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Victor Hugo

LES MISÉRABLES
Tome I – FANTINE
(1862)

Livre premier – Un juste
Chapitre I Monsieur Myriel1
En 1815, M. Charles-François-Bienvenu Myriel était évêque de Digne. C'était un vieillard d'environ soixante-quinze ans ; il occupait le siège de Digne depuis 1806. Quoique ce détail ne touche en aucune manière au fond même de ce que nous avons à raconter, il n'est peut-être pas inutile, ne fût-ce que pour être exact en tout, d'indiquer ici les bruits et les propos qui avaient couru sur son compte au moment où il était arrivé dans le diocèse. Vrai ou faux, ce qu'on dit des hommes tient souvent autant de place dans leur vie et surtout dans leur destinée que ce qu'ils font. M. Myriel était fils d'un conseiller au parlement d'Aix ; noblesse de robe. On contait de lui que son père, le réservant pour hériter de sa charge, l'avait marié de fort bonne heure, à dix-huit ou vingt ans, suivant un usage assez répandu dans les familles parlementaires. Charles Myriel, nonobstant ce mariage, avait, disait-on, beaucoup fait parler de lui. Il était bien fait de sa personne, quoique d'assez petite taille, élégant, gracieux, spirituel ; toute la première partie de sa vie avait été donnée au monde et aux galanteries. La révolution survint, les événements se précipitèrent, les familles parlementaires déci-

Très vite les commentateurs, et d'abord la famille du « modèle » ont reconnu Charles-François-Bienvenu de Miollis (1753-1843), évêque de Digne de 1806 à 1838, dans le personnage de Hugo. De fait celui-ci s'était, dès 1834, documenté avec précision sur la famille de ce prélat (en particulier sur son frère, le général Sextus de Miollis) dont la vie et la carrière offrent beaucoup d'analogies avec celles de Mgr Bienvenu. Sans doute l'attention de Hugo avait-elle été attirée sur lui par Montalembert qui, reçu à Digne en octobre 1831 par Mgr de Miollis, était revenu enthousiaste.

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mées, chassées, traquées, se dispersèrent. M. Charles Myriel, dès les premiers jours de la révolution, émigra en Italie. Sa femme y mourut d'une maladie de poitrine dont elle était atteinte depuis longtemps. Ils n'avaient point d'enfants. Que se passa-t-il ensuite dans la destinée de M. Myriel ? L'écroulement de l'ancienne société française, la chute de sa propre famille, les tragiques spectacles de 93, plus effrayants encore peut-être pour les émigrés qui les voyaient de loin avec le grossissement de l'épouvante, firentils germer en lui des idées de renoncement et de solitude ? Fut-il, au milieu d'une de ces distractions et de ces affections qui occupaient sa vie, subitement atteint d'un de ces coups mystérieux et terribles qui viennent quelquefois renverser, en le frappant au cœur, l'homme que les catastrophes publiques n'ébranleraient pas en le frappant dans son existence et dans sa fortune ? Nul n'aurait pu le dire ; tout ce qu'on savait, c'est que, lorsqu'il revint d'Italie, il était prêtre. En 1804, M. Myriel était curé de Brignolles. Il était déjà vieux, et vivait dans une retraite profonde. Vers l'époque du couronnement, une petite affaire de sa cure, on ne sait plus trop quoi, l'amena à Paris. Entre autres personnes puissantes, il alla solliciter pour ses paroissiens M. le cardinal Fesch. Un jour que l'empereur était venu faire visite à son oncle, le digne curé, qui attendait dans l'antichambre, se trouva sur le passage de sa majesté. Napoléon, se voyant regardé avec une certaine curiosité par ce vieillard, se retourna, et dit brusquement : – Quel est ce bonhomme qui me regarde ? – Sire, dit M. Myriel, vous regardez un bonhomme, et moi je regarde un grand homme. Chacun de nous peut profiter. L'empereur, le soir même, demanda au cardinal le nom de ce curé, et quelque temps après M. Myriel fut tout surpris d'apprendre qu'il était nommé évêque de Digne.

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Qu'y avait-il de vrai, du reste, dans les récits qu'on faisait sur la première partie de la vie de M. Myriel ? Personne ne le savait. Peu de familles avaient connu la famille Myriel avant la révolution. M. Myriel devait subir le sort de tout nouveau venu dans une petite ville où il y a beaucoup de bouches qui parlent et fort peu de têtes qui pensent. Il devait le subir, quoiqu'il fût évêque et parce qu'il était évêque. Mais, après tout, les propos auxquels on mêlait son nom n'étaient peut-être que des propos ; du bruit, des mots, des paroles ; moins que des paroles, des palabres, comme dit l'énergique langue du midi. Quoi qu'il en fût, après neuf ans d'épiscopat et de résidence à Digne, tous ces racontages, sujets de conversation qui occupent dans le premier moment les petites villes et les petites gens, étaient tombés dans un oubli profond. Personne n'eût osé en parler, personne n'eût même osé s'en souvenir. M. Myriel était arrivé à Digne accompagné d'une vieille fille, mademoiselle Baptistine, qui était sa sœur et qui avait dix ans de moins que lui. Ils avaient pour tout domestique une servante du même âge que mademoiselle Baptistine, et appelée madame Magloire, laquelle, après avoir été la servante de M. le Curé, prenait maintenant le double titre de femme de chambre de mademoiselle et femme de charge de monseigneur. Mademoiselle Baptistine était une personne longue, pâle, mince, douce ; elle réalisait l'idéal de ce qu'exprime le mot « respectable » ; car il semble qu'il soit nécessaire qu'une femme soit mère pour être vénérable. Elle n'avait jamais été jolie ; toute sa vie, qui n'avait été qu'une suite de saintes œuvres, avait fini par mettre sur elle une sorte de blancheur et de clarté ; et, en vieillissant, elle avait gagné ce qu'on pourrait appeler la beauté de la bonté. Ce qui avait été de la maigreur dans sa jeunesse était deve–6–

nu, dans sa maturité, de la transparence ; et cette diaphanéité laissait voir l'ange. C'était une âme plus encore que ce n'était une vierge. Sa personne semblait faite d'ombre ; à peine assez de corps pour qu'il y eût là un sexe ; un peu de matière contenant une lueur ; de grands yeux toujours baissés ; un prétexte pour qu'une âme reste sur la terre. Madame Magloire était une petite vieille, blanche, grasse, replète, affairée, toujours haletante, à cause de son activité d'abord, ensuite à cause d'un asthme. À son arrivée, on installa M. Myriel en son palais épiscopal avec les honneurs voulus par les décrets impériaux qui classent l'évêque immédiatement après le maréchal de camp. Le maire et le président lui firent la première visite, et lui de son côté fit la première visite au général et au préfet. L'installation terminée, la ville attendit son évêque à l'œuvre.

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Chapitre II Monsieur Myriel devient monseigneur Bienvenu
Le palais épiscopal de Digne était attenant à l'hôpital. Le palais épiscopal était un vaste et bel hôtel bâti en pierre au commencement du siècle dernier par monseigneur Henri Puget, docteur en théologie de la faculté de Paris, abbé de Simore, lequel était évêque de Digne en 1712. Ce palais était un vrai logis seigneurial. Tout y avait grand air, les appartements de l'évêque, les salons, les chambres, la cour d'honneur, fort large, avec promenoirs à arcades, selon l'ancienne mode florentine, les jardins plantés de magnifiques arbres. Dans la salle à manger, longue et superbe galerie qui était au rez-de-chaussée et s'ouvrait sur les jardins, monseigneur Henri Puget avait donné à manger en cérémonie le 29 juillet 1714 à messeigneurs Charles Brûlart de Genlis, archevêque-prince d'Embrun, Antoine de Mesgrigny, capucin, évêque de Grasse, Philippe de Vendôme, grand prieur de France, abbé de Saint-Honoré de Lérins, François de Berton de Grillon, évêque-baron de Vence, César de Sabran de Forcalquier, évêqueseigneur de Glandève, et Jean Soanen, prêtre de l'oratoire, prédicateur ordinaire du roi, évêque-seigneur de Senez. Les portraits de ces sept révérends personnages décoraient cette salle, et cette date mémorable, 29 juillet 1714, y était gravée en lettres d'or sur une table de marbre blanc. L'hôpital était une maison étroite et basse à un seul étage avec un petit jardin. Trois jours après son arrivée, l'évêque visita l'hôpital. La visite terminée, il fit prier le directeur de vouloir bien venir jusque chez lui. – Monsieur le directeur de l'hôpital, lui dit-il, combien en ce moment avez-vous de malades ? – Vingt-six, monseigneur.

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– C'est ce que j'avais compté, dit l'évêque. – Les lits, reprit le directeur, sont bien serrés les uns contre les autres. – C'est ce que j'avais remarqué. – Les salles ne sont que des chambres, et l'air s'y renouvelle difficilement. – C'est ce qui me semble. – Et puis, quand il y a un rayon de soleil, le jardin est bien petit pour les convalescents. – C'est ce que je me disais. – Dans les épidémies, nous avons eu cette année le typhus, nous avons eu une suette militaire il y a deux ans, cent malades quelquefois ; nous ne savons que faire. – C'est la pensée qui m'était venue. – Que voulez-vous, monseigneur ? dit le directeur, il faut se résigner. Cette conversation avait lieu dans la salle à manger-galerie du rez-de-chaussée. L'évêque garda un moment le silence, puis il se tourna brusquement vers le directeur de l'hôpital : – Monsieur, dit-il, combien pensez-vous qu'il tiendrait de lits rien que dans cette salle ? – La salle à manger de monseigneur ! s'écria le directeur stupéfait. –9–

L'évêque parcourait la salle du regard et semblait y faire avec les yeux des mesures et des calculs. – Il y tiendrait bien vingt lits ! dit-il, comme se parlant à luimême. Puis élevant la voix : – Tenez, monsieur le directeur de l'hôpital, je vais vous dire. Il y a évidemment une erreur. Vous êtes vingt-six personnes dans cinq ou six petites chambres. Nous sommes trois ici, et nous avons place pour soixante. Il y a erreur, je vous dis. Vous avez mon logis, et j'ai le vôtre. Rendez-moi ma maison. C'est ici chez vous. Le lendemain, les vingt-six pauvres étaient installés dans le palais de l'évêque et l'évêque était à l'hôpital. M. Myriel n'avait point de bien, sa famille ayant été ruinée par la révolution. Sa sœur touchait une rente viagère de cinq cents francs qui, au presbytère, suffisait à sa dépense personnelle. M. Myriel recevait de l'état comme évêque un traitement de quinze mille francs. Le jour même où il vint se loger dans la maison de l'hôpital, M. Myriel détermina l'emploi de cette somme une fois pour toutes de la manière suivante. Nous transcrivons ici une note écrite de sa main. Note pour régler les dépenses de ma maison. Pour le petit séminaire : quinze cents livres Congrégation de la mission : cent livres Pour les lazaristes de Montdidier : cent livres Séminaire des missions étrangères à Paris : deux cents livres Congrégation du Saint-Esprit : cent cinquante livres Établissements religieux de la Terre-Sainte : cent livres Sociétés de charité maternelle : trois cents livres – 10 –

En sus, pour celle d’Arles : cinquante livres Œuvre pour l’amélioration des prisons : quatre cents livres Œuvre pour le soulagement et la délivrance des prisonniers : cinq cents livres Pour libérer des pères de famille prisonniers pour dettes : mille livres Supplément au traitement des pauvres maîtres d’école du diocèse : deux mille livres Grenier d’abondance des Hautes-Alpes : cent livres Congrégation des dames de Digne, de Manosque et de Sisteron, pour l’enseignement gratuit des filles indigentes : quinze cents livres Pour les pauvres : six mille livres Ma dépense personnelle : mille livres Total : quinze mille livres Pendant tout le temps qu'il occupa le siège de Digne, M. Myriel ne changea presque rien à cet arrangement. Il appelait cela, comme on voit, avoir réglé les dépenses de sa maison. Cet arrangement fut accepté avec une soumission absolue par mademoiselle Baptistine. Pour cette sainte fille, M. de Digne était tout à la fois son frère et son évêque, son ami selon la nature et son supérieur selon l'église. Elle l'aimait et elle le vénérait tout simplement. Quand il parlait, elle s'inclinait ; quand il agissait, elle adhérait. La servante seule, madame Magloire, murmura un peu. M. l'évêque, on l'a pu remarquer, ne s'était réservé que mille livres, ce qui, joint à la pension de mademoiselle Baptistine, faisait quinze cents francs par an. Avec ces quinze cents francs2, ces deux vieilles femmes et ce vieillard vivaient.

Sur un revenu de quinze mille livres, L'évêque ne conserve donc que le dixième : dîme inversée ; voir I, 1, 6 : « Je paie ma dîme, disaitil ».

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Et quand un curé de village venait à Digne, M. l'évêque trouvait encore moyen de le traiter, grâce à la sévère économie de madame Magloire et à l'intelligente administration de mademoiselle Baptistine. Un jour – il était à Digne depuis environ trois mois – l'évêque dit : – Avec tout cela je suis bien gêné ! – Je le crois bien ! s'écria madame Magloire, Monseigneur n'a seulement pas réclamé la rente que le département lui doit pour ses frais de carrosse en ville et de tournées dans le diocèse. Pour les évêques d'autrefois c'était l'usage. – Tiens ! dit l'évêque, vous avez raison, madame Magloire. Il fit sa réclamation. Quelque temps après, le conseil général, prenant cette demande en considération, lui vota une somme annuelle de trois mille francs, sous cette rubrique : Allocation à M. l'évêque pour frais de carrosse, frais de poste et frais de tournées pastorales. Cela fit beaucoup crier la bourgeoisie locale, et, à cette occasion, un sénateur de l'empire, ancien membre du conseil des cinq-cents favorable au dix-huit brumaire et pourvu près de la ville de Digne d'une sénatorerie magnifique, écrivit au ministre des cultes, M. Bigot de Préameneu, un petit billet irrité et confidentiel dont nous extrayons ces lignes authentiques : « – Des frais de carrosse ? pourquoi faire dans une ville de moins de quatre mille habitants ? Des frais de poste et de tournées ? à quoi bon ces tournées d'abord ? ensuite comment courir la poste dans un pays de montagnes ? Il n'y a pas de routes. On ne – 12 –

va qu'à cheval. Le pont même de la Durance à Château-Arnoux peut à peine porter des charrettes à bœufs. Ces prêtres sont tous ainsi. Avides et avares. Celui-ci a fait le bon apôtre en arrivant. Maintenant il fait comme les autres. Il lui faut carrosse et chaise de poste. Il lui faut du luxe comme aux anciens évêques. Oh ! toute cette prêtraille ! Monsieur le comte, les choses n'iront bien que lorsque l'empereur nous aura délivrés des calotins. À bas le pape ! (les affaires se brouillaient avec Rome). Quant à moi, je suis pour César tout seul. Etc., etc. » La chose, en revanche, réjouit fort madame Magloire. – Bon, dit-elle à mademoiselle Baptistine, Monseigneur a commencé par les autres, mais il a bien fallu qu'il finît par luimême. Il a réglé toutes ses charités. Voilà trois mille livres pour nous. Enfin ! Le soir même, l'évêque écrivit et remit à sa sœur une note ainsi conçue : Frais de carrosse et de tournées. Pour donner du bouillon de viande aux malades de l’hôpital : quinze cents livres Pour la société de charité maternelle d’Aix : deux cent cinquante livres Pour la société de charité maternelle de Draguignan : deux cent cinquante livres Pour les enfants trouvés : cinq cents livres Pour les orphelins : cinq cents livres Total : trois mille livres Tel était le budget de M. Myriel.

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Quant au casuel épiscopal, rachats de bans, dispenses, ondoiements, prédications, bénédictions d'églises ou de chapelles, mariages, etc., l'évêque le percevait sur les riches avec d'autant plus d'âpreté qu'il le donnait aux pauvres. Au bout de peu de temps, les offrandes d'argent affluèrent. Ceux qui ont et ceux qui manquent frappaient à la porte de M. Myriel, les uns venant chercher l'aumône que les autres venaient y déposer. L'évêque, en moins d'un an, devint le trésorier de tous les bienfaits et le caissier de toutes les détresses. Des sommes considérables passaient par ses mains ; mais rien ne put faire qu'il changeât quelque chose à son genre de vie et qu'il ajoutât le moindre superflu à son nécessaire. Loin de là. Comme il y a toujours encore plus de misère en bas que de fraternité en haut, tout était donné, pour ainsi dire, avant d'être reçu ; c'était comme de l'eau sur une terre sèche ; il avait beau recevoir de l'argent, il n'en avait jamais. Alors il se dépouillait. L'usage étant que les évêques énoncent leurs noms de baptême en tête de leurs mandements et de leurs lettres pastorales, les pauvres gens du pays avaient choisi, avec une sorte d'instinct affectueux, dans les noms et prénoms de l'évêque, celui qui leur présentait un sens, et ils ne l'appelaient que monseigneur Bienvenu. Nous ferons comme eux, et nous le nommerons ainsi dans l'occasion. Du reste, cette appellation lui plaisait. – J'aime ce nom-là, disait-il. Bienvenu corrige monseigneur. Nous ne prétendons pas que le portrait que nous faisons ici soit vraisemblable ; nous nous bornons à dire qu'il est ressemblant3.

Hugo ne dit pas à quoi : manière d'inviter le lecteur à s'interroger. L'Église, gênée par cet évêque, évangélique et fort peu épiscopal,

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Chapitre III À bon évêque dur évêché
M. l'évêque, pour avoir converti son carrosse en aumônes, n'en faisait pas moins ses tournées. C'est un diocèse fatigant que celui de Digne. Il a fort peu de plaines, beaucoup de montagnes, presque pas de routes, on l'a vu tout à l'heure ; trente-deux cures, quarante et un vicariats et deux cent quatre-vingt-cinq succursales. Visiter tout cela, c'est une affaire. M. l'évêque en venait à bout. Il allait à pied quand c'était dans le voisinage, en carriole dans la plaine, en cacolet dans la montagne. Les deux vieilles femmes l'accompagnaient. Quand le trajet était trop pénible pour elles, il allait seul. Un jour, il arriva à Senez, qui est une ancienne ville épiscopale, monté sur un âne. Sa bourse, fort à sec dans ce moment, ne lui avait pas permis d'autre équipage. Le maire de la ville vint le recevoir à la porte de l'évêché et le regardait descendre de son âne avec des yeux scandalisés. Quelques bourgeois riaient autour de lui. – Monsieur le maire, dit l'évêque, et messieurs les bourgeois, je vois ce qui vous scandalise ; vous trouvez que c'est bien de l'orgueil à un pauvre prêtre de monter une monture qui a été celle de Jésus-Christ. Je l'ai fait par nécessité, je vous assure, non par vanité. Dans ses tournées, il était indulgent et doux, et prêchait moins qu'il ne causait. Il ne mettait aucune vertu sur un plateau inaccessible. Il n'allait jamais chercher bien loin ses raisonne-

attaqua de diverses manières le personnage. Hugo n'avait guère de peine à répondre. Voir, en particulier, « Muse, un nommé Ségur… », Les Quatre Vents de l'esprit, « Le Livre satirique » XXIX (au volume Poésie III) et la lettre ouverte à Mgr de Ségur de décembre 1872 (Actes et Paroles III, Après l'exil, au volume Politique).

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ments et ses modèles. Aux habitants d'un pays il citait l'exemple du pays voisin. Dans les cantons où l'on était dur pour les nécessiteux, il disait : – Voyez les gens de Briançon. Ils ont donné aux indigents, aux veuves et aux orphelins le droit de faire faucher leurs prairies trois jours avant tous les autres. Ils leur rebâtissent gratuitement leurs maisons quand elles sont en ruines. Aussi est-ce un pays béni de Dieu. Durant tout un siècle de cent ans, il n'y a pas eu un meurtrier. Dans les villages âpres au gain et à la moisson, il disait : – Voyez ceux d'Embrun. Si un père de famille, au temps de la récolte, a ses fils au service à l'armée et ses filles en service à la ville, et qu'il soit malade et empêché, le curé le recommande au prône ; et le dimanche, après la messe, tous les gens du village, hommes, femmes, enfants, vont dans le champ du pauvre homme lui faire sa moisson, et lui rapportent paille et grain dans son grenier. Aux familles divisées par des questions d'argent et d'héritage, il disait : – Voyez les montagnards de Devoluy, pays si sauvage qu'on n'y entend pas le rossignol une fois en cinquante ans. Eh bien, quand le père meurt dans une famille, les garçons s'en vont chercher fortune, et laissent le bien aux filles, afin qu'elles puissent trouver des maris. Aux cantons qui ont le goût des procès et où les fermiers se ruinent en papier timbré, il disait : – Voyez ces bons paysans de la vallée de Queyras. Ils sont là trois mille âmes. Mon Dieu ! c'est comme une petite république. On n'y connaît ni le juge, ni l'huissier. Le maire fait tout. Il répartit l'impôt, taxe chacun en conscience, juge les querelles gratis, – 16 –

partage les patrimoines sans honoraires, rend des sentences sans frais ; et on lui obéit, parce que c'est un homme juste parmi des hommes simples. Aux villages où il ne trouvait pas de maître d'école, il citait encore ceux de Queyras : – Savez-vous comment ils font ? disait-il. Comme un petit pays de douze ou quinze feux ne peut pas toujours nourrir un magister, ils ont des maîtres d'école payés par toute la vallée qui parcourent les villages, passant huit jours dans celui-ci, dix dans celui-là, et enseignant. Ces magisters vont aux foires, où je les ai vus. On les reconnaît à des plumes à écrire qu'ils portent dans la ganse de leur chapeau. Ceux qui n'enseignent qu'à lire ont une plume, ceux qui enseignent la lecture et le calcul ont deux plumes ; ceux qui enseignent la lecture, le calcul et le latin ont trois plumes. Ceux-là sont de grands savants. Mais quelle honte d'être ignorants ! Faites comme les gens de Queyras. Il parlait ainsi, gravement et paternellement, à défaut d'exemples inventant des paraboles, allant droit au but, avec peu de phrases et beaucoup d'images, ce qui était l'éloquence même de Jésus-Christ, convaincu et persuadant.

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Chapitre IV Les œuvres semblables aux paroles
Sa conversation était affable et gaie. Il se mettait à la portée des deux vieilles femmes qui passaient leur vie près de lui ; quand il riait, c'était le rire d'un écolier. Madame Magloire l'appelait volontiers Votre Grandeur. Un jour, il se leva de son fauteuil et alla à sa bibliothèque chercher un livre. Ce livre était sur un des rayons d'en haut. Comme l'évêque était d'assez petite taille, il ne put y atteindre. – Madame Magloire, dit-il, apportez-moi une chaise. Ma grandeur ne va pas jusqu'à cette planche. Une de ses parentes éloignées, madame la comtesse de Lô, laissait rarement échapper une occasion d'énumérer en sa présence ce qu'elle appelait « les espérances » de ses trois fils. Elle avait plusieurs ascendants fort vieux et proches de la mort dont ses fils étaient naturellement les héritiers. Le plus jeune des trois avait à recueillir d'une grand'tante cent bonnes mille livres de rentes ; le deuxième était substitué au titre de duc de son oncle ; l'aîné devait succéder à la pairie de son aïeul. L'évêque écoutait habituellement en silence ces innocents et pardonnables étalages maternels. Une fois pourtant, il paraissait plus rêveur que de coutume, tandis que madame de Lô renouvelait le détail de toutes ces successions et de toutes ces « espérances ». Elle s'interrompit avec quelque impatience : – Mon Dieu, mon cousin ! mais à quoi songez-vous donc ? – Je songe, dit l'évêque, à quelque chose de singulier qui est, je crois, dans saint Augustin : « Mettez votre espérance dans celui auquel on ne succède point. »

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Une autre fois, recevant une lettre de faire-part du décès d'un gentilhomme du pays, où s'étalaient en une longue page, outre les dignités du défunt, toutes les qualifications féodales et nobiliaires de tous ses parents : – Quel bon dos a la mort ! s'écria-t-il. Quelle admirable charge de titres on lui fait allègrement porter, et comme il faut que les hommes aient de l'esprit pour employer ainsi la tombe à la vanité ! Il avait dans l'occasion une raillerie douce qui contenait presque toujours un sens sérieux. Pendant un carême, un jeune vicaire vint à Digne et prêcha dans la cathédrale. Il fut assez éloquent. Le sujet de son sermon était la charité. Il invita les riches à donner aux indigents, afin d'éviter l'enfer qu'il peignit le plus effroyable qu'il put et de gagner le paradis qu'il fit désirable et charmant. Il y avait dans l'auditoire un riche marchand retiré, un peu usurier, nommé M. Géborand, lequel avait gagné un demimillion à fabriquer de gros draps, des serges, des cadis et des gasquets. De sa vie M. Géborand n'avait fait l'aumône à un malheureux. À partir de ce sermon, on remarqua qu'il donnait tous les dimanches un sou aux vieilles mendiantes du portail de la cathédrale. Elles étaient six à se partager cela. Un jour, l'évêque le vit faisant sa charité et dit à sa sœur avec un sourire : – Voilà monsieur Géborand qui achète pour un sou de paradis. Quand il s'agissait de charité, il ne se rebutait pas, même devant un refus, et il trouvait alors des mots qui faisaient réfléchir. Une fois, il quêtait pour les pauvres dans un salon de la ville. Il y avait là le marquis de Champtercier, vieux, riche, avare, lequel trouvait moyen d'être tout ensemble ultra-royaliste et ultravoltairien. Cette variété a existé. L'évêque, arrivé à lui, lui toucha le bras.

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– Monsieur le marquis, il faut que vous me donniez quelque chose. Le marquis se retourna et répondit sèchement : – Monseigneur, j'ai mes pauvres. – Donnez-les-moi, dit l'évêque. Un jour, dans la cathédrale, il fit ce sermon. « Mes très chers frères, mes bons amis, il y a en France treize cent vingt mille maisons de paysans qui n'ont que trois ouvertures, dix-huit cent dix-sept mille qui ont deux ouvertures, la porte et une fenêtre, et enfin trois cent quarante-six mille cabanes qui n'ont qu'une ouverture, la porte. Et cela, à cause d'une chose qu'on appelle l'impôt des portes et fenêtres. Mettez-moi de pauvres familles, des vieilles femmes, des petits enfants, dans ces logis-là, et voyez les fièvres et les maladies. Hélas ! Dieu donne l'air aux hommes, la loi le leur vend. Je n'accuse pas la loi, mais je bénis Dieu. Dans l'Isère, dans le Var, dans les deux Alpes, les hautes et les basses, les paysans n'ont pas même de brouettes, ils transportent les engrais à dos d'hommes ; ils n'ont pas de chandelles, et ils brûlent des bâtons résineux et des bouts de corde trempés dans la poix résine. C'est comme cela dans tout le pays haut du Dauphiné. Ils font le pain pour six mois, ils le font cuire avec de la bouse de vache séchée. L'hiver, ils cassent ce pain à coups de hache et ils le font tremper dans l'eau vingt-quatre heures pour pouvoir le manger. – Mes frères, ayez pitié ! voyez comme on souffre autour de vous. » Né provençal, il s'était facilement familiarisé avec tous les patois du midi. Il disait : « Eh bé ! moussu, sès sagé ? » comme dans le bas Languedoc. « Onté anaras passa ? » comme dans les basses Alpes. « Puerte un bouen moutou embe un bouen froumage grase », comme dans le haut Dauphiné. Ceci plaisait au peuple, et n'avait pas peu contribué à lui donner accès près de tous les es– 20 –

prits. Il était dans la chaumière et dans la montagne comme chez lui. Il savait dire les choses les plus grandes dans les idiomes les plus vulgaires. Parlant toutes les langues, il entrait dans toutes les âmes. Du reste, il était le même pour les gens du monde et pour les gens du peuple. Il ne condamnait rien hâtivement, et sans tenir compte des circonstances environnantes. Il disait : – Voyons le chemin par où la faute a passé. Étant, comme il se qualifiait lui-même en souriant, un expécheur, il n'avait aucun des escarpements du rigorisme, et il professait assez haut, et sans le froncement de sourcil des vertueux féroces, une doctrine qu'on pourrait résumer à peu près ainsi : « L'homme a sur lui la chair qui est tout à la fois son fardeau et sa tentation. Il la traîne et lui cède. « Il doit la surveiller, la contenir, la réprimer, et ne lui obéir qu'à la dernière extrémité. Dans cette obéissance-là, il peut encore y avoir de la faute ; mais la faute, ainsi faite, est vénielle. C'est une chute, mais une chute sur les genoux, qui peut s'achever en prière. « Être un saint, c'est l'exception ; être un juste, c'est la règle. Errez, défaillez, péchez, mais soyez des justes. « Le moins de péché possible, c'est la loi de l'homme. Pas de péché du tout est le rêve de l'ange. Tout ce qui est terrestre est soumis au péché. Le péché est une gravitation. » Quand il voyait tout le monde crier bien fort et s'indigner bien vite : – Oh ! oh ! disait-il en souriant, il y a apparence que ceci est un gros crime que tout le monde commet. Voilà les hypocrisies effarées qui se dépêchent de protester et de se mettre à couvert. – 21 –

Il était indulgent pour les femmes et les pauvres sur qui pèse le poids de la société humaine. Il disait : – Les fautes des femmes, des enfants, des serviteurs, des faibles, des indigents et des ignorants sont la faute des maris, des pères, des maîtres, des forts, des riches et des savants. Il disait encore : – À ceux qui ignorent, enseignez-leur le plus de choses que vous pourrez ; la société est coupable de ne pas donner l'instruction gratis ; elle répond de la nuit qu'elle produit. Cette âme est pleine d'ombre, le péché s'y commet. Le coupable n'est pas celui qui y fait le péché, mais celui qui y a fait l'ombre. Comme on voit, il avait une manière étrange et à lui de juger les choses. Je soupçonne qu'il avait pris cela dans l'évangile. Il entendit un jour conter dans un salon un procès criminel qu'on instruisait et qu'on allait juger. Un misérable homme, par amour pour une femme et pour l'enfant qu'il avait d'elle, à bout de ressources, avait fait de la fausse monnaie. La fausse monnaie était encore punie de mort à cette époque. La femme avait été arrêtée émettant la première pièce fausse fabriquée par l'homme. On la tenait, mais on n'avait de preuves que contre elle. Elle seule pouvait charger son amant et le perdre en avouant. Elle nia. On insista. Elle s'obstina à nier. Sur ce, le procureur du roi avait eu une idée. Il avait supposé une infidélité de l'amant, et était parvenu, avec des fragments de lettres savamment présentés, à persuader à la malheureuse qu'elle avait une rivale et que cet homme la trompait. Alors, exaspérée de jalousie, elle avait dénoncé son amant, tout avoué, tout prouvé. L'homme était perdu. Il allait être prochainement jugé à Aix avec sa complice. On racontait le fait, et chacun s'extasiait sur l'habileté du magistrat. En mettant la jalousie en jeu, il avait fait jaillir la vérité par la colère, il avait fait sor-

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tir la justice de la vengeance. L'évêque écoutait tout cela en silence. Quand ce fut fini, il demanda : – Où jugera-t-on cet homme et cette femme ? – À la cour d'assises. Il reprit : – Et où jugera-t-on monsieur le procureur du roi ? Il arriva à Digne une aventure tragique. Un homme fut condamné à mort pour meurtre. C'était un malheureux pas tout à fait lettré, pas tout à fait ignorant, qui avait été bateleur dans les foires et écrivain public. Le procès occupa beaucoup la ville. La veille du jour fixé pour l'exécution du condamné, l'aumônier de la prison tomba malade. Il fallait un prêtre pour assister le patient à ses derniers moments. On alla chercher le curé. Il paraît qu'il refusa en disant : Cela ne me regarde pas. Je n'ai que faire de cette corvée et de ce saltimbanque ; moi aussi, je suis malade ; d'ailleurs ce n'est pas là ma place. On rapporta cette réponse à l'évêque qui dit : – Monsieur le curé a raison. Ce n'est pas sa place, c'est la mienne. Il alla sur-le-champ à la prison, il descendit au cabanon du « saltimbanque », il l'appela par son nom, lui prit la main et lui parla. Il passa toute la journée et toute la nuit près de lui, oubliant la nourriture et le sommeil, priant Dieu pour l'âme du condamné et priant le condamné pour la sienne propre. Il lui dit les meilleures vérités qui sont les plus simples. Il fut père, frère, ami ; évêque pour bénir seulement. Il lui enseigna tout, en le rassurant et en le consolant. Cet homme allait mourir désespéré. La mort était pour lui comme un abîme. Debout et frémissant sur ce seuil lugubre, il reculait avec horreur. Il n'était pas assez ignorant pour être absolument indifférent. Sa condamnation, secousse profonde, avait en – 23 –

quelque sorte rompu çà et là autour de lui cette cloison qui nous sépare du mystère des choses et que nous appelons la vie. Il regardait sans cesse au dehors de ce monde par ces brèches fatales, et ne voyait que des ténèbres. L'évêque lui fit voir une clarté. Le lendemain, quand on vint chercher le malheureux, l'évêque était là. Il le suivit. Il se montra aux yeux de la foule en camail violet et avec sa croix épiscopale au cou, côte à côte avec ce misérable lié de cordes. Il monta sur la charrette avec lui, il monta sur l'échafaud avec lui. Le patient, si morne et si accablé la veille, était rayonnant. Il sentait que son âme était réconciliée et il espérait Dieu. L'évêque l'embrassa, et, au moment où le couteau allait tomber, il lui dit : – Celui que l'homme tue, Dieu le ressuscite ; celui que les frères chassent retrouve le Père. Priez, croyez, entrez dans la vie ! le Père est là. Quand il redescendit de l'échafaud, il avait quelque chose dans son regard qui fit ranger le peuple. On ne savait ce qui était le plus admirable de sa pâleur ou de sa sérénité. En rentrant à cet humble logis qu'il appelait en souriant son palais, il dit à sa sœur : – Je viens d'officier pontificalement. Comme les choses les plus sublimes sont souvent aussi les choses les moins comprises, il y eut dans la ville des gens qui dirent, en commentant cette conduite de l'évêque : « C'est de l'affectation. » Ceci ne fut du reste qu'un propos de salons. Le peuple, qui n'entend pas malice aux actions saintes, fut attendri et admira. Quant à l'évêque, avoir vu la guillotine fut pour lui un choc, et il fut longtemps à s'en remettre.

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L'échafaud, en effet, quand il est là, dressé et debout, a quelque chose qui hallucine. On peut avoir une certaine indifférence sur la peine de mort, ne point se prononcer, dire oui et non, tant qu'on n'a pas vu de ses yeux une guillotine ; mais si l'on en rencontre une, la secousse est violente, il faut se décider et prendre parti pour ou contre. Les uns admirent, comme de Maistre4 ; les autres exècrent, comme Beccaria. La guillotine est la concrétion de la loi ; elle se nomme vindicte ; elle n'est pas neutre, et ne vous permet pas de rester neutre. Qui l'aperçoit frissonne du plus mystérieux des frissons. Toutes les questions sociales dressent autour de ce couperet leur point d'interrogation. L'échafaud est vision. L'échafaud n'est pas une charpente, l'échafaud n'est pas une machine, l'échafaud n'est pas une mécanique inerte faite de bois, de fer et de cordes. Il semble que ce soit une sorte d'être qui a je ne sais quelle sombre initiative ; on dirait que cette charpente voit, que cette machine entend, que cette mécanique comprend, que ce bois, ce fer et ces cordes veulent. Dans la rêverie affreuse où sa présence jette l'âme, l'échafaud apparaît terrible et se mêlant de ce qu'il fait. L'échafaud est le complice du bourreau ; il dévore ; il mange de la chair, il boit du sang. L'échafaud est une sorte de monstre fabriqué par le juge et par le charpentier, un spectre qui semble vivre d'une espèce de vie épouvantable faite de toute la mort qu'il a donnée. Aussi l'impression fut-elle horrible et profonde ; le lendemain de l'exécution et beaucoup de jours encore après, l'évêque parut accablé. La sérénité presque violente du moment funèbre avait disparu : le fantôme de la justice sociale l'obsédait. Lui qui d'ordinaire revenait de toutes ses actions avec une satisfaction si rayonnante, il semblait qu'il se fît un reproche. Par moments, il se parlait à lui-même, et bégayait à demi-voix des monologues lugubres. En voici un que sa sœur entendit un soir et recueillit :

J. de Maistre : Les Soirées de Saint-Pétersbourg (1821) ; César de Beccaria (1738-1794) : Traité des délits et des peines (1754).

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– Je ne croyais pas que cela fût si monstrueux. C'est un tort de s'absorber dans la loi divine au point de ne plus s'apercevoir de la loi humaine. La mort n'appartient qu'à Dieu. De quel droit les hommes touchent-ils à cette chose inconnue ? Avec le temps ces impressions s'atténuèrent, et probablement s'effacèrent. Cependant on remarqua que l'évêque évitait désormais de passer sur la place des exécutions. On pouvait appeler M. Myriel à toute heure au chevet des malades et des mourants. Il n'ignorait pas que là était son plus grand devoir et son plus grand travail. Les familles veuves ou orphelines n'avaient pas besoin de le demander, il arrivait de lui-même. Il savait s'asseoir et se taire de longues heures auprès de l'homme qui avait perdu la femme qu'il aimait, de la mère qui avait perdu son enfant. Comme il savait le moment de se taire, il savait aussi le moment de parler. Ô admirable consolateur ! il ne cherchait pas à effacer la douleur par l'oubli, mais à l'agrandir et à la dignifier par l'espérance. Il disait : – Prenez garde à la façon dont vous vous tournez vers les morts. Ne songez pas à ce qui pourrit. Regardez fixement. Vous apercevrez la lueur vivante de votre mort bien-aimé au fond du ciel. Il savait que la croyance est saine. Il cherchait à conseiller et à calmer l'homme désespéré en lui indiquant du doigt l'homme résigné, et à transformer la douleur qui regarde une fosse en lui montrant la douleur qui regarde une étoile.

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Chapitre V Que monseigneur Bienvenu faisait durer trop longtemps ses soutanes
La vie intérieure de M. Myriel était pleine des mêmes pensées que sa vie publique. Pour qui eût pu la voir de près, c'eût été un spectacle grave et charmant que cette pauvreté volontaire dans laquelle vivait M. l'évêque de Digne. Comme tous les vieillards et comme la plupart des penseurs, il dormait peu5. Ce court sommeil était profond. Le matin il se recueillait pendant une heure, puis il disait sa messe, soit à la cathédrale, soit dans son oratoire. Sa messe dite, il déjeunait d'un pain de seigle trempé dans le lait de ses vaches. Puis il travaillait. Un évêque est un homme fort occupé ; il faut qu'il reçoive tous les jours le secrétaire de l'évêché, qui est d'ordinaire un chanoine, presque tous les jours ses grands vicaires. Il a des congrégations à contrôler, des privilèges à donner, toute une librairie ecclésiastique à examiner, paroissiens, catéchismes diocésains, livres d'heures, etc., des mandements à écrire, des prédications à autoriser, des curés et des maires à mettre d'accord, une correspondance cléricale, une correspondance administrative, d'un côté l'état, de l'autre le Saint-Siège, mille affaires. Le temps que lui laissaient ces mille affaires, ses offices et son bréviaire, il le donnait d'abord aux nécessiteux, aux malades et aux affligés ; le temps que les affligés, les malades et les nécessiteux lui laissaient, il le donnait au travail. Tantôt il bêchait la terre dans son jardin, tantôt il lisait et écrivait. Il n'avait qu'un mot pour ces deux sortes de travail ; il appelait cela jardiner.

Trait autobiographique. Il y en a beaucoup d'autres dans le personnage.

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– L'esprit est un jardin, disait-il. À midi, il dînait. Le dîner ressemblait au déjeuner. Vers deux heures, quand le temps était beau, il sortait et se promenait à pied dans la campagne ou dans la ville, entrant souvent dans les masures. On le voyait cheminer seul, tout à ses pensées, l'œil baissé, appuyé sur sa longue canne, vêtu de sa douillette violette ouatée et bien chaude, chaussé de bas violets dans de gros souliers, et coiffé de son chapeau plat qui laissait passer par ses trois cornes trois glands d'or à graine d'épinards. C'était une fête partout où il paraissait. On eût dit que son passage avait quelque chose de réchauffant et de lumineux. Les enfants et les vieillards venaient sur le seuil des portes pour l'évêque comme pour le soleil. Il bénissait et on le bénissait. On montrait sa maison à quiconque avait besoin de quelque chose. Çà et là, il s'arrêtait, parlait aux petits garçons et aux petites filles et souriait aux mères. Il visitait les pauvres tant qu'il avait de l'argent ; quand il n'en avait plus, il visitait les riches. Comme il faisait durer ses soutanes beaucoup de temps, et qu'il ne voulait pas qu'on s'en aperçût, il ne sortait jamais dans la ville autrement qu'avec sa douillette violette. Cela le gênait un peu en été. Le soir à huit heures et demie il soupait avec sa sœur, madame Magloire debout derrière eux et les servant à table. Rien de plus frugal que ce repas. Si pourtant l'évêque avait un de ses curés à souper, madame Magloire en profitait pour servir à Monseigneur quelque excellent poisson des lacs ou quelque fin gibier de la montagne. Tout curé était un prétexte à bon repas ; l'évêque se laissait faire. Hors de là, son ordinaire ne se composait guère que de légumes cuits dans l'eau et de soupe à l'huile. Aussi disait-on dans la ville : – 28 –

– Quand l'évêque fait pas chère de curé, il fait chère de trappiste. Après son souper, il causait pendant une demi-heure avec mademoiselle Baptistine et madame Magloire ; puis il rentrait dans sa chambre et se remettait à écrire, tantôt sur des feuilles volantes, tantôt sur la marge de quelque in-folio. Il était lettré et quelque peu savant. Il a laissé cinq ou six manuscrits assez curieux ; entre autres une dissertation sur le verset de la Genèse : Au commencement l'esprit de Dieu flottait sur les eaux6. Il confronte avec ce verset trois textes : la version arabe qui dit : Les vents de Dieu soufflaient ; Flavius Josèphe qui dit : Un vent d'en haut se précipitait sur la terre, et enfin la paraphrase chaldaïque d'Onkelos qui porte : Un vent venant de Dieu soufflait sur la face des eaux. Dans une autre dissertation, il examine les œuvres théologiques de Hugo7, évêque de Ptolémaïs, arrière-grand-oncle de celui qui écrit ce livre, et il établit qu'il faut attribuer à cet évêque les divers opuscules publiés, au siècle dernier, sous le pseudonyme de Barleycourt. Parfois au milieu d'une lecture, quel que fût le livre qu'il eût entre les mains, il tombait tout à coup dans une méditation profonde, d'où il ne sortait que pour écrire quelques lignes sur les pages mêmes du volume. Ces lignes souvent n'ont aucun rapport avec le livre qui les contient. Nous avons sous les yeux une note écrite par lui sur une des marges d'un in-quarto intitulé : Correspondance du lord Germain avec les généraux Clinton, Cornwal-

Genèse, I, 2. 7 Cette parenté avec Charles-Louis Hugo (1667-1739), évêque in partibus de Ptolémaïs, historien lorrain, semble romanesque. Elle appartient néanmoins à la légende familiale. V. Hugo à A. Caise, le 20 mars 1867 : « La parenté de l'évêque de Ptolémaïs est une tradition dans ma famille, je n'ai jamais su que ce que mon père m'en a dit. […] Les Hugo dont je descends sont, je crois, une branche cadette, et peutêtre bâtarde, déchue par indigence et misère. »

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lis et les amiraux de la station de l'Amérique. À Versailles, chez Poinçot, libraire, et à Paris, chez Pissot, libraire, quai des Augustins. Voici cette note : « Ô vous qui êtes ! « L'Ecclésiaste vous nomme Toute-Puissance, les Macchabées vous nomment Créateur, l'Épître aux Éphésiens vous nomme Liberté, Baruch vous nomme Immensité, les Psaumes vous nomment Sagesse et Vérité, Jean vous nomme Lumière, les Rois vous nomment Seigneur, l'Exode vous appelle Providence, le Lévitique Sainteté, Esdras Justice, la création vous nomme Dieu, l'homme vous nomme Père ; mais Salomon vous nomme Miséricorde, et c'est là le plus beau de tous vos noms8. » Vers neuf heures du soir, les deux femmes se retiraient et montaient à leurs chambres au premier, le laissant jusqu'au matin seul au rez-de-chaussée. Ici il est nécessaire que nous donnions une idée exacte du logis de M. l'évêque de Digne.

Outre que l'exactitude des références témoigne de la lecture assidue de ces textes par Hugo (en 1846 notamment), on notera que Dieu partage ici avec les misérables cette forme d'anonymat qui résulte de la multiplicité des noms.

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Chapitre VI Par qui il faisait garder sa maison
La maison qu'il habitait se composait, nous l'avons dit, d'un rez-de-chaussée et d'un seul étage : trois pièces au rez-dechaussée, trois chambres au premier, au-dessus un grenier. Derrière la maison, un jardin d'un quart d'arpent. Les deux femmes occupaient le premier. L'évêque logeait en bas. La première pièce, qui s'ouvrait sur la rue, lui servait de salle à manger, la deuxième de chambre à coucher, et la troisième d'oratoire. On ne pouvait sortir de cet oratoire sans passer par la chambre à coucher, et sortir de la chambre à coucher sans passer par la salle à manger. Dans l'oratoire, au fond, il y avait une alcôve fermée, avec un lit pour les cas d'hospitalité. M. l'évêque offrait ce lit aux curés de campagne que des affaires ou les besoins de leur paroisse amenaient à Digne. La pharmacie de l'hôpital, petit bâtiment ajouté à la maison et pris sur le jardin, avait été transformée en cuisine et en cellier. Il y avait en outre dans le jardin une étable qui était l'ancienne cuisine de l'hospice et où l'évêque entretenait deux vaches. Quelle que fût la quantité de lait qu'elles lui donnassent, il en envoyait invariablement tous les matins la moitié aux malades de l'hôpital. – Je paye ma dîme, disait-il. Sa chambre était assez grande et assez difficile à chauffer dans la mauvaise saison. Comme le bois est très cher à Digne, il avait imaginé de faire faire dans l'étable à vaches un compartiment fermé d'une cloison en planches. C'était là qu'il passait ses soirées dans les grands froids. Il appelait cela son salon d'hiver. Il n'y avait dans ce salon d'hiver, comme dans la salle à manger, d'autres meubles qu'une table de bois blanc, carrée, et quatre chaises de paille. La salle à manger était ornée en outre d'un vieux buffet peint en rose à la détrempe. Du buffet pareil, convenable– 31 –

ment habillé de napperons blancs et de fausses dentelles, l'évêque avait fait l'autel qui décorait son oratoire. Ses pénitentes riches et les saintes femmes de Digne s'étaient souvent cotisées pour faire les frais d'un bel autel neuf à l'oratoire de monseigneur ; il avait chaque fois pris l'argent et l'avait donné aux pauvres. – Le plus beau des autels, disait-il, c'est l'âme d'un malheureux consolé qui remercie Dieu. Il avait dans son oratoire deux chaises prie-Dieu en paille, et un fauteuil à bras également en paille dans sa chambre à coucher. Quand par hasard il recevait sept ou huit personnes à la fois, le préfet, ou le général, ou l'état-major du régiment en garnison, ou quelques élèves du petit séminaire, on était obligé d'aller chercher dans l'étable les chaises du salon d'hiver, dans l'oratoire les prieDieu, et le fauteuil dans la chambre à coucher ; de cette façon, on pouvait réunir jusqu'à onze sièges pour les visiteurs. À chaque nouvelle visite on démeublait une pièce. Il arrivait parfois qu'on était douze9 ; alors l'évêque dissimulait l'embarras de la situation en se tenant debout devant la cheminée si c'était l'hiver, ou en proposant un tour dans le jardin si c'était l'été. Il y avait bien encore dans l'alcôve fermée une chaise, mais elle était à demi dépaillée et ne portait que sur trois pieds, ce qui faisait qu'elle ne pouvait servir qu'appuyée contre le mur. Mademoiselle Baptistine avait bien aussi dans sa chambre une très grande bergère en bois jadis doré et revêtue de pékin à fleurs, mais on avait été obligé de monter cette bergère au premier par la

Ce n'est que lorsque le Christ s'ajoute aux douze apôtres qu'on est treize à table.

