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Les Misérables (texte intégral - frança) VICTOR HUGO - (1862)

Les Misérables (texte intégral - frança) VICTOR HUGO - (1862)

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Sections

  • Livre premier – Un juste
  • Chapitre II Monsieur Myriel devient monseigneur Bienvenu
  • Chapitre IV Les œuvres semblables aux paroles
  • Chapitre VI Par qui il faisait garder sa maison
  • Chapitre VIII Philosophie après boire
  • Chapitre IX Le frère raconté par la sœur
  • Chapitre X L'évêque en présence d'une lumière inconnue20
  • Chapitre XII Solitude de monseigneur Bienvenu
  • Livre deuxième – La chute41
  • Chapitre II La prudence conseillée à la sagesse
  • Chapitre III Héroïsme de l'obéissance passive48
  • Chapitre IV Détails sur les fromageries de Pontarlier
  • Livre troisième – En l'année 1817
  • Livre quatrième – Confier, c'est quelquefois livrer
  • Chapitre I Une mère qui en rencontre une autre
  • Chapitre II Première esquisse de deux figures louches
  • Livre cinquième – La descente
  • Chapitre I Histoire d'un progrès dans les verroteries noires
  • Chapitre III Sommes déposées chez Laffitte
  • Chapitre V Vagues éclairs à l'horizon
  • Chapitre VII Fauchelevent devient jardinier à Paris
  • Chapitre IX Succès de Madame Victurnien
  • Chapitre XII Le désœuvrement de M. Bamatabois
  • Chapitre II Comment Jean peut devenir Champ
  • Livre septième – L'affaire Champmathieu
  • Chapitre II Perspicacité de maître Scaufflaire
  • Chapitre III Une tempête sous un crâne
  • Chapitre VI La sœur Simplice mise à l'épreuve
  • Chapitre X Le système de dénégations
  • Chapitre XI Champmathieu de plus en plus étonné
  • Livre huitième – Contre-coup
  • Chapitre I Dans quel miroir M. Madeleine regarde ses cheveux
  • Chapitre IV L'autorité reprend ses droits
  • Livre premier – Waterloo
  • Chapitre I Ce qu'on rencontre en venant de Nivelles
  • Chapitre VI Quatre heures de l'après-midi
  • Chapitre VII Napoléon de belle humeur
  • Chapitre VIII L'empereur fait une question au guide Lacoste16
  • Chapitre X Le plateau de Mont Saint-Jean
  • Chapitre XI Mauvais guide à Napoléon, bon guide à Bülow
  • Chapitre XVII Faut-il trouver bon Waterloo ?
  • Chapitre XVIII Recrudescence du droit divin
  • Chapitre XIX Le champ de bataille la nuit
  • Livre deuxième – Le vaisseau L'Orion
  • Chapitre I Le numéro 24601 devient le numéro 9430
  • Chapitre II Où on lira deux vers qui sont peut-être du diable
  • Chapitre I La question de l'eau à Montfermeil
  • Chapitre II Deux portraits complétés
  • Chapitre III Il faut du vin aux hommes et de l'eau aux chevaux
  • Chapitre IV Entrée en scène d'une poupée
  • Chapitre VI Qui peut-être prouve l'intelligence de Boulatruelle
  • Chapitre VII Cosette côte à côte dans l'ombre avec l'inconnu
  • Chapitre IX Thénardier à la manoeuvre
  • Chapitre X Qui cherche le mieux peut trouver le pire
  • Livre quatrième – La masure Gorbeau
  • Chapitre II Nid pour hibou et fauvette
  • Chapitre III Deux malheurs mêlés font du bonheur
  • Chapitre IV Les remarques de la principale locataire
  • Livre cinquième – À chasse noire, meute muette
  • Chapitre I Les zigzags de la stratégie
  • Chapitre II Il est heureux que le pont d'Austerlitz porte voitu- res80
  • Chapitre III Voir le plan de Paris de 1727
  • Chapitre IV Les tâtonnements de l'évasion
  • Chapitre V Qui serait impossible avec l'éclairage au gaz
  • Livre sixième – Le Petit-Picpus
  • Chapitre I Petite rue Picpus, numéro 62
  • Chapitre II L'obédience de Martin Verga
  • Chapitre VII Quelques silhouettes de cette ombre
  • Chapitre X Origine de l'Adoration Perpétuelle
  • Livre septième – Parenthèse
  • Chapitre I Le couvent, idée abstraite
  • Chapitre II Le couvent, fait historique
  • Chapitre III À quelle condition on peut respecter le passé
  • Chapitre IV Le couvent au point de vue des principes
  • Chapitre VI Bonté absolue de la prière
  • Chapitre VII Précautions à prendre dans le blâme
  • Livre huitième – Les cimetières prennent ce qu'on leur donne
  • Chapitre I Où il est traité de la manière d'entrer au couvent
  • Chapitre II Fauchelevent en présence de la difficulté
  • Chapitre V Il ne suffit pas d'être ivrogne pour être immortel
  • Livre premier – Paris étudié dans son atome
  • Chapitre II Quelques-uns de ses signes particuliers
  • Chapitre VIII Où on lira un mot charmant du dernier roi
  • Chapitre IX La vieille âme de la Gaule
  • Chapitre XII L’avenir latent dans le peuple
  • Livre deuxième – Le grand bourgeois
  • Chapitre I Quatrevingt-dix ans et trente-deux dents
  • Chapitre VI Où l’on entrevoit la Magnon et ses deux petits
  • Chapitre VII Règle : Ne recevoir personne que le soir
  • Chapitre VIII Les deux ne font pas la paire
  • Livre troisième – Le grand-père et le petit-fils
  • Chapitre II Un des spectres rouges38 de ce temps-là
  • Chapitre VI Ce que c’est que d’avoir rencontrer un marguillier
  • Livre quatrième – Les amis de l’A B C
  • Chapitre II Oraison funèbre de Blondeau, par Bossuet
  • Chapitre III Les étonnements de Marius
  • Chapitre IV L’arrière-salle du café Musain
  • Chapitre V Élargissement de l’horizon
  • Livre cinquième – Excellence du malheur
  • Chapitre V Pauvreté, bonne voisine de misère
  • Livre sixième – La conjonction de deux étoiles
  • Chapitre IV Commencement d’une grande maladie
  • Chapitre V Divers coups de foudre tombent sur mame Bougon
  • Chapitre VII Aventures de la lettre U livrée aux conjectures
  • Chapitre VIII Les invalides eux-mêmes peuvent être heureux
  • Livre septième – Patron-minette
  • Chapitre III Babet, Gueulemer, Claquesous et Montparnasse
  • Livre huitième – Le mauvais pauvre
  • Chapitre X Tarif des cabriolets de régie : deux francs l’heure
  • Chapitre XI Offres de service de la misère à la douleur
  • Chapitre XII Emploi de la pièce de cinq francs de M. Leblanc
  • Chapitre XVII Emploi de la pièce de cinq francs de Marius
  • Chapitre XVIII Les deux chaises de Marius se font vis-à-vis
  • Chapitre XIX Se préoccuper des fonds obscurs
  • Chapitre XXII Le petit qui criait au tome deux136
  • Livre premier – Quelques pages d'histoire
  • Chapitre IV Lézardes sous la fondation
  • Chapitre V Faits d’où l’histoire sort et que l’histoire ignore
  • Chapitre VI Enjolras et ses lieutenants
  • Livre deuxième – Éponine
  • Chapitre I Le Champ de l’Alouette
  • Chapitre III Apparition au père Mabeuf
  • Livre troisième – La maison de la rue Plumet
  • Chapitre II Jean Valjean garde national
  • Chapitre V La rose s’aperçoit qu’elle est une machine de guerre
  • Chapitre I Blessure au dehors, guérison au dedans
  • Chapitre I La solitude et la caserne combinées
  • Chapitre III Enrichies des commentaires de Toussaint
  • Chapitre VI Les vieux sont faits pour sortir à propos
  • Livre sixième – Le petit Gavroche
  • Chapitre I Méchante espièglerie du vent
  • Chapitre II Où le petit Gavroche tire parti de Napoléon le Grand
  • Chapitre III Les péripéties de l’évasion
  • Livre septième – L’argot
  • Chapitre IV Les deux devoirs : veiller et espérer
  • Livre huitième – Les enchantements et les dé- solations
  • Chapitre II L’étourdissement du bonheur complet
  • Chapitre VII Le vieux cœur et le jeune cœur en présence
  • Livre neuvième – Où vont-ils ?
  • Livre dixième – Le 5 juin 1832
  • Chapitre III Un enterrement : occasion de renaître
  • Chapitre IV Les bouillonnements d’autrefois
  • Livre onzième – L’atome fraternise avec l’ouragan
  • Chapitre III Juste indignation d’un perruquier
  • Chapitre IV L’enfant s’étonne du vieillard
  • Livre douzième – Corinthe
  • Chapitre I Histoire de Corinthe depuis sa fondation
  • Chapitre III La nuit commence à se faire sur Grantaire
  • Chapitre VII L’homme recruté rue des Billettes
  • Livre treizième – Marius entre dans l’ombre
  • Livre quatorzième – Les grandeurs du déses- poir
  • Chapitre I Le drapeau – Premier acte
  • Chapitre II Le drapeau – Deuxième acte
  • Chapitre V Fin des vers de Jean Prouvaire
  • Chapitre VI L’agonie de la mort après l’agonie de la vie
  • Livre quinzième – La rue de l’Homme-Armé
  • Chapitre II Le gamin ennemi des lumières
  • Chapitre IV Les excès de zèle de Gavroche
  • Livre premier – La guerre entre quatre murs
  • Chapitre II Que faire dans l’abîme à moins que l’on ne cause8 ?
  • Chapitre III Éclaircissement et assombrissement
  • Chapitre V Quel horizon on voit du haut de la barricade
  • Chapitre VI Marius hagard, Javert laconique
  • Chapitre VII La situation s’aggrave
  • Chapitre VIII Les artilleurs se font prendre au sérieux
  • Chapitre XII Le désordre partisan de l’ordre
  • Chapitre XIV Où on lira le nom de la maîtresse d’Enjolras
  • Chapitre XVI Comment de frère on devient père
  • Chapitre XVIII Le vautour devenu proie
  • Chapitre XX Les morts ont raison et les vivants n’ont pas tort
  • Chapitre XXIII Oreste à jeun et Pylade ivre
  • Livre deuxième – L'intestin de Léviathan
  • Chapitre II L’histoire ancienne de l’égout
  • Livre troisième – La boue, mais l’âme
  • Chapitre VII Quelque fois on échoue où l’on croit débarquer
  • Chapitre VIII Le pan de l’habit déchiré
  • Chapitre X Rentrée de l’enfant prodigue de sa vie
  • Chapitre XI Ébranlement dans l’absolu
  • Livre quatrième – Javert déraillé
  • Livre cinquième – Le petit-fils et le grand- père61
  • Chapitre I Où l’on revoit l’arbre à l’emplâtre de zinc
  • Chapitre VII Les effets de rêve mêlés au bonheur
  • Chapitre VIII Deux hommes impossibles à retrouver
  • Livre sixième – La nuit blanche
  • Chapitre II Jean Valjean a toujours son bras en écharpe
  • Livre septième – La dernière gorgée du calice103
  • Chapitre II Les obscurités que peut contenir une révélation
  • Livre huitième – La décroissance crépusculaire
  • Chapitre IV L’attraction et l’extinction
  • Livre neuvième – Suprême ombre, suprême aurore
  • Chapitre II Dernières palpitations de la lampe sans huile
  • Chapitre IV Bouteille d’encre qui ne réussit qu’à blanchir
  • Chapitre V Nuit derrière laquelle il y a le jour
  • Chapitre VI L’herbe cache et la pluie efface

Édition du groupe « Ebooks libres et gratuits »

Victor Hugo

LES MISÉRABLES
Tome I – FANTINE
(1862)

Livre premier – Un juste
Chapitre I Monsieur Myriel1
En 1815, M. Charles-François-Bienvenu Myriel était évêque de Digne. C'était un vieillard d'environ soixante-quinze ans ; il occupait le siège de Digne depuis 1806. Quoique ce détail ne touche en aucune manière au fond même de ce que nous avons à raconter, il n'est peut-être pas inutile, ne fût-ce que pour être exact en tout, d'indiquer ici les bruits et les propos qui avaient couru sur son compte au moment où il était arrivé dans le diocèse. Vrai ou faux, ce qu'on dit des hommes tient souvent autant de place dans leur vie et surtout dans leur destinée que ce qu'ils font. M. Myriel était fils d'un conseiller au parlement d'Aix ; noblesse de robe. On contait de lui que son père, le réservant pour hériter de sa charge, l'avait marié de fort bonne heure, à dix-huit ou vingt ans, suivant un usage assez répandu dans les familles parlementaires. Charles Myriel, nonobstant ce mariage, avait, disait-on, beaucoup fait parler de lui. Il était bien fait de sa personne, quoique d'assez petite taille, élégant, gracieux, spirituel ; toute la première partie de sa vie avait été donnée au monde et aux galanteries. La révolution survint, les événements se précipitèrent, les familles parlementaires déci-

Très vite les commentateurs, et d'abord la famille du « modèle » ont reconnu Charles-François-Bienvenu de Miollis (1753-1843), évêque de Digne de 1806 à 1838, dans le personnage de Hugo. De fait celui-ci s'était, dès 1834, documenté avec précision sur la famille de ce prélat (en particulier sur son frère, le général Sextus de Miollis) dont la vie et la carrière offrent beaucoup d'analogies avec celles de Mgr Bienvenu. Sans doute l'attention de Hugo avait-elle été attirée sur lui par Montalembert qui, reçu à Digne en octobre 1831 par Mgr de Miollis, était revenu enthousiaste.

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mées, chassées, traquées, se dispersèrent. M. Charles Myriel, dès les premiers jours de la révolution, émigra en Italie. Sa femme y mourut d'une maladie de poitrine dont elle était atteinte depuis longtemps. Ils n'avaient point d'enfants. Que se passa-t-il ensuite dans la destinée de M. Myriel ? L'écroulement de l'ancienne société française, la chute de sa propre famille, les tragiques spectacles de 93, plus effrayants encore peut-être pour les émigrés qui les voyaient de loin avec le grossissement de l'épouvante, firentils germer en lui des idées de renoncement et de solitude ? Fut-il, au milieu d'une de ces distractions et de ces affections qui occupaient sa vie, subitement atteint d'un de ces coups mystérieux et terribles qui viennent quelquefois renverser, en le frappant au cœur, l'homme que les catastrophes publiques n'ébranleraient pas en le frappant dans son existence et dans sa fortune ? Nul n'aurait pu le dire ; tout ce qu'on savait, c'est que, lorsqu'il revint d'Italie, il était prêtre. En 1804, M. Myriel était curé de Brignolles. Il était déjà vieux, et vivait dans une retraite profonde. Vers l'époque du couronnement, une petite affaire de sa cure, on ne sait plus trop quoi, l'amena à Paris. Entre autres personnes puissantes, il alla solliciter pour ses paroissiens M. le cardinal Fesch. Un jour que l'empereur était venu faire visite à son oncle, le digne curé, qui attendait dans l'antichambre, se trouva sur le passage de sa majesté. Napoléon, se voyant regardé avec une certaine curiosité par ce vieillard, se retourna, et dit brusquement : – Quel est ce bonhomme qui me regarde ? – Sire, dit M. Myriel, vous regardez un bonhomme, et moi je regarde un grand homme. Chacun de nous peut profiter. L'empereur, le soir même, demanda au cardinal le nom de ce curé, et quelque temps après M. Myriel fut tout surpris d'apprendre qu'il était nommé évêque de Digne.

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Qu'y avait-il de vrai, du reste, dans les récits qu'on faisait sur la première partie de la vie de M. Myriel ? Personne ne le savait. Peu de familles avaient connu la famille Myriel avant la révolution. M. Myriel devait subir le sort de tout nouveau venu dans une petite ville où il y a beaucoup de bouches qui parlent et fort peu de têtes qui pensent. Il devait le subir, quoiqu'il fût évêque et parce qu'il était évêque. Mais, après tout, les propos auxquels on mêlait son nom n'étaient peut-être que des propos ; du bruit, des mots, des paroles ; moins que des paroles, des palabres, comme dit l'énergique langue du midi. Quoi qu'il en fût, après neuf ans d'épiscopat et de résidence à Digne, tous ces racontages, sujets de conversation qui occupent dans le premier moment les petites villes et les petites gens, étaient tombés dans un oubli profond. Personne n'eût osé en parler, personne n'eût même osé s'en souvenir. M. Myriel était arrivé à Digne accompagné d'une vieille fille, mademoiselle Baptistine, qui était sa sœur et qui avait dix ans de moins que lui. Ils avaient pour tout domestique une servante du même âge que mademoiselle Baptistine, et appelée madame Magloire, laquelle, après avoir été la servante de M. le Curé, prenait maintenant le double titre de femme de chambre de mademoiselle et femme de charge de monseigneur. Mademoiselle Baptistine était une personne longue, pâle, mince, douce ; elle réalisait l'idéal de ce qu'exprime le mot « respectable » ; car il semble qu'il soit nécessaire qu'une femme soit mère pour être vénérable. Elle n'avait jamais été jolie ; toute sa vie, qui n'avait été qu'une suite de saintes œuvres, avait fini par mettre sur elle une sorte de blancheur et de clarté ; et, en vieillissant, elle avait gagné ce qu'on pourrait appeler la beauté de la bonté. Ce qui avait été de la maigreur dans sa jeunesse était deve–6–

nu, dans sa maturité, de la transparence ; et cette diaphanéité laissait voir l'ange. C'était une âme plus encore que ce n'était une vierge. Sa personne semblait faite d'ombre ; à peine assez de corps pour qu'il y eût là un sexe ; un peu de matière contenant une lueur ; de grands yeux toujours baissés ; un prétexte pour qu'une âme reste sur la terre. Madame Magloire était une petite vieille, blanche, grasse, replète, affairée, toujours haletante, à cause de son activité d'abord, ensuite à cause d'un asthme. À son arrivée, on installa M. Myriel en son palais épiscopal avec les honneurs voulus par les décrets impériaux qui classent l'évêque immédiatement après le maréchal de camp. Le maire et le président lui firent la première visite, et lui de son côté fit la première visite au général et au préfet. L'installation terminée, la ville attendit son évêque à l'œuvre.

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Chapitre II Monsieur Myriel devient monseigneur Bienvenu
Le palais épiscopal de Digne était attenant à l'hôpital. Le palais épiscopal était un vaste et bel hôtel bâti en pierre au commencement du siècle dernier par monseigneur Henri Puget, docteur en théologie de la faculté de Paris, abbé de Simore, lequel était évêque de Digne en 1712. Ce palais était un vrai logis seigneurial. Tout y avait grand air, les appartements de l'évêque, les salons, les chambres, la cour d'honneur, fort large, avec promenoirs à arcades, selon l'ancienne mode florentine, les jardins plantés de magnifiques arbres. Dans la salle à manger, longue et superbe galerie qui était au rez-de-chaussée et s'ouvrait sur les jardins, monseigneur Henri Puget avait donné à manger en cérémonie le 29 juillet 1714 à messeigneurs Charles Brûlart de Genlis, archevêque-prince d'Embrun, Antoine de Mesgrigny, capucin, évêque de Grasse, Philippe de Vendôme, grand prieur de France, abbé de Saint-Honoré de Lérins, François de Berton de Grillon, évêque-baron de Vence, César de Sabran de Forcalquier, évêqueseigneur de Glandève, et Jean Soanen, prêtre de l'oratoire, prédicateur ordinaire du roi, évêque-seigneur de Senez. Les portraits de ces sept révérends personnages décoraient cette salle, et cette date mémorable, 29 juillet 1714, y était gravée en lettres d'or sur une table de marbre blanc. L'hôpital était une maison étroite et basse à un seul étage avec un petit jardin. Trois jours après son arrivée, l'évêque visita l'hôpital. La visite terminée, il fit prier le directeur de vouloir bien venir jusque chez lui. – Monsieur le directeur de l'hôpital, lui dit-il, combien en ce moment avez-vous de malades ? – Vingt-six, monseigneur.

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– C'est ce que j'avais compté, dit l'évêque. – Les lits, reprit le directeur, sont bien serrés les uns contre les autres. – C'est ce que j'avais remarqué. – Les salles ne sont que des chambres, et l'air s'y renouvelle difficilement. – C'est ce qui me semble. – Et puis, quand il y a un rayon de soleil, le jardin est bien petit pour les convalescents. – C'est ce que je me disais. – Dans les épidémies, nous avons eu cette année le typhus, nous avons eu une suette militaire il y a deux ans, cent malades quelquefois ; nous ne savons que faire. – C'est la pensée qui m'était venue. – Que voulez-vous, monseigneur ? dit le directeur, il faut se résigner. Cette conversation avait lieu dans la salle à manger-galerie du rez-de-chaussée. L'évêque garda un moment le silence, puis il se tourna brusquement vers le directeur de l'hôpital : – Monsieur, dit-il, combien pensez-vous qu'il tiendrait de lits rien que dans cette salle ? – La salle à manger de monseigneur ! s'écria le directeur stupéfait. –9–

L'évêque parcourait la salle du regard et semblait y faire avec les yeux des mesures et des calculs. – Il y tiendrait bien vingt lits ! dit-il, comme se parlant à luimême. Puis élevant la voix : – Tenez, monsieur le directeur de l'hôpital, je vais vous dire. Il y a évidemment une erreur. Vous êtes vingt-six personnes dans cinq ou six petites chambres. Nous sommes trois ici, et nous avons place pour soixante. Il y a erreur, je vous dis. Vous avez mon logis, et j'ai le vôtre. Rendez-moi ma maison. C'est ici chez vous. Le lendemain, les vingt-six pauvres étaient installés dans le palais de l'évêque et l'évêque était à l'hôpital. M. Myriel n'avait point de bien, sa famille ayant été ruinée par la révolution. Sa sœur touchait une rente viagère de cinq cents francs qui, au presbytère, suffisait à sa dépense personnelle. M. Myriel recevait de l'état comme évêque un traitement de quinze mille francs. Le jour même où il vint se loger dans la maison de l'hôpital, M. Myriel détermina l'emploi de cette somme une fois pour toutes de la manière suivante. Nous transcrivons ici une note écrite de sa main. Note pour régler les dépenses de ma maison. Pour le petit séminaire : quinze cents livres Congrégation de la mission : cent livres Pour les lazaristes de Montdidier : cent livres Séminaire des missions étrangères à Paris : deux cents livres Congrégation du Saint-Esprit : cent cinquante livres Établissements religieux de la Terre-Sainte : cent livres Sociétés de charité maternelle : trois cents livres – 10 –

En sus, pour celle d’Arles : cinquante livres Œuvre pour l’amélioration des prisons : quatre cents livres Œuvre pour le soulagement et la délivrance des prisonniers : cinq cents livres Pour libérer des pères de famille prisonniers pour dettes : mille livres Supplément au traitement des pauvres maîtres d’école du diocèse : deux mille livres Grenier d’abondance des Hautes-Alpes : cent livres Congrégation des dames de Digne, de Manosque et de Sisteron, pour l’enseignement gratuit des filles indigentes : quinze cents livres Pour les pauvres : six mille livres Ma dépense personnelle : mille livres Total : quinze mille livres Pendant tout le temps qu'il occupa le siège de Digne, M. Myriel ne changea presque rien à cet arrangement. Il appelait cela, comme on voit, avoir réglé les dépenses de sa maison. Cet arrangement fut accepté avec une soumission absolue par mademoiselle Baptistine. Pour cette sainte fille, M. de Digne était tout à la fois son frère et son évêque, son ami selon la nature et son supérieur selon l'église. Elle l'aimait et elle le vénérait tout simplement. Quand il parlait, elle s'inclinait ; quand il agissait, elle adhérait. La servante seule, madame Magloire, murmura un peu. M. l'évêque, on l'a pu remarquer, ne s'était réservé que mille livres, ce qui, joint à la pension de mademoiselle Baptistine, faisait quinze cents francs par an. Avec ces quinze cents francs2, ces deux vieilles femmes et ce vieillard vivaient.

Sur un revenu de quinze mille livres, L'évêque ne conserve donc que le dixième : dîme inversée ; voir I, 1, 6 : « Je paie ma dîme, disaitil ».

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Et quand un curé de village venait à Digne, M. l'évêque trouvait encore moyen de le traiter, grâce à la sévère économie de madame Magloire et à l'intelligente administration de mademoiselle Baptistine. Un jour – il était à Digne depuis environ trois mois – l'évêque dit : – Avec tout cela je suis bien gêné ! – Je le crois bien ! s'écria madame Magloire, Monseigneur n'a seulement pas réclamé la rente que le département lui doit pour ses frais de carrosse en ville et de tournées dans le diocèse. Pour les évêques d'autrefois c'était l'usage. – Tiens ! dit l'évêque, vous avez raison, madame Magloire. Il fit sa réclamation. Quelque temps après, le conseil général, prenant cette demande en considération, lui vota une somme annuelle de trois mille francs, sous cette rubrique : Allocation à M. l'évêque pour frais de carrosse, frais de poste et frais de tournées pastorales. Cela fit beaucoup crier la bourgeoisie locale, et, à cette occasion, un sénateur de l'empire, ancien membre du conseil des cinq-cents favorable au dix-huit brumaire et pourvu près de la ville de Digne d'une sénatorerie magnifique, écrivit au ministre des cultes, M. Bigot de Préameneu, un petit billet irrité et confidentiel dont nous extrayons ces lignes authentiques : « – Des frais de carrosse ? pourquoi faire dans une ville de moins de quatre mille habitants ? Des frais de poste et de tournées ? à quoi bon ces tournées d'abord ? ensuite comment courir la poste dans un pays de montagnes ? Il n'y a pas de routes. On ne – 12 –

va qu'à cheval. Le pont même de la Durance à Château-Arnoux peut à peine porter des charrettes à bœufs. Ces prêtres sont tous ainsi. Avides et avares. Celui-ci a fait le bon apôtre en arrivant. Maintenant il fait comme les autres. Il lui faut carrosse et chaise de poste. Il lui faut du luxe comme aux anciens évêques. Oh ! toute cette prêtraille ! Monsieur le comte, les choses n'iront bien que lorsque l'empereur nous aura délivrés des calotins. À bas le pape ! (les affaires se brouillaient avec Rome). Quant à moi, je suis pour César tout seul. Etc., etc. » La chose, en revanche, réjouit fort madame Magloire. – Bon, dit-elle à mademoiselle Baptistine, Monseigneur a commencé par les autres, mais il a bien fallu qu'il finît par luimême. Il a réglé toutes ses charités. Voilà trois mille livres pour nous. Enfin ! Le soir même, l'évêque écrivit et remit à sa sœur une note ainsi conçue : Frais de carrosse et de tournées. Pour donner du bouillon de viande aux malades de l’hôpital : quinze cents livres Pour la société de charité maternelle d’Aix : deux cent cinquante livres Pour la société de charité maternelle de Draguignan : deux cent cinquante livres Pour les enfants trouvés : cinq cents livres Pour les orphelins : cinq cents livres Total : trois mille livres Tel était le budget de M. Myriel.

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Quant au casuel épiscopal, rachats de bans, dispenses, ondoiements, prédications, bénédictions d'églises ou de chapelles, mariages, etc., l'évêque le percevait sur les riches avec d'autant plus d'âpreté qu'il le donnait aux pauvres. Au bout de peu de temps, les offrandes d'argent affluèrent. Ceux qui ont et ceux qui manquent frappaient à la porte de M. Myriel, les uns venant chercher l'aumône que les autres venaient y déposer. L'évêque, en moins d'un an, devint le trésorier de tous les bienfaits et le caissier de toutes les détresses. Des sommes considérables passaient par ses mains ; mais rien ne put faire qu'il changeât quelque chose à son genre de vie et qu'il ajoutât le moindre superflu à son nécessaire. Loin de là. Comme il y a toujours encore plus de misère en bas que de fraternité en haut, tout était donné, pour ainsi dire, avant d'être reçu ; c'était comme de l'eau sur une terre sèche ; il avait beau recevoir de l'argent, il n'en avait jamais. Alors il se dépouillait. L'usage étant que les évêques énoncent leurs noms de baptême en tête de leurs mandements et de leurs lettres pastorales, les pauvres gens du pays avaient choisi, avec une sorte d'instinct affectueux, dans les noms et prénoms de l'évêque, celui qui leur présentait un sens, et ils ne l'appelaient que monseigneur Bienvenu. Nous ferons comme eux, et nous le nommerons ainsi dans l'occasion. Du reste, cette appellation lui plaisait. – J'aime ce nom-là, disait-il. Bienvenu corrige monseigneur. Nous ne prétendons pas que le portrait que nous faisons ici soit vraisemblable ; nous nous bornons à dire qu'il est ressemblant3.

Hugo ne dit pas à quoi : manière d'inviter le lecteur à s'interroger. L'Église, gênée par cet évêque, évangélique et fort peu épiscopal,

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Chapitre III À bon évêque dur évêché
M. l'évêque, pour avoir converti son carrosse en aumônes, n'en faisait pas moins ses tournées. C'est un diocèse fatigant que celui de Digne. Il a fort peu de plaines, beaucoup de montagnes, presque pas de routes, on l'a vu tout à l'heure ; trente-deux cures, quarante et un vicariats et deux cent quatre-vingt-cinq succursales. Visiter tout cela, c'est une affaire. M. l'évêque en venait à bout. Il allait à pied quand c'était dans le voisinage, en carriole dans la plaine, en cacolet dans la montagne. Les deux vieilles femmes l'accompagnaient. Quand le trajet était trop pénible pour elles, il allait seul. Un jour, il arriva à Senez, qui est une ancienne ville épiscopale, monté sur un âne. Sa bourse, fort à sec dans ce moment, ne lui avait pas permis d'autre équipage. Le maire de la ville vint le recevoir à la porte de l'évêché et le regardait descendre de son âne avec des yeux scandalisés. Quelques bourgeois riaient autour de lui. – Monsieur le maire, dit l'évêque, et messieurs les bourgeois, je vois ce qui vous scandalise ; vous trouvez que c'est bien de l'orgueil à un pauvre prêtre de monter une monture qui a été celle de Jésus-Christ. Je l'ai fait par nécessité, je vous assure, non par vanité. Dans ses tournées, il était indulgent et doux, et prêchait moins qu'il ne causait. Il ne mettait aucune vertu sur un plateau inaccessible. Il n'allait jamais chercher bien loin ses raisonne-

attaqua de diverses manières le personnage. Hugo n'avait guère de peine à répondre. Voir, en particulier, « Muse, un nommé Ségur… », Les Quatre Vents de l'esprit, « Le Livre satirique » XXIX (au volume Poésie III) et la lettre ouverte à Mgr de Ségur de décembre 1872 (Actes et Paroles III, Après l'exil, au volume Politique).

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ments et ses modèles. Aux habitants d'un pays il citait l'exemple du pays voisin. Dans les cantons où l'on était dur pour les nécessiteux, il disait : – Voyez les gens de Briançon. Ils ont donné aux indigents, aux veuves et aux orphelins le droit de faire faucher leurs prairies trois jours avant tous les autres. Ils leur rebâtissent gratuitement leurs maisons quand elles sont en ruines. Aussi est-ce un pays béni de Dieu. Durant tout un siècle de cent ans, il n'y a pas eu un meurtrier. Dans les villages âpres au gain et à la moisson, il disait : – Voyez ceux d'Embrun. Si un père de famille, au temps de la récolte, a ses fils au service à l'armée et ses filles en service à la ville, et qu'il soit malade et empêché, le curé le recommande au prône ; et le dimanche, après la messe, tous les gens du village, hommes, femmes, enfants, vont dans le champ du pauvre homme lui faire sa moisson, et lui rapportent paille et grain dans son grenier. Aux familles divisées par des questions d'argent et d'héritage, il disait : – Voyez les montagnards de Devoluy, pays si sauvage qu'on n'y entend pas le rossignol une fois en cinquante ans. Eh bien, quand le père meurt dans une famille, les garçons s'en vont chercher fortune, et laissent le bien aux filles, afin qu'elles puissent trouver des maris. Aux cantons qui ont le goût des procès et où les fermiers se ruinent en papier timbré, il disait : – Voyez ces bons paysans de la vallée de Queyras. Ils sont là trois mille âmes. Mon Dieu ! c'est comme une petite république. On n'y connaît ni le juge, ni l'huissier. Le maire fait tout. Il répartit l'impôt, taxe chacun en conscience, juge les querelles gratis, – 16 –

partage les patrimoines sans honoraires, rend des sentences sans frais ; et on lui obéit, parce que c'est un homme juste parmi des hommes simples. Aux villages où il ne trouvait pas de maître d'école, il citait encore ceux de Queyras : – Savez-vous comment ils font ? disait-il. Comme un petit pays de douze ou quinze feux ne peut pas toujours nourrir un magister, ils ont des maîtres d'école payés par toute la vallée qui parcourent les villages, passant huit jours dans celui-ci, dix dans celui-là, et enseignant. Ces magisters vont aux foires, où je les ai vus. On les reconnaît à des plumes à écrire qu'ils portent dans la ganse de leur chapeau. Ceux qui n'enseignent qu'à lire ont une plume, ceux qui enseignent la lecture et le calcul ont deux plumes ; ceux qui enseignent la lecture, le calcul et le latin ont trois plumes. Ceux-là sont de grands savants. Mais quelle honte d'être ignorants ! Faites comme les gens de Queyras. Il parlait ainsi, gravement et paternellement, à défaut d'exemples inventant des paraboles, allant droit au but, avec peu de phrases et beaucoup d'images, ce qui était l'éloquence même de Jésus-Christ, convaincu et persuadant.

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Chapitre IV Les œuvres semblables aux paroles
Sa conversation était affable et gaie. Il se mettait à la portée des deux vieilles femmes qui passaient leur vie près de lui ; quand il riait, c'était le rire d'un écolier. Madame Magloire l'appelait volontiers Votre Grandeur. Un jour, il se leva de son fauteuil et alla à sa bibliothèque chercher un livre. Ce livre était sur un des rayons d'en haut. Comme l'évêque était d'assez petite taille, il ne put y atteindre. – Madame Magloire, dit-il, apportez-moi une chaise. Ma grandeur ne va pas jusqu'à cette planche. Une de ses parentes éloignées, madame la comtesse de Lô, laissait rarement échapper une occasion d'énumérer en sa présence ce qu'elle appelait « les espérances » de ses trois fils. Elle avait plusieurs ascendants fort vieux et proches de la mort dont ses fils étaient naturellement les héritiers. Le plus jeune des trois avait à recueillir d'une grand'tante cent bonnes mille livres de rentes ; le deuxième était substitué au titre de duc de son oncle ; l'aîné devait succéder à la pairie de son aïeul. L'évêque écoutait habituellement en silence ces innocents et pardonnables étalages maternels. Une fois pourtant, il paraissait plus rêveur que de coutume, tandis que madame de Lô renouvelait le détail de toutes ces successions et de toutes ces « espérances ». Elle s'interrompit avec quelque impatience : – Mon Dieu, mon cousin ! mais à quoi songez-vous donc ? – Je songe, dit l'évêque, à quelque chose de singulier qui est, je crois, dans saint Augustin : « Mettez votre espérance dans celui auquel on ne succède point. »

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Une autre fois, recevant une lettre de faire-part du décès d'un gentilhomme du pays, où s'étalaient en une longue page, outre les dignités du défunt, toutes les qualifications féodales et nobiliaires de tous ses parents : – Quel bon dos a la mort ! s'écria-t-il. Quelle admirable charge de titres on lui fait allègrement porter, et comme il faut que les hommes aient de l'esprit pour employer ainsi la tombe à la vanité ! Il avait dans l'occasion une raillerie douce qui contenait presque toujours un sens sérieux. Pendant un carême, un jeune vicaire vint à Digne et prêcha dans la cathédrale. Il fut assez éloquent. Le sujet de son sermon était la charité. Il invita les riches à donner aux indigents, afin d'éviter l'enfer qu'il peignit le plus effroyable qu'il put et de gagner le paradis qu'il fit désirable et charmant. Il y avait dans l'auditoire un riche marchand retiré, un peu usurier, nommé M. Géborand, lequel avait gagné un demimillion à fabriquer de gros draps, des serges, des cadis et des gasquets. De sa vie M. Géborand n'avait fait l'aumône à un malheureux. À partir de ce sermon, on remarqua qu'il donnait tous les dimanches un sou aux vieilles mendiantes du portail de la cathédrale. Elles étaient six à se partager cela. Un jour, l'évêque le vit faisant sa charité et dit à sa sœur avec un sourire : – Voilà monsieur Géborand qui achète pour un sou de paradis. Quand il s'agissait de charité, il ne se rebutait pas, même devant un refus, et il trouvait alors des mots qui faisaient réfléchir. Une fois, il quêtait pour les pauvres dans un salon de la ville. Il y avait là le marquis de Champtercier, vieux, riche, avare, lequel trouvait moyen d'être tout ensemble ultra-royaliste et ultravoltairien. Cette variété a existé. L'évêque, arrivé à lui, lui toucha le bras.

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– Monsieur le marquis, il faut que vous me donniez quelque chose. Le marquis se retourna et répondit sèchement : – Monseigneur, j'ai mes pauvres. – Donnez-les-moi, dit l'évêque. Un jour, dans la cathédrale, il fit ce sermon. « Mes très chers frères, mes bons amis, il y a en France treize cent vingt mille maisons de paysans qui n'ont que trois ouvertures, dix-huit cent dix-sept mille qui ont deux ouvertures, la porte et une fenêtre, et enfin trois cent quarante-six mille cabanes qui n'ont qu'une ouverture, la porte. Et cela, à cause d'une chose qu'on appelle l'impôt des portes et fenêtres. Mettez-moi de pauvres familles, des vieilles femmes, des petits enfants, dans ces logis-là, et voyez les fièvres et les maladies. Hélas ! Dieu donne l'air aux hommes, la loi le leur vend. Je n'accuse pas la loi, mais je bénis Dieu. Dans l'Isère, dans le Var, dans les deux Alpes, les hautes et les basses, les paysans n'ont pas même de brouettes, ils transportent les engrais à dos d'hommes ; ils n'ont pas de chandelles, et ils brûlent des bâtons résineux et des bouts de corde trempés dans la poix résine. C'est comme cela dans tout le pays haut du Dauphiné. Ils font le pain pour six mois, ils le font cuire avec de la bouse de vache séchée. L'hiver, ils cassent ce pain à coups de hache et ils le font tremper dans l'eau vingt-quatre heures pour pouvoir le manger. – Mes frères, ayez pitié ! voyez comme on souffre autour de vous. » Né provençal, il s'était facilement familiarisé avec tous les patois du midi. Il disait : « Eh bé ! moussu, sès sagé ? » comme dans le bas Languedoc. « Onté anaras passa ? » comme dans les basses Alpes. « Puerte un bouen moutou embe un bouen froumage grase », comme dans le haut Dauphiné. Ceci plaisait au peuple, et n'avait pas peu contribué à lui donner accès près de tous les es– 20 –

prits. Il était dans la chaumière et dans la montagne comme chez lui. Il savait dire les choses les plus grandes dans les idiomes les plus vulgaires. Parlant toutes les langues, il entrait dans toutes les âmes. Du reste, il était le même pour les gens du monde et pour les gens du peuple. Il ne condamnait rien hâtivement, et sans tenir compte des circonstances environnantes. Il disait : – Voyons le chemin par où la faute a passé. Étant, comme il se qualifiait lui-même en souriant, un expécheur, il n'avait aucun des escarpements du rigorisme, et il professait assez haut, et sans le froncement de sourcil des vertueux féroces, une doctrine qu'on pourrait résumer à peu près ainsi : « L'homme a sur lui la chair qui est tout à la fois son fardeau et sa tentation. Il la traîne et lui cède. « Il doit la surveiller, la contenir, la réprimer, et ne lui obéir qu'à la dernière extrémité. Dans cette obéissance-là, il peut encore y avoir de la faute ; mais la faute, ainsi faite, est vénielle. C'est une chute, mais une chute sur les genoux, qui peut s'achever en prière. « Être un saint, c'est l'exception ; être un juste, c'est la règle. Errez, défaillez, péchez, mais soyez des justes. « Le moins de péché possible, c'est la loi de l'homme. Pas de péché du tout est le rêve de l'ange. Tout ce qui est terrestre est soumis au péché. Le péché est une gravitation. » Quand il voyait tout le monde crier bien fort et s'indigner bien vite : – Oh ! oh ! disait-il en souriant, il y a apparence que ceci est un gros crime que tout le monde commet. Voilà les hypocrisies effarées qui se dépêchent de protester et de se mettre à couvert. – 21 –

Il était indulgent pour les femmes et les pauvres sur qui pèse le poids de la société humaine. Il disait : – Les fautes des femmes, des enfants, des serviteurs, des faibles, des indigents et des ignorants sont la faute des maris, des pères, des maîtres, des forts, des riches et des savants. Il disait encore : – À ceux qui ignorent, enseignez-leur le plus de choses que vous pourrez ; la société est coupable de ne pas donner l'instruction gratis ; elle répond de la nuit qu'elle produit. Cette âme est pleine d'ombre, le péché s'y commet. Le coupable n'est pas celui qui y fait le péché, mais celui qui y a fait l'ombre. Comme on voit, il avait une manière étrange et à lui de juger les choses. Je soupçonne qu'il avait pris cela dans l'évangile. Il entendit un jour conter dans un salon un procès criminel qu'on instruisait et qu'on allait juger. Un misérable homme, par amour pour une femme et pour l'enfant qu'il avait d'elle, à bout de ressources, avait fait de la fausse monnaie. La fausse monnaie était encore punie de mort à cette époque. La femme avait été arrêtée émettant la première pièce fausse fabriquée par l'homme. On la tenait, mais on n'avait de preuves que contre elle. Elle seule pouvait charger son amant et le perdre en avouant. Elle nia. On insista. Elle s'obstina à nier. Sur ce, le procureur du roi avait eu une idée. Il avait supposé une infidélité de l'amant, et était parvenu, avec des fragments de lettres savamment présentés, à persuader à la malheureuse qu'elle avait une rivale et que cet homme la trompait. Alors, exaspérée de jalousie, elle avait dénoncé son amant, tout avoué, tout prouvé. L'homme était perdu. Il allait être prochainement jugé à Aix avec sa complice. On racontait le fait, et chacun s'extasiait sur l'habileté du magistrat. En mettant la jalousie en jeu, il avait fait jaillir la vérité par la colère, il avait fait sor-

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tir la justice de la vengeance. L'évêque écoutait tout cela en silence. Quand ce fut fini, il demanda : – Où jugera-t-on cet homme et cette femme ? – À la cour d'assises. Il reprit : – Et où jugera-t-on monsieur le procureur du roi ? Il arriva à Digne une aventure tragique. Un homme fut condamné à mort pour meurtre. C'était un malheureux pas tout à fait lettré, pas tout à fait ignorant, qui avait été bateleur dans les foires et écrivain public. Le procès occupa beaucoup la ville. La veille du jour fixé pour l'exécution du condamné, l'aumônier de la prison tomba malade. Il fallait un prêtre pour assister le patient à ses derniers moments. On alla chercher le curé. Il paraît qu'il refusa en disant : Cela ne me regarde pas. Je n'ai que faire de cette corvée et de ce saltimbanque ; moi aussi, je suis malade ; d'ailleurs ce n'est pas là ma place. On rapporta cette réponse à l'évêque qui dit : – Monsieur le curé a raison. Ce n'est pas sa place, c'est la mienne. Il alla sur-le-champ à la prison, il descendit au cabanon du « saltimbanque », il l'appela par son nom, lui prit la main et lui parla. Il passa toute la journée et toute la nuit près de lui, oubliant la nourriture et le sommeil, priant Dieu pour l'âme du condamné et priant le condamné pour la sienne propre. Il lui dit les meilleures vérités qui sont les plus simples. Il fut père, frère, ami ; évêque pour bénir seulement. Il lui enseigna tout, en le rassurant et en le consolant. Cet homme allait mourir désespéré. La mort était pour lui comme un abîme. Debout et frémissant sur ce seuil lugubre, il reculait avec horreur. Il n'était pas assez ignorant pour être absolument indifférent. Sa condamnation, secousse profonde, avait en – 23 –

quelque sorte rompu çà et là autour de lui cette cloison qui nous sépare du mystère des choses et que nous appelons la vie. Il regardait sans cesse au dehors de ce monde par ces brèches fatales, et ne voyait que des ténèbres. L'évêque lui fit voir une clarté. Le lendemain, quand on vint chercher le malheureux, l'évêque était là. Il le suivit. Il se montra aux yeux de la foule en camail violet et avec sa croix épiscopale au cou, côte à côte avec ce misérable lié de cordes. Il monta sur la charrette avec lui, il monta sur l'échafaud avec lui. Le patient, si morne et si accablé la veille, était rayonnant. Il sentait que son âme était réconciliée et il espérait Dieu. L'évêque l'embrassa, et, au moment où le couteau allait tomber, il lui dit : – Celui que l'homme tue, Dieu le ressuscite ; celui que les frères chassent retrouve le Père. Priez, croyez, entrez dans la vie ! le Père est là. Quand il redescendit de l'échafaud, il avait quelque chose dans son regard qui fit ranger le peuple. On ne savait ce qui était le plus admirable de sa pâleur ou de sa sérénité. En rentrant à cet humble logis qu'il appelait en souriant son palais, il dit à sa sœur : – Je viens d'officier pontificalement. Comme les choses les plus sublimes sont souvent aussi les choses les moins comprises, il y eut dans la ville des gens qui dirent, en commentant cette conduite de l'évêque : « C'est de l'affectation. » Ceci ne fut du reste qu'un propos de salons. Le peuple, qui n'entend pas malice aux actions saintes, fut attendri et admira. Quant à l'évêque, avoir vu la guillotine fut pour lui un choc, et il fut longtemps à s'en remettre.

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L'échafaud, en effet, quand il est là, dressé et debout, a quelque chose qui hallucine. On peut avoir une certaine indifférence sur la peine de mort, ne point se prononcer, dire oui et non, tant qu'on n'a pas vu de ses yeux une guillotine ; mais si l'on en rencontre une, la secousse est violente, il faut se décider et prendre parti pour ou contre. Les uns admirent, comme de Maistre4 ; les autres exècrent, comme Beccaria. La guillotine est la concrétion de la loi ; elle se nomme vindicte ; elle n'est pas neutre, et ne vous permet pas de rester neutre. Qui l'aperçoit frissonne du plus mystérieux des frissons. Toutes les questions sociales dressent autour de ce couperet leur point d'interrogation. L'échafaud est vision. L'échafaud n'est pas une charpente, l'échafaud n'est pas une machine, l'échafaud n'est pas une mécanique inerte faite de bois, de fer et de cordes. Il semble que ce soit une sorte d'être qui a je ne sais quelle sombre initiative ; on dirait que cette charpente voit, que cette machine entend, que cette mécanique comprend, que ce bois, ce fer et ces cordes veulent. Dans la rêverie affreuse où sa présence jette l'âme, l'échafaud apparaît terrible et se mêlant de ce qu'il fait. L'échafaud est le complice du bourreau ; il dévore ; il mange de la chair, il boit du sang. L'échafaud est une sorte de monstre fabriqué par le juge et par le charpentier, un spectre qui semble vivre d'une espèce de vie épouvantable faite de toute la mort qu'il a donnée. Aussi l'impression fut-elle horrible et profonde ; le lendemain de l'exécution et beaucoup de jours encore après, l'évêque parut accablé. La sérénité presque violente du moment funèbre avait disparu : le fantôme de la justice sociale l'obsédait. Lui qui d'ordinaire revenait de toutes ses actions avec une satisfaction si rayonnante, il semblait qu'il se fît un reproche. Par moments, il se parlait à lui-même, et bégayait à demi-voix des monologues lugubres. En voici un que sa sœur entendit un soir et recueillit :

J. de Maistre : Les Soirées de Saint-Pétersbourg (1821) ; César de Beccaria (1738-1794) : Traité des délits et des peines (1754).

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– Je ne croyais pas que cela fût si monstrueux. C'est un tort de s'absorber dans la loi divine au point de ne plus s'apercevoir de la loi humaine. La mort n'appartient qu'à Dieu. De quel droit les hommes touchent-ils à cette chose inconnue ? Avec le temps ces impressions s'atténuèrent, et probablement s'effacèrent. Cependant on remarqua que l'évêque évitait désormais de passer sur la place des exécutions. On pouvait appeler M. Myriel à toute heure au chevet des malades et des mourants. Il n'ignorait pas que là était son plus grand devoir et son plus grand travail. Les familles veuves ou orphelines n'avaient pas besoin de le demander, il arrivait de lui-même. Il savait s'asseoir et se taire de longues heures auprès de l'homme qui avait perdu la femme qu'il aimait, de la mère qui avait perdu son enfant. Comme il savait le moment de se taire, il savait aussi le moment de parler. Ô admirable consolateur ! il ne cherchait pas à effacer la douleur par l'oubli, mais à l'agrandir et à la dignifier par l'espérance. Il disait : – Prenez garde à la façon dont vous vous tournez vers les morts. Ne songez pas à ce qui pourrit. Regardez fixement. Vous apercevrez la lueur vivante de votre mort bien-aimé au fond du ciel. Il savait que la croyance est saine. Il cherchait à conseiller et à calmer l'homme désespéré en lui indiquant du doigt l'homme résigné, et à transformer la douleur qui regarde une fosse en lui montrant la douleur qui regarde une étoile.

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Chapitre V Que monseigneur Bienvenu faisait durer trop longtemps ses soutanes
La vie intérieure de M. Myriel était pleine des mêmes pensées que sa vie publique. Pour qui eût pu la voir de près, c'eût été un spectacle grave et charmant que cette pauvreté volontaire dans laquelle vivait M. l'évêque de Digne. Comme tous les vieillards et comme la plupart des penseurs, il dormait peu5. Ce court sommeil était profond. Le matin il se recueillait pendant une heure, puis il disait sa messe, soit à la cathédrale, soit dans son oratoire. Sa messe dite, il déjeunait d'un pain de seigle trempé dans le lait de ses vaches. Puis il travaillait. Un évêque est un homme fort occupé ; il faut qu'il reçoive tous les jours le secrétaire de l'évêché, qui est d'ordinaire un chanoine, presque tous les jours ses grands vicaires. Il a des congrégations à contrôler, des privilèges à donner, toute une librairie ecclésiastique à examiner, paroissiens, catéchismes diocésains, livres d'heures, etc., des mandements à écrire, des prédications à autoriser, des curés et des maires à mettre d'accord, une correspondance cléricale, une correspondance administrative, d'un côté l'état, de l'autre le Saint-Siège, mille affaires. Le temps que lui laissaient ces mille affaires, ses offices et son bréviaire, il le donnait d'abord aux nécessiteux, aux malades et aux affligés ; le temps que les affligés, les malades et les nécessiteux lui laissaient, il le donnait au travail. Tantôt il bêchait la terre dans son jardin, tantôt il lisait et écrivait. Il n'avait qu'un mot pour ces deux sortes de travail ; il appelait cela jardiner.

Trait autobiographique. Il y en a beaucoup d'autres dans le personnage.

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– L'esprit est un jardin, disait-il. À midi, il dînait. Le dîner ressemblait au déjeuner. Vers deux heures, quand le temps était beau, il sortait et se promenait à pied dans la campagne ou dans la ville, entrant souvent dans les masures. On le voyait cheminer seul, tout à ses pensées, l'œil baissé, appuyé sur sa longue canne, vêtu de sa douillette violette ouatée et bien chaude, chaussé de bas violets dans de gros souliers, et coiffé de son chapeau plat qui laissait passer par ses trois cornes trois glands d'or à graine d'épinards. C'était une fête partout où il paraissait. On eût dit que son passage avait quelque chose de réchauffant et de lumineux. Les enfants et les vieillards venaient sur le seuil des portes pour l'évêque comme pour le soleil. Il bénissait et on le bénissait. On montrait sa maison à quiconque avait besoin de quelque chose. Çà et là, il s'arrêtait, parlait aux petits garçons et aux petites filles et souriait aux mères. Il visitait les pauvres tant qu'il avait de l'argent ; quand il n'en avait plus, il visitait les riches. Comme il faisait durer ses soutanes beaucoup de temps, et qu'il ne voulait pas qu'on s'en aperçût, il ne sortait jamais dans la ville autrement qu'avec sa douillette violette. Cela le gênait un peu en été. Le soir à huit heures et demie il soupait avec sa sœur, madame Magloire debout derrière eux et les servant à table. Rien de plus frugal que ce repas. Si pourtant l'évêque avait un de ses curés à souper, madame Magloire en profitait pour servir à Monseigneur quelque excellent poisson des lacs ou quelque fin gibier de la montagne. Tout curé était un prétexte à bon repas ; l'évêque se laissait faire. Hors de là, son ordinaire ne se composait guère que de légumes cuits dans l'eau et de soupe à l'huile. Aussi disait-on dans la ville : – 28 –

– Quand l'évêque fait pas chère de curé, il fait chère de trappiste. Après son souper, il causait pendant une demi-heure avec mademoiselle Baptistine et madame Magloire ; puis il rentrait dans sa chambre et se remettait à écrire, tantôt sur des feuilles volantes, tantôt sur la marge de quelque in-folio. Il était lettré et quelque peu savant. Il a laissé cinq ou six manuscrits assez curieux ; entre autres une dissertation sur le verset de la Genèse : Au commencement l'esprit de Dieu flottait sur les eaux6. Il confronte avec ce verset trois textes : la version arabe qui dit : Les vents de Dieu soufflaient ; Flavius Josèphe qui dit : Un vent d'en haut se précipitait sur la terre, et enfin la paraphrase chaldaïque d'Onkelos qui porte : Un vent venant de Dieu soufflait sur la face des eaux. Dans une autre dissertation, il examine les œuvres théologiques de Hugo7, évêque de Ptolémaïs, arrière-grand-oncle de celui qui écrit ce livre, et il établit qu'il faut attribuer à cet évêque les divers opuscules publiés, au siècle dernier, sous le pseudonyme de Barleycourt. Parfois au milieu d'une lecture, quel que fût le livre qu'il eût entre les mains, il tombait tout à coup dans une méditation profonde, d'où il ne sortait que pour écrire quelques lignes sur les pages mêmes du volume. Ces lignes souvent n'ont aucun rapport avec le livre qui les contient. Nous avons sous les yeux une note écrite par lui sur une des marges d'un in-quarto intitulé : Correspondance du lord Germain avec les généraux Clinton, Cornwal-

Genèse, I, 2. 7 Cette parenté avec Charles-Louis Hugo (1667-1739), évêque in partibus de Ptolémaïs, historien lorrain, semble romanesque. Elle appartient néanmoins à la légende familiale. V. Hugo à A. Caise, le 20 mars 1867 : « La parenté de l'évêque de Ptolémaïs est une tradition dans ma famille, je n'ai jamais su que ce que mon père m'en a dit. […] Les Hugo dont je descends sont, je crois, une branche cadette, et peutêtre bâtarde, déchue par indigence et misère. »

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lis et les amiraux de la station de l'Amérique. À Versailles, chez Poinçot, libraire, et à Paris, chez Pissot, libraire, quai des Augustins. Voici cette note : « Ô vous qui êtes ! « L'Ecclésiaste vous nomme Toute-Puissance, les Macchabées vous nomment Créateur, l'Épître aux Éphésiens vous nomme Liberté, Baruch vous nomme Immensité, les Psaumes vous nomment Sagesse et Vérité, Jean vous nomme Lumière, les Rois vous nomment Seigneur, l'Exode vous appelle Providence, le Lévitique Sainteté, Esdras Justice, la création vous nomme Dieu, l'homme vous nomme Père ; mais Salomon vous nomme Miséricorde, et c'est là le plus beau de tous vos noms8. » Vers neuf heures du soir, les deux femmes se retiraient et montaient à leurs chambres au premier, le laissant jusqu'au matin seul au rez-de-chaussée. Ici il est nécessaire que nous donnions une idée exacte du logis de M. l'évêque de Digne.

Outre que l'exactitude des références témoigne de la lecture assidue de ces textes par Hugo (en 1846 notamment), on notera que Dieu partage ici avec les misérables cette forme d'anonymat qui résulte de la multiplicité des noms.

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Chapitre VI Par qui il faisait garder sa maison
La maison qu'il habitait se composait, nous l'avons dit, d'un rez-de-chaussée et d'un seul étage : trois pièces au rez-dechaussée, trois chambres au premier, au-dessus un grenier. Derrière la maison, un jardin d'un quart d'arpent. Les deux femmes occupaient le premier. L'évêque logeait en bas. La première pièce, qui s'ouvrait sur la rue, lui servait de salle à manger, la deuxième de chambre à coucher, et la troisième d'oratoire. On ne pouvait sortir de cet oratoire sans passer par la chambre à coucher, et sortir de la chambre à coucher sans passer par la salle à manger. Dans l'oratoire, au fond, il y avait une alcôve fermée, avec un lit pour les cas d'hospitalité. M. l'évêque offrait ce lit aux curés de campagne que des affaires ou les besoins de leur paroisse amenaient à Digne. La pharmacie de l'hôpital, petit bâtiment ajouté à la maison et pris sur le jardin, avait été transformée en cuisine et en cellier. Il y avait en outre dans le jardin une étable qui était l'ancienne cuisine de l'hospice et où l'évêque entretenait deux vaches. Quelle que fût la quantité de lait qu'elles lui donnassent, il en envoyait invariablement tous les matins la moitié aux malades de l'hôpital. – Je paye ma dîme, disait-il. Sa chambre était assez grande et assez difficile à chauffer dans la mauvaise saison. Comme le bois est très cher à Digne, il avait imaginé de faire faire dans l'étable à vaches un compartiment fermé d'une cloison en planches. C'était là qu'il passait ses soirées dans les grands froids. Il appelait cela son salon d'hiver. Il n'y avait dans ce salon d'hiver, comme dans la salle à manger, d'autres meubles qu'une table de bois blanc, carrée, et quatre chaises de paille. La salle à manger était ornée en outre d'un vieux buffet peint en rose à la détrempe. Du buffet pareil, convenable– 31 –

ment habillé de napperons blancs et de fausses dentelles, l'évêque avait fait l'autel qui décorait son oratoire. Ses pénitentes riches et les saintes femmes de Digne s'étaient souvent cotisées pour faire les frais d'un bel autel neuf à l'oratoire de monseigneur ; il avait chaque fois pris l'argent et l'avait donné aux pauvres. – Le plus beau des autels, disait-il, c'est l'âme d'un malheureux consolé qui remercie Dieu. Il avait dans son oratoire deux chaises prie-Dieu en paille, et un fauteuil à bras également en paille dans sa chambre à coucher. Quand par hasard il recevait sept ou huit personnes à la fois, le préfet, ou le général, ou l'état-major du régiment en garnison, ou quelques élèves du petit séminaire, on était obligé d'aller chercher dans l'étable les chaises du salon d'hiver, dans l'oratoire les prieDieu, et le fauteuil dans la chambre à coucher ; de cette façon, on pouvait réunir jusqu'à onze sièges pour les visiteurs. À chaque nouvelle visite on démeublait une pièce. Il arrivait parfois qu'on était douze9 ; alors l'évêque dissimulait l'embarras de la situation en se tenant debout devant la cheminée si c'était l'hiver, ou en proposant un tour dans le jardin si c'était l'été. Il y avait bien encore dans l'alcôve fermée une chaise, mais elle était à demi dépaillée et ne portait que sur trois pieds, ce qui faisait qu'elle ne pouvait servir qu'appuyée contre le mur. Mademoiselle Baptistine avait bien aussi dans sa chambre une très grande bergère en bois jadis doré et revêtue de pékin à fleurs, mais on avait été obligé de monter cette bergère au premier par la

Ce n'est que lorsque le Christ s'ajoute aux douze apôtres qu'on est treize à table.

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fenêtre, l'escalier étant trop étroit ; elle ne pouvait donc pas compter parmi les en-cas du mobilier. L'ambition de mademoiselle Baptistine eût été de pouvoir acheter un meuble de salon en velours d'Utrecht jaune à rosaces et en acajou à cou de cygne, avec canapé. Mais cela eût coûté au moins cinq cents francs, et, ayant vu qu'elle n'avait réussi à économiser pour cet objet que quarante-deux francs dix sous en cinq ans, elle avait fini par y renoncer. D'ailleurs qui est-ce qui atteint son idéal ? Rien de plus simple à se figurer que la chambre à coucher de l'évêque. Une porte-fenêtre donnant sur le jardin, vis-à-vis le lit ; un lit d'hôpital, en fer avec baldaquin de serge verte ; dans l'ombre du lit, derrière un rideau, les ustensiles de toilette trahissant encore les anciennes habitudes élégantes de l'homme du monde ; deux portes, l'une près de la cheminée, donnant dans l'oratoire ; l'autre, près de la bibliothèque, donnant dans la salle à manger ; la bibliothèque, grande armoire vitrée pleine de livres ; la cheminée, de bois peint en marbre, habituellement sans feu ; dans la cheminée, une paire de chenets en fer ornés de deux vases à guirlandes et cannelures jadis argentés à l'argent haché, ce qui était un genre de luxe épiscopal ; au-dessus, à l'endroit où d'ordinaire on met la glace, un crucifix de cuivre désargenté fixé sur un velours noir râpé dans un cadre de bois dédoré. Près de la portefenêtre, une grande table avec un encrier, chargée de papiers confus et de gros volumes. Devant la table, le fauteuil de paille. Devant le lit, un prie-Dieu, emprunté à l'oratoire. Deux portraits dans des cadres ovales étaient accrochés au mur des deux côtés du lit. De petites inscriptions dorées sur le fond neutre de la toile à côté des figures indiquaient que les portraits représentaient, l'un, l'abbé de Chaliot, évêque de SaintClaude, l'autre, l'abbé Tourteau, vicaire général d'Agde, abbé de Grand-Champ, ordre de Cîteaux, diocèse de Chartres. L'évêque, en succédant dans cette chambre aux malades de l'hôpital, y avait trouvé ces portraits et les y avait laissés. C'étaient des prêtres, probablement des donateurs : deux motifs pour qu'il les respec– 33 –

tât. Tout ce qu'il savait de ces deux personnages, c'est qu'ils avaient été nommés par le roi, l'un à son évêché, l'autre à son bénéfice, le même jour, le 27 avril 1785. Madame Magloire ayant décroché les tableaux pour en secouer la poussière, l'évêque avait trouvé cette particularité écrite d'une encre blanchâtre sur un petit carré de papier jauni par le temps, collé avec quatre pains à cacheter derrière le portrait de l'abbé de Grand-Champ. Il avait à sa fenêtre un antique rideau de grosse étoffe de laine qui finit par devenir tellement vieux que, pour éviter la dépense d'un neuf, madame Magloire fut obligée de faire une grande couture au beau milieu. Cette couture dessinait une croix. L'évêque le faisait souvent remarquer. – Comme cela fait bien ! disait-il. Toutes les chambres de la maison, au rez-de-chaussée ainsi qu'au premier, sans exception, étaient blanchies au lait de chaux, ce qui est une mode de caserne et d'hôpital. Cependant, dans les dernières années, madame Magloire retrouva, comme on le verra plus loin, sous le papier badigeonné, des peintures qui ornaient l'appartement de mademoiselle Baptistine. Avant d'être l'hôpital, cette maison avait été le parloir aux bourgeois10. De là cette décoration. Les chambres étaient pavées de briques rouges qu'on lavait toutes les semaines, avec des nattes de paille tressée devant tous les lits. Du reste, ce logis, tenu par deux femmes, était du haut en bas d'une propreté exquise. C'était le seul luxe que l'évêque permit. Il disait :

Quelque chose comme la salle du conseil municipal. Siège des libertés bourgeoises, hôpital, logis d'un évêque qui est un juste, l'histoire de cette maison, comme celle de la famille de Mgr Bienvenu, résume le côté lumineux de l'histoire des temps modernes. Par antithèse, voir I, 7, 7.

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– Cela ne prend rien aux pauvres. Il faut convenir cependant qu'il lui restait de ce qu'il avait possédé jadis six couverts d'argent et une grande cuiller à soupe que madame Magloire regardait tous les jours avec bonheur reluire splendidement sur la grosse nappe de toile blanche. Et comme nous peignons ici l'évêque de Digne tel qu'il était, nous devons ajouter qu'il lui était arrivé plus d'une fois de dire : – Je renoncerais difficilement à manger dans de l'argenterie. Il faut ajouter à cette argenterie deux gros flambeaux d'argent massif qui lui venaient de l'héritage d'une grand'tante. Ces flambeaux portaient deux bougies de cire et figuraient habituellement sur la cheminée de l'évêque. Quand il avait quelqu'un à dîner, madame Magloire allumait les deux bougies et mettait les deux flambeaux sur la table. Il y avait dans la chambre même de l'évêque, à la tête de son lit, un petit placard dans lequel madame Magloire serrait chaque soir les six couverts d'argent et la grande cuiller. Il faut dire qu'on n'en ôtait jamais la clef. Le jardin, un peu gâté par les constructions assez laides dont nous avons parlé, se composait de quatre allées en croix rayonnant autour d'un puisard ; une autre allée faisait tout le tour du jardin et cheminait le long du mur blanc dont il était enclos. Ces allées laissaient entre elles quatre carrés bordés de buis. Dans trois, madame Magloire cultivait des légumes ; dans le quatrième, l'évêque avait mis des fleurs. Il y avait çà et là quelques arbres fruitiers. Une fois madame Magloire lui avait dit avec une sorte de malice douce :

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– Monseigneur, vous qui tirez parti de tout, voilà pourtant un carré inutile. Il vaudrait mieux avoir là des salades que des bouquets. – Madame Magloire, répondit l'évêque, vous vous trompez. Le beau est aussi utile que l'utile. Il ajouta après un silence : – Plus peut-être. Ce carré, composé de trois ou quatre plates-bandes, occupait M. l'évêque presque autant que ses livres. Il y passait volontiers une heure ou deux, coupant, sarclant, et piquant çà et là des trous en terre où il mettait des graines. Il n'était pas aussi hostile aux insectes qu'un jardinier l'eût voulu. Du reste, aucune prétention à la botanique ; il ignorait les groupes et le solidisme ; il ne cherchait pas le moins du monde à décider entre Tournefort et la méthode naturelle ; il ne prenait parti ni pour les utricules contre les cotylédons, ni pour Jussieu contre Linné. Il n'étudiait pas les plantes ; il aimait les fleurs. Il respectait beaucoup les savants, il respectait encore plus les ignorants, et, sans jamais manquer à ces deux respects, il arrosait ses plates-bandes chaque soir d'été avec un arrosoir de fer-blanc peint en vert. La maison n'avait pas une porte qui fermât à clef. La porte de la salle à manger qui, nous l'avons dit, donnait de plain-pied sur la place de la cathédrale, était jadis armée de serrures et de verrous comme une porte de prison. L'évêque avait fait ôter toutes ces ferrures, et cette porte, la nuit comme le jour, n'était fermée qu'au loquet. Le premier passant venu, à quelque heure que ce fût, n'avait qu'à la pousser. Dans les commencements, les deux femmes avaient été fort tourmentées de cette porte jamais close ; mais M. de Digne leur avait dit : – Faites mettre des verrous à vos chambres, si cela vous plaît. – 36 –

Elles avaient fini par partager sa confiance ou du moins par faire comme si elles la partageaient. Madame Magloire seule avait de temps en temps des frayeurs. Pour ce qui est de l'évêque, on peut trouver sa pensée expliquée ou du moins indiquée dans ces trois lignes écrites par lui sur la marge d'une bible : « Voici la nuance : la porte du médecin ne doit jamais être fermée ; la porte du prêtre doit toujours être ouverte. » Sur un autre livre, intitulé Philosophie de la science médicale, il avait écrit cette autre note : « Est-ce que je ne suis pas médecin comme eux ? Moi aussi j'ai mes malades ; d'abord j'ai les leurs, qu'ils appellent les malades ; et puis j'ai les miens, que j'appelle les malheureux. » Ailleurs encore il avait écrit : « Ne demandez pas son nom à qui vous demande un gîte. C'est surtout celui-là que son nom embarrasse qui a besoin d'asile. » Il advint qu'un digne curé, je ne sais plus si c'était le curé de Couloubroux ou le curé de Pompierry, s'avisa de lui demander un jour, probablement à l'instigation de madame Magloire, si Monseigneur était bien sûr de ne pas commettre jusqu'à un certain point une imprudence en laissant jour et nuit sa porte ouverte à la disposition de qui voulait entrer, et s'il ne craignait pas enfin qu'il n'arrivât quelque malheur dans une maison si peu gardée. L'évêque lui toucha l'épaule avec une gravité douce et lui dit : – Nisi Dominus custodierit domum, in vanum vigilant qui custodiunt eam11. Puis il parla d'autre chose. Il disait assez volontiers :

« Ceux-là veillent en vain qui gardent la demeure que Dieu ne garde pas. » Ce psaume 126, traduit par Hugo sur un de ses albums de voyage de 1839, éclaire l'énigme du titre.

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– Il y a la bravoure du prêtre comme il y a la bravoure du colonel de dragons. Seulement, ajoutait-il, la nôtre doit être tranquille.

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Chapitre VII Cravatte
Ici se place naturellement un fait que nous ne devons pas omettre, car il est de ceux qui font le mieux voir quel homme c'était que M. l'évêque de Digne. Après la destruction de la bande de Gaspard Bès qui avait infesté les gorges d'Ollioules, un de ses lieutenants, Cravatte12, se réfugia dans la montagne. Il se cacha quelque temps avec ses bandits, reste de la troupe de Gaspard Bès, dans le comté de Nice, puis gagna le Piémont, et tout à coup reparut en France, du côté de Barcelonnette. On le vit à Jauziers d'abord, puis aux Tuiles. Il se cacha dans les cavernes du Joug-de-l'Aigle, et de là il descendait vers les hameaux et les villages par les ravins de l'Ubaye et de l'Ubayette. Il osa même pousser jusqu'à Embrun, pénétra une nuit dans la cathédrale et dévalisa la sacristie. Ses brigandages désolaient le pays. On mit la gendarmerie à ses trousses, mais en vain. Il échappait toujours ; quelquefois il résistait de vive force. C'était un hardi misérable. Au milieu de toute cette terreur, l'évêque arriva. Il faisait sa tournée. Au Chastelar, le maire vint le trouver et l'engagea à rebrousser chemin. Cravatte tenait la montagne jusqu'à l'Arche, et au-delà. Il y avait danger, même avec une escorte. C'était exposer inutilement trois ou quatre malheureux gendarmes. – Aussi, dit l'évêque, je compte aller sans escorte. – Y pensez-vous, monseigneur ? s'écria le maire.

Lors de son voyage dans le Midi d'octobre 1839, Hugo passant par les gorges d'Ollioules près de Toulon, avait enregistré ce que la tradition locale disait de Gaspard Bes, bandit exécuté à Aix en 1781. Mais aucun Cravatte n'apparaît dans ses notes.

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– J'y pense tellement, que je refuse absolument les gendarmes et que je vais partir dans une heure. – Partir ? – Partir. – Seul ? – Seul. – Monseigneur ! vous ne ferez pas cela. – Il y a là, dans la montagne, reprit l'évêque, une humble petite commune grande comme ça, que je n'ai pas vue depuis trois ans. Ce sont mes bons amis. De doux et honnêtes bergers. Ils possèdent une chèvre sur trente qu'ils gardent. Ils font de fort jolis cordons de laine de diverses couleurs, et ils jouent des airs de montagne sur de petites flûtes à six trous. Ils ont besoin qu'on leur parle de temps en temps du bon Dieu. Que diraient-ils d'un évêque qui a peur ? Que diraient-ils si je n'y allais pas ? – Mais, monseigneur, les brigands ! Si vous rencontrez les brigands ! – Tiens, dit l'évêque, j'y songe. Vous avez raison. Je puis les rencontrer. Eux aussi doivent avoir besoin qu'on leur parle du bon Dieu. – Monseigneur ! mais c'est une bande ! c'est un troupeau de loups ! – Monsieur le maire, c'est peut-être précisément de ce troupeau que Jésus me fait le pasteur. Qui sait les voies de la Providence ?

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– Monseigneur, ils vous dévaliseront. – Je n'ai rien. – Ils vous tueront. – Un vieux bonhomme de prêtre qui passe en marmottant ses momeries ? Bah ! à quoi bon ? – Ah ! mon Dieu ! si vous alliez les rencontrer ! – Je leur demanderai l'aumône pour mes pauvres. – Monseigneur, n'y allez pas, au nom du ciel ! vous exposez votre vie. – Monsieur le maire, dit l'évêque, n'est-ce décidément que cela ? Je ne suis pas en ce monde pour garder ma vie, mais pour garder les âmes13. Il fallut le laisser faire. Il partit, accompagné seulement d'un enfant qui s'offrit à lui servir de guide. Son obstination fit bruit dans le pays, et effraya très fort. Il ne voulut emmener ni sa sœur ni madame Magloire. Il traversa la montagne à mulet, ne rencontra personne, et arriva sain et sauf chez ses « bons amis » les bergers. Il y resta quinze jours, prêchant, administrant, enseignant, moralisant. Lorsqu'il fut proche de son départ, il résolut de chanter pontificalement un Te Deum. Il en parla au curé. Mais comment faire ? pas d'ornements épiscopaux. On ne pouvait mettre à sa disposition qu'une chétive

L'ébauche de ce dialogue, et notamment de cette phrase, a été notée par Hugo sur un album de voyage de 1839.

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sacristie de village avec quelques vieilles chasubles de damas usé ornées de galons faux. – Bah ! dit l'évêque. Monsieur le curé, annonçons toujours au prône notre Te Deum. Cela s'arrangera. On chercha dans les églises d'alentour. Toutes les magnificences de ces humbles paroisses réunies n'auraient pas suffi à vêtir convenablement un chantre de cathédrale. Comme on était dans cet embarras, une grande caisse fut apportée et déposée au presbytère pour M. l'évêque par deux cavaliers inconnus qui repartirent sur-le-champ. On ouvrit la caisse ; elle contenait une chape de drap d'or, une mitre ornée de diamants, une croix archiépiscopale, une crosse magnifique, tous les vêtements pontificaux volés un mois auparavant au trésor de Notre-Dame d'Embrun. Dans la caisse, il y avait un papier sur lequel étaient écrits ces mots : Cravatte à monseigneur Bienvenu. – Quand je disais que cela s'arrangerait ! dit l'évêque. Puis il ajouta en souriant : – À qui se contente d'un surplis de curé, Dieu envoie une chape d'archevêque. – Monseigneur, murmura le curé en hochant la tête avec un sourire, Dieu, ou le diable. L'évêque regarda fixement le curé et reprit avec autorité : – Dieu ! Quand il revint au Chastelar, et tout le long de la route, on venait le regarder par curiosité. Il retrouva au presbytère du Chastelar mademoiselle Baptistine et madame Magloire qui l'attendaient, et il dit à sa sœur : – 42 –

– Eh bien, avais-je raison ? Le pauvre prêtre est allé chez ces pauvres montagnards les mains vides, il en revient les mains pleines. J'étais parti n'emportant que ma confiance en Dieu ; je rapporte le trésor d'une cathédrale. Le soir, avant de se coucher, il dit encore : – Ne craignons jamais les voleurs ni les meurtriers. Ce sont là les dangers du dehors, les petits dangers. Craignons-nous nousmêmes. Les préjugés, voilà les voleurs ; les vices, voilà les meurtriers. Les grands dangers sont au dedans de nous. Qu'importe ce qui menace notre tête ou notre bourse ! Ne songeons qu'à ce qui menace notre âme. Puis se tournant vers sa sœur : – Ma sœur, de la part du prêtre jamais de précaution contre le prochain. Ce que le prochain fait, Dieu le permet. Bornonsnous à prier Dieu quand nous croyons qu'un danger arrive sur nous. Prions-le, non pour nous, mais pour que notre frère ne tombe pas en faute à notre occasion. Du reste, les événements étaient rares dans son existence. Nous racontons ceux que nous savons ; mais d'ordinaire il passait sa vie à faire toujours les mêmes choses aux mêmes moments. Un mois de son année ressemblait à une heure de sa journée. Quant à ce que devint « le trésor » de la cathédrale d'Embrun, on nous embarrasserait de nous interroger là-dessus. C'étaient là de bien belles choses, et bien tentantes, et bien bonnes à voler au profit des malheureux. Volées, elles l'étaient déjà d'ailleurs. La moitié de l'aventure était accomplie ; il ne restait plus qu'à changer la direction du vol, et qu'à lui faire faire un petit bout de chemin du côté des pauvres. Nous n'affirmons rien du reste à ce sujet. Seulement on a trouvé dans les papiers de l'évêque une note assez obscure qui se rapporte peut-être à cette affaire, et qui est – 43 –

ainsi conçue : La question est de savoir si cela doit faire retour à la cathédrale ou à l'hôpital.

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Chapitre VIII Philosophie après boire
Le sénateur dont il a été parlé plus haut était un homme entendu qui avait fait son chemin avec une rectitude inattentive à toutes ces rencontres qui font obstacle et qu'on nomme conscience, foi jurée, justice, devoir ; il avait marché droit à son but et sans broncher une seule fois dans la ligne de son avancement et de son intérêt. C'était un ancien procureur, attendri par le succès, pas méchant homme du tout, rendant tous les petits services qu'il pouvait à ses fils, à ses gendres, à ses parents, même à des amis ; ayant sagement pris de la vie les bons côtés, les bonnes occasions, les bonnes aubaines. Le reste lui semblait assez bête. Il était spirituel, et juste assez lettré pour se croire un disciple d'Épicure en n'étant peut-être qu'un produit de Pigault-Lebrun14. Il riait volontiers, et agréablement, des choses infinies et éternelles, et des « billevesées du bonhomme évêque ». Il en riait quelquefois, avec une aimable autorité, devant M. Myriel lui-même, qui écoutait. À je ne sais plus quelle cérémonie demi-officielle, le comte*** (ce sénateur) et M. Myriel durent dîner chez le préfet. Au dessert, le sénateur, un peu égayé, quoique toujours digne, s'écria : – Parbleu, monsieur l'évêque, causons. Un sénateur et un évêque se regardent difficilement sans cligner de l'œil. Nous sommes deux augures. Je vais vous faire un aveu. J'ai ma philosophie.

Pigault-Lcbrun (1753-1835), comédien, dramaturge, militaire, auteur enfin de romans licencieux et antireligieux. A travers ce polygraphe voltairien, Hugo vise le scepticisme médiocre des gens en place après la Révolution. Il sera l'un des auteurs favoris de Thénardier, voir I, 4, 2.

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reprit : – Soyons bons enfants. que le marquis d'Argens. Elle n'est bonne qu'à produire des gens maigres qui songent creux. l'hypothèse Jéhovah me fatigue. Le sénateur poursuivit : – Je hais Diderot . Alors à quoi bon le Père éternel ? Monsieur l'évêque. Hobbes et M.– Et vous avez raison. Hobbes) et de deux obscurs « philosophes » du XVIIIe siècle. – Comme vous-même. article Dieu. Supposez la goutte plus grosse et la cuillerée plus grande. au fond croyant en Dieu. et plus bigot que Voltaire. interrompit l'évêque. J'ai dans ma bibliothèque tous mes philosophes dorés sur tranche. À bas ce grand Tout qui me tracasse ! Vive Zéro qui me laisse tran- Juxtaposition surprenante de grands penseurs (Pyrrhon. c'est l'anguille. Le sénateur. un déclamateur et un révolutionnaire. Vous êtes sur le lit de pourpre. Pyrrhon. Naigeon15 ne sont pas des maroufles. et il a eu tort . dit l'évêque. répondit l'évêque. L'homme. Voltaire s'est moqué de Needham. Comme on fait sa philosophie on se couche. monsieur le sénateur. car les anguilles de Needham16 prouvent que Dieu est inutile. vous avez le monde. c'est un idéologue. reprit le sénateur. pour avoir établi et concilié génération spontanée et croyance en Dieu. – Bons diables même. Une goutte de vinaigre dans une cuillerée de pâte de farine supplée le fiat lux. monsieur le comte. 15 – 46 – . 16 Needham (1713-1781). – Je vous déclare. encouragé. raillé par Voltaire dans son Dictionnaire philosophique.

Dieu est une sonnette monstre. Monsieur l'évêque. Quel bon rêve ! Après ma mort. Et puis. Un mixte donc du J. et du Monde. ni mal . Aidez-moi donc. et vous riez. Nous sommes au sommet . Creusons tout à fait. Ta ta ta. on aura des ailes bleues aux omoplates. au XIXe siècle. 18 Équivalent. 17 – 47 – . là-bas. Faites donc saisir une poignée de cendre par une main d'ombre. on sera ange. l'immortalité de l'homme est un écoute-s'il-pleut. Alors elle vous donne des joies exquises. de notre Journal officiel. il faut que je me casse la tête sur le bien et le mal. nous qui sommes des initiés et qui avons levé la jupe d'Isis : il n'y a ni bien. sur le fas et le nefas17. Que l'homme ait un autre avenir. Quand ? après ma mort. Le Moniteur publiait les débats des Assemblées mais aussi des articles d'actualité. La vie. Fadaises que tous ces paradis. n'est-ce pas Tertullien qui dit que les bienheureux iront d'un astre à l'autre ? Soit. il y a de la végétation. ailleurs.O. ou d'idées. Renoncement ! pourquoi ? Sacrifice ! à quoi ? Je ne vois pas qu'un loup s'immole au bonheur d'un autre loup. Je ne dirais point cela dans le Moniteur18. quelque part. Allons au fond. et pour vider mon sac. je dois prendre garde à tout ce que je fais. que diable ! Il faut flairer la vérité. je vous avoue que j'ai du bon sens. sur le juste et l'injuste. Oh ! la charmante promesse ! Fiez-vous-y. Pourquoi ? parce que j'aurai à rendre compte de mes actions. Ah ! l'on me recommande le sacrifice et le renoncement. fouiller sous terre. Que sert d'être en haut. ayons la philosophie supérieure. on verra Dieu. On sera les sauterelles des étoiles. Restons donc dans la nature. et pour me confesser à mon pasteur comme il convient. Alors vous devenez fort. je n'en crois pas un traître mot. là-haut.quille ! De vous à moi. Cherchons le réel. bien fin qui me pincera. par- « Le favorable et le funeste » ou « le permis et le défendu ». et la saisir. Conseil d'avare à des gueux. si l'on ne voit pas plus loin que le bout du nez des autres ? Vivons gaîment. c'est tout. Disons le vrai. Je ne suis pas fou de votre Jésus qui prêche à tout bout de champ le renoncement et le sacrifice. moi. Le bon billet qu'a Adam ! On est âme. Je suis carré par la base.

Donc vivez. Jéhovah pour les hommes.bleu ! mais je le chuchote entre amis. ce qui se comprend soit comme « en buvant ». Qui n'a rien a le bon Dieu. L'évêque battit des mains. les chimères. cela fait le même rien. Derrière la tombe. je ris d'y songer. l'immortalité. Invention de nourrices. Non. Qu'ai-je à faire sur cette terre ? J'ai le choix. Le bon Dieu est bon pour le peuple. le fossoyeur est là. Je ne me laisse pas enguirlander par des balivernes. Inter pocula19. Qu'il y ait là quelqu'un qui ait quelque chose à me dire. Étais-je avant ma naissance ? Non. aux misérables. aux va-nu-pieds. C'est bien le moins. Ceci est l'endroit de l'évanouissement. Ils le mettent sur leur pain sec. aux gagne-petit. c'est lâcher la proie pour l'ombre. Je mange. Mieux vaut être la dent que l'herbe. Je n'y fais point obstacle. soit « avant et après boire ». Où me mènera la souffrance ? Au néant. La mort est morte. Fin. Mais j'aurai joui. Mon choix est fait. Que suis-je ? un peu de poussière agrégée par un organisme. Il faut être mangeant ou mangé. j'ai ma philosophie. Je suis néant. il n'y a plus que des néants égaux. mais je garde pour moi monsieur Naigeon. Vous avez été Sardanapale. Être dupe de l'infini ! pas si bête. Souffrir ou jouir. « Entre les coupes ». 19 – 48 – . Mais j'aurai souffert. Après quoi. Telle est ma sagesse. les étoiles. monsieur l'évêque. tout tombe dans le grand trou. Sacrifier la terre au paradis. Ils mâchent cela. Liquidation totale. et j'ai mes philosophes. Croquemitaine pour les enfants. Serai-je après ma mort ? Non. sénateur. On leur donne à gober les légendes. notre lendemain est de la nuit. croyez-moi. Je m'appelle monsieur le comte Néant. Voilà le vrai. va comme je te pousse. il faut bien quelque chose à ceux qui sont en bas. Finis. le paradis. vous avez été Vincent de Paul. En vérité. le Panthéon pour nous autres. Après ça. je vous le dis. pardessus tout. Usez de votre moi pendant que vous le tenez. l'âme. Où me mènera la jouissance ? Au néant.

ni lapider comme Étienne. – 49 – . accessible aux riches seuls. vous le dites. leur digestion faite. les trahisons utiles. sans inquiétude. exquise. les places. et qu'ils entreront dans la tombe. raffinée. L'excellente chose. ni brûler vif comme Jeanne d'Arc. et vraiment merveilleuse. Cependant il m'est impossible de ne point vous féliciter. les palinodies lucratives. monsieur le sénateur. à peu près comme l'oie aux marrons est la dinde aux truffes du pauvre. une philosophie à vous et pour vous. et vous ne trouvez pas mauvais que la croyance au bon Dieu soit la philosophie du peuple. que ce matérialisme-là ! Ne l'a pas qui veut.– Voilà parler ! s'écria-t-il. Vous autres grands seigneurs. vous avez. Mais vous êtes bons princes. les sinécures. Cette philosophie est prise dans les profondeurs et déterrée par des chercheurs spéciaux. les savoureuses capitulations de conscience. on n'est plus dupe . et de penser qu'ils peuvent dévorer tout. Ceux qui ont réussi à se procurer ce matérialisme admirable ont la joie de se sentir irresponsables. les dignités. le pouvoir bien ou mal acquis. Ah ! quand on l'a. on ne se laisse pas bêtement exiler comme Caton. assaisonnant admirablement les voluptés de la vie. Comme c'est agréable ! Je ne dis pas cela pour vous. bonne à toutes les sauces.

et cet été elle va réparer quelques petites avaries. Mon salon. des romaines (ici un mot illisible). du temps que c'était l'hôpital. sans être bonnes. revenir le tout. – 50 – . c'est lui encore dans les jardins. l'évêque de Digne et de la façon dont ces deux saintes filles subordonnaient leurs actions. « Digne. Il y avait des choses dessous. On demandait deux écus de six livres pour les redorer. Elle a trouvé aussi dans un coin du grenier deux consoles en bois. Que vous dirai-je ? j'ai des romains. maintenant nos deux chambres tapissées de vieux papier blanchi à la chaux ne dépareraient pas un château dans le genre du vôtre. sans qu'il eût même à prendre la peine de parler pour les exprimer. Mais c'est ma chambre qu'il faut voir. Madame Magloire a débarbouillé tout cela. nous ne pouvons mieux faire que de transcrire ici une lettre de mademoiselle Baptistine à madame la vicomtesse de Boischevron. aux habitudes et aux intentions de l'évêque. madame Magloire a fait des découvertes . et ma chambre sera un vrai musée. C'était recouvert d'une toile. des peintures. et dont nous nous servons pour étendre le linge après les lessives. Figurez-vous qu'en lavant et époussetant les plafonds et les murs. et toute la suite. Cette lettre est entre nos mains. un plafond peint anciennement avec dorure. genre ancien. a quinze pieds de haut. Enfin où les dames romaines se rendaient une seule nuit. des solives comme chez vous. 16 décembre 18… « Ma bonne madame. mais il y a une raison de plus. sous au moins dix papiers collés dessus. même leurs instincts de femmes aisément effrayées. Madame Magloire a déchiré tout le papier. leurs pensées. Madame Magloire a découvert. son amie d'enfance. Le nom m'échappe.Chapitre IX Le frère raconté par la sœur Pour donner une idée du ménage intérieur de M. C'est assez notre habitude. pas un jour ne se passe sans que nous parlions de vous. dix-huit de large carrés. Enfin des boiseries du temps de nos grand'mères. C'est Télémaque reçu chevalier par Minerve. où il n'y a pas de meubles. qui peuvent se supporter.

« Je suis toujours bien heureuse. Il faut savoir le comprendre. Figurez-vous que la porte de la maison n'est jamais fermée. et il ne veut même pas que nous ayons l'air de nous en apercevoir. Il est resté quinze jours absent. Il donne tout ce qu'il a aux indigents et aux malades. Vous voyez que ce sont de grandes douceurs.mais il vaut bien mieux donner cela aux pauvres . Nous sommes très gênés. des routes suspectes ni des rencontres. même la nuit. comme j'étais allée à sa rencontre à deux lieues avec d'autres de ses amis. et j'aimerais mieux une table ronde en acajou. « L'an dernier. « Cette fois-là. et il se portait bien. Mon frère est si bon. et il a dit : “Voilà comme on m'a volé !” Et il a ouvert une malle pleine de tous les bijoux de la cathédrale d'Embrun. il voyage en hiver. « Il ne veut pas que je craigne pour lui. il marche dans l'eau. ni que madame Magloire craigne. d'ailleurs c'est fort laid. À présent j'ai fini par m'y accou– 51 – . « Dans les premiers temps. il est terrible. que les voleurs lui avaient donnés. on le croyait mort. « Il sort par la pluie. Le pays est dur l'hiver. et l'on est tout de suite chez mon frère. Entre qui veut. C'est là sa bravoure à lui. Il s'expose à tous les dangers. en revenant. Nous sommes à peu près chauffés et éclairés. Il n'a pas peur de la nuit. il n'avait rien eu. je n'ai pu m'empêcher de le gronder un peu. Il ne craint rien. Il n'a pas voulu nous emmener. il est allé tout seul dans un pays de voleurs. afin que personne autre ne pût entendre. comme il dit. et il faut bien faire quelque chose pour ceux qui manquent. « Mon frère a ses habitudes à lui. À son retour. je me disais : il n'y a pas de dangers qui l'arrêtent. Quand il cause. il dit qu'un évêque doit être ainsi. en ayant soin de ne parler que pendant que la voiture faisait du bruit.

fils du duc Louis de Gramont. que craignons-nous dans cette maison ? Il y a toujours quelqu'un avec nous. je prie pour lui. mais le bon Dieu l'habite. et nous nous endormons. C'est de vrai une très ancienne famille normande de la généralité de Caen. car il est toujours très bon royaliste. Vous savez comme il sait tout et comme il a des souvenirs. Le diable peut y passer. « Voilà comme il faut être avec un homme qui a du grand dans l'esprit. elle a bien fait de ne pas prendre les courts instants qu'elle passe près de vous pour m'écrire. « Voilà qui me suffit. Moi j'emmène madame Magloire. Nous prions toutes les deux. Je le comprends sans qu'il parle. Il y a cinq cents ans d'un Raoul de Faux. Le diable entrerait dans la maison qu'on le laisserait faire. d'un Jean de Faux et d'un Thomas de Faux. le cardinal. Mon frère n'a plus même besoin de me dire un mot maintenant. ce serait ma fin. Je fais signe à madame Magloire pour qu'elle ne le contrarie pas. travaille selon vos dé– 52 – . Le dernier était Guy-ÉtienneAlexandre. nous avons peur ensemble. colonel des gardes françaises et lieutenant général des armées. Je m'en irais au bon Dieu avec mon frère et mon évêque. dont un seigneur de Rochefort. Elle se porte bien. « Bonne madame. et nous nous abandonnons à la Providence. Fauq et Faoucq. M. « J'ai questionné mon frère pour le renseignement que vous me demandez sur la famille de Faux. Mais à présent le pli est pris. Quant à votre chère Sylvanie. qui est le plus fort. qui étaient des gentilshommes. et je m'endors. recommandez-nous aux prières de votre saint parent. pair de France.tumer. je rentre dans ma chambre. et quelque chose dans les chevaux-légers de Bretagne. Sa fille Marie-Louise a épousé AdrienCharles de Gramont. Madame Magloire a eu plus de peine que moi à s'habituer à ce qu'elle appelait ses imprudences. et était maître de camp. Je suis tranquille. Après tout. On écrit Faux. parce que je sais bien que s'il lui arrivait malheur. Il se risque comme il veut.

lorsqu'il n'en avait peut-être pas lui-même conscience. Jamais on ne le troublait. et dit : “Hu !” » Comme on le voit par cette lettre. Je m'en trouve heureuse. et. elles disparaissaient. – 53 – . même le croyant en péril. Elles en tremblaient. jusqu'au point de ne plus veiller sur lui. « Baptistine. jamais pendant ni après. C'est tout ce que je veux. ne fût-ce que par un signe. mais sa nature. Quelquefois madame Magloire essayait une remontrance avant . alors elles n'étaient plus que deux ombres dans la maison. elles comprenaient. L'évêque de Digne. faisait parfois des choses grandes. sans qu'il eût besoin de le dire. elles sentaient vaguement qu'il agissait comme évêque . Son souvenir par vous m'est arrivé. Savez-vous qu'il a cinq ans bientôt ! Hier il a vu passer un cheval auquel on avait mis des genouillères. hardies et magnifiques. ces deux femmes savaient se plier aux façons d'être de l'évêque avec ce génie particulier de la femme qui comprend l'homme mieux que l'homme ne se comprend. Adieu. et cependant je maigris tous les jours davantage. m'aime toujours. sous cet air doux et candide qui ne se démentait jamais. tant sa simplicité était parfaite. Mille bonnes choses. avec une admirable délicatesse d'instinct. À de certains moments. Ma santé n'est pas trop mauvaise. Aussi. je ne dis pas sa pensée.sirs. Elles le servaient passivement. Elles le confiaient à Dieu. Madame votre belle-sœur est toujours ici avec sa jeune famille. Votre petit-neveu est charmant. si c'était obéir que de disparaître. « P S. mais elles le laissaient faire. le papier me manque et me force de vous quitter. et il disait : “Qu'est-ce qu'il a donc aux genoux ?” Il est si gentil. cet enfant ! Son petit frère traîne un vieux balai dans l'appartement comme une voiture. sans paraître même s'en douter. Elles savaient. que certaines sollicitudes peuvent gêner. dans une action commencée.

Madame Magloire ne le disait pas. comme on vient de le lire. que la fin de son frère serait la sienne.D'ailleurs Baptistine disait. – 54 – . mais elle le savait.

J. ajouté en exil. si vous voulez. etc. dans le petit monde de Digne avec une sorte d'horreur. Cet homme. On parlait du conventionnel G21. – Commérages des oies sur le vautour. un homme qui vivait solitaire. 21 Le demi-anonymat de l'initiale accrédite la valeur historique du personnage dont les conventionnels Grégoire et Sergent-Marceau (première initiale choisie par Hugo : S) furent sans doute les modèles. était un ancien conventionnel. soit . ? Oui. n'avait-on pas traduit cet homme-là devant une cour prévôtale ? On ne lui eût pas coupé la tête. N'ayant pas voté Ce chapitre. au retour des princes légitimes. C'était un athée d'ailleurs. Comment. vous figurezvous cela ? Cela existait du temps qu'on se tutoyait et qu'on disait : citoyen. comme tous ces gens-là. Un exemple enfin ! etc. mais un bon bannissement à vie. il faut de la clémence. Strasbourg. fit scandale dans les milieux catholiques et bien-pensants. C'était un quasi-régicide. Centenaire des Misérables – 1862-1962 – Hommage à V. plus risquée encore que sa promenade à travers les montagnes des bandits. 1962. mais presque. Seebacher en a donné un brillant commentaire : « Évêques et conventionnels ou La critique en présence d'une lumière inconnue ». Hugo. Il n'avait pas voté la mort du roi. sans l'exposer aux critiques d'inexactitude. il fit une chose.Chapitre X L'évêque en présence d'une lumière inconnue20 À une époque un peu postérieure à la date de la lettre citée dans les pages précédentes. Il y avait près de Digne. dans la campagne. Il avait été terrible.. 20 – 55 – . disons tout de suite le gros mot. si l'on en jugeait par ce qu'il y avait de farouche dans sa solitude. Il se nommait G. Était-ce du reste un vautour que G. à en croire toute la ville. Cet homme était à peu près un monstre. Un conventionnel.

et presque repoussante. Mais quelle brebis ! Le bon évêque était perplexe. Pourtant l'évêque songeait. sans qu'il s'en rendît clairement compte. un repaire. pas même de passants. et il disait : – Il y a là une âme qui est seule. loin de tout hameau. après un moment de réflexion. puis il revenait. on ne sait quel repli perdu d'un vallon très sauvage. dans sa bauge était venu chercher un médecin . comme étrange et impossible. Il habitait. au fond. ce sentiment qui est comme la frontière de la haine et qu'exprime si bien le mot éloignement. Pas de voisins . le sentier qui y conduisait avait disparu sous l'herbe. On parlait de cet endroit-là comme de la maison du bourreau. cette idée. loin de tout chemin. » Mais. Depuis qu'il demeurait dans ce vallon. permettait de bannir à perpétuité les anciens conventionnels régicides. à trois quarts d'heure de la ville. et le conventionnel lui inspirait. lui apparaissait. il partageait l'impression générale. et de temps en temps regardait l'horizon à l'endroit où un bouquet d'arbres marquait le vallon du vieux conventionnel. au premier abord naturelle. Quelquefois il allait de ce côtélà. Et au fond de sa pensée il ajoutait : « Je lui dois ma visite. il n'avait pas été compris dans les décrets d'exil et avait pu rester en France22. une espèce de champ. 22 – 56 – . Car. Toutefois. que le vieux scélérat se Une loi de janvier 1816. avouons-le. Il avait là. dite d'amnistie. la gale de la brebis doit-elle faire reculer le pasteur ? Non. un trou.la mort du roi. Un jour enfin le bruit se répandit dans la ville qu'une façon de jeune pâtre qui servait le conventionnel G. disait-on.

et aussi à cause du vent du soir qui ne devait pas tarder à souffler. L'évêque s'avança. au fond de la friche. dit-il. Le soleil déclinait et touchait presque à l'horizon. franchit une haie. Près du vieillard assis se tenait debout un jeune garçon. – 57 – . mit son pardessus à cause de sa soutane un peu trop usée. Il reconnut avec un certain battement de cœur qu'il était près de la tanière. le vieux homme assis tourna la tête. petite et propre. je n'ai plus besoin de rien. – Dieu merci ! ajoutaient quelques-uns. dans une vieille chaise à roulettes. Il enjamba un fossé. entra dans un courtil délabré. derrière une haute broussaille. et son visage exprima toute la quantité de surprise qu'on peut avoir après une longue vie. Devant la porte. que la paralysie le gagnait. leva un échalier. Et son sourire quitta le soleil pour s'arrêter sur l'enfant. Il tendait au vieillard une jatte de lait. fit quelques pas assez hardiment. comme nous l'avons dit. le petit pâtre. il y avait un homme en cheveux blancs qui souriait au soleil. il aperçut la caverne. L'évêque prit son bâton. le vieillard éleva la voix : – Merci. et partit. quand l'évêque arriva à l'endroit excommunié. fauteuil du paysan. et tout à coup. Pendant que l'évêque regardait. et qu'il ne passerait pas la nuit. avec une treille clouée à la façade. C'était une cabane toute basse. indigente.mourait. Au bruit qu'il fit en marchant.

répondit le vieillard. Est-ce que c'est vous que le peuple appelle monseigneur Bienvenu ? – C'est moi. mais l'évêque ne la prit pas. – Entrez. Puis il reprit : – 58 – . – Bienvenu Myriel ! j'ai entendu prononcer ce nom. certes. monsieur. Vous ne me semblez. Qui êtes-vous. Il fit une pause et dit : – Je mourrai dans trois heures. – Monsieur. monsieur ? L'évêque répondit : – Je me nomme Bienvenu Myriel. L'évêque se borna à dire : – Je suis satisfait de voir qu'on m'avait trompé.– Depuis que je suis ici. je vais guérir. vous êtes mon évêque ? – Un peu. Le conventionnel tendit la main à l'évêque. dit-il. voilà la première fois qu'on entre chez moi. pas malade. Le vieillard reprit avec un demi-sourire : – En ce cas.

maintenant je le sens qui monte jusqu'à la ceinture . à lui. vous pouvez me parler. Les deux sommeils peuvent faire bon voisinage. Soit. avait été un puissant de la terre . L'enfant rentra dans la cabane. n'est-ce pas ? je me suis fait rouler dehors pour jeter un dernier coup d'œil sur les choses. Au fait. j'aurais voulu aller jusqu'à l'aube. après tout.– Je suis un peu médecin . l'évêque se sentit en humeur de sévérité. Le soleil est beau. assez ordinaire aux médecins et aux prêtres. va te coucher. je n'avais que les pieds froids . Le vieillard se tourna vers le pâtre. ce représentant du peuple. lui qui. On n'a pas besoin du matin pour cela. Il lui vint une velléité de familiarité bourrue. riait si volontiers de Sa Grandeur. aujourd'hui. je mourrai. il était quelque peu choqué de ne pas être appelé monseigneur. qu'importe ! Finir est une affaire simple. quand il sera au cœur. On a des manies . cela ne me fatigue point. et il était presque tenté de répliquer : citoyen. Le vieillard le suivit des yeux et ajouta comme se parlant à lui-même : – Pendant qu'il dormira. Hier. je sais de quelle façon la dernière heure vient. Vous faites bien de venir regarder un homme qui va mourir. Disons tout. dans l'occasion. Je mourrai à la belle étoile. Mais je sais que j'en ai à peine pour trois heures. Cet homme. – Toi. – 59 – . Il est bon que ce moment-là ait des témoins. ce conventionnel. car les petites contradictions des grands cœurs veulent être indiquées comme le reste. Tu as veillé l'autre nuit. Tu es fatigué. Il fera nuit. L'évêque n'était pas ému comme il semble qu'il aurait pu l'être. le froid a gagné les genoux . je m'arrêterai. mais qui ne lui était pas habituelle. pour la première fois de sa vie peut-être. Il ne croyait pas sentir Dieu dans cette façon de mourir.

Si près de sa fin. marbre par en bas. ressemblait à ce roi du conte oriental. Azraël. laquelle. dans son accent ferme. calme... selon lui. chair par en haut. L'évêque. Un conventionnel lui faisait un peu l'effet d'être hors la loi. On sentait dans ce vieillard l'homme à l'épreuve. Les jambes seulement étaient immobiles. même hors la loi de charité. G. lui eût été probablement reprochée par sa conscience vis-à-vis de tout autre homme. L'exorde fut ex abrupto. Il y avait de la liberté dans son agonie. n'ayant pas sa source dans la sympathie. où l'on eût pu démêler l'humilité qui sied quand on est si près de sa mise en poussière. était un de ces grands octogénaires qui font l'étonnement du physiologiste. en ce grave moment. la voix vibrante. La révolution a eu beaucoup de ces hommes proportionnés à l'époque. Une pierre était là. Le conventionnel ne parut pas remarquer le sous-entendu amer caché dans ce mot : toujours. semblait mourir parce qu'il le voulait bien. l'ange mahométan du sépulcre. dans son robuste mouvement d'épaules. et la tête vivait de toute la puissance de la vie et paraissait en pleine lumière. le buste presque droit. de son côté. Les ténèbres le tenaient par là. Les pieds étaient morts et froids. ne pouvait s'empêcher d'examiner le conventionnel avec une attention qui. dit-il du ton dont on réprimande. il avait conservé tous les gestes de la santé. – Je vous félicite. de quoi déconcerter la mort. quoiqu'il se gardât ordinairement de la curiosité. G. G.Le conventionnel cependant le considérait avec une cordialité modeste. Tout sourire avait disparu de sa face. Il répondit. eût rebroussé chemin et eût cru se tromper de porte. Il y avait dans son coup d'œil clair. – 60 – . L'évêque s'y assit. était contiguë à l'offense. Vous n'avez toujours pas voté la mort du roi.

l'ignorance. mais je me sens le devoir d'exterminer le mal. ajouta l'évêque. la concorde. tandis que la science est l'autorité prise dans le vrai. après ce fatal retour du passé qu'on nomme 1814. en se renversant sur le genre humain. la fin de la nuit pour l'enfant. Nous avons fait tomber le vieux monde. l'aurore ! J'ai aidé à la chute des préjugés et des erreurs. dit l'évêque. Je ne me crois pas le droit de tuer un homme . J'ai voté la fin de ce tyran-là. nous autres. Ce tyran-là a engendré la royauté qui est l'autorité prise dans le faux. j'ai voté cela. – Joie mêlée. J'ai voté la fin du tyran. La conscience. et le vieux monde. Hélas. j'en conviens . En votant la république. – Vous pourriez dire joie troublée. la fin de l'esclavage pour l'homme. – C'est la même chose. joie disparue. est devenu une urne de joie. et aujourd'hui. Monseigneur Bienvenu écoutait. J'ai voté la fraternité.– Ne me félicitez pas trop. Les écroulements des erreurs et des préjugés font de la lumière. vase des misères. monsieur . – Je veux dire que l'homme a un tyran. l'œuvre a été incomplète. nous avons démoli l'ancien – 61 – . – Que voulez-vous dire ? reprit l'évêque. ce langage très nouveau pour lui. j'ai dit non. un peu étonné. c'est la quantité de science innée que nous avons en nous. Le conventionnel poursuivit : – Quant à Louis XVI. C'est-à-dire la fin de la prostitution pour la femme. C'était l'accent austère en présence de l'accent sévère. j'ai voté la fin du tyran. – Et la conscience. L'homme ne doit être gouverné que par la science.

il a crevé. il s'écria : – Ah ! vous y voilà ! 93 ! J'attendais ce mot-là. mais sublime. elle a fait couler sur la terre des flots de civilisation. qui n'est autre chose qu'une justice plus élevée. – Le droit a sa colère. L'évêque sentit. Le moulin n'y est plus. Et il ajouta en regardant fixement le conventionnel. c'est le sacre de l'humanité. Démolir peut être utile . et. sans se l'avouer peut-être. L'évêque ne put s'empêcher de murmurer : – Oui ? 93 ! Le conventionnel se dressa sur sa chaise avec une solennité presque lugubre. N'importe.régime dans les faits. le vent y est encore. il faut modifier les mœurs. nous n'avons pu entièrement le supprimer dans les idées. le prêtre parle au nom de la pitié. elle a calmé. Un coup de tonnerre ne doit pas se tromper. Vous faites le procès au coup de tonnerre. Incomplète. Il répondit : – Le juge parle au nom de la justice . mais je me défie d'une démolition compliquée de colère. soit . Pourtant il fit bonne contenance. que quelque chose en lui était atteint. Elle a dégagé toutes les inconnues sociales. autant qu'un mourant peut s'écrier. La révolution française. Détruire les abus. et la colère du droit est un élément du progrès. la révolution française est le plus puissant pas du genre humain depuis l'avènement du Christ. Au bout de quinze siècles. apaisé. – Vous avez démoli. – 62 – . et quoi qu'on en dise. Un nuage s'est formé pendant quinze cents ans. monsieur l'évêque. éclairé . Elle a adouci les esprits . cela ne suffit pas . Elle a été bonne.

Je pleure avec vous. je n'aime pas ces rapprochements de noms. Monsieur. le frère de Cartouche. Est-ce sur l'enfant royal ? je demande à réfléchir. Le conventionnel reprit : – Ah ! monsieur le prêtre. il ne distinguait pas entre les petits enfants. » 23 – 63 – . enfant innocent. martyrisé dans la tour du Temple pour le seul crime d'avoir été le petit-fils de Louis XV. et pourtant il se sentait vaguement et étrangement ébranlé. vous n'aimez pas les crudités du vrai. lui. enfant innocent. Il prenait une verge et il époussetait le temple. – Cartouche ? Louis XV ? pour lequel des deux réclamezvous ? Il y eut un moment de silence. X. – Monsieur. 14) : « Laissez venir à moi les tout-petits. Il ne se fût pas gêné de rapprocher le dauphin de Barabbas du dauphin d'Hérode. pour le seul crime d'avoir été le frère de Cartouche. l'innocence est sa Début de la phrase du Christ : « Sinite parvulos ad me ventre » (Marc. sur qui pleurez-vous ? Est-ce sur l'enfant innocent ? alors. pendu sous les aisselles en place de Grève jusqu'à ce que mort s'ensuive.– Louis XVII ? Le conventionnel étendit la main et saisit le bras de l'évêque : – Louis XVII ! Voyons. soit. dit l'évêque. n'est pas moins douloureux que le petit-fils de Louis XV. Quand il s'écriait : Sinite parvulos23…. Pour moi. L'évêque regrettait presque d'être venu. Christ les aimait. Son fouet plein d'éclairs était un rude diseur de vérités.

je vous l'ai dit. je dois le dire. Vous m'avez nommé Louis XVII. que venez-vous me questionner et me parler de Louis XVII ? Je ne vous connais pas. à l'embranchement de la route. moi. Pleurons-nous sur tous les innocents. ne mettant pas les pieds dehors. À propos. dit l'évêque à voix basse. làbas. pourvu que vous pleuriez avec moi sur les petits du peuple. les gens habiles ont tant de manières d'en faire accroire à ce brave bonhomme de peuple. il est vrai. Depuis que je suis dans ce pays. continua le conventionnel G. Je ne vous connais pas. – Oui. Ce fut presque une explosion. vous dis-je. Entendons-nous. monsieur. et interpella l'évêque avec un regard plein de toutes les énergies de l'agonie. il y a longtemps que le peuple souffre. L'innocence n'a que faire d'être altesse. vous l'aurez sans doute laissée derrière le taillis. et. mais cela ne signifie rien . que ce soit du côté du peuple. sur ceux d'en bas comme sur ceux d'en haut ? J'en suis.. je n'ai pas entendu le bruit de votre voiture. – Je pleure sur tous. ne vient personne que cet enfant qui m'aide. mais cela ne me – 64 – . Mais alors. Il y eut encore un silence. Votre nom est. Et puis. Ce fut le conventionnel qui le rompit. pas très mal prononcé .couronne à elle-même. tenez. Je pleurerai sur les enfants des rois avec vous. – J'insiste. seul. – C'est vrai. Il y a plus longtemps qu'il souffre. Elle est aussi auguste déguenillée que fleurdelysée. dit l'évêque. j'ai vécu dans cet enclos. et si la balance doit pencher. sur tous les enfants. – Également ! s'écria G. ce n'est pas tout cela. Il se souleva sur un coude. sur tous les martyrs. arrivé confusément jusqu'à moi. et c'est avant Louis XVII qu'il faut commencer nos larmes. il faut remonter plus haut que 93. prit entre son pouce et son index replié un peu de sa joue. comme on fait machinalement lorsqu'on interroge et qu'on juge. Vous m'avez dit que vous étiez l'évêque.

En somme. – Monsieur. rentés. et qui ont des palais. armoriés. c'est-àdire un prince de l'église. et non homo. valets. toutes les sensualités de la vie. c'est bien. soit. à vous qui venez avec la prétention probable de m'apporter de la sagesse. palais. cela ne m'éclaire pas sur votre valeur intrinsèque et essentielle. Mais expliquez-moi en quoi mon carrosse. L'évêque reprit avec douceur. bonne table. mais cela en dit trop ou pas assez . qui ont des cuisines. total. qui ont des livrées. quinze mille francs de fixe. en quoi mon palais et mes laquais prouvent « Je suis un ver » (Psaume 21. laquais devant.renseigne point sur votre personne morale. qui ont de grosses prébendes – l'évêché de Digne. qui mangent des poules d'eau le vendredi. » 24 – 65 – . qui est là à deux pas derrière les arbres. qui font bonne chère. À qui est-ce que je parle ? Qui êtes-vous ? L'évêque baissa la tête et répondit : – Vermis sum24. en berline de gala. qui se pavanent. un de ces hommes dorés. – Un ver de terre en carrosse ! grommela le conventionnel. Qui êtes-vous ? Vous êtes un évêque. et de l'évêque d'être humble. et qui roulent carrosse au nom de Jésus-Christ qui allait pieds nus ! Vous êtes un prélat . en quoi mes vingt-cinq mille livres de rentes. dix mille francs de casuel. vingt-cinq mille francs –. laquais derrière. C'était le tour du conventionnel d'être hautain. en quoi ma bonne table et les poules d'eau que je mange le vendredi. vous avez cela comme les autres. je vous répète ma question. chevaux. 7) : « Ego autem sum vermis. rentes. et comme les autres vous en jouissez.

Je vous promets de ne plus en user. reprit : – Revenons à l'explication que vous me demandiez. mais elle allait au but avec la rigidité d'une pointe d'acier. Je viens d'avoir un tort. Que pensez-vous de Marat battant des mains à la guillotine ? – Que pensez-vous de Bossuet chantant le Te Deum25 sur les dragonnades ? La réponse était dure. monsieur. il sied que je me borne à combattre vos raisonnements. Vos richesses et vos jouissances sont des avantages que j'ai contre vous dans le débat. je vous prie de me pardonner. – Je vous remercie.que la pitié n'est pas une vertu. les « dragons ». Le conventionnel passa la main sur son front comme pour en écarter un nuage. que la clémence n'est pas un devoir. Après chaque abjuration de ville protestante. – Avant de vous répondre. dit-il. Où en étions-nous ? Que me disiez-vous ? que 93 a été inexorable ? – Inexorable. Vous discutez mes idées. on chantait un Te Deum (« Toi Seigneur… » : début d'un hymne d'action de grâces) solennel. 25 – 66 – . dit l'évêque. vous êtes mon hôte. félicitait le roi des « conversions » opérées par l'armée. après la révocation de l'édit de Nantes (1685). dit l'évêque. mais il est de bon goût de ne pas m'en servir. il ne lui vint aucune Allusion à l'attitude de Bossuet qui. Je vous dois courtoisie. oui. et que 93 n'a pas été inexorable. Vous êtes chez moi. G. L'évêque en tressaillit .

93. le Père Duchêne. sous Louis le Grand. mais quelle épithète m'accorderez-vous pour le père Letellier ? Jourdan-Coupe-Tête est un monstre. le marquis de Louvois26. En dehors de la révolution qui. Le petit. monsieur ? Carrier est un bandit . je veux bien.riposte. archiduchesse et reine. Que dites- Aux violences de la Terreur révolutionnaire (Carrier à Nantes. cependant il avait encore une parfaite lucidité d'âme dans les yeux. agonisait et criait. Le conventionnel commençait à haleter . Martin Jouve dit Jourdan-Coupe-Tête) le conventionnel oppose les « terroristes » de l'Ancien Régime. est une immense affirmation humaine. et on lui tenait à distance son nourrisson qui 26 – 67 – . prise dans son ensemble. mais Saulx-Tavannes. nue jusqu'à la ceinture. fut liée. l'asthme de l'agonie. mais toute la monarchie. mais il était froissé de cette façon de nommer Bossuet. mais quel nom donnez-vous à Montrevel ? Fouquier-Tinville est un gueux. à un poteau. chap. s'il vous plaît ? Le père Duchêne est féroce. Il continua : – Disons encore quelques mots çà et là. Voir déjà la Lettre XXVII du Rhin. le sein se gonflait de lait et le cœur d'angoisse. monsieur. mère et nourrice : « Abjure ! » lui donnant à choisir entre la mort de son enfant et la mort de sa conscience27. Maillard. monsieur. dont le célèbre marquis de Louvois qui ordonna l'incendie du Palatinat. qui se mêle aux derniers souffles. XX) : « On liait la mère qui allaitait. Fouquier-Tinville. 27 Hugo réécrit ici une scène de supplice racontée par Michelet (Louis XIV et la Révocation de l'édit de Nantes. l'enfant tenu à distance . mais je plains aussi cette pauvre femme huguenote qui. mais moindre que M. lui entrecoupait la voix . voyait ce sein. Monsieur. je plains Marie-Antoinette. Les meilleurs esprits ont leurs fétiches. hélas ! est une réplique. et parfois se sentent vaguement meurtris des manques de respect de la logique. allaitant son enfant. affamé et pâle. et le bourreau disait à la femme. en 1685. Vous le trouvez inexorable. mais quel est votre avis sur Lamoignon-Bâville ? Maillard est affreux.

cessant de regarder l'évêque. et il dit presque en bégayant.vous de ce supplice de Tantale accommodé à une mère ? Monsieur. retenez bien ceci : la révolution française a eu ses raisons. De ses coups les plus terribles. j'ai trop beau jeu. le conventionnel acheva sa pensée en ces quelques mots tranquilles : – Oui. Il regarda le ciel. Le conventionnel ne se doutait pas qu'il venait d'emporter successivement l'un après l'autre tous les retranchements intérieurs de l'évêque. Sa colère sera absoute par l'avenir. avec le lait. sortit cette parole où reparut presque toute la rudesse du commencement : – Le progrès doit croire en Dieu. l'œil perdu dans les profondeurs : pleurait. bas et se parlant à lui-même. mais qu'il a marché. Quand la paupière fut pleine. aller à lui et le nourrir. c'est le monde meilleur. Mais dans ce bonheur. Et. Son résultat. C'est un mauvais conducteur du genre humain que celui qui est athée. D'ailleurs je me meurs. J'abrège. le violent transport au cerveau qui se faisait. Le bien ne peut pas avoir de serviteur impie. Il eut un tremblement. se mourait. la pléthore du sein qui brûlait d'allaiter. Il en restait un pourtant. on reconnaît ceci : que le genre humain a été rudoyé. toute la nature se soulevait . la douleur. la larme coula le long de sa joue livide. et de ce retranchement. languissait. Je m'arrête. suprême ressource de la résistance de monseigneur Bienvenu. les brutalités du progrès s'appellent révolutions. recevait des torrents de larmes. et une larme germa lentement dans ce regard. » – 68 – . […] la tête échappait. c'était trop. Le vieux représentant du peuple ne répondit pas. Quand elles sont finies. il sort une caresse pour le genre humain. Elle ne se connaissait plus et disait tout ce qu'on voulait pour être déliée. Rien ne fut plus terrible . quels regrets ! L'enfant.

L'évêque le comprit. le moi serait sa borne . et m'a ordonné de me mêler de ses affaires. les caves du Trésor étaient encombrées – 69 – . je l'ai défendu . je les ai proclamés et confessés. J'avais soixante ans quand mon pays m'a appelé. il ne serait pas. Donc il a un moi. comme s'il voyait quelqu'un. J'ai obéi. Il était évident qu'il venait de vivre en une minute les quelques heures qui lui restaient. Ce moi de l'infini. dit-il. Le mourant avait prononcé ces dernières paroles d'une voix haute et avec le frémissement de l'extase. il regarda ces yeux fermés. il prit cette vieille main ridée et glacée. et se pencha vers le moribond : – Cette heure est celle de Dieu. la France était menacée. Il y avait des abus. avec une lenteur qui venait peutêtre plus encore de la dignité de l'âme que de la défaillance des forces. en d'autres termes. j'ai passé ma vie dans la méditation. – Monsieur l'évêque. j'ai offert ma poitrine. le moment pressait. c'était comme prêtre qu'il était venu . l'étude et la contemplation. il y avait des droits et des principes. Quand il eut parlé. Ne trouvez-vous pas qu'il serait regrettable que nous nous fussions rencontrés en vain ? Le conventionnel rouvrit les yeux. Après un silence. il y avait des tyrannies. L'effort l'avait épuisé. il ne serait pas infini . le vieillard leva un doigt vers le ciel.– O toi ! ô idéal ! toi seul existes ! L'évêque eut une sorte d'inexprimable commotion. je les ai détruites . L'instant suprême arrivait. Le territoire était envahi. Il est là. Une gravité où il y avait de l'ombre S'empreignit sur son visage. Or il est. c'est Dieu. il était passé par degrés à l'émotion extrême . Ce qu'il venait de dire l'avait approché de celui qui est dans la mort. J'ai été l'un des maîtres de l'État. je les ai combattus . Je n'étais pas riche . je suis pauvre. Si l'infini n'avait pas de moi. et dit : – L'infini est. ses yeux se fermèrent. de l'extrême froideur.

prêts à se fendre sous le poids de l'or et de l'argent. conspué. raillé. proscrit. persécuté. il se borna à montrer le ciel. l'isolement de la haine. . c'est vrai . et le bien que j'ai pu. et j'accepte. la face du conventionnel était devenue auguste. il On nomme urbanistes les clarisses qui ont adopté la règle mitigée du pape Urbain IV (1263). dit l'évêque. dans l'occasion. Depuis bien des années déjà. Il venait d'expirer. Et il s'agenouilla. avec mes cheveux blancs. J'ai toujours soutenu la marche en avant du genre humain vers la lumière. Et il y a à Peteghem en Flandre. noirci. Le lendemain. je dînais rue de l'Arbre-Sec à vingt-deux sous par tête. j'ai soulagé les souffrants. Après quoi j'ai été chassé. Il passa toute la nuit en prière. J'ai déchiré la nappe de l'autel. un couvent d'urbanistes28. je vais mourir. et j'ai résisté quelquefois au progrès sans pitié. vous autres. maudit. traqué. que j'ai sauvé en 1793. ne haïssant personne. Sainte Claire avait fondé les clarisses en 1212. J'ai secouru les opprimés. à l'endroit même où les rois mérovingiens avaient leur palais d'été. l'abbaye de SainteClaire en Beaulieu.d'espèces au point qu'on était forcé d'étançonner les murs. Qu'est-ce que vous venez me demander ? – Votre bénédiction. L'évêque rentra chez lui profondément absorbé dans on ne sait quelles pensées. je sens que beaucoup de gens se croient sur moi le droit de mépris. J'ai fait mon devoir selon mes forces. J'ai. mais c'était pour panser les blessures de la patrie. quelques braves curieux essayèrent de lui parler du conventionnel G. 28 – 70 – . protégé mes propres adversaires. j'ai quatre-vingt-six ans . poursuivi. À partir de ce moment. Quand l'évêque releva la tête. Maintenant. j'ai pour la pauvre foule ignorante visage de damné.

Personne ne pourrait dire que le passage de cet esprit devant le sien et le reflet de cette grande conscience sur la sienne ne fût pas pour quelque chose dans son approche de la perfection. répondit l'évêque. » le faisait tomber dans une préoccupation singulière. lui adressa cette saillie : – Monseigneur. Tous ces révolutionnaires sont relaps. – Oh ! oh ! voilà une grosse couleur. Cette « visite pastorale » fut naturellement une occasion de bourdonnement pour les petites coteries locales : – Était-ce la place d'un évêque que le chevet d'un tel mourant ? Il n'y avait évidemment pas de conversion à attendre. de la variété impertinente qui se croit spirituelle. Un jour. Toute allusion à ce « vieux scélérat de G. – 71 – . une douairière. Alors pourquoi y aller ? Qu'a-t-il été regarder là ? Il fallait donc qu'il fût bien curieux d'un emportement d'âme par le diable.redoubla de tendresse et de fraternité pour les petits et les souffrants. Heureusement que ceux qui la méprisent dans un bonnet la vénèrent dans un chapeau. on demande quand Votre Grandeur aura le bonnet rouge.

ce qu'on pourrait presque appeler sa conjonction avec le conventionnel G. fut ouvert le 17 juin 1811. Remontons donc en arrière de quelques années. quelle fut son attitude dans les événements d'alors. comme on sait. Myriel fut du nombre des quatre-vingt-quinze évêques qui s'y rendirent29. Myriel à l'épiscopat. à cette occasion.. On le questionna sur ce prompt retour. l'empereur l'avait fait baron de l'empire. M. 29 – 72 – . Sa rencontre. M. c'est peut-être ici le lieu d'indiquer. Mais il n'assista qu'à une séance et à trois ou quatre conférences particulières. dans la rusticité et le dénuement. Évêque d'un diocèse montagnard. très brièvement. Myriel fut appelé par Napoléon au synode des évêques de France et d'Italie convoqué à Paris. lui laissa une sorte d'étonnement qui le rendit plus doux encore. L'arrestation du pape eut lieu. Mgr Miollis. que Napoléon appelait le « concile d'Occident ». vivant si près de la nature. en manifestant son ultramontanisme. il répondit : Ce synode. s*y trouva en opposition avec la plupart des évêques présents. en supposant que monseigneur Bienvenu ait jamais songé à avoir une attitude. Quelque temps après l'élévation de M. il paraît qu'il apportait parmi ces personnages éminents des idées qui changeaient la température de l'assemblée. Ce synode se tint à NotreDame et s'assembla pour la première fois le 15 juin 1811 sous la présidence de M. Quoique monseigneur Bienvenu n'ait été rien moins qu'un homme politique. Voilà tout. le cardinal Fesch. Il revint bien vite à Digne. dans la nuit du 5 au 6 juillet 1809 . en même temps que plusieurs autres évêques.Chapitre XI Une restriction On risquerait fort de se tromper si l'on concluait de là que monseigneur Bienvenu fût « un évêque philosophe » ou « un curé patriote ».

