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Victor Hugo

LES MISÉRABLES
Tome I – FANTINE
(1862)

Livre premier – Un juste
Chapitre I Monsieur Myriel1
En 1815, M. Charles-François-Bienvenu Myriel était évêque de Digne. C'était un vieillard d'environ soixante-quinze ans ; il occupait le siège de Digne depuis 1806. Quoique ce détail ne touche en aucune manière au fond même de ce que nous avons à raconter, il n'est peut-être pas inutile, ne fût-ce que pour être exact en tout, d'indiquer ici les bruits et les propos qui avaient couru sur son compte au moment où il était arrivé dans le diocèse. Vrai ou faux, ce qu'on dit des hommes tient souvent autant de place dans leur vie et surtout dans leur destinée que ce qu'ils font. M. Myriel était fils d'un conseiller au parlement d'Aix ; noblesse de robe. On contait de lui que son père, le réservant pour hériter de sa charge, l'avait marié de fort bonne heure, à dix-huit ou vingt ans, suivant un usage assez répandu dans les familles parlementaires. Charles Myriel, nonobstant ce mariage, avait, disait-on, beaucoup fait parler de lui. Il était bien fait de sa personne, quoique d'assez petite taille, élégant, gracieux, spirituel ; toute la première partie de sa vie avait été donnée au monde et aux galanteries. La révolution survint, les événements se précipitèrent, les familles parlementaires déci-

Très vite les commentateurs, et d'abord la famille du « modèle » ont reconnu Charles-François-Bienvenu de Miollis (1753-1843), évêque de Digne de 1806 à 1838, dans le personnage de Hugo. De fait celui-ci s'était, dès 1834, documenté avec précision sur la famille de ce prélat (en particulier sur son frère, le général Sextus de Miollis) dont la vie et la carrière offrent beaucoup d'analogies avec celles de Mgr Bienvenu. Sans doute l'attention de Hugo avait-elle été attirée sur lui par Montalembert qui, reçu à Digne en octobre 1831 par Mgr de Miollis, était revenu enthousiaste.

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mées, chassées, traquées, se dispersèrent. M. Charles Myriel, dès les premiers jours de la révolution, émigra en Italie. Sa femme y mourut d'une maladie de poitrine dont elle était atteinte depuis longtemps. Ils n'avaient point d'enfants. Que se passa-t-il ensuite dans la destinée de M. Myriel ? L'écroulement de l'ancienne société française, la chute de sa propre famille, les tragiques spectacles de 93, plus effrayants encore peut-être pour les émigrés qui les voyaient de loin avec le grossissement de l'épouvante, firentils germer en lui des idées de renoncement et de solitude ? Fut-il, au milieu d'une de ces distractions et de ces affections qui occupaient sa vie, subitement atteint d'un de ces coups mystérieux et terribles qui viennent quelquefois renverser, en le frappant au cœur, l'homme que les catastrophes publiques n'ébranleraient pas en le frappant dans son existence et dans sa fortune ? Nul n'aurait pu le dire ; tout ce qu'on savait, c'est que, lorsqu'il revint d'Italie, il était prêtre. En 1804, M. Myriel était curé de Brignolles. Il était déjà vieux, et vivait dans une retraite profonde. Vers l'époque du couronnement, une petite affaire de sa cure, on ne sait plus trop quoi, l'amena à Paris. Entre autres personnes puissantes, il alla solliciter pour ses paroissiens M. le cardinal Fesch. Un jour que l'empereur était venu faire visite à son oncle, le digne curé, qui attendait dans l'antichambre, se trouva sur le passage de sa majesté. Napoléon, se voyant regardé avec une certaine curiosité par ce vieillard, se retourna, et dit brusquement : – Quel est ce bonhomme qui me regarde ? – Sire, dit M. Myriel, vous regardez un bonhomme, et moi je regarde un grand homme. Chacun de nous peut profiter. L'empereur, le soir même, demanda au cardinal le nom de ce curé, et quelque temps après M. Myriel fut tout surpris d'apprendre qu'il était nommé évêque de Digne.

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Qu'y avait-il de vrai, du reste, dans les récits qu'on faisait sur la première partie de la vie de M. Myriel ? Personne ne le savait. Peu de familles avaient connu la famille Myriel avant la révolution. M. Myriel devait subir le sort de tout nouveau venu dans une petite ville où il y a beaucoup de bouches qui parlent et fort peu de têtes qui pensent. Il devait le subir, quoiqu'il fût évêque et parce qu'il était évêque. Mais, après tout, les propos auxquels on mêlait son nom n'étaient peut-être que des propos ; du bruit, des mots, des paroles ; moins que des paroles, des palabres, comme dit l'énergique langue du midi. Quoi qu'il en fût, après neuf ans d'épiscopat et de résidence à Digne, tous ces racontages, sujets de conversation qui occupent dans le premier moment les petites villes et les petites gens, étaient tombés dans un oubli profond. Personne n'eût osé en parler, personne n'eût même osé s'en souvenir. M. Myriel était arrivé à Digne accompagné d'une vieille fille, mademoiselle Baptistine, qui était sa sœur et qui avait dix ans de moins que lui. Ils avaient pour tout domestique une servante du même âge que mademoiselle Baptistine, et appelée madame Magloire, laquelle, après avoir été la servante de M. le Curé, prenait maintenant le double titre de femme de chambre de mademoiselle et femme de charge de monseigneur. Mademoiselle Baptistine était une personne longue, pâle, mince, douce ; elle réalisait l'idéal de ce qu'exprime le mot « respectable » ; car il semble qu'il soit nécessaire qu'une femme soit mère pour être vénérable. Elle n'avait jamais été jolie ; toute sa vie, qui n'avait été qu'une suite de saintes œuvres, avait fini par mettre sur elle une sorte de blancheur et de clarté ; et, en vieillissant, elle avait gagné ce qu'on pourrait appeler la beauté de la bonté. Ce qui avait été de la maigreur dans sa jeunesse était deve–6–

nu, dans sa maturité, de la transparence ; et cette diaphanéité laissait voir l'ange. C'était une âme plus encore que ce n'était une vierge. Sa personne semblait faite d'ombre ; à peine assez de corps pour qu'il y eût là un sexe ; un peu de matière contenant une lueur ; de grands yeux toujours baissés ; un prétexte pour qu'une âme reste sur la terre. Madame Magloire était une petite vieille, blanche, grasse, replète, affairée, toujours haletante, à cause de son activité d'abord, ensuite à cause d'un asthme. À son arrivée, on installa M. Myriel en son palais épiscopal avec les honneurs voulus par les décrets impériaux qui classent l'évêque immédiatement après le maréchal de camp. Le maire et le président lui firent la première visite, et lui de son côté fit la première visite au général et au préfet. L'installation terminée, la ville attendit son évêque à l'œuvre.

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Chapitre II Monsieur Myriel devient monseigneur Bienvenu
Le palais épiscopal de Digne était attenant à l'hôpital. Le palais épiscopal était un vaste et bel hôtel bâti en pierre au commencement du siècle dernier par monseigneur Henri Puget, docteur en théologie de la faculté de Paris, abbé de Simore, lequel était évêque de Digne en 1712. Ce palais était un vrai logis seigneurial. Tout y avait grand air, les appartements de l'évêque, les salons, les chambres, la cour d'honneur, fort large, avec promenoirs à arcades, selon l'ancienne mode florentine, les jardins plantés de magnifiques arbres. Dans la salle à manger, longue et superbe galerie qui était au rez-de-chaussée et s'ouvrait sur les jardins, monseigneur Henri Puget avait donné à manger en cérémonie le 29 juillet 1714 à messeigneurs Charles Brûlart de Genlis, archevêque-prince d'Embrun, Antoine de Mesgrigny, capucin, évêque de Grasse, Philippe de Vendôme, grand prieur de France, abbé de Saint-Honoré de Lérins, François de Berton de Grillon, évêque-baron de Vence, César de Sabran de Forcalquier, évêqueseigneur de Glandève, et Jean Soanen, prêtre de l'oratoire, prédicateur ordinaire du roi, évêque-seigneur de Senez. Les portraits de ces sept révérends personnages décoraient cette salle, et cette date mémorable, 29 juillet 1714, y était gravée en lettres d'or sur une table de marbre blanc. L'hôpital était une maison étroite et basse à un seul étage avec un petit jardin. Trois jours après son arrivée, l'évêque visita l'hôpital. La visite terminée, il fit prier le directeur de vouloir bien venir jusque chez lui. – Monsieur le directeur de l'hôpital, lui dit-il, combien en ce moment avez-vous de malades ? – Vingt-six, monseigneur.

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– C'est ce que j'avais compté, dit l'évêque. – Les lits, reprit le directeur, sont bien serrés les uns contre les autres. – C'est ce que j'avais remarqué. – Les salles ne sont que des chambres, et l'air s'y renouvelle difficilement. – C'est ce qui me semble. – Et puis, quand il y a un rayon de soleil, le jardin est bien petit pour les convalescents. – C'est ce que je me disais. – Dans les épidémies, nous avons eu cette année le typhus, nous avons eu une suette militaire il y a deux ans, cent malades quelquefois ; nous ne savons que faire. – C'est la pensée qui m'était venue. – Que voulez-vous, monseigneur ? dit le directeur, il faut se résigner. Cette conversation avait lieu dans la salle à manger-galerie du rez-de-chaussée. L'évêque garda un moment le silence, puis il se tourna brusquement vers le directeur de l'hôpital : – Monsieur, dit-il, combien pensez-vous qu'il tiendrait de lits rien que dans cette salle ? – La salle à manger de monseigneur ! s'écria le directeur stupéfait. –9–

L'évêque parcourait la salle du regard et semblait y faire avec les yeux des mesures et des calculs. – Il y tiendrait bien vingt lits ! dit-il, comme se parlant à luimême. Puis élevant la voix : – Tenez, monsieur le directeur de l'hôpital, je vais vous dire. Il y a évidemment une erreur. Vous êtes vingt-six personnes dans cinq ou six petites chambres. Nous sommes trois ici, et nous avons place pour soixante. Il y a erreur, je vous dis. Vous avez mon logis, et j'ai le vôtre. Rendez-moi ma maison. C'est ici chez vous. Le lendemain, les vingt-six pauvres étaient installés dans le palais de l'évêque et l'évêque était à l'hôpital. M. Myriel n'avait point de bien, sa famille ayant été ruinée par la révolution. Sa sœur touchait une rente viagère de cinq cents francs qui, au presbytère, suffisait à sa dépense personnelle. M. Myriel recevait de l'état comme évêque un traitement de quinze mille francs. Le jour même où il vint se loger dans la maison de l'hôpital, M. Myriel détermina l'emploi de cette somme une fois pour toutes de la manière suivante. Nous transcrivons ici une note écrite de sa main. Note pour régler les dépenses de ma maison. Pour le petit séminaire : quinze cents livres Congrégation de la mission : cent livres Pour les lazaristes de Montdidier : cent livres Séminaire des missions étrangères à Paris : deux cents livres Congrégation du Saint-Esprit : cent cinquante livres Établissements religieux de la Terre-Sainte : cent livres Sociétés de charité maternelle : trois cents livres – 10 –

En sus, pour celle d’Arles : cinquante livres Œuvre pour l’amélioration des prisons : quatre cents livres Œuvre pour le soulagement et la délivrance des prisonniers : cinq cents livres Pour libérer des pères de famille prisonniers pour dettes : mille livres Supplément au traitement des pauvres maîtres d’école du diocèse : deux mille livres Grenier d’abondance des Hautes-Alpes : cent livres Congrégation des dames de Digne, de Manosque et de Sisteron, pour l’enseignement gratuit des filles indigentes : quinze cents livres Pour les pauvres : six mille livres Ma dépense personnelle : mille livres Total : quinze mille livres Pendant tout le temps qu'il occupa le siège de Digne, M. Myriel ne changea presque rien à cet arrangement. Il appelait cela, comme on voit, avoir réglé les dépenses de sa maison. Cet arrangement fut accepté avec une soumission absolue par mademoiselle Baptistine. Pour cette sainte fille, M. de Digne était tout à la fois son frère et son évêque, son ami selon la nature et son supérieur selon l'église. Elle l'aimait et elle le vénérait tout simplement. Quand il parlait, elle s'inclinait ; quand il agissait, elle adhérait. La servante seule, madame Magloire, murmura un peu. M. l'évêque, on l'a pu remarquer, ne s'était réservé que mille livres, ce qui, joint à la pension de mademoiselle Baptistine, faisait quinze cents francs par an. Avec ces quinze cents francs2, ces deux vieilles femmes et ce vieillard vivaient.

Sur un revenu de quinze mille livres, L'évêque ne conserve donc que le dixième : dîme inversée ; voir I, 1, 6 : « Je paie ma dîme, disaitil ».

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Et quand un curé de village venait à Digne, M. l'évêque trouvait encore moyen de le traiter, grâce à la sévère économie de madame Magloire et à l'intelligente administration de mademoiselle Baptistine. Un jour – il était à Digne depuis environ trois mois – l'évêque dit : – Avec tout cela je suis bien gêné ! – Je le crois bien ! s'écria madame Magloire, Monseigneur n'a seulement pas réclamé la rente que le département lui doit pour ses frais de carrosse en ville et de tournées dans le diocèse. Pour les évêques d'autrefois c'était l'usage. – Tiens ! dit l'évêque, vous avez raison, madame Magloire. Il fit sa réclamation. Quelque temps après, le conseil général, prenant cette demande en considération, lui vota une somme annuelle de trois mille francs, sous cette rubrique : Allocation à M. l'évêque pour frais de carrosse, frais de poste et frais de tournées pastorales. Cela fit beaucoup crier la bourgeoisie locale, et, à cette occasion, un sénateur de l'empire, ancien membre du conseil des cinq-cents favorable au dix-huit brumaire et pourvu près de la ville de Digne d'une sénatorerie magnifique, écrivit au ministre des cultes, M. Bigot de Préameneu, un petit billet irrité et confidentiel dont nous extrayons ces lignes authentiques : « – Des frais de carrosse ? pourquoi faire dans une ville de moins de quatre mille habitants ? Des frais de poste et de tournées ? à quoi bon ces tournées d'abord ? ensuite comment courir la poste dans un pays de montagnes ? Il n'y a pas de routes. On ne – 12 –

va qu'à cheval. Le pont même de la Durance à Château-Arnoux peut à peine porter des charrettes à bœufs. Ces prêtres sont tous ainsi. Avides et avares. Celui-ci a fait le bon apôtre en arrivant. Maintenant il fait comme les autres. Il lui faut carrosse et chaise de poste. Il lui faut du luxe comme aux anciens évêques. Oh ! toute cette prêtraille ! Monsieur le comte, les choses n'iront bien que lorsque l'empereur nous aura délivrés des calotins. À bas le pape ! (les affaires se brouillaient avec Rome). Quant à moi, je suis pour César tout seul. Etc., etc. » La chose, en revanche, réjouit fort madame Magloire. – Bon, dit-elle à mademoiselle Baptistine, Monseigneur a commencé par les autres, mais il a bien fallu qu'il finît par luimême. Il a réglé toutes ses charités. Voilà trois mille livres pour nous. Enfin ! Le soir même, l'évêque écrivit et remit à sa sœur une note ainsi conçue : Frais de carrosse et de tournées. Pour donner du bouillon de viande aux malades de l’hôpital : quinze cents livres Pour la société de charité maternelle d’Aix : deux cent cinquante livres Pour la société de charité maternelle de Draguignan : deux cent cinquante livres Pour les enfants trouvés : cinq cents livres Pour les orphelins : cinq cents livres Total : trois mille livres Tel était le budget de M. Myriel.

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Quant au casuel épiscopal, rachats de bans, dispenses, ondoiements, prédications, bénédictions d'églises ou de chapelles, mariages, etc., l'évêque le percevait sur les riches avec d'autant plus d'âpreté qu'il le donnait aux pauvres. Au bout de peu de temps, les offrandes d'argent affluèrent. Ceux qui ont et ceux qui manquent frappaient à la porte de M. Myriel, les uns venant chercher l'aumône que les autres venaient y déposer. L'évêque, en moins d'un an, devint le trésorier de tous les bienfaits et le caissier de toutes les détresses. Des sommes considérables passaient par ses mains ; mais rien ne put faire qu'il changeât quelque chose à son genre de vie et qu'il ajoutât le moindre superflu à son nécessaire. Loin de là. Comme il y a toujours encore plus de misère en bas que de fraternité en haut, tout était donné, pour ainsi dire, avant d'être reçu ; c'était comme de l'eau sur une terre sèche ; il avait beau recevoir de l'argent, il n'en avait jamais. Alors il se dépouillait. L'usage étant que les évêques énoncent leurs noms de baptême en tête de leurs mandements et de leurs lettres pastorales, les pauvres gens du pays avaient choisi, avec une sorte d'instinct affectueux, dans les noms et prénoms de l'évêque, celui qui leur présentait un sens, et ils ne l'appelaient que monseigneur Bienvenu. Nous ferons comme eux, et nous le nommerons ainsi dans l'occasion. Du reste, cette appellation lui plaisait. – J'aime ce nom-là, disait-il. Bienvenu corrige monseigneur. Nous ne prétendons pas que le portrait que nous faisons ici soit vraisemblable ; nous nous bornons à dire qu'il est ressemblant3.

Hugo ne dit pas à quoi : manière d'inviter le lecteur à s'interroger. L'Église, gênée par cet évêque, évangélique et fort peu épiscopal,

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Chapitre III À bon évêque dur évêché
M. l'évêque, pour avoir converti son carrosse en aumônes, n'en faisait pas moins ses tournées. C'est un diocèse fatigant que celui de Digne. Il a fort peu de plaines, beaucoup de montagnes, presque pas de routes, on l'a vu tout à l'heure ; trente-deux cures, quarante et un vicariats et deux cent quatre-vingt-cinq succursales. Visiter tout cela, c'est une affaire. M. l'évêque en venait à bout. Il allait à pied quand c'était dans le voisinage, en carriole dans la plaine, en cacolet dans la montagne. Les deux vieilles femmes l'accompagnaient. Quand le trajet était trop pénible pour elles, il allait seul. Un jour, il arriva à Senez, qui est une ancienne ville épiscopale, monté sur un âne. Sa bourse, fort à sec dans ce moment, ne lui avait pas permis d'autre équipage. Le maire de la ville vint le recevoir à la porte de l'évêché et le regardait descendre de son âne avec des yeux scandalisés. Quelques bourgeois riaient autour de lui. – Monsieur le maire, dit l'évêque, et messieurs les bourgeois, je vois ce qui vous scandalise ; vous trouvez que c'est bien de l'orgueil à un pauvre prêtre de monter une monture qui a été celle de Jésus-Christ. Je l'ai fait par nécessité, je vous assure, non par vanité. Dans ses tournées, il était indulgent et doux, et prêchait moins qu'il ne causait. Il ne mettait aucune vertu sur un plateau inaccessible. Il n'allait jamais chercher bien loin ses raisonne-

attaqua de diverses manières le personnage. Hugo n'avait guère de peine à répondre. Voir, en particulier, « Muse, un nommé Ségur… », Les Quatre Vents de l'esprit, « Le Livre satirique » XXIX (au volume Poésie III) et la lettre ouverte à Mgr de Ségur de décembre 1872 (Actes et Paroles III, Après l'exil, au volume Politique).

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ments et ses modèles. Aux habitants d'un pays il citait l'exemple du pays voisin. Dans les cantons où l'on était dur pour les nécessiteux, il disait : – Voyez les gens de Briançon. Ils ont donné aux indigents, aux veuves et aux orphelins le droit de faire faucher leurs prairies trois jours avant tous les autres. Ils leur rebâtissent gratuitement leurs maisons quand elles sont en ruines. Aussi est-ce un pays béni de Dieu. Durant tout un siècle de cent ans, il n'y a pas eu un meurtrier. Dans les villages âpres au gain et à la moisson, il disait : – Voyez ceux d'Embrun. Si un père de famille, au temps de la récolte, a ses fils au service à l'armée et ses filles en service à la ville, et qu'il soit malade et empêché, le curé le recommande au prône ; et le dimanche, après la messe, tous les gens du village, hommes, femmes, enfants, vont dans le champ du pauvre homme lui faire sa moisson, et lui rapportent paille et grain dans son grenier. Aux familles divisées par des questions d'argent et d'héritage, il disait : – Voyez les montagnards de Devoluy, pays si sauvage qu'on n'y entend pas le rossignol une fois en cinquante ans. Eh bien, quand le père meurt dans une famille, les garçons s'en vont chercher fortune, et laissent le bien aux filles, afin qu'elles puissent trouver des maris. Aux cantons qui ont le goût des procès et où les fermiers se ruinent en papier timbré, il disait : – Voyez ces bons paysans de la vallée de Queyras. Ils sont là trois mille âmes. Mon Dieu ! c'est comme une petite république. On n'y connaît ni le juge, ni l'huissier. Le maire fait tout. Il répartit l'impôt, taxe chacun en conscience, juge les querelles gratis, – 16 –

partage les patrimoines sans honoraires, rend des sentences sans frais ; et on lui obéit, parce que c'est un homme juste parmi des hommes simples. Aux villages où il ne trouvait pas de maître d'école, il citait encore ceux de Queyras : – Savez-vous comment ils font ? disait-il. Comme un petit pays de douze ou quinze feux ne peut pas toujours nourrir un magister, ils ont des maîtres d'école payés par toute la vallée qui parcourent les villages, passant huit jours dans celui-ci, dix dans celui-là, et enseignant. Ces magisters vont aux foires, où je les ai vus. On les reconnaît à des plumes à écrire qu'ils portent dans la ganse de leur chapeau. Ceux qui n'enseignent qu'à lire ont une plume, ceux qui enseignent la lecture et le calcul ont deux plumes ; ceux qui enseignent la lecture, le calcul et le latin ont trois plumes. Ceux-là sont de grands savants. Mais quelle honte d'être ignorants ! Faites comme les gens de Queyras. Il parlait ainsi, gravement et paternellement, à défaut d'exemples inventant des paraboles, allant droit au but, avec peu de phrases et beaucoup d'images, ce qui était l'éloquence même de Jésus-Christ, convaincu et persuadant.

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Chapitre IV Les œuvres semblables aux paroles
Sa conversation était affable et gaie. Il se mettait à la portée des deux vieilles femmes qui passaient leur vie près de lui ; quand il riait, c'était le rire d'un écolier. Madame Magloire l'appelait volontiers Votre Grandeur. Un jour, il se leva de son fauteuil et alla à sa bibliothèque chercher un livre. Ce livre était sur un des rayons d'en haut. Comme l'évêque était d'assez petite taille, il ne put y atteindre. – Madame Magloire, dit-il, apportez-moi une chaise. Ma grandeur ne va pas jusqu'à cette planche. Une de ses parentes éloignées, madame la comtesse de Lô, laissait rarement échapper une occasion d'énumérer en sa présence ce qu'elle appelait « les espérances » de ses trois fils. Elle avait plusieurs ascendants fort vieux et proches de la mort dont ses fils étaient naturellement les héritiers. Le plus jeune des trois avait à recueillir d'une grand'tante cent bonnes mille livres de rentes ; le deuxième était substitué au titre de duc de son oncle ; l'aîné devait succéder à la pairie de son aïeul. L'évêque écoutait habituellement en silence ces innocents et pardonnables étalages maternels. Une fois pourtant, il paraissait plus rêveur que de coutume, tandis que madame de Lô renouvelait le détail de toutes ces successions et de toutes ces « espérances ». Elle s'interrompit avec quelque impatience : – Mon Dieu, mon cousin ! mais à quoi songez-vous donc ? – Je songe, dit l'évêque, à quelque chose de singulier qui est, je crois, dans saint Augustin : « Mettez votre espérance dans celui auquel on ne succède point. »

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Une autre fois, recevant une lettre de faire-part du décès d'un gentilhomme du pays, où s'étalaient en une longue page, outre les dignités du défunt, toutes les qualifications féodales et nobiliaires de tous ses parents : – Quel bon dos a la mort ! s'écria-t-il. Quelle admirable charge de titres on lui fait allègrement porter, et comme il faut que les hommes aient de l'esprit pour employer ainsi la tombe à la vanité ! Il avait dans l'occasion une raillerie douce qui contenait presque toujours un sens sérieux. Pendant un carême, un jeune vicaire vint à Digne et prêcha dans la cathédrale. Il fut assez éloquent. Le sujet de son sermon était la charité. Il invita les riches à donner aux indigents, afin d'éviter l'enfer qu'il peignit le plus effroyable qu'il put et de gagner le paradis qu'il fit désirable et charmant. Il y avait dans l'auditoire un riche marchand retiré, un peu usurier, nommé M. Géborand, lequel avait gagné un demimillion à fabriquer de gros draps, des serges, des cadis et des gasquets. De sa vie M. Géborand n'avait fait l'aumône à un malheureux. À partir de ce sermon, on remarqua qu'il donnait tous les dimanches un sou aux vieilles mendiantes du portail de la cathédrale. Elles étaient six à se partager cela. Un jour, l'évêque le vit faisant sa charité et dit à sa sœur avec un sourire : – Voilà monsieur Géborand qui achète pour un sou de paradis. Quand il s'agissait de charité, il ne se rebutait pas, même devant un refus, et il trouvait alors des mots qui faisaient réfléchir. Une fois, il quêtait pour les pauvres dans un salon de la ville. Il y avait là le marquis de Champtercier, vieux, riche, avare, lequel trouvait moyen d'être tout ensemble ultra-royaliste et ultravoltairien. Cette variété a existé. L'évêque, arrivé à lui, lui toucha le bras.

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– Monsieur le marquis, il faut que vous me donniez quelque chose. Le marquis se retourna et répondit sèchement : – Monseigneur, j'ai mes pauvres. – Donnez-les-moi, dit l'évêque. Un jour, dans la cathédrale, il fit ce sermon. « Mes très chers frères, mes bons amis, il y a en France treize cent vingt mille maisons de paysans qui n'ont que trois ouvertures, dix-huit cent dix-sept mille qui ont deux ouvertures, la porte et une fenêtre, et enfin trois cent quarante-six mille cabanes qui n'ont qu'une ouverture, la porte. Et cela, à cause d'une chose qu'on appelle l'impôt des portes et fenêtres. Mettez-moi de pauvres familles, des vieilles femmes, des petits enfants, dans ces logis-là, et voyez les fièvres et les maladies. Hélas ! Dieu donne l'air aux hommes, la loi le leur vend. Je n'accuse pas la loi, mais je bénis Dieu. Dans l'Isère, dans le Var, dans les deux Alpes, les hautes et les basses, les paysans n'ont pas même de brouettes, ils transportent les engrais à dos d'hommes ; ils n'ont pas de chandelles, et ils brûlent des bâtons résineux et des bouts de corde trempés dans la poix résine. C'est comme cela dans tout le pays haut du Dauphiné. Ils font le pain pour six mois, ils le font cuire avec de la bouse de vache séchée. L'hiver, ils cassent ce pain à coups de hache et ils le font tremper dans l'eau vingt-quatre heures pour pouvoir le manger. – Mes frères, ayez pitié ! voyez comme on souffre autour de vous. » Né provençal, il s'était facilement familiarisé avec tous les patois du midi. Il disait : « Eh bé ! moussu, sès sagé ? » comme dans le bas Languedoc. « Onté anaras passa ? » comme dans les basses Alpes. « Puerte un bouen moutou embe un bouen froumage grase », comme dans le haut Dauphiné. Ceci plaisait au peuple, et n'avait pas peu contribué à lui donner accès près de tous les es– 20 –

prits. Il était dans la chaumière et dans la montagne comme chez lui. Il savait dire les choses les plus grandes dans les idiomes les plus vulgaires. Parlant toutes les langues, il entrait dans toutes les âmes. Du reste, il était le même pour les gens du monde et pour les gens du peuple. Il ne condamnait rien hâtivement, et sans tenir compte des circonstances environnantes. Il disait : – Voyons le chemin par où la faute a passé. Étant, comme il se qualifiait lui-même en souriant, un expécheur, il n'avait aucun des escarpements du rigorisme, et il professait assez haut, et sans le froncement de sourcil des vertueux féroces, une doctrine qu'on pourrait résumer à peu près ainsi : « L'homme a sur lui la chair qui est tout à la fois son fardeau et sa tentation. Il la traîne et lui cède. « Il doit la surveiller, la contenir, la réprimer, et ne lui obéir qu'à la dernière extrémité. Dans cette obéissance-là, il peut encore y avoir de la faute ; mais la faute, ainsi faite, est vénielle. C'est une chute, mais une chute sur les genoux, qui peut s'achever en prière. « Être un saint, c'est l'exception ; être un juste, c'est la règle. Errez, défaillez, péchez, mais soyez des justes. « Le moins de péché possible, c'est la loi de l'homme. Pas de péché du tout est le rêve de l'ange. Tout ce qui est terrestre est soumis au péché. Le péché est une gravitation. » Quand il voyait tout le monde crier bien fort et s'indigner bien vite : – Oh ! oh ! disait-il en souriant, il y a apparence que ceci est un gros crime que tout le monde commet. Voilà les hypocrisies effarées qui se dépêchent de protester et de se mettre à couvert. – 21 –

Il était indulgent pour les femmes et les pauvres sur qui pèse le poids de la société humaine. Il disait : – Les fautes des femmes, des enfants, des serviteurs, des faibles, des indigents et des ignorants sont la faute des maris, des pères, des maîtres, des forts, des riches et des savants. Il disait encore : – À ceux qui ignorent, enseignez-leur le plus de choses que vous pourrez ; la société est coupable de ne pas donner l'instruction gratis ; elle répond de la nuit qu'elle produit. Cette âme est pleine d'ombre, le péché s'y commet. Le coupable n'est pas celui qui y fait le péché, mais celui qui y a fait l'ombre. Comme on voit, il avait une manière étrange et à lui de juger les choses. Je soupçonne qu'il avait pris cela dans l'évangile. Il entendit un jour conter dans un salon un procès criminel qu'on instruisait et qu'on allait juger. Un misérable homme, par amour pour une femme et pour l'enfant qu'il avait d'elle, à bout de ressources, avait fait de la fausse monnaie. La fausse monnaie était encore punie de mort à cette époque. La femme avait été arrêtée émettant la première pièce fausse fabriquée par l'homme. On la tenait, mais on n'avait de preuves que contre elle. Elle seule pouvait charger son amant et le perdre en avouant. Elle nia. On insista. Elle s'obstina à nier. Sur ce, le procureur du roi avait eu une idée. Il avait supposé une infidélité de l'amant, et était parvenu, avec des fragments de lettres savamment présentés, à persuader à la malheureuse qu'elle avait une rivale et que cet homme la trompait. Alors, exaspérée de jalousie, elle avait dénoncé son amant, tout avoué, tout prouvé. L'homme était perdu. Il allait être prochainement jugé à Aix avec sa complice. On racontait le fait, et chacun s'extasiait sur l'habileté du magistrat. En mettant la jalousie en jeu, il avait fait jaillir la vérité par la colère, il avait fait sor-

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tir la justice de la vengeance. L'évêque écoutait tout cela en silence. Quand ce fut fini, il demanda : – Où jugera-t-on cet homme et cette femme ? – À la cour d'assises. Il reprit : – Et où jugera-t-on monsieur le procureur du roi ? Il arriva à Digne une aventure tragique. Un homme fut condamné à mort pour meurtre. C'était un malheureux pas tout à fait lettré, pas tout à fait ignorant, qui avait été bateleur dans les foires et écrivain public. Le procès occupa beaucoup la ville. La veille du jour fixé pour l'exécution du condamné, l'aumônier de la prison tomba malade. Il fallait un prêtre pour assister le patient à ses derniers moments. On alla chercher le curé. Il paraît qu'il refusa en disant : Cela ne me regarde pas. Je n'ai que faire de cette corvée et de ce saltimbanque ; moi aussi, je suis malade ; d'ailleurs ce n'est pas là ma place. On rapporta cette réponse à l'évêque qui dit : – Monsieur le curé a raison. Ce n'est pas sa place, c'est la mienne. Il alla sur-le-champ à la prison, il descendit au cabanon du « saltimbanque », il l'appela par son nom, lui prit la main et lui parla. Il passa toute la journée et toute la nuit près de lui, oubliant la nourriture et le sommeil, priant Dieu pour l'âme du condamné et priant le condamné pour la sienne propre. Il lui dit les meilleures vérités qui sont les plus simples. Il fut père, frère, ami ; évêque pour bénir seulement. Il lui enseigna tout, en le rassurant et en le consolant. Cet homme allait mourir désespéré. La mort était pour lui comme un abîme. Debout et frémissant sur ce seuil lugubre, il reculait avec horreur. Il n'était pas assez ignorant pour être absolument indifférent. Sa condamnation, secousse profonde, avait en – 23 –

quelque sorte rompu çà et là autour de lui cette cloison qui nous sépare du mystère des choses et que nous appelons la vie. Il regardait sans cesse au dehors de ce monde par ces brèches fatales, et ne voyait que des ténèbres. L'évêque lui fit voir une clarté. Le lendemain, quand on vint chercher le malheureux, l'évêque était là. Il le suivit. Il se montra aux yeux de la foule en camail violet et avec sa croix épiscopale au cou, côte à côte avec ce misérable lié de cordes. Il monta sur la charrette avec lui, il monta sur l'échafaud avec lui. Le patient, si morne et si accablé la veille, était rayonnant. Il sentait que son âme était réconciliée et il espérait Dieu. L'évêque l'embrassa, et, au moment où le couteau allait tomber, il lui dit : – Celui que l'homme tue, Dieu le ressuscite ; celui que les frères chassent retrouve le Père. Priez, croyez, entrez dans la vie ! le Père est là. Quand il redescendit de l'échafaud, il avait quelque chose dans son regard qui fit ranger le peuple. On ne savait ce qui était le plus admirable de sa pâleur ou de sa sérénité. En rentrant à cet humble logis qu'il appelait en souriant son palais, il dit à sa sœur : – Je viens d'officier pontificalement. Comme les choses les plus sublimes sont souvent aussi les choses les moins comprises, il y eut dans la ville des gens qui dirent, en commentant cette conduite de l'évêque : « C'est de l'affectation. » Ceci ne fut du reste qu'un propos de salons. Le peuple, qui n'entend pas malice aux actions saintes, fut attendri et admira. Quant à l'évêque, avoir vu la guillotine fut pour lui un choc, et il fut longtemps à s'en remettre.

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L'échafaud, en effet, quand il est là, dressé et debout, a quelque chose qui hallucine. On peut avoir une certaine indifférence sur la peine de mort, ne point se prononcer, dire oui et non, tant qu'on n'a pas vu de ses yeux une guillotine ; mais si l'on en rencontre une, la secousse est violente, il faut se décider et prendre parti pour ou contre. Les uns admirent, comme de Maistre4 ; les autres exècrent, comme Beccaria. La guillotine est la concrétion de la loi ; elle se nomme vindicte ; elle n'est pas neutre, et ne vous permet pas de rester neutre. Qui l'aperçoit frissonne du plus mystérieux des frissons. Toutes les questions sociales dressent autour de ce couperet leur point d'interrogation. L'échafaud est vision. L'échafaud n'est pas une charpente, l'échafaud n'est pas une machine, l'échafaud n'est pas une mécanique inerte faite de bois, de fer et de cordes. Il semble que ce soit une sorte d'être qui a je ne sais quelle sombre initiative ; on dirait que cette charpente voit, que cette machine entend, que cette mécanique comprend, que ce bois, ce fer et ces cordes veulent. Dans la rêverie affreuse où sa présence jette l'âme, l'échafaud apparaît terrible et se mêlant de ce qu'il fait. L'échafaud est le complice du bourreau ; il dévore ; il mange de la chair, il boit du sang. L'échafaud est une sorte de monstre fabriqué par le juge et par le charpentier, un spectre qui semble vivre d'une espèce de vie épouvantable faite de toute la mort qu'il a donnée. Aussi l'impression fut-elle horrible et profonde ; le lendemain de l'exécution et beaucoup de jours encore après, l'évêque parut accablé. La sérénité presque violente du moment funèbre avait disparu : le fantôme de la justice sociale l'obsédait. Lui qui d'ordinaire revenait de toutes ses actions avec une satisfaction si rayonnante, il semblait qu'il se fît un reproche. Par moments, il se parlait à lui-même, et bégayait à demi-voix des monologues lugubres. En voici un que sa sœur entendit un soir et recueillit :

J. de Maistre : Les Soirées de Saint-Pétersbourg (1821) ; César de Beccaria (1738-1794) : Traité des délits et des peines (1754).

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– Je ne croyais pas que cela fût si monstrueux. C'est un tort de s'absorber dans la loi divine au point de ne plus s'apercevoir de la loi humaine. La mort n'appartient qu'à Dieu. De quel droit les hommes touchent-ils à cette chose inconnue ? Avec le temps ces impressions s'atténuèrent, et probablement s'effacèrent. Cependant on remarqua que l'évêque évitait désormais de passer sur la place des exécutions. On pouvait appeler M. Myriel à toute heure au chevet des malades et des mourants. Il n'ignorait pas que là était son plus grand devoir et son plus grand travail. Les familles veuves ou orphelines n'avaient pas besoin de le demander, il arrivait de lui-même. Il savait s'asseoir et se taire de longues heures auprès de l'homme qui avait perdu la femme qu'il aimait, de la mère qui avait perdu son enfant. Comme il savait le moment de se taire, il savait aussi le moment de parler. Ô admirable consolateur ! il ne cherchait pas à effacer la douleur par l'oubli, mais à l'agrandir et à la dignifier par l'espérance. Il disait : – Prenez garde à la façon dont vous vous tournez vers les morts. Ne songez pas à ce qui pourrit. Regardez fixement. Vous apercevrez la lueur vivante de votre mort bien-aimé au fond du ciel. Il savait que la croyance est saine. Il cherchait à conseiller et à calmer l'homme désespéré en lui indiquant du doigt l'homme résigné, et à transformer la douleur qui regarde une fosse en lui montrant la douleur qui regarde une étoile.

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Chapitre V Que monseigneur Bienvenu faisait durer trop longtemps ses soutanes
La vie intérieure de M. Myriel était pleine des mêmes pensées que sa vie publique. Pour qui eût pu la voir de près, c'eût été un spectacle grave et charmant que cette pauvreté volontaire dans laquelle vivait M. l'évêque de Digne. Comme tous les vieillards et comme la plupart des penseurs, il dormait peu5. Ce court sommeil était profond. Le matin il se recueillait pendant une heure, puis il disait sa messe, soit à la cathédrale, soit dans son oratoire. Sa messe dite, il déjeunait d'un pain de seigle trempé dans le lait de ses vaches. Puis il travaillait. Un évêque est un homme fort occupé ; il faut qu'il reçoive tous les jours le secrétaire de l'évêché, qui est d'ordinaire un chanoine, presque tous les jours ses grands vicaires. Il a des congrégations à contrôler, des privilèges à donner, toute une librairie ecclésiastique à examiner, paroissiens, catéchismes diocésains, livres d'heures, etc., des mandements à écrire, des prédications à autoriser, des curés et des maires à mettre d'accord, une correspondance cléricale, une correspondance administrative, d'un côté l'état, de l'autre le Saint-Siège, mille affaires. Le temps que lui laissaient ces mille affaires, ses offices et son bréviaire, il le donnait d'abord aux nécessiteux, aux malades et aux affligés ; le temps que les affligés, les malades et les nécessiteux lui laissaient, il le donnait au travail. Tantôt il bêchait la terre dans son jardin, tantôt il lisait et écrivait. Il n'avait qu'un mot pour ces deux sortes de travail ; il appelait cela jardiner.

Trait autobiographique. Il y en a beaucoup d'autres dans le personnage.

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– L'esprit est un jardin, disait-il. À midi, il dînait. Le dîner ressemblait au déjeuner. Vers deux heures, quand le temps était beau, il sortait et se promenait à pied dans la campagne ou dans la ville, entrant souvent dans les masures. On le voyait cheminer seul, tout à ses pensées, l'œil baissé, appuyé sur sa longue canne, vêtu de sa douillette violette ouatée et bien chaude, chaussé de bas violets dans de gros souliers, et coiffé de son chapeau plat qui laissait passer par ses trois cornes trois glands d'or à graine d'épinards. C'était une fête partout où il paraissait. On eût dit que son passage avait quelque chose de réchauffant et de lumineux. Les enfants et les vieillards venaient sur le seuil des portes pour l'évêque comme pour le soleil. Il bénissait et on le bénissait. On montrait sa maison à quiconque avait besoin de quelque chose. Çà et là, il s'arrêtait, parlait aux petits garçons et aux petites filles et souriait aux mères. Il visitait les pauvres tant qu'il avait de l'argent ; quand il n'en avait plus, il visitait les riches. Comme il faisait durer ses soutanes beaucoup de temps, et qu'il ne voulait pas qu'on s'en aperçût, il ne sortait jamais dans la ville autrement qu'avec sa douillette violette. Cela le gênait un peu en été. Le soir à huit heures et demie il soupait avec sa sœur, madame Magloire debout derrière eux et les servant à table. Rien de plus frugal que ce repas. Si pourtant l'évêque avait un de ses curés à souper, madame Magloire en profitait pour servir à Monseigneur quelque excellent poisson des lacs ou quelque fin gibier de la montagne. Tout curé était un prétexte à bon repas ; l'évêque se laissait faire. Hors de là, son ordinaire ne se composait guère que de légumes cuits dans l'eau et de soupe à l'huile. Aussi disait-on dans la ville : – 28 –

– Quand l'évêque fait pas chère de curé, il fait chère de trappiste. Après son souper, il causait pendant une demi-heure avec mademoiselle Baptistine et madame Magloire ; puis il rentrait dans sa chambre et se remettait à écrire, tantôt sur des feuilles volantes, tantôt sur la marge de quelque in-folio. Il était lettré et quelque peu savant. Il a laissé cinq ou six manuscrits assez curieux ; entre autres une dissertation sur le verset de la Genèse : Au commencement l'esprit de Dieu flottait sur les eaux6. Il confronte avec ce verset trois textes : la version arabe qui dit : Les vents de Dieu soufflaient ; Flavius Josèphe qui dit : Un vent d'en haut se précipitait sur la terre, et enfin la paraphrase chaldaïque d'Onkelos qui porte : Un vent venant de Dieu soufflait sur la face des eaux. Dans une autre dissertation, il examine les œuvres théologiques de Hugo7, évêque de Ptolémaïs, arrière-grand-oncle de celui qui écrit ce livre, et il établit qu'il faut attribuer à cet évêque les divers opuscules publiés, au siècle dernier, sous le pseudonyme de Barleycourt. Parfois au milieu d'une lecture, quel que fût le livre qu'il eût entre les mains, il tombait tout à coup dans une méditation profonde, d'où il ne sortait que pour écrire quelques lignes sur les pages mêmes du volume. Ces lignes souvent n'ont aucun rapport avec le livre qui les contient. Nous avons sous les yeux une note écrite par lui sur une des marges d'un in-quarto intitulé : Correspondance du lord Germain avec les généraux Clinton, Cornwal-

Genèse, I, 2. 7 Cette parenté avec Charles-Louis Hugo (1667-1739), évêque in partibus de Ptolémaïs, historien lorrain, semble romanesque. Elle appartient néanmoins à la légende familiale. V. Hugo à A. Caise, le 20 mars 1867 : « La parenté de l'évêque de Ptolémaïs est une tradition dans ma famille, je n'ai jamais su que ce que mon père m'en a dit. […] Les Hugo dont je descends sont, je crois, une branche cadette, et peutêtre bâtarde, déchue par indigence et misère. »

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lis et les amiraux de la station de l'Amérique. À Versailles, chez Poinçot, libraire, et à Paris, chez Pissot, libraire, quai des Augustins. Voici cette note : « Ô vous qui êtes ! « L'Ecclésiaste vous nomme Toute-Puissance, les Macchabées vous nomment Créateur, l'Épître aux Éphésiens vous nomme Liberté, Baruch vous nomme Immensité, les Psaumes vous nomment Sagesse et Vérité, Jean vous nomme Lumière, les Rois vous nomment Seigneur, l'Exode vous appelle Providence, le Lévitique Sainteté, Esdras Justice, la création vous nomme Dieu, l'homme vous nomme Père ; mais Salomon vous nomme Miséricorde, et c'est là le plus beau de tous vos noms8. » Vers neuf heures du soir, les deux femmes se retiraient et montaient à leurs chambres au premier, le laissant jusqu'au matin seul au rez-de-chaussée. Ici il est nécessaire que nous donnions une idée exacte du logis de M. l'évêque de Digne.

Outre que l'exactitude des références témoigne de la lecture assidue de ces textes par Hugo (en 1846 notamment), on notera que Dieu partage ici avec les misérables cette forme d'anonymat qui résulte de la multiplicité des noms.

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Chapitre VI Par qui il faisait garder sa maison
La maison qu'il habitait se composait, nous l'avons dit, d'un rez-de-chaussée et d'un seul étage : trois pièces au rez-dechaussée, trois chambres au premier, au-dessus un grenier. Derrière la maison, un jardin d'un quart d'arpent. Les deux femmes occupaient le premier. L'évêque logeait en bas. La première pièce, qui s'ouvrait sur la rue, lui servait de salle à manger, la deuxième de chambre à coucher, et la troisième d'oratoire. On ne pouvait sortir de cet oratoire sans passer par la chambre à coucher, et sortir de la chambre à coucher sans passer par la salle à manger. Dans l'oratoire, au fond, il y avait une alcôve fermée, avec un lit pour les cas d'hospitalité. M. l'évêque offrait ce lit aux curés de campagne que des affaires ou les besoins de leur paroisse amenaient à Digne. La pharmacie de l'hôpital, petit bâtiment ajouté à la maison et pris sur le jardin, avait été transformée en cuisine et en cellier. Il y avait en outre dans le jardin une étable qui était l'ancienne cuisine de l'hospice et où l'évêque entretenait deux vaches. Quelle que fût la quantité de lait qu'elles lui donnassent, il en envoyait invariablement tous les matins la moitié aux malades de l'hôpital. – Je paye ma dîme, disait-il. Sa chambre était assez grande et assez difficile à chauffer dans la mauvaise saison. Comme le bois est très cher à Digne, il avait imaginé de faire faire dans l'étable à vaches un compartiment fermé d'une cloison en planches. C'était là qu'il passait ses soirées dans les grands froids. Il appelait cela son salon d'hiver. Il n'y avait dans ce salon d'hiver, comme dans la salle à manger, d'autres meubles qu'une table de bois blanc, carrée, et quatre chaises de paille. La salle à manger était ornée en outre d'un vieux buffet peint en rose à la détrempe. Du buffet pareil, convenable– 31 –

ment habillé de napperons blancs et de fausses dentelles, l'évêque avait fait l'autel qui décorait son oratoire. Ses pénitentes riches et les saintes femmes de Digne s'étaient souvent cotisées pour faire les frais d'un bel autel neuf à l'oratoire de monseigneur ; il avait chaque fois pris l'argent et l'avait donné aux pauvres. – Le plus beau des autels, disait-il, c'est l'âme d'un malheureux consolé qui remercie Dieu. Il avait dans son oratoire deux chaises prie-Dieu en paille, et un fauteuil à bras également en paille dans sa chambre à coucher. Quand par hasard il recevait sept ou huit personnes à la fois, le préfet, ou le général, ou l'état-major du régiment en garnison, ou quelques élèves du petit séminaire, on était obligé d'aller chercher dans l'étable les chaises du salon d'hiver, dans l'oratoire les prieDieu, et le fauteuil dans la chambre à coucher ; de cette façon, on pouvait réunir jusqu'à onze sièges pour les visiteurs. À chaque nouvelle visite on démeublait une pièce. Il arrivait parfois qu'on était douze9 ; alors l'évêque dissimulait l'embarras de la situation en se tenant debout devant la cheminée si c'était l'hiver, ou en proposant un tour dans le jardin si c'était l'été. Il y avait bien encore dans l'alcôve fermée une chaise, mais elle était à demi dépaillée et ne portait que sur trois pieds, ce qui faisait qu'elle ne pouvait servir qu'appuyée contre le mur. Mademoiselle Baptistine avait bien aussi dans sa chambre une très grande bergère en bois jadis doré et revêtue de pékin à fleurs, mais on avait été obligé de monter cette bergère au premier par la

Ce n'est que lorsque le Christ s'ajoute aux douze apôtres qu'on est treize à table.

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fenêtre, l'escalier étant trop étroit ; elle ne pouvait donc pas compter parmi les en-cas du mobilier. L'ambition de mademoiselle Baptistine eût été de pouvoir acheter un meuble de salon en velours d'Utrecht jaune à rosaces et en acajou à cou de cygne, avec canapé. Mais cela eût coûté au moins cinq cents francs, et, ayant vu qu'elle n'avait réussi à économiser pour cet objet que quarante-deux francs dix sous en cinq ans, elle avait fini par y renoncer. D'ailleurs qui est-ce qui atteint son idéal ? Rien de plus simple à se figurer que la chambre à coucher de l'évêque. Une porte-fenêtre donnant sur le jardin, vis-à-vis le lit ; un lit d'hôpital, en fer avec baldaquin de serge verte ; dans l'ombre du lit, derrière un rideau, les ustensiles de toilette trahissant encore les anciennes habitudes élégantes de l'homme du monde ; deux portes, l'une près de la cheminée, donnant dans l'oratoire ; l'autre, près de la bibliothèque, donnant dans la salle à manger ; la bibliothèque, grande armoire vitrée pleine de livres ; la cheminée, de bois peint en marbre, habituellement sans feu ; dans la cheminée, une paire de chenets en fer ornés de deux vases à guirlandes et cannelures jadis argentés à l'argent haché, ce qui était un genre de luxe épiscopal ; au-dessus, à l'endroit où d'ordinaire on met la glace, un crucifix de cuivre désargenté fixé sur un velours noir râpé dans un cadre de bois dédoré. Près de la portefenêtre, une grande table avec un encrier, chargée de papiers confus et de gros volumes. Devant la table, le fauteuil de paille. Devant le lit, un prie-Dieu, emprunté à l'oratoire. Deux portraits dans des cadres ovales étaient accrochés au mur des deux côtés du lit. De petites inscriptions dorées sur le fond neutre de la toile à côté des figures indiquaient que les portraits représentaient, l'un, l'abbé de Chaliot, évêque de SaintClaude, l'autre, l'abbé Tourteau, vicaire général d'Agde, abbé de Grand-Champ, ordre de Cîteaux, diocèse de Chartres. L'évêque, en succédant dans cette chambre aux malades de l'hôpital, y avait trouvé ces portraits et les y avait laissés. C'étaient des prêtres, probablement des donateurs : deux motifs pour qu'il les respec– 33 –

tât. Tout ce qu'il savait de ces deux personnages, c'est qu'ils avaient été nommés par le roi, l'un à son évêché, l'autre à son bénéfice, le même jour, le 27 avril 1785. Madame Magloire ayant décroché les tableaux pour en secouer la poussière, l'évêque avait trouvé cette particularité écrite d'une encre blanchâtre sur un petit carré de papier jauni par le temps, collé avec quatre pains à cacheter derrière le portrait de l'abbé de Grand-Champ. Il avait à sa fenêtre un antique rideau de grosse étoffe de laine qui finit par devenir tellement vieux que, pour éviter la dépense d'un neuf, madame Magloire fut obligée de faire une grande couture au beau milieu. Cette couture dessinait une croix. L'évêque le faisait souvent remarquer. – Comme cela fait bien ! disait-il. Toutes les chambres de la maison, au rez-de-chaussée ainsi qu'au premier, sans exception, étaient blanchies au lait de chaux, ce qui est une mode de caserne et d'hôpital. Cependant, dans les dernières années, madame Magloire retrouva, comme on le verra plus loin, sous le papier badigeonné, des peintures qui ornaient l'appartement de mademoiselle Baptistine. Avant d'être l'hôpital, cette maison avait été le parloir aux bourgeois10. De là cette décoration. Les chambres étaient pavées de briques rouges qu'on lavait toutes les semaines, avec des nattes de paille tressée devant tous les lits. Du reste, ce logis, tenu par deux femmes, était du haut en bas d'une propreté exquise. C'était le seul luxe que l'évêque permit. Il disait :

Quelque chose comme la salle du conseil municipal. Siège des libertés bourgeoises, hôpital, logis d'un évêque qui est un juste, l'histoire de cette maison, comme celle de la famille de Mgr Bienvenu, résume le côté lumineux de l'histoire des temps modernes. Par antithèse, voir I, 7, 7.

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– Cela ne prend rien aux pauvres. Il faut convenir cependant qu'il lui restait de ce qu'il avait possédé jadis six couverts d'argent et une grande cuiller à soupe que madame Magloire regardait tous les jours avec bonheur reluire splendidement sur la grosse nappe de toile blanche. Et comme nous peignons ici l'évêque de Digne tel qu'il était, nous devons ajouter qu'il lui était arrivé plus d'une fois de dire : – Je renoncerais difficilement à manger dans de l'argenterie. Il faut ajouter à cette argenterie deux gros flambeaux d'argent massif qui lui venaient de l'héritage d'une grand'tante. Ces flambeaux portaient deux bougies de cire et figuraient habituellement sur la cheminée de l'évêque. Quand il avait quelqu'un à dîner, madame Magloire allumait les deux bougies et mettait les deux flambeaux sur la table. Il y avait dans la chambre même de l'évêque, à la tête de son lit, un petit placard dans lequel madame Magloire serrait chaque soir les six couverts d'argent et la grande cuiller. Il faut dire qu'on n'en ôtait jamais la clef. Le jardin, un peu gâté par les constructions assez laides dont nous avons parlé, se composait de quatre allées en croix rayonnant autour d'un puisard ; une autre allée faisait tout le tour du jardin et cheminait le long du mur blanc dont il était enclos. Ces allées laissaient entre elles quatre carrés bordés de buis. Dans trois, madame Magloire cultivait des légumes ; dans le quatrième, l'évêque avait mis des fleurs. Il y avait çà et là quelques arbres fruitiers. Une fois madame Magloire lui avait dit avec une sorte de malice douce :

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– Monseigneur, vous qui tirez parti de tout, voilà pourtant un carré inutile. Il vaudrait mieux avoir là des salades que des bouquets. – Madame Magloire, répondit l'évêque, vous vous trompez. Le beau est aussi utile que l'utile. Il ajouta après un silence : – Plus peut-être. Ce carré, composé de trois ou quatre plates-bandes, occupait M. l'évêque presque autant que ses livres. Il y passait volontiers une heure ou deux, coupant, sarclant, et piquant çà et là des trous en terre où il mettait des graines. Il n'était pas aussi hostile aux insectes qu'un jardinier l'eût voulu. Du reste, aucune prétention à la botanique ; il ignorait les groupes et le solidisme ; il ne cherchait pas le moins du monde à décider entre Tournefort et la méthode naturelle ; il ne prenait parti ni pour les utricules contre les cotylédons, ni pour Jussieu contre Linné. Il n'étudiait pas les plantes ; il aimait les fleurs. Il respectait beaucoup les savants, il respectait encore plus les ignorants, et, sans jamais manquer à ces deux respects, il arrosait ses plates-bandes chaque soir d'été avec un arrosoir de fer-blanc peint en vert. La maison n'avait pas une porte qui fermât à clef. La porte de la salle à manger qui, nous l'avons dit, donnait de plain-pied sur la place de la cathédrale, était jadis armée de serrures et de verrous comme une porte de prison. L'évêque avait fait ôter toutes ces ferrures, et cette porte, la nuit comme le jour, n'était fermée qu'au loquet. Le premier passant venu, à quelque heure que ce fût, n'avait qu'à la pousser. Dans les commencements, les deux femmes avaient été fort tourmentées de cette porte jamais close ; mais M. de Digne leur avait dit : – Faites mettre des verrous à vos chambres, si cela vous plaît. – 36 –

Elles avaient fini par partager sa confiance ou du moins par faire comme si elles la partageaient. Madame Magloire seule avait de temps en temps des frayeurs. Pour ce qui est de l'évêque, on peut trouver sa pensée expliquée ou du moins indiquée dans ces trois lignes écrites par lui sur la marge d'une bible : « Voici la nuance : la porte du médecin ne doit jamais être fermée ; la porte du prêtre doit toujours être ouverte. » Sur un autre livre, intitulé Philosophie de la science médicale, il avait écrit cette autre note : « Est-ce que je ne suis pas médecin comme eux ? Moi aussi j'ai mes malades ; d'abord j'ai les leurs, qu'ils appellent les malades ; et puis j'ai les miens, que j'appelle les malheureux. » Ailleurs encore il avait écrit : « Ne demandez pas son nom à qui vous demande un gîte. C'est surtout celui-là que son nom embarrasse qui a besoin d'asile. » Il advint qu'un digne curé, je ne sais plus si c'était le curé de Couloubroux ou le curé de Pompierry, s'avisa de lui demander un jour, probablement à l'instigation de madame Magloire, si Monseigneur était bien sûr de ne pas commettre jusqu'à un certain point une imprudence en laissant jour et nuit sa porte ouverte à la disposition de qui voulait entrer, et s'il ne craignait pas enfin qu'il n'arrivât quelque malheur dans une maison si peu gardée. L'évêque lui toucha l'épaule avec une gravité douce et lui dit : – Nisi Dominus custodierit domum, in vanum vigilant qui custodiunt eam11. Puis il parla d'autre chose. Il disait assez volontiers :

« Ceux-là veillent en vain qui gardent la demeure que Dieu ne garde pas. » Ce psaume 126, traduit par Hugo sur un de ses albums de voyage de 1839, éclaire l'énigme du titre.

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– Il y a la bravoure du prêtre comme il y a la bravoure du colonel de dragons. Seulement, ajoutait-il, la nôtre doit être tranquille.

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Chapitre VII Cravatte
Ici se place naturellement un fait que nous ne devons pas omettre, car il est de ceux qui font le mieux voir quel homme c'était que M. l'évêque de Digne. Après la destruction de la bande de Gaspard Bès qui avait infesté les gorges d'Ollioules, un de ses lieutenants, Cravatte12, se réfugia dans la montagne. Il se cacha quelque temps avec ses bandits, reste de la troupe de Gaspard Bès, dans le comté de Nice, puis gagna le Piémont, et tout à coup reparut en France, du côté de Barcelonnette. On le vit à Jauziers d'abord, puis aux Tuiles. Il se cacha dans les cavernes du Joug-de-l'Aigle, et de là il descendait vers les hameaux et les villages par les ravins de l'Ubaye et de l'Ubayette. Il osa même pousser jusqu'à Embrun, pénétra une nuit dans la cathédrale et dévalisa la sacristie. Ses brigandages désolaient le pays. On mit la gendarmerie à ses trousses, mais en vain. Il échappait toujours ; quelquefois il résistait de vive force. C'était un hardi misérable. Au milieu de toute cette terreur, l'évêque arriva. Il faisait sa tournée. Au Chastelar, le maire vint le trouver et l'engagea à rebrousser chemin. Cravatte tenait la montagne jusqu'à l'Arche, et au-delà. Il y avait danger, même avec une escorte. C'était exposer inutilement trois ou quatre malheureux gendarmes. – Aussi, dit l'évêque, je compte aller sans escorte. – Y pensez-vous, monseigneur ? s'écria le maire.

Lors de son voyage dans le Midi d'octobre 1839, Hugo passant par les gorges d'Ollioules près de Toulon, avait enregistré ce que la tradition locale disait de Gaspard Bes, bandit exécuté à Aix en 1781. Mais aucun Cravatte n'apparaît dans ses notes.

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– J'y pense tellement, que je refuse absolument les gendarmes et que je vais partir dans une heure. – Partir ? – Partir. – Seul ? – Seul. – Monseigneur ! vous ne ferez pas cela. – Il y a là, dans la montagne, reprit l'évêque, une humble petite commune grande comme ça, que je n'ai pas vue depuis trois ans. Ce sont mes bons amis. De doux et honnêtes bergers. Ils possèdent une chèvre sur trente qu'ils gardent. Ils font de fort jolis cordons de laine de diverses couleurs, et ils jouent des airs de montagne sur de petites flûtes à six trous. Ils ont besoin qu'on leur parle de temps en temps du bon Dieu. Que diraient-ils d'un évêque qui a peur ? Que diraient-ils si je n'y allais pas ? – Mais, monseigneur, les brigands ! Si vous rencontrez les brigands ! – Tiens, dit l'évêque, j'y songe. Vous avez raison. Je puis les rencontrer. Eux aussi doivent avoir besoin qu'on leur parle du bon Dieu. – Monseigneur ! mais c'est une bande ! c'est un troupeau de loups ! – Monsieur le maire, c'est peut-être précisément de ce troupeau que Jésus me fait le pasteur. Qui sait les voies de la Providence ?

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– Monseigneur, ils vous dévaliseront. – Je n'ai rien. – Ils vous tueront. – Un vieux bonhomme de prêtre qui passe en marmottant ses momeries ? Bah ! à quoi bon ? – Ah ! mon Dieu ! si vous alliez les rencontrer ! – Je leur demanderai l'aumône pour mes pauvres. – Monseigneur, n'y allez pas, au nom du ciel ! vous exposez votre vie. – Monsieur le maire, dit l'évêque, n'est-ce décidément que cela ? Je ne suis pas en ce monde pour garder ma vie, mais pour garder les âmes13. Il fallut le laisser faire. Il partit, accompagné seulement d'un enfant qui s'offrit à lui servir de guide. Son obstination fit bruit dans le pays, et effraya très fort. Il ne voulut emmener ni sa sœur ni madame Magloire. Il traversa la montagne à mulet, ne rencontra personne, et arriva sain et sauf chez ses « bons amis » les bergers. Il y resta quinze jours, prêchant, administrant, enseignant, moralisant. Lorsqu'il fut proche de son départ, il résolut de chanter pontificalement un Te Deum. Il en parla au curé. Mais comment faire ? pas d'ornements épiscopaux. On ne pouvait mettre à sa disposition qu'une chétive

L'ébauche de ce dialogue, et notamment de cette phrase, a été notée par Hugo sur un album de voyage de 1839.

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sacristie de village avec quelques vieilles chasubles de damas usé ornées de galons faux. – Bah ! dit l'évêque. Monsieur le curé, annonçons toujours au prône notre Te Deum. Cela s'arrangera. On chercha dans les églises d'alentour. Toutes les magnificences de ces humbles paroisses réunies n'auraient pas suffi à vêtir convenablement un chantre de cathédrale. Comme on était dans cet embarras, une grande caisse fut apportée et déposée au presbytère pour M. l'évêque par deux cavaliers inconnus qui repartirent sur-le-champ. On ouvrit la caisse ; elle contenait une chape de drap d'or, une mitre ornée de diamants, une croix archiépiscopale, une crosse magnifique, tous les vêtements pontificaux volés un mois auparavant au trésor de Notre-Dame d'Embrun. Dans la caisse, il y avait un papier sur lequel étaient écrits ces mots : Cravatte à monseigneur Bienvenu. – Quand je disais que cela s'arrangerait ! dit l'évêque. Puis il ajouta en souriant : – À qui se contente d'un surplis de curé, Dieu envoie une chape d'archevêque. – Monseigneur, murmura le curé en hochant la tête avec un sourire, Dieu, ou le diable. L'évêque regarda fixement le curé et reprit avec autorité : – Dieu ! Quand il revint au Chastelar, et tout le long de la route, on venait le regarder par curiosité. Il retrouva au presbytère du Chastelar mademoiselle Baptistine et madame Magloire qui l'attendaient, et il dit à sa sœur : – 42 –

– Eh bien, avais-je raison ? Le pauvre prêtre est allé chez ces pauvres montagnards les mains vides, il en revient les mains pleines. J'étais parti n'emportant que ma confiance en Dieu ; je rapporte le trésor d'une cathédrale. Le soir, avant de se coucher, il dit encore : – Ne craignons jamais les voleurs ni les meurtriers. Ce sont là les dangers du dehors, les petits dangers. Craignons-nous nousmêmes. Les préjugés, voilà les voleurs ; les vices, voilà les meurtriers. Les grands dangers sont au dedans de nous. Qu'importe ce qui menace notre tête ou notre bourse ! Ne songeons qu'à ce qui menace notre âme. Puis se tournant vers sa sœur : – Ma sœur, de la part du prêtre jamais de précaution contre le prochain. Ce que le prochain fait, Dieu le permet. Bornonsnous à prier Dieu quand nous croyons qu'un danger arrive sur nous. Prions-le, non pour nous, mais pour que notre frère ne tombe pas en faute à notre occasion. Du reste, les événements étaient rares dans son existence. Nous racontons ceux que nous savons ; mais d'ordinaire il passait sa vie à faire toujours les mêmes choses aux mêmes moments. Un mois de son année ressemblait à une heure de sa journée. Quant à ce que devint « le trésor » de la cathédrale d'Embrun, on nous embarrasserait de nous interroger là-dessus. C'étaient là de bien belles choses, et bien tentantes, et bien bonnes à voler au profit des malheureux. Volées, elles l'étaient déjà d'ailleurs. La moitié de l'aventure était accomplie ; il ne restait plus qu'à changer la direction du vol, et qu'à lui faire faire un petit bout de chemin du côté des pauvres. Nous n'affirmons rien du reste à ce sujet. Seulement on a trouvé dans les papiers de l'évêque une note assez obscure qui se rapporte peut-être à cette affaire, et qui est – 43 –

ainsi conçue : La question est de savoir si cela doit faire retour à la cathédrale ou à l'hôpital.

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Chapitre VIII Philosophie après boire
Le sénateur dont il a été parlé plus haut était un homme entendu qui avait fait son chemin avec une rectitude inattentive à toutes ces rencontres qui font obstacle et qu'on nomme conscience, foi jurée, justice, devoir ; il avait marché droit à son but et sans broncher une seule fois dans la ligne de son avancement et de son intérêt. C'était un ancien procureur, attendri par le succès, pas méchant homme du tout, rendant tous les petits services qu'il pouvait à ses fils, à ses gendres, à ses parents, même à des amis ; ayant sagement pris de la vie les bons côtés, les bonnes occasions, les bonnes aubaines. Le reste lui semblait assez bête. Il était spirituel, et juste assez lettré pour se croire un disciple d'Épicure en n'étant peut-être qu'un produit de Pigault-Lebrun14. Il riait volontiers, et agréablement, des choses infinies et éternelles, et des « billevesées du bonhomme évêque ». Il en riait quelquefois, avec une aimable autorité, devant M. Myriel lui-même, qui écoutait. À je ne sais plus quelle cérémonie demi-officielle, le comte*** (ce sénateur) et M. Myriel durent dîner chez le préfet. Au dessert, le sénateur, un peu égayé, quoique toujours digne, s'écria : – Parbleu, monsieur l'évêque, causons. Un sénateur et un évêque se regardent difficilement sans cligner de l'œil. Nous sommes deux augures. Je vais vous faire un aveu. J'ai ma philosophie.

Pigault-Lcbrun (1753-1835), comédien, dramaturge, militaire, auteur enfin de romans licencieux et antireligieux. A travers ce polygraphe voltairien, Hugo vise le scepticisme médiocre des gens en place après la Révolution. Il sera l'un des auteurs favoris de Thénardier, voir I, 4, 2.

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Vous êtes sur le lit de pourpre. vous avez le monde.– Et vous avez raison. – Comme vous-même. – Bons diables même. l'hypothèse Jéhovah me fatigue. et plus bigot que Voltaire. Le sénateur poursuivit : – Je hais Diderot . Le sénateur. Alors à quoi bon le Père éternel ? Monsieur l'évêque. car les anguilles de Needham16 prouvent que Dieu est inutile. et il a eu tort . Voltaire s'est moqué de Needham. L'homme. Pyrrhon. Comme on fait sa philosophie on se couche. que le marquis d'Argens. monsieur le comte. dit l'évêque. 16 Needham (1713-1781). À bas ce grand Tout qui me tracasse ! Vive Zéro qui me laisse tran- Juxtaposition surprenante de grands penseurs (Pyrrhon. raillé par Voltaire dans son Dictionnaire philosophique. Naigeon15 ne sont pas des maroufles. Hobbes et M. interrompit l'évêque. au fond croyant en Dieu. c'est l'anguille. Une goutte de vinaigre dans une cuillerée de pâte de farine supplée le fiat lux. reprit : – Soyons bons enfants. reprit le sénateur. J'ai dans ma bibliothèque tous mes philosophes dorés sur tranche. Elle n'est bonne qu'à produire des gens maigres qui songent creux. monsieur le sénateur. répondit l'évêque. 15 – 46 – . Supposez la goutte plus grosse et la cuillerée plus grande. – Je vous déclare. un déclamateur et un révolutionnaire. c'est un idéologue. Hobbes) et de deux obscurs « philosophes » du XVIIIe siècle. article Dieu. encouragé. pour avoir établi et concilié génération spontanée et croyance en Dieu.

Creusons tout à fait. Je suis carré par la base. là-haut. on verra Dieu. sur le fas et le nefas17. Oh ! la charmante promesse ! Fiez-vous-y. Alors elle vous donne des joies exquises. Fadaises que tous ces paradis. et du Monde. Alors vous devenez fort. Nous sommes au sommet . bien fin qui me pincera. 18 Équivalent. Restons donc dans la nature. Monsieur l'évêque. Dieu est une sonnette monstre. Conseil d'avare à des gueux. sur le juste et l'injuste. que diable ! Il faut flairer la vérité. je n'en crois pas un traître mot. on aura des ailes bleues aux omoplates. Le bon billet qu'a Adam ! On est âme. moi. On sera les sauterelles des étoiles. Renoncement ! pourquoi ? Sacrifice ! à quoi ? Je ne vois pas qu'un loup s'immole au bonheur d'un autre loup. nous qui sommes des initiés et qui avons levé la jupe d'Isis : il n'y a ni bien. Allons au fond. je vous avoue que j'ai du bon sens. fouiller sous terre. 17 – 47 – . c'est tout. et pour me confesser à mon pasteur comme il convient. il y a de la végétation. Pourquoi ? parce que j'aurai à rendre compte de mes actions. il faut que je me casse la tête sur le bien et le mal. Quel bon rêve ! Après ma mort. Disons le vrai. Cherchons le réel. Et puis. ou d'idées. Faites donc saisir une poignée de cendre par une main d'ombre. par- « Le favorable et le funeste » ou « le permis et le défendu ». Je ne suis pas fou de votre Jésus qui prêche à tout bout de champ le renoncement et le sacrifice. La vie. l'immortalité de l'homme est un écoute-s'il-pleut. Un mixte donc du J.quille ! De vous à moi. au XIXe siècle. on sera ange. Que l'homme ait un autre avenir. Ta ta ta.O. je dois prendre garde à tout ce que je fais. de notre Journal officiel. Le Moniteur publiait les débats des Assemblées mais aussi des articles d'actualité. ailleurs. si l'on ne voit pas plus loin que le bout du nez des autres ? Vivons gaîment. n'est-ce pas Tertullien qui dit que les bienheureux iront d'un astre à l'autre ? Soit. Je ne dirais point cela dans le Moniteur18. Que sert d'être en haut. et vous riez. Aidez-moi donc. là-bas. Ah ! l'on me recommande le sacrifice et le renoncement. ni mal . et la saisir. quelque part. Quand ? après ma mort. et pour vider mon sac. ayons la philosophie supérieure.

sénateur. Invention de nourrices. j'ai ma philosophie. L'évêque battit des mains. Après quoi. Où me mènera la jouissance ? Au néant. il n'y a plus que des néants égaux. aux va-nu-pieds. soit « avant et après boire ». Mieux vaut être la dent que l'herbe. Souffrir ou jouir. 19 – 48 – . le Panthéon pour nous autres. les étoiles. Que suis-je ? un peu de poussière agrégée par un organisme. Serai-je après ma mort ? Non. Fin. Mais j'aurai souffert. « Entre les coupes ». Ceci est l'endroit de l'évanouissement. Liquidation totale. Sacrifier la terre au paradis. tout tombe dans le grand trou. Ils mâchent cela. je vous le dis. En vérité. Qu'il y ait là quelqu'un qui ait quelque chose à me dire. Je mange. Vous avez été Sardanapale. Inter pocula19. croyez-moi. Être dupe de l'infini ! pas si bête. Derrière la tombe. monsieur l'évêque. pardessus tout. Voilà le vrai. notre lendemain est de la nuit. les chimères. Qu'ai-je à faire sur cette terre ? J'ai le choix. va comme je te pousse. On leur donne à gober les légendes. Je n'y fais point obstacle. Usez de votre moi pendant que vous le tenez. Où me mènera la souffrance ? Au néant. c'est lâcher la proie pour l'ombre. Jéhovah pour les hommes. aux gagne-petit. Étais-je avant ma naissance ? Non. Non. Telle est ma sagesse. Finis. Ils le mettent sur leur pain sec. Je ne me laisse pas enguirlander par des balivernes. je ris d'y songer. Je m'appelle monsieur le comte Néant. La mort est morte. Croquemitaine pour les enfants. Il faut être mangeant ou mangé. il faut bien quelque chose à ceux qui sont en bas. le paradis. Qui n'a rien a le bon Dieu. vous avez été Vincent de Paul. Mais j'aurai joui. et j'ai mes philosophes. le fossoyeur est là.bleu ! mais je le chuchote entre amis. Le bon Dieu est bon pour le peuple. Mon choix est fait. cela fait le même rien. l'âme. aux misérables. Donc vivez. C'est bien le moins. Je suis néant. mais je garde pour moi monsieur Naigeon. ce qui se comprend soit comme « en buvant ». l'immortalité. Après ça.

et qu'ils entreront dans la tombe. les palinodies lucratives. leur digestion faite. Comme c'est agréable ! Je ne dis pas cela pour vous. monsieur le sénateur. que ce matérialisme-là ! Ne l'a pas qui veut. L'excellente chose. ni lapider comme Étienne. les trahisons utiles. – 49 – . on ne se laisse pas bêtement exiler comme Caton. Mais vous êtes bons princes. les dignités. bonne à toutes les sauces. Ah ! quand on l'a. le pouvoir bien ou mal acquis. exquise. accessible aux riches seuls. et vraiment merveilleuse. vous le dites. Cette philosophie est prise dans les profondeurs et déterrée par des chercheurs spéciaux. les savoureuses capitulations de conscience. assaisonnant admirablement les voluptés de la vie. vous avez. et vous ne trouvez pas mauvais que la croyance au bon Dieu soit la philosophie du peuple. on n'est plus dupe . une philosophie à vous et pour vous. sans inquiétude. Vous autres grands seigneurs. Cependant il m'est impossible de ne point vous féliciter. les sinécures. à peu près comme l'oie aux marrons est la dinde aux truffes du pauvre. les places. ni brûler vif comme Jeanne d'Arc. Ceux qui ont réussi à se procurer ce matérialisme admirable ont la joie de se sentir irresponsables. raffinée. et de penser qu'ils peuvent dévorer tout.– Voilà parler ! s'écria-t-il.

des solives comme chez vous. sans qu'il eût même à prendre la peine de parler pour les exprimer. des romaines (ici un mot illisible). mais il y a une raison de plus. aux habitudes et aux intentions de l'évêque. – 50 – . où il n'y a pas de meubles. a quinze pieds de haut. Cette lettre est entre nos mains. Mon salon. madame Magloire a fait des découvertes . dix-huit de large carrés. « Digne. du temps que c'était l'hôpital. Il y avait des choses dessous. maintenant nos deux chambres tapissées de vieux papier blanchi à la chaux ne dépareraient pas un château dans le genre du vôtre. nous ne pouvons mieux faire que de transcrire ici une lettre de mademoiselle Baptistine à madame la vicomtesse de Boischevron. Enfin des boiseries du temps de nos grand'mères. sous au moins dix papiers collés dessus. Madame Magloire a découvert. Madame Magloire a déchiré tout le papier. Elle a trouvé aussi dans un coin du grenier deux consoles en bois. son amie d'enfance. et dont nous nous servons pour étendre le linge après les lessives. Mais c'est ma chambre qu'il faut voir. On demandait deux écus de six livres pour les redorer. Enfin où les dames romaines se rendaient une seule nuit. même leurs instincts de femmes aisément effrayées. Figurez-vous qu'en lavant et époussetant les plafonds et les murs. et cet été elle va réparer quelques petites avaries. qui peuvent se supporter. Madame Magloire a débarbouillé tout cela. c'est lui encore dans les jardins. des peintures. 16 décembre 18… « Ma bonne madame. un plafond peint anciennement avec dorure. et toute la suite. C'est assez notre habitude. leurs pensées. pas un jour ne se passe sans que nous parlions de vous. Le nom m'échappe. et ma chambre sera un vrai musée. revenir le tout. C'est Télémaque reçu chevalier par Minerve. genre ancien. sans être bonnes. l'évêque de Digne et de la façon dont ces deux saintes filles subordonnaient leurs actions. Que vous dirai-je ? j'ai des romains.Chapitre IX Le frère raconté par la sœur Pour donner une idée du ménage intérieur de M. C'était recouvert d'une toile.

il est terrible. Quand il cause. que les voleurs lui avaient donnés. Il s'expose à tous les dangers. il n'avait rien eu. d'ailleurs c'est fort laid. même la nuit. il dit qu'un évêque doit être ainsi. « Il sort par la pluie. et j'aimerais mieux une table ronde en acajou. des routes suspectes ni des rencontres. afin que personne autre ne pût entendre. Vous voyez que ce sont de grandes douceurs. À son retour. il est allé tout seul dans un pays de voleurs. et il ne veut même pas que nous ayons l'air de nous en apercevoir. et il a dit : “Voilà comme on m'a volé !” Et il a ouvert une malle pleine de tous les bijoux de la cathédrale d'Embrun. Il donne tout ce qu'il a aux indigents et aux malades. Il n'a pas voulu nous emmener. en revenant. Il faut savoir le comprendre. Figurez-vous que la porte de la maison n'est jamais fermée. Mon frère est si bon. Le pays est dur l'hiver. en ayant soin de ne parler que pendant que la voiture faisait du bruit. « L'an dernier. « Cette fois-là. il marche dans l'eau. je me disais : il n'y a pas de dangers qui l'arrêtent. comme il dit. « Il ne veut pas que je craigne pour lui. C'est là sa bravoure à lui. et il faut bien faire quelque chose pour ceux qui manquent. « Mon frère a ses habitudes à lui. et l'on est tout de suite chez mon frère. ni que madame Magloire craigne. À présent j'ai fini par m'y accou– 51 – . Il ne craint rien.mais il vaut bien mieux donner cela aux pauvres . et il se portait bien. Nous sommes à peu près chauffés et éclairés. Il n'a pas peur de la nuit. « Je suis toujours bien heureuse. Nous sommes très gênés. on le croyait mort. Entre qui veut. « Dans les premiers temps. il voyage en hiver. je n'ai pu m'empêcher de le gronder un peu. comme j'étais allée à sa rencontre à deux lieues avec d'autres de ses amis. Il est resté quinze jours absent.

« J'ai questionné mon frère pour le renseignement que vous me demandez sur la famille de Faux. le cardinal. et nous nous abandonnons à la Providence. que craignons-nous dans cette maison ? Il y a toujours quelqu'un avec nous. Quant à votre chère Sylvanie. Mon frère n'a plus même besoin de me dire un mot maintenant. Il y a cinq cents ans d'un Raoul de Faux. ce serait ma fin. Madame Magloire a eu plus de peine que moi à s'habituer à ce qu'elle appelait ses imprudences. Vous savez comme il sait tout et comme il a des souvenirs. qui étaient des gentilshommes. « Voilà qui me suffit. Le dernier était Guy-ÉtienneAlexandre. pair de France. et nous nous endormons. et je m'endors. recommandez-nous aux prières de votre saint parent. d'un Jean de Faux et d'un Thomas de Faux. qui est le plus fort. colonel des gardes françaises et lieutenant général des armées. dont un seigneur de Rochefort. Je le comprends sans qu'il parle. « Voilà comme il faut être avec un homme qui a du grand dans l'esprit. nous avons peur ensemble. Nous prions toutes les deux. et quelque chose dans les chevaux-légers de Bretagne. Je fais signe à madame Magloire pour qu'elle ne le contrarie pas. et était maître de camp. Mais à présent le pli est pris. Le diable peut y passer. elle a bien fait de ne pas prendre les courts instants qu'elle passe près de vous pour m'écrire. parce que je sais bien que s'il lui arrivait malheur. « Bonne madame. car il est toujours très bon royaliste. Je m'en irais au bon Dieu avec mon frère et mon évêque. Après tout. C'est de vrai une très ancienne famille normande de la généralité de Caen. Il se risque comme il veut. je rentre dans ma chambre. Le diable entrerait dans la maison qu'on le laisserait faire. Je suis tranquille.tumer. Fauq et Faoucq. M. Moi j'emmène madame Magloire. Elle se porte bien. je prie pour lui. mais le bon Dieu l'habite. travaille selon vos dé– 52 – . On écrit Faux. fils du duc Louis de Gramont. Sa fille Marie-Louise a épousé AdrienCharles de Gramont.

sirs. jusqu'au point de ne plus veiller sur lui. si c'était obéir que de disparaître. Mille bonnes choses. et. elles comprenaient. Aussi. – 53 – . « P S. elles sentaient vaguement qu'il agissait comme évêque . je ne dis pas sa pensée. et il disait : “Qu'est-ce qu'il a donc aux genoux ?” Il est si gentil. Je m'en trouve heureuse. Ma santé n'est pas trop mauvaise. et cependant je maigris tous les jours davantage. lorsqu'il n'en avait peut-être pas lui-même conscience. Elles le confiaient à Dieu. C'est tout ce que je veux. alors elles n'étaient plus que deux ombres dans la maison. cet enfant ! Son petit frère traîne un vieux balai dans l'appartement comme une voiture. sans paraître même s'en douter. elles disparaissaient. le papier me manque et me force de vous quitter. que certaines sollicitudes peuvent gêner. Quelquefois madame Magloire essayait une remontrance avant . mais sa nature. même le croyant en péril. Elles savaient. Adieu. À de certains moments. sans qu'il eût besoin de le dire. « Baptistine. jamais pendant ni après. ne fût-ce que par un signe. Votre petit-neveu est charmant. Savez-vous qu'il a cinq ans bientôt ! Hier il a vu passer un cheval auquel on avait mis des genouillères. avec une admirable délicatesse d'instinct. ces deux femmes savaient se plier aux façons d'être de l'évêque avec ce génie particulier de la femme qui comprend l'homme mieux que l'homme ne se comprend. Elles le servaient passivement. Madame votre belle-sœur est toujours ici avec sa jeune famille. tant sa simplicité était parfaite. mais elles le laissaient faire. Jamais on ne le troublait. dans une action commencée. sous cet air doux et candide qui ne se démentait jamais. faisait parfois des choses grandes. hardies et magnifiques. L'évêque de Digne. m'aime toujours. et dit : “Hu !” » Comme on le voit par cette lettre. Son souvenir par vous m'est arrivé. Elles en tremblaient.

comme on vient de le lire. – 54 – . Madame Magloire ne le disait pas. que la fin de son frère serait la sienne. mais elle le savait.D'ailleurs Baptistine disait.

à en croire toute la ville. Cet homme. Était-ce du reste un vautour que G. disons tout de suite le gros mot. dans la campagne. 21 Le demi-anonymat de l'initiale accrédite la valeur historique du personnage dont les conventionnels Grégoire et Sergent-Marceau (première initiale choisie par Hugo : S) furent sans doute les modèles. Un conventionnel. mais presque. Seebacher en a donné un brillant commentaire : « Évêques et conventionnels ou La critique en présence d'une lumière inconnue ». Cet homme était à peu près un monstre. fit scandale dans les milieux catholiques et bien-pensants.Chapitre X L'évêque en présence d'une lumière inconnue20 À une époque un peu postérieure à la date de la lettre citée dans les pages précédentes. sans l'exposer aux critiques d'inexactitude. 20 – 55 – . si l'on en jugeait par ce qu'il y avait de farouche dans sa solitude. était un ancien conventionnel. vous figurezvous cela ? Cela existait du temps qu'on se tutoyait et qu'on disait : citoyen. Il se nommait G. Hugo. On parlait du conventionnel G21. ajouté en exil.. comme tous ces gens-là. Il y avait près de Digne. C'était un athée d'ailleurs. il faut de la clémence. – Commérages des oies sur le vautour. Il n'avait pas voté la mort du roi. etc. J. N'ayant pas voté Ce chapitre. Il avait été terrible. au retour des princes légitimes. C'était un quasi-régicide. Comment. il fit une chose. dans le petit monde de Digne avec une sorte d'horreur. soit . si vous voulez. mais un bon bannissement à vie. 1962. Centenaire des Misérables – 1862-1962 – Hommage à V. Un exemple enfin ! etc. un homme qui vivait solitaire. plus risquée encore que sa promenade à travers les montagnes des bandits. Strasbourg. n'avait-on pas traduit cet homme-là devant une cour prévôtale ? On ne lui eût pas coupé la tête. ? Oui.

un trou. Pas de voisins . comme étrange et impossible. loin de tout chemin. et il disait : – Il y a là une âme qui est seule. le sentier qui y conduisait avait disparu sous l'herbe. la gale de la brebis doit-elle faire reculer le pasteur ? Non. On parlait de cet endroit-là comme de la maison du bourreau. loin de tout hameau. et de temps en temps regardait l'horizon à l'endroit où un bouquet d'arbres marquait le vallon du vieux conventionnel. ce sentiment qui est comme la frontière de la haine et qu'exprime si bien le mot éloignement. Depuis qu'il demeurait dans ce vallon. sans qu'il s'en rendît clairement compte. Et au fond de sa pensée il ajoutait : « Je lui dois ma visite. cette idée. » Mais. une espèce de champ. et presque repoussante. Il habitait.la mort du roi. il partageait l'impression générale. à trois quarts d'heure de la ville. avouons-le. il n'avait pas été compris dans les décrets d'exil et avait pu rester en France22. Pourtant l'évêque songeait. pas même de passants. Un jour enfin le bruit se répandit dans la ville qu'une façon de jeune pâtre qui servait le conventionnel G. après un moment de réflexion. Mais quelle brebis ! Le bon évêque était perplexe. disait-on. Toutefois. que le vieux scélérat se Une loi de janvier 1816. Car. Quelquefois il allait de ce côtélà. puis il revenait. Il avait là. lui apparaissait. dans sa bauge était venu chercher un médecin . dite d'amnistie. 22 – 56 – . au premier abord naturelle. permettait de bannir à perpétuité les anciens conventionnels régicides. un repaire. et le conventionnel lui inspirait. on ne sait quel repli perdu d'un vallon très sauvage. au fond.

Il enjamba un fossé. mit son pardessus à cause de sa soutane un peu trop usée. et aussi à cause du vent du soir qui ne devait pas tarder à souffler. avec une treille clouée à la façade. dit-il. quand l'évêque arriva à l'endroit excommunié. C'était une cabane toute basse. il aperçut la caverne. Au bruit qu'il fit en marchant. je n'ai plus besoin de rien. dans une vieille chaise à roulettes. Et son sourire quitta le soleil pour s'arrêter sur l'enfant. fit quelques pas assez hardiment. comme nous l'avons dit. entra dans un courtil délabré. Pendant que l'évêque regardait. au fond de la friche. petite et propre. L'évêque prit son bâton. indigente. Il tendait au vieillard une jatte de lait. franchit une haie. le vieux homme assis tourna la tête. L'évêque s'avança. Le soleil déclinait et touchait presque à l'horizon. derrière une haute broussaille. fauteuil du paysan. et qu'il ne passerait pas la nuit. le petit pâtre. Il reconnut avec un certain battement de cœur qu'il était près de la tanière. et tout à coup. – Dieu merci ! ajoutaient quelques-uns. Devant la porte. – 57 – .mourait. le vieillard éleva la voix : – Merci. Près du vieillard assis se tenait debout un jeune garçon. et son visage exprima toute la quantité de surprise qu'on peut avoir après une longue vie. et partit. que la paralysie le gagnait. leva un échalier. il y avait un homme en cheveux blancs qui souriait au soleil.

Il fit une pause et dit : – Je mourrai dans trois heures. pas malade. mais l'évêque ne la prit pas. Le conventionnel tendit la main à l'évêque. certes. voilà la première fois qu'on entre chez moi. – Entrez. Est-ce que c'est vous que le peuple appelle monseigneur Bienvenu ? – C'est moi. vous êtes mon évêque ? – Un peu.– Depuis que je suis ici. – Monsieur. dit-il. Qui êtes-vous. monsieur. Le vieillard reprit avec un demi-sourire : – En ce cas. – Bienvenu Myriel ! j'ai entendu prononcer ce nom. répondit le vieillard. L'évêque se borna à dire : – Je suis satisfait de voir qu'on m'avait trompé. Puis il reprit : – 58 – . je vais guérir. monsieur ? L'évêque répondit : – Je me nomme Bienvenu Myriel. Vous ne me semblez.

riait si volontiers de Sa Grandeur. Il ne croyait pas sentir Dieu dans cette façon de mourir. lui qui. assez ordinaire aux médecins et aux prêtres. je mourrai. qu'importe ! Finir est une affaire simple. il était quelque peu choqué de ne pas être appelé monseigneur. Tu es fatigué. Le vieillard se tourna vers le pâtre. ce représentant du peuple. Cet homme. ce conventionnel. quand il sera au cœur. cela ne me fatigue point. à lui. Le vieillard le suivit des yeux et ajouta comme se parlant à lui-même : – Pendant qu'il dormira. l'évêque se sentit en humeur de sévérité. je sais de quelle façon la dernière heure vient. vous pouvez me parler. Le soleil est beau. Soit. Je mourrai à la belle étoile. et il était presque tenté de répliquer : citoyen. Mais je sais que j'en ai à peine pour trois heures. après tout. Il lui vint une velléité de familiarité bourrue. car les petites contradictions des grands cœurs veulent être indiquées comme le reste. j'aurais voulu aller jusqu'à l'aube.– Je suis un peu médecin . – Toi. aujourd'hui. va te coucher. pour la première fois de sa vie peut-être. Il fera nuit. je m'arrêterai. – 59 – . avait été un puissant de la terre . Les deux sommeils peuvent faire bon voisinage. Au fait. L'évêque n'était pas ému comme il semble qu'il aurait pu l'être. maintenant je le sens qui monte jusqu'à la ceinture . mais qui ne lui était pas habituelle. le froid a gagné les genoux . Tu as veillé l'autre nuit. On a des manies . je n'avais que les pieds froids . n'est-ce pas ? je me suis fait rouler dehors pour jeter un dernier coup d'œil sur les choses. On n'a pas besoin du matin pour cela. Disons tout. Hier. Il est bon que ce moment-là ait des témoins. L'enfant rentra dans la cabane. dans l'occasion. Vous faites bien de venir regarder un homme qui va mourir.

laquelle. était contiguë à l'offense. était un de ces grands octogénaires qui font l'étonnement du physiologiste. eût rebroussé chemin et eût cru se tromper de porte. marbre par en bas. L'évêque. et la tête vivait de toute la puissance de la vie et paraissait en pleine lumière.. Les ténèbres le tenaient par là. Il y avait de la liberté dans son agonie. L'exorde fut ex abrupto. Si près de sa fin. selon lui. semblait mourir parce qu'il le voulait bien. Il répondit. Les jambes seulement étaient immobiles. G. Le conventionnel ne parut pas remarquer le sous-entendu amer caché dans ce mot : toujours. dans son robuste mouvement d'épaules. où l'on eût pu démêler l'humilité qui sied quand on est si près de sa mise en poussière. ne pouvait s'empêcher d'examiner le conventionnel avec une attention qui. le buste presque droit. n'ayant pas sa source dans la sympathie. Les pieds étaient morts et froids. la voix vibrante. il avait conservé tous les gestes de la santé.. en ce grave moment. G. de son côté. chair par en haut. On sentait dans ce vieillard l'homme à l'épreuve. dans son accent ferme. même hors la loi de charité. Tout sourire avait disparu de sa face. ressemblait à ce roi du conte oriental. G. lui eût été probablement reprochée par sa conscience vis-à-vis de tout autre homme. Azraël. – 60 – . Une pierre était là. La révolution a eu beaucoup de ces hommes proportionnés à l'époque. L'évêque s'y assit. Un conventionnel lui faisait un peu l'effet d'être hors la loi. Il y avait dans son coup d'œil clair. Vous n'avez toujours pas voté la mort du roi. quoiqu'il se gardât ordinairement de la curiosité. de quoi déconcerter la mort. dit-il du ton dont on réprimande.Le conventionnel cependant le considérait avec une cordialité modeste. l'ange mahométan du sépulcre. calme. – Je vous félicite.

la fin de l'esclavage pour l'homme. C'était l'accent austère en présence de l'accent sévère. la fin de la nuit pour l'enfant. – C'est la même chose. – Joie mêlée. l'ignorance. Monseigneur Bienvenu écoutait. vase des misères. C'est-à-dire la fin de la prostitution pour la femme. J'ai voté la fraternité. la concorde. un peu étonné. J'ai voté la fin du tyran. mais je me sens le devoir d'exterminer le mal. j'ai voté cela. J'ai voté la fin de ce tyran-là. nous avons démoli l'ancien – 61 – . et aujourd'hui. Je ne me crois pas le droit de tuer un homme . est devenu une urne de joie.– Ne me félicitez pas trop. – Je veux dire que l'homme a un tyran. j'en conviens . La conscience. dit l'évêque. Ce tyran-là a engendré la royauté qui est l'autorité prise dans le faux. L'homme ne doit être gouverné que par la science. – Que voulez-vous dire ? reprit l'évêque. – Et la conscience. tandis que la science est l'autorité prise dans le vrai. et le vieux monde. l'aurore ! J'ai aidé à la chute des préjugés et des erreurs. Hélas. c'est la quantité de science innée que nous avons en nous. ce langage très nouveau pour lui. ajouta l'évêque. après ce fatal retour du passé qu'on nomme 1814. j'ai voté la fin du tyran. – Vous pourriez dire joie troublée. joie disparue. Le conventionnel poursuivit : – Quant à Louis XVI. Les écroulements des erreurs et des préjugés font de la lumière. nous autres. l'œuvre a été incomplète. en se renversant sur le genre humain. j'ai dit non. Nous avons fait tomber le vieux monde. monsieur . En votant la république.

Elle a dégagé toutes les inconnues sociales. N'importe. elle a fait couler sur la terre des flots de civilisation. le vent y est encore. Au bout de quinze siècles. Démolir peut être utile .régime dans les faits. Vous faites le procès au coup de tonnerre. éclairé . mais sublime. cela ne suffit pas . monsieur l'évêque. Elle a adouci les esprits . mais je me défie d'une démolition compliquée de colère. – Vous avez démoli. La révolution française. et la colère du droit est un élément du progrès. soit . et quoi qu'on en dise. qui n'est autre chose qu'une justice plus élevée. Elle a été bonne. Incomplète. et. autant qu'un mourant peut s'écrier. – 62 – . Il répondit : – Le juge parle au nom de la justice . Et il ajouta en regardant fixement le conventionnel. – Le droit a sa colère. apaisé. Pourtant il fit bonne contenance. nous n'avons pu entièrement le supprimer dans les idées. il s'écria : – Ah ! vous y voilà ! 93 ! J'attendais ce mot-là. Un nuage s'est formé pendant quinze cents ans. la révolution française est le plus puissant pas du genre humain depuis l'avènement du Christ. L'évêque ne put s'empêcher de murmurer : – Oui ? 93 ! Le conventionnel se dressa sur sa chaise avec une solennité presque lugubre. il faut modifier les mœurs. Un coup de tonnerre ne doit pas se tromper. sans se l'avouer peut-être. Détruire les abus. le prêtre parle au nom de la pitié. elle a calmé. c'est le sacre de l'humanité. il a crevé. que quelque chose en lui était atteint. L'évêque sentit. Le moulin n'y est plus.

dit l'évêque. martyrisé dans la tour du Temple pour le seul crime d'avoir été le petit-fils de Louis XV.– Louis XVII ? Le conventionnel étendit la main et saisit le bras de l'évêque : – Louis XVII ! Voyons. L'évêque regrettait presque d'être venu. je n'aime pas ces rapprochements de noms. sur qui pleurez-vous ? Est-ce sur l'enfant innocent ? alors. n'est pas moins douloureux que le petit-fils de Louis XV. » 23 – 63 – . – Cartouche ? Louis XV ? pour lequel des deux réclamezvous ? Il y eut un moment de silence. et pourtant il se sentait vaguement et étrangement ébranlé. Quand il s'écriait : Sinite parvulos23…. Est-ce sur l'enfant royal ? je demande à réfléchir. Il prenait une verge et il époussetait le temple. enfant innocent. Je pleure avec vous. Le conventionnel reprit : – Ah ! monsieur le prêtre. enfant innocent. vous n'aimez pas les crudités du vrai. Monsieur. lui. pour le seul crime d'avoir été le frère de Cartouche. Pour moi. Son fouet plein d'éclairs était un rude diseur de vérités. pendu sous les aisselles en place de Grève jusqu'à ce que mort s'ensuive. il ne distinguait pas entre les petits enfants. Christ les aimait. soit. Il ne se fût pas gêné de rapprocher le dauphin de Barabbas du dauphin d'Hérode. 14) : « Laissez venir à moi les tout-petits. X. l'innocence est sa Début de la phrase du Christ : « Sinite parvulos ad me ventre » (Marc. – Monsieur. le frère de Cartouche.

vous l'aurez sans doute laissée derrière le taillis. Mais alors. sur tous les martyrs. Il y eut encore un silence. les gens habiles ont tant de manières d'en faire accroire à ce brave bonhomme de peuple. et si la balance doit pencher. moi. pourvu que vous pleuriez avec moi sur les petits du peuple. – J'insiste. – Je pleure sur tous. il faut remonter plus haut que 93. sur ceux d'en bas comme sur ceux d'en haut ? J'en suis. comme on fait machinalement lorsqu'on interroge et qu'on juge. je n'ai pas entendu le bruit de votre voiture. Ce fut presque une explosion. Ce fut le conventionnel qui le rompit. ne vient personne que cet enfant qui m'aide. monsieur.couronne à elle-même. et c'est avant Louis XVII qu'il faut commencer nos larmes. que ce soit du côté du peuple. Elle est aussi auguste déguenillée que fleurdelysée. je dois le dire. Entendons-nous. il y a longtemps que le peuple souffre. – Oui. arrivé confusément jusqu'à moi. Vous m'avez dit que vous étiez l'évêque. dit l'évêque. Je pleurerai sur les enfants des rois avec vous. Et puis. pas très mal prononcé . ce n'est pas tout cela. – C'est vrai. ne mettant pas les pieds dehors. je vous l'ai dit. Pleurons-nous sur tous les innocents. À propos. il est vrai.. et interpella l'évêque avec un regard plein de toutes les énergies de l'agonie. sur tous les enfants. seul. j'ai vécu dans cet enclos. Votre nom est. mais cela ne me – 64 – . L'innocence n'a que faire d'être altesse. Il se souleva sur un coude. dit l'évêque à voix basse. – Également ! s'écria G. et. tenez. à l'embranchement de la route. continua le conventionnel G. Vous m'avez nommé Louis XVII. làbas. que venez-vous me questionner et me parler de Louis XVII ? Je ne vous connais pas. vous dis-je. prit entre son pouce et son index replié un peu de sa joue. mais cela ne signifie rien . Il y a plus longtemps qu'il souffre. Je ne vous connais pas. Depuis que je suis dans ce pays.

qui ont des livrées. rentés.renseigne point sur votre personne morale. armoriés. en quoi ma bonne table et les poules d'eau que je mange le vendredi. cela ne m'éclaire pas sur votre valeur intrinsèque et essentielle. qui ont de grosses prébendes – l'évêché de Digne. chevaux. à vous qui venez avec la prétention probable de m'apporter de la sagesse. qui font bonne chère. en berline de gala. À qui est-ce que je parle ? Qui êtes-vous ? L'évêque baissa la tête et répondit : – Vermis sum24. bonne table. soit. mais cela en dit trop ou pas assez . – Un ver de terre en carrosse ! grommela le conventionnel. et de l'évêque d'être humble. vingt-cinq mille francs –. vous avez cela comme les autres. valets. laquais devant. et qui roulent carrosse au nom de Jésus-Christ qui allait pieds nus ! Vous êtes un prélat . – Monsieur. Mais expliquez-moi en quoi mon carrosse. qui se pavanent. c'est-àdire un prince de l'église. un de ces hommes dorés. Qui êtes-vous ? Vous êtes un évêque. rentes. c'est bien. toutes les sensualités de la vie. dix mille francs de casuel. et comme les autres vous en jouissez. total. qui est là à deux pas derrière les arbres. 7) : « Ego autem sum vermis. en quoi mes vingt-cinq mille livres de rentes. quinze mille francs de fixe. et non homo. En somme. et qui ont des palais. » 24 – 65 – . C'était le tour du conventionnel d'être hautain. palais. qui ont des cuisines. qui mangent des poules d'eau le vendredi. L'évêque reprit avec douceur. je vous répète ma question. en quoi mon palais et mes laquais prouvent « Je suis un ver » (Psaume 21. laquais derrière.

oui. je vous prie de me pardonner. les « dragons ». Vous discutez mes idées. Après chaque abjuration de ville protestante. Je viens d'avoir un tort. reprit : – Revenons à l'explication que vous me demandiez. et que 93 n'a pas été inexorable. on chantait un Te Deum (« Toi Seigneur… » : début d'un hymne d'action de grâces) solennel. L'évêque en tressaillit . G. Où en étions-nous ? Que me disiez-vous ? que 93 a été inexorable ? – Inexorable. Vous êtes chez moi. dit l'évêque. Vos richesses et vos jouissances sont des avantages que j'ai contre vous dans le débat. vous êtes mon hôte. dit l'évêque. Je vous dois courtoisie. dit-il. que la clémence n'est pas un devoir. félicitait le roi des « conversions » opérées par l'armée. il ne lui vint aucune Allusion à l'attitude de Bossuet qui. mais elle allait au but avec la rigidité d'une pointe d'acier. – Avant de vous répondre. monsieur. il sied que je me borne à combattre vos raisonnements. après la révocation de l'édit de Nantes (1685).que la pitié n'est pas une vertu. – Je vous remercie. Je vous promets de ne plus en user. mais il est de bon goût de ne pas m'en servir. Le conventionnel passa la main sur son front comme pour en écarter un nuage. Que pensez-vous de Marat battant des mains à la guillotine ? – Que pensez-vous de Bossuet chantant le Te Deum25 sur les dragonnades ? La réponse était dure. 25 – 66 – .

En dehors de la révolution qui. Le petit. Le conventionnel commençait à haleter . nue jusqu'à la ceinture. 93. XX) : « On liait la mère qui allaitait. monsieur ? Carrier est un bandit . l'enfant tenu à distance . le sein se gonflait de lait et le cœur d'angoisse. Martin Jouve dit Jourdan-Coupe-Tête) le conventionnel oppose les « terroristes » de l'Ancien Régime. hélas ! est une réplique. voyait ce sein. mère et nourrice : « Abjure ! » lui donnant à choisir entre la mort de son enfant et la mort de sa conscience27. le Père Duchêne. est une immense affirmation humaine. Voir déjà la Lettre XXVII du Rhin. sous Louis le Grand. fut liée. Il continua : – Disons encore quelques mots çà et là. allaitant son enfant. Vous le trouvez inexorable. et on lui tenait à distance son nourrisson qui 26 – 67 – . mais quel est votre avis sur Lamoignon-Bâville ? Maillard est affreux. mais toute la monarchie. mais quel nom donnez-vous à Montrevel ? Fouquier-Tinville est un gueux. archiduchesse et reine. Maillard. mais Saulx-Tavannes. Les meilleurs esprits ont leurs fétiches. mais quelle épithète m'accorderez-vous pour le père Letellier ? Jourdan-Coupe-Tête est un monstre. chap. Monsieur. Fouquier-Tinville. le marquis de Louvois26. je veux bien. agonisait et criait.riposte. cependant il avait encore une parfaite lucidité d'âme dans les yeux. mais moindre que M. monsieur. Que dites- Aux violences de la Terreur révolutionnaire (Carrier à Nantes. monsieur. à un poteau. mais je plains aussi cette pauvre femme huguenote qui. lui entrecoupait la voix . qui se mêle aux derniers souffles. s'il vous plaît ? Le père Duchêne est féroce. l'asthme de l'agonie. dont le célèbre marquis de Louvois qui ordonna l'incendie du Palatinat. je plains Marie-Antoinette. prise dans son ensemble. affamé et pâle. et le bourreau disait à la femme. en 1685. 27 Hugo réécrit ici une scène de supplice racontée par Michelet (Louis XIV et la Révocation de l'édit de Nantes. mais il était froissé de cette façon de nommer Bossuet. et parfois se sentent vaguement meurtris des manques de respect de la logique.

[…] la tête échappait. toute la nature se soulevait . mais qu'il a marché. se mourait. le violent transport au cerveau qui se faisait. Son résultat.vous de ce supplice de Tantale accommodé à une mère ? Monsieur. les brutalités du progrès s'appellent révolutions. il sort une caresse pour le genre humain. Rien ne fut plus terrible . bas et se parlant à lui-même. la pléthore du sein qui brûlait d'allaiter. Il regarda le ciel. la douleur. Elle ne se connaissait plus et disait tout ce qu'on voulait pour être déliée. Et. Mais dans ce bonheur. recevait des torrents de larmes. l'œil perdu dans les profondeurs : pleurait. De ses coups les plus terribles. le conventionnel acheva sa pensée en ces quelques mots tranquilles : – Oui. retenez bien ceci : la révolution française a eu ses raisons. Il en restait un pourtant. D'ailleurs je me meurs. cessant de regarder l'évêque. suprême ressource de la résistance de monseigneur Bienvenu. et une larme germa lentement dans ce regard. c'est le monde meilleur. avec le lait. la larme coula le long de sa joue livide. Le vieux représentant du peuple ne répondit pas. et il dit presque en bégayant. Quand elles sont finies. Le bien ne peut pas avoir de serviteur impie. C'est un mauvais conducteur du genre humain que celui qui est athée. Il eut un tremblement. languissait. Quand la paupière fut pleine. et de ce retranchement. » – 68 – . aller à lui et le nourrir. quels regrets ! L'enfant. on reconnaît ceci : que le genre humain a été rudoyé. c'était trop. sortit cette parole où reparut presque toute la rudesse du commencement : – Le progrès doit croire en Dieu. Le conventionnel ne se doutait pas qu'il venait d'emporter successivement l'un après l'autre tous les retranchements intérieurs de l'évêque. Je m'arrête. Sa colère sera absoute par l'avenir. j'ai trop beau jeu. J'abrège.

il y avait des tyrannies. Ce qu'il venait de dire l'avait approché de celui qui est dans la mort. Donc il a un moi. il était passé par degrés à l'émotion extrême .– O toi ! ô idéal ! toi seul existes ! L'évêque eut une sorte d'inexprimable commotion. Je n'étais pas riche . Il est là. et se pencha vers le moribond : – Cette heure est celle de Dieu. dit-il. Le mourant avait prononcé ces dernières paroles d'une voix haute et avec le frémissement de l'extase. je suis pauvre. L'évêque le comprit. c'est Dieu. je les ai détruites . Or il est. ses yeux se fermèrent. il ne serait pas. les caves du Trésor étaient encombrées – 69 – . comme s'il voyait quelqu'un. j'ai offert ma poitrine. Ce moi de l'infini. c'était comme prêtre qu'il était venu . en d'autres termes. Une gravité où il y avait de l'ombre S'empreignit sur son visage. je les ai proclamés et confessés. je l'ai défendu . j'ai passé ma vie dans la méditation. L'effort l'avait épuisé. Le territoire était envahi. le moi serait sa borne . il regarda ces yeux fermés. avec une lenteur qui venait peutêtre plus encore de la dignité de l'âme que de la défaillance des forces. J'ai obéi. il ne serait pas infini . le vieillard leva un doigt vers le ciel. et dit : – L'infini est. et m'a ordonné de me mêler de ses affaires. Ne trouvez-vous pas qu'il serait regrettable que nous nous fussions rencontrés en vain ? Le conventionnel rouvrit les yeux. Quand il eut parlé. il prit cette vieille main ridée et glacée. – Monsieur l'évêque. l'étude et la contemplation. Il était évident qu'il venait de vivre en une minute les quelques heures qui lui restaient. le moment pressait. L'instant suprême arrivait. je les ai combattus . Il y avait des abus. Après un silence. il y avait des droits et des principes. Si l'infini n'avait pas de moi. J'ai été l'un des maîtres de l'État. de l'extrême froideur. J'avais soixante ans quand mon pays m'a appelé. la France était menacée.

traqué. j'ai pour la pauvre foule ignorante visage de damné. J'ai déchiré la nappe de l'autel. Le lendemain. la face du conventionnel était devenue auguste. dans l'occasion. mais c'était pour panser les blessures de la patrie. proscrit. et j'ai résisté quelquefois au progrès sans pitié. conspué. à l'endroit même où les rois mérovingiens avaient leur palais d'été. l'abbaye de SainteClaire en Beaulieu. . Il passa toute la nuit en prière. je sens que beaucoup de gens se croient sur moi le droit de mépris. Sainte Claire avait fondé les clarisses en 1212. que j'ai sauvé en 1793. il se borna à montrer le ciel. maudit. Maintenant. Il venait d'expirer. Et il s'agenouilla. noirci. vous autres. J'ai fait mon devoir selon mes forces. L'évêque rentra chez lui profondément absorbé dans on ne sait quelles pensées. j'ai quatre-vingt-six ans . protégé mes propres adversaires. j'ai soulagé les souffrants. l'isolement de la haine. avec mes cheveux blancs. J'ai toujours soutenu la marche en avant du genre humain vers la lumière. J'ai. dit l'évêque. je dînais rue de l'Arbre-Sec à vingt-deux sous par tête. il On nomme urbanistes les clarisses qui ont adopté la règle mitigée du pape Urbain IV (1263). prêts à se fendre sous le poids de l'or et de l'argent. 28 – 70 – . je vais mourir. persécuté. et le bien que j'ai pu. poursuivi. et j'accepte. Qu'est-ce que vous venez me demander ? – Votre bénédiction. ne haïssant personne. Depuis bien des années déjà. raillé. Et il y a à Peteghem en Flandre. Quand l'évêque releva la tête. J'ai secouru les opprimés. quelques braves curieux essayèrent de lui parler du conventionnel G. un couvent d'urbanistes28. À partir de ce moment.d'espèces au point qu'on était forcé d'étançonner les murs. c'est vrai . Après quoi j'ai été chassé.

lui adressa cette saillie : – Monseigneur. – 71 – . Personne ne pourrait dire que le passage de cet esprit devant le sien et le reflet de cette grande conscience sur la sienne ne fût pas pour quelque chose dans son approche de la perfection. une douairière. Toute allusion à ce « vieux scélérat de G. Alors pourquoi y aller ? Qu'a-t-il été regarder là ? Il fallait donc qu'il fût bien curieux d'un emportement d'âme par le diable. Heureusement que ceux qui la méprisent dans un bonnet la vénèrent dans un chapeau. Cette « visite pastorale » fut naturellement une occasion de bourdonnement pour les petites coteries locales : – Était-ce la place d'un évêque que le chevet d'un tel mourant ? Il n'y avait évidemment pas de conversion à attendre. Un jour. de la variété impertinente qui se croit spirituelle. » le faisait tomber dans une préoccupation singulière. répondit l'évêque.redoubla de tendresse et de fraternité pour les petits et les souffrants. – Oh ! oh ! voilà une grosse couleur. on demande quand Votre Grandeur aura le bonnet rouge. Tous ces révolutionnaires sont relaps.

Ce synode se tint à NotreDame et s'assembla pour la première fois le 15 juin 1811 sous la présidence de M. M. Voilà tout. Quoique monseigneur Bienvenu n'ait été rien moins qu'un homme politique. que Napoléon appelait le « concile d'Occident ». Remontons donc en arrière de quelques années. dans la rusticité et le dénuement.Chapitre XI Une restriction On risquerait fort de se tromper si l'on concluait de là que monseigneur Bienvenu fût « un évêque philosophe » ou « un curé patriote ». Évêque d'un diocèse montagnard. vivant si près de la nature. 29 – 72 – . lui laissa une sorte d'étonnement qui le rendit plus doux encore. quelle fut son attitude dans les événements d'alors. Sa rencontre. c'est peut-être ici le lieu d'indiquer. ce qu'on pourrait presque appeler sa conjonction avec le conventionnel G. l'empereur l'avait fait baron de l'empire. Myriel à l'épiscopat. Quelque temps après l'élévation de M. fut ouvert le 17 juin 1811. à cette occasion. dans la nuit du 5 au 6 juillet 1809 . On le questionna sur ce prompt retour. en manifestant son ultramontanisme. très brièvement. comme on sait.. Il revint bien vite à Digne. Mgr Miollis. L'arrestation du pape eut lieu. il répondit : Ce synode. en même temps que plusieurs autres évêques. le cardinal Fesch. s*y trouva en opposition avec la plupart des évêques présents. il paraît qu'il apportait parmi ces personnages éminents des idées qui changeaient la température de l'assemblée. Mais il n'assista qu'à une séance et à trois ou quatre conférences particulières. Myriel fut appelé par Napoléon au synode des évêques de France et d'Italie convoqué à Paris. M. Myriel fut du nombre des quatre-vingt-quinze évêques qui s'y rendirent29. en supposant que monseigneur Bienvenu ait jamais songé à avoir une attitude.

Or peut-on toucher sans cesse.– Je les gênais. à toutes les indigences. ce ne serait pas une haine intelligente que la haine du luxe. Cependant. je ne suis qu'un pauvre évêque paysan. chez les gens d'église. et vous changeriez la température. L'air du dehors leur venait par moi. nous n'aimons pas les changements de température. Entre autres choses étranges. vous y apporteriez de l'air extérieur. un soir qu'il se trouvait chez un de ses collègues les plus qualifiés : – Les belles pendules ! les beaux tapis ! les belles livrées ! Ce doit être bien importun ! Oh ! que je ne voudrais pas avoir tout ce superflu-là à me crier sans cesse aux oreilles : Il y a des gens qui ont faim ! il y a des gens qui ont froid ! il y a des pauvres ! il y a des pauvres ! Disons-le en passant. 1985. vous. le luxe est un tort. Il semble révéler des habitudes peu réellement charitables. ce que Royer-Collard dit à Hugo qui sollicitait sa voix pour l'Académie française en 1836 : « Nous sommes là sept ou huit vieilles gens du même âge. Le fait est qu'il avait déplu. nous causons de notre passé. p. à toutes les détresses.) 30 – 73 – . Je leur faisais l'effet d'une porte ouverte30. Une autre fois il dit : – Que voulez-vous ? ces messeigneurs-là sont des princes. comme la poussière du travail ? C'est. et nuit et jour. En entrant à l'Académie. sans avoir soi-même sur soi un peu de cette sainte misère. presque mot pour mot. vous le savez. Un prêtre opulent est un contre-sens. Moi. » (Victor Hugo raconté par Adèle Hugo. 618. Le prêtre doit se tenir près des pauvres. Plon. Cette haine impliquerait la haine des arts. il lui serait échappé de dire. jeune homme. en dehors de la représentation et des cérémonies. à toutes les infortunes. Nous autres vieux.

C'était là sans doute ce que pensait M. Comme nous faisons un portrait et que nous ne voulons rien cacher. son heure d'amertume. il adhéra ou il applaudit à toutes les manifestations hostiles. Sa correspondance resta plus affectueuse pour l'autre frère. rue Cassette. et qui n'a pas chaud ? Se figure-t-on un ouvrier qui travaille sans cesse à une fournaise. À partir de 1813. Outre sa sœur. – 74 – . parce qu'ayant un commandement en Provence. c'est la pauvreté. chez l'évêque surtout. l'ancien préfet. Il se mêlait peu aux querelles théologiques du moment et se taisait sur les questions où sont compromis l'Église et l'État . ni un grain de cendre au visage ? La première preuve de la charité chez le prêtre. Il tint quelque temps rigueur au premier. mademoiselle Baptistine.Se figure-t-on un homme qui est près d'un brasier. Il refusa de le voir à son passage au retour de l'île d'Elbe. et qui n'a ni un cheveu brûlé. brave et digne homme qui vivait retiré à Paris. aussi lui. le général s'était mis à la tête de douze cents hommes et avait poursuivi l'empereur comme quelqu'un qui veut le laisser échapper. il paraît qu'on l'eût trouvé plutôt ultramontain que gallican. Il écrivait assez souvent à tous les deux. nous sommes forcé d'ajouter qu'il fut glacial pour Napoléon déclinant. l'autre préfet. et s'abstint d'ordonner dans son diocèse les prières publiques pour l'empereur pendant les CentJours31. son nuage. L'ombre des passions du moment traversa ce doux et grand esprit occupé des choses 31 Ce détail est emprunté à la biographie de Mgr de Miollis. il avait deux frères : l'un général. à l'époque du débarquement de Cannes. ni un ongle noirci. mais si on l'eût beaucoup pressé. ni une goutte de sueur. son heure d'esprit de parti. l'évêque de Digne. Il ne faudrait pas croire d'ailleurs qu'il partageait sur certains points délicats ce que nous appellerions « les idées du siècle ». Monseigneur Bienvenu eut donc.

c'était un devoir de détourner la tête . comme on pouvait vaguement distinguer Waterloo ouvert devant Napoléon. la Charité. démocratique et humaine. un pareil homme eût mérité de n'avoir pas d'opinions politiques. insultant après avoir divinisé. avec la sublime foi patriotique. et c'était un tort d'applaudir . et. de nos jours. nous la laissons faire. la lâche rupture de silence de ce corps législatif taciturne enhardi par les catastrophes n'avait que de quoi indigner. devant cette idolâtrie lâchant pied et crachant sur l'idole. Qu'on ne se méprenne pas sur notre pensée. la douloureuse acclamation de l'armée et du peuple au condamné du destin n'avait rien de risible. l'opposition fière. la résistance périlleuse et juste à Napoléon tout-puissant. comme les suprêmes désastres étaient dans l'air. et. lorsque la Providence s'en mêle et frappe. Le dénonciateur du succès est le seul légitime justicier de la chute. la Vérité. 1812 commence à nous désarmer. les combattants de la première heure ont seuls le droit d'être les exterminateurs de la dernière. en 1815. qui. au-dessus du va-et-vient orageux des choses humaines. devant ce sénat passant d'une fange à l'autre. Mais ce qui nous plaît vis-à-vis de ceux qui montent nous plaît moins vis-à-vis de ceux qui tombent. ces trois pures lumières. nous eussions compris et admiré la protestation au nom du droit et de la liberté. Tout en convenant que ce n'était point pour une fonction politique que Dieu avait créé monseigneur Bienvenu. Certes. nous disons simplement ceci : Il eût été beau que monseigneur Bienvenu n'eût pas été royaliste et que son regard ne se fût pas détourné un seul instant de cette contemplation sereine où l'on voit rayonner distinctement.éternelles. en 1814. doit être le fond même de toute intelligence généreuse. comme la France avait le frisson de leur approche sinistre. Qui n'a pas été accusateur opiniâtre pendant la prospérité doit se taire devant l'écroulement. Nous n'aimons le combat que tant qu'il y a danger . nous ne confondons point ce qu'on appelle « opinions politiques » avec la grande aspiration au progrès. Sans approfondir des questions qui ne touchent qu'indirectement au sujet de ce livre. Quant à nous. la Justice. devant ces maréchaux trahissant. un cœur comme l'évêque – 75 – . toute réserve faite sur le despote. dans tous les cas. En 1813.

humble et digne . et bienveillant. bonapartiste comme l'aigle. Il en fit tant qu'il perdit sa place. il faut le dire. Il échappait dans l'occasion à ce pauvre diable de ces paroles peu réfléchies que la loi d'alors32 qualifiait propos séditieux. discours et écrits « séditieux ». et le nomma suisse de la cathédrale. 33 Sous la Restauration. comme il disait. juste. dans cette opinion politique que nous venons de lui reprocher et que nous sommes disposé à juger presque sévèrement.de Digne n'eût peut-être pas dû méconnaître ce qu'avait d'auguste et de touchant. il était et il fut. équitable. et un homme. l'étroit embrassement d'une grande nation et d'un grand homme. L'évêque le fit venir. 32 – 76 – . que de porter sur mon cœur les trois crapauds ! » Il raillait volontiers tout haut Louis XVIII. Il avait ôté lui-même dévotement l'effigie impériale de la croix que Napoléon lui avait donnée. C'était un vieux sous-officier de la vieille garde. À cela près. cela faisait un trou. C'était un prêtre. et il n'avait rien voulu mettre à la place. la Prusse et l'Angleterre. « Plutôt mourir. Le voilà sans pain sur le pavé avec femme et enfants. il ne s'habillait jamais dans l'ordonnance. bienfaisant. Loi du 9 novembre 1815. les républicains et bonapartistes appelaient la fleur de lys « crapaud » et « salsifis » la mèche nouée de la perruque réapparue en 1815. disait-il. peut-être plus que nous qui parlons ici. – Le portier de la maison de ville avait été placé là par l'empereur. afin de ne pas être forcé de porter sa croix. en toute chose. Depuis que le profil impérial avait disparu de la légion d'honneur. qui réprimait sévèrement les cris. vrai. légionnaire d'Austerlitz. le gronda doucement. un sage. Même. ce qui est une autre bienfaisance. il était tolérant et facile. « qu'il s'en aille en Prusse avec son salsifis !33 » Heureux de réunir dans la même imprécation les deux choses qu'il détestait le plus. au bord de l'abîme. « Vieux goutteux à guêtres d'anglais ! » disait-il. votée par la Chambre « introuvable ». intelligent.

M. qui adorait son empereur. à force de saintes actions et de douces manières. – 77 – . Myriel était dans le diocèse le vrai pasteur. monseigneur Bienvenu avait rempli la ville de Digne d'une sorte de vénération tendre et filiale. bon troupeau faible. mais qui aimait son évêque. l'ami de tous. Sa conduite même envers Napoléon avait été acceptée et comme tacitement pardonnée par le peuple. En neuf ans.

plus grosse cure au favori. les aumôneries et les fonctions cathédrales. c'est le pied à l'étrier pour un sous-diacre. Tout évêque un peu influent a près de lui sa patrouille de chérubins séminaristes. et sur toute cette jeunesse qui sait plaire. ils font pleuvoir autour d'eux. c'est tout un système solaire en marche. qui fait la ronde et maintient le bon ordre dans le palais épiscopal. Leur prospérité s'émiette sur la cantonade en bonnes petites promotions. pas une fortune qui n'ait sa cour. en attendant les dignités épiscopales. il y a dans l'église les grosses mitres. Leur rayonnement empourpre leur suite.Chapitre XII Solitude de monseigneur Bienvenu Il y a presque toujours autour d'un évêque une escouade de petits abbés comme autour d'un général une volée de jeunes officiers. traits d'union entre la sacristie et la diplomatie. mais sachant aussi solliciter. Un évêque qui sait devenir archevêque. et qui monte la garde autour du sourire de monseigneur. C'est là ce que ce charmant saint François de Sales appelle quelque part « les prêtres blancs-becs ». les archidiaconats. Heureux qui les approche ! Gens en crédit qu'ils sont. sur les empressés et les favorisés. vous emmène comme concla- – 78 – . les prébendes. En avançant euxmêmes. un archevêque qui sait devenir cardinal. Les chercheurs d'avenir tourbillonnent autour du présent splendide. peu scrupuleux de faire faire antichambre en leur personne à tout un diocèse. Toute métropole a son état-major. De même qu'il y a ailleurs les gros bonnets. l'apostolat ne dédaigne pas le canonicat. sachant prier. plutôt prélats qu'évêques. Et puis Rome est là. habiles. ils font progresser leurs satellites . Ce sont les évêques bien en cour. les grasses paroisses. sans doute. Toute carrière a ses aspirants qui font cortège aux arrivés. Pas une puissance qui n'ait son entourage . riches. Agréer à un évêque. Plus grand diocèse au patron. Il faut bien faire son chemin . rentés. acceptés du monde. plutôt abbés que prêtres.

et s'en allaient bien vite. qui sait ? de bonne foi peut-être et se trompant elle-même. et. vous voilà auditeur. De là l'isolement Pallium : bande de laine blanche. Ses chanoines et ses grands vicaires étaient de bons vieux hommes. et quel roi ! le roi suprême. et de la Grandeur à Imminence il n'y a qu'un pas. insigne des archevêques. on veut être poussé. et entre Imminence et la Sainteté il n'y a que la fumée d'un scrutin. plus de renoncement que vous n'en voulez . béate qu'elle est ! Monseigneur Bienvenu. particulier. Pas une ambition en herbe ne faisait la folie de verdir à son ombre. que de jeunes abbés ont sur la tête le pot au lait de Perrette ! Comme l'ambition s'intitule aisément vocation. en somme. Cela était visible à l'absence complète de jeunes prêtres autour de lui. et qui ressemblaient à leur évêque. et l'on fuit cette vertu galeuse. Pas un avenir ne songeait à se greffer sur ce vieillard solitaire. garnie de croix. il pourrait bien vous communiquer par contagion une pauvreté incurable. Toute calotte peut rêver la tiare. avec cette différence qu'eux étaient finis. composé de douze auditeurs. vous avez le pallium34. les jeunes gens ordonnés par lui se faisaient recommander aux archevêques d'Aix ou d'Auch. vous voilà monsignor. murés comme lui dans ce diocèse sans issue sur le cardinafat. On a vu qu'à Paris « il n'avait pas pris ». pauvre. et que lui était achevé. Rote : tribunal du Saint-Siège. Aussi quelle pépinière d'aspirations qu'un séminaire ! Que d'enfants de chœur rougissants. n'était pas compté parmi les grosses mitres. nous le répétons. un peu peuple comme lui. On sentait si bien l'impossibilité de croître près de monseigneur Bienvenu qu'à peine sortis du séminaire. 34 – 79 – . vous entrez dans la rote. humble. l'ankylose des articulations utiles à l'avancement.viste. Le prêtre est de nos jours le seul homme qui puisse régulièrement devenir roi . Car enfin. vous voilà camérier. Un saint qui vit dans un excès d'abnégation est un voisinage dangereux .

voilà l'enseignement qui tombe goutte à goutte de la corruption en surplomb. Qu'un notaire se transfigure en député. déjà raillé par Hugo dans Les Contemplations (I. qu'un Prud’homme militaire gagne par accident la bataille décisive d'une époque. Être le premier venu. Gagnez à la loterie. Pour la foule. cela ne gâte rien. Dorure est or. porte la livrée du succès. Eschyle. Soit dit en passant. a une dupe : l'histoire. avec ce carton vendu pour du cuir. qu'un faux Corneille fasse Tiridate35. Michel-Ange ou Napoléon. et fait le service de son antichambre. Le vulgaire est un vieux Narcisse qui s'adore lui-même et qui applaudit le vulgaire. Ayez de la chance. soyez heureux. Réponse à un acte d'accusation) : Sur le Racine mort le campistron pullule. Juvénal et Tacite seuls en bougonnent. qu'un porte-balle épouse l'usure et la fasse accoucher de sept ou huit millions dont il est le père et dont elle est la mère. En dehors des cinq ou six exceptions immenses qui font l'éclat d'un siècle. c'est une chose assez hideuse que le succès. Réussir. Sa fausse ressemblance avec le mérite trompe les hommes. Dante. ce ménechme du talent. vous aurez le reste . 5. qu'un eunuque parvienne à posséder un harem. Qui triomphe est vénéré. Naissez coiffé. quatre cent mille livres de rente. De nos jours. une philosophie à peu près officielle est entrée en domesticité chez lui. on vous croira grand. qu'un prédicateur devienne évêque par le nasillement. la multitude la décerne d'emblée et par acclamation à quiconque atteint son but dans quoi que ce soit. qu'un intendant de Tragédie jouée en 1691 de Campistron (« faux Corneille »). vous voilà un habile homme. pourvu qu'on soit le parvenu. Prospérité suppose Capacité. la réussite a presque le même profil que la suprématie. Réussissez : théorie. Le succès.de monseigneur Bienvenu. tout est là. qu'un apothicaire invente les semelles de carton pour l'armée de Sambre-et-Meuse et se construise. Nous vivons dans une société sombre. 35 – 80 – . Cette faculté énorme par laquelle on est Moïse. l'admiration contemporaine n'est guère que myopie.