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fenêtre, l'escalier étant trop étroit ; elle ne pouvait donc pas compter parmi les en-cas du mobilier. L'ambition de mademoiselle Baptistine eût été de pouvoir acheter un meuble de salon en velours d'Utrecht jaune à rosaces et en acajou à cou de cygne, avec canapé. Mais cela eût coûté au moins cinq cents francs, et, ayant vu qu'elle n'avait réussi à économiser pour cet objet que quarante-deux francs dix sous en cinq ans, elle avait fini par y renoncer. D'ailleurs qui est-ce qui atteint son idéal ? Rien de plus simple à se figurer que la chambre à coucher de l'évêque. Une porte-fenêtre donnant sur le jardin, vis-à-vis le lit ; un lit d'hôpital, en fer avec baldaquin de serge verte ; dans l'ombre du lit, derrière un rideau, les ustensiles de toilette trahissant encore les anciennes habitudes élégantes de l'homme du monde ; deux portes, l'une près de la cheminée, donnant dans l'oratoire ; l'autre, près de la bibliothèque, donnant dans la salle à manger ; la bibliothèque, grande armoire vitrée pleine de livres ; la cheminée, de bois peint en marbre, habituellement sans feu ; dans la cheminée, une paire de chenets en fer ornés de deux vases à guirlandes et cannelures jadis argentés à l'argent haché, ce qui était un genre de luxe épiscopal ; au-dessus, à l'endroit où d'ordinaire on met la glace, un crucifix de cuivre désargenté fixé sur un velours noir râpé dans un cadre de bois dédoré. Près de la portefenêtre, une grande table avec un encrier, chargée de papiers confus et de gros volumes. Devant la table, le fauteuil de paille. Devant le lit, un prie-Dieu, emprunté à l'oratoire. Deux portraits dans des cadres ovales étaient accrochés au mur des deux côtés du lit. De petites inscriptions dorées sur le fond neutre de la toile à côté des figures indiquaient que les portraits représentaient, l'un, l'abbé de Chaliot, évêque de SaintClaude, l'autre, l'abbé Tourteau, vicaire général d'Agde, abbé de Grand-Champ, ordre de Cîteaux, diocèse de Chartres. L'évêque, en succédant dans cette chambre aux malades de l'hôpital, y avait trouvé ces portraits et les y avait laissés. C'étaient des prêtres, probablement des donateurs : deux motifs pour qu'il les respec– 33 –

tât. Tout ce qu'il savait de ces deux personnages, c'est qu'ils avaient été nommés par le roi, l'un à son évêché, l'autre à son bénéfice, le même jour, le 27 avril 1785. Madame Magloire ayant décroché les tableaux pour en secouer la poussière, l'évêque avait trouvé cette particularité écrite d'une encre blanchâtre sur un petit carré de papier jauni par le temps, collé avec quatre pains à cacheter derrière le portrait de l'abbé de Grand-Champ. Il avait à sa fenêtre un antique rideau de grosse étoffe de laine qui finit par devenir tellement vieux que, pour éviter la dépense d'un neuf, madame Magloire fut obligée de faire une grande couture au beau milieu. Cette couture dessinait une croix. L'évêque le faisait souvent remarquer. – Comme cela fait bien ! disait-il. Toutes les chambres de la maison, au rez-de-chaussée ainsi qu'au premier, sans exception, étaient blanchies au lait de chaux, ce qui est une mode de caserne et d'hôpital. Cependant, dans les dernières années, madame Magloire retrouva, comme on le verra plus loin, sous le papier badigeonné, des peintures qui ornaient l'appartement de mademoiselle Baptistine. Avant d'être l'hôpital, cette maison avait été le parloir aux bourgeois10. De là cette décoration. Les chambres étaient pavées de briques rouges qu'on lavait toutes les semaines, avec des nattes de paille tressée devant tous les lits. Du reste, ce logis, tenu par deux femmes, était du haut en bas d'une propreté exquise. C'était le seul luxe que l'évêque permit. Il disait :

Quelque chose comme la salle du conseil municipal. Siège des libertés bourgeoises, hôpital, logis d'un évêque qui est un juste, l'histoire de cette maison, comme celle de la famille de Mgr Bienvenu, résume le côté lumineux de l'histoire des temps modernes. Par antithèse, voir I, 7, 7.

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– Cela ne prend rien aux pauvres. Il faut convenir cependant qu'il lui restait de ce qu'il avait possédé jadis six couverts d'argent et une grande cuiller à soupe que madame Magloire regardait tous les jours avec bonheur reluire splendidement sur la grosse nappe de toile blanche. Et comme nous peignons ici l'évêque de Digne tel qu'il était, nous devons ajouter qu'il lui était arrivé plus d'une fois de dire : – Je renoncerais difficilement à manger dans de l'argenterie. Il faut ajouter à cette argenterie deux gros flambeaux d'argent massif qui lui venaient de l'héritage d'une grand'tante. Ces flambeaux portaient deux bougies de cire et figuraient habituellement sur la cheminée de l'évêque. Quand il avait quelqu'un à dîner, madame Magloire allumait les deux bougies et mettait les deux flambeaux sur la table. Il y avait dans la chambre même de l'évêque, à la tête de son lit, un petit placard dans lequel madame Magloire serrait chaque soir les six couverts d'argent et la grande cuiller. Il faut dire qu'on n'en ôtait jamais la clef. Le jardin, un peu gâté par les constructions assez laides dont nous avons parlé, se composait de quatre allées en croix rayonnant autour d'un puisard ; une autre allée faisait tout le tour du jardin et cheminait le long du mur blanc dont il était enclos. Ces allées laissaient entre elles quatre carrés bordés de buis. Dans trois, madame Magloire cultivait des légumes ; dans le quatrième, l'évêque avait mis des fleurs. Il y avait çà et là quelques arbres fruitiers. Une fois madame Magloire lui avait dit avec une sorte de malice douce :

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– Monseigneur, vous qui tirez parti de tout, voilà pourtant un carré inutile. Il vaudrait mieux avoir là des salades que des bouquets. – Madame Magloire, répondit l'évêque, vous vous trompez. Le beau est aussi utile que l'utile. Il ajouta après un silence : – Plus peut-être. Ce carré, composé de trois ou quatre plates-bandes, occupait M. l'évêque presque autant que ses livres. Il y passait volontiers une heure ou deux, coupant, sarclant, et piquant çà et là des trous en terre où il mettait des graines. Il n'était pas aussi hostile aux insectes qu'un jardinier l'eût voulu. Du reste, aucune prétention à la botanique ; il ignorait les groupes et le solidisme ; il ne cherchait pas le moins du monde à décider entre Tournefort et la méthode naturelle ; il ne prenait parti ni pour les utricules contre les cotylédons, ni pour Jussieu contre Linné. Il n'étudiait pas les plantes ; il aimait les fleurs. Il respectait beaucoup les savants, il respectait encore plus les ignorants, et, sans jamais manquer à ces deux respects, il arrosait ses plates-bandes chaque soir d'été avec un arrosoir de fer-blanc peint en vert. La maison n'avait pas une porte qui fermât à clef. La porte de la salle à manger qui, nous l'avons dit, donnait de plain-pied sur la place de la cathédrale, était jadis armée de serrures et de verrous comme une porte de prison. L'évêque avait fait ôter toutes ces ferrures, et cette porte, la nuit comme le jour, n'était fermée qu'au loquet. Le premier passant venu, à quelque heure que ce fût, n'avait qu'à la pousser. Dans les commencements, les deux femmes avaient été fort tourmentées de cette porte jamais close ; mais M. de Digne leur avait dit : – Faites mettre des verrous à vos chambres, si cela vous plaît. – 36 –

Elles avaient fini par partager sa confiance ou du moins par faire comme si elles la partageaient. Madame Magloire seule avait de temps en temps des frayeurs. Pour ce qui est de l'évêque, on peut trouver sa pensée expliquée ou du moins indiquée dans ces trois lignes écrites par lui sur la marge d'une bible : « Voici la nuance : la porte du médecin ne doit jamais être fermée ; la porte du prêtre doit toujours être ouverte. » Sur un autre livre, intitulé Philosophie de la science médicale, il avait écrit cette autre note : « Est-ce que je ne suis pas médecin comme eux ? Moi aussi j'ai mes malades ; d'abord j'ai les leurs, qu'ils appellent les malades ; et puis j'ai les miens, que j'appelle les malheureux. » Ailleurs encore il avait écrit : « Ne demandez pas son nom à qui vous demande un gîte. C'est surtout celui-là que son nom embarrasse qui a besoin d'asile. » Il advint qu'un digne curé, je ne sais plus si c'était le curé de Couloubroux ou le curé de Pompierry, s'avisa de lui demander un jour, probablement à l'instigation de madame Magloire, si Monseigneur était bien sûr de ne pas commettre jusqu'à un certain point une imprudence en laissant jour et nuit sa porte ouverte à la disposition de qui voulait entrer, et s'il ne craignait pas enfin qu'il n'arrivât quelque malheur dans une maison si peu gardée. L'évêque lui toucha l'épaule avec une gravité douce et lui dit : – Nisi Dominus custodierit domum, in vanum vigilant qui custodiunt eam11. Puis il parla d'autre chose. Il disait assez volontiers :

« Ceux-là veillent en vain qui gardent la demeure que Dieu ne garde pas. » Ce psaume 126, traduit par Hugo sur un de ses albums de voyage de 1839, éclaire l'énigme du titre.

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– Il y a la bravoure du prêtre comme il y a la bravoure du colonel de dragons. Seulement, ajoutait-il, la nôtre doit être tranquille.

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Chapitre VII Cravatte
Ici se place naturellement un fait que nous ne devons pas omettre, car il est de ceux qui font le mieux voir quel homme c'était que M. l'évêque de Digne. Après la destruction de la bande de Gaspard Bès qui avait infesté les gorges d'Ollioules, un de ses lieutenants, Cravatte12, se réfugia dans la montagne. Il se cacha quelque temps avec ses bandits, reste de la troupe de Gaspard Bès, dans le comté de Nice, puis gagna le Piémont, et tout à coup reparut en France, du côté de Barcelonnette. On le vit à Jauziers d'abord, puis aux Tuiles. Il se cacha dans les cavernes du Joug-de-l'Aigle, et de là il descendait vers les hameaux et les villages par les ravins de l'Ubaye et de l'Ubayette. Il osa même pousser jusqu'à Embrun, pénétra une nuit dans la cathédrale et dévalisa la sacristie. Ses brigandages désolaient le pays. On mit la gendarmerie à ses trousses, mais en vain. Il échappait toujours ; quelquefois il résistait de vive force. C'était un hardi misérable. Au milieu de toute cette terreur, l'évêque arriva. Il faisait sa tournée. Au Chastelar, le maire vint le trouver et l'engagea à rebrousser chemin. Cravatte tenait la montagne jusqu'à l'Arche, et au-delà. Il y avait danger, même avec une escorte. C'était exposer inutilement trois ou quatre malheureux gendarmes. – Aussi, dit l'évêque, je compte aller sans escorte. – Y pensez-vous, monseigneur ? s'écria le maire.

Lors de son voyage dans le Midi d'octobre 1839, Hugo passant par les gorges d'Ollioules près de Toulon, avait enregistré ce que la tradition locale disait de Gaspard Bes, bandit exécuté à Aix en 1781. Mais aucun Cravatte n'apparaît dans ses notes.

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– J'y pense tellement, que je refuse absolument les gendarmes et que je vais partir dans une heure. – Partir ? – Partir. – Seul ? – Seul. – Monseigneur ! vous ne ferez pas cela. – Il y a là, dans la montagne, reprit l'évêque, une humble petite commune grande comme ça, que je n'ai pas vue depuis trois ans. Ce sont mes bons amis. De doux et honnêtes bergers. Ils possèdent une chèvre sur trente qu'ils gardent. Ils font de fort jolis cordons de laine de diverses couleurs, et ils jouent des airs de montagne sur de petites flûtes à six trous. Ils ont besoin qu'on leur parle de temps en temps du bon Dieu. Que diraient-ils d'un évêque qui a peur ? Que diraient-ils si je n'y allais pas ? – Mais, monseigneur, les brigands ! Si vous rencontrez les brigands ! – Tiens, dit l'évêque, j'y songe. Vous avez raison. Je puis les rencontrer. Eux aussi doivent avoir besoin qu'on leur parle du bon Dieu. – Monseigneur ! mais c'est une bande ! c'est un troupeau de loups ! – Monsieur le maire, c'est peut-être précisément de ce troupeau que Jésus me fait le pasteur. Qui sait les voies de la Providence ?

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– Monseigneur, ils vous dévaliseront. – Je n'ai rien. – Ils vous tueront. – Un vieux bonhomme de prêtre qui passe en marmottant ses momeries ? Bah ! à quoi bon ? – Ah ! mon Dieu ! si vous alliez les rencontrer ! – Je leur demanderai l'aumône pour mes pauvres. – Monseigneur, n'y allez pas, au nom du ciel ! vous exposez votre vie. – Monsieur le maire, dit l'évêque, n'est-ce décidément que cela ? Je ne suis pas en ce monde pour garder ma vie, mais pour garder les âmes13. Il fallut le laisser faire. Il partit, accompagné seulement d'un enfant qui s'offrit à lui servir de guide. Son obstination fit bruit dans le pays, et effraya très fort. Il ne voulut emmener ni sa sœur ni madame Magloire. Il traversa la montagne à mulet, ne rencontra personne, et arriva sain et sauf chez ses « bons amis » les bergers. Il y resta quinze jours, prêchant, administrant, enseignant, moralisant. Lorsqu'il fut proche de son départ, il résolut de chanter pontificalement un Te Deum. Il en parla au curé. Mais comment faire ? pas d'ornements épiscopaux. On ne pouvait mettre à sa disposition qu'une chétive

L'ébauche de ce dialogue, et notamment de cette phrase, a été notée par Hugo sur un album de voyage de 1839.

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sacristie de village avec quelques vieilles chasubles de damas usé ornées de galons faux. – Bah ! dit l'évêque. Monsieur le curé, annonçons toujours au prône notre Te Deum. Cela s'arrangera. On chercha dans les églises d'alentour. Toutes les magnificences de ces humbles paroisses réunies n'auraient pas suffi à vêtir convenablement un chantre de cathédrale. Comme on était dans cet embarras, une grande caisse fut apportée et déposée au presbytère pour M. l'évêque par deux cavaliers inconnus qui repartirent sur-le-champ. On ouvrit la caisse ; elle contenait une chape de drap d'or, une mitre ornée de diamants, une croix archiépiscopale, une crosse magnifique, tous les vêtements pontificaux volés un mois auparavant au trésor de Notre-Dame d'Embrun. Dans la caisse, il y avait un papier sur lequel étaient écrits ces mots : Cravatte à monseigneur Bienvenu. – Quand je disais que cela s'arrangerait ! dit l'évêque. Puis il ajouta en souriant : – À qui se contente d'un surplis de curé, Dieu envoie une chape d'archevêque. – Monseigneur, murmura le curé en hochant la tête avec un sourire, Dieu, ou le diable. L'évêque regarda fixement le curé et reprit avec autorité : – Dieu ! Quand il revint au Chastelar, et tout le long de la route, on venait le regarder par curiosité. Il retrouva au presbytère du Chastelar mademoiselle Baptistine et madame Magloire qui l'attendaient, et il dit à sa sœur : – 42 –

– Eh bien, avais-je raison ? Le pauvre prêtre est allé chez ces pauvres montagnards les mains vides, il en revient les mains pleines. J'étais parti n'emportant que ma confiance en Dieu ; je rapporte le trésor d'une cathédrale. Le soir, avant de se coucher, il dit encore : – Ne craignons jamais les voleurs ni les meurtriers. Ce sont là les dangers du dehors, les petits dangers. Craignons-nous nousmêmes. Les préjugés, voilà les voleurs ; les vices, voilà les meurtriers. Les grands dangers sont au dedans de nous. Qu'importe ce qui menace notre tête ou notre bourse ! Ne songeons qu'à ce qui menace notre âme. Puis se tournant vers sa sœur : – Ma sœur, de la part du prêtre jamais de précaution contre le prochain. Ce que le prochain fait, Dieu le permet. Bornonsnous à prier Dieu quand nous croyons qu'un danger arrive sur nous. Prions-le, non pour nous, mais pour que notre frère ne tombe pas en faute à notre occasion. Du reste, les événements étaient rares dans son existence. Nous racontons ceux que nous savons ; mais d'ordinaire il passait sa vie à faire toujours les mêmes choses aux mêmes moments. Un mois de son année ressemblait à une heure de sa journée. Quant à ce que devint « le trésor » de la cathédrale d'Embrun, on nous embarrasserait de nous interroger là-dessus. C'étaient là de bien belles choses, et bien tentantes, et bien bonnes à voler au profit des malheureux. Volées, elles l'étaient déjà d'ailleurs. La moitié de l'aventure était accomplie ; il ne restait plus qu'à changer la direction du vol, et qu'à lui faire faire un petit bout de chemin du côté des pauvres. Nous n'affirmons rien du reste à ce sujet. Seulement on a trouvé dans les papiers de l'évêque une note assez obscure qui se rapporte peut-être à cette affaire, et qui est – 43 –

ainsi conçue : La question est de savoir si cela doit faire retour à la cathédrale ou à l'hôpital.

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Chapitre VIII Philosophie après boire
Le sénateur dont il a été parlé plus haut était un homme entendu qui avait fait son chemin avec une rectitude inattentive à toutes ces rencontres qui font obstacle et qu'on nomme conscience, foi jurée, justice, devoir ; il avait marché droit à son but et sans broncher une seule fois dans la ligne de son avancement et de son intérêt. C'était un ancien procureur, attendri par le succès, pas méchant homme du tout, rendant tous les petits services qu'il pouvait à ses fils, à ses gendres, à ses parents, même à des amis ; ayant sagement pris de la vie les bons côtés, les bonnes occasions, les bonnes aubaines. Le reste lui semblait assez bête. Il était spirituel, et juste assez lettré pour se croire un disciple d'Épicure en n'étant peut-être qu'un produit de Pigault-Lebrun14. Il riait volontiers, et agréablement, des choses infinies et éternelles, et des « billevesées du bonhomme évêque ». Il en riait quelquefois, avec une aimable autorité, devant M. Myriel lui-même, qui écoutait. À je ne sais plus quelle cérémonie demi-officielle, le comte*** (ce sénateur) et M. Myriel durent dîner chez le préfet. Au dessert, le sénateur, un peu égayé, quoique toujours digne, s'écria : – Parbleu, monsieur l'évêque, causons. Un sénateur et un évêque se regardent difficilement sans cligner de l'œil. Nous sommes deux augures. Je vais vous faire un aveu. J'ai ma philosophie.

Pigault-Lcbrun (1753-1835), comédien, dramaturge, militaire, auteur enfin de romans licencieux et antireligieux. A travers ce polygraphe voltairien, Hugo vise le scepticisme médiocre des gens en place après la Révolution. Il sera l'un des auteurs favoris de Thénardier, voir I, 4, 2.

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Pyrrhon. Hobbes et M. reprit : – Soyons bons enfants.– Et vous avez raison. c'est l'anguille. vous avez le monde. et plus bigot que Voltaire. L'homme. J'ai dans ma bibliothèque tous mes philosophes dorés sur tranche. encouragé. dit l'évêque. article Dieu. Hobbes) et de deux obscurs « philosophes » du XVIIIe siècle. reprit le sénateur. Vous êtes sur le lit de pourpre. 16 Needham (1713-1781). Une goutte de vinaigre dans une cuillerée de pâte de farine supplée le fiat lux. Elle n'est bonne qu'à produire des gens maigres qui songent creux. que le marquis d'Argens. Le sénateur. interrompit l'évêque. un déclamateur et un révolutionnaire. répondit l'évêque. c'est un idéologue. l'hypothèse Jéhovah me fatigue. monsieur le comte. Supposez la goutte plus grosse et la cuillerée plus grande. et il a eu tort . Voltaire s'est moqué de Needham. – Comme vous-même. Naigeon15 ne sont pas des maroufles. 15 – 46 – . Alors à quoi bon le Père éternel ? Monsieur l'évêque. À bas ce grand Tout qui me tracasse ! Vive Zéro qui me laisse tran- Juxtaposition surprenante de grands penseurs (Pyrrhon. car les anguilles de Needham16 prouvent que Dieu est inutile. – Je vous déclare. raillé par Voltaire dans son Dictionnaire philosophique. au fond croyant en Dieu. pour avoir établi et concilié génération spontanée et croyance en Dieu. monsieur le sénateur. Comme on fait sa philosophie on se couche. – Bons diables même. Le sénateur poursuivit : – Je hais Diderot .

Disons le vrai. Alors elle vous donne des joies exquises. Allons au fond. et la saisir. Je ne dirais point cela dans le Moniteur18. et pour me confesser à mon pasteur comme il convient. Faites donc saisir une poignée de cendre par une main d'ombre. au XIXe siècle. on sera ange. fouiller sous terre. ni mal . Cherchons le réel. Je suis carré par la base. sur le fas et le nefas17. et pour vider mon sac. je dois prendre garde à tout ce que je fais. que diable ! Il faut flairer la vérité. de notre Journal officiel. Et puis. Creusons tout à fait. Ta ta ta. 18 Équivalent. et vous riez. Oh ! la charmante promesse ! Fiez-vous-y. Quel bon rêve ! Après ma mort. ou d'idées. c'est tout. nous qui sommes des initiés et qui avons levé la jupe d'Isis : il n'y a ni bien. je n'en crois pas un traître mot. l'immortalité de l'homme est un écoute-s'il-pleut. On sera les sauterelles des étoiles. ailleurs. je vous avoue que j'ai du bon sens. Pourquoi ? parce que j'aurai à rendre compte de mes actions. Le Moniteur publiait les débats des Assemblées mais aussi des articles d'actualité. moi. Que sert d'être en haut. Alors vous devenez fort. Nous sommes au sommet . bien fin qui me pincera. par- « Le favorable et le funeste » ou « le permis et le défendu ». Restons donc dans la nature. Aidez-moi donc. Conseil d'avare à des gueux. Renoncement ! pourquoi ? Sacrifice ! à quoi ? Je ne vois pas qu'un loup s'immole au bonheur d'un autre loup. quelque part. là-bas.O. Dieu est une sonnette monstre. Un mixte donc du J. il faut que je me casse la tête sur le bien et le mal. on verra Dieu. n'est-ce pas Tertullien qui dit que les bienheureux iront d'un astre à l'autre ? Soit. La vie. Le bon billet qu'a Adam ! On est âme. Fadaises que tous ces paradis. Ah ! l'on me recommande le sacrifice et le renoncement. il y a de la végétation. Je ne suis pas fou de votre Jésus qui prêche à tout bout de champ le renoncement et le sacrifice. on aura des ailes bleues aux omoplates. là-haut. 17 – 47 – . ayons la philosophie supérieure. sur le juste et l'injuste. Que l'homme ait un autre avenir. Quand ? après ma mort.quille ! De vous à moi. et du Monde. Monsieur l'évêque. si l'on ne voit pas plus loin que le bout du nez des autres ? Vivons gaîment.

le paradis. sénateur. Non. Mieux vaut être la dent que l'herbe. le fossoyeur est là. Où me mènera la jouissance ? Au néant. La mort est morte. Mais j'aurai joui. Ceci est l'endroit de l'évanouissement. soit « avant et après boire ». Je mange. Croquemitaine pour les enfants. Étais-je avant ma naissance ? Non. Liquidation totale. Ils mâchent cela. Jéhovah pour les hommes. tout tombe dans le grand trou. j'ai ma philosophie. Après ça. il faut bien quelque chose à ceux qui sont en bas. Je ne me laisse pas enguirlander par des balivernes. Finis. Sacrifier la terre au paradis. je ris d'y songer. Il faut être mangeant ou mangé. Telle est ma sagesse. Où me mènera la souffrance ? Au néant. pardessus tout. Fin. ce qui se comprend soit comme « en buvant ». Usez de votre moi pendant que vous le tenez. 19 – 48 – . notre lendemain est de la nuit. On leur donne à gober les légendes. Serai-je après ma mort ? Non. les étoiles. Mon choix est fait.bleu ! mais je le chuchote entre amis. L'évêque battit des mains. Mais j'aurai souffert. Vous avez été Sardanapale. Qu'ai-je à faire sur cette terre ? J'ai le choix. Je m'appelle monsieur le comte Néant. Qu'il y ait là quelqu'un qui ait quelque chose à me dire. et j'ai mes philosophes. l'âme. Derrière la tombe. l'immortalité. Inter pocula19. mais je garde pour moi monsieur Naigeon. En vérité. C'est bien le moins. Être dupe de l'infini ! pas si bête. Invention de nourrices. cela fait le même rien. Le bon Dieu est bon pour le peuple. aux gagne-petit. « Entre les coupes ». c'est lâcher la proie pour l'ombre. aux va-nu-pieds. les chimères. je vous le dis. le Panthéon pour nous autres. Après quoi. aux misérables. Je suis néant. Donc vivez. monsieur l'évêque. Qui n'a rien a le bon Dieu. Que suis-je ? un peu de poussière agrégée par un organisme. vous avez été Vincent de Paul. croyez-moi. Voilà le vrai. il n'y a plus que des néants égaux. Ils le mettent sur leur pain sec. Souffrir ou jouir. Je n'y fais point obstacle. va comme je te pousse.

Vous autres grands seigneurs. Cette philosophie est prise dans les profondeurs et déterrée par des chercheurs spéciaux. assaisonnant admirablement les voluptés de la vie. Ah ! quand on l'a. raffinée. Comme c'est agréable ! Je ne dis pas cela pour vous. à peu près comme l'oie aux marrons est la dinde aux truffes du pauvre. les places. sans inquiétude. L'excellente chose. les trahisons utiles. et qu'ils entreront dans la tombe. que ce matérialisme-là ! Ne l'a pas qui veut. le pouvoir bien ou mal acquis. une philosophie à vous et pour vous. leur digestion faite. vous avez. exquise. monsieur le sénateur. Cependant il m'est impossible de ne point vous féliciter. et vraiment merveilleuse. les dignités. ni brûler vif comme Jeanne d'Arc. Ceux qui ont réussi à se procurer ce matérialisme admirable ont la joie de se sentir irresponsables. on n'est plus dupe . les sinécures. les savoureuses capitulations de conscience. vous le dites. et de penser qu'ils peuvent dévorer tout. bonne à toutes les sauces. accessible aux riches seuls. ni lapider comme Étienne.– Voilà parler ! s'écria-t-il. et vous ne trouvez pas mauvais que la croyance au bon Dieu soit la philosophie du peuple. – 49 – . les palinodies lucratives. on ne se laisse pas bêtement exiler comme Caton. Mais vous êtes bons princes.

sous au moins dix papiers collés dessus. des peintures. Enfin où les dames romaines se rendaient une seule nuit. Mais c'est ma chambre qu'il faut voir. maintenant nos deux chambres tapissées de vieux papier blanchi à la chaux ne dépareraient pas un château dans le genre du vôtre. On demandait deux écus de six livres pour les redorer. Madame Magloire a déchiré tout le papier. a quinze pieds de haut. des romaines (ici un mot illisible). et ma chambre sera un vrai musée. où il n'y a pas de meubles. 16 décembre 18… « Ma bonne madame. même leurs instincts de femmes aisément effrayées.Chapitre IX Le frère raconté par la sœur Pour donner une idée du ménage intérieur de M. Madame Magloire a découvert. qui peuvent se supporter. Mon salon. Le nom m'échappe. et toute la suite. genre ancien. Elle a trouvé aussi dans un coin du grenier deux consoles en bois. nous ne pouvons mieux faire que de transcrire ici une lettre de mademoiselle Baptistine à madame la vicomtesse de Boischevron. sans être bonnes. du temps que c'était l'hôpital. Il y avait des choses dessous. leurs pensées. madame Magloire a fait des découvertes . et dont nous nous servons pour étendre le linge après les lessives. sans qu'il eût même à prendre la peine de parler pour les exprimer. Cette lettre est entre nos mains. pas un jour ne se passe sans que nous parlions de vous. C'est Télémaque reçu chevalier par Minerve. Figurez-vous qu'en lavant et époussetant les plafonds et les murs. un plafond peint anciennement avec dorure. revenir le tout. et cet été elle va réparer quelques petites avaries. aux habitudes et aux intentions de l'évêque. des solives comme chez vous. Que vous dirai-je ? j'ai des romains. son amie d'enfance. dix-huit de large carrés. Madame Magloire a débarbouillé tout cela. l'évêque de Digne et de la façon dont ces deux saintes filles subordonnaient leurs actions. C'était recouvert d'une toile. C'est assez notre habitude. – 50 – . « Digne. c'est lui encore dans les jardins. Enfin des boiseries du temps de nos grand'mères. mais il y a une raison de plus.

C'est là sa bravoure à lui. Il donne tout ce qu'il a aux indigents et aux malades. je n'ai pu m'empêcher de le gronder un peu. je me disais : il n'y a pas de dangers qui l'arrêtent. ni que madame Magloire craigne. Il ne craint rien. il marche dans l'eau. et il faut bien faire quelque chose pour ceux qui manquent. d'ailleurs c'est fort laid. il n'avait rien eu. Vous voyez que ce sont de grandes douceurs. Il faut savoir le comprendre. comme j'étais allée à sa rencontre à deux lieues avec d'autres de ses amis. en ayant soin de ne parler que pendant que la voiture faisait du bruit. et j'aimerais mieux une table ronde en acajou.mais il vaut bien mieux donner cela aux pauvres . afin que personne autre ne pût entendre. il est terrible. que les voleurs lui avaient donnés. « Je suis toujours bien heureuse. « Cette fois-là. « L'an dernier. « Dans les premiers temps. comme il dit. Entre qui veut. Il n'a pas peur de la nuit. À présent j'ai fini par m'y accou– 51 – . « Mon frère a ses habitudes à lui. « Il sort par la pluie. il dit qu'un évêque doit être ainsi. il voyage en hiver. on le croyait mort. Le pays est dur l'hiver. des routes suspectes ni des rencontres. et il a dit : “Voilà comme on m'a volé !” Et il a ouvert une malle pleine de tous les bijoux de la cathédrale d'Embrun. Il est resté quinze jours absent. Mon frère est si bon. en revenant. Il n'a pas voulu nous emmener. Nous sommes très gênés. Il s'expose à tous les dangers. Figurez-vous que la porte de la maison n'est jamais fermée. et l'on est tout de suite chez mon frère. et il ne veut même pas que nous ayons l'air de nous en apercevoir. À son retour. « Il ne veut pas que je craigne pour lui. même la nuit. Nous sommes à peu près chauffés et éclairés. Quand il cause. et il se portait bien. il est allé tout seul dans un pays de voleurs.

je rentre dans ma chambre. Je m'en irais au bon Dieu avec mon frère et mon évêque. Il y a cinq cents ans d'un Raoul de Faux. Madame Magloire a eu plus de peine que moi à s'habituer à ce qu'elle appelait ses imprudences. On écrit Faux. et je m'endors. et était maître de camp. Nous prions toutes les deux. Je fais signe à madame Magloire pour qu'elle ne le contrarie pas. Mon frère n'a plus même besoin de me dire un mot maintenant. recommandez-nous aux prières de votre saint parent. et nous nous endormons. fils du duc Louis de Gramont. C'est de vrai une très ancienne famille normande de la généralité de Caen. nous avons peur ensemble. Fauq et Faoucq. M. « J'ai questionné mon frère pour le renseignement que vous me demandez sur la famille de Faux. Je le comprends sans qu'il parle. qui est le plus fort. Je suis tranquille. Quant à votre chère Sylvanie. dont un seigneur de Rochefort. Mais à présent le pli est pris. mais le bon Dieu l'habite. colonel des gardes françaises et lieutenant général des armées. ce serait ma fin. et quelque chose dans les chevaux-légers de Bretagne. « Voilà qui me suffit. travaille selon vos dé– 52 – . Le dernier était Guy-ÉtienneAlexandre. je prie pour lui. car il est toujours très bon royaliste. le cardinal. et nous nous abandonnons à la Providence. « Voilà comme il faut être avec un homme qui a du grand dans l'esprit. qui étaient des gentilshommes. Le diable entrerait dans la maison qu'on le laisserait faire. Vous savez comme il sait tout et comme il a des souvenirs. « Bonne madame. Après tout.tumer. pair de France. parce que je sais bien que s'il lui arrivait malheur. que craignons-nous dans cette maison ? Il y a toujours quelqu'un avec nous. Il se risque comme il veut. elle a bien fait de ne pas prendre les courts instants qu'elle passe près de vous pour m'écrire. Sa fille Marie-Louise a épousé AdrienCharles de Gramont. Moi j'emmène madame Magloire. Le diable peut y passer. d'un Jean de Faux et d'un Thomas de Faux. Elle se porte bien.

elles disparaissaient. mais elles le laissaient faire. ces deux femmes savaient se plier aux façons d'être de l'évêque avec ce génie particulier de la femme qui comprend l'homme mieux que l'homme ne se comprend. Elles le confiaient à Dieu. Jamais on ne le troublait. tant sa simplicité était parfaite. L'évêque de Digne. Elles le servaient passivement. Adieu. elles comprenaient. – 53 – . sans paraître même s'en douter. hardies et magnifiques. Je m'en trouve heureuse. et dit : “Hu !” » Comme on le voit par cette lettre. Quelquefois madame Magloire essayait une remontrance avant . Votre petit-neveu est charmant. et il disait : “Qu'est-ce qu'il a donc aux genoux ?” Il est si gentil. Savez-vous qu'il a cinq ans bientôt ! Hier il a vu passer un cheval auquel on avait mis des genouillères. ne fût-ce que par un signe. Son souvenir par vous m'est arrivé. Elles en tremblaient. si c'était obéir que de disparaître. Elles savaient. et cependant je maigris tous les jours davantage. « P S. même le croyant en péril. Madame votre belle-sœur est toujours ici avec sa jeune famille. mais sa nature. que certaines sollicitudes peuvent gêner. cet enfant ! Son petit frère traîne un vieux balai dans l'appartement comme une voiture. sans qu'il eût besoin de le dire. m'aime toujours. et. jamais pendant ni après. avec une admirable délicatesse d'instinct. « Baptistine. dans une action commencée. elles sentaient vaguement qu'il agissait comme évêque . À de certains moments. Mille bonnes choses. Aussi. alors elles n'étaient plus que deux ombres dans la maison. C'est tout ce que je veux. je ne dis pas sa pensée. Ma santé n'est pas trop mauvaise.sirs. sous cet air doux et candide qui ne se démentait jamais. faisait parfois des choses grandes. lorsqu'il n'en avait peut-être pas lui-même conscience. le papier me manque et me force de vous quitter. jusqu'au point de ne plus veiller sur lui.

– 54 – . que la fin de son frère serait la sienne.D'ailleurs Baptistine disait. Madame Magloire ne le disait pas. mais elle le savait. comme on vient de le lire.

J. Il y avait près de Digne. dans le petit monde de Digne avec une sorte d'horreur. Un exemple enfin ! etc. etc. Centenaire des Misérables – 1862-1962 – Hommage à V. ajouté en exil. était un ancien conventionnel. – Commérages des oies sur le vautour. 20 – 55 – . sans l'exposer aux critiques d'inexactitude. il fit une chose. Était-ce du reste un vautour que G. Strasbourg..Chapitre X L'évêque en présence d'une lumière inconnue20 À une époque un peu postérieure à la date de la lettre citée dans les pages précédentes. disons tout de suite le gros mot. si l'on en jugeait par ce qu'il y avait de farouche dans sa solitude. Il n'avait pas voté la mort du roi. fit scandale dans les milieux catholiques et bien-pensants. au retour des princes légitimes. 1962. n'avait-on pas traduit cet homme-là devant une cour prévôtale ? On ne lui eût pas coupé la tête. Il avait été terrible. Cet homme. il faut de la clémence. vous figurezvous cela ? Cela existait du temps qu'on se tutoyait et qu'on disait : citoyen. C'était un quasi-régicide. 21 Le demi-anonymat de l'initiale accrédite la valeur historique du personnage dont les conventionnels Grégoire et Sergent-Marceau (première initiale choisie par Hugo : S) furent sans doute les modèles. C'était un athée d'ailleurs. dans la campagne. comme tous ces gens-là. Il se nommait G. un homme qui vivait solitaire. à en croire toute la ville. si vous voulez. N'ayant pas voté Ce chapitre. mais presque. Cet homme était à peu près un monstre. Seebacher en a donné un brillant commentaire : « Évêques et conventionnels ou La critique en présence d'une lumière inconnue ». plus risquée encore que sa promenade à travers les montagnes des bandits. On parlait du conventionnel G21. ? Oui. Un conventionnel. mais un bon bannissement à vie. Comment. Hugo. soit .

dite d'amnistie. on ne sait quel repli perdu d'un vallon très sauvage. le sentier qui y conduisait avait disparu sous l'herbe. lui apparaissait. disait-on. pas même de passants. » Mais. permettait de bannir à perpétuité les anciens conventionnels régicides. Un jour enfin le bruit se répandit dans la ville qu'une façon de jeune pâtre qui servait le conventionnel G. Car. loin de tout chemin. et presque repoussante. au premier abord naturelle. Il avait là. un trou. cette idée. la gale de la brebis doit-elle faire reculer le pasteur ? Non. Toutefois.la mort du roi. comme étrange et impossible. et de temps en temps regardait l'horizon à l'endroit où un bouquet d'arbres marquait le vallon du vieux conventionnel. au fond. et il disait : – Il y a là une âme qui est seule. Il habitait. Et au fond de sa pensée il ajoutait : « Je lui dois ma visite. que le vieux scélérat se Une loi de janvier 1816. On parlait de cet endroit-là comme de la maison du bourreau. une espèce de champ. Depuis qu'il demeurait dans ce vallon. et le conventionnel lui inspirait. à trois quarts d'heure de la ville. loin de tout hameau. Mais quelle brebis ! Le bon évêque était perplexe. un repaire. Pourtant l'évêque songeait. puis il revenait. après un moment de réflexion. Pas de voisins . avouons-le. il partageait l'impression générale. sans qu'il s'en rendît clairement compte. ce sentiment qui est comme la frontière de la haine et qu'exprime si bien le mot éloignement. Quelquefois il allait de ce côtélà. 22 – 56 – . dans sa bauge était venu chercher un médecin . il n'avait pas été compris dans les décrets d'exil et avait pu rester en France22.

franchit une haie. – Dieu merci ! ajoutaient quelques-uns. au fond de la friche. il aperçut la caverne. le vieillard éleva la voix : – Merci. le vieux homme assis tourna la tête. et aussi à cause du vent du soir qui ne devait pas tarder à souffler. quand l'évêque arriva à l'endroit excommunié. avec une treille clouée à la façade.mourait. Il tendait au vieillard une jatte de lait. derrière une haute broussaille. Devant la porte. C'était une cabane toute basse. L'évêque s'avança. dans une vieille chaise à roulettes. dit-il. petite et propre. je n'ai plus besoin de rien. fit quelques pas assez hardiment. L'évêque prit son bâton. comme nous l'avons dit. Il enjamba un fossé. leva un échalier. Et son sourire quitta le soleil pour s'arrêter sur l'enfant. mit son pardessus à cause de sa soutane un peu trop usée. le petit pâtre. et qu'il ne passerait pas la nuit. et partit. et son visage exprima toute la quantité de surprise qu'on peut avoir après une longue vie. il y avait un homme en cheveux blancs qui souriait au soleil. Pendant que l'évêque regardait. et tout à coup. Le soleil déclinait et touchait presque à l'horizon. indigente. que la paralysie le gagnait. Au bruit qu'il fit en marchant. fauteuil du paysan. Il reconnut avec un certain battement de cœur qu'il était près de la tanière. entra dans un courtil délabré. – 57 – . Près du vieillard assis se tenait debout un jeune garçon.

dit-il.– Depuis que je suis ici. certes. répondit le vieillard. Il fit une pause et dit : – Je mourrai dans trois heures. monsieur. – Entrez. Vous ne me semblez. je vais guérir. – Monsieur. – Bienvenu Myriel ! j'ai entendu prononcer ce nom. voilà la première fois qu'on entre chez moi. Qui êtes-vous. Le conventionnel tendit la main à l'évêque. Le vieillard reprit avec un demi-sourire : – En ce cas. vous êtes mon évêque ? – Un peu. L'évêque se borna à dire : – Je suis satisfait de voir qu'on m'avait trompé. mais l'évêque ne la prit pas. Est-ce que c'est vous que le peuple appelle monseigneur Bienvenu ? – C'est moi. pas malade. Puis il reprit : – 58 – . monsieur ? L'évêque répondit : – Je me nomme Bienvenu Myriel.

Les deux sommeils peuvent faire bon voisinage. vous pouvez me parler. je m'arrêterai. assez ordinaire aux médecins et aux prêtres. n'est-ce pas ? je me suis fait rouler dehors pour jeter un dernier coup d'œil sur les choses. ce conventionnel. riait si volontiers de Sa Grandeur. après tout. – Toi. Au fait. Je mourrai à la belle étoile. Mais je sais que j'en ai à peine pour trois heures. cela ne me fatigue point. quand il sera au cœur. Vous faites bien de venir regarder un homme qui va mourir. Il ne croyait pas sentir Dieu dans cette façon de mourir. ce représentant du peuple. – 59 – . Hier. Il fera nuit. il était quelque peu choqué de ne pas être appelé monseigneur. Cet homme. Disons tout. maintenant je le sens qui monte jusqu'à la ceinture . va te coucher. Tu as veillé l'autre nuit. je mourrai. aujourd'hui. L'enfant rentra dans la cabane. avait été un puissant de la terre . L'évêque n'était pas ému comme il semble qu'il aurait pu l'être. à lui. Tu es fatigué. Le vieillard se tourna vers le pâtre. Soit. Il est bon que ce moment-là ait des témoins. Le soleil est beau. qu'importe ! Finir est une affaire simple. dans l'occasion. lui qui. le froid a gagné les genoux . On n'a pas besoin du matin pour cela. je n'avais que les pieds froids . mais qui ne lui était pas habituelle. Il lui vint une velléité de familiarité bourrue. j'aurais voulu aller jusqu'à l'aube. et il était presque tenté de répliquer : citoyen.– Je suis un peu médecin . On a des manies . Le vieillard le suivit des yeux et ajouta comme se parlant à lui-même : – Pendant qu'il dormira. car les petites contradictions des grands cœurs veulent être indiquées comme le reste. je sais de quelle façon la dernière heure vient. l'évêque se sentit en humeur de sévérité. pour la première fois de sa vie peut-être.

la voix vibrante. La révolution a eu beaucoup de ces hommes proportionnés à l'époque.. L'évêque. – 60 – . semblait mourir parce qu'il le voulait bien.Le conventionnel cependant le considérait avec une cordialité modeste. Azraël. en ce grave moment. Les ténèbres le tenaient par là. lui eût été probablement reprochée par sa conscience vis-à-vis de tout autre homme. dans son accent ferme. Il y avait dans son coup d'œil clair. On sentait dans ce vieillard l'homme à l'épreuve. Vous n'avez toujours pas voté la mort du roi. où l'on eût pu démêler l'humilité qui sied quand on est si près de sa mise en poussière. ressemblait à ce roi du conte oriental. et la tête vivait de toute la puissance de la vie et paraissait en pleine lumière. Un conventionnel lui faisait un peu l'effet d'être hors la loi. L'évêque s'y assit. ne pouvait s'empêcher d'examiner le conventionnel avec une attention qui. même hors la loi de charité. Une pierre était là. était un de ces grands octogénaires qui font l'étonnement du physiologiste. le buste presque droit. Le conventionnel ne parut pas remarquer le sous-entendu amer caché dans ce mot : toujours. de quoi déconcerter la mort. chair par en haut. l'ange mahométan du sépulcre. G. selon lui. Il y avait de la liberté dans son agonie. quoiqu'il se gardât ordinairement de la curiosité. Tout sourire avait disparu de sa face. dans son robuste mouvement d'épaules. laquelle. Les pieds étaient morts et froids. G. Les jambes seulement étaient immobiles. il avait conservé tous les gestes de la santé. Si près de sa fin. calme. L'exorde fut ex abrupto. eût rebroussé chemin et eût cru se tromper de porte. dit-il du ton dont on réprimande. était contiguë à l'offense. de son côté. marbre par en bas. – Je vous félicite. Il répondit. n'ayant pas sa source dans la sympathie.. G.

l'aurore ! J'ai aidé à la chute des préjugés et des erreurs. Hélas. et le vieux monde. ce langage très nouveau pour lui. – Que voulez-vous dire ? reprit l'évêque. j'ai voté la fin du tyran. – Joie mêlée. C'était l'accent austère en présence de l'accent sévère. Ce tyran-là a engendré la royauté qui est l'autorité prise dans le faux. – Et la conscience. J'ai voté la fin de ce tyran-là. monsieur . l'œuvre a été incomplète. et aujourd'hui. dit l'évêque. – C'est la même chose. l'ignorance. j'en conviens . Nous avons fait tomber le vieux monde. après ce fatal retour du passé qu'on nomme 1814. la concorde. c'est la quantité de science innée que nous avons en nous. un peu étonné. la fin de l'esclavage pour l'homme. en se renversant sur le genre humain. C'est-à-dire la fin de la prostitution pour la femme. nous autres. – Je veux dire que l'homme a un tyran. la fin de la nuit pour l'enfant.– Ne me félicitez pas trop. joie disparue. J'ai voté la fraternité. ajouta l'évêque. Le conventionnel poursuivit : – Quant à Louis XVI. mais je me sens le devoir d'exterminer le mal. En votant la république. tandis que la science est l'autorité prise dans le vrai. est devenu une urne de joie. – Vous pourriez dire joie troublée. La conscience. Je ne me crois pas le droit de tuer un homme . Monseigneur Bienvenu écoutait. L'homme ne doit être gouverné que par la science. j'ai dit non. nous avons démoli l'ancien – 61 – . vase des misères. J'ai voté la fin du tyran. Les écroulements des erreurs et des préjugés font de la lumière. j'ai voté cela.

soit . Incomplète. elle a calmé. – Vous avez démoli. Un coup de tonnerre ne doit pas se tromper. Au bout de quinze siècles. – 62 – . il faut modifier les mœurs. – Le droit a sa colère. éclairé . elle a fait couler sur la terre des flots de civilisation. L'évêque sentit. cela ne suffit pas . qui n'est autre chose qu'une justice plus élevée. la révolution française est le plus puissant pas du genre humain depuis l'avènement du Christ. et la colère du droit est un élément du progrès. sans se l'avouer peut-être. Détruire les abus. N'importe. et. c'est le sacre de l'humanité. mais je me défie d'une démolition compliquée de colère. L'évêque ne put s'empêcher de murmurer : – Oui ? 93 ! Le conventionnel se dressa sur sa chaise avec une solennité presque lugubre. Démolir peut être utile . le vent y est encore. La révolution française. Elle a dégagé toutes les inconnues sociales. nous n'avons pu entièrement le supprimer dans les idées. Et il ajouta en regardant fixement le conventionnel. et quoi qu'on en dise. Il répondit : – Le juge parle au nom de la justice . mais sublime. autant qu'un mourant peut s'écrier. Elle a été bonne. il a crevé. Vous faites le procès au coup de tonnerre. apaisé. Elle a adouci les esprits . Le moulin n'y est plus. monsieur l'évêque. le prêtre parle au nom de la pitié. Un nuage s'est formé pendant quinze cents ans. il s'écria : – Ah ! vous y voilà ! 93 ! J'attendais ce mot-là.régime dans les faits. que quelque chose en lui était atteint. Pourtant il fit bonne contenance.

pour le seul crime d'avoir été le frère de Cartouche. – Monsieur. Il ne se fût pas gêné de rapprocher le dauphin de Barabbas du dauphin d'Hérode. – Cartouche ? Louis XV ? pour lequel des deux réclamezvous ? Il y eut un moment de silence. le frère de Cartouche. enfant innocent. je n'aime pas ces rapprochements de noms. il ne distinguait pas entre les petits enfants. lui. Christ les aimait. Je pleure avec vous. l'innocence est sa Début de la phrase du Christ : « Sinite parvulos ad me ventre » (Marc. pendu sous les aisselles en place de Grève jusqu'à ce que mort s'ensuive. Son fouet plein d'éclairs était un rude diseur de vérités. sur qui pleurez-vous ? Est-ce sur l'enfant innocent ? alors. Monsieur. et pourtant il se sentait vaguement et étrangement ébranlé. Est-ce sur l'enfant royal ? je demande à réfléchir. dit l'évêque. Pour moi. » 23 – 63 – . Quand il s'écriait : Sinite parvulos23…. enfant innocent.– Louis XVII ? Le conventionnel étendit la main et saisit le bras de l'évêque : – Louis XVII ! Voyons. Le conventionnel reprit : – Ah ! monsieur le prêtre. vous n'aimez pas les crudités du vrai. 14) : « Laissez venir à moi les tout-petits. soit. L'évêque regrettait presque d'être venu. martyrisé dans la tour du Temple pour le seul crime d'avoir été le petit-fils de Louis XV. Il prenait une verge et il époussetait le temple. X. n'est pas moins douloureux que le petit-fils de Louis XV.

ne mettant pas les pieds dehors. dit l'évêque à voix basse. Ce fut le conventionnel qui le rompit. vous dis-je. Mais alors. Vous m'avez dit que vous étiez l'évêque. j'ai vécu dans cet enclos. Votre nom est. – C'est vrai. Depuis que je suis dans ce pays. sur tous les martyrs. seul. mais cela ne signifie rien . et c'est avant Louis XVII qu'il faut commencer nos larmes. Il se souleva sur un coude. Et puis. je vous l'ai dit. pourvu que vous pleuriez avec moi sur les petits du peuple. ne vient personne que cet enfant qui m'aide. – Je pleure sur tous. tenez.couronne à elle-même. Elle est aussi auguste déguenillée que fleurdelysée. Il y a plus longtemps qu'il souffre. Entendons-nous. moi. il faut remonter plus haut que 93. Il y eut encore un silence. il y a longtemps que le peuple souffre. sur ceux d'en bas comme sur ceux d'en haut ? J'en suis. et interpella l'évêque avec un regard plein de toutes les énergies de l'agonie. làbas. continua le conventionnel G. comme on fait machinalement lorsqu'on interroge et qu'on juge. – Également ! s'écria G. dit l'évêque. Ce fut presque une explosion.. – Oui. Je ne vous connais pas. À propos. mais cela ne me – 64 – . vous l'aurez sans doute laissée derrière le taillis. arrivé confusément jusqu'à moi. et si la balance doit pencher. monsieur. – J'insiste. et. sur tous les enfants. ce n'est pas tout cela. à l'embranchement de la route. je n'ai pas entendu le bruit de votre voiture. les gens habiles ont tant de manières d'en faire accroire à ce brave bonhomme de peuple. que venez-vous me questionner et me parler de Louis XVII ? Je ne vous connais pas. je dois le dire. que ce soit du côté du peuple. prit entre son pouce et son index replié un peu de sa joue. Vous m'avez nommé Louis XVII. Je pleurerai sur les enfants des rois avec vous. pas très mal prononcé . Pleurons-nous sur tous les innocents. L'innocence n'a que faire d'être altesse. il est vrai.

un de ces hommes dorés. quinze mille francs de fixe. qui ont des livrées. cela ne m'éclaire pas sur votre valeur intrinsèque et essentielle. 7) : « Ego autem sum vermis. À qui est-ce que je parle ? Qui êtes-vous ? L'évêque baissa la tête et répondit : – Vermis sum24. – Monsieur. c'est-àdire un prince de l'église. dix mille francs de casuel. total. en quoi ma bonne table et les poules d'eau que je mange le vendredi. rentés. et comme les autres vous en jouissez. – Un ver de terre en carrosse ! grommela le conventionnel. qui font bonne chère. C'était le tour du conventionnel d'être hautain. et de l'évêque d'être humble. laquais derrière. vous avez cela comme les autres. palais. qui se pavanent. mais cela en dit trop ou pas assez . c'est bien. vingt-cinq mille francs –. rentes. à vous qui venez avec la prétention probable de m'apporter de la sagesse. et non homo. qui ont des cuisines. qui mangent des poules d'eau le vendredi. qui ont de grosses prébendes – l'évêché de Digne. valets. chevaux. soit. Mais expliquez-moi en quoi mon carrosse. En somme. toutes les sensualités de la vie. en quoi mon palais et mes laquais prouvent « Je suis un ver » (Psaume 21. qui est là à deux pas derrière les arbres.renseigne point sur votre personne morale. bonne table. et qui roulent carrosse au nom de Jésus-Christ qui allait pieds nus ! Vous êtes un prélat . en quoi mes vingt-cinq mille livres de rentes. et qui ont des palais. » 24 – 65 – . en berline de gala. armoriés. laquais devant. L'évêque reprit avec douceur. Qui êtes-vous ? Vous êtes un évêque. je vous répète ma question.