Une autre fois il dit : – Que voulez-vous ? ces messeigneurs-là sont des princes. 1985. à toutes les indigences. ce ne serait pas une haine intelligente que la haine du luxe. 618. Cette haine impliquerait la haine des arts. Entre autres choses étranges. et vous changeriez la température. sans avoir soi-même sur soi un peu de cette sainte misère. nous n'aimons pas les changements de température. » (Victor Hugo raconté par Adèle Hugo. il lui serait échappé de dire. et nuit et jour. Cependant. Il semble révéler des habitudes peu réellement charitables.) 30 – 73 – . comme la poussière du travail ? C'est. Le fait est qu'il avait déplu. Je leur faisais l'effet d'une porte ouverte30. un soir qu'il se trouvait chez un de ses collègues les plus qualifiés : – Les belles pendules ! les beaux tapis ! les belles livrées ! Ce doit être bien importun ! Oh ! que je ne voudrais pas avoir tout ce superflu-là à me crier sans cesse aux oreilles : Il y a des gens qui ont faim ! il y a des gens qui ont froid ! il y a des pauvres ! il y a des pauvres ! Disons-le en passant. ce que Royer-Collard dit à Hugo qui sollicitait sa voix pour l'Académie française en 1836 : « Nous sommes là sept ou huit vieilles gens du même âge. Or peut-on toucher sans cesse. à toutes les détresses. jeune homme. en dehors de la représentation et des cérémonies. Moi. vous le savez. le luxe est un tort.– Je les gênais. chez les gens d'église. je ne suis qu'un pauvre évêque paysan. nous causons de notre passé. vous y apporteriez de l'air extérieur. En entrant à l'Académie. vous. Plon. presque mot pour mot. L'air du dehors leur venait par moi. à toutes les infortunes. Un prêtre opulent est un contre-sens. p. Nous autres vieux. Le prêtre doit se tenir près des pauvres.

Se figure-t-on un homme qui est près d'un brasier. il paraît qu'on l'eût trouvé plutôt ultramontain que gallican. parce qu'ayant un commandement en Provence. brave et digne homme qui vivait retiré à Paris. son heure d'amertume. Monseigneur Bienvenu eut donc. il avait deux frères : l'un général. à l'époque du débarquement de Cannes. L'ombre des passions du moment traversa ce doux et grand esprit occupé des choses 31 Ce détail est emprunté à la biographie de Mgr de Miollis. Sa correspondance resta plus affectueuse pour l'autre frère. ni un grain de cendre au visage ? La première preuve de la charité chez le prêtre. chez l'évêque surtout. son nuage. aussi lui. il adhéra ou il applaudit à toutes les manifestations hostiles. l'autre préfet. – 74 – . Il ne faudrait pas croire d'ailleurs qu'il partageait sur certains points délicats ce que nous appellerions « les idées du siècle ». C'était là sans doute ce que pensait M. mademoiselle Baptistine. Il tint quelque temps rigueur au premier. Il se mêlait peu aux querelles théologiques du moment et se taisait sur les questions où sont compromis l'Église et l'État . l'évêque de Digne. le général s'était mis à la tête de douze cents hommes et avait poursuivi l'empereur comme quelqu'un qui veut le laisser échapper. ni un ongle noirci. Comme nous faisons un portrait et que nous ne voulons rien cacher. c'est la pauvreté. Il écrivait assez souvent à tous les deux. et qui n'a ni un cheveu brûlé. nous sommes forcé d'ajouter qu'il fut glacial pour Napoléon déclinant. Il refusa de le voir à son passage au retour de l'île d'Elbe. et qui n'a pas chaud ? Se figure-t-on un ouvrier qui travaille sans cesse à une fournaise. son heure d'esprit de parti. rue Cassette. mais si on l'eût beaucoup pressé. Outre sa sœur. et s'abstint d'ordonner dans son diocèse les prières publiques pour l'empereur pendant les CentJours31. l'ancien préfet. ni une goutte de sueur. À partir de 1813.

et c'était un tort d'applaudir . dans tous les cas. 1812 commence à nous désarmer. Sans approfondir des questions qui ne touchent qu'indirectement au sujet de ce livre. doit être le fond même de toute intelligence généreuse. c'était un devoir de détourner la tête . nous la laissons faire. insultant après avoir divinisé. Quant à nous. Certes. la résistance périlleuse et juste à Napoléon tout-puissant. les combattants de la première heure ont seuls le droit d'être les exterminateurs de la dernière. démocratique et humaine. devant ce sénat passant d'une fange à l'autre. et. Le dénonciateur du succès est le seul légitime justicier de la chute. avec la sublime foi patriotique. la Vérité. Tout en convenant que ce n'était point pour une fonction politique que Dieu avait créé monseigneur Bienvenu. Nous n'aimons le combat que tant qu'il y a danger . un pareil homme eût mérité de n'avoir pas d'opinions politiques.éternelles. en 1814. nous eussions compris et admiré la protestation au nom du droit et de la liberté. un cœur comme l'évêque – 75 – . la lâche rupture de silence de ce corps législatif taciturne enhardi par les catastrophes n'avait que de quoi indigner. la Justice. en 1815. comme on pouvait vaguement distinguer Waterloo ouvert devant Napoléon. toute réserve faite sur le despote. devant ces maréchaux trahissant. nous disons simplement ceci : Il eût été beau que monseigneur Bienvenu n'eût pas été royaliste et que son regard ne se fût pas détourné un seul instant de cette contemplation sereine où l'on voit rayonner distinctement. l'opposition fière. lorsque la Providence s'en mêle et frappe. comme la France avait le frisson de leur approche sinistre. et. de nos jours. au-dessus du va-et-vient orageux des choses humaines. la douloureuse acclamation de l'armée et du peuple au condamné du destin n'avait rien de risible. ces trois pures lumières. Mais ce qui nous plaît vis-à-vis de ceux qui montent nous plaît moins vis-à-vis de ceux qui tombent. devant cette idolâtrie lâchant pied et crachant sur l'idole. Qui n'a pas été accusateur opiniâtre pendant la prospérité doit se taire devant l'écroulement. En 1813. qui. comme les suprêmes désastres étaient dans l'air. la Charité. nous ne confondons point ce qu'on appelle « opinions politiques » avec la grande aspiration au progrès. Qu'on ne se méprenne pas sur notre pensée.

ce qui est une autre bienfaisance. il était tolérant et facile. vrai. discours et écrits « séditieux ». bonapartiste comme l'aigle. 32 – 76 – . il était et il fut. C'était un prêtre. et bienveillant. il faut le dire. « Plutôt mourir. bienfaisant. Loi du 9 novembre 1815. Le voilà sans pain sur le pavé avec femme et enfants. cela faisait un trou. À cela près. Il en fit tant qu'il perdit sa place. l'étroit embrassement d'une grande nation et d'un grand homme. juste. il ne s'habillait jamais dans l'ordonnance. humble et digne . qui réprimait sévèrement les cris. un sage. C'était un vieux sous-officier de la vieille garde. dans cette opinion politique que nous venons de lui reprocher et que nous sommes disposé à juger presque sévèrement. le gronda doucement. Il avait ôté lui-même dévotement l'effigie impériale de la croix que Napoléon lui avait donnée. votée par la Chambre « introuvable ». Il échappait dans l'occasion à ce pauvre diable de ces paroles peu réfléchies que la loi d'alors32 qualifiait propos séditieux. – Le portier de la maison de ville avait été placé là par l'empereur. légionnaire d'Austerlitz. les républicains et bonapartistes appelaient la fleur de lys « crapaud » et « salsifis » la mèche nouée de la perruque réapparue en 1815. au bord de l'abîme. en toute chose. et un homme. et le nomma suisse de la cathédrale.de Digne n'eût peut-être pas dû méconnaître ce qu'avait d'auguste et de touchant. « qu'il s'en aille en Prusse avec son salsifis !33 » Heureux de réunir dans la même imprécation les deux choses qu'il détestait le plus. intelligent. 33 Sous la Restauration. L'évêque le fit venir. « Vieux goutteux à guêtres d'anglais ! » disait-il. disait-il. équitable. peut-être plus que nous qui parlons ici. Depuis que le profil impérial avait disparu de la légion d'honneur. Même. et il n'avait rien voulu mettre à la place. comme il disait. afin de ne pas être forcé de porter sa croix. la Prusse et l'Angleterre. que de porter sur mon cœur les trois crapauds ! » Il raillait volontiers tout haut Louis XVIII.

à force de saintes actions et de douces manières. Sa conduite même envers Napoléon avait été acceptée et comme tacitement pardonnée par le peuple. monseigneur Bienvenu avait rempli la ville de Digne d'une sorte de vénération tendre et filiale. mais qui aimait son évêque. bon troupeau faible. l'ami de tous. En neuf ans. qui adorait son empereur.M. – 77 – . Myriel était dans le diocèse le vrai pasteur.

c'est tout un système solaire en marche. les aumôneries et les fonctions cathédrales. plutôt prélats qu'évêques. les archidiaconats. en attendant les dignités épiscopales. Heureux qui les approche ! Gens en crédit qu'ils sont. Leur prospérité s'émiette sur la cantonade en bonnes petites promotions. qui fait la ronde et maintient le bon ordre dans le palais épiscopal. vous emmène comme concla- – 78 – . sans doute. Plus grand diocèse au patron. l'apostolat ne dédaigne pas le canonicat. Les chercheurs d'avenir tourbillonnent autour du présent splendide. plus grosse cure au favori. rentés. sachant prier. traits d'union entre la sacristie et la diplomatie. Et puis Rome est là. il y a dans l'église les grosses mitres. les grasses paroisses. Un évêque qui sait devenir archevêque. et sur toute cette jeunesse qui sait plaire. acceptés du monde. pas une fortune qui n'ait sa cour. Toute carrière a ses aspirants qui font cortège aux arrivés. ils font progresser leurs satellites . ils font pleuvoir autour d'eux. sur les empressés et les favorisés. mais sachant aussi solliciter. peu scrupuleux de faire faire antichambre en leur personne à tout un diocèse. Leur rayonnement empourpre leur suite. c'est le pied à l'étrier pour un sous-diacre. plutôt abbés que prêtres. et qui monte la garde autour du sourire de monseigneur. les prébendes. riches. C'est là ce que ce charmant saint François de Sales appelle quelque part « les prêtres blancs-becs ». Ce sont les évêques bien en cour. Agréer à un évêque. Il faut bien faire son chemin . Tout évêque un peu influent a près de lui sa patrouille de chérubins séminaristes. habiles. De même qu'il y a ailleurs les gros bonnets. Pas une puissance qui n'ait son entourage . Toute métropole a son état-major. un archevêque qui sait devenir cardinal. En avançant euxmêmes.Chapitre XII Solitude de monseigneur Bienvenu Il y a presque toujours autour d'un évêque une escouade de petits abbés comme autour d'un général une volée de jeunes officiers.

vous voilà monsignor. garnie de croix. Un saint qui vit dans un excès d'abnégation est un voisinage dangereux . Cela était visible à l'absence complète de jeunes prêtres autour de lui. vous voilà auditeur. Rote : tribunal du Saint-Siège. et qui ressemblaient à leur évêque. n'était pas compté parmi les grosses mitres. murés comme lui dans ce diocèse sans issue sur le cardinafat. On a vu qu'à Paris « il n'avait pas pris ». et de la Grandeur à Imminence il n'y a qu'un pas. composé de douze auditeurs. Le prêtre est de nos jours le seul homme qui puisse régulièrement devenir roi . Pas un avenir ne songeait à se greffer sur ce vieillard solitaire. les jeunes gens ordonnés par lui se faisaient recommander aux archevêques d'Aix ou d'Auch. nous le répétons. humble. et entre Imminence et la Sainteté il n'y a que la fumée d'un scrutin. On sentait si bien l'impossibilité de croître près de monseigneur Bienvenu qu'à peine sortis du séminaire. vous avez le pallium34. vous voilà camérier. particulier. vous entrez dans la rote. pauvre. De là l'isolement Pallium : bande de laine blanche. insigne des archevêques. l'ankylose des articulations utiles à l'avancement. qui sait ? de bonne foi peut-être et se trompant elle-même. que de jeunes abbés ont sur la tête le pot au lait de Perrette ! Comme l'ambition s'intitule aisément vocation. Car enfin. Pas une ambition en herbe ne faisait la folie de verdir à son ombre. on veut être poussé. avec cette différence qu'eux étaient finis. Ses chanoines et ses grands vicaires étaient de bons vieux hommes. et. il pourrait bien vous communiquer par contagion une pauvreté incurable. et s'en allaient bien vite. plus de renoncement que vous n'en voulez . et quel roi ! le roi suprême. et que lui était achevé. Aussi quelle pépinière d'aspirations qu'un séminaire ! Que d'enfants de chœur rougissants. béate qu'elle est ! Monseigneur Bienvenu. 34 – 79 – . en somme. et l'on fuit cette vertu galeuse. un peu peuple comme lui. Toute calotte peut rêver la tiare.viste.

En dehors des cinq ou six exceptions immenses qui font l'éclat d'un siècle. et fait le service de son antichambre. Eschyle. vous voilà un habile homme. 35 – 80 – . voilà l'enseignement qui tombe goutte à goutte de la corruption en surplomb. Réponse à un acte d'accusation) : Sur le Racine mort le campistron pullule. qu'un eunuque parvienne à posséder un harem. ce ménechme du talent. Cette faculté énorme par laquelle on est Moïse. Naissez coiffé. Juvénal et Tacite seuls en bougonnent. avec ce carton vendu pour du cuir. qu'un apothicaire invente les semelles de carton pour l'armée de Sambre-et-Meuse et se construise. porte la livrée du succès. Gagnez à la loterie. 5. Le succès. c'est une chose assez hideuse que le succès. Prospérité suppose Capacité. De nos jours. qu'un intendant de Tragédie jouée en 1691 de Campistron (« faux Corneille »). qu'un prédicateur devienne évêque par le nasillement.de monseigneur Bienvenu. tout est là. Dorure est or. qu'un porte-balle épouse l'usure et la fasse accoucher de sept ou huit millions dont il est le père et dont elle est la mère. a une dupe : l'histoire. Dante. la multitude la décerne d'emblée et par acclamation à quiconque atteint son but dans quoi que ce soit. qu'un faux Corneille fasse Tiridate35. cela ne gâte rien. soyez heureux. quatre cent mille livres de rente. Qu'un notaire se transfigure en député. pourvu qu'on soit le parvenu. déjà raillé par Hugo dans Les Contemplations (I. Michel-Ange ou Napoléon. qu'un Prud’homme militaire gagne par accident la bataille décisive d'une époque. une philosophie à peu près officielle est entrée en domesticité chez lui. Qui triomphe est vénéré. Être le premier venu. Nous vivons dans une société sombre. Réussissez : théorie. Réussir. Le vulgaire est un vieux Narcisse qui s'adore lui-même et qui applaudit le vulgaire. la réussite a presque le même profil que la suprématie. on vous croira grand. l'admiration contemporaine n'est guère que myopie. Soit dit en passant. Sa fausse ressemblance avec le mérite trompe les hommes. Ayez de la chance. vous aurez le reste . Pour la foule.

bonne maison soit si riche en sortant de service qu'on le fasse ministre des finances. Valet de Porthos dans Les Trois Mousquetaires. 36 – 81 – . de même qu'ils appellent Beauté la figure de Mousqueton36 et Majesté l'encolure de Claude. Sous toutes ces gloires de carton doré on reconnaît Napoléon-le-Petit. Ils confondent avec les constellations de l'abîme les étoiles que font dans la vase molle du bourbier les pattes des canards. les hommes appellent cela Génie.

qu'il était jugé vulnérable par les « hommes sérieux ». 47). dans l'occasion. Ce dont nous sommes certain. s'écriait-il souvent. nous n'avons point à sonder M. c'est que jamais les difficultés de foi ne se résolvaient pour lui en hypocrisie. Que pensait-il de ce dogme-ci ou de ce mystère-là ? Ces secrets du for intérieur ne sont connus que de la tombe où les âmes entrent nues. et qui vous dit tout bas : « Tu es avec Dieu. en dehors. s'étendant jusqu'aux choses. Puisant d'ailleurs dans les bonnes œuvres cette quantité de satisfaction qui suffit à la conscience. les « personnes graves » et les « gens raisonnables » . La conscience du juste doit être crue sur parole. » Ce que nous croyons devoir noter. D'ailleurs. 37 – 82 – . pour M.Chapitre XIII Ce qu'il croyait Au point de vue de l'orthodoxie. débordant les hommes. Qu'était-ce que cet excès d'amour ? C'était une bienveillance sereine. Il croyait le plus qu'il pouvait. l'évêque avait un excès d'amour. l'évêque de Digne. Il était indulgent pour la création de Dieu. a en lui une dureté irréfléchie qu'il tient en réserve pour l'animal. et. de certaines natures étant données. pour ainsi dire. même le meilleur. à plus forte raison. L'évêque de Digne n'avait point cette dureté-là. VII. Aucune pourriture n'est possible au diamant. Appliquée ici à Myriel. Devant une telle âme. Credo in Patrem. locutions favorites de notre triste monde où l'égoïsme reçoit le mot d'ordre du pédantisme. nous admettons le développement possible de toutes les beautés de la vertu humaine dans une croyance différente de la nôtre. particulière à « Parce qu'elle – ou il – a beaucoup aimé. c'est que. » C'est pour cette raison et en ces termes que le Christ pardonne à Marie-Madeleine (Luc. et au-delà de sa foi. Tout homme. la parole du Christ vaut. comme nous l'avons indiqué déjà. Il vivait sans dédain. quia multum amavit37. C'est par là. Madeleine et pour Fantine. nous ne nous sentons en humeur que de respect.

il s'endormait dans son jardin. c'était une grosse araignée. un homme passionné. mais il n'en paraissait pas avoir plus de soixante. les difformités de l'instinct. noire. Un matin. ces formations-là sont indestructibles. Il semblait par moments demander à Dieu des commutations. soit . et alors il n'était rien de plus vénérable. Il semblait que. Sa sœur l'entendit qui disait : – Pauvre bête ! ce n'est pas sa faute. pensée à pensée . Ainsi vivait cet homme juste. pour le combattre. car. il atteignit soixante-quinze ans. mais ces puérilités sublimes ont été celles de saint François d'Assise et de Marc-Aurèle. velue. Ces creusements-là sont ineffaçables . presque attendri. au-delà de la vie apparente. Sa mansuétude universelle était moins un instinct de nature que le résultat d'une grande conviction filtrée dans son cœur à travers la vie et lentement tombée en lui. et il regarda quelque chose à terre . la quantité de chaos qui est encore dans la nature. il avait quelque embonpoint. il – 83 – . l'explication ou l'excuse. peut-être violent. horrible. il était dans son jardin . pensif. la cause. Il en était ému. il en allât chercher. Cette rêverie faisait parfois sortir de lui des mots étranges. et. et avec l'œil du linguiste qui déchiffre un palimpseste. En 1815. tout à coup. à en croire les récits sur sa jeunesse et même sur sa virilité. mais sa sœur marchait derrière lui sans qu'il la vît . nous croyons l'avoir dit. il se croyait seul. Monseigneur Bienvenu avait été jadis. dans un caractère comme dans un rocher. Il n'allait pas jusqu'au bramine.beaucoup de prêtres pourtant. il s'arrêta. Il examinait sans colère. il peut y avoir des trous de gouttes d'eau. Un jour il se donna une entorse pour n'avoir pas voulu écraser une fourmi. Pourquoi ne pas dire ces enfantillages presque divins de la bonté ? Puérilités. Quelquefois. mais il semblait avoir médité cette parole de l'Ecclésiaste : « Saiton où va l'âme des animaux ? » Les laideurs de l'aspect. Il n'était pas grand . ne le troublaient pas et ne l'indignaient pas.

l'homme aime comme l'ange. l'effet qu'il avait fait à Napoléon. Dès ici bas. mais si aimable qu'on oubliait qu'elle était belle. Grégoire XVI. Nos âmes auront plus de clarté. et pour peu qu'on le vît pensif. ce qui ne l'empêchait pas d'être un mauvais évêque. à travers l'imperfection. Mais si l'on restait quelques heures près de lui. Que Dieu soit béni de donner à l'homme imparfait l'amour parfait. Son teint coloré et frais. ce n'était guère qu'un bonhomme en effet. il avait le pas ferme et n'était que fort peu courbé. et dont nous avons déjà parlé. détail d'où nous ne prétendons rien conclure . il semblait que de toute sa personne il sortît de la joie. le bonhomme se transfigurait peu à peu et prenait je ne sais quoi d'imposant . Monseigneur Bienvenu avait ce que le peuple appelle « une belle tête ». il n'a pas la vie complète mais il a l'amour complet. à quatre-vingts ans. à travers l'ombre. devenait auguste aussi par la méditation . non plus aimants. nos cœurs n'auront pas plus de flamme. et pour qui le voyait pour la première fois. toutes ses dents bien blanches qu'il avait conservées et que son rire faisait voir. la majesté se dégageait de cette bonté. l'ange est la figure exacte de l'homme qui aime ou est aimé. lui donnaient cet air ouvert et facile qui fait dire d'un homme : « C'est un bon enfant ».faisait volontiers de longues marches à pied. à travers la matière. « O mon doux ange. écrit Hugo dans le Livre de l'Anniversaire pour Juliette. » 38 – 84 – . un respect inexprimable. se tenait droit et souriant. vous pénétrait par degrés et vous montait au cœur. C'était. on s'en souvient. […] Nous serons plus heureux. Le respect. Quand il causait avec cette santé enfantine qui était une de ses grâces. auguste par les cheveux blancs. nous ne serons pas dans un plus grand amour. on se sentait à l'aise près de lui. Au premier abord. et l'on Motif visuel et philosophique cher à Hugo et particulièrement important dans Les Misérables. on éprouvait quelque chose de l'émotion qu'on aurait si l'on voyait un ange souriant ouvrir lentement ses ailes sans cesser de sourire38. nous serons dans une lumière plus grande. son front large et sérieux. et d'un vieillard : « C'est un bonhomme ». sans que la bonté cessât de rayonner .

Il était là. à l'éternité future. Quelquefois. la fraternité. Il considérait ces magnifiques rencontres des atomes qui donnent des aspects à la matière. le renoncement. l'aumône. éprouvées et indulgentes. il s'en éblouissait. Dans ces moments-là. étrange mystère . ouvrant son âme aux pensées qui tombent de l'inconnu. quand les deux femmes s'étaient retirées. si les deux vieilles filles ne dormaient pas. elles l'entendaient marcher lentement dans les allées. comparant la sérénité de son cœur à la sérénité de l'éther. la frugalité. la culture d'un coin de terre. Mystérieux échanges des gouffres de l'âme avec les gouffres de l'univers ! Il songeait à la grandeur et à la présence de Dieu . la prière. Il n'étudiait pas Dieu. et. la consolation aux affligés. il le regardait. la confiance. seul avec lui-même. sans chercher à comprendre l'incompréhensible.sentait qu'on avait devant soi une de ces âmes fortes. l'étude. ému dans les ténèbres par les splendeurs visibles des constellations et les splendeurs invisibles de Dieu. à une heure même assez avancée de la nuit. Remplissaient est bien le mot. Comme on l'a vu. paisible. à l'éternité passée. de bonnes paroles et de bonnes actions. le soir. recueilli. se répandant en extase au milieu du rayonnement universel de la création. créent les – 85 – . offrant son cœur à l'heure où les fleurs nocturnes offrent leur parfum. le travail remplissaient chacune des journées de sa vie. l'hospitalité. révèlent les forces en les constatant. une heure ou deux dans son jardin avant de s'endormir. la célébration des offices religieux. où la pensée est si grande qu'elle ne peut plus être que douce. et certes cette journée de l'évêque était bien pleine jusqu'aux bords de bonnes pensées. à tous les infinis qui s'enfonçaient sous ses yeux dans tous les sens . allumé comme une lampe au centre de la nuit étoilée. adorant. Cependant elle n'était pas complète si le temps froid ou pluvieux l'empêchait d'aller passer. mystère plus étrange encore . Il semblait que ce fût une sorte de rite pour lui de se préparer au sommeil par la méditation en présence des grands spectacles du ciel nocturne. il n'eût pu peut-être dire lui-même ce qui se passait dans son esprit. il sentait quelque chose s'envoler hors de lui et quelque chose descendre en lui.

de là la vie et la mort. si pauvrement planté. et par la lumière produisent la beauté. et que désirer au-delà ? Un petit jardin pour se promener. n'était-ce pas assez pour pouvoir adorer Dieu tour à tour dans ses œuvres les plus charmantes et dans ses œuvres les plus sublimes ? N'est-ce pas là tout. Il s'asseyait sur un banc de bois adossé à une treille décrépite. l'innombrable dans l'infini. sur sa tête ce qu'on peut étudier et méditer . ayant les cieux pour plafond. les proportions dans l'étendue. – 86 – . quelques fleurs sur la terre et toutes les étoiles dans le ciel. À ses pieds ce qu'on peut cultiver et cueillir . qui partageait le loisir de sa vie. entre le jardinage le jour et la contemplation la nuit ? Cet étroit enclos.individualités dans l'unité. lui était cher et lui suffisait. si encombré de masures et de hangars. en effet. Que fallait-il de plus à ce vieillard. et il regardait les astres à travers les silhouettes chétives et rachitiques de ses arbres fruitiers. et l'immensité pour rêver. Ces rencontres se nouent et se dénouent sans cesse . où il y avait si peu de loisir. Ce quart d'arpent.

ces ouvertures sombres sont là béantes. soit à sa louange. soit à son blâme. pleine d'anxiété et de responsabilité pour qui en tente les escarpements. mais quelque chose vous dit. qui germent quelquefois dans les esprits solitaires et s'y construisent et y grandissent jusqu'à y remplacer les religions. qu'on n'entre pas. dans les profondeurs inouïes de l'abstraction et de la spéculation pure. Comme cette nature de détails pourrait. propres à notre siècle. particulièrement au moment où nous sommes. Leur prière offre audacieusement la discussion. mais l'évêque doit être timide. proposent leurs idées à Dieu. L'apôtre peut être hardi. On pourrait presque dire que. Leur adoration interroge. et pour nous servir d'une expression actuellement à la mode. elle analyse et creuse son propre éblouissement. par une sorte de réaction splendide. c'était le cœur. il est probable que les contemplateurs sont contem– 87 – . Les spéculations abstruses contiennent du vertige . qu'il y avait en lui une de ces philosophies personnelles. À ses risques et périls. rien n'indique qu'il hasardât son esprit dans les apocalypses. Malheur à qui y pénètre ! Les génies. situés pour ainsi dire au-dessus des dogmes. Il se fût probablement fait scrupule de sonder trop avant de certains problèmes réservés en quelque sorte aux grands esprits terribles. Point de systèmes. elle en éblouit la nature . et faire croire. Ce qui éclairait cet homme. à vous passant de la vie. le mystérieux monde qui nous entoure rend ce qu'il reçoit. nous insistons sur ceci que pas un de ceux qui ont connu monseigneur Bienvenu ne se fût cru autorisé à penser rien de pareil. Il y a de l'horreur sacrée sous les porches de l'énigme . Ceci est la religion directe.Chapitre XIV Ce qu'il pensait Un dernier mot. Sa sagesse était faite de la lumière qui vient de là. beaucoup d'œuvres. La méditation humaine n'a point de limite. donner à l'évêque de Digne une certaine physionomie « panthéiste ».

Ce qui existe était pour ce bon et rare prêtre un sujet permanent de tristesse cherchant à consoler. Lui. L'universelle misère était sa mine. mais on ne peut pas plus prier trop qu'aimer trop . Il eût redouté ces sublimités d'où quelques-uns. cet homme qui se croyait « philosophe ». et c'était là toute sa doctrine. sainte Thérèse et saint Jérôme seraient des hérétiques. il auscultait partout de la souffrance. Il se penchait sur ce qui gémit et sur ce qui expie. ce sénateur. dit à l'évêque : – 88 – . Cette âme simple aimait. il ne projetait aucun rayon d'avenir sur le roulis ténébreux des événements. il ne cherchait pas à condenser en flamme la lueur des choses. et. ces puissantes rêveries ont leur utilité morale. très grands même. Aimez-vous les uns les autres . Un jour. déjà nommé. il y a sur la terre des hommes – sont-ce des hommes ? – qui aperçoivent distinctement au fond des horizons du rêve les hauteurs de l'absolu. voilà tout. La douleur partout n'était qu'une occasion de bonté toujours. il prenait le sentier qui abrège : l'évangile. il tâchait de panser la plaie. et. Quoi qu'il en soit. Certes. sans chercher à deviner l'énigme. cela est probable . il déclarait cela complet. il n'avait rien du prophète et rien du mage. il n'était occupé qu'à trouver pour lui-même et à inspirer aux autres la meilleure manière de plaindre et de soulager. il sentait partout de la fièvre. et par ces routes ardues on s'approche de la perfection idéale. et qui ont la vision terrible de la montagne infinie. comme Swedenborg et Pascal. monseigneur Bienvenu n'était pas un génie. il travaillait à l'extraction de la pitié. lui. L'univers lui apparaissait comme une immense maladie . Qu'il dilatât la prière jusqu'à une aspiration surhumaine. ne souhaitait rien de plus.plés. Le redoutable spectacle des choses créées développait en lui l'attendrissement . Il n'essayait point de faire faire à sa chasuble les plis du manteau d'Élie. ont glissé dans la démence. Il y a des hommes qui travaillent à l'extraction de l'or . Monseigneur Bienvenu n'était point de ces hommes-là. si c'était une hérésie de prier au-delà des textes.

pour l'apôtre à Dieu. la nécessité . y faire éclore des étoiles. Hugo possédait et avait lu la traduction des Lois de Manou publiée en 1840. et qui avait dans l'âme le grave respect de l'ombre. la conscience de l'homme. les précipices de la métaphysique. toutes ces profondeurs convergentes. le Nil et l'Ens39. laissant de côté les questions prodigieuses qui attirent et qui épouvantent. le somnambulisme pensif de l'animal. l'âme. la liberté. Manou40. où se penchent les gigantesques archanges de l'esprit humain . sans les agiter. Monseigneur Bienvenu était simplement un homme qui constatait du dehors les questions mystérieuses sans les scruter. problèmes à pic. 40 Auteur d'un des livres sacrés du brahmanisme : Les Lois de Manou. Votre aimez-vous les uns les autres est une bêtise. saint Paul et Dante contemplent avec cet œil fulgurant qui semble. épaisseurs sinistres. en regardant fixement l'infini. l'essence. les perspectives insondables de l'abstraction. si c'est une bêtise. répondit monseigneur Bienvenu sans disputer. le plus fort a le plus d'esprit. la nature. il y vivait. et sans en troubler son propre esprit. l'âme doit s'y enfermer comme la perle dans l'huître. le bien et le mal. la greffe incompréhensible des amours successifs sur le moi persistant. la transformation par la mort. la récapitulation d'existences que contient le tombeau. guerre de tous contre tous . formidables abîmes que Lucrèce. 39 – 89 – . pour l'athée au néant : la destinée.– Mais voyez donc le spectacle du monde . Il s'y enfermait donc. la guerre de l'être contre l'être. – Eh bien. il s'en satisfaisait absolument. la substance. Le néant et l'être.

une heure environ avant le coucher du soleil. Une casquette à visière de cuir rabattue cachait en partie son visage. troué à l'autre. rapiécée à l'un des coudes d'un morceau de drap vert cousu avec de la ficelle. Gohin. C'était un homme de moyenne taille. « Une histoire qui date ». brûlé par le soleil et le hâle. Lire LES MISÉRABLES. 42 Avec le motif biblique se tisse le motif napoléonien. usé et râpé.Livre deuxième – La chute41 Chapitre I Le soir d'un jour de marche Dans les premiers jours du mois d'octobre 181542. laissait voir sa poitrine velue . Il était difficile de rencontrer un passant d'un aspect plus misérable. rattachée au col par une petite ancre d'argent. 3. L'incertitude sera levée à la fin de I. 41 – 90 – . 43 Le héros est donc né entre 1769 – naissance de Napoléon – et 1772 – naissance de Sophie Trébuchet. blanc à un genou. un pantalon de coutil bleu. ce titre assimile le livre à une Bible et l'aventure de Jean Valjean à une Histoire Sainte. dans la force de l'âge. sur le dos un sac de soldat fort plein. mère de V. Il pouvait avoir quarante-six ou quarante-huit ans43. Corti. En cet automne 1815. et ruisselant de sueur. trapu et robuste. 2. Hugo. un homme qui voyageait à pied entrait dans la petite ville de Digne Les rares habitants qui se trouvaient en ce moment à leurs fenêtres ou sur le seuil de leurs maisons regardaient ce voyageur avec une sorte d'inquiétude. Jean Valjean recommence à l'envers le « vol de l'aigle » : les hôtes empressés de l'Empereur rejettent le bagnard et l'éyêque dissident l'accueille. 1985. il avait une cravate tordue en corde. Sur toutes les questions de chronologie – personnelle et historique – voir l'étude de Y. une vieille blouse grise en haillons. J. Sa chemise de grosse toile jaune. bien bouclé et tout Après la sainteté adamique de Mgr Bienvenu – son jardin est un Éden –.

La sueur. Ce n'était évidemment qu'un passant. le regarda avec attention. il tourna à gauche et se dirigea vers la mairie. 44 – 91 – . Les cheveux étaient ras. Des femmes de l'ancien bourg qui est au bas de la ville l'avaient vu s'arrêter sous les arbres du boulevard Gassendi et boire à la fontaine qui est à l'extrémité de la promenade. à la main un énorme bâton noueux. puis sortit un quart d'heure après. ajoutaient je ne sais quoi de sordide à cet ensemble délabré. Car il faisait son entrée dans Digne par la même rue qui. Des bords de la mer peut-être. Arrivé au coin de la rue Poichevert. Il paraissait très fatigué. sans répondre à son salut. la chaleur. et semblaient n'avoir pas été coupés depuis quelque temps.neuf. Un gendarme était assis près de la porte sur le banc de pierre où le général Drouot monta le 4 mars pour lire à la foule effarée des habitants de Digne la proclamation du golfe Juan. deux cents pas plus loin. Personne ne le connaissait. à la fontaine de la place du marché. sept mois auparavant. car des enfants qui le suivaient le virent encore s'arrêter. Ici se confirme le parallélisme inverse des trajets de Napoléon Ier et de Jean Valjean. car ils commençaient à pousser un peu. D'où venait-il ? Du midi. les pieds sans bas dans des souliers ferrés. la tête tondue et la barbe longue. Le gendarme. L'homme ôta sa casquette et salua humblement le gendarme. avait vu passer l'empereur Napoléon allant de Cannes à Paris44. le suivit quelque temps des yeux. Il fallait qu'il eût bien soif. et pourtant hérissés . puis entra dans la maison de ville. la poussière. Il y entra. Cet homme avait dû marcher tout le jour. le voyage à pied. et boire.

fort occupé et surveillant un excellent dîner destiné à des rouliers qu'on entendait rire et parler à grand bruit dans une salle voisine. La réalité est que l'empereur. Cette auberge avait pour hôtelier un nommé Jacquin Labarre. qui était la meilleure du pays. entendant la porte s'ouvrir et entrer un nouveau venu. On disait de lui dans la ville : C'est le cousin de celui de Grenoble.Il y avait alors à Digne une belle auberge à l'enseigne de la Croix-de-Colbas. On contait que le général Bertrand. L'hôte. flanquée de perdrix blanches et de coqs de bruyère. et il était allé aux Trois-Dauphins. homme considéré dans la ville pour sa parenté avec un autre Labarre. beaucoup de bruits avaient couru dans le pays sur cette auberge des Trois-Dauphins. L'homme se dirigea vers cette auberge. qui tenait à Grenoble l'auberge des TroisDauphins et qui avait servi dans les guides. Quiconque a voyagé sait que personne ne fait meilleure chère que les rouliers. Tous les fourneaux étaient allumés . laquelle s'ouvrait de plain-pied sur la rue. sur les fourneaux cuisaient deux grosses carpes du lac de Lauzet et une truite du lac d'Alloz. qui était en même temps le chef. entré dans Grenoble. Une marmotte grasse. Lors du débarquement de l'empereur. y avait fait de fréquents voyages au mois de janvier. allait de l'âtre aux casseroles. déguisé en charretier. Il entra dans la cuisine. avait refusé de s'installer à l'hôtel de la préfecture . Cette gloire du Labarre des Trois-Dauphins se reflétait à vingt-cinq lieues de distance jusque sur le Labarre de la Croix-de-Colbas. et qu'il y avait distribué des croix d'honneur à des soldats et des poignées de napoléons à des bourgeois. un grand feu flambait gaîment dans la cheminée. L'hôte. il avait remercié le maire en disant : Je vais chez un brave homme que je connais. tournait sur une longue broche devant le feu . dit sans lever les yeux de ses fourneaux : – Que veut monsieur ? – 92 – .

dit l'hôte. dit l'homme. et alla s'asseoir sur une escabelle basse près du feu. Digne est dans la montagne.– Manger et coucher. reprit l'hôte. L'homme tira une grosse bourse de cuir de la poche de sa blouse et répondit : – J'ai de l'argent. embrassa d'un coup d'œil tout l'ensemble du voyageur. tout en allant et venant. L'aubergiste dit un mot à l'oreille du marmiton. et l'enfant partit en courant dans la direction de la mairie. – Rien de plus facile. le digne aubergiste Jacquin Labarre tira un crayon de sa poche. garda son bâton à la main. Les soirées d'octobre y sont froides. puis il déchira le coin d'un vieux journal qui traînait sur une petite table près de la fenêtre. – Tout à l'heure. dit l'hôte. L'homme remit sa bourse en poche. le dos tourné. – 93 – . se déchargea de son sac. – Dîne-t-on bientôt ? dit l'homme. et ajouta : – … en payant. l'homme considérait le voyageur. Cependant. le posa à terre près de la porte. Sur la marge blanche il écrivit une ligne ou deux. Pendant que le nouveau venu se chauffait. En ce moment il tourna la tête. – En ce cas on est à vous. plia sans cacheter et remit ce chiffon de papier à un enfant qui paraissait lui servir tout à la fois de marmiton et de laquais.

dit l'hôte. dit l'hôte. puis hocha la tête. L'homme reprit tranquillement : – Mettez-moi à l'écurie. je ne puis vous recevoir. Il rapportait le papier. et resta un moment pensif. dit l'homme.Le voyageur n'avait rien vu de tout cela. Il parut lire attentivement. – Monsieur. – Quoi donc ? – Vous avez de l'argent… – Oui. Enfin il fit un pas vers le voyageur qui semblait plongé dans des réflexions peu sereines. – 94 – . vous dis-je. comme quelqu'un qui attend une réponse. – Et moi. Il demanda encore une fois : – Dîne-t-on bientôt ? – Tout à l'heure. – Comment ! Avez-vous peur que je ne paye pas ? Voulezvous que je paye d'avance ? J'ai de l'argent. L'enfant revint. L'homme se dressa à demi sur son séant. L'hôte le déplia avec empressement. je n'ai pas de chambre. dit-il. – Ce n'est pas cela.

– Par qui ? – Par ces messieurs les rouliers. faite d'un ton mesuré. – Je n'ai rien. dit l'hôte. moi. repartit l'homme. – Rien ! et tout cela ? – Tout cela m'est retenu. J'ai marché dès le soleil levé. – Combien sont-ils ? – Douze. J'ai fait douze lieues. L'homme éclata de rire et se tourna vers la cheminée et les fourneaux. – Ah bah ! mais je meurs de faim.– Je ne puis. – Je ne puis vous donner à dîner. un coin dans le grenier. parut grave à l'étranger. Je paye. – Eh bien. Nous verrons cela après dîner. mais ferme. Il se leva. Une botte de paille. Je veux manger. Cette déclaration. – 95 – . – Pourquoi ? – Les chevaux prennent toute la place.

Il prit la grande rue.– Il y a là à manger pour vingt. et. comme un homme humilié et triste. et voici ce qu'on m'a répondu. ramassa le sac qu'il avait déposé à terre. L'aubergiste reprit après un silence : – J'ai l'habitude d'être poli avec tout le monde. Voulez-vous que je vous dise votre nom ? Vous vous appelez Jean Valjean. il aurait vu l'aubergiste de la Croix-de-Colbas sur le seuil de sa – 96 – . – Ils ont tout retenu et tout payé d'avance. L'homme y jeta un regard. le papier qui venait de voyager de l'auberge à la mairie. tout déplié. Maintenant voulez-vous que je vous dise qui vous êtes ? En vous voyant entrer. assez de paroles comme cela. S'il s'était retourné. et de la mairie à l'auberge. et lui dit d'un accent qui le fit tressaillir : – Allez-vous en. L'hôte alors se pencha à son oreille. et s'en alla. Le voyageur était courbé en cet instant et poussait quelques braises dans le feu avec le bout ferré de son bâton. et je reste. Il ne se retourna pas une seule fois. j'ai envoyé à la mairie. rasant de près les maisons. L'homme se rassit et dit sans hausser la voix : – Je suis à l'auberge. Savez-vous lire ? En parlant ainsi il tendait à l'étranger. l'hôte le regarda fixement et ajouta toujours à voix basse : – Tenez. Il marchait devant lui au hasard. Allez-vous-en. je me suis douté de quelque chose. j'ai faim. comme il ouvrait la bouche pour répliquer. il se retourna vivement. L'homme baissa la tête.

On entre dans ce cabaret. Il ne vit rien de tout cela. éclairée par une petite lampe sur une table et par un grand feu dans la cheminée. comme cela arrive dans la tristesse. qui est aussi une espèce d'auberge. marchant toujours. quelque bouge bien pauvre. s'arrêta encore. il cherchait quelque cabaret bien humble. La belle hôtellerie s'était fermée pour lui . Le voyageur n'osa pas entrer par la porte de la rue. allant à l'aventure par des rues qu'il ne connaissait pas. se dessinait sur le ciel blanc du crépuscule. oubliant la fatigue. Précisément une lumière s'allumait au bout de la rue . Les gens accablés ne regardent pas derrière eux. Le cabaret qui est dans la rue de Chaffaut. aux regards de défiance et d'effroi du groupe. Le voyageur s'arrêta un moment.porte. parlant vivement et le désignant du doigt. La flamme faisait bruire une marmite de fer accrochée à la crémaillère. Il chemina ainsi quelque temps. par deux portes. Ils ne savent que trop que le mauvais sort les suit. La nuit approchait. Quelques hommes y buvaient. L'une donne sur la rue. et. Il regarda autour de lui pour voir s'il ne découvrirait pas quelque gîte. Il y alla. Il se glissa dans la cour. et regarda par la vitre l'intérieur de la salle basse du cabaret. il aurait deviné qu'avant peu son arrivée serait l'événement de toute la ville. pendue à une potence en fer. L'hôte se chauffait. une branche de pin. – 97 – . entouré de tous les voyageurs de son auberge et de tous les passants de la rue. puis leva timidement le loquet et poussa la porte. l'autre s'ouvre sur une petite cour pleine de fumier. C'était en effet un cabaret. Tout à coup il sentit vivement la faim.

Tout ce qu'on pouvait distinguer de son visage sous sa casquette baissée prit une vague apparence de bien-être mêlée à cet autre aspect si poignant que donne l'habitude de la souffrance. Ici on soupe et on couche. Le souper cuit dans la marmite. l'homme. Or. énergique et triste. Le hasard faisait que le matin même il avait rencontré cet étranger de mauvaise mine. – C'est bon. qui paraissait déjà très fatigué. – Quelqu'un qui voudrait souper et coucher. Venez vous chauffer. L'œil luisait sous les sourcils comme un feu sous une broussaille. camarade. une demi-heure auparavant. Cette physionomie était étrangement composée . Il alla s'asseoir près de l'âtre. était allé mettre son cheval à l'écurie chez Labarre. Il entra. C'était d'ailleurs un profil ferme. une bonne odeur sortait de la marmite. lui avait demandé de le prendre en croupe . Je crois que c'est Escoublon). à quoi le poissonnier n'avait répondu qu'en doublant le pas. en le rencontrant. cheminant entre Bras dasse et… j'ai oublié le nom. Ce poissonnier faisait partie. Tous les gens qui buvaient se retournèrent.– Qui va là ? dit le maître. elle commençait par paraître humble et finissait par sembler sévère. La lampe l'éclairait d'un côté. du groupe qui entou– 98 – . le feu de l'autre. Cependant un des hommes attablés était un poissonnier qui. avant d'entrer au cabaret de la rue de Chaffaut. L'hôte lui dit : – Voilà du feu. On l'examina quelque temps pendant qu'il défaisait son sac. Il allongea devant le feu ses pieds meurtris par la fatigue .

et s'en alla. lui jetèrent des pierres. qui l'avaient suivi depuis la Croix-de-Colbas et qui semblaient l'attendre. Il fit de sa place au cabaretier un signe imperceptible. Le cabaretier vint à lui. À la porte pendait une chaîne de fer attachée à une cloche. les enfants se dispersèrent comme une volée d'oiseaux. Le cabaretier revint à la cheminée. L'étranger se retourna et répondit avec douceur. posa brusquement sa main sur l'épaule de l'homme. Il passa devant la prison.rait Jacquin Labarre. – Où voulez-vous que j'aille ? – Ailleurs. et lui dit : – Tu vas t'en aller d'ici. Il revint sur ses pas avec colère et les menaça de son bâton . – 99 – . quelques enfants. Il sonna. – On m'a renvoyé de l'autre auberge. et lui-même avait raconté sa désagréable rencontre du matin aux gens de la Croix-de-Colbas. – Et l'on te chasse de celle-ci. Comme il sortait. Ils échangèrent quelques paroles à voix basse. L'homme prit son bâton et son sac. L'homme était retombé dans ses réflexions. – Ah ! vous savez ? – Oui.

Près de lui. L'étranger resta un moment rêveur devant ce spectacle doux et calmant. Faites-vous arrêter. avec un lit drapé d'indienne imprimée. Parmi ces jardins et ces haies. la mère souriait. Une table était servie au milieu de la chambre. Le père riait. Le guichet se referma. voudriez-vous bien m'ouvrir et me loger pour cette nuit ? Une voix répondit : – Une prison n'est pas une auberge. Que se passait-il en lui ? Lui seul eût pu le dire. Il frappa au carreau un petit coup très faible. à la figure joyeuse et ouverte. le broc d'étain luisant comme l'argent et plein de vin et la soupière brune qui fumait. Il est probable qu'il pensa que cette maison joyeuse serait hospitalière. ce qui égaye la rue. Quelques-uns ne sont enclos que de haies. qui faisait sauter un petit enfant sur ses genoux. – 100 – . l'enfant riait. On vous ouvrira. quelques chaises de bois et un fusil à deux coups accroché au mur. À cette table était assis un homme d'une quarantaine d'années. Il regarda par cette vitre comme il avait fait pour le cabaret. une femme toute jeune allaitait un autre enfant. Il entra dans une petite rue où il y a beaucoup de jardins. dit-il en ôtant respectueusement sa casquette. Une lampe de cuivre éclairait la nappe de grosse toile blanche. et que là où il voyait tant de bonheur il trouverait peut-être un peu de pitié.Un guichet s'ouvrit. C'était une grande chambre blanchie à la chaux. il vit une petite maison d'un seul étage dont la fenêtre était éclairée. et un berceau dans un coin. – Monsieur le guichetier.

dit le voyageur. les yeux à fleur de tête. Il portait un vaste tablier de cuir qui montait jusqu'à son épaule gauche. pardon. demi-paysan. demi-artisan. L'homme répondit : – J'arrive de Puy-Moisson. – Monsieur. J'ai marché toute la journée. Il avait d'épais sourcils. En payant. Il frappa un second coup. d'énormes favoris noirs. toutes sortes d'objets que la ceinture retenait comme dans une poche. et alla à la porte qu'il ouvrit. Il renversait la tête en arrière . J'ai fait douze lieues. sa chemise largement ouverte et rabattue montrait son cou de taureau. et dans lequel faisaient ventre un marteau. une poire à poudre. le bas du visage en museau. prit la lampe. répondit le mari. blanc et nu. – Non. et sur tout cela cet air d'être chez soi qui est une chose inexprimable. pourriez-vous ? En payant ? – Qui êtes-vous ? demanda le maître du logis. il me semble qu'on frappe. Il frappa un troisième coup. pourriezvous me donner une assiettée de soupe et un coin pour dormir dans ce hangar qui est là dans ce jardin ? Dites. Pourriez-vous ? En payant ? – 101 – .On n'entendit pas. Il entendit la femme qui disait : – Mon homme. un mouchoir rouge. Le mari se leva. C'était un homme de haute taille.

Cependant aux paroles du paysan : Est-ce que vous seriez l'homme ?… la femme s'était levée. Le visage du paysan prit une expression de défiance. Êtes-vous allé chez Labarre ? – Oui. il regarda le nouveau venu de la tête aux pieds.– Je ne refuserais pas. dit le paysan. de loger quelqu'un de bien qui payerait. Il balbutia : – Il ne m'a pas reçu non plus. avait pris ses deux enfants dans ses bras et s'était réfugiée précipitamment derrière son ma- – 102 – . – Il n'y a pas de place. – Bah ! pas possible. Ce n'est pas jour de foire ni de marché. – Êtes-vous allé chez chose. de la rue de Chaffaut ? L'embarras de l'étranger croissait. – Eh bien ? Le voyageur répondit avec embarras : – Je ne sais pas. il ne m'a pas reçu. et tout à coup il s'écria avec une sorte de frémissement : – Est-ce que vous seriez l'homme ?… Il jeta un nouveau coup d'œil sur l'étranger. fit trois pas en arrière. posa la lampe sur la table et décrocha son fusil du mur. Mais pourquoi n'allez-vous pas à l'auberge.

la gorge nue. sans pouvoir faire un mouvement tant il était fatigué. – Par grâce. Il franchit résolument une barrière de bois et se trouva dans le jardin. Le vent froid des Alpes soufflait. et l'homme l'entendit tirer deux gros verrous. Après avoir examiné quelques instants l'homme comme on examine une vipère. Puis il referma la porte violemment. les yeux effarés. En ce 45 Patois des Alpes françaises. Il pensa sans doute que c'était en effet le logis d'un cantonnier . un verre d'eau. il se mit à déboucler une des courroies. et il y trouva un assez bon lit de paille. Un moment après. La nuit continuait de tomber. – Un coup de fusil ! dit le paysan. Chat de maraude. mais c'était du moins là un abri contre le froid.ri. À la lueur du jour expirant. Puis. Il s'approcha de la hutte . Il resta un moment étendu sur ce lit. le maître du logis revint à la porte et dit : – Va-t'en. regardant l'étranger avec épouvante. elle avait pour porte une étroite ouverture très basse et elle ressemblait à ces constructions que les cantonniers se bâtissent au bord des routes. – 103 – . comme son sac sur son dos le gênait et que c'était d'ailleurs un oreiller tout trouvé. et un bruit de barre de fer qu'on posait parvint au dehors. la fenêtre se ferma au volet. l'étranger aperçut dans un des jardins qui bordent la rue une sorte de hutte qui lui parut maçonnée en mottes de gazon. Ces sortes de logis ne sont habituellement pas occupés la nuit. il souffrait du froid et de la faim . en murmurant tout bas : Tso-maraude45. Tout cela se fit en moins de temps qu'il ne faut pour se le figurer. Il se coucha à plat ventre et se glissa dans la hutte. reprit l'homme. il s'était résigné à la faim. Il y faisait chaud.

il s'arma de son bâton. emplissant tout le ciel. obligé. chassé même de ce lit de paille et de cette niche misérable. Il leva les yeux. Cependant. non sans élargir les déchirures de ses haillons. La tête d'un dogue énorme se dessinait dans l'ombre à l'ouverture de la hutte. et sortit de la niche comme il put. Il était dans un champ . non sans peine. sans gîte. Il sortit de la ville. sans abri. comme la lune allait se lever et qu'il flottait encore au – 104 – . Il était lui-même vigoureux et redoutable . Quand il eut. il leva les yeux et chercha autour de lui. il se laissa tomber plutôt qu'il ne s'assit sur une pierre. il se fit de son sac un bouclier. Il chemina ainsi quelque temps. la tête toujours baissée. et s'y abriter. mais à reculons. pour tenir le dogue en respect. sans toit. qui après la moisson ressemblent à des têtes tondues. C'était la niche d'un chien. Il sortit également du jardin. Quand il se sentit loin de toute habitation humaine. espérant trouver quelque arbre ou quelque meule dans les champs. ce n'était pas seulement le sombre de la nuit . repassé la barrière et qu'il se retrouva dans la rue. et il paraît qu'un passant qui traversait l'entendit s'écrier : – Je ne suis pas même un chien ! Bientôt il se releva et se remit à marcher. il avait devant lui une de ces collines basses couvertes de chaume coupé ras.moment un grondement farouche se fit entendre. c'étaient des nuages très bas qui semblaient s'appuyer sur la colline même et qui montaient. seul. L'horizon était tout noir . d'avoir recours à cette manœuvre du bâton que les maîtres en ce genre d'escrime appellent la rose couverte.

petit. Il y a au coin de cette place une imprimerie. La terre était donc plus éclairée que le ciel.zénith un reste de clarté crépusculaire. – 105 – . Il passa par une brèche et rentra dans la ville. se dessinait vague et blafarde sur l'horizon ténébreux. C'est là que furent imprimées pour la première fois les proclamations de l'empereur et de la garde impériale à l'armée. il montra le poing à l'église. Il revint sur ses pas. il recommença sa promenade à l'aventure. lugubre et borné. ce qui est un effet particulièrement sinistre. cependant il y avait dans ce ciel. Les portes de Digne étaient fermées. Digne. Cet homme était évidemment très loin d'avoir de ces délicates habitudes d'intelligence et d'esprit qui font qu'on est sensible aux aspects mystérieux des choses . dans cette colline. Tout cet ensemble était hideux. Comme il ne connaissait pas les rues. d'un pauvre et chétif contour. quelque chose de si profondément désolé qu'après un moment d'immobilité et de rêverie. Il parvint ainsi à la préfecture. En passant sur la place de la cathédrale. qui a soutenu des sièges dans les guerres de religion. Rien dans le champ ni sur la colline qu'un arbre difforme qui se tordait en frissonnant à quelques pas du voyageur. Il y a des instants où la nature semble hostile. il rebroussa chemin brusquement. apportées de l'île d'Elbe et dictées par Napoléon lui-même. était encore entourée en 1815 de vieilles murailles flanquées de tours carrées qu'on a démolies depuis. puis au séminaire. et la colline. Il pouvait être huit heures du soir. ces nuages formaient au haut du ciel une sorte de voûte blanchâtre d'où tombait sur la terre une lueur. dans cette plaine et dans cet arbre.

. je n'ai dans ma bourse que quatre sous.Épuisé de fatigue et n'espérant plus rien. Elle vit cet homme étendu dans l'ombre. – Pourquoi n'allez-vous pas à l'auberge ? – Parce que je n'ai pas d'argent. Il répondit durement et avec colère : – Vous le voyez. Madame de R. – Hélas. dit l'homme. bonne femme. – Vous avez été soldat ? – Oui. La bonne femme. bien digne de ce nom en effet. Une vieille femme sortait de l'église en ce moment. – J'ai eu pendant dix-neuf ans un matelas de bois. – Donnez toujours. Soldat. j'ai aujourd'hui un matelas de pierre. mon ami ? dit-elle. – Que faites-vous là. je me couche. L'homme prit les quatre sous. était madame la marquise de R. il se coucha sur le banc de pierre qui est à la porte de cette imprimerie. bonne femme. dit madame de R. continua : – 106 – . – Sur ce banc ? reprit-elle.

reprit-elle.– Vous ne pouvez vous loger avec si peu dans une auberge. – 107 – . On aurait pu vous loger par charité. – Frappez-y. – Eh bien ? – Partout on m'a chassé. La « bonne femme » toucha le bras de l'homme et lui montra de l'autre côté de la place une petite maison basse à côté de l'évêché. – Vous avez. – Avez-vous frappé à celle-là ? – Non. – J'ai frappé à toutes les portes. frappé à toutes les portes ? – Oui. Avez-vous essayé pourtant ? Il est impossible que vous passiez ainsi la nuit. Vous avez sans doute froid et faim.

II. l'évêque les avait trouvés indiqués et prescrits ailleurs . aux souverains et aux sujets. Eph. quand madame Magloire entra. XIII. aux épouses. dans l'Épître aux Corinthiens47. 20. Hugo a coché et repris les titres et les références du traité du Mgr Bienvenu. « Historique ». V.. 25). définie par les Conciles. édition de l'Imprimerie Nationale. XIII. aux mères et aux jeunes hommes. 21 . aux pères. VI. XII. Hugo avait reçu d'un inconnu un Sommaire de l'exposition de la doctrine renfermée dans les Saintes Écritures. Saint Matthieu les indique : devoirs envers Dieu (Matth. M. VII. Il s'occupait d'un grand travail sur les Devoirs46. 7 . était resté assez tard enfermé dans sa chambre. dans l'Épître aux Éphésiens . pour prendre l'argenterie dans le placard près du lit. p. Un moment On sait qu'en 1832... aux magistrats. 17 . par saint Pierre . 1-7 . I Cor. 29. 9 . deuxièmement les devoirs de chacun. devoirs envers soi-même (Matth. Les devoirs de tous sont les grands devoirs. 13 . V.. 25-35. 47 Voir Rom. écrivant assez incommodément sur de petits carrés de papier avec un gros livre ouvert sur ses genoux. 30). Son livre était divisé en deux parties . après sa promenade en ville. Pour les autres devoirs. l'évêque de Digne. t II. aux vierges.. VI.. selon la classe à laquelle il appartient. VII.Chapitre II La prudence conseillée à la sagesse Ce soir-là. VI). devoirs envers les créatures (Matth. III. aux maris. Il dépouillait soigneusement tout ce que les Pères et les Docteurs ont dit sur cette grave matière. Hébr. selon son habitude. 14 . aux fidèles. I Pierre. Il travaillait encore à huit heures. devoirs envers le prochain (Matth. 594). lequel est malheureusement demeuré inachevé.. aux enfants et aux serviteurs. Il y en a quatre. premièrement les devoirs de tous. 12).. Il faisait laborieusement de toutes ces prescriptions un ensemble harmonieux qu'il voulait présenter aux âmes. expliquée par les Saints Pères (Les Misérables. C'est dans ce Sommaire que V. 46 – 108 – . dans l'Épître aux Romains . dans l'Épître aux Hébreux .

On peut se figurer facilement ces deux femmes qui avaient toutes deux passé soixante ans : madame Magloire petite. vif et bon . un tablier de toile de coton à carreaux rouges et verts. couleur à la mode en 1806. Une lampe était sur la table . frêle. vêtue d'une robe de soie puce. Un assez bon feu était allumé. La robe de mademoiselle Baptistine était coupée sur les patrons de 1806. mince. La salle à manger était une pièce oblongue à cheminée. Madame Magloire achevait en effet de mettre le couvert. Elle cachait ses cheveux gris sous une perruque frisée dite à l'enfant. la table était près de la cheminée. l'évêque. un fichu très blanc sortant de la robe de bure noire à manches larges et courtes. grasse. elle causait avec mademoiselle Baptistine. se leva de sa table et entra dans la salle à manger. fourreau étroit. les deux angles de sa bouche inégalement relevés et la lèvre supérieure plus grosse que la lèvre inférieure lui donnaient quelque chose de – 109 – . et fenêtre sur le jardin. Tout en vaquant au service. Pour emprunter des locutions vulgaires qui ont le mérite de dire avec un seul mot une idée qu'une page suffirait à peine à exprimer. mademoiselle Baptistine. vive . madame Magloire avait l'air d'une paysanne et mademoiselle Baptistine d'une dame. sentant que le couvert était mis et que sa sœur l'attendait peut-être. Madame Magloire avait l'air intelligent. avec pattes et boutons. aux pieds de gros souliers et des bas jaunes comme les femmes de Marseille. le seul bijou de femme qu'il y eût dans la maison.après. un peu plus grande que son frère. avec porte sur la rue (nous l'avons dit). taille courte. noué à la ceinture d'un ruban vert. douce. manches à épaulettes. avec pièce d'estomac pareille rattachée par deux épingles aux deux coins d'en haut. qu'elle avait achetée alors à Paris et qui lui durait encore. ferma son livre. Madame Magloire avait un bonnet blanc à tuyaux. au cou une jeannette d'or.

tout en allant faire quelques provisions pour le souper. Pauvre sainte fille ! doux souvenir disparu ! Mademoiselle Baptistine a depuis raconté tant de fois ce qui s'était passé à l'évêché cette soirée-là. et de bien fermer ses portes. la religion en avait fait un ange. elle obéissait passivement comme mademoiselle. respiraient une ineffable bonté. ces trois vertus qui chauffent doucement l'âme. Madame Magloire appuya sur ce dernier mot . que plusieurs personnes qui vivent encore s'en rappellent les moindres détails. et qu'il faudrait avoir soin de dûment clore. qu'il devait être quelque part dans la ville. Que la police était bien mal faite du reste. et puis il pensait à autre chose.bourru et d'impérieux. Que c'était donc aux gens sages à faire la police eux-mêmes et à se bien garder. le préfet et M. l'espérance. qu'un vagabond suspect serait arrivé. mais la foi. il s'était assis devant la cheminée et se chauffait. Elle entretenait mademoiselle d'un sujet qui lui était familier et auquel l'évêque était accoutumé. avaient élevé peu à peu cette mansuétude jusqu'à la sainteté. et qu'il se pourrait qu'il y eût de méchantes rencontres pour ceux qui s'aviseraient de rentrer tard chez eux cette nuit-là. elle lui parlait résolument avec un mélange de respect et de liberté . Au moment où M. Mademoiselle Baptistine ne parlait même pas. Tant que monseigneur se taisait. Il s'agissait du loquet de la porte d'entrée. Il paraît que. On parlait d'un rôdeur de mauvaise mine . et cherchaient à se nuire en faisant arriver des événements. Même quand elle était jeune. mais l'évêque venait de sa chambre où il avait eu assez froid. l'évêque entra. Il – 110 – . le maire ne s'aimaient pas. madame Magloire parlait avec quelque vivacité. toute sa personne. mais dès que monseigneur parlait. mais tout son visage. nous l'avons dit en commençant. on a vu cela. elle avait de gros yeux bleus à fleur de tête et le nez long et busqué . Elle se bornait à obéir et à complaire. attendu que M. la charité. La nature n'en avait fait qu'une brebis. Elle avait toujours été prédestinée à la mansuétude . elle n'était pas jolie. verrouiller et barricader sa maison. madame Magloire avait entendu dire des choses en divers lieux.

monseigneur. Avec cela que la police est si mal faite (répétition inutile). en l'exagérant quelque peu. entendez-vous ce que dit madame Magloire ? – J'en ai entendu vaguement quelque chose.ne releva pas le mot à effet que madame Magloire venait de laisser tomber. monseigneur. Il paraîtrait qu'un bohémien. Tout le monde le dit. Vivre dans un pays de montagnes. Elle le répéta. mettant ses deux mains sur ses genoux. Puis tournant à demi sa chaise. Il s'était présenté pour loger chez Jacquin Labarre qui n'avait pas voulu le recevoir. une espèce de mendiant dangereux serait en ce moment dans la ville. cela lui semblait indiquer que l'évêque n'était pas loin de s'alarmer . elle poursuivit triomphante : – Oui. et mademoiselle que voilà dit comme moi… – 111 – . Ce consentement à l'interroger encouragea madame Magloire . voulant satisfaire madame Magloire sans déplaire à son frère. sans s'en douter. On l'avait vu arriver par le boulevard Gassendi et rôder dans les rues à la brume. Un homme de sac et de corde avec une figure terrible. C'est comme cela. un va-nu-pieds. et n'avoir pas même de lanternes la nuit dans les rues ! On sort. se hasarda à dire timidement : – Mon frère. Il y aura quelque malheur cette nuit dans la ville. Des fours. et levant vers la vieille servante son visage cordial et facilement joyeux. mademoiselle Baptistine. que le feu éclairait d'en bas : – Voyons. quoi ! Et je dis. – Vraiment ? dit l'évêque. Qu'y a-t-il ? qu'y a-t-il ? Nous sommes donc dans quelque gros danger ? Alors madame Magloire recommença toute l'histoire. répondit l'évêque. Alors.

je vais aller dire à Paulin Musebois. c'est une minute . car je dis qu'une porte qui s'ouvre du dehors avec un loquet. et que d'ailleurs. ne serait-ce que pour cette nuit . – 112 – . le serrurier. monseigneur. par le premier passant venu. on les a là. rien n'est plus terrible . je ne dis rien. – Entrez. que. on frappa à la porte un coup assez violent. qu'il vienne remettre les anciens verrous de la porte . dit l'évêque. même au milieu de la nuit. Ce que mon frère fait est bien fait. avec cela que monseigneur a l'habitude de toujours dire d'entrer. Madame Magloire continua comme s'il n'y avait pas eu de protestation : – Nous disons que cette maison-ci n'est pas sûre du tout .– Moi. si monseigneur le permet. ô mon Dieu ! on n'a pas besoin d'en demander la permission… En ce moment. interrompit la sœur. et je dis qu'il faut des verrous.

Madame Magloire n'eut pas même la force de jeter un cri. elle se mit à regarder son frère et son visage redevint profondément calme et serein. et resta béante. Mademoiselle Baptistine se retourna. Un homme entra. puis. 48 – 113 – . Cet homme. Un poème de Châtiments intitulé A l'obéissance passive stigmatise la chose et le mot. C'était une sinistre apparition. Il était hideux. Peu avant le coup d'État de 1851. son bâton à la main. aperçut l'homme qui entrait et se dressa à demi d'effarement. une expression rude. L'évêque fixait sur l'homme un œil tranquille. et s'arrêta. Il avait son sac sur l'épaule. Il entra. fatiguée et violente dans les yeux. fit un pas.Chapitre III Héroïsme de l'obéissance passive48 La porte s'ouvrit. nous le connaissons déjà. Le feu de la cheminée l'éclairait. C'est le voyageur que nous avons vu tout à l'heure errer cherchant un gîte. Elle tressaillit. toute grande. ramenant peu à peu sa tête vers la cheminée. comme si quelqu'un la poussait avec énergie et résolution. entendu ici par antiphrase. Elle s'ouvrit vivement. laissant la porte ouverte derrière lui. une circulaire avait défini l'obéissance passive exigée de l'armée. hardie.

J'ai passé dix-neuf ans au bagne. On aurait dit qu'il savait qui j'étais. L'homme fit trois pas et s'approcha de la lampe qui était sur la table. dit d'une voix haute : – Voici. Aujourd'hui. J'ai été dans la niche d'un chien. et. sans doute pour demander au nouveau venu ce qu'il désirait. Quatre jours et que je marche depuis Toulon. J'ai frappé. J'ai été à une autre auberge. Il avait fallu. Personne n'a voulu de moi. Ce chien m'a mordu et m'a chassé. J'ai été à la prison. Je payerai. j'ai fait douze lieues à pied. dans la place. J'ai pensé qu'il pleuvrait. Qu'est-ce que c'est ici ? Êtes-vous une auberge ? J'ai de l'argent. douze lieues à pied. l'homme appuya ses deux mains à la fois sur son bâton. j'allais me coucher sur une pierre. On m'a dit : Va-t-en ! Chez l'un. j'ai bien faim. Une bonne femme m'a montré votre maison et m'a dit : « Frappe là ». Ce soir. vous mettrez un couvert de plus. sans attendre que l'évêque parlât. Je m'appelle Jean Valjean. j'ai été dans une auberge.Comme il ouvrait la bouche. – 114 – . Je suis très fatigué. et je suis rentré dans la ville pour y trouver le renfoncement d'une porte. Je suis libéré depuis quatre jours et en route pour Pontarlier qui est ma destination. comme s'il avait été un homme. Je m'en suis allé dans les champs pour coucher à la belle étoile. Là. Ma masse. Qu'est-ce que cela me fait ? J'ai de l'argent. et qu'il n'y avait pas de bon Dieu pour empêcher de pleuvoir. Voulez-vous que je reste ? – Madame Magloire. le guichetier n'a pas ouvert. Je suis un galérien. dit l'évêque. on m'a renvoyé à cause de mon passeport jaune que j'avais montré à la mairie. Cent neuf francs quinze sous que j'ai gagnés au bagne par mon travail en dix-neuf ans. Il n'y avait pas d'étoile. promena ses yeux tour à tour sur le vieillard et les femmes. chez l'autre. en arrivant dans ce pays.

asseyez-vous et chauffez-vous. Tenez. Voulez-vous lire ? Je sais lire. et devint extraordinaire. » – Voilà ! Tout le monde m'a jeté dehors. Nous allons souper dans un instant. J'ai appris au bagne. comme vous voyez. Quatorze ans pour avoir tenté de s'évader quatre fois. vous mettrez des draps blancs au lit de l'alcôve. natif de… – cela vous est égal… – Est resté dix-neuf ans au bagne. L'expression de son visage. moi. Je viens des galères. Cet homme est très dangereux. ce n'est pas ça. s'empreignit de stupéfaction. Cinq ans pour vol avec effraction. voilà ce qu'on a mis sur le passeport : « Jean Valjean. Il tira de sa poche une grande feuille de papier jaune qu'il déplia. Jaune. – Voilà mon passeport. comme s'il n'avait pas bien compris. forçat libéré. Voulez-vous me recevoir. Madame Magloire sortit pour exécuter ces ordres. jusqu'alors sombre et dure. et l'on fera votre lit pendant que vous souperez. dit l'évêque. Il se mit à balbutier comme un homme fou : – 115 – . Il y a une école pour ceux qui veulent. L'évêque se tourna vers l'homme. Cela sert à me faire chasser de partout où je suis.– Tenez. Ici l'homme comprit tout à fait. vous ? Est-ce une auberge ? Voulez-vous me donner à manger et à coucher ? Avez-vous une écurie ? – Madame Magloire. Avez-vous entendu ? Je suis un galérien. Nous avons déjà expliqué de quelle nature était l'obéissance des deux femmes. de joie. reprit-il. de doute. Un forçat. – Monsieur.

Vous êtes aubergiste. n'est-ce pas ? – Je suis. Et combien de temps avezvous mis à gagner cela ? – Dix-neuf ans. Combien avez-vous ? ne m'avez-vous pas dit cent neuf francs ? – Quinze sous. Il continua : – Vous êtes humain. – Cent neuf francs quinze sous. Aussi j'avais dit tout de suite qui je suis. puis remis son passeport dans sa poche. Vous êtes un brave homme. Oh ! la brave femme qui m'a enseigné ici ! Je vais souper ! un lit ! Un lit avec des matelas et des draps ! comme tout le monde ! il y a dix-neuf ans que je n'ai couché dans un lit ! Vous voulez bien que je ne m'en aille pas ! Vous êtes de dignes gens ! D'ailleurs j'ai de l'argent. que je suis bête ! je n'avais pas vu votre calotte ! Tout en parlant. dit l'évêque. Je payerai bien. gardez votre argent. n'est-ce pas ? le curé de cette grande église ? Tiens ! c'est vrai. Pardon.– Vrai ? quoi ? vous me gardez ? vous ne me chassez pas ! un forçat ! Vous m'appelez monsieur ! vous ne me tutoyez pas ! Va-ten. Mademoiselle Baptistine le considérait avec douceur. il avait déposé son sac et son bâton dans un coin. monsieur l'aubergiste. – Un prêtre ! reprit l'homme. chien ! qu'on me dit toujours. dit l'évêque. Alors vous n'avez pas besoin que je paye ? – Non. un prêtre qui demeure ici. Je croyais bien que vous me chasseriez. C'est bien bon un bon prêtre. Oh ! un brave homme de prêtre ! Alors vous ne me demandez pas d'argent ? Le curé. comment vous appelez-vous ? Je payerai tout ce qu'on voudra. monsieur le curé. Vous n'avez pas de mépris. ajouta l'homme. – 116 – . et il s'était assis.

Nous ne voyions pas bien. cela brillait. Puisque vous êtes abbé. nous n'entendions pas. Vous devez avoir froid. Vous savez. – Madame Magloire. Au grand jour de midi. Depuis quatre jours je n'ai dépensé que vingt-cinq sous que j'ai gagnés en aidant à décharger des voitures à Grasse. monsieur ? – 117 – . dit l'évêque. Monseigneur. je vais vous dire. Avec les canons. Et se tournant vers son hôte : – Le vent de nuit est dur dans les Alpes. Nous étions en rang. en or. c'est si loin ! – Vous comprenez. qu'on appelle. mèche allumée. mais pour moi. mais il était trop au fond. en face de nous. nous autres ! Il a dit la messe au milieu du bagne. sur la tête. Voilà ce que c'est qu'un évêque. il avait une chose pointue. sur un autel. je dis mal cela. nous avions un aumônier au bagne. Pendant qu'il parlait. Il a parlé. Madame Magloire rentra. L'homme poursuivit : – J'ai encore tout mon argent. Et puis un jour j'ai vu un évêque. pardon.– Dix-neuf ans ! L'évêque soupira profondément. Des trois côtés. à Marseille. Elle apportait un couvert qu'elle mit sur la table. C'est le curé qui est sur les curés. mettez ce couvert le plus près possible du feu. C'était l'évêque de la Majore. l'évêque était allé pousser la porte qui était restée toute grande ouverte.

répondit l'évêque. – 118 – . assis près de lui. Qu'ai-je besoin de savoir votre nom ? D'ailleurs. reprit l'évêque. Vous ne me méprisez pas. vous êtes ici chez vous plus que moi-même. vous avez faim et soif . une lampe qui éclaire bien mal. Tout ce qui est ici est à vous. soyez le bienvenu. – Vous pouviez ne pas me dire qui vous étiez. ne me dites pas que je vous reçois chez moi. Vous souffrez . avant que vous me le disiez. Je vous le dis à vous qui passez. Monsieur à un forçat. Vous me recevez chez vous. – Vrai ? vous saviez comment je m'appelle ? – Oui. c'est la maison de Jésus-Christ. Ce n'est pas ici ma maison. L'homme ouvrit des yeux étonnés. L'ignominie a soif de considération. Madame Magloire comprit. – Monsieur le curé. vous vous appelez mon frère.Chaque fois qu'il disait ce mot monsieur. excepté celui qui a besoin d'un asile. – Voici. mais s'il a une douleur. L'évêque. vous êtes bon. Vous allumez vos cierges pour moi. Et ne me remerciez pas. dit l'homme. Cette porte ne demande pas à celui qui entre s'il a un nom. lui toucha doucement la main. vous en avez un que je savais. c'est un verre d'eau à un naufragé de la Méduse. et elle alla chercher sur la cheminée de la chambre à coucher de monseigneur les deux chandeliers d'argent qu'elle posa sur la table tout allumés. le visage de l'homme s'illuminait. Je ne vous ai pourtant pas caché d'où je viens et que je suis un homme malheureux. Personne n'est ici chez soi. avec sa voix doucement grave et de si bonne compagnie.

non loin du clos de l'Hermitage. des figues. Elle avait d'elle-même ajouté à l'ordinaire de M. Cependant madame Magloire avait servi le souper. de douceur et de paix. Si vous sortez de ce lieu douloureux avec des pensées de haine et de colère contre les hommes. À présent. L'évêque le regarda et lui dit : – Vous avez bien souffert ? – Oh ! la casaque rouge. Il y aura plus de joie au ciel pour le visage en larmes d'un pécheur repentant que pour la robe blanche de cent justes. mais vous êtes si bon qu'à présent je ne sais plus ce que j'ai . et un gros pain de seigle. Les chiens. Même malade au lit. un fromage frais. si vous en sortez avec des pensées de bienveillance. cela m'a passé. une planche pour dormir. un peu de lard. 49 – 119 – . le passeport jaune ! Voilà. – Oui. un morceau de viande de mouton. vous sortez d'un lieu de tristesse. j'avais bien faim en entrant ici . le boulet au pied. de l'huile. Une soupe faite avec de l'eau. la chaîne. le chaud. reprit l'évêque. la chiourme. vous êtes digne de pitié . le froid. canton de Tournon (Ardèche). le travail. du pain et du sel. Écoutez. Le cachot pour un mot. les coups de bâton ! La double chaîne pour rien. les chiens sont plus heureux ! Dix-neuf ans ! J'en ai quarante-six. Le visage de l'évêque prit tout à coup cette expression de gaîté propre aux natures hospitalières : Mauves en Vivarais.– Tenez. l'évêque une bouteille de vieux vin de Mauves49. vous valez mieux qu'aucun de nous. monsieur le curé ! s'écria l'homme.

il fit asseoir l'homme à sa droite. symétriquement arrangés devant chacun des trois convives. Madame Magloire comprit l'observation. puis servit lui-même la soupe. de disposer sur la nappe les six couverts d'argent. Or c'était l'usage de la maison. Comme il en avait coutume lorsque quelque étranger soupait avec lui. prit place à sa gauche. Mademoiselle Baptistine. L'évêque dit le bénédicité. Madame Magloire en effet n'avait mis que les trois couverts absolument nécessaires. selon son habitude. Ce gracieux semblant de luxe était une sorte d'enfantillage plein de charme dans cette maison douce et sévère qui élevait la pauvreté jusqu'à la dignité. sortit sans dire un mot. – 120 – .– À table ! dit-il vivement. étalage innocent. Tout à coup l'évêque dit : – Mais il me semble qu'il manque quelque chose sur cette table. parfaitement paisible et naturelle. L'homme se mit à manger avidement. quand l'évêque avait quelqu'un à souper. et un moment après les trois couverts réclamés par l'évêque brillaient sur la nappe.

« – Le bon Dieu est plus que juste. Il mangeait avec une voracité d'affamé. Je vois bien. « Entre nous. « Un moment après il a ajouté : « – Monsieur Jean Valjean. a repris cet homme. il a dit : « – Monsieur le curé du bon Dieu. pour donner une idée de ce qui se passa à cette table. ils ont plus d'argent. où la conversation du forçat et de l'évêque est racontée avec une minutie naïve : ………………………………… « … Cet homme ne faisait aucune attention à personne. « – Non. c'est à Pontarlier que vous allez – 121 – . mais je dois dire que les rouliers qui n'ont pas voulu me laisser manger avec eux font meilleure chère que vous. si le bon Dieu était juste. l'observation m'a un peu choquée. Vous êtes pauvre. Mon frère a répondu : « – Ils ont plus de fatigue que moi. vous devriez bien être curé. nous ne saurions mieux faire que de transcrire ici un passage d'une lettre de mademoiselle Baptistine à madame de Boischevron. Êtesvous curé seulement ? Ah ! par exemple. après la soupe. a dit mon frère.Chapitre IV Détails sur les fromageries de Pontarlier Maintenant. Cependant. Vous n'êtes peut-être pas même curé. tout ceci est encore bien trop bon pour moi.

Puis il a continué : « – Il faut que je sois en route demain à la pointe du jour. je me suis réfugié en FrancheComté d'abord.« – Avec itinéraire obligé. Il fait dur voyager. a repris mon frère. des tanneries. ma famille a été ruinée. où les touristes ne trouvèrent à dévorer qu'une minuscule omelette restée lé- 50 – 122 – . à Châtillon. dans un bon pays. Ce nom rappelle celui du village de Lucenay. « Je crois bien que c'est comme cela que l'homme a dit. Il y a des papeteries. À la révolution. On n'a qu'à choisir. puis il s'est interrompu et m'a adressé la parole : « – Chère sœur. J'avais de la bonne volonté. traversé par les Hugo et les Nodier lors du voyage aux Alpes de l'été 1825. et j'y ai vécu quelque temps du travail de mes bras. Si les nuits sont froides. dont quatre à Lods. au moins vingt usines de fer. des fabriques d'acier. des fabriques de cuivre. des fabriques d'horlogerie en grand. « – Vous allez là. des distilleries. de Lucenet50 qui était capitaine des portes à Pontarlier dans l'ancien régime. n'avons-nous pas des parents dans ce payslà ? « J'ai répondu : « – Nous en avions. entre autres M. des huileries. J'ai trouvé à m'y occuper. à Audincourt et à Beure qui sont très considérables… « Je crois ne pas me tromper et que ce sont bien là les noms que mon frère a cités. les journées sont chaudes.

« Alors mon frère. Il est beaucoup revenu sur ce bon état de grurin. p. que ce serait un asile pour lui. comme s'il eût souhaité que cet homme comprît. Hugo en fait un exemple d'industrie « patriarcale ». tout en faisant manger cet homme. Ce sont leurs fromageries qu'ils appellent fruitières. Cet homme était gendaire dans la famille. où vous allez. « L'homme se ranimait tout en mangeant. – qu'on en distinguait deux sortes : – les grosses granges.« – Oui. – Ils prennent à leurs gages un fromager qu'ils appellent le grurin . lui a expliqué très en détail ce que c'étaient que les fruitières de Pontarlier . Mon frère lui disait tous ces détails avec cette gaîté aisée que vous lui connaissez. Mon frère lui faisait boire de ce bon vin de Mauves dont il ne boit pas lui-même parce qu'il dit que c'est du vin cher. Voir Victor Hugo raconté par Adèle Hugo. lesquelles produisent sept à huit milliers de fromages par été . sans le lui conseiller directement et durement. monsieur Valjean. ce sont les paysans de la moyenne montagne qui mettent leurs vaches en commun et partagent les produits.. c'est vers la mi-juin que les fromagers conduisent leurs vaches dans la montagne. qui sont aux pauvres . une industrie toute patriarcale51 et toute charmante. entremêlant ses paroles de façons gracieuses pour moi. ouv. et où il y a quarante ou cinquante vaches. mais en 93 on n'avait plus de parents. on n'avait que ses bras. – 123 – . J'ai travaillé. 398. considérant depuis longtemps les propositions des socialistes utopiques comme régressives. ma sœur. qui sont aux riches. Une chose m'a frappée. a repris mon frère. Ils ont dans le pays de Pontarlier. cit. les fruitières d'association. – le grurin reçoit le lait des associés trois fois par jour et marque les quantités sur une taille double . 51 Le socialiste Fourier avait donné les fromageries de Pontarlier comme modèle des associations ouvrières de l'avenir. – c'est vers la fin d'avril que le travail des fromageries commence .

même pour moi . ou bien un peu de commisération avec exhortation de se mieux conduire à l'avenir. ni son histoire. « Vers la fin. qui s'appelle Jean Valjean. craignant qu'il n'y eût dans ce mot qui lui échappait quelque chose qui pût froisser l'homme. quand un homme a un point douloureux. et mon frère semblait éviter tout ce qui pouvait l'en faire souvenir. C'est au point qu'à un certain moment. À force d'y réfléchir. à l'exception de quelques paroles sur Jésus quand il est entré. et la meilleure pitié. n'est-ce pas de n'y point toucher du tout ? Il m'a semblé que ce pouvait être là la pensée intérieure de mon frère. Gédéon Le Prévost ou avec M. en étant pour lui tout ordinaire. ce que je puis dire. Mon – 124 – . comme nous étions aux figues. de morale et d'allusion. Mon frère ne lui a même pas demandé de quel pays il était. n'a pas dit un mot qui pût rappeler à cet homme qui il était ni apprendre à cet homme qui était mon frère. qu'il était une personne comme une autre. je crois avoir compris ce qui se passait dans le cœur de mon frère. Eh bien ! mon frère. Il pensait sans doute que cet homme. pendant tout le souper. on a cogné à la porte. bonne madame.ce que je vous ai dit. il s'est arrêté court. Dans tous les cas. que le mieux était de l'en distraire. le curé de la paroisse. Car dans son histoire il y a sa faute. ne fût-ce qu'un moment. il n'en a rien marqué. ni de toute la soirée. il a été d'un bout à l'autre le même homme que tous les soirs. qui ont un doux travail près du ciel et qui. C'était la mère Gerbaud avec son petit dans ses bras. s'il a eu toutes ces idées. de lui nourrir l'âme en même temps que le corps et de lui faire quelque reproche assaisonné de morale et de conseil. quelque chose de vraiment évangélique dans cette délicatesse qui s'abstient de sermon. c'est que. comme mon frère parlait des montagnards de Pontarlier. ayant ce malheureux sous la main. sont heureux parce qu'ils sont innocents. Il eût paru peut-être à un autre que c'était le cas. N'est-ce pas là en effet bien entendre la charité ? N'y a-t-il pas. et de lui faire croire. et il a soupé avec ce Jean Valjean du même air et de la même façon qu'il aurait soupé avec M. ajoutait-il. C'était bien une occasion en apparence de faire un peu de sermon et d'appuyer l'évêque sur le galérien pour laisser la marque du passage. n'avait que trop sa misère présente à l'esprit.

frère a baisé l'enfant au front. Il ne parlait plus et paraissait très fatigué. nous nous sommes mises à prier Dieu dans le salon où l'on étend le linge. Victor l'avait achetée à Tüttlingen et offerte à Juliette lors de leur voyage en Forêt-Noire. et puis nous sommes rentrées chacune dans notre chambre sans nous rien dire. à Tottlingen. et nous sommes montées toutes les deux. mon Toto. J'ai cependant envoyé madame Magloire un instant après porter sur le lit de cet homme une peau de chevreuil de la Forêt-Noire52 qui est dans ma chambre. et il lui a dit : Vous devez avoir bien besoin de votre lit. Je tiens à conserver le souvenir de notre charmant petit voyage à travers la Forêt-Noire. Les nuits sont glaciales. de mettre votre peau de chevreuil sur le lit. » Cette peau a existé. La pauvre vieille Gerbaud partie. et m'a emprunté quinze sous que j'avais sur moi pour les donner à la mère Gerbaud. 1985. « Je suis ravie de votre idée. « Madame Magloire est remontée presque tout de suite. près des sources du Danube. et cela tient chaud. Mon frère l'a achetée du temps qu'il était en Allemagne. L'homme pendant ce temps-là ne faisait pas grande attention. Madame Magloire a enlevé le couvert bien vite. tout le poil s'en va. mon frère a dit les grâces. en octobre 1840.) 52 – 125 – . C'est dommage que cette peau soit vieille . puis il s'est tourné vers cet homme. J'ai compris qu'il fallait nous retirer pour laisser dormir ce voyageur. ainsi que le petit couteau à manche d'ivoire dont je me sers à table. » (Lettres de Juliette. Har Po.

il fallait traverser la chambre à coucher de l'évêque. remit l'autre à son hôte. dit l'évêque.Chapitre V Tranquillité Après avoir donné le bonsoir à sa sœur. le logis était distribué de telle sorte que. – Allons. Un lit blanc et frais y était dressé. L'évêque installa son hôte dans l'alcôve. L'homme posa le flambeau sur une petite table. Au moment où ils traversaient cette chambre. et lui dit : – Monsieur. avant de partir. Aujourd'hui même il nous est difficile de nous rendre compte de ce qui le poussait en ce moment. Voulait-il donner un – 126 – . À peine eut-il prononcé ces paroles pleines de paix que. C'était le dernier soin qu'elle prenait chaque soir avant de s'aller coucher. pour passer dans l'oratoire où était l'alcôve ou pour en sortir. madame Magloire serrait l'argenterie dans le placard qui était au chevet du lit. monseigneur Bienvenu prit sur la table un des deux flambeaux d'argent. L'homme le suivit. tout à coup et sans transition. il eut un mouvement étrange et qui eût glacé d'épouvante les deux saintes filles si elles en eussent été témoins. monsieur l'abbé. – Merci. vous boirez une tasse de lait de nos vaches tout chaud. dit l'homme. faites une bonne nuit. Demain matin. je vais vous conduire à votre chambre. Comme on a pu le remarquer dans ce qui a été dit plus haut.

il s'écria d'une voix rauque : – Ah çà ! décidément ! vous me logez chez vous près de vous comme cela ! Il s'interrompit et ajouta avec un rire où il y avait quelque chose de monstrueux : – Avez-vous bien fait toutes vos réflexions ? Qui est-ce qui vous dit que je n'ai pas assassiné ? L'évêque leva les yeux vers le plafond et répondit : – Cela regarde le bon Dieu. croisa les bras. Puis. fixant sur son hôte un regard sauvage. Il avait soufflé sa bougie avec sa narine à la manière des forçats et s'était laissé – 127 – . Quand l'alcôve était habitée. Un moment après. il était vraiment si fatigué qu'il n'avait même pas profité de ces bons draps blancs. Quant à l'homme. marchant. sans tourner la tête et sans regarder derrière lui. l'âme et la pensée tout entières à ces grandes choses mystérieuses que Dieu montre la nuit aux yeux qui restent ouverts. et. contemplant. L'évêque s'agenouilla en passant devant ce rideau et fit une courte prière. un grand rideau de serge tiré de part en part dans l'oratoire cachait l'autel. il rentra dans sa chambre. rêvant. il dressa les deux doigts de sa main droite et bénit l'homme qui ne se courba pas. gravement et remuant les lèvres comme quelqu'un qui prie ou qui se parle à lui-même.avertissement ou jeter une menace ? Obéissait-il simplement à une sorte d'impulsion instinctive et obscure pour lui-même ? Il se tourna brusquement vers le vieillard. il était dans son jardin. et.

tomber tout habillé sur le lit. où il s'était tout de suite profondément endormi. Quelques minutes après. tout dormait dans la petite maison. Minuit sonnait comme l'évêque rentrait de son jardin dans son appartement. – 128 – .

On ne lui avait jamais connu de « bonne amie » dans le pays. le dernier un an. Il n'était resté à Jean Valjean qu'une sœur plus âgée que lui. Il y avait à Faverolles.Chapitre VI Jean Valjean Vers le milieu de la nuit. pas loin de la chaumière Val– 129 – . ce qui est le propre des natures affectueuses. le morceau de viande. Sa sœur. lui prenait souvent dans son écuelle le meilleur de son repas. mangeant toujours. Jean Valjean était d'un caractère pensif sans être triste. filles et garçons. pourtant. Sa mère était morte d'une fièvre de lait mal soignée. Le soir il rentrait fatigué et mangeait sa soupe sans dire un mot. il n'avait pas appris à lire. et tant qu'elle eut son mari elle logea et nourrit son jeune frère. Quand il eut l'âge d'homme. émondeur comme lui. veuve. penché sur la table. que Jean Valjean. sobriquet probablement. mère Jeanne. Cela se fit simplement. Somme toute. et soutint à son tour sa sœur qui l'avait élevé. Il avait perdu en très bas âge son père et sa mère. la tranche de lard le cœur de chou. s'était tué en tombant d'un arbre. pendant qu'il mangeait. Dans son enfance. comme un devoir. en apparence du moins. lui. Jean Valjean était d'une pauvre famille de paysans de la Brie. même avec quelque chose de bourru de la part de Jean Valjean. Sa mère s'appelait Jeanne Mathieu . sa vingt-cinquième année. pour le donner à quelqu'un de ses enfants . ses longs cheveux tombant autour de son écuelle et cachant ses yeux. L'aîné des sept enfants avait huit ans. et contraction de Voilà Jean. son père s'appelait Jean Valjean. Il remplaça le père. Il n'avait pas eu le temps d'être amoureux. avec sept enfants. Le mari mourut. Jean Valjean se réveilla. ou Vlajean. c'était quelque chose d'assez endormi et d'assez insignifiant. presque la tête dans sa soupe. il était émondeur à Faverolles. Sa jeunesse se dépensait ainsi dans un travail rude et mal payé. Son père. avait l'air de ne rien voir et laissait faire. Jean Valjean venait d'atteindre. lui. Cette sœur avait élevé Jean Valjean.

causant d'eux. comme le petit Poucet entendant la détermination de ses parents de le perdre lui et ses frères. Le voleur avait jeté le pain. Isabeau courut après lui et l'arrêta. Sept enfants ! Un dimanche soir. s'arrachant le pot. À la lettre. se disposait à se coucher. Ces sept petits enfants. C'était Jean Valjean. brusque et bougon. boulanger sur la place de l'Église. payait en arrière de la mère la pinte de lait à Marie-Claude. Il gagnait dans la saison de l'émondage vingt-quatre sous par jour. mais il avait encore le bras ensanglanté. lorsqu'il entendit un coup violent dans la devanture grillée et vitrée de sa boutique. abandonnés et perdus eux aussi. La famille n'eut pas de pain. allaient quelquefois emprunter au nom de leur mère une pinte de lait à Marie-Claude. et si hâtivement que les petites filles s'en répandaient sur leur tablier et dans leur goulotte. en Italie : « Un soir. une fermière appelée MarieClaude . à Faverolles. Le bras saisit un pain et l'emporta. Pas de pain. habituellement affamés. comme manœuvre. son aîné. ils avaient entendu leur père. dans un lycée et les deux plus petits dans une école. Jean Valjean.jean. et les enfants n'étaient pas punis. eût sévèrement corrigé les délinquants. si elle eût su cette maraude. p. Comme dans le conte du Petit Poucet. Maubert Isabeau. qu'ils buvaient derrière une haie ou dans quelque coin d'allée.. le voleur s'enfuyait à toutes jambes . cit. Il arriva à temps pour voir un bras passé à travers un trou fait d'un coup de poing dans la grille et dans la vitre. Jean n'eut pas d'ouvrage. comme garçon de ferme bouvier. » 53 – 130 – . se retrouvent dans le Victor Hugo raconté par Adèle Hugo (ouv. La mère. comme homme de peine. 124) pour caractériser cette fois l'abandon des enfants Hugo par leur père. Isabeau sortit en hâte . de l'autre côté de la ruelle. exiger de leur mère qu'on mît Abel. mais que faire avec sept petits enfants ?53 C'était un triste groupe que la misère enveloppa et étreignit peu à peu. puis il se louait comme moissonneur. Sa sœur travaillait de son côté. les enfants Valjean. Il faisait ce qu'il pouvait. Il arriva qu'un hiver fut rude.

la forêt. Il y a contre les braconniers un préjugé légitime. Un ancien guichetier de la prison. Le braconnier vit dans la forêt le contrebandier vit dans la montagne ou sur la mer. ce qui lui nuisit. La montagne. ce sont les moments où la pénalité prononce un naufrage. Puis. quelque chose d'excessif. il pleurait. Les termes du code étaient formels. du 2 floréal an IV. Pourtant. Elles développent le côté farouche. à travers les vagues idées d'un pauvre homme ignorant de tout. elles l'empêchaient de parler. il parvenait seulement à dire de temps en temps : J'étais émondeur à Faverolles. Les villes font des hommes féroces parce qu'elles font des hommes corrompus. que le message du Directoire aux Cinq-Cents. Pendant qu'on rivait à grands coups de marteau derrière sa tête le boulon de son carcan. Il est probable qu'il y démêlait aussi. de même que le contrebandier.Ceci se passait en 1795. Il paraissait ne rien comprendre à sa position. Jean Valjean fut déclaré coupable. appelle Buona-Parte . disons-le en passant. il élevait sa main droite et l'abaissait graduellement sept fois comme s'il tou– 131 – . côtoie de fort près le brigand. Le 22 avril 1796. il était quelque peu braconnier . Jean Valjean fut traduit devant les tribunaux du temps « pour vol avec effraction la nuit dans une maison habitée ». Quelle minute funèbre que celle où la société s'éloigne et consomme l'irréparable abandon d'un être pensant ! Jean Valjean fut condamné à cinq ans de galères. qui a près de quatre-vingt-dix ans aujourd'hui. font des hommes sauvages. ce même jour une grande chaîne fut ferrée à Bicêtre. Il avait un fusil dont il se servait mieux que tireur au monde. la mer. les larmes l'étouffaient. mais souvent sans détruire le côté humain. se souvient encore parfaitement de ce malheureux qui fut ferré à l'extrémité du quatrième cordon dans l'angle nord de la cour. Il était assis à terre comme tous les autres. sinon qu'elle était horrible. tout en sanglotant. il y a encore un abîme entre ces races d'hommes et le hideux assassin des villes. Il y a dans notre civilisation des heures redoutables . Le braconnier. Jean Valjean fit partie de cette chaîne. on cria dans Paris la victoire de Montenotte remportée par le général en chef de l'année d'Italie.

qui sait même ? chacun de leur côté peutêtre. sans appui désormais. s'en allèrent au hasard. Où étaient les six autres ? Elle ne Actuelle rue Madame. Voilà tout. il fut revêtu de la casaque rouge. le dernier. sur une charrette. il ne fut même plus Jean Valjean . notamment rue Mézières. Il y arriva après un voyage de vingt-sept jours. Ces pauvres êtres vivants. entendit-il parler une seule fois de sa sœur. je crois. ces créatures de Dieu. Elle n'avait plus avec elle qu'un enfant. Ils quittèrent le pays. sans asile. vers la fin de la quatrième année de sa captivité. À Toulon. sans guide. on nommait enfin « geindre » un apprenti boulanger.chait successivement sept têtes inégales. et s'enfoncèrent peu à peu dans cette froide brume où s'engloutissent les destinées solitaires. À peine. Que devint la sœur ? que devinrent les sept enfants ? Qui est-ce qui s'occupe de cela ? Que devient la poignée de feuilles du jeune arbre scié par le pied ? C'est toujours la même histoire. Dans ce cœur où il y avait eu une plaie. la chaîne au cou. et par ce geste on devinait que la chose quelconque qu'il avait faite. Elle habitait une pauvre rue près de SaintSulpice. Le nom de cette rue désigne métonymiquement la souffrance du petit. C'était. jusqu'à son nom . Jean Valjean lui-même les oublia. il fut le numéro 24601. qui les avait connus au pays. la rue du Geindre54. après quelques années de séjour au bagne. avait vu sa sœur. la borne de ce qui avait été leur champ les oublia . 54 – 132 – . aboutissement de la rue du Geindre. il l'avait faite pour vêtir et nourrir sept petits enfants. Quelqu'un. moines ténèbres où disparaissent successivement tant de têtes infortunées dans la sombre marche du genre humain. C'est le quartier de Paris où Hugo a passé sa jeunesse. pendant tout le temps qu'il passa à Toulon. il y eut une cicatrice. Je ne sais plus par quelle voie ce renseignement lui parvint. Le clocher de ce qui avait été leur village les oublia . A cause du cri étouffé qui accompagne l'effort du pétrin. Tout s'effaça de ce qui avait été sa vie. Elle était à Paris. Il partit pour Toulon. un petit garçon.

Plus rien n'arriva d'eux à lui . dans la cour. On ne voulait pas que l'enfant entrât dans l'imprimerie. du toit qui fume. et. un rouet et deux chaises de bois. ce fut encore son tour de s'évader . dans la suite de cette douloureuse histoire. Il fallait être là à six heures du matin. un éclair. du chien qui aboie. du cheval qui galope. du buisson. on ne les retrouvera plus. elle menait à cette école son petit garçon qui avait sept ans. tombant de sommeil. d'avoir peur de tout. Il erra deux jours en liberté dans les champs . le tour d'évasion de Jean Valjean arriva. il fallait que l'enfant attendît. Vers la fin de cette quatrième année. de la nuit parce qu'on ne voit pas. de la route. la portière. où elle était plieuse et brocheuse. comme une fenêtre brusquement ouverte sur la destinée de ces êtres qu'il avait aimés. Le soir du second jour. l'hiver. et à la nuit les – 133 – . Seulement. et le petit dormait là dans un coin. comme elle entrait à l'imprimerie à six heures et que l'école n'ouvrait qu'à sept. Il avait manqué à l'appel. jamais il ne les rencontra. que l'école ouvrit. en avait pitié . se serrant contre le chat pour avoir moins froid. Tous les matins elle allait à une imprimerie rue du Sabot. il fut repris. l'école ouvrait et il y entrait. de tourner la tête à chaque instant . On l'en entretint un jour. de l'homme qui passe. Il s'évada.le savait peut-être pas elle-même. une heure de nuit. et souvent endormi dans l'ombre. Ses camarades l'aidèrent comme cela se fait dans ce triste lieu. de tressaillir au moindre bruit . en plein air. du sentier. et ce fut pour jamais. Dans la maison de l'imprimerie il y avait une école. jamais il ne les revit. La sixième année. Les ouvriers voyaient le matin en passant ce pauvre petit être assis sur le pavé. Voilà ce qu'on dit à Jean Valjean. Le tribunal maritime le condamna pour ce délit à une prolongation de trois ans. il n'en entendit plus parler. Il n'avait ni mangé ni dormi depuis trente-six heures. il en usa. n° 3. ce fut un moment. du jour parce qu'on voit. parce qu'il gênait. si c'est être libre que d'être traqué . de l'heure qui sonne. du sommeil. une vieille femme. puis tout se referma . ce qui lui fit huit ans. À sept heures. elle le recueillait dans son bouge où il n'y avait qu'un grabat. mais il ne put consommer sa fuite. disait-on. une heure . bien avant le jour l'hiver. On tira le coup de canon. Quand il pleuvait. accroupi et plié sur son panier.

dénonce l'un par l'autre le savoir romanesque – truqué – et le savoir sociologique – abstrait : qui s'est jamais ému d'une statistique ? Le texte est désigné comme le moyen nécessaire d'une connaissance véridique : exacte et efficace. il était entré là en 1796 pour avoir cassé un carreau et pris un pain. Il y était entré désespéré . dont deux ans de double chaîne. il en profita encore. Enfin. ce fut. son tour revint. Évasion et rébellion. Ce fait prévu par le code spécial fut puni d'une aggravation de cinq ans. Place pour une courte parenthèse. 56 En totale infraction aux lois du genre romanesque. Dix-neuf ans. Jean Valjean avait volé un pain.gens de ronde le trouvèrent caché sous la quille d'un vaisseau en construction . je crois. comme point de départ du désastre d'une destinée. Claude Gueux55 avait volé un pain . il en sortit impassible. Seize ans. il en sortit sombre. pendant la treizième année qu'il essaya une dernière fois et ne réussit qu'à se faire reprendre après quatre heures d'absence. il résista aux gardes-chiourme qui le saisirent. 55 – 134 – . opposant brutalement la vérité numérique à la vraisemblance et au grief de redite ou de lieu commun. Treize ans. cette intervention directe de l'écrivain. Une statistique anglaise constate qu'à Londres quatre vols sur cinq ont pour cause immédiate la faim56. dans ses études sur la question pénale et sur la damnation par la loi. Trois ans pour ces quatre heures. Jean Valjean était entré au bagne sanglotant et frémissant . Que s'était-il passé dans cette âme ? Héros-titre de la nouvelle de Hugo publiée en 1834 – voir le volume Roman I. Trois ans pour cette nouvelle tentative. La dixième année. En octobre 1815 il fut libéré . Il ne réussit pas mieux. C'est la seconde fois que. l'auteur de ce livre rencontre le vol d'un pain.

que c'était un acte de folie. Il commença par se juger lui-même. Il reconnut qu'il n'était pas un innocent injustement puni. un ignorant . Sous le bâton. soit du travail . ensuite que. sous l'ardent soleil du bagne. à la fatigue. malheureusement ou heureusement. augmenta le peu de jour qu'il y avait dans cet esprit. – 135 – . moralement et physiquement. La lumière naturelle était allumée en lui. sous la chaîne.Chapitre VII Le dedans du désespoir Essayons de le dire. qu'on ne lui eût peut-être pas refusé ce pain s'il l'avait demandé . nous l'avons dit. que c'était. sur le lit de planches des forçats. Le malheur. que dans tous les cas il eût mieux valu l'attendre. soit de la pitié. que cela eût mieux valu même pour ces pauvres petits enfants . dans tous les cas. qu'il fallait donc de la patience . enfin qu'il avait eu tort. malheureux homme chétif. sans mourir . au cachot. une mauvaise porte pour sortir de la misère que celle par où l'on entre dans l'infamie . que ce n'est pas tout à fait une raison sans réplique de dire : peut-on attendre quand on a faim ? que d'abord il est très rare qu'on meure littéralement de faim . à lui. Il s'avoua qu'il avait commis une action extrême et blâmable . l'homme est ainsi fait qu'il peut souffrir longtemps et beaucoup. de prendre violemment au collet la société tout entière et de se figurer qu'on sort de la misère par le vol . qui a aussi sa clarté. Il faut bien que la société regarde ces choses puisque c'est elle qui les fait. il se replia en sa conscience et réfléchit. mais ce n'était pas un imbécile. Il se constitua tribunal. C'était.

Si cette peine.Puis il se demanda : S'il était le seul qui avait eu tort dans sa fatale histoire ? Si d'abord ce n'était pas une chose grave qu'il eût. celui où est l'expiation. S'il n'était pas exorbitant que la société traitât ainsi précisément ses membres les plus mal dotés dans la répartition de biens que fait le hasard. Il se déclara à lui-même qu'il n'y avait pas équilibre entre le dommage – 136 – . et dans l'autre cas sa prévoyance impitoyable. et de saisir à jamais un pauvre homme entre un défaut et un excès. défaut de travail. ensuite. Si la surcharge de la peine n'était point l'effacement du délit. de faire du coupable la victime et du débiteur le créancier. lui travailleur. et de mettre définitivement le droit du côté de celui-là même qui l'avait violé. dans un cas son imprévoyance déraisonnable. et se dit qu'il n'hésiterait peut-être pas à lui en demander compte un jour. excès de châtiment. S'il n'y avait pas excès de poids dans un des plateaux de la balance. de remplacer la faute du délinquant par la faute de la répression. S'il n'y avait pas plus d'abus de la part de la loi dans la peine qu'il n'y avait eu d'abus de la part du coupable dans la faute. Il la condamna sans haine. le châtiment n'avait pas été féroce et outré. Il la fit responsable du sort qu'il subissait. lui laborieux. manqué de pain. un crime de la société sur l'individu. Ces questions faites et résolues. un crime qui durait dix-neuf ans. la faute commise et avouée. et n'arrivait pas à ce résultat : de retourner la situation. Il se demanda si la société humaine pouvait avoir le droit de faire également subir à ses membres. il jugea la société et la condamna. Si. un crime qui recommençait tous les jours. compliquée des aggravations successives pour les tentatives d'évasion. ne finissait pas par être une sorte d'attentat du plus fort sur le plus faible. manqué de travail. et par conséquent les plus dignes de ménagements.

après avoir jugé la société qui avait fait son malheur. Il y entra de la lumière d'un côté et des ténèbres de l'autre. et apprit à lire. à compter. Et puis. Jean Valjean se sentait indigné. l'instruction et la lumière peuvent servir de rallonge au mal. Jamais. on peut être irrité à tort . il jugea la providence qui avait fait la société. depuis son enfance. d'une nature mauvaise. Il sentit que fortifier son intelligence. à la vérité. Il était encore bon lorsqu'il arriva au bagne. il conclut enfin que son châtiment n'était pas. Tout contact avec eux lui avait été un coup. Il n'avait d'autre arme que sa haine. cette âme monta et tomba en même temps. depuis sa mère. Il fut du nombre des hommes de bonne volonté. Jean Valjean n'était pas. Il y avait à Toulon une école pour la chiourme tenue par des frères ignorantins où l'on enseignait le plus nécessaire à ceux de ces malheureux qui avaient de la bonne volonté. mais qu'à coup sûr c'était une iniquité. on l'a vu. Dans certains cas.qu'il avait causé et le dommage qu'on lui causait . depuis sa sœur. De souffrance en souffrance il arriva peu à peu à cette conviction que la vie était une guerre . Cela est triste à dire. Ainsi. Il alla à l'école à quarante ans. et que dans cette guerre il était le vaincu. Jamais il n'avait vu d'elle que ce visage courroucé qu'elle appelle sa justice et qu'elle montre à ceux qu'elle frappe. La colère peut être folle et absurde . la société humaine ne lui avait fait que du mal. une injustice. Il la condamna aussi. à écrire. c'était fortifier sa haine. pendant ces dix-neuf ans de torture et d'esclavage. on n'est indigné que lorsqu'on a raison au fond par quelque côté. Les hommes ne l'avaient touché que pour le meurtrir. jamais il n'avait rencontré une parole amie et un regard bienveillant. Il résolut de l'aiguiser au bagne et de l'emporter en s'en allant. Il y condamna la socié– 137 – .

La nature humaine se transforme-t-elle ainsi de fond en comble et tout à fait ? L'homme créé bon par Dieu peut-il être fait méchant par l'homme ? L'âme peut-elle être refaite tout d'une pièce par la destinée. n'y avait-il pas dans l'âme de Jean Valjean en particulier. et devenir mauvaise. la destinée étant mauvaise ? Le cœur peut-il devenir difforme et contracter des laideurs et des infirmités incurables sous la pression d'un malheur disproportionné. s'il eût vu à Toulon. il eût plaint peutêtre ce malade du fait de la loi. Certes. comme Dante de la porte de l'enfer. sur la barre de quelque cabestan. Ici il est difficile de ne pas méditer un instant. il eût détourné le regard des cavernes qu'il aurait entrevues dans cette âme . les bras croisés. damné de la civilisation qui regardait le ciel avec sévérité. le physiologiste observateur eût vu là une misère irrémédiable. incorruptible dans ce monde. un élément divin. aux heures de repos qui étaient pour Jean Valjean des heures de rêverie. à la dernière desquelles tout physiologiste eût probablement répondu non. et sans hésiter. paria des lois qui regardait l'homme avec colère. le bout de sa chaîne enfoncé dans sa poche pour l'empêcher de traîner. allumer. il eût effacé de cette existence le mot que le doigt de Dieu écrit pourtant sur le front de tout homme : Espérance ! – 138 – . que le bien peut développer. attiser. il y condamna la providence et sentit qu'il devenait impie. sérieux.té et sentit qu'il devenait méchant. ce galérien morne. comme la colonne vertébrale sous une voûte trop basse ? N'y a-t-il pas dans toute âme humaine. silencieux et pensif. et que le mal ne peut jamais entièrement éteindre ? Questions graves et obscures. mais il n'eût pas même essayé de traitement . enflammer et faire rayonner splendidement. immortel dans l'autre. une première étincelle. et. et nous ne voulons pas le dissimuler. assis.

même après tant de malheur. ni aux expériences déjà faites. un pâle et rapide éclair qui illuminait toute son âme. il n'y restât pas beaucoup de vague. un homme en une bête fauve. dans lesquelles domine ce qui est impitoyable. Jean Valjean était dans les ténèbres . il haïssait dans les ténèbres . tous les éléments dont se composait sa misère morale ? Cet homme rude et illettré s'était-il bien nettement rendu compte de la succession d'idées par laquelle il était. un surcroît de souffrance. monté et descendu jusqu'aux lugubres aspects qui étaient depuis tant d'années déjà l'horizon intérieur de son esprit ? Avait-il bien conscience de tout ce qui s'était passé en lui et de tout ce qui s'y remuait ? C'est ce que nous n'oserions dire c'est même ce que nous ne croyons pas. sans songer un instant au résultat. autant de fois que l'occasion s'en fût présentée. par une sorte de transfiguration stupide. aux lueurs d'une lumière affreuse. les hideux précipices et les sombres perspectives de sa destinée. et faisait brusquement apparaître partout autour de lui. de luimême ou du dehors. tâtonnant comme un aveugle et comme un rêveur. Par moments il ne savait pas même bien au juste ce qu'il éprouvait. c'est de transformer peu à peu. par intervalles.Cet état de son âme que nous avons tenté d'analyser était-il aussi parfaitement clair pour Jean Valjean que nous avons essayé de le rendre pour ceux qui nous lisent ? Jean Valjean voyait-il distinctement. si parfaitement inutiles et folles. Quelquefois en une bête féroce. il souffrait dans les ténèbres . Il vivait habituellement dans cette ombre. successives et obstinées. degré à degré. Il s'échappait impétueusement comme le loup qui trouve la – 139 – . L'éclair passé. Seulement. Jean Valjean eût renouvelé ces tentatives. Le propre des peines de cette nature. à mesure qu'ils se formaient. après leur formation. C'est-à-dire ce qui est abrutissant. suffiraient à prouver cet étrange travail fait par la loi sur l'âme humaine. une secousse de colère. il lui venait tout à coup. et avait-il vu distinctement. Les tentatives d'évasion de Jean Valjean. et où était-il ? il ne le savait plus. en avant et en arrière. la nuit retombait. Il y avait trop d'ignorance dans Jean Valjean pour que. on eût pu dire qu'il haïssait devant lui.

et trouver des points d'appui là où l'on voit à peine une saillie. le raisonnement avait disparu . Il fallait quelque émotion extrême pour lui arracher. Un détail que nous ne devons pas omettre. pour virer un cabestan. Sa souplesse dépassait encore sa vigueur. Quand il était repris. Il ne riait pas. Ses camarades l'avaient surnommé Jean-le-Cric. pour filer un câble. Il parlait peu. comme on réparait le balcon de l'hôtel de ville de Toulon. Gravir une verticale. devant une tentation si violente. était un jeu pour Jean Valjean. il semblait occupé à regarder continuellement quelque chose de terrible. Une fois. et remplaçait dans l'occasion cet instrument qu'on appelle cric et qu'on appelait jadis orgueil. Jean Valjean valait quatre hommes. ces éternels envieux des mouches et des oiseaux. rêveurs perpétuels d'évasions. avec la tension de son dos et de ses jarrets. Jean Valjean. d'où a pris nom. C'est la science des muscles. il se hissait comme magiquement à un troisième étage. Certains forçats. qui se trouvait là. soutint de l'épaule la cariatide et donna le temps aux ouvriers d'arriver. avec ses coudes et ses talons emboîtés dans les aspérités de la pierre. Il soulevait et soutenait parfois d'énormes poids sur son dos. les nouvelles sévérités qu'on lui infligeait ne servaient qu'à l'effarer davantage. Toute une statique mystérieuse est quotidiennement pratiquée par les prisonniers. À le voir. Étant donné un angle de mur. une ou deux fois l'an.cage ouverte. – 140 – . À la fatigue. il n'y avait plus que l'instinct. Quelquefois il montait ainsi jusqu'au toit du bagne. L'instinct lui disait : sauve-toi ! Le raisonnement lui eût dit : reste ! Mais. c'est qu'il était d'une force physique dont n'approchait pas un des habitants du bagne. une des admirables cariatides de Puget qui soutiennent ce balcon se descella et faillit tomber. ce lugubre rire du forçat qui est comme un écho du rire du démon. soit dit en passant. La bête seule agissait. la rue Montorgueil près des halles de Paris. finissent par faire de la force et de l'adresse combinées une véritable science.

allait et venait au-dessus de lui. Âmes tombées au fond de l'infortune possible. là-bas l'archevêque mitré. loin de dissiper sa nuit. ici le gendarme et son sabre. – 141 – . faits. malheureux hommes perdus au plus bas de ces limbes où l'on ne regarde plus. marchant sur lui et l'écrasant avec je ne sais quoi de paisible dans la cruauté et d'inexorable dans l'indifférence. une sorte d'entassement effrayant de choses. hommes. et quelle pouvait être la nature de sa rêverie ? Si le grain de mil sous la meule avait des pensées. Tout cela. chaque fois qu'il tournait le cou et qu'il essayait d'élever son regard. de préjugés. avec une terreur mêlée de rage. l'empereur couronné et éblouissant. préjugés. dans une sorte de soleil. dont les contours lui échappaient. Il distinguait çà et là dans cet ensemble fourmillant et difforme. selon le mouvement compliqué et mystérieux que Dieu imprime à la civilisation. Dans cette pénombre obscure et blafarde où il rampait. si formidable pour qui est dehors. tout en haut. il sentait confusément qu'une chose monstrueuse était sur lui. il voyait. de lois. quelque groupe. avec des escarpements horribles. il penserait sans doute ce que pensait Jean Valjean. si effroyable pour qui est dessous. et qui n'était autre chose que cette prodigieuse pyramide que nous appelons la civilisation. tantôt près de lui. d'hommes et de faits. la rendaient plus funèbre et plus noire. choses. les réprouvés de la loi sentent peser de tout son poids sur leur tête cette société humaine. dont la masse l'épouvantait. s'échafauder. À travers les perceptions maladives d'une nature incomplète et d'une intelligence accablée. Jean Valjean songeait. Dans cette situation. s'étager et monter à perte de vue au-dessus de lui. Il lui semblait que ces splendeurs lointaines. lois.Il était absorbé en effet. ici l'argousin et son bâton. quelque détail vivement éclairé. tantôt loin et sur des plateaux inaccessibles.

Il serait presque vrai de dire qu'il n'y avait point pour Jean Valjean de soleil. d'une mauvaise action grave.Toutes ces choses. Il se mettait à penser. sérieuse. Par moments. toute d'instinct. obstination. Ses préméditations passaient par les trois phases successives que les natures d'une certaine trempe peuvent seules parcourir. puis la haine du – 142 – . irréfléchie. ce qui peut être résumé et traduit en résultats positifs dans tout ce que nous venons d'indiquer. nous nous bornerons à constater qu'en dix-neuf ans. pleine d'étourdissement. ni de beaux jours d'été. de deux espèces de mauvaises actions : premièrement. deuxièmement. le profond sentiment des iniquités subies. ni de ciel rayonnant. Il avait pour mobiles l'indignation habituelle. sorte de représaille pour le mal souffert . se révoltait. volonté. Le point de départ comme le point d'arrivée de toutes ses pensées était la haine de la loi humaine . devient. Il se disait : c'est un rêve. Sa raison. ni de fraîches aubes d'avril. l'inoffensif émondeur de Faverolles. tout à coup le fantôme lui donnait un coup de bâton. Jean Valjean. Je ne sais quel jour de soupirail éclairait habituellement son âme. s'il y en a. même contre les bons. tout ce qui l'entourait lui paraissait impossible. il s'arrêtait. d'une mauvaise action rapide. Tout ce qui lui était arrivé lui paraissait absurde . cette haine qui. si elle n'est arrêtée dans son développement par quelque incident providentiel. à la fois plus mûre et plus troublée qu'autrefois. le redoutable galérien de Toulon. avaient fini par lui créer une sorte d'état intérieur presque inexprimable. fantasmagories pleines de réalités. la haine de la société. grâce à la manière dont le bagne l'avait façonné. l'argousin lui semblait un fantôme . débattue en conscience et méditée avec les idées fausses que peut donner un pareil malheur. Pour résumer. au milieu de son travail du bagne. raisonnement. dans un temps donné. la réaction. Il regardait l'argousin debout à quelques pas de lui . en terminant. réalités pleines de spectres. était devenu capable. l'amertume de l'âme. les innocents et les justes. La nature visible existait à peine pour lui.

œil sec. D'année en année. n'importe à qui. puis la haine de la création. cette âme s'était desséchée de plus en plus. – 143 – . et se traduit par un vague et incessant et brutal désir de nuire. À cœur sec. À sa sortie du bagne. lentement. ce n'était pas sans raison que le passeport qualifiait Jean Valjean d'homme très dangereux. mais fatalement.genre humain. à un être vivant quelconque. il y avait dix-neuf ans qu'il n'avait versé une larme. Comme on voit.

Il n'a plus sous les pieds que de la fuite et de l'écroulement. les matelots et les passagers ne voient même plus l'homme submergé . Lui. chaque fois qu'il enfonce. on ne l'entend pas . – 144 – . Elle s'éloigne. une populace de vagues crache sur lui. Quel spectre que cette voile qui s'en va ! Il la regarde. de confuses ouvertures le dévorent à demi . est tout à sa manœuvre. il allait et venait sur le pont avec les autres. les roulis de l'abîme l'emportent. le navire. puis reparaît. il nage. l'énormité joue avec son agonie. Il passe.Chapitre VIII L'onde et l'ombre Un homme à la mer ! Qu'importe ! le navire ne s'arrête pas. lui nouent les pieds. les flots se le jettent de l'un à l'autre. d'affreuses végétations inconnues le saisissent. Il était là tout à l'heure. l'océan lâche s'acharne à le noyer. elle décroît. il essaie de se défendre. le tirent à elles . il la regarde frénétiquement. il combat l'inépuisable. que s'est-il donc passé ? Il a glissé. il était un vivant. sa misérable tête n'est qu'un point dans l'énormité des vagues. Il semble que toute cette eau soit de la haine. il plonge et remonte à la surface. il boit l'amertume. il était de l'équipage. L'homme disparaît. cette pauvre force tout de suite épuisée. frissonnant sous l'ouragan. Il lutte pourtant. Il jette des cris désespérés dans les profondeurs. il appelle. il entrevoit des précipices pleins de nuit . Les flots déchirés et déchiquetés par le vent l'environnent hideusement. il essaie de se soutenir. il fait partie de l'écume. Il est dans l'eau monstrueuse. Le vent souffle. il tend les bras. Maintenant. il sent qu'il devient abîme. il fait effort. il est tombé. ce sombre navire-là a une route qu'il est forcé de continuer. il avait sa part de respiration et de soleil. c'est fini. elle blêmit. tous les haillons de l'eau s'agitent autour de sa tête.

la tempête imperturbable n'obéit qu'à l'infini. à l'immense démence de la mer. Pas de point d'appui. le plissement indéfini des eaux farouches.Où donc est le navire ? Là-bas. il se roidit. la solitude. cette chose lointaine où il y avait des hommes. voilà des heures qu'il nage. Il entend des bruits étrangers à l'homme qui semblent venir d'au delà de la terre et d'on ne sait quel dehors effrayant. l'océan et le ciel . En lui l'horreur et la fatigue. s'est effacé . ses forces sont à bout . et lui. l'un est une tombe. Il supplie la tempête . Autour de lui. À peine visible dans les pâles ténèbres de l'horizon. agonisant. Sous lui la chute. Il songe aux aventures ténébreuses du cadavre dans l'ombre – 145 – . Il est supplicié par cette folie. Quelqu'un ! quelqu'un ! Il appelle toujours. l'obscurité. toutes les écumes l'accablent. de même qu'il y a des anges au-dessus des détresses humaines. la vague. l'autre est un linceul. Les rafales soufflent . Il implore l'étendue. le tumulte orageux et inconscient. La nuit descend. il est seul dans le formidable gouffre crépusculaire. il appelle. Il y a des oiseaux dans les nuées. il râle. il se tord. il sent au-dessous de lui les vagues monstres de l'invisible . Rien à l'horizon. cela est sourd. Rien au ciel. Il lève les yeux et ne voit que les lividités des nuages. Il n'y a plus d'hommes. l'algue. chante et plane. ce navire. Il se sent enseveli à la fois par ces deux infinis. Il assiste. mais que peuvent-ils pour lui ? Cela vole. la brume. il enfonce. l'écueil . Où est Dieu ? Il appelle.

à vau-l'eau dans ce gouffre. qui est las prend le parti de mourir. Le froid sans fond le paralyse. Qui la ressuscitera ? – 146 – . Ses mains se crispent et se ferment et prennent du néant. il lâche prise. c'est l'inexorable nuit sociale où la pénalité jette ses damnés. tourbillons. Ô marche implacable des sociétés humaines ! Pertes d'hommes et d'âmes chemin faisant ! Océan où tombe tout ce que laisse tomber la loi ! Disparition sinistre du secours ! ô mort morale ! La mer. étoiles inutiles ! Que faire ? Le désespéré s'abandonne. il se laisse faire. L'âme. souffles. il se laisse aller. La mer. Vents. peut devenir un cadavre.illimitée. nuées. c'est l'immense misère. et le voilà qui roule à jamais dans les profondeurs lugubres de l'engloutissement.

pendant son séjour au bagne. et lui remit vingt-cinq sous. par diverses retenues locales. il faisait de son mieux . Le maître ne proféra pas une parole. le remarqua. Il est juste d'ajouter qu'il avait oublié de faire entrer dans ses calculs le repos forcé des dimanches et fêtes qui. quand Jean Valjean entendit à son oreille ce mot étrange : tu es libre ! le moment fut invraisemblable et inouï. Il avait cru à une vie nouvelle. à la somme de cent neuf francs quinze sous. Il se mit à l'ouvrage. un gendarme passa. il se présenta devant le maître de la distillerie et le pria de le payer. et lui demanda ses papiers. à Grasse. Jean Valjean avait été ébloui de l'idée de la liberté. Quoi qu'il en fût. Il réclama. Il était intelligent. qui lui avait été comptée à sa sortie. La besogne pressait. et se croyait lésé. Il vit bien vite ce que c'était qu'une liberté à laquelle on donne un passeport jaune. entraînait une diminution de vingt-quatre francs environ. Le soir venu. le maître paraissait content. Il offrit ses services. aurait dû s'élever à cent soixante et onze francs. on lui avait répondu : trente sous. il vit devant la porte d'une distillerie de fleurs d'oranger des hommes qui déchargeaient des ballots. On lui ré– 147 – . Jean Valjean reprit son travail. on les accepta. Un peu auparavant. un rayon de la vraie lumière des vivants pénétra subitement en lui. comme il était forcé de repartir le lendemain matin. Cela fait. Et autour de cela bien des amertumes.Chapitre IX Nouveaux griefs Quand vint l'heure de la sortie du bagne. Il n'y avait rien compris. Mais ce rayon ne tarda point à pâlir. Le lendemain de sa libération. il avait questionné l'un des ouvriers sur ce qu'ils gagnaient à cette besogne par jour . Il avait calculé que sa masse. Pendant qu'il travaillait. volé. un rayon de vive lumière. Disons le mot. robuste et adroit . pour dix-neuf ans. Il fallut montrer le passeport jaune. cette masse avait été réduite.