Valet de Porthos dans Les Trois Mousquetaires.bonne maison soit si riche en sortant de service qu'on le fasse ministre des finances. Sous toutes ces gloires de carton doré on reconnaît Napoléon-le-Petit. Ils confondent avec les constellations de l'abîme les étoiles que font dans la vase molle du bourbier les pattes des canards. 36 – 81 – . les hommes appellent cela Génie. de même qu'ils appellent Beauté la figure de Mousqueton36 et Majesté l'encolure de Claude.

pour M. C'est par là. L'évêque de Digne n'avait point cette dureté-là. Madeleine et pour Fantine. de certaines natures étant données. quia multum amavit37. La conscience du juste doit être crue sur parole. les « personnes graves » et les « gens raisonnables » . particulière à « Parce qu'elle – ou il – a beaucoup aimé. dans l'occasion. nous admettons le développement possible de toutes les beautés de la vertu humaine dans une croyance différente de la nôtre. l'évêque avait un excès d'amour. Qu'était-ce que cet excès d'amour ? C'était une bienveillance sereine. VII. Il vivait sans dédain. Puisant d'ailleurs dans les bonnes œuvres cette quantité de satisfaction qui suffit à la conscience. 37 – 82 – . et qui vous dit tout bas : « Tu es avec Dieu. même le meilleur. pour ainsi dire. » Ce que nous croyons devoir noter. Aucune pourriture n'est possible au diamant. Appliquée ici à Myriel. nous ne nous sentons en humeur que de respect. qu'il était jugé vulnérable par les « hommes sérieux ». nous n'avons point à sonder M. l'évêque de Digne. la parole du Christ vaut. c'est que jamais les difficultés de foi ne se résolvaient pour lui en hypocrisie. débordant les hommes. Que pensait-il de ce dogme-ci ou de ce mystère-là ? Ces secrets du for intérieur ne sont connus que de la tombe où les âmes entrent nues. s'écriait-il souvent. a en lui une dureté irréfléchie qu'il tient en réserve pour l'animal. D'ailleurs.Chapitre XIII Ce qu'il croyait Au point de vue de l'orthodoxie. » C'est pour cette raison et en ces termes que le Christ pardonne à Marie-Madeleine (Luc. Il croyait le plus qu'il pouvait. et. locutions favorites de notre triste monde où l'égoïsme reçoit le mot d'ordre du pédantisme. Ce dont nous sommes certain. et au-delà de sa foi. s'étendant jusqu'aux choses. Devant une telle âme. à plus forte raison. en dehors. comme nous l'avons indiqué déjà. Credo in Patrem. Tout homme. 47). c'est que. Il était indulgent pour la création de Dieu.

Un matin. il peut y avoir des trous de gouttes d'eau. Il examinait sans colère. dans un caractère comme dans un rocher. Il en était ému. à en croire les récits sur sa jeunesse et même sur sa virilité. il s'arrêta. Sa mansuétude universelle était moins un instinct de nature que le résultat d'une grande conviction filtrée dans son cœur à travers la vie et lentement tombée en lui. car. pensif. il était dans son jardin . horrible. un homme passionné. c'était une grosse araignée.beaucoup de prêtres pourtant. presque attendri. la cause. Ces creusements-là sont ineffaçables . Il semblait que. il se croyait seul. pour le combattre. En 1815. Il n'était pas grand . Il n'allait pas jusqu'au bramine. nous croyons l'avoir dit. peut-être violent. la quantité de chaos qui est encore dans la nature. mais il semblait avoir médité cette parole de l'Ecclésiaste : « Saiton où va l'âme des animaux ? » Les laideurs de l'aspect. au-delà de la vie apparente. il atteignit soixante-quinze ans. il avait quelque embonpoint. et. Pourquoi ne pas dire ces enfantillages presque divins de la bonté ? Puérilités. noire. l'explication ou l'excuse. et avec l'œil du linguiste qui déchiffre un palimpseste. soit . tout à coup. il en allât chercher. Un jour il se donna une entorse pour n'avoir pas voulu écraser une fourmi. il – 83 – . mais il n'en paraissait pas avoir plus de soixante. Monseigneur Bienvenu avait été jadis. Il semblait par moments demander à Dieu des commutations. ces formations-là sont indestructibles. Quelquefois. et alors il n'était rien de plus vénérable. mais ces puérilités sublimes ont été celles de saint François d'Assise et de Marc-Aurèle. ne le troublaient pas et ne l'indignaient pas. les difformités de l'instinct. pensée à pensée . il s'endormait dans son jardin. Ainsi vivait cet homme juste. Cette rêverie faisait parfois sortir de lui des mots étranges. Sa sœur l'entendit qui disait : – Pauvre bête ! ce n'est pas sa faute. velue. et il regarda quelque chose à terre . mais sa sœur marchait derrière lui sans qu'il la vît .

« O mon doux ange. détail d'où nous ne prétendons rien conclure . nos cœurs n'auront pas plus de flamme. le bonhomme se transfigurait peu à peu et prenait je ne sais quoi d'imposant . on éprouvait quelque chose de l'émotion qu'on aurait si l'on voyait un ange souriant ouvrir lentement ses ailes sans cesser de sourire38. vous pénétrait par degrés et vous montait au cœur. il n'a pas la vie complète mais il a l'amour complet. toutes ses dents bien blanches qu'il avait conservées et que son rire faisait voir. la majesté se dégageait de cette bonté. l'effet qu'il avait fait à Napoléon. et d'un vieillard : « C'est un bonhomme ». et dont nous avons déjà parlé. auguste par les cheveux blancs. devenait auguste aussi par la méditation . à travers l'imperfection. sans que la bonté cessât de rayonner . mais si aimable qu'on oubliait qu'elle était belle. Monseigneur Bienvenu avait ce que le peuple appelle « une belle tête ». ce qui ne l'empêchait pas d'être un mauvais évêque. Dès ici bas. on s'en souvient. Au premier abord. à quatre-vingts ans. écrit Hugo dans le Livre de l'Anniversaire pour Juliette. nous serons dans une lumière plus grande. non plus aimants. Nos âmes auront plus de clarté. lui donnaient cet air ouvert et facile qui fait dire d'un homme : « C'est un bon enfant ». […] Nous serons plus heureux. et pour qui le voyait pour la première fois. nous ne serons pas dans un plus grand amour. Grégoire XVI. à travers l'ombre. ce n'était guère qu'un bonhomme en effet. Quand il causait avec cette santé enfantine qui était une de ses grâces. et pour peu qu'on le vît pensif. et l'on Motif visuel et philosophique cher à Hugo et particulièrement important dans Les Misérables. Que Dieu soit béni de donner à l'homme imparfait l'amour parfait. » 38 – 84 – . un respect inexprimable. l'homme aime comme l'ange. il semblait que de toute sa personne il sortît de la joie. on se sentait à l'aise près de lui. son front large et sérieux. il avait le pas ferme et n'était que fort peu courbé. C'était. Mais si l'on restait quelques heures près de lui. Le respect.faisait volontiers de longues marches à pied. l'ange est la figure exacte de l'homme qui aime ou est aimé. à travers la matière. se tenait droit et souriant. Son teint coloré et frais.

l'hospitalité. mystère plus étrange encore . ému dans les ténèbres par les splendeurs visibles des constellations et les splendeurs invisibles de Dieu. elles l'entendaient marcher lentement dans les allées. étrange mystère . de bonnes paroles et de bonnes actions. à l'éternité passée. le soir. Il considérait ces magnifiques rencontres des atomes qui donnent des aspects à la matière. la consolation aux affligés. à tous les infinis qui s'enfonçaient sous ses yeux dans tous les sens . la culture d'un coin de terre. où la pensée est si grande qu'elle ne peut plus être que douce. la fraternité. allumé comme une lampe au centre de la nuit étoilée. l'aumône. le travail remplissaient chacune des journées de sa vie. à l'éternité future. Comme on l'a vu. seul avec lui-même. recueilli. il le regardait. quand les deux femmes s'étaient retirées. révèlent les forces en les constatant. sans chercher à comprendre l'incompréhensible. éprouvées et indulgentes. à une heure même assez avancée de la nuit. ouvrant son âme aux pensées qui tombent de l'inconnu. il n'eût pu peut-être dire lui-même ce qui se passait dans son esprit. la célébration des offices religieux. l'étude. Cependant elle n'était pas complète si le temps froid ou pluvieux l'empêchait d'aller passer. le renoncement. Mystérieux échanges des gouffres de l'âme avec les gouffres de l'univers ! Il songeait à la grandeur et à la présence de Dieu . et. Il n'étudiait pas Dieu. Il semblait que ce fût une sorte de rite pour lui de se préparer au sommeil par la méditation en présence des grands spectacles du ciel nocturne. créent les – 85 – . adorant. il sentait quelque chose s'envoler hors de lui et quelque chose descendre en lui. il s'en éblouissait. la confiance. Dans ces moments-là. se répandant en extase au milieu du rayonnement universel de la création. paisible.sentait qu'on avait devant soi une de ces âmes fortes. une heure ou deux dans son jardin avant de s'endormir. offrant son cœur à l'heure où les fleurs nocturnes offrent leur parfum. Quelquefois. la frugalité. la prière. si les deux vieilles filles ne dormaient pas. Remplissaient est bien le mot. comparant la sérénité de son cœur à la sérénité de l'éther. et certes cette journée de l'évêque était bien pleine jusqu'aux bords de bonnes pensées. Il était là.

À ses pieds ce qu'on peut cultiver et cueillir . Que fallait-il de plus à ce vieillard. Il s'asseyait sur un banc de bois adossé à une treille décrépite.individualités dans l'unité. qui partageait le loisir de sa vie. – 86 – . Ce quart d'arpent. entre le jardinage le jour et la contemplation la nuit ? Cet étroit enclos. où il y avait si peu de loisir. lui était cher et lui suffisait. et que désirer au-delà ? Un petit jardin pour se promener. et l'immensité pour rêver. quelques fleurs sur la terre et toutes les étoiles dans le ciel. Ces rencontres se nouent et se dénouent sans cesse . si encombré de masures et de hangars. ayant les cieux pour plafond. en effet. n'était-ce pas assez pour pouvoir adorer Dieu tour à tour dans ses œuvres les plus charmantes et dans ses œuvres les plus sublimes ? N'est-ce pas là tout. sur sa tête ce qu'on peut étudier et méditer . les proportions dans l'étendue. et il regardait les astres à travers les silhouettes chétives et rachitiques de ses arbres fruitiers. et par la lumière produisent la beauté. de là la vie et la mort. l'innombrable dans l'infini. si pauvrement planté.

le mystérieux monde qui nous entoure rend ce qu'il reçoit. À ses risques et périls. rien n'indique qu'il hasardât son esprit dans les apocalypses. Ceci est la religion directe. Il se fût probablement fait scrupule de sonder trop avant de certains problèmes réservés en quelque sorte aux grands esprits terribles. elle analyse et creuse son propre éblouissement. elle en éblouit la nature . qu'il y avait en lui une de ces philosophies personnelles. pleine d'anxiété et de responsabilité pour qui en tente les escarpements. par une sorte de réaction splendide. nous insistons sur ceci que pas un de ceux qui ont connu monseigneur Bienvenu ne se fût cru autorisé à penser rien de pareil. La méditation humaine n'a point de limite. qui germent quelquefois dans les esprits solitaires et s'y construisent et y grandissent jusqu'à y remplacer les religions. situés pour ainsi dire au-dessus des dogmes. donner à l'évêque de Digne une certaine physionomie « panthéiste ». soit à son blâme. Leur prière offre audacieusement la discussion. Sa sagesse était faite de la lumière qui vient de là. Ce qui éclairait cet homme. On pourrait presque dire que. et faire croire. qu'on n'entre pas. propres à notre siècle. Il y a de l'horreur sacrée sous les porches de l'énigme . mais quelque chose vous dit. proposent leurs idées à Dieu. Leur adoration interroge. soit à sa louange. L'apôtre peut être hardi. beaucoup d'œuvres. il est probable que les contemplateurs sont contem– 87 – . et pour nous servir d'une expression actuellement à la mode.Chapitre XIV Ce qu'il pensait Un dernier mot. mais l'évêque doit être timide. Les spéculations abstruses contiennent du vertige . dans les profondeurs inouïes de l'abstraction et de la spéculation pure. à vous passant de la vie. c'était le cœur. Comme cette nature de détails pourrait. Malheur à qui y pénètre ! Les génies. ces ouvertures sombres sont là béantes. particulièrement au moment où nous sommes. Point de systèmes.

Il y a des hommes qui travaillent à l'extraction de l'or . et. Quoi qu'il en soit. Certes. il tâchait de panser la plaie. il travaillait à l'extraction de la pitié.plés. monseigneur Bienvenu n'était pas un génie. il prenait le sentier qui abrège : l'évangile. et c'était là toute sa doctrine. il ne projetait aucun rayon d'avenir sur le roulis ténébreux des événements. il sentait partout de la fièvre. dit à l'évêque : – 88 – . La douleur partout n'était qu'une occasion de bonté toujours. déjà nommé. il auscultait partout de la souffrance. il ne cherchait pas à condenser en flamme la lueur des choses. il y a sur la terre des hommes – sont-ce des hommes ? – qui aperçoivent distinctement au fond des horizons du rêve les hauteurs de l'absolu. Ce qui existe était pour ce bon et rare prêtre un sujet permanent de tristesse cherchant à consoler. ne souhaitait rien de plus. L'universelle misère était sa mine. cela est probable . cet homme qui se croyait « philosophe ». il n'avait rien du prophète et rien du mage. il n'était occupé qu'à trouver pour lui-même et à inspirer aux autres la meilleure manière de plaindre et de soulager. il déclarait cela complet. Lui. L'univers lui apparaissait comme une immense maladie . sans chercher à deviner l'énigme. ces puissantes rêveries ont leur utilité morale. Qu'il dilatât la prière jusqu'à une aspiration surhumaine. si c'était une hérésie de prier au-delà des textes. Il n'essayait point de faire faire à sa chasuble les plis du manteau d'Élie. Monseigneur Bienvenu n'était point de ces hommes-là. Un jour. Le redoutable spectacle des choses créées développait en lui l'attendrissement . très grands même. Aimez-vous les uns les autres . et par ces routes ardues on s'approche de la perfection idéale. Cette âme simple aimait. Il eût redouté ces sublimités d'où quelques-uns. voilà tout. ce sénateur. et qui ont la vision terrible de la montagne infinie. sainte Thérèse et saint Jérôme seraient des hérétiques. comme Swedenborg et Pascal. Il se penchait sur ce qui gémit et sur ce qui expie. lui. ont glissé dans la démence. et. mais on ne peut pas plus prier trop qu'aimer trop .

épaisseurs sinistres. pour l'athée au néant : la destinée. 40 Auteur d'un des livres sacrés du brahmanisme : Les Lois de Manou. problèmes à pic. les perspectives insondables de l'abstraction. Hugo possédait et avait lu la traduction des Lois de Manou publiée en 1840. toutes ces profondeurs convergentes. la greffe incompréhensible des amours successifs sur le moi persistant. sans les agiter. il y vivait. et qui avait dans l'âme le grave respect de l'ombre. répondit monseigneur Bienvenu sans disputer. saint Paul et Dante contemplent avec cet œil fulgurant qui semble. la nature. formidables abîmes que Lucrèce. Monseigneur Bienvenu était simplement un homme qui constatait du dehors les questions mystérieuses sans les scruter. guerre de tous contre tous . Le néant et l'être. le somnambulisme pensif de l'animal. et sans en troubler son propre esprit. y faire éclore des étoiles. le bien et le mal. 39 – 89 – . la récapitulation d'existences que contient le tombeau. l'essence. Il s'y enfermait donc. si c'est une bêtise. il s'en satisfaisait absolument.– Mais voyez donc le spectacle du monde . la substance. en regardant fixement l'infini. les précipices de la métaphysique. la nécessité . – Eh bien. Manou40. le plus fort a le plus d'esprit. l'âme. Votre aimez-vous les uns les autres est une bêtise. l'âme doit s'y enfermer comme la perle dans l'huître. la transformation par la mort. pour l'apôtre à Dieu. la conscience de l'homme. le Nil et l'Ens39. la liberté. où se penchent les gigantesques archanges de l'esprit humain . la guerre de l'être contre l'être. laissant de côté les questions prodigieuses qui attirent et qui épouvantent.

1985. dans la force de l'âge. il avait une cravate tordue en corde. Il pouvait avoir quarante-six ou quarante-huit ans43. ce titre assimile le livre à une Bible et l'aventure de Jean Valjean à une Histoire Sainte. C'était un homme de moyenne taille. usé et râpé. En cet automne 1815. rattachée au col par une petite ancre d'argent. un pantalon de coutil bleu.Livre deuxième – La chute41 Chapitre I Le soir d'un jour de marche Dans les premiers jours du mois d'octobre 181542. Hugo. 42 Avec le motif biblique se tisse le motif napoléonien. Sa chemise de grosse toile jaune. Lire LES MISÉRABLES. laissait voir sa poitrine velue . brûlé par le soleil et le hâle. Gohin. blanc à un genou. 3. rapiécée à l'un des coudes d'un morceau de drap vert cousu avec de la ficelle. bien bouclé et tout Après la sainteté adamique de Mgr Bienvenu – son jardin est un Éden –. Sur toutes les questions de chronologie – personnelle et historique – voir l'étude de Y. J. Corti. Jean Valjean recommence à l'envers le « vol de l'aigle » : les hôtes empressés de l'Empereur rejettent le bagnard et l'éyêque dissident l'accueille. 43 Le héros est donc né entre 1769 – naissance de Napoléon – et 1772 – naissance de Sophie Trébuchet. « Une histoire qui date ». et ruisselant de sueur. mère de V. sur le dos un sac de soldat fort plein. 41 – 90 – . une vieille blouse grise en haillons. trapu et robuste. un homme qui voyageait à pied entrait dans la petite ville de Digne Les rares habitants qui se trouvaient en ce moment à leurs fenêtres ou sur le seuil de leurs maisons regardaient ce voyageur avec une sorte d'inquiétude. Il était difficile de rencontrer un passant d'un aspect plus misérable. troué à l'autre. 2. L'incertitude sera levée à la fin de I. Une casquette à visière de cuir rabattue cachait en partie son visage. une heure environ avant le coucher du soleil.

puis entra dans la maison de ville. Des bords de la mer peut-être. La sueur. le suivit quelque temps des yeux. Il paraissait très fatigué. la tête tondue et la barbe longue. la chaleur. 44 – 91 – . Un gendarme était assis près de la porte sur le banc de pierre où le général Drouot monta le 4 mars pour lire à la foule effarée des habitants de Digne la proclamation du golfe Juan. la poussière. sept mois auparavant. car des enfants qui le suivaient le virent encore s'arrêter. Ici se confirme le parallélisme inverse des trajets de Napoléon Ier et de Jean Valjean. Des femmes de l'ancien bourg qui est au bas de la ville l'avaient vu s'arrêter sous les arbres du boulevard Gassendi et boire à la fontaine qui est à l'extrémité de la promenade. les pieds sans bas dans des souliers ferrés. avait vu passer l'empereur Napoléon allant de Cannes à Paris44. ajoutaient je ne sais quoi de sordide à cet ensemble délabré. et pourtant hérissés . sans répondre à son salut. à la fontaine de la place du marché. et semblaient n'avoir pas été coupés depuis quelque temps. Il y entra. Il fallait qu'il eût bien soif. deux cents pas plus loin. à la main un énorme bâton noueux. Les cheveux étaient ras. Arrivé au coin de la rue Poichevert. il tourna à gauche et se dirigea vers la mairie. L'homme ôta sa casquette et salua humblement le gendarme.neuf. puis sortit un quart d'heure après. et boire. car ils commençaient à pousser un peu. Le gendarme. Personne ne le connaissait. Cet homme avait dû marcher tout le jour. le voyage à pied. Car il faisait son entrée dans Digne par la même rue qui. D'où venait-il ? Du midi. Ce n'était évidemment qu'un passant. le regarda avec attention.

tournait sur une longue broche devant le feu . entendant la porte s'ouvrir et entrer un nouveau venu. Il entra dans la cuisine. laquelle s'ouvrait de plain-pied sur la rue. La réalité est que l'empereur. qui tenait à Grenoble l'auberge des TroisDauphins et qui avait servi dans les guides. fort occupé et surveillant un excellent dîner destiné à des rouliers qu'on entendait rire et parler à grand bruit dans une salle voisine. et il était allé aux Trois-Dauphins. un grand feu flambait gaîment dans la cheminée. Lors du débarquement de l'empereur. homme considéré dans la ville pour sa parenté avec un autre Labarre. sur les fourneaux cuisaient deux grosses carpes du lac de Lauzet et une truite du lac d'Alloz. L'homme se dirigea vers cette auberge. qui était en même temps le chef. allait de l'âtre aux casseroles. Cette gloire du Labarre des Trois-Dauphins se reflétait à vingt-cinq lieues de distance jusque sur le Labarre de la Croix-de-Colbas. On contait que le général Bertrand. et qu'il y avait distribué des croix d'honneur à des soldats et des poignées de napoléons à des bourgeois. flanquée de perdrix blanches et de coqs de bruyère. Tous les fourneaux étaient allumés . L'hôte. dit sans lever les yeux de ses fourneaux : – Que veut monsieur ? – 92 – . y avait fait de fréquents voyages au mois de janvier. il avait remercié le maire en disant : Je vais chez un brave homme que je connais.Il y avait alors à Digne une belle auberge à l'enseigne de la Croix-de-Colbas. Quiconque a voyagé sait que personne ne fait meilleure chère que les rouliers. Une marmotte grasse. Cette auberge avait pour hôtelier un nommé Jacquin Labarre. qui était la meilleure du pays. entré dans Grenoble. L'hôte. On disait de lui dans la ville : C'est le cousin de celui de Grenoble. déguisé en charretier. beaucoup de bruits avaient couru dans le pays sur cette auberge des Trois-Dauphins. avait refusé de s'installer à l'hôtel de la préfecture .

et l'enfant partit en courant dans la direction de la mairie. En ce moment il tourna la tête. L'homme remit sa bourse en poche. le dos tourné. tout en allant et venant. puis il déchira le coin d'un vieux journal qui traînait sur une petite table près de la fenêtre. le digne aubergiste Jacquin Labarre tira un crayon de sa poche. et alla s'asseoir sur une escabelle basse près du feu. Sur la marge blanche il écrivit une ligne ou deux. – En ce cas on est à vous. embrassa d'un coup d'œil tout l'ensemble du voyageur. – Tout à l'heure. dit l'homme. Les soirées d'octobre y sont froides. et ajouta : – … en payant. L'homme tira une grosse bourse de cuir de la poche de sa blouse et répondit : – J'ai de l'argent. – 93 – . L'aubergiste dit un mot à l'oreille du marmiton. Cependant. Pendant que le nouveau venu se chauffait. reprit l'hôte. – Rien de plus facile.– Manger et coucher. se déchargea de son sac. – Dîne-t-on bientôt ? dit l'homme. l'homme considérait le voyageur. le posa à terre près de la porte. dit l'hôte. Digne est dans la montagne. garda son bâton à la main. dit l'hôte. plia sans cacheter et remit ce chiffon de papier à un enfant qui paraissait lui servir tout à la fois de marmiton et de laquais.

et resta un moment pensif. – Comment ! Avez-vous peur que je ne paye pas ? Voulezvous que je paye d'avance ? J'ai de l'argent. L'hôte le déplia avec empressement. Enfin il fit un pas vers le voyageur qui semblait plongé dans des réflexions peu sereines. L'enfant revint. L'homme reprit tranquillement : – Mettez-moi à l'écurie. Il demanda encore une fois : – Dîne-t-on bientôt ? – Tout à l'heure. dit l'homme. Il parut lire attentivement.Le voyageur n'avait rien vu de tout cela. – Et moi. comme quelqu'un qui attend une réponse. vous dis-je. – Quoi donc ? – Vous avez de l'argent… – Oui. puis hocha la tête. L'homme se dressa à demi sur son séant. dit-il. dit l'hôte. dit l'hôte. je ne puis vous recevoir. – 94 – . je n'ai pas de chambre. – Ce n'est pas cela. – Monsieur. Il rapportait le papier.

J'ai fait douze lieues. – Combien sont-ils ? – Douze. repartit l'homme.– Je ne puis. – Par qui ? – Par ces messieurs les rouliers. L'homme éclata de rire et se tourna vers la cheminée et les fourneaux. moi. – Je ne puis vous donner à dîner. faite d'un ton mesuré. un coin dans le grenier. Je paye. Je veux manger. – Ah bah ! mais je meurs de faim. J'ai marché dès le soleil levé. – Je n'ai rien. Cette déclaration. parut grave à l'étranger. Nous verrons cela après dîner. – 95 – . – Rien ! et tout cela ? – Tout cela m'est retenu. mais ferme. Une botte de paille. Il se leva. dit l'hôte. – Pourquoi ? – Les chevaux prennent toute la place. – Eh bien.

L'homme y jeta un regard. il se retourna vivement. rasant de près les maisons. Maintenant voulez-vous que je vous dise qui vous êtes ? En vous voyant entrer. et je reste. comme un homme humilié et triste. L'homme se rassit et dit sans hausser la voix : – Je suis à l'auberge. Voulez-vous que je vous dise votre nom ? Vous vous appelez Jean Valjean. comme il ouvrait la bouche pour répliquer. il aurait vu l'aubergiste de la Croix-de-Colbas sur le seuil de sa – 96 – . et de la mairie à l'auberge. et. j'ai faim. Le voyageur était courbé en cet instant et poussait quelques braises dans le feu avec le bout ferré de son bâton. et voici ce qu'on m'a répondu. tout déplié. L'homme baissa la tête. L'hôte alors se pencha à son oreille. l'hôte le regarda fixement et ajouta toujours à voix basse : – Tenez. Il ne se retourna pas une seule fois. Il marchait devant lui au hasard. assez de paroles comme cela. je me suis douté de quelque chose. – Ils ont tout retenu et tout payé d'avance. Il prit la grande rue. ramassa le sac qu'il avait déposé à terre. le papier qui venait de voyager de l'auberge à la mairie. Allez-vous-en. et s'en alla. Savez-vous lire ? En parlant ainsi il tendait à l'étranger. et lui dit d'un accent qui le fit tressaillir : – Allez-vous en.– Il y a là à manger pour vingt. L'aubergiste reprit après un silence : – J'ai l'habitude d'être poli avec tout le monde. S'il s'était retourné. j'ai envoyé à la mairie.

porte. s'arrêta encore. Le cabaret qui est dans la rue de Chaffaut. quelque bouge bien pauvre. L'hôte se chauffait. aux regards de défiance et d'effroi du groupe. éclairée par une petite lampe sur une table et par un grand feu dans la cheminée. La flamme faisait bruire une marmite de fer accrochée à la crémaillère. parlant vivement et le désignant du doigt. par deux portes. qui est aussi une espèce d'auberge. une branche de pin. Il se glissa dans la cour. et. Ils ne savent que trop que le mauvais sort les suit. entouré de tous les voyageurs de son auberge et de tous les passants de la rue. il aurait deviné qu'avant peu son arrivée serait l'événement de toute la ville. puis leva timidement le loquet et poussa la porte. On entre dans ce cabaret. comme cela arrive dans la tristesse. Quelques hommes y buvaient. L'une donne sur la rue. La belle hôtellerie s'était fermée pour lui . marchant toujours. Le voyageur s'arrêta un moment. oubliant la fatigue. Il y alla. Les gens accablés ne regardent pas derrière eux. Il ne vit rien de tout cela. et regarda par la vitre l'intérieur de la salle basse du cabaret. Tout à coup il sentit vivement la faim. La nuit approchait. Précisément une lumière s'allumait au bout de la rue . Il regarda autour de lui pour voir s'il ne découvrirait pas quelque gîte. C'était en effet un cabaret. Il chemina ainsi quelque temps. il cherchait quelque cabaret bien humble. – 97 – . Le voyageur n'osa pas entrer par la porte de la rue. pendue à une potence en fer. allant à l'aventure par des rues qu'il ne connaissait pas. se dessinait sur le ciel blanc du crépuscule. l'autre s'ouvre sur une petite cour pleine de fumier.

Il entra. Or. – C'est bon. Cette physionomie était étrangement composée . Ici on soupe et on couche. Le souper cuit dans la marmite. La lampe l'éclairait d'un côté. cheminant entre Bras dasse et… j'ai oublié le nom. du groupe qui entou– 98 – . Ce poissonnier faisait partie. avant d'entrer au cabaret de la rue de Chaffaut. énergique et triste. Cependant un des hommes attablés était un poissonnier qui. C'était d'ailleurs un profil ferme. une bonne odeur sortait de la marmite. – Quelqu'un qui voudrait souper et coucher. une demi-heure auparavant. lui avait demandé de le prendre en croupe . Il alla s'asseoir près de l'âtre. Il allongea devant le feu ses pieds meurtris par la fatigue . Venez vous chauffer. Tout ce qu'on pouvait distinguer de son visage sous sa casquette baissée prit une vague apparence de bien-être mêlée à cet autre aspect si poignant que donne l'habitude de la souffrance. était allé mettre son cheval à l'écurie chez Labarre. L'hôte lui dit : – Voilà du feu. l'homme. Le hasard faisait que le matin même il avait rencontré cet étranger de mauvaise mine. le feu de l'autre. Tous les gens qui buvaient se retournèrent. à quoi le poissonnier n'avait répondu qu'en doublant le pas. elle commençait par paraître humble et finissait par sembler sévère. Je crois que c'est Escoublon). L'œil luisait sous les sourcils comme un feu sous une broussaille. qui paraissait déjà très fatigué. On l'examina quelque temps pendant qu'il défaisait son sac. en le rencontrant. camarade.– Qui va là ? dit le maître.

Il sonna. posa brusquement sa main sur l'épaule de l'homme. L'homme prit son bâton et son sac. qui l'avaient suivi depuis la Croix-de-Colbas et qui semblaient l'attendre. L'étranger se retourna et répondit avec douceur. – Et l'on te chasse de celle-ci. lui jetèrent des pierres. Il fit de sa place au cabaretier un signe imperceptible. À la porte pendait une chaîne de fer attachée à une cloche.rait Jacquin Labarre. – On m'a renvoyé de l'autre auberge. et s'en alla. – Ah ! vous savez ? – Oui. Le cabaretier vint à lui. Ils échangèrent quelques paroles à voix basse. Il revint sur ses pas avec colère et les menaça de son bâton . – Où voulez-vous que j'aille ? – Ailleurs. Comme il sortait. L'homme était retombé dans ses réflexions. quelques enfants. les enfants se dispersèrent comme une volée d'oiseaux. Le cabaretier revint à la cheminée. et lui-même avait raconté sa désagréable rencontre du matin aux gens de la Croix-de-Colbas. Il passa devant la prison. et lui dit : – Tu vas t'en aller d'ici. – 99 – .

C'était une grande chambre blanchie à la chaux. – Monsieur le guichetier. une femme toute jeune allaitait un autre enfant. et que là où il voyait tant de bonheur il trouverait peut-être un peu de pitié. la mère souriait. Une lampe de cuivre éclairait la nappe de grosse toile blanche. Parmi ces jardins et ces haies. et un berceau dans un coin. Il est probable qu'il pensa que cette maison joyeuse serait hospitalière. Quelques-uns ne sont enclos que de haies. Il frappa au carreau un petit coup très faible. Le guichet se referma. À cette table était assis un homme d'une quarantaine d'années. à la figure joyeuse et ouverte. Il entra dans une petite rue où il y a beaucoup de jardins. le broc d'étain luisant comme l'argent et plein de vin et la soupière brune qui fumait. Que se passait-il en lui ? Lui seul eût pu le dire. On vous ouvrira. qui faisait sauter un petit enfant sur ses genoux. dit-il en ôtant respectueusement sa casquette. Il regarda par cette vitre comme il avait fait pour le cabaret. Le père riait. il vit une petite maison d'un seul étage dont la fenêtre était éclairée. voudriez-vous bien m'ouvrir et me loger pour cette nuit ? Une voix répondit : – Une prison n'est pas une auberge. avec un lit drapé d'indienne imprimée. Une table était servie au milieu de la chambre. Près de lui. quelques chaises de bois et un fusil à deux coups accroché au mur.Un guichet s'ouvrit. – 100 – . Faites-vous arrêter. ce qui égaye la rue. L'étranger resta un moment rêveur devant ce spectacle doux et calmant. l'enfant riait.

le bas du visage en museau. les yeux à fleur de tête. une poire à poudre. – Monsieur. et alla à la porte qu'il ouvrit. et dans lequel faisaient ventre un marteau. Pourriez-vous ? En payant ? – 101 – . un mouchoir rouge. Il avait d'épais sourcils. Il frappa un troisième coup. toutes sortes d'objets que la ceinture retenait comme dans une poche. En payant. Il frappa un second coup. demi-paysan. Le mari se leva. – Non. Il renversait la tête en arrière . J'ai marché toute la journée. il me semble qu'on frappe. demi-artisan. J'ai fait douze lieues. prit la lampe. L'homme répondit : – J'arrive de Puy-Moisson. blanc et nu. Il entendit la femme qui disait : – Mon homme. pardon. C'était un homme de haute taille.On n'entendit pas. Il portait un vaste tablier de cuir qui montait jusqu'à son épaule gauche. et sur tout cela cet air d'être chez soi qui est une chose inexprimable. pourriez-vous ? En payant ? – Qui êtes-vous ? demanda le maître du logis. sa chemise largement ouverte et rabattue montrait son cou de taureau. d'énormes favoris noirs. répondit le mari. pourriezvous me donner une assiettée de soupe et un coin pour dormir dans ce hangar qui est là dans ce jardin ? Dites. dit le voyageur.

posa la lampe sur la table et décrocha son fusil du mur. de la rue de Chaffaut ? L'embarras de l'étranger croissait. – Eh bien ? Le voyageur répondit avec embarras : – Je ne sais pas. – Il n'y a pas de place. il regarda le nouveau venu de la tête aux pieds. Le visage du paysan prit une expression de défiance. Cependant aux paroles du paysan : Est-ce que vous seriez l'homme ?… la femme s'était levée. de loger quelqu'un de bien qui payerait. avait pris ses deux enfants dans ses bras et s'était réfugiée précipitamment derrière son ma- – 102 – . Êtes-vous allé chez Labarre ? – Oui. Mais pourquoi n'allez-vous pas à l'auberge. il ne m'a pas reçu. Ce n'est pas jour de foire ni de marché. Il balbutia : – Il ne m'a pas reçu non plus.– Je ne refuserais pas. dit le paysan. – Bah ! pas possible. – Êtes-vous allé chez chose. fit trois pas en arrière. et tout à coup il s'écria avec une sorte de frémissement : – Est-ce que vous seriez l'homme ?… Il jeta un nouveau coup d'œil sur l'étranger.

Après avoir examiné quelques instants l'homme comme on examine une vipère. elle avait pour porte une étroite ouverture très basse et elle ressemblait à ces constructions que les cantonniers se bâtissent au bord des routes. la gorge nue. En ce 45 Patois des Alpes françaises. Chat de maraude. un verre d'eau. et l'homme l'entendit tirer deux gros verrous. Le vent froid des Alpes soufflait. À la lueur du jour expirant. le maître du logis revint à la porte et dit : – Va-t'en. en murmurant tout bas : Tso-maraude45. et il y trouva un assez bon lit de paille. Puis il referma la porte violemment. Il resta un moment étendu sur ce lit. La nuit continuait de tomber. Il se coucha à plat ventre et se glissa dans la hutte. il souffrait du froid et de la faim . comme son sac sur son dos le gênait et que c'était d'ailleurs un oreiller tout trouvé. Ces sortes de logis ne sont habituellement pas occupés la nuit. la fenêtre se ferma au volet.ri. – 103 – . reprit l'homme. les yeux effarés. regardant l'étranger avec épouvante. – Un coup de fusil ! dit le paysan. Un moment après. il se mit à déboucler une des courroies. Tout cela se fit en moins de temps qu'il ne faut pour se le figurer. Il y faisait chaud. sans pouvoir faire un mouvement tant il était fatigué. il s'était résigné à la faim. l'étranger aperçut dans un des jardins qui bordent la rue une sorte de hutte qui lui parut maçonnée en mottes de gazon. Il pensa sans doute que c'était en effet le logis d'un cantonnier . Il franchit résolument une barrière de bois et se trouva dans le jardin. Puis. Il s'approcha de la hutte . – Par grâce. mais c'était du moins là un abri contre le froid. et un bruit de barre de fer qu'on posait parvint au dehors.

La tête d'un dogue énorme se dessinait dans l'ombre à l'ouverture de la hutte. et s'y abriter. Quand il se sentit loin de toute habitation humaine. et il paraît qu'un passant qui traversait l'entendit s'écrier : – Je ne suis pas même un chien ! Bientôt il se releva et se remit à marcher. Il chemina ainsi quelque temps. sans abri. sans toit. Il sortit également du jardin. L'horizon était tout noir . et sortit de la niche comme il put. d'avoir recours à cette manœuvre du bâton que les maîtres en ce genre d'escrime appellent la rose couverte. mais à reculons. non sans peine. comme la lune allait se lever et qu'il flottait encore au – 104 – . obligé. espérant trouver quelque arbre ou quelque meule dans les champs. Il était lui-même vigoureux et redoutable . emplissant tout le ciel. seul.moment un grondement farouche se fit entendre. c'étaient des nuages très bas qui semblaient s'appuyer sur la colline même et qui montaient. Il sortit de la ville. il se fit de son sac un bouclier. la tête toujours baissée. il se laissa tomber plutôt qu'il ne s'assit sur une pierre. qui après la moisson ressemblent à des têtes tondues. pour tenir le dogue en respect. il leva les yeux et chercha autour de lui. repassé la barrière et qu'il se retrouva dans la rue. Quand il eut. sans gîte. Il leva les yeux. Cependant. chassé même de ce lit de paille et de cette niche misérable. non sans élargir les déchirures de ses haillons. Il était dans un champ . il s'arma de son bâton. ce n'était pas seulement le sombre de la nuit . il avait devant lui une de ces collines basses couvertes de chaume coupé ras. C'était la niche d'un chien.

Il y a des instants où la nature semble hostile. lugubre et borné. ces nuages formaient au haut du ciel une sorte de voûte blanchâtre d'où tombait sur la terre une lueur. puis au séminaire. qui a soutenu des sièges dans les guerres de religion. apportées de l'île d'Elbe et dictées par Napoléon lui-même. Il parvint ainsi à la préfecture. Comme il ne connaissait pas les rues. La terre était donc plus éclairée que le ciel. se dessinait vague et blafarde sur l'horizon ténébreux. Cet homme était évidemment très loin d'avoir de ces délicates habitudes d'intelligence et d'esprit qui font qu'on est sensible aux aspects mystérieux des choses . Rien dans le champ ni sur la colline qu'un arbre difforme qui se tordait en frissonnant à quelques pas du voyageur. il montra le poing à l'église. était encore entourée en 1815 de vieilles murailles flanquées de tours carrées qu'on a démolies depuis. dans cette plaine et dans cet arbre. et la colline. il recommença sa promenade à l'aventure. dans cette colline. petit. d'un pauvre et chétif contour. Il passa par une brèche et rentra dans la ville. cependant il y avait dans ce ciel. Il pouvait être huit heures du soir. quelque chose de si profondément désolé qu'après un moment d'immobilité et de rêverie. Digne. ce qui est un effet particulièrement sinistre. – 105 – . Les portes de Digne étaient fermées. il rebroussa chemin brusquement. En passant sur la place de la cathédrale. Tout cet ensemble était hideux. Il revint sur ses pas.zénith un reste de clarté crépusculaire. Il y a au coin de cette place une imprimerie. C'est là que furent imprimées pour la première fois les proclamations de l'empereur et de la garde impériale à l'armée.

bonne femme. – Donnez toujours. mon ami ? dit-elle. – Hélas. Soldat. – Sur ce banc ? reprit-elle. – Pourquoi n'allez-vous pas à l'auberge ? – Parce que je n'ai pas d'argent. je me couche. – Que faites-vous là. était madame la marquise de R. continua : – 106 – . Il répondit durement et avec colère : – Vous le voyez. je n'ai dans ma bourse que quatre sous. il se coucha sur le banc de pierre qui est à la porte de cette imprimerie. La bonne femme.Épuisé de fatigue et n'espérant plus rien. Madame de R. bien digne de ce nom en effet. – J'ai eu pendant dix-neuf ans un matelas de bois. Elle vit cet homme étendu dans l'ombre. j'ai aujourd'hui un matelas de pierre. – Vous avez été soldat ? – Oui. bonne femme. dit l'homme. Une vieille femme sortait de l'église en ce moment. L'homme prit les quatre sous.. dit madame de R.

Avez-vous essayé pourtant ? Il est impossible que vous passiez ainsi la nuit. frappé à toutes les portes ? – Oui. reprit-elle. Vous avez sans doute froid et faim. – Avez-vous frappé à celle-là ? – Non. – 107 – . – Frappez-y. – Eh bien ? – Partout on m'a chassé. – Vous avez. – J'ai frappé à toutes les portes. La « bonne femme » toucha le bras de l'homme et lui montra de l'autre côté de la place une petite maison basse à côté de l'évêché.– Vous ne pouvez vous loger avec si peu dans une auberge. On aurait pu vous loger par charité.

Eph. selon la classe à laquelle il appartient. aux magistrats. XIII.Chapitre II La prudence conseillée à la sagesse Ce soir-là. selon son habitude.. pour prendre l'argenterie dans le placard près du lit. 1-7 . dans l'Épître aux Romains .. Les devoirs de tous sont les grands devoirs. définie par les Conciles. aux vierges. VII. Il s'occupait d'un grand travail sur les Devoirs46. 7 . 20. aux épouses. aux souverains et aux sujets. 17 . deuxièmement les devoirs de chacun. II. C'est dans ce Sommaire que V. V. l'évêque de Digne. l'évêque les avait trouvés indiqués et prescrits ailleurs .. dans l'Épître aux Hébreux . Saint Matthieu les indique : devoirs envers Dieu (Matth. était resté assez tard enfermé dans sa chambre. VI. 47 Voir Rom. M. III. Son livre était divisé en deux parties . Pour les autres devoirs. 13 . Hugo a coché et repris les titres et les références du traité du Mgr Bienvenu. 25). XIII. 21 . aux maris. devoirs envers soi-même (Matth. 46 – 108 – . par saint Pierre . Il y en a quatre. p. après sa promenade en ville. quand madame Magloire entra. 594). écrivant assez incommodément sur de petits carrés de papier avec un gros livre ouvert sur ses genoux. XII. Il faisait laborieusement de toutes ces prescriptions un ensemble harmonieux qu'il voulait présenter aux âmes. I Pierre. expliquée par les Saints Pères (Les Misérables... 9 . Hébr. VII. Il travaillait encore à huit heures. 25-35. premièrement les devoirs de tous. Hugo avait reçu d'un inconnu un Sommaire de l'exposition de la doctrine renfermée dans les Saintes Écritures. 14 . 29. édition de l'Imprimerie Nationale. lequel est malheureusement demeuré inachevé. aux pères. devoirs envers le prochain (Matth. Il dépouillait soigneusement tout ce que les Pères et les Docteurs ont dit sur cette grave matière. V.. 30). VI). devoirs envers les créatures (Matth. dans l'Épître aux Éphésiens . VI. 12). I Cor. t II. aux mères et aux jeunes hommes.. aux fidèles. aux enfants et aux serviteurs. « Historique ». dans l'Épître aux Corinthiens47.. Un moment On sait qu'en 1832.

se leva de sa table et entra dans la salle à manger. les deux angles de sa bouche inégalement relevés et la lèvre supérieure plus grosse que la lèvre inférieure lui donnaient quelque chose de – 109 – . noué à la ceinture d'un ruban vert. un fichu très blanc sortant de la robe de bure noire à manches larges et courtes. elle causait avec mademoiselle Baptistine. Pour emprunter des locutions vulgaires qui ont le mérite de dire avec un seul mot une idée qu'une page suffirait à peine à exprimer. douce. Madame Magloire achevait en effet de mettre le couvert. La salle à manger était une pièce oblongue à cheminée. le seul bijou de femme qu'il y eût dans la maison. mademoiselle Baptistine. On peut se figurer facilement ces deux femmes qui avaient toutes deux passé soixante ans : madame Magloire petite. avec pièce d'estomac pareille rattachée par deux épingles aux deux coins d'en haut. un peu plus grande que son frère. un tablier de toile de coton à carreaux rouges et verts. qu'elle avait achetée alors à Paris et qui lui durait encore. La robe de mademoiselle Baptistine était coupée sur les patrons de 1806. Tout en vaquant au service. frêle. Un assez bon feu était allumé. ferma son livre. couleur à la mode en 1806. manches à épaulettes. et fenêtre sur le jardin.après. fourreau étroit. avec porte sur la rue (nous l'avons dit). madame Magloire avait l'air d'une paysanne et mademoiselle Baptistine d'une dame. la table était près de la cheminée. mince. vive . grasse. sentant que le couvert était mis et que sa sœur l'attendait peut-être. aux pieds de gros souliers et des bas jaunes comme les femmes de Marseille. Une lampe était sur la table . Madame Magloire avait l'air intelligent. Madame Magloire avait un bonnet blanc à tuyaux. avec pattes et boutons. au cou une jeannette d'or. vêtue d'une robe de soie puce. l'évêque. Elle cachait ses cheveux gris sous une perruque frisée dite à l'enfant. taille courte. vif et bon .

attendu que M. Que c'était donc aux gens sages à faire la police eux-mêmes et à se bien garder. la charité. l'espérance. et puis il pensait à autre chose. mais tout son visage. elle obéissait passivement comme mademoiselle. la religion en avait fait un ange. toute sa personne. qu'il devait être quelque part dans la ville. Pauvre sainte fille ! doux souvenir disparu ! Mademoiselle Baptistine a depuis raconté tant de fois ce qui s'était passé à l'évêché cette soirée-là. Au moment où M. madame Magloire parlait avec quelque vivacité. Tant que monseigneur se taisait. Que la police était bien mal faite du reste. elle lui parlait résolument avec un mélange de respect et de liberté . tout en allant faire quelques provisions pour le souper. On parlait d'un rôdeur de mauvaise mine . Il – 110 – . et qu'il se pourrait qu'il y eût de méchantes rencontres pour ceux qui s'aviseraient de rentrer tard chez eux cette nuit-là. on a vu cela. madame Magloire avait entendu dire des choses en divers lieux. que plusieurs personnes qui vivent encore s'en rappellent les moindres détails.bourru et d'impérieux. La nature n'en avait fait qu'une brebis. le préfet et M. nous l'avons dit en commençant. mais la foi. ces trois vertus qui chauffent doucement l'âme. mais l'évêque venait de sa chambre où il avait eu assez froid. Madame Magloire appuya sur ce dernier mot . Mademoiselle Baptistine ne parlait même pas. elle avait de gros yeux bleus à fleur de tête et le nez long et busqué . Il paraît que. il s'était assis devant la cheminée et se chauffait. Elle avait toujours été prédestinée à la mansuétude . l'évêque entra. qu'un vagabond suspect serait arrivé. et de bien fermer ses portes. et qu'il faudrait avoir soin de dûment clore. et cherchaient à se nuire en faisant arriver des événements. elle n'était pas jolie. avaient élevé peu à peu cette mansuétude jusqu'à la sainteté. Même quand elle était jeune. respiraient une ineffable bonté. Il s'agissait du loquet de la porte d'entrée. verrouiller et barricader sa maison. mais dès que monseigneur parlait. le maire ne s'aimaient pas. Elle se bornait à obéir et à complaire. Elle entretenait mademoiselle d'un sujet qui lui était familier et auquel l'évêque était accoutumé.

mademoiselle Baptistine. Vivre dans un pays de montagnes. elle poursuivit triomphante : – Oui. et mademoiselle que voilà dit comme moi… – 111 – . et levant vers la vieille servante son visage cordial et facilement joyeux. Ce consentement à l'interroger encouragea madame Magloire . et n'avoir pas même de lanternes la nuit dans les rues ! On sort. répondit l'évêque. mettant ses deux mains sur ses genoux. en l'exagérant quelque peu. – Vraiment ? dit l'évêque.ne releva pas le mot à effet que madame Magloire venait de laisser tomber. Elle le répéta. Alors. monseigneur. se hasarda à dire timidement : – Mon frère. un va-nu-pieds. que le feu éclairait d'en bas : – Voyons. quoi ! Et je dis. Tout le monde le dit. Il paraîtrait qu'un bohémien. une espèce de mendiant dangereux serait en ce moment dans la ville. Un homme de sac et de corde avec une figure terrible. entendez-vous ce que dit madame Magloire ? – J'en ai entendu vaguement quelque chose. cela lui semblait indiquer que l'évêque n'était pas loin de s'alarmer . Qu'y a-t-il ? qu'y a-t-il ? Nous sommes donc dans quelque gros danger ? Alors madame Magloire recommença toute l'histoire. Avec cela que la police est si mal faite (répétition inutile). Puis tournant à demi sa chaise. Des fours. sans s'en douter. Il y aura quelque malheur cette nuit dans la ville. On l'avait vu arriver par le boulevard Gassendi et rôder dans les rues à la brume. Il s'était présenté pour loger chez Jacquin Labarre qui n'avait pas voulu le recevoir. voulant satisfaire madame Magloire sans déplaire à son frère. monseigneur. C'est comme cela.

et que d'ailleurs. même au milieu de la nuit. Ce que mon frère fait est bien fait. Madame Magloire continua comme s'il n'y avait pas eu de protestation : – Nous disons que cette maison-ci n'est pas sûre du tout . rien n'est plus terrible . – 112 – . qu'il vienne remettre les anciens verrous de la porte . par le premier passant venu. on frappa à la porte un coup assez violent. car je dis qu'une porte qui s'ouvre du dehors avec un loquet. – Entrez. ô mon Dieu ! on n'a pas besoin d'en demander la permission… En ce moment. monseigneur. le serrurier. c'est une minute . et je dis qu'il faut des verrous. si monseigneur le permet. avec cela que monseigneur a l'habitude de toujours dire d'entrer. je ne dis rien. interrompit la sœur. on les a là. ne serait-ce que pour cette nuit . je vais aller dire à Paulin Musebois.– Moi. dit l'évêque. que.

Elle tressaillit. une expression rude. Il avait son sac sur l'épaule. Peu avant le coup d'État de 1851. Cet homme.Chapitre III Héroïsme de l'obéissance passive48 La porte s'ouvrit. puis. L'évêque fixait sur l'homme un œil tranquille. Il était hideux. C'était une sinistre apparition. Madame Magloire n'eut pas même la force de jeter un cri. entendu ici par antiphrase. hardie. Elle s'ouvrit vivement. toute grande. son bâton à la main. comme si quelqu'un la poussait avec énergie et résolution. laissant la porte ouverte derrière lui. une circulaire avait défini l'obéissance passive exigée de l'armée. et s'arrêta. Un poème de Châtiments intitulé A l'obéissance passive stigmatise la chose et le mot. et resta béante. 48 – 113 – . Mademoiselle Baptistine se retourna. ramenant peu à peu sa tête vers la cheminée. aperçut l'homme qui entrait et se dressa à demi d'effarement. Il entra. fit un pas. fatiguée et violente dans les yeux. C'est le voyageur que nous avons vu tout à l'heure errer cherchant un gîte. elle se mit à regarder son frère et son visage redevint profondément calme et serein. Le feu de la cheminée l'éclairait. Un homme entra. nous le connaissons déjà.

Ce chien m'a mordu et m'a chassé. j'ai fait douze lieues à pied. J'ai frappé. comme s'il avait été un homme. en arrivant dans ce pays. j'ai été dans une auberge. j'ai bien faim. promena ses yeux tour à tour sur le vieillard et les femmes. j'allais me coucher sur une pierre. Je m'en suis allé dans les champs pour coucher à la belle étoile. douze lieues à pied. Là. Il avait fallu. Quatre jours et que je marche depuis Toulon. Il n'y avait pas d'étoile. Une bonne femme m'a montré votre maison et m'a dit : « Frappe là ». l'homme appuya ses deux mains à la fois sur son bâton. on m'a renvoyé à cause de mon passeport jaune que j'avais montré à la mairie. J'ai été à la prison. sans attendre que l'évêque parlât. et qu'il n'y avait pas de bon Dieu pour empêcher de pleuvoir. et. Aujourd'hui. J'ai passé dix-neuf ans au bagne. dit l'évêque. Je suis un galérien. – 114 – . Je m'appelle Jean Valjean. Ma masse. dit d'une voix haute : – Voici. chez l'autre. On m'a dit : Va-t-en ! Chez l'un. Je suis libéré depuis quatre jours et en route pour Pontarlier qui est ma destination. et je suis rentré dans la ville pour y trouver le renfoncement d'une porte. Qu'est-ce que c'est ici ? Êtes-vous une auberge ? J'ai de l'argent. Voulez-vous que je reste ? – Madame Magloire. Cent neuf francs quinze sous que j'ai gagnés au bagne par mon travail en dix-neuf ans. L'homme fit trois pas et s'approcha de la lampe qui était sur la table. On aurait dit qu'il savait qui j'étais. Qu'est-ce que cela me fait ? J'ai de l'argent. J'ai été dans la niche d'un chien. Je suis très fatigué. sans doute pour demander au nouveau venu ce qu'il désirait. Personne n'a voulu de moi. le guichetier n'a pas ouvert. Je payerai. vous mettrez un couvert de plus.Comme il ouvrait la bouche. J'ai pensé qu'il pleuvrait. dans la place. Ce soir. J'ai été à une autre auberge.

reprit-il. Madame Magloire sortit pour exécuter ces ordres. Quatorze ans pour avoir tenté de s'évader quatre fois. L'expression de son visage. et l'on fera votre lit pendant que vous souperez. moi.– Tenez. ce n'est pas ça. Il se mit à balbutier comme un homme fou : – 115 – . Voulez-vous me recevoir. natif de… – cela vous est égal… – Est resté dix-neuf ans au bagne. comme vous voyez. L'évêque se tourna vers l'homme. Cinq ans pour vol avec effraction. comme s'il n'avait pas bien compris. de doute. Nous avons déjà expliqué de quelle nature était l'obéissance des deux femmes. Il y a une école pour ceux qui veulent. de joie. Avez-vous entendu ? Je suis un galérien. » – Voilà ! Tout le monde m'a jeté dehors. Jaune. Nous allons souper dans un instant. Il tira de sa poche une grande feuille de papier jaune qu'il déplia. Voulez-vous lire ? Je sais lire. jusqu'alors sombre et dure. – Voilà mon passeport. Cela sert à me faire chasser de partout où je suis. dit l'évêque. forçat libéré. vous ? Est-ce une auberge ? Voulez-vous me donner à manger et à coucher ? Avez-vous une écurie ? – Madame Magloire. voilà ce qu'on a mis sur le passeport : « Jean Valjean. Un forçat. et devint extraordinaire. – Monsieur. Je viens des galères. Cet homme est très dangereux. vous mettrez des draps blancs au lit de l'alcôve. J'ai appris au bagne. s'empreignit de stupéfaction. asseyez-vous et chauffez-vous. Tenez. Ici l'homme comprit tout à fait.

monsieur l'aubergiste. puis remis son passeport dans sa poche. Vous êtes aubergiste. monsieur le curé. dit l'évêque. Et combien de temps avezvous mis à gagner cela ? – Dix-neuf ans. – 116 – . Alors vous n'avez pas besoin que je paye ? – Non. que je suis bête ! je n'avais pas vu votre calotte ! Tout en parlant. Je croyais bien que vous me chasseriez. n'est-ce pas ? le curé de cette grande église ? Tiens ! c'est vrai. Mademoiselle Baptistine le considérait avec douceur. Je payerai bien. et il s'était assis. il avait déposé son sac et son bâton dans un coin. Aussi j'avais dit tout de suite qui je suis. chien ! qu'on me dit toujours. dit l'évêque. C'est bien bon un bon prêtre. gardez votre argent.– Vrai ? quoi ? vous me gardez ? vous ne me chassez pas ! un forçat ! Vous m'appelez monsieur ! vous ne me tutoyez pas ! Va-ten. un prêtre qui demeure ici. Vous êtes un brave homme. Pardon. n'est-ce pas ? – Je suis. Vous n'avez pas de mépris. Il continua : – Vous êtes humain. Oh ! la brave femme qui m'a enseigné ici ! Je vais souper ! un lit ! Un lit avec des matelas et des draps ! comme tout le monde ! il y a dix-neuf ans que je n'ai couché dans un lit ! Vous voulez bien que je ne m'en aille pas ! Vous êtes de dignes gens ! D'ailleurs j'ai de l'argent. Oh ! un brave homme de prêtre ! Alors vous ne me demandez pas d'argent ? Le curé. – Un prêtre ! reprit l'homme. comment vous appelez-vous ? Je payerai tout ce qu'on voudra. Combien avez-vous ? ne m'avez-vous pas dit cent neuf francs ? – Quinze sous. – Cent neuf francs quinze sous. ajouta l'homme.

mettez ce couvert le plus près possible du feu. sur la tête. Nous étions en rang. Elle apportait un couvert qu'elle mit sur la table. Il a parlé. Madame Magloire rentra. Pendant qu'il parlait. mais pour moi. je dis mal cela. Nous ne voyions pas bien. Voilà ce que c'est qu'un évêque. nous n'entendions pas. mèche allumée. nous autres ! Il a dit la messe au milieu du bagne. dit l'évêque. Vous devez avoir froid.– Dix-neuf ans ! L'évêque soupira profondément. C'est le curé qui est sur les curés. Monseigneur. cela brillait. – Madame Magloire. L'homme poursuivit : – J'ai encore tout mon argent. pardon. en face de nous. qu'on appelle. monsieur ? – 117 – . nous avions un aumônier au bagne. je vais vous dire. Et se tournant vers son hôte : – Le vent de nuit est dur dans les Alpes. mais il était trop au fond. sur un autel. C'était l'évêque de la Majore. l'évêque était allé pousser la porte qui était restée toute grande ouverte. Depuis quatre jours je n'ai dépensé que vingt-cinq sous que j'ai gagnés en aidant à décharger des voitures à Grasse. en or. Des trois côtés. Puisque vous êtes abbé. Et puis un jour j'ai vu un évêque. il avait une chose pointue. c'est si loin ! – Vous comprenez. Au grand jour de midi. Vous savez. à Marseille. Avec les canons.

une lampe qui éclaire bien mal. Et ne me remerciez pas. vous avez faim et soif . c'est la maison de Jésus-Christ. – Vous pouviez ne pas me dire qui vous étiez. Personne n'est ici chez soi. L'évêque. Vous me recevez chez vous. assis près de lui. – Voici. Je ne vous ai pourtant pas caché d'où je viens et que je suis un homme malheureux. – Vrai ? vous saviez comment je m'appelle ? – Oui. excepté celui qui a besoin d'un asile. Vous ne me méprisez pas. vous êtes bon. Vous allumez vos cierges pour moi. Monsieur à un forçat. vous vous appelez mon frère. L'ignominie a soif de considération. Je vous le dis à vous qui passez. Vous souffrez . Tout ce qui est ici est à vous. vous en avez un que je savais. c'est un verre d'eau à un naufragé de la Méduse. vous êtes ici chez vous plus que moi-même. Ce n'est pas ici ma maison. avec sa voix doucement grave et de si bonne compagnie. répondit l'évêque. – Monsieur le curé. Madame Magloire comprit. lui toucha doucement la main. le visage de l'homme s'illuminait. Cette porte ne demande pas à celui qui entre s'il a un nom. ne me dites pas que je vous reçois chez moi. mais s'il a une douleur. – 118 – . avant que vous me le disiez. Qu'ai-je besoin de savoir votre nom ? D'ailleurs. L'homme ouvrit des yeux étonnés. dit l'homme. soyez le bienvenu.Chaque fois qu'il disait ce mot monsieur. reprit l'évêque. et elle alla chercher sur la cheminée de la chambre à coucher de monseigneur les deux chandeliers d'argent qu'elle posa sur la table tout allumés.

vous sortez d'un lieu de tristesse. – Oui. Il y aura plus de joie au ciel pour le visage en larmes d'un pécheur repentant que pour la robe blanche de cent justes. Le cachot pour un mot. Si vous sortez de ce lieu douloureux avec des pensées de haine et de colère contre les hommes. Le visage de l'évêque prit tout à coup cette expression de gaîté propre aux natures hospitalières : Mauves en Vivarais. la chiourme. le froid. reprit l'évêque. Même malade au lit. cela m'a passé. la chaîne. de l'huile. l'évêque une bouteille de vieux vin de Mauves49. de douceur et de paix. Une soupe faite avec de l'eau. le chaud. vous valez mieux qu'aucun de nous. Cependant madame Magloire avait servi le souper. le boulet au pied. une planche pour dormir. des figues. le travail. un fromage frais. monsieur le curé ! s'écria l'homme. si vous en sortez avec des pensées de bienveillance. et un gros pain de seigle. vous êtes digne de pitié . les chiens sont plus heureux ! Dix-neuf ans ! J'en ai quarante-six. un morceau de viande de mouton. L'évêque le regarda et lui dit : – Vous avez bien souffert ? – Oh ! la casaque rouge. mais vous êtes si bon qu'à présent je ne sais plus ce que j'ai . du pain et du sel. non loin du clos de l'Hermitage. le passeport jaune ! Voilà. À présent. canton de Tournon (Ardèche).– Tenez. un peu de lard. Les chiens. Écoutez. 49 – 119 – . les coups de bâton ! La double chaîne pour rien. Elle avait d'elle-même ajouté à l'ordinaire de M. j'avais bien faim en entrant ici .

et un moment après les trois couverts réclamés par l'évêque brillaient sur la nappe. L'évêque dit le bénédicité. il fit asseoir l'homme à sa droite. L'homme se mit à manger avidement. Or c'était l'usage de la maison. prit place à sa gauche. Madame Magloire en effet n'avait mis que les trois couverts absolument nécessaires. étalage innocent. symétriquement arrangés devant chacun des trois convives. sortit sans dire un mot. Ce gracieux semblant de luxe était une sorte d'enfantillage plein de charme dans cette maison douce et sévère qui élevait la pauvreté jusqu'à la dignité. puis servit lui-même la soupe. quand l'évêque avait quelqu'un à souper. Mademoiselle Baptistine. Tout à coup l'évêque dit : – Mais il me semble qu'il manque quelque chose sur cette table. selon son habitude. de disposer sur la nappe les six couverts d'argent. parfaitement paisible et naturelle. Comme il en avait coutume lorsque quelque étranger soupait avec lui. Madame Magloire comprit l'observation. – 120 – .– À table ! dit-il vivement.

« – Le bon Dieu est plus que juste. nous ne saurions mieux faire que de transcrire ici un passage d'une lettre de mademoiselle Baptistine à madame de Boischevron. mais je dois dire que les rouliers qui n'ont pas voulu me laisser manger avec eux font meilleure chère que vous. si le bon Dieu était juste. c'est à Pontarlier que vous allez – 121 – . où la conversation du forçat et de l'évêque est racontée avec une minutie naïve : ………………………………… « … Cet homme ne faisait aucune attention à personne. « Un moment après il a ajouté : « – Monsieur Jean Valjean. Il mangeait avec une voracité d'affamé. Mon frère a répondu : « – Ils ont plus de fatigue que moi. vous devriez bien être curé. pour donner une idée de ce qui se passa à cette table. a dit mon frère.Chapitre IV Détails sur les fromageries de Pontarlier Maintenant. il a dit : « – Monsieur le curé du bon Dieu. « – Non. après la soupe. Êtesvous curé seulement ? Ah ! par exemple. tout ceci est encore bien trop bon pour moi. Je vois bien. Vous êtes pauvre. « Entre nous. ils ont plus d'argent. a repris cet homme. l'observation m'a un peu choquée. Cependant. Vous n'êtes peut-être pas même curé.

entre autres M. des fabriques d'acier. Il y a des papeteries. a repris mon frère. à Audincourt et à Beure qui sont très considérables… « Je crois ne pas me tromper et que ce sont bien là les noms que mon frère a cités. À la révolution. au moins vingt usines de fer. J'ai trouvé à m'y occuper. ma famille a été ruinée. des distilleries. dans un bon pays. Il fait dur voyager. Ce nom rappelle celui du village de Lucenay. Puis il a continué : « – Il faut que je sois en route demain à la pointe du jour.« – Avec itinéraire obligé. des fabriques d'horlogerie en grand. dont quatre à Lods. des huileries. On n'a qu'à choisir. « – Vous allez là. et j'y ai vécu quelque temps du travail de mes bras. des tanneries. « Je crois bien que c'est comme cela que l'homme a dit. traversé par les Hugo et les Nodier lors du voyage aux Alpes de l'été 1825. je me suis réfugié en FrancheComté d'abord. J'avais de la bonne volonté. les journées sont chaudes. où les touristes ne trouvèrent à dévorer qu'une minuscule omelette restée lé- 50 – 122 – . Si les nuits sont froides. à Châtillon. des fabriques de cuivre. n'avons-nous pas des parents dans ce payslà ? « J'ai répondu : « – Nous en avions. puis il s'est interrompu et m'a adressé la parole : « – Chère sœur. de Lucenet50 qui était capitaine des portes à Pontarlier dans l'ancien régime.

Ils ont dans le pays de Pontarlier. ce sont les paysans de la moyenne montagne qui mettent leurs vaches en commun et partagent les produits. Ce sont leurs fromageries qu'ils appellent fruitières. Voir Victor Hugo raconté par Adèle Hugo. Mon frère lui disait tous ces détails avec cette gaîté aisée que vous lui connaissez. – Ils prennent à leurs gages un fromager qu'ils appellent le grurin . 51 Le socialiste Fourier avait donné les fromageries de Pontarlier comme modèle des associations ouvrières de l'avenir. mais en 93 on n'avait plus de parents. a repris mon frère. Hugo en fait un exemple d'industrie « patriarcale ». les fruitières d'association.. cit. Il est beaucoup revenu sur ce bon état de grurin. tout en faisant manger cet homme. Mon frère lui faisait boire de ce bon vin de Mauves dont il ne boit pas lui-même parce qu'il dit que c'est du vin cher. « Alors mon frère. une industrie toute patriarcale51 et toute charmante. on n'avait que ses bras. lui a expliqué très en détail ce que c'étaient que les fruitières de Pontarlier . J'ai travaillé. qui sont aux pauvres . – le grurin reçoit le lait des associés trois fois par jour et marque les quantités sur une taille double .« – Oui. comme s'il eût souhaité que cet homme comprît. ma sœur. considérant depuis longtemps les propositions des socialistes utopiques comme régressives. monsieur Valjean. Une chose m'a frappée. et où il y a quarante ou cinquante vaches. lesquelles produisent sept à huit milliers de fromages par été . entremêlant ses paroles de façons gracieuses pour moi. – c'est vers la fin d'avril que le travail des fromageries commence . ouv. – 123 – . – qu'on en distinguait deux sortes : – les grosses granges. « L'homme se ranimait tout en mangeant. Cet homme était gendaire dans la famille. p. que ce serait un asile pour lui. c'est vers la mi-juin que les fromagers conduisent leurs vaches dans la montagne. sans le lui conseiller directement et durement. 398. où vous allez. qui sont aux riches.

qu'il était une personne comme une autre. c'est que. il n'en a rien marqué. en étant pour lui tout ordinaire. ce que je puis dire. même pour moi .ce que je vous ai dit. quelque chose de vraiment évangélique dans cette délicatesse qui s'abstient de sermon. ne fût-ce qu'un moment. Car dans son histoire il y a sa faute. je crois avoir compris ce qui se passait dans le cœur de mon frère. qui s'appelle Jean Valjean. et la meilleure pitié. Mon – 124 – . n'est-ce pas de n'y point toucher du tout ? Il m'a semblé que ce pouvait être là la pensée intérieure de mon frère. il s'est arrêté court. À force d'y réfléchir. Dans tous les cas. N'est-ce pas là en effet bien entendre la charité ? N'y a-t-il pas. n'avait que trop sa misère présente à l'esprit. et mon frère semblait éviter tout ce qui pouvait l'en faire souvenir. Gédéon Le Prévost ou avec M. Eh bien ! mon frère. bonne madame. C'était bien une occasion en apparence de faire un peu de sermon et d'appuyer l'évêque sur le galérien pour laisser la marque du passage. ni de toute la soirée. on a cogné à la porte. n'a pas dit un mot qui pût rappeler à cet homme qui il était ni apprendre à cet homme qui était mon frère. s'il a eu toutes ces idées. que le mieux était de l'en distraire. à l'exception de quelques paroles sur Jésus quand il est entré. ni son histoire. quand un homme a un point douloureux. comme nous étions aux figues. ou bien un peu de commisération avec exhortation de se mieux conduire à l'avenir. et de lui faire croire. craignant qu'il n'y eût dans ce mot qui lui échappait quelque chose qui pût froisser l'homme. « Vers la fin. Il pensait sans doute que cet homme. et il a soupé avec ce Jean Valjean du même air et de la même façon qu'il aurait soupé avec M. de morale et d'allusion. de lui nourrir l'âme en même temps que le corps et de lui faire quelque reproche assaisonné de morale et de conseil. C'est au point qu'à un certain moment. C'était la mère Gerbaud avec son petit dans ses bras. le curé de la paroisse. ayant ce malheureux sous la main. Il eût paru peut-être à un autre que c'était le cas. qui ont un doux travail près du ciel et qui. pendant tout le souper. sont heureux parce qu'ils sont innocents. il a été d'un bout à l'autre le même homme que tous les soirs. ajoutait-il. comme mon frère parlait des montagnards de Pontarlier. Mon frère ne lui a même pas demandé de quel pays il était.

nous nous sommes mises à prier Dieu dans le salon où l'on étend le linge.) 52 – 125 – . près des sources du Danube. « Je suis ravie de votre idée. tout le poil s'en va. Mon frère l'a achetée du temps qu'il était en Allemagne. et puis nous sommes rentrées chacune dans notre chambre sans nous rien dire. L'homme pendant ce temps-là ne faisait pas grande attention. Il ne parlait plus et paraissait très fatigué. Madame Magloire a enlevé le couvert bien vite. J'ai compris qu'il fallait nous retirer pour laisser dormir ce voyageur. La pauvre vieille Gerbaud partie. et nous sommes montées toutes les deux. C'est dommage que cette peau soit vieille . Je tiens à conserver le souvenir de notre charmant petit voyage à travers la Forêt-Noire. en octobre 1840. mon Toto. ainsi que le petit couteau à manche d'ivoire dont je me sers à table. à Tottlingen. et cela tient chaud. » (Lettres de Juliette. Les nuits sont glaciales. et m'a emprunté quinze sous que j'avais sur moi pour les donner à la mère Gerbaud. » Cette peau a existé. puis il s'est tourné vers cet homme. de mettre votre peau de chevreuil sur le lit. Har Po.frère a baisé l'enfant au front. et il lui a dit : Vous devez avoir bien besoin de votre lit. J'ai cependant envoyé madame Magloire un instant après porter sur le lit de cet homme une peau de chevreuil de la Forêt-Noire52 qui est dans ma chambre. 1985. « Madame Magloire est remontée presque tout de suite. Victor l'avait achetée à Tüttlingen et offerte à Juliette lors de leur voyage en Forêt-Noire. mon frère a dit les grâces.

– Merci. L'homme posa le flambeau sur une petite table. faites une bonne nuit. madame Magloire serrait l'argenterie dans le placard qui était au chevet du lit. À peine eut-il prononcé ces paroles pleines de paix que. Aujourd'hui même il nous est difficile de nous rendre compte de ce qui le poussait en ce moment. je vais vous conduire à votre chambre. Comme on a pu le remarquer dans ce qui a été dit plus haut. Au moment où ils traversaient cette chambre.Chapitre V Tranquillité Après avoir donné le bonsoir à sa sœur. – Allons. il fallait traverser la chambre à coucher de l'évêque. et lui dit : – Monsieur. pour passer dans l'oratoire où était l'alcôve ou pour en sortir. monsieur l'abbé. L'homme le suivit. il eut un mouvement étrange et qui eût glacé d'épouvante les deux saintes filles si elles en eussent été témoins. dit l'évêque. Voulait-il donner un – 126 – . remit l'autre à son hôte. monseigneur Bienvenu prit sur la table un des deux flambeaux d'argent. Un lit blanc et frais y était dressé. avant de partir. L'évêque installa son hôte dans l'alcôve. Demain matin. le logis était distribué de telle sorte que. dit l'homme. tout à coup et sans transition. C'était le dernier soin qu'elle prenait chaque soir avant de s'aller coucher. vous boirez une tasse de lait de nos vaches tout chaud.

avertissement ou jeter une menace ? Obéissait-il simplement à une sorte d'impulsion instinctive et obscure pour lui-même ? Il se tourna brusquement vers le vieillard. un grand rideau de serge tiré de part en part dans l'oratoire cachait l'autel. et. il était dans son jardin. il était vraiment si fatigué qu'il n'avait même pas profité de ces bons draps blancs. marchant. Un moment après. contemplant. fixant sur son hôte un regard sauvage. Quant à l'homme. gravement et remuant les lèvres comme quelqu'un qui prie ou qui se parle à lui-même. l'âme et la pensée tout entières à ces grandes choses mystérieuses que Dieu montre la nuit aux yeux qui restent ouverts. L'évêque s'agenouilla en passant devant ce rideau et fit une courte prière. et. Puis. croisa les bras. il rentra dans sa chambre. il s'écria d'une voix rauque : – Ah çà ! décidément ! vous me logez chez vous près de vous comme cela ! Il s'interrompit et ajouta avec un rire où il y avait quelque chose de monstrueux : – Avez-vous bien fait toutes vos réflexions ? Qui est-ce qui vous dit que je n'ai pas assassiné ? L'évêque leva les yeux vers le plafond et répondit : – Cela regarde le bon Dieu. Quand l'alcôve était habitée. rêvant. il dressa les deux doigts de sa main droite et bénit l'homme qui ne se courba pas. Il avait soufflé sa bougie avec sa narine à la manière des forçats et s'était laissé – 127 – . sans tourner la tête et sans regarder derrière lui.

– 128 – . tout dormait dans la petite maison. Minuit sonnait comme l'évêque rentrait de son jardin dans son appartement.tomber tout habillé sur le lit. Quelques minutes après. où il s'était tout de suite profondément endormi.

Sa mère s'appelait Jeanne Mathieu . c'était quelque chose d'assez endormi et d'assez insignifiant. pendant qu'il mangeait. même avec quelque chose de bourru de la part de Jean Valjean. Cela se fit simplement. penché sur la table. pourtant. Il n'était resté à Jean Valjean qu'une sœur plus âgée que lui. Il n'avait pas eu le temps d'être amoureux. le morceau de viande. Jean Valjean était d'une pauvre famille de paysans de la Brie. Dans son enfance. mère Jeanne. presque la tête dans sa soupe. Sa sœur. mangeant toujours. Quand il eut l'âge d'homme. en apparence du moins. Il y avait à Faverolles. son père s'appelait Jean Valjean. émondeur comme lui. Jean Valjean venait d'atteindre. Sa mère était morte d'une fièvre de lait mal soignée. s'était tué en tombant d'un arbre. lui prenait souvent dans son écuelle le meilleur de son repas. le dernier un an. lui. il n'avait pas appris à lire. veuve. Somme toute. et tant qu'elle eut son mari elle logea et nourrit son jeune frère. Le soir il rentrait fatigué et mangeait sa soupe sans dire un mot. la tranche de lard le cœur de chou. sobriquet probablement. avait l'air de ne rien voir et laissait faire. filles et garçons. lui. Sa jeunesse se dépensait ainsi dans un travail rude et mal payé. Il remplaça le père. il était émondeur à Faverolles. pas loin de la chaumière Val– 129 – . ou Vlajean. Jean Valjean était d'un caractère pensif sans être triste. On ne lui avait jamais connu de « bonne amie » dans le pays. que Jean Valjean. Il avait perdu en très bas âge son père et sa mère. Son père. Le mari mourut. ses longs cheveux tombant autour de son écuelle et cachant ses yeux. L'aîné des sept enfants avait huit ans. Jean Valjean se réveilla. et contraction de Voilà Jean. et soutint à son tour sa sœur qui l'avait élevé. avec sept enfants. comme un devoir. pour le donner à quelqu'un de ses enfants . sa vingt-cinquième année. Cette sœur avait élevé Jean Valjean.Chapitre VI Jean Valjean Vers le milieu de la nuit. ce qui est le propre des natures affectueuses.

Pas de pain. Isabeau sortit en hâte . La famille n'eut pas de pain. Sept enfants ! Un dimanche soir. se disposait à se coucher. » 53 – 130 – . Comme dans le conte du Petit Poucet. si elle eût su cette maraude. Maubert Isabeau. Jean Valjean. Sa sœur travaillait de son côté. allaient quelquefois emprunter au nom de leur mère une pinte de lait à Marie-Claude. une fermière appelée MarieClaude . comme garçon de ferme bouvier. payait en arrière de la mère la pinte de lait à Marie-Claude. s'arrachant le pot. Il arriva à temps pour voir un bras passé à travers un trou fait d'un coup de poing dans la grille et dans la vitre. eût sévèrement corrigé les délinquants. dans un lycée et les deux plus petits dans une école. Le voleur avait jeté le pain. p. cit. puis il se louait comme moissonneur. se retrouvent dans le Victor Hugo raconté par Adèle Hugo (ouv. Isabeau courut après lui et l'arrêta. boulanger sur la place de l'Église.jean. Il gagnait dans la saison de l'émondage vingt-quatre sous par jour. causant d'eux. de l'autre côté de la ruelle. et si hâtivement que les petites filles s'en répandaient sur leur tablier et dans leur goulotte. abandonnés et perdus eux aussi. et les enfants n'étaient pas punis. 124) pour caractériser cette fois l'abandon des enfants Hugo par leur père. Ces sept petits enfants. exiger de leur mère qu'on mît Abel. ils avaient entendu leur père. lorsqu'il entendit un coup violent dans la devanture grillée et vitrée de sa boutique. les enfants Valjean. C'était Jean Valjean. le voleur s'enfuyait à toutes jambes . Il arriva qu'un hiver fut rude. Le bras saisit un pain et l'emporta. à Faverolles. qu'ils buvaient derrière une haie ou dans quelque coin d'allée.. mais que faire avec sept petits enfants ?53 C'était un triste groupe que la misère enveloppa et étreignit peu à peu. comme manœuvre. comme homme de peine. brusque et bougon. Jean n'eut pas d'ouvrage. À la lettre. La mère. en Italie : « Un soir. mais il avait encore le bras ensanglanté. habituellement affamés. comme le petit Poucet entendant la détermination de ses parents de le perdre lui et ses frères. Il faisait ce qu'il pouvait. son aîné.

quelque chose d'excessif. Il est probable qu'il y démêlait aussi. Il était assis à terre comme tous les autres.Ceci se passait en 1795. qui a près de quatre-vingt-dix ans aujourd'hui. il était quelque peu braconnier . mais souvent sans détruire le côté humain. Quelle minute funèbre que celle où la société s'éloigne et consomme l'irréparable abandon d'un être pensant ! Jean Valjean fut condamné à cinq ans de galères. de même que le contrebandier. Puis. on cria dans Paris la victoire de Montenotte remportée par le général en chef de l'année d'Italie. la forêt. il parvenait seulement à dire de temps en temps : J'étais émondeur à Faverolles. la mer. Un ancien guichetier de la prison. il y a encore un abîme entre ces races d'hommes et le hideux assassin des villes. du 2 floréal an IV. La montagne. Le braconnier. font des hommes sauvages. Il y a dans notre civilisation des heures redoutables . Il y a contre les braconniers un préjugé légitime. Jean Valjean fit partie de cette chaîne. Jean Valjean fut déclaré coupable. Les villes font des hommes féroces parce qu'elles font des hommes corrompus. Le 22 avril 1796. Pendant qu'on rivait à grands coups de marteau derrière sa tête le boulon de son carcan. les larmes l'étouffaient. Il avait un fusil dont il se servait mieux que tireur au monde. Jean Valjean fut traduit devant les tribunaux du temps « pour vol avec effraction la nuit dans une maison habitée ». ce qui lui nuisit. appelle Buona-Parte . Les termes du code étaient formels. Il paraissait ne rien comprendre à sa position. Elles développent le côté farouche. il élevait sa main droite et l'abaissait graduellement sept fois comme s'il tou– 131 – . que le message du Directoire aux Cinq-Cents. elles l'empêchaient de parler. ce sont les moments où la pénalité prononce un naufrage. sinon qu'elle était horrible. à travers les vagues idées d'un pauvre homme ignorant de tout. Le braconnier vit dans la forêt le contrebandier vit dans la montagne ou sur la mer. se souvient encore parfaitement de ce malheureux qui fut ferré à l'extrémité du quatrième cordon dans l'angle nord de la cour. il pleurait. côtoie de fort près le brigand. Pourtant. disons-le en passant. ce même jour une grande chaîne fut ferrée à Bicêtre. tout en sanglotant.

Que devint la sœur ? que devinrent les sept enfants ? Qui est-ce qui s'occupe de cela ? Que devient la poignée de feuilles du jeune arbre scié par le pied ? C'est toujours la même histoire. le dernier. s'en allèrent au hasard. Il y arriva après un voyage de vingt-sept jours. la chaîne au cou. Ces pauvres êtres vivants. Il partit pour Toulon. sans asile. la rue du Geindre54. Voilà tout. aboutissement de la rue du Geindre. Ils quittèrent le pays. C'est le quartier de Paris où Hugo a passé sa jeunesse. il ne fut même plus Jean Valjean .chait successivement sept têtes inégales. jusqu'à son nom . Le clocher de ce qui avait été leur village les oublia . il fut revêtu de la casaque rouge. et s'enfoncèrent peu à peu dans cette froide brume où s'engloutissent les destinées solitaires. sans guide. 54 – 132 – . Jean Valjean lui-même les oublia. ces créatures de Dieu. sans appui désormais. notamment rue Mézières. moines ténèbres où disparaissent successivement tant de têtes infortunées dans la sombre marche du genre humain. il fut le numéro 24601. il y eut une cicatrice. je crois. À Toulon. C'était. Où étaient les six autres ? Elle ne Actuelle rue Madame. À peine. après quelques années de séjour au bagne. Quelqu'un. Dans ce cœur où il y avait eu une plaie. sur une charrette. Tout s'effaça de ce qui avait été sa vie. un petit garçon. Je ne sais plus par quelle voie ce renseignement lui parvint. la borne de ce qui avait été leur champ les oublia . qui les avait connus au pays. et par ce geste on devinait que la chose quelconque qu'il avait faite. Elle était à Paris. avait vu sa sœur. il l'avait faite pour vêtir et nourrir sept petits enfants. vers la fin de la quatrième année de sa captivité. on nommait enfin « geindre » un apprenti boulanger. Elle habitait une pauvre rue près de SaintSulpice. pendant tout le temps qu'il passa à Toulon. qui sait même ? chacun de leur côté peutêtre. A cause du cri étouffé qui accompagne l'effort du pétrin. Elle n'avait plus avec elle qu'un enfant. entendit-il parler une seule fois de sa sœur. Le nom de cette rue désigne métonymiquement la souffrance du petit.

une heure de nuit. si c'est être libre que d'être traqué . elle le recueillait dans son bouge où il n'y avait qu'un grabat. jamais il ne les revit. un éclair. du chien qui aboie. tombant de sommeil. de tourner la tête à chaque instant . Ses camarades l'aidèrent comme cela se fait dans ce triste lieu. de la route. À sept heures. accroupi et plié sur son panier. ce fut encore son tour de s'évader . parce qu'il gênait. une heure . du toit qui fume. il en usa. de la nuit parce qu'on ne voit pas. du sentier. comme une fenêtre brusquement ouverte sur la destinée de ces êtres qu'il avait aimés. Dans la maison de l'imprimerie il y avait une école. n° 3. se serrant contre le chat pour avoir moins froid. Seulement. il fut repris. dans la cour. bien avant le jour l'hiver.le savait peut-être pas elle-même. Le tribunal maritime le condamna pour ce délit à une prolongation de trois ans. l'école ouvrait et il y entrait. de tressaillir au moindre bruit . de l'heure qui sonne. On l'en entretint un jour. puis tout se referma . Il s'évada. et souvent endormi dans l'ombre. Il n'avait ni mangé ni dormi depuis trente-six heures. Plus rien n'arriva d'eux à lui . le tour d'évasion de Jean Valjean arriva. La sixième année. et. Les ouvriers voyaient le matin en passant ce pauvre petit être assis sur le pavé. jamais il ne les rencontra. la portière. Le soir du second jour. d'avoir peur de tout. et le petit dormait là dans un coin. Il avait manqué à l'appel. du buisson. de l'homme qui passe. une vieille femme. l'hiver. elle menait à cette école son petit garçon qui avait sept ans. Voilà ce qu'on dit à Jean Valjean. du sommeil. du cheval qui galope. en avait pitié . Vers la fin de cette quatrième année. où elle était plieuse et brocheuse. et ce fut pour jamais. comme elle entrait à l'imprimerie à six heures et que l'école n'ouvrait qu'à sept. il n'en entendit plus parler. Quand il pleuvait. du jour parce qu'on voit. il fallait que l'enfant attendît. Il erra deux jours en liberté dans les champs . Il fallait être là à six heures du matin. dans la suite de cette douloureuse histoire. ce fut un moment. on ne les retrouvera plus. que l'école ouvrit. ce qui lui fit huit ans. et à la nuit les – 133 – . mais il ne put consommer sa fuite. On ne voulait pas que l'enfant entrât dans l'imprimerie. disait-on. un rouet et deux chaises de bois. On tira le coup de canon. en plein air. Tous les matins elle allait à une imprimerie rue du Sabot.

il résista aux gardes-chiourme qui le saisirent. Treize ans. il en sortit impassible. Seize ans. Jean Valjean avait volé un pain. Trois ans pour ces quatre heures. Enfin. pendant la treizième année qu'il essaya une dernière fois et ne réussit qu'à se faire reprendre après quatre heures d'absence. cette intervention directe de l'écrivain. Il y était entré désespéré . l'auteur de ce livre rencontre le vol d'un pain. Place pour une courte parenthèse. il en profita encore. Une statistique anglaise constate qu'à Londres quatre vols sur cinq ont pour cause immédiate la faim56. je crois. Dix-neuf ans. son tour revint. Évasion et rébellion. dénonce l'un par l'autre le savoir romanesque – truqué – et le savoir sociologique – abstrait : qui s'est jamais ému d'une statistique ? Le texte est désigné comme le moyen nécessaire d'une connaissance véridique : exacte et efficace. La dixième année. Il ne réussit pas mieux. Claude Gueux55 avait volé un pain . dans ses études sur la question pénale et sur la damnation par la loi. il en sortit sombre. Jean Valjean était entré au bagne sanglotant et frémissant . il était entré là en 1796 pour avoir cassé un carreau et pris un pain. comme point de départ du désastre d'une destinée. C'est la seconde fois que. ce fut. 56 En totale infraction aux lois du genre romanesque. opposant brutalement la vérité numérique à la vraisemblance et au grief de redite ou de lieu commun.gens de ronde le trouvèrent caché sous la quille d'un vaisseau en construction . Trois ans pour cette nouvelle tentative. dont deux ans de double chaîne. Que s'était-il passé dans cette âme ? Héros-titre de la nouvelle de Hugo publiée en 1834 – voir le volume Roman I. Ce fait prévu par le code spécial fut puni d'une aggravation de cinq ans. 55 – 134 – . En octobre 1815 il fut libéré .

un ignorant . mais ce n'était pas un imbécile. que ce n'est pas tout à fait une raison sans réplique de dire : peut-on attendre quand on a faim ? que d'abord il est très rare qu'on meure littéralement de faim .Chapitre VII Le dedans du désespoir Essayons de le dire. une mauvaise porte pour sortir de la misère que celle par où l'on entre dans l'infamie . – 135 – . à la fatigue. que c'était un acte de folie. dans tous les cas. qu'il fallait donc de la patience . sous la chaîne. l'homme est ainsi fait qu'il peut souffrir longtemps et beaucoup. Il commença par se juger lui-même. il se replia en sa conscience et réfléchit. qu'on ne lui eût peut-être pas refusé ce pain s'il l'avait demandé . Il reconnut qu'il n'était pas un innocent injustement puni. augmenta le peu de jour qu'il y avait dans cet esprit. nous l'avons dit. à lui. sans mourir . malheureusement ou heureusement. sous l'ardent soleil du bagne. de prendre violemment au collet la société tout entière et de se figurer qu'on sort de la misère par le vol . que dans tous les cas il eût mieux valu l'attendre. que c'était. Il s'avoua qu'il avait commis une action extrême et blâmable . enfin qu'il avait eu tort. malheureux homme chétif. Il se constitua tribunal. La lumière naturelle était allumée en lui. qui a aussi sa clarté. ensuite que. soit de la pitié. sur le lit de planches des forçats. Sous le bâton. Il faut bien que la société regarde ces choses puisque c'est elle qui les fait. moralement et physiquement. Le malheur. au cachot. C'était. soit du travail . que cela eût mieux valu même pour ces pauvres petits enfants .

ne finissait pas par être une sorte d'attentat du plus fort sur le plus faible. et de saisir à jamais un pauvre homme entre un défaut et un excès. et de mettre définitivement le droit du côté de celui-là même qui l'avait violé. dans un cas son imprévoyance déraisonnable. un crime qui recommençait tous les jours. ensuite. il jugea la société et la condamna. Il la fit responsable du sort qu'il subissait. Il se demanda si la société humaine pouvait avoir le droit de faire également subir à ses membres. compliquée des aggravations successives pour les tentatives d'évasion. un crime de la société sur l'individu. et se dit qu'il n'hésiterait peut-être pas à lui en demander compte un jour. Il la condamna sans haine. Si la surcharge de la peine n'était point l'effacement du délit. S'il n'y avait pas excès de poids dans un des plateaux de la balance. lui laborieux. de faire du coupable la victime et du débiteur le créancier. Il se déclara à lui-même qu'il n'y avait pas équilibre entre le dommage – 136 – . S'il n'y avait pas plus d'abus de la part de la loi dans la peine qu'il n'y avait eu d'abus de la part du coupable dans la faute. manqué de travail. S'il n'était pas exorbitant que la société traitât ainsi précisément ses membres les plus mal dotés dans la répartition de biens que fait le hasard. Si cette peine. excès de châtiment. et par conséquent les plus dignes de ménagements. celui où est l'expiation. Ces questions faites et résolues. un crime qui durait dix-neuf ans. le châtiment n'avait pas été féroce et outré.Puis il se demanda : S'il était le seul qui avait eu tort dans sa fatale histoire ? Si d'abord ce n'était pas une chose grave qu'il eût. lui travailleur. de remplacer la faute du délinquant par la faute de la répression. manqué de pain. Si. et n'arrivait pas à ce résultat : de retourner la situation. la faute commise et avouée. et dans l'autre cas sa prévoyance impitoyable. défaut de travail.

Il n'avait d'autre arme que sa haine. d'une nature mauvaise. pendant ces dix-neuf ans de torture et d'esclavage. il jugea la providence qui avait fait la société. depuis sa mère. la société humaine ne lui avait fait que du mal. et apprit à lire. on l'a vu. Il y avait à Toulon une école pour la chiourme tenue par des frères ignorantins où l'on enseignait le plus nécessaire à ceux de ces malheureux qui avaient de la bonne volonté. une injustice. l'instruction et la lumière peuvent servir de rallonge au mal. Il y entra de la lumière d'un côté et des ténèbres de l'autre. mais qu'à coup sûr c'était une iniquité. depuis sa sœur. Tout contact avec eux lui avait été un coup. il conclut enfin que son châtiment n'était pas. Jean Valjean n'était pas. à écrire. après avoir jugé la société qui avait fait son malheur. Il la condamna aussi. depuis son enfance. Ainsi. Jamais. De souffrance en souffrance il arriva peu à peu à cette conviction que la vie était une guerre . Il sentit que fortifier son intelligence. Dans certains cas. Et puis. Cela est triste à dire. Il y condamna la socié– 137 – . on n'est indigné que lorsqu'on a raison au fond par quelque côté. à compter. cette âme monta et tomba en même temps. c'était fortifier sa haine. Il était encore bon lorsqu'il arriva au bagne. Il fut du nombre des hommes de bonne volonté. La colère peut être folle et absurde . jamais il n'avait rencontré une parole amie et un regard bienveillant. on peut être irrité à tort . Jean Valjean se sentait indigné. Jamais il n'avait vu d'elle que ce visage courroucé qu'elle appelle sa justice et qu'elle montre à ceux qu'elle frappe. à la vérité. Il résolut de l'aiguiser au bagne et de l'emporter en s'en allant. Les hommes ne l'avaient touché que pour le meurtrir.qu'il avait causé et le dommage qu'on lui causait . Il alla à l'école à quarante ans. et que dans cette guerre il était le vaincu.

sur la barre de quelque cabestan. attiser. silencieux et pensif. il eût plaint peutêtre ce malade du fait de la loi. incorruptible dans ce monde. paria des lois qui regardait l'homme avec colère. et nous ne voulons pas le dissimuler. comme la colonne vertébrale sous une voûte trop basse ? N'y a-t-il pas dans toute âme humaine. un élément divin. Certes. et. Ici il est difficile de ne pas méditer un instant. il eût effacé de cette existence le mot que le doigt de Dieu écrit pourtant sur le front de tout homme : Espérance ! – 138 – . le bout de sa chaîne enfoncé dans sa poche pour l'empêcher de traîner. La nature humaine se transforme-t-elle ainsi de fond en comble et tout à fait ? L'homme créé bon par Dieu peut-il être fait méchant par l'homme ? L'âme peut-elle être refaite tout d'une pièce par la destinée. assis. aux heures de repos qui étaient pour Jean Valjean des heures de rêverie. à la dernière desquelles tout physiologiste eût probablement répondu non. mais il n'eût pas même essayé de traitement . et devenir mauvaise. il eût détourné le regard des cavernes qu'il aurait entrevues dans cette âme . une première étincelle. il y condamna la providence et sentit qu'il devenait impie. allumer. le physiologiste observateur eût vu là une misère irrémédiable. et que le mal ne peut jamais entièrement éteindre ? Questions graves et obscures. et sans hésiter.té et sentit qu'il devenait méchant. la destinée étant mauvaise ? Le cœur peut-il devenir difforme et contracter des laideurs et des infirmités incurables sous la pression d'un malheur disproportionné. s'il eût vu à Toulon. damné de la civilisation qui regardait le ciel avec sévérité. enflammer et faire rayonner splendidement. immortel dans l'autre. que le bien peut développer. sérieux. ce galérien morne. comme Dante de la porte de l'enfer. les bras croisés. n'y avait-il pas dans l'âme de Jean Valjean en particulier.

Seulement. C'est-à-dire ce qui est abrutissant. Il s'échappait impétueusement comme le loup qui trouve la – 139 – . les hideux précipices et les sombres perspectives de sa destinée.Cet état de son âme que nous avons tenté d'analyser était-il aussi parfaitement clair pour Jean Valjean que nous avons essayé de le rendre pour ceux qui nous lisent ? Jean Valjean voyait-il distinctement. un surcroît de souffrance. Les tentatives d'évasion de Jean Valjean. monté et descendu jusqu'aux lugubres aspects qui étaient depuis tant d'années déjà l'horizon intérieur de son esprit ? Avait-il bien conscience de tout ce qui s'était passé en lui et de tout ce qui s'y remuait ? C'est ce que nous n'oserions dire c'est même ce que nous ne croyons pas. même après tant de malheur. Il vivait habituellement dans cette ombre. sans songer un instant au résultat. tâtonnant comme un aveugle et comme un rêveur. par une sorte de transfiguration stupide. à mesure qu'ils se formaient. dans lesquelles domine ce qui est impitoyable. et avait-il vu distinctement. une secousse de colère. autant de fois que l'occasion s'en fût présentée. il haïssait dans les ténèbres . un homme en une bête fauve. Jean Valjean eût renouvelé ces tentatives. Jean Valjean était dans les ténèbres . Par moments il ne savait pas même bien au juste ce qu'il éprouvait. après leur formation. suffiraient à prouver cet étrange travail fait par la loi sur l'âme humaine. en avant et en arrière. par intervalles. tous les éléments dont se composait sa misère morale ? Cet homme rude et illettré s'était-il bien nettement rendu compte de la succession d'idées par laquelle il était. il n'y restât pas beaucoup de vague. degré à degré. si parfaitement inutiles et folles. Quelquefois en une bête féroce. il souffrait dans les ténèbres . L'éclair passé. et où était-il ? il ne le savait plus. de luimême ou du dehors. la nuit retombait. aux lueurs d'une lumière affreuse. il lui venait tout à coup. ni aux expériences déjà faites. c'est de transformer peu à peu. et faisait brusquement apparaître partout autour de lui. on eût pu dire qu'il haïssait devant lui. un pâle et rapide éclair qui illuminait toute son âme. Le propre des peines de cette nature. successives et obstinées. Il y avait trop d'ignorance dans Jean Valjean pour que.

Il parlait peu. Quelquefois il montait ainsi jusqu'au toit du bagne. Certains forçats. qui se trouvait là. ce lugubre rire du forçat qui est comme un écho du rire du démon. avec la tension de son dos et de ses jarrets. ces éternels envieux des mouches et des oiseaux. Il soulevait et soutenait parfois d'énormes poids sur son dos. était un jeu pour Jean Valjean. Jean Valjean valait quatre hommes. une des admirables cariatides de Puget qui soutiennent ce balcon se descella et faillit tomber. le raisonnement avait disparu . soutint de l'épaule la cariatide et donna le temps aux ouvriers d'arriver. une ou deux fois l'an. Un détail que nous ne devons pas omettre. Ses camarades l'avaient surnommé Jean-le-Cric. L'instinct lui disait : sauve-toi ! Le raisonnement lui eût dit : reste ! Mais. il semblait occupé à regarder continuellement quelque chose de terrible. Il fallait quelque émotion extrême pour lui arracher. pour filer un câble. Gravir une verticale. c'est qu'il était d'une force physique dont n'approchait pas un des habitants du bagne. Étant donné un angle de mur. À le voir. la rue Montorgueil près des halles de Paris. La bête seule agissait. C'est la science des muscles. Toute une statique mystérieuse est quotidiennement pratiquée par les prisonniers. Sa souplesse dépassait encore sa vigueur. il n'y avait plus que l'instinct. Une fois. finissent par faire de la force et de l'adresse combinées une véritable science.cage ouverte. devant une tentation si violente. soit dit en passant. avec ses coudes et ses talons emboîtés dans les aspérités de la pierre. les nouvelles sévérités qu'on lui infligeait ne servaient qu'à l'effarer davantage. comme on réparait le balcon de l'hôtel de ville de Toulon. pour virer un cabestan. rêveurs perpétuels d'évasions. d'où a pris nom. Quand il était repris. et trouver des points d'appui là où l'on voit à peine une saillie. – 140 – . il se hissait comme magiquement à un troisième étage. À la fatigue. et remplaçait dans l'occasion cet instrument qu'on appelle cric et qu'on appelait jadis orgueil. Jean Valjean. Il ne riait pas.

s'étager et monter à perte de vue au-dessus de lui. avec des escarpements horribles. il voyait. hommes. il sentait confusément qu'une chose monstrueuse était sur lui. ici l'argousin et son bâton. dont les contours lui échappaient. Jean Valjean songeait. – 141 – . avec une terreur mêlée de rage.Il était absorbé en effet. allait et venait au-dessus de lui. À travers les perceptions maladives d'une nature incomplète et d'une intelligence accablée. là-bas l'archevêque mitré. s'échafauder. Âmes tombées au fond de l'infortune possible. la rendaient plus funèbre et plus noire. si effroyable pour qui est dessous. quelque détail vivement éclairé. de préjugés. tantôt loin et sur des plateaux inaccessibles. et quelle pouvait être la nature de sa rêverie ? Si le grain de mil sous la meule avait des pensées. quelque groupe. faits. Dans cette situation. ici le gendarme et son sabre. et qui n'était autre chose que cette prodigieuse pyramide que nous appelons la civilisation. il penserait sans doute ce que pensait Jean Valjean. selon le mouvement compliqué et mystérieux que Dieu imprime à la civilisation. chaque fois qu'il tournait le cou et qu'il essayait d'élever son regard. dont la masse l'épouvantait. Il lui semblait que ces splendeurs lointaines. l'empereur couronné et éblouissant. Il distinguait çà et là dans cet ensemble fourmillant et difforme. de lois. lois. malheureux hommes perdus au plus bas de ces limbes où l'on ne regarde plus. tout en haut. une sorte d'entassement effrayant de choses. Dans cette pénombre obscure et blafarde où il rampait. si formidable pour qui est dehors. d'hommes et de faits. marchant sur lui et l'écrasant avec je ne sais quoi de paisible dans la cruauté et d'inexorable dans l'indifférence. dans une sorte de soleil. tantôt près de lui. préjugés. les réprouvés de la loi sentent peser de tout son poids sur leur tête cette société humaine. choses. Tout cela. loin de dissiper sa nuit.

la haine de la société. Il se disait : c'est un rêve. ni de beaux jours d'été. Il avait pour mobiles l'indignation habituelle. dans un temps donné. il s'arrêtait. sérieuse. ce qui peut être résumé et traduit en résultats positifs dans tout ce que nous venons d'indiquer. même contre les bons. tout ce qui l'entourait lui paraissait impossible. Tout ce qui lui était arrivé lui paraissait absurde . irréfléchie. toute d'instinct. avaient fini par lui créer une sorte d'état intérieur presque inexprimable. se révoltait. le redoutable galérien de Toulon. d'une mauvaise action rapide. de deux espèces de mauvaises actions : premièrement. réalités pleines de spectres. d'une mauvaise action grave. sorte de représaille pour le mal souffert . deuxièmement. Il se mettait à penser. Il regardait l'argousin debout à quelques pas de lui . Sa raison. s'il y en a. raisonnement. volonté. cette haine qui. en terminant. devient. Ses préméditations passaient par les trois phases successives que les natures d'une certaine trempe peuvent seules parcourir. si elle n'est arrêtée dans son développement par quelque incident providentiel. au milieu de son travail du bagne. nous nous bornerons à constater qu'en dix-neuf ans. l'inoffensif émondeur de Faverolles. Jean Valjean. ni de fraîches aubes d'avril. l'argousin lui semblait un fantôme . tout à coup le fantôme lui donnait un coup de bâton.Toutes ces choses. obstination. puis la haine du – 142 – . Il serait presque vrai de dire qu'il n'y avait point pour Jean Valjean de soleil. les innocents et les justes. grâce à la manière dont le bagne l'avait façonné. ni de ciel rayonnant. pleine d'étourdissement. Par moments. fantasmagories pleines de réalités. à la fois plus mûre et plus troublée qu'autrefois. Je ne sais quel jour de soupirail éclairait habituellement son âme. l'amertume de l'âme. le profond sentiment des iniquités subies. la réaction. Le point de départ comme le point d'arrivée de toutes ses pensées était la haine de la loi humaine . débattue en conscience et méditée avec les idées fausses que peut donner un pareil malheur. La nature visible existait à peine pour lui. Pour résumer. était devenu capable.

lentement. ce n'était pas sans raison que le passeport qualifiait Jean Valjean d'homme très dangereux. – 143 – . À cœur sec. cette âme s'était desséchée de plus en plus. et se traduit par un vague et incessant et brutal désir de nuire.genre humain. À sa sortie du bagne. à un être vivant quelconque. mais fatalement. il y avait dix-neuf ans qu'il n'avait versé une larme. Comme on voit. n'importe à qui. D'année en année. puis la haine de la création. œil sec.

il avait sa part de respiration et de soleil. tous les haillons de l'eau s'agitent autour de sa tête. Il jette des cris désespérés dans les profondeurs. Elle s'éloigne. il était un vivant. d'affreuses végétations inconnues le saisissent. les matelots et les passagers ne voient même plus l'homme submergé . il sent qu'il devient abîme. L'homme disparaît. l'océan lâche s'acharne à le noyer. il essaie de se défendre. – 144 – .Chapitre VIII L'onde et l'ombre Un homme à la mer ! Qu'importe ! le navire ne s'arrête pas. que s'est-il donc passé ? Il a glissé. puis reparaît. elle décroît. l'énormité joue avec son agonie. il fait partie de l'écume. Il lutte pourtant. le navire. il tend les bras. lui nouent les pieds. sa misérable tête n'est qu'un point dans l'énormité des vagues. Il était là tout à l'heure. Maintenant. Le vent souffle. le tirent à elles . il boit l'amertume. il combat l'inépuisable. frissonnant sous l'ouragan. il allait et venait sur le pont avec les autres. il était de l'équipage. il appelle. les flots se le jettent de l'un à l'autre. Quel spectre que cette voile qui s'en va ! Il la regarde. on ne l'entend pas . cette pauvre force tout de suite épuisée. chaque fois qu'il enfonce. il est tombé. il plonge et remonte à la surface. il fait effort. il nage. Les flots déchirés et déchiquetés par le vent l'environnent hideusement. les roulis de l'abîme l'emportent. de confuses ouvertures le dévorent à demi . c'est fini. il essaie de se soutenir. Il n'a plus sous les pieds que de la fuite et de l'écroulement. est tout à sa manœuvre. elle blêmit. Il passe. ce sombre navire-là a une route qu'il est forcé de continuer. Il semble que toute cette eau soit de la haine. il la regarde frénétiquement. il entrevoit des précipices pleins de nuit . une populace de vagues crache sur lui. Lui. Il est dans l'eau monstrueuse.

Il est supplicié par cette folie. la solitude. Pas de point d'appui. ce navire. l'océan et le ciel . l'un est une tombe. l'écueil . Rien à l'horizon. Il se sent enseveli à la fois par ces deux infinis. Où est Dieu ? Il appelle. mais que peuvent-ils pour lui ? Cela vole. le plissement indéfini des eaux farouches. Il entend des bruits étrangers à l'homme qui semblent venir d'au delà de la terre et d'on ne sait quel dehors effrayant. il appelle. la vague. toutes les écumes l'accablent. il enfonce. de même qu'il y a des anges au-dessus des détresses humaines. Sous lui la chute. cela est sourd. voilà des heures qu'il nage. La nuit descend. Quelqu'un ! quelqu'un ! Il appelle toujours. Il supplie la tempête . En lui l'horreur et la fatigue. il râle. Il assiste. Il y a des oiseaux dans les nuées. la brume. l'obscurité. cette chose lointaine où il y avait des hommes. ses forces sont à bout . Autour de lui. Il n'y a plus d'hommes. s'est effacé . Il lève les yeux et ne voit que les lividités des nuages. Rien au ciel. Il songe aux aventures ténébreuses du cadavre dans l'ombre – 145 – . la tempête imperturbable n'obéit qu'à l'infini. et lui. le tumulte orageux et inconscient. agonisant. à l'immense démence de la mer. il se roidit. il est seul dans le formidable gouffre crépusculaire. Les rafales soufflent . l'autre est un linceul. il sent au-dessous de lui les vagues monstres de l'invisible . l'algue. Il implore l'étendue.Où donc est le navire ? Là-bas. À peine visible dans les pâles ténèbres de l'horizon. il se tord. chante et plane.

La mer. Ses mains se crispent et se ferment et prennent du néant. Qui la ressuscitera ? – 146 – .illimitée. qui est las prend le parti de mourir. Le froid sans fond le paralyse. Vents. et le voilà qui roule à jamais dans les profondeurs lugubres de l'engloutissement. peut devenir un cadavre. il lâche prise. étoiles inutiles ! Que faire ? Le désespéré s'abandonne. c'est l'immense misère. à vau-l'eau dans ce gouffre. nuées. c'est l'inexorable nuit sociale où la pénalité jette ses damnés. il se laisse faire. il se laisse aller. souffles. Ô marche implacable des sociétés humaines ! Pertes d'hommes et d'âmes chemin faisant ! Océan où tombe tout ce que laisse tomber la loi ! Disparition sinistre du secours ! ô mort morale ! La mer. tourbillons. L'âme.

Il n'y avait rien compris. Et autour de cela bien des amertumes. robuste et adroit . quand Jean Valjean entendit à son oreille ce mot étrange : tu es libre ! le moment fut invraisemblable et inouï. un rayon de la vraie lumière des vivants pénétra subitement en lui. il faisait de son mieux . volé. il vit devant la porte d'une distillerie de fleurs d'oranger des hommes qui déchargeaient des ballots. qui lui avait été comptée à sa sortie. Il offrit ses services. il se présenta devant le maître de la distillerie et le pria de le payer. aurait dû s'élever à cent soixante et onze francs. un gendarme passa. entraînait une diminution de vingt-quatre francs environ. Jean Valjean avait été ébloui de l'idée de la liberté. La besogne pressait. le remarqua. à Grasse. Un peu auparavant. Quoi qu'il en fût. Il vit bien vite ce que c'était qu'une liberté à laquelle on donne un passeport jaune. on lui avait répondu : trente sous. et se croyait lésé.Chapitre IX Nouveaux griefs Quand vint l'heure de la sortie du bagne. on les accepta. pendant son séjour au bagne. Il fallut montrer le passeport jaune. il avait questionné l'un des ouvriers sur ce qu'ils gagnaient à cette besogne par jour . par diverses retenues locales. comme il était forcé de repartir le lendemain matin. et lui demanda ses papiers. à la somme de cent neuf francs quinze sous. cette masse avait été réduite. pour dix-neuf ans. Le maître ne proféra pas une parole. On lui ré– 147 – . un rayon de vive lumière. le maître paraissait content. Il avait calculé que sa masse. Cela fait. Le soir venu. Il réclama. et lui remit vingt-cinq sous. Il était intelligent. Pendant qu'il travaillait. Mais ce rayon ne tarda point à pâlir. Disons le mot. Il avait cru à une vie nouvelle. Le lendemain de sa libération. Jean Valjean reprit son travail. Il est juste d'ajouter qu'il avait oublié de faire entrer dans ses calculs le repos forcé des dimanches et fêtes qui. Il se mit à l'ouvrage.

Il insista. Maintenant. l'avait volé en grand. On sort du bagne. 1-16). – 148 – . en lui diminuant sa masse. mais non de la condamnation. l'état. c'était le tour de l'individu qui le volait en petit. Là encore il se considéra comme volé58. Le maître le regarda entre les deux yeux et lui dit : Gare le bloc57. XX. Libération n'est pas délivrance. 57 58 La prison La conduite de l'entrepreneur de Grasse inverse la parabole des ouvriers de la dernière heure (Matthieu. Voilà ce qui lui était arrivé à Grasse. La société. On a vu de quelle façon il avait été accueilli à Digne.pondit : cela est assez bon pour toi.

et quoiqu'il ne se fût pas déshabillé. mais il y en avait une qui se représentait continuellement et qui chassait toutes les autres. Il ouvrit les yeux et regarda un moment dans l'obscurité autour de lui. et il se mit à penser. comme deux heures du matin sonnaient à l'horloge de la cathédrale. Ce qui le réveilla. Ses souvenirs anciens et ses souvenirs immédiats y flottaient pêle-mêle et s'y croisaient confusément. nous allons la dire tout de suite : – Il avait remarqué les six couverts d'argent et la grande cuiller que madame Magloire avait posés sur la table. se grossissant démesurément. Sa fatigue était passée. – À quelques pas. – Ils étaient là. c'est que le lit était trop bon. perdant leurs formes. Il avait une sorte de va-et-vient obscur dans le cerveau. C'est ce qui arriva à Jean Valjean. puis il les referma pour se rendormir.Chapitre X L'homme réveillé Donc. la sensation était trop nouvelle pour ne pas troubler son sommeil. Beaucoup de pensées lui venaient. Il avait dormi plus de quatre heures. – À l'instant où il avait traversé la chambre d'à côté – 149 – . Cette pensée. Il était accoutumé à ne pas donner beaucoup d'heures au repos. Il ne put se rendormir. mais on ne se rendort pas. Jean Valjean se réveilla. Le sommeil vient plus aisément qu'il ne revient. puis disparaissant tout à coup comme dans une eau fangeuse et agitée. on s'endort. Quand beaucoup de sensations diverses ont agité la journée. Il y avait vingt ans bientôt qu'il n'avait couché dans un lit. Ces six couverts d'argent l'obsédaient. quand des choses préoccupent l'esprit. Il était dans un de ces moments où les idées qu'on a dans l'esprit sont troubles.

pour venir dans celle où il était. Le dessin en damier de cette bretelle lui revenait sans cesse à l'esprit. puis il laissa pendre ses jambes et poser ses pieds à terre. Il sembla que ce coup lui eût dit : allons ! Il se leva debout. tout se taisait dans la maison . et y fût peut-être resté indéfiniment jusqu'au lever du jour. sortaient. Trois heures sonnèrent. rentraient. alors il marcha droit et à petits pas vers la – 150 – . et avec cette obstination machinale de la rêverie. Il demeurait dans cette situation. Tout à coup il se baissa. ôta ses souliers et les posa doucement sur la natte près du lit. Au milieu de cette méditation hideuse. Il resta un certain temps rêveur dans cette attitude qui eût eu quelque chose de sinistre pour quelqu'un qui l'eût aperçu ainsi dans cette ombre. en entrant par la salle à manger. Son esprit oscilla toute une grande heure dans des fluctuations auxquelles se mêlait bien quelque lutte. puis il reprit sa posture de rêverie et redevint immobile. presque sans savoir comment. – Ils étaient massifs. Il rouvrit les yeux. – Avec la grande cuiller. si l'horloge n'eût sonné un coup – le quart ou la demie. assis sur son lit. et se trouva. sans savoir pourquoi. faisaient sur lui une sorte de pesée . et dont le pantalon n'était retenu que par une seule bretelle de coton tricoté. on en tirerait au moins deux cents francs. – Il avait bien remarqué ce placard. – À droite. et puis il songeait aussi. – Et de vieille argenterie. la vieille servante les mettait dans un petit placard à la tête du lit. entraient. se dressa brusquement sur son séant. à un forçat nommé Brevet qu'il avait connu au bagne. étendit le bras et tâta son havresac qu'il avait jeté dans le coin de l'alcôve. – Le double de ce qu'il avait gagné en dix-neuf ans. et écouta . les idées que nous venons d'indiquer remuaient sans relâche son cerveau. – Il est vrai qu'il eût gagné davantage si l'administration ne l'avait pas volé. hésita encore un moment. seul éveillé dans la maison endormie.

comme un air froid et vif entra brusquement dans la chambre. Cela ressemblait à une barre de fer courte. Jean Valjean l'examina. chercha son bâton en tâtonnant. se couvrit de sa casquette dont il baissa la visière sur ses yeux. Ce crépuscule. il la referma tout de suite. suffisant pour qu'on pût se guider. Arrivé à la fenêtre. mais. aiguisée comme un épieu à l'une de ses extrémités. La nuit n'était pas très obscure . il distingua des têtes d'arbres également espacées. Cela faisait au dehors des alternatives d'ombre et de clarté. il fit le mouvement d'un homme déterminé. ce qui indiquait que ce mur séparait le jardin d'une avenue ou d'une ruelle plantée. donnait sur le jardin et n'était fermée. et l'alla poser dans l'angle de la fenêtre. c'était une pleine lune sur laquelle couraient de larges nuées chassées par le vent. Il regarda le jardin de ce regard attentif qui étudie plus encore qu'il ne regarde. en tira quelque chose qu'il posa sur le lit. Elle était sans barreaux. facile à escalader. au-delà. marcha à son alcôve. puis des éclaircies. Il eût été difficile de distinguer dans les ténèbres pour quel emploi avait pu être façonné ce morceau de fer. selon la mode du pays. des éclipses. l'ouvrit. le fouilla. referma le tout. ressemblait à l'espèce de lividité qui tombe d'un soupirail de cave devant lequel vont et viennent des passants.fenêtre qu'il entrevoyait. Il l'ouvrit. prit son havresac. Au fond. Le jardin était enclos d'un mur blanc assez bas. que d'une petite clavette. intermittent à cause des nuages. et au dedans une sorte de crépuscule. Ce coup d'œil jeté. mit ses souliers dans une des poches. chargea le sac sur ses épaules. C'était peut-être un levier ? C'était peut-être une massue ? – 151 – . puis revint au lit et saisit résolument l'objet qu'il y avait déposé.

il se dirigea vers la porte de la chambre voisine. terminés à leur extrémité inférieure par une pointe au moyen de laquelle on les enfonce dans le rocher. 1). 59 – 152 – .Au jour on eût pu reconnaître que ce n'était autre chose qu'un chandelier de mineur59. Ce chandelier sera au chapitre 12 métamorphosé en chandelier d'argent. il la trouva entrebâillée. comme on sait. celle de l'évêque. L'évêque ne l'avait point fermée. On employait alors quelquefois les forçats à extraire de la roche des hautes collines qui environnent Toulon. Les chandeliers des mineurs sont en fer massif. Arrivé à cette porte. et il n'était pas rare qu'ils eussent à leur disposition des outils de mineur. 7. assourdissant son pas. et retenant son haleine. Il prit ce chandelier dans sa main droite. mais retrouvera sa vocation primitive dans Les mines et les mineurs (III.

il se figura presque que ce gond venait de s'animer et de prendre tout à coup une vie terrible. Mais il y avait près de la porte une petite table qui faisait avec elle un angle gênant et qui barrait l'entrée. Le bruit de ce gond sonna dans son oreille avec quelque chose d'éclatant et de formidable comme le clairon du jugement dernier. plus hardiment.Chapitre XI Ce qu'il fait Jean Valjean écouta. puis poussa la porte une seconde fois. Il attendit un moment. plus énergiquement que les deux premières. Cette fois il y eut un gond mal huilé qui jeta tout à coup dans cette obscurité un cri rauque et prolongé. Il fallait à toute force que l'ouverture fût encore élargie. Il poussa la porte. La porte céda à la pression et fit un mouvement imperceptible et silencieux qui élargit un peu l'ouverture. – 153 – . Jean Valjean tressaillit. et poussa une troisième fois la porte. Elle continua de céder en silence. Il prit son parti. L'ouverture était assez grande maintenant pour qu'il pût passer. et qu'il aboyait comme un chien pour avertir tout le monde et réveiller les gens endormis. Jean Valjean reconnut la difficulté. Il la poussa du bout du doigt. Aucun bruit. avec cette douceur furtive et inquiète d'un chat qui veut entrer. légèrement. Dans les grossissements fantastiques de la première minute.

et il lui semblait que son souffle sortait de sa poitrine avec le bruit du vent qui sort d'une caverne. La porte s'était ouverte toute grande. Il prêta l'oreille. au jour. Il fit un pas et entra dans la chambre. Un moment il se crut perdu. Il y était arrivé plus tôt qu'il n'aurait cru. des volumes empilés sur un tabouret. Il lui paraissait impossible que l'horrible clameur de ce gond irrité n'eût pas ébranlé toute la maison comme une secousse de tremblement de terre . le vieillard allait se lever. la ville serait en rumeur et la gendarmerie sur pied. Il demeura où il était. poussée par lui. on viendrait à l'aide . Rien ne remuait dans la maison. Il se hasarda à regarder dans la chambre. – 154 – . avait pris l'alarme et avait appelé . la porte. éperdu. Il entendait au fond de la chambre la respiration égale et tranquille de l'évêque endormi. il n'avait pas reculé. et retomba de la pointe du pied sur le talon. mais il y avait encore en lui un affreux tumulte. Jean Valjean avança avec précaution en évitant de se heurter aux meubles. et qui à cette heure n'étaient plus que des coins ténébreux et des places blanchâtres. frissonnant. Quelques minutes s'écoulèrent. Ce premier danger était passé. Il ne recula pas pourtant. On y distinguait çà et là des formes confuses et vagues qui. n'osant faire un mouvement. Rien n'y avait bougé. avant un quart d'heure. les deux vieilles femmes allaient crier. un fauteuil chargé de vêtements.Il s'arrêta. Il était près du lit. un prieDieu. Il ne songea plus qu'à finir vite. des in-folio ouverts. pétrifié comme la statue de sel. Même quand il s'était cru perdu. Il s'arrêta tout à coup. étaient des papiers épars sur une table. Cette chambre était dans un calme parfait. Il entendait ses artères battre dans ses tempes comme deux marteaux de forge. Le bruit du gond rouillé n'avait éveillé personne.

l'heure. c'était sa conscience. était dans l'ombre. Cela pourtant resta doux et voilé d'un demi-jour ineffable. son chandelier de – 155 – . Jean Valjean. ajoutaient je ne sais quoi de solennel et d'indicible au vénérable repos de ce sage. à cause des nuits froides des Basses-Alpes. et un rayon de lune. Ce ciel. Au moment où Jean Valjean s'arrêta en face du lit. Il y avait presque de la divinité dans cet homme ainsi auguste à son insu. vint éclairer subitement le visage pâle de l'évêque. cette figure où tout était espérance et où tout était confiance. cette maison si calme. L'âme des justes pendant le sommeil contemple un ciel mystérieux. Un reflet de ce ciel était sur l'évêque. ce jardin sans un frisson. Il dormait paisiblement. Sa tête était renversée sur l'oreiller dans l'attitude abandonnée du repos . Toute sa face s'illuminait d'une vague expression de satisfaction. le silence. C'était plus qu'un sourire et presque un rayonnement. comme si elle voulait nous faire réfléchir. Depuis près d'une demi-heure un grand nuage couvrait le ciel. Il y avait sur son front l'inexprimable réverbération d'une lumière qu'on ne voyait pas. lui. et enveloppaient d'une sorte d'auréole majestueuse et sereine ces cheveux blancs et ces yeux fermés. ce nuage se déchira. car ce ciel était au dedans de lui. Cette lune dans le ciel.La nature mêle quelquefois ses effets et ses spectacles à nos actions avec une espèce d'à-propos sombre et intelligent. Il était presque vêtu dans son lit. Au moment où le rayon de lune vint se superposer. il laissait pendre hors du lit sa main ornée de l'anneau pastoral et d'où étaient tombées tant de bonnes œuvres et de saintes actions. d'un vêtement de laine brune qui lui couvrait les bras jusqu'aux poignets. l'évêque endormi apparut comme dans une gloire. C'était en même temps une transparence lumineuse. traversant la longue fenêtre. comme s'il l'eût fait exprès. le moment. pour ainsi dire. cette nature assoupie. à cette clarté intérieure. d'espérance et de béatitude. cette tête de vieillard et ce sommeil d'enfant.

