils eussent à défilersous les yeux de la fa-


mille Dietrich.Le nombre en était Mon restreint;
maisje pouvaisvoir mon cher nlleultoutà monaise
et le soustraireaux critiquesprobablementtrop spi-
rituelles que Césarine eût pu faire tomber sur aa
gaucheriede collégien.
Cette gaucherien'existait plus heureusement.Ce
futune grandejoie pour moide retrouvermoncher
enfantgrandiet en bonne santé.n n'était pas beau,
mais il était charmant,il ressemblaità ma pauvre
sœur de beauxyeux noirs douxet pénétrants,une
bouche parfaite de distinction et de finesse, une
des cheveux
pâleur intéressantesans être maladive,
fins et onduléssur un frontfermeet noble. n n'était
ses membres
pas destiné à être de haute taille,
étaientdélicats,maistrës-élégants,et tous ses mou-
vementsavaientde l'harmoniecommetoutesles in-
flexionsde sa voixavaientdu charme.
Hvenaitde terminerses étudeset de recevoirson
diplômede bachelier.Je m'étais beaucoupinquiétée
de la carrièrequ'il luifaudraitembrasser.M.Dietrich,
à quij'en avaisplusieursfois parlé, m'avaitdit
Nevous tourmentezpas je me charge de lui.
Faites-lemoi connattre,je verraià quoiil est porté
par son caractèreet ses idées.
Toutefois,quandje vouluslui présenterPaul,celui-
ci me répondit avecune fermeté queje ne lui con-
naissaispas
Non, ma tante, pas encore Je n'ai pas voulu ¡;
attendre masortie du collégepourme préoccuperde
C~SAMNK BMTRMH M
mon avenir. J'ai eu pour ami particulierdans mes
dernièresclassesle aïs d'unriche éditeurJibrairoqui
m'a offertd'entrer aveclui commecommischezson
père. Pour commencer,nous n'aurons quele loge-
mentet la nourriture,maispeu à pou nousgagnerons
des appointementsqui augmenteronten raison de
notre travail.J'ai six-centsfrancs de rente, m'avez-
vousdit; c'est plusqu'ilne m'en fautpourm'habiller
proprement et aller quelquefoisà l'Opéra ou aux
Français.Je suis donc très-contentdu parti quej'ai
pris, et commej'ai reçu la parolede M. Latour,je ne
dois pas lui reprendrela mienne.
Il me semble,lui dis-je,qu'avantde t'engager
ainsi tu auraisdo me consulter.
Le tempspressait,répondit-il,et j'étais sûr que
vousm'approuveriez.Celas'est décidéhier soir.
Je ne suis pas si sure que celade t'approuver.
J'ignoresi tu as pris un bon parti, et j'auraisaiméà
consulterM.Dietrich.
Chère tante,je ne désirepas être protégé je
veuxn'être l'obligéde personneavantde savoirsi je
peux aimer l'homme qui me rendra service. Vous
voyez,je suis aussifier que vouspouvezdésirer que
je le sois.J'ai beaucoupréfléchidepuisun an. Je me
suis dit que, dans ma position, il fallait'&ire vite
aboutirles ~nexions,et que je n'avais pas le droit
de rêverune brillantedestinée difficileà réaliser.Je
m'étais juré d'embrasser la première carrière qui
s'ouvrirait honorablementdevantmoi. Je l'ai fait.
Ellen'est pas bnih~te, et peut-être,grâceà !a bien-
s
M C<aAMNtt BMTMCB
veil!ancedo M. Dietrich,aviez-vousrêvé mieuxpour
moi. Peut-êtreM.Dietrich,par une faveur spéciale,
m'eat-i! fait sauter par-deasuales quelquesdegrés
nécessairesà mon apprentissage.C'estce que je ne
désire pas,je neveuxpasappartenirà un MsH~~Mr,
quel qu'il soit. M. Latour m'accepteparce qu'il sait
queje suisun garçonsérieux Hne mefaitet ne me
fera aucunegrâce. Monavenir est dans mes mains,
non dans lessiennes.Il ne m'aaccordéaucuneparole
de sympathie,il ne m'a fait aucunepromessede pro-
tection. C'est un positiviste très-froid, c'est donc
l'hommequ'il me faut.rapprendrai chez luile mé-
tier decommerçantet en mêmetempsj'y continuerai
monéducation,son magasinétantune bibliothèque,
une encyclopédietoujours ouverte. îl faudra que
j'apprenne&être une machinele jour, une intelli-
genceà mes heures de liberté mais,commeil m'a
dit quej'auraisdes épreuvesà corriger,je sais qu'on
me laisseralire dansma chambre c'est toutce qu'il
me fauten faitde plaisirset de liberté.
Il fallutme contenterde ce qui était arrangéainsi.
Paul n'était pas encore dans l'âge des passions tout
à saferveurde novice,il croyaitêtre toujoursheureux
par l'étudeet n'avoirjamaisd'autrecuriosité.
M. Metrich,à qui je racontainotre entrevuesans
lui rien cacher;merdit qu'il auguraitfort bien d'un
caractèrede cette trempe, à moinsque ce ne fut un
éclairfugitifd'héroïsme,commetousles jeunes gens
croienten avoir; qu'il fallaitle hisser voler de ses
propresaile?jusqu'à ce qu'ueat donnélamesurede
C~SAMM METRtCW 27

sa puissanceaur lui-mema,que danstousles casit


était prêt à s'intéresserà monneveu dès la moindre
sommationde mapart.
Je devaisme tenir pour satisfaite,et je feignisde
l'être; mais la précoce indépendancede Paul me
rendait un peu soucieuse.Jt faisais de tristes ré-
flexionssur l'esprit d'individualismequi s'empare
de plus en plus de la jeunesse.Je voyais,d'une part,
Césarines'arrangeant,avec des calculs instinctifs
assez profonds, pour gouverner tout le monde.
D'autre part, je voyais Paul se mettant en mesure,
avec une hauteur peut-être irréfléchie, de n'être
dirigé par personne. Que mon élève, gâtée par le
bonheur,crut que tout avaitétécréé poureue, c'était
d'une logiquefatale, inhérente à sa position mais
que mon pauvre filleul,aux prises avec l'inconnu,
déclarâtqu'il ferait sa place tout seul et sans aide,
celame semblaitune outrecuidancedangereuse,et
a moi
j'attendaisson premieréchec pourle ramener
commeà son guide naturel.
Peu à peu, l'influence de Césarineagissant à la
sourdineet sansrelâche,aidée du secret désir de sa
tante Helmina,les relations que sa cère lui avait
créées se renouèrent.Les échangesde visitesdevin-
rent plus fréquents des personnesqu'on n'avaitpas
vues depuisun an furent adroitementramenées on
findu
acceptaquelquesinvitions d'intimité,et à la
deuilon parla de payer les affabilitésdont on avait
été l'objet en rouvrant les petits.salonset en don-
nant de modestes dîners aux personnes les plus
28 C~M~ïNBMBTMCa
chères Celafut concertéet amènepar la tanteet la
nièce avec tant d'habileté que M,Dietrichne s'en
douta qu'après un premier résultat obtenu. Onlui
fit croire que la réunion avait été, par l'effet du
hasard,plus nombreusequ'on ne Favait.désiré.Un
seconddtner fut suivid'une petite soirée oul'on fit
un peu de musique sérieuse,toujours par hasard,
par une inspirationde la tante, qui avait vul'ennui
se répandre parmi les invités, et qui croyait faire
son devoiren s'efforçantde les distraire.
Lasemainesuivante,la musiquesacréefit placea
la profane. Les jeunes amis des deux sexes chan-
taient plus ou moins bien. Césarinen'avait pas de
voix, mais eue accompagnaitet déchiffraiton ne
peut mieux.Elleétait plus musicienneque tous ceux
qu'ellefeignait de faire briller, et dont ellese mo-
quait intérieurementavecun ineffablesourired'en-
couragementet de pitié.
Au bout de deux mois, une jeune étourdie joua
sans réflexion une valse entratnante. Les autres
jeunes filles bondirent sur le parquet. Césarinene
voulut ni danser, ni faire danser; on dansa cepen-
dant, à la grandejoie de mademoiselleHelminaet à
la grandestupéfactiondes domestiques.Onse sépara
en parlantd'un bal pour lesderniersjours del'hiver.
M. Dietrich était absent. H faisait de fréquents
voyagesà sa propriétéde Mireval.On ne l'attendait
que le surlendemain.Le destin voulut que, rappelé
le lendemainde
par une lettre d'affaires,il arrivât
cette soirée, à sept heures du matin. On s'était
C)!8A<tN)t MMRÏCH 99

couchétard, les valetsdormaientencore, et les ap-


partementsétaient restésen désordre.M. Dietrich,
qui avait conservéles habitudesdo simplicitéde sa
jeunesse,n'éveillapersonne; mais, avantde gagner
sa chambre,il voulutse rendrecomptepar lui-même
du tardif réveil de ses gens, et ii entra dansle petit
salonoù la danseavaitcommencé.Elley avaitlaissé
peu de traces, vu que, s'y trouvant trop à l'étroit,
onavaitfait invasion,touten sautant et pirouettant,
dans la grande saiiedes fêtes.On y avaitaiiuméà la
hâte des lustres encore garnis des bougiesà demi
consuméesqui avaientéclairéles derniersbalsdon-
nés par madameDietrich.Elles avaient vite brute
jusqu'à faire éclaterles bobèches,ce qui avait été
cause d'un départ précipité des voiles et des
écharpesavaientété oubliés,des cristauxet des por-
celainesoù l'on avaitservi des glaces et des frian-
dises étaientencoresur les consoles.C'étaitl'aspect
d'une orgie d'enfants,une débauchede sucreries,
avecdesenlacementsde tracesde petitspiedsaffolés
sur les parquets poudreux.M.Dietricheut le cœur
serré, et, dans un mouvementd'indignationet de
chagrin,il vintécouterà ma porte si j'étais levée.Je
l'étais en effet;je reconnusson pas, je sortisavec
lui dansla galerie,m'attendantà des reproches.
H n'osam'enfaire
Je vois,me diUlavecune colèrecontenue,que
vousn'avezpas pris part à desfoliesque vousn'avez
pu empêcher.
Pardon, lui dis-je, je n'ai eu aucune velléité
a.
M C<SAMMt MBTtUCH
d'amusement,mais je n'ai pas quitté Césarined'un
me
instant, et je me suis retirée la dernière.Si voua
trouve::debout,c'est que je n'ai pas dormi. J'avais
du soucien songeantqu'on vouscacherait cette pe-
tite fête et en me demandantsi je devaisma taireou
faire l'ofScohumiliantde délateur.Nouavoici,mon-
sieur Dietrich,dans des circonstancesque je n'ai pu
n'ont
prévoir et aux prisesavec des obligationsqui
l'avenir Je
jamaisété déBnies.Quedois-je faire à
ne croispas possibled'imposer mon autorité, et,je
n'accepteraispas le rote désagréablede pédagogue
trouNe-féte.mais celui d'espion m'est encoreplus
tenter de me
antipathique,et je vousprie de ne pas
l'imposer.
Je ne vois rien d'embrouillédans les devoirs
Vousne pou-
que vous voulezbienaccepter,reprit-il.
vez rien empêcher,je le sais; vous ne voulezrien
de
tmhir, je le comprends; mais vous pouvezuser
votre ascendantpour détourner Césarinede ses en-
tratnements.N'avez-vousrien trouvé a lui dire pour
la faire réfléchir,ou bienvous a-t-elle ouvertement
résisté!Q
Je puis heureusementvous dire mot pour mot
ce qui s'est passé. Césarinen'a rien provoqué,elle a
laisséMre. Je luiai dit à l'oreille
C'esttrop tôt, votrepère blâmera peut-être.
Blé m'a répondu
Vousavezraison c'est probable.
Ellea vouluavertirses compagnes,ellene l'a pas
fait.At. momentoùla danse tournoyaitdansle petit
C<SA!tïKK M<TR!CN ai
salon,mademoiselleHelmina,voyantqu'on étouffait,
a ouvertles portes du grand salon, et l'on s'y est
élancé. En ce moment, Césarinea tressailliet m'a
serré convulsivement la main; j'ai cru inutilede par-
ler, j'ai cru qu'elleallaitagir. Je Fatsuivie au salon;
elle me tenait toujoursla main,elle s'est assisetout
au fond, sur l'estrade destinéeAux musiciens,et là,
derrièreun des socles qui portentles candélabres,
eue a regardé la danse avec des yeux pleins de
larmes.
Elleregrettaitde n'oser encore s'y mêler s'é-
cria M. Dietrichirrité.
Non,repris-je, sesémotionssont plus compli-
quéeset plus mystérieuses. Monamie,m'a-t-elle
dit, je ne sais pas trop ce qui se passe en moi.
J~ fais un rêve, je revois la dernière fête qu'on
a donnée ici, et je crois voir ma mère déjà ma-
lade, belle pale, couverte de diamants, assise
là-bas toutau fond, en face de nous, dans un vé-
ritable bosquet de Oeurs, respirant avec délices
ces parfumsviolentsqui la tuaientet qu'ellea rede-
mandésjusque sur son lit d'agonie.Cecivousrésume
la vie et la mort de ma pauvremaman.Ellen'était
pas de force à supporter les ia.Uguesdu monde,et
elle s'enivrait de tout ce ~ui lui faisaitmal.Ellene
voulaitrien ménager,rien prévoir. Elle souffraitet
se disait heureuse.Ellerétait, n'en doutez pas. Que
nos tendances soient foUesou raisonnables,ce qui
fait notre bonheur,c'estdelesassouvir.Elleest morte
jeune, maiseue a vécu vite, beaucoupà la fois, ta&t
sa C<8A!U!<B BMTRtCa
qu'ellea pu. Niles avertissementsdes médecins,ni
les prièresdes amis sérieux,ni les reprochesde mon
père n'ont pu la retenir, et en ce moment,en voyant
l'ivresseet l'oubliassezindélicatde mes compagnes,
je me demandesi nous n'avionspas tort de gâter par
des inquiétudeset de sinistresprédictionsles joies
Mintenseset si rapidesde notrechèremalade.Jeme
demandeaussisi eUen'avaitpas pris le vrai chemin
qu'elledevaitsuivre, tandisque monpère, marchant
sur un sentier plus direct et plus apre~n'arrivera
jamaisau but qu'il poursuit,la modération.Vousne
le connaissezpas, ma chère Pauline, il est le plus
passionnéde la famille. n a aimé les affairesavec
rage. C'étaitun beau joueur, calmeet froiden appa-
rence, mais jamais rassasiéde rêves et de calculs.
Aujourd'huil'amour de la terre se présente à lui
commeune lutte nouvelle,commeune fièvrede dé-
fisjetésà la nature. Vousverrezqu'il ne jouira d'au-
cun succès,parcequ'il n'avouerajamaisqu'il ne sait
pas supporterun seul revers. Sespassionsne le ren-
dent pas heureux,parce qu'il les subit sans vouloir
s'y livrer.Il secroit plus fortqu'elles,voilàl'erreurde
sa vie; mamère n'en était pasdupe, je ne le suispas
non plus. Ellem'a appris à le connattre,à le chérir,
à le respecter,maisà ne pas le craindre.n Mramé-
content quandil saura ce qui se passeici, soit Il
faudrabien qu'il m'acceptepour sa fille, c'est-à-dire
pour un être qui a aussi des passions.Je sens que
j'en ai ou que je suisà la veilled'enavoir.Par exem-
ple,je ne sais pasencore lesquelles.Je suisen train
CtaAMNtt CtBTRMH 33

de cherchersi la vuede cette dansem'enivreou a!


eue m'agace,si je reverraiavec joie lesfêtes qui ont
charmé mon enfance, ou si ellesne me seront pas
odieuses, si je n'aurai pas le goûteffrénédes voya-
ges ou un besoind'extasesmusicales,ou bien encore
la passion de n'aimerrien et de tout juger. Nous
verrons.Je me cherche, n'est-ce pas ce que vous
voulezy
» On est venu nous interrompre. On partait, car
en sommeon n'a pas dansé dix minutes,et, pour se
débarrasserplus vite de la gaietéde ses amis,Césa-
rine, qui, vousle voyez,étaitfort sérieuse,a promis
que l'annéeprochaineon danseraittant qu'on vou-
drait chez elle.
L'annéeprochaine C'estdans quinzejours, s'é-
cria M.Dietrich,qui m'avait écoutéeavec émotion.
Cecine me regarde pas, repris-je, je n'ai ni
ordre ni conseilsà donnerchezvous.
Maisvous avez une opinion;ne puis-je savoir
ce que vousferieza ma placet
J'engageraisCésarineà ne pas livrer si vite aux
violonset aux toilettescette maisonquilui était sa-
créeil y a un an. Je lui ferais promettrequ'on n'y
danserapas avant une nouvelleannée révolue ce
qu'elleaura promis, elle le tiendra; mais je ne la
priveraispas des réunions intimes, sans lesquelles
sa vie me parattraittrop austère. La solitudeet la
rénexionsans trêve ont de plusgrands dangerspour
elle quele plaisir.Je craindraisaussique ses grands
partis-prisde soumissionn'eussentpoureffet de lui
M C~SAtUNK MBTB!CH

jcréordes résistancesintérieuresinvincibles,ot qu'on


la séparantdu mondevouan'en Ossiezune mondaine
passionnée.
M.Dietrichme donna gain de causa et me quitta
d'un air prét~cupé. Le jugement que sa fille avait
sur lui, et queje n'avaispas cru devoir lui ca-
porté il re-
cher, luidonnaità réuéchir. Dèsle lendemain,
prit avecmoila conversationsur ce sujet.
Je n'ai fait aucunreproche,me dit-il. J'ai fait
semblantde ne m'être aperçu de rien, et je n'ai pas
eu besoind'arracher la promessede ne pas danser
avant un an; Césarineest venue d'elle-même au-
devantdomes réflexions.Euem'a racontéla soirée
d'avant-hier;elle a doucement blâmé l'irréaoxion,
eUem'a fait
pour ne pas dire la légèreté de sa tante;
l'aveuqu'elleavait promisde m'engagerà rouvrirles
le
salons,en ajoutant qu'elleme suppUaitde no pas
permettre encore. Je n'ai donc eu qu'à l'approuver
au lieu de la gronder elle s'était arrangéepour cela,
commetoujours1
Et vouscroyezqu'ilen sera toujoursainsit
J'en suissor, répondit-ilavec abattement elle
est plus forte que moi, elle le sait; elle trouvera
moyende n'avoirjamais tort.
Mais,si ellese laisse gouvernerpar sa propre
Le
raison,qu'importequ'ellene cède pas à la votre?
me:' eurgouvernementpossibleserait celuioù il n'y
auraitjamaisnécessitéde commander.N'arrive-t-elle
trouver d'accord
pas, de par sa libre volontéA ae
avecvoust
C~SAMttti NtBTMCH s&

Vousadmettezqu'unefemmepeut êtreconstam-
ment raisonnable,et que par conséquentelle a te
droit de se dégagerde toute contrainte? Y
J'admets qu'unefemmepuisseêtre raisonnable,
parce que je l'ai toujoursété, sans grand effort et
sans grandmérite. Quantà l'indépendanceà laquelle
eue a droit dans ce cas-là, sansêtre unelibre ~t-
MMse bien prononcée,je la regardecommele privi-
Mged'unemison parfaiteet bien prouvée.
Et vouspensezqu'à setzeans Césarineest déjà
cette merveillede sagesseet de prudencequi ne doit
obéir qu'à elle-même? y
Noustravaillonsà ce qu'elleledevienne.Puisque
sa passionest de ne pas obéiret de ne jamaiscéder,
encourageonssa raisonet ne brisonspas s&volonté.
Ne sévissez,monsieurDietrich,que le jour où vous
verrezune fantaisieMamable.
Voustrouvezrassurantecetteirrésolutionqu'eue
vous a confiée, cette prétendue ignorance de ses
goûts et de ses désirs? T
Je la crois sincère.
Prenez garde, mademoisellede Nermont vous
êtes charmée,fascinée vousaugmenterezson esprit
de dominationen le subissant.
Il protestait en vain. U le subissait,lui, et bien
plusque moi.La supérioritéde sa fille,en se révé-
lant de plus en plus, lidcréaitune étrangesituation
elleflattaitson orgueilet froissaitson amour-propre.
il eût préféré Césarineimpérieuseavec les autres,
soumiseà lui seul.
M CtSAMNK MBTMCtt
M faut, lui dis-je, avant de nous quitter, con-
clure déBnitivementsur un point essentiel. 11faut
pour seconder vos vues, si je les partage, que je
sache votre opinion sur la vie mondaine que vous
redouteztant pour votre ftlle. Craignez-vousque ce
ne soit poureUeun enivrementqui ta* rendraitfri-
vole1
Non,elle ne peutpas devenirfrivole elle tient
de moi plusque de sa mère.
Nie vousressemblebeaucoup,doncvousn'avez
rien à craindrepour sa santé.
Non,eUen'abuserapas du plaisir.
Alorsque craignez-vous donc?Y
Hfutembarrassépour me répondre. 11donnaplu-
sieurs raisonscontradictoires.Je tenais à pénétrer
toute sa pensée, car mon rôle devenait difficile,si
M.Dietrichétait inconséquent.Forcetne fut de con-
stater intérieurementqu'ill'était, qu'il commençaità
le sentir, et qu'il en éprouvaitde l'humeur.Césarine
l'avaitbienjugé en somme.Il avaitbesoinde lutter
toujourset n'en voulaitjamais convenir.H termina
l'entretienen me témoignantbeaucoupde déférence
et d'attachement,en me suppliantde nouveaude ne
jamaisquittersa fille, tant qu'ellene serait pas ma-
riée.
Pour queje prenne cet engagement,lui dis-je,
il faut quevousmelaissiezlibre de penser à maguise
et d'agir, dans l'occasion,sous l'inspirationde ma
conscience.
Ouicertes, je l'entendsainsi,s'écria-t-il en ru-
C~BAMNtt BtMMOM 37
pirant commeun hommequi échappeà l'anxiétéde
l'irrésolution.Je veux abdiquer entre vos mains,·
pour éleverune femme,il fautune femme.
En effet,depuisce jour, il se nt en lui un notable
changement.Il cessade contrariersystématiquement
les tendancesde sa fllle,et je m'applaudisde ce ré-
sultat, queje croyaisle meilleur possible.Me trom.
pais-je? N'étais-jepas à moninsula complicede Cé-
sarinepourécarterl'obstaclequi limitaitsonpouvoirÏ
M. Dietrichavait-ilpénétré dans le vrai de la situa-
tion en me disant que j'étais charmée,fascinée,en-
chaînéepar mon élève?
Si j'ai eu cette faiblesse,c'est un malheurque de
graveschagrinsm'ontfait expierplus tard. Je croyais
sincèrementprendre la bonne voie et apporterdu
bonheur en modulantl'obstinationdu père au profit
de sa Sue ce profit,je le croyaistoutmoralet intel-
lectuel,car,je n'enpouvaisplus douter,onne pouvait
diriger Césannequ'en lui mettantdans les mainste
gouvernailde sa destinée,saufà veillersur les dan-
gers qu'elle ignorait, qu'elle croyaitfictifs,et qu'il
faudraitéloignerou atténuerà son insu.
L'hiver s'écoulasans autres émotions.Cesdames
reçurentleursamiset ne s'ennuyèrentpas; Césarine,
avec beaucoupde tact et de grâce,sut contenirla
gaietélorsqu'ellemenaçaitd'arriver aux oreilles de
son père, qui se retirait de bonne heure, maisqui,
disait-elle,ne dormaitjamaisdes deuxyeuxà la fois.
Il fautqueje diseun mot de la sociétéintime des
demoisellesDietrich.C'étaientd'abord trois autres
a
38 C&SAMNE BïSTMCH

demoiselles Dietrich, les trois Biles deM.KarlDietrich,


et leur mère, jolie collection de parvenues bien éle-
vées, mais très-nères de leur fortune et tres-ambi"
tieuses, môme ta plus petite, Agéede douze ans, qui
parlait mariage comme si elle eût été madeure son
babil étaitFamuaement de la famille; la liberté enfan-
tine de ses opinions était la clef qui ouvrait toutes les
discussions sur l'avenir et sur les revea dorés de ces
demoiselles.
Le père Karl Dietrich était un homme replet et
jovial, tout l'opposé de son frère, qu!iï respectait à
l'égal d'un demi-dieu et qu'il consultait sur toutes
choses, mais sans lui avouer qu'il ne suivait que la
moitié de ses conseils, celle <pn'nattait ses instincts
de vanité et ses habitudes de bonhomie. Il avait un
grand fonds de vulgarité qui paraissait en toutes
choses mais il. était honnête homme, il n'avait pas
de vices, il aimait sa iàmule Eéellement.Si son com-
merce n'était pas le plus amusant du monde, il n'était
jamais choquant ni répugnant,et c'est unmérite assez
rare chez les enrichis de notre époque pour qu'on en
tienne compte. Il adorait Gésarine, et, par un naïf
instinct de probité morale, il 1~regaï~taitcomme la
reine de la famille. Il ne craigMutpas de dire qu'il
était aon-seutement absurde, mais coupable de con-
trarier une créature aussi parfaite. Césanne connais-
sait son empire sur lui elle savait que si, à quinze
ans, elle e&tvoulu faire des dettes; son oncle M e&t
conûéia clef de sa caisse; elle avait dana~sesannoires
des étoftes pï~cieuses de tous Isa pays) etdansaea
C~SAMM MMMCN 39
éerins des bijoux admirables qu'il lui domtait M
cachette de ses nl!ea, disant qu'elles n'avaient
pas de
goût et que Césarine seule pouvait apprécier les
belles choses. Cela était VMi.Césarine avait le sen;
artiste critique très-développé, et son oncle était
payé
de ses dons quand elle en faisait Mioge.
Madame Karl Dietrich voyait bien la partiaUté de
son mari pour sa nièce; eUe feignait de l'approuver
efde la partager, mais elle ea souttrait, et, -à travers
les adulations et les caresses dont elle et ses filles
accablaient Gesarh)o,il était facile devoir percer la
jalousie secrète.
La &miud Dietrieh ne se bornait pas ce
groupe.
On avait beaucoup de cousins, aHemands
plus ou
moins, et de cousines plus ou moins françaises, pro-
venant de Mafiages et d'alliances. Tout ce qai tenait
de près ou de loin ?? frères Metrisn ou à leurs
femmes s'était attaché à leur fortune et serre sous
leurs ailes pour prospérer dans les aSaires ou vivre
dans les emplois. Ils avaient été généreux et servia-
Nes, se faisant un devoir d'aider les parents, et pou-
vant, grâce &leur grande position, invoquer l'appui
des plus hautes relations dans la finance. Les fas-
tueuses réceptions de madame Hermann Dietrich
avaient étendu ce crédit à tous les genres d'omnipo-
tence. On avait dans tous les m~us~res, dans toutes
les administrations, des influences certaines. Ainsi
tout ce- qui était apparenté aux B!etrM<éta:t <
a'vataage'Êtsement. C'était un clan, û~ clientèle d'o-
N~ës<j~i tepir~taiit cmecea~ai~ d'iadi~id~apïas
M C~SAMNR MttTMCH

ou moinsreconnaissants,mais tous placésdans une


certainedépendancedes frères Dietrich,de M. Her-
mann particulièrement,et formantainsi une petite
cour dont l'encena ne pouvait manquerde porter à
la tête de Césarine.
Je n'ai jamais aimé le monde; je ne me plaisais
pas dans ces réunions beaucouptrop nombreuses
pour justifier leur titre de relationsintimes.Je n'en
faisaisrien parattre mais Césarinene sy trompait
pas.
Noussommes trop bourgeoispour vous, me
disait-elle,et je ne vousen fais pas un reproche,car,
moiaussi,je trouvema nombreusefamilletrès-insi-
pide. Ils ont beau vouloirse distinguerles uns des
autres, ces chers parents, etavoirsuividiversescar-
rières,je trouveque mon jeune cousinle peintrede
genre est aussi positif et aussi commerçantque ma
vieillecousinela fabricantede papierspeints, et que
le cousincompositeurde musiquen'a pas plus defeu
sacré que mononcleà la modede Bretagnequi gou-
verneune filaturede coton.Je vousai entendudire
qu'il n'y avaitplus de différencestranchéesdansles
divers élémentsde la société moderne,que les in-
dustrielsparlaientd'artet de littératureaussibienque
les artistes parlent d'industrie ou de scienceappli-
quée à l'industrie.Moi,je trouve que tous parlent
mal de tout, et je cherche en vainautourde moi
quelquechose d'originalou d'inspiré. Mamère sa-
vait mieux composerson salon. Si elle y admettait
avecamabilitétouscescomparsesquevousvoyezau-
C<BAMN!! MBTRMH 41

tour do moi, elle savaitmettre en scènedes distinc-


tions et des élégancesréelles. Quand mon père me
permettrade le fairerentrer dansle vraimondesans
sortirdechezlui,vousverrezunesociétéplus choisie
et plusintéressante,des personnesqui n'y viennent
pas pour approuvertout, mais pour discuteret ap-
précier,devraisartistes,de vraiesgrandesdames,des
voyageurs,des diplomates,des hommespolitiques,
des poëtes, des gens du noble faubourget même
des représentantsde la comiqueracedes peMMMfs
Vousverrez,ce seradrôleet ce sera charmant;mais
je ne suis pas bien pressée de me retrouverdans
ce brillant milieu. Il faut que je sois de forceà y
briller aussi. J'y ai trôné pour mes beauxyeux sur
ma petite chaised'enfant gâtée. Devenuemattresse
de maison,il faudra que je répondeà d'autresexi-
gences,quej'aiede l'instruction,unlangageattrayant,
destalentssolides,et, ce quime manquele plusjus-
qu'à présent, des opinionsarrêtées. Travaillons,ma
chèreamie, faites-moibeaucouptravailler.Mamère
se contentaitd'être une femmecharmante,maisje
croisquej'auraiunrôleplus difficileà remplirque ce-
luide montrerlesplus beauxdiamants,les plus belles
robeset les plus bellesépaules.Il faut queje montre
le plus nobleesprit et le plus remarquablecaractère.
Travaillons;monpère sera content,et il reconnattra
que la lutte de la vie est facileà qui s'est préparé
sans oragesdomestiquesà dominersonmilieu.
Si je fais parler ici Césarineavecun peu plus de
suiteet de nettetéqu'ellen'enavaitencore,c'est pour
42 <:<aA~tt!t!
aMïtnea
abrégeret pour résumerl'easemMede nos~réquentes
conversations.Je puis a~rmer que ce résumé,dont
j'aidaisle développementpar mes répliqueset mM
observations,est tfès~dèle quandmême,et qu'a~dix-
huit ansCës~nopnp s'ëMtpa~c~p d«
~ogj~Mne
entrevuet <bra)tuM jour payjpw,
Je passer donc ~p~de~ent sur les ~oée9
qui
no~ c<dHisi~B!a cette sor~ de matH~të.NoHsal-
lions tous!psëtea à M!reva!,o{teUe trayaitMtbeau"
coupavecoo), se iQvwtds grand et~p per-
dant pas une ~eure. Ses réoréations~tai~t cqurtes
et actives.EMaaHaitMjoindjrespn për~ au champs
ou dans so~cabinet, a'int~resaait ses tuyaux et à
ses recherches.U en était si chartnë qu'il devintson
adorateuret son esclave,et celae&tété poMrle mieux,
si Césarinene m'eat avouéque l'agriculturene i'inté-
ressaitnuUement,maisqu'eue vou~t taire plaisir à
son père~c'est-dire le charmeret le soumettre.
J'aurais pu craindre qu'elle n'agtt de mêmeavec
moi, si,je ne l'eussevue aimer réellementl'étude et
chercher à dépasser la somme d'instruction que
j'avaispu acquérir.Je sentis bientôt que je risquais
de rester en arrière, et qu~ mef~t travailler aussi
pour mon compte; c'est a quoije ne manquaipas,
maisje n'avaisplus le feuet la &cilitéde la jeunesse.
Monemploicommençait m'absorberet ameJati~
tiuer, lorsquede~ préoccupationspersonnellesd'un
autre genre commencèrentà s'emparerde .monélève
et à ralentirsa,curiositéinteHeCjtaeIIe,
Avantd'entrer dans cettenouveUephasede notre
C<MMNZBtttmKN <8
existence,je dois rappelerceïie domonneveu et ré-
aunaerce qui était advenude lui durantles trois an-
nées que je viensdefranchir.Je ne puis mieuxrendre
compte de soncaractèreet de ses occupationsqu'en
transcrivantla dernière lettre queje reçus de'lui à
Mirevaldansl'été de 1858.
Mamarrainechérie,ne soyezpasinquiètede moi.
Je me portetoujoursMon je n'ai jamais su ce que
c'est que d'êtremalade.Neme gronder pas de vous
écriresi peu j'ai si peu de tempsà moi Je gagnais
douzecents francs,j'en gagnedeuxmilleaujourd'hui,
et je suis toujourslogeet nourridansrétablissement.
J'ai toujoursmessoiréeslibres, je lis toujoursbeau-
coup vous voyezdonc que je suis très-content,très-
heureux,et que j'ai pris un très-bon parti. Dansdix
ou douzeans,je gagneraicertainementdedix à douze
mille francs, grâce à mon travailquotidien et à de
certainescombinaisons commercialesqueje vousex-
pliqueraiquandnousnous reverrons.
A préunt traitons la grandequestion de votre
lettre. Vousme dîtes que vousavez de l'aisanceet
que vouscomptezmecoK~r(j'entends bien, tncdoM-
M~')~oséconomies,pour qu'au lieu d'être un petit
employéà gages,je puisse apporter ma part d'as-
sociédans une exploitationquelconque.Merci, ma
bonne tante, vous êtes l'ange de ma vie; maisje
n'acceptepas,je n'accepteraijamais.le sais quevous
avez&it des sacnScespour mon éducation c'était
immensepour vousalors.J'ai d&les accepter,j'étais
un enfant; mais j'espère bien m'acquitter envers
M CtaAMNB MttTMCK

vous,et, si au Moud'y songerje melaissaisgâter en


core,je rougiraisde moi.Comment,un grandgaillard
de vingt et un ans se feraitporter sur les faiblesbras
d'une femmedélicate,dévouée,laborieuseà son in-
tention! Ne m'en parlezplus, Ni vous ne voulez
m'humilieret m'afOiger.Votreconditionest pluspré.
caire que la mienne, pauvre tante Vouadépendez
d'un caprice de femme,car vousaurezbeau louer le
noblecaractèreet le grandesprit dovotreélevé, tout
ce qui repose sur un intérêt moralest bâti sur des
rayonset des nuages.H n'y a de solideet de fixe que
ce qui est rivé à la terre par l'intérêt personnelle
plus prosaïque et le plus grossier.Je n'ai pas d'illu-
sions,moi; j'ai déjà l'expériencede la vie. Je suis
ancréchez mon patron parce que j'y fais entrer de
l'argent et n'en laissepas sortir. Vousêtes, vous, un
objetde luxeintellectueldont onpeut sepriver dans
un jour de dépit, dans une heure d'injustice. On
peut même vous blesser involontairementdansun
momentd'humeur, et je sais que vousne le suppor-
teriez pas, à moins que mon avenir ne fût dans
les mains de M. Dietrich. Or voilàce que je ne
veux pas, ce que je n'ai pas voulu.Vousm'avezun
peu grondéde mon orgueilen me voyant repousser
sa protection. Vous n'avez donc pas compris,mar-
raine, queje ne voulaispas dépendrede l'hommequi
voustenaitdanssa dépendance!queje ne voulaispas
vous exposer à subir quelquedéplaisir chezlui par
dévouementpourmoi?Si, lorsqu'ilm'a faitinviter par
vousà memêlerasespetitesréunionsde famille,j'ai
<8AMM
MBTMCN &5
réponduque je n'avaispas le temps,c'est queje sa-
vais que, dans ces réunions, tous étaient plus ou
moinsles oMigéades Dietrich,et que j'y auraisporté
malgrémoi un sentimentd'indépendanceq<deut pu
se traduire par une franchise intolérable.Et vous
eussiezété responsablede mon impertinence Voilà
ce queje ne veux pasnon plus.
Restonsdonc comme nous voilà moi, votre
obligé &jamais. J'aurai beau vous rendre l'argent
que vous avez dépensépour moi, rien ne pourra
m'acquitter envers vous de vos tendres soins, de
votre amour maternel,rien que ma tendresse,qui
est aussi grandeque mon cœur peut en contenir.
Vous,vous resterez ma mère, et vous ne serezplus
jamaismon caissier.Je veux que vous puissiezre-
trouver votrelibertéabsoluesansjamaiscraindrela
misère,et que vousne restiezpas une heure dans la
maisonétrangère,si cette heure-làne vous est pas
agréableà passer.
Voilà,ma tante que ce soit dit une fois pour
toutes! Je vous ai vue la dernière fois avec une
petite robe retournée qui n'était guère digne des
tentures de satin de l'hôtel Dietrich.Je me suisdit
Ma tante n'a plus besoin de ménagerainsi
quelques mètres de soie. Elle n'est pas avare, elle
est même peu prévoyantepour son compte. C'est
donc pour moi qu'ellefait des économies?A d'au-
tres Le premierargent dont je pourraistrictement
me passer, je veuxremployerà lui offrirune robe
neuve,et le momentest venu.Vousrecevrezdemain
A6 C<8AM!«M<tWCa
matin une étoffeque je trouve jolie et que jesa!s
Atredu goût le plus nouveau. Elle aéra peut-être
critiquéepar l'incomparablemademoiselleCietricb
mais je m'en moque,si elle vous pla~f.Seulement
je vous avertisque, ai vousla retournezquandelle
ne sera plus fratche,je m'en apercevraiMec, et que
je vousenverraiune toilettequi me ruinera.
Pardonne-moima pauvre offrande,petite mar-
raine, et aime toujoursle rebelleen&Btqajite obérit
et te vénère.
PAUL s
GttBHtT.

il me fut impossiblede ne pas pleurer d'atten-


drissement en achevantcette lettre. Cëaafineme
surprit au milieude meslarmesetvoulutabsolument
en savoirla cause. Je trouvaisinutile de la lui dire
maiscommeeUese tourmentaità chercher en quoi
elle avait pu me blesser et qu'elle s'en faisait un
véritablechagrin,je lui laissailire la lettre de PauL
Ellela lut froidementet mela renditsans rien dire.
Vousvoilàrassurée,lui dis-je.
Elle réponditoui, et nous passâmesa,la leçon.
Quandelle.fut nnie
Votre neveu,me dit-elle,est un Ciri~nal,mai);
sa fierté ne me déplaît pas. Il a eu bien tort. par
exemple, de c~re que sa irancbjtseeû~ pu me
blesser elle aérait v.enuecommeu~ rayon de vra~
soleilau milieudes nuagesd'encensfa.deou grossier
que je reapiM à Bans. H me <arotts~,je vo~
CNSAMMt BnHtHCa 47
MeR,et quandil me traite d'tneoM~KH'aMe, celaveut
dire qu'il me trouvelaide.
Il ne vouaa jamaisvue1
Sifait Commentpouvez-vous croire qu'ilserait
venu pendant quatre hivers chez vouasans que je
l'eussejamaisrencontre?Vousavezbeau demeurer
dansun pavillonde l'hôtel qui est séparédu mien,
vous avezbeaune le fairevenir que les jours où je
sors,j'étais curieusede le voir, et une fois,il y a
deux ans, moi et mes trois cousines, nousl'avons
guetté commeil traversaitle jardin puis, commeil
avait passé très-viteet sans daignerlever les yeux
versla terrasseoù nous étions,nousavonsguettésa
sortie en nous tenant sur le grandperron. Alorsil
nousa saluéesen passantprès de nous,et, bien qu'il
ait pris un air fort discret ou fort distrait,je suis
sûre qu'il nous a très-bienregardées.
Il vousa mal regardées,au contraire,ouil n'a
pas su laquelle des quatre était vous, car, l'année
dernière,il a vu chez moi votre photographie,et il
m'a dit qu'il vous croyaitpetite et très-brune.C'est
doncvotre cousineMargueritequ'ilavaitprise pour
vous.
Alorsqu'est-cequ'il a dit de ma photographiet
Bien. Il pensaità autre chose.Monneveun'est
pas curieux,~t je le croistrès-peuartiste.
Dites qu'il est d'un positivismeeffroyable.
–Effroyable est un peu dur; maisj'avoueque je
le trouveun peu rigidedans sa vertu, mêmeun peu
? CÊSAMM BtMMOH

misanthrope pour son Age. Je m'efforceraide le


guérir de sa méaanceet de sa sauvagerie.
Et vous mele présenterezl'hiver prochain
Je ne crois pas que je puissel'y décider c'est
une nature en qui la douceurn'empêchepas l'obsti-
nation.
Alorsil meressembley
Oh pas du tout, c'est votre contraire.n sait
toujoursce qu'il veutet ce qu'il est. Au lieu de se
plaire à influencerles autres, il se renfermedans
sondroit et dansson devoiravecune certaineétroi-
tesse que je n'approuvepas toujours,mais qu'il me
fautbien lui pardonnera causede ses autres qua-
lités.
Quellesqualités!Je ne luien vois déjàpastant!
La droiture, le courage,la modestie,la fierté,
le désintéressement,et par-dessustout sonaffection
pour moi.
Nousfûmesinterrompuespar l'arrivéeau salondu
marquis de Rivonnière.Césarinedonna un coup
d'œilau miroir, et, s'étantassuréeque sa tenueétait
irréprochable,elle me quittapour allerle recevoir.
Ceserait le momentde poser dans mon récit ce
personnage,qui depuis quelques semainesétait le
plusassidude nosvoisinsde campagne maisje crois
qu'il vaut mieux ne pas m'interrompreet laisser à
Césarinele soin de dépeindrel'hommequi aspirait
ouvertementà sa main.
Que pensez-vousde lui me dit-elle quand il
fut parti.
CtaAMNZ MMMCa 69
Monencore,lui répondis-je,sinon qu'il a une
belletournureet un beau visage.Je ne me tiens pas
auprès de vouaau salonquand votre père ou vous
ne réclamezpas ma présence,et j'ai à peine entrevu
le marquisdeuxou trois fois.
Eh bien je la réclameà l'avenir, votre chère
présence,quandle marquisviendraici. Matanteest
une mauvaise gardienne et le laisse me faire la
cour.
Votrepère m'a dit qu'il ne voyaitpas avec dé-
plaisir ses assiduités,et qu'il ne s'opposaitpas à ce
que vouseussiezle tempsde le connattre.Voilà,je
crois, ce qui est convenuentre lui et M.de Rivon-
nière. Vousdéciderezsi vous voulezvous marier
bientôt, et dans ce cas onvous proposerace parti,
qui est à la fois honorableet brillant. Si vous ne
l'acceptezpoint,ondira quevousnevoulezpasencore
vous établir,et M. de Rivonnièrese tiendra pour dit
qu'il n'a point su modifiervos résolutions.
Oui, voilà bien ce que m'a dit papa mais ce
qu'il pense, il ne l'a dit ni à vousni à moi.
Quepense-t-ilselonvous!i
n désire vivementque je me marie le plus tôt
possible,à la conditionque nous nenous séparerons
pas. Il m'adore,mon bon père, maisil me craint; il
voudraitbien, tout en me gardantprès de son cœur,
être dégagéde la responsabilitéqui pèse sur lui. Il
se voit forcéde me gâter,il s'y résigne,maisil craint
toujoursque je n'en abuse. Plus je suis studieuse,
retirée, raisonnableen un mot, plus il craintque ma
50 CtaAtMX BMMtCB
volontéreafeiMéen'éclateea&buleusesexoemtdcités.
N'entreteaez-vouapM cette craintepar quelques
paradoxes4o?~ vous no pensez pas un mot, et que
vous pouffiez vousdispenser d'émettredevant lui!
J'entretiens de loinen loincette crainte,parce
qu'ellemepréservede l'autoritéqu'il sefûtattribuée,
s'il m'eut trouvée trop docile. Neme grondezpas
pour cela, chère amie,je mènemon père à son bon
heur et au mien. Lesmoyensdont je mesers nevous
regardentpas. Quevotre consciencese tienne tran-
quille mon but est bon et louable.Il faut, pour y
parvenir, que mon père conservesa responsabilité
et ne la délèguepas à un nouveau-venuquime for-
ceraità un nouveautravailpour le soumettre.
–Je penseque vousn'auriezpasgrand'peineavec
M. de Rivonnière.n passe dansle pays pourl'homme
le plus douxqui existe.
Cen'est pas uneraison.Il est faciled'être doux
aux autres quand onest puissantsur soi-même.Moi
aussi, je suis douée,n'est-il pas vrai? et, quand je
m'en vante,je vouseffraye,convenez-en.
Vousne m'effrayezpas tant que vous croyez
maisje vois que le marquis,s'il nevouseffrayepas,
vous inquiète. Ne sauriez-vousme dire comment
vous le jugez!
Eh bien je ne demandepas mieux attendez.
ïl est. ce qu'au tempsde LouisXHIou de LouisXIV
on eût appelé un seigneur accompli,et voicigem-
ment on l'eàt dépeint beau cavalier, adroit à
toutes les armes,bel esprit,agréablecsasesr, homme
C)69tM!«t MMMCN M
de grandesmaires, admirableà la danse Quand
on avaitdit tout celad'un hommedu monde,il fallait
tirer l'échelleet ne rien demanderde plus. Sonmé-
rite étaitau grandcomplet.Lesfemmesd'aujourd'hui
sont plus exigeantes,et, en qualité de petite bour-
geoise,j'aurais le droit de demandersi ce phénixa
du cœur, de l'instruction,du jugement et quelques
vertus domestiques.On est honnête daas la famille
Dietrich,on n'a pas de vices,et vousavezremarqué,
vousqui êtesunevraiegrandedame, que nousavions
fort bon ton; cela vient de ce que nous sommes
très-purs, partant très-orgueilleux.Je prétends ré-
sumeren moitout l'orgueilet toutela pureté de mon
humble race. Les perfectionsd'un gentilhommeme
touchentdonc fort peu, s'Un'a pas les vertus d'un
honnête homme,et je ne sais du marquisde Rivon-
nière que ce qu'on en dit. Je veux croireque moR
père n'a pas été trompé,qu'il a un noble caractère,
qu'on ne lui connattpas de causessérieusesde dé-
sordre, qu'il est charitable,bienveillant,générale-
ment aimédes pauvresdu pays, estiméde toutesles
classesd'habitants.Celane me suf6tpas. a est riche,
c'est un bon point; il n'a pas besoinde ma fortune,
à moins qu'il ne soit très-ambitieux.Ce n'est peut-
être pas un maLmais encore fautil savoir quel est
son genre d'ambi~on;jusqu'à,présent,je ne lepé*
nètre pas bien. Il parait quelquefoisétonné de mes
opuMons,et tout à coup il prend le parU de les
admirer,de dire commemoi, et de:me traitercornas
une miaule qui l'éblouit.Voilace que j'appellej[a&
52 MMMGN
CCSAMNB
fairela cour et ce que je ne veux paspermettre. le
veux qu'il se laisse juger, qu'il s'expliquesi je le
et ma tante,
choque, qu'il se défendesi je l'attaque,
est
qui est résolueà le trouver sublime parM qu'il
d'in-
marquis,m'empêchede le piquer, en se Mtant
à
terpréter mes parolesdansle sens le plus favorable
la vanitédu personnage.Celame fatigueet m'ennuie,
et je désire que vous soyez là pour me soutenir
contreeUeet m'aiderà voir clairen lui.
Deuxjours plus tard, le marquisamenaun joliche-
val de seUequ'ilavaitoffertà Césarinede lui procu-
rer. Il l'avait gardé chezlui un mois pour l'essayer,
le dresser et se bienassurerde ses qualités.Il le gar-
derait pourlui, disait-il,s'il ne lui plaisaitpas.
Césanne alla passer une jupe d'amazone,et cou-
rut essayer le cheval dans le manègeen plein air
qu'onluiavait établiau bout du parc. Nousla sui-
vîmestous. Elle montaitadmirablementet possédait
par principes toute la sciencede l'équitation.Elle
manœuvrale chevalun quart d'heme, puis ellesauta
légèrementsur la berge de gazon du manègesablé,
en disantà M. de Rivonnièrequi la contemplaitavec
ravissement
–C'est uninstrumentexquis,cejoli cheval;maisil
est trop dressé,ce n'est plus une volonténi un ins-
tinct, c'est une machine.S'ilvousplatt, à vous,gar-
dez-le moi, il m'ennuierait.
il y a, lui réponditle marquis,un moyen bien
simplede le rendremoinsmaniable;c'est deM faire
oublierun peu ce qu'ilsait en le laissantlibre au pà-
CfESAMN)!
BïMRKa 63
turage.Je me charge de vousle rendre plus ardent.
Ce n'est pas le manque d'ardeurque lui re-
je
proche, c'estle manqued'initiative.Il enest des bêtes
commedes gens:l'éducation abrutit les natures
qui
n'ont point en elles des ressources
inépuisables.
J'aimemieuxun animalsauvagequi risquede me tuer
qu'unemécaniqueà ressortssouplesqui m'endort.
Et vous aimezmieux, observale
marquis,une
individualitérudeet fougueuse.
Qu'unepersonnalitéef!acéepar le savoir-vivre,
répliqua-ireUevivement;mais, pardon, j'ai un peu
chaud,je vais me rhabiller.
Ellelui tournale dos et s'en alla vers le
château,
relevant adroitementsa jupe juste à la hauteurdes
frangesde sa bottine.M. de Rivonnièrela suivit des
yeux,commeabsorbé, puis, me voyant près de lui,
il m'offritson bras, tandis que M.Dietrichet sa sœur
noussuivaientà quelquedistance.Je vis bien
que le
marquis voulait s'assurer ma protection,car il me
témoignaitbeaucoupde déférence,et après quelque
préambuleun peu embarrasséil céda au besoin de
m'ouvrirson cœur.
Je crois comprendre,me dit-il, que ma soumis-
sion déplaît à mademoiselleDietrich,et
qu'elleaime.
rait un caractèreplus original,un
espritplus roma-
nesque. Pourtant,je sens très-bien la supériorité
qu'ellea sur moi, et je n'en suis pas e&ayé: c'est
quelquechosequi devraitm'être compté.
Ce qu'il disait là me sembla très-juste et d'un
hommeintelligent.
54 iC~SARMMt BMTMCH

JI est certain,lui répondis-je,que dansla temps


d'égoïsmeet de méfianceoù nous vivons,accepterle
mérited'une femmesupérieure sansraillerieet sans
crainten!estpas le fait de tout le monde;mais puis-
je vouademandersi c'est le goûtetle respectdu mé-
rite en général qui vous rassure,ou si vousvoyez
dansce cas particulierdes qualitéspartMaMères qui
vouschannent!t
Hy a de l'un et de l'autre. Mesentant épris du
beauet du Mon,je le suis d'autant plus de la per-
sonnequi les résume.
Ainsivousêtes épris de CésarineîVousn'êtes
pas le seul; tout ce qui l'approche subit le charme
de sa beautémoraleet physique.Il fautdoncun dé-
vouementexceptionmel pourobtenirson attention.
Je le pensebien. Je connaisla mesurede mon
dévouemeotetnecrains pas quepersonnoladépasser
maisUy a millemanièresd'exprimerle dévouement,
tandisque les occasionsde'le prouversont rares ou
inaigniCantes.L'expressiond'aHleNrscharmeplus les
femmesquela preuve,et j'avoue ne pas savoiren-
core sous quelleformeje dois présenterravenir,que
je voudraispromettreriant et beauau possible.
Neme demandezpas de consens;je ne vous
connaispoint assezpour vousendonner:
Connaissez-moi,mademoisellede Nermont,je
ne demandeque cela. Quand mademoiselleDietrich
m'interpelle,elle me trouble, et peut-êtren'est-ee
pas la véNtévraie que je lui réponds.Avecvoue,je
seraimoins timide, je vous réponth'aiavecla coa-
O&MtNN BÏMMOH 55

Canceque j'auraispour ma propMMour.Mtes-moi


des questions,.c'est tout ce que je désire. Si vous
n'êtespas contentede moi, vous me te direz, vous
me reprendrez.Toutce qui viendrade vous mesera
sacré. Je ne merévolteNipas.
Avez-vousdonc, commeon le prétend,la dou-
ceur desaagesT
D'ordinaire,oui; mais par exception j'ai des
colèresatroces.
Que vousne pouvezcontenir!y
C'estsetom.Quandle dépit ne fro4s8eque mon
amour-propre,~ele surmonte;quandil meblesseau
cœur,je deviensfou.
Et que faitea-vousdansla foliet
Commet le aaurais~&! Jene m'en souvienspas,
puisqueje n'ai pas eu conscience~dece qae j'ai fait.
–Maisque~Mfoisv~as avezdû l'apprendrepar
les autresR
–Us m'ont t~o'onmenagéla vérité.Je suistrès-
gatépar monentomage.
C'est la preweque vousêtes TéeMement boa.
Hélas! qui sait!C'est peat~tre seulementla
preuvequeje sais nche.
Eaetes~ousa mépnserainsi l'espèce bamainet
N'avez-~aspoint de ymisamis? t
Si fait; maisoeœNt ne m~ayantjamais blessé,
ne peuventsavoirai,je suisviolent.
Gelapourrait cependantarriver. Queferiez-vous
devant la trahison d'un ami î
Je ne a&lspas.
M C<a&R!Nt! MMMCH
Et devantla résistanced'unefemmeaimée!I
Je ne sais pas non plus.Vouavoyez,je suis une
brute,puisqueje ~p <aeconnaispas et ne sais paa
me révéler.
Alorsvousne faites jamaisle moindre examen
de conscience? t
-Je n'ai garded'y manqueraprèschacunede mes
fautes; maisje ne prévoispas mesfautesà venir, et
cela me paratt impossible.
Pourquoi!
Parceque chaquesujet de troubleest toujours
nouveaudansla vie. Aucunecirconstancene se pré-
sente identiqueà cellequinousa servid'expérience.
Ne voyezdonc d'absoluen moi que ce que j'y vois
moi-même,une parfaiteloyautéd'intentions.n me
seraitfacilede vousdire queje suisunêtre excellent,
et queje réponds de le demeurertoujours.C'est le
lieu communque tout Sancédébite avecaplombaux
parents et amis de sa nancée.Eh bien si j'arrive à
ce rare bonheurd'être le nancéde votre Césanne,je
serai aussisincèrequ'aujourd'hui,je vousdirai Je
l'aime. Je ne vousdirai pas queje suis digne d'elle
à touségardset queje mérited'être adoré.
Pourrez-vous au moinspromettredel'aimertou-
jours? Êtes-vousconstantdansvosaffections!
Oui,certes,mon amitiéest fidèle; mais en fait
de femmesje n'ai jamais aimé que ma mère et ma
soeur;je ne sais rien de l'amourqu'unefemmepure
peutinspirer.
Quedites-vousla! Vouan'avezjamaisaimé!t
C~aAMN)! BMT!UCa M

Non cela vousétonne?y


QuelAgeavez-vousdonc!t
Trenteans.
Voiciune mauvaisenote pour moncarnet per-
sonnel. jamaisaimétrente ans1
Quevoulez-vous Je ne peuxpas appeleramour
les émotionstrès-sensuellesqu'éprouveun adolescent
auprèsdes femmes.Unpeu plustard, les gensde ma
conditionabordentle monde et n'y conserventpas
d'illusions.Ils sont placésentre la coquetterieeffré-
née des femmes qui exploitentleurs hommageset
l'aviditéhonteusede cellesqui n'exploitentque leur
bourse.Cesont les dernières qui l'emportentparce
qu'ilest plus facilede s'en débarrasser.
Ainsivousn'avezeu que des courtisanespour
maîtresses?t
Mademoisellede Nermont,je pense bien que
vousrendrez comptede toutesmes réponsesà made-
moiselleDietrich maisje présumequ'il est un genre
de questionsqu'elle ne vousfera pas. Je vous dirai
doncla vérité courtisaneset femmes du monde,
celase ressemblebeaucoupquand ces dernières ne
sont pas radicalementvertueuses.Il y en a certes,je
le reconnais,et il fut untemps,assure-t-on,où celles-
ci inspiraientde grandespassions;mais aujourd'hui,
si nous sommes moins passionnés,nous sommes
plus honnêtes,nousrespectonsla vertuet la laissons
tranquille.Lesjeunesgens corrompusfeignentde la
dédaigner,sous prétextequ'elleest ennuyeuse.Moi
je la respecte sincèrement,surtoutchez les femmes
58 C~SABtNt BMTMCB

de mes amia;et puis lesfemmeshonnêtes,étant plus


rares qu'autrefois,sont plus fortes, plus difficilesa
persuader, et il faudrait faire le métier de tartuffe
pourles vaincre.Je ne me reprochedoncpas d'avoir
vouluignorerl'amourque seulespeuventinspirer de
tellesfemmes.Quelquemauvaisque soit le monde
actuel,il a cela de supérieurau tempspassé, que les
hommesqui se matent après avoirassouvileurspas-
sions fort peu idéales peuventapportera la jeune
Cllequ'ils épousent un cosurabsolumentneuf. Les
roués d'autrefois,blaséssur la femmeéléganteet dis-
tinguée,vainqueursen outre de mainte innocence,
ne pouvaientse vanter de l'ingénuitémorale quela
légèretéde nosmoeurslaissesubsisterchezla plupart
d'entre n~us.Il me parattdonc impossiblede ne pas
aimermademoiselleDietrichavecune passionvraie
et de ne pas l'aimer toujours,fat-on éconduitpar
elle, car aujourd'hui,évidemmentmaltraité, je me
sens aussi enchaîné que je l'étais avant-Mer par
quelquesparolesbienveillantes.
Nousarrivionsau salon,où Césarine,quiavaitmar-
ché plus vite que nous et qui portait une fabuleuse
activitéen touteschoses,était déjàinstalléeau piano.
Elles'étaitrhabilléeavecun goûtexquis,et pourtant
ellese leva brusquent~t en voyant entrer ? mar-
quis un léger mouvementde contrariété se lisait
danssa physionomie.One'at dit qu'elle ne comptait
pas le revoir. n s'en aperçât 6t prit congé. B fut
quelquesjourssansreparaitre.
B'abordCésarinem'assuMqu'èMeétaitchaMBée de
C<aAMt!< MtKtCtt 59

l'avoir découragé,bientôt ellefut piquée de sa sus-


ceptiMIité.Il n'y put tenir et revint.EOefut aimable,
puis ellefut cruelle.Il boudaencoreet il revint en-
core. Ceci dura quelquesmois; cela devait durer
toujours.
C'eat que le marquisau premier aspect semblait
très-facileà réduire.Césarinel'avaitvite pris en pitié
et en dégoûtlorsqu'elles'étaitimaginé qu'elle avait
affaireune natured'esclave mais la soudainetéet
la fréquencede ses dépitsla firent revenir de cette
opinion.
C'estun boudeur,disait-elle,c'est moins en-
nuyeuxqu'unextatique.
Elle reconnaissaiten lui de grandeset sérieuses
qualités,une bravourede ceeuret de tempérament
remarquable,une véritable générosité d'instincts,
une culture d'esprit suffisante,une réelle bonté, un
commerceagréablequandonne le froissaitpas en
somme, il méritaitsi peu d'être froissé qu'il était
dansson droit de ne pas le souffrir.
Aubout de notre saison d'été à la campagne,
M Dietrich pressa Césarinede s'expliquersur ses
sentimentspourle marquis.
Je n'ai rien décidé, répondit-elle.Je l'aime et
l'estimebeaucoup.S'il veut se contenter d'êtremon
ami, je le reverrai toujoursavec plaisir; mais s'il
veutqueje me prononceà présent sur le mariage,
qu'ilne revienneplus, ou qu'ilne reviennepas plus
souventque nos autresvoisins.
M.Dietrichn'acceptapoint cette étrangeréponse.
60 CtSAMN!! MttTMCa