25 – 66 – . – Je vous remercie. félicitait le roi des « conversions » opérées par l'armée. dit l'évêque. et que 93 n'a pas été inexorable. Vous discutez mes idées. vous êtes mon hôte. reprit : – Revenons à l'explication que vous me demandiez. Où en étions-nous ? Que me disiez-vous ? que 93 a été inexorable ? – Inexorable. L'évêque en tressaillit . il ne lui vint aucune Allusion à l'attitude de Bossuet qui. Vous êtes chez moi. Je vous promets de ne plus en user. Après chaque abjuration de ville protestante. je vous prie de me pardonner. – Avant de vous répondre. que la clémence n'est pas un devoir.que la pitié n'est pas une vertu. mais elle allait au but avec la rigidité d'une pointe d'acier. dit-il. Vos richesses et vos jouissances sont des avantages que j'ai contre vous dans le débat. monsieur. dit l'évêque. après la révocation de l'édit de Nantes (1685). Que pensez-vous de Marat battant des mains à la guillotine ? – Que pensez-vous de Bossuet chantant le Te Deum25 sur les dragonnades ? La réponse était dure. G. oui. mais il est de bon goût de ne pas m'en servir. Je vous dois courtoisie. il sied que je me borne à combattre vos raisonnements. les « dragons ». on chantait un Te Deum (« Toi Seigneur… » : début d'un hymne d'action de grâces) solennel. Je viens d'avoir un tort. Le conventionnel passa la main sur son front comme pour en écarter un nuage.

En dehors de la révolution qui. Fouquier-Tinville. 27 Hugo réécrit ici une scène de supplice racontée par Michelet (Louis XIV et la Révocation de l'édit de Nantes. 93. mais toute la monarchie.riposte. archiduchesse et reine. prise dans son ensemble. nue jusqu'à la ceinture. XX) : « On liait la mère qui allaitait. allaitant son enfant. monsieur. le sein se gonflait de lait et le cœur d'angoisse. Martin Jouve dit Jourdan-Coupe-Tête) le conventionnel oppose les « terroristes » de l'Ancien Régime. et on lui tenait à distance son nourrisson qui 26 – 67 – . le marquis de Louvois26. je veux bien. lui entrecoupait la voix . Maillard. Il continua : – Disons encore quelques mots çà et là. à un poteau. agonisait et criait. monsieur. affamé et pâle. mais Saulx-Tavannes. et parfois se sentent vaguement meurtris des manques de respect de la logique. Que dites- Aux violences de la Terreur révolutionnaire (Carrier à Nantes. l'asthme de l'agonie. mère et nourrice : « Abjure ! » lui donnant à choisir entre la mort de son enfant et la mort de sa conscience27. l'enfant tenu à distance . voyait ce sein. mais quelle épithète m'accorderez-vous pour le père Letellier ? Jourdan-Coupe-Tête est un monstre. s'il vous plaît ? Le père Duchêne est féroce. Les meilleurs esprits ont leurs fétiches. cependant il avait encore une parfaite lucidité d'âme dans les yeux. dont le célèbre marquis de Louvois qui ordonna l'incendie du Palatinat. Vous le trouvez inexorable. mais je plains aussi cette pauvre femme huguenote qui. Le petit. mais quel est votre avis sur Lamoignon-Bâville ? Maillard est affreux. le Père Duchêne. est une immense affirmation humaine. mais il était froissé de cette façon de nommer Bossuet. qui se mêle aux derniers souffles. je plains Marie-Antoinette. sous Louis le Grand. fut liée. mais moindre que M. en 1685. Le conventionnel commençait à haleter . monsieur ? Carrier est un bandit . et le bourreau disait à la femme. Voir déjà la Lettre XXVII du Rhin. Monsieur. chap. hélas ! est une réplique. mais quel nom donnez-vous à Montrevel ? Fouquier-Tinville est un gueux.

bas et se parlant à lui-même. la larme coula le long de sa joue livide. et il dit presque en bégayant. languissait. suprême ressource de la résistance de monseigneur Bienvenu. c'est le monde meilleur. le violent transport au cerveau qui se faisait. Le vieux représentant du peuple ne répondit pas. le conventionnel acheva sa pensée en ces quelques mots tranquilles : – Oui. Et. Quand la paupière fut pleine. on reconnaît ceci : que le genre humain a été rudoyé. j'ai trop beau jeu. se mourait. et une larme germa lentement dans ce regard. Il eut un tremblement. Son résultat. D'ailleurs je me meurs. Sa colère sera absoute par l'avenir. […] la tête échappait. » – 68 – .vous de ce supplice de Tantale accommodé à une mère ? Monsieur. Le bien ne peut pas avoir de serviteur impie. la pléthore du sein qui brûlait d'allaiter. recevait des torrents de larmes. avec le lait. C'est un mauvais conducteur du genre humain que celui qui est athée. Rien ne fut plus terrible . J'abrège. Je m'arrête. la douleur. aller à lui et le nourrir. Elle ne se connaissait plus et disait tout ce qu'on voulait pour être déliée. et de ce retranchement. sortit cette parole où reparut presque toute la rudesse du commencement : – Le progrès doit croire en Dieu. il sort une caresse pour le genre humain. Il regarda le ciel. toute la nature se soulevait . cessant de regarder l'évêque. Le conventionnel ne se doutait pas qu'il venait d'emporter successivement l'un après l'autre tous les retranchements intérieurs de l'évêque. Mais dans ce bonheur. quels regrets ! L'enfant. mais qu'il a marché. Quand elles sont finies. les brutalités du progrès s'appellent révolutions. l'œil perdu dans les profondeurs : pleurait. c'était trop. Il en restait un pourtant. De ses coups les plus terribles. retenez bien ceci : la révolution française a eu ses raisons.

Je n'étais pas riche . Si l'infini n'avait pas de moi. Le mourant avait prononcé ces dernières paroles d'une voix haute et avec le frémissement de l'extase. le moi serait sa borne . Or il est. Ce qu'il venait de dire l'avait approché de celui qui est dans la mort. Après un silence. Il était évident qu'il venait de vivre en une minute les quelques heures qui lui restaient. Ne trouvez-vous pas qu'il serait regrettable que nous nous fussions rencontrés en vain ? Le conventionnel rouvrit les yeux.– O toi ! ô idéal ! toi seul existes ! L'évêque eut une sorte d'inexprimable commotion. l'étude et la contemplation. le moment pressait. en d'autres termes. je les ai combattus . J'avais soixante ans quand mon pays m'a appelé. c'est Dieu. j'ai passé ma vie dans la méditation. il y avait des tyrannies. Il y avait des abus. il prit cette vieille main ridée et glacée. j'ai offert ma poitrine. Le territoire était envahi. Il est là. la France était menacée. J'ai été l'un des maîtres de l'État. L'évêque le comprit. les caves du Trésor étaient encombrées – 69 – . L'effort l'avait épuisé. et se pencha vers le moribond : – Cette heure est celle de Dieu. le vieillard leva un doigt vers le ciel. L'instant suprême arrivait. je les ai proclamés et confessés. il était passé par degrés à l'émotion extrême . Ce moi de l'infini. je les ai détruites . je suis pauvre. je l'ai défendu . c'était comme prêtre qu'il était venu . ses yeux se fermèrent. Une gravité où il y avait de l'ombre S'empreignit sur son visage. et dit : – L'infini est. Quand il eut parlé. il y avait des droits et des principes. de l'extrême froideur. dit-il. il ne serait pas. comme s'il voyait quelqu'un. J'ai obéi. il regarda ces yeux fermés. – Monsieur l'évêque. Donc il a un moi. et m'a ordonné de me mêler de ses affaires. avec une lenteur qui venait peutêtre plus encore de la dignité de l'âme que de la défaillance des forces. il ne serait pas infini .

vous autres. c'est vrai . et j'ai résisté quelquefois au progrès sans pitié. Le lendemain. dans l'occasion. noirci. un couvent d'urbanistes28. J'ai fait mon devoir selon mes forces. Maintenant. Et il y a à Peteghem en Flandre. l'abbaye de SainteClaire en Beaulieu. protégé mes propres adversaires. la face du conventionnel était devenue auguste. maudit. Depuis bien des années déjà. poursuivi. ne haïssant personne. 28 – 70 – . Quand l'évêque releva la tête. quelques braves curieux essayèrent de lui parler du conventionnel G. Il venait d'expirer. traqué. et j'accepte. j'ai pour la pauvre foule ignorante visage de damné. J'ai. conspué. dit l'évêque. je vais mourir. J'ai déchiré la nappe de l'autel. Et il s'agenouilla. J'ai toujours soutenu la marche en avant du genre humain vers la lumière. mais c'était pour panser les blessures de la patrie. que j'ai sauvé en 1793. je dînais rue de l'Arbre-Sec à vingt-deux sous par tête. L'évêque rentra chez lui profondément absorbé dans on ne sait quelles pensées. et le bien que j'ai pu. proscrit. Après quoi j'ai été chassé. Il passa toute la nuit en prière. j'ai soulagé les souffrants. l'isolement de la haine. . j'ai quatre-vingt-six ans . À partir de ce moment. prêts à se fendre sous le poids de l'or et de l'argent. Qu'est-ce que vous venez me demander ? – Votre bénédiction. raillé. il se borna à montrer le ciel. à l'endroit même où les rois mérovingiens avaient leur palais d'été. J'ai secouru les opprimés. je sens que beaucoup de gens se croient sur moi le droit de mépris. il On nomme urbanistes les clarisses qui ont adopté la règle mitigée du pape Urbain IV (1263). persécuté.d'espèces au point qu'on était forcé d'étançonner les murs. Sainte Claire avait fondé les clarisses en 1212. avec mes cheveux blancs.

Tous ces révolutionnaires sont relaps. Un jour. Personne ne pourrait dire que le passage de cet esprit devant le sien et le reflet de cette grande conscience sur la sienne ne fût pas pour quelque chose dans son approche de la perfection. lui adressa cette saillie : – Monseigneur. Toute allusion à ce « vieux scélérat de G. répondit l'évêque. » le faisait tomber dans une préoccupation singulière. on demande quand Votre Grandeur aura le bonnet rouge. – Oh ! oh ! voilà une grosse couleur.redoubla de tendresse et de fraternité pour les petits et les souffrants. une douairière. – 71 – . de la variété impertinente qui se croit spirituelle. Alors pourquoi y aller ? Qu'a-t-il été regarder là ? Il fallait donc qu'il fût bien curieux d'un emportement d'âme par le diable. Cette « visite pastorale » fut naturellement une occasion de bourdonnement pour les petites coteries locales : – Était-ce la place d'un évêque que le chevet d'un tel mourant ? Il n'y avait évidemment pas de conversion à attendre. Heureusement que ceux qui la méprisent dans un bonnet la vénèrent dans un chapeau.

M. que Napoléon appelait le « concile d'Occident ». Remontons donc en arrière de quelques années. en supposant que monseigneur Bienvenu ait jamais songé à avoir une attitude. M. L'arrestation du pape eut lieu. fut ouvert le 17 juin 1811. Myriel à l'épiscopat. dans la rusticité et le dénuement. ce qu'on pourrait presque appeler sa conjonction avec le conventionnel G. Il revint bien vite à Digne. Mgr Miollis. Voilà tout. vivant si près de la nature. en manifestant son ultramontanisme. dans la nuit du 5 au 6 juillet 1809 . l'empereur l'avait fait baron de l'empire. lui laissa une sorte d'étonnement qui le rendit plus doux encore. c'est peut-être ici le lieu d'indiquer. On le questionna sur ce prompt retour. Quelque temps après l'élévation de M. s*y trouva en opposition avec la plupart des évêques présents. le cardinal Fesch. il paraît qu'il apportait parmi ces personnages éminents des idées qui changeaient la température de l'assemblée.. Myriel fut appelé par Napoléon au synode des évêques de France et d'Italie convoqué à Paris. Évêque d'un diocèse montagnard.Chapitre XI Une restriction On risquerait fort de se tromper si l'on concluait de là que monseigneur Bienvenu fût « un évêque philosophe » ou « un curé patriote ». il répondit : Ce synode. comme on sait. Quoique monseigneur Bienvenu n'ait été rien moins qu'un homme politique. quelle fut son attitude dans les événements d'alors. Myriel fut du nombre des quatre-vingt-quinze évêques qui s'y rendirent29. Sa rencontre. 29 – 72 – . Mais il n'assista qu'à une séance et à trois ou quatre conférences particulières. en même temps que plusieurs autres évêques. à cette occasion. Ce synode se tint à NotreDame et s'assembla pour la première fois le 15 juin 1811 sous la présidence de M. très brièvement.

le luxe est un tort. Cette haine impliquerait la haine des arts. Plon. vous. » (Victor Hugo raconté par Adèle Hugo. Un prêtre opulent est un contre-sens. Or peut-on toucher sans cesse. Il semble révéler des habitudes peu réellement charitables. Moi. à toutes les indigences. Le prêtre doit se tenir près des pauvres. ce ne serait pas une haine intelligente que la haine du luxe. il lui serait échappé de dire. L'air du dehors leur venait par moi. et nuit et jour. nous causons de notre passé. à toutes les détresses.) 30 – 73 – . vous le savez. en dehors de la représentation et des cérémonies. Cependant. presque mot pour mot. sans avoir soi-même sur soi un peu de cette sainte misère. 618. un soir qu'il se trouvait chez un de ses collègues les plus qualifiés : – Les belles pendules ! les beaux tapis ! les belles livrées ! Ce doit être bien importun ! Oh ! que je ne voudrais pas avoir tout ce superflu-là à me crier sans cesse aux oreilles : Il y a des gens qui ont faim ! il y a des gens qui ont froid ! il y a des pauvres ! il y a des pauvres ! Disons-le en passant. Une autre fois il dit : – Que voulez-vous ? ces messeigneurs-là sont des princes. je ne suis qu'un pauvre évêque paysan. 1985. comme la poussière du travail ? C'est. à toutes les infortunes. chez les gens d'église. Le fait est qu'il avait déplu. nous n'aimons pas les changements de température. ce que Royer-Collard dit à Hugo qui sollicitait sa voix pour l'Académie française en 1836 : « Nous sommes là sept ou huit vieilles gens du même âge. Nous autres vieux. p.– Je les gênais. Je leur faisais l'effet d'une porte ouverte30. et vous changeriez la température. jeune homme. En entrant à l'Académie. Entre autres choses étranges. vous y apporteriez de l'air extérieur.

nous sommes forcé d'ajouter qu'il fut glacial pour Napoléon déclinant. ni une goutte de sueur. L'ombre des passions du moment traversa ce doux et grand esprit occupé des choses 31 Ce détail est emprunté à la biographie de Mgr de Miollis. l'autre préfet. Il se mêlait peu aux querelles théologiques du moment et se taisait sur les questions où sont compromis l'Église et l'État . aussi lui. – 74 – . et qui n'a pas chaud ? Se figure-t-on un ouvrier qui travaille sans cesse à une fournaise. Monseigneur Bienvenu eut donc. mais si on l'eût beaucoup pressé. à l'époque du débarquement de Cannes. Il écrivait assez souvent à tous les deux. son heure d'esprit de parti. Sa correspondance resta plus affectueuse pour l'autre frère. chez l'évêque surtout. l'ancien préfet. Il tint quelque temps rigueur au premier. mademoiselle Baptistine. c'est la pauvreté. rue Cassette. l'évêque de Digne. ni un grain de cendre au visage ? La première preuve de la charité chez le prêtre. Outre sa sœur. il paraît qu'on l'eût trouvé plutôt ultramontain que gallican. C'était là sans doute ce que pensait M. il avait deux frères : l'un général. il adhéra ou il applaudit à toutes les manifestations hostiles. brave et digne homme qui vivait retiré à Paris. Comme nous faisons un portrait et que nous ne voulons rien cacher. son nuage. Il refusa de le voir à son passage au retour de l'île d'Elbe. son heure d'amertume. et s'abstint d'ordonner dans son diocèse les prières publiques pour l'empereur pendant les CentJours31. Il ne faudrait pas croire d'ailleurs qu'il partageait sur certains points délicats ce que nous appellerions « les idées du siècle ». le général s'était mis à la tête de douze cents hommes et avait poursuivi l'empereur comme quelqu'un qui veut le laisser échapper. ni un ongle noirci. À partir de 1813.Se figure-t-on un homme qui est près d'un brasier. et qui n'a ni un cheveu brûlé. parce qu'ayant un commandement en Provence.

éternelles. devant cette idolâtrie lâchant pied et crachant sur l'idole. et c'était un tort d'applaudir . devant ces maréchaux trahissant. Tout en convenant que ce n'était point pour une fonction politique que Dieu avait créé monseigneur Bienvenu. les combattants de la première heure ont seuls le droit d'être les exterminateurs de la dernière. nous la laissons faire. au-dessus du va-et-vient orageux des choses humaines. lorsque la Providence s'en mêle et frappe. la Vérité. la Charité. nous disons simplement ceci : Il eût été beau que monseigneur Bienvenu n'eût pas été royaliste et que son regard ne se fût pas détourné un seul instant de cette contemplation sereine où l'on voit rayonner distinctement. Qui n'a pas été accusateur opiniâtre pendant la prospérité doit se taire devant l'écroulement. comme la France avait le frisson de leur approche sinistre. Nous n'aimons le combat que tant qu'il y a danger . de nos jours. dans tous les cas. Sans approfondir des questions qui ne touchent qu'indirectement au sujet de ce livre. en 1815. 1812 commence à nous désarmer. insultant après avoir divinisé. la lâche rupture de silence de ce corps législatif taciturne enhardi par les catastrophes n'avait que de quoi indigner. doit être le fond même de toute intelligence généreuse. c'était un devoir de détourner la tête . devant ce sénat passant d'une fange à l'autre. comme les suprêmes désastres étaient dans l'air. nous eussions compris et admiré la protestation au nom du droit et de la liberté. l'opposition fière. Certes. et. Quant à nous. un pareil homme eût mérité de n'avoir pas d'opinions politiques. en 1814. nous ne confondons point ce qu'on appelle « opinions politiques » avec la grande aspiration au progrès. Qu'on ne se méprenne pas sur notre pensée. Le dénonciateur du succès est le seul légitime justicier de la chute. la douloureuse acclamation de l'armée et du peuple au condamné du destin n'avait rien de risible. Mais ce qui nous plaît vis-à-vis de ceux qui montent nous plaît moins vis-à-vis de ceux qui tombent. la Justice. la résistance périlleuse et juste à Napoléon tout-puissant. toute réserve faite sur le despote. qui. et. démocratique et humaine. ces trois pures lumières. avec la sublime foi patriotique. un cœur comme l'évêque – 75 – . En 1813. comme on pouvait vaguement distinguer Waterloo ouvert devant Napoléon.

cela faisait un trou. comme il disait. humble et digne . ce qui est une autre bienfaisance. « Vieux goutteux à guêtres d'anglais ! » disait-il. il était et il fut. et le nomma suisse de la cathédrale. et il n'avait rien voulu mettre à la place. il faut le dire. il était tolérant et facile. L'évêque le fit venir. afin de ne pas être forcé de porter sa croix. dans cette opinion politique que nous venons de lui reprocher et que nous sommes disposé à juger presque sévèrement. qui réprimait sévèrement les cris. bonapartiste comme l'aigle. équitable. « Plutôt mourir. 32 – 76 – . C'était un prêtre. À cela près. C'était un vieux sous-officier de la vieille garde. Il en fit tant qu'il perdit sa place. légionnaire d'Austerlitz. discours et écrits « séditieux ». un sage. les républicains et bonapartistes appelaient la fleur de lys « crapaud » et « salsifis » la mèche nouée de la perruque réapparue en 1815. disait-il. en toute chose. juste. – Le portier de la maison de ville avait été placé là par l'empereur. Loi du 9 novembre 1815. l'étroit embrassement d'une grande nation et d'un grand homme. il ne s'habillait jamais dans l'ordonnance. intelligent. peut-être plus que nous qui parlons ici. bienfaisant. 33 Sous la Restauration.de Digne n'eût peut-être pas dû méconnaître ce qu'avait d'auguste et de touchant. au bord de l'abîme. et bienveillant. « qu'il s'en aille en Prusse avec son salsifis !33 » Heureux de réunir dans la même imprécation les deux choses qu'il détestait le plus. Depuis que le profil impérial avait disparu de la légion d'honneur. Même. Il échappait dans l'occasion à ce pauvre diable de ces paroles peu réfléchies que la loi d'alors32 qualifiait propos séditieux. Le voilà sans pain sur le pavé avec femme et enfants. et un homme. vrai. le gronda doucement. la Prusse et l'Angleterre. Il avait ôté lui-même dévotement l'effigie impériale de la croix que Napoléon lui avait donnée. votée par la Chambre « introuvable ». que de porter sur mon cœur les trois crapauds ! » Il raillait volontiers tout haut Louis XVIII.

Myriel était dans le diocèse le vrai pasteur. Sa conduite même envers Napoléon avait été acceptée et comme tacitement pardonnée par le peuple. à force de saintes actions et de douces manières.M. qui adorait son empereur. bon troupeau faible. – 77 – . mais qui aimait son évêque. En neuf ans. l'ami de tous. monseigneur Bienvenu avait rempli la ville de Digne d'une sorte de vénération tendre et filiale.

riches.Chapitre XII Solitude de monseigneur Bienvenu Il y a presque toujours autour d'un évêque une escouade de petits abbés comme autour d'un général une volée de jeunes officiers. les prébendes. c'est tout un système solaire en marche. Pas une puissance qui n'ait son entourage . pas une fortune qui n'ait sa cour. mais sachant aussi solliciter. qui fait la ronde et maintient le bon ordre dans le palais épiscopal. sans doute. Heureux qui les approche ! Gens en crédit qu'ils sont. ils font pleuvoir autour d'eux. C'est là ce que ce charmant saint François de Sales appelle quelque part « les prêtres blancs-becs ». De même qu'il y a ailleurs les gros bonnets. Un évêque qui sait devenir archevêque. Toute métropole a son état-major. en attendant les dignités épiscopales. traits d'union entre la sacristie et la diplomatie. habiles. peu scrupuleux de faire faire antichambre en leur personne à tout un diocèse. plus grosse cure au favori. vous emmène comme concla- – 78 – . Et puis Rome est là. et qui monte la garde autour du sourire de monseigneur. Leur prospérité s'émiette sur la cantonade en bonnes petites promotions. et sur toute cette jeunesse qui sait plaire. sur les empressés et les favorisés. plutôt prélats qu'évêques. ils font progresser leurs satellites . acceptés du monde. il y a dans l'église les grosses mitres. c'est le pied à l'étrier pour un sous-diacre. rentés. les archidiaconats. Les chercheurs d'avenir tourbillonnent autour du présent splendide. Agréer à un évêque. plutôt abbés que prêtres. Leur rayonnement empourpre leur suite. En avançant euxmêmes. Ce sont les évêques bien en cour. Toute carrière a ses aspirants qui font cortège aux arrivés. sachant prier. Tout évêque un peu influent a près de lui sa patrouille de chérubins séminaristes. les aumôneries et les fonctions cathédrales. Il faut bien faire son chemin . un archevêque qui sait devenir cardinal. Plus grand diocèse au patron. l'apostolat ne dédaigne pas le canonicat. les grasses paroisses.

Rote : tribunal du Saint-Siège. 34 – 79 – . On a vu qu'à Paris « il n'avait pas pris ». vous voilà auditeur. vous voilà monsignor. humble. nous le répétons. Car enfin. les jeunes gens ordonnés par lui se faisaient recommander aux archevêques d'Aix ou d'Auch. vous entrez dans la rote. Pas un avenir ne songeait à se greffer sur ce vieillard solitaire. composé de douze auditeurs. murés comme lui dans ce diocèse sans issue sur le cardinafat. particulier. un peu peuple comme lui. insigne des archevêques. et entre Imminence et la Sainteté il n'y a que la fumée d'un scrutin. que de jeunes abbés ont sur la tête le pot au lait de Perrette ! Comme l'ambition s'intitule aisément vocation. Cela était visible à l'absence complète de jeunes prêtres autour de lui. et qui ressemblaient à leur évêque. pauvre. vous avez le pallium34. et. Un saint qui vit dans un excès d'abnégation est un voisinage dangereux . On sentait si bien l'impossibilité de croître près de monseigneur Bienvenu qu'à peine sortis du séminaire. en somme. Le prêtre est de nos jours le seul homme qui puisse régulièrement devenir roi . n'était pas compté parmi les grosses mitres. qui sait ? de bonne foi peut-être et se trompant elle-même. et de la Grandeur à Imminence il n'y a qu'un pas. Pas une ambition en herbe ne faisait la folie de verdir à son ombre. et l'on fuit cette vertu galeuse. De là l'isolement Pallium : bande de laine blanche. et s'en allaient bien vite.viste. béate qu'elle est ! Monseigneur Bienvenu. et que lui était achevé. et quel roi ! le roi suprême. Ses chanoines et ses grands vicaires étaient de bons vieux hommes. plus de renoncement que vous n'en voulez . vous voilà camérier. Toute calotte peut rêver la tiare. garnie de croix. l'ankylose des articulations utiles à l'avancement. Aussi quelle pépinière d'aspirations qu'un séminaire ! Que d'enfants de chœur rougissants. il pourrait bien vous communiquer par contagion une pauvreté incurable. on veut être poussé. avec cette différence qu'eux étaient finis.

Dante. qu'un eunuque parvienne à posséder un harem. cela ne gâte rien. qu'un porte-balle épouse l'usure et la fasse accoucher de sept ou huit millions dont il est le père et dont elle est la mère. Cette faculté énorme par laquelle on est Moïse. quatre cent mille livres de rente. vous voilà un habile homme. qu'un Prud’homme militaire gagne par accident la bataille décisive d'une époque. c'est une chose assez hideuse que le succès. En dehors des cinq ou six exceptions immenses qui font l'éclat d'un siècle. une philosophie à peu près officielle est entrée en domesticité chez lui. Réussissez : théorie. Pour la foule. qu'un prédicateur devienne évêque par le nasillement. De nos jours. Naissez coiffé. 35 – 80 – . Le vulgaire est un vieux Narcisse qui s'adore lui-même et qui applaudit le vulgaire. pourvu qu'on soit le parvenu. qu'un apothicaire invente les semelles de carton pour l'armée de Sambre-et-Meuse et se construise. on vous croira grand. Eschyle. voilà l'enseignement qui tombe goutte à goutte de la corruption en surplomb. soyez heureux. Qui triomphe est vénéré. Nous vivons dans une société sombre. avec ce carton vendu pour du cuir. Ayez de la chance. Prospérité suppose Capacité. Sa fausse ressemblance avec le mérite trompe les hommes. Dorure est or. Qu'un notaire se transfigure en député. la multitude la décerne d'emblée et par acclamation à quiconque atteint son but dans quoi que ce soit. Être le premier venu. la réussite a presque le même profil que la suprématie. 5. qu'un faux Corneille fasse Tiridate35. porte la livrée du succès.de monseigneur Bienvenu. tout est là. l'admiration contemporaine n'est guère que myopie. et fait le service de son antichambre. Michel-Ange ou Napoléon. Le succès. vous aurez le reste . qu'un intendant de Tragédie jouée en 1691 de Campistron (« faux Corneille »). Gagnez à la loterie. Réponse à un acte d'accusation) : Sur le Racine mort le campistron pullule. Réussir. a une dupe : l'histoire. déjà raillé par Hugo dans Les Contemplations (I. ce ménechme du talent. Soit dit en passant. Juvénal et Tacite seuls en bougonnent.

Valet de Porthos dans Les Trois Mousquetaires. Ils confondent avec les constellations de l'abîme les étoiles que font dans la vase molle du bourbier les pattes des canards. les hommes appellent cela Génie.bonne maison soit si riche en sortant de service qu'on le fasse ministre des finances. Sous toutes ces gloires de carton doré on reconnaît Napoléon-le-Petit. de même qu'ils appellent Beauté la figure de Mousqueton36 et Majesté l'encolure de Claude. 36 – 81 – .

Devant une telle âme. en dehors. L'évêque de Digne n'avait point cette dureté-là.Chapitre XIII Ce qu'il croyait Au point de vue de l'orthodoxie. » C'est pour cette raison et en ces termes que le Christ pardonne à Marie-Madeleine (Luc. Qu'était-ce que cet excès d'amour ? C'était une bienveillance sereine. Aucune pourriture n'est possible au diamant. c'est que. » Ce que nous croyons devoir noter. C'est par là. Que pensait-il de ce dogme-ci ou de ce mystère-là ? Ces secrets du for intérieur ne sont connus que de la tombe où les âmes entrent nues. 47). particulière à « Parce qu'elle – ou il – a beaucoup aimé. et. la parole du Christ vaut. même le meilleur. nous ne nous sentons en humeur que de respect. Puisant d'ailleurs dans les bonnes œuvres cette quantité de satisfaction qui suffit à la conscience. Appliquée ici à Myriel. et qui vous dit tout bas : « Tu es avec Dieu. l'évêque avait un excès d'amour. D'ailleurs. Credo in Patrem. VII. qu'il était jugé vulnérable par les « hommes sérieux ». a en lui une dureté irréfléchie qu'il tient en réserve pour l'animal. nous admettons le développement possible de toutes les beautés de la vertu humaine dans une croyance différente de la nôtre. pour ainsi dire. pour M. locutions favorites de notre triste monde où l'égoïsme reçoit le mot d'ordre du pédantisme. Il vivait sans dédain. à plus forte raison. l'évêque de Digne. s'écriait-il souvent. de certaines natures étant données. Il était indulgent pour la création de Dieu. La conscience du juste doit être crue sur parole. Ce dont nous sommes certain. débordant les hommes. Tout homme. comme nous l'avons indiqué déjà. Il croyait le plus qu'il pouvait. les « personnes graves » et les « gens raisonnables » . et au-delà de sa foi. c'est que jamais les difficultés de foi ne se résolvaient pour lui en hypocrisie. s'étendant jusqu'aux choses. 37 – 82 – . Madeleine et pour Fantine. nous n'avons point à sonder M. dans l'occasion. quia multum amavit37.

dans un caractère comme dans un rocher. mais il n'en paraissait pas avoir plus de soixante. presque attendri. et alors il n'était rien de plus vénérable. Sa mansuétude universelle était moins un instinct de nature que le résultat d'une grande conviction filtrée dans son cœur à travers la vie et lentement tombée en lui. Pourquoi ne pas dire ces enfantillages presque divins de la bonté ? Puérilités. soit . Ces creusements-là sont ineffaçables . c'était une grosse araignée. horrible. il peut y avoir des trous de gouttes d'eau. il s'arrêta. Monseigneur Bienvenu avait été jadis. car. les difformités de l'instinct.beaucoup de prêtres pourtant. Quelquefois. Sa sœur l'entendit qui disait : – Pauvre bête ! ce n'est pas sa faute. En 1815. Il n'allait pas jusqu'au bramine. Il semblait que. Cette rêverie faisait parfois sortir de lui des mots étranges. pour le combattre. et il regarda quelque chose à terre . nous croyons l'avoir dit. la quantité de chaos qui est encore dans la nature. pensée à pensée . la cause. au-delà de la vie apparente. l'explication ou l'excuse. peut-être violent. Un matin. Ainsi vivait cet homme juste. Il n'était pas grand . il s'endormait dans son jardin. tout à coup. Il examinait sans colère. mais ces puérilités sublimes ont été celles de saint François d'Assise et de Marc-Aurèle. ne le troublaient pas et ne l'indignaient pas. pensif. il avait quelque embonpoint. il était dans son jardin . il atteignit soixante-quinze ans. velue. ces formations-là sont indestructibles. et. il se croyait seul. il – 83 – . et avec l'œil du linguiste qui déchiffre un palimpseste. il en allât chercher. Un jour il se donna une entorse pour n'avoir pas voulu écraser une fourmi. un homme passionné. Il en était ému. à en croire les récits sur sa jeunesse et même sur sa virilité. Il semblait par moments demander à Dieu des commutations. mais sa sœur marchait derrière lui sans qu'il la vît . noire. mais il semblait avoir médité cette parole de l'Ecclésiaste : « Saiton où va l'âme des animaux ? » Les laideurs de l'aspect.

l'homme aime comme l'ange. à quatre-vingts ans. Dès ici bas. Que Dieu soit béni de donner à l'homme imparfait l'amour parfait. Monseigneur Bienvenu avait ce que le peuple appelle « une belle tête ». écrit Hugo dans le Livre de l'Anniversaire pour Juliette. Grégoire XVI. la majesté se dégageait de cette bonté. mais si aimable qu'on oubliait qu'elle était belle. l'effet qu'il avait fait à Napoléon. lui donnaient cet air ouvert et facile qui fait dire d'un homme : « C'est un bon enfant ». on éprouvait quelque chose de l'émotion qu'on aurait si l'on voyait un ange souriant ouvrir lentement ses ailes sans cesser de sourire38. ce qui ne l'empêchait pas d'être un mauvais évêque. devenait auguste aussi par la méditation . » 38 – 84 – . sans que la bonté cessât de rayonner . il semblait que de toute sa personne il sortît de la joie. à travers l'imperfection. auguste par les cheveux blancs. et d'un vieillard : « C'est un bonhomme ». et pour qui le voyait pour la première fois. ce n'était guère qu'un bonhomme en effet. nous ne serons pas dans un plus grand amour. un respect inexprimable. il n'a pas la vie complète mais il a l'amour complet. Le respect. Quand il causait avec cette santé enfantine qui était une de ses grâces. Au premier abord. « O mon doux ange. l'ange est la figure exacte de l'homme qui aime ou est aimé. il avait le pas ferme et n'était que fort peu courbé. Mais si l'on restait quelques heures près de lui. on s'en souvient. nous serons dans une lumière plus grande. et dont nous avons déjà parlé. le bonhomme se transfigurait peu à peu et prenait je ne sais quoi d'imposant . non plus aimants. on se sentait à l'aise près de lui. vous pénétrait par degrés et vous montait au cœur. à travers l'ombre. toutes ses dents bien blanches qu'il avait conservées et que son rire faisait voir. son front large et sérieux. et l'on Motif visuel et philosophique cher à Hugo et particulièrement important dans Les Misérables. […] Nous serons plus heureux. Son teint coloré et frais. et pour peu qu'on le vît pensif. Nos âmes auront plus de clarté.faisait volontiers de longues marches à pied. à travers la matière. nos cœurs n'auront pas plus de flamme. C'était. détail d'où nous ne prétendons rien conclure . se tenait droit et souriant.

sentait qu'on avait devant soi une de ces âmes fortes. Il n'étudiait pas Dieu. à une heure même assez avancée de la nuit. il sentait quelque chose s'envoler hors de lui et quelque chose descendre en lui. Mystérieux échanges des gouffres de l'âme avec les gouffres de l'univers ! Il songeait à la grandeur et à la présence de Dieu . elles l'entendaient marcher lentement dans les allées. sans chercher à comprendre l'incompréhensible. la culture d'un coin de terre. paisible. si les deux vieilles filles ne dormaient pas. où la pensée est si grande qu'elle ne peut plus être que douce. l'aumône. recueilli. une heure ou deux dans son jardin avant de s'endormir. le soir. il s'en éblouissait. le renoncement. la consolation aux affligés. le travail remplissaient chacune des journées de sa vie. mystère plus étrange encore . révèlent les forces en les constatant. ému dans les ténèbres par les splendeurs visibles des constellations et les splendeurs invisibles de Dieu. créent les – 85 – . l'étude. la célébration des offices religieux. il le regardait. seul avec lui-même. de bonnes paroles et de bonnes actions. comparant la sérénité de son cœur à la sérénité de l'éther. la confiance. Dans ces moments-là. il n'eût pu peut-être dire lui-même ce qui se passait dans son esprit. la frugalité. Comme on l'a vu. et certes cette journée de l'évêque était bien pleine jusqu'aux bords de bonnes pensées. la prière. se répandant en extase au milieu du rayonnement universel de la création. Il semblait que ce fût une sorte de rite pour lui de se préparer au sommeil par la méditation en présence des grands spectacles du ciel nocturne. à l'éternité future. à tous les infinis qui s'enfonçaient sous ses yeux dans tous les sens . Il était là. Il considérait ces magnifiques rencontres des atomes qui donnent des aspects à la matière. et. Remplissaient est bien le mot. allumé comme une lampe au centre de la nuit étoilée. éprouvées et indulgentes. l'hospitalité. quand les deux femmes s'étaient retirées. offrant son cœur à l'heure où les fleurs nocturnes offrent leur parfum. ouvrant son âme aux pensées qui tombent de l'inconnu. la fraternité. étrange mystère . Quelquefois. à l'éternité passée. adorant. Cependant elle n'était pas complète si le temps froid ou pluvieux l'empêchait d'aller passer.

et il regardait les astres à travers les silhouettes chétives et rachitiques de ses arbres fruitiers.individualités dans l'unité. quelques fleurs sur la terre et toutes les étoiles dans le ciel. – 86 – . où il y avait si peu de loisir. lui était cher et lui suffisait. en effet. l'innombrable dans l'infini. les proportions dans l'étendue. et par la lumière produisent la beauté. Que fallait-il de plus à ce vieillard. Ce quart d'arpent. sur sa tête ce qu'on peut étudier et méditer . n'était-ce pas assez pour pouvoir adorer Dieu tour à tour dans ses œuvres les plus charmantes et dans ses œuvres les plus sublimes ? N'est-ce pas là tout. et l'immensité pour rêver. si encombré de masures et de hangars. entre le jardinage le jour et la contemplation la nuit ? Cet étroit enclos. Ces rencontres se nouent et se dénouent sans cesse . À ses pieds ce qu'on peut cultiver et cueillir . de là la vie et la mort. Il s'asseyait sur un banc de bois adossé à une treille décrépite. et que désirer au-delà ? Un petit jardin pour se promener. qui partageait le loisir de sa vie. si pauvrement planté. ayant les cieux pour plafond.

à vous passant de la vie. proposent leurs idées à Dieu. ces ouvertures sombres sont là béantes. elle analyse et creuse son propre éblouissement. Leur prière offre audacieusement la discussion. par une sorte de réaction splendide. elle en éblouit la nature . mais quelque chose vous dit. L'apôtre peut être hardi. Comme cette nature de détails pourrait. mais l'évêque doit être timide. soit à sa louange. situés pour ainsi dire au-dessus des dogmes. soit à son blâme. Il y a de l'horreur sacrée sous les porches de l'énigme . Malheur à qui y pénètre ! Les génies. pleine d'anxiété et de responsabilité pour qui en tente les escarpements. Leur adoration interroge. le mystérieux monde qui nous entoure rend ce qu'il reçoit. qu'il y avait en lui une de ces philosophies personnelles. Sa sagesse était faite de la lumière qui vient de là. La méditation humaine n'a point de limite. qu'on n'entre pas. On pourrait presque dire que. Point de systèmes. particulièrement au moment où nous sommes. c'était le cœur. À ses risques et périls. propres à notre siècle. Ce qui éclairait cet homme. dans les profondeurs inouïes de l'abstraction et de la spéculation pure. il est probable que les contemplateurs sont contem– 87 – .Chapitre XIV Ce qu'il pensait Un dernier mot. et pour nous servir d'une expression actuellement à la mode. Les spéculations abstruses contiennent du vertige . beaucoup d'œuvres. Ceci est la religion directe. donner à l'évêque de Digne une certaine physionomie « panthéiste ». qui germent quelquefois dans les esprits solitaires et s'y construisent et y grandissent jusqu'à y remplacer les religions. Il se fût probablement fait scrupule de sonder trop avant de certains problèmes réservés en quelque sorte aux grands esprits terribles. rien n'indique qu'il hasardât son esprit dans les apocalypses. nous insistons sur ceci que pas un de ceux qui ont connu monseigneur Bienvenu ne se fût cru autorisé à penser rien de pareil. et faire croire.

Monseigneur Bienvenu n'était point de ces hommes-là. il n'était occupé qu'à trouver pour lui-même et à inspirer aux autres la meilleure manière de plaindre et de soulager. Il n'essayait point de faire faire à sa chasuble les plis du manteau d'Élie. cela est probable . et. voilà tout. sainte Thérèse et saint Jérôme seraient des hérétiques. très grands même. et. déjà nommé. Un jour. il prenait le sentier qui abrège : l'évangile. Lui. Il eût redouté ces sublimités d'où quelques-uns. Il se penchait sur ce qui gémit et sur ce qui expie. il ne projetait aucun rayon d'avenir sur le roulis ténébreux des événements. mais on ne peut pas plus prier trop qu'aimer trop . dit à l'évêque : – 88 – . Qu'il dilatât la prière jusqu'à une aspiration surhumaine. sans chercher à deviner l'énigme. si c'était une hérésie de prier au-delà des textes. il sentait partout de la fièvre. L'univers lui apparaissait comme une immense maladie . il y a sur la terre des hommes – sont-ce des hommes ? – qui aperçoivent distinctement au fond des horizons du rêve les hauteurs de l'absolu. Cette âme simple aimait. Ce qui existe était pour ce bon et rare prêtre un sujet permanent de tristesse cherchant à consoler. cet homme qui se croyait « philosophe ». et qui ont la vision terrible de la montagne infinie. lui. et c'était là toute sa doctrine. il déclarait cela complet. Quoi qu'il en soit. ont glissé dans la démence. ne souhaitait rien de plus. La douleur partout n'était qu'une occasion de bonté toujours. il tâchait de panser la plaie. Il y a des hommes qui travaillent à l'extraction de l'or . Certes. L'universelle misère était sa mine. ce sénateur. et par ces routes ardues on s'approche de la perfection idéale. il auscultait partout de la souffrance. ces puissantes rêveries ont leur utilité morale. monseigneur Bienvenu n'était pas un génie. il travaillait à l'extraction de la pitié. il n'avait rien du prophète et rien du mage. il ne cherchait pas à condenser en flamme la lueur des choses. Aimez-vous les uns les autres .plés. Le redoutable spectacle des choses créées développait en lui l'attendrissement . comme Swedenborg et Pascal.

40 Auteur d'un des livres sacrés du brahmanisme : Les Lois de Manou. où se penchent les gigantesques archanges de l'esprit humain . Manou40. la récapitulation d'existences que contient le tombeau. la guerre de l'être contre l'être. l'âme.– Mais voyez donc le spectacle du monde . l'essence. la nature. en regardant fixement l'infini. saint Paul et Dante contemplent avec cet œil fulgurant qui semble. les précipices de la métaphysique. la transformation par la mort. formidables abîmes que Lucrèce. Hugo possédait et avait lu la traduction des Lois de Manou publiée en 1840. laissant de côté les questions prodigieuses qui attirent et qui épouvantent. toutes ces profondeurs convergentes. sans les agiter. pour l'apôtre à Dieu. l'âme doit s'y enfermer comme la perle dans l'huître. répondit monseigneur Bienvenu sans disputer. Votre aimez-vous les uns les autres est une bêtise. si c'est une bêtise. la nécessité . et sans en troubler son propre esprit. guerre de tous contre tous . la liberté. les perspectives insondables de l'abstraction. y faire éclore des étoiles. le plus fort a le plus d'esprit. le bien et le mal. la greffe incompréhensible des amours successifs sur le moi persistant. Le néant et l'être. problèmes à pic. pour l'athée au néant : la destinée. le Nil et l'Ens39. le somnambulisme pensif de l'animal. Il s'y enfermait donc. Monseigneur Bienvenu était simplement un homme qui constatait du dehors les questions mystérieuses sans les scruter. 39 – 89 – . il s'en satisfaisait absolument. épaisseurs sinistres. la conscience de l'homme. et qui avait dans l'âme le grave respect de l'ombre. il y vivait. – Eh bien. la substance.

un homme qui voyageait à pied entrait dans la petite ville de Digne Les rares habitants qui se trouvaient en ce moment à leurs fenêtres ou sur le seuil de leurs maisons regardaient ce voyageur avec une sorte d'inquiétude.Livre deuxième – La chute41 Chapitre I Le soir d'un jour de marche Dans les premiers jours du mois d'octobre 181542. 3. un pantalon de coutil bleu. laissait voir sa poitrine velue . 1985. Gohin. mère de V. une vieille blouse grise en haillons. Une casquette à visière de cuir rabattue cachait en partie son visage. J. C'était un homme de moyenne taille. L'incertitude sera levée à la fin de I. sur le dos un sac de soldat fort plein. 42 Avec le motif biblique se tisse le motif napoléonien. Lire LES MISÉRABLES. et ruisselant de sueur. rattachée au col par une petite ancre d'argent. une heure environ avant le coucher du soleil. Hugo. Il était difficile de rencontrer un passant d'un aspect plus misérable. Corti. Jean Valjean recommence à l'envers le « vol de l'aigle » : les hôtes empressés de l'Empereur rejettent le bagnard et l'éyêque dissident l'accueille. En cet automne 1815. Sa chemise de grosse toile jaune. bien bouclé et tout Après la sainteté adamique de Mgr Bienvenu – son jardin est un Éden –. il avait une cravate tordue en corde. blanc à un genou. dans la force de l'âge. 41 – 90 – . troué à l'autre. rapiécée à l'un des coudes d'un morceau de drap vert cousu avec de la ficelle. brûlé par le soleil et le hâle. 43 Le héros est donc né entre 1769 – naissance de Napoléon – et 1772 – naissance de Sophie Trébuchet. usé et râpé. « Une histoire qui date ». Il pouvait avoir quarante-six ou quarante-huit ans43. ce titre assimile le livre à une Bible et l'aventure de Jean Valjean à une Histoire Sainte. Sur toutes les questions de chronologie – personnelle et historique – voir l'étude de Y. 2. trapu et robuste.

Ici se confirme le parallélisme inverse des trajets de Napoléon Ier et de Jean Valjean. le regarda avec attention. les pieds sans bas dans des souliers ferrés. Le gendarme. et semblaient n'avoir pas été coupés depuis quelque temps.neuf. Des bords de la mer peut-être. Il y entra. puis sortit un quart d'heure après. le suivit quelque temps des yeux. Arrivé au coin de la rue Poichevert. la chaleur. deux cents pas plus loin. Car il faisait son entrée dans Digne par la même rue qui. L'homme ôta sa casquette et salua humblement le gendarme. la poussière. à la fontaine de la place du marché. Un gendarme était assis près de la porte sur le banc de pierre où le général Drouot monta le 4 mars pour lire à la foule effarée des habitants de Digne la proclamation du golfe Juan. Il paraissait très fatigué. Cet homme avait dû marcher tout le jour. et pourtant hérissés . il tourna à gauche et se dirigea vers la mairie. sans répondre à son salut. Personne ne le connaissait. D'où venait-il ? Du midi. sept mois auparavant. car des enfants qui le suivaient le virent encore s'arrêter. avait vu passer l'empereur Napoléon allant de Cannes à Paris44. Des femmes de l'ancien bourg qui est au bas de la ville l'avaient vu s'arrêter sous les arbres du boulevard Gassendi et boire à la fontaine qui est à l'extrémité de la promenade. et boire. puis entra dans la maison de ville. ajoutaient je ne sais quoi de sordide à cet ensemble délabré. 44 – 91 – . car ils commençaient à pousser un peu. le voyage à pied. La sueur. à la main un énorme bâton noueux. la tête tondue et la barbe longue. Ce n'était évidemment qu'un passant. Les cheveux étaient ras. Il fallait qu'il eût bien soif.

