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3. MONTAIGNE Essais, III, 13 PP. 448-449 8 ANALYSE D’une facon de vivre a un précepte de vie 4. Les deux premiers membres de la phrase liminaire sont construits symétriquement, sur une méme structure : pro- position circonstancielle de temps, proposition principale, avec reprise du méme sujet et du méme verbe. Il ne s’agit évidemment pas d’un simple constat tautologique, mais de affirmation d’une facon de vivre oii l’étre s'engage tout entier, quelle que soit son occupation, fat-elle en apparence purement végétative, ou apparemment futile. Montaigne souligne ainsi "importance de chaque moment de existence, qui doit étre seton lui vécu pleinement et congriment. 2. « Notre grand et glorieux chef-d'ceuvre, c'est vivre a propos. » Entre le sujet et l'attribut de cette phrase, entre le th8me et le propos, on note une distorsion : on aurait attendu, étant donné la forme emphatique de la phrase, aprés la protase, une apodose qui évoque un travail qui permette d'accéder a la postérité. Or, ce qui constitue le critére de réussite semble a la fois modeste et facile 3 obtenir : « vivre d propos », c’est-a-dire de facon juste. Mais, précisément, Montaigne souligne ici le fait que cette disposition d’esprit n'est pas facile & acquérir, qu'elle sup- pose un travail d’accomplissement de soi-méme. 3- Les activités du premier paragraphe ~ danser, dormi se promener — toutes les trois liées & la notion de rythme, que ce soit au sens premier pour la danse ou la marche, ou au sens biologique, pour le sommeil, participent de cette facon de vivre « & propos », c’est-a-dire avec équilibre et harmonie, et en ayant une distance, celle de la méditation, par rapport a l’action. Vie privée et vie publique &. Les personnages de César et d’Alexandre, cités au deuxiéme paragraphe, jouent le réle d'arguments d’auto- rité. Si ces hommes, trés occupés, savaient se ménager des temps de repos, alors il faut les imiter ; une telle atti- tude est signe de force et non de faiblesse. 5. Ce dialogue met aux prises deux interlocuteurs. Pour Pun, désigné d’abord par un « nous », |. 15, qui représente opinion commune, "homme se définit par ses actions « utiles », par son travail. Pour autre, qui représente la voix de Montaigne, il se définit par son étre. Le premier, désigné ensuite par un « je », regrette de n’avoir pas eu de grandes charges politiques : on ne lui aurait pas donné la chance de montrer ce qu'il valait. Or, répond l'autre, ce qui compte est plutot qu'il sache « manier sa vie ». On retrouve ici la distinction entre le negotium et l'otium antiques : le terme d’oisiveté peut étre connoté négative- ment ; pour Montaigne, au contraire, les temps de vie 08 on ne travaille pas au sens courant du terme, sont les plus importants : temps pleins et non temps vides. 6. La transition entre « maniements » et « méditer et manier votre vie » correspond au passage du public au privé. Les « grands maniements » désignent les affaires - politique, diplomatie, guerre - qui supposent de grands hommes d’Etat, de grands chefs de guerre. « Manier » sa vie conceme chacun d’entre nous. L'association des deux verbes « manier » et « méditer » renforce le caractére abs- trait que prend le verbe « manier », qui dans ce cas est employé métaphoriquement, au sens figuré. Le philoso: phe dénonce ici la méprise courante qui consiste a penser que Vessentiel de la vie humaine se trouve dans les activi- tés tournées vers l'extérieur (métier, charges). Savoir vivre nous dit Montaigne est aussi un travail, une « besogne », la plus grande de toutes. Les régles de la nature 7+ « Nature a maternellement observé cela... »,1.5 ; «des plaisirs naturels »,1. 10; « nature n’a que faire de fortune», Lan Dans ces trois occurrences, Montaigne donne au mot de «nature » ou & celui de « naturel » un sens laudatif, en Vassociant a des idées de plaisir (|. 6 et 7 : « voluptueu- ses », « appétit », « jouir », |. 10) et en rappelant Vidée antique de la « mére-nature » (alma mater). 8. Que la nature soit supérieure & la fortune, c’est ce qui apparait, |. 21, par la structure syntaxique méme de la phrase, oi « nature » est sujet et « fortune » complément. Limage des |. 21-22 : « elle se montre également en tous étages et derriére, comme sans rideau » signifie concréte- ment absence de différence entre les hommes dans le rap- port que la nature entretient avec eux : qu’ils soient riches (avec un rideau, signe extérieur de luxe ou d’apparat) ou pauvres et vivant dans le dénuement (« sans rideau »). 9. Cette lecon de sagesse semble avoir une vocation uni- verselle et englober I'auteur lui-méme : c'est ce qui appa- rait dans emploi particulier du pronom « nous », |. 14 et 15 : « Nous sommes de grands fols », « disons-nous ». Ce « nous » désigne en effet tout homme qui céde a l'opi- nion courante et qui doit faire effort, qui doit « s"essayer » au sens premier du terme, pour penser différemment et comprendre que l'essentiel est dans la capacité & vivre par soi-méme.