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Hommes et migrations

1305  (2014)
L’exil chilien en France

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Ricardo Parvex
Le Chili et les mouvements migratoires
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Référence électronique
Ricardo Parvex, « Le Chili et les mouvements migratoires  », Hommes et migrations [En ligne], 1305 | 2014, mis en
ligne le 01 janvier 2017, consulté le 28 juillet 2014. URL : http://hommesmigrations.revues.org/2720

Éditeur : EPPD - Cité nationale de l'histoire de l'immigration


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hommes & migrations n° 1305 - 71

Le Chili et les mouvements


migratoires
par Ricardo Parvex, vice-président de l’Association des ex-prisonniers politiques
chiliens-France.

Depuis le XVe siècle, l’histoire du Chili s’est construite autour


des migrations de peuplement. Si elle était au départ constituée
par des mouvements de populations internes au continent
américain, l’immigration des Européens au Chili commence avec
la conquête espagnole. Elle se poursuit notamment aux XIXe et
XXe siècles par l’arrivée de populations venues de toute l’Europe
cherchant au Chili une terre d’accueil. La dictature de Pinochet
va susciter d’importants flux en sens inverse : une partie
de la population quittera le pays, contribuant à ouvrir le Chili
au reste du monde.

Comme tous les pays du continent américain, le ministration et l’exploitation de ses vastes posses-
Chili, avant la colonisation, était habité par une sions, la monarchie impériale de Cusco arrachait
population autochtone dont les origines sont certaines populations à leurs régions d’origine en
source d’interminables discussions. Toutefois, il les installant sur des territoires qu’elle voulait colo-
existe aujourd’hui un consensus autour de l’idée niser et contrôler. Ces colonisateurs forcés étaient
que le gros des premiers habitants américains est appelés “mitimaës” et le Chili en a reçu un certain
arrivé d’Asie par le détroit de Behring il y a environ nombre.
quinze mille ans. Avant la conquête espagnole, les territoires des
La préhistoire du continent montre que des migra- actuels Équateur, Pérou et Bolivie, ainsi que le Sud
tions internes existent depuis longtemps. Celle colombien et le Nord argentin et chilien apparte-
qui touche de plus près la population originaire du naient à l’Empire inca. L’arrivée des Européens est
Chili est le déplacement et la colonisation forcés du venue se superposer aux migrations commandées
territoire du Tihuantinsuyo1 opérés par l’Empire juste quelques décennies plus tôt par le gouverne-
inca pendant le XVe siècle. Afin d’organiser l’ad- ment impérial.

1. Nom de l’Empire inca.


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tion en pleine croissance. L’immigration forcée est