On contait que le général Bertrand. et qu'il y avait distribué des croix d'honneur à des soldats et des poignées de napoléons à des bourgeois. il avait remercié le maire en disant : Je vais chez un brave homme que je connais. qui était la meilleure du pays. Quiconque a voyagé sait que personne ne fait meilleure chère que les rouliers. y avait fait de fréquents voyages au mois de janvier. fort occupé et surveillant un excellent dîner destiné à des rouliers qu'on entendait rire et parler à grand bruit dans une salle voisine. Il entra dans la cuisine. L'hôte. entré dans Grenoble.Il y avait alors à Digne une belle auberge à l'enseigne de la Croix-de-Colbas. qui était en même temps le chef. Une marmotte grasse. un grand feu flambait gaîment dans la cheminée. tournait sur une longue broche devant le feu . beaucoup de bruits avaient couru dans le pays sur cette auberge des Trois-Dauphins. laquelle s'ouvrait de plain-pied sur la rue. et il était allé aux Trois-Dauphins. qui tenait à Grenoble l'auberge des TroisDauphins et qui avait servi dans les guides. On disait de lui dans la ville : C'est le cousin de celui de Grenoble. dit sans lever les yeux de ses fourneaux : – Que veut monsieur ? – 92 – . L'homme se dirigea vers cette auberge. allait de l'âtre aux casseroles. avait refusé de s'installer à l'hôtel de la préfecture . Cette gloire du Labarre des Trois-Dauphins se reflétait à vingt-cinq lieues de distance jusque sur le Labarre de la Croix-de-Colbas. La réalité est que l'empereur. homme considéré dans la ville pour sa parenté avec un autre Labarre. entendant la porte s'ouvrir et entrer un nouveau venu. sur les fourneaux cuisaient deux grosses carpes du lac de Lauzet et une truite du lac d'Alloz. flanquée de perdrix blanches et de coqs de bruyère. L'hôte. Cette auberge avait pour hôtelier un nommé Jacquin Labarre. Tous les fourneaux étaient allumés . Lors du débarquement de l'empereur. déguisé en charretier.

se déchargea de son sac. – Dîne-t-on bientôt ? dit l'homme. le digne aubergiste Jacquin Labarre tira un crayon de sa poche. et ajouta : – … en payant. En ce moment il tourna la tête. L'homme tira une grosse bourse de cuir de la poche de sa blouse et répondit : – J'ai de l'argent. Cependant. dit l'homme. Les soirées d'octobre y sont froides. puis il déchira le coin d'un vieux journal qui traînait sur une petite table près de la fenêtre. – En ce cas on est à vous. Sur la marge blanche il écrivit une ligne ou deux.– Manger et coucher. tout en allant et venant. dit l'hôte. garda son bâton à la main. – Tout à l'heure. et l'enfant partit en courant dans la direction de la mairie. dit l'hôte. embrassa d'un coup d'œil tout l'ensemble du voyageur. Digne est dans la montagne. L'homme remit sa bourse en poche. – Rien de plus facile. reprit l'hôte. l'homme considérait le voyageur. et alla s'asseoir sur une escabelle basse près du feu. le posa à terre près de la porte. le dos tourné. plia sans cacheter et remit ce chiffon de papier à un enfant qui paraissait lui servir tout à la fois de marmiton et de laquais. – 93 – . Pendant que le nouveau venu se chauffait. L'aubergiste dit un mot à l'oreille du marmiton.

– 94 – . je ne puis vous recevoir.Le voyageur n'avait rien vu de tout cela. Il demanda encore une fois : – Dîne-t-on bientôt ? – Tout à l'heure. – Et moi. dit l'hôte. L'homme se dressa à demi sur son séant. L'homme reprit tranquillement : – Mettez-moi à l'écurie. dit-il. – Comment ! Avez-vous peur que je ne paye pas ? Voulezvous que je paye d'avance ? J'ai de l'argent. dit l'hôte. Enfin il fit un pas vers le voyageur qui semblait plongé dans des réflexions peu sereines. Il parut lire attentivement. et resta un moment pensif. puis hocha la tête. Il rapportait le papier. vous dis-je. – Ce n'est pas cela. – Quoi donc ? – Vous avez de l'argent… – Oui. – Monsieur. L'hôte le déplia avec empressement. dit l'homme. L'enfant revint. comme quelqu'un qui attend une réponse. je n'ai pas de chambre.

– Je n'ai rien. Nous verrons cela après dîner. – Combien sont-ils ? – Douze. Je veux manger. – Ah bah ! mais je meurs de faim. Une botte de paille. – 95 – . Je paye. L'homme éclata de rire et se tourna vers la cheminée et les fourneaux. Il se leva. un coin dans le grenier. – Pourquoi ? – Les chevaux prennent toute la place. mais ferme. moi. faite d'un ton mesuré. Cette déclaration. – Rien ! et tout cela ? – Tout cela m'est retenu. repartit l'homme. – Eh bien. J'ai marché dès le soleil levé. parut grave à l'étranger. – Je ne puis vous donner à dîner. dit l'hôte. – Par qui ? – Par ces messieurs les rouliers.– Je ne puis. J'ai fait douze lieues.

et voici ce qu'on m'a répondu. et. L'homme se rassit et dit sans hausser la voix : – Je suis à l'auberge. S'il s'était retourné. L'homme y jeta un regard. Allez-vous-en. Maintenant voulez-vous que je vous dise qui vous êtes ? En vous voyant entrer. et je reste. Voulez-vous que je vous dise votre nom ? Vous vous appelez Jean Valjean. et s'en alla.– Il y a là à manger pour vingt. il se retourna vivement. et lui dit d'un accent qui le fit tressaillir : – Allez-vous en. L'homme baissa la tête. Il ne se retourna pas une seule fois. L'aubergiste reprit après un silence : – J'ai l'habitude d'être poli avec tout le monde. Il prit la grande rue. – Ils ont tout retenu et tout payé d'avance. tout déplié. comme il ouvrait la bouche pour répliquer. assez de paroles comme cela. il aurait vu l'aubergiste de la Croix-de-Colbas sur le seuil de sa – 96 – . le papier qui venait de voyager de l'auberge à la mairie. Savez-vous lire ? En parlant ainsi il tendait à l'étranger. ramassa le sac qu'il avait déposé à terre. L'hôte alors se pencha à son oreille. j'ai faim. Le voyageur était courbé en cet instant et poussait quelques braises dans le feu avec le bout ferré de son bâton. j'ai envoyé à la mairie. l'hôte le regarda fixement et ajouta toujours à voix basse : – Tenez. comme un homme humilié et triste. Il marchait devant lui au hasard. et de la mairie à l'auberge. je me suis douté de quelque chose. rasant de près les maisons.

Il y alla. Il se glissa dans la cour. Tout à coup il sentit vivement la faim. Il ne vit rien de tout cela. et. il cherchait quelque cabaret bien humble. éclairée par une petite lampe sur une table et par un grand feu dans la cheminée. il aurait deviné qu'avant peu son arrivée serait l'événement de toute la ville. et regarda par la vitre l'intérieur de la salle basse du cabaret. La flamme faisait bruire une marmite de fer accrochée à la crémaillère. puis leva timidement le loquet et poussa la porte. Ils ne savent que trop que le mauvais sort les suit. Précisément une lumière s'allumait au bout de la rue . Il regarda autour de lui pour voir s'il ne découvrirait pas quelque gîte. oubliant la fatigue. s'arrêta encore. quelque bouge bien pauvre. L'hôte se chauffait. parlant vivement et le désignant du doigt. comme cela arrive dans la tristesse.porte. se dessinait sur le ciel blanc du crépuscule. marchant toujours. – 97 – . entouré de tous les voyageurs de son auberge et de tous les passants de la rue. Quelques hommes y buvaient. Le cabaret qui est dans la rue de Chaffaut. par deux portes. Le voyageur s'arrêta un moment. qui est aussi une espèce d'auberge. L'une donne sur la rue. Le voyageur n'osa pas entrer par la porte de la rue. Il chemina ainsi quelque temps. allant à l'aventure par des rues qu'il ne connaissait pas. C'était en effet un cabaret. Les gens accablés ne regardent pas derrière eux. pendue à une potence en fer. aux regards de défiance et d'effroi du groupe. La belle hôtellerie s'était fermée pour lui . une branche de pin. l'autre s'ouvre sur une petite cour pleine de fumier. La nuit approchait. On entre dans ce cabaret.

avant d'entrer au cabaret de la rue de Chaffaut. Je crois que c'est Escoublon). du groupe qui entou– 98 – . Cependant un des hommes attablés était un poissonnier qui. – C'est bon. L'œil luisait sous les sourcils comme un feu sous une broussaille. en le rencontrant. Venez vous chauffer. Il alla s'asseoir près de l'âtre. à quoi le poissonnier n'avait répondu qu'en doublant le pas. l'homme. Il entra. Le hasard faisait que le matin même il avait rencontré cet étranger de mauvaise mine.– Qui va là ? dit le maître. C'était d'ailleurs un profil ferme. Il allongea devant le feu ses pieds meurtris par la fatigue . une bonne odeur sortait de la marmite. Le souper cuit dans la marmite. Ici on soupe et on couche. qui paraissait déjà très fatigué. Tous les gens qui buvaient se retournèrent. camarade. une demi-heure auparavant. – Quelqu'un qui voudrait souper et coucher. lui avait demandé de le prendre en croupe . elle commençait par paraître humble et finissait par sembler sévère. L'hôte lui dit : – Voilà du feu. La lampe l'éclairait d'un côté. énergique et triste. Cette physionomie était étrangement composée . On l'examina quelque temps pendant qu'il défaisait son sac. Tout ce qu'on pouvait distinguer de son visage sous sa casquette baissée prit une vague apparence de bien-être mêlée à cet autre aspect si poignant que donne l'habitude de la souffrance. Ce poissonnier faisait partie. cheminant entre Bras dasse et… j'ai oublié le nom. le feu de l'autre. était allé mettre son cheval à l'écurie chez Labarre. Or.

rait Jacquin Labarre. Ils échangèrent quelques paroles à voix basse. et lui-même avait raconté sa désagréable rencontre du matin aux gens de la Croix-de-Colbas. Il fit de sa place au cabaretier un signe imperceptible. les enfants se dispersèrent comme une volée d'oiseaux. L'homme prit son bâton et son sac. À la porte pendait une chaîne de fer attachée à une cloche. et s'en alla. L'étranger se retourna et répondit avec douceur. qui l'avaient suivi depuis la Croix-de-Colbas et qui semblaient l'attendre. – Et l'on te chasse de celle-ci. quelques enfants. et lui dit : – Tu vas t'en aller d'ici. lui jetèrent des pierres. Il passa devant la prison. – 99 – . posa brusquement sa main sur l'épaule de l'homme. Le cabaretier revint à la cheminée. Comme il sortait. – Où voulez-vous que j'aille ? – Ailleurs. Il revint sur ses pas avec colère et les menaça de son bâton . Il sonna. Le cabaretier vint à lui. – On m'a renvoyé de l'autre auberge. – Ah ! vous savez ? – Oui. L'homme était retombé dans ses réflexions.

– Monsieur le guichetier. il vit une petite maison d'un seul étage dont la fenêtre était éclairée. ce qui égaye la rue. Le guichet se referma. avec un lit drapé d'indienne imprimée. Quelques-uns ne sont enclos que de haies. Il regarda par cette vitre comme il avait fait pour le cabaret. le broc d'étain luisant comme l'argent et plein de vin et la soupière brune qui fumait. et un berceau dans un coin.Un guichet s'ouvrit. à la figure joyeuse et ouverte. C'était une grande chambre blanchie à la chaux. la mère souriait. dit-il en ôtant respectueusement sa casquette. Il entra dans une petite rue où il y a beaucoup de jardins. Il frappa au carreau un petit coup très faible. L'étranger resta un moment rêveur devant ce spectacle doux et calmant. On vous ouvrira. Près de lui. Que se passait-il en lui ? Lui seul eût pu le dire. Parmi ces jardins et ces haies. quelques chaises de bois et un fusil à deux coups accroché au mur. – 100 – . et que là où il voyait tant de bonheur il trouverait peut-être un peu de pitié. Faites-vous arrêter. voudriez-vous bien m'ouvrir et me loger pour cette nuit ? Une voix répondit : – Une prison n'est pas une auberge. une femme toute jeune allaitait un autre enfant. qui faisait sauter un petit enfant sur ses genoux. l'enfant riait. À cette table était assis un homme d'une quarantaine d'années. Une table était servie au milieu de la chambre. Une lampe de cuivre éclairait la nappe de grosse toile blanche. Il est probable qu'il pensa que cette maison joyeuse serait hospitalière. Le père riait.

Il avait d'épais sourcils. sa chemise largement ouverte et rabattue montrait son cou de taureau. pourriez-vous ? En payant ? – Qui êtes-vous ? demanda le maître du logis. et dans lequel faisaient ventre un marteau. J'ai fait douze lieues. dit le voyageur.On n'entendit pas. J'ai marché toute la journée. demi-artisan. – Non. le bas du visage en museau. Il entendit la femme qui disait : – Mon homme. blanc et nu. un mouchoir rouge. demi-paysan. Le mari se leva. L'homme répondit : – J'arrive de Puy-Moisson. prit la lampe. – Monsieur. C'était un homme de haute taille. une poire à poudre. toutes sortes d'objets que la ceinture retenait comme dans une poche. En payant. Il renversait la tête en arrière . Pourriez-vous ? En payant ? – 101 – . pardon. et alla à la porte qu'il ouvrit. répondit le mari. et sur tout cela cet air d'être chez soi qui est une chose inexprimable. Il frappa un second coup. il me semble qu'on frappe. Il frappa un troisième coup. Il portait un vaste tablier de cuir qui montait jusqu'à son épaule gauche. pourriezvous me donner une assiettée de soupe et un coin pour dormir dans ce hangar qui est là dans ce jardin ? Dites. les yeux à fleur de tête. d'énormes favoris noirs.

et tout à coup il s'écria avec une sorte de frémissement : – Est-ce que vous seriez l'homme ?… Il jeta un nouveau coup d'œil sur l'étranger. dit le paysan. Mais pourquoi n'allez-vous pas à l'auberge. – Il n'y a pas de place. de loger quelqu'un de bien qui payerait. – Eh bien ? Le voyageur répondit avec embarras : – Je ne sais pas. Êtes-vous allé chez Labarre ? – Oui. posa la lampe sur la table et décrocha son fusil du mur. Cependant aux paroles du paysan : Est-ce que vous seriez l'homme ?… la femme s'était levée. Le visage du paysan prit une expression de défiance. – Bah ! pas possible. de la rue de Chaffaut ? L'embarras de l'étranger croissait. – Êtes-vous allé chez chose. fit trois pas en arrière.– Je ne refuserais pas. il regarda le nouveau venu de la tête aux pieds. il ne m'a pas reçu. Il balbutia : – Il ne m'a pas reçu non plus. Ce n'est pas jour de foire ni de marché. avait pris ses deux enfants dans ses bras et s'était réfugiée précipitamment derrière son ma- – 102 – .

Un moment après. À la lueur du jour expirant. – Un coup de fusil ! dit le paysan. Tout cela se fit en moins de temps qu'il ne faut pour se le figurer. Il resta un moment étendu sur ce lit. comme son sac sur son dos le gênait et que c'était d'ailleurs un oreiller tout trouvé. et il y trouva un assez bon lit de paille. un verre d'eau. reprit l'homme. – 103 – . mais c'était du moins là un abri contre le froid. regardant l'étranger avec épouvante. Ces sortes de logis ne sont habituellement pas occupés la nuit. sans pouvoir faire un mouvement tant il était fatigué. la fenêtre se ferma au volet. Puis. Il s'approcha de la hutte . et un bruit de barre de fer qu'on posait parvint au dehors. En ce 45 Patois des Alpes françaises. en murmurant tout bas : Tso-maraude45. il se mit à déboucler une des courroies. la gorge nue. les yeux effarés. Il y faisait chaud. – Par grâce. elle avait pour porte une étroite ouverture très basse et elle ressemblait à ces constructions que les cantonniers se bâtissent au bord des routes. il s'était résigné à la faim. Puis il referma la porte violemment. et l'homme l'entendit tirer deux gros verrous. l'étranger aperçut dans un des jardins qui bordent la rue une sorte de hutte qui lui parut maçonnée en mottes de gazon. Chat de maraude. La nuit continuait de tomber. le maître du logis revint à la porte et dit : – Va-t'en. Il pensa sans doute que c'était en effet le logis d'un cantonnier . Le vent froid des Alpes soufflait. Après avoir examiné quelques instants l'homme comme on examine une vipère. Il franchit résolument une barrière de bois et se trouva dans le jardin. il souffrait du froid et de la faim .ri. Il se coucha à plat ventre et se glissa dans la hutte.

et il paraît qu'un passant qui traversait l'entendit s'écrier : – Je ne suis pas même un chien ! Bientôt il se releva et se remit à marcher. il se laissa tomber plutôt qu'il ne s'assit sur une pierre. Il chemina ainsi quelque temps. sans gîte. pour tenir le dogue en respect. et sortit de la niche comme il put. emplissant tout le ciel. repassé la barrière et qu'il se retrouva dans la rue. et s'y abriter. Il était dans un champ . il s'arma de son bâton. Quand il eut. seul. obligé. Il sortit de la ville. la tête toujours baissée. ce n'était pas seulement le sombre de la nuit . espérant trouver quelque arbre ou quelque meule dans les champs. mais à reculons. qui après la moisson ressemblent à des têtes tondues. sans toit. Il était lui-même vigoureux et redoutable . Quand il se sentit loin de toute habitation humaine. il avait devant lui une de ces collines basses couvertes de chaume coupé ras. chassé même de ce lit de paille et de cette niche misérable. La tête d'un dogue énorme se dessinait dans l'ombre à l'ouverture de la hutte. il leva les yeux et chercha autour de lui. Il sortit également du jardin. non sans peine. non sans élargir les déchirures de ses haillons.moment un grondement farouche se fit entendre. comme la lune allait se lever et qu'il flottait encore au – 104 – . c'étaient des nuages très bas qui semblaient s'appuyer sur la colline même et qui montaient. Il leva les yeux. Cependant. il se fit de son sac un bouclier. sans abri. d'avoir recours à cette manœuvre du bâton que les maîtres en ce genre d'escrime appellent la rose couverte. C'était la niche d'un chien. L'horizon était tout noir .

lugubre et borné. Digne. – 105 – . il recommença sa promenade à l'aventure. qui a soutenu des sièges dans les guerres de religion.zénith un reste de clarté crépusculaire. La terre était donc plus éclairée que le ciel. C'est là que furent imprimées pour la première fois les proclamations de l'empereur et de la garde impériale à l'armée. Il y a au coin de cette place une imprimerie. Il pouvait être huit heures du soir. se dessinait vague et blafarde sur l'horizon ténébreux. Tout cet ensemble était hideux. était encore entourée en 1815 de vieilles murailles flanquées de tours carrées qu'on a démolies depuis. Les portes de Digne étaient fermées. Il y a des instants où la nature semble hostile. cependant il y avait dans ce ciel. Cet homme était évidemment très loin d'avoir de ces délicates habitudes d'intelligence et d'esprit qui font qu'on est sensible aux aspects mystérieux des choses . il rebroussa chemin brusquement. Il revint sur ses pas. et la colline. Il passa par une brèche et rentra dans la ville. quelque chose de si profondément désolé qu'après un moment d'immobilité et de rêverie. dans cette plaine et dans cet arbre. En passant sur la place de la cathédrale. ce qui est un effet particulièrement sinistre. Comme il ne connaissait pas les rues. petit. ces nuages formaient au haut du ciel une sorte de voûte blanchâtre d'où tombait sur la terre une lueur. apportées de l'île d'Elbe et dictées par Napoléon lui-même. Il parvint ainsi à la préfecture. dans cette colline. Rien dans le champ ni sur la colline qu'un arbre difforme qui se tordait en frissonnant à quelques pas du voyageur. il montra le poing à l'église. d'un pauvre et chétif contour. puis au séminaire.

bonne femme.Épuisé de fatigue et n'espérant plus rien.. Une vieille femme sortait de l'église en ce moment. mon ami ? dit-elle. – Que faites-vous là. je n'ai dans ma bourse que quatre sous. dit madame de R. bien digne de ce nom en effet. Madame de R. dit l'homme. – Donnez toujours. – Vous avez été soldat ? – Oui. Il répondit durement et avec colère : – Vous le voyez. il se coucha sur le banc de pierre qui est à la porte de cette imprimerie. – J'ai eu pendant dix-neuf ans un matelas de bois. était madame la marquise de R. bonne femme. – Pourquoi n'allez-vous pas à l'auberge ? – Parce que je n'ai pas d'argent. j'ai aujourd'hui un matelas de pierre. – Hélas. Elle vit cet homme étendu dans l'ombre. L'homme prit les quatre sous. je me couche. Soldat. continua : – 106 – . La bonne femme. – Sur ce banc ? reprit-elle.

La « bonne femme » toucha le bras de l'homme et lui montra de l'autre côté de la place une petite maison basse à côté de l'évêché. – Vous avez.– Vous ne pouvez vous loger avec si peu dans une auberge. reprit-elle. – Avez-vous frappé à celle-là ? – Non. Avez-vous essayé pourtant ? Il est impossible que vous passiez ainsi la nuit. – Frappez-y. Vous avez sans doute froid et faim. frappé à toutes les portes ? – Oui. – 107 – . – J'ai frappé à toutes les portes. – Eh bien ? – Partout on m'a chassé. On aurait pu vous loger par charité.

Son livre était divisé en deux parties . 594). Hugo avait reçu d'un inconnu un Sommaire de l'exposition de la doctrine renfermée dans les Saintes Écritures. devoirs envers le prochain (Matth. VII. III. aux vierges. 21 . 20. XIII. V. Un moment On sait qu'en 1832. XII. dans l'Épître aux Romains . Saint Matthieu les indique : devoirs envers Dieu (Matth. I Pierre. 17 . dans l'Épître aux Corinthiens47. « Historique ». Il s'occupait d'un grand travail sur les Devoirs46. Il travaillait encore à huit heures. aux enfants et aux serviteurs. VI. aux magistrats. selon son habitude. VI). aux maris. par saint Pierre . aux mères et aux jeunes hommes. Il faisait laborieusement de toutes ces prescriptions un ensemble harmonieux qu'il voulait présenter aux âmes. 47 Voir Rom. l'évêque les avait trouvés indiqués et prescrits ailleurs . 46 – 108 – .. 7 . VI. après sa promenade en ville. 30). 29. était resté assez tard enfermé dans sa chambre. l'évêque de Digne. quand madame Magloire entra. 25). dans l'Épître aux Hébreux . Hugo a coché et repris les titres et les références du traité du Mgr Bienvenu. aux pères. aux souverains et aux sujets. lequel est malheureusement demeuré inachevé..Chapitre II La prudence conseillée à la sagesse Ce soir-là. 14 . écrivant assez incommodément sur de petits carrés de papier avec un gros livre ouvert sur ses genoux. 13 . C'est dans ce Sommaire que V. Pour les autres devoirs. édition de l'Imprimerie Nationale. VII.. II. définie par les Conciles. 12). expliquée par les Saints Pères (Les Misérables. 9 .. devoirs envers les créatures (Matth. aux fidèles.. p. 25-35. deuxièmement les devoirs de chacun.. Hébr. Il dépouillait soigneusement tout ce que les Pères et les Docteurs ont dit sur cette grave matière. I Cor. t II. aux épouses. V. selon la classe à laquelle il appartient. Les devoirs de tous sont les grands devoirs. XIII. Il y en a quatre. Eph. devoirs envers soi-même (Matth. dans l'Épître aux Éphésiens . premièrement les devoirs de tous. pour prendre l'argenterie dans le placard près du lit.. 1-7 . M..

un fichu très blanc sortant de la robe de bure noire à manches larges et courtes. mince. la table était près de la cheminée. douce. vive . un peu plus grande que son frère. fourreau étroit. aux pieds de gros souliers et des bas jaunes comme les femmes de Marseille. Madame Magloire avait un bonnet blanc à tuyaux. l'évêque. manches à épaulettes. Pour emprunter des locutions vulgaires qui ont le mérite de dire avec un seul mot une idée qu'une page suffirait à peine à exprimer. au cou une jeannette d'or. mademoiselle Baptistine. frêle. Un assez bon feu était allumé. le seul bijou de femme qu'il y eût dans la maison. Elle cachait ses cheveux gris sous une perruque frisée dite à l'enfant. ferma son livre. Une lampe était sur la table . un tablier de toile de coton à carreaux rouges et verts. sentant que le couvert était mis et que sa sœur l'attendait peut-être. Madame Magloire achevait en effet de mettre le couvert. Tout en vaquant au service. vif et bon . La salle à manger était une pièce oblongue à cheminée. les deux angles de sa bouche inégalement relevés et la lèvre supérieure plus grosse que la lèvre inférieure lui donnaient quelque chose de – 109 – . et fenêtre sur le jardin. Madame Magloire avait l'air intelligent. La robe de mademoiselle Baptistine était coupée sur les patrons de 1806. grasse. On peut se figurer facilement ces deux femmes qui avaient toutes deux passé soixante ans : madame Magloire petite. avec porte sur la rue (nous l'avons dit). avec pattes et boutons. avec pièce d'estomac pareille rattachée par deux épingles aux deux coins d'en haut. noué à la ceinture d'un ruban vert. vêtue d'une robe de soie puce. madame Magloire avait l'air d'une paysanne et mademoiselle Baptistine d'une dame. elle causait avec mademoiselle Baptistine. taille courte. se leva de sa table et entra dans la salle à manger. couleur à la mode en 1806. qu'elle avait achetée alors à Paris et qui lui durait encore.après.

Madame Magloire appuya sur ce dernier mot . Même quand elle était jeune. la charité. On parlait d'un rôdeur de mauvaise mine . la religion en avait fait un ange. Elle se bornait à obéir et à complaire. Que c'était donc aux gens sages à faire la police eux-mêmes et à se bien garder. toute sa personne. madame Magloire parlait avec quelque vivacité. l'évêque entra. et puis il pensait à autre chose. Pauvre sainte fille ! doux souvenir disparu ! Mademoiselle Baptistine a depuis raconté tant de fois ce qui s'était passé à l'évêché cette soirée-là. le maire ne s'aimaient pas. mais la foi. Il paraît que. nous l'avons dit en commençant. Mademoiselle Baptistine ne parlait même pas.bourru et d'impérieux. on a vu cela. et de bien fermer ses portes. elle lui parlait résolument avec un mélange de respect et de liberté . mais dès que monseigneur parlait. Il s'agissait du loquet de la porte d'entrée. mais tout son visage. Tant que monseigneur se taisait. et qu'il faudrait avoir soin de dûment clore. ces trois vertus qui chauffent doucement l'âme. que plusieurs personnes qui vivent encore s'en rappellent les moindres détails. La nature n'en avait fait qu'une brebis. Il – 110 – . et cherchaient à se nuire en faisant arriver des événements. le préfet et M. elle n'était pas jolie. mais l'évêque venait de sa chambre où il avait eu assez froid. et qu'il se pourrait qu'il y eût de méchantes rencontres pour ceux qui s'aviseraient de rentrer tard chez eux cette nuit-là. qu'il devait être quelque part dans la ville. l'espérance. verrouiller et barricader sa maison. avaient élevé peu à peu cette mansuétude jusqu'à la sainteté. elle obéissait passivement comme mademoiselle. tout en allant faire quelques provisions pour le souper. Elle entretenait mademoiselle d'un sujet qui lui était familier et auquel l'évêque était accoutumé. Au moment où M. elle avait de gros yeux bleus à fleur de tête et le nez long et busqué . attendu que M. qu'un vagabond suspect serait arrivé. Elle avait toujours été prédestinée à la mansuétude . Que la police était bien mal faite du reste. il s'était assis devant la cheminée et se chauffait. madame Magloire avait entendu dire des choses en divers lieux. respiraient une ineffable bonté.

un va-nu-pieds. une espèce de mendiant dangereux serait en ce moment dans la ville. Qu'y a-t-il ? qu'y a-t-il ? Nous sommes donc dans quelque gros danger ? Alors madame Magloire recommença toute l'histoire. Il s'était présenté pour loger chez Jacquin Labarre qui n'avait pas voulu le recevoir. voulant satisfaire madame Magloire sans déplaire à son frère. – Vraiment ? dit l'évêque. que le feu éclairait d'en bas : – Voyons. Alors. sans s'en douter. et n'avoir pas même de lanternes la nuit dans les rues ! On sort. Elle le répéta. monseigneur. Un homme de sac et de corde avec une figure terrible. Des fours.ne releva pas le mot à effet que madame Magloire venait de laisser tomber. C'est comme cela. en l'exagérant quelque peu. Puis tournant à demi sa chaise. répondit l'évêque. se hasarda à dire timidement : – Mon frère. Avec cela que la police est si mal faite (répétition inutile). cela lui semblait indiquer que l'évêque n'était pas loin de s'alarmer . elle poursuivit triomphante : – Oui. Tout le monde le dit. monseigneur. On l'avait vu arriver par le boulevard Gassendi et rôder dans les rues à la brume. Il paraîtrait qu'un bohémien. et levant vers la vieille servante son visage cordial et facilement joyeux. Ce consentement à l'interroger encouragea madame Magloire . quoi ! Et je dis. et mademoiselle que voilà dit comme moi… – 111 – . Vivre dans un pays de montagnes. Il y aura quelque malheur cette nuit dans la ville. mettant ses deux mains sur ses genoux. entendez-vous ce que dit madame Magloire ? – J'en ai entendu vaguement quelque chose. mademoiselle Baptistine.

qu'il vienne remettre les anciens verrous de la porte . monseigneur. ô mon Dieu ! on n'a pas besoin d'en demander la permission… En ce moment. – 112 – . interrompit la sœur. même au milieu de la nuit. et que d'ailleurs. c'est une minute . le serrurier. car je dis qu'une porte qui s'ouvre du dehors avec un loquet. je vais aller dire à Paulin Musebois. dit l'évêque. ne serait-ce que pour cette nuit . rien n'est plus terrible . Madame Magloire continua comme s'il n'y avait pas eu de protestation : – Nous disons que cette maison-ci n'est pas sûre du tout . si monseigneur le permet. et je dis qu'il faut des verrous. on les a là. par le premier passant venu. Ce que mon frère fait est bien fait. avec cela que monseigneur a l'habitude de toujours dire d'entrer.– Moi. que. on frappa à la porte un coup assez violent. – Entrez. je ne dis rien.

elle se mit à regarder son frère et son visage redevint profondément calme et serein. Cet homme. et s'arrêta. hardie. L'évêque fixait sur l'homme un œil tranquille. fit un pas. ramenant peu à peu sa tête vers la cheminée. C'était une sinistre apparition. son bâton à la main.Chapitre III Héroïsme de l'obéissance passive48 La porte s'ouvrit. Un homme entra. laissant la porte ouverte derrière lui. Elle tressaillit. toute grande. aperçut l'homme qui entrait et se dressa à demi d'effarement. Mademoiselle Baptistine se retourna. Elle s'ouvrit vivement. fatiguée et violente dans les yeux. et resta béante. Il avait son sac sur l'épaule. Peu avant le coup d'État de 1851. nous le connaissons déjà. entendu ici par antiphrase. C'est le voyageur que nous avons vu tout à l'heure errer cherchant un gîte. Il était hideux. Il entra. une expression rude. Un poème de Châtiments intitulé A l'obéissance passive stigmatise la chose et le mot. Le feu de la cheminée l'éclairait. puis. Madame Magloire n'eut pas même la force de jeter un cri. une circulaire avait défini l'obéissance passive exigée de l'armée. comme si quelqu'un la poussait avec énergie et résolution. 48 – 113 – .

J'ai été dans la niche d'un chien. J'ai été à la prison. dans la place. sans attendre que l'évêque parlât. comme s'il avait été un homme. promena ses yeux tour à tour sur le vieillard et les femmes. le guichetier n'a pas ouvert. Cent neuf francs quinze sous que j'ai gagnés au bagne par mon travail en dix-neuf ans. Personne n'a voulu de moi. j'ai été dans une auberge. Qu'est-ce que cela me fait ? J'ai de l'argent. dit d'une voix haute : – Voici. Je suis très fatigué. Ce chien m'a mordu et m'a chassé. Je payerai. On aurait dit qu'il savait qui j'étais. Il n'y avait pas d'étoile. – 114 – . Il avait fallu. sans doute pour demander au nouveau venu ce qu'il désirait. Voulez-vous que je reste ? – Madame Magloire. l'homme appuya ses deux mains à la fois sur son bâton. Qu'est-ce que c'est ici ? Êtes-vous une auberge ? J'ai de l'argent. j'ai bien faim. Je suis un galérien. en arrivant dans ce pays. et je suis rentré dans la ville pour y trouver le renfoncement d'une porte. et. Ce soir. dit l'évêque. Aujourd'hui. J'ai été à une autre auberge. Une bonne femme m'a montré votre maison et m'a dit : « Frappe là ». J'ai passé dix-neuf ans au bagne. L'homme fit trois pas et s'approcha de la lampe qui était sur la table. et qu'il n'y avait pas de bon Dieu pour empêcher de pleuvoir. chez l'autre. J'ai frappé. Je m'appelle Jean Valjean. douze lieues à pied. Là. vous mettrez un couvert de plus. Je suis libéré depuis quatre jours et en route pour Pontarlier qui est ma destination. Ma masse. on m'a renvoyé à cause de mon passeport jaune que j'avais montré à la mairie. j'ai fait douze lieues à pied. Je m'en suis allé dans les champs pour coucher à la belle étoile. J'ai pensé qu'il pleuvrait.Comme il ouvrait la bouche. On m'a dit : Va-t-en ! Chez l'un. j'allais me coucher sur une pierre. Quatre jours et que je marche depuis Toulon.

Cela sert à me faire chasser de partout où je suis.– Tenez. et l'on fera votre lit pendant que vous souperez. forçat libéré. J'ai appris au bagne. Nous avons déjà expliqué de quelle nature était l'obéissance des deux femmes. Jaune. s'empreignit de stupéfaction. Un forçat. Il tira de sa poche une grande feuille de papier jaune qu'il déplia. Voulez-vous me recevoir. Quatorze ans pour avoir tenté de s'évader quatre fois. Je viens des galères. L'évêque se tourna vers l'homme. natif de… – cela vous est égal… – Est resté dix-neuf ans au bagne. vous ? Est-ce une auberge ? Voulez-vous me donner à manger et à coucher ? Avez-vous une écurie ? – Madame Magloire. de joie. Cet homme est très dangereux. Avez-vous entendu ? Je suis un galérien. ce n'est pas ça. et devint extraordinaire. Nous allons souper dans un instant. de doute. Ici l'homme comprit tout à fait. reprit-il. voilà ce qu'on a mis sur le passeport : « Jean Valjean. L'expression de son visage. – Monsieur. Voulez-vous lire ? Je sais lire. vous mettrez des draps blancs au lit de l'alcôve. moi. Il y a une école pour ceux qui veulent. » – Voilà ! Tout le monde m'a jeté dehors. comme vous voyez. Cinq ans pour vol avec effraction. Madame Magloire sortit pour exécuter ces ordres. Tenez. Il se mit à balbutier comme un homme fou : – 115 – . – Voilà mon passeport. asseyez-vous et chauffez-vous. jusqu'alors sombre et dure. comme s'il n'avait pas bien compris. dit l'évêque.

Aussi j'avais dit tout de suite qui je suis. Combien avez-vous ? ne m'avez-vous pas dit cent neuf francs ? – Quinze sous. dit l'évêque. comment vous appelez-vous ? Je payerai tout ce qu'on voudra. Je payerai bien. Alors vous n'avez pas besoin que je paye ? – Non. – Cent neuf francs quinze sous. chien ! qu'on me dit toujours. Il continua : – Vous êtes humain. Oh ! un brave homme de prêtre ! Alors vous ne me demandez pas d'argent ? Le curé. puis remis son passeport dans sa poche. ajouta l'homme. monsieur l'aubergiste. Mademoiselle Baptistine le considérait avec douceur. – Un prêtre ! reprit l'homme. Oh ! la brave femme qui m'a enseigné ici ! Je vais souper ! un lit ! Un lit avec des matelas et des draps ! comme tout le monde ! il y a dix-neuf ans que je n'ai couché dans un lit ! Vous voulez bien que je ne m'en aille pas ! Vous êtes de dignes gens ! D'ailleurs j'ai de l'argent. C'est bien bon un bon prêtre. et il s'était assis. il avait déposé son sac et son bâton dans un coin. Vous êtes aubergiste. monsieur le curé. n'est-ce pas ? le curé de cette grande église ? Tiens ! c'est vrai. un prêtre qui demeure ici. Vous n'avez pas de mépris. n'est-ce pas ? – Je suis.– Vrai ? quoi ? vous me gardez ? vous ne me chassez pas ! un forçat ! Vous m'appelez monsieur ! vous ne me tutoyez pas ! Va-ten. Je croyais bien que vous me chasseriez. Et combien de temps avezvous mis à gagner cela ? – Dix-neuf ans. que je suis bête ! je n'avais pas vu votre calotte ! Tout en parlant. gardez votre argent. – 116 – . Pardon. Vous êtes un brave homme. dit l'évêque.

en face de nous. C'est le curé qui est sur les curés. cela brillait. c'est si loin ! – Vous comprenez. Nous ne voyions pas bien. nous autres ! Il a dit la messe au milieu du bagne. nous n'entendions pas. L'homme poursuivit : – J'ai encore tout mon argent. dit l'évêque. Puisque vous êtes abbé. mettez ce couvert le plus près possible du feu. l'évêque était allé pousser la porte qui était restée toute grande ouverte. nous avions un aumônier au bagne. Des trois côtés. sur la tête. C'était l'évêque de la Majore. Vous devez avoir froid. Il a parlé. Voilà ce que c'est qu'un évêque. je dis mal cela. mais il était trop au fond. Madame Magloire rentra. – Madame Magloire. Avec les canons. mais pour moi. pardon. Monseigneur. Nous étions en rang. Vous savez. mèche allumée. à Marseille. monsieur ? – 117 – . je vais vous dire. Et puis un jour j'ai vu un évêque. Elle apportait un couvert qu'elle mit sur la table.– Dix-neuf ans ! L'évêque soupira profondément. Et se tournant vers son hôte : – Le vent de nuit est dur dans les Alpes. qu'on appelle. il avait une chose pointue. Depuis quatre jours je n'ai dépensé que vingt-cinq sous que j'ai gagnés en aidant à décharger des voitures à Grasse. en or. Au grand jour de midi. Pendant qu'il parlait. sur un autel.

assis près de lui. avant que vous me le disiez. le visage de l'homme s'illuminait. soyez le bienvenu. c'est la maison de Jésus-Christ. avec sa voix doucement grave et de si bonne compagnie. L'évêque. – Monsieur le curé. vous êtes bon. reprit l'évêque. c'est un verre d'eau à un naufragé de la Méduse. Madame Magloire comprit. Je ne vous ai pourtant pas caché d'où je viens et que je suis un homme malheureux. Personne n'est ici chez soi. L'homme ouvrit des yeux étonnés. et elle alla chercher sur la cheminée de la chambre à coucher de monseigneur les deux chandeliers d'argent qu'elle posa sur la table tout allumés. Vous allumez vos cierges pour moi. ne me dites pas que je vous reçois chez moi. Je vous le dis à vous qui passez. vous en avez un que je savais. Vous me recevez chez vous. dit l'homme. – Voici. Monsieur à un forçat. L'ignominie a soif de considération. – 118 – . Vous souffrez . vous avez faim et soif . répondit l'évêque. lui toucha doucement la main. une lampe qui éclaire bien mal. Vous ne me méprisez pas. Et ne me remerciez pas. vous êtes ici chez vous plus que moi-même. – Vous pouviez ne pas me dire qui vous étiez. Qu'ai-je besoin de savoir votre nom ? D'ailleurs. mais s'il a une douleur. excepté celui qui a besoin d'un asile. Ce n'est pas ici ma maison. Cette porte ne demande pas à celui qui entre s'il a un nom.Chaque fois qu'il disait ce mot monsieur. Tout ce qui est ici est à vous. vous vous appelez mon frère. – Vrai ? vous saviez comment je m'appelle ? – Oui.

À présent. Elle avait d'elle-même ajouté à l'ordinaire de M. vous êtes digne de pitié . de douceur et de paix. un morceau de viande de mouton. de l'huile. les chiens sont plus heureux ! Dix-neuf ans ! J'en ai quarante-six.– Tenez. Le visage de l'évêque prit tout à coup cette expression de gaîté propre aux natures hospitalières : Mauves en Vivarais. reprit l'évêque. le froid. monsieur le curé ! s'écria l'homme. du pain et du sel. l'évêque une bouteille de vieux vin de Mauves49. une planche pour dormir. j'avais bien faim en entrant ici . la chaîne. vous sortez d'un lieu de tristesse. vous valez mieux qu'aucun de nous. des figues. Écoutez. et un gros pain de seigle. le travail. un peu de lard. le boulet au pied. mais vous êtes si bon qu'à présent je ne sais plus ce que j'ai . Cependant madame Magloire avait servi le souper. Les chiens. L'évêque le regarda et lui dit : – Vous avez bien souffert ? – Oh ! la casaque rouge. Il y aura plus de joie au ciel pour le visage en larmes d'un pécheur repentant que pour la robe blanche de cent justes. cela m'a passé. Si vous sortez de ce lieu douloureux avec des pensées de haine et de colère contre les hommes. Une soupe faite avec de l'eau. si vous en sortez avec des pensées de bienveillance. Même malade au lit. canton de Tournon (Ardèche). le chaud. un fromage frais. 49 – 119 – . – Oui. non loin du clos de l'Hermitage. les coups de bâton ! La double chaîne pour rien. la chiourme. le passeport jaune ! Voilà. Le cachot pour un mot.

il fit asseoir l'homme à sa droite. L'évêque dit le bénédicité. Ce gracieux semblant de luxe était une sorte d'enfantillage plein de charme dans cette maison douce et sévère qui élevait la pauvreté jusqu'à la dignité. Mademoiselle Baptistine. parfaitement paisible et naturelle. – 120 – . étalage innocent. selon son habitude. Madame Magloire en effet n'avait mis que les trois couverts absolument nécessaires. L'homme se mit à manger avidement. et un moment après les trois couverts réclamés par l'évêque brillaient sur la nappe. de disposer sur la nappe les six couverts d'argent. Madame Magloire comprit l'observation.– À table ! dit-il vivement. symétriquement arrangés devant chacun des trois convives. Or c'était l'usage de la maison. puis servit lui-même la soupe. sortit sans dire un mot. prit place à sa gauche. quand l'évêque avait quelqu'un à souper. Tout à coup l'évêque dit : – Mais il me semble qu'il manque quelque chose sur cette table. Comme il en avait coutume lorsque quelque étranger soupait avec lui.

Vous n'êtes peut-être pas même curé. pour donner une idée de ce qui se passa à cette table. Mon frère a répondu : « – Ils ont plus de fatigue que moi. mais je dois dire que les rouliers qui n'ont pas voulu me laisser manger avec eux font meilleure chère que vous. « – Non. Cependant. après la soupe. « Un moment après il a ajouté : « – Monsieur Jean Valjean. Vous êtes pauvre. où la conversation du forçat et de l'évêque est racontée avec une minutie naïve : ………………………………… « … Cet homme ne faisait aucune attention à personne. a repris cet homme. « – Le bon Dieu est plus que juste. si le bon Dieu était juste. « Entre nous. Êtesvous curé seulement ? Ah ! par exemple. nous ne saurions mieux faire que de transcrire ici un passage d'une lettre de mademoiselle Baptistine à madame de Boischevron. a dit mon frère. l'observation m'a un peu choquée. il a dit : « – Monsieur le curé du bon Dieu. Il mangeait avec une voracité d'affamé.Chapitre IV Détails sur les fromageries de Pontarlier Maintenant. vous devriez bien être curé. ils ont plus d'argent. c'est à Pontarlier que vous allez – 121 – . tout ceci est encore bien trop bon pour moi. Je vois bien.

« – Avec itinéraire obligé. À la révolution. traversé par les Hugo et les Nodier lors du voyage aux Alpes de l'été 1825. n'avons-nous pas des parents dans ce payslà ? « J'ai répondu : « – Nous en avions. des distilleries. puis il s'est interrompu et m'a adressé la parole : « – Chère sœur. à Audincourt et à Beure qui sont très considérables… « Je crois ne pas me tromper et que ce sont bien là les noms que mon frère a cités. où les touristes ne trouvèrent à dévorer qu'une minuscule omelette restée lé- 50 – 122 – . Si les nuits sont froides. entre autres M. dont quatre à Lods. Il fait dur voyager. « Je crois bien que c'est comme cela que l'homme a dit. Il y a des papeteries. et j'y ai vécu quelque temps du travail de mes bras. à Châtillon. au moins vingt usines de fer. les journées sont chaudes. Ce nom rappelle celui du village de Lucenay. On n'a qu'à choisir. je me suis réfugié en FrancheComté d'abord. ma famille a été ruinée. dans un bon pays. des tanneries. J'ai trouvé à m'y occuper. « – Vous allez là. Puis il a continué : « – Il faut que je sois en route demain à la pointe du jour. a repris mon frère. des huileries. des fabriques de cuivre. de Lucenet50 qui était capitaine des portes à Pontarlier dans l'ancien régime. des fabriques d'acier. des fabriques d'horlogerie en grand. J'avais de la bonne volonté.

que ce serait un asile pour lui.. Voir Victor Hugo raconté par Adèle Hugo. monsieur Valjean. Ce sont leurs fromageries qu'ils appellent fruitières. Hugo en fait un exemple d'industrie « patriarcale ». a repris mon frère. et où il y a quarante ou cinquante vaches. qui sont aux riches. qui sont aux pauvres . Cet homme était gendaire dans la famille. p. Ils ont dans le pays de Pontarlier. ce sont les paysans de la moyenne montagne qui mettent leurs vaches en commun et partagent les produits. mais en 93 on n'avait plus de parents. – qu'on en distinguait deux sortes : – les grosses granges. Une chose m'a frappée. Mon frère lui disait tous ces détails avec cette gaîté aisée que vous lui connaissez. Mon frère lui faisait boire de ce bon vin de Mauves dont il ne boit pas lui-même parce qu'il dit que c'est du vin cher. c'est vers la mi-juin que les fromagers conduisent leurs vaches dans la montagne. considérant depuis longtemps les propositions des socialistes utopiques comme régressives. où vous allez. on n'avait que ses bras. J'ai travaillé. – 123 – . 51 Le socialiste Fourier avait donné les fromageries de Pontarlier comme modèle des associations ouvrières de l'avenir. entremêlant ses paroles de façons gracieuses pour moi. lui a expliqué très en détail ce que c'étaient que les fruitières de Pontarlier . Il est beaucoup revenu sur ce bon état de grurin. une industrie toute patriarcale51 et toute charmante. sans le lui conseiller directement et durement. tout en faisant manger cet homme. cit. ouv. « Alors mon frère.« – Oui. lesquelles produisent sept à huit milliers de fromages par été . – c'est vers la fin d'avril que le travail des fromageries commence . « L'homme se ranimait tout en mangeant. 398. les fruitières d'association. – Ils prennent à leurs gages un fromager qu'ils appellent le grurin . ma sœur. comme s'il eût souhaité que cet homme comprît. – le grurin reçoit le lait des associés trois fois par jour et marque les quantités sur une taille double .

Il pensait sans doute que cet homme. à l'exception de quelques paroles sur Jésus quand il est entré. Il eût paru peut-être à un autre que c'était le cas. Car dans son histoire il y a sa faute. de morale et d'allusion. sont heureux parce qu'ils sont innocents. ni son histoire. c'est que. pendant tout le souper. quelque chose de vraiment évangélique dans cette délicatesse qui s'abstient de sermon. ayant ce malheureux sous la main. N'est-ce pas là en effet bien entendre la charité ? N'y a-t-il pas. s'il a eu toutes ces idées. C'est au point qu'à un certain moment. bonne madame. qui s'appelle Jean Valjean. « Vers la fin. on a cogné à la porte. et mon frère semblait éviter tout ce qui pouvait l'en faire souvenir. ajoutait-il. ce que je puis dire. craignant qu'il n'y eût dans ce mot qui lui échappait quelque chose qui pût froisser l'homme. C'était bien une occasion en apparence de faire un peu de sermon et d'appuyer l'évêque sur le galérien pour laisser la marque du passage. Dans tous les cas. quand un homme a un point douloureux. ni de toute la soirée. n'a pas dit un mot qui pût rappeler à cet homme qui il était ni apprendre à cet homme qui était mon frère. et la meilleure pitié. il n'en a rien marqué. ou bien un peu de commisération avec exhortation de se mieux conduire à l'avenir. Mon frère ne lui a même pas demandé de quel pays il était. le curé de la paroisse. Gédéon Le Prévost ou avec M. il s'est arrêté court. ne fût-ce qu'un moment. qui ont un doux travail près du ciel et qui. qu'il était une personne comme une autre. comme mon frère parlait des montagnards de Pontarlier. Eh bien ! mon frère. que le mieux était de l'en distraire. je crois avoir compris ce qui se passait dans le cœur de mon frère. comme nous étions aux figues. C'était la mère Gerbaud avec son petit dans ses bras. même pour moi . À force d'y réfléchir. il a été d'un bout à l'autre le même homme que tous les soirs. n'est-ce pas de n'y point toucher du tout ? Il m'a semblé que ce pouvait être là la pensée intérieure de mon frère. en étant pour lui tout ordinaire. et de lui faire croire. Mon – 124 – . n'avait que trop sa misère présente à l'esprit. de lui nourrir l'âme en même temps que le corps et de lui faire quelque reproche assaisonné de morale et de conseil. et il a soupé avec ce Jean Valjean du même air et de la même façon qu'il aurait soupé avec M.ce que je vous ai dit.

nous nous sommes mises à prier Dieu dans le salon où l'on étend le linge. Madame Magloire a enlevé le couvert bien vite. et m'a emprunté quinze sous que j'avais sur moi pour les donner à la mère Gerbaud. J'ai compris qu'il fallait nous retirer pour laisser dormir ce voyageur. en octobre 1840. de mettre votre peau de chevreuil sur le lit. La pauvre vieille Gerbaud partie. Victor l'avait achetée à Tüttlingen et offerte à Juliette lors de leur voyage en Forêt-Noire. près des sources du Danube. Je tiens à conserver le souvenir de notre charmant petit voyage à travers la Forêt-Noire. Har Po. Mon frère l'a achetée du temps qu'il était en Allemagne. mon frère a dit les grâces. « Je suis ravie de votre idée. Les nuits sont glaciales. et cela tient chaud. et nous sommes montées toutes les deux. » Cette peau a existé. 1985. » (Lettres de Juliette. J'ai cependant envoyé madame Magloire un instant après porter sur le lit de cet homme une peau de chevreuil de la Forêt-Noire52 qui est dans ma chambre. tout le poil s'en va. et il lui a dit : Vous devez avoir bien besoin de votre lit.) 52 – 125 – . C'est dommage que cette peau soit vieille . ainsi que le petit couteau à manche d'ivoire dont je me sers à table. « Madame Magloire est remontée presque tout de suite. puis il s'est tourné vers cet homme. mon Toto. et puis nous sommes rentrées chacune dans notre chambre sans nous rien dire.frère a baisé l'enfant au front. à Tottlingen. Il ne parlait plus et paraissait très fatigué. L'homme pendant ce temps-là ne faisait pas grande attention.

