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Viiles et campagmes Entre milpas et gratte-ciel:


les paysans de Mexico

dams AlainMUSSET

lespays dtnSud Parler de I'agricultureà Mexico, c'est peut-êtrefaire un pied-de-nez


auxurbanistesqui considèrentia capitalemexicainecomme une de leurs
plusbelleschassesgardées.En effet, Mexico est devenuele symbole de
ces villes géantes qui, partout dans le monde, accumulent tous les
Géographiedesrelations problèmes d'une urbanisation incontrôlée: congestion, pollution,
dégradation du milieu naturel, déficience des services urbains,
accroissement des clivages sociauxct des disparitésspatiales...En 1970,
I'espacebâti était de 650 km2. Aujourd'hui, il dépasseles i 300 km2 : il

413e a doublé en 20 ans (figure 1). Autour du noyau central (le District
fédéral),s'agglutinetoute une sériede villes périphériquesdont la gestion
estassuréeen théorie par l'État de Mexico, mais qui appartiennentà une
entité statistiquereconnue par tous les acteurs de la vie politique et
économiquemexicaine : I'Aire Métropolitainede Mexico (AMCM). Ce
vasteensembleregroupeles l6 Délégationsdu District fédéral (plus de 8
millions d'habitants recensésen 1990) et 27 mtnicipalités conurbaines
(presque7 rnillions d'habitants).Une nouvelleenquête,réaliséeen 1995, a
montré que les chiffres de 1990 avaient été largenient sous-estiméspar
I'INEGI. Aujourd'hui, on estime la populationde I'Aire rnétropolitainede
Mexico à au moins 18 millions d'habitants,la majorité d'entre eux vivant
Éditionr Kanrsnla à I'extérieur des frontières administrativesdu District fédéral. Or, les
22-24,boulevard Arago limitesde I'AMCM sont encoreamenéesà s'étendrc car elles se fondent
75013PARIS
sur la continuité spatialedu tissu urbain et sur la croissancedes relations
entretenuesDar les villes périphériques avec Ia zone centrale de
vêrs Querêlaro I'agglomérationl.Même si tous les espacescompris dans cette définition
ne sont pas urbanisés,ils appartiennentdirectementà I'aire d'influencede
Mexico et ne fonctionnentqu'enrelation étroiteavec I'cnsembledes unités
urbainesqui la composent.
vers Pachuca
Trop souvent présentée comme un monstre dévoreur d'espace et
d'énergie, Mexico n'en reste pas moins une ville qui crée en permanence
de la richesseet qui n'a pas encore digéré tous les espacesruraux situés
sur ses marges - et parfois au cæur même de I'aire métropolitaine.En
effet, celle-ci couvre un peu plus de 4 600 KmZ, dont moins de 3O Vo
sont effectivement urbanisés. Même le District fédéral n'échappepas à
cette règle : sur I 500 Km2, les espacesnon bâtis (parcs et jardins,
réserves écologiques, terres cultivées) représentent encore 40 Vo du
territoire. La délégation la moins urbanisée reste celle de Milpa Alta,
situéeau sud du District fédéral, sur les flancs du massif montagneux de
I'Ajusco. Quand on se promène dans les champs de maïs (milpas) ou de
nopales(figuiers de barbarie) qui couvrent la plus grande partie de la
délégation,on éprouve quelquesdifficultés à s'imaginer que I'on est
encore dans I'aire administrative de la capitale mexicaine, une des plus
granrlevilles du monde. La population vit toujours dans des villages mal
vers Toluca
reliés au centre de I'agglomérationet la vie quotidienne reste rythmée par
les contraintesdu calendrier agricole. Il ne s'agit donc pas d'aborderici le
thèmeinépuisablede I'agriculture périurbaine (dont les marges s'étendent
en fait au-delàdes limites du bassinde Mexico), mais bien de s'intéresser
aux paysansqui vivent et qui travaillent dans I'AMCM, parfois même au
centrede I'agglomération,pour ne pas dire au pied des gratte-ciel. La
vers Toluca
situation paradoxale de ces populations rurales égarées dans un espace
urbain en continuel développementest le résultat d'une longue évolution
historique,dont I'origine remonte à l'époque précolombienne,quand la
capitaleaztèques'étendaitsur les terres conquisesaux dépensdes lacs et
des marais du bassin de Mexico. Elle est aussi la conséquencedes
Espaces verts ou non urbanisés
Habitat pauvre vers Cuernavaca
mutations récentes et rapides qui, depuis quarante ans, ont affecté la
f:ÎÏil
Habitat moyen structure démographique d'un pays jeune, transformé son tissu
ffi Taudis urbainsot ciudadesperdidas
filliitt:il Habitat riche ou aisé 3
o skm économiqueet social et bouleversél'équilibreville-campagnesur lequel se
Vesliges du lac de Texcoco r Aéroport
I fondaittraditionnellementla civilisationmexicaine.
N Principauxespaces industriels /--t
Principaux
axesrouliers
FMTAMBI

Figure 1. La mégapolemexicâine t. En 1950 I'AMCM n'avait intégréqu'une seule municipalitéextérieureau District


fédéral,cellede Tlalnepantla.

6L {3
Une agriculture résiduelle?
Les agrlculteursdansI'AMCM toujours des
nombro par
d'agdculteurs Il ne faut pourtant pas se leurrer' Même si I'on trouve
minorité de la
paysans à Mexico, ils ne forment plus qu'une infime
délégalimou municipe
. <40O
. 400$00 emploi' et rares
a ooctooo population active. La plupart d'entre eux ont un double
O rooGrsoo un revenu fixe
O rsoG2ooo sont les exploitations suffisammentrentablespour assurer
le plus étonnant est
O 2o@3ooo
3o@4ooo
et régulier à tous les membres d'une famille. En fait,
dans I'aire
de constater qu'iI existe toujours des terres agricoles
O

O '."* métropolitaine de Mexico. Mais ce qui est encofe


plus surprenant, c'est
production. En effet'
l,orientation économique de ces petites unités de
cultures maraîchères
alors qu,on attendrait une forte concentration de
se tournent
destinéesau marché local, on constate que les producteurs
en grande
pour I'essentiel vers des plantes alimentaire de base destinées
partie à I'autoconsommation.