57 58 La prison La conduite de l'entrepreneur de Grasse inverse la parabole des ouvriers de la dernière heure (Matthieu. XX. Là encore il se considéra comme volé58. Le maître le regarda entre les deux yeux et lui dit : Gare le bloc57. en lui diminuant sa masse. Il insista. On a vu de quelle façon il avait été accueilli à Digne. Voilà ce qui lui était arrivé à Grasse. mais non de la condamnation. La société. c'était le tour de l'individu qui le volait en petit. – 148 – .pondit : cela est assez bon pour toi. Maintenant. On sort du bagne. Libération n'est pas délivrance. 1-16). l'état. l'avait volé en grand.

on s'endort. Il ouvrit les yeux et regarda un moment dans l'obscurité autour de lui. Il y avait vingt ans bientôt qu'il n'avait couché dans un lit. comme deux heures du matin sonnaient à l'horloge de la cathédrale. et quoiqu'il ne se fût pas déshabillé. nous allons la dire tout de suite : – Il avait remarqué les six couverts d'argent et la grande cuiller que madame Magloire avait posés sur la table. Il avait dormi plus de quatre heures. Il était accoutumé à ne pas donner beaucoup d'heures au repos. quand des choses préoccupent l'esprit. – À l'instant où il avait traversé la chambre d'à côté – 149 – . puis il les referma pour se rendormir. Ces six couverts d'argent l'obsédaient. – À quelques pas. se grossissant démesurément. Beaucoup de pensées lui venaient. Ses souvenirs anciens et ses souvenirs immédiats y flottaient pêle-mêle et s'y croisaient confusément. mais il y en avait une qui se représentait continuellement et qui chassait toutes les autres. Sa fatigue était passée.Chapitre X L'homme réveillé Donc. perdant leurs formes. Quand beaucoup de sensations diverses ont agité la journée. la sensation était trop nouvelle pour ne pas troubler son sommeil. Il avait une sorte de va-et-vient obscur dans le cerveau. C'est ce qui arriva à Jean Valjean. Ce qui le réveilla. c'est que le lit était trop bon. – Ils étaient là. mais on ne se rendort pas. Il était dans un de ces moments où les idées qu'on a dans l'esprit sont troubles. puis disparaissant tout à coup comme dans une eau fangeuse et agitée. Le sommeil vient plus aisément qu'il ne revient. Cette pensée. Il ne put se rendormir. et il se mit à penser. Jean Valjean se réveilla.

Tout à coup il se baissa. hésita encore un moment. et se trouva. si l'horloge n'eût sonné un coup – le quart ou la demie. alors il marcha droit et à petits pas vers la – 150 – . les idées que nous venons d'indiquer remuaient sans relâche son cerveau. et écouta . puis il laissa pendre ses jambes et poser ses pieds à terre. se dressa brusquement sur son séant. Il rouvrit les yeux. rentraient. on en tirerait au moins deux cents francs. en entrant par la salle à manger. – À droite. – Ils étaient massifs. – Et de vieille argenterie. et avec cette obstination machinale de la rêverie.pour venir dans celle où il était. seul éveillé dans la maison endormie. Il resta un certain temps rêveur dans cette attitude qui eût eu quelque chose de sinistre pour quelqu'un qui l'eût aperçu ainsi dans cette ombre. Le dessin en damier de cette bretelle lui revenait sans cesse à l'esprit. et puis il songeait aussi. assis sur son lit. étendit le bras et tâta son havresac qu'il avait jeté dans le coin de l'alcôve. – Il est vrai qu'il eût gagné davantage si l'administration ne l'avait pas volé. la vieille servante les mettait dans un petit placard à la tête du lit. – Il avait bien remarqué ce placard. sans savoir pourquoi. Trois heures sonnèrent. faisaient sur lui une sorte de pesée . ôta ses souliers et les posa doucement sur la natte près du lit. à un forçat nommé Brevet qu'il avait connu au bagne. et y fût peut-être resté indéfiniment jusqu'au lever du jour. sortaient. puis il reprit sa posture de rêverie et redevint immobile. – Avec la grande cuiller. Il sembla que ce coup lui eût dit : allons ! Il se leva debout. Il demeurait dans cette situation. Au milieu de cette méditation hideuse. presque sans savoir comment. Son esprit oscilla toute une grande heure dans des fluctuations auxquelles se mêlait bien quelque lutte. et dont le pantalon n'était retenu que par une seule bretelle de coton tricoté. – Le double de ce qu'il avait gagné en dix-neuf ans. tout se taisait dans la maison . entraient.

facile à escalader. marcha à son alcôve. Jean Valjean l'examina. Ce coup d'œil jeté. prit son havresac. mais. il la referma tout de suite. C'était peut-être un levier ? C'était peut-être une massue ? – 151 – . comme un air froid et vif entra brusquement dans la chambre. il fit le mouvement d'un homme déterminé. que d'une petite clavette. se couvrit de sa casquette dont il baissa la visière sur ses yeux. puis revint au lit et saisit résolument l'objet qu'il y avait déposé. mit ses souliers dans une des poches. Cela ressemblait à une barre de fer courte. referma le tout. il distingua des têtes d'arbres également espacées. aiguisée comme un épieu à l'une de ses extrémités. le fouilla. intermittent à cause des nuages. Il regarda le jardin de ce regard attentif qui étudie plus encore qu'il ne regarde. au-delà. donnait sur le jardin et n'était fermée. chargea le sac sur ses épaules. Il eût été difficile de distinguer dans les ténèbres pour quel emploi avait pu être façonné ce morceau de fer. des éclipses. Ce crépuscule. ressemblait à l'espèce de lividité qui tombe d'un soupirail de cave devant lequel vont et viennent des passants. Le jardin était enclos d'un mur blanc assez bas. suffisant pour qu'on pût se guider. et l'alla poser dans l'angle de la fenêtre. et au dedans une sorte de crépuscule. Il l'ouvrit.fenêtre qu'il entrevoyait. Arrivé à la fenêtre. puis des éclaircies. en tira quelque chose qu'il posa sur le lit. chercha son bâton en tâtonnant. ce qui indiquait que ce mur séparait le jardin d'une avenue ou d'une ruelle plantée. Elle était sans barreaux. Cela faisait au dehors des alternatives d'ombre et de clarté. l'ouvrit. Au fond. c'était une pleine lune sur laquelle couraient de larges nuées chassées par le vent. La nuit n'était pas très obscure . selon la mode du pays.

1). Ce chandelier sera au chapitre 12 métamorphosé en chandelier d'argent. comme on sait. assourdissant son pas. il se dirigea vers la porte de la chambre voisine. et il n'était pas rare qu'ils eussent à leur disposition des outils de mineur. Les chandeliers des mineurs sont en fer massif. terminés à leur extrémité inférieure par une pointe au moyen de laquelle on les enfonce dans le rocher. On employait alors quelquefois les forçats à extraire de la roche des hautes collines qui environnent Toulon. 59 – 152 – . Arrivé à cette porte. 7. et retenant son haleine.Au jour on eût pu reconnaître que ce n'était autre chose qu'un chandelier de mineur59. Il prit ce chandelier dans sa main droite. il la trouva entrebâillée. L'évêque ne l'avait point fermée. celle de l'évêque. mais retrouvera sa vocation primitive dans Les mines et les mineurs (III.

– 153 – . plus énergiquement que les deux premières. Le bruit de ce gond sonna dans son oreille avec quelque chose d'éclatant et de formidable comme le clairon du jugement dernier. puis poussa la porte une seconde fois. et poussa une troisième fois la porte. Il attendit un moment. L'ouverture était assez grande maintenant pour qu'il pût passer. Il fallait à toute force que l'ouverture fût encore élargie. légèrement. Mais il y avait près de la porte une petite table qui faisait avec elle un angle gênant et qui barrait l'entrée. Aucun bruit. Il prit son parti. Jean Valjean tressaillit. Il poussa la porte. Jean Valjean reconnut la difficulté. Il la poussa du bout du doigt. Cette fois il y eut un gond mal huilé qui jeta tout à coup dans cette obscurité un cri rauque et prolongé. il se figura presque que ce gond venait de s'animer et de prendre tout à coup une vie terrible. plus hardiment. Dans les grossissements fantastiques de la première minute. avec cette douceur furtive et inquiète d'un chat qui veut entrer. La porte céda à la pression et fit un mouvement imperceptible et silencieux qui élargit un peu l'ouverture. Elle continua de céder en silence. et qu'il aboyait comme un chien pour avertir tout le monde et réveiller les gens endormis.Chapitre XI Ce qu'il fait Jean Valjean écouta.

Rien n'y avait bougé. Il lui paraissait impossible que l'horrible clameur de ce gond irrité n'eût pas ébranlé toute la maison comme une secousse de tremblement de terre . au jour. Quelques minutes s'écoulèrent. frissonnant. Il entendait ses artères battre dans ses tempes comme deux marteaux de forge. Un moment il se crut perdu. poussée par lui. le vieillard allait se lever. avant un quart d'heure. un prieDieu. il n'avait pas reculé. Cette chambre était dans un calme parfait. Il se hasarda à regarder dans la chambre.Il s'arrêta. Il demeura où il était. on viendrait à l'aide . mais il y avait encore en lui un affreux tumulte. Il était près du lit. n'osant faire un mouvement. Il ne songea plus qu'à finir vite. Il prêta l'oreille. un fauteuil chargé de vêtements. et retomba de la pointe du pied sur le talon. avait pris l'alarme et avait appelé . des in-folio ouverts. Il entendait au fond de la chambre la respiration égale et tranquille de l'évêque endormi. les deux vieilles femmes allaient crier. des volumes empilés sur un tabouret. pétrifié comme la statue de sel. La porte s'était ouverte toute grande. Le bruit du gond rouillé n'avait éveillé personne. – 154 – . Jean Valjean avança avec précaution en évitant de se heurter aux meubles. la porte. et il lui semblait que son souffle sortait de sa poitrine avec le bruit du vent qui sort d'une caverne. éperdu. la ville serait en rumeur et la gendarmerie sur pied. On y distinguait çà et là des formes confuses et vagues qui. Il y était arrivé plus tôt qu'il n'aurait cru. Ce premier danger était passé. Même quand il s'était cru perdu. Il ne recula pas pourtant. et qui à cette heure n'étaient plus que des coins ténébreux et des places blanchâtres. Il s'arrêta tout à coup. Il fit un pas et entra dans la chambre. Rien ne remuait dans la maison. étaient des papiers épars sur une table.

lui. L'âme des justes pendant le sommeil contemple un ciel mystérieux. Au moment où le rayon de lune vint se superposer. d'un vêtement de laine brune qui lui couvrait les bras jusqu'aux poignets. car ce ciel était au dedans de lui. Ce ciel. Un reflet de ce ciel était sur l'évêque. cette tête de vieillard et ce sommeil d'enfant. il laissait pendre hors du lit sa main ornée de l'anneau pastoral et d'où étaient tombées tant de bonnes œuvres et de saintes actions. pour ainsi dire. son chandelier de – 155 – . et un rayon de lune. traversant la longue fenêtre. Toute sa face s'illuminait d'une vague expression de satisfaction. et enveloppaient d'une sorte d'auréole majestueuse et sereine ces cheveux blancs et ces yeux fermés. cette maison si calme. ce jardin sans un frisson. Il était presque vêtu dans son lit. cette nature assoupie. comme s'il l'eût fait exprès. à cette clarté intérieure. Jean Valjean. d'espérance et de béatitude. C'était en même temps une transparence lumineuse. Cette lune dans le ciel. c'était sa conscience. l'heure. Depuis près d'une demi-heure un grand nuage couvrait le ciel. Il y avait presque de la divinité dans cet homme ainsi auguste à son insu. C'était plus qu'un sourire et presque un rayonnement. le silence. Au moment où Jean Valjean s'arrêta en face du lit. Cela pourtant resta doux et voilé d'un demi-jour ineffable. Il y avait sur son front l'inexprimable réverbération d'une lumière qu'on ne voyait pas. le moment. vint éclairer subitement le visage pâle de l'évêque. cette figure où tout était espérance et où tout était confiance.La nature mêle quelquefois ses effets et ses spectacles à nos actions avec une espèce d'à-propos sombre et intelligent. l'évêque endormi apparut comme dans une gloire. Sa tête était renversée sur l'oreiller dans l'attitude abandonnée du repos . à cause des nuits froides des Basses-Alpes. ajoutaient je ne sais quoi de solennel et d'indicible au vénérable repos de ce sage. Il dormait paisiblement. comme si elle voulait nous faire réfléchir. était dans l'ombre. ce nuage se déchira.

puis son bras retomba avec la même lenteur. immobile. c'était une étrange indécision. ses cheveux hérissés sur sa tête farouche. Voilà tout. – 156 – . sa casquette dans la main gauche. Un reflet de lune faisait confusément visible au-dessus de la cheminée le crucifix qui semblait leur ouvrir les bras à tous les deux. mais impérieusement. On eût dit qu'il hésitait entre les deux abîmes. et Jean Valjean rentra dans sa contemplation. Cette confiance l'épouvantait. Sur son visage même on n'eût rien pu distinguer avec certitude. Nul n'eût pu dire ce qui se passait en lui. dans cet isolement. Mais quelle était sa pensée ? Il eût été impossible de le deviner. Ce sommeil. Jamais il n'avait rien vu de pareil. debout. avec une bénédiction pour l'un et un pardon pour l'autre. Le monde moral n'a pas de plus grand spectacle que celui-là : une conscience troublée et inquiète. parvenue au bord d'une mauvaise action. Pour essayer de s'en rendre compte. L'évêque continuait de dormir dans une paix profonde sous ce regard effrayant. son bras gauche se leva lentement vers son front. et avec un voisin tel que lui. pas même lui. sa massue dans la main droite. effaré de ce vieillard lumineux. C'était une sorte d'étonnement hagard. Ce qui était évident. Mais de quelle nature était cette émotion ? Son œil ne se détachait pas du vieillard. celui où l'on se perd et celui où l'on se sauve. c'est qu'il était ému et bouleversé. avait quelque chose de sublime qu'il sentait vaguement.fer à la main. et contemplant le sommeil d'un juste. il faut rêver ce qu'il y a de plus violent en présence de ce qu'il y a de plus doux. et il ôta sa casquette. La seule chose qui se dégageât clairement de son attitude et de sa physionomie. Il semblait prêt à briser ce crâne ou à baiser cette main. Il regardait cela. Au bout de quelques instants.

– 157 – . franchit le jardin. puis marcha rapidement. et s'enfuit. droit au placard qu'il entrevoyait près du chevet . sauta par-dessus le mur comme un tigre. mit l'argenterie dans son sac. saisit un bâton. enjamba l'appui du rez-de-chaussée. la première chose qui lui apparut fut le panier d'argenterie . la clef y était . traversa la chambre à grands pas sans précaution et sans s'occuper du bruit.Tout à coup Jean Valjean remit sa casquette sur son front. il le prit. ouvrit la fenêtre. il leva le chandelier de fer comme pour forcer la serrure . jeta le panier. rentra dans l'oratoire. le long du lit. il l'ouvrit . gagna la porte. sans regarder l'évêque.

– Monseigneur. L'évêque venait de ramasser le panier dans une plate-bande. Je ne savais ce qu'il était devenu. monseigneur. monseigneur Bienvenu se promenait dans son jardin. cria-t-elle. Il se redressa au cri de madame Magloire. dit l'évêque. – Grand bon Dieu ! elle est volée ! C'est l'homme d'hier soir qui l'a volée ! En un clin d'œil. madame Magloire courut à l'oratoire. – Le voilà. entra dans l'alcôve et revint vers l'évêque. avec toute sa vivacité de vieille alerte. Il le présenta à madame Magloire. – 158 – . votre grandeur saitelle où est le panier d'argenterie ? – Oui. – Eh bien ? dit-elle. L'évêque venait de se baisser et considérait en soupirant un plant de cochléaria des Guillons que le panier avait brisé en tombant à travers la plate-bande. au soleil levant. Rien dedans ! et l'argenterie ? – Ah ! repartit l'évêque. – Jésus-Dieu soit béni ! reprit-elle.Chapitre XII L'évêque travaille Le lendemain. Madame Magloire accourut vers lui toute bouleversée. C'est donc l'argenterie qui vous occupe ? Je ne sais où elle est.

– Monseigneur. Qu'était-ce que cet homme ? Un pauvre évidemment. je détenais à tort et depuis longtemps cette argenterie. et dit à madame Magloire avec douceur : – Et d'abord. puis leva son œil sérieux. puis l'évêque continua : – Madame Magloire. l'homme est parti ! l'argenterie est volée ! Tout en poussant cette exclamation. – Hélas Jésus ! repartit madame Magloire. Mais c'est pour monseigneur. Il a sauté dans la ruelle Cochefilet ! Ah ! l'abomination ! Il nous a volé notre argenterie ! L'évêque resta un moment silencieux. cette argenterie était-elle à nous ? Madame Magloire resta interdite. Le chevron du mur avait été arraché. Ce n'est pas pour moi ni pour mademoiselle. Il y eut encore un silence. des couverts de fer. Elle était aux pauvres. ses yeux tombaient sur un angle du jardin où l'on voyait des traces d'escalade. – L'étain a une odeur. Dans quoi monseigneur va-t-il manger maintenant ? L'évêque la regarda d'un air étonné. Cela nous est bien égal. – Ah çà mais ! est-ce qu'il n'y a pas des couverts d'étain ? Madame Magloire haussa les épaules. – 159 – . – Tenez ! c'est par là qu'il s'en est allé. – Alors.

était près de la porte. À ce mot Jean Valjean.Madame Magloire fit une grimace significative. qui était morne et semblait abattu. releva la tête d'un air stupéfait. – Aussi a-t-on idée ! disait madame Magloire toute seule en allant et venant. il déjeunait à cette même table où Jean Valjean s'était assis la veille. on frappa à la porte. La porte s'ouvrit. recevoir un homme comme cela ! et le loger à côté de soi ! et quel bonheur encore qu'il n'ait fait que voler ! Ah mon Dieu ! cela fait frémir quand on songe ! Comme le frère et la sœur allaient se lever de table. dit l'évêque. Les trois hommes étaient des gendarmes . Tout en déjeunant. monseigneur Bienvenu faisait gaîment remarquer à sa sœur qui ne disait rien et à madame Magloire qui grommelait sourdement qu'il n'est nullement besoin d'une cuiller ni d'une fourchette. même en bois. – Entrez. l'autre était Jean Valjean. Un brigadier de gendarmerie. – Monseigneur… dit-il. – Le fer a un goût. des couverts de bois. – Eh bien. Il entra et s'avança vers l'évêque en faisant le salut militaire. pour tremper un morceau de pain dans une tasse de lait. dit l'évêque. Quelques instants après. Un groupe étrange et violent apparut sur le seuil. qui semblait conduire le groupe. Trois hommes en tenaient un quatrième au collet. – 160 – .

C'est monseigneur l'évêque. Les gendarmes lâchèrent Jean Valjean qui recula. reprit le brigadier. Et bien mais ! je vous avais donné les chandeliers aussi. – 161 – . Cependant monseigneur Bienvenu s'était approché aussi vivement que son grand âge le lui permettait. interrompit l'évêque en souriant. Nous l'avons arrêté pour voir. qu'elle lui avait été donnée par un vieux bonhomme de prêtre chez lequel il avait passé la nuit ? Je vois la chose. dit le brigadier de gendarmerie. Et vous l'avez ramené ici ? C'est une méprise. Je suis aise de vous voir. qui sont en argent comme le reste et dont vous pourrez bien avoir deux cents francs. Ce n'est donc pas le curé ?… – Silence ! dit un gendarme. – Ah ! vous voilà ! s'écria-t-il en regardant Jean Valjean. – Est-ce que c'est vrai qu'on me laisse ? dit-il d'une voix presque inarticulée et comme s'il parlait dans le sommeil. Il avait cette argenterie… – Et il vous a dit. – Monseigneur. Il allait comme quelqu'un qui s'en va. répondit l'évêque. – Comme cela.– Monseigneur ! murmura-t-il. Pourquoi ne les avez-vous pas emportés avec vos couverts ? Jean Valjean ouvrit les yeux et regarda le vénérable évêque avec une expression qu'aucune langue humaine ne pourrait rendre. nous pouvons le laisser aller ? – Sans doute. ce que cet homme disait était donc vrai ? Nous l'avons rencontré.

prit les deux flambeaux d'argent et les apporta à Jean Valjean. et lui dit à voix basse : – N'oubliez pas. voici vos chandeliers. L'évêque s'approcha de lui. Puis se tournant vers la gendarmerie : – Messieurs. avant de vous en aller. Il prit les deux chandeliers machinalement et d'un air égaré. sans un regard qui pût déranger l'évêque.– Oui. Il reprit avec une sorte de solennité : – 162 – . Vous pourrez toujours entrer et sortir par la porte de la rue. L'évêque avait appuyé sur ces paroles en les prononçant. on te laisse. Prenez-les. sans un geste. tu n'entends donc pas ? dit un gendarme. resta interdit. dit l'évêque. Jean Valjean tremblait de tous ses membres. il est inutile de passer par le jardin. vous pouvez vous retirer. mon ami. n'oubliez jamais que vous m'avez promis d'employer cet argent à devenir honnête homme. Elle n'est fermée qu'au loquet jour et nuit. reprit l'évêque. quand vous reviendrez. Les deux femmes le regardaient faire sans un mot. – À propos. Il alla à la cheminée. qui n'avait aucun souvenir d'avoir rien promis. Les gendarmes s'éloignèrent. – Mon ami. – Maintenant. Jean Valjean. allez en paix. Jean Valjean était comme un homme qui va s'évanouir.

mon frère. je la retire aux pensées noires et à l'esprit de perdition.– Jean Valjean. C'est votre âme que je vous achète . – 163 – . et je la donne à Dieu. vous n'appartenez plus au mal. mais au bien.

Parfois il eût vraiment mieux aimé être en prison avec les gendarmes. Il erra ainsi toute la matinée.Chapitre XIII Petit-Gervais Jean Valjean sortit de la ville comme s'il s'échappait. cela l'eût moins agité. Jean Valjean pouvait être à trois lieues de Digne. allongeant sur le sol l'ombre du moindre caillou. il entendit un bruit joyeux. Des pensées inexprimables s'amoncelèrent ainsi en lui toute la journée. Il n'eût pu dire s'il était touché ou humilié. tant il y avait longtemps qu'ils ne lui étaient apparus. Il se mit à marcher en toute hâte dans les champs. qu'il traversait en marchant. Il se sentait une sorte de colère . Comme le soleil déclinait au couchant. Il n'y avait à l'horizon que les Alpes. Ces souvenirs lui étaient presque insupportables. et que les choses ne se fussent point passées ainsi . – 164 – . Un sentier qui coupait la plaine passait à quelques pas du buisson. Il voyait avec inquiétude s'ébranler au dedans de lui l'espèce de calme affreux que l'injustice de son malheur lui avait donné. Il lui venait par moments un attendrissement étrange qu'il combattait et auquel il opposait l'endurcissement de ses vingt dernières années. Jean Valjean était assis derrière un buisson dans une grande plaine rousse absolument déserte. prenant les chemins et les sentiers qui se présentaient sans s'apercevoir qu'il revenait à chaque instant sur ses pas. lui rappelait des souvenirs d'enfance. Pas même le clocher d'un village lointain. Bien que la saison fut assez avancée. il y avait encore çà et là dans les haies quelques fleurs tardives dont l'odeur. Il se demandait qu'est-ce qui remplacerait cela. Cet état le fatiguait. Au milieu de cette méditation qui n'eût pas peu contribué à rendre ses haillons effrayants pour quelqu'un qui l'eût rencontré. Il était en proie à une foule de sensations nouvelles. n'ayant pas mangé et n'ayant pas faim. il ne savait contre qui.

Jean Valjean posa le pied dessus. – ma pièce ? – Comment t'appelles-tu ? dit Jean Valjean. – Monsieur. C'était un lieu absolument solitaire. Parmi cette monnaie il y avait une pièce de quarante sous. et l'avait vu. sa vielle au flanc et sa boîte à marmotte sur le dos . et vit venir par le sentier un petit savoyard d'une dizaine d'années qui chantait. avec cette confiance de l'enfance qui se compose d'ignorance et d'innocence. Cette fois la pièce de quarante sous lui échappa. L'enfant s'arrêta à côté du buisson sans voir Jean Valjean et fit sauter sa poignée de sous que jusque-là il avait reçue avec assez d'adresse tout entière sur le dos de sa main. et vint rouler vers la broussaille jusqu'à Jean Valjean. Cependant l'enfant avait suivi sa pièce du regard. Il ne s'étonna point et marcha droit à l'homme. toute sa fortune probablement. dit le petit savoyard. – 165 – . On n'entendait que les petits cris faibles d'une nuée d'oiseaux de passage qui traversaient le ciel à une hauteur immense. il n'y avait personne dans la plaine ni dans le sentier. L'enfant tournait le dos au soleil qui lui mettait des fils d'or dans les cheveux et qui empourprait d'une lueur sanglante la face sauvage de Jean Valjean. laissant voir leurs genoux par les trous de leur pantalon. un de ces doux et gais enfants qui vont de pays en pays. Aussi loin que le regard pouvait s'étendre.Il tourna la tête. Tout en chantant l'enfant interrompait de temps en temps sa marche et jouait aux osselets avec quelques pièces de monnaie qu'il avait dans sa main.

s'il vous plaît ! Ôtez votre pied. – Je veux ma pièce ! ma pièce de quarante sous ! L'enfant pleurait. Il considéra l'enfant avec une sorte d'étonnement. – Monsieur. Et en même temps il faisait effort pour déranger le gros soulier ferré posé sur son trésor. L'enfant recommença : – Ma pièce. puis il étendit la main vers son bâton et cria d'une voix terrible : – Qui est là ? – Moi. reprit l'enfant. Petit-Gervais ! moi ! moi ! Rendez-moi mes quarante sous. – Ma pièce ! cria l'enfant. – Va-t'en. La tête de Jean Valjean se releva. monsieur ! L'œil de Jean Valjean resta fixé à terre. rendez-moi ma pièce. répondit l'enfant. ma pièce blanche ! mon argent ! Il semblait que Jean Valjean n'entendit point. monsieur. monsieur.– Petit-Gervais. monsieur. s'il vous plaît ! Puis irrité. et devenant presque menaçant : – 166 – . quoique tout petit. Ses yeux étaient troubles. Il était toujours assis. Jean Valjean baissa la tête et ne répondit pas. dit Jean Valjean. L'enfant le prit au collet de sa blouse et le secoua.

Le soleil s'était couché. Première série. se mit à s'enfuir en courant de toutes ses forces sans oser tourner le cou ni jeter un cri. 2) évoque un œil ouvert. l'entendit qui sanglotait. fit un pas. 60 – 167 – . I. arrêté à dix ou douze pas devant lui. et n'avait pas changé d'attitude depuis que l'enfant s'était enfui. voyons. chercha machinalement à croiser et à boutonner sa blouse. à travers sa rêverie. semblait étudier avec une attention profonde la forme d'un vieux tesson de faïence bleue60 tombé dans l'herbe. Il raffermit sa casquette sur son front. il venait de sentir le froid du soir. il ajouta : – Veux-tu bien te sauver ! L'enfant effaré le regarda. il est probable qu'il avait la fièvre. Au bout de quelques instants l'enfant avait disparu. après quelques secondes de stupeur. Il était resté debout. çà. et se dressant brusquement tout debout. Il n'avait pas mangé de la journée . En ce moment il aperçut la Ce tesson bleu. – Ah ! c'est encore toi ! dit Jean Valjean. en rappelant La Conscience (La Légende des siècles. Cependant à une certaine distance l'essoufflement le força de s'arrêter. Son regard. L'ombre se faisait autour de Jean Valjean. Tout à coup il tressaillit .– Ah. puis commença à trembler de la tête aux pieds. et. Son souffle soulevait sa poitrine à des intervalles longs et inégaux. et se baissa pour reprendre à terre son bâton. avant que la pièce de quarante sous ne devienne explicitement « un œil ouvert fixé sur lui » et ne rende la vue à Jean Valjean aveugle. ôterez-vous votre pied ? Ôtez donc votre pied. et Jean Valjean. le pied toujours sur la pièce d'argent.

La campagne était déserte et morne.pièce de quarante sous que son pied avait à demi enfoncée dans la terre et qui brillait parmi les cailloux. jetant à la fois ses yeux vers tous les points de l'horizon. Des arbrisseaux secouaient leurs petits – 168 – . puis s'arrêta. regarda. La nuit tombait. et attendit. Au bout de quelques minutes. il s'élança convulsivement vers la pièce d'argent. Une bise glaciale soufflait. et ne vit rien. Après une centaine de pas. Il recula de trois pas. Alors il cria de toute sa force : « Petit-Gervais ! PetitGervais ! » Il se tut. sans pouvoir détacher son regard de ce point que son pied avait foulé l'instant d'auparavant. la plaine était froide et vague. debout et frissonnant comme une bête fauve effarée qui cherche un asile. Ce fut comme une commotion galvanique. Il n'y avait rien autour de lui qu'une ombre où se perdait son regard et un silence où sa voix se perdait. Rien ne répondit. de grandes brumes violettes montaient dans la clarté crépusculaire. et. la saisit. Il ne vit rien. se redressant. il s'arrêta. Il était environné de l'étendue. Qu'est-ce que c'est que ça ? dit-il entre ses dents. du côté où l'enfant avait disparu. se mit à regarder au loin dans la plaine. comme si cette chose qui luisait là dans l'obscurité eût été un œil ouvert fixé sur lui. et donnait aux choses autour de lui une sorte de vie lugubre. Il dit : « Ah ! » et se mit à marcher rapidement dans une certaine direction.

c'est un petit enfant étranger. – Un nommé Petit-Gervais ? – Je n'ai vu personne. puis il se mit à courir. Il recommença à marcher. Cela passe dans le pays. – Petit-Gervais ? il n'est point des villages d'ici ? pouvez-vous me dire ? – Si c'est comme vous dites. il eût eu peur et se fût bien gardé de se montrer.bras maigres avec une furie incroyable. Il tira deux pièces de cinq francs de sa sacoche et les remit au prêtre. Un de ces savoyards. avec une voix qui était ce qu'on pouvait entendre de plus formidable et de plus désolé : « Petit-Gervais ! Petit-Gervais ! » Certes. si l'enfant l'eût entendu. voici pour vos pauvres. et une vielle. Il rencontra un prêtre qui était à cheval. je crois. Il allait. vous savez ? – Je ne l'ai point vu. – Monsieur le curé. dit le prêtre. avez-vous vu passer un enfant ? – Non. Il alla à lui et lui dit : – Monsieur le curé. et de temps en temps il s'arrêtait. c'est un petit d'environ dix ans qui a une marmotte. – Monsieur le curé. On ne les connaît pas. Mais l'enfant était sans doute déjà bien loin. – 169 – . et criait dans cette solitude. mon ami. On eût dit qu'ils menaçaient et poursuivaient quelqu'un.

sans même éveiller un écho. Quand Jean Valjean était sorti de chez l'évêque. Puis il ajouta avec égarement : – Monsieur l'abbé. Jean Valjean se remit à courir dans la direction qu'il avait d'abord prise. il tomba épuisé sur une grosse pierre. il s'arrêta. Il ne pouvait se rendre compte de ce qui se passait en lui. dit-il. à un endroit où trois sentiers se croisaient. La lune s'était levée. faites-moi arrêter. C'était la première fois qu'il pleurait depuis dix-neuf ans. regardant. ses jarrets fléchirent brusquement sous lui comme si une puissance invisible l'accablait tout à coup du poids de sa mauvaise conscience . Deux ou trois fois il courut dans la plaine vers quelque chose qui lui faisait l'effet d'un être couché ou accroupi . et il cria : « Je suis un misérable ! » Alors son cœur creva et il se mit à pleurer. Le prêtre piqua des deux et s'enfuit très effrayé. appelant. Il se raidissait contre l'action angélique et contre les douces paroles du vieillard. Je suis un voleur.Jean Valjean prit violemment deux autres écus de cinq francs qu'il donna au prêtre. – Pour vos pauvres. – 170 – . Il fit de la sorte un assez long chemin. ce n'étaient que des broussailles ou des roches à fleur de terre. Il promena sa vue au loin et appela une dernière fois : « Petit-Gervais ! Petit-Gervais ! Petit-Gervais ! » Son cri s'éteignit dans la brume. Il murmura encore : « Petit-Gervais ! » mais d'une voix faible et presque inarticulée. criant. Ce fut là son dernier effort . Enfin. mais il ne rencontra plus personne. on l'a vu. il était hors de tout ce qui avait été sa pensée jusque-là. les poings dans ses cheveux et le visage dans ses genoux.

que si désormais il n'était pas le meilleur des hommes il en serait le pire. et qui lui plaisait . que. Au sortir de cette chose difforme et noire qu'on appelle le bagne. En présence de toutes ces lueurs. l'évêque lui avait fait mal à l'âme comme une clarté trop vive lui eût fait mal aux yeux en sortant des ténèbres. Je la retire à l'esprit de perversité et je la donne au bon Dieu. il allait comme un homme ivre. que s'il voulait rester méchant il fallait qu'il devînt monstre ? Ici encore il faut se faire ces questions que nous nous sommes déjà faites ailleurs. recueillait-il confusément quelque ombre de tout ceci dans sa pensée ? Certes. était engagée entre sa méchanceté à lui et la bonté de cet homme. La vie future. et elles ne réussissaient qu'à le jeter dans un trouble insupportable et presque douloureux. la vie possible qui s'offrait désormais à lui toute pure et toute rayonnante le remplissait de frémisse– 171 – . qu'il fallait pour ainsi dire que maintenant il montât plus haut que l'évêque ou retombât plus bas que le galérien. qu'il n'y avait plus de milieu pour lui. s'il cédait. il faudrait renoncer à cette haine dont les actions des autres hommes avaient rempli son âme pendant tant d'années. que cette fois il fallait vaincre ou être vaincu. que son endurcissement serait définitif s'il résistait à cette clémence . que s'il voulait devenir bon il fallait qu'il devînt ange . Il sentait indistinctement que le pardon de ce prêtre était le plus grand assaut et la plus formidable attaque dont il eût encore été ébranlé . Je vous achète votre âme. une lutte colossale et décisive.« Vous m'avez promis de devenir honnête homme. » Cela lui revenait sans cesse. Il opposait à cette indulgence céleste l'orgueil. qui est en nous comme la forteresse du mal. nous l'avons dit. fait l'éducation de l'intelligence . le malheur. Pendant qu'il marchait ainsi. Si ces idées lui arrivaient. avait-il une perception distincte de ce qui pourrait résulter pour lui de son aventure à Digne ? Entendait-il tous ces bourdonnements mystérieux qui avertissent ou importunent l'esprit à de certains moments de la vie ? Une voix lui disait-elle à l'oreille qu'il venait de traverser l'heure solennelle de sa destinée. et que la lutte. les yeux hagards. cependant il est douteux que Jean Valjean fût en état de démêler tout ce que nous indiquons ici. il les entrevoyait plutôt qu'il ne les voyait.

C'est que. Jean Valjean recula avec angoisse et poussa un cri d'épouvante. c'était la bête qui. était-ce un dernier effet et comme un suprême effort des mauvaises pensées qu'il avait apportées du bagne. Quoi qu'il en soit. ce n'était pas lui qui avait volé. un reste d'impulsion. par habitude et par instinct.ments et d'anxiété. Comme une chouette qui verrait brusquement se lever le soleil. Ce qui était certain. Disons-le simplement. 61 – 172 – . c'est qu'il n'était plus en son pouvoir de faire que l'évêque ne lui eût pas parlé et ne l'eût pas touché. ce dont il ne se doutait pas. Pourquoi ? Il n'eût assurément pu l'expliquer . Il ne savait vraiment plus où il en était. et c'était aussi peut-être moins encore que cela. Quand l'intelligence se réveilla et vit cette action de la brute. c'est qu'il n'était déjà plus le même homme. cette dernière mauvaise action eut sur lui un effet décisif . pendant que l'intelligence se débattait au milieu de tant d'obsessions inouïes et nouvelles. Dans cette situation d'esprit. Car Hugo conclut tout au contraire de Platon : au lieu de l'éclaircissement progressif des prisonniers philosophiques. le forçat avait été ébloui et comme aveuglé par la vertu61. phénomène étrange et qui n'était possible que dans la situation où il était. Jean Valjean ne retrouve la vue qu'au terme des commotions alternées de la nuit noire et de l'éblouissement. ce n'était pas l'homme. il avait fait une chose dont il n'était déjà plus capable. il avait rencontré Petit-Gervais et lui avait volé ses quarante sous. mit d'un côté les épaisseurs obs- Singulier jeu avec le mythe de la caverne – que suffit à désigner la chouette emblématique. en volant cet argent à cet enfant. elle traversa brusquement ce chaos qu'il avait dans l'intelligence et le dissipa. un résultat de ce qu'on appelle en statique la force acquise ? C'était cela. avait stupidement posé le pied sur cet argent. c'est que tout était changé en lui.

et en même temps. à travers cette hallucination. avant même de s'examiner et de réfléchir. qu'il lui semblait qu'il n'était plus qu'un fantôme. pour ainsi dire. cette face sinistre devant lui. On ne voit plus les objets qu'on a autour de soi. avec son visage résolu et morne. comme de certains réactifs chimiques agissent sur un mélange trouble en précipitant un élément et en clarifiant l'autre. dans l'état où elle se trouvait. et l'on voit comme en dehors de soi les figures qu'on a dans l'esprit.cures et de l'autre la lumière. il s'arrêta désespéré. et il était déjà à ce point séparé de lui-même. son sac rempli d'objets volés sur le dos. et il en eut horreur. Au moment où il s'écria : » je suis un misérable ! » il venait de s'apercevoir tel qu'il était. la blouse sur les reins. le bâton à la main. Sa conscience considéra tour à tour ces deux hommes ainsi placés devant elle. Ceci fut donc comme une vision. puis. avec sa pensée pleine de projets abominables. L'excès du malheur. Il fut presque au moment de se demander qui était cet homme. nous l'avons remarqué. éperdu. Son cerveau était dans un de ces moments violents et pourtant affreusement calmes où la rêverie est si profonde qu'elle absorbe la réalité. quand il reconnut que cela était inutile et impossible. En regardant avec plus d'attention cette lumière qui apparaissait à sa conscience. Il n'avait pas fallu – 173 – . l'avait fait en quelque sorte visionnaire. l'évêque et Jean Valjean. comme quelqu'un qui cherche à se sauver. et agit sur son âme. Il vit véritablement ce Jean Valjean. face à face. il voyait dans une profondeur mystérieuse une sorte de lumière qu'il prit d'abord pour un flambeau. et qu'il avait là devant lui. et que ce flambeau était l'évêque. il reconnut qu'elle avait la forme humaine. en chair et en os. Tout d'abord. Il se contempla donc. il tâcha de retrouver l'enfant pour lui rendre son argent. le hideux galérien Jean Valjean.

crime d'autant plus lâche et d'autant plus monstrueux qu'il venait après le pardon de l'évêque. vit en traversant la rue de l'évêché un homme dans l'attitude de la prière. sa mise en liberté réjouie par tant de plans de vengeance. le voiturier qui faisait à cette époque le service de Grenoble et qui arrivait à Digne vers trois heures du matin. Jean Valjean s'amoindrissait et s'effaçait. il pleura à sanglots. L'évêque seul était resté. sa longue expiation.moins que le premier pour détremper le second. Cependant un jour doux était sur cette vie et sur cette âme. clairement. le jour se faisait de plus en plus dans son cerveau. dans cette même nuit. Tout à coup il disparut. avec plus de faiblesse qu'une femme. Jean Valjean pleura longtemps. ce qui lui était arrivé chez l'évêque. à genoux sur le pavé. l'évêque grandissait et resplendissait à ses yeux. Il paraît seulement avéré que. Combien d'heures pleura-t-il ainsi ? que fit-il après avoir pleuré ? où alla-t-il ? on ne l'a jamais su. Par un de ces effets singuliers qui sont propres à ces sortes d'extases. – 174 – . Sa vie passée. et elle lui parut horrible . Il lui semblait qu'il voyait Satan à la lumière du paradis. devant la porte de monseigneur Bienvenu. son âme. dans l'ombre. Il remplissait toute l'âme de ce misérable d'un rayonnement magnifique. la dernière chose qu'il avait faite. son abrutissement extérieur. et elle lui parut affreuse. sa première faute. À un certain moment il ne fut plus qu'une ombre. tout cela lui revint et lui apparut. avec plus d'effroi qu'un enfant. un jour ravissant et terrible à la fois. à mesure que sa rêverie se prolongeait. ce vol de quarante sous à un enfant. son endurcissement intérieur. Il pleura à chaudes larmes. mais dans une clarté qu'il n'avait jamais vue jusque-là. Pendant qu'il pleurait. Il regarda sa vie. un jour extraordinaire.

Livre troisième – En l'année 1817 Chapitre I L'année 181762 1817 est l'année que Louis XVIII. le 12 mars 1814. Vis-à-vis de l'histoire comme de l'œuvre du poète. espérant la poudre et le retour de l'oiseau royal. importe moins que leur sens. l'époque reçoit ici l'aspect qui convient à l'épisode qui va suivre : celui d'une farce. la mode engloutissait les petits garçons de quatre à six ans sous de vastes casquettes en cuir maroquiné à oreillons assez ressemblantes à des mitres d'esquimaux. 3 et 4) et l'évocation des années 1830-1832 (IV. étaient badigeonnées d'azur et fleurdelysées. avec la jeunesse de Marius (III. avec un certain aplomb royal qui ne manquait pas de fierté. 1). 63 La précision de ce profil est peut-être l'effet d'un souvenir personnel . avec les autres élèves de la pension Cordier. Bruguière de Sorsum était célèbre. donné la ville un peu trop tôt à M. 1. mais ici son progrès ne parvient pas à émerger de l'« éternelle présence du passé ». En 1817. Pour Hugo. 1). 62 – 175 – . De là sa pairie. Champion. Lynch était ceci : avoir. et cette majesté de profil particulière à un homme qui a fait une action d'éclat. que Hugo pouvait connaître par le Lesur et à laquelle E. Toutes les boutiques des perruquiers. Victor Hugo entendait la messe à Saint-Germain-des-Prés. le duc d'Angoulême. C'était le temps candide où le comte Lynch63 siégeait tous les dimanches comme marguillier au banc d'œuvre de SaintGermain-des-Prés en habit de pair de France. L'action d'éclat commise par M. L'armée L'exactitude locale des faits. toujours la poussière des faits dément apparemment le sens de l'histoire. étant maire de Bordeaux. Biré consacra tout un livre vétilleux (L'Année 1817. C'est l'année où M. 1895). Il s'établit aussi dans sa valeur autobiographique puisque c'est en 1817 que débuta la carrière de Hugo. qualifiait la vingt-deuxième de son règne. avec son cordon rouge et son long nez. 1 et 10) et avec celle des journées de juin 1848 (V. Il s'établit dans le rapport de ce livre avec Waterloo (II.

il faisait retourner ses vieux habits. Madame Saqui succédait à Forioso. Les fameuses tabatières contenant le texte gravé de la Charte de 1814 ne furent vendues.française était vêtue de blanc. Potier régnait . deux choses étaient populaires : le VoltaireTouquet65 et la tabatière à la Charte. Elles étaient noircies çà et là de la brûlure du bivouac des Autrichiens baraqués près du Gros-Caillou. Il y avait encore des Prussiens en France. mademoiselle Bigottini dansait . Deux ou trois de ces colonnes avaient disparu dans les feux de ces bivouacs et avaient chauffé les larges mains des kaiserlicks. Odry n'existait pas encore. L'émotion parisienne la plus récente était le crime de Dautun qui avait jeté la tête de son frère dans le bassin du Marché-aux-Fleurs. ministre désigné des finances. Napoléon était à Sainte-Hélène. à l'autrichienne . on apercevait de gros cylindres de bois. dans les contre-allées de ce même Champ de Mars. peints en bleu avec des traces d'aigles et d'abeilles dédorées. comme l'Angleterre lui refusait du drap vert. M. Le Champ de Mai avait eu cela de remarquable qu'il avait été tenu au mois de juin et au Champ de Mars. militaire et civique tenue le 1er juin 1815 au champ de Mars. à Pleignier. se regardaient en riant du rire de deux augures . La légitimité venait de s'affirmer en coupant le poing. Le colonel Touquet ne publia en effet les œuvres choisies de Voltaire qu'en 1820. elles aussi. gisant sous la pluie. et l'abbé Louis. Delalot était un personnage. les régiments s'appelaient légions . et. le 14 juillet 1790. On commençait à faire au ministère de la marine une enquête sur cette fatale frégate de la Spectaculaire cérémonie. grand chambellan. au lieu de chiffres ils portaient les noms des départements. qu'en 1820. En 1817. pour recenser et proclamer les votes ratifiant l'Acte additionnel aux Constitutions de l'Empire. Pellegrini chantait. 65 Léger anachronisme ici. Louis l'avait servie comme diacre. la messe de la Fédération au Champ de Mars . C'étaient les colonnes qui. deux ans auparavant. Talleyrand l'avait dite comme évêque. avaient soutenu l'estrade de l'empereur au Champ-de-Mai64. puis la tête. pourrissant dans l'herbe. Le prince de Talleyrand. En 1817. 64 – 176 – . à Carbonneau et à Tolleron. En cette année 1817. tous deux avaient célébré.

M. On voyait encore sur la plate-forme de la tour octogone de l'hôtel de Cluny66 la petite logette en planches qui avait servi d'observatoire à Messier. Le palais des Thermes. vendu aux enchères en 1807. était devenu la propriété d'un éditeur-imprimeur. servait de boutique à un tonnelier. M. Bellart était officiellement éloquent. On grattait les N au Louvre. le duc d'Angoulême étant grand amiral. préoccupé. La duchesse de Duras lisait à trois ou quatre amis67. car. promis aux sarcasmes de Paul-Louis Courier. On voyait germer à son ombre ce futur avocat général de Broè. des héros qui se font empereurs et des sabotiers qui se font dauphins. Le pont d'Austerlitz abdiquait et s'intitulait pont du Jardin du Roi. dans son boudoir meublé d'X en satin bleu ciel. concourut en cachette de ses maîtres à ce prix. madame Cottin était déclarée le premier écrivain de l'époque. Une ordonnance royale érigeait Angoulême en école de marine. en attendant qu'il y eut un faux Marchangy appelé d'Arlincourt. Son poème obtint une mention . L'institut laissait rayer de sa liste l'académicien Napoléon Bonaparte. rue de la Harpe. Son auteur. il était évident que la ville d'Angoulême avait de droit toutes les L'Hôtel de Cluny. L'académie française donnait pour sujet de prix : Le bonheur que procure l'étude68. Claire d'Albe et Malek-Adel étaient des chefs-d'œuvre . Le colonel Selves allait en Égypte pour y devenir Soliman pacha. double énigme qui déguisait à la fois le pont d'Austerlitz et le jardin des Plantes. avait deux soucis : Napoléon et Mathurin Bruneau. Ourika inédite. Louis XVIII. Villemain. astronome de la marine sous Louis XVI. tout en annotant du coin de l'ongle Horace. Moutard. 67 Ourika ne fut écrite qu'à partir de 1820. un accessit fut attribué à Charles Loyson – voir note 80. âgé de 15 ans alors. Il y avait un faux Chateaubriand appelé Marchangy. la duchesse de Duras. Cuvier ou Arago. Hugo. animait de célèbres soirées où Chateaubriand côtoyait Fontanes. 68 V.Méduse qui devait couvrir de honte Chaumareix et de gloire Géricault. 66 – 177 – .

Il y avait un an que madame de Staël était morte. rue de la Villel'Évêque. Ce t faisait beaucoup rire les bourgeois aux dépens du grand écrivain. sous les coups de canne que sous les sifflets. Grand Amiral. C'est le 22 mars 1817 que la tragédie Germanicus tomba. Hugo 69 – 178 – . t. Hugo dédia au « héros du Midi » le poème La France au duc d'Angoulême. plus. siège d'une école de marine. M. pour honorer son duc. David n'avait plus de talent. Le Constitutionnel était constitutionnel. mais la faute d'orthographe est authentique. Les gardes du corps sifflaient mademoiselle Mars. p. banni en 1816. Arnault72 n'avait Angoulême était en effet. transférée à Brest en 1830. La Minerve71 appelait Chateaubriand Chateaubriant. paroles d'Edmond Géraud. Dans des journaux vendus. sans quoi le principe monarchique eût été entamé. Paër. Massin. Hugo. Œuvres Complètes. 70 Il s'agit de Marie Caroline de Naples. semble-t-il. mais la liberté était grande. bonhomme à la face carrée qui avait une verrue sur la joue. déjà regardé du fond de l'ombre par Louvel. Le Nain jaune se transformait en Miroir. dirigeait les petits concerts intimes de la marquise de Sassenaye. 71 Ce périodique ne commença à paraître qu'en 1818. proscrit après les Cent Jours et qui devait mourir en exil à Magdebourg. 185). Toutes les jeunes filles chantaient l'Ermite de SaintAvelle. On venait de marier à une princesse de Sicile70 M.qualités d'un port de mer69. Le format était restreint. Les grands journaux étaient tout petits. le duc de Berry. en tournée dans les ports de France (voir V. Le café Lemblin tenait pour l'empereur contre le café Valois qui tenait pour les Bourbons. auteur de l'Agnese. Arnault est une des gloires tombées de l'Empire qui avait fait de ce dramaturge un administrateur. On agitait en conseil des ministres la question de savoir si l'on devait tolérer les vignettes représentant des voltiges qui assaisonnaient les affiches de Franconi et qui attroupaient les polissons des rues. En novembre 1817. des journalistes prostitués insultaient les proscrits de 1815 . édition chronologique sous la direction de J. et Carnot. 72 Comme David. I.

jugée et acquittée en 1817. p. David ayant.plus d'esprit. cit. présent à l'opération. Tous les gens de bons sens convenaient que l'ère des révolutions était à jamais fermée par le roi Louis XVIII. surnommé « l'immortel auteur de la charte ». un peu approuvés de Monsieur. Carnot n'avait plus de probité . » (Victor Hugo raconté par Adèle Hugo. s'en plaignait. dans un journal belge. 159. le comte d'Artois. futur Charles X. quelques officiers sur la terrasse des Tuileries en bordure de Seine. Il avait assisté au transport de la statue. ou dire : les alliés. n'y put tenir et il fallut que sa petite main s'attelât au colosse. qu'il remporta. et y avait participé : « Victor. Au terre-plein du Pont-Neuf. dire : les ennemis. – 179 – . I. Personne n'ignore qu'il est assez rare que les lettres adressées par la poste à un exilé lui parviennent. ou dire : Buonaparte. t. 75 Société secrète bonapartiste.) 74 Conspiration royaliste qui réunissait. sur le piédestal qui attendait la statue de Henri IV73. Victor Hugo avait consacré une ode à cet événement qui était le sujet imposé du grand prix des Jeux Floraux. La statue rut rétablie en août 1818. son conciliabule pour consolider la monarchie. ceci paraissait plaisant aux feuilles royalistes qui bafouaient à cette occasion le proscrit. le 29 mars 1817. ce qui devait être plus tard « la conspiration du bord de l'eau74 ». Descartes. J. n° 4. un court poème intitulé Sur la tragédie de Germanicus – voir éd. ouv. montré quelque humeur de ne pas recevoir les lettres qu'on lui écrivait. Le fait n'est point nouveau . L'Épingle Noire75 complotait de son écrivit à ce sujet. le lys d'or. MM. p. O'Mahony et de Chappedelaine esquissaient. Dire : les régicides. Elle visait à contraindre Louis XVIII d'abdiquer en faveur de son frère.. Massin. 73 Redivivus : ressuscité. les polices se faisant un religieux devoir de les intercepter. Soult n'avait gagné aucune bataille . il est vrai que Napoléon n'avait plus de génie. poursuivie. M. cela séparait deux hommes plus qu'un abîme. rue Thérèse. Piet ébauchait. 319. Canuel. on sculptait le mot Redivivus. Or. dire : Napoléon. dans l'été 1818. banni. ou dire : les votants. Les chefs de la droite disaient dans les conjonctures graves : « Il faut écrire à Bacot ».

M. son secrétaire. de juin à août 1824. enleva son gilet de flanelle. toute une série d'articles. de Chateaubriand se déshabilla entièrement. M. les yeux fixés sur un miroir. se curait les dents. Les lycées s'appelaient collèges. . 336. son pantalon de molleton gris.77 Charles Nodier écrivait Thérèse Aubert. La toilette des dents vint après. Les hommes sérieux se demandaient ce que ferait. Pilorge.. Ce récit est très proche de celui. de la seconde visite : « M.côté. ornés au collet d'une fleur de lys d'or. de Chateaubriand les avait fort belles . une trousse complète de chirurgien dentiste ouverte devant lui. mais bien « Z » en 1824 au bas d'un article peu aimable pour les Odes du jeune poète Hugo qui échangea avec « Z ». p. debout tous les matins devant sa fenêtre du n° 27 de la rue SaintDominique. Hoffmann signait Z. d'abord dans Le Journal des Débats puis dans La Gazette de France. M. et dénouant de sa tête un madras. La ville de Paris faisait redorer à ses frais le dôme des Invalides. Decazes. cit. Delaverderie s'abouchait avec Trogoff. lequel avait meilleure mine en uniforme de colonel général des houzards que M. il avait à leur usage une trousse de dentiste. dans telle ou telle occasion. Hugo distingue le journaliste français Hoffman qui signait « H » en 1817. en pantalon à pieds et en pantoufles. » (ouv. Chateaubriand76. partout exposé. et tout en travaillant la mâchoire. grave inconvénient. qu'il avait charmantes. de Féletz signait A.) 77 Dans cet alphabet des critiques de l'époque. 76 – 180 – . s'y gourmaient à propos du roi de Rome. La contre-police du château dénonçait à son altesse royale Madame le portrait. fait par Adèle. le duc d'Orléans. au grand homme. M. tout en dictant des variantes de la Monarchie selon la Charte à M. Hugo condense ici un souvenir historique – La Monarchie selon la Charte est bien de 1817 – et le souvenir personnel de ses premières visites. Le divorce était aboli. ses pantoufles de maroquin vert. dominait. se plongea dans l'eau […]. le duc de Berry en uniforme de colonel général des dragons . en mars 1820. ses cheveux gris coiffés d'un madras. La critique faisant autorité préférait Lafon à Talma. Les collégiens. il continuait la conversation. esprit dans une certaine mesure libéral. de M.

« Cela fait venir les acheteurs ». (Voir Victor Hugo raconté…. M. cit. sans y mettre d'enthousiasme à en croire Adèle Hugo (voir le Victor Hugo raconté…. 358). l'envie commençait à le mordre. de Salaberry n'était pas content. 302. de M. sur divers points. Le comédien Picard. qui était de l'Académie dont le comédien Molière n'avait pu être. Clausel de Coussergues . le second député. Le libraire Pélicier publiait une édition de Voltaire79. depuis général. le premier abbé. Saint-Simon. a en revanche été le premier éditeur des Odes de V. avait refusé de se démettre de son archiépiscopat. de Pins. La querelle de la vallée des Dappes commençait entre la Suisse et la France par un mémoire du capitaine Dufour. sur le fronton duquel l'arrachement des lettres laissait encore lire distinctement : THÉÂTRE DE L'IMPÉRATRICE. ouv. 79 Ce Pelicier. semblent bien avoir été autant de droite l'un que l'autre. p. Bavoux était révolutionnaire. Il y avait à l'académie des sciences un Fourier célèbre que la postérité a oublié et dans je ne sais quel grenier un Fourier obscur dont l'avenir se souviendra. p. M. Hugo. Clausel de Montals78 se séparait. incarne pour Hugo ce que la Restauration est à la société après la Révolution et l'Empire : une parodie. M.) 81 Le cardinal Fesch. de l'Académie française. sous ce titre : Œuvres de Voltaire. de Trinquelague . on sent qu'il a des pattes. 78 – 181 – . 80 Ce lauréat de l'accessit académique – voir note 68 –. ignoré. disait cet éditeur naïf. Fabvier était factieux . échafaudait son rêve sublime. Charles Loyson80. Ces deux frères. réfugié à Rome après 1815. archevêque d'Amasie. oncle de Napoléon. et l'on faisait sur lui ce vers : Même quand Loyson vole.M. serait le génie du siècle . De même le vers qui suit inverse les termes de celui de Lemierre : « Même quand l'oiseau marche on sent qu'il a des ailes ». Le cardinal Fesch refusant de se démettre. On prenait parti pour ou contre Cugnet de Montarlot. signe de gloire . faisait jouer les deux Philibert à l'Odéon. administrait le diocèse de Lyon81.. L'opinion générale était que M. s'il n'a jamais édité Voltaire. piètre albatros.

qui avait fait des académiciens par ordonnance. Ce thème sera repris très largement par Hugo dans Les Travailleurs de la mer. du pont Royal au pont Louis XV c'était une mécanique bonne à pas grand'chose. cit. une utopie : un bateau à vapeur85. de Vaublanc. encore ignorés. réformateur de l'Institut par coup Déjà connu en effet par quelques articles littéraires français et quelques traductions. Mais sa vraie vogue est plus tardive. Hugo lui-même – des signes annonciateurs. Au premier tour du scrutin. Il se présenta. Il avait publié un gros lourd poème qu'il appelait Le Dernier des Césars. 128). etc. introduit par le duc de Rohan. 84 Autre souvenir recueilli par le Victor Hugo raconté… (ouv. du siècle qui vient.Lord Byron82 commençait à poindre . Saint-Simon.. une note d'un poème de Millevoye l'annonçait à la France en ces termes : un certain lord Baron. Lamennais. p. qui avait voté pour lui. M. Byron. L'Institut des nobles orphelins dirigé par l'abbé Caron. une rêverie d'inventeur songe-creux. alors ministre. 82 – 182 – . le bateau à vapeur. L'abbé Caron parlait avec éloge. 86 « M. revint sur les lieux de son enfance pour y rencontrer Lamennais. c'est en 1821 que Hugo. 83 Un peu plus âgé que Hugo. Une chose qui fumait et clapotait sur la Seine avec le bruit d'un chien qui nage allait et venait sous les fenêtres des Tuileries. en petit comité de séminaristes. d'un prêtre inconnu nommé Félicité Robert qui a été plus tard Lamennais84. David d'Angers s'essayait à pétrir le marbre83. il n'eut que quatorze voix contre seize. une espèce de joujou. 85 Lancée sur la Seine en août 1816. la maison d'enfance de Hugo et le couvent qui recueillera Cosette orpheline. Il entre dans la série – Fourier. offre. cette invention de Jouffroy semble n'avoir rencontré qu'indifférence et se solda par un échec financier. un singulier maillon entre le collège des Nobles. dans le cul-de-sac des Feuillantines. ce sculpteur qui fut son ami avait 28 ans en 1817 et exposait pour la première fois. ne serait-ce que par son nom. fit des visites. M. de Roquelaure. voulut être académicien par l'Académie. qui était installé lui aussi aux Feuillantines. Les Parisiens regardaient cette inutilité avec indifférence. de Vaublanc86.

il est plus célèbre comme orateur à la Chambre que comme grammairien puriste. à cause de sa dévotion. – 183 – . s'efforçait de plaire à la réaction bigote en mettant les fossiles d'accord avec les textes et en faisant flatter Moïse par les mastodontes. sous la troisième arche du pont d'Iéna. Juin. L'abbé Grégoire. faisait mille efforts pour que pomme de terre fût prononcée parmentière. un œil sur la Genèse et l'autre sur la nature. cette tendresse protectrice aboutit à une « collaboration » de V. et non « infâme ». ne pouvait parvenir à l'être. après en avoir fait. comme plus tard le « château » désignera le roi Louis-Philippe et son entourage. très encourageante et fleurie de vers. était passé dans la polémique royaliste à l'état « d'infâme Grégoire89 ». 88 Le Victor Hugo raconté… a consigné l'entrevue. Hugo aux œuvres de M. Gallimard. Cette locution que nous venons d'employer : passer à l'état de. et n'y réussissait point. 483). p. Le faubourg Saint-Germain et la pavillon Marsan87 souhaitaient pour préfet de police M. « Folio »> 1830-1846. 87 Métaphore désignant le locataire : le comte d'Artois. Delaveau. ordonnance et fournée. Un ministre qui ne passe pas au premier tour ne passe pas du tout. 89 C'est en fait comme « indigne ». ici reportée sur Marius (III. ancien conventionnel. François de Neufchâteau88. édité par H. que cet académicien accorda au jeune Hugo (p. Dupuytren et Récamier se prenaient de querelle à l'amphithéâtre de l'École de médecine et se menaçaient du poing à propos de la divinité de Jésus-Christ. 6. M.d'État. la pierre neuve avec la- dit à haute voix : Donnez-moi un autre nom. En 1817. Royer-Collard90. louable cultivateur de la mémoire de Parmentier. On pouvait distinguer encore à sa blancheur. » (Choses vues. ancien sénateur. 303). de Neuchâteau. 90 Royer-Collard ne sera élu à l'Académie qu'en 1827. était dénoncée comme néologisme par M. auteur distingué de plusieurs académiciens. ancien évêque. Comme on sait. 4). que l'élection de l'abbé Grégoire à la Chambre en 1819 fut annulée par le ministère. Cuvier.

En cette année 1817. pêle-mêle. voir II. orné. C'est de la physionomie des années que se compose la figure des siècles. » 91 – 184 – . La justice appelait à sa barre un homme qui. 93 « Prière de boutonner votre culotte avant de sortir. on avait bouché le trou de mine pratiqué par Blücher pour faire sauter le pont. Six mois de prison. Propos séditieux. des déserteurs de Ligny et des Quatre-Bras92. ce qui surnage confusément de l'année 1817. 1. dans le débraillé de leur turpitude payée. avait dit tout haut : Sapristi ! je regrette le temps où je voyais Bonaparte et Tal a entrer bras dessus bras dessous au Bal-Sauvage91. Voilà. et ne peut faire autrement . quatre jeunes Parisiens firent « une bonne farce ». Pourtant ces détails. L'histoire néglige presque toutes ces particularités. l'infini l'envahirait. étalaient leur dévouement monarchique tout nu . oubliant ce qui est écrit en Angleterre sur la muraille intérieure des water-closets publics : Please adjust your dress before leaving93. ancien Tripot Sauvage ». Des traîtres se montraient déboutonnés . qu'on appelle à tort petits – il n'y a ni petits faits dans l'humanité.quelle. en voyant entrer le comte d'Artois à NotreDame. un des lieux de Waterloo. des hommes qui avaient passé à l'ennemi la veille d'une bataille ne cachaient rien de la récompense et marchaient impudiquement en plein soleil dans le cynisme des richesses et des dignités . deux ans auparavant. au grand plaisir de Glapieu. chose étonnante sous la Restauration. 92 Village voisin de Nivelles. Cet établissement réapparaîtra dans Mille Francs de récompense sous le nom de « Bal des Neuf Muses. oubliée aujourd'hui. ni petites feuilles dans la végétation – sont utiles. du buste de Napoléon.

Listolier adorait Dahlia. et qui dit étudiant dit parisien . beaux de ce charmant avril qu'on appelle vingt ans. de Toulouse . Autre signe de la vogue de ce prénom. ni savants ni ignorants. qui avait Chanson anonyme. de Limoges . car à cette époque les Arthurs n'existaient pas encore. ni bons ni mauvais. mais ils étaient étudiants. dans le goût oriental : Chantez. Oscar s'avance. l'autre Fameuil. c'est naître à Paris. de Cahors . quatre échantillons du premier venu . s'écriait la romance. venait à peine de gagner la bataille de Waterloo. Naturellement chacun avait sa maîtresse. l'élégance était scandinave et calédonienne. Oscar. 94 – 185 – . Oscar s'avance. tout le monde a vu ces figures-là . étudier à Paris. je vais le voir. lance d'abord « Alfred ». Brûlez pour lui les parfums d'Arabie. C'étaient quatre Oscars quelconques. le genre anglais pur ne devait prévaloir que plus tard. pour se faire ouvrir par Cyprienne. et le premier des Arthurs. Brûlez pour lui les. enfants du rivage d'Asie. Des mains d'Oscar j'ai reçu le mouchoir . Glapieu.Chapitre II Double quatuor Ces Parisiens étaient l'un de Toulouse. Blachevelle aimait Favourite. je vais le voir94 ! On sortait d'Ossian. le dernier Blachevelle. Ces Oscars s'appelaient l'un Félix Tholomyès. Ces jeunes gens étaient insignifiants .parfums d'Arabie. de Montauban. Wellington. l'autre de Limoges. Oscar. ni des génies ni des imbéciles . le troisième de Cahors et le quatrième de Montauban . ainsi nommée parce qu'elle était allée en Angleterre . puis « Oscar ». l'autre Listolier. Oscar est aussi un des personnages de La Forêt mouillée. dans Mille Francs de récompense.

Sur l'onomastique des Misérables. oct.-déc. n'en auraient pu dire autant. les trois premières étaient plus expérimentées. Fantine semble l'écho décapité de « enfantine ». se trouvait être Alphonse au second. parce qu'elle était la cadette . Dahlia. abrégé de Joséphine . Fameuil idolâtrait Zéphine. encore un peu ouvrières. 1974. parfumées et radieuses. dite la Blonde95 à cause de ses beaux cheveux couleur de soleil. un livre du pasteur Muston. paru en 1834. par Michelet interposé. Hélas ! si la Yungfrau avait faim ? D'abord prénommée Marguerite Louet (voir plus loin « marguerite ou perle ». Pauvreté et coquetterie sont deux conseillères fatales l'une gronde. n'ayant pas tout à fait quitté leur aiguille. chacune de son côté. Dahlia. Il y avait déjà plus d'un épisode à leur roman à peine commencé. De là les chutes qu'elles font et les pierres qu'on leur jette. plus insouciantes et plus envolées dans le bruit de la vie que Fantine la Blonde. Hugo se souvient peut-être aussi de ces fées protectrices de l'enfance. Zéphine. Revue des Sciences Humaines. Zéphine et Fantine étaient quatre ravissantes filles. Ces âmes mal gardées écoutent. 95 – 186 – . qui s'appelait Adolphe au premier chapitre.pris pour nom de guerre un nom de fleur . Il y avait une des quatre qu'on appelait la jeune. en latin margarita signifie perle – texte annoté 62). et surtout Favourite. selon une hypothèse soutenue par J. « Nommer la misère ». et les belles filles du peuple les ont toutes les deux qui leur parlent bas à l'oreille. dérangées par les amourettes. Gaulmier. voir d'Anne Ubersfeld. Favourite. et Gustave au troisième. nommées Fantine par les Vaudois d'Arras. ainsi qu'aurait pu le lui apprendre. Pour ne rien celer. On les accable avec la splendeur de tout ce qui est immaculé et inaccessible. La vieille avait vingt-trois ans. qui en était à sa première illusion. et une qu'on appelait la vieille. mais ayant sur le visage un reste de la sérénité du travail et dans l'âme cette fleur d'honnêteté qui dans la femme survit à la première chute. Tholomyès avait Fantine. et l'amoureux. l'autre flatte .

Elle rencontrait de temps en temps son père. où elle disait du mal de sa fille. vers l'oisiveté. mademoiselle ? – Non. et s'était installée. une vieille femme à l'air béguin était entrée chez elle et lui avait dit : – Vous ne me connaissez pas. et Fantine une fille sage.Favourite. Ces amours-là sont toujours doublés de ces amitiés-là. vers d'autres peutêtre. les jeunes filles étaient amies. Les jeunes gens étant camarades. déjeunait. il était tombé amoureux de cet accident. Zéphine et Dahlia étaient des filles philosophes. Quant à Zéphine. toutes réserves faites sur ces petits ménages irréguliers. ayant été en Angleterre. étant jeune. Ce qui avait entraîné Dahlia vers Listolier. – 187 – . dînait et soupait comme quatre. fait apporter un matelas qu'elle avait. grognon et dévote. avait pour admiratrices Zéphine et Dahlia. Puis la vieille avait ouvert le buffet. qui la saluait. Il en était résulté Favourite. Comment faire travailler ces ongles-là ? Qui veut rester vertueuse ne doit pas avoir pitié de ses mains. Cette mère. Ce professeur. courant le cachet malgré l'âge. c'était d'avoir de trop jolis ongles roses. monsieur ». Favourite. elle avait conquis Fameuil par sa petite manière mutine et caressante de dire : « Oui. et descendait faire salon chez le portier. Sage et philosophe. c'est deux . – Je suis ta mère. point marié. et ce qui le prouve. Un matin. Son père était un vieux professeur de mathématiques brutal et qui gasconnait . restait des heures sans souffler mot. ne parlait jamais à Favourite. bu et mangé. c'est que. avait vu un jour la robe d'une femme de chambre s'accrocher à un garde-cendre . Elle avait eu de très bonne heure un chez-soi.

De quels parents ? Qui pourrait le dire ? On ne lui avait jamais connu ni père ni mère. mais son or était sur sa tête et ses perles étaient dans sa bouche. Fantine était belle et resta pure le plus longtemps qu'elle put. À l'époque de sa naissance. Elle était née à Montreuil-sur-mer. car le cœur a sa faim aussi. elle avait au front le signe de l'anonyme et de l'inconnu. Pourquoi Fantine ? On ne lui avait jamais connu d'autre nom. À quinze ans. Sortie des plus insondables épaisseurs de l'ombre sociale. passion pour elle. Elle s'appela comme il plut au premier passant qui la rencontra toute petite. Elle travailla pour vivre . À dix ans. au fond du peuple. Point de nom de famille. Les rues du quartier latin. allant pieds nus dans la rue. vi– 188 – . elle vint à Paris "chercher fortune". pour ainsi dire. Nous nous bornons à dire que l'amour de Fantine était un premier amour. On l'appela la petite Fantine. un amour unique. Elle était la seule des quatre qui ne fût tutoyée que par un seul. dira-t-on ? et Tholomyès ? Salomon répondrait que l'amour fait partie de la sagesse. point de nom de baptême. Elle se nommait Fantine. Personne n'en savait davantage. toujours pour vivre. Cette créature humaine était venue dans la vie comme cela. Elle reçut un nom comme elle recevait l'eau des nuées sur son front quand il pleuvait. elle aima. puis. elle n'avait pas de famille .Sage. qu'emplit le fourmillement des étudiants et des grisettes. un amour fidèle. C'était une jolie blonde avec de belles dents. Fantine quitta la ville et s'alla mettre en service chez des fermiers des environs. Elle avait de l'or et des perles pour dot. le Directoire existait encore. Amourette pour lui. l'église n'était plus là. Fantine était un de ces êtres comme il en éclôt. Elle aima Tholomyès.

il avait quatre mille francs de rente . il doutait supérieurement de toute chose. Sa jeunesse. et l'on n'y voyait que du feu. fît un geste d'oracle. battait en retraite en bon ordre. Gautier. quatre mille francs de rente. où tant d'aventures se nouent et se dénouent. En outre. Il avait eu une pièce refusée au Vaudeville. et il lui était venu un larmoiement à un œil. Il digérait médiocrement. il allumait sa gaîté . Mais à mesure que sa jeunesse s'éteignait. il était le chef. Il faisait çà et là des vers quelconques. Ce portrait peu séduisant se complète par l'étymologie grecque du nom de Tholomyès où l'on peut lire « initié – ou initiateur – à la merde ». Il était ridé et édenté . ses cheveux par la joie. Iron est un mot anglais qui veut dire fer. mais de façon à le rencontrer toujours. Tholomyès était un viveur de trente ans. grande force aux yeux des faibles. Le Gilet rouge. étant ironique et chauve. Il y a une manière d'éviter qui ressemble à chercher. il était riche . 96 – 189 – . et il ébauchait une calvitie dont il disait lui-même sans tristesse : crâne à trente ans. mal conservé. Serait-ce de là que viendrait ironie ? Un jour Tholomyès prit à part les trois autres. C'est en effet à la première d'Hernani que fut jeté le fameux cri : « à la guillotine. Il était délabré. et leur dit : Ce qualificatif anticipa sur 1830.rent le commencement de ce songe. splendide scandale sur la montagne Sainte-Geneviève. sa santé par l'ironie. avait fui longtemps Tholomyès. Voir Th. les genoux ». il remplaçait ses dents par des lazzis. Listolier et Fameuil formaient une sorte de groupe dont Tholomyès était la tête. dans ces dédales de la colline du Panthéon. genou96 à quarante. mais tout en fleurs. l'églogue eut lieu. éclatait de rire. Bref. Fantine. C'était lui qui avait l'esprit. pliant bagage bien avant l'âge. Donc. et son œil qui pleurait riait sans cesse. Blachevelle. Tholomyès était l'antique étudiant vieux .

fais ton miracle ! nos belles me disent sans cesse : « Tholomyès. Causons. ils y entrèrent. De même qu'à Naples les vieilles femmes crient à saint Janvier : Faccia gialluta.– Il y a bientôt un an que Fantine. Tholomyès baissa la voix. Dahlia. – 190 – . quand accoucheras-tu de ta surprise ? » En même temps nos parents nous écrivent. Nous la leur avons promise solennellement. fa o miracolo. et articula mystérieusement quelque chose de si gai qu'un vaste et enthousiaste ricanement sortit des quatre bouches à la fois et que Blachevelle s'écria : – Ça. les quatre jeunes gens invitant les quatre jeunes filles. Elles nous en parlent toujours. et le reste de leur conférence se perdit dans l'ombre. c'est une idée ! Un estaminet plein de fumée se présenta. Le résultat de ces ténèbres fut une éblouissante partie de plaisir qui eut lieu le dimanche suivant. Face jaune. Scie des deux côtés. Sur ce. Zéphine et Favourite nous demandent de leur faire une surprise. Le moment me semble venu. à moi surtout.

où il y avait la patache. la figure de ce qu'on pourrait appeler la vie circumparisienne a complètement changé depuis un demi-siècle . en III. » C'est pourquoi ils se levèrent à cinq heures du matin. Les jeunes filles bruissaient et bavardaient comme des fauvettes échappées. la seule qui sût écrire. regardèrent la cascade à sec. 7. mangèrent partout des chaussons de pommes. cueillirent des bouquets à Puteaux. montèrent à la lanterne de Diogène. où Castaing97 n'avait pas encore passé. Favourite. 97 – 191 – . On entrait dans les vacances. Le Paris de 1862 est une ville qui a la France pour banlieue. avait écrit ceci à Tholomyès au nom des quatre : « C'est un bonne heure de sortir de bonheur. C'était un délire. où il y avait le coucou. il y a le bateau à vapeur . Ivresse matinale de la vie ! Adorables années ! L'aile des libellules frissonne. Oh ! qui que vous Célèbre empoisonneur.Chapitre III Quatre à quatre Ce qu'était une partie de campagne d'étudiants et de grisettes. Puis ils allèrent à Saint-Cloud par le coche. jouèrent des macarons à la roulette du pont de Sèvres. Paris n'a plus les mêmes environs . furent parfaitement heureux. La veille. et s'écrièrent : « Cela doit être bien beau quand il y a de l'eau ! » déjeunèrent à la Tête-Noire. et c'était une chaude et claire journée d'été. déjà cité dans Le Dernier Jour d'un condamné (chap. se payèrent une partie de bagues au quinconce du grand bassin. Les quatre couples accomplirent consciencieusement toutes les folies champêtres possibles alors. on se le représente malaisément aujourd'hui. Elles donnaient par moments de petites tapes aux jeunes gens. achetèrent des mirlitons à Neuilly. il y a quarante-cinq ans. parmi d'autres criminels connus. XI et XII) et qui se retrouvera. on dit aujourd'hui Fécamp comme on disait Saint-Cloud. 1. il y a le wagon .

songeant aux Grâces. pre- Sur le même thème. ne se quittaient point. 98 – 192 – . celle de vingt-trois ans. Toutes quatre étaient follement jolies. en écartant les branches à cause de la tête charmante qui vient derrière vous ? Avez-vous glissé en riant sur quelque talus mouillé par la pluie avec une femme aimée qui vous retient par la main et qui s'écrie : « Ah ! mes brodequins tout neufs ! dans quel état ils sont99 ! » Disons tout de suite que cette joyeuse contrariété. et. 99 Voir. alors en renom. sautait les fossés. vous souvenez-vous ? Avez-vous marché dans les broussailles. Mais la nostalgie n'est plus ce qu'elle était car l'avenir réservé à Fantine. quoique Favourite eût dit en partant. appuyées l'une à l'autre. la vieille. Zéphine et Dahlia. courait en avant sous les grandes branches vertes. un bonhomme qui avait une Éléonore.soyez98. Un bon vieux poète classique. Signe de pluie. M. l'amie de Blachevelle. les vit passer vers dix heures du matin . le poème XXIII des Feuilles d'automne commence par les mêmes mots. manqua à cette compagnie de belle humeur. le chevalier de Labouïsse. mes enfants. Mes brodequins tout neufs de dix francs sont flambés. avec un accent magistral et maternel : Les limaces se promènent dans les sentiers. errant ce jour-là sous les marronniers de Saint-Cloud. enjambait éperdument les buissons. une ondée. dans La Foret mouillée (1854) : BALMINETTE Bigre de bigre ! Je me mouille les pieds ! Nous sommes embourbés. et la « fin » choisie par Tholomyès et ses amis. que le hasard avait faites belles de façon qu'elles se faisaient valoir en se rapprochant et se complétaient. il s'écria : Il y en a une de trop. enlèvent de leur innocence à ces souvenirs. Favourite. et présidait cette gaîté avec une verve de jeune faunesse. par instinct de coquetterie plus encore que par amitié.

imitant le cachemire. texte annoté 17. expliquaient à Fantine la différence qu'il y avait entre M. 102 Châle fabriqué en France par la maison Ternaux. Zéphine et Dahlia étaient coiffées en rouleaux. disaient les autres avec vénération. le byronisme pour les hommes. en nankin. 4. et. Madame Bovary stigmatise l'effet dévastateur sur la sensibilité féminine. Delvincourt et M. « Boiteux » : qui n'a de palmes que d'un côté. son ornement principal était un pantalon jambesd'éléphant. les premiers keepsakes100 venaient de paraître. il fumait. de cette mode venue d'Angleterre. avec sous-pieds de tresse de cuivre . comme il se permettait tout. Listolier et Fameuil. par Bossuet. Était-ce un « ternaux boiteux » ? 100 – 193 – . Victor offrit à Adèle un « cachemire français ». engagés dans une discussion sur leurs professeurs. dominant le groupe. mais on sentait en lui le gouvernement . 101 Ce professeur de droit (1784-1854) servira encore en III. Il était très gai. il y avait de la dictature dans sa jovialité . Blachevelle semblait avoir été créé expressément pour porter sur son bras le dimanche le châle-ternaux102 boiteux de Favourite. Rien n'étant sacré pour lui. – Ce Tholomyès est étonnant. plus tard. comme. il avait un puissant rotin de deux cents francs à la main.naient des poses anglaises . et les cheveux du sexe tendre commençaient à s'éplorer. 2 : Oraison funèbre de Blondeau. Blondeau101. et sur le goût. précieux par la reliure et les gravures. la mélancolie pointait pour les femmes. à la bouche. Tholomyès suivait. Pour leur mariage. une chose étrange appelée cigare. Quels pantalons ! quelle énergie ! Recueils de textes souvent sentimentaux.

Cela arrive. eût peut-être donné le prix de la coquetterie à ce canezou qui concourait pour la chasteté. la peau blanche laissant voir çà et là les arborescences azurées des veines. le canezou de la blonde Fantine. a beaucoup de grâce et d'agacerie . dont le nom. Le plus naïf est quelquefois le plus savant. ses indiscrétions et ses réticences. délicate de profil. ayant au centre une voluptueuse fossette visible à travers la mousseline . canezou. Ses lèvres roses babillaient avec enchantement. Éclatante de face. les poignets et les chevilles admirablement emboîtés. Ses dents splendides avaient évidemment reçu de Dieu une fonction. cachant et montrant à la fois. mais ses longs cils pleins d'ombre s'abaissaient discrètement sur ce brouhaha du bas du visage comme pour mettre le holà. telle était Fantine . et dans cette statue une âme. étaient décolletées tout net. sous des chapeaux couverts de fleurs. nous l'avons dit. et l'on devinait sous ces chiffons une statue. invention marseillaise. moins timides. Elle portait à sa main plus volontiers que sur sa tête son petit chapeau de paille cousue. les paupières grasses. sculpturale et exquise . Les coins de sa bouche voluptueusement relevés. semblait une trouvaille provocante de la décence. les épaules modelées comme par Coustou. de petits souliers-cothurnes mordorés dont les rubans traçaient des X sur son fin bas blanc à jour. enclins à flotter et facilement dénoués et qu'il fallait rattacher sans cesse. avec ses transparences. les yeux d'un bleu profond. ce qui. et la fameuse cour d'amour. l'été. chaleur et midi.Quant à Fantine. avaient l'air d'encourager les audaces . présidée par la vicomtesse de Cette aux yeux vert de mer. le cou robuste des Junons éginétiques. Ses épais cheveux blonds. et cette espèce de spencer en mousseline. à côté de ces ajustements hardis. c'était la joie. – 194 – . une gaîté glacée de rêverie . Toute sa toilette avait on ne sait quoi de chantant et de flambant. corruption du mot quinze août prononcé à la Canebière. Les trois autres. les pieds cambrés et petits. le rire. mais. aux longues brides blanches. la joue puérile et franche. Elle avait une robe de barège mauve. la nuque forte et souple. signifie beau temps. comme aux mascarons antiques d'Érigone. semblaient faits pour la fuite de Galatée sous les saules.

soit. au repos. et d'où résulte l'harmonie du visage . Elle restait un peu étonnée. Ce chaste étonnement-là est la nuance qui sépare Psyché de Vénus. L'amour est une faute . Son front. ce qui se dégageait d'elle. parfois sévèrement accentuée. prêtres mystérieux du beau. très distinct de l'équilibre de proportion. Fantine avait les longs doigts blancs et fins de la vestale qui remue les cendres du feu sacré avec une épingle d'or. Les rares songeurs. Quoiqu'elle n'eût rien refusé. Fantine était l'innocence surnageant sur la faute. et rien n'était singulier et troublant comme de voir la gaîté s'y éteindre si vite et le recueillement y succéder sans transition à l'épanouissement. qui sont le style et le rythme. – 195 – . ressemblait au dédain d'une déesse. de la saison et de l'amourette. eussent entrevu en cette petite ouvrière.Fantine était belle. elle avait ce pli imperceptible et charmant. qui confrontent silencieusement toute chose à la perfection. Cette gravité subite. l'antique euphonie sacrée. à travers la transparence de la grâce parisienne. Le style est la forme de l'idéal . était souverainement virginal . Pour un observateur qui l'eût étudiée attentivement. à Tholomyès. dans l'intervalle si caractéristique qui sépare la base du nez de la lèvre supérieure. le rythme en est le mouvement. son visage. Cette fille de l'ombre avait de la race. on ne le verra que trop. Nous avons dit que Fantine était la joie. signe mystérieux de la chasteté qui rendit Barberousse amoureux d'une Diane trouvée dans les fouilles d'Icône. sans trop le savoir. c'était une invincible expression de retenue et de modestie. Fantine était aussi la pudeur. une sorte de dignité sérieuse et presque austère l'envahissait soudainement à de certaines heures. Elle était belle sous les deux espèces. son nez et son menton offraient cet équilibre de ligne. à travers toute cette ivresse de l'âge.

et rire. dans cette communauté de paradis. De là la popularité du printemps parmi les penseurs. – Toi. il y avait dans l'auguste parc du roi de France un tas de vagabonds. Il y avait une fois une fée qui fit les prairies et les arbres exprès pour les amoureux. mouillant leurs bas à jour roses dans les hautes herbes. courant. toute une bohème de papillons s'ébattait dans les achillées. aux fleurs. De là cette éternelle école buissonnière des amants qui recommence sans cesse et qui durera tant qu'il y aura des buissons et des écoliers. Toute la nature semblait avoir congé. enfermée dans sa vague résistance rêveuse et farouche. toutes recevaient un peu çà et là les baisers de tous. folles. cueillant des liserons. Ce sont là les joies. Les parterres de SaintCloud embaumaient . mêlés au soleil. 2). excepté Fantine. les trèfles et les folles avoines . point méchantes. fraîches. Les quatre joyeux couples. le Il faut peut-être rapprocher ce mot de celui de Gavroche appelant Cosette « mamselle Chosette » (IV. 15. et font sortir de tout la caresse et la lumière. chantant. Ces passages de couples heureux sont un appel profond à la vie et à la nature. parlant. 103 – 196 – .Chapitre IV Tholomyès est si joyeux qu'il chante une chanson espagnole Cette journée-là était d'un bout à l'autre faite d'aurore. lui disait Favourite. resplendissaient. et qui aimait. Et. aux champs. aux arbres. les oiseaux. tu as toujours l'air chose103. chassant aux papillons. les abeilles mettaient les jasmins au pillage . Le patricien et le gagne-petit. les branches gesticulaient dans le vent . dansant. le souffle de la Seine remuait vaguement les feuilles .

prix fait avec un ânier. ces cerises arrachées d'une bouche à l'autre. ils étaient revenus par Vanves et Issy. le toulousain Tho– 197 – . ébouriffées. les tailles prises au vol. visité l'anachorète mannequin dans sa grotte. Diderot tend les bras à toutes ces amourettes. On croit que cela ne finira jamais. Lancret. et qui à cette époque attirait tout Paris à Saint-Cloud . Et les petits cris. les peintres regardent ces extases et ne savent qu'en faire. Tholomyès s'était écrié : « J'offre des ânes ! » et. Ils avaient franchi la grille. dont les innombrables branches fines comme des fils. dont le nom nous échappe en ce moment. lascif traquenard digne d'un satyre devenu millionnaire ou de Turcaret métamorphosé en Priape. quelle transfiguration que d'aimer ! Les clercs de notaire sont des dieux. Tout en y balançant ces belles l'une après l'autre. parmi les rires universels. des plis de jupe envolée où Greuze eût trouvé son compte. ces jargons qui sont des mélodies. Les philosophes. essayé les petits effets mystérieux du fameux cabinet des miroirs. comme on parlait autrefois. les poètes. tous sont sujets de cette fée. incident. Après le déjeuner les quatre couples étaient allés voir. ce qui faisait que l'arbuste avait l'air d'une chevelure pouilleuse de fleurs. À Issy. Ils avaient robustement secoué le grand filet balançoire attaché aux deux châtaigniers célébrés par l'abbé de Bernis. contemple ses bourgeois envolés dans le bleu . le peintre de la roture. Bien National possédé à cette époque par le munitionnaire Bourguin. Le départ pour Cythère ! s'écrie Watteau . était d'aventure tout grand ouvert. L'arbuste vu. il y a dans l'air une clarté d'apothéose. ce qui faisait. étaient couvertes d'un million de petites rosettes blanches . tout cela flamboie et passe dans des gloires célestes. et d'Urfé y mêle des druides. Le parc. Les belles filles font un doux gaspillage d'elles-mêmes. les poursuites dans l'herbe. Il y avait toujours foule à l'admirer. sans feuilles. une plante nouvellement arrivée de l'Inde. les gens de la cour et les gens de la ville.duc et pair et le robin. dans ce qu'on appelait alors le carré du roi. c'était un bizarre et charmant arbrisseau haut sur tige. tant cela les éblouit. On rit. ces adorations qui éclatent dans la façon de dire une syllabe. on se cherche.

disait Favourite . chantait. sur une mélopée mélancolique. 105 Cet épisode rappelle à la fois l'été 1819 où les Hugo rendaient visite aux Foucher alors en villégiature à Issy. debout depuis cinq heures du matin . dégringolaient aux montagnes rus- « Je suis de Badajoz . Les ânes quittés. la vieille chanson gallega probablement inspirée par quelque belle fille lancée à toute volée sur une corde entre deux arbres : Soy de Badajoz. ouv. comme Fantine. Double image d'Adèle qui. à pied. » On ignore si cette chanson est authentique ou l'oeuvre de Hugo : indécision qui est l'effet volontaire du texte.. – Je n'aime pas qu'on ait du genre comme ça. joie nouvelle . 134). Toute mon âme est dans mes yeux parce que tu montres tes jambes. Vers trois heures les quatre couples. 104 – 198 – . Amor me llama. quelque peu espagnol. la fatigue ne travaille pas. Toulouse est cousine de Tolosa.lomyès. Toda mi alma Es en mi ojos Porque enseñas À tus piernas104. l'amour m'appelle. on s'en souvient. cit. Fantine seule refusa de se balancer105. Ils étaient. murmura assez aigrement Favourite. mais. et de Passy. on passa la Seine en bateau. le dimanche. effarés de bonheur. et la balançoire des Feuillantines. p. bah ! il n'y a pas de lassitude le dimanche. ils gagnèrent la barrière de l'Étoile. n'aimait pas trop être balancée (voir Victor Hugo raconté….

édifice singulier qui occupait alors les hauteurs Beaujon106 et dont on apercevait la ligne serpentante au-dessus des arbres des Champs-Élysées. – Patience.ses. répondait Tholomyès. était une sorte de Luna-Park. De temps en temps Favourite s'écriait : – Et la surprise ? je demande la surprise. ancienne propriété du financier Beaujon. Le jardin Beaujon. et les « montagnes russes » y furent inaugurées le 8 juillet 1817. 106 – 199 – .

Ils faisaient sous la table Un bruit. quelque désordre dessous . succursale qu'avait établie aux Champs-Élysées ce fameux restaurateur Bombarda. IV. un magnifique rayon d'août effleurant les fenêtres . à travers les ormes. d'assiettes. avec alcôve et lit au fond (vu la plénitude du cabaret le dimanche. enfin un peu las. mais laide. 4. un triquetrac de pieds épouvantable. et le radieux huitain. Les 107 Molière dit. peu d'ordre sur la table. à l'autre les quatre couples attablés autour d'un joyeux encombrement de plats. deux choses dont se compose la gloire. dont on voyait alors l'enseigne rue de Rivoli à côté du passage Delorme. pleins de soleil et de foule. s'était échoué au cabaret Bombarda. Les Champs-Élysées. l'appétit s'éteignait. il avait fallu accepter ce gîte) . de verres et de bouteilles . un trique-trac de pieds épouvantable dit Molière107.) – 200 – . Une chambre grande. on avait songé au dîner . plus exactement : … Vous faisiez sous la table Un bruit. le quai et la rivière . Le soleil déclinait. deux tables . n'étaient que lumière et poussière. Voilà où en était vers quatre heures et demie du soir la bergerade commencée à cinq heures du matin. sur l'une une triomphante montagne de bouquets mêlés à des chapeaux d'hommes et de femmes . deux fenêtres d'où l'on pouvait contempler. des cruchons de bière mêlés à des flacons de vin .Chapitre V Chez Bombarda Les montagnes russes épuisées. (L'Étourdi.

apprentis imprimeurs. vaguement rose au soleil couchant. Un escadron de magnifiques gardes du corps. flottait sur le dôme des Tuileries. il n'y a rien à craindre de ces gens-là. sire. avaient des bonnets de papier . il en faudrait deux bout à bout pour faire un de vos grenadiers. des rondes de petites filles jetaient au vent une bourrée bourbonienne alors célèbre. d'autres buvaient . ces marbres hennissants. descendait l'avenue de Neuilly . Sire. on entendait leurs rires. celui de Paris ne l'est pas. épars dans le grand carré et dans le carré Marigny. Rendez-nous notre père. destinée à foudroyer les Cent-Jours. Tout était radieux. C'était un temps de paix incontestable et de profonde sécurité royaliste . se cabraient dans un nuage d'or. La place de la Concorde. peut-être en remerciement indirect à Sophie pour son rôle dans la conspiration Malet. Le Victor Hugo raconté… mentionne ce « lys d'argent suspendu à un ruban de moire blanche » (p. Ils sont insouciants et indolents comme des chats. Le bas peuple des provinces est remuant. Les carrosses allaient et venaient. parfois même fleurdelysés comme les bourgeois. Beaucoup portaient la fleur de lys d'argent108 suspendue au ruban blanc moiré qui. redevenue alors place Louis XV. Il est remarquable que la taille a encore décru dans cette population depuis cin- Les trois fils Hugo avaient été décorés du Lys d'argent en avril 1814. Çà et là au milieu des passants faisant cercle et applaudissant. et qui avait pour ritournelle : Rendez-nous notre père de Gand. en 1817. 259). c'était l'époque où un rapport intime et spécial du préfet de police Anglès au roi sur les faubourgs de Paris se terminait par ces lignes : « Tout bien considéré. 108 – 201 – . Ce sont tous petits hommes. Il n'y a point de crainte du côté de la populace de la capitale. Des tas de faubouriens endimanchés. jouaient aux bagues et tournaient sur les chevaux de bois . clairon en tête.chevaux de Marly. le drapeau blanc. regorgeait de promeneurs contents. n'avait pas encore tout à fait disparu des boutonnières. quelques-uns.

qu'on ne s'y fie pas pourtant . il ne renverse que Rue joignant la rue Saint-Martin à la rue Montorgueil. Il est le point d'appui de Napoléon et la ressource de Danton. c'est sa joie110. il est admirable à toute espèce de furie. cela est pourtant. de la « canaille bonne ». il incarnait à leurs yeux la liberté. ce faubourien va grandir. et le peuple des faubourgs de Paris est plus petit qu'avant la révolution. Ce n'est point. Il chante. » Qu'un chat puisse se changer en lion. De la première rue Greneta109 venue. 109 – 202 – . il est propre à toute sorte de nonchalance. Le chat d'ailleurs. et c'est là le miracle du peuple de Paris. Il n'est point dangereux. personne mieux que lui n'a l'air d'oublier . conquiert l'Europe. c'est de la canaille bonne. personne n'est plus franchement frivole et paresseux que lui. Donnez-lui une pique. et son souffle deviendra tempête. mêlée aux armées. en mai 1839. C'est grâce au faubourien de Paris que la révolution. comme pour servir de pendant à la Minerve aptère du Pirée. les préfets de police ne le croient pas possible . où Blanqui et Barbes résistèrent héroïquement lors de l'insurrection de la Société des Saisons. autant qu'on le croit. sa blouse se drape en chlamyde. il y avait sur la place publique de Corinthe le colosse de bronze d'un chat. 110 Lointaine annonce du personnage de Gavroche.quante ans . La police naïve de la restauration voyait trop « en beau » le peuple de Paris. et il regardera d'une façon terrible. donnez-lui un fusil. avait l'estime des républiques antiques . mais. s'agit-il de la liberté ? il dépave. ce petit homme va se lever. S'agit-il de la patrie ? il s'enrôle . il fera des fourches caudines. Si l'heure sonne. personne ne dort mieux que lui. En somme. Gare ! ses cheveux pleins de colère sont épiques . il fera le 10 août . vous aurez Austerlitz. Proportionnez sa chanson à sa nature. Le Parisien est au Français ce que l'Athénien était au Grec . et. Prenez garde. et vous verrez ! Tant qu'il n'a pour refrain que la Carmagnole. et il sortira de cette pauvre poitrine grêle assez de vent pour déranger les plis des Alpes. si méprisé du comte Anglès. quand il y a de la gloire au bout.

– 203 – . s'achevait. il délivrera le monde. comme nous l'avons dit.Louis XVI . nous revenons à nos quatre couples. faites-lui chanter la Marseillaise. Cette note écrite en marge du rapport Anglès. Le dîner.

même pour rire ! Si tu cessais de m'aimer. je te sauterais après. Ceci amena une question de Blachevelle : – Qu'est-ce que tu ferais.. Blachevelle sourit avec la fatuité voluptueuse d'un homme chatouillé à l'amour-propre. je te jetterais de l'eau. Ah ! ne dis pas cela. je t'adore. p. les propos de table sont des fumées. je te ferais arrêter111. Avec cela que mes nombreux couteaux sont aiguisés à frais. 23. Fantine souriait. les uns sont aussi insaisissables que les autres .Chapitre VI Chapitre où l'on s'adore Propos de table et propos d'amour . Favourite regardait tendrement Blachevelle et disait : – Blachevelle. je te grifferais. Tholomyès buvait . Favourite. » (ouv. les propos d'amour sont des nuées.) La dernière phrase fait rêver quand on songe au « flagrant délit » de 1845. si je cessais de t'aimer ? – Moi ! s'écria Favourite. cit. Favourite reprit : On croirait entendre Juliette. je te gratignerais. Ainsi cette lettre du 13 juillet 1835 : « Homme ! prenez garde à vous d'abord. Listolier soufflait dans une trompette de bois achetée à Saint-Cloud. Fameuil et Dahlia fredonnaient . 111 – 204 – . Zéphine riait. il pourrait bien y avoir un carnage atroce de votre chère petite personne si je découvrais la moindre infraction à la fidélité que vous me devez. inspiratrice d'une bonne part du discours féminin chez Hugo.

C'est égal. le connais-tu ? On voit qu'il a le genre d'être acteur. on ne sait que manger. vois. Comme je mens ! Hein ? comme je mens ! Favourite fit une pause. est-ce que je sais. ton Blachevelle ? – Moi. je suis triste. et déclamer. je dis à Blachevelle que je l'adore. dans des greniers à rats. extasié. le vent m'agace. dit bas à Favourite dans le brouhaha : – Tu l'idolâtres donc bien. répondit Favourite du même ton en ressaisissant sa fourchette. Il est fils d'un ancien chantre de Saint-Jacques-du-Haut-Pas. il m'a dit : Mamselle. j'ai le spleen. se renversa sur sa chaise et ferma orgueilleusement les deux yeux. Le voilà qui va crier. si haut qu'il peut monter. c'est à peine s'il y a des petits pois au marché. Ah ! il est très bien. c'est une horreur. mon ami. nous dînons dans un endroit où il y a un lit. ce jeune homme-là. tu me casses la tête ! » Parce qu'il va dans la maison. Il est avare. tout en mangeant. Je suis en train d'être insensée de ce petit-là. vois-tu. Il n'y a que les artistes pour dire des choses comme ça. sa mère dit : « Ah ! mon Dieu ! ma tranquillité est perdue. J'aime le petit d'en face de chez moi. le beurre est si cher ! et puis. dans des trous noirs. Mais. Il est très bien. faites des beignets de vos gants et je les mangerai. comme disent les Anglais. Il n'a fait que pleuvoir tout l'été. moi ? qu'on l'entend d'en bas ! Il gagne déjà vingt sous par jour chez un avoué à écrire de la chicane. et continua : – Dahlia. le vent ne décolère pas. Sitôt qu'il rentre. Blachevelle est très pingre. J'aime les acteurs. – 205 – . – et chanter. ça me dégoûte de la vie. Dahlia. je crierais à la garde ! Ah ! je me gênerais par exemple ! Canaille ! Blachevelle. je le déteste. Il m'idolâtre tant qu'un jour qu'il me voyait faire de la pâte pour des crêpes.– Oui. Ah ! il est très bien.

répondit Tholomyès. dit Blachevelle. Méditons si nous voulons être éblouissants. Trop d'improvisation vide bêtement l'esprit. – Tu en es le marquis. ce n'était plus que du bruit. – À bas le tyran ! dit Fameuil. Messieurs. et tous ensemble . Bière qui coule n'amasse point de mousse. – Nous sommes sobres. pas de hâte. Bombance et Bamboche ! cria Listolier. – Tholomyès. contemple mon calme. Tholomyès intervint : – Ne parlons point au hasard ni trop vite. laisse-nous tranquilles. reprit Fameuil. s'il se dépêche. L'excès de zèle perd les pêchers et les abricotiers. s'écria-t-il. tandis que quelques-uns chantaient. Voyez le printemps . fit Blachevelle. L'excès de zèle tue la grâce et la joie des bons dîners. – Tholomyès. mangeons avec recueillement . les autres causaient tumultueusement. – 206 – . Ne nous pressons pas. ajouta Listolier. – Bombarda.Chapitre VII Sagesse de Tholomyès Cependant. il est flambé. Pas de zèle. c'est-à-dire gelé. Mêlons la majesté à la ripaille . messieurs ! Grimod de la Reynière est de l'avis de Talleyrand. – Le dimanche existe. Une sourde rébellion gronda dans le groupe. Destinons lentement.

Cela concédé. nom grec qui signifie cuiller à pot. de plus sublime et de plus charmant dans l'humanité. Une tache blanchâtre qui s'aplatit sur le rocher n'empêche pas le condor de planer. Écoutez-moi. Loin de moi l'insulte au calembour ! Je l'honore dans la proportion de ses mérites . Moïse sur Isaac. personne ne se souviendrait de la ville de Toryne. je reviens à mon exhortation. je le répète. Tout ce qu'il y a de plus auguste. Le marquis de Montcalm était un royaliste alors célèbre. de l'accent d'un homme qui ressaisit l'empire. liesses et jeux de mots. Eschyle sur Polynice. Et notez que ce calembour de Cléopâtre a précédé la bataille d'Actium. Jésus-Christ a fait un calembour sur saint Pierre112. » Pour la suite : Isaac signifie « qui rit » et son père. s'enfonce dans l'azur. Le calembour est la fiente de l'esprit qui vole. Il faut une limite. pas d'excès. Le temple élevé à sa mémoire était célèbre pour la qualité des oracles qui y étaient rendus. pas de zèle. Tout ce qui tombe de la sorte n'est pas nécessairement digne d'enthousiasme et de respect. remettez-vous. et l'esprit. rien de plus. pas de tohu-bohu. Mes frères. le nom du héros batailleur de la tragédie Les Sept contre Thèbes est pris par Eschyle au sens étymologique : « qui a beaucoup de querelles » . Cléopâtre sur Octave. – Amis. même aux rébus. Il ne faut pas que trop de stupeur accueille ce calembour tombé du ciel. Est modus in « Tu es Pierre. même en pointes. Toutes les grenouilles se turent. a fait des jeux de mots. 113 Devin argien qui combattit et mourut lors de l'expédition des « Sept contre Thèbes ». et que. Cléopâtre répond à Antoine inquiet de voir Octave à Toryne que le nom de cette ville (« cuillère à pot ») montre un ennemi inoffensif. 112 – 207 – . et sur cette pierre je bâtirai mon Église. sans lui. Abraham.Ce médiocre jeu de mots fit l'effet d'une pierre dans une mare. Le lazzi tombe n'importe où . fut pris de rire en entendant Dieu lui annoncer cette naissance . gaîtés. après la ponte d'une bêtise. j'ai la prudence d'Amphiaraüs113 et la calvitie de César. s'écria Tholomyès. et peut-être hors de l'humanité.

Et. du bon sens et de l'art. et abdique comme Sylla. 116 Le questeur du parricide est le juge d'instruction dans les affaires d'homicides. jusqu'à preuve du contraire. Heureux celui qui. même aux dîners. L'indigestion est chargée par le bon Dieu de faire de la morale aux estomacs. Ayez quelque confiance en moi. En toute chose il faut écrire à temps le mot finis. disait. comme le sera Javert. I. n'en abusez pas. parce que je sais la différence qu'il y a entre la question mue et la question pendante. Il faut une limite. a un estomac qu'il ne faut pas trop remplir. Vous aimez les chaussons aux pommes. à ce que me disent mes examens. comprenons Munatius « déraillé ». mettre au violon sa fantaisie et se mener soimême au poste. Gula punit Gulax115. gulax signifierait « le glouton » au prix d'un barbarisme. ou Origène117 ! Favourite écoutait avec une attention profonde. je parle bien. Tholomyès choisit d'imiter Origène plutôt que Sylla. parce que je vais être docteur. quand cela devient urgent. à l'amour. Quant à Munatius Demens. Horace (Satires. prend un parti héroïque. retenez ceci : chacune de nos passions. parce que j'ai soutenu une thèse en latin sur la manière dont on donnait la torture à Rome au temps où Munatius Demens était questeur du Parricide116. même l'amour. en fait. il faut se contenir. lorsque l'heure a sonné. 1). à ce qu'il paraît. Vrai comme je m'appelle Félix Tholomyès.rebus114. mesdames. Parce que j'ai fait un peu mon droit. Je vous recommande la modération dans vos désirs. il ne s'ensuit pas de toute nécessité que je sois un imbécile. La gloutonnerie châtie le glouton. tirer le verrou sur son appétit. « Il faut de la mesure en toutes choses ». 114 – 208 – . 115 Gula : la gueule . 117 Sylla renonça au pouvoir et Origène. même en chaussons. en se faisant émasculer. Il faut. Le sage est celui qui sait à un moment donné opérer sa propre arrestation.

remplissant son verre. assaisonnez-moi cela d'une diète sévère. quel joli mot ! j'aime ce nom-là.– Félix118 ! dit-elle. ne dormez pas. gentlemen. et joignez-y les bains froids. crevez de faim. Et. mes amis ! voulez-vous ne sentir aucun aiguillon et vous passer de lit nuptial et braver l'amour ? Rien de plus simple. tu es ivre ! – Pardieu ! dit Tholomyès. traînez des blocs. les lotions avec la liqueur de Saturne et les fomentations avec l'oxycrat. les ceintures d'herbes. homme « prospère ». éreintez-vous. cria Blachevelle. – Alors sois gai. veillez. Elle déteste le serpent par jalousie de métier. il se leva : Le père de Cosette. C'est en latin. Caballeros. Le serpent. dit Listolier. Voici la recette : la limonade. est le seul personnage. gorgez-vous de boissons nitreuses et de tisanes de nymphaeas. l'exercice outré. l'application d'une plaque de plomb. – J'aime mieux une femme. c'est la boutique en face. savourez des émulsions de pavots et d'agnuscastus. 118 – 209 – . Malheur à celui qui se livre au cœur changeant de la femme ! La femme est perfide et tortueuse. – Tholomyès. le travail forcé. – comme Victor. Tholomyès poursuivit : – Quirites. reprit Blachevelle. méfiez-vous-en. avec Marius. – La femme ! reprit Tholomyès. à bénéficier d'un prénom romain. Ça veut dire Prosper.

119 – 210 – . ô nymphes et muses ! un jour que Blachevelle passait le ruisseau de la rue Guérin-Boisseau. y persister vient du diable. 2) proche du « Nunc est bibendum » : « Maintenant. il vit une belle fille aux bas blancs et bien tirés qui montrait ses jambes. si bon vous semble. Celle qu'il aima était Favourite. Tu es faite pour recevoir la pomme comme Vénus ou pour la manger comme Ève. Mesdames. un conseil d'ami : trompez-vous de voisin. « Et maintenant c'est toi.– Gloire au vin ! Nunc te. Ce prologue lui plut. appelé Euphorion122. c'est d'errer120. Elle n'est pas faite pour cela. et Blachevelle aima. la voici : tel peuple. il n'y avait pas de créature digne de ce nom. la douce amourette ! On a dit : l'erreur est humaine . » 121 Ce terme « franglais » de Guernesey est attesté dans les carnets de l'exil (scrober. figure plus que chiffonnée. scrobage) où Hugo notait les journées de travail des servantes venues récurer et frotter escaliers et parquets. L'arrobe de Castille contient seize litres. elle erre gaîment. mais peut-être s'appelait-il plutôt Euphronios. Ô Favourite. c'est de l'espagnol. il faut boire ». telle futaille. 120 L'aphorisme latin dit : « Errare humanum est. señoras. vous seriez charmante. Ô Zéphine. qu'on avait surnommé le peintre des lèvres. Le propre de l'amour. La beauté commence à toi. Vous avez l'air d'un joli visage sur lequel. Ce Grec seul eût été digne de peindre ta bouche ! Écoute ! avant toi. perseverare diabolicum » : « L'erreur est humaine. d'Horace. la botte du czar Pierre trente. tu as des lèvres ioniennes. Vive ce czar qui était grand. par mégarde. Bacchus [Dieu du vin] que je vais chanter » : début d'une « géorgique » de Virgile (II. L'amourette n'est pas faite pour s'accroupir et s'abrutir comme une servante anglaise qui a le calus du scrobage121 aux genoux. l'almude des Canaries vingt-cinq. Quant à Favourite. Et la preuve. ô Joséphine. le cantaro d'Alicante douze. Je viens de parler d'Ève. je vous idolâtre toutes. et vive sa botte qui était plus grande encore ! Mesdames. Il y avait un peintre grec. moi je dis : l'erreur est amoureuse. scrobeuse. Bacche. 122 Peintre grec . si vous n'étiez de travers. mesdemoiselles. on s'est assis. canam119 ! Pardon. le cuartin des Baléares vingt-six.

Vous n'avez qu'un tort. les yeux au ciel. tout en elle est fraîcheur. parce que je passe de la poésie à la prose. Il pompe à travers les veines les liquides du sang . Le sucre est le plus desséchant de tous les sels. sache ceci : moi Tholomyès. écoutez bien. suavité. et tout ce que nous pouvons dire. belles. Enfin. erre dans un jardin où il y a plus d'oiseaux qu'il n'en existe ! Ô Fantine. je cesse de vous tutoyer. mais elle ne m'entend même pas. Tholomyès connaît sans doute aussi l'expression latine : « margaritas ante porcos » : « donner des perles aux cochons ». un deuxième conseil : ne vous mariez point . c'est de grignoter du sucre. cela prend bien ou mal . Tu mérites le brevet d'invention de la jolie femme. la blonde fille des chimères ! Du reste. Je me nomme Félix et ne suis pas heureux. de là la coagulation. Tout sel est desséchant. N'acceptons pas aveuglément les indications qu'ils nous donnent. Vous parliez de mon nom tout à l'heure. n'empêchera point les giletières et les piqueuses de bottines de rêver des maris enrichis de diamants. ô femmes. et qui. Il faut que la fleur sente bon et que la femme ait de l'esprit. à votre place. méfions-nous des noms. 123 – 211 – . et qui regarde l'azur sans trop savoir ce qu'elle voit ni ce qu'elle fait. Les filles sont incurables sur l'épousaille . vous êtes une femme du plus bel orient. retenez ceci : vous mangez trop de sucre. Ce serait une erreur d'écrire à Liège pour avoir des bouchons et à Pau pour avoir des gants. une sensitive . nous autres sages. bah ! qu'est-ce que je chante là ? Je perds mes paroles. qui se fourvoie dans la vie de grisette. je suis une illusion . Je ne dis rien de Fantine. le mariage est une greffe . Ô Fantine. une rêveuse. je m'appellerais Rosa. mais. Les mots sont des menteurs. et qui prie. une pensive. douce clarté matinale. Or. jeunesse. et qui chante. mais. mais qui se réfugie dans les illusions. c'est un fantôme ayant la forme d'une nymphe et la pudeur d'une nonne. Ô Favourite. Mesdames. fuyez ce risque. Ô sexe rongeur. Ils peuvent se tromper. soit . Mais. le sucre est un sel. qui que nous soyons. tes jolies petites dents blanches adorent le sucre. Miss Dahlia. Cela m'a attendri .c'est toi qui l'as créée. c'est une songeuse. puis la solidifica- Voir la note 95 de ce livre. fille digne de vous appeler marguerite123 ou perle.

Et c'est pourquoi le diabète confine à la phthisie. En même temps. César a enlevé les Romaines.tion du sang . il n'y a pas d'amis. dit Blachevelle. une jolie femme est un flagrant délit124. Chassez-croisez. Tholomyès. La femme est le droit de l'homme. Partout où il y a une jolie femme l'hostilité est ouverte. Donc ne croquez pas de sucre. à tous ces infortunés qui sont veufs. Toutes les invasions de l'histoire sont déterminées par des cotillons. 125 Épisode scolairement très connu de la légende romaine. Romulus a enlevé les Sabines125. Comme Léonie Biard. En amour. et quant à moi. et vous vivrez ! Je me tourne vers les hommes. » Tholomyès s'interrompit. entonna sur un air de complainte une de ces chansons d'atelier composées des premiers mots venus. L'homme qui n'est pas aimé plane comme un vautour sur les amantes d'autrui . Mais Clermont ne put pas être fait pape. Pas de quartier. vides de sens comme le geste de l'arbre et le bruit du vent. n'étant pas prêtre. L'ennemi en a. Blachevelle. rimées richement et pas du tout. Messieurs. 124 – 212 – . de là les tubercules dans le poumon . Pillez-vous les uns aux autres sans remords vos bien-aimées. guerre à outrance ! Une jolie femme est un casus belli . Guillaume : le Conquérant. vous manquez de tout. Guillaume a enlevé les Saxonnes. je jette la proclamation sublime de Bonaparte à l'armée d'Italie : « Soldats. faites des conquêtes. Voici par quel couplet le groupe donna la réplique à la harangue de Tholomyès : Les pères dindons donnèrent de l'argent à un agent pour que mons Clermont-Tonnerre fût fait pape à la Saint-Jean . de là la mort. – Souffle. appuyé de Listolier et de Fameuil. qui naissent de la vapeur des pipes et se dissipent et s'envolent avec elle.

et embrassa Favourite. Tout est beau. 126 – 213 – . – À bas la sagesse ! oubliez tout ce que j'ai dit. Ceci n'était pas fait pour calmer l'improvisation de Tholomyès . Les oiseaux sont étonnants. Embrasse-moi. Les mouches bourdonnent dans les rayons. s'amusent à en ébaucher ! Les pampas de l'Amérique me plairaient. 127 Chanteur d'opéra comique renommé et très cher – d'où le « gratis » –. et recommença. ni prud'hommes. Je porte un toast à l'allégresse . je te salue. Été. si je n'avais les arcades de l'Odéon. Ne soyons ni prudes. tout en gardant des enfants. le remplit. Quelle fête partout ! Le rossignol est un Elleviou127 gratis. Le soleil a éternué le colibri. Mon âme s'envole dans les forêts vierges et dans les savanes. il vida son verre. ô Géorgiques de la rue Madame et de l'allée de l'Observatoire ! Ô pioupious rêveurs ! ô toutes ces bonnes charmantes qui.Alors leur agent rageant leur rapporta leur argent. soyons allègres ! Complétons notre cours de droit par la folie et la nourriture. ô création ! Le monde est un gros diamant ! Je suis heureux. Que Justinien soit le mâle et que Ripaille soit la femelle ! Joie dans les profondeurs ! Vis. ni prudents. Fantine ! Il se trompa. Indigestion et digeste126. Ô Luxembourg. qui venait alors de se retirer. Jeu de mots : le Digeste est le code de l'empereur Justinien.

l'argent est plus précieux que l'os. C'est plus asiatique. Or. observa Tholomyès. visible des fenêtres de Bombarda. et en os chez Edon. Blachevelle insista : – Regardez les couteaux. – Je préfère Bombarda à Edon. y avait participé avec Abel et Eugène à des « dîners littéraires » en 1818. Par image et par solidarité symbolique. Voir. mais aussi l'histoire comparable de la charrette Fauchelevent (I. déclara Blachevelle. p. dans Les Contemplations. 129 Hugo. « Melancholia » (III. Voyez la salle d'en bas. Il regardait en cet instant-là le dôme des Invalides. 2). Les manches sont en argent chez Bombarda. 5. 311 et suiv. Il y lut la nouvelle Bug-Jargal.Chapitre VIII Mort d'un cheval128 – On dîne mieux chez Edon129 que chez Bombarda. . seule à plaindre ce cheval mourant et assimilée à lui par Dahlia : « fichue bête ». Il y eut une pause. Il a plus de luxe. Voir le Victor Hugo raconté. dit Favourite. – Excepté pour ceux qui ont un menton d'argent. Il y a des glaces sur les murs. cette mort d'une jument anticipe l'exécution de Fantine. – J'en aime mieux dans mon assiette. s'écria Zéphine.. 6). 128 – 214 – . encore adolescent.

cria Fameuil. Listolier et moi. – Nous disputions philosophie. Tout n'est pas fini sur la terre. – Soit. répondit Tholomyès. est du vin de Madère. Il est encore ici-bas des humains qui savent joyeusement ouvrir et fermer la boîte à surprises du paradoxe. Ceci. C'est beau. – Une discussion est bonne. Quel est ton auteur favori ? – Ber… – 215 – . tes opinions font loi. le magnifique restaurateur. Cet arrêt rendu. que vous buvez d'un air tranquille. une querelle vaut mieux. mesdames. On ment. il but et reprit : – Je consens à vivre. du cru de Coural das Freiras qui est à trois cent dix-sept toises au-dessus du niveau de la mer ! Attention en buvant ! trois cent dix-sept toises ! et monsieur Bombarda. nous avions une discussion. mais on doute. – Lequel préfères-tu de Descartes ou de Spinosa ? – Désaugiers. sachez-le. tout à l'heure.– Tholomyès. vous donne ces trois cent dix-sept toises pour quatre francs cinquante centimes ! Fameuil interrompit de nouveau : – Tholomyès. L'inattendu jaillit du syllogisme. On affirme. puisqu'on peut encore déraisonner. mais on rit. J'en rends grâces aux dieux immortels. dit Tholomyès.

Tholomyès. Du choc. c'était une âme . 130 – 216 – . 244. Choux. » (L'Ecclésiaste. » (Géorgiques. c'était la prostituée déesse. vieille et maigre et digne de l'équarrisseur133. Et Tholomyès poursuivit : – Honneur à Bombarda ! il égalerait Munophis d'Elephanta s'il pouvait me cueillir une almée. Un dernier mot. 131 « Il n'y a rien de nouveau sous le soleil. ô mesdames. Aspasie était une créature en qui se touchaient les deux extrêmes de la femme . dit Virgile . corne. une âme d'une nuance rose et pourpre. Plus rien d'inédit dans la création du créateur ! Nil sub sole novum131.– Quin ? – Non. la charrette et l'orateur restèrent court.) 132 « L'amour est le même pour tous. Apulée décrit un certain nombre d'auberges. qui traînait Dans les premières pages de L'Ane d'or. plus embrasée que le feu. III. plus Manon Lescaut. C'est Apulée130 qui nous l'apprend. se serait difficilement arrêté. il y avait des Bombarda en Grèce et en Égypte. Savez-vous ce que c'était qu'Aspasie. si un cheval ne se fût abattu sur le quai en cet instant-là même. peau. dit Salomon . C'était une jument beauceronne. plus franche que l'aurore. et Carabine monte avec Carabin dans la galiote de Saint-Cloud. graisse. comme Aspasie s'embarquait avec Périclès sur la flotte de Samos. Aspasie fut créée pour le cas où il faudrait une catin à Prométhée. Socrate. mesdames ? Quoiqu'elle vécût dans un temps où les femmes n'avaient pas encore d'âme. amor omnibus idem132. lancé.) 133 L'équarisseur abattait les animaux impropres à la consommation et en tirait tout ce qui pouvait être employé : os. Hélas ! toujours les mêmes choses et rien de nouveau. et Thygélion de Chéronée s'il pouvait m'apporter une hétaïre ! car.

jurant et indigné. Consolation à M. les gais auditeurs de Tholomyès tournèrent la tête.une charrette fort lourde. avaitil eu le temps de prononcer avec l'énergie convenable le mot sacramentel : mâtin ! appuyé d'un implacable coup de fouet. elle a vécu ce que vivent les rosses. rosse. Et Dahlia s'écria : – Voilà Fantine qui va se mettre à plaindre les chevaux ! Peuton être fichue bête comme ça ! En ce moment. épuisée et accablée. L'espace d'un matin. regarda résolûment Tholomyès et dit : – Ah çà ! et la surprise ? Parodie du texte de Malherbe. et Tholomyès en profita pour clore son allocution par cette strophe mélancolique : Elle était de ce monde où coucous et carrosses Ont le même destin. À peine le charretier. Au brouhaha des passants. qui peut s'appliquer aussi à Fantine : Elle était de ce monde où les plus belles choses Ont le pire destin Et. que la haridelle était tombée pour ne plus se relever. soupira Fantine. la bête. Cet incident avait fait de la foule. rose. Et. L'espace d'un : mâtin134 ! – Pauvre cheval. croisant les bras et renversant la tête en arrière. Favourite. 134 – 217 – . avait refusé d'aller plus loin. du Perier. Parvenue devant Bombarda. elle a vécu ce que vivent les roses.

dit Blachevelle. ajouta Tholomyès. l'heure de la surprise a sonné. Mesdames. – C'est déjà amusant. attendez-nous un moment. – 218 – . – Sur le front. Messieurs. Favourite battit des mains à leur sortie. puis ils se dirigèrent vers la porte tous les quatre à la file. – Ne soyez pas trop longtemps. répondit Tholomyès. Chacun déposa gravement un baiser sur le front de sa maîtresse . Nous vous attendons. – Cela commence par un baiser. L'instant est arrivé.– Justement. en mettant leur doigt sur la bouche. dit-elle. murmura Fantine.

changeant tous les pavés en briquets. bruyamment attelée. reprit Favourite. je veux que ce soit en or. de la poussière pour fumée. Favourite s'exclamait : – Quel tapage ! on dirait des tas de chaînes qui s'envolent. Presque toutes les messageries du midi et de l'ouest passaient alors par les Champs-Élysées. – Moi. – Que vont-ils nous rapporter ? dit Zéphine. se ruait à travers la foule avec toutes les étincelles d'une forge. de bâches et de valises. penchant leur tête et se parlant d'une croisée à l'autre. leur firent des signes en riant. dit Dahlia. Ce vacarme réjouissait les jeunes filles. et un air de furie. – 219 – . quelque grosse voiture peinte en jaune et en noir. s'accoudèrent deux à deux sur l'appui des fenêtres.Chapitre IX Fin joyeuse de la joie Les jeunes filles. pleine de têtes tout de suite disparues. La plupart suivaient le quai et sortaient par la barrière de Passy. jasant. – Pour sûr ce sera joli. broyant la chaussée. C'était l'heure du départ des malles-poste et des diligences. – Ne soyez pas longtemps ! cria Fantine. pesamment chargée. Elles virent les jeunes gens sortir du cabaret Bombarda bras dessus bras dessous . De minute en minute. ils se retournèrent. et disparurent dans cette poudreuse cohue du dimanche qui envahit hebdomadairement les Champs-Élysées. restées seules. Elles furent bientôt distraites par le mouvement du bord de l'eau qu'elles distinguaient dans les branches des grands arbres et qui les divertissait fort. difforme à force de malles.

je suis un voyageur. s'arrêta un moment. ma chère. Cela étonna Fantine. Elle s'éblouit des choses les plus simples. Cela se fait tous les jours. Un certain temps s'écoula ainsi. Je croyais que la diligence ne s'arrêtait jamais. vous me prendrez sur le quai en passant. La diligence passe. – Pourquoi ne l'avoir pas apporté tout de suite ? – 220 – . s'arrête. – Qu'est-ce que cela ? demanda Favourite. Favourite haussa les épaules. – Cette Fantine est surprenante. Il tenait à la main quelque chose qui ressemblait à une lettre. Je viens la voir par curiosité. la fameuse surprise ? – Ils sont bien longtemps ! dit Fantine. le garçon qui avait servi le dîner entra. je dis à la diligence : je vais en avant. fit-elle. et me prend. et la surprise ? – À propos. Une supposition . Tout à coup Favourite eut le mouvement de quelqu'un qui se réveille. – Eh bien. – C'est particulier ! dit-elle. me voit. puis repartit au galop. reprit Dahlia. Tu ne connais pas la vie. Comme Fantine achevait ce soupir. Le garçon répondit : – C'est un papier que ces messieurs ont laissé pour ces dames.Il arriva une fois qu'une de ces voitures qu'on distinguait difficilement dans l'épaisseur des ormes. oui.

ont commandé de ne le remettre à ces dames qu'au bout d'une heure. Nous partons. à raison de trois lieues à l'heure. ils souhaitent nos retours. ces parents gémissent. rendez-le-lui. Vénérez-nous. Des parents. Elle décacheta vivement la lettre. étant vertueux. dans le devoir et dans l'ordre. pères de famille. l'ouvrit et lut (elle savait lire) : « Ô nos amantes ! « Sachez que nous avons des parents. – 221 – . Il importe à la patrie que nous soyons. Or. « Pendant près de deux ans. comme tout le monde. La diligence de Toulouse nous arrache à l'abîme. nous sommes partis.– Parce que ces messieurs. cinq chevaux fougueux nous rapporteront à nos papas et à nos mamans. et l'abîme c'est vous. au grand trot. Si cette lettre vous déchire. et nous offrent de tuer des veaux. Favourite arracha le papier des mains du garçon. Nous leur obéissons. préfets. vous ne connaissez pas beaucoup ça. Nous fichons le camp. – Tiens ! dit-elle. Nous nous sacrifions. puéril et honnête. Adieu. C'était une lettre en effet. Il n'y a pas d'adresse. Ça s'appelle des pères et mères dans le code civil. Mais voici ce qui est écrit dessus : Ceci est la surprise. reprit le garçon. À l'heure où vous lirez ceci. Ne nous en gardez pas rancune. comme dit Bossuet. Pleurez-nous rapidement et remplacez-nous vite. ces bons hommes et ces bonnes femmes nous appellent enfants prodigues. ces vieillards nous réclament. Nous fuyons dans les bras de Laffitte et sur les ailes de Caillard. nous vous avons rendues heureuses. gardes champêtres et conseillers d'État. ô nos belles petites ! Nous rentrons dans la société.

dit Zéphine. Fantine rit comme les autres. – Eh bien ! s'écria-t-elle. Sitôt parti. « Fameuil. Ça se reconnaît. Ça me rend amoureuse de lui. reprit Favourite. – Ce doit être Blachevelle qui a eu cette idée-là. » Les quatre jeunes filles se regardèrent. « Félix Tholomyès « Post-scriptum. « Listolier. – Non. mort à Blachevelle et vive Tholomyès ! – Vive Tholomyès ! crièrent Dahlia et Zéphine. reprit Favourite. dit Dahlia. c'est tout de même une bonne farce. sitôt aimé. Favourite rompit la première le silence. Voilà l'histoire. Et elles éclatèrent de rire.« Signé : Blachevelle. Le dîner est payé. – En ce cas. c'est une idée à Tholomyès. – C'est très drôle. – 222 – .

