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Initiation à l'Analyse Narrative du NT

Exercice nº 04 : Jn 9, 1-41


Mbumba Kawanga Crispin

1. Délimitation de l’épisode :
Jn 1,1-41 forme un tout indépendant du chap.10. En effet certaines correspondances lient le début à la fin du
chapitre : du lien entre cécité et péché on passe au lien entre la cécité physique et la cécité spirituelle. Dans
cet épisode le don de la vue est présentée comme un signe 9.16 dont Jésus donne le sens avant même de
l’accomplir 9.5, quand il affirme aux disciples être la lumière du monde. On sait par ailleurs, que dans la
perspective johannique, venant dans le monde, la lumière illumine ou bien éblouit selon les dispositions
subjectives dans l’homme. Notre épisode le montre bien, l’aveugle-né accueille le Fils de l’homme, lumière
du monde et devient de ce fait son témoin fidèle, alors que les  pharisiens clairvoyants, mis en présence du
miraculé nient le signe et deviennent des aveugles.

2. Scènes : sur base des personnages qui défilent dans chaque scène, nous pouvons diviser cet épisode en 7
scènes :
Scène 1 : v.1-7 Jésus, le disciple et l’aveugle 
Scène 2 : v. 8-12 l’entourage et l’aveugle guéri.
Scène 3 : v.12- 17 l’aveugle guéri devant les pharisiens
Scène 4 : v.18-23 les juifs et l’aveugle guéri
Scène 5 : v.24-34 les pharisiens et l’aveugle guéri
Scène 6 : v.35-38 Jésus et l’aveugle guéri
Scène 7 : v.39-41 Jésus et le pharisien

La situation initiale : Jésus est le personnage central. Il est de passage, c’est lui qui voit l’aveugle. Le
narrateur prend le soin de préparer la question des disciples en précisant par avance que l’aveugle est dans
cette condition evk geneth/jÅ v.2: Rabbi, qui a péché pour qu'il soit né aveugle, lui ou ses parents ? La
réponse de Jésus récuse l’alternative posée par les disciples. En effet, Jésus nie tout rapport direct et
automatique entre une quelconque infirmité ou maladie et culpabilité, entre un péché particulier et malheur,
envisagé comme punition. Le refus presque brutal de Jésus de penser en terme de causalité l’empresse à
affirmer toute suite que, c’est afin que soient manifestées en lui les œuvres de Dieu : à comprendre dans le
sens ou la présence de l’aveugle va être l’occasion pour Jésus de montrer concrètement dans l’immédiat,
qu’il continue les œuvres de Dieu et qu’il apporte la lumière dans ce monde.

La complication  commence effectivement quand Jésus prend l’initiative pour accomplir ces œuvres de
Dieu. En enduisant de boue les yeux de l’aveugle, Apparemment il n’opère rien dans l’ordre de la vision, il
aggrave plutôt l’incapacité de voir. Il crée un obstacle supplémentaire à la vision, cécité sur cécité comme dit
Lagrange. Jésus aggrave encore la complication quand il ordonne à l’aveugle d’aller se laver dans la piscine
de Siloé. Comme si sans la boue étalée sur les yeux, l’ordre n’aurait pas de sens. Cependant, l’aveugle fait
preuve d’une obéissance aveugle, il obéit les yeux fermés, voire doublement fermés. La parole de Jésus
suscite la confiance et non pas la protestation et elle enclanche la marche, ainsi l’aveugle participe-t-il à sa
guérison.

L’action transformatrice : rien n’est dit sur la transformation. Le processus même du miracle est passé sous
silence La transformation de la tache sur les yeux à la lumière du jour, de la cécité sur cécité à la
clairvoyance reste invisible. On ne s’aperçoit qu’après coup kai. h=lqen ble,pwnÅ C’est donc le fait d’avoir
entendu l’ordre de Jésus et d’y avoir obéi qui engendre la vue.