L'eau potable
% des habitations
sans
tiftotbtttse du monderural
accèsau réseau
I P l usdeT2 sur I'ensemble de
ffi de20à35 Avec presque 55 000 travailleurs répertoriés
du secteur primaire
[IEF] de 10à le l'Aire Métropolitaine de Mexico, les employés
active totale'
llîllloe+as représentaienten 1990 à peineplus de I7o de la population
I moi nsde4 selon les zones étudiées
ce chiffre très faible masquede fortes disparités
regroupaient à eux
puisque, à la même époque, les municipes conurbains
seulsplusde65vaa.,puy,un*officiellementrecensésparlesservicesde
alors 19 145, soit à
l,État (figure 2a). Le Disrricr fédéral en comptait
peineplusde0,6Todelapopulationactivetravaillantaucceurde
lors du Conteo Nacional
l'agglomération mexicaine. Cinq ans plus tard'
par de nombreux
Le nlveau d'éducatlon
réalisé en 1995 pour répondre aux critiques formulées
% de la population
spécialistesquimettaientendoutelesrésultatsdudernierrecensement'ce
ayanteu
forment que 35 7o de
accèsà l'&u€tion secondaire pourcentageétait tombé à 0,44 Va' Les femmes ne
essentiellementmasculine'
cet ensemble,preuve qu'il s'agit d'une activité
p l u s de T o
I
ffi de6oà70
|fr,,.ïlloesoa eo contrairementausecteurducommerceetdesservicesoùlepartagedes
À I'intérieur même
[I aeæ a s o tâchesse fait, en apparence,de manière plus équitable.
entre les délégations du
fl moinsde +o
du District fédéral, les disparités sont fortes
agricoles sont complètement
centre ville, très urbanisées,où les activités
- fi6ile5 ds Q.F.

absentes,etcellesdelapériphérie,moinsdensémentoccupées'oùl'on
Sur 20 078 unités de
trouve encore d'importants espaces ruraux'
de 1991, plus de
Figure 2. Disparités socialeset spatialesdans I'AMCM production enregistrèespar 1e recensement agricole
r?
!,J
6 L4
I
80 7o sont regroupées dans les quatre délégationsdu sud, situées entre Tableau 1". I-'agriculture dans le District fédéral, quelques
I'ancien lac de Xochimilco et la chaîne montagneuse de I'Ajusco2. indicateurs comparatifs
Pourtant, môme dans le quartier très urbanisé de Coyoacan, on trouve
encore trois exploitationsagricoles en activité. À dire vrai, ces trois Mexioue District Fédéral Oaxaca
survivantes couvrent à peine plus d'un hectare, alors que I'ensemble des Part du secteur pnmalre
dansla population active par 21,8 0,4 so3
unités recenséesreprésente247 kmZ, soit 16 Vo dela superficiedu District
Etats, en Vo(1995)
fédéral (ce qui correspond déjà à une moyenne particulièrement faible de
Unités de production
1,2 ha par unité de production). Il s'agit essentiellementde terres de agricole, en 7o du total 100,0 0,4 8,3
labour (95 Vo des surfacesutilisées), même si les pâturages(naturels ou national(1991)
artificiels) couvrent encore 515 ha, principalementdans les délégationsde Superficie des unités de
Tlalpan et de Xochimilco (80 7o du total). production, en 7o du total r00,0 0,2 2,8
Toutes ces exploitations ne suffisent pas à nourrir les habitants de national(1991)
Valeur de la production
I'AMCM, qui doivent faire venir de tous le pays (et souvent de l'étranger) 100,0 0,3 4,8
agricole, en Vo du total
l'essentiel de leur approvisionnement. En fait, les performances de national(1993)
I'agriculture <<urbaine > ou périurbaine de Mexico sont faibles et sa part Partdesunitésde production
dans le secteur primaire mexicain est très réduite (tableau 1). Si certains pratiquant une agriculture tJ,v 67,4 6't,o
chiffres étonnent peu (faiblessede la participation du District fédéral dans (1), l99l
intensive
la production agricole totale), d'autres sont plus surprenants,puisque I'on Rendements du maÏs a^
Lta r,7 1.)
I tL

(tonnes/ha).en 1993
constateque les paysansde Mexico se situent nettement au-dessousde la
Part des unités de production
moyenne nationale en ce qui concerne I'intensivité de I'agriculture - ce consacrées exclusivement à 98,5 99,6 96,7
qui explique les faibles rendements de la culture du mais. À bien des I'asriculture,1991
égards, les pratiques agricoles du District fédéral, malgré la forte pression Part des habitations
particulièresoù I'on Pralique 9,1 IA
lrT 10,4
foncière et la présence d'un immense marché consommateur, se
une activité asricole, 199i
distinguent peu de celles utiliséesdans le Oaxaca,État le plus rural de la arnéliorées
esticides,des semences
fédération avec plus de 5A 7o de la population employée dans le secteur technique.
et/ouqui bénéficientd'uneassistance - tomeset INEGI, 1996- Conteo
2
primaire. Cependant, à Mexico, même si aucune autre activité n'a été S;;;.Ë ,-INËôt, l9g4 - VII censoagricoLa-ganadero,
95, Resultados definitivos.
enregistrée sur I'exploitation, le paysanpeut tout à fait occuper un poste
de travail, à temps complet ou à temps partiel, dans un autre secteur de la [Jne agriculture de subsistance
vie économique(industrie,commerce,services).Le recensementde 1990
spécifie à cet égard que I'activité recenséepour chaque individu est son Les caractéristiquesgénérales de I'agriculture à Mexico montrent
activité principale, et non son activité exlusive. J'ai ainsi rencontré un qu'il s'agit d'une activité assezrepliée sur elle-même,peu ouverte sur la
chinampero 3 de Xochimilco qui était en même temps gardien de prison et ville qui I'entoureet qui, souvent,la menace.Les plantescultivéesdans le
qui cultivait son champ en-dehorsde sesheuresde service. District |édéral ont en généralune faible valeur ajoutée (figure 3a). Les
deux tiers des superficies sont occupéespar le rnaïs, plante de civilisation
z. Si I'on comparece chiffre aveclui des actifsagricolesrecensésen 1990, on constate
Cettedistorsions'expliqueen partiepar
qu'il y a moins d'exploitantsque d'exploitations. par excellence,et par des cultures fourragères,principalementI'avoine.
le fait qu'un mêmecultivateurpeuttravaillersurdeuxunitésde productiondifférentes. La milpa reste donc l'élément de base de cette agriculture mal reliée à son
l. Exploitant d'une chinampa(terrain gagné sur les lacs et les narécagesà l'époque
préhispanique).
1n
o-/-
b k,
environnement urbain. Au lieu de se lancer dans des productions
maraîchères qui trouveraient facilement preneur sur les nombreux
Surfacescultivées haricots,fèves,PetitsPols
marchés de la capitale, les paysans se consacrent à des cultures (en% du total)
traditionnelles qui rapportent peu, et cela pour plusieurs raisons: en
grande partie contrôlé par l'État (c'est encore le cas du mai's)leur prix de
vente est faible+ ; en outre, elles se heurtent à la concurrence des grandes
régions céréalières,mieux adaptéesà la production de masse(quand elles
ne doivent pas affronter des produits importés des États-Unis) ; enfin,
une grande partie de la récolte est destinée à I'autoconsommation des
familles ou à celle du bétail élevé sur les exploitations.
L'élevage est en effet une activité assezrépandue, puisque la moitié
des unités de production (10 382 officiellement recenséesen 1991) s'y
consacrent, de manière plus ou moins intensive. Dans ce domaine,
volailles et porcins se taillent la part du lion : il s'agitd'animauxqui n'oht
plantes
pas besoin de beaucoupd'espaceet que I'on peut nourrir à moindre coût,
founagères
en utilisant les déchetsalimentairesde la cellule familiale. La part de ce
secteur dans l'économie nationale est très réduite, compte tenu du petit
nombre des exploitations recensées,mais elle montre que l'élevage fait
encore partie des traditions rurales qui ont survécu à I'intérieur du Valeurde la Production
(en % du total) haricots, lèves, PetitsPols
District fédéral. Les unités de production sont de petite taille (plus de
90 7o des <<bergers > possèdentmoins de cinq têtesde moutons), ce qui
n'a rien d'étonnant quand on connaît le contexte urbain de ce type
d'élevage, soumis à de très fortes tensions foncières. La faiblesse du
cheptelexplique aussi I'orientation économiquede ces micro-entreprises
agricoles qui, dans 77 Vo des cas, produisent pour leur propre
consommation. Seuls 23 7o des unités de production vendent sur le
marché local (encore plus rarement sur le marché national) tout ou partie
des animaux élevés sur les terrainsde I'exploitation familiale.