C'était. et la pauvre fille avait un enfant. son premier amour . – 223 – . elle pleura.Une heure après. nous l'avons dit. quand elle fut rentrée dans sa chambre. elle s'était donnée à ce Tholomyès comme à un mari.

Dès 1827. le fragment de véhicule qui encombrait la rue devant la gargote du Sergent de Waterloo. 135 – 224 – . Hugo y était passé.Livre quatrième – Confier. un soir du printemps de 1818. mari et femme. près de Paris. On voyait au-dessus de la porte une planche clouée à plat sur le mur. peut-être en compagnie de Léonie Biard. Sur cette planche était peint quelque chose qui ressemblait à un homme portant sur son dos un autre homme. à Montfermeil135. c'est quelquefois livrer Chapitre I Une mère qui en rencontre une autre Il y avait. Cependant le véhicule ou. eût certainement attiré par sa masse l'attention d'un peintre qui eût passé là. Elle était située dans la ruelle du Boulanger. lors d'une brève et mystérieuse excursion à l'est de Paris. La Laitière de Montfermeil. des taches rouges figuraient du sang . dans le premier quart de ce siècle. le reste du tableau était de la fumée et représentait probablement une bataille. Au bas on lisait cette inscription : Au Sergent de Waterloo. En septembre 1845. pour mieux dire. une façon de gargote qui n'existe plus aujourd'hui. lequel avait de grosses épaulettes de général dorées avec de larges étoiles argentées . Rien n'est plus ordinaire qu'un tombereau ou une charrette à la porte d'une auberge. Cette gargote était tenue par des gens appelés Thénardier. Paul de Kock y avait situé l'action de son roman.

On eût dit l'affût d'un canon géant. se souvenir de cette insignifiance ? N'est-ce pas là un mystère ? » (Victor Hugo raconté par Adèle Hugo. Sous l'essieu pendait en draperie une grosse chaîne digne de Goliath forçat. ensuite pour achever de se rouiller. un souvenir du retour d'Espagne. il ne se souvient que d'une. ce soir-là. d'une cour où était une immense voiture de roulier dételée. où à coup sûr il se trouvait des choses curieuses et frappantes. Cet avant-train se composait d'un massif essieu de fer à pivot où s'emboîtait un lourd timon. et sur la courbure. à l'essieu et au timon. dans un entrelacement ex- La source probable de la présence étrange du fardier est une chose vue. Supprimé du Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie publié en 1863. du moins. Les ornières avaient donné aux roues. comme sur la corde d'une balançoire. accidenté. cit. et qui servent à charrier des madriers et des troncs d'arbres. non aux poutres qu'elle avait fonction de transporter. Tout cet ensemble était trapu. l'un de très rares conservés par V.) 136 – 225 – . Il y a dans le vieil ordre social une foule d'institutions qu'on trouve de la sorte sur son passage en plein air et qui n'ont pas pour être là d'autres raisons. il est connu seulement par le manuscrit de Mme Hugo : « Des auberges où il passa alors. elle avait un air de bagne. Cette chaîne faisait songer. aux jantes. dans un voyage long. 243. mais de bagne cyclopéen et surhumain. étaient assises et groupées.. Le bois disparaissait sous la boue et le fer sous la rouille. ouv. et elle semblait détachée de quelque monstre. Homère y eût lié Polyphème et Shakespeare Caliban. Hugo. Le centre de la chaîne pendait sous l'essieu assez près de terre. mais aux mastodontes et aux mammons qu'elle eût pu atteler . hideux badigeonnage jaunâtre assez semblable à celui dont on orne volontiers les cathédrales. Pourquoi cet avant-train de fardier était-il à cette place dans la rue ? D'abord. pour encombrer la rue . ou. usités dans les pays de forêts. Pourquoi. p. une couche de vase.C'était l'avant-train d'un de ces fardiers136. aux moyeux. et que supportaient deux roues démesurées. écrasant et difforme. avec des chaînes qui pendaient.

Un mouchoir savamment noué les empêchait de tomber. la mère chantonnait d'une voix fausse une romance alors célèbre : Il le faut. on eût dit deux roses dans de la ferraille . le gigantesque avanttrain. femme d'un aspect peu avenant du reste. la mère. les couvant des yeux de peur d'accident avec cette expression animale et céleste propre à la maternité . celle de dix-huit mois montrait son gentil ventre nu avec cette chaste indécence de la petitesse. rayonnaient . l'autre était brune. tout enchevêtré de courbes et d'angles farouches. Les deux enfants. les petites filles s'extasiaient. s'arrondissait comme un porche de caverne. un buisson fleuri qui était près de là envoyait aux passants des parfums qui semblaient venir d'elles . qui avait fait d'une chaîne de titans une escarpolette de chérubins. Sa chanson et la contemplation de ses filles l'empêchaient d'entendre et de voir ce qui se passait dans la rue. du reste gracieusement attifées. le soleil couchant se mêlait à cette joie. accroupie sur le seuil de l'auberge. L'une était châtain. et rien n'était charmant comme ce caprice du hasard. presque terrible. pétries dans le bonheur et trempées dans la lumière. la plus petite dans les bras de la plus grande. les hideux anneaux jetaient un bruit strident qui ressemblait à un cri de colère . et avait dit : Tiens ! voilà un joujou pour mes enfants. Au-dessus et autour de ces deux têtes délicates. à chaque va-etvient. leurs yeux étaient un triomphe .quis. À quelques pas. Leurs naïfs visages étaient deux étonnements ravis . – 226 – . deux petites filles. balançait les deux enfants au moyen d'une longue ficelle. leurs fraîches joues riaient. et avec quelque recherche. noir de rouille. disait un guerrier. l'une d'environ deux ans et demi. Tout en berçant ses deux petites. Une mère avait vu cette effroyable chaîne. l'autre de dix-huit mois. mais touchante en ce moment-là.

je suis chevalier Et je pars pour la Palestine. répondit la mère. comme elle commençait le premier couplet de la romance. Que ces pleurs ont pour moi de charmes ! Mais il viendra quelque autre amant Et sa main essuiera tes larmes Cette chanson n'est pas sans analogie avec une autre romance troubadour devenue hymne du Second Empire. Elle portait en outre un assez gros sac de nuit qui semblait fort lourd. avait un enfant qu'elle portait dans ses bras.Cependant quelqu'un s'était approché d'elle. dont le premier dit : Il le faut disait un guerrier A la belle et tendre Imogine Il le faut. Tu me pleures en ce moment. L'enfant de cette femme était un des plus divins êtres qu'on pût voir. elle aussi. Une femme était devant elle. 137 – 227 – . continuant sa romance : À la belle et tendre Imogine137. puis elle tourna la tête. C'était une fille de deux à trois ans. elle avait un bavolet de linge fin. Elle eût pu jouter avec les deux autres pour la coquetterie de l'ajustement . madame. Partant pour la Syrie. des rubans à sa brassière et de la valen- Romance genre troubadour Imogine et Alonzo en dix couplets. et tout à coup elle entendit une voix qui disait très près de son oreille : – Vous avez là deux jolis enfants. à quelques pas. Cette femme.

Le rire montre les belles dents quand on en a . Elle était pâle . elle regardait sa fille endormie dans ses bras avec cet air particulier d'une mère qui a nourri son enfant. les enfants y dorment profondément. Quant à sa toilette. d'où s'échappait une mèche blonde. semblaient fort épais. cette aérienne toilette de mousseline et de rubans qui semblait faite avec de la gaîté. de la folie et de la musique. Elle avait la mise d'une ouvrière qui tend à redevenir paysanne. Elle était jeune. elle avait toujours sa beauté. ridait sa joue droite. l'aspect en était pauvre et triste. Ses cheveux. Le pli de sa jupe relevée laissait voir sa cuisse blanche. mais disparaissaient sévèrement sous une coiffe de béguine. et nouée au menton. mais elle ne riait point. laide. comme ceux où se mouchent les invalides. sinon qu'ils devaient être très grands et qu'ils avaient des cils magnifiques. C'était Fantine. La belle petite donnait envie de mordre dans les pommes de ses joues. On ne pouvait rien dire de ses yeux. C'était Fantine. Elle était admirablement rose et bien portante. Quant à la mère. elle s'était évanouie comme ces beaux givres éclatants qu'on prend pour des diamants au soleil . plié en fichu. Un pli triste. Elle dormait de ce sommeil d'absolue confiance propre à son âge. masquait lourdement sa taille. Un large mouchoir bleu. Était-elle belle ? peut-être . elle avait l'air très lasse et un peu malade . – 228 – . Ses yeux ne semblaient pas être secs depuis très longtemps.ciennes à son bonnet. une Mante brune de laine bourrue. Pourtant. une robe de toile et de gros souliers. mais avec cette mise il n'y paraissait pas. qui ressemblait à un commencement d'ironie. pleine de grelots et parfumée de lilas. Elle dormait. serrée. étroite. ils fondent et laissent la branche toute noire. l'index durci et déchiqueté par l'aiguille. Les bras des mères sont faits de tendresse . Elle avait les mains hâlées et toutes piquées de taches de rousseur. potelée et ferme. à l'examiner attentivement. Difficile à reconnaître.

mais il faudrait cacher sa faute. Elle sentit vaguement qu'elle était à la veille de tomber dans la détresse. ils s'étaient fermés. Là quelqu'un peut-être la connaîtrait et lui donnerait du travail. Oui . Nulle ressource. et son cœur devint sombre à l'endroit de cet homme. brisé du côté des hommes. puis une troisième. la gêne. on s'en souvient. le lien. avait la farouche bravoure de la vie. Fantine savait à peine lire et ne savait pas écrire . Tholomyès n'avait répondu à aucune. et se roidit. elle avait fait écrire par un écrivain public une lettre à Tholomyès. Après l'abandon. Le père de son enfant parti. Fantine avait tout de suite perdu de vue Favourite. Entraînée par sa liaison avec Tholomyès à dédaigner le petit métier qu'elle savait. – 229 – . avec l'habitude du travail de moins et le goût du plaisir de plus. à Montreuil-sur-mer. Fantine entendit des commères dire en regardant sa fille : – Est-ce qu'on prend ces enfants-là au sérieux ? on hausse les épaules de ces enfants-là ! Alors elle songea à Tholomyès qui haussait les épaules de son enfant et qui ne prenait pas cet être innocent au sérieux . on les eût bien étonnées. Et elle entrevoyait confusément la nécessité possible d'une séparation plus douloureuse encore que la première. elle en eut. était pudeur et vertu. on lui avait seulement appris dans son enfance à signer son nom . L'idée lui vint de retourner dans sa ville natale. et de glisser dans le pire. – elle se trouva absolument isolée.Dix mois s'étaient écoulés depuis « la bonne farce ». mais elle prit sa résolution. puis une seconde. Que s'était-il passé pendant ces dix mois ? on le devine. s'était défait du côté des femmes . Quel parti prendre pourtant ? Elle ne savait plus à qui s'adresser. Fantine était restée seule. Un jour. Zéphine et Dahlia . quinze jours après. si on leur eût dit qu'elles étaient amies . – hélas ! ces ruptures-là sont irrévocables. on le verra. Elle avait commis une faute. elle avait négligé ses débouchés . cela n'avait plus de raison d'être. mais le fond de sa nature. Son cœur se serra. Fantine. Il fallait du courage .

138 – 230 – . et sagement renoncé à faire réapparaître le personnage. elle quittait Paris. emportant son enfant sur son dos. Fantine se trouvait à Montfermeil. Nous n'aurons plus occasion de parler de M. et sainte celle-là. vingt ans plus tard.Elle avait déjà vaillamment renoncé à la parure. seule vanité qui lui restât. par une belle matinée de printemps. une petite fille s'avançait – Cosette – et lui disait : « Papa ! » Voir le dossier des Misérables au tome Océan-Chantier. influent et riche. pour se reposer. tous ses chiffons. avaient été pour elle une sorte d'éblouissement. toujours homme de plaisir138. tous ses rubans et toutes ses dentelles sur sa fille. Cette femme n'avait au monde que cet enfant. À vingt-deux ans. A la cérémonie de ses noces. Quelqu'un qui les eût vues passer toutes les deux eût pitié. elle n'eut plus que quatre-vingts francs environ. dans ce qu'on appelait alors les Petites Voitures des Environs de Paris. Ces deux petites filles en furent un pour cette mère. après avoir. moyennant trois ou quatre sous par lieue. électeur sage et juré très sévère . Il y a des charmes. et avait mis toute sa soie. et elle s'était arrêtée devant cette vision de joie. Félix Tholomyès. Hugo avait songé. cela lui avait fatigué la poitrine. Vers le milieu du jour. ses petites dettes payées. ce qui lui produisit deux cents francs . et elle toussait un peu. Fantine avait nourri sa fille . dans la ruelle du Boulanger. enchantées sur leur escarpolette monstre. les deux petites filles. Comme elle passait devant l'auberge Thénardier. Elle vendit tout ce qu'elle avait. Bornons-nous à dire que. s'était vêtue de toile. c'était un gros avoué de province. cheminé de temps en temps. et cet enfant n'avait au monde que cette femme. sous le roi LouisPhilippe.

Et je pars pour la Palestine. Elle crut voir au dessus de cette auberge le mystérieux ICI de la providence. Elle était jeune encore . toute émue. elle-même étant sur le seuil. 139 – 231 – . Cette madame Thénardier139 était une femme rousse. et fit asseoir la passante sur le banc de la porte. La présence des anges est une annonce de paradis. ce nom a peut-être été construit par dérivation sur celui de Mlle Thénard qui tenait un second rôle à la création d'Hernani. Nous tenons cette auberge. elle les admirait. C'était une minaudière hommasse. elle reprit entre ses dents : Il le faut. Ces deux petites étaient si évidemment heureuses ! Elle les regardait. qui était accroupie. Mais voir aussi V. elle ne put s'empêcher de lui dire ce mot qu'on vient de lire : – Vous avez là deux jolis enfants. 9 et la note 1. je suis chevalier. Et. Les deux femmes causèrent.Elle les considérait. dit la mère des deux petites. La mère leva la tête et remercia. avec un air penché qu'elle devait à des lectures romanesques. charnue. De vieux romans qui se sont éraillés sur des imaginations de gargotières ont de ces effets-là. Les créatures les plus féroces sont désarmées par la caresse à leurs petits. anguleuse . le type femme-à-soldat dans toute sa disgrâce. se fût tenue droite. Puis. madame. – Je m'appelle madame Thénardier. elle avait à peine trente ans. chose bizarre. tellement attendrie qu'au moment où la mère reprenait haleine entre deux vers de sa chanson. toujours à sa romance. peut- Inventé dès la première rédaction. Si cette femme.

mais pas beaucoup. à pied . avec cet air sérieux et quelquefois sévère des petits enfants. – 232 – . et qu'il avait fallu la prendre. On dirait qu'ils se sentent anges et qu'ils nous savent hommes. Tout à coup elle aperçut les deux autres sur leur balançoire. eussent-elles dès l'abord effarouché la voyageuse. que le travail lui manquait à Paris. se sentant fatiguée. et dit : – Amusez-vous toutes les trois. et regarda. et. qui est un mystère de leur lumineuse innocence devant nos crépuscules de vertus. qu'elle avait quitté Paris. La mère Thénardier détacha ses filles. Une personne qui est assise au lieu d'être debout. elle y était montée . et ayant rencontré la voiture de Villemomble. et au bout d'une minute les petites Thénardier jouaient avec la nouvelle venue à faire des trous dans la terre. et fait évanouir ce que nous avons à raconter. un peu modifiée : Qu'elle était ouvrière . le matin même.être sa haute taille et sa carrure de colosse ambulant propre aux foires. L'enfant ouvrit les yeux. quoi ? rien. les destinées tiennent à cela. que de Villemomble elle était venue à Montfermeil à pied. que son mari était mort . quoique la mère la retint. et tira la langue. dans son pays . que la petite avait un peu marché. comme elle portait son enfant. que. et que le bijou s'était endormi. troublé sa confiance. signe d'admiration. plaisir immense. tout. Puis l'enfant se mit à rire. de grands yeux bleus comme ceux de sa mère. s'arrêta court. glissa à terre avec l'indomptable énergie d'un petit être qui veut courir. et qu'elle allait en chercher ailleurs . La voyageuse raconta son histoire. Et sur ce mot elle donna à sa fille un baiser passionné qui la réveilla. Ces âges-là s'apprivoisent vite. c'est si jeune. les fit descendre de l'escarpolette.

Il y eut des idylles. XXXIII) et dans L'Art d'être grand-père (IX. par ce doux et gracieux instinct des mères et du peuple qui change Josefa en Pepita140 et Françoise en Sillette. évoqué dans le Victor Hugo raconté… (p. Cosette. Mais d'Euphrasie la mère avait fait Cosette. L'indolente avait mon âme Sous son coude de velours. Gnon. me disait mon mari. – Comment s'appelle votre mioche ? – Cosette. Les Fredaines du grand-père enfant) : Et c'était presque une femme Que Pépita mes amours. C'est là un genre de dérivés qui dérange et déconcerte toute la science des étymologistes. Cette jeune fille réapparaîtra dans Le Dernier Jour d'un condamné (chap. et elle creusait énergiquement une fosse bonne pour une mouche. Cette Pépita est un souvenir du palais Masserano. encore petite fille […]. Nous avons connu une grand'mère qui avait réussi à faire de Théodore.Cette nouvelle venue était très gaie . fait par l'enfant. dans ces grandes pièces […] ». elle avait pris un brin de bois qui lui servait de pelle. Les deux femmes continuaient de causer. Ce que fait le fossoyeur devient riant. – Quel âge a-t-elle ? – Elle va sur trois ans. La petite se nommait Euphrasie. la bonté de la mère est écrite dans la gaîté du marmot . lisez Euphrasie. 1. 140 – 233 – . 216) : « Il se trouvait là une nommée Pépita. en Espagne.

Ils sont si ridicules dans ce pays-là. – Je donnerais six francs par mois. un gros ver venait de sortir de terre . Voulez-vous me garder mon enfant ? – Il faudrait voir. Et puis. un événement avait lieu . C'est ça . Leurs fronts radieux se touchaient . – Les enfants. on ne trouve pas à se placer. et lui dit : – Voulez-vous me garder mon enfant ? La Thénardier eut un de ces mouvements surpris qui ne sont ni le consentement ni le refus. Quand j'ai vu vos petites si jolies et si propres et si contentes. – 234 – . dit la Thénardier. C'est le bon Dieu qui m'a fait passer devant votre auberge. La mère de Cosette poursuivit : – Voyez-vous. comme ça se connaît tout de suite ! les voilà qu'on jurerait trois sœurs ! Ce mot fut l'étincelle qu'attendait probablement l'autre mère. s'écria la mère Thénardier. cela m'a bouleversée. et elles étaient en extase. et elles avaient peur.– C'est comme mon aînée. Cependant les trois petites filles étaient groupées dans une posture d'anxiété profonde et de béatitude . Avec un enfant. on eût dit trois têtes dans une auréole. L'ouvrage ne le permet pas. je ne serai pas longtemps à revenir. la regarda fixement. Elle saisit la main de la Thénardier. je ne peux pas emmener ma fille au pays. ça fera trois sœurs. J'ai dit : voilà une bonne mère.

Il est là dans mon sac de nuit. J'ai bien vu que c'était votre mari. Tout par douzaines . dit la Thénardier. – Je les donnerai. dit la Thénardier. En allant à pied. je reviendrai chercher l'amour. et dès que j'en aurai un peu. elle chantonnait vaguement : Il le faut. Il me restera de quoi aller au pays. dit la mère. – Six fois sept quarante-deux. Et six mois payés d'avance. disait un guerrier. – Il faudra le donner. – 235 – . dit la madame Thénardier. – Sans doute elle a un trousseau. Je gagnerai de l'argent là-bas.Ici une voix d'homme cria du fond de la gargote : – Pas à moins de sept francs. ajouta la voix d'homme. – Je les donnerai. Et à travers ces chiffres. et des robes de soie comme une dame. dit la mère. La voix d'homme reprit : – La petite a un trousseau ? – C'est mon mari. le pauvre trésor. – Total cinquante-sept francs. j'ai quatre-vingts francs. Et un beau trousseau encore ! un trousseau insensé. – Et quinze francs en dehors pour les premiers frais. repartit la voix d'homme.

– Je crois bien que je le donnerai ! dit la mère. La mère passa la nuit à l'auberge. renoua son sac de nuit dégonflé du trousseau et léger désormais. et s'en revint en disant : – Je viens de voir une femme qui pleure dans la rue. On arrange tranquillement ces départslà. – C'est bon. comptant revenir bientôt. – Sans m'en douter. et partit le lendemain matin. Le marché fut conclu. Sais-tu que j'aurais eu l'huissier et un protêt ? Tu as fait là une bonne souricière avec tes petites. Quand la mère de Cosette fut partie. dit la femme. donna son argent et laissa son enfant. que c'est un déchirement. dit-il. – 236 – . mais ce sont des désespoirs. l'homme dit à la femme : – Cela va me payer mon effet de cent dix francs qui échoit demain. Ce serait cela qui serait drôle si je laissais ma fille toute nue ! La face du maître apparut. Il me manquait cinquante francs. Une voisine des Thénardier rencontra cette mère comme elle s'en allait.

Qu'était-ce que les Thénardier ? Disons-en un mot dès à présent. si quelque feu sombre les chauffe par hasard. on les sent ténébreux à leurs deux extrémités. empirant sans cesse. mais le chat se réjouit même d'une souris maigre. Nous compléterons le croquis plus tard. deviennent facilement monstrueuses. Tous deux étaient au plus haut degré susceptibles de l'espèce de hideux progrès qui se fait dans le sens du mal. – 237 – . employant l'expérience à augmenter leur difformité. Rien qu'en les entendant dire un mot ou qu'en les voyant faire un geste on entrevoit de sombres secrets dans leur passé et de sombres mystères dans leur avenir. C'étaient de ces natures naines qui. Le Thénardier particulièrement était gênant pour le physionomiste. qui est entre la classe dite moyenne et la classe dite inférieure. On n'a qu'à regarder certains hommes pour s'en défier. Ces êtres appartenaient à cette classe bâtarde composée de gens grossiers parvenus et de gens intelligents déchus. Cet homme et cette femme étaient de ces âmes-là. Ils sont inquiets derrière eux et menaçants devant eux. On ne peut pas plus répondre de ce qu'ils ont fait que de ce qu'ils feront. L'ombre qu'ils ont dans le regard les dénonce. et s'empreignant de plus en plus d'une noirceur croissante. sans avoir le généreux élan de l'ouvrier ni l'ordre honnête du bourgeois. rétrogradant dans la vie plutôt qu'elles n'y avancent. Il y avait dans la femme le fond d'une brute et dans l'homme l'étoffe d'un gueux. Il y a en eux de l'inconnu. et qui combine quelques-uns des défauts de la seconde avec presque tous les vices de la première. Il existe des âmes écrevisses reculant continuellement vers les ténèbres.Chapitre II Première esquisse de deux figures louches La souris prise était bien chétive .

Plusieurs réminiscences ont pu concourir à l'adoption d'Éponine : le titre d'un livre de Delisle de Sales. de ne s'appeler qu'Azelma142. sergent. la Thénardier ne fut plus qu'une grosse méchante femme ayant savouré des romans bêtes. Sa femme avait quelque douze ou quinze ans de moins que lui. Plus tard. mais de plus en plus vulgaire. quand la Mégère se dégagea de la Paméla. Éponine ou la République. toujours noble. et même un peu plus tard. Nous verrons plus tard ce qu'il en était. quand les cheveux romanesquement pleureurs commencèrent à grisonner. et pour « tout ce qui touche le sexe ». note 3. avait été soldat . Madame Thénardier était juste assez intelligente pour lire ces espèces de livres. Quant à la cadette. incendiait l'âme aimante des portières de Paris et ravageait même un peu la banlieue141. mal. à ce qu'il paraît. L'enseigne de son cabaret était une allusion à l'un de ses faits d'armes. et de madame de Lafayette à madame Bournon-Malarme. en fait de sentimentalisme. comme il disait dans son jargon.Ce Thénardier. Il en résulta que sa fille aînée se nomma Eponine. Elle s'en nourrissait. s'il fallait l'en croire. Or on ne lit pas impunément des niaiseries. il avait fait probablement la campagne de 1815. Elle y noyait ce qu'elle avait de cervelle . butor correct et sans mélange. ruffian lettré à la grammaire près. C'était l'époque où l'antique roman classique. la pauvre petite faillit se nommer Gulnare . Il l'avait peinte lui-même. car il savait faire un peu de tout . mais. 5. 142 Jusqu'en 1860. elle dut à je ne sais quelle heureuse diversion faite par un roman de Ducray-Duminil. tombé de mademoiselle de Scudéri à madame Barthélemy-Hadot. qui. une sorte d'attitude pensive près de son mari. n'était plus que Lodoïska. La Thénardier dévore ce que Hugo enfant savourait chez le libraire Royol – voir III. coquin d'une certaine profondeur. cela lui avait donné. un vers des 141 – 238 – . et s'était même comporté assez bravement. disait-il . elles s'appelaient Palmyre et Malvina. grossier et fin en même temps. tant qu'elle avait été très jeune. lisant Pigault-Lebrun. après avoir été Clélie.

roman héroïde ». Pierre ou Jacques. Alfred ou Alphonse143.Au reste. Alfred comme de Vigny. – 239 – . / Éponine ou Laîs… ». tout n'est pas ridicule et superficiel dans cette curieuse époque à laquelle nous faisons ici allusion. l'histoire héroïque de cette gauloise qui – comme le demande Dona Sol – partagea le sort de son mari. À côté de l'élément romanesque. traqué par les Romains après l'échec d'une révolte. par Hugo en 1860 : « Éponine et Sabinus ou la généreuse épouse. il y a une chose grande et profonde : la révolution française. et que désigne un titre noté. L'irrésistible pénétration du souffle nouveau est là comme en tout. Sous cette discordance apparente. que nous venons d'indiquer. Ce déplacement qui met le nom « élégant » sur le plébéien et le nom campagnard sur l'aristocrate n'est autre chose qu'un remous d'égalité. deux noms qui font écho à celui de Léopoldine. et qu'on pourrait appeler l'anarchie des noms de baptême. il y a le symptôme social. Julius Sabinus. Alphonse comme Lamartine. Petites Vieilles de Baudelaire évoquant la déchéance des courtisanes : « Ces monstres disloqués furent jadis des femmes. Il n'est pas rare aujourd'hui que le garçon bouvier se nomme Arthur. 143 Arthur comme Wellington. Ajoutons que la rime et le sens apparentent Eponine à Fantine. pour le dire en passant. et que le vicomte – s'il y a encore des vicomtes – se nomme Thomas.

Comme elle n'avait plus de trousseau. c'est-à-dire de haillons. pour mieux dire. et la traitèrent en conséquence. la femme porta à Paris et engagea au Mont-de-Piété le trousseau de Cosette pour une somme de soixante francs. Dès que cette somme fut dépensée. La mère. Cosette mangeait avec eux sous la table dans une écuelle de bois pareille à la leur. comme on le verra plus tard. un peu mieux que le chien et un peu plus mal que le chat. Les Thénardier répondaient invariablement : Cosette est à merveille. on l'habilla des vieilles jupes et des vieilles chemises des petites Thénardier. – 240 – . L'année n'était pas finie que le Thénardier dit : – Une belle grâce qu'elle nous fait là ! que veut-elle que nous fassions avec ses sept francs ? Et il écrivit pour exiger douze francs. La mère qui s'était fixée. ou. à Montreuil-surmer.Chapitre III L'Alouette Il ne suffit pas d'être méchant pour prospérer. Le mois suivant ils eurent encore besoin d'argent . à laquelle ils persuadaient que son enfant était heureuse "et venait bien". Thénardier avait pu éviter un protêt et faire honneur à sa signature. se soumit et envoya les douze francs. les Thénardier s'accoutumèrent à ne plus voir dans la petite fille qu'un enfant qu'ils avaient chez eux par charité. La gargote allait mal. Les six premiers mois révolus. faisait écrire tous les mois afin d'avoir des nouvelles de son enfant. et continua assez exactement ses envois de mois en mois. On la nourrit des restes de tout le monde. Le chat et le chien étaient du reste ses commensaux habituels . écrivait. la mère envoya sept francs pour le septième mois. Grâce aux cinquante-sept francs de la voyageuse.

puis une autre. je lui bombarde – 241 – . Les enfants. tout idolâtrées qu'elles étaient. avait une somme de caresses et une somme de coups et d'injures à dépenser chaque jour. Ses filles n'eurent que les caresses. Éponine et Azelma furent méchantes. grondée. auraient tout reçu . Une année s'écoula. et menaçant de la renvoyer.Certaines natures ne peuvent aimer d'un côté sans haïr de l'autre. « Quelle ne m'embête pas ! s'écriait-il. et ils élèvent un pauvre enfant qu'on leur a abandonné chez eux ! On croyait Cosette oubliée par sa mère. rudoyée. il est certain que ses filles. Cette femme. ne sont que des exemplaires de la mère. voilà tout. Ils ne sont pas riches. Cependant le Thénardier. comme beaucoup de femmes de sa sorte. Le format est plus petit. à cet âge. sans cesse punie. Si peu de place que Cosette tînt chez elle. Doux être faible qui ne devait rien comprendre à ce monde ni à Dieu. qui vivaient dans un rayon d'aurore ! La Thénardier étant méchante pour Cosette. il lui semblait que cela était pris aux siens. Cosette ne faisait pas un mouvement qui ne fît pleuvoir sur sa tête une grêle de châtiments violents et immérités. On disait dans le village : – Ces Thénardier sont de braves gens. mais l'étrangère leur rendit le service de détourner les coups sur elle. battue et voyant à côté d'elle deux petites créatures comme elle. exigea quinze francs par mois. Il est triste de songer que l'amour d'une mère peut avoir de vilains aspects. disant que « la créature » grandissait et « mangeait ». Si elle n'avait pas eu Cosette. La mère Thénardier aimait passionnément ses deux filles à elle. ce qui fit qu'elle détesta l'étrangère. ayant appris par on ne sait quelles voies obscures que l'enfant était probablement bâtard et que la mère ne pouvait l'avouer. et que cette petite diminuait l'air que ses filles respiraient.

qui. La souffrance sociale commence à tout âge. il semblait qu'on y vît une plus grande quantité de tristesse. Les Thénardier se crurent d'autant plus autorisés à agir ainsi que la mère qui était toujours à Montreuil-sur-mer commença à mal payer. L'injustice l'avait faite hargneuse et la misère l'avait rendue laide. si jolie et si fraîche à son arrivée dans cette maison. » La mère paya les quinze francs. était maintenant maigre et blême. grands comme ils étaient. c'est-à-dire avant même qu'elle eût cinq ans. et volait. orphelin devenu bandit. la cour. Cosette. porter même des fardeaux. Sournoise ! disaient les Thénardier. C'était une chose navrante de voir. Elle avait je ne sais quelle allure inquiète. elle n'eût point reconnu son enfant. c'est invraisemblable. dès l'âge de cinq ans. N'avons-nous pas vu. Il me faut de l'augmentation. grelottant sous de vieilles loques de – 242 – . » On fit faire à Cosette les commissions. récemment. Hélas. étant seul au monde "travaillait pour vivre. qui n'avait pas encore six ans. elle devint la servante de la maison. le procès d'un nommé Dumolard. Tant que Cosette fut toute petite. disent les documents officiels. la rue. l'enfant grandit. balayer les chambres. parce que. Si cette mère fût revenue à Montfermeil au bout de ces trois années. Cinq ans. et sa misère aussi. D'année en année. dira-t-on. Il ne lui restait plus que ses beaux yeux qui faisaient peine.son mioche tout au beau milieu de ses cachotteries. elle fut le souffre-douleur des deux autres enfants . dès qu'elle se mit à se développer un peu. Quelques mois restèrent en souffrance. ce pauvre enfant. l'hiver. laver la vaisselle. c'est vrai.

tremblant. 144 – 243 – . Le peuple. toujours dans la rue ou dans les champs avant l'aube.toile trouées. éveillé le premier chaque matin dans la maison et dans le village. balayer la rue avant le jour avec un énorme balai dans ses petites mains rouges et une larme dans ses grands yeux. Seulement la pauvre Alouette ne chantait jamais. qui aime les figures. Ce surnom a peut-être été suggéré à Hugo par le premier nom donné à la fille de Fantine (Marguerite Louet) : Anna Louet. Dans le pays on l'appelait l'Alouette144. s'était plu à nommer de ce nom ce petit être pas plus gros qu'un oiseau. effarouché et frissonnant.

mon pauvre petit ange. c'est l'amour que ton père a pour toi. La veille au soir. Montreuil-sur-mer avait changé d'aspect. C'était. était un 4 septembre. sa ville natale avait prospéré. Tandis que Fantine descendait lentement de misère en misère. Fantine avait quitté sa province depuis une dizaine d'années. Depuis deux ans environ. on se le rappelle. semblait avoir abandonné son enfant. » C'est aussi à Montreuil qu'il songea. au dire des gens de Montfermeil. elle avait continué son chemin et était arrivée à Montreuil-sur-mer145. en bas dans une plus grossière qui lui ressemble. La vague de la haute mer l'effacera cette nuit. Pourquoi cette petite ville du Pas-de-Calais ? Peut-être parce que le jour que Hugo y passa. J'ai cueilli pour toi cette fleur dans la dune. fondant une universelle métaphore. […] Et puis. un des principes de sa poétique : « Toute chose se reflète. en 1818. » 145 – 244 – . l'anniversaire de la mort de Léopoldine. devenu. une lettre le dit. mais ce que rien n'effacera.Livre cinquième – La descente Chapitre I Histoire d'un progrès dans les verroteries noires Cette mère cependant qui. j'ai tracé ton nom sur le sable : Didi. il écrit à sa fille : « Je viens de me promener au bord de la mer en pensant à toi. en 1837. en haut dans une plus parfaite. il s'y était accompli un de ces faits industriels qui sont les grands événements des petits pays. mon ange. lorsqu'il écrit Les Misérables. que devenait-elle ? où étaitelle ? que faisait-elle ? Après avoir laissé sa petite Cosette aux Thénardier. à cette loi de l'unité de la création qui deviendra un des grands thèmes de son œuvre et.

d'améliorer la fabrication. II. et nous croyons utile de le développer . Montreuil-sur-mer avait pour industrie spéciale l'imitation des jais anglais et des verroteries noires146 d'Allemagne. une transformation inouïe s'était opérée dans cette production des « articles noirs ». on ne savait rien . pour les bracelets en particulier. peu de chose. avantage pour le consommateur . profit pour le manufacturier. de ses commencements. Ce tout petit changement avait été une révolution. d'élever le prix de la main-d'œuvre. était venu s'établir dans la ville et avait eu l'idée de substituer. 601). troisièmement. ce qui est mieux. bienfait pour le pays . ce qui est bien. Hugo s'était documenté sur cette industrie dès 1829-1830. 146 – 245 – . p. deuxièmement. Au moment où Fantine revint à Montreuil-sur-mer. et avait tout fait riche autour de lui. En moins de trois ans. Vers la fin de 1815. Voir l'Historique de l'édition de l'Imprimerie nationale (t. Cette industrie avait toujours végété. les coulants en tôle simplement rapprochée aux coulants en tôle soudée. Il était étranger au département. un homme. de le souligner.Ce détail importe. Ce tout petit changement en effet avait prodigieusement réduit le prix de la matière première. l'auteur de ce procédé était devenu riche. De temps immémorial. premièrement. dans cette fabrication. ce qui avait permis. un inconnu. Ainsi pour une idée trois résultats. à cause de la cherté des matières premières qui réagissait sur la maind'œuvre. de vendre à meilleur marché tout en triplant le bénéfice. De son origine. la gomme laque à la résine et. nous dirions presque.

qu'il avait tiré sa fortune et la fortune de tout ce pays. un gros incendie venait d'éclater à la maison commune. – 246 – .On contait qu'il était venu dans la ville avec fort peu d'argent. deux enfants qui se trouvaient être ceux du capitaine de gendarmerie . Cet homme s'était jeté dans le feu. mis au service d'une idée ingénieuse. À son arrivée à Montreuil-sur-mer. et avait sauvé. à la tombée d'un soir de décembre. Il paraît que. au péril de sa vie. ce qui fait qu'on n'avait pas songé à lui demander son passeport. on avait su son nom. C'est de ce mince capital. le jour même où il faisait obscurément son entrée dans la petite ville de Montreuil-sur-mer. quelques centaines de francs tout au plus. il n'avait que les vêtements. le sac au dos et le bâton d'épine à la main. Il s'appelait le père Madeleine. la tournure et le langage d'un ouvrier. fécondé par l'ordre et par la pensée. Depuis lors.

qui avait l'air préoccupé et qui était bon. Sur ce point. Grâce aux progrès rapides de cette industrie qu'il avait si admirablement remaniée. Le père Madeleine employait tout le monde. qui consomme beaucoup de jais noir. au milieu de cette activité dont il était la cause et le pivot. il avait pu bâtir une grande fabrique dans laquelle il y avait deux vastes ateliers. il était inflexible. à tous de la probité. faisait presque concurrence à Londres et à Berlin. et était sûr de trouver là de l'emploi et du pain. Il n'exigeait qu'une chose : soyez honnête homme ! soyez honnête fille ! Comme nous l'avons dit. pas de logis si pauvre où il n'y eût un peu de joie. l'un pour les hommes. Madeleine C'était un homme d'environ cinquante ans. Voilà tout ce qu'on en pouvait dire. et sa présence était une providence. Du reste sa venue avait été un bienfait. Il était d'autant plus fondé à cette sévérité que. Il n'y avait pas de poche si obscure où il n'y eût un peu d'argent. maintenant tout y vivait de la vie saine du travail. aux femmes des mœurs pures. Une forte circulation échauffait tout et pénétrait partout. Montreuil-sur-mer. dès la deuxième année. pour ce commerce.Chapitre II M. C'était le seul où il fût en quelque sorte intolérant. Avant l'arrivée du père Madeleine. Le chômage et la misère étaient inconnus. y commandait chaque année des achats immenses. Montreuil-sur-mer était devenu un centre d'affaires considérable. Quiconque avait faim pouvait s'y présenter. Le père Madeleine demandait aux hommes de la bonne volonté. les occasions de corruption abondaient. l'autre pour les femmes. Les bénéfices du père Madeleine étaient tels que. Montreuil-sur-mer étant une ville de garnison. le père Madeleine faisait sa fortune. mais. chose assez singulière dans un simple homme de com– 247 – . Il avait divisé les ateliers afin de séparer les sexes et que les filles et les femmes pussent rester sages. L'Espagne. tout languissait dans le pays .

Montreuilsur-mer est divisé en ville haute et ville basse. qui flairait partout des concurrences. L'hôpital était mal doté . ne tarda pas à s'inquiéter de cette religion. il dit : « Les deux premiers fonctionnaires de l'état. qu'il habitait. un nouveau quartier où il y avait bon nombre de familles indigentes avait rapidement surgi autour de lui . une pour les filles. dont il avait été la créature et l'ami. Il allait régulièrement entendre une basse messe tous les dimanches.merce. n'avait qu'une école. Le député local. Quand on le vit enrichir le pays avant de s'enrichir lui-même. et résolut de le dépasser . il y avait établi une pharmacie gratuite. partageait les idées religieuses d'un père de l'oratoire connu sous le nom de Fouché. Ce député. L'ambition en ce tempslà était. il ne paraissait point que ce fût là son principal souci. c'est la nourrice et le maître d'école. et même pratiquait dans une certaine mesure. et un jour. les mêmes bonnes âmes dirent : C'est un ambitieux. duc d'Otrante. La ville basse. Cela semblait d'autant plus probable que cet homme était religieux. chose fort bien vue à cette époque. à quelqu'un qui s'en étonnait. il en avait construit deux. il entrevit un candidat possible. il prit un confesseur jésuite et alla à la grand'messe et à vêpres. qui avait été membre du corps législatif de l'empire. » Il avait créé à ses frais une salle d'asile. on lui connaissait une somme de six cent trente mille francs placée à son nom chez Laffitte . À huis clos il riait de Dieu doucement. chose alors presque inconnue en France. Sa manufacture étant un centre. les bonnes âmes dirent : C'est un gaillard qui veut s'enrichir. En 1820. et une caisse de secours pour les ouvriers vieux et infirmes. quand on le vit commencer. il y avait fondé dix lits. Dans les premiers temps. l'autre pour les garçons. une course au clocher. Mais quand il vit le riche manufacturier Madeleine aller à la basse messe de sept heures. mais avant de se réserver ces six cent trente mille francs. dans l'acception directe du mot. il avait dépensé plus d'un million pour la ville et pour les pauvres. méchante masure qui tombait en ruine . – 248 – . Il semblait qu'il songeât beaucoup aux autres et peu à lui. Il allouait de ses deniers aux deux instituteurs une indemnité double de leur maigre traitement officiel.

sur le rapport du jury. On l'a vu. Le bruit était fondé. Nouvelle rumeur dans la petite ville. sur la présentation de M. 147 – 249 – . et on l'appela dans la ville monsieur Madeleine . les pauvres lui devaient tout . Décidément cet homme était une énigme. le père Madeleine allait être nommé par le roi maire de Montreuil-sur-mer. le préfet. Ceux qui avaient déclaré ce nouveau venu « un ambitieux ». Dans cette même année 1819. les produits du nouveau procédé inventé par Madeleine figurèrent à l'exposition de l'industrie147 . le roi nomma l'inventeur chevalier de la Légion d'honneur. Quelques jours après. Cependant en 1819 le bruit se répandit un matin dans la ville que. Les bonnes âmes se tirèrent d'affaire en disant : Après tout.Les pauvres profitèrent de cette terreur comme le bon Dieu. Quand il fut constaté riche. Eh bien ! c'est la croix qu'il voulait ! Le père Madeleine refusa la croix. le père Madeleine refusa. et en considération des services rendus au pays. ses ouvriers et les enfants On compta 1 662 exposants à cette première des trois expositions nationales des produits de l'industrie organisées à Paris pendant la Restauration. saisirent avec transport cette occasion que tous les hommes souhaitent de s'écrier : « Là ! qu'est-ce que nous avions dit ? » Tout Montreuil-sur-mer fut en rumeur. ses ouvriers en particulier l'adoraient. la nomination parut dans le Moniteur. Le lendemain. ce qui fit douze. il était si utile qu'il avait bien fallu qu'on finît par l'honorer. c'est une espèce d'aventurier. car l'honorable député fonda aussi deux lits à l'hôpital . « les personnes de la société » le saluèrent. et il portait cette adoration avec une sorte de gravité mélancolique. et il était si doux qu'il avait bien fallu qu'on finît par l'aimer . le pays lui devait beaucoup.

Quand on l'avait vu gagner de l'argent. ce fut l'apostrophe presque irritée d'une vieille femme du peuple qui lui cria du seuil de sa porte avec humeur : Un bon maire. Est-ce qu'on recule devant du bien qu'on peut faire ? Ce fut là la troisième phase de son ascension. les services qu'il avait rendus au pays étaient si éclatants. cinq ans après son arrivée à Montreuil-sur-mer. tous les notables vinrent le prier. On ne sait d'où cela sort. Quand on l'avait vu repousser les honneurs. En 1820. À mesure qu'il montait. on dit : c'est une brute. on avait dit : c'est un marchand. – 250 – . Cette fois encore les bonnes âmes ne furent point empêchées. on avait dit : c'est un ambitieux. c'est utile. Quand on l'avait vu semer son argent. s'ouvrirent à deux battants au millionnaire. Le père Madeleine était devenu monsieur Madeleine. On lui fit mille avances. Il refusa. et c'était la chose qui le faisait le mieux sourire. l'insistance fut si vive qu'il finit par accepter. Les petits salons guindés de Montreuil-sur-mer qui. Il n'est pas du tout prouvé qu'il sache lire.continuèrent de l'appeler le père Madeleine. que le roi le nomma de nouveau maire de la ville. – C'est un homme ignorant et de basse éducation. le vœu de la contrée fut tellement unanime. on avait dit : c'est un aventurier. le peuple en pleine rue le suppliait. Il refusa encore. les invitations pleuvaient sur lui. « La société » le réclamait. bien entendu. monsieur Madeleine devint monsieur le maire. Quand on le vit repousser le monde. se fussent dans les premiers temps fermés à l'artisan. mais le préfet résista à son refus. Il ne saurait pas se tenir dans le monde. On remarqua que ce qui parut surtout le déterminer.

saluait de côté. Il offrait un coup de main à qui en avait besoin. s'esquivait vite. souriait pour se dispenser de causer. plus choisi et plus doux. on remarquait que d'année en année son langage devenait plus poli. Il prenait ses repas toujours seul. mais hors de là il vivait solitaire. les livres sont des amis froids et sûrs. car il avait toutes sortes de secrets utiles qu'il enseignait aux paysans. Il avait les cheveux gris. Jamais il ne tirait un petit oiseau. Il parlait à peu de monde. Il aimait les livres . donnait pour se dispenser de sourire. relevait un cheval. Les femmes disaient de lui : Quel bon ours ! Son plaisir était de se promener dans les champs. mais il s'en servait rarement. Il se dérobait aux politesses. Il leur apprenait à détruire la teigne des blés en as– 251 – . le teint hâlé d'un ouvrier. Il avait toujours ses poches pleines de monnaie en sortant et vides en rentrant. Quand cela lui arrivait par aventure. poussait à une roue embourbée. Il emportait volontiers un fusil dans ses promenades. avec un livre ouvert devant lui où il lisait. Quoiqu'il ne fût plus jeune. On croyait deviner qu'il avait dû vivre jadis de la vie des champs. le visage pensif d'un philosophe. on contait qu'il était d'une force prodigieuse. À mesure que le loisir lui venait avec la fortune. il semblait qu'il en profitât pour cultiver son esprit. il était demeuré aussi simple que le premier jour. Il portait habituellement un chapeau à bords larges et une longue redingote de gros drap. arrêtait par les cornes un taureau échappé. Il remplissait ses fonctions de maire. l'œil sérieux.Chapitre III Sommes déposées chez Laffitte Du reste. Depuis qu'il était à Montreuil-sur-mer. boutonnée jusqu'au menton. Il avait une petite bibliothèque bien faite. il avait un tir infaillible qui effrayait. Jamais il ne tuait un animal inoffensif. les marmots déguenillés couraient joyeusement après lui et l'entouraient comme une nuée de moucherons. Quand il passait dans un village.

Il regarda ce tas de plantes déracinées et déjà desséchées. toutes les herbes parasites qui mangent le blé. dit le même amour pour la misérable des plantes et la misérable des bêtes. Cela serait pourtant bon si l'on savait s'en servir. Quand l'ortie est jeune. Un jour il voyait des gens du pays très occupés à arracher des orties. 1-30). elle devient nuisible. nulle culture. 27). nul soin. et dit : – C'est mort. et à chasser les charançons en suspendant partout. La graine de l'ortie mêlée au fourrage donne du luisant au poil des animaux . et est difficile à récolter. et une transformation. elle est bonne pour les bêtes à cornes. broyée. la racine mêlée au sel produit une belle couleur jaune. Voilà tout. l'ortie est bonne pour la volaille . Avec quelque peine qu'on prendrait. impopulaires eux. « J'aime l'araignée et l'ortie… » (III. la queue-de-renard. Il défendait une lapinière contre les rats rien qu'avec l'odeur d'un petit cochon de Barbarie qu'il y mettait. la gaverolle.pergeant le grenier et en inondant les fentes du plancher d'une dissolution de sel commun. Les « petits ouvrages de paille » rappellent l'habileté avec laquelle Hugo lui-même fabriquait cette sorte de jouets pour ses enfants. Que d'hommes ressemblent à l'ortie ! Il ajouta après un silence : Ces « recettes » ont quelque parenté avec les secrets. Plus loin l'anecdote de l'ortie est une reprise. dans les héberges et dans les maisons. Enfin un poème des Contemplations. quand elle vieillit. de Gilliatt dans Les Travailleurs de la mer. C'est du reste un excellent foin qu'on peut faucher deux fois. Hachée. on la néglige. Il avait des "recettes148" pour extirper d'un champ la luzette. 148 – 252 – . la vesce. la feuille est un légume excellent . des deux paraboles évangéliques du grain semé (Matthieu. Et que faut-il à l'ortie ? Peu de terre. l'ortie serait utile . Seulement la graine tombe à mesure qu'elle mûrit. de l'orviot en fleur. elle a des filaments et des fibres comme le chanvre et le lin. La toile d'ortie vaut la toile de chanvre. aux murs et aux toits. XIII. la nielle. Alors on la tue.

c'était le père Madeleine. Cela se disait beaucoup.– Mes amis. il n'y a ni mauvaises herbes ni mauvais hommes. il entrait . Les enfants l'aimaient encore parce qu'il savait faire de charmants petits ouvrages avec de la paille et des noix de coco. Quand il voyait la porte d'une église tendue de noir. Le veuvage et le malheur d'autrui l'attiraient à cause de sa grande douceur . Il pénétrait à la dérobée. Un pauvre diable. et lui demandèrent : – 253 – . il montait furtivement des escaliers. "Le malfaiteur" qui était venu. si bien que quelques jeunes femmes élégantes et malignes de Montreuil-sur-mer vinrent chez lui un jour. et affirmaient qu'on n'entrait jamais dans sa chambre. » Quelques-uns prétendaient que c'était un personnage mystérieux. dans les maisons . le soir. trouvait que sa porte avait été ouverte. aux prêtres gémissant autour d'un cercueil. ces voix tristes qui chantent sur le bord de l'abîme obscur de la mort. c'était une pièce d'or oubliée sur un meuble. il écoutait. laquelle était une vraie cellule d'anachorète meublée de sabliers ailés et enjolivée de tibias en croix et de têtes de mort. avec une sorte d'aspiration vers tous les mystères de l'infini. Le peuple disait : « Voilà un homme riche qui n'a pas l'air fier. Le pauvre homme se récriait : quelque malfaiteur est venu ! Il entrait. Il semblait donner volontiers pour texte à ses pensées ces psalmodies funèbres pleines de la vision d'un autre monde. Il faisait une foule de bonnes actions en se cachant comme on se cache pour les mauvaises. en rentrant dans son galetas. Il était affable et triste. Il n'y a que de mauvais cultivateurs. Voilà un homme heureux qui n'a pas l'air content. et la première chose qu'il voyait. il recherchait un enterrement comme d'autres recherchent un baptême. quelquefois même forcée. aux familles vêtues de noir. L'œil au ciel. dans son absence. retenez ceci. il se mêlait aux amis en deuil.

de telle sorte. – 254 – . à six cent trente ou quarante mille francs. Il sourit. signer un reçu et emporter ses deux ou trois millions en dix minutes. un trou. C'était une chambre garnie tout bonnement de meubles d'acajou assez laids comme tous les meubles de ce genre et tapissée de papier à douze sous. Elles furent bien punies de leur curiosité. Madeleine pourrait arriver un matin chez Laffitte. Elles n'y purent rien remarquer que deux flambeaux de forme vieillie qui étaient sur la cheminée et qui avaient l'air d'être en argent. Dans la réalité ces « deux ou trois millions » se réduisaient. On n'en continua pas moins de dire que personne ne pénétrait dans cette chambre et que c'était une caverne d'ermite.– Monsieur le maire. nous l'avons dit. ajoutait-on. On dit que c'est une grotte. On se chuchotait aussi qu'il avait des sommes « immenses » déposées chez Laffitte. que M. et les introduisit sur-le-champ dans cette « grotte ». avec cette particularité qu'elles étaient toujours à sa disposition immédiate. montrez-nous donc votre chambre. un rêvoir. Observation pleine de l'esprit des petites villes. un tombeau. « car ils étaient contrôlés ».

et se dire : puisqu'elle me consacre tout son temps. percevoir le frôlement d'une robe comme un bruit d'ailes. Avoir continuellement à ses côtés une femme. Milton dans Cromwell. pour ajouter ici un détail que les journaux omirent. être aveugle150 et être aimé. « surnommé monseigneur Bienvenu ». sur cette terre où rien n'est complet.Chapitre IV M. se sentir d'autant plus puissant qu'on est plus infirme. plus tard le personnage de Dea dans L'Homme qui rit. montrent quelle importance il faut lui donner. et songer qu'on est le centre de ces pas. de ce chant. constater la fidélité d'un être dans l'éclipse du monde. chanter. se savoir indispensable à qui nous est nécessaire. depuis plusieurs années aveugle. et content d'être aveugle. quand il mourut. évêque de Digne. pouvoir incessamment mesurer son affection à la quantité de présence qu'elle nous donne. sortir. rentrer. et par l'obscurité. Myriel. le poème XX du premier livre des Contemplations» « A un poète aveugle ». L'évêque de Digne. qui est là parce que vous avez besoin d'elle et parce qu'elle ne peut se passer de vous. peu de féli- Myriel meurt la même année que Napoléon (mai 1821) et que Sophie (juin 1821). devenir dans l'obscurité. manifester à chaque minute sa propre attraction. voir la pensée à défaut de la figure. 150 La cécité est un fantasme personnel à Hugo. Madeleine en deuil Au commencement de 1821149. un être charmant.. sa sœur étant près de lui. Disons-le en passant. une des formes les plus étrangement exquises du bonheur. 149 – 255 – . écrit en 1842. l'entendre aller et venir. une sœur. et trépassé en odeur de sainteté à l'âge de quatrevingt-deux ans. c'est en effet. une fille. parler. les journaux annoncèrent la mort de M. c'est que j'ai tout son cœur . était. de cette parole. l'astre autour duquel gravite cet ange.

si elle s'éloigne. depuis son culte jusqu'à sa pitié. et l'on jasa. Une main vous soutient. l'aveugle l'a. aimé pour soi-même. On est caressé avec de l'âme. mais on se sent adoré. On déborde de sérénité. toucher de ses mains la providence et pouvoir la prendre dans ses bras. c'est sa bouche . On ne voit rien. Les plus ineffables accents de la voix féminine employés à vous bercer. sans cesse là . aimé malgré soi-même . Madeleine. avoir cette douce faiblesse qui vous secourt. On ne donnerait pas cette ombre pour toute la clarté. cette conviction. c'est la sienne . cette céleste fleur obscure. Le suprême bonheur de la vie. C'est de ce paradis que monseigneur Bienvenu était passé à l'autre. de gaîté et d'extase . On remarqua dans la ville ce deuil. Tout avoir d'elle. Des riens qui sont énormes dans ce vide. Cela parut une lueur sur l'origine de M. On sent de la chaleur qui approche. vous entendez une respiration tout près de vous. L'annonce de sa mort fut reproduite par le journal local de Montreuil-sur-mer. elle s'efface comme le rêve et reparaît comme la réalité. et la trouve. Et cette âme trouvée et prouvée est une femme. s'appuyer sur ce roseau inébranlable. Et mille petits soins. dirent les salons . la voilà. entre dans un épanouissement mystérieux. Dans cette détresse. Lui manque-t-il quelque chose ? Non. c'est elle.cités égalent celle-là. disons mieux. cela rehaussa fort M. L'âme à tâtons cherche l'âme. On en conclut qu'il avait quelque alliance avec le vénérable évêque. Il drape pour l'évêque de Digne. et suppléant pour vous à l'univers évanoui. c'est pour revenir . c'est être caressé. et lui donna subitement et d'emblée une certaine considération dans – 256 – . Madeleine parut le lendemain tout en noir avec un crêpe à son chapeau. c'est la conviction qu'on est aimé . on est un rayonnement dans la nuit. Dieu palpable. L'âme ange est là. Madeleine. une bouche effleure votre front. Il n'y a point de cécité où il y a certitude. M. Et quel amour ! un amour entièrement fait de vertu. Ce n'est point perdre la lumière qu'avoir l'amour. C'est un paradis de ténèbres. quel ravissement ! Le cœur. n'être jamais quitté. être servi.

Un soir. – 257 – . reprit la douairière. – Mais. Une remarque qu'on faisait encore. et il en passait beaucoup. le maire le faisait appeler. parent probable d'un évêque. Madeleine s'aperçut de l'avancement qu'il obtenait à plus de révérences des vieilles femmes et à plus de sourires des jeunes. c'est que. curieuse par droit d'ancienneté. se hasarda à lui demander : – Monsieur le maire est sans doute cousin du feu évêque de Digne ? Il dit : – Non. une doyenne de ce petit grand monde-là. vous en portez le deuil ? Il répondit : – C'est que dans ma jeunesse j'ai été laquais dans sa famille. Le microscopique faubourg Saint-Germain de l'endroit songea à faire cesser la quarantaine de M. lui demandait son nom. Les petits savoyards se le disaient. chaque fois qu'il passait dans la ville un jeune savoyard courant le pays et cherchant des cheminées à ramoner.le monde noble de Montreuil-sur-mer. M. Madeleine. et lui donnait de l'argent. M. madame.

Il y avait eu d'abord contre M. réfractaire à tous les conseils de l'intelligence et à tous les dissolvants de la raison. où ce mot : monsieur le maire. se retournait brusquement derrière lui. quand M. avertit secrètement l'homme-chien de la présence de l'hommechat. de quelque façon que les destinées soient faites. fut prononcé à Montreuil-sur-mer presque du même accent que ce mot : monseigneur l'évêque. affectueux. Souvent. qui ne se trouble. Chacun le prenait pour juge de son bon droit. sorte de loi que subissent toujours ceux qui s'élèvent. Il semblait qu'il eût pour âme le livre de la loi naturelle. Madeleine. vers 1821. pur et intègre comme tout instinct. et qui. et avec le temps. et il arriva un moment. entouré des bénédictions de tous. unanime. il réconciliait les ennemis. puis ce ne fut plus que des méchancetés. l'éveillait et l'inquiétait. le respect devint complet. se déroba absolument à cette contagion. comme si une sorte d'instinct. il arrivait qu'un homme de haute taille. vêtu d'une redingote gris de fer. il empêchait les procès. en six ou sept ans et de proche en proche. clair dans son obscurité. qui sépare fatalement une nature d'une autre nature. Ce fut comme une contagion de vénération qui. incorruptible et imperturbable. Il semblerait en effet qu'il existe dans certains hommes un véritable instinct bestial. Madeleine. ne se tait et ne se dément jamais. Un seul homme. puis cela s'évanouit tout à fait . des noirceurs et des calomnies. quoi que fît le père Madeleine. qui n'hésite pas. et l'homme-renard de la présence de l'homme-lion. infaillible. y demeura rebelle. qui crée les antipathies et les sympathies. et le suivait des yeux jusqu'à ce qu'il eût – 258 – . puis ce ne fut que des malices. armé d'une grosse canne et coiffé d'un chapeau rabattu. On venait de dix lieues à la ronde consulter M. impérieux.Chapitre V Vagues éclairs à l'horizon Peu à peu. était prononcé à Digne en 1815. dans la ville et dans l'arrondissement. Il terminait les différends. Madeleine passait dans une rue. toutes les oppositions étaient tombées. et. gagna tout le pays. calme. cordial.

Il n'avait pas vu les commencements de Madeleine. Javert devait le poste qu'il occupait à la protection de M. depuis le porc jusqu'au tigre. que.disparu. d'inspecteur. alors préfet de police à Paris. et l'on pourrait reconnaître aisément cette vérité à peine entrevue par le penseur. Javert avait cette physionomie. Il remplissait à Montreuil-sur-mer les fonctions pénibles. je ne suis toujours pas sa dupe. mais utiles. les fantômes visibles de nos âmes. comte Anglès. même rapidement entrevus. préoccupent l'observateur. Dans notre conviction. et le père Madeleine était devenu monsieur Madeleine. la fortune du grand manufacturier était déjà faite. croisant les bras. Dieu nous les montre pour nous faire réfléchir. Certains officiers de police ont une physionomie à part et qui se complique d'un air de bassesse mêlé à un air d'autorité. » Ce personnage. Dieu ne les a – 259 – . si les âmes étaient visibles aux yeux. Quand Javert était arrivé à Montreuil-sur-mer. Les animaux ne sont autre chose que les figures de nos vertus et de nos vices. le secrétaire du ministre d'État. Chabouillet. et il était de la police. était de ceux qui. – En tout cas. Seulement. tous les animaux sont dans l'homme et que chacun d'eux est dans un homme. secouant lentement la tête. Quelquefois même plusieurs d'entre eux à la fois. sorte de grimace significative qui pourrait se traduire par : « Mais qu'est-ce que c'est que cet homme-là ? – Pour sûr je l'ai vu quelque part. et haussant sa lèvre supérieure avec sa lèvre inférieure jusqu'à son nez. moins la bassesse. comme les animaux ne sont que des ombres. Il se nommait Javert. on verrait distinctement cette chose étrange que chacun des individus de l'espèce humaine correspond à quelqu'une des espèces de la création animale . errantes devant nos yeux. grave d'une gravité presque menaçante. depuis l'huître jusqu'à l'aigle.

afin qu'en grandissant il ne dévore pas les autres petits. Dieu leur a donné l'intelligence. 1830-1846. Les paysans asturiens sont convaincus que dans toute portée de louve il y a un chien. 449) : « Dans certaines provinces. dans toute portée de louve il y a un chien-loup. c'est-à-dire l'éducation possible. si l'on admet un moment avec nous que dans tout homme il y a une des espèces animales de la création. Le moi visible n'autorise en aucune façon le penseur à nier le moi latent. lequel est tué par la mère. nos âmes étant des réalités et ayant une fin qui leur est propre. à quoi bon ? Au contraire. Il remarqua que la société maintient irrémissiblement en dehors d'elle deux classes d'hommes. quelle qu'elle soit. l'utilité qu'elle contient.. les paysans sont convaincus que. il pensa qu'il était en dehors de la société et désespéra d'y rentrer jamais. lequel est tué par la mère. Cette réserve faite. Javert était né dans une prison d'une tireuse de cartes dont le mari était aux galères. passons. Ceci soit dit. cit. En grandissant. ceux qui l'attaquent et ceux qui la gardent . ouv. » 151 – 260 – . Donnez une face humaine à ce chien fils d'une louve. il nous sera facile de dire ce que c'était que l'officier de paix Javert. sans quoi en grandissant il dévorerait les autres petits151. et ce sera Javert.point faits éducables dans le sens complet du mot . et sans préjuger la question profonde de la personnalité antérieure et ultérieure des êtres qui ne sont pas l'homme. L'éducation sociale bien faite peut toujours tirer d'une âme. bien entendu. p. il n'avait le choix qu'entre ces deux classes . en même temps il se L'information a été notée par Hugo le 29 octobre 1846 dans le Journal de ce que j'apprends chaque jour (Choses vues. Maintenant. au point de vue restreint de la vie terrestre apparente.

lorsqu'il riait. ce qui était rare et terrible. Du reste. Il y réussit. La face humaine de Javert consistait en un nez camard.sentait je ne sais quel fond de rigidité. et laissaient voir. beaucoup de mâchoire. le regard obscur. tous les crimes. Avant d'aller plus loin. mais qu'il faisait presque mauvais à force de les exagérer : le respect de l'autorité. l'air du commandement féroce. ses lèvres minces s'écartaient. depuis le premier ministre jusqu'au garde champêtre. d'aversion et de dégoût tout ce qui avait franchi une fois le seuil légal du mal. n'étaient que des formes de la rébellion. Il couvrait de mépris. On se sentait mal à l'aise la première fois qu'on voyait ces deux forêts et ces deux cavernes. la haine de la rébellion . Javert sérieux était un dogue . Il avait dans sa jeunesse été employé dans les chiourmes du midi. le meurtre. peu de crâne. avec deux profondes narines vers lesquelles montaient sur ses deux joues d'énormes favoris. Cet homme était composé de deux sentiments très simples. les cheveux cachant le front et tombant sur les sourcils. Quand Javert riait. et relativement très bons. Il entra dans la police. Il enveloppait dans une sorte de foi aveugle et profonde tout ce qui a une fonction dans l'État. Il était absolu et n'admettait pas d'exceptions. la bouche pincée et redoutable. non seulement ses dents. entre les deux yeux un froncement central permanent comme une étoile de colère. mais ses gencives. et il se faisait autour de son nez un plissement épaté et sauvage comme sur un mufle de bête fauve. À quarante ans il était inspecteur. et à ses yeux le vol. c'était un tigre. D'une part il disait : – 261 – . compliqué d'une inexprimable haine pour cette race de bohèmes dont il était. entendons-nous sur ce mot face humaine que nous appliquions tout à l'heure à Javert. de régularité et de probité.

un guet impitoyable. Et il l'eût fait avec cette sorte de satisfaction intérieure que donne la vertu. Brutus dans Vidocq. incarne le droit de tuer exercé par le Roi au nom de Dieu. et il était espion comme on est prêtre. jamais une distraction. Rien de bon n'en peut sortir. Il avait introduit la ligne droite dans ce qu'il y a de plus tortueux au monde . Malheur à qui tombait sous sa main ! Il eût arrêté son père s'évadant du bagne et dénoncé sa mère en rupture de ban. un mouchard marmoréen. D'autre part il disait : – Ceux-ci sont irrémédiablement perdus. humble et hautain comme les fanatiques. Il était stoïque. L'école mystique de Joseph de Maistre152. laquelle à cette époque assaisonnait de haute cosmogonie ce qu'on appelait les journaux ultras. l'abnégation. une honnêteté farouche. héroïsée. la police comprise comme les Spartiates comprenaient Sparte. et qui mettent un Styx au bas de la société. Toute sa vie tenait dans ces deux mots : veiller et surveiller. de constater des damnés. l'isolement. la chasteté. Toute la personne de Javert exprimait l'homme qui épie et qui se dérobe. 152 – 262 – . austère . sérieux. si l'on veut. n'eût pas manqué de dire que Javert était Cette école voit dans la Révolution le châtiment providentiel de la décadence de la société au XVIIIe siècle. Son regard était une vrille. rachetée dans le sang. Cela était froid et cela perçait. Avec cela une vie de privations. rêveur triste . le magistrat n'a jamais tort.– Le fonctionnaire ne peut se tromper . Elle propose une conception théocratique de l'État où la figure du bourreau. C'était le devoir implacable. Il partageait pleinement l'opinion de ces esprits extrêmes qui attribuent à la loi humaine je ne sais quel pouvoir de faire ou. la religion de ses fonctions. il avait la conscience de son utilité.

M. un front anguleux et étroit. Tel était cet homme formidable. À quelques paroles échappées à Javert. nous l'avons dit. Cela se reconnaissait à quelque emphase dans la parole. ce regard gênant et presque pesant. Mais l'occasion venue. on devinait qu'il avait recherché secrètement. on ne voyait pas ses yeux qui se perdaient sous ses sourcils. mais il sembla que cela fût insignifiant pour lui. On comprendra sans peine que Javert était l'effroi de toute cette classe que la statistique annuelle du ministère de la justice désigne sous la rubrique : Gens sans aveu. avec aisance et bonté. on voyait tout à coup sortir de toute cette ombre. Il tenait à l'humanité par là. on ne voyait pas son menton qui plongeait dans sa cravate. on ne voyait pas ses mains qui rentraient dans ses manches. on ne voyait pas sa canne qu'il portait sous sa redingote. il lisait . Il n'avait aucun vice. À ses moments de loisir. avec cette curiosité qui tient à la race et – 263 – . Il traitait Javert comme tout le monde. il s'accordait une prise de tabac. Il ne fit pas même une question à Javert. On ne voyait pas son front qui disparaissait sous son chapeau. Javert était comme un œil toujours fixé sur M. sans paraître y faire attention. comme d'une embuscade. et il portait. un regard funeste. ce qui fait qu'il n'était pas complètement illettré.un symbole. Quand il était content de lui. et un gourdin monstrueux. Oeil plein de soupçon et de conjectures. il ne le cherchait ni ne l'évitait. la face de Javert apparaissant les pétrifiait. Madeleine avait fini par s'en apercevoir. un menton menaçant. des mains énormes . Madeleine. Le nom de Javert prononcé les mettait en déroute . qui étaient peu fréquents. tout en haïssant les livres.

toutes les traces antérieures que le père Madeleine avait pu laisser ailleurs. Madeleine. dépisté et dérouté.où il entre autant d'instinct que de volonté. il ne peut y avoir rien de vraiment infaillible dans une créature humaine. Sans quoi il serait supérieur à l'intelligence. et il disait parfois à mots couverts. Du reste. – 264 – . et la bête se trouverait avoir une meilleure lumière que l'homme. et le propre de l'instinct est précisément de pouvoir être troublé. se parlant à luimême : – Je crois que je le tiens ! Puis il resta trois jours pensif sans prononcer une parole. Javert était évidemment quelque peu déconcerté par le complet naturel et la tranquillité de M. Il paraissait savoir. Madeleine. Un jour pourtant son étrange manière d'être parut faire impression sur M. Une fois il lui arriva de dire. Voici à quelle occasion. Il paraît que le fil qu'il croyait tenir s'était rompu. et ceci est le correctif nécessaire à ce que le sens de certains mots pourrait présenter de trop absolu. que quelqu'un avait pris certaines informations dans un certain pays sur une certaine famille disparue.

– À l'aide ! criait le vieux Fauchelevent. une aide maladroite. La charrette était assez lourdement chargée. une secousse à faux pouvaient l'achever. Le père Fauchelevent poussait des râles lamentables. Madeleine passait un matin dans une ruelle non pavée de Montreuil-sur-mer.Chapitre VI Le père Fauchelevent M. venait de tomber sous sa charrette dont le cheval s'était abattu. Un vieux homme. tandis que lui. avait envoyé chercher un cric. sans famille et sans enfants du reste. Il était impossible de le dégager autrement qu'en soulevant la voiture par-dessous. mais en vain. La chute avait été tellement malheureuse que toute la voiture pesait sur sa poitrine. Qui est-ce qui est bon enfant pour sauver le vieux ? M. pour vivre il s'était fait charretier. et il avait fait ce qu'il avait pu en toute occasion pour nuire à Madeleine. maître. Cela l'avait rempli de jalousie. Il y alla. vieux. Lorsque Madeleine était arrivé dans le pays. Il entendit du bruit et vit un groupe à quelque distance. Le cheval avait les deux cuisses cassées et ne pouvait se relever. ancien tabellion et paysan presque lettré. qui était survenu au moment de l'accident. et. avait un commerce qui commençait à aller mal. nommé le père Fauchelevent. M. Ce Fauchelevent était un des rares ennemis qu'eût encore M. Madeleine à cette époque. Le vieillard était engagé entre les roues. se ruinait. Puis la faillite était venue. Fauchelevent. Madeleine se tourna vers les assistants : – 265 – . n'ayant plus à lui qu'une charrette et un cheval. On s'écarta avec respect. On avait essayé de le tirer. Javert. Madeleine arriva. Fauchelevent avait vu ce simple ouvrier qui s'enrichissait. Un effort désordonné.

la charrette s'enfonçait dans la terre à chaque instant et comprimait de plus en plus la poitrine du vieux charretier. Y a-t-il ici quelqu'un qui ait des reins et du cœur ? Cinq louis d'or à gagner ! Personne ne bougea dans le groupe.– A-t-on un cric ? – On en est allé quérir un. mais c'est égal. dit Madeleine aux paysans qui regardaient. au lieu Flachot. Rien qu'une demi-minute. – Un quart d'heure ! s'écria Madeleine. – Il faut bien ! – Mais il ne sera plus temps ! Vous ne voyez donc pas que la charrette s'enfonce ? – Dame ! – Écoutez. – 266 – . répondit un paysan. – Il est impossible d'attendre un quart d'heure. et l'on tirera le pauvre homme. dit Madeleine. – Dix louis. – Dans combien de temps l'aura-t-on ? – On est allé au plus près. reprit Madeleine. le sol était détrempé. il y a encore assez de place sous la voiture pour qu'un homme s'y glisse et la soulève avec son dos. Il avait plu la veille. où il y a un maréchal . Il était évident qu'avant cinq minutes il aurait les côtes brisées. il faudra bien un bon quart d'heure.

Madeleine. je n'ai jamais connu qu'un seul homme capable de faire ce que vous demandez là. – Ah ! dit Madeleine. Javert ajouta avec un air d'indifférence. il poursuivit en appuyant sur chacun des mots qu'il prononçait : – Monsieur Madeleine. Il ne l'avait pas aperçu en arrivant. Madeleine tressaillit. – 267 – . vingt louis ! Même silence. Un d'eux murmura : – Il faudrait être diablement fort. dit une voix. M. – Du bagne de Toulon. Et puis. Puis. – Ce n'est pas la bonne volonté qui leur manque.Les assistants baissaient les yeux. mais sans quitter des yeux Madeleine : – C'était un forçat. Madeleine devint pâle. on risque de se faire écraser ! – Allons ! recommença Madeleine. Madeleine se retourna. regardant fixement M. et reconnut Javert. Javert continua : – C'est la force. Il faudrait être un terrible homme pour faire la chose de lever une voiture comme cela sur son dos.

et avant même que la foule eût eu le temps de jeter un cri. p. Le père Fauchelevent râlait et hurlait : – J'étouffe ! Ça me brise les côtes ! Un cric ! quelque chose ! Ah ! Madeleine regarda autour de lui : – Il n'y a donc personne qui veuille gagner vingt louis et sauver la vie à ce pauvre vieux ? Aucun des assistants ne remua. Javert reprit : – Je n'ai jamais connu qu'un homme qui pût remplacer un cric. (Voir le Victor Hugo raconté…. cité.Cependant la charrette continuait à s'enfoncer lentement. 197. sur la route d'Espagne. et sourit tristement. il tomba à genoux153. Jean Valjean s'agenouille ici comme à Digne.) 153 – 268 – . Ce geste est également symbolique. Il y eut un affreux moment d'attente et de silence. Puis. dans la nuit suivant le vol de Petit-Gervais. il était sous la voiture. ouv. – Ah ! voilà que ça m'écrase ! cria le vieillard. Madeleine leva la tête. redressant la berline de Mme Hugo arrêtée au bord d'un précipice et prête à verser. C'était ce forçat. regarda les paysans immobiles. 13). devant la maison de l'évêque (I. 2. rencontra l'œil de faucon de Javert toujours attaché sur lui. sans dire une parole. Dans cette scène il est probable que Hugo investit un souvenir d'enfance : celui des grenadiers hollandais.

Ses habits étaient déchirés et couverts de boue. On lui cria : – Père Madeleine ! retirez-vous de là ! Le vieux Fauchelevent lui-même lui dit : – Monsieur Madeleine ! allez-vous-en ! C'est qu'il faut que je meure. Ils se précipitèrent.On vit Madeleine presque à plat ventre sous ce poids effrayant essayer deux fois en vain de rapprocher ses coudes de ses genoux. et il fixait son œil tranquille sur Javert qui le regardait toujours. – 269 – . Madeleine se releva. Tout à coup on vit l'énorme masse s'ébranler. les roues sortaient à demi de l'ornière. Les roues avaient continué de s'enfoncer. La charrette fut enlevée par vingt bras. On entendit une voix étouffée qui criait : – Dépêchez-vous ! aidez ! C'était Madeleine qui venait de faire un dernier effort. quoique ruisselant de sueur. Le dévouement d'un seul avait donné de la force et du courage à tous. Lui. Le vieux Fauchelevent était sauvé. Tous pleuraient. la charrette se soulevait lentement. voyez-vous ! Laissez-moi ! Vous allez vous faire écraser aussi ! Madeleine ne répondit pas. et il était déjà devenu presque impossible que Madeleine sortît de dessous la voiture. Les assistants haletaient. il avait sur le visage je ne sais quelle expression de souffrance heureuse et céleste. Le vieillard lui baisait les genoux et l'appelait le bon Dieu. Il était blême.

et l'état dépense beaucoup d'argent en frais de contrainte et de rentrée. M. Le lendemain matin. quand le commerce est nul. Fauchelevent guérit. M. Le père Madeleine le fit transporter dans une infirmerie qu'il avait établie pour ses ouvriers dans le bâtiment même de sa fabrique et qui était desservie par deux sœurs de charité. Madeleine fut nommé maire. La charrette était brisée et le cheval était mort. On peut dire que la misère et la richesse publiques ont un thermomètre infaillible. il éprouva cette sorte de frémissement qu'éprouverait un dogue qui flairerait un loup sous les habits de son maître. Madeleine revêtu de l'écharpe qui lui donnait toute autorité sur la ville. les frais de perception de l'impôt. le vieillard trouva un billet de mille francs sur sa table de nuit. il l'évita le plus qu'il put.Chapitre VII Fauchelevent devient jardinier à Paris Fauchelevent s'était démis la rotule dans sa chute. les frais de perception de l'impôt s'étaient – 270 – . le maire. À partir de ce moment. mais son genou resta ankylosé. Quand le travail abonde. Quand les besoins du service l'exigeaient impérieusement et qu'il ne pouvait faire autrement que de se trouver avec M. quand le pays est heureux et riche. outre les signes visibles que nous avons indiqués. n'était pas moins significatif. Ceci ne trompe jamais. fit placer le bonhomme comme jardinier dans un couvent de femmes du quartier Saint-Antoine à Paris. quand le travail manque. il lui parlait avec un respect profond. un autre symptôme qui. Quelque temps après. pour n'être pas visible. avec ce mot de la main du père Madeleine : Je vous achète votre charrette et votre cheval. Quand la population souffre. Madeleine. l'impôt se paye aisément et coûte peu à l'état. épuise et dépasse les délais. par les recommandations des sœurs et de son curé. Cette prospérité créée à Montreuil-sur-mer par le père Madeleine avait. En sept ans. le contribuable résiste à l'impôt par pénurie. La première fois que Javert vit M.

Heureusement la porte de la fabrique de M.réduits des trois quarts dans l'arrondissement de Montreuil-surmer. Madeleine était comme un visage ami. Telle était la situation du pays. lorsque Fantine y revint. le problème était résolu. ce qui faisait fréquemment citer cet arrondissement entre tous par M. et fut admise dans l'atelier des femmes. Le métier était tout nouveau pour Fantine. mais enfin cela suffisait. de Villèle. elle ne tirait donc de sa journée de travail que peu de chose. Elle s'y présenta. – 271 – . elle gagnait sa vie. Personne ne se souvenait plus d'elle. elle n'y pouvait être bien adroite. alors ministre des finances.

Cela fut remarqué.Chapitre VIII Madame Victurnien dépense trente-cinq francs pour la morale Quand Fantine vit qu'elle vivait. se réjouit d'y regarder sa jeunesse. Vivre honnêtement de son travail. En ces commencements.. Comme elle ne savait que signer. prodiguent plus de temps. pour le plaisir. et fut presque heureuse. sans être payés de la curiosité au– 272 – . quand elle en a « plein sa papeterie ? » etc. on l'a vu. ne songea plus qu'à sa Cosette et à l'avenir possible. comme nous l'avons déjà fait entrevoir. Ne pouvant pas dire qu'elle était mariée. gratuitement. dépensent plus d'argent. oublia beaucoup de choses. pour connaître le mot de ces énigmes. – Pourquoi ce monsieur ne vient-il jamais qu'à la brune ? pourquoi monsieur un tel n'accroche-t-il jamais sa clef au clou le jeudi ? pourquoi prend-il toujours les petites rues ? pourquoi madame descend-elle toujours de son fiacre avant d'arriver à la maison ? pourquoi envoie-t-elle acheter un cahier de papier à lettres. Elle écrivait souvent. Elle acheta un miroir. Elle loua une petite chambre et la meubla à crédit sur son travail futur . et cela. elle payait exactement les Thénardier. etc. Il n'y a rien de tel pour épier les actions des gens que ceux qu'elles ne regardent pas. elle s'était bien gardée. lesquelles leur sont du reste parfaitement indifférentes. On commença à dire tout bas dans l'atelier des femmes que Fantine « écrivait des lettres » et qu'« elle avait des allures ». elle était obligée de leur écrire par un écrivain public. elle eut un moment de joie. – Il existe des êtres qui. de parler de sa petite fille. ses beaux cheveux et ses belles dents. reste de ses habitudes de désordre. se donnent plus de peine qu'il n'en faudrait pour dix bonnes actions . quelle grâce du ciel ! Le goût du travail lui revint vraiment.

par le froid et par la pluie. feront faction des heures à des coins de rue. achèteront une femme de chambre. c'est le prochain. On observa donc Fantine. Pur acharnement de voir. Pourquoi ? pour rien. Pure démangeaison de dire. de savoir et de pénétrer. à Montfermeil. des existences brisées. Chose triste. des familles ruinées. On parvint à se procurer l'adresse : Monsieur. est comme ces cheminées qui usent vite le bois . causerie dans le salon. peut-être aussi à l'homme qu'elle avait aimé. bavardage dans l'antichambre. griseront des cochers de fiacre et des laquais. au moins deux fois par mois. entraînent des catastrophes154. feront acquisition d'un portier. Monsieur Thénardier. au milieu des autres. C'étaient les moments où elle songeait à son enfant . On fit jaser au cabaret l'écrivain pu- 154 Encore une allusion à l'épisode du « flagrant délit » de 1845 ? – 273 – . ces énigmes éclairées du grand jour. On constata que dans l'atelier. à la grande joie de ceux qui ont « tout découvert » sans intérêt et par pur instinct. Certaines personnes sont méchantes uniquement par besoin de parler. On constata qu'elle écrivait. la nuit. Avec cela.trement que par la curiosité. C'est un douloureux labeur que la rupture des sombres attaches du passé. plus d'une était jalouse de ses cheveux blonds et de ses dents blanches. sous des portes d'allées. il leur faut beaucoup de combustible . elle se détournait souvent pour essuyer une larme. Et souvent ces secrets connus. Ils suivront celui-ci ou celle-là des jours entiers. ces mystères publiés. Leur conversation. toujours à la même adresse. et qu'elle affranchissait la lettre. des duels. corrompront des commissionnaires. des faillites. aubergiste. et le combustible.

de la part de M. Elle avait un petit bien qu'elle léguait bruyamment à une communauté religieuse. le maire. Elle était fort bien vue à l'évêché d'Arras. en lui disant qu'elle ne faisait plus partie de l'atelier et en l'engageant. Cinquante francs ne suffisaient pas pour acquitter cette dette. à quitter le pays. Cette madame Victurnien donc alla à Montfermeil. J'ai vu l'enfant ! » La commère qui fit cela était une gorgone appelée madame Victurnien. et si énergiquement que les prêtres lui avaient pardonné son moine. « Ce devait être une espèce de fille. esprit capricant. épineuse. pointue. elle avait épousé un moine échappé du cloître en bonnet rouge et passé des bernardins aux jacobins. venaient d'exiger quinze francs au lieu de douze. Cette vieille femme avait été jeune. Tout cela prit du temps. elle devait son loyer et ses meubles. À la restauration. C'était une ortie où l'on voyait le froissement du froc. » Il se trouva une commère qui fit le voyage de Montfermeil. et qui l'avait fort domptée et pliée. Voix chevrotante. de la part de M. tout en se souvenant de son moine dont elle était veuve. et doublait le masque de la laideur du masque de la vieillesse. cinquante francs. chose étonnante. rêche. Elle balbutia quelques mots sup– 274 – . Fantine fut atterrée. revêche. gardienne et portière de la vertu de tout le monde. Bref. on sut que Fantine avait un enfant. Fantine était depuis plus d'un an à la fabrique. et revint en disant : « J'ai vu l'enfant ». j'en ai eu le cœur net.blic. Madame Victurnien avait cinquante-six ans. parla aux Thénardier. Elle était sèche. Elle ne pouvait s'en aller du pays. le maire. après avoir demandé douze francs au lieu de six. elle s'était faite bigote. presque venimeuse . C'était précisément dans ce même mois que les Thénardier. lorsqu'un matin la surveillante de l'atelier lui remit. vieux bonhomme qui ne pouvait pas emplir son estomac de vin rouge sans vider sa poche aux secrets. en plein 93. et dit à son retour : « Pour mes trente-cinq francs. Dans sa jeunesse.

pliants. elle quitta l'atelier et rentra dans sa chambre. On lui conseilla de voir M. parce qu'il était bon. Sa faute était donc maintenant connue de tous ! Elle ne se sentit plus la force de dire un mot. le maire lui donnait cinquante francs. La surveillante lui signifia qu'elle eût à sortir sur-lechamp de l'atelier. – 275 – . M. Accablée de honte plus encore que de désespoir. elle n'osa pas. Elle plia sous cet arrêt. le maire . Fantine n'était du reste qu'une ouvrière médiocre. et la chassait. parce qu'il était juste.

sans état. vous pouvez payer. Elle n'avait pu quitter la ville. ferme. Quant aux cinquante francs. Fantine s'offrit comme servante dans le pays . M. Il avait mis à la tête de cet atelier une vieille fille. M.Chapitre IX Succès de Madame Victurnien La veuve du moine fut donc bonne à quelque chose. » Elle partagea les cinquante francs entre le propriétaire et le fripier. quels meubles ! lui avait dit : « Si vous vous en allez. Madeleine lui confiait pour aumônes et secours aux ouvrières et dont elle ne rendait pas compte. ne garda que le nécessaire. Madeleine n'avait rien su de tout cela. et devant encore environ cent francs. elle alla d'une maison à l'autre. que le curé lui avait donnée. n'ayant plus que son lit. elle les avait donnés sur une somme que M. je vous fais arrêter comme voleuse. condamné et exécuté Fantine. » Le propriétaire auquel elle devait son loyer. Madeleine avait pour habitude de n'entrer presque jamais dans l'atelier des femmes. Ce sont là de ces combinaisons d'événements dont la vie est pleine. lui avait dit : « Vous êtes jeune et jolie. jugé. C'est dans cette pleine puissance et avec la conviction qu'elle faisait bien. – 276 – . Les meilleurs hommes sont souvent forcés de déléguer leur autorité. Personne ne voulut d'elle. remplie de la charité qui consiste à donner. intègre. et il avait toute confiance dans cette surveillante. M. équitable. mais n'ayant pas au même degré la charité qui consiste à comprendre et à pardonner. Madeleine se remettait de tout sur elle. et se trouva sans travail. Du reste. Le marchand fripier auquel elle devait ses meubles. personne vraiment respectable. rendit au marchand les trois quarts de son mobilier. que la surveillante avait instruit le procès.

sachant tout juste assez écrire pour signer Margueritte. avoir sa petite fille eût été un étrange bonheur. C'est en ce moment qu'elle commença à mal payer les Thénardier. on mange moins. elle disait à une voisine : – Bah ! je me dis : en ne dormant que cinq heures et en travaillant tout le reste à mes coutures. qui ont vieilli dans le dénûment et l'honnêteté. Derrière vivre de peu. On ne sait pas tout ce que certains êtres faibles. pauvre. Elle songea à la faire venir. Fantine apprit comment on se passe tout à fait de feu en hiver. Et puis. Cependant une vieille femme qui lui allumait sa chandelle quand elle rentrait le soir. comment on renonce à un oiseau qui vous mange un liard de millet tous les deux jours. et croyant en Dieu. des chagrins de l'autre. Dans cette détresse. ce qui est la science. quand on est triste. Fantine acquit ce sublime talent et reprit un peu de courage. un peu de pain d'un côté. Eh bien ! des souffrances. – 277 – . Sa fille lui en coûtait dix. il y a vivre de rien.Elle se mit à coudre de grosses chemises pour les soldats de la garnison. des inquiétudes. la première est obscure. et charitable pour les pauvres et même pour les riches. elle devait aux Thénardier ! comment s'acquitter ? Et le voyage ! comment le payer ? La vieille qui lui avait donné ce qu'on pourrait appeler des leçons de vie indigente était une sainte fille nommée Marguerite. dévote de la bonne dévotion. tout cela me nourrira. Cela finit par être un talent. la seconde est noire. comment on ménage sa chandelle en prenant son repas à la lumière de la fenêtre d'en face. lui enseigna l'art de vivre dans la misère. À cette époque. je parviendrai bien toujours à gagner à peu près du pain. comment on fait de son jupon sa couverture et de sa couverture son jupon. Ce sont deux chambres . et gagnait douze sous par jour. Mais quoi ! lui faire partager son dénûment ! Et puis. savent tirer d'un sou.

avec un sourire amer. Fantine avait été si honteuse qu'elle n'avait pas osé sortir. Peu à peu elle en prit son parti. elle devinait qu'on se retournait derrière elle et qu'on la montrait du doigt . et la petite toux sèche qu'elle avait augmenta. » – 278 – . L'excès du travail fatiguait Fantine. personne ne vous connaît.Il y a beaucoup de ces vertus-là en bas . Il fallut bien s'accoutumer à la déconsidération. Quand elle était dans la rue. grâce à elle "remise à sa place". Oh ! comme elle eût souhaité venir à Paris ! Impossible. du moins. – Cela m'est bien égal. Elle disait quelquefois à sa voisine Marguerite : « Tâtez donc comme mes mains sont chaudes. Les méchants ont un bonheur noir. Madame Victurnien quelquefois la voyait passer de sa fenêtre. et se félicitait. un jour elles seront en haut. Cette vie a un lendemain. et sentit qu'elle devenait effrontée. comme elle s'était accoutumée à l'indigence. Dans les premiers temps. la tête haute. il semble qu'une malheureuse soit nue sous les sarcasmes et la curiosité de tous. Elle alla et vint. tout le monde la regardait et personne ne la saluait . Dans les petites villes. et cette obscurité est un vêtement. Après deux ou trois mois elle secoua la honte et se remit à sortir comme si de rien n'était. dit-elle. le mépris âcre et froid des passants lui pénétrait dans la chair et dans l'âme comme une bise. À Paris. remarquait la détresse de « cette créature ».

– 279 – . elle avait une minute de coquetterie heureuse.Cependant le matin. quand elle peignait avec un vieux peigne cassé ses beaux cheveux qui ruisselaient comme de la soie floche.

Ses créanciers la harcelaient. et qu'il fallait au moins que la mère envoyât dix francs pour cela. lui écrivaient à chaque instant des lettres dont le contenu la désolait et dont le port la ruinait. Ses admirables cheveux blonds lui tombèrent jusqu'aux reins. point de lumière. brouillard. Ses dettes avaient grossi. l'été se passa. 2 – « Elle avait de l'or et des perles pour dot. mal payés. Jours courts. et défit son peigne. Les Thénardier. – Coupez-les156. point de chaleur. L'hiver. 3. Un jour ils lui écrivirent que sa petite Cosette était toute nue par le froid qu'il faisait. – Dix francs. Le soleil a l'air d'un pauvre.Chapitre X Suite du succès Elle avait été congédiée vers la fin de l'hiver . Elle reçut la lettre. – Combien m'en donneriez-vous ? dit-elle. qu'elle avait besoin d'une jupe de laine. mais son or était sur sa tête et ses perles étaient dans 155 – 280 – . crépuscule. on n'y voit pas clair. Le ciel est un soupirail. Variation sur les deux expressions : « rester de glace » et « cœur de pierre ». 156 Le portrait de Fantine en I. moins de travail. le soir touche au matin. Fantine gagnait trop peu. Toute la journée est une cave. Le soir elle entra chez un barbier qui habitait le coin de la rue. mais l'hiver revint. – Les beaux cheveux ! s'écria le barbier. la fenêtre est grise. point de midi. et la froissa dans ses mains tout le jour. L'affreuse saison ! L'hiver change en pierre l'eau du ciel et le cœur de l'homme155.

à force de se répéter que c'était lui qui l'avait chassée. et qui la quitta comme elle l'avait pris. Quand elle vit qu'elle ne pouvait plus se coiffer. elle en vint à le haïr lui aussi.Elle acheta une jupe de tricot et l'envoya aux Thénardier. Quand elle passait devant la fabrique aux heures où les ouvriers sont sur la porte. par bravade. avec dégoût. qui la battait. – 281 – . et qu'il était la cause de son malheur. elle affectait de rire et de chanter. elle commença à tout prendre en haine autour d'elle. Un travail ténébreux se faisait dans le cœur de Fantine. ni à donner. ne possédant que leur corps. sa bouche » – donne le prix exact de ce sacrifice : les misérables. un oisif gueux. avec la rage dans le cœur. C'était de l'argent qu'ils voulaient. le premier venu. cependant. lui surtout. Je l'ai habillée de mes cheveux. un homme qu'elle n'aimait pas. C'était un misérable. Elle avait longtemps partagé la vénération de tous pour le père Madeleine . Cette jupe fit les Thénardier furieux. n'ont rien d'autre à vendre. La pauvre Alouette continua de frissonner. » Elle mettait de petits bonnets ronds qui cachaient sa tête tondue et avec lesquels elle était encore jolie. Elle prit un amant. Une vieille ouvrière qui la vit une fois chanter et rire de cette façon dit : – Voilà une fille qui finira mal. Fantine pensa : « Mon enfant n'a plus froid. Elle adorait son enfant. Ils donnèrent la jupe à Eponine. une espèce de musicien mendiant.

Il faut des drogues chères. Quelqu'un qui la rencontra lui dit : – Qu'est-ce que vous avez donc à être si gaie ? Elle répondit : – C'est une bonne bêtise que viennent de m'écrire des gens de la campagne. C'était un – 282 – . La toux ne la quittait pas. Si vous ne nous envoyez pas quarante francs avant huit jours. Paysans. elle vit beaucoup de monde qui entourait une voiture de forme bizarre sur l'impériale de laquelle pérorait tout debout un homme vêtu de rouge. Ils me demandent quarante francs. la petite est morte. » Elle se mit à rire aux éclats. Un jour elle reçut des Thénardier une lettre ainsi conçue : « Cosette est malade d'une maladie qui est dans le pays. Elle disait. qu'ils appellent. et elle riait. et elle avait des sueurs dans le dos. Quand je serai riche. riant toujours. Cela nous ruine et nous ne pouvons plus payer. j'aurai ma Cosette avec moi .Plus elle descendait. Puis elle descendit l'escalier et sortit en courant et en sautant. Une fièvre miliaire. ces paysans ! Cependant elle alla dans l'escalier près d'une lucarne et relut la lettre. va ! Comme elle passait sur la place. plus tout devenait sombre autour d'elle plus ce doux petit ange rayonnait dans le fond de son âme. et elle dit à sa vieille voisine : – Ah ! ils sont bons ! quarante francs ! que ça ! ça fait deux napoléons ! Où veulent-ils que je les prenne ? Sont-ils bêtes.

les deux d'en haut. – Quelle horreur ! s'écria Fantine. – Qu'est-ce que c'est que ça. L'arracheur de dents vit cette belle fille qui riait. mais les dents ! Ah ! le monstre d'homme ! j'aimerais mieux me jeter d'un cinquième la tête la – 283 – . venez ce soir à l'auberge du Tillac d'argent. Si vous voulez me vendre vos deux palettes. la fille qui riez là. vous m'y trouverez. Si le cœur vous en dit. elle était furieuse et conta la chose à sa bonne voisine Marguerite : – Comprenez-vous cela ? ne voilà-t-il pas un abominable homme ? comment laisse-t-on des gens comme cela aller dans le pays ! M'arracher mes deux dents de devant ! mais je serais horrible ! Les cheveux repoussent. Fantine se mêla au groupe et se mit à rire comme les autres de cette harangue où il y avait de l'argot pour la canaille et du jargon pour les gens comme il faut. reprit le professeur dentiste. – Deux napoléons ! grommela une vieille édentée qui était là. je vous donne de chaque un napoléon d'or. ça peut servir. Qu'en voilà une qui est heureuse ! Fantine s'enfuit. des opiats. mes palettes ? demanda Fantine.bateleur dentiste en tournée. la belle ! deux napoléons. – Les palettes. et s'écria tout à coup : – Vous avez de jolies dents. et se boucha les oreilles pour ne pas entendre la voix enrouée de l'homme qui lui criait : Réfléchissez. qui offrait au public des râteliers complets. c'est les dents de devant. Fantine rentra. des poudres et des élixirs.

Elle resta pensive. En rentrant. comme lors de la grave épidémie de 1821. répondit la vieille fille. aussi appelée « suette miliaire ».première sur le pavé ! Il m'a dit qu'il serait ce soir au Tillac d'argent. Au bout d'un quart d'heure. souvent mortelle. Maladie éruptive. une fièvre miliaire157 ? Savez-vous ? – Oui. – Et qu'est-ce qu'il offrait ? demanda Marguerite. elle dit à Marguerite qui travaillait près d'elle : – Qu'est-ce que c'est donc que cela. elle quitta sa couture et alla relire la lettre des Thénardier sur l'escalier. – Ça a donc besoin de beaucoup de drogues ? – Oh ! des drogues terribles. cela fait quarante francs. date correspondant en effet à la maladie prétendue de Cosette. dit Fantine. c'est une maladie. – Où ça vous prend-il ? – C'est une maladie qu'on a comme ça. – Cela fait quarante francs. et se mit à son ouvrage. – Oui. – Deux napoléons. 157 – 284 – .

Fantine sortit et alla encore une fois relire la lettre sur l'escalier. Fantine ? – 285 – . dit Marguerite. elle trouva Fantine assise sur son lit. – Jésus ! fit Marguerite.– Cela attaque donc les enfants ? – Surtout les enfants. comme Marguerite entrait dans la chambre de Fantine avant le jour. Fantine depuis la veille avait vieilli de dix ans. La chandelle avait brûlé toute la nuit et était presque entièrement consumée. pétrifiée de cet énorme désordre. – Est-ce qu'on en meurt ? – Très bien. qu'est-ce que vous avez. Son bonnet était tombé sur ses genoux. Le lendemain matin. pâle. et s'écria : – Seigneur ! la chandelle qui est toute brûlée ! il s'est passé des événements ! Puis elle regarda Fantine qui tournait vers elle sa tête sans cheveux. car elles travaillaient toujours ensemble et de cette façon n'allumaient qu'une chandelle pour deux. Le soir elle descendit. glacée. et on la vit qui se dirigeait du côté de la rue de Paris où sont les auberges. Elle ne s'était pas couchée. Marguerite s'arrêta sur le seuil.

Depuis longtemps elle avait quitté sa cellule du second pour une mansarde fermée d'un loquet sous le toit . Du reste c'était une ruse des Thénardier pour avoir de l'argent. elle montrait à la vieille fille deux napoléons qui brillaient sur la table. Elle n'avait plus de lit. Fantine jeta son miroir par la fenêtre. répondit Fantine. répondit Fantine. Un petit rosier qu'elle avait s'était désséché dans un coin. Je suis contente. oublié. Dans l'autre coin. Les deux dents étaient arrachées. La chandelle éclairait son visage. faute de secours. un matelas à terre et une chaise dépaillée. Cosette n'était pas malade. qui gelait l'hiver. il y avait un pot à beurre à mettre l'eau. soit indifférence. elle perdit la coquetterie. – Ah. Elle envoya les quarante francs à Montfermeil. En parlant ainsi. À mesure que – 286 – . Une salive rougeâtre lui souillait le coin des lèvres. Elle avait perdu la honte. C'était un sourire sanglant. En même temps elle sourit. il lui restait une loque qu'elle appelait sa couverture. un de ces galetas dont le plafond fait angle avec le plancher et vous heurte à chaque instant la tête. et où les différents niveaux de l'eau restaient longtemps marqués par des cercles de glace. Mon enfant ne mourra pas de cette affreuse maladie. Soit faute de temps. Mais c'est une fortune ! Où avez-vous eu ces louis d'or ? – Je les ai eus. elle ne raccommodait plus son linge. Dernier signe. et elle avait un trou noir dans la bouche. Au contraire.– Je n'ai rien. Le pauvre ne peut aller au fond de sa chambre comme au fond de sa destinée qu'en se courbant de plus en plus. Jésus Dieu ! dit Marguerite. Elle sortait avec des bonnets sales.

vers le haut de l'omoplate gauche. Cela se voyait à de certains plis perpendiculaires. tout de suite . Elle toussait beaucoup. le Thénardier lui écrivit que décidément il avait attendu avec beaucoup trop de bonté. et neuf sous par jour ! Ses créanciers étaient plus impitoyables que jamais. Elle passait des nuits à pleurer et à songer. lui faisaient « des scènes ». par les chemins. par le froid. Elle cousait dixsept heures par jour . et elle sentait une douleur fixe dans l'épaule. elle les retrouvait dans son escalier. Cette formule souligne l'analogie de l'histoire de Fantine avec la « descente » décrite dans le récit de Jules Janin. lui disait sans cesse : Quand me payeras-tu. elle tirait ses bas dans ses souliers. et ne lui laissaient aucun repos. qui avait repris presque tous les meubles. qui faisait travailler les prisonnières au rabais. et qu'elle crèverait. et qu'il lui fallait cent francs. Elle se vend au détail. ce qui réduisit la journée des ouvrières libres à neuf sous. et ne se plaignait pas. Elle avait les yeux très brillants.les talons s'usaient. mais un entrepreneur du travail des prisons. Elle rapiéçait son corset. publié en 1832. L'infortunée se fit fille publique. vendons le reste158. bon Dieu ! Elle se sentait traquée et il se développait en elle quelque chose de la bête farouche. 158 – 287 – . songea Fantine ! Mais où y a-t-il un état à gagner cent sous par jour ? » – Allons ! dit-elle. vieux et usé. Les gens auxquels elle devait. et qu'elle deviendrait ce qu'elle pourrait. sinon qu'il mettrait à la porte la petite Cosette. Le fripier. « Cent francs. coquine ? Que voulait-on d'elle. Elle les trouvait dans la rue. si elle voulait. avec des morceaux de calicot qui se déchiraient au moindre mouvement. Elle haïssait profondément le père Madeleine. Dix-sept heures de travail. fit tout à coup baisser les prix. toute convalescente de sa grande maladie. Vers le même temps.

Au point de ce douloureux drame où nous sommes arrivés. il ne reste plus rien à Fantine de ce qu'elle a été autrefois. elle vous subit et elle vous ignore . tout supporté. La vie et l'ordre social lui ont dit leur dernier mot.Chapitre XI Christus nos liberavit159 Qu'est-ce que c'est que cette histoire de Fantine ? C'est la société achetant une esclave. Ceci n'est pas une des moindres hontes de l'homme. Marché douloureux. mais beaucoup sur son Église. sur la beauté. À qui ? À la misère. au dénûment. C'est une erreur. Elle est devenue marbre en devenant boue. Elle a tout ressenti. et il s'appelle prostitution. tout perdu.. Il pèse sur la femme. 159 – 288 – . À la faim. Il lui est arrivé tout ce qui lui arrivera. à l'isolement. La misère offre. 1) ne dit rien du Christ. sur la maternité. V. Elle « Le Christ nous a libérés. à l'abandon. tout éprouvé. mais elle ne la pénètre pas encore. au froid. La sainte loi de Jésus-Christ gouverne notre civilisation. c'est-à-dire sur la grâce. mais il ne pèse plus que sur la femme. On dit que l'esclavage a disparu de la civilisation européenne. tout pleuré. » L'antiphrase terrible de ce titre tiré de saint Paul (Gal. la société accepte. Elle n'évite plus rien. elle est la figure déshonorée et sévère. Il existe toujours. Une âme pour un morceau de pain. tout souffert. sur la faiblesse. Elle passe. Qui la touche a froid. Elle est résignée de cette résignation qui ressemble à l'indifférence comme la mort ressemble au sommeil.

mais c'est une erreur de s'imaginer qu'on épuise le sort et qu'on touche le fond de quoi que ce soit. Tombe sur elle toute la nuée et passe sur elle tout l'océan ! que lui importe ! c'est une éponge imbibée.ne craint plus rien. Il s'appelle Dieu. Hélas ! qu'est-ce que toutes ces destinées ainsi poussées pêlemêle ? où vont-elles ? pourquoi sont-elles ainsi ? Celui qui sait cela voit toute l'ombre. Elle le croit du moins. Il est seul. – 289 – .

qui seraient des rustres dans un salon et se croient des gentilshommes au cabaret. vivent au café. tiennent à un sou. le bleu et le rouge en dedans. Bamatabois Il y a dans toutes les petites villes. dînent à l'auberge. ne servent à rien et ne nuisent pas à grand'chose. une classe de jeunes gens qui grignotent quinze cents livres de rente en province du même air dont leurs pareils dévorent à Paris deux cent mille francs par an. mes bois. un peu de sottise et un peu d'esprit. des ennuyés. à double rangée de boutons d'argent serrés les uns contre les autres et montant jusque sur l'épaule. de trois gilets superposés de couleurs différentes. d'une montre à breloques. et d'un pantalon olive plus clair. orné sur les deux coutures d'un nombre de côtes indéterminé. M. admirent la tragédie. et il y avait à Montreuilsur-mer en particulier. des rêvasseurs. Parmi ces désœuvrés. qui ont un peu de terre.Chapitre XII Le désœuvrement de M. copient Londres à travers Paris et Paris à travers Pont-à-Mousson. sifflent les actrices du théâtre pour prouver qu'ils sont gens de goût. fument. chassent. mais – 290 – . on dirait : ce sont des élégants . un élégant se composait d'un grand col. d'une grande cravate. regardent les voyageurs descendre de diligence. usent leurs vieilles bottes. serait un de ces hommes-là. bâillent. S'ils étaient plus riches. parasites. ne travaillent pas. Ce sont des êtres de la grande espèce neutre . resté dans sa province et n'ayant jamais vu Paris. sentent le tabac. Ce sont tout simplement des désœuvrés. exagèrent les modes. s'ils étaient plus pauvres. nuls. Félix Tholomyès. boivent. d'un habit couleur olive à taille courte. on dirait : ce sont des fainéants. il y a des ennuyeux. méprisent les femmes. à queue de morue. hongres. et quelques drôles. mes paysans. Dans ce temps-là. qui disent : mes prés. vieillissent hébétés. jouent au billard. querellent les officiers de la garnison pour montrer qu'ils sont gens de guerre. ont un chien qui mange les os sous la table et une maîtresse qui pose les plats dessus.

montaient jusqu'aux épaules. et la queue jusqu'à la nuque . Sur le tout des éperons et des moustaches. étaient très serrés aux genoux et se terminaient en pied d'éléphant . Bamatabois et Montparnasse. un chapeau à haute forme et à bords étroits. un imprimeur. […] Il s'aventura un jour et dit timidement à sa mère qu'il pourrait être mieux habillé. L'élégant de province portait les éperons plus longs et les moustaches plus farouches. « Le degré de fashion se calculait comme les quartiers de noblesse. toujours de métal. il n'est rien par l'extérieur. des moustaches voulaient dire bourgeois et des éperons voulaient dire piéton. de Bolivar contre Morillo. représentait l'élégant. Il eut une pointe de coquetterie.. « Victor trouvait Gilé bien habillé. p. avec cela le chapeau relevé sur l'oreille et une touffe de cheveux qui sortait du côté relevé. Ajoutez à cela des souliers-bottes avec de petits fers au talon. la seule de sa jeunesse. variant de une à onze. par le nombre des passepoils du pantalon.toujours impair. Les chapeaux à petits bords étaient roya- Cette description évoque un souvenir et une leçon retranscrits ainsi par Adèle : « Un nommé Gilé. entre lesquels se répartissent tous les éléments de la description de Gilé. » (Victor Hugo raconté…. Les pantalons. 160 – 291 – . et une conversation rehaussée des calembours de Potier. cit.) Il fallait que le sentiment de culpabilité du jeune Victor fût bien grand pour que la coquetterie soit le trait commun de trois personnages infâmes des Misérables. par l'intérieur. Un seul sentait la roture. de nankin l'été. À cette époque. une énorme canne160. Gilé en portait quinze. limite qui n'était jamais franchie. C'était le temps des habits en queue de morue. Les boutons. ouv. Tholomyès. la couleur de mode était l'olive. Sa mère lui dit : « Est-ce que tu vas t'occuper de cela maintenant ? Quelle importance ont les habits ? N'oublie pas cela : l'homme ne compte que par sa valeur morale. des cheveux en touffe. C'était le temps de la lutte des républiques de l'Amérique méridionale contre le roi d'Espagne. 311.

de plus chaudement enveloppé d'un de ces grands manteaux qui complétaient dans les temps froids le costume à la mode. Huit ou dix mois donc après ce qui a été raconté dans les pages précédentes. vomies d'une voix enrouée Hugo situe à cette date de janvier 1823 une aventure dont il fut témoin et acteur le 9 janvier 1841 à Paris. ne le regardait même pas. car c'était décidément la mode. un "bien pensant". se baissa. comme : – Que tu es laide ! – Veux-tu te cacher ! – Tu n'as pas de dents ! etc. à tort intégré dans Choses vues (ouv. car il avait un morillo. se tourna. Ces injures. triste spectre paré qui allait et venait sur la neige. vers les premiers jours de janvier 1823. cit. un de ces élégants. profitant d'un moment où elle se retournait. etc. et se rua sur l'homme. Ce peu d'effet piqua sans doute l'oisif qui. 161 – 292 – . 204-208). et n'en accomplissait pas moins en silence et avec une régularité sombre sa promenade qui la ramenait de cinq minutes en cinq minutes sous le sarcasme. aventure recueillie par sa femme qui en rédigea le récit. bondit comme une panthère. un de ces désœuvrés.. se divertissait à harceler une créature qui rôdait en robe de bal et toute décolletée avec des fleurs sur la tête devant la vitre du café des officiers. il lui jetait.. s'avança derrière elle à pas de loup et en étouffant son rire. lui enfonçant ses ongles dans le visage. La fille poussa un rugissement. p. les libéraux portaient des chapeaux à larges bords qui s'appelaient des bolivars. – Ce monsieur s'appelait monsieur Bamatabois. Chaque fois que cette femme passait devant lui. avec une bouffée de la fumée de son cigare. quelque apostrophe qu'il croyait spirituelle et gaie. La femme. 1830-1846. avec les plus effroyables paroles qui puissent tomber du corps de garde dans le ruisseau.listes et se nommaient des morillos . prit sur le pavé une poignée de neige et la lui plongea brusquement dans le dos entre ses deux épaules nues. ne lui répondait pas. comme le soldat condamné qui revient sous les verges. Cet élégant fumait. un soir qu'il avait neigé161.

– 293 – . Au bruit que cela fit. Elle avait reconnu Javert. et elle tremblait d'un tremblement de terreur.par l'eau-de-vie. Tout à coup un homme de haute taille sortit vivement de la foule. et il se forma un grand cercle riant. huant et applaudissant. hurlant. saisit la femme à son corsage de satin couvert de boue. Ses yeux étaient vitreux. autour de ce tourbillon composé de deux êtres où l'on avait peine à reconnaître un homme et une femme. la femme frappant des pieds et des poings. sa voix furieuse s'éteignit subitement. et lui dit : Suis-moi ! La femme leva la tête . L'élégant avait profité de l'incident pour s'esquiver. horrible. sortaient hideusement d'une bouche à laquelle manquaient en effet les deux dents de devant. l'homme se débattant. les passants s'amassèrent. C'était la Fantine. sans dents et sans cheveux. de livide elle était devenue pâle. les officiers sortirent en foule du café. livide de colère. décoiffée. son chapeau à terre.

» La plus acide aurait peut-être brodé sur cette récidive après Juliette. le début de la rédaction du livre. Il venait de retourner en mal tout ce qu'il avait fait de meilleur. au paroxysme de la joie. traînant après lui la misérable. que justement les journaux étaient pleins de son nom depuis deux jours et que se mêler à une semblable affaire. et referma la porte derrière lui. A deux reprises sont notés les motifs que Hugo a de demeurer à l'écart : « Il se dit qu'il était bien connu. Mme Léonie Biard mise à Saint-Lazare. en novembre 1845. au grand désappointement des curieux qui se haussèrent sur la pointe du pied et allongèrent le cou devant la vitre trouble du L'épisode est d'une telle importance dans le roman qu'on est tenté d'y voir une des origines de l'invention de l'intrigue et du mouvement qui détermine. plus ou moins intéressée. quatre ans plus tard. à la sortie d'un dîner où elle était fêtée. Arrivé au bureau de police qui était une salle basse chauffée par un poêle et gardée par un poste. au fait que l'incident a lieu le lendemain de la réception de Hugo à l'Académie. entra avec Fantine. Dans cette hypothèse. 162 – 294 – . l'ancien sauveur des femmes perdues. on prendra garde. avec une porte vitrée et grillée sur la rue. en se demandant jusqu'où irait l'Académicien dans son goût des « femmes tombées ».Chapitre XIII Solution de quelques questions de police municipale162 Javert écarta les assistants. Elle se laissait faire machinalement. Ni lui ni elle ne disaient un mot. occasion d'obscénités. chez Mme de Girardin. après le flagrant délit de son adultère avec lui. rompit le cercle et se mit à marcher à grands pas vers le bureau de police qui est à l'extrémité de la place. dans le texte de Choses vues. Javert ouvrit la porte. La même chose – et l'inverse aussi – arrivera à Jean Valjean. suivait avec des quolibets. c'était prêter le flanc à toutes sortes de plaisanteries. ne sera d'aucune valeur… » Demandons-nous donc quels durent être les sentiments de Hugo lorsqu'il vit. La nuée des spectateurs. comme les prostituées. Quant à la calomnie. le commissaire la suggère lui-même : « Monsieur. La suprême misère. votre déposition.

L'éligibilité exigeait quarante ans et mille francs de cens. selon la loi du suffrage censitaire. représentée par un propriétaire-électeur163. Plus il examinait le fait de cette fille. mais avec tous les scrupules d'une conscience sévère. son redoutable pouvoir discrétionnaire. En cet instant. le droit de vote. Cette qualité. la Fantine alla tomber dans un coin. là dans la rue. tira de sa poche une feuille de papier timbré et se mit à écrire. Il avait vu cela. c'est dévorer. Il jugeait. Il écrivait en silence. Il appelait tout ce qu'il pouvait avoir d'idées dans l'esprit autour de la grande chose qu'il faisait. Elle en fait ce qu'elle veut. La curiosité est une gourmandise. 163 – 295 – . les punit comme bon lui semble. En entrant. Javert s'assit. C'était un de ces moments où il exerçait sans contrôle. Le sergent du poste apporta une chandelle allumée sur une table. Sous la Restauration. qui donne au moins trente ans à Bamatabois. accroupie comme une chienne qui a peur. plus il se sentait révolté. confirme sa ressemblance avec Tholomyès. être propriétaire est une dignité sociale qui confère. Il venait de voir. il le sentait. son visage sérieux ne trahissait aucune émotion. Pourtant il était gravement et profondément préoccupé. Javert était impassible .corps de garde. son escabeau d'agent de police était un tribunal. Il jugeait. Voir. et confisque à son gré ces deux tristes choses qu'elles appellent leur industrie et leur liberté. la société. immobile et muette. Une prostituée avait attenté à un bourgeois. insultée et attaquée par une créature en dehors de tout. Ces classes de femmes sont entièrement remises par nos lois à la discrétion de la police. Il était évident qu'il venait de voir commettre un crime. Le corps électoral ne dépassait pas 100 000 électeurs. Il fallait alors avoir trente ans et payer 45 € de contributions directes pour être électeur. cherchant à voir. lui Javert. et il condamnait.

Si vous aviez vu le commencement. plia le papier et dit au sergent du poste.Quand il eut fini. Tu es laide ! tu n'as pas de dents ! Je le sais bien que je n'ai plus mes dents. mon bon monsieur l'inspecteur ! est-ce qu'il n'y a personne là qui ait vu pour vous dire que c'est bien vrai ? J'ai peut-être eu tort de me fâcher. Vous savez. On a des vivacités. Est-ce qu'on a le droit de nous mettre de la neige dans le dos quand nous passons comme cela tranquillement sans faire de mal à personne ? Cela m'a saisie. joignant les mains. La malheureuse tressaillit. et menez cette fille au bloc. sans se lever. Je suis un peu malade. Je ne faisais rien. voyez-vous ! Et puis il y avait déjà un peu de temps qu'il me disait des raisons. – Monsieur Javert. on n'est pas maître. J'étais honnête avec lui. faisant de grands pas avec ses genoux. C'est à cet instant-là qu'il m'a mis de la neige. dit-elle. je disais : c'est un monsieur qui s'amuse. – Six mois ! six mois de prison ! Six mois à gagner sept sous par jour ! Mais que deviendra Cosette ? ma fille ! ma fille ! Mais je dois encore plus de cent francs aux Thénardier. il signa. Je vous assure que je n'ai pas eu tort. monsieur l'inspecteur. dans le premier moment. je ne lui parlais pas. Monsieur Javert. en le lui remettant : – Prenez trois hommes. Puis se tournant vers la Fantine : – Tu en as pour six mois. C'est ce monsieur le bourgeois que je ne connais pas qui m'a mis de la neige dans le dos. Et puis. quelque chose de si froid qu'on vous met dans le dos à l'heure que vous ne – 296 – . moi . je vous demande grâce. savez-vous cela ? Elle se traîna sur la dalle mouillée par les bottes boueuses de tous ces hommes. vous auriez vu ! je vous jure le bon Dieu que je n'ai pas eu tort.

Ne me mettez pas en prison ! Voyez-vous. Si c'était plus grand. vous ne savez pas ça. ça n'a pas de raisonnement. secouée par les sanglots. pauvre loup ! Je vais vous dire.vous y attendez pas ! J'ai eu tort d'abîmer le chapeau de ce monsieur. aveuglée par les larmes. mais on gagne sept sous. qu'est-ce qu'elle deviendra. balbutiant tout doucement avec la voix de l'agonie. Faites-moi grâce pour aujourd'hui cette fois. c'est les Thénardier. ce n'est pas la faute du gouvernement. leur pardon avec le même geste. ou autrement on me renverra ma petite. Quand j'étais plus heureuse. monsieur Javert. des aubergistes. et figurez-vous que j'ai cent francs à payer. 164 – 297 – . Il y a là une sorte d'imitation de Notre Seigneur Jésus-Christ. va comme tu pourras. beaucoup de linge. Ce n'est pas la lâcheté et la gourmandise qui ont fait de moi ça. à qui pécheurs et pécheresses demandent. À de certains instants. mais ça ne peut pas. on aurait bien vu que je n'étais pas une femme coquette qui a du désordre. ça gagnerait sa vie. brisée en deux. mais on n'attendrit pas un cœur de bois. la Fantine était redevenue belle. se tordant les mains. cela me serait bien égal de lui demander pardon. toussant d'une toux sèche et courte. ô mon petit ange de la bonne sainte Vierge. des paysans. La grande douleur est un rayon divin et terrible qui transfigure les misérables. Elle eût attendri un cœur de granit. c'est une petite qu'on mettrait à même sur la grande route. À ce moment-là. Ô mon Dieu ! je ne peux pas l'avoir avec moi. monsieur Javert ! Elle parlait ainsi. elle s'arrêtait et baisait tendrement le bas de la redingote du mouchard164. à ces âges-là. Oh ! mon Dieu. la gorge nue. dans les prisons on ne gagne que sept sous. c'est par misère. Je ne suis pas une mauvaise femme au fond. en plein cœur d'hiver. J'ai bu de l'eau-de-vie. Il leur faut de l'argent. dans l'Évangile. mais cela étourdit. Tenez. mon bon monsieur Javert. C'est si vilain ce que je fais ! Ô ma Cosette. Pourquoi s'est-il en allé ? Je lui demanderais pardon. on n'aurait eu qu'à regarder dans mes armoires. il faut avoir pitié de cette chose-là. Ayez pitié de moi. Je ne l'aime pas. J'avais du linge.

Les soldats la saisirent par les bras. sortit de l'ombre. monsieur le maire… Ce mot. monsieur le maire. Depuis quelques minutes. et saluant avec une sorte de gaucherie fâchée : – Pardon. et avait entendu les prières désespérées de la Fantine. Elle s'affaissa sur elle-même en murmurant : – Grâce ! Javert tourna le dos. elle cria : – Ah ! c'est donc toi qui es monsieur le maire ! – 298 – . s'il vous plaît ! Javert leva les yeux et reconnut M. Il ôta son chapeau. fit sur la Fantine un effet étrange. je t'ai écoutée. Elle se dressa debout tout d'une pièce comme un spectre qui sort de terre.– Allons ! dit Javert. un homme était entré sans qu'on eût pris garde à lui. As-tu bien tout dit ? Marche à présent ! Tu as tes six mois . il fit un pas. À cette solennelle parole. repoussa les soldats des deux bras. qui ne voulait pas se lever. Au moment où les soldats mirent la main sur la malheureuse. le Père éternel en personne n'y pourrait plus rien. Madeleine. et le regardant fixement. s'y était adossé. Madeleine avant qu'on eût pu la retenir. elle comprit que l'arrêt était prononcé. Il avait refermé la porte. marcha droit à M. Le Père éternel en personne n'y pourrait plus rien. l'air égaré. et dit : – Un instant.