Dénouement et situation finale : La difficulté du début est balayée, l’aveugle de naissance peut désormais
voir. Le narrateur se focalise alors sur les débats que provoque ce signe de la guérison et ses conséquences
sur l’aveugle. Celui-ci, se fera le défenseur des Jésus auprès de pharisiens et juifs, jusqu’à ce qu’il confessera
sa foi dans le Fils de l’homme, passant ainsi d’un voir physique à un voir de foi.

INTRIGUES :

Nous trouvons deux intrigues dans cet épisode : l’intrigue de résolution qui se développe dans les
v. 1-6. Elle est préparée par la question de disciples, qui permet à Jésus de continuer les œuvres de Dieu en
rendant la vue à cet homme, tout en éclaircissant une vieille question théologique résolue déjà par les
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prophètes mais très présente dans la mentalité de ses contemporains. Notons, cependant, que Jésus se tait sur
la question énigmatique du mal et de la souffrance. L’intrigue de résolution n’épuise pas tout, elle ouvre un
espace un peu plus large dans lequel se déploie l’intrigue de révélation v.7-41.

Intrigue de révélation : C’est dans le parcours de foi qu’accomplit l’ex-aveugle, que la personne de Jésus
est révélée. En effet, l’aveugle guéri, passe d’une désignation anagraphique : v.11. L’homme qu’on appelle
Jésus, à une reconnaissance religieuse v.17. C’est un prophète et au v 33 il vient de Dieu…Ainsi, l’ex-
aveugle devient-il, un vrai témoin de Jésus devant les pharisiens, qu’il essaye de convaincre que celui qui l’a
ouvert les yeux ne peut être pécheur. Et puis, lorsque Jésus se révèle à lui comme le Fils de l’homme, il
scelle son parcours de foi en proclamant sa foi sans réserve : Pisteu,w( ku,rie\ et se prosternant ensuite
devant le Fils de l’homme, il reconnaît ainsi sa divinité, car dans Jean l’adoration est réservée à Dieu 4.20-
24 ; 12,20. et le titre Seigneur marque l’identité divine de Jésus. L’adoration de Jésus reconnu comme
révélateur définitif de Dieu, constitue le sommet du parcours de foi de l’aveugle. On voit bien que l’intrigue
de résolution débouche sur celle de révélation. En effet, Jésus a donné la vue physique à l’homme, mais
pour se révéler ensuite à lui comme Fils de l’homme : Tu le vois : celui qui te parle, c’est lui. C’est à quoi il
répond : je crois Seigneur. Il est passé d’un voir physique à un voir de foi, de la lumière des yeux à la lumière
de la foi. Pour Jésus le vrai voir, c’est le croire.

Une double dynamique traverse cependant notre épisode : Celle du passage de la non - vue à la vue
et du passage de la vue à l’aveuglement. Celle de croire progressif et celle du non-croire de plus en plus
agressif. Le thème de la cécité physique est utilisé ici pour parler d’une infirmité plus grave, celle de
l’endurcissement du cœur, le refus de la nouveauté toujours surprenante de Dieu sauveur. Les voyants, sous
entendu, ceux qui se croient en possession du savoir divin, mais refusent la lumière de l’envoyé de Dieu,
ceux-là manifestent la réalité de leur aveuglement spirituel. Leur aveuglement persistant est manifesté par
leur suffisance, leur prétention à « voir » alors qu’ils refusent de voir l’action salvatrice du Seigneur(un
aveugle est devenu voyant), et leur prétention à « savoir », qui les fait se poser en juges, et condamner
comme « pécheurs » aussi bien, l’aveugle guéri que Jésus lui-même. Le péché dénoncé ici, est foncièrement
le refus de la lumière.

PERSONNAGES :
Le récit met en scène 4 groupes de personnages : Jésus et ses disciples - l’aveugle-né - ses voisins et ses
parents - les pharisiens et les juifs.