– 156 – . Ce sommeil. L'évêque continuait de dormir dans une paix profonde sous ce regard effrayant. Un reflet de lune faisait confusément visible au-dessus de la cheminée le crucifix qui semblait leur ouvrir les bras à tous les deux. Au bout de quelques instants. immobile. et avec un voisin tel que lui. Ce qui était évident. C'était une sorte d'étonnement hagard. Jamais il n'avait rien vu de pareil. pas même lui. Cette confiance l'épouvantait. Le monde moral n'a pas de plus grand spectacle que celui-là : une conscience troublée et inquiète. son bras gauche se leva lentement vers son front. On eût dit qu'il hésitait entre les deux abîmes. dans cet isolement. Il semblait prêt à briser ce crâne ou à baiser cette main. avec une bénédiction pour l'un et un pardon pour l'autre. Voilà tout. et Jean Valjean rentra dans sa contemplation. parvenue au bord d'une mauvaise action. et contemplant le sommeil d'un juste. sa massue dans la main droite. Il regardait cela. Pour essayer de s'en rendre compte. effaré de ce vieillard lumineux. Mais de quelle nature était cette émotion ? Son œil ne se détachait pas du vieillard. Sur son visage même on n'eût rien pu distinguer avec certitude. c'était une étrange indécision. et il ôta sa casquette. sa casquette dans la main gauche. debout. avait quelque chose de sublime qu'il sentait vaguement. puis son bras retomba avec la même lenteur.fer à la main. il faut rêver ce qu'il y a de plus violent en présence de ce qu'il y a de plus doux. Nul n'eût pu dire ce qui se passait en lui. celui où l'on se perd et celui où l'on se sauve. mais impérieusement. La seule chose qui se dégageât clairement de son attitude et de sa physionomie. c'est qu'il était ému et bouleversé. Mais quelle était sa pensée ? Il eût été impossible de le deviner. ses cheveux hérissés sur sa tête farouche.

sans regarder l'évêque. gagna la porte. puis marcha rapidement. rentra dans l'oratoire. la première chose qui lui apparut fut le panier d'argenterie . franchit le jardin. jeta le panier. droit au placard qu'il entrevoyait près du chevet . – 157 – . saisit un bâton. il leva le chandelier de fer comme pour forcer la serrure . mit l'argenterie dans son sac. le long du lit. sauta par-dessus le mur comme un tigre. la clef y était . il l'ouvrit . et s'enfuit. traversa la chambre à grands pas sans précaution et sans s'occuper du bruit. ouvrit la fenêtre.Tout à coup Jean Valjean remit sa casquette sur son front. enjamba l'appui du rez-de-chaussée. il le prit.

entra dans l'alcôve et revint vers l'évêque. Je ne savais ce qu'il était devenu. L'évêque venait de ramasser le panier dans une plate-bande. Il se redressa au cri de madame Magloire. monseigneur. C'est donc l'argenterie qui vous occupe ? Je ne sais où elle est. – Jésus-Dieu soit béni ! reprit-elle.Chapitre XII L'évêque travaille Le lendemain. L'évêque venait de se baisser et considérait en soupirant un plant de cochléaria des Guillons que le panier avait brisé en tombant à travers la plate-bande. au soleil levant. votre grandeur saitelle où est le panier d'argenterie ? – Oui. – Eh bien ? dit-elle. madame Magloire courut à l'oratoire. Madame Magloire accourut vers lui toute bouleversée. dit l'évêque. avec toute sa vivacité de vieille alerte. – Grand bon Dieu ! elle est volée ! C'est l'homme d'hier soir qui l'a volée ! En un clin d'œil. Rien dedans ! et l'argenterie ? – Ah ! repartit l'évêque. – 158 – . – Monseigneur. monseigneur Bienvenu se promenait dans son jardin. Il le présenta à madame Magloire. cria-t-elle. – Le voilà.

Le chevron du mur avait été arraché. – Ah çà mais ! est-ce qu'il n'y a pas des couverts d'étain ? Madame Magloire haussa les épaules. Mais c'est pour monseigneur. puis l'évêque continua : – Madame Magloire. des couverts de fer. cette argenterie était-elle à nous ? Madame Magloire resta interdite. – Tenez ! c'est par là qu'il s'en est allé. ses yeux tombaient sur un angle du jardin où l'on voyait des traces d'escalade. – Hélas Jésus ! repartit madame Magloire. et dit à madame Magloire avec douceur : – Et d'abord. – L'étain a une odeur. l'homme est parti ! l'argenterie est volée ! Tout en poussant cette exclamation. Elle était aux pauvres. Dans quoi monseigneur va-t-il manger maintenant ? L'évêque la regarda d'un air étonné. Cela nous est bien égal. Il y eut encore un silence. puis leva son œil sérieux. – 159 – . Qu'était-ce que cet homme ? Un pauvre évidemment. Ce n'est pas pour moi ni pour mademoiselle. je détenais à tort et depuis longtemps cette argenterie. – Alors. Il a sauté dans la ruelle Cochefilet ! Ah ! l'abomination ! Il nous a volé notre argenterie ! L'évêque resta un moment silencieux.– Monseigneur.

Un groupe étrange et violent apparut sur le seuil. Tout en déjeunant. qui était morne et semblait abattu. même en bois. qui semblait conduire le groupe. l'autre était Jean Valjean. – Aussi a-t-on idée ! disait madame Magloire toute seule en allant et venant. La porte s'ouvrit. on frappa à la porte. pour tremper un morceau de pain dans une tasse de lait. Quelques instants après. était près de la porte. dit l'évêque. des couverts de bois. Les trois hommes étaient des gendarmes . À ce mot Jean Valjean. monseigneur Bienvenu faisait gaîment remarquer à sa sœur qui ne disait rien et à madame Magloire qui grommelait sourdement qu'il n'est nullement besoin d'une cuiller ni d'une fourchette. – Eh bien. – 160 – .Madame Magloire fit une grimace significative. releva la tête d'un air stupéfait. – Entrez. Il entra et s'avança vers l'évêque en faisant le salut militaire. – Monseigneur… dit-il. Trois hommes en tenaient un quatrième au collet. – Le fer a un goût. Un brigadier de gendarmerie. dit l'évêque. recevoir un homme comme cela ! et le loger à côté de soi ! et quel bonheur encore qu'il n'ait fait que voler ! Ah mon Dieu ! cela fait frémir quand on songe ! Comme le frère et la sœur allaient se lever de table. il déjeunait à cette même table où Jean Valjean s'était assis la veille.

C'est monseigneur l'évêque. Pourquoi ne les avez-vous pas emportés avec vos couverts ? Jean Valjean ouvrit les yeux et regarda le vénérable évêque avec une expression qu'aucune langue humaine ne pourrait rendre.– Monseigneur ! murmura-t-il. qui sont en argent comme le reste et dont vous pourrez bien avoir deux cents francs. Il allait comme quelqu'un qui s'en va. Nous l'avons arrêté pour voir. Et bien mais ! je vous avais donné les chandeliers aussi. – 161 – . Et vous l'avez ramené ici ? C'est une méprise. – Ah ! vous voilà ! s'écria-t-il en regardant Jean Valjean. – Monseigneur. reprit le brigadier. Les gendarmes lâchèrent Jean Valjean qui recula. ce que cet homme disait était donc vrai ? Nous l'avons rencontré. Ce n'est donc pas le curé ?… – Silence ! dit un gendarme. qu'elle lui avait été donnée par un vieux bonhomme de prêtre chez lequel il avait passé la nuit ? Je vois la chose. Il avait cette argenterie… – Et il vous a dit. interrompit l'évêque en souriant. dit le brigadier de gendarmerie. Cependant monseigneur Bienvenu s'était approché aussi vivement que son grand âge le lui permettait. nous pouvons le laisser aller ? – Sans doute. répondit l'évêque. – Comme cela. Je suis aise de vous voir. – Est-ce que c'est vrai qu'on me laisse ? dit-il d'une voix presque inarticulée et comme s'il parlait dans le sommeil.

Jean Valjean tremblait de tous ses membres. qui n'avait aucun souvenir d'avoir rien promis. Vous pourrez toujours entrer et sortir par la porte de la rue. voici vos chandeliers. et lui dit à voix basse : – N'oubliez pas. sans un geste. Puis se tournant vers la gendarmerie : – Messieurs. on te laisse. resta interdit. sans un regard qui pût déranger l'évêque. Les gendarmes s'éloignèrent. L'évêque s'approcha de lui. n'oubliez jamais que vous m'avez promis d'employer cet argent à devenir honnête homme. Les deux femmes le regardaient faire sans un mot. quand vous reviendrez.– Oui. vous pouvez vous retirer. Il prit les deux chandeliers machinalement et d'un air égaré. prit les deux flambeaux d'argent et les apporta à Jean Valjean. allez en paix. avant de vous en aller. – À propos. Elle n'est fermée qu'au loquet jour et nuit. mon ami. Il reprit avec une sorte de solennité : – 162 – . Jean Valjean était comme un homme qui va s'évanouir. dit l'évêque. – Mon ami. tu n'entends donc pas ? dit un gendarme. il est inutile de passer par le jardin. reprit l'évêque. Jean Valjean. – Maintenant. L'évêque avait appuyé sur ces paroles en les prononçant. Prenez-les. Il alla à la cheminée.

C'est votre âme que je vous achète . mon frère. – 163 – . je la retire aux pensées noires et à l'esprit de perdition. et je la donne à Dieu. vous n'appartenez plus au mal.– Jean Valjean. mais au bien.

Cet état le fatiguait. Parfois il eût vraiment mieux aimé être en prison avec les gendarmes. Comme le soleil déclinait au couchant. Il était en proie à une foule de sensations nouvelles. Des pensées inexprimables s'amoncelèrent ainsi en lui toute la journée. Un sentier qui coupait la plaine passait à quelques pas du buisson. – 164 – . allongeant sur le sol l'ombre du moindre caillou. n'ayant pas mangé et n'ayant pas faim. Il n'y avait à l'horizon que les Alpes. Il n'eût pu dire s'il était touché ou humilié. Il lui venait par moments un attendrissement étrange qu'il combattait et auquel il opposait l'endurcissement de ses vingt dernières années. et que les choses ne se fussent point passées ainsi . Ces souvenirs lui étaient presque insupportables. Pas même le clocher d'un village lointain. Il voyait avec inquiétude s'ébranler au dedans de lui l'espèce de calme affreux que l'injustice de son malheur lui avait donné. tant il y avait longtemps qu'ils ne lui étaient apparus. Il se demandait qu'est-ce qui remplacerait cela. prenant les chemins et les sentiers qui se présentaient sans s'apercevoir qu'il revenait à chaque instant sur ses pas. il y avait encore çà et là dans les haies quelques fleurs tardives dont l'odeur. Il erra ainsi toute la matinée. Jean Valjean était assis derrière un buisson dans une grande plaine rousse absolument déserte. Il se sentait une sorte de colère . lui rappelait des souvenirs d'enfance. Il se mit à marcher en toute hâte dans les champs. il ne savait contre qui. Au milieu de cette méditation qui n'eût pas peu contribué à rendre ses haillons effrayants pour quelqu'un qui l'eût rencontré. Jean Valjean pouvait être à trois lieues de Digne. qu'il traversait en marchant. cela l'eût moins agité. il entendit un bruit joyeux. Bien que la saison fut assez avancée.Chapitre XIII Petit-Gervais Jean Valjean sortit de la ville comme s'il s'échappait.

toute sa fortune probablement. L'enfant s'arrêta à côté du buisson sans voir Jean Valjean et fit sauter sa poignée de sous que jusque-là il avait reçue avec assez d'adresse tout entière sur le dos de sa main. laissant voir leurs genoux par les trous de leur pantalon. – ma pièce ? – Comment t'appelles-tu ? dit Jean Valjean. et vint rouler vers la broussaille jusqu'à Jean Valjean. – Monsieur. Il ne s'étonna point et marcha droit à l'homme. sa vielle au flanc et sa boîte à marmotte sur le dos . C'était un lieu absolument solitaire. et vit venir par le sentier un petit savoyard d'une dizaine d'années qui chantait. On n'entendait que les petits cris faibles d'une nuée d'oiseaux de passage qui traversaient le ciel à une hauteur immense. un de ces doux et gais enfants qui vont de pays en pays. et l'avait vu. dit le petit savoyard. Tout en chantant l'enfant interrompait de temps en temps sa marche et jouait aux osselets avec quelques pièces de monnaie qu'il avait dans sa main. Cette fois la pièce de quarante sous lui échappa. Cependant l'enfant avait suivi sa pièce du regard. il n'y avait personne dans la plaine ni dans le sentier. avec cette confiance de l'enfance qui se compose d'ignorance et d'innocence. – 165 – . Aussi loin que le regard pouvait s'étendre. L'enfant tournait le dos au soleil qui lui mettait des fils d'or dans les cheveux et qui empourprait d'une lueur sanglante la face sauvage de Jean Valjean. Jean Valjean posa le pied dessus. Parmi cette monnaie il y avait une pièce de quarante sous.Il tourna la tête.

quoique tout petit. monsieur. L'enfant recommença : – Ma pièce. reprit l'enfant. – Ma pièce ! cria l'enfant. dit Jean Valjean. monsieur. Petit-Gervais ! moi ! moi ! Rendez-moi mes quarante sous. rendez-moi ma pièce. L'enfant le prit au collet de sa blouse et le secoua. Il considéra l'enfant avec une sorte d'étonnement. s'il vous plaît ! Puis irrité. Jean Valjean baissa la tête et ne répondit pas. monsieur ! L'œil de Jean Valjean resta fixé à terre. Et en même temps il faisait effort pour déranger le gros soulier ferré posé sur son trésor. puis il étendit la main vers son bâton et cria d'une voix terrible : – Qui est là ? – Moi. ma pièce blanche ! mon argent ! Il semblait que Jean Valjean n'entendit point.– Petit-Gervais. monsieur. s'il vous plaît ! Ôtez votre pied. – Je veux ma pièce ! ma pièce de quarante sous ! L'enfant pleurait. – Va-t'en. – Monsieur. Il était toujours assis. Ses yeux étaient troubles. et devenant presque menaçant : – 166 – . La tête de Jean Valjean se releva. répondit l'enfant.

ôterez-vous votre pied ? Ôtez donc votre pied. voyons. – Ah ! c'est encore toi ! dit Jean Valjean. 60 – 167 – . Il était resté debout. après quelques secondes de stupeur. se mit à s'enfuir en courant de toutes ses forces sans oser tourner le cou ni jeter un cri. En ce moment il aperçut la Ce tesson bleu. chercha machinalement à croiser et à boutonner sa blouse. fit un pas. Tout à coup il tressaillit . l'entendit qui sanglotait. arrêté à dix ou douze pas devant lui. Au bout de quelques instants l'enfant avait disparu. semblait étudier avec une attention profonde la forme d'un vieux tesson de faïence bleue60 tombé dans l'herbe. et se dressant brusquement tout debout. Il raffermit sa casquette sur son front. çà. Son souffle soulevait sa poitrine à des intervalles longs et inégaux. et. à travers sa rêverie. il ajouta : – Veux-tu bien te sauver ! L'enfant effaré le regarda. en rappelant La Conscience (La Légende des siècles. L'ombre se faisait autour de Jean Valjean. Le soleil s'était couché. et Jean Valjean. il est probable qu'il avait la fièvre. I. puis commença à trembler de la tête aux pieds. et se baissa pour reprendre à terre son bâton.– Ah. le pied toujours sur la pièce d'argent. Il n'avait pas mangé de la journée . avant que la pièce de quarante sous ne devienne explicitement « un œil ouvert fixé sur lui » et ne rende la vue à Jean Valjean aveugle. 2) évoque un œil ouvert. et n'avait pas changé d'attitude depuis que l'enfant s'était enfui. Cependant à une certaine distance l'essoufflement le força de s'arrêter. il venait de sentir le froid du soir. Son regard. Première série.

se mit à regarder au loin dans la plaine. puis s'arrêta. et donnait aux choses autour de lui une sorte de vie lugubre. et. la saisit. et attendit. Ce fut comme une commotion galvanique. se redressant. Rien ne répondit. Qu'est-ce que c'est que ça ? dit-il entre ses dents. il s'arrêta. et ne vit rien. Une bise glaciale soufflait. Alors il cria de toute sa force : « Petit-Gervais ! PetitGervais ! » Il se tut. du côté où l'enfant avait disparu. Il ne vit rien. sans pouvoir détacher son regard de ce point que son pied avait foulé l'instant d'auparavant. jetant à la fois ses yeux vers tous les points de l'horizon. La nuit tombait. debout et frissonnant comme une bête fauve effarée qui cherche un asile. Au bout de quelques minutes. Après une centaine de pas. Il dit : « Ah ! » et se mit à marcher rapidement dans une certaine direction. la plaine était froide et vague. La campagne était déserte et morne. Il était environné de l'étendue. Il recula de trois pas. Il n'y avait rien autour de lui qu'une ombre où se perdait son regard et un silence où sa voix se perdait. comme si cette chose qui luisait là dans l'obscurité eût été un œil ouvert fixé sur lui. regarda. il s'élança convulsivement vers la pièce d'argent.pièce de quarante sous que son pied avait à demi enfoncée dans la terre et qui brillait parmi les cailloux. Des arbrisseaux secouaient leurs petits – 168 – . de grandes brumes violettes montaient dans la clarté crépusculaire.

Il recommença à marcher. Cela passe dans le pays. vous savez ? – Je ne l'ai point vu. et une vielle. Un de ces savoyards. c'est un petit d'environ dix ans qui a une marmotte. voici pour vos pauvres. – Monsieur le curé. dit le prêtre. Il alla à lui et lui dit : – Monsieur le curé. si l'enfant l'eût entendu. On ne les connaît pas. On eût dit qu'ils menaçaient et poursuivaient quelqu'un. il eût eu peur et se fût bien gardé de se montrer. – Un nommé Petit-Gervais ? – Je n'ai vu personne. puis il se mit à courir.bras maigres avec une furie incroyable. avez-vous vu passer un enfant ? – Non. – Monsieur le curé. Il tira deux pièces de cinq francs de sa sacoche et les remit au prêtre. avec une voix qui était ce qu'on pouvait entendre de plus formidable et de plus désolé : « Petit-Gervais ! Petit-Gervais ! » Certes. – 169 – . je crois. et de temps en temps il s'arrêtait. Il rencontra un prêtre qui était à cheval. mon ami. et criait dans cette solitude. c'est un petit enfant étranger. – Petit-Gervais ? il n'est point des villages d'ici ? pouvez-vous me dire ? – Si c'est comme vous dites. Il allait. Mais l'enfant était sans doute déjà bien loin.

et il cria : « Je suis un misérable ! » Alors son cœur creva et il se mit à pleurer. ses jarrets fléchirent brusquement sous lui comme si une puissance invisible l'accablait tout à coup du poids de sa mauvaise conscience . C'était la première fois qu'il pleurait depuis dix-neuf ans. Il ne pouvait se rendre compte de ce qui se passait en lui. sans même éveiller un écho. dit-il. les poings dans ses cheveux et le visage dans ses genoux. mais il ne rencontra plus personne. ce n'étaient que des broussailles ou des roches à fleur de terre. regardant. Il promena sa vue au loin et appela une dernière fois : « Petit-Gervais ! Petit-Gervais ! Petit-Gervais ! » Son cri s'éteignit dans la brume. on l'a vu. Le prêtre piqua des deux et s'enfuit très effrayé. Puis il ajouta avec égarement : – Monsieur l'abbé. il tomba épuisé sur une grosse pierre. à un endroit où trois sentiers se croisaient. Enfin. – 170 – .Jean Valjean prit violemment deux autres écus de cinq francs qu'il donna au prêtre. criant. il était hors de tout ce qui avait été sa pensée jusque-là. Je suis un voleur. faites-moi arrêter. appelant. La lune s'était levée. Il murmura encore : « Petit-Gervais ! » mais d'une voix faible et presque inarticulée. Quand Jean Valjean était sorti de chez l'évêque. – Pour vos pauvres. Ce fut là son dernier effort . Il fit de la sorte un assez long chemin. il s'arrêta. Il se raidissait contre l'action angélique et contre les douces paroles du vieillard. Jean Valjean se remit à courir dans la direction qu'il avait d'abord prise. Deux ou trois fois il courut dans la plaine vers quelque chose qui lui faisait l'effet d'un être couché ou accroupi .

s'il cédait. Si ces idées lui arrivaient. qu'il fallait pour ainsi dire que maintenant il montât plus haut que l'évêque ou retombât plus bas que le galérien. et elles ne réussissaient qu'à le jeter dans un trouble insupportable et presque douloureux. La vie future. Je vous achète votre âme. que s'il voulait rester méchant il fallait qu'il devînt monstre ? Ici encore il faut se faire ces questions que nous nous sommes déjà faites ailleurs. Au sortir de cette chose difforme et noire qu'on appelle le bagne. cependant il est douteux que Jean Valjean fût en état de démêler tout ce que nous indiquons ici. qu'il n'y avait plus de milieu pour lui. avait-il une perception distincte de ce qui pourrait résulter pour lui de son aventure à Digne ? Entendait-il tous ces bourdonnements mystérieux qui avertissent ou importunent l'esprit à de certains moments de la vie ? Une voix lui disait-elle à l'oreille qu'il venait de traverser l'heure solennelle de sa destinée. En présence de toutes ces lueurs. qui est en nous comme la forteresse du mal. il faudrait renoncer à cette haine dont les actions des autres hommes avaient rempli son âme pendant tant d'années. et que la lutte. fait l'éducation de l'intelligence . Je la retire à l'esprit de perversité et je la donne au bon Dieu. une lutte colossale et décisive. Il sentait indistinctement que le pardon de ce prêtre était le plus grand assaut et la plus formidable attaque dont il eût encore été ébranlé . la vie possible qui s'offrait désormais à lui toute pure et toute rayonnante le remplissait de frémisse– 171 – . que. Pendant qu'il marchait ainsi. que cette fois il fallait vaincre ou être vaincu. était engagée entre sa méchanceté à lui et la bonté de cet homme. l'évêque lui avait fait mal à l'âme comme une clarté trop vive lui eût fait mal aux yeux en sortant des ténèbres. nous l'avons dit. il allait comme un homme ivre. que si désormais il n'était pas le meilleur des hommes il en serait le pire. il les entrevoyait plutôt qu'il ne les voyait. que s'il voulait devenir bon il fallait qu'il devînt ange . les yeux hagards.« Vous m'avez promis de devenir honnête homme. le malheur. » Cela lui revenait sans cesse. et qui lui plaisait . Il opposait à cette indulgence céleste l'orgueil. que son endurcissement serait définitif s'il résistait à cette clémence . recueillait-il confusément quelque ombre de tout ceci dans sa pensée ? Certes.

Quoi qu'il en soit. ce dont il ne se doutait pas. Jean Valjean ne retrouve la vue qu'au terme des commotions alternées de la nuit noire et de l'éblouissement. en volant cet argent à cet enfant. C'est que. elle traversa brusquement ce chaos qu'il avait dans l'intelligence et le dissipa. c'est que tout était changé en lui. phénomène étrange et qui n'était possible que dans la situation où il était. avait stupidement posé le pied sur cet argent. par habitude et par instinct. Dans cette situation d'esprit. cette dernière mauvaise action eut sur lui un effet décisif . était-ce un dernier effet et comme un suprême effort des mauvaises pensées qu'il avait apportées du bagne. il avait rencontré Petit-Gervais et lui avait volé ses quarante sous. un reste d'impulsion. mit d'un côté les épaisseurs obs- Singulier jeu avec le mythe de la caverne – que suffit à désigner la chouette emblématique. c'est qu'il n'était déjà plus le même homme. Car Hugo conclut tout au contraire de Platon : au lieu de l'éclaircissement progressif des prisonniers philosophiques. Disons-le simplement. c'est qu'il n'était plus en son pouvoir de faire que l'évêque ne lui eût pas parlé et ne l'eût pas touché. Quand l'intelligence se réveilla et vit cette action de la brute. pendant que l'intelligence se débattait au milieu de tant d'obsessions inouïes et nouvelles. un résultat de ce qu'on appelle en statique la force acquise ? C'était cela. Jean Valjean recula avec angoisse et poussa un cri d'épouvante. c'était la bête qui. ce n'était pas l'homme.ments et d'anxiété. Ce qui était certain. Comme une chouette qui verrait brusquement se lever le soleil. Pourquoi ? Il n'eût assurément pu l'expliquer . ce n'était pas lui qui avait volé. il avait fait une chose dont il n'était déjà plus capable. et c'était aussi peut-être moins encore que cela. 61 – 172 – . Il ne savait vraiment plus où il en était. le forçat avait été ébloui et comme aveuglé par la vertu61.

l'évêque et Jean Valjean. Il n'avait pas fallu – 173 – .cures et de l'autre la lumière. On ne voit plus les objets qu'on a autour de soi. quand il reconnut que cela était inutile et impossible. et agit sur son âme. comme de certains réactifs chimiques agissent sur un mélange trouble en précipitant un élément et en clarifiant l'autre. puis. à travers cette hallucination. qu'il lui semblait qu'il n'était plus qu'un fantôme. et il était déjà à ce point séparé de lui-même. Il se contempla donc. son sac rempli d'objets volés sur le dos. dans l'état où elle se trouvait. pour ainsi dire. nous l'avons remarqué. éperdu. Son cerveau était dans un de ces moments violents et pourtant affreusement calmes où la rêverie est si profonde qu'elle absorbe la réalité. L'excès du malheur. il tâcha de retrouver l'enfant pour lui rendre son argent. et il en eut horreur. et l'on voit comme en dehors de soi les figures qu'on a dans l'esprit. Il vit véritablement ce Jean Valjean. Au moment où il s'écria : » je suis un misérable ! » il venait de s'apercevoir tel qu'il était. Tout d'abord. en chair et en os. il voyait dans une profondeur mystérieuse une sorte de lumière qu'il prit d'abord pour un flambeau. le bâton à la main. et que ce flambeau était l'évêque. Il fut presque au moment de se demander qui était cet homme. avec son visage résolu et morne. face à face. la blouse sur les reins. il reconnut qu'elle avait la forme humaine. Sa conscience considéra tour à tour ces deux hommes ainsi placés devant elle. il s'arrêta désespéré. et en même temps. avec sa pensée pleine de projets abominables. comme quelqu'un qui cherche à se sauver. et qu'il avait là devant lui. En regardant avec plus d'attention cette lumière qui apparaissait à sa conscience. le hideux galérien Jean Valjean. cette face sinistre devant lui. Ceci fut donc comme une vision. avant même de s'examiner et de réfléchir. l'avait fait en quelque sorte visionnaire.

dans l'ombre. dans cette même nuit.moins que le premier pour détremper le second. à mesure que sa rêverie se prolongeait. tout cela lui revint et lui apparut. un jour extraordinaire. sa première faute. avec plus d'effroi qu'un enfant. le jour se faisait de plus en plus dans son cerveau. il pleura à sanglots. et elle lui parut affreuse. son âme. Jean Valjean s'amoindrissait et s'effaçait. devant la porte de monseigneur Bienvenu. Cependant un jour doux était sur cette vie et sur cette âme. Il regarda sa vie. Il lui semblait qu'il voyait Satan à la lumière du paradis. ce vol de quarante sous à un enfant. le voiturier qui faisait à cette époque le service de Grenoble et qui arrivait à Digne vers trois heures du matin. avec plus de faiblesse qu'une femme. Sa vie passée. l'évêque grandissait et resplendissait à ses yeux. Il paraît seulement avéré que. clairement. Jean Valjean pleura longtemps. ce qui lui était arrivé chez l'évêque. son endurcissement intérieur. et elle lui parut horrible . Tout à coup il disparut. Par un de ces effets singuliers qui sont propres à ces sortes d'extases. mais dans une clarté qu'il n'avait jamais vue jusque-là. vit en traversant la rue de l'évêché un homme dans l'attitude de la prière. sa mise en liberté réjouie par tant de plans de vengeance. sa longue expiation. Combien d'heures pleura-t-il ainsi ? que fit-il après avoir pleuré ? où alla-t-il ? on ne l'a jamais su. la dernière chose qu'il avait faite. Pendant qu'il pleurait. crime d'autant plus lâche et d'autant plus monstrueux qu'il venait après le pardon de l'évêque. L'évêque seul était resté. – 174 – . son abrutissement extérieur. Il remplissait toute l'âme de ce misérable d'un rayonnement magnifique. un jour ravissant et terrible à la fois. à genoux sur le pavé. À un certain moment il ne fut plus qu'une ombre. Il pleura à chaudes larmes.

toujours la poussière des faits dément apparemment le sens de l'histoire. Lynch était ceci : avoir. L'armée L'exactitude locale des faits. étant maire de Bordeaux. L'action d'éclat commise par M. Pour Hugo. 1 et 10) et avec celle des journées de juin 1848 (V. espérant la poudre et le retour de l'oiseau royal. avec la jeunesse de Marius (III. Vis-à-vis de l'histoire comme de l'œuvre du poète. De là sa pairie. En 1817. Toutes les boutiques des perruquiers. Champion. 1). donné la ville un peu trop tôt à M. 63 La précision de ce profil est peut-être l'effet d'un souvenir personnel . avec un certain aplomb royal qui ne manquait pas de fierté. étaient badigeonnées d'azur et fleurdelysées. importe moins que leur sens. mais ici son progrès ne parvient pas à émerger de l'« éternelle présence du passé ». la mode engloutissait les petits garçons de quatre à six ans sous de vastes casquettes en cuir maroquiné à oreillons assez ressemblantes à des mitres d'esquimaux. Biré consacra tout un livre vétilleux (L'Année 1817. le 12 mars 1814. 1). le duc d'Angoulême. 1. Victor Hugo entendait la messe à Saint-Germain-des-Prés. 1895). l'époque reçoit ici l'aspect qui convient à l'épisode qui va suivre : celui d'une farce. Il s'établit dans le rapport de ce livre avec Waterloo (II. 3 et 4) et l'évocation des années 1830-1832 (IV. C'est l'année où M. Il s'établit aussi dans sa valeur autobiographique puisque c'est en 1817 que débuta la carrière de Hugo.Livre troisième – En l'année 1817 Chapitre I L'année 181762 1817 est l'année que Louis XVIII. et cette majesté de profil particulière à un homme qui a fait une action d'éclat. avec son cordon rouge et son long nez. 62 – 175 – . C'était le temps candide où le comte Lynch63 siégeait tous les dimanches comme marguillier au banc d'œuvre de SaintGermain-des-Prés en habit de pair de France. qualifiait la vingt-deuxième de son règne. Bruguière de Sorsum était célèbre. que Hugo pouvait connaître par le Lesur et à laquelle E. avec les autres élèves de la pension Cordier.

le 14 juillet 1790. Talleyrand l'avait dite comme évêque. Elles étaient noircies çà et là de la brûlure du bivouac des Autrichiens baraqués près du Gros-Caillou. Le colonel Touquet ne publia en effet les œuvres choisies de Voltaire qu'en 1820. En cette année 1817. En 1817. se regardaient en riant du rire de deux augures . Pellegrini chantait. Les fameuses tabatières contenant le texte gravé de la Charte de 1814 ne furent vendues. à Pleignier. qu'en 1820. Odry n'existait pas encore. 65 Léger anachronisme ici. pourrissant dans l'herbe. grand chambellan. Le prince de Talleyrand. Deux ou trois de ces colonnes avaient disparu dans les feux de ces bivouacs et avaient chauffé les larges mains des kaiserlicks. tous deux avaient célébré. et l'abbé Louis. Napoléon était à Sainte-Hélène. pour recenser et proclamer les votes ratifiant l'Acte additionnel aux Constitutions de l'Empire. la messe de la Fédération au Champ de Mars . mademoiselle Bigottini dansait . on apercevait de gros cylindres de bois. militaire et civique tenue le 1er juin 1815 au champ de Mars. gisant sous la pluie. En 1817. L'émotion parisienne la plus récente était le crime de Dautun qui avait jeté la tête de son frère dans le bassin du Marché-aux-Fleurs. à l'autrichienne . comme l'Angleterre lui refusait du drap vert. dans les contre-allées de ce même Champ de Mars. puis la tête. il faisait retourner ses vieux habits. Delalot était un personnage. ministre désigné des finances. à Carbonneau et à Tolleron. et. les régiments s'appelaient légions . deux choses étaient populaires : le VoltaireTouquet65 et la tabatière à la Charte. Le Champ de Mai avait eu cela de remarquable qu'il avait été tenu au mois de juin et au Champ de Mars. Il y avait encore des Prussiens en France. Potier régnait . au lieu de chiffres ils portaient les noms des départements. elles aussi. peints en bleu avec des traces d'aigles et d'abeilles dédorées. Madame Saqui succédait à Forioso. On commençait à faire au ministère de la marine une enquête sur cette fatale frégate de la Spectaculaire cérémonie. M. La légitimité venait de s'affirmer en coupant le poing. Louis l'avait servie comme diacre. deux ans auparavant.française était vêtue de blanc. C'étaient les colonnes qui. 64 – 176 – . avaient soutenu l'estrade de l'empereur au Champ-de-Mai64.

Villemain. vendu aux enchères en 1807. promis aux sarcasmes de Paul-Louis Courier. Louis XVIII. Son poème obtint une mention . On voyait encore sur la plate-forme de la tour octogone de l'hôtel de Cluny66 la petite logette en planches qui avait servi d'observatoire à Messier. On voyait germer à son ombre ce futur avocat général de Broè. rue de la Harpe. Une ordonnance royale érigeait Angoulême en école de marine. Cuvier ou Arago. double énigme qui déguisait à la fois le pont d'Austerlitz et le jardin des Plantes. un accessit fut attribué à Charles Loyson – voir note 80. la duchesse de Duras. en attendant qu'il y eut un faux Marchangy appelé d'Arlincourt. servait de boutique à un tonnelier. tout en annotant du coin de l'ongle Horace. avait deux soucis : Napoléon et Mathurin Bruneau. le duc d'Angoulême étant grand amiral. Claire d'Albe et Malek-Adel étaient des chefs-d'œuvre . était devenu la propriété d'un éditeur-imprimeur. Le colonel Selves allait en Égypte pour y devenir Soliman pacha. âgé de 15 ans alors. 67 Ourika ne fut écrite qu'à partir de 1820. 68 V. Il y avait un faux Chateaubriand appelé Marchangy. M. car. préoccupé. dans son boudoir meublé d'X en satin bleu ciel. Bellart était officiellement éloquent. L'institut laissait rayer de sa liste l'académicien Napoléon Bonaparte. L'académie française donnait pour sujet de prix : Le bonheur que procure l'étude68. concourut en cachette de ses maîtres à ce prix. La duchesse de Duras lisait à trois ou quatre amis67. Hugo. animait de célèbres soirées où Chateaubriand côtoyait Fontanes. astronome de la marine sous Louis XVI. des héros qui se font empereurs et des sabotiers qui se font dauphins. Ourika inédite. M. Le pont d'Austerlitz abdiquait et s'intitulait pont du Jardin du Roi. il était évident que la ville d'Angoulême avait de droit toutes les L'Hôtel de Cluny.Méduse qui devait couvrir de honte Chaumareix et de gloire Géricault. Le palais des Thermes. On grattait les N au Louvre. 66 – 177 – . madame Cottin était déclarée le premier écrivain de l'époque. Son auteur. Moutard.

banni en 1816. transférée à Brest en 1830. Hugo 69 – 178 – . le duc de Berry. Hugo dédia au « héros du Midi » le poème La France au duc d'Angoulême. Les grands journaux étaient tout petits. édition chronologique sous la direction de J. Il y avait un an que madame de Staël était morte. mais la liberté était grande. proscrit après les Cent Jours et qui devait mourir en exil à Magdebourg. En novembre 1817. David n'avait plus de talent. Le Nain jaune se transformait en Miroir. Massin. siège d'une école de marine. Arnault72 n'avait Angoulême était en effet. 72 Comme David. Les gardes du corps sifflaient mademoiselle Mars. mais la faute d'orthographe est authentique. semble-t-il. Arnault est une des gloires tombées de l'Empire qui avait fait de ce dramaturge un administrateur. pour honorer son duc. bonhomme à la face carrée qui avait une verrue sur la joue. La Minerve71 appelait Chateaubriand Chateaubriant. des journalistes prostitués insultaient les proscrits de 1815 . t. sans quoi le principe monarchique eût été entamé. 71 Ce périodique ne commença à paraître qu'en 1818. On agitait en conseil des ministres la question de savoir si l'on devait tolérer les vignettes représentant des voltiges qui assaisonnaient les affiches de Franconi et qui attroupaient les polissons des rues. plus. I. sous les coups de canne que sous les sifflets. dirigeait les petits concerts intimes de la marquise de Sassenaye. C'est le 22 mars 1817 que la tragédie Germanicus tomba. p. paroles d'Edmond Géraud. Paër. Ce t faisait beaucoup rire les bourgeois aux dépens du grand écrivain. Le café Lemblin tenait pour l'empereur contre le café Valois qui tenait pour les Bourbons. rue de la Villel'Évêque. Toutes les jeunes filles chantaient l'Ermite de SaintAvelle. en tournée dans les ports de France (voir V. 70 Il s'agit de Marie Caroline de Naples. Œuvres Complètes. Le format était restreint. auteur de l'Agnese. Dans des journaux vendus. M.qualités d'un port de mer69. déjà regardé du fond de l'ombre par Louvel. 185). Hugo. et Carnot. On venait de marier à une princesse de Sicile70 M. Le Constitutionnel était constitutionnel. Grand Amiral.

ce qui devait être plus tard « la conspiration du bord de l'eau74 ». » (Victor Hugo raconté par Adèle Hugo. 75 Société secrète bonapartiste. 73 Redivivus : ressuscité. La statue rut rétablie en août 1818. p. Personne n'ignore qu'il est assez rare que les lettres adressées par la poste à un exilé lui parviennent. son conciliabule pour consolider la monarchie. p. le comte d'Artois. Massin. L'Épingle Noire75 complotait de son écrivit à ce sujet. Descartes. cela séparait deux hommes plus qu'un abîme. J. ouv. dire : Napoléon. ou dire : Buonaparte. banni. un court poème intitulé Sur la tragédie de Germanicus – voir éd. sur le piédestal qui attendait la statue de Henri IV73. MM. et y avait participé : « Victor. présent à l'opération. I. rue Thérèse. ou dire : les alliés. Il avait assisté au transport de la statue. Canuel. David ayant. un peu approuvés de Monsieur. 319. il est vrai que Napoléon n'avait plus de génie. Elle visait à contraindre Louis XVIII d'abdiquer en faveur de son frère. Dire : les régicides. s'en plaignait.plus d'esprit. Les chefs de la droite disaient dans les conjonctures graves : « Il faut écrire à Bacot ». qu'il remporta. poursuivie. Carnot n'avait plus de probité . dans l'été 1818. montré quelque humeur de ne pas recevoir les lettres qu'on lui écrivait. O'Mahony et de Chappedelaine esquissaient. M. dans un journal belge. le lys d'or. – 179 – .. Tous les gens de bons sens convenaient que l'ère des révolutions était à jamais fermée par le roi Louis XVIII. le 29 mars 1817. n'y put tenir et il fallut que sa petite main s'attelât au colosse.) 74 Conspiration royaliste qui réunissait. Le fait n'est point nouveau . Or. futur Charles X. n° 4. Soult n'avait gagné aucune bataille . Victor Hugo avait consacré une ode à cet événement qui était le sujet imposé du grand prix des Jeux Floraux. cit. quelques officiers sur la terrasse des Tuileries en bordure de Seine. Au terre-plein du Pont-Neuf. ceci paraissait plaisant aux feuilles royalistes qui bafouaient à cette occasion le proscrit. on sculptait le mot Redivivus. 159. dire : les ennemis. ou dire : les votants. jugée et acquittée en 1817. t. surnommé « l'immortel auteur de la charte ». Piet ébauchait. les polices se faisant un religieux devoir de les intercepter.

s'y gourmaient à propos du roi de Rome. se plongea dans l'eau […]. en mars 1820. M. 336. d'abord dans Le Journal des Débats puis dans La Gazette de France. ses pantoufles de maroquin vert. le duc de Berry en uniforme de colonel général des dragons . une trousse complète de chirurgien dentiste ouverte devant lui. il continuait la conversation. M. tout en dictant des variantes de la Monarchie selon la Charte à M. M. se curait les dents. son secrétaire. de juin à août 1824. dans telle ou telle occasion. debout tous les matins devant sa fenêtre du n° 27 de la rue SaintDominique. ornés au collet d'une fleur de lys d'or. p. Les hommes sérieux se demandaient ce que ferait. le duc d'Orléans. Delaverderie s'abouchait avec Trogoff. grave inconvénient. Ce récit est très proche de celui. dominait. Le divorce était aboli. de M. en pantalon à pieds et en pantoufles. et dénouant de sa tête un madras. de la seconde visite : « M. La contre-police du château dénonçait à son altesse royale Madame le portrait. les yeux fixés sur un miroir. son pantalon de molleton gris. lequel avait meilleure mine en uniforme de colonel général des houzards que M. et tout en travaillant la mâchoire. fait par Adèle. .77 Charles Nodier écrivait Thérèse Aubert. ses cheveux gris coiffés d'un madras. Hugo condense ici un souvenir historique – La Monarchie selon la Charte est bien de 1817 – et le souvenir personnel de ses premières visites. qu'il avait charmantes. Les collégiens. La toilette des dents vint après.côté. 76 – 180 – . toute une série d'articles. » (ouv. enleva son gilet de flanelle. cit. La ville de Paris faisait redorer à ses frais le dôme des Invalides. de Chateaubriand les avait fort belles . il avait à leur usage une trousse de dentiste. mais bien « Z » en 1824 au bas d'un article peu aimable pour les Odes du jeune poète Hugo qui échangea avec « Z ». au grand homme. de Féletz signait A.. Decazes. Hoffmann signait Z. partout exposé. La critique faisant autorité préférait Lafon à Talma. M. Hugo distingue le journaliste français Hoffman qui signait « H » en 1817. Les lycées s'appelaient collèges. esprit dans une certaine mesure libéral.) 77 Dans cet alphabet des critiques de l'époque. Pilorge. Chateaubriand76. de Chateaubriand se déshabilla entièrement.

M. 79 Ce Pelicier.. archevêque d'Amasie. Le libraire Pélicier publiait une édition de Voltaire79. on sent qu'il a des pattes. cit. semblent bien avoir été autant de droite l'un que l'autre. le second député. de M. ouv. 80 Ce lauréat de l'accessit académique – voir note 68 –. réfugié à Rome après 1815. disait cet éditeur naïf. de Trinquelague . sur le fronton duquel l'arrachement des lettres laissait encore lire distinctement : THÉÂTRE DE L'IMPÉRATRICE. L'opinion générale était que M. incarne pour Hugo ce que la Restauration est à la société après la Révolution et l'Empire : une parodie.) 81 Le cardinal Fesch. signe de gloire . Il y avait à l'académie des sciences un Fourier célèbre que la postérité a oublié et dans je ne sais quel grenier un Fourier obscur dont l'avenir se souviendra. de Salaberry n'était pas content. Le cardinal Fesch refusant de se démettre. Le comédien Picard.M. faisait jouer les deux Philibert à l'Odéon. « Cela fait venir les acheteurs ». échafaudait son rêve sublime. Charles Loyson80. De même le vers qui suit inverse les termes de celui de Lemierre : « Même quand l'oiseau marche on sent qu'il a des ailes ». 302. On prenait parti pour ou contre Cugnet de Montarlot. p. s'il n'a jamais édité Voltaire. qui était de l'Académie dont le comédien Molière n'avait pu être. Clausel de Montals78 se séparait. le premier abbé. 78 – 181 – . Clausel de Coussergues . a en revanche été le premier éditeur des Odes de V. et l'on faisait sur lui ce vers : Même quand Loyson vole. de Pins. p. Bavoux était révolutionnaire. avait refusé de se démettre de son archiépiscopat. Fabvier était factieux . M. La querelle de la vallée des Dappes commençait entre la Suisse et la France par un mémoire du capitaine Dufour. serait le génie du siècle . depuis général. administrait le diocèse de Lyon81. l'envie commençait à le mordre. sous ce titre : Œuvres de Voltaire. sans y mettre d'enthousiasme à en croire Adèle Hugo (voir le Victor Hugo raconté…. (Voir Victor Hugo raconté…. oncle de Napoléon. Hugo. Saint-Simon. sur divers points. piètre albatros. Ces deux frères. de l'Académie française. M. ignoré. 358).

qui était installé lui aussi aux Feuillantines. Il avait publié un gros lourd poème qu'il appelait Le Dernier des Césars. 86 « M. Lamennais. revint sur les lieux de son enfance pour y rencontrer Lamennais.Lord Byron82 commençait à poindre . Ce thème sera repris très largement par Hugo dans Les Travailleurs de la mer. Mais sa vraie vogue est plus tardive. réformateur de l'Institut par coup Déjà connu en effet par quelques articles littéraires français et quelques traductions. voulut être académicien par l'Académie. Il se présenta. la maison d'enfance de Hugo et le couvent qui recueillera Cosette orpheline. une utopie : un bateau à vapeur85. qui avait voté pour lui. Au premier tour du scrutin. une rêverie d'inventeur songe-creux. le bateau à vapeur. il n'eut que quatorze voix contre seize.. L'Institut des nobles orphelins dirigé par l'abbé Caron. de Vaublanc. David d'Angers s'essayait à pétrir le marbre83. de Vaublanc86. 128). ne serait-ce que par son nom. 85 Lancée sur la Seine en août 1816. en petit comité de séminaristes. une note d'un poème de Millevoye l'annonçait à la France en ces termes : un certain lord Baron. cit. 82 – 182 – . du pont Royal au pont Louis XV c'était une mécanique bonne à pas grand'chose. Une chose qui fumait et clapotait sur la Seine avec le bruit d'un chien qui nage allait et venait sous les fenêtres des Tuileries. un singulier maillon entre le collège des Nobles. M. qui avait fait des académiciens par ordonnance. dans le cul-de-sac des Feuillantines. offre. c'est en 1821 que Hugo. cette invention de Jouffroy semble n'avoir rencontré qu'indifférence et se solda par un échec financier. p. d'un prêtre inconnu nommé Félicité Robert qui a été plus tard Lamennais84. M. 84 Autre souvenir recueilli par le Victor Hugo raconté… (ouv. Il entre dans la série – Fourier. introduit par le duc de Rohan. L'abbé Caron parlait avec éloge. fit des visites. ce sculpteur qui fut son ami avait 28 ans en 1817 et exposait pour la première fois. Les Parisiens regardaient cette inutilité avec indifférence. de Roquelaure. Saint-Simon. alors ministre. Hugo lui-même – des signes annonciateurs. du siècle qui vient. 83 Un peu plus âgé que Hugo. Byron. encore ignorés. une espèce de joujou. etc.

ici reportée sur Marius (III. faisait mille efforts pour que pomme de terre fût prononcée parmentière. » (Choses vues. Un ministre qui ne passe pas au premier tour ne passe pas du tout. ne pouvait parvenir à l'être. p. à cause de sa dévotion. Comme on sait. édité par H. que cet académicien accorda au jeune Hugo (p. s'efforçait de plaire à la réaction bigote en mettant les fossiles d'accord avec les textes et en faisant flatter Moïse par les mastodontes.d'État. Gallimard. était passé dans la polémique royaliste à l'état « d'infâme Grégoire89 ». ancien sénateur. Hugo aux œuvres de M. 483). Cette locution que nous venons d'employer : passer à l'état de. Delaveau. louable cultivateur de la mémoire de Parmentier. ancien évêque. et n'y réussissait point. sous la troisième arche du pont d'Iéna. après en avoir fait. de Neuchâteau. François de Neufchâteau88. comme plus tard le « château » désignera le roi Louis-Philippe et son entourage. il est plus célèbre comme orateur à la Chambre que comme grammairien puriste. M. 87 Métaphore désignant le locataire : le comte d'Artois. auteur distingué de plusieurs académiciens. 88 Le Victor Hugo raconté… a consigné l'entrevue. Royer-Collard90. Le faubourg Saint-Germain et la pavillon Marsan87 souhaitaient pour préfet de police M. la pierre neuve avec la- dit à haute voix : Donnez-moi un autre nom. « Folio »> 1830-1846. très encourageante et fleurie de vers. Juin. que l'élection de l'abbé Grégoire à la Chambre en 1819 fut annulée par le ministère. 89 C'est en fait comme « indigne ». – 183 – . Dupuytren et Récamier se prenaient de querelle à l'amphithéâtre de l'École de médecine et se menaçaient du poing à propos de la divinité de Jésus-Christ. 303). ordonnance et fournée. En 1817. On pouvait distinguer encore à sa blancheur. et non « infâme ». 6. 4). Cuvier. ancien conventionnel. cette tendresse protectrice aboutit à une « collaboration » de V. un œil sur la Genèse et l'autre sur la nature. L'abbé Grégoire. était dénoncée comme néologisme par M. 90 Royer-Collard ne sera élu à l'Académie qu'en 1827.

quatre jeunes Parisiens firent « une bonne farce ». orné. des déserteurs de Ligny et des Quatre-Bras92. En cette année 1817. Six mois de prison. Voilà. on avait bouché le trou de mine pratiqué par Blücher pour faire sauter le pont. ce qui surnage confusément de l'année 1817. du buste de Napoléon. L'histoire néglige presque toutes ces particularités. dans le débraillé de leur turpitude payée. Cet établissement réapparaîtra dans Mille Francs de récompense sous le nom de « Bal des Neuf Muses. 1. qu'on appelle à tort petits – il n'y a ni petits faits dans l'humanité. étalaient leur dévouement monarchique tout nu . C'est de la physionomie des années que se compose la figure des siècles. deux ans auparavant. des hommes qui avaient passé à l'ennemi la veille d'une bataille ne cachaient rien de la récompense et marchaient impudiquement en plein soleil dans le cynisme des richesses et des dignités . 93 « Prière de boutonner votre culotte avant de sortir. oubliée aujourd'hui. pêle-mêle. et ne peut faire autrement .quelle. au grand plaisir de Glapieu. ni petites feuilles dans la végétation – sont utiles. voir II. Des traîtres se montraient déboutonnés . oubliant ce qui est écrit en Angleterre sur la muraille intérieure des water-closets publics : Please adjust your dress before leaving93. ancien Tripot Sauvage ». avait dit tout haut : Sapristi ! je regrette le temps où je voyais Bonaparte et Tal a entrer bras dessus bras dessous au Bal-Sauvage91. en voyant entrer le comte d'Artois à NotreDame. Pourtant ces détails. 92 Village voisin de Nivelles. La justice appelait à sa barre un homme qui. chose étonnante sous la Restauration. Propos séditieux. » 91 – 184 – . un des lieux de Waterloo. l'infini l'envahirait.

dans Mille Francs de récompense. le genre anglais pur ne devait prévaloir que plus tard. 94 – 185 – . l'autre de Limoges. Oscar est aussi un des personnages de La Forêt mouillée. Ces jeunes gens étaient insignifiants . l'élégance était scandinave et calédonienne. car à cette époque les Arthurs n'existaient pas encore. mais ils étaient étudiants. l'autre Listolier. C'étaient quatre Oscars quelconques. et qui dit étudiant dit parisien . de Cahors . le troisième de Cahors et le quatrième de Montauban . Oscar. tout le monde a vu ces figures-là . dans le goût oriental : Chantez. Listolier adorait Dahlia. Des mains d'Oscar j'ai reçu le mouchoir . beaux de ce charmant avril qu'on appelle vingt ans. l'autre Fameuil.parfums d'Arabie. ni bons ni mauvais. de Limoges . de Montauban. Oscar s'avance. Autre signe de la vogue de ce prénom. quatre échantillons du premier venu . Blachevelle aimait Favourite. Oscar. Wellington. qui avait Chanson anonyme. ni savants ni ignorants. enfants du rivage d'Asie. Oscar s'avance. puis « Oscar ». Glapieu. c'est naître à Paris. Naturellement chacun avait sa maîtresse. s'écriait la romance. Ces Oscars s'appelaient l'un Félix Tholomyès. venait à peine de gagner la bataille de Waterloo. et le premier des Arthurs. étudier à Paris. lance d'abord « Alfred ».Chapitre II Double quatuor Ces Parisiens étaient l'un de Toulouse. pour se faire ouvrir par Cyprienne. je vais le voir. je vais le voir94 ! On sortait d'Ossian. ni des génies ni des imbéciles . de Toulouse . Brûlez pour lui les parfums d'Arabie. ainsi nommée parce qu'elle était allée en Angleterre . Brûlez pour lui les. le dernier Blachevelle.

et les belles filles du peuple les ont toutes les deux qui leur parlent bas à l'oreille. De là les chutes qu'elles font et les pierres qu'on leur jette. se trouvait être Alphonse au second. abrégé de Joséphine .pris pour nom de guerre un nom de fleur . Zéphine.-déc. La vieille avait vingt-trois ans. encore un peu ouvrières. Sur l'onomastique des Misérables. plus insouciantes et plus envolées dans le bruit de la vie que Fantine la Blonde. Hélas ! si la Yungfrau avait faim ? D'abord prénommée Marguerite Louet (voir plus loin « marguerite ou perle ». Il y avait déjà plus d'un épisode à leur roman à peine commencé. qui s'appelait Adolphe au premier chapitre. « Nommer la misère ». et l'amoureux. dérangées par les amourettes. ainsi qu'aurait pu le lui apprendre. parce qu'elle était la cadette . et surtout Favourite. dite la Blonde95 à cause de ses beaux cheveux couleur de soleil. Dahlia. Pauvreté et coquetterie sont deux conseillères fatales l'une gronde. Zéphine et Fantine étaient quatre ravissantes filles. parfumées et radieuses. et Gustave au troisième. mais ayant sur le visage un reste de la sérénité du travail et dans l'âme cette fleur d'honnêteté qui dans la femme survit à la première chute. On les accable avec la splendeur de tout ce qui est immaculé et inaccessible. un livre du pasteur Muston. Fameuil idolâtrait Zéphine. selon une hypothèse soutenue par J. Pour ne rien celer. Ces âmes mal gardées écoutent. Favourite. l'autre flatte . Fantine semble l'écho décapité de « enfantine ». voir d'Anne Ubersfeld. Gaulmier. n'en auraient pu dire autant. 95 – 186 – . en latin margarita signifie perle – texte annoté 62). Hugo se souvient peut-être aussi de ces fées protectrices de l'enfance. chacune de son côté. qui en était à sa première illusion. nommées Fantine par les Vaudois d'Arras. et une qu'on appelait la vieille. paru en 1834. oct. les trois premières étaient plus expérimentées. Dahlia. Tholomyès avait Fantine. n'ayant pas tout à fait quitté leur aiguille. 1974. Il y avait une des quatre qu'on appelait la jeune. Revue des Sciences Humaines. par Michelet interposé.

vers d'autres peutêtre. monsieur ». Ce professeur. Elle rencontrait de temps en temps son père.Favourite. c'était d'avoir de trop jolis ongles roses. restait des heures sans souffler mot. ne parlait jamais à Favourite. Un matin. Puis la vieille avait ouvert le buffet. Zéphine et Dahlia étaient des filles philosophes. et ce qui le prouve. courant le cachet malgré l'âge. – 187 – . vers l'oisiveté. avait pour admiratrices Zéphine et Dahlia. c'est que. Cette mère. et descendait faire salon chez le portier. mademoiselle ? – Non. étant jeune. c'est deux . Il en était résulté Favourite. Favourite. Quant à Zéphine. Sage et philosophe. grognon et dévote. Son père était un vieux professeur de mathématiques brutal et qui gasconnait . Les jeunes gens étant camarades. toutes réserves faites sur ces petits ménages irréguliers. une vieille femme à l'air béguin était entrée chez elle et lui avait dit : – Vous ne me connaissez pas. bu et mangé. Comment faire travailler ces ongles-là ? Qui veut rester vertueuse ne doit pas avoir pitié de ses mains. où elle disait du mal de sa fille. fait apporter un matelas qu'elle avait. dînait et soupait comme quatre. et s'était installée. point marié. Ce qui avait entraîné Dahlia vers Listolier. elle avait conquis Fameuil par sa petite manière mutine et caressante de dire : « Oui. les jeunes filles étaient amies. Ces amours-là sont toujours doublés de ces amitiés-là. et Fantine une fille sage. qui la saluait. déjeunait. – Je suis ta mère. il était tombé amoureux de cet accident. Elle avait eu de très bonne heure un chez-soi. avait vu un jour la robe d'une femme de chambre s'accrocher à un garde-cendre . ayant été en Angleterre.

elle aima. À quinze ans. qu'emplit le fourmillement des étudiants et des grisettes. point de nom de baptême. Elle aima Tholomyès. Elle s'appela comme il plut au premier passant qui la rencontra toute petite. puis. allant pieds nus dans la rue. À dix ans. À l'époque de sa naissance. l'église n'était plus là. mais son or était sur sa tête et ses perles étaient dans sa bouche. le Directoire existait encore. Cette créature humaine était venue dans la vie comme cela. Point de nom de famille. toujours pour vivre. un amour fidèle. Fantine était un de ces êtres comme il en éclôt.Sage. dira-t-on ? et Tholomyès ? Salomon répondrait que l'amour fait partie de la sagesse. C'était une jolie blonde avec de belles dents. Elle reçut un nom comme elle recevait l'eau des nuées sur son front quand il pleuvait. elle n'avait pas de famille . Fantine quitta la ville et s'alla mettre en service chez des fermiers des environs. Fantine était belle et resta pure le plus longtemps qu'elle put. Les rues du quartier latin. De quels parents ? Qui pourrait le dire ? On ne lui avait jamais connu ni père ni mère. Amourette pour lui. car le cœur a sa faim aussi. Elle se nommait Fantine. Elle était née à Montreuil-sur-mer. elle avait au front le signe de l'anonyme et de l'inconnu. un amour unique. Nous nous bornons à dire que l'amour de Fantine était un premier amour. au fond du peuple. passion pour elle. On l'appela la petite Fantine. Elle était la seule des quatre qui ne fût tutoyée que par un seul. Elle travailla pour vivre . elle vint à Paris "chercher fortune". vi– 188 – . pour ainsi dire. Elle avait de l'or et des perles pour dot. Sortie des plus insondables épaisseurs de l'ombre sociale. Personne n'en savait davantage. Pourquoi Fantine ? On ne lui avait jamais connu d'autre nom.

mal conservé. il remplaçait ses dents par des lazzis. C'est en effet à la première d'Hernani que fut jeté le fameux cri : « à la guillotine. Donc. avait fui longtemps Tholomyès. Serait-ce de là que viendrait ironie ? Un jour Tholomyès prit à part les trois autres. il allumait sa gaîté . battait en retraite en bon ordre. Tholomyès était l'antique étudiant vieux . il était le chef. Il faisait çà et là des vers quelconques. éclatait de rire. Listolier et Fameuil formaient une sorte de groupe dont Tholomyès était la tête. mais tout en fleurs. En outre.rent le commencement de ce songe. Il était ridé et édenté . et leur dit : Ce qualificatif anticipa sur 1830. Il était délabré. et il ébauchait une calvitie dont il disait lui-même sans tristesse : crâne à trente ans. et l'on n'y voyait que du feu. Ce portrait peu séduisant se complète par l'étymologie grecque du nom de Tholomyès où l'on peut lire « initié – ou initiateur – à la merde ». Mais à mesure que sa jeunesse s'éteignait. il avait quatre mille francs de rente . Blachevelle. Il digérait médiocrement. Tholomyès était un viveur de trente ans. pliant bagage bien avant l'âge. Gautier. Bref. Voir Th. fît un geste d'oracle. l'églogue eut lieu. et son œil qui pleurait riait sans cesse. où tant d'aventures se nouent et se dénouent. mais de façon à le rencontrer toujours. quatre mille francs de rente. 96 – 189 – . C'était lui qui avait l'esprit. dans ces dédales de la colline du Panthéon. grande force aux yeux des faibles. sa santé par l'ironie. ses cheveux par la joie. il doutait supérieurement de toute chose. les genoux ». et il lui était venu un larmoiement à un œil. Fantine. il était riche . splendide scandale sur la montagne Sainte-Geneviève. genou96 à quarante. Il avait eu une pièce refusée au Vaudeville. Il y a une manière d'éviter qui ressemble à chercher. Le Gilet rouge. Sa jeunesse. étant ironique et chauve. Iron est un mot anglais qui veut dire fer.

Le moment me semble venu. à moi surtout. c'est une idée ! Un estaminet plein de fumée se présenta. De même qu'à Naples les vieilles femmes crient à saint Janvier : Faccia gialluta. quand accoucheras-tu de ta surprise ? » En même temps nos parents nous écrivent. ils y entrèrent. les quatre jeunes gens invitant les quatre jeunes filles. et le reste de leur conférence se perdit dans l'ombre. Elles nous en parlent toujours. Tholomyès baissa la voix. fais ton miracle ! nos belles me disent sans cesse : « Tholomyès. Scie des deux côtés. Zéphine et Favourite nous demandent de leur faire une surprise.– Il y a bientôt un an que Fantine. et articula mystérieusement quelque chose de si gai qu'un vaste et enthousiaste ricanement sortit des quatre bouches à la fois et que Blachevelle s'écria : – Ça. Nous la leur avons promise solennellement. Face jaune. Causons. Dahlia. Sur ce. – 190 – . Le résultat de ces ténèbres fut une éblouissante partie de plaisir qui eut lieu le dimanche suivant. fa o miracolo.

en III. » C'est pourquoi ils se levèrent à cinq heures du matin. Les jeunes filles bruissaient et bavardaient comme des fauvettes échappées. la figure de ce qu'on pourrait appeler la vie circumparisienne a complètement changé depuis un demi-siècle . montèrent à la lanterne de Diogène. Le Paris de 1862 est une ville qui a la France pour banlieue. regardèrent la cascade à sec. où il y avait le coucou. on se le représente malaisément aujourd'hui. Ivresse matinale de la vie ! Adorables années ! L'aile des libellules frissonne. Elles donnaient par moments de petites tapes aux jeunes gens. il y a le wagon . où il y avait la patache. Oh ! qui que vous Célèbre empoisonneur. furent parfaitement heureux. C'était un délire. On entrait dans les vacances. jouèrent des macarons à la roulette du pont de Sèvres. se payèrent une partie de bagues au quinconce du grand bassin. où Castaing97 n'avait pas encore passé. Puis ils allèrent à Saint-Cloud par le coche. et c'était une chaude et claire journée d'été. XI et XII) et qui se retrouvera. Paris n'a plus les mêmes environs . Les quatre couples accomplirent consciencieusement toutes les folies champêtres possibles alors. on dit aujourd'hui Fécamp comme on disait Saint-Cloud. la seule qui sût écrire. 7. déjà cité dans Le Dernier Jour d'un condamné (chap. avait écrit ceci à Tholomyès au nom des quatre : « C'est un bonne heure de sortir de bonheur. 1. cueillirent des bouquets à Puteaux. 97 – 191 – . La veille. achetèrent des mirlitons à Neuilly. parmi d'autres criminels connus. il y a quarante-cinq ans. Favourite. il y a le bateau à vapeur .Chapitre III Quatre à quatre Ce qu'était une partie de campagne d'étudiants et de grisettes. mangèrent partout des chaussons de pommes. et s'écrièrent : « Cela doit être bien beau quand il y a de l'eau ! » déjeunèrent à la Tête-Noire.

la vieille. courait en avant sous les grandes branches vertes. avec un accent magistral et maternel : Les limaces se promènent dans les sentiers. et présidait cette gaîté avec une verve de jeune faunesse. Signe de pluie. ne se quittaient point. appuyées l'une à l'autre.soyez98. Toutes quatre étaient follement jolies. Mes brodequins tout neufs de dix francs sont flambés. le poème XXIII des Feuilles d'automne commence par les mêmes mots. en écartant les branches à cause de la tête charmante qui vient derrière vous ? Avez-vous glissé en riant sur quelque talus mouillé par la pluie avec une femme aimée qui vous retient par la main et qui s'écrie : « Ah ! mes brodequins tout neufs ! dans quel état ils sont99 ! » Disons tout de suite que cette joyeuse contrariété. dans La Foret mouillée (1854) : BALMINETTE Bigre de bigre ! Je me mouille les pieds ! Nous sommes embourbés. l'amie de Blachevelle. songeant aux Grâces. Zéphine et Dahlia. une ondée. M. il s'écria : Il y en a une de trop. par instinct de coquetterie plus encore que par amitié. et la « fin » choisie par Tholomyès et ses amis. Favourite. 98 – 192 – . enjambait éperdument les buissons. 99 Voir. celle de vingt-trois ans. quoique Favourite eût dit en partant. Un bon vieux poète classique. que le hasard avait faites belles de façon qu'elles se faisaient valoir en se rapprochant et se complétaient. enlèvent de leur innocence à ces souvenirs. manqua à cette compagnie de belle humeur. le chevalier de Labouïsse. vous souvenez-vous ? Avez-vous marché dans les broussailles. Mais la nostalgie n'est plus ce qu'elle était car l'avenir réservé à Fantine. les vit passer vers dix heures du matin . mes enfants. et. sautait les fossés. un bonhomme qui avait une Éléonore. alors en renom. pre- Sur le même thème. errant ce jour-là sous les marronniers de Saint-Cloud.

texte annoté 17. Était-ce un « ternaux boiteux » ? 100 – 193 – . Blachevelle semblait avoir été créé expressément pour porter sur son bras le dimanche le châle-ternaux102 boiteux de Favourite. son ornement principal était un pantalon jambesd'éléphant. les premiers keepsakes100 venaient de paraître. et sur le goût. Blondeau101. comme il se permettait tout. il avait un puissant rotin de deux cents francs à la main. Il était très gai. engagés dans une discussion sur leurs professeurs. 102 Châle fabriqué en France par la maison Ternaux. Pour leur mariage. Listolier et Fameuil. Delvincourt et M. une chose étrange appelée cigare. – Ce Tholomyès est étonnant. de cette mode venue d'Angleterre. plus tard. à la bouche. Tholomyès suivait. dominant le groupe. et les cheveux du sexe tendre commençaient à s'éplorer. 4. « Boiteux » : qui n'a de palmes que d'un côté. 2 : Oraison funèbre de Blondeau. avec sous-pieds de tresse de cuivre . le byronisme pour les hommes. expliquaient à Fantine la différence qu'il y avait entre M. comme. disaient les autres avec vénération. Victor offrit à Adèle un « cachemire français ». Madame Bovary stigmatise l'effet dévastateur sur la sensibilité féminine. imitant le cachemire. par Bossuet. précieux par la reliure et les gravures.naient des poses anglaises . mais on sentait en lui le gouvernement . la mélancolie pointait pour les femmes. et. 101 Ce professeur de droit (1784-1854) servira encore en III. il fumait. Zéphine et Dahlia étaient coiffées en rouleaux. il y avait de la dictature dans sa jovialité . Rien n'étant sacré pour lui. Quels pantalons ! quelle énergie ! Recueils de textes souvent sentimentaux. en nankin.

le canezou de la blonde Fantine. comme aux mascarons antiques d'Érigone. ayant au centre une voluptueuse fossette visible à travers la mousseline . la nuque forte et souple. mais. a beaucoup de grâce et d'agacerie .Quant à Fantine. Les coins de sa bouche voluptueusement relevés. les poignets et les chevilles admirablement emboîtés. cachant et montrant à la fois. Ses épais cheveux blonds. canezou. semblait une trouvaille provocante de la décence. une gaîté glacée de rêverie . Elle avait une robe de barège mauve. Les trois autres. et dans cette statue une âme. Ses lèvres roses babillaient avec enchantement. Éclatante de face. la peau blanche laissant voir çà et là les arborescences azurées des veines. et la fameuse cour d'amour. la joue puérile et franche. telle était Fantine . étaient décolletées tout net. eût peut-être donné le prix de la coquetterie à ce canezou qui concourait pour la chasteté. moins timides. et cette espèce de spencer en mousseline. nous l'avons dit. aux longues brides blanches. le cou robuste des Junons éginétiques. Cela arrive. sculpturale et exquise . les paupières grasses. Le plus naïf est quelquefois le plus savant. ses indiscrétions et ses réticences. corruption du mot quinze août prononcé à la Canebière. signifie beau temps. c'était la joie. l'été. délicate de profil. invention marseillaise. sous des chapeaux couverts de fleurs. Ses dents splendides avaient évidemment reçu de Dieu une fonction. et l'on devinait sous ces chiffons une statue. les épaules modelées comme par Coustou. enclins à flotter et facilement dénoués et qu'il fallait rattacher sans cesse. présidée par la vicomtesse de Cette aux yeux vert de mer. à côté de ces ajustements hardis. ce qui. Elle portait à sa main plus volontiers que sur sa tête son petit chapeau de paille cousue. les pieds cambrés et petits. chaleur et midi. avec ses transparences. mais ses longs cils pleins d'ombre s'abaissaient discrètement sur ce brouhaha du bas du visage comme pour mettre le holà. le rire. Toute sa toilette avait on ne sait quoi de chantant et de flambant. de petits souliers-cothurnes mordorés dont les rubans traçaient des X sur son fin bas blanc à jour. dont le nom. avaient l'air d'encourager les audaces . les yeux d'un bleu profond. – 194 – . semblaient faits pour la fuite de Galatée sous les saules.

à travers toute cette ivresse de l'âge. l'antique euphonie sacrée. et rien n'était singulier et troublant comme de voir la gaîté s'y éteindre si vite et le recueillement y succéder sans transition à l'épanouissement. son nez et son menton offraient cet équilibre de ligne. Fantine était l'innocence surnageant sur la faute. à Tholomyès. Elle restait un peu étonnée. Cette gravité subite. sans trop le savoir. dans l'intervalle si caractéristique qui sépare la base du nez de la lèvre supérieure. le rythme en est le mouvement. Ce chaste étonnement-là est la nuance qui sépare Psyché de Vénus. son visage. signe mystérieux de la chasteté qui rendit Barberousse amoureux d'une Diane trouvée dans les fouilles d'Icône. au repos. une sorte de dignité sérieuse et presque austère l'envahissait soudainement à de certaines heures. Le style est la forme de l'idéal . Quoiqu'elle n'eût rien refusé. de la saison et de l'amourette. Les rares songeurs. L'amour est une faute . Cette fille de l'ombre avait de la race. qui confrontent silencieusement toute chose à la perfection. Elle était belle sous les deux espèces. – 195 – . eussent entrevu en cette petite ouvrière. et d'où résulte l'harmonie du visage . très distinct de l'équilibre de proportion. était souverainement virginal .Fantine était belle. Fantine était aussi la pudeur. soit. c'était une invincible expression de retenue et de modestie. prêtres mystérieux du beau. Pour un observateur qui l'eût étudiée attentivement. Son front. qui sont le style et le rythme. ce qui se dégageait d'elle. elle avait ce pli imperceptible et charmant. à travers la transparence de la grâce parisienne. parfois sévèrement accentuée. on ne le verra que trop. ressemblait au dédain d'une déesse. Fantine avait les longs doigts blancs et fins de la vestale qui remue les cendres du feu sacré avec une épingle d'or. Nous avons dit que Fantine était la joie.

courant. toute une bohème de papillons s'ébattait dans les achillées. les oiseaux. et rire. point méchantes. 103 – 196 – . – Toi. les abeilles mettaient les jasmins au pillage . Et. folles.Chapitre IV Tholomyès est si joyeux qu'il chante une chanson espagnole Cette journée-là était d'un bout à l'autre faite d'aurore. De là la popularité du printemps parmi les penseurs. Ce sont là les joies. Toute la nature semblait avoir congé. Le patricien et le gagne-petit. le souffle de la Seine remuait vaguement les feuilles . et qui aimait. le Il faut peut-être rapprocher ce mot de celui de Gavroche appelant Cosette « mamselle Chosette » (IV. dans cette communauté de paradis. lui disait Favourite. mêlés au soleil. chassant aux papillons. les branches gesticulaient dans le vent . aux arbres. chantant. cueillant des liserons. il y avait dans l'auguste parc du roi de France un tas de vagabonds. Ces passages de couples heureux sont un appel profond à la vie et à la nature. Les parterres de SaintCloud embaumaient . Il y avait une fois une fée qui fit les prairies et les arbres exprès pour les amoureux. les trèfles et les folles avoines . mouillant leurs bas à jour roses dans les hautes herbes. aux champs. fraîches. excepté Fantine. tu as toujours l'air chose103. resplendissaient. toutes recevaient un peu çà et là les baisers de tous. De là cette éternelle école buissonnière des amants qui recommence sans cesse et qui durera tant qu'il y aura des buissons et des écoliers. 15. parlant. Les quatre joyeux couples. et font sortir de tout la caresse et la lumière. aux fleurs. dansant. enfermée dans sa vague résistance rêveuse et farouche. 2).

Et les petits cris. des plis de jupe envolée où Greuze eût trouvé son compte. Tholomyès s'était écrié : « J'offre des ânes ! » et. quelle transfiguration que d'aimer ! Les clercs de notaire sont des dieux. Les philosophes. tant cela les éblouit. ce qui faisait que l'arbuste avait l'air d'une chevelure pouilleuse de fleurs. contemple ses bourgeois envolés dans le bleu . On croit que cela ne finira jamais. les gens de la cour et les gens de la ville. À Issy. les poursuites dans l'herbe. Diderot tend les bras à toutes ces amourettes. parmi les rires universels. le toulousain Tho– 197 – . ce qui faisait. Les belles filles font un doux gaspillage d'elles-mêmes. les poètes.duc et pair et le robin. ces cerises arrachées d'une bouche à l'autre. comme on parlait autrefois. tous sont sujets de cette fée. Le départ pour Cythère ! s'écrie Watteau . L'arbuste vu. ces jargons qui sont des mélodies. il y a dans l'air une clarté d'apothéose. une plante nouvellement arrivée de l'Inde. ébouriffées. on se cherche. tout cela flamboie et passe dans des gloires célestes. dont les innombrables branches fines comme des fils. était d'aventure tout grand ouvert. lascif traquenard digne d'un satyre devenu millionnaire ou de Turcaret métamorphosé en Priape. Ils avaient franchi la grille. Lancret. dont le nom nous échappe en ce moment. les peintres regardent ces extases et ne savent qu'en faire. incident. Il y avait toujours foule à l'admirer. c'était un bizarre et charmant arbrisseau haut sur tige. Ils avaient robustement secoué le grand filet balançoire attaché aux deux châtaigniers célébrés par l'abbé de Bernis. Le parc. sans feuilles. et d'Urfé y mêle des druides. visité l'anachorète mannequin dans sa grotte. prix fait avec un ânier. Tout en y balançant ces belles l'une après l'autre. Après le déjeuner les quatre couples étaient allés voir. ils étaient revenus par Vanves et Issy. essayé les petits effets mystérieux du fameux cabinet des miroirs. On rit. dans ce qu'on appelait alors le carré du roi. Bien National possédé à cette époque par le munitionnaire Bourguin. étaient couvertes d'un million de petites rosettes blanches . et qui à cette époque attirait tout Paris à Saint-Cloud . les tailles prises au vol. le peintre de la roture. ces adorations qui éclatent dans la façon de dire une syllabe.

104 – 198 – . mais. 134). bah ! il n'y a pas de lassitude le dimanche. l'amour m'appelle. 105 Cet épisode rappelle à la fois l'été 1819 où les Hugo rendaient visite aux Foucher alors en villégiature à Issy.lomyès. Double image d'Adèle qui. Toulouse est cousine de Tolosa. et de Passy.. ouv. p. dégringolaient aux montagnes rus- « Je suis de Badajoz . la vieille chanson gallega probablement inspirée par quelque belle fille lancée à toute volée sur une corde entre deux arbres : Soy de Badajoz. ils gagnèrent la barrière de l'Étoile. – Je n'aime pas qu'on ait du genre comme ça. Toda mi alma Es en mi ojos Porque enseñas À tus piernas104. et la balançoire des Feuillantines. n'aimait pas trop être balancée (voir Victor Hugo raconté…. Amor me llama. on s'en souvient. chantait. joie nouvelle . disait Favourite . Vers trois heures les quatre couples. Ils étaient. à pied. murmura assez aigrement Favourite. sur une mélopée mélancolique. Fantine seule refusa de se balancer105. la fatigue ne travaille pas. comme Fantine. Les ânes quittés. quelque peu espagnol. debout depuis cinq heures du matin . cit. Toute mon âme est dans mes yeux parce que tu montres tes jambes. le dimanche. on passa la Seine en bateau. » On ignore si cette chanson est authentique ou l'oeuvre de Hugo : indécision qui est l'effet volontaire du texte. effarés de bonheur.

Le jardin Beaujon. – Patience.ses. était une sorte de Luna-Park. répondait Tholomyès. 106 – 199 – . ancienne propriété du financier Beaujon. édifice singulier qui occupait alors les hauteurs Beaujon106 et dont on apercevait la ligne serpentante au-dessus des arbres des Champs-Élysées. et les « montagnes russes » y furent inaugurées le 8 juillet 1817. De temps en temps Favourite s'écriait : – Et la surprise ? je demande la surprise.

un triquetrac de pieds épouvantable.Chapitre V Chez Bombarda Les montagnes russes épuisées. à travers les ormes. Une chambre grande. Voilà où en était vers quatre heures et demie du soir la bergerade commencée à cinq heures du matin. Les 107 Molière dit. on avait songé au dîner . s'était échoué au cabaret Bombarda. l'appétit s'éteignait. (L'Étourdi. Le soleil déclinait. plus exactement : … Vous faisiez sous la table Un bruit. à l'autre les quatre couples attablés autour d'un joyeux encombrement de plats. Ils faisaient sous la table Un bruit. il avait fallu accepter ce gîte) . Les Champs-Élysées. de verres et de bouteilles . n'étaient que lumière et poussière. pleins de soleil et de foule. un magnifique rayon d'août effleurant les fenêtres . avec alcôve et lit au fond (vu la plénitude du cabaret le dimanche. le quai et la rivière . et le radieux huitain. IV. 4. succursale qu'avait établie aux Champs-Élysées ce fameux restaurateur Bombarda. enfin un peu las. deux fenêtres d'où l'on pouvait contempler. dont on voyait alors l'enseigne rue de Rivoli à côté du passage Delorme. quelque désordre dessous . deux tables .) – 200 – . d'assiettes. des cruchons de bière mêlés à des flacons de vin . sur l'une une triomphante montagne de bouquets mêlés à des chapeaux d'hommes et de femmes . un trique-trac de pieds épouvantable dit Molière107. peu d'ordre sur la table. mais laide. deux choses dont se compose la gloire.

Les carrosses allaient et venaient. La place de la Concorde. jouaient aux bagues et tournaient sur les chevaux de bois . il en faudrait deux bout à bout pour faire un de vos grenadiers. quelques-uns. et qui avait pour ritournelle : Rendez-nous notre père de Gand. Des tas de faubouriens endimanchés. flottait sur le dôme des Tuileries. Ils sont insouciants et indolents comme des chats. Sire. c'était l'époque où un rapport intime et spécial du préfet de police Anglès au roi sur les faubourgs de Paris se terminait par ces lignes : « Tout bien considéré. on entendait leurs rires. Un escadron de magnifiques gardes du corps. Il est remarquable que la taille a encore décru dans cette population depuis cin- Les trois fils Hugo avaient été décorés du Lys d'argent en avril 1814. le drapeau blanc. se cabraient dans un nuage d'or. 108 – 201 – . redevenue alors place Louis XV. descendait l'avenue de Neuilly . clairon en tête. Ce sont tous petits hommes. ces marbres hennissants.chevaux de Marly. parfois même fleurdelysés comme les bourgeois. C'était un temps de paix incontestable et de profonde sécurité royaliste . vaguement rose au soleil couchant. épars dans le grand carré et dans le carré Marigny. sire. Çà et là au milieu des passants faisant cercle et applaudissant. apprentis imprimeurs. n'avait pas encore tout à fait disparu des boutonnières. Le Victor Hugo raconté… mentionne ce « lys d'argent suspendu à un ruban de moire blanche » (p. peut-être en remerciement indirect à Sophie pour son rôle dans la conspiration Malet. Beaucoup portaient la fleur de lys d'argent108 suspendue au ruban blanc moiré qui. d'autres buvaient . avaient des bonnets de papier . 259). des rondes de petites filles jetaient au vent une bourrée bourbonienne alors célèbre. regorgeait de promeneurs contents. Tout était radieux. Le bas peuple des provinces est remuant. Il n'y a point de crainte du côté de la populace de la capitale. destinée à foudroyer les Cent-Jours. Rendez-nous notre père. il n'y a rien à craindre de ces gens-là. celui de Paris ne l'est pas. en 1817.

La police naïve de la restauration voyait trop « en beau » le peuple de Paris. en mai 1839. avait l'estime des républiques antiques . il y avait sur la place publique de Corinthe le colosse de bronze d'un chat. Il est le point d'appui de Napoléon et la ressource de Danton. s'agit-il de la liberté ? il dépave. sa blouse se drape en chlamyde. Si l'heure sonne. » Qu'un chat puisse se changer en lion. il ne renverse que Rue joignant la rue Saint-Martin à la rue Montorgueil. 109 – 202 – . et il regardera d'une façon terrible. et le peuple des faubourgs de Paris est plus petit qu'avant la révolution. Prenez garde. Proportionnez sa chanson à sa nature. personne n'est plus franchement frivole et paresseux que lui. Le chat d'ailleurs. Ce n'est point. autant qu'on le croit. 110 Lointaine annonce du personnage de Gavroche. il fera le 10 août . ce faubourien va grandir. les préfets de police ne le croient pas possible . quand il y a de la gloire au bout. Gare ! ses cheveux pleins de colère sont épiques . cela est pourtant. et vous verrez ! Tant qu'il n'a pour refrain que la Carmagnole. c'est de la canaille bonne. qu'on ne s'y fie pas pourtant . il incarnait à leurs yeux la liberté. où Blanqui et Barbes résistèrent héroïquement lors de l'insurrection de la Société des Saisons. En somme. mais. personne mieux que lui n'a l'air d'oublier . comme pour servir de pendant à la Minerve aptère du Pirée. vous aurez Austerlitz. il est propre à toute sorte de nonchalance. et il sortira de cette pauvre poitrine grêle assez de vent pour déranger les plis des Alpes. Il chante. De la première rue Greneta109 venue. il fera des fourches caudines. Le Parisien est au Français ce que l'Athénien était au Grec . et c'est là le miracle du peuple de Paris. Il n'est point dangereux. Donnez-lui une pique. si méprisé du comte Anglès. mêlée aux armées. conquiert l'Europe. S'agit-il de la patrie ? il s'enrôle . personne ne dort mieux que lui. ce petit homme va se lever. et.quante ans . C'est grâce au faubourien de Paris que la révolution. de la « canaille bonne ». et son souffle deviendra tempête. c'est sa joie110. donnez-lui un fusil. il est admirable à toute espèce de furie.

faites-lui chanter la Marseillaise. s'achevait. Le dîner. il délivrera le monde. – 203 – . nous revenons à nos quatre couples.Louis XVI . comme nous l'avons dit. Cette note écrite en marge du rapport Anglès.

inspiratrice d'une bonne part du discours féminin chez Hugo. Fameuil et Dahlia fredonnaient . Favourite. cit.Chapitre VI Chapitre où l'on s'adore Propos de table et propos d'amour . il pourrait bien y avoir un carnage atroce de votre chère petite personne si je découvrais la moindre infraction à la fidélité que vous me devez. les uns sont aussi insaisissables que les autres . » (ouv.) La dernière phrase fait rêver quand on songe au « flagrant délit » de 1845. je te jetterais de l'eau. Blachevelle sourit avec la fatuité voluptueuse d'un homme chatouillé à l'amour-propre. Ainsi cette lettre du 13 juillet 1835 : « Homme ! prenez garde à vous d'abord. 111 – 204 – . Ceci amena une question de Blachevelle : – Qu'est-ce que tu ferais. Favourite regardait tendrement Blachevelle et disait : – Blachevelle. Zéphine riait. les propos d'amour sont des nuées. 23. Avec cela que mes nombreux couteaux sont aiguisés à frais. les propos de table sont des fumées. Fantine souriait. je te sauterais après. je te gratignerais. je te ferais arrêter111. si je cessais de t'aimer ? – Moi ! s'écria Favourite. je t'adore. Ah ! ne dis pas cela. Listolier soufflait dans une trompette de bois achetée à Saint-Cloud. Favourite reprit : On croirait entendre Juliette. p. même pour rire ! Si tu cessais de m'aimer. je te grifferais. Tholomyès buvait ..

Il n'a fait que pleuvoir tout l'été. Il m'idolâtre tant qu'un jour qu'il me voyait faire de la pâte pour des crêpes. c'est une horreur. et déclamer. J'aime le petit d'en face de chez moi. faites des beignets de vos gants et je les mangerai. le beurre est si cher ! et puis. se renversa sur sa chaise et ferma orgueilleusement les deux yeux. Le voilà qui va crier. est-ce que je sais. Il est très bien. Ah ! il est très bien. je crierais à la garde ! Ah ! je me gênerais par exemple ! Canaille ! Blachevelle.– Oui. ton Blachevelle ? – Moi. comme disent les Anglais. tout en mangeant. Je suis en train d'être insensée de ce petit-là. Il est avare. mon ami. sa mère dit : « Ah ! mon Dieu ! ma tranquillité est perdue. il m'a dit : Mamselle. extasié. J'aime les acteurs. tu me casses la tête ! » Parce qu'il va dans la maison. c'est à peine s'il y a des petits pois au marché. nous dînons dans un endroit où il y a un lit. je le déteste. Il est fils d'un ancien chantre de Saint-Jacques-du-Haut-Pas. on ne sait que manger. Il n'y a que les artistes pour dire des choses comme ça. Blachevelle est très pingre. je suis triste. j'ai le spleen. et continua : – Dahlia. ça me dégoûte de la vie. moi ? qu'on l'entend d'en bas ! Il gagne déjà vingt sous par jour chez un avoué à écrire de la chicane. le vent ne décolère pas. vois. Comme je mens ! Hein ? comme je mens ! Favourite fit une pause. Ah ! il est très bien. – 205 – . je dis à Blachevelle que je l'adore. si haut qu'il peut monter. répondit Favourite du même ton en ressaisissant sa fourchette. dit bas à Favourite dans le brouhaha : – Tu l'idolâtres donc bien. – et chanter. dans des trous noirs. ce jeune homme-là. Sitôt qu'il rentre. le vent m'agace. Mais. vois-tu. C'est égal. Dahlia. le connais-tu ? On voit qu'il a le genre d'être acteur. dans des greniers à rats.

– Bombarda. dit Blachevelle. Trop d'improvisation vide bêtement l'esprit. ce n'était plus que du bruit. les autres causaient tumultueusement. ajouta Listolier. Ne nous pressons pas. Bière qui coule n'amasse point de mousse. – 206 – . tandis que quelques-uns chantaient. il est flambé. c'est-à-dire gelé. reprit Fameuil. – Le dimanche existe. – Tholomyès. pas de hâte. – À bas le tyran ! dit Fameuil. Mêlons la majesté à la ripaille . et tous ensemble . L'excès de zèle perd les pêchers et les abricotiers.Chapitre VII Sagesse de Tholomyès Cependant. s'écria-t-il. L'excès de zèle tue la grâce et la joie des bons dîners. mangeons avec recueillement . laisse-nous tranquilles. contemple mon calme. s'il se dépêche. messieurs ! Grimod de la Reynière est de l'avis de Talleyrand. Tholomyès intervint : – Ne parlons point au hasard ni trop vite. Voyez le printemps . – Nous sommes sobres. Méditons si nous voulons être éblouissants. – Tholomyès. Une sourde rébellion gronda dans le groupe. Pas de zèle. Messieurs. répondit Tholomyès. Destinons lentement. – Tu en es le marquis. fit Blachevelle. Bombance et Bamboche ! cria Listolier.

Cléopâtre répond à Antoine inquiet de voir Octave à Toryne que le nom de cette ville (« cuillère à pot ») montre un ennemi inoffensif. Le temple élevé à sa mémoire était célèbre pour la qualité des oracles qui y étaient rendus. même en pointes. pas d'excès. je le répète. – Amis. Il faut une limite. Et notez que ce calembour de Cléopâtre a précédé la bataille d'Actium. Abraham. a fait des jeux de mots. gaîtés. Cela concédé. 113 Devin argien qui combattit et mourut lors de l'expédition des « Sept contre Thèbes ». Une tache blanchâtre qui s'aplatit sur le rocher n'empêche pas le condor de planer. fut pris de rire en entendant Dieu lui annoncer cette naissance . même aux rébus. 112 – 207 – . et que. et sur cette pierre je bâtirai mon Église. remettez-vous. sans lui. Mes frères. j'ai la prudence d'Amphiaraüs113 et la calvitie de César. et l'esprit. Tout ce qu'il y a de plus auguste. pas de tohu-bohu. Toutes les grenouilles se turent. personne ne se souviendrait de la ville de Toryne. Le calembour est la fiente de l'esprit qui vole. s'enfonce dans l'azur. le nom du héros batailleur de la tragédie Les Sept contre Thèbes est pris par Eschyle au sens étymologique : « qui a beaucoup de querelles » . pas de zèle. s'écria Tholomyès. je reviens à mon exhortation. Jésus-Christ a fait un calembour sur saint Pierre112. rien de plus. Cléopâtre sur Octave.Ce médiocre jeu de mots fit l'effet d'une pierre dans une mare. Eschyle sur Polynice. » Pour la suite : Isaac signifie « qui rit » et son père. Le marquis de Montcalm était un royaliste alors célèbre. Est modus in « Tu es Pierre. Moïse sur Isaac. et peut-être hors de l'humanité. Écoutez-moi. Loin de moi l'insulte au calembour ! Je l'honore dans la proportion de ses mérites . de l'accent d'un homme qui ressaisit l'empire. après la ponte d'une bêtise. de plus sublime et de plus charmant dans l'humanité. Le lazzi tombe n'importe où . liesses et jeux de mots. Il ne faut pas que trop de stupeur accueille ce calembour tombé du ciel. nom grec qui signifie cuiller à pot. Tout ce qui tombe de la sorte n'est pas nécessairement digne d'enthousiasme et de respect.

114 – 208 – . parce que j'ai soutenu une thèse en latin sur la manière dont on donnait la torture à Rome au temps où Munatius Demens était questeur du Parricide116. Il faut une limite. même en chaussons. Gula punit Gulax115. parce que je vais être docteur. même l'amour. à ce qu'il paraît. même aux dîners. disait. Le sage est celui qui sait à un moment donné opérer sa propre arrestation.rebus114. Horace (Satires. prend un parti héroïque. Il faut. 117 Sylla renonça au pouvoir et Origène. Et. jusqu'à preuve du contraire. Je vous recommande la modération dans vos désirs. et abdique comme Sylla. à l'amour. en fait. Ayez quelque confiance en moi. a un estomac qu'il ne faut pas trop remplir. Vrai comme je m'appelle Félix Tholomyès. il faut se contenir. ou Origène117 ! Favourite écoutait avec une attention profonde. retenez ceci : chacune de nos passions. à ce que me disent mes examens. du bon sens et de l'art. Quant à Munatius Demens. En toute chose il faut écrire à temps le mot finis. I. gulax signifierait « le glouton » au prix d'un barbarisme. Heureux celui qui. il ne s'ensuit pas de toute nécessité que je sois un imbécile. quand cela devient urgent. La gloutonnerie châtie le glouton. 115 Gula : la gueule . « Il faut de la mesure en toutes choses ». 1). Tholomyès choisit d'imiter Origène plutôt que Sylla. Parce que j'ai fait un peu mon droit. L'indigestion est chargée par le bon Dieu de faire de la morale aux estomacs. mettre au violon sa fantaisie et se mener soimême au poste. tirer le verrou sur son appétit. lorsque l'heure a sonné. comprenons Munatius « déraillé ». 116 Le questeur du parricide est le juge d'instruction dans les affaires d'homicides. comme le sera Javert. Vous aimez les chaussons aux pommes. mesdames. je parle bien. parce que je sais la différence qu'il y a entre la question mue et la question pendante. n'en abusez pas. en se faisant émasculer.

l'application d'une plaque de plomb. veillez. crevez de faim. C'est en latin. assaisonnez-moi cela d'une diète sévère. gorgez-vous de boissons nitreuses et de tisanes de nymphaeas.– Félix118 ! dit-elle. Ça veut dire Prosper. quel joli mot ! j'aime ce nom-là. les lotions avec la liqueur de Saturne et les fomentations avec l'oxycrat. Caballeros. – La femme ! reprit Tholomyès. – J'aime mieux une femme. gentlemen. Elle déteste le serpent par jalousie de métier. mes amis ! voulez-vous ne sentir aucun aiguillon et vous passer de lit nuptial et braver l'amour ? Rien de plus simple. 118 – 209 – . avec Marius. – comme Victor. il se leva : Le père de Cosette. dit Listolier. à bénéficier d'un prénom romain. – Alors sois gai. c'est la boutique en face. méfiez-vous-en. et joignez-y les bains froids. Malheur à celui qui se livre au cœur changeant de la femme ! La femme est perfide et tortueuse. cria Blachevelle. – Tholomyès. homme « prospère ». l'exercice outré. les ceintures d'herbes. tu es ivre ! – Pardieu ! dit Tholomyès. le travail forcé. savourez des émulsions de pavots et d'agnuscastus. éreintez-vous. traînez des blocs. Le serpent. Tholomyès poursuivit : – Quirites. Voici la recette : la limonade. reprit Blachevelle. ne dormez pas. est le seul personnage. Et. remplissant son verre.

et Blachevelle aima. Ô Favourite. Ce Grec seul eût été digne de peindre ta bouche ! Écoute ! avant toi. par mégarde. appelé Euphorion122. 120 L'aphorisme latin dit : « Errare humanum est. Vous avez l'air d'un joli visage sur lequel. je vous idolâtre toutes. il vit une belle fille aux bas blancs et bien tirés qui montrait ses jambes. señoras. la voici : tel peuple. et vive sa botte qui était plus grande encore ! Mesdames. un conseil d'ami : trompez-vous de voisin. ô Joséphine. figure plus que chiffonnée. Quant à Favourite. 122 Peintre grec . scrobage) où Hugo notait les journées de travail des servantes venues récurer et frotter escaliers et parquets. scrobeuse. mais peut-être s'appelait-il plutôt Euphronios. il faut boire ». telle futaille. La beauté commence à toi. 119 – 210 – . Ô Zéphine. Bacche. Vive ce czar qui était grand. si bon vous semble. canam119 ! Pardon. y persister vient du diable. d'Horace. L'amourette n'est pas faite pour s'accroupir et s'abrutir comme une servante anglaise qui a le calus du scrobage121 aux genoux. Ce prologue lui plut. c'est d'errer120. Le propre de l'amour. Elle n'est pas faite pour cela. 2) proche du « Nunc est bibendum » : « Maintenant. ô nymphes et muses ! un jour que Blachevelle passait le ruisseau de la rue Guérin-Boisseau. Je viens de parler d'Ève. » 121 Ce terme « franglais » de Guernesey est attesté dans les carnets de l'exil (scrober. qu'on avait surnommé le peintre des lèvres. on s'est assis. Tu es faite pour recevoir la pomme comme Vénus ou pour la manger comme Ève. elle erre gaîment. Il y avait un peintre grec. le cuartin des Baléares vingt-six.– Gloire au vin ! Nunc te. si vous n'étiez de travers. la botte du czar Pierre trente. mesdemoiselles. vous seriez charmante. c'est de l'espagnol. L'arrobe de Castille contient seize litres. tu as des lèvres ioniennes. Bacchus [Dieu du vin] que je vais chanter » : début d'une « géorgique » de Virgile (II. la douce amourette ! On a dit : l'erreur est humaine . « Et maintenant c'est toi. moi je dis : l'erreur est amoureuse. Et la preuve. Mesdames. il n'y avait pas de créature digne de ce nom. Celle qu'il aima était Favourite. l'almude des Canaries vingt-cinq. le cantaro d'Alicante douze. perseverare diabolicum » : « L'erreur est humaine.

qui que nous soyons. Tout sel est desséchant. Tu mérites le brevet d'invention de la jolie femme. et qui prie. Il pompe à travers les veines les liquides du sang . une sensitive . Ô sexe rongeur. Mais. Les filles sont incurables sur l'épousaille . Il faut que la fleur sente bon et que la femme ait de l'esprit. la blonde fille des chimères ! Du reste. Ils peuvent se tromper. Les mots sont des menteurs. N'acceptons pas aveuglément les indications qu'ils nous donnent. puis la solidifica- Voir la note 95 de ce livre. n'empêchera point les giletières et les piqueuses de bottines de rêver des maris enrichis de diamants. erre dans un jardin où il y a plus d'oiseaux qu'il n'en existe ! Ô Fantine. Miss Dahlia. sache ceci : moi Tholomyès. mais elle ne m'entend même pas. Tholomyès connaît sans doute aussi l'expression latine : « margaritas ante porcos » : « donner des perles aux cochons ». Ô Favourite. Je me nomme Félix et ne suis pas heureux. jeunesse. nous autres sages. 123 – 211 – . belles. soit . douce clarté matinale. et tout ce que nous pouvons dire. retenez ceci : vous mangez trop de sucre. Vous n'avez qu'un tort. et qui regarde l'azur sans trop savoir ce qu'elle voit ni ce qu'elle fait. Ce serait une erreur d'écrire à Liège pour avoir des bouchons et à Pau pour avoir des gants. mais qui se réfugie dans les illusions. Ô Fantine. parce que je passe de la poésie à la prose. mais. c'est de grignoter du sucre. tes jolies petites dents blanches adorent le sucre. je m'appellerais Rosa. de là la coagulation. ô femmes. Mesdames. suavité. Cela m'a attendri . bah ! qu'est-ce que je chante là ? Je perds mes paroles. vous êtes une femme du plus bel orient. méfions-nous des noms. les yeux au ciel. Vous parliez de mon nom tout à l'heure. qui se fourvoie dans la vie de grisette. une pensive. mais.c'est toi qui l'as créée. Enfin. à votre place. Or. Le sucre est le plus desséchant de tous les sels. le sucre est un sel. une rêveuse. c'est un fantôme ayant la forme d'une nymphe et la pudeur d'une nonne. le mariage est une greffe . fuyez ce risque. et qui chante. écoutez bien. Je ne dis rien de Fantine. cela prend bien ou mal . c'est une songeuse. tout en elle est fraîcheur. et qui. fille digne de vous appeler marguerite123 ou perle. je cesse de vous tutoyer. je suis une illusion . un deuxième conseil : ne vous mariez point .

125 Épisode scolairement très connu de la légende romaine. entonna sur un air de complainte une de ces chansons d'atelier composées des premiers mots venus. Guillaume a enlevé les Saxonnes. » Tholomyès s'interrompit. de là la mort. de là les tubercules dans le poumon . Messieurs. Blachevelle. rimées richement et pas du tout. Chassez-croisez. et quant à moi. Voici par quel couplet le groupe donna la réplique à la harangue de Tholomyès : Les pères dindons donnèrent de l'argent à un agent pour que mons Clermont-Tonnerre fût fait pape à la Saint-Jean . La femme est le droit de l'homme. dit Blachevelle. à tous ces infortunés qui sont veufs. Comme Léonie Biard.tion du sang . Pas de quartier. César a enlevé les Romaines. Guillaume : le Conquérant. n'étant pas prêtre. et vous vivrez ! Je me tourne vers les hommes. guerre à outrance ! Une jolie femme est un casus belli . – Souffle. vides de sens comme le geste de l'arbre et le bruit du vent. une jolie femme est un flagrant délit124. Romulus a enlevé les Sabines125. 124 – 212 – . appuyé de Listolier et de Fameuil. qui naissent de la vapeur des pipes et se dissipent et s'envolent avec elle. L'ennemi en a. En même temps. Partout où il y a une jolie femme l'hostilité est ouverte. Toutes les invasions de l'histoire sont déterminées par des cotillons. il n'y a pas d'amis. En amour. L'homme qui n'est pas aimé plane comme un vautour sur les amantes d'autrui . vous manquez de tout. Et c'est pourquoi le diabète confine à la phthisie. faites des conquêtes. Tholomyès. Mais Clermont ne put pas être fait pape. je jette la proclamation sublime de Bonaparte à l'armée d'Italie : « Soldats. Pillez-vous les uns aux autres sans remords vos bien-aimées. Donc ne croquez pas de sucre.

et embrassa Favourite. Les mouches bourdonnent dans les rayons. Quelle fête partout ! Le rossignol est un Elleviou127 gratis. Fantine ! Il se trompa. et recommença. Tout est beau. il vida son verre. Le soleil a éternué le colibri. tout en gardant des enfants. le remplit. ni prud'hommes. si je n'avais les arcades de l'Odéon. Indigestion et digeste126. Ne soyons ni prudes. soyons allègres ! Complétons notre cours de droit par la folie et la nourriture. Embrasse-moi. Ceci n'était pas fait pour calmer l'improvisation de Tholomyès . Mon âme s'envole dans les forêts vierges et dans les savanes. ni prudents. 127 Chanteur d'opéra comique renommé et très cher – d'où le « gratis » –. – À bas la sagesse ! oubliez tout ce que j'ai dit. 126 – 213 – . Jeu de mots : le Digeste est le code de l'empereur Justinien. je te salue. Les oiseaux sont étonnants. Ô Luxembourg. Que Justinien soit le mâle et que Ripaille soit la femelle ! Joie dans les profondeurs ! Vis.Alors leur agent rageant leur rapporta leur argent. ô création ! Le monde est un gros diamant ! Je suis heureux. qui venait alors de se retirer. s'amusent à en ébaucher ! Les pampas de l'Amérique me plairaient. Je porte un toast à l'allégresse . Été. ô Géorgiques de la rue Madame et de l'allée de l'Observatoire ! Ô pioupious rêveurs ! ô toutes ces bonnes charmantes qui.

Voir le Victor Hugo raconté. . Or. 128 – 214 – . l'argent est plus précieux que l'os. Blachevelle insista : – Regardez les couteaux. mais aussi l'histoire comparable de la charrette Fauchelevent (I.Chapitre VIII Mort d'un cheval128 – On dîne mieux chez Edon129 que chez Bombarda. seule à plaindre ce cheval mourant et assimilée à lui par Dahlia : « fichue bête ». Il y eut une pause. – Excepté pour ceux qui ont un menton d'argent. observa Tholomyès. Il a plus de luxe. 2). dans Les Contemplations.. Il y lut la nouvelle Bug-Jargal. 5. cette mort d'une jument anticipe l'exécution de Fantine. – Je préfère Bombarda à Edon. Voyez la salle d'en bas. Les manches sont en argent chez Bombarda. s'écria Zéphine. dit Favourite. « Melancholia » (III. y avait participé avec Abel et Eugène à des « dîners littéraires » en 1818. – J'en aime mieux dans mon assiette. et en os chez Edon. 6). 311 et suiv. Par image et par solidarité symbolique. déclara Blachevelle. Il regardait en cet instant-là le dôme des Invalides. Voir. visible des fenêtres de Bombarda. Il y a des glaces sur les murs. encore adolescent. p. C'est plus asiatique. 129 Hugo.

– Tholomyès. le magnifique restaurateur. On affirme. Quel est ton auteur favori ? – Ber… – 215 – . que vous buvez d'un air tranquille. – Soit. J'en rends grâces aux dieux immortels. est du vin de Madère. il but et reprit : – Je consens à vivre. du cru de Coural das Freiras qui est à trois cent dix-sept toises au-dessus du niveau de la mer ! Attention en buvant ! trois cent dix-sept toises ! et monsieur Bombarda. L'inattendu jaillit du syllogisme. – Lequel préfères-tu de Descartes ou de Spinosa ? – Désaugiers. Tout n'est pas fini sur la terre. On ment. Ceci. mais on rit. Cet arrêt rendu. Il est encore ici-bas des humains qui savent joyeusement ouvrir et fermer la boîte à surprises du paradoxe. cria Fameuil. tout à l'heure. mais on doute. Listolier et moi. – Nous disputions philosophie. nous avions une discussion. répondit Tholomyès. dit Tholomyès. – Une discussion est bonne. vous donne ces trois cent dix-sept toises pour quatre francs cinquante centimes ! Fameuil interrompit de nouveau : – Tholomyès. puisqu'on peut encore déraisonner. mesdames. sachez-le. une querelle vaut mieux. tes opinions font loi. C'est beau.

graisse.) 133 L'équarisseur abattait les animaux impropres à la consommation et en tirait tout ce qui pouvait être employé : os. c'était une âme . plus embrasée que le feu. plus franche que l'aurore. Plus rien d'inédit dans la création du créateur ! Nil sub sole novum131. Du choc. et Thygélion de Chéronée s'il pouvait m'apporter une hétaïre ! car.) 132 « L'amour est le même pour tous. lancé. Un dernier mot. qui traînait Dans les premières pages de L'Ane d'or. Aspasie était une créature en qui se touchaient les deux extrêmes de la femme . 244. Hélas ! toujours les mêmes choses et rien de nouveau. ô mesdames. Apulée décrit un certain nombre d'auberges. Choux. 130 – 216 – . et Carabine monte avec Carabin dans la galiote de Saint-Cloud. vieille et maigre et digne de l'équarrisseur133. c'était la prostituée déesse. une âme d'une nuance rose et pourpre. se serait difficilement arrêté. Socrate. la charrette et l'orateur restèrent court. » (Géorgiques. C'est Apulée130 qui nous l'apprend. si un cheval ne se fût abattu sur le quai en cet instant-là même. C'était une jument beauceronne. Aspasie fut créée pour le cas où il faudrait une catin à Prométhée. plus Manon Lescaut. dit Virgile . 131 « Il n'y a rien de nouveau sous le soleil. il y avait des Bombarda en Grèce et en Égypte. III.– Quin ? – Non. Savez-vous ce que c'était qu'Aspasie. dit Salomon . comme Aspasie s'embarquait avec Périclès sur la flotte de Samos. mesdames ? Quoiqu'elle vécût dans un temps où les femmes n'avaient pas encore d'âme. amor omnibus idem132. peau. » (L'Ecclésiaste. Tholomyès. Et Tholomyès poursuivit : – Honneur à Bombarda ! il égalerait Munophis d'Elephanta s'il pouvait me cueillir une almée. corne.

134 – 217 – . épuisée et accablée. Et. Et Dahlia s'écria : – Voilà Fantine qui va se mettre à plaindre les chevaux ! Peuton être fichue bête comme ça ! En ce moment. rosse. qui peut s'appliquer aussi à Fantine : Elle était de ce monde où les plus belles choses Ont le pire destin Et. que la haridelle était tombée pour ne plus se relever. elle a vécu ce que vivent les roses. jurant et indigné. et Tholomyès en profita pour clore son allocution par cette strophe mélancolique : Elle était de ce monde où coucous et carrosses Ont le même destin. L'espace d'un matin. croisant les bras et renversant la tête en arrière. rose. soupira Fantine. L'espace d'un : mâtin134 ! – Pauvre cheval. Au brouhaha des passants.une charrette fort lourde. regarda résolûment Tholomyès et dit : – Ah çà ! et la surprise ? Parodie du texte de Malherbe. Favourite. la bête. À peine le charretier. Parvenue devant Bombarda. du Perier. Consolation à M. avait refusé d'aller plus loin. Cet incident avait fait de la foule. avaitil eu le temps de prononcer avec l'énergie convenable le mot sacramentel : mâtin ! appuyé d'un implacable coup de fouet. les gais auditeurs de Tholomyès tournèrent la tête. elle a vécu ce que vivent les rosses.

murmura Fantine. – Ne soyez pas trop longtemps. puis ils se dirigèrent vers la porte tous les quatre à la file. Favourite battit des mains à leur sortie. attendez-nous un moment. Messieurs. dit-elle. – C'est déjà amusant. – Sur le front. en mettant leur doigt sur la bouche.– Justement. Nous vous attendons. L'instant est arrivé. l'heure de la surprise a sonné. – 218 – . ajouta Tholomyès. répondit Tholomyès. Mesdames. dit Blachevelle. Chacun déposa gravement un baiser sur le front de sa maîtresse . – Cela commence par un baiser.

s'accoudèrent deux à deux sur l'appui des fenêtres. se ruait à travers la foule avec toutes les étincelles d'une forge. – Que vont-ils nous rapporter ? dit Zéphine. – Ne soyez pas longtemps ! cria Fantine. – Pour sûr ce sera joli. Elles furent bientôt distraites par le mouvement du bord de l'eau qu'elles distinguaient dans les branches des grands arbres et qui les divertissait fort. je veux que ce soit en or. pleine de têtes tout de suite disparues. De minute en minute. Favourite s'exclamait : – Quel tapage ! on dirait des tas de chaînes qui s'envolent.Chapitre IX Fin joyeuse de la joie Les jeunes filles. broyant la chaussée. Elles virent les jeunes gens sortir du cabaret Bombarda bras dessus bras dessous . reprit Favourite. Presque toutes les messageries du midi et de l'ouest passaient alors par les Champs-Élysées. pesamment chargée. leur firent des signes en riant. et un air de furie. jasant. de la poussière pour fumée. restées seules. Ce vacarme réjouissait les jeunes filles. de bâches et de valises. – Moi. bruyamment attelée. La plupart suivaient le quai et sortaient par la barrière de Passy. dit Dahlia. difforme à force de malles. – 219 – . changeant tous les pavés en briquets. ils se retournèrent. et disparurent dans cette poudreuse cohue du dimanche qui envahit hebdomadairement les Champs-Élysées. C'était l'heure du départ des malles-poste et des diligences. penchant leur tête et se parlant d'une croisée à l'autre. quelque grosse voiture peinte en jaune et en noir.

Il arriva une fois qu'une de ces voitures qu'on distinguait difficilement dans l'épaisseur des ormes. vous me prendrez sur le quai en passant. Je viens la voir par curiosité. Le garçon répondit : – C'est un papier que ces messieurs ont laissé pour ces dames. me voit. et me prend. – Eh bien. – Qu'est-ce que cela ? demanda Favourite. je dis à la diligence : je vais en avant. Elle s'éblouit des choses les plus simples. s'arrêta un moment. je suis un voyageur. oui. – Pourquoi ne l'avoir pas apporté tout de suite ? – 220 – . – Cette Fantine est surprenante. s'arrête. Un certain temps s'écoula ainsi. Comme Fantine achevait ce soupir. Il tenait à la main quelque chose qui ressemblait à une lettre. Favourite haussa les épaules. Une supposition . La diligence passe. puis repartit au galop. la fameuse surprise ? – Ils sont bien longtemps ! dit Fantine. reprit Dahlia. fit-elle. – C'est particulier ! dit-elle. ma chère. le garçon qui avait servi le dîner entra. Je croyais que la diligence ne s'arrêtait jamais. Cela étonna Fantine. Cela se fait tous les jours. Tu ne connais pas la vie. et la surprise ? – À propos. Tout à coup Favourite eut le mouvement de quelqu'un qui se réveille.

Or. nous sommes partis. vous ne connaissez pas beaucoup ça. Il importe à la patrie que nous soyons.– Parce que ces messieurs. ces bons hommes et ces bonnes femmes nous appellent enfants prodigues. rendez-le-lui. préfets. Ça s'appelle des pères et mères dans le code civil. Ne nous en gardez pas rancune. ces vieillards nous réclament. pères de famille. Si cette lettre vous déchire. ils souhaitent nos retours. C'était une lettre en effet. étant vertueux. Nous partons. ces parents gémissent. Nous leur obéissons. et nous offrent de tuer des veaux. Des parents. Pleurez-nous rapidement et remplacez-nous vite. La diligence de Toulouse nous arrache à l'abîme. Vénérez-nous. et l'abîme c'est vous. à raison de trois lieues à l'heure. Elle décacheta vivement la lettre. gardes champêtres et conseillers d'État. Favourite arracha le papier des mains du garçon. reprit le garçon. Nous nous sacrifions. – 221 – . puéril et honnête. cinq chevaux fougueux nous rapporteront à nos papas et à nos mamans. Il n'y a pas d'adresse. dans le devoir et dans l'ordre. nous vous avons rendues heureuses. Nous fichons le camp. comme tout le monde. Adieu. « Pendant près de deux ans. ô nos belles petites ! Nous rentrons dans la société. Mais voici ce qui est écrit dessus : Ceci est la surprise. Nous fuyons dans les bras de Laffitte et sur les ailes de Caillard. l'ouvrit et lut (elle savait lire) : « Ô nos amantes ! « Sachez que nous avons des parents. – Tiens ! dit-elle. À l'heure où vous lirez ceci. comme dit Bossuet. ont commandé de ne le remettre à ces dames qu'au bout d'une heure. au grand trot.

Le dîner est payé. Sitôt parti. Ça se reconnaît. dit Dahlia. Ça me rend amoureuse de lui. reprit Favourite. – Eh bien ! s'écria-t-elle. « Fameuil. dit Zéphine. c'est tout de même une bonne farce. c'est une idée à Tholomyès. Favourite rompit la première le silence. reprit Favourite. Fantine rit comme les autres. Voilà l'histoire. sitôt aimé. « Listolier. – En ce cas. – C'est très drôle.« Signé : Blachevelle. mort à Blachevelle et vive Tholomyès ! – Vive Tholomyès ! crièrent Dahlia et Zéphine. Et elles éclatèrent de rire. » Les quatre jeunes filles se regardèrent. « Félix Tholomyès « Post-scriptum. – Ce doit être Blachevelle qui a eu cette idée-là. – 222 – . – Non.

– 223 – . quand elle fut rentrée dans sa chambre. nous l'avons dit. son premier amour . elle s'était donnée à ce Tholomyès comme à un mari. elle pleura. et la pauvre fille avait un enfant.Une heure après. C'était.

une façon de gargote qui n'existe plus aujourd'hui. le reste du tableau était de la fumée et représentait probablement une bataille. c'est quelquefois livrer Chapitre I Une mère qui en rencontre une autre Il y avait. dans le premier quart de ce siècle. En septembre 1845. près de Paris. Au bas on lisait cette inscription : Au Sergent de Waterloo. Cependant le véhicule ou. peut-être en compagnie de Léonie Biard. lequel avait de grosses épaulettes de général dorées avec de larges étoiles argentées . des taches rouges figuraient du sang . Cette gargote était tenue par des gens appelés Thénardier. 135 – 224 – . Sur cette planche était peint quelque chose qui ressemblait à un homme portant sur son dos un autre homme. Hugo y était passé. Rien n'est plus ordinaire qu'un tombereau ou une charrette à la porte d'une auberge. Paul de Kock y avait situé l'action de son roman. mari et femme. La Laitière de Montfermeil. à Montfermeil135. Elle était située dans la ruelle du Boulanger. Dès 1827. lors d'une brève et mystérieuse excursion à l'est de Paris. un soir du printemps de 1818. le fragment de véhicule qui encombrait la rue devant la gargote du Sergent de Waterloo. pour mieux dire. eût certainement attiré par sa masse l'attention d'un peintre qui eût passé là. On voyait au-dessus de la porte une planche clouée à plat sur le mur.Livre quatrième – Confier.

et sur la courbure. d'une cour où était une immense voiture de roulier dételée. où à coup sûr il se trouvait des choses curieuses et frappantes. Pourquoi. On eût dit l'affût d'un canon géant.. cit. étaient assises et groupées. Pourquoi cet avant-train de fardier était-il à cette place dans la rue ? D'abord. un souvenir du retour d'Espagne. Le centre de la chaîne pendait sous l'essieu assez près de terre. usités dans les pays de forêts. hideux badigeonnage jaunâtre assez semblable à celui dont on orne volontiers les cathédrales. ouv. Cette chaîne faisait songer. à l'essieu et au timon. non aux poutres qu'elle avait fonction de transporter. Il y a dans le vieil ordre social une foule d'institutions qu'on trouve de la sorte sur son passage en plein air et qui n'ont pas pour être là d'autres raisons. une couche de vase. Le bois disparaissait sous la boue et le fer sous la rouille. comme sur la corde d'une balançoire. écrasant et difforme. Hugo. ou. p. avec des chaînes qui pendaient. Les ornières avaient donné aux roues. elle avait un air de bagne. Supprimé du Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie publié en 1863. il est connu seulement par le manuscrit de Mme Hugo : « Des auberges où il passa alors. pour encombrer la rue . mais de bagne cyclopéen et surhumain. il ne se souvient que d'une. mais aux mastodontes et aux mammons qu'elle eût pu atteler . et elle semblait détachée de quelque monstre. Sous l'essieu pendait en draperie une grosse chaîne digne de Goliath forçat. dans un voyage long. ensuite pour achever de se rouiller. 243. Tout cet ensemble était trapu. et qui servent à charrier des madriers et des troncs d'arbres. se souvenir de cette insignifiance ? N'est-ce pas là un mystère ? » (Victor Hugo raconté par Adèle Hugo. aux moyeux. Cet avant-train se composait d'un massif essieu de fer à pivot où s'emboîtait un lourd timon. du moins. l'un de très rares conservés par V. et que supportaient deux roues démesurées. Homère y eût lié Polyphème et Shakespeare Caliban. aux jantes. dans un entrelacement ex- La source probable de la présence étrange du fardier est une chose vue. ce soir-là.) 136 – 225 – .C'était l'avant-train d'un de ces fardiers136. accidenté.

la mère chantonnait d'une voix fausse une romance alors célèbre : Il le faut. et avec quelque recherche. Leurs naïfs visages étaient deux étonnements ravis . Au-dessus et autour de ces deux têtes délicates. l'autre était brune. deux petites filles. le gigantesque avanttrain. et avait dit : Tiens ! voilà un joujou pour mes enfants. disait un guerrier.quis. balançait les deux enfants au moyen d'une longue ficelle. le soleil couchant se mêlait à cette joie. à chaque va-etvient. pétries dans le bonheur et trempées dans la lumière. mais touchante en ce moment-là. Les deux enfants. les couvant des yeux de peur d'accident avec cette expression animale et céleste propre à la maternité . celle de dix-huit mois montrait son gentil ventre nu avec cette chaste indécence de la petitesse. la plus petite dans les bras de la plus grande. les hideux anneaux jetaient un bruit strident qui ressemblait à un cri de colère . l'autre de dix-huit mois. s'arrondissait comme un porche de caverne. leurs yeux étaient un triomphe . tout enchevêtré de courbes et d'angles farouches. du reste gracieusement attifées. noir de rouille. Une mère avait vu cette effroyable chaîne. l'une d'environ deux ans et demi. la mère. qui avait fait d'une chaîne de titans une escarpolette de chérubins. presque terrible. Tout en berçant ses deux petites. – 226 – . et rien n'était charmant comme ce caprice du hasard. femme d'un aspect peu avenant du reste. L'une était châtain. Sa chanson et la contemplation de ses filles l'empêchaient d'entendre et de voir ce qui se passait dans la rue. leurs fraîches joues riaient. accroupie sur le seuil de l'auberge. rayonnaient . un buisson fleuri qui était près de là envoyait aux passants des parfums qui semblaient venir d'elles . Un mouchoir savamment noué les empêchait de tomber. on eût dit deux roses dans de la ferraille . À quelques pas. les petites filles s'extasiaient.

madame. continuant sa romance : À la belle et tendre Imogine137. Elle portait en outre un assez gros sac de nuit qui semblait fort lourd. Tu me pleures en ce moment. L'enfant de cette femme était un des plus divins êtres qu'on pût voir. Une femme était devant elle. C'était une fille de deux à trois ans. Partant pour la Syrie. à quelques pas. comme elle commençait le premier couplet de la romance. puis elle tourna la tête. elle aussi. avait un enfant qu'elle portait dans ses bras. Que ces pleurs ont pour moi de charmes ! Mais il viendra quelque autre amant Et sa main essuiera tes larmes Cette chanson n'est pas sans analogie avec une autre romance troubadour devenue hymne du Second Empire. Elle eût pu jouter avec les deux autres pour la coquetterie de l'ajustement . Cette femme. dont le premier dit : Il le faut disait un guerrier A la belle et tendre Imogine Il le faut. elle avait un bavolet de linge fin. et tout à coup elle entendit une voix qui disait très près de son oreille : – Vous avez là deux jolis enfants. je suis chevalier Et je pars pour la Palestine. répondit la mère.Cependant quelqu'un s'était approché d'elle. des rubans à sa brassière et de la valen- Romance genre troubadour Imogine et Alonzo en dix couplets. 137 – 227 – .

sinon qu'ils devaient être très grands et qu'ils avaient des cils magnifiques. Elle avait la mise d'une ouvrière qui tend à redevenir paysanne. cette aérienne toilette de mousseline et de rubans qui semblait faite avec de la gaîté. La belle petite donnait envie de mordre dans les pommes de ses joues. elle avait toujours sa beauté. Difficile à reconnaître. comme ceux où se mouchent les invalides. de la folie et de la musique. potelée et ferme. Elle avait les mains hâlées et toutes piquées de taches de rousseur. laide. Elle dormait de ce sommeil d'absolue confiance propre à son âge. Elle était jeune. Ses yeux ne semblaient pas être secs depuis très longtemps. qui ressemblait à un commencement d'ironie. Était-elle belle ? peut-être . Quant à la mère. semblaient fort épais. On ne pouvait rien dire de ses yeux. Le rire montre les belles dents quand on en a . serrée. pleine de grelots et parfumée de lilas. Elle était admirablement rose et bien portante. elle avait l'air très lasse et un peu malade . étroite. Un large mouchoir bleu. l'aspect en était pauvre et triste.ciennes à son bonnet. masquait lourdement sa taille. Elle était pâle . Pourtant. une robe de toile et de gros souliers. d'où s'échappait une mèche blonde. Le pli de sa jupe relevée laissait voir sa cuisse blanche. Ses cheveux. ils fondent et laissent la branche toute noire. Les bras des mères sont faits de tendresse . mais avec cette mise il n'y paraissait pas. Elle dormait. – 228 – . C'était Fantine. elle s'était évanouie comme ces beaux givres éclatants qu'on prend pour des diamants au soleil . mais elle ne riait point. Un pli triste. les enfants y dorment profondément. Quant à sa toilette. à l'examiner attentivement. l'index durci et déchiqueté par l'aiguille. C'était Fantine. elle regardait sa fille endormie dans ses bras avec cet air particulier d'une mère qui a nourri son enfant. une Mante brune de laine bourrue. mais disparaissaient sévèrement sous une coiffe de béguine. plié en fichu. et nouée au menton. ridait sa joue droite.

à Montreuil-sur-mer. Quel parti prendre pourtant ? Elle ne savait plus à qui s'adresser. Fantine avait tout de suite perdu de vue Favourite. puis une seconde. Tholomyès n'avait répondu à aucune. elle en eut. elle avait fait écrire par un écrivain public une lettre à Tholomyès. elle avait négligé ses débouchés . et de glisser dans le pire. la gêne. on lui avait seulement appris dans son enfance à signer son nom . quinze jours après. et se roidit. était pudeur et vertu. avec l'habitude du travail de moins et le goût du plaisir de plus. puis une troisième. brisé du côté des hommes. Fantine était restée seule. Son cœur se serra. – elle se trouva absolument isolée. mais elle prit sa résolution. mais il faudrait cacher sa faute. Oui . avait la farouche bravoure de la vie. ils s'étaient fermés. L'idée lui vint de retourner dans sa ville natale. Et elle entrevoyait confusément la nécessité possible d'une séparation plus douloureuse encore que la première. on le verra. – hélas ! ces ruptures-là sont irrévocables. Fantine entendit des commères dire en regardant sa fille : – Est-ce qu'on prend ces enfants-là au sérieux ? on hausse les épaules de ces enfants-là ! Alors elle songea à Tholomyès qui haussait les épaules de son enfant et qui ne prenait pas cet être innocent au sérieux . on les eût bien étonnées. Fantine. Entraînée par sa liaison avec Tholomyès à dédaigner le petit métier qu'elle savait. Le père de son enfant parti. et son cœur devint sombre à l'endroit de cet homme. Elle avait commis une faute. Il fallait du courage . on s'en souvient. Zéphine et Dahlia . Après l'abandon. Elle sentit vaguement qu'elle était à la veille de tomber dans la détresse.Dix mois s'étaient écoulés depuis « la bonne farce ». mais le fond de sa nature. si on leur eût dit qu'elles étaient amies . Nulle ressource. Fantine savait à peine lire et ne savait pas écrire . cela n'avait plus de raison d'être. s'était défait du côté des femmes . le lien. – 229 – . Là quelqu'un peut-être la connaîtrait et lui donnerait du travail. Un jour. Que s'était-il passé pendant ces dix mois ? on le devine.

Cette femme n'avait au monde que cet enfant. 138 – 230 – . Elle vendit tout ce qu'elle avait. elle quittait Paris. ce qui lui produisit deux cents francs . Bornons-nous à dire que. tous ses chiffons. et sagement renoncé à faire réapparaître le personnage. électeur sage et juré très sévère . une petite fille s'avançait – Cosette – et lui disait : « Papa ! » Voir le dossier des Misérables au tome Océan-Chantier. et cet enfant n'avait au monde que cette femme. les deux petites filles. et elle s'était arrêtée devant cette vision de joie. toujours homme de plaisir138. avaient été pour elle une sorte d'éblouissement. sous le roi LouisPhilippe. par une belle matinée de printemps. c'était un gros avoué de province. s'était vêtue de toile. vingt ans plus tard. Il y a des charmes. tous ses rubans et toutes ses dentelles sur sa fille.Elle avait déjà vaillamment renoncé à la parure. et elle toussait un peu. influent et riche. dans ce qu'on appelait alors les Petites Voitures des Environs de Paris. Comme elle passait devant l'auberge Thénardier. Hugo avait songé. moyennant trois ou quatre sous par lieue. Fantine avait nourri sa fille . A la cérémonie de ses noces. Félix Tholomyès. cheminé de temps en temps. cela lui avait fatigué la poitrine. pour se reposer. après avoir. enchantées sur leur escarpolette monstre. À vingt-deux ans. seule vanité qui lui restât. elle n'eut plus que quatre-vingts francs environ. dans la ruelle du Boulanger. Vers le milieu du jour. Ces deux petites filles en furent un pour cette mère. Nous n'aurons plus occasion de parler de M. Fantine se trouvait à Montfermeil. et avait mis toute sa soie. ses petites dettes payées. Quelqu'un qui les eût vues passer toutes les deux eût pitié. emportant son enfant sur son dos. et sainte celle-là.