plantes
fourragères

4. Malgréle vent néolibéralqui soufflesur le Mexiquedepuisle milieu des années1980, la production


la CompagnieNationaledes Subsistances Populaires(CONASUPO),fondéeen 1965, Figure 3. Plantes cultivéeset valeur de
continueà assurerla commercialisation de plus de 40 Vodu mzusmis en ventesur le dans le DF
marchémexicain. {g
t9
oo
c'est dans le sud de I'agglomérationque l'on rencontre les plus petits vendeurs ambulahts
Dans toutes les rues de la capitale' des
importanteszones de production agricole, mais aussiles plus spécialisées. (ou ce repas) aux-promeneurs
proposentà un prix modestecette friandise
Les délégationsde Milpa Alta er de Tlalpan représentent(en valeur) plus mendiants ou jeunes cadres
et aux passants,qu'ils soient fils de
de 90 vo deI'avoine et 65 vo des fêves produite dans le District fédérals. à Mexico provient de
dynamiques. Si la majorité deselotes consommés
Milpa Alta et Tlahuac totalisent 64 zo du maTsen grain, 62 vo des que la plus grosse partie de la
I'extérieur, il n'en reste pas moins vrai
haricotset la totalité du mals fourrager. Tlalpan est plus particulièrement la gourmandise des
production de Tlalpan est destinée à assouvir
spécialiséedans la culture du petit pois (93 vo de la production) et dans productions agricoles sont peu
chilangos;.Dans ce domaine, les autres
celle des épis de rnaïs frais (88 vo du total), alors que Tlahuac fournit les arbres fruitiers sont
*d"sd'une époque révolue'
signifiatives. Héritage
55 vo des épinards. Le poids des traditions rurales ne suffit pas à La Magdalena
encoreprésentsduns délégationsplus urbaines' comme
expliquer cette spécialisation.La proximité des espacesdensément pourtant plus qu'une infime
contreras ou cuajimalpa. Ils ne représentent
urbanisésjoue en effet un rôle fondamental dans I'orientation de la par exemple pour les poiriers, sur
minorité des terrains agricoles(43 ha
production. Là où la pression foncière est la moins forte se développent que I'on sache de manière exacte
l'ensemble du District fédéral), sans
des cultures plus demandeuses d'espace(l'avoine fourragère est surtout
quellepart de la productionest réellementcommercialisée'
cultivée sur les pentesde I'Ajusco, encore peu touchéespar la croissance de barbarie) occupent une
Dans ce contexte, les nopales (figuiers
de I'espacebâti). Le cas de la délégationde Tlalpan est à cet égard
place à part. Ces prii,, cultivés pour leur qualités gustatives'
révélateur des paradoxes de I'agriculture à Mexico. Il s'agit en effet de "u"tus,
occupentuneplacefonda-"ntuledanslacuisinemexicainetraditionnelle.
I'unité administrative la plus étenduedu District fédéral (305,5 km2). mais on consommeaussi
Les fruits (tunas)sont un desserttrès apprécié'
Toute la partie nord de la délégation appartient à I'aire urbanisée, alors chaud' pour accompagner
les raquettes, en salade ou comme légume
que le sud (plus de 70 vo de la superficietotale) est dominé par des âires
viandesetpoissons.Afindelesrendrecomestiblesetsavoureux'ilsuffit
de protection écologique,des zonesagricoles(6 840 ha) et des espaces sont redoutables) et de les
de les éplucher soigneusement(les épines
fbrestiers. Écarteléeentrc la ville et la campagne,Tlalpan hésiteencore qui a pour but de les attendrir
plongerdans de l'eal bouillante'opération
entre une agriculturetraditionnelle,caractérisée par des produits de faible
etdelesdébarrasserdeleurssucspoisseux.Couvrantplusde4000ha'
valeur (avoine, maïs), et une agriculture plus intensive et plus
leschampsdenopalesreprésenten|'|5Todessuperficiescultivéesdansle
rémunératrice, destinéeà la consommationdes citadins (épinards, petits
Districtfédéral,maissurtout64Vodelavaleurdesproductionsagricoles
pois). Alta que l'on cultive la quasi
(figure 3b). C'estdansla délégationde Milpa
totalitédesfiguiersdebarbarie(|00lodelaproductionofficielle)'Cette
Des cultures conunercialesparticulières
concentrationaplusieurscauses:l'éloignementdesprincipauxespaces
urbanisés,lapermanencedesociétésruralesfortementstructurées,mais
Si I'autoconsommation concerne la majorité des exploitations type de culture (sols volcaniques
aussil'existencede terrainspropicesà ce
agricoles du District fédéral, on constate en effet qu'une partie de la pluviales)'
très poreux,qui ne retiennentpas les eaux
production est destinéeà la vente sur les marchés locaux (et parfois
nationaux). C'est le cas des épis de mais frais (produits essentiellement
dans la région de Tlalpan), qui sont servis rôtis ou bouillis, badigeonnés
ruralesen sursis?
Dessociétés
de ketchup,de mayonnaiseou de saucepiquante- à moins qu'il ne soient
tout simplement frottés de citron, puis saupoudrésde sel et. de piment. Malgréleurpetitnombreetleurfaiblepoidséconomique'les
des noyaux de population rurale
paysansde Mexico existent'Ils forment
5.Pour la saison1994-1995(données
extraires
del'Anuarioestadistico
det DF,INEGI,
1 9 9 6 ).
6. Surnomdonnéaux habitantsde Mextco
+1
}O
isolés dans un milieu essentiellement urbain, mais qui ont conservé une LesStructuressocio.économiqueshéritéesdel'époque
des communautés très
grande partie de leurs traditions agraireset de leurs pratiques sociales.En révolutionnaire continuent donc à marquer
l'État depuis la proclamation de
fait, I'urbanisationcroissantedes modesde vie dans le District Fédéral n'a dépendantesdu systèmemis en place par