à l’origine de l’importante population noire pré-
La conquête et la colonisation sente actuellement en Amérique latine. Le Chili,
européennes étant un pays tempéré sans cultures tropicales, n’a
reçu des Africains que très marginalement. Ils ne
Les historiens ont toujours été surpris par le faible constituent à l’heure actuelle qu’une population
nombre d’hommes et la modestie des moyens qui noire indécelable.
ont suffi aux conquistadors espagnols pour domi-
ner de vastes populations indigènes, y compris de
grands empires tels celui des Incas ou des Aztèques. Le Chili, pays d’accueil
Effectivement, la première conquête militaire espa- de migrants
gnole, qui n’avait pas d’objectif de peuplement mais
seulement de spoliation de richesses existantes et Comme tous les pays du Cône sud de l’Amérique
facilement transportables en Europe (or, argent et latine, le Chili a accueilli depuis des migrants venus
pierres précieuses, bijoux et parements liturgiques de divers horizons, notamment des Européens du
et cérémoniaux, etc.), n’était constituée que d’une Sud. C’est une évidence que la plus importante
poignée d’hommes ambitieux et résolus. population immigrante dans le pays a été espa-
Les choses ont changé lorsque les conquistadors gnole. En ne prenant en considération que les immi-
ont compris que l’exploitation de beaucoup de ces grants d’origine européenne, nous devons ajouter
richesses demandait la prospection et la recherche les Italiens, 600 000 Chiliens étant de cette ori-
de filons miniers, l’exploita- gine selon les estimations actuelles ; les Grecs, avec
On estime qu’environ tion de mines, l’orpaillage, plus de 100 000 descendants directs, en particulier
800 000 Chiliens seraient le transport de minerais, à l’extrême nord (Antofagasta) et à l’extrême aus-
d’ascendance française. etc., activités consomma- tral (Punta Arenas). Comparativement, cela fait du
La plupart de ces immigrants trices d’une main-d’œuvre Chili l’un des cinq pays ayant le plus grand nombre
ont migré de manière nombreuse, nécessitant un de descendants de Grecs au monde. On estime,
individuelle ou familiale. encadrement important. par ailleurs, à environ 400-500 000 le nombre
Très rapidement, la simple de Chiliens descendant de Croates, ce qui fait du
conquête de spoliation à faible contingent est deve- Chili l’un des plus importants centre d’accueil de
nue de la colonisation massive avec implanta- Croates du monde.
tion durable et peuplement européen permanent. L’importance de l’immigration française n’apparaît
Quelques années après l’arrivée des Espagnols en pas liée à une activité, à une époque ou à une région
Amérique latine et au Chili, ceux-ci constituaient la particulière, c’est pourquoi elle est moins visible.
première population immigrée du territoire. Cependant, le Chili est peut-être le pays latino-
Dans les pays tropicaux producteurs de denrées américain où l’influence française se fait sentir
agricoles de rente telles que la canne à sucre, le de la manière la plus claire. On estime qu’environ
coton, le café, le tabac, etc., les besoins en force de 800 000 Chiliens seraient d’ascendance française.
travail ont dépassé les possibilités offertes par une La plupart de ces immigrants ont migré de manière
population indienne en voie d’extinction à cause individuelle ou familiale. Dans la grande majo-
des mauvais traitements, des épidémies de peste rité des cas, ils ont utilisé des filières de parenté
et autres maladies contagieuses. Les arrivages ou des liens géographiques et professionnels. Il
massifs d’esclaves africains viennent apporter la existe cependant plusieurs exemples d’arrivées
main-d’œuvre nécessaire à ce commerce d’exporta- massives d’Européens organisées officiellement
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par les autorités chiliennes. C’est le cas des colons lie, etc.) à des milliers de kilomètres, avec un grand
allemands recrutés en Allemagne et amenés au désert au nord, et au sud le cap Horn et l’Antarc-
Chili par Vicente Pérez Rosales, agent du gouver- tique, les Chiliens ont été traditionnellement plu-
nement de Santiago vers la moitié du XIXe siècle. tôt une population “sédentaire et installée”. En
La loi d’“immigration sélective”, édictée par le gou- dehors de quelques centaines de Chiliens ayant fait
vernement en 1845, a permis à ces immigrants de le voyage en Californie à l’époque
coloniser et de peupler de vastes régions du Sud de la fièvre de l’or, jusqu’à la fin du La place du Chili dans

chilien (Valdivia, Osorno, Llanquihue). À l’heure XXe  siècle, l’histoire n’enregistre la géographie

actuelle, les autorités estiment que le nombre de pas d’autres migrations chiliennes sud-américaine et

descendants de ces premiers colons oscille entre massives. Cela sans tenir compte mondiale a fait de

500 et 600 000. des milliers de Chiliens qui se sont cette nation une espèce

Les autres cas d’arrivées organisées ont été l’accueil installés au sud et en Patagonie d’“île en terre ferme”.

des réfugiés républicains après la fin de la guerre argentine depuis des décennies.
d’Espagne (1939) et celui des juifs d’Europe cen- En effet, les populations du sud du Chili et celles
trale et de l’Est (Tchèques, Polonais, Hongrois) à la de la Pampa et de la Patagonie argentines partagent
veille de la Seconde Guerre mondiale. une culture et un peuple communs, le peuple
Le cas des Espagnols correspond à une initiative Mapuche. Depuis des siècles, cette ethnie a pra-
du gouvernement dirigé par la coalition du Front tiqué une vie nomade à travers la cordillère des
populaire chilien pour venir en aide à quelque Andes qui sépare ces deux territoires. Pendant tout
2 500 réfugiés républicains chassés de la péninsule le XIXe siècle, on trouve leurs tribus aussi bien en
par la dictature franquiste. À ces réfugiés arrivés Argentine qu’au Chili. Après l’écrasement violent et
dans le bateau Winnipeg, se sont ajoutés des mil- la soumission des Mapuche menés simultanément
liers d’autres Espagnols ayant des liens familiaux, par les deux gouvernements dans la deuxième moi-
politiques ou professionnels avec les premiers. tié du XIXe siècle, les migrations à travers les Andes
En ce qui concerne les “juifs de l’Est”, l’accueil est ont changé de nature, ont diminué, mais n’ont pas
resté bien plus modeste, comparé à celui mis en cessé. Le territoire argentin, plus vaste et plus riche
place en Argentine depuis la fin du XIXe siècle. que celui du Chili a attiré davantage les popula-
Dans le cas des non-Européens, l’immigration tions de paysans pauvres, descendants directs de
palestinienne et syro-libanaise est en tête avec plus Mapuche et de métis du Sud chilien.
d’un demi-million de descendants directs. Le Chili
possède la première communauté palestinienne
du monde hors Palestine. Les migrations de l’exil