Elle les considérait. 9 et la note 1. La présence des anges est une annonce de paradis. madame. anguleuse . Mais voir aussi V. elle reprit entre ses dents : Il le faut. qui était accroupie. toute émue. dit la mère des deux petites. Puis. peut- Inventé dès la première rédaction. je suis chevalier. se fût tenue droite. Et je pars pour la Palestine. tellement attendrie qu'au moment où la mère reprenait haleine entre deux vers de sa chanson. avec un air penché qu'elle devait à des lectures romanesques. toujours à sa romance. ce nom a peut-être été construit par dérivation sur celui de Mlle Thénard qui tenait un second rôle à la création d'Hernani. C'était une minaudière hommasse. charnue. Les deux femmes causèrent. elle ne put s'empêcher de lui dire ce mot qu'on vient de lire : – Vous avez là deux jolis enfants. elle-même étant sur le seuil. Les créatures les plus féroces sont désarmées par la caresse à leurs petits. – Je m'appelle madame Thénardier. le type femme-à-soldat dans toute sa disgrâce. elle les admirait. Et. De vieux romans qui se sont éraillés sur des imaginations de gargotières ont de ces effets-là. La mère leva la tête et remercia. et fit asseoir la passante sur le banc de la porte. Ces deux petites étaient si évidemment heureuses ! Elle les regardait. 139 – 231 – . Elle était jeune encore . elle avait à peine trente ans. Elle crut voir au dessus de cette auberge le mystérieux ICI de la providence. Cette madame Thénardier139 était une femme rousse. Si cette femme. chose bizarre. Nous tenons cette auberge.

que le travail lui manquait à Paris. que son mari était mort . Puis l'enfant se mit à rire. Tout à coup elle aperçut les deux autres sur leur balançoire. – 232 – . tout. et au bout d'une minute les petites Thénardier jouaient avec la nouvelle venue à faire des trous dans la terre. et que le bijou s'était endormi. de grands yeux bleus comme ceux de sa mère. et qu'elle allait en chercher ailleurs . signe d'admiration. troublé sa confiance. le matin même. que la petite avait un peu marché. qu'elle avait quitté Paris. que de Villemomble elle était venue à Montfermeil à pied. à pied . que. glissa à terre avec l'indomptable énergie d'un petit être qui veut courir. On dirait qu'ils se sentent anges et qu'ils nous savent hommes. plaisir immense. un peu modifiée : Qu'elle était ouvrière . Une personne qui est assise au lieu d'être debout. qui est un mystère de leur lumineuse innocence devant nos crépuscules de vertus. les destinées tiennent à cela. La voyageuse raconta son histoire. eussent-elles dès l'abord effarouché la voyageuse. et dit : – Amusez-vous toutes les trois. Et sur ce mot elle donna à sa fille un baiser passionné qui la réveilla. comme elle portait son enfant. et regarda. Ces âges-là s'apprivoisent vite. les fit descendre de l'escarpolette. c'est si jeune. dans son pays . s'arrêta court. L'enfant ouvrit les yeux. quoi ? rien. La mère Thénardier détacha ses filles. avec cet air sérieux et quelquefois sévère des petits enfants. se sentant fatiguée. mais pas beaucoup. quoique la mère la retint.être sa haute taille et sa carrure de colosse ambulant propre aux foires. elle y était montée . et. et tira la langue. et qu'il avait fallu la prendre. et ayant rencontré la voiture de Villemomble. et fait évanouir ce que nous avons à raconter.

– Comment s'appelle votre mioche ? – Cosette. C'est là un genre de dérivés qui dérange et déconcerte toute la science des étymologistes. Gnon. Les Fredaines du grand-père enfant) : Et c'était presque une femme Que Pépita mes amours. en Espagne. Cosette. Il y eut des idylles. Cette jeune fille réapparaîtra dans Le Dernier Jour d'un condamné (chap. 216) : « Il se trouvait là une nommée Pépita. La petite se nommait Euphrasie. Ce que fait le fossoyeur devient riant. fait par l'enfant. me disait mon mari. la bonté de la mère est écrite dans la gaîté du marmot .Cette nouvelle venue était très gaie . elle avait pris un brin de bois qui lui servait de pelle. 140 – 233 – . XXXIII) et dans L'Art d'être grand-père (IX. – Quel âge a-t-elle ? – Elle va sur trois ans. dans ces grandes pièces […] ». et elle creusait énergiquement une fosse bonne pour une mouche. 1. encore petite fille […]. lisez Euphrasie. L'indolente avait mon âme Sous son coude de velours. Mais d'Euphrasie la mère avait fait Cosette. Nous avons connu une grand'mère qui avait réussi à faire de Théodore. par ce doux et gracieux instinct des mères et du peuple qui change Josefa en Pepita140 et Françoise en Sillette. Cette Pépita est un souvenir du palais Masserano. Les deux femmes continuaient de causer. évoqué dans le Victor Hugo raconté… (p.

cela m'a bouleversée. – Je donnerais six francs par mois. dit la Thénardier. et elles avaient peur. on ne trouve pas à se placer.– C'est comme mon aînée. un événement avait lieu . on eût dit trois têtes dans une auréole. La mère de Cosette poursuivit : – Voyez-vous. C'est le bon Dieu qui m'a fait passer devant votre auberge. Quand j'ai vu vos petites si jolies et si propres et si contentes. comme ça se connaît tout de suite ! les voilà qu'on jurerait trois sœurs ! Ce mot fut l'étincelle qu'attendait probablement l'autre mère. – Les enfants. s'écria la mère Thénardier. J'ai dit : voilà une bonne mère. Leurs fronts radieux se touchaient . et lui dit : – Voulez-vous me garder mon enfant ? La Thénardier eut un de ces mouvements surpris qui ne sont ni le consentement ni le refus. je ne peux pas emmener ma fille au pays. Elle saisit la main de la Thénardier. Ils sont si ridicules dans ce pays-là. Cependant les trois petites filles étaient groupées dans une posture d'anxiété profonde et de béatitude . L'ouvrage ne le permet pas. Voulez-vous me garder mon enfant ? – Il faudrait voir. C'est ça . je ne serai pas longtemps à revenir. ça fera trois sœurs. Et puis. – 234 – . Avec un enfant. un gros ver venait de sortir de terre . la regarda fixement. et elles étaient en extase.

Et un beau trousseau encore ! un trousseau insensé. – 235 – . ajouta la voix d'homme. La voix d'homme reprit : – La petite a un trousseau ? – C'est mon mari. Et à travers ces chiffres. elle chantonnait vaguement : Il le faut. dit la mère. – Je les donnerai. dit la mère. et des robes de soie comme une dame. et dès que j'en aurai un peu. dit la Thénardier. – Et quinze francs en dehors pour les premiers frais. j'ai quatre-vingts francs. J'ai bien vu que c'était votre mari. – Six fois sept quarante-deux. le pauvre trésor. dit la madame Thénardier. – Total cinquante-sept francs. disait un guerrier. – Je les donnerai. dit la Thénardier. Je gagnerai de l'argent là-bas. – Il faudra le donner. Il est là dans mon sac de nuit. En allant à pied.Ici une voix d'homme cria du fond de la gargote : – Pas à moins de sept francs. je reviendrai chercher l'amour. Tout par douzaines . Il me restera de quoi aller au pays. repartit la voix d'homme. Et six mois payés d'avance. – Sans doute elle a un trousseau.

comptant revenir bientôt. Il me manquait cinquante francs. Quand la mère de Cosette fut partie. La mère passa la nuit à l'auberge. Une voisine des Thénardier rencontra cette mère comme elle s'en allait. renoua son sac de nuit dégonflé du trousseau et léger désormais. – 236 – . que c'est un déchirement.– Je crois bien que je le donnerai ! dit la mère. Le marché fut conclu. et s'en revint en disant : – Je viens de voir une femme qui pleure dans la rue. – C'est bon. l'homme dit à la femme : – Cela va me payer mon effet de cent dix francs qui échoit demain. – Sans m'en douter. On arrange tranquillement ces départslà. dit-il. Ce serait cela qui serait drôle si je laissais ma fille toute nue ! La face du maître apparut. donna son argent et laissa son enfant. Sais-tu que j'aurais eu l'huissier et un protêt ? Tu as fait là une bonne souricière avec tes petites. mais ce sont des désespoirs. et partit le lendemain matin. dit la femme.

Le Thénardier particulièrement était gênant pour le physionomiste. Il y avait dans la femme le fond d'une brute et dans l'homme l'étoffe d'un gueux. Il y a en eux de l'inconnu. C'étaient de ces natures naines qui. et s'empreignant de plus en plus d'une noirceur croissante. Cet homme et cette femme étaient de ces âmes-là. rétrogradant dans la vie plutôt qu'elles n'y avancent. On ne peut pas plus répondre de ce qu'ils ont fait que de ce qu'ils feront. on les sent ténébreux à leurs deux extrémités. Tous deux étaient au plus haut degré susceptibles de l'espèce de hideux progrès qui se fait dans le sens du mal. employant l'expérience à augmenter leur difformité. si quelque feu sombre les chauffe par hasard. mais le chat se réjouit même d'une souris maigre. L'ombre qu'ils ont dans le regard les dénonce. – 237 – . sans avoir le généreux élan de l'ouvrier ni l'ordre honnête du bourgeois. et qui combine quelques-uns des défauts de la seconde avec presque tous les vices de la première. On n'a qu'à regarder certains hommes pour s'en défier. Ils sont inquiets derrière eux et menaçants devant eux.Chapitre II Première esquisse de deux figures louches La souris prise était bien chétive . empirant sans cesse. deviennent facilement monstrueuses. Rien qu'en les entendant dire un mot ou qu'en les voyant faire un geste on entrevoit de sombres secrets dans leur passé et de sombres mystères dans leur avenir. Nous compléterons le croquis plus tard. qui est entre la classe dite moyenne et la classe dite inférieure. Ces êtres appartenaient à cette classe bâtarde composée de gens grossiers parvenus et de gens intelligents déchus. Il existe des âmes écrevisses reculant continuellement vers les ténèbres. Qu'était-ce que les Thénardier ? Disons-en un mot dès à présent.

quand la Mégère se dégagea de la Paméla.Ce Thénardier. L'enseigne de son cabaret était une allusion à l'un de ses faits d'armes. Quant à la cadette. Il l'avait peinte lui-même. et de madame de Lafayette à madame Bournon-Malarme. car il savait faire un peu de tout . toujours noble. Plusieurs réminiscences ont pu concourir à l'adoption d'Éponine : le titre d'un livre de Delisle de Sales. s'il fallait l'en croire. avait été soldat . en fait de sentimentalisme. Il en résulta que sa fille aînée se nomma Eponine. grossier et fin en même temps. la Thénardier ne fut plus qu'une grosse méchante femme ayant savouré des romans bêtes. incendiait l'âme aimante des portières de Paris et ravageait même un peu la banlieue141. note 3. sergent. une sorte d'attitude pensive près de son mari. C'était l'époque où l'antique roman classique. cela lui avait donné. un vers des 141 – 238 – . Éponine ou la République. Madame Thénardier était juste assez intelligente pour lire ces espèces de livres. tombé de mademoiselle de Scudéri à madame Barthélemy-Hadot. mais. de ne s'appeler qu'Azelma142. coquin d'une certaine profondeur. et s'était même comporté assez bravement. quand les cheveux romanesquement pleureurs commencèrent à grisonner. elles s'appelaient Palmyre et Malvina. à ce qu'il paraît. mal. tant qu'elle avait été très jeune. et pour « tout ce qui touche le sexe ». qui. après avoir été Clélie. elle dut à je ne sais quelle heureuse diversion faite par un roman de Ducray-Duminil. butor correct et sans mélange. il avait fait probablement la campagne de 1815. Or on ne lit pas impunément des niaiseries. La Thénardier dévore ce que Hugo enfant savourait chez le libraire Royol – voir III. Sa femme avait quelque douze ou quinze ans de moins que lui. Elle s'en nourrissait. Nous verrons plus tard ce qu'il en était. Plus tard. 5. et même un peu plus tard. comme il disait dans son jargon. 142 Jusqu'en 1860. mais de plus en plus vulgaire. disait-il . ruffian lettré à la grammaire près. lisant Pigault-Lebrun. Elle y noyait ce qu'elle avait de cervelle . n'était plus que Lodoïska. la pauvre petite faillit se nommer Gulnare .

tout n'est pas ridicule et superficiel dans cette curieuse époque à laquelle nous faisons ici allusion. l'histoire héroïque de cette gauloise qui – comme le demande Dona Sol – partagea le sort de son mari. il y a une chose grande et profonde : la révolution française. deux noms qui font écho à celui de Léopoldine. Il n'est pas rare aujourd'hui que le garçon bouvier se nomme Arthur. par Hugo en 1860 : « Éponine et Sabinus ou la généreuse épouse. – 239 – . roman héroïde ». L'irrésistible pénétration du souffle nouveau est là comme en tout. il y a le symptôme social. Petites Vieilles de Baudelaire évoquant la déchéance des courtisanes : « Ces monstres disloqués furent jadis des femmes. À côté de l'élément romanesque. Pierre ou Jacques. traqué par les Romains après l'échec d'une révolte. et que désigne un titre noté. Alfred ou Alphonse143. 143 Arthur comme Wellington. Sous cette discordance apparente. et qu'on pourrait appeler l'anarchie des noms de baptême. Julius Sabinus. pour le dire en passant. / Éponine ou Laîs… ». Alfred comme de Vigny. que nous venons d'indiquer.Au reste. Alphonse comme Lamartine. Ce déplacement qui met le nom « élégant » sur le plébéien et le nom campagnard sur l'aristocrate n'est autre chose qu'un remous d'égalité. Ajoutons que la rime et le sens apparentent Eponine à Fantine. et que le vicomte – s'il y a encore des vicomtes – se nomme Thomas.

Les six premiers mois révolus. la femme porta à Paris et engagea au Mont-de-Piété le trousseau de Cosette pour une somme de soixante francs. un peu mieux que le chien et un peu plus mal que le chat. Dès que cette somme fut dépensée. c'est-à-dire de haillons. et la traitèrent en conséquence. On la nourrit des restes de tout le monde. Le chat et le chien étaient du reste ses commensaux habituels . – 240 – . écrivait. Grâce aux cinquante-sept francs de la voyageuse. faisait écrire tous les mois afin d'avoir des nouvelles de son enfant. La mère. L'année n'était pas finie que le Thénardier dit : – Une belle grâce qu'elle nous fait là ! que veut-elle que nous fassions avec ses sept francs ? Et il écrivit pour exiger douze francs. on l'habilla des vieilles jupes et des vieilles chemises des petites Thénardier. Les Thénardier répondaient invariablement : Cosette est à merveille. Cosette mangeait avec eux sous la table dans une écuelle de bois pareille à la leur. se soumit et envoya les douze francs. ou. Comme elle n'avait plus de trousseau. Thénardier avait pu éviter un protêt et faire honneur à sa signature. et continua assez exactement ses envois de mois en mois. pour mieux dire. à laquelle ils persuadaient que son enfant était heureuse "et venait bien". la mère envoya sept francs pour le septième mois. comme on le verra plus tard. La mère qui s'était fixée. à Montreuil-surmer. Le mois suivant ils eurent encore besoin d'argent .Chapitre III L'Alouette Il ne suffit pas d'être méchant pour prospérer. La gargote allait mal. les Thénardier s'accoutumèrent à ne plus voir dans la petite fille qu'un enfant qu'ils avaient chez eux par charité.

Certaines natures ne peuvent aimer d'un côté sans haïr de l'autre. et menaçant de la renvoyer. Si peu de place que Cosette tînt chez elle. il lui semblait que cela était pris aux siens. La mère Thénardier aimait passionnément ses deux filles à elle. ce qui fit qu'elle détesta l'étrangère. grondée. à cet âge. Cosette ne faisait pas un mouvement qui ne fît pleuvoir sur sa tête une grêle de châtiments violents et immérités. Si elle n'avait pas eu Cosette. voilà tout. Une année s'écoula. avait une somme de caresses et une somme de coups et d'injures à dépenser chaque jour. Éponine et Azelma furent méchantes. On disait dans le village : – Ces Thénardier sont de braves gens. et que cette petite diminuait l'air que ses filles respiraient. ne sont que des exemplaires de la mère. je lui bombarde – 241 – . « Quelle ne m'embête pas ! s'écriait-il. Ses filles n'eurent que les caresses. Il est triste de songer que l'amour d'une mère peut avoir de vilains aspects. exigea quinze francs par mois. ayant appris par on ne sait quelles voies obscures que l'enfant était probablement bâtard et que la mère ne pouvait l'avouer. Le format est plus petit. Les enfants. puis une autre. comme beaucoup de femmes de sa sorte. qui vivaient dans un rayon d'aurore ! La Thénardier étant méchante pour Cosette. Doux être faible qui ne devait rien comprendre à ce monde ni à Dieu. Cette femme. sans cesse punie. et ils élèvent un pauvre enfant qu'on leur a abandonné chez eux ! On croyait Cosette oubliée par sa mère. disant que « la créature » grandissait et « mangeait ». battue et voyant à côté d'elle deux petites créatures comme elle. mais l'étrangère leur rendit le service de détourner les coups sur elle. Ils ne sont pas riches. Cependant le Thénardier. auraient tout reçu . il est certain que ses filles. rudoyée. tout idolâtrées qu'elles étaient.

porter même des fardeaux. dès qu'elle se mit à se développer un peu. dira-t-on. Cosette. ce pauvre enfant. Il me faut de l'augmentation. Quelques mois restèrent en souffrance. elle n'eût point reconnu son enfant. le procès d'un nommé Dumolard. elle devint la servante de la maison.son mioche tout au beau milieu de ses cachotteries. Hélas. qui. Elle avait je ne sais quelle allure inquiète. l'hiver. » La mère paya les quinze francs. grelottant sous de vieilles loques de – 242 – . laver la vaisselle. La souffrance sociale commence à tout âge. c'est vrai. dès l'âge de cinq ans. disent les documents officiels. parce que. Les Thénardier se crurent d'autant plus autorisés à agir ainsi que la mère qui était toujours à Montreuil-sur-mer commença à mal payer. c'est-à-dire avant même qu'elle eût cinq ans. D'année en année. était maintenant maigre et blême. récemment. » On fit faire à Cosette les commissions. balayer les chambres. qui n'avait pas encore six ans. l'enfant grandit. et sa misère aussi. et volait. c'est invraisemblable. grands comme ils étaient. il semblait qu'on y vît une plus grande quantité de tristesse. elle fut le souffre-douleur des deux autres enfants . Cinq ans. si jolie et si fraîche à son arrivée dans cette maison. Il ne lui restait plus que ses beaux yeux qui faisaient peine. N'avons-nous pas vu. la cour. Sournoise ! disaient les Thénardier. étant seul au monde "travaillait pour vivre. Si cette mère fût revenue à Montfermeil au bout de ces trois années. orphelin devenu bandit. L'injustice l'avait faite hargneuse et la misère l'avait rendue laide. Tant que Cosette fut toute petite. la rue. C'était une chose navrante de voir.

balayer la rue avant le jour avec un énorme balai dans ses petites mains rouges et une larme dans ses grands yeux. qui aime les figures.toile trouées. Ce surnom a peut-être été suggéré à Hugo par le premier nom donné à la fille de Fantine (Marguerite Louet) : Anna Louet. éveillé le premier chaque matin dans la maison et dans le village. Le peuple. s'était plu à nommer de ce nom ce petit être pas plus gros qu'un oiseau. tremblant. Dans le pays on l'appelait l'Alouette144. effarouché et frissonnant. Seulement la pauvre Alouette ne chantait jamais. toujours dans la rue ou dans les champs avant l'aube. 144 – 243 – .

mon pauvre petit ange. Tandis que Fantine descendait lentement de misère en misère. lorsqu'il écrit Les Misérables. était un 4 septembre. il s'y était accompli un de ces faits industriels qui sont les grands événements des petits pays. La vague de la haute mer l'effacera cette nuit. en haut dans une plus parfaite. que devenait-elle ? où étaitelle ? que faisait-elle ? Après avoir laissé sa petite Cosette aux Thénardier. fondant une universelle métaphore. au dire des gens de Montfermeil. mais ce que rien n'effacera. mon ange. […] Et puis. sa ville natale avait prospéré. une lettre le dit. en bas dans une plus grossière qui lui ressemble. » C'est aussi à Montreuil qu'il songea. Montreuil-sur-mer avait changé d'aspect. Depuis deux ans environ. Fantine avait quitté sa province depuis une dizaine d'années. c'est l'amour que ton père a pour toi. on se le rappelle. La veille au soir. j'ai tracé ton nom sur le sable : Didi. il écrit à sa fille : « Je viens de me promener au bord de la mer en pensant à toi. en 1818. elle avait continué son chemin et était arrivée à Montreuil-sur-mer145. J'ai cueilli pour toi cette fleur dans la dune. » 145 – 244 – . C'était. semblait avoir abandonné son enfant. Pourquoi cette petite ville du Pas-de-Calais ? Peut-être parce que le jour que Hugo y passa.Livre cinquième – La descente Chapitre I Histoire d'un progrès dans les verroteries noires Cette mère cependant qui. en 1837. à cette loi de l'unité de la création qui deviendra un des grands thèmes de son œuvre et. l'anniversaire de la mort de Léopoldine. devenu. un des principes de sa poétique : « Toute chose se reflète.

Montreuil-sur-mer avait pour industrie spéciale l'imitation des jais anglais et des verroteries noires146 d'Allemagne. avantage pour le consommateur . d'élever le prix de la main-d'œuvre. de ses commencements. Au moment où Fantine revint à Montreuil-sur-mer. Il était étranger au département. bienfait pour le pays . Ce tout petit changement avait été une révolution. De son origine. l'auteur de ce procédé était devenu riche. ce qui avait permis. Ce tout petit changement en effet avait prodigieusement réduit le prix de la matière première. Cette industrie avait toujours végété. à cause de la cherté des matières premières qui réagissait sur la maind'œuvre. Voir l'Historique de l'édition de l'Imprimerie nationale (t. 146 – 245 – . En moins de trois ans. de le souligner. et avait tout fait riche autour de lui. De temps immémorial. les coulants en tôle simplement rapprochée aux coulants en tôle soudée. p. pour les bracelets en particulier. nous dirions presque. Hugo s'était documenté sur cette industrie dès 1829-1830. était venu s'établir dans la ville et avait eu l'idée de substituer. troisièmement. ce qui est mieux. et nous croyons utile de le développer . dans cette fabrication. II. la gomme laque à la résine et. on ne savait rien . d'améliorer la fabrication. premièrement. profit pour le manufacturier. peu de chose. une transformation inouïe s'était opérée dans cette production des « articles noirs ». un inconnu. Vers la fin de 1815. 601). deuxièmement. un homme.Ce détail importe. de vendre à meilleur marché tout en triplant le bénéfice. ce qui est bien. Ainsi pour une idée trois résultats.

Cet homme s'était jeté dans le feu. Depuis lors. au péril de sa vie. qu'il avait tiré sa fortune et la fortune de tout ce pays. et avait sauvé. la tournure et le langage d'un ouvrier. Il s'appelait le père Madeleine. Il paraît que. à la tombée d'un soir de décembre. mis au service d'une idée ingénieuse. À son arrivée à Montreuil-sur-mer. le jour même où il faisait obscurément son entrée dans la petite ville de Montreuil-sur-mer. ce qui fait qu'on n'avait pas songé à lui demander son passeport. quelques centaines de francs tout au plus. le sac au dos et le bâton d'épine à la main. un gros incendie venait d'éclater à la maison commune. fécondé par l'ordre et par la pensée. deux enfants qui se trouvaient être ceux du capitaine de gendarmerie . C'est de ce mince capital. on avait su son nom. – 246 – .On contait qu'il était venu dans la ville avec fort peu d'argent. il n'avait que les vêtements.

faisait presque concurrence à Londres et à Berlin. qui consomme beaucoup de jais noir. maintenant tout y vivait de la vie saine du travail. au milieu de cette activité dont il était la cause et le pivot. Le père Madeleine demandait aux hommes de la bonne volonté. chose assez singulière dans un simple homme de com– 247 – . Montreuil-sur-mer. mais. Il était d'autant plus fondé à cette sévérité que. Du reste sa venue avait été un bienfait. Avant l'arrivée du père Madeleine. qui avait l'air préoccupé et qui était bon. C'était le seul où il fût en quelque sorte intolérant. Quiconque avait faim pouvait s'y présenter. L'Espagne. pour ce commerce. les occasions de corruption abondaient. Il n'exigeait qu'une chose : soyez honnête homme ! soyez honnête fille ! Comme nous l'avons dit. à tous de la probité. il avait pu bâtir une grande fabrique dans laquelle il y avait deux vastes ateliers. Il avait divisé les ateliers afin de séparer les sexes et que les filles et les femmes pussent rester sages. aux femmes des mœurs pures. et était sûr de trouver là de l'emploi et du pain. Le chômage et la misère étaient inconnus. Le père Madeleine employait tout le monde. tout languissait dans le pays . Les bénéfices du père Madeleine étaient tels que.Chapitre II M. Grâce aux progrès rapides de cette industrie qu'il avait si admirablement remaniée. Sur ce point. Il n'y avait pas de poche si obscure où il n'y eût un peu d'argent. pas de logis si pauvre où il n'y eût un peu de joie. Montreuil-sur-mer étant une ville de garnison. il était inflexible. y commandait chaque année des achats immenses. l'autre pour les femmes. Montreuil-sur-mer était devenu un centre d'affaires considérable. et sa présence était une providence. dès la deuxième année. l'un pour les hommes. Voilà tout ce qu'on en pouvait dire. Madeleine C'était un homme d'environ cinquante ans. le père Madeleine faisait sa fortune. Une forte circulation échauffait tout et pénétrait partout.

ne tarda pas à s'inquiéter de cette religion. on lui connaissait une somme de six cent trente mille francs placée à son nom chez Laffitte . c'est la nourrice et le maître d'école. dans l'acception directe du mot. et un jour. l'autre pour les garçons. une pour les filles. qui avait été membre du corps législatif de l'empire. La ville basse. partageait les idées religieuses d'un père de l'oratoire connu sous le nom de Fouché. chose fort bien vue à cette époque. L'ambition en ce tempslà était. et même pratiquait dans une certaine mesure. qui flairait partout des concurrences. » Il avait créé à ses frais une salle d'asile. Le député local. et une caisse de secours pour les ouvriers vieux et infirmes. les bonnes âmes dirent : C'est un gaillard qui veut s'enrichir. chose alors presque inconnue en France.merce. à quelqu'un qui s'en étonnait. les mêmes bonnes âmes dirent : C'est un ambitieux. Dans les premiers temps. Montreuilsur-mer est divisé en ville haute et ville basse. quand on le vit commencer. Ce député. duc d'Otrante. Il allait régulièrement entendre une basse messe tous les dimanches. méchante masure qui tombait en ruine . il prit un confesseur jésuite et alla à la grand'messe et à vêpres. il entrevit un candidat possible. mais avant de se réserver ces six cent trente mille francs. qu'il habitait. L'hôpital était mal doté . Cela semblait d'autant plus probable que cet homme était religieux. À huis clos il riait de Dieu doucement. Il allouait de ses deniers aux deux instituteurs une indemnité double de leur maigre traitement officiel. une course au clocher. Quand on le vit enrichir le pays avant de s'enrichir lui-même. il y avait fondé dix lits. Il semblait qu'il songeât beaucoup aux autres et peu à lui. n'avait qu'une école. il avait dépensé plus d'un million pour la ville et pour les pauvres. il ne paraissait point que ce fût là son principal souci. un nouveau quartier où il y avait bon nombre de familles indigentes avait rapidement surgi autour de lui . et résolut de le dépasser . il dit : « Les deux premiers fonctionnaires de l'état. – 248 – . Mais quand il vit le riche manufacturier Madeleine aller à la basse messe de sept heures. il y avait établi une pharmacie gratuite. dont il avait été la créature et l'ami. Sa manufacture étant un centre. il en avait construit deux. En 1820.

147 – 249 – . Décidément cet homme était une énigme. sur le rapport du jury. et il était si doux qu'il avait bien fallu qu'on finît par l'aimer . ses ouvriers en particulier l'adoraient. le pays lui devait beaucoup. Eh bien ! c'est la croix qu'il voulait ! Le père Madeleine refusa la croix. saisirent avec transport cette occasion que tous les hommes souhaitent de s'écrier : « Là ! qu'est-ce que nous avions dit ? » Tout Montreuil-sur-mer fut en rumeur. le père Madeleine refusa. le père Madeleine allait être nommé par le roi maire de Montreuil-sur-mer. et il portait cette adoration avec une sorte de gravité mélancolique. ses ouvriers et les enfants On compta 1 662 exposants à cette première des trois expositions nationales des produits de l'industrie organisées à Paris pendant la Restauration.Les pauvres profitèrent de cette terreur comme le bon Dieu. Cependant en 1819 le bruit se répandit un matin dans la ville que. sur la présentation de M. car l'honorable député fonda aussi deux lits à l'hôpital . et en considération des services rendus au pays. les pauvres lui devaient tout . « les personnes de la société » le saluèrent. ce qui fit douze. le roi nomma l'inventeur chevalier de la Légion d'honneur. Les bonnes âmes se tirèrent d'affaire en disant : Après tout. Ceux qui avaient déclaré ce nouveau venu « un ambitieux ». Quand il fut constaté riche. il était si utile qu'il avait bien fallu qu'on finît par l'honorer. Dans cette même année 1819. le préfet. et on l'appela dans la ville monsieur Madeleine . Le bruit était fondé. c'est une espèce d'aventurier. Nouvelle rumeur dans la petite ville. Quelques jours après. les produits du nouveau procédé inventé par Madeleine figurèrent à l'exposition de l'industrie147 . Le lendemain. la nomination parut dans le Moniteur. On l'a vu.

bien entendu. tous les notables vinrent le prier. les invitations pleuvaient sur lui. on dit : c'est une brute. On ne sait d'où cela sort. On remarqua que ce qui parut surtout le déterminer. – C'est un homme ignorant et de basse éducation. Quand on l'avait vu gagner de l'argent. se fussent dans les premiers temps fermés à l'artisan. Quand on le vit repousser le monde. on avait dit : c'est un aventurier. et c'était la chose qui le faisait le mieux sourire.continuèrent de l'appeler le père Madeleine. Quand on l'avait vu semer son argent. Quand on l'avait vu repousser les honneurs. ce fut l'apostrophe presque irritée d'une vieille femme du peuple qui lui cria du seuil de sa porte avec humeur : Un bon maire. À mesure qu'il montait. monsieur Madeleine devint monsieur le maire. le peuple en pleine rue le suppliait. – 250 – . Cette fois encore les bonnes âmes ne furent point empêchées. Il refusa encore. cinq ans après son arrivée à Montreuil-sur-mer. Le père Madeleine était devenu monsieur Madeleine. « La société » le réclamait. Il ne saurait pas se tenir dans le monde. le vœu de la contrée fut tellement unanime. Est-ce qu'on recule devant du bien qu'on peut faire ? Ce fut là la troisième phase de son ascension. Il refusa. l'insistance fut si vive qu'il finit par accepter. Les petits salons guindés de Montreuil-sur-mer qui. En 1820. les services qu'il avait rendus au pays étaient si éclatants. c'est utile. que le roi le nomma de nouveau maire de la ville. s'ouvrirent à deux battants au millionnaire. mais le préfet résista à son refus. On lui fit mille avances. Il n'est pas du tout prouvé qu'il sache lire. on avait dit : c'est un marchand. on avait dit : c'est un ambitieux.

Il avait une petite bibliothèque bien faite. Jamais il ne tirait un petit oiseau. Il leur apprenait à détruire la teigne des blés en as– 251 – . plus choisi et plus doux. Il offrait un coup de main à qui en avait besoin. Il avait toujours ses poches pleines de monnaie en sortant et vides en rentrant. le visage pensif d'un philosophe. mais il s'en servait rarement. donnait pour se dispenser de sourire. on remarquait que d'année en année son langage devenait plus poli. Il remplissait ses fonctions de maire. Il se dérobait aux politesses. arrêtait par les cornes un taureau échappé. relevait un cheval. Les femmes disaient de lui : Quel bon ours ! Son plaisir était de se promener dans les champs. les livres sont des amis froids et sûrs. Quand il passait dans un village. Depuis qu'il était à Montreuil-sur-mer. il avait un tir infaillible qui effrayait. Il prenait ses repas toujours seul. Il aimait les livres . boutonnée jusqu'au menton. Il avait les cheveux gris. l'œil sérieux. Il emportait volontiers un fusil dans ses promenades. s'esquivait vite. souriait pour se dispenser de causer. Quand cela lui arrivait par aventure. Il portait habituellement un chapeau à bords larges et une longue redingote de gros drap.Chapitre III Sommes déposées chez Laffitte Du reste. le teint hâlé d'un ouvrier. mais hors de là il vivait solitaire. poussait à une roue embourbée. les marmots déguenillés couraient joyeusement après lui et l'entouraient comme une nuée de moucherons. il semblait qu'il en profitât pour cultiver son esprit. avec un livre ouvert devant lui où il lisait. À mesure que le loisir lui venait avec la fortune. Jamais il ne tuait un animal inoffensif. Il parlait à peu de monde. il était demeuré aussi simple que le premier jour. saluait de côté. car il avait toutes sortes de secrets utiles qu'il enseignait aux paysans. On croyait deviner qu'il avait dû vivre jadis de la vie des champs. Quoiqu'il ne fût plus jeune. on contait qu'il était d'une force prodigieuse.

et à chasser les charançons en suspendant partout. Seulement la graine tombe à mesure qu'elle mûrit. et une transformation. Hachée. quand elle vieillit. Plus loin l'anecdote de l'ortie est une reprise. impopulaires eux. Les « petits ouvrages de paille » rappellent l'habileté avec laquelle Hugo lui-même fabriquait cette sorte de jouets pour ses enfants. la feuille est un légume excellent . aux murs et aux toits. l'ortie est bonne pour la volaille . Quand l'ortie est jeune. Cela serait pourtant bon si l'on savait s'en servir. Que d'hommes ressemblent à l'ortie ! Il ajouta après un silence : Ces « recettes » ont quelque parenté avec les secrets. elle a des filaments et des fibres comme le chanvre et le lin. Il avait des "recettes148" pour extirper d'un champ la luzette. Voilà tout. et est difficile à récolter. Il regarda ce tas de plantes déracinées et déjà desséchées. broyée. elle devient nuisible. elle est bonne pour les bêtes à cornes. on la néglige. C'est du reste un excellent foin qu'on peut faucher deux fois. 1-30). la vesce. l'ortie serait utile . XIII. La graine de l'ortie mêlée au fourrage donne du luisant au poil des animaux . la nielle. Avec quelque peine qu'on prendrait. de l'orviot en fleur. Enfin un poème des Contemplations. toutes les herbes parasites qui mangent le blé. et dit : – C'est mort. « J'aime l'araignée et l'ortie… » (III. Un jour il voyait des gens du pays très occupés à arracher des orties. la gaverolle. 27). la queue-de-renard. la racine mêlée au sel produit une belle couleur jaune. dit le même amour pour la misérable des plantes et la misérable des bêtes.pergeant le grenier et en inondant les fentes du plancher d'une dissolution de sel commun. 148 – 252 – . La toile d'ortie vaut la toile de chanvre. de Gilliatt dans Les Travailleurs de la mer. des deux paraboles évangéliques du grain semé (Matthieu. nulle culture. Et que faut-il à l'ortie ? Peu de terre. Il défendait une lapinière contre les rats rien qu'avec l'odeur d'un petit cochon de Barbarie qu'il y mettait. nul soin. Alors on la tue. dans les héberges et dans les maisons.

Le pauvre homme se récriait : quelque malfaiteur est venu ! Il entrait. si bien que quelques jeunes femmes élégantes et malignes de Montreuil-sur-mer vinrent chez lui un jour. c'était une pièce d'or oubliée sur un meuble. il recherchait un enterrement comme d'autres recherchent un baptême. Le veuvage et le malheur d'autrui l'attiraient à cause de sa grande douceur . Quand il voyait la porte d'une église tendue de noir. dans les maisons . et lui demandèrent : – 253 – . il montait furtivement des escaliers. aux familles vêtues de noir. il écoutait. Il n'y a que de mauvais cultivateurs. avec une sorte d'aspiration vers tous les mystères de l'infini.– Mes amis. laquelle était une vraie cellule d'anachorète meublée de sabliers ailés et enjolivée de tibias en croix et de têtes de mort. Cela se disait beaucoup. le soir. » Quelques-uns prétendaient que c'était un personnage mystérieux. Le peuple disait : « Voilà un homme riche qui n'a pas l'air fier. dans son absence. il entrait . et la première chose qu'il voyait. en rentrant dans son galetas. il se mêlait aux amis en deuil. retenez ceci. c'était le père Madeleine. Voilà un homme heureux qui n'a pas l'air content. Il semblait donner volontiers pour texte à ses pensées ces psalmodies funèbres pleines de la vision d'un autre monde. Il était affable et triste. "Le malfaiteur" qui était venu. L'œil au ciel. Il faisait une foule de bonnes actions en se cachant comme on se cache pour les mauvaises. Il pénétrait à la dérobée. Les enfants l'aimaient encore parce qu'il savait faire de charmants petits ouvrages avec de la paille et des noix de coco. Un pauvre diable. aux prêtres gémissant autour d'un cercueil. trouvait que sa porte avait été ouverte. et affirmaient qu'on n'entrait jamais dans sa chambre. il n'y a ni mauvaises herbes ni mauvais hommes. ces voix tristes qui chantent sur le bord de l'abîme obscur de la mort. quelquefois même forcée.

un rêvoir.– Monsieur le maire. On dit que c'est une grotte. On n'en continua pas moins de dire que personne ne pénétrait dans cette chambre et que c'était une caverne d'ermite. signer un reçu et emporter ses deux ou trois millions en dix minutes. un trou. avec cette particularité qu'elles étaient toujours à sa disposition immédiate. On se chuchotait aussi qu'il avait des sommes « immenses » déposées chez Laffitte. nous l'avons dit. Elles n'y purent rien remarquer que deux flambeaux de forme vieillie qui étaient sur la cheminée et qui avaient l'air d'être en argent. montrez-nous donc votre chambre. à six cent trente ou quarante mille francs. et les introduisit sur-le-champ dans cette « grotte ». Il sourit. ajoutait-on. Observation pleine de l'esprit des petites villes. C'était une chambre garnie tout bonnement de meubles d'acajou assez laids comme tous les meubles de ce genre et tapissée de papier à douze sous. Elles furent bien punies de leur curiosité. « car ils étaient contrôlés ». un tombeau. que M. de telle sorte. Dans la réalité ces « deux ou trois millions » se réduisaient. – 254 – . Madeleine pourrait arriver un matin chez Laffitte.

qui est là parce que vous avez besoin d'elle et parce qu'elle ne peut se passer de vous. et songer qu'on est le centre de ces pas. et se dire : puisqu'elle me consacre tout son temps. évêque de Digne. l'entendre aller et venir. montrent quelle importance il faut lui donner. pour ajouter ici un détail que les journaux omirent. sa sœur étant près de lui. sur cette terre où rien n'est complet. chanter. se sentir d'autant plus puissant qu'on est plus infirme. Avoir continuellement à ses côtés une femme.Chapitre IV M. percevoir le frôlement d'une robe comme un bruit d'ailes. pouvoir incessamment mesurer son affection à la quantité de présence qu'elle nous donne. « surnommé monseigneur Bienvenu ». une sœur. c'est en effet. peu de féli- Myriel meurt la même année que Napoléon (mai 1821) et que Sophie (juin 1821). c'est que j'ai tout son cœur . se savoir indispensable à qui nous est nécessaire. l'astre autour duquel gravite cet ange. de ce chant. Myriel. et content d'être aveugle. était. L'évêque de Digne. et par l'obscurité.. constater la fidélité d'un être dans l'éclipse du monde. être aveugle150 et être aimé. manifester à chaque minute sa propre attraction. 149 – 255 – . un être charmant. le poème XX du premier livre des Contemplations» « A un poète aveugle ». écrit en 1842. sortir. de cette parole. depuis plusieurs années aveugle. rentrer. voir la pensée à défaut de la figure. 150 La cécité est un fantasme personnel à Hugo. Madeleine en deuil Au commencement de 1821149. devenir dans l'obscurité. Disons-le en passant. plus tard le personnage de Dea dans L'Homme qui rit. une fille. les journaux annoncèrent la mort de M. et trépassé en odeur de sainteté à l'âge de quatrevingt-deux ans. parler. une des formes les plus étrangement exquises du bonheur. quand il mourut. Milton dans Cromwell.

On ne donnerait pas cette ombre pour toute la clarté. C'est un paradis de ténèbres. On remarqua dans la ville ce deuil. si elle s'éloigne. Madeleine parut le lendemain tout en noir avec un crêpe à son chapeau. Il n'y a point de cécité où il y a certitude. mais on se sent adoré. et l'on jasa. Madeleine. aimé pour soi-même. vous entendez une respiration tout près de vous. toucher de ses mains la providence et pouvoir la prendre dans ses bras. disons mieux. On est caressé avec de l'âme. et la trouve. dirent les salons . elle s'efface comme le rêve et reparaît comme la réalité. cela rehaussa fort M. c'est sa bouche . sans cesse là . Il drape pour l'évêque de Digne. n'être jamais quitté. L'annonce de sa mort fut reproduite par le journal local de Montreuil-sur-mer. l'aveugle l'a. entre dans un épanouissement mystérieux. Et quel amour ! un amour entièrement fait de vertu. Dieu palpable. on est un rayonnement dans la nuit. Lui manque-t-il quelque chose ? Non. Et cette âme trouvée et prouvée est une femme. Des riens qui sont énormes dans ce vide. quel ravissement ! Le cœur. On ne voit rien. Dans cette détresse. avoir cette douce faiblesse qui vous secourt. aimé malgré soi-même . L'âme ange est là. Madeleine. Le suprême bonheur de la vie. cette céleste fleur obscure. M. c'est pour revenir . depuis son culte jusqu'à sa pitié. On déborde de sérénité. cette conviction. On en conclut qu'il avait quelque alliance avec le vénérable évêque. c'est la conviction qu'on est aimé . et suppléant pour vous à l'univers évanoui. s'appuyer sur ce roseau inébranlable. la voilà. Les plus ineffables accents de la voix féminine employés à vous bercer. c'est être caressé. c'est la sienne . On sent de la chaleur qui approche. une bouche effleure votre front. Cela parut une lueur sur l'origine de M. et lui donna subitement et d'emblée une certaine considération dans – 256 – . Une main vous soutient. C'est de ce paradis que monseigneur Bienvenu était passé à l'autre. Ce n'est point perdre la lumière qu'avoir l'amour. Tout avoir d'elle. Et mille petits soins.cités égalent celle-là. être servi. L'âme à tâtons cherche l'âme. de gaîté et d'extase . c'est elle.

et il en passait beaucoup. parent probable d'un évêque. chaque fois qu'il passait dans la ville un jeune savoyard courant le pays et cherchant des cheminées à ramoner. Une remarque qu'on faisait encore. reprit la douairière. une doyenne de ce petit grand monde-là. Madeleine. Les petits savoyards se le disaient. madame. et lui donnait de l'argent. c'est que. M. vous en portez le deuil ? Il répondit : – C'est que dans ma jeunesse j'ai été laquais dans sa famille. curieuse par droit d'ancienneté. – 257 – . le maire le faisait appeler. Un soir. – Mais. Le microscopique faubourg Saint-Germain de l'endroit songea à faire cesser la quarantaine de M. M.le monde noble de Montreuil-sur-mer. Madeleine s'aperçut de l'avancement qu'il obtenait à plus de révérences des vieilles femmes et à plus de sourires des jeunes. se hasarda à lui demander : – Monsieur le maire est sans doute cousin du feu évêque de Digne ? Il dit : – Non. lui demandait son nom.

pur et intègre comme tout instinct. et il arriva un moment. Il semblerait en effet qu'il existe dans certains hommes un véritable instinct bestial. puis ce ne fut plus que des méchancetés. et le suivait des yeux jusqu'à ce qu'il eût – 258 – . Madeleine passait dans une rue. y demeura rebelle. réfractaire à tous les conseils de l'intelligence et à tous les dissolvants de la raison. Madeleine. armé d'une grosse canne et coiffé d'un chapeau rabattu. ne se tait et ne se dément jamais. qui n'hésite pas. toutes les oppositions étaient tombées. Chacun le prenait pour juge de son bon droit. et. puis cela s'évanouit tout à fait . se retournait brusquement derrière lui.Chapitre V Vagues éclairs à l'horizon Peu à peu. était prononcé à Digne en 1815. Ce fut comme une contagion de vénération qui. Il semblait qu'il eût pour âme le livre de la loi naturelle. Il y avait eu d'abord contre M. gagna tout le pays. unanime. avertit secrètement l'homme-chien de la présence de l'hommechat. sorte de loi que subissent toujours ceux qui s'élèvent. dans la ville et dans l'arrondissement. de quelque façon que les destinées soient faites. Il terminait les différends. Souvent. entouré des bénédictions de tous. affectueux. vers 1821. qui ne se trouble. en six ou sept ans et de proche en proche. vêtu d'une redingote gris de fer. il empêchait les procès. qui crée les antipathies et les sympathies. le respect devint complet. puis ce ne fut que des malices. se déroba absolument à cette contagion. quand M. cordial. infaillible. quoi que fît le père Madeleine. impérieux. et avec le temps. clair dans son obscurité. incorruptible et imperturbable. il arrivait qu'un homme de haute taille. et l'homme-renard de la présence de l'homme-lion. qui sépare fatalement une nature d'une autre nature. Madeleine. comme si une sorte d'instinct. fut prononcé à Montreuil-sur-mer presque du même accent que ce mot : monseigneur l'évêque. calme. On venait de dix lieues à la ronde consulter M. il réconciliait les ennemis. des noirceurs et des calomnies. l'éveillait et l'inquiétait. Un seul homme. où ce mot : monsieur le maire. et qui.

et haussant sa lèvre supérieure avec sa lèvre inférieure jusqu'à son nez. Quelquefois même plusieurs d'entre eux à la fois. secouant lentement la tête. sorte de grimace significative qui pourrait se traduire par : « Mais qu'est-ce que c'est que cet homme-là ? – Pour sûr je l'ai vu quelque part. les fantômes visibles de nos âmes. Javert devait le poste qu'il occupait à la protection de M. depuis l'huître jusqu'à l'aigle. d'inspecteur. je ne suis toujours pas sa dupe. que.disparu. mais utiles. et l'on pourrait reconnaître aisément cette vérité à peine entrevue par le penseur. alors préfet de police à Paris. Dieu ne les a – 259 – . Dans notre conviction. tous les animaux sont dans l'homme et que chacun d'eux est dans un homme. on verrait distinctement cette chose étrange que chacun des individus de l'espèce humaine correspond à quelqu'une des espèces de la création animale . comte Anglès. le secrétaire du ministre d'État. Quand Javert était arrivé à Montreuil-sur-mer. Il n'avait pas vu les commencements de Madeleine. était de ceux qui. Chabouillet. même rapidement entrevus. Javert avait cette physionomie. Dieu nous les montre pour nous faire réfléchir. » Ce personnage. Il se nommait Javert. Les animaux ne sont autre chose que les figures de nos vertus et de nos vices. préoccupent l'observateur. Il remplissait à Montreuil-sur-mer les fonctions pénibles. Seulement. depuis le porc jusqu'au tigre. comme les animaux ne sont que des ombres. et il était de la police. moins la bassesse. grave d'une gravité presque menaçante. croisant les bras. – En tout cas. errantes devant nos yeux. si les âmes étaient visibles aux yeux. la fortune du grand manufacturier était déjà faite. Certains officiers de police ont une physionomie à part et qui se complique d'un air de bassesse mêlé à un air d'autorité. et le père Madeleine était devenu monsieur Madeleine.

1830-1846.point faits éducables dans le sens complet du mot . Donnez une face humaine à ce chien fils d'une louve. à quoi bon ? Au contraire. Dieu leur a donné l'intelligence. il pensa qu'il était en dehors de la société et désespéra d'y rentrer jamais. Cette réserve faite. lequel est tué par la mère. il n'avait le choix qu'entre ces deux classes . les paysans sont convaincus que. il nous sera facile de dire ce que c'était que l'officier de paix Javert. sans quoi en grandissant il dévorerait les autres petits151. Il remarqua que la société maintient irrémissiblement en dehors d'elle deux classes d'hommes. lequel est tué par la mère. Javert était né dans une prison d'une tireuse de cartes dont le mari était aux galères. 449) : « Dans certaines provinces. p. bien entendu. et ce sera Javert. l'utilité qu'elle contient. et sans préjuger la question profonde de la personnalité antérieure et ultérieure des êtres qui ne sont pas l'homme. L'éducation sociale bien faite peut toujours tirer d'une âme.. au point de vue restreint de la vie terrestre apparente. ouv. c'est-à-dire l'éducation possible. Ceci soit dit. passons. si l'on admet un moment avec nous que dans tout homme il y a une des espèces animales de la création. Maintenant. Le moi visible n'autorise en aucune façon le penseur à nier le moi latent. » 151 – 260 – . ceux qui l'attaquent et ceux qui la gardent . nos âmes étant des réalités et ayant une fin qui leur est propre. Les paysans asturiens sont convaincus que dans toute portée de louve il y a un chien. afin qu'en grandissant il ne dévore pas les autres petits. en même temps il se L'information a été notée par Hugo le 29 octobre 1846 dans le Journal de ce que j'apprends chaque jour (Choses vues. dans toute portée de louve il y a un chien-loup. cit. quelle qu'elle soit. En grandissant.

Il entra dans la police. le meurtre. Cet homme était composé de deux sentiments très simples. Il enveloppait dans une sorte de foi aveugle et profonde tout ce qui a une fonction dans l'État. avec deux profondes narines vers lesquelles montaient sur ses deux joues d'énormes favoris. À quarante ans il était inspecteur. et il se faisait autour de son nez un plissement épaté et sauvage comme sur un mufle de bête fauve. ses lèvres minces s'écartaient. compliqué d'une inexprimable haine pour cette race de bohèmes dont il était. mais ses gencives. les cheveux cachant le front et tombant sur les sourcils. Avant d'aller plus loin. non seulement ses dents. Quand Javert riait. la bouche pincée et redoutable. Javert sérieux était un dogue . Du reste. Il couvrait de mépris. Il avait dans sa jeunesse été employé dans les chiourmes du midi. la haine de la rébellion . et laissaient voir. c'était un tigre. d'aversion et de dégoût tout ce qui avait franchi une fois le seuil légal du mal. beaucoup de mâchoire. On se sentait mal à l'aise la première fois qu'on voyait ces deux forêts et ces deux cavernes. D'une part il disait : – 261 – . l'air du commandement féroce. tous les crimes. ce qui était rare et terrible.sentait je ne sais quel fond de rigidité. de régularité et de probité. Il y réussit. le regard obscur. La face humaine de Javert consistait en un nez camard. et relativement très bons. entre les deux yeux un froncement central permanent comme une étoile de colère. entendons-nous sur ce mot face humaine que nous appliquions tout à l'heure à Javert. depuis le premier ministre jusqu'au garde champêtre. lorsqu'il riait. n'étaient que des formes de la rébellion. mais qu'il faisait presque mauvais à force de les exagérer : le respect de l'autorité. et à ses yeux le vol. peu de crâne. Il était absolu et n'admettait pas d'exceptions.

Il partageait pleinement l'opinion de ces esprits extrêmes qui attribuent à la loi humaine je ne sais quel pouvoir de faire ou. Cela était froid et cela perçait. rêveur triste . la religion de ses fonctions. L'école mystique de Joseph de Maistre152. et il était espion comme on est prêtre. de constater des damnés. D'autre part il disait : – Ceux-ci sont irrémédiablement perdus. Brutus dans Vidocq. Et il l'eût fait avec cette sorte de satisfaction intérieure que donne la vertu. l'isolement. 152 – 262 – . un mouchard marmoréen. le magistrat n'a jamais tort. héroïsée. sérieux. la chasteté. Rien de bon n'en peut sortir. n'eût pas manqué de dire que Javert était Cette école voit dans la Révolution le châtiment providentiel de la décadence de la société au XVIIIe siècle. Il était stoïque. Malheur à qui tombait sous sa main ! Il eût arrêté son père s'évadant du bagne et dénoncé sa mère en rupture de ban. laquelle à cette époque assaisonnait de haute cosmogonie ce qu'on appelait les journaux ultras. et qui mettent un Styx au bas de la société. Avec cela une vie de privations. humble et hautain comme les fanatiques. Elle propose une conception théocratique de l'État où la figure du bourreau. un guet impitoyable. il avait la conscience de son utilité. jamais une distraction. une honnêteté farouche. incarne le droit de tuer exercé par le Roi au nom de Dieu. Il avait introduit la ligne droite dans ce qu'il y a de plus tortueux au monde . si l'on veut. Son regard était une vrille. C'était le devoir implacable. la police comprise comme les Spartiates comprenaient Sparte.– Le fonctionnaire ne peut se tromper . Toute la personne de Javert exprimait l'homme qui épie et qui se dérobe. Toute sa vie tenait dans ces deux mots : veiller et surveiller. rachetée dans le sang. austère . l'abnégation.

un front anguleux et étroit. Madeleine avait fini par s'en apercevoir. avec aisance et bonté. il ne le cherchait ni ne l'évitait. qui étaient peu fréquents. Mais l'occasion venue. Il traitait Javert comme tout le monde. On comprendra sans peine que Javert était l'effroi de toute cette classe que la statistique annuelle du ministère de la justice désigne sous la rubrique : Gens sans aveu. Il n'avait aucun vice. Il ne fit pas même une question à Javert. et il portait. et un gourdin monstrueux. Oeil plein de soupçon et de conjectures. tout en haïssant les livres. On ne voyait pas son front qui disparaissait sous son chapeau. on ne voyait pas son menton qui plongeait dans sa cravate. Le nom de Javert prononcé les mettait en déroute . il s'accordait une prise de tabac. comme d'une embuscade. Quand il était content de lui. Madeleine. un menton menaçant. ce qui fait qu'il n'était pas complètement illettré. avec cette curiosité qui tient à la race et – 263 – . Il tenait à l'humanité par là. À ses moments de loisir. on voyait tout à coup sortir de toute cette ombre. on ne voyait pas ses yeux qui se perdaient sous ses sourcils. ce regard gênant et presque pesant. Tel était cet homme formidable. il lisait . la face de Javert apparaissant les pétrifiait. on ne voyait pas sa canne qu'il portait sous sa redingote. un regard funeste. nous l'avons dit. des mains énormes . Cela se reconnaissait à quelque emphase dans la parole. sans paraître y faire attention. M. À quelques paroles échappées à Javert. Javert était comme un œil toujours fixé sur M. mais il sembla que cela fût insignifiant pour lui. on ne voyait pas ses mains qui rentraient dans ses manches. on devinait qu'il avait recherché secrètement.un symbole.

et ceci est le correctif nécessaire à ce que le sens de certains mots pourrait présenter de trop absolu. et il disait parfois à mots couverts. Madeleine. et la bête se trouverait avoir une meilleure lumière que l'homme.où il entre autant d'instinct que de volonté. Voici à quelle occasion. il ne peut y avoir rien de vraiment infaillible dans une créature humaine. Une fois il lui arriva de dire. – 264 – . dépisté et dérouté. Sans quoi il serait supérieur à l'intelligence. Javert était évidemment quelque peu déconcerté par le complet naturel et la tranquillité de M. Il paraît que le fil qu'il croyait tenir s'était rompu. que quelqu'un avait pris certaines informations dans un certain pays sur une certaine famille disparue. se parlant à luimême : – Je crois que je le tiens ! Puis il resta trois jours pensif sans prononcer une parole. Il paraissait savoir. toutes les traces antérieures que le père Madeleine avait pu laisser ailleurs. Un jour pourtant son étrange manière d'être parut faire impression sur M. et le propre de l'instinct est précisément de pouvoir être troublé. Madeleine. Du reste.

Lorsque Madeleine était arrivé dans le pays. Madeleine se tourna vers les assistants : – 265 – . Madeleine à cette époque. Qui est-ce qui est bon enfant pour sauver le vieux ? M. Il y alla. n'ayant plus à lui qu'une charrette et un cheval. Javert. Le vieillard était engagé entre les roues. Le cheval avait les deux cuisses cassées et ne pouvait se relever. qui était survenu au moment de l'accident. nommé le père Fauchelevent. Fauchelevent avait vu ce simple ouvrier qui s'enrichissait. une secousse à faux pouvaient l'achever. se ruinait. M. – À l'aide ! criait le vieux Fauchelevent. Il était impossible de le dégager autrement qu'en soulevant la voiture par-dessous. et. Ce Fauchelevent était un des rares ennemis qu'eût encore M. sans famille et sans enfants du reste. Il entendit du bruit et vit un groupe à quelque distance. mais en vain. tandis que lui. Madeleine passait un matin dans une ruelle non pavée de Montreuil-sur-mer. Cela l'avait rempli de jalousie. Puis la faillite était venue. venait de tomber sous sa charrette dont le cheval s'était abattu. avait un commerce qui commençait à aller mal.Chapitre VI Le père Fauchelevent M. On avait essayé de le tirer. Madeleine arriva. Un effort désordonné. Le père Fauchelevent poussait des râles lamentables. avait envoyé chercher un cric. Fauchelevent. pour vivre il s'était fait charretier. maître. La charrette était assez lourdement chargée. ancien tabellion et paysan presque lettré. On s'écarta avec respect. et il avait fait ce qu'il avait pu en toute occasion pour nuire à Madeleine. une aide maladroite. vieux. La chute avait été tellement malheureuse que toute la voiture pesait sur sa poitrine. Un vieux homme.

– Il faut bien ! – Mais il ne sera plus temps ! Vous ne voyez donc pas que la charrette s'enfonce ? – Dame ! – Écoutez. le sol était détrempé. – Dix louis. Il était évident qu'avant cinq minutes il aurait les côtes brisées. répondit un paysan. Y a-t-il ici quelqu'un qui ait des reins et du cœur ? Cinq louis d'or à gagner ! Personne ne bougea dans le groupe. – Il est impossible d'attendre un quart d'heure. – Un quart d'heure ! s'écria Madeleine.– A-t-on un cric ? – On en est allé quérir un. il faudra bien un bon quart d'heure. et l'on tirera le pauvre homme. dit Madeleine aux paysans qui regardaient. la charrette s'enfonçait dans la terre à chaque instant et comprimait de plus en plus la poitrine du vieux charretier. reprit Madeleine. – Dans combien de temps l'aura-t-on ? – On est allé au plus près. – 266 – . il y a encore assez de place sous la voiture pour qu'un homme s'y glisse et la soulève avec son dos. au lieu Flachot. Il avait plu la veille. où il y a un maréchal . Rien qu'une demi-minute. dit Madeleine. mais c'est égal.

Et puis. dit une voix. je n'ai jamais connu qu'un seul homme capable de faire ce que vous demandez là. Madeleine devint pâle. Madeleine tressaillit. – 267 – . Un d'eux murmura : – Il faudrait être diablement fort. vingt louis ! Même silence. Il ne l'avait pas aperçu en arrivant. M. on risque de se faire écraser ! – Allons ! recommença Madeleine. Javert continua : – C'est la force. Il faudrait être un terrible homme pour faire la chose de lever une voiture comme cela sur son dos. mais sans quitter des yeux Madeleine : – C'était un forçat. il poursuivit en appuyant sur chacun des mots qu'il prononçait : – Monsieur Madeleine. et reconnut Javert. – Ah ! dit Madeleine. Javert ajouta avec un air d'indifférence. regardant fixement M. – Du bagne de Toulon. Madeleine se retourna. Puis. – Ce n'est pas la bonne volonté qui leur manque.Les assistants baissaient les yeux. Madeleine.

et sourit tristement. devant la maison de l'évêque (I. Dans cette scène il est probable que Hugo investit un souvenir d'enfance : celui des grenadiers hollandais. 197. regarda les paysans immobiles.) 153 – 268 – . Ce geste est également symbolique. redressant la berline de Mme Hugo arrêtée au bord d'un précipice et prête à verser. Jean Valjean s'agenouille ici comme à Digne. ouv. il était sous la voiture. Puis. p. et avant même que la foule eût eu le temps de jeter un cri. Madeleine leva la tête. Le père Fauchelevent râlait et hurlait : – J'étouffe ! Ça me brise les côtes ! Un cric ! quelque chose ! Ah ! Madeleine regarda autour de lui : – Il n'y a donc personne qui veuille gagner vingt louis et sauver la vie à ce pauvre vieux ? Aucun des assistants ne remua. – Ah ! voilà que ça m'écrase ! cria le vieillard. Il y eut un affreux moment d'attente et de silence. rencontra l'œil de faucon de Javert toujours attaché sur lui. cité. sans dire une parole. 2. sur la route d'Espagne. (Voir le Victor Hugo raconté…. C'était ce forçat. dans la nuit suivant le vol de Petit-Gervais. 13). Javert reprit : – Je n'ai jamais connu qu'un homme qui pût remplacer un cric.Cependant la charrette continuait à s'enfoncer lentement. il tomba à genoux153.

Le dévouement d'un seul avait donné de la force et du courage à tous. Madeleine se releva. il avait sur le visage je ne sais quelle expression de souffrance heureuse et céleste. – 269 – . et il était déjà devenu presque impossible que Madeleine sortît de dessous la voiture. voyez-vous ! Laissez-moi ! Vous allez vous faire écraser aussi ! Madeleine ne répondit pas. et il fixait son œil tranquille sur Javert qui le regardait toujours. Les assistants haletaient. Le vieux Fauchelevent était sauvé. Ses habits étaient déchirés et couverts de boue. On lui cria : – Père Madeleine ! retirez-vous de là ! Le vieux Fauchelevent lui-même lui dit : – Monsieur Madeleine ! allez-vous-en ! C'est qu'il faut que je meure.On vit Madeleine presque à plat ventre sous ce poids effrayant essayer deux fois en vain de rapprocher ses coudes de ses genoux. Tout à coup on vit l'énorme masse s'ébranler. Le vieillard lui baisait les genoux et l'appelait le bon Dieu. quoique ruisselant de sueur. les roues sortaient à demi de l'ornière. Les roues avaient continué de s'enfoncer. On entendit une voix étouffée qui criait : – Dépêchez-vous ! aidez ! C'était Madeleine qui venait de faire un dernier effort. Tous pleuraient. Il était blême. la charrette se soulevait lentement. Ils se précipitèrent. Lui. La charrette fut enlevée par vingt bras.

fit placer le bonhomme comme jardinier dans un couvent de femmes du quartier Saint-Antoine à Paris. pour n'être pas visible. M. avec ce mot de la main du père Madeleine : Je vous achète votre charrette et votre cheval. La première fois que Javert vit M. Quand le travail abonde. il l'évita le plus qu'il put. Fauchelevent guérit. Quelque temps après. Madeleine. l'impôt se paye aisément et coûte peu à l'état. Madeleine fut nommé maire. Cette prospérité créée à Montreuil-sur-mer par le père Madeleine avait. Quand les besoins du service l'exigeaient impérieusement et qu'il ne pouvait faire autrement que de se trouver avec M. La charrette était brisée et le cheval était mort. le maire. Ceci ne trompe jamais. On peut dire que la misère et la richesse publiques ont un thermomètre infaillible.Chapitre VII Fauchelevent devient jardinier à Paris Fauchelevent s'était démis la rotule dans sa chute. Le lendemain matin. il éprouva cette sorte de frémissement qu'éprouverait un dogue qui flairerait un loup sous les habits de son maître. quand le travail manque. quand le commerce est nul. les frais de perception de l'impôt s'étaient – 270 – . il lui parlait avec un respect profond. outre les signes visibles que nous avons indiqués. le contribuable résiste à l'impôt par pénurie. le vieillard trouva un billet de mille francs sur sa table de nuit. un autre symptôme qui. n'était pas moins significatif. À partir de ce moment. quand le pays est heureux et riche. M. Madeleine revêtu de l'écharpe qui lui donnait toute autorité sur la ville. Le père Madeleine le fit transporter dans une infirmerie qu'il avait établie pour ses ouvriers dans le bâtiment même de sa fabrique et qui était desservie par deux sœurs de charité. Quand la population souffre. En sept ans. épuise et dépasse les délais. et l'état dépense beaucoup d'argent en frais de contrainte et de rentrée. mais son genou resta ankylosé. les frais de perception de l'impôt. par les recommandations des sœurs et de son curé.

Madeleine était comme un visage ami. Personne ne se souvenait plus d'elle. Heureusement la porte de la fabrique de M. ce qui faisait fréquemment citer cet arrondissement entre tous par M. et fut admise dans l'atelier des femmes. elle n'y pouvait être bien adroite. – 271 – . Le métier était tout nouveau pour Fantine. elle gagnait sa vie.réduits des trois quarts dans l'arrondissement de Montreuil-surmer. Elle s'y présenta. lorsque Fantine y revint. elle ne tirait donc de sa journée de travail que peu de chose. le problème était résolu. alors ministre des finances. mais enfin cela suffisait. Telle était la situation du pays. de Villèle.

reste de ses habitudes de désordre. pour le plaisir. elle était obligée de leur écrire par un écrivain public. et fut presque heureuse. Vivre honnêtement de son travail. pour connaître le mot de ces énigmes. En ces commencements. de parler de sa petite fille. ne songea plus qu'à sa Cosette et à l'avenir possible. elle eut un moment de joie.Chapitre VIII Madame Victurnien dépense trente-cinq francs pour la morale Quand Fantine vit qu'elle vivait. oublia beaucoup de choses. etc. dépensent plus d'argent. et cela. sans être payés de la curiosité au– 272 – . Cela fut remarqué. se donnent plus de peine qu'il n'en faudrait pour dix bonnes actions . lesquelles leur sont du reste parfaitement indifférentes. Elle acheta un miroir. gratuitement. – Pourquoi ce monsieur ne vient-il jamais qu'à la brune ? pourquoi monsieur un tel n'accroche-t-il jamais sa clef au clou le jeudi ? pourquoi prend-il toujours les petites rues ? pourquoi madame descend-elle toujours de son fiacre avant d'arriver à la maison ? pourquoi envoie-t-elle acheter un cahier de papier à lettres. on l'a vu. – Il existe des êtres qui. Elle écrivait souvent. se réjouit d'y regarder sa jeunesse. ses beaux cheveux et ses belles dents. elle payait exactement les Thénardier. prodiguent plus de temps. On commença à dire tout bas dans l'atelier des femmes que Fantine « écrivait des lettres » et qu'« elle avait des allures ». Elle loua une petite chambre et la meubla à crédit sur son travail futur . Il n'y a rien de tel pour épier les actions des gens que ceux qu'elles ne regardent pas. quand elle en a « plein sa papeterie ? » etc. quelle grâce du ciel ! Le goût du travail lui revint vraiment. elle s'était bien gardée. Ne pouvant pas dire qu'elle était mariée.. comme nous l'avons déjà fait entrevoir. Comme elle ne savait que signer.

toujours à la même adresse. achèteront une femme de chambre. à la grande joie de ceux qui ont « tout découvert » sans intérêt et par pur instinct. Leur conversation. Et souvent ces secrets connus. entraînent des catastrophes154. au moins deux fois par mois. il leur faut beaucoup de combustible . Avec cela. On fit jaser au cabaret l'écrivain pu- 154 Encore une allusion à l'épisode du « flagrant délit » de 1845 ? – 273 – . est comme ces cheminées qui usent vite le bois . C'étaient les moments où elle songeait à son enfant . On constata qu'elle écrivait. griseront des cochers de fiacre et des laquais. ces mystères publiés. feront acquisition d'un portier. à Montfermeil. des existences brisées.trement que par la curiosité. par le froid et par la pluie. Ils suivront celui-ci ou celle-là des jours entiers. des faillites. On observa donc Fantine. C'est un douloureux labeur que la rupture des sombres attaches du passé. Pure démangeaison de dire. des duels. feront faction des heures à des coins de rue. sous des portes d'allées. elle se détournait souvent pour essuyer une larme. Certaines personnes sont méchantes uniquement par besoin de parler. Pourquoi ? pour rien. et qu'elle affranchissait la lettre. Chose triste. la nuit. des familles ruinées. peut-être aussi à l'homme qu'elle avait aimé. aubergiste. bavardage dans l'antichambre. On parvint à se procurer l'adresse : Monsieur. corrompront des commissionnaires. causerie dans le salon. de savoir et de pénétrer. au milieu des autres. Monsieur Thénardier. On constata que dans l'atelier. et le combustible. plus d'une était jalouse de ses cheveux blonds et de ses dents blanches. Pur acharnement de voir. c'est le prochain. ces énigmes éclairées du grand jour.

chose étonnante. esprit capricant. Cette madame Victurnien donc alla à Montfermeil. lorsqu'un matin la surveillante de l'atelier lui remit. « Ce devait être une espèce de fille. on sut que Fantine avait un enfant. en lui disant qu'elle ne faisait plus partie de l'atelier et en l'engageant. après avoir demandé douze francs au lieu de six. rêche. en plein 93.blic. Elle avait un petit bien qu'elle léguait bruyamment à une communauté religieuse. » Il se trouva une commère qui fit le voyage de Montfermeil. et si énergiquement que les prêtres lui avaient pardonné son moine. Bref. presque venimeuse . C'était une ortie où l'on voyait le froissement du froc. Fantine fut atterrée. C'était précisément dans ce même mois que les Thénardier. Voix chevrotante. parla aux Thénardier. Tout cela prit du temps. j'en ai eu le cœur net. et dit à son retour : « Pour mes trente-cinq francs. elle devait son loyer et ses meubles. Elle était fort bien vue à l'évêché d'Arras. Elle était sèche. Dans sa jeunesse. Madame Victurnien avait cinquante-six ans. à quitter le pays. J'ai vu l'enfant ! » La commère qui fit cela était une gorgone appelée madame Victurnien. épineuse. gardienne et portière de la vertu de tout le monde. venaient d'exiger quinze francs au lieu de douze. pointue. et doublait le masque de la laideur du masque de la vieillesse. et revint en disant : « J'ai vu l'enfant ». À la restauration. de la part de M. elle s'était faite bigote. Cette vieille femme avait été jeune. vieux bonhomme qui ne pouvait pas emplir son estomac de vin rouge sans vider sa poche aux secrets. Cinquante francs ne suffisaient pas pour acquitter cette dette. tout en se souvenant de son moine dont elle était veuve. et qui l'avait fort domptée et pliée. de la part de M. cinquante francs. Elle balbutia quelques mots sup– 274 – . elle avait épousé un moine échappé du cloître en bonnet rouge et passé des bernardins aux jacobins. revêche. le maire. Elle ne pouvait s'en aller du pays. Fantine était depuis plus d'un an à la fabrique. le maire.

Accablée de honte plus encore que de désespoir. le maire lui donnait cinquante francs. parce qu'il était juste. Elle plia sous cet arrêt. Fantine n'était du reste qu'une ouvrière médiocre.pliants. elle n'osa pas. M. parce qu'il était bon. La surveillante lui signifia qu'elle eût à sortir sur-lechamp de l'atelier. et la chassait. elle quitta l'atelier et rentra dans sa chambre. Sa faute était donc maintenant connue de tous ! Elle ne se sentit plus la force de dire un mot. – 275 – . On lui conseilla de voir M. le maire .

et devant encore environ cent francs. Madeleine se remettait de tout sur elle. elle alla d'une maison à l'autre. quels meubles ! lui avait dit : « Si vous vous en allez. je vous fais arrêter comme voleuse. Il avait mis à la tête de cet atelier une vieille fille. Ce sont là de ces combinaisons d'événements dont la vie est pleine. Fantine s'offrit comme servante dans le pays . équitable. Madeleine lui confiait pour aumônes et secours aux ouvrières et dont elle ne rendait pas compte. que la surveillante avait instruit le procès. » Le propriétaire auquel elle devait son loyer. ne garda que le nécessaire. M. Le marchand fripier auquel elle devait ses meubles. vous pouvez payer. M. et il avait toute confiance dans cette surveillante. ferme. condamné et exécuté Fantine.Chapitre IX Succès de Madame Victurnien La veuve du moine fut donc bonne à quelque chose. Quant aux cinquante francs. mais n'ayant pas au même degré la charité qui consiste à comprendre et à pardonner. – 276 – . Les meilleurs hommes sont souvent forcés de déléguer leur autorité. jugé. elle les avait donnés sur une somme que M. Personne ne voulut d'elle. et se trouva sans travail. que le curé lui avait donnée. C'est dans cette pleine puissance et avec la conviction qu'elle faisait bien. » Elle partagea les cinquante francs entre le propriétaire et le fripier. M. rendit au marchand les trois quarts de son mobilier. intègre. Du reste. Elle n'avait pu quitter la ville. Madeleine n'avait rien su de tout cela. personne vraiment respectable. sans état. lui avait dit : « Vous êtes jeune et jolie. n'ayant plus que son lit. Madeleine avait pour habitude de n'entrer presque jamais dans l'atelier des femmes. remplie de la charité qui consiste à donner.

Et puis. dévote de la bonne dévotion. lui enseigna l'art de vivre dans la misère. la seconde est noire. C'est en ce moment qu'elle commença à mal payer les Thénardier. tout cela me nourrira. Cependant une vieille femme qui lui allumait sa chandelle quand elle rentrait le soir. Ce sont deux chambres . À cette époque. on mange moins. et croyant en Dieu. pauvre. – 277 – . elle disait à une voisine : – Bah ! je me dis : en ne dormant que cinq heures et en travaillant tout le reste à mes coutures. comment on renonce à un oiseau qui vous mange un liard de millet tous les deux jours. comment on ménage sa chandelle en prenant son repas à la lumière de la fenêtre d'en face. elle devait aux Thénardier ! comment s'acquitter ? Et le voyage ! comment le payer ? La vieille qui lui avait donné ce qu'on pourrait appeler des leçons de vie indigente était une sainte fille nommée Marguerite. Cela finit par être un talent. qui ont vieilli dans le dénûment et l'honnêteté. des chagrins de l'autre. Eh bien ! des souffrances. et gagnait douze sous par jour. comment on fait de son jupon sa couverture et de sa couverture son jupon. Elle songea à la faire venir. Mais quoi ! lui faire partager son dénûment ! Et puis. et charitable pour les pauvres et même pour les riches. Fantine apprit comment on se passe tout à fait de feu en hiver. il y a vivre de rien.Elle se mit à coudre de grosses chemises pour les soldats de la garnison. ce qui est la science. quand on est triste. On ne sait pas tout ce que certains êtres faibles. un peu de pain d'un côté. Dans cette détresse. Derrière vivre de peu. des inquiétudes. Fantine acquit ce sublime talent et reprit un peu de courage. la première est obscure. sachant tout juste assez écrire pour signer Margueritte. savent tirer d'un sou. je parviendrai bien toujours à gagner à peu près du pain. avoir sa petite fille eût été un étrange bonheur. Sa fille lui en coûtait dix.

le mépris âcre et froid des passants lui pénétrait dans la chair et dans l'âme comme une bise. et cette obscurité est un vêtement. comme elle s'était accoutumée à l'indigence. Fantine avait été si honteuse qu'elle n'avait pas osé sortir. Il fallut bien s'accoutumer à la déconsidération. et la petite toux sèche qu'elle avait augmenta. Elle disait quelquefois à sa voisine Marguerite : « Tâtez donc comme mes mains sont chaudes. grâce à elle "remise à sa place". elle devinait qu'on se retournait derrière elle et qu'on la montrait du doigt . Cette vie a un lendemain. tout le monde la regardait et personne ne la saluait . – Cela m'est bien égal. un jour elles seront en haut. Peu à peu elle en prit son parti.Il y a beaucoup de ces vertus-là en bas . Quand elle était dans la rue. Après deux ou trois mois elle secoua la honte et se remit à sortir comme si de rien n'était. du moins. À Paris. et sentit qu'elle devenait effrontée. Elle alla et vint. personne ne vous connaît. » – 278 – . Les méchants ont un bonheur noir. il semble qu'une malheureuse soit nue sous les sarcasmes et la curiosité de tous. avec un sourire amer. L'excès du travail fatiguait Fantine. remarquait la détresse de « cette créature ». Oh ! comme elle eût souhaité venir à Paris ! Impossible. Dans les petites villes. Madame Victurnien quelquefois la voyait passer de sa fenêtre. la tête haute. Dans les premiers temps. dit-elle. et se félicitait.

elle avait une minute de coquetterie heureuse. – 279 – .Cependant le matin. quand elle peignait avec un vieux peigne cassé ses beaux cheveux qui ruisselaient comme de la soie floche.

Le soir elle entra chez un barbier qui habitait le coin de la rue. Elle reçut la lettre. Le soleil a l'air d'un pauvre. 3. Ses dettes avaient grossi. Le ciel est un soupirail. Toute la journée est une cave. mais l'hiver revint. moins de travail. L'affreuse saison ! L'hiver change en pierre l'eau du ciel et le cœur de l'homme155. on n'y voit pas clair.Chapitre X Suite du succès Elle avait été congédiée vers la fin de l'hiver . – Dix francs. Variation sur les deux expressions : « rester de glace » et « cœur de pierre ». 156 Le portrait de Fantine en I. et la froissa dans ses mains tout le jour. L'hiver. crépuscule. la fenêtre est grise. – Coupez-les156. Jours courts. l'été se passa. point de chaleur. Fantine gagnait trop peu. brouillard. point de midi. Un jour ils lui écrivirent que sa petite Cosette était toute nue par le froid qu'il faisait. qu'elle avait besoin d'une jupe de laine. et défit son peigne. mal payés. point de lumière. lui écrivaient à chaque instant des lettres dont le contenu la désolait et dont le port la ruinait. et qu'il fallait au moins que la mère envoyât dix francs pour cela. mais son or était sur sa tête et ses perles étaient dans 155 – 280 – . – Les beaux cheveux ! s'écria le barbier. le soir touche au matin. – Combien m'en donneriez-vous ? dit-elle. Les Thénardier. Ses admirables cheveux blonds lui tombèrent jusqu'aux reins. Ses créanciers la harcelaient. 2 – « Elle avait de l'or et des perles pour dot.

un oisif gueux. elle en vint à le haïr lui aussi. Un travail ténébreux se faisait dans le cœur de Fantine. n'ont rien d'autre à vendre. – 281 – . Ils donnèrent la jupe à Eponine. à force de se répéter que c'était lui qui l'avait chassée. elle commença à tout prendre en haine autour d'elle.Elle acheta une jupe de tricot et l'envoya aux Thénardier. Elle adorait son enfant. avec dégoût. C'était un misérable. sa bouche » – donne le prix exact de ce sacrifice : les misérables. par bravade. Fantine pensa : « Mon enfant n'a plus froid. Elle avait longtemps partagé la vénération de tous pour le père Madeleine . Quand elle passait devant la fabrique aux heures où les ouvriers sont sur la porte. elle affectait de rire et de chanter. ne possédant que leur corps. le premier venu. et qu'il était la cause de son malheur. » Elle mettait de petits bonnets ronds qui cachaient sa tête tondue et avec lesquels elle était encore jolie. qui la battait. ni à donner. Quand elle vit qu'elle ne pouvait plus se coiffer. La pauvre Alouette continua de frissonner. avec la rage dans le cœur. lui surtout. Cette jupe fit les Thénardier furieux. C'était de l'argent qu'ils voulaient. Elle prit un amant. Une vieille ouvrière qui la vit une fois chanter et rire de cette façon dit : – Voilà une fille qui finira mal. cependant. une espèce de musicien mendiant. un homme qu'elle n'aimait pas. et qui la quitta comme elle l'avait pris. Je l'ai habillée de mes cheveux.

Quelqu'un qui la rencontra lui dit : – Qu'est-ce que vous avez donc à être si gaie ? Elle répondit : – C'est une bonne bêtise que viennent de m'écrire des gens de la campagne. Puis elle descendit l'escalier et sortit en courant et en sautant. Quand je serai riche. Il faut des drogues chères. qu'ils appellent. plus tout devenait sombre autour d'elle plus ce doux petit ange rayonnait dans le fond de son âme. va ! Comme elle passait sur la place. et elle riait. Ils me demandent quarante francs. Une fièvre miliaire. Elle disait. Si vous ne nous envoyez pas quarante francs avant huit jours.Plus elle descendait. C'était un – 282 – . La toux ne la quittait pas. ces paysans ! Cependant elle alla dans l'escalier près d'une lucarne et relut la lettre. et elle avait des sueurs dans le dos. Paysans. » Elle se mit à rire aux éclats. riant toujours. Cela nous ruine et nous ne pouvons plus payer. j'aurai ma Cosette avec moi . la petite est morte. elle vit beaucoup de monde qui entourait une voiture de forme bizarre sur l'impériale de laquelle pérorait tout debout un homme vêtu de rouge. et elle dit à sa vieille voisine : – Ah ! ils sont bons ! quarante francs ! que ça ! ça fait deux napoléons ! Où veulent-ils que je les prenne ? Sont-ils bêtes. Un jour elle reçut des Thénardier une lettre ainsi conçue : « Cosette est malade d'une maladie qui est dans le pays.

ça peut servir. des opiats. – Quelle horreur ! s'écria Fantine. Qu'en voilà une qui est heureuse ! Fantine s'enfuit. les deux d'en haut. – Les palettes. la belle ! deux napoléons. Fantine rentra. – Qu'est-ce que c'est que ça. mais les dents ! Ah ! le monstre d'homme ! j'aimerais mieux me jeter d'un cinquième la tête la – 283 – . je vous donne de chaque un napoléon d'or. reprit le professeur dentiste. Si le cœur vous en dit. c'est les dents de devant. vous m'y trouverez. L'arracheur de dents vit cette belle fille qui riait. Si vous voulez me vendre vos deux palettes. Fantine se mêla au groupe et se mit à rire comme les autres de cette harangue où il y avait de l'argot pour la canaille et du jargon pour les gens comme il faut. venez ce soir à l'auberge du Tillac d'argent. des poudres et des élixirs. mes palettes ? demanda Fantine. la fille qui riez là. et se boucha les oreilles pour ne pas entendre la voix enrouée de l'homme qui lui criait : Réfléchissez. – Deux napoléons ! grommela une vieille édentée qui était là. qui offrait au public des râteliers complets. elle était furieuse et conta la chose à sa bonne voisine Marguerite : – Comprenez-vous cela ? ne voilà-t-il pas un abominable homme ? comment laisse-t-on des gens comme cela aller dans le pays ! M'arracher mes deux dents de devant ! mais je serais horrible ! Les cheveux repoussent. et s'écria tout à coup : – Vous avez de jolies dents.bateleur dentiste en tournée.

première sur le pavé ! Il m'a dit qu'il serait ce soir au Tillac d'argent. comme lors de la grave épidémie de 1821. – Et qu'est-ce qu'il offrait ? demanda Marguerite. – Cela fait quarante francs. elle quitta sa couture et alla relire la lettre des Thénardier sur l'escalier. et se mit à son ouvrage. 157 – 284 – . une fièvre miliaire157 ? Savez-vous ? – Oui. – Ça a donc besoin de beaucoup de drogues ? – Oh ! des drogues terribles. date correspondant en effet à la maladie prétendue de Cosette. elle dit à Marguerite qui travaillait près d'elle : – Qu'est-ce que c'est donc que cela. Elle resta pensive. Maladie éruptive. répondit la vieille fille. cela fait quarante francs. souvent mortelle. c'est une maladie. – Deux napoléons. dit Fantine. – Oui. En rentrant. – Où ça vous prend-il ? – C'est une maladie qu'on a comme ça. aussi appelée « suette miliaire ». Au bout d'un quart d'heure.

– Est-ce qu'on en meurt ? – Très bien. pétrifiée de cet énorme désordre. Son bonnet était tombé sur ses genoux. qu'est-ce que vous avez. pâle. La chandelle avait brûlé toute la nuit et était presque entièrement consumée. Fantine depuis la veille avait vieilli de dix ans. Fantine sortit et alla encore une fois relire la lettre sur l'escalier. glacée.– Cela attaque donc les enfants ? – Surtout les enfants. Marguerite s'arrêta sur le seuil. dit Marguerite. – Jésus ! fit Marguerite. elle trouva Fantine assise sur son lit. Elle ne s'était pas couchée. et s'écria : – Seigneur ! la chandelle qui est toute brûlée ! il s'est passé des événements ! Puis elle regarda Fantine qui tournait vers elle sa tête sans cheveux. car elles travaillaient toujours ensemble et de cette façon n'allumaient qu'une chandelle pour deux. Fantine ? – 285 – . Le soir elle descendit. comme Marguerite entrait dans la chambre de Fantine avant le jour. et on la vit qui se dirigeait du côté de la rue de Paris où sont les auberges. Le lendemain matin.

À mesure que – 286 – . qui gelait l'hiver. Elle n'avait plus de lit. Depuis longtemps elle avait quitté sa cellule du second pour une mansarde fermée d'un loquet sous le toit . Le pauvre ne peut aller au fond de sa chambre comme au fond de sa destinée qu'en se courbant de plus en plus. elle montrait à la vieille fille deux napoléons qui brillaient sur la table. et où les différents niveaux de l'eau restaient longtemps marqués par des cercles de glace. Fantine jeta son miroir par la fenêtre. Mon enfant ne mourra pas de cette affreuse maladie. Au contraire. Cosette n'était pas malade. En parlant ainsi. il y avait un pot à beurre à mettre l'eau. il lui restait une loque qu'elle appelait sa couverture. un de ces galetas dont le plafond fait angle avec le plancher et vous heurte à chaque instant la tête. répondit Fantine. Elle envoya les quarante francs à Montfermeil. Elle avait perdu la honte. un matelas à terre et une chaise dépaillée. Jésus Dieu ! dit Marguerite. Du reste c'était une ruse des Thénardier pour avoir de l'argent. elle ne raccommodait plus son linge. soit indifférence. Une salive rougeâtre lui souillait le coin des lèvres. Mais c'est une fortune ! Où avez-vous eu ces louis d'or ? – Je les ai eus. elle perdit la coquetterie. répondit Fantine. faute de secours. oublié. La chandelle éclairait son visage. Soit faute de temps. et elle avait un trou noir dans la bouche. En même temps elle sourit. – Ah. Je suis contente. Un petit rosier qu'elle avait s'était désséché dans un coin. Elle sortait avec des bonnets sales.– Je n'ai rien. Dans l'autre coin. Les deux dents étaient arrachées. C'était un sourire sanglant. Dernier signe.

Le fripier. Elle haïssait profondément le père Madeleine. lui faisaient « des scènes ».les talons s'usaient. par les chemins. et ne se plaignait pas. Elle les trouvait dans la rue. avec des morceaux de calicot qui se déchiraient au moindre mouvement. fit tout à coup baisser les prix. Les gens auxquels elle devait. mais un entrepreneur du travail des prisons. elle les retrouvait dans son escalier. tout de suite . Cela se voyait à de certains plis perpendiculaires. le Thénardier lui écrivit que décidément il avait attendu avec beaucoup trop de bonté. vieux et usé. Elle se vend au détail. elle tirait ses bas dans ses souliers. Elle cousait dixsept heures par jour . et ne lui laissaient aucun repos. bon Dieu ! Elle se sentait traquée et il se développait en elle quelque chose de la bête farouche. Dix-sept heures de travail. Elle rapiéçait son corset. Elle passait des nuits à pleurer et à songer. ce qui réduisit la journée des ouvrières libres à neuf sous. et qu'il lui fallait cent francs. qui avait repris presque tous les meubles. par le froid. sinon qu'il mettrait à la porte la petite Cosette. si elle voulait. lui disait sans cesse : Quand me payeras-tu. songea Fantine ! Mais où y a-t-il un état à gagner cent sous par jour ? » – Allons ! dit-elle. et qu'elle deviendrait ce qu'elle pourrait. « Cent francs. Elle toussait beaucoup. toute convalescente de sa grande maladie. vendons le reste158. qui faisait travailler les prisonnières au rabais. coquine ? Que voulait-on d'elle. Vers le même temps. L'infortunée se fit fille publique. publié en 1832. vers le haut de l'omoplate gauche. et neuf sous par jour ! Ses créanciers étaient plus impitoyables que jamais. Elle avait les yeux très brillants. et elle sentait une douleur fixe dans l'épaule. 158 – 287 – . et qu'elle crèverait. Cette formule souligne l'analogie de l'histoire de Fantine avec la « descente » décrite dans le récit de Jules Janin.

Elle n'évite plus rien. tout souffert. la société accepte. et il s'appelle prostitution. Elle a tout ressenti. Il lui est arrivé tout ce qui lui arrivera. 159 – 288 – . Ceci n'est pas une des moindres hontes de l'homme.Chapitre XI Christus nos liberavit159 Qu'est-ce que c'est que cette histoire de Fantine ? C'est la société achetant une esclave. Une âme pour un morceau de pain. C'est une erreur. Elle « Le Christ nous a libérés. à l'isolement. sur la beauté. Elle est devenue marbre en devenant boue. mais il ne pèse plus que sur la femme. À la faim. Elle est résignée de cette résignation qui ressemble à l'indifférence comme la mort ressemble au sommeil. c'est-à-dire sur la grâce. Qui la touche a froid. elle vous subit et elle vous ignore . mais beaucoup sur son Église. sur la faiblesse. au froid. » L'antiphrase terrible de ce titre tiré de saint Paul (Gal. au dénûment. Au point de ce douloureux drame où nous sommes arrivés. il ne reste plus rien à Fantine de ce qu'elle a été autrefois. sur la maternité. Marché douloureux. On dit que l'esclavage a disparu de la civilisation européenne. tout éprouvé. tout pleuré. elle est la figure déshonorée et sévère. à l'abandon. mais elle ne la pénètre pas encore. La misère offre. La sainte loi de Jésus-Christ gouverne notre civilisation. La vie et l'ordre social lui ont dit leur dernier mot. tout perdu. À qui ? À la misère. Il existe toujours. tout supporté. Il pèse sur la femme. Elle passe. V.. 1) ne dit rien du Christ.

ne craint plus rien. mais c'est une erreur de s'imaginer qu'on épuise le sort et qu'on touche le fond de quoi que ce soit. Hélas ! qu'est-ce que toutes ces destinées ainsi poussées pêlemêle ? où vont-elles ? pourquoi sont-elles ainsi ? Celui qui sait cela voit toute l'ombre. Il s'appelle Dieu. Il est seul. – 289 – . Elle le croit du moins. Tombe sur elle toute la nuée et passe sur elle tout l'océan ! que lui importe ! c'est une éponge imbibée.

ne travaillent pas. des ennuyés. on dirait : ce sont des élégants . méprisent les femmes. d'un habit couleur olive à taille courte. qui seraient des rustres dans un salon et se croient des gentilshommes au cabaret. et d'un pantalon olive plus clair. d'une grande cravate. usent leurs vieilles bottes. le bleu et le rouge en dedans. orné sur les deux coutures d'un nombre de côtes indéterminé. Bamatabois Il y a dans toutes les petites villes. S'ils étaient plus riches. sentent le tabac. jouent au billard. serait un de ces hommes-là. exagèrent les modes. il y a des ennuyeux. nuls. à double rangée de boutons d'argent serrés les uns contre les autres et montant jusque sur l'épaule. à queue de morue. qui disent : mes prés. parasites. et il y avait à Montreuilsur-mer en particulier. querellent les officiers de la garnison pour montrer qu'ils sont gens de guerre. hongres. qui ont un peu de terre. ne servent à rien et ne nuisent pas à grand'chose. fument. un élégant se composait d'un grand col. mes paysans. sifflent les actrices du théâtre pour prouver qu'ils sont gens de goût.Chapitre XII Le désœuvrement de M. bâillent. des rêvasseurs. Ce sont tout simplement des désœuvrés. vieillissent hébétés. Félix Tholomyès. un peu de sottise et un peu d'esprit. ont un chien qui mange les os sous la table et une maîtresse qui pose les plats dessus. on dirait : ce sont des fainéants. copient Londres à travers Paris et Paris à travers Pont-à-Mousson. mais – 290 – . Ce sont des êtres de la grande espèce neutre . dînent à l'auberge. tiennent à un sou. admirent la tragédie. Parmi ces désœuvrés. une classe de jeunes gens qui grignotent quinze cents livres de rente en province du même air dont leurs pareils dévorent à Paris deux cent mille francs par an. boivent. d'une montre à breloques. resté dans sa province et n'ayant jamais vu Paris. chassent. Dans ce temps-là. s'ils étaient plus pauvres. M. vivent au café. regardent les voyageurs descendre de diligence. et quelques drôles. de trois gilets superposés de couleurs différentes. mes bois.

limite qui n'était jamais franchie. C'était le temps de la lutte des républiques de l'Amérique méridionale contre le roi d'Espagne. toujours de métal. « Victor trouvait Gilé bien habillé. de Bolivar contre Morillo. Ajoutez à cela des souliers-bottes avec de petits fers au talon. par l'intérieur. 311. des cheveux en touffe.toujours impair. Les chapeaux à petits bords étaient roya- Cette description évoque un souvenir et une leçon retranscrits ainsi par Adèle : « Un nommé Gilé. et la queue jusqu'à la nuque . par le nombre des passepoils du pantalon. entre lesquels se répartissent tous les éléments de la description de Gilé. « Le degré de fashion se calculait comme les quartiers de noblesse. de nankin l'été. Les pantalons. montaient jusqu'aux épaules. Les boutons. représentait l'élégant. C'était le temps des habits en queue de morue. ouv. la seule de sa jeunesse.. la couleur de mode était l'olive. variant de une à onze. une énorme canne160. Un seul sentait la roture. 160 – 291 – . […] Il s'aventura un jour et dit timidement à sa mère qu'il pourrait être mieux habillé. Gilé en portait quinze. un chapeau à haute forme et à bords étroits. étaient très serrés aux genoux et se terminaient en pied d'éléphant . cit. Sa mère lui dit : « Est-ce que tu vas t'occuper de cela maintenant ? Quelle importance ont les habits ? N'oublie pas cela : l'homme ne compte que par sa valeur morale. À cette époque. L'élégant de province portait les éperons plus longs et les moustaches plus farouches. » (Victor Hugo raconté…. p.) Il fallait que le sentiment de culpabilité du jeune Victor fût bien grand pour que la coquetterie soit le trait commun de trois personnages infâmes des Misérables. Il eut une pointe de coquetterie. Sur le tout des éperons et des moustaches. et une conversation rehaussée des calembours de Potier. Bamatabois et Montparnasse. Tholomyès. un imprimeur. des moustaches voulaient dire bourgeois et des éperons voulaient dire piéton. avec cela le chapeau relevé sur l'oreille et une touffe de cheveux qui sortait du côté relevé. il n'est rien par l'extérieur.

se divertissait à harceler une créature qui rôdait en robe de bal et toute décolletée avec des fleurs sur la tête devant la vitre du café des officiers. La fille poussa un rugissement. comme : – Que tu es laide ! – Veux-tu te cacher ! – Tu n'as pas de dents ! etc. comme le soldat condamné qui revient sous les verges. ne le regardait même pas. Cet élégant fumait..listes et se nommaient des morillos . ne lui répondait pas. et n'en accomplissait pas moins en silence et avec une régularité sombre sa promenade qui la ramenait de cinq minutes en cinq minutes sous le sarcasme. se baissa. s'avança derrière elle à pas de loup et en étouffant son rire. car c'était décidément la mode. un soir qu'il avait neigé161. lui enfonçant ses ongles dans le visage. vers les premiers jours de janvier 1823. les libéraux portaient des chapeaux à larges bords qui s'appelaient des bolivars. Ce peu d'effet piqua sans doute l'oisif qui. profitant d'un moment où elle se retournait. avec une bouffée de la fumée de son cigare. car il avait un morillo. avec les plus effroyables paroles qui puissent tomber du corps de garde dans le ruisseau. bondit comme une panthère. 161 – 292 – . à tort intégré dans Choses vues (ouv. un de ces élégants. vomies d'une voix enrouée Hugo situe à cette date de janvier 1823 une aventure dont il fut témoin et acteur le 9 janvier 1841 à Paris. un de ces désœuvrés. se tourna. Ces injures. quelque apostrophe qu'il croyait spirituelle et gaie. prit sur le pavé une poignée de neige et la lui plongea brusquement dans le dos entre ses deux épaules nues. Huit ou dix mois donc après ce qui a été raconté dans les pages précédentes. cit. 1830-1846. un "bien pensant". La femme. 204-208). – Ce monsieur s'appelait monsieur Bamatabois. etc. il lui jetait. p. Chaque fois que cette femme passait devant lui. et se rua sur l'homme. de plus chaudement enveloppé d'un de ces grands manteaux qui complétaient dans les temps froids le costume à la mode. triste spectre paré qui allait et venait sur la neige.. aventure recueillie par sa femme qui en rédigea le récit.

Elle avait reconnu Javert. saisit la femme à son corsage de satin couvert de boue. sans dents et sans cheveux. sortaient hideusement d'une bouche à laquelle manquaient en effet les deux dents de devant. sa voix furieuse s'éteignit subitement. Au bruit que cela fit. et il se forma un grand cercle riant. livide de colère. hurlant.par l'eau-de-vie. les passants s'amassèrent. huant et applaudissant. et elle tremblait d'un tremblement de terreur. décoiffée. les officiers sortirent en foule du café. L'élégant avait profité de l'incident pour s'esquiver. autour de ce tourbillon composé de deux êtres où l'on avait peine à reconnaître un homme et une femme. de livide elle était devenue pâle. horrible. et lui dit : Suis-moi ! La femme leva la tête . Ses yeux étaient vitreux. la femme frappant des pieds et des poings. C'était la Fantine. l'homme se débattant. Tout à coup un homme de haute taille sortit vivement de la foule. son chapeau à terre. – 293 – .

quatre ans plus tard. plus ou moins intéressée. » La plus acide aurait peut-être brodé sur cette récidive après Juliette. on prendra garde. dans le texte de Choses vues. le commissaire la suggère lui-même : « Monsieur. Dans cette hypothèse. La nuée des spectateurs. le début de la rédaction du livre. au grand désappointement des curieux qui se haussèrent sur la pointe du pied et allongèrent le cou devant la vitre trouble du L'épisode est d'une telle importance dans le roman qu'on est tenté d'y voir une des origines de l'invention de l'intrigue et du mouvement qui détermine. La même chose – et l'inverse aussi – arrivera à Jean Valjean. et referma la porte derrière lui. l'ancien sauveur des femmes perdues. votre déposition. c'était prêter le flanc à toutes sortes de plaisanteries.Chapitre XIII Solution de quelques questions de police municipale162 Javert écarta les assistants. Mme Léonie Biard mise à Saint-Lazare. Quant à la calomnie. avec une porte vitrée et grillée sur la rue. suivait avec des quolibets. Arrivé au bureau de police qui était une salle basse chauffée par un poêle et gardée par un poste. Javert ouvrit la porte. à la sortie d'un dîner où elle était fêtée. au fait que l'incident a lieu le lendemain de la réception de Hugo à l'Académie. La suprême misère. chez Mme de Girardin. comme les prostituées. que justement les journaux étaient pleins de son nom depuis deux jours et que se mêler à une semblable affaire. au paroxysme de la joie. après le flagrant délit de son adultère avec lui. Il venait de retourner en mal tout ce qu'il avait fait de meilleur. ne sera d'aucune valeur… » Demandons-nous donc quels durent être les sentiments de Hugo lorsqu'il vit. Elle se laissait faire machinalement. en novembre 1845. en se demandant jusqu'où irait l'Académicien dans son goût des « femmes tombées ». traînant après lui la misérable. Ni lui ni elle ne disaient un mot. occasion d'obscénités. entra avec Fantine. 162 – 294 – . rompit le cercle et se mit à marcher à grands pas vers le bureau de police qui est à l'extrémité de la place. A deux reprises sont notés les motifs que Hugo a de demeurer à l'écart : « Il se dit qu'il était bien connu.

Javert était impassible . Il jugeait. la Fantine alla tomber dans un coin. son visage sérieux ne trahissait aucune émotion. Il jugeait. Il était évident qu'il venait de voir commettre un crime. Le corps électoral ne dépassait pas 100 000 électeurs. immobile et muette. Le sergent du poste apporta une chandelle allumée sur une table. plus il se sentait révolté. insultée et attaquée par une créature en dehors de tout. Cette qualité. Sous la Restauration. Plus il examinait le fait de cette fille. La curiosité est une gourmandise. accroupie comme une chienne qui a peur. Il venait de voir. Ces classes de femmes sont entièrement remises par nos lois à la discrétion de la police. il le sentait. être propriétaire est une dignité sociale qui confère. selon la loi du suffrage censitaire. le droit de vote. les punit comme bon lui semble. Voir. En entrant. représentée par un propriétaire-électeur163. mais avec tous les scrupules d'une conscience sévère. cherchant à voir. et confisque à son gré ces deux tristes choses qu'elles appellent leur industrie et leur liberté. Javert s'assit. En cet instant. L'éligibilité exigeait quarante ans et mille francs de cens. tira de sa poche une feuille de papier timbré et se mit à écrire. lui Javert. confirme sa ressemblance avec Tholomyès. la société. là dans la rue. Il appelait tout ce qu'il pouvait avoir d'idées dans l'esprit autour de la grande chose qu'il faisait. c'est dévorer. son redoutable pouvoir discrétionnaire. 163 – 295 – . Il écrivait en silence. Il fallait alors avoir trente ans et payer 45 € de contributions directes pour être électeur.corps de garde. son escabeau d'agent de police était un tribunal. Elle en fait ce qu'elle veut. Une prostituée avait attenté à un bourgeois. Il avait vu cela. Pourtant il était gravement et profondément préoccupé. qui donne au moins trente ans à Bamatabois. C'était un de ces moments où il exerçait sans contrôle. et il condamnait.

On a des vivacités. je vous demande grâce. vous auriez vu ! je vous jure le bon Dieu que je n'ai pas eu tort. Je ne faisais rien. dans le premier moment. – Monsieur Javert. moi . quelque chose de si froid qu'on vous met dans le dos à l'heure que vous ne – 296 – . il signa. faisant de grands pas avec ses genoux. voyez-vous ! Et puis il y avait déjà un peu de temps qu'il me disait des raisons. dit-elle. – Six mois ! six mois de prison ! Six mois à gagner sept sous par jour ! Mais que deviendra Cosette ? ma fille ! ma fille ! Mais je dois encore plus de cent francs aux Thénardier. C'est ce monsieur le bourgeois que je ne connais pas qui m'a mis de la neige dans le dos. mon bon monsieur l'inspecteur ! est-ce qu'il n'y a personne là qui ait vu pour vous dire que c'est bien vrai ? J'ai peut-être eu tort de me fâcher. Je vous assure que je n'ai pas eu tort. joignant les mains. on n'est pas maître. Vous savez. Et puis. monsieur l'inspecteur. savez-vous cela ? Elle se traîna sur la dalle mouillée par les bottes boueuses de tous ces hommes. C'est à cet instant-là qu'il m'a mis de la neige. je disais : c'est un monsieur qui s'amuse. Monsieur Javert. je ne lui parlais pas. Puis se tournant vers la Fantine : – Tu en as pour six mois.Quand il eut fini. plia le papier et dit au sergent du poste. Tu es laide ! tu n'as pas de dents ! Je le sais bien que je n'ai plus mes dents. Si vous aviez vu le commencement. Je suis un peu malade. Est-ce qu'on a le droit de nous mettre de la neige dans le dos quand nous passons comme cela tranquillement sans faire de mal à personne ? Cela m'a saisie. La malheureuse tressaillit. et menez cette fille au bloc. J'étais honnête avec lui. sans se lever. en le lui remettant : – Prenez trois hommes.

vous y attendez pas ! J'ai eu tort d'abîmer le chapeau de ce monsieur. mais cela étourdit. La grande douleur est un rayon divin et terrible qui transfigure les misérables. la gorge nue. À de certains instants. c'est par misère. ô mon petit ange de la bonne sainte Vierge. mais on gagne sept sous. la Fantine était redevenue belle. secouée par les sanglots. à ces âges-là. elle s'arrêtait et baisait tendrement le bas de la redingote du mouchard164. Faites-moi grâce pour aujourd'hui cette fois. il faut avoir pitié de cette chose-là. Quand j'étais plus heureuse. leur pardon avec le même geste. qu'est-ce qu'elle deviendra. dans les prisons on ne gagne que sept sous. mon bon monsieur Javert. Ô mon Dieu ! je ne peux pas l'avoir avec moi. brisée en deux. on n'aurait eu qu'à regarder dans mes armoires. se tordant les mains. mais on n'attendrit pas un cœur de bois. des paysans. beaucoup de linge. vous ne savez pas ça. J'avais du linge. Elle eût attendri un cœur de granit. ça gagnerait sa vie. en plein cœur d'hiver. 164 – 297 – . cela me serait bien égal de lui demander pardon. C'est si vilain ce que je fais ! Ô ma Cosette. ça n'a pas de raisonnement. aveuglée par les larmes. monsieur Javert ! Elle parlait ainsi. Ne me mettez pas en prison ! Voyez-vous. monsieur Javert. Il y a là une sorte d'imitation de Notre Seigneur Jésus-Christ. Je ne suis pas une mauvaise femme au fond. des aubergistes. et figurez-vous que j'ai cent francs à payer. Oh ! mon Dieu. Si c'était plus grand. on aurait bien vu que je n'étais pas une femme coquette qui a du désordre. dans l'Évangile. Ce n'est pas la lâcheté et la gourmandise qui ont fait de moi ça. va comme tu pourras. Je ne l'aime pas. ce n'est pas la faute du gouvernement. Pourquoi s'est-il en allé ? Je lui demanderais pardon. à qui pécheurs et pécheresses demandent. balbutiant tout doucement avec la voix de l'agonie. pauvre loup ! Je vais vous dire. toussant d'une toux sèche et courte. c'est les Thénardier. Tenez. Il leur faut de l'argent. Ayez pitié de moi. J'ai bu de l'eau-de-vie. mais ça ne peut pas. ou autrement on me renverra ma petite. À ce moment-là. c'est une petite qu'on mettrait à même sur la grande route.

le Père éternel en personne n'y pourrait plus rien. elle comprit que l'arrêt était prononcé. À cette solennelle parole. je t'ai écoutée.– Allons ! dit Javert. As-tu bien tout dit ? Marche à présent ! Tu as tes six mois . Madeleine avant qu'on eût pu la retenir. monsieur le maire… Ce mot. s'il vous plaît ! Javert leva les yeux et reconnut M. Au moment où les soldats mirent la main sur la malheureuse. qui ne voulait pas se lever. Le Père éternel en personne n'y pourrait plus rien. sortit de l'ombre. un homme était entré sans qu'on eût pris garde à lui. Elle s'affaissa sur elle-même en murmurant : – Grâce ! Javert tourna le dos. Les soldats la saisirent par les bras. l'air égaré. fit sur la Fantine un effet étrange. Depuis quelques minutes. Il ôta son chapeau. il fit un pas. repoussa les soldats des deux bras. s'y était adossé. Madeleine. marcha droit à M. et le regardant fixement. Il avait refermé la porte. elle cria : – Ah ! c'est donc toi qui es monsieur le maire ! – 298 – . et avait entendu les prières désespérées de la Fantine. et dit : – Un instant. et saluant avec une sorte de gaucherie fâchée : – Pardon. Elle se dressa debout tout d'une pièce comme un spectre qui sort de terre. monsieur le maire.

et alors il entrevoyait avec horreur je ne sais quoi de tout simple dans ce prodigieux attentat. il eût regardé comme un sacrilège de le croire possible. cela était une chose si monstrueuse que. dans le fond de sa pensée. et presque mêlées ensemble. J'ai mal entendu. D'un autre côté. Javert se sentit au moment de devenir fou. c'est lui qui est cause de tout. coup sur coup. Ce monstre de maire. et dit : – Inspecteur Javert.Puis elle éclata de rire et lui cracha au visage. mettez cette femme en liberté. qui avez dit qu'on me mette en liberté ? Oh ! voyez-vous ! je vais vous dire et vous me laisserez aller. Mais quand il vit ce maire. comme si elle se parlait à elle-même. ce vieux gredin de maire. Ce mot n'avait pas porté un coup moins étrange à la Fantine. dans ses suppositions les plus effroyables. Cependant elle regardait tout autour d'elle et elle se mit à parler à voix basse. Madeleine s'essuya le visage. M. Voir une fille publique cracher au visage d'un maire. les plus violentes émotions qu'il eût ressenties de sa vie. la pensée et la parole lui manquèrent également . ce magistrat. – En liberté ! qu'on me laisse aller ! que je n'aille pas en prison six mois ! Qui est-ce qui a dit cela ? Il n'est pas possible qu'on ait dit cela. Ça ne peut pas être ce monstre de maire ! Est-ce que c'est vous. monsieur Javert. Il resta muet. la somme de l'étonnement possible était dépassée pour lui. il eut comme un éblouissement de stupeur . Il éprouvait en cet instant. il faisait confusément un rapprochement hideux entre ce qu'était cette femme et ce que pouvait être ce maire. Si ce n'est pas là une horreur ! renvoyer – 299 – . Elle leva son bras nu et se cramponna à la clef du poêle comme une personne qui chancelle. qu'il m'a chassée ! à cause d'un tas de gueuses qui tiennent des propos dans l'atelier. Figurez-vous. mon bon monsieur Javert. s'essuyer tranquillement le visage et dire : mettez cette femme en liberté.

D'abord il y a une amélioration que ces messieurs de la police devraient bien faire. j'ai bien été forcée de devenir une mauvaise femme. cela tombe à neuf sous. j'ai piétiné le chapeau de ce monsieur bourgeois devant le café des officiers. nous n'avons qu'une robe de soie. Il faut donc devenir ce qu'on peut. Il l'avait remise dans sa poche. Ô monsieur Javert. avez-vous vu comme je te vous lui ai craché à la figure ? Ah ! vieux scélérat de maire. Vous gagnez douze sous dans les chemises. Ah ! mon Dieu. Elle était vide. parlez à mon propriétaire. vrai. maintenant je paye mon terme. pour le soir. Madeleine l'écoutait avec une attention profonde.une pauvre fille qui fait honnêtement son ouvrage ! Alors je n'ai plus gagné assez. se retourna de son côté : – Est-ce que je te parle à toi ! Puis s'adressant aux soldats : – Dites donc. Après cela. Moi. et je vois partout des femmes bien plus méchantes que moi qui sont bien plus heureuses. M. sans faire attention. il n'y a plus moyen de vivre. Mais lui. je n'ai jamais fait de mal exprès. tu viens ici – 300 – . j'ai touché. Pendant qu'elle parlait. Nous autres. qui ne regardait que Javert. j'avais ma petite Cosette. je vous demande pardon. et tout le malheur est venu. il avait fouillé dans son gilet. il m'avait perdu toute ma robe avec sa neige. c'est vous qui avez dit qu'on me mette dehors. Voyez-vous. et cela fait fumer. n'est-ce pas ? Prenez des informations. vous autres. monsieur Javert. en avait tiré sa bourse et l'avait ouverte. Je vais vous expliquer cela. ce serait d'empêcher les entrepreneurs des prisons de faire du tort aux pauvres gens. on vous dira bien que je suis honnête. voyez-vous. Il dit à la Fantine : – Combien avez-vous dit que vous deviez ? La Fantine. Vous comprenez à présent. à la clef du poêle. que c'est ce gueux de maire qui a tout fait le mal.

sa voix était caressante. Elle ne pleurait plus. c'est tout simple. ça les faisait rire. les officiers. monsieur l'inspecteur. je m'en vas. j'ai là dans l'estomac comme une boule qui me brûle. un homme qui joue à mettre un peu de neige dans le dos d'une femme. comme vous êtes bon. Tout à coup elle rajusta vivement le désordre de ses vêtements. vous dites qu'on me mette en liberté. donnez votre main. n'ayez pas peur. J'ai peur de monsieur Javert. je ne bougerai plus. monsieur l'inspecteur a dit qu'on me lâche. voyez-vous. nous autres nous sommes là pour qu'on s'amuse. mais je n'ai pas peur de toi. – 301 – . elle appuyait sur sa gorge blanche et délicate la grosse main rude de Javert. parce que six mois en prison. Seulement. fit retomber les plis de sa robe qui en se traînant s'était relevée presque à la hauteur du genou. tâtez. aujourd'hui. et marcha vers la porte en disant à demi-voix aux soldats avec un signe de tête amical : – Les enfants. vous venez. cela m'empêcherait de nourrir mon enfant. Au fait. vous êtes bien forcé de mettre l'ordre. mais en y réfléchissant. J'ai peur de mon bon monsieur Javert ! En parlant ainsi elle se retourna vers l'inspecteur : – Avec ça.pour me faire peur. monsieur l'inspecteur. j'ai crié parce que cela m'a fait mal. que le médecin me dit : soignez-vous. et puis. c'est ici. Tenez. coquine ! Oh ! je n'y reviendrai plus. Je comprends que vous êtes juste. c'est pour la petite. je tousse. voyez-vous. il faut être juste. monsieur Javert ! on me fera tout ce qu'on voudra maintenant. je vous ai dit. quoi ! Et puis. il faut bien qu'on se divertisse à quelque chose. vous. je ne m'attendais pas du tout à cette neige de ce monsieur. et elle le regardait en souriant. vous emmenez la femme qui a tort. je ne me porte pas très bien. Seulement n'y reviens plus.

Elle mit la main sur le loquet. Il était évident qu'il fallait que Javert eût été. – Sergent. et à partir de ce moment. se disait-il qu'il fallait revenir aux suprêmes résolutions. immobile. À la voix de Madeleine. l'œil fixé à terre. après l'invitation du maire de mettre Fantine en liberté. atroce chez l'homme de rien. selon que c'était l'un ou l'autre qui parlait. féroce chez la bête fauve. sans qu'elle prononçât un mot. devant les énormités dont il était témoin depuis deux heures. que le mouchard se transformât en magistrat. expression toujours d'autant plus effrayante que le pouvoir se trouve placé plus bas. Il releva la tête avec une expression d'autorité souveraine. En était-il venu à oublier la présence de monsieur le maire ? Avait-il fini par se déclarer à lui-même qu'il était impossible qu'une « autorité » eût donné un pareil ordre. elle se retourna. cria-t-il. et qu'en cette extré– 302 – . Le bruit que fit le loquet le réveilla. vous ne voyez pas que cette drôlesse s'en va ! Qui est-ce qui vous a dit de la laisser aller ? – Moi. qu'il était nécessaire que le petit se fit grand. et que bien certainement monsieur le maire avait dû dire sans le vouloir une chose pour une autre ? Ou bien. sans qu'elle osât même laisser sortir son souffle librement. La Fantine à la voix de Javert avait tremblé et lâché le loquet comme un voleur pris lâche l'objet volé. dit Madeleine. que l'homme de police devînt homme de justice. Un pas de plus. posé de travers au milieu de cette scène comme une statue dérangée qui attend qu'on la mette quelque part. « jeté hors des gonds » pour qu'il se fût permis d'apostropher le sergent comme il l'avait fait. Javert jusqu'à cet instant était resté debout. elle était dans la rue. son regard alla tour à tour de Madeleine à Javert et de Javert à Madeleine. comme on dit.

la première justice. la société tout entière. Son injure n'est pas à lui. chose inouïe. – Inspecteur Javert. Mon injure est à moi peut-être. c'est la conscience. eût dû être arrêté. tout le corps agité d'un tremblement imperceptible. Madeleine. – Ceci me regarde. je me suis informé. Madeleine avec un accent conciliant et calme. elle est à la justice. se personnifiaient en lui Javert ? Quoi qu'il en soit. Madeleine. – Je demande pardon à monsieur le maire. lui dire. la loi. J'en puis faire ce que je veux. – Inspecteur Javert. l'œil baissé. Je passais sur la place comme vous emmeniez cette femme. – 303 – . et. les lèvres bleues. et je ne fais nulle difficulté de m'expliquer avec vous. la morale. le regard désespéré. en bonne police. Javert reprit : – Cette misérable vient d'insulter monsieur le maire. dit M. répliqua M. Madeleine eut dit ce moi qu'on vient d'entendre. on vit l'inspecteur de police Javert se tourner vers monsieur le maire. cela ne se peut pas. – Cette malheureuse a insulté un bourgeois. J'ai entendu cette femme.mité prodigieuse l'ordre. mais la voix ferme : – Monsieur le maire. pâle. froid. j'ai tout su. écoutez. c'est le bourgeois qui a eu tort et qui. quand M. repartit M. il y avait encore des groupes. le gouvernement. – Comment ? dit M. Vous êtes un honnête homme. Voici le vrai. Madeleine. Je sais ce que je fais.

À cette parole décisive. Elle n'en fera pas un jour. à trois étages et toute en pierre de taille. je ne sais pas ce que je vois. Madeleine répondit avec douceur : – Écoutez bien ceci. Mon devoir veut que cette femme fasse six mois de prison. et lui dit. Javert voulut tenter un dernier effort. mais il daignera me permettre de lui faire observer que je suis dans la limite de mes attributions. j'en suis juge. – Alors contentez-vous d'obéir.– Et moi. – J'obéis à mon devoir. c'est un fait de police de la rue qui me regarde. et je retiens la femme Fantine. C'est cette fille qui s'est jetée sur monsieur Bamatabois. J'étais là. Je reste. puisque monsieur le maire le veut. dans le fait du bourgeois. il y a des choses dans ce monde ! Quoi qu'il en soit. Aux termes des articles neuf. cela. c'est la première fois de ma vie. quinze et soixante-six du code d'instruction criminelle. onze. Madeleine croisa les bras et dit avec une voix sévère que personne dans la ville n'avait encore entendue : – Le fait dont vous parlez est un fait de police municipale. Alors M. M. mais avec un son de voix toujours profondément respectueux : – Je suis au désespoir de résister à monsieur le maire. Javert osa regarder le maire fixement. monsieur le maire. Enfin. J'ordonne que cette femme soit mise en liberté. monsieur le maire. – 304 – . qui est électeur et propriétaire de cette belle maison à balcon qui fait le coin de l'esplanade.

sa vie. et. de face. Elle écoutait éperdue. son enfant . Elle avait vu lutter devant ses yeux deux hommes tenant dans leurs mains sa liberté. Dans cette lutte. et sortit. il la sauvait ! S'était-elle donc trompée ? Devait-elle donc changer toute son âme ?… Elle ne savait. Javert reçut le coup. l'un parlait comme son démon. l'autre la ramenait vers la lumière. et en pleine poitrine comme un soldat russe. son âme. – Monsieur le maire. Elle venait de se voir en quelque sorte disputée par deux puissances opposées. ce Madeleine ! et au moment même où elle venait de l'insulter d'une façon hideuse. chose qui la faisait frissonner de la tête aux pieds. ces deux hommes lui étaient apparus comme deux géants . elle tremblait. elle regardait effarée. elle sentait fondre et – 305 – . Cependant elle aussi était en proie à un bouleversement étrange. Il salua jusqu'à terre monsieur le maire. et à chaque parole que disait M. monsieur le maire… – Je vous rappelle. ce maire qu'elle avait si longtemps considéré comme l'auteur de tous ses maux.– Mais. entrevue à travers les grossissements de l'épouvante. dit M. debout. permettez… – Plus un mot. c'était précisément l'homme qu'elle abhorrait. Fantine se rangea de la porte et le regarda avec stupeur passer devant elle. à vous. cet ange. – Pourtant… – Sortez. ce libérateur. L'ange avait vaincu le démon. l'autre parlait comme son bon ange. Madeleine. l'article quatre-vingt-un de la loi du 13 décembre 1799 sur la détention arbitraire. l'un de ces hommes la tirait du côté de l'ombre. Madeleine.

J'ignorais même que vous eussiez quitté mes ateliers. Madeleine se tourna vers elle. et. riche. Je crois que c'est vrai. Vous vivrez ici. je ferai venir votre enfant.s'écrouler en elle les affreuses ténèbres de la haine et naître dans son cœur je ne sais quoi de réchauffant et d'ineffable qui était de la joie. de la confiance et de l'amour. Je me charge de votre enfant et de vous. si tout est comme vous le dites. heureuse. Madeleine. Puis elle s'évanouit. vous n'avez jamais cessé d'être vertueuse et sainte devant Dieu. honnête. avant qu'il eût pu l'en empêcher. et ne put que jeter deux ou trois sanglots : oh ! oh ! oh ! Ses jarrets plièrent. Vous redeviendrez honnête en redevenant heureuse. Avoir Cosette ! sortir de cette vie infâme ! vivre libre. et je n'en doute pas. M. Quand Javert fut sorti. écoutez. il sentit qu'elle lui prenait la main et que ses lèvres s'y posaient. et lui dit avec une voix lente. Et même. Je vous donnerai tout l'argent qu'il vous faudra. Vous ne travaillerez plus. si vous voulez. elle se mit à genoux devant M. où vous voudrez. je vous le déclare dès à présent. avec Cosette ! voir brusquement s'épanouir au milieu de sa misère toutes ces réalités du paradis ! Elle regarda comme hébétée cet homme qui lui parlait. à Paris. ou vous irez la rejoindre. et je sens que c'est vrai. Pourquoi ne vous êtes-vous pas adressée à moi ? Mais voici : je payerai vos dettes. ayant peine à parler comme un homme sérieux qui ne veut pas pleurer : – Je vous ai entendue. Je ne savais rien de ce que vous avez dit. – 306 – . Oh ! pauvre femme ! C'en était plus que la pauvre Fantine n'en pouvait supporter.

Enfin elle lui dit timidement : – Que faites-vous donc là ? M. dit-elle. et répondit : – Comment êtes-vous ? – Bien. Ce ne sera rien. Une fièvre ardente était survenue. – 307 – . Le lendemain vers midi Fantine se réveilla. Madeleine fit transporter la Fantine à cette infirmerie qu'il avait dans sa propre maison. elle entendit une respiration tout près de son lit. Madeleine était à cette place depuis une heure. Il lui paraissait enveloppé de lumière. je crois que je vais mieux. lui tâta le pouls. j'ai dormi. Il lui prit la main. Elle le considéra longtemps sans oser l'interrompre. Il la confia aux sœurs qui la mirent au lit. Elle passa une partie de la nuit à délirer et à parler haut. Madeleine debout qui regardait quelque chose au-dessus de sa tête. Il était absorbé dans une sorte de prière. Cependant elle finit par s'endormir. Il attendait que Fantine se réveillât. elle écarta son rideau et vit M. M.Livre sixième – Javert Chapitre I Commencement du repos M. Ce regard était plein de pitié et d'angoisse et suppliait. Madeleine était désormais transfiguré aux yeux de Fantine. Elle en suivit la direction et vit qu'il s'adressait à un crucifix cloué au mur.

Il soupira profondément. secrétaire de monsieur le préfet de police. Il connaissait dans tous ses poignants détails l'histoire de Fantine. Il leur envoya trois cents francs en leur disant de se payer sur cette somme. Il fallait commencer par là. la directrice du bureau de poste et quelques autres personnes qui virent la lettre avant le départ et qui reconnurent l'écriture de Javert sur l'adresse. Ce n'est point leur faute . Et il ajouta dans sa pensée : « Pour la martyre qui est icibas. pauvre mère. Il savait tout maintenant. M. Ceci éblouit le Thénardier. comme s'il ne faisait que de l'entendre : – Je priais le martyr qui est là-haut. Madeleine avait passé la nuit et la matinée à s'informer. Elle cependant lui souriait avec ce sublime sourire auquel il manquait deux dents. Il continua : – Vous avez bien souffert. Oh ! ne vous plaignez pas. Voyez-vous.Lui reprit. et d'amener tout de suite l'enfant à Montreuil-sur-mer où sa mère malade la réclamait. Madeleine se hâta d'écrire aux Thénardier. Elle était pour Paris. Il remit luimême cette lettre le lendemain matin au bureau de poste de Montreuil-sur-mer. ils ne savent pas s'y prendre autrement. et la suscription portait : À monsieur Chabouillet. répondant à la question qu'elle lui avait adressée d'abord. » M. C'est de cette façon que les hommes font des anges. Fantine leur devait cent vingt francs. cet enfer dont vous sortez est la première forme du ciel. – 308 – . Comme l'affaire du corps de garde s'était ébruitée. Javert dans cette même nuit avait écrit une lettre. vous avez à présent la dot des élus. pensèrent que c'était sa démission qu'il envoyait.

Quelque jocrisse se sera amouraché de la mère. Thénardier mit au bas du mémoire : reçu à compte trois cents francs. 1) : équivalent romain des geishas japonaises. Cosette. Cet antique mépris des vestales pour les ambulaïes165 est un des plus profonds instincts de la dignité féminine . l'une d'un médecin. Fantine les avait désarmées. Elle avait toutes sortes de paroles humbles et douces. ne lâchons pas l'enfant. Cependant Fantine ne se rétablissait point. 165 – 309 – . Ce fut l'affaire d'une toute petite substitution de noms. 2. avec le redoublement qu'ajoute la religion. Les sœurs n'avaient d'abord reçu et soigné « cette fille » qu'avec répugnance. Il riposta par un mémoire de cinq cents et quelques francs fort bien fait. M. courtisanes. Mais. Un jour les sœurs l'entendirent qui disait à travers la fièvre : Forme francisée du latin ambubaiae : joueuses de flûte. Je devine. en peu de jours. lesquels avaient soigné et médicamenté dans deux longues maladies Éponine et Azelma. n'avait pas été malade. I.– Diable ! dit-il à sa femme. les sœurs l'avaient éprouvé. citées par Horace (Satires. et la mère qui était en elle attendrissait. nous l'avons dit. l'autre d'un apothicaire. Dans ce mémoire figuraient pour plus de trois cents francs deux notes incontestables. Voilà que cette mauviette va devenir une vache à lait. Qui a vu les bas-reliefs de Reims se souvient du gonflement de la lèvre inférieure des vierges sages regardant les vierges folles. Madeleine envoya tout de suite trois cents autres francs et écrivit : Dépêchez-vous d'amener Cosette. – Christi ! dit le Thénardier. ne lâchons pas l'enfant. Elle était toujours à l'infirmerie.