pas encore gommé toutes les traces du passé agricole de la capitale laRéformeagraire,enlgl5.onconstateainsiquelesejidos7représentent
mexicaine et, malgré les apparences,on peut parler pour cet espace encore46Todesunitésdeproductionet5l,TTodessuperficiescultivées.
moyenne nationale' mais il reste
densémentpeupléet très urbanisé,de véritablessociétésrurales. Ce pourcentage est certes inférieur à la
urbaine qui, depuis plus de
élevé si l,on tient compte de la croissance
les terrains concédés par le
La lente évolutiort desstructuresagraires quarante ans, a largement empietté sur
agraires' Les mômes
gouvernement fédéral aux communautés
supérieurs dans un État comme
Le dernier recensementagricole réalisé au Mexique (1991) montre pourcentagessont bien entendu nettement
de la vie économiquelocale.
que les populations rurales du District fédéral se distinguent finalement le oaxaca, où l,agriculture occupeIe centre
peu de I'ensembledu monde paysanmexicain (tableau2). C,estenfaitdanslacatégorieparticulièredesunitésdeproductionsque
de propriété collective'
<<mixtes >>, mélange de propriété privé et
Tableau 2. Les structures agraires, quelques éléments l,onconstatetesprémissesd'unevéritableévolutiondesstructures
comparatifs, en nombre et superficie(f991) agraires'Cetteévolutionestdirectementliéeàlaproximitédelaville(qui
de la modernisation' Le
augmentela pression foncière) et aux nécessités
le District fédéral' où ces unités
Mexique DistrictFéd. Oaxaca contraste est particulièrement fort entre le
l0 Vo des terres cultivées' et
Nb Suo. Nb Sun. Nb Suo. de production représentent plus de dernier
peine plus de I vo- Le
oaxaca, où elles en contrôlent à Ia
Unités de production 1991, c'est-à-dire juste avant
recensemementagricole datant de par le
rurales(en 7odu total) de la Réforme agraire
51 72,0 17,2 proclamation officielle de la fin
dont: < 5 ha 59,4 97,0 67,4 Gortari' on peut se demander
32.6 28,0 82,8 gouvernement de Carlos Salinas de au
>5 ha 41,6 94.9 3,0 dans un contexte libéral propice
comment ont évolué ces exploitations
Unités de product. des outils de production'
'7',7'.) recut de l'État et à la privatisationrapide
ejidales (en 7o du total) 64,9 30,9 46,0 51,7 70,6 de production' on remarque
En ce qui concernela taille des unités
d o n t: < 5 ha 38,l 3 ,6 44,2 32,0 54,8 13,5
quelenombredesnicro-exploitations(inférieuresà5ha)estplus serait
> 5ha 26.8 ) 74 1.8 19.7 '\.1 A 5t.l reste du pays : le contraire
important à Mexico que dans le
Unitésde production de cette agriculture' La barre
étonnant,compte-tenuàu "on'""te urbain
privées(en 7odu total) 3 2 ,0 66,7 49,2 37,6 20,7 28,r pas beaucoup de sens dans le
District
statistique des 5 ha n'a d'ailleurs vu'
dont: < 5 ha 19,7 1,3 48,4 29,2 15,5 J ,L de production' comtne on I'a
fédéral,puisque la moyenne des unités
>5ha 12.3 64,8 0,8 8,4 24.9 on constateque les propiétés
tourne autour de l,|ha' Dans cet ensemble'
Unités de production
privéssontgénéralementdetailleinférieureauxexploitationsejidales:
mixtes (en 7o du total) ?l 3 ,0 4,8 10,7 a1 1,3 par le systèmejuridique nrexicain,
0,9 ha contre 1,3 ha. Mieux protégés
d o n t: < 5 ha 1,6 0 ,2 4,4 6,2 1,7 0,5
> 5ha 1,5 2 .8 0.4 4.5 0.4 0,8 ffisparlaR3|or1eagrairede.l?L?:^|esejidossontune
dusvsteme
particularité Entiiàt'lË-g'uvtun
mèxicain'
agraire lllYi1t"'1i:i:.?i:iJf,&:i
tomo I,1994
Source: INEGI, VII censoagricola-ganadero,
i.3i|;',s r: s :*: ;t,î; :
î.',î'. i
Ii,î';i'j; i:i"' H;;i'"'piâ
?jii'?i'i iî+:
Ë Ul
àjidosdivisésen 9 238unitésde productron' 2 3
>L
les eiidosprofitent ainside leur statutparticulieret de leur importanceà
gagnant de l'étude comparative, puisque 20,6 Vo de ses unités de
la fois historiqueet symbolique.Il faut cependant soulignerque, de productionsont mécanisées et que celles-cisont en généralmieux équipés
manièregénérale, les propriétés
collectives
sontsituésdansles espaces les que les autres exploitations.Dans ce contexte,on ne sait plus s'il faut
plus périphériques(et les moins dynamiques) de I'agglomération. En considérerI'absenced'animaux de traits ou de bât comme un signe de
revanche,avec une moyennede 2,6 ha par exploitation,les unitésde
sous-équipement ou de progrèstechnique!
production mixtes se situent très largementau-dessusdes normes
régionales.ces disparitésquantitatives Quelquesoit le type de propriétéenvisagé,I'agriculture pratiquéeest
sont renforcéespar des critères
rarement intensive : 30 Vo des surfacescultivéesdans le District |édéral
qualitatifs.Les exploitationsdu Districtfédéralapparaissent en effet sous- ne bénéficient d'aucun élément de fertilisation. Les chiffres les plus bas
équipéespar rapport à la moyennenationale(tableau3), puisqueseuls
concernentles délégationsdu sud, Tlahuac et Milpa Alta, où la part des
14'6 vo des unités de productionsont mécanisées et disposentd'un
terres non fertiliséesatteint respectivement 44 Vo et 46 Vo. En revanche,
tracteurou d'unvéhiculede transport (raressontles paysansqui disposent
dans la zone chinampera de Xochimtlco, 99 Vo des sols agricoles ont
d e l 'u net dé I'a utre).
bénéficié de I'apport d'engrais chimiques ou organiquesau cours de
I'annéeagricole 1994-1995.Ces disparitéssont I'expressionde la diversité
Tableau 3. La mécanisationde l'agriculture, quelqueséléments
des sociétésrurales qui continuentà se partager les terres agricoles de
c o m pa r a ti fs ( 1991)
Mexico.