!1remontra qu'unejeune fille ne peut faireson ami 0


d'un hommeépris d'eBe.
C'estpourtantce à quoij'aspire d'unefaçongé-
nérale, répondit Césarine. Je trouve l'amitié des
hommes plus sincère et plus noble que celle des
femmes,et, commeils y mêlenttoujoursquelquepré-
tentionde plaire,si onles éloigne,on se trouveseule
avec les personnes du sexe enchanteur,jaloux et
perfide, à qui l'on ne peut se ner. Je n'ai qu'une
amie, moi, c'estPauline.Je n'en désirepoint d'autre.
Il y a bien ma tante maisc'est monenfantbien plus
que monamie.
Mais,enfaitd'amis,vousavezmoiet votreoncle
Vousferezbien d'en rester là.
Vousoubliez,cher père, quelquesdouzainesde
jeunes et vieuxcousins qui me sont très-cordiale-
ment dévoués,j'en suis sûre, et à qui voustrouvez
bon queje témoignede l'amitié.Aucund'euxn'aspire
à ma main.Lesuns sont mariés, ou pères de famille;
les autres saventtrop ce qu'ils vousdoiventpour se
permettrede mefaire la cour.Je ne vois pas pour-
quoile marquisne feraitpas commeeux,pour une
autre raison la craintede m'ennuyer.
Heureusement le marquisn'accepterapoint cette
situationridicule.
Pardon,monpapa fautede mieux,il l'accepte.
Ah oui-da vous lui avez dit Soyez mon
complaisantpourle plaisirde l'être
Non,je luiai dit fit Soyez
mon camaradejusqu'à
nouvelordre. »
C<NAMM
OtBTMCB 61
Son camarade s'écria M.Dietrichen s'adres-
santà moi avecun haussementd'épaules; elle de-
ent folle,ma chèreamie1
Oui,je sais bien, reprit Césarino,ça ne se dit
pas, ça ne se fait pas. Le fait est, ajouta.t.eUeen
éclatantde rire, queje n'ai pas le sens commun,cher
papa Eh bien je diraià M.de Rivonnièreque vous
m'aveztrouvéeabsurdeet que nousne devons plus
nousvoir.
La-dessus,elle prit son ouvrageet se mit à tra-
vailleravecune sérénitécomplète.Son père l'observa
quelquesinstants,espérantvoir percer le dépit oule
chagrin sous ce facile détachement.Il ne put rien
surprendre; toute la contrariétéfut pour lui,il avait
pris Jacques de Rivonnièreen grande amitié. Il
l'avait beaucoupencouragé,il le désirait vivement
pour son gendre. Il n'avaitpas assezaché ce désirà
Césarine.Naturellement elle étaitrésolueà l'exploiter.
Quandnous fûmes seules,je la grondai. Comme
toujours,elle m'écoutaavecson bel œil étonné puis,
m'ayantlaisséetout dire, elle me réponditavec une
douceurenjouée
Vousavezpeut-êtreraison.Je fais de la peine à
papa, et j'ai l'air de le forcerà tolérer une situation
excentriqueentre le marquiset moi, ou de renoncer
à une espérancequiluiest chère. Il faut doncqueje
renonce,moi, à une amitié qui m'est douce,ou que
j'épouseun homme pour qui je n'ai pas d'amour
pourquije n'auraipar conséquentni respectni en-
thousiasme.Est-celà ce que l'on veut?Je suis peut-
4
62 c<R o~Mtca
être capablede ce grandsentimentqui fait qu'on est
heureuxdans la vertu, quelquedMaciïequ'elle soit.
Veut-onqueje me sacrifieet quej'aie la vertu dou-
loureuse,héroïqueUo ne dis pas que cela soit au-
dessus de mon pouvoir mats franchementM. do
Mvonnièreest-il un personnageai sublime,et mon
doive
père lui a-t-il voué un tel attachement,que je
me river a cette chaînepour leur faire plaisirà tous
deuxet sacrifier ma vie, que l'on prétendait vouloir
rendre si belle Répondez,chère Pauline.Cela de-
vient très-sérieux.
Autorisez-moi, lui dis-je, à répéter ce que vous
dites à votre père et au marquis.Tous deux renon-
cerontà vouscontrarier.Votrepère se priverade ce
nouvelami, et le nouvelami, que vousn'avez per-
suadé d'attendre qu'en lui laissantde l'espérance,
votre
comprendraque sa patience compromettrait
réputation et aboutirait peut-être à une déception
pour lui.
Faites comme vous voudrez,reprit-ellie.Je ne
désire quela paix et la nberté.
Il vaudraitmieux,puisque vousvoilàsi raison-
nable, dire vous-mêmeà M.d'e Rivonnièreque vous
ajournezindéanimentson honneur.
Je le lui ai dit.
Et que vous'&ites a sa dignitéainsi qa'a vôtre
réputationle sacrincederëMgner.
Hn'acceptepas cela. Il Demandeà me voir, si
me
peu que ce soit et dan'sde telles conoMonsqù'H
il s'est
plaira de lui imposer.H demande en quoi
C~AM~)! B~TMCH M

rendu indigned'être admisdans notre maison.C'est


&mon père de l'en ohaaser.Moi,je trouve la chose
pénibleet injuste,je ne me changepas de l'exécuter.
Rien~e put la faire t~~gor. M.Dietrichrecu~.
Hne voulaitpas fermersa porte & dp Rivonni~re
pour qu'ellelui f~t rouverte au gré dp premierca-
pricede Cesarine.U lui encoûtaitd'aiHeursde mettre
a néantles espérancesqu'il avaitcaressées.
Lé marquisfut donc autoriséà venir nous voirà
Paris, et Césarineenregistracetteconcessionpater-
neUecommeune choeequi lui était due et dont eUe
n'avaità remercierpersonne.Son aimable tournure
d'esprit, ses gracieusesmanières avec nous ne
nous permettaient pas de la traiter, d'impérieuse
et de fantasque; mais elle ne cédait rien. ~Ie di-
sait Je vonsaime.Jamaisellene disait Je vousre-
mercie.
Nousrevînmes fatisa l'époqueaccoutumée,et là
Césanne,qui avait dressé ses batteries, frappa un
grandcoup, doint de Rivonniérefut le prétexte.
BUevoulaitamener aoq père à rouvrir les grands
salonset à reprendreà domicileles brillantes~nom-
breuses relations qu'il avait eues du vivant de sa
femme. Césanne lui remontra que, si on la tenait,
dans l'intimité de la &mille,elle ne se marierait
jamais,vu quel'apparitionde tout prétendant serait
une émotion,un événement,dans le petit cercle,
que, pour peu qu'après y ayoir admisM. de Mvon-
nière, on vint à en admettreun autre, op lui ferait~
!'éputationd'une coquette ou d'une aHeditReile~
6~ CËSAMNB BMTMON

marier,quel'irruptiondu vraimonde dansce petit


clottre de Mêles pouvaitseulel'autoriseraexaminer
ses prétendants sans prendre d'engagementsavec
eux et sansêtre compromisepar aucund'euxen par-
ticulier.M. Dietrichfut forcé de reconnattrequ'en
dehorsdu commercedu mondeil n'y a point de li-
berté, que l'intimitérend esclavedes critiques ou
des commentairesde ceuxqui la composent,que la
multiplicitéet la diversitédes relationssont la sau-
vegardedu malet du bien, enfin que, pour une per-
sonnesured'elle-mêmecommel'étaitCésanne,c'était
la seuleatmosphèreoù sa raison,sa clairvoyanceet
son jugementpussents'épanouir.Elleavaitdes argu-
mentsplus fortsque n'en avaiteus sa mère,unique-
ment dominéepar l'ivresse du plaisir. M. Dietrich,
qui avaitcédéde mauvaisegrâceà sa femme,seren-
dit plus volontiersavecsafille.Unegrandefêteinau-
gurale nouveaugenrede vie quenousdevionsmener.
Lelendemainde ce jour si laborieusementpréparé
et si magnifiquement réalisé,je demandaià Césanne,
pâle encoredes fatiguesde la veille,si blleétaitenfin
satisfaite.
Satisfaitede quoi?me dit-elle, d'avoir revule
tumultedont on avait bercé mon enfance?Croyez-
vous, chère amie,que le néantde ces splendeurssoit
chosenouvellepour moi? Meprenez-vouspour une
petiteingénueenivréede sonpremierbal, ou croyez-
vous que le mondeait beaucoupchangédepuistrois
ans que je l'ai perdu de vue? Non,non, allez C'est
toujoursle même vide et décidémentje le déteste:
CËSAMM BMTUtCa 65

maisil faut y vivre ou devenir esclavedansl'isole-


ment. Lalibertévautbien qu'onsouffrepour elle.Je
suisrésolue à souffrir, puisqu'iln'y a pas de milieu
à prendre. Apropos,ajouta-t-elle,je voulaisvous
dire quelquechose.Je ne suis pas assezgardéedans
cette foule;mon père est si peu hommedu monde
qu'il passetout sontempsà causerdans un coinavec
sesamisparticuliers,tandisque les arrivants,cher-
chant partout le maître de la maison,viennent,en
désespoirde cause,demanderàmatante Helminade
m'être présentés. Matante a une manièred'être et
de dire, avecsonaccent allemandet ses préoccupa-
tionsde ménagère,qui fait qu'on l'aime et qu'on se
moque d'elle. La véritablemattressede la maison,
quant à l'aspectet au maintien,c'est vous, machère
Pauline, et je ne trouve pas que vous soyez mise
assezen reliefpar votretitrede gouvernante.n y au-
rait un détail bien simple pour changer la face des
choses,c'est qu'aulieu de nous dire vous, nousfis-
sionsacte de tutoiementréciproqueune fois pour
toutes. Neriez pas. En me disant toi, vous devenez
mon amie de coeur,ma secondemère, l'autorité,la
supérioritéque j'accepte. LeCOMvoustient à l'état
d'associéede secondordre, et le monde,qui est sot,
peut croire que je ne dépendsde personne.
N'est-cepas votreambition?t
Oui, en fait, maisnonen apparence;je suis trop
jeune,je seraisraillée,monpère seraitblâmé.Voyons,
portons la question devant lui, je suis sûre qu'il
m'approuvera.
4.
63 C~SAMM ~tM~Ce
En effet,M.Dietrichme pria de tutoyer M,QUeet
de me laisser tutoyer par eUe. ï<'effetf~t manque
dans l'intérieur. Les domestiquas,dont je n'avais
d'ailleurs pas à me pendre, se courbèrentjusqu'à
terre devantmoi, les parentset amis regardèrentce
tutoiementcommeun tratté d'amitiéet d'association
pour la vie.Je ne saissi le mwde y Ht grandeatten-
tion. Quantà moi,en me p~etaptà ce prete~dahom-
magede mon él~yp,jç me doutais bien de ce q~
arriverait.Ellempvoulaitpas me laisserl'autoritéde
la fonction,et, en meparantde cellede la famille,elle
se constituaitle droit de me résister commeellelui
résistait.
Cependantquelqu'unosaitlui résister, à 0~ Mal-
gré des invitationsrépétées, M. de Rivonnière,en
vue de qui Césarineavait amenésonpère à fairetant
de mouvementet de dépense~ne profitanullement
de l'occasion.Il ne parut ni à !a premièresoiréeni
à la seconde.Sesparents1%disaientmalade~onen-
voyachercherde ses nouvelles il était absent,
Unjour, commej'étais sortie seule pour quelques
emplettes,je le renconfEai.Nous étions à pied,je
l'abordaiaprès avoir un peu hésité a le reconnaître;
il n'était pas vêtuet cravatéavec la re<~ercheaccou-
tumée.Il avaitl'air, sinontriste, du mojmsfortement
préoccupé.Ilne paraissaitpas se,soucierde répondre
à mes questions,et j'avais le quitterlorsque,par un
soudainparti-pris,il m'o~rit son bras pourtraverser
la cour du Louvre.
–B faut que je vous parle, me dit-ïi, car ïjLest..
C&SWM MMM<~ &T
possibleque mademoiselleDietrichne dise pas toute
la véritésur notre situation réciproque.Ellene s'en
rend peut-être pas compteà elle-même.E~o ne se
croit pas brouilléeavec moi, e~e ignorepeut-être
que je suis brouilléavec elle.
BrouiUeme paraissaitun bien gros mot pour le
genre de relations qui avait pu s'établirentre eux
je le lui ns observer.
Vous pensezavecraison, reprit-i~ qu'il est dif-
licile de parler clairementamour et mariageà une
jeune personne si bien surveilléepar voua; mais,
quand on ne peut parler,on écrit, et mademoiselle
Dietrichn'a pas refusé de lire, mes lettrées,elle a
mêmedaignéy répondre.
Dites-vousla venté? m'écriai-je.
La preuve, répondit-il,c'est qu'en vous voyant
prête à me quitter tout à l'heure, j'ai senti que je
devaislui renvoyerses lettres.Voulez-vous me per-
mettre de les faire porter chezvousdès ce soir?
Certainement, vous agissez là en galant
homme.
Non,j'agis en homme qui veut guérir, Les let-
tres de mademoiselleMetrich pourfaient~.trelu~s
dansune conférencep~Mwe, tant ellessont pures
et froides.EUene m<eles a pas redemandées.Je ne
crois même pas qu'elle y sopaa. Si le fait d'écrire
est une imprudence,la maai~ped'écrire est chezelle
une garantiede séo~é~ Cetteelle vraimentsupé-
rieure peut s'expier aar ses propres sentiments
et diretouieaBe&tdéeasaM donnersurel~ lempMdtc
68 CtsAMtOt DtMMCH

avantage,et sans permettrele moindreMarneà ses


victimes.
Alorspourquoiêtes-vousbrouillés?
–Je suis brouillé, moi, avec l'espérancede lui
plaire et le courage de le tenter. Unmomentje me
suis fait illusionen voyantqu'elle travaillaità me
faireplacedanssonintimité.Ellem'offraitd'êtreson
ami, et j'ai été assezfat pour me persuaderqu'une
personne commeelle n'accorderaitpas ce titre à un
prétendant destinéà échouer commeun autre.J'ai
laissévoirma sotte confiance,ellem'ena railléen me
disant qu'elle rentrait dans le monde et qu'il ne
tenait qu'à moide l'y rejoindre. Cettefoisj'ai eu du
chagrin,j'ai eu le cœur blessé,j'ai renoncé à elle,
vous pouvezle lui dire.
Ellene le croirapas; je ne le croispasbeaucoup
non plus.
Ehbien sachez quej'ai mis un obstacle,une
faute, entre elle et moi.Je me suis jeté dans une
aventure stupide, coupablemême,mais qui m'é-
tourdit, m'absorbeet m'empêchede réfléchir.Cela
vautmieux que de devenirfou ou de s'avilirdans
l'esclavage.Voilàma confessionfaite; ce soir, vous
aurez les lettres. Je m'en retourne de ce pas a la
campagne,où je cache mes folles amours,à deux
lieuesde Paris,tandis que mafamilleet mesamisme
croientparti pourla Suisse.
Je reçuseffectivement le soir mêmeun petitpaquet
soigneusementcacheté, que j'allai déposer dans le
bureau de laque de Césanne.Elleeut étéfortblessée
C~SAMNX NMMCa 69

de me voir en possessionde ce petit secret.Ellene


sut pas toutde suitecommentla restitutionavaitété
faite.
Ellene m'en parla pas; maisau boutde quelques
jours elle me racontale fait elle-même,et me de-
mandasi leslettresavaientpassepar les mainsdeson
père. Je la rassurai.
Elles t'auront été rapportées,lui dis-je,par la
personnequi servait d'intermédiaireà votrecorres-
pondance.
Il n'y a personne,répondit-elle.Je ne suis pas
si folleque de me confierà des valets.Nouséchan-
gionsnos lettres nous-mêmesà chaqueentrevue.Il
m'apportaitles siennesdansun bouquet.Il trouvait
les miennesdans un certaincahierde musiqueposé
sur le piano, et qu'il avaitsoinde feuilleterd'un air
négligent.Il jouaitassezbien cettecomédie.
Et cependanttu m'avaispriée d'assisterà vos
entrevues! Pourquoi écrire en cachette, quand tu
n'avaisqu'à me faireun signe pour m'avertirque tu
voulaislui parler en confidenceÏ
Ah! que veux-tu! ce mystère m'amusait.Et
qu'est-ce que mon père eût dit, si je t'eusse fait
manquer à ton devoir Voyons,ne me fais pas de
reproches,je m'en fais; explique-moicommentces
lettressontlà. n faut qu'il ait pris un conndent.Sii
je le croyais!
Nel'accusepas Ce conndent,c'est moi.
Ala bonneheure Tul'as doncvu?
Je racontai tout, sauf le moyen que M.de Rivon-
70 C<M~!MMttT~cq
nière avaitpris pour se guérir. Il est up genre d'ex-
pUcationdont on ae se fait pas (au~ 4présentavec
les jeunes nlles du monde,et que je n'avaisjamais
voulu aborder avec Césanne, ni mômadevaptelle.
Sa tante n'avaitde prudence que sur ce point dé-
licat, et M.Metrich,chaste dans ses mœurs, rétait
également dans son langage. Césanne, malgré sa
liberté d'esprit, était donc fort ignorantedes dé-
tails matséantsdont l'appr~ation est toujourscho-
quante chezune jeune fille.La petite Irma Metrich,
sa cousine,en saya~tpiu~long qu'eUesur le roie des
femmesgâtanteset desgrisettesdan? ia société.Cé-
sarine, qui n'av~ jamais montré aucune curiosité
malsaine,la Msait taire «t la rudoyain.
Elle prit donc le change quand je lui appris que
le marquis se jetait, par ré~tion contre elle, dans
une a/yt-e~H.Ellecrut qu'ilvoulaitfaireun autrema-
riage,et me parut fort blessée.
Tu vois! me dtt-eHe,j'avaisbien raisonde dpu-
ter de lui et de ne pas répondceà ses beau~ sen-
timens.Voilàcommeles nommassont sérieux!!1di*
sait qu'il mourrait, ai je lui ~taistput~po~! Je lui
en laissaisun p~u, et le vom déjà guëmj!Tiensje
veux te montjRerses lettres. Relisons-lesensemble.
Celame servira de leçon. C'estune premier~expé.
fience queje ne veux pas pubHet.
Leslettres du marquisétaientbien tournées,quoi-
que écqtas avec SRQataj~té.Je crus y voir l'élan
d'un amour très s~çece~et je M pus m'empêcher
d'en faire la remarq~, Césanaese moqua qe mpï,
C~SAÏUNB B!tiR!Ca 7t
prétendant que je no m'y connaissaispas, que jo
Usaiscelacommeun roman, que, quant a o!ie, eNe
n'avait jamais été dupe. Quandnoua eûmes finices
lettres, ellent !e mouvementde les jeter au feu avec
tes siennes; mais elle se ravisa. Elleles réunit, les
lia d'un rubannoir, et Ie!smitau fondde bonbureau
en plaisantantsur ce deuildu premieramour qu'elle
avaitinspiré; maisje visune grosselarme de dépit
roulersur sa joue, et je pensaique tout n'était pas
fini entre elleet ?. de Rivonniëre.
L'hivers'écoulasansqu'ilreparût.Dixautresaspi-
rants se présentèrent.Il y en avait pour tous les
goûts variété d'âge, de rang, de caractère,de for-
tune et d'esprit. Aucunne fut agréé, bien qu'aucun
né fût absolumentdécouragé. Césarine voulait se
constituertine cour ou plutôt un cortégé, car elle
n'admettait aucun hommagedirect dans son inté-
rieur. Elleaimait à se montreren public avec ses
adorateurs,distance respectueuse; eue se faisait
beaucoupStr'-TC,elle se laissaitfort peu approcher.
Nousposâmes l'été à Mïrëvalet aux bains de mer.
Ndttsretrouvâmeslà H. d8 Rtvonniere,qui reprit sa
chaîne commes'il ne l'eût jamaS brisée. H mede*
mandasi j'avaistrahilé secretde sa confession.
Non, lui dis-je, il n'était pas de nature à être
trahi. Pourtant,si vousépousezCesaThte, j'exigeque
vous vous confessiezà elle, car je né veux pas être
votre complice.
A –Quoiî s'éctia-t-il, fàNdi~-t-H <pïe)ë racoùte à
âne ~i0t)6 ~Be aohtia ~e~ j~'é~t ~<a'ëe~~aames
72 CtaAtHNB MMMCN
ou follesaventuresqu'un garçonracontetout au
plusà sescamarades t
Non certes; mais cette fois-civous avez été
coupable,m'avez-vousdit.
Raison de pluspour me taire.
C'est envers Césanneque vousl'avezété, puis-
que vousvoua revenu à elleavecune souillureque
vousn'aviezpas.
Eh bien soit, dit-il. Je me confesseraiquand
il le faudra mais,pour que j'aie ce courage,il faut
que je me voie aime. Jusque-là,je ne suis obligéà
rien. Je suis redevenulibre. Je lui sacrine un petit
amourassezvif que ne ferait-onpas pour conquérir
le sien?
Césarinel'aimait-elle?Auplaisirqu'ellemontrade
le remettreen servage,on eût pu le croire.Elleavait
souffert de son absence. Son orgueil en avait été
très-froissé.Elle n'en nt rien parattre et le reçut
commes'il l'eût quitté" la veille c'était son châti-
ment, il le sentit bien, et, quandil voulut revenirà
ses espérances,elle ne lui fit aucun reproche mais
elle le replaça dans la situation où il était l'année
dé-
précédente assuranceset promessesd'amitié,
fense de parler d'amour.Hse consolaen reconnais-
sant qu'il était encorele plus favoriséde ceux qui
rendaient hommageà sonidole.
Je termineraiici la longueet froideexpositionque
j'ai d&faire d'une situationqui se prolongeajusqu'à
l'époqueoù Césarine~t atteintl'âge de sa majorité.
Je comptaisfranchirplus vite les cinq annéesque je
CtaAMNK MJSTMCN 73

consacraia son instruction,car j'ai suppriméà des-


sein le récit de plusieurs voyages,la descriptiondes
localitésqui furent témoinsde son existence,et le
détaildespersonnagessecondairesquiy furentmêlésv
Celam'eût menée trop loin. J'ai Mte maintenant
d'arriver aux événementsqui troublèrentsi sérieu-
sementnotre quiétude,«t qu'on n'ent pas compris,
si je ne me fusse astreinteà l'analysedu caractère
exceptionneldont je surveillaisle développement
jourpar jour.
CiSMUNtt DtKMCM

Je reprends mon récit à l'époque où Césarine at-


teignit sa majorité. Déjà son père l'avait émancipée
en quelque sorte en lui remettant la gouverne et la
jouissance de la fortune de sa mère, qui était assez
considérable.
J'avais consacré déjà six ans à son éducation, et je
peux dire que je ne lui avais rien appris, car, en tout,
son intelligence avait vite dépassé mon enseignement.
Quant à l'éducation morale, j'ignore encore si je dois
m'attribuer l'honneur ou porter la responsabilité du
bien et du mal qui étaient en elle. Le bien dépassait
alors le mal, et j'eus quelquefois à combattre, pour
les lui faire distinguer l'un de l'autre. Peut-être au
fond se moquait-elle de moi en feignant d'être in-
décise, mais je ne conseillerai jamais à personne de
faire des théories absolues sur l'inuuence qu'on peut
avoir en tait d'enseignement.
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au bout de ces six
années j'aimais Césanne avec une sorte de passion
maternelle, bien que je ne me Ssse aucune illusion
CËSARtMMMMCH 7S
sur le genre d'affectionqu'elle me rendait. C'était
toute grâce,tout charme,toute séductionde ~apart.
C'était tout dévouement,toute sollicitude,toute ten-
dressede la mienne,et il semblaitque ce fût pourle
mieux, car notre amitié se complotaitpar ce que
chacunede nousy apportait.
Cependantle bonheurqui m'étaitdonnépar Césa-
rine et par son père ne remplissaitpas tout le vœu
de monceeur.Il y avaitune personne,une seule,que
je leur préférais,et dont la sociétéconstante m'eût
été plus douce que toute autre je veuxparler de
mon neveu Paul Gilbert. C'est pour lui que j'étais
entrée chez les Dietrich,et s'il en eût témoignéle
moindredésir, je les eusse quittés pour mettre ma
pauvreté en communavecla sienne,puisqu'ilper-
sistait,avecune invincibleénergie,à ne profiter en
rien de mesbénénces.Je n'aimaisdécidémentpas le
monde,pas plus le groupe nombreuxque Césanne
appelaitson intimité que la foule brillante entassée
a de certainsjours dans ses salons.Mesheures for
tunées, je les passais dans mon appartementavec
deux ou trois vieuxamiset monPaul,quandil pou-
vaitarracher une heure à son travail acharné.Je le
voyaisdonc moinsque tous les autres, c'était une
grandeprivationpour moi, et souventje lui parlais
de louer un petit entre-soldans la maisonvoisinede
sa librairie,afin qu'il pût venirau moinsdtner tous
les jours avecmoi.
Maisil refusaitde rien changerencoreà l'arrange-
ment de nos existences.
76 C~SAMÏNB BMTMCN
VousdtneriezMonmal avec moi, me disait-il,
car j'ai quelquefoiscinq minutes pour manger ce
qu'on me donne, et je n'ai jamaisle tempsde savoir
ce que c'est; je vois bien que c'est là ce qui vous
désole, ma bonne tante. Vous pensez que je me
nourrismal,qu'il faudraitm'initieraux avantagesdu
pot-au-feupatriarcal, vous me forceriezde mettre
une heureà mes repas. Je suis encoreloin du temps
où cette heure de loisir moralet de plénitude phy-
sique ne serait pas funesteà macarrière.Je ne peux
pas perdre un instant, moi. Je ne rêve pas,j'agis. Je
ne me promènepas, je cours. Je ne fumepas, ne
je
causepas; je ne songe pas, même en dormant. Je
dors vite, je m'éveille de môme,et tous les jours
sont ainsi. J'arrive à mon but, qui est de gagner
douzemillefrancs paran j'en gagne déjàquatre. A
mesurequeje serai mieuxrétribué,j'aurai un travail
moins pénible et moinsassujettissant.Ce n'est pas
juste, maisc'est la loidu travail auxpetits 1 'ne.
Et quand gagneras-tu cette grosse fortune Jas
millefrancspar mois? Y
Dansune dizained'années.
Et quand te reposeras-turéellement!
–Jamais; pourquoime reposerais-je! Le travail
ne fatigueque les lâchesou les sots.
J'entendspar reposla libertéde s'occuperselon
les besoinsde son intelligence.
Je suisservi à souhait monpatron n'édite
que
des ouvragessérieux.J'ai tant lu chez lui que je ne
suisplus un ignorant. Voyantque mes connaissances
C&MttxMB DMTMCX 77

lui sont utilea pour juger les ouvrages nouveaux


qu'on lui propose,il me permetde suivredes cours
et d'être plus occupéde sciencesque de questions
de boutique.Quandje surveilleson magasin,quand
je faisses commissions,quand je coura à l'imprime-
rie, quandje corrigedes épreuves,quandje fais son
inventairepériodique,je suis une machine,j'en con-
viens mais ce sont mes conditionsd'hygiène,et je
m'arrangetoujourspour avoir un livresousles yeux,
quandune minute de répit se présente. Commele
cher patron a pris la devise time i8 moa~, iï met
à ma dispositionpour ses coursesde bonnesvoitures
qui vont vite, et en traversantParis dans tous les
sensavecune névreuseactivitéj'ai apprisles mathé-
matiqueset deuxoutrois langues.Vousvoyez donc
queje suisaussiheureuxque possible,puisqueje me
développeselonla nature de mes besoins.
Il n'y avaitrienà objecteràce jeunestoïque,j'étais
nère de lui, car il savait beaucoup,et, quand je le
questionnaispour monprofit personnel,j'étais ravie
de la promptitude,de la clartéet même du charme
de sesrésumés.Il savaitsemettreà ma portée,choisir
heureusementles mots qui, par analogie,me révé-
laientla philosophiedes sciences abstraites; je le
trouvais charmanten même temps qu'admirable.
J'étaiséprise de son génied'intuition,j'étais touchée
de sa modestie,vaincuepar son courage j'avaispour
lui une sortede respect;maisj'étais inquiètemalgré
moide la tensionperpétuellede cet esprit insatiable
danssa curiosité.
78 CtS&RïNB MSTKïCB

Cette jeunesse austère m'effrayait.Sa figure sana


beauté, mais sympathiqueet distinguée au sortirde
l'adolescence,s'élit empreintedans i'àge virild'une
certaine rigidité douloureuse.B était impossiblede
savoir s'il éprouvaitjamais la fatigue physique ou
morale.11afnnnaitne pas connattrela souffrance,et
s'étonnaitde mesanxiétés.Il n'avaitjamaiséprouvé
le désir ni senti le regret des avantagesquelconques
dontsa destinéel'avaitprivé; esclaved'une position
précaire, il s'en faisaitune libertéinaliénableen l'ac-
ceptantcommela satisfactionde ses goûts et de ses
instincts.Il croyaitsuivre une vocationlà ou il ne
subissaitpeut-êtreen réalité qu'unservage.
M. Dietrich me questionnait souvent sur son
compte,et je ne pouvaisdissimulerle fond de tris-
tesse qui merevenaitchaquefois que j'avaisà parler
de ce cher enfant; maispeu à peuje dus m'abstenir
de lui exprimermesangoissessecrètes,parcequ'alors
M.Dietrichvoulaitaméliorerl'existencede Paul, et
c'est à quoiPaulse refusaitavectant de hauteurque
je ne savaiscommentmotiverson refus de compa-
rattre devant un protecteurquelconque.
Césarinene s'y trompaitpas, et elleétaitvéritable-
ment blesséede la sauvageriede mon neveu; elle
l'attribuaità des préventionsqu'il aurait eues dès le
principecontre son père ou contre elle-même.Elle
penchait vers la dernière opinion, et s'en irritait
commed'une offensegranule.Elle avait peine à me
cacherl'espèce d'aversionenBamméequ'elleéprou-
vait en se disantqu'un hommequi ne la connaissait
DtMRtCK
CËSARÏNB 79
pas da tout, car il n'avait jamais voulu se laisser
présenter, et il s'arrangeait pour ne jamais se rencon-
trer chez moi avec elle, pouvait songer à protester
de gaieté de cœur contre son mérite'.
C'est donc pour faire le contraire de tout le
monde, disait-elle, car, que je sais quelque chose ou
rien, tout ce qui m'approche est content de moi, me
trouve aimable et bonne, et prétend que je ne suis
pas un esprit vulgaire. Je ne demande de louanges et
d'hommages à personne, mais l'hostilité de parti pris
me révolte. Tout ce que je peux faire pour toi, c'est
de croire que ton neveu pose l'originalité, ou qu'il est
un peu fou.
Je voyais croître son dépit, et elle en vint à me
faire entendre que j'avais dû, dans quelque mouve-
ment d'humeur, dire du mal d'elle à mon neveu. Je
ne pus répondre qu'en riant de la supposition.
Tu sais bien, lui dis-je, que je n'ai pas de mou-
vements d'humeur, et que je ne peux jamais être tentée
de dire du mal de ceux que j'aime. Le refus de Paul
à toutes vos invitations tient à des causes beaucoup
moins graves, mais que tu aura~ peut-être quelque
il
peine à comprendre. D'abord il est comme moi,
n'aime pas le monde.
Cela, reprit-elle, tu n'en sais rien, et il ne peut
pas le savoir, puisqu'il n'y a jamais mis le pied.
Raison de plus pour qu'il ait de la répugnance
à s'y montrer. Il n'est pas tellement sauvagequ'il ne
sache qu'il y faut apporterune certaine tenue de con-
vention, manières, toilette et langage. B n'a pas
80 C~SARÏNB METRÏCB

apprisle vocabulairedes salons,il ne sait pas même


commentonsaluetelleou telle personne.
Si fait, il a dû apprendrecela dans sa librairie
et dansses visitesaux savants.Tu ne me feras pas
croirequ'il soit grossieret de manièreschoquantes
Sa nguren'annoncepas cela. Il ya autrechose.
Non!la choseprincipale,je te l'ai dite c'est 1~
toilette.Paul ne peut pas s'équiper de la tête aux
pieds en hommedu monde sans s'imposerdes pri-
vations.
Et tu ne peux même pas lui faire accepter un
habit noir et une cravateblanchet
Je ne pourraispas lui faireaccepterune épingle,
fût-ellede cuivre,et puis le tempslui manque,puis-
que c'est toutau plus si je le vois une heure par se-
maine.
Hse moquede toi! Je parie bien qu'il fait des
foliestout commeun autre.LemarquisdeRivonnière
n'est pas empêched'en faire parsapassionpour moi,
et ton neveu n'est pas toujours plongé dans la
science.
Il l'est toujours au contraire, et il ne fait pas
de folies,j'en suis certaine.
Alorsc'estun saint, à moinsquecene soit un
petit cuistre, trop content de lui-mêmepour qu'on
doiveprendrela peine de s'occuperde lui.
Cetteparoleaigre me blessaun peu, malgréles ca-
resseset les excusesde Césarinepour me la faireou-
blier.L'amour-propres'en mêla,et je résolusde mon-
trer à la familleDietrichque mon neveu n'était pas
CËSAMNE DïETBMR 81
un cuistre. C'est ici que se place dans ma vie une
faute énorme, produite par un instant de petitesse
d'esprit.
On préparait unegrande fête pourle vingt et unième
anniversaire de Césarine. Cejour-là, dès le matin, son
père, outre la pleine possession de son héritage ma-
ternel, lui constituait un revenu pris sur'ses biens
propres, et la dotait pour ainsi dire, bien qu'elle ne
voulût point encore faire choix d'un mari. Elle avait
montré une telle aversion pour la dépendance dans les
détails matériels de la vie, jusqu'à se priver souvent
de ce qu'elle désirait plutôt que d'avoir à le deman-
der, que M. Dietrichavait rompu de son propre mou-
vement ce dernier lien de soumission filiale.Césanne
en était donc venue à ses fins, qui étaient de l'en-
chaîner et de lui faire aimer sa chaine. Il était désor-
mais, ce père prévenu, ce raisonneur rigide, le plus
fervent, le plus empressé de ses sujets.
Elle accepta ses dons avec sa grâce accoutumée
Elle n'était pas cupide, elle traitait l'argent comme un
agent aveugle qu'onbrutalise parce qu'il n'obéitjamais
assez vite. Elle fut plus sensible à un magnifiqueécrin
qu'aux titres qui l'accompagnaient. Elle fit cent pro-
jets de plaisir prochain, d'indépendance immédiate,
pas un seul de mariage et d'avenir. M. Dietrich se
trouvait si bien du bonheur qu'il lui donnait qu'il ne
désirait plus la voir mariée.
Le soir, il y eut grand bal, et Paul consentit à y
parattre. J'obtins de lui ce sacrifice en lui disant
qu'on imputait à quelque secret mécontentement de
T.
M C~RtKN M<TMCO

ma part,que je lui auraisconné, l'éto~nementqu'il


montraitpour la maisonDiotrich.Cet éloignement
n'existaitpas, les raisonsque j'avaisdonnéesa Césa-
rine étaientvraies. Il y en avait d'autresque j'igno-
rais, mais qui étaient complètementétrangèresaux
suppositionsde monélève.La difficultéde se procu-
rer une toilettetut bientôt levée l'amide Paul, le
jeune Latour,quiétait de sataille, l'équipalui-même
de la tête aux pieds. L'absencetotale de prétentions
Bt qu'il endossaet porta ce costume,nouveau pour
lui, avecbeaucoupd'aisance. se présentasans gau-
cherie s'il manquattd'usage, il avait assez de tact
et do pénétrationpour qu'il n'y parut pas. MM.Die-
trich le trouvèrent fort bien et m'en firent compli-
ment après quelquesparoleséchangéesavec lut.
savaisqueleurbienveillancepourmoiles eût faitpar-
ler ainsi, quellequ'eût été l'attitude de Paul; mais
Césarine,plusprévenue,étaitplus difficileà satisfaire,
et je nesais qu'ellefatalitéme poussaità vaincrecette
prévention.
Elleétait rayonnantede parure et de beautélors-
que, traversantle bal, suivieet commeacclaméepar
son cortéged'amis,de serviteurset de prétendants,
elle se trouva vis-à-visde Paul, queje dirigeaisvers
tlle pour qu'il pût la saluer. Paul n'était pas sans
quelque curiositéde voir de près et dans tout son
éclat < cet astretant vanté, c'est ainsiqu'il me par-
lait de mademoiselleDietrich;maisc'étaitune curio-
sité toute philosophiqueet aussi désintéresséeque
'il se futagi d'étudierun manuscritprécieuxouun
e<SA<«NtMMMCH 83
problème d'archéologie.Ce sentiment placide et
terme se lisait dans ses yeux brillantset froids.Je
via dans ceux de Césarinequelque chose d'auda-
cieuxcommeun défi, et ce regardm'effraya.Dèsquu
Paul l'eut saluée,je te tirai par te braf et l'éloignai
d'elle.J'euscommeun rapidepressentimentdes sui-
tes fatales que pourrait avoir mon imprudence;je
fussur le point de lui dire
C'estassez, va-t'en maintenant.
Maisdans la foule qui se pressaitautour de la sou
veraine,je fusvite séparéede Paul,et, commej'étais
la mattresseagissantede la maison,chargéedetoutes
les personnesinsignifiantesdont mademoiselleDie-
trich ne daignaitpas s'occuper,je perdisdovuemon
neveu pendant une heure. Toutà coup, commeje*
traversais,pour aller donner des ordres, une petite
galerie si rempliede fleuraet d'arbustes qu'on en
avaitfaitune aiiéotouffueet presquesombre,je vis
Césarineet Paulseulsdans ce coin de solitude,assi~
et commecachéssousune faïencemonumentaled'où
s'échappaientet rayonnaient les branches fleuries
d'un mimosa splendide. Il y avait lAun sofacircu~
laire. Césarines'éventaitcommeune personneque la
chaleuravaitforcéede chercherun refugecontrela
foule. Paul faisaitla figure d'un homme qui a été
ressaisipar hasardau momentde s'évader.
Ah1 tuarrivesau bon moment,s'écriaCésarine
en me voyantapprocher. Nousparlions de toi, as-
sieds-toiHt autrementtous mes jalouxvontaccourir
et me faireun mauvaisparti en me trouvanttête &
e& e<<AX<!«! MMtUCH
tête avecmonsieurton neveu.Figure-toi,ma chérie,
qu'il jure sur son honneurqueje luisuis parfaitement
indifférente,vu qu'il ne me connattpas. Or la chose
est impossible.Tu n'as pas consacrésix ans de ta vie
a me servirde ecauret de mèresanslui avoirjamais
parMde moi, commetu m'as parMde lui. <e!a con-
nais, moi; je le connaispatfaitementpar toutce que
tu m'asdit de ses occupations,de son caractère,de
sa santé, de tout ce qui t'intéressaiten lui. Je pour-
rais dire combien de rhumes il a toussés,combien
de livresii a dévores,combiende prix ii a conquisau
coMëgo, combiende vertusMpossède.
Mais,interrompitgaiementmonneveu,vousne
sauriezdire combien de mensongesj'ai faits à ma
tante pouravoirdesfriandisesquandj'étais enrhumé,
oupourluidonnerunehaute opinionde moiquandje
passaismesexamens.Moi,je ne sauraisdire combien
d'illusionsd'amourmaternelse sont glisséesdans le
panégyriquequ'eUeme faisait de sa brillanteéiève.
Il est donc probableque voua ne mefaitespas piu&
l'honneurde me connattrequeje n'ai celuide vous
apprécier.
-Vous n'êtes pas galant, vous!1 reprit Césarine
d'un ton dégagé.
-Cela est bien certain, répondit-il d'un ton in-
cisif.Je ne suis pas plusgalantqu'un des meublesou
une des statuesde votre palais de iées. Monrôleest
commele leur, de me tenir &la place où l'onm'a mis
et de n'avoiraucuneopinionsurles choseselles per*
sonnesqueje suis censé voir passer.
CtSAMMMM«MH 83
Et que vouano voyezreeUe<nent past
Etque je ne voiar~eMoment paa.
Tantvousêteséblouit
Tant je suis myope.
C~dne se leva avec un mouvementde colère
qu'ellenecherchapas à dissimuler.C'étaitlepremier
que j'eusse vu éclater en elle, et me causa uno
sortede vertige qui m'empochade trouverune pa-
role pour sauver,commeon dit, la situation.
Machère amie, dit-elleen me reprenant brus-
quementsonéventa! queje tenaismachinalement, je
trouve ton neveutrès-spirituel mais c'ost un mé-
chant coeur.Dieu m'est témoin qu'en lui donnant
rendez-voussousce mimosa,je venaislui comme
une soeurvientau frèredont ellene connattpas en-
core les traits;je voyaisenlui tonfilsadoptifcomme
je suis ta NHeadoptive.Nousavions fait, chacunde
son côté, le voyagede la vie et acquisdéjà une cer-
taine expériencedont nous pouvions amicalement
causer.Tuvoiscommeil m'a reçue. J'ai faittous les
frais, je te devais ceta maisà présent tu permets
quej'y renonce;sonaversionpourmoiest unechose
tellement inique que je me dois à moi-méme'de
ne m'enplus soucier.
Je voulusrépondre Paul meserra le bras si fort
pour m'en empêcherqueje ne pus retenir un cri.
Césannes'en aperçutet souritavecune expression
de dédainqui ressemblaità la haine. Elle s'éloigna.
Paulme retenaittoujours.
86 CtttAtttKt!MMUtCa
Laissera, matante,!aisaex-!as'en aUer.medit-it
dès qu'elle fut sortie du bosquet.
Et reprenantavec moi, Mua le coup de l'émotion,
!o tutoiementde son enfance
Je tejure, s'écria-t-it,que cette nue est insensée
ou méchante. Elleest habituéeà tout dominer, elle
veut mettreson pied mignonsur toutes les têtes1
Non,lui dis-je, elle est bonne.C'estune enfant
pâtée, un peu coquette,voilàtout. Qu'est-ceque cela
te taitï
C'est vrai, ma tante, qu'est-ceque celame rait,
Pourquoitrembles-tuT
–Je no sais pas. Est-ceque je tremNeÏ
Tues aussi en colèrequ'elle.Voyons,que s'ost-
it passé! que te disait-elle quand je suis arrivéet
T'avait-elledonnéréellementrendez-vousici?
Oui, un domestiquem'avaitremis, au moment
où j'aUaisme retirer, car je ne comptepointpasser
la nuit au bal, un petit carré de papier. L'ai-je
perdu! Non, le voici; regarde < Dansla petite
galeriearrangéeen bosquet, au pied du plusgrand
vase, sous le plus grand arbuste, tout de suite. a
Est-cetoi, marraine,qui as écrit ce!a? Y
Nullement,maison peut s'y tromper. Césarine
avaitune mauvaiseécriturequandje suis entréedans
la maison.Ellea trouvéla mienne à son gré, et l'a
si longtempscopiéequ'elle en est venue à l'imiter
eompMtement.
Alorsc'est bien eUequi medonnaitce rendez-
vous, ou, pour mieuxdire, cette sommation de com-
c<aAMm Mttwca 8?

parattre t Mbarre. Moi,j'ai été dupe, j'ai cru que


tu avais quelque chose d'important et de pressé a
me dire. J'ai {été ? mon pardessusque je tenais
déjà, je suis accouru. Elleétait assise sur ce divan,
lançantleséclairade sonéventaildansl'ombrebleue
de ce feuillage.Je n'ai pasla vue longue,je ne l'ai
reconnueque quand elle m'a fait signe de m'asseoir
disant
auprèsd'elle, tout au fondde ce cintre,en me
d'un ton dégagé
Si on vient, vous passerezpar ici, moi par !a;
ce n'est pasl'usagequ'unejeune fillese ménageainsi
un téte-a-téteavecun jeune homme, et on me blâ-
merait. Moi,je ne me Namepas,cela mesufnt.Ëcou.
toz-moi je sais que vousne m'aimezpas, et je veux
votreamitié. Je ne m'en irai que quand vous me
l'aurez donnée.
Étourdi de ce début,mais no croyantpas encore
à une coquetteriesi audacieuse,j'ai réponduque je
ne pouvaisaimerune personne sans la connattro,et
ne
que, ne pouvantpas la connattre,je pouvaispas
i'aimer.
Et pourquoine pouvez-vouspas me connaîtreï
Parce que je n'en ai pas le temps.
Vouscroyezdonc que ce serait bien long?Y
C'estprobable.Je ne sais rien du milieuqu'on
ni
appellelemonde.Je n'en comprendsni la langue,
la pantomime,ni le silence.
Alorsvous ne voyezen moi que la femmedu
~nonde?
N'est-cepas dansle mondeque je vousvois!
aa C~SAMM M<T«tCa

Pourquoin'avez-vousjamaisvoulu me voiren
familleY
Matantea dAvouale dire je n'ai pas de loisirs.
Vousen trouvez pourtantpour causeravecdes
gensgraves.My a icides savants.Je leurai demandé
s'ns vousconnaissaient,i!s m'ont dit que vouaétiez
un jeune hommetrès-fort.
–En thèmeÏ
En tout.
Et vousavezvouluvousen assurer!
–Ceci veut être méchant.Vouane m'en croyez
pas capable!
C'est parce que je vous en crois très-capable
que mon petit orgueilse refuseà l'examen.
Elle n'a pas répondu,ajouta Paul, et, reprenant
ce jeu d'éventail queje trouve agaçant commeun
écureuiltournantdans une cige, elles'est écriéetout
d'un coup
Savez-vous,monsieur, que vous me faites
beaucoupde mal?
Je me suis ievé tout effrayé, me demandant si
mon pied n'avaitpas heurté le sien.
Vousne me comprenezpas, a-t-eUedit en me
faisant rasseoir.Je suis nourrie d'idéesgénéreuses.
Onm'a enseignéla bienveillancecommeune vertu
sœurde la charité chrétienne,et je me trouve, pour
la première fois de ma vie, en faced'une personne
dénigrante,visiblementprévenuecontre moi. Toute
injusticeme révolteet me froisse.Je veux savoirla
causede votre aversion.
C~SAMtttt BttTRMet 89
j'ai en vain protesté en termespolis de ma com-
plète indifférence,eue m'a répondu par des sophis-
mes étranges.Ah ma tante, tu ne m'asjamaisdit la
vérité sur le compte de ton élève.Droiteet simple
commeje te connais, cette jeune perversea dû te
fairesouffrirle martyre,car e!!eest perverse,je t'as-
sure jene peux pastrouverd'autre mot. Mm'estim-
possiblede te redire notre conversation,cela est
encoreconfusdans ma tête commeun rêveextrava-
gant maisje suissur qu'elle m'a dit queje l'aimais
d'amour,que ma ménance d'elle n'était que de la
jalousie. Et, commeje me défendaisd'avoir gardé
le souvenirde sa figure,ellea prétenduqueje men-
tais et que je pouvaisbien lui avouerla vérité, vu
qu'elle ne s'en offenseraitpas, sachant,disait-elle,
qu'entre personnes de notre Age, l'amitié chez
l'hommecommençaitinévitablement,fatalement,par
l'amourpour la femme.
J'ai demandé, un pi brutalementpeut-être, si
cette fatalitéétait réciproque.
Heureusementnon, a-t-elle répondud'un ton
moqueurjusqu'à l'amertume,que contredisaitun
regard destinésans douteà me transpercer.
Alors, comprenantque je n'avais pas affaire &
une petite folle,mais à une grandecoquette,je lui
ai dit:
Mademoiselle Dietrich,vousêtes trop fortepour
moi,vousadmettezqu'unejeune fille pure permette
le désir aux hommessans cesser d'être pure c'est
sans doute la moralede ce monde que je ne con
M C~NttOt MMMCN
nais pM. et que je ne connattraijamais, car, grâce
à vous,je vois que j'y seraisfort déplacéet
m'y de.
plairaissouverainement.
Si Je n'ai pas dit ces mots-là, j'ai dit
quelque
chose d'analogue et d'assez clair pour
provoquer
l'accèsde fureur ou elle entrait quand tu os venue
noussurprendre.Et maintenant,ma tante,direz-vous
que c'est là une enfantgâtéeun peu coquette Je dis,
moi,que c'est une femmedéjà corrompueet très-
dangereusepour un hommequi ne serait pas sur ses
gardes; elle a cru que j'étais cet homme-ta, eUe
s'est trompée.Je ne la connaissaispas, elle m'était
indifférente;à présentelle pourraitm'interrogeren-
core,je lui répondraistout franchementqu'ellem'est
antipathique.
C'estpourquoi,moncher enfant,il ne faut plus
t'exposerà être interrogé.Tu vaste retirer, et, quand
tu viendrasme voir, tu sonnerastrois foisa la petite
grille du jardin. J'irai t'ouvrir moi-même,et à nous
deux nous saurons faire faceà l'ennemi,s'il se pré-
sente. Je vois que Césarinet'a fait peur; moi, je la
connais,je sais que toute résistancel'irrite, et que,
pour la vaincre,e!ieest capablede beaucoupd'obs-
tination.TeUequ'elle est, je l'aime, vois-tu! On ne
s'occupe pas d'un enfant durant des années sans
s'attacherà lui, quel qu'il soit. Je sais ses défautset
ses qualités.J'aieu tort de t'amenerchezelle,puisque
le résultatest d'augmenterton éloignement pourelle,
et qu'il y a de sa faute dans ce résultat.Je te de-
mande,par affectionpour moi, de n'y plus songeret
efhAtUMBMT!UCH 9i
d'oubliercette absurdesoirée commesi tu l'avais
revëe.Est-ceque celate sembledifMcilo!
Nullement,ma tante, il me semble que c'est
déjà fait.
Je n'ai pas besoinde te dire que tu dois aussià
mon affectionpour Césarinede ne jamais raconter
à personnel'aventureridiculede ce soir.
Je le sais, ma tante, je ne suisni fat, ni bavard,
et je saisfort bien que le ridiculeserait pour moi.Je
m'envais et ne vousreverraipas de quelquesjours,
de quelquessemainespeut-être mon patron m'en-
voie en Allemagnepour ses affaires,et ceci arrive
fort à propos.
Pour Césarinepeut-être, ei!e aura le tempsde
se pardonnerà elle-mêmeet d'oubliersa faute.Quant
à toi, je présume que tu n'as pas besoinde temps
pour te remettred'une si puérileémotion?
Marraine,je vousentends,je vousdevine;vous
m'aveztrouvé trop ému, et au fond cela vous in-
quiète. Je ne veux pas vousquitter sans vousras-
surer, bien que l'explicationsoit délicate.Ni mon
esprit, ni moncceurn'ont été troubléspar le langage
de mademoiselleMetrich. Au contraire mon cœur
et mon esprit repoussent ce caractèrede femme.H
y a plus, mes yeux ne sont pas épris du type de
beauté qui est l'expressiond'un pareil caractère.En
un mot, mademoiselleDietrichne me plait même
?as mais,belleou non, unefemmequis'offre,même
quand c'est pour tromperet railler,jette !e trouble
dans les sens d'un homme de mon Age. On peut
92 C<SAMN)t MKTRM
manierla braisede l'amoursansse laisserincendier,
maison se brûlele boutdes doigts,Celairrite et fait
ma!. Donc,je l'avoue,j'ai eu la colère de l'homme
piquépar une guêpe. Voilàtout. Je ne craindraispas
un nouvelassaut; maisse battrecontreun tel ennemi
estai puéril queje ne m'exposeraipas à unenouvelle
piqûre. Je dois respecter la guêpe à causede vous;
je ne puis l'écraser.Cettebatailleà coupsd'éventail
me feraitfaire la Cgured'un sot. Je ne désirepas la
renouveler;mon indignationest passée.Je m'en vais
tranquille, comme vous voyez. Dormeztranquille
aussi; je vous jure bien que mademoiselleDietrich
ne fera pas le malheur de ma vie, et que dansdeux
heures, en corrigeantmes épreuves,je ne me trom-
perai pas d'une virgule.
Je le voyaiscalme en effet; nous nous séparâmes.
Quandje rentrai dansle bal, Césarinedansaitavec
le marquisde Rivonnièreet paraissaitfort gaie.
Le lendemain,elle vintme trouverchezmoi.
Sais-tu la nouvelledu bal? me dit-elle.On a
trouvémauvaisque je fusse couvertede diamants.
Tousleshommesm'ontdit queje n'en avaispas en-
core assez,puisque cela me va si bien; mais toutes
les femmesont boudé parce que j'en avais plus
qu'elles,et mes bonnesamiesm'ont dit d'un air de
tendre sollicitudeque j'avaistort, étant une demoi-
selle, d'afficherun luxe de femme.J'ai réponduce
quej'avaisrésolude répondre
a Je suis majeure d'aujourd'hui, et je ne suis
pas encoresure de vouloirjamaismemarier.J'ai des
CisA<t!N< ftBTRtCt! 93

diamantsqui attendentpeut-êtreen vain le jour de


mes noces et qui s'ennuient da briller dans une ar-
moire. Je leur donne la voléeaujourd'hui,puisque
c'est fête, et, s'ils m'enlaidissent,je les remettraien
prison. Trouvez-vous qu'ils m'enlaidissent a
Cette question m'a fait recueillir des compli-
mentsen pluie maisde la part de mesbonnesamies
c'était de la pluie glacée.Dèslors j'ai vu que mon
triompheétait complet,et mes écrins ne seront pas
mis en pénitence.
J'auraiscru, lui dis-je,que vousauriezquelque
chosede plus sérieuxà me raconter.
Non,ceci est ce qu'il y a eu de plus sérieux
dansmonanniversaire.
Pas selon moi. Le rendez-vousdonné à mon
neveuest une plaisanterie,je le sais, mais elle est
blâmable,et vousm'en voyezfort mécontente.
Césarinen'était pas habituéeaux reproches sous
cette forme directe, toutela préoccupationde sa vie
étant de faire à sa tête sans laisser de prétexte au
blâme.Ellefut commestupéfaiteet fixasur moises
grandsyeux bleussanstrouverune parolepour con-
fondremonaudace.
Machère enfant,lui disje, ce n'est pas votrein-
stitutrice qui vous parle, je ne le suis plus. Vous
voilà mattressede vous-même,émancipéede toute
contrainte,et, commevotre père a dû vousdire que
désormaisje n'accepteraisplus d'honorairespour
une éducationterminée,il n'y a plus entre vous et
moi que les liensde l'amitié.
M C)<aAMM MMMca
–Ta vas me quitters'ëcria-t-eMeen M jetant à
ganoux devantmoiavec un mouvementsi spontané
et si désoMque j'en tu troubMe;mais je craignis
que ce ne'fatun de ces petits dramesqu'elle jouait
avecconviction,saufà en rire uneheure après.
Je ne comptepas vousquitterpour cela,repris-
je, à moinsque.
Ellem'interrompit Tumedis eMM,tu ne m'aimes
plus 1Situ me dis coMS, je n'écouteplusrien,je vais
pleurer dans machambre.
Eh bient je ne te quitteraipas, à moinsque tu
ne m'y forcesen te jouant de mes devoirset de mes
affections.
Commentla penséepourrait-ellem'en venir!t
Je te l'ai dit, ce n'est pas l'institutrice,ce n'est
même pas l'amie qui se plaint de toi, c'est la tante
de Paul Gilbert;me comprends-tumaintenant?
Ah1 monDieu1 ton neveu. Pourquoi! qu'y
a-t-il ? Est-ce que, sans le vouloir,je l'auraisrendu
amoureuxde moi!Z
Tule voudraisbien, répondis-je,blesséede la
joie secrète que trahissaitson sourire ce serait une
vengeancede son insubordination maisil ne te fera
pasgoûter ce plaisirdesdieux.Hn'est pas et ne sera
jamais épris de toi. Tu as perdu ta peine; on perd
de son prestigeen perdantde sa dignité.
C'estlà cequ'il t'a dit!
Enne me défendantpas de te le redire.
L'imprudent!s'écria-t-elleavecun éclatde rire
vraimentterrible.
C~SAtHNZ BHTMoa M
Oui, oui, repria-te,j'entends tort bien la me-
nace, et je te connaisplus que tu ne pensea,mon
enfant; tu croism'avoirtellementadduiteque je ne
puisseplus voirque les beauxcôtésde ton caractère;
mais je suisfemme,et j'ai aussima finesse.Je t'aime
pour tes grandes qualités, mais je vois les grands
défauts,je devraisdire le granddéfaut,car il n'y en
a qu'un; maisil est effroyable.
L'orgueiln'est-ce pas?Y
Oui, et je ne m'endorspas sur le danger. C'est
une lutte à mort que tu entreprendscontrece chétif
révolte que tu crois incapablede résistance.Tu te
trompes,il résistera.Il a une forceque tu n'as pas
la sagessedo la modestie.
Tout le contrairedudélirede l'orgueil?Ehbien!1
aij'étaisaussi effroyableque tu le dis, tu allumerais
le feude ma volontéen me montrantquelqu'unde
plus fort que moi, tu me riveraisau désir de sa
perte; mais rassure-toi,Pauline, je ne suis pas le
grand personnage de drame ou de roman que tu
crois. Je suis une femmefrivoleet sérieuse j'aime
le pour et le contre.La vengeanceme plairait bien,
maisle pardon me plait aussi, et, du moment que
tu me demandesgrâcepour ton neveu.Jete promets
de ne plus le taquiner.
Je ne <edemandepas de grâce,c'est à moi de
t'accorderla tienne pour ce méchantjeu qui n'a pas
réussi, mais qui voulait réussir, sauf à faire mon
malheuren faisantcelui del'être quej'aime le mieux
au monde. Pour cette faute préc~ditée, lâche par
96 CËSAMNK MMMCN

conséquent,je M te pardonneraique situ te répons


Je n'avais jamais parM ainsi à Césarine,elle fut
brisée par ma sévérité je la vis pâlir de chagrin,do
honte et de dépit. Elleessayaencoredo lutter.
–Voila des parolesbien dures, dit-elleaveceffort,
car ses lèvres tremblaient,et ses paroles étaient
comme bégayées je ne reçois pas d'ordres, tu le
sais, et je me regarde commedégagéede tout devoir
quand on veutm'enfaire une loi.
Je t'en feraiau moins une condition si tu ne
me donnespas ta parole d'honneur de renoncer à
ton méchantdessein,je sors d'ici à l'instant mem<:
pour n'y rentrer jamais.
EUefonditen larmes.
-Je voisce que c'est, s'écria-t-eUe;tu cherches
un prétexte pour t'en aller.Tu n'as plus ni indul-
genceni tendressepour moi. Tu fais tout ce que tu
peuxpour m'irriter,ann que je m'oublie,queje te
diseune mauvaiseparole, et que tu puisseste dire
offensée.Eh bien voici tout ce que je te dirai
Tu es cruelle et tu me brises le cœur. C'est
l'ouvragede M.Paul; il ne m'a pas comprise,il est
monennemi,il m'a calomniéeauprès de toi. Il était
jalouxde tonaffection,il la voulaitpour lui seul.Le
voilà content, puisqu'il me l'a fait perdre. Alors,
puisquec'est ainsi,écoutema justificationet retire ta
malédiction.TonPauln'était pas un jouet pour moi,
je voulaissérieusementson amitié.Touten la lui de-
mandant,je sentaisla mienneédore si vive, si sou-
daine, que c'étaitpeut-être de l'amour!
C~SAMNt BtETMCH 97

Tais-toi,m'écriai-je,tu mens, et cela est pire


que tout!1
Depuisquand, répliqua-t-elleen se levant avec
une sorte de majesté, me croyez-vouscapable de
descendreau mensonge! Vous voulez tout savoir
sacheztout J'aimePaulGilbert,et je veuxl'épouser.
Miséricorde m'écriai-je: voicibienune autre
idée! Assez,ma pauvreenfant! ne devenezpas folle
pour vousjustiBord'être coupable.
Qu'est-ceque monidéea doncde si étrangeet
de si délirant!ne suis-jepasen âge de savoirce que
je penseet ne suis-jepas libre d'aimerqui me platt!
Tenez,vousallezvoir 1
Et elle s'élançavers son père,qui venaitnouscher-
cher pour nousfairefairele tour du lac.
Écoute,monpère chéri, lui dit-elleen luijetant
ses bras autour du cou il ne s'agit pas de me pro-
mener, il s'agitde me marier. Yconsens-tu! Y
Oui, si tu aimes quelqu'un, répondit-il sans
hésite
J'aime quelqu'un.
–Ah!!e marquis.
Pas du tout, il n'est pas marquis,celui qui me
plaît. Il n'a pas de titre ça t'est bien égal!Z
Parfaitement.
lit il n'est pasriche,il n'a rien. Çane te faitrien
non plus!'1
-Rien du tout; maisalorsje le veux pur, intel-
ligent, laborieux,hommede mérite réel et sérieux
en un mot. /Q' /~x
:;}'1 t~ ;.m
l ,6 6

