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Entretien avec Edgar Morin

Les vertus de l’improbable

Le dernier volume intitulé « Ethique », publié au Seuil par Edgar Morin, vient clôturer La Méthode un

travail consacré à la pensée et à la connaissance complexes. Parmi les enjeux du futur que développe le

chercheur en sciences humaines, il devient nécessaire de penser les conditions des actions que l’on

engage, de favoriser une éthique de la compréhension. Et de croire à l’improbable pour lutter contre « la

barbarie humaine ».

Avant d’aborder la complexité de l’éthique, pouvez-vous nous dire ce qui distingue la morale de

l’éthique ?

Les deux termes se chevauchent et peuvent être employés indifféremment mais ils ne sont pas exactement

synonymes. L’éthique suppose un niveau de réflexion sur les problèmes moraux, un point de vue méta-

individuel. Avec la morale, nous nous situons au niveau de la décision et de l’action de l’individu. Si

j’avais appelé le livre « Morale », ç’aurait été une série d’injonctions morales. Or, pour moi, l’éthique ne

comporte pas de leçons mais des incitations. L’éthique complexe est un méta-point de vue qui comporte

une réflexion sur les fondements et les principes de la morale. Si « éthique » et « morale » sont

inséparables, c’est parce que la morale individuelle dépend d’une éthique et que l’éthique se nourrit des

morales individuelles.

Comment la pensée complexe permet-elle d’explorer l’éthique ?

On remarque souvent que l’idée de vouloir faire le bien n’aboutit pas nécessairement au bien. La devise

« L’enfer est pavé de bonnes intentions » rappelle qu’un acte a priori moral, peut avoir des conséquences

immorales. Nous avons donc besoin de penser les conditions de l’action et de concevoir la complexité du

monde où cette action va se situer. C’est ce que j’appelle « l’écologie de l’action ». Cela signifie que dès que

vous lancez une initiative dans le monde, elle commence à vous échapper pour être le jouet des

interactions du contexte dans lequel elle s’inscrit. Souvent même, elle peut diverger et se retourner sur

celui qui l’a engagée.

La politique nous offre quelques exemples : la révolution soviétique censée éliminer radicalement le capitalisme

produit soixante­dix ans plus tard le retour à un capitalisme plus sauvage que ne l’était celui de l’empire tsariste. La
tentative   de   Gorbatchev   pour   réformer   l’Union   soviétique   déclenche   des   processus   qui   concourent   à   la

décomposition de l’Union soviétique. On ne sait pas encore si le terrorisme diminuera après la guerre déclenchée en

Irak par les Etats­Unis, mais pour le moment il a augmenté… Le résultat sera sans doute ambivalent : 

A quels objectifs répond la nécessité de « penser les conditions de l’action » ?

Penser les conditions de l’action permet de corriger celle-ci, voire de la détruire. Ce qui était ignoré par la

morale classique : Kant ne s’intéressait pas au contexte de l’action. Or, c’est dans l’acte que l’intention

risque l’échec. Je définis la complexité comme une pensée qui ne peut éviter ni l’incertitude ni la

contradiction. L’incertitude se situe déjà au niveau de l’écologie de l’action. Pour ce qui concerne les

contradictions sur le plan de l’éthique, elles sont innombrables. Certains devoirs impérieux peuvent être

contradictoires. Cela nous renvoie à l’opposition qu’avait relevée Max Weber entre éthique de la

responsabilité et éthique de la conviction. La première mène à des compromis, la deuxième les refuse.

Nous le voyons dans le domaine médical : le problème de l’avortement, la réalité des mères porteuses,

l’euthanasie…

Nous sommes tous soumis à une pluralité de devoirs à remplir : un devoir égocentrique nécessaire pour

vivre ; un devoir génocentrique où les nôtres, notre famille, notre communauté constituent le centre de

référence et un devoir sociocentrique où la société s’impose comme centre de référence et de préférence.

Et nous avons des devoirs plus généraux envers l’humanité – c’est l’éthique anthropocentrique – qui

peuvent être antagonistes avec les précédents.

Comment expliquer la crise actuelle des fondements éthiques ?