Mexique District Fédéral Oaxaca Une population de < rurbains >>


Nb Unités Nb Unités Nb Unités
(en Vo (moy- (en Vo (moy- (en ?o (moy- Travaillant au rythme du calendrier agricole, mais solidement
du total) enne) du total) enne) du total) enne) implantésau cæur d'une des plus grandesagglomérationsdu monde, les
Unités de production
paysans de Mexico peuvent être considérés comme de véritables
équipées en véhicules 1 8 ,0 t,6 14,6 l1 ?6 t,4 < rurbains >>, si I'on peut se permettre de retourner le concept de
(tracteurs,camions...)
rurbanitéafin de l'appliquerà des populationsruralesqui vivent en milieu
dont : secteurprivé )a o 2,0 1)'7 la
urbain. À bien des égards,ces fàmilles de paysansapparaissentcomme
secteurejidal l5 14,4 l) )q tl
particulièrement marginalisées. Elles forment des communautés
secteurmixte )'1 ) 1 ,9 20,6 8,0
t- J t\
homogènes,bien différentesdes citadinsqui les entourent,même si elles
Unités de production partagent- non sansheurt - le même territoire. Alors qu'elleshabitent un
employant des ani- 33,0 2,6 13,6 1,8 45,7 )5
espacetrès urbanisé, ou sur sesmarges immédiates,elles ne bénéficient
maux (trait, bât...) pas de tous les avantagesde leur situation (figure 2b et 2c). C'est ainsi
dont : secteurprivé 24,9 t2,6 1,8 40,0 2,4 que près du quart des habitantsde la délégationMilpa Alta ne disposepas
secteurejidal 34,0 )6 t)1 1,8 46,3 2,6 d'eau potable à domicile. Ces inégalitésrappeller-rtcelles des municipes
secteurmixte 5)) 2,8 23.0 r. 8 69.0 2.6 conurbainsles plus pauvres,comme Chimalhuacan,mais elles ne reflètent
Source : INEGI, VII censo agricola-ganadero, tomo 2, lgg4 pas la même réalité sociologique: plus que par la misère, ce sous-
équipements'expliquepar les structures spatialeset I'organisation d'un
Ce déllcit toucheparticulièrementles terres du secteurprivé qui ne monde rural qui frappe (parfois en vain) aux portes de la ville. Dans ce
bénéficientpas, au contraire des ejidos,de I'appui du gouvernementet de contexte,les fontainespubliquesrestentd'importantslieux de rencontre et
la communautérurale. Encore une fois, c'est le secteurmixte qui sort 1r
-) c T>
-r l
de convivialité pour les populationslocales,même si la corvée
d,eau reste malgré l'interdiction du gouvernement, en 1958, pour des raisons
un travail pénible,souventréservéaux jeunesfilres de la maison. politiques : il s'agissaitd'en finir avec des pratiques jugées contre-
Toutes les étudesre montrent, les habitantsdes zones rurales
du révolutionnairesparcequ'ellesse fondaientsur des traditionsanciennes'À
District fédéralsont en généralplus pauvreset moins bien équipés
que les cette occasion, le Front Unique des Canoti ers (Frente Unico de los
autres habitants de Mexico. comme les paysansde Milpa
AIta, les Canoeros)s'opposavigoureusementau diktat des autorités et décida de
chinamperos de Xochimilco ne sont pas reliés aux canalisations
d,eau maintenirla tradition,de manièreplus ou moins clandestine.En revanche,
potable et, dans cette zone, le réseaud'égout est très peu
développé : la grande fête de la Cosecha(la Récolte), qui se déroulait au cours de la
moins de 60 vo des habitations de la délégation y ont accès,
et ce première semainede novembre, est tombée en désuétudeau milieu des
pourcentagedevientpresquenul quandon sort desespacesurbanisés.près années1950,faute d'ouvriersagricolespour assurerla permanenced'une
de 20 vo des enfants n'ont pas accèsà l'éducationprimaire (chiffre qui coutume directementliée aux travaux des champs.En effet, les agappesse
(aux
augmente encore pour les fils d'agriculteurs) et presque 40 vo
des déroulaientà la fois sur les parcelleset dans la maison du maître
habitantsde Xochimilco et de Trahuacn'ont pas fait d'étudessecondaires, frais de celui-ci), mais le recul des activités agricoles a entraîné la
ce qui les place au dernier rang du District fédéral et les rapproche des disparitiondes quelquesexploitationsqui employaientencore de la main-
populations les plus déshéritéesde la périphérie orientale (figure d'ceuvresalariée.
2c).
Depuis une dizaine d'années,la situation a évolué, notammentgrâce
à Parmi les traditions les plus vivaces et les plus ancréesdans la
I'apport de nouvelles populations,au style de vie plus urbain, qui
ont mentalité paysannedes habitantsde Xochimilco, il ne faut pas oublier le
colonisé une partie des terres agricoles et des espaces verts de la culte du Niflo Pan - représentation coloniale de l'enfant Jésus' Cette
délégation. ces transformations n'ont pourtant pas remis en cause le poupée confectionnéesur une armature de roseaux et de feuilles de maÏs
leur
caractère rural des sociétéslocales,qui cherchentau contraire à affirmer symbolise la relation étroite qu'entretiennentles chinampero.savec
Pan dans sa
leur originalité en mettanten valeur leur patrimoineculturel. milieu lacustre.chaque année,un majordome hébergele Niflo
doit
maison. Cet honneur immensese paye cher, puisque I'heureux élu
pélerins
Des traditions toujours vivqntes décorer à ses frais tout le quartier, inviter à sa table tous les
venus saluer I'enfant sacréet faire de sa demeureune véritable chapelle,
de la
En effet, dans ce monde rural encerclépar la ville, de nombreuses dédiéeà ce fils illégitime de la vierge Marie et de Tlaloc - dieu
(vêtemcnts,
traditions se sont maintenues,parfois contre la volonté de l'État ou des pluie des anciensmexicainss.Les cadeauxet les offrandes
autorités municipales, désireuses cl'en finir avec I'image d'une jouets, bouquets de fleurs), affluent en permanence dans la maison
et les
communautépaysannearchaïque,soumiseà des coutumeset à des rituels d'accueil,transforméeen véritable entrepôt.Malgré les contraintes
au poste de
d'un autre temps. c'est ainsi que, chaque année, les habitants de frais occasionnéspar la venue du Niflo Pan, les candidats
jour avoir la
Xochimilco participent à l'élection de < la plus belle fleur de I'ejido >>, majordome doivent s'inscrire sur une liste s'ils veulent un
qui permet de désigner la reine de beauté deschinamperos. or, cette fête chancede le recevoir chez eux : en moyenne,l'attentedure une vingtaine
tradition
remonte à l'époque coloniale,puisqu'elledate de 17g5, quand le vice-roi d'années. Au-delà de I'aspect purement religieux de cette
comte de Galvés décida de la célébrer sur les bords d'une des plus belles paysanne,le culte du Niflo Pan traduit les revendicationsidentitairesd'une
promenadesdu Mexico de l'époque, le canal de Santa Anita. Durant la population qui tient à se distinguer des autres habitants de Mexico.
révolution, les festivitésfurent interrompuesmais, dès 1936, on procéda
de nouveau à l'élection de la plus belle jeune fille de la communauté locale,le
8. En 1965,irrité de voir l'ampieurdu culteportéau Nino Panpar la.popul,ation alors
paysanne. De la même manière, les paysanset les canotiers de la àe.toiaè lii interoireI'aôcèsde son Les
église. fidèlesdécidèrent
;;â;Ë;;àiit.
mexicaine,toujoursprêteà fenailler contre
de porterplalntecontrete religieuxet la jr,rstice
délégation continuenr à célébrer la fôte des Amapolas (coquelicots),
la Ëiérarchiecatholique, leurdonnagainde cause'
1( æ