\?;n~
98 CtaAMMttMMMCN
-.U est tout cela.
Jeuneît
Vingt-troisou vingt-quatreans.
C'est trop jeune, c'est un enfant1
J'empêchaiCésarinede répliquer.
C'estun enfant,répondis-je,et par conséquent
ce ne peut être qu'un brave garçondont le mérite
n'a pas porté ses fruits. N'écoutezpaf Césarino,eHe
est folle ce matin. Elle vient d'improviserle plus
insensé,le plus invraisemblable et le plus impossible
des caprices.Ellemet le combleà sa folieen vousle
disant devant moi. C'est un manque d'égards, un
manquede respectenversmoi, et vous m'en voyez
beaucoupplus offenséeque vous ne pourriez l'être.
M.Dietrich,stupéfaitde la dureté de mon langage,
me regardaitavecses beauxyeux pénétrants.11vint
à moi, et, me baisantla main
Je devinede qui il s'agit, me dit-it; Césarinele
connattdonc!y
Ellelui a parlé hier pour la premièrefois.
Alorsellene peut pas l'aimer! et lui?.
11 me déteste, réponditCésarine.
Ah! très-bien,dit M.Dietrichen souriant; c'est
pour cela Eh bien ma pauvre enfant,tache de te
faire aimer; maisje t'avertis d'une chose, c'est qu'il
faudral'épouser,car je ne te laisseraipas imposerà
un autre le postulatillusoirede M.de Rivonnière.Je
me suis aperçuhier au baldu ridiculede sasituation.
Toutle monde se le montraiten souriant;il passait
pour un niais; tu passes certainementpour une
C<tBA)HN< MXTMCH 99
railleuse,et de la à passerpour une coquetteil n'y a
qu'un pas.
Ehbien monpère,je ne paierai paspourune
coquette,j'épouseraicelui que je choisis.
–Y consentez-vous,mademoisellede Nermont? t
dit M.Dietrich.
Non,monsieur,répondis-je,je m'y opposefor-
mellement,et, si nous en sommeslà, au nomde mon
neveu,je refuse.
Tune peux pas refuser en son nom, puisqu'il
ne sait rien, s'écria Césarine;tu n'as pas le droitde
disposerde son avenirsansle consulter.
Je ne le consulteraipas,parcequ'il doit ignorer
que vousêtes folle.
Tu aimes mieux qu'il me croie coquette? 11
pourraitm'adorer,et tu veuxqu'il me méprise C'est
toi, ma Pauline,qui deviensfolle.Écoute,papa,j'ai
fait une mauvaiseaction hier, c'estla première de
ma vie, il faut que ce soit la dernière. J'ai voulu
punir M.Paul de ses dédains pour nous, pour moi
particulièrement.Je lui ai fait desavancesavec l'in*
tentionde le désespérerquandje l'aurais amené
mes pieds. C'esttrès-mal,je le sais,j'en suis punie
je me suisbrûléeà la flammequeje voulaisallumer,
j'ai sentil'amour me mordre le coeurjusqu'ausang,
et si je n'épousepas cet homme-là,je n'aimeraiplus
jamais,je resterai fille.
Turesterasaile, tu épouseras,tu feras tout ce
que tu voudras,exceptéde te compromettreVoyons,
mademoiselledeNermont,pourquoivous opposeriez-
MO ois~R!N*MtTtUCH
Tousa ce mattage,si l'intentiondeCésarinedevenait
aériouae! 1 Celapourraitarriver, et quant a motje no
M.GU.
pensepas qu'eMepot faireun meilleurchoix.
bert est jeune, maisje retire mon mot, il n'est point
un enfant. Sa fière attitude vis-à-vis de nous, ses
lettres que vous m'avez montrées,son courage au
travail,Fespëcede stoïcismequi le distingue,enCn
les renseignementstrès-sérieux et venant de haut
hier sur son
que, sans les chercher, j'ai rocueitiis
compte, voilàbien des considérations,sansparler de
sa famille,qui est respectable et distinguée,sans
parler d'une chosequi a pourtantun très-grandpoids
dans mon esprit, sa parenté avecvous, les conseils
qu'il a reçus de vous.Pour refuser aussi nettement
que vous venez de le faire, il faut qu'il y ait une
raison majeure.!l ne vousplattpeut-être pas de me
la dire devantma fille,vousmela direz, a moi.
Toutde suite, a'écriaCésarineen sortant avec
impétuosité.
Oui, tout de suite, reprit M.Dietrichen refer-
mant la porte derrière elle. AvecCésarine,il ne faut
laisser couveraucune étinceUesousla cendre. Crai-
gnez-vousd'être accusée d'ambition et de savoir-
faire?'l
Oui, monsieur,il y a cela d'abord.
Vousêtes au-dessus.
Onn'est au-dessusde rien dansce monde.Qui
me connaîtassezpour me disculperde toute prémé-
ditation,de toute tntrigue?Fort peu de gens;je suis
dans une positiontrop secondairepour avoirbeau-
etsAttt!<<:MKwaM <0i
coup de vrais amis.Lafaveurde mon neveu fera!'
beaucoupde jaloux. Ni lui ni moi n'accepterions,
eansune mortellesouffrance,les commentairesmal-
veillantsdovotre entourage,et votreentourage,c'est
tout Paris, c'est toutela France.Non,non, notreré-
putationnous eat trop chère pour la compromettre
ainsi!1
Si notre entourages'étend si loin, il nous sera
facile de faire connaitre la vérité, et soyez sûre
qu'elleeat déjà connue.Aucunedes nombreusesper-
sonnes qui vous ont vue ici n'élèvera le moindre
doute sur la noblessede votre caractère. Quantà
M.Paul, il foraitdes jaloux certainement,mais qui
n'en feraitpas en épousantCésarine?Sil'on s'arrête
à cette crainte, on en viendraà se priver de toute
puissance,de tout puccès, de tout bonheur. Voiia
donc, selon moi, un obstaclechimériquequ'il nous
faudraitmettresous nos pieds. Dites-moiles autres
motifsde votre épouvante.
Il n'y ena plusqu'un,maisvousen reconnaîtrez
!a gravité.Le caractèrede votre filleet celuide mon
neveusont incompatibles.Césarinen'a qu'une pen-
sée faireque toutlui cède.Pauln'ena qu'uneaussi
ne céderà personne.
Celaest graveen effet; maisqui sait si ce con-
traste ne feraitpas le bonheurde l'un et de l'autre!Y
Césannevaincuepar l'amour, forcée de respecter
son mariet l'acceptantpourson égal,rentreraitdans
le vrai, et ne nous effrayeraitplus par l'abusde son
8.
ioa C)6aAMM MttTtUCa
indépendance.Paul,adoucipar le bonheur, appren-
drait à céder à la tendresseet à y croire.
En supposant que ce résultat put jamais être
obtenu, que de tuttes entre eux, que de déchire-
ments,que do catastrophespeut-êtreNon, monsieur
Dietrich, n'essayons pas de rapprocher ces deux
extrêmes.Ayezpeur pour votre enfant commej'au-
rais peur pour le mien. Les grandestentativespeu-
vent être bonnes dans les cas désespères mais ici
vousn'avezaffairequ'a une fantaisiespontanée.!t y
a une heure,si j'eusse demandéà Césarined'épouser
Paul,elle se seraitétoufféede rire. C'estdevantmes
reproches que, se sentant coupable,elle a imaginé
cette passion subito pour se justifier. Dans une
heure, allezlui dire que vousne consentezpas plus
que moi; vous la soulagerez,j'en réponds, d'une
grandeperplexité.
Ce que vous dites là est fort probable je la
verraitantôt. Laissons-luile temps de s'effrayerde
son coupde tête. Je suis en tout de votre avis,ma-
demoisellede Nermont,exceptéen ce qui touche
votre fierté. S'il n'y avait pas d'autre obstacle,je
travailleraisà la vaincre. Je suis l'homme de mes
la
principes, je trouve équitable et noble d'allier
est
pauvretéà la richessequand cette pauvreté digne
d'estimeetde respect; je tiensdoncla pauvretépour
aoevertude premierordrede M.PaulGilbert.Sachez
qu'en l'invitantà venir chezmoi je m'étais dit qu'il
ne m'en
pourrait bienconvenirà ma fille,et que je
étaispoint alarmé.
CÔSARtNR BMTRtCa 103

Quand M. Dietrich m'eut quittée, Je me sentis


bouleverséeet obsédéed'indécisionset de scrupuloa.
Avais-jeen effet le droit de fermerà Paulun avenir
si brillant,une fortunetellementinespérée?Maten-
dresse de mère reprenant le dessus, je~metrouvais
aussi cruelle envers lui que lui-même. Cet enfant,
dont le stoïcismeme causait tant de soucis,je pou-
vais en faire un homme libre, puissant, heureux
Dietrichne
peut-être car qui sait si mademoiseUe
serait pas guérie de son orgueilpar le miracle do
l'amour J'étais toute trembtante,commeune per-
sonne qui verrait un paradisterrestrede l'autrecôté
d'un précipice,et qui n'aurait besoin que d'un in-
stant de couragepour le franchir.
Je ne revis Césarinequ'à l'heure du dtner. Je la
trouvai aussitranquille et aussi aimableque si rien
de grave ne se fût passé entre nous. M. Dietrich
dînait à je ne sais plus quelleambassade.Césarine
taquinaamicalementla tante Helminaau dessert sur
le vert de sa robe et le rougede ses cheveux mais,
quandnous passâmesau salon, ellecessatoutà coup
de rire, et, m'entratnantà l'écart
Il parait,me dit-elle,que ni monpère ni toi ne
voulezaccorderla moindre attention à mon senti-
ment, et que vous ne me permettezplus de faireun
choix.Papaa été fort doux,mais très-roideau fond.
Cela signifiepour moi qu'il cédera tout d'un coup
quand il me verra décidée.N n'a pas sa mecacher
qu'il me demandaittout bonnementde prendre le
temps de la réflexion.Quant à toi, ma chérie, ce
IO& ctSàtHMt MMMCt!
sera à lui de te MM révoquer ? sentence.~e t'en
charttcrai.
de
Et, dans tout cela vous disposerez,lui et toi,
la volontéde monneveu!
Tonneveu,c'est à moi de lui donnerconfiance.
C'est un travail intéressantque je me réserve; mais
il est absent, et ce répit va me servirà convaincre
monpère et toi du sérieuxde marésolution.
Commentsais-tu que monneveuest absent!t
parce que j'ai pris mes informations.Il est parti
ce matin pour Leipzig. Moi,j'ai résolu de mettre à
débarrasserune bonne
profitcette journée pour me
fois des espérancesde M. de Rivonnière.
Tului as encoreécrit!
Non,je lui ai fait dire par Dubois,son vieux
valet de chambre,qui m'apportaitun bouquetde sa
de venir ce soir prendre une tassede thé avec
part,
suis encore
nous, de très-bonne heure parce que je
les
fatiguéedu bal et veux me coucheravec poules.
Il seraici dans un instant. Tiens,on sonneau jardin,
le voila.
C'est donc pour être seule avec lui que tu as
vouludîner seule aujourd'hui avec ta tante et moi!Y
C'estpour cela. Entends-tusa voiture! Regarde
si c'est bien lui; je ne veuxrecevoirque lui.
Faut-Avouslaisserensemble! t
Noncertes1jene l'ai jamaisadmisque je sache
au tête-a-téte. Matante nouslaissera,je l'ai avertie.
Toi,je te prie de rester.
J'ai fort envieau contrairede te laisser porter
C~SAMNK OttTtUCH 105
seulele poids de tes imprudenceset de tes caprices.
Alorstu me compromets1
On annonçale marquis.Je pris mon ouvrageet je
restai.
J'avaisbesoinde vous parler, lui dit Césarine.
Hierau bal vousavezfait mauvaisefigure.Le savoz-
vousï
Je le sais, et puisqueje ne m'en plainspas.
Je ne dois pas vous plaindre?mais moi, je me
plains du rôle de souverainecruelle que vous me
faitesjouer. Ilfaut porter remèdeà cet étatde choses
qui blessemon père et qui m'aMige.
Le remèdeseraitbiensimple.
Oui, ce serait de vous agréer commefiancé
maispuisquecelane se peutpas i
Vousne m'aimezpas plus que le premierjour?Y
Si fait, je vous aime d'une bonne et loyale
amitié; mais je ne veuxpas être votre femme.Vous
savezcela,je vousl'ai dit cent fois.
Vousavez toujoursajouté un mot que vous re-
tranchez aujourd'hui. Vous disiez Je ne veux pas
encoreme marier.
Donc, selon vous, je vous ai laissé des espé-
rancesT
Fort peu, j'en conviens mais vous ne m'avez
pas défendud'espérer.
Je vousle défendsaujourd'hui.
C'est un peu tard.
Pourquoi? quelssacrificesm'avez-vous&its?i
Celui de mon amour-propre.J'ai consentià pro-
106 ettAMNt! MttTMCH

menersous tous tes regardsmon dévouementpour


vouset à meconduireen hommequi n'attend pas de
récompense votreamitiéme faisait trouverce rôle
très-beau,voua qu'il vous parattridicule.C'estvotre
droit; mais quelremèdem'apportez-vous!
Il &ut n'être plus amoureuxde moi et dire &
toutle mondeque vousne l'avezjamaisété. Je vous
aideraià le fairecroire.Je dirai que, desle principe,
nousétions convenusde ne pas gâter l'amitié par
l'amour,que c'estmoi qui vousai retenu dansmon
intimité, et, sil'onvous raille devantmoi, je répon-
draiavectant d'énergieque ma paroleaura de l'au-
torité.
Je sais que vousêtes capablede tout ce qui est
impossible;maisje ne crainspas du tout la raillerie.
Il n'y a de susceptibleque l'hommevaniteux.Je n'ai
pas de vanité.Le jour où la pitié bienveillantedont
je suis l'objet deviendrait amère et offensante,je
sauraisfort bienfairetaire les mauvaisplaisants.Ne
jetez donc aucun voile sur ma déconvenue;je l'ac-
cepte en galanthomme qui n'a rien à se reprocher
et qui ne veut pasmentir.
Alors,mon ami,il fautcesserde nous voir, car,
moi,je n'acceptepas la réputation de coquettefalla-
tieuse.
Vousne pourrez jamaisl'éviter. Toute femme
qui s'entoured'hommessansen favoriseraucun est
condamnéeà cette réputation.Qu'est-ce que cela
vousfait Prenez-envotreparti, commeje prends le
miende passer pour une victime.
C~SAMM METMCN 107
Vousprenezle beau rôle, mon très-cher: je re*
fuse le mauvais.
En quoi est-il si mauvais?Unefemmede votre
beauté et de votre mérite a le droit de se montrer
difCcileet d'accepterles hommages.
Vousvoulez que je me pose en femmesana
coeur?
On vousadorera,onvousvanterad'autantplus,
c'est la loi du mondeet de l'opinion.Prenezl'attitude
qui convientà une personnequi veut garder à tout
prix sonindépendancesansse condamnerà la soli-
tude.
-Vous me donnez de mauvaisconseils. Je vois
que vous m'aimezon égoïste!Ma société vous est
agréaMe,monbabilvous amuse.Vousn'avezpas de
sujetsde jalousie,étantle mieuxtraité de mes servi-
teurs. Vousvoulezque cela continue,et vous vous
arrangerezde tout ce qui éloignerade moi les gens
qui demandentà une femme d'être, avant tout, sin-
cère et bonne.
Je commenceà voir clair dans vos préoccupa'
tiens. Vousvoulezvous marier? Y
Qui m'en empêcherait?
Ce ne serait pas moi,je n'ai pasde droitsà faire
valoir.
Vousle reconnaissez ?
Je suis hommed'honneur.
Eh bien 1 touchez-là,vous êtes un excellent
ami.
Le marquisdeRivonnièrebaiaalamainde Césafmo
108 C~SARtXN
BtETMCa
avec un respect dont la tranquille abnégationme
frappa. Je ne le croyaispas si soumis,et, tout en
ayant la figurepenchéesur ma broderie,je le regar-
dais de côtéavecattention.
Donc, reprit-il après un moment de silence,
vous allezfaireun choix! t
Vous ai-je dit cela!Y
Il me semble.Pourquoi ne le diriez-vouspas,
puisqueje suiset reste votreamit
Aufait, si celaétait, pourquoi ne vousle di-
rais-jepas!t
Dites-leet ne craignez rien. Ai-jel'air d'un
hommequi va sebrolerla cervelleY ?
Non,certes, vous montrezbien qu'il n'y a pas
de quoi.
Si fait, il y auraitde quoi; mais on est philo-
sopheou onne l'est pas. Voyons,dites-moiqui vous
avezchoisi.
Je crus devoir empêcherCésarinede commettre
une imprudence,et m'adressantau marquis
Ellene pourraitpas vous le dire, elle n'en sait
rien.
C'est vrai,repritCésarine,quemafigureinquiète
avertitdu danger,je ne le sais pas encore.
M.de Rivonnièreme parut fort soulagé.H connais-
sait lesfantaisiesde Césarineet ne les prenait plus
au sérieux.Il consentità rire de sonirrésolutionet à
n'y rien voir de cruel pour lui, car, de tousceuxqui
gâtaientcette enfantsi gâtée,il étaitle plus indul-
gent et le plus heureuxde lui épargnertout déplaisir.
C<aAMM OMTMCN 109
Maisdans tout cela, nous ne concluonspas. M
&ut pourtantque nous cessionsdenous voir,ou que
vouscessiezde m'aimer.
Permettez-moi de vousvoiret ne vousinquiétez
pas de ma passion déçue. Je la surmonterai,ou je
saurai ne pas vousla rendre importune.
Césarinecommençaità trouver le marquis trop
facile.S'il eût prémédité son rôle, il ne t'eut pas
mieuxjoué. Je vis qu'elleen était surpriseet piquée,
et que, pour un peu, eUe t'eût ramené à elle par
quelquenouvelessai de séduction.Elles'était pré-
parée à une scènede colèreou de chagrin,elletrou-
vaitun véritablehommedu mondedansle sensche-
valeresqueet délicatdu mot. Il lui semblaitqu'elle
était vaincuedu momentqu'ilne l'était pas.
Retire-toimaintenant,lui dis-jeà la dérobée,jo
me chargede savoirce qu'il pense.
Ellese retiraen effet,se disant fatiguéeet serrant
la mainde son esclaveassez froidement.
Je vous demandela permissionde resterencore
un instant, me dit M. de Mvonnièredes que nous
fûmes seuls.Il fautque vous me disiez le nom de
l'heureuxmortel.
ri n'y a pas d'heureux mortel, répondisje.
M.Dietricha en effet reprochéà sa fillela situation
où ses atermoiementsvous plaçaient; elle a dit
qu'ellese marieraitpour en finir.
Avecqui avec moi1
Non,avec l'empereur de la Chine;ce qu'ellea
dit n'est pas plus sérieuxque cela.
f
00 C<aA!HNK BtNTMCH

Vousvoulezmemanager,mademoiselledo Ner-
mont, ou vous ne savez pas la vérité.Mademoisello
Dietrichaimequelqu'un.
Quidonc soupçonnez-vous?
Je ne sais pas qui, mais je le saurai.Ellea dis-
paru du bal un quart d'heure après avoirremisun
billet à Bertrand, son homme de confiance.Je l'ai
suivie, cherchée, perdue. Je l'ai retrouvéesortant
d'un passage mystérieux.Elle m'a pris vivementle
bras en m'ordonnantde la mener danser.Je n'ai pu
voirlapersonnequ'ellelaissaitderrièreelle,ou qu'elle
venait de reconduire; mais elle avait beau rire et
raillermoninquiétude,elle était inquièteelle-même.
Avez-vousquelqu'un en vue dans vos suppo-
sitions
J'ai tout le monde.Il n'est pas un hommeparmi
tous ceux qu'on reçoitici qui ne soit épris d'elle.
Vousme paraissezrésignéà n'être pointjaloux
de celuiqui vousserait préféré? Y
Jaloux,moi?je ne le serai pas longtemps,car
celui qu'ellevoudraépouser.
Eh bien! quoi?
Eh bien quoi? Je le tuerai, parbleu1
Que dites-vousla t?
Je dis ce que je pense et ce que je ferai.
Vouspartezsérieusement?
Vousle voyezbien, diMIen passantson mou.
choir avec un mouvementbrusque sur son front
baignéde sueur.
Sa belle figuredouce n'avait pas un
pli malséant,
C<SAMm! B!MtncB m
mais ses lèvres étaient pales et comme violacées.
Je fustrès-effrayée.
Comment,M dis-je, vous êtes vindicatifà ce
point, vousque je croyaissi généreux!
-Je suis généreuxde sang-froid,par réilexion
maisdansla colère, je vous l'avaisbien dit, je ne
m'appartiensplus.
Vousrénéchirez, alors1
Non, pas avant de m'être vengé, cela ne me
serait paspossible.
Vous êtes capable d'une colère de plusieurs
jours?
Deplusieurssemaines,de plusieursmoispeut-
être.
Alorsc'est de la haine que vous nourrissezen
voussans la combattre?Et vousvous vantieztout à
l'heure d'être philosophe1
Toutà l'heure je mentais,vousmentiez,made-
moiselleDietrichmentait aussi. Nousétionsdansla
convention,dansle savoir-vivre à présentnousvoici
dans la nature, dans la vérité. Elle est éprise d'un
autre hommeque moi, sansse soucier de moini de
rien au monde. Vous me cachezson nompar pru-
dence,mais vouscomprenezfort bienmonressenti-
ment, et moi je sens monterde ma poitrineà mon
cerveaudes flots de sang embrasé.Ce qu'il y a de
sauvagedans l'homme,dansl'animal,si vousvoulez,
prend le dessuset réduit à rienles 'bellesmaximes,
les beaux sentimentsde l'hommecivilisé.Oui, c'est
commecela toutce quevouspourrie.mediredansla
na CtaAtUNK BtRTRtOK
languede la civilisationn'arrive plus à mon esprit
C'estinutile.Il y a troia ansque j'aime mademoiselle
Metrich j'ai essayé,pour l'oublier,d'en aimerune
autre; cotte autre, je lalui ai sacriaëe,et c'a été une
très-mauvaiseaction,car j'avaisséduit une nilepure,
désintéressée,une fille plus belle que Césarineet
meilleure.Je ne la regrette pas, puisque je n'avais
pu m'attacherà e!ie; maisje sens ma faute d'autant
plus qu'il ne m'a pas été permis de la réparer. Une
petite fortune en billets de banque que j'envoyai
à ma victimem'a été renvoyéeà l'instant mêmeavec
mépris. Eueest retournéechezses parents,et, quand
je l'y ai cherchée,elleavaitdisparu,sansque, depuis
deuxans,j'aie pu retrouversa trace.Je l'ai cherchée
jusqu'à la morgue,baignéd'unesueur froide,comme
me voilàmaintenanten subissantl'expiationde mon
crime, car c'est à présent que je le comprendset
que j'en sens le remords. Attachéaux pas de Césa-
rine et poursuivantla chimère,je m'étourdissaissur
le passé. On me brise, me voilà puni, honteux,
furieux contre moi 1Jerevois le spectrede ma vic-
time.Il rit d'un rire atroce au fond de l'eau ob le
pauvre cadavre gtt peut-être. Pauvre fille tu es
vengée, va mais je te vengeraiencore plus, Césa-
rine n'appartiendraà personne.Ses rêves de bonheur
s'évanouironten fumée!Je tuerai quiconqueappro-
cherad'eDe! 1
Vous voulez jouer votre vie pour un dépit
d'amour?
le ne joueraipas ma vie, je tuerai,j'assassine-
c&sAKxm etttïMCM H3

rai, s'il le faut,plutôt que de laisser échapper ma


proie!1
Et après!
–Après, je n'attendrai pas qu'on me tratne
devant les tribunaux,je feraijustice de moi-même
En parlantainsi, le marquis,paie et les yeuxrem-
plis d'un feu sombre,avaitpris son chapeau;je m'ef-
forçaien vainde le retenir.
Où allez-vous?lui dis-je, vous ne pouvez
vousen prendre à personne.
Je vais,répondit-ii,meconstituerl'espionet le
geôlier de Césarine.Elle ne fera plus un pas, elle
n'écriraplus un mot queje ne le sache1
Et il sortit, me repoussantpresquede force.
Je couruschezCésarine,qui était déjà couchéeet
à moitié endormie.Elle avait le sommeilpromptet
calme des personnes dont la conscienceest parfai-
tement pure ou complétementmuette. Je lui racon-
tai ce qui venaitde se passer; elle m'écoutapresque
en souriant.
Allons,dit-elle, je lui rendsmou estime,à ce
pauvre RivonnièreJe ne croyaispas avoiraffaireà
un amoursi énergique.Cettefureur me plalt mieux
que sa platesoumission.Je commenceà croire qu'il
mériteréellementmonamitié.
Et peut-être ton amour?Y
Quisait?dit-elle en baillant;peut-être1 Allons
j'essayeraid'oublier ton neveu.Écrisdonc vite un
mot pour que le marquisne se tue pas cette nuit.
Dis-luique je n'ai rien résoludu tout.
~4 e~aAMMR BtKTRtCN
J'étais si effrayée pour mon Paul, que j'écrivis
à M. de Rivonnièreen lui jurant que Césannen'ai-
mait personne, et dès que M. Dietrichfut rentré, je
la suppliai de ne plus jamais songerà mon neveu
pour en faireson gendre.
M. do Rivonnièrene reparut qu'au bout de huit
jours. Il m'avoua qu'il n'avait pas cruà ma parole,
qu'il avaitespionnéminutieusementCésarine,et que,
n'ayant rien découvert, il revenait pour l'observer
de près.
Césarinelui fit bon accueil,et sans prendreaucun
engagement,sans entrer dansaucuneexplicationdi-
recte, ellelui baissaentendrequ'elle l'avaitsoumisà
une épreuve; mais bientôt elle se vit commeprise
dans un réseaude dénanceet de jalousie. Lemar-
quis commentaittoutes ses paroles,épiait tous sea
gestes,cherchaità lire danstous ses regards.Cette
passionardentedontellel'avaitjugéincapable,qu'elle
avaitpeut-être désiré d'inspirer,lui devint vite une
gène, une offense,un supplice.Elles'en plaignitavec
amertumeet déclaraqu'ellen'épouseraitjamaisundes-
pote. M.de Rivonnièrese le tint pour dit et ne repa-
rut plus, ni à l'hôtel Dietrich,ni danslesautresmai-
sons ouil eot pu rencontrerCésanne.
Césarines'ennuya.
C'est étonnant,me dit-elleun jour, commeon
s'habitueaux gens Je m'étais nguré que ce bon
Rivonnièrefaisaitpartie de ma maison,de monmo-
bilier, de ma toilette,que je pouvaisêtre absurde,
bonne, méchante,foNe,triste)sous ses yeux, sana
C~SARMN BtRTMCa us

qu'a s'en émut plus que s'en émeuventles glacesde


monboudoir,ï! avait un regard potriné dansle ra-
vissementqui m'était agréableet qui me manque.
Quelleidéea-t-il ouedese transformeren Othello,du
soir au lendemain?Je l'aimais un peu en cavalier
servant,je ne l'aimeplus du tout en héros de mélo-
drame.
Oublie-le,lui dis-je; ne fais pas son malheur,
puisque tu ne veux pas faire son bonheur. Laisse
passerle temps,puisquele célibatne te pèsepas, et
puis tu choisirasparmites nombreuxaspirantscelui
qui peut t'inspirerun attachementdurable.
Quiveux-tu queje choisisse,puisque ce capi-
tan veut tuer l'objet de mon choix ouse fairetuer
par lui! Voilàque ce choix doit absolumententrat-
ner mort d'homme!Est-ceune perspectiveréjouis-
santeY
Espéronsque cette fureur du marquispassera,
si elle n'est déjà passée.Elleétait trop violentepour
durer.
Qui sait si ce parfait homme du monde n'est
pas t~t simplementun affreux sauvage Et quand
on pensequ'il n'est peut-être pas le seul qui cache
des passionsbrutalessous les dehorsd'un ange Je
ne sais plusà qui me fier, moi1 Je me croyaispéné-
trante, je suis peut-être la dupe de tous lesbeaux
discoursqu'on me faitet de toutesles bellesmaniè-
res qu'on étaledevantmoi.
Si tu veux queje te le dise,repris-je, décidée
ne C<aARt!<)t MtT!UCM

à ne plus !a ménager,je ae te crois pas pénétrante


du tout.
–Vraiment! 1 pourquoi t
Parce quetu es trop occupéede toi-mêmepour
bienexaminerles autres. Tu as une grande finesse
pour saisirles endroitsfaiblesde leur armure; mais
les endroitsforts, tu ne veux jamais supposerqu'ils
existent. Tu aperçoisun défaut, une fente; tu y
glisses!aiamedu poignard,maiselle y reste prise,et
tonarmesebrise dansta main.Voilàce qui estarrivé
avecM.de Rivonnière.
Et ce qui m'arriveraitpeut-être avec tous les
autres? !i se peut que tu aies raisonet que je sois
trop personnellepour être forte.Je tAcheraide me
modifier.
–Pourquoi donc toujours chercher la force,
quand la douceurserait plus puissante! P
Est-ce queje n'ai pas la douceur?Je croyaisen
avoirtoutesles suavités! Y
Tu en as touteslesapparences,touslescharmes;
maisce n'est pour toi qu'unmoyencommeta beauté,
ton intelligenceet tous tes dons naturels.Aufond,
ton cœur est froidetton caractèredur.
Cornue tu m'arranges,ce matin1 Faut-ilque je
soishabituéeà tes rigueurs Eh bien dis-moi, mè-
chante crois-tuqueje pourraisdevenirtendre, si je
le voulais?
1
Non, il est trop tard.
Tun'admets pas qu'un sentimentnouveau,in-
C<ttAtttNjSMMKtCH 117
connu,Famowparexemple,pot éveillerdes instincts
qui dormentdansmon coeurÏ
Non,ils se fussentrévélésplus tôt. Tun'as pas
l'Amematernelle,tu n'as jamaisaiméni tes oiseaux,
ni tea poupées.
Je ne suis pas assezfemmeselon toit
Niassezhommenon plus.
Eh bien 1dit-elleen se levantavechumeur, je
tâcheraid'être homme tout à fait. Je vais menerla
viede garçon,chasser, crever des chevaux,m'inté-
resserauxécurieset à lapolitique,traiterles hommes
commedes camarades,les femmescommedes en-
fants,ne pas me soucierde releverla gloirede mon
sexe,rire de tout, me faireremarquer,ne m'intéres-
ser à rien et à personne.Voilàles hommesde mon
temps je veuxsavoirsi leur stupiditélesrend heu-
reuxt
Elle sonna, demandason cheval, et, malgré mes
représentations,s'en alla parader au bois, sous les
yeux de tout Paris, escortéed'un domestiquetrop
dévoué,le fameuxBertrand,et d'un groompur sang.
C'étaitla premièrefois qu'elle sortait ainsi sansson
père ousans moi.Hest vrai de dire que, ne montant
pas à cheval,je ne pouvaisl'accompagnerqu'en voi-
ture, et que, M. Dietrichayant rarement le temps
d'être son cavalier,elle ne pouvait guère se livrerà
son amusementfavori.Elle nous avaitannoncéplus
d'une foisqu'aussitôtsa majoritéelleprétendaitjouir
de salibertécommeune jeune Bileanglaiseou amé-
ricaine. Nous espérionsqu'elle ne se lanceraitpas
lia Cta~MB METMOH
trop vite. Ellevoulaitso lancer, elle se lança, et de
ce jour elle sortitseuledanssa voiture,et renditdes
visitessansse faire accompagnerparpersonne.Cette
excentriciténe déplut point, bien qu'on la M&mat.
Ellelutta avectant de nerté et de résolutionqu'eMe
triomphades douteset descraintesdespersonnesles
plus sévères.Je tremblais qu'elle ne prit fantaisie
d'aller seule pied par les rues. Elles'en abstint et
on somme,protégéepar ses sens, par son grandair,
par son luxede bon goûtet sa notoriétédéjà établie,
elle ne courait de risquesque si elle eût souhaité
d'en courir, ce qui était impossibleà supposer.
Cette liberté précoce, à laquelleson père n'osa
s'opposerdans la situationd'esprit où il la voyait,
l'enivrad'abordcommeun vin nouveauet lui fit ou-
blier son caprice pour mon neveu; elle l'éloigna
mémotoutà fait de la penséedu mariage.
Paul revint d'Allemagne,et mes perplexitésre-
vinrentavec lui. Je ne voulaispas qu'il revitjamais
Césarine maiscommentlui dire de ne plus venirà
l'hôtel Dietrichsans lui avouer que je craignaisune
entrepriseplus sérieuse que la premièrecontreson
repos?Césarinesemblaitguérie, maisla quoipouvait-
on se fieravecelle Et, si, &mon insu, elle lui ten-
daitle piège du mariage,ne serait-il pas éblouiau
point d'y tomber,ne fût-ce que quelquesjours, saut
à souffrirtoute sa vie d'unesi terrible déceptiony
Je me décidaià lui diretoute la vérité, et je de-
vançaisa visiteen allantle trouver à son bureau. Il
avaitun cabinetde travail,chezson éditeur;j'y étais
c)!a~!mmBMïMea U9
à sept heures du matin,sachantbien qu'à peine ar-
rivé à Paris, il courrait à sa besogneau lieu de se
coucher.Quand je lui eus avouémes craintes,sans
toutefoislui parler des menacesde M.de Rivonnière,
qu'ileût peut-êtrevoulubraver,il me rassuraenriant.
Je n'ai pasl'espritportéau mariage,me dit-il,et,
de toutes les séductionsque mademoiselleDietrich
pourrait faire chatoyer devant moi, celle-ciserait
la plus inefucaco.Épouserune femmelégère,moi1
Donnermon temps, ma vie, mon avenir,mon cœur
et mon honneurà garder à une Quesans réserveet
sansfrein, qui joue son existenceà pile ou face Ne
craignezrien, ma tante, elle m'est antipathique,
votremerveilleuseamie je vousl'ai dit et je vousle
répète. Je ferais donc violenceà mon inclination
pour partagersa fortune? Je croyaisque toute ma
viedonnaitun démentià cette supposition.
Oui, monenfant, oui, certes ce n'est pas ton
ambitionque j'ai pu craindre, mais quelque vertige
de l'imaginationou des sens.
–Rassurez-vous,matante,j'ai une mattresse plus
jeune et plus belleque mademoiselleDietrich.
Queme dis-tu la! tu as une maîtresse,toi!
Eh bien donc celavoussurprendY
Tu ne mel'asjamaisdit t
Vousne me l'avezjamaisdemandé.
Je n'aurais pasosé; il y a une pudeur, même
entre une mère et son fils.
Alorsj'aurais mieuxfait de ne pas vousle dire,
n'en parlonsplus.
iM C~S~tN)! BtMMCB

Si fait, je suisbienaise de le savoir.Ton grand


prestigepour Césarinevenait de ce qu'eue t'attri-
buaitla pureté des anges.
Dites-luique je ne l'ai plus.
Maisoù prends-tu le temps d'avoir une mat-
tresse?
C'est parce queje lui donnetout le temps dont
je peux disposerque Jene vaispasdans le mondeet
ne perdspas une minute en dehors de montravail
ou de mesaffections.
Ala bonne heure es-tu heureux!
Très-heureux,ma tante.
EUet'aimebien?
Non,pasbien, maisbeaucoup.
C'est-à-direqu'eue ne te rend pasheureux? y
Vousvouleztout savoir?
Eh monDieu,oui, puisqueje sais un peu.
Ehbien! écoutez,ma tante
r N y a deuxans, deuxans et quelquesmois,je me
rendaisde la part de mon patronchez un autre édi-
teur, qui demeure en été à la campagne,sur les
bords de la Seine.Aprèsla stationdu cheminde fer,
il y avait un bout de cheminà faire à pied, le long
de la rivière, sous les saules. En approchant d'un
massifplus épais,qui fait une pointe dans l'eau,je
.,vis une femme qui se noyait. Je la sauvai, je la
portai à une petite maisonfort pauvre, la première
que je trouvai,Je fus accueillipar une espèce de
paysannequi fit de grands cris en reconnaissantsa
ONe.
<<<SA!<tM BMTMCH Ï2I
Ah la malheureuseenfant, disait-elle, elle a
voulupérir! jetais sûre qu'elle finiraitcommeça t
Maisel!e ~'estpas morte,lui dis-je, soignez-la,
réchauffez-labien vite; je cours chercher un mé-
decin. Oùen trouverais-jeun par ici?
Là, me dit-elle en me montrant une maison
blancheen facede la sienne, maisde l'autre côtéde
la rivière sautez dans le premier bateau venu, on
vouspassera.
Je coursaux bateaux,personne,dedansni autour.
Les bateaux sont enchaînés et cadenassés.J'étais
déjà mouillé.Je jette monpaletot,qui m'eût embar-
rassé je traverseà la nage un bras de rivière qui
n'est pas large. J'arrive chez le médse~a,il est ab-
sent. Je demandequ'on m'en indique un autre. On
memontrele villagederrière moi; je me rejette à la
rivière.Je reviensà la maison de la blanchisseuse,
car la mère de ma satw~ était blanchisseuse je
voulais savoir sTI était temps encore d'appeler le
médecin.J'y rencontreprécisémentcelui quej'avais
été chercher,et qui, se trouvanta passerpar là, avait
été avertid'entrer.
La pauvre fille en sera quitte pour un bain
froid, me dit-il, l'évanouissementse dissipe. Vous
l'avezsaisieà tempe c'est une bonne chance,mon-
sieur, quand le dévouementest efficace;mais il ne
faut pas en être victime, ce serait dommage.Vous
êtes mouillé cruellement,et il ne fait pas chaud;
allezchezmoi bienvite pendant queje surveillerai
encoreun peu la malade.
M2 C<SAMNB DKTMCB

M me fit monter bon gré mal gré dans son ca-


briolet, et donnal'ordreà son domestiquede gagner
le pont, qui n'était pas bien loin, et do me conduire
bride abattue à sa maison pour me faire changer
d'habits.En cinq minutes, nous fumes rendus. La
femmedu docteur, mise au couranten deux mots
par le domestique, qui retournait attendre son
maître, me fit entrer danssa cuisine, où brûlait un
bon feu !a servantem'apportala robe de chambre,
le pantalon du matin, les pantouflesde son maître
et un bol de vin chaud. Je n'ai jamais été si bien
dorloté.
J'étais à peine revêtu de la défroque du docteur
qu'il arriva pour me dire que ma noyée se portait
bien et pour me signifierque je ne sortirais pas de
chezlui avant d'avoird!né, pendant que meshabits
sécheraient. Mais tous ces détails sont inutiles,
j'étais chezdes gensexcellentsqui me renseignèrent
amplementsurle comptede Marguerite;c'est le nom
de la jeune fillequi avaitvouluse suicider.
Elle avait seize ans. Elle était née dans cette
maisonnetteoù je l'avais déposée et où elle avait
partagéles travauxpéniblesde sa mère, tou~en ap-
prenantd'une voisineun travail plus délicat qu'elle
faisaità la veillée.Elle était habile raccommodeuse
de dentelles.C'étaitune bonne et douce fille,labo-
rieuse et nullement coquette; mais elle avait le
malheurd'être admirablementbelle et d'attirer les
regards. Sa mère l'envoyant porter l'ouvrageaux
pratiques dans le villageet les environs, eDsavait
CÊS&MNS MBTR!GH 129

rencontre, l'année précédente, un bel étudiant qui


nanait dans la campagne et qui la guettait à son insu
depuis plusieurs jours. H lui parla, il la persuada,
elle le suivit.
Il faut vous dire, c'est le docteur qui narle,
qu'elle était fort maltraitée par sa mère, tui est
une vraie coquine et qui n'eût pas mieux demandé
que de spéculer sur elle, mais qui jeta les hauts cria
quand l'enfant disparut sans avoir été l'objet d'un
contrat passé à son profit.
Au bout de deux mois environ, l'étudiant, qui
avait mené Marguerite à Paris ou aux environs, on ne
sait où, partit pour aller se marier dans sa province,
abandonnant la pauvre fille après lui avoir offert de
l'argent qu'elle refusa. Elle revint chez sa mère, qui
lui eût pardonné si elle lui eût rapporté quelque for-
tune, et qui l'accabla d'injures et de coups en appre-
nant qu'elle n'avait rien accepté.
Depuis cette triste aventure,- c'est toujours le
docteur qui parle, Marguerite s'est conduite sage-
ment et vertueusement, travaillant avec courage, su
bissant les reproches et les humiliations avec dou-
ceur ma femme l'a prise en amitié et lui a donné
de l'ouvrage. Moi,j'ai eu à la soigner, car Je chagrin
l'avait rendue très-malade. Heureusement pour elle,
elle n'était pas enceinte, malheureusement peut-
être, car elle se fût rattachée à la vie pour élever son
enfant. Depuis quelques semaines, elle était plus à
plaindre que jamais, sa mère voulait qu'elle se vendit
~unvieillard libertin que je. connais bien, mais que
t24 C~NAMttZ BHTt~tCa

je ne nommeraipas c'est mon plus riche client,et


il passepour un grand philanthrope.Cette persécu-
tion est devenuesi irritante que Margueritea perdu
la tête et a vouluse tuer aujourd'huipour échapper
au mauvaisdestin qui la poursuit. Je ne sais pas si
vous luiavezrendu serviceen la sauvant,mais vous
avezfaitvotre devoir, et en sommevous avezsauvé
une bonnecréature qui eût été honnête,si elle eût
eu une bonnemère.
Nelui ouvrirez-vouspasvotremaison,docteur,
ou ne trouverez-vouspas à la placerquelquepartT
» J'y ai fait mon possible maissa mèrene veut
pas qu'on lui arrache sa proie. Ma position dansle
pays ne me permet pas d'opérer un enlèvementde
mineure.
Alorsque deviendra-t-elle,la malheureuse!
Il Ellese perdra, ouellese tuera.
Telle fut la conclusion du docteur.Il était bon,
maisii avaitaffaireà tant de désastreset de misères
qu'ii ne pouvaitque se résignerà voir &iUir,souffrir
ou mourir.
Le lendemain, je retournaivoir Margueriteavec
un projet arrêté; je la trouvaiseule, encore pà!eet
faible.Sa mèreétait en coursespour servirses pra-
tiques. LapauvreRBepleura'en me voyant.Jevoulus
lui faire promettre pour ma récompensequ'elle re-
nooceraitau suicide.Ellebaissala tête en sanglotant
et ne réponditpas.
Je sais votre histoire,lui dis~e,je sais votre
itttaMrableposition.Je vousplains,je vousestimeet
C<SAMN)t DUMtCH 125
je veuxvoussauver; mais je ne suis pas riche et ne
peux voua offrir qu'une conditiontrès-humble.Je
connaisune tres-honnetoouvrière,douceet désinté-
ressée,d'un certain âge; je vous placeraichez eue,
et, pour une modestepensionqueje lui servirai,elle
vous logera et vous nourrira jusqu'à ce que vous
puissiez subsister de votre travail. Voulez-vous
accepter!
Ellerefusa.Je crus qu'elle s'était décidée à céder
auxinfâmesexigencesde sa mère maisje metrom-
pais. EUecroyaitque je voulaisfaired'elle mamat-
tresse.
Si j'allais avec vous, me dit-elle, vous ne
m'épouseriezpas1
Noncertainement,répondis-je.Je ne compte
pas me marier.
–Jamais!t
Pas avantdix ou douzeans. Je n'auraispas le
moyend'éleverune famille.
Maissi vous trouviezune femmericheî
Je ne la trouveraipas.
Quisait!
Si je la trouvais, il faudrait qu'elle attendit
pour m'épouserque je fusse riche moi-même.Je ne
veuxrien devoirà personne.
Et qu'est-ce que je s&raispour vous,si vous
m'emmeniez?
Rien.
< Vraiment,rien? Vous n'exigeriezpas de re-
connaissance î
136 C6SA!<!NR !URT!UCM
x Pas la moindre.Je ne suis pas amewreox(te
vous,toute belle que vousêtes. Je n'ai paste tempa
d'avoirune passion,et, s'il faut vouatout dire, je ne
me sens capablede passion que pour une femme
dontje seraisle premieramour.M'éprendrede votre
beauté pour monplaisir, dansla situationou)e vous
rencontre, me sembleraitune tacheté, un abus de
confiance.Je vousoffreune vie honaeto, mais labo-
rieuseet très-précaire.Onvousproposele bien-être,
la paresseet la honte. VousréOéchirez.Voici mon
adresse. Cachez-laMon, car vous n'échapperezà
i'autorité de votre mère qu'en vous tenant cachée
vous-même.Si vous avez confianceen moi, venez
me trouver.
Mais, mon Dieu1 s'écria-t-elle toute trem-
blante,pourquoiêtes-voussi bon pour moi?t
parce que je vous ai empêchéede mourir et
que je vous doisde vousrendre la vie possiNe.
Je la quittai. Le lendemain,elle était chez moi;
lui donner
je la conduisischez l'ouvrièrequi devait
asile,et je ne la revis pas de huit jours.
Quandj'eus le temps d'aller m'informerd'eue,
beau-
je la trouvaiau travail; son hôtesse se louait
coup d'elle. Margueriteme dit qu'elle était heureuse,
et quelquesmois qui se passèrent ainsi me convain-
con-
quirent de sa bonne conscienceet de sa bonne
duite. Elle travaillaitvite et bien, ne sortait jamais
douceur
qu'avecsa nouvelleamie,et lui montraitune
et un attachementdont celle-ci était fort touchée'
J'étais contentd'avoirréussi à bien placerun petit
C<SAK!K< MWKïCN i87
bienfait, ce qui est plus difficilequ'on ne pense.
Alors, tu es devenuamoureuxd'elle? g
Non, c'est elle qui s'est mise a m'aimer, à
s'exagérermon mérite, &me prendrepour un dieu,
à pleurer et à maigrirde mon indifférence.Quandje
voulusla confesser,je vis qu'eue était désespéréede
ne pas me plaire.
<– Vousme plaisez,lui dis-je; là n'est pas la
question.Sivousétiezune fillelégère,je vousaurais
fait la cour éperdument; mais vous méritezmieux
que d'être ma mattresse,et vousne pouvezpas êtro
mafemme,vousle savezbien.
» Je le sais trop, répondit-elle vous êtes un
hommefieret sanstache,vousne pouvezpasépouser
une fillesouiUée;mais si j'étaisvotremaîtresse,vous
me mépriseriezdonc!
Noncertes; à présent que je vous connais,
j'aurais pour vousles plus grands égards et la plus
solideamitié.
Et celadurerait.
Lepluslongtempspossible,peut-êtretoujours.
Vousne promettezrienabsolument.
Rienabsolument,et j'ajouteque votresort ne
serait pas plus brillantqu'il ne l'est à présent. Je n'ai
pas de chez moi,je vis de privations,je ne pourrais
vousvoir de toute la journée. Je vous empêcherais
de manquerdu nécessaire; maisje ne pourraisvous
procurerni bien-être, ni loisir, ni toilette.
~–J'accepte cette position-là,me dit-eue; tant
que je pounai travailler,je ne vous coûterairien.
iaa CtSARtttR MttTMCN

Votre amitié,c'est tout ce que je demande.Je sais


bien que je ne m-Mte pas davantage;mais que je
vous voietous les jours, et je seraicontente.i
Voila comment je mesuis Uéà Marguerite,d'un
lien fragile en apparence,sérieux en réalité,car.
maisje vous en ai dit assez pour aujourd'hui, ma {
bonnetante J'entendslasonnette,quim'avertitd'une
visite d'affaires.Si vous vouleztout savoir, venez
demainchezmoi.
Cheztoi! Tuas doncun chez<o<à présent?t
Oui, J'ai loué rue d'Assasun petit appartement s
o&travaillenttoujours ensembleMarguerit et ma-
dame Féron,l'ouvrièrequi l'a recueillieet qui s'est
attachéeà elle. J'y vais le soir seulement;maisde-
main nousaurons con?4des midi, et si vousvoulez
être cheznousà une heure, vousm'y trouverez.
Le lendemainà l'heure dite, je fus au numéro
de la rue d'Assasqu'il m'avait donné par écrit. Je
demandaiau conciergemademoiselleFéron,raccom-
modeuse de dentelles, et je montai au troisième.
Paul m'attendaitsur le palier,portantdans ses bras
un grosenfantd'environun an, fraiscommeunerose,
beau comme sa mère, laquelle se tenait, émue et
craintive,sur la porte. Paul mit son fils dans mes
bras en me disant:
Embrassez-le,bénissez-le,ma tante; à présent
voussaveztoutemon histoire.
J'étaisattendrieet pourtantmécontente.Labrusque
révélationd'un secretsi biengardéremettaiten ques-
tion pour moi l'avenirlogiqueque J'eusse pu réT9)r
C~SAMNt MMMCH 139

pour mon neveu, et qui, dansmes prévisions,n'avait


jamaisaboutià une mattreaseet a un Manaturel.
L'enfantétait si beau et lebaiserde l'enfanceestât
puissantque je pris le petit Pierre sur mes genoux
dès que je fus entréeet le tinsserré contremoncœur
sans pouvoir dire un mot. Margueriteétait à mes
pieds et sanglotait.
Embrasse-ladoncaussi me dit Paul; si eUene
le méritaitpas, je ne t'auraispas attirée ici.
J'embrassai Margueriteet je la contemplai.Paul
m'avaitdit vrai; elle était plus beUedans &apetite
tenue de grisette modeste que Césarinedans tout
l'éclatdesesdiamants.Lesmalheursde savieavaient
donné&sa figureet à satailleparfaitesuneexpression
pénétranteet une langueur d'attitudes qui intéres-
saientàelleau premierregard,et quià chaqueinstant
touchaientdavantage.Je m'étonnaiqu'elle n'eàt pas
inspiré &Paulunepassionplus viveque l'amitié peu
à peuje crus en découvrirla cause Margueriteétait
une vraie filledu peuple,avecles qualitéset les dé-
fautsqui signalentune éducationrustique.Elle pas-
sait del'extrêmetimiditéune confiancetrop expan-
sive euen'étaitpasdecesnaturesexceptionnelles que
le contactd'un esprit élevétransformerapidement;
elleparlaitcommeelleavaittoujoursparlé;ellen'avait
pas la gentillesseintelligentede l'ouvrièreparisienne;
elle était contemplativeplutôt que réCéchie,et, si
elleavaitdes momentsoùl'émotionlui faisaittrouver
l'expressionfrappanteet imagée,la plupartdu temps
i30 <!<9ARÏt<)): DMTMCB

sa paroleétait vulgaireet commehabituéeà tmduire


des notionserronéesou puériles.
On me présentaaussimadameFéron, veuve d'un
sous-officiertuéen Criméeet jouissantd'une petite
pensionqui, jointeà son travailde ~passcHs~e
ta faisaitvivre modestement.Elle aidait Marguerite
aux soins de son ménage et promenait l'enfantau
Luxembourg,n'acceptantpour compensationà cette
perte de tempsque !a gratuitédu loyer. Onmemon-
tra l'appartement,bienpetit, maisprenantbeaucoup
d'air sur tes toits, et tenu avec une exquisepropreté.
Lesdeux femmesavaientdeschambresséparées,une
pièceplus grandeleur servait d'atelier et de salon;
la salleà manger et la cuisine étaient microscopi-
ques. Je remarquaiun cabinetassezspacieuxen re-
vanche,ou Paulavait transportéquelqueslivres, un
bureau,un canapé-litet quelquespetitsobjets d'art.
Tu travaillesdonc,mêmeiciî lui dis-je.
Quelquefois,quand monsieurmon Sis faitdes
dents et m'empêchede dormir; mais ce n'est pas
pourme donnerleluxed'uncabinetquej'ai loué cette
pièce.
Pourquoidonc?
Vousne devinezpas!
Non.
Eh bien c'est pour vous, ma petitetante; c'est
notre plusjolie chambreet la mieux meublée eBe
est toutau fond, et vouspourriezy dormir et y tra-
vaillersansentendrele tapagede M.Pierre.
-Tu désiresdoncqueje viennedemeureravectoiï
«aAMNB MttTMM i3i
Non,ma tante, voua êtes mieux &l'hôtelDie-
trich maisvous n'y êtes pas choxvous,et je vousai
toujoursdit qu'un capricedo la belle Césarinepou-
vait, d'un momentà l'autre, vousle faire sentir.J'ai
voulu avoir à vous offrir tout de suite un g!te, ne
fut-ce que pour quelquesjours. Je ne veuxpas qu'il
soit dit que ma tante peut partir, dans un fiacre,du
palais qu'elle habite, avec l'embarras de savoiroù
elle déposerasespaquets,et la tristessede se trouver
seuledans une chambred'hôtel.Voilàvotrepied-à-
terre, ma tante, et voicivos gens deuxfemjMsdé-
vouéesetun valetde chambrequi, sousprétextequ'il
est votre neveu,vous servirafort bien.
J'embrassaimon cher enfantavec un attendrisse-
ment profond.Toute la famille me reconduisit
jus-
qu'enbas, et je ne m'en allaipas sans promettrede
revenirbientôt.Il fut convenuque je ne verraisplus
Paulque chezlui,les jours où il auraitcongé.Sid'une
part j'étais effrayéede le voir engagé,à vingt-quatre
ans, dansune liaison que sa jeune paternitérendrait
difficileà rompre, d'autre part je le voyaisà l'abri
des fantaisiesde Césannecommedes vengeancesdu
marquis,et j'étais soulagéede l'anxiétéla plus immé-
diate, la plus poignante.
Césannes'aperçutvite de ce rassérénementet de
rémotionquil'avaitprécédé.
Qu'as-tu donc? me dit-elledès que je fus ren.
trée; tu es restée longtemps,et tu as pleuré.
Je le niai.
Tu me trompes,dit-elle; ton neveu doit être
<M C<iaAKMt! BÏM~MN

.revenu. maladepeut-être! maisil est hors de dan-


ger, cela sa voit dans tes yeux.
Si monneveuétait tant soit peu malade,même
hors do danger je ne serais pas rentrée du tout.
Donc ton romanest invraisemblable.
J'en chercheraiun autre, dixautres s'il le faut,
et je finirai par trouver le vrai. My a eu ce matin
un drame dans ta vie, commeon dit.
Eh bien peut-être, répondis-je, pressée que
fois pour toutes,
j'étais de détourner de Paul,une
ses préoccupations.Monneveum'acauséaujourd'hui
une grandesurprise. Il m'a révélé qu'il était marié.
Ah la bonne plaisanterie s'écria Césanneen
éclatantde rire, bien qu'elle fut devenuetrès-paie;
voilàtoutce que tu as imaginépour me dégo&terde
lui? Est-ce qu'il aurait pu se mariersans ton con-
sentementY
Parfaitement!JI est majeur, émancipéde ma
tutelle.
Et il ne t'auraitpas seulementfait part de son
mariage,ce modèle des neveuxi
Dansun mariaged'amour,on ne veut consulter
ses amis. Heu-
personne,si l'on craint d'inquiéter
reusementil a fait un bon choix.J'ai vu sa femme
aujourd'hui.
–Elle est jolie!f
Elle est jolie et elleest belle.
Plus que moi,j'imagine! ·
Incontestablement.
–Quels contestu mefaisl
<<MMttt OMTMCa 133
J'ai embrasséleur aïs, un enfantadorable.
Leuraïs! le aïs de ton neveuï Est-ce que ton
neveu est en âge d'avoir un ~Ms? C'est un marmot
que tu veuxdireî
Unmarmot,soit. Il a unan déjà.
Pautine,jure que tu ne te moquespas de moi!1
–Je te le jure.
Alors c'est fini,dit-elle, voilà ma dernièreillu-
sion envoléecommeles autrest
Et, se détournant,l'étrange fillemit sa figuredans
sesmainset pleuraamèrement.
Je la regardais avec stupeur, me demandantsi ce
n'était pas un jeu pour m'attendriret m'amenerà la
rétractationd'un mensonge.Voyantque je nelui disais
rien, elle sortit avec impétuosité.Je la suivis dans
sa chambre,ou M. Dietrich,étonnéde ne pas nous
voir descendrepourdiner, vint bientôtnous rejoin-
dre. Césanne ne se fit pas questionner,elle était
dans une heure d'expansion et pleurait de vraies
larmes.
Mon père, dit-elle, viens me consoler,si tu
peux,carPaulineest très-indifférenteà mon chagrin.
Son neveuest marié mariédepuislongtemps,car il
est déjàpère de famille.J'ai fut le roman le plus
absurde;maisne te moquepas de moi, il estsi dou-
loureuxCela t'étonnebien pourquoi?ne te l'avais-
je pas dit, qu'il était le seul homme que je pusse
aimer ÏHavait tout pour lui, l'intelligence,la fer-
meté,la dignitédu caractèreet la pureté des mœurs,
cette chose que je chercherais en vain chez les
e
m CtSAMtH! 'BMTKMN
hommesdu monde, a commencerpar le marquis1
Je ne m'étais pas dit, sotte Mie que je suis, qu'un
jeune hommene pouvaitrester pur qu'à la condition
de se marier tout jeune et de se marier par amour.
Maintenantje peux bien chercher toutema vie un
hommequi n'ait pas subi la souilluredu vice.Je ne
!e rencontreraijamais, à moins que ce ne eoit un
enfant idiot, dont je rougirais d'être la compagne,
car je sais le monde et la vie à présent. Il ne s'y
trouve plus de milieuentre la niaiserieet la perver-
sité. Monpère, emmène-moi,allons loin d'ici, bien
loin,en Amérique,chezles sauvages.
ïi ne me manqueraitplusque cela lui dit en
souriant M. Dietrich;tu veux que nous nous met-
tions à la recherchedu dernierdes Mohicansî
II ne prenaitpas son désespoirau sérieux; elle le
força d'y croire en se donnantune attaquede nerfs
qu'elleobtintd'elle-mêmeaveceffortet qui finit par
être réelle, commeil arrive toujours aux femmes
despoteset aux enfantsgâtés. Onse crispe, on crie,
onexhale le dépit en convulsionsqui ne sont pas
précisémentjouées, maisque l'on pourrait étouffer
et contenir,si elles étaient absolumentvraies inté-
rieurement.Bientôtla véritableconvulsionse mani-
feste et punit la volonté qui l'a provoquée,en se
rendant mattresse d'elle et en violentant l'orga-
nisme. La nature porte en elle sa justice, le châti-
mentimmédiatdu mal que l'individua vouluse faire
a lui-même.
Hfallutla mettre au lit et diner<anselle, tard et
CiS&BWt MMMM 13~
tristement.Je racontai toute la véritéà M. Metrioh.
11n'approuvapas le mensongeque j'avais iait à Cé-
sarine, et parut étonnéde me voir, pour la première
fois sans doute de ma vie, disait-il, employer un
moyenen dehorsde la vérité.Je lui racontaialorsles.
menacesde M.de Rivonnièreet luiavouai que j'en
étais effrayéeau point de tout imaginerpour préser-
ver monneveu.M.Dietrichn'attachapasgrande im-
portance à la colère du marquis; il m'objecta que
M.de Rivonnièreétait un hommed'honneur et un
hommesensé,que dansla colèreil pouvaitdéraison-
ner un moment,mais qu'il était impossiblequ'il ne
fût pas rentréen lui-mêmedès le lendemainde son.
emportement.
-Et alors,lui dis-je,vousallezdissuaderCésarine,
lui fairesavoirque monneveuest encorelibre! Vous
la tromperiezplus que je ne l'ai trompée il n'est
plus libre.
Il me promitde ne rien dire.
Je n'ai pas fait le mensonge,dit-il, je feindrai
d'être votre dupe, d'autantplusque je n'admettrais
pas qu'un jeune homme,lié commeil l'est mainte-
nant, pût songerau mariage.
Césarinefut commebriséedurant quelquesjours,
puis elle reprit sa vie active et dissipée, et parut
mêmeencouragerà sa manièrequelquesprétentions
de mariageautour d'elle.Tous les matinsil y avait
assautde bouquetsà laporte de l'hôtel,tousles jours
assautde visitesdès que la porte étaitouverte.
Je voyais de temps en temps Paulet Marguerite
tS6 C~SAMNB
MtTMCa
rae d'Assas.Je me confirmaisdansla certitudeque
cette associationne les rendait heureux ni l'un ni
l'autre, et que l'enfantseul remplissaitd'amouret de
joie le ccaurde Paul. Margueriteétait à coup sûr
une honnêtecréature, malgréla faute commisedans
son adolescence; mais cette faute n'en était pas
moinsun obstacleau mariagequ'elle désirait,et que,
pas plusque moi,Paulne pouvaitadmettre.Unjour,
ils se querellèrentdevant moi en me prenantpour
juge.
Si je n'avais pas eu un enfant,disait Margue-
rite, je n'auraisjamais songéau mariage,car je sais
bien que je ne le mérite pas; mais depuis quej'ai
mon Pierre,je me tourmentede l'aveniret je medis
qu'il mépriseradonc sa mère plus tard, quand il
comprendraqu'elle n'a pas été jugée digne d'être
épousée!Çamefait tant de malde songerà ça, qu'il
y a des momentsoù je me retiens d'aimerce pauvre
petit, afind'avoirle droit de mourirde chagrin.Aht
je ne l'avaispas comprise,cettefaute qui me parait
si lourde à présent! Je trouvaisma mèrecruellede
me la reprocher, je trouvais Paul bon et juste en
ne mela reprochantpas; maisvoilàqueje suis mère
et queje me déteste.Je sais bien que Paul n'aban-
donnerajamaisson fils, il n'y a pas de danger, il est
trop honnêtehommeet il l'aimetrop maismoi,moi,
qu'est-ce que je deviendrai,si mon fils se tourne
contremoi!
Il te chériraet te respecteratoujours,répondit
Paul. Cela,je t'en répends, à moins que, par tea
C<SAMNB
MMtUCN i$7
plaintesimprudentes,tu ne lui apprennesce qu'il ne
doit jamaissavoir.
Commec'est commode,n'est-ce pas? de cacher
aux entants que leurs parents ne sont pas mariés!1
Pourcela,ilfaudraitne jamaismequitter, et qu'est-ce
qui me répond que tu ne te marieraspas avecune
autre1
Je crus devoirintervenir.
Il est du moins certain, dis-je à Marguerite,
qu'il est devenu très-difficileà mon neveude faire
le mariagehonorableet relativementavantageuxau-
quel un homme dans sa position peut prétendre.
L'abandonqu'il vousfaitde sa liberté, de sonavenir
peut-être, devrait vous suffire, ma pauvre enfant!
Songezque jusqu'ici tous les sacrificessontde son
coté, et que vous n'auriezpas bonnegrâce à lui en
demanderdavantage.
Vousavez raison, vous! répondit-eUeen me
baisant les mains; vous êtes sévère, mais vousêtes
bonne.Vousme dites la vérité lui, il me ménage,il
est trop fier, trop doux,et j'oublie quelquefoisque
je lui dois tout, mêmela viet
Ellese soumettait.C'étaitune bonne âme, éprise
de justice,mais trop peu développéepar le raison-
nement pour trouver son cheminsans aide et sans
conseil. Quand elle avait comprisses torts, elleles
regrettait sincèrement, mais elle y retombaitvite,
commeles gensqu'unebonneéducationpremièren'a
pas disciplinés.Elle avait des instincts spontanée,
égoïstes ou généreux,qu'elle ne distinguaitpas lee
t.
i38 C&SAttNK OMTKtCH

uns des autres et qui remportaient toujours au delà


du vrai. Paul était un peu fatigué déjà de ses inquié-
tudes sans issue, de sa jalousie sans objet, en un
mot de ce fonds d'injustice et de récrimination dont
une femme déchue sait rarement se défendre. Je
sortis avec lui ce jour-là, et je lui reprochai de traiter
Marguerite un peu trop comme une enfant.
Puisque ce malheureux lien existe, lui dis-je,
et que tu crois ne devoir jamais le rompre, tâche
de le rendre moins douloureux. Élève les idées de
cette pauvre femme, adoucis les aspérités de son ca-
ractère. Il ne me semble pas que tu lui dises ce qu'il
faudrait lui dire pour qu'au lieu de déplorer le sort
que tu lui as fait, elle le comprenne et le bénisse.
J'ai dit tout ce qu'on peut dire, répondit-il mais
c'est tous les jours à recommencer. Les vrais enfants
s'instruisent et progressent à toute heure, je le vois
déjà par mon fils; mais les filles dont le développe-
ment a été une chute n'apprennent plus rien. Mar-
guerite ne changera pas, c'est à moi d'apprendre à
supporter ses défauts. Ce qu'elle ne peut pas obtenir
d'elle-même, il faut que je l'obtienne de moi, et j'y
travaille. Je me ferai une patience et une douceur à
toute épreuve. Soyez sure qu'il n'y a pas d'autre re-
mède c'est pénible et agaçant quelquefois; mais qui
peut se vanter d'être parfaitement heureux en mé-
nage? Je pourrais être très-légitimement marié avec
une femme jalouse, de même que je pourrais être
pour Marguerite un amant soupçonneux et tyranni-
se. Croyez Mea, ma tante, que dans ce mau~ai&
C~SAMM MMMCH

monde où l'on s'agite sous prétexte de vivre, on doit


appeler heureuse toute situation tolérable, et qu'il
n'y a de vrai malheur que celui qui écrase ou dépasse
nos forces. Si je n'avais pas une maîtresse, je serais
forcé de supprimer l'affection et de ne chercher que
le plaisir. Les femmes qui ne peuvent donner que
cela me répugnent. C'est une bonne chance pour moi
d'avoir une compagne qui m'aime, qui m'est fidèle
et que je puis aimer d'amitié quand, l'effervescence
de la jeunesse assouvie, nous nous retrouverons en
face l'un de l'autre. Cela mérite bien que je supporte
quelques tracasseries, que je pardonne un peu d'in-
gratitude, que je surmonte quelques impatiences. Et,
quand je regarde ce bel enfant qu'elle m'a donné,
qui est bien à moi, qu'elle a nourri d'un lait pur
et qu'elle berce sur son cœur des nuits entières, je
me sens bien marié, bien rivé à la famille et bien
content de mon sort.
Paul était libre ce jour-là. Je l'emmenai diner avec
moi chez un restaurateur, et nous causâmes intime-
ment. J'étais libre moi-même, M. Dietrich avait été
surveiller de grands travaux à sa terre de Mireval;
Césarine avait d6 diner chez ses cousines.
Nous approchions du printemps. Je rentrai à neuf-
heures et fus fort surprise de la trouver dinant seule
dans son appartement.
Je suis rentrée à huit heures seulement, me
di~élle. Je n'ai pas dîné chez les cousines, je ne me
sentais pas en train de babiller. Je me suis attardée à
la promenade, et j'ai fait dire à ma tante de ne pas
<M CËSAMNK BtKTMOM