Elle leva son bras nu et se cramponna à la clef du poêle comme une personne qui chancelle. Si ce n'est pas là une horreur ! renvoyer – 299 – . qu'il m'a chassée ! à cause d'un tas de gueuses qui tiennent des propos dans l'atelier. Ce mot n'avait pas porté un coup moins étrange à la Fantine. Voir une fille publique cracher au visage d'un maire. Ça ne peut pas être ce monstre de maire ! Est-ce que c'est vous. il faisait confusément un rapprochement hideux entre ce qu'était cette femme et ce que pouvait être ce maire. Mais quand il vit ce maire. Madeleine s'essuya le visage. coup sur coup. il eut comme un éblouissement de stupeur . Il resta muet. cela était une chose si monstrueuse que. – En liberté ! qu'on me laisse aller ! que je n'aille pas en prison six mois ! Qui est-ce qui a dit cela ? Il n'est pas possible qu'on ait dit cela. dans le fond de sa pensée. D'un autre côté. ce vieux gredin de maire. la pensée et la parole lui manquèrent également . mettez cette femme en liberté. comme si elle se parlait à elle-même. les plus violentes émotions qu'il eût ressenties de sa vie. et alors il entrevoyait avec horreur je ne sais quoi de tout simple dans ce prodigieux attentat. dans ses suppositions les plus effroyables. Javert se sentit au moment de devenir fou. la somme de l'étonnement possible était dépassée pour lui. Figurez-vous. Cependant elle regardait tout autour d'elle et elle se mit à parler à voix basse. ce magistrat. et presque mêlées ensemble. et dit : – Inspecteur Javert. J'ai mal entendu. c'est lui qui est cause de tout. Ce monstre de maire. M. monsieur Javert. qui avez dit qu'on me mette en liberté ? Oh ! voyez-vous ! je vais vous dire et vous me laisserez aller. Il éprouvait en cet instant. il eût regardé comme un sacrilège de le croire possible.Puis elle éclata de rire et lui cracha au visage. s'essuyer tranquillement le visage et dire : mettez cette femme en liberté. mon bon monsieur Javert.

je n'ai jamais fait de mal exprès. j'ai touché. il n'y a plus moyen de vivre. Vous gagnez douze sous dans les chemises. Vous comprenez à présent. Ô monsieur Javert. Il dit à la Fantine : – Combien avez-vous dit que vous deviez ? La Fantine. j'avais ma petite Cosette. Après cela. et tout le malheur est venu. à la clef du poêle. qui ne regardait que Javert. nous n'avons qu'une robe de soie. et je vois partout des femmes bien plus méchantes que moi qui sont bien plus heureuses. vous autres. j'ai bien été forcée de devenir une mauvaise femme. pour le soir. Il l'avait remise dans sa poche. Pendant qu'elle parlait. et cela fait fumer. monsieur Javert. Je vais vous expliquer cela. vrai. il avait fouillé dans son gilet. cela tombe à neuf sous. tu viens ici – 300 – . on vous dira bien que je suis honnête. M. D'abord il y a une amélioration que ces messieurs de la police devraient bien faire. Voyez-vous. Moi. en avait tiré sa bourse et l'avait ouverte. Ah ! mon Dieu. avez-vous vu comme je te vous lui ai craché à la figure ? Ah ! vieux scélérat de maire. je vous demande pardon. Il faut donc devenir ce qu'on peut. ce serait d'empêcher les entrepreneurs des prisons de faire du tort aux pauvres gens. il m'avait perdu toute ma robe avec sa neige.une pauvre fille qui fait honnêtement son ouvrage ! Alors je n'ai plus gagné assez. parlez à mon propriétaire. maintenant je paye mon terme. Madeleine l'écoutait avec une attention profonde. n'est-ce pas ? Prenez des informations. c'est vous qui avez dit qu'on me mette dehors. Mais lui. sans faire attention. Elle était vide. j'ai piétiné le chapeau de ce monsieur bourgeois devant le café des officiers. voyez-vous. que c'est ce gueux de maire qui a tout fait le mal. se retourna de son côté : – Est-ce que je te parle à toi ! Puis s'adressant aux soldats : – Dites donc. Nous autres.

aujourd'hui. Seulement n'y reviens plus. les officiers. donnez votre main. Elle ne pleurait plus. je ne me porte pas très bien. Au fait. ça les faisait rire. J'ai peur de mon bon monsieur Javert ! En parlant ainsi elle se retourna vers l'inspecteur : – Avec ça. c'est pour la petite. voyez-vous. monsieur l'inspecteur. n'ayez pas peur. je vous ai dit. vous êtes bien forcé de mettre l'ordre. – 301 – . et puis. monsieur l'inspecteur a dit qu'on me lâche. comme vous êtes bon. elle appuyait sur sa gorge blanche et délicate la grosse main rude de Javert. tâtez. j'ai crié parce que cela m'a fait mal. je ne bougerai plus. vous emmenez la femme qui a tort. Je comprends que vous êtes juste. vous dites qu'on me mette en liberté. coquine ! Oh ! je n'y reviendrai plus. et marcha vers la porte en disant à demi-voix aux soldats avec un signe de tête amical : – Les enfants. j'ai là dans l'estomac comme une boule qui me brûle. je tousse. sa voix était caressante. Tenez. nous autres nous sommes là pour qu'on s'amuse. monsieur Javert ! on me fera tout ce qu'on voudra maintenant. et elle le regardait en souriant. parce que six mois en prison. J'ai peur de monsieur Javert. quoi ! Et puis. que le médecin me dit : soignez-vous. vous venez. il faut être juste. c'est tout simple.pour me faire peur. Tout à coup elle rajusta vivement le désordre de ses vêtements. je ne m'attendais pas du tout à cette neige de ce monsieur. Seulement. il faut bien qu'on se divertisse à quelque chose. mais en y réfléchissant. je m'en vas. un homme qui joue à mettre un peu de neige dans le dos d'une femme. vous. mais je n'ai pas peur de toi. cela m'empêcherait de nourrir mon enfant. voyez-vous. fit retomber les plis de sa robe qui en se traînant s'était relevée presque à la hauteur du genou. monsieur l'inspecteur. c'est ici.

elle était dans la rue. Le bruit que fit le loquet le réveilla. En était-il venu à oublier la présence de monsieur le maire ? Avait-il fini par se déclarer à lui-même qu'il était impossible qu'une « autorité » eût donné un pareil ordre. se disait-il qu'il fallait revenir aux suprêmes résolutions. l'œil fixé à terre. expression toujours d'autant plus effrayante que le pouvoir se trouve placé plus bas. devant les énormités dont il était témoin depuis deux heures. sans qu'elle prononçât un mot. elle se retourna.Elle mit la main sur le loquet. et à partir de ce moment. après l'invitation du maire de mettre Fantine en liberté. immobile. que l'homme de police devînt homme de justice. Un pas de plus. cria-t-il. féroce chez la bête fauve. atroce chez l'homme de rien. posé de travers au milieu de cette scène comme une statue dérangée qui attend qu'on la mette quelque part. sans qu'elle osât même laisser sortir son souffle librement. vous ne voyez pas que cette drôlesse s'en va ! Qui est-ce qui vous a dit de la laisser aller ? – Moi. et qu'en cette extré– 302 – . La Fantine à la voix de Javert avait tremblé et lâché le loquet comme un voleur pris lâche l'objet volé. que le mouchard se transformât en magistrat. dit Madeleine. son regard alla tour à tour de Madeleine à Javert et de Javert à Madeleine. selon que c'était l'un ou l'autre qui parlait. Il était évident qu'il fallait que Javert eût été. – Sergent. comme on dit. qu'il était nécessaire que le petit se fit grand. Il releva la tête avec une expression d'autorité souveraine. « jeté hors des gonds » pour qu'il se fût permis d'apostropher le sergent comme il l'avait fait. Javert jusqu'à cet instant était resté debout. À la voix de Madeleine. et que bien certainement monsieur le maire avait dû dire sans le vouloir une chose pour une autre ? Ou bien.

la morale. la première justice. Je sais ce que je fais. elle est à la justice. lui dire. se personnifiaient en lui Javert ? Quoi qu'il en soit. tout le corps agité d'un tremblement imperceptible. la loi. répliqua M. Madeleine. Je passais sur la place comme vous emmeniez cette femme. chose inouïe. le gouvernement. J'ai entendu cette femme. eût dû être arrêté. les lèvres bleues. J'en puis faire ce que je veux. il y avait encore des groupes. dit M. – Ceci me regarde.mité prodigieuse l'ordre. Madeleine. Mon injure est à moi peut-être. on vit l'inspecteur de police Javert se tourner vers monsieur le maire. c'est la conscience. Son injure n'est pas à lui. repartit M. – Je demande pardon à monsieur le maire. Voici le vrai. Vous êtes un honnête homme. écoutez. j'ai tout su. Madeleine avec un accent conciliant et calme. en bonne police. froid. cela ne se peut pas. Madeleine. la société tout entière. – Inspecteur Javert. quand M. l'œil baissé. pâle. et je ne fais nulle difficulté de m'expliquer avec vous. – 303 – . mais la voix ferme : – Monsieur le maire. je me suis informé. Madeleine eut dit ce moi qu'on vient d'entendre. – Inspecteur Javert. et. – Cette malheureuse a insulté un bourgeois. Javert reprit : – Cette misérable vient d'insulter monsieur le maire. – Comment ? dit M. c'est le bourgeois qui a eu tort et qui. le regard désespéré.

dans le fait du bourgeois. à trois étages et toute en pierre de taille. et je retiens la femme Fantine. C'est cette fille qui s'est jetée sur monsieur Bamatabois. À cette parole décisive. monsieur le maire. J'ordonne que cette femme soit mise en liberté. cela. J'étais là. monsieur le maire. il y a des choses dans ce monde ! Quoi qu'il en soit. c'est un fait de police de la rue qui me regarde. Javert osa regarder le maire fixement. mais il daignera me permettre de lui faire observer que je suis dans la limite de mes attributions. qui est électeur et propriétaire de cette belle maison à balcon qui fait le coin de l'esplanade. mais avec un son de voix toujours profondément respectueux : – Je suis au désespoir de résister à monsieur le maire. Mon devoir veut que cette femme fasse six mois de prison. Javert voulut tenter un dernier effort. – 304 – . Alors M. quinze et soixante-six du code d'instruction criminelle. – J'obéis à mon devoir.– Et moi. j'en suis juge. onze. c'est la première fois de ma vie. je ne sais pas ce que je vois. Elle n'en fera pas un jour. – Alors contentez-vous d'obéir. et lui dit. Aux termes des articles neuf. Madeleine répondit avec douceur : – Écoutez bien ceci. Enfin. M. Madeleine croisa les bras et dit avec une voix sévère que personne dans la ville n'avait encore entendue : – Le fait dont vous parlez est un fait de police municipale. Je reste. puisque monsieur le maire le veut.

et. monsieur le maire… – Je vous rappelle. – Pourtant… – Sortez. Elle venait de se voir en quelque sorte disputée par deux puissances opposées. l'un de ces hommes la tirait du côté de l'ombre. Javert reçut le coup. entrevue à travers les grossissements de l'épouvante. elle sentait fondre et – 305 – . à vous. ce maire qu'elle avait si longtemps considéré comme l'auteur de tous ses maux. c'était précisément l'homme qu'elle abhorrait. l'autre la ramenait vers la lumière. Madeleine. son enfant . cet ange. elle regardait effarée. debout. Elle écoutait éperdue. l'article quatre-vingt-un de la loi du 13 décembre 1799 sur la détention arbitraire. son âme. L'ange avait vaincu le démon. permettez… – Plus un mot. – Monsieur le maire. Madeleine. l'un parlait comme son démon. et à chaque parole que disait M. il la sauvait ! S'était-elle donc trompée ? Devait-elle donc changer toute son âme ?… Elle ne savait. de face. ce Madeleine ! et au moment même où elle venait de l'insulter d'une façon hideuse. Dans cette lutte. et sortit. Fantine se rangea de la porte et le regarda avec stupeur passer devant elle. dit M. ce libérateur. ces deux hommes lui étaient apparus comme deux géants . Elle avait vu lutter devant ses yeux deux hommes tenant dans leurs mains sa liberté. chose qui la faisait frissonner de la tête aux pieds. Il salua jusqu'à terre monsieur le maire. et en pleine poitrine comme un soldat russe. elle tremblait. sa vie. l'autre parlait comme son bon ange.– Mais. Cependant elle aussi était en proie à un bouleversement étrange.

Je crois que c'est vrai. riche. écoutez. Quand Javert fut sorti. Vous ne travaillerez plus. avec Cosette ! voir brusquement s'épanouir au milieu de sa misère toutes ces réalités du paradis ! Elle regarda comme hébétée cet homme qui lui parlait. Je me charge de votre enfant et de vous. avant qu'il eût pu l'en empêcher. Je ne savais rien de ce que vous avez dit. Madeleine se tourna vers elle. honnête. de la confiance et de l'amour. Je vous donnerai tout l'argent qu'il vous faudra. et ne put que jeter deux ou trois sanglots : oh ! oh ! oh ! Ses jarrets plièrent. je ferai venir votre enfant. Avoir Cosette ! sortir de cette vie infâme ! vivre libre. Oh ! pauvre femme ! C'en était plus que la pauvre Fantine n'en pouvait supporter. je vous le déclare dès à présent. à Paris. Et même. Pourquoi ne vous êtes-vous pas adressée à moi ? Mais voici : je payerai vos dettes. et lui dit avec une voix lente. et je n'en doute pas. il sentit qu'elle lui prenait la main et que ses lèvres s'y posaient. si tout est comme vous le dites. si vous voulez. M. Vous vivrez ici. Puis elle s'évanouit. heureuse. elle se mit à genoux devant M.s'écrouler en elle les affreuses ténèbres de la haine et naître dans son cœur je ne sais quoi de réchauffant et d'ineffable qui était de la joie. et. et je sens que c'est vrai. ayant peine à parler comme un homme sérieux qui ne veut pas pleurer : – Je vous ai entendue. vous n'avez jamais cessé d'être vertueuse et sainte devant Dieu. Madeleine. J'ignorais même que vous eussiez quitté mes ateliers. ou vous irez la rejoindre. où vous voudrez. – 306 – . Vous redeviendrez honnête en redevenant heureuse.

Il était absorbé dans une sorte de prière. elle écarta son rideau et vit M. je crois que je vais mieux. et répondit : – Comment êtes-vous ? – Bien. dit-elle. j'ai dormi. Il la confia aux sœurs qui la mirent au lit. Il attendait que Fantine se réveillât. Elle en suivit la direction et vit qu'il s'adressait à un crucifix cloué au mur. M. Une fièvre ardente était survenue. Ce regard était plein de pitié et d'angoisse et suppliait. Madeleine debout qui regardait quelque chose au-dessus de sa tête. Enfin elle lui dit timidement : – Que faites-vous donc là ? M. Madeleine était désormais transfiguré aux yeux de Fantine. Madeleine fit transporter la Fantine à cette infirmerie qu'il avait dans sa propre maison. Le lendemain vers midi Fantine se réveilla. Il lui paraissait enveloppé de lumière. Ce ne sera rien. elle entendit une respiration tout près de son lit. – 307 – . Elle passa une partie de la nuit à délirer et à parler haut.Livre sixième – Javert Chapitre I Commencement du repos M. Elle le considéra longtemps sans oser l'interrompre. lui tâta le pouls. Il lui prit la main. Cependant elle finit par s'endormir. Madeleine était à cette place depuis une heure.

Voyez-vous. Madeleine se hâta d'écrire aux Thénardier. cet enfer dont vous sortez est la première forme du ciel. Il fallait commencer par là. Il leur envoya trois cents francs en leur disant de se payer sur cette somme. Il soupira profondément.Lui reprit. Javert dans cette même nuit avait écrit une lettre. Oh ! ne vous plaignez pas. M. vous avez à présent la dot des élus. Et il ajouta dans sa pensée : « Pour la martyre qui est icibas. Ceci éblouit le Thénardier. » M. comme s'il ne faisait que de l'entendre : – Je priais le martyr qui est là-haut. et la suscription portait : À monsieur Chabouillet. Elle était pour Paris. Il continua : – Vous avez bien souffert. répondant à la question qu'elle lui avait adressée d'abord. Comme l'affaire du corps de garde s'était ébruitée. Madeleine avait passé la nuit et la matinée à s'informer. Il remit luimême cette lettre le lendemain matin au bureau de poste de Montreuil-sur-mer. et d'amener tout de suite l'enfant à Montreuil-sur-mer où sa mère malade la réclamait. Il connaissait dans tous ses poignants détails l'histoire de Fantine. Ce n'est point leur faute . pauvre mère. Il savait tout maintenant. – 308 – . C'est de cette façon que les hommes font des anges. la directrice du bureau de poste et quelques autres personnes qui virent la lettre avant le départ et qui reconnurent l'écriture de Javert sur l'adresse. secrétaire de monsieur le préfet de police. Elle cependant lui souriait avec ce sublime sourire auquel il manquait deux dents. ils ne savent pas s'y prendre autrement. pensèrent que c'était sa démission qu'il envoyait. Fantine leur devait cent vingt francs.

Thénardier mit au bas du mémoire : reçu à compte trois cents francs. Cependant Fantine ne se rétablissait point. I. Quelque jocrisse se sera amouraché de la mère. avec le redoublement qu'ajoute la religion.– Diable ! dit-il à sa femme. Mais. Cet antique mépris des vestales pour les ambulaïes165 est un des plus profonds instincts de la dignité féminine . et la mère qui était en elle attendrissait. Voilà que cette mauviette va devenir une vache à lait. n'avait pas été malade. l'une d'un médecin. Les sœurs n'avaient d'abord reçu et soigné « cette fille » qu'avec répugnance. les sœurs l'avaient éprouvé. Dans ce mémoire figuraient pour plus de trois cents francs deux notes incontestables. Qui a vu les bas-reliefs de Reims se souvient du gonflement de la lèvre inférieure des vierges sages regardant les vierges folles. en peu de jours. Cosette. lesquels avaient soigné et médicamenté dans deux longues maladies Éponine et Azelma. Il riposta par un mémoire de cinq cents et quelques francs fort bien fait. l'autre d'un apothicaire. Fantine les avait désarmées. Ce fut l'affaire d'une toute petite substitution de noms. Elle était toujours à l'infirmerie. Elle avait toutes sortes de paroles humbles et douces. citées par Horace (Satires. ne lâchons pas l'enfant. 1) : équivalent romain des geishas japonaises. courtisanes. – Christi ! dit le Thénardier. Je devine. Un jour les sœurs l'entendirent qui disait à travers la fièvre : Forme francisée du latin ambubaiae : joueuses de flûte. 2. 165 – 309 – . nous l'avons dit. M. ne lâchons pas l'enfant. Madeleine envoya tout de suite trois cents autres francs et écrivit : Dépêchez-vous d'amener Cosette.

M. C'était pour elle pourtant que je faisais le mal. et chaque fois elle lui demandait : – Verrai-je bientôt ma Cosette ? Il lui répondait : – Peut-être demain matin. voyez-vous. D'un moment à l'autre elle arrivera. les ailes. ça n'est pas encore tombé. mais quand j'aurai mon enfant près de moi. Je sentirai la bénédiction du bon Dieu quand Cosette sera ici. mes sœurs. je n'aurais pas voulu avoir ma Cosette avec moi. comme je vais être heureuse ! Nous venons de dire qu'elle ne se rétablissait pas. et c'est ce qui fait que Dieu me pardonne. – Oh ! disait-elle. On commençait alors à suivre pour l'étude et le traitement des maladies de poi- – 310 – . cela me fera du bien de voir cette innocente. Et le visage pâle de la mère rayonnait. Elle ne sait rien du tout. C'est un ange. je n'aurais pas pu supporter ses yeux étonnés et tristes. Au contraire. Pendant que j'étais dans le mal. Madeleine l'allait voir deux fois par jour. Cette poignée de neige appliquée à nu sur la peau entre les deux omoplates avait déterminé une suppression subite de transpiration à la suite de laquelle la maladie qu'elle couvait depuis plusieurs années finit par se déclarer violemment. cela voudra dire que Dieu m'a pardonné. À cet âge-là.– J'ai été une pécheresse. je l'attends. son état semblait s'aggraver de semaine en semaine. Je la regarderai.

Voici enfin que je vois le bonheur tout près de moi ! Son nom fut et reste le symbole des progrès accomplis dans le diagnostic – par auscultation au stéthoscope – et le soin de la tuberculose. – Il a dit de faire venir bien vite votre enfant. Madeleine s'efforça de sourire. – Oui. Fantine lui demanda : – Qu'a dit le médecin ? M.trine les belles indications de Laennec166. – Eh bien. – Oh ! reprit-elle. hâtez-vous de le faire venir. Que cela vous rendra la santé. M. 166 – 311 – . il a raison ! Mais qu'est-ce qu'ils ont donc ces Thénardier à me garder ma Cosette ! Oh ! elle va venir. Le médecin ausculta Fantine et hocha la tête. fléau du prolétariat urbain au XIXe siècle et jusqu'à la moitié du nôtre. Madeleine eut un tressaillement. M. Madeleine dit au médecin : – Eh bien ? – N'a-t-elle pas un enfant qu'elle désire voir ? dit le médecin.

« J'ai l'honneur de vous saluer avec considération. « Fantine. la veine noire de la destinée y reparaît toujours.Le Thénardier cependant ne « lâchait pas l'enfant » et donnait cent mauvaises raisons. » Sur ces entrefaites. S'il le faut. etc. Il écrivit sous la dictée de Fantine cette lettre qu'il lui fit signer : « Monsieur Thénardier. « On vous payera toutes les petites choses. – 312 – . – J'enverrai quelqu'un chercher Cosette. Et puis il y avait un reste de petites dettes criardes dans le pays dont il rassemblait les factures. Cosette était un peu souffrante pour se mettre en route l'hiver. Nous avons beau tailler de notre mieux le bloc mystérieux dont notre vie est faite. dit le père Madeleine. il survint un grave incident. j'irai moi-même. etc.. « Vous remettrez Cosette à la personne.

et qui contenait des procès-verbaux de contraventions à la police de la voirie. du moine et du caporal. Javert l'avait plus que jamais évité. et s'arrêta sans rompre le silence. ce composé bizarre du Romain. le maire qui lui tournait le dos. Madeleine ne l'avait point revu.Chapitre II Comment Jean peut devenir Champ Un matin. Madeleine était dans son cabinet. son conflit avec le maire au sujet de la Fantine. M. Javert salua respectueusement M. dit-il. Javert fit deux ou trois pas dans le cabinet. un physionomiste qui eût su sa secrète et ancienne aversion pour M. Il ne se dérangea point pour Javert. Un physionomiste qui eût été familier avec la nature de Javert. – Faites entrer. occupé à régler d'avance quelques affaires pressantes de la mairie pour le cas où il se déciderait à ce voyage de Montfermeil. l'œil sur un dossier qu'il feuilletait et qu'il annotait. M. M. qui eût étudié depuis longtemps ce sauvage au service de la civilisation. le maire ne le regarda pas et continua d'annoter son dossier. et il lui convenait d'être glacial. Depuis l'aventure du bureau de police. ce mouchard vierge. Il ne pouvait s'empêcher de songer à la pauvre Fantine. une plume à la main. Madeleine était resté assis près de la cheminée. pour qui – 313 – . lorsqu'on vint lui dire que l'inspecteur de police Javert demandait à lui parler. et qui eût considéré Javert en ce moment. M. Madeleine ne put se défendre d'une impression désagréable. se fût dit : que s'est-il passé ? Il était évident. En entendant prononcer ce nom. Javert entra. Madeleine. et M. du Spartiate. cet espion incapable d'un mensonge.

qu'une morne tristesse. qu'un acte coupable a été commis. ni colère. et je ne sais quel accablement courageux.eût connu cette conscience droite. Tous les sentiments comme tous les souvenirs qu'on eût pu lui supposer avaient disparu. Il n'y avait plus rien sur ce visage impénétrable et simple comme le granit. sérieux. les yeux baissés. claire. Javert n'avait rien dans l'âme qu'il ne l'eût aussi sur le visage. il attendait. monsieur le maire. comme c'est mon devoir. porter le fait à votre connaissance. Jamais sa physionomie n'avait été plus étrange et plus inattendue. Madeleine avec un regard où il n'y avait ni rancune. comme les gens violents. Toute sa personne respirait l'abaissement et la fermeté. En entrant. calme. sujet aux revirements brusques. il s'était incliné devant M. qu'il plût à monsieur le maire de se retourner. sans faire un mouvement. Javert ? Javert demeura un instant silencieux comme s'il se recueillait. que Javert sortait de quelque grand événement intérieur. – Eh bien ! qu'est-ce ? qu'y a-t-il. Je viens. – 314 – . debout. le chapeau à la main. sincère. le maire posa sa plume et se tourna à demi. sans dire un mot. ni défiance. avec la rudesse naïve et froide d'un homme qui n'a jamais été doux et qui a toujours été patient . Il était. avec une expression qui tenait le milieu entre le soldat devant son officier et le coupable devant son juge. et maintenant il se tenait là. puis éleva la voix avec une sorte de solennité triste qui n'excluait pourtant pas la simplicité : – Il y a. probe. il s'était arrêté à quelques pas derrière le fauteuil du maire . – Quel acte ? – Un agent inférieur de l'autorité a manqué de respect à un magistrat de la façon la plus grave. dans une humilité vraie et dans une résignation tranquille. dans une attitude presque disciplinaire. austère et féroce. Enfin M.

Madeleine. M. Et après une pause. mais cela ne suffit pas. vous avez été sévère pour moi l'autre jour injustement. Javert l'interrompit. Soyez-le aujourd'hui justement. – Vous direz. – Et quel est le magistrat qui aurait à se plaindre de l'agent ? – Vous. – Ah çà ! pourquoi ? s'écria M. – Vous ? – Moi. c'est honorable. Madeleine stupéfait ouvrit la bouche. je dois être puni. Il faut que je sois chassé. vous voulez être remplacé… – 315 – . M. j'aurais pu donner ma démission.– Quel est cet agent ? demanda M. Quel est ce galimatias ? qu'est-ce que cela veut dire ? où y a-t-il un acte coupable commis contre moi par vous ? qu'est-ce que vous m'avez fait ? quels torts avez-vous envers moi ? Vous vous accusez. Javert poursuivit. – Moi. dit Javert. Donner sa démission. monsieur le maire. Madeleine. J'ai failli. l'air sévère et les yeux toujours baissés : – Monsieur le maire. je viens vous prier de vouloir bien provoquer près de l'autorité ma destitution. Madeleine se dressa sur son fauteuil. il ajouta : – Monsieur le maire.

qui n'avait pas levé les yeux. C'est fort bien. dit Javert. Madeleine. – Comme maire ayant empiété sur la police ? – Comme ancien forçat. est-ce que je sais. Javert soupira du fond de sa poitrine et reprit toujours froidement et tristement : – Monsieur le maire. Javert. – 316 – . continua : – Je le croyais. soit. votre force des reins. je vous ai dénoncé. moi ? des bêtises ! mais enfin je vous prenais pour un nommé Jean Valjean. Le maire devint livide. Une ressemblance. votre adresse au tir. qui ne riait pas beaucoup plus souvent que Javert. Depuis longtemps j'avais des idées. – Dénoncé ! – À la préfecture de police de Paris. – Vous allez comprendre. monsieur le maire. M. votre jambe qui traîne un peu. des renseignements que vous avez fait prendre à Faverolles. – Chassé. se mit à rire.– Chassé. à la suite de cette scène pour cette fille. Je ne comprends pas. il y a six semaines. l'aventure du vieux Fauchelevent. j'étais furieux.

puis il avait commis un autre vol à main armée. – C'est heureux que vous le reconnaissiez ! – Il faut bien. il leva la tête. M. et dit avec un accent inexprimable : – Ah ! Javert poursuivit : – 317 – . je vous ai dénoncé à la préfecture. volé chez un évêque. on avait raison. Madeleine lui échappa des mains. sur un petit savoyard. En sortant du bagne. dans un chemin public. Depuis huit ans il s'était dérobé. La feuille que tenait M. on ne sait comment.– Un nommé ?… Comment dites-vous ce nom-là ? – Jean Valjean. Madeleine. C'est un forçat que j'avais vu il y a vingt ans quand j'étais adjudant-garde-chiourme à Toulon. et on le cherchait. reprit avec un accent de parfaite indifférence : – Et que vous a-t-on répondu ? – Que j'étais fou. j'ai fait cette chose ! La colère m'a décidé. ce Jean Valjean avait. – Eh bien ? – Eh bien. regarda fixement Javert. qui avait ressaisi le dossier depuis quelques instants. puisque le véritable Jean Valjean est trouvé. Moi je m'étais figuré… Enfin. à ce qu'il paraît.

cet automne. Voici ce qu'on trouve : ce Champmathieu. branches de l'arbre cassées. mur escaladé. monsieur le juge d'instruction trouve à propos de faire transférer Champmathieu à Arras où est la prison départementale. Champmathieu n'est pas plus tôt débarqué que voilà Brevet qui s'écrie : « Eh mais ! je connais cet homme-là. Il avait encore la branche de pommier à la main. où il dit avoir été charron et avoir eu une fille blanchisseuse. Parbleu ! vous comprenez. On coffre le drôle. On a arrêté mon Champmathieu. mais cela n'est pas prouvé . le père Champmathieu a été arrêté pour un vol de pommes à cidre. On n'y faisait pas attention. il y a un ancien forçat nommé Brevet qui est détenu pour je ne sais quoi et qu'on a fait guichetier de chambrée parce qu'il se conduit bien. Monsieur le maire. dit Brevet. on le revoit en Auvergne.– Voilà ce que c'est. C'est un fagot167. avant d'aller au bagne pour vol qualifié. Dans cette prison d'Arras. On approfondit. La geôle étant en mauvais état. on 167 Ancien forçat – 318 – . Tu es Jean Valjean ! Tu as été au bagne de Toulon. bonhomme ! Vous êtes Jean Valjean ! – Jean Valjean ! qui ça Jean Valjean ? Le Champmathieu joue l'étonné. Jusqu'ici ce n'est pas beaucoup plus qu'une affaire correctionnelle. qu'était Jean Valjean ? émondeur. Où ? à Faverolles. puis à Paris. monsieur le maire. Autre fait. Ce Valjean s'appelait de son nom de baptême Jean et sa mère se nommait de son nom de famille Mathieu. une espèce de bonhomme qu'on appelait le père Champmathieu. On me fouille cette aventure-là. Dernièrement. Regardez-moi donc. il y a une trentaine d'années. Quoi de plus naturel que de penser qu'en sortant du bagne il aura pris le nom de sa mère pour se cacher et se sera fait appeler Jean Mathieu ? Il va en Auvergne. a été ouvrier émondeur d'arbres dans plusieurs pays. Nous y étions ensemble. notamment à Faverolles. De Jean la prononciation du pays fait Chan. Il paraît qu'il y avait dans le pays. du côté d'Ailly-le-Haut-Clocher. Longtemps après. Mais voici qui est de la providence. Or. C'était très misérable. Ces gens-là. Là on perd sa trace. on ne sait pas de quoi cela vit. – Ne fais donc pas le sinvre. commis chez… – enfin n'importe ! Il y a eu vol. enfin dans ce pays-ci. – Le Champmathieu nie. Il y a vingt ans.

c'est Jean Valjean. on ne trouve plus rien. il y a souvent de ces évanouissements d'une famille. c'est de la poussière. il a cinquante-quatre ans. Pour eux comme pour Brevet. il n'y a plus que deux forçats qui aient vu Jean Valjean. Même âge. la vérité est la vérité. mais c'est cet homme-là qui est Jean Valjean. sûr ! – 319 – . La famille de Jean Valjean n'y est plus. n'est-ce pas ? On s'informe à Faverolles. moi qui croyais tenir ici ce même Jean Valjean ! J'écris à monsieur le juge d'instruction.l'appelle Chan Mathieu. Ils n'hésitent pas. On cherche. même homme enfin. Ces gens-là. M. c'est lui. On les extrait du bagne et on les fait venir. On s'informe à Toulon. Il me fait venir. comme le commencement de ces histoires date de trente ans. Vous me suivez. Notre homme se laisse faire et le voilà transformé en Champmathieu. On ne sait plus où elle est. Ce sont les condamnés à vie Cochepaille et Chenildieu. il n'y a plus personne à Faverolles qui ait connu Jean Valjean. même taille. J'en suis fâché. C'est en ce moment-là même que j'envoyais ma dénonciation à la préfecture de Paris. On me répond que je perds l'esprit et que Jean Valjean est à Arras au pouvoir de la justice. dans ces classes-là. Vous concevez si cela m'étonne. Madeleine. on m'amène le Champmathieu… – Eh bien ? interrompit M. quand ce n'est pas de la boue. Et puis. Avec Brevet. Moi aussi je l'ai reconnu. même air. Madeleine reprit d'une voix très basse : – Vous êtes sûr ? Javert se mit à rire de ce rire douloureux qui échappe à une conviction profonde : – Oh. Javert répondit avec son visage incorruptible et triste : – Monsieur le maire. On les confronte au prétendu Champmathieu. Vous savez.

et caetera. il ne voudrait pas être Jean Valjean.Il demeura un moment pensif. Oh ! le drôle est habile. Ce n'est plus quelques jours de prison. Je vous demande pardon. Ce n'est plus la police correctionnelle. je ne sors pas de là ! Il a l'air étonné. M. n'est-ce pas ? Oui. casser une branche. Enjamber un mur. cet homme hautain. dame ! monsieur le maire. c'est un délit . Mais Jean Valjean est un sournois. Madeleine s'était remis à son bureau. Et puis. Escalade et vol. était à son insu plein de simplicité et de dignité. avait ressaisi son dossier. M. maintenant que je vois le vrai Jean Valjean. ce sont les galères à perpétuité. Je suis cité. pour un forçat. c'est la cour d'assises. Si c'est Jean Valjean. tout y est. il n'a pas l'air de comprendre. l'avait humilié en plein corps de garde et lui avait dit : « sortez ! » Javert. l'affaire est mauvaise. pour un enfant. chiper des pommes. Je vais y aller pour témoigner. il y a récidive. la bouilloire chante devant le feu. monsieur le maire. je ne comprends pas comment j'ai pu croire autre chose. Lui. il crierait. pour un autre que Jean Valjean. et le feuilletait tranquille- – 320 – . six semaines auparavant. pour un homme. il dit : Je suis Champmathieu. il fait la brute. il se démènerait. et il ajouta : – Et même. les preuves sont là. c'est un crime. le vieux coquin sera condamné. C'est porté aux assises. En adressant cette parole suppliante et grave à celui qui. C'est encore là que je le reconnais. Mais c'est égal. prenant machinalement des pincées de poudre de bois dans la sébille à sécher l'encre qui était sur la table. Il est reconnu par quatre personnes. Madeleine ne répondit à sa prière que par cette question brusque : – Et que dit cet homme ? – Ah. c'est une polissonnerie . Diable ! il y a de quoi se débattre. c'est bien mieux. à Arras. Un autre sentirait que cela chauffe . il y a l'affaire du petit savoyard que j'espère bien qui reviendra.

Madeleine. et qui affouille les fondations de sa maison. – C'est bon. Sitôt ma déposition faite. M. tous ces détails m'intéressent fort peu. N'allez-vous pas être absent ? ne m'avez-vous pas dit que vous alliez à Arras pour cette affaire dans huit ou dix jours ?… – Plus tôt que cela. Cet homme est un brutal qui a failli écraser cette femme et son enfant. Nous perdons notre temps. Il faut qu'il soit puni. – Et combien de temps durera l'affaire ? – Un jour tout au plus. – Quel jour donc ? – Mais je croyais avoir dit à monsieur le maire que cela se jugeait demain et que je partais par la diligence cette nuit. Charcellay. Il se plaint qu'il y a une gouttière de la maison voisine qui verse l'eau de la pluie chez lui. lisant et écrivant tour à tour comme un homme affairé. Il se tourna vers Javert : – Assez. et vous dresserez procèsverbal. rue Montre-de-Champigny. L'arrêt sera prononcé au plus tard demain dans la nuit. dit M. Mais je n'attendrai pas l'arrêt. Au fait.ment. monsieur le maire. Vous lui direz de déposer sa plainte contre le charretier Pierre Chesnelong. Javert. et rue du GarraudBlanc chez madame Renée Le Bossé. Madeleine fit un mouvement imperceptible. Vous irez ensuite chez M. Mais je vous donne là beaucoup de besogne. qui ne peut manquer. Après vous constaterez des contraventions de police qu'on me signale rue Guibourg chez la veuve Doris. vous allez vous rendre sur-le-champ chez la bonne femme Buseaupied qui vend des herbes là-bas au coin de la rue Saint-Saulve. et nous avons des affaires pressées. Javert. – 321 – . je reviendrai ici.

vous êtes digne de monter et non de descendre. Ceci d'ailleurs est encore une offense qui me concerne. continua : – Quant à exagérer. Madeleine. je n'exagère point. il me reste une chose à vous rappeler. J'entends que vous gardiez votre place. Mais. sans preuves. ce n'est rien. dans un – 322 – . Javert regarda M. Madeleine se leva. Javert. Mais Javert. que la chose me regarde. Madeleine avec sa prunelle candide au fond de laquelle il semblait qu'on vit cette conscience peu éclairée. Vous vous exagérez votre faute. attentif à sa seule pensée. et il dit d'une voix tranquille : – Monsieur le maire. quoiqu'il y ait pourtant abus à soupçonner au-dessus de soi. répliqua M. – Laquelle ? – C'est que je dois être destitué. C'est notre droit à nous autres de soupçonner. et je vous estime. monsieur le maire. je ne puis vous accorder cela. Je vous ai soupçonné injustement. dit-il. M. Madeleine. Cela. vous êtes un homme d'honneur. – Pardon. Voici comment je raisonne. – Monsieur le maire. – Qu'est-ce encore ? demanda M. Javert ne s'en alla pas.Et il congédia Javert d'un signe de main. mais rigide et chaste. – Javert. – Je vous répète.

La bonté qui consiste à donner raison à la fille publique contre le bourgeois. Pour les autres. cela m'est égal. un maire. sois tranquille ! – J'ai bronché. si je n'étais pas sévère pour moi. renvoyé. dans le but de me venger.accès de colère. C'est avec cette bonté-là que la société se désorganise. fier. Maintenant. vous. si tu bronches. quand je sévissais sur des gredins. C'était juste. Quand je réprimais des malfaiteurs. Je demande simplement la destitution de l'inspecteur Javert. Allez ! si vous aviez été ce que je croyais. le bien du service veut un exemple. un magistrat ! ceci est grave. je vous ai dénoncé comme forçat. Je n'en veux pas pour moi. un homme respectable. je me prends en faute. cassé. J'ai offensé l'autorité dans votre personne. et chassé. moi. Mon Dieu ! c'est bien facile d'être bon. je travaillerai à la terre. et pas moi ! mais je serais un misérable ! mais ceux qui disent : ce gueux de Javert ! auraient raison ! Monsieur le maire. Eh bien ? Tenez. moi ! vous auriez vu ! Monsieur le maire. à celui qui est en bas contre celui qui est en haut. – 323 – . si jamais je te prends en faute. tant pis ! Allons. à l'agent de police contre le maire. monsieur le maire. tout ce que j'ai fait de juste deviendrait injuste. c'est ce que j'appelle de la mauvaise bonté. J'ai des bras. Monsieur le maire. le malaisé c'est d'être juste. Quoi ! je n'aurais été bon qu'à châtier autrui. désespéré et convaincu qui donnait je ne sais quelle grandeur bizarre à cet étrange honnête homme. Tout cela était prononcé d'un accent humble. je ne souhaite pas que vous me traitiez avec bonté. chassé ! c'est bon. votre bonté m'a fait faire assez de mauvais sang quand elle était pour les autres. J'ai souvent été sévère dans ma vie. je dois me traiter comme je traiterais tout autre. agent de l'autorité ! Si l'un de mes subordonnés avait fait ce que j'ai fait. Je faisais bien. encore un mot. je l'aurais déclaré indigne du service. je me suis souvent dit à moi-même : toi. Est-ce que je dois m'épargner plus que les autres ? Non. Très grave. je n'aurais pas été bon pour vous.

monsieur le maire. – 324 – . Madeleine resta rêveur. fit M. Un maire ne donne pas la main à un mouchard. et dit d'un ton farouche : – Pardon. Puis il salua profondément. les yeux toujours baissés : – Monsieur le maire. dit-il.– Nous verrons. oui . et. écoutant ce pas ferme et assuré qui s'éloignait sur le pavé du corridor. M. et se dirigea vers la porte. je ne suis plus qu'un mouchard. Et il lui tendit la main. du moment où j'ai médusé de la police. mais cela ne doit pas être. Il sortit. Il ajouta entre ses dents : – Mouchard. je continuerai le service jusqu'à ce que je sois remplacé. Madeleine. Là il se retourna. Javert recula.

brusquant les malades. Madeleine alla voir la Fantine comme d'habitude. M. de Marines. il fit demander la sœur Simplice. Ces rusticités s'utilisent pour les grosses besognes de la dévotion. entrée chez Dieu comme on entre en place. sucrant la tisane selon le bigotisme ou l'hypocrisie du grabataire. Un peu d'ampleur au sarrau. La transition d'un bouvier à un carme n'a rien de heurté . Les deux religieuses qui faisaient le service de l'infirmerie. Elle était religieuse comme on est cuisinière. l'un devient l'autre sans grand travail le fond commun d'ignorance du village et du cloître est une préparation toute faite. dames lazaristes comme toutes les sœurs de charité. s'appelaient sœur Perpétue et sœur Simplice. mais le peu qui en a percé a laissé dans cette ville un tel souvenir. bougonnant. et voilà un froc. La sœur Perpétue était une forte religieuse. Dans l'après-midi qui suivit la visite de Javert. près Pontoise. Ce type n'est point très rare. psalmodiant. Dans ces détails. Avant de pénétrer près de Fantine. grossièrement sœur de charité. Les ordres monastiques acceptent volontiers cette lourde poterie paysanne. et met tout de suite le campagnard de plain-pied avec le moine. le lecteur rencontrera deux ou trois circonstances invraisemblables que nous maintenons par respect pour la vérité. La sœur Perpétue était la première villageoise venue. aisément façonnée en capucin ou en ursuline.Livre septième – L'affaire Champmathieu Chapitre I La sœur Simplice Les incidents qu'on va lire n'ont pas tous été connus à Montreuil-sur-mer. que ce serait une grave lacune dans ce livre si nous ne les racontions dans leurs moindres détails. bourrue avec – 325 – . patoisant.

c'était le trait distinctif de la sœur Simplice . Elle était si douce qu'elle paraissait fragile . La sœur Simplice était blanche d'une blancheur de cire. même indifféremment. pour grille que la crainte de Dieu. et qui n'avait jamais menti. elle n'avait jamais été jeune et semblait ne devoir jamais être vieille. pour voile que la modestie. mensonge innocent. c'était l'accent de sa vertu. Elle était presque célèbre dans la congrégation pour cette véracité imperturbable. froide. elle parlait juste le nécessaire. trouvant à ce rude contact un rappel continuel du ciel et de Dieu. nous avons tous sur notre candeur au moins la fêlure du petit mensonge innocent. Petit mensonge. la sainte vérité. Elle touchait aux malheureux avec de charmants doigts fins et purs. Vincent de Paul a divinement fixé la figure de la sœur de charité dans ces admirables paroles où il mêle tant de liberté à tant de servitude : « Elles n'auront pour monastère que la maison des malades. C'était une personne – nous n'osons dire une femme – calme. point. L'abbé Sicard168 parle de la sœur Simplice dans une lettre au sourd-muet Massieu. lapidant l'agonie avec des prières en colère. n'avoir jamais dit. L'attestation de la fiction se double ici de la bizarrerie pertinente qu'il y a à invoquer le témoignage d'un spécialiste de l'éducation des sourds-muets à propos d'un personnage dont il vient d'être dit : « Il y avait du silence dans sa parole. Si sincères. c'était le cierge à côté de la chandelle. de bonne compagnie. leur jetant presque Dieu au visage. du silence dans sa parole . austère. pour cloître que les rues de la ville ou les salles des hôpitaux. Cette délicatesse s'accommodait de la robe de bure. honnête et rougeaude. plus solide d'ailleurs que le granit. Personne n'eût pu dire l'âge de la sœur Simplice . N'avoir jamais menti. une chose qui ne fût la vérité. » 168 – 326 – . hardie. pour chapelle que l'église de leur paroisse. pour ainsi dire. pour un intérêt quelconque. Il y avait. si loyaux et si purs que nous soyons. pour clôture que l'obéissance. Près de sœur Perpétue. pour cellule qu'une chambre de louage. » Cet idéal était vivant dans la sœur Simplice. Elle.les mourants. et elle avait un son de voix qui eût tout à la fois édifié un confessionnal et enchanté un salon. Insistons sur un détail.

Il en résultait cette blancheur dont nous avons parlé. avait deux défauts dont elle s'était peu à peu corrigée . elle avait pris le nom de Simplice par choix spécial. M. Satan a deux noms. elle pratiquait. Madeleine comme on attend un rayon de chaleur et de joie. La sœur Simplice. y sentant probablement de la vertu latente. mentir. Elle ne comprenait pas le latin. en entrant dans l'ordre. c'est l'absolu du mal. Il n'y avait pas une toile d'araignée. En quittant la sœur. qu'elle était née à Ségeste. La pieuse fille avait pris en affection Fantine. est cette sainte qui aima mieux se laisser arracher les deux seins que de répondre. Fantine attendait chaque jour l'apparition de M. elle avait eu le goût des friandises et elle avait aimé à recevoir des lettres. Et comme elle pensait. Son sourire était blanc. on le sait. étant née à Syracuse. mais elle comprenait le livre. Madeleine emmena à part la sœur Simplice et lui recommanda Fantine avec un accent singulier dont la sœur se souvint plus tard. mensonge qui la sauvait. Cette patronne convenait à cette âme. celui qui ment. Elle ne lisait jamais qu'un livre de prières en gros caractères et en latin. – 327 – . Simplice de Sicile. pas un grain de poussière à la vitre de cette conscience. blancheur qui couvrait de son rayonnement même ses lèvres et ses yeux. Voilà ce qu'elle pensait. Elle disait aux sœurs : – Je ne vis que lorsque monsieur le maire est là. Peu mentir n'est pas possible . il s'appelle Satan et il s'appelle Mensonge. il s'approcha de Fantine. et s'était dévouée à la soigner presque exclusivement. En entrant dans l'obédience de saint Vincent de Paul. ment tout le mensonge . son regard était blanc. c'est la face même du démon .est-ce que cela existe ? Mentir.

On remarqua qu'il y eut un moment où son visage devint très sombre. Madeleine. Mais cela s'expliqua quand on sut que le médecin s'était penché à son oreille et lui avait dit : – Elle baisse beaucoup. et le garçon de bureau le vit examiner avec attention une carte routière de France qui était suspendue dans son cabinet. Madeleine fut avec Fantine comme à l'ordinaire. Il fît mille instances à tout le monde pour que rien ne manquât à la malade. Dès qu'elle vit M. Il écrivit quelques chiffres au crayon sur un papier. Puis il rentra à la mairie. Seulement il resta une heure au lieu d'une demi-heure. – 328 – .Elle avait ce jour-là beaucoup de fièvre. M. au grand contentement de Fantine. elle lui demanda : – Et Cosette ? Il répondit en souriant : – Bientôt.

tous mes chevaux sont bons. après avoir dépassé la maison curiale. disait-on. demanda-t-il. s'arrêta. il n'y avait dans la rue qu'un passant. À l'instant où M. puis revint sur ses pas et rebroussa chemin jusqu'à la porte du presbytère. et ce passant remarqua ceci : M. un homme digne et respectable. et de bon conseil. puis il s'arrêta de nouveau. qui était une porte bâtarde avec marteau de fer. maître Scaufflaër. qui louait des chevaux et des « cabriolets à volonté ». francisé Scaufflaire. Il mit vivement la main au marteau. et le souleva . vingt lieues ! – Oui. au lieu de laisser bruyamment retomber le marteau. – Maître Scaufflaire. – Diable ! fit le Flamand.Chapitre II Perspicacité de maître Scaufflaire De la mairie il se rendit au bout de la ville chez un Flamand. Madeleine trouva maître Scaufflaire chez lui occupé à repiquer un harnais. le maire. et comme pensif. – 329 – . demeura immobile. Le curé était. Pour aller chez ce Scaufflaire. M. avez-vous un bon cheval ? – Monsieur le maire. Madeleine habitait. dit le Flamand. Madeleine arriva devant le presbytère. le plus court était de prendre une rue peu fréquentée où était le presbytère de la paroisse que M. et resta court. Qu'entendez-vous par un bon cheval ? – J'entends un cheval qui puisse faire vingt lieues en un jour. il le reposa doucement et reprit son chemin avec une sorte de hâte qu'il n'avait pas auparavant. et. après quelques secondes.

Ce n'est pas son idée d'être cheval de selle. dix-neuf et demi. Vous avez dû le voir passer quelquefois. j'ai votre affaire. on ne savait qu'en faire. On le croyait vicieux. – Dites. – Et combien de temps se reposera-t-il après la course ? – Il faut qu'il puisse au besoin repartir le lendemain. Mais voici à quelles conditions. Ah ! par exemple. – Diable ! diable ! et c'est vingt lieues ? M. non . il flanquait tout le monde par terre. porter. il est doux comme une fille. Je l'ai mis au cabriolet. 6. Monsieur. – 330 – . c'étaient les chiffres 5. Chacun a son ambition. Toujours au grand trot. Bah ! il ruait. Tirer. autant dire vingt lieues. C'est plein de feu. Total. Mon petit cheval blanc. – Monsieur le maire. il faut croire qu'il s'est dit ça. Madeleine tira de sa poche le papier où il avait crayonné des chiffres. dit-il. C'est une petite bête du bas Boulonnais. Il les montra au Flamand. – Vous voyez. 8 ½. et en moins de huit heures. il ne faudrait pas lui monter sur le dos. oui. c'est cela qu'il voulait . reprit le Flamand. – Pour refaire le même trajet ? – Oui. Je l'ai acheté. – Et il fera la course ? – Vos vingt lieues.– Attelé à un cabriolet ? – Oui. il va le vent. On a voulu d'abord en faire un cheval de selle.

– On sera là. car j'ai remarqué que dans les auberges l'avoine est plus souvent bue par les garçons d'écurie que mangée par les chevaux. il mangera. monsieur le maire voyagera seul et sans bagage afin de ne point charger le cheval. n'ayant personne avec lui. – Voilà deux jours d'avance. – Mais monsieur le maire. Les jours de repos payés. – Convenu. sera obligé de prendre la peine de surveiller lui-même l'avoine. – 331 – . – Eh bien. Pas un liard de moins.– Premièrement. Madeleine tira trois napoléons de sa bourse et les mit sur la table. – Monsieur le maire sait conduire ? – Oui. – Deuxièmement… Est-ce pour monsieur le maire le cabriolet ? – Oui. et la nourriture de la bête à la charge de monsieur le maire. vous le ferez souffler une heure à moitié chemin . et on sera là pendant qu'il mangera pour empêcher le garçon de l'auberge de lui voler son avoine . – C'est dit. – Il me faudra trente francs par jour. M.

répondit Scaufflaire. grattant avec l'ongle de son pouce une tache qui était dans le bois de la table. puis. – Cela m'est égal. – C'est entendu. Madeleine leva la tête et dit : – Le tilbury et le cheval seront devant ma porte demain à quatre heures et demie du matin. pour une course pareille sur cabriolet serait trop lourd et fatiguerait le cheval. – C'est léger. – J'y consens. Où est-ce que va monsieur le maire ? – 332 – . Il faudrait que monsieur le maire consentît à voyager dans un petit tilbury que j'ai. Madeleine garda le silence. Madeleine ne répondit pas. Maître Scaufflaire continua : – Qu'il peut pleuvoir ? M. Le Flamand reprit : – Qu'il fait très froid ? M.– Quatrièmement. monsieur le maire. il reprit de cet air insouciant que les Flamands savent si bien mêler à leur finesse : – Mais voilà que j'y songe à présent ! monsieur le maire ne me dit pas où il va. – Monsieur le maire a-t-il réfléchi que nous sommes en hiver ?… M. mais c'est découvert.

Madeleine . et il sortit. monsieur le maire. – Oui. Madeleine. – 333 – . comme il disait lui-même quelque temps après. – Votre cheval a-t-il de bonnes jambes de devant ? dit M. à quelle somme estimez-vous le cheval et le tilbury que vous me louerez. je veux vous les garantir.Il ne songeait pas à autre chose depuis le commencement de la conversation. mais il ne savait pourquoi il n'avait pas osé faire cette question. Il avait toujours le même air impassible et préoccupé. – Soit. À mon retour vous me rendrez la somme. le maire. monsieur le maire. répondit M. mais à tout événement. c'était M. Vous le soutiendrez un peu dans les descentes. Combien estimez-vous cabriolet et cheval ? – À cinq cents francs. dit-il. monsieur le maire. lorsque la porte se rouvrit . Y a-t-il beaucoup de descentes d'ici où vous allez ? – N'oubliez pas d'être à ma porte à quatre heures et demie du matin. Monsieur le maire était sorti depuis deux ou trois minutes. Eh bien ! – Est-ce que monsieur le maire veut me les acheter ? – Non. Le Flamand resta « tout bête ». très précises. – Monsieur Scaufflaire. dit le Flamand avec un gros rire. l'un portant l'autre ? – L'un traînant l'autre.

six. Il va à Arras. il avait pris le plus long. huit et demi ? cela doit marquer des relais de poste. – Il va à Paris. Pour revenir de chez maître Scaufflaire. puis sortit et cette fois ne rentra plus. Maître Scaufflaire regretta affreusement de n'avoir point dit mille francs. Cependant M. Il se tourna vers sa femme. Le Flamand appela sa femme. dit la femme. Madeleine était rentré chez lui. Madeleine avait oublié sur la cheminée le papier où il avait tracé des chiffres. Du reste le cheval et le tilbury. – Je ne crois pas. Où diable monsieur le maire peut-il aller ? Ils tinrent conseil. – Comment ? – Il y a cinq lieues d'ici à Hesdin. valaient cent écus. – Cinq. et lui conta la chose. M. dit le mari. huit et demie de Saint-Pol à Arras. Madeleine posa un billet de banque sur la table. M.– Les voici. comme si la porte du presbytère avait été pour lui une tenta– 334 – . – J'ai trouvé. Le Flamand le prit et l'étudia. en bloc. six de Hesdin à Saint-Pol.

Madeleine. Cela lui parut étrange . qui était en même temps l'unique servante de M. et qu'il eût voulu l'éviter. il se réveilla encore. regarda. cette fenêtre ouverte était surprenante. et reconnut le pas de M. Madeleine. habituellement aucun bruit ne se faisait dans la chambre de M. car il se couchait volontiers de bonne heure. Par le froid qu'il faisait. allait et venait toujours au-dessus de sa tête. il avait entendu à travers son sommeil un bruit au-dessus de sa tête. Puis on dérangea un meuble. en ajoutant : – Est-ce que monsieur le maire est malade ? je lui ai trouvé l'air un peu singulier. La réverbération se dessinait toujours sur le mur. L'ombre des châssis vitrés ne s'y dessinait pas. Le caissier se rendormit. comme si l'on marchait dans la chambre en haut. Madeleine. Le caissier se dressa sur son séant. La réverbération tremblait comme si elle venait plutôt d'un feu allumé que d'une lumière. – 335 – .tion. La fenêtre était toujours ouverte. et à travers les vitres de sa croisée aperçut sur le mur d'en face la réverbération rougeâtre d'une fenêtre éclairée. Madeleine. Ce caissier habitait une chambre située précisément audessous de la chambre de M. il se réveilla brusquement . Il écouta plus attentivement. Il était monté dans sa chambre et s'y était enfermé. Pourtant la concierge de la fabrique. Voici ce qui se passait dans la chambre de M. il y eut un silence. et elle le dit au caissier qui rentrait. mais elle était maintenant pâle et paisible comme le reflet d'une lampe ou d'une bougie. se coucha et s'endormit. Madeleine. C'était un pas qui allait et venait. ce qui indiquait que la fenêtre était toute grande ouverte. Il ne prit point garde aux paroles de la portière. Le même pas. Il écouta. Vers minuit. Madeleine avant l'heure de son lever. À la direction des rayons. s'éveilla tout à fait. Un moment après le caissier entendit quelque chose qui ressemblait à une armoire qu'on ouvre et qu'on referme. Une heure ou deux après. et le pas recommença. ce ne pouvait être que la fenêtre de la chambre de M. lent et régulier. ce qui n'avait rien que de simple. observa que sa lumière s'éteignit à huit heures et demie.

plus compliquée. c'est le pandémonium169 des sophismes.Chapitre III Une tempête sous un crâne Le lecteur a sans doute deviné que M. c'est le champ de bataille des passions. la fournaise des rêves. ne fût-ce qu'à propos d'un seul homme. il y a un spectacle plus grand que le ciel. regardez dans cette âme. Chose sombre que cet infini que tout homme porte en soi et auquel il mesure avec désespoir les volontés de son cerveau et les actions de sa vie ! 169 Capitale de Satan. plus mystérieuse et plus infinie. pénétrez à travers la face livide d'un être humain qui réfléchit. ne fût-ce qu'à propos du plus infime des hommes. et regardez derrière. Madeleine n'est autre que Jean Valjean. l'antre des idées dont on a honte . des combats de géants comme dans Homère. sous le silence extérieur. des mêlées de dragons et d'hydres et des nuées de fantômes comme dans Milton. ce serait fondre toutes les épopées dans une épopée supérieure et définitive. Il y a un spectacle plus grand que la mer. Nous ne le faisons pas sans émotion et sans tremblement. Nous avons déjà regardé dans les profondeurs de cette conscience . Il n'existe rien de plus terrifiant que cette sorte de contemplation. La conscience. des spirales visionnaires comme chez Dante. c'est le ciel . c'est l'intérieur de l'âme. Il y a là. Faire le poème de la conscience humaine. des convoitises et des tentatives. – 336 – . réunion de tous les vicieux et de tous les vi- ces. À de certaines heures. il ne peut se fixer sur aucune chose qui soit plus redoutable. L'œil de l'esprit ne peut trouver nulle part plus d'éblouissements ni plus de ténèbres que dans l'homme . c'est le chaos des chimères. regardez dans cette obscurité. le moment est venu d'y regarder encore.

Madeleine ne balançait pas à sacrifier la première à la seconde. échapper aux hommes. appelé et interrogé tous les petits savoyards qui passaient. Ces deux pensées étaient si étroitement mêlées dans son esprit qu'elles n'en formaient qu'une seule . établi à Montreuil-sur-mer. elles étaient toutes deux également absorbantes et impérieuses. parvint à se faire insaisissable et inaccessible. eut l'idée que nous avons dite. accomplit ce que nous avons raconté. il vécut paisible. on s'en souvient. Quelquefois cependant il y avait conflit entre elles. Ainsi. Nous n'avons que peu de chose à ajouter à ce que le lecteur connaît déjà de ce qui était arrivé à Jean Valjean depuis l'aventure de Petit-Gervais. pris des renseignements sur les familles 170 A la porte de l'enfer (Dante. Entrons pourtant. En voici une aussi devant nous.Alighieri rencontra un jour une sinistre porte devant laquelle il hésita170. III). se glissa de ville en ville. il fut un autre homme. vendit l'argenterie de l'évêque. et sanctifier sa vie . n'ayant plus que deux pensées : cacher son nom. – 337 – . sa sécurité à sa vertu. et dominaient ses moindres actions. au seuil de laquelle nous hésitons. D'ordinaire elles étaient d'accord pour régler la conduite de sa vie . il avait gardé les chandeliers de l'évêque. et désormais. Ce fut plus qu'une transformation. il l'exécuta. et revenir à Dieu. ce fut une transfiguration. Dans ce cas-là. rassuré et espérant. Il réussit à disparaître. on l'a vu. Ce que l'évêque avait voulu faire de lui. elles le faisaient bienveillant et simple . À partir de ce moment. elles lui conseillaient les mêmes choses. l'homme que tout le pays de Montreuil-sur-mer appelait M. vint à Montreuil-sur-mer. comme souvenir. ne gardant que les flambeaux. heureux de sentir sa conscience attristée par son passé et la première moitié de son existence démentie par la dernière. porté son deuil. elles le tournaient vers l'ombre . L'Enfer. traversa la France. en dépit de toute réserve et de toute prudence.

ce grand péril. il faut le dire. mais cela ne fut pas ainsi. dès les premières paroles que prononça Javert. cela serait beau. au milieu d'une pénitence admirablement commencée. et nous ne pouvons dire que ce qui y était. il rallia en hâte ses idées. s'étourdit sur ce – 338 – . considéra la présence de Javert. étouffa ses émotions. puis cela passa. mais profondément. il eut une première pensée d'aller. n'eût pas bronché un instant et eût continué de marcher du même pas vers ce précipice ouvert au fond duquel était le ciel . Sans doute. Il le comprit confusément. comme un soldat à l'approche d'un assaut. Ce qui l'emporta tout d'abord. de se dénoncer. et sauvé la vie au vieux Fauchelevent. Tout en écoutant parler Javert. il serait beau qu'après les saintes paroles de l'évêque. saints et justes. et il se dit : « Voyons ! voyons ! » Il réprima ce premier mouvement généreux et recula devant l'héroïsme. il se courba comme un chêne à l'approche d'un orage. Au moment où fut si étrangement articulé ce nom qu'il avait enseveli sous tant d'épaisseurs. à travers cette stupeur. Toutefois. et. à l'exemple de tous ceux qui ont été sages. même en présence d'une si terrible conjoncture. cela fut douloureux et poignant comme une incision dans la chair vive. jamais rien de pareil ne s'était encore présenté. malgré les inquiétantes insinuations de Javert. qu'il pensât. de tirer ce Champmathieu de prison et de s'y mettre . Il semblait. en entrant dans son cabinet. de courir. nous l'avons déjà remarqué. ajourna toute résolution avec la fermeté de l'épouvante. Il faut bien que nous rendions compte des choses qui s'accomplissaient dans cette âme. après tant d'années de repentir et d'abnégation. Il sentit venir sur sa tête des ombres pleines de foudres et d'éclairs.de Faverolles. ce fut l'instinct de la conservation . que son premier devoir n'était pas envers lui. il eut ce tressaillement qui précède les grandes secousses . Jamais les deux idées qui gouvernaient le malheureux homme dont nous racontons les souffrances n'avaient engagé une lutte si sérieuse. cet homme. il fut saisi de stupeur et comme enivré par la sinistre bizarrerie de sa destinée.

par un instinct de bonté. se disant qu'il fallait agir ainsi et la bien recommander aux sœurs pour le cas où il arriverait qu'il eût à s'absenter. Il examina la situation et la trouva inouïe . il se dit qu'à l'abri de tout soupçon comme il l'était. le regardait.qu'il y avait à faire. Qui. Il se barricadait contre le possible. Un moment après il souffla sa lumière. Elle le gênait. Tout était encore confus et se heurtait dans son cerveau . Il se rendit comme d'habitude près du lit de douleur de Fantine et prolongea sa visite. afin d'être préparé à tout événement. il se leva de sa chaise et ferma sa porte au verrou. Rentré dans sa chambre il se recueillit. Sa conscience. et. et lui-même n'aurait pu rien dire de lui-même. une tranquillité profonde au dehors . Il sentit vaguement qu'il faudrait peut-être aller à Arras. – 339 – . il n'y avait point d'inconvénient à être témoin de ce qui se passerait. Il lui semblait qu'on pouvait le voir. et reprit son calme comme un lutteur ramasse son bouclier. si ce n'est qu'il venait de recevoir un grand coup. tellement inouïe qu'au milieu de sa rêverie. on ? Hélas ! ce qu'il voulait mettre à la porte était entré ce qu'il voulait aveugler. il ne prit que ce qu'on pourrait appeler « les mesures conservatoires ». le trouble y était tel qu'il ne voyait distinctement la forme d'aucune idée . Il craignait qu'il n'entrât encore quelque chose. par je ne sais quelle impulsion d'anxiété presque inexplicable. Il dîna avec assez d'appétit. et il retint le tilbury de Scaufflaire. sans être le moins du monde décidé à ce voyage. Le reste de la journée il fut dans cet état. un tourbillon au dedans.

Son cerveau avait perdu la force de retenir ses idées. De ce tumulte qui bouleversait sa volonté et sa raison. Il revint s'asseoir près de la table. Pourtant. – 340 – . et il prenait son front dans ses deux mains pour les arrêter. elles passaient comme des ondes. il se sentit invisible. appuya la tête sur sa main. Il alla à la fenêtre et l'ouvrit toute grande. non l'ensemble de la situation.Sa conscience. La première heure s'écoula ainsi. il se crut imprenable la chandelle éteinte. et dont il cherchait à tirer une évidence et une résolution. Sa tête était brûlante. – Où en suis-je ? – Est-ce que je ne rêve pas ? Que m'a-t-on dit ? – Est-il bien vrai que j'aie vu ce Javert et qu'il m'ait parlé ainsi ? – Que peut être ce Champmathieu ? – Il me ressemble donc ? – Est-ce possible ? – Quand je pense qu'hier j'étais si tranquille et si loin de me douter de rien ! – Qu'est-ce que je faisais donc hier à pareille heure ? – Qu'y a-t-il dans cet incident ? – Comment se dénouera-t-il ? – Que faire ? Voilà dans quelle tourmente il était. il posa ses coudes sur la table. le verrou tiré. Alors il prit possession de lui-même . rien ne se dégageait que l'angoisse. Il n'y avait pas d'étoiles au ciel. et se mit à songer dans les ténèbres. Peu à peu cependant des linéaments vagues commencèrent à se former et à se fixer dans sa méditation. c'est-à-dire Dieu. il eut un sentiment de sûreté et de solitude . mais quelques détails. il se fit illusion . et il put entrevoir avec la précision de la réalité. dans le premier moment.

si quelqu'un lui eût dit en ces moments-là qu'une heure viendrait où ce nom retentirait à son oreille. à lui. que de rendre son existence à la fois plus claire et plus impénétrable. tout ce qu'il avait fait jusqu'à ce jour n'était autre chose qu'un trou qu'il creusait pour y enfouir son nom. Ce qu'il avait toujours le plus redouté. sur le bord extrême d'un abîme. Eh bien ! tout cela venait précisément d'arriver. reculant en vain. sortirait tout à coup de la nuit et se dresserait devant lui. Indépendamment du but sévère et religieux que se proposaient ses actions. c'était d'entendre jamais prononcer ce nom . il ferait évanouir autour de lui sa vie nouvelle. un étranger. il en était tout à fait le maître. Il se rendait de plus en plus compte de sa position. où ce hideux mot. il se disait que ce serait là pour lui la fin de tout . que ce tremblement de terre consoliderait son édifice. que ce prodigieux incident n'aurait d'autre résultat. et que. où cette lumière formidable faite pour dissiper le mystère dont il s'enveloppait resplendirait subitement sur sa tête . de sa confrontation avec le fantôme de Jean Valjean. Jean Valjean. Sa stupeur ne fit que s'en accroître. tout cet entassement de l'impossible était un fait. dans ses heures de repli sur lui-même. frissonnant. Il lui semblait qu'il venait de s'éveiller de je ne sais quel sommeil.Il commença par reconnaître que. plus paisible et plus respecté que jamais. si extraordinaire et si critique que fût cette situation. Il frémissait de la seule pensée que c'était possible. que cette lumière ne produirait qu'une obscurité plus épaisse. et que ce nom ne le menacerait pas. Certes. et qui sait même peut-être ? au dedans de lui sa nouvelle âme. debout. si bon lui semblait. et qu'il se trouvait glissant sur une pente au milieu de la nuit. Il entrevoyait distinctement dans l'ombre un inconnu. le bon et digne bourgeois monsieur Madeleine sortirait plus honoré. il eût hoché la tête et regardé ces paroles comme insensées. que ce voile déchiré accroîtrait le mystère . dans ses nuits d'insomnie. que le jour où ce nom reparaîtrait. que la destinée prenait pour lui – 341 – . – si quelqu'un lui eût dit cela. et Dieu avait permis que ces choses folles devinssent des choses réelles ! Sa rêverie continuait de s'éclaircir.

de joie et de désespoir. qui se compose d'ironie. Je n'avais plus qu'une porte entr'ouverte par laquelle mon passé pouvait faire irruption dans ma vie . qui m'avait deviné. Madeleine. présent dans la société sous le nom de M. Il ralluma brusquement sa bougie. et que. et qu'on pourrait appeler un éclat de rire intérieur. présent désormais au bagne dans la personne de ce Champmathieu. – Eh bien quoi ! se dit-il. pour que le gouffre se refermât. La clarté devint complète. Tout cela était si violent et si étrange qu'il se fit soudain en lui cette espèce de mouvement indescriptible qu'aucun homme n'éprouve plus de deux ou trois fois dans sa vie. pourvu qu'il n'empêchât pas les hommes de sceller sur la tête de ce Champmathieu cette pierre de l'infamie qui. il n'avait plus rien à redouter. le voilà dérouté. Il fallait. Tout est fini. que quelqu'un y tombât. que cela était inévitable et fatal. qu'il avait beau faire. que le vol de Petit-Gervais l'y ramenait. il est probable – 342 – . absolument dépisté ! Il est satisfait désormais. que cette place vide l'attendrait et l'attirerait jusqu'à ce qu'il y fût. comme la pierre du sépulcre. qu'elle l'y attendait toujours. lui ou l'autre. cette porte. pardieu ! et qui me suivait partout. il me laissera tranquille. cet affreux chien de chasse toujours en arrêt sur moi.et poussait dans le gouffre à sa place. la voilà murée ! à jamais ! Ce Javert qui me trouble depuis si longtemps. quant à lui. Il n'avait qu'à laisser faire. il tient son Jean Valjean ! Qui sait même. et il s'avoua ceci : – Que sa place était vide aux galères. qu'il paraissait qu'un nommé Champmathieu avait cette mauvaise chance. occupé ailleurs. ce redoutable instinct qui semblait m'avoir deviné. tombe une fois et ne se relève jamais. de quoi est-ce que j'ai peur ? qu'estce que j'ai à songer comme cela ? Me voilà sauvé. sorte de convulsion de la conscience qui remue tout ce que le cœur a de douteux. – Et puis il se dit : – Qu'en ce moment il avait un remplaçant.

le songe de mes nuits. Dieu soulève l'âme comme l'océan. C'est la providence qui a tout fait. Voilà une résolution prise ! – Mais il ne sentit aucune joie. la sécurité.qu'il voudra quitter la ville ! Et tout cela s'est fait sans moi ! Et je n'y suis pour rien ! Ah çà. Il se leva de sa chaise. ce n'est aucunement de ma faute. C'est qu'elle veut cela apparemment ! Ai-je le droit de déranger ce qu'elle arrange ? Qu'est-ce que je demande à présent ? De quoi est-ce que je vais me mêler ? Cela ne me regarde pas. laissons aller les choses ! laissons faire le bon Dieu ! Il se parlait ainsi dans les profondeurs de sa conscience. C'est décidé. et de lui demander conseil. penché sur ce qu'on pourrait appeler son propre abîme. l'objet de mes prières au ciel. cela s'appelle la marée . Au contraire. – Allons. On n'empêche pas plus la pensée de revenir à une idée que la mer de revenir à un rivage. je l'atteins ! C'est Dieu qui le veut. c'est évidemment là ce qu'il m'aurait dit. pour que je fasse le bien. mais ! qu'est-ce qu'il y a de malheureux dans ceci ? Des gens qui me verraient. Et pourquoi Dieu le veut-il ? Pour que je continue ce que j'ai commencé. Comment ! je ne suis pas content ! Mais qu'est-ce qu'il me faut donc ? Le but auquel j'aspire depuis tant d'années. – 343 – . Pour le matelot. s'il y a du mal pour quelqu'un. parole d'honneur ! croiraient qu'il m'est arrivé une catastrophe ! Après tout. cela s'appelle le remords. pour le coupable. dit-il. Je n'ai rien à faire contre la volonté de Dieu. pour que je sois un jour un grand et encourageant exemple. n'y pensons plus. et se mit à marcher dans la chambre. pour qu'il soit dit qu'il y a eu enfin un peu de bonheur attaché à cette pénitence que j'ai subie et à cette vertu où je suis revenu ! Vraiment je ne comprends pas pourquoi j'ai eu peur tantôt d'entrer chez ce brave curé et de tout lui raconter comme à un confesseur.

c'était faire tout ! c'était le dernier degré de l'indignité hypocrite ! c'était un crime bas. il eut beau faire. de la pensée à la conscience et qu'il retourne de la conscience à la pensée. marche ! Avant d'aller plus loin et pour être pleinement compris. 171 – 344 – . écoutant ce qu'il n'eût pas voulu entendre. C'est dans ce sens seulement qu'il faut entendre les mots souvent employés dans ce chapitre. il n'est pas un être pensant qui ne l'ait éprouvé. Il se demanda donc où il en était. n'en sont pas moins des réalités. dans l'intérieur d'un homme. Il se confessa à lui-même171 que tout ce qu'il venait d'arranger dans son esprit était monstrueux. ne rien faire enfin. pas même à Lamennais qui signa le « billet de confession » nécessaire à son mariage. on se parle. Il est certain qu'on se parle à soi-même. Il s'interrogea sur cette « résolution prise ». On peut dire même que le verbe n'est jamais un plus magnifique mystère que lorsqu'il va. et se souvenir que Hugo ne s'est jamais confessé. tout parle en nous. Il y a un grand tumulte . disant ce qu'il eût voulu taire. lâche. c'était tout simplement horrible. cédant à cette puissance mystérieuse qui lui disait : pense ! comme elle disait il y a deux mille ans à un autre condamné. il dit.Au bout de peu d'instants. que « laisser aller les choses. insistons sur une observation nécessaire. Les réalités de l'âme. s'y prêter par son silence. il reprit ce sombre dialogue dans lequel c'était lui qui parlait et lui qui écoutait. hideux ! Voir plus haut l'hypothèse d'une réelle confession. ne pas l'empêcher. excepté la bouche. on s'écrie en soi-même. On se dit. il s'écria. sournois. abject. sans que le silence extérieur soit rompu. pour n'être point visibles et palpables. laisser faire le bon Dieu ». Laisser s'accomplir cette méprise de la destinée et des hommes.

le malheureux homme venait de sentir la saveur amère d'une mauvaise pensée et d'une mauvaise action. Que les hommes voyaient son masque. la plus poignante des victoires. c'était là vraiment achever sa résurrection. sa vie. Douloureuse – 345 – . toute sa pénitence était perdue. qui était le vrai ? Sauver. Mais quel but ? cacher son nom ? tromper la police ? Était-ce pour une chose si petite qu'il avait fait tout ce qu'il avait fait ? Est-ce qu'il n'avait pas un autre but. Il continua de se questionner. grand Dieu ! il la rouvrait en faisant une action infâme ! mais il redevenait un voleur. qu'on appelle le bagne ! Au contraire. Être un juste ! est-ce que ce n'était pas là surtout. sa paix. dénoncer le véritable ! Hélas ! c'était là le plus grand des sacrifices. Il se demanda sévèrement ce qu'il avait entendu par ceci : "Mon but est atteint !" Il se déclara que sa vie avait un but en effet. ce que l'évêque lui avait ordonné ? – Fermer la porte à son passé ? Mais il ne la fermait pas. que l'évêque était d'autant plus présent qu'il était mort. là uniquement. Redevenir honnête et bon. le dernier pas à franchir . reprendre son nom. Il fallait donc aller à Arras. ce qu'il avait toujours voulu. et il n'y avait plus qu'à dire : à quoi bon ? Il sentait que l'évêque était là. se livrer. non sa personne. et que le galérien Jean Valjean serait admirable et pur devant lui. sauver cet homme frappé d'une si lugubre erreur. mais il le fallait. Il la recracha avec dégoût. et le plus odieux des voleurs ! il volait à un autre son existence. Que les hommes voyaient sa vie. mais que l'évêque voyait sa conscience. délivrer le faux Jean Valjean. cette mort à ciel ouvert. que désormais le maire Madeleine avec toutes ses vertus lui serait abominable. mais son âme.Pour la première fois depuis huit années. il tuait moralement un misérable homme. sa place au soleil ! il devenait un assassin ! il tuait. que l'évêque le regardait fixement. c'était en sortir en réalité ! Il fallait faire cela ! il n'avait rien fait s'il ne faisait pas cela ! toute sa vie était inutile. qui était le grand. et fermer à jamais l'enfer d'où il sortait ! Y retomber en apparence. mais que l'évêque voyait sa face. redevenir par devoir le forçat Jean Valjean. il lui infligeait cette affreuse mort vivante.

il la mit dans sa poche ainsi que le portefeuille. prenons ce parti ! faisons notre devoir ! sauvons cet homme ! Il prononça ces paroles à haute voix. La lettre à M. comme s'il y avait précisément là quelque chose qu'il voulait éclaircir ou interroger. rue d'Artois. dit-il. sans s'apercevoir qu'il parlait tout haut. et recommença à marcher. ne se fût pas douté de ce qui se passait en lui. banquier. Il tira d'un secrétaire un portefeuille qui contenait quelques billets de banque et le passeport dont il s'était servi cette même année pour aller aux élections. Sa rêverie n'avait point dévié. Il jeta au feu une liasse de créances qu'il avait sur de petits commerçants gênés. dans d'autres instants il relevait la tête et fixait son regard sur un point quelconque de la muraille. Il prit ses livres. sanctifier son – 346 – . et comme si elles se fussent mues devant lui avec des formes sensibles. Qui l'eût vu pendant qu'il accomplissait ces divers actes auxquels se mêlait une méditation si grave.destinée ! il n'entrerait dans la sainteté aux yeux de Dieu que s'il rentrait dans l'infamie aux yeux des hommes ! – Eh bien. Il continuait de voir clairement son devoir écrit en lettres lumineuses qui flamboyaient devant ses yeux et se déplaçaient avec son regard : – Va ! nomme-toi ! dénonce-toi ! Il voyait de même. Il écrivit une lettre qu'il cacheta et sur l'enveloppe de laquelle on aurait pu lire. les deux idées qui avaient été jusque-là la double règle de sa vie : cacher son nom. les vérifia et les mit en ordre. s'il y avait eu quelqu'un dans sa chambre en cet instant : À Monsieur Laffitte. Seulement par moments ses lèvres remuaient . à Paris. Laffitte terminée.

elles avaient grandi devant l'œil de son esprit . que l'une venait de la lumière et que l'autre venait de la nuit. Il était plein d'épouvante. la grande épreuve. elles avaient maintenant des statures colossales . que l'une disait : le prochain. une déesse et une géante. dans cet infini dont nous parlions tout à l'heure. elles lui apparaissaient absolument distinctes. Il reconnaissait que l'une de ces idées était nécessairement bonne. et que l'autre disait : moi . lui revenait peu à peu. Et qui sait même ? a-t-il volé ? est-ce prouvé ? Le nom de Jean Valjean l'accable et semble dispenser de preuves. au milieu des obscurités et des lueurs. Cependant la fièvre. mais il lui semblait que la bonne pensée l'emportait. Il sentait qu'il touchait à l'autre moment décisif de sa conscience et de sa destinée . un instant apaisée. tandis que l'autre pouvait devenir mauvaise .âme. Un moment il s'était dit : – qu'il prenait peut-être la chose trop vivement. qu'après tout ce Champmathieu n'était pas intéressant. et il voyait la différence qui les séparait. Après la grande crise. parce qu'on le sait forçat. Elles se combattaient. Pour la première fois. Les procureurs du roi n'agissent-ils pas habituellement ainsi ? On le croit voleur. Il se répondit : – Si cet homme a en effet volé quelques pommes. et que ce Champmathieu en marquait la seconde. et il lui semblait qu'il voyait lutter au dedans de lui-même. que celle-là était le dévouement et que celle-ci était la personnalité . que l'évêque avait marqué la première phase de sa vie nouvelle. c'est un mois de prison. qu'en somme il avait volé. mais elles continuaient de le fortifier dans sa résolution. – 347 – . À mesure qu'il songeait. Mille pensées le traversaient. Il y a loin de là aux galères. il les voyait se combattre.

peut-être on considérerait l'héroïsme de son action. Il commençait à penser malgré lui à d'autres choses. à des choses indifférentes. Il compta les douze coups aux deux horloges. sa vertu. Il allait et venait toujours. au travail sans relâche. ses bonnes œuvres. et il compara le son des deux – 348 – . que peut-être même ne serait-il pas plus malheureux après avoir fait son devoir qu'après l'avoir éludé . sa considération. lorsqu'il se serait dénoncé. Ses artères battaient violemment dans ses tempes. sa popularité. puis à la maison de ville. qu'il n'était pas maître de déranger les arrangements d'en haut. et quel goût auraient toutes ces choses saintes liées à cette chose hideuse ! tandis que. que dans tous les cas il fallait choisir : ou la vertu au dehors et l'abomination au dedans. que cette affaire reparaîtrait certainement et. au bonnet vert. mais son cerveau se fatiguait. sa charité. la vénération. ou la sainteté au dedans et l'infamie au dehors. il se mêlerait une idée céleste ! Enfin il se dit qu'il y avait nécessité. Mais cette supposition s'évanouit bien vite. et qu'on lui ferait grâce. à la honte sans pitié. s'il restait à Montreuil-sur-mer. au bagne. se détacha de plus en plus de la terre et chercha la consolation et la force ailleurs. que sa destinée était ainsi faite. s'il accomplissait son sacrifice. sa richesse. seraient assaisonnées d'un crime . le ferait passible des travaux forcés à perpétuité. cette idée lui vint que. Il se dit qu'il fallait faire son devoir .Dans un autre instant. À remuer tant d'idées lugubres. sa bonne renommée. au poteau. Minuit sonna d'abord à la paroisse. aux termes précis de la loi. la déférence. et ce qu'il avait fait pour le pays. et il sourit amèrement en songeant que le vol des quarante sous à Petit-Gervais le faisait récidiviste. que s'il laissait faire. son courage ne défaillait pas. Il se détourna de toute illusion. et sa vie honnête depuis sept ans. au carcan.

– Ah ! oui. – cacher ma personne ou sauver mon âme. – Tiens ! dit-il. mon Albin est dans Claude Gueux l'ami. j'avais pris la résolution de me dénoncer. Il ne songea pas à fermer la fenêtre. Il lui fallait faire un assez grand effort pour se rappeler à quoi il songeait avant que minuit sonnât. Il lui sembla que tout changeait d'aspect autour de lui. du criminel. – être un magistrat méprisable et respecté ou un galérien infâme et vénérable. se dit-il. Il avait froid. ce n'est que moi ! Mais. et cette pauvre femme ! Ici une crise nouvelle se déclara. c'est moi. Il se rappela à cette occasion que quelques jours auparavant il avait vu chez un marchand de ferrailles une vieille cloche à vendre sur laquelle ce nom était écrit : Antoine Albin de Romainville172.cloches. Dans ces noms. mais ! jusqu'ici je n'ai considéré que moi ! je n'ai eu égard qu'à ma convenance ! Il me convient de me taire ou de me dénoncer. Il alluma un peu de feu. Sur les résonances personnelles de ces noms. Albin et Romainville. apparaissant brusquement dans sa rêverie. Fantine. c'est toujours moi. voir aussi plus loin les notes 176 et 177. Et puis tout à coup il pensa à la Fantine. fraternel et amoureux. Il y parvint enfin. Cependant il était retombé dans sa stupeur. se Usent aussi Albe et Rome dont la guerre devint fratricide lorsque le duel des Horaces et des Curiaces dut y mettre fin. 172 – 349 – . y fut comme un rayon d'une lumière inattendue. il s'écria : – Ah çà.

partout où il y a une cheminée qui fume. une ville. je n'ai rien à moi. Voilà ce qui se passe. L'enfant devient ce qu'il peut. la prostitution. qu'arrivera-t-il de tout ceci ? – Si je me dénonce ? on me prend. fécondé. On lâche ce Champmathieu. dont j'ai causé sans le vouloir tout le malheur ! Et cet enfant que je voulais aller chercher. j'étais fou. je fais vivre tout cela . tout meurt. il a volé ! Moi. qu'est-ce que cela me fait ? Ce n'est pas pour moi ce que je fais ! La prospérité de tous va croissant. je reste ici. Voyons. je les répands dans le pays. le vol. il eut comme un moment d'hésitation et de tremblement . Dans dix ans j'aurai gagné dix millions. et avec la misère disparaissent la débauche. il s'arrêta . les familles. avant moi il n'y avait rien . des femmes. des vieux grandspères. des fabriques. mais. le meurtre. si je ne me dénonce pas ? Après s'être fait cette question. les industries s'éveillent et s'excitent. mais c'est de l'égoïsme ! Si je songeais un peu aux autres ? La première sainteté est de penser à autrui. la contrée se peuple . Moi excepté. cent familles. – Si je ne me dénonce pas ? Voyons. j'ai fait l'aisance. enrichi tout le pays . il naît des fermes où il n'y a rien . la circulation. on me remet aux galères. qu'arrive-t-il ? La mère meurt. et il se répondit avec calme : – Eh bien. des pauvres gens ! J'ai créé tout ceci. les manufactures et les usines se multiplient. Et puis ? Que se passet-il ici ? Ah ! ici. c'est vrai. des hommes. – Et cette femme qui a tant souffert. c'est de l'égoïsme tout cela ! Ce sont des formes diverses de l'égoïsme. je continue. la misère disparaît. j'étais absurde. qui a tant de mérites dans sa chute. des enfants. qu'est-ce que – 350 – . il y a un pays. moi de moins. examinons. si je me dénonce. il naît des villages où il n'y a que des fermes. le crédit . en réparation du mal que je lui ai fait ? Si je disparais. que j'ai promis à la mère ! Estce que je ne dois pas aussi quelque chose à cette femme. mille familles ! sont heureuses . c'est bien.Dieu. mais ce moment dura peu. tous les crimes ! Et cette pauvre mère élève son enfant ! et voilà tout un pays riche et honnête ! Ah çà. une industrie. j'ai relevé. c'est moi qui ai mis le tison dans le feu et la viande dans la marmite . Je m'ôte. vivifié. des ouvriers. que diable ! il a volé ! J'ai beau me dire qu'il n'a pas volé. moi effacé. c'est l'âme de moins. animé. tous les vices. moi oublié. stimulé. cet homme va aux galères.

Quoi ! parce qu'il m'aura plu de faire le grand et le généreux. pensa-t-il. Je suis dans le vrai. Il faut finir par s'en tenir à quelque chose. vraiment. mais juste au fond. Cette fois il lui semblait qu'il était content. enfants ! Cette pauvre petite Cosette qui n'a que moi au monde et qui est sans doute en ce moment toute bleue de froid dans le bouge de ces Thénardier ! Voilà encore des canailles ceux-là ! Et je manquerais à mes devoirs envers tous ces pauvres êtres ! Et je m'en irais me dénoncer ! Et je ferais cette inepte sottise ! Mettons tout au pis. – Oui. – c'est du mélodrame. après tout ! – parce que je n'aurai songé qu'à moi. accepter. on ne trouve les vérités que dans les profondeurs de la pensée. une de ces vérités. – 351 – . et il s'éblouissait à la regarder. il venait enfin de trouver un de ces diamants. mères. a mérité les galères pour autre chose. on ne sait qui. qui sauvent un vieux vagabond. Il lui semblait qu'après être descendu dans ces profondeurs. pour le bien d'autrui. il faudra que tout un pays périsse ! il faudra qu'une pauvre femme crève à l'hôpital ! qu'une pauvre petite fille crève sur le pavé ! comme des chiens ! Ah ! mais c'est abominable ! Sans même que la mère ait revu son enfant ! sans que l'enfant ait presque connu sa mère ! Et tout ça pour ce vieux gredin de voleur de pommes qui. et ne rien précipiter. c'est là qu'est la vertu. à coup sûr. c'est là qu'est le dévouement. et qui sacrifient toute une population. Mon parti est pris. si ce n'est pour cela ! Beaux scrupules qui sauvent un coupable et qui sacrifient des innocents. Supposons qu'il y ait une mauvaise action pour moi dans ceci et que ma conscience me la reproche un jour.je parlais donc de me dénoncer ? Il faut faire attention. On ne trouve les diamants que dans les ténèbres de la terre . il se remit à marcher. quoi ! pour sauver d'une punition peut-être un peu exagérée. lequel n'a plus que quelques années à vivre au bout du compte et ne sera guère plus malheureux au bagne que dans sa masure. c'est cela. J'ai la solution. ces reproches qui ne chargent que moi. qu'à moi seul. un drôle évidemment. femmes. et qu'il la tenait dans sa main . un voleur. Il se leva. cette mauvaise action qui ne compromet que mon âme. après avoir longtemps tâtonné au plus noir de ces ténèbres.

c'est dit. perdu qu'il était dans les nuances les plus sombres du dessin qui couvrait le papier collé sur le mur. Ceci est dans l'intérêt de tous. Il fouilla dans sa poche. Il faut les briser ! Il y a ici. 72). Une cachette s'ouvrit. 173 – 352 – . tant pis pour elle ! Il se regarda dans le petit miroir qui était sur sa cheminée. dans cette chambre même. l'ouvrit. il faut que tout cela disparaisse. Il n'y avait dans cette ca- C'est par cette phrase même que Pierre renie le Christ dans l'Évangile (Matthieu. en tira sa bourse. Il introduisit cette clef dans une serrure dont on voyait à peine le trou. s'il s'arrête et s'abat sur une tête. Malheur à celui qui est Jean Valjean ! Ce n'est plus moi. Il y a encore des fils qui m'attachent à ce Jean Valjean. Je ne connais pas cet homme173. et dit : – Tiens ! cela m'a soulagé de prendre une résolution ! Je suis tout autre à présent. je ne sais plus ce que c'est. une espèce de fausse armoire ménagée entre l'angle de la muraille et le manteau de la cheminée. ne reculons plus. Il marcha encore quelques pas. il ne faut hésiter devant aucune des conséquences de la résolution prise. XXVI.Laissons faire ! Ne vacillons plus. des choses muettes qui seraient des témoins. C'est un nom de fatalité qui flotte dans la nuit. qu'il s'arrange ! cela ne me regarde pas. je reste Madeleine. non dans le mien. Je suis Madeleine. des objets qui m'accuseraient. et y prit une petite clef. puis il s'arrêta court : – Allons ! dit-il. s'il se trouve que quelqu'un est Jean Valjean à cette heure.

Le havresac. Ceux qui avaient vu Jean Valjean à l'époque où il traversait Digne. avait mis à nu quelque chose qui brillait dans la cendre. En se penchant. ont été vendus. Il les avait conservées174 comme il avait conservé les chandeliers d'argent. redoublant de précautions. Au bout de quelques secondes. désormais inutiles puisqu'elle était vide. comme l'évêque l'a conseillé. un sarrau de toile bleue. un vieux pantalon. un vieux havresac. Il referma la fausse armoire. haillons.chette que quelques guenilles. et il laissait voir les flambeaux qui venaient de l'évêque. eussent aisément reconnu toutes les pièces de ce misérable accoutrement. Seulement il cachait ceci qui venait du bagne. havresac. bâton. Sans doute la pièce de quarante sous volée au petit savoyard. et jeta tout au feu. il prit tout. Lui ne regardait pas le feu et marchait. sans même donner un coup d'œil à ces choses qu'il avait si religieusement et si périlleusement gardées pendant tant d'années. 174 Les couverts eux. en cacha la porte derrière un gros meuble qu'il y poussa. allant et venant toujours du même pas. la chambre et le mur d'en face furent éclairés d'une grande réverbération rouge et tremblante. et un gros bâton d'épine ferré aux deux bouts. Il jeta un regard furtif vers la porte. Le bâton d'épine pétillait et jetait des étincelles jusqu'au milieu de la chambre. en se consumant avec d'affreux chiffons qu'il contenait. on eût aisément reconnu une pièce d'argent. pour se rappeler toujours son point de départ. – 353 – . en octobre 1815. Tout brûlait. et. puis d'un mouvement vif et brusque et d'une seule brassée. comme s'il eût craint qu'elle ne s'ouvrît malgré le verrou qui la fermait .

enrichis la ville. Il faut aussi détruire cela. Il prit les deux flambeaux.Tout à coup ses yeux tombèrent sur les deux flambeaux d'argent que la réverbération faisait reluire vaguement sur la cheminée. qui por– 354 – . Il eut un vrai bien-être. Applaudis-toi ! Ainsi. tout Jean Valjean est encore là-dedans. c'est convenu. vis heureux. Une minute de plus. qui n'a rien fait peut-être. En ce moment il lui sembla qu'il entendait une voix qui criait au dedans de lui : – Jean Valjean ! Jean Valjean ! Ses cheveux se dressèrent. – La bonne chaleur ! dit-il. dont ton nom fait tout le malheur. Sois honnête homme. Reste monsieur le maire. qui va être pris pour toi. pendant que tu seras ici dans la joie et dans la lumière. Complète ce que tu fais ! détruis ces flambeaux ! anéantis ce souvenir ! oublie l'évêque ! oublie tout ! perds ce Champmathieu ! va. Il y avait assez de feu pour qu'on pût les déformer promptement et en faire une sorte de lingot méconnaissable. toi. voilà un homme. c'est bien. vertueux et admiré. qui va finir ses jours dans l'abjection et dans l'horreur ! c'est bien. il devint comme un homme qui écoute une chose terrible. c'est résolu. Il se pencha sur le foyer et s'y chauffa un instant. – Oui. voilà un vieillard qui ne sait ce qu'on lui veut. élève des orphelins. c'est dit. un innocent. il y aura quelqu'un qui aura ta casaque rouge. – Tiens ! pensa-t-il. et pendant ce temps-là. Il remua le brasier avec un des deux chandeliers. et ils étaient dans le feu. c'est cela. reste honorable et honoré. nourris des indigents. qui va être condamné. achève ! disait la voix. sur qui ton nom pèse comme un crime.

qui parleront bien haut. mais celui qui y était n'était pas de ceux que l'œil humain peut voir. Il attachait sur les flambeaux un œil hagard. et il l'entendait maintenant à son oreille. Puis il reprit avec un rire qui ressemblait au rire d'un idiot : – Que je suis bête ! il ne peut y avoir personne. – Y a-t-il quelqu'un ici ? demanda-t-il à haute voix. et qui te béniront. Il crut entendre les dernières paroles si distinctement qu'il regarda dans la chambre avec une sorte de terreur. Il lui semblait qu'elle était sortie de lui-même et qu'elle parlait à présent en dehors de lui. Eh bien ! écoute. c'est bien arrangé ainsi ! Ah ! misérable ! La sueur lui coulait du front.tera ton nom dans l'ignominie et qui traînera ta chaîne au bagne ! Oui. Il posa les flambeaux sur la cheminée. – 355 – . et une seule que personne n'entendra et qui te maudira dans les ténèbres. La voix continuait : – Jean Valjean ! il y aura autour de toi beaucoup de voix qui feront un grand bruit. d'abord toute faible et qui s'était élevée du plus obscur de sa conscience. et il n'y aura que la malédiction qui montera jusqu'à Dieu ! Cette voix. Cependant ce qui parlait en lui n'avait pas fini. et tout égaré. infâme ! toutes ces bénédictions retomberont avant d'arriver au ciel. était devenue par degrés éclatante et formidable. Alors il reprit cette marche monotone et lugubre qui troublait dans ses rêves et réveillait en sursaut l'homme endormi audessous de lui. Il y avait quelqu'un .

si pure. le carcan. remonter deux à deux. la chaîne au pied. la veste rouge. Il semble que parfois dans les occasions suprêmes on se remue pour demander conseil à tout ce qu'on peut rencontrer en se déplaçant. cette chambre. c'est le fameux Jean Valjean. la chiourme. il ne ferait plus l'aumône aux petits enfants ! Il ne sentirait plus la douceur des regards de reconnaissance et d'amour fixés sur lui ! Il quitterait cette maison qu'il avait bâtie. il n'entendrait plus chanter les oiseaux au mois de mai. Au bout de quelques instants il ne savait plus où il en était. tout ce qu'il faudrait reprendre. cette petite chambre ! Tout lui paraissait charmant à cette heure. Il reculait maintenant avec une égale épouvante devant les deux résolutions qu'il avait prises tour à tour. le lit de camp. ne lui monterait plus son café le matin. accablé de lassitude. la seule servante qu'il eût. Il faudrait donc dire adieu à cette existence si bonne. être tutoyé par le premier venu. après avoir été ce qu'il était ! Si encore il était jeune ! Mais. ruisselant de sueur. Grand Dieu ! au lieu de cela. si radieuse. l'escalier-échelle du bagne flottant ! Oh ! quelle misère ! – 356 – . Se dénoncer. qui a été maire à Montreuilsur-mer ! Le soir. la fatigue. à ce respect de tous. le bonnet vert sur les yeux. à l'honneur. il n'écrirait plus sur cette petite table de bois blanc ! Sa vieille portière. être fouillé par le garde-chiourme. le cachot. toutes ces horreurs connues ! À son âge. recevoir le coup de bâton de l'argousin ! avoir les pieds nus dans des souliers ferrés ! tendre matin et soir sa jambe au marteau du rondier qui visite la manille ! subir la curiosité des étrangers auxquels on dirait : Celui-là. vieux.Cette marche le soulageait et l'enivrait en même temps. Les deux idées qui le conseillaient lui paraissaient aussi funestes l'une que l'autre. sous le fouet du sergent. – Quelle fatalité ! quelle rencontre que ce Champmathieu pris pour lui ! Être précipité justement par le moyen que la providence paraissait d'abord avoir employé pour l'affermir ! Il y eut un moment où il considéra l'avenir. à la liberté ! Il n'irait plus se promener dans les champs. grand Dieu ! se livrer ! Il envisagea avec un immense désespoir tout ce qu'il faudrait quitter. Il ne lirait plus dans ces livres.

et y devenir démon ! rentrer dans l'enfer. Faut-il se dénoncer ? Faut-il se taire ? – Il ne réussissait à rien voir de distinct. quelque chose de lui allait mourir . Ses idées recommencèrent à se mêler. nécessairement. grand Dieu ! que faire ? La tourmente dont il était sorti avec tant de peine se déchaîna de nouveau en lui. Les vagues aspects de tous les raisonnements ébauchés par sa rêverie tremblaient et se dissipaient l'un après l'autre en fumée. à quelque parti qu'il s'arrêtât. quoi qu'il fît. et définitivement. qu'il entrait dans un sépulcre à droite comme à gauche .La destinée peut-elle donc être méchante comme un être intelligent et devenir monstrueuse comme le cœur humain ! Et. Elles prirent ce je ne sais quoi de stupéfié et de machinal qui est propre au désespoir. Seulement il sentait que. À de certains moments. Il marchait comme un petit enfant qu'on laisse aller seul. il faisait effort pour ressaisir son intelligence. et y devenir ange ! Que faire. Il tâchait de se poser une dernière fois. il retombait toujours sur ce poignant dilemme qui était au fond de sa rêverie : – rester dans le paradis. luttant contre sa lassitude. qu'il accomplissait une agonie. Il songeait que Romainville est un petit bois près Paris où les jeunes gens amoureux vont cueillir des lilas au mois d'avril. l'agonie de son bonheur ou l'agonie de sa vertu. Hélas ! toutes ses irrésolutions l'avaient repris. – 357 – . et sans qu'il fût possible d'y échapper. Il n'était pas plus avancé qu'au commencement. le problème sur lequel il était en quelque sorte tombé d'épuisement. Il chancelait au dehors comme au dedans. Ce nom de Romainville lui revenait sans cesse à l'esprit avec deux vers d'une chanson qu'il avait entendue autrefois.

avait aussi lui. en qui se résument toutes les saintetés et toutes les souffrances de l'humanité. – 358 – . l'être mystérieux.Ainsi se débattait sous l'angoisse cette malheureuse âme. longtemps écarté de la main l'effrayant calice qui lui apparaissait ruisselant d'ombre et débordant de ténèbres dans des profondeurs pleines d'étoiles. pendant que les oliviers frémissaient au vent farouche de l'infini. Dixhuit cents ans avant cet homme infortuné.

Le voici. Ce rêve. Sur l'enveloppe nous trouvons cette ligne écrite : Le rêve que j'ai eu cette nuit-là. 6 et qui ne réapparaîtra plus jamais 175 – 359 – . ce frère auquel je dois dire que je ne pense jamais et dont je ne me souviens presque plus176. le frère de mes années d'enfance. Il s'y endormit et fit un rêve175. mais il lui fit impression. « Je me promenais avec mon frère. et il y avait cinq heures qu'il marchait ainsi. « J'étais dans une campagne. comme la plupart des rêves. Quel que soit ce rêve. l'histoire de cette nuit serait incomplète si nous l'omettions. C'est un des papiers écrits de sa main qu'il a laissés. C'était une habitude de Hugo que de noter ses rêves les plus marquants ainsi qu'en témoignent ses carnets et les textes de Choses vues.Chapitre IV Formes que prend la souffrance pendant le sommeil Trois heures du matin venaient de sonner. Il ne me semblait pas qu'il fît jour ni qu'il fît nuit. C'est la sombre aventure d'une âme malade. 2. Une grande campagne triste où il n'y avait pas d'herbe. presque sans interruption lorsqu'il se laissa tomber sur sa chaise. 176 La présence obsédante d'un frère – dont l'histoire de Jean Valjean ne faisait pas mention en I. Nous croyons devoir transcrire ici cette chose textuellement. ne se rapportait à la situation que par je ne sais quoi de funeste et de poignant. Ce cauchemar le frappa tellement que plus tard il l'a écrit.

« Mon frère me dit : Prenons par le chemin creux. (Sur – 360 – . C'était un homme tout nu. Tout en causant. depuis qu'elle demeurait sur la rue. Ce cavalier passa et ne nous dit rien. « Il n'y avait pas d'arbres dans la campagne. Le frère est ici directement lié au père – Léopold recueillit Eugène à Blois – dans le nom de Romainville où s'inscrivent à la fois Thionville. 177 Cette parenthèse est de la main de Jean Valjean. même le ciel. Au bout de quelques pas. Elle évoque bien sûr Eugène.« Nous causions. – est déjà implicitement inscrite plus haut : voir note 172. Nous parlions d'une voisine que nous avions eue autrefois. on voyait son crâne et des veines sur son crâne. couleur de cendre. et qui. rival en amour et en poésie. en 1815. L'homme n'avait pas de cheveux . devenu fou. avait retrouvé un père qu'il croyait perdu. « J'entrai dans un village que je vis. Il tenait à la main une baguette qui était souple comme un sarment de vigne et lourde comme du fer. Je songeai que ce devait être là Romainville (pourquoi Romainville ?)177. à côté d'où le général en demi-solde avait acquis une propriété et où Victor. et nous rencontrions des passants. et mort en 1837. nous avions froid à cause de cette fenêtre ouverte. monté sur un cheval couleur de terre. « Nous vîmes un homme qui passa près de nous. Tout était couleur de terre. on ne me répondit plus quand je parlais. dont le général Hugo fut le défenseur en 1814 et 1815. travaillait la fenêtre toujours ouverte. « Il y avait un chemin creux où l'on ne voyait pas une broussaille ni un brin de mousse. et Romorantin. le frère perdu. Je m'aperçus que mon frère n'était plus avec moi.

Ces hommes me regardaient passer. il y avait un homme debout contre le mur. je me retournai. Ils avaient des têtes étranges. j'y entrai. Je demandai à cet homme : – À qui est cette maison ? où suis-je ? L'homme ne répondit pas. « Je sortis de la maison et j'entrai dans le jardin.« La première rue où j'entrai était déserte. et cependant ils marchaient plus vite que moi. derrière chaque arbre. Mais il y avait derrière chaque angle de mur. je trouvai un homme qui se tenait debout. J'entrai dans une seconde rue. Ils ne faisaient aucun bruit en marchant.) – 361 – . il y avait un homme debout contre le mur. J'entrai dans la seconde. derrière chaque porte. Gohin. Le jardin était désert. En un instant. La maison avait un jardin. « Folio ». voir l'annotation de ce texte par Y. Je vis la porte d'une maison ouverte. « Je sortis de la ville et je me mis à marcher dans les champs. Je dis à cet homme : – Quel est ce pays ? où suis-je ? L'homme ne répondit pas. Ils ne semblaient pas se hâter. ceci. Toutes les rues étaient désertes. Je dis à cet homme : – Quel est ce jardin ? où suis-je ? L'homme ne répondit pas. On n'en voyait jamais qu'un à la fois. ne marchait dans les chambres ou ne se promenait dans les jardins. Derrière le premier arbre. Aucun être vivant ne passait dans les rues. et je vis une grande foule qui venait derrière moi. un homme debout qui se taisait. des Misérables. « La première chambre était déserte. Je reconnus tous les hommes que j'avais vus dans la ville. « Au bout de quelque temps. « J'errai dans le village. dans l'édition Gallimard. toutes les portes étaient ouvertes. Derrière la porte de cette chambre. Derrière l'angle que faisaient les deux rues. et je m'aperçus que c'était une ville.

– tiens ! songea-t-il. et il reconnut que ces deux étoiles étaient les lanternes d'une voiture. et je m'aperçus qu'il n'y avait personne autour de moi. Il n'y avait toujours pas d'étoiles au ciel. Il vit au-dessous de lui deux étoiles rouges dont les rayons s'allongeaient et se raccourcissaient bizarrement dans l'ombre. Un bruit sec et dur qui résonna tout à coup sur le sol lui fit baisser les yeux. c'étaient les coups de pied du cheval sur le pavé. il put distinguer la forme de cette voiture. Il se leva. Comme sa pensée était encore à demi submergée dans la brume des rêves. » Il se réveilla. Le feu s'était éteint. Cependant ce trouble se dissipa. il alla à la fenêtre. Elles sont sur la terre maintenant. – 362 – . un second bruit pareil au premier acheva de le réveiller . De sa fenêtre on voyait la cour de la maison et la rue. Il était encore nuit noire. Un vent qui était froid comme le vent du matin faisait tourner dans leurs gonds les châssis de la croisée restée ouverte. il regarda. il n'y en a pas dans le ciel. « Alors le premier que j'avais vu et questionné en entrant dans la ville me dit : – Où allez-vous ? Est-ce que vous ne savez pas que vous êtes mort depuis longtemps ? « J'ouvris la bouche pour répondre. C'était un tilbury attelé d'un petit cheval blanc. Les visages de ces hommes étaient couleur de terre. La bougie touchait à sa fin. Le bruit qu'il avait entendu. Il était glacé.cette foule me rejoignit et m'entoura. À la clarté qu'elles jetaient.

Il frissonna de la tête aux pieds. Qui est-ce qui vient donc si matin ? En ce moment on frappa un petit coup à la porte de sa chambre. reprit-il. – Eh bien. sa portière. qu'est-ce que c'est ? – Monsieur le maire. – Quel cabriolet ? – Le tilbury.– Qu'est-ce que c'est que cette voiture ? se dit-il. dit-il. – 363 – . – Le cocher dit qu'il vient chercher monsieur le maire. Il reconnut la voix de la vieille femme. monsieur le maire. c'est le cabriolet. et cria d'une voix terrible : – Qui est là ? Quelqu'un répondit : – Moi. – Quel tilbury ? – Est-ce que monsieur le maire n'a pas fait demander un tilbury ? – Non. – Qu'est-ce que cela me fait ? – Monsieur le maire. il est tout à l'heure cinq heures du matin.

– Ah ! oui ! reprit-il. elle eût été épouvantée. Elle se hasarda pourtant à élever encore la voix : – Monsieur le maire. – 364 – . Il examinait d'un air stupide la flamme de la bougie et prenait autour de la mèche de la cire brûlante qu'il roulait dans ses doigts.– Quel cocher ? – Le cocher de M. Scaufflaire. Scaufflaire ? Ce nom le fit tressaillir comme si un éclair lui eût passé devant la face. Il se fit un assez long silence. que faut-il que je réponde ? – Dites que c'est bien. La vieille attendait. M. et que je descends. Si la vieille femme l'eût pu voir en ce moment. – M. Scaufflaire.

arrivait à Montreuil-sur-mer un peu avant cinq heures du matin. La malle partie d'Arras toutes les nuits à une heure. mais le voyageur n'écouta pas. suspendus sur des ressorts à pompe. c'est celui que nous venons de voir se débattre dans des convulsions dignes à coup sûr de pitié. avaient je ne sais quoi de difforme et de bossu. et continua sa route au grand trot. un petit tilbury attelé d'un cheval blanc. La roue du tilbury reçut un choc assez rude. au tournant d'une rue. Ces voitures. et n'ayant que deux places. qui venait en sens inverse et dans lequel il n'y avait qu'une personne. Le courrier cria à cet homme d'arrêter. Ces malles étaient des cabriolets à deux roues. elles ressemblaient à ces insectes qu'on appelle. au moment où elle entrait dans la ville. termites. était placé derrière le cabriolet et faisait corps avec lui. – 365 – . immense boîte oblongue. quand on les voyait passer de loin et ramper dans quelque route à l'horizon. après le passage du courrier de Paris. du reste. tapissés de cuir fauve au dedans. avec un petit corsage. Les roues étaient armées de ces longs moyeux offensifs qui tiennent les autres voitures à distance et qu'on voit encore sur les routes d'Allemagne. L'homme qui se hâtait ainsi. et qui. et. Le coffre aux dépêches. l'autre pour le voyageur. la malle qui descendait à Montreuil-sur-mer par la route de Hesdin accrocha. Cette nuit-là. je crois. traînent un gros arrière-train. l'une pour le courrier. un homme enveloppé d'un manteau. – Voilà un homme diablement pressé ! dit le courrier. Ce coffre était peint en noir et le cabriolet en jaune. Elles allaient.Chapitre V Bâtons dans les roues Le service des postes d'Arras à Montreuil-sur-mer se faisait encore à cette époque par de petites malles du temps de l'empire. auxquelles rien ne ressemble aujourd'hui. fort vite.

pour tout dire. sa conscience serait probablement fort soulagée de le laisser aller au bagne à sa place . Aucun des actes de sa conscience n'avait été définitif. ce Chenildieu. Pourquoi allait-il à Arras ? Il se répétait ce qu'il s'était déjà dit en retenant le cabriolet de Scaufflaire. ce Cochepaille. il n'y avait aucun inconvénient à voir de ses yeux. si mauvaise qu'elle voulût être. – qu'après tout il tenait sa destinée. Pourquoi se hâtait-il ? Il ne savait. quelque misérable. Quel homme n'est entré. Ce qui se passait en lui. qu'on ne pouvait rien décider sans avoir observé et scruté . personne ne pourrait le dire. Il allait au hasard devant lui. dans sa main . au moins une fois en sa vie. dans cette obscure caverne de l'inconnu ? Du reste il n'avait rien résolu. Il était plus que jamais comme au premier moment. – que de loin on se faisait des montagnes de tout .Où allait-il ? Il n'eût pu le dire. rien arrêté. Que sans doute c'était un moment noir. qu'au bout du compte. Quelque chose le poussait. – que. et ce Brevet. – que toutes les conjectures et toutes les suppositions étaient fixées sur ce Champmathieu. Il se cramponnait à cette pensée. – qu'à la vérité il y aurait là Javert. qu'il fallait savoir ce qui se passerait . Où ? À Arras sans doute . tous le comprendront. – qu'il n'y avait donc aucun danger. anciens forçats qui l'avaient connu . il eût mieux aimé ne point aller à Arras. et que rien n'est entêté comme les suppositions et les conjectures . – qu'il en était le maître. quel que dût être le résultat. Au fond. et il tressaillait. quelque chose l'attirait. – que cela même était prudent. mais il allait peut-être ailleurs aussi. lorsqu'il aurait vu ce Champmathieu. rien décidé. Il s'enfonçait dans cette nuit comme dans un gouffre. mais qu'à coup sûr ils ne le reconnaîtraient pas . – bah ! quelle idée ! – que Javert en était à cent lieues . à juger les choses par lui-même . rien fait. – 366 – . Par moments il le sentait. mais qu'il en sortirait .

Tout en songeant. mais. il regarda. la croupe large. faisaient un bruit doux et monotone. ces noires silhouettes d'arbres et de collines ajoutaient à l'état violent de son âme je ne sais quoi de morne et de sinistre. passer devant ses yeux toutes les froides figures d'une aube d'hiver. À mesure que le cabriolet avançait. comme l'avait dit Scaufflaire. – 367 – . et par une sorte de pénétration presque physique. les roues sur le pavé. la jambe sèche et fine et le pied solide . Il était grand jour lorsqu'il arriva à Hesdin. mais qui a le poitrail ouvert. Il regarda l'horizon blanchir . lequel trottait de ce bon trot réglé et sûr qui fait deux lieues et demie à l'heure. de cette petite race du Boulonnais qui a trop de tête. il se disait : il y a pourtant làdedans des gens qui dorment ! Le trot du cheval. les grelots du harnais. Le matin a ses spectres comme le soir. sans les voir. Il ne les voyait pas. Il s'arrêta devant une auberge pour laisser souffler le cheval et lui faire donner l'avoine. il sentait quelque chose en lui qui reculait. Ce cheval était.Cependant il y allait. la ville de Montreuil-sur-mer était assez loin derrière lui. Chaque fois qu'il passait devant une de ces maisons isolées qui côtoient parfois les routes. trop de ventre et pas assez d'encolure. L'excellente bête avait fait cinq lieues en deux heures et n'avait pas une goutte de sueur sur la croupe. Ces choses-là sont charmantes quand on est joyeux et lugubres quand on est triste. mais robuste et saine. Au point du jour il était en rase campagne . race laide. il fouettait le cheval. à son insu.

Le garçon d'écurie qui apportait l'avoine se baissa tout à coup et examina la roue de gauche. resta un moment silencieux. mon ami ? – Je dis que c'est un miracle que vous ayez fait cinq lieues sans rouler. Il sauta à bas du tilbury. – Ah ! – Pourquoi dites-vous : ah ? Le garçon se pencha de nouveau.Il n'était pas descendu du tilbury. Il répondit. – De cinq lieues d'ici. – 368 – . mais qui à coup sûr ne fera pas maintenant un quart de lieue. – Allez-vous loin comme cela ? dit cet homme. dans quelque fossé de la grande route. Regardez plutôt. vous et votre cheval. c'est possible. – Que dites-vous là. l'œil fixé sur la roue. presque sans sortir de sa rêverie : – Pourquoi ? – Venez-vous de loin ? reprit le garçon. puis se redressa en disant : – C'est que voilà une roue qui vient de faire cinq lieues.

dit-il au garçon d'écurie. était sur le seuil de sa porte. le charron. monsieur. – Mon ami. Il vint examiner la roue et fit la grimace d'un chirurgien qui considère une jambe cassée. monsieur. Il faut que je reparte dans une heure au plus tard. – Je payerai tout ce qu'on voudra. – Demain ! – Il y a une grande journée d'ouvrage. – Quand pourrai-je repartir ? – Demain. Est-ce que monsieur est pressé ? – Très pressé. Hé ! maître Bourgaillard ! Maître Bourgaillard. – 369 – . à deux pas. Le choc de la malle-poste avait fendu deux rayons et labouré le moyeu dont l'écrou ne tenait plus.La roue en effet était gravement endommagée. – Impossible. il y a un charron ici ? – Sans doute. – Rendez-moi le service de l'aller chercher. – Pouvez-vous raccommoder cette roue sur-le-champ ? – Oui. – Il est là. monsieur.

Nous sommes un petit pays ici. – Monsieur. – C'est inutile. – Est-ce que vous n'auriez pas une roue à me vendre ? Je pourrais repartir tout de suite. – L'affaire que j'ai ne peut attendre à demain. Je n'ai à vendre que des roues de charrette. – Une roue de rechange ? – Oui. toutes les roues ne vont pas à tous les essieux. – En ce cas. – Impossible pour aujourd'hui. on la remplaçait ? – Comment cela ? – Vous êtes charron ? – Sans doute. monsieur. – 370 – . monsieur. au lieu de raccommoder cette roue.– Impossible. Il faut refaire deux rais et un moyeu. – Je n'ai pas une roue toute faite pour votre cabriolet. vendez-moi une paire de roues. – Essayez toujours. Si. Deux roues ne vont pas ensemble au hasard. – Eh bien ! dans deux heures. Deux roues font la paire. Monsieur ne pourra repartir avant demain.

qu'est-ce que cela me fait ? mais il ne faudrait pas que le bourgeois la vît passer .– Auriez-vous un cabriolet à me louer ? Le maître charron. il faudrait deux chevaux. comme vous voyez. une vieille calèche qui est à un bourgeois de la ville qui me l'a donnée en garde et qui s'en sert tous les trente-six du mois. Je vous la louerais bien. – Quoi ! pas une carriole ? Je ne suis pas difficile. – Nous sommes un petit pays. et puis. – En prenant des chevaux de poste ? – 371 – . – Où va monsieur ? – À Arras. du premier coup d'œil. Il haussa les épaules. ajouta le charron. – Vous les arrangez bien. c'est une calèche. les cabriolets qu'on vous loue ! j'en aurais un que je ne vous le louerais pas. – Je prendrai des chevaux de poste. – Et monsieur veut arriver aujourd'hui ? – Mais oui. – Eh bien. à me vendre ? – Je n'en ai pas. avait reconnu que le tilbury était une voiture de louage. J'ai bien là sous la remise.

monsieur n'arrivera pas à Arras avant demain. vous m'y faites penser. en prenant des chevaux de poste. – Sans doute. – Allons. Il ne l'endure pas. – C'est que. j'irai à cheval. On me vendra bien une selle dans le pays. en prenant des chevaux de poste… – Monsieur a son passeport ? – Oui. Mais ce cheval-ci endure-t-il la selle ? – C'est vrai. Il y a beaucoup de côtes à monter.– Pourquoi pas ? – Est-il égal à monsieur d'arriver cette nuit à quatre heures du matin ? – Non certes. Et puis on va au pas. Monsieur attendra au moins trois ou quatre heures à chaque relais. – Alors… – Mais je trouverai bien dans le village un cheval à louer ? – Un cheval pour aller à Arras d'une traite ! – 372 – . il faut de forts attelages. et l'on prend les chevaux partout. il y a une chose à dire. voyez-vous bien. Dételez le cabriolet. à la poste comme ailleurs. Nous sommes un chemin de traverse. C'est la saison des grandes charrues qui commence. – Eh bien. Les relais sont mal servis. les chevaux sont aux champs.

en honnête homme. Les deux malles font le service la nuit. et une bonne ! – En mettant deux ouvriers ? – En en mettant dix ! – Si on liait les rayons avec des cordes ? – Les rayons. – 373 – . Il faudrait l'acheter d'abord. – Comment ! il vous faut une journée pour raccommoder cette roue ? – Une journée. vous ne le trouveriez pas ! – Comment faire ? – Le mieux. le moyeu. Mais ni à vendre ni à louer. – Il faudrait un cheval comme on n'en a pas dans nos endroits. là.– Oui. celle qui monte comme celle qui descend. oui . Et puis la jante aussi est en mauvais état. non. c'est que je raccommode la roue et que vous remettiez votre voyage à demain. car on ne vous connaît pas. – Dame ! – N'y a-t-il pas la malle-poste qui va à Arras ? Quand passe-telle ? – La nuit prochaine. ni pour cinq cents francs. – Demain il sera trop tard. ni pour mille.

Il lui paraissait que maintenant Dieu était pour lui. Il lui semblait que le poignet de fer qui lui serrait le cœur depuis vingt heures venait de le lâcher. – Y a-t-il un autre charron ? Le garçon d'écurie et le maître charron répondirent en même temps en hochant la tête. il n'avait rien à se reprocher. c'était. cela ne le regardait plus. Il était évident que la providence s'en mêlait. non le fait de sa conscience. ni devant la fatigue. S'il n'allait pas plus loin. Ce n'était plus sa faute. il venait de faire tous les efforts possibles pour continuer son voyage . – 374 – . il avait loyalement et scrupuleusement épuisé tous les moyens . Il respira librement et à pleine poitrine pour la première fois depuis la visite de Javert. Il ne s'était pas rendu à cette espèce de première sommation .– Y a-t-il un loueur de voitures dans la ville ? – Non. et se déclarait. et qu'à présent il n'avait qu'à revenir sur ses pas. ni devant la dépense . mais le fait de la providence. Il se dit qu'il avait fait tout ce qu'il pouvait. C'était elle qui avait brisé la roue du tilbury et qui l'arrêtait en route. – Non. il n'avait reculé ni devant la saison. Il respira. tranquillement. Il sentit une immense joie.

après la délibération intérieure que nous venons d'indiquer. Il y a toujours des gens qui ne demandent qu'à être spectateurs. – Où ça donc ? reprit le charron. Après avoir écouté pendant quelques minutes. toute prête à le reprendre. mon garçon me dit que vous avez envie de louer un cabriolet. bonne femme. et il est probable que nous n'aurions eu à raconter aucun des événements qu'on va lire . – Monsieur. cet enfant revenait. un jeune garçon. dit la femme. Pendant qu'il questionnait le charron. auquel personne n'avait pris garde. mais cette conversation s'était faite dans la rue. Il était accompagné d'une vieille femme. quelques allants et venants s'étaient arrêtés autour d'eux. prenait la résolution de rebrousser chemin. lui fit ruisseler la sueur dans les reins.Si sa conversation avec le charron eût eu lieu dans une chambre de l'auberge. Au moment où le voyageur. Il crut voir la main qui l'avait lâché reparaître dans l'ombre derrière lui. prononcée par une vieille femme que conduisait un enfant. s'était détaché du groupe en courant. – Chez moi. – 375 – . elle n'eût point eu de témoins. je cherche un cabriolet à louer. répliqua la vieille. personne ne l'eût entendue. les choses en fussent restées là. Et il se hâta d'ajouter : – Mais il n'y en a pas dans le pays. Cette simple parole. Tout colloque dans la rue produit inévitablement un cercle. dit la vieille. Il répondit : – Oui. – Si fait.

Comme il sortait de Hesdin. il s'avoua qu'il avait eu l'instant d'auparavant une certaine joie de songer qu'il n'irait point où il allait. Il examina cette joie avec une sorte de colère et la trouva absurde. certainement. il entendit une voix qui lui criait : arrêtez ! arrêtez ! Il arrêta la carriole d'un mouvement vif dans lequel il y avait encore je ne sais quoi de fébrile et de convulsif qui ressemblait à de l'espérance. et reprit la route qu'il suivait depuis le matin. Il paya ce qu'on voulut. roulait sur ses deux roues et pouvait aller à Arras. désolés que le voyageur leur échappât. – cela était posé à cru sur l'essieu. fit atteler le cheval blanc à la carriole. Le charron et le garçon d'auberge. intervinrent. y monta.. quelle qu'elle fût. cette patache. La main fatale l'avait ressaisi. etc. rien n'arriverait que ce qu'il voudrait bien. cette chose. Et. Tout cela était vrai. – il est vrai que les banquettes étaient suspendues à l'intérieur avec des lanières de cuir. La vieille avait en effet sous un hangar une façon de carriole en osier. mais cette guimbarde. – 376 – . Personne ne l'y forçait. C'était le petit garçon de la vieille. Au moment où la carriole s'ébranla. – une vraie patache ! – Ce monsieur aurait bien tort de s'y embarquer. – etc. – C'était une affreuse guimbarde. – les roues étaient rouillées et rongées d'humidité.Il tressaillit. – il pleuvait dedans. il faisait ce voyage librement. Pourquoi de la joie à revenir en arrière ? Après tout. – cela n'irait pas beaucoup plus loin que le tilbury. laissa le tilbury à réparer chez le charron pour l'y retrouver à son retour.

Il songeait à des choses tristes et confuses. Il suivit cette femme qui avait une figure fraîche et réjouie. les routes étaient mauvaises. dit-il. Le petit cheval était courageux et tirait comme deux . tu n'auras rien ! Il fouetta le cheval et repartit au grand trot. c'est moi qui vous ai procuré la carriole. c'est vrai. Il avait perdu beaucoup de temps à Hesdin. À Saint-Pol il détela à la première auberge venue. et fit mener le cheval à l'écurie. il eût voulu le rattraper. il trouva cette prétention exorbitante et presque odieuse. ce n'était plus le tilbury. La carriole était dure et très lourde. Lui qui donnait à tous et si facilement.– Monsieur. mais on était au mois de février. drôle ? dit-il. Et puis. Comme il l'avait promis à Scaufflaire. j'ai même bon appétit. Elle le conduisit dans une salle basse où il y avait des tables ayant pour nappes des toiles cirées. il avait plu. – Ah ! c'est toi. Quatre heures pour cinq lieues. – Est-ce que monsieur ne veut pas déjeuner ? – Tiens. – Eh bien ! – Vous ne m'avez rien donné. il se tint près du râtelier pendant que le cheval mangeait. La femme de l'aubergiste entre dans l'écurie. Il mit près de quatre heures pour aller de Hesdin à Saint-Pol. Avec cela force montées. dit-il. – 377 – .

pensa-t-il. – C'est là ce que j'avais. Un routier mangeait à une autre table. quoi de plus mélancolique et de plus profond ! Voyager. on tend les mains pour saisir ce qui passe . Il dit à cet homme : – Pourquoi leur pain est-il donc si amer ? Le routier était allemand et n'entendit pas. on regarde. mordit une bouchée. On le servit. Il regardait cette fille avec un sentiment de bien-être. une éclipse . il regardait passer les arbres. les toits de chaume. il avait quitté Saint-Pol et se dirigeait vers Tinques qui n'est qu'à cinq lieues d'Arras. Il retourna dans l'écurie près du cheval. chaque événement est un tournant de la route . et tout à coup on – 378 – . Peut-être. faisait-il des rapprochements entre ces horizons changeants et l'existence humaine. il faut que je reparte. Voir mille objets pour la première et pour la dernière fois. dans la région la plus vague de son esprit.– Dépêchez-vous. Une grosse servante flamande mit son couvert en toute hâte. Les obscurcissements et les clartés s'entremêlent : après un éblouissement. et les évanouissements du paysage qui se disloque à chaque coude du chemin. reprit-il. Je n'avais pas déjeuné. on se hâte. Il se jeta sur le pain. Que faisait-il pendant ce trajet ? À quoi pensait-il ? Comme le matin. Toutes les choses de la vie sont perpétuellement en fuite devant nous. les champs cultivés. c'est naître et mourir à chaque instant. Je suis pressé. Une heure après. C'est là une contemplation qui suffit quelquefois à l'âme et qui la dispense presque de penser. puis le reposa lentement sur la table et n'y toucha plus.

On sent comme une secousse. Il ne s'arrêta pas à Tinques. Le crépuscule tombait au moment où des enfants qui sortaient de l'école regardèrent ce voyageur entrer dans Tinques. tout est noir. vous n'y arriverez pas de bonne heure. – Vraiment. – Est-ce que vous allez à Arras ? ajouta le cantonnier. – Ah ! reprit le cantonnier. – Si vous allez de ce train. – 379 – . – Oui. ce sombre cheval de la vie qui vous traînait s'arrête. vous ne savez donc pas que la route est en réparation ? Vous allez la trouver coupée à un quart d'heure d'ici. Comme il débouchait du village.est vieux. un cantonnier qui empierrait la route dressa la tête et dit : – Voilà un cheval bien fatigué. Il arrêta le cheval et demanda au cantonnier : – Combien y a-t-il encore d'ici à Arras ? – Près de sept grandes lieues. Pas moyen d'aller plus loin. et l'on voit quelqu'un de voilé et d'inconnu qui le dételle dans les ténèbres. – Comment cela ? le livre de poste ne marque que cinq lieues et un quart. La pauvre bête en effet n'allait plus qu'au pas. on distingue une porte obscure. Il est vrai qu'on était encore aux jours courts de l'année.