comme l'écrit le poëtevictor Manuelotero Gonzâlezà I'occasiondu L'originalité des paysagesruraux
changementde majordome(le 2 février1996):
La présence,au cæur même du District fédéral, de populationsqui
< Xochimilco tout entier te vénère ont conservé des modes de vie ruraux et des activités agricoles implique la
Depuis déjà quatre-centsans, de toute safoi, permanence de paysages étroitement liés à des pratiques agraires
Parce que tu es déjà, O Nifro pan, anciennesmais toujours d'actualité,ce qui n'est pas le moindre des
Une partie de son histoire, nnepartie de lui-même>. paradoxesdans une des plus grandesvilles du monde.

c'est bien entenduà Xochimilco que les traditions rurales sont les
I-a zone des chinampas
plus fortes, même si elles sont en grande parties récupérées à des fins
touristiques(c'est le cas de l'érection de la plus belle fleur de I'ejido).
Les chinampas,improprementappelés< jardins flottants >, forment
cependant, danschaquevillage situé sur les flancs de I'Ajusco, les fêtes
le paysageagraire le plus original de I'agglomération mexicaine. Ces
paysannesont conservéune grandepartiede leur lustre d'antan.
euand on grandesparcelles laniérées,bordéesde canaux, sont situéesau sud de la
y participe, on ne peut qu'accepterde jouer le jeu jusqu'au bout. Il faut
ville, dans le quartier de Xochimilco. Elles sont I'héritage d'une des plus
alors patienter des heures, sous un soleil de plomb, pour assister à
anciennesformes de l'agriculture préhispaniqueet, à ce titre, I'UNESCO
I'interminable dansedes Maures et des Chrétiens, avant de se raffraîchir
lesa classéespatrimoine mondial de I'humanité.La techniqueutilisée par
en buvant force gamellesd'un pulque laiteux et aigrelet qui fait encore la
les populations précolombiennespour créer leurs champs artificiels était
fierté des derniers producteurs d'agavee. plus que dans les parties
assezsimple : sur un treillis de joncs et de branches,on déposait une
urbaniséesde I'espacemétropolitain, le souvenir d'Emiliano Zapata, héros
certaine quantité de terre. Le radeau ainsi formé s'enfonçait
de la Révolution mexicaine et chef de file des paysanssans terre, est ici
progressivement dans I'eau et I'on rajoutait, au fur et à mesure, de
particulièrementrévéré. son image se mêle à celle des saintspatrons de
nouvelles couches de boue extraite des marécages.Quand le treillis
l'Église catholiqueliés aux activitésagricoles,et son cri de guerre, Tierra
touchait le fond, les arbres plantéssur le pourtour de la parcelle (en
y Libertad (< Terre et Liberté est répêté sur les murs de toutes les
"), général des saules ou des peupliers) prenaient racine et consolidaient le
écoles. Même si le portrait du leader paysan appartient désormais à
terrain. Il semble cependantque la majorité des parcelles cultivées était
I'iconographieofficielle du parti au pouvoir depuisles années1920r0,les
gagné sur des terres marécageusesdrainées par un réseau dense de
agriculteurs de Milpa Alta I'ont complètementintégré à reur propre
canaux.Dès I'origine, la chinampaavaitune forme étroite (5 à l0 m au
culture quotidienne.
maximum), afin de lui permettrede rester humide en permanenceet de
faciliter I'arrosagedes différentsvégétauxtraditionnellementproduits par
les paysans: maïs,haricots,piments,amarante,mais aussifleurs destinées
au service des temples ou au plaisir égoTstedes nobles. À Xochimilco, la
superficie minimale d'un lot de chinampasoscillait entre un et deux
hectares,ce qui permettaitde nourrir un groupede 15 à 20 personnes.La
9. l-æ.p.ulqueest issu de la femrentationdu jus d'agave (plante de la famille des richessedu terreauaccumulésur cesparcellespermettaitde pratiquer une
amaryllidacées). agriculture intensive. Les rendements étaient encore améliorés par
lo. Il.s'agit du PRI, le Parti Révolutionnaire
lnstitutionnel,qui a été battuen juillet 1997
lors.despremièresélectionsorganisées I'emploi d'engrais naturels, d'origine humaine ou animale. Au XVIè
dansIe Districtfédérâlpour choisirle"mairede la
capitale.c'est néanmoinsdaniles circonscriptions les plus ruàles du paysque le pRI a siècle,l'espacedeschinampcs(champset canaux)se concentraitautour de
obtenuses meilleursscores,.preuvedes lienèpoltiquei forts établis t"À paysanset
ceuxqui se prétendent leshéritiers "ntré la capitaleet sur les lacs d'eau douce du sud de la vallée. On I'estime à
de la Révolution.
ôô
t-b t3
presque 120 km2, dont les deux tiers étaient occupés par les terrains délégationde Milpa Alta est la plus éloignéedu centre de I'agglomération,
cultivés (Rojas et alt, 1974). mais c'estaussil'une des plus étendues(278kmz\.Intégréedepuispeu aux
À partir du XVIIè siècle,les Espagnolsont entrepris le drainagedes processusd'urbanisationqui caractérisentl'ensembledu District trédéral,
lacs afin de protéger Mexico des inondationscatastrophiquesprovoquées elle présenteencore des formes d'habitatentièrementrurales, puisqueles
par la montée du niveau des eaux à la fin de chaque saison des pluies. espacesbâtis couvrent moins de I0 Vo de la superficie totale. Autour de
Cette décision a entraîné la décadence d'un système agricole très Milpa Alta, quelquesbourgs sont toujours très mal reliés aux principales
productif, mais très fragile, fondé sur le contrôle permanent des voies de communication de I'aire métropolitaine, même si le réseau des
ressourcesen eau du bassin.Au XXè siècle,la croissancede I'urbanisation routes asphaltéess'estpeu à peu étoffé, permettantà tous les villages de la
a directement mcnacéce qui restait des espacesruraux épargnéspar la zone d'être reliés entre eux. En saisonsèche(d'octobre à mai), Ies vents
politique hydrauliquede l'époquecoloniale- politique poursuivieau XIXè violentssoulèventdes nuagesde poussièrequi viennentgiffler les passants
sièclepar le Mexique indépendant(Musset,l99l). À l'heure actuelle,la et, en saisondes pluies,les ruesnon goudronnéesdeviennentde véritables
zone chinampera de Xochimilco ne représenteplus qu'une douzaine de bourbiers.
km2, mais une grande partie des paysagesruraux hérités de l'époque Dans cette délégation, I'agriculture est dominée par deux grandes
préhispaniquea été conservée.Quand on se promène en barque le long plantes de civilisation : le mais et le nopal. Les parcelles, de faible
des canaux qui bordent chaqueparcelle encoreexploitée, on est frappé par dimension (quelques dizaines de mètres carrés), sont généralement
la permanence des modes d'occupationdu sol, même si de nombreux ferméespar des murets de pierre ou par des haies d'agave,de moins en
espacesagricoles sont aujourd'hui très dégradés. En plein cceur de moins bien entretenues.Les plants de nopalessont soigneusementalignés
I'agglomération mexicaine, Xochimilco est encore un espace rural et donnent une impression d'ordre et de régularité dans un espacesouvent
homogène, marqué par des traits caractéristiques: omniprésencede I'eau déstructuréet menacépar la pressionfoncière. Les maisonssont surtout
(canaux, étendues lacustres), importance du boisement (arbres plantés construitesen briques de boue séchéesau soleil (adobe).Ce sont de petites
pour maintenir en place les champsgagnéssur les marécages),exigtiité constructions, généralement de plain-pied, qui abritent des familles
des parcelles,faiblessede la mécanisation,éparpillementde I'habitat.Sur nombreuses: à Milpa Alta, l6 7o desmaisonsindividuellesabritent plus
une surface totale de 127,4 km2 (8,5 7o de la superficie du District de 6 personnes,contre seulementIl Vo pour I'ensembledu Distrit fédéral
fédéral), moins de 20 Vo des terrains sont urbanisés.A elle seule, la (la moyenne est 4,7 personnespar unité d'habitationcontre 3,3 dans le
délégation dc Xochimilco représentele tiers des surfaces agricoles du centre de Mexico). D'après les donnéesdtt Conteo Nacional de 1995, Ia
District fédéral. Il ne faut pourtant pas se faire d'illusion : la zone délégationde Mitpa Alta est la seuledu District fédéral qui ne comporte
chinampera ne représentequ'unefaible partie de cet ensemble,puisquela pas d'immeuble collectif ! Quelquesmaisonsneuves,construitespar des
majorité des terrescultivéesse localiseau sud de I'agglomération,sur les <(nouveaux riches >> ou par d'authentiquesrurbains, ont pourtant fait
versantssemi-aridesde I'Aiusco. leur apparition, provoquantun début de mitage des carnpagnes.Le luxe
ostentatoirede ces constructions,dont les propriétairesne lésinent ni sur
Les espacesagricolespériurbainsde l'Ajusco le pseudo-marbre, ni sur les colonnadesnéo-classiques, ni sur les frontons
olympiens,trancheavec la modestiedes petitesmaisonsqui les entourent.
Cet espace agricole périphérique présente des paysagestout à fait
ditTérents de ceux de Xochimilco. L'eau y est plus rare, rnême si de primaire inforntel >>et les espacesrurhuJcintersticiels
Le <<
nombreusessourcessituéesen bas de penteont été captéespour alimenter
la ville de Mexico, ce qui provoque régulièrementdes conflits entre les Dans les quartiers les plus défavorisésde I'agglomération, et plus
populations rurales du secteur et lcs dirigeants du District fédéral. La particulièrementdans les municipesconurbainsde l'est et du nord (les
ô
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q L L o -v . c . . LcJ IJUyJUIà ue lvleLlcu