~'attendre. Neme grondepas d'être rentréeà la nuit,


quoiqueseule. Hfait si bon et ai doux que j'ai pris
fantaisiede courir an voitureautour du lac à l'heure
oùil est désert; cette heure où tout le monded!ne
est décidémentla plus agréablepour allerau bois de
t Boulogne.Oùas-tu doncdind,toi! J'espéraiste trou-
ver ici.
J'ai dtné avecmonneveu.
Et avecsa ~HMtM ? dit-elleenme regardantavec
one ironie singulière. Sais-tu qu'il te trompe, ton
neveu,et qu'il n'est pas mariédu tout!
C'esttout comme,répondis-je. Il est peut-être
plus enchatnéque s'il étaitmarié.
Enchatnéest le mot, et je voisque tu y metsde
la franchise.
Je ne sais ce que tu veuxdire.
Ni ce que tu dis, ma bonne Pauline,tu t'em-
brouilles, tu n'y es plus; mais moi je sais toute la
vérité.
Quoi que sais-tu? i
Écoute avantd'allerauboisfairemesréuexions,
j'avaisétéfaire connaissanceavecla belleMarguerite.
Turailles1
Tuvasvoir.Je savaisque tousles soirsM.Paul
quittait son bureau pour allerpasserlanuit rue d'As-
sas chezune madameFéronqui y louaitou qui était
censéey louer un appartement.Je savaisencore que
ton neveu ne s'y rendait que bienrarement dansle
jour; or, commeil était quatre heureset que j'étais
résoluea conuitre la véritéauiourd'hui.
C~ttAMtUt
MMMCH <M
Pourquoiaujourd'hui
Parce que M.Salvioni,ce noble italien qui me
suit partout et que ma tante Helminaprotège,m'a-
vait fait hier à l'Opéra une déclarationassez pres-
sante pendantle balletde la WM~te.Mest très-beau,
ce descendantdesStrozzi.Ila del'esprit,de la poésie
et un petit accentagréable.II me plairait,si je pou-
vais l'aimer; mais J'ai encorepensé à ton neveuet
j'ai promisde répondreclairementle surlendemain,
c'est-à-diredemain.Il me fallaitdonc savoiraujour-
d'hui si tu ne m'avais pas faitun petit contepour
m'endormir.J'ai donc demandéau portier madame
Féron, et on m'a fait monterdans un taudis assez
propre, où un grosbébé piaillaitsurles genouxd'une
assezbelle créature.Bertrandétaitmonté avecmoi,
et, commeil n'y a pas d'antichambredans ces loge-
ments-là,Ha d&m'attendresur le carré. Je suis en-
trée avecaplomb,j'ai demandémadamePaulGilbert
à madameFéron qui m'ouvraitla porte et qui était
trop laide et trcp vieillepour me fairesupposerque
ce fut elle. Ellea paru troubléede cettedemande,et
commeellehésitaità répondre,Marguerites'est levée
avecson marmot dans les bras, en me disant assez
effrontément
MadamePaul Gilbert,c'est moi.Qu'est-cequ'il
y a pourvotre service P
Je croyaistrouverici, ai-je répondu,la tante
deM. Gilbert,mademoisellede Nermont.
» Elleest sortie avecPaul il n'y a pas un quart
d'heure.
141 C~SAUtK* MtTtUCH
Tant pia, je venais la prendre pour faireune
coursedans le quartier; ;eUem'avait donné rendez-
vousici.
'–Alors c'est qu'elleva peut-êtrerevenir!Sivous
voulezl'attendre? Y
Volontiers,si vous voulezbien le permettre.
Et elle de dire avec toutela courtoisiedont une
blanchisseuseest capaMe
Commentdonc,mapetite dame maisasseyez-
vous. Féron,prends donc le petit, fais-luimangersa
soupedansla cuisine.JI ne mangepas bien propre-
ment ni bien sagementencore,le pauvre chéri, et
madamene serait pas bien contente de l'entendre
faire sonsabbat.Fermetesportos,qu'onne l'entende
pas trop
» Voilàunbelenfant!lui dis-je en feignantd'ad-
mirer le bébé qu'on emportait à ma grande satis-
faction.Quelâge a-t-it donc?
z Unan et un mois,il est un peugrognon, il
met ses dents.
Uest bien frais, très-joli1
N'est-ce pas qu'il ressembleà son père?1
AM.PaulGilbertY
< Dame!
–je ne sais pas,je le connaistrès-peu.Jetrouve
que c'est à vous que l'enfantressemble.
Ouitant pis! j'aimeraismieux~tt'~fMMmM~
à Paul.
–C'est-a-diro que vous aimezvotre mari plus
que vous-même!
C<aAMMMKTMON 143
w Ohça, c'est Sûr il est ai bon1 Vousconnaissez
donc sa tante et pas Mf1
je l'ai vu une ou deux fois,pas davantage.
c'eat peut-êtrevousqui êtes. Eh non que je
auia bête mademoiselleDietrich ne sortirait paa
commeça toute seule.
Vousavez entendu parler de mademoiselle
Metricht
],– Oui,c'est la tanteà Paul qui estaa. comment
dirai-je sa premièrebonne, c'est ellequil'a ë!eveo.~·
Je t'en demande bien pardon,ma Pauline, mais
voilàles notionséclairéeset délicatesde mademoi-
selle Margueritesur ton compte.Je suis forcéepar
monimpitoyablemémoirede te rediremotpour mot
ses aimablesdiscours.
C'est, repris-je,mademoisellede Nermontqui
vousa parlé de mademoiselleDietrich? Y
Non,c'estPaul,un jour qu'il avaitété auballa
veillee~Msonjpapo.Il parattque c'est desgens <f~-
riches,et que la demoiselleavait des perleset des
diamantspeut-êtrepour des millions.
Ce qui étaitbien ridicule,n'est-ce pas!
Vousdites commePaul mais moi,je ne dis
pas ça. Chacunse pare de ce qu'il a. Moi,je n'ai
rien, je me pare de monenfant,et, quand on me le
ramènedu Luxembourgou du s~tfare,en me disant
que tout le mondel'a trouvé beau, dame! 1je suis
Sère et je -me pavane comme si j'avais tous
les diamants d'une reine sur le corps. Cette
gentille naïveté me réconciliabien vite avecMar-
iM eiaAMNK BMTMM

guerite. Je M la crois paa mauvaiseni perverse,


cette aHe, et en la trouvant si commune et ai
expansive je ne me sentais plus aucune aversion
contre elle.C'estune de ces compagnesde rencontre
qu'un homme pauvredoit prendrepar économieet
aussi par sagesse.Quand il arrive un enfant,on s'y
attachepar honte maison netes épouse pas, cesde-
moiseues,et un momentvientou onne lesgardepas.
Tu parles de tout cela, ma chère, commeun
aveugledes couleurs.Tune peuxpas apprécier.
Je te demandepardon,ton élèveest émancipée.,
et tout ce quetu as fort bienfaitde luilaisserignorer
quand elle était une fillette, peu curieused'ail-
leurs, ellea été condamnéeà l'apprendreen voyant
le monde,en observantce qui s'y passe, en enten-
dant ce que l'on dit, en devinantce que l'on tait. Tu
saisfort bien que je porte sur la liaisonde M.Paul
un jugementtrès-sensé,car celas'appelleune Ma~MH,
pas autrement;c'est un termedécentet polipour ne
pas direune accointance. Tu trouvesque le vrai mot
est grossier dans ma bouche! Je le trouve aussi;
maistu m'as attrapéeen appelant cela un mariage,
et j'ai été forcée d'entrer dans l'examendes faits
grossiersqu'onappellela réalité. Jusque-làpourtant
j'étais assezingénuepour croire un lien légitime!
maisMargueriteest bavardeet maladroite.Commeje
lui témoignaisde l'intérêt, elle s'est troublée, et,
quandj'ai parléde lui apporter de vieilles dentelles
à remettreà neuf, elle m'a tout avouéavec une sm-
cérité asseztouchante.
C<:SAMM BMTKÏCH

w Non,m'a-t-ellodit, nerevenezpas vous-même,


car je voisbien que vous êtesune grande dame, et
peut-être que vous seriez f&caéod'être si bonne
pour moi quand voua Murez que je ne suis pas ce
que vous croyez.
Et, là-dessus, des encouragementsde ma part,
une ou deuxparolesaimablesqui ont amenéun dé-
lugede pleurs et d'aveux.Je sait donc tout, l'aven-
ture avecM.Jules l'étudiant,la noyade,le sauvetage
opérépar ton neveu, l'asile donné par lui chez la
Féron,et puis la naissancede l'entant après des re-
lationsavouéesassezcrûment(elleme prenait pour
une femme),ennn l'espérance qui lui était venue
d'être épouséeen se voyantmère, la résistancein-
vinciblede Paulappuyéepar toi, les petitschagrins
domestiques,ses colèresa elle, sa patienceà lui. Le
touta Cni par un éloge enthousiasteet comiquede
Paul, de toiet d'eMe-méme, car elle est très-drôie,
cette villageoise.C'estun mélanged'orgueilinsensé
et d'humiMtépuérile. Ellese vantede l'emportersur
tout le monde par l'amour et le dévouementdont
elle est capable. Blé se résumeen disant
C'est moi la coupable (la ~M~e); maisj'ai
quelquechosepour moi, c'est quej'aime commeles
autres n'aiment pas. Paul verra bien! qui! essaye
d'enaimerune autre s
C'est après m'avoirainsi ouvert son coeurqu'elle
a commencéà se demanderquije pouvaisbien être.
< Nevousen inquiétezpas, lui atje répondu.
Monnomne vousapprendraitrien. Je m'intéresseà
e
146 C~SAtUNK MSTMCH

vouset je voua plains, que cela vous suffise.Votre


positionne me scandalisepas. Seulementvous avez
tort de prendre le nom de M. Gilbert.Est-cequ'il
vousy a autoriséel
Non,il mel'a défenduau contraire.Commeil
ne veutrecevoirici aucun de ses amis, il cacheson
petit ménage,et l'appartementn'est ni à sonnomni
au mien. Je dois me cacher aussi à causede ma
mère, quime fep~Mero~,je suisencore mineure,et
je ne sors que le soirau bras de Paul, dans les rues
oà ilne fait pas bien clair.Quandvousavezdemandé
madamePaul Gilbert,j'ai eu un momentde bêtise
ou de fierté; mais personnene me connaîtsous ce
nom-là.Avrai dire, personne ne me connaît.Je no
memontrepas. C'estmadameFéronqui achète tout,
qui fait les commissions,qui porte l'ouvrage, qui
promènele petit. Moi,je m'ennuiebien un peu d'être
enferméecommeça, maisje travaillede mes mains,
et je tâcheque mapauvretête netravaillepastrop. a
Je lui ai promis d'aller la voir, et je tien-
drai parole, car je veux encore causer avec elle.
J'avais peur de te voir revenir, bien que j'eusse
un prétextetout prêt pour motiverdevantMarguerite
ma présence chez elle. Je lui ai dit que l'heure du
rendez-vousque tu m'avaisdonné était passée,et
que j'étaisforcéede m'enaller.
<t– Tantpis, a-t-elle dit en mebaisantles mains;
je vousaime bien, vous, et je voudrais causeravec
vous toute la journée. Si, au lieu de me prendre
d'amour pour Paul, j'avais rencontré une jolie et
O~SAMM MMMCC i&7
bonne damecomme vous, qui m'aurait prise avec
elle, je serais plua heureuse, et, sans me vanter,
pour coudre,rangervosaffaires,vous blanchir,vous
serviret MMM /Mt'~ eoat~M~CN, j'aurais été bonne
fille de chambre.
x –Ça pourravenir,lui ai-jeréponduen riant qui
sait Si M. Gilbertvous renvoyait,je vous prendrais
volontiersà monservice. »
Le mot MHM~r a frappé un peu plus fort que
je nel'eussesouhaité.Eues'est récriée, et un instant
j'ai cru quenotreamitiéallaitse changeren aversion.
Elleest violente,la chère petite maisj'ai su étouffer
l'explosionen lui disant
< Je voisbien que vousn'êtespas de ces per-
sonnesqu'onrenvoie;maisil y a manièred'éloigner
les personnes Cères quelquefoisun mot blessant
suffit.
B-Vous avezraison maisjamaisPaulne me dira
ce mot-la.11a le cœur trop grand.Il n'aurait qu'une
manièrede me renvoyer, commevous dites c'est
de me faire voir qu'il serait malheureuxavec moi;
alors je n'attendraispas mon congé,je le prendrais.
Et l'enfant,qu'en feriez-vous?
oh l'enfant,il ne voudraitpas mele laisser,il
l'aimetrop 1
i
Est-ce qu'il l'a reconnu!
Bien sûr qu'il l'a reconnu,même qu'il l'afait
inscrire fils de mère inconnue,afin que ma famiue,
qui est mauvaise,n'ait jamaisde droits surlui.
a Alorsvousn'en avezpasnonplus sur votreen-
M8 CËMMtUt MMMCa
&ntt Vous ? perdriez en vous séparant de M.
Gilbert?
–C*estcelaqui meretiendraitaaprës de M,ti je
m'y trouva malheureuse,maiss'il était malheureux
M, monpauvre Paul, je lui laisseraisson Pierre,
et je n'irais pu voustrouver,ma petite dame. Je
n'aurais plus besoinde tien. Je m'en irais mourir de
chagrindans un coin. m
Voilàsur quelles conclusionsnoua nons sommes
séparées.
Fort bien, et après cela tu M été réfléchirau
bois de Boulogne peut-on savoir ta conclusion,&
toi?
Lavoici Paul meconvienttout àfait, je l'aime,
et c'est le mari qu'il me faut.
Saufà faire mourir de chagrin la pauvre Mar-
gueriteÏ Cehnecomptepas!
Cela compterait,mais cela n'arrivera pas. Je
serai très-bonnepour elle,je lui feraicomprendrece
qu'elleest, ce qu'ellevaut,ce qu'elle pèse, ce qu'elle
doit accepterpour conserverl'estimede Paulet mes
Men&its,que je ne comptepas lui épargner.
Et l'enfant 1
Son père, marié avec moi, aura le moyen de
l'élever,et je lui seraitrès-maternelleje n'ai pas de
raisonspour le haïr, cet innocent Margueritepourra
le voir on les enverra à la campagne,ils n'auront
jamais été si heureux.
Avec quelle merveilleusefacilitétu arranges
tout cela!1
CtSAMMttttMMN i49
a n'y a rien de difncitedana h vie quandon est
riche, équitableet d'un caractère décide. Je suis
plus énergiqueet plus clairvoyanteque toi, maPau-
line, parce que je suis plus franche,moinsméticu-
leuse. Cequ'il fa Miu des annéespour savoiret ap-
précier,saufa ne rien conclurepour l'avenirde ton
neveu,je l'ai su, je l'ai jugé,j'y ai trouvéMmèdeen
deuxheures.Tu vasme dire que je ne veuxpastenir
compte de l'attachementde Paul pour sa maîtresse
et de l'espèce d'aversionqu'il m'a témoignée je te
répondraique je ne croisni à l'aversionpour moini
à rattachement pour elle. J'ai vu clair dans la ren-
contre unique et mémorablequi a décidé du sort
de ce jeune hommeet du mien je vois plus clair
encore aujourd'hui.n se croyaitlié à un devoir,et
sa défenseéperdue était celle d'un hommequi s'ar-
rache le coeur.Aujourd'huiil souffrehorriblement,
tu ne vois pas cela moi, je le sais par les aveuxin-
génuset les réticencesmaladroitesde sa maîtresse.
Il n'espèrepas de salut, il acceptela triste destinée
qu'il s'est faite. C'estun stoique,je ne l'oubliepas,
et toutes les manifestationsde cette force dàme
m'attachentà lui de plus en plus. Oui, cette fille
déchueet vulgairequ'ilsubit, ce marmotqu'il aime
tendrement(les vraisstoïquessont tendres, c'est lo-
gique),cet intérieursans bien-être et sans poésie,
ce travailacharnépour nourrir une famillequi le ti-
railleet qu'il est forcéde cacher commeune honte,
cetteSorte de féindre le bonheurau milieu de tout
cela, c'est trës~-and, très-beau, très-chaste en
150 CËSAMNK M6TMCa
sommeet très-noble.Ton neveu est un homme,et
c'est une femmecommemoi qu'il lui faut pour ac-
cepter sa situationet l'en arrachersansdéchirement,
sans remords et sans crime. Margueritepleureraet
crierapeut-êtremêmeun peu, celane m'effrayepas.
Je me charged'elle c'est une enfantun peu sauvage
et très-faible. Dansun an d'ici eUe me bénira, et
Paul, mon mari, sera le plus heureux des hommes.
De mieux en mieux C'est réglé ainsi pour
l'annéeprochaine?Quelmois,quel jour le mariage!
Ris tant que tu voudras, ma Pauline, je suis
plus forte que toi, -te dis-je; je n'ai pas les petits
scrupules,les inquiétudespuériles. J'ai la patience
dans la décision tu verras, petite tante Et sur ce
embrasse-moi;je suis lasse,maismonparti est pris,
et je vais dormir tranquille comme un enfant do
six mois.
Ellemelaissaenproie au vertige,commesi, aban-
donnéepar un guideaventureuxsur une cimeisolée,
j'eusse perdu la notiondu retour.
N'avait-eIIepas raison en effet? n'était-elle pas
lui-
plus forte que moi, que Marguerite,que Paul
même Trop absorbépar l'étude,il ne pouvaitpas,
commeelle,analyserles faits de la vie pratique et
en résoudreles continuellesénigmes.Quisait sielle
n'était pasla femmequ'ellese vantaitd'être, la seule
la
qu'il pût aimer,le jour ou il verraitla loyautéet
générositéqui étaienMoujoaraaufond de ses calculs
les pluspersonnels?Unetète si active,une âme tel-
lement au-dessusde -la--vengeance et des-mauvais
0<SA!HNN
MMMCa 151
instincts, une si franche acceptation des choses ac-
complies, une telle intelligence et tant de courage
pour mener ses entreprises les plus invraisemblables
à bonne fin, n'était-ce pas assez pour rassurer sur
les caprices et pardonner la coquetterie!
Je me trouvaisrevenue au point où Césanne m'avait
amenée lorsque les menaces du marquis de Rivon-
nière m'avaient fait reculer d'effroi. Ott était-il, le
marquis? que devenait-il! avait-il oublié! était-il
absent! Si l'on eût pu me rassurer à cet égard, le
roman de Césanne ne m'edt plus semblé si inquiétant
et si invraisemblable.
Je résolus de savoir quelque chose, et en rénéchis-
sant je me dis que Bertrand devait être à même de
me renseigner.
C'était un singulier personnage que ce valet de
pied, sorte de fonctionnaire mixte entre le groom et
le valet de chambre. Valet de chambre, il ne pouvait
pas l'étre, ne sachant ni lire ni écrire, ce qui, par
une bizarrerie de son intelligence, ne l'empêchait
pas de s'exprimer aussi bien qu'un homme du monde.
C'était un garçon de trente-cinq ans, sérieux, froid,
distingué, très-satisfait de sa taille élégante, portant
avec aisance et dignité son habit noir rehaussé d'une
tresse de soie à l'épaule, avec les aiguillettes rame-
nées à la boutonnière, toujours rasé et cravaté de
blanc irréprochable, discret, sobre, silencieux, ayant
l'air de ne rien savoir, de ne hen entendre, compre-
nant tout et sachant tout, incorruptible d'ailleurs,
dévoué à Césarine et à moi à cause <t'eHe,un peu
ÏS2 CtMMM NMMCB
dédaigneuxde tout le reste de la &miMeet de la
maison.
N n'était que OMeheures, et, M. Dietrichn'étant
pas rentré, Bertranddevait être dans la galeriedes
objets d'art, au rex-de-chaussée;c'est là qu'il se
plaisait à l'attendre, étudiant avec persévérancela
régularitédes bouchesde chaleur du calorifère,la
marchedes pendules ou la santé des plantes d'or-
nement.
Je descendiset le trouvai là en effet.Il vint au-
devantde moi.
Bertrand,j'ai &vous demanderun renseigne-
ment, moncher.
J'avaisaussi l'intention d'en donnerun à ma-
demoiselle.
Amoi! ce soir!
A vous, ce soir, quand monsieurserait rentré.
Je sais que mademoisellese couchetard.
Ehbien parlezle premier, Bertrand.
C'est à propos de M.le marquisde Bivonnière.
Ah1 précisémentje voulaisvous demandersi
vous aviezde ses nouvelles.
J'en ai. MademoiselleCésanne,qui n'a pas de
secrets pour mademoiselle,a du lui dire tout ce
qu'ellea faitaujourd'hui!
le le sais.Ellea été avecvousrue d'Assaset au
bois de Boulogneensuite.
Mademoisellede Nermontsait-elle que M. de
Rivonnièreprend des déguisementspourépier made-
moiselleCésanne! t
C~MM MttTMCa iS3
Non 1 Césarine le sait-eNe?
Je nocroispas.
Vouseussiezdu l'en avertir.
Je n'étais pas assezsûr, et puis mademoiselle
de
Césarine,un jour que je lui remettaisune lettre
M.le marquis,m'avaitdit
< Neme remettezplus rien de lui queje n'en-
tende donc plusjamaisparler de lui Maisaujour-
d'hui j'ai si bien reconnu M.de Rivonnièroen cos-
tume d'ouvrier dans la rue d'Assas, que je me
suis promis d'en avertir mademoisellede Ner-
mont.
Savez-vouschez qui allait Césarinedans la rue
d'Assas!
Oui,mademoiselle,c'est moi qui ai été chargé
va tous les soirs
par elle de suivrela personnequi y
en sortantde la librairiede M.Latour.
Avez-vousbien raison,Bertrand,d'épier vous-
même?.
–Je crois toujours avoir raison quand j'exécute
les ordresde mademoiselleCésarine.
Mêmeen cachettede son père et de moii
M.Dietrichn'a pas de volontéavecelle, et vous,
mademoiselle,vous arrivez toujours à vouloir ce
qu'elleveut.
C'estvrai,parce qu'elle veut toujours le bien,
et cettefois commeles autres il y avait une bonne
actionau bout de sacuriosité.
Je le pense bien. D'ailleurs,commeje suis
avec
toujourset partoutà deuxpas de mademoiselle
C.
i94 CËMMM MMMCH
un revolveret un couteaupoignard sur moi,je no
crainspas qu'on l'insulte.
Certesvousla défendriezavec courage
Avec sang-froid, mademoiselle,beaucoup de
sang-froidet de présenced'esprit; c'est mon devoir.
Mademoiselle Cësarinome l'a expliqué le jour où
elle m'a dit Je veuxpouvoir aller partout avec
vous.
C'est bien, mon ami; dites-moimaintenantsi
M.de Rivonnièrea vu Césarineentrer chez la per-
sonneque mon neveufréquente.
Il l'a vue sortir, il était sur la portequand elle
estremontéedans sa voiture.
Il aura sansdoutequestionnéle portier de cette
maisont
Bien certainement,car il regardait mademoi-
selle d'un air moqueur, et on aurait dit qu'il avait
eavied'être reconnu;maismademoiselleétait préoc-
cupéeet n'a pas fait attentionà lui.
Pourquoiprésumez-vousqu'il avaitenviede se
moquer!
Parce qu'il est foude jalousieet qu'il croit que
mademoisellecherche à rencontrer quelqu'un.Cer-
tainementil a établià côté de moi une contre~mine,
commeondit. Il a dû savoir.ce que j'étais chargéde
découvrir,et sansdoute'ilsaitmaintenantque mon-
sieur. votre neveu a autre choseen tète que de se
trouver<vac mademoiselleCésanne.U est bon que
voussachiezla chose,c'est à vous d'aviser, made-
C<SAN!M)t
MMMCM 155
moiseHe;c'est à moi d'exécutervos ordres, si vous
en avezà me donner pour demain.
Je m'entendraiavec mademoiselleCésarine;
merciet bonsoir,Bertrand.
Ainsi,malgréle tempsécoulé,trois semainesen-
viron depuisses menaces,le marquis ne s'était pas
désisté de ses projets de vengeance.Il "bavait dit
la vérité en m'assurantqu'il était capablede garder
sa colère jusqu'àce «eUe fût assouvie,commeil
gardait son amour sans espérance.C'était donc un
homme redoutable, ni fou ni méchant peut-être,
mais incapablede gouvernerses passions.Il avait
parlé de meurtresans provocationcomme d'une
chosede droit,et il savaitmaintenantde qui Césarine
était éprise 1Jerecommençaià maudirele terrible
capricequ'elleavait été près de me faire accepter.
Je résolusd'avertirM.Dietdch,et j'attendisqu'il fût
rentré pour l'arrêter au passageet lui dire tout ce
qui s'était passé, sansoublierle rapport que m'avait
fait Bertrand.
-Il faut,lui dis-je en terminant,quevous inter-
veniezdans tout cec. Moi,je ne peux rien; je ne
puiséloignermonneveu;son travaille cloueà Paris;
et d'ailleurs, si je lui disais qu'on le menace, il
s'acharnerait d'autant plus &braver une haine qu'il
jugeraitridicule, maisque je crois très-sérieuse.Je
n'ai plus'aucun empire sur Césanne.Vousêtes son
père, vouspouvezl'emmener;moi,je vais avertir la
policepour qu'on surveilleles déguisementset les
démarchesde M.de Rivonnière.
<S6 e~MMmtBMMtca
Ceeerait bien grave,~pondit M. Dietrich,et il
pourrait en resuiter un Mondée dont je doit)pré-
server ma CUe.Je l'emmènerais'Mle faut; mais
d'abord je ferai une démarcheauprès du marquis.
C'està moi qu'M<mnaNttiM,a'ii comprometCesarine
par sa follejalousieet sonespionnage.Rassurez-vous,
je surveillerai,je Muni et j'agirai; maisje crois que,
pour le moment,nous n'avons point à nous inquié-
ter de lui. Il croit que Césarinea éprouvéaujour-
d'huiune déceptionqui le venge, et qu'eiie ne pen-
sera plus au rivaldont ellea vuia femmeet reniant,
car il ne doit rien ignorer de ce qui concernevotre
neveu.
C'est fort bien, monsieurDietrich, mais de-
main oudanshuit joursau plus il saura que Césa-
rine persiste à aimer Paul,car elle n'est pas femme
à cacher sesdémarcheset à renoncerà ses décisions,
vousle savezbien.
J'agirai demain; dormezen paix.
Dèsle lendemainen effet, et de très-bonneheure,
il se rendit chez le marquis.Il ne le trouvapas; il
était, disait-on,en voyagedepuisplusieursjours, on
ne savait quandM comptaitrevenir.Chercherdans
Parisun homme qui se cachen'est possiblequ'a la
police.J'aBais,sans dire ma résolution,écrire pour
demanderune audienceau préfetlorsqueBertrand,
de sonair impassibleet digne,maisavecun regardqui
semblait me dire Faites attention1 annonça
iemMqmsdeMvonni&re.
C~AMMMMMM M?

III

Le marquis se présenta aussi aise, aussi courtois


que si l'on se fat quitté ta veilledans les meilleurs
termes.M. Dietrichlui serra la maincommede cou-
tume, se reservantde l'observer;maisCésarine,dont
le sourcils'étaitfroncé,et qui était vraimentlassede
ses hommages,lui dit d'un ton glacé
Je ne m'attendaispas à vous revoir, monsieur
de Rivonnière.
Je ne me croyaispasbannià perpétuité,répon-
dit-ilavec ce souriredont l'ironie avaitfrappéBer-
trand, et qui était commeincrusté sur son visage
pâli et fatigué.
Vousn'avezpas été banni du tout, reprit Césa-
rine. Il se peut queje vous aie témoignédu mécon-
tentement quand vous m'avezsemblé manquer de
savoir-vivre;maison pardonnebeaucoup à un vieil
ami, et je ne songeaispasà vous éloigner.Vousavez
trouvébon de disparattre.Ce n'est pas la première
fois que vousboudez,mais ordinairementvous pre-
niezla peine de motivervotre absence. C'étaitcon-
<M 0<3AMMMtTRtea
server ledroit derevenir.Cettefoiavouaaveznégligé
une formalitédont je ne dispense personne; vous
avezcessé de nousvoirparceque celavous plaisait;
vous revenez parce que cela vous platt. Moi, ces
façons-làme déplaisent.J'aimeà savoir si .tesgens
que je reçoisme sont amis ou ennemis; s'ils sont
dans le derniercas,je ne les admets qu'en me tenant
sur mes gardes;veuillezdonc dire sur quoi piedje
dois être avec vous mettez-ydu courage et de la
franchise,maisne comptezen aucuncas que je tolé-
rerais le plus petit manqued'égards.
Ëtourdide cette semonce,le marquis essayade se
justifier; il prétenditqu'il s'étaitabsentéréellement,
qu'il avaitenvoyéune carte P. P. C., ce qui n'était
pasvrai, et, commeil ne savaitpas mentir, sa raille-
rie intérieure se changea en confusionet en dépit.
M.Dietrich,qui avaitgardéle silence,prit alors la
parole.
Monsieurle marquis,lui dit-ilaprèsavoirsonné
pour défendred'introduired'autresvisites,vousêtes
venuchercherune explicationque j'allaisvous de-
mander ce matin. Vousvous êtes fait passer pour
absent, et vousn'avez pas quitté Paris. Autant que
ma fille; j'ai le droit de trouver étrangeque vous
m'ayezpasaunousdonnerun prétextede votredispari-
tion maismonétonnementest encoreplus profond
et plus sérieux que le sien, car je sais ce qu'elle
ignore vous vous êtes constituésonsurveillant,je
ne veuxpas me servird'un mot plusjuste peut-être,
maistrop crcel.Votreexcuseest sansdoutedansune
C~SABïNt: BMTMCH iS9

passionou dansun dépit quilégitimevotreconduite


à vos propresyeux, maisqu'il est tempsde surmon-
ter, si vousne voulezl'avouerfranchement.
Eh bien je l'avoue franchement,répondît le
marquis,pousséà bout par le sang-froidimposant
de M.Metrich.Je me suisconduitcommeun espion,
commeun misérable.J'ai bu toute la honte dt;mon
rôle, puisque me voici dévoilé; maisce n'est pas à
monsieurDietrichde mele reprocher si durement.
J'ai faitce qu'il ne faisait pas, j'ai rempli enverssa
fille un devoir que me suggéraitmon dévouement
pour elle, et que lui ne pouvaitremplir parcequ'il
ignoraitle péril.
M.Dietrichl'interrompit.
Vous vous trompez, monsieur; j'étais mieux
renseignéque vous; je savais que dans aucune dé-
marchede mafilleil n'y avaitpérilpour elle.Je sais
maintenantceci c'est que vousélevezla prétention
de l'empêcherà tout prix de faire choixd'un autre
que vouspoursonmari ce choix,elle ne l'a pas fait,
maisellea le droitde le faire.Mevoicipour le main-
tenir et le fairerespecter.Voussavezquej'ai sincè-
rementregrettéde vous voiréchouer auprès d'elle;
mais aujourd'huije ne le regretteplus, voyantque
vous manquez de sagesseet de dignité.Je vous le
déclareavec~intentiondene mefétraeteren aucune
façon,soit que vous me répondiezpar des excuses
'oupar des'menaces.
–Vousa'a~arez de'moini l'un ni l'autre,répliqua
le marquis;je saisle respectque je dois a vouset à
MO CJtSAMM MMMCN

moi-même.Je me retire pour attendrechezmoi!es


ordres quTIvousplairade me donner.
–C'est Mon jMt! s'écria Césarinedès qu'il fut
sorti. Merci,mon père ta as fait respecterta nMe
Malheureuseen&ntllui dis-je avec une viva-
cité queje ne pus maîtriser, tu ne songesqu'a toi.
Tu ne vois pas qu'il y a un duel au bout de cette
explication,et que ta folieplace ton père en facede
l'épée d'un hommeexaspérépar toitf
CésarinepàMt,et se jetant au cou de son père
Cen'est pasvrai, ceta s'ëcr!a-t-eue dis que ce
n'est pasvrai, ou je meurs!1
Cen'est pas vrai, répondit M. Dietrich.Notre
amie s'exagère mon devoir et mes intentions. Si
M.de Rivonnièrese le tient pour dit, l'incident est
vidé;sinon.
Ah oui, voilà sinon Monpère, tu me metsau
désespoir,tu me rendsfolle!1
n fautêtre calme,ma nUe;je suisjeune encore
et, dansune questiond'honneur,un hommeen vaut
un autre. J'auraismauvaisegrâce à me plaindrede
ta conduite,puisqueje n'ai pas su faire prévaloir
mon autorité et te forcer à la prudence. Je dois
accepterles conséquencesde ma tendressepour toi;
je les accepte.
n se dégageadoucementde ses bras et sortit. Elle
fut véritablementsuffoquéepar les pleurs,et me jura
qu'eue ne sortirait phMjamais seule pour ne pas
exposerson père à porter la peine de ses excentri
cités.
CËSAMM BttTKMB <M
ENetint parole pendant quelquesjours. Je parlai
à Bertrandpour l'engager&ne porter aucune lettre
d'elle sans la montrer à M. Dietrichou à moi. U
heaitabeaucoupà prendre cet engagement.Pourlui,
Césarineétaitla meilleuretête de ia mais~. Si quel-
qu'un pouvait dissiper l'oragequi s'amassaitautour
de nous, et dont il comprenaitfort bien la gravité,
caril devinaitce qu'on ne lui disait pas, c'était Cësa-
rine et nulautre. Pourtantil fut vaincupar mon in-
sistanceet promit. Trois jours après, il m'apporta
une lettre de Césarineadresséeà M. de Mvonnière,
mais en me priant de demander son compte &
M.Dietrich.
Je n'ai jamais trahi les bons maîtres,disait-il,
et vousm'avezforcéde faireunemauvaisepromesse.
MademoiselleCésarinen'aura plus de confianceen
moi.Je ne peuxpas rester dans une maisonoù je ne
seraispas estimé.
Je ne savaisplus que faire.Cethommeavaitraison.
Il était trop tard pour retenir Césanne;lui ôter son
agentle plus fidèleetle plusdévoué,c'étaitla pousser
à commettreplus d'imprudencesencore.Je rendis la
lettreà Bertrandet j'attendis que Césarinevint me
raconterce qu'ellecontenait,caril était rare qu'elle
ne demandât pas conseil aussitôtaprès avoir agi à
sa tête.
Ellene vint pas, et mes anxiétésrecommencèrent.
Cettefoisje ne craignaisplus pour monneveu.J'é-
taissure que Césannene l'avait pas revu; mais je
craignaispour M.Dietrich,que la conduite du mar-
iM C~StMNR BtMMCa

quis avait fort irrité, et qui ne paraissaitnullement


disposéà lui pardonner.
Le lendemain,Césarineentra chez moi en me di-
sant
Je sors, veux-tuveniravecmoi!Y
Certainement, répondis-je,et je ne comprendrais
pas que ta voulussessortirsansmoi danslescircon-
stancesoù tu as placé ton père.
Ne me gronde plus, reprit-elle, j'ai résolu de
réparer mes torts,quoiqu'il m'encoûte; tu vasvoir!
Où allons-noust
Je te le dirai quandnous seronsparties.
Les ordres étaient donnésd'avanceau cocherpar
Bertrand,et nous descendimesles Champs-Élysées
sans que Césarinevoulût s'expliquer. Enfin, sur
la place de la Concorde,elle me dit
Nous allopsacheter des fleurs,rue des Trois-
Couronnes,chez Lemichez.
En effet,nousdescendtmesdans les jardins de cet
horticulteur et parcourûmes ses serres, où Césarine
choisit quelques plantes fort chères; à 3 heures elle
regarda sa montpe~et tout aussitôt nous vimes entrer
le marquis de Rivonnière.
Voicijustement un de mes amis, dit Césanne a
l'employé qui nous accompagnait. Dans sa voiture
et dans la mienne, nous emporterons les plantes.
Veuillez faire remplir les voitures sans que rien soit
brisé, et faites faire I&no~ que je veux payer tant
4e6td<e.
C~SARtNE
ntMMON 163
Nousrestâmesdoncdans la serre aux camélias,où
le marquisvint nousjoindre.
Merci,mon ami, lui dit-elle en lui tendant la
main.Vousêtes venuà mon rendez-vous;vousavez
comprisqueje ne pouvaisplus,jusqu'ànouvelordre,
vous mettre en présencede mon père. Asseyez-vous
sur ce banc, noussommestrès-bienici pour causer.
Monsieurde Rivonnière,j'ai réftéchi, j'ai vu
clairdans ma conduite,je l'ai condamnée,et c'està
vous que je veux me confesser.Je ne vous ai pas
trahi, puisqueje n'ai jamaiseu d'amourpour vous,
et je ne vousai pas trompéen mettantmonrefussur
le compted'uneaversionprononcéepour le mariage.
J'étaissincère,je n'aimaispersonne,et je croyaisque
l'amourde ma liberténe serait jamais assouvi.Il l'a
été bien plus vite que je ne pensais.Le mondem'a
ennuyé,la libertém'a épouvantée.J'ai vu quelqu'un
qui m'a plu, que je n'épouseraipeut-être pas, qui
probablementne saurajamaisquejel'aime,maisqu'il
m'est impossiblede ne pas aimer. Que voulez-vous
que je vous dise?Je me croyais une femme très-
forte,je ne suis qu'uneenfant très-faible,et d'autant
plus faiblequeje ne croyaispasà l'amouret ne m'en
menaispas. Je lui appartiens maintenant et j'en
meursde honteet de chagrin, puisque ma passion
n'est point partagée. Si vous souhaitiezune ven-
geaneeisoyezsatisfait;Je suisaussi puniequ'onpeut
l'é~e d'avoirpréféréun inconnu&un amf éprouvé;
maisvousn'êtesni cruelni égoïste,ni vindicatif,et,
si voastvaz~u ~apparencecontrevoas au pointée
IM etSAMKB MttTMM

perdre l'affectionde monpère, la faute en est à moi,


à moiseule. Je ne voua ai pas compris,je vousai
mal jugé. Je me suisméMede vous. Vos torts sont
monouvrage,je vous ai exaspère, égaré,jeté dans
une sorte de délire.J'auraisdû vous diredès le pre-
mier jour ce queje vous dis maintenant Monami,
plaignez-moi,je suis malheureuse;soyez bon, ayez
pitié de moi 1
En parlantainsi avec une émotionqui la rendait
plus belle que jamais,Césarinese ptia et se pencha
commesi elleallaits'agenouillerdevantM.deRivon-
nière. Celui-d, éperdu et comme désespéré,l'en
empêchaen s'écriant
Que faites-vouslà? C'est vousqui êtesfolleet
cruelle!Vousvoulezdoncme tuer! Queme deman-
dez-vous,qu'exigez-vousde moi?Ai-jecompris!Je
croyaisà un caprice,vous me dites pour me con-
soler que c'est une passion!et vous voulez. Mon
Dieu,mon Dieu,qu'est-ceque vousvoulez! i
Ce que votre cœur et votre consciencevous
crient, mon ami, répondit-elle,toujours penchée
verslui et retenantses mainstremblantes dansles
siennes;je veuxque vousme pardonniezmonman-
que d'estime,mon ingratitude,mon silence.Quand
vous m'avezdit < Avouezvotre amour pour un
autre, je reste votre ami, car vous m'avezdit
cela! j'aurais dit vous croire; c'est votre droiture,
c'estvotrehonneurqui parlaitspontanément.J'ai cru
à un piège,c'est là mon crime et la cause de votre
colère.Ma méSancevousa trompé.Vousavezcru à
e~SAMMMMttMH iM
un caprice, dites-vous?Celadevait être. Aussim'a-
vez-vous traitée commeune fantasqueenfant que
l'on veut protégeret sauver en dépit d'elle-même.
Vousavezpris cela pour un devoir, et vousavezem-
ployé tous tes moyens pour vous en acquitter. A
présent vous découvrez,vous voyezque c'est une
passionet quej'en souffreaffreusement;votredevoir
change; U&utme soutenir, me plaindre,me conso-
ler, s'il se peut, M&utm'aimersurtout! Ufaut m'ai-
mercommeune sœur, vous dévouerà moi comme
un tendre frère. Ne me causez pas cette douleur
atroce de perdre mon meilleurami au momentoù
j'en ai le plus besoin.
Et elle lui jeta ses bras au cou en l'embrassant
commeelleembrassaitM.Dietrichquand elle voulait
le vaincre.Elle ne pouvait pas ne pas réussir avec
le marquis il était déjà vaincu.
Vousme tuez1luidit-il, et je baisela mainqui
me frappe.Ahque voua connaissezbien votre em-
pire sur moi,et commevousen abusez AUons,vous
triomphez;que &ut-il&ire!AUez-vous me demander
d7amenerà vosgenouxl'ingratqui vous dédaigne!
Ah 1grandDieu,s'ëcria-t-eUe,il s'agit biende
celaS'a se doutaitde ma passion,je mourraisde
douleuret de honte. Non,vous n'avez rien à faire
que de m'accepteréprise d'un autre et de m'aimer
assezpour demanderpardon à mon père des torts
qu'il vous attribue. Il a cru que vous vouliezme
perdre par un ëc!at,faire croire que vousaviezdes
droits sur moi. Dites-luila vérité, accusez-moi,
ex-
i66 CËSARHtB CtETRÏCa

pliquez-vous. Dites-lui que vous n'avez d'autre am-


bition que celle de jouer avec moi le rôle d'ange
gardien. Justifiez-vous, donnez lui votre parole pour
l'avenir et laissez-moi vous réconcilier. Ce ne sera
pas difficile; il vous aime tant, mon pauvre père! il
est si malheureux d'être brouillé avec vous 1
Le marquis hésitait à prendre des engagements
avec M. Dietrich. Césanne pleura tant et si bien qu'il
promit de venir à l'hôtelle soir même, et qu'il y vint.
Elle avait exigé mon silence sur cette entrevue si
habilement amenée, et elle voulait que le marquis
vint chez elle comme de lui-même.
J'hésitais à tromper M.Dietrich.
Peux-tu me blâmer? s'écria-t-elle. Tout ce que
j'ai imaginé pour préserver la vie de mon père de-
vrait te sembler une tâche sacrée, que j'ai combinée
avec énergie et menée à bien avec adresse et dévoue-
ment. Si j'eusse suivi ton conseil de me tenir tran-
quille, de me cacher, de ne plus faire ce que tu
appelles mes imprudences, le ressentiment de ces
deux hommes s'éternisait et amenait tôt ou tard un
éclat. Grâce à moi, ils vont s'aimer plus que jamais,
et tu seras à jamais tranquille pour ton neveu. M. de
Rivonnière n'est pas si chevaleresque et si généreux
que je le lui ai dit. Il a les instincts d'un tigre sous
son air charmant; mais j'arriverai à le rendre tel qu'il
doit être, et je lui aurai rendu un grand service dont
il me saura gré plus tard. Quand on ne peut pas
combattre une bête féroce, on la séduit et l'appri-
voise. J'ai fait une grande faute le jour où j'ai perdu
etSAMM! MMMCH i67
pattence avec lui. Je m'y prenais mal, à présent je le
tiens!
M. Dietrich, surpris par la visite du marquis, ac-
cepta l'expression de son repentir aussi franchement
que Césanne l'avait prévu. Le pauvre Rivonnière était
d'une pâleur navrante. On voyait qu'il avait souffert
autant dans cette terrible journée que s'il eût eu à
subir la torture. Son abattement donnait un grand
poids au serment qu'il fit de respecter la liberté de
Césarine et de rester son ami dévoué. M. Dietrich
l'embrassa. Césarine lui tendit ses deux mains à la
fois, après quoi elle se mit au piano et lui joua déli-
cieusement les airs qu'il préférait. Ses nerfs se déten-
dirent. Le marquis pleura comme un enfant et s'en
alla béni et brisé.
Eh bien, mademoiselle me dit Bertrand, que je
rencontrai dans la galerie après que les portes se
furent refermées sur M.de Rivonnière, vous avez eu
raison de me laisser porter la lettre. Je vous le disais
bien, qu'il n'y avait que mademoiselle Césarine pour
arranger les affaires. Elle y a pensé, elle l'a voulu, elle
a écrit, elle a parlé, et le tour est fait. Pardon de l'ex-
pression elle est un peu familière, mais je n'en
trouve pas d'autre pour le moment.
Il n'y en avait pas d'autre en effet le tour était
joué. Césarine était-elle donc profonde en ruses et
en cruautés? Non, elle était féconde en expédients et
habile à s'en servir. Elle se pénétrait de ses rôles au
point de ressentir toutes les émotions qu'ils compor-
taient. Elle croyait fermement à son inspiration, à son
t68 C<M!HM BMTMCa

le
géniede femme,et se persuadaitopérer sauvetage
des autres en les noyantpour se faireplace.
Eue était donc maîtressede la situation comme
toujours.Elle avait amené son père à tout accepter,
elle avait paralyséla vengeance du marquis, elle
m'avaitsurpriseet troubléeau point que je ne trou-
vais plus de bonnes raisonspour la résistance.Il ne
lui restait qu'à vaincrecellede Paul,et, commeelle
le disait, l'action était simpMoe. Les forces de sa
volonté,n'ayant plus que ce but à atteindre,étaient
décuplées.
Quecomptes-tufaimlui disais-je vas-tu en-
core le provoquermaigrele mauvaisrésultat de tes
premièresavances?
J'ai fait une école,répondait-elle,je ne la re-
commenceraipas. Je m'y prendraiautrement; je ne
sais pas encorecomment.J'observeraiet j'attendrai
l'occasion;elle se présentera, n'en doute pas. Les
choseshumainesapportenttoujoursleur contingent
de secoursimprévuà la volontéqui guette.pour en
tirer parti.
Cettefataleoccasionvinten effet, mais au milieu
de circonstancesassez compliquées,qu'il faut re-
prendre de plus haut.
Margueriten'avait pas caché a Paul la visite de
Césarine,et elle lui avaitassez bien décrit la per-
sonne pour qu'il lui tôt aisé de la reconnaître.H
m'avaitfait part de cette démarchebizarre,et je h
lui avais expliquée. II n'était plus possible de lui
cacher la vérité. Par le menu, H apprit tout; mais
MMMCB
CÊSAMM i69
nous eûmes grand soin de n'en pas parler devant
Marguerite,dontla jalousiese Mtallumée.
Pau*se montra, dans cette épreuve délicate,au-
dessus de toute atteinte. CommeU avait coutume
d'en rire quandje l'interrogeai je l'adjurai,un soir
que je l'avaisemmenépromenerau Luxembourg,de
me répondre sincèrementune foispour toutes.
Est-ceque ce n'est pas déjà fait! me dit-Havec
surprise; pourquoi supposez-vousque je pourrais
changerde sentimentet de volontét
Parce que lescirconstancesse modifientà toute
heure autourde cettesituation,parceque M.Dietrich
consentirait,parceque je seraisforcéede consentir,
parce que M. de Rivonnièrese résignerait, parce
qu'enfin tu n'es pas bien heureux avec Marguerite,
et que tu n'es pas lié à elle par un devoir réel. Son
sort et celuide l'en&ntassurés,rien ne te condamne
à sacrifierà une femmeque tu n'aimes pas le sort
le plus brillantet la conquêteh plus flatteuse.
Ma tante, répondit-il, vous jouez sur le mot
aimer.J'aime Margueritecommej'aime mon enfant,
d'abord parce qu'elle m'adonné cet enfant, et puis
parce qu'elle est une enfant elle-mème.Cette in-
dulgencetendre que h faiblesseinspire naturelle-
ment à l'homme est un sentimenttrès-profond et
très-sain,n ne donnepas les émotionsviolentesde
l'amour romanesque,maisil remplitles coeurshon-
nêtes, et n'y laisse pas de placepour le besoindes
passionsexcitantes.Je suis une naturesobre et con-
tenue. Cebesoin,impérieuxchez d'autres, est très-

i70 CiSAMNtBÏMMCB
modéréchezmoi.Je ne auia pas attire par le plaisir
fiévreux.Mesnerfs ne sont pas entrâmesaux pa-
roxysmes,mon cerveau n'est guère poétique, un s
s
idéaln'est pour moi qu'une chimère, c'est-à-direun
monstreà beauvisagetrompeur.Pourmoi,le charme
de la femmen'est pas dans le développementextra-
ordinaire de sa volonté,au contraireil est dans l'a-
bandon tendre et généreuxde sa force. Le bonheur
parfait n'étant nulle part, car je n'appelle pas
bonheur l'ivresse passagèrede certaines situations
enviées,j'ai pris le mienà maportée, je l'ai fait à
ma taille,je tiens à le garder,et je déne mademoi-
selleDietrichde me persuaderqu'elle en ait un plus
désirable à m'offrir. Si elle réussissaitm'ébranler
en agissantsur mes sens ou sur mon imagination,
sur la partie folleou brutalede mon être, je saurais
résisterà la tentation,et, si je sentais le dangerd'y
succomber,je prendraisun grandparti j'épouserais
Marguerite.
ÉpouserMargueritece n'est pas possible,mon
enfant!
Cen'est pas facile,je le sais, maisce n'est pas
impossible.Cetteunionblesseraitvotre juste Berté;
c'est pourquoije ne m'y résoudraisqu'à la dernière
extrémité.
Qu'appelles-tula dernièreextrémité? Y
Le dangerde tomberdansune humiliationpire
le
que celle d'endosserle passé d'une fille déchue,
danger de subir la dominationd'une femmealtière
et impérieuse.Margueritene se fera jamais un jeu
c6SABt!<tt MSTKïCa 171

de ma jalousie. Elle a ce grand avantage de ne pou-


voir m'en inspirer aucune. Je suis sûr du présent.
Le passé me m'appartenant pas, je n'ai pas à en
souffrir ni à le lui reprocher. L'homme qui l'a sé-
duite n'existe plus pour elle ni pour moi elle l'a
anéanti à jamais en refusant ses secours et en vou-
lant ignorer ce qu'il est devenu. Jamais ni elle ni
moi n'en avons entendu parler. U est probablement
mort. Je peux donc parfaitement oublier que je ne
suis pas son premier amour, puisque je suis certain
d'être le dernier.
Quelques jours après cette conversation, je trouvai
Marguerite très-joyeuse. Je n'avais pas grand plaisir
à causer avec elle; mais, comme je voyais toutes les
semaines une vieille amie dans son voisinage, j'allais
m'informer du petit Pierre en passant. Marguerite
avait un gros lot de guipures à raccommoder, et je
reconnus tout de suite un envoi de Césarine.
C'est cette jolie dame, votre amie, qui m'a
apporté ça, me dit-elle. Elle est venue ce matin, à
pied, par le Luxembourg, suivie de son domestique
à galons de soie. Elle est restée à causer avec moi
pendant plus d'une heure. Elle m'a donné de bons
conseils pour la santé du petit, qui souffre un peu
de ses dents. Elle s'est informée de tout ce qui me
regarde avec une bonté! Voyez-vous, c'est un
ange pour noi, et je l'aime tant que je me jetterais
au feu pour elle. Elle n'a pas encore voulu me dire
son nom; est-ce que vous ne me Io direz pas?i
Non, puisqu'elle ne le veut pas.
iM etaAKMw DtBTmca
Est-ce que Paulle saitt
Je Fignore.
–C'est drôle qu'elle on fasse un mystère; c'est
quelque dame de charité qui cache le bien qu'eue
fait.
–Aviez-vous réellement besoin de cet ouvrage,
MargueriteI
Oui,nousen manquonsdepuis quelquetemps.
MadameFéron,qui est aère, en souffre,et &it quel-
quefoissemblantde n'avoirpas faimpour n'être pas
à chargeà Paut maiselle supporte bien des priva-
tions, et l'enfant nous dérange beaucoup de notre
travail.Paul &it pour nous tout ce qu'il peut, peut-
être plus qu'il ne peut, car il use ses vieux habita
jusqu'au bout, et quelquefoisj'ai du chagrinde voir
les économiesqu'il fait.
Acceptezde moi, ma chère enfant, et vousne
lui coûterezplus rien.
n me l'a défendu,et j'ai jure de ne pasdésobéir.
D'ailleurs nous voilà tranquilles; ma jolie dame
nous fournirade l'ouvrage.En voilàpour longtemps,
Dieumerci Ellenouspayetrès-cher,le doublede ce
que nous lui aurions demandé.Voyezcommec'est
beau toute une garniturede chambreà coucher en
vieuxpoint Quandce sera doubléde rose.
Mais calte quantité d'ouvrageet ce gros prix,
celaressemblebien à une aumône ne craignez-vous
pas que Paul ne soit mécontentde vous la voir ac-
cepter?
Onne le lui dira pas. La charité, s'il y en a, est
069AMNB CtBTMCa 173

surtout au profit de madameMroa, qui en a bien


besoin, et c'est pour elle que j'ai accepte.Vousne
voudriezpas empêchercettebrave femmede gagner
sa vie! Pauln'en auraitpasle droit,d'ailleurst
Je crus devoir me faite mais je vis bien que le
feu était ouvertet que Césarines'emparaitde Mar-
gueritepour aplanirson cheminmystérieux.
Le lendemain,je fus frappéed'une nouvellesur-
prise. Je trouvai Margueritedans l'antichambrede
Césanne.Blé avait reçu d'elle ce billet qu'elle me
montra
< Machère enfant, j'ai oubliéun détail important
pour la coupe des dentelles.Il faut que vouspreniez
vous-mêmela mesure de la toilette. Je vousenvoie
ma voiture,montez-yet venez.
La damectMc~M~MfM. 1t
Est-ceque Paula consenti! lui demandai-je.
Paulétait parti pour son bureau. Dame il n'y
avait pas à réfléchir, et puis j'étais si contente de
monterdans la belle voiture,toute doubléede satin
commeune robe de princesse et des chevaux!do-
mestiquesdevant,derrière ~aallaitsi vitequej'avais
peur d'écraser les passants. J'avais envie de leur
crier Rangez-vousdonc1 Ah je peux dire que
je n'ai jamais été à pareillefête 1
Césanne,qui s'habillait,fit prier Marguerited'en-
trer. Je la suivis.
–Ah! ta f intéressée&nos petites affaires!me
M.
i7& e~SARHtttBïKTKtCH
dit-elleavecun malicieuxsourire.Il n'y a pasme-yen
de te rien cacher!1Moi qui voulaiste surprendre en
renouvelantmon appartement d'après tes idées!1
Chère petite, dit-elle à Marguerite,voyez bien la
forme de cette toilette pour rabattretes anglessans
couturesapparentes; voici du papier, dos ciseaux.
Taillezun patron bien exact.
–Mais enfin,madame,s'écria Margueriteen rece-
vant les ciseauxd'or et en jetant un regardébloui
sur la toilette chargéede bijoux, dites-moidoncoù
je suis, et si vousêtesreine ou princesse1
Nil'une, ni l'autre,réponditCésarine.Jene suis
guère plus noble que vous, monenfant.Mesparents
ont gagnéde la fortuneen travaillant c'estpourquoi
je m'intéresseaux personnes qui vivent de leur
travail; maisil est bieninutile queje vous fasseun
mystèreque mademoisellede Nermonttrahir:' te
me nomme Césarine Dietrich, une personne <
M.Pauln'aime guère.
Il a tort, bien tort, vous êtes si aimableet si
bonne1
H vous avait dit le contraire,n'est-ilpas vrai?'1
Mais non, il ne m'avait rien dit. Ah si il
vous trouvait trop parée au bal, voilà tout; mais il
vousconnaitsi peu, d fautlui pardonner.
n ne vousa pas chargée,dis-jeà Margueriteun
peu sév&tement,de demanderpardonpour lui.
Elle ma regardaavecétonnement.Césarinela prit
par le bras et hdntvoirtout aonappartementet toute
CËSAMtttt tXETMCB 175

la partiede l'hôtel qu'elle habitait. EUes'amusaitde


son vertige,de ses questionsnaïves,de sesnotions
quelquefoisjustes,quelquefoisfollessur toutescho-
ses. En la promenantainsi, eue échappaità mon
contrôle,eue l'accaparait,elle la grisait,elle faisait
reluire l'or et les joyaux devant elle, elle jouait le
rôle de Méphistoauprès de cette Marguerite,aussi
femmeque cellede la légende.
Voyantque Césarineétait résolueà me mettre de
côté pour le moment,je quittai sa chambre,où elle
ramenaMargueriteet l'y gardaassezlongtemps;puis
ellevoulut la reconduirejusqu'à sa voiture,qui de-
vait la remmener,et en traversantle salon elle m'y
trouvaavecle marquisde Rivonnière c'est là qu'eut
lieu une scèneinattenduequi devaitavoirdes suites
biengraves.
Bonjour,marquis, dit Césanne,qui entrait la
première,je vousattendais.Vousvenezdéjeuneravec
nous?
Ence moment,et commeM. de Rivonnières'avan-
çaitpourbaiserla main de sa souveraine,il setrouva
vis-a-visde Marguerite,qui la suivait. Hresta une
secondecommeparalysé,et Marguerite,qui ne savait
rien cacher,rien contenir,fit un grandcri et recula.
Qu'est-ce donc? dit Césarine.
Jules s'écria Margueriteen montrant le mar-
quisd'un air effaré,commesi elleeût vu un spectre.
M.de Rivonnièreavait pris possessionde lui-même,
fi dit en souriant
Qui, Jules?que veut dire cettejoliepersonneÏ
i76 C<SAM!M MMMCB
Vousne vousappelezpasJules!reprit-elle toute
confuse.
Non,dit Césarine,vousêtes trompée par quel-
de Rivonnière
que ressemblance,il s'appelleJacques
Venez,mon enfant.Marquis,je reviens.
Euel'emmena.
–C'est là votre pauvre abandonnée! dis-je à
M. de Rivonnière,convenez-en.
Oui, c'est-eUe.Vousla connaissezî
Sansdoute, c'est la maltressede mon neveu.
Commentne le saviez-vouspas, vous qui aveztant
rôdéautourde son domicilet
Je le savaisdepuispeu maiscommentpouvais-
m'attendre à la rencontrerici? Aunomdu ciel, ne
je
dites pas à Césanneque je suisce Jules.
Si vous espérezla tromper.
Césarinerentrait. Son premiermot fut
Ah ça dites-moidonc,marquis,pourquoielle
voua appelleJules!Sic n'a doncjamaissu qui vous
étiezÏ Niejure que c'étaitun étudiant,qu'il se nom-
mait Morin,et qu'à présent,malgrévotre grandair
et votre belle tenue, vousêtes un fauxmarquis. Il y
a la-dessousun romanqui va nous divertir.Voyons,
contez-nousça bien vite avantdéjeuner.
Vousvoulezvousmoquerde moi!t
Non,car je crainsd'avoir à vous trouvertrès-
coupableet à vousblâmer.
Alorspermettez-moide me taire.
Non,lui dis-je,ilfaut vousconfessertoutà fait.
Monneveu songe à l'épouser, cette Marguerite.Je
MMMM
dtSAMM ~7
doissavoir si elle est pardonnable,et si ellene s'est
pas vantéeen prétendantavoir refusévos dons.Con-
fessez-vous,il y va de l'honneur.
Alorsj'avouerai,puisqu'ellea eu l'imprudence
de parler.
Et il racontacomme quoi, dans un momentoui!
voulaitguérirde son amourpour mademoiselleDie-
trich, il avaiterré commeun fou, au hasard, auxen-
vironsde Paris, sur les bords de la Seine,avec de
grandes velléitésde suicide. Là, il avait rencontré
cette fille,dont la beautél'avaitfrappé, et qui,mal-
traitée chez sa mère, s'étaithissée enlever.Pour ne
pas se compromettre,il s'étaitdonnéle premiernom
venu, et, pour lui inspirer de la confiance,il s'était
fait passerpour un pauvre étudianten situationde
l'épouser,m'avait logéedansune petite maison de
campagnede la banlieueoùilallaitla voir en secret,
dans une tenue appropriéeà son mensonge,et où
ellene se montraità personne.Elleétait modeste,et
sans autre ambitionque celle de se marieraveclui,
quelque pauvre qu'il pût être. Ce commerceavait
duré quelques semaines.Uneaffaireayant appeléle
marquisdanssesterres de Normandie,ilavait appris
que Césarineétaità Trouville.n s'étaitrepris depas-
sion pour eUeen h revoyant.ÛavaitenvoyéDubois,
son homme de confianceàMarguerite,pourluiannon-
cer le mariagede Mes Morin, et lui remettre un
portefeuillede cinquante mille francs qu'elle avait
)etéau nézdu porteur en disant
–11 m'atrompée,puisqu'ilestriche.Jele méprise,
178 CËSAMNN BtBTtUCH

dites-lui que je nel'aime plus et ne le.reverrai jamais.