Les disciples : leur apparition dans cet épisode est discrète et éphémère. Ils servent simplement de
déclencheur de l’épisode et à son interprétation théologique v.2. En posant la question du lien entre mal
physique et le péché…en dehors de cette brève intervention, ils n’apparaissent plus dans cet épisode. En
revanche, le rôle de disciple sera dévolu à l’aveugle guéri, qui le tiendra non sans peine, avec audace et
entêtement auprès de ses voisins, connaissances, pharisiens et juifs.

Jésus : Le personnage de Jésus nous est révélé par le narrateur, l’aveugle de naissance et par Jésus lui-
même : du narrateur on tient que Jésus est le Christ v. 22. De Jésus lui-même on tient l’auto-désignation,
Fils de l’homme v. 35. On notera que l’aveugle n’a rien demandé à Jésus, comme on le sait, dans Jean c’est
Jésus qui dirige les événements, à la fois dans la tentative de d’explication de la cécité qui ouvre le récit,
dans l’initiative de rendre la vue à l’aveugle et dans l’intervention finale qui conduit l’aveugle au bout de
l’itinéraire sur lequel il l’a placé.
Vers la fin de l’épisode Jésus revient sur le sens même de sa mission : v.39 il se présente ici comme celui qui
vient Eivj kri,ma. En effet, c’est en croyant ou en ne croyant pas au fils de l’homme, que l’homme se juge
lui-même : Jésus ne fait qu’entériner la manière dont les personnes se situent à son endroit.
Du point de vue de personnage, il y a lieu de noter dans cet épisode Jésus quitte le devant de la scène
pour la plus longue durée, puisqu’il est physiquement absent du v.8 au v.35, certes, c’est sa personne et son
identité messianique qui occupent le centre de discussions. Mais c’est au miraculé qu’est dévolu un rôle de
premier plan.
L’Aveugle-né : En effet, ce personnage est actif de bout à bout, d’abord en obéissant à l’ordre de se
rendre à Siloé les yeux couverts de boue, puis à travers l’épreuve qu’il subit, alors que la majorité des
témoins rejettent Jésus par esprit légaliste ou par peur, l’homme guéri se revêt progressivement des habits du
théologien et du défenseur de son guérisseur, qu’il connaît à peine. Il prend le relais et parle au nom de
Jésus. Il suscite étonnement et incrédulité. C’est lui qui affronte les pharisiens et/ou les juifs. Son destin subit
pratiquement le même sort que celui de son nouveau maître. Il ne fait un qu’avec lui. C’est peut être
pourquoi dans cette sinkrisis, le narrateur entremêle les questions sur l’identité de l’aveugle et celle de Jésus,
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comme pour dire le destin du maître et du disciple sont étroitement imbriqués et indissociables l’un dans
l’autre, à tel point le narrateur peut mettre dans la bouche de l’aveugle guéri VEgw, eivmi une formule qui,
ailleurs, révèle le lien étroit unissant Jésus au Père. Le narrateur n’annonce-t-il pas, par cette formule, le
programme de vie offert à tout disciple : appelé à vivre dans l’intimité du maître.

L’aveugle guéri malgré les embûches du chemin s’est comporté en témoin fidèle de Jésus, il est d’ailleurs
traité de disciple de Jésus par ses adversaires. Le narrateur nous montre que la foi est une expérience risquée.
Et l’exemple de cet ancien aveugle montre bien l’expérience du prix à payer (motif de division et exclusion)
pour suivre Jésus et le confesser devant les autres. La trajectoire de foi accomplie par l’aveugle est ponctuée
d’évocations de sa guérison, toujours formulées à l’aide de l’expression « ouvrir les yeux »
v.10.14.17.21.26.30.32. C’est donc au cours d’étapes successifs que l’ex-aveugle progresse dans la foi, passe
de la lumière des yeux à la lumière de la foi.