Cette situation a brusquement changé dans les


Les migrations chiliennes années 1970. Tout d’abord, l’élection d’un gouver-
au sein du Cône sud nement de gauche en 1970 créa un certain émoi
parmi les classes possédantes dont une infime
La place du Chili dans la géographie sud-améri- partie quittèrent le pays pour l’Argentine, le Bré-
caine et mondiale a fait de cette nation une espèce sil ou les États-Unis afin de protéger leur argent.
d’“île en terre ferme”. Séparés de leur proche voi- La chute de ce gouvernement suite au coup d’État
sin argentin par la deuxième chaîne de montagnes militaire de septembre 1973 a complètement
la plus haute du monde, face à l’océan Pacifique changé la situation. La répression brutale, les exé-
qui met les côtes les plus proches (Chine, Austra- cutions sommaires, les persécutions massives et
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les milliers d’arrestations d’opposants ont systé- giés, le Vieux Continent bénéficiait encore des beaux
matiquement semé la terreur et chassé une par- restes de cette période faste que furent les Trente
tie significative de la population, notamment les Glorieuses  : un bon taux de croissance, le plein
jeunes générations engagées dans le processus emploi, un faible endettement, un excédent com-
de changement. mercial, et leur corollaire  : des garanties assurées
Pour la première fois, le pays a vu partir des milliers pour les salariés et leurs familles, la présence redis-
de personnes vers les destinations les plus diverses. tributive et protectrice de l’État, les programmes
Il s’agissait tout d’abord de “se mettre à l’abri”. Le sociaux, etc. L’aisance que la prospérité des Trente
choix de la destination n’était pas le principal cri- Glorieuses apportait à la France a donc été un fac-
tère retenu. Les choses se sont passées plutôt de teur très important pour cet accueil. À l’époque, la
manière inverse. Horrifiés par la violence de la dic- France était une nation qui croyait encore majori-
tature militaire chilienne, tairement au partage, surtout avec les pourchassés
Les principaux pays d’accueil de nombreux pays ont que nous étions. Aujourd’hui, la France est bien plus
en Europe, par ordre ouvert leurs frontières riche qu’il y a quarante ans, mais le sens de la solida-
d’importance, ont été la Suède, pour recevoir des Chiliens rité collective et du partage semble avoir péri entre
la France, l’Italie, l’Allemagne, qui sortaient de prison ou les mains de l’individualisme et de l’efficacité éco-
la Grande-Bretagne, qui étaient poursuivis. Les nomique. Le deuxième facteur contribuant à faire
le Danemark, la Belgique, principaux pays d’accueil de cet accueil une véritable chance d’insertion pour
les Pays-Bas, etc. en Europe, par ordre d’im- les exilés chiliens et latino-américains a été la réalité
portance, ont été la Suède, politique et le rapport de forces entre les différents
la France, l’Italie, l’Allemagne, la Grande-Bretagne, courants présents sur l’échiquier politique fran-
le Danemark, la Belgique, les Pays-Bas, etc. Toutes çais. À l’époque, l’Union de la gauche était donnée
ces nations, sans compter les “démocraties popu- gagnante aux échéances électorales de la période. Le
laires” du centre et de l’est de l’Europe – qui ont mis Parti communiste français, au sommet de sa puis-
en place un système d’accueil et d’exil pour leurs sance, montrait une solidarité sans limites vis-à-vis
alliés politiques chiliens –, ont reçu des milliers de des “frères chiliens victimes du fascisme et de l’im-
Chiliens à partir de 1973 et pendant les dix-sept périalisme”. Les Chiliens ont bénéficié d’un accueil
ans de la dictature. Même l’Espagne, encore sous extraordinaire. Leur ont été proposés des cours de
le régime franquiste, a dû se résoudre à recevoir de formation et de langue, des bourses d’étude, l’accès
nombreux exilés chiliens disposant de la double à des logements HLM et même à des postes de tra-
nationalité, dont bénéficient tous les descendants vail quand cela était possible. Mais le plus impor-
directs de citoyens espagnols. tant, c’était l’écoute. Nous avons été écoutés, suivis,
accompagnés…