L'homme posa le flambeau sur une petite table. dit l'homme. L'évêque installa son hôte dans l'alcôve. C'était le dernier soin qu'elle prenait chaque soir avant de s'aller coucher. – Merci. madame Magloire serrait l'argenterie dans le placard qui était au chevet du lit. Un lit blanc et frais y était dressé. et lui dit : – Monsieur. tout à coup et sans transition. Voulait-il donner un – 126 – . le logis était distribué de telle sorte que. À peine eut-il prononcé ces paroles pleines de paix que. il fallait traverser la chambre à coucher de l'évêque. pour passer dans l'oratoire où était l'alcôve ou pour en sortir. je vais vous conduire à votre chambre. Comme on a pu le remarquer dans ce qui a été dit plus haut. faites une bonne nuit. il eut un mouvement étrange et qui eût glacé d'épouvante les deux saintes filles si elles en eussent été témoins. dit l'évêque. monsieur l'abbé. Aujourd'hui même il nous est difficile de nous rendre compte de ce qui le poussait en ce moment. monseigneur Bienvenu prit sur la table un des deux flambeaux d'argent.Chapitre V Tranquillité Après avoir donné le bonsoir à sa sœur. remit l'autre à son hôte. vous boirez une tasse de lait de nos vaches tout chaud. – Allons. L'homme le suivit. avant de partir. Au moment où ils traversaient cette chambre. Demain matin.

il rentra dans sa chambre. il s'écria d'une voix rauque : – Ah çà ! décidément ! vous me logez chez vous près de vous comme cela ! Il s'interrompit et ajouta avec un rire où il y avait quelque chose de monstrueux : – Avez-vous bien fait toutes vos réflexions ? Qui est-ce qui vous dit que je n'ai pas assassiné ? L'évêque leva les yeux vers le plafond et répondit : – Cela regarde le bon Dieu. Un moment après. un grand rideau de serge tiré de part en part dans l'oratoire cachait l'autel. il dressa les deux doigts de sa main droite et bénit l'homme qui ne se courba pas. croisa les bras. il était vraiment si fatigué qu'il n'avait même pas profité de ces bons draps blancs. sans tourner la tête et sans regarder derrière lui. Puis. rêvant.avertissement ou jeter une menace ? Obéissait-il simplement à une sorte d'impulsion instinctive et obscure pour lui-même ? Il se tourna brusquement vers le vieillard. Il avait soufflé sa bougie avec sa narine à la manière des forçats et s'était laissé – 127 – . Quand l'alcôve était habitée. marchant. fixant sur son hôte un regard sauvage. L'évêque s'agenouilla en passant devant ce rideau et fit une courte prière. gravement et remuant les lèvres comme quelqu'un qui prie ou qui se parle à lui-même. contemplant. l'âme et la pensée tout entières à ces grandes choses mystérieuses que Dieu montre la nuit aux yeux qui restent ouverts. il était dans son jardin. Quant à l'homme. et. et.

Quelques minutes après. tout dormait dans la petite maison. où il s'était tout de suite profondément endormi.tomber tout habillé sur le lit. Minuit sonnait comme l'évêque rentrait de son jardin dans son appartement. – 128 – .

comme un devoir. la tranche de lard le cœur de chou. Cela se fit simplement. et tant qu'elle eut son mari elle logea et nourrit son jeune frère. Il remplaça le père. Jean Valjean se réveilla. Le soir il rentrait fatigué et mangeait sa soupe sans dire un mot. pas loin de la chaumière Val– 129 – . presque la tête dans sa soupe. penché sur la table. le dernier un an. Dans son enfance. en apparence du moins. pendant qu'il mangeait. Quand il eut l'âge d'homme. sobriquet probablement. Sa mère s'appelait Jeanne Mathieu . et soutint à son tour sa sœur qui l'avait élevé. ou Vlajean. Sa mère était morte d'une fièvre de lait mal soignée. lui prenait souvent dans son écuelle le meilleur de son repas. Son père. Jean Valjean était d'une pauvre famille de paysans de la Brie. Il n'était resté à Jean Valjean qu'une sœur plus âgée que lui. sa vingt-cinquième année. il n'avait pas appris à lire. avait l'air de ne rien voir et laissait faire. Jean Valjean venait d'atteindre. mangeant toujours. mère Jeanne. le morceau de viande. Il y avait à Faverolles. veuve. On ne lui avait jamais connu de « bonne amie » dans le pays. Il avait perdu en très bas âge son père et sa mère. Sa jeunesse se dépensait ainsi dans un travail rude et mal payé. ses longs cheveux tombant autour de son écuelle et cachant ses yeux. Cette sœur avait élevé Jean Valjean. lui. son père s'appelait Jean Valjean. L'aîné des sept enfants avait huit ans. Sa sœur. que Jean Valjean.Chapitre VI Jean Valjean Vers le milieu de la nuit. même avec quelque chose de bourru de la part de Jean Valjean. lui. pour le donner à quelqu'un de ses enfants . c'était quelque chose d'assez endormi et d'assez insignifiant. ce qui est le propre des natures affectueuses. Somme toute. s'était tué en tombant d'un arbre. Jean Valjean était d'un caractère pensif sans être triste. pourtant. il était émondeur à Faverolles. émondeur comme lui. et contraction de Voilà Jean. avec sept enfants. Il n'avait pas eu le temps d'être amoureux. filles et garçons. Le mari mourut.

À la lettre. Isabeau sortit en hâte . à Faverolles. Jean n'eut pas d'ouvrage. comme manœuvre. habituellement affamés. Sept enfants ! Un dimanche soir. s'arrachant le pot. de l'autre côté de la ruelle. exiger de leur mère qu'on mît Abel. mais que faire avec sept petits enfants ?53 C'était un triste groupe que la misère enveloppa et étreignit peu à peu. puis il se louait comme moissonneur. se retrouvent dans le Victor Hugo raconté par Adèle Hugo (ouv. comme homme de peine. Le voleur avait jeté le pain. une fermière appelée MarieClaude . La famille n'eut pas de pain. qu'ils buvaient derrière une haie ou dans quelque coin d'allée. Jean Valjean. Il arriva qu'un hiver fut rude. Maubert Isabeau. allaient quelquefois emprunter au nom de leur mère une pinte de lait à Marie-Claude. Le bras saisit un pain et l'emporta. Pas de pain. si elle eût su cette maraude. lorsqu'il entendit un coup violent dans la devanture grillée et vitrée de sa boutique. se disposait à se coucher. » 53 – 130 – . boulanger sur la place de l'Église. brusque et bougon. abandonnés et perdus eux aussi. son aîné. et si hâtivement que les petites filles s'en répandaient sur leur tablier et dans leur goulotte. Il gagnait dans la saison de l'émondage vingt-quatre sous par jour. dans un lycée et les deux plus petits dans une école. 124) pour caractériser cette fois l'abandon des enfants Hugo par leur père. cit. Il arriva à temps pour voir un bras passé à travers un trou fait d'un coup de poing dans la grille et dans la vitre. Comme dans le conte du Petit Poucet. mais il avait encore le bras ensanglanté. en Italie : « Un soir. Isabeau courut après lui et l'arrêta. causant d'eux. les enfants Valjean. C'était Jean Valjean. le voleur s'enfuyait à toutes jambes . ils avaient entendu leur père. La mère. comme le petit Poucet entendant la détermination de ses parents de le perdre lui et ses frères. p. et les enfants n'étaient pas punis. Il faisait ce qu'il pouvait.jean. eût sévèrement corrigé les délinquants. Ces sept petits enfants.. Sa sœur travaillait de son côté. comme garçon de ferme bouvier. payait en arrière de la mère la pinte de lait à Marie-Claude.

on cria dans Paris la victoire de Montenotte remportée par le général en chef de l'année d'Italie. Il y a dans notre civilisation des heures redoutables . du 2 floréal an IV. font des hommes sauvages. ce même jour une grande chaîne fut ferrée à Bicêtre. quelque chose d'excessif. Le 22 avril 1796. Jean Valjean fut traduit devant les tribunaux du temps « pour vol avec effraction la nuit dans une maison habitée ». Elles développent le côté farouche. Pourtant. à travers les vagues idées d'un pauvre homme ignorant de tout. Les termes du code étaient formels. Il y a contre les braconniers un préjugé légitime. appelle Buona-Parte . Puis. côtoie de fort près le brigand. mais souvent sans détruire le côté humain. la forêt. il parvenait seulement à dire de temps en temps : J'étais émondeur à Faverolles. Quelle minute funèbre que celle où la société s'éloigne et consomme l'irréparable abandon d'un être pensant ! Jean Valjean fut condamné à cinq ans de galères. Il était assis à terre comme tous les autres. Le braconnier. ce sont les moments où la pénalité prononce un naufrage. Jean Valjean fut déclaré coupable. ce qui lui nuisit. il y a encore un abîme entre ces races d'hommes et le hideux assassin des villes. que le message du Directoire aux Cinq-Cents. Il paraissait ne rien comprendre à sa position. les larmes l'étouffaient. La montagne. Un ancien guichetier de la prison. Pendant qu'on rivait à grands coups de marteau derrière sa tête le boulon de son carcan. il était quelque peu braconnier . tout en sanglotant. elles l'empêchaient de parler. de même que le contrebandier. qui a près de quatre-vingt-dix ans aujourd'hui. Il avait un fusil dont il se servait mieux que tireur au monde. il pleurait. Jean Valjean fit partie de cette chaîne. la mer. Les villes font des hommes féroces parce qu'elles font des hommes corrompus. disons-le en passant. il élevait sa main droite et l'abaissait graduellement sept fois comme s'il tou– 131 – . se souvient encore parfaitement de ce malheureux qui fut ferré à l'extrémité du quatrième cordon dans l'angle nord de la cour. Il est probable qu'il y démêlait aussi. Le braconnier vit dans la forêt le contrebandier vit dans la montagne ou sur la mer.Ceci se passait en 1795. sinon qu'elle était horrible.

sans guide. il y eut une cicatrice. la chaîne au cou. après quelques années de séjour au bagne. vers la fin de la quatrième année de sa captivité. et s'enfoncèrent peu à peu dans cette froide brume où s'engloutissent les destinées solitaires. la rue du Geindre54. s'en allèrent au hasard. Voilà tout. avait vu sa sœur. entendit-il parler une seule fois de sa sœur. il fut le numéro 24601. Quelqu'un. le dernier. sans asile. 54 – 132 – . À peine. aboutissement de la rue du Geindre. Tout s'effaça de ce qui avait été sa vie. Il partit pour Toulon. pendant tout le temps qu'il passa à Toulon. qui sait même ? chacun de leur côté peutêtre. moines ténèbres où disparaissent successivement tant de têtes infortunées dans la sombre marche du genre humain. Le clocher de ce qui avait été leur village les oublia . et par ce geste on devinait que la chose quelconque qu'il avait faite. Elle habitait une pauvre rue près de SaintSulpice. sur une charrette. Il y arriva après un voyage de vingt-sept jours. ces créatures de Dieu. Elle était à Paris. Dans ce cœur où il y avait eu une plaie. Où étaient les six autres ? Elle ne Actuelle rue Madame. la borne de ce qui avait été leur champ les oublia . on nommait enfin « geindre » un apprenti boulanger. il fut revêtu de la casaque rouge. Ces pauvres êtres vivants. A cause du cri étouffé qui accompagne l'effort du pétrin. il ne fut même plus Jean Valjean . Je ne sais plus par quelle voie ce renseignement lui parvint. je crois. C'était. À Toulon. notamment rue Mézières.chait successivement sept têtes inégales. C'est le quartier de Paris où Hugo a passé sa jeunesse. Elle n'avait plus avec elle qu'un enfant. qui les avait connus au pays. Que devint la sœur ? que devinrent les sept enfants ? Qui est-ce qui s'occupe de cela ? Que devient la poignée de feuilles du jeune arbre scié par le pied ? C'est toujours la même histoire. Le nom de cette rue désigne métonymiquement la souffrance du petit. jusqu'à son nom . Ils quittèrent le pays. Jean Valjean lui-même les oublia. il l'avait faite pour vêtir et nourrir sept petits enfants. un petit garçon. sans appui désormais.

et à la nuit les – 133 – . Voilà ce qu'on dit à Jean Valjean. et. parce qu'il gênait. et ce fut pour jamais. Les ouvriers voyaient le matin en passant ce pauvre petit être assis sur le pavé. On l'en entretint un jour. Vers la fin de cette quatrième année. de tourner la tête à chaque instant . ce fut encore son tour de s'évader . où elle était plieuse et brocheuse. il en usa. que l'école ouvrit. disait-on. si c'est être libre que d'être traqué . accroupi et plié sur son panier. dans la cour. Plus rien n'arriva d'eux à lui . du jour parce qu'on voit. du chien qui aboie. On tira le coup de canon. il fut repris. tombant de sommeil. ce fut un moment. d'avoir peur de tout. du cheval qui galope. et souvent endormi dans l'ombre. Seulement. l'école ouvrait et il y entrait. Il fallait être là à six heures du matin. une vieille femme. en avait pitié . comme elle entrait à l'imprimerie à six heures et que l'école n'ouvrait qu'à sept. puis tout se referma . La sixième année. de la nuit parce qu'on ne voit pas. mais il ne put consommer sa fuite. l'hiver. Le tribunal maritime le condamna pour ce délit à une prolongation de trois ans. on ne les retrouvera plus. du sommeil. Quand il pleuvait. un rouet et deux chaises de bois. dans la suite de cette douloureuse histoire. comme une fenêtre brusquement ouverte sur la destinée de ces êtres qu'il avait aimés. de tressaillir au moindre bruit . Il avait manqué à l'appel. se serrant contre le chat pour avoir moins froid. il n'en entendit plus parler. en plein air. et le petit dormait là dans un coin. de l'homme qui passe. Il n'avait ni mangé ni dormi depuis trente-six heures. ce qui lui fit huit ans. un éclair. n° 3. du sentier.le savait peut-être pas elle-même. Le soir du second jour. le tour d'évasion de Jean Valjean arriva. il fallait que l'enfant attendît. une heure . jamais il ne les revit. Il s'évada. Ses camarades l'aidèrent comme cela se fait dans ce triste lieu. du buisson. On ne voulait pas que l'enfant entrât dans l'imprimerie. Dans la maison de l'imprimerie il y avait une école. Tous les matins elle allait à une imprimerie rue du Sabot. elle le recueillait dans son bouge où il n'y avait qu'un grabat. À sept heures. la portière. elle menait à cette école son petit garçon qui avait sept ans. Il erra deux jours en liberté dans les champs . du toit qui fume. une heure de nuit. de l'heure qui sonne. bien avant le jour l'hiver. de la route. jamais il ne les rencontra.

Évasion et rébellion. Enfin. Dix-neuf ans. cette intervention directe de l'écrivain. ce fut.gens de ronde le trouvèrent caché sous la quille d'un vaisseau en construction . 56 En totale infraction aux lois du genre romanesque. Seize ans. En octobre 1815 il fut libéré . opposant brutalement la vérité numérique à la vraisemblance et au grief de redite ou de lieu commun. dans ses études sur la question pénale et sur la damnation par la loi. pendant la treizième année qu'il essaya une dernière fois et ne réussit qu'à se faire reprendre après quatre heures d'absence. Jean Valjean avait volé un pain. il résista aux gardes-chiourme qui le saisirent. il était entré là en 1796 pour avoir cassé un carreau et pris un pain. La dixième année. son tour revint. dénonce l'un par l'autre le savoir romanesque – truqué – et le savoir sociologique – abstrait : qui s'est jamais ému d'une statistique ? Le texte est désigné comme le moyen nécessaire d'une connaissance véridique : exacte et efficace. il en sortit impassible. Trois ans pour cette nouvelle tentative. Il y était entré désespéré . Claude Gueux55 avait volé un pain . Une statistique anglaise constate qu'à Londres quatre vols sur cinq ont pour cause immédiate la faim56. il en sortit sombre. je crois. Treize ans. Que s'était-il passé dans cette âme ? Héros-titre de la nouvelle de Hugo publiée en 1834 – voir le volume Roman I. il en profita encore. Place pour une courte parenthèse. Jean Valjean était entré au bagne sanglotant et frémissant . Trois ans pour ces quatre heures. Ce fait prévu par le code spécial fut puni d'une aggravation de cinq ans. dont deux ans de double chaîne. comme point de départ du désastre d'une destinée. 55 – 134 – . l'auteur de ce livre rencontre le vol d'un pain. C'est la seconde fois que. Il ne réussit pas mieux.

nous l'avons dit. mais ce n'était pas un imbécile. sous l'ardent soleil du bagne. ensuite que. Il commença par se juger lui-même. que c'était. que ce n'est pas tout à fait une raison sans réplique de dire : peut-on attendre quand on a faim ? que d'abord il est très rare qu'on meure littéralement de faim . au cachot. malheureux homme chétif. que dans tous les cas il eût mieux valu l'attendre. de prendre violemment au collet la société tout entière et de se figurer qu'on sort de la misère par le vol . qu'on ne lui eût peut-être pas refusé ce pain s'il l'avait demandé . qu'il fallait donc de la patience . Il s'avoua qu'il avait commis une action extrême et blâmable . moralement et physiquement. Il reconnut qu'il n'était pas un innocent injustement puni. Le malheur. qui a aussi sa clarté. il se replia en sa conscience et réfléchit. enfin qu'il avait eu tort. sans mourir . malheureusement ou heureusement. Il se constitua tribunal. à lui. C'était. l'homme est ainsi fait qu'il peut souffrir longtemps et beaucoup.Chapitre VII Le dedans du désespoir Essayons de le dire. Il faut bien que la société regarde ces choses puisque c'est elle qui les fait. que cela eût mieux valu même pour ces pauvres petits enfants . sur le lit de planches des forçats. un ignorant . Sous le bâton. soit de la pitié. une mauvaise porte pour sortir de la misère que celle par où l'on entre dans l'infamie . La lumière naturelle était allumée en lui. soit du travail . que c'était un acte de folie. dans tous les cas. sous la chaîne. – 135 – . à la fatigue. augmenta le peu de jour qu'il y avait dans cet esprit.

un crime qui durait dix-neuf ans. S'il n'y avait pas plus d'abus de la part de la loi dans la peine qu'il n'y avait eu d'abus de la part du coupable dans la faute. Si. S'il n'y avait pas excès de poids dans un des plateaux de la balance. ensuite. Ces questions faites et résolues. dans un cas son imprévoyance déraisonnable. la faute commise et avouée. lui travailleur. Si cette peine. compliquée des aggravations successives pour les tentatives d'évasion. et n'arrivait pas à ce résultat : de retourner la situation. et par conséquent les plus dignes de ménagements. le châtiment n'avait pas été féroce et outré. excès de châtiment. Il se déclara à lui-même qu'il n'y avait pas équilibre entre le dommage – 136 – . manqué de pain. ne finissait pas par être une sorte d'attentat du plus fort sur le plus faible. et de saisir à jamais un pauvre homme entre un défaut et un excès. lui laborieux. et dans l'autre cas sa prévoyance impitoyable. Il se demanda si la société humaine pouvait avoir le droit de faire également subir à ses membres. défaut de travail. manqué de travail. et de mettre définitivement le droit du côté de celui-là même qui l'avait violé. de remplacer la faute du délinquant par la faute de la répression. S'il n'était pas exorbitant que la société traitât ainsi précisément ses membres les plus mal dotés dans la répartition de biens que fait le hasard.Puis il se demanda : S'il était le seul qui avait eu tort dans sa fatale histoire ? Si d'abord ce n'était pas une chose grave qu'il eût. un crime de la société sur l'individu. de faire du coupable la victime et du débiteur le créancier. Il la fit responsable du sort qu'il subissait. celui où est l'expiation. et se dit qu'il n'hésiterait peut-être pas à lui en demander compte un jour. Si la surcharge de la peine n'était point l'effacement du délit. il jugea la société et la condamna. un crime qui recommençait tous les jours. Il la condamna sans haine.

la société humaine ne lui avait fait que du mal. une injustice. et que dans cette guerre il était le vaincu. Jean Valjean n'était pas. pendant ces dix-neuf ans de torture et d'esclavage. c'était fortifier sa haine. mais qu'à coup sûr c'était une iniquité. Dans certains cas. Il n'avait d'autre arme que sa haine. depuis son enfance. Il fut du nombre des hommes de bonne volonté. on n'est indigné que lorsqu'on a raison au fond par quelque côté. après avoir jugé la société qui avait fait son malheur. De souffrance en souffrance il arriva peu à peu à cette conviction que la vie était une guerre . jamais il n'avait rencontré une parole amie et un regard bienveillant.qu'il avait causé et le dommage qu'on lui causait . à écrire. Il y condamna la socié– 137 – . Il la condamna aussi. depuis sa mère. Tout contact avec eux lui avait été un coup. Et puis. La colère peut être folle et absurde . cette âme monta et tomba en même temps. il jugea la providence qui avait fait la société. on l'a vu. Il sentit que fortifier son intelligence. d'une nature mauvaise. Jean Valjean se sentait indigné. Jamais. il conclut enfin que son châtiment n'était pas. Ainsi. on peut être irrité à tort . Il y entra de la lumière d'un côté et des ténèbres de l'autre. Il alla à l'école à quarante ans. l'instruction et la lumière peuvent servir de rallonge au mal. Il était encore bon lorsqu'il arriva au bagne. Jamais il n'avait vu d'elle que ce visage courroucé qu'elle appelle sa justice et qu'elle montre à ceux qu'elle frappe. à la vérité. Les hommes ne l'avaient touché que pour le meurtrir. depuis sa sœur. et apprit à lire. à compter. Cela est triste à dire. Il résolut de l'aiguiser au bagne et de l'emporter en s'en allant. Il y avait à Toulon une école pour la chiourme tenue par des frères ignorantins où l'on enseignait le plus nécessaire à ceux de ces malheureux qui avaient de la bonne volonté.

ce galérien morne. et que le mal ne peut jamais entièrement éteindre ? Questions graves et obscures. enflammer et faire rayonner splendidement. il eût plaint peutêtre ce malade du fait de la loi. La nature humaine se transforme-t-elle ainsi de fond en comble et tout à fait ? L'homme créé bon par Dieu peut-il être fait méchant par l'homme ? L'âme peut-elle être refaite tout d'une pièce par la destinée. et sans hésiter. le physiologiste observateur eût vu là une misère irrémédiable. et nous ne voulons pas le dissimuler. mais il n'eût pas même essayé de traitement . il y condamna la providence et sentit qu'il devenait impie. comme Dante de la porte de l'enfer. Certes. et. Ici il est difficile de ne pas méditer un instant. incorruptible dans ce monde. le bout de sa chaîne enfoncé dans sa poche pour l'empêcher de traîner. immortel dans l'autre. les bras croisés. et devenir mauvaise.té et sentit qu'il devenait méchant. damné de la civilisation qui regardait le ciel avec sévérité. paria des lois qui regardait l'homme avec colère. comme la colonne vertébrale sous une voûte trop basse ? N'y a-t-il pas dans toute âme humaine. n'y avait-il pas dans l'âme de Jean Valjean en particulier. un élément divin. aux heures de repos qui étaient pour Jean Valjean des heures de rêverie. allumer. attiser. une première étincelle. sérieux. assis. il eût détourné le regard des cavernes qu'il aurait entrevues dans cette âme . s'il eût vu à Toulon. sur la barre de quelque cabestan. la destinée étant mauvaise ? Le cœur peut-il devenir difforme et contracter des laideurs et des infirmités incurables sous la pression d'un malheur disproportionné. silencieux et pensif. à la dernière desquelles tout physiologiste eût probablement répondu non. il eût effacé de cette existence le mot que le doigt de Dieu écrit pourtant sur le front de tout homme : Espérance ! – 138 – . que le bien peut développer.

Il y avait trop d'ignorance dans Jean Valjean pour que. on eût pu dire qu'il haïssait devant lui. aux lueurs d'une lumière affreuse. en avant et en arrière. Quelquefois en une bête féroce. Le propre des peines de cette nature.Cet état de son âme que nous avons tenté d'analyser était-il aussi parfaitement clair pour Jean Valjean que nous avons essayé de le rendre pour ceux qui nous lisent ? Jean Valjean voyait-il distinctement. autant de fois que l'occasion s'en fût présentée. même après tant de malheur. suffiraient à prouver cet étrange travail fait par la loi sur l'âme humaine. par intervalles. les hideux précipices et les sombres perspectives de sa destinée. Les tentatives d'évasion de Jean Valjean. il haïssait dans les ténèbres . Par moments il ne savait pas même bien au juste ce qu'il éprouvait. Seulement. c'est de transformer peu à peu. il lui venait tout à coup. dans lesquelles domine ce qui est impitoyable. L'éclair passé. successives et obstinées. Jean Valjean était dans les ténèbres . C'est-à-dire ce qui est abrutissant. Il vivait habituellement dans cette ombre. ni aux expériences déjà faites. et avait-il vu distinctement. un pâle et rapide éclair qui illuminait toute son âme. degré à degré. il souffrait dans les ténèbres . tous les éléments dont se composait sa misère morale ? Cet homme rude et illettré s'était-il bien nettement rendu compte de la succession d'idées par laquelle il était. un homme en une bête fauve. si parfaitement inutiles et folles. sans songer un instant au résultat. à mesure qu'ils se formaient. Jean Valjean eût renouvelé ces tentatives. de luimême ou du dehors. une secousse de colère. par une sorte de transfiguration stupide. la nuit retombait. après leur formation. et faisait brusquement apparaître partout autour de lui. un surcroît de souffrance. tâtonnant comme un aveugle et comme un rêveur. il n'y restât pas beaucoup de vague. et où était-il ? il ne le savait plus. monté et descendu jusqu'aux lugubres aspects qui étaient depuis tant d'années déjà l'horizon intérieur de son esprit ? Avait-il bien conscience de tout ce qui s'était passé en lui et de tout ce qui s'y remuait ? C'est ce que nous n'oserions dire c'est même ce que nous ne croyons pas. Il s'échappait impétueusement comme le loup qui trouve la – 139 – .

rêveurs perpétuels d'évasions. Il fallait quelque émotion extrême pour lui arracher. avec ses coudes et ses talons emboîtés dans les aspérités de la pierre. d'où a pris nom. était un jeu pour Jean Valjean. les nouvelles sévérités qu'on lui infligeait ne servaient qu'à l'effarer davantage. À le voir. soit dit en passant. pour virer un cabestan. qui se trouvait là. et remplaçait dans l'occasion cet instrument qu'on appelle cric et qu'on appelait jadis orgueil.cage ouverte. Jean Valjean valait quatre hommes. finissent par faire de la force et de l'adresse combinées une véritable science. pour filer un câble. Jean Valjean. Gravir une verticale. Étant donné un angle de mur. il semblait occupé à regarder continuellement quelque chose de terrible. une ou deux fois l'an. La bête seule agissait. Quelquefois il montait ainsi jusqu'au toit du bagne. ces éternels envieux des mouches et des oiseaux. ce lugubre rire du forçat qui est comme un écho du rire du démon. – 140 – . L'instinct lui disait : sauve-toi ! Le raisonnement lui eût dit : reste ! Mais. Certains forçats. c'est qu'il était d'une force physique dont n'approchait pas un des habitants du bagne. il n'y avait plus que l'instinct. avec la tension de son dos et de ses jarrets. Une fois. comme on réparait le balcon de l'hôtel de ville de Toulon. devant une tentation si violente. Un détail que nous ne devons pas omettre. Il parlait peu. une des admirables cariatides de Puget qui soutiennent ce balcon se descella et faillit tomber. la rue Montorgueil près des halles de Paris. Il ne riait pas. soutint de l'épaule la cariatide et donna le temps aux ouvriers d'arriver. le raisonnement avait disparu . Il soulevait et soutenait parfois d'énormes poids sur son dos. et trouver des points d'appui là où l'on voit à peine une saillie. Ses camarades l'avaient surnommé Jean-le-Cric. À la fatigue. Sa souplesse dépassait encore sa vigueur. C'est la science des muscles. il se hissait comme magiquement à un troisième étage. Toute une statique mystérieuse est quotidiennement pratiquée par les prisonniers. Quand il était repris.

là-bas l'archevêque mitré. ici l'argousin et son bâton. dont la masse l'épouvantait. avec une terreur mêlée de rage. de préjugés. À travers les perceptions maladives d'une nature incomplète et d'une intelligence accablée. quelque groupe. s'étager et monter à perte de vue au-dessus de lui. de lois. hommes. malheureux hommes perdus au plus bas de ces limbes où l'on ne regarde plus. marchant sur lui et l'écrasant avec je ne sais quoi de paisible dans la cruauté et d'inexorable dans l'indifférence. Dans cette pénombre obscure et blafarde où il rampait. la rendaient plus funèbre et plus noire. Il lui semblait que ces splendeurs lointaines. faits. – 141 – . et qui n'était autre chose que cette prodigieuse pyramide que nous appelons la civilisation.Il était absorbé en effet. s'échafauder. selon le mouvement compliqué et mystérieux que Dieu imprime à la civilisation. quelque détail vivement éclairé. chaque fois qu'il tournait le cou et qu'il essayait d'élever son regard. tout en haut. il voyait. il sentait confusément qu'une chose monstrueuse était sur lui. choses. si formidable pour qui est dehors. dont les contours lui échappaient. allait et venait au-dessus de lui. loin de dissiper sa nuit. Il distinguait çà et là dans cet ensemble fourmillant et difforme. Dans cette situation. une sorte d'entassement effrayant de choses. Tout cela. préjugés. l'empereur couronné et éblouissant. tantôt près de lui. il penserait sans doute ce que pensait Jean Valjean. Âmes tombées au fond de l'infortune possible. les réprouvés de la loi sentent peser de tout son poids sur leur tête cette société humaine. Jean Valjean songeait. avec des escarpements horribles. lois. dans une sorte de soleil. si effroyable pour qui est dessous. d'hommes et de faits. ici le gendarme et son sabre. et quelle pouvait être la nature de sa rêverie ? Si le grain de mil sous la meule avait des pensées. tantôt loin et sur des plateaux inaccessibles.

la réaction. d'une mauvaise action grave. l'inoffensif émondeur de Faverolles. sérieuse. Pour résumer. le profond sentiment des iniquités subies. même contre les bons. tout à coup le fantôme lui donnait un coup de bâton. l'argousin lui semblait un fantôme . ce qui peut être résumé et traduit en résultats positifs dans tout ce que nous venons d'indiquer. puis la haine du – 142 – . débattue en conscience et méditée avec les idées fausses que peut donner un pareil malheur. avaient fini par lui créer une sorte d'état intérieur presque inexprimable. obstination. irréfléchie. deuxièmement. Par moments. La nature visible existait à peine pour lui. toute d'instinct. Il se disait : c'est un rêve. la haine de la société. volonté. raisonnement. Il serait presque vrai de dire qu'il n'y avait point pour Jean Valjean de soleil. Il regardait l'argousin debout à quelques pas de lui . tout ce qui l'entourait lui paraissait impossible. dans un temps donné. ni de ciel rayonnant. Le point de départ comme le point d'arrivée de toutes ses pensées était la haine de la loi humaine . nous nous bornerons à constater qu'en dix-neuf ans. si elle n'est arrêtée dans son développement par quelque incident providentiel. pleine d'étourdissement. au milieu de son travail du bagne. Il se mettait à penser. Je ne sais quel jour de soupirail éclairait habituellement son âme. réalités pleines de spectres. grâce à la manière dont le bagne l'avait façonné. Tout ce qui lui était arrivé lui paraissait absurde . ni de fraîches aubes d'avril. en terminant. Jean Valjean.Toutes ces choses. s'il y en a. devient. cette haine qui. le redoutable galérien de Toulon. les innocents et les justes. à la fois plus mûre et plus troublée qu'autrefois. était devenu capable. ni de beaux jours d'été. de deux espèces de mauvaises actions : premièrement. Ses préméditations passaient par les trois phases successives que les natures d'une certaine trempe peuvent seules parcourir. il s'arrêtait. Il avait pour mobiles l'indignation habituelle. se révoltait. fantasmagories pleines de réalités. d'une mauvaise action rapide. Sa raison. l'amertume de l'âme. sorte de représaille pour le mal souffert .

ce n'était pas sans raison que le passeport qualifiait Jean Valjean d'homme très dangereux. À sa sortie du bagne. lentement. puis la haine de la création. œil sec.genre humain. n'importe à qui. il y avait dix-neuf ans qu'il n'avait versé une larme. À cœur sec. D'année en année. à un être vivant quelconque. – 143 – . mais fatalement. cette âme s'était desséchée de plus en plus. Comme on voit. et se traduit par un vague et incessant et brutal désir de nuire.

cette pauvre force tout de suite épuisée. les flots se le jettent de l'un à l'autre. de confuses ouvertures le dévorent à demi . Il n'a plus sous les pieds que de la fuite et de l'écroulement. Il jette des cris désespérés dans les profondeurs. Il était là tout à l'heure. le navire. les roulis de l'abîme l'emportent. il boit l'amertume. c'est fini. il nage. le tirent à elles . il allait et venait sur le pont avec les autres. Il est dans l'eau monstrueuse. il tend les bras. il avait sa part de respiration et de soleil. les matelots et les passagers ne voient même plus l'homme submergé . il était un vivant. il fait effort. il sent qu'il devient abîme. il est tombé. sa misérable tête n'est qu'un point dans l'énormité des vagues. il était de l'équipage. puis reparaît. Les flots déchirés et déchiquetés par le vent l'environnent hideusement. tous les haillons de l'eau s'agitent autour de sa tête. il la regarde frénétiquement. il plonge et remonte à la surface. Lui. lui nouent les pieds. il essaie de se défendre. d'affreuses végétations inconnues le saisissent. elle blêmit. l'énormité joue avec son agonie. il entrevoit des précipices pleins de nuit . elle décroît. Quel spectre que cette voile qui s'en va ! Il la regarde. il appelle. il combat l'inépuisable. il fait partie de l'écume. Le vent souffle. il essaie de se soutenir. frissonnant sous l'ouragan. Maintenant. une populace de vagues crache sur lui. est tout à sa manœuvre. Il lutte pourtant. ce sombre navire-là a une route qu'il est forcé de continuer. chaque fois qu'il enfonce. Elle s'éloigne. l'océan lâche s'acharne à le noyer. que s'est-il donc passé ? Il a glissé. L'homme disparaît. on ne l'entend pas . Il passe. – 144 – . Il semble que toute cette eau soit de la haine.Chapitre VIII L'onde et l'ombre Un homme à la mer ! Qu'importe ! le navire ne s'arrête pas.

il sent au-dessous de lui les vagues monstres de l'invisible . il râle. Il assiste. ce navire. Il se sent enseveli à la fois par ces deux infinis. chante et plane. l'algue. l'autre est un linceul. de même qu'il y a des anges au-dessus des détresses humaines. cela est sourd. Rien au ciel. l'obscurité. Où est Dieu ? Il appelle. toutes les écumes l'accablent. Pas de point d'appui. le plissement indéfini des eaux farouches. il se roidit. La nuit descend. le tumulte orageux et inconscient. la vague. il est seul dans le formidable gouffre crépusculaire. Il entend des bruits étrangers à l'homme qui semblent venir d'au delà de la terre et d'on ne sait quel dehors effrayant. s'est effacé . Il est supplicié par cette folie. cette chose lointaine où il y avait des hommes.Où donc est le navire ? Là-bas. Il songe aux aventures ténébreuses du cadavre dans l'ombre – 145 – . il se tord. ses forces sont à bout . il enfonce. Sous lui la chute. En lui l'horreur et la fatigue. voilà des heures qu'il nage. l'écueil . l'océan et le ciel . mais que peuvent-ils pour lui ? Cela vole. Il n'y a plus d'hommes. l'un est une tombe. Quelqu'un ! quelqu'un ! Il appelle toujours. Autour de lui. à l'immense démence de la mer. Il supplie la tempête . il appelle. Il lève les yeux et ne voit que les lividités des nuages. la tempête imperturbable n'obéit qu'à l'infini. la solitude. À peine visible dans les pâles ténèbres de l'horizon. Il y a des oiseaux dans les nuées. et lui. Les rafales soufflent . la brume. Rien à l'horizon. agonisant. Il implore l'étendue.

c'est l'immense misère. qui est las prend le parti de mourir. Vents. étoiles inutiles ! Que faire ? Le désespéré s'abandonne. Qui la ressuscitera ? – 146 – . et le voilà qui roule à jamais dans les profondeurs lugubres de l'engloutissement. il se laisse faire. peut devenir un cadavre. tourbillons. il lâche prise. c'est l'inexorable nuit sociale où la pénalité jette ses damnés. nuées. Le froid sans fond le paralyse. à vau-l'eau dans ce gouffre. souffles. il se laisse aller. Ses mains se crispent et se ferment et prennent du néant.illimitée. Ô marche implacable des sociétés humaines ! Pertes d'hommes et d'âmes chemin faisant ! Océan où tombe tout ce que laisse tomber la loi ! Disparition sinistre du secours ! ô mort morale ! La mer. L'âme. La mer.

le remarqua. Il vit bien vite ce que c'était qu'une liberté à laquelle on donne un passeport jaune. Disons le mot. on lui avait répondu : trente sous. il avait questionné l'un des ouvriers sur ce qu'ils gagnaient à cette besogne par jour . il vit devant la porte d'une distillerie de fleurs d'oranger des hommes qui déchargeaient des ballots. Le soir venu. il se présenta devant le maître de la distillerie et le pria de le payer. et se croyait lésé. et lui remit vingt-cinq sous. Il réclama. Le maître ne proféra pas une parole. aurait dû s'élever à cent soixante et onze francs. Et autour de cela bien des amertumes. qui lui avait été comptée à sa sortie. Il avait cru à une vie nouvelle. Un peu auparavant. on les accepta. Cela fait. quand Jean Valjean entendit à son oreille ce mot étrange : tu es libre ! le moment fut invraisemblable et inouï. volé. et lui demanda ses papiers. On lui ré– 147 – . le maître paraissait content. Il avait calculé que sa masse. cette masse avait été réduite. Il se mit à l'ouvrage. un rayon de la vraie lumière des vivants pénétra subitement en lui. par diverses retenues locales. à la somme de cent neuf francs quinze sous. il faisait de son mieux . comme il était forcé de repartir le lendemain matin. à Grasse. Il fallut montrer le passeport jaune. Il était intelligent. Mais ce rayon ne tarda point à pâlir. pendant son séjour au bagne. pour dix-neuf ans. Le lendemain de sa libération. Pendant qu'il travaillait. La besogne pressait. un gendarme passa. Jean Valjean avait été ébloui de l'idée de la liberté. Il est juste d'ajouter qu'il avait oublié de faire entrer dans ses calculs le repos forcé des dimanches et fêtes qui. un rayon de vive lumière. Jean Valjean reprit son travail. Il offrit ses services. entraînait une diminution de vingt-quatre francs environ. Quoi qu'il en fût. robuste et adroit . Il n'y avait rien compris.Chapitre IX Nouveaux griefs Quand vint l'heure de la sortie du bagne.

57 58 La prison La conduite de l'entrepreneur de Grasse inverse la parabole des ouvriers de la dernière heure (Matthieu. l'avait volé en grand. c'était le tour de l'individu qui le volait en petit. Il insista. Maintenant. Le maître le regarda entre les deux yeux et lui dit : Gare le bloc57. La société. mais non de la condamnation. Là encore il se considéra comme volé58. l'état. – 148 – . en lui diminuant sa masse. Libération n'est pas délivrance. On sort du bagne. XX. On a vu de quelle façon il avait été accueilli à Digne. Voilà ce qui lui était arrivé à Grasse.pondit : cela est assez bon pour toi. 1-16).

mais il y en avait une qui se représentait continuellement et qui chassait toutes les autres. mais on ne se rendort pas. – À l'instant où il avait traversé la chambre d'à côté – 149 – . Il avait dormi plus de quatre heures. la sensation était trop nouvelle pour ne pas troubler son sommeil. puis il les referma pour se rendormir.Chapitre X L'homme réveillé Donc. Ses souvenirs anciens et ses souvenirs immédiats y flottaient pêle-mêle et s'y croisaient confusément. perdant leurs formes. se grossissant démesurément. Il ouvrit les yeux et regarda un moment dans l'obscurité autour de lui. puis disparaissant tout à coup comme dans une eau fangeuse et agitée. Il avait une sorte de va-et-vient obscur dans le cerveau. Il ne put se rendormir. Sa fatigue était passée. C'est ce qui arriva à Jean Valjean. Le sommeil vient plus aisément qu'il ne revient. – À quelques pas. Il y avait vingt ans bientôt qu'il n'avait couché dans un lit. Il était accoutumé à ne pas donner beaucoup d'heures au repos. Cette pensée. et il se mit à penser. – Ils étaient là. on s'endort. Quand beaucoup de sensations diverses ont agité la journée. Ce qui le réveilla. comme deux heures du matin sonnaient à l'horloge de la cathédrale. Beaucoup de pensées lui venaient. nous allons la dire tout de suite : – Il avait remarqué les six couverts d'argent et la grande cuiller que madame Magloire avait posés sur la table. Jean Valjean se réveilla. c'est que le lit était trop bon. quand des choses préoccupent l'esprit. Il était dans un de ces moments où les idées qu'on a dans l'esprit sont troubles. et quoiqu'il ne se fût pas déshabillé. Ces six couverts d'argent l'obsédaient.

et écouta . seul éveillé dans la maison endormie. et se trouva. assis sur son lit. étendit le bras et tâta son havresac qu'il avait jeté dans le coin de l'alcôve. se dressa brusquement sur son séant. – Le double de ce qu'il avait gagné en dix-neuf ans. hésita encore un moment. Son esprit oscilla toute une grande heure dans des fluctuations auxquelles se mêlait bien quelque lutte. à un forçat nommé Brevet qu'il avait connu au bagne. on en tirerait au moins deux cents francs. sans savoir pourquoi. la vieille servante les mettait dans un petit placard à la tête du lit. et puis il songeait aussi. presque sans savoir comment. – Avec la grande cuiller. Tout à coup il se baissa. entraient. ôta ses souliers et les posa doucement sur la natte près du lit.pour venir dans celle où il était. rentraient. Il resta un certain temps rêveur dans cette attitude qui eût eu quelque chose de sinistre pour quelqu'un qui l'eût aperçu ainsi dans cette ombre. Au milieu de cette méditation hideuse. – Et de vieille argenterie. sortaient. Il sembla que ce coup lui eût dit : allons ! Il se leva debout. faisaient sur lui une sorte de pesée . si l'horloge n'eût sonné un coup – le quart ou la demie. en entrant par la salle à manger. Le dessin en damier de cette bretelle lui revenait sans cesse à l'esprit. Il demeurait dans cette situation. et avec cette obstination machinale de la rêverie. tout se taisait dans la maison . puis il laissa pendre ses jambes et poser ses pieds à terre. Il rouvrit les yeux. puis il reprit sa posture de rêverie et redevint immobile. et y fût peut-être resté indéfiniment jusqu'au lever du jour. les idées que nous venons d'indiquer remuaient sans relâche son cerveau. et dont le pantalon n'était retenu que par une seule bretelle de coton tricoté. – À droite. – Ils étaient massifs. – Il est vrai qu'il eût gagné davantage si l'administration ne l'avait pas volé. Trois heures sonnèrent. alors il marcha droit et à petits pas vers la – 150 – . – Il avait bien remarqué ce placard.

Elle était sans barreaux. donnait sur le jardin et n'était fermée. C'était peut-être un levier ? C'était peut-être une massue ? – 151 – . Ce crépuscule. l'ouvrit. aiguisée comme un épieu à l'une de ses extrémités. il la referma tout de suite. se couvrit de sa casquette dont il baissa la visière sur ses yeux. c'était une pleine lune sur laquelle couraient de larges nuées chassées par le vent. ressemblait à l'espèce de lividité qui tombe d'un soupirail de cave devant lequel vont et viennent des passants. il distingua des têtes d'arbres également espacées. puis des éclaircies. mais. Cela faisait au dehors des alternatives d'ombre et de clarté. Il regarda le jardin de ce regard attentif qui étudie plus encore qu'il ne regarde. Cela ressemblait à une barre de fer courte. intermittent à cause des nuages. le fouilla. que d'une petite clavette. chercha son bâton en tâtonnant. au-delà. prit son havresac. marcha à son alcôve.fenêtre qu'il entrevoyait. Ce coup d'œil jeté. facile à escalader. ce qui indiquait que ce mur séparait le jardin d'une avenue ou d'une ruelle plantée. selon la mode du pays. puis revint au lit et saisit résolument l'objet qu'il y avait déposé. Jean Valjean l'examina. Au fond. et au dedans une sorte de crépuscule. en tira quelque chose qu'il posa sur le lit. chargea le sac sur ses épaules. suffisant pour qu'on pût se guider. et l'alla poser dans l'angle de la fenêtre. comme un air froid et vif entra brusquement dans la chambre. Il eût été difficile de distinguer dans les ténèbres pour quel emploi avait pu être façonné ce morceau de fer. mit ses souliers dans une des poches. Le jardin était enclos d'un mur blanc assez bas. il fit le mouvement d'un homme déterminé. des éclipses. Arrivé à la fenêtre. La nuit n'était pas très obscure . Il l'ouvrit. referma le tout.