plus pauvres), il n'est pas rare de trouver, entre les maisons,le long des
sont néanmoinsdifTicilesà identifier, puisqueles activitésagricoles (plus
voies de communication, en bordure des usines, des ateliers et des
ou moins clandestines)s'effectuent dans les cours fermés et dans les
entrepots,quelquesparcellescultivées où poussentgénéralementdes plants
patios,ou bien sur le toit en terrassedesmaisons.Dans le District fédéral,
de maïs. Cette agriculture de subsistanceest le fait de nouveaux migrants
où les contraintes foncières sont particulièrement fortes, cette forme
venus de la campagne,qui n'ont pas encore abandonnétoutes leurs
d'agriculture (et surtout d'élevage)est plus présenteque dansle reste du
ambitions de paysans.Si elle ne suffit pas à nourrir une famille, elle pays, même si la part du District fédéral reste faible par rapport à
permet cependantd'améliorer I'ordinaire et surtout de maintenir le lien
I'ensembledeshabitationsparticulièresqui abritent des activitésagricoles
avec la terre, quand on a quitté le village pour chercherdu travail dans la (tableau 4). Les pourcentages sont particulièrement élevés en ce qui
capitale. Ces terrains minuscules ne suffisent pas à transformer les
concerneles lapins, animal qui peut se contenter d'un espacevital très
paysagesurbains de Mexico, mais ils marquent la limite, indécise et
réduit et dont les besoins alimentaires sont faciles à satisfaire. En
mouvante, entre la ville consolidéedu centre et les espacespériphériques
revanche, dans l'État très rural du Oaxaca, la part des habitations
en cours d'intégration. Ils sont une des manifestationsde ce < primaire particulières dans l'élevage est très largement inférieure à Ia moyenne
informel >>, impossible à quantifier, qui se maintient dans les cités
nationale.
mexicainesmalgré la réduction des terres agricoleset I'adoption rapide
par les migrants des modes de vie urbains. Certains champs, plus étendus,
Tableau 4. La part des habitations particulières dans l'élevage,
intercalés entre les constructions neuves, ne sont que le vestige des
en Vo (1991)
anciennesexploitations agricoles grignotéespar la croissanceurbaine.
Avec ou sansI'accorddesejidatarios,lesmigrantsont envahi les parcelles
Bovins Ovins Porcins Volailles Laoins
cultivées et bâti de nouveaux quartiers, en attendantune hypothétique
Mexique
régularisation. L'exode rural s'est aujourd'hui fortement ralenti au
Établissements ll,1 16,5 30,2 31 5 4?l
Mexique, mais la croissanceurbaine s'auto-entretient, puisque la plupart ,7 \
Chentel 3,0 8,6 t4.0 37,7
des migrants venus peupler les municipes conurbains sont désormais
District Fédéral
originaires du District fédéral.
Établissements 26,0 40,0 57,0 68,7 77,0
Le dernier recensementagricole fait la distinction entre trois types
Cheptel 9,1 14,0 30,5 11 , 3 71,4
d'exploitations : les unités de productionrurale, les unités de production
Oaxaca
urbaine et les habitationsparticulières où l'on conserve des activités ') \ )
Établissements 5t 10,1 18,6 r6,8
agricoles. Ce classementmet en valeur I'importance d'une agriculture q7
Cheptel 1,8 6,1 15.3 ) ?5
intersticielle (mais non résiduelle)qui se développeentre les mailles du
Part du DF (en Vo du
tissu urbain, puisqu'elleconcerneles < aires géostatistiques urbaines de
total national)
base >, selon la terminologie officiellement utilisée par I'INEGI.
Établissements ili t? 1,7 1,1 4,0
Pourtant, le cas des habitationsparticulièresest plus ambigu, puisquele
Chentel 0.2 0,8 3.1 0,5
terme s'appliqueà toutesles maisons(situéesen milieu urbain ou en zone
Source: INEGI, VII Censoagrîcola-ganadero,tomoll,1994.
rurale) où I'on cultive des fruits, des fleurs et des légumesdestinésà la
vente. La plupart d'entre elles se consacrent à un micro-élevage
essentiellementdestiné à I'autoconsommationdes familles. Compte-tenu
des caractéristiques générales de ces unités de production, elles
apparaissent plus nombreusesdansles villes que dans les campagnes.Elles