Cette crise des fondements éthiques ne peut être séparée de la crise qu’a rencontrée la philosophie à partir

de Nietzsche. Et même de la science dès l’instant où les philosophes de la science tels un Karl Popper ont

établi que cette dernière est bâtie sur des pilotis, c’est-à-dire que les théories scientifiques sont beaucoup

plus changeantes que la théologie. Cette crise vient du fait que la laïcisation de l’univers et de notre

pensée a pour conséquence que la religion – sauf pour certains – n’est plus le fondement de vérité

indubitable. Or quel est-il, ce fondement ? C’est la parole de Dieu, que dispensent directement les Dix

commandements, les Evangiles ou le Coran. Quand ce fondement est perdu, il reste bien sûr la Cité, la

Nation, la Patrie. Mais à partir du moment où la Nation s’affaiblit en période de paix et que

l’individualisme s’y développe ainsi que l’esprit critique, l’impératif socio-économique de la Nation
s’affaiblit.. Celui-ci est intense en période de guerre ; fort heureusement cette période est derrière nous. Le

surmoi qui impose en nous le civisme s’est atténué.

  L’éthique ne peut plus être fondée sur ces anciens fondements   ; c’est pourquoi j’ai cherché non les fondements mais

les  sources de l’éthique

. -L’une de ces sources, dites-vous, réside dans le sentiment de l’appartenance à la communauté et à la

solidarité. La société n’est-elle pas trop individualiste pour que ce sentiment de solidarité s’épanouisse ?

Ces sources se trouvent dans les trois aspects de l’être humain : l’individu, la société et l’espèce. L’éthique

est dans la société liée au sentiment d’appartenance, lequel se vérifiait particulièrement pour les sociétés

archaïques. Il y avait un ancêtre commun et tout le monde était frère. Ce processus de solidarité, qui ne

nie pas l’individualité mais qui y est lié, se trouve dans nos origines biologiques. Les sociétés de

mammifères, bien qu’elles entretiennent des rapports de rivalité entre mâles, entretiennent la solidarité,

par exemple, pour la chasse ou pour la défense. Même chez les êtres polycellulaires, cette relation de

solidarité s’est créée entre organismes unicellulaires. Cela est vrai aussi dans les sociétés de fourmis, etc.

J’ai voulu aussi et peut être surtout indiquer que l’idée de sujet individuel comporte, d’un côté, un

principe d’exclusion – qui exclut tout autre que moi de la posssibilité de dire Je à ma place,. Cet

égocentrisme qui est vital permet le développement de l’égoïsme. De l’autre côté, il y a le principe

d’inclusion – au sein d’un nous – qui nous inclut dans la famille, la fraternité, la communauté, la patrie, le

parti, etc. Nous avons en nous les deux « logiciels »antagonistes ; mais en fait la tendance altruiste et

communautaire est sous-développée dans notre société. Cependant, l’individualiste qui souffre de

l'angoisse d’être seul, a besoin de communauté. Celle-ci revêt des formes diverses : rave-parties pour les

jeunes, repas entre amis, etc. Le potentiel de solidarité existe. Et quand arrive un cataclysme, comme le

tsunami, nous nous rendons compte que cette potentialité endormie se réveille.

L’éthique complexe est une éthique d’espérance liée à la désespérance. Quel est ce lien ?

Toute espérance s’inscrit dans un fond de désespérance : dans le sens où nous savons que la vie de notre

soleil est limitée, notre horizon est celui de la mortalité. Pourtant, l’espérance est possible dans ce cadre-là.

C’est-à-dire que tout en sachant l’humanité mortelle, nous pouvons espérer une vie moins inhumaine.

Tout le problème de mon éthique est celui-ci : comment améliorer les relations entre humains ? C’est pour

cela que je parle non seulement de la culture psychique mais aussi d’une éthique de la compréhension.
Nous devons la développer : elle est malheureusement très peu pratiquée et de plus,elle n’est nulle part

enseignée.
Il y a une réponse à la mort qui est de vivre sa vie dans la plénitude, dans la participation, dans l’amitié, l’amour, la
curiosité, la fête. L’accomplissement poétique de la vie réduit considérablement l’angoisse. Celle-ci demeure un
ferment mais peut avoir ses propres antidotes.

L’Europe en construction peut-elle susciter cette « reliance » indispensable à l’individu pour assumer l’incertitude et
l’inquiétude liés à la nature humaine ?