Arrivé à cette porte. Il prit ce chandelier dans sa main droite. Les chandeliers des mineurs sont en fer massif. mais retrouvera sa vocation primitive dans Les mines et les mineurs (III. il la trouva entrebâillée. il se dirigea vers la porte de la chambre voisine. Ce chandelier sera au chapitre 12 métamorphosé en chandelier d'argent.Au jour on eût pu reconnaître que ce n'était autre chose qu'un chandelier de mineur59. celle de l'évêque. On employait alors quelquefois les forçats à extraire de la roche des hautes collines qui environnent Toulon. et il n'était pas rare qu'ils eussent à leur disposition des outils de mineur. terminés à leur extrémité inférieure par une pointe au moyen de laquelle on les enfonce dans le rocher. comme on sait. et retenant son haleine. assourdissant son pas. 1). 59 – 152 – . L'évêque ne l'avait point fermée. 7.

puis poussa la porte une seconde fois. Il fallait à toute force que l'ouverture fût encore élargie. avec cette douceur furtive et inquiète d'un chat qui veut entrer.Chapitre XI Ce qu'il fait Jean Valjean écouta. Mais il y avait près de la porte une petite table qui faisait avec elle un angle gênant et qui barrait l'entrée. Dans les grossissements fantastiques de la première minute. Cette fois il y eut un gond mal huilé qui jeta tout à coup dans cette obscurité un cri rauque et prolongé. Il attendit un moment. et poussa une troisième fois la porte. il se figura presque que ce gond venait de s'animer et de prendre tout à coup une vie terrible. Aucun bruit. L'ouverture était assez grande maintenant pour qu'il pût passer. Jean Valjean tressaillit. La porte céda à la pression et fit un mouvement imperceptible et silencieux qui élargit un peu l'ouverture. Le bruit de ce gond sonna dans son oreille avec quelque chose d'éclatant et de formidable comme le clairon du jugement dernier. Il prit son parti. légèrement. – 153 – . Elle continua de céder en silence. Jean Valjean reconnut la difficulté. Il la poussa du bout du doigt. plus énergiquement que les deux premières. et qu'il aboyait comme un chien pour avertir tout le monde et réveiller les gens endormis. Il poussa la porte. plus hardiment.

n'osant faire un mouvement. avant un quart d'heure. des volumes empilés sur un tabouret. et retomba de la pointe du pied sur le talon. éperdu. le vieillard allait se lever. Cette chambre était dans un calme parfait. Rien n'y avait bougé. Il entendait ses artères battre dans ses tempes comme deux marteaux de forge. Il ne recula pas pourtant. Quelques minutes s'écoulèrent. la ville serait en rumeur et la gendarmerie sur pied. on viendrait à l'aide . et il lui semblait que son souffle sortait de sa poitrine avec le bruit du vent qui sort d'une caverne. au jour. Jean Valjean avança avec précaution en évitant de se heurter aux meubles.Il s'arrêta. Il y était arrivé plus tôt qu'il n'aurait cru. Il s'arrêta tout à coup. Il ne songea plus qu'à finir vite. Il entendait au fond de la chambre la respiration égale et tranquille de l'évêque endormi. – 154 – . avait pris l'alarme et avait appelé . étaient des papiers épars sur une table. pétrifié comme la statue de sel. On y distinguait çà et là des formes confuses et vagues qui. Il était près du lit. Il prêta l'oreille. Rien ne remuait dans la maison. Il demeura où il était. mais il y avait encore en lui un affreux tumulte. un fauteuil chargé de vêtements. un prieDieu. Un moment il se crut perdu. poussée par lui. Le bruit du gond rouillé n'avait éveillé personne. Il lui paraissait impossible que l'horrible clameur de ce gond irrité n'eût pas ébranlé toute la maison comme une secousse de tremblement de terre . Il fit un pas et entra dans la chambre. frissonnant. la porte. Il se hasarda à regarder dans la chambre. des in-folio ouverts. Même quand il s'était cru perdu. les deux vieilles femmes allaient crier. il n'avait pas reculé. Ce premier danger était passé. La porte s'était ouverte toute grande. et qui à cette heure n'étaient plus que des coins ténébreux et des places blanchâtres.

cette nature assoupie. Un reflet de ce ciel était sur l'évêque. d'un vêtement de laine brune qui lui couvrait les bras jusqu'aux poignets. ce nuage se déchira. Depuis près d'une demi-heure un grand nuage couvrait le ciel. était dans l'ombre. l'évêque endormi apparut comme dans une gloire. pour ainsi dire. et un rayon de lune. comme s'il l'eût fait exprès. C'était plus qu'un sourire et presque un rayonnement. lui. Il y avait presque de la divinité dans cet homme ainsi auguste à son insu. il laissait pendre hors du lit sa main ornée de l'anneau pastoral et d'où étaient tombées tant de bonnes œuvres et de saintes actions. le moment. Ce ciel. comme si elle voulait nous faire réfléchir. l'heure. à cette clarté intérieure. ce jardin sans un frisson. Toute sa face s'illuminait d'une vague expression de satisfaction. traversant la longue fenêtre. cette tête de vieillard et ce sommeil d'enfant. L'âme des justes pendant le sommeil contemple un ciel mystérieux. c'était sa conscience. Il y avait sur son front l'inexprimable réverbération d'une lumière qu'on ne voyait pas. son chandelier de – 155 – . C'était en même temps une transparence lumineuse. car ce ciel était au dedans de lui. Au moment où le rayon de lune vint se superposer. Cette lune dans le ciel. Jean Valjean.La nature mêle quelquefois ses effets et ses spectacles à nos actions avec une espèce d'à-propos sombre et intelligent. cette figure où tout était espérance et où tout était confiance. cette maison si calme. Il était presque vêtu dans son lit. Cela pourtant resta doux et voilé d'un demi-jour ineffable. et enveloppaient d'une sorte d'auréole majestueuse et sereine ces cheveux blancs et ces yeux fermés. à cause des nuits froides des Basses-Alpes. vint éclairer subitement le visage pâle de l'évêque. Sa tête était renversée sur l'oreiller dans l'attitude abandonnée du repos . d'espérance et de béatitude. Au moment où Jean Valjean s'arrêta en face du lit. le silence. ajoutaient je ne sais quoi de solennel et d'indicible au vénérable repos de ce sage. Il dormait paisiblement.

Il semblait prêt à briser ce crâne ou à baiser cette main. Au bout de quelques instants. immobile. Cette confiance l'épouvantait. effaré de ce vieillard lumineux. avait quelque chose de sublime qu'il sentait vaguement. Ce qui était évident. Mais quelle était sa pensée ? Il eût été impossible de le deviner. sa casquette dans la main gauche. avec une bénédiction pour l'un et un pardon pour l'autre. mais impérieusement. et contemplant le sommeil d'un juste. Sur son visage même on n'eût rien pu distinguer avec certitude. c'est qu'il était ému et bouleversé. celui où l'on se perd et celui où l'on se sauve. Mais de quelle nature était cette émotion ? Son œil ne se détachait pas du vieillard.fer à la main. et avec un voisin tel que lui. son bras gauche se leva lentement vers son front. C'était une sorte d'étonnement hagard. ses cheveux hérissés sur sa tête farouche. et Jean Valjean rentra dans sa contemplation. Le monde moral n'a pas de plus grand spectacle que celui-là : une conscience troublée et inquiète. et il ôta sa casquette. c'était une étrange indécision. Jamais il n'avait rien vu de pareil. Ce sommeil. L'évêque continuait de dormir dans une paix profonde sous ce regard effrayant. il faut rêver ce qu'il y a de plus violent en présence de ce qu'il y a de plus doux. dans cet isolement. puis son bras retomba avec la même lenteur. Un reflet de lune faisait confusément visible au-dessus de la cheminée le crucifix qui semblait leur ouvrir les bras à tous les deux. pas même lui. Nul n'eût pu dire ce qui se passait en lui. On eût dit qu'il hésitait entre les deux abîmes. parvenue au bord d'une mauvaise action. debout. Pour essayer de s'en rendre compte. Il regardait cela. Voilà tout. sa massue dans la main droite. La seule chose qui se dégageât clairement de son attitude et de sa physionomie. – 156 – .

franchit le jardin. il le prit. le long du lit.Tout à coup Jean Valjean remit sa casquette sur son front. il l'ouvrit . ouvrit la fenêtre. – 157 – . gagna la porte. il leva le chandelier de fer comme pour forcer la serrure . enjamba l'appui du rez-de-chaussée. traversa la chambre à grands pas sans précaution et sans s'occuper du bruit. jeta le panier. sans regarder l'évêque. rentra dans l'oratoire. la première chose qui lui apparut fut le panier d'argenterie . puis marcha rapidement. la clef y était . et s'enfuit. saisit un bâton. mit l'argenterie dans son sac. sauta par-dessus le mur comme un tigre. droit au placard qu'il entrevoyait près du chevet .

dit l'évêque. Il le présenta à madame Magloire. – Jésus-Dieu soit béni ! reprit-elle. L'évêque venait de se baisser et considérait en soupirant un plant de cochléaria des Guillons que le panier avait brisé en tombant à travers la plate-bande. – 158 – . Rien dedans ! et l'argenterie ? – Ah ! repartit l'évêque. Madame Magloire accourut vers lui toute bouleversée. monseigneur Bienvenu se promenait dans son jardin. – Eh bien ? dit-elle. C'est donc l'argenterie qui vous occupe ? Je ne sais où elle est. entra dans l'alcôve et revint vers l'évêque. Je ne savais ce qu'il était devenu. – Monseigneur.Chapitre XII L'évêque travaille Le lendemain. L'évêque venait de ramasser le panier dans une plate-bande. avec toute sa vivacité de vieille alerte. – Le voilà. – Grand bon Dieu ! elle est volée ! C'est l'homme d'hier soir qui l'a volée ! En un clin d'œil. votre grandeur saitelle où est le panier d'argenterie ? – Oui. cria-t-elle. Il se redressa au cri de madame Magloire. au soleil levant. madame Magloire courut à l'oratoire. monseigneur.

– Tenez ! c'est par là qu'il s'en est allé. – Hélas Jésus ! repartit madame Magloire. Le chevron du mur avait été arraché. Il a sauté dans la ruelle Cochefilet ! Ah ! l'abomination ! Il nous a volé notre argenterie ! L'évêque resta un moment silencieux. Qu'était-ce que cet homme ? Un pauvre évidemment. – 159 – . Ce n'est pas pour moi ni pour mademoiselle. je détenais à tort et depuis longtemps cette argenterie. Dans quoi monseigneur va-t-il manger maintenant ? L'évêque la regarda d'un air étonné.– Monseigneur. des couverts de fer. puis leva son œil sérieux. Mais c'est pour monseigneur. puis l'évêque continua : – Madame Magloire. ses yeux tombaient sur un angle du jardin où l'on voyait des traces d'escalade. l'homme est parti ! l'argenterie est volée ! Tout en poussant cette exclamation. et dit à madame Magloire avec douceur : – Et d'abord. Il y eut encore un silence. Elle était aux pauvres. Cela nous est bien égal. – Alors. – L'étain a une odeur. cette argenterie était-elle à nous ? Madame Magloire resta interdite. – Ah çà mais ! est-ce qu'il n'y a pas des couverts d'étain ? Madame Magloire haussa les épaules.

on frappa à la porte. – Monseigneur… dit-il. dit l'évêque. était près de la porte. – Aussi a-t-on idée ! disait madame Magloire toute seule en allant et venant. pour tremper un morceau de pain dans une tasse de lait. Tout en déjeunant. Un brigadier de gendarmerie. des couverts de bois. – Entrez. À ce mot Jean Valjean. recevoir un homme comme cela ! et le loger à côté de soi ! et quel bonheur encore qu'il n'ait fait que voler ! Ah mon Dieu ! cela fait frémir quand on songe ! Comme le frère et la sœur allaient se lever de table. – 160 – . Trois hommes en tenaient un quatrième au collet. qui semblait conduire le groupe. Quelques instants après. l'autre était Jean Valjean. monseigneur Bienvenu faisait gaîment remarquer à sa sœur qui ne disait rien et à madame Magloire qui grommelait sourdement qu'il n'est nullement besoin d'une cuiller ni d'une fourchette. Un groupe étrange et violent apparut sur le seuil. La porte s'ouvrit. qui était morne et semblait abattu. même en bois.Madame Magloire fit une grimace significative. releva la tête d'un air stupéfait. Les trois hommes étaient des gendarmes . – Eh bien. il déjeunait à cette même table où Jean Valjean s'était assis la veille. dit l'évêque. Il entra et s'avança vers l'évêque en faisant le salut militaire. – Le fer a un goût.

– Est-ce que c'est vrai qu'on me laisse ? dit-il d'une voix presque inarticulée et comme s'il parlait dans le sommeil. C'est monseigneur l'évêque. Il allait comme quelqu'un qui s'en va.– Monseigneur ! murmura-t-il. Nous l'avons arrêté pour voir. ce que cet homme disait était donc vrai ? Nous l'avons rencontré. – Monseigneur. interrompit l'évêque en souriant. Ce n'est donc pas le curé ?… – Silence ! dit un gendarme. Et bien mais ! je vous avais donné les chandeliers aussi. – Comme cela. qu'elle lui avait été donnée par un vieux bonhomme de prêtre chez lequel il avait passé la nuit ? Je vois la chose. Pourquoi ne les avez-vous pas emportés avec vos couverts ? Jean Valjean ouvrit les yeux et regarda le vénérable évêque avec une expression qu'aucune langue humaine ne pourrait rendre. reprit le brigadier. qui sont en argent comme le reste et dont vous pourrez bien avoir deux cents francs. Cependant monseigneur Bienvenu s'était approché aussi vivement que son grand âge le lui permettait. répondit l'évêque. Je suis aise de vous voir. – Ah ! vous voilà ! s'écria-t-il en regardant Jean Valjean. Et vous l'avez ramené ici ? C'est une méprise. – 161 – . Il avait cette argenterie… – Et il vous a dit. Les gendarmes lâchèrent Jean Valjean qui recula. nous pouvons le laisser aller ? – Sans doute. dit le brigadier de gendarmerie.

il est inutile de passer par le jardin. reprit l'évêque. Puis se tournant vers la gendarmerie : – Messieurs. dit l'évêque. n'oubliez jamais que vous m'avez promis d'employer cet argent à devenir honnête homme. L'évêque s'approcha de lui. quand vous reviendrez. prit les deux flambeaux d'argent et les apporta à Jean Valjean. Jean Valjean tremblait de tous ses membres. – À propos. – Maintenant. tu n'entends donc pas ? dit un gendarme. allez en paix. Vous pourrez toujours entrer et sortir par la porte de la rue. vous pouvez vous retirer. Il reprit avec une sorte de solennité : – 162 – . Les deux femmes le regardaient faire sans un mot. resta interdit. Jean Valjean. sans un regard qui pût déranger l'évêque.– Oui. qui n'avait aucun souvenir d'avoir rien promis. L'évêque avait appuyé sur ces paroles en les prononçant. – Mon ami. Jean Valjean était comme un homme qui va s'évanouir. avant de vous en aller. Les gendarmes s'éloignèrent. on te laisse. sans un geste. Prenez-les. Il alla à la cheminée. mon ami. voici vos chandeliers. Il prit les deux chandeliers machinalement et d'un air égaré. Elle n'est fermée qu'au loquet jour et nuit. et lui dit à voix basse : – N'oubliez pas.

je la retire aux pensées noires et à l'esprit de perdition. vous n'appartenez plus au mal. mais au bien. et je la donne à Dieu. C'est votre âme que je vous achète . – 163 – . mon frère.– Jean Valjean.

Des pensées inexprimables s'amoncelèrent ainsi en lui toute la journée.Chapitre XIII Petit-Gervais Jean Valjean sortit de la ville comme s'il s'échappait. Il n'y avait à l'horizon que les Alpes. et que les choses ne se fussent point passées ainsi . Il se demandait qu'est-ce qui remplacerait cela. Un sentier qui coupait la plaine passait à quelques pas du buisson. Il voyait avec inquiétude s'ébranler au dedans de lui l'espèce de calme affreux que l'injustice de son malheur lui avait donné. Ces souvenirs lui étaient presque insupportables. Parfois il eût vraiment mieux aimé être en prison avec les gendarmes. il entendit un bruit joyeux. tant il y avait longtemps qu'ils ne lui étaient apparus. Cet état le fatiguait. cela l'eût moins agité. n'ayant pas mangé et n'ayant pas faim. – 164 – . Comme le soleil déclinait au couchant. Il erra ainsi toute la matinée. Au milieu de cette méditation qui n'eût pas peu contribué à rendre ses haillons effrayants pour quelqu'un qui l'eût rencontré. lui rappelait des souvenirs d'enfance. Il se mit à marcher en toute hâte dans les champs. Pas même le clocher d'un village lointain. Bien que la saison fut assez avancée. il y avait encore çà et là dans les haies quelques fleurs tardives dont l'odeur. qu'il traversait en marchant. Il se sentait une sorte de colère . Jean Valjean pouvait être à trois lieues de Digne. prenant les chemins et les sentiers qui se présentaient sans s'apercevoir qu'il revenait à chaque instant sur ses pas. Jean Valjean était assis derrière un buisson dans une grande plaine rousse absolument déserte. Il était en proie à une foule de sensations nouvelles. Il n'eût pu dire s'il était touché ou humilié. allongeant sur le sol l'ombre du moindre caillou. il ne savait contre qui. Il lui venait par moments un attendrissement étrange qu'il combattait et auquel il opposait l'endurcissement de ses vingt dernières années.

et l'avait vu. Parmi cette monnaie il y avait une pièce de quarante sous. dit le petit savoyard. – 165 – .Il tourna la tête. Tout en chantant l'enfant interrompait de temps en temps sa marche et jouait aux osselets avec quelques pièces de monnaie qu'il avait dans sa main. sa vielle au flanc et sa boîte à marmotte sur le dos . L'enfant s'arrêta à côté du buisson sans voir Jean Valjean et fit sauter sa poignée de sous que jusque-là il avait reçue avec assez d'adresse tout entière sur le dos de sa main. un de ces doux et gais enfants qui vont de pays en pays. Aussi loin que le regard pouvait s'étendre. et vit venir par le sentier un petit savoyard d'une dizaine d'années qui chantait. – ma pièce ? – Comment t'appelles-tu ? dit Jean Valjean. On n'entendait que les petits cris faibles d'une nuée d'oiseaux de passage qui traversaient le ciel à une hauteur immense. C'était un lieu absolument solitaire. Il ne s'étonna point et marcha droit à l'homme. avec cette confiance de l'enfance qui se compose d'ignorance et d'innocence. Cependant l'enfant avait suivi sa pièce du regard. il n'y avait personne dans la plaine ni dans le sentier. Cette fois la pièce de quarante sous lui échappa. Jean Valjean posa le pied dessus. toute sa fortune probablement. laissant voir leurs genoux par les trous de leur pantalon. – Monsieur. et vint rouler vers la broussaille jusqu'à Jean Valjean. L'enfant tournait le dos au soleil qui lui mettait des fils d'or dans les cheveux et qui empourprait d'une lueur sanglante la face sauvage de Jean Valjean.

Ses yeux étaient troubles. La tête de Jean Valjean se releva. s'il vous plaît ! Puis irrité. Et en même temps il faisait effort pour déranger le gros soulier ferré posé sur son trésor. Petit-Gervais ! moi ! moi ! Rendez-moi mes quarante sous. monsieur. répondit l'enfant. – Je veux ma pièce ! ma pièce de quarante sous ! L'enfant pleurait. quoique tout petit. – Va-t'en. – Ma pièce ! cria l'enfant. dit Jean Valjean. Jean Valjean baissa la tête et ne répondit pas. monsieur ! L'œil de Jean Valjean resta fixé à terre. – Monsieur. reprit l'enfant. s'il vous plaît ! Ôtez votre pied.– Petit-Gervais. L'enfant le prit au collet de sa blouse et le secoua. Il était toujours assis. monsieur. puis il étendit la main vers son bâton et cria d'une voix terrible : – Qui est là ? – Moi. Il considéra l'enfant avec une sorte d'étonnement. ma pièce blanche ! mon argent ! Il semblait que Jean Valjean n'entendit point. L'enfant recommença : – Ma pièce. monsieur. rendez-moi ma pièce. et devenant presque menaçant : – 166 – .

Cependant à une certaine distance l'essoufflement le força de s'arrêter. l'entendit qui sanglotait. fit un pas. Son souffle soulevait sa poitrine à des intervalles longs et inégaux. arrêté à dix ou douze pas devant lui. Il n'avait pas mangé de la journée . Il était resté debout. Son regard. Il raffermit sa casquette sur son front. 60 – 167 – . en rappelant La Conscience (La Légende des siècles. se mit à s'enfuir en courant de toutes ses forces sans oser tourner le cou ni jeter un cri. il ajouta : – Veux-tu bien te sauver ! L'enfant effaré le regarda. Au bout de quelques instants l'enfant avait disparu. et se baissa pour reprendre à terre son bâton. semblait étudier avec une attention profonde la forme d'un vieux tesson de faïence bleue60 tombé dans l'herbe. chercha machinalement à croiser et à boutonner sa blouse. avant que la pièce de quarante sous ne devienne explicitement « un œil ouvert fixé sur lui » et ne rende la vue à Jean Valjean aveugle. il est probable qu'il avait la fièvre. En ce moment il aperçut la Ce tesson bleu. et Jean Valjean. voyons. I. 2) évoque un œil ouvert.– Ah. et se dressant brusquement tout debout. Le soleil s'était couché. Première série. puis commença à trembler de la tête aux pieds. il venait de sentir le froid du soir. Tout à coup il tressaillit . le pied toujours sur la pièce d'argent. après quelques secondes de stupeur. et. à travers sa rêverie. çà. – Ah ! c'est encore toi ! dit Jean Valjean. ôterez-vous votre pied ? Ôtez donc votre pied. L'ombre se faisait autour de Jean Valjean. et n'avait pas changé d'attitude depuis que l'enfant s'était enfui.

il s'élança convulsivement vers la pièce d'argent. il s'arrêta. La nuit tombait. du côté où l'enfant avait disparu. la plaine était froide et vague. Il ne vit rien. sans pouvoir détacher son regard de ce point que son pied avait foulé l'instant d'auparavant. Il n'y avait rien autour de lui qu'une ombre où se perdait son regard et un silence où sa voix se perdait. debout et frissonnant comme une bête fauve effarée qui cherche un asile. Il dit : « Ah ! » et se mit à marcher rapidement dans une certaine direction. Une bise glaciale soufflait. Au bout de quelques minutes. de grandes brumes violettes montaient dans la clarté crépusculaire. puis s'arrêta. comme si cette chose qui luisait là dans l'obscurité eût été un œil ouvert fixé sur lui. Alors il cria de toute sa force : « Petit-Gervais ! PetitGervais ! » Il se tut. regarda. La campagne était déserte et morne. se redressant. la saisit. Il était environné de l'étendue. se mit à regarder au loin dans la plaine. jetant à la fois ses yeux vers tous les points de l'horizon. Après une centaine de pas. et donnait aux choses autour de lui une sorte de vie lugubre.pièce de quarante sous que son pied avait à demi enfoncée dans la terre et qui brillait parmi les cailloux. et attendit. et. Rien ne répondit. Ce fut comme une commotion galvanique. Qu'est-ce que c'est que ça ? dit-il entre ses dents. Des arbrisseaux secouaient leurs petits – 168 – . et ne vit rien. Il recula de trois pas.

Cela passe dans le pays. c'est un petit enfant étranger. – Petit-Gervais ? il n'est point des villages d'ici ? pouvez-vous me dire ? – Si c'est comme vous dites. Il rencontra un prêtre qui était à cheval. Il tira deux pièces de cinq francs de sa sacoche et les remit au prêtre. dit le prêtre. Un de ces savoyards. – Monsieur le curé. si l'enfant l'eût entendu.bras maigres avec une furie incroyable. Mais l'enfant était sans doute déjà bien loin. avez-vous vu passer un enfant ? – Non. – Monsieur le curé. – Un nommé Petit-Gervais ? – Je n'ai vu personne. voici pour vos pauvres. vous savez ? – Je ne l'ai point vu. c'est un petit d'environ dix ans qui a une marmotte. On eût dit qu'ils menaçaient et poursuivaient quelqu'un. – 169 – . avec une voix qui était ce qu'on pouvait entendre de plus formidable et de plus désolé : « Petit-Gervais ! Petit-Gervais ! » Certes. et de temps en temps il s'arrêtait. et une vielle. Il alla à lui et lui dit : – Monsieur le curé. puis il se mit à courir. mon ami. et criait dans cette solitude. On ne les connaît pas. il eût eu peur et se fût bien gardé de se montrer. Il recommença à marcher. Il allait. je crois.

les poings dans ses cheveux et le visage dans ses genoux. Quand Jean Valjean était sorti de chez l'évêque. sans même éveiller un écho. C'était la première fois qu'il pleurait depuis dix-neuf ans. – 170 – . appelant. Il ne pouvait se rendre compte de ce qui se passait en lui. criant. Il promena sa vue au loin et appela une dernière fois : « Petit-Gervais ! Petit-Gervais ! Petit-Gervais ! » Son cri s'éteignit dans la brume. La lune s'était levée. ses jarrets fléchirent brusquement sous lui comme si une puissance invisible l'accablait tout à coup du poids de sa mauvaise conscience . dit-il. il tomba épuisé sur une grosse pierre. Enfin. Il fit de la sorte un assez long chemin. Deux ou trois fois il courut dans la plaine vers quelque chose qui lui faisait l'effet d'un être couché ou accroupi . – Pour vos pauvres. et il cria : « Je suis un misérable ! » Alors son cœur creva et il se mit à pleurer. ce n'étaient que des broussailles ou des roches à fleur de terre. Puis il ajouta avec égarement : – Monsieur l'abbé. faites-moi arrêter. Ce fut là son dernier effort . Le prêtre piqua des deux et s'enfuit très effrayé.Jean Valjean prit violemment deux autres écus de cinq francs qu'il donna au prêtre. Je suis un voleur. à un endroit où trois sentiers se croisaient. il s'arrêta. Il se raidissait contre l'action angélique et contre les douces paroles du vieillard. mais il ne rencontra plus personne. Jean Valjean se remit à courir dans la direction qu'il avait d'abord prise. regardant. il était hors de tout ce qui avait été sa pensée jusque-là. on l'a vu. Il murmura encore : « Petit-Gervais ! » mais d'une voix faible et presque inarticulée.

et qui lui plaisait . la vie possible qui s'offrait désormais à lui toute pure et toute rayonnante le remplissait de frémisse– 171 – . La vie future. et que la lutte. il allait comme un homme ivre. cependant il est douteux que Jean Valjean fût en état de démêler tout ce que nous indiquons ici. fait l'éducation de l'intelligence . l'évêque lui avait fait mal à l'âme comme une clarté trop vive lui eût fait mal aux yeux en sortant des ténèbres. que s'il voulait rester méchant il fallait qu'il devînt monstre ? Ici encore il faut se faire ces questions que nous nous sommes déjà faites ailleurs. Pendant qu'il marchait ainsi. Je vous achète votre âme. il les entrevoyait plutôt qu'il ne les voyait. Au sortir de cette chose difforme et noire qu'on appelle le bagne. En présence de toutes ces lueurs. qu'il fallait pour ainsi dire que maintenant il montât plus haut que l'évêque ou retombât plus bas que le galérien.« Vous m'avez promis de devenir honnête homme. » Cela lui revenait sans cesse. le malheur. nous l'avons dit. que si désormais il n'était pas le meilleur des hommes il en serait le pire. Il sentait indistinctement que le pardon de ce prêtre était le plus grand assaut et la plus formidable attaque dont il eût encore été ébranlé . une lutte colossale et décisive. Je la retire à l'esprit de perversité et je la donne au bon Dieu. Il opposait à cette indulgence céleste l'orgueil. que s'il voulait devenir bon il fallait qu'il devînt ange . qui est en nous comme la forteresse du mal. que cette fois il fallait vaincre ou être vaincu. avait-il une perception distincte de ce qui pourrait résulter pour lui de son aventure à Digne ? Entendait-il tous ces bourdonnements mystérieux qui avertissent ou importunent l'esprit à de certains moments de la vie ? Une voix lui disait-elle à l'oreille qu'il venait de traverser l'heure solennelle de sa destinée. et elles ne réussissaient qu'à le jeter dans un trouble insupportable et presque douloureux. que son endurcissement serait définitif s'il résistait à cette clémence . les yeux hagards. s'il cédait. recueillait-il confusément quelque ombre de tout ceci dans sa pensée ? Certes. il faudrait renoncer à cette haine dont les actions des autres hommes avaient rempli son âme pendant tant d'années. que. Si ces idées lui arrivaient. qu'il n'y avait plus de milieu pour lui. était engagée entre sa méchanceté à lui et la bonté de cet homme.

un reste d'impulsion. ce n'était pas lui qui avait volé.ments et d'anxiété. c'est qu'il n'était plus en son pouvoir de faire que l'évêque ne lui eût pas parlé et ne l'eût pas touché. cette dernière mauvaise action eut sur lui un effet décisif . Il ne savait vraiment plus où il en était. Comme une chouette qui verrait brusquement se lever le soleil. était-ce un dernier effet et comme un suprême effort des mauvaises pensées qu'il avait apportées du bagne. pendant que l'intelligence se débattait au milieu de tant d'obsessions inouïes et nouvelles. Quand l'intelligence se réveilla et vit cette action de la brute. avait stupidement posé le pied sur cet argent. un résultat de ce qu'on appelle en statique la force acquise ? C'était cela. Pourquoi ? Il n'eût assurément pu l'expliquer . c'est qu'il n'était déjà plus le même homme. mit d'un côté les épaisseurs obs- Singulier jeu avec le mythe de la caverne – que suffit à désigner la chouette emblématique. phénomène étrange et qui n'était possible que dans la situation où il était. c'est que tout était changé en lui. par habitude et par instinct. Quoi qu'il en soit. c'était la bête qui. C'est que. Ce qui était certain. il avait rencontré Petit-Gervais et lui avait volé ses quarante sous. Dans cette situation d'esprit. 61 – 172 – . ce n'était pas l'homme. Jean Valjean ne retrouve la vue qu'au terme des commotions alternées de la nuit noire et de l'éblouissement. Disons-le simplement. en volant cet argent à cet enfant. le forçat avait été ébloui et comme aveuglé par la vertu61. elle traversa brusquement ce chaos qu'il avait dans l'intelligence et le dissipa. et c'était aussi peut-être moins encore que cela. il avait fait une chose dont il n'était déjà plus capable. Jean Valjean recula avec angoisse et poussa un cri d'épouvante. ce dont il ne se doutait pas. Car Hugo conclut tout au contraire de Platon : au lieu de l'éclaircissement progressif des prisonniers philosophiques.

il reconnut qu'elle avait la forme humaine. cette face sinistre devant lui. la blouse sur les reins. Tout d'abord. éperdu. Ceci fut donc comme une vision. Au moment où il s'écria : » je suis un misérable ! » il venait de s'apercevoir tel qu'il était. comme quelqu'un qui cherche à se sauver. quand il reconnut que cela était inutile et impossible. et agit sur son âme. en chair et en os. le bâton à la main. à travers cette hallucination. comme de certains réactifs chimiques agissent sur un mélange trouble en précipitant un élément et en clarifiant l'autre. son sac rempli d'objets volés sur le dos. nous l'avons remarqué.cures et de l'autre la lumière. le hideux galérien Jean Valjean. et il était déjà à ce point séparé de lui-même. et que ce flambeau était l'évêque. L'excès du malheur. Il vit véritablement ce Jean Valjean. En regardant avec plus d'attention cette lumière qui apparaissait à sa conscience. et l'on voit comme en dehors de soi les figures qu'on a dans l'esprit. et il en eut horreur. avec son visage résolu et morne. face à face. et en même temps. Sa conscience considéra tour à tour ces deux hommes ainsi placés devant elle. avec sa pensée pleine de projets abominables. avant même de s'examiner et de réfléchir. Il fut presque au moment de se demander qui était cet homme. il voyait dans une profondeur mystérieuse une sorte de lumière qu'il prit d'abord pour un flambeau. l'avait fait en quelque sorte visionnaire. pour ainsi dire. Il se contempla donc. puis. qu'il lui semblait qu'il n'était plus qu'un fantôme. il tâcha de retrouver l'enfant pour lui rendre son argent. l'évêque et Jean Valjean. et qu'il avait là devant lui. dans l'état où elle se trouvait. On ne voit plus les objets qu'on a autour de soi. il s'arrêta désespéré. Son cerveau était dans un de ces moments violents et pourtant affreusement calmes où la rêverie est si profonde qu'elle absorbe la réalité. Il n'avait pas fallu – 173 – .

son abrutissement extérieur. À un certain moment il ne fut plus qu'une ombre. et elle lui parut affreuse.moins que le premier pour détremper le second. et elle lui parut horrible . à mesure que sa rêverie se prolongeait. devant la porte de monseigneur Bienvenu. avec plus d'effroi qu'un enfant. Par un de ces effets singuliers qui sont propres à ces sortes d'extases. Il remplissait toute l'âme de ce misérable d'un rayonnement magnifique. Jean Valjean s'amoindrissait et s'effaçait. crime d'autant plus lâche et d'autant plus monstrueux qu'il venait après le pardon de l'évêque. Il regarda sa vie. sa longue expiation. L'évêque seul était resté. son âme. Sa vie passée. Jean Valjean pleura longtemps. sa première faute. tout cela lui revint et lui apparut. Cependant un jour doux était sur cette vie et sur cette âme. mais dans une clarté qu'il n'avait jamais vue jusque-là. dans cette même nuit. ce qui lui était arrivé chez l'évêque. la dernière chose qu'il avait faite. Combien d'heures pleura-t-il ainsi ? que fit-il après avoir pleuré ? où alla-t-il ? on ne l'a jamais su. vit en traversant la rue de l'évêché un homme dans l'attitude de la prière. à genoux sur le pavé. Il paraît seulement avéré que. Tout à coup il disparut. le jour se faisait de plus en plus dans son cerveau. Il pleura à chaudes larmes. Il lui semblait qu'il voyait Satan à la lumière du paradis. le voiturier qui faisait à cette époque le service de Grenoble et qui arrivait à Digne vers trois heures du matin. un jour extraordinaire. son endurcissement intérieur. Pendant qu'il pleurait. il pleura à sanglots. dans l'ombre. un jour ravissant et terrible à la fois. ce vol de quarante sous à un enfant. clairement. l'évêque grandissait et resplendissait à ses yeux. sa mise en liberté réjouie par tant de plans de vengeance. – 174 – . avec plus de faiblesse qu'une femme.

l'époque reçoit ici l'aspect qui convient à l'épisode qui va suivre : celui d'une farce. espérant la poudre et le retour de l'oiseau royal. Victor Hugo entendait la messe à Saint-Germain-des-Prés. 1895). 3 et 4) et l'évocation des années 1830-1832 (IV. Toutes les boutiques des perruquiers. mais ici son progrès ne parvient pas à émerger de l'« éternelle présence du passé ». 1 et 10) et avec celle des journées de juin 1848 (V. importe moins que leur sens. avec son cordon rouge et son long nez. En 1817. étaient badigeonnées d'azur et fleurdelysées. C'est l'année où M. 1. avec les autres élèves de la pension Cordier. qualifiait la vingt-deuxième de son règne. le 12 mars 1814. toujours la poussière des faits dément apparemment le sens de l'histoire. et cette majesté de profil particulière à un homme qui a fait une action d'éclat. Pour Hugo. 1). avec un certain aplomb royal qui ne manquait pas de fierté. que Hugo pouvait connaître par le Lesur et à laquelle E. Biré consacra tout un livre vétilleux (L'Année 1817. De là sa pairie. donné la ville un peu trop tôt à M. la mode engloutissait les petits garçons de quatre à six ans sous de vastes casquettes en cuir maroquiné à oreillons assez ressemblantes à des mitres d'esquimaux. L'action d'éclat commise par M. 1). Il s'établit aussi dans sa valeur autobiographique puisque c'est en 1817 que débuta la carrière de Hugo. C'était le temps candide où le comte Lynch63 siégeait tous les dimanches comme marguillier au banc d'œuvre de SaintGermain-des-Prés en habit de pair de France. Lynch était ceci : avoir. avec la jeunesse de Marius (III. 63 La précision de ce profil est peut-être l'effet d'un souvenir personnel . Champion. étant maire de Bordeaux.Livre troisième – En l'année 1817 Chapitre I L'année 181762 1817 est l'année que Louis XVIII. 62 – 175 – . Vis-à-vis de l'histoire comme de l'œuvre du poète. Il s'établit dans le rapport de ce livre avec Waterloo (II. le duc d'Angoulême. L'armée L'exactitude locale des faits. Bruguière de Sorsum était célèbre.

elles aussi. à Pleignier. Madame Saqui succédait à Forioso. En 1817. les régiments s'appelaient légions . peints en bleu avec des traces d'aigles et d'abeilles dédorées. Le Champ de Mai avait eu cela de remarquable qu'il avait été tenu au mois de juin et au Champ de Mars. on apercevait de gros cylindres de bois. Deux ou trois de ces colonnes avaient disparu dans les feux de ces bivouacs et avaient chauffé les larges mains des kaiserlicks. Elles étaient noircies çà et là de la brûlure du bivouac des Autrichiens baraqués près du Gros-Caillou. avaient soutenu l'estrade de l'empereur au Champ-de-Mai64. à Carbonneau et à Tolleron. Le colonel Touquet ne publia en effet les œuvres choisies de Voltaire qu'en 1820. comme l'Angleterre lui refusait du drap vert. Il y avait encore des Prussiens en France. Delalot était un personnage. il faisait retourner ses vieux habits. et l'abbé Louis. ministre désigné des finances. dans les contre-allées de ce même Champ de Mars. le 14 juillet 1790. pour recenser et proclamer les votes ratifiant l'Acte additionnel aux Constitutions de l'Empire. tous deux avaient célébré. deux choses étaient populaires : le VoltaireTouquet65 et la tabatière à la Charte. La légitimité venait de s'affirmer en coupant le poing.française était vêtue de blanc. Odry n'existait pas encore. puis la tête. 65 Léger anachronisme ici. et. En cette année 1817. Louis l'avait servie comme diacre. L'émotion parisienne la plus récente était le crime de Dautun qui avait jeté la tête de son frère dans le bassin du Marché-aux-Fleurs. deux ans auparavant. grand chambellan. se regardaient en riant du rire de deux augures . Napoléon était à Sainte-Hélène. Les fameuses tabatières contenant le texte gravé de la Charte de 1814 ne furent vendues. pourrissant dans l'herbe. militaire et civique tenue le 1er juin 1815 au champ de Mars. 64 – 176 – . mademoiselle Bigottini dansait . M. Le prince de Talleyrand. Potier régnait . au lieu de chiffres ils portaient les noms des départements. Talleyrand l'avait dite comme évêque. Pellegrini chantait. à l'autrichienne . En 1817. la messe de la Fédération au Champ de Mars . gisant sous la pluie. C'étaient les colonnes qui. On commençait à faire au ministère de la marine une enquête sur cette fatale frégate de la Spectaculaire cérémonie. qu'en 1820.

le duc d'Angoulême étant grand amiral. Le colonel Selves allait en Égypte pour y devenir Soliman pacha. Le pont d'Austerlitz abdiquait et s'intitulait pont du Jardin du Roi. préoccupé. avait deux soucis : Napoléon et Mathurin Bruneau. Cuvier ou Arago. M. était devenu la propriété d'un éditeur-imprimeur. Villemain. On voyait encore sur la plate-forme de la tour octogone de l'hôtel de Cluny66 la petite logette en planches qui avait servi d'observatoire à Messier. en attendant qu'il y eut un faux Marchangy appelé d'Arlincourt. M. Ourika inédite. Son poème obtint une mention . Louis XVIII. rue de la Harpe. la duchesse de Duras. Une ordonnance royale érigeait Angoulême en école de marine. il était évident que la ville d'Angoulême avait de droit toutes les L'Hôtel de Cluny. 66 – 177 – . L'institut laissait rayer de sa liste l'académicien Napoléon Bonaparte. 68 V. astronome de la marine sous Louis XVI. Claire d'Albe et Malek-Adel étaient des chefs-d'œuvre . La duchesse de Duras lisait à trois ou quatre amis67. Le palais des Thermes. promis aux sarcasmes de Paul-Louis Courier. des héros qui se font empereurs et des sabotiers qui se font dauphins. animait de célèbres soirées où Chateaubriand côtoyait Fontanes. 67 Ourika ne fut écrite qu'à partir de 1820. car. Il y avait un faux Chateaubriand appelé Marchangy. un accessit fut attribué à Charles Loyson – voir note 80. âgé de 15 ans alors.Méduse qui devait couvrir de honte Chaumareix et de gloire Géricault. servait de boutique à un tonnelier. On voyait germer à son ombre ce futur avocat général de Broè. dans son boudoir meublé d'X en satin bleu ciel. Moutard. vendu aux enchères en 1807. On grattait les N au Louvre. tout en annotant du coin de l'ongle Horace. concourut en cachette de ses maîtres à ce prix. double énigme qui déguisait à la fois le pont d'Austerlitz et le jardin des Plantes. Hugo. Bellart était officiellement éloquent. L'académie française donnait pour sujet de prix : Le bonheur que procure l'étude68. madame Cottin était déclarée le premier écrivain de l'époque. Son auteur.

Les grands journaux étaient tout petits. Arnault72 n'avait Angoulême était en effet. semble-t-il. siège d'une école de marine. Il y avait un an que madame de Staël était morte. Paër. mais la faute d'orthographe est authentique. Le format était restreint. Massin. et Carnot. dirigeait les petits concerts intimes de la marquise de Sassenaye. t. proscrit après les Cent Jours et qui devait mourir en exil à Magdebourg. mais la liberté était grande. Dans des journaux vendus. 185). sans quoi le principe monarchique eût été entamé. Les gardes du corps sifflaient mademoiselle Mars. Le Nain jaune se transformait en Miroir. sous les coups de canne que sous les sifflets. On agitait en conseil des ministres la question de savoir si l'on devait tolérer les vignettes représentant des voltiges qui assaisonnaient les affiches de Franconi et qui attroupaient les polissons des rues. En novembre 1817. p. transférée à Brest en 1830. Hugo 69 – 178 – . Ce t faisait beaucoup rire les bourgeois aux dépens du grand écrivain. édition chronologique sous la direction de J. Le Constitutionnel était constitutionnel. 70 Il s'agit de Marie Caroline de Naples. Hugo.qualités d'un port de mer69. On venait de marier à une princesse de Sicile70 M. Arnault est une des gloires tombées de l'Empire qui avait fait de ce dramaturge un administrateur. déjà regardé du fond de l'ombre par Louvel. en tournée dans les ports de France (voir V. paroles d'Edmond Géraud. plus. I. pour honorer son duc. rue de la Villel'Évêque. 71 Ce périodique ne commença à paraître qu'en 1818. Toutes les jeunes filles chantaient l'Ermite de SaintAvelle. 72 Comme David. bonhomme à la face carrée qui avait une verrue sur la joue. le duc de Berry. Hugo dédia au « héros du Midi » le poème La France au duc d'Angoulême. des journalistes prostitués insultaient les proscrits de 1815 . Grand Amiral. auteur de l'Agnese. M. banni en 1816. David n'avait plus de talent. Œuvres Complètes. C'est le 22 mars 1817 que la tragédie Germanicus tomba. La Minerve71 appelait Chateaubriand Chateaubriant. Le café Lemblin tenait pour l'empereur contre le café Valois qui tenait pour les Bourbons.

Personne n'ignore qu'il est assez rare que les lettres adressées par la poste à un exilé lui parviennent. ouv. Or. dire : Napoléon. surnommé « l'immortel auteur de la charte ». montré quelque humeur de ne pas recevoir les lettres qu'on lui écrivait. Tous les gens de bons sens convenaient que l'ère des révolutions était à jamais fermée par le roi Louis XVIII. Il avait assisté au transport de la statue. » (Victor Hugo raconté par Adèle Hugo. Descartes. n'y put tenir et il fallut que sa petite main s'attelât au colosse. le comte d'Artois. 75 Société secrète bonapartiste.) 74 Conspiration royaliste qui réunissait.. Victor Hugo avait consacré une ode à cet événement qui était le sujet imposé du grand prix des Jeux Floraux. MM. ceci paraissait plaisant aux feuilles royalistes qui bafouaient à cette occasion le proscrit. quelques officiers sur la terrasse des Tuileries en bordure de Seine. O'Mahony et de Chappedelaine esquissaient. dans l'été 1818. Canuel. futur Charles X. J. Carnot n'avait plus de probité . le lys d'or. Dire : les régicides. t. les polices se faisant un religieux devoir de les intercepter. s'en plaignait. et y avait participé : « Victor. n° 4. La statue rut rétablie en août 1818. Le fait n'est point nouveau . David ayant. un court poème intitulé Sur la tragédie de Germanicus – voir éd. – 179 – .plus d'esprit. ou dire : les votants. cela séparait deux hommes plus qu'un abîme. ou dire : les alliés. ou dire : Buonaparte. le 29 mars 1817. Au terre-plein du Pont-Neuf. p. Piet ébauchait. p. il est vrai que Napoléon n'avait plus de génie. poursuivie. dans un journal belge. 73 Redivivus : ressuscité. I. dire : les ennemis. son conciliabule pour consolider la monarchie. qu'il remporta. cit. sur le piédestal qui attendait la statue de Henri IV73. 159. M. Massin. un peu approuvés de Monsieur. ce qui devait être plus tard « la conspiration du bord de l'eau74 ». Elle visait à contraindre Louis XVIII d'abdiquer en faveur de son frère. Soult n'avait gagné aucune bataille . on sculptait le mot Redivivus. L'Épingle Noire75 complotait de son écrivit à ce sujet. jugée et acquittée en 1817. 319. Les chefs de la droite disaient dans les conjonctures graves : « Il faut écrire à Bacot ». rue Thérèse. présent à l'opération. banni.

76 – 180 – . dominait. s'y gourmaient à propos du roi de Rome.. d'abord dans Le Journal des Débats puis dans La Gazette de France. de Chateaubriand les avait fort belles . ses pantoufles de maroquin vert. M. partout exposé. en pantalon à pieds et en pantoufles. Delaverderie s'abouchait avec Trogoff. au grand homme. esprit dans une certaine mesure libéral. enleva son gilet de flanelle. . il continuait la conversation.côté. Decazes. de la seconde visite : « M. Les lycées s'appelaient collèges. Hugo distingue le journaliste français Hoffman qui signait « H » en 1817.77 Charles Nodier écrivait Thérèse Aubert. toute une série d'articles. Hoffmann signait Z. La toilette des dents vint après. M. ses cheveux gris coiffés d'un madras. de M. 336. le duc d'Orléans. ornés au collet d'une fleur de lys d'or. de Chateaubriand se déshabilla entièrement. La contre-police du château dénonçait à son altesse royale Madame le portrait. une trousse complète de chirurgien dentiste ouverte devant lui. et dénouant de sa tête un madras. p. debout tous les matins devant sa fenêtre du n° 27 de la rue SaintDominique. » (ouv. tout en dictant des variantes de la Monarchie selon la Charte à M. Hugo condense ici un souvenir historique – La Monarchie selon la Charte est bien de 1817 – et le souvenir personnel de ses premières visites. Les hommes sérieux se demandaient ce que ferait. son pantalon de molleton gris. et tout en travaillant la mâchoire. se curait les dents. La ville de Paris faisait redorer à ses frais le dôme des Invalides. Chateaubriand76. en mars 1820. M. Pilorge. il avait à leur usage une trousse de dentiste. les yeux fixés sur un miroir. dans telle ou telle occasion. La critique faisant autorité préférait Lafon à Talma. Les collégiens. qu'il avait charmantes. lequel avait meilleure mine en uniforme de colonel général des houzards que M. Ce récit est très proche de celui. de juin à août 1824. Le divorce était aboli. grave inconvénient. se plongea dans l'eau […]. de Féletz signait A. le duc de Berry en uniforme de colonel général des dragons .) 77 Dans cet alphabet des critiques de l'époque. cit. mais bien « Z » en 1824 au bas d'un article peu aimable pour les Odes du jeune poète Hugo qui échangea avec « Z ». fait par Adèle. M. son secrétaire.

Bavoux était révolutionnaire. on sent qu'il a des pattes. de l'Académie française. a en revanche été le premier éditeur des Odes de V. 78 – 181 – . On prenait parti pour ou contre Cugnet de Montarlot. M. sans y mettre d'enthousiasme à en croire Adèle Hugo (voir le Victor Hugo raconté…. cit.) 81 Le cardinal Fesch. sous ce titre : Œuvres de Voltaire. archevêque d'Amasie. depuis général. le premier abbé. serait le génie du siècle . 80 Ce lauréat de l'accessit académique – voir note 68 –. oncle de Napoléon. Ces deux frères. Le cardinal Fesch refusant de se démettre. semblent bien avoir été autant de droite l'un que l'autre. disait cet éditeur naïf. ouv. 79 Ce Pelicier. s'il n'a jamais édité Voltaire. Le libraire Pélicier publiait une édition de Voltaire79. p.M. de Pins. de Trinquelague .. réfugié à Rome après 1815. sur le fronton duquel l'arrachement des lettres laissait encore lire distinctement : THÉÂTRE DE L'IMPÉRATRICE. qui était de l'Académie dont le comédien Molière n'avait pu être. l'envie commençait à le mordre. Clausel de Coussergues . La querelle de la vallée des Dappes commençait entre la Suisse et la France par un mémoire du capitaine Dufour. le second député. 358). de Salaberry n'était pas content. p. incarne pour Hugo ce que la Restauration est à la société après la Révolution et l'Empire : une parodie. administrait le diocèse de Lyon81. avait refusé de se démettre de son archiépiscopat. de M. et l'on faisait sur lui ce vers : Même quand Loyson vole. M. Le comédien Picard. L'opinion générale était que M. échafaudait son rêve sublime. De même le vers qui suit inverse les termes de celui de Lemierre : « Même quand l'oiseau marche on sent qu'il a des ailes ». ignoré. Saint-Simon. M. (Voir Victor Hugo raconté…. Clausel de Montals78 se séparait. signe de gloire . Fabvier était factieux . sur divers points. Hugo. Charles Loyson80. faisait jouer les deux Philibert à l'Odéon. « Cela fait venir les acheteurs ». Il y avait à l'académie des sciences un Fourier célèbre que la postérité a oublié et dans je ne sais quel grenier un Fourier obscur dont l'avenir se souviendra. piètre albatros. 302.

84 Autre souvenir recueilli par le Victor Hugo raconté… (ouv. une utopie : un bateau à vapeur85. voulut être académicien par l'Académie. Une chose qui fumait et clapotait sur la Seine avec le bruit d'un chien qui nage allait et venait sous les fenêtres des Tuileries. Saint-Simon. 128). cit. introduit par le duc de Rohan. p. etc. Ce thème sera repris très largement par Hugo dans Les Travailleurs de la mer. 82 – 182 – . cette invention de Jouffroy semble n'avoir rencontré qu'indifférence et se solda par un échec financier. offre. encore ignorés. du siècle qui vient. Il se présenta. David d'Angers s'essayait à pétrir le marbre83. Mais sa vraie vogue est plus tardive. Hugo lui-même – des signes annonciateurs. la maison d'enfance de Hugo et le couvent qui recueillera Cosette orpheline. le bateau à vapeur. 85 Lancée sur la Seine en août 1816. réformateur de l'Institut par coup Déjà connu en effet par quelques articles littéraires français et quelques traductions. qui était installé lui aussi aux Feuillantines. une note d'un poème de Millevoye l'annonçait à la France en ces termes : un certain lord Baron. Il avait publié un gros lourd poème qu'il appelait Le Dernier des Césars. Au premier tour du scrutin. en petit comité de séminaristes. ce sculpteur qui fut son ami avait 28 ans en 1817 et exposait pour la première fois. L'Institut des nobles orphelins dirigé par l'abbé Caron. Lamennais. M. alors ministre. qui avait voté pour lui. Byron. c'est en 1821 que Hugo. une rêverie d'inventeur songe-creux. 83 Un peu plus âgé que Hugo. 86 « M. Les Parisiens regardaient cette inutilité avec indifférence. d'un prêtre inconnu nommé Félicité Robert qui a été plus tard Lamennais84. revint sur les lieux de son enfance pour y rencontrer Lamennais.. Il entre dans la série – Fourier. de Vaublanc86. du pont Royal au pont Louis XV c'était une mécanique bonne à pas grand'chose. une espèce de joujou. M. fit des visites. L'abbé Caron parlait avec éloge. ne serait-ce que par son nom. de Roquelaure. dans le cul-de-sac des Feuillantines. de Vaublanc. un singulier maillon entre le collège des Nobles.Lord Byron82 commençait à poindre . qui avait fait des académiciens par ordonnance. il n'eut que quatorze voix contre seize.