Un accueil facilité en France


La noblesse de la cause
L’accueil que les exilés chiliens ont reçu en Europe des exilés chiliens
serait inconcevable aujourd’hui. Les facteurs qui
ont contribué à le rendre humain et solidaire ont Parmi les conditions du bon accueil des Chiliens,
changé ou simplement n’existent plus. il faut citer le prestige et la noblesse que l’opinion
Le premier de ces facteurs a été l’état de l’écono- publique française et internationale voyait dans la
mie française et européenne. Entre 1973 et 1976, lutte de notre peuple. Notre combat pour la jus-
années d’arrivée d’importants contingents de réfu- tice sociale, le triste sort auquel les puissants nous
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avaient condamnés, ajouté au sacrifice héroïque de tiers et 40  % des exilés), ils ont fini par “redeve-
nos dirigeants, tout cela ne pouvait que susciter et nir” des Chiliens. Ces familles constituent actuel-
renforcer la solidarité à notre égard. lement un pont ouvert sur la culture internatio-
Il ne faut pas oublier qu’après le mouvement de nale ce qui a permis au Chili de rompre l’isolement
mai 1968, beaucoup de jeunes Français de cette auquel la nature et la géographie semblaient l’avoir
génération étaient en quête de “modèles”. Pour condamné.
continuer à croire “aux lendemains qui chantent”,
ils avaient besoin de pistes politiques crédibles.
Le Chili d’Allende, avec sa vaste coalition démo- La place de l’exil dans l’histoire
cratique et pluri-classiste exprimée par l’Unité contemporaine du Chili
populaire, représentait aux yeux de beaucoup
de Français et d’Européens ce modèle tant sou- De la même façon que les tortures, les disparitions
haité. Des politologues sérieux pensaient qu’une et les exécutions de prisonniers, l’exil a été un sujet
coalition politique comme celle de l’Unité popu- tabou pendant tout le premier temps de la dictature,
laire chilienne aurait pu constituer un exemple de malgré cette réalité inédite pour un pays “séden-
poids pour créer et construire le “Programme com- tarisé” comme le Chili : l’émigration massive après le
mun” de la gauche française. Pendant le gouverne- 11 septembre 1973. Chaque famille chilienne a perdu
ment d’Allende, la diversité politique a été la prin- une partie de ses membres du fait de la répression,
cipale caractéristique de la vivacité démocratique de l’exil ou des deux. L’Église catholique a beaucoup
de la période. De la social-démocratie du centre communiqué sur ce thème et aidé à ce que l’opinion
jusqu’aux mouvements révolutionnaires de l’ex- publique chilienne prenne conscience de la gravité
trême gauche en passant par les radicaux, les socia- de cette punition.
listes, les communistes et les chrétiens progres- Plusieurs polémiques ont De la même façon que
sistes, tous agissaient et s’exprimaient librement. émergé sur cet exil de presque les tortures, les disparitions et
Une fois en exil, toutes ces sensibilités ont trouvé un million de Chiliens (entre les exécutions de prisonniers,
leurs pairs et leurs homologues européens. Cela a 800 000 et 1 000 000). l’exil a été un sujet tabou
permis que chacun des secteurs politiques français L’un des points controversés pendant tout le premier temps
ait ses propres “exilés chiliens” à soutenir. semble avoir été relevé par de la dictature, malgré cette
La nature sociologique des exilés chiliens arrivés les milieux proches du pou- réalité inédite pour un pays
en France (officiellement moins de 10 000), majo- voir dictatorial. Il consiste à “sédentarisé” comme le Chili :
ritairement des intellectuels, des jeunes profes- présenter l’exil comme une l’émigration massive après
sionnels, des cadres politiques, etc., a contribué à espèce de cadeau fait aux le 11 septembre 1973.
faire d’eux, malgré leur nombre réduit, les anima- citoyens bannis. On a même
teurs d’une certaine vie sociale et culturelle à la fin forgé une expression, “la bourse Pinochet”, pour
du XXe siècle. signifier que les milliers de Chiliens expulsés direc-
Quarante ans plus tard, nous constatons que les tement ou indirectement du pays ont été en réalité
anciens exilés vivant encore dans l’Hexagone les “bénéficiaires” d’une sorte d’aide sponsorisée
(aujourd’hui Français ou résidents permanents par la tyrannie. Pour une population peu habituée
pour la plupart) ou leurs enfants ont conservé à s’expatrier et à parcourir le monde, le fait de quit-
pour l’essentiel leur sensibilité progressiste, même ter le pays et d’être accueilli à l’étranger a été pré-