trans-
Dubois avait cru ne paa devoir se hâter do
mettre la réponse à son maître, d'autant plus que
au bout
celui-ci avait suivi Césanne à Dieppe. C'est
de trois mois seulement que, de retour à Paris, il
Il
avait appris le refus et la disparition de Marguerite.
en
avait envoyé chez sa mère, elle y était retournée
elle avait
effet; jnais, après une tentative de suicide,
ne doutait dans le
disparu de nouveau, et personne
disait-on,
village qu'elle ne se fût noyée, puisque,
c'<Ma~son «Me.Le marquis ajouta
Je ne dissimule pas ma faute et j'en rougis. C'est
ce remords qui m'a rendu furieux naguère.
J'ai eu
Ne parlons plus de cela, dit Césanne.
envers vous des torts qui ne me permettent pas
d'être trop sévère aujourd'hui.
D'autant plus, reprit-il, que vous êtes la cause.
involontaire.
Et très-innocente de votre mauvaise action; je
comme un repro-
n'accepterais pas cette constatation
femmes
che mérité, mon cher ami. Si toutes les
des
dont le refus d'aimer a eu pour conséquence
la
aventures de ce genre devaient se les reprocher,
moitié de mon sexe prendrait le deuil; maistout cela
n'est pas si grave, puisque Marguerite s'estconsolée.
Et puisqu'elle a réparé son éga~ment, ajoutai-
une conduite sage et digne; je suis bien aise
je, par exacte-
de savoir que le récit de M. de Rivonnièreest
esti-
ment conforme au sien, et que mon neveu peut
mer sa compagneet lui pardonner.
CËS~MNB MBTMOB 179
Et même il le doit, répliqua vivement Césarine
mais lui donner son nom, comme cela, sous les yeux
du marquis, tu n'y songea pas, Pauline! Je voudrais
voir la Bgure que tu ferais, s'il arrivait que madame
Paul Gilbert, au bras de son mari, s'écriât encore en
rencontrant M. de Rivonnière
–Voila Jules!1
Certes elle ne le fera plus, dit le marquis. Pour-
quoi M. Paul Gilbert serait-il informe t
Il le sera! répondit Césarine.
Par toi? m'écriai-je.
Oui, par elle, reprit le marquis avec douleur;
vous savezbien qu'elle veut empêcher ce mariage!1
Vous rêvez tous deux, dit Césarine, qui n'avait
jamais avoué au marquis que Paul fût l'objet de sa
préférence, et qui détournait ses soupçons quand
elle voyait reparaître sa jalousie; que m'importe à
moi! Si j'avais l'inclination que vous me supposez,
comment supporterais-je la présence de cette Mar-
guerite autour de moi? C'est moi qui l'ai mandée
aujourd'hui. Je la fais travailler, je m'occupe d'elle
je m'intéresse à son enfant, qui est malade par pa-
renthèse. J'irai peut-être le voir demain. Voustrouvez
cela surprenant et merveilleux, vous autres Pour-
quoi Je peux juger cette pauvre nlle très-digne
d'être aimée par un galant homme, mais je ne suis
pas forcée de voir en elle la nièce bien convenable
de mademoisellede Nermont. Je dis même que c'est
un devoir pour Pauline de ne pas laisser ignorer à
i80 C<<Mtt«BtMMCM
son neveula rencontred'aujourd'huiet le vrai Mm
du adducteurde Marguerite.
Soit e'écria le marquis en se levant comme
frappé d'une idée nouvelle.SiM. PaulGilbertaime
réellementIl compagne,il recooMttMqu'il a un
compte ~er avec moi, Ume chercheraquereUe,
et.
Et vous vouabttttMÏ dit CeaMtneen sa ïe~nt
aussi, mais en affectant un air dégagé. Vouaen
mourezd'envie,mMqui$,et veM!tvotreférocité qui
reparatt; mais, moi,je n'aime pas tea duebqui n'ont
pas le uns commun,et je jure que M. Gilbertne
saurarien. Ce n'est pas Margueritequi ira se vanter
à lui d'avoirretrouvé son amant. Cen'est pas Pau-
line qui exposerason neveu chéri à une sotte et
mauvaiseaffaire.Cen'estpas vous qui le provoquerez
par une déclarationd'identité qui ne vous fait pas
jouer !e beau rôle. Amoins qu'il ne vous passepar
la tête de lui disputer Marguerite,je ne vois pas
pourquoi vous auriez la cruauté d'enlever à votre
victimeson protecteur nécessaire.Voyons,assez de
drame, allons déjeuner et ne parlons plus de ces
comméragesqu'il ne taut pas faire tourner au tra-
gique.
Si Césanneavaitdes expédientsprodigieuxau ser-
vicede son obstination,eUeavaitaussi tes aveugle-
ments de l'orgueil et ~ne confianceexagéréedans
son pouvoir de fascination.C'est là l'écueil de ces
sortesde caractères. Une foi profonde, une passion
vraie, ne sont pas les mobilesde leurambition.S'ils
C<SAR)H<<:BtETMCM Mt
t'attachent a la poursuite d'un idéal, ce n'est pas
l'idéal par lui-mêmequi les ennamme,c'est surtout
l'amourde la lutte et l'enivrementdu combat. Si
monneveu ont été facileApersuader et à vaincre,
ell~l'eût dédaigné;elle n'y edt jamaisfait attention.
Ellecroyaitavoirtrouvé dans la marquisl'aaclava
rebelle,mais faible,qu'en un tour de main eUede-
vait jamais dompter; elle se trompait. EMeavait,
sans le savoir,altéré la droiture de cet hommed'un
ccaurgénéreux,mais d'une raison médiocre.Depuis
plusieursannées,elleletratnait.à sa suite,l'honorant
du titre d'ami,abusantde sa soumission,et lui con-
Bant,danssesheuresde vanité,lesthéoriesde haute
diplomatiequi lui avaientréussi pourgouvernerses
proches,ses amis et lui-même.D'abordle marquis
avaitété épouvantéde ce qui lui semblaitune per-
versitéprécoce,et il avait voulus'y soustraire;en-
suite ilavaitvuCésarinen'employerque des moyens
avouableset ne travaillera dompterles autresqu'en
les rendantheureux.Telleétait du moins sa préten-
tion, son illusion, la sanction qu'elle prétendait
donner, comme fonttous les despotes,à ses enva-
hissements,et dont elle était la première dupe. Le
marquiss'étaitpayéde ses sophismes,il était revenu
à elle avec enthousiasme;mais il recommençaità
souffrir,à se meneretà retomberdansson idée fixe,
qui était de lutter contreelle et contre le rival pré-
féré,quel qu'il fût.
Elle ne le tenait doncpas si bien attaché qu'elle
croyait. H avait étudié à son écolel'art de ne pas
M
<M O~SAMNR BtttTMCH
céder, et il n'avait pas, comme elle, la délicatesse
fémininedansle choixdes moyens.Il lui passa donc
par la tête, a la suite de l'explicationqueje viens de
rapporter,d'éveillerla jalousiede Paulet de t'amener
sur le terrain du duelen dépit des prisions de Cé-
sarine. 11avait donnésa parole,il ne pouvaitplus la
tenir, et il s'en croyait dépensé parce que Césarine
manquaità la sienne en lui cachant te nomdo son
rivalau mépris de la conOanceabsolue qu'elle lui
avaitpromise.C'estdu moinsce qu'il m'expliquapar
la suite aprês avoir agi commeje vaisle dire.
M nous quitta a~~itot après le déjeuner pour
écrire à Margueritela lettre suivante, qu'il lui fit
tenir par Dubois
c Si j'ai faitsemblantce matinde ne pas vousre-
connattre, c'est pour ne pas vous compromettre;
mais tes personnes chez qui nous nous sommes
rencontrésétaientau courant de tout, et j'ai appris
d'elles que vous n'aviez pas l'espérance d'épouser
votrenouveau protecteur.La faute en est à moi,et
votre malheur est mon ouvrage. Je veux réparer
autant que possiblele mal que je vous ai fait. J'ai
compriset admiré votreCertéà mon égard maisà
présentvousêtes mère, vous n'avez pas le droitde
refuserle sort que je vousoffre.Acceptezune jolie
maisonde campagneet unepetite propriétéqui vous
mettront pour toujours à l'abri du besoin. Vousne
me reverrez jamais, et vous garderezvos relations
avecle père de votreenfanttant qu'ellesvousseront
douces. Le jour où elles deviendraientpénibles,
CtMMM MMMCW <M
voua serez libre de lea rompre sans danger pour
l'avenirde votreBtaetMascraintepour vous-même.
Peut-être aua$i, en voua voyant dans l'aisance,
M.PaulGilbertse décidera-t-Hà vous épouser.Ac-
ceptez, Marguerite,acceptezla réparation déainté-
resséequeJe vousoffre.C'estvotre droit, c'estvotre
devoirde more.
Si vouavoulezde plus amptearenseignements,
écrivez-moi,

Marquiade RtvoH!<t6a<[.

Margueritefroissad'abord la lettre avec mépris


sana la bien comprendre mais madameFéron,qui
savaitmieuxlire et qui était pluspratique,la relut et
lui en expliquatous les termoa.MadameFéronétait
très-honnéte,trèa-devouéeà Pautetàson amie, mais
elle voyaitde près les déchirementade leurintimité
et les difficultésde leur exiatence.Hlui semblaque
!o devoirde Margueriteenversson filsétait d'accep-
ter des moyensd'existenceet des gagesde liberté.
Marguerite,qui voulaitêtre épouséepour garderla
dignitéde sonrotede mère, tombadanscettemons-
trueuseinconséquence de vouloiraccepter,pour l'en
tant de Paul, le prix de sa première chute. EUeen-
voyasur l'heure madameFéronchezle marquis.11
s'expliquaen rédigeantune donationdont le chiffre
dépassaittes espérancesdes deux Cemmos. Margue-
rite n'avait plus qu'à la signer. Il lui donnaitquit-
tance d'une petite fermeen Normandie,qu'elle était
iM C)t$A<Htt< MttTMCH

censéelui acheter, et dontelle pouvaitprendrepos-


ae~sionsur-le-champ.
Quand Margueritevit ce papier devant elle, eMe
l'épela avecattentionpour s'assurerde la validitéde
l'acte et dola formerespectueuseet délicatedansla.
quelleHétait conçu. Amesure que la Féronlui en
lisaittoutes les expressions,ellesuivaitdu doigtet
de Fceil,te cœur palpitantet ta eueurau front.
Allons,lui dit sa compagne,signe vite et tout
sera dit. Voici deux copies semblables,gardes-on
une je reporte moi-mêmel'autre au marquis. Je
serai rentrée avant Paul; j'ai deux heures devant
moi. 11ne se doutera de rien, pourvuque tu n'en
parlesni à sa tante, ni à mademoiselleMetrich,ni à
personneau monde.J'ai dit au marquisque tu n'ac-
cepteraisqu'à la conditiond'un secretabsolu.
Margueritetremblaitde tous ses membres.
MonDieudisait-elle, je ne sais pas pourquoi
je me figuresigner ma honte.Je donnemadémission
de femmehonnête.
-Tu aurasbeaufaire,mapauvreMarguerite,reprit la
Féron.tune serasjamaisregardéecommeunefemme
honnêtepuisqu'onne t'épousepas,et pourtantPaul
t'aimebeaucoup,j'en suis sûre; maissa tante ne con.
sentira jamaisà votre mariage.Danslemondede ces
gens-la.onne pardonnepasaumalheur.D'ailleurscette
signaturene t'engagea rien. Tu n'es pasforcéed'aller
demeureren Normandieet de dire à Paulque tu y es
propriétaire.J'irai toucher tes revenus sans qu'il le
sache. En une petite journée,le chemin de fer voua
MttTMCN
CËtAtHNS <M

mèneet vouaramène,le marquisme l'a dit. Si quel-


quejour Paulse brouilleavectoi,– ça peut arriver,
tu le tracassesbeaucoupquelquefois, eh blon tu
iras vivre en bonnefermièreà la campagneavaoton
Ois,qu'il te laissera emmener pour son bonhauret
sa santé. Je supposed'ailleurs que ce pauvrePaut,
qui se fatigueet se prive pour nousdonnerte néces-
saire, meurea la peine que deviendras-tuavec ton
ontàntî Vivras-tudesaumônesde sa tante et doma.
demoiselleDietdchîCeabontés-!a n'eut qu'untemps.
Tusaisbien que le travail de deux femmes nonous
suînt pas pour élever un jeune hommede famille.
Ton Pierre sera donc un ouvrier, sachant à peine
lire et écrire! Avecça qu'Ussont heureux, les ou-
vriers,avecleurs grèves,leurspatronset lessoldats! 1
Pierre est un enfant bien né; il est petit-fils d'un
médecinet noblepar sa grand'mère.Tului doisd'en
faireun bourgeoiset de pouvoirlui payer le cotiége
autrementil te reprocheraitson malheur.
Maiss'il me reproche son bonheur?.
Est-ce qu'il saura d'où il vient? tes enfantsne
fouillentjamaisces choses-là.Ils prennentle bonheur
ou ilsle trouvent,et on doitsacrinersa Qertéà leurs
intérêts.
Margueritesigna la Férons'enfuitsanslui donner
le temps de la réflexion.
Le marquisn'avaitpas compté que Paul pourrait
ignorer longtempsce contrat, qu'il courut déposer
chezson notaire,et qu'il luirecommandade régula-
riser au plus vite. Il connaissaitMarguerite,illa sa-
!M C)ttAtt!M<! MttTMCN
vait incapablede garder un secret. Unepetite cir-
constance,qui ne fut peut-êtrepas préméditée,de-
vait amener vite ce résultat. En prenant congéde
madameFéron,il lui remit pour Margueriteun petit
écrin, en luidisantque c'était le pot-de-vind'usage.
Ace mot do pot-de-vin qu'elle ne comprenaitpas,
Marguerite,que madame Féron retrouva tout on
pleurs, se prit a rire avec la facilité qu'ont les en-
fantsde passerd'une criseà la crisecontraire.
Il est doncbien bon, NOM vin, dit-eUe,qu'il on
donnesi peu à la fois?Y
Elleouvrit l'écrinet y trouvaune bague de dia-
mantsd'un prix asseznotable.Laveilleencore, oi'e
l'eotpeut-êtrerepousséo maiselleavaitvu, le matin
mcmo,les bijouxde Césarine,et, bien qu'elle outof-
fcct~de no pastes envier,elleenavaitgardél'éblouis-
scment.Elle passa la bague à son doigt, jurant à la
Féron qu'elle allait la remettre dans l'écrin et la
cacher.
Non,lui dit l'autre, il faut la vendre, cela te
trahirait. Donne-moiça toutde suite,je te rapporte-
rai de l'argent. L'argentn'est pas signé,et Paulne
regardepas où nousmettonsle nôtre. Il ne sait ja-
maisce que nous avons; il se contentede nous de-
manderde quoinous avons besoin.A présent nous
lui dirons qu'il ne nousfaut rien, et, s'il est étonné,
nous lui montreronsnos guipures. II ne peut pas
trouver mauvais que mademoiselleDietrichnous
fasse travailler.
Margueritecachala bague; il était trop tard pour
0<M«!NEMKT!UCM <M
la faire évaluer, Paulallaitrentrer, 11rentra en effet'
il rentra avecmoi.J'avaisdtnésoule,debonneheure,
pour allerle prendre à son bureau, ï! m'avaitécrit
qu'il était un peu inquietde l'indispositionde son
fUs.
L'enfantn'avait rien de grave. J'avais raconté a
Paul, cheminfaisant,la visite de Margueriteà Cesa.
rino,l'engageantà no pas blâmer Margueritede sa
confiance,de crainted'éveillorses soupçons.JIétait
fort mécontentde voir les bienfaitsde mademoiselle
Dietrichse glisserdansson petit ménage.
Si c'est par là qu'elle prétend mo prendre, elle
s'y prend mal, disait-il; elle est lourdementmala-
droite,la grandediplomate! t
Je lui répondisque jusqu'à nouvel ordre le mieux
était de ne pasparaîtres'apercevoirde ce qui se pas-
sait chezlui. Hmele promit.Nousne nous doutions
guère dos choses plus graves qui venaient de s'y
passer.
Rassuréesur la santé de l'entant,j'allais meretirer
lorsque Paul me dit qu'il se passait chez lui des
choses insolites. Ni Marguerite,ni madame Féron
n'avaientd!né, ellesmangeaienten cachette dansla
cuisineet se parlaientà voixbasse,se taisantou fei-
gnantde chanter quand ellesl'entendaientmarcher
dans l'appartement.
Ellesme semblentun peu folles, lui dis-je,je
l'ai remarqué.C'estl'effetde la course de Marguerite
en voituredema!~ et lavuedesmerveillesdel'hôtel
Dietrichqu'elle aura racontéesà sa compagne,ou
<8B C<8AMNB MXTMCN
Monencorec'estla joie d'avoirun bel ouvrage&en-
treprendre.
Paul feignitde me croire, maisaon attentionétait
éveillée.Il mereconduisiten bas en me disant
Mademoiselle Dietrichcommenceà m'ennuyer,
ma tante Elleintroduitson esprit de folieet d'agi-
tationdans monintérieur; elle meforceà m'occuper
t'elle, à me mener de tout, à surveillerma pauvre
Marguerite,qui n'était encore jamais sortie sans
Mapermission,et quejje vais être forcede gronder
ce soir.
Nela grondepas,acceptequelquescentainesde
francsqui te manquentet emmène-latout de suiteà
la campagne.
Bah! mademoiselleDietrich,gr&ceà M. Ber-
trand, nousaura dépistésdansdeux jours; il faudra
que je reste aux environsde Parisou que je perde
de vue monfils,que ces deuxfemmesne saventpas
soigner.Je ne vois qu'un remède,c'est de fairesa-
voir très-brutalementà mademoiselleDietrichque
je ne veux pasplus de ses secoursa ma familleque
je n'aivoulude la protectionde son père pour moi.
Paul était agitéen me quittant. Le nom de Césa-
rine l'irritait; son imagel'obsédait;je le voyaisavec
effroiarriverà la haine, l'amourest si près! et je ne
pouvaisrien pour conjurerle danger.
Paul, se sentant pris de colère,voulutattendreau
lendemainpour notifieraMargueritede ne plussortir
sanssa permission.n se retira de bonneheuredans
son cabinetde travail,mais il ne put travailler,un
C~SAMKN MZTNtCe <S9
vagueeffroile tiraillait.Il sa jeta sur son lit de repos
et ne put dormir.Vers minuit, il entendit remuer
cianala chambreà coucher,et, pour savoirsi l'enfant
dormait,il approchasans bruit de la porte entr'ou-
verte. K vit Margueriteassise devantune table et
faisantbriller quelquechose d'étincelantà la lueur
de sa petite lampe. La pauvreenfant n'avaitpu dor-
mir non plus, le feu des diamantsbru!ait son cer-
veau. Eue avait voulusavourerl'éclat de sa bague
avantde s'en séparer,eUelui disaitnaïvementadieu,
au momentde la renfermer dans l'ëcrin, quand
Paul, qui était arrivéauprès d'eiiesans qu'elle l'en-
tendit,la lui arrachades mainspour la regarder.
Ellejeta un cri d'épouvanté.
Tais-toi,lui dit Paulà voixbasse,ne réveiHepas
l'entant! Suis-moidansle cabinet; s'il remue,nous
l'entendrons.Écoute,lui dit-il quandil l'eutamenée,
stupéfaiteet glacée,dans la pièce voisine,je ne veux
pas te gronder.Tu es aussi niaisequ'une petite fille
de sept ans. Neme répondspas, n'élèvepas la voix.
Mfautavanttout que notre enfant dorme. Pourquoi
es-tu si consternée?Ce que tu as fait n'est pas si
grave,je mechargede renvoyerce bibelot a la per-
sonne qui te l'a donné.Tusavaisfort bien que tu ne
dois rien recevoirque de moi, et tu ne le ferasplus,
à moinsque tu ne veuillesme quitter.
Te quitter, moi! dit-elleen sanglotant,jamaist
C'est donctoi qui veuxmechasser!Alorsrends-moi
ma bague; tu ne veux pas que je meurede faim!
Marguerite,tu es folle.Je ne veuxpaste quitter,
Il.
iM CtSARïNK METMCM

maisje veux que tu fassearespecterlaprotectionque


je t'assure. Je ne veux pas que tu reçoivesde pré-
sents je ne veux pas surtout que tu en aillescher-
cher.
Je n'ai pas été chez M, je te le jure!s'éctia
Marguerite,qui avaitperdu la tèteet ne s'apercevait
pas de la méprise de Paul.
C~ <K~dit-il avecsurprise; qui, ~?
Mademoiselle Metrich!répondit-elle, s'avisant
trop tarddu mensongequi pouvaitla sauver.
Pourquoias-tudit ? je veuxle savoir.
Je n'ai pas ditlui. ou c'est que tu me rends
folleavecton air fâché.
Marguerite,tu ne sais pas mentir, tu n'as jamais
menti; une seule chose,une chose immense,m'alié
a toi pourla vie, ta sincérité.Nejouepas aveccela,
ou nous sommesperdus tousdeux.Pourquoias-tu
dit luiau lieu d'elle?réponds,je le veux.
Margueritene sut pas résisterà cet appelsuprême.
Elletombaaux pieds de Paul; elleconfessatout, elle
racontatous les détails, elle montrala lettre du mar-
quis, l'actede vente simulée,c'est-à-direde donation;
elle voulutle déchirer.Paull'en empêcha.Il s'em-
para des papiers et de l'écrin,et, voyantqu'elle se
tordaitdansdes convulsionsde douleur,il la releva
et lui parla doucement.
Calme-toi,lui dit-il, et console-toi.Je te par-
donne.Tuas mal raisonnél'amourmaternel;tu n'as
pas compris l'injure que tu me faisais.C'estla pre-
O~aAMNB CtBTnMH Mi
mière fois quej'ai un reprocheà te faire; ce serala
dernière,n'est-ce pas?
Ohoui! parexemple,j'aimeraismieuxmourir.
Ne me parlepas de mourir,tu ne t'appartiens
pas: vadormir,demainnouscauseronsplus tranquil-
lement.
Paulse remità son bureau, et il m'écrivitla lettre
suivante
« Demain,quand tu recevrascette lettre, ma tante
chérie, j'aurai tué le prétendu Jules Morinou il
m'aura tué, tu sais qui il est et où Margueritel'a
rencontréce matin; mais ce que tu ignores, c'est
qu'ilavaitfait accepter
tantôtà Margueritedes moyens
d'existence,avecla prévision,énoncéepar écrit, que
cette considérationmedécideraità l'épouser. J'itère
si c'est une provocationou une impertinencebête,
et si mademoiselleDietrichest pour quelquechose
dans cette intrigue. Je croiraisvolontiersqu'ellea,
je ne saisdans quel dessein,provoquéla rencontre
de Margueriteavecsonséducteur.Quoiqu'il en soit,
si Dieu me vient en aide, car ma cause est juste,
j'aurai bientôt privé mademoiselleDietrichde son
cavalier servant,et j'aurai lavé la tache qu'il a im-
primée à ma pauvre compagne.Lui vivant, je ne
pouvais l'adopter légalementsans te faire rougir
devant lui; mort, il te semblera,commeà moi, qu'il
n'a jamaisexisté,et j'aurai purgél'hypothèquequ'il
avaitprise sur monhonneur.Si la chanceestcontre
moi, tu recevrascette lettre qui estmon testament.
Je te lègue et te confiemon Sis; remets-luile peu
ïMt C<SABM< BMTMC~

que je possède. Laisse-le& sa mère sans permettre


qu'elle s'éloignede toi de manièreà échapperà ta
surveillanceElleest bonneet dévouée,mais elle est
faible. Quandil sera en Age de raison, mets-leau
<oNége.Je n'ai pas dissipéle mincehéritagede mon
père. Je sais qu'il ne suffirapas; maistoi, ma provi-
dence, tu feras pour lui ce que tu as fait pour moi.
Tu vois,j'ai Mon fait de refuser le superfluque tu
voyais me procurer; Usera te nécessairepour mon
enfant. J'espérais faire une petite fortuneavant
cette époqueet te rendre, au lieu de te prendreen-
core maisla vie a ses accidents qu'il faut toujours
être prêt à recevoir.Je n'ai du resteaucun mauvais
pressentiment,la vie est pour moi un devoir bien
plutôtqu'un plaisir.Je vaisavecconfianceoù je dois
aller. Tu ne recevrascette lettre qu'en cas de mal-
heur, sinon je te la remettrai moi-mêmepour te
montrerqu'à l'heure du dangerma plus chèrepensée
a été pour toi. a
Il écrivit à Margueriteune lettre encoreplus tou-
chantepour lui pardonnersafaiblesseet la remercier
du bonheurintimequ'elleluiavaitdonné.
< Unjour d'entraînement,lui disait-il, ne doit pas
me faire oublier tant de jours de courageet de dé-
vouement que tu as mis dans notre vie commune.
Parlede moi à monPierre, conserve-toipt~urlui. Ne
t'accuse pas de ma mort, tu n'avais pas prévu les
conséquencesde ta faiblesse;c'est pourles détourner
que je vais me battre, c'est pour préservera jamais
monfus et toi de l'outrage de certains bienfaits.Le'
CËSAMM MBTRMN M!
père s'exposepour que la mère soit vengéeet res-
pectée.Je vousbénistousdeux. à
Upensa aussi à la Féronet lui léguace qu'il put.
Il s'habilla,mit sur lui ces deuxlettres et sortitavec
le jour sans éveillerpersonne.Il alla prendre pour
témoinsson ami, le filsdu libraire,et un autrejeune
homme d'un esprit sérieux.A sept heuresdu matin,
il faisaitréveillerM.do Rivonnièreet l'attendaitdans
son fumoir.
il n'avaitpas laissé soupçonnerà ses deux compa-
gnonsqu'il s'agissaitd'un duelimmédiat.Havaitune
explicationà demander,il voulaitqu'ellefût entendue
et répétéeau besoin par des personnessûres.
Ms'était nomméen demandantaudience.Lemar-
quis se hâta de s'habilleret se présenta, presque
joyeuxde tenir enfinsa vengeanceet de pouvoirdire
à Césarinequ'il avait été provoqué.Il alla mêmeau-
devantde l'explicationen disantà Paul
Vousvenezici avecvos témoins,monsieur,ce
n'est pas l'usage mais vous ne connaissezpas les
règles, et cela m'est tout à fait indifférent.Je sais
pourquoivous venez;il n'est pas nécessaired'initier
à nosaffaireslespersonnesque je voisici.Vouscroyez
avoir à vous plaindrede moi.Je ne comptepas me
justifier.Monjour et monheure serontles vôtres.
Pardonnez-moi,monsieur,réponditPaul; je ne
comptepas procéder selonles règles,et il faut que
vous acceptiez ma manière.Je veux que mesamis
sachent pourquoij'exposema vie oula vôtre.Je ne
suis pas dansune position&m'entourerde mystère.
w C)!aAR<Mt MBTttCH

Lespersonnesqui veulentbien m'estimersaventque


j'ai pria pour femme,pour mattresse,je ne parlerai
pointà motscouverts,une jeune Ottoséduiteà quinze
ans par un hommequi n'avait nullementl'intention
de l'épouser. Je m'abstiensde qualifierla conduite
do cet homme.Je ne le connaissaispas, eue l'avait
oublié.Je n'étaispasjalouxdu passé,j'étaisheureux,
car j'étais père, et, quel que fut le lien qui devait
nous unir pour toujours, fidélitéjurée ou volontai-
rement gardée,je considéraisnotre union comme
mon bien, commemon devoir,commemon droit.Je
suis pauvre, je vis de mon travail; elle acceptaitma
peine et ma pauvreté.Hier,cet hommea écrit à ma
compagnela lettre que voici
Et Paul lut tout haut la lettre du marquis à Mar-
guerite puis il montrala bague et la posa, ainsi que
l'acte de donation, sur la table, avec le plus grand
calme,après quoi, et sans permettre au marquisde
l'interrompre,il reprit
Cethomme qui m'a faitl'outragede supposer,
et d'écrireà ma maîtresseque ses présentsme déci-
deraientsansdouteau mariage,c'est vous, monsieur
le marquisde Rivonnière,j'imagineque vousrecon-
naissezvotre signature?Y
Parfaitement,monsieur.
–Pour cette insulte gratuite, vons reconnaissez
aussi que vousme devezune réparation?
Oui, monsieur, je le reconnaiset suis prêt à
vousla donner.
PrêtY
MttTMCB
e<BAM!M M5
Je ae vousdemandequ'une heure pour avertir
mestémoins.
Faites,monsieur.
Le marquis sonna,demandases chevaux,acheva
sa toilette,etrevintdireà Paulqu'il le priaitde fumer
ses cigaresavec ses amis en l'attendant.Il y avait
tant do courtoisieet de dignité dans ses manières
qu'aussitôtson départle jeune Latouressayado par-
ler ensafaveur.Iltrouvaittrès-justesle ressentiment
et ladémarchede Paul;maisil pensaitqueles choses
eussentpu se passer autrement.Si Paul eut engagé
le marquisà expliquerle passagede sa lettre, peut-
être celui-cise fut-ildéfendud'avoireuune intention
blessantecontrelui.L'autreami, plus rëOéchiet plus
sévère,jugea que la tentative de générositéenvers
blarguerite et l'appel à ses sentimentsmaternels
étaient tout aussi blessantspour Paul que l'allusion
maladroiteet peut-être irréfléchie sur laquelle il
motivaitsa provocation.
J'ai saisi cette allusion, répondit Paul, pour
abrégeret pour fixer les conditionsdu duel d'une
manière précise. Je crois avoir fait comprendreà
M.de Rivonnièreque son action m'offensaitautant
que ses paroles.
Le jeune Latourse rendit, mais avec l'espérance
que lestémoinsdu marquisl'aideraienta~provoquer
un arrangement.
Ceux-cine se firent pas attendre.Ilest à croireque
Ïa marquislesavait prévenusla veillequ'ilcomptait
sur une affaired'honneurau premierjour. L'heure
<M C~MMMBMTKtOtt
n'était pas dcouléeque ces six personnesse trouvë-
MBten présence.
M. de Rivonnièreavait tout expliquéà ses deux
amis.lisconnaissaientses intentions.Il seretira dans
son appartement,et Paul passa dansune autre pièce.
Les quatre témoins s'entendirenten dix minutes.
Ceuxde Paul maintenaientson droit, qui ne fut pas
discuté. Le vicomtede Valbonne,qui aimaitle mar-
quis autant que le point d'honneur, eut un instant
l'air d'acquiescerau désir du jeune Latouren parlant
d'engagerl'auteur de la lettre à préciser la valeur
d'une certainephrase; maisl'autretémoin,M.Camp-
bel, lui Qtobserveravecune sortede sécheresseque
le marquis s'était prononcé devant eux tres-énorgi-
quement sur la volontéde ne rien expliqueret de
ne pas retirer la valeur d'un seul mot écrit et signé
de sa main.
Uneheureaprès,lesdeuxadversairesétaientenface
l'un de l'autre. Uneheure encoreet Césannerecevait
le billetsuivant,del'hommede confiancedu marquis.
< M. le marquis est frappé à mort mademoi-
selleDietrichet mademoiselle de Nermontrefuseront-
elles de recevoirson dernier soupir? Il a encorela
force de me donnerl'ordrede leur exprimerce der-
nier vœu.
P.S. M.PaulGilbertest près de lui, sainet sauf.
a
DUMMS.
Frappées commede la foudre et ne comprenant
rien, nous nous regardionssans pouvoirparler. Cé-
CâaAMMBtRTMCH 197
aarinecourutà la sonnette, demandasa voiture,et
nouapartîmessanséchangerune parole.
Le marquisétait, quand nous arrivâmes,entre les
mainsdu chirurgien,qui, assistéde Faut et du vi-
comtede Valbonne,opérait l'extractionde la balle.
Dubois,qui nousattendait àlaporto de l'hôtel, nous
fit entrer dans un salon, ou le jeune Latour me
raconta tout ce qui avaitamenéet précédéle duel.
J'étais fort inquiet, me dit-il, bien que Paulse
fut exercé depuis longtempsà se servirdu pistolet
et de l'épée. Il m'avaitdit souvent
)* J'aurai probablementun hommeà tuer dans
ma vie, s'il n'est pas déjà mort.
Je savaisqu'il faisaitallusionau premieramant
de sa mattresse,car j'avais été son conQdentdès le
début de leur liaison.Je lui avais maintefois con-
seilléde l'épouserquand même,à cause de l'enfant,
qu'il aime avecpassion. C'estdu reste la seule pas-
sion que je lui aie jamaisconnue. Aussic'est pour
son fils, bien plus que pour la mère et pour lui-
même,qu'il s'est battu. Il avaitété régléqu'iltirerait
le premier. 11a visé vite et bien. Il ne prendjamais
de demi-mesure quand il a résolu d'agir mais,
quandil a vu son adversaireétendu par terre et lui
tendantla main,il estredevenuhommeet s'est élancé
versluiles bras ouverts.
Vousm'aveztué, lui a dit le blessé,vousavez
faitvotredevoir.Vousêtes un galanthomme,je suis
le coupable,j'expie1
» Depuisce moment,Paulne l'a pas quitté. Il m'a
iM C<8A~!NK DtMRÏCM

défendud'avertirMarguerite,qui ne se doutederien
et no peut rien apprendre;maisil m'avaitremiscon·
ditionnellementune lettre d'adieuxpourvous, écrite
la nuit dernière.Commeil n'a mêmepas eu à essuyer
le feu de son adversaire, cette lettre ne peut plus
vousalarmer.Pondantque voushUre~ je vais cher-
cher des nouvellesdu pauvremarquis.Onn'espérait
pas touta~l'heure, peut-êtretout est-ilnni 1
Je veuxle voir, s'écriaCésarine.
Dubois qui était debout, allant avec égarement
d'une porto à l'autre, l'arrêta.M. Néiatonneveutpas,
lui dit-il; c'est impossiblea présent restez-la, ne
vousen allez pas, mademoiselleDietrich 1Ilm'a dit
toutbas
Lavoiret mourir1
Pauvrehomme pauvreami dit Césarine,reve-
nant étouffée par los sanglots.11meurt de ma
main,on peut dire Certesiln'a paseu l'intentionde
provoquerton neveu, il ne m'auraitpas manquédo
parole.lia été sincèreen voulantréparerletort qu'il
avaitfaità Marguerite. Il s'y est malpris, voilàtout.
C'estmonblâmequi l'aurapoussé à cette réparation
qu'ilpayede sa vie.
Dis-moi,Césarine,est-ce par l'effet du hasard
qu'il a rencontréhier Margueritecheztoi?
Qu'est-ceque cela te fait Vas-tume gronderY
ne suis-jepas assezmalheureuse,assezpunie?9
Je veuxtout savoir,repris-je avecfermeté.Mon
neveu pourrait être le blessé,le mourant,à l'heure
qu'il est, et j'ai le droit de t'interroger.Taconscience
CtSAMNE BtMMQa w
te crie que tu as provoquele désastre.Tu savait la
vérité,avoue-le;tu aa vouluen tirer parti pour rom-
pre le lienentrePaulet Marguerite.
Pourempêchertonneveude l'épouser,oui, j'en
conviens,pour le préserver d'une folie, pour te la
fairejuger inadmissible;maisqui pouvaitprévoirles
conséquencesde la rencontred'hier î N'étais je pas
d'avisde la cacherà M. Gilbert N'ai-jepas donné
touteslesraisonsqui nouacommandaientle silenceY
Pouvais-jeadmettreque le marquisferait de si dé'
plorablesmaladresses? Y
Ainsitu aa préméditéla rencontre,tu l'avouest
Je ne savaisvraimentrien, je me doutaisseule-
ment. Lemarquiss'étaitconfesséà moi, it y a long-
temps,d'une mauvaiseaction.Lenomde Marguerite
lui était échappéet n'était pas sorti de mamémoire.
J'ai voulutenter t'aventure maislis donc la lettre
qu'on vient de te donner tu saurasce qu'il faut pen-
ser de ce désastre.
Je lus la lettrede Paulet lalui laissailire,espérant
que la dureté avec laquelle il s'exprimaitsur son
comptela refroidiraitdéfinitivement.Il n'enfut rien.
Elleparut ne pas prendragarde à ce qui la concer-
nait, et loua avecchaleur la forme, les idéeset les
sentimentsde cettelettre.
C'estun homme, celui-là,disait-elleà chaque
phraseen essuyantses yeuxhumides,c'estvraiment
un grandcœur, un héros doubléd'un saint1
L'arrivéede Duboismit fin à cet enthousiasme.
t.e blessé avait supporté l'opération.Nélatonétait
100 0<SA)MNt M<T<t!Ca
parti contentde son succès maisle médecinM ré-
pondaitpas que le blessévécûtvingt-quatreheures.
M.de Valbonnevintnous chercherun instant après.
On doit consentir, nous dit-il, à ce qu'il vous
voietoutesdeux. Il s'agiteparce que je n'obéispas
aux ordres qu'il m'avait donnésavant le duel. Ma
toute sa tète, son médecin a comprisqu'il ne fallait
pascontrarier la volontéd'un homme qui, dans un
instant peut-être,n'auraplus devolonté.
Noussuivîmesle vicomtedansla chambredu mar-
quis. Atraversla pâleur de la mort, il souritfaible-
ment à Cësarine, et son regard éteint exprimala
reconnaissance.Paul, qui était assis au chevet du
moribond,s'en éloignasans parattre voir Césarine.
Je compris que m'occuper de mon neveu en cet
instant, c'eàt été le féliciter d'avoir échappéau sort
cruel que subissaitson adversaire.Césarines'appro-
cha du lit et baisale front glacéde son malheureux
vassal.Le médecin,voyantqu'il s'agissaitde choses
intimes, passa dans une autre pièce, et M. de
ValbonneCtentrer danscelleoù nous étions l'autre
témoindu marquiset les deuxtémoinsde Pau~.qu'il
avaitpriés de rester. Alors,nousinvitantà nousrap-
procher du lit du blessé, M.de Valbonnenous parla
ainsi à voixbasse, maisdistincte
Avantde me mettre, avecM.Campbel,en pré-
sencedes témoinsde M. Gilbert,Jacques de Rivon-
nière m'avaitdit
« Je ne veux pas d'arrangement,car je ne puis
assurer que je n'aie pas eu d'intentions hostileset
C)68AMttX MMtHCa Mt
malveillantesa l'égardde M. Gilbert.J~vais contro
lui de fortespréventionset une sorte de haine per-
sonnelle.Ladémarchequ'il a faiteen venantme de-
mander raisonet la manièredont il l'a faite m'ont
prouvéqu'il était homme de coeur, hommed'hon-
neur et même hommede bonne compagnie,car Ja-
maison n'a repousséuneinjureavecplus de fermeté
et de modération.Aucune parole blessanten'a été
échangéeentre nous dans cette entrevue. J'ai senti
qu'il ne méritaitpas mon aversionet que j'avais tous
lestorts. Je ne sais passi j'ai affaireà un hommequi
sachetenir autre chose qu'une plume, mais j'ai le
pressentimentqu'il aura la chancepour lui. Je serais
donc un lâchesi je reculais d'une semelle.Vousré-
glereztoutsansdiscussion,et, si le sort m'estsérieu-
sementcontraire,vousferez mes excusesà M. Paul
Gilbert.Vouslui direzqu'aprèsavoir essuyéson feu,
je ne l'auraispasvisé, ayant,pour respectersa vie,
desraisonsparticulièresqu'il comprendrafort bien.
Vouslui direzces chosesen monnom, si je suis mort
ou hors d'état de parler; vous les lui direzen pré-
sencede sestémoinset de toutesles personnesamies
qui se trouveraientautour de moià monheureder-
nière.
Espérons,ajouta M. deValbonne,que cette heure
n'est pas venue,et que Jacquesde Rivonnièrevivra;
mais j'ai cru devoir remplir ses intentionspour lui
rendre la tranquillité,et je croisvoir qu'il approuve
l'exactitudedes termesdont je me suisservi.
Tous les regards se tournèrent vers le marquis,
t02 MMMCN
C<aAMM
dont les yeux étaient ouverts, et qui Ct un faible
mouvementpour approuveret remercier.Nouscorn*
pr)mestous que nous devionslui laisser un repos
absolu, et noua sortîmes de la chambre, où Paul
resta avecM.de Valbonneet le médecin.Telétaitle
désir du marquis,quis'exprimaitpar des signesim-
perceptibles.
Césarinene voulait pas quitter la maison; elle
écrivit a son père pour lui annoncercette malheu*
reuse affaireet le prier de venir la rejoindre. Dès
qu'il fat arrivé,je courus chez MargueriteaQnde la
préparer à ce qui venait de se passer. Paul m'avait
fait dire par h jeune latour de vouloirbien prendre
ce soin moi-mêmeet de remettreen mêmetemps à
Marguerite,lorsqu'eUeserait bien rassurée sur son
compte,la lettre de pardonet d'amitiéqu'il lui avait
écritedurant la nuit.
Pour la première (ois, je vis Margueritecom-
prendre la grandeur du caractère de Paul et se
rendre comptede toute sa conduiteenverselle. La
vérité entra dans son esprit en même temps que le
repentir et la douleurs'exhalaientde son âme.Je lui
dissimulaila gravitéde la blessuredu marquis.Je la
trouvais bien assez punie, bien assez épouvantée.
La lettre de Paulachevacette initiationd'une nature
d'enfant aux vrais devoirsde la femme.Elle me la
nt lire trois ou quatre fois, puis elle la prit, et, à
genouxcontremonfauteuil,ellela couvritde baisers
en l'arrosant de larmes.Je dus rester deux heures
auprès d'elle pour l'apaiser, pour 1~ ~afesser et
CttSAMMtt MMMCN :M
aussi pour lenseigner, car elle m'accablaitde ques-
tionssur sa conduitetuture.
Dites-moibien tout, s'écriait-elle.Je ne dois
plus recevoirde lettres,je ne dois plus voir personne
sans que Paulle sacheet y consente,mêmes'il s'a-
gissait de mademoiselleDietricht
C'est surtout avec mademoiselleDietrichque
vous devez rompre dès aujourd'hui d'une manière
absolue.Renvoyez-lui ses dentelles.Je me chargede
vous procurer un ouvrageaussi importantet aussi
lucratif.D'ailleursil faut que Paul sache que votre
travailne voussufnt pas. Pourquoile lui cacher?
Pour qu'il ne se tue pas à force de travailler
lui-même.
Je ne le laisseraipas sa tuer. Il reconnattraque,
dans certainescirconstancescommecelle-ci,il doit
me laissercontribueraux dépensesde son ménage.
Non,il ne veut pas; il a raison.Je ne veux pas
non plus. C'est lâche à moi de vouloir être bien
quand il se souciesi peu-d'être mal.J'avaisaccepté
sa pauvreté avec joie, mon honneur est de me
trouver heureusecommecela.Il m'a gâtée je suis
cent fois mieuxaveclui, même dans mes moments
de gène,que je ne l'auraisété sanslui, à moins de
m'avilir.Je n'écouteraiplus les plaintesde la Féron.
Si elle ne se trouve plus heureuseavecnous, qu'elle
s'en aille Je suffiraià tout. Qu'est-ceque de souf-
frir un peu quand on est ce que je suis? Maisdites-
moi donc pourquoiPaul est mécontentdes bontés
que mademoiselleDietrichavait pour moi? Voila
S<~ C~SAHtM BtZTNMN

une chose que je ne comprendspas, et que !e ne


pouvaMpas deviner,maC.
Je fus Mon tentée d'éc!atrerMargueritesur les
dangerspersonnelsque lui&isaitcourirla protection
de Césarine:cependantpouvait-onse ner à !a dis-
crétionet &la prudenced'une personnesi spontanée
et si sauvageencore Sa jalousie ëveiUëepouvait
amener des complicationsimprévues.Elle haïssait
en imaginationles rivales que son imaginationlui
créait. En apprenantle nomde la seule qui songeât
à lui disputer son amant,eUene se fût peut-êtrepas
défenduede lui exprimersa colère.IIfallaitse faire,
et je me tus. Je lui rappelai que Paul ne voulait
l'interventionde qui que ce soit dans ses moyens
d'existence, puisqu'il refusait même la mienne.
Mademoiselle Dietrichétait une étrangèrepour lui;
il ne pouvaitsouffrirqu'uneétrangèrepénétrât dans
son intérieur et fit comparaîtreMargueritedans le
sien pour lui dicterses ordres.
Donnez-moiles guipures,ajoutai-je,et l'argent
que vous avez reçu d'avance; je me charge de les
reporter. Demainvous aurez la commandeque je
vous ai promise,et qui passerapar mes mainssans
qu'on viennechezvous.
Elle fit résolumentle sacrificeque j'exigeais.Je
dois dire que, pour le reste, elle était vraiment
heureuse et commesoulagéede n&rien devoirau
marquis; elle approuvaitla sévéritéde Paul,et, si.
elle regrettait en secret quelque chose,car il fallait
C~MMNK MMtUCH :<?

bien que l'enfant reparût en elle, c'était plutôt la


vue de la bagueque la propriétéde la terre.
En redescendantl'escalier,je rencontraiPaul,qui
rentrait pour voir un instant sa famille, se pro-
mettant de retournervite auprès du marquis. Cé-
sarine était rentrée chez eue avec son père. M.de
Mvonnièren'allait pas mieux.A chaqueinstant, on
craignaitde le voirs'éteindre.M.Dietrichne voulait
pas laissersa fllleassisterà cette agonie.
Je retrouvaiCésarinefort agitée.Opiniâtredansses
desseins(parfois en dépit d'eUe-méme),elle s'était
arrangéune nuit d'émotionsavecPaul au chevetdu
mourant.Rien ne la détournaitde son but, et ce-
pendantellepleuraitsincèrementle marquis.Ellelui
devaitses soins,disait-elle,jusqu'àla dernièreheure.
Ellene pouvaitpas être compromisepar cettesolli-
citude. Lesamiset les parentsqui à cetteheure en-
touraientle blessé savaient tous la pureté de son
amitié pour lui, et ne pouvaient trouver étrange
qu'elle mit à leur serviceson activité, sa présence
d'esprit, son habileté reconnueà soigner les ma-
lades.
Et quandmêmeon en gloserait,disait-elle,c'est
en présenced'un devoirà remplir qu'il ne faut pas
se soucierdel'opinion,à moinsqu'on ne soit égoïste
et lâche.Je ne comprendspasque mon père ne m'ait
paspermis de rester, saufà rester ave&moi, ce qui
eût écarté toute présomptionmalveillante.On sait
bien qu'il chérissaitM. de Rivonnière;on n'a pas su
leur différendde quelquesjours. Je le guetterai, et
ta
M6 dtSAMttttDMTMCa
si, commeje le pense, il y retourne, il faudrabien
qu'il me laisse raccompagner ou le rejoindre a
quelque heure que ce soit.
Ellel'eût fait,si Duboisne fûtvenunouadire dans
la soirée que le blessé avait éprouvé un mieuxsen-
sible. Mavait dormi,le pouls n'était plus si faible',
et, s'il ne survenaitpas un trop fort accèsde Bèvre,
il pouvait être sauvé.Après avoirretenu M.de Val-
bonneet M.Gilbertjusqu'à huit heures, il lesavait
priés de le laisser seul avec son médecinet sa fa-
mille, qui se composaitd'une tante, d'une soeur et
d'un beau-frère, avertis par télégrammeet arrivés
aussitôtde la campagne.Le médecinavait quelque
espoir,maisà la conditiond'un repos longet absolu.
Le marquisremerciaittousceux qui l'avaientassisté
et visité, maisil sentait le besoin de ne plus voir
personne. Duboisnous promit des nouvellestrois
fois par jour, et prit l'engagementde nous avertir,
si quelqueaccidentsurvenaitdurantla nuit.
Le mieux se soutint, mais tout annonçaitque la
guérisonseraittrès-lente.Le poumonavait été lésé,
et le malade devait rester immobile, absolument
muet, préservédela plus légèreémotiondurant plu-
sieurs semaines, durant plusieursmoispeut-être.
Césanne,voyantque la destinéese chargeaitd'é-
carter indéfinimentun des principauxobstaclesà sa
volonté,reprit son œuvreimpitoyable,et tombaun
jour à l'improvistedansle ménagede Paul.My était,
elle le sav~t.Elleentrarésolumentsansse faireprès*
sentir.
BMTRÏCM
<:6S<N!! 207
Aprésent que notre maladeest presquesauvé,
dit'elle ens'adressantà Paulsansautrepréambuleque
celui do s'asseoiraprès avoir presséla maindeMar-
guerite,il m'est permisde songerà moi-mêmeet de
venirtrouvermonennemipersonnelpouravoirraison
de sa haineou pour en savoirau moinsla raison. Cet
ennemi,c'est vous,monsieurGilbert,et votrehosti-
lité ne m'est pas nouvelle;mais elle a pris dansces
dernierstempsdes proportionseffrayantes,etsi vous
vous rappelezles termesd'une lettre écrite à votre
tante laveille du duel, vous devez comprendreque
je ne les acceptepas sans discussion.
Si vous me permettezde placerun mot, répon-
dit Paul avec une douceur ironique,vous m'accor-
derez aussi queje ne veuillepas réveillerdevant ma
compagnedes souvenirsqui lui sont pénibleset des
faitsdont ellene doit comptequ'à moi. Voustrou-
verez bon qu'elle aille bercer son enfant, et que je
supporteseulle poids de votrecourroux.
C'étaittout ce que désiraitCésarine,et Marguerite
ne se méfiaitpas; au contraire,ellesouhaitaitque la
belle Dietrich,commeelle l'appelait,dissipâtles pré-
ventionsde Paul, afin de pouvoir l'aimer et la voir
sans désobéissance.
Puisque vous rendez notre explicationplus
facile, dit Césarinedès qu'elle fut seule avec Paul,
elle sera plus nette et plus courte. Je sais quelle
inconcevablefolies'est emparéede l'esprit de ma
chère Pauline, et il est probable qu'elle vous l'a
inoculée.
208 CCSAMN)! MBTMca