C'est un ange. mes sœurs. Elle ne sait rien du tout. Au contraire. D'un moment à l'autre elle arrivera. À cet âge-là. On commençait alors à suivre pour l'étude et le traitement des maladies de poi- – 310 – . et chaque fois elle lui demandait : – Verrai-je bientôt ma Cosette ? Il lui répondait : – Peut-être demain matin. cela voudra dire que Dieu m'a pardonné. cela me fera du bien de voir cette innocente.– J'ai été une pécheresse. je n'aurais pas pu supporter ses yeux étonnés et tristes. son état semblait s'aggraver de semaine en semaine. Je sentirai la bénédiction du bon Dieu quand Cosette sera ici. je l'attends. Et le visage pâle de la mère rayonnait. C'était pour elle pourtant que je faisais le mal. je n'aurais pas voulu avoir ma Cosette avec moi. ça n'est pas encore tombé. Cette poignée de neige appliquée à nu sur la peau entre les deux omoplates avait déterminé une suppression subite de transpiration à la suite de laquelle la maladie qu'elle couvait depuis plusieurs années finit par se déclarer violemment. Pendant que j'étais dans le mal. mais quand j'aurai mon enfant près de moi. – Oh ! disait-elle. M. comme je vais être heureuse ! Nous venons de dire qu'elle ne se rétablissait pas. et c'est ce qui fait que Dieu me pardonne. Je la regarderai. les ailes. voyez-vous. Madeleine l'allait voir deux fois par jour.

Fantine lui demanda : – Qu'a dit le médecin ? M. il a raison ! Mais qu'est-ce qu'ils ont donc ces Thénardier à me garder ma Cosette ! Oh ! elle va venir. fléau du prolétariat urbain au XIXe siècle et jusqu'à la moitié du nôtre. hâtez-vous de le faire venir. – Il a dit de faire venir bien vite votre enfant. Madeleine s'efforça de sourire. Le médecin ausculta Fantine et hocha la tête. Que cela vous rendra la santé. – Eh bien. 166 – 311 – .trine les belles indications de Laennec166. M. Madeleine eut un tressaillement. Madeleine dit au médecin : – Eh bien ? – N'a-t-elle pas un enfant qu'elle désire voir ? dit le médecin. M. Voici enfin que je vois le bonheur tout près de moi ! Son nom fut et reste le symbole des progrès accomplis dans le diagnostic – par auscultation au stéthoscope – et le soin de la tuberculose. – Oui. – Oh ! reprit-elle.

« J'ai l'honneur de vous saluer avec considération. « Vous remettrez Cosette à la personne. Et puis il y avait un reste de petites dettes criardes dans le pays dont il rassemblait les factures. Il écrivit sous la dictée de Fantine cette lettre qu'il lui fit signer : « Monsieur Thénardier. la veine noire de la destinée y reparaît toujours. » Sur ces entrefaites. – J'enverrai quelqu'un chercher Cosette. Cosette était un peu souffrante pour se mettre en route l'hiver.Le Thénardier cependant ne « lâchait pas l'enfant » et donnait cent mauvaises raisons. j'irai moi-même. Nous avons beau tailler de notre mieux le bloc mystérieux dont notre vie est faite. dit le père Madeleine. – 312 – . il survint un grave incident.. « On vous payera toutes les petites choses. etc. etc. S'il le faut. « Fantine.

se fût dit : que s'est-il passé ? Il était évident. le maire qui lui tournait le dos. et qui eût considéré Javert en ce moment.Chapitre II Comment Jean peut devenir Champ Un matin. Un physionomiste qui eût été familier avec la nature de Javert. l'œil sur un dossier qu'il feuilletait et qu'il annotait. lorsqu'on vint lui dire que l'inspecteur de police Javert demandait à lui parler. et s'arrêta sans rompre le silence. M. une plume à la main. du moine et du caporal. qui eût étudié depuis longtemps ce sauvage au service de la civilisation. ce mouchard vierge. Javert l'avait plus que jamais évité. M. M. occupé à régler d'avance quelques affaires pressantes de la mairie pour le cas où il se déciderait à ce voyage de Montfermeil. Madeleine ne put se défendre d'une impression désagréable. et il lui convenait d'être glacial. Javert fit deux ou trois pas dans le cabinet. Javert entra. le maire ne le regarda pas et continua d'annoter son dossier. pour qui – 313 – . Il ne pouvait s'empêcher de songer à la pauvre Fantine. Madeleine était dans son cabinet. du Spartiate. et M. Javert salua respectueusement M. En entendant prononcer ce nom. son conflit avec le maire au sujet de la Fantine. Madeleine. ce composé bizarre du Romain. Depuis l'aventure du bureau de police. M. dit-il. un physionomiste qui eût su sa secrète et ancienne aversion pour M. – Faites entrer. Il ne se dérangea point pour Javert. et qui contenait des procès-verbaux de contraventions à la police de la voirie. cet espion incapable d'un mensonge. Madeleine était resté assis près de la cheminée. Madeleine ne l'avait point revu.

Il était. austère et féroce.eût connu cette conscience droite. sans dire un mot. il s'était arrêté à quelques pas derrière le fauteuil du maire . qu'une morne tristesse. sérieux. qu'un acte coupable a été commis. qu'il plût à monsieur le maire de se retourner. – Eh bien ! qu'est-ce ? qu'y a-t-il. – Quel acte ? – Un agent inférieur de l'autorité a manqué de respect à un magistrat de la façon la plus grave. sans faire un mouvement. ni colère. le chapeau à la main. et maintenant il se tenait là. puis éleva la voix avec une sorte de solennité triste qui n'excluait pourtant pas la simplicité : – Il y a. Il n'y avait plus rien sur ce visage impénétrable et simple comme le granit. Javert ? Javert demeura un instant silencieux comme s'il se recueillait. probe. avec une expression qui tenait le milieu entre le soldat devant son officier et le coupable devant son juge. ni défiance. monsieur le maire. Toute sa personne respirait l'abaissement et la fermeté. dans une humilité vraie et dans une résignation tranquille. avec la rudesse naïve et froide d'un homme qui n'a jamais été doux et qui a toujours été patient . sincère. porter le fait à votre connaissance. Javert n'avait rien dans l'âme qu'il ne l'eût aussi sur le visage. debout. le maire posa sa plume et se tourna à demi. Jamais sa physionomie n'avait été plus étrange et plus inattendue. Je viens. dans une attitude presque disciplinaire. calme. comme les gens violents. sujet aux revirements brusques. – 314 – . claire. comme c'est mon devoir. et je ne sais quel accablement courageux. Madeleine avec un regard où il n'y avait ni rancune. il attendait. Tous les sentiments comme tous les souvenirs qu'on eût pu lui supposer avaient disparu. Enfin M. En entrant. les yeux baissés. que Javert sortait de quelque grand événement intérieur. il s'était incliné devant M.

Javert poursuivit. c'est honorable.– Quel est cet agent ? demanda M. vous avez été sévère pour moi l'autre jour injustement. – Et quel est le magistrat qui aurait à se plaindre de l'agent ? – Vous. dit Javert. – Vous direz. vous voulez être remplacé… – 315 – . Javert l'interrompit. – Moi. je viens vous prier de vouloir bien provoquer près de l'autorité ma destitution. Madeleine. Quel est ce galimatias ? qu'est-ce que cela veut dire ? où y a-t-il un acte coupable commis contre moi par vous ? qu'est-ce que vous m'avez fait ? quels torts avez-vous envers moi ? Vous vous accusez. Soyez-le aujourd'hui justement. il ajouta : – Monsieur le maire. monsieur le maire. l'air sévère et les yeux toujours baissés : – Monsieur le maire. M. mais cela ne suffit pas. j'aurais pu donner ma démission. Madeleine se dressa sur son fauteuil. Et après une pause. Madeleine. Il faut que je sois chassé. Madeleine stupéfait ouvrit la bouche. – Ah çà ! pourquoi ? s'écria M. – Vous ? – Moi. je dois être puni. Donner sa démission. M. J'ai failli.

se mit à rire. l'aventure du vieux Fauchelevent. – Vous allez comprendre. je vous ai dénoncé. Je ne comprends pas. monsieur le maire. j'étais furieux. Une ressemblance. Javert. votre adresse au tir. qui n'avait pas levé les yeux. M. soit.– Chassé. Depuis longtemps j'avais des idées. Javert soupira du fond de sa poitrine et reprit toujours froidement et tristement : – Monsieur le maire. est-ce que je sais. Madeleine. – 316 – . à la suite de cette scène pour cette fille. Le maire devint livide. – Comme maire ayant empiété sur la police ? – Comme ancien forçat. votre jambe qui traîne un peu. continua : – Je le croyais. qui ne riait pas beaucoup plus souvent que Javert. il y a six semaines. votre force des reins. C'est fort bien. – Chassé. dit Javert. – Dénoncé ! – À la préfecture de police de Paris. des renseignements que vous avez fait prendre à Faverolles. moi ? des bêtises ! mais enfin je vous prenais pour un nommé Jean Valjean.

qui avait ressaisi le dossier depuis quelques instants. j'ai fait cette chose ! La colère m'a décidé. regarda fixement Javert. volé chez un évêque. Madeleine lui échappa des mains. puis il avait commis un autre vol à main armée. M.– Un nommé ?… Comment dites-vous ce nom-là ? – Jean Valjean. Moi je m'étais figuré… Enfin. on ne sait comment. C'est un forçat que j'avais vu il y a vingt ans quand j'étais adjudant-garde-chiourme à Toulon. reprit avec un accent de parfaite indifférence : – Et que vous a-t-on répondu ? – Que j'étais fou. et dit avec un accent inexprimable : – Ah ! Javert poursuivit : – 317 – . – Eh bien ? – Eh bien. on avait raison. En sortant du bagne. Depuis huit ans il s'était dérobé. dans un chemin public. Madeleine. La feuille que tenait M. ce Jean Valjean avait. puisque le véritable Jean Valjean est trouvé. sur un petit savoyard. il leva la tête. à ce qu'il paraît. et on le cherchait. je vous ai dénoncé à la préfecture. – C'est heureux que vous le reconnaissiez ! – Il faut bien.

On a arrêté mon Champmathieu. qu'était Jean Valjean ? émondeur. on le revoit en Auvergne. il y a un ancien forçat nommé Brevet qui est détenu pour je ne sais quoi et qu'on a fait guichetier de chambrée parce qu'il se conduit bien. mais cela n'est pas prouvé . dit Brevet. Il avait encore la branche de pommier à la main. On coffre le drôle. le père Champmathieu a été arrêté pour un vol de pommes à cidre. – Ne fais donc pas le sinvre. C'était très misérable. du côté d'Ailly-le-Haut-Clocher. on ne sait pas de quoi cela vit. On me fouille cette aventure-là. Il y a vingt ans. commis chez… – enfin n'importe ! Il y a eu vol. Ce Valjean s'appelait de son nom de baptême Jean et sa mère se nommait de son nom de famille Mathieu. cet automne. branches de l'arbre cassées. Là on perd sa trace. Quoi de plus naturel que de penser qu'en sortant du bagne il aura pris le nom de sa mère pour se cacher et se sera fait appeler Jean Mathieu ? Il va en Auvergne. – Le Champmathieu nie. Dans cette prison d'Arras. enfin dans ce pays-ci. Longtemps après. il y a une trentaine d'années. où il dit avoir été charron et avoir eu une fille blanchisseuse. Voici ce qu'on trouve : ce Champmathieu. Il paraît qu'il y avait dans le pays. a été ouvrier émondeur d'arbres dans plusieurs pays. On n'y faisait pas attention. puis à Paris. Mais voici qui est de la providence. monsieur le maire. Jusqu'ici ce n'est pas beaucoup plus qu'une affaire correctionnelle. On approfondit. bonhomme ! Vous êtes Jean Valjean ! – Jean Valjean ! qui ça Jean Valjean ? Le Champmathieu joue l'étonné. mur escaladé. avant d'aller au bagne pour vol qualifié. Dernièrement. Regardez-moi donc. Autre fait. une espèce de bonhomme qu'on appelait le père Champmathieu. C'est un fagot167. De Jean la prononciation du pays fait Chan. Or. La geôle étant en mauvais état. Nous y étions ensemble. Tu es Jean Valjean ! Tu as été au bagne de Toulon. Monsieur le maire. on 167 Ancien forçat – 318 – . notamment à Faverolles. monsieur le juge d'instruction trouve à propos de faire transférer Champmathieu à Arras où est la prison départementale. Où ? à Faverolles. Champmathieu n'est pas plus tôt débarqué que voilà Brevet qui s'écrie : « Eh mais ! je connais cet homme-là. Parbleu ! vous comprenez. Ces gens-là.– Voilà ce que c'est.

on m'amène le Champmathieu… – Eh bien ? interrompit M. Il me fait venir. Ce sont les condamnés à vie Cochepaille et Chenildieu. même air. comme le commencement de ces histoires date de trente ans. C'est en ce moment-là même que j'envoyais ma dénonciation à la préfecture de Paris. Ils n'hésitent pas. On me répond que je perds l'esprit et que Jean Valjean est à Arras au pouvoir de la justice. Javert répondit avec son visage incorruptible et triste : – Monsieur le maire. c'est de la poussière.l'appelle Chan Mathieu. On les extrait du bagne et on les fait venir. Ces gens-là. Moi aussi je l'ai reconnu. La famille de Jean Valjean n'y est plus. c'est Jean Valjean. On cherche. la vérité est la vérité. Pour eux comme pour Brevet. J'en suis fâché. On s'informe à Toulon. il a cinquante-quatre ans. n'est-ce pas ? On s'informe à Faverolles. il n'y a plus que deux forçats qui aient vu Jean Valjean. Notre homme se laisse faire et le voilà transformé en Champmathieu. Avec Brevet. Même âge. Vous concevez si cela m'étonne. dans ces classes-là. on ne trouve plus rien. mais c'est cet homme-là qui est Jean Valjean. moi qui croyais tenir ici ce même Jean Valjean ! J'écris à monsieur le juge d'instruction. Vous me suivez. il n'y a plus personne à Faverolles qui ait connu Jean Valjean. c'est lui. Et puis. Madeleine. sûr ! – 319 – . même homme enfin. même taille. Madeleine reprit d'une voix très basse : – Vous êtes sûr ? Javert se mit à rire de ce rire douloureux qui échappe à une conviction profonde : – Oh. M. Vous savez. On les confronte au prétendu Champmathieu. il y a souvent de ces évanouissements d'une famille. On ne sait plus où elle est. quand ce n'est pas de la boue.

C'est encore là que je le reconnais. n'est-ce pas ? Oui. et il ajouta : – Et même. pour un autre que Jean Valjean. je ne comprends pas comment j'ai pu croire autre chose. casser une branche. Mais Jean Valjean est un sournois. il ne voudrait pas être Jean Valjean. à Arras. Et puis. En adressant cette parole suppliante et grave à celui qui. ce sont les galères à perpétuité. Je vais y aller pour témoigner. et caetera. Madeleine ne répondit à sa prière que par cette question brusque : – Et que dit cet homme ? – Ah. maintenant que je vois le vrai Jean Valjean. le vieux coquin sera condamné. Je vous demande pardon. Un autre sentirait que cela chauffe . Ce n'est plus la police correctionnelle. M. Si c'est Jean Valjean.Il demeura un moment pensif. c'est la cour d'assises. Ce n'est plus quelques jours de prison. Madeleine s'était remis à son bureau. Je suis cité. Escalade et vol. prenant machinalement des pincées de poudre de bois dans la sébille à sécher l'encre qui était sur la table. c'est un délit . il crierait. il se démènerait. Enjamber un mur. il dit : Je suis Champmathieu. pour un forçat. cet homme hautain. chiper des pommes. c'est une polissonnerie . Diable ! il y a de quoi se débattre. la bouilloire chante devant le feu. c'est bien mieux. Oh ! le drôle est habile. tout y est. monsieur le maire. Mais c'est égal. il y a l'affaire du petit savoyard que j'espère bien qui reviendra. c'est un crime. six semaines auparavant. dame ! monsieur le maire. pour un homme. C'est porté aux assises. il y a récidive. je ne sors pas de là ! Il a l'air étonné. il fait la brute. et le feuilletait tranquille- – 320 – . les preuves sont là. M. pour un enfant. avait ressaisi son dossier. l'affaire est mauvaise. Il est reconnu par quatre personnes. l'avait humilié en plein corps de garde et lui avait dit : « sortez ! » Javert. Lui. était à son insu plein de simplicité et de dignité. il n'a pas l'air de comprendre.

dit M. Il se tourna vers Javert : – Assez. Sitôt ma déposition faite. Charcellay. tous ces détails m'intéressent fort peu. Cet homme est un brutal qui a failli écraser cette femme et son enfant. Vous irez ensuite chez M. et vous dresserez procèsverbal. lisant et écrivant tour à tour comme un homme affairé. Madeleine fit un mouvement imperceptible. Vous lui direz de déposer sa plainte contre le charretier Pierre Chesnelong. M. qui ne peut manquer. Il faut qu'il soit puni. Javert. Il se plaint qu'il y a une gouttière de la maison voisine qui verse l'eau de la pluie chez lui. Nous perdons notre temps. monsieur le maire. N'allez-vous pas être absent ? ne m'avez-vous pas dit que vous alliez à Arras pour cette affaire dans huit ou dix jours ?… – Plus tôt que cela. Madeleine. et rue du GarraudBlanc chez madame Renée Le Bossé. et nous avons des affaires pressées. – Et combien de temps durera l'affaire ? – Un jour tout au plus.ment. – C'est bon. – Quel jour donc ? – Mais je croyais avoir dit à monsieur le maire que cela se jugeait demain et que je partais par la diligence cette nuit. Au fait. Mais je n'attendrai pas l'arrêt. Après vous constaterez des contraventions de police qu'on me signale rue Guibourg chez la veuve Doris. je reviendrai ici. rue Montre-de-Champigny. vous allez vous rendre sur-le-champ chez la bonne femme Buseaupied qui vend des herbes là-bas au coin de la rue Saint-Saulve. – 321 – . Javert. Mais je vous donne là beaucoup de besogne. et qui affouille les fondations de sa maison. L'arrêt sera prononcé au plus tard demain dans la nuit.

Cela. Madeleine avec sa prunelle candide au fond de laquelle il semblait qu'on vit cette conscience peu éclairée. – Javert. monsieur le maire. Ceci d'ailleurs est encore une offense qui me concerne. Je vous ai soupçonné injustement. – Pardon. Madeleine. Madeleine se leva. Mais Javert. je n'exagère point.Et il congédia Javert d'un signe de main. ce n'est rien. quoiqu'il y ait pourtant abus à soupçonner au-dessus de soi. que la chose me regarde. vous êtes un homme d'honneur. – Qu'est-ce encore ? demanda M. Javert regarda M. Javert ne s'en alla pas. je ne puis vous accorder cela. dit-il. – Laquelle ? – C'est que je dois être destitué. – Je vous répète. dans un – 322 – . Vous vous exagérez votre faute. vous êtes digne de monter et non de descendre. sans preuves. et je vous estime. Mais. répliqua M. attentif à sa seule pensée. il me reste une chose à vous rappeler. mais rigide et chaste. J'entends que vous gardiez votre place. Voici comment je raisonne. Javert. M. – Monsieur le maire. Madeleine. et il dit d'une voix tranquille : – Monsieur le maire. C'est notre droit à nous autres de soupçonner. continua : – Quant à exagérer.

– 323 – . cela m'est égal. Je demande simplement la destitution de l'inspecteur Javert. le bien du service veut un exemple. votre bonté m'a fait faire assez de mauvais sang quand elle était pour les autres. à l'agent de police contre le maire. J'ai des bras. encore un mot. moi ! vous auriez vu ! Monsieur le maire. Quand je réprimais des malfaiteurs. je n'aurais pas été bon pour vous. c'est ce que j'appelle de la mauvaise bonté. dans le but de me venger. renvoyé. sois tranquille ! – J'ai bronché. monsieur le maire. J'ai souvent été sévère dans ma vie. si tu bronches. je vous ai dénoncé comme forçat.accès de colère. Eh bien ? Tenez. un magistrat ! ceci est grave. agent de l'autorité ! Si l'un de mes subordonnés avait fait ce que j'ai fait. quand je sévissais sur des gredins. C'était juste. et chassé. chassé ! c'est bon. je travaillerai à la terre. fier. Pour les autres. tant pis ! Allons. je me prends en faute. Je n'en veux pas pour moi. je ne souhaite pas que vous me traitiez avec bonté. à celui qui est en bas contre celui qui est en haut. Quoi ! je n'aurais été bon qu'à châtier autrui. Mon Dieu ! c'est bien facile d'être bon. Est-ce que je dois m'épargner plus que les autres ? Non. je l'aurais déclaré indigne du service. Très grave. Tout cela était prononcé d'un accent humble. désespéré et convaincu qui donnait je ne sais quelle grandeur bizarre à cet étrange honnête homme. un homme respectable. Monsieur le maire. je me suis souvent dit à moi-même : toi. Maintenant. un maire. Je faisais bien. La bonté qui consiste à donner raison à la fille publique contre le bourgeois. Allez ! si vous aviez été ce que je croyais. si jamais je te prends en faute. moi. je dois me traiter comme je traiterais tout autre. tout ce que j'ai fait de juste deviendrait injuste. le malaisé c'est d'être juste. vous. C'est avec cette bonté-là que la société se désorganise. J'ai offensé l'autorité dans votre personne. si je n'étais pas sévère pour moi. cassé. et pas moi ! mais je serais un misérable ! mais ceux qui disent : ce gueux de Javert ! auraient raison ! Monsieur le maire.

je ne suis plus qu'un mouchard. – 324 – . les yeux toujours baissés : – Monsieur le maire. et. mais cela ne doit pas être. Madeleine. du moment où j'ai médusé de la police. Et il lui tendit la main. monsieur le maire. dit-il. fit M. Il sortit. Javert recula. Là il se retourna.– Nous verrons. écoutant ce pas ferme et assuré qui s'éloignait sur le pavé du corridor. M. Puis il salua profondément. et se dirigea vers la porte. Madeleine resta rêveur. je continuerai le service jusqu'à ce que je sois remplacé. Un maire ne donne pas la main à un mouchard. Il ajouta entre ses dents : – Mouchard. oui . et dit d'un ton farouche : – Pardon.

Un peu d'ampleur au sarrau. La transition d'un bouvier à un carme n'a rien de heurté . que ce serait une grave lacune dans ce livre si nous ne les racontions dans leurs moindres détails. psalmodiant. Dans l'après-midi qui suivit la visite de Javert. grossièrement sœur de charité. sucrant la tisane selon le bigotisme ou l'hypocrisie du grabataire. s'appelaient sœur Perpétue et sœur Simplice. de Marines. entrée chez Dieu comme on entre en place. bourrue avec – 325 – . près Pontoise. le lecteur rencontrera deux ou trois circonstances invraisemblables que nous maintenons par respect pour la vérité. dames lazaristes comme toutes les sœurs de charité. Les deux religieuses qui faisaient le service de l'infirmerie. patoisant. Avant de pénétrer près de Fantine. mais le peu qui en a percé a laissé dans cette ville un tel souvenir. Elle était religieuse comme on est cuisinière. Ce type n'est point très rare. Dans ces détails. brusquant les malades. Ces rusticités s'utilisent pour les grosses besognes de la dévotion. La sœur Perpétue était la première villageoise venue. M. La sœur Perpétue était une forte religieuse. Madeleine alla voir la Fantine comme d'habitude. il fit demander la sœur Simplice. et met tout de suite le campagnard de plain-pied avec le moine.Livre septième – L'affaire Champmathieu Chapitre I La sœur Simplice Les incidents qu'on va lire n'ont pas tous été connus à Montreuil-sur-mer. aisément façonnée en capucin ou en ursuline. Les ordres monastiques acceptent volontiers cette lourde poterie paysanne. l'un devient l'autre sans grand travail le fond commun d'ignorance du village et du cloître est une préparation toute faite. bougonnant. et voilà un froc.

pour cellule qu'une chambre de louage. pour un intérêt quelconque. Elle était si douce qu'elle paraissait fragile . austère. pour grille que la crainte de Dieu. nous avons tous sur notre candeur au moins la fêlure du petit mensonge innocent. de bonne compagnie. N'avoir jamais menti. » 168 – 326 – . lapidant l'agonie avec des prières en colère.les mourants. Vincent de Paul a divinement fixé la figure de la sœur de charité dans ces admirables paroles où il mêle tant de liberté à tant de servitude : « Elles n'auront pour monastère que la maison des malades. elle parlait juste le nécessaire. du silence dans sa parole . Il y avait. et qui n'avait jamais menti. Près de sœur Perpétue. trouvant à ce rude contact un rappel continuel du ciel et de Dieu. pour voile que la modestie. pour ainsi dire. Elle. Elle était presque célèbre dans la congrégation pour cette véracité imperturbable. Elle touchait aux malheureux avec de charmants doigts fins et purs. » Cet idéal était vivant dans la sœur Simplice. elle n'avait jamais été jeune et semblait ne devoir jamais être vieille. Personne n'eût pu dire l'âge de la sœur Simplice . C'était une personne – nous n'osons dire une femme – calme. n'avoir jamais dit. pour clôture que l'obéissance. hardie. leur jetant presque Dieu au visage. froide. et elle avait un son de voix qui eût tout à la fois édifié un confessionnal et enchanté un salon. mensonge innocent. Insistons sur un détail. point. pour cloître que les rues de la ville ou les salles des hôpitaux. une chose qui ne fût la vérité. L'abbé Sicard168 parle de la sœur Simplice dans une lettre au sourd-muet Massieu. honnête et rougeaude. Petit mensonge. plus solide d'ailleurs que le granit. c'était le trait distinctif de la sœur Simplice . L'attestation de la fiction se double ici de la bizarrerie pertinente qu'il y a à invoquer le témoignage d'un spécialiste de l'éducation des sourds-muets à propos d'un personnage dont il vient d'être dit : « Il y avait du silence dans sa parole. même indifféremment. si loyaux et si purs que nous soyons. pour chapelle que l'église de leur paroisse. Si sincères. c'était l'accent de sa vertu. c'était le cierge à côté de la chandelle. La sœur Simplice était blanche d'une blancheur de cire. la sainte vérité. Cette délicatesse s'accommodait de la robe de bure.

mensonge qui la sauvait. La pieuse fille avait pris en affection Fantine. avait deux défauts dont elle s'était peu à peu corrigée . mentir. Madeleine emmena à part la sœur Simplice et lui recommanda Fantine avec un accent singulier dont la sœur se souvint plus tard. mais elle comprenait le livre. Elle disait aux sœurs : – Je ne vis que lorsque monsieur le maire est là. on le sait. qu'elle était née à Ségeste. ment tout le mensonge . Il en résultait cette blancheur dont nous avons parlé. Elle ne comprenait pas le latin. son regard était blanc. Elle ne lisait jamais qu'un livre de prières en gros caractères et en latin. Satan a deux noms. en entrant dans l'ordre. La sœur Simplice. pas un grain de poussière à la vitre de cette conscience. M. Simplice de Sicile. En entrant dans l'obédience de saint Vincent de Paul. il s'approcha de Fantine. Fantine attendait chaque jour l'apparition de M. Madeleine comme on attend un rayon de chaleur et de joie. est cette sainte qui aima mieux se laisser arracher les deux seins que de répondre. En quittant la sœur. Cette patronne convenait à cette âme. c'est l'absolu du mal. Et comme elle pensait. celui qui ment. Voilà ce qu'elle pensait. Son sourire était blanc. elle pratiquait. Il n'y avait pas une toile d'araignée. Peu mentir n'est pas possible . il s'appelle Satan et il s'appelle Mensonge. elle avait pris le nom de Simplice par choix spécial. elle avait eu le goût des friandises et elle avait aimé à recevoir des lettres.est-ce que cela existe ? Mentir. y sentant probablement de la vertu latente. étant née à Syracuse. – 327 – . blancheur qui couvrait de son rayonnement même ses lèvres et ses yeux. c'est la face même du démon . et s'était dévouée à la soigner presque exclusivement.

au grand contentement de Fantine. elle lui demanda : – Et Cosette ? Il répondit en souriant : – Bientôt. M. Madeleine fut avec Fantine comme à l'ordinaire. Seulement il resta une heure au lieu d'une demi-heure. Dès qu'elle vit M. et le garçon de bureau le vit examiner avec attention une carte routière de France qui était suspendue dans son cabinet. Puis il rentra à la mairie. On remarqua qu'il y eut un moment où son visage devint très sombre. Madeleine.Elle avait ce jour-là beaucoup de fièvre. – 328 – . Il fît mille instances à tout le monde pour que rien ne manquât à la malade. Il écrivit quelques chiffres au crayon sur un papier. Mais cela s'expliqua quand on sut que le médecin s'était penché à son oreille et lui avait dit : – Elle baisse beaucoup.

il le reposa doucement et reprit son chemin avec une sorte de hâte qu'il n'avait pas auparavant. demanda-t-il. au lieu de laisser bruyamment retomber le marteau. – 329 – . s'arrêta.Chapitre II Perspicacité de maître Scaufflaire De la mairie il se rendit au bout de la ville chez un Flamand. après quelques secondes. qui était une porte bâtarde avec marteau de fer. maître Scaufflaër. Madeleine habitait. il n'y avait dans la rue qu'un passant. Pour aller chez ce Scaufflaire. francisé Scaufflaire. – Diable ! fit le Flamand. Qu'entendez-vous par un bon cheval ? – J'entends un cheval qui puisse faire vingt lieues en un jour. et resta court. puis revint sur ses pas et rebroussa chemin jusqu'à la porte du presbytère. Le curé était. avez-vous un bon cheval ? – Monsieur le maire. tous mes chevaux sont bons. le plus court était de prendre une rue peu fréquentée où était le presbytère de la paroisse que M. et. Madeleine trouva maître Scaufflaire chez lui occupé à repiquer un harnais. – Maître Scaufflaire. puis il s'arrêta de nouveau. À l'instant où M. demeura immobile. Il mit vivement la main au marteau. Madeleine arriva devant le presbytère. et ce passant remarqua ceci : M. M. après avoir dépassé la maison curiale. le maire. disait-on. vingt lieues ! – Oui. qui louait des chevaux et des « cabriolets à volonté ». dit le Flamand. et le souleva . un homme digne et respectable. et comme pensif. et de bon conseil.

Vous avez dû le voir passer quelquefois. il va le vent. il faut croire qu'il s'est dit ça. Mon petit cheval blanc. c'étaient les chiffres 5. – Et il fera la course ? – Vos vingt lieues. Total. Tirer. et en moins de huit heures. – Et combien de temps se reposera-t-il après la course ? – Il faut qu'il puisse au besoin repartir le lendemain. il flanquait tout le monde par terre. On a voulu d'abord en faire un cheval de selle. Mais voici à quelles conditions. – Monsieur le maire. il ne faudrait pas lui monter sur le dos. Il les montra au Flamand. – Diable ! diable ! et c'est vingt lieues ? M. non . Ce n'est pas son idée d'être cheval de selle. oui. 6. – Pour refaire le même trajet ? – Oui. – Vous voyez. j'ai votre affaire. Chacun a son ambition. Toujours au grand trot. – Dites. c'est cela qu'il voulait . autant dire vingt lieues. C'est une petite bête du bas Boulonnais. on ne savait qu'en faire. il est doux comme une fille.– Attelé à un cabriolet ? – Oui. porter. Madeleine tira de sa poche le papier où il avait crayonné des chiffres. Je l'ai acheté. On le croyait vicieux. – 330 – . Monsieur. dix-neuf et demi. Je l'ai mis au cabriolet. reprit le Flamand. Bah ! il ruait. Ah ! par exemple. C'est plein de feu. 8 ½. dit-il.

sera obligé de prendre la peine de surveiller lui-même l'avoine. et on sera là pendant qu'il mangera pour empêcher le garçon de l'auberge de lui voler son avoine . monsieur le maire voyagera seul et sans bagage afin de ne point charger le cheval. – C'est dit. – On sera là. car j'ai remarqué que dans les auberges l'avoine est plus souvent bue par les garçons d'écurie que mangée par les chevaux. – 331 – . – Deuxièmement… Est-ce pour monsieur le maire le cabriolet ? – Oui. M. vous le ferez souffler une heure à moitié chemin . n'ayant personne avec lui. – Il me faudra trente francs par jour.– Premièrement. il mangera. Pas un liard de moins. et la nourriture de la bête à la charge de monsieur le maire. Les jours de repos payés. – Convenu. – Monsieur le maire sait conduire ? – Oui. – Voilà deux jours d'avance. Madeleine tira trois napoléons de sa bourse et les mit sur la table. – Mais monsieur le maire. – Eh bien.

– C'est entendu. – C'est léger. Madeleine garda le silence. pour une course pareille sur cabriolet serait trop lourd et fatiguerait le cheval. Madeleine ne répondit pas. Madeleine leva la tête et dit : – Le tilbury et le cheval seront devant ma porte demain à quatre heures et demie du matin. grattant avec l'ongle de son pouce une tache qui était dans le bois de la table. Le Flamand reprit : – Qu'il fait très froid ? M. il reprit de cet air insouciant que les Flamands savent si bien mêler à leur finesse : – Mais voilà que j'y songe à présent ! monsieur le maire ne me dit pas où il va. Il faudrait que monsieur le maire consentît à voyager dans un petit tilbury que j'ai. monsieur le maire. puis. – Cela m'est égal. Où est-ce que va monsieur le maire ? – 332 – . Maître Scaufflaire continua : – Qu'il peut pleuvoir ? M.– Quatrièmement. – J'y consens. répondit Scaufflaire. – Monsieur le maire a-t-il réfléchi que nous sommes en hiver ?… M. mais c'est découvert.

Il avait toujours le même air impassible et préoccupé. Y a-t-il beaucoup de descentes d'ici où vous allez ? – N'oubliez pas d'être à ma porte à quatre heures et demie du matin. – 333 – . dit-il. Le Flamand resta « tout bête ». Vous le soutiendrez un peu dans les descentes. Eh bien ! – Est-ce que monsieur le maire veut me les acheter ? – Non. – Votre cheval a-t-il de bonnes jambes de devant ? dit M. monsieur le maire.Il ne songeait pas à autre chose depuis le commencement de la conversation. dit le Flamand avec un gros rire. je veux vous les garantir. – Soit. mais à tout événement. comme il disait lui-même quelque temps après. Combien estimez-vous cabriolet et cheval ? – À cinq cents francs. – Oui. le maire. Madeleine. monsieur le maire. à quelle somme estimez-vous le cheval et le tilbury que vous me louerez. monsieur le maire. Monsieur le maire était sorti depuis deux ou trois minutes. – Monsieur Scaufflaire. À mon retour vous me rendrez la somme. c'était M. mais il ne savait pourquoi il n'avait pas osé faire cette question. et il sortit. Madeleine . très précises. lorsque la porte se rouvrit . l'un portant l'autre ? – L'un traînant l'autre. répondit M.

huit et demi ? cela doit marquer des relais de poste. comme si la porte du presbytère avait été pour lui une tenta– 334 – . Il va à Arras. et lui conta la chose. il avait pris le plus long. Du reste le cheval et le tilbury. six de Hesdin à Saint-Pol. Madeleine était rentré chez lui. Le Flamand le prit et l'étudia. – Je ne crois pas. – Cinq. M. Pour revenir de chez maître Scaufflaire. M. Madeleine posa un billet de banque sur la table. puis sortit et cette fois ne rentra plus. six. huit et demie de Saint-Pol à Arras. Où diable monsieur le maire peut-il aller ? Ils tinrent conseil. Madeleine avait oublié sur la cheminée le papier où il avait tracé des chiffres. – Comment ? – Il y a cinq lieues d'ici à Hesdin. dit le mari. dit la femme. Cependant M. Maître Scaufflaire regretta affreusement de n'avoir point dit mille francs. – Il va à Paris. Le Flamand appela sa femme. Il se tourna vers sa femme. en bloc.– Les voici. – J'ai trouvé. valaient cent écus.

Madeleine avant l'heure de son lever. Madeleine. La réverbération tremblait comme si elle venait plutôt d'un feu allumé que d'une lumière. cette fenêtre ouverte était surprenante. Vers minuit.tion. Puis on dérangea un meuble. qui était en même temps l'unique servante de M. observa que sa lumière s'éteignit à huit heures et demie. et le pas recommença. il y eut un silence. Il ne prit point garde aux paroles de la portière. et elle le dit au caissier qui rentrait. Par le froid qu'il faisait. Madeleine. Madeleine. – 335 – . se coucha et s'endormit. habituellement aucun bruit ne se faisait dans la chambre de M. regarda. il avait entendu à travers son sommeil un bruit au-dessus de sa tête. lent et régulier. Madeleine. en ajoutant : – Est-ce que monsieur le maire est malade ? je lui ai trouvé l'air un peu singulier. mais elle était maintenant pâle et paisible comme le reflet d'une lampe ou d'une bougie. s'éveilla tout à fait. ce ne pouvait être que la fenêtre de la chambre de M. À la direction des rayons. L'ombre des châssis vitrés ne s'y dessinait pas. Le même pas. ce qui n'avait rien que de simple. et à travers les vitres de sa croisée aperçut sur le mur d'en face la réverbération rougeâtre d'une fenêtre éclairée. Ce caissier habitait une chambre située précisément audessous de la chambre de M. il se réveilla brusquement . Madeleine. Il était monté dans sa chambre et s'y était enfermé. C'était un pas qui allait et venait. Une heure ou deux après. Il écouta plus attentivement. Pourtant la concierge de la fabrique. Cela lui parut étrange . Voici ce qui se passait dans la chambre de M. et reconnut le pas de M. La réverbération se dessinait toujours sur le mur. et qu'il eût voulu l'éviter. Le caissier se rendormit. La fenêtre était toujours ouverte. Le caissier se dressa sur son séant. Un moment après le caissier entendit quelque chose qui ressemblait à une armoire qu'on ouvre et qu'on referme. ce qui indiquait que la fenêtre était toute grande ouverte. Il écouta. comme si l'on marchait dans la chambre en haut. il se réveilla encore. car il se couchait volontiers de bonne heure. allait et venait toujours au-dessus de sa tête.

ne fût-ce qu'à propos du plus infime des hommes. des mêlées de dragons et d'hydres et des nuées de fantômes comme dans Milton. c'est le ciel . des spirales visionnaires comme chez Dante. sous le silence extérieur. plus compliquée. l'antre des idées dont on a honte . Il n'existe rien de plus terrifiant que cette sorte de contemplation. pénétrez à travers la face livide d'un être humain qui réfléchit. Nous ne le faisons pas sans émotion et sans tremblement. La conscience. regardez dans cette obscurité. la fournaise des rêves. il ne peut se fixer sur aucune chose qui soit plus redoutable. Madeleine n'est autre que Jean Valjean. regardez dans cette âme. réunion de tous les vicieux et de tous les vi- ces. c'est l'intérieur de l'âme. c'est le pandémonium169 des sophismes. Faire le poème de la conscience humaine. il y a un spectacle plus grand que le ciel. c'est le chaos des chimères.Chapitre III Une tempête sous un crâne Le lecteur a sans doute deviné que M. Chose sombre que cet infini que tout homme porte en soi et auquel il mesure avec désespoir les volontés de son cerveau et les actions de sa vie ! 169 Capitale de Satan. Nous avons déjà regardé dans les profondeurs de cette conscience . À de certaines heures. c'est le champ de bataille des passions. le moment est venu d'y regarder encore. plus mystérieuse et plus infinie. des convoitises et des tentatives. Il y a là. ce serait fondre toutes les épopées dans une épopée supérieure et définitive. ne fût-ce qu'à propos d'un seul homme. L'œil de l'esprit ne peut trouver nulle part plus d'éblouissements ni plus de ténèbres que dans l'homme . Il y a un spectacle plus grand que la mer. – 336 – . et regardez derrière. des combats de géants comme dans Homère.

L'Enfer. au seuil de laquelle nous hésitons. ce fut une transfiguration. n'ayant plus que deux pensées : cacher son nom. Ces deux pensées étaient si étroitement mêlées dans son esprit qu'elles n'en formaient qu'une seule . En voici une aussi devant nous. établi à Montreuil-sur-mer. et revenir à Dieu. Ce que l'évêque avait voulu faire de lui. il fut un autre homme. il avait gardé les chandeliers de l'évêque. Quelquefois cependant il y avait conflit entre elles. D'ordinaire elles étaient d'accord pour régler la conduite de sa vie . Entrons pourtant. accomplit ce que nous avons raconté. rassuré et espérant. – 337 – . échapper aux hommes. il vécut paisible. eut l'idée que nous avons dite. appelé et interrogé tous les petits savoyards qui passaient. l'homme que tout le pays de Montreuil-sur-mer appelait M. III). À partir de ce moment. ne gardant que les flambeaux. vint à Montreuil-sur-mer. traversa la France.Alighieri rencontra un jour une sinistre porte devant laquelle il hésita170. on s'en souvient. heureux de sentir sa conscience attristée par son passé et la première moitié de son existence démentie par la dernière. et dominaient ses moindres actions. se glissa de ville en ville. en dépit de toute réserve et de toute prudence. et sanctifier sa vie . on l'a vu. Ainsi. elles lui conseillaient les mêmes choses. vendit l'argenterie de l'évêque. pris des renseignements sur les familles 170 A la porte de l'enfer (Dante. Nous n'avons que peu de chose à ajouter à ce que le lecteur connaît déjà de ce qui était arrivé à Jean Valjean depuis l'aventure de Petit-Gervais. elles étaient toutes deux également absorbantes et impérieuses. Il réussit à disparaître. porté son deuil. Madeleine ne balançait pas à sacrifier la première à la seconde. comme souvenir. et désormais. parvint à se faire insaisissable et inaccessible. elles le faisaient bienveillant et simple . Ce fut plus qu'une transformation. il l'exécuta. sa sécurité à sa vertu. elles le tournaient vers l'ombre . Dans ce cas-là.

ce grand péril. il eut ce tressaillement qui précède les grandes secousses . de courir. il eut une première pensée d'aller. étouffa ses émotions. ce fut l'instinct de la conservation . Jamais les deux idées qui gouvernaient le malheureux homme dont nous racontons les souffrances n'avaient engagé une lutte si sérieuse. puis cela passa. et sauvé la vie au vieux Fauchelevent. n'eût pas bronché un instant et eût continué de marcher du même pas vers ce précipice ouvert au fond duquel était le ciel . au milieu d'une pénitence admirablement commencée. nous l'avons déjà remarqué. il rallia en hâte ses idées. Il le comprit confusément. même en présence d'une si terrible conjoncture. à l'exemple de tous ceux qui ont été sages. il se courba comme un chêne à l'approche d'un orage. après tant d'années de repentir et d'abnégation. Il sentit venir sur sa tête des ombres pleines de foudres et d'éclairs. Sans doute. jamais rien de pareil ne s'était encore présenté. il faut le dire. saints et justes. il fut saisi de stupeur et comme enivré par la sinistre bizarrerie de sa destinée. qu'il pensât. de se dénoncer. considéra la présence de Javert.de Faverolles. et nous ne pouvons dire que ce qui y était. à travers cette stupeur. mais cela ne fut pas ainsi. malgré les inquiétantes insinuations de Javert. cela serait beau. et. mais profondément. cet homme. que son premier devoir n'était pas envers lui. Tout en écoutant parler Javert. ajourna toute résolution avec la fermeté de l'épouvante. de tirer ce Champmathieu de prison et de s'y mettre . Ce qui l'emporta tout d'abord. s'étourdit sur ce – 338 – . il serait beau qu'après les saintes paroles de l'évêque. et il se dit : « Voyons ! voyons ! » Il réprima ce premier mouvement généreux et recula devant l'héroïsme. comme un soldat à l'approche d'un assaut. Il faut bien que nous rendions compte des choses qui s'accomplissaient dans cette âme. cela fut douloureux et poignant comme une incision dans la chair vive. Au moment où fut si étrangement articulé ce nom qu'il avait enseveli sous tant d'épaisseurs. dès les premières paroles que prononça Javert. en entrant dans son cabinet. Il semblait. Toutefois.

tellement inouïe qu'au milieu de sa rêverie. le trouble y était tel qu'il ne voyait distinctement la forme d'aucune idée . le regardait. si ce n'est qu'il venait de recevoir un grand coup. Il se barricadait contre le possible. par un instinct de bonté. et reprit son calme comme un lutteur ramasse son bouclier. Tout était encore confus et se heurtait dans son cerveau . Il sentit vaguement qu'il faudrait peut-être aller à Arras. Il lui semblait qu'on pouvait le voir. une tranquillité profonde au dehors . il se dit qu'à l'abri de tout soupçon comme il l'était. Qui. Il examina la situation et la trouva inouïe . se disant qu'il fallait agir ainsi et la bien recommander aux sœurs pour le cas où il arriverait qu'il eût à s'absenter. et il retint le tilbury de Scaufflaire. il n'y avait point d'inconvénient à être témoin de ce qui se passerait. par je ne sais quelle impulsion d'anxiété presque inexplicable. on ? Hélas ! ce qu'il voulait mettre à la porte était entré ce qu'il voulait aveugler. Il dîna avec assez d'appétit. afin d'être préparé à tout événement. Le reste de la journée il fut dans cet état. Il craignait qu'il n'entrât encore quelque chose. il ne prit que ce qu'on pourrait appeler « les mesures conservatoires ». et lui-même n'aurait pu rien dire de lui-même. – 339 – . il se leva de sa chaise et ferma sa porte au verrou. un tourbillon au dedans. et. sans être le moins du monde décidé à ce voyage. Elle le gênait.qu'il y avait à faire. Sa conscience. Il se rendit comme d'habitude près du lit de douleur de Fantine et prolongea sa visite. Un moment après il souffla sa lumière. Rentré dans sa chambre il se recueillit.

appuya la tête sur sa main. rien ne se dégageait que l'angoisse. – Où en suis-je ? – Est-ce que je ne rêve pas ? Que m'a-t-on dit ? – Est-il bien vrai que j'aie vu ce Javert et qu'il m'ait parlé ainsi ? – Que peut être ce Champmathieu ? – Il me ressemble donc ? – Est-ce possible ? – Quand je pense qu'hier j'étais si tranquille et si loin de me douter de rien ! – Qu'est-ce que je faisais donc hier à pareille heure ? – Qu'y a-t-il dans cet incident ? – Comment se dénouera-t-il ? – Que faire ? Voilà dans quelle tourmente il était. Il alla à la fenêtre et l'ouvrit toute grande. Il revint s'asseoir près de la table. La première heure s'écoula ainsi. Il n'y avait pas d'étoiles au ciel. Peu à peu cependant des linéaments vagues commencèrent à se former et à se fixer dans sa méditation. il se sentit invisible. il se fit illusion . Alors il prit possession de lui-même . et il prenait son front dans ses deux mains pour les arrêter. le verrou tiré. et il put entrevoir avec la précision de la réalité.Sa conscience. De ce tumulte qui bouleversait sa volonté et sa raison. c'est-à-dire Dieu. elles passaient comme des ondes. et dont il cherchait à tirer une évidence et une résolution. il posa ses coudes sur la table. dans le premier moment. il se crut imprenable la chandelle éteinte. Son cerveau avait perdu la force de retenir ses idées. – 340 – . mais quelques détails. Pourtant. non l'ensemble de la situation. il eut un sentiment de sûreté et de solitude . et se mit à songer dans les ténèbres. Sa tête était brûlante.

c'était d'entendre jamais prononcer ce nom .Il commença par reconnaître que. si extraordinaire et si critique que fût cette situation. si bon lui semblait. sortirait tout à coup de la nuit et se dresserait devant lui. dans ses heures de repli sur lui-même. et Dieu avait permis que ces choses folles devinssent des choses réelles ! Sa rêverie continuait de s'éclaircir. à lui. plus paisible et plus respecté que jamais. que ce tremblement de terre consoliderait son édifice. où ce hideux mot. Il frémissait de la seule pensée que c'était possible. tout ce qu'il avait fait jusqu'à ce jour n'était autre chose qu'un trou qu'il creusait pour y enfouir son nom. et que ce nom ne le menacerait pas. où cette lumière formidable faite pour dissiper le mystère dont il s'enveloppait resplendirait subitement sur sa tête . un étranger. et que. que ce voile déchiré accroîtrait le mystère . de sa confrontation avec le fantôme de Jean Valjean. et qui sait même peut-être ? au dedans de lui sa nouvelle âme. et qu'il se trouvait glissant sur une pente au milieu de la nuit. Certes. sur le bord extrême d'un abîme. que ce prodigieux incident n'aurait d'autre résultat. reculant en vain. dans ses nuits d'insomnie. si quelqu'un lui eût dit en ces moments-là qu'une heure viendrait où ce nom retentirait à son oreille. – si quelqu'un lui eût dit cela. Il lui semblait qu'il venait de s'éveiller de je ne sais quel sommeil. debout. tout cet entassement de l'impossible était un fait. il eût hoché la tête et regardé ces paroles comme insensées. Indépendamment du but sévère et religieux que se proposaient ses actions. il ferait évanouir autour de lui sa vie nouvelle. que cette lumière ne produirait qu'une obscurité plus épaisse. que de rendre son existence à la fois plus claire et plus impénétrable. que la destinée prenait pour lui – 341 – . il en était tout à fait le maître. Il entrevoyait distinctement dans l'ombre un inconnu. Eh bien ! tout cela venait précisément d'arriver. Il se rendait de plus en plus compte de sa position. frissonnant. le bon et digne bourgeois monsieur Madeleine sortirait plus honoré. Sa stupeur ne fit que s'en accroître. il se disait que ce serait là pour lui la fin de tout . Ce qu'il avait toujours le plus redouté. que le jour où ce nom reparaîtrait. Jean Valjean.

de joie et de désespoir. que cette place vide l'attendrait et l'attirerait jusqu'à ce qu'il y fût. tombe une fois et ne se relève jamais. Madeleine. absolument dépisté ! Il est satisfait désormais. le voilà dérouté. cet affreux chien de chasse toujours en arrêt sur moi. Je n'avais plus qu'une porte entr'ouverte par laquelle mon passé pouvait faire irruption dans ma vie . que cela était inévitable et fatal. il est probable – 342 – . – Et puis il se dit : – Qu'en ce moment il avait un remplaçant. lui ou l'autre. et qu'on pourrait appeler un éclat de rire intérieur. Il n'avait qu'à laisser faire. il tient son Jean Valjean ! Qui sait même. qu'il paraissait qu'un nommé Champmathieu avait cette mauvaise chance. qui m'avait deviné. qui se compose d'ironie. présent dans la société sous le nom de M. comme la pierre du sépulcre. que quelqu'un y tombât. il n'avait plus rien à redouter. pardieu ! et qui me suivait partout. il me laissera tranquille. la voilà murée ! à jamais ! Ce Javert qui me trouble depuis si longtemps. qu'il avait beau faire. quant à lui. sorte de convulsion de la conscience qui remue tout ce que le cœur a de douteux. Il fallait. occupé ailleurs. pourvu qu'il n'empêchât pas les hommes de sceller sur la tête de ce Champmathieu cette pierre de l'infamie qui. qu'elle l'y attendait toujours. Tout est fini. de quoi est-ce que j'ai peur ? qu'estce que j'ai à songer comme cela ? Me voilà sauvé. que le vol de Petit-Gervais l'y ramenait. – Eh bien quoi ! se dit-il. pour que le gouffre se refermât. cette porte. La clarté devint complète. Tout cela était si violent et si étrange qu'il se fit soudain en lui cette espèce de mouvement indescriptible qu'aucun homme n'éprouve plus de deux ou trois fois dans sa vie. présent désormais au bagne dans la personne de ce Champmathieu. Il ralluma brusquement sa bougie. et que.et poussait dans le gouffre à sa place. et il s'avoua ceci : – Que sa place était vide aux galères. ce redoutable instinct qui semblait m'avoir deviné.

C'est qu'elle veut cela apparemment ! Ai-je le droit de déranger ce qu'elle arrange ? Qu'est-ce que je demande à présent ? De quoi est-ce que je vais me mêler ? Cela ne me regarde pas. ce n'est aucunement de ma faute. Dieu soulève l'âme comme l'océan. et se mit à marcher dans la chambre. – Allons. laissons aller les choses ! laissons faire le bon Dieu ! Il se parlait ainsi dans les profondeurs de sa conscience. C'est décidé. je l'atteins ! C'est Dieu qui le veut. l'objet de mes prières au ciel. le songe de mes nuits. pour qu'il soit dit qu'il y a eu enfin un peu de bonheur attaché à cette pénitence que j'ai subie et à cette vertu où je suis revenu ! Vraiment je ne comprends pas pourquoi j'ai eu peur tantôt d'entrer chez ce brave curé et de tout lui raconter comme à un confesseur. Comment ! je ne suis pas content ! Mais qu'est-ce qu'il me faut donc ? Le but auquel j'aspire depuis tant d'années. la sécurité. dit-il. pour le coupable. mais ! qu'est-ce qu'il y a de malheureux dans ceci ? Des gens qui me verraient. On n'empêche pas plus la pensée de revenir à une idée que la mer de revenir à un rivage. – 343 – . Je n'ai rien à faire contre la volonté de Dieu. C'est la providence qui a tout fait. Et pourquoi Dieu le veut-il ? Pour que je continue ce que j'ai commencé. Voilà une résolution prise ! – Mais il ne sentit aucune joie. parole d'honneur ! croiraient qu'il m'est arrivé une catastrophe ! Après tout. cela s'appelle la marée .qu'il voudra quitter la ville ! Et tout cela s'est fait sans moi ! Et je n'y suis pour rien ! Ah çà. et de lui demander conseil. penché sur ce qu'on pourrait appeler son propre abîme. Pour le matelot. pour que je fasse le bien. pour que je sois un jour un grand et encourageant exemple. c'est évidemment là ce qu'il m'aurait dit. cela s'appelle le remords. Au contraire. n'y pensons plus. Il se leva de sa chaise. s'il y a du mal pour quelqu'un.

Laisser s'accomplir cette méprise de la destinée et des hommes. pas même à Lamennais qui signa le « billet de confession » nécessaire à son mariage. on se parle. écoutant ce qu'il n'eût pas voulu entendre. ne pas l'empêcher. Les réalités de l'âme. s'y prêter par son silence. Il se demanda donc où il en était. Il est certain qu'on se parle à soi-même. sournois. excepté la bouche. sans que le silence extérieur soit rompu. n'en sont pas moins des réalités. Il se confessa à lui-même171 que tout ce qu'il venait d'arranger dans son esprit était monstrueux. Il y a un grand tumulte . Il s'interrogea sur cette « résolution prise ». il reprit ce sombre dialogue dans lequel c'était lui qui parlait et lui qui écoutait. on s'écrie en soi-même. il s'écria. il n'est pas un être pensant qui ne l'ait éprouvé. c'était faire tout ! c'était le dernier degré de l'indignité hypocrite ! c'était un crime bas. abject. hideux ! Voir plus haut l'hypothèse d'une réelle confession. insistons sur une observation nécessaire. lâche. cédant à cette puissance mystérieuse qui lui disait : pense ! comme elle disait il y a deux mille ans à un autre condamné. disant ce qu'il eût voulu taire. dans l'intérieur d'un homme. que « laisser aller les choses.Au bout de peu d'instants. de la pensée à la conscience et qu'il retourne de la conscience à la pensée. c'était tout simplement horrible. 171 – 344 – . pour n'être point visibles et palpables. et se souvenir que Hugo ne s'est jamais confessé. il eut beau faire. tout parle en nous. laisser faire le bon Dieu ». On se dit. ne rien faire enfin. il dit. marche ! Avant d'aller plus loin et pour être pleinement compris. On peut dire même que le verbe n'est jamais un plus magnifique mystère que lorsqu'il va. C'est dans ce sens seulement qu'il faut entendre les mots souvent employés dans ce chapitre.

et que le galérien Jean Valjean serait admirable et pur devant lui. Il se demanda sévèrement ce qu'il avait entendu par ceci : "Mon but est atteint !" Il se déclara que sa vie avait un but en effet. délivrer le faux Jean Valjean. sauver cet homme frappé d'une si lugubre erreur. que l'évêque était d'autant plus présent qu'il était mort. mais son âme. redevenir par devoir le forçat Jean Valjean. que désormais le maire Madeleine avec toutes ses vertus lui serait abominable. il lui infligeait cette affreuse mort vivante. sa vie. et le plus odieux des voleurs ! il volait à un autre son existence. reprendre son nom. là uniquement. dénoncer le véritable ! Hélas ! c'était là le plus grand des sacrifices. c'était là vraiment achever sa résurrection. mais il le fallait. il tuait moralement un misérable homme. Il fallait donc aller à Arras. ce que l'évêque lui avait ordonné ? – Fermer la porte à son passé ? Mais il ne la fermait pas. sa place au soleil ! il devenait un assassin ! il tuait. le dernier pas à franchir . sa paix. toute sa pénitence était perdue. la plus poignante des victoires. et fermer à jamais l'enfer d'où il sortait ! Y retomber en apparence. Il continua de se questionner. Que les hommes voyaient sa vie. le malheureux homme venait de sentir la saveur amère d'une mauvaise pensée et d'une mauvaise action. qu'on appelle le bagne ! Au contraire. non sa personne. Redevenir honnête et bon. mais que l'évêque voyait sa face. se livrer. et il n'y avait plus qu'à dire : à quoi bon ? Il sentait que l'évêque était là. mais que l'évêque voyait sa conscience. Être un juste ! est-ce que ce n'était pas là surtout. Que les hommes voyaient son masque. grand Dieu ! il la rouvrait en faisant une action infâme ! mais il redevenait un voleur. c'était en sortir en réalité ! Il fallait faire cela ! il n'avait rien fait s'il ne faisait pas cela ! toute sa vie était inutile. Douloureuse – 345 – . qui était le grand. cette mort à ciel ouvert. Mais quel but ? cacher son nom ? tromper la police ? Était-ce pour une chose si petite qu'il avait fait tout ce qu'il avait fait ? Est-ce qu'il n'avait pas un autre but. que l'évêque le regardait fixement. Il la recracha avec dégoût.Pour la première fois depuis huit années. ce qu'il avait toujours voulu. qui était le vrai ? Sauver.

dit-il. La lettre à M. à Paris. et comme si elles se fussent mues devant lui avec des formes sensibles. Il prit ses livres. et recommença à marcher.destinée ! il n'entrerait dans la sainteté aux yeux de Dieu que s'il rentrait dans l'infamie aux yeux des hommes ! – Eh bien. Il tira d'un secrétaire un portefeuille qui contenait quelques billets de banque et le passeport dont il s'était servi cette même année pour aller aux élections. banquier. Il jeta au feu une liasse de créances qu'il avait sur de petits commerçants gênés. Sa rêverie n'avait point dévié. s'il y avait eu quelqu'un dans sa chambre en cet instant : À Monsieur Laffitte. les deux idées qui avaient été jusque-là la double règle de sa vie : cacher son nom. prenons ce parti ! faisons notre devoir ! sauvons cet homme ! Il prononça ces paroles à haute voix. Laffitte terminée. comme s'il y avait précisément là quelque chose qu'il voulait éclaircir ou interroger. Qui l'eût vu pendant qu'il accomplissait ces divers actes auxquels se mêlait une méditation si grave. sanctifier son – 346 – . Il continuait de voir clairement son devoir écrit en lettres lumineuses qui flamboyaient devant ses yeux et se déplaçaient avec son regard : – Va ! nomme-toi ! dénonce-toi ! Il voyait de même. rue d'Artois. Il écrivit une lettre qu'il cacheta et sur l'enveloppe de laquelle on aurait pu lire. dans d'autres instants il relevait la tête et fixait son regard sur un point quelconque de la muraille. il la mit dans sa poche ainsi que le portefeuille. sans s'apercevoir qu'il parlait tout haut. ne se fût pas douté de ce qui se passait en lui. les vérifia et les mit en ordre. Seulement par moments ses lèvres remuaient .

qu'après tout ce Champmathieu n'était pas intéressant. un instant apaisée. que celle-là était le dévouement et que celle-ci était la personnalité . Les procureurs du roi n'agissent-ils pas habituellement ainsi ? On le croit voleur. parce qu'on le sait forçat. une déesse et une géante. au milieu des obscurités et des lueurs. Cependant la fièvre. que l'une venait de la lumière et que l'autre venait de la nuit. qu'en somme il avait volé. tandis que l'autre pouvait devenir mauvaise . il les voyait se combattre. À mesure qu'il songeait. mais elles continuaient de le fortifier dans sa résolution. elles avaient maintenant des statures colossales . Et qui sait même ? a-t-il volé ? est-ce prouvé ? Le nom de Jean Valjean l'accable et semble dispenser de preuves. que l'une disait : le prochain. elles avaient grandi devant l'œil de son esprit . et que l'autre disait : moi . et que ce Champmathieu en marquait la seconde. Mille pensées le traversaient. lui revenait peu à peu. dans cet infini dont nous parlions tout à l'heure. et il voyait la différence qui les séparait. Il y a loin de là aux galères. Il était plein d'épouvante. Un moment il s'était dit : – qu'il prenait peut-être la chose trop vivement. Il sentait qu'il touchait à l'autre moment décisif de sa conscience et de sa destinée . Après la grande crise. Il reconnaissait que l'une de ces idées était nécessairement bonne. c'est un mois de prison.âme. la grande épreuve. Elles se combattaient. mais il lui semblait que la bonne pensée l'emportait. Il se répondit : – Si cet homme a en effet volé quelques pommes. – 347 – . elles lui apparaissaient absolument distinctes. Pour la première fois. que l'évêque avait marqué la première phase de sa vie nouvelle. et il lui semblait qu'il voyait lutter au dedans de lui-même.

qu'il n'était pas maître de déranger les arrangements d'en haut. Minuit sonna d'abord à la paroisse. aux termes précis de la loi. peut-être on considérerait l'héroïsme de son action. que s'il laissait faire. À remuer tant d'idées lugubres. Il compta les douze coups aux deux horloges. que dans tous les cas il fallait choisir : ou la vertu au dehors et l'abomination au dedans. sa popularité. le ferait passible des travaux forcés à perpétuité. cette idée lui vint que. au bagne. Il se détourna de toute illusion. puis à la maison de ville. ou la sainteté au dedans et l'infamie au dehors. Mais cette supposition s'évanouit bien vite. sa bonne renommée. son courage ne défaillait pas. sa vertu. au carcan. et ce qu'il avait fait pour le pays.Dans un autre instant. et il compara le son des deux – 348 – . et il sourit amèrement en songeant que le vol des quarante sous à Petit-Gervais le faisait récidiviste. seraient assaisonnées d'un crime . à la honte sans pitié. au travail sans relâche. il se mêlerait une idée céleste ! Enfin il se dit qu'il y avait nécessité. Il commençait à penser malgré lui à d'autres choses. mais son cerveau se fatiguait. et quel goût auraient toutes ces choses saintes liées à cette chose hideuse ! tandis que. que peut-être même ne serait-il pas plus malheureux après avoir fait son devoir qu'après l'avoir éludé . au poteau. la déférence. s'il restait à Montreuil-sur-mer. Il allait et venait toujours. sa considération. au bonnet vert. la vénération. sa charité. et qu'on lui ferait grâce. à des choses indifférentes. et sa vie honnête depuis sept ans. que cette affaire reparaîtrait certainement et. ses bonnes œuvres. Il se dit qu'il fallait faire son devoir . sa richesse. lorsqu'il se serait dénoncé. se détacha de plus en plus de la terre et chercha la consolation et la force ailleurs. que sa destinée était ainsi faite. Ses artères battaient violemment dans ses tempes. s'il accomplissait son sacrifice.

– être un magistrat méprisable et respecté ou un galérien infâme et vénérable. et cette pauvre femme ! Ici une crise nouvelle se déclara. Il alluma un peu de feu. se Usent aussi Albe et Rome dont la guerre devint fratricide lorsque le duel des Horaces et des Curiaces dut y mettre fin. Il se rappela à cette occasion que quelques jours auparavant il avait vu chez un marchand de ferrailles une vieille cloche à vendre sur laquelle ce nom était écrit : Antoine Albin de Romainville172. du criminel. Fantine. Sur les résonances personnelles de ces noms. apparaissant brusquement dans sa rêverie. Cependant il était retombé dans sa stupeur. 172 – 349 – . Dans ces noms. j'avais pris la résolution de me dénoncer. y fut comme un rayon d'une lumière inattendue. voir aussi plus loin les notes 176 et 177. – cacher ma personne ou sauver mon âme. Albin et Romainville. ce n'est que moi ! Mais.cloches. c'est moi. se dit-il. fraternel et amoureux. Il y parvint enfin. Il lui fallait faire un assez grand effort pour se rappeler à quoi il songeait avant que minuit sonnât. il s'écria : – Ah çà. mon Albin est dans Claude Gueux l'ami. Et puis tout à coup il pensa à la Fantine. Il ne songea pas à fermer la fenêtre. Il lui sembla que tout changeait d'aspect autour de lui. c'est toujours moi. – Ah ! oui. mais ! jusqu'ici je n'ai considéré que moi ! je n'ai eu égard qu'à ma convenance ! Il me convient de me taire ou de me dénoncer. – Tiens ! dit-il. Il avait froid.

des fabriques. Dans dix ans j'aurai gagné dix millions. des ouvriers. on me remet aux galères. il naît des villages où il n'y a que des fermes. le crédit . enrichi tout le pays . vivifié. si je me dénonce. moi oublié. stimulé. On lâche ce Champmathieu. et avec la misère disparaissent la débauche. dont j'ai causé sans le vouloir tout le malheur ! Et cet enfant que je voulais aller chercher. – Si je ne me dénonce pas ? Voyons. je les répands dans le pays. c'est vrai. des femmes. la misère disparaît. il eut comme un moment d'hésitation et de tremblement .Dieu. je n'ai rien à moi. moi de moins. c'est bien. Voilà ce qui se passe. c'est moi qui ai mis le tison dans le feu et la viande dans la marmite . tous les crimes ! Et cette pauvre mère élève son enfant ! et voilà tout un pays riche et honnête ! Ah çà. une industrie. il y a un pays. moi effacé. il s'arrêta . les familles. avant moi il n'y avait rien . qu'arrivera-t-il de tout ceci ? – Si je me dénonce ? on me prend. c'est de l'égoïsme tout cela ! Ce sont des formes diverses de l'égoïsme. fécondé. mais c'est de l'égoïsme ! Si je songeais un peu aux autres ? La première sainteté est de penser à autrui. Voyons. que j'ai promis à la mère ! Estce que je ne dois pas aussi quelque chose à cette femme. Et puis ? Que se passet-il ici ? Ah ! ici. il a volé ! Moi. je continue. Je m'ôte. j'étais fou. des hommes. animé. cet homme va aux galères. les manufactures et les usines se multiplient. la prostitution. examinons. mille familles ! sont heureuses . en réparation du mal que je lui ai fait ? Si je disparais. si je ne me dénonce pas ? Après s'être fait cette question. mais. des enfants. j'étais absurde. tous les vices. qu'est-ce que cela me fait ? Ce n'est pas pour moi ce que je fais ! La prospérité de tous va croissant. le meurtre. mais ce moment dura peu. j'ai relevé. des vieux grandspères. que diable ! il a volé ! J'ai beau me dire qu'il n'a pas volé. je reste ici. la contrée se peuple . c'est l'âme de moins. et il se répondit avec calme : – Eh bien. tout meurt. une ville. je fais vivre tout cela . le vol. des pauvres gens ! J'ai créé tout ceci. partout où il y a une cheminée qui fume. L'enfant devient ce qu'il peut. les industries s'éveillent et s'excitent. Moi excepté. – Et cette femme qui a tant souffert. qu'est-ce que – 350 – . qui a tant de mérites dans sa chute. il naît des fermes où il n'y a rien . j'ai fait l'aisance. qu'arrive-t-il ? La mère meurt. la circulation. cent familles.

mères. lequel n'a plus que quelques années à vivre au bout du compte et ne sera guère plus malheureux au bagne que dans sa masure. c'est là qu'est la vertu. mais juste au fond. après avoir longtemps tâtonné au plus noir de ces ténèbres. Mon parti est pris. Cette fois il lui semblait qu'il était content. – Oui. accepter. J'ai la solution. qui sauvent un vieux vagabond. a mérité les galères pour autre chose. si ce n'est pour cela ! Beaux scrupules qui sauvent un coupable et qui sacrifient des innocents. Il lui semblait qu'après être descendu dans ces profondeurs. il faudra que tout un pays périsse ! il faudra qu'une pauvre femme crève à l'hôpital ! qu'une pauvre petite fille crève sur le pavé ! comme des chiens ! Ah ! mais c'est abominable ! Sans même que la mère ait revu son enfant ! sans que l'enfant ait presque connu sa mère ! Et tout ça pour ce vieux gredin de voleur de pommes qui. un voleur. il se remit à marcher. enfants ! Cette pauvre petite Cosette qui n'a que moi au monde et qui est sans doute en ce moment toute bleue de froid dans le bouge de ces Thénardier ! Voilà encore des canailles ceux-là ! Et je manquerais à mes devoirs envers tous ces pauvres êtres ! Et je m'en irais me dénoncer ! Et je ferais cette inepte sottise ! Mettons tout au pis. Il faut finir par s'en tenir à quelque chose. un drôle évidemment. Il se leva. et qu'il la tenait dans sa main . quoi ! pour sauver d'une punition peut-être un peu exagérée. vraiment. et qui sacrifient toute une population. c'est là qu'est le dévouement. une de ces vérités. Quoi ! parce qu'il m'aura plu de faire le grand et le généreux. qu'à moi seul. Supposons qu'il y ait une mauvaise action pour moi dans ceci et que ma conscience me la reproche un jour. à coup sûr. – c'est du mélodrame. pensa-t-il. il venait enfin de trouver un de ces diamants. – 351 – . après tout ! – parce que je n'aurai songé qu'à moi. et ne rien précipiter. On ne trouve les diamants que dans les ténèbres de la terre . Je suis dans le vrai. ces reproches qui ne chargent que moi. on ne sait qui.je parlais donc de me dénoncer ? Il faut faire attention. et il s'éblouissait à la regarder. femmes. on ne trouve les vérités que dans les profondeurs de la pensée. c'est cela. pour le bien d'autrui. cette mauvaise action qui ne compromet que mon âme.

je reste Madeleine. s'il se trouve que quelqu'un est Jean Valjean à cette heure. et dit : – Tiens ! cela m'a soulagé de prendre une résolution ! Je suis tout autre à présent. Une cachette s'ouvrit. dans cette chambre même. Il fouilla dans sa poche. Je ne connais pas cet homme173.Laissons faire ! Ne vacillons plus. s'il s'arrête et s'abat sur une tête. des choses muettes qui seraient des témoins. Il introduisit cette clef dans une serrure dont on voyait à peine le trou. tant pis pour elle ! Il se regarda dans le petit miroir qui était sur sa cheminée. je ne sais plus ce que c'est. c'est dit. qu'il s'arrange ! cela ne me regarde pas. 72). XXVI. des objets qui m'accuseraient. en tira sa bourse. Il marcha encore quelques pas. l'ouvrit. perdu qu'il était dans les nuances les plus sombres du dessin qui couvrait le papier collé sur le mur. puis il s'arrêta court : – Allons ! dit-il. Ceci est dans l'intérêt de tous. Malheur à celui qui est Jean Valjean ! Ce n'est plus moi. ne reculons plus. une espèce de fausse armoire ménagée entre l'angle de la muraille et le manteau de la cheminée. Il faut les briser ! Il y a ici. il faut que tout cela disparaisse. non dans le mien. il ne faut hésiter devant aucune des conséquences de la résolution prise. Il n'y avait dans cette ca- C'est par cette phrase même que Pierre renie le Christ dans l'Évangile (Matthieu. et y prit une petite clef. C'est un nom de fatalité qui flotte dans la nuit. Il y a encore des fils qui m'attachent à ce Jean Valjean. Je suis Madeleine. 173 – 352 – .

174 Les couverts eux. – 353 – . comme l'évêque l'a conseillé. ont été vendus. puis d'un mouvement vif et brusque et d'une seule brassée. désormais inutiles puisqu'elle était vide. havresac. il prit tout. et jeta tout au feu. Au bout de quelques secondes.chette que quelques guenilles. redoublant de précautions. un vieux pantalon. un sarrau de toile bleue. En se penchant. un vieux havresac. Le havresac. Il les avait conservées174 comme il avait conservé les chandeliers d'argent. Le bâton d'épine pétillait et jetait des étincelles jusqu'au milieu de la chambre. eussent aisément reconnu toutes les pièces de ce misérable accoutrement. Lui ne regardait pas le feu et marchait. Tout brûlait. Il referma la fausse armoire. sans même donner un coup d'œil à ces choses qu'il avait si religieusement et si périlleusement gardées pendant tant d'années. la chambre et le mur d'en face furent éclairés d'une grande réverbération rouge et tremblante. comme s'il eût craint qu'elle ne s'ouvrît malgré le verrou qui la fermait . en octobre 1815. bâton. on eût aisément reconnu une pièce d'argent. pour se rappeler toujours son point de départ. en se consumant avec d'affreux chiffons qu'il contenait. Sans doute la pièce de quarante sous volée au petit savoyard. allant et venant toujours du même pas. et il laissait voir les flambeaux qui venaient de l'évêque. haillons. Ceux qui avaient vu Jean Valjean à l'époque où il traversait Digne. Seulement il cachait ceci qui venait du bagne. Il jeta un regard furtif vers la porte. en cacha la porte derrière un gros meuble qu'il y poussa. avait mis à nu quelque chose qui brillait dans la cendre. et. et un gros bâton d'épine ferré aux deux bouts.

il devint comme un homme qui écoute une chose terrible. c'est convenu. voilà un homme. vis heureux. – Oui. et ils étaient dans le feu. un innocent. et pendant ce temps-là. nourris des indigents. Il faut aussi détruire cela. toi. reste honorable et honoré. qui va être condamné. pendant que tu seras ici dans la joie et dans la lumière. tout Jean Valjean est encore là-dedans. dont ton nom fait tout le malheur. élève des orphelins. c'est cela. – Tiens ! pensa-t-il. – La bonne chaleur ! dit-il. Applaudis-toi ! Ainsi. enrichis la ville. Une minute de plus. voilà un vieillard qui ne sait ce qu'on lui veut. il y aura quelqu'un qui aura ta casaque rouge. achève ! disait la voix. Il prit les deux flambeaux. qui va être pris pour toi. En ce moment il lui sembla qu'il entendait une voix qui criait au dedans de lui : – Jean Valjean ! Jean Valjean ! Ses cheveux se dressèrent. Il y avait assez de feu pour qu'on pût les déformer promptement et en faire une sorte de lingot méconnaissable. Sois honnête homme. Complète ce que tu fais ! détruis ces flambeaux ! anéantis ce souvenir ! oublie l'évêque ! oublie tout ! perds ce Champmathieu ! va. qui por– 354 – . c'est résolu. qui n'a rien fait peut-être.Tout à coup ses yeux tombèrent sur les deux flambeaux d'argent que la réverbération faisait reluire vaguement sur la cheminée. Il se pencha sur le foyer et s'y chauffa un instant. qui va finir ses jours dans l'abjection et dans l'horreur ! c'est bien. vertueux et admiré. c'est bien. Il remua le brasier avec un des deux chandeliers. Reste monsieur le maire. sur qui ton nom pèse comme un crime. c'est dit. Il eut un vrai bien-être.

d'abord toute faible et qui s'était élevée du plus obscur de sa conscience. et tout égaré. et qui te béniront. Il attachait sur les flambeaux un œil hagard. – Y a-t-il quelqu'un ici ? demanda-t-il à haute voix. c'est bien arrangé ainsi ! Ah ! misérable ! La sueur lui coulait du front. et il n'y aura que la malédiction qui montera jusqu'à Dieu ! Cette voix. Puis il reprit avec un rire qui ressemblait au rire d'un idiot : – Que je suis bête ! il ne peut y avoir personne. et une seule que personne n'entendra et qui te maudira dans les ténèbres. Cependant ce qui parlait en lui n'avait pas fini. et il l'entendait maintenant à son oreille. infâme ! toutes ces bénédictions retomberont avant d'arriver au ciel. qui parleront bien haut. Il crut entendre les dernières paroles si distinctement qu'il regarda dans la chambre avec une sorte de terreur. Il posa les flambeaux sur la cheminée. La voix continuait : – Jean Valjean ! il y aura autour de toi beaucoup de voix qui feront un grand bruit. Alors il reprit cette marche monotone et lugubre qui troublait dans ses rêves et réveillait en sursaut l'homme endormi audessous de lui. Il lui semblait qu'elle était sortie de lui-même et qu'elle parlait à présent en dehors de lui.tera ton nom dans l'ignominie et qui traînera ta chaîne au bagne ! Oui. Eh bien ! écoute. mais celui qui y était n'était pas de ceux que l'œil humain peut voir. Il y avait quelqu'un . était devenue par degrés éclatante et formidable. – 355 – .

le bonnet vert sur les yeux. si radieuse. à l'honneur. si pure. à la liberté ! Il n'irait plus se promener dans les champs. sous le fouet du sergent. le lit de camp. Il ne lirait plus dans ces livres. accablé de lassitude. être tutoyé par le premier venu. Au bout de quelques instants il ne savait plus où il en était. ruisselant de sueur. toutes ces horreurs connues ! À son âge. recevoir le coup de bâton de l'argousin ! avoir les pieds nus dans des souliers ferrés ! tendre matin et soir sa jambe au marteau du rondier qui visite la manille ! subir la curiosité des étrangers auxquels on dirait : Celui-là. Grand Dieu ! au lieu de cela. cette petite chambre ! Tout lui paraissait charmant à cette heure. Se dénoncer. tout ce qu'il faudrait reprendre. après avoir été ce qu'il était ! Si encore il était jeune ! Mais. à ce respect de tous. cette chambre. l'escalier-échelle du bagne flottant ! Oh ! quelle misère ! – 356 – . il n'entendrait plus chanter les oiseaux au mois de mai. qui a été maire à Montreuilsur-mer ! Le soir. Les deux idées qui le conseillaient lui paraissaient aussi funestes l'une que l'autre. Il faudrait donc dire adieu à cette existence si bonne. remonter deux à deux. être fouillé par le garde-chiourme. ne lui monterait plus son café le matin. la fatigue. vieux. Il reculait maintenant avec une égale épouvante devant les deux résolutions qu'il avait prises tour à tour. il n'écrirait plus sur cette petite table de bois blanc ! Sa vieille portière. la veste rouge. Il semble que parfois dans les occasions suprêmes on se remue pour demander conseil à tout ce qu'on peut rencontrer en se déplaçant. il ne ferait plus l'aumône aux petits enfants ! Il ne sentirait plus la douceur des regards de reconnaissance et d'amour fixés sur lui ! Il quitterait cette maison qu'il avait bâtie. le cachot. grand Dieu ! se livrer ! Il envisagea avec un immense désespoir tout ce qu'il faudrait quitter.Cette marche le soulageait et l'enivrait en même temps. c'est le fameux Jean Valjean. – Quelle fatalité ! quelle rencontre que ce Champmathieu pris pour lui ! Être précipité justement par le moyen que la providence paraissait d'abord avoir employé pour l'affermir ! Il y eut un moment où il considéra l'avenir. la chaîne au pied. le carcan. la chiourme. la seule servante qu'il eût.

et y devenir démon ! rentrer dans l'enfer. Il tâchait de se poser une dernière fois. Hélas ! toutes ses irrésolutions l'avaient repris. Les vagues aspects de tous les raisonnements ébauchés par sa rêverie tremblaient et se dissipaient l'un après l'autre en fumée. qu'il accomplissait une agonie. Il chancelait au dehors comme au dedans. Ce nom de Romainville lui revenait sans cesse à l'esprit avec deux vers d'une chanson qu'il avait entendue autrefois. le problème sur lequel il était en quelque sorte tombé d'épuisement. quelque chose de lui allait mourir . Faut-il se dénoncer ? Faut-il se taire ? – Il ne réussissait à rien voir de distinct. À de certains moments. et y devenir ange ! Que faire. Elles prirent ce je ne sais quoi de stupéfié et de machinal qui est propre au désespoir. à quelque parti qu'il s'arrêtât. l'agonie de son bonheur ou l'agonie de sa vertu. Ses idées recommencèrent à se mêler. – 357 – . Seulement il sentait que. il faisait effort pour ressaisir son intelligence.La destinée peut-elle donc être méchante comme un être intelligent et devenir monstrueuse comme le cœur humain ! Et. qu'il entrait dans un sépulcre à droite comme à gauche . et définitivement. et sans qu'il fût possible d'y échapper. nécessairement. luttant contre sa lassitude. Il songeait que Romainville est un petit bois près Paris où les jeunes gens amoureux vont cueillir des lilas au mois d'avril. Il marchait comme un petit enfant qu'on laisse aller seul. Il n'était pas plus avancé qu'au commencement. il retombait toujours sur ce poignant dilemme qui était au fond de sa rêverie : – rester dans le paradis. quoi qu'il fît. grand Dieu ! que faire ? La tourmente dont il était sorti avec tant de peine se déchaîna de nouveau en lui.

longtemps écarté de la main l'effrayant calice qui lui apparaissait ruisselant d'ombre et débordant de ténèbres dans des profondeurs pleines d'étoiles. avait aussi lui. – 358 – . en qui se résument toutes les saintetés et toutes les souffrances de l'humanité.Ainsi se débattait sous l'angoisse cette malheureuse âme. pendant que les oliviers frémissaient au vent farouche de l'infini. Dixhuit cents ans avant cet homme infortuné. l'être mystérieux.

Il s'y endormit et fit un rêve175. l'histoire de cette nuit serait incomplète si nous l'omettions. ce frère auquel je dois dire que je ne pense jamais et dont je ne me souviens presque plus176. Le voici. « J'étais dans une campagne. Sur l'enveloppe nous trouvons cette ligne écrite : Le rêve que j'ai eu cette nuit-là. 2. « Je me promenais avec mon frère. ne se rapportait à la situation que par je ne sais quoi de funeste et de poignant. Ce rêve. mais il lui fit impression. Quel que soit ce rêve. 6 et qui ne réapparaîtra plus jamais 175 – 359 – . Ce cauchemar le frappa tellement que plus tard il l'a écrit.Chapitre IV Formes que prend la souffrance pendant le sommeil Trois heures du matin venaient de sonner. presque sans interruption lorsqu'il se laissa tomber sur sa chaise. comme la plupart des rêves. C'est la sombre aventure d'une âme malade. C'était une habitude de Hugo que de noter ses rêves les plus marquants ainsi qu'en témoignent ses carnets et les textes de Choses vues. 176 La présence obsédante d'un frère – dont l'histoire de Jean Valjean ne faisait pas mention en I. Une grande campagne triste où il n'y avait pas d'herbe. Nous croyons devoir transcrire ici cette chose textuellement. le frère de mes années d'enfance. et il y avait cinq heures qu'il marchait ainsi. Il ne me semblait pas qu'il fît jour ni qu'il fît nuit. C'est un des papiers écrits de sa main qu'il a laissés.

(Sur – 360 – . Je m'aperçus que mon frère n'était plus avec moi. « Mon frère me dit : Prenons par le chemin creux. – est déjà implicitement inscrite plus haut : voir note 172. « Il y avait un chemin creux où l'on ne voyait pas une broussaille ni un brin de mousse. à côté d'où le général en demi-solde avait acquis une propriété et où Victor. « Nous vîmes un homme qui passa près de nous. Au bout de quelques pas. Tout en causant. Il tenait à la main une baguette qui était souple comme un sarment de vigne et lourde comme du fer. et nous rencontrions des passants. Elle évoque bien sûr Eugène. monté sur un cheval couleur de terre. et Romorantin. avait retrouvé un père qu'il croyait perdu. travaillait la fenêtre toujours ouverte. et qui. on voyait son crâne et des veines sur son crâne. « J'entrai dans un village que je vis. et mort en 1837. Je songeai que ce devait être là Romainville (pourquoi Romainville ?)177. Le frère est ici directement lié au père – Léopold recueillit Eugène à Blois – dans le nom de Romainville où s'inscrivent à la fois Thionville.« Nous causions. 177 Cette parenthèse est de la main de Jean Valjean. Tout était couleur de terre. nous avions froid à cause de cette fenêtre ouverte. même le ciel. depuis qu'elle demeurait sur la rue. dont le général Hugo fut le défenseur en 1814 et 1815. Ce cavalier passa et ne nous dit rien. devenu fou. rival en amour et en poésie. C'était un homme tout nu. « Il n'y avait pas d'arbres dans la campagne. on ne me répondit plus quand je parlais. le frère perdu. Nous parlions d'une voisine que nous avions eue autrefois. couleur de cendre. L'homme n'avait pas de cheveux . en 1815.

« La première chambre était déserte. Toutes les rues étaient désertes. J'entrai dans la seconde. « Folio ». « J'errai dans le village. Mais il y avait derrière chaque angle de mur. Aucun être vivant ne passait dans les rues. voir l'annotation de ce texte par Y. J'entrai dans une seconde rue.« La première rue où j'entrai était déserte. je me retournai. derrière chaque porte. La maison avait un jardin. Gohin. il y avait un homme debout contre le mur. toutes les portes étaient ouvertes. j'y entrai. et je vis une grande foule qui venait derrière moi. Je dis à cet homme : – Quel est ce pays ? où suis-je ? L'homme ne répondit pas. Je vis la porte d'une maison ouverte. ceci. Ils ne semblaient pas se hâter. derrière chaque arbre. En un instant. « Je sortis de la maison et j'entrai dans le jardin. dans l'édition Gallimard. Ils ne faisaient aucun bruit en marchant. et cependant ils marchaient plus vite que moi. Je demandai à cet homme : – À qui est cette maison ? où suis-je ? L'homme ne répondit pas. On n'en voyait jamais qu'un à la fois. Ils avaient des têtes étranges.) – 361 – . un homme debout qui se taisait. je trouvai un homme qui se tenait debout. Derrière le premier arbre. Le jardin était désert. ne marchait dans les chambres ou ne se promenait dans les jardins. Je reconnus tous les hommes que j'avais vus dans la ville. Ces hommes me regardaient passer. « Au bout de quelque temps. et je m'aperçus que c'était une ville. Je dis à cet homme : – Quel est ce jardin ? où suis-je ? L'homme ne répondit pas. « Je sortis de la ville et je me mis à marcher dans les champs. des Misérables. Derrière l'angle que faisaient les deux rues. Derrière la porte de cette chambre. il y avait un homme debout contre le mur.

Le feu s'était éteint. et il reconnut que ces deux étoiles étaient les lanternes d'une voiture. – tiens ! songea-t-il. un second bruit pareil au premier acheva de le réveiller . Il était encore nuit noire. Les visages de ces hommes étaient couleur de terre. Il était glacé. il n'y en a pas dans le ciel. Il n'y avait toujours pas d'étoiles au ciel. Le bruit qu'il avait entendu. À la clarté qu'elles jetaient. La bougie touchait à sa fin. il alla à la fenêtre. C'était un tilbury attelé d'un petit cheval blanc. Elles sont sur la terre maintenant. il put distinguer la forme de cette voiture. De sa fenêtre on voyait la cour de la maison et la rue. Il vit au-dessous de lui deux étoiles rouges dont les rayons s'allongeaient et se raccourcissaient bizarrement dans l'ombre. il regarda.cette foule me rejoignit et m'entoura. Cependant ce trouble se dissipa. Un vent qui était froid comme le vent du matin faisait tourner dans leurs gonds les châssis de la croisée restée ouverte. Il se leva. Comme sa pensée était encore à demi submergée dans la brume des rêves. – 362 – . Un bruit sec et dur qui résonna tout à coup sur le sol lui fit baisser les yeux. c'étaient les coups de pied du cheval sur le pavé. « Alors le premier que j'avais vu et questionné en entrant dans la ville me dit : – Où allez-vous ? Est-ce que vous ne savez pas que vous êtes mort depuis longtemps ? « J'ouvris la bouche pour répondre. et je m'aperçus qu'il n'y avait personne autour de moi. » Il se réveilla.

Il reconnut la voix de la vieille femme. – Le cocher dit qu'il vient chercher monsieur le maire. – 363 – . – Eh bien. Il frissonna de la tête aux pieds. reprit-il. – Quel tilbury ? – Est-ce que monsieur le maire n'a pas fait demander un tilbury ? – Non. – Qu'est-ce que cela me fait ? – Monsieur le maire.– Qu'est-ce que c'est que cette voiture ? se dit-il. sa portière. c'est le cabriolet. Qui est-ce qui vient donc si matin ? En ce moment on frappa un petit coup à la porte de sa chambre. et cria d'une voix terrible : – Qui est là ? Quelqu'un répondit : – Moi. dit-il. il est tout à l'heure cinq heures du matin. – Quel cabriolet ? – Le tilbury. monsieur le maire. qu'est-ce que c'est ? – Monsieur le maire.

que faut-il que je réponde ? – Dites que c'est bien. – 364 – . Elle se hasarda pourtant à élever encore la voix : – Monsieur le maire. – Ah ! oui ! reprit-il.– Quel cocher ? – Le cocher de M. M. – M. et que je descends. La vieille attendait. elle eût été épouvantée. Scaufflaire. Il examinait d'un air stupide la flamme de la bougie et prenait autour de la mèche de la cire brûlante qu'il roulait dans ses doigts. Scaufflaire. Scaufflaire ? Ce nom le fit tressaillir comme si un éclair lui eût passé devant la face. Si la vieille femme l'eût pu voir en ce moment. Il se fit un assez long silence.

Cette nuit-là. Elles allaient. un petit tilbury attelé d'un cheval blanc. l'une pour le courrier. avaient je ne sais quoi de difforme et de bossu. c'est celui que nous venons de voir se débattre dans des convulsions dignes à coup sûr de pitié. la malle qui descendait à Montreuil-sur-mer par la route de Hesdin accrocha. au tournant d'une rue. Le courrier cria à cet homme d'arrêter. était placé derrière le cabriolet et faisait corps avec lui. Le coffre aux dépêches. arrivait à Montreuil-sur-mer un peu avant cinq heures du matin. Ces voitures. termites. Les roues étaient armées de ces longs moyeux offensifs qui tiennent les autres voitures à distance et qu'on voit encore sur les routes d'Allemagne. La malle partie d'Arras toutes les nuits à une heure. avec un petit corsage. tapissés de cuir fauve au dedans. et qui. fort vite. elles ressemblaient à ces insectes qu'on appelle. et continua sa route au grand trot. La roue du tilbury reçut un choc assez rude. au moment où elle entrait dans la ville. traînent un gros arrière-train. après le passage du courrier de Paris. mais le voyageur n'écouta pas. suspendus sur des ressorts à pompe. auxquelles rien ne ressemble aujourd'hui. et. je crois. l'autre pour le voyageur. – Voilà un homme diablement pressé ! dit le courrier. qui venait en sens inverse et dans lequel il n'y avait qu'une personne. Ces malles étaient des cabriolets à deux roues. un homme enveloppé d'un manteau. quand on les voyait passer de loin et ramper dans quelque route à l'horizon.Chapitre V Bâtons dans les roues Le service des postes d'Arras à Montreuil-sur-mer se faisait encore à cette époque par de petites malles du temps de l'empire. L'homme qui se hâtait ainsi. immense boîte oblongue. du reste. – 365 – . Ce coffre était peint en noir et le cabriolet en jaune. et n'ayant que deux places.

rien fait. – qu'à la vérité il y aurait là Javert. mais qu'à coup sûr ils ne le reconnaîtraient pas . et que rien n'est entêté comme les suppositions et les conjectures . Aucun des actes de sa conscience n'avait été définitif. Au fond. dans cette obscure caverne de l'inconnu ? Du reste il n'avait rien résolu. – qu'il en était le maître. quel que dût être le résultat. qu'au bout du compte. – que de loin on se faisait des montagnes de tout . – que cela même était prudent. sa conscience serait probablement fort soulagée de le laisser aller au bagne à sa place . mais il allait peut-être ailleurs aussi. à juger les choses par lui-même . – que toutes les conjectures et toutes les suppositions étaient fixées sur ce Champmathieu. Quelque chose le poussait. Par moments il le sentait. mais qu'il en sortirait . quelque chose l'attirait. Il allait au hasard devant lui. et il tressaillait. – que. si mauvaise qu'elle voulût être. qu'il fallait savoir ce qui se passerait . – qu'après tout il tenait sa destinée. dans sa main .Où allait-il ? Il n'eût pu le dire. qu'on ne pouvait rien décider sans avoir observé et scruté . Quel homme n'est entré. Pourquoi allait-il à Arras ? Il se répétait ce qu'il s'était déjà dit en retenant le cabriolet de Scaufflaire. – 366 – . Pourquoi se hâtait-il ? Il ne savait. ce Cochepaille. Ce qui se passait en lui. personne ne pourrait le dire. il n'y avait aucun inconvénient à voir de ses yeux. quelque misérable. anciens forçats qui l'avaient connu . – qu'il n'y avait donc aucun danger. et ce Brevet. rien décidé. Que sans doute c'était un moment noir. tous le comprendront. Où ? À Arras sans doute . rien arrêté. Il était plus que jamais comme au premier moment. Il se cramponnait à cette pensée. lorsqu'il aurait vu ce Champmathieu. ce Chenildieu. Il s'enfonçait dans cette nuit comme dans un gouffre. pour tout dire. – bah ! quelle idée ! – que Javert en était à cent lieues . il eût mieux aimé ne point aller à Arras. au moins une fois en sa vie.

Il ne les voyait pas. – 367 – . il regarda. mais qui a le poitrail ouvert. lequel trottait de ce bon trot réglé et sûr qui fait deux lieues et demie à l'heure. à son insu.Cependant il y allait. il se disait : il y a pourtant làdedans des gens qui dorment ! Le trot du cheval. les grelots du harnais. L'excellente bête avait fait cinq lieues en deux heures et n'avait pas une goutte de sueur sur la croupe. la ville de Montreuil-sur-mer était assez loin derrière lui. Ce cheval était. et par une sorte de pénétration presque physique. passer devant ses yeux toutes les froides figures d'une aube d'hiver. les roues sur le pavé. sans les voir. il fouettait le cheval. la croupe large. il sentait quelque chose en lui qui reculait. comme l'avait dit Scaufflaire. ces noires silhouettes d'arbres et de collines ajoutaient à l'état violent de son âme je ne sais quoi de morne et de sinistre. Chaque fois qu'il passait devant une de ces maisons isolées qui côtoient parfois les routes. Il regarda l'horizon blanchir . Ces choses-là sont charmantes quand on est joyeux et lugubres quand on est triste. de cette petite race du Boulonnais qui a trop de tête. mais robuste et saine. Au point du jour il était en rase campagne . mais. faisaient un bruit doux et monotone. Il s'arrêta devant une auberge pour laisser souffler le cheval et lui faire donner l'avoine. Il était grand jour lorsqu'il arriva à Hesdin. la jambe sèche et fine et le pied solide . À mesure que le cabriolet avançait. Tout en songeant. race laide. Le matin a ses spectres comme le soir. trop de ventre et pas assez d'encolure.

Il répondit.Il n'était pas descendu du tilbury. – De cinq lieues d'ici. – Que dites-vous là. Le garçon d'écurie qui apportait l'avoine se baissa tout à coup et examina la roue de gauche. – Ah ! – Pourquoi dites-vous : ah ? Le garçon se pencha de nouveau. mais qui à coup sûr ne fera pas maintenant un quart de lieue. mon ami ? – Je dis que c'est un miracle que vous ayez fait cinq lieues sans rouler. Regardez plutôt. vous et votre cheval. puis se redressa en disant : – C'est que voilà une roue qui vient de faire cinq lieues. dans quelque fossé de la grande route. – 368 – . presque sans sortir de sa rêverie : – Pourquoi ? – Venez-vous de loin ? reprit le garçon. c'est possible. resta un moment silencieux. – Allez-vous loin comme cela ? dit cet homme. l'œil fixé sur la roue. Il sauta à bas du tilbury.

il y a un charron ici ? – Sans doute. – Rendez-moi le service de l'aller chercher. le charron. Est-ce que monsieur est pressé ? – Très pressé. – Mon ami. – Impossible. – Pouvez-vous raccommoder cette roue sur-le-champ ? – Oui. – 369 – . – Demain ! – Il y a une grande journée d'ouvrage. – Quand pourrai-je repartir ? – Demain. à deux pas. Le choc de la malle-poste avait fendu deux rayons et labouré le moyeu dont l'écrou ne tenait plus. Hé ! maître Bourgaillard ! Maître Bourgaillard. était sur le seuil de sa porte. monsieur. – Je payerai tout ce qu'on voudra. dit-il au garçon d'écurie. monsieur.La roue en effet était gravement endommagée. Il faut que je reparte dans une heure au plus tard. Il vint examiner la roue et fit la grimace d'un chirurgien qui considère une jambe cassée. – Il est là. monsieur.

– C'est inutile. Deux roues font la paire. – Impossible pour aujourd'hui. toutes les roues ne vont pas à tous les essieux. Je n'ai à vendre que des roues de charrette. – Une roue de rechange ? – Oui. – Monsieur. Deux roues ne vont pas ensemble au hasard. – Essayez toujours. – Eh bien ! dans deux heures. Nous sommes un petit pays ici. – L'affaire que j'ai ne peut attendre à demain. Il faut refaire deux rais et un moyeu. on la remplaçait ? – Comment cela ? – Vous êtes charron ? – Sans doute. – Est-ce que vous n'auriez pas une roue à me vendre ? Je pourrais repartir tout de suite.– Impossible. au lieu de raccommoder cette roue. vendez-moi une paire de roues. monsieur. – Je n'ai pas une roue toute faite pour votre cabriolet. – 370 – . Monsieur ne pourra repartir avant demain. – En ce cas. Si. monsieur.

et puis. ajouta le charron. – Nous sommes un petit pays. – Eh bien. c'est une calèche. les cabriolets qu'on vous loue ! j'en aurais un que je ne vous le louerais pas. – Quoi ! pas une carriole ? Je ne suis pas difficile. – En prenant des chevaux de poste ? – 371 – . – Et monsieur veut arriver aujourd'hui ? – Mais oui. une vieille calèche qui est à un bourgeois de la ville qui me l'a donnée en garde et qui s'en sert tous les trente-six du mois. du premier coup d'œil.– Auriez-vous un cabriolet à me louer ? Le maître charron. il faudrait deux chevaux. J'ai bien là sous la remise. Je vous la louerais bien. – Vous les arrangez bien. – Je prendrai des chevaux de poste. avait reconnu que le tilbury était une voiture de louage. Il haussa les épaules. à me vendre ? – Je n'en ai pas. qu'est-ce que cela me fait ? mais il ne faudrait pas que le bourgeois la vît passer . comme vous voyez. – Où va monsieur ? – À Arras.

– Sans doute. voyez-vous bien.– Pourquoi pas ? – Est-il égal à monsieur d'arriver cette nuit à quatre heures du matin ? – Non certes. On me vendra bien une selle dans le pays. Mais ce cheval-ci endure-t-il la selle ? – C'est vrai. – Allons. et l'on prend les chevaux partout. – C'est que. Monsieur attendra au moins trois ou quatre heures à chaque relais. il faut de forts attelages. Et puis on va au pas. en prenant des chevaux de poste. Nous sommes un chemin de traverse. C'est la saison des grandes charrues qui commence. monsieur n'arrivera pas à Arras avant demain. – Alors… – Mais je trouverai bien dans le village un cheval à louer ? – Un cheval pour aller à Arras d'une traite ! – 372 – . les chevaux sont aux champs. à la poste comme ailleurs. j'irai à cheval. Les relais sont mal servis. Il y a beaucoup de côtes à monter. – Eh bien. vous m'y faites penser. Il ne l'endure pas. il y a une chose à dire. Dételez le cabriolet. en prenant des chevaux de poste… – Monsieur a son passeport ? – Oui.

celle qui monte comme celle qui descend. Mais ni à vendre ni à louer. ni pour cinq cents francs. Il faudrait l'acheter d'abord. – Demain il sera trop tard. oui . Et puis la jante aussi est en mauvais état. ni pour mille. vous ne le trouveriez pas ! – Comment faire ? – Le mieux. car on ne vous connaît pas. Les deux malles font le service la nuit. là. – Il faudrait un cheval comme on n'en a pas dans nos endroits. – 373 – . – Comment ! il vous faut une journée pour raccommoder cette roue ? – Une journée. le moyeu. c'est que je raccommode la roue et que vous remettiez votre voyage à demain. et une bonne ! – En mettant deux ouvriers ? – En en mettant dix ! – Si on liait les rayons avec des cordes ? – Les rayons. – Dame ! – N'y a-t-il pas la malle-poste qui va à Arras ? Quand passe-telle ? – La nuit prochaine.– Oui. non. en honnête homme.

– Y a-t-il un autre charron ? Le garçon d'écurie et le maître charron répondirent en même temps en hochant la tête. il avait loyalement et scrupuleusement épuisé tous les moyens . Il lui semblait que le poignet de fer qui lui serrait le cœur depuis vingt heures venait de le lâcher. ni devant la fatigue. – Non. Il lui paraissait que maintenant Dieu était pour lui. Il ne s'était pas rendu à cette espèce de première sommation . S'il n'allait pas plus loin. Il respira. Il était évident que la providence s'en mêlait. tranquillement. il venait de faire tous les efforts possibles pour continuer son voyage .– Y a-t-il un loueur de voitures dans la ville ? – Non. mais le fait de la providence. il n'avait reculé ni devant la saison. C'était elle qui avait brisé la roue du tilbury et qui l'arrêtait en route. cela ne le regardait plus. Ce n'était plus sa faute. et se déclarait. il n'avait rien à se reprocher. et qu'à présent il n'avait qu'à revenir sur ses pas. Il respira librement et à pleine poitrine pour la première fois depuis la visite de Javert. ni devant la dépense . – 374 – . Il se dit qu'il avait fait tout ce qu'il pouvait. Il sentit une immense joie. c'était. non le fait de sa conscience.

– Chez moi. Cette simple parole. – Où ça donc ? reprit le charron. prenait la résolution de rebrousser chemin. Au moment où le voyageur. je cherche un cabriolet à louer. elle n'eût point eu de témoins. quelques allants et venants s'étaient arrêtés autour d'eux. dit la femme. Il était accompagné d'une vieille femme. s'était détaché du groupe en courant. répliqua la vieille. auquel personne n'avait pris garde. un jeune garçon. les choses en fussent restées là. – Monsieur. Après avoir écouté pendant quelques minutes. Et il se hâta d'ajouter : – Mais il n'y en a pas dans le pays. Tout colloque dans la rue produit inévitablement un cercle. Il y a toujours des gens qui ne demandent qu'à être spectateurs. bonne femme. – 375 – . mon garçon me dit que vous avez envie de louer un cabriolet. et il est probable que nous n'aurions eu à raconter aucun des événements qu'on va lire . cet enfant revenait. personne ne l'eût entendue. lui fit ruisseler la sueur dans les reins. après la délibération intérieure que nous venons d'indiquer. Il crut voir la main qui l'avait lâché reparaître dans l'ombre derrière lui. dit la vieille. Il répondit : – Oui. mais cette conversation s'était faite dans la rue.Si sa conversation avec le charron eût eu lieu dans une chambre de l'auberge. toute prête à le reprendre. – Si fait. prononcée par une vieille femme que conduisait un enfant. Pendant qu'il questionnait le charron.

Il tressaillit. – cela était posé à cru sur l'essieu. – cela n'irait pas beaucoup plus loin que le tilbury. cette patache. – il pleuvait dedans. y monta. Au moment où la carriole s'ébranla. – il est vrai que les banquettes étaient suspendues à l'intérieur avec des lanières de cuir. – les roues étaient rouillées et rongées d'humidité. La vieille avait en effet sous un hangar une façon de carriole en osier. – une vraie patache ! – Ce monsieur aurait bien tort de s'y embarquer. intervinrent. Personne ne l'y forçait. il s'avoua qu'il avait eu l'instant d'auparavant une certaine joie de songer qu'il n'irait point où il allait. Pourquoi de la joie à revenir en arrière ? Après tout. laissa le tilbury à réparer chez le charron pour l'y retrouver à son retour. il faisait ce voyage librement. roulait sur ses deux roues et pouvait aller à Arras. C'était le petit garçon de la vieille. Il paya ce qu'on voulut. Et. mais cette guimbarde. – 376 – . Comme il sortait de Hesdin. fit atteler le cheval blanc à la carriole. La main fatale l'avait ressaisi. – etc. et reprit la route qu'il suivait depuis le matin. rien n'arriverait que ce qu'il voudrait bien. désolés que le voyageur leur échappât.. quelle qu'elle fût. cette chose. Tout cela était vrai. Le charron et le garçon d'auberge. Il examina cette joie avec une sorte de colère et la trouva absurde. – C'était une affreuse guimbarde. certainement. il entendit une voix qui lui criait : arrêtez ! arrêtez ! Il arrêta la carriole d'un mouvement vif dans lequel il y avait encore je ne sais quoi de fébrile et de convulsif qui ressemblait à de l'espérance. etc.

tu n'auras rien ! Il fouetta le cheval et repartit au grand trot. Avec cela force montées. – Est-ce que monsieur ne veut pas déjeuner ? – Tiens. Et puis. et fit mener le cheval à l'écurie. j'ai même bon appétit. dit-il.– Monsieur. La carriole était dure et très lourde. Il avait perdu beaucoup de temps à Hesdin. il trouva cette prétention exorbitante et presque odieuse. Lui qui donnait à tous et si facilement. – 377 – . Quatre heures pour cinq lieues. Comme il l'avait promis à Scaufflaire. Le petit cheval était courageux et tirait comme deux . Il mit près de quatre heures pour aller de Hesdin à Saint-Pol. c'est moi qui vous ai procuré la carriole. il se tint près du râtelier pendant que le cheval mangeait. Elle le conduisit dans une salle basse où il y avait des tables ayant pour nappes des toiles cirées. Il songeait à des choses tristes et confuses. les routes étaient mauvaises. La femme de l'aubergiste entre dans l'écurie. il avait plu. Il suivit cette femme qui avait une figure fraîche et réjouie. ce n'était plus le tilbury. À Saint-Pol il détela à la première auberge venue. mais on était au mois de février. – Ah ! c'est toi. il eût voulu le rattraper. dit-il. c'est vrai. – Eh bien ! – Vous ne m'avez rien donné. drôle ? dit-il.

Une grosse servante flamande mit son couvert en toute hâte. c'est naître et mourir à chaque instant. on tend les mains pour saisir ce qui passe . il avait quitté Saint-Pol et se dirigeait vers Tinques qui n'est qu'à cinq lieues d'Arras. On le servit. et tout à coup on – 378 – . mordit une bouchée. et les évanouissements du paysage qui se disloque à chaque coude du chemin. Les obscurcissements et les clartés s'entremêlent : après un éblouissement. puis le reposa lentement sur la table et n'y toucha plus. Un routier mangeait à une autre table. Voir mille objets pour la première et pour la dernière fois. C'est là une contemplation qui suffit quelquefois à l'âme et qui la dispense presque de penser. on regarde. chaque événement est un tournant de la route . – C'est là ce que j'avais. Que faisait-il pendant ce trajet ? À quoi pensait-il ? Comme le matin. quoi de plus mélancolique et de plus profond ! Voyager. Une heure après. les champs cultivés. Il retourna dans l'écurie près du cheval. faisait-il des rapprochements entre ces horizons changeants et l'existence humaine. Il dit à cet homme : – Pourquoi leur pain est-il donc si amer ? Le routier était allemand et n'entendit pas. Il se jeta sur le pain. une éclipse . dans la région la plus vague de son esprit. les toits de chaume. Je n'avais pas déjeuné. Je suis pressé. il regardait passer les arbres. Il regardait cette fille avec un sentiment de bien-être. on se hâte. pensa-t-il. il faut que je reparte. Toutes les choses de la vie sont perpétuellement en fuite devant nous. reprit-il.– Dépêchez-vous. Peut-être.

un cantonnier qui empierrait la route dressa la tête et dit : – Voilà un cheval bien fatigué. – Est-ce que vous allez à Arras ? ajouta le cantonnier. tout est noir. – Si vous allez de ce train. – Ah ! reprit le cantonnier. – Comment cela ? le livre de poste ne marque que cinq lieues et un quart. on distingue une porte obscure. Il est vrai qu'on était encore aux jours courts de l'année. Comme il débouchait du village. vous n'y arriverez pas de bonne heure. Il arrêta le cheval et demanda au cantonnier : – Combien y a-t-il encore d'ici à Arras ? – Près de sept grandes lieues. On sent comme une secousse. Le crépuscule tombait au moment où des enfants qui sortaient de l'école regardèrent ce voyageur entrer dans Tinques. et l'on voit quelqu'un de voilé et d'inconnu qui le dételle dans les ténèbres. Pas moyen d'aller plus loin. ce sombre cheval de la vie qui vous traînait s'arrête. – Vraiment. Il ne s'arrêta pas à Tinques. – 379 – . – Oui. vous ne savez donc pas que la route est en réparation ? Vous allez la trouver coupée à un quart d'heure d'ici. La pauvre bête en effet n'allait plus qu'au pas.est vieux.

Ils s'engagèrent dans la traverse. reprit le cantonnier. et une demi-heure après il repassait au même endroit. – Il faut que j'y sois ce soir. quand vous serez à Camblin. La route devint affreuse. rebroussa chemin. avec un bon cheval de renfort. – Vous n'êtes pas du pays ? – Non. – 380 – . Il suivit le conseil du cantonnier. – Avec ça. rentrez dans Tinques. – Mais voilà la nuit. Le garçon du cheval vous guidera dans la traverse. Il dit au postillon : – Toujours au trot. Un garçon d'écurie qui s'intitulait postillon était assis sur le brancard de la carriole. vous passerez la rivière . voulez-vous que je vous donne un conseil ? Votre cheval est las. La carriole tombait d'une ornière dans l'autre. Monsieur. Il faisait tout à fait nuit. Alors allez tout de même à cette auberge et prenez-y un cheval de renfort. je me perdrai.– Vous prendrez à gauche. Tenez. c'est tout chemins de traverse. Il y a une bonne auberge. Vous irez demain à Arras. et. Cependant il sentait qu'il perdait du temps. le chemin qui va à Carency. Couchez-y. mais au grand trot. et double pourboire. vous tournerez à droite . c'est la route de Mont-Saint-Éloy qui va à Arras. – C'est différent.

Tout ce qu'on entrevoyait avait des attitudes de terreur. cette route-ci est bien mauvaise la nuit . Il n'avait pas mangé depuis la veille. Il coupa une branche d'arbre et en fit un palonnier. Ce fut encore une perte de vingt minutes . Il répondit : – As-tu un bout de corde et un couteau ? – Oui. dit le postillon. Une heure sonna à quelque clocher lointain. 1. Il demanda au garçon : 178 C'est en I. Il y avait des lueurs blanchâtres dans les nuages. mais ils repartirent au galop. courts et noirs rampaient sur les collines et s'en arrachaient comme des fumées. Que de choses frissonnent sous ces vastes souffles de la nuit ! Le froid le pénétrait. – 381 – . La plaine était ténébreuse. si vous vouliez revenir coucher à Tinques. je ne sais plus comment atteler mon cheval. 2. Un grand vent qui venait de la mer faisait dans tous les coins de l'horizon le bruit de quelqu'un qui remue des meubles. Il se rappelait vaguement son autre course nocturne dans la grande plaine aux environs de Digne. monsieur. et cela lui semblait hier178.Dans un cahot le palonnier cassa. – Monsieur. nous pourrions être demain matin de bonne heure à Arras. Des brouillards bas. voilà le palonnier cassé. Il y avait huit ans .

– que cela ne devait pas être long. – qu'il allait arriver lorsque tout serait fini ! Le postillon fouettait les chevaux. – quatre ou cinq dépositions. Nous serons à Arras à huit. peu de chose à dire pour les avocats . monsieur. qu'il aurait dû au moins s'en informer . En ce moment il fit pour la première fois cette réflexion – en trouvant étrange qu'elle ne lui fût pas venue plus tôt – que c'était peut-être inutile.– Quelle est cette heure ? – Sept heures. – qu'il n'y aurait plus ensuite qu'une question d'identité . cette affaire-là . toute la peine qu'il prenait . Nous n'avons plus que trois lieues. La nuit devenait de plus en plus profonde. – Puis il ébaucha quelques calculs dans son esprit : – qu'ordinairement les séances des cours d'assises commençaient à neuf heures du matin . ce serait très court . – 382 – . – que le vol de pommes. Ils avaient passé la rivière et laissé derrière eux Mont-Saint-Éloy. qu'il était extravagant d'aller ainsi devant soi sans savoir si cela servirait à quelque chose. qu'il ne savait seulement pas l'heure du procès .

les dents déchaussées. les joues flasques. le cou osseux. Madeleine viendrait. – 383 – . à la visite du médecin. et fit des plis à ses draps en murmurant à voix basse des calculs qui avaient l'air d'être des calculs de distances. et puis. Elle avait passé une très mauvaise nuit. maintenant elle en était le spectre. Le matin. elle était l'ombre d'elle-même . à ce moment où Fantine venait de perdre sa dernière pudeur. le médecin revint. Je voudrais voir monsieur Madeleine. le maire avait paru à l'infirmerie. Quelques mois auparavant. et branla la tête. elle répondait invariablement : – Bien. Toux affreuse. la clarté du ciel emplisse ceux que quitte la clarté de la terre. elle avait eu des songes. Hélas ! comme la maladie improvise la vieillesse ! À midi. Ses yeux étaient caves et fixes. Le mal physique avait complété l'œuvre du mal moral. Ils paraissaient presque éteints. parla peu. les membres chétifs. et ses cheveux blonds poussaient mêlés de cheveux gris. Il semble qu'aux approches d'une certaines heure sombre. s'informa si M. Fantine était dans la joie. Il avait eu l'air alarmé et avait recommandé qu'on le prévînt dès que M. par moments. Chaque fois que la sœur Simplice lui demandait comment elle se trouvait. ils se rallumaient et resplendissaient comme des étoiles. les narines pincées. la peau terreuse. en ce moment-là même. il fit quelques prescriptions. Toute la matinée elle fut morne.Chapitre VI La sœur Simplice mise à l'épreuve Cependant. les clavicules saillantes. redoublement de fièvre . sa dernière honte et sa dernière joie. elle délirait. le teint plombé. Cette créature de vingt-cinq ans avait le front ridé.

On eût dit que quelque chose d'obscur s'abaissait sur elle. quelle heure est-il ? Trois heures sonnèrent. elle qui d'ordinaire pouvait à peine remuer dans son lit . puis elle retombait. et la religieuse entendit sortir de sa poitrine un de ces soupirs profonds qui semblent soulever un accablement. La sœur n'osait lui parler. Fantine se dressait et regardait du côté de la porte. Madeleine venait d'habitude à trois heures voir la malade. mais elle ne prononçait aucun nom. Elle ne dit rien et se remit à faire des plis à son drap. Elle souriait par moments. puis l'heure. Chaque fois que l'horloge sonnait. il était exact. elle demanda plus de dix fois à la religieuse : – Ma sœur. Personne ne vint. elle joignit dans une sorte d'étreinte convulsive ses deux mains décharnées et jaunes. l'œil attaché sur la porte. Puis Fantine se tourna et regarda la porte. L'église sonna trois heures un quart. elle ne se plaignait pas. Seulement elle toussait d'une façon lugubre. Elle était livide et avait les lèvres bleues.M. Comme l'exactitude était de la bonté. Fantine se dressa sur son séant. Elle resta ainsi un quart d'heure. – 384 – . Fantine se laissa retomber sur l'oreiller. elle n'accusait pas. Au troisième coup. immobile et comme retenant son haleine. Vers deux heures et demie. La demiheure passa. Fantine commença à s'agiter. la porte ne s'ouvrit point. Dans l'espace de vingt minutes. On voyait clairement sa pensée. Personne n'entra .

Alors la sœur l'entendit qui disait très bas et doucement : – Mais puisque je m'en vais demain. ayez de la toile. Cependant Fantine regardait le ciel de son lit. J’aime mieux l’enfant que tu m’as donné. Le petit qu’un jour tu m’as demandé. Les bleuets sont bleus. – 385 – .Cinq heures sonnèrent. – Lavez cette toile. Voici ce que Fantine chantait : Nous achèterons de bien belles choses En nous promenant le long des faubourgs. caché sous mon voile. les roses sont roses. La religieuse écouta. Les bleuets sont bleus. j’aime mes amours. La vierge Marie auprès de mon poêle Est venue hier en manteau brodé. Elle avait l'air de chercher à se rappeler quelque chose. – Où ? – Dans la rivière. Et m’a dit : – Voici. Les bleuets sont bleus. Courez à la ville. achetez un dé. Tout à coup elle se mit à chanter d'une voix faible comme un souffle. que faire avec cette toile ? – Faites un trousseau pour mon nouveau-né. il a tort de ne pas venir aujourd'hui ! La sœur Simplice elle-même était surprise du retard de M. Les bleuets sont bleus. Nous achèterons de bien belles choses En nous promenant le long des faubourgs. – Madame. Madeleine. j’aime mes amours. Achetez du fil. auprès de mon poêle J’ai mis un berceau de rubans orné Dieu me donnerait sa plus belle étoile. Bonne sainte Vierge. les roses sont roses.

Fantine ne parut pas entendre. Elle chantait cela d'une voix si triste et sur un air si doux que c'était à faire pleurer. Elle semblait ne plus faire attention à aucune chose autour d'elle. Cette chanson était une vieille romance de berceuse avec laquelle autrefois elle endormait sa petite Cosette. même une religieuse. habituée aux choses austères. les roses sont roses. le maire était parti le matin même avant six heures dans un petit tilbury attelé d'un cheval blanc. qu'il était parti seul. Qu'en s'en allant il avait été comme à l'ordinaire – 386 – . L'horloge sonna six heures. La sœur Simplice envoya une fille de service s'informer près de la portière de la fabrique si M. que des personnes disaient l'avoir vu tourner par la route d'Arras. Les bleuets sont bleus. La servante raconta très bas à la sœur Simplice que M. sentit une larme lui venir. le maire était rentré et s'il ne monterait pas bientôt à l'infirmerie. et qui ne s'était pas offerte à son esprit depuis cinq ans qu'elle n'avait plus son enfant. Les bleuets sont bleus.Faites-en. par le froid qu'il faisait. qu'on ne savait pas le chemin qu'il avait pris. que d'autres assuraient l'avoir rencontré sur la route de Paris. j’aime mes amours. madame. sans rien gâter ni salir. qu’en faire ? – Faites-en un drap pour m’ensevelir. La fille revint au bout de quelques minutes. Une belle jupe avec sa brassière Que je veux broder et de fleurs emplir. La sœur. pas même de cocher. Nous achèterons de bien belles choses En nous promenant le long des faubourgs. – L’enfant n’est plus là. Fantine était toujours immobile et paraissait attentive à des idées qu'elle avait.

et qu'il avait seulement dit à la portière qu'on ne l'attendît pas cette nuit. ses deux poings crispés appuyés sur le traversin. et. la servante conjecturant. Tout à coup elle cria : – Vous parlez là de monsieur Madeleine ! pourquoi parlezvous tout bas ? Qu'est-ce qu'il fait ? Pourquoi ne vient-il pas ? Sa voix était si brusque et si rauque que les deux femmes crurent entendre une voix d'homme . la sœur questionnant. avec cette vivacité fébrile de certaines maladies organiques qui mêle les mouvements libres de la santé à l'effrayante maigreur de la mort. Vous la chuchotiez là entre vous. Pendant que les deux femmes. la Fantine. sans changer d'attitude. la tête passée par l'intervalle des rideaux. Fantine. – Mon enfant. reprit d'une voix haute et avec un accent tout à la fois impérieux et déchirant : – Il ne pourra venir ? Pourquoi cela ? Vous savez la raison. La servante balbutia : – La portière m'a dit qu'il ne pourrait pas venir aujourd'hui. tenez-vous tranquille. elles se retournèrent effrayées. elle écoutait. recouchezvous. s'était mise à genoux sur son lit. dit la sœur.très doux. Je veux la savoir. La servante se hâta de dire à l'oreille de la religieuse : – Répondez qu'il est occupé au conseil municipal. – 387 – . chuchotaient. le dos tourné au lit de la Fantine. – Répondez donc ! cria Fantine.

Cette rougeur dura peu. je vais faire tout ce qu'on voudra . je le sais bien. et ne parlez plus. monsieur Madeleine est bon. Ses lèvres remuaient . ma bonne sœur.La sœur Simplice rougit légèrement . Une joie inouïe rayonna sur cette physionomie douloureuse. je vous demande pardon d'avoir parlé si haut. Il est allé chercher Cosette ! Puis elle tendit ses deux mains vers le ciel et tout son visage devint ineffable. Ses yeux étincelèrent. La sœur leva sur Fantine son œil calme et triste. figurez-vous qu'il est allé chercher ma petite Cosette à Montfermeil. elle priait à voix basse. c'est très mal de parler haut. tâchez de reposer maintenant. aida la religieuse à arranger l'oreiller et baisa une petite croix d'argent qu'elle avait au cou et que la sœur Simplice lui avait donnée. Quand sa prière fut finie : – Ma sœur. Fantine prit dans ses mains moites la main de la sœur. qui souffrait de lui sentir cette sueur. – Parti ! s'écria-t-elle. Fantine se redressa et s'assit sur ses talons. Le bon Dieu est bon. je veux bien me recoucher. je suis très contente. dit la sœur. mais voyez-vous. c'était un mensonge que la servante lui proposait. D'un autre côté il lui semblait bien que dire la vérité à la malade ce serait sans doute lui porter un coup terrible et que cela était grave dans l'état où était Fantine. Elle se recoucha. – 388 – . dit-elle. – Mon enfant. et dit : – Monsieur le maire est parti. tout à l'heure j'ai été méchante.

Vous rappelez-vous comme il me disait hier quand je lui parlais de Cosette : bientôt. je vais très bien. à pied. ce matin. n'est-ce pas ? Ce sera demain fête. je ne suis plus malade. Puisqu'ils sont payés. les enfants ! Et puis elle sera si gentille. Il y a eu bien loin pour moi. qui n'avait aucune idée des distances. J'ai fait cette route-là. Ma sœur. Tenez. monsieur le maire ! C'est vrai ça. ma sœur. bientôt ? C'est une surprise qu'il veut me faire. c'est un pays. mais elle s'appelle Euphrasie. qu'il fait bien froid ? avait-il son manteau au moins ? Il sera ici demain. Les autorités ne souffriraient pas qu'on garde un enfant quand on est payé. j'ai même très faim. je verrai Cosette demain ! Voyez-vous. vous me ferez penser à mettre mon petit bonnet qui a de la dentelle.– Il est parti ce matin pour aller à Paris. pas vrai ? Ils rendront Cosette. Je suis extrêmement heureuse. À un an. vous. – Demain ! demain ! dit Fantine. Mon Dieu ! comme on a tort d'être des années sans voir ses enfants ! on devrait bien réfléchir que la vie n'est pas éternelle ! Oh ! comme il est bon d'être parti. je n'ai plus de mal du tout. bonne sœur du bon Dieu. Je l'appelle Cosette. Montfermeil. Je suis folle. C'est une demoiselle. répondit : – Oh ! je crois bien qu'il pourra être ici demain. Demain matin. Je danserais. Montfermeil. vous verrez ! Si vous saviez. si on voulait. Au fait il n'a pas même besoin de passer par Paris. Ainsi ! – Elle doit être grande à présent. comme cela vous tient. Cela vous a sept ans. Combien y a-t-il d'ici Montfermeil ? La sœur. Il y a près de cinq ans que je ne l'ai vue. ne me faites pas signe qu'il ne faut pas que je parle. c'est un peu à gauche en venant. elle a de si jolis petits doigts roses ! D'abord elle aura de très belles mains. – 389 – . Mais les diligences vont très vite ! Il sera ici demain avec Cosette. je regardais de la poussière qui était sur la cheminée et j'avais bien l'idée comme cela que je reverrais bientôt Cosette. elle avait des mains ridicules. je vais revoir Cosette. Vous ne vous figurez pas. Vous savez ? il m'avait fait signer une lettre pour la reprendre aux Thénardier. dans le temps. Ils n'auront rien à dire.