88 Le Victor Hugo raconté… a consigné l'entrevue. 90 Royer-Collard ne sera élu à l'Académie qu'en 1827. Le faubourg Saint-Germain et la pavillon Marsan87 souhaitaient pour préfet de police M. cette tendresse protectrice aboutit à une « collaboration » de V.d'État. p. et n'y réussissait point. louable cultivateur de la mémoire de Parmentier. Gallimard. François de Neufchâteau88. après en avoir fait. était passé dans la polémique royaliste à l'état « d'infâme Grégoire89 ». très encourageante et fleurie de vers. que cet académicien accorda au jeune Hugo (p. Juin. édité par H. auteur distingué de plusieurs académiciens. 89 C'est en fait comme « indigne ». Un ministre qui ne passe pas au premier tour ne passe pas du tout. ne pouvait parvenir à l'être. 483). « Folio »> 1830-1846. » (Choses vues. Royer-Collard90. M. Cette locution que nous venons d'employer : passer à l'état de. Comme on sait. était dénoncée comme néologisme par M. 87 Métaphore désignant le locataire : le comte d'Artois. Cuvier. un œil sur la Genèse et l'autre sur la nature. que l'élection de l'abbé Grégoire à la Chambre en 1819 fut annulée par le ministère. ancien sénateur. il est plus célèbre comme orateur à la Chambre que comme grammairien puriste. Dupuytren et Récamier se prenaient de querelle à l'amphithéâtre de l'École de médecine et se menaçaient du poing à propos de la divinité de Jésus-Christ. faisait mille efforts pour que pomme de terre fût prononcée parmentière. comme plus tard le « château » désignera le roi Louis-Philippe et son entourage. ancien évêque. 303). En 1817. – 183 – . Hugo aux œuvres de M. 6. 4). L'abbé Grégoire. de Neuchâteau. ici reportée sur Marius (III. s'efforçait de plaire à la réaction bigote en mettant les fossiles d'accord avec les textes et en faisant flatter Moïse par les mastodontes. la pierre neuve avec la- dit à haute voix : Donnez-moi un autre nom. ancien conventionnel. et non « infâme ». ordonnance et fournée. On pouvait distinguer encore à sa blancheur. à cause de sa dévotion. sous la troisième arche du pont d'Iéna. Delaveau.

pêle-mêle. 93 « Prière de boutonner votre culotte avant de sortir. qu'on appelle à tort petits – il n'y a ni petits faits dans l'humanité. quatre jeunes Parisiens firent « une bonne farce ». deux ans auparavant. des déserteurs de Ligny et des Quatre-Bras92. des hommes qui avaient passé à l'ennemi la veille d'une bataille ne cachaient rien de la récompense et marchaient impudiquement en plein soleil dans le cynisme des richesses et des dignités . L'histoire néglige presque toutes ces particularités. chose étonnante sous la Restauration. étalaient leur dévouement monarchique tout nu . orné. 92 Village voisin de Nivelles. Voilà. on avait bouché le trou de mine pratiqué par Blücher pour faire sauter le pont. C'est de la physionomie des années que se compose la figure des siècles. ce qui surnage confusément de l'année 1817. Six mois de prison. Des traîtres se montraient déboutonnés . oubliant ce qui est écrit en Angleterre sur la muraille intérieure des water-closets publics : Please adjust your dress before leaving93. En cette année 1817. en voyant entrer le comte d'Artois à NotreDame. » 91 – 184 – . Propos séditieux. 1. dans le débraillé de leur turpitude payée. oubliée aujourd'hui. et ne peut faire autrement . au grand plaisir de Glapieu. un des lieux de Waterloo. ni petites feuilles dans la végétation – sont utiles. avait dit tout haut : Sapristi ! je regrette le temps où je voyais Bonaparte et Tal a entrer bras dessus bras dessous au Bal-Sauvage91. l'infini l'envahirait. La justice appelait à sa barre un homme qui. Pourtant ces détails. du buste de Napoléon. voir II. ancien Tripot Sauvage ». Cet établissement réapparaîtra dans Mille Francs de récompense sous le nom de « Bal des Neuf Muses.quelle.

Des mains d'Oscar j'ai reçu le mouchoir . tout le monde a vu ces figures-là . Autre signe de la vogue de ce prénom. ni savants ni ignorants. Glapieu. 94 – 185 – . Oscar s'avance. l'autre Fameuil. le troisième de Cahors et le quatrième de Montauban . Oscar est aussi un des personnages de La Forêt mouillée. venait à peine de gagner la bataille de Waterloo. ni bons ni mauvais. C'étaient quatre Oscars quelconques. l'autre Listolier. s'écriait la romance. de Toulouse . Oscar. de Limoges . Blachevelle aimait Favourite. de Cahors . l'autre de Limoges. étudier à Paris. Naturellement chacun avait sa maîtresse. Ces jeunes gens étaient insignifiants . beaux de ce charmant avril qu'on appelle vingt ans. Oscar s'avance. dans le goût oriental : Chantez. Ces Oscars s'appelaient l'un Félix Tholomyès. quatre échantillons du premier venu . et qui dit étudiant dit parisien . ni des génies ni des imbéciles . Wellington.parfums d'Arabie. Brûlez pour lui les parfums d'Arabie. je vais le voir94 ! On sortait d'Ossian. ainsi nommée parce qu'elle était allée en Angleterre . mais ils étaient étudiants. puis « Oscar ». qui avait Chanson anonyme. pour se faire ouvrir par Cyprienne. enfants du rivage d'Asie. Listolier adorait Dahlia. le dernier Blachevelle. je vais le voir. c'est naître à Paris. et le premier des Arthurs. Brûlez pour lui les. dans Mille Francs de récompense. lance d'abord « Alfred ».Chapitre II Double quatuor Ces Parisiens étaient l'un de Toulouse. Oscar. le genre anglais pur ne devait prévaloir que plus tard. car à cette époque les Arthurs n'existaient pas encore. l'élégance était scandinave et calédonienne. de Montauban.

qui en était à sa première illusion. Revue des Sciences Humaines. dérangées par les amourettes. l'autre flatte .-déc. parce qu'elle était la cadette . Dahlia. 1974. voir d'Anne Ubersfeld. chacune de son côté. Hélas ! si la Yungfrau avait faim ? D'abord prénommée Marguerite Louet (voir plus loin « marguerite ou perle ». Zéphine. abrégé de Joséphine . n'en auraient pu dire autant. selon une hypothèse soutenue par J. oct.pris pour nom de guerre un nom de fleur . qui s'appelait Adolphe au premier chapitre. ainsi qu'aurait pu le lui apprendre. et une qu'on appelait la vieille. et Gustave au troisième. mais ayant sur le visage un reste de la sérénité du travail et dans l'âme cette fleur d'honnêteté qui dans la femme survit à la première chute. en latin margarita signifie perle – texte annoté 62). plus insouciantes et plus envolées dans le bruit de la vie que Fantine la Blonde. De là les chutes qu'elles font et les pierres qu'on leur jette. se trouvait être Alphonse au second. n'ayant pas tout à fait quitté leur aiguille. Il y avait une des quatre qu'on appelait la jeune. La vieille avait vingt-trois ans. Pour ne rien celer. Il y avait déjà plus d'un épisode à leur roman à peine commencé. 95 – 186 – . par Michelet interposé. Gaulmier. nommées Fantine par les Vaudois d'Arras. et l'amoureux. parfumées et radieuses. Dahlia. paru en 1834. « Nommer la misère ». Favourite. On les accable avec la splendeur de tout ce qui est immaculé et inaccessible. Tholomyès avait Fantine. et surtout Favourite. Pauvreté et coquetterie sont deux conseillères fatales l'une gronde. Fantine semble l'écho décapité de « enfantine ». Fameuil idolâtrait Zéphine. Zéphine et Fantine étaient quatre ravissantes filles. Hugo se souvient peut-être aussi de ces fées protectrices de l'enfance. les trois premières étaient plus expérimentées. dite la Blonde95 à cause de ses beaux cheveux couleur de soleil. Sur l'onomastique des Misérables. et les belles filles du peuple les ont toutes les deux qui leur parlent bas à l'oreille. un livre du pasteur Muston. Ces âmes mal gardées écoutent. encore un peu ouvrières.

Favourite. Favourite. elle avait conquis Fameuil par sa petite manière mutine et caressante de dire : « Oui. dînait et soupait comme quatre. Elle rencontrait de temps en temps son père. ayant été en Angleterre. une vieille femme à l'air béguin était entrée chez elle et lui avait dit : – Vous ne me connaissez pas. fait apporter un matelas qu'elle avait. avait pour admiratrices Zéphine et Dahlia. restait des heures sans souffler mot. il était tombé amoureux de cet accident. avait vu un jour la robe d'une femme de chambre s'accrocher à un garde-cendre . Sage et philosophe. où elle disait du mal de sa fille. monsieur ». Un matin. Ce qui avait entraîné Dahlia vers Listolier. c'est deux . étant jeune. et s'était installée. courant le cachet malgré l'âge. Zéphine et Dahlia étaient des filles philosophes. Comment faire travailler ces ongles-là ? Qui veut rester vertueuse ne doit pas avoir pitié de ses mains. vers d'autres peutêtre. vers l'oisiveté. bu et mangé. – 187 – . Son père était un vieux professeur de mathématiques brutal et qui gasconnait . Il en était résulté Favourite. déjeunait. qui la saluait. et Fantine une fille sage. Puis la vieille avait ouvert le buffet. c'est que. ne parlait jamais à Favourite. point marié. Ce professeur. et descendait faire salon chez le portier. Les jeunes gens étant camarades. Cette mère. c'était d'avoir de trop jolis ongles roses. – Je suis ta mère. grognon et dévote. toutes réserves faites sur ces petits ménages irréguliers. Elle avait eu de très bonne heure un chez-soi. les jeunes filles étaient amies. mademoiselle ? – Non. et ce qui le prouve. Quant à Zéphine. Ces amours-là sont toujours doublés de ces amitiés-là.

elle avait au front le signe de l'anonyme et de l'inconnu. car le cœur a sa faim aussi. À l'époque de sa naissance. Elle était la seule des quatre qui ne fût tutoyée que par un seul. un amour unique. Pourquoi Fantine ? On ne lui avait jamais connu d'autre nom. puis. vi– 188 – . passion pour elle. C'était une jolie blonde avec de belles dents. Nous nous bornons à dire que l'amour de Fantine était un premier amour. mais son or était sur sa tête et ses perles étaient dans sa bouche. Personne n'en savait davantage. l'église n'était plus là. Elle aima Tholomyès. elle n'avait pas de famille . elle aima. Point de nom de famille. le Directoire existait encore. À quinze ans. À dix ans. Elle se nommait Fantine. allant pieds nus dans la rue. au fond du peuple. qu'emplit le fourmillement des étudiants et des grisettes. Elle était née à Montreuil-sur-mer. point de nom de baptême. Amourette pour lui. On l'appela la petite Fantine. dira-t-on ? et Tholomyès ? Salomon répondrait que l'amour fait partie de la sagesse. Cette créature humaine était venue dans la vie comme cela. Sortie des plus insondables épaisseurs de l'ombre sociale. Les rues du quartier latin. pour ainsi dire. elle vint à Paris "chercher fortune". Elle avait de l'or et des perles pour dot. Fantine était belle et resta pure le plus longtemps qu'elle put. Elle s'appela comme il plut au premier passant qui la rencontra toute petite. Elle travailla pour vivre .Sage. toujours pour vivre. De quels parents ? Qui pourrait le dire ? On ne lui avait jamais connu ni père ni mère. Fantine était un de ces êtres comme il en éclôt. Fantine quitta la ville et s'alla mettre en service chez des fermiers des environs. Elle reçut un nom comme elle recevait l'eau des nuées sur son front quand il pleuvait. un amour fidèle.

Il avait eu une pièce refusée au Vaudeville. Il faisait çà et là des vers quelconques. pliant bagage bien avant l'âge. Gautier. genou96 à quarante. Il digérait médiocrement. fît un geste d'oracle. En outre. dans ces dédales de la colline du Panthéon. Il était ridé et édenté . Listolier et Fameuil formaient une sorte de groupe dont Tholomyès était la tête. Blachevelle. et l'on n'y voyait que du feu. ses cheveux par la joie. et son œil qui pleurait riait sans cesse. C'était lui qui avait l'esprit. Ce portrait peu séduisant se complète par l'étymologie grecque du nom de Tholomyès où l'on peut lire « initié – ou initiateur – à la merde ». C'est en effet à la première d'Hernani que fut jeté le fameux cri : « à la guillotine. Fantine. Il était délabré. il avait quatre mille francs de rente . il doutait supérieurement de toute chose.rent le commencement de ce songe. Tholomyès était un viveur de trente ans. il était riche . il remplaçait ses dents par des lazzis. Tholomyès était l'antique étudiant vieux . Bref. avait fui longtemps Tholomyès. il était le chef. étant ironique et chauve. Sa jeunesse. mais tout en fleurs. Iron est un mot anglais qui veut dire fer. Voir Th. les genoux ». mais de façon à le rencontrer toujours. où tant d'aventures se nouent et se dénouent. grande force aux yeux des faibles. splendide scandale sur la montagne Sainte-Geneviève. battait en retraite en bon ordre. et leur dit : Ce qualificatif anticipa sur 1830. Le Gilet rouge. mal conservé. Donc. Mais à mesure que sa jeunesse s'éteignait. éclatait de rire. 96 – 189 – . et il lui était venu un larmoiement à un œil. quatre mille francs de rente. Il y a une manière d'éviter qui ressemble à chercher. l'églogue eut lieu. sa santé par l'ironie. il allumait sa gaîté . Serait-ce de là que viendrait ironie ? Un jour Tholomyès prit à part les trois autres. et il ébauchait une calvitie dont il disait lui-même sans tristesse : crâne à trente ans.

Dahlia. Tholomyès baissa la voix. fais ton miracle ! nos belles me disent sans cesse : « Tholomyès. à moi surtout. les quatre jeunes gens invitant les quatre jeunes filles. Face jaune. Le résultat de ces ténèbres fut une éblouissante partie de plaisir qui eut lieu le dimanche suivant. Nous la leur avons promise solennellement. – 190 – . De même qu'à Naples les vieilles femmes crient à saint Janvier : Faccia gialluta. fa o miracolo. Sur ce. et le reste de leur conférence se perdit dans l'ombre.– Il y a bientôt un an que Fantine. Elles nous en parlent toujours. Le moment me semble venu. quand accoucheras-tu de ta surprise ? » En même temps nos parents nous écrivent. Causons. Zéphine et Favourite nous demandent de leur faire une surprise. c'est une idée ! Un estaminet plein de fumée se présenta. et articula mystérieusement quelque chose de si gai qu'un vaste et enthousiaste ricanement sortit des quatre bouches à la fois et que Blachevelle s'écria : – Ça. ils y entrèrent. Scie des deux côtés.

1. Puis ils allèrent à Saint-Cloud par le coche. et c'était une chaude et claire journée d'été. on se le représente malaisément aujourd'hui. Paris n'a plus les mêmes environs . où il y avait la patache. 97 – 191 – . où il y avait le coucou. cueillirent des bouquets à Puteaux. et s'écrièrent : « Cela doit être bien beau quand il y a de l'eau ! » déjeunèrent à la Tête-Noire. déjà cité dans Le Dernier Jour d'un condamné (chap. On entrait dans les vacances. en III.Chapitre III Quatre à quatre Ce qu'était une partie de campagne d'étudiants et de grisettes. achetèrent des mirlitons à Neuilly. la figure de ce qu'on pourrait appeler la vie circumparisienne a complètement changé depuis un demi-siècle . jouèrent des macarons à la roulette du pont de Sèvres. la seule qui sût écrire. montèrent à la lanterne de Diogène. Elles donnaient par moments de petites tapes aux jeunes gens. mangèrent partout des chaussons de pommes. Oh ! qui que vous Célèbre empoisonneur. où Castaing97 n'avait pas encore passé. parmi d'autres criminels connus. Les jeunes filles bruissaient et bavardaient comme des fauvettes échappées. avait écrit ceci à Tholomyès au nom des quatre : « C'est un bonne heure de sortir de bonheur. il y a quarante-cinq ans. se payèrent une partie de bagues au quinconce du grand bassin. » C'est pourquoi ils se levèrent à cinq heures du matin. Les quatre couples accomplirent consciencieusement toutes les folies champêtres possibles alors. La veille. il y a le bateau à vapeur . il y a le wagon . Favourite. regardèrent la cascade à sec. Le Paris de 1862 est une ville qui a la France pour banlieue. furent parfaitement heureux. on dit aujourd'hui Fécamp comme on disait Saint-Cloud. Ivresse matinale de la vie ! Adorables années ! L'aile des libellules frissonne. XI et XII) et qui se retrouvera. C'était un délire. 7.

enjambait éperdument les buissons. Favourite. appuyées l'une à l'autre. songeant aux Grâces. Zéphine et Dahlia. par instinct de coquetterie plus encore que par amitié. avec un accent magistral et maternel : Les limaces se promènent dans les sentiers. pre- Sur le même thème. et. Signe de pluie. courait en avant sous les grandes branches vertes. 98 – 192 – . Mes brodequins tout neufs de dix francs sont flambés. le poème XXIII des Feuilles d'automne commence par les mêmes mots. quoique Favourite eût dit en partant. enlèvent de leur innocence à ces souvenirs. M. la vieille. manqua à cette compagnie de belle humeur. un bonhomme qui avait une Éléonore. 99 Voir. errant ce jour-là sous les marronniers de Saint-Cloud. vous souvenez-vous ? Avez-vous marché dans les broussailles. sautait les fossés. en écartant les branches à cause de la tête charmante qui vient derrière vous ? Avez-vous glissé en riant sur quelque talus mouillé par la pluie avec une femme aimée qui vous retient par la main et qui s'écrie : « Ah ! mes brodequins tout neufs ! dans quel état ils sont99 ! » Disons tout de suite que cette joyeuse contrariété. mes enfants. il s'écria : Il y en a une de trop. et présidait cette gaîté avec une verve de jeune faunesse. que le hasard avait faites belles de façon qu'elles se faisaient valoir en se rapprochant et se complétaient.soyez98. Un bon vieux poète classique. l'amie de Blachevelle. dans La Foret mouillée (1854) : BALMINETTE Bigre de bigre ! Je me mouille les pieds ! Nous sommes embourbés. celle de vingt-trois ans. le chevalier de Labouïsse. Mais la nostalgie n'est plus ce qu'elle était car l'avenir réservé à Fantine. alors en renom. et la « fin » choisie par Tholomyès et ses amis. ne se quittaient point. Toutes quatre étaient follement jolies. une ondée. les vit passer vers dix heures du matin .

plus tard. il y avait de la dictature dans sa jovialité . Il était très gai. et les cheveux du sexe tendre commençaient à s'éplorer. imitant le cachemire. texte annoté 17. il fumait. 102 Châle fabriqué en France par la maison Ternaux. comme. une chose étrange appelée cigare. Tholomyès suivait. Zéphine et Dahlia étaient coiffées en rouleaux. 2 : Oraison funèbre de Blondeau. Pour leur mariage. précieux par la reliure et les gravures. comme il se permettait tout. mais on sentait en lui le gouvernement . à la bouche. disaient les autres avec vénération. le byronisme pour les hommes. 4. – Ce Tholomyès est étonnant. par Bossuet. engagés dans une discussion sur leurs professeurs. Delvincourt et M. Madame Bovary stigmatise l'effet dévastateur sur la sensibilité féminine. et sur le goût. dominant le groupe. Victor offrit à Adèle un « cachemire français ». les premiers keepsakes100 venaient de paraître. son ornement principal était un pantalon jambesd'éléphant. « Boiteux » : qui n'a de palmes que d'un côté. Rien n'étant sacré pour lui. la mélancolie pointait pour les femmes. Listolier et Fameuil. Blondeau101. 101 Ce professeur de droit (1784-1854) servira encore en III. Était-ce un « ternaux boiteux » ? 100 – 193 – . Quels pantalons ! quelle énergie ! Recueils de textes souvent sentimentaux. de cette mode venue d'Angleterre. il avait un puissant rotin de deux cents francs à la main. et. Blachevelle semblait avoir été créé expressément pour porter sur son bras le dimanche le châle-ternaux102 boiteux de Favourite.naient des poses anglaises . en nankin. avec sous-pieds de tresse de cuivre . expliquaient à Fantine la différence qu'il y avait entre M.

et l'on devinait sous ces chiffons une statue. Les trois autres. semblaient faits pour la fuite de Galatée sous les saules. comme aux mascarons antiques d'Érigone. Les coins de sa bouche voluptueusement relevés. Elle portait à sa main plus volontiers que sur sa tête son petit chapeau de paille cousue. moins timides. cachant et montrant à la fois. aux longues brides blanches. de petits souliers-cothurnes mordorés dont les rubans traçaient des X sur son fin bas blanc à jour. signifie beau temps. le cou robuste des Junons éginétiques. Ses dents splendides avaient évidemment reçu de Dieu une fonction. les poignets et les chevilles admirablement emboîtés. invention marseillaise. le canezou de la blonde Fantine. présidée par la vicomtesse de Cette aux yeux vert de mer. Toute sa toilette avait on ne sait quoi de chantant et de flambant. délicate de profil. Cela arrive. les paupières grasses. mais ses longs cils pleins d'ombre s'abaissaient discrètement sur ce brouhaha du bas du visage comme pour mettre le holà. la joue puérile et franche. Ses épais cheveux blonds. dont le nom. les pieds cambrés et petits. les épaules modelées comme par Coustou. une gaîté glacée de rêverie . sculpturale et exquise . la nuque forte et souple. étaient décolletées tout net. et dans cette statue une âme. l'été. chaleur et midi. Elle avait une robe de barège mauve. canezou. Éclatante de face. et cette espèce de spencer en mousseline. semblait une trouvaille provocante de la décence. a beaucoup de grâce et d'agacerie . ce qui. avec ses transparences. Ses lèvres roses babillaient avec enchantement. c'était la joie. Le plus naïf est quelquefois le plus savant. eût peut-être donné le prix de la coquetterie à ce canezou qui concourait pour la chasteté. corruption du mot quinze août prononcé à la Canebière. à côté de ces ajustements hardis.Quant à Fantine. telle était Fantine . ayant au centre une voluptueuse fossette visible à travers la mousseline . enclins à flotter et facilement dénoués et qu'il fallait rattacher sans cesse. nous l'avons dit. mais. avaient l'air d'encourager les audaces . les yeux d'un bleu profond. sous des chapeaux couverts de fleurs. et la fameuse cour d'amour. ses indiscrétions et ses réticences. – 194 – . le rire. la peau blanche laissant voir çà et là les arborescences azurées des veines.

on ne le verra que trop. Pour un observateur qui l'eût étudiée attentivement. Ce chaste étonnement-là est la nuance qui sépare Psyché de Vénus. son visage. soit. qui confrontent silencieusement toute chose à la perfection. Nous avons dit que Fantine était la joie. au repos. très distinct de l'équilibre de proportion. le rythme en est le mouvement. Fantine était l'innocence surnageant sur la faute.Fantine était belle. eussent entrevu en cette petite ouvrière. – 195 – . était souverainement virginal . signe mystérieux de la chasteté qui rendit Barberousse amoureux d'une Diane trouvée dans les fouilles d'Icône. Cette gravité subite. dans l'intervalle si caractéristique qui sépare la base du nez de la lèvre supérieure. Le style est la forme de l'idéal . Quoiqu'elle n'eût rien refusé. L'amour est une faute . ressemblait au dédain d'une déesse. de la saison et de l'amourette. Son front. Elle était belle sous les deux espèces. ce qui se dégageait d'elle. prêtres mystérieux du beau. Fantine était aussi la pudeur. Fantine avait les longs doigts blancs et fins de la vestale qui remue les cendres du feu sacré avec une épingle d'or. l'antique euphonie sacrée. parfois sévèrement accentuée. Elle restait un peu étonnée. sans trop le savoir. à travers la transparence de la grâce parisienne. Cette fille de l'ombre avait de la race. à travers toute cette ivresse de l'âge. une sorte de dignité sérieuse et presque austère l'envahissait soudainement à de certaines heures. qui sont le style et le rythme. Les rares songeurs. à Tholomyès. elle avait ce pli imperceptible et charmant. et d'où résulte l'harmonie du visage . et rien n'était singulier et troublant comme de voir la gaîté s'y éteindre si vite et le recueillement y succéder sans transition à l'épanouissement. c'était une invincible expression de retenue et de modestie. son nez et son menton offraient cet équilibre de ligne.

mouillant leurs bas à jour roses dans les hautes herbes. 103 – 196 – . aux arbres. cueillant des liserons. et rire. enfermée dans sa vague résistance rêveuse et farouche. resplendissaient. lui disait Favourite. le souffle de la Seine remuait vaguement les feuilles . dansant. – Toi. mêlés au soleil. parlant. et font sortir de tout la caresse et la lumière.Chapitre IV Tholomyès est si joyeux qu'il chante une chanson espagnole Cette journée-là était d'un bout à l'autre faite d'aurore. tu as toujours l'air chose103. courant. toute une bohème de papillons s'ébattait dans les achillées. chassant aux papillons. 15. et qui aimait. De là la popularité du printemps parmi les penseurs. Toute la nature semblait avoir congé. aux champs. Ces passages de couples heureux sont un appel profond à la vie et à la nature. Les quatre joyeux couples. De là cette éternelle école buissonnière des amants qui recommence sans cesse et qui durera tant qu'il y aura des buissons et des écoliers. le Il faut peut-être rapprocher ce mot de celui de Gavroche appelant Cosette « mamselle Chosette » (IV. les trèfles et les folles avoines . point méchantes. 2). Et. Il y avait une fois une fée qui fit les prairies et les arbres exprès pour les amoureux. toutes recevaient un peu çà et là les baisers de tous. Le patricien et le gagne-petit. il y avait dans l'auguste parc du roi de France un tas de vagabonds. Ce sont là les joies. dans cette communauté de paradis. folles. excepté Fantine. chantant. aux fleurs. les branches gesticulaient dans le vent . les oiseaux. fraîches. Les parterres de SaintCloud embaumaient . les abeilles mettaient les jasmins au pillage .

duc et pair et le robin. contemple ses bourgeois envolés dans le bleu . Le départ pour Cythère ! s'écrie Watteau . parmi les rires universels. c'était un bizarre et charmant arbrisseau haut sur tige. Le parc. Diderot tend les bras à toutes ces amourettes. Il y avait toujours foule à l'admirer. les poètes. visité l'anachorète mannequin dans sa grotte. ces cerises arrachées d'une bouche à l'autre. les poursuites dans l'herbe. ils étaient revenus par Vanves et Issy. dont les innombrables branches fines comme des fils. essayé les petits effets mystérieux du fameux cabinet des miroirs. il y a dans l'air une clarté d'apothéose. Après le déjeuner les quatre couples étaient allés voir. Et les petits cris. Ils avaient robustement secoué le grand filet balançoire attaché aux deux châtaigniers célébrés par l'abbé de Bernis. tant cela les éblouit. Tout en y balançant ces belles l'une après l'autre. ces jargons qui sont des mélodies. Tholomyès s'était écrié : « J'offre des ânes ! » et. lascif traquenard digne d'un satyre devenu millionnaire ou de Turcaret métamorphosé en Priape. dont le nom nous échappe en ce moment. Les belles filles font un doux gaspillage d'elles-mêmes. dans ce qu'on appelait alors le carré du roi. on se cherche. Bien National possédé à cette époque par le munitionnaire Bourguin. ces adorations qui éclatent dans la façon de dire une syllabe. On rit. et d'Urfé y mêle des druides. Lancret. était d'aventure tout grand ouvert. des plis de jupe envolée où Greuze eût trouvé son compte. les peintres regardent ces extases et ne savent qu'en faire. Ils avaient franchi la grille. On croit que cela ne finira jamais. les tailles prises au vol. quelle transfiguration que d'aimer ! Les clercs de notaire sont des dieux. ce qui faisait que l'arbuste avait l'air d'une chevelure pouilleuse de fleurs. le toulousain Tho– 197 – . tous sont sujets de cette fée. les gens de la cour et les gens de la ville. À Issy. étaient couvertes d'un million de petites rosettes blanches . et qui à cette époque attirait tout Paris à Saint-Cloud . L'arbuste vu. comme on parlait autrefois. ébouriffées. ce qui faisait. sans feuilles. prix fait avec un ânier. le peintre de la roture. tout cela flamboie et passe dans des gloires célestes. une plante nouvellement arrivée de l'Inde. incident. Les philosophes.

on s'en souvient. et la balançoire des Feuillantines. l'amour m'appelle. la fatigue ne travaille pas. Ils étaient. Amor me llama. joie nouvelle . n'aimait pas trop être balancée (voir Victor Hugo raconté…. Double image d'Adèle qui.. 134).lomyès. comme Fantine. disait Favourite . le dimanche. » On ignore si cette chanson est authentique ou l'oeuvre de Hugo : indécision qui est l'effet volontaire du texte. Toda mi alma Es en mi ojos Porque enseñas À tus piernas104. bah ! il n'y a pas de lassitude le dimanche. sur une mélopée mélancolique. mais. Vers trois heures les quatre couples. 104 – 198 – . chantait. quelque peu espagnol. ils gagnèrent la barrière de l'Étoile. dégringolaient aux montagnes rus- « Je suis de Badajoz . Fantine seule refusa de se balancer105. à pied. la vieille chanson gallega probablement inspirée par quelque belle fille lancée à toute volée sur une corde entre deux arbres : Soy de Badajoz. cit. 105 Cet épisode rappelle à la fois l'été 1819 où les Hugo rendaient visite aux Foucher alors en villégiature à Issy. p. murmura assez aigrement Favourite. Toute mon âme est dans mes yeux parce que tu montres tes jambes. debout depuis cinq heures du matin . et de Passy. ouv. Les ânes quittés. Toulouse est cousine de Tolosa. on passa la Seine en bateau. effarés de bonheur. – Je n'aime pas qu'on ait du genre comme ça.

ancienne propriété du financier Beaujon. – Patience. était une sorte de Luna-Park. 106 – 199 – . De temps en temps Favourite s'écriait : – Et la surprise ? je demande la surprise. répondait Tholomyès. Le jardin Beaujon. et les « montagnes russes » y furent inaugurées le 8 juillet 1817.ses. édifice singulier qui occupait alors les hauteurs Beaujon106 et dont on apercevait la ligne serpentante au-dessus des arbres des Champs-Élysées.

Les Champs-Élysées. deux tables . dont on voyait alors l'enseigne rue de Rivoli à côté du passage Delorme. Voilà où en était vers quatre heures et demie du soir la bergerade commencée à cinq heures du matin. l'appétit s'éteignait. avec alcôve et lit au fond (vu la plénitude du cabaret le dimanche. Le soleil déclinait. il avait fallu accepter ce gîte) . sur l'une une triomphante montagne de bouquets mêlés à des chapeaux d'hommes et de femmes . deux fenêtres d'où l'on pouvait contempler. des cruchons de bière mêlés à des flacons de vin . et le radieux huitain. pleins de soleil et de foule. d'assiettes. 4. Une chambre grande. (L'Étourdi.Chapitre V Chez Bombarda Les montagnes russes épuisées. deux choses dont se compose la gloire. plus exactement : … Vous faisiez sous la table Un bruit. succursale qu'avait établie aux Champs-Élysées ce fameux restaurateur Bombarda. à travers les ormes. peu d'ordre sur la table. à l'autre les quatre couples attablés autour d'un joyeux encombrement de plats. Ils faisaient sous la table Un bruit. quelque désordre dessous . un trique-trac de pieds épouvantable dit Molière107. Les 107 Molière dit. on avait songé au dîner . le quai et la rivière . enfin un peu las. mais laide. s'était échoué au cabaret Bombarda. IV. de verres et de bouteilles . un magnifique rayon d'août effleurant les fenêtres .) – 200 – . un triquetrac de pieds épouvantable. n'étaient que lumière et poussière.

vaguement rose au soleil couchant. sire. il en faudrait deux bout à bout pour faire un de vos grenadiers. avaient des bonnets de papier . et qui avait pour ritournelle : Rendez-nous notre père de Gand. 108 – 201 – . regorgeait de promeneurs contents. ces marbres hennissants. n'avait pas encore tout à fait disparu des boutonnières. Ce sont tous petits hommes. des rondes de petites filles jetaient au vent une bourrée bourbonienne alors célèbre. Un escadron de magnifiques gardes du corps. Le bas peuple des provinces est remuant. Tout était radieux. Des tas de faubouriens endimanchés. parfois même fleurdelysés comme les bourgeois. Rendez-nous notre père. on entendait leurs rires. La place de la Concorde.chevaux de Marly. Beaucoup portaient la fleur de lys d'argent108 suspendue au ruban blanc moiré qui. destinée à foudroyer les Cent-Jours. descendait l'avenue de Neuilly . Çà et là au milieu des passants faisant cercle et applaudissant. d'autres buvaient . clairon en tête. Sire. C'était un temps de paix incontestable et de profonde sécurité royaliste . jouaient aux bagues et tournaient sur les chevaux de bois . celui de Paris ne l'est pas. 259). flottait sur le dôme des Tuileries. redevenue alors place Louis XV. il n'y a rien à craindre de ces gens-là. en 1817. c'était l'époque où un rapport intime et spécial du préfet de police Anglès au roi sur les faubourgs de Paris se terminait par ces lignes : « Tout bien considéré. quelques-uns. le drapeau blanc. Il n'y a point de crainte du côté de la populace de la capitale. peut-être en remerciement indirect à Sophie pour son rôle dans la conspiration Malet. Les carrosses allaient et venaient. Il est remarquable que la taille a encore décru dans cette population depuis cin- Les trois fils Hugo avaient été décorés du Lys d'argent en avril 1814. apprentis imprimeurs. Le Victor Hugo raconté… mentionne ce « lys d'argent suspendu à un ruban de moire blanche » (p. Ils sont insouciants et indolents comme des chats. épars dans le grand carré et dans le carré Marigny. se cabraient dans un nuage d'or.

personne n'est plus franchement frivole et paresseux que lui. personne ne dort mieux que lui. personne mieux que lui n'a l'air d'oublier . Proportionnez sa chanson à sa nature. La police naïve de la restauration voyait trop « en beau » le peuple de Paris. Il chante. et vous verrez ! Tant qu'il n'a pour refrain que la Carmagnole. et. il est admirable à toute espèce de furie. Il est le point d'appui de Napoléon et la ressource de Danton. il est propre à toute sorte de nonchalance. et son souffle deviendra tempête. les préfets de police ne le croient pas possible . S'agit-il de la patrie ? il s'enrôle . c'est sa joie110. c'est de la canaille bonne. 110 Lointaine annonce du personnage de Gavroche. sa blouse se drape en chlamyde. mêlée aux armées. Le Parisien est au Français ce que l'Athénien était au Grec . quand il y a de la gloire au bout. si méprisé du comte Anglès. de la « canaille bonne ». s'agit-il de la liberté ? il dépave. Ce n'est point. vous aurez Austerlitz. Il n'est point dangereux. qu'on ne s'y fie pas pourtant . cela est pourtant.quante ans . Prenez garde. autant qu'on le croit. conquiert l'Europe. De la première rue Greneta109 venue. ce faubourien va grandir. avait l'estime des républiques antiques . en mai 1839. il fera des fourches caudines. Si l'heure sonne. et il sortira de cette pauvre poitrine grêle assez de vent pour déranger les plis des Alpes. où Blanqui et Barbes résistèrent héroïquement lors de l'insurrection de la Société des Saisons. En somme. Donnez-lui une pique. et il regardera d'une façon terrible. donnez-lui un fusil. ce petit homme va se lever. » Qu'un chat puisse se changer en lion. comme pour servir de pendant à la Minerve aptère du Pirée. C'est grâce au faubourien de Paris que la révolution. Le chat d'ailleurs. et c'est là le miracle du peuple de Paris. il incarnait à leurs yeux la liberté. 109 – 202 – . il y avait sur la place publique de Corinthe le colosse de bronze d'un chat. il ne renverse que Rue joignant la rue Saint-Martin à la rue Montorgueil. il fera le 10 août . mais. Gare ! ses cheveux pleins de colère sont épiques . et le peuple des faubourgs de Paris est plus petit qu'avant la révolution.

s'achevait. Le dîner. Cette note écrite en marge du rapport Anglès. il délivrera le monde.Louis XVI . – 203 – . faites-lui chanter la Marseillaise. nous revenons à nos quatre couples. comme nous l'avons dit.

Favourite. Ainsi cette lettre du 13 juillet 1835 : « Homme ! prenez garde à vous d'abord. je te grifferais. Favourite regardait tendrement Blachevelle et disait : – Blachevelle. Ceci amena une question de Blachevelle : – Qu'est-ce que tu ferais. je te gratignerais. je te ferais arrêter111. Blachevelle sourit avec la fatuité voluptueuse d'un homme chatouillé à l'amour-propre. les uns sont aussi insaisissables que les autres . les propos d'amour sont des nuées. je te sauterais après. même pour rire ! Si tu cessais de m'aimer. p. cit. Listolier soufflait dans une trompette de bois achetée à Saint-Cloud. Fantine souriait. Favourite reprit : On croirait entendre Juliette.Chapitre VI Chapitre où l'on s'adore Propos de table et propos d'amour . 111 – 204 – . » (ouv. je te jetterais de l'eau. si je cessais de t'aimer ? – Moi ! s'écria Favourite. Ah ! ne dis pas cela. Zéphine riait.. Fameuil et Dahlia fredonnaient . les propos de table sont des fumées. je t'adore. Avec cela que mes nombreux couteaux sont aiguisés à frais. il pourrait bien y avoir un carnage atroce de votre chère petite personne si je découvrais la moindre infraction à la fidélité que vous me devez.) La dernière phrase fait rêver quand on songe au « flagrant délit » de 1845. Tholomyès buvait . 23. inspiratrice d'une bonne part du discours féminin chez Hugo.

dans des trous noirs. J'aime le petit d'en face de chez moi. Il est fils d'un ancien chantre de Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Mais. moi ? qu'on l'entend d'en bas ! Il gagne déjà vingt sous par jour chez un avoué à écrire de la chicane. Il n'a fait que pleuvoir tout l'été. il m'a dit : Mamselle. ton Blachevelle ? – Moi. je suis triste. Comme je mens ! Hein ? comme je mens ! Favourite fit une pause. c'est à peine s'il y a des petits pois au marché. on ne sait que manger. – et chanter. répondit Favourite du même ton en ressaisissant sa fourchette. comme disent les Anglais. dans des greniers à rats. Ah ! il est très bien. Il est très bien. j'ai le spleen. et déclamer. Il n'y a que les artistes pour dire des choses comme ça. Le voilà qui va crier. sa mère dit : « Ah ! mon Dieu ! ma tranquillité est perdue. C'est égal. nous dînons dans un endroit où il y a un lit. – 205 – . mon ami. se renversa sur sa chaise et ferma orgueilleusement les deux yeux. le connais-tu ? On voit qu'il a le genre d'être acteur. dit bas à Favourite dans le brouhaha : – Tu l'idolâtres donc bien. est-ce que je sais.– Oui. c'est une horreur. je le déteste. Je suis en train d'être insensée de ce petit-là. vois-tu. Ah ! il est très bien. Blachevelle est très pingre. ça me dégoûte de la vie. faites des beignets de vos gants et je les mangerai. Sitôt qu'il rentre. tu me casses la tête ! » Parce qu'il va dans la maison. Il est avare. je dis à Blachevelle que je l'adore. Il m'idolâtre tant qu'un jour qu'il me voyait faire de la pâte pour des crêpes. vois. Dahlia. le vent ne décolère pas. le beurre est si cher ! et puis. si haut qu'il peut monter. extasié. je crierais à la garde ! Ah ! je me gênerais par exemple ! Canaille ! Blachevelle. ce jeune homme-là. et continua : – Dahlia. J'aime les acteurs. le vent m'agace. tout en mangeant.

Tholomyès intervint : – Ne parlons point au hasard ni trop vite. – Tholomyès. et tous ensemble . répondit Tholomyès. dit Blachevelle. mangeons avec recueillement . – Tholomyès. – Le dimanche existe. Destinons lentement. Une sourde rébellion gronda dans le groupe. fit Blachevelle. – Tu en es le marquis. Voyez le printemps . c'est-à-dire gelé. messieurs ! Grimod de la Reynière est de l'avis de Talleyrand. – 206 – . reprit Fameuil. laisse-nous tranquilles. tandis que quelques-uns chantaient. pas de hâte. – Nous sommes sobres. Mêlons la majesté à la ripaille . Méditons si nous voulons être éblouissants. Bière qui coule n'amasse point de mousse. ajouta Listolier. Bombance et Bamboche ! cria Listolier.Chapitre VII Sagesse de Tholomyès Cependant. s'écria-t-il. contemple mon calme. il est flambé. s'il se dépêche. Pas de zèle. L'excès de zèle perd les pêchers et les abricotiers. Trop d'improvisation vide bêtement l'esprit. Messieurs. L'excès de zèle tue la grâce et la joie des bons dîners. – Bombarda. ce n'était plus que du bruit. – À bas le tyran ! dit Fameuil. les autres causaient tumultueusement. Ne nous pressons pas.

s'enfonce dans l'azur. je reviens à mon exhortation. a fait des jeux de mots. Est modus in « Tu es Pierre. après la ponte d'une bêtise. Moïse sur Isaac. de plus sublime et de plus charmant dans l'humanité. Et notez que ce calembour de Cléopâtre a précédé la bataille d'Actium. Cléopâtre sur Octave. Tout ce qui tombe de la sorte n'est pas nécessairement digne d'enthousiasme et de respect. le nom du héros batailleur de la tragédie Les Sept contre Thèbes est pris par Eschyle au sens étymologique : « qui a beaucoup de querelles » . Écoutez-moi. pas de tohu-bohu. Le temple élevé à sa mémoire était célèbre pour la qualité des oracles qui y étaient rendus. Cela concédé. Tout ce qu'il y a de plus auguste. Il faut une limite. fut pris de rire en entendant Dieu lui annoncer cette naissance .Ce médiocre jeu de mots fit l'effet d'une pierre dans une mare. je le répète. nom grec qui signifie cuiller à pot. Mes frères. pas de zèle. 113 Devin argien qui combattit et mourut lors de l'expédition des « Sept contre Thèbes ». – Amis. j'ai la prudence d'Amphiaraüs113 et la calvitie de César. Abraham. remettez-vous. rien de plus. Il ne faut pas que trop de stupeur accueille ce calembour tombé du ciel. de l'accent d'un homme qui ressaisit l'empire. personne ne se souviendrait de la ville de Toryne. Loin de moi l'insulte au calembour ! Je l'honore dans la proportion de ses mérites . gaîtés. même aux rébus. Cléopâtre répond à Antoine inquiet de voir Octave à Toryne que le nom de cette ville (« cuillère à pot ») montre un ennemi inoffensif. » Pour la suite : Isaac signifie « qui rit » et son père. Le lazzi tombe n'importe où . liesses et jeux de mots. 112 – 207 – . et peut-être hors de l'humanité. et que. pas d'excès. Une tache blanchâtre qui s'aplatit sur le rocher n'empêche pas le condor de planer. Jésus-Christ a fait un calembour sur saint Pierre112. s'écria Tholomyès. sans lui. et sur cette pierre je bâtirai mon Église. Eschyle sur Polynice. Toutes les grenouilles se turent. même en pointes. Le marquis de Montcalm était un royaliste alors célèbre. Le calembour est la fiente de l'esprit qui vole. et l'esprit.

En toute chose il faut écrire à temps le mot finis. du bon sens et de l'art. même l'amour. Ayez quelque confiance en moi. Il faut une limite. 117 Sylla renonça au pouvoir et Origène. 114 – 208 – . L'indigestion est chargée par le bon Dieu de faire de la morale aux estomacs. comprenons Munatius « déraillé ». et abdique comme Sylla. en se faisant émasculer. à ce que me disent mes examens. Tholomyès choisit d'imiter Origène plutôt que Sylla. je parle bien. Il faut. Le sage est celui qui sait à un moment donné opérer sa propre arrestation.rebus114. 116 Le questeur du parricide est le juge d'instruction dans les affaires d'homicides. il faut se contenir. Je vous recommande la modération dans vos désirs. à ce qu'il paraît. Quant à Munatius Demens. en fait. n'en abusez pas. quand cela devient urgent. parce que je vais être docteur. « Il faut de la mesure en toutes choses ». Vrai comme je m'appelle Félix Tholomyès. Et. Gula punit Gulax115. parce que j'ai soutenu une thèse en latin sur la manière dont on donnait la torture à Rome au temps où Munatius Demens était questeur du Parricide116. ou Origène117 ! Favourite écoutait avec une attention profonde. mettre au violon sa fantaisie et se mener soimême au poste. lorsque l'heure a sonné. à l'amour. Vous aimez les chaussons aux pommes. Parce que j'ai fait un peu mon droit. mesdames. même en chaussons. même aux dîners. Heureux celui qui. retenez ceci : chacune de nos passions. tirer le verrou sur son appétit. 115 Gula : la gueule . prend un parti héroïque. I. La gloutonnerie châtie le glouton. jusqu'à preuve du contraire. a un estomac qu'il ne faut pas trop remplir. comme le sera Javert. Horace (Satires. gulax signifierait « le glouton » au prix d'un barbarisme. disait. parce que je sais la différence qu'il y a entre la question mue et la question pendante. il ne s'ensuit pas de toute nécessité que je sois un imbécile. 1).

C'est en latin. traînez des blocs. quel joli mot ! j'aime ce nom-là. le travail forcé. Tholomyès poursuivit : – Quirites. remplissant son verre.– Félix118 ! dit-elle. veillez. – La femme ! reprit Tholomyès. gorgez-vous de boissons nitreuses et de tisanes de nymphaeas. avec Marius. – comme Victor. Voici la recette : la limonade. Elle déteste le serpent par jalousie de métier. assaisonnez-moi cela d'une diète sévère. reprit Blachevelle. tu es ivre ! – Pardieu ! dit Tholomyès. et joignez-y les bains froids. – Tholomyès. Caballeros. il se leva : Le père de Cosette. crevez de faim. l'application d'une plaque de plomb. Le serpent. gentlemen. homme « prospère ». Malheur à celui qui se livre au cœur changeant de la femme ! La femme est perfide et tortueuse. les lotions avec la liqueur de Saturne et les fomentations avec l'oxycrat. c'est la boutique en face. est le seul personnage. Et. ne dormez pas. – Alors sois gai. dit Listolier. l'exercice outré. mes amis ! voulez-vous ne sentir aucun aiguillon et vous passer de lit nuptial et braver l'amour ? Rien de plus simple. méfiez-vous-en. savourez des émulsions de pavots et d'agnuscastus. – J'aime mieux une femme. éreintez-vous. Ça veut dire Prosper. à bénéficier d'un prénom romain. 118 – 209 – . cria Blachevelle. les ceintures d'herbes.

figure plus que chiffonnée. mesdemoiselles. par mégarde. Il y avait un peintre grec. Bacche. Vous avez l'air d'un joli visage sur lequel. le cuartin des Baléares vingt-six. je vous idolâtre toutes. la botte du czar Pierre trente. señoras. 122 Peintre grec . perseverare diabolicum » : « L'erreur est humaine. tu as des lèvres ioniennes. « Et maintenant c'est toi. Quant à Favourite. telle futaille. il faut boire ». on s'est assis. scrobeuse. ô Joséphine. Tu es faite pour recevoir la pomme comme Vénus ou pour la manger comme Ève. Mesdames. si vous n'étiez de travers. L'arrobe de Castille contient seize litres. l'almude des Canaries vingt-cinq. Ce Grec seul eût été digne de peindre ta bouche ! Écoute ! avant toi. Ô Zéphine. Vive ce czar qui était grand. d'Horace. Le propre de l'amour. le cantaro d'Alicante douze. il vit une belle fille aux bas blancs et bien tirés qui montrait ses jambes. la douce amourette ! On a dit : l'erreur est humaine . Ô Favourite. Et la preuve. » 121 Ce terme « franglais » de Guernesey est attesté dans les carnets de l'exil (scrober. La beauté commence à toi. 2) proche du « Nunc est bibendum » : « Maintenant. et vive sa botte qui était plus grande encore ! Mesdames.– Gloire au vin ! Nunc te. c'est de l'espagnol. Celle qu'il aima était Favourite. il n'y avait pas de créature digne de ce nom. canam119 ! Pardon. 120 L'aphorisme latin dit : « Errare humanum est. moi je dis : l'erreur est amoureuse. Ce prologue lui plut. un conseil d'ami : trompez-vous de voisin. vous seriez charmante. L'amourette n'est pas faite pour s'accroupir et s'abrutir comme une servante anglaise qui a le calus du scrobage121 aux genoux. y persister vient du diable. ô nymphes et muses ! un jour que Blachevelle passait le ruisseau de la rue Guérin-Boisseau. Je viens de parler d'Ève. et Blachevelle aima. la voici : tel peuple. c'est d'errer120. qu'on avait surnommé le peintre des lèvres. si bon vous semble. Elle n'est pas faite pour cela. scrobage) où Hugo notait les journées de travail des servantes venues récurer et frotter escaliers et parquets. appelé Euphorion122. elle erre gaîment. Bacchus [Dieu du vin] que je vais chanter » : début d'une « géorgique » de Virgile (II. 119 – 210 – . mais peut-être s'appelait-il plutôt Euphronios.

mais. Ô Favourite. retenez ceci : vous mangez trop de sucre. n'empêchera point les giletières et les piqueuses de bottines de rêver des maris enrichis de diamants. je cesse de vous tutoyer. Je ne dis rien de Fantine. mais. Mesdames. une pensive. cela prend bien ou mal .c'est toi qui l'as créée. Tholomyès connaît sans doute aussi l'expression latine : « margaritas ante porcos » : « donner des perles aux cochons ». mais elle ne m'entend même pas. Cela m'a attendri . tes jolies petites dents blanches adorent le sucre. Ô Fantine. Vous parliez de mon nom tout à l'heure. les yeux au ciel. Les filles sont incurables sur l'épousaille . et qui. fille digne de vous appeler marguerite123 ou perle. Vous n'avez qu'un tort. et qui regarde l'azur sans trop savoir ce qu'elle voit ni ce qu'elle fait. un deuxième conseil : ne vous mariez point . c'est une songeuse. suavité. fuyez ce risque. N'acceptons pas aveuglément les indications qu'ils nous donnent. erre dans un jardin où il y a plus d'oiseaux qu'il n'en existe ! Ô Fantine. nous autres sages. écoutez bien. Ô sexe rongeur. je suis une illusion . Ils peuvent se tromper. Or. de là la coagulation. méfions-nous des noms. je m'appellerais Rosa. la blonde fille des chimères ! Du reste. 123 – 211 – . qui que nous soyons. tout en elle est fraîcheur. Enfin. Tout sel est desséchant. c'est un fantôme ayant la forme d'une nymphe et la pudeur d'une nonne. Miss Dahlia. Tu mérites le brevet d'invention de la jolie femme. Le sucre est le plus desséchant de tous les sels. Il faut que la fleur sente bon et que la femme ait de l'esprit. c'est de grignoter du sucre. douce clarté matinale. et qui chante. soit . qui se fourvoie dans la vie de grisette. Ce serait une erreur d'écrire à Liège pour avoir des bouchons et à Pau pour avoir des gants. ô femmes. et qui prie. bah ! qu'est-ce que je chante là ? Je perds mes paroles. puis la solidifica- Voir la note 95 de ce livre. belles. mais qui se réfugie dans les illusions. le mariage est une greffe . Les mots sont des menteurs. vous êtes une femme du plus bel orient. Mais. Il pompe à travers les veines les liquides du sang . et tout ce que nous pouvons dire. sache ceci : moi Tholomyès. le sucre est un sel. à votre place. une sensitive . jeunesse. Je me nomme Félix et ne suis pas heureux. parce que je passe de la poésie à la prose. une rêveuse.