Nous sommes actuellement à une étape de grande difficulté dans la construction d’une Europe politique

et culturelle. L’Europe économique avec l’euro, les passeports européens, contribue à créer un début

d’identité commune. Mais l’Europe actuellement ne mobilise pas suffisamment les citoyens. Son

développement devrait créer ce sentiment d’appartenance et de reliance qui ne sera pas le même bien sûr

que celui que l’on peut avoir envers sa patrie, locale ou nationale.

L’Europe a une double mission : d’un côté, elle pourrait montrer au reste du monde qu’il y a désormais

intérêt à dépasser les nations, de les englober dans une entité plus large sans pour autant les supprimer.

Ce qui pourrait être vrai pour l’Amérique latine, pour les pays maghrébins et pour l’Afrique. De l’autre

côté, l’Europe permettrait d’éviter la guerre des civilisations qui veut que sous l’égide des Etats-Unis, un

monde blanc et aux valeurs chrétiennes doive se battre contre le monde islamique.

Quels pourraient être les vecteurs à l’échelle mondiale de cette éthique complexe ?

Il n’y a aucun vecteur spécifique, sinon les hommes et les femmes de bonne volonté, qui prennent

conscience de la solidarité terrestre. Ils sont dispersés dans toutes les nations et issus de toutes les classes

de la société. Dans le monde économiqquee, parmi les conditions favorables à la diffusion de cette

éthique, émergent les idées d’entreprise citoyenne, de commerce équitable. En même temps une réforme

organisationnelle de l’entreprise permettrait un meilleur emploi des aptitudes de chacun. Les

entrepreneurs, même des responsables de multinationales, peuvent prendre conscience des enjeux

humains.

Seriez-vous optimiste ?
J’échappe au choix entre l’optimisme et le pessimisme. Je pense que des catastrophes peuvent aider à une

prise de conscience. Pendant les années d’occupation allemande, j’ai appris que résister, ce n’est pas

seulement dire « non » à une oppression, c’est aussi dire « oui » à la liberté. Dans mon Ethique,

aujourd’hui, je conclus qu’il faut résister à la cruauté du monde, à la barbarie humaine. Il y a deux

barbaries, celle venue du fond des âges qui se manifeste sous forme de mépris, de torture, d’humiliations,

de massacres et aussi la barbarie froide et glacée qu’a sécrétée notre civilisation technique qui privilégie le

calcul. Et le calcul ignore l’humanité, les sentiments. Or, il faut que dans le monde de l’entreprise aussi, on

comprenne que tout ne se réduit pas au calcul. La lutte contre la barbarie humaine est une exigence

éthique primordiale.

Un des enjeux du futur serait-il de « travailler à bien penser » pour reprendre la formule de Pascal ?

C’est une des conditions, car la pensée mutilée, fragmentaire nous conduit à notre perte. L’incertitude du

futur nous impose une pensée qui affronte l’incertitude. Il faut aussi ne pas croire que c’est le probable qui

arrive immanquablement. C’est important aujourd’hui ; si on se place sur le plan des probabilités, celles-ci

sont très néfastes. Mais il existe toujours dans l’histoire une possibilité improbable. Et souvent dans le

passé, c’est l’improbable qui est advenu. Prenons

l’exemple de la petite cité d’Athènes qui a repoussé deux fois le gigantesque empire perse. Nous lui

devons la naissance de la démocratie et de la philosophie. Il faut travailler pour l’improbable si on veut

sauver l’humanité et la planète Terre.

(Encadré)

La méthode en six volumes 

La Nature de la Nature, (t. 1), 1977

La Vie de la Vie, (t. 2),1980

La Connaissance de la Connaissance, (t. 3),1992

Les Idées. Leur habitat, leur vie, leurs mœurs, leur organisation, (t. 4),1995

L’humanité de l’humanité. L’identité humaine, (t. 5),2003

Ethique, (t. 6), 2004

Ces ouvrages ont été publiés au Seuil.

A lire :
Michel Cassé et Edgar Morin, Enfants du ciel. Entre vide, lumière, matière, Odile Jacob, 2003

A relire ;

Edgar Morin, Les Sept Savoirs nécessaires à l’éducation du futur, Seuil, 2000

Edgar Morin : Introduction à la pensée complexe, edition de poch à paraître en avril 2005, Seuil, Points

(Légende photo)

Edgar Morin est directeur de recherche émérite au CNRS et docteur honoris causa de plusieurs

universités à travers le monde.