Par moments elle riait en se parlant tout bas. sans remuer la tête. Tous ceux qui sont ici ont raison. Fantine posa sa tête sur l'oreiller et dit à demi-voix : – Oui. et à la lueur de la veilleuse il vit les grands yeux calmes de Fantine qui le regardaient. reprit la religieuse. N'entendant aucun bruit. il crut que Fantine dormait. sans bouger. sois sage puisque tu vas avoir ton enfant. on me laissera la coucher à côté de moi dans un petit lit ? Le médecin crut qu'elle délirait. elle se mit à regarder partout avec ses yeux tout grands ouverts et un air joyeux. – 390 – . Joie de mère. Elle était maintenant toute rose. toute sa figure n'était qu'un sourire. elle parlait d'une voix vive et naturelle. – Eh bien. recouche-toi. c'est presque joie d'enfant. n'est-ce pas. entra doucement et s'approcha du lit sur la pointe du pied. obéissezmoi. et elle ne dit plus rien. Elle ajouta : – Regardez plutôt. Elle lui dit : – Monsieur. ne parlez plus. espérant qu'elle s'assoupirait. Entre sept et huit heures le médecin vint. il y a juste de la place. vous voilà heureuse. Il entrouvrit les rideaux. La sœur referma ses rideaux. sœur Simplice. Elle a raison. Et puis.Quelqu'un qui l'eût vue un quart d'heure auparavant n'y eût rien compris.

vous ne savez pas c'est que je suis guérie. reprit-elle. Le médecin approuva. qui sait ? il y a des crises si étonnantes. cela me fera du bien. – Ah ! tiens ! au fait. dit le médecin. il dit à la sœur : – Cela va mieux. Une sorte de vie survenue tout à coup ranimait ce pauvre être épuisé. je sais bien que celle-ci est une maladie organique. Madeleine était absent pour un jour ou deux. voyez-vous. Il prescrivit une infusion de quinquina pur. Elle tendit son bras. on a vu de grandes joies arrêter court des maladies . En s'en allant.Le médecin prit à part la sœur Simplice qui lui expliqua la chose. dans le doute. on n'avait pas cru devoir détromper la malade qui croyait monsieur le maire parti pour Montfermeil . et la nuit. – Donnez-moi votre main. Il se rapprocha du lit de Fantine. Le médecin fut surpris. pour le cas où la fièvre reprendrait dans la nuit. qu'il était possible en somme qu'elle eût deviné juste. quand elle s'éveillera. moi qui ne dors pas. que M. et s'écria en riant. le matin. L'oppression était moindre. – Monsieur le docteur. Sa petite respiration si douce. et. Si le bonheur voulait qu'en effet monsieur le maire arrivât demain avec l'enfant. et bien avan– 391 – . une potion calmante. Elle était mieux. et que. qui reprit : – C'est que. la sœur vous a-t-elle dit que monsieur le maire était allé chercher le chiffon ? Le médecin recommanda le silence et qu'on évitât toute émotion pénible. c'est vrai. Cosette arrive demain. Le pouls avait repris de la force. je lui dirai bonjour à ce pauvre chat. je l'entendrai dormir.

– 392 – . mais c'est un tel mystère que tout cela ! Nous la sauverions peut-être.cée.

– 393 – . – Est-ce que le cheval ne pourra pas repartir demain matin ? – Oh ! monsieur ! il lui faut au moins deux jours de repos. renvoya le cheval de renfort.Chapitre VII Le voyageur arrivé prend ses précautions pour repartir Il était près de huit heures du soir quand la carriole que nous avons laissée en route entra sous la porte cochère de l'hôtel de la Poste à Arras. mais au fond il n'en était pas fâché. répondit d'un air distrait aux empressements des gens de l'auberge. Il avait mis quatorze heures à ce trajet qu'il comptait faire en six. Il demanda : – N'est-ce pas ici le bureau de poste ? – Oui. Il se rendait la justice que ce n'était pas sa faute . – Le garçon d'écurie dit que le cheval de monsieur est bien fatigué ! Ici il rompit le silence. monsieur. – Monsieur couche-t-il ? monsieur soupe-t-il ? Il fit un signe de tête négatif. et conduisit luimême le petit cheval blanc à l'écurie . et s'accouda sur une table. s'y assit. L'homme que nous avons suivi jusqu'à ce moment en descendit. La maîtresse de l'hôtel entra. puis il poussa la porte d'une salle de billard qui était au rez-de-chaussée.

Cependant il semblait s'obstiner à ne pas demander son chemin aux passants. Il traversa la petite rivière Crinchon et se trouva dans un dédale de ruelles étroites où il se perdit. Voyez-vous. il montra son passeport et s'informa s'il y avait moyen de revenir cette nuit même à Montreuil-sur-mer par la malle . – Est-ce là. monsieur ? répondit le bourgeois qui était un assez vieux homme. Après quelque hésitation. C'est dans cette grande salle qu'on juge. Cela fait. il la retint et la paya. non sans avoir d'abord regardé devant et derrière lui. Monsieur de Conzié. Je vais précisément du côté du palais de justice. il sortit de l'hôtel et se mit à marcher dans la ville. monsieur. il prit le parti de s'adresser à ce bourgeois. demanda-t-il.L'hôtesse le mena à ce bureau . ne manquez pas d'être ici pour partir à une heure précise du matin. et il allait au hasard. dit-il. le bourgeois lui dit : – 394 – . et provisoirement les tribunaux ont leurs audiences à la préfecture. comme s'il craignait que quelqu'un n'entendit la question qu'il allait faire. suivez-moi. – Monsieur. les rues étaient obscures. – Monsieur. y a fait bâtir une grande salle. ce qui est la préfecture aujourd'hui était l'évêché avant la révolution. qui était évêque en quatre-vingt-deux. c'est-à-dire du côté de l'hôtel de la préfecture. qu'on tient les assises ? – Sans doute. la place à côté du courrier était justement vacante . Il ne connaissait pas Arras. Car on répare en ce moment le palais. le palais de justice. eh bien. dit le buraliste. Un bourgeois cheminait avec un falot. Chemin faisant. s'il vous plaît ? – Vous n'êtes pas de la ville.

– C'est différent.– Si c'est un procès que monsieur veut voir. Tous ces groupes semblent à l'observateur qui passe et qui rêve autant de ruches sombres où des espèces d'esprits bourdonnants construisent en commun toutes sortes d'édifices ténébreux. monsieur. le bourgeois lui montra quatre longues fenêtres éclairées sur la façade d'un vaste bâtiment ténébreux. ce sont des condamnations faites d'avance. dit le bourgeois. Il y a de la lumière. Voyez-vous ces quatre fenêtres ? c'est la cour d'assises. il était dans une salle où il y avait beaucoup de monde et où des groupes mêlés d'avocats en robe chuchotaient çà et là. Vous n'aurez qu'à monter le grand escalier. Il est rare que la charité et la pitié sortent de toutes ces paroles. – 395 – . et. il est un peu tard. L'affaire aura traîné en longueur et on fait une audience du soir. voici la porte. vous arrivez à temps. Il se conforma aux indications du bourgeois. Ce qui en sort le plus souvent. Où est le factionnaire. – Ma foi. C'est toujours une chose qui serre le cœur de voir ces attroupements d'hommes vêtus de noir qui murmurent entre eux à voix basse sur le seuil des chambres de justice. Tenez. Vous vous intéressez à cette affaire ? Est-ce que c'est un procès criminel ? Est-ce que vous êtes témoin ? Il répondit : – Je ne viens pour aucune affaire. monsieur. j'ai seulement à parler à un avocat. comme ils arrivaient sur la grande place. Cependant. Ordinairement les séances finissent à six heures. vous avez du bonheur. Donc ce n'est pas fini. quelques minutes après.

– Fini ! Ce mot fut répété d'un tel accent que l'avocat se retourna. Cela n'était guère possible autrement. Il n'y avait pas d'identité à constater. – Monsieur. la séparait de la grande chambre où siégeait la cour d'assises. Et y a-t-il eu condamnation ? – Sans doute. était une ancienne antichambre de l'évêché et servait de salle des pas perdus. – Aux travaux forcés ?… – À perpétuité. dit-il. spacieuse et éclairée d'une seule lampe. – Pardon. L'affaire était simple. Une porte à deux battants. dit l'avocat. fermée en ce moment. vous êtes peut-être un parent ? – Non. L'obscurité était telle qu'il ne craignit pas de s'adresser au premier avocat qu'il rencontra. Il reprit d'une voix tellement faible qu'on l'entendait à peine : – L'identité a donc été constatée ? – Quelle identité ? répondit l'avocat. où en est-on ? – C'est fini. Je ne connais personne ici. Cette femme avait tué son en- – 396 – .Cette salle. monsieur.

Il y a beaucoup de foule. à la reprise de l'audience. De quoi me parlez-vous donc ? – De rien. – C'est donc une femme ? dit-il. qui a volé.fant. Mais puisque c'est fini. demanda-t-il. Cependant l'audience est suspendue. – Quelle autre affaire ? – Oh ! celle-là est claire aussi. En voilà un qui vous a une mine de bandit. toutes les émotions possibles. il avait éprouvé. C'est une espèce de gueux. presque en même temps. comment se fait-il que la salle soit encore éclairée ? – C'est pour l'autre affaire qu'on a commencée il y a à peu près deux heures. un récidiviste. l'infanticide a été prouvé. Il y a des gens qui sont sortis. presque mêlées. vous pourrez essayer. et. Je ne sais plus trop son nom. La fille Limosin. y a-t-il moyen de pénétrer dans la salle ? – Je ne crois vraiment pas. Les paroles de cet indifférent lui avaient tour à tour traversé le cœur comme des aiguilles de glace et comme des la– 397 – . le jury a écarté la préméditation. – Par où entre-t-on ? – Par cette grande porte. – Mais sûrement. Rien que pour avoir cette figure-là. – Monsieur. En quelques instants. un galérien. on l'a condamnée à vie. L'avocat le quitta. je l'enverrais aux galères.

– 398 – . Quand il vit que rien n'était terminé. Il demanda à cet huissier : – Monsieur.mes de feu. cela ne devait guère finir avant minuit. mais il n'eût pu dire si ce qu'il ressentait était du contentement ou de la douleur. répondit l'huissier. mais la porte ne se rouvrira pas. Cet homme avait volé des pommes. l'avocat général était très bon – et ne manquait pas ses accusés – c'était un garçon d'esprit qui faisait des vers. Il s'approcha de plusieurs groupes et il écouta ce qu'on disait. Le rôle de la session étant très chargé. C'est ce qui faisait son affaire mauvaise. ce qui était prouvé. – Comment ! on ne l'ouvrira pas à la reprise de l'audience ? est-ce que l'audience n'est pas suspendue ? – L'audience vient d'être reprise. dit l'huissier. au récidiviste. On avait commencé par l'infanticide. le président avait indiqué pour ce même jour deux affaires simples et courtes. la porte va-t-elle bientôt s'ouvrir ? – Elle ne s'ouvrira pas. c'est qu'il avait été déjà aux galères à Toulon. il respira . Du reste. au "cheval de retour". Un huissier se tenait debout près de la porte qui communiquait avec la salle des assises. L'homme serait probablement condamné . et maintenant on en était au forçat. mais cela ne paraissait pas bien prouvé . mais il y avait encore les plaidoiries de l'avocat et le réquisitoire du ministère public . l'interrogatoire de l'homme était terminé et les dépositions des témoins . – Pourquoi ? – Parce que la salle est pleine.

et. Madeleine. Puis il remonta l'escalier à grands pas. prit son portefeuille. Personne ne peut plus entrer. y jeta un coup d'œil et obéit. Cela dit. l'huissier lui tourna le dos. Il se retira la tête baissée. il en traversait quelque nouvelle péripétie. et lui dit avec autorité : – Portez ceci à monsieur le président. marcha droit à l'huissier. L'huissier prit le papier.– Quoi ? il n'y a plus une place ? – Plus une seule. – 399 – . Arrivé sur le palier de l'escalier. La porte est fermée. il s'adossa à la rampe et croisa les bras. traversa l'antichambre et redescendit l'escalier lentement. Il est probable qu'il tenait conseil avec lui-même. fendit la foule. comme hésitant à chaque marche. mais monsieur le président n'y admet que les fonctionnaires publics. déchira une feuille. en tira un crayon. Le violent combat qui se livrait en lui depuis la veille n'était pas fini . lui remit le papier. Tout à coup il ouvrit sa redingote. et écrivit rapidement sur cette feuille à la lueur du réverbère cette ligne : – M. à chaque instant. L'huissier ajouta après un silence : – Il y a bien encore deux ou trois places derrière monsieur le président. maire de Montreuil-sur-mer.

– 400 – . quelqu'un qui lui disait : Monsieur veut-il bien me faire l'honneur de me suivre ? C'était ce même huissier qui lui avait tourné le dos l'instant d'auparavant et qui maintenant le saluait jusqu'à terre. et le rendit à l'huissier en lui disant : Faites entrer. ouvrant discrètement la porte qui communiquait de la chambre du conseil à l'audience. Madeleine. il n'était pas une des cent quarante et une communes de l'arrondissement de Montreuil-sur-mer qui ne lui dût quelque bienfait. Il entendit. à travers sa rêverie. connaissait comme tout le monde ce nom si profondément et si universellement honoré. Partout on prononçait avec vénération le nom de M. le président fit un vif mouvement de déférence. Il avait su même au besoin aider et féconder les industries des autres arrondissements. en ajoutant : Ce monsieur désire assister à l'audience. L'homme malheureux dont nous racontons l'histoire était resté près de la porte de la salle à la même place et dans la même attitude où l'huissier l'avait quitté. écrivit quelques mots au bas du papier. elle avait fini par franchir les limites d'un petit pays et s'était répandue dans les deux ou trois départements voisins. Depuis sept ans que sa réputation de vertu remplissait tout le bas Boulonnais. saisit une plume.Chapitre VIII Entrée de faveur Sans qu'il s'en doutât. la filature de lin à la mécanique de Frévent et la manufacture hydraulique de toiles de Boubers-sur-Canche. Arras et Douai enviaient son maire à l'heureuse petite ville de Montreuilsur-mer. le maire de Montreuil-sur-mer avait une sorte de célébrité. Outre le service considérable qu'il avait rendu au chef-lieu en y restaurant l'industrie des verroteries noires. qui présidait cette session des assises à Arras. Le conseiller à la cour royale de Douai. se pencha derrière le fauteuil du président et lui remit le papier où était écrite la ligne qu'on vient de lire. Quand l'huissier. C'est ainsi qu'il avait dans l'occasion soutenu de son crédit et de ses fonds la fabrique de tulle de Boulogne.

Il le déplia. mais il ne le sentait pas . vous n'avez qu'à tourner le bouton de cuivre de cette porte. vous voici dans la chambre du conseil . où son nom allait retentir tout à l'heure. et vous vous trouverez dans l'audience derrière le fauteuil de monsieur le président. Il regardait la muraille. il se trouvait seul dans une espèce de cabinet lambrissé. » Il froissa le papier entre ses mains.L'huissier en même temps lui remit le papier. il lui semblait qu'il ne sentait rien. Madeleine. » – Ces paroles se mêlaient dans sa pensée à un souvenir vague de corridors étroits et d'escaliers noirs qu'il venait de parcourir. Quelques minutes après. Il n'avait pas mangé depuis plus de vingt-quatre heures. d'un aspect sévère. C'est surtout aux heures où l'on aurait le plus besoin de les rattacher aux réalités poignantes de la vie que tous les fils de la pensée se rompent dans le cerveau. Il cherchait à se recueillir sans pouvoir y parvenir. et. Il suivit l'huissier. – 401 – . comme il se rencontrait qu'il était près de la lampe. L'huissier l'avait laissé seul. comme si ces quelques mots eussent eu pour lui un arrière-goût étrange et amer. Il avait encore dans l'oreille les dernières paroles de l'huissier qui venait de le quitter – « Monsieur. Il était dans l'endroit même où les juges délibèrent et condamnent. et que sa destinée traversait en ce moment. Il regardait avec une tranquillité stupide cette chambre paisible et redoutable où tant d'existences avaient été brisées. il put lire : « Le président de la cour d'assises présente son respect à M. éclairé par deux bougies posées sur une table à tapis vert. s'étonnant que ce fût cette chambre et que ce fût lui. puis il se regardait lui-même. Le moment suprême était arrivé. il était brisé par les cahots de la carriole.

y alla. Des gouttes de sueur lui sortaient d'entre les cheveux et ruisselaient sur ses tempes. il chancelait. dans un corridor. Comment ce document révolutionnaire et cette date peuventils être affichés sous la Restauration dans un bâtiment officiel ? Hugo. il s'appuya au mur. Il avait presque oublié cette porte. le corridor par où il était venu. s'y arrêta. vit devant lui la porte par laquelle il était entré. Il était essoufflé. Il respira. il écouta . il se mit à fuir comme si on le poursuivait. et ses yeux rencontrèrent le bouton de cuivre de la porte qui le séparait de la salle des assises. Fraternité. Son regard. étroit. et dans laquelle Pache envoyait à la commune la liste des ministres et des députés tenus en arrestation chez eux. Il n'était plus dans cette chambre. il écouta encore. il se redressa en frissonnant. Égalité. Tout en rêvant. les a sans doute insérés parce que Pache fut l'auteur de la formule : « Liberté. du 9 juin an II179. resta attaché à ce bouton de cuivre. éclairé çà et là de réverbères pareils à des veilleuses de malades. il se retourna. il était dehors. il fit avec une sorte d'autorité mêlée de rébellion ce geste indescriptible qui veut dire et qui dit si bien : Pardieu ! qui est-ce qui m'y force ? Puis il se tourna vivement. en dépit de la vraisemblance. Un témoin qui l'eût pu voir et qui l'eût observé en cet instant eût sans doute imaginé Fantine et Cosette. coupé de degrés et de guichets. C'était toujours le même silence et la même ombre autour de lui. Quand il eut doublé plusieurs des coudes de ce couloir. faisant toutes sortes d'angles. d'abord calme. sans doute par erreur. À un certain moment. sa sueur était glacée sur son front. un corridor long. aucun bruit devant lui . 179 – 402 – . ou la mort ». et s'empreignit peu à peu d'épouvante. l'ouvrit.Il s'approcha d'un cadre noir qui était accroché au mur et qui contenait sous verre une vieille lettre autographe de Jean-Nicolas Pache. datée. puis devint effaré et fixe. maire de Paris et ministre. et sortit. aucun bruit derrière lui. La pierre était froide.

Alors. debout dans cette obscurité. La première chose qu'il aperçut. Il avait songé toute la nuit. là. – 403 – . S'il eût écouté. laissa pendre ses bras. Il saisit convulsivement le bouton . Il rentra dans la chambre du conseil. Enfin. et il n'entendait pas. il songea. comme une sorte de murmure confus. ce fut la gâchette de la porte. sans qu'il sût lui-même comment. le bruit de la salle voisine . la porte s'ouvrit. et revint sur ses pas. Cette gâchette. Il était dans la salle d'audience. il avait songé toute la journée . seul. tremblant de froid et d'autre chose peut-être. Ses yeux ne pouvaient s'en détacher. Tout à coup. Il semblait que quelqu'un l'eût atteint dans sa fuite et le ramenât. il pencha la tête. De temps en temps il faisait un pas et se rapprochait de la porte. mais il n'écoutait pas. resplendissait pour lui comme une effroyable étoile. il eût entendu. soupira avec angoisse. il se trouva près de la porte. il n'entendait plus en lui qu'une voix qui disait : hélas ! Un quart d'heure s'écoula ainsi. Il la regardait comme une brebis regarderait l'œil d'un tigre. ronde et en cuivre poli. Il marchait lentement et comme accablé.

tantôt pleine de silence. à des clous plantés dans le lambris. À un bout de la salle. Cet homme. considérant ce qu'il voyait.Chapitre IX Un lieu où des convictions sont en train de se former Il fit un pas. à gauche du président. referma machinalement la porte derrière lui. en latin cette fois. le long de la muraille. sur les tables. il y avait un homme entre deux gendarmes. et de tout cela se dégageait une impression austère et auguste. c'était l'homme180. tantôt pleine de rumeur. des tables couvertes d'une serge plutôt jaune que verte. I. à l'autre bout. Cette expression sera reprise. en robe usée. des chandelles dans des chandeliers de cuivre . Personne dans cette foule ne fit attention à lui. où tout l'appareil d'un procès criminel se développait avec sa gravité mesquine et lugubre au milieu de la foule. des portes noircies par les mains . Tous les regards convergeaient vers un point unique. car on y sentait cette grande chose humaine qu'on appelle la loi et cette grande chose divine qu'on appelle la justice. des avocats dans toutes sortes d'attitudes . de vieilles boiseries tachées. que plusieurs chandelles éclairaient. des juges à l'air distrait. un plafond sale. une foule en haillons . un banc de bois adossé à une petite porte. des soldats au visage honnête et dur . celui où il se trouvait. la tristesse . 180 – 404 – . l'obscurité. Sur ce banc. C'était une assez vaste enceinte à peine éclairée. et resta debout. 10. se rongeant les ongles ou fermant les paupières . la laideur. des quinquets d'estaminet donnant plus de fumée que de clarté . « Ecce homo » : c'est ainsi que le Christ est présenté par Ponce Pilate à la foule. au titre de III.

Madeleine à Montreuil-sur-mer où des opérations de son ministère l'avaient plus d'une fois appelé. il avait déjà vu cela une fois. autrefois. Au bruit de la porte. Il crut se voir lui-même. le reconnut. le président avait tourné la tête. qui avait vu M. Il se dit avec un frémissement : – Mon Dieu ! est-ce que je redeviendrai ainsi ? Cet être paraissait au moins soixante ans. on s'était rangé pour lui faire place. un mirage de sa pensée. de stupide et d'effarouché. Il était en proie à une sorte d'hallucination . le maire de Montreuil-sur-mer. Ses yeux allèrent là naturellement. tel qu'il était le jour où il entrait à Digne. vieilli. il les retrouvait . il l'avait salué. elles remuaient. avec tout ce que la réalité a de formidable. les aspects monstrueux de son passé. une foule de têtes cruellement curieuses. Il avait je ne sais quoi de rude. plein de haine et cachant dans son âme ce hideux trésor de pensées affreuses qu'il avait mis dix-neuf ans à ramasser sur le pavé du bagne. non pas sans doute absolument semblable de visage. il voyait reparaître et revivre autour de lui. il regardait. il le vit. L'avocat général. Lui s'en aperçut à peine. elles existaient. c'étaient de vrais gendarmes et de vrais juges. et comprenant que le personnage qui venait d'entrer était M. – 405 – . une vraie foule et de vrais hommes en chair et en os. Des juges. mais tout pareil d'attitude et d'aspect. des gendarmes. comme s'ils avaient su d'avance où était cette figure. Ces choses funestes. avec cette blouse.Il ne le chercha pas. Ce n'était plus un effort de sa mémoire. il y avait vingt-sept ans. C'en était fait. avec ces cheveux hérissés. un greffier. avec cette prunelle fauve et inquiète. elles étaient là. et salua également.

Bamatabois était au nombre des jurés. Il chercha Javert. il profita d'une pile de cartons qui était sur le bureau des juges pour dérober son visage à toute la salle. Quand il fut assis. Quand on l'avait jugé. il ferma les yeux. Au moment où il était entré. Depuis trois heures. et s'écria au plus profond de son âme : jamais ! Et par un jeu tragique de la destinée qui faisait trembler toutes ses idées et le rendait presque fou. Il rentra pleinement dans le sentiment du réel . il arriva à cette phase de calme où l'on peut écouter. terrifié de l'idée qu'on pouvait le voir. c'était le même appareil. c'était un autre lui-même qui était là ! Cet homme qu'on jugeait. la salle était à peine éclairée. l'affaire durait depuis trois heures. chose qui manquait aux tribunaux du temps de sa condamnation. de soldats et de spectateurs. Et puis. mais il ne le vit pas. M. un inconnu. Une chaise était derrière lui . Peu à peu il se remit. pro– 406 – . Dieu était absent. vision inouïe. une sorte de représentation du moment le plus horrible de sa vie. presque les mêmes faces de juges. tous l'appelaient Jean Valjean ! Il avait sous les yeux. l'avocat de l'accusé achevait sa plaidoirie. au-dessus de la tête du président. L'attention de tous était excitée au plus haut point . Le banc des témoins lui était caché par la table du greffier. Il en eut horreur.Tout cela était béant devant lui. une espèce d'être misérable. Seulement. cette foule regardait plier peu à peu sous le poids d'une vraisemblance terrible un homme. la même heure de nuit. il s'y laissa tomber. Il pouvait maintenant voir sans être vu. Tout y était. jouée par son fantôme. il y avait un crucifix. nous venons de le dire.

p. il sera jugé plus tard pour le fait ancien. un relaps en rupture de ban. Condamnez-le pour le fait nouveau . Monsieur.fondément stupide ou profondément habile. C'est un cas de récidive. à Montreuil également. accusés d'avoir volé des pêches dans un jardin à Montreuil. un ancien forçat. il y a huit ans. un scélérat des plus dangereux. mais Montreuil-sur-Mer ! 181 – 407 – . Cet homme. un maraudeur . L'accusation disait : – Nous ne tenons pas seulement un voleur de fruits. avec un enfant également. cit. que Hugo rapporte dans une lettre à sa femme. sur le chemin. appelé le clos Pierron181. 426. » (ouv. des lumières avaient jailli de tout le débat. dans notre main. Le vol de fruit recoupe étrangement deux anecdotes analogues : l'une dans Choses vues concerne deux enfants. et qui. Ils sont incarcérés à la Conciergerie et Hugo les interroge : « Vous avez donc escaladé un mur ? – Non. en sortant du bagne de Toulon. Qui était cet homme ? Une enquête avait eu lieu . crime prévu par l'article 383 du code pénal. déjà indirectement évoqué – voir la note 173. un malfaiteur appelé Jean Valjean que la justice recherche depuis longtemps. La scène se passe en 1837. ils avaient été unanimes. a commis un vol de grand chemin à main armée sur la personne d'un enfant savoyard appelé Petit-Gervais. Ce nom rappelle celui de Pierre. quand l'identité sera judiciairement acquise.) L'autre est un dialogue comparable. emportant une branche chargée de pommes mûres. on le sait déjà. pour lequel nous nous réservons de le poursuivre ultérieurement. Il vient de commettre un nouveau vol. – Vous n'avez fait que vous baisser ? – Oui monsieur. cassée à un pommier dans un clos voisin.. des témoins venaient d'être entendus. était un vagabond qui avait été trouvé dans un champ. un bandit. 1830-1846. – Et les ramasser ? – Oui. nous tenons là. les pêches étaient par terre. monsieur.

l'éloquent interprète de la vindicte. le roi. mais de la tête aux pieds toute sa personne niait. – L'avocat donc avait commencé par s'expliquer sur le vol des pommes.Devant cette accusation. les élèves du séminaire. aussi bien à Paris qu'à Romorantin ou à Montbrison. etc. si l'identité était reconnue et si l'affaire Petit-Gervais se terminait plus tard par une condamnation. Le défenseur avait assez bien plaidé. un saint pontife. Une éventualité laissait même entrevoir. ou ne comprenait-il pas du tout ? Questions qui divisaient la foule et semblaient partager le jury. Paris. n'est plus guère parlée que par les orateurs officiels du parquet. etc. un théâtre. devant l'unanimité des témoins. le monarque. le temple de Melpomène. monsieur le général commandant le département. étant devenue classique. ces tendres lévites. et toute cette foule regardait avec plus d'anxiété que lui-même cette sentence pleine de calamités qui penchait sur lui de plus en plus. – chose malaisée en beau style . etc. l'accusé paraissait surtout étonné. le drame n'était pas seulement sombre. il était obscur. le centre des arts et de la civilisation. le siècle de Louis XIV. un concert. la vraisemblance croissait à chaque minute. et qui aujourd'hui. l'avocat général. Qu'était-ce que cet homme ? De quelle nature était son apathie ? Etait-ce imbécillité ou ruse ? Comprenait-il trop. Il parlait avec peine. une épouse. une solennité musicale. mais Bénigne Bossuet lui-même a été obligé de faire allusion à une poule en pleine oraison funèbre. – 408 – . langue où un mari s'appelle un époux. l'illustre guerrier qui. ou bien il considérait le plafond. Il y avait dans ce procès ce qui effraye et ce qui intrigue . dans cette langue de province qui a longtemps constitué l'éloquence du barreau et dont usaient jadis tous les avocats. l'imposture qui distille son venin dans les colonnes de ces organes. les erreurs imputées aux journaux. Il faisait des gestes et des signes qui voulaient dire non. le grand siècle. et comme un étranger au milieu de cette société qui le saisissait. Cependant il y allait pour lui de l'avenir le plus menaçant. les accents qu'on vient d'entendre. la plaidoirie. une femme. Il était comme un idiot en présence de toutes ces intelligences rangées en bataille autour de lui.. l'auguste sang de nos rois.. monseigneur l'évêque. répondait avec embarras. outre le bagne. la peine de mort possible. auxquels elle convient par sa sonorité grave et son allure majestueuse . la famille régnante.

à coup sûr. mais il disait l'avoir trouvée à terre et ramassée. le nom de Champmathieu pouvait bien avoir pour origine Jean Mathieu . l'avaient abruti. L'avocat avait établi que le vol de pommes n'était pas matériellement prouvé. une longue misère hors du bagne. qu'en sa qualité de défenseur.. cela était vrai. croyant sans doute sauver tout en n'avouant rien. Mais qu'est-ce qui prouvait que ce voleur était Champmathieu ? Une seule chose. l'avocat le lui avait conseillé . On l'avait arrêté nanti de cette branche (que l'avocat appelait plus volontiers rameau) . le vol et sa qualité de forçat. dénégation intéressée . enfin quatre témoins reconnaissaient sans hésiter et positivement Champmathieu pour être le galérien Jean Valjean . Un long malheur au bagne. sans doute il y avait un voleur. et le défenseur « dans sa bonne foi » devait en convenir. etc. elle n'était L'exemple n'est pas choisi au hasard puisque Bossuet.et il s'en est tiré avec pompe182. cela prouvait-il qu'il fût le voleur des pommes ? C'était une présomption. il persistait à appeler Champmathieu. Sa qualité d'ancien forçat. puis jetée là par le maraudeur alarmé . tout au plus . C'était un tort . n'avait été vu de personne escaladant le mur ou cassant la branche. à ces témoignages. l'avocat ne pouvait opposer que la dénégation de son client. était-ce une raison pour le condamner ? Quant à l'affaire Petit-Gervais. l'accusé y avait été émondeur . figure antithétique de Mgr Bienvenu. mais en supposant qu'il fût le forçat Jean Valjean. Où était la preuve du contraire ? – Sans doute cette branche avait été cassée et dérobée après escalade. – Son client. mais l'accusé s'y était refusé obstinément. et lui eût concilié l'indulgence de ses juges . Un aveu sur ce dernier point eût mieux valu. L'accusé. incarne non seulement le classicisme littéraire. Il se défendait mal. tout cela était vrai . mais aussi la monarchie de droit divin et la religion entendue comme principe d'ordre social – voir note 25 du livre I. 182 – 409 – . avait adopté « un mauvais système de défense » – Il s'obstinait à nier tout. non une preuve. à ces indications. mais ne fallait-il pas considérer la brièveté de cette intelligence ? Cet homme était visiblement stupide. l'accusé avait résidé à Faverolles . l'avocat n'avait pas à la discuter. etc. L'avocat ne niait pas que cette qualité ne parût malheureusement bien constatée .

point dans la cause. tenant encore à la main l'objet volé. L'avocat semblait accorder que l'accusé était Jean Valjean.. Le modèle de ces sortes de descriptions est dans le récit de Théramène. etc. Ces considérations épuisées. dans un mouvement oratoire fait pour exciter au plus haut point le lendemain matin l'enthousiasme du Journal de la Préfecture : Et c'est un pareil homme. ou pour mieux dire. alors à son aurore sous le nom d'école satanique que lui avaient décerné les critiques de l'Oriflamme et de la Quotidienne... lequel n'est pas utile à la tragédie. l'avocat général reprit. – c'est un homme pareil qui. etc. Ici. – accoutumé par sa vie passée aux actions coupables et peu corrigé par son séjour au bagne. remontant aux sources et aux causes de la criminalité. il passa à Jean Valjean lui-même. mendiant. nie jusqu'à son identité ! Outre cent autres – 410 – . etc. L'avocat concluait en suppliant le jury et la cour. vagabond. L'avocat général répliqua au défenseur. etc. il attribua. nie le flagrant délit. La description achevée. à l'influence de cette littérature perverse le délit de Champmathieu. Il en prit acte. si l'identité de Jean Valjean leur paraissait évidente. de Jean Valjean.. le vol. etc.. de lui appliquer les peines de police qui s'adressent au condamné en rupture de ban. mais rend tous les jours de grands services à l'éloquence judiciaire. et non le châtiment épouvantable qui frappe le forçat récidiviste. etc. etc.. non sans vraisemblance. Ceci était acquis à l'accusation et ne pouvait plus se contester. l'escalade. sans moyens d'existence. l'avocat général tonna contre l'immoralité de l'école romantique. Un monstre vomi. Qu'était-ce que Jean Valjean ? Description de Jean Valjean. comme le prouve le crime commis sur Petit-Gervais. nie tout. Il fut violent et fleuri.. L'auditoire et les jurés « frémirent ». etc. Cet homme était donc Jean Valjean. nie jusqu'à son nom. Il atteignit l'accusé par toutes les concessions que l'avocat avait faites. Il félicita le défenseur de sa « loyauté ». comme sont habituellement les avocats généraux. trouvé sur la voie publique en flagrant délit de vol. à quelques pas d'un mur escaladé. et profita habilement de cette loyauté. par une habile antonomase.

Chenildieu et Cochepaille. et qui mettait dans tout son jour « la profonde perversité » de cet homme. qui ne peut se contenir. Deux ou trois fois les spectateurs placés le plus près de lui l'entendirent dire à demi-voix : – Voilà ce que c'est. mais il faiblissait . l'accusé écoutait. la bouche ouverte. il remuait lentement la tête de droite à gauche et de gauche à droite. Javert. l'habitude de tromper la justice. calculée évidemment. non l'imbécillité. déborde dans un flux d'épithètes flétrissantes et enveloppe l'accusé comme un orage. Le défenseur se leva. les forçats Brevet.. Qu'oppose-t-il à cette unanimité foudroyante ? Il nie. la ruse. quatre témoins le reconnaissent. etc. De temps en temps.preuves sur lesquelles nous ne revenons pas. commença par complimenter « monsieur l'avocat général » sur son « admirable parole ». l'intègre inspecteur de police Javert. Il était évidemment surpris qu'un homme pût parler comme cela. C'était. avec une sorte d'étonnement où il entrait bien quelque admiration. Il termina en faisant ses réserves pour l'affaire Petit-Gervais. les travaux forcés à perpétuité. messieurs les jurés. mais l'adresse. on s'en souvient. et trois de ses anciens compagnons d'ignominie. sorte de protestation triste et muette dont il se contentait depuis le commencement des débats. pour l'instant. – 411 – . puis répliqua comme il put. le terrain évidemment se dérobait sous lui. Baloup ! L'avocat général fit remarquer au jury cette attitude hébétée. etc. aux moments les plus « énergiques » du réquisitoire. et en réclamant une condamnation sévère. dans ces instants où l'éloquence. de n'avoir pas demandé à M. Quel endurcissement ! Vous ferez justice. Pendant que l'avocat général parlait. qui dénotait.

même que c'était chez monsieur Baloup. dans des cours. Manier du fer quand il y a de la glace entre les pavés. j'en avais cinquante-trois. promena ses yeux autour de lui. Il dit : – J'ai à dire ça. On est vieux tout jeune dans cet état-là. regarda le public. roulant dans ses mains un affreux bonnet qu'il avait. qu'elles s'y pressaient toutes à la fois pour sortir en même temps. Dans la chose de charron. voyez-vous. un homme est fini. pêle-mêle. les gendarmes. Et puis c'est si méchant les ouvriers ! Quand un bonhomme n'est plus jeune. Ça vous use vite un homme. c'est rude. regarda encore. on travaille toujours en plein air. À quarante ans. C'est un état dur.Chapitre X Le système de dénégations L'instant de clore les débats était venu. Il sembla. Moi. L'hiver. Le président fit lever l'accusé et lui adressa la question d'usage : – Avez-vous quelque chose à ajouter à votre défense ? L'homme. j'avais bien du mal. on a si froid qu'on se bat les bras pour se réchauffer . heurtées. posa son poing monstrueux sur le rebord de la boiserie placée devant son banc. on vous l'appelle pour tout vieux serin. et tout à coup. les jurés. sous des hangars chez les bons maîtres. mais les maîtres ne veulent pas. sembla ne pas entendre. fixant sont regard sur l'avocat général. Ce fut comme une éruption. vieille bête ! Je ne gagnais plus que trente sous par jour. Cette fois l'homme entendit. la cour. jamais dans des ateliers fermés. debout. son avocat. impétueuses. Le président répéta la question. parce qu'il faut des espaces. à la façon dont les paroles s'échappaient de sa bouche. Il parut comprendre. on me payait le – 412 – . Que j'ai été charron à Paris. il se mit à parler. ils disent que cela perd du temps. incohérentes. il fit le mouvement de quelqu'un qui se réveille.

On a ses jupes toutes mouillées. 1). avec une sorte de naïveté irritée et sauvage. Mais il y a une buée d'eau chaude qui est terrible et qui vous perd les yeux. il faut laver . À nous deux. dure et enrouée. dessus et dessous. bien oui. Je dis vrai. elle était si fatiguée. on perdrait des pratiques. lui venaient comme des hoquets. Une fois il s'était interrompu pour saluer quelqu'un dans la foule. l'auditoire éclata de rire. j'avais ma fille qui était blanchisseuse à la rivière. c'est un gouffre. rapide. Qui est-ce qui connaît le père Champmathieu ? Pourtant je vous dis monsieur Baloup. L'homme se tut. On n'est pas dans le baquet. Toute la journée dans un baquet jusqu'à mi-corps. à la pluie. à la neige. Je me rappelle un mardi gras où elle était couchée à huit heures183. Les espèces d'affirmations qu'il semblait jeter au hasard devant lui. Elle revenait à sept heures du soir. c'est tout de même. si on ne lavait pas. Voyez chez monsieur Baloup. Nous n'avons pas été bien heureux. 6. Les planches sont mal jointes et il vous tombe des gouttes d'eau partout. peut-être. Ça pénètre. cela allait. Ah. Quand il eut fini. on a moins froid au corps. je ne sais pas ce qu'on me veut. On lave devant soi au robinet et on rince derrière soi dans le bassin. demander ! que je suis bête ! Paris. quand il gèle. Voilà. et il ajoutait à chacune d'elles le geste d'un bûcheron qui fend du bois. Elle est morte. C'était une brave fille qui n'allait pas au bal. Avec ça. avec le vent qui vous coupe la figure . les maîtres profitaient de mon âge. Après ça. rauque.moins cher qu'on pouvait. et se couchait bien vite . qui était bien tranquille. il y a des personnes qui n'ont pas beaucoup de linge et qui attendent après . Il avait dit ces choses d'une voix haute. Vous n'avez qu'à demander. Comme c'est fermé. Son mari la battait. Il regarda En contrepoint. Elle avait de la peine aussi. de la première nuit de Juliette et de Victor. 183 – 413 – . où l'eau arrive par des robinets. Ils étaient invités ce soir-là au Bal des Artistes du Mardi gras et n'y allèrent pas. et resta debout. Elle a aussi travaillé au lavoir des Enfants-Rouges. Elle gagnait un peu de son côté. pas plus que Mari us et Cosette le soir de leurs noces (V.

De même les dieux de l'Olympe à l'apparition du Satyre (La Légende des siècles) et les lords devant Gwynplaine (L'Homme qui rit). il se mit à rire lui-même184. et voyant qu'on riait. Il ouvrit la bouche. c'est-àdire commis le crime de vol avec escalade ? Deuxièmement. » Puis se tournant vers l'accusé. Quasimodo déjà scrutait les rires de la foule qui prenait son visage pour une grimace. Les députés de la droite éclateront de rire de la même façon au discours de Hugo sur la misère (9 juillet 1849). franchi le mur du clos Pierron. il l'engagea à écouter ce qu'il allait lui dire et ajouta : – Vous êtes dans une situation où il faut réfléchir. comme un homme qui a bien compris et qui sait ce qu'il va répondre. l'ancien maître charron chez lequel l'accusé disait avoir servi. Il était en faillite. avez-vous. et se tut. oui ou non. oui ou non. il regarda le plafond. et n'avait pu être retrouvé. 184 – 414 – . se tourna vers le président et dit : – D'abord… Puis il regarda son bonnet. Il rappela à « messieurs les jurés » que « le sieur Baloup. cassé la branche et volé les pommes. Les présomptions les plus graves pèsent sur vous et peuvent entraîner des conséquences capitales. expliquez-vous clairement sur ces deux faits : – Premièrement. homme attentif et bienveillant. Accusé. je vous interpelle une dernière fois. et ne comprenant pas. dans votre intérêt. avait été inutilement cité. éleva la voix. Cela était sinistre.le public. êtes-vous le forçat libéré Jean Valjean ? L'accusé secoua la tête d'un air capable. Le président.

Je suis un homme qui ne mange pas tous les jours. Je venais d'Ailly. reprit l'avocat général d'une voix sévère. Je ne trouvais pas d'abord. je n'ai pas fait les études. Je ne sais pas expliquer. Il y a trois mois que je suis en prison et qu'on me trimballe. faites attention. que vous êtes né à Faverolles où vous avez été émondeur. C'est des villageois. j'ai ramassé par terre des choses qu'il y avait. Je n'ai rien volé. on parle contre moi. Moi. Vous ne répondez à rien de ce qu'on vous demande. j'ai trouvé une branche cassée par terre où il y avait des pommes. Vous dites Jean Valjean. qui est bon enfant. Il est évident que vous ne vous appelez pas Champmathieu. L'accusé avait fini par se rasseoir . J'ai travaillé chez monsieur Baloup. 4 et III. boulevard de l'Hôpital185. je ne peux pas dire. je marchais dans le pays après une ondée qui avait fait la campagne toute jaune. Je m'appelle Champmathieu. et s'écria : – Vous êtes très méchant. j'ai ramassé la branche sans savoir qu'elle me ferait arriver de la peine. vous ! Voilà ce que je voulais dire. il se leva brusquement quand l'avocat général eut fini. Après ça. que vous êtes le forçat Jean Valjean caché d'abord sous le nom de Jean Mathieu qui était le nom de sa mère. Vous êtes bien malins de me dire où je suis né. que vous êtes allé en Auvergne. Jean Mathieu ! Je ne connais pas ces personnes-là. même que les mares débordaient et qu'il ne sortait plus des sables que de petits brins d'herbe au bord de la route. Ce Première évocation de ce qui sera un lieu commun des misérables – voir II. je l'ignore. Messieurs les jurés apprécieront. je suis un pauvre homme. 185 – 415 – . moi. on me dit : répondez ! le gendarme. Votre trouble vous condamne. me pousse le coude et me dit tout bas : réponds donc.– Accusé. Voilà ce qu'on a tort de ne pas voir. Tout le monde n'a pas des maisons pour y venir au monde. Il est évident que vous avez volé avec escalade des pommes mûres dans le clos Pierron. Je n'ai pas volé. 5 et 8.

– Je fais remarquer à monsieur l'avocat général. mais qui n'y parviendra pas – nous l'en prévenons – nous requérons qu'il vous plaise et qu'il plaise à la cour appeler de nouveau dans cette enceinte les condamnés Brevet. mais fort habiles de l'accusé. j'ai été domicilié. maintenant. je crois devoir rappeler à messieurs les jurés ce qu'il a dit ici-même. Prenez ça comme vous voudrez. J'ai été en Auvergne. Je ne sais pas d'ailleurs. il s'adressa au président : – Monsieur le président. pardi ! Eh bien ? est-ce qu'on ne peut pas avoir été en Auvergne et avoir été à Faverolles sans avoir été aux galères ? Je vous dis que je n'ai pas volé.serait trop commode. mais importantes. Javert est un homme estimé qui honore par sa rigoureuse et stricte probité des fonctions inférieures. et que je suis le père Champmathieu. J'ai été chez monsieur Baloup. Cochepaille et Chenildieu et l'inspecteur de police Javert. en présence des dénégations confuses. rappelé par ses fonctions au chef-lieu d'un arrondissement voisin. – C'est juste. il y a peu d'heures. avec l'agrément de monsieur l'avocat général et du défenseur de l'accusé. qui voudrait bien se faire passer pour idiot. Je crois que mon père et ma mère étaient des gens qui allaient sur les routes. Vous m'ennuyez avec vos bêtises à la fin ! Pourquoi donc est-ce que le monde est après moi comme des acharnés ! L'avocat général était demeuré debout . dit le président. Nous lui en avons accordé l'autorisation. j'ai été à Faverolles. aussitôt sa déposition faite. Quand j'étais enfant. que l'inspecteur de police Javert. En l'absence du sieur Javert. monsieur le président. et les interpeller une dernière fois sur l'identité de l'accusé avec le forçat Jean Valjean. on m'appelle Vieux. a quitté l'audience et même la ville. Voilà mes noms de baptême. on m'appelait Petit. reprit l'avocat général. Voici en quels termes il a déposé : – « Je n'ai pas même besoin des présomptions morales et des preuves matérielles qui démentent les dénégations de l'ac– 416 – .

Il avait cinq ou six fois tenté de s'évader. c'est un ancien forçat très méchant et très redouté nommé Jean Valjean. et un moment après la porte de la chambre des témoins s'ouvrit. Le président transmit un ordre à un huissier.cusé. introduisit le condamné Brevet. On ne l'a libéré à l'expiration de sa peine qu'avec un extrême regret. dit le président. Il a subi dix-neuf ans de travaux forcés pour vol qualifié. Brevet était un personnage d'une soixantaine d'années qui avait une espèce de figure d'homme d'affaires et l'air d'un coquin. L'huissier. C'était un homme dont les chefs disaient : Il cherche à se rendre utile. Il était devenu. Il ne faut pas oublier que ceci se passait sous la restauration. L'avocat général termina en insistant pour qu'à défaut de Javert. vous avez subi une condamnation infamante et vous ne pouvez prêter serment… Brevet baissa les yeux. accompagné d'un gendarme prêt à lui prêter main-forte. les trois témoins Brevet. Outre le vol Petit-Gervais et le vol Pierron. Je répète que je le reconnais parfaitement. je le soupçonne encore d'un vol commis chez sa grandeur le défunt évêque de Digne. – 417 – . Chenildieu et Cochepaille fussent entendus de nouveau et interpellés solennellement. dans la prison où de nouveaux méfaits l'avaient ramené. L'auditoire était en suspens et toutes les poitrines palpitaient comme si elles n'eussent eu qu'une seule âme. à l'époque où j'étais adjudant garde-chiourme au bagne de Toulon. Je le reconnais parfaitement. Cela va quelquefois ensemble. Les aumôniers portaient bon témoignage de ses habitudes religieuses. L'ancien forçat Brevet portait la veste noire et grise des maisons centrales. Je l'ai souvent vu. Cet homme ne s'appelle pas Champmathieu . – Brevet. quelque chose comme guichetier. » Cette déclaration si précise parut produire une vive impression sur le public et le jury.

Ses compagnons du bagne l'avaient surnommé Je-nieDieu. Je suis sorti l'an d'après. effronté. en votre âme et conscience. au bagne il était sournois. d'où on l'avait extrait pour cette affaire. considérez d'une part cet homme qu'un mot de vous peut perdre. – Oui. L'instant est solennel. chétif. qui avait dans tous ses membres et dans toute sa personne une sorte de faiblesse maladive et dans le regard une force immense. puis se retourna vers la cour. et dites-nous. levez-vous. quand la pitié divine le permet. On introduisit Chenildieu. Brevet regarda l'accusé. C'est moi qui l'ai reconnu le premier et je persiste. restez debout. forçat à vie. C'est à ce sentiment que je fais appel à cette heure décisive. Chenildieu leva la tête et regarda la foule – 418 – . et il est toujours temps de vous rétracter. reprit le président. si vous persistez à reconnaître cet homme pour votre ancien camarade de bagne Jean Valjean. – Allez vous asseoir. même dans l'homme que la loi a dégradé. Je le reconnais positivement. recueillez vos souvenirs. un sentiment d'honneur et d'équité. il peut rester. Au moment où il lui rappela que son infamie lui ôtait le droit de prêter serment. et je l'espère. dit le président. C'était un petit homme d'environ cinquante ans. si vous croyez vous être trompé. vif. ridé. Entré à Toulon en 1796 et sorti en 1815. comme l'indiquaient sa casaque rouge et son bonnet vert. Accusé.– Cependant. Il a l'air d'une brute maintenant. monsieur le président. jaune. Le président lui adressa à peu près les mêmes paroles qu'à Brevet. Cet homme est Jean Valjean. – Accusé. Il subissait sa peine au bagne de Toulon. alors ce serait que l'âge l'a abruti . regardez bien l'accusé. réfléchissez avant de me répondre. S'il existe encore en vous. d'autre part la justice qu'un mot de vous peut éclairer. – Brevet. fiévreux.

dit le président. Cochepaille n'était pas moins sauvage et paraissait plus stupide encore que l'accusé. les gendarmes ses voisins l'avaient entendu grommeler entre ses dents : Ah bien ! en voilà un ! Après la seconde il dit un peu plus haut. comme à Brevet. À la première. L'huissier amena Cochepaille. tant il était fort.en face. d'un air presque satisfait : Bon ! À la troisième il s'écria : Fameux ! – 419 – . L'accusé. s'il persistait. et de pâtre il avait glissé brigand. – Pardine ! si je le reconnais ! nous avons été cinq ans attachés à la même chaîne. Chenildieu éclata de rire. Cet autre condamné à perpétuité. les avait écoutées avec ce visage étonné qui. Le président l'invita à se recueillir et lui demanda. lui. sans hésitation et sans trouble. dit Cochepaille. comme aux deux autres. à reconnaître l'homme debout devant lui. selon l'accusation. avait soulevé dans l'auditoire un murmure de fâcheux augure pour l'accusé. murmure qui croissait et se prolongeait plus longtemps chaque fois qu'une déclaration nouvelle venait s'ajouter à la précédente. était son principal moyen de défense. était un paysan de Lourdes et un demi-ours des Pyrénées. s'il persistait à reconnaître l'accusé. mon vieux ? – Allez vous asseoir. Il avait gardé des troupeaux dans la montagne. évidemment sincères et de bonne foi. Même qu'on l'appelait Jean-le-Cric. venu du bagne et vêtu de rouge comme Chenildieu. Le président essaya de le remuer par quelques paroles pathétiques et graves et lui demanda. Chacune des affirmations de ces trois hommes. – C'est Jean Valjean. C'était un de ces malheureux hommes que la nature à ébauchés en bêtes fauves et que la société termine en galériens. Tu boudes donc.

placé parmi les spectateurs privilégiés qui étaient assis derrière la cour. Tous ceux qui entendirent cette voix se sentirent glacés. Chenildieu. tant elle était lamentable et terrible. Cochepaille ! regardez de ce côté-ci. venait de se lever. Qu'avez-vous à dire ? Il répondit : – Je dis – Fameux ! Une rumeur éclata dans le public et gagna presque le jury. faites faire silence. l'avocat général. – Huissiers. avait poussé la porte à hauteur d'appui qui séparait le tribunal du prétoire. – Accusé. Il était évident que l'homme était perdu. vous avez entendu. Je vais clore les débats. vingt personnes. et était debout au milieu de la salle. Les yeux se tournèrent vers le point d'où elle venait. En ce moment un mouvement se fit tout à côté du président.Le président l'interpella. M. On entendit une voix qui criait : – Brevet. Le président. Un homme. le reconnurent. dit le président. et s'écrièrent à la fois : – Monsieur Madeleine ! – 420 – . Bamatabois.

Madeleine s'était avancé vers les témoins Cochepaille. Tous trois demeurèrent interdits et indiquèrent par un signe de tête qu'ils ne le connaissaient point. gris encore au moment de son arrivée à Arras. Monsieur le président. il n'y avait aucun désordre dans ses vêtements. M. Je suis Jean Valjean. L'homme que vous cherchez. – Vous ne me reconnaissez pas ? dit-il. La lampe du greffier éclairait son visage. l'homme qui était là paraissait si calme. l'homme que tous appelaient encore en ce moment M. Cette indécision ne dura que quelques secondes. Ses cheveux. étaient maintenant tout à fait blancs. On ne pouvait croire que ce fût cet homme tranquille qui eût jeté ce cri effrayant. Brevet et Chenildieu.Chapitre XI Champmathieu de plus en plus étonné C'était lui en effet. ce n'est pas lui. c'est moi. avant que les gendarmes et les huissiers eussent pu faire un geste. Il tenait son chapeau à la main. Cochepaille intimidé fit le salut militaire. À la première commotion de l'étonnement avait succédé un silence de sépulcre. Toutes les têtes se dressèrent. qu'au premier abord on ne comprit pas. La sensation fut indescriptible. Il y eut dans l'auditoire un instant d'hésitation. La voix avait été si poignante. On se demanda qui avait crié. Ils avaient blanchi depuis une heure qu'il était là. faites-moi arrêter. faites relâcher l'accusé. Madeleine se tourna vers les jurés et vers la cour et dit d'une voix douce : – Messieurs les jurés. sa redingote était boutonnée avec soin. Pas une bouche ne respirait. Avant même que le président et l'avocat général eussent pu dire un mot. On sentait dans la salle cette espèce de – 421 – . Il était très pâle et il tremblait légèrement.

qui est là-haut. Dieu. l'honorable M. monsieur l'avocat général. il y a près de quarante ans aujourd'hui. – Je vous remercie. et je vous dis la vérité. Il s'adressa au public. telles qu'elles sont encore dans l'oreille de ceux qui les ont entendues. J'avais pourtant fait de mon mieux. et demanda avec un accent qui fut compris de tous : – Y a-t-il un médecin ici ? L'avocat général prit la parole : – Messieurs les jurés. Madeleine. M. Cependant le visage du président s'était empreint de sympathie et de tristesse . il avait échangé un signe rapide avec l'avocat et quelques paroles à voix basse avec les conseillers assesseurs. Vous connaissez tous. Je me suis caché sous un – 422 – . Je suis le seul qui voie clair ici. puisque me voilà. lâchez cet homme. mais je ne suis pas fou.terreur religieuse qui saisit la foule lorsque quelque chose de grand s'accomplit. je suis ce malheureux condamné. Vous étiez sur le point de commettre une grande erreur. S'il y a un médecin dans l'auditoire. ainsi qu'à vous. et cela suffit. Il l'interrompit d'un accent plein de mansuétude et d'autorité. Ce que je fais en ce moment. les voici littéralement. l'incident si étrange et si inattendu qui trouble l'audience ne nous inspire. telles qu'elles furent écrites immédiatement après l'audience par un des témoins de cette scène . nous nous joignons à monsieur le président pour le prier de vouloir bien assister monsieur Madeleine et le reconduire à sa demeure. Voici les paroles qu'il prononça . Vous allez voir. maire de Montreuil-sur-mer. au moins de réputation. j'accomplis un devoir. qu'un sentiment que nous n'avons pas besoin d'exprimer. le regarde. Vous pouvez me prendre. Madeleine ne laissa point achever l'avocat général.

nom . J'ai volé monseigneur l'évêque. Avant le bagne. vous ne pouvez pas comprendre ce que je dis là. Il paraît que cela ne se peut pas. un homme aussi abaissé que moi n'a pas de remontrance à faire à la providence ni de conseil à donner à la société . une espèce d'idiot . je suis devenu riche. je vous reconnais. J'étais stupide. voyez-vous. si vous voulez. un jour on saura. dans les cendres de la cheminée. pardon. comme la sévérité m'avait perdu. je suis devenu méchant . l'infamie d'où j'avais essayé de sortir est une chose nuisible. Vous trouverez chez moi. vous dites : M. Je n'ai plus rien à ajouter. Il se tourna vers les trois forçats : – Eh bien. Mais. lui ! Rien ne pourrait rendre ce qu'il y avait de mélancolie bienveillante et sombre dans l'accent qui accompagnait ces paroles. N'allez point condamner cet homme au moins ! Quoi ! ceux-ci ne me reconnaissent pas ! Je voudrais que Javert fût ici. cela est vrai. je ne vais pas vous raconter ma vie. et dit : – 423 – . Madeleine est devenu fou. messieurs les juges. vous ne me croyez pas ! Voilà qui est affligeant. j'étais un pauvre paysan très peu intelligent. Enfin. Les galères font le galérien. je suis devenu maire . le bagne m'a changé. cela est vrai . hésita un moment. Toute la faute n'est peut-être pas à lui. Recueillez cela. j'étais bûche. Il me reconnaîtrait. mais. Plus tard l'indulgence et la bonté m'ont sauvé. la pièce de quarante sous que j'ai volée il y a sept ans à PetitGervais. On a eu raison de vous dire que Jean Valjean était un malheureux très méchant. Écoutez. j'ai volé Petit-Gervais. j'ai voulu rentrer parmi les honnêtes gens. Prenez-moi. moi ! Brevet ! vous rappelezvous ?… Il s'interrompit. Mon Dieu ! monsieur l'avocat général remue la tête. il y a bien des choses que je ne puis pas dire. je suis devenu tison.

P. ni accusateurs.– Te rappelles-tu ces bretelles en tricot à damier que tu avais au bagne ? Brevet eut comme une secousse de surprise et le regarda de la tête aux pieds d'un air effrayé. tu as toute l'épaule droite brûlée profondément. Le malheureux homme se tourna vers l'auditoire et vers les juges avec un sourire dont ceux qui l'ont vu sont encore navrés lorsqu'ils y songent. dit-il. F. est-ce vrai ? – C'est vrai. tu as près de la saignée du bras gauche une date gravée en lettres bleues avec de la poudre brûlée. Personne ne se rappelait plus le rôle que chacun pouvait avoir à jouer . pour effacer les trois lettres T. Cochepaille releva sa manche. ni gendarmes . Il s'adressa à Cochepaille : – Cochepaille. Lui continua : – Chenildieu. Réponds. Un gendarme approcha une lampe . 1er mars 1815. Cette date. C'était le sourire du triomphe. dit Chenildieu. qui te surnommais toi-même Je-nie-Dieu. l'avocat général oubliait qu'il était là pour requérir. Relève ta manche.. que je suis Jean Valjean. – Vous voyez bien. tous les regards se penchèrent autour de lui sur son bras nu. la date y était. Il n'y avait plus dans cette enceinte ni juges. il n'y avait que des yeux fixes et des cœurs émus. c'est celle du débarquement de l'empereur à Cannes. qu'on y voit toujours cependant. parce que tu t'es couché un jour l'épaule sur un réchaud plein de braise. c'était aussi le sourire du désespoir. le pré– 424 – .

J'ai plusieurs choses à faire. aucune autorité n'intervint. ne se disait qu'il voyait resplendir là une grande lumière . reprit Jean Valjean. L'apparition de cet homme avait suffi pour remplir de clarté cette aventure si obscure le moment d'auparavant. les petites résistances possibles se perdirent dans ce vaste fait lumineux. Sans qu'il fût besoin d'aucune explication désormais. Les détails. pas un bras ne s'étendit pour l'empêcher. Pas une voix ne s'éleva. 2 et II. Aucun peut-être ne se rendait compte de ce qu'il éprouvait . Tous s'écartèrent. 5. On n'a jamais su qui ouvrit la porte. Il se dirigea vers la porte de sortie. tous intérieurement se sentaient éblouis. et de l'effet civilisateur spécifique au théâtre. Chose frappante. Impression qui passa vite. comprit tout de suite et d'un seul coup d'œil cette simple et magnifique histoire d'un homme qui se livrait pour qu'un autre homme ne fût pas condamné à sa place. sans doute. puisqu'on ne m'arrête pas. il sait où je vais. Il traversa la foule à pas lents. le défenseur qu'il était là pour défendre. Cela rayonnait. 186 – 425 – . les hésitations. Je m'en vais. Il était évident qu'on avait sous les yeux Jean Valjean. comme par une sorte de révélation électrique. c'est de prendre toutes les âmes et de faire de tous les témoins des spectateurs. mais il est Dans cette brève et lumineuse communion des consciences s'ébauche une théorie de la vertu moralisatrice de l'art. aucun. il me fera arrêter quand il voudra. – Je ne veux pas déranger davantage l'audience. 4. 7).sident qu'il était là pour présider. Le propre des spectacles sublimes. Il avait en ce moment ce je ne sais quoi de divin qui fait que les multitudes reculent et se rangent devant un homme. mais qui dans l'instant fut irrésistible186. Monsieur l'avocat général sait qui je suis. toute cette foule. aucune question ne fut faite. qui sera développée dans William Shakespeare (I.

vous me trouvez digne de pitié. il se retourna et dit : – Monsieur l'avocat général. n'est-ce pas ? Mon Dieu ! quand je pense à ce que j'ai été sur le point de faire. croyant tous les hommes fous et ne comprenant rien à cette vision. je me trouve digne d'envie. Arrivé là. le verdict du jury déchargeait de toute accusation le nommé Champmathieu . et Champmathieu. Il sortit. je reste à votre disposition. Cependant j'aurais mieux aimé que tout ceci n'arrivât pas. tous ceux qui sont ici. s'en allait stupéfait. mis en liberté immédiatement.certain que la porte se trouva ouverte lorsqu'il y parvint. et la porte se referma comme elle avait été ouverte. car ceux qui font de certaines choses souveraines sont toujours sûrs d'être servis par quelqu'un dans la foule. Puis il s'adressa à l'auditoire : – Vous tous. – 426 – . Moins d'une heure après.

penchée sur ses drogues et sur ses fioles et regardant de très près à cause de cette brume que le crépuscule répand sur les objets. allez ! Elle lui expliqua ce qui s'était passé. au matin. Tout à coup elle tourna la tête et fit un léger cri. Madeleine était devant elle. que Fantine était bien mal la veille et que maintenant elle était mieux. à voix basse : – Comment va cette pauvre femme ? – Pas mal en ce moment. La digne sœur était depuis quelques instants dans le laboratoire de l'infirmerie. M. – 427 – . Mais nous avons été bien inquiets. parce qu'elle croyait que monsieur le maire était allé chercher son enfant à Montfermeil. pleine d'ailleurs d'images heureuses . Madeleine regarde ses cheveux Le jour commençait à poindre. dit-il. La sœur Simplice qui l'avait veillée profita de ce sommeil pour aller préparer une nouvelle potion de quinquina. – C'est vous. elle s'endormit. Il venait d'entrer silencieusement. vous avez eu raison de ne pas la détromper. mais elle vit bien à son air que ce n'était point de là qu'il venait. Fantine avait eu une nuit de fièvre et d'insomnie. Il répondit. monsieur le maire ! s'écria-t-elle. – Tout cela est bien. La sœur n'osa pas interroger monsieur le maire.Livre huitième – Contre-coup Chapitre I Dans quel miroir M.

M. murmura la sœur à demi-voix.– Oui. La sœur Simplice n'avait point de miroir . monsieur ! s'écria-t-elle. Madeleine prit la glace. La sœur se sentit glacée par je ne sais quoi d'inconnu qu'elle entrevoyait dans tout ceci. – Mon Dieu. Il éclairait en face le visage de M. mais maintenant. Le hasard fit que la sœur leva les yeux. et dit : – Tiens ! Il prononça ce mot avec indifférence et comme s'il pensait à autre chose. Il demanda : – Puis-je la voir ? – 428 – . y considéra ses cheveux. Madeleine. elle fouilla dans une trousse et en tira une petite glace dont se servait le médecin de l'infirmerie pour constater qu'un malade était mort et ne respirait plus. reprit la sœur. – On ne pourrait cependant pas mentir. qu'elle va vous voir et qu'elle ne verra pas son enfant. que lui dirons-nous ? Il resta un moment rêveur. monsieur le maire. que vous est-il donc arrivé ? vos cheveux sont tout blancs ! – Blancs ! dit-il. – Dieu nous inspirera. dit-il. Le plein jour s'était fait dans la chambre.

Son souffle sortait de sa poitrine avec ce bruit tragique qui est propre à ces maladies. mais il faut au moins deux ou trois jours. et quand l'enfant arriverait elle penserait tout naturellement que monsieur le maire est arrivé avec l'enfant. – Sans doute. et qui navre les pauvres mères lorsqu'elles veillent la nuit près de leur enfant condamné et endormi. la seule beauté qui lui fût restée de sa virginité et de sa jeunesse. Il fit quelques observations sur une porte qui fermait mal. reprit timidement la sœur. et dont le bruit pouvait réveiller la malade. Ses longs cils blonds. puis il dit avec sa gravité calme : – Non. La religieuse ne sembla pas remarquer ce mot « peut-être ». qui donnait un sens obscur et singulier aux paroles de M. il serait aisé de lui faire prendre patience. répandue sur son visage. Elle dormait. il faut que je la voie. Je suis peut-être pressé. osant à peine hasarder une question. Elle répondit en baissant les yeux et la voix respectueusement : – En ce cas. Sa pâleur était devenue de la blancheur . puis il entra dans la chambre de Fantine. le maire. – Si elle ne voyait pas monsieur le maire d'ici là. palpitaient tout en – 429 – . M. mais monsieur le maire peut entrer. ses joues étaient vermeilles. ma sœur.– Est-ce que monsieur le maire ne lui fera pas revenir son enfant ? dit la sœur. elle ne saurait pas que monsieur le maire est de retour. elle repose. On n'aurait pas de mensonge à faire. qui la transfigurait dans son sommeil. Madeleine parut réfléchir quelques instants. s'approcha du lit et entrouvrit les rideaux. Mais cette respiration pénible troublait à peine une sorte de sérénité ineffable.

Elle ouvrit les yeux. lui priant . regardant tour à tour la malade et le crucifix. M. le jour où il était venu pour la première fois la voir dans cet asile. Toute sa personne tremblait de je ne sais quel déploiement d'ailes prêtes à s'entrouvrir et à l'emporter. qu'on sentait frémir. Madeleine resta quelque temps immobile près de ce lit. comme s'il y eût eu dans la chambre quelqu'un à faire taire. Le corps humain a quelque chose de ce tressaillement. comme il faisait deux mois auparavant. le vit. Il se tenait près de ce lit.demeurant clos et baissés. debout. Elle ressemblait plutôt à ce qui va s'envoler qu'à ce qui va mourir. depuis ces deux mois écoulés. frissonne. quand arrive l'instant où les doigts mystérieux de la mort vont cueillir l'âme. avec un sourire : – Et Cosette ? – 430 – . elle avait des cheveux gris et lui des cheveux blancs. lorsqu'une main s'approche pour détacher la fleur. on n'eût jamais pu croire que c'était là une malade presque désespérée. et dit paisiblement. À la voir ainsi. La sœur n'était pas entrée avec lui. mais qu'on ne voyait pas. le doigt sur la bouche. elle dormant. La branche. et semble à la fois se dérober et s'offrir. seulement maintenant. Ils étaient encore là tous les deux dans la même attitude.

elle était la joie même. Elle continua : – Je savais que vous étiez là.Chapitre II Fantine heureuse Elle n'eut pas un mouvement de surprise. calmez-vous. mais je vous voyais. apportez-la-moi ! – 431 – . – Mais. avec tant de certitude. était survenu. Madeleine. averti. Il leva son regard vers le crucifix. ni un mouvement de joie . Cette simple question : « Et Cosette ? » fut faite avec une foi si profonde. – Oh ! s'écria-t-elle. avec une absence si complète d'inquiétude et de doute. – Mon enfant. dit le médecin. Il vint en aide à M. qu'il ne trouva pas une parole. Vous étiez dans une gloire et vous aviez autour de vous toutes sortes de figures célestes. reprit-elle. Je vous ai suivi des yeux toute la nuit. Heureusement le médecin. Je dormais. Votre enfant est là. Il y a longtemps que je vous vois. dites-moi donc où est Cosette ? Pourquoi ne l'avoir pas mise sur mon lit pour le moment où je m'éveillerais ? Il répondit machinalement quelque chose qu'il n'a jamais pu se rappeler plus tard. Les yeux de Fantine s'illuminèrent et couvrirent de clarté tout son visage. Elle joignit les mains avec une expression qui contenait tout ce que la prière peut avoir à la fois de plus violent et de plus doux.

je m'opposerai à ce que vous ayez votre enfant. Il faut d'abord vous guérir. il m'est arrivé tant de malheurs que quelquefois je ne sais plus ce que je dis.Touchante illusion de mère ! Cosette était toujours pour elle le petit enfant qu'on apporte. je n'aurais pas parlé comme je viens de faire. La pauvre mère courba la tête. moi ! – Vous voyez. ce médecin ! Ah çà ! je veux voir mon enfant. pas en ce moment. comme vous vous emportez. reprit le médecin. mais je vous jure que cela ne m'aurait pas fait de mal de voir ma fille. La vue de votre enfant vous agiterait et vous ferait du mal. Quand vous serez raisonnable. Quand on verra que je suis bien tranquille. dit le médecin. Quand monsieur le médecin voudra. – Mais je suis guérie ! je vous dis que je suis guérie ! Est-il âne. Autrefois. Savez-vous ? on me l'apporterait maintenant que je me mettrais à lui parler doucement. je vous l'amènerai moi-même. j'attendrai tant que vous voudrez. Toute la nuit j'ai vu des choses blanches et des personnes qui me souriaient. – 432 – . Je n'ai plus de fièvre. Tant que vous serez ainsi. Il ne suffit pas de la voir. il faut vivre pour elle. je vous demande vraiment bien pardon. Je la vois. vous craignez l'émotion. Je comprends. Voilà tout. il m'apportera ma Cosette. Elle l'interrompit impétueusement. je ne la quitte pas des yeux depuis hier au soir. Est-ce que ce n'est pas bien naturel que j'aie envie de voir mon enfant qu'on a été me chercher exprès à Montfermeil ? Je ne suis pas en colère. on dira : il faut lui donner son enfant. – Pas encore. mais je vais faire comme si j'étais malade et ne pas bouger pour faire plaisir aux dames d'ici. – Monsieur le médecin. puisque je suis guérie . Je sais bien que je vais être heureuse. Vous avez un reste de fièvre. je vous demande pardon. je sens bien que je n'ai plus rien du tout .

et cela ne pense plus à rien. Aujourd'hui cela voit une chose et demain une autre. Elle se tourna vers lui . cela n'a pas de mémoire. ma fille ? Vous devez avoir eu bien froid dans cette diligence ! Est-ce qu'on ne pourrait pas l'amener rien qu'un petit moment ? On la remporterait tout de suite après. la voyant si paisible. Fantine ne murmura pas. elle faisait visiblement effort pour paraître calme et « bien sage ». mais apaisez-vous. tout en se contenant. C'est comme des oiseaux. et puis vous sortez vos bras du lit. si vous saviez ! de me faire toutes ces questions-là dans le temps de ma misère ! Maintenant. Dites ! vous qui êtes le maître. – Avez-vous fait un bon voyage. c'est passé. Cosette se porte bien. et cela vous fait tousser. monsieur le maire ? Oh ! comme vous êtes bon d'avoir été me la chercher ! Dites-moi seulement comment elle est. afin que. En effet. Madeleine s'était assis sur une chaise qui était à côté du lit. Oh ! que je voudrais donc la voir ! Monsieur le maire. Madeleine mille questions. comme elle disait dans cet affaiblissement de la maladie qui ressemble à l'enfance. l'avez-vous trouvée jolie ? N'est-ce pas qu'elle est belle. Je suis joyeuse. A-t-elle bien supporté la route ? Hélas ! elle ne me reconnaîtra pas ! Depuis le temps. dit-il. on ne fît pas difficulté de lui amener Cosette. Avait-elle du linge blanc seulement ? Ces Thénardier la tenaient-ils proprement ? Comment la nourrissait-on ? Oh ! comme j'ai souffert. si vous vouliez ! Il lui prit la main : – Cosette est belle. elle m'a oubliée. elle craignait d'avoir compromis par quelques plaintes trop passionnées la confiance qu'elle voulait inspirer. des quintes de toux interrompaient Fantine presque à chaque mot. – 433 – . et elle se mit à dire des paroles indifférentes.M. Cependant. pauvre chou ! Les enfants. Vous parlez trop vivement. vous la verrez bientôt. elle ne pouvait s'empêcher d'adresser à M.

Fantine écouta encore quelque temps. retint son souffle. n'est-ce-pas ? L'été. il la considérait avec anxiété . M. il était évident qu'il était venu pour lui dire des choses devant lesquelles sa pensée hésitait maintenant. – Oh ! reprit-elle. s'était retiré. courait pour se réchauffer. L'enfant. l'enfant de la portière ou d'une ouvrière quelconque. venait. Madeleine lui tenait toujours la main. sa visite faite. cet homme-là ! – 434 – . allait. Fantine s'écria : – Je l'entends ! mon Dieu ! je l'entends ! Elle étendit le bras pour qu'on se tût autour d'elle. C'est là un de ces hasards qu'on retrouve toujours et qui semblent faire partie de la mystérieuse mise en scène des événements lugubres. Il y avait un enfant qui jouait dans la cour . riait et chantait à haute voix. au milieu de ce silence. C'est une espèce de gargote que cette auberge-là. la voix s'éteignit. Ces Thénardier font-ils de bonnes affaires ? Il ne passe pas grand monde dans leur pays. c'est ma Cosette ! je reconnais sa voix ! L'enfant s'éloigna comme il était venu. et se mit à écouter avec ravissement. La sœur Simplice était seule restée auprès d'eux. Montfermeil. Cependant.– C'est assez joli. on va y faire des parties de plaisir. puis son visage s'assombrit. et M. Le médecin. Hélas ! à quoi les jeux des enfants ne se mêlent-ils pas ! C'était cette petite fille que Fantine entendait chanter. c'était une petite fille. Madeleine l'entendit qui disait à voix basse : – Comme ce médecin est méchant de ne pas me laisser voir ma fille ! Il a une mauvaise figure.

quatre… elle a sept ans. Elle courra dans l'herbe après les papillons. elle aura l'air d'une petite femme. d'abord ! M. et elle paraissait fixer sur quelque chose de formidable. Ô ma bonne sœur. – Comme nous allons être heureuses ! Nous aurons un petit jardin. elle lui toucha le bras d'une main et de l'autre lui fit signe de regarder derrière lui. vous ne savez pas comme je suis bête. son œil agrandi par la terreur. Fantine était devenue effrayante.Cependant le fond riant de ses idées revint. Elle continua de se parler à elle-même. elle ne quitta point des yeux l'objet quelconque qu'elle semblait voir. l'esprit plongé dans des réflexions sans fond. Madeleine me l'a promis. son épaule maigre sortait de sa chemise. Ma fille jouera dans le jardin. Elle doit savoir ses lettres maintenant. elle ne respirait plus . elle s'était soulevée à demi sur son séant. Elle aura un voile blanc. Elle ne parlait plus. Fantine ? Elle ne répondit pas. des bas à jour. Dans cinq ans. et vit Javert. cela lui fit lever machinalement la tête. son visage. devant elle. – … Un. Qu'avez-vous. les yeux à terre. était blême. deux. – Mon Dieu ! s'écria-t-il. Il écoutait ces paroles comme on écoute un vent qui souffle. Il avait quitté la main de Fantine. Il se retourna. Ah çà ! quand fera-t-elle sa première communion ? Elle se mit à compter sur ses doigts. voilà que je pense à la première communion de ma fille ! Et elle se mit à rire. la tête sur l'oreiller. à l'autre extrémité de la chambre. Je la ferai épeler. Je la regarderai. trois. radieux le moment d'auparavant. Tout à coup elle cessa de parler. – 435 – . Et puis elle fera sa première communion.

malheureusement peu neufs. il était arrivé à Montreuil-sur-mer. Madeleine. l'avocat général s'enferma avec le président. évidemment le vrai Jean Valjean. Cependant. avait pris la parole pour déplorer l'acte de folie de l'honorable maire de Montreuil-sur-mer. Cependant il fallait un Jean Valjean à l'avocat général.Chapitre III Javert content Voici ce qui s'était passé. sur les erreurs judiciaires. et le jury en quelques minutes avait mis hors de cause Champmathieu. et que le jury n'avait plus devant les yeux qu'un innocent. et son premier soin avait été de jeter à la poste sa lettre à M. L'avocat avait tiré de là quelques épiphonèmes. Minuit et demi venait de sonner. la condamnation de ce Champmathieu. quand M. et. que l'avocat général. Ils conférèrent « de la nécessité de se saisir de la personne de M. Le défenseur avait eu peu de peine à réfuter cette harangue et à établir que. à peine avait-il quitté la salle d'audience de la cour d'assises. etc. déclarer que ses convictions n'étaient en rien modifiées par cet incident bizarre qui s'éclaircirait plus tard. de la cour et du jury.. le président dans son résumé s'était joint au défenseur. Un peu avant six heures du matin. par suite des révélations de M. n'ayant plus Champmathieu. Immédiatement après la mise en liberté de Champmathieu. du public. Madeleine était sorti de la salle des assises d'Arras. en attendant. il prit Madeleine. puis d'entrer à l'infirmerie et de voir Fantine. Laffitte. c'est-à-dire du vrai Jean Valjean. revenu du premier saisissement. Il était rentré à son auberge juste à temps pour repartir par la malle-poste où l'on se rappelle qu'il avait retenu sa place. et requérir. le maire de Mon– 436 – . la face de l'affaire était bouleversée de fond en comble.. etc. La persistance de l'avocat général était visiblement en contradiction avec le sentiment de tous.

et il avait été choqué que le maire de Montreuil-sur-mer. l'avocat général. La boucle de son col de cuir. et lui eût trouvé l'air le plus ordinaire du monde. à franc étrier. il était en même temps fort royaliste et presque ardent. L'exprès était lui-même un homme de police fort entendu qui. Quelqu'un qui n'eût pas connu Javert et qui l'eût vu au moment où il pénétra dans l'antichambre de l'infirmerie n'eût pu rien deviner de ce qui se passait. en deux mots. Ceci révélait une agitation inouïe. calme. et en chargea l'inspecteur de police Javert. était ainsi conçu : – L'inspecteur Javert appréhendera au corps le sieur Madeleine. mit Javert au fait de ce qui était arrivé à Arras. Cette phrase. L'ordre d'arrestation. dans l'audience de ce jour. où il y a beaucoup de de. a été reconnu pour être le forçat libéré Jean Valjean. quoique le président fût homme bon et assez intelligent. Et puis. en parlant du débarquement à Cannes. avait ses cheveux gris parfaitement lissés sur les tempes et venait de monter l'escalier avec sa lenteur habituelle. L'ordre d'arrestation fut donc expédié.treuil-sur-mer ». entièrement écrite de sa main sur la minute de son rapport au procureur général. est de M. Javert se levait au moment où l'exprès lui remit l'ordre d'arrestation et le mandat d'amener. Il fallait bien que justice eût son cours. On sait que Javert était revenu à Montreuil-sur-mer immédiatement après avoir fait sa déposition. au lieu d'être sur sa nuque. – 437 – . La première émotion passée. signé de l'avocat général. qui. était sur son oreille gauche. grave. L'avocat général l'envoya à Montreuil-sur-mer par un exprès. maire de Montreuil-sur-mer. Quelqu'un qui l'eût connu à fond et qui l'eût examiné attentivement eût frémi. le président fit peu d'objections. pour tout dire. Il était froid. eût dit l'empereur et non Buonaparte.

accoutumée qu'elle était à voir des gens armés demander monsieur le maire. À l'instant où le regard de Madeleine rencontra le regard de Javert. avait laissé les soldats dans la cour. le chapeau sur la tête. La certitude de tenir enfin Jean Valjean fit apparaître sur sa physionomie tout ce qu'il avait dans l'âme. Aucun sentiment humain ne réussit à être effroyable comme la joie. Il était venu simplement. et s'était fait indiquer la chambre de Fantine par la portière sans défiance. Tout à coup Fantine leva les yeux. Javert tourna la clef. Madeleine. il n'entra pas. Arrivé à la chambre de Fantine. Il se tint debout dans la porte entrebâillée. À proprement parler. sans remuer.Javert était un caractère complet. Il resta ainsi près d'une minute sans qu'on s'aperçût de sa présence. Javert. avait requis un caporal et quatre soldats au poste voisin. ne laissant faire de pli ni à son devoir. sans bouger. laquelle disparaissait derrière lui. rigide avec les boutons de son habit. et entra. sans approcher. la main gauche dans sa redingote fermée jusqu'au menton. Le fond remué monta – 438 – . méthodique avec les scélérats. Pour qu'il eût mal mis la boucle de son col. le vit. poussa la porte avec une douceur de garde-malade ou de mouchard. et fit retourner M. ni à son uniforme . Dans le pli du coude on pouvait voir le pommeau de plomb de son énorme canne. Ce fut le visage d'un démon qui vient de retrouver son damné. il fallait qu'il y eût en lui une de ces émotions qu'on pourrait appeler des tremblements de terre intérieurs. devint épouvantable.

s'effaçait sous l'orgueil d'avoir si bien deviné d'abord et d'avoir eu si longtemps un instinct juste. La probité. La difformité du triomphe s'épanouit sur ce front étroit. l'erreur. Ce sont des vertus qui ont un vice. il se dressait dans une gloire . la candeur. la conviction. persiste dans l'horreur. il personnifiait. la rébellion. Sans qu'il s'en rendit nettement compte. il prêtait main-forte à l'absolu . il rayonnait. il faisait sortir de la loi la foudre. la sincérité. l'enfer. Le contentement de Javert éclata dans son attitude souveraine. il souriait et il y avait une incontestable grandeur dans ce saint Michel monstrueux. éclatant. dans son bonheur formidable. lui Javert. altier. L'impitoyable joie honnête d'un fanatique en pleine atrocité conserve on ne sait quel rayonnement lugubrement vénérable. la perdition. L'humiliation d'avoir un peu perdu la piste et de s'être mépris quelques minutes sur ce Champmathieu. leur majesté. à une profondeur infinie. Ce fut tout le déploiement d'horreur que peut donner une figure satisfaite. mais pourtant avec une intuition confuse de sa nécessité et de son succès. il étalait en plein azur la bestialité surhumaine d'un archange féroce . propre à la conscience humaine. Il avait derrière lui et autour de lui. sont des choses qui. toutes les étoiles . la justice. Javert. l'ombre redoutable de l'action qu'il accomplissait faisait visible à son poing crispé le vague flamboiement de l'épée sociale . n'avait rien d'ignoble. effroyable. Rien n'était poignant et terrible comme cette – 439 – . restent grandes . il y avait dans sa victoire un reste de défi et de combat . la lumière et la vérité dans leur fonction céleste d'écrasement du mal. même hideuses. le vice. il vengeait la société. la vindicte publique. l'idée du devoir. la raison. la conscience légale. Javert en ce moment était au ciel. en se trompant. il protégeait l'ordre. il tenait sous son talon le crime. Javert. était à plaindre comme tout ignorant qui triomphe. Sans qu'il s'en doutât. la chose jugée. peuvent devenir hideuses. il exterminait.à la surface. heureux et indigné. l'autorité. mais qui. debout.

figure où se montrait ce qu'on pourrait appeler tout le mauvais du bon. – 440 – .

un lutteur ténébreux qu'il étreignait depuis cinq ans sans pouvoir le renver– 441 – . ce n'était plus une parole humaine. c'était un rugissement. le maire l'avait arrachée à cet homme. Pour lui. Puis il s'adressa à Javert et lui dit : – Je sais ce que vous voulez. Elle ne put supporter cette figure affreuse. Il dit à Fantine de sa voix la plus douce et la plus calme : – Soyez tranquille.Chapitre IV L'autorité reprend ses droits La Fantine n'avait point vu Javert depuis le jour où M. Ce n'est pas pour vous qu'il vient. Javert répondit : – Allons. Javert ne dit pas : « Allons. Il ne fit point comme d'habitude . il n'entra point en matière . sauvez-moi ! Jean Valjean – nous ne le nommerons plus désormais autrement – s'était levé. vite ! » il dit : « Allonouaite ! » Aucune orthographe ne pourrait rendre l'accent dont cela fut prononcé . elle se sentit expirer. elle cacha son visage de ses deux mains et cria avec angoisse : – Monsieur Madeleine. seulement elle ne douta pas qu'il ne revint la chercher. vite ! Il y eut dans l'inflexion qui accompagna ces deux mots je ne sais quoi de fauve et de frénétique. Son cerveau malade ne se rendit compte de rien. il n'exhiba point de mandat d'amener. Jean Valjean était une sorte de combattant mystérieux et insaisissable.

C'était ce regard que la Fantine avait senti pénétrer jusque dans la moelle de ses os deux mois auparavant. tellement inouïe que jamais rien de pareil ne lui était apparu dans les plus noirs délires de la fièvre. mais aussi dans le personnage du wapentake de L'Homme qui rit. avait pris Jean Valjean au collet. en effet. et avec lequel il avait coutume de tirer violemment les misérables à lui187. À qui pouvait s'adresser ce tutoiement abject ? elle seulement. il lança sur Jean Valjean ce regard qu'il jetait comme un crampon. Au cri de Javert. le maire était là. Alors elle vit une chose inouïe. Voici Javert pieuvre. elle vit monsieur le maire courber la tête. Elle vit le mouchard Javert saisir au collet monsieur le maire . 187 – 442 – . Il lui sembla que le monde s'évanouissait. Cette arrestation n'était pas un commencement. Mais M. Fantine avait rouvert les yeux. vite ! » En parlant ainsi. mais une fin. Elle frissonna. il ne fit point un pas . Il n'y avait personne que la religieuse et monsieur le maire.ser. Javert. Que pouvait-elle craindre ? Javert avança au milieu de la chambre et cria : – Ah çà ! viendras-tu ? La malheureuse regarda autour d'elle. Motif largement développé dans Les Travailleurs de la mer. Il se borna à dire : « Allons.

Il dit : – Javert… Javert l'interrompit : – Appelle-moi monsieur l'inspecteur. – Mais cela ne doit être entendu que de vous seul… – Qu'est-ce que cela me fait ? je n'écoute pas ! Jean Valjean se tourna vers lui et lui dit rapidement et très bas : – 443 – . reprit Jean Valjean. je voudrais vous dire un mot en particulier.– Monsieur le maire ! cria Fantine. – Monsieur. – Il n'y a plus de monsieur le maire ici ! Jean Valjean n'essaya pas de déranger la main qui tenait le col de sa redingote. on me parle tout haut à moi ! Jean Valjean continua en baissant la voix : – C'est une prière que j'ai à vous faire… – Je te dis de parler tout haut. Javert éclata de rire. – Tout haut ! parle tout haut ! répondit Javert . de cet affreux rire qui lui déchaussait toutes les dents.

la chemise et le collet de Jean Valjean : – Je te dis qu'il n'y a point de monsieur Madeleine et qu'il n'y a point de monsieur le maire. – Voilà l'autre. et cherchant autour d'elle comme quelqu'un qui se noie. Vous m'accompagnerez si vous voulez. à présent ! Te tairas-tu. aller chercher mon enfant ! Elle n'est donc pas ici ! Ma sœur. il y a un brigand. – 444 – . puis elle s'affaissa subitement sur l'oreiller. il y a un forçat appelé Jean Valjean ! c est lui que je tiens ! voilà ce qu'il y a ! Fantine se dressa en sursaut. – Mon enfant ! s'écria-t-elle. répondez-moi. elle étendit les bras avec angoisse. la bouche béante. appuyée sur ses bras roides et sur ses deux mains. les yeux ouverts et éteints. elle regarda Javert. où est Cosette ? Je veux mon enfant ! Monsieur Madeleine ! monsieur le maire ! Javert frappa du pied. Ah çà ! je ne te croyais pas bête ! Tu me demandes trois jours pour t'en aller ! Tu dis que c'est pour aller chercher l'enfant de cette fille ! Ah ! ah ! c'est bon ! voilà qui est bon ! Fantine eut un tremblement. ses dents claquèrent. – Tu veux rire ! cria Javert. un râle sortit du fond de sa gorge. Il y a un voleur.– Accordez-moi trois jours ! trois jours pour aller chercher l'enfant de cette malheureuse femme ! Je payerai ce qu'il faudra. drôlesse ! Gredin de pays où les galériens sont magistrats et où les filles publiques sont soignées comme des comtesses ! Ah mais ! tout ça va changer . Sa tête heurta le chevet du lit et vint retomber sur sa poitrine. il était temps ! Il regarda fixement Fantine et ajouta en reprenant à poignée la cravate. elle regarda Jean Valjean. ouvrant convulsivement les mains. elle ouvrit la bouche comme pour parler. elle regarda la religieuse.

disloqua en un clin d'œil le chevet déjà fort délabré. il se retourna. Jean Valjean posa sa main sur la main de Javert qui le tenait. Il eut l'idée d'aller appeler la garde. Marchons tout de suite. et se mit à contempler Fantine immobile et étendue. ou les poucettes ! Il y avait dans un coin de la chambre un vieux lit en fer en assez mauvais état qui servait de lit de camp aux sœurs quand elles veillaient. sa barre de fer au poing. Jean Valjean alla à ce lit. La garde est en bas. chose facile à des muscles comme les siens. et s'adossa au chambranle de la porte sans quitter du regard Jean Valjean. puis il dit à Javert : – Vous avez tué cette femme. Jean Valjean. saisit à poigne-main la maîtresse-tringle. Je ne suis pas ici pour entendre des raisons. Quand il y fut parvenu. et dit à Javert d'une voix qu'on entendait à peine : – Je ne vous conseille pas de me déranger en ce moment. Économisons tout ça. Javert recula vers la porte. mais Jean Valjean pouvait profiter de cette minute pour s'évader.Elle était morte. Jean Valjean posa son coude sur la pomme du chevet du lit et son front sur sa main. et l'ouvrit comme il eût ouvert la main d'un enfant. Ce qui est certain. Il demeura ainsi. absorbé. – Finirons-nous ! cria Javert furieux. marcha lentement vers le lit de Fantine. et ne songeant évi– 445 – . saisit sa canne par le petit bout. Il resta donc. muet. c'est que Javert tremblait. et considéra Javert.

unique témoin de la chose qui se passait. Jean Valjean prit dans ses deux mains la tête de Fantine et l'arrangea sur l'oreiller comme une mère eût fait pour son enfant. il lui rattacha le cordon de sa chemise et rentra ses cheveux sous son bonnet. je suis à vous. a souvent raconté qu'au moment où Jean Valjean parla à l'oreille de Fantine. Ce qui est hors de doute. et la baisa. c'est que la sœur Simplice. – 446 – . Cela fait. Puis il se redressa. La main de Fantine pendait hors du lit. La morte les entendit-elle ? Il y a des illusions touchantes qui sont peut-être des réalités sublimes. il se pencha vers Fantine et lui parla à voix basse. Jean Valjean s'agenouilla devant cette main.demment plus à aucune chose de cette vie. La face de Fantine en cet instant semblait étrangement éclairée. et. Après quelques instants de cette rêverie. la souleva doucement. dit-il. se tournant vers Javert : – Maintenant. Il n'y avait plus rien sur son visage et dans son attitude qu'une inexprimable pitié. il lui ferma les yeux. elle vit distinctement poindre un ineffable sourire sur ces lèvres pâles et dans ces prunelles vagues. c'est l'entrée dans la grande lueur. La mort. Que lui dit-il ? Que pouvait dire cet homme qui était réprouvé à cette femme qui était morte ? Qu'était-ce que ces paroles ? Personne sur la terre ne les a entendues. pleines de l'étonnement du tombeau.

Boujean. mon Dieu ! – Il est arrêté.Chapitre V Tombeau convenable Javert déposa Jean Valjean à la prison de la ville. – Eh bien ! je m'en doutais. Madeleine produisit à Montreuil-sur-mer une sensation. en attendant qu'on le transfère. Il est juste de dire qu'on ne connaissait pas encore les détails de l'événement d'Arras. Une vieille dame. tout le monde à peu près l'abandonna. J'ai toujours pensé qu'il y avait là-dessous quelque mauvaise histoire. Madeleine ? – Oui. – Ah. il a un affreux nom. Il refusait la croix. Cet homme était trop bon. – Qu'on le transfère ! On va le transférer ! Où va-t-on le transférer ? – Il va passer aux assises pour un vol de grand chemin qu'il a fait autrefois. Toute la journée on entendait dans toutes les parties de la ville des conversations comme celle-ci : – Vous ne savez pas ? c'était un forçat libéré ! Qui ça ? – Le maire. – Arrêté ! – En prison à la prison de la ville. Bojean. Béjean. En moins de deux heures tout le bien qu'il avait fait fut oublié. trop parfait. « Les salons » surtout abondèrent dans ce sens. ou pour mieux dire une commotion extraordinaire. L'arrestation de M. fit cette réflexion dont il est presque impossible de sonder la profondeur : – Je n'en suis pas fâchée. il donnait des sous à tous les petits drôles qu'il rencontrait. Cela apprendra aux buonapartistes ! – 447 – . – Bah ! M. et ce ne fut plus « qu'un galérien ». abonnée au Drapeau blanc. Vraiment ? – Il ne s'appelait pas Madeleine. Nous sommes triste de ne pouvoir dissimuler que sur ce seul mot : c'était un galérien. trop confit.

Elle connaissait cette main. C'était M. qui veillaient près du corps de Fantine. puis elle accrocha la clef au clou où il la prenait d'habitude. 188 – 448 – . La fabrique avait été fermée toute la journée. avec un cri dans le gosier qu'elle retint. sœur Perpétue et sœur Simplice. saisit la clef et le bougeoir et alluma la bougie à la chandelle qui brûlait. ce bras. La vieille portière qui l'avait servi fut du nombre. la porte cochère était verrouillée. 2. La portière leva les yeux et resta béante. 6). cette digne vieille était assise dans sa loge. Ce ne fut qu'au bout de plus de deux heures qu'elle sortit de sa rêverie et s'écria : « Tiens ! mon bon Dieu Jésus ! moi qui ai mis sa clef au clou ! » En ce moment la vitre de la loge s'ouvrit. Ensuite elle se rassit sur sa chaise et se remit à songer. Madeleine. la rue était déserte. prit la clef de la chambre de M. la brave portière se leva machinalement. une main188 passa par l'ouverture. Trois ou quatre personnes seulement dans toute la ville restèrent fidèles à cette mémoire. encore tout effarée et réfléchissant tristement. et plaça le bougeoir à côté.C'est ainsi que ce fantôme qui s'était appelé M. Il n'y avait dans la maison que deux religieuses. Vers l'heure où M. Madeleine dans un tiroir et le bougeoir dont il se servait tous les soirs pour monter chez lui. cette manche de redingote. Madeleine avait coutume de rentrer. Le soir de ce même jour. comme si elle l'attendait. Madeleine se dissipa à Montreuil-sur-mer. La pauvre bonne vieille avait fait tout cela sans en avoir conscience. Cette scène du bras passant par une ouverture répète très étrangement la scène du vol de pain (I.

Arrivé en haut. il était bien sûr qu'elle le garderait mieux qu'il ne se garderait lui-même. J'y étais. je me suis laissé tomber du haut d'un toit. ouvrit sa porte avec peu de bruit. – Mon Dieu. et portait toujours sur lui. Je monte à ma chambre. Jean Valjean était toujours pour elle monsieur le maire. il laissa son bougeoir sur les dernières marches de l'escalier. puis il revint prendre sa bougie et rentra dans sa chambre. s'écria-t-elle enfin. On n'a jamais su comment il avait réussi à pénétrer dans la cour sans faire ouvrir la porte cochère. Ce point n'a pas été éclairci.Elle fut quelques secondes avant de pouvoir parler. comme elle le disait elle-même plus tard en racontant son aventure. Elle est sans doute près de cette pauvre femme. allez me chercher la sœur Simplice. et alla fermer à tâtons sa fenêtre et son volet. mais on avait dû le fouiller et lui prendre son passe-partout. Il monta l'escalier qui conduisait à sa chambre. J'ai brisé un barreau d'une fenêtre. la fin de sa phrase eût manqué de respect au commencement. Il ne lui fit aucune recommandation . dit-il. Il acheva sa pensée. Il avait. et me voici. La vieille obéit en toute hâte. je vous croyais… Elle s'arrêta. monsieur le maire. – En prison. un passe-partout qui ouvrait une petite porte latérale . – 449 – . saisie.

dit-il. sur sa chaise. sur sa table. sur son lit qui n'avait pas été défait depuis trois jours. la chandelle qu'elle tenait vacillait dans sa main. il mordait dans un morceau de pain noir. et il posa sur cette feuille la pièce d'argent et les deux morceaux de fer. Il jeta un coup d'œil autour de lui. de façon que ce fût la première chose qu'on aperçût en entrant dans la chambre. on se souvient que sa fenêtre pouvait être aperçue de la rue. Cela fit quelques morceaux de toile dans lesquels il emballa les deux flambeaux d'argent. si perfectionnés ou si refroidis que nous soyons. Les violences de la destinée ont cela de particulier que. elle avait les yeux rouges. On frappa deux petits coups à la porte. tout en emballant les chandeliers de l'évêque. Du reste il n'avait ni hâte ni agitation. Il ne restait aucune trace du désordre de l'avantdernière nuit. elles nous tirent du fond des entrailles la nature humaine et la forcent de reparaître au dehors. Ceci a été constaté par les miettes de pain qui furent trouvées sur le carreau de la chambre. Il tira d'une armoire une vieille chemise à lui qu'il déchira.La précaution était utile . C'était la sœur Simplice. Seulement elle avait ramassé dans les cendres et posé proprement sur la table les deux bouts du bâton ferré et la pièce de quarante sous noircie par le feu. Il est probable que c'était le pain de la prison qu'il avait emporté en s'évadant. et. Elle était pâle. Il prit une feuille de papier sur laquelle il écrivit : Voici les deux bouts de mon bâton ferré et la pièce de quarante sous volée à Petit-Gervais dont j'ai parlé à la cour d'assises. – Entrez. Dans les émotions de cette – 450 – . lorsque la justice plus tard fit une perquisition. La portière avait « fait la chambre ».

Elle parvint cependant à dire : – Est-ce que monsieur le maire ne désire pas revoir une dernière fois cette pauvre malheureuse ? – Non. que même je n'ai pas quitté ma porte ! Un homme répondit : – 451 – . Elle avait pleuré.journée. on est à ma poursuite. vous remettrez ceci à monsieur le curé. et la vieille portière qui disait de sa voix la plus haute et la plus perçante : – Mon bon monsieur. Il achevait à peine qu'un grand bruit se fit dans l'escalier. – Vous pouvez lire. la religieuse était redevenue femme. Elle y jeta les yeux. Jean Valjean venait d'écrire quelques lignes sur un papier qu'il tendit à la religieuse en disant : – Ma sœur. Elle lut. Le papier était déplié. Le reste sera aux pauvres. Ils entendirent un tumulte de pas qui montaient. » La sœur voulut parler. dit-il. mais elle put à peine balbutier quelques sons inarticulés. je vous jure le bon Dieu qu'il n'est entré personne ici de toute la journée ni de toute la soirée. on n'aurait qu'à m'arrêter dans sa chambre. – « Je prie monsieur le curé de veiller sur tout ce que je laisse ici. dit-il. Il voudra bien payer là-dessus les frais de mon procès et l'enterrement de la femme qui est morte aujourd'hui. et elle tremblait. cela la troublerait.

La religieuse ne leva pas les yeux. La chandelle était sur la cheminée et ne donnait que peu de clarté. Il était tout d'une pièce et n'admettait ni objection. Ils reconnurent la voix de Javert. l'autorité ecclésiastique était la première de toutes. son milieu respirable. Javert entra. une religieuse était une créature qui ne pèche pas. Javert aperçut la sœur et s'arrêta interdit. La porte s'ouvrit. C'étaient des âmes murées à ce monde avec une seule porte qui ne s'ouvrait jamais que pour laisser sortir la vérité. À ses yeux un prêtre était un esprit qui ne se trompe pas. c'était la vénération de toute autorité. Elle priait. ni restriction.– Cependant il y a de la lumière dans cette chambre. – 452 – . La sœur Simplice tomba à genoux près de la table. On entendait le chuchotement de plusieurs hommes et les protestations de la portière dans le corridor. La chambre était disposée de façon que la porte en s'ouvrant masquait l'angle du mur à droite. On se rappelle que le fond même de Javert. bien entendu. superficiel et correct sur ce point comme sur tous. En apercevant la sœur. Pour lui. Il était religieux. Jean Valjean souffla la bougie et se mit dans cet angle. son élément. son premier mouvement fut de se retirer.

un homme. Ô sainte fille ! vous n'êtes plus de ce monde depuis beaucoup d'années . sans hésiter. excusez-moi si j'insiste. coup sur coup. – Ainsi.Cependant il y avait aussi un autre devoir qui le tenait. vous avez rejoint dans la lumière vos sœurs les vierges et vos frères les anges . vous n'avez pas vu ce soir une personne. nous le cherchons. dit Javert. rapidement. – Pardon. et il se retira en saluant profondément. Elle mentit deux fois de suite. dit-il. Il s'est évadé. C'était cette sœur Simplice qui n'avait menti de sa vie. – Ma sœur. ce nommé Jean Valjean. Son second mouvement fut de rester. et de hasarder au moins une question. La sœur leva les yeux et répondit : – Oui. et la vénérait particulièrement à cause de cela. c'est mon devoir. Elle mentit. que ce mensonge vous soit compté dans le paradis ! – 453 – . vous ne l'avez pas vu ? La sœur répondit : – Non. êtes-vous seule dans cette chambre ? Il y eut un moment affreux pendant lequel la pauvre portière se sentit défaillir. reprit Javert. Javert le savait. et qui le poussait impérieusement en sens inverse. comme on se dévoue.

marchant à travers les arbres et les brumes. de qui s'agissait-il ? d'un forçat et d'une fille publique.L'affirmation de la sœur fut pour Javert quelque chose de si décisif qu'il ne remarqua même pas la singularité de cette bougie qu'on venait de souffler et qui fumait sur la table. Un dernier mot sur Fantine. et fit bien peut-être. Fantine fut donc enterrée dans ce coin gratis du cimetière qui est à tous et à personne. ne laissant que sa blouse. Cet homme était Jean Valjean. Sa tombe ressembla à son lit. C'était peut-être celle-là. Où avait-il pris cette blouse ? On ne l'a jamais su. un homme. elle subit la promiscuité des cendres. qu'il portait un paquet et qu'il était vêtu d'une blouse. le plus d'argent possible aux pauvres. Après tout. Elle fut jetée à la fosse publique. On coucha Fantine dans les ténèbres parmi les premiers os venus . la terre. sur ce que Jean Valjean avait laissé. s'éloignait rapidement de Montreuil-sur-mer dans la direction de Paris. Le curé crut bien faire. Nous avons tous une mère. Une heure après. et où l'on perd les pauvres. – 454 – . Heureusement Dieu sait où retrouver l'âme. C'est pourquoi il simplifia l'enterrement de Fantine. Cependant un vieux ouvrier était mort quelques jours auparavant à l'infirmerie de la fabrique. par le témoignage de deux ou trois rouliers qui l'avaient rencontré. Il a été établi. On rendit Fantine à cette mère. en réservant. et le réduisit à ce strict nécessaire qu'on appelle la fosse commune.

..............144 Chapitre IX Nouveaux griefs ............... 113 Chapitre IV Détails sur les fromageries de Pontarlier .................. 90 Chapitre II La prudence conseillée à la sagesse .........................................31 Chapitre VII Cravatte........................................................................ 4 Chapitre I Monsieur Myriel ................................55 Chapitre XI Une restriction ............. 39 Chapitre VIII Philosophie après boire......................................................149 – 455 – ........................ 82 Chapitre XIV Ce qu'il pensait ............. 4 Chapitre II Monsieur Myriel devient monseigneur Bienvenu....................126 Chapitre VI Jean Valjean ................ 108 Chapitre III Héroïsme de l'obéissance passive ...................................................... 50 Chapitre X L'évêque en présence d'une lumière inconnue....... 78 Chapitre XIII Ce qu'il croyait........................................................................................................................................................................................................................... 121 Chapitre V Tranquillité ................................ 87 Livre deuxième – La chute..........129 Chapitre VII Le dedans du désespoir ....................... 45 Chapitre IX Le frère raconté par la sœur ........................................................ 8 Chapitre III À bon évêque dur évêché ...147 Chapitre X L'homme réveillé ..................................................................................Table des matières Livre premier – Un juste..................... 90 Chapitre I Le soir d'un jour de marche................................................................135 Chapitre VIII L'onde et l'ombre......... 27 Chapitre VI Par qui il faisait garder sa maison .... 72 Chapitre XII Solitude de monseigneur Bienvenu ..............................18 Chapitre V Que monseigneur Bienvenu faisait durer trop longtemps ses soutanes..15 Chapitre IV Les œuvres semblables aux paroles...............................................................................................................

...................................... 175 Chapitre I L'année 1817............................................................... c'est quelquefois livrer ...........................................................214 Chapitre IX Fin joyeuse de la joie............................ 204 Chapitre VII Sagesse de Tholomyès .................................... Madeleine.. 265 Chapitre VII Fauchelevent devient jardinier à Paris ........... 255 Chapitre V Vagues éclairs à l'horizon .............................. Madeleine en deuil ................Chapitre XI Ce qu'il fait ........ 175 Chapitre II Double quatuor .......153 Chapitre XII L'évêque travaille...................................................................158 Chapitre XIII Petit-Gervais .......... 276 – 456 – .............................................................................................................................196 Chapitre V Chez Bombarda .....200 Chapitre VI Chapitre où l'on s'adore ..................... 247 Chapitre III Sommes déposées chez Laffitte........................... 244 Chapitre II M........................................... 240 Livre cinquième – La descente ............................164 Livre troisième – En l'année 1817................................... 237 Chapitre III L'Alouette............................................................................................................185 Chapitre III Quatre à quatre .................... 224 Chapitre I Une mère qui en rencontre une autre......................................... 258 Chapitre VI Le père Fauchelevent .............................251 Chapitre IV M................................................................................................... 206 Chapitre VIII Mort d'un cheval .....................219 Livre quatrième – Confier......................................................................................... 191 Chapitre IV Tholomyès est si joyeux qu'il chante une chanson espagnole......... 244 Chapitre I Histoire d'un progrès dans les verroteries noires....... 270 Chapitre VIII Madame Victurnien dépense trente-cinq francs pour la morale .............................. 224 Chapitre II Première esquisse de deux figures louches ......................................... 272 Chapitre IX Succès de Madame Victurnien ....

................................................................. 359 Chapitre V Bâtons dans les roues ......................... 427 Chapitre I Dans quel miroir M.................................... 288 Chapitre XII Le désœuvrement de M......................................................................................313 Livre septième – L'affaire Champmathieu ........... Madeleine regarde ses cheveux427 Chapitre II Fantine heureuse....................................................................... 290 Chapitre XIII Solution de quelques questions de police municipale........................................................................................412 Chapitre XI Champmathieu de plus en plus étonné........................................................................Chapitre X Suite du succès .......................................................................................... 307 Chapitre I Commencement du repos ..... 307 Chapitre II Comment Jean peut devenir Champ... 294 Livre sixième – Javert ..........421 Livre huitième – Contre-coup.............................................................................. 383 Chapitre VII Le voyageur arrivé prend ses précautions pour repartir ....................................................................... 393 Chapitre VIII Entrée de faveur . 325 Chapitre II Perspicacité de maître Scaufflaire ......... Bamatabois...............................280 Chapitre XI Christus nos liberavit .........441 Chapitre V Tombeau convenable.............................................................................................................................................................431 Chapitre III Javert content .............. 447 – 457 – .................................................................400 Chapitre IX Un lieu où des convictions sont en train de se former............ 329 Chapitre III Une tempête sous un crâne ..... 325 Chapitre I La sœur Simplice ........ 336 Chapitre IV Formes que prend la souffrance pendant le sommeil ................. 404 Chapitre X Le système de dénégations............ 365 Chapitre VI La sœur Simplice mise à l'épreuve ..................................... 436 Chapitre IV L'autorité reprend ses droits.............

Édition du groupe « Ebooks libres et gratuits » Victor Hugo LES MISÉRABLES Tome II – COSETTE (1862) .

il arriva au fond d'un petit vallon où il y a de l'eau qui passe sous une arche pratiquée dans le remblai de la route. à l'angle d'un chemin de traverse. qui emplit le vallon d'un côté de la chaussée. celui qui raconte cette histoire1. à côté d'une espèce de potence vermoulue portant l'inscription : Ancienne barrière no 4. au bord de la route. une large chaussée pavée ondulant sur des collines qui viennent l'une après l'autre. une auberge. Il y avait là. s'éparpille de l'autre dans les prairies et s'en va avec grâce et comme en désordre vers Braine-l'Alleud. un passant. Hugo séjourna à Waterloo du 7 mai 1861 au 21 juillet (avec de nombreuses interruptions de ce séjour) pour y écrire le récit de la bataille et achever ainsi son roman. une charrette à quatre roues devant la porte. clairsemé mais très vert. une charrue. soulèvent la route et la laissent retomber. à l'ouest. Il venait de laisser derrière lui un bois sur une hauteur. Il allait à pied. et. Il apercevait. un cabaret ayant sur sa façade cet écriteau : Au quatre vents. Il avait dépassé Lillois et Bois-Seigneur-Isaac.Livre premier – Waterloo Chapitre I Ce qu'on rencontre en venant de Nivelles L'an dernier (1861). entre deux rangées d'arbres. » –4– 1 . Il note. café de particulier. un grand faisceau de perches à houblon. arrivait de Nivelles et se dirigeait vers La Hulpe. et font là comme des vagues énormes. par une belle matinée de mai. le clocher d'ardoise de Braine-l'Alleud qui a la forme d'un vase renversé. Il suivait. Un demi-quart de lieue plus loin que ce cabaret. le 30 juin : « J'ai fini Les Misérables sur le champ de bataille de Waterloo et dans le mois de Waterloo. un tas de broussailles sèches V. Le bouquet d'arbres. Échabeau. à droite.

Elle vit le passant et aperçut ce qu'il regardait. – C'est un boulet français qui a fait ça. La porte était fermée. un sentier mal pavé s'enfonçait dans les broussailles. accostée de deux médaillons planes.près d'une haie vive. En ce moment les battants s'écartèrent et une paysanne sortit. les branches avaient ce doux frémissement de mai qui semble venir des nids plus encore que du vent. de la chaux qui fumait dans un trou carré. il se trouva en présence d'une grande porte de pierre cintrée. Le soleil était charmant . lui dit-elle. Sur le pré devant la porte gisaient trois herses à travers lesquelles poussaient pêle-mêle toutes les fleurs de mai. vocalisait éperdument dans un grand arbre. Le passant se courba et considéra dans la pierre à gauche. une assez large excavation circulaire ressemblant à l'alvéole d'une sphère. avec imposte rectiligne. un mur perpendiculaire à la façade venait presque toucher la porte et la flanquait d'un brusque angle droit. à côté d'une mare où naviguait une flottille de canards. À l'angle de l'auberge. Ce passant y entra. probablement du spectacle forain de quelque kermesse. Une jeune fille sarclait dans un champ où une grande affiche jaune. après avoir longé un mur du quinzième siècle surmonté d'un pignon aigu à briques contrariées. volait au vent. Au bout d'une centaine de pas. Et elle ajouta : –5– . une échelle le long d'un vieux hangar à cloisons de paille. Elle avait pour clôture deux battants décrépits ornés d'un vieux marteau rouillé. Une façade sévère dominait cette porte . dans le grave style de Louis XIV. probablement amoureux. au bas du pied-droit de la porte. Un brave petit oiseau.

ressemblait à un lion. Il était dans le champ de bataille de Waterloo.– Ce que vous voyez là. –6– . dit la paysanne. Le biscayen n'a pas traversé le bois. – Comment s'appelle cet endroit-ci ? demanda le passant. – Hougomont. Il aperçut à l'horizon à travers les arbres une espèce de monticule et sur ce monticule quelque chose qui. dans la porte. Le passant se redressa. plus haut. de loin. Il fit quelques pas et s'en alla regarder au-dessus des haies. c'est le trou d'un gros biscayen. près d'un clou.

ce fut une porte du seizième siècle qui y simule une arcade. le même qui dota la sixième chapellenie de l'abbaye de Villers. un poulain qui saute. laissant voir les arbres d'un verger. un dindon qui fait la roue. On entend un grondement . Ce coin de terre. tout étant tombé autour d'elle. voilà cette cour dont la conquête fut un rêve de Napoléon.Chapitre II Hougomont Hougomont. une chapelle que surmonte un petit clocher. coudoya sous un porche une vieille calèche. sire de Somerel. La première chose qui le frappa dans ce préau. Le passant poussa la porte. c'est un gros chien qui montre les dents et qui remplace les Anglais. quelques charrettes. des pioches et des pelles. L'aspect monumental naît souvent de la ruine. Hougomont. le premier nœud sous le coup de hache. ce n'est plus qu'une ferme. c'est Hugomons. un poirier en fleur en espalier sur le mur de la chapelle. la première résistance que rencontra à Waterloo ce grand bûcheron de l'Europe qu'on appelait Napoléon . Ce manoir fut bâti par Hugo2. un vieux puits avec sa dalle et son tourniquet de fer. lui eût peut-être donné le monde. ou d'inscrire son nom dans ses écrits comme sur ses meubles – voir aussi Ugolin en III. ce fut là un lieu funèbre. Des poules y éparpillent du bec la poussière. On connaît le plaisir qu'avait Hugo de retrouver. et entra dans la cour. Auprès de l'arcade s'ouvre dans un mur une autre porte avec claveaux du temps de Henri IV. 7. À côté de cette porte un trou à fumier. C'était un château. pour l'antiquaire. le commencement de l'obstacle. –7– 2 . 2. s'il eût pu le prendre.

L'orage du combat est encore dans cette cour . bâtiments et enclos compris. et où l'on distingue les balafres de l'attaque. presque tout le corps de Reille y fut employé et y échoua. vu sur la carte. elle est coupée carrément dans un mur. l'horreur y est visible . cela meurt . de pierre en bas. La porte septentrionale. Les murs agonisent. et la brigade Soye ne put que l'entamer au sud. brisée par les Français. celle de la ferme. On a longtemps vu sur le montant de la porte toutes sortes d'empreintes de mains sanglantes. c'était hier. cela vit. qui ferme la cour au nord. de brique en haut. Un morceau de la porte nord. C'est une simple porte charretière comme il y en a dans toutes les métairies. les divisions Guilleminot. gardée par ce mur qui la fusille à bout portant. La dispute de cette entrée a été furieuse. Hougomont. C'est à cet angle qu'est la porte méridionale. celle du château. des prairies. enfoncée par les Français. deux larges battants faits de planches rustiques . le bouleversement de la mêlée s'y est pétrifié . s'entre-bâille au fond du préau . et la porte septentrionale. Les bâtiments de la ferme bordent la cour au sud. les pierres tombent. Napoléon envoya contre Hougomont son frère Jérôme . présente une espèce de rectangle irrégulier dont un angle aurait été entaillé. C'est là que Bauduin fut tué. Hougomont a deux portes : la porte méridionale. Ce sont quatre planches clouées sur deux traverses. pend accroché au mur. en plan géométral. au delà. Ce ne fut pas trop de la brigade Bauduin pour forcer Hougomont au nord. –8– . et à laquelle on a mis une pièce pour remplacer le panneau suspendu à la muraille. les boulets de Kellermann s'épuisèrent sur cet héroïque pan de mur. sans le prendre. Les quatre compagnies des gardes de Cooke y ont tenu tête pendant sept heures à l'acharnement d'une armée. Foy et Bachelu s'y heurtèrent.Les Anglais là ont été admirables.

par tous les soupiraux. la chapelle servit de blockhaus. Les Français. se dresse écroulée. il s'est mis à pousser à travers l'escalier. était plus bâtie qu'elle ne l'est aujourd'hui. le seul débris qui reste du manoir d'Hougomont. Depuis 1815. du fond des caves. et massés sur les marches supérieures. de derrière les murailles.les brèches crient . les trous sont des plaies . Des constructions qu'on a depuis jetées bas y faisaient des redans. l'autre est blessé au pied. on pourrait dire éventrée. Cette cour. par toutes les fentes des pierres. redevenu calme. à travers des fenêtres garnies de barreaux de fer. arquebuses de toutes parts. On s'est massacré dans la chapelle. crevassé du rez-de-chaussée jusqu'au toit. une –9– . Le dedans. On n'y a plus dit la messe depuis le carnage. les gardes anglaises étaient embusquées dans ces chambres . L'escalier a deux étages . les arbres penchés et frissonnants semblent faire effort pour s'enfuir. l'un est mort. avaient coupé les marches inférieures. une aile du château. Ces degrés inaccessibles sont solides dans leurs alvéoles. On entrevoit dans l'aile ruinée. est étrange. du haut des greniers. la spirale de l'escalier. À côté de la chapelle. Deux vieux arbres sont là . assiégés dans l'escalier. Pourtant l'autel y est resté. par toutes les croisées. la mitraille eut pour réplique l'incendie. sur la première est entaillée l'image d'un trident. apportèrent des fascines et mirent le feu aux murs et aux hommes . les Français y pénétrèrent. les Anglais. Ce sont de larges dalles de pierre bleue qui font un monceau dans les orties. apparaît comme l'intérieur d'un coquillage brisé. Quatre murs lavés au lait de chaux. et reverdit en avril. des angles et des coudes d'équerre. On s'y extermina. un autel de bois grossier adossé à un fond de pierre brute. Une dizaine de marches tiennent encore au mur . en 1815. mais ne purent s'y maintenir. les chambres démantelées d'un corps de logis en brique . Tout le reste ressemble à une mâchoire édentée. Les Anglais s'y étaient barricadés . Le château servit de donjon.

l'ont incendiée. telle est cette chapelle. C'est à la porte de cette chapelle qu'a été ramassé un cadavre qui tenait une hache à la main. à terre. Miracle. C'était un paysan qui habitait Hougomont et y était jardinier. Les Français. Les flammes ont rempli cette masure . Près des pieds du Christ on lit ce nom : Henquinez. le Christ en bois n'a pas brûlé. la tête de l'enfant Jésus a été emportée par un biscayen. L'enfant Jésus. un vieux châssis vitré tout cassé. Il y en a deux dans cette cour. du quinzième siècle . sur la porte un grand crucifix de bois. On sort de la chapelle. deux petites fenêtres cintrées. elle a été fournaise . puis s'est arrêté.porte vis-à-vis l'autel. Puis ces autres : Conde de Rio Maïor. au-dessus du crucifix un soupirail carré bouché d'une botte de foin. puis délogés. On a reblanchi le mur en 1849. Les nations s'y insultaient. La forêt autour de l'abbaye de Villers abrita pendant plusieurs jours et plusieurs nuits toutes ces malheureuses populations dis– 10 – . dans un coin. maîtres un moment de la chapelle. on voit un puits. Il y a des noms français avec des points d'exclamation. le plancher a brûlé. et à gauche. la porte a brûlé. au dire des gens du pays. Les murs sont couverts d'inscriptions. n'a pas été aussi heureux que le Christ. décapité. Pourquoi n'y puise-t-on plus d'eau ? Parce qu'il est plein de squelettes. On demande : pourquoi n'y a-t-il pas de seau et de poulie à celui-ci ? C'est qu'on n'y puise plus d'eau. Près de l'autel est clouée une statue en bois de sainte Anne. sa famille prit la fuite et s'alla cacher dans les bois. Marques y Marquesa de Almagro (Habana). Le 18 juin 1815. Ce cadavre était le sous-lieutenant Legros. Le dernier qui ait tiré de l'eau de ce puits se nommait Guillaume Van Kylsom. signes de colère. Le feu lui a rongé les pieds dont on ne voit plus que les moignons noircis.

devait mourir lui aussi. Peutêtre avec trop d'empressement. Ce puits. C'est à ce puits qu'il puisait l'eau. On se penche.persées. Il n'a plus ni seau. le bas des murs disparaît dans les orties. et elle fait suivre la gloire par la peste. où burent tant de morts. Après l'action. peut-être un trou d'obus. ce Guillaume leur portait à boire. Ce puits était profond. La dalle bleue y est remplacée par une traverse à laquelle s'appuient cinq ou six difformes tronçons de bois noueux et ankylosés qui ressemblent à de grands ossements. on en fit un sépulcre. Beaucoup burent là leur dernière gorgée. Les Anglais l'y découvrirent. ni chaîne. Tous étaient-ils morts ? la légende dit non. Guillaume Van Kylsom demeura à Hougomont « pour garder le château » et se blottit dans une cave. C'est par là qu'on puisait l'eau. la nuit qui suivit l'ensevelissement. ni poulie . on eut une hâte. La mort a une façon à elle de harceler la victoire. on entendit sortir du puits des voix faibles qui appelaient. On l'arracha de sa cachette. Le mur du fond a une façon d'œil-de-bœuf informe. Trois murs mi-partis pierre et brique. L'eau des pluies – 11 – . Ce puits est isolé au milieu de la cour. marquent la place de ces pauvres bivouacs tremblants au fond des halliers. Ce puits n'a point pour devanture la large dalle bleue qui sert de tablier à tous les puits de Belgique. mais il a encore la cuvette de pierre qui servait de déversoir. On y jeta trois cents morts. Tout autour du puits. l'entourent de trois côtés. La ferrure de soutènement du mur de droite dessine une croix. à coups de plat de sabre. et l'œil se perd dans un profond cylindre de brique qu'emplit un entassement de ténèbres. tels que de vieux troncs d'arbres brûlés. enterrer les cadavres. Le quatrième côté est ouvert. les combattants se firent servir par cet homme effrayé. repliés comme les feuilles d'un paravent et simulant une tourelle carrée. Cette tourelle avait un plafond dont il ne reste que les poutres. Ils avaient soif . Aujourd'hui encore de certains vestiges reconnaissables. et. Le typhus est une annexe du triomphe. Il parait que.

le mur du fond est en pierre. et de temps en temps un oiseau des forêts voisines vient y boire et s'envole. à gauche une haie. à gauche. encombré de végétations sauvages. Le mur de droite est en brique. La porte de cette maison donne sur la cour. C'était un jardin seigneurial dans ce premier style français qui a précédé Lenô- 3 Georgette aura le même « mot » dans Quatrevingt-treize. Il est en contrebas. À côté d'une jolie plaque de serrure gothique il y a sur cette porte une poignée de fer à trèfles. plus grande. – 12 – . et je faisais boum. nous l'avons dit. » Une porte de la cour. du côté de l'entrée les bâtiments du château et de la ferme. on pourrait presque dire en trois actes. avait peur et pleurait. la troisième est un bois. Le verger est terrible. Une femme en cheveux gris vous dit : « J'étais là. à droite un mur. la maison de la ferme. On nous a emportées dans les bois. j'imitais le canon. fermé d'un terrassement monumental en pierre de taille avec balustres à double renflement. Ma sœur. Ces trois parties ont une enceinte commune. Au moment où le lieutenant hanovrien Wilda saisissait cette poignée pour se réfugier dans la ferme. est encore habitée. La première partie est un jardin. J'étais dans les bras de ma mère.s'y amasse. donne dans le verger. On se collait l'oreille à terre pour écouter. boum3. un sapeur français lui abattit la main d'un coup de hache. la deuxième est le verger. Il est en trois parties. J'avais trois ans. On entre dans le jardin d'abord. Une maison dans cette ruine. au fond un mur. planté de groseilliers. mort depuis longtemps. Moi. La famille qui occupe la maison a pour grand-père l'ancien jardinier Van Kylsom. posée de biais.

Le verger pourtant fut pris. mais également symbolique pour Hugo dont la fille Léopoldine s'était noyée en septembre 1843. croyant n'avoir affaire qu'à la haie. C'est dans ce jardin. ripostant d'en bas. Le mur semble prêt à recommencer le combat. 1) seront aussi quarante-trois. Là.tre . n'ayant pour abri que les groseilliers. On monte quelques marches. Presque tous ont des éraflures de mousqueterie. mirent un quart d'heure à mourir. Waterloo commença ainsi. un orage de mitraille et de balles . Toute cette herbe a été mouillée de sang. Les insurgés de la barricade (en IV. Il n'y a de meurtrières qu'au mur sud . acceptèrent le combat avec deux compagnies hanovriennes. et du jardin on passe dans le verger proprement dit. – 13 – 4 . Devant la seizième sont couchées deux tombes anglaises en granit. et trouvèrent ce mur. Les hanovriens bordaient ces balustres et tiraient d'en haut. On se battit corps à corps sous les arbres. Ces voltigeurs. les autres sont couchés dans l'herbe. les Français arrivèrent. On n'avait pas d'échelles. les trente-huit meurtrières faisant feu à la fois. l'attaque principale venait de là. Les trente-huit meurtrières percées par les Anglais à des hauteurs irrégulières. que six voltigeurs du 1er léger. Les pilastres sont surmontés de globes qui semblent des boulets de pierre. six contre deux cents. dont une était armée de carabines. ayant pénétré là et n'en pouvant plus sortir. On compte encore quarante-trois4 balustres sur leurs dés . Ce mur est caché au dehors par une grande haie vive . obstacle et embuscade. les gardes anglaises derrière. plus bas que le verger. dans ces quelques toises carrées. Un ba- Chiffre peut-être authentique. ruine et ronce aujourd'hui. la franchirent. pris et traqués comme des ours dans leur fosse. quinze cents hommes tombèrent en moins d'une heure. et la brigade Soye s'y brisa. les Français grimpèrent avec les ongles. intrépides. Un balustre brisé est posé sur l'étrave comme une jambe cassée. y sont encore. 14.