Ils s'engagèrent dans la traverse. – Mais voilà la nuit. c'est tout chemins de traverse. – C'est différent. – Avec ça. Tenez. La route devint affreuse. et. je me perdrai. mais au grand trot. et double pourboire. quand vous serez à Camblin. Cependant il sentait qu'il perdait du temps.– Vous prendrez à gauche. rentrez dans Tinques. Il faisait tout à fait nuit. Il suivit le conseil du cantonnier. La carriole tombait d'une ornière dans l'autre. vous tournerez à droite . vous passerez la rivière . reprit le cantonnier. Il dit au postillon : – Toujours au trot. Le garçon du cheval vous guidera dans la traverse. Alors allez tout de même à cette auberge et prenez-y un cheval de renfort. c'est la route de Mont-Saint-Éloy qui va à Arras. Un garçon d'écurie qui s'intitulait postillon était assis sur le brancard de la carriole. – Il faut que j'y sois ce soir. Vous irez demain à Arras. rebroussa chemin. Monsieur. le chemin qui va à Carency. voulez-vous que je vous donne un conseil ? Votre cheval est las. – Vous n'êtes pas du pays ? – Non. avec un bon cheval de renfort. – 380 – . Il y a une bonne auberge. et une demi-heure après il repassait au même endroit. Couchez-y.

Tout ce qu'on entrevoyait avait des attitudes de terreur. voilà le palonnier cassé. Il coupa une branche d'arbre et en fit un palonnier. et cela lui semblait hier178. 1. je ne sais plus comment atteler mon cheval. Des brouillards bas. La plaine était ténébreuse. – Monsieur. cette route-ci est bien mauvaise la nuit . monsieur.Dans un cahot le palonnier cassa. si vous vouliez revenir coucher à Tinques. Il demanda au garçon : 178 C'est en I. Il se rappelait vaguement son autre course nocturne dans la grande plaine aux environs de Digne. – 381 – . Que de choses frissonnent sous ces vastes souffles de la nuit ! Le froid le pénétrait. 2. courts et noirs rampaient sur les collines et s'en arrachaient comme des fumées. mais ils repartirent au galop. Un grand vent qui venait de la mer faisait dans tous les coins de l'horizon le bruit de quelqu'un qui remue des meubles. Il y avait des lueurs blanchâtres dans les nuages. nous pourrions être demain matin de bonne heure à Arras. dit le postillon. Une heure sonna à quelque clocher lointain. Il n'avait pas mangé depuis la veille. Il y avait huit ans . Ce fut encore une perte de vingt minutes . Il répondit : – As-tu un bout de corde et un couteau ? – Oui.

– 382 – . La nuit devenait de plus en plus profonde. – qu'il allait arriver lorsque tout serait fini ! Le postillon fouettait les chevaux. cette affaire-là . monsieur. peu de chose à dire pour les avocats . Ils avaient passé la rivière et laissé derrière eux Mont-Saint-Éloy. En ce moment il fit pour la première fois cette réflexion – en trouvant étrange qu'elle ne lui fût pas venue plus tôt – que c'était peut-être inutile. qu'il aurait dû au moins s'en informer . – Puis il ébaucha quelques calculs dans son esprit : – qu'ordinairement les séances des cours d'assises commençaient à neuf heures du matin . ce serait très court . – que cela ne devait pas être long. – quatre ou cinq dépositions. toute la peine qu'il prenait . – que le vol de pommes.– Quelle est cette heure ? – Sept heures. Nous serons à Arras à huit. qu'il ne savait seulement pas l'heure du procès . qu'il était extravagant d'aller ainsi devant soi sans savoir si cela servirait à quelque chose. Nous n'avons plus que trois lieues. – qu'il n'y aurait plus ensuite qu'une question d'identité .

le cou osseux. la peau terreuse. le teint plombé. et puis. les joues flasques. Le matin. Ses yeux étaient caves et fixes. Toute la matinée elle fut morne. maintenant elle en était le spectre. et ses cheveux blonds poussaient mêlés de cheveux gris. – 383 – . en ce moment-là même. s'informa si M. elle avait eu des songes. par moments. elle répondait invariablement : – Bien. Elle avait passé une très mauvaise nuit. les dents déchaussées. elle était l'ombre d'elle-même . à la visite du médecin. ils se rallumaient et resplendissaient comme des étoiles. et fit des plis à ses draps en murmurant à voix basse des calculs qui avaient l'air d'être des calculs de distances. à ce moment où Fantine venait de perdre sa dernière pudeur. sa dernière honte et sa dernière joie. redoublement de fièvre . Cette créature de vingt-cinq ans avait le front ridé. Madeleine viendrait. Le mal physique avait complété l'œuvre du mal moral. Chaque fois que la sœur Simplice lui demandait comment elle se trouvait. les narines pincées. le maire avait paru à l'infirmerie. Je voudrais voir monsieur Madeleine. Fantine était dans la joie. et branla la tête. la clarté du ciel emplisse ceux que quitte la clarté de la terre. parla peu. les membres chétifs. elle délirait. Il semble qu'aux approches d'une certaines heure sombre. le médecin revint. Il avait eu l'air alarmé et avait recommandé qu'on le prévînt dès que M. il fit quelques prescriptions. Hélas ! comme la maladie improvise la vieillesse ! À midi. Toux affreuse. Quelques mois auparavant. les clavicules saillantes. Ils paraissaient presque éteints.Chapitre VI La sœur Simplice mise à l'épreuve Cependant.

mais elle ne prononçait aucun nom. puis elle retombait. Au troisième coup. la porte ne s'ouvrit point. Fantine se dressait et regardait du côté de la porte. On voyait clairement sa pensée. – 384 – . La sœur n'osait lui parler. Vers deux heures et demie. Elle ne dit rien et se remit à faire des plis à son drap. elle n'accusait pas. quelle heure est-il ? Trois heures sonnèrent. Personne n'entra . elle demanda plus de dix fois à la religieuse : – Ma sœur. il était exact. Fantine commença à s'agiter. elle qui d'ordinaire pouvait à peine remuer dans son lit . Madeleine venait d'habitude à trois heures voir la malade. puis l'heure. immobile et comme retenant son haleine. L'église sonna trois heures un quart. Elle resta ainsi un quart d'heure. Elle souriait par moments.M. La demiheure passa. elle ne se plaignait pas. Personne ne vint. l'œil attaché sur la porte. Fantine se laissa retomber sur l'oreiller. Seulement elle toussait d'une façon lugubre. Comme l'exactitude était de la bonté. elle joignit dans une sorte d'étreinte convulsive ses deux mains décharnées et jaunes. et la religieuse entendit sortir de sa poitrine un de ces soupirs profonds qui semblent soulever un accablement. Dans l'espace de vingt minutes. Elle était livide et avait les lèvres bleues. Fantine se dressa sur son séant. Puis Fantine se tourna et regarda la porte. On eût dit que quelque chose d'obscur s'abaissait sur elle. Chaque fois que l'horloge sonnait.

Cinq heures sonnèrent. Madeleine. Les bleuets sont bleus. Bonne sainte Vierge. Courez à la ville. – Madame. auprès de mon poêle J’ai mis un berceau de rubans orné Dieu me donnerait sa plus belle étoile. J’aime mieux l’enfant que tu m’as donné. La religieuse écouta. – Lavez cette toile. Et m’a dit : – Voici. Nous achèterons de bien belles choses En nous promenant le long des faubourgs. Elle avait l'air de chercher à se rappeler quelque chose. Les bleuets sont bleus. – Où ? – Dans la rivière. – 385 – . Tout à coup elle se mit à chanter d'une voix faible comme un souffle. caché sous mon voile. Les bleuets sont bleus. achetez un dé. il a tort de ne pas venir aujourd'hui ! La sœur Simplice elle-même était surprise du retard de M. Achetez du fil. j’aime mes amours. j’aime mes amours. Les bleuets sont bleus. Alors la sœur l'entendit qui disait très bas et doucement : – Mais puisque je m'en vais demain. que faire avec cette toile ? – Faites un trousseau pour mon nouveau-né. Cependant Fantine regardait le ciel de son lit. les roses sont roses. Voici ce que Fantine chantait : Nous achèterons de bien belles choses En nous promenant le long des faubourgs. les roses sont roses. Le petit qu’un jour tu m’as demandé. La vierge Marie auprès de mon poêle Est venue hier en manteau brodé. ayez de la toile.

par le froid qu'il faisait. La fille revint au bout de quelques minutes. Nous achèterons de bien belles choses En nous promenant le long des faubourgs. Elle semblait ne plus faire attention à aucune chose autour d'elle. le maire était parti le matin même avant six heures dans un petit tilbury attelé d'un cheval blanc. habituée aux choses austères. sentit une larme lui venir.Faites-en. Une belle jupe avec sa brassière Que je veux broder et de fleurs emplir. les roses sont roses. que d'autres assuraient l'avoir rencontré sur la route de Paris. qu'on ne savait pas le chemin qu'il avait pris. Fantine ne parut pas entendre. Elle chantait cela d'une voix si triste et sur un air si doux que c'était à faire pleurer. sans rien gâter ni salir. La sœur. Les bleuets sont bleus. qu'il était parti seul. qu’en faire ? – Faites-en un drap pour m’ensevelir. – L’enfant n’est plus là. L'horloge sonna six heures. Les bleuets sont bleus. Qu'en s'en allant il avait été comme à l'ordinaire – 386 – . madame. La sœur Simplice envoya une fille de service s'informer près de la portière de la fabrique si M. j’aime mes amours. que des personnes disaient l'avoir vu tourner par la route d'Arras. même une religieuse. Fantine était toujours immobile et paraissait attentive à des idées qu'elle avait. pas même de cocher. et qui ne s'était pas offerte à son esprit depuis cinq ans qu'elle n'avait plus son enfant. Cette chanson était une vieille romance de berceuse avec laquelle autrefois elle endormait sa petite Cosette. La servante raconta très bas à la sœur Simplice que M. le maire était rentré et s'il ne monterait pas bientôt à l'infirmerie.

la tête passée par l'intervalle des rideaux. et. La servante se hâta de dire à l'oreille de la religieuse : – Répondez qu'il est occupé au conseil municipal. Pendant que les deux femmes. et qu'il avait seulement dit à la portière qu'on ne l'attendît pas cette nuit. – Répondez donc ! cria Fantine. elles se retournèrent effrayées. ses deux poings crispés appuyés sur le traversin. sans changer d'attitude. la Fantine.très doux. tenez-vous tranquille. elle écoutait. – 387 – . Fantine. reprit d'une voix haute et avec un accent tout à la fois impérieux et déchirant : – Il ne pourra venir ? Pourquoi cela ? Vous savez la raison. Je veux la savoir. dit la sœur. Tout à coup elle cria : – Vous parlez là de monsieur Madeleine ! pourquoi parlezvous tout bas ? Qu'est-ce qu'il fait ? Pourquoi ne vient-il pas ? Sa voix était si brusque et si rauque que les deux femmes crurent entendre une voix d'homme . le dos tourné au lit de la Fantine. chuchotaient. La servante balbutia : – La portière m'a dit qu'il ne pourrait pas venir aujourd'hui. recouchezvous. la sœur questionnant. avec cette vivacité fébrile de certaines maladies organiques qui mêle les mouvements libres de la santé à l'effrayante maigreur de la mort. – Mon enfant. s'était mise à genoux sur son lit. la servante conjecturant. Vous la chuchotiez là entre vous.

et ne parlez plus. je le sais bien. Quand sa prière fut finie : – Ma sœur. je suis très contente. je vais faire tout ce qu'on voudra . Fantine prit dans ses mains moites la main de la sœur. dit-elle. Fantine se redressa et s'assit sur ses talons. Une joie inouïe rayonna sur cette physionomie douloureuse. qui souffrait de lui sentir cette sueur. – Mon enfant. Cette rougeur dura peu. tout à l'heure j'ai été méchante. ma bonne sœur. – 388 – . – Parti ! s'écria-t-elle. La sœur leva sur Fantine son œil calme et triste. je vous demande pardon d'avoir parlé si haut. Elle se recoucha. Ses lèvres remuaient . monsieur Madeleine est bon. c'était un mensonge que la servante lui proposait. D'un autre côté il lui semblait bien que dire la vérité à la malade ce serait sans doute lui porter un coup terrible et que cela était grave dans l'état où était Fantine. tâchez de reposer maintenant. figurez-vous qu'il est allé chercher ma petite Cosette à Montfermeil. et dit : – Monsieur le maire est parti. Le bon Dieu est bon. Ses yeux étincelèrent. dit la sœur. je veux bien me recoucher.La sœur Simplice rougit légèrement . elle priait à voix basse. mais voyez-vous. aida la religieuse à arranger l'oreiller et baisa une petite croix d'argent qu'elle avait au cou et que la sœur Simplice lui avait donnée. Il est allé chercher Cosette ! Puis elle tendit ses deux mains vers le ciel et tout son visage devint ineffable. c'est très mal de parler haut.

Ainsi ! – Elle doit être grande à présent. qu'il fait bien froid ? avait-il son manteau au moins ? Il sera ici demain. si on voulait. bientôt ? C'est une surprise qu'il veut me faire. Je suis folle. je ne suis plus malade. Mais les diligences vont très vite ! Il sera ici demain avec Cosette. Vous ne vous figurez pas. elle avait des mains ridicules. pas vrai ? Ils rendront Cosette. Il y a près de cinq ans que je ne l'ai vue. j'ai même très faim. je verrai Cosette demain ! Voyez-vous. n'est-ce pas ? Ce sera demain fête. Montfermeil. je regardais de la poussière qui était sur la cheminée et j'avais bien l'idée comme cela que je reverrais bientôt Cosette. Vous savez ? il m'avait fait signer une lettre pour la reprendre aux Thénardier. comme cela vous tient. qui n'avait aucune idée des distances. ce matin. c'est un peu à gauche en venant. ne me faites pas signe qu'il ne faut pas que je parle.– Il est parti ce matin pour aller à Paris. répondit : – Oh ! je crois bien qu'il pourra être ici demain. Vous rappelez-vous comme il me disait hier quand je lui parlais de Cosette : bientôt. vous me ferez penser à mettre mon petit bonnet qui a de la dentelle. vous verrez ! Si vous saviez. mais elle s'appelle Euphrasie. Je suis extrêmement heureuse. c'est un pays. vous. Puisqu'ils sont payés. Les autorités ne souffriraient pas qu'on garde un enfant quand on est payé. je vais très bien. Cela vous a sept ans. elle a de si jolis petits doigts roses ! D'abord elle aura de très belles mains. bonne sœur du bon Dieu. Combien y a-t-il d'ici Montfermeil ? La sœur. Il y a eu bien loin pour moi. les enfants ! Et puis elle sera si gentille. – Demain ! demain ! dit Fantine. Montfermeil. dans le temps. Je l'appelle Cosette. Ils n'auront rien à dire. Tenez. À un an. monsieur le maire ! C'est vrai ça. Demain matin. Mon Dieu ! comme on a tort d'être des années sans voir ses enfants ! on devrait bien réfléchir que la vie n'est pas éternelle ! Oh ! comme il est bon d'être parti. – 389 – . à pied. C'est une demoiselle. ma sœur. Ma sœur. je vais revoir Cosette. Je danserais. Au fait il n'a pas même besoin de passer par Paris. je n'ai plus de mal du tout. J'ai fait cette route-là.

on me laissera la coucher à côté de moi dans un petit lit ? Le médecin crut qu'elle délirait. Fantine posa sa tête sur l'oreiller et dit à demi-voix : – Oui.Quelqu'un qui l'eût vue un quart d'heure auparavant n'y eût rien compris. – 390 – . – Eh bien. vous voilà heureuse. Et puis. reprit la religieuse. La sœur referma ses rideaux. Il entrouvrit les rideaux. Elle était maintenant toute rose. obéissezmoi. entra doucement et s'approcha du lit sur la pointe du pied. il y a juste de la place. ne parlez plus. elle parlait d'une voix vive et naturelle. n'est-ce pas. Entre sept et huit heures le médecin vint. Elle a raison. et elle ne dit plus rien. Elle lui dit : – Monsieur. N'entendant aucun bruit. Joie de mère. elle se mit à regarder partout avec ses yeux tout grands ouverts et un air joyeux. Elle ajouta : – Regardez plutôt. sois sage puisque tu vas avoir ton enfant. et à la lueur de la veilleuse il vit les grands yeux calmes de Fantine qui le regardaient. espérant qu'elle s'assoupirait. Tous ceux qui sont ici ont raison. sans bouger. recouche-toi. c'est presque joie d'enfant. toute sa figure n'était qu'un sourire. sans remuer la tête. il crut que Fantine dormait. sœur Simplice. Par moments elle riait en se parlant tout bas.

je lui dirai bonjour à ce pauvre chat. Le médecin approuva. je sais bien que celle-ci est une maladie organique. Elle tendit son bras. Si le bonheur voulait qu'en effet monsieur le maire arrivât demain avec l'enfant. c'est vrai. et que. cela me fera du bien. il dit à la sœur : – Cela va mieux. L'oppression était moindre. je l'entendrai dormir. Sa petite respiration si douce. dans le doute. que M. Une sorte de vie survenue tout à coup ranimait ce pauvre être épuisé. on n'avait pas cru devoir détromper la malade qui croyait monsieur le maire parti pour Montfermeil . Il prescrivit une infusion de quinquina pur. et. vous ne savez pas c'est que je suis guérie. et la nuit. Madeleine était absent pour un jour ou deux. – Ah ! tiens ! au fait. et bien avan– 391 – . Le médecin fut surpris. quand elle s'éveillera. – Monsieur le docteur. la sœur vous a-t-elle dit que monsieur le maire était allé chercher le chiffon ? Le médecin recommanda le silence et qu'on évitât toute émotion pénible. Elle était mieux. une potion calmante. – Donnez-moi votre main. dit le médecin. Le pouls avait repris de la force. le matin. qui reprit : – C'est que. qu'il était possible en somme qu'elle eût deviné juste. voyez-vous. qui sait ? il y a des crises si étonnantes. reprit-elle.Le médecin prit à part la sœur Simplice qui lui expliqua la chose. En s'en allant. pour le cas où la fièvre reprendrait dans la nuit. on a vu de grandes joies arrêter court des maladies . et s'écria en riant. Cosette arrive demain. moi qui ne dors pas. Il se rapprocha du lit de Fantine.

mais c'est un tel mystère que tout cela ! Nous la sauverions peut-être. – 392 – .cée.

monsieur. La maîtresse de l'hôtel entra. Il se rendait la justice que ce n'était pas sa faute . L'homme que nous avons suivi jusqu'à ce moment en descendit. – 393 – . mais au fond il n'en était pas fâché. – Monsieur couche-t-il ? monsieur soupe-t-il ? Il fit un signe de tête négatif. et conduisit luimême le petit cheval blanc à l'écurie . et s'accouda sur une table. – Est-ce que le cheval ne pourra pas repartir demain matin ? – Oh ! monsieur ! il lui faut au moins deux jours de repos. puis il poussa la porte d'une salle de billard qui était au rez-de-chaussée. s'y assit.Chapitre VII Le voyageur arrivé prend ses précautions pour repartir Il était près de huit heures du soir quand la carriole que nous avons laissée en route entra sous la porte cochère de l'hôtel de la Poste à Arras. répondit d'un air distrait aux empressements des gens de l'auberge. Il demanda : – N'est-ce pas ici le bureau de poste ? – Oui. Il avait mis quatorze heures à ce trajet qu'il comptait faire en six. – Le garçon d'écurie dit que le cheval de monsieur est bien fatigué ! Ici il rompit le silence. renvoya le cheval de renfort.

Un bourgeois cheminait avec un falot. ce qui est la préfecture aujourd'hui était l'évêché avant la révolution. demanda-t-il. il montra son passeport et s'informa s'il y avait moyen de revenir cette nuit même à Montreuil-sur-mer par la malle . et provisoirement les tribunaux ont leurs audiences à la préfecture. Il ne connaissait pas Arras. – Est-ce là. monsieur. Car on répare en ce moment le palais. les rues étaient obscures. le palais de justice. Chemin faisant. C'est dans cette grande salle qu'on juge. suivez-moi. il sortit de l'hôtel et se mit à marcher dans la ville. il prit le parti de s'adresser à ce bourgeois. – Monsieur. – Monsieur. non sans avoir d'abord regardé devant et derrière lui. Après quelque hésitation. y a fait bâtir une grande salle. comme s'il craignait que quelqu'un n'entendit la question qu'il allait faire. ne manquez pas d'être ici pour partir à une heure précise du matin. s'il vous plaît ? – Vous n'êtes pas de la ville. le bourgeois lui dit : – 394 – . qu'on tient les assises ? – Sans doute. Je vais précisément du côté du palais de justice. qui était évêque en quatre-vingt-deux. et il allait au hasard. il la retint et la paya. c'est-à-dire du côté de l'hôtel de la préfecture. monsieur ? répondit le bourgeois qui était un assez vieux homme. dit-il. Monsieur de Conzié. la place à côté du courrier était justement vacante . Cependant il semblait s'obstiner à ne pas demander son chemin aux passants.L'hôtesse le mena à ce bureau . Voyez-vous. Il traversa la petite rivière Crinchon et se trouva dans un dédale de ruelles étroites où il se perdit. dit le buraliste. eh bien. Cela fait.

monsieur. Voyez-vous ces quatre fenêtres ? c'est la cour d'assises. Vous vous intéressez à cette affaire ? Est-ce que c'est un procès criminel ? Est-ce que vous êtes témoin ? Il répondit : – Je ne viens pour aucune affaire. Cependant. vous arrivez à temps. Tenez. il est un peu tard. Vous n'aurez qu'à monter le grand escalier. il était dans une salle où il y avait beaucoup de monde et où des groupes mêlés d'avocats en robe chuchotaient çà et là. et. ce sont des condamnations faites d'avance. Il y a de la lumière. voici la porte. Donc ce n'est pas fini. Où est le factionnaire. vous avez du bonheur. – C'est différent. Ce qui en sort le plus souvent. monsieur. Il est rare que la charité et la pitié sortent de toutes ces paroles. quelques minutes après. L'affaire aura traîné en longueur et on fait une audience du soir. Tous ces groupes semblent à l'observateur qui passe et qui rêve autant de ruches sombres où des espèces d'esprits bourdonnants construisent en commun toutes sortes d'édifices ténébreux. comme ils arrivaient sur la grande place. le bourgeois lui montra quatre longues fenêtres éclairées sur la façade d'un vaste bâtiment ténébreux.– Si c'est un procès que monsieur veut voir. C'est toujours une chose qui serre le cœur de voir ces attroupements d'hommes vêtus de noir qui murmurent entre eux à voix basse sur le seuil des chambres de justice. – 395 – . Il se conforma aux indications du bourgeois. dit le bourgeois. Ordinairement les séances finissent à six heures. j'ai seulement à parler à un avocat. – Ma foi.

L'affaire était simple. dit l'avocat. Et y a-t-il eu condamnation ? – Sans doute. Il reprit d'une voix tellement faible qu'on l'entendait à peine : – L'identité a donc été constatée ? – Quelle identité ? répondit l'avocat. – Aux travaux forcés ?… – À perpétuité. où en est-on ? – C'est fini. – Monsieur. fermée en ce moment. monsieur. L'obscurité était telle qu'il ne craignit pas de s'adresser au premier avocat qu'il rencontra. Je ne connais personne ici. vous êtes peut-être un parent ? – Non. spacieuse et éclairée d'une seule lampe. Il n'y avait pas d'identité à constater.Cette salle. Cette femme avait tué son en- – 396 – . dit-il. était une ancienne antichambre de l'évêché et servait de salle des pas perdus. la séparait de la grande chambre où siégeait la cour d'assises. – Pardon. Une porte à deux battants. – Fini ! Ce mot fut répété d'un tel accent que l'avocat se retourna. Cela n'était guère possible autrement.

En voilà un qui vous a une mine de bandit. un récidiviste. – C'est donc une femme ? dit-il. C'est une espèce de gueux. De quoi me parlez-vous donc ? – De rien. y a-t-il moyen de pénétrer dans la salle ? – Je ne crois vraiment pas. on l'a condamnée à vie.fant. à la reprise de l'audience. – Par où entre-t-on ? – Par cette grande porte. – Quelle autre affaire ? – Oh ! celle-là est claire aussi. L'avocat le quitta. l'infanticide a été prouvé. Mais puisque c'est fini. Cependant l'audience est suspendue. qui a volé. En quelques instants. et. le jury a écarté la préméditation. Les paroles de cet indifférent lui avaient tour à tour traversé le cœur comme des aiguilles de glace et comme des la– 397 – . un galérien. presque en même temps. Rien que pour avoir cette figure-là. je l'enverrais aux galères. presque mêlées. demanda-t-il. La fille Limosin. – Mais sûrement. Je ne sais plus trop son nom. Il y a des gens qui sont sortis. il avait éprouvé. – Monsieur. comment se fait-il que la salle soit encore éclairée ? – C'est pour l'autre affaire qu'on a commencée il y a à peu près deux heures. toutes les émotions possibles. Il y a beaucoup de foule. vous pourrez essayer.

Il s'approcha de plusieurs groupes et il écouta ce qu'on disait. Il demanda à cet huissier : – Monsieur. mais cela ne paraissait pas bien prouvé . ce qui était prouvé. Quand il vit que rien n'était terminé. – 398 – . Cet homme avait volé des pommes. au récidiviste. – Pourquoi ? – Parce que la salle est pleine. cela ne devait guère finir avant minuit. Du reste. dit l'huissier. et maintenant on en était au forçat. Un huissier se tenait debout près de la porte qui communiquait avec la salle des assises. C'est ce qui faisait son affaire mauvaise. Le rôle de la session étant très chargé. la porte va-t-elle bientôt s'ouvrir ? – Elle ne s'ouvrira pas. l'avocat général était très bon – et ne manquait pas ses accusés – c'était un garçon d'esprit qui faisait des vers. le président avait indiqué pour ce même jour deux affaires simples et courtes.mes de feu. mais il y avait encore les plaidoiries de l'avocat et le réquisitoire du ministère public . au "cheval de retour". mais il n'eût pu dire si ce qu'il ressentait était du contentement ou de la douleur. – Comment ! on ne l'ouvrira pas à la reprise de l'audience ? est-ce que l'audience n'est pas suspendue ? – L'audience vient d'être reprise. l'interrogatoire de l'homme était terminé et les dépositions des témoins . c'est qu'il avait été déjà aux galères à Toulon. mais la porte ne se rouvrira pas. répondit l'huissier. L'homme serait probablement condamné . il respira . On avait commencé par l'infanticide.

et lui dit avec autorité : – Portez ceci à monsieur le président. L'huissier ajouta après un silence : – Il y a bien encore deux ou trois places derrière monsieur le président. il s'adossa à la rampe et croisa les bras. mais monsieur le président n'y admet que les fonctionnaires publics.– Quoi ? il n'y a plus une place ? – Plus une seule. fendit la foule. l'huissier lui tourna le dos. Madeleine. et. en tira un crayon. Personne ne peut plus entrer. – 399 – . Arrivé sur le palier de l'escalier. et écrivit rapidement sur cette feuille à la lueur du réverbère cette ligne : – M. Il est probable qu'il tenait conseil avec lui-même. La porte est fermée. à chaque instant. Cela dit. déchira une feuille. Puis il remonta l'escalier à grands pas. traversa l'antichambre et redescendit l'escalier lentement. Le violent combat qui se livrait en lui depuis la veille n'était pas fini . comme hésitant à chaque marche. lui remit le papier. Tout à coup il ouvrit sa redingote. maire de Montreuil-sur-mer. L'huissier prit le papier. Il se retira la tête baissée. il en traversait quelque nouvelle péripétie. marcha droit à l'huissier. y jeta un coup d'œil et obéit. prit son portefeuille.

Depuis sept ans que sa réputation de vertu remplissait tout le bas Boulonnais. Arras et Douai enviaient son maire à l'heureuse petite ville de Montreuilsur-mer. écrivit quelques mots au bas du papier. Quand l'huissier. elle avait fini par franchir les limites d'un petit pays et s'était répandue dans les deux ou trois départements voisins. L'homme malheureux dont nous racontons l'histoire était resté près de la porte de la salle à la même place et dans la même attitude où l'huissier l'avait quitté. se pencha derrière le fauteuil du président et lui remit le papier où était écrite la ligne qu'on vient de lire. et le rendit à l'huissier en lui disant : Faites entrer. connaissait comme tout le monde ce nom si profondément et si universellement honoré.Chapitre VIII Entrée de faveur Sans qu'il s'en doutât. il n'était pas une des cent quarante et une communes de l'arrondissement de Montreuil-sur-mer qui ne lui dût quelque bienfait. C'est ainsi qu'il avait dans l'occasion soutenu de son crédit et de ses fonds la fabrique de tulle de Boulogne. à travers sa rêverie. en ajoutant : Ce monsieur désire assister à l'audience. Outre le service considérable qu'il avait rendu au chef-lieu en y restaurant l'industrie des verroteries noires. le maire de Montreuil-sur-mer avait une sorte de célébrité. la filature de lin à la mécanique de Frévent et la manufacture hydraulique de toiles de Boubers-sur-Canche. ouvrant discrètement la porte qui communiquait de la chambre du conseil à l'audience. quelqu'un qui lui disait : Monsieur veut-il bien me faire l'honneur de me suivre ? C'était ce même huissier qui lui avait tourné le dos l'instant d'auparavant et qui maintenant le saluait jusqu'à terre. Le conseiller à la cour royale de Douai. le président fit un vif mouvement de déférence. – 400 – . Partout on prononçait avec vénération le nom de M. qui présidait cette session des assises à Arras. saisit une plume. Madeleine. Il entendit. Il avait su même au besoin aider et féconder les industries des autres arrondissements.

Il cherchait à se recueillir sans pouvoir y parvenir. mais il ne le sentait pas . Madeleine. Il le déplia. il lui semblait qu'il ne sentait rien. » – Ces paroles se mêlaient dans sa pensée à un souvenir vague de corridors étroits et d'escaliers noirs qu'il venait de parcourir. d'un aspect sévère. puis il se regardait lui-même. et que sa destinée traversait en ce moment. – 401 – . où son nom allait retentir tout à l'heure. Il avait encore dans l'oreille les dernières paroles de l'huissier qui venait de le quitter – « Monsieur. il put lire : « Le président de la cour d'assises présente son respect à M. et.L'huissier en même temps lui remit le papier. vous n'avez qu'à tourner le bouton de cuivre de cette porte. Il regardait la muraille. il se trouvait seul dans une espèce de cabinet lambrissé. comme si ces quelques mots eussent eu pour lui un arrière-goût étrange et amer. Quelques minutes après. Il était dans l'endroit même où les juges délibèrent et condamnent. et vous vous trouverez dans l'audience derrière le fauteuil de monsieur le président. il était brisé par les cahots de la carriole. L'huissier l'avait laissé seul. s'étonnant que ce fût cette chambre et que ce fût lui. comme il se rencontrait qu'il était près de la lampe. Il suivit l'huissier. » Il froissa le papier entre ses mains. C'est surtout aux heures où l'on aurait le plus besoin de les rattacher aux réalités poignantes de la vie que tous les fils de la pensée se rompent dans le cerveau. Il n'avait pas mangé depuis plus de vingt-quatre heures. Il regardait avec une tranquillité stupide cette chambre paisible et redoutable où tant d'existences avaient été brisées. Le moment suprême était arrivé. éclairé par deux bougies posées sur une table à tapis vert. vous voici dans la chambre du conseil .

coupé de degrés et de guichets. Un témoin qui l'eût pu voir et qui l'eût observé en cet instant eût sans doute imaginé Fantine et Cosette. il écouta encore. À un certain moment. aucun bruit derrière lui. datée. et dans laquelle Pache envoyait à la commune la liste des ministres et des députés tenus en arrestation chez eux. il écouta . La pierre était froide. Il n'était plus dans cette chambre. éclairé çà et là de réverbères pareils à des veilleuses de malades. C'était toujours le même silence et la même ombre autour de lui. faisant toutes sortes d'angles. Il avait presque oublié cette porte.Il s'approcha d'un cadre noir qui était accroché au mur et qui contenait sous verre une vieille lettre autographe de Jean-Nicolas Pache. un corridor long. étroit. sans doute par erreur. il s'appuya au mur. du 9 juin an II179. il se redressa en frissonnant. Tout en rêvant. Égalité. Il respira. l'ouvrit. Il était essoufflé. il se retourna. le corridor par où il était venu. ou la mort ». Des gouttes de sueur lui sortaient d'entre les cheveux et ruisselaient sur ses tempes. et ses yeux rencontrèrent le bouton de cuivre de la porte qui le séparait de la salle des assises. vit devant lui la porte par laquelle il était entré. d'abord calme. les a sans doute insérés parce que Pache fut l'auteur de la formule : « Liberté. aucun bruit devant lui . et s'empreignit peu à peu d'épouvante. 179 – 402 – . il se mit à fuir comme si on le poursuivait. il chancelait. dans un corridor. resta attaché à ce bouton de cuivre. Comment ce document révolutionnaire et cette date peuventils être affichés sous la Restauration dans un bâtiment officiel ? Hugo. s'y arrêta. sa sueur était glacée sur son front. puis devint effaré et fixe. y alla. Son regard. il fit avec une sorte d'autorité mêlée de rébellion ce geste indescriptible qui veut dire et qui dit si bien : Pardieu ! qui est-ce qui m'y force ? Puis il se tourna vivement. il était dehors. maire de Paris et ministre. Quand il eut doublé plusieurs des coudes de ce couloir. et sortit. Fraternité. en dépit de la vraisemblance.

et il n'entendait pas. ce fut la gâchette de la porte. là. il n'entendait plus en lui qu'une voix qui disait : hélas ! Un quart d'heure s'écoula ainsi. le bruit de la salle voisine . il pencha la tête. soupira avec angoisse. mais il n'écoutait pas. Il semblait que quelqu'un l'eût atteint dans sa fuite et le ramenât. Ses yeux ne pouvaient s'en détacher. Il marchait lentement et comme accablé. De temps en temps il faisait un pas et se rapprochait de la porte. laissa pendre ses bras. Cette gâchette. Il rentra dans la chambre du conseil. il eût entendu. et revint sur ses pas. ronde et en cuivre poli.Alors. seul. debout dans cette obscurité. tremblant de froid et d'autre chose peut-être. resplendissait pour lui comme une effroyable étoile. il se trouva près de la porte. il avait songé toute la journée . La première chose qu'il aperçut. comme une sorte de murmure confus. il songea. S'il eût écouté. la porte s'ouvrit. Tout à coup. Il la regardait comme une brebis regarderait l'œil d'un tigre. Il saisit convulsivement le bouton . Il était dans la salle d'audience. sans qu'il sût lui-même comment. Enfin. – 403 – . Il avait songé toute la nuit.

Cette expression sera reprise. l'obscurité. se rongeant les ongles ou fermant les paupières . de vieilles boiseries tachées. le long de la muraille. « Ecce homo » : c'est ainsi que le Christ est présenté par Ponce Pilate à la foule. des avocats dans toutes sortes d'attitudes . des juges à l'air distrait. des portes noircies par les mains .Chapitre IX Un lieu où des convictions sont en train de se former Il fit un pas. en robe usée. en latin cette fois. à gauche du président. celui où il se trouvait. Personne dans cette foule ne fit attention à lui. la laideur. I. et resta debout. 180 – 404 – . 10. tantôt pleine de rumeur. et de tout cela se dégageait une impression austère et auguste. à l'autre bout. des chandelles dans des chandeliers de cuivre . un plafond sale. tantôt pleine de silence. considérant ce qu'il voyait. c'était l'homme180. la tristesse . Tous les regards convergeaient vers un point unique. Cet homme. une foule en haillons . referma machinalement la porte derrière lui. des tables couvertes d'une serge plutôt jaune que verte. des soldats au visage honnête et dur . que plusieurs chandelles éclairaient. des quinquets d'estaminet donnant plus de fumée que de clarté . au titre de III. C'était une assez vaste enceinte à peine éclairée. un banc de bois adossé à une petite porte. car on y sentait cette grande chose humaine qu'on appelle la loi et cette grande chose divine qu'on appelle la justice. où tout l'appareil d'un procès criminel se développait avec sa gravité mesquine et lugubre au milieu de la foule. sur les tables. à des clous plantés dans le lambris. il y avait un homme entre deux gendarmes. À un bout de la salle. Sur ce banc.

avec cette prunelle fauve et inquiète. on s'était rangé pour lui faire place. le président avait tourné la tête. C'en était fait. il le vit. elles étaient là. il y avait vingt-sept ans. Il était en proie à une sorte d'hallucination . un greffier. avec cette blouse. il regardait. avec ces cheveux hérissés. et salua également. Il se dit avec un frémissement : – Mon Dieu ! est-ce que je redeviendrai ainsi ? Cet être paraissait au moins soixante ans. il les retrouvait .Il ne le chercha pas. elles existaient. plein de haine et cachant dans son âme ce hideux trésor de pensées affreuses qu'il avait mis dix-neuf ans à ramasser sur le pavé du bagne. il avait déjà vu cela une fois. et comprenant que le personnage qui venait d'entrer était M. c'étaient de vrais gendarmes et de vrais juges. il l'avait salué. de stupide et d'effarouché. des gendarmes. – 405 – . elles remuaient. le maire de Montreuil-sur-mer. Des juges. tel qu'il était le jour où il entrait à Digne. qui avait vu M. Ces choses funestes. Il crut se voir lui-même. mais tout pareil d'attitude et d'aspect. il voyait reparaître et revivre autour de lui. Il avait je ne sais quoi de rude. le reconnut. L'avocat général. Ses yeux allèrent là naturellement. un mirage de sa pensée. non pas sans doute absolument semblable de visage. Ce n'était plus un effort de sa mémoire. autrefois. avec tout ce que la réalité a de formidable. Madeleine à Montreuil-sur-mer où des opérations de son ministère l'avaient plus d'une fois appelé. les aspects monstrueux de son passé. comme s'ils avaient su d'avance où était cette figure. vieilli. une vraie foule et de vrais hommes en chair et en os. Lui s'en aperçut à peine. une foule de têtes cruellement curieuses. Au bruit de la porte.

la même heure de nuit. Dieu était absent. presque les mêmes faces de juges. jouée par son fantôme. nous venons de le dire. Au moment où il était entré. chose qui manquait aux tribunaux du temps de sa condamnation. Il en eut horreur. l'avocat de l'accusé achevait sa plaidoirie. Bamatabois était au nombre des jurés.Tout cela était béant devant lui. l'affaire durait depuis trois heures. il profita d'une pile de cartons qui était sur le bureau des juges pour dérober son visage à toute la salle. pro– 406 – . Tout y était. Une chaise était derrière lui . Le banc des témoins lui était caché par la table du greffier. Il chercha Javert. Seulement. Et puis. Quand on l'avait jugé. Il pouvait maintenant voir sans être vu. une espèce d'être misérable. Il rentra pleinement dans le sentiment du réel . un inconnu. de soldats et de spectateurs. il ferma les yeux. il arriva à cette phase de calme où l'on peut écouter. mais il ne le vit pas. une sorte de représentation du moment le plus horrible de sa vie. Depuis trois heures. cette foule regardait plier peu à peu sous le poids d'une vraisemblance terrible un homme. et s'écria au plus profond de son âme : jamais ! Et par un jeu tragique de la destinée qui faisait trembler toutes ses idées et le rendait presque fou. tous l'appelaient Jean Valjean ! Il avait sous les yeux. terrifié de l'idée qu'on pouvait le voir. au-dessus de la tête du président. il y avait un crucifix. c'était un autre lui-même qui était là ! Cet homme qu'on jugeait. M. Peu à peu il se remit. il s'y laissa tomber. c'était le même appareil. la salle était à peine éclairée. Quand il fut assis. L'attention de tous était excitée au plus haut point . vision inouïe.

un maraudeur . Le vol de fruit recoupe étrangement deux anecdotes analogues : l'une dans Choses vues concerne deux enfants. accusés d'avoir volé des pêches dans un jardin à Montreuil. » (ouv. mais Montreuil-sur-Mer ! 181 – 407 – . Condamnez-le pour le fait nouveau .. des lumières avaient jailli de tout le débat. on le sait déjà. nous tenons là. et qui. dans notre main. emportant une branche chargée de pommes mûres. pour lequel nous nous réservons de le poursuivre ultérieurement. un malfaiteur appelé Jean Valjean que la justice recherche depuis longtemps.) L'autre est un dialogue comparable. – Vous n'avez fait que vous baisser ? – Oui monsieur. Il vient de commettre un nouveau vol. à Montreuil également. avec un enfant également. a commis un vol de grand chemin à main armée sur la personne d'un enfant savoyard appelé Petit-Gervais. L'accusation disait : – Nous ne tenons pas seulement un voleur de fruits. il y a huit ans. en sortant du bagne de Toulon. Monsieur. un scélérat des plus dangereux. Ils sont incarcérés à la Conciergerie et Hugo les interroge : « Vous avez donc escaladé un mur ? – Non. p. des témoins venaient d'être entendus. était un vagabond qui avait été trouvé dans un champ. Ce nom rappelle celui de Pierre. La scène se passe en 1837. un ancien forçat. C'est un cas de récidive. que Hugo rapporte dans une lettre à sa femme. appelé le clos Pierron181. 1830-1846. Cet homme. un relaps en rupture de ban. monsieur. – Et les ramasser ? – Oui. crime prévu par l'article 383 du code pénal. déjà indirectement évoqué – voir la note 173. les pêches étaient par terre. Qui était cet homme ? Une enquête avait eu lieu . un bandit. cit. quand l'identité sera judiciairement acquise. il sera jugé plus tard pour le fait ancien. sur le chemin. cassée à un pommier dans un clos voisin. 426.fondément stupide ou profondément habile. ils avaient été unanimes.

Cependant il y allait pour lui de l'avenir le plus menaçant. devant l'unanimité des témoins. si l'identité était reconnue et si l'affaire Petit-Gervais se terminait plus tard par une condamnation. – L'avocat donc avait commencé par s'expliquer sur le vol des pommes. Paris. les accents qu'on vient d'entendre. les élèves du séminaire. l'éloquent interprète de la vindicte. répondait avec embarras. et comme un étranger au milieu de cette société qui le saisissait. mais de la tête aux pieds toute sa personne niait. les erreurs imputées aux journaux. Qu'était-ce que cet homme ? De quelle nature était son apathie ? Etait-ce imbécillité ou ruse ? Comprenait-il trop. une épouse. – chose malaisée en beau style . ces tendres lévites. le monarque. l'auguste sang de nos rois. un saint pontife. l'imposture qui distille son venin dans les colonnes de ces organes. mais Bénigne Bossuet lui-même a été obligé de faire allusion à une poule en pleine oraison funèbre. la plaidoirie. monseigneur l'évêque..Devant cette accusation.. et qui aujourd'hui. n'est plus guère parlée que par les orateurs officiels du parquet. dans cette langue de province qui a longtemps constitué l'éloquence du barreau et dont usaient jadis tous les avocats. et toute cette foule regardait avec plus d'anxiété que lui-même cette sentence pleine de calamités qui penchait sur lui de plus en plus. outre le bagne. Une éventualité laissait même entrevoir. etc. Il faisait des gestes et des signes qui voulaient dire non. monsieur le général commandant le département. la famille régnante. l'illustre guerrier qui. langue où un mari s'appelle un époux. le centre des arts et de la civilisation. Le défenseur avait assez bien plaidé. – 408 – . la vraisemblance croissait à chaque minute. la peine de mort possible. etc. il était obscur. le siècle de Louis XIV. une femme. Il était comme un idiot en présence de toutes ces intelligences rangées en bataille autour de lui. un concert. l'accusé paraissait surtout étonné. l'avocat général. aussi bien à Paris qu'à Romorantin ou à Montbrison. le grand siècle. etc. ou bien il considérait le plafond. un théâtre. ou ne comprenait-il pas du tout ? Questions qui divisaient la foule et semblaient partager le jury. Il parlait avec peine. le drame n'était pas seulement sombre. une solennité musicale. le roi. Il y avait dans ce procès ce qui effraye et ce qui intrigue . étant devenue classique. auxquels elle convient par sa sonorité grave et son allure majestueuse . le temple de Melpomène.

etc. à coup sûr. cela était vrai. tout cela était vrai . et lui eût concilié l'indulgence de ses juges . croyant sans doute sauver tout en n'avouant rien. il persistait à appeler Champmathieu. le nom de Champmathieu pouvait bien avoir pour origine Jean Mathieu . mais ne fallait-il pas considérer la brièveté de cette intelligence ? Cet homme était visiblement stupide. sans doute il y avait un voleur. C'était un tort . tout au plus . cela prouvait-il qu'il fût le voleur des pommes ? C'était une présomption. L'avocat avait établi que le vol de pommes n'était pas matériellement prouvé. elle n'était L'exemple n'est pas choisi au hasard puisque Bossuet. l'avocat n'avait pas à la discuter. l'avocat ne pouvait opposer que la dénégation de son client. l'accusé y avait été émondeur . l'avocat le lui avait conseillé . Un aveu sur ce dernier point eût mieux valu. Où était la preuve du contraire ? – Sans doute cette branche avait été cassée et dérobée après escalade. qu'en sa qualité de défenseur. Sa qualité d'ancien forçat. une longue misère hors du bagne. mais l'accusé s'y était refusé obstinément. mais il disait l'avoir trouvée à terre et ramassée. Mais qu'est-ce qui prouvait que ce voleur était Champmathieu ? Une seule chose. mais en supposant qu'il fût le forçat Jean Valjean. l'avaient abruti. enfin quatre témoins reconnaissaient sans hésiter et positivement Champmathieu pour être le galérien Jean Valjean . et le défenseur « dans sa bonne foi » devait en convenir. n'avait été vu de personne escaladant le mur ou cassant la branche. dénégation intéressée . L'avocat ne niait pas que cette qualité ne parût malheureusement bien constatée . mais aussi la monarchie de droit divin et la religion entendue comme principe d'ordre social – voir note 25 du livre I. à ces témoignages. On l'avait arrêté nanti de cette branche (que l'avocat appelait plus volontiers rameau) .et il s'en est tiré avec pompe182. puis jetée là par le maraudeur alarmé . était-ce une raison pour le condamner ? Quant à l'affaire Petit-Gervais. – Son client. Un long malheur au bagne.. à ces indications. figure antithétique de Mgr Bienvenu. le vol et sa qualité de forçat. Il se défendait mal. l'accusé avait résidé à Faverolles . 182 – 409 – . incarne non seulement le classicisme littéraire. non une preuve. etc. avait adopté « un mauvais système de défense » – Il s'obstinait à nier tout. L'accusé.

etc. Ici. de lui appliquer les peines de police qui s'adressent au condamné en rupture de ban. – accoutumé par sa vie passée aux actions coupables et peu corrigé par son séjour au bagne. La description achevée. L'avocat concluait en suppliant le jury et la cour. de Jean Valjean. etc. l'avocat général reprit. etc.point dans la cause. etc.. il attribua. Il fut violent et fleuri. mendiant. sans moyens d'existence. à l'influence de cette littérature perverse le délit de Champmathieu. tenant encore à la main l'objet volé. nie tout. Le modèle de ces sortes de descriptions est dans le récit de Théramène. dans un mouvement oratoire fait pour exciter au plus haut point le lendemain matin l'enthousiasme du Journal de la Préfecture : Et c'est un pareil homme. non sans vraisemblance. il passa à Jean Valjean lui-même. Il atteignit l'accusé par toutes les concessions que l'avocat avait faites. ou pour mieux dire. L'avocat général répliqua au défenseur. Qu'était-ce que Jean Valjean ? Description de Jean Valjean. L'avocat semblait accorder que l'accusé était Jean Valjean. Cet homme était donc Jean Valjean. et non le châtiment épouvantable qui frappe le forçat récidiviste. Il félicita le défenseur de sa « loyauté ». etc. nie jusqu'à son identité ! Outre cent autres – 410 – . remontant aux sources et aux causes de la criminalité. mais rend tous les jours de grands services à l'éloquence judiciaire. comme le prouve le crime commis sur Petit-Gervais. – c'est un homme pareil qui. l'avocat général tonna contre l'immoralité de l'école romantique. etc. et profita habilement de cette loyauté. lequel n'est pas utile à la tragédie. nie le flagrant délit. par une habile antonomase. nie jusqu'à son nom. trouvé sur la voie publique en flagrant délit de vol.. vagabond. Ces considérations épuisées. à quelques pas d'un mur escaladé. Ceci était acquis à l'accusation et ne pouvait plus se contester. l'escalade. etc. Un monstre vomi. Il en prit acte. comme sont habituellement les avocats généraux.. etc. L'auditoire et les jurés « frémirent ». alors à son aurore sous le nom d'école satanique que lui avaient décerné les critiques de l'Oriflamme et de la Quotidienne.... si l'identité de Jean Valjean leur paraissait évidente.. le vol.

on s'en souvient. – 411 – . Il termina en faisant ses réserves pour l'affaire Petit-Gervais. Le défenseur se leva. mais il faiblissait . aux moments les plus « énergiques » du réquisitoire. commença par complimenter « monsieur l'avocat général » sur son « admirable parole ». qui dénotait. et en réclamant une condamnation sévère. qui ne peut se contenir. Quel endurcissement ! Vous ferez justice. la bouche ouverte. l'intègre inspecteur de police Javert. Qu'oppose-t-il à cette unanimité foudroyante ? Il nie. etc. déborde dans un flux d'épithètes flétrissantes et enveloppe l'accusé comme un orage. il remuait lentement la tête de droite à gauche et de gauche à droite. De temps en temps. Pendant que l'avocat général parlait. puis répliqua comme il put. et qui mettait dans tout son jour « la profonde perversité » de cet homme.preuves sur lesquelles nous ne revenons pas. Javert. mais l'adresse. messieurs les jurés. l'accusé écoutait. dans ces instants où l'éloquence. Deux ou trois fois les spectateurs placés le plus près de lui l'entendirent dire à demi-voix : – Voilà ce que c'est. etc. Chenildieu et Cochepaille.. l'habitude de tromper la justice. calculée évidemment. de n'avoir pas demandé à M. sorte de protestation triste et muette dont il se contentait depuis le commencement des débats. C'était. non l'imbécillité. les travaux forcés à perpétuité. pour l'instant. Baloup ! L'avocat général fit remarquer au jury cette attitude hébétée. la ruse. le terrain évidemment se dérobait sous lui. avec une sorte d'étonnement où il entrait bien quelque admiration. les forçats Brevet. Il était évidemment surpris qu'un homme pût parler comme cela. et trois de ses anciens compagnons d'ignominie. quatre témoins le reconnaissent.

Il sembla. pêle-mêle. Que j'ai été charron à Paris. sous des hangars chez les bons maîtres. j'en avais cinquante-trois. Le président fit lever l'accusé et lui adressa la question d'usage : – Avez-vous quelque chose à ajouter à votre défense ? L'homme. à la façon dont les paroles s'échappaient de sa bouche. il fit le mouvement de quelqu'un qui se réveille. Manier du fer quand il y a de la glace entre les pavés. posa son poing monstrueux sur le rebord de la boiserie placée devant son banc. vieille bête ! Je ne gagnais plus que trente sous par jour. roulant dans ses mains un affreux bonnet qu'il avait. Cette fois l'homme entendit. c'est rude. Et puis c'est si méchant les ouvriers ! Quand un bonhomme n'est plus jeune. Moi. debout. on a si froid qu'on se bat les bras pour se réchauffer . fixant sont regard sur l'avocat général. et tout à coup. qu'elles s'y pressaient toutes à la fois pour sortir en même temps. promena ses yeux autour de lui. j'avais bien du mal. on me payait le – 412 – . On est vieux tout jeune dans cet état-là. C'est un état dur. incohérentes. regarda le public. on vous l'appelle pour tout vieux serin. un homme est fini. sembla ne pas entendre. heurtées. Ça vous use vite un homme. on travaille toujours en plein air. impétueuses. Dans la chose de charron.Chapitre X Le système de dénégations L'instant de clore les débats était venu. la cour. Il dit : – J'ai à dire ça. Il parut comprendre. Le président répéta la question. À quarante ans. mais les maîtres ne veulent pas. voyez-vous. les jurés. il se mit à parler. les gendarmes. L'hiver. jamais dans des ateliers fermés. dans des cours. son avocat. même que c'était chez monsieur Baloup. regarda encore. Ce fut comme une éruption. ils disent que cela perd du temps. parce qu'il faut des espaces.

et resta debout. à la pluie. on a moins froid au corps. 6. et se couchait bien vite . demander ! que je suis bête ! Paris. 1). Il regarda En contrepoint. Son mari la battait. Les espèces d'affirmations qu'il semblait jeter au hasard devant lui. rauque.moins cher qu'on pouvait. rapide. Elle a aussi travaillé au lavoir des Enfants-Rouges. Ils étaient invités ce soir-là au Bal des Artistes du Mardi gras et n'y allèrent pas. Qui est-ce qui connaît le père Champmathieu ? Pourtant je vous dis monsieur Baloup. quand il gèle. À nous deux. avec une sorte de naïveté irritée et sauvage. Ça pénètre. On a ses jupes toutes mouillées. peut-être. j'avais ma fille qui était blanchisseuse à la rivière. C'était une brave fille qui n'allait pas au bal. cela allait. Ah. Mais il y a une buée d'eau chaude qui est terrible et qui vous perd les yeux. Nous n'avons pas été bien heureux. Une fois il s'était interrompu pour saluer quelqu'un dans la foule. elle était si fatiguée. L'homme se tut. si on ne lavait pas. On n'est pas dans le baquet. lui venaient comme des hoquets. et il ajoutait à chacune d'elles le geste d'un bûcheron qui fend du bois. Avec ça. Je me rappelle un mardi gras où elle était couchée à huit heures183. Elle gagnait un peu de son côté. Vous n'avez qu'à demander. bien oui. Elle est morte. Les planches sont mal jointes et il vous tombe des gouttes d'eau partout. il faut laver . Quand il eut fini. pas plus que Mari us et Cosette le soir de leurs noces (V. dure et enrouée. qui était bien tranquille. Voyez chez monsieur Baloup. à la neige. c'est un gouffre. l'auditoire éclata de rire. On lave devant soi au robinet et on rince derrière soi dans le bassin. Elle avait de la peine aussi. Après ça. les maîtres profitaient de mon âge. Je dis vrai. on perdrait des pratiques. Elle revenait à sept heures du soir. Toute la journée dans un baquet jusqu'à mi-corps. dessus et dessous. 183 – 413 – . je ne sais pas ce qu'on me veut. Comme c'est fermé. avec le vent qui vous coupe la figure . il y a des personnes qui n'ont pas beaucoup de linge et qui attendent après . Voilà. Il avait dit ces choses d'une voix haute. c'est tout de même. de la première nuit de Juliette et de Victor. où l'eau arrive par des robinets.

il se mit à rire lui-même184. 184 – 414 – . éleva la voix. homme attentif et bienveillant. se tourna vers le président et dit : – D'abord… Puis il regarda son bonnet. oui ou non. et voyant qu'on riait. avez-vous. Quasimodo déjà scrutait les rires de la foule qui prenait son visage pour une grimace. Accusé. avait été inutilement cité. c'est-àdire commis le crime de vol avec escalade ? Deuxièmement. et ne comprenant pas. Les présomptions les plus graves pèsent sur vous et peuvent entraîner des conséquences capitales. je vous interpelle une dernière fois. De même les dieux de l'Olympe à l'apparition du Satyre (La Légende des siècles) et les lords devant Gwynplaine (L'Homme qui rit). Le président. comme un homme qui a bien compris et qui sait ce qu'il va répondre. et n'avait pu être retrouvé. franchi le mur du clos Pierron. » Puis se tournant vers l'accusé. Cela était sinistre. Les députés de la droite éclateront de rire de la même façon au discours de Hugo sur la misère (9 juillet 1849). il l'engagea à écouter ce qu'il allait lui dire et ajouta : – Vous êtes dans une situation où il faut réfléchir. Il rappela à « messieurs les jurés » que « le sieur Baloup.le public. êtes-vous le forçat libéré Jean Valjean ? L'accusé secoua la tête d'un air capable. et se tut. oui ou non. Il était en faillite. dans votre intérêt. il regarda le plafond. Il ouvrit la bouche. l'ancien maître charron chez lequel l'accusé disait avoir servi. expliquez-vous clairement sur ces deux faits : – Premièrement. cassé la branche et volé les pommes.

il se leva brusquement quand l'avocat général eut fini. Après ça. que vous êtes allé en Auvergne. j'ai trouvé une branche cassée par terre où il y avait des pommes. Je ne trouvais pas d'abord. Tout le monde n'a pas des maisons pour y venir au monde. Il est évident que vous ne vous appelez pas Champmathieu. Je ne sais pas expliquer. 185 – 415 – . je n'ai pas fait les études. Messieurs les jurés apprécieront. je ne peux pas dire. me pousse le coude et me dit tout bas : réponds donc. Votre trouble vous condamne. J'ai travaillé chez monsieur Baloup. moi. on parle contre moi. je l'ignore. je marchais dans le pays après une ondée qui avait fait la campagne toute jaune. qui est bon enfant. que vous êtes né à Faverolles où vous avez été émondeur. Voilà ce qu'on a tort de ne pas voir. on me dit : répondez ! le gendarme. même que les mares débordaient et qu'il ne sortait plus des sables que de petits brins d'herbe au bord de la route. Je suis un homme qui ne mange pas tous les jours. Vous ne répondez à rien de ce qu'on vous demande. L'accusé avait fini par se rasseoir . 4 et III. Je n'ai rien volé. C'est des villageois. Moi. j'ai ramassé par terre des choses qu'il y avait. 5 et 8. faites attention.– Accusé. boulevard de l'Hôpital185. j'ai ramassé la branche sans savoir qu'elle me ferait arriver de la peine. Vous dites Jean Valjean. Je venais d'Ailly. Il est évident que vous avez volé avec escalade des pommes mûres dans le clos Pierron. Je m'appelle Champmathieu. Je n'ai pas volé. que vous êtes le forçat Jean Valjean caché d'abord sous le nom de Jean Mathieu qui était le nom de sa mère. Ce Première évocation de ce qui sera un lieu commun des misérables – voir II. vous ! Voilà ce que je voulais dire. Il y a trois mois que je suis en prison et qu'on me trimballe. reprit l'avocat général d'une voix sévère. Jean Mathieu ! Je ne connais pas ces personnes-là. Vous êtes bien malins de me dire où je suis né. je suis un pauvre homme. et s'écria : – Vous êtes très méchant.

avec l'agrément de monsieur l'avocat général et du défenseur de l'accusé. monsieur le président. on m'appelle Vieux. rappelé par ses fonctions au chef-lieu d'un arrondissement voisin. Je crois que mon père et ma mère étaient des gens qui allaient sur les routes. je crois devoir rappeler à messieurs les jurés ce qu'il a dit ici-même. Javert est un homme estimé qui honore par sa rigoureuse et stricte probité des fonctions inférieures. Je ne sais pas d'ailleurs. Nous lui en avons accordé l'autorisation. il y a peu d'heures. mais importantes. a quitté l'audience et même la ville. Voici en quels termes il a déposé : – « Je n'ai pas même besoin des présomptions morales et des preuves matérielles qui démentent les dénégations de l'ac– 416 – . J'ai été en Auvergne. – Je fais remarquer à monsieur l'avocat général. Voilà mes noms de baptême. que l'inspecteur de police Javert. Prenez ça comme vous voudrez. j'ai été à Faverolles. il s'adressa au président : – Monsieur le président. on m'appelait Petit. j'ai été domicilié.serait trop commode. En l'absence du sieur Javert. Cochepaille et Chenildieu et l'inspecteur de police Javert. et les interpeller une dernière fois sur l'identité de l'accusé avec le forçat Jean Valjean. reprit l'avocat général. pardi ! Eh bien ? est-ce qu'on ne peut pas avoir été en Auvergne et avoir été à Faverolles sans avoir été aux galères ? Je vous dis que je n'ai pas volé. dit le président. mais qui n'y parviendra pas – nous l'en prévenons – nous requérons qu'il vous plaise et qu'il plaise à la cour appeler de nouveau dans cette enceinte les condamnés Brevet. en présence des dénégations confuses. Quand j'étais enfant. J'ai été chez monsieur Baloup. et que je suis le père Champmathieu. maintenant. mais fort habiles de l'accusé. qui voudrait bien se faire passer pour idiot. aussitôt sa déposition faite. Vous m'ennuyez avec vos bêtises à la fin ! Pourquoi donc est-ce que le monde est après moi comme des acharnés ! L'avocat général était demeuré debout . – C'est juste.

je le soupçonne encore d'un vol commis chez sa grandeur le défunt évêque de Digne. Je répète que je le reconnais parfaitement. Il ne faut pas oublier que ceci se passait sous la restauration. Les aumôniers portaient bon témoignage de ses habitudes religieuses. L'huissier. Il avait cinq ou six fois tenté de s'évader. L'ancien forçat Brevet portait la veste noire et grise des maisons centrales. Le président transmit un ordre à un huissier. introduisit le condamné Brevet. L'avocat général termina en insistant pour qu'à défaut de Javert. les trois témoins Brevet. quelque chose comme guichetier. Je le reconnais parfaitement. Cela va quelquefois ensemble. Cet homme ne s'appelle pas Champmathieu . Il a subi dix-neuf ans de travaux forcés pour vol qualifié. On ne l'a libéré à l'expiration de sa peine qu'avec un extrême regret. Outre le vol Petit-Gervais et le vol Pierron. à l'époque où j'étais adjudant garde-chiourme au bagne de Toulon. Il était devenu. vous avez subi une condamnation infamante et vous ne pouvez prêter serment… Brevet baissa les yeux. L'auditoire était en suspens et toutes les poitrines palpitaient comme si elles n'eussent eu qu'une seule âme. et un moment après la porte de la chambre des témoins s'ouvrit. C'était un homme dont les chefs disaient : Il cherche à se rendre utile. – Brevet. – 417 – . c'est un ancien forçat très méchant et très redouté nommé Jean Valjean. Chenildieu et Cochepaille fussent entendus de nouveau et interpellés solennellement.cusé. dit le président. Je l'ai souvent vu. accompagné d'un gendarme prêt à lui prêter main-forte. Brevet était un personnage d'une soixantaine d'années qui avait une espèce de figure d'homme d'affaires et l'air d'un coquin. » Cette déclaration si précise parut produire une vive impression sur le public et le jury. dans la prison où de nouveaux méfaits l'avaient ramené.

Le président lui adressa à peu près les mêmes paroles qu'à Brevet. Entré à Toulon en 1796 et sorti en 1815. regardez bien l'accusé. monsieur le président. Chenildieu leva la tête et regarda la foule – 418 – . Ses compagnons du bagne l'avaient surnommé Je-nieDieu. C'est à ce sentiment que je fais appel à cette heure décisive. et il est toujours temps de vous rétracter. ridé. quand la pitié divine le permet. – Brevet. forçat à vie. C'était un petit homme d'environ cinquante ans. considérez d'une part cet homme qu'un mot de vous peut perdre. dit le président. un sentiment d'honneur et d'équité. vif. reprit le président. Il a l'air d'une brute maintenant. Au moment où il lui rappela que son infamie lui ôtait le droit de prêter serment. si vous croyez vous être trompé. au bagne il était sournois. – Allez vous asseoir. réfléchissez avant de me répondre. Je le reconnais positivement. qui avait dans tous ses membres et dans toute sa personne une sorte de faiblesse maladive et dans le regard une force immense. – Oui. fiévreux. recueillez vos souvenirs. Accusé. Je suis sorti l'an d'après. en votre âme et conscience. Il subissait sa peine au bagne de Toulon. il peut rester. d'où on l'avait extrait pour cette affaire. d'autre part la justice qu'un mot de vous peut éclairer. – Accusé. jaune. et je l'espère. effronté. si vous persistez à reconnaître cet homme pour votre ancien camarade de bagne Jean Valjean. alors ce serait que l'âge l'a abruti .– Cependant. C'est moi qui l'ai reconnu le premier et je persiste. restez debout. levez-vous. On introduisit Chenildieu. S'il existe encore en vous. L'instant est solennel. même dans l'homme que la loi a dégradé. comme l'indiquaient sa casaque rouge et son bonnet vert. et dites-nous. Cet homme est Jean Valjean. Brevet regarda l'accusé. chétif. puis se retourna vers la cour.

Le président essaya de le remuer par quelques paroles pathétiques et graves et lui demanda. murmure qui croissait et se prolongeait plus longtemps chaque fois qu'une déclaration nouvelle venait s'ajouter à la précédente. venu du bagne et vêtu de rouge comme Chenildieu. selon l'accusation. les gendarmes ses voisins l'avaient entendu grommeler entre ses dents : Ah bien ! en voilà un ! Après la seconde il dit un peu plus haut. les avait écoutées avec ce visage étonné qui. Chenildieu éclata de rire. Même qu'on l'appelait Jean-le-Cric. mon vieux ? – Allez vous asseoir. À la première. dit Cochepaille. Chacune des affirmations de ces trois hommes. dit le président. d'un air presque satisfait : Bon ! À la troisième il s'écria : Fameux ! – 419 – . L'huissier amena Cochepaille. Il avait gardé des troupeaux dans la montagne. Tu boudes donc. était son principal moyen de défense. lui.en face. comme à Brevet. s'il persistait. – C'est Jean Valjean. C'était un de ces malheureux hommes que la nature à ébauchés en bêtes fauves et que la société termine en galériens. évidemment sincères et de bonne foi. Le président l'invita à se recueillir et lui demanda. Cet autre condamné à perpétuité. et de pâtre il avait glissé brigand. L'accusé. sans hésitation et sans trouble. s'il persistait à reconnaître l'accusé. comme aux deux autres. tant il était fort. était un paysan de Lourdes et un demi-ours des Pyrénées. Cochepaille n'était pas moins sauvage et paraissait plus stupide encore que l'accusé. à reconnaître l'homme debout devant lui. – Pardine ! si je le reconnais ! nous avons été cinq ans attachés à la même chaîne. avait soulevé dans l'auditoire un murmure de fâcheux augure pour l'accusé.

le reconnurent. venait de se lever. Le président. M. placé parmi les spectateurs privilégiés qui étaient assis derrière la cour. l'avocat général. Cochepaille ! regardez de ce côté-ci. En ce moment un mouvement se fit tout à côté du président. vingt personnes. et s'écrièrent à la fois : – Monsieur Madeleine ! – 420 – . Les yeux se tournèrent vers le point d'où elle venait. Tous ceux qui entendirent cette voix se sentirent glacés. dit le président. Il était évident que l'homme était perdu. vous avez entendu. faites faire silence. Un homme. tant elle était lamentable et terrible. – Huissiers. avait poussé la porte à hauteur d'appui qui séparait le tribunal du prétoire. Bamatabois. Je vais clore les débats. et était debout au milieu de la salle. On entendit une voix qui criait : – Brevet. Qu'avez-vous à dire ? Il répondit : – Je dis – Fameux ! Une rumeur éclata dans le public et gagna presque le jury. Chenildieu. – Accusé.Le président l'interpella.

faites relâcher l'accusé. – Vous ne me reconnaissez pas ? dit-il. Tous trois demeurèrent interdits et indiquèrent par un signe de tête qu'ils ne le connaissaient point. On ne pouvait croire que ce fût cet homme tranquille qui eût jeté ce cri effrayant. Je suis Jean Valjean. Cochepaille intimidé fit le salut militaire. On sentait dans la salle cette espèce de – 421 – . Il tenait son chapeau à la main. l'homme que tous appelaient encore en ce moment M. étaient maintenant tout à fait blancs. l'homme qui était là paraissait si calme. Il était très pâle et il tremblait légèrement. La sensation fut indescriptible.Chapitre XI Champmathieu de plus en plus étonné C'était lui en effet. ce n'est pas lui. Brevet et Chenildieu. qu'au premier abord on ne comprit pas. Toutes les têtes se dressèrent. Ils avaient blanchi depuis une heure qu'il était là. On se demanda qui avait crié. Il y eut dans l'auditoire un instant d'hésitation. Avant même que le président et l'avocat général eussent pu dire un mot. Madeleine se tourna vers les jurés et vers la cour et dit d'une voix douce : – Messieurs les jurés. La voix avait été si poignante. il n'y avait aucun désordre dans ses vêtements. M. Pas une bouche ne respirait. Madeleine s'était avancé vers les témoins Cochepaille. c'est moi. Ses cheveux. Monsieur le président. avant que les gendarmes et les huissiers eussent pu faire un geste. L'homme que vous cherchez. À la première commotion de l'étonnement avait succédé un silence de sépulcre. Cette indécision ne dura que quelques secondes. faites-moi arrêter. sa redingote était boutonnée avec soin. gris encore au moment de son arrivée à Arras. La lampe du greffier éclairait son visage.

lâchez cet homme. puisque me voilà.terreur religieuse qui saisit la foule lorsque quelque chose de grand s'accomplit. qu'un sentiment que nous n'avons pas besoin d'exprimer. S'il y a un médecin dans l'auditoire. J'avais pourtant fait de mon mieux. il y a près de quarante ans aujourd'hui. Vous pouvez me prendre. nous nous joignons à monsieur le président pour le prier de vouloir bien assister monsieur Madeleine et le reconduire à sa demeure. M. et cela suffit. Voici les paroles qu'il prononça . et demanda avec un accent qui fut compris de tous : – Y a-t-il un médecin ici ? L'avocat général prit la parole : – Messieurs les jurés. l'honorable M. les voici littéralement. monsieur l'avocat général. qui est là-haut. Cependant le visage du président s'était empreint de sympathie et de tristesse . il avait échangé un signe rapide avec l'avocat et quelques paroles à voix basse avec les conseillers assesseurs. Vous étiez sur le point de commettre une grande erreur. Vous allez voir. Il l'interrompit d'un accent plein de mansuétude et d'autorité. Je me suis caché sous un – 422 – . le regarde. Il s'adressa au public. mais je ne suis pas fou. et je vous dis la vérité. Madeleine. Vous connaissez tous. ainsi qu'à vous. Dieu. telles qu'elles furent écrites immédiatement après l'audience par un des témoins de cette scène . je suis ce malheureux condamné. j'accomplis un devoir. Madeleine ne laissa point achever l'avocat général. telles qu'elles sont encore dans l'oreille de ceux qui les ont entendues. Je suis le seul qui voie clair ici. l'incident si étrange et si inattendu qui trouble l'audience ne nous inspire. – Je vous remercie. maire de Montreuil-sur-mer. au moins de réputation. Ce que je fais en ce moment.

moi ! Brevet ! vous rappelezvous ?… Il s'interrompit. j'ai volé Petit-Gervais. Mais. Enfin. Vous trouverez chez moi. messieurs les juges. Madeleine est devenu fou. lui ! Rien ne pourrait rendre ce qu'il y avait de mélancolie bienveillante et sombre dans l'accent qui accompagnait ces paroles. Recueillez cela. hésita un moment. cela est vrai. la pièce de quarante sous que j'ai volée il y a sept ans à PetitGervais. pardon. il y a bien des choses que je ne puis pas dire. Les galères font le galérien. le bagne m'a changé. Je n'ai plus rien à ajouter. je vous reconnais. un homme aussi abaissé que moi n'a pas de remontrance à faire à la providence ni de conseil à donner à la société . je suis devenu maire .nom . mais. une espèce d'idiot . J'étais stupide. Avant le bagne. voyez-vous. vous ne pouvez pas comprendre ce que je dis là. On a eu raison de vous dire que Jean Valjean était un malheureux très méchant. si vous voulez. je ne vais pas vous raconter ma vie. Écoutez. Il se tourna vers les trois forçats : – Eh bien. un jour on saura. Plus tard l'indulgence et la bonté m'ont sauvé. vous dites : M. je suis devenu méchant . je suis devenu riche. dans les cendres de la cheminée. j'ai voulu rentrer parmi les honnêtes gens. Prenez-moi. je suis devenu tison. N'allez point condamner cet homme au moins ! Quoi ! ceux-ci ne me reconnaissent pas ! Je voudrais que Javert fût ici. Mon Dieu ! monsieur l'avocat général remue la tête. J'ai volé monseigneur l'évêque. j'étais un pauvre paysan très peu intelligent. cela est vrai . Il paraît que cela ne se peut pas. Toute la faute n'est peut-être pas à lui. vous ne me croyez pas ! Voilà qui est affligeant. l'infamie d'où j'avais essayé de sortir est une chose nuisible. j'étais bûche. Il me reconnaîtrait. comme la sévérité m'avait perdu. et dit : – 423 – .

l'avocat général oubliait qu'il était là pour requérir. dit-il. ni gendarmes . le pré– 424 – . Le malheureux homme se tourna vers l'auditoire et vers les juges avec un sourire dont ceux qui l'ont vu sont encore navrés lorsqu'ils y songent. qui te surnommais toi-même Je-nie-Dieu. Lui continua : – Chenildieu. ni accusateurs.. Cette date. Il n'y avait plus dans cette enceinte ni juges. Personne ne se rappelait plus le rôle que chacun pouvait avoir à jouer . P. dit Chenildieu. qu'on y voit toujours cependant. – Vous voyez bien.– Te rappelles-tu ces bretelles en tricot à damier que tu avais au bagne ? Brevet eut comme une secousse de surprise et le regarda de la tête aux pieds d'un air effrayé. F. parce que tu t'es couché un jour l'épaule sur un réchaud plein de braise. la date y était. c'était aussi le sourire du désespoir. c'est celle du débarquement de l'empereur à Cannes. est-ce vrai ? – C'est vrai. que je suis Jean Valjean. Il s'adressa à Cochepaille : – Cochepaille. tu as près de la saignée du bras gauche une date gravée en lettres bleues avec de la poudre brûlée. tous les regards se penchèrent autour de lui sur son bras nu. Cochepaille releva sa manche. Un gendarme approcha une lampe . tu as toute l'épaule droite brûlée profondément. pour effacer les trois lettres T. il n'y avait que des yeux fixes et des cœurs émus. 1er mars 1815. C'était le sourire du triomphe. Relève ta manche. Réponds.

On n'a jamais su qui ouvrit la porte. Impression qui passa vite. les petites résistances possibles se perdirent dans ce vaste fait lumineux. Je m'en vais. pas un bras ne s'étendit pour l'empêcher. il sait où je vais. qui sera développée dans William Shakespeare (I. puisqu'on ne m'arrête pas. Aucun peut-être ne se rendait compte de ce qu'il éprouvait . il me fera arrêter quand il voudra. tous intérieurement se sentaient éblouis. – Je ne veux pas déranger davantage l'audience. sans doute. Tous s'écartèrent. mais il est Dans cette brève et lumineuse communion des consciences s'ébauche une théorie de la vertu moralisatrice de l'art. Le propre des spectacles sublimes. 5. aucun. Sans qu'il fût besoin d'aucune explication désormais. les hésitations. Il se dirigea vers la porte de sortie. toute cette foule. comme par une sorte de révélation électrique. Il était évident qu'on avait sous les yeux Jean Valjean. et de l'effet civilisateur spécifique au théâtre. mais qui dans l'instant fut irrésistible186. 7).sident qu'il était là pour présider. comprit tout de suite et d'un seul coup d'œil cette simple et magnifique histoire d'un homme qui se livrait pour qu'un autre homme ne fût pas condamné à sa place. 2 et II. Il avait en ce moment ce je ne sais quoi de divin qui fait que les multitudes reculent et se rangent devant un homme. Les détails. 186 – 425 – . c'est de prendre toutes les âmes et de faire de tous les témoins des spectateurs. Monsieur l'avocat général sait qui je suis. Chose frappante. Cela rayonnait. ne se disait qu'il voyait resplendir là une grande lumière . Il traversa la foule à pas lents. le défenseur qu'il était là pour défendre. reprit Jean Valjean. Pas une voix ne s'éleva. 4. L'apparition de cet homme avait suffi pour remplir de clarté cette aventure si obscure le moment d'auparavant. aucune autorité n'intervint. aucune question ne fut faite. J'ai plusieurs choses à faire.

tous ceux qui sont ici.certain que la porte se trouva ouverte lorsqu'il y parvint. n'est-ce pas ? Mon Dieu ! quand je pense à ce que j'ai été sur le point de faire. vous me trouvez digne de pitié. il se retourna et dit : – Monsieur l'avocat général. le verdict du jury déchargeait de toute accusation le nommé Champmathieu . car ceux qui font de certaines choses souveraines sont toujours sûrs d'être servis par quelqu'un dans la foule. Cependant j'aurais mieux aimé que tout ceci n'arrivât pas. je reste à votre disposition. Arrivé là. et la porte se referma comme elle avait été ouverte. je me trouve digne d'envie. Puis il s'adressa à l'auditoire : – Vous tous. Il sortit. et Champmathieu. mis en liberté immédiatement. croyant tous les hommes fous et ne comprenant rien à cette vision. – 426 – . s'en allait stupéfait. Moins d'une heure après.

penchée sur ses drogues et sur ses fioles et regardant de très près à cause de cette brume que le crépuscule répand sur les objets. La digne sœur était depuis quelques instants dans le laboratoire de l'infirmerie. Madeleine regarde ses cheveux Le jour commençait à poindre. mais elle vit bien à son air que ce n'était point de là qu'il venait. M. – 427 – . dit-il. – C'est vous. La sœur n'osa pas interroger monsieur le maire. Mais nous avons été bien inquiets.Livre huitième – Contre-coup Chapitre I Dans quel miroir M. que Fantine était bien mal la veille et que maintenant elle était mieux. Tout à coup elle tourna la tête et fit un léger cri. au matin. Il répondit. – Tout cela est bien. La sœur Simplice qui l'avait veillée profita de ce sommeil pour aller préparer une nouvelle potion de quinquina. à voix basse : – Comment va cette pauvre femme ? – Pas mal en ce moment. vous avez eu raison de ne pas la détromper. parce qu'elle croyait que monsieur le maire était allé chercher son enfant à Montfermeil. pleine d'ailleurs d'images heureuses . Madeleine était devant elle. monsieur le maire ! s'écria-t-elle. Fantine avait eu une nuit de fièvre et d'insomnie. allez ! Elle lui expliqua ce qui s'était passé. Il venait d'entrer silencieusement. elle s'endormit.

La sœur Simplice n'avait point de miroir . et dit : – Tiens ! Il prononça ce mot avec indifférence et comme s'il pensait à autre chose. monsieur le maire. monsieur ! s'écria-t-elle. Il demanda : – Puis-je la voir ? – 428 – . Madeleine. que vous est-il donc arrivé ? vos cheveux sont tout blancs ! – Blancs ! dit-il. – On ne pourrait cependant pas mentir. – Mon Dieu. murmura la sœur à demi-voix. Il éclairait en face le visage de M. Madeleine prit la glace. elle fouilla dans une trousse et en tira une petite glace dont se servait le médecin de l'infirmerie pour constater qu'un malade était mort et ne respirait plus.– Oui. reprit la sœur. que lui dirons-nous ? Il resta un moment rêveur. dit-il. Le plein jour s'était fait dans la chambre. La sœur se sentit glacée par je ne sais quoi d'inconnu qu'elle entrevoyait dans tout ceci. Le hasard fit que la sœur leva les yeux. qu'elle va vous voir et qu'elle ne verra pas son enfant. M. mais maintenant. y considéra ses cheveux. – Dieu nous inspirera.

– Sans doute. Ses longs cils blonds. Elle dormait. – Si elle ne voyait pas monsieur le maire d'ici là.– Est-ce que monsieur le maire ne lui fera pas revenir son enfant ? dit la sœur. Elle répondit en baissant les yeux et la voix respectueusement : – En ce cas. puis il dit avec sa gravité calme : – Non. ses joues étaient vermeilles. La religieuse ne sembla pas remarquer ce mot « peut-être ». il serait aisé de lui faire prendre patience. et dont le bruit pouvait réveiller la malade. reprit timidement la sœur. palpitaient tout en – 429 – . il faut que je la voie. Je suis peut-être pressé. qui donnait un sens obscur et singulier aux paroles de M. s'approcha du lit et entrouvrit les rideaux. M. puis il entra dans la chambre de Fantine. Mais cette respiration pénible troublait à peine une sorte de sérénité ineffable. la seule beauté qui lui fût restée de sa virginité et de sa jeunesse. Son souffle sortait de sa poitrine avec ce bruit tragique qui est propre à ces maladies. répandue sur son visage. qui la transfigurait dans son sommeil. Madeleine parut réfléchir quelques instants. mais monsieur le maire peut entrer. et qui navre les pauvres mères lorsqu'elles veillent la nuit près de leur enfant condamné et endormi. le maire. ma sœur. Il fit quelques observations sur une porte qui fermait mal. osant à peine hasarder une question. mais il faut au moins deux ou trois jours. elle repose. elle ne saurait pas que monsieur le maire est de retour. On n'aurait pas de mensonge à faire. Sa pâleur était devenue de la blancheur . et quand l'enfant arriverait elle penserait tout naturellement que monsieur le maire est arrivé avec l'enfant.

quand arrive l'instant où les doigts mystérieux de la mort vont cueillir l'âme. elle dormant. Elle ressemblait plutôt à ce qui va s'envoler qu'à ce qui va mourir. Elle ouvrit les yeux. lui priant . Ils étaient encore là tous les deux dans la même attitude. La branche. et dit paisiblement. frissonne. depuis ces deux mois écoulés. Le corps humain a quelque chose de ce tressaillement. regardant tour à tour la malade et le crucifix. le doigt sur la bouche. seulement maintenant. Madeleine resta quelque temps immobile près de ce lit. À la voir ainsi. qu'on sentait frémir.demeurant clos et baissés. Il se tenait près de ce lit. debout. comme s'il y eût eu dans la chambre quelqu'un à faire taire. mais qu'on ne voyait pas. le vit. avec un sourire : – Et Cosette ? – 430 – . elle avait des cheveux gris et lui des cheveux blancs. La sœur n'était pas entrée avec lui. on n'eût jamais pu croire que c'était là une malade presque désespérée. et semble à la fois se dérober et s'offrir. comme il faisait deux mois auparavant. lorsqu'une main s'approche pour détacher la fleur. M. le jour où il était venu pour la première fois la voir dans cet asile. Toute sa personne tremblait de je ne sais quel déploiement d'ailes prêtes à s'entrouvrir et à l'emporter.

– Mais. averti. Heureusement le médecin. Madeleine. était survenu. Je vous ai suivi des yeux toute la nuit. dit le médecin. calmez-vous. Votre enfant est là. – Mon enfant. Je dormais. mais je vous voyais. Elle continua : – Je savais que vous étiez là. avec tant de certitude. Il leva son regard vers le crucifix. Elle joignit les mains avec une expression qui contenait tout ce que la prière peut avoir à la fois de plus violent et de plus doux. – Oh ! s'écria-t-elle. elle était la joie même. apportez-la-moi ! – 431 – . qu'il ne trouva pas une parole. dites-moi donc où est Cosette ? Pourquoi ne l'avoir pas mise sur mon lit pour le moment où je m'éveillerais ? Il répondit machinalement quelque chose qu'il n'a jamais pu se rappeler plus tard.Chapitre II Fantine heureuse Elle n'eut pas un mouvement de surprise. ni un mouvement de joie . Les yeux de Fantine s'illuminèrent et couvrirent de clarté tout son visage. Cette simple question : « Et Cosette ? » fut faite avec une foi si profonde. Il vint en aide à M. reprit-elle. Vous étiez dans une gloire et vous aviez autour de vous toutes sortes de figures célestes. Il y a longtemps que je vous vois. avec une absence si complète d'inquiétude et de doute.

je m'opposerai à ce que vous ayez votre enfant. dit le médecin. Il faut d'abord vous guérir. on dira : il faut lui donner son enfant. je n'aurais pas parlé comme je viens de faire. Vous avez un reste de fièvre. mais je vous jure que cela ne m'aurait pas fait de mal de voir ma fille. je ne la quitte pas des yeux depuis hier au soir. Je n'ai plus de fièvre. il m'apportera ma Cosette. ce médecin ! Ah çà ! je veux voir mon enfant. Je la vois. – 432 – . Je comprends. La vue de votre enfant vous agiterait et vous ferait du mal. – Pas encore. je vous l'amènerai moi-même. – Mais je suis guérie ! je vous dis que je suis guérie ! Est-il âne. Savez-vous ? on me l'apporterait maintenant que je me mettrais à lui parler doucement. Autrefois. puisque je suis guérie . je vous demande pardon. Quand vous serez raisonnable. Quand monsieur le médecin voudra. La pauvre mère courba la tête. Toute la nuit j'ai vu des choses blanches et des personnes qui me souriaient. Tant que vous serez ainsi. j'attendrai tant que vous voudrez. Je sais bien que je vais être heureuse. il m'est arrivé tant de malheurs que quelquefois je ne sais plus ce que je dis. Quand on verra que je suis bien tranquille. moi ! – Vous voyez. vous craignez l'émotion. Elle l'interrompit impétueusement. Est-ce que ce n'est pas bien naturel que j'aie envie de voir mon enfant qu'on a été me chercher exprès à Montfermeil ? Je ne suis pas en colère. je vous demande vraiment bien pardon. Voilà tout. Il ne suffit pas de la voir.Touchante illusion de mère ! Cosette était toujours pour elle le petit enfant qu'on apporte. je sens bien que je n'ai plus rien du tout . pas en ce moment. comme vous vous emportez. – Monsieur le médecin. il faut vivre pour elle. mais je vais faire comme si j'étais malade et ne pas bouger pour faire plaisir aux dames d'ici. reprit le médecin.

si vous vouliez ! Il lui prit la main : – Cosette est belle. elle craignait d'avoir compromis par quelques plaintes trop passionnées la confiance qu'elle voulait inspirer. monsieur le maire ? Oh ! comme vous êtes bon d'avoir été me la chercher ! Dites-moi seulement comment elle est. et elle se mit à dire des paroles indifférentes. elle ne pouvait s'empêcher d'adresser à M. Aujourd'hui cela voit une chose et demain une autre. – 433 – . Avait-elle du linge blanc seulement ? Ces Thénardier la tenaient-ils proprement ? Comment la nourrissait-on ? Oh ! comme j'ai souffert. et puis vous sortez vos bras du lit. Fantine ne murmura pas. elle m'a oubliée.M. mais apaisez-vous. c'est passé. afin que. tout en se contenant. dit-il. on ne fît pas difficulté de lui amener Cosette. vous la verrez bientôt. comme elle disait dans cet affaiblissement de la maladie qui ressemble à l'enfance. Cependant. – Avez-vous fait un bon voyage. Vous parlez trop vivement. cela n'a pas de mémoire. C'est comme des oiseaux. En effet. Elle se tourna vers lui . ma fille ? Vous devez avoir eu bien froid dans cette diligence ! Est-ce qu'on ne pourrait pas l'amener rien qu'un petit moment ? On la remporterait tout de suite après. l'avez-vous trouvée jolie ? N'est-ce pas qu'elle est belle. A-t-elle bien supporté la route ? Hélas ! elle ne me reconnaîtra pas ! Depuis le temps. et cela vous fait tousser. Madeleine s'était assis sur une chaise qui était à côté du lit. et cela ne pense plus à rien. la voyant si paisible. Je suis joyeuse. Madeleine mille questions. elle faisait visiblement effort pour paraître calme et « bien sage ». Dites ! vous qui êtes le maître. si vous saviez ! de me faire toutes ces questions-là dans le temps de ma misère ! Maintenant. pauvre chou ! Les enfants. Oh ! que je voudrais donc la voir ! Monsieur le maire. des quintes de toux interrompaient Fantine presque à chaque mot. Cosette se porte bien.

Ces Thénardier font-ils de bonnes affaires ? Il ne passe pas grand monde dans leur pays. il la considérait avec anxiété . c'était une petite fille. courait pour se réchauffer. Fantine s'écria : – Je l'entends ! mon Dieu ! je l'entends ! Elle étendit le bras pour qu'on se tût autour d'elle. on va y faire des parties de plaisir. il était évident qu'il était venu pour lui dire des choses devant lesquelles sa pensée hésitait maintenant. Fantine écouta encore quelque temps. la voix s'éteignit. C'est là un de ces hasards qu'on retrouve toujours et qui semblent faire partie de la mystérieuse mise en scène des événements lugubres. l'enfant de la portière ou d'une ouvrière quelconque. venait. au milieu de ce silence. sa visite faite. L'enfant.– C'est assez joli. puis son visage s'assombrit. Madeleine l'entendit qui disait à voix basse : – Comme ce médecin est méchant de ne pas me laisser voir ma fille ! Il a une mauvaise figure. c'est ma Cosette ! je reconnais sa voix ! L'enfant s'éloigna comme il était venu. Cependant. cet homme-là ! – 434 – . Madeleine lui tenait toujours la main. Hélas ! à quoi les jeux des enfants ne se mêlent-ils pas ! C'était cette petite fille que Fantine entendait chanter. et M. – Oh ! reprit-elle. C'est une espèce de gargote que cette auberge-là. allait. et se mit à écouter avec ravissement. La sœur Simplice était seule restée auprès d'eux. Le médecin. riait et chantait à haute voix. n'est-ce-pas ? L'été. Montfermeil. M. retint son souffle. Il y avait un enfant qui jouait dans la cour . s'était retiré.

Il écoutait ces paroles comme on écoute un vent qui souffle. Ma fille jouera dans le jardin. Ô ma bonne sœur. et elle paraissait fixer sur quelque chose de formidable. Qu'avez-vous. elle ne respirait plus . radieux le moment d'auparavant. – Comme nous allons être heureuses ! Nous aurons un petit jardin. la tête sur l'oreiller. Je la ferai épeler. – Mon Dieu ! s'écria-t-il. Il se retourna. son visage. voilà que je pense à la première communion de ma fille ! Et elle se mit à rire. Il avait quitté la main de Fantine. Elle ne parlait plus. elle aura l'air d'une petite femme. Madeleine me l'a promis. Elle doit savoir ses lettres maintenant. son épaule maigre sortait de sa chemise. l'esprit plongé dans des réflexions sans fond. d'abord ! M. deux. à l'autre extrémité de la chambre. cela lui fit lever machinalement la tête. elle s'était soulevée à demi sur son séant. elle ne quitta point des yeux l'objet quelconque qu'elle semblait voir.Cependant le fond riant de ses idées revint. elle lui toucha le bras d'une main et de l'autre lui fit signe de regarder derrière lui. Fantine était devenue effrayante. et vit Javert. Dans cinq ans. Je la regarderai. quatre… elle a sept ans. son œil agrandi par la terreur. trois. – 435 – . Elle aura un voile blanc. Tout à coup elle cessa de parler. les yeux à terre. devant elle. vous ne savez pas comme je suis bête. Elle courra dans l'herbe après les papillons. Et puis elle fera sa première communion. était blême. – … Un. des bas à jour. Ah çà ! quand fera-t-elle sa première communion ? Elle se mit à compter sur ses doigts. Elle continua de se parler à elle-même. Fantine ? Elle ne répondit pas.

déclarer que ses convictions n'étaient en rien modifiées par cet incident bizarre qui s'éclaircirait plus tard. et le jury en quelques minutes avait mis hors de cause Champmathieu. malheureusement peu neufs. L'avocat avait tiré de là quelques épiphonèmes. que l'avocat général. quand M. par suite des révélations de M. en attendant. Cependant. Cependant il fallait un Jean Valjean à l'avocat général. évidemment le vrai Jean Valjean. et. Madeleine. de la cour et du jury. la face de l'affaire était bouleversée de fond en comble.. Le défenseur avait eu peu de peine à réfuter cette harangue et à établir que. et que le jury n'avait plus devant les yeux qu'un innocent. la condamnation de ce Champmathieu. avait pris la parole pour déplorer l'acte de folie de l'honorable maire de Montreuil-sur-mer. puis d'entrer à l'infirmerie et de voir Fantine. le maire de Mon– 436 – . du public.Chapitre III Javert content Voici ce qui s'était passé. et requérir. c'est-à-dire du vrai Jean Valjean. etc. Minuit et demi venait de sonner. Un peu avant six heures du matin. revenu du premier saisissement. n'ayant plus Champmathieu. sur les erreurs judiciaires. à peine avait-il quitté la salle d'audience de la cour d'assises. l'avocat général s'enferma avec le président. Immédiatement après la mise en liberté de Champmathieu. Laffitte. La persistance de l'avocat général était visiblement en contradiction avec le sentiment de tous.. Il était rentré à son auberge juste à temps pour repartir par la malle-poste où l'on se rappelle qu'il avait retenu sa place. il était arrivé à Montreuil-sur-mer. et son premier soin avait été de jeter à la poste sa lettre à M. Ils conférèrent « de la nécessité de se saisir de la personne de M. Madeleine était sorti de la salle des assises d'Arras. il prit Madeleine. etc. le président dans son résumé s'était joint au défenseur.

pour tout dire. Quelqu'un qui n'eût pas connu Javert et qui l'eût vu au moment où il pénétra dans l'antichambre de l'infirmerie n'eût pu rien deviner de ce qui se passait. Ceci révélait une agitation inouïe. qui. L'ordre d'arrestation fut donc expédié. et en chargea l'inspecteur de police Javert. l'avocat général. le président fit peu d'objections. La boucle de son col de cuir. quoique le président fût homme bon et assez intelligent. au lieu d'être sur sa nuque. maire de Montreuil-sur-mer. dans l'audience de ce jour. a été reconnu pour être le forçat libéré Jean Valjean. mit Javert au fait de ce qui était arrivé à Arras. L'avocat général l'envoya à Montreuil-sur-mer par un exprès. était sur son oreille gauche. en deux mots. signé de l'avocat général. à franc étrier. en parlant du débarquement à Cannes. entièrement écrite de sa main sur la minute de son rapport au procureur général. Il était froid. L'ordre d'arrestation. est de M. On sait que Javert était revenu à Montreuil-sur-mer immédiatement après avoir fait sa déposition. avait ses cheveux gris parfaitement lissés sur les tempes et venait de monter l'escalier avec sa lenteur habituelle. Javert se levait au moment où l'exprès lui remit l'ordre d'arrestation et le mandat d'amener. Il fallait bien que justice eût son cours.treuil-sur-mer ». et lui eût trouvé l'air le plus ordinaire du monde. L'exprès était lui-même un homme de police fort entendu qui. il était en même temps fort royaliste et presque ardent. était ainsi conçu : – L'inspecteur Javert appréhendera au corps le sieur Madeleine. La première émotion passée. et il avait été choqué que le maire de Montreuil-sur-mer. où il y a beaucoup de de. Cette phrase. – 437 – . Quelqu'un qui l'eût connu à fond et qui l'eût examiné attentivement eût frémi. grave. Et puis. calme. eût dit l'empereur et non Buonaparte.

Pour qu'il eût mal mis la boucle de son col. méthodique avec les scélérats. Aucun sentiment humain ne réussit à être effroyable comme la joie. rigide avec les boutons de son habit. et entra. sans approcher. Arrivé à la chambre de Fantine. Il se tint debout dans la porte entrebâillée. Javert tourna la clef. Ce fut le visage d'un démon qui vient de retrouver son damné. accoutumée qu'elle était à voir des gens armés demander monsieur le maire. avait laissé les soldats dans la cour. poussa la porte avec une douceur de garde-malade ou de mouchard. ne laissant faire de pli ni à son devoir. et fit retourner M. la main gauche dans sa redingote fermée jusqu'au menton. Dans le pli du coude on pouvait voir le pommeau de plomb de son énorme canne. avait requis un caporal et quatre soldats au poste voisin. Il resta ainsi près d'une minute sans qu'on s'aperçût de sa présence. et s'était fait indiquer la chambre de Fantine par la portière sans défiance. Le fond remué monta – 438 – . À l'instant où le regard de Madeleine rencontra le regard de Javert. La certitude de tenir enfin Jean Valjean fit apparaître sur sa physionomie tout ce qu'il avait dans l'âme. le chapeau sur la tête.Javert était un caractère complet. devint épouvantable. Il était venu simplement. Javert. Tout à coup Fantine leva les yeux. laquelle disparaissait derrière lui. sans remuer. sans bouger. il fallait qu'il y eût en lui une de ces émotions qu'on pourrait appeler des tremblements de terre intérieurs. Madeleine. le vit. ni à son uniforme . À proprement parler. il n'entra pas.

il tenait sous son talon le crime. en se trompant. il vengeait la société. Le contentement de Javert éclata dans son attitude souveraine. la raison. L'humiliation d'avoir un peu perdu la piste et de s'être mépris quelques minutes sur ce Champmathieu. peuvent devenir hideuses. mais qui. il étalait en plein azur la bestialité surhumaine d'un archange féroce . debout. il souriait et il y avait une incontestable grandeur dans ce saint Michel monstrueux. Javert en ce moment était au ciel. il faisait sortir de la loi la foudre. il prêtait main-forte à l'absolu . propre à la conscience humaine. même hideuses. la sincérité. La probité. il se dressait dans une gloire . Javert. sont des choses qui. Il avait derrière lui et autour de lui. il personnifiait. la justice. l'erreur. était à plaindre comme tout ignorant qui triomphe. à une profondeur infinie. toutes les étoiles . s'effaçait sous l'orgueil d'avoir si bien deviné d'abord et d'avoir eu si longtemps un instinct juste. l'enfer.à la surface. l'ombre redoutable de l'action qu'il accomplissait faisait visible à son poing crispé le vague flamboiement de l'épée sociale . L'impitoyable joie honnête d'un fanatique en pleine atrocité conserve on ne sait quel rayonnement lugubrement vénérable. la vindicte publique. dans son bonheur formidable. l'autorité. altier. la conscience légale. Ce fut tout le déploiement d'horreur que peut donner une figure satisfaite. la candeur. la lumière et la vérité dans leur fonction céleste d'écrasement du mal. La difformité du triomphe s'épanouit sur ce front étroit. la rébellion. Sans qu'il s'en rendit nettement compte. effroyable. restent grandes . il protégeait l'ordre. la perdition. Rien n'était poignant et terrible comme cette – 439 – . le vice. l'idée du devoir. éclatant. Ce sont des vertus qui ont un vice. mais pourtant avec une intuition confuse de sa nécessité et de son succès. n'avait rien d'ignoble. la chose jugée. il y avait dans sa victoire un reste de défi et de combat . il rayonnait. Javert. la conviction. lui Javert. heureux et indigné. Sans qu'il s'en doutât. persiste dans l'horreur. leur majesté. il exterminait.

figure où se montrait ce qu'on pourrait appeler tout le mauvais du bon. – 440 – .

Son cerveau malade ne se rendit compte de rien. Javert ne dit pas : « Allons. Il ne fit point comme d'habitude .Chapitre IV L'autorité reprend ses droits La Fantine n'avait point vu Javert depuis le jour où M. il n'entra point en matière . un lutteur ténébreux qu'il étreignait depuis cinq ans sans pouvoir le renver– 441 – . ce n'était plus une parole humaine. Jean Valjean était une sorte de combattant mystérieux et insaisissable. elle cacha son visage de ses deux mains et cria avec angoisse : – Monsieur Madeleine. Pour lui. le maire l'avait arrachée à cet homme. Il dit à Fantine de sa voix la plus douce et la plus calme : – Soyez tranquille. seulement elle ne douta pas qu'il ne revint la chercher. vite ! Il y eut dans l'inflexion qui accompagna ces deux mots je ne sais quoi de fauve et de frénétique. sauvez-moi ! Jean Valjean – nous ne le nommerons plus désormais autrement – s'était levé. il n'exhiba point de mandat d'amener. Ce n'est pas pour vous qu'il vient. Javert répondit : – Allons. elle se sentit expirer. c'était un rugissement. Puis il s'adressa à Javert et lui dit : – Je sais ce que vous voulez. vite ! » il dit : « Allonouaite ! » Aucune orthographe ne pourrait rendre l'accent dont cela fut prononcé . Elle ne put supporter cette figure affreuse.

Voici Javert pieuvre. avait pris Jean Valjean au collet. le maire était là. elle vit monsieur le maire courber la tête. C'était ce regard que la Fantine avait senti pénétrer jusque dans la moelle de ses os deux mois auparavant. Alors elle vit une chose inouïe. Fantine avait rouvert les yeux. Il lui sembla que le monde s'évanouissait. vite ! » En parlant ainsi. Javert. Elle frissonna. Motif largement développé dans Les Travailleurs de la mer. Il se borna à dire : « Allons. et avec lequel il avait coutume de tirer violemment les misérables à lui187. mais aussi dans le personnage du wapentake de L'Homme qui rit. Cette arrestation n'était pas un commencement.ser. Elle vit le mouchard Javert saisir au collet monsieur le maire . Mais M. en effet. À qui pouvait s'adresser ce tutoiement abject ? elle seulement. il ne fit point un pas . mais une fin. il lança sur Jean Valjean ce regard qu'il jetait comme un crampon. Que pouvait-elle craindre ? Javert avança au milieu de la chambre et cria : – Ah çà ! viendras-tu ? La malheureuse regarda autour d'elle. 187 – 442 – . Au cri de Javert. tellement inouïe que jamais rien de pareil ne lui était apparu dans les plus noirs délires de la fièvre. Il n'y avait personne que la religieuse et monsieur le maire.

– Monsieur le maire ! cria Fantine. Il dit : – Javert… Javert l'interrompit : – Appelle-moi monsieur l'inspecteur. – Mais cela ne doit être entendu que de vous seul… – Qu'est-ce que cela me fait ? je n'écoute pas ! Jean Valjean se tourna vers lui et lui dit rapidement et très bas : – 443 – . je voudrais vous dire un mot en particulier. – Monsieur. reprit Jean Valjean. on me parle tout haut à moi ! Jean Valjean continua en baissant la voix : – C'est une prière que j'ai à vous faire… – Je te dis de parler tout haut. – Tout haut ! parle tout haut ! répondit Javert . – Il n'y a plus de monsieur le maire ici ! Jean Valjean n'essaya pas de déranger la main qui tenait le col de sa redingote. Javert éclata de rire. de cet affreux rire qui lui déchaussait toutes les dents.

il y a un brigand. la bouche béante. elle regarda Jean Valjean. elle ouvrit la bouche comme pour parler. elle regarda Javert. appuyée sur ses bras roides et sur ses deux mains. puis elle s'affaissa subitement sur l'oreiller. Ah çà ! je ne te croyais pas bête ! Tu me demandes trois jours pour t'en aller ! Tu dis que c'est pour aller chercher l'enfant de cette fille ! Ah ! ah ! c'est bon ! voilà qui est bon ! Fantine eut un tremblement. répondez-moi. – Voilà l'autre. aller chercher mon enfant ! Elle n'est donc pas ici ! Ma sœur. ouvrant convulsivement les mains. – Mon enfant ! s'écria-t-elle. où est Cosette ? Je veux mon enfant ! Monsieur Madeleine ! monsieur le maire ! Javert frappa du pied. elle regarda la religieuse. ses dents claquèrent. Vous m'accompagnerez si vous voulez. il était temps ! Il regarda fixement Fantine et ajouta en reprenant à poignée la cravate. – 444 – . la chemise et le collet de Jean Valjean : – Je te dis qu'il n'y a point de monsieur Madeleine et qu'il n'y a point de monsieur le maire. – Tu veux rire ! cria Javert. un râle sortit du fond de sa gorge. drôlesse ! Gredin de pays où les galériens sont magistrats et où les filles publiques sont soignées comme des comtesses ! Ah mais ! tout ça va changer . les yeux ouverts et éteints. Sa tête heurta le chevet du lit et vint retomber sur sa poitrine. elle étendit les bras avec angoisse. il y a un forçat appelé Jean Valjean ! c est lui que je tiens ! voilà ce qu'il y a ! Fantine se dressa en sursaut. et cherchant autour d'elle comme quelqu'un qui se noie. à présent ! Te tairas-tu. Il y a un voleur.– Accordez-moi trois jours ! trois jours pour aller chercher l'enfant de cette malheureuse femme ! Je payerai ce qu'il faudra.

saisit à poigne-main la maîtresse-tringle. mais Jean Valjean pouvait profiter de cette minute pour s'évader. puis il dit à Javert : – Vous avez tué cette femme. muet. Jean Valjean alla à ce lit. et se mit à contempler Fantine immobile et étendue. Ce qui est certain. Marchons tout de suite. ou les poucettes ! Il y avait dans un coin de la chambre un vieux lit en fer en assez mauvais état qui servait de lit de camp aux sœurs quand elles veillaient. il se retourna. et s'adossa au chambranle de la porte sans quitter du regard Jean Valjean. Jean Valjean. et l'ouvrit comme il eût ouvert la main d'un enfant. disloqua en un clin d'œil le chevet déjà fort délabré. – Finirons-nous ! cria Javert furieux. Jean Valjean posa sa main sur la main de Javert qui le tenait. La garde est en bas. Jean Valjean posa son coude sur la pomme du chevet du lit et son front sur sa main. chose facile à des muscles comme les siens. Il eut l'idée d'aller appeler la garde. Quand il y fut parvenu. Je ne suis pas ici pour entendre des raisons. Il resta donc. sa barre de fer au poing. marcha lentement vers le lit de Fantine. saisit sa canne par le petit bout. et ne songeant évi– 445 – . et dit à Javert d'une voix qu'on entendait à peine : – Je ne vous conseille pas de me déranger en ce moment.Elle était morte. Il demeura ainsi. c'est que Javert tremblait. et considéra Javert. Javert recula vers la porte. absorbé. Économisons tout ça.

Que lui dit-il ? Que pouvait dire cet homme qui était réprouvé à cette femme qui était morte ? Qu'était-ce que ces paroles ? Personne sur la terre ne les a entendues. Jean Valjean s'agenouilla devant cette main. il lui ferma les yeux. a souvent raconté qu'au moment où Jean Valjean parla à l'oreille de Fantine. se tournant vers Javert : – Maintenant. La morte les entendit-elle ? Il y a des illusions touchantes qui sont peut-être des réalités sublimes. Ce qui est hors de doute. La face de Fantine en cet instant semblait étrangement éclairée. et. Puis il se redressa. elle vit distinctement poindre un ineffable sourire sur ces lèvres pâles et dans ces prunelles vagues. unique témoin de la chose qui se passait. la souleva doucement. et la baisa. Jean Valjean prit dans ses deux mains la tête de Fantine et l'arrangea sur l'oreiller comme une mère eût fait pour son enfant. Il n'y avait plus rien sur son visage et dans son attitude qu'une inexprimable pitié. il se pencha vers Fantine et lui parla à voix basse. je suis à vous. c'est que la sœur Simplice. pleines de l'étonnement du tombeau. La main de Fantine pendait hors du lit. La mort. c'est l'entrée dans la grande lueur. Cela fait. – 446 – . Après quelques instants de cette rêverie.demment plus à aucune chose de cette vie. il lui rattacha le cordon de sa chemise et rentra ses cheveux sous son bonnet. dit-il.

L'arrestation de M. Une vieille dame. Boujean. tout le monde à peu près l'abandonna. Nous sommes triste de ne pouvoir dissimuler que sur ce seul mot : c'était un galérien. – Arrêté ! – En prison à la prison de la ville. Toute la journée on entendait dans toutes les parties de la ville des conversations comme celle-ci : – Vous ne savez pas ? c'était un forçat libéré ! Qui ça ? – Le maire. il donnait des sous à tous les petits drôles qu'il rencontrait. Il est juste de dire qu'on ne connaissait pas encore les détails de l'événement d'Arras. fit cette réflexion dont il est presque impossible de sonder la profondeur : – Je n'en suis pas fâchée. En moins de deux heures tout le bien qu'il avait fait fut oublié. mon Dieu ! – Il est arrêté. Cela apprendra aux buonapartistes ! – 447 – . Il refusait la croix. – Bah ! M. il a un affreux nom. Vraiment ? – Il ne s'appelait pas Madeleine. Madeleine ? – Oui. – Eh bien ! je m'en doutais. – Qu'on le transfère ! On va le transférer ! Où va-t-on le transférer ? – Il va passer aux assises pour un vol de grand chemin qu'il a fait autrefois. Madeleine produisit à Montreuil-sur-mer une sensation. « Les salons » surtout abondèrent dans ce sens. Cet homme était trop bon. ou pour mieux dire une commotion extraordinaire. Béjean. en attendant qu'on le transfère. Bojean. trop confit. J'ai toujours pensé qu'il y avait là-dessous quelque mauvaise histoire. abonnée au Drapeau blanc. et ce ne fut plus « qu'un galérien ».Chapitre V Tombeau convenable Javert déposa Jean Valjean à la prison de la ville. – Ah. trop parfait.

La portière leva les yeux et resta béante. puis elle accrocha la clef au clou où il la prenait d'habitude. Elle connaissait cette main. sœur Perpétue et sœur Simplice. Il n'y avait dans la maison que deux religieuses. Cette scène du bras passant par une ouverture répète très étrangement la scène du vol de pain (I. Vers l'heure où M. la porte cochère était verrouillée. Madeleine avait coutume de rentrer. Madeleine se dissipa à Montreuil-sur-mer. cette digne vieille était assise dans sa loge. Ensuite elle se rassit sur sa chaise et se remit à songer. la brave portière se leva machinalement. avec un cri dans le gosier qu'elle retint. La fabrique avait été fermée toute la journée. la rue était déserte. cette manche de redingote. La pauvre bonne vieille avait fait tout cela sans en avoir conscience.C'est ainsi que ce fantôme qui s'était appelé M. ce bras. Madeleine dans un tiroir et le bougeoir dont il se servait tous les soirs pour monter chez lui. Le soir de ce même jour. prit la clef de la chambre de M. 2. 6). La vieille portière qui l'avait servi fut du nombre. saisit la clef et le bougeoir et alluma la bougie à la chandelle qui brûlait. comme si elle l'attendait. une main188 passa par l'ouverture. qui veillaient près du corps de Fantine. 188 – 448 – . Madeleine. encore tout effarée et réfléchissant tristement. Ce ne fut qu'au bout de plus de deux heures qu'elle sortit de sa rêverie et s'écria : « Tiens ! mon bon Dieu Jésus ! moi qui ai mis sa clef au clou ! » En ce moment la vitre de la loge s'ouvrit. et plaça le bougeoir à côté. C'était M. Trois ou quatre personnes seulement dans toute la ville restèrent fidèles à cette mémoire.

Elle est sans doute près de cette pauvre femme. Il monta l'escalier qui conduisait à sa chambre. Ce point n'a pas été éclairci. je me suis laissé tomber du haut d'un toit. la fin de sa phrase eût manqué de respect au commencement. saisie. Il acheva sa pensée. ouvrit sa porte avec peu de bruit. puis il revint prendre sa bougie et rentra dans sa chambre. Je monte à ma chambre. comme elle le disait elle-même plus tard en racontant son aventure. je vous croyais… Elle s'arrêta. Jean Valjean était toujours pour elle monsieur le maire. et me voici. Il avait. et portait toujours sur lui. La vieille obéit en toute hâte. – Mon Dieu. mais on avait dû le fouiller et lui prendre son passe-partout. dit-il. J'ai brisé un barreau d'une fenêtre. s'écria-t-elle enfin. Arrivé en haut. – En prison. un passe-partout qui ouvrait une petite porte latérale . et alla fermer à tâtons sa fenêtre et son volet. – 449 – . J'y étais. allez me chercher la sœur Simplice. Il ne lui fit aucune recommandation . il laissa son bougeoir sur les dernières marches de l'escalier. il était bien sûr qu'elle le garderait mieux qu'il ne se garderait lui-même.Elle fut quelques secondes avant de pouvoir parler. monsieur le maire. On n'a jamais su comment il avait réussi à pénétrer dans la cour sans faire ouvrir la porte cochère.

elle avait les yeux rouges. Il est probable que c'était le pain de la prison qu'il avait emporté en s'évadant. On frappa deux petits coups à la porte. il mordait dans un morceau de pain noir. Du reste il n'avait ni hâte ni agitation. sur sa chaise. de façon que ce fût la première chose qu'on aperçût en entrant dans la chambre. la chandelle qu'elle tenait vacillait dans sa main. Les violences de la destinée ont cela de particulier que. et. La portière avait « fait la chambre ». sur sa table. Elle était pâle. Seulement elle avait ramassé dans les cendres et posé proprement sur la table les deux bouts du bâton ferré et la pièce de quarante sous noircie par le feu. Il ne restait aucune trace du désordre de l'avantdernière nuit. elles nous tirent du fond des entrailles la nature humaine et la forcent de reparaître au dehors. Cela fit quelques morceaux de toile dans lesquels il emballa les deux flambeaux d'argent. Il prit une feuille de papier sur laquelle il écrivit : Voici les deux bouts de mon bâton ferré et la pièce de quarante sous volée à Petit-Gervais dont j'ai parlé à la cour d'assises.La précaution était utile . on se souvient que sa fenêtre pouvait être aperçue de la rue. si perfectionnés ou si refroidis que nous soyons. Il tira d'une armoire une vieille chemise à lui qu'il déchira. Ceci a été constaté par les miettes de pain qui furent trouvées sur le carreau de la chambre. Il jeta un coup d'œil autour de lui. tout en emballant les chandeliers de l'évêque. sur son lit qui n'avait pas été défait depuis trois jours. et il posa sur cette feuille la pièce d'argent et les deux morceaux de fer. Dans les émotions de cette – 450 – . lorsque la justice plus tard fit une perquisition. – Entrez. C'était la sœur Simplice. dit-il.

Elle lut. – Vous pouvez lire. vous remettrez ceci à monsieur le curé. la religieuse était redevenue femme. et elle tremblait. Il achevait à peine qu'un grand bruit se fit dans l'escalier. Le reste sera aux pauvres. » La sœur voulut parler. Elle y jeta les yeux. cela la troublerait. – « Je prie monsieur le curé de veiller sur tout ce que je laisse ici. Ils entendirent un tumulte de pas qui montaient. Le papier était déplié.journée. Jean Valjean venait d'écrire quelques lignes sur un papier qu'il tendit à la religieuse en disant : – Ma sœur. que même je n'ai pas quitté ma porte ! Un homme répondit : – 451 – . dit-il. on est à ma poursuite. je vous jure le bon Dieu qu'il n'est entré personne ici de toute la journée ni de toute la soirée. Il voudra bien payer là-dessus les frais de mon procès et l'enterrement de la femme qui est morte aujourd'hui. Elle avait pleuré. on n'aurait qu'à m'arrêter dans sa chambre. et la vieille portière qui disait de sa voix la plus haute et la plus perçante : – Mon bon monsieur. mais elle put à peine balbutier quelques sons inarticulés. Elle parvint cependant à dire : – Est-ce que monsieur le maire ne désire pas revoir une dernière fois cette pauvre malheureuse ? – Non. dit-il.

Il était religieux. À ses yeux un prêtre était un esprit qui ne se trompe pas. ni restriction. son premier mouvement fut de se retirer. La sœur Simplice tomba à genoux près de la table. superficiel et correct sur ce point comme sur tous. On entendait le chuchotement de plusieurs hommes et les protestations de la portière dans le corridor. – 452 – . En apercevant la sœur. Javert aperçut la sœur et s'arrêta interdit. Javert entra. On se rappelle que le fond même de Javert. c'était la vénération de toute autorité. La religieuse ne leva pas les yeux. Jean Valjean souffla la bougie et se mit dans cet angle. son milieu respirable. Il était tout d'une pièce et n'admettait ni objection. Ils reconnurent la voix de Javert. l'autorité ecclésiastique était la première de toutes. une religieuse était une créature qui ne pèche pas. La porte s'ouvrit. La chambre était disposée de façon que la porte en s'ouvrant masquait l'angle du mur à droite. C'étaient des âmes murées à ce monde avec une seule porte qui ne s'ouvrait jamais que pour laisser sortir la vérité. Pour lui. Elle priait.– Cependant il y a de la lumière dans cette chambre. La chandelle était sur la cheminée et ne donnait que peu de clarté. bien entendu. son élément.

c'est mon devoir. Elle mentit. un homme. vous n'avez pas vu ce soir une personne. reprit Javert. Javert le savait. et de hasarder au moins une question. rapidement. sans hésiter.Cependant il y avait aussi un autre devoir qui le tenait. dit Javert. Ô sainte fille ! vous n'êtes plus de ce monde depuis beaucoup d'années . dit-il. ce nommé Jean Valjean. vous ne l'avez pas vu ? La sœur répondit : – Non. coup sur coup. Il s'est évadé. comme on se dévoue. et il se retira en saluant profondément. êtes-vous seule dans cette chambre ? Il y eut un moment affreux pendant lequel la pauvre portière se sentit défaillir. – Ainsi. Elle mentit deux fois de suite. excusez-moi si j'insiste. C'était cette sœur Simplice qui n'avait menti de sa vie. Son second mouvement fut de rester. que ce mensonge vous soit compté dans le paradis ! – 453 – . La sœur leva les yeux et répondit : – Oui. nous le cherchons. et la vénérait particulièrement à cause de cela. vous avez rejoint dans la lumière vos sœurs les vierges et vos frères les anges . – Pardon. et qui le poussait impérieusement en sens inverse. – Ma sœur.

Heureusement Dieu sait où retrouver l'âme. un homme. en réservant. Cependant un vieux ouvrier était mort quelques jours auparavant à l'infirmerie de la fabrique. – 454 – . et le réduisit à ce strict nécessaire qu'on appelle la fosse commune. Où avait-il pris cette blouse ? On ne l'a jamais su. Elle fut jetée à la fosse publique. ne laissant que sa blouse. sur ce que Jean Valjean avait laissé. et fit bien peut-être. le plus d'argent possible aux pauvres. On rendit Fantine à cette mère. elle subit la promiscuité des cendres. C'est pourquoi il simplifia l'enterrement de Fantine. Un dernier mot sur Fantine. On coucha Fantine dans les ténèbres parmi les premiers os venus . Après tout.L'affirmation de la sœur fut pour Javert quelque chose de si décisif qu'il ne remarqua même pas la singularité de cette bougie qu'on venait de souffler et qui fumait sur la table. Une heure après. de qui s'agissait-il ? d'un forçat et d'une fille publique. Cet homme était Jean Valjean. la terre. marchant à travers les arbres et les brumes. et où l'on perd les pauvres. Nous avons tous une mère. Il a été établi. s'éloignait rapidement de Montreuil-sur-mer dans la direction de Paris. C'était peut-être celle-là. qu'il portait un paquet et qu'il était vêtu d'une blouse. Sa tombe ressembla à son lit. Fantine fut donc enterrée dans ce coin gratis du cimetière qui est à tous et à personne. par le témoignage de deux ou trois rouliers qui l'avaient rencontré. Le curé crut bien faire.

......126 Chapitre VI Jean Valjean .............. 50 Chapitre X L'évêque en présence d'une lumière inconnue....................... 90 Chapitre I Le soir d'un jour de marche.......... 108 Chapitre III Héroïsme de l'obéissance passive ................................................................ 27 Chapitre VI Par qui il faisait garder sa maison .......................................................................................................Table des matières Livre premier – Un juste....................................31 Chapitre VII Cravatte..................135 Chapitre VIII L'onde et l'ombre............................................................................................... 45 Chapitre IX Le frère raconté par la sœur ......18 Chapitre V Que monseigneur Bienvenu faisait durer trop longtemps ses soutanes....... 121 Chapitre V Tranquillité ................... 90 Chapitre II La prudence conseillée à la sagesse ..........................................................................129 Chapitre VII Le dedans du désespoir ................147 Chapitre X L'homme réveillé ....... 78 Chapitre XIII Ce qu'il croyait.....................................................................144 Chapitre IX Nouveaux griefs ... 39 Chapitre VIII Philosophie après boire............ 82 Chapitre XIV Ce qu'il pensait ................................................................................................................................ 8 Chapitre III À bon évêque dur évêché .... 87 Livre deuxième – La chute..........................................................149 – 455 – .. 4 Chapitre I Monsieur Myriel ...... 113 Chapitre IV Détails sur les fromageries de Pontarlier ............15 Chapitre IV Les œuvres semblables aux paroles....................................................................55 Chapitre XI Une restriction ................................................................ 4 Chapitre II Monsieur Myriel devient monseigneur Bienvenu...................................................................................................... 72 Chapitre XII Solitude de monseigneur Bienvenu .................................

................................................. 255 Chapitre V Vagues éclairs à l'horizon ..................................................................................................................................200 Chapitre VI Chapitre où l'on s'adore ........................................... c'est quelquefois livrer ............................................. 244 Chapitre II M............... 270 Chapitre VIII Madame Victurnien dépense trente-cinq francs pour la morale ...............................185 Chapitre III Quatre à quatre . 244 Chapitre I Histoire d'un progrès dans les verroteries noires.... 240 Livre cinquième – La descente ....................................................... 258 Chapitre VI Le père Fauchelevent .......................................................................................... 204 Chapitre VII Sagesse de Tholomyès ........................ 272 Chapitre IX Succès de Madame Victurnien ................................... 206 Chapitre VIII Mort d'un cheval ..........................164 Livre troisième – En l'année 1817.............. 224 Chapitre I Une mère qui en rencontre une autre.......... 247 Chapitre III Sommes déposées chez Laffitte.....................................219 Livre quatrième – Confier................. 175 Chapitre I L'année 1817.................................. 224 Chapitre II Première esquisse de deux figures louches ...........................................................................................................................................158 Chapitre XIII Petit-Gervais .............................................. Madeleine.......................... 276 – 456 – ...251 Chapitre IV M..........................................153 Chapitre XII L'évêque travaille......196 Chapitre V Chez Bombarda ................................................................... 237 Chapitre III L'Alouette........................Chapitre XI Ce qu'il fait ... 175 Chapitre II Double quatuor .... Madeleine en deuil ...................... 265 Chapitre VII Fauchelevent devient jardinier à Paris ...............................................................................................214 Chapitre IX Fin joyeuse de la joie....... 191 Chapitre IV Tholomyès est si joyeux qu'il chante une chanson espagnole.............

...................................... 393 Chapitre VIII Entrée de faveur ....................... 359 Chapitre V Bâtons dans les roues ................. 290 Chapitre XIII Solution de quelques questions de police municipale.280 Chapitre XI Christus nos liberavit .........................412 Chapitre XI Champmathieu de plus en plus étonné..............Chapitre X Suite du succès ....... 365 Chapitre VI La sœur Simplice mise à l'épreuve .............................................................................................431 Chapitre III Javert content ..................................... 329 Chapitre III Une tempête sous un crâne ...................................... 336 Chapitre IV Formes que prend la souffrance pendant le sommeil .................................................................................................................................... 436 Chapitre IV L'autorité reprend ses droits................... Madeleine regarde ses cheveux427 Chapitre II Fantine heureuse.................................................................................................................................................................................................................. 383 Chapitre VII Le voyageur arrivé prend ses précautions pour repartir ....................................................... 404 Chapitre X Le système de dénégations................................................................... 447 – 457 – .441 Chapitre V Tombeau convenable........................................ 325 Chapitre I La sœur Simplice ..................................................... 288 Chapitre XII Le désœuvrement de M................................400 Chapitre IX Un lieu où des convictions sont en train de se former........... 427 Chapitre I Dans quel miroir M............. 294 Livre sixième – Javert ..........313 Livre septième – L'affaire Champmathieu .........................421 Livre huitième – Contre-coup............................... 307 Chapitre I Commencement du repos ....................................................................... Bamatabois.......................... 307 Chapitre II Comment Jean peut devenir Champ........ 325 Chapitre II Perspicacité de maître Scaufflaire ....

Édition du groupe « Ebooks libres et gratuits » Victor Hugo LES MISÉRABLES Tome II – COSETTE (1862) .

soulèvent la route et la laissent retomber. Il note. » –4– 1 . Le bouquet d'arbres. Échabeau. Il apercevait. une charrue. à côté d'une espèce de potence vermoulue portant l'inscription : Ancienne barrière no 4. café de particulier. un cabaret ayant sur sa façade cet écriteau : Au quatre vents. un passant. Hugo séjourna à Waterloo du 7 mai 1861 au 21 juillet (avec de nombreuses interruptions de ce séjour) pour y écrire le récit de la bataille et achever ainsi son roman. une charrette à quatre roues devant la porte. celui qui raconte cette histoire1. s'éparpille de l'autre dans les prairies et s'en va avec grâce et comme en désordre vers Braine-l'Alleud. Il y avait là. Il allait à pied. Il suivait. il arriva au fond d'un petit vallon où il y a de l'eau qui passe sous une arche pratiquée dans le remblai de la route. à l'angle d'un chemin de traverse. à droite. par une belle matinée de mai.Livre premier – Waterloo Chapitre I Ce qu'on rencontre en venant de Nivelles L'an dernier (1861). et font là comme des vagues énormes. Il avait dépassé Lillois et Bois-Seigneur-Isaac. clairsemé mais très vert. une auberge. et. Il venait de laisser derrière lui un bois sur une hauteur. un tas de broussailles sèches V. à l'ouest. un grand faisceau de perches à houblon. une large chaussée pavée ondulant sur des collines qui viennent l'une après l'autre. entre deux rangées d'arbres. qui emplit le vallon d'un côté de la chaussée. Un demi-quart de lieue plus loin que ce cabaret. au bord de la route. arrivait de Nivelles et se dirigeait vers La Hulpe. le clocher d'ardoise de Braine-l'Alleud qui a la forme d'un vase renversé. le 30 juin : « J'ai fini Les Misérables sur le champ de bataille de Waterloo et dans le mois de Waterloo.

une assez large excavation circulaire ressemblant à l'alvéole d'une sphère. accostée de deux médaillons planes. un mur perpendiculaire à la façade venait presque toucher la porte et la flanquait d'un brusque angle droit.près d'une haie vive. Et elle ajouta : –5– . avec imposte rectiligne. à côté d'une mare où naviguait une flottille de canards. vocalisait éperdument dans un grand arbre. Le passant se courba et considéra dans la pierre à gauche. Une jeune fille sarclait dans un champ où une grande affiche jaune. Au bout d'une centaine de pas. volait au vent. dans le grave style de Louis XIV. une échelle le long d'un vieux hangar à cloisons de paille. de la chaux qui fumait dans un trou carré. – C'est un boulet français qui a fait ça. probablement amoureux. Un brave petit oiseau. Elle avait pour clôture deux battants décrépits ornés d'un vieux marteau rouillé. un sentier mal pavé s'enfonçait dans les broussailles. il se trouva en présence d'une grande porte de pierre cintrée. lui dit-elle. probablement du spectacle forain de quelque kermesse. après avoir longé un mur du quinzième siècle surmonté d'un pignon aigu à briques contrariées. Le soleil était charmant . Sur le pré devant la porte gisaient trois herses à travers lesquelles poussaient pêle-mêle toutes les fleurs de mai. À l'angle de l'auberge. En ce moment les battants s'écartèrent et une paysanne sortit. La porte était fermée. au bas du pied-droit de la porte. les branches avaient ce doux frémissement de mai qui semble venir des nids plus encore que du vent. Elle vit le passant et aperçut ce qu'il regardait. Ce passant y entra. Une façade sévère dominait cette porte .