Voisins et connaissances : Ils sont présentés brièvement par le narrateur, qui se focalise sur leur
réaction à la guérison de l’aveugle. Il note que leurs avis divergent. Il est reconnu par certains, et d’autres ne
peuvent admettre sa guérison et croient voir en lui un sosie.

Pharisiens et Juifs. Les pharisiens sont partagés sur la personne et l’identité de Jésus, car il
accomplit des signes inouïs tout en brisant la loi du sabbat v.16. Le narrateur passe facilement de pharisiens
aux juifs, ce qui le trahit et révèle en même temps qu’il a déjà pris ses distances avec la religion juive, et le
situe après 70 lorsque le judaïsme sera tenu par les pharisiens. Ces deux termes désignent donc le même
groupe, des représentants du judaïsme. C’est ce que prouvent bien le v.13, ou l’ancien aveugle est conduit
auprès de pharisiens, preuve qu’ils font déjà autorité en matière religieuse, et le v.29 ou les pharisiens se
reconnaissent comme disciples de Moise et non de Jésus Cette distinction n’a de sens qu’après 70 et
l’expression disciples de Moise désigne précisément les pharisiens.

De la bouche de pharisiens-Juifs, nous tenons que Jésus est un pécheur v.24 et qu’ils ne savent pas d’où il
vient v.29b. Cette ignorance étonne l’aveugle guéri. Celui-ci, s’improvisant en théologien audacieux,
rappelle aux autorités religieuses juives, ce que les croyants doivent savoir sur Dieu. Dieu, nous le savons,
n'exauce pas les pécheurs; mais si un homme est pieux et fait sa volonté, Dieu l'exauce v.31. En revanche, on sait,
par ailleurs, de la bouche des habitants de Jérusalem, que le critère de désignation du Messie, est
effectivement, l’ignorance de sa provenance. Mais lui, nous savons d'où il est, tandis que le Christ, à sa
venue, personne ne saura d'où il est. Jn 7,27. En avouant leur ignorance sur la provenance de Jésus, les
pharisiens ne confessent-ils pas, à leur insu, la messianité de Jésus ? A la fin de l’épisode, certains pharisiens
nient leur cécité spirituelle v39-41. Par leur suffisance et leur prétention, ils se croient en possession du
savoir divin, mais refusent la lumière de l’envoyé de Dieu. Ils font preuve d’un refus à la lumière et
s’enferment dans le péché et l’aveuglement. Alors que celui qui était considéré par eux, aveugle parce
pécheur, s’ouvre à la lumière grâce à Jésus.

Les parents, mentionnés pour la première fois comme éventuels responsables de la cécité, v2,
apparaissent pour la deuxième fois v.18-23, convoqués par les juifs, représentants du judaïsme.
Ils sont sommés de répondre à la question de savoir si cet homme est-il bien leur fils dont ils prétendent qu'il
est né aveugle? Alors comment voit-il maintenant?». Ils reconnaissent bien qu’il s’agit de leur fils, né
aveugle, mais ils avouent leur ignorance sur comment il est devenu voyant, tout comme sur l’auteur de ce
signe. Le narrateur justifie la réponse des parents comme expression de la peur suscitée par les autorités
juives, qui excluaient de la synagogue ceux qui confessaient Jésus comme Christ. Notons que les parents de
l’ancien aveugle n’ont pas été questionnés sur la personne de Jésus. Cette question avait été posée plutôt à
leur fils v.17, qui d’ailleurs commençait à risquer une réponse compromettante. Par la justification sur les
raisons de la peur des parents de l’ex aveugle, le narrateur, projette, ici aussi, dans le temps évangélique une
situation connue de ses contemporains. Les parents timorés deviennent, en effet, l’image des Judéo-chrétiens
des années après 70, du moins de ceux qui n’osent plus confesser ouvertement leur foi en Jésus, par crainte
d’être exclus de la synagogue. En revanche, leur fils deviendra le prototype des exclus de la synagogue.v22.