Le major Blackman s'y est adossé pour expirer. brûlés . gisant. des chevaux de charrue y paissent. Il n'y en a pas un qui n'ait sa balle ou son biscaïen5. donnez-moi trois francs . l'incendie. vingt bataillons français. dans cette seule masure de Hougomont. verdissant. Bauduin tué. fut foudroyé là. le 7 mai 1861 : « Acheté un morceau d'arbre de verger où est incrusté un biscaïen = 2 Fr. Les corbeaux volent dans les branches. et tout cela pour qu'aujourd'hui un paysan dise à un voyageur : Monsieur.taillon de Nassau. l'herbe y est haute. le carnage. un puits comblé de cadavres. contre lequel furent braquées les deux batteries de Kellermann. » – 14 – 5 . sabrés. Ce verger est sensible comme un autre au mois de mai. on marche dans cette friche et le pied enfonce dans les trous de taupes. sur les quarante du corps de Reille. de sang allemand et de sang français. Sous un grand arbre voisin est tombé le général allemand Duplat. Les squelettes d'arbres morts abondent dans ce verger. Au milieu de l'herbe on remarque un tronc déraciné. si vous aimez. Presque tous les pommiers tombent de vieillesse. furieusement mêlés. écharpés. Foy blessé. les gardes anglaises mutilées. trois mille hommes. je vous expliquerai la chose de Waterloo ! V. fusillés. est rongé par la mitraille. décimés. Au dehors le mur. au fond il y a un bois plein de violettes. Duplat tué. Il a ses boutons d'or et ses pâquerettes. des cordes de crin où sèche du linge traversent les intervalles des arbres et font baisser la tête aux passants. sept cents hommes. Hugo note dans ses carnets. le régiment de Nassau et le régiment de Brunswick détruits. le massacre. Blackman tué. égorgés. un ruisseau fait de sang anglais. d'une famille française réfugiée à la révocation de l'édit de Nantes. Tout à côté se penche un vieux pommier malade pansé avec un bandage de paille et de terre glaise.

tout pour lui était là. et ceci a donné à Blücher le temps d'arriver. Méthode redoutable. S'il n'avait pas plu dans la nuit du 17 au 18 juin 1815. c'était là sa clef de victoire. Tous ses plans de bataille sont faits pour le projectile. et il la battait en brèche. frapper. et qui. et un nuage traversant le ciel à contre-sens de la saison a suffi pour l'écroulement d'un monde. jointe au génie. a fait invincible pendant quinze ans ce sombre athlète du pugilat de la guerre. pulvériser les régiments. et il s'en ressentait. dans le rapport au Directoire sur Aboukir. et il confiait cette besogne au boulet. broyer et disperser les masses. La bataille de Waterloo. n'a pu commencer qu'à onze heures et demie. Napoléon était officier d'artillerie. Pourquoi ? Parce que la terre était mouillée. l'avenir de l'Europe était changé. – 15 – . frapper. la providence n'a eu besoin que d'un peu de pluie. et même un peu avant l'époque où commence l'action racontée dans la première partie de ce livre. Quelques gouttes d'eau de plus ou de moins ont fait pencher Napoléon. Il y avait du tir dans son génie. Il a fallu attendre un peu de raffermissement pour que l'artillerie pût manœuvrer. disait : Tel de nos boulets a tué six hommes. rompre les lignes. Le fond de ce prodigieux capitaine. c'était l'homme qui. il nouait et dénouait les batailles avec le canon. Il traitait la stratégie du général ennemi comme une citadelle. frapper sans cesse. c'est un des droits du narrateur.Chapitre III Le 18 juin 1815 Retournons en arrière. Enfoncer les carrés. Faire converger l'artillerie sur un point donné. et replaçons-nous en l'année 1815. Pour que Waterloo fût la fin d'Austerlitz. Il accablait le point faible de mitraille .

avait-il maintenant cet ahurissement sinistre de mener aux précipices son tumultueux attelage de légions ? était-il pris. à ne plus deviner le piège. du haut de son char d'éclairs. Quelle quantité de faute y a-t-il de la part de Napoléon dans la perte de cette bataille ? le naufrage est-il imputable au pilote ? Le déclin physique évident de Napoléon se compliquait-il à cette époque d'une certaine diminution intérieure ? les vingt ans de guerre avaient-ils usé la lame comme le fourreau. l'action commençait à six heures du matin. l'âme comme le corps ? le vétéran se faisait-il fâcheusement sentir dans le capitaine ? en un mot. Supposez la terre sèche. inconscient du péril ? dans cette classe de grands hommes matériels qu'on peut appeler les géants de l'action. d'une folie suprême ? ce cocher titanique du destin n'était-il plus qu'un immense cassecou ? Nous ne le pensons point. Wellington n'avait que cent cinquanteneuf bouches à feu . à quarante-six ans.Le 18 juin 1815. les indiquait d'un doigt souverain. c'est croître . est-ce décroître ? Napoléon avait-il perdu le sens direct de la victoire ? en était-il à ne plus reconnaître l'écueil. comme beaucoup d'historiens considérables l'ont cru. trois heures avant la péripétie prussienne. pour les Dantes et les MichelAnges. Napoléon en avait deux cent quarante. à ne plus discerner le bord croulant des abîmes ? manquait-il du flair des catastrophes ? lui qui jadis savait toutes les routes du triomphe et qui. – 16 – . l'artillerie pouvant rouler. vieillir. ce génie. il comptait d'autant plus sur l'artillerie qu'il avait pour lui le nombre. pour les Annibals et les Bonapartes. La bataille était gagnée et finie à deux heures. y a-t-il un âge pour la myopie du génie ? La vieillesse n'a pas de prise sur les génies de l'idéal . s'éclipsait-il ? entrait-il en frénésie pour se déguiser à lui-même son affaiblissement ? commençait-il à osciller sous l'égarement d'un souffle d'aventure ? devenait-il. chose grave dans un général.

pour Napoléon. pousser la moitié britannique sur Hal et la moitié prussienne sur Tongres. son compagnon d'exil à Bruxelles et son principal informateur par l'Histoire de la campagne de 1815 : Waterloo. était dans cette bataille. Quant à nous. Tout cela. faire un trou dans l'ennemi. faire de Wellington et de Blücher deux tronçons . Charras. Thiers. pour l'essentiel. ce juge naïf. Hugo avait écrit : « … à l'autre point de vue par Charras ». – 17 – 6 . C'était par sympathie envers un ami. Walter Scott. prenant peut-être des apparences pour des réalités . et quand il s'agit du destin. nous n'avons ni la pratique militaire ni la compétence stratégique qui autorisent un système . si scrupuleusement suivies que le lecteur n'a pas à mettre en doute. un chef-d'œuvre. saisir Bruxelles. et faite magistralement. l'exactitude des faits ici mentionnés. Il va sans dire que nous ne prétendons pas faire ici l'histoire de Waterloo . Hugo signale ses sources. mais cette histoire n'est pas notre sujet . ce mystérieux accusé. Ensuite on verrait. un passant dans la plaine. un enchaînement de hasards domine à Waterloo les deux capitaines . de l'aveu de tous. nous laissons les historiens aux prises. Comme il le fait souvent. nous n'avons pas le droit de tenir tête. selon nous. Lamartine. enlever Mont-Saint-Jean. Vaulabelle. publiée en 1857. Aller droit au centre de la ligne alliée. à un ensemble de faits où il y a sans doute du mirage. Dans l'édition originale. un chercheur penché sur cette terre pétrie de chair humaine. Quinet. le couper en deux. nous jugeons comme le peuple. à l'autre point de vue par toute une pléiade d'historiens6. jeter l'Allemand dans le Rhin et l'Anglais dans la mer. son collègue à l'Assemblée nationale en 1848-1851. une des scènes génératrices du drame que nous racontons se rattache à cette bataille . à un point de vue par Napoléon. au nom de la science. cette histoire d'ailleurs est faite.Son plan de bataille était. nous ne sommes qu'un témoin à distance.

L'une cherche à faire glisser l'autre. Le triangle compris au sommet de l'A. Le jambage gauche de l'A est la route de Nivelles. derrière le plateau de Mont-SaintJean. là est Napoléon. Reille faisant face à Hill. là est Wellington . et toutes les ondulations montent vers Mont-Saint-Jean. Le sommet de l'A est Mont-Saint-Jean. la pointe droite inférieure est la Belle-Alliance. est le plateau de Mont-Saint-Jean. chaque pli domine le pli suivant. qu'on se représente un vaste terrain ondulant . symbole involontaire du suprême héroïsme de la garde impériale. Au milieu de cette corde est le point précis où s'est dit le mot final de la bataille. On se cramponne à tout . un buisson est un point d'appui . la corde de l'A est le chemin creux d'Ohain à Braine-l'Alleud. et y aboutissent à la forêt. Deux troupes ennemies sur un champ de bataille sont deux lutteurs. C'est là qu'on a placé le lion. un – 18 – . Un peu au-dessous du point où la corde de l'A rencontre et coupe le jambage droit est la HaieSainte. là est Reille avec Jérôme Bonaparte .Chapitre IV A Ceux qui veulent se figurer nettement la bataille de Waterloo n'ont qu'à coucher sur le sol par la pensée un A majuscule. Derrière la pointe de l'A. entre les deux jambages et la corde. C'est un bras-le-corps. le jambage droit est la route de Genappe. la pointe gauche inférieure est Hougomont. La dispute de ce plateau fut toute la bataille. Les ailes des deux armées s'étendent à droite et à gauche des deux routes de Genappe et de Nivelles . Quant à la plaine en elle-même. est la forêt de Soignes. d'Erlon faisant face à Picton.

pour le chef responsable. Dès l'année précédente. Wellington avait le bon côté. l'angle du cordon rouge sous le gilet. un ravalement de la plaine. un ravin. elle met souvent de l'ombre là où l'on voyait des rayons . tout le monde l'a vu. et d'approfondir le moindre relief. toute cette figure du dernier césar est debout dans les imaginations. à cheval. à l'aube du 18 juin 1815. mais aujourd'hui l'histoire et le jour se font. le revers blanc cachant la plaque. L'armée anglaise était en haut. Napoléon le mauvais. cet uniforme vert. Les deux généraux avaient attentivement étudié la plaine de Mont-Saint-Jean. un sentier transversal à propos. est impitoyable . toute lumière qu'elle est. avec une sagacité prévoyante. la redingote grise cachant les épaulettes. et les ténèbres du despote – 19 – . sur la hauteur de Rossomme. les bottes à l'écuyère sur des bas de soie. le 18 juin. l'épée de Marengo. sa lunette à la main. Wellington. Sur ce terrain et pour ce duel.angle de mur est un épaulement . la nécessité d'examiner la moindre touffe d'arbres. l'armée française en bas. Qui sort du champ est battu. et précisément parce qu'elle est lumière. faute d'une bicoque où s'adosser. l'avait examinée comme un en-cas de grande bataille. De là. l'histoire. les éperons d'argent. elle a cela d'étrange et de divin que. sévèrement regardée par les autres. et en fait justice. le cheval blanc avec sa housse de velours pourpre ayant aux coins des N couronnées et des aigles. cela est presque de trop. un régiment lâche pied . Avant qu'on le montre. et l'un attaque l'autre. Cette figure a été longtemps toute dans la lumière . peuvent arrêter le talon de ce colosse qu'on appelle une armée et l'empêcher de reculer. un mouvement de terrain. la culotte de peau. acclamée des uns. cela tenait à un certain obscurcissement légendaire que la plupart des héros dégagent et qui voile toujours plus ou moins longtemps la vérité . Esquisser ici l'aspect de Napoléon. Cette clarté. dite aujourd'hui plaine de Waterloo. Ce profil calme sous le petit chapeau de l'école de Brienne. du même homme elle fait deux fantômes différents. un bois.

C'est un malheur pour un homme de laisser derrière lui de la nuit qui a sa forme.luttent avec l'éblouissement du capitaine. Rome enchaînée diminue César . Jérusalem tuée diminue Titus. – 20 – . La tyrannie suit le tyran. De là une mesure plus vraie dans l'appréciation définitive des peuples. Babylone violée diminue Alexandre .

on y tombe. « quid obscurum. particulièrement dans les vallons du côté de Papelotte. Il avait plu8 toute la nuit . eût été impossible. Voir les carnets de Hugo (17 mai 1861) : « Un sol marneux. Mais le soleil ne parut pas. et il avait voulu attendre que les batteries attelées pussent rouler et galoper librement . glaiseux. menaçant pour les deux armées. quid divinum ». le général anglais Colville regarda à sa montre et constata qu’il était onze heures trente-cinq minutes. on y glisse. visant tantôt tel point. hésitant. il fallait pour cela que le soleil parût et séchât le sol. Quand le premier coup de canon fut tiré. la terre était défoncée par l’averse . L’affaire commença tard . se trouve un peu plus loin. incertain. L'expression complète. si les blés et les seigles couchés par cette cohue de charrois en masse n’eussent comblé les ornières et fait litière sous les roues. mais pour les Anglais plus encore que pour les Français. début trouble. sur de certains points les équipages du train en avaient jusqu’à l’essieu . avait l’habitude de tenir toute l’artillerie dans sa main comme un pistolet. tout mouvement. « Ce qu'il y a d'obscur ». Ce n’était plus le rendez-vous d’Austerlitz. On fait plus qu'y glisser. visqueux dans les pluies. tantôt tel autre de la bataille. Comme Napoléon mettait pied à terre près de la Belle-Alliance et enjambait un fossé. qui garde l'eau et fait partout des flaques et des mares. un grenadier lui cria : – Prenez garde à ce terrain-là.Chapitre V Le quid obscurum7 des batailles Tout le monde connaît la première phase de cette bataille . Napoléon. » – 21 – 8 7 . les sous-ventrières des attelages dégouttaient de boue liquide . Sire. nous l’avons expliqué. et est citée à plusieurs reprises dans le roman. l’eau s’était çà et là amassée dans les creux de la plaine comme dans des cuvettes .

le faire pencher à gauche. devant nos redoutables fantassins. leur inexpérience se tira intrépidement d’affaire . plus de furie peut-être que l’empereur n’eût voulu. put se borner à y envoyer pour tout renfort quatre autres compagnies de gardes et un bataillon de Brunswick. En même temps Napoléon attaqua le centre en précipitant la brigade Quiot sur la Haie-Sainte. Ce plan eût réussi. la Haie-Sainte fut enlevée. furent vaillants .L’action s’engagea avec furie. force recrues. Ceci déplut à Wellington. L’attaque sur Hougomont avait quelque simulation : attirer là Wellington. si les quatre compagnies des gardes anglaises et les braves Belges de la division Perponcher n’eussent solidement gardé la position. devient pour ainsi dire son propre général . Cette infanterie novice eut de la verve. au lieu de s’y masser. de là sur Braine-l’Alleud. refouler Wellington sur Hougomont. cette attaque réussit. et Wellington. À part quelques incidents. un peu livré à lui-même. Il y avait dans l’infanterie anglaise. Détail à noter. le soldat en tirailleur. de là sur Hal. tel était le plan. Ces jeunes soldats. barrer le passage aux Prussiens possibles. culbuter la gauche anglaise. et Ney poussa l’aile droite française contre l’aile gauche anglaise qui s’appuyait sur Papelotte. Après la prise de la Haie-Sainte. ils firent surtout un excellent service de tirailleurs . forcer Mont-Saint-Jean. particulièrement dans la brigade de Kempt. la bataille vacilla. couper la route de Bruxelles. L’attaque de l’aile droite française sur Papelotte était à fond . ces recrues montrèrent quelque chose de l’invention et de la furie françaises. par l’aile gauche française sur Hougomont. – 22 – . rien de plus net. Papelotte fut pris .

Tel point du champ de bataille dévore plus de combattants que tel autre. les deux plans des deux chefs entrent l’un dans l’autre et se déforment l’un par l’autre. les Écossais aux genoux nus et aux plaids quadrillés. Ce qu'il dit des maladies. dit Hippocrate. les grandes guêtres blanches de nos grenadiers. 1830-1846. Chaque historien trace un peu le linéament qui lui plaît dans ces pêle-mêle. les traînées de sang Gribeauval était. les soldats anglais ayant aux entournures pour épaulettes de gros bourrelets blancs circulaires. un intervalle obscur . fut un artiste violent et mouvementé. poète et peintre de l'école de Naples au XVIIe siècle. l’attirail de guerre d’alors presque inconnu aujourd’hui. comme ces sols plus ou moins spongieux qui boivent plus ou moins vite l’eau qu’on y jette. p.Il y a dans cette journée. On est obligé de reverser là plus de soldats qu’on ne voudrait. On aperçoit de vastes fluctuations dans cette brume. les chevau-légers hanovriens avec leur casque de cuir oblong à bandes de cuivre et à crinières de crins rouges. l’infanterie presque noire de Brunswick mêlée à l’infanterie écarlate d’Angleterre. l'inconnu. « Quelque chose d'obscur. le milieu de cette bataille est presque indistinct et participe du sombre de la mêlée. le divin des maladies. La ligne de bataille flotte et serpente comme un fil.. les buffleteries croisées. quid divinum10. quelque chose de divin » : formule souvent utilisée par Hugo et déjà notée en 1830 (Choses vues. Quid divinum. ce qu’il faut à Salvator Rosa9. Une certaine quantité de tempête se mêle toujours à une bataille. un mirage vertigineux. les bottes rouges à mille plis. dans l’action. les lourds shakos enguirlandés de torsades. des tableaux. Quid obscurum. les dolmans des hussards. le mystérieux. on peut le dire des révolutions. Dépenses qui sont l’imprévu. S. les colbacks à flamme. Quelle que soit la combinaison des généraux. ouv. 106) : « Il y a. le choc des masses armées a d’incalculables reflux . de midi à quatre heures. Le crépuscule s’y fait. Rosa. les sabretaches flottantes. non des lignes stratégiques. » – 23 – 10 9 . cit. non ce qu’il faut à Gribeauval. avant la Révolution. les gibernes à grenade. directeur de l'artillerie .

la bataille se précisa. accourt la cavalerie . tous ces écueils remuent continuellement les uns devant les autres . a le droit évident de résumé. L’historien. Pour peindre une bataille.ruissellent illogiquement. Qu’estce qu’une mêlée ? une oscillation. enfle et disperse ces multitudes tragiques. qu’on appelle une bataille. en ce cas. c’est disparu . cherchez. les fronts des armées ondoient. et il n’est donné à aucun narrateur. une sorte de vent du sépulcre pousse. Rembrandt vaut mieux que Van Der Meulen. de fixer absolument la forme de ce nuage horrible. refoule. Il y avait là quelque chose. les régiments entrant ou sortant font des caps ou des golfes. exact à midi. où était l’artillerie. qui est vrai de tous les grands chocs armés. dans l’après-midi. les bataillons sont des fumées. l’ouragan seul est vrai. « appartiennent plutôt à la biographie des régiments qu’à l’histoire de l’armée ». – 24 – . La géométrie trompe . est particulièrement applicable à Waterloo. à un certain moment. pour emprunter l’expression de Napoléon lui-même. les plis sombres avancent et reculent . Il ne peut que saisir les contours principaux de la lutte. si consciencieux qu’il soit. L’immobilité d’un plan mathématique exprime une minute et non une journée. les éclaircies se déplacent . C’est ce qui donne à Folard le droit de contredire Polybe. et s’éparpille en d’innombrables faits de détails qui. Ajoutons qu’il y a toujours un certain instant où la bataille dégénère en combat. se particularise. Ceci. où était l’infanterie. ment à trois heures. l’artillerie arrive . Van der Meulen. Toutefois. il faut de ces puissants peintres qui aient du chaos dans le pinceau .

la cinquième et la sixième. Il occupait le plateau de – 25 – . Ce nœud-là tenait toujours. était fortement situé. Le prince d'Orange commandait le centre. Baring était délogé. Les Écossais gris n'existaient plus . Il y appela Hill qui était à Merbe-Braine. d'une balle à travers la tête. étaient détruites. Cette vaillante cavalerie avait plié sous les lanciers de Bro et sous les cuirassiers de Travers . dont un de la division Alten. mais brûlait . un peu concave. Un sergent des gardes anglaises. la HaieSainte était prise. affaibli. y avait été tué par un petit tambour français. Gordon était mort. étaient morts ou pris. troué de sept coups de lance. réputé par ses compagnons invulnérable. La bataille. les gros dragons de Ponsonby étaient hachés. Dans la même minute où les Anglais avaient enlevé aux Français le drapeau du 105ème de ligne. Hamilton blessé. Hill l'aile droite. très dense et très compact. Wellington le renforça. Ponsonby était tombé. Alten était sabré. venait s'adosser à Wellington. et un du bataillon de Lunebourg porté par un prince de la famille de Deux-Ponts.Chapitre VI Quatre heures de l'après-midi Vers quatre heures. Hougomont entamé. Le prince d'Orange. Trois mille combattants s'étaient massacrés dans cette grange. Plusieurs drapeaux étaient perdus. le centre. Picton l'aile gauche. avait deux points d'appui. Hougomont tenait encore. il n'y avait plus qu'un nœud. criait aux Hollando-Belges : Nassau ! Brunswick ! jamais en arrière ! Hill. quarante-deux hommes seulement survivaient . deux étaient à terre. Mater tué. Hougomont et la Hale-Sainte . éperdu et intrépide. la Haie-Sainte prise. Picton était mort. des trois lieutenants-colonels. le premier boxeur de l'Angleterre. de douze cents chevaux il en restait six cents . moins cinq. Deux divisions. les Français avaient tué aux Anglais le général Picton. tous les officiers. la situation de l'armée anglaise était grave. Marsh était mort. il y appela Chassé qui était à Braine-l'Alleud. pour Wellington. Le centre de l'armée anglaise. Du bataillon allemand qui la défendait.

Une – 26 – . n'en avait rien vu. aux gardes de Maitland. Le péril de cette position était la forêt de Soignes. assez âpre alors. Il s'adossait à cette forte maison de pierre. était couché dans les grands blés. qui était à cette époque un bien domanial de Nivelles et qui marque l'intersection des routes. était si bien fait que Haxo. contestée par d'autres. selon l'opinion de plusieurs hommes du métier. aux régiments de Halkett. le centre de l'armée anglohollandaise était en bonne posture. Une armée n'eût pu y reculer sans se dissoudre . fait des embrasures dans les aubépines. les régiments s'y fussent tout de suite désagrégés. hors les deux barricades barrant les routes de Nivelles et de Genappe. il donna comme épaulements et contreforts l'infanterie de Brunswick. à la brigade de Mitchell. Tout autour du plateau. envoyé par l'empereur à neuf heures du matin pour reconnaître les batteries ennemies. sur la lisière du plateau. Ainsi assuré et contre-buté. masse du seizième siècle si robuste que les boulets y ricochaient sans l'entamer. les Hanovriens de Kielmansegge et les Allemands d'Ompteda. Cela lui mit sous la main vingt-six bataillons.Mont-Saint-Jean. La retraite. À ses Anglais. un bataillon de la brigade de Kempt. Ce travail punique. ôtée à l'aile gauche. et était revenu dire à Napoléon qu'il n'y avait pas d'obstacle. L'aile droite. plus la division Clinton. alors contiguë au champ de bataille et coupée par les étangs de Grœnendael et de Boitsfort. Wellington ajouta à ce centre une brigade de Chassé. le 951. mis une gueule de canon entre deux branches. L'artillerie s'y fût perdue dans les marais. ayant derrière lui le village et devant lui la pente. crénelé les buissons. C'était le moment où la moisson est haute . et une brigade de Wincke. Leur artillerie était en embuscade sous les broussailles. incontestablement autorisé par la guerre qui admet le piège. fut rabattue derrière le centre. les Anglais avaient taillé çà et là les haies. armé de carabines. comme dit Charras. ôtée à l'aile droite. il est vrai. le contingent de Nassau. eût été là un sauve-qui-peut.

scié et emporté. le front de bataille anglais se déroba. restait Somerset. sous un orme qu'un Anglais. inquiet. les régiments. quelles sont vos instructions. – La journée visiblement tournait mal. a acheté deux cents francs. Ponsonby détruit. Wellington avait en outre dans un pli de terrain les dragons-gardes de Somerset. – 27 – . un mouvement rétrograde se fit. chassés par les obus et les boulets français. Wellington criait à ses anciens compagnons de Talavera. le reste disparut . répondit Wellington. quatorze cents chevaux. revêtu à la hâte d'une chemise de sacs de sable et d'un large talus de terre. qui. Wellington. À Clinton. si justement célèbre. était disposée derrière un mur de jardin très bas. Lord Hill. on n'avait pas eu le temps de le palissader. depuis. – Commencement de retraite ! cria Napoléon. La batterie.batterie énorme était masquée par des sacs à terre à l'endroit où est aujourd'hui ce qu'on appelle « le musée de Waterloo ». Tout à coup on ne vit plus sur la crête du plateau que l'artillerie et les tirailleurs. et quels ordres nous laissez-vous si vous vous faites tuer ? – De faire comme moi. Cet ouvrage n'était pas fini . et y demeura toute la journée dans la même attitude. vandale enthousiaste. Les boulets pleuvaient. lui dit : – Mylord. L'aide de camp Gordon venait de tomber à côté de lui. achevée. mais impassible. de Vitoria et de Salamanque : – Boys (garçons) ! est-ce qu'on peut songer à lâcher pied ? pensez à la vieille Angleterre ! Vers quatre heures. Wellington recula. C'était l'autre moitié de cette cavalerie anglaise. qui existe encore. était à cheval. il dit laconiquement : – Tenir ici jusqu'au dernier homme. lui montrant un obus qui éclatait. la ligne anglaise s'ébranla en arrière. un peu en avant du vieux moulin de Mont-Saint-Jean. se replièrent dans le fond que coupe encore aujourd'hui le sentier de service de la ferme de Mont-Saint-Jean. Wellington fut là froidement héroïque. eût été presque une redoute.

assigné par lui à jour fixe sur ce champ de Waterloo. dans ce vers des Géorgiques. – 28 – 11 . il avait arrêté son cheval. et on avait entendu ce fataliste jeter dans l'ombre cette parole mystérieuse : « Nous sommes d'accord. il avait cru un moment à la reculade de Wellington. à une heure. en s'arrêtent çà et là pour parler aux vedettes. il lui avait semblé que le destin. cette âme profonde. et était demeuré quelque temps immobile. avec Bertrand. explorant à cheval. Il avait dit à « César rit. Il avait parcouru toute la ligne des grand'gardes. mais il est certain que César riait. » Virgile. satisfait de voir la longue ligne des feux anglais illuminant tout l'horizon de Frischemont à Braine-l'Alleud. À deux heures et demie. Ils n'étaient plus d'accord. masquée de marbre. Le suprême sourire est à Dieu. Les plus grands prédestinés font de ces contre-sens. Ridet Caesar. L'homme qui avait été sombre à Austerlitz fut gai à Waterloo. disaient les légionnaires de la légion Fulminatrix. Dès la veille. Depuis le matin. regardant les éclairs. quoique malade et gêné à cheval par une souffrance locale. il avait entendu le pas d'une colonne en marche . n'avait jamais été de si bonne humeur que ce jourlà. près du bois d'Hougomont. Nos joies sont de l'ombre. Pompée cette fois ne devait pas pleurer. Le 18 juin 1815. sous l'orage et sous la pluie.Chapitre VII Napoléon de belle humeur L'empereur. son impénétrabilité souriait. Pompeius flebit11. » Napoléon se trompait. était exact . les collines qui avoisinent Rossomme. tous les instants de cette nuit-là avaient été marqués pour lui par une joie. Pompée pleurera. rayonnait aveuglément. évoquait le triomphe de César sur Pompée à Pharsale. Il n'avait pas pris une minute de sommeil. la nuit. écoutant le tonnerre.

Le silence était profond sur la terre . le soldat n'avait pas dormi. les convois de vivres. probablement la brigade Vivian. s'était fait apporter de la ferme de Rossomme une table de cuisine et une chaise de paysan. Le matin.Bertrand : C'est l'arrière-garde anglaise qui s'ébranle pour décamper. À huit heures. Rien ne bougeait . À quatre heures. quand il montrait au grand-maréchal le paysan enthousiaste du golfe Juan. Tout – 29 – . et était à jeun . était mouillé. il n'y avait de bruit que dans le ciel. et avait déployé sur la table la carte du champ de bataille. J'aime encore mieux les culbuter que les refouler. qui allait prendre position au village d'Ohain. La pluie redoublait. un paysan lui avait été amené par les coureurs . n'avaient pu arriver le matin. empêtrés dans des routes défoncées. voilà déjà du renfort ! La nuit du 17 au 18 juin. pas un feu de bivouac n'était éteint. Je ferai prisonniers les six mille Anglais qui viennent d'arriver à Ostende. – Ce petit Anglais a besoin d'une leçon. il avait mis pied à terre dans la boue. L'armée anglaise dormait. Bertrand. Tant mieux ! s'était écrié Napoléon. en disant à Soult : Joli échiquier ! Par suite des pluies de la nuit. Il y avait invité plusieurs généraux. deux déserteurs belges lui avaient rapporté qu'ils venaient de quitter leur régiment. en s'écriant : – Eh bien. il raillait Wellington. à l'extrême gauche. des officiers envoyés en reconnaissance lui avaient annoncé que l'ennemi ne faisait aucun mouvement. il tonnait pendant que l'empereur parlait. et que l'armée anglaise attendait la bataille. cela n'avait pas empêché Napoléon de crier allégrement à Ney : Nous avons quatre-vingt-dix chances sur cent. avec une botte de paille pour tapis. s'était assis. disait Napoléon. À trois heures et demie du matin. sur la berge qui fait l'angle du chemin de Plancenoit. ce paysan avait servi de guide à une brigade de cavalerie anglaise. il avait perdu une illusion . il avait retrouvé cette verve du débarquement du 1er mars. Il causait avec expansion . on avait apporté le déjeuner de l'empereur. À cinq heures.

Il badinait volontiers. Il abondait en plaisanteries. Qui rit de la sorte est en familiarité avec les événements. Après le déjeuner il s'était recueilli un quart d'heure. puis deux généraux s'étaient assis sur la botte de paille. il leur tirait la moustache. C'était là d'ailleurs sa manière. rude homme de guerre avec une figure d'archevêque. Pendant le mystérieux trajet de l'île d'Elbe en France. puissante. dit Gourgaud. et Soult. une plume à la main. de sabres et de bayonnettes 12 sur l'horizon. l'empereur. qui avait encore en ce moment-là à son chapeau la cocarde blanche et amarante semée d'abeilles. échelonnée et mise en mouvement sur cinq colonnes. avec les roulements des tambours et les sonneries des trompettes. C'est lui qui avait appelé ses grenadiers « les grognards » . c'est aujourd'hui. en pleine mer. et l'empereur leur avait dicté l'ordre de bataille. il leur pinçait l'oreille.en déjeunant. adoptée par lui à l'île d'Elbe. Napoléon avait eu plusieurs accès de ce rire pendant le déjeuner de Waterloo. le brick de guerre français le Zéphir ayant rencontré le brick l'Inconstant où Napoléon était caché et ayant demandé à l'Inconstant des nouvelles de Napoléon. une feuille de papier sur le genou. les divisions sur deux lignes. mer de casques. ému. l'artillerie entre les brigades. Ces gaîtés de géant valent la peine qu'on y insiste. Le fond de son caractère était une humeur enjouée. ceci est un mot de l'un d'eux. battant aux champs. plutôt bizarres que spirituelles. à l'instant où l'armée française. chez la duchesse de Richmond. le 27 février. L'empereur avait plaisanté Ney qui disait : Wellington ne sera pas assez simple pour attendre Votre Majesté. avait dit : Le bal. s'était déployée. avait pris en riant le porte-voix et avait répondu luimême : L'empereur se porte bien. dit Benjamin Constant. L'empereur ne faisait que nous faire des niches . vaste. dit Fleury de Chaboulon. l'empereur. s'était écrié à deux reprises : Magnifique ! magnifique ! 12 Orthographe admise jusqu’en 1935 [NdC] – 30 – . on avait raconté que Wellington était l'avant-veille au bal à Bruxelles. À neuf heures. musique en tête. joyeuse.

et avait choisi pour observatoire une étroite croupe de gazon à droite de la route de Genappe à Bruxelles. « la figure de six V ». la compagnie de sapeurs du premier corps. désignée par lui pour se barricader dans Mont-Saint-Jean. sitôt le village enlevé. les boulets ricochaient sur le pavé de la chaussée jusqu'à Napoléon. Quelques instants après la formation du front de bataille. qui fut sa seconde station pendant la bataille. voyant défiler les trois batteries de douze. est redoutable . La troisième station. c'est un tertre assez élevé qui existe encore et derrière lequel la garde était massée dans une déclivité de la plaine. » Virgile imagine là l'état futur des champs des deux batailles – 31 – 13 . I. formant. détachées sur son ordre des trois corps de d'Erlon. des boulets vermoulus. il avait sur sa tête le sifflement des balles et des biscayens. mangés de rouille. ce qui semble incroyable. de Reille et de Lobau. s'était porté en avant de Rossomme. on y a déterSouvenir de Virgile (Géorgiques. Il y a quelques années. il avait dit : C'est dommage. au milieu de ce profond silence de commencement d'orage qui précède les mêlées. Scabra rubigine13. Sûr de l'issue. Toute cette sérénité n'avait été traversée que par un mot de pitié hautaine . entre la Belle-Alliance et la Haie-Sainte. Puis il était monté à cheval. l'empereur avait frappé sur l'épaule de Haxo en lui disant : Voilà vingt-quatre belles filles. avait pris position et s'était rangée sur six lignes. On a ramassé. Comme à Brienne. à son passage devant lui. en voyant à sa gauche. toute l'armée. un paysan trouvera des armes rongées d'une rouille rugueuse. et destinées à commencer l'action en battant Mont-SaintJean où est l'intersection des routes de Nivelles et de Genappe. il avait encouragé d'un sourire. 495) : « En labourant son champ. pour répéter l'expression de l'empereur.De neuf heures à dix heures et demie. de vieilles lames de sabre et des projectiles informes. général. se masser avec leurs chevaux superbes ces admirables Écossais gris. à un endroit où il y a aujourd'hui une grande tombe. celle de sept heures du soir. presque à l'endroit où étaient les pieds de son cheval. Autour de ce tertre.

paysan hostile. Là où est aujourd'hui la grosse pyramide de terre surmontée du lion. déconcertée. il y avait une crête qui. et Napoléon avait 46 ans le 18 juin 1815. Wellington. il était d'un abord qui fondèrent l'Empire romain : Pharsale – César l'emporte sur Pompée – et Philippes – Octave et Antoine défont l'armée des meurtriers de César. Grâce aux mille et mille charretées de terre employées à la butte de cent cinquante pieds de haut et d'un demi-mille de circuit. Les ondulations des plaines diversement inclinées où eut lieu la rencontre de Napoléon et de Wellington ne sont plus. personne ne l'ignore. à gauche . deux ans après. Brutus et Cassius. dont la fusée s'était brisée au ras de la bombe. était presque un escarpement. du côté de la chaussée de Genappe. revoyant Waterloo. surtout du côté de la Haie-Sainte. Celui qui écrit ces lignes. et l'histoire. encore chargé. en creusant le sable. a trouvé luimême dans le talus friable de ce tertre. ne s'y reconnaît plus. se retournant à chaque paquet de mitraille. vers la route de Nivelles. et de vieux tronçons de fer qui cassaient comme des bâtons de sureau entre ses doigts. L'élévation de cet escarpement peut encore être mesurée aujourd'hui par la hauteur des deux tertres des deux grandes sépultures qui encaissent la route de Genappe à Bruxelles . l'une. et tâchant de se cacher derrière lui : – Imbécile ! c'est honteux. ce qu'elles étaient le 18 juin 1815. le jour de la bataille. Pour le glorifier. – 32 – 14 . attaché à la selle d'un hussard. le plateau de MontSaint-Jean est aujourd'hui accessible en pente douce . comme Jean Valjean à sa sortie du bagne. Il n'y a point de tombeau français. s'est écrié : On m'a changé mon champ de bataille. toute cette plaine est sépulcre. Hugo écrit 46 ans après Waterloo. C'est à cette dernière station que l'empereur disait à son guide Lacoste. s'abaissait en rampe praticable. tu vas te faire tuer dans le dos. mais qui. effaré. l'autre. à droite.ré un obus de soixante. En prenant à ce champ funèbre de quoi lui faire un monument. on lui a ôté son relief réel. on l'a défiguré. les restes du col d'une bombe désagrégés par l'oxyde de quarante-six années14. le tombeau allemand. le tombeau anglais. Pour la France.

cachés tous les deux dans des courbes de terrain. sous les averses. En 1815. elle est aujourd'hui de plain-pied avec la plaine . Des accidents y arrivaient. mais on s'embourbait. tranchée creuse quelquefois d'une douzaine de pieds et dont les talus trop escarpés s'écroulaient çà et là. Le long de la crête du plateau courait une sorte de fossé impossible à deviner pour un observateur lointain. et souvent entre et s'enfonce dans des collines comme un sillon. Qu'était-ce que ce fossé ? Disons-le. la fange compliquait la montée. y avait été écrasé en 1783 par un éboulement du talus. février 1637 15. Monsieur Bernard Debrye. cette route coupait la crête du plateau de Mont-Saint-Jean entre les deux chaussées de Genappe et de Nivelles . ce qui fait que sur divers points cette route est un ravin. Ohain en est un autre. Le versant là était si incliné que les canons anglais ne voyaient pas au-dessous d'eux la ferme située au fond du vallon. mais dont le piédestal renversé est encore visible aujourd'hui sur la pente du gazon à gauche de la chaussée entre la Haie-Sainte et la ferme de Mont-Saint-Jean. les pluies avaient encore raviné cette roideur. surtout en hiver. Voici l'inscription : Dom – Cy a été écrasé – par malheur – sous un chariot – Monsieur Bernard – de Brye marchand – à Bruxelles le (illisible) – febvrier 1637 – 33 – 15 . seulement. et non seulement on gravissait. marchand à Bruxelles. Mathieu Nicaise. Elle était si profonde sur le plateau du Mont-Saint-Jean qu'un paysan.âpre et abrupt. elle était alors chemin creux. Cette route était et est encore une tranchée dans la plus grande partie de son parcours . Braine-l'Alleud est un village de Belgique. sont joints par un chemin d'une lieue et demie environ qui traverse une plaine à niveau ondulant. Le 18 juin 1815. On lui a pris ses deux talus pour la butte-monument. Ces villages. comme le constatait une autre croix de pierre dont le faîte a disparu dans les défrichements. comme aujourd'hui. centre du combat. comme le constate une croix de pierre debout près du cimetière qui donne le nom du mort. et la date de l'accident. La route était si étroite à l'entrée de Braine-l'Alleud qu'un passant y avait été broyé par un chariot.

fossé au sommet de l'escarpement. était invisible. bordant la crête de Mont-Saint-Jean. – 34 – . ce chemin creux dont rien n'avertissait. ornière cachée dans les terres.Un jour de bataille. c'est-à-dire terrible.

le lieutenant Vieux. Bauduin tué. la division Marcognet. Foy mis hors de combat. de sorte que la mitraille se changeait en éclaboussure. l'étourderie fatale de Guilleminot n'ayant ni pétards ni sacs à poudre. Napoléon était content. s'y enfouissant dans le sol détrempé par les pluies et ne réussissant qu'à y faire des volcans de boue. l'étrange malentendu de Ney massant. blessé au moment où il enfonçait à coups de hache la porte de la Haie-Sainte sous le feu plongeant de la barricade anglaise barrant le coude de la route de Genappe à Bruxelles. l'aile droite anglaise mal inquiétée. la muraille inattendue où s'était brisée la brigade Soye. toute cette cavalerie. le prince de Saxe-Weimar tenant et gardant. le matin de Waterloo. fusillée à bout portant dans les blés par Best et Pack. était en effet admirable. sa batterie de sept pièces enclouée. ses péripéties très diverses. le peu d'effet des bombes tombant dans les lignes anglaises. l'inutilité de la démonstration de Piré sur Brainel'Alleud. Une fois la bataille engagée. l'aile gauche mal entamée.Chapitre VIII L'empereur fait une question au guide Lacoste16 Donc. Il avait raison . la résistance d'Hougomont. cet hercule sorti de l'école polytechnique. l'embourbement des batteries. malgré le comte d'Erlon. – 35 – . Quiot repoussé. quinze escadrons. Fris16 Ce guide s'appelait en réalité Decoster. à peu près annulée. le plan de bataille conçu par lui. au lieu de les échelonner. les quinze pièces sans escorte culbutées par Uxbridge dans un chemin creux. des épaisseurs de vingtsept rangs et des fronts de deux cents hommes livrés de la sorte à la mitraille. la batterie d'écharpe brusquement démasquée sur leur flanc Bourgeois. Donzelot et Durutte compromis. la ténacité de la Haie-Sainte. sabrée par Ponsonby. les colonnes d'attaque désunies. les quatre divisions du premier corps. prise entre l'infanterie et la cavalerie. l'effrayante trouée des boulets dans ces masses. nous l'avons constaté.

il ne faisait jamais chiffre à chiffre l'addition poignante du détail . L'empereur se souleva à demi sur ses étriers. le drapeau du 105ème pris. les chiffres lui importaient peu. les dix-huit cents hommes couchés en moins de temps encore autour de la HaieSainte. le drapeau du 45ème pris. le retard de Grouchy. Malplaquet et Ramillies vengés. tous ces incidents orageux. c'était le terrassement définitif de l'Angleterre par la France .chemont et Smohain. et il traitait le destin d'égal à égal. pourvu qu'ils donnassent ce total : victoire . Il paraissait dire au sort : tu n'oserais pas. Elle se ralliait. Napoléon se sentait protégé dans le bien et toléré dans le mal. Wellington acculé à la forêt de Soignes et détruit. c'était Crécy. mais se dérobait. Poitiers. Napoléon était habitué à regarder la guerre fixement . Un mystérieux froncement de sourcil devient visible au fond du ciel. il ne s'en alarmait point. Mi-parti lumière et ombre. il savait attendre. L'éclair de la victoire passa dans ses yeux. ou croyait avoir pour lui. Il avait. Au moment où Wellington rétrograda. les quinze cents hommes tués en moins d'une heure dans le verger d'Hougomont. une connivence. passant comme les nuées de la bataille devant Napoléon. il semble qu'on pourrait se défier de Waterloo. équivalente à l'antique invulnérabilité. Pourtant. quand on a derrière soi la Bérésina. que les commencements s'égarassent. Leipsick et Fontainebleau. se supposant hors de question. Il vit subitement le plateau de Mont-Saint-Jean se dégarnir et le front de l'armée anglaise disparaître. lui qui se croyait maître et possesseur de la fin . les choses inquiétantes que ce prisonnier avait dites. L'homme de Marengo raturait Azincourt. Napoléon tressaillit. ce hussard noir prussien arrêté par les coureurs de la colonne volante de trois cents chasseurs battant l'estrade entre Wavre et Plancenoit. on pourrait presque dire une complicité des événements. – 36 – . avaient à peine troublé son regard et n'avaient point assombri cette face impériale de la certitude.

armée de deux canons. – 37 – . celle de la chaussée de Genappe au-dessus de la HaieSainte. le carré de seigles. méditant la péripétie terrible. se retournant brusquement. il semblait compter chaque buisson. l'observait d'en bas avec une sorte de religion.L'empereur alors. scrutait le bouquet d'arbres. Il ne restait plus qu'à achever ce recul par un écrasement. Il remarqua près de cette barricade la vieille chapelle de Saint-Nicolas peinte en blanc qui est à l'angle de la traverse vers Braine-l'Alleud. Il se pencha et parla à demi-voix au guide Lacoste. Il regarda avec quelque fixité les barricades anglaises des deux chaussées. Napoléon. Le guide fit un signe de tête négatif. Napoléon était un de ces génies d'où sort le tonnerre. deux larges abatis d'arbres. les seuls de toute l'artillerie anglaise qui vissent le fond du champ de bataille. l'arme au pied derrière lui. Il venait de trouver son coup de foudre. expédia une estafette à franc étrier à Paris pour y annoncer que la bataille était gagnée. Sa garde. L'empereur se redressa et se recueillit. probablement perfide. promena une dernière fois sa lunette sur tous les points du champ de bataille. Il donna l'ordre aux cuirassiers de Milhaud d'enlever le plateau de Mont-Saint-Jean. le sentier . il examinait les versants. et celle de la chaussée de Nivelles où étincelaient les bayonnettes hollandaises de la brigade Chassé. notait les pentes. Il songeait . Wellington avait reculé.

avait. avec les pistolets d'arçon dans les fontes et le long sabre-épée. deux ailes de fer. une de leurs batteries à leur flanc. Ils portaient le casque sans crins et la cuirasse de fer battu. – 38 – 17 . colonne épaisse. à neuf heures. Il fut chanté à nouveau en 1840. laquelle. aussi célèbre que La Marseillaise pendant la période révolutionnaire. onze cent quatrevingt-dix-sept hommes. les clairons sonnant. d'un même mouvement et comme un seul homme. ils étaient venus. formée en colonne par division. Ney tira son épée et prit la tête. et les lanciers de la garde. Toute cette cavalerie. la colline de la Belle-Alliance. Ils faisaient un front d'un quart de lieue. les chasseurs de la garde. les cent six gendarmes d'élite. Ils étaient vingt-six escadrons . pour ainsi dire. Les escadrons énormes s'ébranlèrent. si savamment composée par Napoléon. L'aide de camp Bernard leur porta l'ordre de l'empereur. ayant à son extrémité de gauche les cuirassiers de Kellermann et à son extrémité de droite les cuirassiers de Milhaud. la division de Lefebvre-Desnouettes. descendit. avec la précision d'un bélier de bronze qui ouvre une brèche.Chapitre IX L'inattendu Ils étaient trois mille cinq cents. pour les appuyer. C'étaient des hommes géants sur des chevaux colosses. sabres levés. l'autre à leur centre. et ils avaient derrière eux. Le matin toute l'armée les avait admirés quand. toutes les musiques chantant Veillons au salut de l'empire17. Alors on vit un spectacle formidable. s'enfonça dans le fond redoutable où tant d'hommes déjà étaient Hymne patriotique et républicain plus encore qu'impérial. étendards et trompettes au vent. se déployer sur deux rangs entre la chaussée de Genappe et Frischemont. et prendre leur place de bataille dans cette puissante deuxième ligne. huit cent quatre-vingts lances.

muette. menaçants. Il semblait que cette masse était devenue monstre et n'eût qu'une âme. Ils montaient. ils étaient deux colonnes . de cris. Elle écoutait monter cette marée d'hommes. On les apercevait à travers une vaste fumée déchirée çà et là. deux bataillons par carré. immobile. Rien de semblable ne s'était vu depuis la prise de la grande redoute de la Moskowa par la grosse cavalerie . vingt-six bataillons allaient recevoir ces vingt-six escadrons. à travers un nuage de mitraille crevant sur elle. Chaque escadron ondulait et se gonflait comme un anneau du polype. l'infanterie anglaise. graves. tumulte discipliné et terrible . la crosse à l'épaule. Elle entendait le – 39 – . sublimes .tombés. l'épouvantable pente de boue du plateau de Mont-SaintJean. Derrière la crête du plateau. toujours compacte et serrée. mais Ney s'y retrouvait. Pêle-mêle de casques. calme. formée en treize carrés. bondissement orageux des croupes des chevaux dans le canon et la fanfare. Cela traversa la bataille comme un prodige. Bizarre coïncidence numérique. invulnérables. imperturbables . sortant de cette ombre. dieux et bêtes. sept sur la première. horribles. reparut de l'autre côté du vallon. montant au grand trot. six sur la seconde. dans les intervalles de la mousqueterie et de l'artillerie. y disparut dans la fumée. ces titans à face humaine et à poitrail équestre dont le galop escalada l'Olympe. comme les écailles sur l'hydre. Étant deux divisions. attendait. de sabres. Elle ne voyait pas les cuirassiers et les cuirassiers ne la voyaient pas. couchant en joue ce qui allait venir. on entendait ce piétinement colossal. Quelque chose de pareil à cette vision apparaissait sans doute dans les vieilles épopées orphiques racontant les hommes-chevaux. les antiques hippanthropes. et sur deux lignes. Ces récits semblent d'un autre âge. làdessus les cuirasses. la division Delord avait la gauche. puis. à l'ombre de la batterie masquée. la division Wathier avait la droite. On croyait voir de loin s'allonger vers la crête du plateau deux immenses couleuvres d'acier. Murat y manquait.

les chevaux se dressaient. la force acquise pour écraser les Anglais écrasa les Français. Il y eut un silence redoutable. le second rang y poussa le premier. et le troisième y poussa le second . ne faisant qu'une chair dans ce gouffre. à pic sous les pieds des chevaux. qui exagère évidemment. quand cette fosse fut pleine d'hommes vivants. Le ravin était là. le frappement alternatif et symétrique des sabots au grand trot. cavaliers et chevaux y roulèrent pêle-mêle se broyant les uns sur les autres. C'était le chemin creux d'Ohain. puis. et une sorte de grand souffle farouche. Parvenus au point culminant de la crête. pilant et bouleversant les cavaliers. on marcha dessus et le reste passa. et les étendards. chose tragique. la tête de colonne des cuirassiers se cabra avec une clameur effroyable. tout à leur furie et à leur course d'extermination sur les carrés et les canons. subitement. L'instant fut épouvantable. tombaient sur la croupe. se rejetaient en arrière. Presque un tiers de la brigade Dubois croula dans cet abîme. profond de deux toises entre son double talus .grossissement du bruit des trois mille chevaux. toute la colonne n'était plus qu'un projectile. Ceci commença la perte de la bataille. et les casques. et. Une tradition locale. à notre droite. le froissement des cuirasses. effrénés. à la gauche des Anglais. inattendu. Ce chiffre vraisemblablement comprend – 40 – . une longue file de bras levés brandissant des sabres apparut audessus de la crête. dit que deux mille chevaux et quinze cents hommes furent ensevelis dans le chemin creux d'Ohain. le ravin inexorable ne pouvait se rendre que comblé. et trois mille têtes à moustaches grises criant : vive l'empereur ! toute cette cavalerie déboucha sur le plateau. et les trompettes. glissaient les quatre pieds en l'air. Tout à coup. les cuirassiers venaient d'apercevoir entre eux et les Anglais un fossé. béant. le cliquetis des sabres. aucun moyen de reculer. et ce fut comme l'entrée d'un tremblement de terre. une fosse.

Notons en passant que c'était cette brigade Dubois. La mauvaise volonté des événements s'était annoncée de longue date. On pourrait presque dire que de ce signe de tête d'un paysan est sortie la catastrophe de Napoléon. L'excessive pesanteur de cet homme dans la destinée humaine troublait l'équilibre. Le – 41 – . D'autres fatalités encore devaient surgir. ceci n'était plus dans la loi du dix-neuvième siècle. il avait fait. qui. Pourquoi ? À cause de Wellington ? à cause de Blücher ? Non. le monde montant au cerveau d'un homme. Bonaparte vainqueur à Waterloo. Napoléon. mais n'avait pu voir ce chemin creux qui ne faisait pas même une ride à la surface du plateau. probablement sur l'éventualité d'un obstacle. chargeant à part. une question au guide Lacoste. Était-il possible que Napoléon gagnât cette bataille ? Nous répondons non. Cet individu comptait à lui seul plus que le groupe universel. Averti pourtant et mis en éveil par la petite chapelle blanche qui en marque l'angle sur la chaussée de Nivelles. Il était temps que cet homme vaste tombât. Une autre série de faits se préparait. cela serait mortel à la civilisation si cela durait. À cause de Dieu. une heure auparavant. avait scruté le terrain. Ces pléthores de toute la vitalité humaine concentrée dans une seule tête. avait enlevé le drapeau du bataillon de Lunebourg. où Napoléon n'avait plus de place. Le guide avait répondu non. avant d'ordonner cette charge des cuirassiers de Milhaud.tous les autres cadavres qu'on jeta dans ce ravin le lendemain du combat. si funestement éprouvée.

quand la terre souffre d'une surcharge. le trop-plein des cimetières.moment était venu pour l'incorruptible équité suprême d'aviser. de mystérieux gémissements de l'ombre. – 42 – . Probablement les principes et les éléments. Il gênait Dieu. Le sang qui fume. que l'abîme entend. c'est le changement de front de l'univers. Waterloo n'est point une bataille . les mères en larmes. d'où dépendent les gravitations régulières dans l'ordre moral comme dans l'ordre matériel. se plaignaient. et sa chute était décidée. Il y a. Napoléon avait été dénoncé dans l'infini. ce sont des plaidoyers redoutables.

genou en terre. comme s'il pressentait l'embûche. C'étaient de ces hommes qui. telle fut l'attaque. recevait les – 43 – . Il y a des moments dans les batailles où l'âme durcit l'homme jusqu'à changer le soldat en statue. L'intrépide général Delord fit le salut militaire à la batterie anglaise. Toutes les faces des carrés anglais furent attaquées à la fois. Les bataillons anglais. brides lâchées. Toute l'artillerie volante anglaise était rentrée au galop dans les carrés. Le premier rang. Cette froide infanterie demeura impassible. Les cuirassiers se ruèrent sur les carrés anglais. sabre aux dents. grandissent de cœur. diminués de nombre. la colonne Delord. Un tournoiement frénétique les enveloppa. La colonne Wathier seule avait souffert du désastre . la batterie s'était démasquée. que Ney avait fait obliquer à gauche. pistolets au poing. éperdument assaillis. Le désastre du chemin creux les avait décimés. Alors ce fut effrayant. ne bougèrent pas. Ventre à terre. Les cuirassiers n'eurent pas même un temps d'arrêt. Soixante canons et les treize carrés foudroyèrent les cuirassiers à bout portant. mais non découragés. et où toute cette chair se fait granit. était arrivée entière.Chapitre X Le plateau de Mont Saint-Jean En même temps que le ravin.

il eût gagné la bataille. fut presque anéanti dès les premiers chocs. La figure de ce combat était monstrueuse. son pibroch sous le bras. gigantesques. relativement peu nombreux. laissait passer une éruption de mitraille et se refermait. chaque homme valant dix. fit cesser le chant en tuant le chanteur. baissant dans une inattention profonde son œil mélancolique plein du reflet des forêts et des lacs. étant en l'air. pendant qu'on s'exterminait autour de lui. Leurs grands chevaux se cabraient. le plus exposé de tous. la lave combattait la foudre. au milieu de ces quatre murs vivants. Wellington le vit. jouait les airs de la montagne. ils faisaient explosion au milieu des assaillants. assis sur un tambour. Les carrés. Les cuirassiers. Le sabre d'un cuirassier. c'était une tempête. le second rang les fusillait . le front du carré s'ouvrait. comme les Grecs en se souvenant d'Argos. rongés par cette cavalerie forcenée. en ce moment-là même. derrière le second rang les canonniers chargeaient les pièces. sautaient par-dessus les bayonnettes et tombaient.cuirassiers sur les bayonnettes. Les boulets faisaient des trouées dans les cuirassiers. amoindris par la catastrophe du ravin. Le joueur de cornemuse au centre. abattant le pibroch et le bras qui le portait. Si Napoléon. Les bayonnettes s'enfonçaient dans les ventres de ces centaures. enjambaient les rangs. – 44 – . Les cuirassiers répondaient par l'écrasement. Chaque carré était un volcan attaqué par un nuage . Cet oubli fut sa grande faute fatale. Des files d'hommes disparaissaient broyées sous les chevaux. c'étaient des cratères . De là une difformité de blessures qu'on n'a pas vue peut-être ailleurs. avaient là contre eux presque toute l'armée anglaise. ces cuirassiers n'étaient plus une cavalerie. Le carré extrême de droite. les cuirassiers faisaient des brèches dans les carrés. Il était formé du 75ème régiment de highlanders. Ces carrés n'étaient plus des bataillons. et songea à sa cavalerie. Ces Écossais mouraient en pensant au Ben Lothian. mais ils se multipliaient. se rétrécissaient sans broncher. eût songé à son infanterie. Cependant quelques bataillons hanovriens plièrent. Inépuisables en mitraille.

Fuller. L'armée anglaise en fut profondément ébranlée. repris. Pour de tels Français. En outre. La moitié des cuirassiers resta sur le plateau. ce fut une ombre. ils avaient derrière eux la batterie toujours tonnante. les cuirassiers. Il y eut douze assauts. et à sa gauche Trip avec les carabiniers belges . La cavalerie anglaise était sur leur dos. est dans la collection dite musée de Waterloo. Les carrés tenaient toujours. Somerset. Ce ne fut plus une mêlée. trouée à l'omoplate gauche d'un biscayen. derrière eux Somerset .Tout à coup les cuirassiers. Cette lutte dura deux heures. Il fallait cela pour que ces hommes fussent blessés dans le dos. pris encore. Une de leurs cuirasses. toute cette cohue formidable se colletait sans que l'un lâchât l'autre. leur lieutenant-colonel. par l'infanterie et par la cavalerie. Les cuirassiers quittaient la cavalerie pour retourner à l'infanterie. ou. en avant et en arrière. les cuirassiers n'eussent culbuté le centre et décidé la victoire. un ouragan d'épées éclairs. Ney accourut avec les lanciers et les chasseurs de LefebvreDesnouettes. Nul doute que. Somerset avait à sa droite Dornberg avec les chevaulégers allemands. c'étaient les quatorze cents dragons-gardes. Que leur importait ? ils étaient tourbillon. La bravoure devint inexprimable. il ne fallait pas moins que de tels Anglais. se sentirent assaillis. attaqués en flanc et en tête. pour mieux dire. durent faire face de tous les côtés. En un instant les quatorze cents dragons-gardes ne furent plus que huit cents . Devant eux les carrés. Ney eut quatre chevaux tués sous lui. s'ils n'eussent été affaiblis dans leur premier choc par le désastre du chemin creux. une furie. Le plateau de Mont-Saint-Jean fut pris. assaillants. tomba mort. un vertigineux emportement d'âmes et de courages. Cette cavalerie extraordinaire pétrifia Clin- – 45 – .

Lequel des deux tombera le premier ? La lutte du plateau continuait. La situation de Wellington avait empiré. tout en combattant et en se résistant toujours. de Genappe. Tout le monde ayant le plateau. de La Hulpe et de Bruxelles. que trois cuirassiers et trois chasseurs de la garde allèrent porter à l'empereur devant la ferme de la Belle-Alliance. Jusqu'où sont allés les cuirassiers ? personne ne saurait le dire. au point même où s'entrecoupent et se rencontrent les quatre routes de Nivelles. Cette étrange bataille était comme un duel entre deux blessés acharnés qui. un cuirassier et son cheval furent trouvés morts dans la charpente de la bascule du pesage des voitures à Mont-Saint-Jean. Wellington se sentait pencher. Ce cavalier avait percé les lignes anglaises. et en somme il restait pour la plus grande part aux Anglais. aux trois quarts vaincu. – 46 – . Ney 18 Splendid ! (mot textuel). chacun de leur côté. et enlevèrent aux régiments anglais six drapeaux. Un des hommes qui ont relevé ce cadavre vit encore à Mont-Saint-Jean. Il disait à demi-voix : sublime 18 ! Les cuirassiers anéantirent sept carrés sur treize. c'est que. Ce qui est certain. perdent tout leur sang. prirent ou enclouèrent soixante pièces de canon. Wellington. le lendemain de la bataille. Il se nomme Dehaze. Les cuirassiers n'avaient point réussi. Il avait alors dix-huit ans. La crise était proche.ton qui avait vu Talavera et Badajoz. en ce sens que le centre n'était pas enfoncé. personne ne l'avait. admirait héroïquement. Wellington avait le village et la plaine culminante .

rapprochement singulier qui peint l'épuisement des deux armées. équitablement. Les poussées furieuses de ces grands escadrons à cuirasses de fer et à poitrines d'acier avaient broyé l'infanterie. répondait Wellington. dans cette lutte des cuirassiers. Mme Hugo et ses deux cadets. les intrépides Belges de la brigade Van Kluze jonchaient les seigles le long de la route de Nivelles . tel bataillon n'était plus commandé que par un capitaine ou par un lieutenant . Quelques hommes autour d'un drapeau marquaient la place d'un régiment. Les grenadiers ont changé de camp . d'anciens comptes avec Wellington. L'hémorragie de cette armée était horrible. du côté des Anglais. était presque détruite . qu'il se fasse tuer ! – Presque à la même minute. mais V. du côté des Français. et Napoléon s'écriait : De l'infanterie ! où veut-il que j'en prenne ? Veut-il que j'en fasse ? Pourtant l'armée anglaise était la plus malade. Ney demandait de l'infanterie à Napoléon. avec les autres familles françaises. applaudissait l'entrée des Alliés à Paris tandis que son père défendait Thionville contre eux. avait le genou fracassé. en 1811. Si. Hugo règle ici. Lhéritier. mêlés en Espagne à nos rangs. la division Alten. Hugo lui-même. en 1815. à l'aile gauche. – Il n'y en a pas. Mais l'affaiblissement des Anglais paraissait irrémédiable. et dont l'avancée avait jeté sur la route du retour en France. vainqueur en Espagne de Joseph et du général Hugo. Alten était bles19 Souvenir d'enfance : des grenadiers hollandais faisaient partie de l'escorte où la voiture de Mme Hugo avait pris place pour traverser l'Espagne et ce sont eux qui remirent sur la route sa voiture à-demi versée au bord d'un précipice. – 47 – . et qui. La perte en officiers était considérable. il ne restait presque rien de ces grenadiers hollandais19 qui. Des deux côtés on semblait enraciné dans ce sol funèbre. réclamait du renfort. Travers et Blancard étaient hors de combat. Dnop. Delord. qui le lendemain fit enterrer sa jambe. en 1814 et en 1815. Lord Uxbridge. ralliés aux Anglais. Kempt. Colbert.n'avait que la crête et la pente. combattaient Wellington. combattaient Napoléon. déjà si maltraitée à la Haie-Sainte.

Delancey était tué. les fourgons pleins de blessés. au dire des témoins qui existent encore. Ici est la péripétie de ce drame géant. les Hollandais. tout l'état-major de Wellington était décimé. présents à la bataille dans l'état-major anglais. un encombrement de fuyards. Le 2ème régiment des gardes à pied avait perdu cinq lieutenantscolonels. Cette panique fut telle qu'elle gagna le prince de Condé à Malines et Louis XVIII à Gand. dix-huit officiers morts. quatre cent cinquante soldats tués. et Pringle. Nombre de batteries gisaient démontées. À cinq heures. Wellington tira sa montre. qui devait plus tard être jugé et cassé. Ompteda était tué. les bagages. les prolonges. À l'exception de la faible réserve échelonnée derrière l'ambulance établie dans la ferme de Mont-Saint-Jean et des brigades Vivian et Vandeleur qui flanquaient l'aile gauche. exagérant le désastre. Les hussards hanovriens de Cumberland. Le commissaire autrichien Vincent. ou la nuit ! Ce fut vers ce moment-là qu'une ligne lointaine de bayonnettes étincela sur les hauteurs du côté de Frischemont. un régiment tout entier. Wellington n'avait plus de cavalerie. criaient : alarme ! De Vert-Coucou jusqu'à Grœnendael. il y avait. le 79ème montagnards avait vingt-quatre officiers blessés. voyant les Français gagner du terrain et s'approcher de la forêt. avaient tourné bride devant la mêlée et étaient en fuite dans la forêt de Soignes. ayant à sa tête son colonel Hacke. sur une longueur de près de deux lieues dans la direction de Bruxelles. quatre capitaines et trois enseignes . Van Merlen était tué. Le duc-de-fer demeurait calme. – 48 – . et on l'entendit murmurer ce mot sombre : Blücher. Ces faits sont avoués par Siborne . mais ses lèvres avaient blêmi. le premier bataillon du 30ème d'infanterie avait perdu vingt-quatre officiers et cent douze soldats . Les charrois. s'y précipitaient .sé. semant la déroute jusqu'à Bruxelles. croyaient le duc perdu. Barne était blessé. sabrés par la cavalerie française. le commissaire espagnol Alava. et l'Angleterre avait le pire partage dans ce sanglant équilibre. va jusqu'à dire que l'armée anglo-hollandaise était réduite à trentequatre mille hommes.

V. En outre. les caissons et les fourgons de l'artillerie. Il avait du reste été fort retardé. c'est le général prussien Muffling qui le déclare. Mais les chemins étaient impraticables et ses divisions s'étaient embourbées. Or. qui servait de guide à Bülow. Par tout autre chemin qu'au-dessous de Plancenoit. on aperçoit Sainte-Hélène. la forme du dix-neuvième siècle eût peut-être été différente. « la bataille était perdue ». et Bülow n'arrivait pas. » – 49 – 20 . une heure de retard.Chapitre XI Mauvais guide à Napoléon. l'armée prussienne aboutissait à un ravin infranchissable à l'artillerie. 8) : « Soudain. Il avait bivouaqué à Dion-le-Mont et était parti dès l'aube. et Blücher n'aurait plus trouvé Wellington debout . bon guide à Bülow On connaît la poignante méprise de Napoléon : Grouchy espéré. joyeux. Napoléon eût gagné la bataille de Waterloo. ne pouvant passer entre deux rangs de maisons en feu. on le voit. Il était midi que l'avant-garde de Bülow n'avait pu encore atteindre Chapelle-Saint-Lambert. Blücher survenant20. La destinée a de ces tournants . avaient dû attendre que l'incendie fût éteint. lui eût conseillé de déboucher de la forêt au-dessus de Frischemont plutôt qu'au dessous de Plancenoit. lieutenant de Blücher. la rue menant au pont avait été incendiée par les Français . il dit : Grouchy ! – c'était Blücher. Hugo retrouve ici les accents de L'Expiation (Châtiments. la mort au lieu de la vie. on s'attendait au trône du monde . Les ornières venaient au moyeu des canons. Il était temps. que Bülow arrivât. Si le petit pâtre. il avait fallu passer la Dyle sur l'étroit pont de Wavre .

l'empereur. proportionnés à un infini qui nous échappe. Puis il avait demandé au duc de Dalmatie : – Soult. commencée deux heures plus tôt. la cavalerie du prince Guillaume de Prusse débouchait du bois de Paris. et ne pouvait rien. – Cependant cela restait immobile dans la brume. Il devait attendre le gros du corps d'armée. Tels sont ces immenses hasards. mais à cinq heures. et les boulets prussiens commençaient à pleuvoir jusque dans les rangs de la garde en réserve derrière Napoléon. et Blücher serait tombé sur la bataille gagnée par Napoléon. Évidemment Grouchy. La vérité est que le nuage ne remuait pas. Bülow en effet n'avait pas bougé. » Peu après. les divisions Losthin. – 50 – . Il avait dit : – Je vois là-bas un nuage qui me paraît être des troupes. eût été finie à quatre heures. Hiller. le premier. L'empereur avait détaché en reconnaissance vers ce point obscur la division de cavalerie légère de Domon. avec sa longue-vue. avait aperçu à l'extrême horizon quelque chose qui avait fixé son attention. sire. Plancenoit était en flammes. Quelques-uns avaient dit : Ce sont des colonnes qui font halte. La plupart avaient dit : Ce sont des arbres. que voyez-vous vers Chapelle-Saint-Lambert ? – Le maréchal braquant sa lunette avait répondu : – Quatre ou cinq mille hommes. Dès midi. Hacke et Ryssel se déployaient devant le corps de Lobau. Blücher ordonna à Bülow d'attaquer et dit ce mot remarquable : « Il faut donner de l'air à l'armée anglaise. et il avait l'ordre de se concentrer avant d'entrer en ligne . Son avant-garde était très faible.L'action. voyant le péril de Wellington. Toutes les lunettes de l'état-major avaient étudié « le nuage » signalé par l'empereur.

Michel. étaient là. Mallet. Tout à coup. Le ciel avait été couvert toute la journée. la gigantesque trouée faite dans l'armée française. elle cria : vive l'empereur ! L'histoire n'a rien de plus émouvant que cette agonie éclatant en acclamations. On l'avait vu se lever à Austerlitz. la mitraille anglaise et la mitraille prussienne s'entr'aidant. il était huit heures du soir. les Français refoulés. symétriques. à travers les ormes de la route de Nivelles. couché derrière les haies. quatre-vingt-six bouches à feu tonnant tout à coup. la cavalerie de Zieten menée par Blücher en personne. gardes. le désastre de front. reculèrent . Friant. mais Wellington cria : Debout. Pirch Ier survenant avec Bülow. une nouvelle bataille se précipitant à la nuit tombante sur nos régiments démantelés. et ceux qui étaient vainqueurs. la grande rougeur sinistre du soleil qui se couchait. Lobau pris en écharpe. et visez juste ! le régiment rouge des gardes anglaises. tranquilles. le désastre en flanc. Quand les hauts bonnets des grenadiers de la garde avec la large plaque à l'aigle apparurent. Harlet. l'ennemi sentit le respect de la France . pour ce dénouement. se leva. ailes déployées. Comme elle sentait qu'elle allait mourir. Durutte délogé de Papelotte. était commandé par un général. superbes. une nuée de – 51 – . s'estimant vaincus. Chaque bataillon de la garde. les nuages de l'horizon s'écartèrent et laissèrent passer. Poret de Morvan.Chapitre XII La garde On sait le reste : l'irruption d'une troisième armée. on crut voir vingt victoires entrer sur le champ de bataille. l'extermination. la bataille disloquée. alignés. Marcognet balayé du plateau d'Ohain. en ce moment-là même. dans la brume de cette mêlée. toute la ligne anglaise reprenant l'offensive et poussée en avant. Donzelot et Quiot reculant. Roguet. la garde entrant en ligne sous cet épouvantable écroulement.

mitraille cribla le drapeau tricolore frissonnant autour de nos aigles, tous se ruèrent, et le suprême carnage commença. La garde impériale sentit dans l'ombre l'armée lâchant pied autour d'elle, et le vaste ébranlement de la déroute, elle entendit le sauve-quipeut ! qui avait remplacé le vive l'empereur ! et, avec la fuite derrière elle, elle continua d'avancer, de plus en plus foudroyée et mourant davantage à chaque pas qu'elle faisait. Il n'y eut point d'hésitants ni de timides. Le soldat dans cette troupe était aussi héros que le général. Pas un homme ne manqua au suicide. Ney, éperdu, grand de toute la hauteur de la mort acceptée, s'offrait à tous les coups dans cette tourmente. Il eut là son cinquième cheval tué sous lui. En sueur, la flamme aux yeux, l'écume aux lèvres, l'uniforme déboutonné, une de ses épaulettes à demi coupée par le coup de sabre d'un horse-guard, sa plaque de grand-aigle bosselée par une balle, sanglant, fangeux, magnifique, une épée cassée à la main, il disait : Venez voir comment meurt un maréchal de France sur le champ de bataille ! Mais en vain ; il ne mourut pas. Il était hagard et indigné. Il jetait à Drouet d'Erlon cette question : Est-ce que tu ne te fais pas tuer, toi ? Il criait au milieu de toute cette artillerie écrasant une poignée d'hommes : – Il n'y a donc rien pour moi ! Oh ! je voudrais que tous ces boulets anglais m'entrassent dans le ventre ! Tu étais réservé à des balles françaises, infortuné !

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Chapitre XIII La catastrophe
La déroute derrière la garde fut lugubre. L'armée plia brusquement de tous les côtés à la fois, de Hougomont, de la Haie-Sainte, de Papelotte, de Plancenoit. Le cri Trahison ! fut suivi du cri Sauve-qui-peut ! Une armée qui se débande, c'est un dégel. Tout fléchit, se fêle, craque, flotte, roule, tombe, se heurte, se hâte, se précipite. Désagrégation inouïe. Ney emprunte un cheval, saute dessus, et, sans chapeau, sans cravate, sans épée, se met en travers de la chaussée de Bruxelles, arrêtant à la fois les Anglais et les Français. Il tâche de retenir l'armée, il la rappelle, il l'insulte, il se cramponne à la déroute. Il est débordé. Les soldats le fuient, en criant : Vive le maréchal Ney ! Deux régiments de Durutte vont et viennent effarés et comme ballottés entre le sabre des uhlans et la fusillade des brigades de Kempt, de Best, de Pack et de Rylandt ; la pire des mêlées, c'est la déroute, les amis s'entre-tuent pour fuir ; les escadrons et les bataillons se brisent et se dispersent les uns contre les autres, énorme écume de la bataille. Lobau à une extrémité comme Reille à l'autre sont roulés dans le flot. En vain Napoléon fait des murailles avec ce qui lui reste de la garde ; en vain il dépense à un dernier effort ses escadrons de service. Quiot recule devant Vivian, Kellermann devant Vandeleur, Lobau devant Bülow, Morand devant Pirch, Domon et Subervic devant le prince Guillaume de Prusse. Guyot, qui a mené à la charge les escadrons de l'empereur, tombe sous les pieds des dragons anglais. Napoléon court au galop le long des fuyards, les harangue, presse, menace, supplie. Toutes ces bouches qui criaient le matin vive l'empereur, restent béantes ; c'est à peine si on le connaît. La cavalerie prussienne, fraîche venue, s'élance, vole, sabre, taille, hache, tue, extermine. Les attelages se ruent, les canons se sauvent ; les soldats du train détellent les caissons et en prennent les chevaux pour s'échapper ; des fourgons culbutés les quatre roues en l'air entravent la route et sont des occasions de massacre. On s'écrase, on se foule, on marche sur les morts et sur les vivants. Les bras sont éperdus. Une multi– 53 –

tude vertigineuse emplit les routes, les sentiers, les ponts, les plaines, les collines, les vallées, les bois, encombrés par cette évasion de quarante mille hommes. Cris, désespoir, sacs et fusils jetés dans les seigles, passages frayés à coups d'épée, plus de camarades, plus d'officiers, plus de généraux, une inexprimable épouvante. Zieten sabrant la France à son aise. Les lions devenus chevreuils. Telle fut cette fuite. À Genappe, on essaya de se retourner, de faire front, d'enrayer. Lobau rallia trois cents hommes. On barricada l'entrée du village ; mais à la première volée de la mitraille prussienne, tout se remit à fuir, et Lobau fut pris. On voit encore aujourd'hui cette volée de mitraille empreinte sur le vieux pignon d'une masure en brique à droite de la route, quelques minutes avant d'entrer à Genappe. Les Prussiens s'élancèrent dans Genappe, furieux sans doute d'être si peu vainqueurs. La poursuite fut monstrueuse. Blücher ordonna l'extermination. Roguet avait donné ce lugubre exemple de menacer de mort tout grenadier français qui lui amènerait un prisonnier prussien. Blücher dépassa Roguet. Le général de la jeune garde, Ducesme, acculé sur la porte d'une auberge de Genappe, rendit son épée à un hussard de la mort qui prit l'épée et tua le prisonnier. La victoire s'acheva par l'assassinat des vaincus. Punissons, puisque nous sommes l'histoire : le vieux Blücher se déshonora. Cette férocité mit le comble au désastre. La déroute désespérée traversa Genappe, traversa les Quatre-Bras, traversa Gosselies, traversa Frasnes, traversa Charleroi, traversa Thuin, et ne s'arrêta qu'à la frontière. Hélas ! et qui donc fuyait de la sorte ? la grande armée. Ce vertige, cette terreur, cette chute en ruine de la plus haute bravoure qui ait jamais étonné l'histoire, est-ce que cela est sans cause ? Non. L'ombre d'une droite énorme se projette sur Waterloo. C'est la journée du destin. La force au-dessus de l'homme a donné ce jour-là. De là le pli épouvanté des têtes ; de là toutes ces grandes âmes rendant leur épée. Ceux qui avaient vaincu l'Europe sont tombés terrassés, n'ayant plus rien à dire ni à faire, sentant

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dans l'ombre une présence terrible. Hoc erat in fatis21. Ce jour-là, la perspective du genre humain a changé. Waterloo, c'est le gond du dix-neuvième siècle. La disparition du grand homme était nécessaire à l'avènement du grand siècle. Quelqu'un à qui on ne réplique pas s'en est chargé. La panique des héros s'explique. Dans la bataille de Waterloo, il y a plus du nuage, il y a du météore. Dieu a passé. À la nuit tombante, dans un champ près de Genappe, Bernard et Bertrand saisirent par un pan de sa redingote et arrêtèrent un homme hagard, pensif, sinistre, qui, entraîné jusque-là par le courant de la déroute, venait de mettre pied à terre, avait passé sous son bras la bride de son cheval, et, l'œil égaré, s'en retournait seul vers Waterloo. C'était Napoléon essayant encore d'aller en avant, immense somnambule de ce rêve écroulé.

« Tel était le destin » : parodie du « Hoc erat in votis » : « C'est ce que je souhaitais », d'Horace (Satires, II, 6, 1). Transposition pertinente, car le destin est par définition ce qui contrecarre nos projets. – 55 –

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Chapitre XIV Le dernier carré
Quelques carrés de la garde, immobiles dans le ruissellement de la déroute comme des rochers dans de l'eau qui coule, tinrent jusqu'à la nuit. La nuit venant, la mort aussi, ils attendirent cette ombre double, et, inébranlables, s'en laissèrent envelopper. Chaque régiment, isolé des autres et n'ayant plus de lien avec l'armée rompue de toutes parts, mourait pour son compte. Ils avaient pris position, pour faire cette dernière action, les uns sur les hauteurs de Rossomme, les autres dans la plaine de Mont-Saint-Jean. Là, abandonnés, vaincus, terribles, ces carrés sombres agonisaient formidablement. Ulm, Wagram, Iéna, Friedland, mouraient en eux. Au crépuscule, vers neuf heures du soir, au bas du plateau de Mont-Saint-Jean, il en restait un. Dans ce vallon funeste, au pied de cette pente gravie par les cuirassiers, inondée maintenant par les masses anglaises, sous les feux convergents de l'artillerie ennemie victorieuse, sous une effroyable densité de projectiles, ce carré luttait. Il était commandé par un officier obscur nommé Cambronne. À chaque décharge, le carré diminuait, et ripostait. Il répliquait à la mitraille par la fusillade, rétrécissant continuellement ses quatre murs. De loin les fuyards s'arrêtaient par moment, essoufflés, écoutant dans les ténèbres ce sombre tonnerre décroissant. Quand cette légion ne fut plus qu'une poignée, quand leur drapeau ne fut plus qu'une loque, quand leurs fusils épuisés de balles ne furent plus que des bâtons, quand le tas de cadavres fut plus grand que le groupe vivant, il y eut parmi les vainqueurs une sorte de terreur sacrée autour de ces mourants sublimes, et l'artillerie anglaise, reprenant haleine, fit silence. Ce fut une espèce de répit. Ces combattants avaient autour d'eux comme un fourmillement de spectres, des silhouettes d'hommes à cheval, le profil noir des canons, le ciel blanc aperçu à travers les roues et les affûts ; la colossale tête de mort que les héros entrevoient toujours
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dans la fumée au fond de la bataille, s'avançait sur eux et les regardait. Ils purent entendre dans l'ombre crépusculaire qu'on chargeait les pièces, les mèches allumées pareilles à des yeux de tigre dans la nuit firent un cercle autour de leurs têtes, tous les boute-feu des batteries anglaises s'approchèrent des canons, et alors, ému, tenant la minute suprême suspendue au-dessus de ces hommes, un général anglais, Colville selon les uns, Maitland selon les autres, leur cria : Braves Français, rendez-vous ! Cambronne répondit : Merde 22 !

On sait que Lamartine, dans son Cours familier de littérature, vit dans le « mot » de Cambronne pure « démagogie grammaticale ». Hugo répondit à Lamartine, aux critiques et aux historiens qui contestaient l'authenticité de cet « excrément » : « Il entrait de droit dans mon livre. C'est le misérable des mots. » – 57 –

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Chapitre XV Cambronne
Le lecteur français voulant être respecté, le plus beau mot peut-être qu'un Français ait jamais dit ne peut lui être répété. Défense de déposer du sublime dans l'histoire23. À nos risques et périls, nous enfreignons cette défense. Donc, parmi tous ces géants, il y eut un titan, Cambronne. Dire ce mot, et mourir ensuite. Quoi de plus grand ! car c'est mourir que de le vouloir, et ce n'est pas la faute de cet homme, si, mitraillé, il a survécu. L'homme qui a gagné la bataille de Waterloo, ce n'est pas Napoléon en déroute, ce n'est pas Wellington pliant à quatre heures, désespéré à cinq, ce n'est pas Blücher qui ne s'est point battu ; l'homme qui a gagné la bataille de Waterloo, c'est Cambronne. Foudroyer d'un tel mot le tonnerre qui vous tue, c'est vaincre.
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William Shakespeare justifiera longuement ce droit au shocking en des termes très proches : « Défense de hanter le cabaret du sublime. […] Un curieux genre pudibond tend à prévaloir ; nous rougissons de la façon grossière dont les grenadiers se font tuer ; la rhétorique a pour les héros des feuilles de vigne qu'on appelle périphrases ; il est convenu que le bivouac parle comme le couvent, […]. […] un vétéran baisse les yeux au souvenir de Waterloo, on donne la croix d'honneur à ces yeux baissés ; de certains mots qui sont dans l'histoire n'ont pas droit à l'histoire, et il est bien entendu, par exemple, que le gendarme qui tira un coup de pistolet sur Robespierre à l'Hôtel de Ville se nommait La-garde-meurt-et-ne-se-rend-pas. » (II. 2, 4.) On voit que Hugo ne pardonnait pas à Lamartine d'avoir les pudeurs d'une Mlle Gillenormand aînée. – 58 –

Faire cette réponse à la catastrophe, dire cela au destin, donner cette base au lion futur, jeter cette réplique à la pluie de la nuit, au mur traître de Hougomont, au chemin creux d'Ohain, au retard de Grouchy, à l'arrivée de Blücher, être l'ironie dans le sépulcre, faire en sorte de rester debout après qu'on sera tombé, noyer dans deux syllabes la coalition européenne, offrir aux rois ces latrines déjà connues des césars, faire du dernier des mots le premier en y mêlant l'éclair de la France, clore insolemment Waterloo par le mardi gras, compléter Léonidas par Rabelais, résumer cette victoire dans une parole suprême impossible à prononcer, perdre le terrain et garder l'histoire, après ce carnage avoir pour soi les rieurs, c'est immense. C'est l'insulte à la foudre. Cela atteint la grandeur eschylienne. Le mot de Cambronne fait l'effet d'une fracture. C'est la fracture d'une poitrine par le dédain ; c'est le trop plein de l'agonie qui fait explosion. Qui a vaincu ? Est-ce Wellington ? Non. Sans Blücher il était perdu. Est-ce Blücher ? Non. Si Wellington n'eût pas commencé, Blücher n'aurait pu finir. Ce Cambronne, ce passant de la dernière heure, ce soldat ignoré, cet infiniment petit de la guerre, sent qu'il y a là un mensonge, un mensonge dans une catastrophe, redoublement poignant, et, au moment où il en éclate de rage, on lui offre cette dérision, la vie ! Comment ne pas bondir ? Ils sont là, tous les rois de l'Europe, les généraux heureux, les Jupiters tonnants, ils ont cent mille soldats victorieux, et derrière les cent mille, un million, leurs canons, mèche allumée, sont béants, ils ont sous leurs talons la garde impériale et la grande armée, ils viennent d'écraser Napoléon, et il ne reste plus que Cambronne ; il n'y a plus pour protester que ce ver de terre. Il protestera. Alors il cherche un mot comme on cherche une épée. Il lui vient de l'écume, et cette écume, c'est le mot. Devant cette victoire prodigieuse et médiocre, devant cette victoire sans victorieux, ce désespéré se redresse ; il en subit l'énormité, mais il en constate le néant ; et il fait plus que cracher sur elle ; et sous l'accablement du nombre, de la force et de la matière, il trouve à
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l'âme une expression, l'excrément. Nous le répétons. Dire cela, faire cela, trouver cela, c'est être le vainqueur. L'esprit des grands jours entra dans cet homme inconnu à cette minute fatale. Cambronne trouve le mot de Waterloo comme Rouget de l'Isle trouve la Marseillaise, par visitation du souffle d'en haut. Un effluve de l'ouragan divin se détache et vient passer à travers ces hommes, et ils tressaillent, et l'un chante le chant suprême et l'autre pousse le cri terrible. Cette parole du dédain titanique, Cambronne ne la jette pas seulement à l'Europe au nom de l'empire, ce serait peu ; il la jette au passé au nom de la révolution. On l'entend, et l'on reconnaît dans Cambronne la vieille âme des géants. Il semble que c'est Danton qui parle ou Kléber qui rugit. Au mot de Cambronne, la voix anglaise répondit : feu ! les batteries flamboyèrent, la colline trembla, de toutes ces bouches d'airain sortit un dernier vomissement de mitraille, épouvantable, une vaste fumée, vaguement blanchie du lever de la lune, roula, et quand la fumée se dissipa, il n'y avait plus rien. Ce reste formidable était anéanti ; la garde était morte. Les quatre murs de la redoute vivante gisaient, à peine distinguait-on çà et là un tressaillement parmi les cadavres ; et c'est ainsi que les légions françaises, plus grandes que les légions romaines, expirèrent à MontSaint-Jean sur la terre mouillée de pluie et de sang, dans les blés sombres, à l'endroit où passe maintenant, à quatre heures du matin, en sifflant et en fouettant gaîment son cheval, Joseph, qui fait le service de la malle-poste de Nivelles.

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Chapitre XVI Quot libras in duce ?24
La bataille de Waterloo est une énigme. Elle est aussi obscure pour ceux qui l'ont gagnée que pour celui qui l'a perdue. Pour Napoléon, c'est une panique 25. Blücher n'y voit que du feu ; Wellington n'y comprend rien. Voyez les rapports. Les bulletins sont confus, les commentaires sont embrouillés. Ceux-ci balbutient, ceux-là bégayent. Jomini partage la bataille de Waterloo en quatre moments ; Muffling la coupe en trois péripéties ; Charras, quoique sur quelques points nous ayons une autre appréciation que lui, a seul saisi de son fier coup d'œil les linéaments caractéristiques de cette catastrophe du génie humain aux prises avec le hasard divin. Tous les autres historiens ont un certain éblouissement, et dans cet éblouissement ils tâtonnent. Journée fulgurante, en effet, écroulement de la monarchie militaire qui, à la grande stupeur des rois, a entraîné tous les royaumes, chute de la force, déroute de la guerre. Dans cet événement, empreint de nécessité surhumaine, la part des hommes n'est rien. Retirer Waterloo à Wellington et à Blücher, est-ce ôter quelque chose à l'Angleterre et à l'Allemagne ? Non. Ni cette illustre Angleterre ni cette auguste Allemagne ne sont en question dans le problème de Waterloo. Grâce au ciel, les peuples sont grands en dehors des lugubres aventures de l'épée. Ni l'Allemagne, ni l'An« Combien pèse le chef ? » (Juvénal, Satires, X). Hugo aime la formule : voir l'épigraphe du poème XIII des Feuilles d'automne consacré à Napoléon : « Quot libras in duce summo ? » et, dans William Shakespeare (II, 4, 1) : « Quot libras in monte summo ? » Une bataille terminée, une journée finie, de fausses mesures réparées, de plus grands succès assurés pour le lendemain, tout fut perdu par un moment de terreur panique (Napoléon, Dictées de Sainte-Hélène). – 61 –
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gleterre, ni la France, ne tiennent dans un fourreau. Dans cette époque où Waterloo n'est qu'un cliquetis de sabres, au-dessus de Blücher l'Allemagne à Goethe et au-dessus de Wellington l'Angleterre à Byron. Un vaste lever d'idées est propre à notre siècle, et dans cette aurore l'Angleterre et l'Allemagne ont leur lueur magnifique. Elles sont majestueuses par ce qu'elles pensent. L'élévation de niveau qu'elles apportent à la civilisation leur est intrinsèque ; il vient d'elles-mêmes, et non d'un accident. Ce qu'elles ont d'agrandissement au dix-neuvième siècle n'a point Waterloo pour source. Il n'y a que les peuples barbares qui aient des crues subites après une victoire. C'est la vanité passagère des torrents enflés d'un orage. Les peuples civilisés, surtout au temps où nous sommes, ne se haussent ni ne s'abaissent par la bonne ou mauvaise fortune d'un capitaine. Leur poids spécifique dans le genre humain résulte de quelque chose de plus qu'un combat. Leur honneur, Dieu merci, leur dignité, leur lumière, leur génie, ne sont pas des numéros que les héros et les conquérants, ces joueurs, peuvent mettre à la loterie des batailles. Souvent bataille perdue, progrès conquis. Moins de gloire, plus de liberté. Le tambour se tait, la raison prend la parole. C'est le jeu à qui perd gagne. Parlons donc de Waterloo froidement des deux côtés. Rendons au hasard ce qui est au hasard et à Dieu ce qui est à Dieu. Qu'est-ce que Waterloo ? Une victoire ? Non. Un quine. Quine gagné par l'Europe, payé par la France. Ce n'était pas beaucoup la peine de mettre là un lion. Waterloo du reste est la plus étrange rencontre qui soit dans l'histoire. Napoléon et Wellington. Ce ne sont pas des ennemis, ce sont des contraires. Jamais Dieu, qui se plaît aux antithèses, n'a fait un plus saisissant contraste et une confrontation plus extraordinaire. D'un côté, la précision, la prévision, la géométrie, la prudence, la retraite assurée, les réserves ménagées, un sangfroid opiniâtre, une méthode imperturbable, la stratégie qui profite du terrain, la tactique qui équilibre les bataillons, le carnage tiré au cordeau, la guerre réglée montre en main, rien laissé vo– 62 –

lontairement au hasard, le vieux courage classique, la correction absolue ; de l'autre l'intuition, la divination, l'étrangeté militaire, l'instinct surhumain, le coup d'œil flamboyant, on ne sait quoi qui regarde comme l'aigle et qui frappe comme la foudre, un art prodigieux dans une impétuosité dédaigneuse, tous les mystères d'une âme profonde, l'association avec le destin, le fleuve, la plaine, la forêt, la colline, sommés et en quelque sorte forcés d'obéir, le despote allant jusqu'à tyranniser le champ de bataille, la foi à l'étoile mêlée à la science stratégique, la grandissant, mais la troublant. Wellington était le Barème de la guerre, Napoléon en était le Michel-Ange ; et cette fois le génie fut vaincu par le calcul. Des deux côtés on attendait quelqu'un. Ce fut le calculateur exact qui réussit. Napoléon attendait Grouchy ; il ne vint pas. Wellington attendait Blücher ; il vint. Wellington, c'est la guerre classique qui prend sa revanche. Bonaparte, à son aurore, l'avait rencontrée en Italie, et superbement battue. La vieille chouette avait fui devant le jeune vautour. L'ancienne tactique avait été non seulement foudroyée, mais scandalisée. Qu'était-ce que ce Corse de vingt-six ans, que signifiait cet ignorant splendide qui, ayant tout contre lui, rien pour lui, sans vivres, sans munitions, sans canons, sans souliers, presque sans armée, avec une poignée d'hommes contre des masses, se ruait sur l'Europe coalisée, et gagnait absurdement des victoires dans l'impossible ? D'où sortait ce forcené foudroyant qui, presque sans reprendre haleine, et avec le même jeu de combattants dans la main, pulvérisait l'une après l'autre les cinq armées de l'empereur d'Allemagne, culbutant Beaulieu sur Alvinzi, Wurmser sur Beaulieu, Mélas sur Wurmser, Mack sur Mélas ? Qu'était-ce que ce nouveau venu de la guerre ayant l'effronterie d'un astre ? L'école académique militaire l'excommuniait en lâchant pied. De là une implacable rancune du vieux césarisme contre le nouveau, du sabre correct contre l'épée flamboyante, et de l'échiquier contre le génie. Le 18 juin 1815, cette rancune eut le dernier mot, et au-dessous de Lodi, de Montebello, de Monte– 63 –

notte, de Mantoue, de Marengo, d'Arcole, elle écrivit : Waterloo. Triomphe des médiocres, doux aux majorités. Le destin consentit à cette ironie. À son déclin, Napoléon retrouva devant lui Wurmser jeune. Pour avoir Wurmser en effet, il suffît de blanchir les cheveux de Wellington. Waterloo est une bataille du premier ordre gagnée par un capitaine du second. Ce qu'il faut admirer dans la bataille de Waterloo, c'est l'Angleterre, c'est la fermeté anglaise, c'est la résolution anglaise, c'est le sang anglais ; ce que l'Angleterre a eu là de superbe, ne lui en déplaise, c'est elle-même. Ce n'est pas son capitaine, c'est son armée. Wellington, bizarrement ingrat, déclare dans une lettre à lord Bathurst que son armée, l'armée qui a combattu le 18 juin 1815, était une « détestable armée ». Qu'en pense cette sombre mêlée d'ossements enfouis sous les sillons de Waterloo ? L'Angleterre a été trop modeste vis-à-vis de Wellington. Faire Wellington si grand, c'est faire l'Angleterre petite. Wellington n'est qu'un héros comme un autre. Ces Écossais gris, ces horseguards, ces régiments de Maitland et de Mitchell, cette infanterie de Pack et de Kempt, cette cavalerie de Ponsonby et de Somerset, ces highlanders jouant du pibroch sous la mitraille, ces bataillons de Rylandt, ces recrues toutes fraîches qui savaient à peine manier le mousquet tenant tête aux vieilles bandes d'Essling et de Rivoli, voilà ce qui est grand. Wellington a été tenace, ce fut là son mérite, et nous ne le lui marchandons pas, mais le moindre de ses fantassins et de ses cavaliers a été tout aussi solide que lui. L'ironsoldier vaut l'iron-duke26. Quant à nous, toute notre glorification
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Le soldat de fer vaut le « duc de fer », surnom de Wellington. – 64 –

va au soldat anglais, à l'armée anglaise, au peuple anglais. Si trophée il y a, c'est à l'Angleterre que le trophée est dû. La colonne de Waterloo serait plus juste si au lieu de la figure d'un homme, elle élevait dans la nue la statue d'un peuple. Mais cette grande Angleterre s'irritera de ce que nous disons ici. Elle a encore, après son 1688 et notre 1789, l'illusion féodale. Elle croit à l'hérédité et à la hiérarchie. Ce peuple, qu'aucun ne dépasse en puissance et en gloire, s'estime comme nation, non comme peuple. En tant que peuple, il se subordonne volontiers et prend un lord pour une tête. Workman, il se laisse dédaigner ; soldat, il se laisse bâtonner. On se souvient qu'à la bataille d'Inkermann un sergent qui, à ce qu'il paraît, avait sauvé l'armée, ne put être mentionné par lord Raglan, la hiérarchie militaire anglaise ne permettant de citer dans un rapport aucun héros audessous du grade d'officier. Ce que nous admirons par-dessus tout, dans une rencontre du genre de celle de Waterloo, c'est la prodigieuse habileté du hasard. Pluie nocturne, mur de Hougomont, chemin creux d'Ohain, Grouchy sourd au canon, guide de Napoléon qui le trompe, guide de Bülow qui l'éclaire ; tout ce cataclysme est merveilleusement conduit. Au total, disons-le, il y eut à Waterloo plus de massacre que de bataille. Waterloo est de toutes les batailles rangées celle qui a le plus petit front sur un tel nombre de combattants. Napoléon, trois quarts de lieue, Wellington, une demi-lieue ; soixante-douze mille combattants de chaque côté. De cette épaisseur vint le carnage. On a fait ce calcul et établi cette proportion : Perte d'hommes : à Austerlitz, Français, quatorze pour cent ; Russes, trente pour cent, Autrichiens, quarante-quatre pour cent. À Wagram, Français, treize pour cent ; Autrichiens, quatorze. À la Moskowa, Français, trente-sept pour cent ; Russes, quarante-quatre. À
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Bautzen, Français, treize pour cent ; Russes et Prussiens, quatorze. À Waterloo, Français, cinquante-six pour cent ; Alliés, trente et un. Total pour Waterloo, quarante et un pour cent. Cent quarante-quatre mille combattants ; soixante mille morts27. Le champ de Waterloo aujourd'hui a le calme qui appartient à la terre, support impassible de l'homme, et il ressemble à toutes les plaines. La nuit pourtant une espèce de brume visionnaire s'en dégage, et si quelque voyageur s'y promène, s'il regarde, s'il écoute, s'il rêve comme Virgile devant les funestes plaines de Philippes28, l'hallucination de la catastrophe le saisit. L'effrayant 18 juin revit ; la fausse colline monument s'efface, ce lion quelconque se dissipe, le champ de bataille reprend sa réalité ; des lignes d'infanterie ondulent dans la plaine, des galops furieux traversent l'horizon ! le songeur effaré voit l'éclair des sabres, l'étincelle des bayonnettes, le flamboiement des bombes, l'entre-croisement monstrueux des tonnerres ; il entend, comme un râle au fond d'une tombe, la clameur vague de la bataille fantôme ; ces ombres, ce sont les grenadiers ; ces lueurs, ce sont les cuirassiers ; ce squelette, c'est Napoléon ; ce squelette, c'est Wellington ; tout cela n'est plus et se heurte et combat encore ; et les ravins s'empourprent, et les arbres frissonnent, et il y a de la furie jusque dans les nuées, et, dans les ténèbres, toutes ces hauteurs farouches, Mont-SaintJean, Hougomont, Frischemont, Papelotte, Plancenoit, apparaissent confusément couronnées de tourbillons de spectres s'exterminant.

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Chiffres donnés par le journal L'Étoile belge du 6 juin 1861. Voir, plus haut, la note 13 du même livre. – 66 –

Chapitre XVII Faut-il trouver bon Waterloo ?
Il existe une école libérale très respectable qui ne hait point Waterloo. Nous n'en sommes pas. Pour nous, Waterloo n'est que la date stupéfaite de la liberté. Qu'un tel aigle sorte d'un tel œuf, c'est à coup sûr l'inattendu. Waterloo, si l'on se place au point de vue culminant de la question, est intentionnellement une victoire contrerévolutionnaire. C'est l'Europe contre la France, c'est Pétersbourg, Berlin et Vienne contre Paris, c'est le statu quo contre l'initiative, c'est le 14 juillet 1789 attaqué à travers le 20 mars 181529, c'est le branle-bas des monarchies contre l'indomptable émeute française. Éteindre enfin ce vaste peuple en éruption depuis vingt-six ans, tel était le rêve. Solidarité des Brunswick, des Nassau, des Romanoff, des Hohenzollern, des Habsbourg, avec les Bourbons. Waterloo porte en croupe le droit divin. Il est vrai que, l'empire ayant été despotique, la royauté, par la réaction naturelle des choses, devait forcément être libérale, et qu'un ordre constitutionnel à contre-cœur est sorti de Waterloo, au grand regret des vainqueurs. C'est que la révolution ne peut être vraiment vaincue, et qu'étant providentielle et absolument fatale, elle reparaît toujours, avant Waterloo, dans Bonaparte jetant bas les vieux trônes, après Waterloo, dans Louis XVIII octroyant et subissant la Charte. Bonaparte met un postillon sur le trône de Naples et un sergent30 sur le trône de Suède, employant l'inégalité à démontrer l'égalité ; Louis XVIII à Saint-Ouen contresigne la déclaration des droits de l'homme. Voulez-vous vous rendre compte de ce que c'est que la révolution, appelez-la Progrès ; et voulez-vous vous
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Date de l'entrée de Napoléon dans Paris, premier des Cent-

Jours. Le postillon désigne Murat, fils d'aubergiste mais qui n'avait jamais été postillon. Le « sergent » est Bernadotte, sergent-major en 1789. – 67 –
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rendre compte de ce que c'est que le progrès, appelez-le Demain. Demain fait irrésistiblement son œuvre, et il la fait dès aujourd'hui. Il arrive toujours à son but, étrangement. Il emploie Wellington à faire de Foy, qui n'était qu'un soldat, un orateur. Foy31 tombe à Hougomont et se relève à la tribune. Ainsi procède le progrès. Pas de mauvais outil pour cet ouvrier-là. Il ajuste à son travail divin, sans se déconcerter, l'homme qui a enjambé les Alpes, et le bon vieux malade chancelant du père Élysée32. Il se sert du podagre comme du conquérant ; du conquérant au dehors, du podagre au dedans. Waterloo, en coupant court à la démolition des trônes européens par l'épée, n'a eu d'autre effet que de faire continuer le travail révolutionnaire d'un autre côté. Les sabreurs ont fini, c'est le tour des penseurs. Le siècle que Waterloo voulait arrêter a marché dessus et a poursuivi sa route. Cette victoire sinistre a été vaincue par la liberté. En somme, et incontestablement, ce qui triomphait à Waterloo, ce qui souriait derrière Wellington, ce qui lui apportait tous les bâtons de maréchal de l'Europe, y compris, dit-on, le bâton de maréchal de France, ce qui roulait joyeusement les brouettées de terre pleine d'ossements pour élever la butte du lion, ce qui a triomphalement écrit sur ce piédestal cette date : 18 juin 1815, ce qui encourageait Blücher sabrant la déroute, ce qui du haut du plateau de Mont-Saint-Jean se penchait sur la France comme sur une proie, c'était la contre-révolution. C'est la contre-révolution qui murmurait ce mot infâme : démembrement. Arrivée à Paris, elle a vu le cratère de près, elle a senti que cette cendre lui brûlait les pieds, et elle s'est ravisée. Elle est revenue au bégayement d'une charte.

Compagnon du général Hugo en Espagne, blessé à Waterloo, Foy fut le principal orateur de la gauche libérale à la Chambre, de 1819 jusqu'à sa mort. Le peuple de Paris lui fit, en 1825, des funérailles grandioses. Dans l'histoire, et dans le roman, il fut relayé par le général Lamarque (voir IV, 10, 3).
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Médecin de Louis XVIII. – 68 –

Ne voyons dans Waterloo que ce qui est dans Waterloo. De liberté intentionnelle, point. La contre-révolution était involontairement libérale, de même que, par un phénomène correspondant, Napoléon était involontairement révolutionnaire. Le 18 juin 1815, Robespierre à cheval fut désarçonné.

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Chapitre XVIII Recrudescence du droit divin
Fin de la dictature. Tout un système d'Europe croula. L'empire s'affaissa dans une ombre qui ressembla à celle du monde romain expirant. On revit de l'abîme comme au temps des barbares. Seulement la barbarie de 1815, qu'il faut nommer de son petit nom, la contre-révolution, avait peu d'haleine, s'essouffla vite, et resta court. L'empire, avouons-le, fut pleuré, et pleuré par des yeux héroïques. Si la gloire est dans le glaive fait sceptre, l'empire avait été la gloire même. Il avait répandu sur la terre toute la lumière que la tyrannie peut donner ; lumière sombre. Disons plus : lumière obscure. Comparée au vrai jour, c'est de la nuit. Cette disparition de la nuit fit l'effet d'une éclipse. Louis XVIII rentra dans Paris. Les danses en rond du 8 juillet effacèrent les enthousiasmes du 20 mars. Le Corse devint l'antithèse du Béarnais. Le drapeau du dôme des Tuileries fut blanc. L'exil trôna. La table de sapin de Hartwell prit place devant le fauteuil fleurdelysé de Louis XIV. On parla de Bouvines et de Fontenoy comme d'hier, Austerlitz ayant vieilli. L'autel et le trône fraternisèrent majestueusement. Une des formes les plus incontestées du salut de la société au dix-neuvième siècle s'établit sur la France et sur le continent. L'Europe prit la cocarde blanche. Trestaillon33 fut célèbre. La devise non pluribus impar34 reparut dans des rayons de pierre figurant un soleil sur la façade de la caserne du quai d'Orsay. Où il y avait eu une garde impériale, il y eut une maison rouge. L'arc du carrousel, tout chargé de victoires mal portées, dépaysé dans ces nouveautés, un peu honteux peutSurnom de Jacques Dupont, un des chefs de la Terreur Blanche à Nîmes. Victor Hugo avait contribué à répandre sa « gloire » par un article du Conservateur littéraire de 1820.
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Nec pluribus impar était la devise de Louis XIV : « incompara– 70 –

ble ».

être de Marengo et d'Arcole, se tira d'affaire avec la statue du duc d'Angoulême. Le cimetière de la Madeleine, redoutable fosse commune de 93, se couvrit de marbre et de jaspe, les os de Louis XVI et de Marie-Antoinette étant dans cette poussière. Dans le fossé de Vincennes, un cippe sépulcral sortit de terre, rappelant que le duc d'Enghien était mort dans le mois même où Napoléon avait été couronné. Le pape Pie VII, qui avait fait ce sacre très près de cette mort, bénit tranquillement la chute comme il avait béni l'élévation. Il y eut à Schoenbrunn une petite ombre âgée de quatre ans qu'il fut séditieux d'appeler le roi de Rome. Et ces choses se sont faites, et ces rois ont repris leurs trônes, et le maître de l'Europe a été mis dans une cage, et l'ancien régime est devenu le nouveau, et toute l'ombre et toute la lumière de la terre ont changé de place, parce que, dans l'après-midi d'un jour d'été, un pâtre a dit à un Prussien dans un bois : passez par ici et non par là ! Ce 1815 fut une sorte d'avril lugubre. Les vieilles réalités malsaines et vénéneuses se couvrirent d'apparences neuves. Le mensonge épousa 1789, le droit divin se masqua d'une charte, les fictions se firent constitutionnelles, les préjugés, les superstitions et les arrière-pensées, avec l'article 1435 au cœur, se vernirent de libéralisme. Changement de peau des serpents. L'homme avait été à la fois agrandi et amoindri par Napoléon. L'idéal, sous ce règne de la matière splendide, avait reçu le nom étrange d'idéologie. Grave imprudence d'un grand homme, tourner en dérision l'avenir. Les peuples cependant, cette chair à canon si amoureuse du canonnier, le cherchaient des yeux. Où estil ? Que fait-il ? Napoléon est mort, disait un passant à un invalide de Marengo et de Waterloo. – Lui mort ! s'écria ce soldat, vous le connaissez bien ! Les imaginations déifiaient cet homme terrassé. Le fond de l'Europe, après Waterloo, fut ténébreux. Quelque chose d'énorme resta longtemps vide par l'évanouissement de Napoléon.
Cet article avait dans la Charte « octroyée » le rôle de l'article 16 dans notre constitution actuelle. – 71 –
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Les rois se mirent dans ce vide. La vieille Europe en profita pour se reformer. Il y eut une Sainte-Alliance. Belle-Alliance, avait dit d'avance le champ fatal de Waterloo. En présence et en face de cette antique Europe refaite, les linéaments d'une France nouvelle s'ébauchèrent. L'avenir, raillé par l'empereur, fit son entrée. Il avait sur le front cette étoile, Liberté. Les yeux ardents des jeunes générations se tournèrent vers lui. Chose singulière, on s'éprit en même temps de cet avenir, Liberté, et de ce passé, Napoléon. La défaite avait grandi le vaincu. Bonaparte tombé semblait plus haut que Napoléon debout. Ceux qui avaient triomphé eurent peur. L'Angleterre le fit garder par Hudson Lowe et la France le fit guetter par Montchenu. Ses bras croisés devinrent l'inquiétude des trônes. Alexandre le nommait : mon insomnie. Cet effroi venait de la quantité de révolution qu'il avait en lui. C'est ce qui explique et excuse le libéralisme bonapartiste. Ce fantôme donnait le tremblement au vieux monde. Les rois régnèrent mal à leur aise, avec le rocher de Sainte-Hélène à l'horizon. Pendant que Napoléon agonisait à Longwood, les soixante mille hommes tombés dans le champ de Waterloo pourrirent tranquillement, et quelque chose de leur paix se répandit dans le monde36. Le congrès de Vienne en fit les traités de 1815, et l'Europe nomma cela la restauration. Voilà ce que c'est que Waterloo. Mais qu'importe à l'infini ? Toute cette tempête, tout ce nuage, cette guerre, puis cette paix, toute cette ombre, ne troubla pas un moment la lueur de l'œil immense devant lequel un puce-

Le poème des Châtiments « Aux morts du 4 décembre » (I, 4) était déjà construit sur cette ambiguïté du mot « paix ». – 72 –

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ron sautant d'un brin d'herbe à l'autre égale l'aigle volant de clocher en clocher aux tours de Notre-Dame37.

Écho de la proclamation de Napoléon quittant l'île d'Elbe le 25 février 1815 : « La victoire marchera au pas de charge ; l'Aigle, avec les couleurs nationales, volera de clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame. » – 73 –

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Chapitre XIX Le champ de bataille la nuit
Revenons, c’est une nécessité de ce livre, sur ce fatal champ de bataille. Le 18 juin 1815, c’était pleine lune. Cette clarté favorisa la poursuite féroce de Blücher, dénonça les traces des fuyards, livra cette masse désastreuse à la cavalerie prussienne acharnée, et aida au massacre. Il y a parfois dans les catastrophes de ces tragiques complaisances de la nuit. Après le dernier coup de canon tiré, la plaine de Mont-SaintJean resta déserte. Les Anglais occupèrent le campement des Français, c’est la constatation habituelle de la victoire ; coucher dans le lit du vaincu. Ils établirent leur bivouac au delà de Rossomme. Les Prussiens, lâchés sur la déroute, poussèrent en avant. Wellington alla au village de Waterloo rédiger son rapport à lord Bathurst. Si jamais le sic vos non vobis38 a été applicable, c’est à coup sûr à ce village de Waterloo. Waterloo n’a rien fait, et est resté à une demi-lieue de l’action. Mont-Saint-Jean a été canonné, Hougomont a été brûlé, Papelotte a été brûlé, Plancenoit a été brûlé, la Haie-Sainte a été prise d’assaut, la Belle-Alliance a vu l’embrasement des deux vainqueurs ; on sait à peine ces noms, et Waterloo qui n’a point travaillé dans la bataille en a tout l’honneur.

Début d'une épigramme de Virgile contre un plagiaire où le poète se compare — et s'adresse — à ceux qui travaillent pour d'autres : « Oiseaux, vous édifiez des nids, mais ce n'est pas pour vous… » – 74 –

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Nous ne sommes pas de ceux qui flattent la guerre ; quand l’occasion s’en présente, nous lui disons ses vérités. La guerre a d’affreuses beautés que nous n’avons point cachées ; elle a aussi, convenons-en, quelques laideurs. Une des plus surprenantes, c’est le prompt dépouillement des morts après la victoire. L’aube qui suit une bataille se lève toujours sur des cadavres nus. Qui fait cela ? Qui souille ainsi le triomphe ? Quelle est cette hideuse main furtive qui se glisse dans la poche de la victoire ? Quels sont ces filous faisant leur coup derrière la gloire ? Quelques philosophes, Voltaire entre autres, affirment que ce sont précisément ceux-là qui ont fait la gloire. Ce sont les mêmes, disent-ils, il n’y a pas de rechange, ceux qui sont debout pillent ceux qui sont à terre. Le héros du jour est le vampire de la nuit. On a bien le droit, après tout, de détrousser un peu un cadavre dont on est l’auteur. Quant à nous, nous ne le croyons pas. Cueillir des lauriers et voler les souliers d’un mort, cela nous semble impossible à la même main. Ce qui est certain, c’est que, d’ordinaire, après les vainqueurs viennent les voleurs. Mais mettons le soldat, surtout le soldat contemporain, hors de cause. Toute armée a une queue, et c’est là ce qu’il faut accuser. Des êtres chauves-souris, mi-partis brigands et valets, toutes les espèces de vespertilio39 qu’engendre ce crépuscule qu’on appelle la guerre, des porteurs d’uniformes qui ne combattent pas, de faux malades, des éclopés redoutables, des cantiniers interlopes trottant, quelquefois avec leurs femmes, sur de petites charrettes et volant ce qu’ils revendent, des mendiants s’offrant pour guides aux officiers, des goujats, des maraudeurs, les armées en marche autrefois, – nous ne parlons pas du temps présent40, – traînaient
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Chauves-souris.

L'auteur ne s'abstient pas sans quelque ironie de commenter le comportement des armées de Napoléon III. Les Châtiments, eux, di– 75 –

tout cela, si bien que, dans la langue spéciale, cela s’appelait « les traînards ». Aucune armée ni aucune nation n’étaient responsables de ces êtres ; ils parlaient italien et suivaient les Allemands ; ils parlaient français et suivaient les Anglais. C’est par un de ces misérables, traînard espagnol qui parlait français, que le marquis de Fervacques, trompé par son baragouin picard, et le prenant pour un des nôtres, fut tué en traître et volé sur le champ de bataille même, dans la nuit qui suivit la victoire de Cerisoles. De la maraude naissait le maraud. La détestable maxime : vivre sur l’ennemi, produisait cette lèpre, qu’une forte discipline pouvait seule guérir. Il y a des renommées qui trompent ; on ne sait pas toujours pourquoi de certains généraux, grands d’ailleurs, ont été si populaires. Turenne était adoré de ses soldats parce qu’il tolérait le pillage ; le mal permis fait partie de la bonté ; Turenne était si bon qu’il a laissé mettre à feu et à sang le Palatinat41. On voyait à la suite des armées moins ou plus de maraudeurs selon que le chef était plus ou moins sévère. Hoche et Marceau n’avaient point de traînards ; Wellington, nous lui rendons volontiers cette justice, en avait peu. Pourtant, dans la nuit du 18 au 19 juin, on dépouilla les morts. Wellington fut rigide ; ordre de passer par les armes quiconque serait pris en flagrant délit ; mais la rapine est tenace. Les maraudeurs volaient dans un coin du champ de bataille pendant qu’on les fusillait dans l’autre. La lune était sinistre sur cette plaine. Vers minuit, un homme rôdait, ou plutôt rampait, du côté du chemin creux d’Ohain. C’était, selon toute apparence, un de ceux que nous venons de caractériser, ni Anglais, ni Français, ni
sent, violemment, que depuis 1830 l'armée a perdu, en Algérie, toutes ses traditions d'honneur. Le Palatinat ayant été ravagé en 1693, Turenne, mort en 1675, n'y fut pour rien. Mais il est vrai qu'il « tolérait le pillage ». – 76 –
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paysan, ni soldat, moins homme que goule, attiré par le flair des morts, ayant pour victoire le vol, venant dévaliser Waterloo. Il était vêtu d’une blouse qui était un peu une capote, il était inquiet et audacieux, il allait devant lui et regardait derrière lui. Qu’étaitce que cet homme ? La nuit probablement en savait plus sur son compte que le jour. Il n’avait point de sac, mais évidemment de larges poches sous sa capote. De temps en temps, il s’arrêtait, examinait la plaine autour de lui comme pour voir s’il n’était pas observé, se penchait brusquement, dérangeait à terre quelque chose de silencieux et d’immobile, puis se redressait et s’esquivait. Son glissement, ses attitudes, son geste rapide et mystérieux le faisaient ressembler à ces larves crépusculaires qui hantent les ruines et que les anciennes légendes normandes appellent les Alleurs. De certains échassiers nocturnes font de ces silhouettes dans les marécages. Un regard qui eût sondé attentivement toute cette brume eût pu remarquer, à quelque distance, arrêté et comme caché derrière la masure qui borde sur la chaussée de Nivelles l’angle de la route de Mont-Saint-Jean à Braine-l’Alleud, une façon de petit fourgon de vivandier à coiffe d’osier goudronnée, attelé d’une haridelle affamée broutant l’ortie à travers son mors, et dans ce fourgon une espèce de femme assise sur des coffres et des paquets. Peutêtre y avait-il un lien entre ce fourgon et ce rôdeur. L’obscurité était sereine. Pas un nuage au zénith. Qu’importe que la terre soit rouge, la lune reste blanche. Ce sont là les indifférences du ciel. Dans les prairies, des branches d’arbre cassées par la mitraille mais non tombées et retenues par l’écorce se balançaient doucement au vent de la nuit. Une haleine, presque une respiration, remuait les broussailles. Il y avait dans l’herbe des frissons qui ressemblaient à des départs d’âmes. On entendait vaguement au loin aller et venir les patrouilles et les rondes-major du campement anglais.
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Hougomont et la Haie-Sainte continuaient de brûler, faisant, l’un à l’ouest, l’autre à l’est, deux grosses flammes auxquelles venait se rattacher, comme un collier de rubis dénoué ayant à ses extrémités deux escarboucles, le cordon de feux du bivouac anglais étalé en demi-cercle immense sur les collines de l’horizon. Nous avons dit la catastrophe du chemin d’Ohain. Ce qu’avait été cette mort pour tant de braves, le cœur s’épouvante d’y songer. Si quelque chose est effroyable, s’il existe une réalité qui dépasse le rêve, c’est ceci : vivre, voir le soleil, être en pleine possession de la force virile, avoir la santé et la joie, rire vaillamment, courir vers une gloire qu’on a devant soi, éblouissante, se sentir dans la poitrine un poumon qui respire, un cœur qui bat, une volonté qui raisonne, parler, penser, espérer, aimer, avoir une mère, avoir une femme, avoir des enfants, avoir la lumière, et tout à coup, le temps d’un cri, en moins d’une minute, s’effondrer dans un abîme, tomber, rouler, écraser, être écrasé, voir des épis de blé, des fleurs, des feuilles, des branches, ne pouvoir se retenir à rien, sentir son sabre inutile, des hommes sous soi, des chevaux sur soi, se débattre en vain, les os brisés par quelque ruade dans les ténèbres, sentir un talon qui vous fait jaillir les yeux, mordre avec rage des fers de chevaux, étouffer, hurler, se tordre, être làdessous, et se dire : tout à l’heure j’étais un vivant ! Là où avait râlé ce lamentable désastre, tout faisait silence maintenant. L’encaissement du chemin creux était comble de chevaux et de cavaliers inextricablement amoncelés. Enchevêtrement terrible. Il n’y avait plus de talus. Les cadavres nivelaient la route avec la plaine et venaient au ras du bord comme un boisseau d’orge bien mesuré. Un tas de morts dans la partie haute, une rivière de sang dans la partie basse ; telle était cette route le soir du 18 juin 1815. Le sang coulait jusque sur la chaussée de Nivelles et s’y extravasait en une large mare devant l’abatis d’arbres qui barrait la chaussée, à un endroit qu’on montre encore. C’est,
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on s’en souvient, au point opposé, vers la chaussée de Genappe, qu’avait eu lieu l’effondrement des cuirassiers. L’épaisseur des cadavres se proportionnait à la profondeur du chemin creux. Vers le milieu, à l’endroit où il devenait plein, là où avait passé la division Delord, la couche des morts s’amincissait. Le rôdeur nocturne, que nous venons de faire entrevoir au lecteur, allait de ce côté. Il furetait cette immense tombe. Il regardait. Il passait on ne sait quelle hideuse revue des morts. Il marchait les pieds dans le sang. Tout à coup il s’arrêta. À quelques pas devant lui, dans le chemin creux, au point où finissait le monceau des morts, de dessous cet amas d’hommes et de chevaux, sortait une main ouverte, éclairée par la lune. Cette main avait au doigt quelque chose qui brillait, et qui était un anneau d’or. L’homme se courba, demeura un moment accroupi, et quand il se releva, il n’y avait plus d’anneau à cette main. Il ne se releva pas précisément ; il resta dans une attitude fauve et effarouchée, tournant le dos au tas de morts, scrutant l’horizon, à genoux, tout l’avant du corps portant sur ses deux index appuyés à terre, la tête guettant par-dessus le bord du chemin creux. Les quatre pattes du chacal conviennent à de certaines actions. Puis, prenant son parti, il se dressa. En ce moment il eut un soubresaut. Il sentit que par derrière on le tenait.

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Il se retourna ; c’était la main ouverte qui s’était refermée et qui avait saisi le pan de sa capote. Un honnête homme eût eu peur. Celui-ci se mit à rire. – Tiens, dit-il, ce n’est que le mort. J’aime mieux un revenant qu’un gendarme. Cependant la main défaillit et le lâcha. L’effort s’épuise vite dans la tombe. – Ah çà ! reprit le rôdeur, est-il vivant ce mort ? Voyons donc. Il se pencha de nouveau, fouilla le tas, écarta ce qui faisait obstacle, saisit la main, empoigna le bras, dégagea la tête, tira le corps, et quelques instants après il traînait dans l’ombre du chemin creux un homme inanimé, au moins évanoui. C’était un cuirassier, un officier, un officier même d’un certain rang ; une grosse épaulette d’or sortait de dessous la cuirasse ; cet officier n’avait plus de casque. Un furieux coup de sabre balafrait son visage où l’on ne voyait que du sang. Du reste, il ne semblait pas qu’il eût de membre cassé, et par quelque hasard heureux, si ce mot est possible ici, les morts s’étaient arc-boutés au-dessus de lui de façon à le garantir de l’écrasement. Ses yeux étaient fermés. Il avait sur sa cuirasse la croix d’argent de la Légion d’honneur. Le rôdeur arracha cette croix qui disparut dans un des gouffres qu’il avait sous sa capote. Après quoi, il tâta le gousset de l’officier, y sentit une montre et la prit. Puis il fouilla le gilet, y trouva une bourse et l’empocha. Comme il en était à cette phase des secours qu’il portait à ce mourant, l’officier ouvrit les yeux.
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– Merci, dit-il faiblement. La brusquerie des mouvements de l’homme qui le maniait, la fraîcheur de la nuit, l’air respiré librement, l’avaient tiré de sa léthargie. Le rôdeur ne répondit point. Il leva la tête. On entendait un bruit de pas dans la plaine ; probablement quelque patrouille qui approchait. L’officier murmura, car il y avait encore de l’agonie dans sa voix : – Qui a gagné la bataille ? – Les Anglais, répondit le rôdeur. L’officier reprit : – Cherchez dans mes poches. Vous y trouverez une bourse et une montre. Prenez-les. C’était déjà fait. Le rôdeur exécuta le semblant demandé, et dit : – Il n’y a rien. – On m’a volé, reprit l’officier ; j’en suis fâché. C’eût été pour vous. Les pas de la patrouille devenaient de plus en plus distincts.
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– Voici qu’on vient, dit le rôdeur, faisant le mouvement d’un homme qui s’en va. L’officier, soulevant péniblement le bras, le retint : – Vous m’avez sauvé la vie. Qui êtes-vous ? Le rôdeur répondit vite et bas : – J’étais comme vous de l’armée française. Il faut que je vous quitte. Si l’on me prenait, on me fusillerait. Je vous ai sauvé la vie. Tirez-vous d’affaire maintenant. – Quel est votre grade ? – Sergent. – Comment vous appelez-vous ? – Thénardier. – Je n’oublierai pas ce nom, dit l’officier. Et vous, retenez le mien. Je me nomme Pontmercy.

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Livre deuxième – Le vaisseau L'Orion
Chapitre I Le numéro 24601 devient le numéro 9430
Jean Valjean avait été repris. On nous saura gré de passer rapidement sur des détails douloureux. Nous nous bornons à transcrire deux entrefilets publiés par les journaux du temps42, quelques mois après les événements surprenants accomplis à Montreuil-sur-Mer. Ces articles sont un peu sommaires. On se souvient qu'il n'existait pas encore à cette époque de Gazette des Tribunaux. Nous empruntons le premier au Drapeau blanc. Il est daté du 25 juillet 1823 : « Un arrondissement du Pas-de-Calais vient d'être le théâtre d'un événement peu ordinaire. Un homme étranger au département et nommé Mr Madeleine avait relevé depuis quelques années, grâce à des procédés nouveaux, une ancienne industrie locale, la fabrication des jais et des verroteries noires. Il y avait fait sa fortune, et, disons-le, celle de l'arrondissement. En reconnaissance de ses services, on l'avait nommé maire. La police a découvert que ce Mr Madeleine n'était autre qu'un ancien forçat en rupture de ban, condamné en 1796 pour vol, et nommé Jean Valjean. Jean Valjean a été réintégré au bagne. Il paraît qu'avant son arLa Gazette des tribunaux ne fut régulièrement publiée qu'à partir de 1825. Les articles suivants – dont le narrateur invite explicitement à apprécier le style et l'exactitude – sont évidemment factices. Ils mettent d'autant mieux en œuvre l'effet de réel tiré de la citation d'un document que le lecteur est capable de les critiquer. – 83 –
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restation il avait réussi à retirer de chez Mr Laffitte une somme de plus d'un demi-million qu'il y avait placée, et qu'il avait, du reste, très légitimement, dit-on, gagnée dans son commerce. On n'a pu savoir où Jean Valjean avait caché cette somme depuis sa rentrée au bagne de Toulon. » Le deuxième article, un peu plus détaillé, est extrait du Journal de Paris, même date. « Un ancien forçat libéré, nommé Jean Valjean, vient de comparaître devant la cour d'assises du Var dans des circonstances faites pour appeler l'attention. Ce scélérat était parvenu à tromper la vigilance de la police ; il avait changé de nom et avait réussi à se faire nommer maire d'une de nos petites villes du Nord. Il avait établi dans cette ville un commerce assez considérable. Il a été enfin démasqué et arrêté, grâce au zèle infatigable du ministère public. Il avait pour concubine une fille publique qui est morte de saisissement au moment de son arrestation. Ce misérable, qui est doué d'une force herculéenne, avait trouvé moyen de s'évader ; mais, trois ou quatre jours après son évasion, la police mit de nouveau la main sur lui, à Paris même, au moment où il montait dans une de ces petites voitures qui font le trajet de la capitale au village de Montfermeil (Seine-et-Oise). On dit qu'il avait profité de l'intervalle de ces trois ou quatre jours de liberté pour rentrer en possession d'une somme considérable placée par lui chez un de nos principaux banquiers. On évalue cette somme à six ou sept cent mille francs. À en croire l'acte d'accusation, il l'aurait enfouie en un lieu connu de lui seul et l'on n'a pas pu la saisir. Quoi qu'il en soit, le nommé Jean Valjean vient d'être traduit aux assises du département du Var comme accusé d'un vol de grand chemin commis à main armée, il y a huit ans environ, sur la personne d'un de ces honnêtes enfants qui, comme l'a dit le patriarche de Ferney en vers immortels : … De Savoie arrivent tous les ans Et dont la main légèrement essuie
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Ces longs canaux engorgés par la suie43. « Ce bandit a renoncé à se défendre. Il a été établi, par l'habile et éloquent organe du ministère public, que le vol avait été commis de complicité, et que Jean Valjean faisait partie d'une bande de voleurs dans le Midi. En conséquence Jean Valjean, déclaré coupable, a été condamné à la peine de mort. Ce criminel avait refusé de se pourvoir en cassation. Le roi, dans son inépuisable clémence, a daigné commuer sa peine en celle des travaux forcés à perpétuité. Jean Valjean a été immédiatement dirigé sur le bagne de Toulon. » On n'a pas oublié que Jean Valjean avait à Montreuil-sur-Mer des habitudes religieuses. Quelques journaux, entre autres le Constitutionnel, présentèrent cette commutation comme un triomphe du parti prêtre. Jean Valjean changea de chiffre au bagne. Il s'appela 9430. Du reste, disons-le pour n'y plus revenir, avec Mr Madeleine la prospérité de Montreuil-sur-Mer disparut ; tout ce qu'il avait prévu dans sa nuit de fièvre et d'hésitation se réalisa ; lui de moins, ce fut en effet l'âme de moins. Après sa chute, il se fit à Montreuil-sur-Mer ce partage égoïste des grandes existences tombées, ce fatal dépècement des choses florissantes qui s'accomplit tous les jours obscurément dans la communauté humaine et que l'histoire n'a remarqué qu'une fois, parce qu'il s'est fait après la mort d'Alexandre. Les lieutenants se couronnent rois ; les contre-maîtres s'improvisèrent fabricants. Les rivalités envieuses surgirent. Les vastes ateliers de Mr Madeleine furent fermés ; les bâtiments tombèrent en ruine, les ouvriers se dispersèrent. Les uns quittèrent le pays, les autres quittèrent le métier. Tout se fit désormais en petit, au lieu de se faire en grand ; pour le lucre, au lieu de se faire pour le bien. Plus de centre ; la concurrence par43

Citation exacte du poème Le Pauvre Diable de Voltaire (1758). – 85 –

tout, et l'acharnement. Mr Madeleine dominait tout, et dirigeait. Lui tombé, chacun tira à soi ; l'esprit de lutte succéda à l'esprit d'organisation, l'âpreté à la cordialité, la haine de l'un contre l'autre à la bienveillance du fondateur pour tous ; les fils noués par Mr Madeleine se brouillèrent et se rompirent ; on falsifia les procédés, on avilit les produits, on tua la confiance ; les débouchés diminuèrent, moins de commandes ; le salaire baissa, les ateliers chômèrent, la faillite vint. Et puis plus rien pour les pauvres. Tout s'évanouit. L'état lui-même s'aperçut que quelqu'un avait été écrasé quelque part. Moins de quatre ans après l'arrêt de la cour d'assises constatant au profit du bagne l'identité de Mr Madeleine et de Jean Valjean, les frais de perception de l'impôt étaient doublés dans l'arrondissement de Montreuil-sur-Mer, et Mr de Villèle en faisait l'observation à la tribune au mois de février 1827.