-Je M sais ce que vous voulez dire, mademoi-


selle Dietrich.
Sifait!Uest convenableque vous ne m'en fas-
siez pas l'aveu, mais moi je vous épargnerai cette
confusion,car je ne puis supporter longtempsl'hor-
rible méprisedontje suisla victime.Mademoiselle de
Nermont,qui est un ange pour vous et pour moi,
n'en est pas moins, vousdevezvousen être sou.
vent aperçu, vous en avez peut-être quelquefois
souffert, une personne exaltée, inquiète, d'une
sollicitudemaladivepour ceux qu'elle aime, et plus
elle les aime, plus elleles tourmente, ceci est dans
l'ordre. Elle s'agite et se rongeautourde moi depuis
bientôt sept ans, désespéréede voir que je n'aimg
personneet ne veux pas me marier. Il n'a pas tenu
à elle que mon père ne partageâtsesanxiétésà cet
égard. Si je n'eusse eu plus d'ascendantqu'ellesur
son esprit, j'aurais été véritablementpersécutée.
Commeil n'y a pas de perfectionssansun léger in-
convénient,j'ai aimé, j'aime ma Pauline avec son
petit défaut, et jusqu'àcesderniers temps il n'avait
point altéréma quiétude; mais,je vousl'ai dit, c'est
un peu trop maintenant,et je commenceà en être
blessée,je l'ai même été tout à fait en découvrant
qu'ellevousavaitcommuniquésa chimère.Aprésent
'me comprenez-vous? Y
Pasencore.
Pardon,monsieurGilbert,vousme comprenez,
mais vous voulez que je vous dise avec audacele
motif de mon déplaisir.Ce n'est pas généreux de
OSSARïH)! MMMCM 209

votre part Je voua le dirai donc, bien que cela pa-


raisse une énormité daru la bouche d'une femme
parlant à l'homme qui ae mène d'elle. Pourtant
est fort possibleque, quandj'aurai parlé,je ne sois
pas la plus confusede nouadeux. MonsieurGilbert
votre tante croit que j'ai pour vous une passion
malheureuse,et vous le croyez aussi. Ah! je ne
rougis pas, moi, en vous le disant, et vous, vous
perdez contenance J'étais fort ridiculeà vos yeux
tout à l'heure si j'étais méchante,je me permettrais
peut-être en ce momentde vous trouver ridicule
tout seul.
Pauls'attendaitsi peu à ce nouveau genre d'as-
saut qu'il fut réellementtroublé; mais il se remit
très-viteet lui dit
Il me semble,mademoiselleBietrich,que vous
venezde plaiderle faux pour savoirle vrai. Si ma
tanteavaitcommisl'erreurdont vousparlezet qu'elle
me l'eût fait partager,je ne serais ridiculeque dans
le cas où j'en eusse tiré vanité. Si au contrairej'en
avaisété contrariéet mortifié,je ne seraisque sage;
maistranquillisez-vous, ni ma tante ni moi n'avons
jamais cru que vous fussiezatteinte d'une passion
autre que cellede railleret de dédaignerles hommes
assez simplespour prétendreà votreattention.
Ceciest déjà unaveudescommentaires auxquels
vousvous livrezici sur mon compte1
Ici! Metteztout à fait Margueritede côtédans
cette supposition vous l'avez &scinée.La pauvre
enfant fait peut-être sa prière en ce momentpour
M.
S!0 CtBs&OtO! MKTMCM

que le cielnous réconcilie.Quantà moi, je ne mo


défondraien aucune façon d'avoir été fort irrité
contre voua, et il n'est pas nécessaire de me sup.
poser une fatuitéstupidepour découvrirla causede
mon mécontement.Je crois, d'après ma tante, que
vou<* ~tesserviableet libéralepourle plaisirdol'être
maisceci ne vousjustifiepas mes yeux d'un dé-
fautque, pourmapart,je trouveinsupportable ? be-
soinde servir les gensmalgréeux et de leur impo-
ser des obligationsenversvous.Vousavezété élevêo
dans une atmosphèrede bienfaisancefacile et de
bénédictionsintéresséesqui vous a enivrée. C'est
peut-êtrel'erreur d'une âme portéeau dévouement;
maisquand ce dévouementveut s'imposer,la bonté
devientune offense.Depuisque ma tantevit près de
vous, vousavezsanscessetenté de m'amener vous
devoir do la reconnaissance,et mon refus vous a
surprisecommeun acte de révolte.Vousme l'avez
fait sentiren meraillanttrès-amërementla seulefois
que je me suis présenté chez vous, et c'est dans
cetteentrevuequeje vous ai connueet jugée beau-
coupplus et beaucoupmieux que ma tante ne vous
juge et ne vous connatt.Vousaveztenté de me per-
suaderque ma fiertévous causaitun grandchagrin,
vous avezjoué une petite comédied'un goût dou-
teux, et vousavezmêmeun peu souffertdans votre
orgueilen voyantqueje ne la prenaispasau sérieux.
Vousavez oublié cette légère contrariété à la pre-
mière contredanse,j'en suis bien certain; maisvos
capricesde reine ne vons quittentjamais tout à fait.
C~SAMttX BMTKMH an
Vousavezvoulume forcer à me prosternercomme
les autres, et vousavez travaillé voua emparerde
ma pauvrecompagne.Vouseussiezréussi, si de mon
côté je n'eusse fait bonne garde, et maintenantje
vousdis ceci, mademoiselleDietrich
« Je ne vousdevraijamais rien vous n'allégerez
pas mon travail,vous ne donnerez pas à mangera
mon enfant,vous ne serez pas son médecin,vousne
vousemparerezpas de mondomicile,de mes secrets,
de ma confiance,de mes affections.Je ne cacherai
pas mon nid sur une autre branche pour le préser-
ver de vosaumônes;je vousles renverrai avecper-
sistance,et, quandvous les apporterezen personne,
je vousdirai ce que je vousdis maintenant
Si vous ne respectezpas les autres, respectez-
vous au moinsvous-même,et ne revenezplus,
Touteautre que Césarineeut été terrassée; mais
elleavaitmis tout au pire dans ses prévisions.Elle
était préparéeau combatavecune vaillanceextraor-
dinaire.Au lieu de paraîtrehumiliée, elle prit son
air de surpriseingénue;eUegarda le silenceun im
tant, sansfairemine de s'en aUer.
Vousvenezde me parler bien sévèrement,dit-
elleaveccettemerveilleusedouceurd'accentetdere
gardquiétaitsonarme la plus puissante;maisje ne
peux pas vous en vouloir, car vous m'avezrendu
service.J'étaisvenueici par dépit et très en colère.
Je -m'en irai très-rêveuseet très-troublée.Voyons,
est-ce bien vrai, tout cela? Suis-jeune enfantgâté3
par le bonheurdefairele bien! Le dévouementpeut-
<!2 C~SARtNE MMMCH
il être en nous un élémentde corruptionOn a dit,
il y a longtemps,quel'orgueilétait la vertudes saints.
Est-cequ'en cherchanta sanctiuermaviepar lacha-
rité j'aurais perdu la modestieet la délicatesse M
faut qu'il y ait quelque chose commecela, puisque
je vous ai cruellementblessé. Entre l'orgueil qui
offreet l'orgueilqui refuse, y a-t-ilun milieu qno ni
vous ni moi n'avons su garder C'est possible,j'y
songerai, monsieur Gilbert. Je vous sais gré de
m'avoirfait cette lumière. Que voulez-vous on ne
nousdit jamais la vérité à nous autres,les heureux
du monde. Je comprendsmaintenantque j'ai dé-
passé mondroit en voulant m'intéresserau fils de
monamiemalgrélui.J'aicru que c'étaitpar méQance
personnellecontre moi, et il est possibleque j'aie
pris mavanitéfroisséepour un sentimentgénéreux.
Soyeztranquilleà présent sur mon compte,je n'agi-
rai plus sans m'interroger sévèrement.Je n'aurai
plus la coquetterie de ma vertu, je refouleraimes
sympathies,j'apprendrai la discrétion. Pardonnez-
moile~soucisque je vous ai causés,monsieurGil-
bert chargez-vousd'apaiserPauline,qui m'en veut
depuisqu'elles'imagine. Oh!sur ce dernierpoint,
défendez-moiun peu, je vous prie! Dites-luide ne
pas prendre ses songes pour des réalités. Ditesà
Margueritequeje désiresincèrementlesuccèsde ses
vœuxles plus chers, car. vous m'avez donné une
bonne et utile leçon, monsieurPaul; maisvous de-
vezreconnattreque vous pouvezaussi, à l'occasion;
recevoirun bon conseil.Voicile mien épousezMar-
C<SAtmH!
BtBTMCN «a
guerite, légitimezvotre enfant; vous en avez con.
quis le droitles armesà la main,et tout droit impli-
que un devoir.
Et vous, mademoiselleDietrich,
réponditFaut,
recevezaussi, pour que nous soyons quittes, un
conseilquivautle votre.Je saispar les amisde M.de
Mvonhiereque vousl'avez rendu très-malheureux.
Répareztoutenl'épousant,puisqu'onespèrele sauver.
J'y songerai;merci encore,–réponditreUeavec
grâceet cordialité.
Ellesortit et refermala porte sur elle, défendantà
Paulde la reconduire,avec tant d'aisanceet une si
suavedignitéqu'il resta frappé de
surprise et d'hé-
sitation.n n'était pas vaincu, il était
apprivoisé.H
croyaitne devoirplus la craindre et n'eàt pas été
fâchéde l'observerdavantagesouscette facenouvelle
qu'elle venaitde prendre.
Il parla d'elle avec douceurà
Marguerite,et, sans
leverla consignequ'il lui avait
imposée,il lui laissa
espérerqu'ellereverraitdans l'occasionsa belleDie-
trich. Il mit peut-être une certaine
complaisanceà
prononcerce mot, <'arpour la premièrefoisCésanne,
sageet douce,lui avaitparu réellementbelle.
Cejour-la,Césarineavait frappé
juste, elle s'était
purgéedu ridiculeattachéà l'amournonpartagé.EUe
s'était relevéede cette humiliation donnait
qui trop
de forceà la révolte de son
antagoniste eUeavait
diminuésa confianceen moi.Gilbertavaitmaintenant
des doutessur la luciditéde mon
cernent, n m'en
voulaitpeut-être un peu d'avoir
essayéde le mettre
M4 MKTKtCN
C~aAMNE
en garde contre un péril imaginaire.Il se méfiaitdo
ma aollicitudematernelleet croyait y reconnattrc
une certaine exagérationqui n'était pas sans danger
pour lui. Aussidéfendit-ilà Margueritedo me parler
de la visitede Césarine,afin de ne pas m'alarmerde
nouveau.
M. de Rivonnièresomblaitentrer en convales-
cence quand un grave accidentse produisit et mit
encoresa vie en danger. C'est alors que Césarine
conçutun projet tout à faitinattendu, dont elle me
fit part quand la chosefut à peu près résolue.
Tu sauras,me dit-elle, qu'avantdeux semaines
je seraiprobablementmarquisedeRivonniero.Allons,
n'aie pas d'attaque de nerfs!Cen'est pas si surpre-
nant que cela! C'esttrès-logiqueau contraire. Ap-
prends ce qui s'est passéil y a trois jours.
M. de Valbonne,qui est le meilleurami du mar-
quis, est venu mevoir de sa part, et il m'adit ceci
11n'y a plus d'illusionsà entretenir; une con-
sultation des premiers chirurgienset des premiers
médecinsde Francea décrété ce matin que le mal
étaitincurable.Jacquespeut vivretroismoisau plus.
Ona cachél'arrêt à sa famille,on ne !'a communiqué
qu'à moiet à Dubois,en nous conseillant,si le ma-
lade avaitdes affairesà régler,de l'y décider avec
précaution.
Les précautionsétaient inutiles Jacques s'est
sentifrappé à mort dès le premier jour, et il a dès
lors envisagé sa fin prochaine avec un courage
stoïque.Auxpremiersmots quej'ai hasardés,il m'a
cëaA!UNR
MRTMCH aïs
pris ta main et me l'a serréed'une certainemanière
qui signifiait 0«<, SMispt~, car i! fautdire que,
sur des signesfort légers et un simple mouvement
de ses lèvres ou de ses paupières, je suis arrivé &
devinertoutesses volontéset mêmeà lire clairement
danssa pensée.Je luiai demandé s'il avaitdes in-
tentions particules iia dit oui avec les doigts,
appuyant sur les miens,et il a prononcésans émis-
siondovoix
Méri. Césa
Vousvoulez,lui ai-je dit, instituerpour votre
héritièreCésarineDietrichY
Signeaffirmatiftrès-accusé.
» Elle n'a pas besoin de votre fortune, oUo
n'accepterapas.
Si; tHaria~e ~f~n~s.
Je luiai fait précisersa résolutionen la tradui-
santainsi
Vous pensez qu'elle acceptera votrenomet
yotre titre à votreheuredernièreî
Oui.
Nulle sciencehumaine ne peut affirmerque
l'heure réputéela dernièrepour un maladene soit
pas la première de sonrétablissement.Mademoiselle
Dietrichn'a pas voulu être votre compagnedans la
vie risquera-t-ellede s'engagerà vous dans le cas
éventueld'unemorttoujoursincertaine? Y
a Je parlaisainsi pour lui donner une espérance
dont il ne voulait pas et que je n'ai pas. n m'a
montrédes yeuxmunchapeauet la porte.
Si6 C<SA!mm DtMMCH
Voua voulezque raille le lui demandertout
de suitet
H a fait de la main un «Miimpa~ent, et me oC
voici mais, pour axer votre esprit dans cettesitua-
tion difficile,je vouaai apporté la consultationsi-
gnée des autoritésde la science.Vous voyezque le
malheureuxest condamné,et qu'en acceptantl'offre
suprêmedu pauvreJacques,vousne risquezpas de
devenir sa femme autrement que devant la loi.
J'ai demandéà M. do Valbonnepourquoi Jacques
avaitce désir étrangede me donner sonnom. Quant
à sa fortune,ajoutai-je,je n'en voulaispas frustrer
sa famille,étant bienassez riche par moi-même,et
le titre de madameet de marquise n'avaitaucun
lustre à mes yeux de filleémancipée,de bourgeoise
satisfaitede ses origines.
a Vousaveztort de dédaignerles avantagesque
le monde prise au premier chef, a repris l'ami de
Jacques,vousaimezl'indépendance,l'éclatetle pou-
voir.Votreimportanceactuelle,qui est considérable,
sera décupléepar la positionqui vousest offerte.
Cen'est pas de cela qu'il fautme parler; c'est
du bien queje peux faireà notre pauvre ami. Vous
connaisseztoutes ses pensées.Il prétendait devant
moi n'être pas sensible au ridicule de sa position
d'aspirantperpétuel il me trompaitpeut-être! Y
–U fêtait cruellementsensible.Lavivacitéde sa
souffrancevousmontrela persistancede sa passion.
J'ai la certitudeque sa mort seraitadouciepar la rô-
C<aMM)!
BMTMCH 217
parafa qu'il est en votre pouvoirde lui donnerde-
vantle monde.
Ence cas, j'accepte.
a Celaest beauet grand de votre
parti ïrai-jo
trouvermonsieurvotre père t
AUons-yensemble,je suis sûre de son con-
sentement.
Nousavons parlé à mon père. Il a cédé pour
d'autresmotifsque les miens.Il croitque ma réputa-
tion a souffertdes assiduitéstrop évidentesdumar-
quis, et que ma complaisanceà les supporterde pré.
férenceà cellesde beaucoupd'autres a fait dire de
moiqueje voulaisgardermon indépendanceau prix
de ma vertu. Ceci n'a rien de sérieux
pour moi. Il
n'est personne que la calomnie des bas-fondsne
veuilleatteindre.Quand on est pure, on danse sur
ces volcansde boue; maismonpère s'entourmente
raisonde plus pour que je cède. Voilà,ma
Pauline;
puisque c'est une bonneactionà faire,il ne fautpas
hésiter, n'est-ce pas ton aviat
Cen'était pas beaucoupmonavis.Je trouvaisdans
cette bonneactionquelquechosede féroce,la néces
sité pour Césannede tremblerau moindremieux
qui
se manifesteraitdans l'état de son mari. Si, contre
toutesles prévisions,il guérissait,ne le haïrait-elle
pas, et si, sans guérir, il languissaitdurant des
années, ne regretterait-ellepas la tâche ingrate qui
lui seraitimposée!
Elle s'offensade mes douteset me réponditavec
ta
118 C~aAMNS MSTNtCH
hauteurque je ne l'avaisjamaisconnue,jamais es-
timée.
Ceci,me dit-elle, est la suite de certainesrê-
verieaouej'aieule tort d'entreteniren toi pourle plai-
sir de discuteret de taquiner. Tuas fini par te per-
suaderqueje voulaisépousermonsieurton neveuet
à présenttu crois que si j'en épouseun autre, mon
cœurseradéchiréde regrets. Mabonne Pauline, ce
romana pu t'exalter, tu aimesles romans maisce-
lui-cia trop duré, il m'ennuie.S'il te faut des faits
pour te rassurer, je te permets d'admettreque j'ai
toujoursaiméM.de Rivonnière,et que j'ai eu le droit
de'lefaireattendre.
Dumoment qu'ellecroyaitannulerpar une néga-
tion tranquillementaudacieusetout ce qu'elle avait
dit à son père et à moi, je n'avaisrien à répliquer.
Lesbans furent publiés.J'en informaiPaul, qui ne
montra aucune surprise. voyaitsouventM.de Val-
bonne,qui s'était pris d'amitiépour lui et lui témoi-
gnait une entièreconfiance.I! était doncau courant
et il approuvaitCésanne.Il me racontaalorsl'expli-
eatio&qu'elleétaitvenue lui donneret me fit com-
prendre qu'il y avaiteu un peu de ma fautedans le
rôleridiculequ'il avaitfaillijouerauprès d elle. J'en
fus mortifiéeau point de m'envouloirà moi-même,
de'me persuaderque Césannes'était moquéede mes
terreurs,qu'ellen'avait eu pour Paul qu'unevelléité
de coquetterieen passant, et qu'au fondelle avait
toujoursaiméplusque tout, le marquisatde M.deRi-
vonniëre.
<S~aAMNZ B!MMCH M
Ainsic'était pour eUe victoiresur toute la ligne.
Personnene M menait plus d'elle, ni chez elle, ai
chezPaul, ni dansle monde.
Laiaiblesseextrêmedu marquiss'étaitdissipéedit
rant lesdélaisobligatoires.Lemalavaitchangéde na
ture.Lepoumonétaitguéri,onpermettaitaumaladede
parlerun peu et de passerquelquesheures dansun
fauteuil.La maladieprenaitun caractèremystérieux
qui déroutaitla science. Le sangse décomposait.La
tête était par&hementsaine malgréune fièvre con-
tinue, mais l'hydropisies'emparaitdu bas du corps,
l'estomacne fonctionnaitpresque plus, les nuits
étaient sans sommeil.11montraitbeaucoup
d'impa-
tienceet d'agitation.Onne songeaitplus qu'à le de-
viner, à lui complaire,à satisfaire ses fantaisies.
Sa famille avait perdu l'espérance et ne cherchait
plus à le gouverner.
Le mariagedéclaré,la soeur et le beau-frère,
qui
avaient compté sur l'héritagepour leurs enfants,
furenttrès-mortinéset dirententre eux
beaucoupde
mal de désarme.Elles'en aperçut et les rassura en
faisantstipulerau contratde mariagequ'ellen'accep-
tait du marquis que son nom. Ellene voulaitêtre
usufruitière que de son hôtel dans le cas ou il lui
plairaitde l'occuperaprès sa mort.Dèslors la famille
appartintcorps et âme à mademoiselleDietrich.Le
mondese rempliten un instantdu bruit de sonmé-
rite et de sa gloire.
La veille de la signature de ce contrat, c'était.en
juin 1863,il yeut un autre contratsecret entre Céaa-
210 etSAtïNBMMMeH
rine et le marquis,en présence de M. de Valbonne,
de M.Dietrich,de sonCrereM Dietrich,deM.Camp-
bel et de moi, contrat bizarre,inouï, et qui ne pou-
vait être garanti que par l'honneur du marquis,
s~n-respectde la parole jurée. D'une part, le mar-
quis, avecune générositét'are,exigeaitque Césarine
ne cessAtpas d'habiteravec son père. n ne voulait
pas l'avoirpour témoinde ses souffranceset de son
agonie.Hne lui permettaitqu'une co~Mte visitejour-
nalièreet un regard d'aCecdonà l'heure de sa mort.
D'autrepart, dansle casinvraisemblableoù il guéri-
rait, il renonçaitau droit de contraindresa femmeà
vivreaveclui et mêmeà la voirchez elle, si elle n'y
consentaitpas. Les deux clauses furent lues, ap-
prouvéeset signées. On se sépara aussitôtaprès. Le
marquismettaitsa dermèrecoquetterieà ne pas être
vu longtempsdans l'état de dépérissementet d'infir-
mité où il se trouvait.
Commeil n'était pas transportable,il fut décidé
que le mariageaurait lieu à son domicile le maire
de l'arrondissement,avec qui l'on était en bonnes
relations,promit de se rendre en personneà l'hôtel
Rivonnière;le pasteur de la paroissefit la~nôme
promesse.Cefut le seul déplaisirde la sœur et de la
tante du marquis.Onavait espéréque Césarineab-
jurerait le protestantisme.Le marquiss'était opposé
avec toute l'énergiedont il était encorecapableà ce
qu'on lui en ftt seulementla proposition. Il avait
déclaré qu'il n'était ni protestant ni catholique,et
qu'il acceptait le mariagequi répondraitle mieux
C~S&RtNt! MMMCN a!i
aux idées religieusesde sa femme.A vrai
dire,
Césarineon était au même point que lui; mais le
mariageévangéliquelui constituaitun triomphesur
cette famille qu'ellevoulaitréduire
par sa fermeté
et dominerpar son désintéressement.
On n'invita que les plus intimes amis et les
plus
prochesparents des deuxparties à la cérémonie.Le
marquis voulut que Paul fût son témoin avec le
vicomtede Valbonne.
Nous devionsnous réunir à midi à l'hôtel Rivon-
nière. Césarinearrivaun peu avantl'heure eue était
belle à ravir dans une toiletteaussi riche en réalité
que simple en apparence elle s'était composéson
maintiendoux et charmant des grandes occasions.
Ellen'avaitpour bijouxqu'un
rang de grossesperles
fines. Son nancé lui avait envoyé !a veille un ma-
gnifiqueécrin qu'elletenait à la main. Quantà lui,
il ne paraissaitpas encore.Pour ne
pas le fatiguer,
le médecinavaitexigéqu'il ne sortit de sa chambre
qu'au derniermoment.
Césannealla droit à madamede Montherme,sa
futurebeUe~sceur, quientrait en mêmetempsqu'elle;
ellelui présental'écrin en lui disant
Prenez ceci pendant que nous sommesentre
nous et cachez-le; ce sont les diamants de votre
familleque je vous restitue. Vous savez que ne
je
veuxrien de plus que votre amitié.
QuandPaul entra avec M.de Valbonne,j'observai
Césarine,et je surpriscette imperceptiblecontraction
des narines qui, pour moi, trahissait ses émotions
m C~SAMNt! MBTMatt

contenues.Eue étaitdans une embrasurede ienetM,


seuleavecmoi. Paulvintnous saluer.
Aprésent,lui dit-elleen souriant,votreennemie
n'est plus. Vousn'avezpas de raison pour en vouloir
.à la marquisede Rivonnière.Voulez-vous que nous
noua donnionsla main?
Et quand Paul eut touché cette main gantée de
blanc, eUeajouta
Je vous donne le bon exemple,je me marie,
moi J'épouse celui qui m'aimedepuis longtemps.
Je sais une personneà qui vous devez encoreda-
vantage.
Paull'interrompit
Je vois bien, M dit-il, que vous êtes encore
mademoiselleDietrich, car voilà que vous recom-
mencezà vouloirfaire le bonheur des gens malgré
eux.
Ceseraitdonc malgrévous? Je ne vous croyais
pas si éloignéde prendre une bonne résolution.
C'est encore,c'est toujoursmademoiselleDie-
trich qui parle; mais l'heure de la transformation
approche, la marquisede Rivonnièrene sera pas
curieuse.
Alorssi elle reçoit les leçonsqu'on lui donne
avec autant de douceur que mademoiselleDietrich,
elleseraparfaite?
Ellesera parfaite;personnen'en doute plus.
H la salua et s'éloignade nous. Ce court dialogue
avaitété débitéd'un air de bienveillanceet de bonne
humeur.Paulsemblaittout réconcilié;il l'était,lui,
CMAMNtt MMtUCN S23
~u ne demandaitqu'à l'être. Quant elle, on eàt
juré qu'ellen'avaitrien dansle caeurde plus ou de
moinspour lui que pour Maamiade la troisièmeou
quatrièmecatégorie.
Cellesdes personnesprésentes qui n'avaientpas
vu le marquisdepuisquelque tempsne le croyaient
pas si gravementmalade. Quelques-unesdisaient
tout bas qu'il avait exagéréson malen parolespour
apitoyermademoiselleDietrichet la faire consentir
à un mariagesans lendemain,qui aurait au mo!hs
un surlendemain.On changead'avis,et l'enjouement
qui régnait dans les conversationsparticulières'<!t
place à une sorte d'effroi quand le marquis parut
sûr une chaise longueque ses gens roulaient-a~'ec
précaution.Il eût pu se tenir quelquesinstantssur
ses jambes,maisil lui en coûtaitde montrerqu'elles
étaient enCéos,et il s'était faitdéfendrede marcher.
Bien rasé, bien vêtu et bien cravaté, il cachaitla
partie inférieurede son corps sous une riche dra-
perie sa figureétaitbelle encoreet son buste avait
grandair, maissa pâleurétait effrayante;sesnarines
amincieset ses yeuxcreuséschangeaientl'expression
de sa physionomie,qui avait pris une sorte d'aus-
térité menaçante.Césarineeut un mouvementd'é-
pouvanteen me serrantle bras; elle l'avaitvu plus
intéressantdans sa tenue de malade cette toilette
de cérémonien'allaitpas à un hommeclouésur son
siége, et lui donnait un air de spectre. M. Dietrich
conduisitsa fille auprès de lui, il lui baisala main,
mais avec effort pour la porter à ses lèvres; ses
MA C<SAKtM
MMRMN
mains,à lui, «aient lourdeset comme&data! para-
lysées.
Lemaire prenaitplace et procédaitaux formalités
d'usage. Césarinesemblait gouvernerses émotions
avec un calmeolympien mais, quand il fallut pro-
noncer le oui fatal, elle se troubla, et fut prise de
cettesorte de bégaiementauquel,dans l'émotion,elle
était sujette. Le maire, qui avait fait tous les aver-
tissemen~d'usageavec une sage lenteur ne voulut
point passer outre avant qu'elle ne fût remise. Il
n'avaitpas entendule oui déOnitif;il était forcé de
l'entendre.Lafuturesemblaitindisposée,on pouvait
lui donnerquelquesinstantspour se ravoir.
Cen'est pas nécessaire,répondit-elleavecfer-
meté, je ne suis pas indisposée,je suis émue. Je
répondsoui, trois foisoui, s'il le faut.
Ques'était-ii passé en elleY
Pendantla courte allocutiondu magistrat,M. de
Valbonne,debout derrière le fauteuil où Césarine
s'était laissée retomber, lui avaitdit rapidementun
mot a l'oreille,et ce motavaitagi sur elle commela
pile voltaïque.Elle s'était relevéeavec une sorte de
colère, elle s'était liée irrévocablementcommepar
un coup de désespoir;et puis, durant le reste de ?
formalité,elleavait retrouvéson maintientMnquiRe
et sonair doucementattendri.
Le pasteur procédaaussitôtau mariagereligieux,
auquel quelques femmes du noble faubourg ne
voulurent assister qu'en se tenant au fond de l'ap-
partement et en causant entre elles a demi-voix.
C<9AMM NWMOt :2S
Césarinefut blessée de cette résistancepuérile et
pria le pasteur do réclamerle silence, ce qu'il at
avec onctionet mesure.On se tut, et cette fois on
entendit le oui de Césarinebien spontané et bien
sonore.
Que lui avaitdonc dit M.de Valbonne?Cestrois
mots faMJtest Mar~ Il l'était en effet. Pendant
que les nouveauxépoux recevaientles compliments
do l'assistance,monneveu s'approchade moi et me
dit:
Mabonne tante, tu as encoreà me pardonner.
J'ai épouséMargueritehier soirà la municipalité.Je
te dirai pourquoi.
H ne put s'expliquerdavantage;Césarinevenaitlt
nous sourianteet presqueradieuse.
Encoreune poignéede main, dit-elle à Paul.
La marquisede Rivonnièrevous approuveet vous
estime.Voûtezvousêtre son ami, et permettrez-vous
maintenantqu'eue voievotrefemme? Y
Avec reconnaissance,répondit Paul en lui
baisantla main.
Eh bien 1medit-il quand elle se fut tournée
vers d'autres interlocuteurs,tu t'étais trompée, ma
tante, et j'étais, moi, fort injuste. C'estune personne
excellenteet une femmede cœur.
Parle-moi de ton mariage.
Non, pas ici. J'irai vousvoirce soir.
A l'hôtelDietrichY
Pourquoi non Serez-vousdans votre appar-
tement
M.
«e CtSAMNt BttrmtCW

Oui, à neuf heures.


Les invités, avertis d'avancepar le médecin, ae
retiraient. Le marquis semblait si fatigué que
M. Dietrichet sa OUolui témoignèrentquelque in-
quiétudedole quitter.
Non,leur dit-il tout bas, il fautque vouspartiez
à la vue de tout le monde, les convenanceslé
veulent. Je vous rappellerai peut-être dans une
heure pour mourir. Et comme Césarinetres-
saillaitd'effroi
Ne me plaignezpas, lui dit-il de manière à
n'être entendu que d'elle,je vaismourir heureux et
fier, mais bien convaincuque ce qui pourrait m'ar-
river de pire seraitde vivre.
Voiciune parole plus cruelle que la mort, re-
prit Cësarine,vousme soupçonneztoujours.
Et lui, parlantplus bas encore
Vous serez libre demain, Cësarine,ne mentez
pasaujourd'hui.
C'est ainsi qu'ils se quittèrent,et, le soir venu, il
ne mourut pas; il dormit, et Duboisvint nous dire
de ne pas nous déranger encore,parce qu'il n'était
pas plus mal que le matin.
Seulement, ajouta Dubois, il a voulu faire
plaisira sa sœur, il a reçu les sacrementsdel'Église.
Que me dites-vousta? s'écria Césanne,vous
vous trompez,Duboist
Non, madame la marquise, mon mattre est
philosophe,il ne croità rien; maisil y a des devoirs
de position N n'aurait pas voulu qu'à cause de son
0<:a~MNB MtTMCtt 2:7

mariageon le crût protestant;il a Mt promettre a


M. de Valbonnede mettre dans les journaux qu'il
avait satisfaitaux convenancesreligieuses.
C'estbien,Dubois,vouslui direzqu'ila bienfait.
Quelhommedécousuet sansrègle! me dit-elle
dès que Duboisfut sorti.Cettecapudnorieathée me
rempliraitde méprispourlui, s'il n'avaitdroiten ce
momentà l'absolutionde ses amis encore plus qu'à
celledu prêtre. Il ne sait plus ce qu'il fait.
Min Dieu,tu le hais, ma pauvre enfant,il fera
bien de mourirvite1
Pourquoi! il peut vivre maintenanttant qu'il
lui plaira. Je ne suis plus capable de haine ni
d'amour, tout m'est indifférent.Ne croispas que je
regrette le lien que j'ai contracté; tu sais tres-biep
qu'il n'engage ni mon coeurni ma personne. Si,
contre toute prévision, le marquis revenait a la
santé, je ne lui appartiendraispas plus que par le
passé.
Aurait-ilassez d'empiresur ses passions
pour
te tenir paroleY
La promessequ'il a signéea plus de valeur
que
tu ne penses, elle me serait très-favorable
pour
obtenirune séparation.
Tu avaisconsultéd'avance?
Certainement.
Nousn'échangeâmespas un motsur le
comptede
Paul.Ellereçut des visitesde famille,et
j'allaipasser
dans mon appartementle reste de la soirée avec
mon neveu, qui m'y attendait déjà. -·
MB CËSARtM MXTMCH
Voici,me dit-il, ce qui s'est passé, ce que je
te cachedepuisune quinzaine.Il est bon de résumer
te: dans quels termes j'étais avec M. de Rivonnière
au lendemaindu duel. Hm'avaitaccuséen
lui-même,
et auprès de ses amis probablement,d'aspirer à !a
main de mademoiselleDietricb.En me voyant dé-
fendremon honneurau nomde ma maîtresseet de
mon enfant, il s'était repenti de son injustice, et il
m'estimaitd'autantplusqu'il ne voyaitplus en moi
un rival.Pourtantil lui restait un peu d'inquiétude
pour l'avenir, car il a pensé à l'avenir durant les
quelquesjours où son état s'est amélioré. Mm'a
envoyéM.de Valbonnequi m'a dit
< Vousm'avezpresque tué mon meilleurami,r
vous en avez du chagrin,je le sais, vous voudriez
lui rendrela vie. Vousle pouvezpeut-être.La femme
qu'il aime passionnémentaime un autre que lui. A
tort ou à raison,il s'imagineque c'est vous.Si vous
étiez marié, elle vous oublierait.Ne comptez-vous
pas épousercellepour qui vousavezsi loyalementet
si énergiquementpris fait et cause? i
J'ai réponduque cettefantaisiede mademoiselle
Dietrichpour moi m'avait toujoursparu une mau-.
vaiseplaisanterie,répétéede bonnefoi peut-êtrepar
les personnes que le marquis avait eu le tort de
mettredanssa confidence.
Mais si ces personnesne s'étaient pas trom-
péesreprit M.de Valbonne.
Je n'auraisqu'un motà répondre je ne suis
C~ttAMNK BÏMMCM 229
<F
pas épris de mademoiselleDietrich,et je ne suis pas
ambitieux.
Cettesimpleréponse, venant de vous, nous
suffit, reprit le vicomte.Aprésent noua permettez-
vousdevousexprimerquelquesollicitudeà l'endroit
de Marguerite!
Aprésentque les fautessont si cruellement
expiées,je permetstoutesles questions.J'ai toujours
eu l'intentiond'épouserMargueritele jour où l'au-
je
rais vengée.Je comptedoncl'épouserdes
quej'aurai
amenémademoisellede Nermont,quiest ma tante et
ma mère adoptive,a consentirà cette union.Elle
y
est un peu préparée, mais pas assez encore. Dans
quelquesjours probablement,elle me donnera son
autorisation.
» Le marquiscroitsavoir
qu'elle ne céderapas
facilement,à causede la famillede Marguerite.
Oui,à causede sa mère, qui était une infâme
créature; maiscette mèreest morte,j'en ai reçu ce
matin la nouvelle,et le principal motif de
répu-
gnancen'existeplus pour ma tante ni pour moi.
Alors,reprit le vicomte,faites ce que votre
consciencevous dictera.Vousvoicien présenced'un
homme que vous avezmis entre la mort et la
vie,
le et
que chagrin l'inquiétude rongent encore plus
que sa blessure,et qui aurait chancede vivre, s'il
était assuréde deuxchosesqui ne
dépendentque de
vous la réparationdonnéeet le bonheurassuréà la
femmequi lui a laisséun profondremords;la
liberté,
la raisonrendues à l'esprittroubléde la femme
qu'il
~30 CtSAMM BMTMM

aime toujoursmalgréle malqu'ellelui a fait. Ne rd-


pondezpas,réfléchissez.»
J'ai réOéchi en effet. Je me suis dit que je ne
devaisconsulterpersonne, pas mémotoi/pour faire
mondevoir.J'ai écritle lendemainà M.doValbonne
que monpremierban était affichéà la mairie de mon
arrondissement.11est accouruà mon bureau, m'a
embrasséet m'a supplié de laisser ignorer le faità
Césanne.Pour cela, il faUaitvousen faireun secret,
ma bonne tante, car mademoiselleDietrichest cu-
rieuse et vous prend par surprise. Maintenant,par-
donnez-moi,approuvez-moiet dites que vous m'es-
timez, car ce n'est pas un coup de tête que j'ai fait
c'estun sacrificeau repos et à la dignité des autres,
à commencerpar mon enfant.Voussavez que je ne
me suis pas laisségouvernerpar la passion,et queje
n'ai point de passionpour Marguerite.C'estaussiun
sacrificefaità un hommeque j'ai eu raisonde tuer,
maisque je n'en suis pas moinsmalheureuxd'avoir
tué, car il n'en reviendrapas, j'en suis certain,et sa
femmeserabientôt veuve.Enfin c'est aussi un peu
un sacrificeà la dignité de mademoiselleDietrich.
Sa prétendueinclinationpour moi,dont j'ai toujours
ri, était pourtant un fait acquis dans l'intimité de
M.de Rivonnière,grâce à l'imprudencequ'il avait
eue de confiersa jalousieà d'autres que M.de Val-
bonne. Si je n ~taispas marié, on ne manqueraitpas
<ïe dire que la belle marquiseattend son veuvage
pour m'épouser.Le faux se répand vite, et le vrai
surnage lentement.J'ai été très-cruel envers cette
C~NAtHMt MMMCa Mt
pauvre personne, à qui j'irais du pardonner un
instant do coquetteriesuivi de puérils efforts pour
dissipermes préoccupations.Tout celaest à jamais
effacepar notre double mariage.J'ai reconnu que
votre élèveavaitdes qualitésréellesqui fontcontre-
poidsà ses défauts; j'imaginequ'elle a renoncé pour
toujours A<tM/hir< du bien.Elle en trouvera tant
d'autresqui s'y prêterontde bonne grâce D'ailleurs
je ne suis plus intéressant.Mon patron vient de
m'associerà une affairequi ne valait rien et que j'ai
rendue bonne.Mesressourcessont doncen parfait
équilibreavecles besoinsde ma petite famille.Mar-
gueriteest heureuse,la Féron est repentanteet par-
donnée, Petit-Pierrea recouvre l'appétit; il a deux
dents de plus. Embrasse-moi,marraine,dis que tu
es contentede moi, puisqueje suis contentde moi-
même.
Je l'embrassai, je l'approuvai,je lui cachai le
secretchagrinque me causaitson mariageavecune
fille si peu faite pour lui, quelquedévouéequ'elle
pût être. Je lui cachai égalementle plaisirque j'é-
prouvaisde le voir délivré du malheurde plaireà
Césarine.ri ne voulait plus croireà ce danger dans
le passé. Je l'en croyaispréservédans l'avenir nous
noustrompionstous deux.
Dèsle lendemain,un mieuxtrès-marquése mani-
festa chez ie marquis, et sa sœur ne manqua pas
d'attribuerce miracleà la vertu du confesseur.Cé-
samneet son père le virentun instant,commeil était
convenu. Il refusa de les laisser prolonger cette
Ma C~SAtUNtt BtMtHCH
courteentrevue,après quoiil prit à part M.de Val-
bonneet lui exposala situationde son esprit.
–Je crois sentir que je vivrai,lui dit-ii; mais
ma guérison sera longue,et je ne veux pas être un
objet d'effroiet de dégoûtpour ma femme.Je vou-
draisne la revoir que quand j'aurai recouvrétout &
fait la santé. Pour cela il faudrait obtenir qu'eUe
passâtl'été ala campagne.
Ëtes-vouaencorejaloux!
Non,c'est uni. Césarineest trop nere pour son-
ger à un hommemarié,et cet homme est trop hon-
nêtepourme trahir.Je suiscertainqu'ellem'aimerait
si je n'étais pas un fantômedont la vue l'épouvante
quelquesoin qu'elleprennepour me le cacher.Elle
voudrane pasquitterParis, si j'yreste; elleseraitblâ-
mée.Il fautdoncque je m'en aille,moi, que je dis-
paraissepour un an au moins il faut qu'on mefasse
voyager.Ditesà monmédecinque je leveux.Ilvous
objecteraqueje suis encoretrop faible.Répondez-lui
queje suis résolu à risquerle tout pour le tout.
Le médecin jugea que l'idée de son client était
bonne; la vue de sa femmele jetait dans une agita-
tion fatale,et l'absence,le changementd'air etd'idées
fixespouvaientseulsle sauver; mais le déplacement
semblaitimpossible.Si on l'opérait tout de suite, il
ne répondaitde rien.
M.de Valbonneétait énergiqueet regardaitl'ini-
solutioncommela causeunique de tousles insuccès
de la vie. Hinsista;le départfutrésolu.On l'annonça
bientôtà Césanne,qui offritd'accompagner sonmari~
C<S&R!M MMMC)! 3M
Mrefusaet le pauvre Rivonnière,emballéavec son
lit dans un wagon,partitpour Aix-les-Bains aux pre-
miers jours de juillet. De là, il devait,en cas de
mieux,aller plusloin; voyagerjusqu'àla guérisonou
&la mort, telle étaitsa pensée.M.dé Valbonnel'ac-
compagnaitavecunmédecinparticulier.
Césarinepassa encore quelquesjours à Paris. Son
père était impatientde retourner à Mireval;elle le
fit attendre. Avantde quitter le monde pour six
mois,il lui importaitdedire à chacunquelquesmots
justes sur sa situation,qui semblaitétrangeet faisait
beaucoupparler. Au fond, eUe éprouvait,au milieu
de ses secrètesamertumes,un petit plaisir d'enfant
à se voir poséeen marquiseet à montrerà l'aristo-
cratiede naissancequ'eNe l'honoraitau lieu de la
déparer.Elles'était composéun rôle de veuve rési-
gnée et vaillantequ'elle jouaitfort bien. Ellen'avait,
disait-elle,que très-peu d'espoir de conserver son
mari; elleavaitfaittout ce qu'elle pouvaitfaire pour
lui sauverla vie. Cen'était pointun capricede géné-
rosité, un momentde compassion.Ellel'avaittoujours
considéréet traité comme son meilleur ami. Elle
s'étaittoujoursdit que, si ellesedécidaitau mariage,
ce seraiten faveurde lui seul. Il n'y avait rien d'é-
tonnantà ce qu'elle e&taccepté son nom; maiselle
n'avaitaccepté que cela, elle tenaità le fairesavoir.
Ellerépéta ce thèmesous toutes les formes à trois
cents personnes au moins dans l'espace d'une se-
maine, et quand elle se trouva suffisammentbien
posée,eue me dit
M4 C<SAMMt NMMCB
En voilàassez,je n'enpuis plus. Toute
sait maintenantpourquoije suis l'Europe
marquisede Rivon-
nière. Il n'y a que moi qui ne le sache
plus.
Je la comprenaisà demi-mot,mais
je feignaisde
ne plus la comprendre.Je savais bien
pourquoieUe
avait consentià ce mariage.Elle ne
comptaitpas sur
celui de Paul, elle voulaitle
rassurer, le ramenerpar
la confianceet l'amitié.Elle avait calculé
que six
moisau plus suffiraientà lui rendre sa liberté et à
lui faire conquérir l'amour. Elle avait tout
préparé
pour éloigner Paulde Margueriteen feignantde vou-
loir l'unir à elle. Paulavaithaila femme
qui s'offrait;
il s'éprendraitde celle qui se refusait
jusqu'à lui en
vanter une autre. Elleavaitréussià détruire sa mé-
fiance, mais non à empêcherson mariage,et elle
n'avait plus d'autre partie à jouer
que de paraître
charméedu prix auquelelleavait obtenuce résultat.
Maisque ce prix était cruel,et commeellele mau-
dissaitsous son air royalementferme! J'admiraisa
force, car moi seule pus surprendreses momentsde
désespoir et ses larmes cachées. Son père ne se
douta de rien. Il ne pouvait rien
empêcher, rien
racheter; fi était désormaisinutile de rien lui dire.
Le reste de la famillese réjouissaitde la haute
tion acquisepar Césarine,et Helminadonnaitposi-
ordres inutilespar jour pour avoir la vingt
joie de dire:
Prévenezmadamela marquise.
Ses jeunes cousinesDietrich
partageaientun
cette vanité.L'aînéeétait mariée,la cadette peu
la petite Irma disait: Bancée;
CfSAMNB BKTNMH M5
Messeeuraépousent des bourgeois.Elles sont
furieuses Moi,je veux un noble ou je ne me ma-
rierai pas.
Bertrandne disaitabsolumentrien. n savait trop
son monde;maisquandCësadne,aprèsavoirannoncé
qu'elleavait faim,repoussaitsonassiettesans y tou-
cher, ou quand,aprèsavoircommandégaiementune
promenade,elle donnait d'un air abattu l'ordre de
dételer,u me regardait,et ses yeux froids me di-
saient
Vous auriez dû faire sa volonté; elle mourra
pour avoirfait celledes autres.
236 c~a~MM BtETRtca

IV

NousquittâmesenfinParis le 15 juillet, sans que


''Césarineeût revu Paulni Marguerite.Mirevalétait,
par le comfortélégantdu château,la beautédeseaux
et des ombrages,un lieu de délices,à quelquesheu-
res de Paris. M.Dietrichfaisaitde grands fraispour
améliorerl'agriculture il y dépensaitbeaucoupplus
d'argentqu'il n'en recueillait,et il faisaitde bonne
volontéces sacrificespour l'amour dela scienceet le
progrèsdeshabitants. n était réellementle bienfai-
teur du pays, et cependant,sansle charmeet l'habi-
leté de sa filleil n'eût point été aimé.Son excessive
modestie,son désintéressementabsolu de toute am-
bition personnelle imprimaientà son langageet &
ses manièresune dignité froide qui pouvaitpasser
aux yeux prévenuspour la raideurde l'orgueil. On
l'avaithaï d'abordautantparcrainteque parjalousie,
et puis sa droiturescrupuleusel'avait fait respecter;
son dévouementauxintérêts communsle faisaitmain-
tenant estimer; maisil manquaitd'expansionet n'é-
tait point sympathiqueà la foule.n ne désiraitpas
C~BAMNt! MZTMCa M7

Mtre ne cherchantaucunerécompense,Utrouvaitla
siennedans le succèsde ses effortspour combattre
l'ignoranceet le préjugé.C'étaitvraimentun digne
homme, d'un mérite solideet réel. Sonmanque de
popularitéen était la meilleurepreuve.
Césannes'affectaitpourtantde voir qu'on lui pré-
féraitdes notabilitésmédiocresou intéressées.Elle
l'avaitbeaucouppousséà la députation,dontil ne se
souciait pas, disant que certainesluttes valenttous
les effortsd'une volontésérieuse,maisque ceUesde
l'amour-propresontvaineset mesquines.
Cependantune questionlocaled'un grandintérêt
pour le bien-être des agriculteursdu département
s'étant présentéeà cette époque,il se laissavaincre
par le devoirde combattrele mal, et, au risqued'é-
chouer,il se laissaporter.Césarinese chargead'avoir
la volontéardente qui lui manquaiten cette circon-
stance.Elleavaitpeut-êtrebesoin d'un combatpour
se distraire de ses secrets ennuis. Son mariagelui
donnaitdroitàuneinitiativeplusprononcée,et M.Die-
trich, qui depuislongtempsn'avaitrésistéà sa toute-
puissanceque dans la crainte du qu'endira-t-on,
abandonnades lors à la marquise de Rivon~èrele
gouvernementde la maison et des relations, qu'il
avaitcherchéà rendre moinsapparentdanslesmains
de mademoiselleCésarine.Lesnombreuxclients qui
peuplaientles terresdu marquis,et quiavaientbeau-
coup à se louerde l'indulgentegestionde soninten-
dant, avaienteu peur en apprenantle mariageet l'ab-
senceindéfiniede leur patron. Us avaientcraint de
ase CËBAMM BtKMMH
tomberMas la coupede M.Dietrichet d'avoiràren-
dre comptede beaucoupd'abus. Quandils surentet
à
quand ils virent que Césarinene prétendait rien,
fermeset le châ-
qu'ellen'allaitpas mêmevisiterles
teau de son mari, il y eut un grand élan de recon-
naissanceet de joie. Dès ce moment,eUbput dispo-
ser de leur vote comme de celui de ses propres
tenanciers.
Mireval avaitété jusque-làune solitude.M.Dietrich
s'était réservéce coin de terre pour se recueillir et
se reposerdes bruits du monde.Césarine,respectant
son désir, avait paru apprécier pour elle-mémeles
utiles et salutairesloisirs de cette saisonde retraite
annuelle.Cettefoiselle déclaraitqu'il fallaiten faire
le sacrificeet ouvrir les portes toutes grandes ah
foule des électeursde tout ranget de toute opinion.
M.Dietrichse résignaen soupirant,la jeunemarquise
incessantes.
organisadonc un systèmede réceptions
On ne donnait pas de fêtes, disait-on, à cause de
l'absenceet du triste état du marquis; et puis onen
donnaitqui semblaientimproviséeslorsquele cour-
rier apportaitde bonnesnouvellesde lui, saufà dire
d'un air triste le lendemainque le mieuxne s'était
pas soutenu.
J'aimaisbeaucoupMireval,je m'y reposaisdu temps
le vis
perdu à Paris. Je ne l'aimai plus lorsqueje
envahicommeun petit Versailles ouvertàlacuriosité.
Danstoute agglomération humaine,la médiocritédo-
mine. Ces dtners journaliers d<t~quante couverts,
ces réjouissancesdans le parc, cet endimanchement
CÊSAMHX BMTMCa Mt

perpétuel,me furent odieux. Je ne pouvaisrefuser


d'aider mademoiselleHelminadans ses fonctionsde
majordome;son activiténe sufasaitplus à tout. Le
marquisatde sa niècelui avait porté au cerveau,eue
ne trouvaitplus rien d'assez magnifiqueou d'assez
ingénieuxpour soutenir le lustre d'une position si
haute.Je n'avaisplus d'intunitéavecCésanne.Depuis
le mariagedePaulet le sien, seslèvresétaientscellées,
sa figureétait devenueimpénétraNe.Ellene se por-
tait pas bien, c'était pour moi le seul indiced'une
grandedéceptionsupportéeaveccourage.Je doisdire
que, durant cette période d'effortspour oubliersa
blessureou pour la cacher,eUefut vraimentlafemme
fortequ'eue se piquaitd'être, et que, tout en l'admi-
rant, je sentisse réveiUerma tendressepour eUe,la
douleurque mecausaitsa souffrance,le dévouement
qui me portait à l'allégeren lui sacrifiantmes goûta
et maliberté.
J'avaisà peinele temps d'écrire à Paul.!1 m'écri-
vait peu lui-même.Il avait un surcroît de travail
pour se mettre au courantde ses nouvellesattribu-
tions.Sa femmeétait heureuse,son enfantse portait
bien. n n'avait,disait-il,rien de mieuxà souhaiter.
M. de Valbonneécrivaità M. Dietrichune fois par
semainepour le tenir au courantdes alternancesde
mieuxet de pire par lesquellespassait M.~e Rivon-
nière. Il supportaitmieux les déplacementsque le
repos, il parcourait la Suisse à petites journées.
Césarineparaissaitprendre beaucoupd'intérêtà ces
lettMs,mais M. Dietrichseul y répondait. La mar-
MO CËSAMMt MMMOH

quise cachait avec peine l'insurmontableaversion


que lui inspiraitdésormaisM.de Valbonne.
Aubout de deuxmoisde lutte, Césarinel'emporta,
et son père fut élu à une triomphantemajorité.Elle
avaitdéployé une activitédévoranteet une habileté
délicatedont on parlait avecadmiration.On vécut
encorequelquesjours de ce triomphe,qui n'enivrait
pas M. Dietrichet qui commençaità désillusionner
la marquise,car beaucoupde ceuxqu'elle avaitcon-
quis avectant de peine montraientde reste qu'ilsne
valaient pas cette peine-là et n'avaient guère plus
de cœur que des chiffres.Eue se sentit alors très*
fatiguéeet très-souffrante.M.Dietrich,qui ne l'aval
jamaisvue maladedepuisson enfance,s'effrayabeau-
coupet la reconduisità Parispour consulter.
Nousnousretrouvâmesdoncà l'hôtelDietrichtout
à faitcalmeset à peu près seuls;toutle Parisélégant
était à la campagneou à la mer. Noustouchionsà la
mi-septembre,et il faisait encore très-chaud. Le
marquis allait décidémentmieux. Césarinevoyait
s'éloignerindéfinimentla recouvrancede sa liberté
t. elley étaitassezrésignée,et son père espéraitqu'elle
aurait un jour quelquebonheuren ménage.L'enga-
gement qu'avait pris son gendre de ne jamais la
réclamerpour sa femmelui paraissaitunedélicatesse
dont la marquisele tiendrait quitte en le revoyant
guéri,soumiset toujoursépris.
La consultationdes médecinsdissipanos craintes.
Césannen'avaitquel'épuisementpassagerqui résulte
d'une grande fatigue. On lui conseilla de passer le
CËSA.MN): MMtUCR ï~t
Matede la belle saison,tantôt sur sa chaiselongue,
dans l'ombre fratche do ses vastes appartements,
tantôt en voitureun peu avantle coucherdu soleil,
de prendre du fer, du quinquina,et de se coucher
de bonne heure. Elle se soumit d'un air d'indiffé-
rence,se fitapporterbeaucoupdelivreset se plongea
dans la lecture, commeune personne détachéede
toutesles chosesextérieures;puis eueprit des notes,
entassa de petits cahiers, et un beau matin elle
me dit
Durantces jours de loisiret de réflexion,tu ne
saispas ce que j'ai fait?J'ai fait un livre! Ce n'est
pas un roman, ne te réjouis pas; c'est un résumé
lourd et ennuyeuxde quelquesthéories philosophi-
quesà l'ordre du jour. Celane vaut rien, maiscela
m'a occupéeet intéressée.Lire beaucoup,écrireun
peu, voilà un débouchépour mon activitéd'esprit
mais, pour que cela me fasse vraimentdu bien, il
faut que je sache si cela vaut la peine d'être dit et
celled'être lu j'ai écrit à ton neveupour le prier de
me donnerson avis, et je lui ai envoyé monmanus-
crit, puisquesa spécialitéest de juger ces sortesde
choses.Je ne tiens pas à être imprimée,je tiens seu-
lementà savoirsi je peux continuersans perdre mon
t3mps.
Et il t'a répondu?.
Rien.sinon qu'il avaitpris connaissancede mon
travailet qu'il n'avaitguère le tempsde m'enfaire
la critique dans une lettre, mais qu'en un quart
d'heure de conversationil se résumeraitbeaucoup
i4
SM CËSAMM BtMMCM

mieux,et qu'il se tenait à mesordres pour le jour et


l'heure queje lui fixerais.
Ettu as Sxë.
Aujourd'hui,tout à l'heure je l'attends.
Commede coutume, Césarinem'avertissaità b
demi&reminute. Toute réflexioneàt été superflue,
deux heures sonnaient. Paul était très-exact; on
l'annonça.
J'observaien vainla marquise,aucuneémotionne
se trahit; eue ne lui reprocha point de n'avoirpas
tenu sa promessede venirla voir; elle ne s'excusa
point de n'avoir pas tenu celle qu'elle avaitfaitede
revoir Marguerite.Ellene lui parlaque littératureet
philosophie,comme si elle reprenait un entretien
interrompupar un voyage.Quantà lui, calmecomme
un juge qui ne permetpas à l'hommed'exister en
dehors de sa fonction,il lui rendit ainsi comptede
son livre
Vousavezfait, sans parattrevousen douter, un
ouvrage remarquable,mais non sans défauts; au
contraire;les défautsabondent.Cependant,commeil
y a une qualitéessentielle,l'indépendancedu point
de vue et une appréciationplus qu'ingénieuse,une
appréciationtrès-profondede la questionque vous
traitez,je vous engagesérieusementà faire disparaître
les détailsun peu puérilset à mettreen lumièreI&
fondde votre pensée. L'examendes effetsest de la
maind'un écolieret prend infinimenttrop de place.
Le jugementque vousportezsur les causesest d'un
maître, et vousl'avez glissélà avectrop de modestie
C~SAMM MZTMCa S&3

et de défiancede vous-même.Refaitesvotreouvrage,
sacrine~-enles trois quarts mais du dernier quart
composezun livre entier.Je vous réponds qu'il mé-
ritera d'être publié,et qu'il ne sera pas inutile. Quant
a la forme, elle est correcte et claire,pourtant un
peu lâchée. J'y voudrais l'énergie froide, si vous
voulez,maispuissante,d'uneconvictionqui vousest
chère.
Aucuneconvictionne m'est chère, reprit Césa-
rine, puisque j'ai fait ce travail avec indépendance.
L'indépendance,reprit-il, est une passionqui
mérite de prendre placeparmi les passionsles plus
nobles.C'estmême la passiondominantedes esprits
élevés de notre époque. C'est, sousune formenou-
velle, la passion de la liberté de consciencequi a
soulevéles grandesluttes de vos pères protestants,
madamela marquise.
Vousavez raison, dit-elle, vous m'ouvrez la
fenêtre,et le jour pénètreen moi. Je vous remercie,
je suivrai votre conseil; je referai mon livre, j'ai
compris,vousverrez.
U allaitse retirer, elle le retint.
-Vous avez peut-êtrea causeravec votre tante,
lui dit-elle.Restez,j'ai affairedans la maison. Si je
ne vous retrouvepas ici, adieu, et merciencore.
Blé lui tendit la main avec une grâce chaste et
affectueuseen ajoutant
Je ne vous ai pas demandédes nouvellesde
chez vous,j'en ai; Paulinevous dira que je lui en
demandesouvent.
a~ C~SAMNtt C!MMCB