Le biscayen n'a pas traversé le bois. – Hougomont. dans la porte. de loin. Le passant se redressa. Il aperçut à l'horizon à travers les arbres une espèce de monticule et sur ce monticule quelque chose qui. dit la paysanne. près d'un clou. Il était dans le champ de bataille de Waterloo. – Comment s'appelle cet endroit-ci ? demanda le passant. ressemblait à un lion. c'est le trou d'un gros biscayen. plus haut. Il fit quelques pas et s'en alla regarder au-dessus des haies. –6– .– Ce que vous voyez là.

ce fut une porte du seizième siècle qui y simule une arcade. le même qui dota la sixième chapellenie de l'abbaye de Villers. ce fut là un lieu funèbre. s'il eût pu le prendre. voilà cette cour dont la conquête fut un rêve de Napoléon. On connaît le plaisir qu'avait Hugo de retrouver. Le passant poussa la porte. la première résistance que rencontra à Waterloo ce grand bûcheron de l'Europe qu'on appelait Napoléon . tout étant tombé autour d'elle.Chapitre II Hougomont Hougomont. un poulain qui saute. des pioches et des pelles. quelques charrettes. c'est un gros chien qui montre les dents et qui remplace les Anglais. Ce coin de terre. À côté de cette porte un trou à fumier. c'est Hugomons. lui eût peut-être donné le monde. Hougomont. un poirier en fleur en espalier sur le mur de la chapelle. un dindon qui fait la roue. ou d'inscrire son nom dans ses écrits comme sur ses meubles – voir aussi Ugolin en III. L'aspect monumental naît souvent de la ruine. un vieux puits avec sa dalle et son tourniquet de fer. Auprès de l'arcade s'ouvre dans un mur une autre porte avec claveaux du temps de Henri IV. pour l'antiquaire. sire de Somerel. On entend un grondement . 2. ce n'est plus qu'une ferme. La première chose qui le frappa dans ce préau. et entra dans la cour. Ce manoir fut bâti par Hugo2. coudoya sous un porche une vieille calèche. le commencement de l'obstacle. 7. une chapelle que surmonte un petit clocher. C'était un château. Des poules y éparpillent du bec la poussière. –7– 2 . laissant voir les arbres d'un verger. le premier nœud sous le coup de hache.

et la porte septentrionale. et où l'on distingue les balafres de l'attaque. les divisions Guilleminot. de brique en haut. C'est une simple porte charretière comme il y en a dans toutes les métairies. C'est là que Bauduin fut tué. au delà. Ce sont quatre planches clouées sur deux traverses. bâtiments et enclos compris. Les murs agonisent. et la brigade Soye ne put que l'entamer au sud. s'entre-bâille au fond du préau . deux larges battants faits de planches rustiques . les pierres tombent. celle de la ferme. Ce ne fut pas trop de la brigade Bauduin pour forcer Hougomont au nord. le bouleversement de la mêlée s'y est pétrifié . C'est à cet angle qu'est la porte méridionale. cela vit. Hougomont. La dispute de cette entrée a été furieuse. en plan géométral. cela meurt . l'horreur y est visible . présente une espèce de rectangle irrégulier dont un angle aurait été entaillé. pend accroché au mur. de pierre en bas. c'était hier. brisée par les Français.Les Anglais là ont été admirables. Hougomont a deux portes : la porte méridionale. qui ferme la cour au nord. vu sur la carte. Un morceau de la porte nord. La porte septentrionale. les boulets de Kellermann s'épuisèrent sur cet héroïque pan de mur. Les bâtiments de la ferme bordent la cour au sud. On a longtemps vu sur le montant de la porte toutes sortes d'empreintes de mains sanglantes. presque tout le corps de Reille y fut employé et y échoua. elle est coupée carrément dans un mur. Les quatre compagnies des gardes de Cooke y ont tenu tête pendant sept heures à l'acharnement d'une armée. L'orage du combat est encore dans cette cour . celle du château. sans le prendre. et à laquelle on a mis une pièce pour remplacer le panneau suspendu à la muraille. Napoléon envoya contre Hougomont son frère Jérôme . –8– . gardée par ce mur qui la fusille à bout portant. enfoncée par les Français. Foy et Bachelu s'y heurtèrent. des prairies.

les chambres démantelées d'un corps de logis en brique . Le château servit de donjon. Cette cour. avaient coupé les marches inférieures. une aile du château. des angles et des coudes d'équerre. du haut des greniers. On entrevoit dans l'aile ruinée. la spirale de l'escalier. de derrière les murailles. On s'y extermina. Une dizaine de marches tiennent encore au mur . sur la première est entaillée l'image d'un trident. les Français y pénétrèrent. était plus bâtie qu'elle ne l'est aujourd'hui. Des constructions qu'on a depuis jetées bas y faisaient des redans. il s'est mis à pousser à travers l'escalier. les trous sont des plaies . et massés sur les marches supérieures. et reverdit en avril. Pourtant l'autel y est resté. on pourrait dire éventrée. les Anglais. l'autre est blessé au pied. par tous les soupiraux. apportèrent des fascines et mirent le feu aux murs et aux hommes . en 1815. arquebuses de toutes parts. les arbres penchés et frissonnants semblent faire effort pour s'enfuir. assiégés dans l'escalier. À côté de la chapelle. Le dedans. Les Français. du fond des caves. un autel de bois grossier adossé à un fond de pierre brute. une –9– . la chapelle servit de blockhaus. Depuis 1815. redevenu calme. mais ne purent s'y maintenir. Tout le reste ressemble à une mâchoire édentée. la mitraille eut pour réplique l'incendie. le seul débris qui reste du manoir d'Hougomont. par toutes les croisées. On n'y a plus dit la messe depuis le carnage. par toutes les fentes des pierres. à travers des fenêtres garnies de barreaux de fer. Les Anglais s'y étaient barricadés . Quatre murs lavés au lait de chaux. L'escalier a deux étages . les gardes anglaises étaient embusquées dans ces chambres . l'un est mort. Ce sont de larges dalles de pierre bleue qui font un monceau dans les orties. est étrange. se dresse écroulée. crevassé du rez-de-chaussée jusqu'au toit. Ces degrés inaccessibles sont solides dans leurs alvéoles. apparaît comme l'intérieur d'un coquillage brisé. On s'est massacré dans la chapelle.les brèches crient . Deux vieux arbres sont là .

Puis ces autres : Conde de Rio Maïor. à terre. L'enfant Jésus. Le dernier qui ait tiré de l'eau de ce puits se nommait Guillaume Van Kylsom. Il y a des noms français avec des points d'exclamation. On demande : pourquoi n'y a-t-il pas de seau et de poulie à celui-ci ? C'est qu'on n'y puise plus d'eau. signes de colère. Les flammes ont rempli cette masure . sur la porte un grand crucifix de bois. deux petites fenêtres cintrées. Pourquoi n'y puise-t-on plus d'eau ? Parce qu'il est plein de squelettes. on voit un puits. La forêt autour de l'abbaye de Villers abrita pendant plusieurs jours et plusieurs nuits toutes ces malheureuses populations dis– 10 – . Marques y Marquesa de Almagro (Habana). puis s'est arrêté. Miracle.porte vis-à-vis l'autel. Près des pieds du Christ on lit ce nom : Henquinez. Le feu lui a rongé les pieds dont on ne voit plus que les moignons noircis. Le 18 juin 1815. décapité. n'a pas été aussi heureux que le Christ. maîtres un moment de la chapelle. la porte a brûlé. au dire des gens du pays. Il y en a deux dans cette cour. et à gauche. Ce cadavre était le sous-lieutenant Legros. Les Français. elle a été fournaise . On sort de la chapelle. Les nations s'y insultaient. du quinzième siècle . sa famille prit la fuite et s'alla cacher dans les bois. C'est à la porte de cette chapelle qu'a été ramassé un cadavre qui tenait une hache à la main. telle est cette chapelle. au-dessus du crucifix un soupirail carré bouché d'une botte de foin. le Christ en bois n'a pas brûlé. l'ont incendiée. dans un coin. C'était un paysan qui habitait Hougomont et y était jardinier. le plancher a brûlé. On a reblanchi le mur en 1849. puis délogés. Près de l'autel est clouée une statue en bois de sainte Anne. la tête de l'enfant Jésus a été emportée par un biscayen. Les murs sont couverts d'inscriptions. un vieux châssis vitré tout cassé.

Le quatrième côté est ouvert. marquent la place de ces pauvres bivouacs tremblants au fond des halliers. on entendit sortir du puits des voix faibles qui appelaient. C'est à ce puits qu'il puisait l'eau. et l'œil se perd dans un profond cylindre de brique qu'emplit un entassement de ténèbres. la nuit qui suivit l'ensevelissement.persées. Ce puits est isolé au milieu de la cour. tels que de vieux troncs d'arbres brûlés. mais il a encore la cuvette de pierre qui servait de déversoir. Ce puits n'a point pour devanture la large dalle bleue qui sert de tablier à tous les puits de Belgique. Beaucoup burent là leur dernière gorgée. repliés comme les feuilles d'un paravent et simulant une tourelle carrée. C'est par là qu'on puisait l'eau. L'eau des pluies – 11 – . Ils avaient soif . La ferrure de soutènement du mur de droite dessine une croix. devait mourir lui aussi. La dalle bleue y est remplacée par une traverse à laquelle s'appuient cinq ou six difformes tronçons de bois noueux et ankylosés qui ressemblent à de grands ossements. Le mur du fond a une façon d'œil-de-bœuf informe. Il parait que. Peutêtre avec trop d'empressement. Les Anglais l'y découvrirent. Trois murs mi-partis pierre et brique. où burent tant de morts. Il n'a plus ni seau. On l'arracha de sa cachette. ni chaîne. La mort a une façon à elle de harceler la victoire. Ce puits. et elle fait suivre la gloire par la peste. Aujourd'hui encore de certains vestiges reconnaissables. Le typhus est une annexe du triomphe. Après l'action. ni poulie . On y jeta trois cents morts. on en fit un sépulcre. et. on eut une hâte. les combattants se firent servir par cet homme effrayé. à coups de plat de sabre. l'entourent de trois côtés. Tout autour du puits. le bas des murs disparaît dans les orties. Cette tourelle avait un plafond dont il ne reste que les poutres. Guillaume Van Kylsom demeura à Hougomont « pour garder le château » et se blottit dans une cave. ce Guillaume leur portait à boire. Tous étaient-ils morts ? la légende dit non. Ce puits était profond. enterrer les cadavres. On se penche. peut-être un trou d'obus.

boum3. donne dans le verger. à gauche une haie. Le verger est terrible. la maison de la ferme. » Une porte de la cour. au fond un mur. est encore habitée. On se collait l'oreille à terre pour écouter. À côté d'une jolie plaque de serrure gothique il y a sur cette porte une poignée de fer à trèfles. encombré de végétations sauvages. On nous a emportées dans les bois. Le mur de droite est en brique. posée de biais. On entre dans le jardin d'abord. nous l'avons dit. un sapeur français lui abattit la main d'un coup de hache. avait peur et pleurait. Au moment où le lieutenant hanovrien Wilda saisissait cette poignée pour se réfugier dans la ferme. Une maison dans cette ruine. Moi. Une femme en cheveux gris vous dit : « J'étais là. et je faisais boum. J'avais trois ans. La porte de cette maison donne sur la cour. plus grande. la deuxième est le verger. j'imitais le canon. on pourrait presque dire en trois actes. – 12 – . le mur du fond est en pierre. La famille qui occupe la maison a pour grand-père l'ancien jardinier Van Kylsom. Il est en contrebas. à gauche. Il est en trois parties. la troisième est un bois. planté de groseilliers. Ces trois parties ont une enceinte commune. à droite un mur. La première partie est un jardin. du côté de l'entrée les bâtiments du château et de la ferme. et de temps en temps un oiseau des forêts voisines vient y boire et s'envole. Ma sœur.s'y amasse. mort depuis longtemps. C'était un jardin seigneurial dans ce premier style français qui a précédé Lenô- 3 Georgette aura le même « mot » dans Quatrevingt-treize. fermé d'un terrassement monumental en pierre de taille avec balustres à double renflement. J'étais dans les bras de ma mère.

tre . plus bas que le verger. – 13 – 4 . et du jardin on passe dans le verger proprement dit. acceptèrent le combat avec deux compagnies hanovriennes. Toute cette herbe a été mouillée de sang. Ce mur est caché au dehors par une grande haie vive . les gardes anglaises derrière. les Français grimpèrent avec les ongles. mais également symbolique pour Hugo dont la fille Léopoldine s'était noyée en septembre 1843. 1) seront aussi quarante-trois. Presque tous ont des éraflures de mousqueterie. pris et traqués comme des ours dans leur fosse. l'attaque principale venait de là. 14. Les trente-huit meurtrières percées par les Anglais à des hauteurs irrégulières. ruine et ronce aujourd'hui. dans ces quelques toises carrées. ripostant d'en bas. Les insurgés de la barricade (en IV. Le mur semble prêt à recommencer le combat. et la brigade Soye s'y brisa. On monte quelques marches. intrépides. croyant n'avoir affaire qu'à la haie. ayant pénétré là et n'en pouvant plus sortir. obstacle et embuscade. mirent un quart d'heure à mourir. les Français arrivèrent. Devant la seizième sont couchées deux tombes anglaises en granit. On n'avait pas d'échelles. C'est dans ce jardin. Waterloo commença ainsi. dont une était armée de carabines. Les pilastres sont surmontés de globes qui semblent des boulets de pierre. six contre deux cents. quinze cents hommes tombèrent en moins d'une heure. les autres sont couchés dans l'herbe. Un balustre brisé est posé sur l'étrave comme une jambe cassée. Le verger pourtant fut pris. On compte encore quarante-trois4 balustres sur leurs dés . Ces voltigeurs. un orage de mitraille et de balles . la franchirent. que six voltigeurs du 1er léger. y sont encore. On se battit corps à corps sous les arbres. Un ba- Chiffre peut-être authentique. les trente-huit meurtrières faisant feu à la fois. et trouvèrent ce mur. n'ayant pour abri que les groseilliers. Les hanovriens bordaient ces balustres et tiraient d'en haut. Là. Il n'y a de meurtrières qu'au mur sud .

des cordes de crin où sèche du linge traversent les intervalles des arbres et font baisser la tête aux passants. donnez-moi trois francs . le 7 mai 1861 : « Acheté un morceau d'arbre de verger où est incrusté un biscaïen = 2 Fr. sept cents hommes. l'herbe y est haute. contre lequel furent braquées les deux batteries de Kellermann. le carnage. Bauduin tué. et tout cela pour qu'aujourd'hui un paysan dise à un voyageur : Monsieur. je vous expliquerai la chose de Waterloo ! V. des chevaux de charrue y paissent. vingt bataillons français. » – 14 – 5 . Hugo note dans ses carnets. égorgés. gisant. les gardes anglaises mutilées. Ce verger est sensible comme un autre au mois de mai. dans cette seule masure de Hougomont. l'incendie. Il n'y en a pas un qui n'ait sa balle ou son biscaïen5. écharpés. Le major Blackman s'y est adossé pour expirer. Foy blessé. sur les quarante du corps de Reille. on marche dans cette friche et le pied enfonce dans les trous de taupes. Blackman tué. Les squelettes d'arbres morts abondent dans ce verger. Sous un grand arbre voisin est tombé le général allemand Duplat.taillon de Nassau. le régiment de Nassau et le régiment de Brunswick détruits. de sang allemand et de sang français. décimés. fusillés. est rongé par la mitraille. trois mille hommes. Au milieu de l'herbe on remarque un tronc déraciné. brûlés . le massacre. au fond il y a un bois plein de violettes. Il a ses boutons d'or et ses pâquerettes. fut foudroyé là. un ruisseau fait de sang anglais. un puits comblé de cadavres. sabrés. furieusement mêlés. verdissant. Duplat tué. Les corbeaux volent dans les branches. Au dehors le mur. Tout à côté se penche un vieux pommier malade pansé avec un bandage de paille et de terre glaise. si vous aimez. Presque tous les pommiers tombent de vieillesse. d'une famille française réfugiée à la révocation de l'édit de Nantes.

S'il n'avait pas plu dans la nuit du 17 au 18 juin 1815. Enfoncer les carrés. Quelques gouttes d'eau de plus ou de moins ont fait pencher Napoléon. c'était là sa clef de victoire. – 15 – . broyer et disperser les masses. n'a pu commencer qu'à onze heures et demie. il nouait et dénouait les batailles avec le canon. et il confiait cette besogne au boulet. et un nuage traversant le ciel à contre-sens de la saison a suffi pour l'écroulement d'un monde. Il traitait la stratégie du général ennemi comme une citadelle. Napoléon était officier d'artillerie. a fait invincible pendant quinze ans ce sombre athlète du pugilat de la guerre. Il a fallu attendre un peu de raffermissement pour que l'artillerie pût manœuvrer. rompre les lignes. Méthode redoutable. et il s'en ressentait. frapper. jointe au génie. pulvériser les régiments. La bataille de Waterloo. et même un peu avant l'époque où commence l'action racontée dans la première partie de ce livre. la providence n'a eu besoin que d'un peu de pluie. Il y avait du tir dans son génie. Faire converger l'artillerie sur un point donné. frapper. c'était l'homme qui.Chapitre III Le 18 juin 1815 Retournons en arrière. Il accablait le point faible de mitraille . c'est un des droits du narrateur. Le fond de ce prodigieux capitaine. disait : Tel de nos boulets a tué six hommes. tout pour lui était là. Tous ses plans de bataille sont faits pour le projectile. et qui. l'avenir de l'Europe était changé. Pourquoi ? Parce que la terre était mouillée. Pour que Waterloo fût la fin d'Austerlitz. et replaçons-nous en l'année 1815. et ceci a donné à Blücher le temps d'arriver. dans le rapport au Directoire sur Aboukir. et il la battait en brèche. frapper sans cesse.

Napoléon en avait deux cent quarante. avait-il maintenant cet ahurissement sinistre de mener aux précipices son tumultueux attelage de légions ? était-il pris. trois heures avant la péripétie prussienne. du haut de son char d'éclairs. est-ce décroître ? Napoléon avait-il perdu le sens direct de la victoire ? en était-il à ne plus reconnaître l'écueil. Supposez la terre sèche. Wellington n'avait que cent cinquanteneuf bouches à feu . ce génie. à quarante-six ans. d'une folie suprême ? ce cocher titanique du destin n'était-il plus qu'un immense cassecou ? Nous ne le pensons point. à ne plus deviner le piège. l'artillerie pouvant rouler. comme beaucoup d'historiens considérables l'ont cru. les indiquait d'un doigt souverain. chose grave dans un général. c'est croître . y a-t-il un âge pour la myopie du génie ? La vieillesse n'a pas de prise sur les génies de l'idéal . à ne plus discerner le bord croulant des abîmes ? manquait-il du flair des catastrophes ? lui qui jadis savait toutes les routes du triomphe et qui. pour les Annibals et les Bonapartes. Quelle quantité de faute y a-t-il de la part de Napoléon dans la perte de cette bataille ? le naufrage est-il imputable au pilote ? Le déclin physique évident de Napoléon se compliquait-il à cette époque d'une certaine diminution intérieure ? les vingt ans de guerre avaient-ils usé la lame comme le fourreau. l'âme comme le corps ? le vétéran se faisait-il fâcheusement sentir dans le capitaine ? en un mot. l'action commençait à six heures du matin. inconscient du péril ? dans cette classe de grands hommes matériels qu'on peut appeler les géants de l'action. pour les Dantes et les MichelAnges.Le 18 juin 1815. il comptait d'autant plus sur l'artillerie qu'il avait pour lui le nombre. vieillir. s'éclipsait-il ? entrait-il en frénésie pour se déguiser à lui-même son affaiblissement ? commençait-il à osciller sous l'égarement d'un souffle d'aventure ? devenait-il. – 16 – . La bataille était gagnée et finie à deux heures.

l'exactitude des faits ici mentionnés. au nom de la science. une des scènes génératrices du drame que nous racontons se rattache à cette bataille . nous ne sommes qu'un témoin à distance. nous n'avons pas le droit de tenir tête. – 17 – 6 .Son plan de bataille était. mais cette histoire n'est pas notre sujet . Ensuite on verrait. de l'aveu de tous. son collègue à l'Assemblée nationale en 1848-1851. Aller droit au centre de la ligne alliée. Hugo signale ses sources. un chef-d'œuvre. nous n'avons ni la pratique militaire ni la compétence stratégique qui autorisent un système . ce juge naïf. faire de Wellington et de Blücher deux tronçons . si scrupuleusement suivies que le lecteur n'a pas à mettre en doute. était dans cette bataille. Hugo avait écrit : « … à l'autre point de vue par Charras ». faire un trou dans l'ennemi. Lamartine. Dans l'édition originale. un enchaînement de hasards domine à Waterloo les deux capitaines . le couper en deux. Walter Scott. nous laissons les historiens aux prises. Comme il le fait souvent. et faite magistralement. à un point de vue par Napoléon. à un ensemble de faits où il y a sans doute du mirage. Thiers. un chercheur penché sur cette terre pétrie de chair humaine. Quant à nous. saisir Bruxelles. C'était par sympathie envers un ami. pour Napoléon. publiée en 1857. selon nous. cette histoire d'ailleurs est faite. Tout cela. prenant peut-être des apparences pour des réalités . nous jugeons comme le peuple. Quinet. un passant dans la plaine. jeter l'Allemand dans le Rhin et l'Anglais dans la mer. Vaulabelle. Charras. et quand il s'agit du destin. enlever Mont-Saint-Jean. pousser la moitié britannique sur Hal et la moitié prussienne sur Tongres. à l'autre point de vue par toute une pléiade d'historiens6. son compagnon d'exil à Bruxelles et son principal informateur par l'Histoire de la campagne de 1815 : Waterloo. ce mystérieux accusé. Il va sans dire que nous ne prétendons pas faire ici l'histoire de Waterloo . pour l'essentiel.

Quant à la plaine en elle-même. chaque pli domine le pli suivant. un – 18 – . là est Reille avec Jérôme Bonaparte . et y aboutissent à la forêt. On se cramponne à tout . Le triangle compris au sommet de l'A. La dispute de ce plateau fut toute la bataille. qu'on se représente un vaste terrain ondulant . entre les deux jambages et la corde. Les ailes des deux armées s'étendent à droite et à gauche des deux routes de Genappe et de Nivelles . C'est là qu'on a placé le lion. Derrière la pointe de l'A. derrière le plateau de Mont-SaintJean. la pointe gauche inférieure est Hougomont. C'est un bras-le-corps. un buisson est un point d'appui . Le sommet de l'A est Mont-Saint-Jean. d'Erlon faisant face à Picton. Reille faisant face à Hill. et toutes les ondulations montent vers Mont-Saint-Jean. Au milieu de cette corde est le point précis où s'est dit le mot final de la bataille. Un peu au-dessous du point où la corde de l'A rencontre et coupe le jambage droit est la HaieSainte. Le jambage gauche de l'A est la route de Nivelles. Deux troupes ennemies sur un champ de bataille sont deux lutteurs. est la forêt de Soignes. L'une cherche à faire glisser l'autre.Chapitre IV A Ceux qui veulent se figurer nettement la bataille de Waterloo n'ont qu'à coucher sur le sol par la pensée un A majuscule. la pointe droite inférieure est la Belle-Alliance. là est Wellington . symbole involontaire du suprême héroïsme de la garde impériale. le jambage droit est la route de Genappe. la corde de l'A est le chemin creux d'Ohain à Braine-l'Alleud. est le plateau de Mont-Saint-Jean. là est Napoléon.

Avant qu'on le montre. De là. et d'approfondir le moindre relief. pour le chef responsable. et les ténèbres du despote – 19 – . un bois. Les deux généraux avaient attentivement étudié la plaine de Mont-Saint-Jean. Dès l'année précédente. Wellington avait le bon côté. un mouvement de terrain. dite aujourd'hui plaine de Waterloo. cela tenait à un certain obscurcissement légendaire que la plupart des héros dégagent et qui voile toujours plus ou moins longtemps la vérité . sévèrement regardée par les autres. Esquisser ici l'aspect de Napoléon. mais aujourd'hui l'histoire et le jour se font. à l'aube du 18 juin 1815. faute d'une bicoque où s'adosser. elle a cela d'étrange et de divin que. l'angle du cordon rouge sous le gilet. à cheval. elle met souvent de l'ombre là où l'on voyait des rayons . du même homme elle fait deux fantômes différents. sa lunette à la main. l'histoire. la culotte de peau. un régiment lâche pied . Cette clarté. Qui sort du champ est battu. Cette figure a été longtemps toute dans la lumière . la nécessité d'examiner la moindre touffe d'arbres. un sentier transversal à propos. Wellington. l'armée française en bas. peuvent arrêter le talon de ce colosse qu'on appelle une armée et l'empêcher de reculer. et l'un attaque l'autre. toute cette figure du dernier césar est debout dans les imaginations. le revers blanc cachant la plaque. L'armée anglaise était en haut. avec une sagacité prévoyante. un ravalement de la plaine. l'épée de Marengo. le cheval blanc avec sa housse de velours pourpre ayant aux coins des N couronnées et des aigles. et en fait justice.angle de mur est un épaulement . Ce profil calme sous le petit chapeau de l'école de Brienne. acclamée des uns. tout le monde l'a vu. Napoléon le mauvais. l'avait examinée comme un en-cas de grande bataille. cet uniforme vert. toute lumière qu'elle est. les bottes à l'écuyère sur des bas de soie. cela est presque de trop. le 18 juin. un ravin. Sur ce terrain et pour ce duel. sur la hauteur de Rossomme. et précisément parce qu'elle est lumière. les éperons d'argent. la redingote grise cachant les épaulettes. est impitoyable .

C'est un malheur pour un homme de laisser derrière lui de la nuit qui a sa forme. Babylone violée diminue Alexandre . De là une mesure plus vraie dans l'appréciation définitive des peuples. Jérusalem tuée diminue Titus. – 20 – . La tyrannie suit le tyran.luttent avec l'éblouissement du capitaine. Rome enchaînée diminue César .

» – 21 – 8 7 . Napoléon. début trouble. Voir les carnets de Hugo (17 mai 1861) : « Un sol marneux.Chapitre V Le quid obscurum7 des batailles Tout le monde connaît la première phase de cette bataille . particulièrement dans les vallons du côté de Papelotte. nous l’avons expliqué. quid divinum ». Quand le premier coup de canon fut tiré. se trouve un peu plus loin. visqueux dans les pluies. sur de certains points les équipages du train en avaient jusqu’à l’essieu . hésitant. la terre était défoncée par l’averse . le général anglais Colville regarda à sa montre et constata qu’il était onze heures trente-cinq minutes. incertain. avait l’habitude de tenir toute l’artillerie dans sa main comme un pistolet. Mais le soleil ne parut pas. Il avait plu8 toute la nuit . on y glisse. Ce n’était plus le rendez-vous d’Austerlitz. L’affaire commença tard . et il avait voulu attendre que les batteries attelées pussent rouler et galoper librement . L'expression complète. et est citée à plusieurs reprises dans le roman. Comme Napoléon mettait pied à terre près de la Belle-Alliance et enjambait un fossé. menaçant pour les deux armées. un grenadier lui cria : – Prenez garde à ce terrain-là. tantôt tel autre de la bataille. qui garde l'eau et fait partout des flaques et des mares. on y tombe. tout mouvement. il fallait pour cela que le soleil parût et séchât le sol. glaiseux. « Ce qu'il y a d'obscur ». visant tantôt tel point. si les blés et les seigles couchés par cette cohue de charrois en masse n’eussent comblé les ornières et fait litière sous les roues. les sous-ventrières des attelages dégouttaient de boue liquide . Sire. mais pour les Anglais plus encore que pour les Français. On fait plus qu'y glisser. « quid obscurum. l’eau s’était çà et là amassée dans les creux de la plaine comme dans des cuvettes . eût été impossible.

cette attaque réussit. put se borner à y envoyer pour tout renfort quatre autres compagnies de gardes et un bataillon de Brunswick. Détail à noter. tel était le plan. le faire pencher à gauche. Il y avait dans l’infanterie anglaise. et Wellington. et Ney poussa l’aile droite française contre l’aile gauche anglaise qui s’appuyait sur Papelotte.L’action s’engagea avec furie. culbuter la gauche anglaise. le soldat en tirailleur. refouler Wellington sur Hougomont. À part quelques incidents. de là sur Braine-l’Alleud. furent vaillants . Ce plan eût réussi. Papelotte fut pris . Ceci déplut à Wellington. par l’aile gauche française sur Hougomont. au lieu de s’y masser. de là sur Hal. Ces jeunes soldats. Après la prise de la Haie-Sainte. ces recrues montrèrent quelque chose de l’invention et de la furie françaises. leur inexpérience se tira intrépidement d’affaire . L’attaque de l’aile droite française sur Papelotte était à fond . ils firent surtout un excellent service de tirailleurs . L’attaque sur Hougomont avait quelque simulation : attirer là Wellington. forcer Mont-Saint-Jean. un peu livré à lui-même. barrer le passage aux Prussiens possibles. rien de plus net. En même temps Napoléon attaqua le centre en précipitant la brigade Quiot sur la Haie-Sainte. la bataille vacilla. devient pour ainsi dire son propre général . si les quatre compagnies des gardes anglaises et les braves Belges de la division Perponcher n’eussent solidement gardé la position. force recrues. Cette infanterie novice eut de la verve. devant nos redoutables fantassins. – 22 – . plus de furie peut-être que l’empereur n’eût voulu. couper la route de Bruxelles. particulièrement dans la brigade de Kempt. la Haie-Sainte fut enlevée.

les Écossais aux genoux nus et aux plaids quadrillés. les traînées de sang Gribeauval était. les grandes guêtres blanches de nos grenadiers. le divin des maladies. Le crépuscule s’y fait. ouv. directeur de l'artillerie . » – 23 – 10 9 . Quid obscurum. avant la Révolution. fut un artiste violent et mouvementé. On aperçoit de vastes fluctuations dans cette brume. un intervalle obscur . les lourds shakos enguirlandés de torsades. l’infanterie presque noire de Brunswick mêlée à l’infanterie écarlate d’Angleterre. ce qu’il faut à Salvator Rosa9. les dolmans des hussards. les sabretaches flottantes. dit Hippocrate. cit. de midi à quatre heures. les gibernes à grenade. les deux plans des deux chefs entrent l’un dans l’autre et se déforment l’un par l’autre. Quelle que soit la combinaison des généraux. Une certaine quantité de tempête se mêle toujours à une bataille. le choc des masses armées a d’incalculables reflux . 1830-1846. les buffleteries croisées. les chevau-légers hanovriens avec leur casque de cuir oblong à bandes de cuivre et à crinières de crins rouges. poète et peintre de l'école de Naples au XVIIe siècle. quid divinum10. Quid divinum. non des lignes stratégiques. l'inconnu. les soldats anglais ayant aux entournures pour épaulettes de gros bourrelets blancs circulaires. La ligne de bataille flotte et serpente comme un fil. les bottes rouges à mille plis. les colbacks à flamme. l’attirail de guerre d’alors presque inconnu aujourd’hui.Il y a dans cette journée. on peut le dire des révolutions. 106) : « Il y a. quelque chose de divin » : formule souvent utilisée par Hugo et déjà notée en 1830 (Choses vues. Chaque historien trace un peu le linéament qui lui plaît dans ces pêle-mêle. Ce qu'il dit des maladies. dans l’action. comme ces sols plus ou moins spongieux qui boivent plus ou moins vite l’eau qu’on y jette. « Quelque chose d'obscur. Rosa. le mystérieux. le milieu de cette bataille est presque indistinct et participe du sombre de la mêlée. S. Dépenses qui sont l’imprévu. des tableaux. un mirage vertigineux.. On est obligé de reverser là plus de soldats qu’on ne voudrait. p. Tel point du champ de bataille dévore plus de combattants que tel autre. non ce qu’il faut à Gribeauval.

Rembrandt vaut mieux que Van Der Meulen. Pour peindre une bataille. se particularise. où était l’artillerie. il faut de ces puissants peintres qui aient du chaos dans le pinceau . en ce cas. accourt la cavalerie . cherchez. ment à trois heures. tous ces écueils remuent continuellement les uns devant les autres . et il n’est donné à aucun narrateur. qui est vrai de tous les grands chocs armés. – 24 – . C’est ce qui donne à Folard le droit de contredire Polybe. la bataille se précisa. Il ne peut que saisir les contours principaux de la lutte. est particulièrement applicable à Waterloo. Ceci. refoule.ruissellent illogiquement. les fronts des armées ondoient. qu’on appelle une bataille. et s’éparpille en d’innombrables faits de détails qui. « appartiennent plutôt à la biographie des régiments qu’à l’histoire de l’armée ». L’immobilité d’un plan mathématique exprime une minute et non une journée. Toutefois. Il y avait là quelque chose. les plis sombres avancent et reculent . l’artillerie arrive . l’ouragan seul est vrai. La géométrie trompe . Ajoutons qu’il y a toujours un certain instant où la bataille dégénère en combat. les éclaircies se déplacent . à un certain moment. exact à midi. une sorte de vent du sépulcre pousse. enfle et disperse ces multitudes tragiques. pour emprunter l’expression de Napoléon lui-même. c’est disparu . Van der Meulen. dans l’après-midi. les régiments entrant ou sortant font des caps ou des golfes. si consciencieux qu’il soit. L’historien. où était l’infanterie. les bataillons sont des fumées. Qu’estce qu’une mêlée ? une oscillation. de fixer absolument la forme de ce nuage horrible. a le droit évident de résumé.

y avait été tué par un petit tambour français. Un sergent des gardes anglaises. affaibli. Hougomont et la Hale-Sainte . il n'y avait plus qu'un nœud. réputé par ses compagnons invulnérable. et un du bataillon de Lunebourg porté par un prince de la famille de Deux-Ponts. troué de sept coups de lance. la Haie-Sainte prise. Le prince d'Orange commandait le centre. Il occupait le plateau de – 25 – . était fortement situé. dont un de la division Alten. étaient détruites. Trois mille combattants s'étaient massacrés dans cette grange. Ce nœud-là tenait toujours. La bataille. d'une balle à travers la tête. Marsh était mort. les gros dragons de Ponsonby étaient hachés. Picton était mort. Du bataillon allemand qui la défendait. Hougomont tenait encore. le premier boxeur de l'Angleterre. pour Wellington. Deux divisions. Picton l'aile gauche. Hill l'aile droite. mais brûlait . Plusieurs drapeaux étaient perdus.Chapitre VI Quatre heures de l'après-midi Vers quatre heures. venait s'adosser à Wellington. moins cinq. Alten était sabré. très dense et très compact. Dans la même minute où les Anglais avaient enlevé aux Français le drapeau du 105ème de ligne. avait deux points d'appui. les Français avaient tué aux Anglais le général Picton. tous les officiers. étaient morts ou pris. Cette vaillante cavalerie avait plié sous les lanciers de Bro et sous les cuirassiers de Travers . Les Écossais gris n'existaient plus . éperdu et intrépide. la cinquième et la sixième. Baring était délogé. Hougomont entamé. Le prince d'Orange. deux étaient à terre. criait aux Hollando-Belges : Nassau ! Brunswick ! jamais en arrière ! Hill. le centre. Hamilton blessé. Le centre de l'armée anglaise. quarante-deux hommes seulement survivaient . Il y appela Hill qui était à Merbe-Braine. Mater tué. la HaieSainte était prise. de douze cents chevaux il en restait six cents . Gordon était mort. Wellington le renforça. il y appela Chassé qui était à Braine-l'Alleud. un peu concave. la situation de l'armée anglaise était grave. Ponsonby était tombé. des trois lieutenants-colonels.

Cela lui mit sous la main vingt-six bataillons. Le péril de cette position était la forêt de Soignes. L'artillerie s'y fût perdue dans les marais. Une armée n'eût pu y reculer sans se dissoudre . À ses Anglais. était couché dans les grands blés. sur la lisière du plateau. ôtée à l'aile gauche. et était revenu dire à Napoléon qu'il n'y avait pas d'obstacle. le contingent de Nassau. qui était à cette époque un bien domanial de Nivelles et qui marque l'intersection des routes. Leur artillerie était en embuscade sous les broussailles. comme dit Charras. eût été là un sauve-qui-peut. C'était le moment où la moisson est haute . envoyé par l'empereur à neuf heures du matin pour reconnaître les batteries ennemies. il donna comme épaulements et contreforts l'infanterie de Brunswick. assez âpre alors. il est vrai. fut rabattue derrière le centre. le centre de l'armée anglohollandaise était en bonne posture. selon l'opinion de plusieurs hommes du métier. était si bien fait que Haxo. alors contiguë au champ de bataille et coupée par les étangs de Grœnendael et de Boitsfort. Ainsi assuré et contre-buté. L'aile droite. les régiments s'y fussent tout de suite désagrégés. mis une gueule de canon entre deux branches. Il s'adossait à cette forte maison de pierre. le 951. incontestablement autorisé par la guerre qui admet le piège. les Anglais avaient taillé çà et là les haies. Wellington ajouta à ce centre une brigade de Chassé. Ce travail punique. aux régiments de Halkett. à la brigade de Mitchell. La retraite. n'en avait rien vu. un bataillon de la brigade de Kempt. Tout autour du plateau. les Hanovriens de Kielmansegge et les Allemands d'Ompteda. aux gardes de Maitland.Mont-Saint-Jean. Une – 26 – . crénelé les buissons. et une brigade de Wincke. armé de carabines. fait des embrasures dans les aubépines. ayant derrière lui le village et devant lui la pente. ôtée à l'aile droite. hors les deux barricades barrant les routes de Nivelles et de Genappe. plus la division Clinton. masse du seizième siècle si robuste que les boulets y ricochaient sans l'entamer. contestée par d'autres.

et y demeura toute la journée dans la même attitude. a acheté deux cents francs. lui dit : – Mylord. qui existe encore. Wellington recula. les régiments. de Vitoria et de Salamanque : – Boys (garçons) ! est-ce qu'on peut songer à lâcher pied ? pensez à la vieille Angleterre ! Vers quatre heures. inquiet. eût été presque une redoute. L'aide de camp Gordon venait de tomber à côté de lui. – Commencement de retraite ! cria Napoléon. un peu en avant du vieux moulin de Mont-Saint-Jean.batterie énorme était masquée par des sacs à terre à l'endroit où est aujourd'hui ce qu'on appelle « le musée de Waterloo ». restait Somerset. le front de bataille anglais se déroba. la ligne anglaise s'ébranla en arrière. et quels ordres nous laissez-vous si vous vous faites tuer ? – De faire comme moi. Wellington criait à ses anciens compagnons de Talavera. lui montrant un obus qui éclatait. Les boulets pleuvaient. scié et emporté. quelles sont vos instructions. chassés par les obus et les boulets français. il dit laconiquement : – Tenir ici jusqu'au dernier homme. mais impassible. était à cheval. La batterie. un mouvement rétrograde se fit. Lord Hill. sous un orme qu'un Anglais. on n'avait pas eu le temps de le palissader. vandale enthousiaste. Tout à coup on ne vit plus sur la crête du plateau que l'artillerie et les tirailleurs. répondit Wellington. si justement célèbre. – 27 – . Cet ouvrage n'était pas fini . C'était l'autre moitié de cette cavalerie anglaise. quatorze cents chevaux. revêtu à la hâte d'une chemise de sacs de sable et d'un large talus de terre. se replièrent dans le fond que coupe encore aujourd'hui le sentier de service de la ferme de Mont-Saint-Jean. Wellington fut là froidement héroïque. Wellington. achevée. Ponsonby détruit. depuis. était disposée derrière un mur de jardin très bas. qui. – La journée visiblement tournait mal. Wellington avait en outre dans un pli de terrain les dragons-gardes de Somerset. À Clinton. le reste disparut .

Ridet Caesar. Dès la veille. Il n'avait pas pris une minute de sommeil. il lui avait semblé que le destin. mais il est certain que César riait. masquée de marbre. cette âme profonde. – 28 – 11 . » Virgile. était exact . près du bois d'Hougomont. L'homme qui avait été sombre à Austerlitz fut gai à Waterloo. Il avait dit à « César rit. il avait entendu le pas d'une colonne en marche . son impénétrabilité souriait. Il avait parcouru toute la ligne des grand'gardes. Pompée cette fois ne devait pas pleurer. regardant les éclairs. satisfait de voir la longue ligne des feux anglais illuminant tout l'horizon de Frischemont à Braine-l'Alleud. quoique malade et gêné à cheval par une souffrance locale. Les plus grands prédestinés font de ces contre-sens. écoutant le tonnerre. À deux heures et demie. la nuit. n'avait jamais été de si bonne humeur que ce jourlà. » Napoléon se trompait.Chapitre VII Napoléon de belle humeur L'empereur. assigné par lui à jour fixe sur ce champ de Waterloo. Pompée pleurera. rayonnait aveuglément. Le 18 juin 1815. à une heure. Ils n'étaient plus d'accord. il avait cru un moment à la reculade de Wellington. et était demeuré quelque temps immobile. dans ce vers des Géorgiques. évoquait le triomphe de César sur Pompée à Pharsale. il avait arrêté son cheval. disaient les légionnaires de la légion Fulminatrix. et on avait entendu ce fataliste jeter dans l'ombre cette parole mystérieuse : « Nous sommes d'accord. avec Bertrand. tous les instants de cette nuit-là avaient été marqués pour lui par une joie. en s'arrêtent çà et là pour parler aux vedettes. Depuis le matin. les collines qui avoisinent Rossomme. Pompeius flebit11. sous l'orage et sous la pluie. Nos joies sont de l'ombre. explorant à cheval. Le suprême sourire est à Dieu.

les convois de vivres. à l'extrême gauche. et avait déployé sur la table la carte du champ de bataille. empêtrés dans des routes défoncées. probablement la brigade Vivian. qui allait prendre position au village d'Ohain. il n'y avait de bruit que dans le ciel. – Ce petit Anglais a besoin d'une leçon.Bertrand : C'est l'arrière-garde anglaise qui s'ébranle pour décamper. des officiers envoyés en reconnaissance lui avaient annoncé que l'ennemi ne faisait aucun mouvement. L'armée anglaise dormait. Le matin. et que l'armée anglaise attendait la bataille. Le silence était profond sur la terre . cela n'avait pas empêché Napoléon de crier allégrement à Ney : Nous avons quatre-vingt-dix chances sur cent. s'était assis. voilà déjà du renfort ! La nuit du 17 au 18 juin. quand il montrait au grand-maréchal le paysan enthousiaste du golfe Juan. deux déserteurs belges lui avaient rapporté qu'ils venaient de quitter leur régiment. À cinq heures. était mouillé. n'avaient pu arriver le matin. Il y avait invité plusieurs généraux. À trois heures et demie du matin. et était à jeun . en disant à Soult : Joli échiquier ! Par suite des pluies de la nuit. sur la berge qui fait l'angle du chemin de Plancenoit. Je ferai prisonniers les six mille Anglais qui viennent d'arriver à Ostende. Tout – 29 – . on avait apporté le déjeuner de l'empereur. La pluie redoublait. il avait mis pied à terre dans la boue. il tonnait pendant que l'empereur parlait. Bertrand. Tant mieux ! s'était écrié Napoléon. il avait retrouvé cette verve du débarquement du 1er mars. Il causait avec expansion . il raillait Wellington. le soldat n'avait pas dormi. pas un feu de bivouac n'était éteint. avec une botte de paille pour tapis. À quatre heures. disait Napoléon. ce paysan avait servi de guide à une brigade de cavalerie anglaise. un paysan lui avait été amené par les coureurs . s'était fait apporter de la ferme de Rossomme une table de cuisine et une chaise de paysan. il avait perdu une illusion . en s'écriant : – Eh bien. J'aime encore mieux les culbuter que les refouler. Rien ne bougeait . À huit heures.

joyeuse. À neuf heures. Pendant le mystérieux trajet de l'île d'Elbe en France. une plume à la main. avait pris en riant le porte-voix et avait répondu luimême : L'empereur se porte bien. en pleine mer. L'empereur ne faisait que nous faire des niches . plutôt bizarres que spirituelles. puis deux généraux s'étaient assis sur la botte de paille. avec les roulements des tambours et les sonneries des trompettes. de sabres et de bayonnettes 12 sur l'horizon. dit Fleury de Chaboulon. l'empereur. dit Benjamin Constant. dit Gourgaud. C'était là d'ailleurs sa manière. puissante. Napoléon avait eu plusieurs accès de ce rire pendant le déjeuner de Waterloo. mer de casques. à l'instant où l'armée française.en déjeunant. il leur pinçait l'oreille. Il badinait volontiers. il leur tirait la moustache. Après le déjeuner il s'était recueilli un quart d'heure. Ces gaîtés de géant valent la peine qu'on y insiste. s'était écrié à deux reprises : Magnifique ! magnifique ! 12 Orthographe admise jusqu’en 1935 [NdC] – 30 – . L'empereur avait plaisanté Ney qui disait : Wellington ne sera pas assez simple pour attendre Votre Majesté. le 27 février. s'était déployée. et l'empereur leur avait dicté l'ordre de bataille. une feuille de papier sur le genou. ceci est un mot de l'un d'eux. échelonnée et mise en mouvement sur cinq colonnes. et Soult. qui avait encore en ce moment-là à son chapeau la cocarde blanche et amarante semée d'abeilles. rude homme de guerre avec une figure d'archevêque. avait dit : Le bal. le brick de guerre français le Zéphir ayant rencontré le brick l'Inconstant où Napoléon était caché et ayant demandé à l'Inconstant des nouvelles de Napoléon. Il abondait en plaisanteries. Le fond de son caractère était une humeur enjouée. l'artillerie entre les brigades. C'est lui qui avait appelé ses grenadiers « les grognards » . Qui rit de la sorte est en familiarité avec les événements. musique en tête. chez la duchesse de Richmond. adoptée par lui à l'île d'Elbe. l'empereur. battant aux champs. vaste. ému. c'est aujourd'hui. les divisions sur deux lignes. on avait raconté que Wellington était l'avant-veille au bal à Bruxelles.

un paysan trouvera des armes rongées d'une rouille rugueuse. avait pris position et s'était rangée sur six lignes. à son passage devant lui. La troisième station. Sûr de l'issue. il avait encouragé d'un sourire. est redoutable . Scabra rubigine13. qui fut sa seconde station pendant la bataille. On a ramassé. il avait sur sa tête le sifflement des balles et des biscayens. Toute cette sérénité n'avait été traversée que par un mot de pitié hautaine . 495) : « En labourant son champ. celle de sept heures du soir. I. Puis il était monté à cheval. la compagnie de sapeurs du premier corps. de Reille et de Lobau. détachées sur son ordre des trois corps de d'Erlon. s'était porté en avant de Rossomme. on y a déterSouvenir de Virgile (Géorgiques. des boulets vermoulus. et destinées à commencer l'action en battant Mont-SaintJean où est l'intersection des routes de Nivelles et de Genappe.De neuf heures à dix heures et demie. entre la Belle-Alliance et la Haie-Sainte. l'empereur avait frappé sur l'épaule de Haxo en lui disant : Voilà vingt-quatre belles filles. et avait choisi pour observatoire une étroite croupe de gazon à droite de la route de Genappe à Bruxelles. presque à l'endroit où étaient les pieds de son cheval. se masser avec leurs chevaux superbes ces admirables Écossais gris. voyant défiler les trois batteries de douze. Comme à Brienne. ce qui semble incroyable. c'est un tertre assez élevé qui existe encore et derrière lequel la garde était massée dans une déclivité de la plaine. les boulets ricochaient sur le pavé de la chaussée jusqu'à Napoléon. mangés de rouille. à un endroit où il y a aujourd'hui une grande tombe. formant. général. il avait dit : C'est dommage. désignée par lui pour se barricader dans Mont-Saint-Jean. sitôt le village enlevé. Quelques instants après la formation du front de bataille. « la figure de six V ». Il y a quelques années. au milieu de ce profond silence de commencement d'orage qui précède les mêlées. en voyant à sa gauche. pour répéter l'expression de l'empereur. » Virgile imagine là l'état futur des champs des deux batailles – 31 – 13 . de vieilles lames de sabre et des projectiles informes. toute l'armée. Autour de ce tertre.

Brutus et Cassius. déconcertée. le tombeau allemand.ré un obus de soixante. mais qui. s'abaissait en rampe praticable. il y avait une crête qui. surtout du côté de la Haie-Sainte. l'autre. le plateau de MontSaint-Jean est aujourd'hui accessible en pente douce . toute cette plaine est sépulcre. l'une. Là où est aujourd'hui la grosse pyramide de terre surmontée du lion. – 32 – 14 . à droite. on l'a défiguré. Pour le glorifier. du côté de la chaussée de Genappe. deux ans après. tu vas te faire tuer dans le dos. le jour de la bataille. Les ondulations des plaines diversement inclinées où eut lieu la rencontre de Napoléon et de Wellington ne sont plus. Grâce aux mille et mille charretées de terre employées à la butte de cent cinquante pieds de haut et d'un demi-mille de circuit. il était d'un abord qui fondèrent l'Empire romain : Pharsale – César l'emporte sur Pompée – et Philippes – Octave et Antoine défont l'armée des meurtriers de César. vers la route de Nivelles. et tâchant de se cacher derrière lui : – Imbécile ! c'est honteux. encore chargé. ne s'y reconnaît plus. et Napoléon avait 46 ans le 18 juin 1815. personne ne l'ignore. le tombeau anglais. a trouvé luimême dans le talus friable de ce tertre. C'est à cette dernière station que l'empereur disait à son guide Lacoste. à gauche . se retournant à chaque paquet de mitraille. s'est écrié : On m'a changé mon champ de bataille. En prenant à ce champ funèbre de quoi lui faire un monument. Celui qui écrit ces lignes. L'élévation de cet escarpement peut encore être mesurée aujourd'hui par la hauteur des deux tertres des deux grandes sépultures qui encaissent la route de Genappe à Bruxelles . comme Jean Valjean à sa sortie du bagne. dont la fusée s'était brisée au ras de la bombe. ce qu'elles étaient le 18 juin 1815. et l'histoire. revoyant Waterloo. Pour la France. était presque un escarpement. paysan hostile. en creusant le sable. attaché à la selle d'un hussard. Wellington. on lui a ôté son relief réel. Il n'y a point de tombeau français. et de vieux tronçons de fer qui cassaient comme des bâtons de sureau entre ses doigts. les restes du col d'une bombe désagrégés par l'oxyde de quarante-six années14. effaré. Hugo écrit 46 ans après Waterloo.

Mathieu Nicaise. Le 18 juin 1815. Braine-l'Alleud est un village de Belgique. Monsieur Bernard Debrye. mais on s'embourbait. cachés tous les deux dans des courbes de terrain. sous les averses. surtout en hiver. Le versant là était si incliné que les canons anglais ne voyaient pas au-dessous d'eux la ferme située au fond du vallon. Qu'était-ce que ce fossé ? Disons-le. Ohain en est un autre. Ces villages. Des accidents y arrivaient. elle est aujourd'hui de plain-pied avec la plaine . tranchée creuse quelquefois d'une douzaine de pieds et dont les talus trop escarpés s'écroulaient çà et là. et non seulement on gravissait. Elle était si profonde sur le plateau du Mont-Saint-Jean qu'un paysan. Cette route était et est encore une tranchée dans la plus grande partie de son parcours . y avait été écrasé en 1783 par un éboulement du talus. marchand à Bruxelles. En 1815. et souvent entre et s'enfonce dans des collines comme un sillon. février 1637 15. sont joints par un chemin d'une lieue et demie environ qui traverse une plaine à niveau ondulant. cette route coupait la crête du plateau de Mont-Saint-Jean entre les deux chaussées de Genappe et de Nivelles . elle était alors chemin creux. ce qui fait que sur divers points cette route est un ravin. mais dont le piédestal renversé est encore visible aujourd'hui sur la pente du gazon à gauche de la chaussée entre la Haie-Sainte et la ferme de Mont-Saint-Jean. les pluies avaient encore raviné cette roideur. seulement. la fange compliquait la montée. La route était si étroite à l'entrée de Braine-l'Alleud qu'un passant y avait été broyé par un chariot. centre du combat. Voici l'inscription : Dom – Cy a été écrasé – par malheur – sous un chariot – Monsieur Bernard – de Brye marchand – à Bruxelles le (illisible) – febvrier 1637 – 33 – 15 .âpre et abrupt. Le long de la crête du plateau courait une sorte de fossé impossible à deviner pour un observateur lointain. comme le constate une croix de pierre debout près du cimetière qui donne le nom du mort. et la date de l'accident. On lui a pris ses deux talus pour la butte-monument. comme le constatait une autre croix de pierre dont le faîte a disparu dans les défrichements. comme aujourd'hui.

fossé au sommet de l'escarpement.Un jour de bataille. c'est-à-dire terrible. était invisible. ornière cachée dans les terres. ce chemin creux dont rien n'avertissait. – 34 – . bordant la crête de Mont-Saint-Jean.

les colonnes d'attaque désunies. à peu près annulée. Une fois la bataille engagée. Il avait raison . le matin de Waterloo. fusillée à bout portant dans les blés par Best et Pack. de sorte que la mitraille se changeait en éclaboussure. le peu d'effet des bombes tombant dans les lignes anglaises. prise entre l'infanterie et la cavalerie. l'effrayante trouée des boulets dans ces masses. nous l'avons constaté. l'aile gauche mal entamée. la muraille inattendue où s'était brisée la brigade Soye.Chapitre VIII L'empereur fait une question au guide Lacoste16 Donc. ses péripéties très diverses. quinze escadrons. l'inutilité de la démonstration de Piré sur Brainel'Alleud. l'étourderie fatale de Guilleminot n'ayant ni pétards ni sacs à poudre. la division Marcognet. malgré le comte d'Erlon. cet hercule sorti de l'école polytechnique. au lieu de les échelonner. Foy mis hors de combat. l'embourbement des batteries. était en effet admirable. l'étrange malentendu de Ney massant. le plan de bataille conçu par lui. la ténacité de la Haie-Sainte. sa batterie de sept pièces enclouée. sabrée par Ponsonby. Bauduin tué. la résistance d'Hougomont. – 35 – . Donzelot et Durutte compromis. la batterie d'écharpe brusquement démasquée sur leur flanc Bourgeois. blessé au moment où il enfonçait à coups de hache la porte de la Haie-Sainte sous le feu plongeant de la barricade anglaise barrant le coude de la route de Genappe à Bruxelles. des épaisseurs de vingtsept rangs et des fronts de deux cents hommes livrés de la sorte à la mitraille. Napoléon était content. s'y enfouissant dans le sol détrempé par les pluies et ne réussissant qu'à y faire des volcans de boue. l'aile droite anglaise mal inquiétée. le lieutenant Vieux. Fris16 Ce guide s'appelait en réalité Decoster. toute cette cavalerie. les quinze pièces sans escorte culbutées par Uxbridge dans un chemin creux. Quiot repoussé. les quatre divisions du premier corps. le prince de Saxe-Weimar tenant et gardant.

Poitiers. les quinze cents hommes tués en moins d'une heure dans le verger d'Hougomont. Elle se ralliait. ou croyait avoir pour lui. le drapeau du 45ème pris. les chiffres lui importaient peu. ce hussard noir prussien arrêté par les coureurs de la colonne volante de trois cents chasseurs battant l'estrade entre Wavre et Plancenoit. Il paraissait dire au sort : tu n'oserais pas. passant comme les nuées de la bataille devant Napoléon. et il traitait le destin d'égal à égal. Malplaquet et Ramillies vengés. les choses inquiétantes que ce prisonnier avait dites. que les commencements s'égarassent. il semble qu'on pourrait se défier de Waterloo. Leipsick et Fontainebleau. Pourtant. Wellington acculé à la forêt de Soignes et détruit. Un mystérieux froncement de sourcil devient visible au fond du ciel. se supposant hors de question. pourvu qu'ils donnassent ce total : victoire . avaient à peine troublé son regard et n'avaient point assombri cette face impériale de la certitude. le drapeau du 105ème pris. Napoléon tressaillit. tous ces incidents orageux. il ne faisait jamais chiffre à chiffre l'addition poignante du détail . L'éclair de la victoire passa dans ses yeux. les dix-huit cents hommes couchés en moins de temps encore autour de la HaieSainte. on pourrait presque dire une complicité des événements. mais se dérobait. – 36 – . il savait attendre. L'homme de Marengo raturait Azincourt. quand on a derrière soi la Bérésina. lui qui se croyait maître et possesseur de la fin . Il avait. c'était Crécy. il ne s'en alarmait point.chemont et Smohain. Napoléon était habitué à regarder la guerre fixement . équivalente à l'antique invulnérabilité. L'empereur se souleva à demi sur ses étriers. Au moment où Wellington rétrograda. c'était le terrassement définitif de l'Angleterre par la France . une connivence. le retard de Grouchy. Mi-parti lumière et ombre. Napoléon se sentait protégé dans le bien et toléré dans le mal. Il vit subitement le plateau de Mont-Saint-Jean se dégarnir et le front de l'armée anglaise disparaître.

celle de la chaussée de Genappe au-dessus de la HaieSainte. deux larges abatis d'arbres. il examinait les versants. et celle de la chaussée de Nivelles où étincelaient les bayonnettes hollandaises de la brigade Chassé. les seuls de toute l'artillerie anglaise qui vissent le fond du champ de bataille. Napoléon était un de ces génies d'où sort le tonnerre. notait les pentes. promena une dernière fois sa lunette sur tous les points du champ de bataille. Napoléon.L'empereur alors. Il se pencha et parla à demi-voix au guide Lacoste. Il songeait . se retournant brusquement. scrutait le bouquet d'arbres. il semblait compter chaque buisson. méditant la péripétie terrible. le sentier . expédia une estafette à franc étrier à Paris pour y annoncer que la bataille était gagnée. L'empereur se redressa et se recueillit. Il donna l'ordre aux cuirassiers de Milhaud d'enlever le plateau de Mont-Saint-Jean. Wellington avait reculé. l'arme au pied derrière lui. Il ne restait plus qu'à achever ce recul par un écrasement. probablement perfide. Il remarqua près de cette barricade la vieille chapelle de Saint-Nicolas peinte en blanc qui est à l'angle de la traverse vers Braine-l'Alleud. Sa garde. armée de deux canons. Le guide fit un signe de tête négatif. Il regarda avec quelque fixité les barricades anglaises des deux chaussées. Il venait de trouver son coup de foudre. – 37 – . l'observait d'en bas avec une sorte de religion. le carré de seigles.

pour les appuyer. une de leurs batteries à leur flanc. onze cent quatrevingt-dix-sept hommes. avait. s'enfonça dans le fond redoutable où tant d'hommes déjà étaient Hymne patriotique et républicain plus encore qu'impérial. Ils portaient le casque sans crins et la cuirasse de fer battu. Ney tira son épée et prit la tête. deux ailes de fer. la colline de la Belle-Alliance. Ils étaient vingt-six escadrons . d'un même mouvement et comme un seul homme. pour ainsi dire. à neuf heures. aussi célèbre que La Marseillaise pendant la période révolutionnaire. se déployer sur deux rangs entre la chaussée de Genappe et Frischemont. C'étaient des hommes géants sur des chevaux colosses. L'aide de camp Bernard leur porta l'ordre de l'empereur. Il fut chanté à nouveau en 1840. ils étaient venus. toutes les musiques chantant Veillons au salut de l'empire17. laquelle. les clairons sonnant. formée en colonne par division. colonne épaisse. les chasseurs de la garde. la division de Lefebvre-Desnouettes. Alors on vit un spectacle formidable. avec les pistolets d'arçon dans les fontes et le long sabre-épée. si savamment composée par Napoléon. descendit.Chapitre IX L'inattendu Ils étaient trois mille cinq cents. avec la précision d'un bélier de bronze qui ouvre une brèche. et ils avaient derrière eux. et prendre leur place de bataille dans cette puissante deuxième ligne. étendards et trompettes au vent. Les escadrons énormes s'ébranlèrent. Toute cette cavalerie. Ils faisaient un front d'un quart de lieue. et les lanciers de la garde. huit cent quatre-vingts lances. les cent six gendarmes d'élite. ayant à son extrémité de gauche les cuirassiers de Kellermann et à son extrémité de droite les cuirassiers de Milhaud. Le matin toute l'armée les avait admirés quand. sabres levés. l'autre à leur centre. – 38 – 17 .

mais Ney s'y retrouvait. formée en treize carrés. dans les intervalles de la mousqueterie et de l'artillerie.tombés. couchant en joue ce qui allait venir. bondissement orageux des croupes des chevaux dans le canon et la fanfare. on entendait ce piétinement colossal. de sabres. On croyait voir de loin s'allonger vers la crête du plateau deux immenses couleuvres d'acier. reparut de l'autre côté du vallon. muette. y disparut dans la fumée. ils étaient deux colonnes . Elle écoutait monter cette marée d'hommes. attendait. Bizarre coïncidence numérique. menaçants. puis. Pêle-mêle de casques. sublimes . Elle entendait le – 39 – . l'infanterie anglaise. dieux et bêtes. Il semblait que cette masse était devenue monstre et n'eût qu'une âme. Étant deux divisions. sept sur la première. horribles. à travers un nuage de mitraille crevant sur elle. montant au grand trot. ces titans à face humaine et à poitrail équestre dont le galop escalada l'Olympe. la division Wathier avait la droite. la division Delord avait la gauche. toujours compacte et serrée. immobile. les antiques hippanthropes. Elle ne voyait pas les cuirassiers et les cuirassiers ne la voyaient pas. sortant de cette ombre. de cris. à l'ombre de la batterie masquée. calme. tumulte discipliné et terrible . l'épouvantable pente de boue du plateau de Mont-SaintJean. invulnérables. six sur la seconde. Rien de semblable ne s'était vu depuis la prise de la grande redoute de la Moskowa par la grosse cavalerie . imperturbables . graves. làdessus les cuirasses. comme les écailles sur l'hydre. On les apercevait à travers une vaste fumée déchirée çà et là. vingt-six bataillons allaient recevoir ces vingt-six escadrons. Ces récits semblent d'un autre âge. Ils montaient. Quelque chose de pareil à cette vision apparaissait sans doute dans les vieilles épopées orphiques racontant les hommes-chevaux. Chaque escadron ondulait et se gonflait comme un anneau du polype. la crosse à l'épaule. Murat y manquait. Cela traversa la bataille comme un prodige. deux bataillons par carré. et sur deux lignes. Derrière la crête du plateau.

la tête de colonne des cuirassiers se cabra avec une clameur effroyable. et les trompettes. une fosse. Une tradition locale. Il y eut un silence redoutable. Tout à coup. qui exagère évidemment. les chevaux se dressaient. et le troisième y poussa le second . cavaliers et chevaux y roulèrent pêle-mêle se broyant les uns sur les autres. Parvenus au point culminant de la crête. la force acquise pour écraser les Anglais écrasa les Français. on marcha dessus et le reste passa. à la gauche des Anglais. inattendu. et les étendards. L'instant fut épouvantable. toute la colonne n'était plus qu'un projectile. à pic sous les pieds des chevaux. et les casques. glissaient les quatre pieds en l'air.grossissement du bruit des trois mille chevaux. dit que deux mille chevaux et quinze cents hommes furent ensevelis dans le chemin creux d'Ohain. pilant et bouleversant les cavaliers. profond de deux toises entre son double talus . une longue file de bras levés brandissant des sabres apparut audessus de la crête. effrénés. C'était le chemin creux d'Ohain. et. ne faisant qu'une chair dans ce gouffre. Le ravin était là. chose tragique. aucun moyen de reculer. quand cette fosse fut pleine d'hommes vivants. béant. le ravin inexorable ne pouvait se rendre que comblé. le second rang y poussa le premier. tout à leur furie et à leur course d'extermination sur les carrés et les canons. tombaient sur la croupe. à notre droite. les cuirassiers venaient d'apercevoir entre eux et les Anglais un fossé. le frappement alternatif et symétrique des sabots au grand trot. puis. et ce fut comme l'entrée d'un tremblement de terre. Presque un tiers de la brigade Dubois croula dans cet abîme. et une sorte de grand souffle farouche. Ceci commença la perte de la bataille. et trois mille têtes à moustaches grises criant : vive l'empereur ! toute cette cavalerie déboucha sur le plateau. Ce chiffre vraisemblablement comprend – 40 – . subitement. le froissement des cuirasses. le cliquetis des sabres. se rejetaient en arrière.

le monde montant au cerveau d'un homme. où Napoléon n'avait plus de place. Napoléon. Ces pléthores de toute la vitalité humaine concentrée dans une seule tête. une question au guide Lacoste. avant d'ordonner cette charge des cuirassiers de Milhaud. qui. D'autres fatalités encore devaient surgir. L'excessive pesanteur de cet homme dans la destinée humaine troublait l'équilibre. si funestement éprouvée. une heure auparavant. ceci n'était plus dans la loi du dix-neuvième siècle. Averti pourtant et mis en éveil par la petite chapelle blanche qui en marque l'angle sur la chaussée de Nivelles. chargeant à part. probablement sur l'éventualité d'un obstacle.tous les autres cadavres qu'on jeta dans ce ravin le lendemain du combat. Cet individu comptait à lui seul plus que le groupe universel. avait enlevé le drapeau du bataillon de Lunebourg. Pourquoi ? À cause de Wellington ? à cause de Blücher ? Non. mais n'avait pu voir ce chemin creux qui ne faisait pas même une ride à la surface du plateau. Il était temps que cet homme vaste tombât. Était-il possible que Napoléon gagnât cette bataille ? Nous répondons non. On pourrait presque dire que de ce signe de tête d'un paysan est sortie la catastrophe de Napoléon. Le guide avait répondu non. il avait fait. Notons en passant que c'était cette brigade Dubois. La mauvaise volonté des événements s'était annoncée de longue date. cela serait mortel à la civilisation si cela durait. Bonaparte vainqueur à Waterloo. Le – 41 – . avait scruté le terrain. À cause de Dieu. Une autre série de faits se préparait.

se plaignaient. Il y a. quand la terre souffre d'une surcharge. Waterloo n'est point une bataille . que l'abîme entend. les mères en larmes. Il gênait Dieu. Napoléon avait été dénoncé dans l'infini.moment était venu pour l'incorruptible équité suprême d'aviser. Le sang qui fume. d'où dépendent les gravitations régulières dans l'ordre moral comme dans l'ordre matériel. Probablement les principes et les éléments. c'est le changement de front de l'univers. de mystérieux gémissements de l'ombre. et sa chute était décidée. ce sont des plaidoyers redoutables. – 42 – . le trop-plein des cimetières.

que Ney avait fait obliquer à gauche. comme s'il pressentait l'embûche. diminués de nombre. sabre aux dents. ne bougèrent pas. Cette froide infanterie demeura impassible. telle fut l'attaque. genou en terre. Alors ce fut effrayant. Soixante canons et les treize carrés foudroyèrent les cuirassiers à bout portant. pistolets au poing. Toutes les faces des carrés anglais furent attaquées à la fois. Toute l'artillerie volante anglaise était rentrée au galop dans les carrés. la batterie s'était démasquée. La colonne Wathier seule avait souffert du désastre . mais non découragés. L'intrépide général Delord fit le salut militaire à la batterie anglaise. Les cuirassiers n'eurent pas même un temps d'arrêt. éperdument assaillis. Ventre à terre. était arrivée entière. brides lâchées. Les cuirassiers se ruèrent sur les carrés anglais. et où toute cette chair se fait granit. Les bataillons anglais. grandissent de cœur. C'étaient de ces hommes qui. recevait les – 43 – .Chapitre X Le plateau de Mont Saint-Jean En même temps que le ravin. Le désastre du chemin creux les avait décimés. la colonne Delord. Un tournoiement frénétique les enveloppa. Le premier rang. Il y a des moments dans les batailles où l'âme durcit l'homme jusqu'à changer le soldat en statue.

pendant qu'on s'exterminait autour de lui. rongés par cette cavalerie forcenée. la lave combattait la foudre. Les carrés. Inépuisables en mitraille. Ces Écossais mouraient en pensant au Ben Lothian. Les cuirassiers. baissant dans une inattention profonde son œil mélancolique plein du reflet des forêts et des lacs. assis sur un tambour. son pibroch sous le bras. mais ils se multipliaient. gigantesques. Le carré extrême de droite. se rétrécissaient sans broncher. Wellington le vit. laissait passer une éruption de mitraille et se refermait. et songea à sa cavalerie. Il était formé du 75ème régiment de highlanders. La figure de ce combat était monstrueuse. De là une difformité de blessures qu'on n'a pas vue peut-être ailleurs. étant en l'air. abattant le pibroch et le bras qui le portait. Les boulets faisaient des trouées dans les cuirassiers. eût songé à son infanterie. Cependant quelques bataillons hanovriens plièrent. fut presque anéanti dès les premiers chocs. les cuirassiers faisaient des brèches dans les carrés. en ce moment-là même. comme les Grecs en se souvenant d'Argos. sautaient par-dessus les bayonnettes et tombaient. ces cuirassiers n'étaient plus une cavalerie. au milieu de ces quatre murs vivants. Cet oubli fut sa grande faute fatale. Ces carrés n'étaient plus des bataillons. – 44 – .cuirassiers sur les bayonnettes. Si Napoléon. avaient là contre eux presque toute l'armée anglaise. fit cesser le chant en tuant le chanteur. c'étaient des cratères . Les bayonnettes s'enfonçaient dans les ventres de ces centaures. enjambaient les rangs. amoindris par la catastrophe du ravin. Le joueur de cornemuse au centre. Le sabre d'un cuirassier. jouait les airs de la montagne. Des files d'hommes disparaissaient broyées sous les chevaux. c'était une tempête. relativement peu nombreux. Leurs grands chevaux se cabraient. ils faisaient explosion au milieu des assaillants. il eût gagné la bataille. Chaque carré était un volcan attaqué par un nuage . le front du carré s'ouvrait. chaque homme valant dix. le second rang les fusillait . derrière le second rang les canonniers chargeaient les pièces. le plus exposé de tous. Les cuirassiers répondaient par l'écrasement.

Fuller. assaillants. les cuirassiers n'eussent culbuté le centre et décidé la victoire. La moitié des cuirassiers resta sur le plateau. il ne fallait pas moins que de tels Anglais. toute cette cohue formidable se colletait sans que l'un lâchât l'autre. est dans la collection dite musée de Waterloo. trouée à l'omoplate gauche d'un biscayen. s'ils n'eussent été affaiblis dans leur premier choc par le désastre du chemin creux. ils avaient derrière eux la batterie toujours tonnante. ou. Le plateau de Mont-Saint-Jean fut pris. pour mieux dire. un ouragan d'épées éclairs. La bravoure devint inexprimable. Somerset avait à sa droite Dornberg avec les chevaulégers allemands. Les cuirassiers quittaient la cavalerie pour retourner à l'infanterie. Ney accourut avec les lanciers et les chasseurs de LefebvreDesnouettes. Les carrés tenaient toujours. Que leur importait ? ils étaient tourbillon. derrière eux Somerset . Ney eut quatre chevaux tués sous lui. un vertigineux emportement d'âmes et de courages. ce fut une ombre. une furie. tomba mort. pris encore. repris. Somerset. En outre. c'étaient les quatorze cents dragons-gardes. Cette lutte dura deux heures. Cette cavalerie extraordinaire pétrifia Clin- – 45 – . Il y eut douze assauts. Il fallait cela pour que ces hommes fussent blessés dans le dos. par l'infanterie et par la cavalerie. Ce ne fut plus une mêlée. et à sa gauche Trip avec les carabiniers belges . L'armée anglaise en fut profondément ébranlée. Une de leurs cuirasses. en avant et en arrière. La cavalerie anglaise était sur leur dos. Devant eux les carrés. les cuirassiers. Nul doute que. se sentirent assaillis. leur lieutenant-colonel. durent faire face de tous les côtés. attaqués en flanc et en tête.Tout à coup les cuirassiers. Pour de tels Français. En un instant les quatorze cents dragons-gardes ne furent plus que huit cents .

Wellington avait le village et la plaine culminante . Wellington se sentait pencher. chacun de leur côté. c'est que. de La Hulpe et de Bruxelles. Ce qui est certain. Lequel des deux tombera le premier ? La lutte du plateau continuait.ton qui avait vu Talavera et Badajoz. Il avait alors dix-huit ans. aux trois quarts vaincu. Les cuirassiers n'avaient point réussi. que trois cuirassiers et trois chasseurs de la garde allèrent porter à l'empereur devant la ferme de la Belle-Alliance. personne ne l'avait. Jusqu'où sont allés les cuirassiers ? personne ne saurait le dire. Wellington. Il disait à demi-voix : sublime 18 ! Les cuirassiers anéantirent sept carrés sur treize. le lendemain de la bataille. – 46 – . et enlevèrent aux régiments anglais six drapeaux. Tout le monde ayant le plateau. prirent ou enclouèrent soixante pièces de canon. Cette étrange bataille était comme un duel entre deux blessés acharnés qui. La crise était proche. Ce cavalier avait percé les lignes anglaises. en ce sens que le centre n'était pas enfoncé. Ney 18 Splendid ! (mot textuel). un cuirassier et son cheval furent trouvés morts dans la charpente de la bascule du pesage des voitures à Mont-Saint-Jean. tout en combattant et en se résistant toujours. admirait héroïquement. et en somme il restait pour la plus grande part aux Anglais. Il se nomme Dehaze. de Genappe. perdent tout leur sang. au point même où s'entrecoupent et se rencontrent les quatre routes de Nivelles. Un des hommes qui ont relevé ce cadavre vit encore à Mont-Saint-Jean. La situation de Wellington avait empiré.

mêlés en Espagne à nos rangs. Lord Uxbridge. vainqueur en Espagne de Joseph et du général Hugo. les intrépides Belges de la brigade Van Kluze jonchaient les seigles le long de la route de Nivelles . Dnop. applaudissait l'entrée des Alliés à Paris tandis que son père défendait Thionville contre eux. en 1815. répondait Wellington. combattaient Napoléon. mais V. était presque détruite . – 47 – . Hugo lui-même. en 1814 et en 1815. Lhéritier. – Il n'y en a pas. du côté des Français. il ne restait presque rien de ces grenadiers hollandais19 qui. et dont l'avancée avait jeté sur la route du retour en France. Delord. Mais l'affaiblissement des Anglais paraissait irrémédiable. L'hémorragie de cette armée était horrible. Ney demandait de l'infanterie à Napoléon. combattaient Wellington. la division Alten. rapprochement singulier qui peint l'épuisement des deux armées. à l'aile gauche. Si. en 1811. qui le lendemain fit enterrer sa jambe. Colbert. du côté des Anglais. réclamait du renfort. Kempt. et Napoléon s'écriait : De l'infanterie ! où veut-il que j'en prenne ? Veut-il que j'en fasse ? Pourtant l'armée anglaise était la plus malade. d'anciens comptes avec Wellington. avec les autres familles françaises.n'avait que la crête et la pente. Travers et Blancard étaient hors de combat. Les grenadiers ont changé de camp . dans cette lutte des cuirassiers. avait le genou fracassé. ralliés aux Anglais. La perte en officiers était considérable. Quelques hommes autour d'un drapeau marquaient la place d'un régiment. et qui. Hugo règle ici. déjà si maltraitée à la Haie-Sainte. Des deux côtés on semblait enraciné dans ce sol funèbre. Alten était bles19 Souvenir d'enfance : des grenadiers hollandais faisaient partie de l'escorte où la voiture de Mme Hugo avait pris place pour traverser l'Espagne et ce sont eux qui remirent sur la route sa voiture à-demi versée au bord d'un précipice. tel bataillon n'était plus commandé que par un capitaine ou par un lieutenant . Mme Hugo et ses deux cadets. équitablement. qu'il se fasse tuer ! – Presque à la même minute. Les poussées furieuses de ces grands escadrons à cuirasses de fer et à poitrines d'acier avaient broyé l'infanterie.

voyant les Français gagner du terrain et s'approcher de la forêt. Cette panique fut telle qu'elle gagna le prince de Condé à Malines et Louis XVIII à Gand. – 48 – . un encombrement de fuyards. le commissaire espagnol Alava. Le duc-de-fer demeurait calme. le premier bataillon du 30ème d'infanterie avait perdu vingt-quatre officiers et cent douze soldats . sur une longueur de près de deux lieues dans la direction de Bruxelles. ou la nuit ! Ce fut vers ce moment-là qu'une ligne lointaine de bayonnettes étincela sur les hauteurs du côté de Frischemont. Ici est la péripétie de ce drame géant. au dire des témoins qui existent encore. Barne était blessé. croyaient le duc perdu. et on l'entendit murmurer ce mot sombre : Blücher. s'y précipitaient . Ompteda était tué. les Hollandais. criaient : alarme ! De Vert-Coucou jusqu'à Grœnendael. Ces faits sont avoués par Siborne . dix-huit officiers morts. les fourgons pleins de blessés. ayant à sa tête son colonel Hacke. Delancey était tué. À cinq heures. Nombre de batteries gisaient démontées. tout l'état-major de Wellington était décimé. À l'exception de la faible réserve échelonnée derrière l'ambulance établie dans la ferme de Mont-Saint-Jean et des brigades Vivian et Vandeleur qui flanquaient l'aile gauche. présents à la bataille dans l'état-major anglais. les prolonges. sabrés par la cavalerie française. Les hussards hanovriens de Cumberland. il y avait. quatre capitaines et trois enseignes . semant la déroute jusqu'à Bruxelles.sé. va jusqu'à dire que l'armée anglo-hollandaise était réduite à trentequatre mille hommes. Van Merlen était tué. Wellington tira sa montre. mais ses lèvres avaient blêmi. un régiment tout entier. quatre cent cinquante soldats tués. et Pringle. Les charrois. Wellington n'avait plus de cavalerie. et l'Angleterre avait le pire partage dans ce sanglant équilibre. exagérant le désastre. les bagages. Le 2ème régiment des gardes à pied avait perdu cinq lieutenantscolonels. le 79ème montagnards avait vingt-quatre officiers blessés. Le commissaire autrichien Vincent. avaient tourné bride devant la mêlée et étaient en fuite dans la forêt de Soignes. qui devait plus tard être jugé et cassé.

il avait fallu passer la Dyle sur l'étroit pont de Wavre . Par tout autre chemin qu'au-dessous de Plancenoit. avaient dû attendre que l'incendie fût éteint. « la bataille était perdue ». lui eût conseillé de déboucher de la forêt au-dessus de Frischemont plutôt qu'au dessous de Plancenoit. bon guide à Bülow On connaît la poignante méprise de Napoléon : Grouchy espéré. Or. V. une heure de retard. il dit : Grouchy ! – c'était Blücher. Si le petit pâtre. Il était temps.Chapitre XI Mauvais guide à Napoléon. et Bülow n'arrivait pas. Blücher survenant20. En outre. la rue menant au pont avait été incendiée par les Français . la forme du dix-neuvième siècle eût peut-être été différente. on le voit. La destinée a de ces tournants . la mort au lieu de la vie. Il avait du reste été fort retardé. et Blücher n'aurait plus trouvé Wellington debout . les caissons et les fourgons de l'artillerie. on s'attendait au trône du monde . qui servait de guide à Bülow. lieutenant de Blücher. Il avait bivouaqué à Dion-le-Mont et était parti dès l'aube. Les ornières venaient au moyeu des canons. l'armée prussienne aboutissait à un ravin infranchissable à l'artillerie. » – 49 – 20 . joyeux. Il était midi que l'avant-garde de Bülow n'avait pu encore atteindre Chapelle-Saint-Lambert. Hugo retrouve ici les accents de L'Expiation (Châtiments. Mais les chemins étaient impraticables et ses divisions s'étaient embourbées. 8) : « Soudain. que Bülow arrivât. on aperçoit Sainte-Hélène. ne pouvant passer entre deux rangs de maisons en feu. c'est le général prussien Muffling qui le déclare. Napoléon eût gagné la bataille de Waterloo.

Tels sont ces immenses hasards. et les boulets prussiens commençaient à pleuvoir jusque dans les rangs de la garde en réserve derrière Napoléon. Son avant-garde était très faible. sire. L'empereur avait détaché en reconnaissance vers ce point obscur la division de cavalerie légère de Domon. commencée deux heures plus tôt. La plupart avaient dit : Ce sont des arbres. La vérité est que le nuage ne remuait pas. les divisions Losthin. Toutes les lunettes de l'état-major avaient étudié « le nuage » signalé par l'empereur. la cavalerie du prince Guillaume de Prusse débouchait du bois de Paris. » Peu après. le premier. Évidemment Grouchy. – Cependant cela restait immobile dans la brume. Plancenoit était en flammes. Il devait attendre le gros du corps d'armée. que voyez-vous vers Chapelle-Saint-Lambert ? – Le maréchal braquant sa lunette avait répondu : – Quatre ou cinq mille hommes.L'action. avec sa longue-vue. eût été finie à quatre heures. proportionnés à un infini qui nous échappe. Hiller. et Blücher serait tombé sur la bataille gagnée par Napoléon. Dès midi. voyant le péril de Wellington. Bülow en effet n'avait pas bougé. Hacke et Ryssel se déployaient devant le corps de Lobau. Puis il avait demandé au duc de Dalmatie : – Soult. et il avait l'ordre de se concentrer avant d'entrer en ligne . Quelques-uns avaient dit : Ce sont des colonnes qui font halte. mais à cinq heures. et ne pouvait rien. l'empereur. Il avait dit : – Je vois là-bas un nuage qui me paraît être des troupes. – 50 – . Blücher ordonna à Bülow d'attaquer et dit ce mot remarquable : « Il faut donner de l'air à l'armée anglaise. avait aperçu à l'extrême horizon quelque chose qui avait fixé son attention.

la mitraille anglaise et la mitraille prussienne s'entr'aidant. Marcognet balayé du plateau d'Ohain. elle cria : vive l'empereur ! L'histoire n'a rien de plus émouvant que cette agonie éclatant en acclamations. On l'avait vu se lever à Austerlitz. toute la ligne anglaise reprenant l'offensive et poussée en avant. Michel. Pirch Ier survenant avec Bülow. la gigantesque trouée faite dans l'armée française. la cavalerie de Zieten menée par Blücher en personne. la garde entrant en ligne sous cet épouvantable écroulement. l'extermination. se leva.Chapitre XII La garde On sait le reste : l'irruption d'une troisième armée. dans la brume de cette mêlée. Mallet. quatre-vingt-six bouches à feu tonnant tout à coup. alignés. Poret de Morvan. l'ennemi sentit le respect de la France . Comme elle sentait qu'elle allait mourir. mais Wellington cria : Debout. et visez juste ! le régiment rouge des gardes anglaises. symétriques. tranquilles. Durutte délogé de Papelotte. et ceux qui étaient vainqueurs. reculèrent . le désastre en flanc. une nuée de – 51 – . était commandé par un général. en ce moment-là même. le désastre de front. une nouvelle bataille se précipitant à la nuit tombante sur nos régiments démantelés. s'estimant vaincus. les Français refoulés. couché derrière les haies. étaient là. à travers les ormes de la route de Nivelles. Tout à coup. Chaque bataillon de la garde. pour ce dénouement. gardes. Harlet. Friant. superbes. la bataille disloquée. Roguet. la grande rougeur sinistre du soleil qui se couchait. Donzelot et Quiot reculant. il était huit heures du soir. on crut voir vingt victoires entrer sur le champ de bataille. les nuages de l'horizon s'écartèrent et laissèrent passer. Lobau pris en écharpe. Quand les hauts bonnets des grenadiers de la garde avec la large plaque à l'aigle apparurent. ailes déployées. Le ciel avait été couvert toute la journée.

mitraille cribla le drapeau tricolore frissonnant autour de nos aigles, tous se ruèrent, et le suprême carnage commença. La garde impériale sentit dans l'ombre l'armée lâchant pied autour d'elle, et le vaste ébranlement de la déroute, elle entendit le sauve-quipeut ! qui avait remplacé le vive l'empereur ! et, avec la fuite derrière elle, elle continua d'avancer, de plus en plus foudroyée et mourant davantage à chaque pas qu'elle faisait. Il n'y eut point d'hésitants ni de timides. Le soldat dans cette troupe était aussi héros que le général. Pas un homme ne manqua au suicide. Ney, éperdu, grand de toute la hauteur de la mort acceptée, s'offrait à tous les coups dans cette tourmente. Il eut là son cinquième cheval tué sous lui. En sueur, la flamme aux yeux, l'écume aux lèvres, l'uniforme déboutonné, une de ses épaulettes à demi coupée par le coup de sabre d'un horse-guard, sa plaque de grand-aigle bosselée par une balle, sanglant, fangeux, magnifique, une épée cassée à la main, il disait : Venez voir comment meurt un maréchal de France sur le champ de bataille ! Mais en vain ; il ne mourut pas. Il était hagard et indigné. Il jetait à Drouet d'Erlon cette question : Est-ce que tu ne te fais pas tuer, toi ? Il criait au milieu de toute cette artillerie écrasant une poignée d'hommes : – Il n'y a donc rien pour moi ! Oh ! je voudrais que tous ces boulets anglais m'entrassent dans le ventre ! Tu étais réservé à des balles françaises, infortuné !

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Chapitre XIII La catastrophe
La déroute derrière la garde fut lugubre. L'armée plia brusquement de tous les côtés à la fois, de Hougomont, de la Haie-Sainte, de Papelotte, de Plancenoit. Le cri Trahison ! fut suivi du cri Sauve-qui-peut ! Une armée qui se débande, c'est un dégel. Tout fléchit, se fêle, craque, flotte, roule, tombe, se heurte, se hâte, se précipite. Désagrégation inouïe. Ney emprunte un cheval, saute dessus, et, sans chapeau, sans cravate, sans épée, se met en travers de la chaussée de Bruxelles, arrêtant à la fois les Anglais et les Français. Il tâche de retenir l'armée, il la rappelle, il l'insulte, il se cramponne à la déroute. Il est débordé. Les soldats le fuient, en criant : Vive le maréchal Ney ! Deux régiments de Durutte vont et viennent effarés et comme ballottés entre le sabre des uhlans et la fusillade des brigades de Kempt, de Best, de Pack et de Rylandt ; la pire des mêlées, c'est la déroute, les amis s'entre-tuent pour fuir ; les escadrons et les bataillons se brisent et se dispersent les uns contre les autres, énorme écume de la bataille. Lobau à une extrémité comme Reille à l'autre sont roulés dans le flot. En vain Napoléon fait des murailles avec ce qui lui reste de la garde ; en vain il dépense à un dernier effort ses escadrons de service. Quiot recule devant Vivian, Kellermann devant Vandeleur, Lobau devant Bülow, Morand devant Pirch, Domon et Subervic devant le prince Guillaume de Prusse. Guyot, qui a mené à la charge les escadrons de l'empereur, tombe sous les pieds des dragons anglais. Napoléon court au galop le long des fuyards, les harangue, presse, menace, supplie. Toutes ces bouches qui criaient le matin vive l'empereur, restent béantes ; c'est à peine si on le connaît. La cavalerie prussienne, fraîche venue, s'élance, vole, sabre, taille, hache, tue, extermine. Les attelages se ruent, les canons se sauvent ; les soldats du train détellent les caissons et en prennent les chevaux pour s'échapper ; des fourgons culbutés les quatre roues en l'air entravent la route et sont des occasions de massacre. On s'écrase, on se foule, on marche sur les morts et sur les vivants. Les bras sont éperdus. Une multi– 53 –

tude vertigineuse emplit les routes, les sentiers, les ponts, les plaines, les collines, les vallées, les bois, encombrés par cette évasion de quarante mille hommes. Cris, désespoir, sacs et fusils jetés dans les seigles, passages frayés à coups d'épée, plus de camarades, plus d'officiers, plus de généraux, une inexprimable épouvante. Zieten sabrant la France à son aise. Les lions devenus chevreuils. Telle fut cette fuite. À Genappe, on essaya de se retourner, de faire front, d'enrayer. Lobau rallia trois cents hommes. On barricada l'entrée du village ; mais à la première volée de la mitraille prussienne, tout se remit à fuir, et Lobau fut pris. On voit encore aujourd'hui cette volée de mitraille empreinte sur le vieux pignon d'une masure en brique à droite de la route, quelques minutes avant d'entrer à Genappe. Les Prussiens s'élancèrent dans Genappe, furieux sans doute d'être si peu vainqueurs. La poursuite fut monstrueuse. Blücher ordonna l'extermination. Roguet avait donné ce lugubre exemple de menacer de mort tout grenadier français qui lui amènerait un prisonnier prussien. Blücher dépassa Roguet. Le général de la jeune garde, Ducesme, acculé sur la porte d'une auberge de Genappe, rendit son épée à un hussard de la mort qui prit l'épée et tua le prisonnier. La victoire s'acheva par l'assassinat des vaincus. Punissons, puisque nous sommes l'histoire : le vieux Blücher se déshonora. Cette férocité mit le comble au désastre. La déroute désespérée traversa Genappe, traversa les Quatre-Bras, traversa Gosselies, traversa Frasnes, traversa Charleroi, traversa Thuin, et ne s'arrêta qu'à la frontière. Hélas ! et qui donc fuyait de la sorte ? la grande armée. Ce vertige, cette terreur, cette chute en ruine de la plus haute bravoure qui ait jamais étonné l'histoire, est-ce que cela est sans cause ? Non. L'ombre d'une droite énorme se projette sur Waterloo. C'est la journée du destin. La force au-dessus de l'homme a donné ce jour-là. De là le pli épouvanté des têtes ; de là toutes ces grandes âmes rendant leur épée. Ceux qui avaient vaincu l'Europe sont tombés terrassés, n'ayant plus rien à dire ni à faire, sentant

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dans l'ombre une présence terrible. Hoc erat in fatis21. Ce jour-là, la perspective du genre humain a changé. Waterloo, c'est le gond du dix-neuvième siècle. La disparition du grand homme était nécessaire à l'avènement du grand siècle. Quelqu'un à qui on ne réplique pas s'en est chargé. La panique des héros s'explique. Dans la bataille de Waterloo, il y a plus du nuage, il y a du météore. Dieu a passé. À la nuit tombante, dans un champ près de Genappe, Bernard et Bertrand saisirent par un pan de sa redingote et arrêtèrent un homme hagard, pensif, sinistre, qui, entraîné jusque-là par le courant de la déroute, venait de mettre pied à terre, avait passé sous son bras la bride de son cheval, et, l'œil égaré, s'en retournait seul vers Waterloo. C'était Napoléon essayant encore d'aller en avant, immense somnambule de ce rêve écroulé.

« Tel était le destin » : parodie du « Hoc erat in votis » : « C'est ce que je souhaitais », d'Horace (Satires, II, 6, 1). Transposition pertinente, car le destin est par définition ce qui contrecarre nos projets. – 55 –

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Chapitre XIV Le dernier carré
Quelques carrés de la garde, immobiles dans le ruissellement de la déroute comme des rochers dans de l'eau qui coule, tinrent jusqu'à la nuit. La nuit venant, la mort aussi, ils attendirent cette ombre double, et, inébranlables, s'en laissèrent envelopper. Chaque régiment, isolé des autres et n'ayant plus de lien avec l'armée rompue de toutes parts, mourait pour son compte. Ils avaient pris position, pour faire cette dernière action, les uns sur les hauteurs de Rossomme, les autres dans la plaine de Mont-Saint-Jean. Là, abandonnés, vaincus, terribles, ces carrés sombres agonisaient formidablement. Ulm, Wagram, Iéna, Friedland, mouraient en eux. Au crépuscule, vers neuf heures du soir, au bas du plateau de Mont-Saint-Jean, il en restait un. Dans ce vallon funeste, au pied de cette pente gravie par les cuirassiers, inondée maintenant par les masses anglaises, sous les feux convergents de l'artillerie ennemie victorieuse, sous une effroyable densité de projectiles, ce carré luttait. Il était commandé par un officier obscur nommé Cambronne. À chaque décharge, le carré diminuait, et ripostait. Il répliquait à la mitraille par la fusillade, rétrécissant continuellement ses quatre murs. De loin les fuyards s'arrêtaient par moment, essoufflés, écoutant dans les ténèbres ce sombre tonnerre décroissant. Quand cette légion ne fut plus qu'une poignée, quand leur drapeau ne fut plus qu'une loque, quand leurs fusils épuisés de balles ne furent plus que des bâtons, quand le tas de cadavres fut plus grand que le groupe vivant, il y eut parmi les vainqueurs une sorte de terreur sacrée autour de ces mourants sublimes, et l'artillerie anglaise, reprenant haleine, fit silence. Ce fut une espèce de répit. Ces combattants avaient autour d'eux comme un fourmillement de spectres, des silhouettes d'hommes à cheval, le profil noir des canons, le ciel blanc aperçu à travers les roues et les affûts ; la colossale tête de mort que les héros entrevoient toujours
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dans la fumée au fond de la bataille, s'avançait sur eux et les regardait. Ils purent entendre dans l'ombre crépusculaire qu'on chargeait les pièces, les mèches allumées pareilles à des yeux de tigre dans la nuit firent un cercle autour de leurs têtes, tous les boute-feu des batteries anglaises s'approchèrent des canons, et alors, ému, tenant la minute suprême suspendue au-dessus de ces hommes, un général anglais, Colville selon les uns, Maitland selon les autres, leur cria : Braves Français, rendez-vous ! Cambronne répondit : Merde 22 !

On sait que Lamartine, dans son Cours familier de littérature, vit dans le « mot » de Cambronne pure « démagogie grammaticale ». Hugo répondit à Lamartine, aux critiques et aux historiens qui contestaient l'authenticité de cet « excrément » : « Il entrait de droit dans mon livre. C'est le misérable des mots. » – 57 –

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Chapitre XV Cambronne
Le lecteur français voulant être respecté, le plus beau mot peut-être qu'un Français ait jamais dit ne peut lui être répété. Défense de déposer du sublime dans l'histoire23. À nos risques et périls, nous enfreignons cette défense. Donc, parmi tous ces géants, il y eut un titan, Cambronne. Dire ce mot, et mourir ensuite. Quoi de plus grand ! car c'est mourir que de le vouloir, et ce n'est pas la faute de cet homme, si, mitraillé, il a survécu. L'homme qui a gagné la bataille de Waterloo, ce n'est pas Napoléon en déroute, ce n'est pas Wellington pliant à quatre heures, désespéré à cinq, ce n'est pas Blücher qui ne s'est point battu ; l'homme qui a gagné la bataille de Waterloo, c'est Cambronne. Foudroyer d'un tel mot le tonnerre qui vous tue, c'est vaincre.
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William Shakespeare justifiera longuement ce droit au shocking en des termes très proches : « Défense de hanter le cabaret du sublime. […] Un curieux genre pudibond tend à prévaloir ; nous rougissons de la façon grossière dont les grenadiers se font tuer ; la rhétorique a pour les héros des feuilles de vigne qu'on appelle périphrases ; il est convenu que le bivouac parle comme le couvent, […]. […] un vétéran baisse les yeux au souvenir de Waterloo, on donne la croix d'honneur à ces yeux baissés ; de certains mots qui sont dans l'histoire n'ont pas droit à l'histoire, et il est bien entendu, par exemple, que le gendarme qui tira un coup de pistolet sur Robespierre à l'Hôtel de Ville se nommait La-garde-meurt-et-ne-se-rend-pas. » (II. 2, 4.) On voit que Hugo ne pardonnait pas à Lamartine d'avoir les pudeurs d'une Mlle Gillenormand aînée. – 58 –

Faire cette réponse à la catastrophe, dire cela au destin, donner cette base au lion futur, jeter cette réplique à la pluie de la nuit, au mur traître de Hougomont, au chemin creux d'Ohain, au retard de Grouchy, à l'arrivée de Blücher, être l'ironie dans le sépulcre, faire en sorte de rester debout après qu'on sera tombé, noyer dans deux syllabes la coalition européenne, offrir aux rois ces latrines déjà connues des césars, faire du dernier des mots le premier en y mêlant l'éclair de la France, clore insolemment Waterloo par le mardi gras, compléter Léonidas par Rabelais, résumer cette victoire dans une parole suprême impossible à prononcer, perdre le terrain et garder l'histoire, après ce carnage avoir pour soi les rieurs, c'est immense. C'est l'insulte à la foudre. Cela atteint la grandeur eschylienne. Le mot de Cambronne fait l'effet d'une fracture. C'est la fracture d'une poitrine par le dédain ; c'est le trop plein de l'agonie qui fait explosion. Qui a vaincu ? Est-ce Wellington ? Non. Sans Blücher il était perdu. Est-ce Blücher ? Non. Si Wellington n'eût pas commencé, Blücher n'aurait pu finir. Ce Cambronne, ce passant de la dernière heure, ce soldat ignoré, cet infiniment petit de la guerre, sent qu'il y a là un mensonge, un mensonge dans une catastrophe, redoublement poignant, et, au moment où il en éclate de rage, on lui offre cette dérision, la vie ! Comment ne pas bondir ? Ils sont là, tous les rois de l'Europe, les généraux heureux, les Jupiters tonnants, ils ont cent mille soldats victorieux, et derrière les cent mille, un million, leurs canons, mèche allumée, sont béants, ils ont sous leurs talons la garde impériale et la grande armée, ils viennent d'écraser Napoléon, et il ne reste plus que Cambronne ; il n'y a plus pour protester que ce ver de terre. Il protestera. Alors il cherche un mot comme on cherche une épée. Il lui vient de l'écume, et cette écume, c'est le mot. Devant cette victoire prodigieuse et médiocre, devant cette victoire sans victorieux, ce désespéré se redresse ; il en subit l'énormité, mais il en constate le néant ; et il fait plus que cracher sur elle ; et sous l'accablement du nombre, de la force et de la matière, il trouve à
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l'âme une expression, l'excrément. Nous le répétons. Dire cela, faire cela, trouver cela, c'est être le vainqueur. L'esprit des grands jours entra dans cet homme inconnu à cette minute fatale. Cambronne trouve le mot de Waterloo comme Rouget de l'Isle trouve la Marseillaise, par visitation du souffle d'en haut. Un effluve de l'ouragan divin se détache et vient passer à travers ces hommes, et ils tressaillent, et l'un chante le chant suprême et l'autre pousse le cri terrible. Cette parole du dédain titanique, Cambronne ne la jette pas seulement à l'Europe au nom de l'empire, ce serait peu ; il la jette au passé au nom de la révolution. On l'entend, et l'on reconnaît dans Cambronne la vieille âme des géants. Il semble que c'est Danton qui parle ou Kléber qui rugit. Au mot de Cambronne, la voix anglaise répondit : feu ! les batteries flamboyèrent, la colline trembla, de toutes ces bouches d'airain sortit un dernier vomissement de mitraille, épouvantable, une vaste fumée, vaguement blanchie du lever de la lune, roula, et quand la fumée se dissipa, il n'y avait plus rien. Ce reste formidable était anéanti ; la garde était morte. Les quatre murs de la redoute vivante gisaient, à peine distinguait-on çà et là un tressaillement parmi les cadavres ; et c'est ainsi que les légions françaises, plus grandes que les légions romaines, expirèrent à MontSaint-Jean sur la terre mouillée de pluie et de sang, dans les blés sombres, à l'endroit où passe maintenant, à quatre heures du matin, en sifflant et en fouettant gaîment son cheval, Joseph, qui fait le service de la malle-poste de Nivelles.

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Chapitre XVI Quot libras in duce ?24
La bataille de Waterloo est une énigme. Elle est aussi obscure pour ceux qui l'ont gagnée que pour celui qui l'a perdue. Pour Napoléon, c'est une panique 25. Blücher n'y voit que du feu ; Wellington n'y comprend rien. Voyez les rapports. Les bulletins sont confus, les commentaires sont embrouillés. Ceux-ci balbutient, ceux-là bégayent. Jomini partage la bataille de Waterloo en quatre moments ; Muffling la coupe en trois péripéties ; Charras, quoique sur quelques points nous ayons une autre appréciation que lui, a seul saisi de son fier coup d'œil les linéaments caractéristiques de cette catastrophe du génie humain aux prises avec le hasard divin. Tous les autres historiens ont un certain éblouissement, et dans cet éblouissement ils tâtonnent. Journée fulgurante, en effet, écroulement de la monarchie militaire qui, à la grande stupeur des rois, a entraîné tous les royaumes, chute de la force, déroute de la guerre. Dans cet événement, empreint de nécessité surhumaine, la part des hommes n'est rien. Retirer Waterloo à Wellington et à Blücher, est-ce ôter quelque chose à l'Angleterre et à l'Allemagne ? Non. Ni cette illustre Angleterre ni cette auguste Allemagne ne sont en question dans le problème de Waterloo. Grâce au ciel, les peuples sont grands en dehors des lugubres aventures de l'épée. Ni l'Allemagne, ni l'An« Combien pèse le chef ? » (Juvénal, Satires, X). Hugo aime la formule : voir l'épigraphe du poème XIII des Feuilles d'automne consacré à Napoléon : « Quot libras in duce summo ? » et, dans William Shakespeare (II, 4, 1) : « Quot libras in monte summo ? » Une bataille terminée, une journée finie, de fausses mesures réparées, de plus grands succès assurés pour le lendemain, tout fut perdu par un moment de terreur panique (Napoléon, Dictées de Sainte-Hélène). – 61 –
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gleterre, ni la France, ne tiennent dans un fourreau. Dans cette époque où Waterloo n'est qu'un cliquetis de sabres, au-dessus de Blücher l'Allemagne à Goethe et au-dessus de Wellington l'Angleterre à Byron. Un vaste lever d'idées est propre à notre siècle, et dans cette aurore l'Angleterre et l'Allemagne ont leur lueur magnifique. Elles sont majestueuses par ce qu'elles pensent. L'élévation de niveau qu'elles apportent à la civilisation leur est intrinsèque ; il vient d'elles-mêmes, et non d'un accident. Ce qu'elles ont d'agrandissement au dix-neuvième siècle n'a point Waterloo pour source. Il n'y a que les peuples barbares qui aient des crues subites après une victoire. C'est la vanité passagère des torrents enflés d'un orage. Les peuples civilisés, surtout au temps où nous sommes, ne se haussent ni ne s'abaissent par la bonne ou mauvaise fortune d'un capitaine. Leur poids spécifique dans le genre humain résulte de quelque chose de plus qu'un combat. Leur honneur, Dieu merci, leur dignité, leur lumière, leur génie, ne sont pas des numéros que les héros et les conquérants, ces joueurs, peuvent mettre à la loterie des batailles. Souvent bataille perdue, progrès conquis. Moins de gloire, plus de liberté. Le tambour se tait, la raison prend la parole. C'est le jeu à qui perd gagne. Parlons donc de Waterloo froidement des deux côtés. Rendons au hasard ce qui est au hasard et à Dieu ce qui est à Dieu. Qu'est-ce que Waterloo ? Une victoire ? Non. Un quine. Quine gagné par l'Europe, payé par la France. Ce n'était pas beaucoup la peine de mettre là un lion. Waterloo du reste est la plus étrange rencontre qui soit dans l'histoire. Napoléon et Wellington. Ce ne sont pas des ennemis, ce sont des contraires. Jamais Dieu, qui se plaît aux antithèses, n'a fait un plus saisissant contraste et une confrontation plus extraordinaire. D'un côté, la précision, la prévision, la géométrie, la prudence, la retraite assurée, les réserves ménagées, un sangfroid opiniâtre, une méthode imperturbable, la stratégie qui profite du terrain, la tactique qui équilibre les bataillons, le carnage tiré au cordeau, la guerre réglée montre en main, rien laissé vo– 62 –

lontairement au hasard, le vieux courage classique, la correction absolue ; de l'autre l'intuition, la divination, l'étrangeté militaire, l'instinct surhumain, le coup d'œil flamboyant, on ne sait quoi qui regarde comme l'aigle et qui frappe comme la foudre, un art prodigieux dans une impétuosité dédaigneuse, tous les mystères d'une âme profonde, l'association avec le destin, le fleuve, la plaine, la forêt, la colline, sommés et en quelque sorte forcés d'obéir, le despote allant jusqu'à tyranniser le champ de bataille, la foi à l'étoile mêlée à la science stratégique, la grandissant, mais la troublant. Wellington était le Barème de la guerre, Napoléon en était le Michel-Ange ; et cette fois le génie fut vaincu par le calcul. Des deux côtés on attendait quelqu'un. Ce fut le calculateur exact qui réussit. Napoléon attendait Grouchy ; il ne vint pas. Wellington attendait Blücher ; il vint. Wellington, c'est la guerre classique qui prend sa revanche. Bonaparte, à son aurore, l'avait rencontrée en Italie, et superbement battue. La vieille chouette avait fui devant le jeune vautour. L'ancienne tactique avait été non seulement foudroyée, mais scandalisée. Qu'était-ce que ce Corse de vingt-six ans, que signifiait cet ignorant splendide qui, ayant tout contre lui, rien pour lui, sans vivres, sans munitions, sans canons, sans souliers, presque sans armée, avec une poignée d'hommes contre des masses, se ruait sur l'Europe coalisée, et gagnait absurdement des victoires dans l'impossible ? D'où sortait ce forcené foudroyant qui, presque sans reprendre haleine, et avec le même jeu de combattants dans la main, pulvérisait l'une après l'autre les cinq armées de l'empereur d'Allemagne, culbutant Beaulieu sur Alvinzi, Wurmser sur Beaulieu, Mélas sur Wurmser, Mack sur Mélas ? Qu'était-ce que ce nouveau venu de la guerre ayant l'effronterie d'un astre ? L'école académique militaire l'excommuniait en lâchant pied. De là une implacable rancune du vieux césarisme contre le nouveau, du sabre correct contre l'épée flamboyante, et de l'échiquier contre le génie. Le 18 juin 1815, cette rancune eut le dernier mot, et au-dessous de Lodi, de Montebello, de Monte– 63 –

notte, de Mantoue, de Marengo, d'Arcole, elle écrivit : Waterloo. Triomphe des médiocres, doux aux majorités. Le destin consentit à cette ironie. À son déclin, Napoléon retrouva devant lui Wurmser jeune. Pour avoir Wurmser en effet, il suffît de blanchir les cheveux de Wellington. Waterloo est une bataille du premier ordre gagnée par un capitaine du second. Ce qu'il faut admirer dans la bataille de Waterloo, c'est l'Angleterre, c'est la fermeté anglaise, c'est la résolution anglaise, c'est le sang anglais ; ce que l'Angleterre a eu là de superbe, ne lui en déplaise, c'est elle-même. Ce n'est pas son capitaine, c'est son armée. Wellington, bizarrement ingrat, déclare dans une lettre à lord Bathurst que son armée, l'armée qui a combattu le 18 juin 1815, était une « détestable armée ». Qu'en pense cette sombre mêlée d'ossements enfouis sous les sillons de Waterloo ? L'Angleterre a été trop modeste vis-à-vis de Wellington. Faire Wellington si grand, c'est faire l'Angleterre petite. Wellington n'est qu'un héros comme un autre. Ces Écossais gris, ces horseguards, ces régiments de Maitland et de Mitchell, cette infanterie de Pack et de Kempt, cette cavalerie de Ponsonby et de Somerset, ces highlanders jouant du pibroch sous la mitraille, ces bataillons de Rylandt, ces recrues toutes fraîches qui savaient à peine manier le mousquet tenant tête aux vieilles bandes d'Essling et de Rivoli, voilà ce qui est grand. Wellington a été tenace, ce fut là son mérite, et nous ne le lui marchandons pas, mais le moindre de ses fantassins et de ses cavaliers a été tout aussi solide que lui. L'ironsoldier vaut l'iron-duke26. Quant à nous, toute notre glorification
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Le soldat de fer vaut le « duc de fer », surnom de Wellington. – 64 –

va au soldat anglais, à l'armée anglaise, au peuple anglais. Si trophée il y a, c'est à l'Angleterre que le trophée est dû. La colonne de Waterloo serait plus juste si au lieu de la figure d'un homme, elle élevait dans la nue la statue d'un peuple. Mais cette grande Angleterre s'irritera de ce que nous disons ici. Elle a encore, après son 1688 et notre 1789, l'illusion féodale. Elle croit à l'hérédité et à la hiérarchie. Ce peuple, qu'aucun ne dépasse en puissance et en gloire, s'estime comme nation, non comme peuple. En tant que peuple, il se subordonne volontiers et prend un lord pour une tête. Workman, il se laisse dédaigner ; soldat, il se laisse bâtonner. On se souvient qu'à la bataille d'Inkermann un sergent qui, à ce qu'il paraît, avait sauvé l'armée, ne put être mentionné par lord Raglan, la hiérarchie militaire anglaise ne permettant de citer dans un rapport aucun héros audessous du grade d'officier. Ce que nous admirons par-dessus tout, dans une rencontre du genre de celle de Waterloo, c'est la prodigieuse habileté du hasard. Pluie nocturne, mur de Hougomont, chemin creux d'Ohain, Grouchy sourd au canon, guide de Napoléon qui le trompe, guide de Bülow qui l'éclaire ; tout ce cataclysme est merveilleusement conduit. Au total, disons-le, il y eut à Waterloo plus de massacre que de bataille. Waterloo est de toutes les batailles rangées celle qui a le plus petit front sur un tel nombre de combattants. Napoléon, trois quarts de lieue, Wellington, une demi-lieue ; soixante-douze mille combattants de chaque côté. De cette épaisseur vint le carnage. On a fait ce calcul et établi cette proportion : Perte d'hommes : à Austerlitz, Français, quatorze pour cent ; Russes, trente pour cent, Autrichiens, quarante-quatre pour cent. À Wagram, Français, treize pour cent ; Autrichiens, quatorze. À la Moskowa, Français, trente-sept pour cent ; Russes, quarante-quatre. À
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Bautzen, Français, treize pour cent ; Russes et Prussiens, quatorze. À Waterloo, Français, cinquante-six pour cent ; Alliés, trente et un. Total pour Waterloo, quarante et un pour cent. Cent quarante-quatre mille combattants ; soixante mille morts27. Le champ de Waterloo aujourd'hui a le calme qui appartient à la terre, support impassible de l'homme, et il ressemble à toutes les plaines. La nuit pourtant une espèce de brume visionnaire s'en dégage, et si quelque voyageur s'y promène, s'il regarde, s'il écoute, s'il rêve comme Virgile devant les funestes plaines de Philippes28, l'hallucination de la catastrophe le saisit. L'effrayant 18 juin revit ; la fausse colline monument s'efface, ce lion quelconque se dissipe, le champ de bataille reprend sa réalité ; des lignes d'infanterie ondulent dans la plaine, des galops furieux traversent l'horizon ! le songeur effaré voit l'éclair des sabres, l'étincelle des bayonnettes, le flamboiement des bombes, l'entre-croisement monstrueux des tonnerres ; il entend, comme un râle au fond d'une tombe, la clameur vague de la bataille fantôme ; ces ombres, ce sont les grenadiers ; ces lueurs, ce sont les cuirassiers ; ce squelette, c'est Napoléon ; ce squelette, c'est Wellington ; tout cela n'est plus et se heurte et combat encore ; et les ravins s'empourprent, et les arbres frissonnent, et il y a de la furie jusque dans les nuées, et, dans les ténèbres, toutes ces hauteurs farouches, Mont-SaintJean, Hougomont, Frischemont, Papelotte, Plancenoit, apparaissent confusément couronnées de tourbillons de spectres s'exterminant.

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Chiffres donnés par le journal L'Étoile belge du 6 juin 1861. Voir, plus haut, la note 13 du même livre. – 66 –

Chapitre XVII Faut-il trouver bon Waterloo ?
Il existe une école libérale très respectable qui ne hait point Waterloo. Nous n'en sommes pas. Pour nous, Waterloo n'est que la date stupéfaite de la liberté. Qu'un tel aigle sorte d'un tel œuf, c'est à coup sûr l'inattendu. Waterloo, si l'on se place au point de vue culminant de la question, est intentionnellement une victoire contrerévolutionnaire. C'est l'Europe contre la France, c'est Pétersbourg, Berlin et Vienne contre Paris, c'est le statu quo contre l'initiative, c'est le 14 juillet 1789 attaqué à travers le 20 mars 181529, c'est le branle-bas des monarchies contre l'indomptable émeute française. Éteindre enfin ce vaste peuple en éruption depuis vingt-six ans, tel était le rêve. Solidarité des Brunswick, des Nassau, des Romanoff, des Hohenzollern, des Habsbourg, avec les Bourbons. Waterloo porte en croupe le droit divin. Il est vrai que, l'empire ayant été despotique, la royauté, par la réaction naturelle des choses, devait forcément être libérale, et qu'un ordre constitutionnel à contre-cœur est sorti de Waterloo, au grand regret des vainqueurs. C'est que la révolution ne peut être vraiment vaincue, et qu'étant providentielle et absolument fatale, elle reparaît toujours, avant Waterloo, dans Bonaparte jetant bas les vieux trônes, après Waterloo, dans Louis XVIII octroyant et subissant la Charte. Bonaparte met un postillon sur le trône de Naples et un sergent30 sur le trône de Suède, employant l'inégalité à démontrer l'égalité ; Louis XVIII à Saint-Ouen contresigne la déclaration des droits de l'homme. Voulez-vous vous rendre compte de ce que c'est que la révolution, appelez-la Progrès ; et voulez-vous vous
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Date de l'entrée de Napoléon dans Paris, premier des Cent-

Jours. Le postillon désigne Murat, fils d'aubergiste mais qui n'avait jamais été postillon. Le « sergent » est Bernadotte, sergent-major en 1789. – 67 –
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rendre compte de ce que c'est que le progrès, appelez-le Demain. Demain fait irrésistiblement son œuvre, et il la fait dès aujourd'hui. Il arrive toujours à son but, étrangement. Il emploie Wellington à faire de Foy, qui n'était qu'un soldat, un orateur. Foy31 tombe à Hougomont et se relève à la tribune. Ainsi procède le progrès. Pas de mauvais outil pour cet ouvrier-là. Il ajuste à son travail divin, sans se déconcerter, l'homme qui a enjambé les Alpes, et le bon vieux malade chancelant du père Élysée32. Il se sert du podagre comme du conquérant ; du conquérant au dehors, du podagre au dedans. Waterloo, en coupant court à la démolition des trônes européens par l'épée, n'a eu d'autre effet que de faire continuer le travail révolutionnaire d'un autre côté. Les sabreurs ont fini, c'est le tour des penseurs. Le siècle que Waterloo voulait arrêter a marché dessus et a poursuivi sa route. Cette victoire sinistre a été vaincue par la liberté. En somme, et incontestablement, ce qui triomphait à Waterloo, ce qui souriait derrière Wellington, ce qui lui apportait tous les bâtons de maréchal de l'Europe, y compris, dit-on, le bâton de maréchal de France, ce qui roulait joyeusement les brouettées de terre pleine d'ossements pour élever la butte du lion, ce qui a triomphalement écrit sur ce piédestal cette date : 18 juin 1815, ce qui encourageait Blücher sabrant la déroute, ce qui du haut du plateau de Mont-Saint-Jean se penchait sur la France comme sur une proie, c'était la contre-révolution. C'est la contre-révolution qui murmurait ce mot infâme : démembrement. Arrivée à Paris, elle a vu le cratère de près, elle a senti que cette cendre lui brûlait les pieds, et elle s'est ravisée. Elle est revenue au bégayement d'une charte.

Compagnon du général Hugo en Espagne, blessé à Waterloo, Foy fut le principal orateur de la gauche libérale à la Chambre, de 1819 jusqu'à sa mort. Le peuple de Paris lui fit, en 1825, des funérailles grandioses. Dans l'histoire, et dans le roman, il fut relayé par le général Lamarque (voir IV, 10, 3).
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Médecin de Louis XVIII. – 68 –

Ne voyons dans Waterloo que ce qui est dans Waterloo. De liberté intentionnelle, point. La contre-révolution était involontairement libérale, de même que, par un phénomène correspondant, Napoléon était involontairement révolutionnaire. Le 18 juin 1815, Robespierre à cheval fut désarçonné.

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Chapitre XVIII Recrudescence du droit divin
Fin de la dictature. Tout un système d'Europe croula. L'empire s'affaissa dans une ombre qui ressembla à celle du monde romain expirant. On revit de l'abîme comme au temps des barbares. Seulement la barbarie de 1815, qu'il faut nommer de son petit nom, la contre-révolution, avait peu d'haleine, s'essouffla vite, et resta court. L'empire, avouons-le, fut pleuré, et pleuré par des yeux héroïques. Si la gloire est dans le glaive fait sceptre, l'empire avait été la gloire même. Il avait répandu sur la terre toute la lumière que la tyrannie peut donner ; lumière sombre. Disons plus : lumière obscure. Comparée au vrai jour, c'est de la nuit. Cette disparition de la nuit fit l'effet d'une éclipse. Louis XVIII rentra dans Paris. Les danses en rond du 8 juillet effacèrent les enthousiasmes du 20 mars. Le Corse devint l'antithèse du Béarnais. Le drapeau du dôme des Tuileries fut blanc. L'exil trôna. La table de sapin de Hartwell prit place devant le fauteuil fleurdelysé de Louis XIV. On parla de Bouvines et de Fontenoy comme d'hier, Austerlitz ayant vieilli. L'autel et le trône fraternisèrent majestueusement. Une des formes les plus incontestées du salut de la société au dix-neuvième siècle s'établit sur la France et sur le continent. L'Europe prit la cocarde blanche. Trestaillon33 fut célèbre. La devise non pluribus impar34 reparut dans des rayons de pierre figurant un soleil sur la façade de la caserne du quai d'Orsay. Où il y avait eu une garde impériale, il y eut une maison rouge. L'arc du carrousel, tout chargé de victoires mal portées, dépaysé dans ces nouveautés, un peu honteux peutSurnom de Jacques Dupont, un des chefs de la Terreur Blanche à Nîmes. Victor Hugo avait contribué à répandre sa « gloire » par un article du Conservateur littéraire de 1820.
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Nec pluribus impar était la devise de Louis XIV : « incompara– 70 –

ble ».

être de Marengo et d'Arcole, se tira d'affaire avec la statue du duc d'Angoulême. Le cimetière de la Madeleine, redoutable fosse commune de 93, se couvrit de marbre et de jaspe, les os de Louis XVI et de Marie-Antoinette étant dans cette poussière. Dans le fossé de Vincennes, un cippe sépulcral sortit de terre, rappelant que le duc d'Enghien était mort dans le mois même où Napoléon avait été couronné. Le pape Pie VII, qui avait fait ce sacre très près de cette mort, bénit tranquillement la chute comme il avait béni l'élévation. Il y eut à Schoenbrunn une petite ombre âgée de quatre ans qu'il fut séditieux d'appeler le roi de Rome. Et ces choses se sont faites, et ces rois ont repris leurs trônes, et le maître de l'Europe a été mis dans une cage, et l'ancien régime est devenu le nouveau, et toute l'ombre et toute la lumière de la terre ont changé de place, parce que, dans l'après-midi d'un jour d'été, un pâtre a dit à un Prussien dans un bois : passez par ici et non par là ! Ce 1815 fut une sorte d'avril lugubre. Les vieilles réalités malsaines et vénéneuses se couvrirent d'apparences neuves. Le mensonge épousa 1789, le droit divin se masqua d'une charte, les fictions se firent constitutionnelles, les préjugés, les superstitions et les arrière-pensées, avec l'article 1435 au cœur, se vernirent de libéralisme. Changement de peau des serpents. L'homme avait été à la fois agrandi et amoindri par Napoléon. L'idéal, sous ce règne de la matière splendide, avait reçu le nom étrange d'idéologie. Grave imprudence d'un grand homme, tourner en dérision l'avenir. Les peuples cependant, cette chair à canon si amoureuse du canonnier, le cherchaient des yeux. Où estil ? Que fait-il ? Napoléon est mort, disait un passant à un invalide de Marengo et de Waterloo. – Lui mort ! s'écria ce soldat, vous le connaissez bien ! Les imaginations déifiaient cet homme terrassé. Le fond de l'Europe, après Waterloo, fut ténébreux. Quelque chose d'énorme resta longtemps vide par l'évanouissement de Napoléon.
Cet article avait dans la Charte « octroyée » le rôle de l'article 16 dans notre constitution actuelle. – 71 –
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Les rois se mirent dans ce vide. La vieille Europe en profita pour se reformer. Il y eut une Sainte-Alliance. Belle-Alliance, avait dit d'avance le champ fatal de Waterloo. En présence et en face de cette antique Europe refaite, les linéaments d'une France nouvelle s'ébauchèrent. L'avenir, raillé par l'empereur, fit son entrée. Il avait sur le front cette étoile, Liberté. Les yeux ardents des jeunes générations se tournèrent vers lui. Chose singulière, on s'éprit en même temps de cet avenir, Liberté, et de ce passé, Napoléon. La défaite avait grandi le vaincu. Bonaparte tombé semblait plus haut que Napoléon debout. Ceux qui avaient triomphé eurent peur. L'Angleterre le fit garder par Hudson Lowe et la France le fit guetter par Montchenu. Ses bras croisés devinrent l'inquiétude des trônes. Alexandre le nommait : mon insomnie. Cet effroi venait de la quantité de révolution qu'il avait en lui. C'est ce qui explique et excuse le libéralisme bonapartiste. Ce fantôme donnait le tremblement au vieux monde. Les rois régnèrent mal à leur aise, avec le rocher de Sainte-Hélène à l'horizon. Pendant que Napoléon agonisait à Longwood, les soixante mille hommes tombés dans le champ de Waterloo pourrirent tranquillement, et quelque chose de leur paix se répandit dans le monde36. Le congrès de Vienne en fit les traités de 1815, et l'Europe nomma cela la restauration. Voilà ce que c'est que Waterloo. Mais qu'importe à l'infini ? Toute cette tempête, tout ce nuage, cette guerre, puis cette paix, toute cette ombre, ne troubla pas un moment la lueur de l'œil immense devant lequel un puce-

Le poème des Châtiments « Aux morts du 4 décembre » (I, 4) était déjà construit sur cette ambiguïté du mot « paix ». – 72 –

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ron sautant d'un brin d'herbe à l'autre égale l'aigle volant de clocher en clocher aux tours de Notre-Dame37.

Écho de la proclamation de Napoléon quittant l'île d'Elbe le 25 février 1815 : « La victoire marchera au pas de charge ; l'Aigle, avec les couleurs nationales, volera de clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame. » – 73 –

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Chapitre XIX Le champ de bataille la nuit
Revenons, c’est une nécessité de ce livre, sur ce fatal champ de bataille. Le 18 juin 1815, c’était pleine lune. Cette clarté favorisa la poursuite féroce de Blücher, dénonça les traces des fuyards, livra cette masse désastreuse à la cavalerie prussienne acharnée, et aida au massacre. Il y a parfois dans les catastrophes de ces tragiques complaisances de la nuit. Après le dernier coup de canon tiré, la plaine de Mont-SaintJean resta déserte. Les Anglais occupèrent le campement des Français, c’est la constatation habituelle de la victoire ; coucher dans le lit du vaincu. Ils établirent leur bivouac au delà de Rossomme. Les Prussiens, lâchés sur la déroute, poussèrent en avant. Wellington alla au village de Waterloo rédiger son rapport à lord Bathurst. Si jamais le sic vos non vobis38 a été applicable, c’est à coup sûr à ce village de Waterloo. Waterloo n’a rien fait, et est resté à une demi-lieue de l’action. Mont-Saint-Jean a été canonné, Hougomont a été brûlé, Papelotte a été brûlé, Plancenoit a été brûlé, la Haie-Sainte a été prise d’assaut, la Belle-Alliance a vu l’embrasement des deux vainqueurs ; on sait à peine ces noms, et Waterloo qui n’a point travaillé dans la bataille en a tout l’honneur.