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Chapitre II Où on lira deux vers qui sont peut-être du diable
Avant d’aller plus loin, il est à propos de raconter avec quelque détail un fait singulier qui se passa vers la même époque à Montfermeil et qui n’est peut-être pas sans coïncidence avec certaines conjectures du ministère public. Il y a dans le pays de Montfermeil une superstition très ancienne, d’autant plus curieuse et d’autant plus précieuse qu’une superstition populaire dans le voisinage de Paris est comme un aloès en Sibérie. Nous sommes de ceux qui respectent tout ce qui est à l’état de plante rare. Voici donc la superstition de Montfermeil. On croit que le diable a, de temps immémorial, choisi la forêt pour y cacher ses trésors. Les bonnes femmes affirment qu’il n’est pas rare de rencontrer, à la chute du jour, dans les endroits écartés du bois, un homme noir, ayant la mine d’un charretier ou d’un bûcheron, chaussé de sabots, vêtu d’un pantalon et d’un sarrau de toile, et reconnaissable en ce qu’au lieu de bonnet ou de chapeau il a deux immenses cornes sur la tête. Ceci doit le rendre reconnaissable en effet. Cet homme est habituellement occupé à creuser un trou. Il y a trois manières de tirer parti de cette rencontre. La première, c’est d’aborder l’homme et de lui parler. Alors on s’aperçoit que cet homme est tout bonnement un paysan, qu’il paraît noir parce qu’on est au crépuscule, qu’il ne creuse pas le moindre trou, mais qu’il coupe de l’herbe pour ses vaches, et que ce qu’on avait pris pour des cornes n’est autre chose qu’une fourche à fumier qu’il porte sur son dos et dont les dents, grâce à la perspective du soir, semblaient lui sortir de la tête. On rentre chez soi, et l’on meurt dans la semaine. La seconde manière, c’est de l’observer, d’attendre qu’il ait creusé son trou, qu’il l’ait refermé et qu’il s’en soit allé ; puis de courir bien vite à la fosse, de la rouvrir et d’y prendre le « trésor » que l’homme noir y a nécessairement déposé. En ce cas, on meurt dans le mois. Enfin la troisième manière, c’est de ne point parler à l’homme noir, de ne point le regarder, et de s’enfuir à toutes jambes. On meurt dans l’année.
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Comme les trois manières ont leurs inconvénients, la seconde, qui offre du moins quelques avantages, entre autres celui de posséder un trésor, ne fût-ce qu’un mois, est la plus généralement adoptée. Les hommes hardis, que toutes les chances tentent, ont donc, assez souvent, à ce qu’on assure, rouvert les trous creusés par l’homme noir et essayé de voler le diable. Il paraît que l’opération est médiocre. Du moins, s’il faut en croire la tradition et en particulier les deux vers énigmatiques en latin barbare qu’a laissés sur ce sujet un mauvais moine normand, un peu sorcier, appelé Tryphon. Ce Tryphon est enterré à l’abbaye de SaintGeorges de Bocherville près Rouen, et il naît des crapauds sur sa tombe. On fait donc des efforts énormes, ces fosses-là sont ordinairement très creuses, on sue, on fouille, on travaille toute une nuit, car c’est la nuit que cela se fait, on mouille sa chemise, on brûle sa chandelle, on ébrèche sa pioche, et lorsqu’on est arrivé enfin au fond du trou, lorsqu’on met la main sur « le trésor », que trouvet-on ? qu’est-ce que c’est que le trésor du diable ? Un sou, parfois un écu, une pierre, un squelette, un cadavre saignant, quelquefois un spectre plié en quatre comme une feuille de papier dans un portefeuille, quelquefois rien. C’est ce que semblent annoncer aux curieux indiscrets les vers de Tryphon : Fodit, et in fossa thesauros condit opaca, As, nummos, lapides, cadaver, simulacre, nihilque44.

« Il creuse, et cache, dans une sombre fosse, des trésors, / Un sou, de l'argent, des cailloux, un cadavre, des fantômes, rien du tout. » Ce latin barbare, ce Tryphon, pourraient bien sortir de l'imagination de Hugo. Ce ne semble pas être entièrement le cas puisque, dans une lettre au critique A. Darcel du 29 mai 1862, Hugo dit avoir trouvé ce « Tryphon et les crapauds de sa tombe » dans « le travail d'Auguste Leprévost sur Saint-Georges de Bocherville. » (éd. J. Massin, t. XII, p. 1173.) – 88 –

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Il paraît que de nos jours on y trouve aussi, tantôt une poire à poudre avec des balles, tantôt un vieux jeu de cartes gras et roussi qui a évidemment servi aux diables. Tryphon n’enregistre point ces deux dernières trouvailles, attendu que Tryphon vivait au douzième siècle et qu’il ne semble point que le diable ait eu l’esprit d’inventer la poudre avant Roger Bacon et les cartes avant Charles VI. Du reste, si l’on joue avec ces cartes, on est sûr de perdre tout ce qu’on possède ; et quant à la poudre qui est dans la poire, elle a la propriété de vous faire éclater votre fusil à la figure. Or, fort peu de temps après l’époque où il sembla au ministère public que le forçat libéré Jean Valjean, pendant son évasion de quelques jours, avait rôdé autour de Montfermeil, on remarqua dans ce même village qu’un certain vieux cantonnier appelé Boulatruelle avait « des allures » dans le bois. On croyait savoir dans le pays que ce Boulatruelle avait été au bagne ; il était soumis à de certaines surveillances de police, et, comme il ne trouvait d’ouvrage nulle part, l’administration l’employait au rabais comme cantonnier sur le chemin de traverse de Gagny à Lagny. Ce Boulatruelle était un homme vu de travers par les gens de l’endroit, trop respectueux, trop humble, prompt à ôter son bonnet à tout le monde, tremblant et souriant devant les gendarmes, probablement affilié à des bandes, disait-on, suspect d’embuscade au coin des taillis à la nuit tombante. Il n’avait que cela pour lui qu’il était ivrogne. Voici ce qu’on croyait avoir remarqué : Depuis quelque temps, Boulatruelle quittait de fort bonne heure sa besogne d’empierrement et d’entretien de la route et s’en allait dans la forêt avec sa pioche. On le rencontrait vers le soir dans les clairières les plus désertes, dans les fourrés les plus sauvages, ayant l’air de chercher quelque chose, quelquefois creusant
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des trous. Les bonnes femmes qui passaient le prenaient d’abord pour Belzébuth, puis elles reconnaissaient Boulatruelle, et n’étaient guère plus rassurées. Ces rencontres paraissaient contrarier vivement Boulatruelle. Il était visible qu’il cherchait à se cacher, et qu’il y avait un mystère dans ce qu’il faisait. On disait dans le village : – C’est clair que le diable a fait quelque apparition. Boulatruelle l’a vu, et cherche. Au fait, il est fichu pour empoigner le magot de Lucifer. Les voltairiens ajoutaient : – Sera-ce Boulatruelle qui attrapera le diable, ou le diable qui attrapera Boulatruelle ? Les vieilles femmes faisaient beaucoup de signes de croix. Cependant les manèges de Boulatruelle dans le bois cessèrent, et il reprit régulièrement son travail de cantonnier. On parla d’autre chose. Quelques personnes toutefois étaient restées curieuses, pensant qu’il y avait probablement dans ceci, non point les fabuleux trésors de la légende, mais quelque bonne aubaine, plus sérieuse et plus palpable que les billets de banque du diable, et dont le cantonnier avait sans doute surpris à moitié le secret. Les plus « intrigués » étaient le maître d’école et le gargotier Thénardier, lequel était l’ami de tout le monde et n’avait point dédaigné de se lier avec Boulatruelle. – Il a été aux galères ? disait Thénardier. Eh ! mon Dieu ! on ne sait ni qui y est, ni qui y sera. Un soir le maître d’école affirmait qu’autrefois la justice se serait enquise de ce que Boulatruelle allait faire dans le bois, et qu’il aurait bien fallu qu’il parlât, et qu’on l’aurait mis à la torture au besoin, et que Boulatruelle n’aurait point résisté, par exemple, à la question de l’eau. – Donnons-lui la question du vin, dit Thénardier.
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On se mit à quatre et l’on fît boire le vieux cantonnier. Boulatruelle but énormément, et parla peu. Il combina, avec un art admirable et dans une proportion magistrale, la soif d’un goinfre avec la discrétion d’un juge. Cependant, à force de revenir à la charge, et de rapprocher et de presser les quelques paroles obscures qui lui échappaient, voici ce que le Thénardier et le maître d’école crurent comprendre : Boulatruelle, un matin, en se rendant au point du jour à son ouvrage, aurait été surpris de voir dans un coin du bois, sous une broussaille, une pelle et une pioche, comme qui dirait cachées. Cependant, il aurait pensé que c’étaient probablement la pelle et la pioche du père Six-Fours, le porteur d’eau, et il n’y aurait plus songé. Mais le soir du même jour, il aurait vu, sans pouvoir être vu lui-même, étant masqué par un gros arbre, se diriger de la route vers le plus épais du bois « un particulier qui n’était pas du tout du pays, et que lui, Boulatruelle, connaissait très bien ». Traduction par Thénardier : un camarade du bagne. Boulatruelle s’était obstinément refusé à dire le nom. Ce particulier portait un paquet, quelque chose de carré, comme une grande boîte ou un petit coffre. Surprise de Boulatruelle. Ce ne serait pourtant qu’au bout de sept ou huit minutes que l’idée de suivre « le particulier » lui serait venue. Mais il était trop tard, le particulier était déjà dans le fourré, la nuit s’était faite, et Boulatruelle n’avait pu le rejoindre. Alors il avait pris le parti d’observer la lisière du bois. « Il faisait lune. » Deux ou trois heures après, Boulatruelle avait vu ressortir du taillis son particulier portant maintenant, non plus le petit coffre-malle, mais une pioche et une pelle. Boulatruelle avait laissé passer le particulier et n’avait pas eu l’idée de l’aborder, parce qu’il s’était dit que l’autre était trois fois plus fort que lui, et armé d’une pioche, et l’assommerait probablement en le reconnaissant et en se voyant reconnu. Touchante effusion de deux vieux camarades qui se retrouvent. Mais la pelle et la pioche avaient été un trait de lumière pour Boulatruelle ; il avait couru à la broussaille du matin, et n’y avait plus trouvé ni pelle ni pioche. Il en avait conclu que son particulier, entré dans le bois, y avait creusé un trou avec la pioche, avait enfoui le coffre, et avait re– 91 –

fermé le trou avec la pelle. Or, le coffre était trop petit pour contenir un cadavre, donc il contenait de l’argent. De là ses recherches. Boulatruelle avait exploré, sondé et fureté toute la forêt, et fouillé partout où la terre lui avait paru fraîchement remuée. En vain. Il n’avait rien « déniché ». Personne n’y pensa plus dans Montfermeil. Il y eut seulement quelques braves commères qui dirent : Tenez pour certain que le cantonnier de Gagny n’a pas fait tout ce triquemaque pour rien ; il est sûr que le diable est venu.

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Chapitre III Qu'il fallait que la chaîne de la manille eut subit un certain travail préparatoire pour être ainsi brisée d'un coup de marteau
Vers la fin d'octobre de cette même année 1823, les habitants de Toulon virent rentrer dans leur port, à la suite d'un gros temps et pour réparer quelques avaries, le vaisseau l'Orion qui a été plus tard employé à Brest comme vaisseau-école et qui faisait alors partie de l'escadre de la Méditerranée45. Ce bâtiment, tout éclopé qu'il était, car la mer l'avait malmené, fit de l'effet en entrant dans la rade. Il portait je ne sais plus quel pavillon qui lui valut un salut réglementaire de onze coups de canon, rendus par lui coup pour coup ; total : vingt-deux. On a calculé qu'en salves, politesses royales et militaires, échanges de tapages courtois, signaux d'étiquette, formalités de rades et de citadelles, levers et couchers de soleil salués tous les jours par toutes les forteresses et tous les navires de guerre, ouvertures et fermetures de portes, etc., etc., le monde civilisé tirait à poudre par toute la terre, toutes les vingt-quatre heures, cent cinquante mille coups de canon inutiles. À six francs le coup de canon, cela fait neuf cent mille francs par jour, trois cents millions par an, qui s'en vont en fumée. Ceci n'est qu'un détail. Pendant ce temps-là les pauvres meurent de faim. L'année 1823 était ce que la restauration a appelé « l'époque de la guerre d'Espagne46. »
L'Orion, lancé en 1813, servit bien de « vaisseau-école » mais il fut toujours basé à Brest où Hugo le vit en avril 1834. L'Espagne, après une brève expérience de monarchie libérale (1820-1822), connut une réaction violente, ultra et cléricale, qui donna à la Sainte-Alliance, au Congrès de Vérone de 1822, l'occasion d'intervenir. Chateaubriand, piégé par son rêve de gloire, accepta que l'armée française aille, « sous le drapeau blanc », effacer à la fois la – 93 –
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Cette guerre contenait beaucoup d'événements dans un seul, et force singularités. Une grosse affaire de famille pour la maison de Bourbon ; la branche de France secourant et protégeant la branche de Madrid, c'est-à-dire faisant acte d'aînesse ; un retour apparent à nos traditions nationales compliqué de servitude et de sujétion aux cabinets du nord ; Mr le duc d'Angoulême, surnommé par les feuilles libérales le héros d'Andujar, comprimant, dans une attitude triomphale un peu contrariée par son air paisible, le vieux terrorisme fort réel du saint-office aux prises avec le terrorisme chimérique des libéraux ; les sans-culottes ressuscités au grand effroi des douairières sous le nom de descamisados ; le monarchisme faisant obstacle au progrès qualifié anarchie ; les théories de 89 brusquement interrompues dans la sape ; un holà européen intimé à l'idée française faisant son tour du monde ; à côté du fils de France généralissime, le prince de Carignan, depuis Charles-Albert, s'enrôlant dans cette croisade des rois contre les peuples comme volontaire avec des épaulettes de grenadier en laine rouge ; les soldats de l'empire se remettant en campagne, mais après huit années de repos, vieillis, tristes, et sous la cocarde blanche ; le drapeau tricolore agité à l'étranger par une héroïque poignée de Français comme le drapeau blanc l'avait été à Coblentz trente ans auparavant ; les moines mêlés à nos troupiers ; l'esprit de liberté et de nouveauté mis à la raison par les bayonnettes ; les principes matés à coups de canon ; la France défaisant par ses armes ce qu'elle avait fait par son esprit ; du reste, les chefs ennemis vendus, les soldats hésitants, les villes assiégées par des millions ; point de périls militaires et pourtant des explosions possibles, comme dans toute mine surprise et envahie ; peu de sang versé, peu d'honneur conquis, de la honte pour quelquesuns, de la gloire pour personne ; telle fut cette guerre, faite par des princes qui descendaient de Louis XIV et conduite par des

cause libérale espagnole et les souvenirs des armées napoléoniennes. Cette guerre, très impopulaire en France, fut l'occasion d'une véritable terreur blanche que le duc d'Angoulême s'efforça de contenir, d'où son nom « le héros d'Andujar ». – 94 –

car. tout ce que – 95 – . nous le répétons. la liberté rayonne de France. Guerre diminuante en effet où l'on put lire Banque de France dans les plis du drapeau. l'histoire approuve la France dans sa difficulté d'acceptation de ce faux triomphe. il sembla qu'on avait plutôt gagné les généraux que les batailles. l'ensemble fut suspect. non pour l'étouffer. sur lesquels s'était formidablement écroulée Saragosse. Dans cette campagne. Cette voie de fait monstrueuse. Quelques faits d'armes furent sérieux . fronçaient le sourcil en 1823 devant l'ouverture facile des citadelles. La guerre de 1823. Elle eut ce triste sort de ne rappeler ni la grande guerre ni la grande politique. Contresens hideux. et le soldat vainqueur rentra humilié. toutes les révolutions de l'Europe sont la révolution française . entre autres. était donc en même temps un attentat à la révolution française. Il parut évident que certains officiers espagnols chargés de la résistance cédèrent trop aisément. attentat à la généreuse nation espagnole. La France est faite pour réveiller l'âme des peuples. Des soldats de la guerre de 1808. et se prenaient à regretter Palafox. et sur lequel il convient d'insister aussi. les trompettes de cette guerre rendent un son fêlé. Aveugle qui ne le voit pas ! c'est Bonaparte qui l'a dit. fils de la démocratie. la prise du Trocadéro. en dehors des guerres libératrices. c'était la France qui la commettait . mais en somme. indignait l'esprit démocratique. l'idée de corruption se dégagea de la victoire . C'est l'humeur de la France d'aimer encore mieux avoir devant elle Rostopchine que Ballesteros. Depuis 1792.généraux qui sortaient de Napoléon. À un point de vue plus grave encore. qui froissait en France l'esprit militaire. le but du soldat français. était la conquête d'un joug pour autrui. de force . C'était une entreprise d'asservissement. fut une belle action militaire . cette guerre. C'est là un fait solaire.

elles le font de force. Ainsi s'explique la guerre. Ils ne virent point quel danger il y a à faire tuer une idée par une consigne. livre 2. Le mot obéissance passive47 l'indique. Ils se méprirent dans leur naïveté au point d'introduire dans leur établissement comme élément de force l'immense affaiblissement d'un crime. ayant rétabli el rey neto49 en Espagne. Il ne faut s'endormir. Ils tombèrent dans cette redoutable erreur de prendre l'obéissance du soldat pour le consentement de la nation. L'esprit de guetapens entra dans leur politique. 49 « Le roi pur et simple » : mot d'ordre des « absolutistes ». faite par l'humanité contre l'humanité malgré l'humanité. La France. Nous venons de dire que l'Orion était de cette escadre et qu'il fut ramené par des événements de mer dans le port de Toulon. Ce jugement implique la condamnation du grand responsable de cette « guerre » piteuse et qui devait être glorieuse pour son initiateur. ni à l'ombre d'un mancenillier ni à l'ombre d'une armée. Cette confiance-là perd les trônes.font les armées. Quant aux Bourbons. une escadre croisait dans la Méditerranée. La campagne d'Espagne devint dans leurs conseils un argument pour les coups de force et pour les aventures de droit divin. – 96 – . Chateaubriand. la guerre de 1823 leur fut fatale48. Ils la prirent pour un succès. 1830 germa dans 1823. pouvait bien rétablir le roi absolu chez elle. Pendant les opérations de l'armée commandée par le princegénéralissime. 47 48 Voir la note 7 de la première partie. Une armée est un étrange chef-d'œuvre de combinaison où la force résulte d'une somme énorme d'impuissance. Revenons au navire l'Orion.

mais le vaisseau a son âme. Ainsi. d'une autre écriture : « Jean Tréjean » (premier nom donné au héros). au liquide. au solide. c'est le grand mât. lorsque Hugo visita Toulon. Il a onze griffes de fer pour saisir le granit au fond de la mer. on n'a qu'à entrer sous une des cales couvertes. le cuivre et le plomb. Son haleine sort par ses cent vingt canons comme par des clairons énormes. qui le conseille et lui montre toujours le nord. » Et. contre le rocher le fer. Cette poutre colossale. sa grosse chaîne au côté […]. assis sur une borne. contre l'ombre la lumière. Un vaisseau de ligne est composé à la fois de ce qu'il y a de plus lourd et de ce qu'il y a de plus léger. et répond fièrement à la foudre. Les vaisseaux en construction sont là sous cloche. et qu'il doit lutter contre toutes les trois. et que la foule aime ce qui est grand. Hugo avait noté : « Cariatides de Puget […]. Si l'on veut se faire une idée de toutes ces proportions gigantesques dont l'ensemble constitue le vaisseau de ligne. contre le vent il a la corde et la toile.La présence d'un vaisseau de guerre dans un port a je ne sais quoi qui appelle et qui occupe la foule. Un vaisseau de ligne est une des plus magnifiques rencontres qu'ait le génie de l'homme avec la puissance de la nature. cette grosse colonne de bois couchée à terre à perte de vue. c'est une vergue . Dans les nuits noires ses fanaux suppléent aux étoiles. parce qu'il a affaire en même temps aux trois formes de la substance. Quelques lignes plus haut. pour ainsi dire. contre l'eau le bois. des ports de Brest ou de Toulon. – 97 – 50 . sa boussole. L'océan cherche à l'égarer dans l'effrayante similitude de ses vagues. à six étages. et il a trois pieds de diamètre à Nom colonial donné à tous les insectes ailés et piquants. Vieux forçat en cheveux blancs. À le prendre de sa racine dans la cale à sa cime dans la nuée. C'est que cela est grand. il est long de soixante toises. contre l'immensité une aiguille. et plus d'ailes et plus d'antennes que la bigaille50 pour prendre le vent dans les nuées. Toute cette description est textuellement reprise d'une page de l'album de voyage de 1839. au fluide.

il emmagasine le vent dans sa voile. Toutes les fois qu'une force immense se déploie pour aboutir à une immense faiblesse. les curieux qui abondent. il ne s'agit ici que du bâtiment militaire d'il y a quarante ans. À l'heure qu'il est. Et encore. le navire mixte à hélice est une machine surprenante traînée par une voilure de trois mille mètres carrés de surface et par une chaudière de la force de deux mille cinq cents chevaux. l'ancien navire de Christophe Colomb et de Ruyter est un des grands chefs-d'œuvre de l'homme. Et pour faire ce vaisseau. qu'on le remarque bien. huit pieds de profondeur. où cette ancre qui pèse dix milliers se tord dans la gueule de la vague comme l'hameçon d'un pêcheur dans la mâchoire d'un brochet. De là. Il vient une heure pourtant où la rafale brise comme une paille cette vergue de soixante pieds de long. autour de ces merveilleuses machines de guerre et de navigation. la nôtre emploie des chaînes. alors dans l'enfance. Le grand mât anglais s'élève à deux cent dix-sept pieds au-dessus de la ligne de flottaison. cela fait rêver les hommes. La marine de nos pères employait des câbles. sans qu'ils s'expliquent euxmêmes parfaitement pourquoi. où toute cette puissance et toute cette majesté s'abîment dans une puissance et dans une majesté supérieures. Sans parler de ces merveilles nouvelles. du simple navire à voiles . il est précis dans l'immense diffusion des vagues. combien faut-il de bois ? Trois mille stères. dans les ports. vingt pieds de large. Le simple tas de chaînes d'un vaisseau de cent canons a quatre pieds de haut. – 98 – . par exemple. a depuis ajouté de nouveaux miracles à ce prodige qu'on appelle le vaisseau de guerre.sa base. il flotte et il règne. C'est une forêt qui flotte. où ces canons monstrueux poussent des rugissements plaintifs et inutiles que l'ouragan emporte dans le vide et dans la nuit. où le vent ploie comme un jonc ce mât de quatre cents pieds de haut. la vapeur. Il est inépuisable en force comme l'infini en souffles.

À la suite de ces avaries. le bordé s'était fatigué et ouvert.Tous les jours donc. le navire avait fait de l'eau. Dans ses navigations antérieures. Il était mouillé près de l'Arsenal. La coque n'avait pas été endommagée à tribord. et. puis il avait repris la mer. selon l'usage. du matin au soir. Un violent coup d'équinoxe était survenu. Il en intitule le récit manuscrit : « Note écrite pour moi dans les premiers jours de juin par M. pour laisser pénétrer de l'air dans la carcasse. comme le vaigrage ne se faisait pas alors en tôle. – 99 – 51 . comme on dit à Paris. aujourd'hui (mai 1860) capitaine de vaisseau. ami de Napoléon Jérôme et prochainement contre-amiral. Un matin la foule qui le contemplait fut témoin d'un accident51. L'équipage était occupé à enverguer les voiles. Il était en armement et on le réparait. on l'avait mis à sec l'année précédente pour gratter ces coquillages. Mais ce grattage avait altéré les boulonnages de la carène. des couches épaisses de coquillages s'étaient amoncelées sur sa carène au point de lui faire perdre la moitié de sa marche . » Le texte de Hugo reprend parfois mot pour mot cette note. Le gabier chargé de prendre l'empointure du grand hunier tribord perdit l'équiL'épisode est inspiré par un événement réel (juin 1847) sur lequel Hugo avait été précisément documenté. mais quelques bordages y étaient décloués çà et là. qui avait défoncé à bâbord la poulaine et un sabord et endommagé le porte-haubans de misaine. À la hauteur des Baléares. L'Orion était un navire malade depuis longtemps. le baron La Roncière Le Nourry. ayant pour affaire de regarder l'Orion. mais le forçat ne s'était pas évadé. l'Orion avait regagné Toulon. les quais. les musoirs et les jetées du port de Toulon étaient couverts d'une quantité d'oisifs et de badauds.

il avait un bonnet vert. et il y resta suspendu. Arrivé à la hauteur de la hune. ce n'était pas un jeune homme. puis de l'autre. – 100 – . Cet homme était vêtu de rouge. et c'est une chose affreuse de voir un être vivant s'en détacher et tomber comme un fruit mûr. mais on distinguait dans tous ses membres son épuisement. La mer était au-dessous de lui à une profondeur vertigineuse. c'était un forçat à vie. Sur un signe affirmatif de l'officier. l'homme tourna autour de la vergue. il avait rompu d'un coup de marteau la chaîne rivée à la manille de son pied. on ne pouvait voir son angoisse sur son visage. c'était courir un risque effrayant. Un forçat en effet. la tête emporta le corps. On n'attendait plus que la minute où il lâcherait la corde et par instants toutes les têtes se détournaient afin de ne pas le voir passer. Tout à coup. pendant que tous les matelots tremblaient et reculaient. puis il avait pris une corde. c'était un forçat . c'est la vie même. un coup de vent emporta son bonnet et laissa voir une tête toute blanche. avait dès le premier moment couru à l'officier de quart et au milieu du trouble et de l'hésitation de l'équipage. une perche. L'homme allait et venait au bout de cette corde comme la pierre d'une fronde. Aller à son secours. il avait demandé à l'officier la permission de risquer sa vie pour sauver le gabier. tous pêcheurs de la côte nouvellement levés pour le service. la multitude amassée sur le quai de l'Arsenal jeta un cri. on aperçut un homme qui grimpait dans le gréement avec l'agilité d'un chat-tigre. Ses bras se tendaient dans un tiraillement horrible. Il y a des moments où un bout de corde. Chaque effort qu'il faisait pour remonter ne servait qu'à augmenter les oscillations du faux marchepied. au passage. le faux marchepied d'une main d'abord.libre. On le vit chanceler. La secousse de sa chute avait imprimé au faux marchepied un violent mouvement d'escarpolette. Cependant le malheureux gabier se fatiguait . employé à bord avec une corvée du bagne. n'osait s'y aventurer. Il ne criait pas de peur de perdre de la force. une branche d'arbre. il saisit. les mains étendues vers l'abîme . Aucun des matelots.

en marchant sur la vergue jusqu'au chouquet. La foule respira. on en vit deux. il le soutint là un instant pour lui laisser reprendre des forces. seulement ici l'araignée apportait la vie et non la mort. On eût dit une araignée venant saisir une mouche . et fit un pas en avant. Enfin le forçat leva les yeux au ciel. le forçat l'avait amarré solidement avec la corde à laquelle il se tenait d'une main pendant qu'il travaillait de l'autre. et de là dans la hune où il le laissa dans les mains de ses camarades. et laissa pendre l'autre bout. En un clin d'œil il fut sur la vergue. semblèrent des siècles à ceux qui regardaient. il y attacha un bout de la corde qu'il avait apportée. Ces secondes.et il s'était élancé dans les haubans. Il était temps . puis il se mit à descendre avec les mains le long de cette corde. se laissait tomber dans l'abîme . il y eut de vieux argousins de chiourme qui pleurèrent. pas une parole. puis il le saisit dans ses bras et le porta. On le vit parcourir la vergue en courant. et alors ce fut une inexplicable angoisse. Enfin on le vit remonter sur la vergue et y haler le matelot . Personne ne remarqua en cet instant-là avec quelle facilité cette chaîne fut brisée. épuisé et désespéré. le même frémissement fronçait tous les sourcils. et l'on entendit toutes les voix crier avec une sorte de fureur attendrie : « La grâce de cet homme ! » – 101 – . À cet instant la foule applaudit . au lieu d'un homme suspendu sur le gouffre. comme si elles eussent craint d'ajouter le moindre souffle au vent qui secouait les deux misérables. les femmes s'embrassaient sur le quai. Il s'arrêta quelques secondes et parut la mesurer du regard. Pas un cri. pendant lesquelles le vent balançait le gabier à l'extrémité d'un fil. l'homme. Dix mille regards étaient fixés sur ce groupe. Cependant le forçat était parvenu à s'affaler près du matelot. une minute de plus. Toutes les bouches retenaient leur haleine. Parvenu à la pointe. Ce ne fut que plus tard qu'on s'en souvint.

L'homme n'était pas remonté à la surface. on ne retrouva pas même le corps. – Hier. s'était mis en devoir de redescendre immédiatement pour rejoindre sa corvée. Cet homme était écroué sous le n°9430 et se nommait Jean Valjean52. l'anxiété était de nouveau dans toutes les âmes. cependant. Il avait disparu dans la mer sans y faire un pli. Tout à coup la foule poussa un grand cri. Ce fut en vain. À un certain moment. de jalousie et de sentiment d'abandon. il se laissa glisser dans le gréement et se mit à courir sur une basse vergue. comme s'il fût tombé dans une tonne d'huile. – 102 – 52 . soit qu'il fût fatigué. On chercha jusqu'au soir . On n'a pu retrouver son cadavre. Quatre hommes se jetèrent en hâte dans une embarcation. On sonda. Il était à craindre qu'il ne glissât sous l'un ou sous l'autre. et le pauvre galérien était tombé entre les deux navires. » La date du 16 novembre 1823 est celle de la dernière lettre connue d'Eugène. La frégate l'Algésiras était mouillée auprès de l'Orion. on eut peur . On présume qu'il se sera engagé sous le pilotis de la pointe de l'Arsenal. on crut le voir hésiter et chanceler. soit que la tête lui tournât. La chute était périlleuse.Lui. Tous les yeux le suivaient. est tombé à la mer et s'est noyé. on plongea. Pour être plus promptement arrivé. le forçat venait de tomber à la mer. lettre pleine d'amertume. Le lendemain. le journal de Toulon imprimait ces quelques livres : – « 17 novembre 1823. La foule les encourageait. de corvée à bord de l'Orion. un forçat. en revenant de porter secours à un matelot. Peut-être est-ce de ce jour que Hugo date le moment où son frère s'enfonce dans le silence et la demi-mort de la folie.

Seulement l'eau y était rare à cause de l'élévation du plateau. C'était un endroit paisible et charmant. 8. on y vivait à bon marché de cette vie paysanne si abondante et si facile. Le bout du village qui est du côté de Gagny puisait son eau aux magnifiques étangs qu'il y a là dans les bois . On y rencontrait bien çà et là quelques maisons de plaisance du dernier siècle. qui n'était sur la route de rien . Ce n'était qu'un village dans les bois.Livre troisième – Accomplissement de la promesse faite à la morte53 Chapitre I La question de l'eau à Montfermeil Montfermeil est situé entre Livry et Chelles. Il n'y a pas donné suite et ce titre seul indique ce motif du dévouement de Jean Valjean à Cosette en même temps que la nature des paroles dites à Fantine en I. Les marchands de drap retirés et les agréés en villégiature ne l'avaient pas encore découvert. qui entoure l'église et qui est du côté de Chelles. il n'y avait à Montfermeil ni tant de maisons blanches ni tant de bourgeois satisfaits. reconnaissables à leur grand air. Mais Montfermeil n'en était pas moins un village. – 103 – 53 . et. 4. à leurs balcons en fer tordu et à ces longues fenêtres dont les petits carreaux font sur le blanc des volets fermés toutes sortes de verts différents. le dimanche. Aujourd'hui c'est un assez gros bourg orné. Il fallait aller la chercher assez loin. de villas en plâtre. toute l'année. sur la lisière méridionale de ce haut plateau qui sépare l'Ourcq de la Marne. l'autre bout. En 1823. ne trouvait d'eau potable qu'à une petite source à mi- Une note de Hugo prouve son intention d'indiquer « que J. de bourgeois épanouis. Tréjean se regarde comme la cause du malheur de Fantine et que tout ce qu'il fait pour Cosette est une réparation ».

La Noël de l'année 1823 fut particulièrement brillante à Montfermeil. Aussi quand la mère cessa tout à fait de payer. on s'en souvient peut-être. de la petite Cosette. la gargote des Thénardier. que parmi les curiosités étalées sur la place. pour être fidèle historien. il y avait une ménagerie dans laquelle d'affreux paillasses. il n'avait encore ni gelé ni neigé. avait-elle grand soin que l'eau ne manquât jamais à la maison.côte. et une bande de marchands ambulants avait. Nous devons même dire. une fois les volets des rez-de-chaussée clos. ils se faisaient payer par la mère et ils se faisaient servir par l'enfant. l'aristocratie. où était située. on vient de lire pourquoi dans les chapitres précédents. Le commencement de l'hiver avait été doux . payaient un liard par seau d'eau à un bonhomme dont c'était l'état et qui gagnait à cette entreprise des eaux de Montfermeil environ huit sous par jour . vêtus de loques et venus on ne sait d'où. les Thénardier gardèrent Cosette. On se souvient que Cosette était utile aux Thénardier de deux manières. Elle leur remplaçait une servante. la gargote Thénardier en faisait partie. mais ce bonhomme ne travaillait que jusqu'à sept heures du soir l'été et jusqu'à cinq heures l'hiver. sous la même tolérance. fort épouvantée de l'idée d'aller à la source la nuit. montraient en – 104 – . Des bateleurs venus de Paris avaient obtenu de Mr le maire la permission de dresser leurs baraques dans la grande rue du village. et donnait à ce petit pays tranquille une vie bruyante et joyeuse. c'était elle qui courait chercher de l'eau quand il en fallait. En cette qualité. Aussi l'enfant. Les grosses maisons. C'était donc une assez rude besogne pour chaque ménage que cet approvisionnement de l'eau. qui n'avait pas d'eau à boire en allait chercher ou s'en passait. construit ses échoppes sur la place de l'église et jusque dans la ruelle du Boulanger. C'était là la terreur de ce pauvre être que le lecteur n'a peutêtre pas oublié. à environ un quart d'heure de Montfermeil. près de la route de Chelles. et une fois la nuit venue. Cela emplissait les auberges et les cabarets.

des bouteilles. plusieurs hommes. Dans la soirée même de Noël. peu de lumière.1823 aux paysans de Montfermeil un de ces effrayants vautours du Brésil que notre Muséum royal ne possède que depuis 1845. Les bateleurs donnaient la cocarde tricolore comme un phénomène unique et fait exprès par le bon Dieu pour leur ménagerie. rouliers et colporteurs. le mari Thénardier buvait avec ses hôtes et parlait politique. Ce rapace américain semble avoir ravi Hugo qui l'a noté dans un carnet avant d'introduire cet oiseau bonapartiste à Montfermeil. cet oiseau Caracara Polyborus54 : il est de l'ordre des apicides et de la famille des vautouriens. – 105 – 54 . des tables. et qui ont pour œil une cocarde tricolore. on entendait dans le brouhaha des parenthèses toutes locales comme celles-ci : – Du côté de Nanterre et de Suresnes le vin a beaucoup donné. Si l'on vendange mûr. Cette salle ressemblait à toutes les salles de cabaret . Quelques bons vieux soldats bonapartistes retirés dans le village allaient voir cette bête avec dévotion. Les naturalistes appellent. des brocs d'étain. Cela a beaucoup juté sous le pressoir. des buveurs. Où l'on comptait sur dix pièces on en a eu douze. Il faut qu'on vendange vert. savoir un kaléidoscope et une lampe de fer-blanc moiré. La date de l'année 1823 était pourtant indiquée par les deux objets à la mode alors dans la classe bourgeoise qui étaient sur une table. – Mais le raisin ne devait pas être mûr ? – Dans ces pays-là il ne faut pas qu'on vendange mûr. beaucoup de bruit. des fumeurs . étaient attablés et buvaient autour de quatre ou cinq chandelles dans la salle basse de l'auberge Thénardier. je crois. La Thénardier surveillait le souper qui rôtissait devant un bon feu clair . Outre les causeries politiques. le vin tourne au gras sitôt le printemps. qui avaient pour objets principaux la guerre d'Espagne et Mr le duc d'Angoulême. – C'est donc tout petit vin ? – C'est des vins encore plus petits que par ici.

disait : – Il n'y a point de mal que l'herbe soit mouillée. votre herbe. surtout dans les blés bretons. la vesce. cette herbe-là. – 106 – 55 . Madeleine sait. Elle était en haillons. Un tout Ce sont les mêmes mauvaises herbes que M. 3. la gaverolle. Etc… Cosette était à sa place ordinaire. est jeune et bien difficile encore. La rousée est bonne. c'est la luzette.Etc… Ou bien. monsieur. Que voilà qui est si tendre. et une foule d'autres drogues. Je n'ai pas l'amour de moudre du blé breton. assise sur la traverse de la table de cuisine près de la cheminée. Dans un entre-deux de fenêtres. la nielle. Elle se coupe mieux. c'était un meunier qui s'écriait : – Est-ce que nous sommes responsables de ce qu'il y a dans les sacs ? Nous y trouvons un tas de petites graines que nous ne pouvons pas nous amuser à éplucher. 4. c'est l'ivraie. attablé avec un propriétaire qui faisait prix pour un travail de prairie à faire au printemps. le chènevis. lui. La farine n'est pas notre faute. « extirper » – voir note 4 en II. pas plus que les scieurs de long de scier des poutres où il y a des clous. et qu'il faut bien laisser passer sous les meules . Après quoi on se plaint de la farine. On a tort. un faucheur. Jugez de la mauvaise poussière que tout cela fait dans le rendement. C'est égal. sans compter les cailloux qui abondent dans de certains blés. elle avait ses pieds nus dans des sabots. la queue-de-renard55. et elle tricotait à la lueur du feu des bas de laine destinés aux petites Thénardier. que voilà qui plie devant la planche de fer.

Au coin de la cheminée. disait-elle. perçait au milieu du bruit du cabaret. disait Thénardier. il m'ennuie. on entendait rire et jaser dans pièce voisine deux fraîches voix d'enfants . le cri d'un très jeune enfant. Par intervalles. Seigneur. Quand la clameur acharnée du mioche devenait trop importune : – Ton fils piaille. C'était un petit garçon que la Thénardier avait eu un des hivers précédents. qui était quelque part dans la maison. – Et le petit abandonné continuait de crier dans les ténèbres56. » – et qui était âgé d'un peu plus de trois ans. mais ne l'aimait pas. va donc voir ce qu'il veut. un martinet était suspendu à un clou. effet du froid. – 107 – 56 . – « sans savoir pourquoi. chanté à l'office des morts : « Deprofundis clamavi ad te Dominum » : « Du fond des ténèbres j'ai crié vers toi.jeune chat jouait sous les chaises. » Le célèbre premier poème des Feuilles d'automne : « Ce siècle avait deux ans… » fait percevoir ce que ce cri a d'autobiographique : … Un enfant sans couleur. cette phrase traduit à peu près le début du Psaume 129. – Bah ! répondait la mère. c'était Éponine et Azelma. Pour la première apparition de Gavroche. sans regard et sans voix Si débile qu'il fut ainsi qu'une chimère Abandonné de tous excepté de sa mère. La mère l'avait nourri.

chétif. les meubles et les gens. et qui. C'était l'idéal d'un fort de la halle habillé en fille. osseux. Quand on l'entendait parler. Sans les romans qu'elle avait lus. le moment est venu de tourner autour de ce couple et de le regarder sous toutes ses faces. dès sa première apparition. les lits. Les lecteurs ont peut-être. madame Thénardier touchait à la quarantaine. elle tenait. jamais l'idée ne fût venue à personne de dire d'elle : c'est une femme. les vitres. une souris au service d'un éléphant. blême. le diable. elle se vantait de casser une noix d'un coup de poing. Elle avait pour tout domestique Cosette . énorme et agile . faisaient bizarrement reparaître la mijaurée sous l'ogresse. maigre. nous l'avons dit. il lui sortait de la bouche une dent. la lessive. Cette Thénardier était comme le produit de la greffe d'une donzelle sur une poissarde. Tout tremblait au son de sa voix. la cuisine. les chambres. quand on la regardait boire. on disait : C'est le bourreau. Son large visage. le beau temps. quand on la voyait manier Cosette. carrée. qui est la cinquantaine de la femme . Elle jurait splendidement . conservé quelque souvenir de cette Thénardier grande. Elle faisait tout dans le logis. Thénardier venait de dépasser ses cinquante ans . la pluie. on disait : C'est un gendarme . avait l'aspect d'une écumoire. anguleux. grasse.Chapitre II Deux portraits complétés On n'a encore aperçu dans ce livre les Thénardier que de profil . Au repos. de la race de ces sauvagesses colosses qui se cambrent dans les foires avec des pavés pendus à leur chevelure. criblé de taches de rousseur. qui avait l'air malade et qui se portait à mer– 108 – . de façon qu'il y avait équilibre d'âge entre la femme et le mari. on disait : C'est un charretier . Le Thénardier était un homme petit. rouge. par moments. blonde. Elle avait de la barbe. charnue.

couvert de son corps et sauvé à travers la mitraille « un général dangereusement blessé ». Pamy. il l'exagérait un peu. on la connaît59. classique et bonapartiste. début 1819. selon les probabilités. Sa coquetterie consistait à boire avec les rouliers. On disait dans le village qu'il avait étudié pour être prêtre. 19. Ce gredin de l'ordre composite était. Colonie française fondée au Texas en 1818 par quelques centaines de bonapartistes et libéraux proscrits. On se souvient qu'il prétendait avoir servi . Il avait le regard d'une fouine et la mine d'un homme de lettres. était l'élément de son existence . Français à Paris. il avait. conscience déchirée entraîne vie dé- 57 58 Hugo donnait cet aimable surnom à Pierre Leroux. Nous croyons qu'il avait simplement étudié en Hollande pour être aubergiste. Il portait une blouse et sous sa blouse un vieil habit noir. le méandre. Voltaire. De là. venait. Il avait souscrit pour le champ d'Asile58. même avec le mendiant auquel il refusait un liard. pour son auberge. Du reste fort escroc. Il avait des prétentions à la littérature et au matérialisme. et était poli à peu près avec tout le monde. Sa prouesse à Waterloo. Le flux et le reflux. pour son mur. et. pour soutenir les colons. quelque Flamand de Lille en Flandre. commodément à cheval sur deux frontières. Il affirmait avoir « un système ». sa fourberie commençait là. Cette nuance existe. le nom de « cabaret du sergent de Waterloo ». Il était libéral. 1. Il souriait habituellement par précaution. Personne n'avait jamais pu le griser. Une souscription avait été lancée par le journal La Minerve. chose bizarre. Il fumait dans une grosse pipe. pour appuyer les choses quelconques qu'il disait. Belge à Bruxelles. l'aventure. – 109 – . seul contre un escadron de hussards de la Mort. il contait avec quelque luxe qu'à Waterloo. étant sergent dans un 6ème ou un 9ème léger quelconque. saint Augustin. 59 Voir II. sa flamboyante enseigne. Il ressemblait beaucoup aux portraits de l'abbé Delille. et. dans le pays. Raynal. Il y avait des noms qu'il prononçait souvent. Un filousophe57. Comme on voit.veille .

à la suite des troupes en marche. volant ceux-là. Ce n'est pas que Thénardier ne fût dans l'occasion capable de colère au moins autant que sa femme . Thénardier. il était venu ouvrir gargote à Montfermeil. Ce quibus. comme il disait. le séminaire. Cette géante était jalouse. Thénardier appartenait à cette variété de cantiniers maraudeurs dont nous avons parlé. gourmand. dans quelque carriole boiteuse. et vraisemblablement. l'hypocrisie s'y mêle. des bagues d'or et des croix d'argent récoltées au temps de la moisson dans les sillons ensemencés de cadavres. rappelle la caserne et.cousue . comme légitime grief. flâneur et habile. mais cela était très rare. et dans ces moments-là. avec l'instinct de se rattacher toujours à l'armée victorieuse. Il était beau parleur. ne faisait pas un gros total et n'avait pas mené bien loin ce vivandier passé gargotier. et qui sont toujours prêts à jeter sur le premier venu. avec un juron. Il ne dédaignait pas ses servantes. homme. mais des yeux exercés y trouvaient parfois des fautes d'orthographe. comme il en voulait au genre humain tout entier. Il lui semblait que ce petit homme maigre et jaune devait être l'objet de la convoitise universelle. Thénardier avait ce je ne sais quoi de rectiligne dans le geste qui. par-dessus tout. à l'orageuse époque du 18 juin 1815. Thénardier était sournois. « du quibus ». était un coquin du genre tempéré. comme il avait en lui une profonde fournaise de haine. composé des bourses et des montres. ce qui faisait que sa femme n'en avait plus. qui accusent tout ce qui passe devant eux de tout ce qui est tombé sur eux. avec un signe de croix. Cette campagne faite. le maître d'école avait remarqué qu'il faisait – « des cuirs ». comme il était de ces gens qui se vengent perpétuellement. battant l'estrade. des banqueroutes et des – 110 – . homme d'astuce et d'équilibre. Il se laissait croire savant. le total des déceptions. Cette espèce est la pire . femme et enfants. ayant. et roulant en famille. Il composait la carte à payer des voyageurs avec supériorité. Néanmoins. vendant à ceux-ci.

silencieux ou bavard à l'occasion. sans qu'elle s'en rendit trop compte. Elle avait les vertus de sa façon d'être . cette grande chose universelle : l'adoration de la matière pour l'esprit . une espèce d'être particulier et souverain. Un mot lui suffisait. Jamais elle n'eût commis « devant des étrangers » cette faute que font si souvent les femmes. car de certaines laideurs ont leur raison d'être dans les profondeurs mêmes de la beauté éternelle.calamités de leur vie. elle n'eût donné publiquement tort à son mari. À de certains moments. et toujours avec une haute intelligence. Malheur à qui passait sous sa fureur alors ! Outre toutes ses autres qualités. Il avait quelque chose du regard des marins accoutumés à cligner des yeux dans les lunettes d'approche. Il dirigeait tout par une sorte d'action magnétique invisible et continuelle. et qu'on appelle. Thénardier était attentif et pénétrant. jamais. le mastodonte obéissait. Tout nouveau venu qui entrait dans la gargote disait en voyant la Thénardier : Voilà le maître de la maison. il y avait de la contemplation dans la soumission de la Thénardier à son mari. Le maître et la maîtresse. elle le sentait comme une griffe. hypothèse du reste inadmissible. Cette montagne de bruit et de chair se mouvait sous le petit doigt de ce despote frêle. Elle faisait. en langage parlementaire. Quoique leur accord n'eût pour résultat que le mal. Le Thénardier était pour la Thénardier. Cette femme était une créature formidable qui n'aimait que ses enfants et ne craignait que son mari. Thénardier était un homme d'État. sur quoi que ce soit. quelquefois un signe . elle le voyait comme une chandelle allumée . C'était. il créait. de là l'empire absolu de cet homme sur cette femme. Il y avait de l'inconnu dans Thénardier . c'était le mari. comme tout ce levain se soulevait en lui et lui bouillonnait dans la bouche et dans les yeux. il était épouvantable. vu par son côté nain et grotesque. découvrir la couronne. dans d'autres. Elle n'était même pas la maîtresse. eût-elle été en dissentiment sur un détail avec « monsieur Thénardier ». Elle était mère parce – 111 – . Erreur.

du feu. Du reste. des draps sales. et. le fauteuil. de la lumière. du sourire . la chaise. il faut qu'il broute. de savoir de combien l'ombre use le miroir et de tarifer cela. Lui. Mais où le sort attache l'aubergiste. n'avait qu'une pensée : s'enrichir. Ses théories d'aubergiste jaillissaient quelquefois de lui par éclairs. Il avait des aphorismes professionnels qu'il insérait dans l'esprit de sa femme. – « Le devoir de l'aubergiste. en Suisse ou dans les Pyrénées. cette chose qui est une vertu chez les peuples barbares et une marchandise chez les peuples civilisés. le Thénardier était un des hommes qui comprenaient le mieux. de faire tout payer au voyageur. ne s'étendait pas jusqu'aux garçons. Quelle que fût envers lui l'injustice opiniâtre de la destinée. d'arrêter les passants. et. si la ruine est possible à zéro . jusqu'aux mouches que son chien mange ! » – 112 – . par les cinq cent mille diables. Du reste braconnier admirable et cité pour son coup de fusil. de râper l'homme. Thénardier à Montfermeil se ruinait. ce sans-le-sou serait devenu millionnaire. le matelas et la botte de paille . On comprend que le mot aubergiste est employé ici dans un sens restreint. le tabouret. sa maternité s'arrêtait à ses filles. Il n'y réussissait point. de plumer la femme. l'homme. la fenêtre fermée. du repos. des puces. le lit de plume. lui disait-il un jour violemment et à voix basse. l'hospitalité. de vider les petites bourses et d'alléger honnêtement les grosses. de coter la fenêtre ouverte. En cette même année 1823. avec le plus de profondeur et de la façon la plus moderne. l'escabeau. c'est de vendre au premier venu du fricot. ce qui le rendait soucieux. d'abriter avec respect les familles en route. Un digne théâtre manquait à ce grand talent. et qui ne s'étend pas à une classe entière.qu'elle était mammifère. le coin de la cheminée. comme on le verra. de la bonne. d'éplucher l'enfant . Il avait un certain rire froid et paisible qui était particulièrement dangereux. Thénardier était endetté d'environ quinze cents francs de dettes criardes.

7. attelage hideux et terrible. Pendant que le mari ruminait et combinait. Cosette était entre eux. Cosette montait. Javert en II. La gargote Thénardier était comme une toile où Cosette était prise et tremblait. balayait. – 113 – 60 . ne pensait pas aux créanciers absents. Quand elles se trouvent ainsi. et. que se passe-t-il dans ces âmes qui viennent de quitter Dieu ? Sur la présence de cette image obsédante. courait. Cosette était rouée de coups. 5. haletait. toute dans la minute. Nulle pitié . la Thénardier. L'idéal de l'oppression était réalisé par cette domesticité sinistre. brossait. trimait. depuis Notre-Dame de Paris» voir aussi. Tels étaient ces deux êtres. n'avait souci d'hier ni de demain. par exemple. 10 et l'égout en V. descendait. cela venait de la femme . une maîtresse farouche. c'était ruse et rage mariés ensemble. remuait des choses lourdes. La pauvre enfant. lavait. frottait. L'homme et la femme avaient chacun une manière différente .Cet homme et cette femme. subissant leur double pression. passive. toute chétive. elle allait pieds nus l'hiver. toutes petites. et vivait avec emportement. comme une créature qui serait à la fois broyée par une meule et déchiquetée par une tenaille. cela venait du mari. 3. un maître venimeux. se taisait. toutes nues. faisait les grosses besognes. elle. dès l'aube. parmi les hommes. C'était quelque chose comme la mouche servante des araignées60.

L'enfant ne respirait pas. elle avait déjà tant souffert qu'elle rêvait avec l'air lugubre d'une vieille femme. car. très nuit. Il ne manquait pas là de gens qui avaient soif . Elle avait la paupière noire d'un coup de poing que la Thénardier lui avait donné. il n'y a plus d'eau ! puis elle eut un moment de silence. c'est qu'on ne buvait pas beaucoup d'eau dans la maison Thénardier. – Tiens.Chapitre III Il faut du vin aux hommes et de l'eau aux chevaux Il était arrivé quatre nouveaux voyageurs. l'enfant avait levé la tête et suivait tous ses mouvements. dit-elle. puis saisit un verre et s'approcha vivement de la fontaine. Cosette songeait tristement . Qui eût demandé un verre d'eau parmi ces verres de vin eût semblé un sauvage à tous ces hommes. quoiqu'elle n'eût que huit ans. – 114 – . Elle tourna le robinet. mais c'était de cette soif qui s'adresse plus volontiers au broc qu'à la cruche. qu'il avait fallu remplir à l'improviste les pots et les carafes dans les chambres des voyageurs survenus. Ce qui la rassurait un peu. Un maigre filet d'eau coula du robinet et remplit le verre à moitié. ce qui faisait dire de temps en temps à la Thénardier : – Est-elle laide avec son pochon sur l'œil ! Cosette pensait donc qu'il était nuit. Il y eut pourtant un moment où l'enfant trembla : la Thénardier souleva le couvercle d'une casserole qui bouillait sur le fourneau. et qu'il n'y avait plus d'eau dans la fontaine.

il y en aura assez comme cela. reprit le marchand. – Oh ! si ! monsieur ! dit-elle. il a bu dans le seau. Cela n'était pas vrai. et eût bien voulu être au lendemain matin. et dit d'une voix dure : – On n'a pas donné à boire à mon cheval. Cosette se remit à son travail. et je lui ai parlé.– Bah. plein le seau. un des marchands colporteurs logés dans l'auberge entra. le cheval a bu. Cosette était sortie de dessous la table. la mère. De temps en temps. un des buveurs regardait dans la rue et s'exclamait : – Il fait noir comme dans un four ! – Ou : – Il faut être chat pour aller dans la rue sans lanterne à cette heure-ci ! – Et Cosette tressaillait. – Si fait vraiment. Cosette mentait. Tout à coup. mais pendant plus d'un quart d'heure elle sentit son cœur sauter comme un gros flocon dans sa poitrine. – 115 – . reprit la Thénardier en examinant le verre à demi plein. Elle comptait les minutes qui s'écoulaient ainsi. et même que c'est moi qui lui ai porté à boire. – Je vous dis que non. dit la Thénardier.

regardant autour d'elle : – Eh bien. reprit le marchand avec colère. Je te dis qu'il n'a pas bu. c'est juste. dit la Thénardier. La Thénardier reprit : – Mademoiselle Chien-faute-de-nom. petite drôlesse ! Il a une manière de souffler quand il n'a pas bu que je connais bien. va porter à boire à ce cheval. et ajouta d'une voix enrouée par l'angoisse et qu'on entendait à peine : – Et même qu'il a bien bu ! – Allons. Cosette sortit de l'espèce de trou où elle s'était cachée. – 116 – . ce n'est pas tout ça. si cette bête n'a pas bu. il faut qu'elle boive. presque sous les pieds des buveurs. où est donc cette autre ? Elle se pencha et découvrit Cosette blottie à l'autre bout de la table.– En voilà une qui est grosse comme le poing et qui ment gros comme la maison. s'écria le marchand. – Vas-tu venir ? cria la Thénardier. qu'on donne à boire à mon cheval et que cela finisse ! Cosette rentra sous la table. – Au fait. Cosette persista. Puis.

La Thénardier se remit à son fourneau. Cosette avait une petite poche de côté à son tablier . dit Cosette faiblement. puisque Mme Hugo elle-même écrit ainsi. Je crois que j'aurais mieux fait de passer mes oignons. et goûta avec une cuillère de bois ce qui était dans la casserole. et l'enfant aurait pu s'asseoir dedans et y tenir à l'aise. Puis elle fouilla dans un tiroir où il y avait des sous. ajouta-t-elle.– Mais. La Thénardier ouvrit toute grande la porte de la rue. madame. mais tend à le devenir. du poivre et des échalotes. La suppression du « de » n'est pas vraiment populaire. Ce n'est pas plus malin que ça. c'est qu'il n'y a pas d'eau. – Eh bien. et alla prendre un seau vide qui était au coin de la cheminée. – Tiens. mamzelle Crapaud. elle prit la pièce sans dire un mot. Ce seau était plus grand qu'elle. et la mit dans cette poche. Voilà une pièce de quinze sous61. va en chercher ! Cosette baissa la tête. en revenant tu prendras un gros pain chez le boulanger. tout en grommelant : – Il y en a à la source. – 117 – 61 .

Puis elle resta immobile. la porte ouverte devant elle. Cosette sortit. – Va donc ! cria la Thénardier. – 118 – . Elle semblait attendre qu'on vînt à son secours. La porte se referma. le seau à la main.

Au premier rang. Au moment où Cosette sortit. à cause du passage prochain des bourgeois allant à la messe de minuit. elle ne put s’empêcher de lever les yeux sur cette prodigieuse poupée. la richesse. la splendeur. on ne voyait pas une étoile au ciel. le marchand avait placé. sans qu’il se fût trouvé à Montfermeil une mère assez riche. qui apparaissaient dans une sorte de rayonnement chimérique à ce malheureux petit être en62 Peut-être les cheveux de Fantine. toute reluisante de clinquants. faisait « un effet magique ». et en avant. si morne et si accablée qu’elle fût. La dernière de ces baraques. étaient toutes illuminées de chandelles brûlant dans des entonnoirs de papier. jusqu’à l’auberge Thénardier. c’était une vision. il est vrai. La pauvre enfant s’arrêta pétrifiée. était une boutique de bimbeloterie. Toute cette boutique lui semblait un palais . pour la donner à son enfant. comme elle l’appelait. on s’en souvient. une immense poupée haute de près de deux pieds qui était vêtue d’une robe de crêpe rose avec des épis d’or sur la tête et qui avait de vrais cheveux62 et des yeux en émail. le bonheur. cette merveille avait été étalée à l’ébahissement des passants de moins de dix ans. Elle n’avait pas encore vu cette poupée de près. ou assez prodigue. comme le disait le maître d’école de Montfermeil attablé en ce moment chez Thénardier. avait osé la regarder. – 119 – .Chapitre IV Entrée en scène d'une poupée La file de boutiques en plein vent qui partait de l’église se développait. son seau à la main. Éponine et Azelma avaient passé des heures à la contempler. établie précisément en face de la porte des Thénardier. C’étaient la joie. et Cosette elle-même. En revanche. cette poupée n’était pas une poupée. Ces boutiques. ce qui. Tout le jour. de verroteries et de choses magnifiques en fer-blanc. furtivement. vers la dame. sur un fond de serviettes blanches.

cette poupée-là ! Ses yeux ne pouvaient se détacher de cette boutique fantastique. ces beaux cheveux lisses.glouti si profondément dans une misère funèbre et froide. Tout à coup. Elle se disait qu’il fallait être reine ou au moins princesse pour avoir une « chose » comme cela. la voix rude de la Thénardier la rappela à la réalité : – Comment. péronnelle. tu n’es pas partie ! Attends ! je vais à toi ! Je vous demande un peu ce qu’elle fait là ! Petit monstre. même la commission dont elle était chargée. – 120 – . elle oubliait tout. Cosette mesurait avec cette sagacité naïve et triste de l’enfance l’abîme qui la séparait de cette poupée. Elle croyait voir le paradis. Elle considérait cette belle robe rose. Plus elle regardait. Cosette s’enfuit emportant son seau et faisant les plus grands pas qu’elle pouvait. et elle pensait : Comme elle doit être heureuse. Le marchand qui allait et venait au fond de sa baraque lui faisait un peu l’effet d’être le Père éternel. va ! La Thénardier avait jeté un coup d’œil dans la rue et aperçu Cosette en extase. Dans cette adoration. Il y avait d’autres poupées derrière la grande qui lui paraissaient des fées et des génies. plus elle s’éblouissait.

Quand elle eut passé l'angle de la dernière maison. Elle ne regarda plus un seul étalage de marchand. elle alla assez hardiment. mais bientôt la dernière lueur de la dernière baraque disparut. Tant qu'elle eut des maisons et même seulement des murs des deux côtés de son chemin. plongea sa main dans ses cheveux et se mit à se gratter lentement la tête. marmottant entre ses lèvres : « Mais où peut donc aller cet enfant ? Est-ce que c'est un enfant-garou ? » Puis la femme reconnut Cosette. et qui resta immobile.Chapitre V La petite toute seule Comme l'auberge Thénardier était dans cette partie du village qui est près de l'église. Elle posa le seau à terre. les boutiques illuminées éclairaient le chemin. il y avait là des gens. Plus elle cheminait. De temps en temps. Aller au delà de la dernière boutique. cela avait été difficile . tout en marchant elle agitait le plus qu'elle pouvait l'anse du seau. c'était à la source du bois du côté de Chelles que Cosette devait aller puiser de l'eau. geste propre aux enfants terrifiés et indécis. à mesure qu'elle avançait. elle rencontra une femme qui se retourna en la voyant passer. Pourtant. comme une certaine émotion la gagnait. c'est l'Alouette ! » Cosette traversa ainsi le labyrinthe de rues tortueuses et désertes qui termine du côté de Chelles le village de Montfermeil. cela devenait impossible. Elle s'y enfonça. cela la rassurait. Seulement. Ce – 121 – . « Tiens. aller plus loin que la dernière maison. Tant qu'elle fut dans la ruelle du Boulanger et dans les environs de l'église. dit-elle. sa marche se ralentissait comme machinalement. Cependant. La pauvre enfant se trouva dans l'obscurité. elle voyait le rayonnement d'une chandelle à travers la fente d'un volet. c'était de la lumière et de la vie. plus les ténèbres devenaient épaisses. Il n'y avait plus personne dans les rues. Cosette s'arrêta. Cela faisait un bruit qui lui tenait compagnie.

Cosette connaissait le chemin pour l'avoir fait bien souvent le jour. Ce fut devant la Thénardier qu'elle recula. où il y avait peut-être des revenants. la Thénardier hideuse avec sa bouche d'hyène et la colère flamboyante dans les yeux. Elle ne pensait plus. où il y avait des bêtes. Chose étrange. Elle regarda bien. c'était la Thénardier qui lui apparaissait . n'écoutant plus rien. je lui dirai qu'il n'y avait plus d'eau ! Et elle rentra résolument dans Montfermeil. elle ne se perdit pas. L'enfant jeta un regard lamentable en avant et en arrière. – Bah ! dit-elle. c'étaient les champs. et se remit à se gratter la tête. Il n'y avait que sept ou huit minutes de la lisière du bois à la source. mais elle n'interrompit point sa marche. Le frémissement nocturne de la forêt l'enveloppait tout entière. elle entra dans le bois en courant. L'immense nuit faisait face à ce petit être. et elle vit distinctement les revenants qui remuaient dans les arbres. Que faire ? que devenir ? où aller ? Devant elle le spectre de la Thénardier . Elle reprit le chemin de la source et se mit à courir. Un reste d'instinct la conduisait vaguement. elle ne voyait plus. elle avait envie de pleurer. de l'autre. Elle n'arrêta sa course que lorsque la respiration lui manqua. Tout en courant. Alors elle ressaisit le seau. L'espace noir et désert était devant elle. toute l'ombre . Elle regarda avec désespoir cette obscurité où il n'y avait plus personne. D'un côté. un atome. derrière elle tous les fantômes de la nuit et des bois. Maintenant. éperdue. ne regardant plus rien. Elle ne jetait cependant les yeux ni – 122 – . et elle entendit les bêtes qui marchaient dans l'herbe. Elle allait devant elle. Elle sortit du village en courant. la peur lui donna de l'audace.n'était plus Montfermeil. À peine eut-elle fait cent pas qu'elle s'arrêta encore.

À côté d'elle l'eau agitée dans le seau faisait des cercles qui ressemblaient à des serpents de feu blanc. Elle retira le seau presque plein et le posa sur l'herbe. Pendant qu'elle était ainsi penchée. s'y suspendit. et pavée de quelques grosses pierres. Elle chercha de la main gauche dans l'obscurité un jeune chêne incliné sur la source qui lui servait ordinairement de point d'appui. Le tragique masque de l'ombre semblait se pencher vaguement sur cet enfant. entourée de mousses et de ces grandes herbes gaufrées qu'on appelle collerettes de Henri IV. C'était une étroite cuve naturelle creusée par l'eau dans un sol glaiseux. Un ruisseau s'en échappait avec un petit bruit tranquille. profonde d'environ deux pieds. elle s'aperçut qu'elle était épuisée de lassitude. sans savoir pourquoi. puis elle les rouvrit. Elle arriva ainsi à la source. Elle se laissa tomber sur l'herbe et y demeura accroupie. Cosette ne la vit ni ne l'entendit tomber.à droite ni à gauche. Elle eût bien voulu repartir tout de suite . Il faisait très noir. Cosette ne prit pas le temps de respirer. de crainte de voir des choses dans les branches et dans les broussailles. se pencha et plongea le seau dans l'eau. Elle fut bien forcée de s'asseoir. mais ne pouvant faire autrement. mais l'effort de remplir le seau avait été tel qu'il lui fut impossible de faire un pas. mais elle avait l'habitude de venir à cette fontaine. – 123 – . elle ne fît pas attention que la poche de son tablier se vidait dans la source. le ciel était couvert de vastes nuages noirs qui étaient comme des pans de fumée. Elle était dans un moment si violent que ses forces étaient triplées. La pièce de quinze sous tomba dans l'eau. Elle ferma les yeux. rencontra une branche. Au-dessus de sa tête. Cela fait.

Jupiter se couchait dans les profondeurs. Le bois était ténébreux. des profils taciturnes qui se dissipent quand on avance. On eût dit une plaie lumineuse. sans aucun froissement de feuilles. l'immensité sépulcrale du silence. De grands branchages s'y dressaient affreusement. La brume. L'enfant regardait d'un œil égaré cette grosse étoile qu'elle ne connaissait pas et qui lui faisait peur. Il y a des attitudes farouches sur l'horizon. des flaques livides. Les ronces se tordaient comme de longs bras armés de griffes cherchant à prendre des proies . Quand l'œil voit noir. Nul ne marche seul la nuit dans la forêt sans tremblement. le lugubre reflété dans le funèbre. les êtres inconnus possibles. il y a de l'anxiété. L'inconcevable s'ébauche à quelques pas de vous avec une netteté spectrale. Dans l'éclipse. deux épaisseurs redoutables. La planète. On aspire les effluves du grand vide noir. était en ce moment très près de l'horizon et traversait une épaisse couche de brume qui lui donnait une rougeur horrible. chassées par le vent. on est sans défense contre tout cela. Quiconque s'enfonce dans le contraire du jour se sent le cœur serré. Ombres et arbres. On voit flotter. quelques bruyères sèches. Il faut à l'homme de la clarté. On a peur et envie de regarder derrière soi. De tous les côtés il y avait des étendues lugubres. L'obscurité est vertigineuse. les choses devenues hagardes. lugubrement empourprée. passaient rapidement et avaient l'air de s'enfuir avec épouvante devant quelque chose qui arrivait. Un vent froid soufflait de la plaine. dans la nuit. des échevellements obscurs. des touffes irritées. même pour les plus forts. Des buissons chétifs et difformes sifflaient dans les clairières. l'esprit voit trouble. on ne sait quoi de vague et d'insaisissable comme les rêves des fleurs endormies. des penchements de branches mystérieux. sans aucune de ces vagues et fraîches lueurs de l'été. dans l'opacité fuligineuse. Les hautes herbes fourmillaient sous la bise comme des anguilles. Une réalité chimérique apparaît dans la profondeur indistincte. dans l'espace ou dans son propre cerveau. Pas de – 124 – . de longues poignées d'herbes frémissantes. d'effrayants torses d'arbres. Les cavités de la nuit. en effet. élargissait l'astre.

Elle sentit le froid à ses mains qu'elle avait mouillées en puisant de l'eau. Les forêts sont des apocalypses . par une sorte d'instinct. la tête baissée. Cela lui rendit la perception vraie des choses qui l'entouraient. Alors. jusqu'aux chandelles allumées. puis elle enleva l'anse de nouveau. à travers champs. Son regard tomba sur le seau qui était devant elle. une peur naturelle et insurmontable. Elle se leva. trois. comme une vieille . quatre. deux. Son œil était devenu farouche. mais qui l'effrayait. Elle eut de la peine à soulever le seau. Sans se rendre compte de ce qu'elle éprouvait. Cosette se sentait saisir par cette énormité noire de la nature. Elle marchait penchée en avant. mais le seau était plein. cette fois un peu plus longtemps. Elle respira un instant. jusqu'aux fenêtres. à travers bois. Mais il fallut s'arrêter encore. Elle croyait sentir qu'elle ne pourrait peut-être pas s'empêcher de revenir là à la même heure le lendemain. s'enfuir . jusqu'aux maisons. c'était quelque chose de plus terrible même que la terreur. s'enfuir à toutes jambes. elle se mit à compter à haute voix un. On éprouve quelque chose de hideux comme si l'âme s'amalgamait à l'ombre. Elle fit ainsi une douzaine de pas. jusqu'à dix. et le battement d'ailes d'une petite âme fait un bruit d'agonie sous leur voûte monstrueuse. et. Elle frissonnait. Elle saisit l'anse à deux mains. Tel était l'effroi que lui inspirait la Thénardier qu'elle n'osa pas s'enfuir sans le seau d'eau.hardiesse qui ne tressaille et qui ne sente le voisinage de l'angoisse. quand elle eut fini. elle repartit. le poids du – 125 – . elle recommença. elle fut forcée de le reposer à terre. pour sortir de cet état singulier qu'elle ne comprenait pas. La peur lui était revenue. Ce n'était plus seulement de la terreur qui la gagnait. Après quelques secondes de repos. et se remit à marcher. Elle n'eut plus qu'une pensée. il était lourd. Les expressions manquent pour dire ce qu'avait d'étrange ce frisson qui la glaçait jusqu'au fond du cœur. Cette pénétration des ténèbres est inexprimablement sinistre dans un enfant.

et elle allait bien lentement. elle sentit tout à coup que le seau ne pesait plus rien. Une grande forme noire. qui lui parut énorme. et chaque fois qu'elle s'arrêtait l'eau froide qui débordait du seau tombait sur ses jambes nues. Elle était harassée de fatigue et n'était pas encore sortie de la forêt. l'anse de fer achevait d'engourdir et de geler ses petites mains mouillées . Cependant elle ne pouvait pas faire beaucoup de chemin de la sorte. marchait auprès d'elle dans l'obs– 126 – . même loin. Et sans doute sa mère. elle pensait avec angoisse qu'il lui faudrait plus d'une heure pour retourner ainsi à Montfermeil et que la Thénardier la battrait. des sanglots lui serraient la gorge. Cette angoisse se mêlait à son épouvante d'être seule dans le bois la nuit. la nuit. hélas ! Car il est des choses qui font ouvrir les yeux aux mortes dans leur tombeau. Cependant le pauvre petit être désespéré ne put s'empêcher de s'écrier : Ô mon Dieu ! mon Dieu ! En ce moment.seau tendait et raidissait ses bras maigres . Elle leva la tête. Elle soufflait avec une sorte de râlement douloureux . en hiver. Une main. droite et debout. Il n'y avait que Dieu en ce moment qui voyait cette chose triste. loin de tout regard humain . mais elle n'osait pas pleurer. elle fit une dernière halte plus longue que les autres pour se bien reposer. C'était son habitude de se figurer toujours que la Thénardier était là. venait de saisir l'anse et la soulevait vigoureusement. Parvenue près d'un vieux châtaignier qu'elle connaissait. tant elle avait peur de la Thénardier. de temps en temps elle était forcée de s'arrêter. puis elle rassembla toutes ses forces. Cela se passait au fond d'un bois. c'était un enfant de huit ans. Elle avait beau diminuer la durée des stations et marcher entre chaque le plus longtemps possible. reprit le seau et se remit à marcher courageusement.

curité. C'était un homme qui était arrivé derrière elle et qu'elle n'avait pas entendu venir. Cet homme. avait empoigné l'anse du seau qu'elle portait. sans dire un mot. – 127 – . Il y a des instincts pour toutes les rencontres de la vie. L'enfant n'eut pas peur.

à son front ridé. Cet homme avait l'air de quelqu'un qui cherche un logement. un homme se promena assez longtemps dans la partie la plus déserte du boulevard de l'Hôpital à Paris. On verra plus loin que cet homme avait en effet loué une chambre dans ce quartier isolé. on lui en eût donné à peine cinquante. quoique lente. Sa lèvre se contractait avec un pli étrange. de la droite il s'appuyait sur une espèce de bâton coupé dans une haie. À ses cheveux tout blancs. Il y avait au fond de son regard on ne sait quelle sérénité lugubre. une redingote râpée jusqu'à la corde en gros drap jaune d'ocre. à son visage où tout respirait l'accablement et la lassitude de la vie. des bas de laine noire et d'épais souliers à boucles de cuivre. couleur qui n'avait rien de trop bizarre à cette époque. dans son vêtement comme dans toute sa personne. Ce bâton avait été travaillé avec quelque soin. et eussent prévenu en sa faveur quelqu'un qui l'eût observé avec attention. Les rides de son front étaient bien placées.Chapitre VI Qui peut-être prouve l'intelligence de Boulatruelle Dans l'après-midi de cette même journée de Noël 1823. à ses lèvres livides. et – 128 – . Il avait un chapeau rond fort vieux et fort brossé. réalisait le type de ce qu'on pourrait nommer le mendiant de bonne compagnie. qui semblait sévère et qui était humble. et semblait s'arrêter de préférence aux plus modestes maisons de cette lisière délabrée du faubourg Saint-Marceau. l'extrême misère combinée avec l'extrême propreté. un grand gilet à poches de forme séculaire. Cet homme. des culottes noires devenues grises aux genoux. C'est là un mélange assez rare qui inspire aux cœurs intelligents ce double respect qu'on éprouve pour celui qui est très pauvre et pour celui qui est très digne. À sa démarche ferme. on lui eût supposé beaucoup plus de soixante ans. On eût dit un ancien précepteur de bonne maison revenu de l'émigration. Il portait de la main gauche un petit paquet noué dans un mouchoir . à la vigueur singulière empreinte dans tous ses mouvements.

un gros ventre et un large cordon bleu . une face large. roulait bruyamment. pacifique et sévère. On voyait dans l'angle du fond à droite. Il regardait froidement – 129 – . À peine avait-on le temps d'y jeter un coup d'œil. la croix de Saint-Louis. la croix de la Légion d'honneur. Hors de Paris. il voulait courir . mais majestueux. ne pouvant marcher. Cela était rapide. ce cul-de-jatte se fût fait volontiers traîner par l'éclair. C'était une de ses promenades favorites. dur et fin. Il passait. sans affectation pourtant. et cela semblait une canne. Vers deux heures. au milieu des sabres nus. toute dorée. Sa berline massive. c'est toujours un tumulte. Ce roi impotent avait le goût du grand galop . Et les uns accouraient. quand il rentrait dans la ville. Cela tenait lieu de montre et d'horloge aux pauvresses du quartier qui disaient : – Il est deux heures. surtout l'hiver. À cette époque le roi Louis XVIII allait presque tous les jours à Choisy-le-Roi. et les autres se rangeaient . la Toison d'or. car un roi qui passe. c'était le roi. un front frais poudré à l'oiseau royal. on avait tiré parti des nœuds. la plaque d'argent du Saint-Esprit. ferme et vermeille. paraissait les éviter plutôt que les chercher. presque invariablement. le voilà qui s'en retourne aux Tuileries. un sourire de lettré. Du reste l'apparition et la disparition de Louis XVIII faisaient un certain effet dans les rues de Paris. deux grosses épaulettes à torsades flottantes sur un habit bourgeois. et on lui avait figuré un pommeau de corail avec de la cire rouge . saluant peu. un œil fier. il tenait son chapeau à plumes blanches sur ses genoux emmaillotés de hautes guêtres anglaises . avec de grosses branches de lys peintes sur les panneaux. sur des coussins capitonnés de satin blanc.n'avait pas trop méchant air . c'était un gourdin. on voyait la voiture et la cavalcade royale passer ventre à terre sur le boulevard de l'Hôpital. il mettait son chapeau sur sa tête. Il y a peu de passants sur ce boulevard. Cet homme.

déboucha sur le boulevard. » Cet infaillible passage du roi à la même heure était donc l'événement quotidien du boulevard de l'Hôpital. Mais l'homme s'enfonça dans les petites rues solitaires du faubourg. 57. était assis dans la voiture vis-à-vis du roi. tout son succès fut ce mot d'un faubourien à son camarade : « C'est ce gros-là qui est le gouvernement63. Il n'y avait que lui dans la contre-allée. Mr le duc d'Havré. il doubla le pas. Une ancienne coutume. Quand il parut pour la première fois dans le quartier Saint-Marceau. c'est-à-dire à la nuit close. Le promeneur à la redingote jaune n'était évidemment pas du quartier. comme capitaine des gardes de service ce jour-là. après avoir tourné la Salpêtrière. » Des gens de police.le peuple. il passait devant le théâtre de la Porte-Saint-Martin Hugo emploie ici une chose entendue et notée : Choses vues. car il ignorait ce détail. Quand l'homme à la redingote jaune eut dépisté l'agent. 1847-1848. Ici. qui éclairaient le passage du roi. entourée d'un escadron de gardes du corps galonnés d'argent. l'agent perdit sa trace.. qui le lui rendait. préfet de police. elle authentifie en quelque sorte la grâce acquise et la redouble. Il dit à Sa Majesté : « Voilà un homme d'assez mauvaise mine64. le remarquèrent également. p. ouv. cit. ce qui n'empêcha pas Mr le duc d'Havré de l'apercevoir. ainsi que cela est constaté par un rapport adressé le soir même à Mr le comte Anglès. À quatre heures un quart. voulait qu'un condamné à mort rencontré par le Roi fût gracié. non sans s'être retourné bien des fois pour s'assurer qu'il n'était pas suivi. Le condamné du Dernier Jour attendait vainement cette rencontre. – 130 – 64 63 . ministre d'État. et comme le jour commençait à baisser. et l'un d'eux reçut l'ordre de le suivre. il parut surpris et presque effrayé. et probablement pas de Paris. pratiquée jusqu'à la fin de la monarchie. il se rangea vivement derrière un angle de mur d'enceinte. Lorsqu'à deux heures la voiture royale.

avant de partir. éclairée par les réverbères du théâtre. Les chevaux étaient attelés. Cette affiche. où était alors le bureau de la voiture de Lagny. – 131 – 65 . dit l'homme. Cependant. – Allez-vous jusqu'à Lagny ? demanda le cocher. et les voyageurs. il s'arrêta pour la lire. sur la petitesse de son paquet. le frappa. Le voyageur paya jusqu'à Lagny. sur le siège. mais en 1822 et en tout cas pas le jour de Noël où les théâtres faisaient relâche. dit le cocher. – Montez. – Oui. le cocher jeta un coup d'œil sur le costume médiocre du voyageur. appelés par le cocher.où l'on donnait ce jour-là les Deux Forçats65. Un instant après. et il entrait au Plat d'étain. quoiqu'il marchât vite. Cette voiture partait à quatre heures et demie. Les Deux Forçats ou La Meunière du Puy-de-Dôme fut effectivement joué à la Porte-Saint-Martin. à côté de moi. car. L'homme demanda : – Avez-vous une place ? – Une seule. il était dans le culde-sac de la Planchette. et se fit payer. escaladaient en hâte le haut escalier de fer du coucou. – Je la prends.

il avait disparu. et sauta à bas de la voiture. et il ne va que jusqu'à Chelles. On traversa ainsi Gournay et Neuilly-sur-Marne. mais il avait arpenté en hâte dans l'obscurité la grande rue de Chelles . cependant il ne tient pas à l'argent . Quand on eut passé la barrière. toutes les maisons sont fermées. Il a l'air de n'avoir pas le sou . devant l'auberge à rouliers installée dans les vieux bâtiments de l'abbaye royale. Le cocher prit le parti de siffler et de jurer après ses chevaux. dit l'homme. Il est nuit.On partit. Il prit son paquet et son bâton. L'homme ne s'était pas enfoncé dans la terre. L'homme ne paraissait pas y songer. Un instant après. et on ne le retrouve plus. le cocher essaya de nouer la conversation. mais le voyageur ne répondait que par monosyllabes. Il faisait froid. car je ne le connais pas. dit-il. puis il – 132 – . Le cocher s'enveloppa dans son manteau. elle ne le rencontra pas dans la grande rue de Chelles. il paye pour Lagny. – Je descends ici. Il s'est donc enfoncé dans la terre. il n'entre pas à l'auberge. Le cocher se tourna vers les voyageurs de l'intérieur. au bout de quelques minutes. Il n'était pas entré dans l'auberge. Le cocher s'arrêta pour laisser souffler ses chevaux. Quand. Vers six heures du soir on était à Chelles. – Voilà. un homme qui n'est pas d'ici. la voiture repartit pour Lagny.

L'homme ne rentra pas dans le chemin de Montfermeil . Il se haussa sur la pointe des pieds et toucha cette bande de zinc. qui était un frêne. Il suivit ce chemin rapidement. était à quelques pas du tas de pierres. Il se cacha précipitamment dans un fossé. C'est à ce point-là que commence la montée de la colline. comme s'il les passait en revue. comme s'il cherchait à reconnaître et à compter toutes les verrues. comme nous l'avons déjà dit. et promena sa main sur l'écorce du tronc. auquel on avait mis pour pansement une bande de zinc clouée. il entendit venir des passants. et y attendit que les gens qui passaient se fussent éloignés. à travers champs. il ralentit sa marche. La précaution était d'ailleurs presque superflue. car. couvert de ces excroissances qui sont les verrues de la végétation. Il y eut un moment où il parut se perdre et où il s'arrêta indécis. Un gros arbre. comme quelqu'un qui eût connu le pays et qui y fût déjà venu. c'était une nuit de décembre très noire. Quand il fut dans le bois. à une clairière où il y avait un monceau de grosses pierres blanchâtres. et se mit à regarder soigneusement tous les arbres. il prit à droite. Il se dirigea vivement vers ces pierres et les examina avec attention à travers la brume de la nuit. À l'endroit où il est coupé par l'ancienne route bordée d'arbres qui va de Gagny à Lagny. – 133 – . Enfin il arriva. avançant pas à pas. comme s'il cherchait et suivait une route mystérieuse connue de lui seul. de tâtonnements en tâtonnements. Vis-à-vis de cet arbre. il y avait un châtaignier malade d'une décortication.avait pris à gauche avant d'arriver à l'église le chemin vicinal qui mène à Montfermeil. On voyait à peine deux ou trois étoiles au ciel. et gagna à grands pas le bois. Il alla à cet arbre.

il avait aperçu cette petite ombre qui se mouvait avec un gémissement. qui déposait un fardeau à terre. C'était cet homme qui venait de rencontrer Cosette. puis le reprenait. Il s'était approché et avait reconnu que c'était un tout jeune enfant chargé d'un énorme seau d'eau. En cheminant par le taillis dans la direction de Montfermeil. Cela fait. comme quelqu'un qui s'assure que la terre n'a pas été fraîchement remuée. – 134 – . et se remettait à marcher.Puis il piétina pendant quelque temps sur le sol dans l'espace compris entre l'arbre et les pierres. il s'orienta et reprit sa marche à travers le bois. et avait pris silencieusement l'anse du seau. Alors il était allé à l'enfant.

L'homme lui adressa la parole. c'est bien lourd pour vous ce que vous portez là. L'homme se mit à cheminer près d'elle. monsieur. reprit l'homme. Il parlait d'une voix grave et presque basse. – Mon enfant. quel âge as-tu ? – Huit ans.Chapitre VII Cosette côte à côte dans l'ombre avec l'inconnu Cosette. – Et est-ce loin où tu vas ? – 135 – . Je vais vous le porter. monsieur. – Et viens-tu de loin comme cela ? – De la source qui est dans le bois. dit-il entre ses dents. – C'est très lourd en effet. Cosette lâcha le seau. n'avait pas eu peur. Cosette leva la tête et répondit : – Oui. – Donnez. nous l'avons dit. Puis il ajouta : – Petite.

La figure maigre et chétive de Cosette se dessinait vaguement à la lueur livide du ciel. puis il ôta ses mains de dessus les épaules de Cosette. Les autres en ont.– À un bon quart d'heure d'ici. – Comment t'appelles-tu ? dit l'homme. Il la regarda encore. Moi. puis il dit brusquement : – Tu n'as donc pas de mère ? – Je ne sais pas. elle ajouta : – Je ne crois pas. Avant que l'homme eût eu le temps de reprendre la parole. saisit le seau. Et après un silence. L'homme eut comme une secousse électrique. – 136 – . – Cosette. L'homme s'arrêta. je n'en ai pas. faisant effort pour la regarder et voir son visage dans l'obscurité. et se remit à marcher. il posa le seau à terre. se pencha et mit ses deux mains sur les deux épaules de l'enfant. elle reprit : – Je crois que je n'en ai jamais eu. répondit l'enfant. L'homme resta un moment sans parler.

où demeures-tu ? – À Montfermeil. elle levait les yeux vers cet homme avec une sorte de tranquillité et d'abandon – 137 – . dit l'enfant. L'homme repartit d'un son de voix qu'il voulait s'efforcer de rendre indifférent. je vais aller y loger cette nuit. si vous connaissez. dit l'enfant. Il fit encore une pause. Eh bien. monsieur. Conduis-moi. – C'est là que nous allons ? – Oui. Elle tient l'auberge. Elle ne sentait plus la fatigue. Cosette le suivait sans peine. mais où il y avait pourtant un tremblement singulier : – Qu'est-ce qu'elle fait. – L'auberge ? dit l'homme. De temps en temps.Au bout d'un instant il demanda : – Petite. L'homme marchait assez vite. – Nous y allons. puis recommença : – Qui est-ce donc qui t'a envoyée à cette heure chercher de l'eau dans le bois ? – C'est madame Thénardier. ta madame Thénardier ? – C'est ma bourgeoise.

inexprimables. Il y eut encore une interruption. Comme qui dirait ses filles. celles-là ? – 138 – . Quelques minutes s'écoulèrent. monsieur. – Quelles petites filles ? – Ponine et Zelma. – Est-ce que tu es seule ? – Oui. – Qu'est-ce que c'est que Ponine et Zelma ? – Ce sont les demoiselles de madame Thénardier. Jamais on ne lui avait appris à se tourner vers la providence et à prier. Cosette éleva la voix : – C'est-à-dire il y a deux petites filles. – Et que font-elles. L'enfant simplifiait de la sorte les noms romanesques chers à la Thénardier. Cependant elle sentait en elle quelque chose qui ressemblait à de l'espérance et à de la joie et qui s'en allait vers le ciel. L'homme reprit : – Est-ce qu'il n'y a pas de servante chez madame Thénardier ? – Non. monsieur.

Elle poursuivit après un intervalle de silence : – Des fois. tout plein d'affaires. et répondit doucement : – Oui. Ponine et Zelma ne veulent pas que je joue avec leurs poupées. Elles jouent. L'enfant montrait son petit doigt. elles s'amusent. – Et qui ne coupe pas ? – 139 – . monsieur. je m'amuse aussi. – Et toi ? – Moi. pas plus long que ça. je travaille. – Toute la journée ? – Oui. quand j'ai fini l'ouvrage et qu'on veut bien. Je n'ai qu'un petit sabre en plomb. On me laisse.– Oh ! dit l'enfant. Mais je n'ai pas beaucoup de joujoux. des choses où il y a de l'or. monsieur. – Toute la journée ? L'enfant leva ses grands yeux où il y avait une larme qu'on ne voyait pas à cause de la nuit. – Comment t'amuses-tu ? – Comme je peux. elles ont de belles poupées.

L'homme avait cessé de lui faire des questions et gardait maintenant un silence morne. Comme ils approchaient de l'auberge. Ils passèrent devant la boulangerie . ça coupe la salade et les têtes de mouches. mais Cosette ne songea pas au pain qu'elle devait rapporter. Cosette lui toucha le bras timidement. Cosette guida l'étranger dans les rues. demanda à Cosette : – C'est donc la foire ici ? – Non. Quand ils eurent laissé l'église derrière eux. ils étaient à la porte de la gargote. – Monsieur ? – Quoi. monsieur. mon enfant ? – Nous voilà tout près de la maison. c'est Noël. monsieur. Ils atteignirent le village . – 140 – . l'homme.– Si. dit l'enfant. Un instant après. voyant toutes ces boutiques en plein vent. L'homme lui remit le seau. si madame voit qu'on me l'a porté. – Eh bien ? – Voulez-vous me laisser reprendre le seau à présent ? – Pourquoi ? – C'est que. elle me battra.

répondit l'homme en portant la main à son chapeau. changement à vue propre aux aubergistes. et consulta – 141 – . Les voyageurs riches ne sont pas si polis. petite gueuse ! Dieu merci.Chapitre VIII Désagrément de recevoir chez soi un pauvre qui est peut-être un riche Cosette ne put s'empêcher de jeter un regard de côté à la grande poupée toujours étalée chez le bimbelotier. Le « bonhomme » entra. Elle reprit sèchement : – Entrez. tu y as mis le temps ! elle se sera amusée. – C'est monsieur ? dit-elle. examina particulièrement sa redingote qui était absolument râpée et son chapeau qui était un peu défoncé. La Thénardier remplaça bien vite sa mine bourrue par sa grimace aimable. voilà un monsieur qui vient loger. madame. – Ah ! c'est toi. la drôlesse ! – Madame. La porte s'ouvrit. et chercha avidement des yeux le nouveau venu. dit Cosette toute tremblante. – Oui. puis elle frappa. La Thénardier lui jeta un second coup d'œil. Ce geste et l'inspection du costume et du bagage de l'étranger que la Thénardier passa en revue d'un coup d'œil firent évanouir la grimace aimable et reparaître la mine bourrue. bonhomme. La Thénardier parut une chandelle à la main.

– Quarante sous ! dit un routier bas à la Thénardier. – À la bonne heure. dit l'homme. à l'écurie. – Mettez-moi où vous voudrez. – Quarante sous. d'un froncement de nez et d'un clignement d'yeux. la Thénardier s'écria : – Ah ! çà. Le mari répondit par cette imperceptible agitation de l'index qui. – 142 – . Le marchand qui avait demandé le seau d'eau était allé lui-même le porter à son cheval. mais c'est que je n'ai plus de place. ajouta le mari avec douceur. Je ne loge pas des pauvres à moins. signifie en pareil cas : débine complète. Soit. brave homme. – Quarante sous. au grenier. lequel buvait toujours avec les rouliers.d'un hochement de tête. appuyée du gonflement des lèvres. s'était assis à une table où Cosette s'était empressée de poser une bouteille de vin et un verre. Cosette avait repris sa place sous la table de cuisine et son tricot. Je payerai comme si j'avais une chambre. – C'est quarante sous pour lui. Sur ce. après avoir laissé sur un banc son paquet et son bâton. – C'est vrai. Cependant l'homme. son mari. mais ce n'est que vingt sous. ça gâte une maison d'y avoir de ce monde-là. je suis bien fâchée. répliqua la Thénardier du même ton.

considérait l'enfant avec une attention étrange. lui faisait tenir le moins de place possible.L'homme. elle en était pour ainsi dire couverte . Ses mains étaient. Toute la personne de cette enfant. Ses grands yeux enfoncés dans une sorte d'ombre profonde étaient presque éteints à force d'avoir pleuré. qu'on observe chez les condamnés et chez les malades désespérés. Cette crainte était telle qu'en arrivant. et était devenue ce qu'on pourrait appeler son habitude de corps. Nous avons déjà esquissé cette petite figure sombre. et l'on y distinguait partout des taches bleues ou noires qui indiquaient les endroits où la Thénardier l'avait touchée. son silence. son moindre geste. on lui en eût donné à peine six. la crainte ramenait ses coudes contre ses hanches. son regard. La crainte était répandue sur elle . son allure. le son de sa voix. Cosette n'avait pas osé s'aller sécher au feu et s'était remise silencieusement à son travail. toute mouillée comme elle était. Il y avait au fond de sa prunelle un coin étonné où était la terreur. Cosette était maigre et blême. Les coins de sa bouche avaient cette courbe de l'angoisse habituelle. Tout son vêtement n'était qu'un haillon qui eût fait pitié l'été et qui faisait horreur l'hiver. On voyait sa peau çà et là. qui avait à peine trempé ses lèvres dans le verre de vin qu'il s'était versé. Elle n'avait sur elle que de la toile trouée . Le creux de ses clavicules était à faire pleurer. « perdues d'engelures. ne lui laissait de souffle que le nécessaire. ses intervalles entre un mot et l'autre. – 143 – . son attitude. retirait ses talons sous ses jupes. Cosette était laide. Elle avait près de huit ans. sans variation possible que d'augmenter. comme sa mère l'avait deviné. exprimaient et traduisaient une seule idée : la crainte. » Le feu qui l'éclairait en ce moment faisait saillir les angles de ses os et rendait sa maigreur affreusement visible. elle avait pris l'habitude de serrer ses deux genoux l'un contre l'autre. elle eût peut-être été jolie. pas un chiffon de laine. Ses jambes nues étaient rouges et grêles. Comme elle grelottait toujours. Heureuse.

Elle eut recours à l'expédient des enfants toujours effrayés. jamais elle n'avait mis le pied dans une église. Tout à coup la Thénardier s'écria : – À propos ! et ce pain ? Cosette. nous l'avons dit. – Madame. « Est-ce que j'ai le temps ? » disait la Thénardier. – 144 – . – Eh bien ? – Il n'a pas ouvert. le boulanger était fermé. sortit bien vite de dessous la table. Elle avait complètement oublié ce pain. Elle mentit. Jamais. selon sa coutume toutes les fois que la Thénardier élevait la voix.L'expression du regard de cette enfant de huit ans était habituellement si morne et parfois si tragique qu'il semblait. qu'elle fût en train de devenir une idiote ou un démon. elle n'avait su ce que c'est que prier. à de certains moments. – J'ai cogné. – Il fallait cogner. L'homme à la redingote jaune ne quittait pas Cosette des yeux. madame.

D'ailleurs les autres voyageurs buvaient ou jouaient aux cartes et ne faisaient attention à rien. rends-moi la piècequinze-sous. la pièce-quinze-sous ? râla la Thénardier. tâchant de ramasser et de dérober ses pauvres membres demi-nus.– Je saurai demain si c'est vrai. sans qu'on eût remarqué ce mouvement. Cependant l'homme à la redingote jaune avait fouillé dans le gousset de son gilet. En attendant. Cosette se pelotonnait avec angoisse dans l'angle de la cheminée. Ce geste redoutable rendit à Cosette la force de crier : – Grâce ! madame ! madame ! je ne le ferai plus. il n'y avait rien. – Est-ce que tu l'as perdue. et si tu mens. Elle était pétrifiée. – 145 – . m'as-tu entendue ? Cosette retourna la poche. La Thénardier détacha le martinet. ou bien est-ce que tu veux me la voler ? En même temps elle allongea le bras vers le martinet suspendu à la cheminée. dit la Thénardier. et devint verte. – Ah çà ! dit la Thénardier. Qu'est-ce que cet argent pouvait être devenu ? La malheureuse petite ne trouva pas une parole. tu auras une fière danse. La Thénardier leva le bras. Cosette plongea sa main dans la poche de son tablier. La pièce de quinze sous n'y était plus.

– Qu'est-ce que c'est que cet homme-là ? dit-elle entre ses dents. – À propos. Elle mit la pièce dans sa poche. Ce n'était encore qu'un naïf étonnement. et se borna à jeter un regard farouche à l'enfant en disant : – Que cela ne t'arrive plus. car c'était une pièce de vingt sous. madame. En même temps il se baissa et parut chercher à terre un instant. et son grand œil. mais tout à l'heure j'ai vu quelque chose qui est tombé de la poche du tablier de cette petite et qui a roulé. dit l'homme. reprit-il en se relevant. Il ne répondit pas. Cela n'a pas le sou pour souper. mais une sorte de confiance stupéfaite s'y mêlait. c'est cela. C'est quelque affreux pauvre. – Justement. fixé sur le voyageur inconnu. – Oui. Il semblait songer profondément. Ce n'était pas cela. commença à prendre une expression qu'il n'avait jamais eue. toujours ! Cosette rentra dans ce que la Thénardier appelait « sa niche ». Voici. voulez-vous souper ? demanda la Thénardier au voyageur. C'est peut-être cela. dit-elle. Me payera-t-il mon logement seulement ? Il est bien heureux – 146 – . mais la Thénardier y trouvait du bénéfice.– Pardon. Et il tendit une pièce d'argent à la Thénardier.

propres. Ces trois petites filles n'avaient pas vingt– 147 – . et les regardait jouer d'un air lugubre. C'étaient vraiment deux jolies petites filles. Dans leur toilette. grasses. les attirant dans ses genoux l'une après l'autre. Cosette levait les yeux de son tricot. De temps en temps. renouant leurs rubans. En outre. lissant leurs cheveux. l'une avec ses tresses châtaines bien lustrées. qui était plein d'adoration : – Ah ! vous voilà donc. dans le bruit qu'elles faisaient. L'hiver était prévu sans que le printemps fût effacé. il y avait de la souveraineté. toutes deux vives. plutôt bourgeoises que paysannes. la Thénardier leur dit d'un ton grondeur. Elles étaient chaudement vêtues. et les lâchant ensuite avec cette douce façon de secouer qui est propre aux mères. l'autre avec ses longues nattes noires tombant derrière le dos. très charmantes. elle s'écria : – Sont-elles fagotées ! Elles vinrent s'asseoir au coin du feu. Ces deux petites dégageaient de la lumière. dans leur gaîté. fraîches et saines à réjouir le regard. mais avec un tel art maternel. C'était pour elles comme le chien. elles étaient régnantes. Éponine et Azelma ne regardaient pas Cosette.tout de même qu'il n'ait pas eu l'idée de voler l'argent qui était à terre. vous autres ! Puis. Quand elles entrèrent. que l'épaisseur des étoffes n'ôtait rien à la coquetterie de l'ajustement. Cependant une porte s'était ouverte et Éponine et Azelma étaient entrées. Elles avaient une poupée qu'elles tournaient et retournaient sur leurs genoux avec toutes sortes de gazouillements joyeux.

qui continuait d'aller et de venir dans la salle. moi. qui de sa vie n'avait eu une poupée. pour nous servir d'une expression que tous les enfants comprendront. – Ah ! je t'y prends ! cria-t-elle.. L'étranger. mais qui vient. de l'autre le dédain66. c'était l'apparition difforme.quatre ans à elles trois. notée dans Choses vues (ouv. 1830-1846. en plein jour. d'une révolution encore plongée dans les ténèbres. Le peuple disait autour de lui qu'il avait volé ce pain et que c'était à cause de cela qu'on l'emmenait. et elles représentaient déjà toute la société des hommes . d'un pauvre homme « maigre. éblouissante […] ». […] Du moment où cet homme s'aperçoit que cette femme existe. s'aperçut que Cosette avait des distractions et qu'au lieu de travailler elle s'occupait des petites qui jouaient. sans quitter sa chaise. blanche. » – 148 – 66 . tandis que cette femme ne s'aperçoit pas que cet homme est là. lugubre. « Cet homme n'était plus pour moi un homme. 333). Tout à coup la Thénardier. se tourna vers la Thénardier. p. […] Cette femme ne voyait pas l'homme terrible qui la regardait. « Je demeurai pensif. belle. C'est comme cela que tu travailles ! Je vais te faire travailler à coups de martinet. en plein soleil. La poupée des sœurs Thénardier était très fanée et très vieille et toute cassée. c'était le spectre de la misère. cit. la catastrophe est inévitable. mais elle n'en paraissait pas moins admirable à Cosette. hagard […] la tête nue et hérissée » avec la voiture d'une dame « en chapeau rose […] fraîche. « L'homme avait sous le bras un pain. d'un côté l'envie. Cette notation transpose sur les trois fillettes l'inquiétude qu'éprouva un jour Hugo au spectacle de la rencontre. une vraie poupée.

bah ! laissez-la jouer ! De la part de tout voyageur qui eût mangé une tranche de gigot et bu deux bouteilles de vin à son souper et qui n'eût pas eu l'air d'un affreux pauvre. c'est ce que la Thénardier ne crut pas devoir tolérer. un pareil souhait eût été un ordre. et continua : – Quand aura-t-elle fini cette paire de bas ? – Elle en a encore au moins pour trois ou quatre grands jours. et qui vont tout à l'heure pieds nus. – Qu'est-ce qu'elle fait donc ? reprit l'étranger de cette voix douce qui contrastait si étrangement avec ses habits de mendiant et ses épaules de portefaix. dit-il en souriant d'un air presque craintif. autant dire. Des bas pour mes petites filles qui n'en ont pas. – Et combien peut valoir cette paire de bas. La Thénardier daigna répondre : – Des bas. Mais qu'un homme qui avait ce chapeau se permît d'avoir un désir et qu'un homme qui avait cette redingote se permît d'avoir une volonté. quand elle sera faite ? – 149 – . s'il vous plaît. L'homme regarda les pauvres pieds rouges de Cosette. Je ne la nourris pas à rien faire. la paresseuse. Elle repartit aigrement : – Il faut qu'elle travaille. puisqu'elle mange.– Madame.

Puis il se tourna vers Cosette. mon enfant. Une vraie roue de derrière ! et pas fausse ! – 150 – . – La donneriez-vous pour cinq francs ? reprit l'homme. monsieur. – Il faudrait payer tout de suite. – C'est pourtant vrai ! cria-t-il en l'examinant. on vous donnera cette paire de bas pour cinq francs. cinq francs ? je crois fichtre bien ! cinq balles ! Le Thénardier crut devoir prendre la parole. si c'est votre fantaisie. Le routier fut si ému de la pièce de cinq francs. ajouta-t-il en tirant de sa poche une pièce de cinq francs qu'il posa sur la table. répondit l'homme. Nous ne savons rien refuser aux voyageurs. dit la Thénardier avec sa façon brève et péremptoire. – Au moins trente sous.La Thénardier lui jeta un coup d'œil méprisant. – J'achète cette paire de bas. – Maintenant ton travail est à moi. qu'il laissa là son verre et accourut. – je la paye. – Oui. Joue. – Pardieu ! s'écria avec un gros rire un routier qui écoutait. et.

Elles avaient jeté la poupée à – 151 – . elles s'étaient emparées du chat. dit Cosette. et son visage prit une expression de haine. – Merci. Elles venaient d'exécuter une opération fort importante . toute sa petite âme remerciait le voyageur.Le Thénardier approcha et mit silencieusement la pièce dans son gousset. répondit souverainement Thénardier. est-ce que c'est vrai ? est-ce que je peux jouer ? – Joue ! dit la Thénardier d'une voix terrible. Cosette avait laissé là son tricot. mais elle n'était pas sortie de sa place. Et pendant que sa bouche remerciait la Thénardier. Elle se risqua à demander : – Madame. La Thénardier n'avait rien à répliquer. Éponine et Azelma ne faisaient aucune attention à ce qui se passait. Elle se mordit les lèvres. Le Thénardier s'était remis à boire. Sa femme lui dit à l'oreille : – Qu'est-ce que ça peut être que cet homme jaune ? – J'ai vu. Cependant Cosette tremblait. Cosette bougeait toujours le moins possible. Elle avait pris dans une boîte derrière elle quelques vieux chiffons et son petit sabre de plomb. madame. des millionnaires qui avaient des redingotes comme cela.

cette poupée-là est plus amusante que l'autre. Pendant qu'Éponine et Azelma emmaillotaient le chat. déshabiller. et Éponine. Cependant. les buveurs s'étaient mis à chanter une chanson obscène dont ils riaient à faire trembler le plafond. pareille à la splendeur de l'aile des papillons. et cela t'étonnerait. Les petites filles sont comme ça à présent. habiller. et elle chantait doucement pour l'endormir. elle est chaude. Soigner. Je viendrais te voir et tu la regarderais. enseigner. et puis tu verrais sa queue. emmaillotait le petit chat. Tout en rêvant et tout en jasant. c'est une petite fille que j'ai comme ça. elle l'avait couché sur ses bras. Je serais une dame. un peu gronder. ma sœur. Comme les oiseaux font un nid avec tout. Et puis tu verrais ses oreilles. Elle remue. tout l'avenir de la femme est là. Et tu me dirais : Ah ! mon Dieu ! et je te dirais : Oui. elle crie. de petits corsages et de petites brassières. parer. elle disait à sa sœur dans ce doux et adorable langage des enfants dont la grâce. Cosette de son côté avait emmailloté le sabre. s'en va quand on veut la fixer : – Vois-tu. Peu à peu tu verrais ses moustaches. endormir. malgré ses miaulements et ses contorsions. dorloter. avec une foule de nippes et de guenilles rouges et bleues. qui était l'aînée. se figurer que quelque chose est quelqu'un. jouons avec. rhabiller. les enfants font une poupée avec n'importe quoi. bercer. Azelma écoutait Éponine avec admiration. tout en cousant de petites robes. Ce serait ma petite fille. Vois-tu. ma sœur. Le Thénardier les encourageait et les accompagnait. vêtir. La poupée est un des plus impérieux besoins et en même temps un des plus charmants instincts de l'enfance féminine. l'enfant devient jeune fille. madame.terre. Tout en faisant ce grave et difficile travail. et cela t'étonnerait. tout en faisant de petits trousseaux et de petites layettes. la jeune – 152 – . Cela fait.

s'était rapprochée de l'homme jaune. – 153 – . parce que vous êtes généreux. la grande fille devient femme. car nous ne sommes pas riches. elle. Une espèce d'enfant imbécile. Le premier enfant continue la dernière poupée. La Thénardier ne l'avait encore appelé que brave homme ou bonhomme. Voyez-vous. monsieur ! c'est une petite pauvre que nous avons recueillie comme cela. Elle doit avoir de l'eau dans la tête. c'est peut-être monsieur Laffitte. – Oh mon Dieu non. je veux bien que l'enfant joue. cela n'a rien. pensait-elle. Elle a la tête grosse. cette enfant ? demanda l'homme. l'homme se retourna. Nous avons beau écrire à son pays.fille devient grande fille. comme vous voyez. je ne m'y oppose pas. – Monsieur… dit-elle. La Thénardier. Nous faisons pour elle ce que nous pouvons. – Mon mari a raison. mais c'est bon pour une fois. – Voyez-vous. Il y a des riches si farces ! Elle vint s'accouder à sa table. – Elle n'est donc pas à vous. par charité. Il faut que cela travaille. Une petite fille sans poupée est à peu près aussi malheureuse et tout à fait aussi impossible qu'une femme sans enfant. Cosette s'était donc fait une poupée avec le sabre. Il faut croire que sa mère est morte. À ce mot monsieur. monsieur. voilà six mois qu'on ne nous répond plus. poursuivit-elle en prenant son air douceâtre qui était encore plus fâcheux à voir que son air féroce.

Elle entendait çà et là quelques mots. sous la table. – C'était une pas grand'chose que cette mère. C'était une gaillardise de haut goût où étaient mêlés la Vierge et l'enfant Jésus. chantait aussi la sienne. sous la table. Cosette. ajouta la Thénardier.– Ah ! dit l'homme. et l'enfant. et il retomba dans sa rêverie. dit l'homme. Tout à coup Cosette s'interrompit. Cependant les buveurs. – Que veut monsieur ? – Du pain et du fromage. Elle venait de se retourner et d'apercevoir la poupée des petites Thénardier qu'elles avaient – 154 – . elle chantait à voix basse : « Ma mère est morte ! ma mère est morte ! ma mère est morte ! » Sur de nouvelles insistances de l'hôtesse. n'avait pas quitté des yeux la Thénardier. et. l'homme jaune. La Thénardier était allée prendre sa part des éclats de rire. Elle écoutait vaguement. tout en le berçant. Les ivrognes chantaient toujours leur chanson. consentit enfin à souper. regardait le feu qui se réverbérait dans son œil fixe . tous ivres aux trois quarts. elle s'était remise à bercer l'espèce de maillot qu'elle avait fait. Cosette. « le millionnaire ». Pendant toute cette conversation. Elle abandonnait son enfant. répétaient leur refrain immonde avec un redoublement de gaîté. comme si un instinct l'eût avertie qu'on parlait d'elle. pensa la Thénardier. – Décidément c'est un gueux.

Alors elle laissa tomber le sabre emmailloté qui ne lui suffisait qu'à demi. excepté le voyageur. – et que le feu de la cheminée l'éclairait très vivement. quelque précaution que prit Cosette. Ce pied rose et lumineux qui sortait de l'ombre frappa subitement le regard d'Azelma qui dit à Éponine : – Tiens ! ma sœur ! Les deux petites filles s'arrêtèrent. les voyageurs mangeaient. puis elle promena lentement ses yeux autour de la salle. alla vers sa mère et se mit à la tirer par sa jupe. et. La Thénardier parlait bas à son mari. Ponine et Zelma jouaient avec le chat. puis se glissa vivement jusqu'à la poupée. immobile. Mais. ou buvaient. Cette joie dura près d'un quart d'heure. tournée seulement de manière à faire de l'ombre sur la poupée qu'elle tenait dans ses bras. – 155 – . Elle sortit de dessous la table en rampant sur ses genoux et sur ses mains. sans lâcher le chat. assise. Un instant après elle était à sa place. et la saisit. aucun regard n'était fixé sur elle. elle ne s'apercevait pas qu'un des pieds de la poupée – passait. Elle n'avait pas un moment à perdre. ou chantaient. s'assura encore une fois qu'on ne la guettait pas. stupéfaites. Ce bonheur de jouer avec une poupée était tellement rare pour elle qu'il avait toute la violence d'une volupté. et comptait de la monnaie. Personne ne l'avait vue. qui mangeait lentement son maigre souper.quittée pour le chat et laissée à terre à quelques pas de la table de cuisine. Cosette avait osé prendre la poupée ! Éponine se leva.

ce qui est effrayant à dire dans un – 156 – . Alors. Cette fois. répéta la Thénardier. dit l'enfant. elle. et. Cosette prit la poupée et la posa doucement à terre avec une sorte de vénération mêlée de désespoir. Le visage de la Thénardier prit cette expression particulière qui se compose du terrible mêlé aux riens de la vie et qui a fait nommer ces sortes de femmes : mégères.– Mais laisse-moi donc ! dit la mère. Cosette avait franchi tous les intervalles. sans la quitter des yeux. ne voyait et n'entendait plus rien. Cosette avait attenté à la poupée de « ces demoiselles ». Elle se retourna. Cosette. Qu'est-ce que tu me veux ? – Mère. – Cosette. elle joignit les mains. l'orgueil blessé exaspérait encore sa colère. regarde donc ! Et elle désignait du doigt Cosette. Une czarine qui verrait un moujik essayer le grand cordon bleu de son impérial fils n'aurait pas une autre figure. tout entière aux extases de la possession. Elle cria d'une voix que l'indignation enrouait. – Cosette ! Cosette tressaillit comme si la terre eût tremblé sous elle.

– elle pleura. elle se les tordit . la Thénardier profita de son absence pour allonger sous la table à Cosette un grand coup de pied qui fit jeter à l'enfant les hauts cris. ce que n'avait pu lui arracher aucune des émotions de la journée. l'ouvrit et sortit. Elle éclata en sanglots. Dès qu'il fut sorti. quoi ? reprit l'homme. – Cette gueuse. ni la course dans le bois. répondit la Thénardier. – Hé bien. quand elle jouerait avec cette poupée ? – Elle y a touché avec ses mains sales ! poursuivit la Thénardier. – Qu'est-ce donc ? dit-il à la Thénardier. – 157 – . Cependant le voyageur s'était levé. s'est permis de toucher à la poupée des enfants ! – Tout ce bruit pour cela ! dit l'homme. ni la vue du martinet. ni même la sombre parole qu'elle avait entendu dire à la Thénardier. L'homme alla droit à la porte de la rue. – Vous ne voyez pas ? dit la Thénardier en montrant du doigt le corps du délit qui gisait aux pieds de Cosette. ni la pesanteur du seau d'eau. Eh bien.enfant de cet âge. puis. avec ses affreuses mains ! Ici Cosette redoubla ses sanglots. – Te tairas-tu ? cria la Thénardier. ni la perte de l'argent.

La porte se rouvrit. l'homme reparut. elle ne criait plus. et s'alla cacher tout au fond sous la table dans le coin du mur. Il s'était fait un silence solennel dans tout le cabaret. Le gargotier considé– 158 – . La face du mari Thénardier offrit cette ride expressive qui accentue la figure humaine chaque fois que l'instinct dominant y apparent avec toute sa puissance bestiale. La Thénardier. elle regarda la poupée. au milieu de sa rêverie. Azelma étaient autant de statues. elle avait vu venir l'homme à elle avec cette poupée comme elle eût vu venir le soleil. pétrifiée et muette. il portait dans ses deux mains la poupée fabuleuse dont nous avons parlé. elle avait l'air de ne plus oser respirer. c'est pour toi. il avait confusément remarqué cette boutique de bimbeloterie éclairée de lampions et de chandelles si splendidement qu'on l'apercevait à travers la vitre du cabaret comme une illumination. elle entendit ces paroles inouïes : c'est pour toi. puis elle recula lentement. Les buveurs eux-mêmes s'étaient arrêtés. elle le regarda. La Thénardier. Elle ne pleurait plus. c'est-à-dire un voleur. recommençait ses conjectures : – Qu'est-ce que c'est que ce vieux ? est-ce un pauvre ? estce un millionnaire ? C'est peut-être les deux. depuis plus d'une heure qu'il était là. Il faut croire que. Cosette leva les yeux. Éponine. et il la posa debout devant Cosette en disant : – Tiens. et que tous les marmots du village contemplaient depuis le matin.

dit la Thénardier d'une voix qui voulait être douce et qui était toute composée de ce miel aigre des méchantes femmes. Son visage était encore inondé de larmes. Elle finit par s'approcher. car elle se disait que la Thénardier gronderait. le tonnerre en sortirait. comme le ciel au crépuscule du matin. Prends-la. Les natures grossières ont cela de commun avec les natures naïves qu'elles n'ont pas de transitions. – Ma petite Cosette. Cosette. Ce qu'elle éprouvait en ce moment-là était un peu pareil à ce qu'elle eût ressenti si on lui eût dit brusquement : Petite. il semblait flairer cet homme comme il eût flairé un sac d'argent. Cela ne dura que le temps d'un éclair. et murmura timidement en se tournant vers la Thénardier : – 159 – . Pourtant l'attraction l'emporta. et la battrait. Ce qui était vrai jusqu'à un certain point.rait tour à tour la poupée et le voyageur . monsieur te donne une poupée. – Eh bien. est-ce que tu ne prends pas ta poupée ? Cosette se hasarda à sortir de son trou. Pas de bêtises. À plat ventre devant l'homme. des rayonnements étranges de la joie. Il s'approcha de sa femme et lui dit bas : – Cette machine coûte au moins trente francs. Elle est à toi. Il lui semblait que si elle touchait à cette poupée. vous êtes la reine de France. Cosette considérait la poupée merveilleuse avec une sorte de terreur. reprit la Thénardier d'un air caressant. mais ses yeux commençaient à s'emplir.

c'est à toi. dont un des surnoms était « poupée ». est-ce que c'est vrai ? c'est à moi. Cosette retira vivement sa main. monsieur ? reprit Cosette. Mais on peut spéculer à perte de vue – ou rêver – puisque Catherine était aussi le dernier prénom donné à Léopoldine. épouvanté et ravi. – 160 – 67 . – Je l'appellerai Catherine67. madame ? Aucune expression ne saurait rendre cet air à la fois désespéré. la dame ? L'étranger paraissait avoir les yeux pleins de larmes. Avec le prénom primitivement donné à Marius – Thomas – cette poupée forme l'identité complète de Catherine Thomas : la femme auprès de qui. dès 1803 vraisemblablement. Autant qu'une réconciliation posthume avec son père et un hommage. on peut voir là. dit-elle. comme si celle de la dame la brûlait. de la part de Hugo. – Vrai. et qu'il finit par épouser sitôt Sophie morte. en septembre 1821. et se mit à regarder le pavé. et mit la main de « la dame » dans sa petite main. – Pardi ! fit la Thénardier.– Est-ce que je peux. Nous sommes forcé d'ajouter qu'en cet instant-là elle tirait la langue d'une façon démesurée. Puisque monsieur te la donne. Il semblait être à ce point d'émotion où l'on ne parle pas pour ne pas pleurer. Tout à coup elle se retourna et saisit la poupée avec emportement. de l'amertume – poupée que cette Catherine ! – voire une terrible dérision : la « dame » remplace Fantine auprès de Cosette comme Catherine remplaçait Sophie. Il fit un signe de tête à Cosette. au scandale de ses fils. Léopold se consola de l'absence de sa femme.

puis elle demanda à l'homme jaune la permission d'y envoyer aussi Cosette. qui a bien fatigué aujourd'hui. était en ce moment-là ce que la Thénardier haïssait le plus au monde. si habituée qu'elle fût à la dissimulation par la copie qu'elle tâchait de faire de son mari dans toutes ses actions. cet inconnu qui avait l'air d'une visite que la providence faisait à Cosette. – Madame. – Joue donc. sans dire un mot dans l'attitude de la contemplation. Pourtant il fallait se contraindre. La Thénardier allait de temps en temps à l'autre bout de la salle où était son homme. répondit l'enfant. reprit-elle. Cosette posa Catherine sur une chaise. Cet étranger. Elle échangeait avec son mari quelques paroles d'autant plus furieuses qu'elle n'osait les dire haut : – 161 – . ajouta-t-elle d'un air maternel. Maintenant c'étaient Éponine et Azelma qui regardaient Cosette avec envie. Cosette s'alla coucher emportant Catherine entre ses bras. disait-elle. répondit la Thénardier. mon enfant. dit l'étranger. C'était plus d'émotions qu'elle n'en pouvait supporter.Ce fut un moment bizarre que celui où les haillons de Cosette rencontrèrent et étreignirent les rubans et les fraîches mousselines roses de la poupée. – Oh ! je joue. pour se soulager l'âme. Cosette. et demeura immobile. est-ce que je peux la mettre sur une chaise ? – Oui. puis s'assit à terre devant elle. Elle se hâta d'envoyer ses filles coucher.

le réveillon était fini. L'homme s'était accoudé sur la table et avait repris son attitude de rêverie. étaient restés dans la salle. De quoi te mêles-tu. ce vieux mystérieux-là ? – Pourquoi ? C'est tout simple. lui. Voilà tout. Un voyageur. le feu s'était éteint. l'étranger était toujours à la même place et dans la même posture. ça l'amuse qu'elle joue. s'étaient un peu éloignés et ne chantaient plus. Il est dans son droit. puisqu'il a de l'argent ? Langage de maître et raisonnement d'aubergiste qui n'admettaient ni l'un ni l'autre la réplique. les buveurs s'en étaient allés. Tous les autres voyageurs. qui tirait de sa poche les roues de derrière avec tant d'aisance et qui prodiguait des poupées gigantesques à de petites souillons en sabots. Plusieurs heures s'écoulèrent. Si ça l'amuse ! Toi. ça ne te regarde pas. la salle basse était déserte. De temps en temps il changeait le coude sur lequel il s'appuyait. ça t'amuse que la petite travaille. Mais il n'avait pas dit un mot depuis que Cosette n'était plus là. La messe de minuit était dite. Comme deux heures du matin son– 162 – . répliquait le Thénardier. était certainement un bonhomme magnifique et redoutable. marchands et rouliers. par convenance et par curiosité. Ils le considéraient à distance avec une sorte de crainte respectueuse. – Est-ce qu'il va passer la nuit comme ça ? grommelait la Thénardier. Ce particulier si pauvrement vêtu. le cabaret était fermé. Si ce vieux est un philanthrope. Les Thénardier seuls.– Vieille bête ! qu'est-ce qu'il a donc dans le ventre ? Venir nous déranger ici ! vouloir que ce petit monstre joue ! lui donner des poupées ! donner des poupées de quarante francs à une chienne que je donnerais moi pour quarante sous ! Encore un peu il lui dirait votre majesté comme à la duchesse de Berry ! Y a-t-il du bon sens ? il est donc enragé. ça fait ce que ça veut quand ça paye. qu'est-ce que ça te fait ? Si c'est un imbécile.

– 163 – 68 . Le Thénardier remua. alluma une chandelle et se mit à lire le Courrier français68. – L'homme ne dormait pas. je vais conduire monsieur. toussa. une chambre où l'on repose coûte vingt francs. Ces mots-là ont la propriété mystérieuse et admirable de gonfler le lendemain matin le chiffre de la carte à payer. se moucha. Une chambre où l'on couche coûte vingt sous . – Tiens ! dit l'étranger. Aucun mouvement de l'homme. vous avez raison. – Est-ce qu'il dort ? pensa Thénardier. – Le mari s'assit à une table dans un coin. fit craquer sa chaise. L'étranger ne bougeait pas.naient. mais rien ne pouvait l'éveiller. Le digne aubergiste avait lu au moins trois fois le Courrier français. Une bonne heure se passa ainsi. Fais-en ce que tu voudras. libéral. Quelque chose donc d'intermédiaire entre Le Canard enchaîné et Le Monde. Reposer sentait le luxe et était du respect. depuis la date du numéro jusqu'au nom de l'imprimeur. cracha. Enfin Thénardier ôta son bonnet. et dont le programme était « d'infliger la publicité aux hommes politiques ». Organe des « doctrinaires ». et s'aventura à dire : – Est-ce que monsieur ne va pas reposer ? Ne va pas se coucher lui eût semblé excessif et familier. s'approcha doucement. fit le Thénardier avec un sourire. Où est votre écurie ? – Monsieur. elle se déclara vaincue et dit à son mari : – Je vais me coucher.

c'est le chapeau de mariée de ma femme. Il y avait sur cette cheminée. – C'est notre propre chambre de noce. Un assez bon feu flambait dans l'âtre. qu'est-ce que c'est ? reprit l'étranger. – J'aurais autant aimé l'écurie. On n'entre ici que trois ou quatre fois dans l'année.Il prit la chandelle. jugeant que cela ferait une ombre gracieuse sur « son – 164 – . Le Thénardier n'eut pas l'air d'entendre cette réflexion peu obligeante. Il alluma deux bougies de cire toutes neuves qui figuraient sur la cheminée. dit le Thénardier. et Thénardier le mena dans une chambre au premier qui était d'une rare splendeur. une coiffure de femme en fils d'argent et en fleurs d'oranger. Le voyageur regarda l'objet d'un regard qui semblait dire : il y a donc eu un moment où ce monstre a été une vierge ! Du reste le Thénardier mentait. et avait acheté ces meubles et brocanté ces fleurs d'oranger. Nous en habitons une autre. toute meublée en acajou avec un lit-bateau et des rideaux de calicot rouge. – Monsieur. l'homme prit son paquet et son bâton. – Qu'est-ce que c'est que cela ? dit le voyageur. dit l'aubergiste. il avait trouvé cette chambre ainsi garnie. sous un bocal. – Et ceci. Quand il avait pris à bail cette bicoque pour en faire une gargote. mon épouse et moi. dit l'homme brusquement.

Quand le voyageur se retourna. il s'assit sur un fauteuil et resta quelque temps pensif. Le Thénardier répondit froidement : – Comme tu y vas ! Ils n'échangèrent pas d'autres paroles. L'aubergiste se retira dans sa chambre. souffla l'autre. mais elle ne dormait pas. Là. prit une des deux bougies. poussa la porte et sortit de la chambre. Là il entendit un petit bruit très doux qui ressemblait à une respiration d'enfant. L'hôte parti. De son côté le voyageur avait déposé dans un coin son bâton et son paquet. regardant autour de lui comme quelqu'un qui cherche. ne voulant pas traiter avec une cordialité irrespectueuse un homme qu'il se proposait d'écorcher royalement le lendemain matin. elle se tourna et lui dit : – Tu sais que je flanque demain Cosette à la porte. Cet enfoncement n'était autre chose que le dessous des marches. Il traversa un corridor et pa