Je trouvaiinutile de dire à Paul qu'elle ne m'en


lemandait jamais. Monrôle n'était plus de le pré-
munir contre les dangersque j'avais cru devoirlui
signalerl'année précédente. Je devaisa~ coMtraire
lui laissercroirequ'ilsétaientimaginaireset accepter
pour moi le ridicule de cette méprise. Je pensai
devoirseulementlui demanders'il ne craignaitpas
d'éveillerla jalousie du marquis en venant voir sa
femme.
Je suis si éloignéde vouloirlui en inspirer,
répondit-il,que je n'aimêmepas songéa lui; mais,
si vous craignezquelque chose,je puis fort bienne
pas revenir et vous prendre pour intermédiairedes
communicationsqui s'établissententre madamede
Rivonnièreet moi à proposde sonlivre.
Tondevoirserait peut-être d'en écrireà M.de
Valbonnepour le consulter.
Je trouverais cela bien puéril! Me poser en
hommeredoutablequand je suis mariéme semble-
rait fort ridiculeen même tempsque fort injurieux
pour cette pauvre marquise,que vousjugezun peu
sévèrement. Supposezque vous ne vous soyezpas
trompée,ma tante, et qu'elle ait eu réellement,dans
uri jour de rêverie extravagante,la penséede s'ap-
peler madameGilbert; elle est à coup sûr fort en-
chantée maintenantd'avoir une positionplus cou-
forme à ses goûts et à ses habitudes. Faudrait-il
éterniserle souvenir d'une fantaisied'enfant,et, si
l'on fouillaitdans le passé de toutesles femmes,n'y
trouverait-onpas des milliers de peccadillesaussi
C<aA!HNK
MMMCH :&&
déraisonnablesqu'innocentes!De grâce, ma tM)te,
laissez-moioubliertout cela et rendre justice à la
femmeintelligenteet bonnequi rachète,par le travail
sérieux et la grâce sans apprêt, les légèretésou les
rêveriesde la jeune fille.
Devais-jeinsister? dovais-jeavertir M. Dietrich,
alors absent pour six semaines?devais-jeinquiéter
Margueritepour rengager à se tenir sur ses gardes?
Évidemmentje ne pouvaiset ne devaisrienfairede
tout cela.J'avaisdepuislongtempsperdul'espérance
de diriger Césarine je n'étais plus sa gouvernante.
Eiie s'appartenait,et je ne m'étaispas engagéeavec
son marià veiller sur elle. n n'y avait pas d'appa
rence qu'il fût jamaisen état de tirer vengeanced'un
rival,et Paul avait désormaisassez d'ascendantsur
lui pour détruireses soupçons.D'ailleursPaulvoyait
peut-être plus clair que moi; Césarine,éprise de
graves rechercheset peut-être ambitieusede re-
nommée,ne songeaitpeut-être plus à lui.
Il larevit plusieursfois, et peu à peu ils se virent
souvent.M.Dietrichles retrouvasur un pied de re-
lationscourtoiseset amicalessi discrèteset si tran-
quilles, qu'il n'en conçut aucune inquiétudeet ne
jugeapas convenabled'en instruireM.de Valbonne
dans ses lettres. L'automnearrivait,il se proposait
de faire voyagerun peu sa 611e mais elleétait par-
faitementguérie et trouvaità Paris la solitudedont
elle avait besoin pour travailler.Blé paraissaitsi
calme et si heureuse qu'il consentità attendre à
Paris auprès d'eBel'ouverturede h session M parle-
i,
tu
?6 C<!sAMNt! MMMCH
mentaire.Césarinen'aimaitplus le monde,et il était
de bon goût qu'elle vécûtdansla retraite. Son cor-
tégede prétendantst'avaitnaturellementabandonnée.
ENerecherchaparmi ses anciensamisles personnes
graves occupéesde scienceou de politique.Aucun
beau jeune homme, aucune femmeà la mode ne
reparutà l'hôtelDietrich.Paul,avecsa misemodeste
et son attitudesérieuse,ne déparaitpas cet aréopage
de gens mûrs convoquéautour des élucubrations
littéraireset philosophiquesde la belle marquise.H
prenait plaisiraux discussionsintéressantesque Cé-
sarine avait l'art de souleveret d'entretenir. y
faisait très-bonne figure quand on le forçait à y
prendre part. Il avait déjà dans ce monde-làdes re-
lationsqui devinrentplus intimes.Ony faisaitgrand
cas de lui; on en fit davantageen le voyant plus
souventet moinscontenupar sa discrétionnaturelle.
Césarineréussissaità le faire briller maigre lui et
sansqu'il s'aperçûtde l'aide qu'ellelui donnait.
Ala fin de l'hiver, leur amitiéétabliesans criseet
sansémotion,ellel'engageaà lui amenerMarguerite.
Il refusa et lui dit pourquoi.Margueriteétait trop
impressionnable,trop peu défenduepar l'expérience
et le raisonnement,pour sortir de la sphère où elle
était heureuseet sage.
Auprintemps, Paul, dont la position s'améliorait
Chaquejour, avait pu louer, à une demi-heurede
Paris, une petite maisonde campagneoù sa femme
et son enfant vivaient avec madame Féron, sans
qu'elles fussent forcées de beaucouptravailler. H
CtsAarNx BtMRtCn 2~7
allait chaque soir les retrouver, et chaque mâtiné
avant de partir, il arrosait lui-même un carré de
plantes qu'il avait la jouissance de voir croître et
fleurir. Il n'avait jamais eu d'autre ambition qua de
posséder un hectare de bonne terre, et il comptait
acheter l'année suivante celle qui lui était louée. 11poug
vait désormais quitter son bureau cinq heures; il dî.
nait à Pariset venait souvent nous voir après. Des que
les pendules marquaient neuf heures, quelque inté-
ressante que fût la conversation, il disparaissait pour
aller prendre le dernier train et rejoindre sa famille.
Quelquefois il acceptait de dtner avec nous et quel-
ques-unes des notabilités dont s'entourait la mar-
quise.
Un jour que nous l'attendions, je reçus un billet
de lui.
a Je suis effrayé, ma tante, disait-il; Marguerite
me fait dire que Pierre est très-malade; j'y cours.
Excusez-moiauprès de madame de Rivonnière.
Prends ma voiture et cours chez mon médecin,
me dit Césarine, emmène-le chez ton neveu. Je t'ac-
compagnerais si j'étais libre; je te donne Bertrand,
qui ira chez les pharmaciens et vous portera ce qu'il
faut.
Je me hâtai. Je trouvai le pauvre enfant très-mal,
Paul au désespoir, Marguerite à peu près folle. Le
médecin de l'endroit qu'on avait appelé s'entendit
avec celui que j'amenais. L'enfant, mal vacciné, avait
la petite vérole. Ils prescrivirent les remèdes d'usage
et se retirèrent sans donner grand espoir, la maladie
SA8 CËSARtNE NETMCH
avait une intensitéeffrayante.Nousrestionsconster-
nés autourdu Ut du pauvrepetit, quandCésarineen-
tra vers dixheures du soir, encorevêtue commeelle
l'étaitdans son salon,beUeet apportantl'espoir dans
son sourire. Nie s'installaprès de nous, puis elle
exigeaque Margueriteet Paulnous laissassenttoutes
deuxveillerle malade.La chambre était trop petite
pour qu'il fût prudent d'encombrer l'atmosphère.
Ellese déshabilla,passaune robe de chambrequ'elle
avaitapportéedansun foulard,s'établitauprès du lit,
et resta là toutela nuit, tout le lendemain,toutes les
nuits et les jours qui suivirent,jusqu'àce quel'enfant
fût hors de danger. Ellefut vraimentadmirable,et
Paul dut, comme les autres, accepter aveuglément
son autorité.Elle avait coutumede soignerles ma-
ladesà Mireval,et elley portait un rarecouragemoral
et physique.Les paysanslacroyaientmagicienne,car
elle opérait le miracle de ranimerla volontéet de
rendre l'espérance.Ce miracle, elle le fit sur nous
ftous autourdu pauvre enfant.EUeétait entrée dans
cette petite maison abtméede douleur et d'effroi,
comme un rayonde soleilau milieude la nuit. Elle
nousavait rendu la présenced'esprit, le sensde l'à-
propos, la confiancede conjurerle mal, toutescon-
ditionsessentiellespour le succèsdes meilleuresmé-
tdications;ellenous quitta, nouslaissantdansla joie
et bénissantson interventionprovidentielle..
Je dus rester quelquesjours encorepour soigner
Marguerite,que le chagrin et l'inquiétudeavaient
rendue maladeaussi. Césarinerevint pour elle, ra-
C~SAMHB BMTtUCa SM
nimason esprit troublé,lui témoignaun intérêt dont
ellefut trës-nere, rassuraet égayaPaul, qui, à peine
remisd'une terreur, retombaitdansune autre, se fit
aimer de madameFéron, avec qui elle causaitdes
chosesles plus vulgairesdans~anlangagesi simple
que la femme supérieures'effa'~aitabsolumentpour
se mettreau niveau des plus humbles.Cetteséduc-
tion charmanteme prit moi-même,car, dansnos en-
tretiens, ellenedonnaitplus de démenticonndentiel
à sa conduiteextérieure.Jeme persuadaiqu'elle était
absolumentguérie desonorgueilet desa passion.Je
ne craignisplus d'enflammerPaulen partageantl'ad-
mirationqu'ilavaitpourelle.Sareconnaissanceet son
affection devenaientchoses sacrées; une prévision
du danger m'eût sembléune injure pour tous deux.
Et pourtant la marquise avait réussi là où avait
échouéCésanne.Elleavaitamélioréle sort de Paul,
car, sans qu'il pût s'en douter, elle avait pesé, par
l'intermédiairede son père, sur les résolutionsde
M.Latour. Celui-ci,ayantéprouvéquelquespertes,
voulaitrestreindreses opérations.Enlui prêtant une
sommeimportante,M.Dietrichl'avaitamené à faire
tout le contraire et à
considérable. Nie avait ainsi donné du pain à l'enfant
et du repos à la mère, elle avait été le médecin de
l'une et de l'autre; elle s'était emparée de la con-
fiance, de l'affection, voire des secrets de la famille.
Tout ce que Paul avait juré de soustraire à sa sollici-·
tude, elle le tenait, et, loin de s'en plaindre, il était
heureux qu'elle l'eût conquis.
MO C<SA!<tM
DMTMCH
Une seule personne, celle qui jusque-là avait été
la plus contlante, Marguerite, sans autre lumière que
son instinct, devina ou plutôt sentit la fatalité qui
l'enveloppait; elle le sentit d'autant plus douloureu-
sement qu'elle adorait la belle marquise et ne l'accu-
sait de rien. Sa jalousie éclatait d'une manière tout
opposée à celle que nous avions redoutée. Un jour, je
la trouvai en larmes, et, bien que j'eusse quelque en-
nui à écouter ses plaintes, je fus forcée de les en-
tendre.
Voyez-vous, me dit-eUe, vous me croyez heu-
reuse eh bien je le suis moins qu'avant ce mariage
tant désiré. Je m'instruis un peu. Paul a un peu plus
de temps pour s'occuper de moi, et il croit me faire
grand bien en m'apprenant à raisonner. Cela me tue
au contraire, car voilà que je comprends un tas de
chosesdont je ne me doutais pas, et toutes ces choses
sont tristes, toutes me blessent ou me condamnent.
Il ne peut pas me parler de ce qui est bien ou mal
sans que je me rappelle le mal que j'ai fait et la ré-
pugnance qu'il doit avoir pour mon passé. Il me dit
bien que je dois l'oublier, puisque tout est réparé;
mais qu'est-ce qui a réparé? C'est lui, au risque de
sa vie, en prenant la vie d'un autre et en me refaisant
an honneur avec du sang. n est bon, il s'est mis à
plaindre celui qu'a détestait, et la pitié qu'il a pour
son ennemi le rend triste quand il entend dire qu'il
mourra. S'il m'aimait assez pour s'en consoler Mais
voilà ce qui ne se peut pas. Ce n'est pas le tout d'être
jolie femme et d'aimer à la folie; il faut encore avoir
e6SAM!<K DÏBTMCN Mi

de l'esprit et de l'instruction pour ne pas ennuyer


un homme qui en a tant 1 Moi,quand je demandais
le mariage, je ne savaispas ça. Je croyais qu'il devait
se plaire avec moi et son enfant, et je lui disais tou-
jours
a Où seras-tu plus aimé et plus contant qu'avec
nous? »
Il n'a jamais été contre, car il me répondait
Tu vois bien que je ne me trouve pas mieux
ailleurs, puisque je ne vous quitte jamais que je n'y
sois forcé. Aujourd'hui pourtant il pourrait diner
avec nous tous les jours, et c'est bien rare qu'il re-
vienne ici avant neuf heures et demie du soir. Il ne
voit plus Pierre s'endormir. n le regarde bien dans
son petit lit, et le matin il le porte dans le jardia et
le dévore de caresses; mais je le regarde à travers
le rideau de ma fenêtre, et je lui vois des airs tristes
tout d'un coup. Je me figure même qu'il a des larmes
dans les yeux. Si j'essaye de le questionner, il me
répond toujours avec sa même douceur et me gronde
avec sa même bonté; cependant il a l'air sévère
malgré lui, et je vois qu'il a de la peine à se retenir
de me dire que je suis une ingrate. Alors je lui de-
mande pardon et ne lui dis plus rien j'ai trop peur
de le tourmenter; mais il me reste un pavé sur le
coeur. Je chante, je ris, je travaille, je remue pouf
me distraire. Ça va bien tant que l'enfant est éveillé
et~ue je m'occupe de lui; quand il ferme ses yeux
bleus, le ciel se cache. Madame Féron s'en va dormit'
aussi tout de suite. Paul m'a défendu de lui &uredes
2M CË8AMNR etMRMH
confidences;elleaimeà causer, et taonsilencel'en-
nuie. Je reste seule, j'attends que mon mari soit
rentré; je prends mon ouvrageet je me dis
< Deuxheures, ça n'est pas bien long.
Celame parait deux ans.Je ne sais paspourquoi
ces deux heures-là, qu'il pourrait nous donner et
qu'il ne nousdonne presqueplus, me rendent folle,
injuste,méchante.Je rêve des malheurs,des déses-
poirs si je ne craignaispas d'éveillermonpetit, je
crierais,tant je souffre.Je regardeàla fenêtrecomme
si je pouvaisvoirpar-dessusla campagnece quePaul
fait a Paris. Et pourtant,je le sais, ii ne fait pas de
mal; il ne peut faire que du bien, lui! Je sais qu'il
va souventchez vous, c'est bien naturel vous êtes
pour lui commesa mère. Quandil rentre, je lui de-
mandetoujourss'il vousa vue. 11répond oui, il ne
mentjamais. S'ila vu la bellemarquise,s'il y avait
du grand monde chez elle, s'il est content d'être
revenu auprès de moi; il sourit en disant toujours
oui. 11me lait racontertout ce que le chéri a faitet
dit dansla journée,à quels jeux il s'est amusé,ce
qu'il a bu et mangé enfinil paraît heureuxde parler
de lui, et je n'ose pas parler de moi.Je me cache
d'avoirsouffert.Quelquefoisje suisbien pâle et bien
défaite,il ne s'en aperçoitpas,ou, s'il y prendgarde,
il ne devinepas pourquoi.Je voudraislui tout dire
pourtant, lui confesserque je m'ennuie de vivre,
quepar momentsje regrettequ'il m'ait empêchéede
mourir. J'ai peur de lui faire de la peine, d'aug-
mentercellequ'il a, car il en a beaucoup,je le vois
CËSAMNB DÏETRÏCC 2M
bien, et peut-être est-il plus à plaindre que moi.
Cejour-là,Margueritene melaissaentrevoiraucune
jalousie contre la marquise;maisune autre foisce
fut à Cësarineelle-mêmequ'ellese révéla.
Quelquessemainess'étaientécoutéesdepuisla ma-
ladie de reniant. Césannevenaitle voirtous lesdi-
mancheset passaitainsi avecPaulet moi une partie
de cette journée, que Paul consacraittoujoursà sa
famille.Dansla semaine,il avaitrepris l'habitudede
dtner à l'hôtel Dietrichle mardiet le samedi,et d'y
venirpasserune heure le soirpresquetousles jours.
C'étaitlà le groschagrinde Marguerite, je le trouvais
injuste. Je n'en avais point parlé à Paul, espérant
qu'elleprendrait le sageparti de ne pas vouloirl'en-
chalnersi. étroitement;il était bienassezesclavede
son devoir.Un peu de loisir mondainn'était-ilpas
permisà cet hommed'intelligencecondamnéà la so-
ciétéd'une femmesi élémentaire!
Pourtantje commençaisà m'inquiéterde son air
souffreteuxet de l'abattementoùilm'amvait souvent
de la surprendre. La marquise s'en apercevaitfort
bien, et si elle ne la questionnaitpas, c'est qu'elle
savait mieux qu'elle-mêmela cause de son chagrin.
Margueriteavait besoin d'être questionnée;comme
tousles enfants, ellene savaitque devenirquandon
ne s'occupaitpasd'elle.Parlerd'elle-même,se plain-
dre, se répandre,se vanter en s'accusant,se faire
juger, se repentir, promettreet recommencer,telle
était sa vie, et depuis que la Féron n'était plus sa
confidente,depuisque Paul,mariéavecelle,lui ins-
M
M& e<SAMMMMMCB
piraitunesorte de ceinte, elleamaaaaitdMtamp~taa
dans sonceewr.
Commenoua éûonatoutesles trois danssea petit
jardin, Paulse trouvant occupédehors, eUerompit
la digueque lui imposaitnotreabsencede curiosité.
< Paul s'est donc bien ~musë hier soir chez
vous, nous dit-eUed'un ton assez aigre, qu'U a
manquéle train et n'est rentré qu'à onze heures, à
,pied, par les sentiersî
En vérité,lui dit Césarine,est-ceque vousavez
été inquiète?Y
Bien sûr que je l'ai été. Unhommeseul comme
ça sur des chemins où on ne rencontre que des
gens qui rôdent on ne sait pourquoi! Vousdevriez
bien me le renvoyerplus tôt. Quandil n'arrive pas
à l'heure, je compte les minutes; c'est ça qui me
fait du mal1
Chèreenfant,reprit Césarineavecune douceur
admirable, nous nous arrangerons pour que cela
n'arrive plus. NousgronderonsBertrand quand les
'pendules retarderont.
–Vous pouvezbienles avancerd'une heure, caril
prend tant d'amusementchezvous qu'il m'enoublie.
On ne s'amusepas chez nous, Marguerite on
'est très-sérieuxau contraire.
Justement;c'est sa manièrede s'amuser, lu;;
~maisvous ne me ferez pas croire que vous ne re-
tceMezpas quarté de bellesdames? .?
C'est ce qui vous trompe.N ne vient plus de
!)beUee!dMMS'8&<M.moi.
C<9A!UMBMTMCa S95
!1 y a vous toujours,et vousea valet cent,
Fort aimable; mais vous ne pouvezpu êtte
jalousede moiÏ
Margueriteregardah marquisee&face avec une
sorte de terreur, puis elle se courbasous le regard
limpide et profond qu'elle interrogeait.Ellese mit
aux genouxde Césarine,prit ses mains et les baisa.
Mabelle marquise,lui dit-elle,voussavezque
vous êtes mon bon dieu sur la terre. Vousm'avez
fait marier, car c'est à voas que je dois ça, j'en suis
sure. Je vous doisla vie de mon enfantet aussi sa
beauté, car sans vous il aurait été déBguré.Quand
je pense quels soins vousavezpris de lui sansêtre
dégoûtéede ce mal abominable,sans craintede le
prendre, sans me permettre d'y toucher, sans vous
soucierde vous-mêmeà forcede vous soucier des
autres Oui, bien sûr, vousêtes l'angegardien,et je
ne pourrai jamais vous dire commeje vous aime
mais tout ça ne m'empêchepas d'être jalousede
vous.Est-ceque ça peut être autrement! Vousavez
tout pour vous, et je n'ai rien. Vousêtesrestéebelle*
commeà seizeans, et moi,plusjeune que vous,me
voilàdéjà fanée; je sens que je me courbecomme
une vieille,tandis que vousvous-redressezcomme
un peuplier au printemps. Vous avez, pour vou~
rendré toujours plus jolie, des toilettes qui ne me
serviraientde rien, àmoi!Quandmêmeje les aurais,
je ne sauraispas les porter.Quandje metsun pauvre
bout de ruban dans mes cheveux pour paraître
mieuxcoiffée,Paulmel'Oleen médisant
256 CiSARtNB eïETMCN

« Ça ne te va pas, tu es plus belle avec tes


cheveux. m
Maisils tombent, mes cheveux. Voyez j'en ai
déjà perduplus de la moitié,et, quandje n'en aurai
presqueplus, si je m'achèteun faux chignon, Paul
se moquerade moi. Il me dira
< Reste donc commetu es Ça n'est pas tes
cheveuxque j'aime, c'estton cœur.
C'estbien joli, cela, et c'est vrai, c'est trop vrai.
Il aime moncoeur,et il ne faitplus cas de ma figure;
il y est trop habitué. L'amitiéne compte pas les
cheveuxblancs quand ils se mettent pousser. Il
m'aimeravieille, il m'aimeralaide, je le sais, j'en
suis Gère mais c'est toujoursde l'amitié,et je m'en
contenterais,si j'étais bien sûre qu'il n'est pas ca-
pable de connattrel'amour.Il le dit. Il jure qu'il ne
sait pas ce que c'est que de s'attacher à une
femme parce qu'elle a de beauxyeux ou de belles
robes.
Je crois, dit Césarineen souriantd'une façon
singulière,qu'il vousdit la vérité.
Oui,ma marquise mais quand,aveclesbelles
robeset les beauxyeux, et toute la personnemagni-
fique et aimable, il y a le grand esprit, le grand
savoir, la grande bonté, tout ce qu'un hommedoit
admirer. Tenez! il n'est pas possiblequ'il ne vous
aime pas d'amour, voilà ce que je me dis tous les
soirs qua&Jil est chezvouset queje l'attends.
Ce que vousvousditeslà est très-mal,répondit
Césannesans montreraucuneautre émotionqu'un
C~SAMUZ BKTRtCH M7

peu de mécontentement.Voyons,ma pauvre Mar-


guerite, étes-vous sans conscienceet une respect
des choses les plus saintes! Croyez-vousque, ai
votre mari avait la folie d'être épris de moi, je ne
m'en apercowaiapas1
Peut-être, ma marquise 1Neme grondezpas.
Qui peut savoir! Paulest si drôle, si différentdes
autres! Je sais bien, moi, que tout le monden'est
pas commelui. Il y en a qui ne saventrien cacher
des gens qui ne le valent pas, mais qui sont plus
ouverts,pluspassionnés,dont onconnattvitele bon
et le mauvaiscôté. On n'est pas longtempstrompé
par eux ils vont où le vent les pousse; mais Paul
avecsa raison,son courage,sa patience,on ne peut
rien savoirde lui!1
H me semble,reprit Césanneavec une ironie
dont Margueritene sentit pas toute la portée, que
vous faitesici une étrangeallusion au passé. Il sem-
bleraitque, tout en mettantvotremari beaucoupau-
dessus du mien, vousayezau fond du cœur quelque
regret d'une passionmoinspure, maisplus viveque
l'amitié.
Margueriterougitjusqu'auxyeux,mais sansrenon-
cer à s'épanchersur un sujet trop délicatpour elle.
le voyaisen présenceles deux naturesles plus oppo-
sées l'une résumant en elle tout l'empire qu'une
femmeest capabled'exercersur lesautres et surelle-
même l'autre absolumentdépourvue de défense,
capablede raisonner et de réfléchirjusqu'à un cer-
MB e~SAMNJS BHTMCB
tain point, maisforcée, parla naturede ses impres-
sions, de tout subiret de tout révéler.
Vousavezraison de roua moquer de moi, re-
prit-elle ee n'est pas joNde se souvenird'un vilain
passé,quandon a le présent meilleurqu'on M Mé-
rite maisa vous,est-ce que je ne peux pasparlerd(.
tout? Voyezdoncsi je n'ai pas sujet d'être jalousede
vous!Pour qui est-cequej'ai été trompéeet quittée?
Vouspensezbien que je le sais à prient. Quoique
Paul ne m'en ait jamais voulu parler, il a bien fallu
que quelqueparolelui échappât.Votremarquisvous
aimait depuis longtemps; c'est par dépit qu'il m'a
recherchée, c'est pour retourner à vous qu'il m'a
plantéela. Cequi m'estarrivéune foispeut m'arriver
encore.C'estpeut-être monsort que vousme fassiez
tout le malettout le bien de ma vie.
Vousdéraisonneztout à fait,Marguerite,lui-
dis-je. Vous oubliezque la marquisede Rivonnièrene
s'appartientplus; vouslui manquezde respect,vous
outragezvotre mari J'admire la patience avec la-
quellemonamievousécouteet vous répond,je mo
demandece que Paulpenseraitde vous, s'il pouvait
vous entendre.
Ah!s'écria-t-elleépouvantée,si ~oosle lui ré-
pétez,je suisperdue.
Je ne veuxpas vousperdre,jene veuxpassur-
toutle rendre malheureuxen le formantà regretter
sen mariage.
Margueritepleurait amèrement. La marquise h
CMM~ht ~t l'apaisaavec une doncear matemelte,aa
<<MMNR MMMaa 159
me disant qua j'avais tort de la groader, qu'il
lait persuaderet non brusquer les <m<ants malades.
MargueritetMn~bta~aes pieds, h couvrit de ça
resses,lui demandapardon,jura ceatfois de no plus
être foUe,et, entendantrevenirPaul,s'enfuitau fond
du jardin pourqu'il ne vit pas ses larmes.
Maisiites vit, s'~n aiteotaet m'écrivitle lende-
mainlalettre suivante
< Mapauvre Margueriteest malade,malade d'es-
prit surtout. Je l'ai confessée,je sais qu'elle a dit
des chosesinsenséesa madame de Rivonnière.Je
sais aussi que madamede Rivonnièreest trop sain-
tement sage pour voir en èHeautre chose qu'une
pauvreenfantà plaindre,à soigner,à guérir. Je sais
qu'elley serait toute résignée,qu~eReen aurait la
patience,et que sa pitié serait inépuisable;maisici,
qu'elle mele pardonne,mafierté ou plutôt ma dis-
crétiond'autrefoisréparait.Je ne dois imposerqu'à
moi-mêmele soinde guérirma malade.Je crois que
ce semtrès-facile.n suffit que je m'abstiennepen-
dant quelquetemps de rester à Paris le soir.Je vais
m'atMnger pour vous présenter quelquefoismes
respectsvers cinq heures, puisqu'onvous trouve à
et je me priveraides bonnescauseries
cette hetare*!a,
de l'apres-dmëe.Priezmadamede Rivonnièred'être
moins p~Mte, c'est-'a-dired'être un peu sévera et
de feindre de bouder ma compagnependant une
semaine<ntdeux.n ne faut pasque l'eaïant s'habitue
à oMenserimpunémentce qu'au fond du coeureue
chérit et respecte. Ne voas tourmentez pas, ma
860 CÈSAMttB MMMOB

tante, je Mh aussi soignerles enfantset je ne me


fais pas un malheurdes puériles contrariétésde la
vie. Mesrespects très-profondsa notre amie, mes
tendressesà vous.
e.
PAm.. 11

n aura beau faire pour le cacher, me dit Cé-


sarine,à qui je communiquaicette lettre.Il est bien
malheureux,ton Paul 1Il cède, et ce sera pire. H
prend la patiencepour la force.Cette pauvre femme
ne changera pas; elle ne croira jamais aux autres
parce qu'ellea perdu le droit de croireà elle-même.
Aucunefemme, si puissantequ'elle soit, ne se re-
lèvera jamais entièrement d'une chute, et, quand
eUeest faible,elle ne se relèvepas du tout. Il y a au
fondde ce malheureuxcoeurune amertume rien
que
ne peut en arracher. La faiblessedont elle
rougit,
elle souhaiteardemmentdt la constaterchez celles
qui n'ont point à rougir. Si elle pouvait la sur-
prendre chez moi, en mêmetemps que furieuseet
désespérée,elle serait triomphanted'une joie lâche
et mauvaise.Je te le disaisbien que Paul ne
pouvait
pas épouser cette fille, et tu le sentaisbien aussi!t
Ellelui fera cruellementexpiersa grandeurd'âme.
Ne crains-tupas qu'il ne t'en arrive autant!
Ne t'es-tupasmariéesansamour,par un mouvement
de générosité!
Je me suis mariée avec un mort, ce n'est
pas
la mêmechose,et j'ai pris mes précautions
pour que
ce mort ne revive pas avec moi. Je n'ai
point fait
ctaARtNB DMTWÏOH Mi

acte de sensiblerie.J'ai cru frapperun grand coup,


et je l'auraisfrappe, si Pauln'eûtbrisé monouvrage
en épousantsamaîtresset.
Je n'osaia demanderl'explicationde ces paroles
mystérieuses,tant je craignaisde voir Césarinere-
pousser le piédestal sur lequel eUeétait remontée;
mais elle était lasse de se taire, l'expansionde la
pauvreMargueriteavaitrompule charme la sérénité
de la déesseétaittroubléepar cet incident vulgaire.
Césanne, tout commeMarguerite,avait besoin de
parler,elle parlamalgrémoi.
Tune veux pas comprendre!reprit-elleirritée
de mon silence.
Non,lui dis-je; j'aime mieuxcroire.
Cruelle,commeil y a longtempsque tu ris du
châtimentque tu croism'être inQigépar la destinée1
Tume croisvaincueet brisée,n'est-cepas Eh bien1
tu te trompes,je ne le suis pas, je ne le seraijamais.
J'ai vouluêtre aiméede Paul Gilbert;je le suis 1
–Tu mens! m'écriai-je; son amitiépour toi est
aussisainte que tous les autressentimentsde sa vie.
Et quidoncvoudraitqu'il en fut autrement!ré-
pondit-elleense dressantdanssaplusécrasantenerté
Tes-tu jamaisimaginéqueje voulaisle rendreadul-
tère et descendreà l'être moi-mêmeÏ
Non,certes; maistu crois peut-êtretroublersa
raison,torturer son cœuret sessens.
Je ne m'abaissepas à savoirs'il a des senset si
monimageles trouble.Je vis dans une sphère d'i-
dées et de.sentunents où ces malsainespréoccupa-
is
M9 ctSA'MNttMZTMCN
tionaM pénètrentpM.Je suia une nature ebvee~je
vis<m-~eaMM dett reatité te devMiste savoir,et je
trouvequ'en l'oublianttu te rabaissesplusque tu ne
m'offenses.J'ai voulu être la plus nobleet la plus
pure affectionde Paul en même tempsque la plus
vive. Crois'tuque j'aie échoué1
Si ta n'as pas échoue,tu asaccompliune œuvre
de malheuret de destruction.Semettreà la placede
la femmelégitimedans le cœur et la pensée de l'é-
poux,retirersoi-même,à celuiqu'ona choisi,la place
qu'il doit occuperdansle coeuret dans la penséede
safemme,c'estcommettre,dansla haute et funesteré-
gionque tu prétendsoccuper,un doubleadultère qui
n'a pas besoindu délire des sens pour être crimi-
nel. C'est sejouer froidementdesliensde la famille,
c'est renverserlesnotionsles plus vraieset se créer
un code de libresattractionsen dehors de tous les
devoirs.C'estun échafaudagede sophismes,demen-
songesà sa propre conscience,et toutcelaprémédité,
raisonné,travaillé,mesembleodieux;voilàmonjuge-
ment, et si tu ne peuxle supportersans colère,quit-
tons-nous.Tu t'es trop dévoilée,je ne t'estime plus;
je m'efforceraide ne plus t'aimer.
Commetu deviensirritableet intolérante!ré-
pondit-ellefroidement;voyons,calme-toi,ta me dis
mes vérités avec fureur, tu me forcesà te direles
tiennesde sang-froid.fi se peut que je. soisroma-
nesque, mais je prétMds l'être avec dignité, avec
succès,et faire triompherdansmavi&cesprétendue
sopBïstneadontje «M~aiMredea vAdt8&toi~ paa-
e<M!tïm aMïtuca M3
wette, ta Mcomprendsrien ni à l'amour, ni au de-
voir, ni à la famille.N'ayantjamais été aimée,tu as
cm quetoute la vertu consistaità n'aimer point; tu
t'en es tirée avec dignité, je le reconnais;tu n'as
donné à personne le droit de te trouver ridicule;
c'est tout ce que tu pouvaisfaire. Quantà la science
du cœurhumain,tune pouvaispasl'acquérir,n'ayant
pas l'occasionde l'étudier sur toi-même.Tu as pris
tes notions dans tes idées sociales,c'est-à-diredans
le code du convenu.Tune peuxpas voir par-dessus
cesvainesbarrières, tu n'es pas assez grande!Il te
sembleque ce qui est arrangéest sacré,queje doisà
l'hommeà quij'ai juré SdélitémonAmetout entière,
de même que Paul, selon toi, doit tout son cœur,
toutesa penséeMarguerite. Eh bien celaest faux,
paradoxal,iUusoire,impossible.C'estla convention
hypocrite du mondequi dit ces choses-làet ne les
pensepas. On ne me trompepas, moi!J'ai très-bien
comprisqu'enm'engageantà M.de Rivonnière,dont
je ne veux pas être la femme,j'avais fait vceude
chasteté,parcequeje ne dois pas le forcer à donner
son nomaux enfantsd'un autre. Il l'a comprisaussi,
puisqu'ons'engageantsur l'honneurà me respecter,
il a fait acte de confianceabsoluedans ma loyauté.
Paul n'a pas non plus trompé Marguerite,bien que
la-conventionMtttouteautre.Il lui a toujoursrefusé
l'impossibleenthousiasmeque la pauvresottevou-
drait lui inspirer. Hlui a donnésa protection,qu'il
lui devait,et ses sens, dont je ne suis pas jalouse. i
Elleest sa ménagée, ea ~a~, et ne peut être que
264 C~SABÏtt); BÏKTMCB

cela. Elle n'est ni sa femme parce qu'elle n'est pas


son égale devant Dieu,ni son amante parcequ'elle
avilitl'amourdansseaappréciationsmisérables.n ne
peut pas l'aimer.Ce que l'hommede bien ne peu'
pas faire, c'est le mal, et ce qui avilit l'âme, ce qui
rétrécitle cœuret l'esprit,c'est l'amourmalplacé. Tu
veux qu'il aime cette femme!Ta consciencete crie
que tu mens, car elle te choque et te froissetoi-
même tu le lui faissentir plus durementque moi.
Tu veux que j'aime ce demi-sauvagedéguiséen pa-
ladin que j'ai épousé pour montrer à Paul que je
n'avais pas de sens! Si j'aimais ce Rivonnière,qui,
malgré ses belles manièreset sa bonneéducation,
est, à un autreéchelonsocial,le pendant de l'~nteM-
taire Marguerite,je serais vraiment avilie; mais je
n'ai pas le goût des choses basses j'aime monmari
commePaulaimesa femme.Cesontdeux personnes
d'uneautre variétéde l'espècehumaineque lavariété
à laquellenous appartenons.Desconvenancesexté-
rieuresnous ont forcés à nous les associerdans une
certainelimite,lui pour avoirdes enfants,moi pour
n'en point avoir. Ce que nousleur devons,c'est le
contraire de l'amour; Pauldoit la paternité,moi la
virginité.Pourquoisouffrirait-ilde monétat de neu-
tre, quand il m'estindifférentqu'il soit procréateur
avecuneautre Notre lien, c'est l'intelligence notre
fraternité,c'estla pensée; notre amourc'est l'idéal.
Nous nous aimons,et tu n'y peux rien, va1 Dis-lui
maintenanttout ce que ta maladroiteprudence te
eu~érera contremoi il n'y croiraplus,il ne te com-
OtaAtHNB MMRÏCH ses
prendramêmepas; essaye,je veuxbien, quitte-moi,
va vivre aveclui en lui disant que tu aa horreurde
ma perversité.H te recevra à bras ouverts,mais tu
liras à toute heure cette réBexiondans ses yeux
attristés ma pauvre tante est folle, celame met sur
lesbras deuxmaladesà soigner1
M'ayantainsiterrassée,elle s'enallatranquillement
écrire a Paul qu'ellel'approuvaitinfinimentde mé-
nager les souffrancesde sa compagne,qu'elle res-
pectait son désir de ne pas la revoir de quelque
temps,maisqu'ellene pouvaitse résoudreà parattre
fâchée,vu qu'ellepardonnaittout a la mèrede l'ado-
rablepetitPierre. Puistroispagesde post-seriptum
pour demanderl'opinionde Paul sur quelquesou-
vragesà consulter. La correspondanceétait enta-
mée.Ses réponsesremplirenttousles loisirsde Paul,
car elle sut l'obligerà lui écrire tous les soirsob il
s'était condamnéà ne plus allerchez elle.
Unmatin,Margueritetomba chez nous à l'impro-
viste. Paull'avait amenéeà Paris pour acheterquel-
ques objets nécessairesà leur enfant,et elle s'était
échappée pour voirsa HM~Mise; elle la suppliaitde
ne pas la trahir.
-Je sais bien queje désobéis,ajouta-t-elle mais
je ne peuxpas vivrecommecelasansvousdemander
pardon.Je sais que vousne m'en voulezpas, maisje
m'enveux,moi,je me détested'avoirétési insolente
et ai mauvaiseavec vous.Je ne le serai plus, vous
êtessi grandeet Paulestsibon1 Quandila vucomme
je metourmentaisde vosjettres,il meles amontrées.
C<tSA!t!Nt: DIETRICH
M6

Je n'y ~en compris,ainon que vousl'approuviez


tou-
de rester avec moi, et que vousm'aimiezbien
A présent écoutez. Je ne peux pas accepterle
jours.
sacriace qu'il me fait de travailler dans une petite
chambresans air auxheures où il pourraitvouadire
tout ce qu'il vous écrit, dans vos beauxsalons,avec
vous pour lui répondre et faire sortir son grand
étouffe avec moi. Non, non, je ne veux
esprit, qui
le rendre malheureux et prisonnier; je le lui ai
pas deleramener
<Ht,il neveutpas le croire,c'est à vous
chez vous.Écrivez-luique vous avez besoinde lui,
il n'a rien à vousrefuser.
Cene serait pas vrai, répondit Césarine.le n'ai
besoin de le voir pour achever montravail.C'est
pas consulte
l'acquit de ma conscience que je
pour
fini,je lui soumettrai le tout; maiscela
quand j'aurai
écrit.
peut se communiquerpar chose! Il a
Non, non, ce n'est pas la même
besoinde parler avec vous,il s'ennuieà la maison.
l'amuser!Rien,
Qu'est-ceque je peux lui dire pour
je suis trop simple.
afin
Margueriteavaitl'habitudede s'humilier qu'on
lui fit des complimentspour la releverà ses propres
de consolations.
yeux.Elleétaitfort avidedece genre
Césarinene le lui épargnapas, maisavecune si pro-
fondeironie au fond du cœur que la pauvrefemme ·
la trouvatrop indulgentepour elle, et lui répondit
Vousdites tout celapar pitié vousne le pensez
voua êtes bonne jusqu'à mentir. Je voisbien que
pas,
je~a~ lasse-et vousessuie, je ne reviendraiplus;
e68ANH!W MZMtM! ?7
maisvouspouvezme fairedu bien de loin. Rappelez
Pau!a vos dînerset à vos soirées,vottatout ce que
je vousdemande.
Alorsvousn'êtes plus jalouse,c'est nni!y
Non.ce n'est pas nni, je suis jalousetoujours.
Plusje vousregarde,plusje vois qu'il estimpossible
de ne pas vous aimerplus que tout; mais,quelque
idiote queje sois,j'ai plus de cœur et plus de force
que vous ne pensez, plus que Paullui-mêmene le
croit. Vousle verrez avecle temps.Je suis capable
d'aimer jusqu'à me faire un devoir, une vertu et
peut-être~nbonheurde ma jalousie.
C'est très-profondce qu'elle dit là, observa
Césarinedès qu'ellese retrouvaseule avecmoi.Elle
exprimeà sa manièreun sentimentqui la feraittrès-
grande, si elle était capablede l'avoir.AimerPaul
jusqu'àme bénirde lui inspirerl'amourqu'il ne peut
avoirpour elle, ce serait un sacrificesublimede sa
personnalitéfarouche;maiselleaimeà se vanter,la
pauvre créature,et si par momentselle est capable
de concevoirune noble ambition,il ne dépendpas
d'elle de la réaliser.Cene sont point là travauxde
villageoise,et ce n'est pas en battantJalessivequ'on
apprend à tordre son cœur comme un linge pour
l'épurer et le blanchir.
Qui sait,grandeCésarine? H y a une choseque
saventquelquefoiscesnaturesprimitives,et que vos
travauxmétaphysiques et autresne vousapprendront.
jamais.
Et cette chose,c'est.
M8 CtSAMtH: Btttmoa

C'estl'abnégation.
Qu'est-doncque maviealors' Je croyaisn'avoir
pas faitautrechosequedesacrifiertousmes premiers
mouvements.
A quoi! A la volontéde réussir en vue de toi
même.Lavolontéd'échouerpourqu'un autre triom
phe, tu ne t'aurasjamais.Celaest bienplusau-dessus
de toi que de Marguerite.
Tu vas faire d'elle une martyre, une sainte?
Nouveaupoint de vue 1
Ce qu'elle vient de faire en te priant de lui
garder son mari tous les soirs,aux heures où elle
s'inquièteet s'ennuie,est déjà assezgénéreux.Tune
daignespas y prendre garde,moi j'en suis frappée.
Il n'y a pas de quoi; Pauls'ennuie avec elle,
elle l'a dit; elle a peur qu'il ne s'ennuietrop et ne
cherchequelquedistractionmoinsnobleque macon-
versation.
Tucherchesà la rabaisser;tu es peut-êtreplus
jaloused'elle qu'ellene l'est de toi.
-Jalouse, moi, de cette créature!y
-Tu la hais,puisquetu l'injuries.
Je ne peuxpas la haïr, je la dédaigne.
Et toute cette bonté que tu dépensespour la
charmeretla soumettre,c'e~tl'hypocrisiedeton in-
atinct dominateur.
La pitié s'allie fort bien avecle dédain, elle ne
peut mêmes'allier qu'avec lui. La souffrancenoble
inspirele respect. La pitié est l'aumônequ'on fait
aux coupablesou aux faibles.
C<SA!HNB BtMMCB M9
Césarines'attendait à voir revenir Paul le soir
même.n ne revint pas, et, quelquesincèreque fût
le repentirde Marguerite,ilne reparut à l'hôtelDie-
trich que rarement et pour échangerquelquespa-
rolesà proposdu livre dont les premièresépreuves
étaienttirées. Il approuvaitles changementsque l'au-
leur y avaitfaits, mais il ne mecachaitpas que ces
améliorationsne réalisaientpoint ce qu'il avait at*
tendu d'une refonte totale de l'ouvrage. Césarine
n'avait pas atteint, selonlui, le completdéveloppe-
mentde sa lucidité.Il n'osaitpas l'engagerà recom-
mencer encore, et, comme je lui reprochais de
manquerà sa probitélittéraireaccoutumée,ilmeré-
pondit
Je necroispas y manquer,je ne vois pas pour-
quoila marquisede Rivonnièreserait obligéede faire
un chef-d'œuvre c'est ma faute de m'être imaginé
qu'elle en était capable. Ce qu'ellem'a demandé,je
l'ai fait j'ai dit monopinion,j'ai signaléles endroits
mauvais,les endroitsexcellents,les endroitsfaibles.
J'ai discuté avec elle, je lui ai indiqué les sources
d'instructionet les sujets de réflexion.Ce qu'elledé-
sirait,disait-elle,c'était de faireun travailtrès-lisible
et un peu profitable;elleest arrivée&ce but. Je suis
convaincuencorequ'avecplus de maturitéellearri-
veraità un résultat vraiment sérieux; maisson en-
touragene lui en demandepas tant; elle se faitillu-
sion sur le méritede s~n oeuvre,commeil arrive a
tous ceuxqui écrivent,ou bienelle est douéed'une
extrêmemodestieet se contented'un médiocreeffet.
~0 C<<tA!HtM !HffBMW
Je n'ai pao droitd'être plus sévèreet plusex~nt
qu'elle ne l'e~ poar eMo-meme.Si en lit peu son
livre, si on n'en parle que d<mssoncercle, cemesera
point un obstacleA unlivre meilleurpar !astato.
J'aimais toujours Césarinemalgré nosquereBea,
qui deveaaientda ptasen plus vives, et je l'aimais
peut-être d'autantplus queje la voyaisse fourvoyer.
Il devenait évident pour moi que Paul n'avait pas
pour eue l'amitiéenthousiaste,absorbante,dominant
tout en lui, qu'ellese flattaitde lui inspirer. Il était
capable d'une sérieuse affection,d'une reconnais-
sance volontairementacquittéepar le dévouement;
maisla passion n'éclataitpas du tout, et il ne sem-
blait nullement éprouver le besoin que Césarineet
Margueritelui attribuaient de s'enflammerpour un
idéal.
Déçuebientôt de ce côté-là,que deviendraitla ter-
rible volontéde Césarine,si ellene pouvaitse ratta-
cher à la gloiredeslettres!Je n'étaispas dupe de son
insouciante modestie. Je voyais fort bien qu'elle
aspirait aux grands triomphes et qu'elle associait
ces deux buts: le monde soumis et Paul vaincu
par l'édat de son génie.J'aurais souhaitéqu'à dé&ut
de l'une de ces victoireselle MmportaM'aatre.Je tâ-
chai de l'avertir, et avecle consentementde Paulje
lui ns connaîtreson opinion.Euefutun peu troublée
d'ahoni, puis ellese remitet medit
–<Je comprends;monlivre imprimé,il erett que
j'oacliezaile conseilutile et le correcteurdèvcué. H
veut prolongernos rapportad'iattmité il a raison
OËSAÏUN't BïBTKtta 2~1

je ne l'oublieraispas, maisj'aurais moins de motifs


pourle voir souvent.Dis-luique j'ai reconnula su-
périoritéde son jugement;qu'il arrête le tirage; je re-
commenceraitout. Dis-luiaussique cela ne me coûte
pas, s'il me croit capablede faire quelque chosede
bon.
Tantde sagesseetde douceur,dontilne m'étaitplus
permisde lui direla cause véritable, désarmaPaul,
et fit faireà Césanneun grandpas dans son estime
maisplus cesentimententraiten lui, plus il paraissait
s'y installerpur et tranquille.Césannene s'attendait
pas à l'obstinationqu'il mità rester chez lui le soir;
oneûtdit qu'il s'y plaisait.J'allaisle voirle dimanche.
Margueriteva moralementbeaucoupmieux,me
disait-il.J'ai réussià lui persuaderqu'il m'étaitplus
agréablede lui faire plaisirque de me procurerdes
distractionsen dehorsd'elle.Aufond, c'estla vérité;
certessaconversation n'est pas brillantetoujoursetne
vautpas cellede la marquiseet de ses commensaux;
maisje suis plus content de la voirsatisfaitequeje
ne souffrede mes sacrificespersonnels.Mondevoir
est de la rendre heureuse, et un hommede coeurne
doit pas savoirs'il ya quelquechosede plus intéres-
sant quete devoir.
Margueritese disait heureuse.N'étant plus forcée
de travaillerpour vivre,eHelisaittoutce qu'ellepou.
vait comprendre<(tse formaitvéritablementun peu;
maiaeBef était'malade,et eabeautés'altérait.Lemé-
deei)~de'<3ésarme;~ui!a voyait quelquefois,médit
enaeoaSdeMe qufil h croyaitatteinte d'unemaladie
S72 CtSARïNBDtXTNtCB
chroniquedu foieou de l'estomac.Ellesavaitsi mal
rendre compte de ce qu'elle éprouvait,qu'à moins
d'un examensérieuxauquel elle ne voulait pas se
prêter, il ne pouvait préciser sa maladie.J'avertis
Paul,qui exigeal'examen.Latuméfactiondu foiefut
constatée,l'état général était médiocre des soins
quotidiensétaient nécessaires,et on ne pouvaitse
procurerà la campagnetout ce qui était prescrit. La
petite familleallas'établirrue de Vaugirarddans un
appartementplus comfortableque celui de la rue
d'Assaset tout près des ombragesdu Luxembourg.
Paulvintnousdire qu'il étaitdésormaisà nos ordres
à touteheure. Il avaitun commispour tenir son bu-
reau et n'était plus esclaveà la chatne. H avaitfait
gagnerde l'argent;ses relationsle rendaientprécieux
à M.Latour.Il arrivait beaucoupplus vite qu'il ne
l'avaitespéréà l'aisanceet à la liberté.Onse vitdonc
davantage,c'est-à-dire plus souvent,maissans que
Paul prolongeâtses visites au delà d'une heure. Il
étaitvéritablementinquietde sa femme, et quandil
nela soignaitpas chezelle, il la soignaitencoreen la
promenant,en cherchantà la distraire elle désirait
vivementrevoirsa marquisepour lui montrer, disait-
elle, qu'elle étaitredevenuebien raisonnable.Césa-
rine engageaPaulà la lui amener diner,avecle petit
Pierre,promettantdeles laisserpartiràl'heureducou-
cher de l'enfant.Elley mit tantd'insistancequ'ilcéda.
Cefutune grandeémotionet une grandejoie pour
Marguerite.Ellemit sa bellerobedes dimanches,sa
robe de soie noire, qui lui allait fort bien; elle se
CJtSANtNB BMTMCa 273

coHtt)de ses cheveuxavec assez de goût.Ellefit la


toilette de petit Pierre avec un soin extrême.Paul
tes mit dans un Sacreet les amenaà six heures à
l'hôtel Dietrich.Césarineavançaitson dinerpourque
l'enfant ne s'endormit pas avant le dessert. Elle
n'avait invité personne à cause de l'heure indue,
c'était un vrai diner de famille. M. Dietrichvint
serrer les mainsde Paul, saluer sa femmeet em-
brasserson fils, puis il allas'habillerpour dineren
ville.
Césarines'était résignéeà e<MHm«M<er, commeelle
disait, avecla déchue;mais eUen'en souffrait
pas moins de l'espèce d'égalitéà laquelleellese dé-
cidaità l'admettre.II yavaitplus d'un mois qu'elle
ne l'avait vue elle fut frappée du changementqui
s'était faiten elle. Margueriteavaitbeaucoupmaigri,
sestraitsamincisavaientpris unedistinctionextrême.
EUeavait fait de grands efforts depuis ce peu de
tempspour s'observer,et ne plus parattre vulgaire
eUene l'étaitpresque plus. Elleparlaitmoinset plus
à propos. Paul la traitait non avec plus d'égards,il
n'en avait jamais manqué avec elle, mais avec une
douceurplus suaveet une sollicitudeplus inquiète.
Ces changementsne passèrentpas inaperçus.Césa-
rine reçut un grand coup dans la poitrine, et en
même temps qu'un sourire de bienveillances'in-
crustaitsur ses lèvres,un feusombres'amassaitdans
ses yeux, la jalousie mordaitce cœur de pierre; je
tremblaipourMarguerite.
!I me semblaaussi que Marguerites'en apercevait,
M4 &<Bàt<ï!B MMMCa

et qu'eUene pouvaitse défendred'en être contente.


Ledtner fut triste, bien que le petit J'jerre, qui se
comportattfort sagementet qui commençaità ba-
biUer,réussit par momentsa nous dérider.PauleM
été volontiers enjoué, mais il voyait Césarinesi
étrangementdistraite qu'il en cherchaitla causotet
se sentait inquiet iui-memesans savoir pourquoi.
Quand noua sorttmesde table, il me demandatout
bassi la marquise avait quelquesujet de tristesse.
JI craignaitque le jugement porté sur son livre,
ne lui ecit par reNexion,cause quelquedécourage-
ment. Césarineentendaittout avecses yeux si bas
qu'on put parler, elle comprenaitde quoi il était
question.
Vousme trouvez triste, dit-elle sansmelaisser
le tempsde répondre j'en demande pardonà Mar-
guerite,que j'aurais voulu mieux recevoir,mais je
suis très-troublée j'ai reçu tantôtde mauvaisesnou-
veUesdu marquisde Rivonnière.
CommeeUene me l'avaitpas dit, je crus qu'elle
improvisaitce prétexte.La dernièrelettre de M. de
Valbonneà M.Dietrichn'était pas de natureà donner
des inquiétudes immédiates.J'en fis l'observation;.
Elley réponditen nouslisantce qui suit
<Monpauvreami m'inquiètechaquejour davam-
tage. Savien'est plus menacée,maisses souffrances
ne paraissentpas devoir se cahhêtde si tôt. H m&
cha~e de vous présenter ses respects, ainsi qo~
madamede Rivonnière.
» VicomteBEYAMOBBB.
C)!SAtHNt! BtMRMN M5
Cettelettre parut bizMMà Paul.
Quelles sont donc, dit-il, ces souffrancesqui ne
menacentplus sa vie et qui persistentde manièreà
inquiéteraEst-ceque M. de Valbonnen'écrit jamais
plus clairement?t
Jamais,répondit Céaarine.C'estun esprit trou-
blé, dont l'expressionaffectela concisionet n'arrive
qu'auvague maisne parlonsplus de cela, ajouta-
t-elleavecun air de commisération pourMarguerite
nous oublions.qu'il y a ici une personnequi le
souveniret le nom de mon marisont particulière-
ment désagréables.
Paultrouvacette délicatessepeu délicate,et avec
la promptitude et la netteté d'appréciationdont il
était doué,il répondittrès-viteet sansembarras
Margueriteentend parler de M. de Rivonnière
sans en être froissée. Elle ne le connaîtpas, elle ne
l'a jamaisconnu.
Je croyaisqu'elle avaiteu à se plaindrede lui,
reprit Césarineen la regardantpour lui faireperdre
contenance,et certes elle sait que je ne plaidepas
auprès d'ellela cause de mon marien cette circon-
stance.
-Vous. avez tort, ma marquise,répondit Margue-
rite avec une douceur navrée il faut toujoursdé-
fendre son mari.
Surtout lorsqu'il est absent, reprit Paul avec
fermeté.Quantà nous,les offensespunies n'existent
plus. Nousne parlons jamais d'un homme que j'ai
eu le crueldevoir de tuer. Celuiqui vit aujourd'hui
2?6 CËSAtUtMBÏBTRÏCa
est absous,et la femmevengéen'a plus jamais lieu
de rougir.
U parlaitavecune énergietranquille,dontCésanne
ne pouvait s'offenser,mais qui faisait entrer la rage
et le désespoir dans son âme. Marguerite,les yeux
humides, regardait Paul avec le ravissementde la
reconnaissance.Je vis que Césarineallait dire quel-
que chosede cruel.
L'enfant s'endort, m'ëcriai-je.11ne faut pas
vousattarderplus longtemps.Votrefiacreest en bas.
Prends M. Pierre,mon cher Paul, il est trop lourd
pour moi.
Ence moment,Bertrandvintannoncerquele Bacre
demandéétait arrivé,et il ajouta avec sa parole dis-
tincte et soninaltérablesérénité
–H. le marquisdeRivonnièrevientd'arriveraussi.
Ou! s'écria Césanne comme frappée de la
foudre.
Chez madamela marquise, répondit Bertrand
avecle mômecalme il montel'escalier.
Nousvous laissons,dit Paul en prenantle bras
de Margueritesous le sien et son enfant sur l'autre
bras.
Non,restez,il le &ut! reprit Césanneéperdue.
Pourquoi?dit Paulétonné.
Hle faut, vousdis-je, je vousen prie.
Soit,répondit-ilen reculant vers le sofa, ou il
coucha l'en&nt endormi, et nt asseoir Marguerite
auprès de lui.
Césannecraiguait-eUela jalousie de son mari et
C)ÊSA!HM BtKTRÏCB 277