Début d'une épigramme de Virgile contre un plagiaire où le poète se compare — et s'adresse — à ceux qui travaillent pour d'autres : « Oiseaux, vous édifiez des nids, mais ce n'est pas pour vous… » – 74 –

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Nous ne sommes pas de ceux qui flattent la guerre ; quand l’occasion s’en présente, nous lui disons ses vérités. La guerre a d’affreuses beautés que nous n’avons point cachées ; elle a aussi, convenons-en, quelques laideurs. Une des plus surprenantes, c’est le prompt dépouillement des morts après la victoire. L’aube qui suit une bataille se lève toujours sur des cadavres nus. Qui fait cela ? Qui souille ainsi le triomphe ? Quelle est cette hideuse main furtive qui se glisse dans la poche de la victoire ? Quels sont ces filous faisant leur coup derrière la gloire ? Quelques philosophes, Voltaire entre autres, affirment que ce sont précisément ceux-là qui ont fait la gloire. Ce sont les mêmes, disent-ils, il n’y a pas de rechange, ceux qui sont debout pillent ceux qui sont à terre. Le héros du jour est le vampire de la nuit. On a bien le droit, après tout, de détrousser un peu un cadavre dont on est l’auteur. Quant à nous, nous ne le croyons pas. Cueillir des lauriers et voler les souliers d’un mort, cela nous semble impossible à la même main. Ce qui est certain, c’est que, d’ordinaire, après les vainqueurs viennent les voleurs. Mais mettons le soldat, surtout le soldat contemporain, hors de cause. Toute armée a une queue, et c’est là ce qu’il faut accuser. Des êtres chauves-souris, mi-partis brigands et valets, toutes les espèces de vespertilio39 qu’engendre ce crépuscule qu’on appelle la guerre, des porteurs d’uniformes qui ne combattent pas, de faux malades, des éclopés redoutables, des cantiniers interlopes trottant, quelquefois avec leurs femmes, sur de petites charrettes et volant ce qu’ils revendent, des mendiants s’offrant pour guides aux officiers, des goujats, des maraudeurs, les armées en marche autrefois, – nous ne parlons pas du temps présent40, – traînaient
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Chauves-souris.

L'auteur ne s'abstient pas sans quelque ironie de commenter le comportement des armées de Napoléon III. Les Châtiments, eux, di– 75 –

tout cela, si bien que, dans la langue spéciale, cela s’appelait « les traînards ». Aucune armée ni aucune nation n’étaient responsables de ces êtres ; ils parlaient italien et suivaient les Allemands ; ils parlaient français et suivaient les Anglais. C’est par un de ces misérables, traînard espagnol qui parlait français, que le marquis de Fervacques, trompé par son baragouin picard, et le prenant pour un des nôtres, fut tué en traître et volé sur le champ de bataille même, dans la nuit qui suivit la victoire de Cerisoles. De la maraude naissait le maraud. La détestable maxime : vivre sur l’ennemi, produisait cette lèpre, qu’une forte discipline pouvait seule guérir. Il y a des renommées qui trompent ; on ne sait pas toujours pourquoi de certains généraux, grands d’ailleurs, ont été si populaires. Turenne était adoré de ses soldats parce qu’il tolérait le pillage ; le mal permis fait partie de la bonté ; Turenne était si bon qu’il a laissé mettre à feu et à sang le Palatinat41. On voyait à la suite des armées moins ou plus de maraudeurs selon que le chef était plus ou moins sévère. Hoche et Marceau n’avaient point de traînards ; Wellington, nous lui rendons volontiers cette justice, en avait peu. Pourtant, dans la nuit du 18 au 19 juin, on dépouilla les morts. Wellington fut rigide ; ordre de passer par les armes quiconque serait pris en flagrant délit ; mais la rapine est tenace. Les maraudeurs volaient dans un coin du champ de bataille pendant qu’on les fusillait dans l’autre. La lune était sinistre sur cette plaine. Vers minuit, un homme rôdait, ou plutôt rampait, du côté du chemin creux d’Ohain. C’était, selon toute apparence, un de ceux que nous venons de caractériser, ni Anglais, ni Français, ni
sent, violemment, que depuis 1830 l'armée a perdu, en Algérie, toutes ses traditions d'honneur. Le Palatinat ayant été ravagé en 1693, Turenne, mort en 1675, n'y fut pour rien. Mais il est vrai qu'il « tolérait le pillage ». – 76 –
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paysan, ni soldat, moins homme que goule, attiré par le flair des morts, ayant pour victoire le vol, venant dévaliser Waterloo. Il était vêtu d’une blouse qui était un peu une capote, il était inquiet et audacieux, il allait devant lui et regardait derrière lui. Qu’étaitce que cet homme ? La nuit probablement en savait plus sur son compte que le jour. Il n’avait point de sac, mais évidemment de larges poches sous sa capote. De temps en temps, il s’arrêtait, examinait la plaine autour de lui comme pour voir s’il n’était pas observé, se penchait brusquement, dérangeait à terre quelque chose de silencieux et d’immobile, puis se redressait et s’esquivait. Son glissement, ses attitudes, son geste rapide et mystérieux le faisaient ressembler à ces larves crépusculaires qui hantent les ruines et que les anciennes légendes normandes appellent les Alleurs. De certains échassiers nocturnes font de ces silhouettes dans les marécages. Un regard qui eût sondé attentivement toute cette brume eût pu remarquer, à quelque distance, arrêté et comme caché derrière la masure qui borde sur la chaussée de Nivelles l’angle de la route de Mont-Saint-Jean à Braine-l’Alleud, une façon de petit fourgon de vivandier à coiffe d’osier goudronnée, attelé d’une haridelle affamée broutant l’ortie à travers son mors, et dans ce fourgon une espèce de femme assise sur des coffres et des paquets. Peutêtre y avait-il un lien entre ce fourgon et ce rôdeur. L’obscurité était sereine. Pas un nuage au zénith. Qu’importe que la terre soit rouge, la lune reste blanche. Ce sont là les indifférences du ciel. Dans les prairies, des branches d’arbre cassées par la mitraille mais non tombées et retenues par l’écorce se balançaient doucement au vent de la nuit. Une haleine, presque une respiration, remuait les broussailles. Il y avait dans l’herbe des frissons qui ressemblaient à des départs d’âmes. On entendait vaguement au loin aller et venir les patrouilles et les rondes-major du campement anglais.
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Hougomont et la Haie-Sainte continuaient de brûler, faisant, l’un à l’ouest, l’autre à l’est, deux grosses flammes auxquelles venait se rattacher, comme un collier de rubis dénoué ayant à ses extrémités deux escarboucles, le cordon de feux du bivouac anglais étalé en demi-cercle immense sur les collines de l’horizon. Nous avons dit la catastrophe du chemin d’Ohain. Ce qu’avait été cette mort pour tant de braves, le cœur s’épouvante d’y songer. Si quelque chose est effroyable, s’il existe une réalité qui dépasse le rêve, c’est ceci : vivre, voir le soleil, être en pleine possession de la force virile, avoir la santé et la joie, rire vaillamment, courir vers une gloire qu’on a devant soi, éblouissante, se sentir dans la poitrine un poumon qui respire, un cœur qui bat, une volonté qui raisonne, parler, penser, espérer, aimer, avoir une mère, avoir une femme, avoir des enfants, avoir la lumière, et tout à coup, le temps d’un cri, en moins d’une minute, s’effondrer dans un abîme, tomber, rouler, écraser, être écrasé, voir des épis de blé, des fleurs, des feuilles, des branches, ne pouvoir se retenir à rien, sentir son sabre inutile, des hommes sous soi, des chevaux sur soi, se débattre en vain, les os brisés par quelque ruade dans les ténèbres, sentir un talon qui vous fait jaillir les yeux, mordre avec rage des fers de chevaux, étouffer, hurler, se tordre, être làdessous, et se dire : tout à l’heure j’étais un vivant ! Là où avait râlé ce lamentable désastre, tout faisait silence maintenant. L’encaissement du chemin creux était comble de chevaux et de cavaliers inextricablement amoncelés. Enchevêtrement terrible. Il n’y avait plus de talus. Les cadavres nivelaient la route avec la plaine et venaient au ras du bord comme un boisseau d’orge bien mesuré. Un tas de morts dans la partie haute, une rivière de sang dans la partie basse ; telle était cette route le soir du 18 juin 1815. Le sang coulait jusque sur la chaussée de Nivelles et s’y extravasait en une large mare devant l’abatis d’arbres qui barrait la chaussée, à un endroit qu’on montre encore. C’est,
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on s’en souvient, au point opposé, vers la chaussée de Genappe, qu’avait eu lieu l’effondrement des cuirassiers. L’épaisseur des cadavres se proportionnait à la profondeur du chemin creux. Vers le milieu, à l’endroit où il devenait plein, là où avait passé la division Delord, la couche des morts s’amincissait. Le rôdeur nocturne, que nous venons de faire entrevoir au lecteur, allait de ce côté. Il furetait cette immense tombe. Il regardait. Il passait on ne sait quelle hideuse revue des morts. Il marchait les pieds dans le sang. Tout à coup il s’arrêta. À quelques pas devant lui, dans le chemin creux, au point où finissait le monceau des morts, de dessous cet amas d’hommes et de chevaux, sortait une main ouverte, éclairée par la lune. Cette main avait au doigt quelque chose qui brillait, et qui était un anneau d’or. L’homme se courba, demeura un moment accroupi, et quand il se releva, il n’y avait plus d’anneau à cette main. Il ne se releva pas précisément ; il resta dans une attitude fauve et effarouchée, tournant le dos au tas de morts, scrutant l’horizon, à genoux, tout l’avant du corps portant sur ses deux index appuyés à terre, la tête guettant par-dessus le bord du chemin creux. Les quatre pattes du chacal conviennent à de certaines actions. Puis, prenant son parti, il se dressa. En ce moment il eut un soubresaut. Il sentit que par derrière on le tenait.

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Il se retourna ; c’était la main ouverte qui s’était refermée et qui avait saisi le pan de sa capote. Un honnête homme eût eu peur. Celui-ci se mit à rire. – Tiens, dit-il, ce n’est que le mort. J’aime mieux un revenant qu’un gendarme. Cependant la main défaillit et le lâcha. L’effort s’épuise vite dans la tombe. – Ah çà ! reprit le rôdeur, est-il vivant ce mort ? Voyons donc. Il se pencha de nouveau, fouilla le tas, écarta ce qui faisait obstacle, saisit la main, empoigna le bras, dégagea la tête, tira le corps, et quelques instants après il traînait dans l’ombre du chemin creux un homme inanimé, au moins évanoui. C’était un cuirassier, un officier, un officier même d’un certain rang ; une grosse épaulette d’or sortait de dessous la cuirasse ; cet officier n’avait plus de casque. Un furieux coup de sabre balafrait son visage où l’on ne voyait que du sang. Du reste, il ne semblait pas qu’il eût de membre cassé, et par quelque hasard heureux, si ce mot est possible ici, les morts s’étaient arc-boutés au-dessus de lui de façon à le garantir de l’écrasement. Ses yeux étaient fermés. Il avait sur sa cuirasse la croix d’argent de la Légion d’honneur. Le rôdeur arracha cette croix qui disparut dans un des gouffres qu’il avait sous sa capote. Après quoi, il tâta le gousset de l’officier, y sentit une montre et la prit. Puis il fouilla le gilet, y trouva une bourse et l’empocha. Comme il en était à cette phase des secours qu’il portait à ce mourant, l’officier ouvrit les yeux.
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– Merci, dit-il faiblement. La brusquerie des mouvements de l’homme qui le maniait, la fraîcheur de la nuit, l’air respiré librement, l’avaient tiré de sa léthargie. Le rôdeur ne répondit point. Il leva la tête. On entendait un bruit de pas dans la plaine ; probablement quelque patrouille qui approchait. L’officier murmura, car il y avait encore de l’agonie dans sa voix : – Qui a gagné la bataille ? – Les Anglais, répondit le rôdeur. L’officier reprit : – Cherchez dans mes poches. Vous y trouverez une bourse et une montre. Prenez-les. C’était déjà fait. Le rôdeur exécuta le semblant demandé, et dit : – Il n’y a rien. – On m’a volé, reprit l’officier ; j’en suis fâché. C’eût été pour vous. Les pas de la patrouille devenaient de plus en plus distincts.
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– Voici qu’on vient, dit le rôdeur, faisant le mouvement d’un homme qui s’en va. L’officier, soulevant péniblement le bras, le retint : – Vous m’avez sauvé la vie. Qui êtes-vous ? Le rôdeur répondit vite et bas : – J’étais comme vous de l’armée française. Il faut que je vous quitte. Si l’on me prenait, on me fusillerait. Je vous ai sauvé la vie. Tirez-vous d’affaire maintenant. – Quel est votre grade ? – Sergent. – Comment vous appelez-vous ? – Thénardier. – Je n’oublierai pas ce nom, dit l’officier. Et vous, retenez le mien. Je me nomme Pontmercy.

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Livre deuxième – Le vaisseau L'Orion
Chapitre I Le numéro 24601 devient le numéro 9430
Jean Valjean avait été repris. On nous saura gré de passer rapidement sur des détails douloureux. Nous nous bornons à transcrire deux entrefilets publiés par les journaux du temps42, quelques mois après les événements surprenants accomplis à Montreuil-sur-Mer. Ces articles sont un peu sommaires. On se souvient qu'il n'existait pas encore à cette époque de Gazette des Tribunaux. Nous empruntons le premier au Drapeau blanc. Il est daté du 25 juillet 1823 : « Un arrondissement du Pas-de-Calais vient d'être le théâtre d'un événement peu ordinaire. Un homme étranger au département et nommé Mr Madeleine avait relevé depuis quelques années, grâce à des procédés nouveaux, une ancienne industrie locale, la fabrication des jais et des verroteries noires. Il y avait fait sa fortune, et, disons-le, celle de l'arrondissement. En reconnaissance de ses services, on l'avait nommé maire. La police a découvert que ce Mr Madeleine n'était autre qu'un ancien forçat en rupture de ban, condamné en 1796 pour vol, et nommé Jean Valjean. Jean Valjean a été réintégré au bagne. Il paraît qu'avant son arLa Gazette des tribunaux ne fut régulièrement publiée qu'à partir de 1825. Les articles suivants – dont le narrateur invite explicitement à apprécier le style et l'exactitude – sont évidemment factices. Ils mettent d'autant mieux en œuvre l'effet de réel tiré de la citation d'un document que le lecteur est capable de les critiquer. – 83 –
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restation il avait réussi à retirer de chez Mr Laffitte une somme de plus d'un demi-million qu'il y avait placée, et qu'il avait, du reste, très légitimement, dit-on, gagnée dans son commerce. On n'a pu savoir où Jean Valjean avait caché cette somme depuis sa rentrée au bagne de Toulon. » Le deuxième article, un peu plus détaillé, est extrait du Journal de Paris, même date. « Un ancien forçat libéré, nommé Jean Valjean, vient de comparaître devant la cour d'assises du Var dans des circonstances faites pour appeler l'attention. Ce scélérat était parvenu à tromper la vigilance de la police ; il avait changé de nom et avait réussi à se faire nommer maire d'une de nos petites villes du Nord. Il avait établi dans cette ville un commerce assez considérable. Il a été enfin démasqué et arrêté, grâce au zèle infatigable du ministère public. Il avait pour concubine une fille publique qui est morte de saisissement au moment de son arrestation. Ce misérable, qui est doué d'une force herculéenne, avait trouvé moyen de s'évader ; mais, trois ou quatre jours après son évasion, la police mit de nouveau la main sur lui, à Paris même, au moment où il montait dans une de ces petites voitures qui font le trajet de la capitale au village de Montfermeil (Seine-et-Oise). On dit qu'il avait profité de l'intervalle de ces trois ou quatre jours de liberté pour rentrer en possession d'une somme considérable placée par lui chez un de nos principaux banquiers. On évalue cette somme à six ou sept cent mille francs. À en croire l'acte d'accusation, il l'aurait enfouie en un lieu connu de lui seul et l'on n'a pas pu la saisir. Quoi qu'il en soit, le nommé Jean Valjean vient d'être traduit aux assises du département du Var comme accusé d'un vol de grand chemin commis à main armée, il y a huit ans environ, sur la personne d'un de ces honnêtes enfants qui, comme l'a dit le patriarche de Ferney en vers immortels : … De Savoie arrivent tous les ans Et dont la main légèrement essuie
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Ces longs canaux engorgés par la suie43. « Ce bandit a renoncé à se défendre. Il a été établi, par l'habile et éloquent organe du ministère public, que le vol avait été commis de complicité, et que Jean Valjean faisait partie d'une bande de voleurs dans le Midi. En conséquence Jean Valjean, déclaré coupable, a été condamné à la peine de mort. Ce criminel avait refusé de se pourvoir en cassation. Le roi, dans son inépuisable clémence, a daigné commuer sa peine en celle des travaux forcés à perpétuité. Jean Valjean a été immédiatement dirigé sur le bagne de Toulon. » On n'a pas oublié que Jean Valjean avait à Montreuil-sur-Mer des habitudes religieuses. Quelques journaux, entre autres le Constitutionnel, présentèrent cette commutation comme un triomphe du parti prêtre. Jean Valjean changea de chiffre au bagne. Il s'appela 9430. Du reste, disons-le pour n'y plus revenir, avec Mr Madeleine la prospérité de Montreuil-sur-Mer disparut ; tout ce qu'il avait prévu dans sa nuit de fièvre et d'hésitation se réalisa ; lui de moins, ce fut en effet l'âme de moins. Après sa chute, il se fit à Montreuil-sur-Mer ce partage égoïste des grandes existences tombées, ce fatal dépècement des choses florissantes qui s'accomplit tous les jours obscurément dans la communauté humaine et que l'histoire n'a remarqué qu'une fois, parce qu'il s'est fait après la mort d'Alexandre. Les lieutenants se couronnent rois ; les contre-maîtres s'improvisèrent fabricants. Les rivalités envieuses surgirent. Les vastes ateliers de Mr Madeleine furent fermés ; les bâtiments tombèrent en ruine, les ouvriers se dispersèrent. Les uns quittèrent le pays, les autres quittèrent le métier. Tout se fit désormais en petit, au lieu de se faire en grand ; pour le lucre, au lieu de se faire pour le bien. Plus de centre ; la concurrence par43

Citation exacte du poème Le Pauvre Diable de Voltaire (1758). – 85 –

tout, et l'acharnement. Mr Madeleine dominait tout, et dirigeait. Lui tombé, chacun tira à soi ; l'esprit de lutte succéda à l'esprit d'organisation, l'âpreté à la cordialité, la haine de l'un contre l'autre à la bienveillance du fondateur pour tous ; les fils noués par Mr Madeleine se brouillèrent et se rompirent ; on falsifia les procédés, on avilit les produits, on tua la confiance ; les débouchés diminuèrent, moins de commandes ; le salaire baissa, les ateliers chômèrent, la faillite vint. Et puis plus rien pour les pauvres. Tout s'évanouit. L'état lui-même s'aperçut que quelqu'un avait été écrasé quelque part. Moins de quatre ans après l'arrêt de la cour d'assises constatant au profit du bagne l'identité de Mr Madeleine et de Jean Valjean, les frais de perception de l'impôt étaient doublés dans l'arrondissement de Montreuil-sur-Mer, et Mr de Villèle en faisait l'observation à la tribune au mois de février 1827.

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Chapitre II Où on lira deux vers qui sont peut-être du diable
Avant d’aller plus loin, il est à propos de raconter avec quelque détail un fait singulier qui se passa vers la même époque à Montfermeil et qui n’est peut-être pas sans coïncidence avec certaines conjectures du ministère public. Il y a dans le pays de Montfermeil une superstition très ancienne, d’autant plus curieuse et d’autant plus précieuse qu’une superstition populaire dans le voisinage de Paris est comme un aloès en Sibérie. Nous sommes de ceux qui respectent tout ce qui est à l’état de plante rare. Voici donc la superstition de Montfermeil. On croit que le diable a, de temps immémorial, choisi la forêt pour y cacher ses trésors. Les bonnes femmes affirment qu’il n’est pas rare de rencontrer, à la chute du jour, dans les endroits écartés du bois, un homme noir, ayant la mine d’un charretier ou d’un bûcheron, chaussé de sabots, vêtu d’un pantalon et d’un sarrau de toile, et reconnaissable en ce qu’au lieu de bonnet ou de chapeau il a deux immenses cornes sur la tête. Ceci doit le rendre reconnaissable en effet. Cet homme est habituellement occupé à creuser un trou. Il y a trois manières de tirer parti de cette rencontre. La première, c’est d’aborder l’homme et de lui parler. Alors on s’aperçoit que cet homme est tout bonnement un paysan, qu’il paraît noir parce qu’on est au crépuscule, qu’il ne creuse pas le moindre trou, mais qu’il coupe de l’herbe pour ses vaches, et que ce qu’on avait pris pour des cornes n’est autre chose qu’une fourche à fumier qu’il porte sur son dos et dont les dents, grâce à la perspective du soir, semblaient lui sortir de la tête. On rentre chez soi, et l’on meurt dans la semaine. La seconde manière, c’est de l’observer, d’attendre qu’il ait creusé son trou, qu’il l’ait refermé et qu’il s’en soit allé ; puis de courir bien vite à la fosse, de la rouvrir et d’y prendre le « trésor » que l’homme noir y a nécessairement déposé. En ce cas, on meurt dans le mois. Enfin la troisième manière, c’est de ne point parler à l’homme noir, de ne point le regarder, et de s’enfuir à toutes jambes. On meurt dans l’année.
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Comme les trois manières ont leurs inconvénients, la seconde, qui offre du moins quelques avantages, entre autres celui de posséder un trésor, ne fût-ce qu’un mois, est la plus généralement adoptée. Les hommes hardis, que toutes les chances tentent, ont donc, assez souvent, à ce qu’on assure, rouvert les trous creusés par l’homme noir et essayé de voler le diable. Il paraît que l’opération est médiocre. Du moins, s’il faut en croire la tradition et en particulier les deux vers énigmatiques en latin barbare qu’a laissés sur ce sujet un mauvais moine normand, un peu sorcier, appelé Tryphon. Ce Tryphon est enterré à l’abbaye de SaintGeorges de Bocherville près Rouen, et il naît des crapauds sur sa tombe. On fait donc des efforts énormes, ces fosses-là sont ordinairement très creuses, on sue, on fouille, on travaille toute une nuit, car c’est la nuit que cela se fait, on mouille sa chemise, on brûle sa chandelle, on ébrèche sa pioche, et lorsqu’on est arrivé enfin au fond du trou, lorsqu’on met la main sur « le trésor », que trouvet-on ? qu’est-ce que c’est que le trésor du diable ? Un sou, parfois un écu, une pierre, un squelette, un cadavre saignant, quelquefois un spectre plié en quatre comme une feuille de papier dans un portefeuille, quelquefois rien. C’est ce que semblent annoncer aux curieux indiscrets les vers de Tryphon : Fodit, et in fossa thesauros condit opaca, As, nummos, lapides, cadaver, simulacre, nihilque44.

« Il creuse, et cache, dans une sombre fosse, des trésors, / Un sou, de l'argent, des cailloux, un cadavre, des fantômes, rien du tout. » Ce latin barbare, ce Tryphon, pourraient bien sortir de l'imagination de Hugo. Ce ne semble pas être entièrement le cas puisque, dans une lettre au critique A. Darcel du 29 mai 1862, Hugo dit avoir trouvé ce « Tryphon et les crapauds de sa tombe » dans « le travail d'Auguste Leprévost sur Saint-Georges de Bocherville. » (éd. J. Massin, t. XII, p. 1173.) – 88 –

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Il paraît que de nos jours on y trouve aussi, tantôt une poire à poudre avec des balles, tantôt un vieux jeu de cartes gras et roussi qui a évidemment servi aux diables. Tryphon n’enregistre point ces deux dernières trouvailles, attendu que Tryphon vivait au douzième siècle et qu’il ne semble point que le diable ait eu l’esprit d’inventer la poudre avant Roger Bacon et les cartes avant Charles VI. Du reste, si l’on joue avec ces cartes, on est sûr de perdre tout ce qu’on possède ; et quant à la poudre qui est dans la poire, elle a la propriété de vous faire éclater votre fusil à la figure. Or, fort peu de temps après l’époque où il sembla au ministère public que le forçat libéré Jean Valjean, pendant son évasion de quelques jours, avait rôdé autour de Montfermeil, on remarqua dans ce même village qu’un certain vieux cantonnier appelé Boulatruelle avait « des allures » dans le bois. On croyait savoir dans le pays que ce Boulatruelle avait été au bagne ; il était soumis à de certaines surveillances de police, et, comme il ne trouvait d’ouvrage nulle part, l’administration l’employait au rabais comme cantonnier sur le chemin de traverse de Gagny à Lagny. Ce Boulatruelle était un homme vu de travers par les gens de l’endroit, trop respectueux, trop humble, prompt à ôter son bonnet à tout le monde, tremblant et souriant devant les gendarmes, probablement affilié à des bandes, disait-on, suspect d’embuscade au coin des taillis à la nuit tombante. Il n’avait que cela pour lui qu’il était ivrogne. Voici ce qu’on croyait avoir remarqué : Depuis quelque temps, Boulatruelle quittait de fort bonne heure sa besogne d’empierrement et d’entretien de la route et s’en allait dans la forêt avec sa pioche. On le rencontrait vers le soir dans les clairières les plus désertes, dans les fourrés les plus sauvages, ayant l’air de chercher quelque chose, quelquefois creusant
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des trous. Les bonnes femmes qui passaient le prenaient d’abord pour Belzébuth, puis elles reconnaissaient Boulatruelle, et n’étaient guère plus rassurées. Ces rencontres paraissaient contrarier vivement Boulatruelle. Il était visible qu’il cherchait à se cacher, et qu’il y avait un mystère dans ce qu’il faisait. On disait dans le village : – C’est clair que le diable a fait quelque apparition. Boulatruelle l’a vu, et cherche. Au fait, il est fichu pour empoigner le magot de Lucifer. Les voltairiens ajoutaient : – Sera-ce Boulatruelle qui attrapera le diable, ou le diable qui attrapera Boulatruelle ? Les vieilles femmes faisaient beaucoup de signes de croix. Cependant les manèges de Boulatruelle dans le bois cessèrent, et il reprit régulièrement son travail de cantonnier. On parla d’autre chose. Quelques personnes toutefois étaient restées curieuses, pensant qu’il y avait probablement dans ceci, non point les fabuleux trésors de la légende, mais quelque bonne aubaine, plus sérieuse et plus palpable que les billets de banque du diable, et dont le cantonnier avait sans doute surpris à moitié le secret. Les plus « intrigués » étaient le maître d’école et le gargotier Thénardier, lequel était l’ami de tout le monde et n’avait point dédaigné de se lier avec Boulatruelle. – Il a été aux galères ? disait Thénardier. Eh ! mon Dieu ! on ne sait ni qui y est, ni qui y sera. Un soir le maître d’école affirmait qu’autrefois la justice se serait enquise de ce que Boulatruelle allait faire dans le bois, et qu’il aurait bien fallu qu’il parlât, et qu’on l’aurait mis à la torture au besoin, et que Boulatruelle n’aurait point résisté, par exemple, à la question de l’eau. – Donnons-lui la question du vin, dit Thénardier.
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On se mit à quatre et l’on fît boire le vieux cantonnier. Boulatruelle but énormément, et parla peu. Il combina, avec un art admirable et dans une proportion magistrale, la soif d’un goinfre avec la discrétion d’un juge. Cependant, à force de revenir à la charge, et de rapprocher et de presser les quelques paroles obscures qui lui échappaient, voici ce que le Thénardier et le maître d’école crurent comprendre : Boulatruelle, un matin, en se rendant au point du jour à son ouvrage, aurait été surpris de voir dans un coin du bois, sous une broussaille, une pelle et une pioche, comme qui dirait cachées. Cependant, il aurait pensé que c’étaient probablement la pelle et la pioche du père Six-Fours, le porteur d’eau, et il n’y aurait plus songé. Mais le soir du même jour, il aurait vu, sans pouvoir être vu lui-même, étant masqué par un gros arbre, se diriger de la route vers le plus épais du bois « un particulier qui n’était pas du tout du pays, et que lui, Boulatruelle, connaissait très bien ». Traduction par Thénardier : un camarade du bagne. Boulatruelle s’était obstinément refusé à dire le nom. Ce particulier portait un paquet, quelque chose de carré, comme une grande boîte ou un petit coffre. Surprise de Boulatruelle. Ce ne serait pourtant qu’au bout de sept ou huit minutes que l’idée de suivre « le particulier » lui serait venue. Mais il était trop tard, le particulier était déjà dans le fourré, la nuit s’était faite, et Boulatruelle n’avait pu le rejoindre. Alors il avait pris le parti d’observer la lisière du bois. « Il faisait lune. » Deux ou trois heures après, Boulatruelle avait vu ressortir du taillis son particulier portant maintenant, non plus le petit coffre-malle, mais une pioche et une pelle. Boulatruelle avait laissé passer le particulier et n’avait pas eu l’idée de l’aborder, parce qu’il s’était dit que l’autre était trois fois plus fort que lui, et armé d’une pioche, et l’assommerait probablement en le reconnaissant et en se voyant reconnu. Touchante effusion de deux vieux camarades qui se retrouvent. Mais la pelle et la pioche avaient été un trait de lumière pour Boulatruelle ; il avait couru à la broussaille du matin, et n’y avait plus trouvé ni pelle ni pioche. Il en avait conclu que son particulier, entré dans le bois, y avait creusé un trou avec la pioche, avait enfoui le coffre, et avait re– 91 –

fermé le trou avec la pelle. Or, le coffre était trop petit pour contenir un cadavre, donc il contenait de l’argent. De là ses recherches. Boulatruelle avait exploré, sondé et fureté toute la forêt, et fouillé partout où la terre lui avait paru fraîchement remuée. En vain. Il n’avait rien « déniché ». Personne n’y pensa plus dans Montfermeil. Il y eut seulement quelques braves commères qui dirent : Tenez pour certain que le cantonnier de Gagny n’a pas fait tout ce triquemaque pour rien ; il est sûr que le diable est venu.

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Chapitre III Qu'il fallait que la chaîne de la manille eut subit un certain travail préparatoire pour être ainsi brisée d'un coup de marteau
Vers la fin d'octobre de cette même année 1823, les habitants de Toulon virent rentrer dans leur port, à la suite d'un gros temps et pour réparer quelques avaries, le vaisseau l'Orion qui a été plus tard employé à Brest comme vaisseau-école et qui faisait alors partie de l'escadre de la Méditerranée45. Ce bâtiment, tout éclopé qu'il était, car la mer l'avait malmené, fit de l'effet en entrant dans la rade. Il portait je ne sais plus quel pavillon qui lui valut un salut réglementaire de onze coups de canon, rendus par lui coup pour coup ; total : vingt-deux. On a calculé qu'en salves, politesses royales et militaires, échanges de tapages courtois, signaux d'étiquette, formalités de rades et de citadelles, levers et couchers de soleil salués tous les jours par toutes les forteresses et tous les navires de guerre, ouvertures et fermetures de portes, etc., etc., le monde civilisé tirait à poudre par toute la terre, toutes les vingt-quatre heures, cent cinquante mille coups de canon inutiles. À six francs le coup de canon, cela fait neuf cent mille francs par jour, trois cents millions par an, qui s'en vont en fumée. Ceci n'est qu'un détail. Pendant ce temps-là les pauvres meurent de faim. L'année 1823 était ce que la restauration a appelé « l'époque de la guerre d'Espagne46. »
L'Orion, lancé en 1813, servit bien de « vaisseau-école » mais il fut toujours basé à Brest où Hugo le vit en avril 1834. L'Espagne, après une brève expérience de monarchie libérale (1820-1822), connut une réaction violente, ultra et cléricale, qui donna à la Sainte-Alliance, au Congrès de Vérone de 1822, l'occasion d'intervenir. Chateaubriand, piégé par son rêve de gloire, accepta que l'armée française aille, « sous le drapeau blanc », effacer à la fois la – 93 –
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Cette guerre contenait beaucoup d'événements dans un seul, et force singularités. Une grosse affaire de famille pour la maison de Bourbon ; la branche de France secourant et protégeant la branche de Madrid, c'est-à-dire faisant acte d'aînesse ; un retour apparent à nos traditions nationales compliqué de servitude et de sujétion aux cabinets du nord ; Mr le duc d'Angoulême, surnommé par les feuilles libérales le héros d'Andujar, comprimant, dans une attitude triomphale un peu contrariée par son air paisible, le vieux terrorisme fort réel du saint-office aux prises avec le terrorisme chimérique des libéraux ; les sans-culottes ressuscités au grand effroi des douairières sous le nom de descamisados ; le monarchisme faisant obstacle au progrès qualifié anarchie ; les théories de 89 brusquement interrompues dans la sape ; un holà européen intimé à l'idée française faisant son tour du monde ; à côté du fils de France généralissime, le prince de Carignan, depuis Charles-Albert, s'enrôlant dans cette croisade des rois contre les peuples comme volontaire avec des épaulettes de grenadier en laine rouge ; les soldats de l'empire se remettant en campagne, mais après huit années de repos, vieillis, tristes, et sous la cocarde blanche ; le drapeau tricolore agité à l'étranger par une héroïque poignée de Français comme le drapeau blanc l'avait été à Coblentz trente ans auparavant ; les moines mêlés à nos troupiers ; l'esprit de liberté et de nouveauté mis à la raison par les bayonnettes ; les principes matés à coups de canon ; la France défaisant par ses armes ce qu'elle avait fait par son esprit ; du reste, les chefs ennemis vendus, les soldats hésitants, les villes assiégées par des millions ; point de périls militaires et pourtant des explosions possibles, comme dans toute mine surprise et envahie ; peu de sang versé, peu d'honneur conquis, de la honte pour quelquesuns, de la gloire pour personne ; telle fut cette guerre, faite par des princes qui descendaient de Louis XIV et conduite par des

cause libérale espagnole et les souvenirs des armées napoléoniennes. Cette guerre, très impopulaire en France, fut l'occasion d'une véritable terreur blanche que le duc d'Angoulême s'efforça de contenir, d'où son nom « le héros d'Andujar ». – 94 –

Des soldats de la guerre de 1808. non pour l'étouffer. Cette voie de fait monstrueuse. les trompettes de cette guerre rendent un son fêlé. car. La France est faite pour réveiller l'âme des peuples. et le soldat vainqueur rentra humilié. l'idée de corruption se dégagea de la victoire . l'ensemble fut suspect. tout ce que – 95 – . il sembla qu'on avait plutôt gagné les généraux que les batailles. et sur lequel il convient d'insister aussi. toutes les révolutions de l'Europe sont la révolution française . était la conquête d'un joug pour autrui. entre autres. indignait l'esprit démocratique. Contresens hideux. Il parut évident que certains officiers espagnols chargés de la résistance cédèrent trop aisément. À un point de vue plus grave encore. Dans cette campagne. c'était la France qui la commettait . mais en somme. était donc en même temps un attentat à la révolution française. Depuis 1792. la prise du Trocadéro. qui froissait en France l'esprit militaire. et se prenaient à regretter Palafox. en dehors des guerres libératrices. attentat à la généreuse nation espagnole. C'est l'humeur de la France d'aimer encore mieux avoir devant elle Rostopchine que Ballesteros. fut une belle action militaire . l'histoire approuve la France dans sa difficulté d'acceptation de ce faux triomphe. sur lesquels s'était formidablement écroulée Saragosse. C'était une entreprise d'asservissement. Aveugle qui ne le voit pas ! c'est Bonaparte qui l'a dit. fronçaient le sourcil en 1823 devant l'ouverture facile des citadelles. Quelques faits d'armes furent sérieux . la liberté rayonne de France. La guerre de 1823. fils de la démocratie. le but du soldat français. Guerre diminuante en effet où l'on put lire Banque de France dans les plis du drapeau. Elle eut ce triste sort de ne rappeler ni la grande guerre ni la grande politique. nous le répétons.généraux qui sortaient de Napoléon. cette guerre. de force . C'est là un fait solaire.

ayant rétabli el rey neto49 en Espagne. Ainsi s'explique la guerre. elles le font de force. L'esprit de guetapens entra dans leur politique. Quant aux Bourbons. pouvait bien rétablir le roi absolu chez elle. Nous venons de dire que l'Orion était de cette escadre et qu'il fut ramené par des événements de mer dans le port de Toulon. Ils se méprirent dans leur naïveté au point d'introduire dans leur établissement comme élément de force l'immense affaiblissement d'un crime. Pendant les opérations de l'armée commandée par le princegénéralissime. la guerre de 1823 leur fut fatale48. 49 « Le roi pur et simple » : mot d'ordre des « absolutistes ». Ce jugement implique la condamnation du grand responsable de cette « guerre » piteuse et qui devait être glorieuse pour son initiateur.font les armées. Cette confiance-là perd les trônes. Chateaubriand. une escadre croisait dans la Méditerranée. 1830 germa dans 1823. Ils la prirent pour un succès. Revenons au navire l'Orion. livre 2. faite par l'humanité contre l'humanité malgré l'humanité. ni à l'ombre d'un mancenillier ni à l'ombre d'une armée. La campagne d'Espagne devint dans leurs conseils un argument pour les coups de force et pour les aventures de droit divin. – 96 – . La France. 47 48 Voir la note 7 de la première partie. Ils tombèrent dans cette redoutable erreur de prendre l'obéissance du soldat pour le consentement de la nation. Ils ne virent point quel danger il y a à faire tuer une idée par une consigne. Il ne faut s'endormir. Le mot obéissance passive47 l'indique. Une armée est un étrange chef-d'œuvre de combinaison où la force résulte d'une somme énorme d'impuissance.

L'océan cherche à l'égarer dans l'effrayante similitude de ses vagues. Toute cette description est textuellement reprise d'une page de l'album de voyage de 1839. Il a onze griffes de fer pour saisir le granit au fond de la mer. contre l'eau le bois. au liquide. Cette poutre colossale. et plus d'ailes et plus d'antennes que la bigaille50 pour prendre le vent dans les nuées. sa grosse chaîne au côté […]. » Et. cette grosse colonne de bois couchée à terre à perte de vue. lorsque Hugo visita Toulon. c'est le grand mât. Un vaisseau de ligne est composé à la fois de ce qu'il y a de plus lourd et de ce qu'il y a de plus léger. Si l'on veut se faire une idée de toutes ces proportions gigantesques dont l'ensemble constitue le vaisseau de ligne. il est long de soixante toises. C'est que cela est grand. qui le conseille et lui montre toujours le nord. Les vaisseaux en construction sont là sous cloche. au solide. pour ainsi dire. et répond fièrement à la foudre. À le prendre de sa racine dans la cale à sa cime dans la nuée. contre le vent il a la corde et la toile. le cuivre et le plomb. d'une autre écriture : « Jean Tréjean » (premier nom donné au héros). assis sur une borne. et que la foule aime ce qui est grand. Hugo avait noté : « Cariatides de Puget […]. c'est une vergue . contre l'ombre la lumière. au fluide. à six étages. contre le rocher le fer. Son haleine sort par ses cent vingt canons comme par des clairons énormes. Vieux forçat en cheveux blancs. parce qu'il a affaire en même temps aux trois formes de la substance.La présence d'un vaisseau de guerre dans un port a je ne sais quoi qui appelle et qui occupe la foule. on n'a qu'à entrer sous une des cales couvertes. mais le vaisseau a son âme. contre l'immensité une aiguille. – 97 – 50 . Quelques lignes plus haut. des ports de Brest ou de Toulon. Dans les nuits noires ses fanaux suppléent aux étoiles. Un vaisseau de ligne est une des plus magnifiques rencontres qu'ait le génie de l'homme avec la puissance de la nature. Ainsi. et qu'il doit lutter contre toutes les trois. et il a trois pieds de diamètre à Nom colonial donné à tous les insectes ailés et piquants. sa boussole.

la vapeur. il flotte et il règne. dans les ports. du simple navire à voiles . il ne s'agit ici que du bâtiment militaire d'il y a quarante ans. où le vent ploie comme un jonc ce mât de quatre cents pieds de haut. sans qu'ils s'expliquent euxmêmes parfaitement pourquoi. De là. Toutes les fois qu'une force immense se déploie pour aboutir à une immense faiblesse. Et encore. Il est inépuisable en force comme l'infini en souffles. où cette ancre qui pèse dix milliers se tord dans la gueule de la vague comme l'hameçon d'un pêcheur dans la mâchoire d'un brochet. la nôtre emploie des chaînes. il est précis dans l'immense diffusion des vagues. alors dans l'enfance. C'est une forêt qui flotte. Le grand mât anglais s'élève à deux cent dix-sept pieds au-dessus de la ligne de flottaison. qu'on le remarque bien. vingt pieds de large. combien faut-il de bois ? Trois mille stères. autour de ces merveilleuses machines de guerre et de navigation. Il vient une heure pourtant où la rafale brise comme une paille cette vergue de soixante pieds de long. – 98 – . les curieux qui abondent. où toute cette puissance et toute cette majesté s'abîment dans une puissance et dans une majesté supérieures. cela fait rêver les hommes. il emmagasine le vent dans sa voile. par exemple. Le simple tas de chaînes d'un vaisseau de cent canons a quatre pieds de haut. La marine de nos pères employait des câbles.sa base. l'ancien navire de Christophe Colomb et de Ruyter est un des grands chefs-d'œuvre de l'homme. a depuis ajouté de nouveaux miracles à ce prodige qu'on appelle le vaisseau de guerre. Sans parler de ces merveilles nouvelles. À l'heure qu'il est. le navire mixte à hélice est une machine surprenante traînée par une voilure de trois mille mètres carrés de surface et par une chaudière de la force de deux mille cinq cents chevaux. où ces canons monstrueux poussent des rugissements plaintifs et inutiles que l'ouragan emporte dans le vide et dans la nuit. Et pour faire ce vaisseau. huit pieds de profondeur.

À la suite de ces avaries. qui avait défoncé à bâbord la poulaine et un sabord et endommagé le porte-haubans de misaine. mais quelques bordages y étaient décloués çà et là. mais le forçat ne s'était pas évadé. aujourd'hui (mai 1860) capitaine de vaisseau. À la hauteur des Baléares. Mais ce grattage avait altéré les boulonnages de la carène. comme on dit à Paris. puis il avait repris la mer.Tous les jours donc. ami de Napoléon Jérôme et prochainement contre-amiral. le bordé s'était fatigué et ouvert. La coque n'avait pas été endommagée à tribord. ayant pour affaire de regarder l'Orion. » Le texte de Hugo reprend parfois mot pour mot cette note. le baron La Roncière Le Nourry. Il était en armement et on le réparait. les quais. du matin au soir. selon l'usage. Un matin la foule qui le contemplait fut témoin d'un accident51. Le gabier chargé de prendre l'empointure du grand hunier tribord perdit l'équiL'épisode est inspiré par un événement réel (juin 1847) sur lequel Hugo avait été précisément documenté. Il était mouillé près de l'Arsenal. Un violent coup d'équinoxe était survenu. des couches épaisses de coquillages s'étaient amoncelées sur sa carène au point de lui faire perdre la moitié de sa marche . L'Orion était un navire malade depuis longtemps. pour laisser pénétrer de l'air dans la carcasse. l'Orion avait regagné Toulon. le navire avait fait de l'eau. Dans ses navigations antérieures. – 99 – 51 . et. on l'avait mis à sec l'année précédente pour gratter ces coquillages. L'équipage était occupé à enverguer les voiles. Il en intitule le récit manuscrit : « Note écrite pour moi dans les premiers jours de juin par M. les musoirs et les jetées du port de Toulon étaient couverts d'une quantité d'oisifs et de badauds. comme le vaigrage ne se faisait pas alors en tôle.

une perche. Aucun des matelots. c'était un forçat à vie. n'osait s'y aventurer. Cet homme était vêtu de rouge. la multitude amassée sur le quai de l'Arsenal jeta un cri. Un forçat en effet. puis de l'autre. puis il avait pris une corde. au passage. c'est la vie même. Il ne criait pas de peur de perdre de la force. La mer était au-dessous de lui à une profondeur vertigineuse. Il y a des moments où un bout de corde. et il y resta suspendu. On n'attendait plus que la minute où il lâcherait la corde et par instants toutes les têtes se détournaient afin de ne pas le voir passer. L'homme allait et venait au bout de cette corde comme la pierre d'une fronde. il saisit. – 100 – . c'était un forçat . on ne pouvait voir son angoisse sur son visage. Aller à son secours. Ses bras se tendaient dans un tiraillement horrible. Cependant le malheureux gabier se fatiguait . ce n'était pas un jeune homme. c'était courir un risque effrayant. une branche d'arbre. employé à bord avec une corvée du bagne. il avait un bonnet vert. On le vit chanceler. l'homme tourna autour de la vergue. un coup de vent emporta son bonnet et laissa voir une tête toute blanche. il avait demandé à l'officier la permission de risquer sa vie pour sauver le gabier. les mains étendues vers l'abîme . et c'est une chose affreuse de voir un être vivant s'en détacher et tomber comme un fruit mûr. La secousse de sa chute avait imprimé au faux marchepied un violent mouvement d'escarpolette. Sur un signe affirmatif de l'officier. il avait rompu d'un coup de marteau la chaîne rivée à la manille de son pied. Tout à coup. pendant que tous les matelots tremblaient et reculaient. on aperçut un homme qui grimpait dans le gréement avec l'agilité d'un chat-tigre. Arrivé à la hauteur de la hune. la tête emporta le corps. le faux marchepied d'une main d'abord. mais on distinguait dans tous ses membres son épuisement. tous pêcheurs de la côte nouvellement levés pour le service.libre. Chaque effort qu'il faisait pour remonter ne servait qu'à augmenter les oscillations du faux marchepied. avait dès le premier moment couru à l'officier de quart et au milieu du trouble et de l'hésitation de l'équipage.

On le vit parcourir la vergue en courant. Il s'arrêta quelques secondes et parut la mesurer du regard. et fit un pas en avant. au lieu d'un homme suspendu sur le gouffre. À cet instant la foule applaudit . il y attacha un bout de la corde qu'il avait apportée. Personne ne remarqua en cet instant-là avec quelle facilité cette chaîne fut brisée. Pas un cri. le même frémissement fronçait tous les sourcils. Ce ne fut que plus tard qu'on s'en souvint. épuisé et désespéré.et il s'était élancé dans les haubans. Dix mille regards étaient fixés sur ce groupe. on en vit deux. semblèrent des siècles à ceux qui regardaient. La foule respira. puis il le saisit dans ses bras et le porta. Enfin le forçat leva les yeux au ciel. l'homme. Ces secondes. une minute de plus. il y eut de vieux argousins de chiourme qui pleurèrent. se laissait tomber dans l'abîme . et alors ce fut une inexplicable angoisse. le forçat l'avait amarré solidement avec la corde à laquelle il se tenait d'une main pendant qu'il travaillait de l'autre. Il était temps . Parvenu à la pointe. comme si elles eussent craint d'ajouter le moindre souffle au vent qui secouait les deux misérables. Enfin on le vit remonter sur la vergue et y haler le matelot . En un clin d'œil il fut sur la vergue. puis il se mit à descendre avec les mains le long de cette corde. Cependant le forçat était parvenu à s'affaler près du matelot. pas une parole. en marchant sur la vergue jusqu'au chouquet. pendant lesquelles le vent balançait le gabier à l'extrémité d'un fil. et de là dans la hune où il le laissa dans les mains de ses camarades. et l'on entendit toutes les voix crier avec une sorte de fureur attendrie : « La grâce de cet homme ! » – 101 – . On eût dit une araignée venant saisir une mouche . il le soutint là un instant pour lui laisser reprendre des forces. les femmes s'embrassaient sur le quai. et laissa pendre l'autre bout. seulement ici l'araignée apportait la vie et non la mort. Toutes les bouches retenaient leur haleine.

Il était à craindre qu'il ne glissât sous l'un ou sous l'autre. cependant. soit que la tête lui tournât. L'homme n'était pas remonté à la surface. La foule les encourageait. Cet homme était écroué sous le n°9430 et se nommait Jean Valjean52. Ce fut en vain. on plongea. Tout à coup la foule poussa un grand cri. – Hier.Lui. il se laissa glisser dans le gréement et se mit à courir sur une basse vergue. de corvée à bord de l'Orion. on crut le voir hésiter et chanceler. le journal de Toulon imprimait ces quelques livres : – « 17 novembre 1823. Il avait disparu dans la mer sans y faire un pli. Tous les yeux le suivaient. soit qu'il fût fatigué. On chercha jusqu'au soir . – 102 – 52 . le forçat venait de tomber à la mer. l'anxiété était de nouveau dans toutes les âmes. Le lendemain. comme s'il fût tombé dans une tonne d'huile. On présume qu'il se sera engagé sous le pilotis de la pointe de l'Arsenal. en revenant de porter secours à un matelot. on ne retrouva pas même le corps. Quatre hommes se jetèrent en hâte dans une embarcation. On n'a pu retrouver son cadavre. lettre pleine d'amertume. » La date du 16 novembre 1823 est celle de la dernière lettre connue d'Eugène. La frégate l'Algésiras était mouillée auprès de l'Orion. Pour être plus promptement arrivé. est tombé à la mer et s'est noyé. s'était mis en devoir de redescendre immédiatement pour rejoindre sa corvée. et le pauvre galérien était tombé entre les deux navires. on eut peur . de jalousie et de sentiment d'abandon. On sonda. Peut-être est-ce de ce jour que Hugo date le moment où son frère s'enfonce dans le silence et la demi-mort de la folie. La chute était périlleuse. À un certain moment. un forçat.

Le bout du village qui est du côté de Gagny puisait son eau aux magnifiques étangs qu'il y a là dans les bois . Il fallait aller la chercher assez loin. de villas en plâtre. Il n'y a pas donné suite et ce titre seul indique ce motif du dévouement de Jean Valjean à Cosette en même temps que la nature des paroles dites à Fantine en I. En 1823. Les marchands de drap retirés et les agréés en villégiature ne l'avaient pas encore découvert. sur la lisière méridionale de ce haut plateau qui sépare l'Ourcq de la Marne. et. qui entoure l'église et qui est du côté de Chelles. 4.Livre troisième – Accomplissement de la promesse faite à la morte53 Chapitre I La question de l'eau à Montfermeil Montfermeil est situé entre Livry et Chelles. On y rencontrait bien çà et là quelques maisons de plaisance du dernier siècle. – 103 – 53 . Ce n'était qu'un village dans les bois. qui n'était sur la route de rien . à leurs balcons en fer tordu et à ces longues fenêtres dont les petits carreaux font sur le blanc des volets fermés toutes sortes de verts différents. ne trouvait d'eau potable qu'à une petite source à mi- Une note de Hugo prouve son intention d'indiquer « que J. toute l'année. Tréjean se regarde comme la cause du malheur de Fantine et que tout ce qu'il fait pour Cosette est une réparation ». on y vivait à bon marché de cette vie paysanne si abondante et si facile. 8. de bourgeois épanouis. reconnaissables à leur grand air. C'était un endroit paisible et charmant. il n'y avait à Montfermeil ni tant de maisons blanches ni tant de bourgeois satisfaits. Aujourd'hui c'est un assez gros bourg orné. le dimanche. Mais Montfermeil n'en était pas moins un village. l'autre bout. Seulement l'eau y était rare à cause de l'élévation du plateau.

C'était donc une assez rude besogne pour chaque ménage que cet approvisionnement de l'eau. Nous devons même dire. Aussi quand la mère cessa tout à fait de payer. pour être fidèle historien. Aussi l'enfant. fort épouvantée de l'idée d'aller à la source la nuit. il y avait une ménagerie dans laquelle d'affreux paillasses. c'était elle qui courait chercher de l'eau quand il en fallait. on vient de lire pourquoi dans les chapitres précédents. sous la même tolérance. la gargote des Thénardier. de la petite Cosette. il n'avait encore ni gelé ni neigé. La Noël de l'année 1823 fut particulièrement brillante à Montfermeil. on s'en souvient peut-être. construit ses échoppes sur la place de l'église et jusque dans la ruelle du Boulanger. près de la route de Chelles. Les grosses maisons. montraient en – 104 – . payaient un liard par seau d'eau à un bonhomme dont c'était l'état et qui gagnait à cette entreprise des eaux de Montfermeil environ huit sous par jour . Elle leur remplaçait une servante. et donnait à ce petit pays tranquille une vie bruyante et joyeuse. avait-elle grand soin que l'eau ne manquât jamais à la maison. où était située. à environ un quart d'heure de Montfermeil. et une fois la nuit venue.côte. Le commencement de l'hiver avait été doux . En cette qualité. Des bateleurs venus de Paris avaient obtenu de Mr le maire la permission de dresser leurs baraques dans la grande rue du village. que parmi les curiosités étalées sur la place. qui n'avait pas d'eau à boire en allait chercher ou s'en passait. et une bande de marchands ambulants avait. la gargote Thénardier en faisait partie. les Thénardier gardèrent Cosette. Cela emplissait les auberges et les cabarets. mais ce bonhomme ne travaillait que jusqu'à sept heures du soir l'été et jusqu'à cinq heures l'hiver. On se souvient que Cosette était utile aux Thénardier de deux manières. l'aristocratie. une fois les volets des rez-de-chaussée clos. ils se faisaient payer par la mère et ils se faisaient servir par l'enfant. C'était là la terreur de ce pauvre être que le lecteur n'a peutêtre pas oublié. vêtus de loques et venus on ne sait d'où.

rouliers et colporteurs. La date de l'année 1823 était pourtant indiquée par les deux objets à la mode alors dans la classe bourgeoise qui étaient sur une table. le mari Thénardier buvait avec ses hôtes et parlait politique. Ce rapace américain semble avoir ravi Hugo qui l'a noté dans un carnet avant d'introduire cet oiseau bonapartiste à Montfermeil. Si l'on vendange mûr. des brocs d'étain. Dans la soirée même de Noël. Les naturalistes appellent. étaient attablés et buvaient autour de quatre ou cinq chandelles dans la salle basse de l'auberge Thénardier.1823 aux paysans de Montfermeil un de ces effrayants vautours du Brésil que notre Muséum royal ne possède que depuis 1845. Outre les causeries politiques. – 105 – 54 . des fumeurs . Quelques bons vieux soldats bonapartistes retirés dans le village allaient voir cette bête avec dévotion. des bouteilles. qui avaient pour objets principaux la guerre d'Espagne et Mr le duc d'Angoulême. – Mais le raisin ne devait pas être mûr ? – Dans ces pays-là il ne faut pas qu'on vendange mûr. Où l'on comptait sur dix pièces on en a eu douze. peu de lumière. Les bateleurs donnaient la cocarde tricolore comme un phénomène unique et fait exprès par le bon Dieu pour leur ménagerie. beaucoup de bruit. je crois. La Thénardier surveillait le souper qui rôtissait devant un bon feu clair . cet oiseau Caracara Polyborus54 : il est de l'ordre des apicides et de la famille des vautouriens. Cela a beaucoup juté sous le pressoir. plusieurs hommes. Il faut qu'on vendange vert. – C'est donc tout petit vin ? – C'est des vins encore plus petits que par ici. on entendait dans le brouhaha des parenthèses toutes locales comme celles-ci : – Du côté de Nanterre et de Suresnes le vin a beaucoup donné. des tables. le vin tourne au gras sitôt le printemps. savoir un kaléidoscope et une lampe de fer-blanc moiré. et qui ont pour œil une cocarde tricolore. Cette salle ressemblait à toutes les salles de cabaret . des buveurs.

c'était un meunier qui s'écriait : – Est-ce que nous sommes responsables de ce qu'il y a dans les sacs ? Nous y trouvons un tas de petites graines que nous ne pouvons pas nous amuser à éplucher. Après quoi on se plaint de la farine. pas plus que les scieurs de long de scier des poutres où il y a des clous. lui. la queue-de-renard55. sans compter les cailloux qui abondent dans de certains blés.Etc… Ou bien. Elle se coupe mieux. et une foule d'autres drogues. Un tout Ce sont les mêmes mauvaises herbes que M. la vesce. 4. c'est l'ivraie. le chènevis. la gaverolle. Que voilà qui est si tendre. 3. La rousée est bonne. la nielle. et elle tricotait à la lueur du feu des bas de laine destinés aux petites Thénardier. Madeleine sait. un faucheur. assise sur la traverse de la table de cuisine près de la cheminée. disait : – Il n'y a point de mal que l'herbe soit mouillée. Jugez de la mauvaise poussière que tout cela fait dans le rendement. c'est la luzette. – 106 – 55 . La farine n'est pas notre faute. cette herbe-là. Elle était en haillons. surtout dans les blés bretons. monsieur. Je n'ai pas l'amour de moudre du blé breton. elle avait ses pieds nus dans des sabots. votre herbe. « extirper » – voir note 4 en II. attablé avec un propriétaire qui faisait prix pour un travail de prairie à faire au printemps. que voilà qui plie devant la planche de fer. C'est égal. On a tort. Etc… Cosette était à sa place ordinaire. est jeune et bien difficile encore. et qu'il faut bien laisser passer sous les meules . Dans un entre-deux de fenêtres.

mais ne l'aimait pas. disait Thénardier. le cri d'un très jeune enfant. qui était quelque part dans la maison. perçait au milieu du bruit du cabaret. – Et le petit abandonné continuait de crier dans les ténèbres56. disait-elle. Seigneur. – Bah ! répondait la mère. Quand la clameur acharnée du mioche devenait trop importune : – Ton fils piaille. La mère l'avait nourri. c'était Éponine et Azelma. » Le célèbre premier poème des Feuilles d'automne : « Ce siècle avait deux ans… » fait percevoir ce que ce cri a d'autobiographique : … Un enfant sans couleur. effet du froid. cette phrase traduit à peu près le début du Psaume 129. » – et qui était âgé d'un peu plus de trois ans. on entendait rire et jaser dans pièce voisine deux fraîches voix d'enfants . un martinet était suspendu à un clou. C'était un petit garçon que la Thénardier avait eu un des hivers précédents. va donc voir ce qu'il veut. chanté à l'office des morts : « Deprofundis clamavi ad te Dominum » : « Du fond des ténèbres j'ai crié vers toi. Pour la première apparition de Gavroche. Au coin de la cheminée. Par intervalles. sans regard et sans voix Si débile qu'il fut ainsi qu'une chimère Abandonné de tous excepté de sa mère. – 107 – 56 . – « sans savoir pourquoi.jeune chat jouait sous les chaises. il m'ennuie.

grasse. Elle avait de la barbe. de façon qu'il y avait équilibre d'âge entre la femme et le mari. nous l'avons dit.Chapitre II Deux portraits complétés On n'a encore aperçu dans ce livre les Thénardier que de profil . carrée. et qui. Au repos. le moment est venu de tourner autour de ce couple et de le regarder sous toutes ses faces. le diable. par moments. il lui sortait de la bouche une dent. quand on la regardait boire. on disait : C'est le bourreau. Son large visage. le beau temps. Thénardier venait de dépasser ses cinquante ans . les lits. jamais l'idée ne fût venue à personne de dire d'elle : c'est une femme. anguleux. énorme et agile . une souris au service d'un éléphant. on disait : C'est un charretier . chétif. Tout tremblait au son de sa voix. maigre. la lessive. osseux. charnue. la pluie. qui avait l'air malade et qui se portait à mer– 108 – . Elle faisait tout dans le logis. Sans les romans qu'elle avait lus. Quand on l'entendait parler. conservé quelque souvenir de cette Thénardier grande. Le Thénardier était un homme petit. C'était l'idéal d'un fort de la halle habillé en fille. on disait : C'est un gendarme . Cette Thénardier était comme le produit de la greffe d'une donzelle sur une poissarde. Les lecteurs ont peut-être. rouge. Elle jurait splendidement . les vitres. avait l'aspect d'une écumoire. les chambres. criblé de taches de rousseur. Elle avait pour tout domestique Cosette . elle se vantait de casser une noix d'un coup de poing. les meubles et les gens. qui est la cinquantaine de la femme . de la race de ces sauvagesses colosses qui se cambrent dans les foires avec des pavés pendus à leur chevelure. faisaient bizarrement reparaître la mijaurée sous l'ogresse. blonde. quand on la voyait manier Cosette. blême. dès sa première apparition. la cuisine. elle tenait. madame Thénardier touchait à la quarantaine.

Sa prouesse à Waterloo. Il y avait des noms qu'il prononçait souvent. commodément à cheval sur deux frontières. pour appuyer les choses quelconques qu'il disait. sa flamboyante enseigne. 19. Comme on voit. selon les probabilités. On disait dans le village qu'il avait étudié pour être prêtre. étant sergent dans un 6ème ou un 9ème léger quelconque. – 109 – . De là. il l'exagérait un peu. classique et bonapartiste. Personne n'avait jamais pu le griser. il contait avec quelque luxe qu'à Waterloo. Raynal. était l'élément de son existence . Une souscription avait été lancée par le journal La Minerve. Un filousophe57. chose bizarre. Nous croyons qu'il avait simplement étudié en Hollande pour être aubergiste. 1. Il avait souscrit pour le champ d'Asile58. seul contre un escadron de hussards de la Mort. On se souvient qu'il prétendait avoir servi . et était poli à peu près avec tout le monde.veille . quelque Flamand de Lille en Flandre. venait. l'aventure. Il fumait dans une grosse pipe. Cette nuance existe. Il avait le regard d'une fouine et la mine d'un homme de lettres. Ce gredin de l'ordre composite était. Colonie française fondée au Texas en 1818 par quelques centaines de bonapartistes et libéraux proscrits. Du reste fort escroc. Le flux et le reflux. Il était libéral. le méandre. saint Augustin. Belge à Bruxelles. couvert de son corps et sauvé à travers la mitraille « un général dangereusement blessé ». début 1819. Il portait une blouse et sous sa blouse un vieil habit noir. Il ressemblait beaucoup aux portraits de l'abbé Delille. pour soutenir les colons. il avait. pour son mur. Il souriait habituellement par précaution. Pamy. conscience déchirée entraîne vie dé- 57 58 Hugo donnait cet aimable surnom à Pierre Leroux. et. Il affirmait avoir « un système ». le nom de « cabaret du sergent de Waterloo ». Sa coquetterie consistait à boire avec les rouliers. et. même avec le mendiant auquel il refusait un liard. Français à Paris. Il avait des prétentions à la littérature et au matérialisme. Voltaire. on la connaît59. pour son auberge. 59 Voir II. sa fourberie commençait là. dans le pays.

Il ne dédaignait pas ses servantes. dans quelque carriole boiteuse. le maître d'école avait remarqué qu'il faisait – « des cuirs ». des bagues d'or et des croix d'argent récoltées au temps de la moisson dans les sillons ensemencés de cadavres. des banqueroutes et des – 110 – . comme il en voulait au genre humain tout entier. Néanmoins.cousue . mais des yeux exercés y trouvaient parfois des fautes d'orthographe. « du quibus ». volant ceux-là. comme il avait en lui une profonde fournaise de haine. et vraisemblablement. à l'orageuse époque du 18 juin 1815. rappelle la caserne et. et dans ces moments-là. qui accusent tout ce qui passe devant eux de tout ce qui est tombé sur eux. Cette espèce est la pire . ayant. et qui sont toujours prêts à jeter sur le premier venu. gourmand. composé des bourses et des montres. l'hypocrisie s'y mêle. homme d'astuce et d'équilibre. flâneur et habile. Il était beau parleur. Cette géante était jalouse. le total des déceptions. ne faisait pas un gros total et n'avait pas mené bien loin ce vivandier passé gargotier. Il composait la carte à payer des voyageurs avec supériorité. Il lui semblait que ce petit homme maigre et jaune devait être l'objet de la convoitise universelle. homme. Thénardier avait ce je ne sais quoi de rectiligne dans le geste qui. Il se laissait croire savant. Ce quibus. il était venu ouvrir gargote à Montfermeil. comme il était de ces gens qui se vengent perpétuellement. avec un juron. le séminaire. à la suite des troupes en marche. Ce n'est pas que Thénardier ne fût dans l'occasion capable de colère au moins autant que sa femme . Thénardier appartenait à cette variété de cantiniers maraudeurs dont nous avons parlé. avec l'instinct de se rattacher toujours à l'armée victorieuse. était un coquin du genre tempéré. comme il disait. ce qui faisait que sa femme n'en avait plus. avec un signe de croix. mais cela était très rare. Cette campagne faite. Thénardier. comme légitime grief. femme et enfants. par-dessus tout. et roulant en famille. Thénardier était sournois. vendant à ceux-ci. battant l'estrade.

Erreur. il y avait de la contemplation dans la soumission de la Thénardier à son mari. c'était le mari. découvrir la couronne. Thénardier était un homme d'État. et qu'on appelle. Elle faisait. C'était. elle le voyait comme une chandelle allumée . jamais. Le maître et la maîtresse. Quoique leur accord n'eût pour résultat que le mal. eût-elle été en dissentiment sur un détail avec « monsieur Thénardier ». À de certains moments. Cette femme était une créature formidable qui n'aimait que ses enfants et ne craignait que son mari. de là l'empire absolu de cet homme sur cette femme. Cette montagne de bruit et de chair se mouvait sous le petit doigt de ce despote frêle. Elle avait les vertus de sa façon d'être . il créait. sans qu'elle s'en rendit trop compte. Il avait quelque chose du regard des marins accoutumés à cligner des yeux dans les lunettes d'approche. vu par son côté nain et grotesque. il était épouvantable. Le Thénardier était pour la Thénardier. car de certaines laideurs ont leur raison d'être dans les profondeurs mêmes de la beauté éternelle. quelquefois un signe . dans d'autres. sur quoi que ce soit. Malheur à qui passait sous sa fureur alors ! Outre toutes ses autres qualités. en langage parlementaire. silencieux ou bavard à l'occasion. Tout nouveau venu qui entrait dans la gargote disait en voyant la Thénardier : Voilà le maître de la maison. une espèce d'être particulier et souverain. elle n'eût donné publiquement tort à son mari. Thénardier était attentif et pénétrant. Elle n'était même pas la maîtresse.calamités de leur vie. Elle était mère parce – 111 – . et toujours avec une haute intelligence. Un mot lui suffisait. cette grande chose universelle : l'adoration de la matière pour l'esprit . Jamais elle n'eût commis « devant des étrangers » cette faute que font si souvent les femmes. Il y avait de l'inconnu dans Thénardier . le mastodonte obéissait. elle le sentait comme une griffe. Il dirigeait tout par une sorte d'action magnétique invisible et continuelle. hypothèse du reste inadmissible. comme tout ce levain se soulevait en lui et lui bouillonnait dans la bouche et dans les yeux.

Mais où le sort attache l'aubergiste. l'homme. ne s'étendait pas jusqu'aux garçons. le matelas et la botte de paille . de savoir de combien l'ombre use le miroir et de tarifer cela. Thénardier était endetté d'environ quinze cents francs de dettes criardes. n'avait qu'une pensée : s'enrichir. c'est de vendre au premier venu du fricot. avec le plus de profondeur et de la façon la plus moderne. d'éplucher l'enfant . lui disait-il un jour violemment et à voix basse. la fenêtre fermée. des draps sales. de râper l'homme. la chaise. Du reste. par les cinq cent mille diables. l'escabeau. du repos. le fauteuil. comme on le verra. ce sans-le-sou serait devenu millionnaire. Lui. et qui ne s'étend pas à une classe entière. de vider les petites bourses et d'alléger honnêtement les grosses. – « Le devoir de l'aubergiste. de coter la fenêtre ouverte. si la ruine est possible à zéro . il faut qu'il broute. le lit de plume. On comprend que le mot aubergiste est employé ici dans un sens restreint. Quelle que fût envers lui l'injustice opiniâtre de la destinée. le Thénardier était un des hommes qui comprenaient le mieux. du feu. Il avait un certain rire froid et paisible qui était particulièrement dangereux. Thénardier à Montfermeil se ruinait. Du reste braconnier admirable et cité pour son coup de fusil. Un digne théâtre manquait à ce grand talent. cette chose qui est une vertu chez les peuples barbares et une marchandise chez les peuples civilisés. l'hospitalité. d'arrêter les passants. le tabouret. Ses théories d'aubergiste jaillissaient quelquefois de lui par éclairs.qu'elle était mammifère. sa maternité s'arrêtait à ses filles. des puces. En cette même année 1823. et. d'abriter avec respect les familles en route. et. ce qui le rendait soucieux. jusqu'aux mouches que son chien mange ! » – 112 – . Il n'y réussissait point. le coin de la cheminée. de plumer la femme. de la lumière. de faire tout payer au voyageur. Il avait des aphorismes professionnels qu'il insérait dans l'esprit de sa femme. du sourire . de la bonne. en Suisse ou dans les Pyrénées.

balayait. la Thénardier. par exemple. toutes petites. attelage hideux et terrible. depuis Notre-Dame de Paris» voir aussi. brossait. lavait. Tels étaient ces deux êtres.Cet homme et cette femme. elle. trimait. une maîtresse farouche. cela venait du mari. Pendant que le mari ruminait et combinait. comme une créature qui serait à la fois broyée par une meule et déchiquetée par une tenaille. cela venait de la femme . La pauvre enfant. frottait. n'avait souci d'hier ni de demain. Nulle pitié . L'homme et la femme avaient chacun une manière différente . faisait les grosses besognes. se taisait. Cosette était entre eux. 5. descendait. parmi les hommes. passive. toute chétive. C'était quelque chose comme la mouche servante des araignées60. c'était ruse et rage mariés ensemble. elle allait pieds nus l'hiver. que se passe-t-il dans ces âmes qui viennent de quitter Dieu ? Sur la présence de cette image obsédante. subissant leur double pression. L'idéal de l'oppression était réalisé par cette domesticité sinistre. Cosette montait. haletait. toutes nues. Javert en II. un maître venimeux. courait. La gargote Thénardier était comme une toile où Cosette était prise et tremblait. ne pensait pas aux créanciers absents. et. remuait des choses lourdes. – 113 – 60 . Quand elles se trouvent ainsi. toute dans la minute. Cosette était rouée de coups. 7. dès l'aube. 3. et vivait avec emportement. 10 et l'égout en V.

Elle avait la paupière noire d'un coup de poing que la Thénardier lui avait donné. – Tiens. Un maigre filet d'eau coula du robinet et remplit le verre à moitié. et qu'il n'y avait plus d'eau dans la fontaine. Ce qui la rassurait un peu. ce qui faisait dire de temps en temps à la Thénardier : – Est-elle laide avec son pochon sur l'œil ! Cosette pensait donc qu'il était nuit. très nuit. elle avait déjà tant souffert qu'elle rêvait avec l'air lugubre d'une vieille femme. dit-elle.Chapitre III Il faut du vin aux hommes et de l'eau aux chevaux Il était arrivé quatre nouveaux voyageurs. c'est qu'on ne buvait pas beaucoup d'eau dans la maison Thénardier. car. il n'y a plus d'eau ! puis elle eut un moment de silence. l'enfant avait levé la tête et suivait tous ses mouvements. mais c'était de cette soif qui s'adresse plus volontiers au broc qu'à la cruche. Il y eut pourtant un moment où l'enfant trembla : la Thénardier souleva le couvercle d'une casserole qui bouillait sur le fourneau. Cosette songeait tristement . L'enfant ne respirait pas. quoiqu'elle n'eût que huit ans. Il ne manquait pas là de gens qui avaient soif . Elle tourna le robinet. Qui eût demandé un verre d'eau parmi ces verres de vin eût semblé un sauvage à tous ces hommes. qu'il avait fallu remplir à l'improviste les pots et les carafes dans les chambres des voyageurs survenus. – 114 – . puis saisit un verre et s'approcha vivement de la fontaine.

De temps en temps. – 115 – . Cosette mentait. Cela n'était pas vrai. Cosette était sortie de dessous la table. – Oh ! si ! monsieur ! dit-elle. reprit le marchand.– Bah. il y en aura assez comme cela. un des marchands colporteurs logés dans l'auberge entra. dit la Thénardier. reprit la Thénardier en examinant le verre à demi plein. Tout à coup. et eût bien voulu être au lendemain matin. Cosette se remit à son travail. – Si fait vraiment. et dit d'une voix dure : – On n'a pas donné à boire à mon cheval. et même que c'est moi qui lui ai porté à boire. et je lui ai parlé. la mère. mais pendant plus d'un quart d'heure elle sentit son cœur sauter comme un gros flocon dans sa poitrine. il a bu dans le seau. un des buveurs regardait dans la rue et s'exclamait : – Il fait noir comme dans un four ! – Ou : – Il faut être chat pour aller dans la rue sans lanterne à cette heure-ci ! – Et Cosette tressaillait. – Je vous dis que non. Elle comptait les minutes qui s'écoulaient ainsi. plein le seau. le cheval a bu.

Cosette persista. va porter à boire à ce cheval.– En voilà une qui est grosse comme le poing et qui ment gros comme la maison. – Au fait. – Vas-tu venir ? cria la Thénardier. si cette bête n'a pas bu. Je te dis qu'il n'a pas bu. c'est juste. La Thénardier reprit : – Mademoiselle Chien-faute-de-nom. ce n'est pas tout ça. où est donc cette autre ? Elle se pencha et découvrit Cosette blottie à l'autre bout de la table. regardant autour d'elle : – Eh bien. reprit le marchand avec colère. qu'on donne à boire à mon cheval et que cela finisse ! Cosette rentra sous la table. Puis. dit la Thénardier. Cosette sortit de l'espèce de trou où elle s'était cachée. et ajouta d'une voix enrouée par l'angoisse et qu'on entendait à peine : – Et même qu'il a bien bu ! – Allons. petite drôlesse ! Il a une manière de souffler quand il n'a pas bu que je connais bien. – 116 – . il faut qu'elle boive. s'écria le marchand. presque sous les pieds des buveurs.

elle prit la pièce sans dire un mot. mais tend à le devenir. La Thénardier se remit à son fourneau. et goûta avec une cuillère de bois ce qui était dans la casserole. Ce n'est pas plus malin que ça. – Eh bien. et la mit dans cette poche. Voilà une pièce de quinze sous61. puisque Mme Hugo elle-même écrit ainsi. Cosette avait une petite poche de côté à son tablier . va en chercher ! Cosette baissa la tête. ajouta-t-elle. Ce seau était plus grand qu'elle. c'est qu'il n'y a pas d'eau. Je crois que j'aurais mieux fait de passer mes oignons. et l'enfant aurait pu s'asseoir dedans et y tenir à l'aise. du poivre et des échalotes. dit Cosette faiblement.– Mais. madame. tout en grommelant : – Il y en a à la source. Puis elle fouilla dans un tiroir où il y avait des sous. en revenant tu prendras un gros pain chez le boulanger. – 117 – 61 . – Tiens. La Thénardier ouvrit toute grande la porte de la rue. La suppression du « de » n'est pas vraiment populaire. mamzelle Crapaud. et alla prendre un seau vide qui était au coin de la cheminée.

Puis elle resta immobile. – 118 – . le seau à la main. Elle semblait attendre qu'on vînt à son secours. Cosette sortit. – Va donc ! cria la Thénardier. la porte ouverte devant elle. La porte se referma.

Au premier rang. de verroteries et de choses magnifiques en fer-blanc. si morne et si accablée qu’elle fût.Chapitre IV Entrée en scène d'une poupée La file de boutiques en plein vent qui partait de l’église se développait. la splendeur. comme le disait le maître d’école de Montfermeil attablé en ce moment chez Thénardier. En revanche. la richesse. furtivement. cette merveille avait été étalée à l’ébahissement des passants de moins de dix ans. elle ne put s’empêcher de lever les yeux sur cette prodigieuse poupée. Tout le jour. toute reluisante de clinquants. pour la donner à son enfant. La pauvre enfant s’arrêta pétrifiée. on s’en souvient. son seau à la main. était une boutique de bimbeloterie. c’était une vision. sur un fond de serviettes blanches. Toute cette boutique lui semblait un palais . Au moment où Cosette sortit. avait osé la regarder. sans qu’il se fût trouvé à Montfermeil une mère assez riche. qui apparaissaient dans une sorte de rayonnement chimérique à ce malheureux petit être en62 Peut-être les cheveux de Fantine. Elle n’avait pas encore vu cette poupée de près. le bonheur. établie précisément en face de la porte des Thénardier. C’étaient la joie. ce qui. ou assez prodigue. une immense poupée haute de près de deux pieds qui était vêtue d’une robe de crêpe rose avec des épis d’or sur la tête et qui avait de vrais cheveux62 et des yeux en émail. et Cosette elle-même. vers la dame. il est vrai. et en avant. étaient toutes illuminées de chandelles brûlant dans des entonnoirs de papier. Ces boutiques. Éponine et Azelma avaient passé des heures à la contempler. le marchand avait placé. – 119 – . faisait « un effet magique ». cette poupée n’était pas une poupée. La dernière de ces baraques. comme elle l’appelait. on ne voyait pas une étoile au ciel. jusqu’à l’auberge Thénardier. à cause du passage prochain des bourgeois allant à la messe de minuit.

cette poupée-là ! Ses yeux ne pouvaient se détacher de cette boutique fantastique. ces beaux cheveux lisses. Cosette mesurait avec cette sagacité naïve et triste de l’enfance l’abîme qui la séparait de cette poupée. plus elle s’éblouissait. Le marchand qui allait et venait au fond de sa baraque lui faisait un peu l’effet d’être le Père éternel. Elle considérait cette belle robe rose. péronnelle. et elle pensait : Comme elle doit être heureuse. va ! La Thénardier avait jeté un coup d’œil dans la rue et aperçu Cosette en extase. Plus elle regardait. la voix rude de la Thénardier la rappela à la réalité : – Comment. Elle se disait qu’il fallait être reine ou au moins princesse pour avoir une « chose » comme cela. Elle croyait voir le paradis. Dans cette adoration. même la commission dont elle était chargée. tu n’es pas partie ! Attends ! je vais à toi ! Je vous demande un peu ce qu’elle fait là ! Petit monstre.glouti si profondément dans une misère funèbre et froide. Il y avait d’autres poupées derrière la grande qui lui paraissaient des fées et des génies. Cosette s’enfuit emportant son seau et faisant les plus grands pas qu’elle pouvait. Tout à coup. elle oubliait tout. – 120 – .

à mesure qu'elle avançait. c'était à la source du bois du côté de Chelles que Cosette devait aller puiser de l'eau. La pauvre enfant se trouva dans l'obscurité. Cependant. les boutiques illuminées éclairaient le chemin. sa marche se ralentissait comme machinalement.Chapitre V La petite toute seule Comme l'auberge Thénardier était dans cette partie du village qui est près de l'église. plus les ténèbres devenaient épaisses. elle rencontra une femme qui se retourna en la voyant passer. cela avait été difficile . dit-elle. Pourtant. De temps en temps. Elle ne regarda plus un seul étalage de marchand. marmottant entre ses lèvres : « Mais où peut donc aller cet enfant ? Est-ce que c'est un enfant-garou ? » Puis la femme reconnut Cosette. tout en marchant elle agitait le plus qu'elle pouvait l'anse du seau. cela la rassurait. Seulement. Ce – 121 – . Cosette s'arrêta. c'est l'Alouette ! » Cosette traversa ainsi le labyrinthe de rues tortueuses et désertes qui termine du côté de Chelles le village de Montfermeil. mais bientôt la dernière lueur de la dernière baraque disparut. Cela faisait un bruit qui lui tenait compagnie. Quand elle eut passé l'angle de la dernière maison. Il n'y avait plus personne dans les rues. Tant qu'elle fut dans la ruelle du Boulanger et dans les environs de l'église. et qui resta immobile. Tant qu'elle eut des maisons et même seulement des murs des deux côtés de son chemin. Plus elle cheminait. cela devenait impossible. Elle s'y enfonça. c'était de la lumière et de la vie. plongea sa main dans ses cheveux et se mit à se gratter lentement la tête. aller plus loin que la dernière maison. comme une certaine émotion la gagnait. il y avait là des gens. « Tiens. elle voyait le rayonnement d'une chandelle à travers la fente d'un volet. Aller au delà de la dernière boutique. geste propre aux enfants terrifiés et indécis. Elle posa le seau à terre. elle alla assez hardiment.

Le frémissement nocturne de la forêt l'enveloppait tout entière. toute l'ombre . Que faire ? que devenir ? où aller ? Devant elle le spectre de la Thénardier . Elle n'arrêta sa course que lorsque la respiration lui manqua. Maintenant. derrière elle tous les fantômes de la nuit et des bois. ne regardant plus rien. où il y avait des bêtes. Un reste d'instinct la conduisait vaguement. D'un côté. Elle ne pensait plus. Tout en courant. je lui dirai qu'il n'y avait plus d'eau ! Et elle rentra résolument dans Montfermeil. où il y avait peut-être des revenants. c'étaient les champs. elle entra dans le bois en courant. Elle regarda avec désespoir cette obscurité où il n'y avait plus personne. Chose étrange. elle avait envie de pleurer. L'espace noir et désert était devant elle. et elle entendit les bêtes qui marchaient dans l'herbe. la peur lui donna de l'audace. n'écoutant plus rien. L'enfant jeta un regard lamentable en avant et en arrière. et se remit à se gratter la tête. mais elle n'interrompit point sa marche. et elle vit distinctement les revenants qui remuaient dans les arbres. éperdue. Il n'y avait que sept ou huit minutes de la lisière du bois à la source. L'immense nuit faisait face à ce petit être. la Thénardier hideuse avec sa bouche d'hyène et la colère flamboyante dans les yeux. c'était la Thénardier qui lui apparaissait . de l'autre. Alors elle ressaisit le seau. – Bah ! dit-elle. À peine eut-elle fait cent pas qu'elle s'arrêta encore. un atome. Cosette connaissait le chemin pour l'avoir fait bien souvent le jour. elle ne voyait plus. elle ne se perdit pas.n'était plus Montfermeil. Ce fut devant la Thénardier qu'elle recula. Elle regarda bien. Elle reprit le chemin de la source et se mit à courir. Elle allait devant elle. Elle sortit du village en courant. Elle ne jetait cependant les yeux ni – 122 – .

– 123 – . entourée de mousses et de ces grandes herbes gaufrées qu'on appelle collerettes de Henri IV. Un ruisseau s'en échappait avec un petit bruit tranquille. puis elle les rouvrit. elle ne fît pas attention que la poche de son tablier se vidait dans la source. Au-dessus de sa tête. La pièce de quinze sous tomba dans l'eau. profonde d'environ deux pieds. À côté d'elle l'eau agitée dans le seau faisait des cercles qui ressemblaient à des serpents de feu blanc. et pavée de quelques grosses pierres. Cosette ne prit pas le temps de respirer. se pencha et plongea le seau dans l'eau. Elle arriva ainsi à la source. Elle était dans un moment si violent que ses forces étaient triplées. Elle se laissa tomber sur l'herbe et y demeura accroupie. Il faisait très noir. Elle eût bien voulu repartir tout de suite . elle s'aperçut qu'elle était épuisée de lassitude. rencontra une branche. le ciel était couvert de vastes nuages noirs qui étaient comme des pans de fumée. Le tragique masque de l'ombre semblait se pencher vaguement sur cet enfant. Elle retira le seau presque plein et le posa sur l'herbe. Pendant qu'elle était ainsi penchée. Cela fait. mais l'effort de remplir le seau avait été tel qu'il lui fut impossible de faire un pas. mais elle avait l'habitude de venir à cette fontaine. Elle ferma les yeux. C'était une étroite cuve naturelle creusée par l'eau dans un sol glaiseux. Cosette ne la vit ni ne l'entendit tomber.à droite ni à gauche. Elle fut bien forcée de s'asseoir. de crainte de voir des choses dans les branches et dans les broussailles. s'y suspendit. sans savoir pourquoi. mais ne pouvant faire autrement. Elle chercha de la main gauche dans l'obscurité un jeune chêne incliné sur la source qui lui servait ordinairement de point d'appui.

le lugubre reflété dans le funèbre. des échevellements obscurs. L'inconcevable s'ébauche à quelques pas de vous avec une netteté spectrale. Quand l'œil voit noir. Il y a des attitudes farouches sur l'horizon. même pour les plus forts. L'obscurité est vertigineuse. De tous les côtés il y avait des étendues lugubres. deux épaisseurs redoutables. dans la nuit. l'esprit voit trouble. Des buissons chétifs et difformes sifflaient dans les clairières. On aspire les effluves du grand vide noir. Dans l'éclipse. de longues poignées d'herbes frémissantes.Jupiter se couchait dans les profondeurs. dans l'espace ou dans son propre cerveau. l'immensité sépulcrale du silence. Nul ne marche seul la nuit dans la forêt sans tremblement. Un vent froid soufflait de la plaine. Les cavités de la nuit. des penchements de branches mystérieux. des profils taciturnes qui se dissipent quand on avance. il y a de l'anxiété. élargissait l'astre. d'effrayants torses d'arbres. on est sans défense contre tout cela. lugubrement empourprée. dans l'opacité fuligineuse. était en ce moment très près de l'horizon et traversait une épaisse couche de brume qui lui donnait une rougeur horrible. On a peur et envie de regarder derrière soi. Quiconque s'enfonce dans le contraire du jour se sent le cœur serré. La brume. en effet. les êtres inconnus possibles. Les ronces se tordaient comme de longs bras armés de griffes cherchant à prendre des proies . Les hautes herbes fourmillaient sous la bise comme des anguilles. De grands branchages s'y dressaient affreusement. quelques bruyères sèches. Il faut à l'homme de la clarté. La planète. les choses devenues hagardes. Le bois était ténébreux. des flaques livides. On voit flotter. sans aucun froissement de feuilles. des touffes irritées. On eût dit une plaie lumineuse. passaient rapidement et avaient l'air de s'enfuir avec épouvante devant quelque chose qui arrivait. L'enfant regardait d'un œil égaré cette grosse étoile qu'elle ne connaissait pas et qui lui faisait peur. Pas de – 124 – . sans aucune de ces vagues et fraîches lueurs de l'été. chassées par le vent. Ombres et arbres. Une réalité chimérique apparaît dans la profondeur indistincte. on ne sait quoi de vague et d'insaisissable comme les rêves des fleurs endormies.

la tête baissée. Tel était l'effroi que lui inspirait la Thénardier qu'elle n'osa pas s'enfuir sans le seau d'eau. mais qui l'effrayait. Alors. jusqu'à dix. jusqu'aux fenêtres. Elle frissonnait. Les forêts sont des apocalypses . quand elle eut fini. On éprouve quelque chose de hideux comme si l'âme s'amalgamait à l'ombre. quatre. et le battement d'ailes d'une petite âme fait un bruit d'agonie sous leur voûte monstrueuse. Elle eut de la peine à soulever le seau. deux. Ce n'était plus seulement de la terreur qui la gagnait. mais le seau était plein. Son œil était devenu farouche. elle repartit. Elle n'eut plus qu'une pensée. Cette pénétration des ténèbres est inexprimablement sinistre dans un enfant.hardiesse qui ne tressaille et qui ne sente le voisinage de l'angoisse. à travers champs. c'était quelque chose de plus terrible même que la terreur. Les expressions manquent pour dire ce qu'avait d'étrange ce frisson qui la glaçait jusqu'au fond du cœur. trois. par une sorte d'instinct. Elle marchait penchée en avant. comme une vieille . Son regard tomba sur le seau qui était devant elle. et. elle se mit à compter à haute voix un. pour sortir de cet état singulier qu'elle ne comprenait pas. Cosette se sentait saisir par cette énormité noire de la nature. Cela lui rendit la perception vraie des choses qui l'entouraient. cette fois un peu plus longtemps. jusqu'aux maisons. Elle se leva. une peur naturelle et insurmontable. s'enfuir à toutes jambes. Après quelques secondes de repos. Mais il fallut s'arrêter encore. Sans se rendre compte de ce qu'elle éprouvait. La peur lui était revenue. à travers bois. Elle saisit l'anse à deux mains. s'enfuir . et se remit à marcher. il était lourd. Elle sentit le froid à ses mains qu'elle avait mouillées en puisant de l'eau. le poids du – 125 – . Elle croyait sentir qu'elle ne pourrait peut-être pas s'empêcher de revenir là à la même heure le lendemain. puis elle enleva l'anse de nouveau. elle recommença. elle fut forcée de le reposer à terre. Elle fit ainsi une douzaine de pas. Elle respira un instant. jusqu'aux chandelles allumées.

Cela se passait au fond d'un bois. Elle soufflait avec une sorte de râlement douloureux . elle fit une dernière halte plus longue que les autres pour se bien reposer. marchait auprès d'elle dans l'obs– 126 – . Cependant le pauvre petit être désespéré ne put s'empêcher de s'écrier : Ô mon Dieu ! mon Dieu ! En ce moment. loin de tout regard humain . puis elle rassembla toutes ses forces. Parvenue près d'un vieux châtaignier qu'elle connaissait. elle pensait avec angoisse qu'il lui faudrait plus d'une heure pour retourner ainsi à Montfermeil et que la Thénardier la battrait. Cette angoisse se mêlait à son épouvante d'être seule dans le bois la nuit. l'anse de fer achevait d'engourdir et de geler ses petites mains mouillées . Elle était harassée de fatigue et n'était pas encore sortie de la forêt. droite et debout. c'était un enfant de huit ans. Cependant elle ne pouvait pas faire beaucoup de chemin de la sorte. Elle leva la tête. et elle allait bien lentement. reprit le seau et se remit à marcher courageusement. de temps en temps elle était forcée de s'arrêter. C'était son habitude de se figurer toujours que la Thénardier était là. hélas ! Car il est des choses qui font ouvrir les yeux aux mortes dans leur tombeau. Et sans doute sa mère. Une main. la nuit. venait de saisir l'anse et la soulevait vigoureusement. tant elle avait peur de la Thénardier. même loin. Il n'y avait que Dieu en ce moment qui voyait cette chose triste. elle sentit tout à coup que le seau ne pesait plus rien. qui lui parut énorme. Une grande forme noire.seau tendait et raidissait ses bras maigres . Elle avait beau diminuer la durée des stations et marcher entre chaque le plus longtemps possible. mais elle n'osait pas pleurer. en hiver. des sanglots lui serraient la gorge. et chaque fois qu'elle s'arrêtait l'eau froide qui débordait du seau tombait sur ses jambes nues.

sans dire un mot. – 127 – . Cet homme. avait empoigné l'anse du seau qu'elle portait. C'était un homme qui était arrivé derrière elle et qu'elle n'avait pas entendu venir. L'enfant n'eut pas peur.curité. Il y a des instincts pour toutes les rencontres de la vie.

dans son vêtement comme dans toute sa personne. et – 128 – .Chapitre VI Qui peut-être prouve l'intelligence de Boulatruelle Dans l'après-midi de cette même journée de Noël 1823. à son front ridé. un homme se promena assez longtemps dans la partie la plus déserte du boulevard de l'Hôpital à Paris. des bas de laine noire et d'épais souliers à boucles de cuivre. On eût dit un ancien précepteur de bonne maison revenu de l'émigration. Il y avait au fond de son regard on ne sait quelle sérénité lugubre. Il portait de la main gauche un petit paquet noué dans un mouchoir . Cet homme avait l'air de quelqu'un qui cherche un logement. qui semblait sévère et qui était humble. C'est là un mélange assez rare qui inspire aux cœurs intelligents ce double respect qu'on éprouve pour celui qui est très pauvre et pour celui qui est très digne. À ses cheveux tout blancs. couleur qui n'avait rien de trop bizarre à cette époque. et semblait s'arrêter de préférence aux plus modestes maisons de cette lisière délabrée du faubourg Saint-Marceau. Ce bâton avait été travaillé avec quelque soin. réalisait le type de ce qu'on pourrait nommer le mendiant de bonne compagnie. à son visage où tout respirait l'accablement et la lassitude de la vie. Cet homme. on lui en eût donné à peine cinquante. une redingote râpée jusqu'à la corde en gros drap jaune d'ocre. Les rides de son front étaient bien placées. de la droite il s'appuyait sur une espèce de bâton coupé dans une haie. quoique lente. on lui eût supposé beaucoup plus de soixante ans. On verra plus loin que cet homme avait en effet loué une chambre dans ce quartier isolé. À sa démarche ferme. des culottes noires devenues grises aux genoux. et eussent prévenu en sa faveur quelqu'un qui l'eût observé avec attention. à ses lèvres livides. un grand gilet à poches de forme séculaire. Il avait un chapeau rond fort vieux et fort brossé. l'extrême misère combinée avec l'extrême propreté. à la vigueur singulière empreinte dans tous ses mouvements. Sa lèvre se contractait avec un pli étrange.

Sa berline massive. À cette époque le roi Louis XVIII allait presque tous les jours à Choisy-le-Roi. avec de grosses branches de lys peintes sur les panneaux. il mettait son chapeau sur sa tête. ce cul-de-jatte se fût fait volontiers traîner par l'éclair. et les autres se rangeaient . car un roi qui passe. une face large. saluant peu. un front frais poudré à l'oiseau royal. la Toison d'or. Du reste l'apparition et la disparition de Louis XVIII faisaient un certain effet dans les rues de Paris. On voyait dans l'angle du fond à droite. Hors de Paris. le voilà qui s'en retourne aux Tuileries. paraissait les éviter plutôt que les chercher. un œil fier. Il regardait froidement – 129 – . on voyait la voiture et la cavalcade royale passer ventre à terre sur le boulevard de l'Hôpital. Cela tenait lieu de montre et d'horloge aux pauvresses du quartier qui disaient : – Il est deux heures. pacifique et sévère. c'est toujours un tumulte. au milieu des sabres nus. Cet homme. un sourire de lettré. Cela était rapide. toute dorée. mais majestueux. la plaque d'argent du Saint-Esprit. Il passait. ferme et vermeille. un gros ventre et un large cordon bleu . C'était une de ses promenades favorites. deux grosses épaulettes à torsades flottantes sur un habit bourgeois. il voulait courir . Ce roi impotent avait le goût du grand galop . surtout l'hiver. c'était le roi. et on lui avait figuré un pommeau de corail avec de la cire rouge . sans affectation pourtant. il tenait son chapeau à plumes blanches sur ses genoux emmaillotés de hautes guêtres anglaises . sur des coussins capitonnés de satin blanc. et cela semblait une canne. la croix de la Légion d'honneur. À peine avait-on le temps d'y jeter un coup d'œil. Et les uns accouraient. dur et fin. on avait tiré parti des nœuds. la croix de Saint-Louis.n'avait pas trop méchant air . quand il rentrait dans la ville. Il y a peu de passants sur ce boulevard. ne pouvant marcher. Vers deux heures. c'était un gourdin. roulait bruyamment. presque invariablement.

Le promeneur à la redingote jaune n'était évidemment pas du quartier.le peuple. l'agent perdit sa trace. était assis dans la voiture vis-à-vis du roi. Le condamné du Dernier Jour attendait vainement cette rencontre. préfet de police. et l'un d'eux reçut l'ordre de le suivre. elle authentifie en quelque sorte la grâce acquise et la redouble. tout son succès fut ce mot d'un faubourien à son camarade : « C'est ce gros-là qui est le gouvernement63. Mais l'homme s'enfonça dans les petites rues solitaires du faubourg. car il ignorait ce détail. après avoir tourné la Salpêtrière. Quand il parut pour la première fois dans le quartier Saint-Marceau. voulait qu'un condamné à mort rencontré par le Roi fût gracié. Il dit à Sa Majesté : « Voilà un homme d'assez mauvaise mine64. ouv. pratiquée jusqu'à la fin de la monarchie. déboucha sur le boulevard. non sans s'être retourné bien des fois pour s'assurer qu'il n'était pas suivi. et comme le jour commençait à baisser. entourée d'un escadron de gardes du corps galonnés d'argent. il doubla le pas. c'est-à-dire à la nuit close. – 130 – 64 63 . Une ancienne coutume. qui le lui rendait. qui éclairaient le passage du roi. 1847-1848. ainsi que cela est constaté par un rapport adressé le soir même à Mr le comte Anglès. ministre d'État. ce qui n'empêcha pas Mr le duc d'Havré de l'apercevoir. » Des gens de police. et probablement pas de Paris. p. Il n'y avait que lui dans la contre-allée. le remarquèrent également. il se rangea vivement derrière un angle de mur d'enceinte. Quand l'homme à la redingote jaune eut dépisté l'agent. Ici.. » Cet infaillible passage du roi à la même heure était donc l'événement quotidien du boulevard de l'Hôpital. Lorsqu'à deux heures la voiture royale. Mr le duc d'Havré. il parut surpris et presque effrayé. comme capitaine des gardes de service ce jour-là. cit. À quatre heures un quart. il passait devant le théâtre de la Porte-Saint-Martin Hugo emploie ici une chose entendue et notée : Choses vues. 57.

quoiqu'il marchât vite. – Oui. et les voyageurs. – Montez. Cette affiche.où l'on donnait ce jour-là les Deux Forçats65. mais en 1822 et en tout cas pas le jour de Noël où les théâtres faisaient relâche. Le voyageur paya jusqu'à Lagny. dit le cocher. avant de partir. et se fit payer. L'homme demanda : – Avez-vous une place ? – Une seule. Un instant après. – 131 – 65 . éclairée par les réverbères du théâtre. il s'arrêta pour la lire. le frappa. sur le siège. car. sur la petitesse de son paquet. Les chevaux étaient attelés. – Allez-vous jusqu'à Lagny ? demanda le cocher. il était dans le culde-sac de la Planchette. escaladaient en hâte le haut escalier de fer du coucou. à côté de moi. dit l'homme. où était alors le bureau de la voiture de Lagny. Cependant. – Je la prends. et il entrait au Plat d'étain. Les Deux Forçats ou La Meunière du Puy-de-Dôme fut effectivement joué à la Porte-Saint-Martin. le cocher jeta un coup d'œil sur le costume médiocre du voyageur. Cette voiture partait à quatre heures et demie. appelés par le cocher.

et sauta à bas de la voiture. au bout de quelques minutes. Un instant après. L'homme ne s'était pas enfoncé dans la terre. cependant il ne tient pas à l'argent . devant l'auberge à rouliers installée dans les vieux bâtiments de l'abbaye royale. il paye pour Lagny. Il a l'air de n'avoir pas le sou . Le cocher se tourna vers les voyageurs de l'intérieur. – Voilà. Il s'est donc enfoncé dans la terre. Quand on eut passé la barrière. Le cocher s'arrêta pour laisser souffler ses chevaux.On partit. et il ne va que jusqu'à Chelles. dit l'homme. il avait disparu. le cocher essaya de nouer la conversation. Il n'était pas entré dans l'auberge. Quand. Le cocher prit le parti de siffler et de jurer après ses chevaux. L'homme ne paraissait pas y songer. Il faisait froid. – Je descends ici. Vers six heures du soir on était à Chelles. Le cocher s'enveloppa dans son manteau. Il prit son paquet et son bâton. mais il avait arpenté en hâte dans l'obscurité la grande rue de Chelles . la voiture repartit pour Lagny. il n'entre pas à l'auberge. Il est nuit. un homme qui n'est pas d'ici. dit-il. puis il – 132 – . mais le voyageur ne répondait que par monosyllabes. car je ne le connais pas. toutes les maisons sont fermées. et on ne le retrouve plus. On traversa ainsi Gournay et Neuilly-sur-Marne. elle ne le rencontra pas dans la grande rue de Chelles.

Quand il fut dans le bois. et promena sa main sur l'écorce du tronc.avait pris à gauche avant d'arriver à l'église le chemin vicinal qui mène à Montfermeil. qui était un frêne. C'est à ce point-là que commence la montée de la colline. il prit à droite. comme quelqu'un qui eût connu le pays et qui y fût déjà venu. Il se haussa sur la pointe des pieds et toucha cette bande de zinc. On voyait à peine deux ou trois étoiles au ciel. couvert de ces excroissances qui sont les verrues de la végétation. il entendit venir des passants. Enfin il arriva. car. La précaution était d'ailleurs presque superflue. Il se dirigea vivement vers ces pierres et les examina avec attention à travers la brume de la nuit. et se mit à regarder soigneusement tous les arbres. comme s'il cherchait et suivait une route mystérieuse connue de lui seul. comme s'il cherchait à reconnaître et à compter toutes les verrues. à travers champs. était à quelques pas du tas de pierres. c'était une nuit de décembre très noire. il y avait un châtaignier malade d'une décortication. À l'endroit où il est coupé par l'ancienne route bordée d'arbres qui va de Gagny à Lagny. comme nous l'avons déjà dit. Un gros arbre. comme s'il les passait en revue. avançant pas à pas. Il se cacha précipitamment dans un fossé. Il suivit ce chemin rapidement. auquel on avait mis pour pansement une bande de zinc clouée. il ralentit sa marche. L'homme ne rentra pas dans le chemin de Montfermeil . et gagna à grands pas le bois. à une clairière où il y avait un monceau de grosses pierres blanchâtres. de tâtonnements en tâtonnements. Il y eut un moment où il parut se perdre et où il s'arrêta indécis. Vis-à-vis de cet arbre. – 133 – . Il alla à cet arbre. et y attendit que les gens qui passaient se fussent éloignés.

Il s'était approché et avait reconnu que c'était un tout jeune enfant chargé d'un énorme seau d'eau. En cheminant par le taillis dans la direction de Montfermeil. qui déposait un fardeau à terre. il avait aperçu cette petite ombre qui se mouvait avec un gémissement. puis le reprenait. – 134 – . et avait pris silencieusement l'anse du seau. Alors il était allé à l'enfant.Puis il piétina pendant quelque temps sur le sol dans l'espace compris entre l'arbre et les pierres. Cela fait. C'était cet homme qui venait de rencontrer Cosette. et se remettait à marcher. il s'orienta et reprit sa marche à travers le bois. comme quelqu'un qui s'assure que la terre n'a pas été fraîchement remuée.

dit-il entre ses dents. n'avait pas eu peur. monsieur. L'homme lui adressa la parole. L'homme se mit à cheminer près d'elle. – Et viens-tu de loin comme cela ? – De la source qui est dans le bois.Chapitre VII Cosette côte à côte dans l'ombre avec l'inconnu Cosette. Puis il ajouta : – Petite. Il parlait d'une voix grave et presque basse. Cosette lâcha le seau. – C'est très lourd en effet. Je vais vous le porter. – Et est-ce loin où tu vas ? – 135 – . Cosette leva la tête et répondit : – Oui. nous l'avons dit. c'est bien lourd pour vous ce que vous portez là. – Donnez. – Mon enfant. reprit l'homme. quel âge as-tu ? – Huit ans. monsieur.

je n'en ai pas. répondit l'enfant. Avant que l'homme eût eu le temps de reprendre la parole. elle ajouta : – Je ne crois pas. L'homme s'arrêta. puis il dit brusquement : – Tu n'as donc pas de mère ? – Je ne sais pas. Moi. – Comment t'appelles-tu ? dit l'homme. Les autres en ont. faisant effort pour la regarder et voir son visage dans l'obscurité. L'homme eut comme une secousse électrique. il posa le seau à terre. La figure maigre et chétive de Cosette se dessinait vaguement à la lueur livide du ciel. elle reprit : – Je crois que je n'en ai jamais eu. et se remit à marcher. puis il ôta ses mains de dessus les épaules de Cosette. se pencha et mit ses deux mains sur les deux épaules de l'enfant. L'homme resta un moment sans parler. Il la regarda encore.– À un bon quart d'heure d'ici. – Cosette. – 136 – . saisit le seau. Et après un silence.

monsieur. elle levait les yeux vers cet homme avec une sorte de tranquillité et d'abandon – 137 – . De temps en temps. dit l'enfant. puis recommença : – Qui est-ce donc qui t'a envoyée à cette heure chercher de l'eau dans le bois ? – C'est madame Thénardier. je vais aller y loger cette nuit. Conduis-moi.Au bout d'un instant il demanda : – Petite. – L'auberge ? dit l'homme. Elle ne sentait plus la fatigue. dit l'enfant. L'homme repartit d'un son de voix qu'il voulait s'efforcer de rendre indifférent. Il fit encore une pause. Elle tient l'auberge. Eh bien. L'homme marchait assez vite. – C'est là que nous allons ? – Oui. où demeures-tu ? – À Montfermeil. ta madame Thénardier ? – C'est ma bourgeoise. si vous connaissez. Cosette le suivait sans peine. – Nous y allons. mais où il y avait pourtant un tremblement singulier : – Qu'est-ce qu'elle fait.

Cependant elle sentait en elle quelque chose qui ressemblait à de l'espérance et à de la joie et qui s'en allait vers le ciel.inexprimables. monsieur. Cosette éleva la voix : – C'est-à-dire il y a deux petites filles. Comme qui dirait ses filles. monsieur. Quelques minutes s'écoulèrent. celles-là ? – 138 – . – Est-ce que tu es seule ? – Oui. Jamais on ne lui avait appris à se tourner vers la providence et à prier. L'homme reprit : – Est-ce qu'il n'y a pas de servante chez madame Thénardier ? – Non. – Quelles petites filles ? – Ponine et Zelma. Il y eut encore une interruption. – Qu'est-ce que c'est que Ponine et Zelma ? – Ce sont les demoiselles de madame Thénardier. L'enfant simplifiait de la sorte les noms romanesques chers à la Thénardier. – Et que font-elles.

– Toute la journée ? L'enfant leva ses grands yeux où il y avait une larme qu'on ne voyait pas à cause de la nuit. – Et toi ? – Moi. – Toute la journée ? – Oui. Elle poursuivit après un intervalle de silence : – Des fois. des choses où il y a de l'or. je m'amuse aussi. Ponine et Zelma ne veulent pas que je joue avec leurs poupées. je travaille. – Et qui ne coupe pas ? – 139 – . elles s'amusent. Mais je n'ai pas beaucoup de joujoux. tout plein d'affaires. elles ont de belles poupées. Elles jouent. L'enfant montrait son petit doigt. pas plus long que ça. monsieur. monsieur. On me laisse. quand j'ai fini l'ouvrage et qu'on veut bien. et répondit doucement : – Oui. – Comment t'amuses-tu ? – Comme je peux. Je n'ai qu'un petit sabre en plomb.– Oh ! dit l'enfant.

c'est Noël. Cosette guida l'étranger dans les rues. ils étaient à la porte de la gargote. – 140 – . demanda à Cosette : – C'est donc la foire ici ? – Non. elle me battra. Ils passèrent devant la boulangerie . ça coupe la salade et les têtes de mouches.– Si. – Monsieur ? – Quoi. – Eh bien ? – Voulez-vous me laisser reprendre le seau à présent ? – Pourquoi ? – C'est que. L'homme avait cessé de lui faire des questions et gardait maintenant un silence morne. L'homme lui remit le seau. mon enfant ? – Nous voilà tout près de la maison. Un instant après. Quand ils eurent laissé l'église derrière eux. monsieur. si madame voit qu'on me l'a porté. Cosette lui toucha le bras timidement. l'homme. monsieur. Comme ils approchaient de l'auberge. mais Cosette ne songea pas au pain qu'elle devait rapporter. dit l'enfant. Ils atteignirent le village . voyant toutes ces boutiques en plein vent.

Le « bonhomme » entra. Ce geste et l'inspection du costume et du bagage de l'étranger que la Thénardier passa en revue d'un coup d'œil firent évanouir la grimace aimable et reparaître la mine bourrue. Elle reprit sèchement : – Entrez. la drôlesse ! – Madame. dit Cosette toute tremblante. La Thénardier remplaça bien vite sa mine bourrue par sa grimace aimable. puis elle frappa. changement à vue propre aux aubergistes. répondit l'homme en portant la main à son chapeau. La Thénardier parut une chandelle à la main.Chapitre VIII Désagrément de recevoir chez soi un pauvre qui est peut-être un riche Cosette ne put s'empêcher de jeter un regard de côté à la grande poupée toujours étalée chez le bimbelotier. petite gueuse ! Dieu merci. Les voyageurs riches ne sont pas si polis. – Oui. madame. La porte s'ouvrit. – C'est monsieur ? dit-elle. – Ah ! c'est toi. voilà un monsieur qui vient loger. La Thénardier lui jeta un second coup d'œil. et consulta – 141 – . et chercha avidement des yeux le nouveau venu. tu y as mis le temps ! elle se sera amusée. examina particulièrement sa redingote qui était absolument râpée et son chapeau qui était un peu défoncé. bonhomme.

Soit. Sur ce. mais c'est que je n'ai plus de place. – Quarante sous. d'un froncement de nez et d'un clignement d'yeux. la Thénardier s'écria : – Ah ! çà. brave homme. – 142 – . Je ne loge pas des pauvres à moins. à l'écurie. répliqua la Thénardier du même ton. – À la bonne heure. dit l'homme. Cependant l'homme. Je payerai comme si j'avais une chambre. mais ce n'est que vingt sous. je suis bien fâchée. appuyée du gonflement des lèvres. – Mettez-moi où vous voudrez. Le mari répondit par cette imperceptible agitation de l'index qui. – C'est quarante sous pour lui. – C'est vrai. après avoir laissé sur un banc son paquet et son bâton. ajouta le mari avec douceur. Le marchand qui avait demandé le seau d'eau était allé lui-même le porter à son cheval. au grenier. lequel buvait toujours avec les rouliers. ça gâte une maison d'y avoir de ce monde-là. – Quarante sous ! dit un routier bas à la Thénardier. s'était assis à une table où Cosette s'était empressée de poser une bouteille de vin et un verre. – Quarante sous. signifie en pareil cas : débine complète. Cosette avait repris sa place sous la table de cuisine et son tricot. son mari.d'un hochement de tête.

toute mouillée comme elle était. son allure. » Le feu qui l'éclairait en ce moment faisait saillir les angles de ses os et rendait sa maigreur affreusement visible. Il y avait au fond de sa prunelle un coin étonné où était la terreur. et l'on y distinguait partout des taches bleues ou noires qui indiquaient les endroits où la Thénardier l'avait touchée. le son de sa voix. Tout son vêtement n'était qu'un haillon qui eût fait pitié l'été et qui faisait horreur l'hiver. Ses jambes nues étaient rouges et grêles. elle avait pris l'habitude de serrer ses deux genoux l'un contre l'autre. Heureuse. ne lui laissait de souffle que le nécessaire. Toute la personne de cette enfant. Elle n'avait sur elle que de la toile trouée . son moindre geste. Comme elle grelottait toujours. on lui en eût donné à peine six. La crainte était répandue sur elle . Les coins de sa bouche avaient cette courbe de l'angoisse habituelle. Cosette était maigre et blême. comme sa mère l'avait deviné. elle en était pour ainsi dire couverte . Cette crainte était telle qu'en arrivant. qui avait à peine trempé ses lèvres dans le verre de vin qu'il s'était versé. Le creux de ses clavicules était à faire pleurer. – 143 – . On voyait sa peau çà et là. considérait l'enfant avec une attention étrange. elle eût peut-être été jolie. Elle avait près de huit ans. son attitude. Ses grands yeux enfoncés dans une sorte d'ombre profonde étaient presque éteints à force d'avoir pleuré. sans variation possible que d'augmenter. Cosette n'avait pas osé s'aller sécher au feu et s'était remise silencieusement à son travail. Nous avons déjà esquissé cette petite figure sombre. Ses mains étaient. exprimaient et traduisaient une seule idée : la crainte. Cosette était laide. son silence. la crainte ramenait ses coudes contre ses hanches. son regard. lui faisait tenir le moins de place possible. retirait ses talons sous ses jupes. ses intervalles entre un mot et l'autre. pas un chiffon de laine. qu'on observe chez les condamnés et chez les malades désespérés. et était devenue ce qu'on pourrait appeler son habitude de corps. « perdues d'engelures.L'homme.

madame. Elle eut recours à l'expédient des enfants toujours effrayés. sortit bien vite de dessous la table. Jamais.L'expression du regard de cette enfant de huit ans était habituellement si morne et parfois si tragique qu'il semblait. jamais elle n'avait mis le pied dans une église. selon sa coutume toutes les fois que la Thénardier élevait la voix. Elle avait complètement oublié ce pain. « Est-ce que j'ai le temps ? » disait la Thénardier. L'homme à la redingote jaune ne quittait pas Cosette des yeux. – Il fallait cogner. à de certains moments. elle n'avait su ce que c'est que prier. Elle mentit. – Eh bien ? – Il n'a pas ouvert. le boulanger était fermé. qu'elle fût en train de devenir une idiote ou un démon. – 144 – . – Madame. Tout à coup la Thénardier s'écria : – À propos ! et ce pain ? Cosette. nous l'avons dit. – J'ai cogné.

la pièce-quinze-sous ? râla la Thénardier. Cosette plongea sa main dans la poche de son tablier. – 145 – . En attendant. D'ailleurs les autres voyageurs buvaient ou jouaient aux cartes et ne faisaient attention à rien. – Est-ce que tu l'as perdue. ou bien est-ce que tu veux me la voler ? En même temps elle allongea le bras vers le martinet suspendu à la cheminée. – Ah çà ! dit la Thénardier. et devint verte. Cependant l'homme à la redingote jaune avait fouillé dans le gousset de son gilet. La pièce de quinze sous n'y était plus. rends-moi la piècequinze-sous. Qu'est-ce que cet argent pouvait être devenu ? La malheureuse petite ne trouva pas une parole. tâchant de ramasser et de dérober ses pauvres membres demi-nus. m'as-tu entendue ? Cosette retourna la poche. dit la Thénardier. tu auras une fière danse. il n'y avait rien. sans qu'on eût remarqué ce mouvement. Cosette se pelotonnait avec angoisse dans l'angle de la cheminée. Elle était pétrifiée. et si tu mens.– Je saurai demain si c'est vrai. La Thénardier leva le bras. La Thénardier détacha le martinet. Ce geste redoutable rendit à Cosette la force de crier : – Grâce ! madame ! madame ! je ne le ferai plus.

mais tout à l'heure j'ai vu quelque chose qui est tombé de la poche du tablier de cette petite et qui a roulé. voulez-vous souper ? demanda la Thénardier au voyageur. Elle mit la pièce dans sa poche. C'est quelque affreux pauvre. commença à prendre une expression qu'il n'avait jamais eue. c'est cela. Et il tendit une pièce d'argent à la Thénardier. Ce n'était encore qu'un naïf étonnement. Cela n'a pas le sou pour souper. fixé sur le voyageur inconnu. toujours ! Cosette rentra dans ce que la Thénardier appelait « sa niche ». En même temps il se baissa et parut chercher à terre un instant. Il ne répondit pas. et son grand œil. car c'était une pièce de vingt sous. et se borna à jeter un regard farouche à l'enfant en disant : – Que cela ne t'arrive plus. – À propos. C'est peut-être cela. – Qu'est-ce que c'est que cet homme-là ? dit-elle entre ses dents. Il semblait songer profondément. Voici. dit-elle. madame. dit l'homme. – Oui.– Pardon. mais une sorte de confiance stupéfaite s'y mêlait. reprit-il en se relevant. Me payera-t-il mon logement seulement ? Il est bien heureux – 146 – . mais la Thénardier y trouvait du bénéfice. Ce n'était pas cela. – Justement.

les attirant dans ses genoux l'une après l'autre. la Thénardier leur dit d'un ton grondeur. Ces trois petites filles n'avaient pas vingt– 147 – . et les lâchant ensuite avec cette douce façon de secouer qui est propre aux mères. Éponine et Azelma ne regardaient pas Cosette. L'hiver était prévu sans que le printemps fût effacé. et les regardait jouer d'un air lugubre. Dans leur toilette. elles étaient régnantes. dans le bruit qu'elles faisaient. plutôt bourgeoises que paysannes. C'était pour elles comme le chien. Quand elles entrèrent. De temps en temps. En outre. C'étaient vraiment deux jolies petites filles. Ces deux petites dégageaient de la lumière. elle s'écria : – Sont-elles fagotées ! Elles vinrent s'asseoir au coin du feu. l'autre avec ses longues nattes noires tombant derrière le dos. dans leur gaîté. qui était plein d'adoration : – Ah ! vous voilà donc. très charmantes. mais avec un tel art maternel. Cependant une porte s'était ouverte et Éponine et Azelma étaient entrées. Elles étaient chaudement vêtues. lissant leurs cheveux.tout de même qu'il n'ait pas eu l'idée de voler l'argent qui était à terre. fraîches et saines à réjouir le regard. toutes deux vives. il y avait de la souveraineté. propres. Elles avaient une poupée qu'elles tournaient et retournaient sur leurs genoux avec toutes sortes de gazouillements joyeux. Cosette levait les yeux de son tricot. vous autres ! Puis. l'une avec ses tresses châtaines bien lustrées. grasses. que l'épaisseur des étoffes n'ôtait rien à la coquetterie de l'ajustement. renouant leurs rubans.

Le peuple disait autour de lui qu'il avait volé ce pain et que c'était à cause de cela qu'on l'emmenait. d'un côté l'envie. Tout à coup la Thénardier. C'est comme cela que tu travailles ! Je vais te faire travailler à coups de martinet. « Cet homme n'était plus pour moi un homme. en plein jour.quatre ans à elles trois. cit. une vraie poupée. La poupée des sœurs Thénardier était très fanée et très vieille et toute cassée. p. « L'homme avait sous le bras un pain. et elles représentaient déjà toute la société des hommes . s'aperçut que Cosette avait des distractions et qu'au lieu de travailler elle s'occupait des petites qui jouaient. en plein soleil. notée dans Choses vues (ouv. d'un pauvre homme « maigre. lugubre. éblouissante […] ». c'était le spectre de la misère. qui de sa vie n'avait eu une poupée. mais elle n'en paraissait pas moins admirable à Cosette. pour nous servir d'une expression que tous les enfants comprendront. L'étranger. » – 148 – 66 . Cette notation transpose sur les trois fillettes l'inquiétude qu'éprouva un jour Hugo au spectacle de la rencontre. […] Du moment où cet homme s'aperçoit que cette femme existe. – Ah ! je t'y prends ! cria-t-elle. 1830-1846. de l'autre le dédain66. blanche. tandis que cette femme ne s'aperçoit pas que cet homme est là. belle. qui continuait d'aller et de venir dans la salle. moi. se tourna vers la Thénardier. d'une révolution encore plongée dans les ténèbres. c'était l'apparition difforme. […] Cette femme ne voyait pas l'homme terrible qui la regardait. la catastrophe est inévitable. sans quitter sa chaise. hagard […] la tête nue et hérissée » avec la voiture d'une dame « en chapeau rose […] fraîche.. mais qui vient. 333). « Je demeurai pensif.

L'homme regarda les pauvres pieds rouges de Cosette. et continua : – Quand aura-t-elle fini cette paire de bas ? – Elle en a encore au moins pour trois ou quatre grands jours. Elle repartit aigrement : – Il faut qu'elle travaille. Je ne la nourris pas à rien faire. c'est ce que la Thénardier ne crut pas devoir tolérer. dit-il en souriant d'un air presque craintif. puisqu'elle mange. quand elle sera faite ? – 149 – . et qui vont tout à l'heure pieds nus.– Madame. un pareil souhait eût été un ordre. La Thénardier daigna répondre : – Des bas. autant dire. la paresseuse. bah ! laissez-la jouer ! De la part de tout voyageur qui eût mangé une tranche de gigot et bu deux bouteilles de vin à son souper et qui n'eût pas eu l'air d'un affreux pauvre. Des bas pour mes petites filles qui n'en ont pas. s'il vous plaît. – Et combien peut valoir cette paire de bas. – Qu'est-ce qu'elle fait donc ? reprit l'étranger de cette voix douce qui contrastait si étrangement avec ses habits de mendiant et ses épaules de portefaix. Mais qu'un homme qui avait ce chapeau se permît d'avoir un désir et qu'un homme qui avait cette redingote se permît d'avoir une volonté.

– Au moins trente sous. monsieur. Puis il se tourna vers Cosette. – Maintenant ton travail est à moi. – C'est pourtant vrai ! cria-t-il en l'examinant. ajouta-t-il en tirant de sa poche une pièce de cinq francs qu'il posa sur la table. – J'achète cette paire de bas. Le routier fut si ému de la pièce de cinq francs. et. on vous donnera cette paire de bas pour cinq francs. répondit l'homme.La Thénardier lui jeta un coup d'œil méprisant. Joue. Une vraie roue de derrière ! et pas fausse ! – 150 – . qu'il laissa là son verre et accourut. Nous ne savons rien refuser aux voyageurs. si c'est votre fantaisie. dit la Thénardier avec sa façon brève et péremptoire. – je la paye. – La donneriez-vous pour cinq francs ? reprit l'homme. – Oui. – Pardieu ! s'écria avec un gros rire un routier qui écoutait. – Il faudrait payer tout de suite. cinq francs ? je crois fichtre bien ! cinq balles ! Le Thénardier crut devoir prendre la parole. mon enfant.

elles s'étaient emparées du chat. Elles avaient jeté la poupée à – 151 – . Elle avait pris dans une boîte derrière elle quelques vieux chiffons et son petit sabre de plomb. Sa femme lui dit à l'oreille : – Qu'est-ce que ça peut être que cet homme jaune ? – J'ai vu. Elles venaient d'exécuter une opération fort importante . madame. dit Cosette. est-ce que c'est vrai ? est-ce que je peux jouer ? – Joue ! dit la Thénardier d'une voix terrible. des millionnaires qui avaient des redingotes comme cela. Cependant Cosette tremblait. Le Thénardier s'était remis à boire. Éponine et Azelma ne faisaient aucune attention à ce qui se passait. toute sa petite âme remerciait le voyageur. Cosette bougeait toujours le moins possible.Le Thénardier approcha et mit silencieusement la pièce dans son gousset. La Thénardier n'avait rien à répliquer. Elle se risqua à demander : – Madame. Et pendant que sa bouche remerciait la Thénardier. et son visage prit une expression de haine. – Merci. mais elle n'était pas sortie de sa place. Elle se mordit les lèvres. répondit souverainement Thénardier. Cosette avait laissé là son tricot.

et cela t'étonnerait. Les petites filles sont comme ça à présent. c'est une petite fille que j'ai comme ça. rhabiller. Et puis tu verrais ses oreilles. et Éponine. cette poupée-là est plus amusante que l'autre. elle crie. Ce serait ma petite fille. s'en va quand on veut la fixer : – Vois-tu. Cosette de son côté avait emmailloté le sabre. endormir. habiller. un peu gronder. jouons avec. enseigner. et cela t'étonnerait. Et tu me dirais : Ah ! mon Dieu ! et je te dirais : Oui. Peu à peu tu verrais ses moustaches. Tout en faisant ce grave et difficile travail. ma sœur. tout en faisant de petits trousseaux et de petites layettes. Elle remue. Comme les oiseaux font un nid avec tout. madame. se figurer que quelque chose est quelqu'un. La poupée est un des plus impérieux besoins et en même temps un des plus charmants instincts de l'enfance féminine. bercer. Cela fait. déshabiller. emmaillotait le petit chat. Le Thénardier les encourageait et les accompagnait. vêtir. de petits corsages et de petites brassières. et elle chantait doucement pour l'endormir. Tout en rêvant et tout en jasant. Soigner. parer. Cependant. Je serais une dame. qui était l'aînée. elle disait à sa sœur dans ce doux et adorable langage des enfants dont la grâce. les buveurs s'étaient mis à chanter une chanson obscène dont ils riaient à faire trembler le plafond. dorloter. les enfants font une poupée avec n'importe quoi. Azelma écoutait Éponine avec admiration. malgré ses miaulements et ses contorsions. elle l'avait couché sur ses bras. et puis tu verrais sa queue. l'enfant devient jeune fille. Pendant qu'Éponine et Azelma emmaillotaient le chat. tout l'avenir de la femme est là. elle est chaude. Je viendrais te voir et tu la regarderais. pareille à la splendeur de l'aile des papillons. ma sœur.terre. Vois-tu. la jeune – 152 – . avec une foule de nippes et de guenilles rouges et bleues. tout en cousant de petites robes.

– Mon mari a raison. Voyez-vous. Nous avons beau écrire à son pays. cette enfant ? demanda l'homme. Nous faisons pour elle ce que nous pouvons. – Voyez-vous. cela n'a rien. Il faut croire que sa mère est morte. comme vous voyez.fille devient grande fille. pensait-elle. monsieur ! c'est une petite pauvre que nous avons recueillie comme cela. mais c'est bon pour une fois. parce que vous êtes généreux. La Thénardier. elle. monsieur. À ce mot monsieur. Une espèce d'enfant imbécile. – Oh mon Dieu non. Cosette s'était donc fait une poupée avec le sabre. car nous ne sommes pas riches. l'homme se retourna. la grande fille devient femme. Le premier enfant continue la dernière poupée. par charité. je veux bien que l'enfant joue. Elle a la tête grosse. poursuivit-elle en prenant son air douceâtre qui était encore plus fâcheux à voir que son air féroce. c'est peut-être monsieur Laffitte. – 153 – . Il faut que cela travaille. s'était rapprochée de l'homme jaune. Il y a des riches si farces ! Elle vint s'accouder à sa table. – Monsieur… dit-el