gL 23
84 Villes et campagnesdans lespays du Sud Entre milpas et gratte-ciel: Iespaysansde Mexico 85

Conclusion: quel avenir pour l'agriculture à Mexico ? développement des activitésagricoles.Dans ce contexte, seul l'État peut,
s'il en a la volonté, préserver les espacesrllraux de Mexico, afin de
Mênie si elle joue un rôle important dans l'économie d'un grand garantir aux paysansles moyensde poursuivre leurs activités,mais aussi
nombre de familles (<rurbaines>, I'agriculture à Mexico est une activité d'offrir aux citadins une meilleure qualité de vie grâce au maintien, à
très menacée. La faible rentabilité des exploitations et le manque I'intérieur de I'AMCM, d'espacesnon urbanisés. Le tourismc, qui a
d'adaptationdes paysans,qui n'ont toujours pas renoncé à des pratiques modifié le profil socio-économiquedes habitantsde Xochimilco en les
culturalesanciennes,empêchentles unitésde production de faire face à la réorientantvers des activitésplus rémunératricesque I'agriculture, peut
concurrencedes activitésurbaineset à I'expansiondes espaces bâtis. Mais donc devenir, de manière paradoxale,l'ultime rempart des paysansde
cette évolution, souventprésentéecomme inéluctable,n'est pas la seule Mexico. Le risque est alors de transformerun véritableespaceagricole en
menace qui pèse sur I'avenir de I'agriculture à Mexico. Dans une muséevivant, destinéaux seuls loisirs des citadins fatiguésdu béton, de
agglomérationqui concentrele quart de la population mexicaineet au I'asphalteet des encombrements. Mais si I'on se promèneun dimanchesur
moins le tiers de la production industrielle du pays, les problèmes lescanauxde Xochimilco, on peut voir que les habitantsde Mexico n'ont
écologiquestouchent directement I'ensemble du secteur agricole. Les pasperdu leurs habitudesen quittant leurs rues congestionnées:près des
paysans de Xochimilco sont ainsi quotidiennement confrontés à la embarcadères,les embouteillagesde barqueset de canots, malgré leurs
pollution des eaux de surface qui alimententleurs < jardins flottants >. couleurs vives et leurs décors floraux, n'ont rien à envier à ceux du
En effet, seule une infime partie des eaux uséesde I'agglomération est perdérico ou du circuito interior au moment des plus belles heures de
traitée de manière satisfaisanteet, dans le sud du bassin, de nombreuses pointe.
maisonsne sont pasconnectéesau réseaud'égouts.Les rejets se font donc
directement dans les canaux qui bordent les chinampas.En saison sèche, Sélection bibliographique
les barques chargées de touristes en goguette flo.ttent sur un liquide
noirâtreet malodorant,que les paysansutilisent pour arroser leur maïs et DOUZANT-ROSENFELD D., GRANDJEAN P. (dirs.) - Nourrir les
leurs légumesfrais. Sur les flancs de I'Ajusco, la situationest différente métropolesd'Amériquelatine, Paris,L'Harmattan,302 p.
mais les problèmes écologiques sont tout aussi importants. Une INEGI, 1994 - VII censoagricola-ganadero. Aguascalientes,INEGI.
déforestationintensive,provoquéedansun premier temps par les besoins INEGI, 1996 - Anuario estadisticodel DF. Aguascalientes,INEGI.
de la ville en bois de construction,mais aussi, aujourd'hui encore, par INEGI, 1996 - Conteo 95, ResuLtados definitivos.Aguascalientes,INEGL
I'usage du bois comme combustibledans les cuisines traditionnelles,a MUSSET A., l99l - De I'eau vive à l'eau morte. Enjeux techniqueset
entraînéune forte érosion des sols. Les étudesréaliséesdepuis un siècle culturels dans la vallée de Mexico (XVf -XIXè s.). Paris, ERC,
par l'institut nationalde météorologiemontrentque le climat de cette zone 414 p.
tend à devenir plus sec et que les contrastesthermiquessont de plus en ROJAST., R. STRAUSS, LAMEIRAS J., 1974 - Nuevas noticias sobre
plus lbrts. Les conditions écologiquesd'une agriculture de qualité se las obras hidraûlicasprehispdnicasy coloniales en el valle de México.
dégradent rapidernent, malgré les efforts du gouvernement pour Mexico, SEP-INAH, 231 p.
préserver les derniers lambeaux de forêts accrochésaux pentes de la
montagne.
Le prix du sol est le principal obstacleau développementd'une
agriculture commercialeefficace et rémunératricedans l'agglomération
de Mexico. En effet, comnre danstoutesles grandesvilles du monde, la
valeqr potentielle.des terrains à bâtir rend peu rentablele maintienou le
9(,-
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