si elle ne s’exprime pas toujours de façon publique senté comme un “privilège”. Malheureusement, ce
ou militante. Malgré les difficultés de réintégra- mensonge a si bien marché que même des milieux
tion, pour ceux qui sont rentrés au pays (entre un proches de l’exil le répètent parfois.
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C’est oublier que le bannissement est une peine dans le pays, aggravé par le fait que toute contes-
de longue durée, une punition qu’on transmet aux tation, même pacifique, était interdite et punie par
enfants et aux familles qui n’ont aucune raison la prison ou la mort. Dans ces conditions, il n’est
de subir, par extension, ce châtiment. C’est aussi pas étonnant qu’une partie importante de la popu-
ignorer que si l’exil existe depuis la nuit des temps lation, notamment les jeunes générations, ait été
et que s’il perdure jusqu’à nos jours, c’est bien parce obligée de quitter le pays, s’ajoutant à la masse des
qu’il s’agit d’une punition efficace qui a fait ses réfugiés de type politique présente un peu partout
preuves depuis Babylone et la Grèce antique. dans le monde. Il s’agit par conséquent bel et bien
Le deuxième point de controverse sur l’exil s’est d’un exil dont la racine est nettement politique,
ouvert très tôt parmi les exilés eux-mêmes. Il s’agis- même si c’est par le biais indirect de la répression
sait de distinguer les “véritables” exilés politiques économique et sociale. Dans divers pays tels que le
de ceux qui n’auraient été que des exilés écono- Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, ces réfu-
miques. Dans la première catégorie, on incluait giés économiques ont reçu le statut de migrant et
tous ceux qui avaient été emprisonnés, torturés ou pas d’exilé.
qui, étant recherchés, ont pu s’enfuir avant d’être
capturés. Dans la catégorie économique, on classait
ceux qui, n’ayant été ni emprisonnés, ni poursui- Épilogue
vis, ni apparemment menacés, adoptaient le statut
de réfugié. Une fois la dictature finie, une longue et intermi-
Si l’on regarde de plus près, nous nous rendons nable transition vers la démocratie a commencé en
compte qu’il s’agit là d’une fausse polémique. Si 1990. À partir de ce moment-là, le flux de Chiliens
nous passons en revue les statistiques démogra- quittant le territoire national a cessé presque
phiques du Chili, nous constatons très vite que complètement.
jusqu’en 1970 le pourcentage de la population Il reste cependant un héritage de cette période : les
chilienne qui quittait le pays a été infinitésimal. liens familiaux, professionnels et sociaux cultu-
Après l’élection de l’Unité populaire avec Salva- rels tissés entre les Chiliens de l’exil et leurs terres
dor Allende au gouvernement, un groupe extrême- d’accueil. La mondialisation aidant, leur mobilité
ment réduit de grandes fortunes, prévoyantes ou est aussi assurée par les contacts économiques,
effrayées, a quitté temporairement le pays. Mais culturels et commerciaux qui les font se dépla-
cela était statistiquement presque indétectable. cer vers divers points de la planète. C’est ainsi que
En revanche, c’est à partir du 11 septembre 1973 de jeunes professionnels, des étudiants, des sta-
que commence une véritable vague de départs, ten- giaires, des artistes voyagent et s’installent transi-
dance qui ne fera qu’augmenter au fur et à mesure toirement ou de manière durable un peu partout
que la dictature accroît sa brutalité et sa violence. dans le monde.
Cependant, cette violence ne se manifestait pas Néanmoins, ces déplacements et ces expatriations
seulement par les arrestations, les tortures et les ont peu à voir avec le caractère punitif qu’a repré-
violations massives des droits de l’homme. Elle se senté l’exil sous la dictature militaire. De la même
mettait en place surtout d’un point de vue écono- manière, le Chili est une terre d’accueil et d’en-
mique et social : fermeture en chaîne d’usines et de racinement pour un nombre toujours croissant
centres de travail, licenciements massifs, coupures d’étrangers. Ainsi, les déchirements et l’évolution
budgétaires des programmes d’aide sociale, réorga- historique du pays pendant la deuxième moitié du
nisation néo-libérale de la production et de la pro- XXe siècle ont contribué à désenclaver cette “île en
priété, etc. Ces mesures ont créé un chômage inédit terre ferme” qu’est le Chili. z

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