tenait-eBe&lui faire voir qu'elle recevait Paul en


compagniede sa femme,ou bien, plus préoccupée
de son dépit que de tout le reste, se trouvait-elle
vengéepar une nouvelle rencontre de Marguerite
avecson séducteur sousles yeux de Paul?Peut-être
était-elletrop troubléepour savoirce qu'elle voulait
et ce qu'elle faisait; mais, prompte à se dominer,
ellesortit pour allerà la rencontredu marquis.Nous
l'entendtmesqui lui disaitde l'escalierà voixhaute:
Quellebonne surprise!Comment,guéri?quand
on nousécrivaitque vous étiezplus mal.
Valbonneest fou, répondit le marquis d'une
voixforteet pleine,je me porte bien je suis guéri,
vousvoyez.Je marche,je parle, je monte l'escalier
toutseul.
Et entrant dans l'antichambrequi précédait le
petit salon, il ajouta
Vousavezdu monde? Y
Non,répondit Césarine,entrant la première;
des amisà vouset à moi qui partaient,maisqui veu-
lent d'abordvousserrerles mains.
Desamis?répéta le marquisen se trouvanten
facede Paul, qui venaità lui. Desamis je ne re-
connaispas.
Vousne reconnaissezpas M.Paul Gilbertet sa
femme? 3
–Ah! pardon! il fait si sombre chezvous mon
cher ami1.
Hserrales mainsde Paul.
Madame,je vousprésentemon respect.
<e
a?< etMMMt MtMt&W
Il salua profondémentMarguerite.
Ah mademoisellede NermontHeureux d~
VM)areçoit.
n mobaisales mains.
Vousme paraisseztousen bonnesanté.
Maisvouslui dit Paul.
Moi,parfaitement,merci; je supportetrès-bieu
tes voyagea.
Maiscommentarrivez-voussansvouafaire an-
Roacer!lui dit Céaaîino.
J'ai eu l'honneurde vousécrire.
Je n'ai rien reçu.
Quandje vousdis que Valbonneest fout
Moncher ami, je n'y comprendsrien. Pourquoi
se permet-ilde supprimervosiettres?
Ce serait toute une histoire à vous raconter,
histoirede médecinsdéraisonnantautour d'un ma-
lade en pleine révolte qui ne se souciait plus do
courir après une santé recouvréeautant que pos-
sible.
Vousarrivezd'Italie!lui demandaPaul.
Oui, mon cher, un pays bien surfait, comme
tout ce qu'on vante à l'étranger.Moije n'aimeque
la France,et en Franceje n'aime que Paris. Donnez-
moidoncdesnouvellesdevotrejeuneami,M.Latourt
–11 va fort bien.
M.Dietrichest sorti, à ce qu'on m'a dit; mais
il doitrentrer de bonneheure.Madamela marquise
me permettra-t-ellede l'attendreicit
Ouicertainement,monami. Avez'veasdîne!
etaAxuot MMxtM a?t
J'ai dtné, merci.
Paul échangea encore quelques parolesinaia~i-
nanteset poliesavecle mapqo~et Cesarineavantde
se retirer. L'arrivéefoudroyantedeM.de Nivonniere
awit amenéun calmeplat dans la situation.Métait
doux, content,presque bonhomme.Il n'était ému ni
étonnede rien, c'eat-a-dire qu'il était redevenu du
monde commes'Une Feat jamaisquitté. JI revenait
de la mort commeil fût revenu de Pontoise.Il se re-
trouvait chez sa femme, devant son rival et son
meurtrier,en face de la femmedont il avait payéla
possessionde son sang,tout cela à la fois,sans pa.
rattre se souvenir d'autre chose que des lois du
savoir-vivreet des habitudesd'aisanceque comporte
toute rencontre,si étrangequ'eMepuisseêtre. L'im-
passibilitédu parfaitgentiihommecouvraittout.
Mai avec sa conscience, Césarineavait été un
momentterrifiée mais, forte de quelque chose de
plus fort que l'usagedu monde, forte de sa volonté
de femmeintrépide,elleavaitvite recouvrésa
pré-
sence d'esprit. Toutefoiseue éprouvaitencore quel-
que inquiétudede se trouverseule avecson mari, et
elle me pria de rester, m'adressant ce mot à la
dérobéependantqu'on allumaitles candélabres.
EMÏn,dit !e marquisquand Bertrandfut sorti,
je vousvois donc, madamela marquise, plus belle
qwjama~ et avec votre splendiderayon de bonté
dansles yeux.Vrai,on dirait que TMBêtes contente
de merevoir!
La figurede Césannen'exprimaitpas précisément
sao C<aA!HMR tUM~tCa
cette joie. Je me demandai a'il raillait ou a'il so
faisaitillusion.
Je ne répondapas a une pareillequestion,lui
dit-elleen souriantdu mieuxqu'elleput: c'està mon
tour de vous regarder.Vrai,vous êtes bien portant,
on le jureraitQu'est-ce que stgniOentdonc les
craintes de votre ami, qui parlait de vous comme
d'un incurableï
Valbonneeat très-exalté.C'estun ami inoom-
parable, mai. il a la faiblesse de voir en noir,
d'autantplusqu'il croitaux médecins.Vousme direz
quej'ai sujet d'y ~Mireaussi,étantrevenude si loin.
Je ne crois qu'en Nélaton,qui m'a oté une balle de
la poitrine. La cause enlevée, ces messieurs ont
prétendu me délivrer des effets, commes'il y avait
des effets sans cause; au lieu de me laisser guérir
tout seul, ils m'ont traité comme font la plupart
d'entre eux, de la manièrela plus contraireà mon
tempérament.Quand,il y a un an bientôt,j'ai secoué
leur autorité pour faireà ma tête, je me suis senti
mieux tout de suite. Je suis parti; troisjours après,
je mesentaisguéri. Mm'estresté de fortesmigraines,
voilàtout; mais j'en ai eu deux outrois ans de suite
avant d'avoir l'honneur de vous connaître, et je
m'en suis débarrassé en ne m'en occupant plus.
Valbonne,en m'emmenantcette fois-ci, m'avaitaf-
fublé d'un jeune médecinintelligent, maistêtu en
diable, qui, mécontentde me voir guérir si vite,
rien que par la vertu d<,ma bonne constitution,a
voulu absolumentme délivrer de ces migraineset
e<a~tt«! o~mea aM
les a rendues beaucoupplus violentes.Il m'a fallu
renvoyer promener,me querellerun peu avec mon
pauvreValbonne,et les planterlà pour ne pas de-
venir victimede leur dévouementà ma personne.
Lesplanter ia! 1ditCéoarine;vouan'êtes donc
pas revenuaveceuxt
Je suis revenu tout Mut avec mon pauvre
Dubois,qui est mon meilleurmédecin, lui i! sait
bien qu'Hne faut pas s'acharneràcontrariertesgens,
et quand je souffre,il patiente avecmoi. C'esttout
ce qu'il y a de mieuxà faire.
Et les autres, o&sont-ilst
Valbonneet le médectnï Je n'en sais rien Je
les ai quittésà Marseille,d'où ils voulaientme faire
embarquerpour la Corse,sous prétexteque j'y trou-
verais un climatd'été à ma convenance.J'en avais
acceptéle projet, maisje ne m'en souciaisplus. J'ai
confiéà Duboisma résolutionde venir me reposerà
Paris,et nous sommespartis tous deux, laissant :es
autresaux douceursdu premier sommeil.Ils ont du
courir après nous, mais nous avions douze heures
et je pensequ'ils serontici demain.
Toutce que vousme contezlà est fort étmnge,
reprit Césarine;je ne voussavaispas si écoiierque
cela, et je ne comprendspas un médecinet un ami
tyranniques&ce point de forcerun maladeà prendre
la fuite.Ne dois-jepas plutôt penser que vous avez
eu la bonne idée de me surprendre, et que vom
n'avezpas voululaissera vos compagnonsde voyage
le temps de m'avertir!
M.
iM CtMMKt! B)t6T<HCM
Il y a peut.étro aussi de cela, 'M chère mw)~
quite.
Pourquoime surprendre?a quelle intention! t
Pour voir si le premier effetde votre surprise
serait la joie ou le déplaisir.
Voilàun très-mauvais sentiment, mon ami.
C'estune méfiancede ccourqui me prouveque vous
n'êtes pas aussi bienguérique vousle dites.
n est permis de *e a~uer du peu qu'on vaut.
Pendantque Ceaarinecausait ainaiavecson man,
j'observais ce dernier, et, d'abord emerveiUéede
l'aspectde force et de santé qu'ii semblaitavoir,je
commençaisà m'inquiéter d'un changementtrès-
singulier dans sa physionomie.Ses yeux n'étaient
plusles mêmes ilsavaientun brillantextraordinaire,
et cet éciataugmentaità mesure que, provoquéaux
explications,il se renfermait dans une courtoisie
plus contenue.Était-ildévoréd'unesecrètejalousie?
avait-ilun reste ou un retour de uèvreï ou bienen-
core cet œu étince!ant,qui semblaits'isoler de la
paupière supérieure, ~tait-itla marque ineffaçable
que lui avait laissée la contraction nerveuse des
grandessouffrancesphysiques? Y
En ce moment,Bertrandentra pour dire au mar-
qpis que Duboisétait&ses ordres.
Je comprends,répondit M. de Rivonnière il
tteat m'emmener,fi craint que je ne sois fatigué.
Dites-luique je suis tres-Mea et que j'attends
M.Dietrich.
Puis il reprit son paisibleenMtten avecsa femme,
c<t<tAK!K< emmcw MB
la questionnantsur toutesles peraonnesde son en-
tourageet ne paraissantpas «voirperdu ta mémoire
du moindre détail qui pot t'intéresser. Son oait
étrange m'étonnaittoujours il mesemblaentendre
la voixde Duboisdans la pièce voisine,le me levai
commesans intention,et je me ha<<d d'atterle ques-
tionner.
Mfaut que madamela marquise'renvoiebl, le
marquis, répondit-il voix basse; c'est bientôt
l'heurede son accès.
Sonaccèsde quoit
Duboisportad'un air triste la mainà son front.
Quoidonc? des migraines?
Desmigrainesterribles.
Quil'abattentou qui i'exaspèrentt
D'abordt'un, et puis l'autre.
Est-cequ'ily a du dë!ire?Y
Hë!asoui Cesdamesne le saventdonc pas?f
Nousne savonsrien.
Alors M.de Valbonnea voulule cacher; mais à
présent it faut bien qu'on le sache ici. C'est un se.
cret à garderpour le mondeseulement.
Est-ce qu'il a la n&vredans cesaccès de souf-
franceet d'exaltationÏ
–Non, c'est ce qui fait que j'espère toujours.
–C'est ceut-étrc ce qui doit nous mquiéter le
plus. Tanchons le mot, Dubois; votre maitre est
fou?i
Eh bienoui, sans doute, mais il t'a déjà et~
deux fois, et il a toujoursguéri. Est-ceque made-
<M C<SA«!KX B!«T!HCW
moiseHecroit qu'il étaitdans son bon sens quandil
< séduit et abandonnéh pauvreQllet.
C'estla femmede monneveuà présent.
Ah1 j'oubliais;pardon,je n'ai que du bien
dire d'eUe,un ange d'honnêteté et de désintéresse
ment. M. le marquis n'eut pas commiscette faute-la
dans son état naturel,et plus tard, quandU prenait
des déguisementspour survetMerles démarchesde
mademoiselleDietrich, je voyais bien, moi, qu'il
n'avaitpas sa tête. 11souffraitla nuit, commeil souf-
fre à présent, et i! n'avait pas ses journées lucides
commeil lesa.
Est-cequ'il est foufurieuxla nuitt
Furieux,non, mais fantasqueet violent.Avec
moi, il n'y a pas de danger.Il me résiste, il sefâche,
et puis il cède. Mne me maltraitejamais.Tout autre
l'exaspère.Il avait pris son médecin en aversionet
M. de Valbonneen grippe. Je lui ai conseillé de
quitter Marseille,o&son état ne pouvait pas rester
caché,et je luiai donnépour raisonqu'onle soignait
mal. On le soignait très-bien au contraire; mais,
quand un malade est irrité, il faut changerson mi-
lieu et le distraire avec d'autres visages.J'ai donné
rendez-vouspour ce soir à son ancienmédecin je
veux qu'il le voiedanssa crise mais c'est versneuf
heures que cela commence,et il faut décider ma-
damela marquiseà le renvoyer.Je ne croispas qu'il
lui résiste; il l'aimetanti
n l'aimetoujours!
Plus quejamais.
CtSAMM e«m!M MS
Et Mn'est plusjalouxd'elleÏ
Ah! voilàce que je ne sais pas; mais Je crains
qu'il ne me cachela vraiecause de son mal.
De qui doncserait-iljaloux~
Toujoursde la M~MjMfMHtM.
Un coup de sonnette sec et violentnous inter-
rompit. Je rentrai au plus vite au salonen même
temps que Bertrand Duboisse tenait sur le seuil
avecanxiété.
M.le marquisveut se retirer, nous dit Césarine
avecprécipitation.
C'était cjmme un ordre irrité qu'elle donnait à
son mari de s'en aller.
Le marquis éclatade rire; ce rire convulsifétait
effrayant.
Allonsdonc1dit-il,je n'ai pasle droit d'attendre
mon beau-pèrechezmafemme!Je l'attendrai,mor-
dieu, ne vousen déplaise Qu'onmelaisseseulavec
elle; je n'ai pas ani do l'interroge'1
Bertrand, s'écria Césarint..reconduiraM. le
marquisà sa voiture.
Elles'adressait d'un ton de détresseau champion
dévouéà sa défensedans les grandes occasions.Il
s'avançait impassible,prêt à emporter le marquis
dans ses bras nerveux,lorsqueDuboiss'élançaet le
retint. Il prit le bras de sonmaîtreen lui disant
Monsieurle marquis m'a donné sa parole de
rentrer à neuf heures, et il est neuf heures et de-
mie.
Le marquis semblas'éveiller d'un rêve, il regarda
C~SA~r~t!Bt~TMCH
son serviteuren cheveuxblancsavec une ~rte de
erainteenfantine:
Tu viens m'ennuyer, toi lui dit-il d'un air
hébété; tu me payerasça 1
Oui, a la maison,je veuxbien; maisvenez.
VieilleMte!je cède pour aujourd'hui; mais
demain.
Duboisl'emmenasans qu'il lit résistance.Bertrand
les suivit, toujours disposéa prôtor main-forteau
besoin.Nousrestâmesmuettesà tes suivretoustrois
des yeux; puis, ayantvu Je marquismonter danssa
voiture,Bertrandrevintpour nous dire
t! est parti.
Bertrand,lui dit Césarine,s'i! arrive a M. do
Rivonnièrede se présenterencorechez moien état
d'ivresse,dites-luiqueje n'y suis pas et empêchez-le
d'entrer.
M.!e marquisn'est pas ivre, réponditBertrand
de son ton magistral,et, d'un geste expressifet res-
pectueux,m'engageantà tout expliquer,il se retira.
-Qu'est-ce qu'il veut dire s'écriaCésarine.
Tu crois, lui dis-je, que ton maris'enivre?
Ouicertes!1 il estivre ce soir, ses yeux étaient
égarés. Pourquoinous as-tu laissés ensemble!Je
t'avaispriéederester. Apeineétions-nousseuls, quTI
s'est jeté a mes genouxen me faisantles protesta-
tionsd'amoorles plus ridicules, et quand je M ai
rappeléles engagementspris avecmoi, H ne se sou-
venait plus de rien. Il devenaitméchant,idiot, pres-
que grossier. Ah!1je le hais, cet homme qui pré-
a<$*MM
ettttxuaa M?
tend queje lui appartienset à qui je n'apparoendrai
jamais!1
Nele hai<pas, pMjM-te il n'est pas ivre, UMt
aliénéa
Elle tomba sur un fauteuilsans pouvoirdireun
mot, puis eUeme fit quelquesquestionsrapides.Je
lui racontai tout ce que m'avait dit Dubois; eUe
m'écoutait,l'cBilfixe,presquehagard.
–Voila, dit-eUeenfin,une horribleéventuaUtëqui
ne s'étaitpasprésentéeà monesprit, êtrelafemme
d'un fouavoir ia plus répugnantedes luttes à sou-
tenir contre un hommequi n'a plus ni souvenirde
sespromessesni consciencede mondroit! Combattre
non plus une volonté, maisun instinct exaspéra,se
se sentir liée, saineet vivante,à une brute privéede
raison 1Celaest impossible; une telle chatne est
rompueparle seulfait de la foiie.11fautfaireconsta-
ter cela.Il faut que tout le mondele sache, il faut
qu'on enfermecet hommeet qu'on me préservede
ses fureurs Je ne peux pas vivre avec cette épou-
vanted'être à la mercid'un possédé je n'ai fait au-
cuneactioncriminellepourqu'onm'infligecesupplice
de tous les instants.Ah ce Valbonnequi me hait,
commeit m'a trompée 1Illesavait, lui, qu'il me fai-
sait épouserun fou Je dévoileraisa conduite,je le
ferairougirdevantle mondeentier.
M.Dietrichrentrait,ellel'informaen peu de mots,
et continuad'exhalersa colèreet son chagrinen me-
naces et en plaintes~adjurant son père de ta prêté'
et d'agir au plus vite pourfaire rompreson ma-
MB e~a~mx ~mr~tM
riage,Nie voulaitle faire déclarernul, la séparation
ne lui suffisaitpas. M. Metricn, accablé d'abord, se
relevabientôtlorsqu'il vit sa fille hors d'elle-même.
S'il la chérissait avec tendresse, il n'en était pas
moins, avant tout, homme de bien, admirablement
lucidedans tes grandescrises.
Vousparlez mal, ma fille,lui dit-il, et vous ne
pensezpas ce que vous dites. De ce que Jacquesa
des nuits agitéeset des heures d'égarement,il ne ré.
suite pas qu'il soit fou, puisqu'un pauvre vieux
hommecommeDuboissuffita le contenir et vient a
boutde cachersonétat. Nousauronsdemainplus de
détails; maispour aujourd'hui ce que nous savons
ne suffitpas pour provoquerla cruellemesured'une
séparationlégale. Songezqu'il nous faudrait porter
un coup mortel à la dignité de celuidont vousavez
accepté le nom. Il faudraitaccuserlui et les siensde
supercherie,et qui vous dit qu'untribunalsepronon-
cerait contre luiî En tout cas, l'opinion vous con-
damnerait,car personne n'est dispensé de remplir
un devoir, quelquepénible qu'il soit. Le vôtre est
d'attendrepatiemmentque la situationde votremari
s'éclaircisse,et de faire tout ce qui, sans compro-
mettrevotre ûerté ni votre indépendance,pourrale
calmeret le guérir. Si, aprèsavoirépuiséles moyens
de douceuret de persuasion,noussommesforcésde
constaterquelemals'aggraveetnelaisseaucunespoir,
il sera temps de songerà prendre des mesures plus
énergiques;sinon,vousserezcrueHementet justement
blâméedelui avoirrefusévossoinsetvosconsolations.
CtSAMNXCMTKtM 189
Césarine,atterrée, ne réponditrien, et passa la
nuitdans M désespoirconfia violencem'enraya.le
n'osai!a quitter avantle jour; je craignaisqu'elle ne
se portât &quelque actede désespoir.Cettefoiselle
ne posaitpas pour attendrirtes autres, elle se rete-
nait au contraire, et n'eut pointd'attaquede nerfs;
mais son chagrin était profond, les larmesi'étouf-
faient,eUejugeait son avenirperdu, sa vie sacrinéo
à quelque chosede plus sombreque !e veuvage,1'o-
Nigationincessanted'employersonintelligencesupé-
rieureà contenirles emportementsfarouchesouasu.
bir les puérilespréoccupationsd'un idiot méchantà
sesheures,toujoursjalouxet osantse dire éprisd'elle.
Le châtimentétait cruel en effet, mais c'est en
vain qu'elleme le présentaitcommeune injusticedu
sort. Elleavait épousé ce moribond,moitiépar os'·
tentationde générosité,moitié pour se relever aux
yeux de Paul, un peu aussi pour être marquiseet
indépendantepar-dessusle marché.
Le lendemain,M. Dietrichalla dès le matin voir
son gendre. n le trouvaendormiet put causer lon-
guementavec Duboiset le médecinqui avait passé
la nuit à observerson malade.Le résuméde cet exa-
menfut que le marquisn'étaitni founi lucideabso-
lument.Bavait les organesdu cerveautour à tour
surexcitéset affaiblispar la surexcitation.Quelques
heuresde sa journée, entre le repos du matin, qui
était complet, et le retour de l'accèsdu soir, pou-
vaientoffrirune parfaitesanitéd'esprit,et nullecon-
sultationmédicaledresséeavecloyautén'eot pu faire
M
MO OÉ8AMH*MM~M
prononcerqu'il était incapablede gérer ses adirés
ou de manquer d'égardsa qui que ce soit. Mavait
causéaveclui après l'accèset l'avaittrouvé bien por.
tant de corpeet d'espnt. Mne jugeaitpoint qu'à eût
à
jamaiseu le cerveaufaible.JI le croyaiten proie
une maladienerveuse,résultatde sa blessure ou de
la grandepassionsans espoir qu'il avait eue et qu'à
avaitencorepoursafemme.
Là se présentaitunealternativesans issue. Ence'
dant à son amour, Césarinele guerirait-elie!S'il en
était ainsi, n'était-il pas à craindre que les enfants
résultant de cette union ne fussent prédisposésà
Le
quelque trouble essentiel dans l'organisation?
médecinne pouvaitet ne voulaitpas se prononcer.
M. Dietrichsentaitque sa fillese tuerait plutôt que
et dont
d'appartenirà un hommequi lui faisaitpeur,
elle etltrougi de subirla domination.Nse retira sans
rien conclure.Il n'y avaitqu'apatienteret attendre,es-
en obser'-
sayer un rapprochementpurementmoral,
ver les effets,séparerles deuxépoux,silerésultatdes
entrevuesétait fàcheuxpourle marquis alorsont&n-
teraitdele fairevoyagerencore. Onnepouvaits'arrête!
qu'àdesatermoiements;maisen tout cas,jusqu'ànou-
velordre, M.Dietrichvoulaitquel'état du marquisfût
tenusecret.etDuboisafnrmaitqueIachoseétaitpossiMe
vules dispositionslocalesde son Mteletia discrétion
de sesgens,quilui étaienttous aveuglément dévoués.
Deuxheures plus tard, M.de Valbonne; arrivé dans
la nuit, venait s'entretenir-du même-sujet avec
M. Dietrich;H. de Valbonneétait absoluef cassant.
C~SAKtM BMTMCN Mi
Il n'aimaitpas Césarine,pour l'avoir peut-eireaimée
MMespoiravant son mariage.H la jugeaitcoupable
de ne pas vouloirse reunir à son ami, et quand
M.Dietrichlui rappelale pacted'honneur parlequel,
en cas de guériaon,Jacques s'était engagéno pas
réclamer ses droits, Mjura que Jacques était trop
loyalpour songerà lesréclamer c'étaitlui faire in-
jure que de le craindre.
Pourtant,dit M.Dietrich,il a fait hier soir une
scène inquiétante,et dans ses momentsde crise il
ne se appelle plus rien.
Oui, reprit Valbonne,il est alors sousl'empire
de la folie,j'en conviens,et si sa femme n'eûtété la
causevolontaireou inconscientede cette exaltation
en le gardant sous sa dépendancedurant cinq ans,
elle auraitle droitd'êtreimpitoyableenverslui; mais
elle l'a voulu pour ami et pour serviteur. Elle l'a
rendu trop esclaveet trop malheureux,je diraimême
qu'ellel'a trop avili pour ne pas lui devoir tousles
sacrifices,à l'heure qu'il est.
Je ne vous permetspas de Marnerma fine,
monsieur le vicomte.Je sais qu'en épousant votre
ami contreson inclination,ellen'a eu en vue que de
le relever de l'espèce d'abaissementoùtombedans
l'opinionun hommetrop soumiset trop dévoué.
Oui, mais lesdevoirs changentavecles circon-
stances Jacques était condamné. ta réparation
donnée par mademoiselleDietrich était sufQsante
alors et facile,permettez-moide vousle dire; elle y
gagnaitunbeaunom.
Ma C~ttAMtmMMMCB
Sachet, monsieur,qu'elle n'était pas lasse de
porter le mien,et rappelez-vous qu'elle n'a pas voulu
accepterla fortunede sonmari.
Ellel'auraquandmême,elleen jouiradu moins,
car elle y a droit, elle est sa femme;rien ne peut
l'empêcherde t'être, et la loi l'y contraint.
Vousparlez de moi, dit Césarine,qui entrait
chez son père et qui entendit les derniersmots. Je
suis bien aise de savoirvotre opinion,monsieurde
Valbonne,et de vous dire, en guisede salutde bien-
venue,que ce ne sera jamaisla mienne.
M.de Valbonnes'expliqua,et, la rassurantde son
mieux sur la loyauté du marquis,il exprimalibre-
ment son opinionpersonnellesurlasituationdélicate
ob l'on se trouvait.Si Césarinem'a bien rapportéses
paroles,il y mitpeu de délicatesseet la Messacruelle-
mentenluifaisantentendrequ'elle devaitabjurer toute
autre affectionsecrète,si pure qu'eueput être, pour
rendre l'espoir,le repos et la raisonà l'hommedont
elles'étaitjouée trop longtempset trop cruellement.
Il s'ensuivitune discussiontrès-amereet très-vive
que M. Dietrich voulut en vain apaiser; Césarine
rappelaau vicomtequ'il avait prétendu à lui plaire,
et qu'ellel'avaitrefusé.Depuisce jour, il l'avaithaïe,
disait-elle,et son dévoûmentpourJacquesde Rivon-
nière couvraitun atroce sentimentde vengeance.La
querelle s'envenimaitlorsque Bertrand entra pour
demandersi l'on avaitvu !e marquis.11l'avaitintro-
duit dans le grand salon, oùle marquislui avaitdit
avecbeaucoupde calmevouloirattendre madameh
etMMB BMTRMH :9a
marquise.Bertrandavaitcherchémadamechezetto,
et, ne l'y trouvantpas,i!était retournéau sa!ond'hon.
neurpourdireaM.deRivonnierequ'iiattaittachercher
dans le corpsde logishabitépar M.Dietrich maisle
marquisn'étaitpluslà, etlesautresdomestiquesassu-
raientl'avoirvuallerau jardin.Dansle jardin,Bertrand
ne l'avaitpas trouvedavantage,non plus quedansles
appartementsde la marquise.!tétait pourtantcertain
que M. de Rivonnieren'avaitpas quittét'hotei.
M.Dietrichet M.de Valbonnese mirentà sa re-
cherche Césarinerentra dansson appartement,ou
le marquis s'était glisséinaperçuet l'attendait; elle
eut un mouvementd'eftroiet voulutsonner, n l'en
émpêchaen se plaçantentre eue et la sonnette.
Écoutez-moi,lui dit-il, c'est pour la dernière
foisJe connais trop votre maison pour y errer à
l'aventure.Jevoulaisparler à votre père,j'ai pénétré
tout à l'heuredans son cabinet,j'ai entendu votre
voix et cette de Vaibonne.J'ai écouté. Un homme
condamnéa le droit de connattre tes motifsde sa
sentence. J'ai appris une choseque j'ignorais,c'est
que je suis fou, et une chosedont je voulaisencore
douter, c'est que votreindifférencepour moi s'était
changéeen terreur et en aversion.Je suisbien mal-
heureux,Césarine maisje vousabsous,moi, d'avoir
fait sciemmentmon malheur. Vous n'avoz jamais
connul'amouret ne le connattrezjamais, c'est pour-
quoivousne vousêtes pas doutée de la violencedu
mien. Vousn'avez jamais cru qu'on en pût devenir
fou vous avez toujours Miné mes plaintes et mes
M& O~SAMtM! MMMON
transports.C'eatassezsouffrir,vousne me forez,plue
de mal. Puiaaiez-vousoublierceluique vous m'ayez
fait et n'en jamais apprécier l'étendue, car vous
aurieztrop de remordst Jevoualea épargne,ces re-
proches,car, aliénéou non,je me sens calmeen ce
momentcommesi j'étais mort. Adieu.Si j'étais vin.
dicatif,le aeraiacontentde penserque votrepasaion
du momenteatde réduireun autre hommeque vous
ne réduirezpas.n vouapréféreratoujoursaaiomme.
Je t'aivu tantôtje saisce qu'il penseet ce qu'it vaut.
Voussouffrirezdansvotreorgueu,carilest plusfortdo
savertu quevous dovotre ambition;maisje nosuis
pasinquietde votreavenir; vouschercherezd'autres
victimes,etvousen trouverez.D'ailleursceuxqui n'ai-
mentpas résistentà toutes les déceptions.Soyezdonc
heureuseàvotremanière moi,je vaisouNierhfuneste
passionqui a troublémaraisonet avilimonexistence.
J'étaisentréechez Césarinedès les premiersmota
du marquis. Il se dirigea vers moi, prit ma main
qu'il porta à seslèvres sans me non dire, et sortit
sansse retourner.
Inquiète,je voulaisle suivre.
–Laisaons-Ie partir, ~it Césarineen faisantsigne
à Bertrand,qui se tenait dans l'antichambreet qui
suivitle marquis.N se rend justice~ lui-même.Ses
reproches sont injustes et cruela,mais je n'y veux
pas répondre. A la moindre excuse, ~~a moindre
consolationqueje lui donnerais,il meropaderaitde
ses droits ~t de ses ~permcea. LmsMBs4eton~M
to~tseal~oeMen odieux.
e<$AR<t«MMMea tM
Bertrandrevint nous dire que M. de Mvonniero
était remonté dans voitureet avaitdonné l'ordre
de retournerchezlui.
Duboisl'a-t-il accompagnéicii1
Non,madamela marquise. DuboisveilleM. le
marquistoutes les nuits, il dort le jour; maisM. de
Valbonne,qui n'avait paa encore quitté rhotd, est
montéen voitureavecM.de lUvonniere.
N'importe,Bertrand,allezsavoirce qui se passe
M'aotei Rivonnière vousviendrezme le dite.
Bertrandobéiten annonçantmon neveu.
Venez,a'écdaCésarineen courantà lui; donnez-
moi conseil,jugez-moi,aidez-moi,j'aita tête perdue,
soyezmonami et monguidet
Je sais tout, répondit Paul. Je viens de voir
M.Dietrich.U ne songequ'à vouapréserver.Vousne
songezpas non plus à autre chose. Leconseil que
vousdonneraitmaconscience,vousnelesuivriezpas.
Je le suivrai réponditCésarineavecexaltation.
Ehbien demandezvotrevoitureet courezchez
votre mari,car je rai vu sortir d'icid'un air ai abattu
que je crainstout. Il m'aserré la main en passant,
et son regardsemblaitm'adresserun étemeladieu.
–J'y cours,dit Césanneen tirantla sonnette.
Maiscen'est pastoutd'allerluidonnerquelques
vaguesconsolations,MptittPaul.11fautrester près de
lui,il&utle veillerd&nssondéHre.il&ut ledistraireet
laBassureraseaheu.resdeoalme.S'ilveutquitierPads,
ilfautle suivre il&utétresafemme,enun mot,dansle
seBaohBétien)eti<MmamleplualQgiqNe<tleplns dévoné.
SOS <!<SA)HN<
at«T<ne<
Ah voMa. cequevousconseitiezîs'écriaCé.
sarineenportantconvMbivementun verred'eauiroide
à ses lèvres desséchéeset frémissantes,c'est vous
qui me dites d'être la femmede M. de Rivonnièret
Et pourquoi,reprit-H,ne serait-ce pas moi?Je
suiste plus nouveauet le plus désintéresséde vos
amis; vousme consultez,je ne meseraispas permis,
sanscela, de vousdire ce queje pense.
Ce que vous pensezest odieux une femmene
doit pas se respecter,elledoitse donnersansamour
commeune esclavevendue! 1
Non, jamais; maissi eue estnoMementfemme,
si elle a du cœur, si elle plaintle malheur qu'eHea
volontairementcausé, elle fait entrer l'amourdans
la pitié. Qu'est-cedoncque l'amour,sinonla charité
a sa plus haute puissanceY
Ah oui! vous pensezcela, vous vous voulez
que j'aime mon mari par charitécommevousaimez
votrefemme.
Je n'ai pas dit par charité;j'ai dit aveccharité.
J'ai invoqué ce qu'il y a de plus pur et de plus
grand,ce qui sanctinel'amouret faitdu mariageune
chosesacrée.
C'est bien, dit Césannetout à coup iroMe et
calme,vousavezprononcé,j'obéis.
Ellesortit sansme permettrede la suivre.
Oui, c'est bien, Paul, dis-je à mon neveu en
l'embrassant toi seul as eu le couragede lui tracer
son devoir!1
Maisil repoussadoucementmes caresses,et, tom-
C~NAOtMPOtTMCN M?
bant sur un fauteuil,il éclatad'un rire nerveux en-
tMcoupéde sanglotsétouffés.
Qu'est-ce donof m'écriai-je, qu'as-tu es-tu
malade?es-tu fouî
Non, non répondit-ilavec un violent effort
sur lui-mêmepour se calmer,ce n'est rien.Je souf-
fre, maisce n'eat rien.
MaiseaCa. cettesouffrance. Malheureuxen-
fant, taraimeadoacïi
~-Non, ma tante,je nel'aimepas dans le sens que
vousattachez ce mot-là; ellen'est pas mon idéal,
le but de mavie. Si ellele croit, détrompez-la,eUe
n'est même pas mon amie, ma sœur, mon enfant,
commeMarguerite;elle n'est rien pour moi qu'une
émouvantebeauté dont mes sens sontfollementet
grossièrementépris. Si elleveut le savoir,dites-le-lui
pour la désillusionner;mais, non, ne lui dites rien,
car elle se croirait vengéede ma résistance,et elle
est femmeà se réjouir de mon tourment.Cela n'est
pourtantpas si gravequ'elle le croirait.Lesfemmes
s'exagèrenttoujoursles supplicesqu'ellesse plaisent
à nousinfliger.Je ne suis pas M.de Rivonnière,moit
Je.ne deviendraipM fou, je ne mourrai pas de cha-
grin, je ne souffriraimêmepas longtemps.Je suisun
homme,et jamaisune convoitisede l'esprit ni de h
chair, commedisent les catholiques,n'a envahima
!'aison,ma conscienceet mavolonté.Le conseilque
je viensde donnerm'acobté,je l'avoue.n m'a passé
devant les yeux des lueurs étranges,mon sang a
bourdonnédans mes oreilles, j'ai cru que j'allais
n.
aM c<!aARtK<
BtM~toa
tomber<M'droye puis j'ai resiaté,je me mis raUM
moi-même,et cela s'eat <MM!p4 comme<owteales
Wtdnes ~uaeet qu'au cerve<nde wingt-cïaqma peut
fort bienexhaïersanadangerd'ëctater. Ne me dUe*
rien, ma tante,je ne <mtapaa<ta héroa,ancoremoina
un martyr; je suis ~omme,et rien de ce qui eat
humainne m'est étranger,commeporte la consigne
du sage aussita prudence, le point d'honneur, le
respect de moi-même,me sont-ils ausai familiers
que les émotionsde la jeunesse.Je donne la préfé-
rence à ce qui est bien sur ce qui ne seraittqu'agréa-
ble. Le devoiravant le plaisir, toujours et, grâce
à ce système,tout devoirme devientdoux. A pré-
sent parlonsde Marguerite,mabonnetante; celame
touche, me pénètre et m'intéresse beaucoupplus.
Ellen'est pas bien et m'inquiètechaquejour davan-
tage. Ondirait qu'euemecacheencorequoiquechose
qui la fait souffrir,et queje chercheen vaina devi-
ner. Venezla voir un de ces jours, je vaus hisserai
ensembleet vous tAcherezde la confesser.Je m'en
retourneauprès d'elle. Puis-jeboire ce verred'eau
qui est laCela achèverade meremettre.
n prit le verre, puis, se souvenantque Césarine
agitéey avaitùrempéses tèvres,il le reposaet en prit
un autre sur le plateauen disant avec un M<M'iM
demi~amer,demi-enjoué
-Je n'ai pas besoinde aavoirsapensée,je la sais
de reste.
–TucroislacoBnattMÎi
""Je l'M~MnnueypOMje m'yaais tMMmpé.<tpt~
CtMMM WNtTtMX M9
l!tveir trop accusée,)eM trop ~aatimée;maiatMt a
l'heure, quandellem'a dit
C'estwutt quime conseiUezd'être la femme
d'un aMtMÏ' »
<'ai compris son illusion, son travaU,son bat.
Déjàje tesavaispressentishter danssonattitude Tis.
a-ytade Marguerite,dansMn aomlireamer, danaaes
paroles blessantes;eUen'eat paaat forte qu'elle le
croit, eUe ne i'est du moins pas plus que moi. Et
pourtantje ne-suispasun héros,je vousle repète,ma
tante;je suis1 homme demontemps,queia~femme aM
gouverneraplus, amoinsde devenirioyaie~td'aimer
pour toutde bonEncore an peu de pMgres,et les
coquettes,commetousles tyrans,n'aufontpluspour
adorateursque deshommescorrompusouefféminést
B <meJaissarassurée sur son compte, mais in-
qMi&te de Césarine.Je n'osais!a Mjoindreje deman-
daià voirH. Dietrich,ii étaitsorti avece!le.
Bertrandvint aubout d'une heuce medire, de ja
part deïa marquise,que M. deRivonnieceétait calme
et qu'elleme priait ~e venir passer la amrée iche:
luià huit heures.Je fus exacte.<eiroavaiie marquis
méiancOHque, attendri, Mconaaissant.Gésarineime
ditdevanthn dès)qnej'entmi
Nousne f avonspas invitée ajdtnerpanaïqu'ici
rien n'est en ordre. Le marqmsncas'a iait [tace-mal
dtner cen'est paa aa &ute.itemam je m'campeNu
de~aon menagejHœcJE~tboM, et ce temmtaax~Baat-
vandte, nons<fvonsfait une chanmn~epmmaatde*
au ixias, par)tmtempsjdéHOeme; teat~nay<eMH.
300 OMAtUMBMT)~C!t
Elleétait si tranquille,si dégagée,que J'eus peine
a cacher M surprise.
Prendston ouvrage,si tu veux,ajouta-t-eue,tu
n'aimespas àrestersansrienfaire. Monpère était en
train de nousraconterla séancedola chambre.
M.Dietrichcontinua de parier politiqueau mar-
quis, voulantpeut-êtres'assurerdola luciditéde son
esprit, mais procédantaveclui commes'il n'en eût
jamais douté. Je vis que c'était une cure conscien-
cieusemententreprise.Le marquisécoutaitavecune
sorte d'effort,maisrépondaità propos.De temps en
temps 11paraissaitéprouverquelque anxiétéen re-
gardant la pendule. Le malheureux,depuisqu'il se
savaitréputé fou, semblaitavoir consciencede son
malet en redouterl'approche.
11s'observasans doute beaucoup,car ii triompha
de l'heure fatale,et arrivajusqu'à près de dix heures
sansperdresa présenced'esprit et sansparaîtresouf-
frir.Alorsil tombadansune sorted'abattementmédi-
tatif, réponditde moinsen moins aux parolesqu'on
lui adressait,et finit par ne plus répondre du tout.
Je vois que vous souffrezbeaucoup,lui dit Cé-
sarine vous allezvous coucher,nous resteronsau
salonjusqu'à ce que vous dormiez. Nousjouerons
aux échecs,mon père et moi. Sivousnedormezpas,
vousviendreznoustrouver.
n répondit par un vague sourire, sans qu'on sàt
s'il avaitbien compris.Duboisl'emmena.M.*Dietnch
se glissadansune pièce voisinede la chambreà cou-
cher de songendre; il voulaitécouteret observerles
C<SA«ttt<BtMXtM S(M
phénomènesde Facces. Duboialaisaales portes ou-
vertessousla tenturerabattue.
CëMr!ne,restéeau salonavec mol,allait et venait
sanabruit. BientôteUem'appelapour écouteraussi.
Le marquissouffraitbeaucoupet se plaignaità Du-
bois commeun en&nt.Lebravehommele réconfor-
tait, lui repétantsansse lasser
Çapassera,monsieur,ça va passer.
Lasouffranceaugmenta,le malade demandases
pistolets,et ce fut une exaspérationd'une heure en-
viron, durant taqueUeil accablaDuboisd'injures et
de reprochesde ce qu'il voulaitlui conserverla vie;
maisil n'avaitpas l'énergienécessairepour faireacte
de rébellion,la souffranceparalysaitsa volonté.Tout
à coup eUecessacommepar enchantement,ii semit
à déraisonner.Il partait assezbas; nous ne pûmes
rien suivre et rien comprendre, sinon qu'il passait
d'un sujet a un autre et que ses préoccupations
étaient puériles.Nousentendionsmieuxles réponses
de Dubois,qui le contredisaitobstinément;a ce mo-
ment-la,il ne craignaitplusde l'irriter:
Voussavezbien, lui disait-il,qu'il n'y a pas un
mot de vrai dans ce que vousme dites. Vousêtes à
Paris et non à Genève;l'horlogern'a pas dérangé
votre montrepour vousjouerun mauvaistour. Votre
montrevabien, aucunhorlogern'y a touché.
Nousentendîmesle marquisluidire
Ah voNa!tume crois fou c'est ton idéer
Non,monsieur,réponditle patientvieillard.Je
vousai connutout peut, je vousai, pour ainsi dire,
MB c<MM« M)t)fMea
é!eve WM a'étMipM<ou,vousaeïavaa ~oMbttte;
maisvous étiez fort MiBeur,et~eos l'ttatuecooae;
vousme &isieaun <as de contes pour vouamoquer
de mot, et c'eetune habitudeque vousavezgardée.
Moi,je me Mbhabitué à vousëcouteret~ ae jien
croire de'ce q~etows medites.
Le marquisparla encore bas; puis, distinctement
et raisonnablement
Monami, dit-U, je sens que ma tète vatout à
faitbien, et que je ~ais donnir; maisil faut qae tt
me rappeUeace quej'aijaitihier, je ne m'ensouviens
ptus du tout.
Et moi,je ne veux pas vous le dire, parce que
vousne dormiriezpas.Quandon veutbien donnir,il
&utne se souvenirde rien~etnepeaaer~rien.Allons,
couchez-vous;demainmatin,vousvous souviendrez.
C'estcomme<u vondtas; pourtantj'ai quelque
chosequi me tourmente est-ce quej'ai étéméchant
tantôt1
–Vous! jamais!t
Je ne t'aipas'brutalise pondantqueje souSmisî
Cela ne ~ousest jamaisarrivé queje sache.
–TuTnens, Duhois Je fai peut-êtrefrappé!
Quelle idée avez-vousla, et pourquoime dites-
vousceia'aajoutd~hui!
Parcequ'41me eemble~e je me souviens na
peu, à moinsque ce M~t'encore ~m~reve;rêve ou
non, ea~MM)!MnM, mon pMtvMttabON,'et vate cou-
<ater;aa!6tp6)t-Men.
Cn qoMtd~heaM~Rès, B)MN'Mtea<!haM<M m~i-
C<8A!~Nt M<mM 3M

MttÏen~ïe et forte; N dormait profondement. Du-


bota ~nt nom trouver.

M. !ea)Mquïaest Muv~ noua dit-H.M n!a pas en-


core consciencedu bien que vousluiavez~ait;mais
il l'éprouve, MB accèsa été plus court et plus doux
de~noitiéqueles autresjours;oo!!tiaue<et vousver-
fez qu'il ira de mieaxen mieux; c'eat!e chagrinqui
l'a brisé, le bonheurle guérira, je n'en doute*plus.
M.Dietrichlui demandasi c'étaitla première <OM
que le marquisavait une vague consciencede se&
emportements.
Oui, monsieur, c'est la première fois, vous
voyezquesonbon coaurse réveille,et commeUm'a
embrassé,le pauvre enfant1 C'est commequand ii
était petit.
N était quatre heuresdu matin,Duboisavait fait
préparer pour nous l'appartementqu'occupait ma-
dame de Monthermelorsqu'ellevenait soignerson
frère; elle ignorait son retour, et passait l'été à
Rouen,où son mari avait des intérêts à surveiller.
Nousprimes doncdu repos,et nouspûmesassister
en quelquesorteau réveildu marquisen noustenant
danslapièced'ou nousl'avionsécoutédurantla nuit.
n éveillaDuboisà neufheures, etse jetant à son cou
Monami, lui dit-il, je me souviens d'hier,j'ai
été biencruellementéprouvé J'ai apprisque j'étais
fou.et .quemafemmeavaitpeur de moi; maisen-
suite eBeest venueau moment où de sang-froid
j!étakjnSaolu à mefaire sauter la cervelle. Niea été
bonne commeun ange, son père exceNent;ils n~oat
30& C<8A!«tHt
B~mïCa
pas vouludiscuteravecmoi. Msm'ont traité comme
un enfant, mais comme un enfant qu'on aime.Ns
m'ontpris, bon gré, mal gré, dansleur voiture,otNs
m'ont promène a travers toute!: les élégances de
Paris, pour bienmontrerque j'étaisguéri,pour faire
croirequeje n'étaispas aliéné,et que ma femmepré-
tendaitvivreavecmoi.Celam'afaitdumalet du bien;
je vois qu'ellese préoccupede ma dignité,et qu'elle
veutsauver le ridiculede ma situation.Je lui en sais
gré elleagit noblement,en femmequi veut faireres-
pecter le nom qu'elle porte. EUeme fait encoreun
plus grandbien,elle détruitma jalousie,car, en fei-
gnant dètre à moi, eUerompt avecles espérances
qu'ellea pu encourager.Il n'ya qu'unlâchequiaccep-
teraitcepartagemêmeen apparence,etl'hommequeje
soupçonnaisde l'aimermalgrélui esthommede coeur
et très-orgueîUeux; tout celaestbon et biendela part
demafemmeet desonpère,et ausside cetteexcellente
Nermont,qui a toujoursdonné lesmeilleursconseils.
Monsieurne sait pasqu'ils ont passé la nuit ici,
et qu'ilsy sontencore!
Que me dis-tu la? Malheurà moi ils m'ontvu
dansmonaccès
Non,monsieur,mais ils auraient pu vous voir.
Vousn'avezpas eu d'accès.
Tu mens,Dubois j'en ai toutesles nuits Val-
bonne l'a avoué;j'ai bien entendu, je me souviens
bien Ma femmea voulu s'assurer de la vérité, elle
sait à présent que je ne suis plus un homme, et
qu'ellene pourrajamaism'aimer1
BtRTttïCa
OtSAtUNt 305
Césarineentra en l'entendant sangloter. Elle la
trouvaen robede chambre,assisdevantsa toiletteet
pleurantavec amertume.Ellel'embrassaet lui dit
Votre folie,c'est de vous croirefou vouan'en
avezpas d'autre. Nousavonsété trompés,vousavez
votre raison. Qu'ellese trouble un peu à certaines
heuresde la nuit, c'est de quoi je ne m'inquièteplus
à présent. Je me charge de vous guérir en restant
près de vous pour vous consoler,vous distraire et
vousprouver que je n'ai pas de meilleuret de plus
cherami que vous.
-Restez donc!répondit-ilen sejetanta sesgenoux.
Restezsans crainteet guérissez-moiJe veuxguérir;
il faut que l'hommedont vousvous êtesdéclaréela
femmeen vousmontranten public avec lui ne soit
pas un insensé ou un idiot. Je vous serai soumis
commeun enfant, et ma reconnaissancesera plus
forte que ma passion, car je n'oublierai plus mes
serments,et ce que j'ai juré, je le tiendrai;soignez
donc votre ami, votre frère, jusqu'à ce qu'il soit
digned'être votreprotecteur.
C'étaitlà que Césarineavaitvoulul'amener,c'était
en sommece qu'ellepouvait faire-demieux,et elle
l'avaitfaitavecvaillance.Elles'installachezsonmari
et me pria d'y rester avecelle.M. Dietrichretourna
chezlui, et vinttous les jours dineravecnous.Ber-
trand passa les nuitsà surveillertoutes choses,tou-
jours prêt à contenirle malades'ilarrivaitàla fureur,
bien queDuboisnefatni inquietni fatiguéde satâche.
En très-peude jours, les accès, toujoursplus &ibles,
3M C~ARtNBMJ!T)MCH
disparurentpresqueentièrement,et tout Bt~ésager
une guérisoncomplèteetprochaine.OnÛt deavisites,
on en rendit; un bruit vaguede démenceavaitcouru.
ToutesleaappaMneas et MentotiaréaUtéladémeotirent.
Je voyaisMarguerite assezsouvent,et je n'étaispas
aussirassuréesur aon compteque sur celui dumar-
minée par une
quis. Eue allait toujours plus mal;
Bèvrolente,elle n'avaitpresque plus la force de se
lever. Paul voyait avec effroi l'impuissanceabsolue
des remèdes. Aprèsune consultationde médecins
qui par sa reserveaggravanos inquiétudes,Margue-
rite vit malgrénous qu'elleétait presquecondamnée.
écoutez,me dit-elleun jour que nous étions
seulesensemble,je meurs je le sais et je le sens. H
est tempsque je parle pendant que je peux encore
veux
parler.Je meursparcequeje dois,parce que je
mourir j'aicommisunetrès-mauvaiseaction.Jevous
la confiecommeà Dieu.Réparez-la,si vousle jugez&
propos.J'ai surpris une lettre qui était pour Paul; je
l'ai ouverte;jel'ai lue,je la lui aicachée.ilne la con-
nattpas Seulementlaissez-moi vousdirequ'eniaiaaat
cettebassessej'avais-déjàpris la résolutiondemelais-
ser mounr,parcequej'avaistoutdeviné;aprésentlisez.
Blé me remitunpapierfroîssé.bumidedesa nèvre
et de ses larmes, qu'elle portait:sur ellecomme un
de
poison volontairementsavouré. C'étaitl'écritum
Césanne,et elle.dataitd'une.qumzame.
< Paul,vousl'avezvoulu.Jesuis chez~t. Je~MN-
verai il est déja~saayé. Je suis perdue, moi, car dès
le
qu'il ,sem suén, je m'aurai.plus-de moti&pour
C~BABtHtMMtUM M7
quitter et pour réclamerma liberté.11faudraque je
sois sa femme,entendez-vous ? Son amourest in-
vincible; c'eat sa vie, et, s'il perd encore une fois
l'espérance,il se tuera. Vousl'avezvoulu,je seraisa
femme!Maissachez qu'auparavantje veux être à
vous. Vous m'aimez,je le sais, nous devons nous
quitterpour jamais,nos devoirsnous le proscrivent,
et nousne seronspointlâches maisnousnousdirons
adieu,et nousauronsvécuun jour, un jour qui résu-
merapour nous touteune vie.Je vousferai connattre
ce jour de suprêmeadieu, je trouveraiun prétexte
pour m'absenter,un prétextequi vousserviraaussi.
Ne me répondezpas et soyezcalmeen apparence.
Je relus trois foi" <f M"at. Je croyais être hallu-
cinée,je voulaisdouterqu'il fat de la mainde Césa-
rine. Le doute était impossible.La passionl'avait
terrassée, elle abjurait sa Certé, sa pudeur; elle
descendaitdes nuées sublimesoù elle avait voulu
planer au-dessusde toutes les faiblesseshumaines;
elle se jugeait d'avanceavilie par l'amour de son
mari; elle voulait se rendre coupableauparavant.
Étrangeet déplorablefolie dont je cowgispour eHe
au point de ne pouvoircacherà Margueritel'indi-
gnationquej'éprouvais
'La pauvrefemmene me compritpas.
<iN'est*~e pas quec'est bienmal me dtt*e!leen
entendantmes exohmations.Oui, c'est ;bien mal à
moidïavoirintercepté<<me lettre commecelle'Ja Qae
voulez~vous ? je n'ai paaeu le courage~quTil
faUait.Je
mesuisdit
308 C~SAtUM M«TMCN

Puisqueje vaismourir a
H t'arme, elle le lui dît. Hme trompepar vertu,
par bonté,maisit l'aime,c'est biensur. S'ilne le lui a
pas dit, eUel'a Mon vu, et moi aussi d'ailleursje le
voyaisMon. PauvrePaul,commeii a été malheureux
a causedo moi commen s'est détendu, commeil a
été grandet généreux!J'ai eu tort de luicacher son
bonheur. Mn'en eut pas profité tant que j'aurais
vécu c'est pour celt qu'il faut queje me dépêchede
partir. Je reste trop longtemps;chaquejour que je
vis, il mesemblequeje le lui vole.Ah j'ai été lâche,
~auraisdu lui dire
<t Laisse-moiencore quelques semainespour
bien regardermonpauvreenfant; je voudraisne pas
l'oublierquandje seraimorte Vadoncà ce rendez-
vous, ce ne sera pas le dernier vousvousaimeztant
que vousne saurezpas sivousêtescoupablesdevous
aimer; seulementne medisrien.Laisse-moi croireque
tu n'iras perpètre pas. Pardonne-moid'avoirété ton
fardeau,tongeôlier,tonsupplice;maissachequeje t'ai-
maisencoreplusqu'etlenet'aime,carje meurspourque
tu aiessonamour,et ellen'eûtpasfaitcelapourtoi. ·
Elleparlaencorelongtempsainsi avecexaltationet
une sorte d'éloquence;je ne l'interrompaispoint, car
Paul étaitentré sansbruit. U se tenait derrière son
rideauet l'écoutaitavec attention.Il voulaittout sa-
voir.Deson coté, ellem'avouaittout.
Vousmejustifierezquandje n'y seraiplus, di-
sait-elle;faites-luiconnattre que, si je ne suis pas
morte plus tôt, ce n'est pas ma faute.J'ai fait mon
CËMttM BnmtCt! 309
possiblepour en finir bien vite tous les remèdes
qu'on me présente,je les metsdansma bouche,mais
je ne lesavaleque quandon m'y forceen me regar-
dant bien.La nuit, quandon dort un Instant,je me
lève,je prendsfroid.Si on medit de prendrede l'o-
pium,j'en prends trop. Je cherche tout ce quipeut
me faire mal.Je Ma semblantde ne pouvoir dormir
que sur la poitrine,et je M'~ott~ «MM* jusqu'à ce
queje perde connaissance.Je voudraissavoirautre
chosepour me fairemourir1
Assez,Marguerite!luidit Paulen se montrant.
J'en saisassez pour te sauver,et je te sauverai;tu le
voudras, et nous serons heureux, tu verras! Nous
oublieronstout ce que nous avons souffert.Montre-
moicettelettredont tu parles,et ne crainsrien.
Il luiprit doucementla lettre, la lut sans émotion,
la jetapar terreet la roulasousson pied.
C'est une lettre infâme! s'écria-t-il; c'est une
insulteà monhonneur! Comment,j'aurais tendula
mainà son mari après le duel, j'aurais accepté ses
excuses,pardonné à son repentir, conseilléle tr
riage,et après le mariagele rapprochement,tout cela
pour le tromper,pourpossédersafemmeavantlui et
m'avilirà ses yeuxplus qu'il n'étaitaviliaux miens
par sa conduiteenverstoi! Tiens, cette femmeest
plus folle que lui, et sa démencen'a riende noble.
C'est l'égarementd'une consciencemalade,d'un es-
prit faux,d'un méchantcoeur.Je devraisla haïr, car
son but n'est pas mêmela passionaveugle ellea
espéré me punir des conseilssévèresque je lui ai
sio e~MtUM Mt:mCH
donnésen mettantdansmavie ce qu'euejugeaitde-
voir Atreaniregretpoignant,éternel.Ehbien! sais-tu
ce quej'eusse faitvis-a-visd'une pareillefemme,si
ni Jacquesde Rivonnière,ni ma tante, ni toi, n'eus-
siezjamaisexisté!J'auraisété à son rendez-vous,et
je luiaurais dit en la quittant
Merci,madame,c'est demainle tour de quelque
autre; je vousquitte sansregret1
Mais supposerque j'aurais avec elle une heure
d'ivresseau prix de mon honneuret de ta vie, ah1
Marguerite,ma pauvMchère enfant,tu ne me con-
naisdoncpas encore?Allons,tu me connattras En
attendant,jure-moique tu veuxguérir,que tu veuxvi-
vreRegarde-moi.Nevois-tupas dansmesyeuxque tu
es, avecmonPierre,cequej'ai de pluscherau monde
Il aHachercherl'entant et le mit dans les bras de
sa mère.
Voisdoncle trésor que tu m'asdonné dis-moi
si je peuxne pas aimerla mèrede cet enfant-Mt! Dis-
moi si je pourrais vivre sans elle!Mettonstout au
pi?e; supposequej'aie eu un capricepour cettefolle
que tu as toujours beaucoupplus admiréeque je ne
l'admirais,secait-ceun grand sacrificeà te faire que
de rejeterce caprice commeune chose malsaineet
funeste?Faudrait-ilun énormecouragepour lui pré-
férermonbonheurdomestiqueet l'admirabledévoue-
ment d'un cceur qui veut ~ct~er, commetu dis,
par amour pour moi! Non,non, ne l'étouffé pas, ce
coeur généMax qui m'appartient! Supposetout ce
que tu voudras, Marguerite admet?que je soismr
CtSAXtNB
MMMCN an
Mt, une dupe vaniteuse,un libertin corrompu,.un
battre, je ne croyaispas mériterces suppositions;
maisau moinsne supposepas qu'en te voyant dé-
sirer la mort j'acceptele honteux bonheur que tu
veuxme laissergoûter. Allons,allons,lui dit-ilen-
coreen voyantrenattrele souriresur seslèvres dé-
colorées,relève-toide la maladieet de la mort, ma
paume femme,ma seule, ma vraiefemme!Ris avec
moide cellesqui, prétendantn'être à personne,tom-
beront peut-être dans l'abjectiond'être à tous. Ces
êtresforcéssont desfantômes.Lagrandeurà laquelle
ils prétendent n'est que poussière ils s'écroulent
devant le regard d'un hommesensé. Que la belle
marquisedeviennece qu'elle pourra,je ne me sou-
cierai plus de redresser son jugement; j'abdique
mêmele rôled'amidésintéresséqu'elle.m'avait im-
posé je ne lui répondraipas,je ne la reverraipas,je
t'en donneici ma parole,aussi sérieuse,aussi loyale
que si, pour la secondefois,je contractaisavectoi le
lien du mariage,et cequeje te jure aussi, c'est que je
suis heureuxet fierde prendre cet engagement-là.
Huit jours plus tard, Marguerite,docileà la médi-
cationet rassuréepourtoujours,étaithorsde danger.
Onfaisaitdes projets de voyageauxquelsje masso-
ciais; car mon cœur n'était plus avec Césanne il
était avecPaulet Marguerite.Je ne fisaucunrepro-
cheà Césannede sa conduiteet'ne lui annonçaipas
marésolution'de la quitter. Il eût fallu en venir à
des explicationstrop vives,et après'l'avoirtant'ai~-
mée, je ne m'en sentaispas le courage. Elleconti-
3t2 e<s*Nt ctBTxnca
nuait<tsoigneradmirablementMonson mari.Il était
ivrede reconnaissanceet d'espoir.M. Dietrichétait
ner de sa nlle tout le mondel'admirait.Onla pro-
posaitpour modèleà toutesles jeunes femmes.Elle
réparaitles allureséventéesde sa jeunesseet l'excès
de son indépendancepar une soumissionau devoir
et par une bontdsérieusequi en prenaient d'autant
plus d'éclat;eUepréparaittout pour allerpasserl'au-
tomneà la campagneavecson mari.
L'avant-veUie du jour Cxépour le départ,elleécri-
vità Paul
< Soyeza sept heures du matin à votre bureau,
j'irai vousprendre. à
Paul me montra ce billet en haussantles épaules,
mepria de n'en pointparlerà Marguerite,et le brilla
commeil avait broie le premier. Je vis bien qu'il
avait un peu de frissonnerveux.Ce fut tout. Il ne
sortit pas de chezluile lendemain.
Craignantque Césarine,déçue et furieuse,ne sàt
pas se contenir, je m'étais chargéede l'observer,
voulantlui rendrece dernierservicede l'empêcher
de se trahir. Elle sortità sept heures et fut dehors
jusqu'à neuf; elle revint, sortit encore et revint à
midi; ellevoulaitretournerencorechezLatouraprès
avoirdéjeunéavecson père. Je l'en empêchaien lui
disant,commepar hasard, que j'allaisvoir mon ne-
veu, qui m'attendaitchezlui.
Est-ce qu'il est gravementmalade! s'écna-
t-elle hors d'elle-même.
Il ne l'est pas du tout, répondis-je.
eËSAtUMBÏXTNMB Mt
J'avaisà lui parler de monMvre,je lui a! écrit
deuxfois. Pourquoin'a-t-it pas réponduï Je veuxte
savoir,j'irai chezlui avec toi.
-Non, lui disje, voyantqu'il n'y avaitplus rien a
ménager.Il a reçu tes deux billets et n'a pas voulu
yrépondre.!ts sontbraies.
Et il te lesa montrest
Oui.
Ainsiqu'à Marguerite!
–Non! 1
Voilàtout ce que tu as à me dire!t
C'esttout.
!t a voulunous brouilleralors,il m'a condam-
née à rougir devant toi1Il croit queje supporterai
ton blâme1
Tu ne dois pas le supporter,je vaisvivreavec
ma famille.
C'est bien, rëpiiqua-t-eUed'un ton sec et elle
allas'enfermerdans sa chambre,d'où elle ne sortit
que le soir.
Je fis mes derniers préparatifs et mes adieux à
M.Dietrichsans lui laisserrien pressentirencore.Je
prétextaisune absencede quelquesmois en vuedu
rétablissementde manièce.Nousétionsà l'hôtelDie-
trich, oùCésarineavaitdit à sonmarivouloirpasserla
journéepour préparerson départdu lendemain;elle
en laissatout lesoinà sa tanteHelmina,et, aprèsavoir
été tontel'après-midi enièrméesousprétextedeMgue,
ellevint dineravecnous;elleavaittantpieuréque cela
était visibleet que son père s'en inquiéta;ellemit le
M
3!& c<!sAatt«t CttTRtca

tout sur le comptedu chagrinqu'elleavaitde quitter


lamaisonpaternelleetnouaaccabladetendrescaresses.
Le lendemain,ellepartit seuleavecson mari,et
j'allai m'établirrue de Vaugirard.Commeje quittais
l'hôtel,je fus surprisede voirBertrandqui mesaluait
d'un aircérémonieux.
Comment,lui dis-je, vous n'avez pas suivila
marquise!
Non, mademoiselle,répondit-il,j'ai pris congé
d'ellece matin.
Est-cepossible?Et pourquoidonc!t
Parce qu'ellem'a fait porteravant-hierune lettre
que je n'approuvepas.
Vousen saviezdonclecontenu
-A moins de l'ouvrir, ce que mademoisellene
supposecertainementpas,je ne pouvaispas le con-
nattre; mais, à la manièredontM. Paull'a reçueen
me disantd'un ton sec qu'iln'y avaitpas de réponse,
et à l'obstinationquemadamela marquisea misehier
à vouloir le trouverdansson burean, à son chagrin,
à sa colère, j'ai vu que, pour la premièrefois de sa
vie, ellefaisaitune chosequi n'était pas digne,et que
sa confianceen moi commençait à me dégrader.Je lui
ai demandéà meretirer; ellea refusé,ne pouvantpas
supposerqu'un hommeaussidévouéque moipût lui
résister.J'aitenubon, ce quil'a beaucoupoffenséeelle
m'a traité d'ingrat,j'ai été forcéde lui dire que ma
discrétionlui prouveraitmareconnaissance.Ë!lem'a
parlé plus doucement, mais j'étais blessé, et j'ai
refusétouteaugmentation de gages,toutegratincation.
CtSAtHNtt BttTMCBt S!&
J'approuvaiBertrandet montaien voiture,!e cœur
un peugrosdevoirCésarinesi humiNéele tendreac-
caaHdemesenfantsd'adoptioneffaçamatristesse.Noua'
passtt~esl'été à Vichyet en Auvergne,d'o&nous ra- .<.
menâmesMargaeriteguérie, heureuse et splendide
de beauté,le petit Pierreplus robusteet plus gaique
jamais.Je pus constaterpar mesyeux à toute heure,
que Paulétait heureux désormaiset qu'il ne pensait
pas plus à Césarinoqu'à un romanlu avec émotion,
un jour de fièvre,et froidementjugé le lendemain.
Quant à la belle marquise,eUereparut avecéclat
dans le mondel'hiver suivant.Son luxe, ses récep-
tions,sa beauté, son esprit, firentfureur. C'étaitla
plus charmantedes femmesen même tempsqu'une
femmede mérite, cœuret intelligencede premieror-
dre. Nousseuls, dans notrepetit coin tranquille,nous
savionsle cotévulnérabledecettearmurededisant;
maisnousn'en disionsrienet nous parlionsfort peu
d'elleentrenous. Marguerite,malgréle jugementsé-
vère porté sur cetteidoleparson mari, était toujours
prête à la défendreet à l'admirer;ellene pouvaitpas
oublierqu'elledevaitla viede son filsà sa bellemar-
quise.Paul lui laissacette religiond'uneâme tendre
et généreuse. Pour mon compte, cetteabsence de
haine dans la jalousiement aimerMarguerite, et re-
connattrequ'elle ne s'était pasvantéeen disantque,
sielleétait la plus simpleet la plus ignorantede nous
tous, elleétaitla plusaimanteet la,plusdévouée.
~emesuisplu~racontercettehistoire de&milloâmes
momentsperdus. Quelseral'avenirde Césarine?Son
3M C<8A!tt!<t:DtBTRtCa
pèreetsonmari, quejo voisquelquefois,aprèsdevaina
effortspour meramenerchezeux, paraissentles plus
heureuxdu monde;elleseulemetientrigueuretn'apas
faitiamotndredémarchepersonnelle pourserapproche!
de moi.Peut-êtreseravisera-t-alle;je ne!e désirepas.
Lesseptannéesquej'aipasséesaapresd'eUoontété sinon
les pluspénibles,dumoinsles plus agitéesde mavie.
Depuisdeuxans, Paulnel'a revuequ'uneseulefois,
le moisdernier,et voicicommentn me racontacette
entrevue fortuite
Hier, commejetais à Fontainebleaupour une
affaire,j'ai voulu profiter de l'occasionpour fairea
piedun bout de promenadejusqu'auxrochesd'Avon.
Enrevenantpar le cheminboisé quilongela routede
Moret,tout absorbédans une doucerêverie,je n'en-
tendis pas le galopde deux chevauxqui couraient
derrière moi sur le sable.L'un deuxfonditsur moi
littéralement,et m'eût renversé,si, par un mouve-
mentrapide,je ne mefusseaccrochéet commesus-
penduà son mors. La généreusebête,qui était ma-
gninque,parparenthèse j'ai eu assezde sang-froid
pourleremarquer n'avaitnulleenviedemepiétiner;
elles'arrêtaitd'elle-même,quand un vigoureuxcoup
de cravachede l'amazoneintrépidequi la montaitla
lit se dresser et me porterses genouxcontrela poi-
trine. Je ne fus pas atteint,grâce à un saut de côté
queje sus faireà tempssanslâcherla bride.
< Laissez-moidoncpasser,monsieurGilbert1 me
ditunevoixbien connueavec un accentde légèreté
dédaigneuse.
CËSAMMtHKTMCN an
Passez,madamela marquise,répondis-jeiroi-
dement, sans perdre mon temps à lui adresserun
salut qu'eUene m'eût pas rendu.
Ellepassacommeun éclair,suiviede son groom,
laissantun pou en arrièrele cavalierquiraccompa-
gnait,et qui n'étaitautre que levicomtede Valbonne.
!i s'arrêta,et, metendantla main
» Comment,diable,c'est vousPs'écria-t-ii j'ac-
courais pour vous empêcherd'être renversé,car je
voyaisun promeneurdistrait qui ne se rangeaitpas
devant l'écuyère la plus distraitequi existe. Savez-
vousqu'un peu plus eiie vous passaitsur le corps!
le ne melaissepaspassersur le corps,répon-
dis-je. Cen'est pas mon goût.
Hélas!reprit-ii,cen'est pas le miennon plus!1
Arevoir,cher ami,je ne puis laisserla marquiseren-
trer seuledansla ville.»
Et il partit ventreà terrepour la rejoindre.–J'en
savaisassez.
Quoi,monentant?que sais-tu? Y
Je saisque le pauvrevicomte,tout rude qu'ilest
de manièreset de langage,est devenu,en qualitéde
cible,mon remplaçantaux yeuxde l'impérieuseCésa-
rine, qu'il a été moinsheureuxquemoi, et qu'ellelui
a passésur le corps J'aivu celad'un traità aen re-
gard,a sonaccent,à ses trois mots d'une amertume
profonde.Onlui faitexpier son hostilitépar un ser-
vage quipourrabien durerautant que celuidu mar-
quis, c'esta-diretoutela vie.Rivonnièreest heureux,
lui; il secrditadoré,etil passepourl'être.Valbonneest
318 CtSARtttR BttTRtCa

aplamdre.BtrahItsonaml,ilesthuml!lé,linnirapeut.
être mal, car c'est un hommesombre et mystique.
Sais-tu,ma tante,ajouta Paul, que cettefemme-la
a faillime fairebiendu mal, à mol aussi?Je peuxte
le dire à présent. J'étaisplusépris d'ellequeje note
l'aijamaisavoué.Je ne mesuis pas trahi devantelle;
maisellele voyaitmalgrémoi, c'est ce quit'explique
l'audacede ses aveux,et les rend,je ne dis pas moins
coupables,maismoinsimpudents.Ou en serais-jesi
n'avaispas eu un peu de forcemorale!Nem'a-KHo
pas misau bord d'un abîme?Si j'ai failli perdrema
pauvrefemme,n'est-cepasparceque,éblouiet trou-
blé, je manquaisde clairvoyanceet m'endoHnalssur
la gravitéde sa blessure! On n'est jamaisasse!:tort,
crois-moi,et ne me reprocheplus d'être un homme
dur à moi-même.Si Margueriten'eût été suMmo
danssa folle,j'étaisperdu. Je la laissaismourir sans
voirce qui la tuait. Elleavait sujet d'êtrejalouse.J'a-
vaisbeauêtre impénétrableet invincible,son coeur,
puissantpar l'instinct,sentaitle vertigedu mien.
Tout celaest passé, mais non oublié.La belle
marquiseeût été fort aisehierde mevoirrouler bon-
teusementdans la poussière,sous le sabot de son
destrier.Et moi,je me souvienspour me diMà toute
heure Nelaissejamaisentamerta consdence~el'é-
paisseurd'un cheveu.
Aujourd'hui,5 août 1866,Paul est l'heuMuxpète
d'unepetite Bl~eaj~salbello.qaeson frèpe.M.Die-
trich a voulué~e son parrain. Césannen'a-pasdonnés
mgnede vj~ et BpueM.en ~avoas ~é.
C~SAKtKE MRTRtCH 319
Je dois terminerun récit, queje n'ai pas fait en
vue de moi-même,par quelquesmotssur moi-même.
je n'ai pas si longtempsvécude préoccupationspour
les autres sans en retirer quelqueenseignement.J'ai
eu aussi mes torts, et je m'en confesse.Le principal
a été de doutertrop longtempsdu progrèsdont Mar-
gueriteétait susceptible.Peut-être ai-je eu des pré-
ventionsqui, à mon insu, prenaientleursourcedans
un reste de préjugés de naissanceou d'éducation.
Grâceà l'admirablecaractèrede Paul,Margueriteest
devenueun être si charmantet si sociablequeje n'ai
plus à faired'effortpourl'appelermanièceet la trai-
ter commema fille. Lesoin de leurs enfantsest ma
plus chèreoccupation.J'ai remplacémadameFéron,
que nous avons miseà même de vivredansune ai-
sance relative.Quant à nous, nous nous trouvons
très à l'aisepour le peu de besoinsque nousavons.
Nousmettonsen communnos modestesressources.
Je fais chez moiun petit cours de littératureà quel-
ques jeunespersonnes.Lesaffairesde Paulvonttrès-
bien. Peut-êtresera-t-ilun jour plus riche qu'il ne
comptaitledevenir.C'estla résultanteobligéede son
esprit d'ordre, de son intelligenceet de son activité
maisnousne désironspas la richesse,et, loin de le
pousserà l'acquérir,nouslui imposonsdesheuresde
loisirque nousnousefforçonsdelui rendredouces.
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Nohant, MTO.
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et i8fi0.
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