– Souffle. il n'y a pas d'amis. appuyé de Listolier et de Fameuil. vides de sens comme le geste de l'arbre et le bruit du vent. 125 Épisode scolairement très connu de la légende romaine. Guillaume a enlevé les Saxonnes. Donc ne croquez pas de sucre. Messieurs. L'ennemi en a. Chassez-croisez. Comme Léonie Biard. Pillez-vous les uns aux autres sans remords vos bien-aimées. Pas de quartier. En amour. guerre à outrance ! Une jolie femme est un casus belli . L'homme qui n'est pas aimé plane comme un vautour sur les amantes d'autrui . rimées richement et pas du tout. faites des conquêtes. Partout où il y a une jolie femme l'hostilité est ouverte. Et c'est pourquoi le diabète confine à la phthisie. une jolie femme est un flagrant délit124. vous manquez de tout. » Tholomyès s'interrompit. qui naissent de la vapeur des pipes et se dissipent et s'envolent avec elle. Romulus a enlevé les Sabines125. dit Blachevelle. Toutes les invasions de l'histoire sont déterminées par des cotillons. de là les tubercules dans le poumon . entonna sur un air de complainte une de ces chansons d'atelier composées des premiers mots venus. et vous vivrez ! Je me tourne vers les hommes. je jette la proclamation sublime de Bonaparte à l'armée d'Italie : « Soldats. Guillaume : le Conquérant. n'étant pas prêtre. à tous ces infortunés qui sont veufs. En même temps.tion du sang . Blachevelle. La femme est le droit de l'homme. Mais Clermont ne put pas être fait pape. 124 – 212 – . et quant à moi. Tholomyès. Voici par quel couplet le groupe donna la réplique à la harangue de Tholomyès : Les pères dindons donnèrent de l'argent à un agent pour que mons Clermont-Tonnerre fût fait pape à la Saint-Jean . de là la mort. César a enlevé les Romaines.

Ne soyons ni prudes.Alors leur agent rageant leur rapporta leur argent. ô Géorgiques de la rue Madame et de l'allée de l'Observatoire ! Ô pioupious rêveurs ! ô toutes ces bonnes charmantes qui. et embrassa Favourite. ô création ! Le monde est un gros diamant ! Je suis heureux. Tout est beau. Que Justinien soit le mâle et que Ripaille soit la femelle ! Joie dans les profondeurs ! Vis. ni prudents. Ô Luxembourg. tout en gardant des enfants. 127 Chanteur d'opéra comique renommé et très cher – d'où le « gratis » –. Été. Les mouches bourdonnent dans les rayons. – À bas la sagesse ! oubliez tout ce que j'ai dit. Je porte un toast à l'allégresse . Fantine ! Il se trompa. Mon âme s'envole dans les forêts vierges et dans les savanes. 126 – 213 – . et recommença. Quelle fête partout ! Le rossignol est un Elleviou127 gratis. qui venait alors de se retirer. si je n'avais les arcades de l'Odéon. soyons allègres ! Complétons notre cours de droit par la folie et la nourriture. Embrasse-moi. il vida son verre. s'amusent à en ébaucher ! Les pampas de l'Amérique me plairaient. Le soleil a éternué le colibri. Les oiseaux sont étonnants. Jeu de mots : le Digeste est le code de l'empereur Justinien. ni prud'hommes. Ceci n'était pas fait pour calmer l'improvisation de Tholomyès . le remplit. Indigestion et digeste126. je te salue.

Il y a des glaces sur les murs. C'est plus asiatique. – Excepté pour ceux qui ont un menton d'argent. observa Tholomyès. . 2). Par image et par solidarité symbolique. 128 – 214 – . et en os chez Edon. dit Favourite.. l'argent est plus précieux que l'os. – Je préfère Bombarda à Edon. Blachevelle insista : – Regardez les couteaux. 129 Hugo. p. « Melancholia » (III. Voyez la salle d'en bas. Il y lut la nouvelle Bug-Jargal. Les manches sont en argent chez Bombarda. Voir. déclara Blachevelle. Voir le Victor Hugo raconté. seule à plaindre ce cheval mourant et assimilée à lui par Dahlia : « fichue bête ». 6). encore adolescent. Il a plus de luxe. visible des fenêtres de Bombarda. 311 et suiv. s'écria Zéphine.Chapitre VIII Mort d'un cheval128 – On dîne mieux chez Edon129 que chez Bombarda. Or. Il regardait en cet instant-là le dôme des Invalides. Il y eut une pause. 5. mais aussi l'histoire comparable de la charrette Fauchelevent (I. – J'en aime mieux dans mon assiette. dans Les Contemplations. y avait participé avec Abel et Eugène à des « dîners littéraires » en 1818. cette mort d'une jument anticipe l'exécution de Fantine.

une querelle vaut mieux. – Nous disputions philosophie. mais on doute. C'est beau. On ment. J'en rends grâces aux dieux immortels. que vous buvez d'un air tranquille. – Soit. il but et reprit : – Je consens à vivre. le magnifique restaurateur. dit Tholomyès. est du vin de Madère. – Une discussion est bonne. répondit Tholomyès. Cet arrêt rendu. tes opinions font loi. sachez-le. tout à l'heure. puisqu'on peut encore déraisonner. L'inattendu jaillit du syllogisme. mais on rit. du cru de Coural das Freiras qui est à trois cent dix-sept toises au-dessus du niveau de la mer ! Attention en buvant ! trois cent dix-sept toises ! et monsieur Bombarda. cria Fameuil. – Lequel préfères-tu de Descartes ou de Spinosa ? – Désaugiers. Tout n'est pas fini sur la terre. mesdames. Listolier et moi. Quel est ton auteur favori ? – Ber… – 215 – . Il est encore ici-bas des humains qui savent joyeusement ouvrir et fermer la boîte à surprises du paradoxe.– Tholomyès. Ceci. vous donne ces trois cent dix-sept toises pour quatre francs cinquante centimes ! Fameuil interrompit de nouveau : – Tholomyès. nous avions une discussion. On affirme.

mesdames ? Quoiqu'elle vécût dans un temps où les femmes n'avaient pas encore d'âme. c'était la prostituée déesse. vieille et maigre et digne de l'équarrisseur133. Aspasie fut créée pour le cas où il faudrait une catin à Prométhée. Savez-vous ce que c'était qu'Aspasie. Du choc. lancé. c'était une âme .) 133 L'équarisseur abattait les animaux impropres à la consommation et en tirait tout ce qui pouvait être employé : os. Socrate. corne. Apulée décrit un certain nombre d'auberges. III. Et Tholomyès poursuivit : – Honneur à Bombarda ! il égalerait Munophis d'Elephanta s'il pouvait me cueillir une almée. amor omnibus idem132. ô mesdames. Hélas ! toujours les mêmes choses et rien de nouveau. et Thygélion de Chéronée s'il pouvait m'apporter une hétaïre ! car. plus franche que l'aurore.– Quin ? – Non. une âme d'une nuance rose et pourpre. » (Géorgiques.) 132 « L'amour est le même pour tous. » (L'Ecclésiaste. Plus rien d'inédit dans la création du créateur ! Nil sub sole novum131. il y avait des Bombarda en Grèce et en Égypte. Choux. qui traînait Dans les premières pages de L'Ane d'or. Tholomyès. 244. peau. dit Virgile . si un cheval ne se fût abattu sur le quai en cet instant-là même. Aspasie était une créature en qui se touchaient les deux extrêmes de la femme . 130 – 216 – . et Carabine monte avec Carabin dans la galiote de Saint-Cloud. plus Manon Lescaut. plus embrasée que le feu. la charrette et l'orateur restèrent court. comme Aspasie s'embarquait avec Périclès sur la flotte de Samos. C'est Apulée130 qui nous l'apprend. C'était une jument beauceronne. dit Salomon . se serait difficilement arrêté. 131 « Il n'y a rien de nouveau sous le soleil. Un dernier mot. graisse.

que la haridelle était tombée pour ne plus se relever. 134 – 217 – . Parvenue devant Bombarda. la bête. avait refusé d'aller plus loin. Et. Au brouhaha des passants. jurant et indigné. Et Dahlia s'écria : – Voilà Fantine qui va se mettre à plaindre les chevaux ! Peuton être fichue bête comme ça ! En ce moment. rose. L'espace d'un matin. elle a vécu ce que vivent les rosses. soupira Fantine. Consolation à M. et Tholomyès en profita pour clore son allocution par cette strophe mélancolique : Elle était de ce monde où coucous et carrosses Ont le même destin. croisant les bras et renversant la tête en arrière. L'espace d'un : mâtin134 ! – Pauvre cheval. avaitil eu le temps de prononcer avec l'énergie convenable le mot sacramentel : mâtin ! appuyé d'un implacable coup de fouet. elle a vécu ce que vivent les roses. les gais auditeurs de Tholomyès tournèrent la tête. du Perier. Cet incident avait fait de la foule. qui peut s'appliquer aussi à Fantine : Elle était de ce monde où les plus belles choses Ont le pire destin Et. rosse. épuisée et accablée. regarda résolûment Tholomyès et dit : – Ah çà ! et la surprise ? Parodie du texte de Malherbe.une charrette fort lourde. Favourite. À peine le charretier.

Nous vous attendons. – 218 – . Messieurs. répondit Tholomyès. – Cela commence par un baiser. Chacun déposa gravement un baiser sur le front de sa maîtresse . dit-elle. en mettant leur doigt sur la bouche. L'instant est arrivé. puis ils se dirigèrent vers la porte tous les quatre à la file. attendez-nous un moment. dit Blachevelle. – C'est déjà amusant. – Sur le front. Favourite battit des mains à leur sortie.– Justement. ajouta Tholomyès. – Ne soyez pas trop longtemps. Mesdames. l'heure de la surprise a sonné. murmura Fantine.

leur firent des signes en riant. – Pour sûr ce sera joli. C'était l'heure du départ des malles-poste et des diligences. ils se retournèrent. pleine de têtes tout de suite disparues.Chapitre IX Fin joyeuse de la joie Les jeunes filles. quelque grosse voiture peinte en jaune et en noir. – Moi. et un air de furie. changeant tous les pavés en briquets. Favourite s'exclamait : – Quel tapage ! on dirait des tas de chaînes qui s'envolent. pesamment chargée. dit Dahlia. bruyamment attelée. jasant. s'accoudèrent deux à deux sur l'appui des fenêtres. et disparurent dans cette poudreuse cohue du dimanche qui envahit hebdomadairement les Champs-Élysées. – Que vont-ils nous rapporter ? dit Zéphine. – 219 – . difforme à force de malles. de la poussière pour fumée. De minute en minute. Elles virent les jeunes gens sortir du cabaret Bombarda bras dessus bras dessous . de bâches et de valises. Elles furent bientôt distraites par le mouvement du bord de l'eau qu'elles distinguaient dans les branches des grands arbres et qui les divertissait fort. restées seules. penchant leur tête et se parlant d'une croisée à l'autre. Ce vacarme réjouissait les jeunes filles. Presque toutes les messageries du midi et de l'ouest passaient alors par les Champs-Élysées. se ruait à travers la foule avec toutes les étincelles d'une forge. – Ne soyez pas longtemps ! cria Fantine. je veux que ce soit en or. broyant la chaussée. La plupart suivaient le quai et sortaient par la barrière de Passy. reprit Favourite.

fit-elle. s'arrêta un moment. – C'est particulier ! dit-elle. et la surprise ? – À propos. – Qu'est-ce que cela ? demanda Favourite. Un certain temps s'écoula ainsi. Tout à coup Favourite eut le mouvement de quelqu'un qui se réveille. Cela se fait tous les jours. Tu ne connais pas la vie. Une supposition . je suis un voyageur. et me prend. Elle s'éblouit des choses les plus simples. me voit. Favourite haussa les épaules. le garçon qui avait servi le dîner entra.Il arriva une fois qu'une de ces voitures qu'on distinguait difficilement dans l'épaisseur des ormes. – Pourquoi ne l'avoir pas apporté tout de suite ? – 220 – . La diligence passe. Comme Fantine achevait ce soupir. Je croyais que la diligence ne s'arrêtait jamais. ma chère. reprit Dahlia. vous me prendrez sur le quai en passant. – Cette Fantine est surprenante. je dis à la diligence : je vais en avant. s'arrête. Le garçon répondit : – C'est un papier que ces messieurs ont laissé pour ces dames. Cela étonna Fantine. Je viens la voir par curiosité. Il tenait à la main quelque chose qui ressemblait à une lettre. puis repartit au galop. oui. – Eh bien. la fameuse surprise ? – Ils sont bien longtemps ! dit Fantine.

Ça s'appelle des pères et mères dans le code civil. puéril et honnête. nous sommes partis. Nous fuyons dans les bras de Laffitte et sur les ailes de Caillard. Pleurez-nous rapidement et remplacez-nous vite. ils souhaitent nos retours. Or. à raison de trois lieues à l'heure. Si cette lettre vous déchire. ces bons hommes et ces bonnes femmes nous appellent enfants prodigues. dans le devoir et dans l'ordre. Nous leur obéissons.– Parce que ces messieurs. Il n'y a pas d'adresse. Favourite arracha le papier des mains du garçon. ont commandé de ne le remettre à ces dames qu'au bout d'une heure. À l'heure où vous lirez ceci. Nous fichons le camp. « Pendant près de deux ans. rendez-le-lui. comme tout le monde. Elle décacheta vivement la lettre. – Tiens ! dit-elle. gardes champêtres et conseillers d'État. comme dit Bossuet. ces parents gémissent. La diligence de Toulouse nous arrache à l'abîme. Nous nous sacrifions. Adieu. et nous offrent de tuer des veaux. étant vertueux. et l'abîme c'est vous. ô nos belles petites ! Nous rentrons dans la société. l'ouvrit et lut (elle savait lire) : « Ô nos amantes ! « Sachez que nous avons des parents. au grand trot. ces vieillards nous réclament. Mais voici ce qui est écrit dessus : Ceci est la surprise. C'était une lettre en effet. pères de famille. – 221 – . Vénérez-nous. reprit le garçon. nous vous avons rendues heureuses. préfets. vous ne connaissez pas beaucoup ça. cinq chevaux fougueux nous rapporteront à nos papas et à nos mamans. Nous partons. Il importe à la patrie que nous soyons. Des parents. Ne nous en gardez pas rancune.

– 222 – . mort à Blachevelle et vive Tholomyès ! – Vive Tholomyès ! crièrent Dahlia et Zéphine. Ça se reconnaît. sitôt aimé. Ça me rend amoureuse de lui. « Listolier. – C'est très drôle. » Les quatre jeunes filles se regardèrent. « Félix Tholomyès « Post-scriptum. – Ce doit être Blachevelle qui a eu cette idée-là. reprit Favourite. c'est tout de même une bonne farce. Favourite rompit la première le silence. Fantine rit comme les autres. – En ce cas. – Non. « Fameuil. – Eh bien ! s'écria-t-elle. Le dîner est payé. Sitôt parti. dit Zéphine. Et elles éclatèrent de rire. dit Dahlia. reprit Favourite. Voilà l'histoire. c'est une idée à Tholomyès.« Signé : Blachevelle.

nous l'avons dit. C'était. quand elle fut rentrée dans sa chambre. son premier amour .Une heure après. elle s'était donnée à ce Tholomyès comme à un mari. elle pleura. et la pauvre fille avait un enfant. – 223 – .

Paul de Kock y avait situé l'action de son roman. à Montfermeil135. Cette gargote était tenue par des gens appelés Thénardier. eût certainement attiré par sa masse l'attention d'un peintre qui eût passé là. pour mieux dire. Dès 1827. On voyait au-dessus de la porte une planche clouée à plat sur le mur. mari et femme. lors d'une brève et mystérieuse excursion à l'est de Paris. dans le premier quart de ce siècle. 135 – 224 – . Elle était située dans la ruelle du Boulanger. En septembre 1845. Sur cette planche était peint quelque chose qui ressemblait à un homme portant sur son dos un autre homme. le reste du tableau était de la fumée et représentait probablement une bataille. Au bas on lisait cette inscription : Au Sergent de Waterloo. Cependant le véhicule ou. le fragment de véhicule qui encombrait la rue devant la gargote du Sergent de Waterloo. Rien n'est plus ordinaire qu'un tombereau ou une charrette à la porte d'une auberge.Livre quatrième – Confier. des taches rouges figuraient du sang . un soir du printemps de 1818. une façon de gargote qui n'existe plus aujourd'hui. La Laitière de Montfermeil. près de Paris. peut-être en compagnie de Léonie Biard. Hugo y était passé. c'est quelquefois livrer Chapitre I Une mère qui en rencontre une autre Il y avait. lequel avait de grosses épaulettes de général dorées avec de larges étoiles argentées .

du moins. et elle semblait détachée de quelque monstre. accidenté. ensuite pour achever de se rouiller. écrasant et difforme. une couche de vase. ce soir-là. Pourquoi cet avant-train de fardier était-il à cette place dans la rue ? D'abord. Il y a dans le vieil ordre social une foule d'institutions qu'on trouve de la sorte sur son passage en plein air et qui n'ont pas pour être là d'autres raisons. étaient assises et groupées. mais de bagne cyclopéen et surhumain. non aux poutres qu'elle avait fonction de transporter. ou. usités dans les pays de forêts. Les ornières avaient donné aux roues. Pourquoi. et que supportaient deux roues démesurées. Hugo. ouv.. l'un de très rares conservés par V. aux jantes. Cette chaîne faisait songer. Cet avant-train se composait d'un massif essieu de fer à pivot où s'emboîtait un lourd timon. à l'essieu et au timon. avec des chaînes qui pendaient. On eût dit l'affût d'un canon géant. cit. se souvenir de cette insignifiance ? N'est-ce pas là un mystère ? » (Victor Hugo raconté par Adèle Hugo. où à coup sûr il se trouvait des choses curieuses et frappantes. Le centre de la chaîne pendait sous l'essieu assez près de terre. il ne se souvient que d'une. mais aux mastodontes et aux mammons qu'elle eût pu atteler . elle avait un air de bagne. d'une cour où était une immense voiture de roulier dételée. comme sur la corde d'une balançoire. Tout cet ensemble était trapu. hideux badigeonnage jaunâtre assez semblable à celui dont on orne volontiers les cathédrales. pour encombrer la rue . et sur la courbure. Supprimé du Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie publié en 1863. Sous l'essieu pendait en draperie une grosse chaîne digne de Goliath forçat. et qui servent à charrier des madriers et des troncs d'arbres. aux moyeux. Homère y eût lié Polyphème et Shakespeare Caliban. dans un entrelacement ex- La source probable de la présence étrange du fardier est une chose vue.) 136 – 225 – .C'était l'avant-train d'un de ces fardiers136. p. un souvenir du retour d'Espagne. dans un voyage long. il est connu seulement par le manuscrit de Mme Hugo : « Des auberges où il passa alors. Le bois disparaissait sous la boue et le fer sous la rouille. 243.

les hideux anneaux jetaient un bruit strident qui ressemblait à un cri de colère . pétries dans le bonheur et trempées dans la lumière. le soleil couchant se mêlait à cette joie. les petites filles s'extasiaient. rayonnaient . l'autre était brune. et avec quelque recherche. et avait dit : Tiens ! voilà un joujou pour mes enfants. un buisson fleuri qui était près de là envoyait aux passants des parfums qui semblaient venir d'elles . et rien n'était charmant comme ce caprice du hasard. la mère. du reste gracieusement attifées. Un mouchoir savamment noué les empêchait de tomber. presque terrible. mais touchante en ce moment-là. on eût dit deux roses dans de la ferraille . tout enchevêtré de courbes et d'angles farouches. Leurs naïfs visages étaient deux étonnements ravis . s'arrondissait comme un porche de caverne. Au-dessus et autour de ces deux têtes délicates. qui avait fait d'une chaîne de titans une escarpolette de chérubins. les couvant des yeux de peur d'accident avec cette expression animale et céleste propre à la maternité . disait un guerrier. accroupie sur le seuil de l'auberge. Sa chanson et la contemplation de ses filles l'empêchaient d'entendre et de voir ce qui se passait dans la rue. la mère chantonnait d'une voix fausse une romance alors célèbre : Il le faut. Les deux enfants. balançait les deux enfants au moyen d'une longue ficelle. celle de dix-huit mois montrait son gentil ventre nu avec cette chaste indécence de la petitesse. deux petites filles.quis. L'une était châtain. Une mère avait vu cette effroyable chaîne. femme d'un aspect peu avenant du reste. leurs fraîches joues riaient. noir de rouille. – 226 – . à chaque va-etvient. la plus petite dans les bras de la plus grande. l'une d'environ deux ans et demi. leurs yeux étaient un triomphe . Tout en berçant ses deux petites. À quelques pas. l'autre de dix-huit mois. le gigantesque avanttrain.

continuant sa romance : À la belle et tendre Imogine137. Cette femme. dont le premier dit : Il le faut disait un guerrier A la belle et tendre Imogine Il le faut. et tout à coup elle entendit une voix qui disait très près de son oreille : – Vous avez là deux jolis enfants.Cependant quelqu'un s'était approché d'elle. à quelques pas. je suis chevalier Et je pars pour la Palestine. Une femme était devant elle. comme elle commençait le premier couplet de la romance. Tu me pleures en ce moment. 137 – 227 – . puis elle tourna la tête. Partant pour la Syrie. elle avait un bavolet de linge fin. Que ces pleurs ont pour moi de charmes ! Mais il viendra quelque autre amant Et sa main essuiera tes larmes Cette chanson n'est pas sans analogie avec une autre romance troubadour devenue hymne du Second Empire. avait un enfant qu'elle portait dans ses bras. répondit la mère. Elle portait en outre un assez gros sac de nuit qui semblait fort lourd. C'était une fille de deux à trois ans. elle aussi. L'enfant de cette femme était un des plus divins êtres qu'on pût voir. des rubans à sa brassière et de la valen- Romance genre troubadour Imogine et Alonzo en dix couplets. madame. Elle eût pu jouter avec les deux autres pour la coquetterie de l'ajustement .

sinon qu'ils devaient être très grands et qu'ils avaient des cils magnifiques. d'où s'échappait une mèche blonde. Ses cheveux. On ne pouvait rien dire de ses yeux. les enfants y dorment profondément. de la folie et de la musique. Elle était pâle . Elle était jeune. une robe de toile et de gros souliers. elle regardait sa fille endormie dans ses bras avec cet air particulier d'une mère qui a nourri son enfant. mais avec cette mise il n'y paraissait pas. laide. Ses yeux ne semblaient pas être secs depuis très longtemps. Un pli triste. C'était Fantine. à l'examiner attentivement. Était-elle belle ? peut-être . mais elle ne riait point. Elle avait la mise d'une ouvrière qui tend à redevenir paysanne. elle s'était évanouie comme ces beaux givres éclatants qu'on prend pour des diamants au soleil . masquait lourdement sa taille. Pourtant. ils fondent et laissent la branche toute noire. comme ceux où se mouchent les invalides. mais disparaissaient sévèrement sous une coiffe de béguine. La belle petite donnait envie de mordre dans les pommes de ses joues. Quant à la mère.ciennes à son bonnet. – 228 – . Difficile à reconnaître. serrée. Quant à sa toilette. étroite. Le pli de sa jupe relevée laissait voir sa cuisse blanche. ridait sa joue droite. Elle dormait de ce sommeil d'absolue confiance propre à son âge. Les bras des mères sont faits de tendresse . potelée et ferme. cette aérienne toilette de mousseline et de rubans qui semblait faite avec de la gaîté. l'index durci et déchiqueté par l'aiguille. C'était Fantine. l'aspect en était pauvre et triste. plié en fichu. et nouée au menton. elle avait l'air très lasse et un peu malade . une Mante brune de laine bourrue. Le rire montre les belles dents quand on en a . Elle avait les mains hâlées et toutes piquées de taches de rousseur. semblaient fort épais. qui ressemblait à un commencement d'ironie. Elle était admirablement rose et bien portante. Elle dormait. elle avait toujours sa beauté. Un large mouchoir bleu. pleine de grelots et parfumée de lilas.

s'était défait du côté des femmes . elle avait négligé ses débouchés . Fantine était restée seule. elle avait fait écrire par un écrivain public une lettre à Tholomyès. avait la farouche bravoure de la vie. et de glisser dans le pire. quinze jours après. mais il faudrait cacher sa faute. Un jour. la gêne. et son cœur devint sombre à l'endroit de cet homme. Tholomyès n'avait répondu à aucune. L'idée lui vint de retourner dans sa ville natale. Et elle entrevoyait confusément la nécessité possible d'une séparation plus douloureuse encore que la première. ils s'étaient fermés. elle en eut. mais le fond de sa nature. – elle se trouva absolument isolée. mais elle prit sa résolution. Zéphine et Dahlia . cela n'avait plus de raison d'être. Là quelqu'un peut-être la connaîtrait et lui donnerait du travail. Elle sentit vaguement qu'elle était à la veille de tomber dans la détresse. Fantine avait tout de suite perdu de vue Favourite. brisé du côté des hommes. Fantine. – 229 – . avec l'habitude du travail de moins et le goût du plaisir de plus. à Montreuil-sur-mer. et se roidit. Entraînée par sa liaison avec Tholomyès à dédaigner le petit métier qu'elle savait. on les eût bien étonnées. on lui avait seulement appris dans son enfance à signer son nom . Elle avait commis une faute. – hélas ! ces ruptures-là sont irrévocables. puis une troisième. Oui . puis une seconde. Quel parti prendre pourtant ? Elle ne savait plus à qui s'adresser. Fantine savait à peine lire et ne savait pas écrire . on s'en souvient. si on leur eût dit qu'elles étaient amies . Que s'était-il passé pendant ces dix mois ? on le devine. on le verra. Après l'abandon. Le père de son enfant parti. Son cœur se serra. était pudeur et vertu. Fantine entendit des commères dire en regardant sa fille : – Est-ce qu'on prend ces enfants-là au sérieux ? on hausse les épaules de ces enfants-là ! Alors elle songea à Tholomyès qui haussait les épaules de son enfant et qui ne prenait pas cet être innocent au sérieux . Il fallait du courage .Dix mois s'étaient écoulés depuis « la bonne farce ». le lien. Nulle ressource.

vingt ans plus tard. pour se reposer. moyennant trois ou quatre sous par lieue. A la cérémonie de ses noces. emportant son enfant sur son dos. Cette femme n'avait au monde que cet enfant. et elle toussait un peu. À vingt-deux ans. enchantées sur leur escarpolette monstre. elle quittait Paris. et avait mis toute sa soie. et sagement renoncé à faire réapparaître le personnage. Fantine avait nourri sa fille . par une belle matinée de printemps. Il y a des charmes. Nous n'aurons plus occasion de parler de M. toujours homme de plaisir138. ses petites dettes payées. Bornons-nous à dire que. Comme elle passait devant l'auberge Thénardier. après avoir. les deux petites filles. cheminé de temps en temps. avaient été pour elle une sorte d'éblouissement. et sainte celle-là. Félix Tholomyès. sous le roi LouisPhilippe. cela lui avait fatigué la poitrine. tous ses chiffons. Hugo avait songé.Elle avait déjà vaillamment renoncé à la parure. tous ses rubans et toutes ses dentelles sur sa fille. influent et riche. Fantine se trouvait à Montfermeil. s'était vêtue de toile. électeur sage et juré très sévère . c'était un gros avoué de province. dans ce qu'on appelait alors les Petites Voitures des Environs de Paris. seule vanité qui lui restât. Vers le milieu du jour. dans la ruelle du Boulanger. et elle s'était arrêtée devant cette vision de joie. elle n'eut plus que quatre-vingts francs environ. 138 – 230 – . ce qui lui produisit deux cents francs . Quelqu'un qui les eût vues passer toutes les deux eût pitié. et cet enfant n'avait au monde que cette femme. Ces deux petites filles en furent un pour cette mère. une petite fille s'avançait – Cosette – et lui disait : « Papa ! » Voir le dossier des Misérables au tome Océan-Chantier. Elle vendit tout ce qu'elle avait.

et fit asseoir la passante sur le banc de la porte. elle reprit entre ses dents : Il le faut. tellement attendrie qu'au moment où la mère reprenait haleine entre deux vers de sa chanson. Ces deux petites étaient si évidemment heureuses ! Elle les regardait. le type femme-à-soldat dans toute sa disgrâce. Si cette femme. elle ne put s'empêcher de lui dire ce mot qu'on vient de lire : – Vous avez là deux jolis enfants. – Je m'appelle madame Thénardier. dit la mère des deux petites. ce nom a peut-être été construit par dérivation sur celui de Mlle Thénard qui tenait un second rôle à la création d'Hernani. 139 – 231 – . Cette madame Thénardier139 était une femme rousse. 9 et la note 1. Mais voir aussi V. De vieux romans qui se sont éraillés sur des imaginations de gargotières ont de ces effets-là. elle avait à peine trente ans. qui était accroupie. Puis. Et je pars pour la Palestine. toute émue. charnue. Elle crut voir au dessus de cette auberge le mystérieux ICI de la providence. La présence des anges est une annonce de paradis. je suis chevalier. Elle était jeune encore . avec un air penché qu'elle devait à des lectures romanesques. peut- Inventé dès la première rédaction. se fût tenue droite. chose bizarre. Les deux femmes causèrent. C'était une minaudière hommasse. La mère leva la tête et remercia. Nous tenons cette auberge. anguleuse . Les créatures les plus féroces sont désarmées par la caresse à leurs petits. elle-même étant sur le seuil. madame.Elle les considérait. elle les admirait. Et. toujours à sa romance.

les fit descendre de l'escarpolette. Une personne qui est assise au lieu d'être debout. plaisir immense. qu'elle avait quitté Paris. et qu'elle allait en chercher ailleurs . avec cet air sérieux et quelquefois sévère des petits enfants. et. et tira la langue. tout. un peu modifiée : Qu'elle était ouvrière . quoique la mère la retint. le matin même. Puis l'enfant se mit à rire. mais pas beaucoup. qui est un mystère de leur lumineuse innocence devant nos crépuscules de vertus. quoi ? rien.être sa haute taille et sa carrure de colosse ambulant propre aux foires. L'enfant ouvrit les yeux. elle y était montée . et que le bijou s'était endormi. et au bout d'une minute les petites Thénardier jouaient avec la nouvelle venue à faire des trous dans la terre. de grands yeux bleus comme ceux de sa mère. comme elle portait son enfant. s'arrêta court. dans son pays . que. et ayant rencontré la voiture de Villemomble. que de Villemomble elle était venue à Montfermeil à pied. c'est si jeune. et dit : – Amusez-vous toutes les trois. que le travail lui manquait à Paris. que son mari était mort . que la petite avait un peu marché. troublé sa confiance. glissa à terre avec l'indomptable énergie d'un petit être qui veut courir. et fait évanouir ce que nous avons à raconter. eussent-elles dès l'abord effarouché la voyageuse. – 232 – . les destinées tiennent à cela. et qu'il avait fallu la prendre. La voyageuse raconta son histoire. La mère Thénardier détacha ses filles. se sentant fatiguée. et regarda. Et sur ce mot elle donna à sa fille un baiser passionné qui la réveilla. signe d'admiration. Ces âges-là s'apprivoisent vite. On dirait qu'ils se sentent anges et qu'ils nous savent hommes. Tout à coup elle aperçut les deux autres sur leur balançoire. à pied .

XXXIII) et dans L'Art d'être grand-père (IX. Ce que fait le fossoyeur devient riant. La petite se nommait Euphrasie. Mais d'Euphrasie la mère avait fait Cosette. C'est là un genre de dérivés qui dérange et déconcerte toute la science des étymologistes. Cette Pépita est un souvenir du palais Masserano. 216) : « Il se trouvait là une nommée Pépita. me disait mon mari. 1. fait par l'enfant. et elle creusait énergiquement une fosse bonne pour une mouche. – Quel âge a-t-elle ? – Elle va sur trois ans. L'indolente avait mon âme Sous son coude de velours. Les deux femmes continuaient de causer. Cette jeune fille réapparaîtra dans Le Dernier Jour d'un condamné (chap. encore petite fille […]. Gnon. elle avait pris un brin de bois qui lui servait de pelle. – Comment s'appelle votre mioche ? – Cosette. la bonté de la mère est écrite dans la gaîté du marmot . Les Fredaines du grand-père enfant) : Et c'était presque une femme Que Pépita mes amours.Cette nouvelle venue était très gaie . évoqué dans le Victor Hugo raconté… (p. 140 – 233 – . en Espagne. Il y eut des idylles. dans ces grandes pièces […] ». Cosette. par ce doux et gracieux instinct des mères et du peuple qui change Josefa en Pepita140 et Françoise en Sillette. Nous avons connu une grand'mère qui avait réussi à faire de Théodore. lisez Euphrasie.

Voulez-vous me garder mon enfant ? – Il faudrait voir. et lui dit : – Voulez-vous me garder mon enfant ? La Thénardier eut un de ces mouvements surpris qui ne sont ni le consentement ni le refus. je ne serai pas longtemps à revenir. Elle saisit la main de la Thénardier. un gros ver venait de sortir de terre . on eût dit trois têtes dans une auréole. La mère de Cosette poursuivit : – Voyez-vous. on ne trouve pas à se placer. s'écria la mère Thénardier. comme ça se connaît tout de suite ! les voilà qu'on jurerait trois sœurs ! Ce mot fut l'étincelle qu'attendait probablement l'autre mère. C'est ça . et elles avaient peur. Ils sont si ridicules dans ce pays-là. je ne peux pas emmener ma fille au pays. – Les enfants. Leurs fronts radieux se touchaient . L'ouvrage ne le permet pas. – 234 – . dit la Thénardier. Avec un enfant. – Je donnerais six francs par mois. et elles étaient en extase. C'est le bon Dieu qui m'a fait passer devant votre auberge. J'ai dit : voilà une bonne mère. ça fera trois sœurs. Et puis. un événement avait lieu . Cependant les trois petites filles étaient groupées dans une posture d'anxiété profonde et de béatitude . Quand j'ai vu vos petites si jolies et si propres et si contentes. la regarda fixement.– C'est comme mon aînée. cela m'a bouleversée.

dit la madame Thénardier. disait un guerrier. dit la Thénardier. – Je les donnerai. Il me restera de quoi aller au pays. – Et quinze francs en dehors pour les premiers frais. – Six fois sept quarante-deux. j'ai quatre-vingts francs. le pauvre trésor. J'ai bien vu que c'était votre mari. je reviendrai chercher l'amour. Je gagnerai de l'argent là-bas. En allant à pied. Et six mois payés d'avance. – Il faudra le donner. et dès que j'en aurai un peu. ajouta la voix d'homme. Et à travers ces chiffres. Et un beau trousseau encore ! un trousseau insensé. dit la Thénardier. – Sans doute elle a un trousseau. elle chantonnait vaguement : Il le faut. La voix d'homme reprit : – La petite a un trousseau ? – C'est mon mari. dit la mère. dit la mère. – Total cinquante-sept francs.Ici une voix d'homme cria du fond de la gargote : – Pas à moins de sept francs. Il est là dans mon sac de nuit. et des robes de soie comme une dame. Tout par douzaines . – Je les donnerai. – 235 – . repartit la voix d'homme.

mais ce sont des désespoirs. On arrange tranquillement ces départslà. l'homme dit à la femme : – Cela va me payer mon effet de cent dix francs qui échoit demain. – 236 – . renoua son sac de nuit dégonflé du trousseau et léger désormais. La mère passa la nuit à l'auberge. – Sans m'en douter. donna son argent et laissa son enfant. Quand la mère de Cosette fut partie. Ce serait cela qui serait drôle si je laissais ma fille toute nue ! La face du maître apparut. et s'en revint en disant : – Je viens de voir une femme qui pleure dans la rue. Une voisine des Thénardier rencontra cette mère comme elle s'en allait. – C'est bon. Le marché fut conclu. que c'est un déchirement. Sais-tu que j'aurais eu l'huissier et un protêt ? Tu as fait là une bonne souricière avec tes petites.– Je crois bien que je le donnerai ! dit la mère. dit la femme. et partit le lendemain matin. Il me manquait cinquante francs. dit-il. comptant revenir bientôt.

Tous deux étaient au plus haut degré susceptibles de l'espèce de hideux progrès qui se fait dans le sens du mal. deviennent facilement monstrueuses. Il existe des âmes écrevisses reculant continuellement vers les ténèbres. Nous compléterons le croquis plus tard. employant l'expérience à augmenter leur difformité.Chapitre II Première esquisse de deux figures louches La souris prise était bien chétive . On ne peut pas plus répondre de ce qu'ils ont fait que de ce qu'ils feront. – 237 – . et qui combine quelques-uns des défauts de la seconde avec presque tous les vices de la première. on les sent ténébreux à leurs deux extrémités. et s'empreignant de plus en plus d'une noirceur croissante. Cet homme et cette femme étaient de ces âmes-là. empirant sans cesse. mais le chat se réjouit même d'une souris maigre. Le Thénardier particulièrement était gênant pour le physionomiste. On n'a qu'à regarder certains hommes pour s'en défier. Ces êtres appartenaient à cette classe bâtarde composée de gens grossiers parvenus et de gens intelligents déchus. sans avoir le généreux élan de l'ouvrier ni l'ordre honnête du bourgeois. rétrogradant dans la vie plutôt qu'elles n'y avancent. Rien qu'en les entendant dire un mot ou qu'en les voyant faire un geste on entrevoit de sombres secrets dans leur passé et de sombres mystères dans leur avenir. Il y avait dans la femme le fond d'une brute et dans l'homme l'étoffe d'un gueux. Ils sont inquiets derrière eux et menaçants devant eux. C'étaient de ces natures naines qui. Qu'était-ce que les Thénardier ? Disons-en un mot dès à présent. L'ombre qu'ils ont dans le regard les dénonce. Il y a en eux de l'inconnu. qui est entre la classe dite moyenne et la classe dite inférieure. si quelque feu sombre les chauffe par hasard.

mais de plus en plus vulgaire.Ce Thénardier. tant qu'elle avait été très jeune. Or on ne lit pas impunément des niaiseries. Il l'avait peinte lui-même. lisant Pigault-Lebrun. qui. à ce qu'il paraît. 5. Il en résulta que sa fille aînée se nomma Eponine. s'il fallait l'en croire. après avoir été Clélie. toujours noble. disait-il . Plus tard. tombé de mademoiselle de Scudéri à madame Barthélemy-Hadot. et s'était même comporté assez bravement. la pauvre petite faillit se nommer Gulnare . Nous verrons plus tard ce qu'il en était. mais. mal. une sorte d'attitude pensive près de son mari. Sa femme avait quelque douze ou quinze ans de moins que lui. il avait fait probablement la campagne de 1815. La Thénardier dévore ce que Hugo enfant savourait chez le libraire Royol – voir III. Madame Thénardier était juste assez intelligente pour lire ces espèces de livres. car il savait faire un peu de tout . Plusieurs réminiscences ont pu concourir à l'adoption d'Éponine : le titre d'un livre de Delisle de Sales. et de madame de Lafayette à madame Bournon-Malarme. n'était plus que Lodoïska. butor correct et sans mélange. Elle s'en nourrissait. cela lui avait donné. grossier et fin en même temps. et pour « tout ce qui touche le sexe ». note 3. elles s'appelaient Palmyre et Malvina. incendiait l'âme aimante des portières de Paris et ravageait même un peu la banlieue141. Éponine ou la République. quand les cheveux romanesquement pleureurs commencèrent à grisonner. avait été soldat . Elle y noyait ce qu'elle avait de cervelle . quand la Mégère se dégagea de la Paméla. et même un peu plus tard. ruffian lettré à la grammaire près. en fait de sentimentalisme. 142 Jusqu'en 1860. de ne s'appeler qu'Azelma142. comme il disait dans son jargon. elle dut à je ne sais quelle heureuse diversion faite par un roman de Ducray-Duminil. coquin d'une certaine profondeur. L'enseigne de son cabaret était une allusion à l'un de ses faits d'armes. sergent. la Thénardier ne fut plus qu'une grosse méchante femme ayant savouré des romans bêtes. un vers des 141 – 238 – . Quant à la cadette. C'était l'époque où l'antique roman classique.

L'irrésistible pénétration du souffle nouveau est là comme en tout. À côté de l'élément romanesque. Julius Sabinus. Ce déplacement qui met le nom « élégant » sur le plébéien et le nom campagnard sur l'aristocrate n'est autre chose qu'un remous d'égalité. / Éponine ou Laîs… ». Ajoutons que la rime et le sens apparentent Eponine à Fantine. il y a une chose grande et profonde : la révolution française. et que désigne un titre noté. Il n'est pas rare aujourd'hui que le garçon bouvier se nomme Arthur. et qu'on pourrait appeler l'anarchie des noms de baptême. roman héroïde ». Pierre ou Jacques. que nous venons d'indiquer. Alfred ou Alphonse143. et que le vicomte – s'il y a encore des vicomtes – se nomme Thomas. – 239 – .Au reste. tout n'est pas ridicule et superficiel dans cette curieuse époque à laquelle nous faisons ici allusion. par Hugo en 1860 : « Éponine et Sabinus ou la généreuse épouse. Petites Vieilles de Baudelaire évoquant la déchéance des courtisanes : « Ces monstres disloqués furent jadis des femmes. Sous cette discordance apparente. Alfred comme de Vigny. l'histoire héroïque de cette gauloise qui – comme le demande Dona Sol – partagea le sort de son mari. pour le dire en passant. 143 Arthur comme Wellington. traqué par les Romains après l'échec d'une révolte. deux noms qui font écho à celui de Léopoldine. Alphonse comme Lamartine. il y a le symptôme social.

Le mois suivant ils eurent encore besoin d'argent . la mère envoya sept francs pour le septième mois. Thénardier avait pu éviter un protêt et faire honneur à sa signature. – 240 – . les Thénardier s'accoutumèrent à ne plus voir dans la petite fille qu'un enfant qu'ils avaient chez eux par charité. ou. Cosette mangeait avec eux sous la table dans une écuelle de bois pareille à la leur.Chapitre III L'Alouette Il ne suffit pas d'être méchant pour prospérer. Les six premiers mois révolus. La mère qui s'était fixée. c'est-à-dire de haillons. Comme elle n'avait plus de trousseau. On la nourrit des restes de tout le monde. écrivait. comme on le verra plus tard. Grâce aux cinquante-sept francs de la voyageuse. Dès que cette somme fut dépensée. pour mieux dire. faisait écrire tous les mois afin d'avoir des nouvelles de son enfant. La mère. La gargote allait mal. Le chat et le chien étaient du reste ses commensaux habituels . à Montreuil-surmer. la femme porta à Paris et engagea au Mont-de-Piété le trousseau de Cosette pour une somme de soixante francs. et continua assez exactement ses envois de mois en mois. à laquelle ils persuadaient que son enfant était heureuse "et venait bien". Les Thénardier répondaient invariablement : Cosette est à merveille. et la traitèrent en conséquence. L'année n'était pas finie que le Thénardier dit : – Une belle grâce qu'elle nous fait là ! que veut-elle que nous fassions avec ses sept francs ? Et il écrivit pour exiger douze francs. on l'habilla des vieilles jupes et des vieilles chemises des petites Thénardier. se soumit et envoya les douze francs. un peu mieux que le chien et un peu plus mal que le chat.

Il est triste de songer que l'amour d'une mère peut avoir de vilains aspects.Certaines natures ne peuvent aimer d'un côté sans haïr de l'autre. Éponine et Azelma furent méchantes. ne sont que des exemplaires de la mère. On disait dans le village : – Ces Thénardier sont de braves gens. Si peu de place que Cosette tînt chez elle. qui vivaient dans un rayon d'aurore ! La Thénardier étant méchante pour Cosette. disant que « la créature » grandissait et « mangeait ». Une année s'écoula. il est certain que ses filles. et menaçant de la renvoyer. grondée. Si elle n'avait pas eu Cosette. auraient tout reçu . avait une somme de caresses et une somme de coups et d'injures à dépenser chaque jour. Cosette ne faisait pas un mouvement qui ne fît pleuvoir sur sa tête une grêle de châtiments violents et immérités. ayant appris par on ne sait quelles voies obscures que l'enfant était probablement bâtard et que la mère ne pouvait l'avouer. Ils ne sont pas riches. et que cette petite diminuait l'air que ses filles respiraient. Cependant le Thénardier. rudoyée. La mère Thénardier aimait passionnément ses deux filles à elle. à cet âge. Cette femme. Ses filles n'eurent que les caresses. il lui semblait que cela était pris aux siens. comme beaucoup de femmes de sa sorte. puis une autre. Le format est plus petit. mais l'étrangère leur rendit le service de détourner les coups sur elle. battue et voyant à côté d'elle deux petites créatures comme elle. « Quelle ne m'embête pas ! s'écriait-il. exigea quinze francs par mois. et ils élèvent un pauvre enfant qu'on leur a abandonné chez eux ! On croyait Cosette oubliée par sa mère. sans cesse punie. je lui bombarde – 241 – . tout idolâtrées qu'elles étaient. voilà tout. Les enfants. ce qui fit qu'elle détesta l'étrangère. Doux être faible qui ne devait rien comprendre à ce monde ni à Dieu.

Les Thénardier se crurent d'autant plus autorisés à agir ainsi que la mère qui était toujours à Montreuil-sur-mer commença à mal payer. dès l'âge de cinq ans. était maintenant maigre et blême. Cosette. la rue. étant seul au monde "travaillait pour vivre. dira-t-on. la cour. et sa misère aussi. parce que. D'année en année. orphelin devenu bandit. » La mère paya les quinze francs. N'avons-nous pas vu. il semblait qu'on y vît une plus grande quantité de tristesse. elle n'eût point reconnu son enfant. balayer les chambres. Hélas. laver la vaisselle. porter même des fardeaux. elle devint la servante de la maison. Sournoise ! disaient les Thénardier. c'est-à-dire avant même qu'elle eût cinq ans. L'injustice l'avait faite hargneuse et la misère l'avait rendue laide. Quelques mois restèrent en souffrance. elle fut le souffre-douleur des deux autres enfants . Il ne lui restait plus que ses beaux yeux qui faisaient peine. c'est vrai. Si cette mère fût revenue à Montfermeil au bout de ces trois années. qui n'avait pas encore six ans. l'enfant grandit.son mioche tout au beau milieu de ses cachotteries. Il me faut de l'augmentation. l'hiver. le procès d'un nommé Dumolard. c'est invraisemblable. C'était une chose navrante de voir. et volait. si jolie et si fraîche à son arrivée dans cette maison. grands comme ils étaient. Cinq ans. Tant que Cosette fut toute petite. récemment. disent les documents officiels. grelottant sous de vieilles loques de – 242 – . La souffrance sociale commence à tout âge. qui. Elle avait je ne sais quelle allure inquiète. ce pauvre enfant. » On fit faire à Cosette les commissions. dès qu'elle se mit à se développer un peu.

Seulement la pauvre Alouette ne chantait jamais. 144 – 243 – . s'était plu à nommer de ce nom ce petit être pas plus gros qu'un oiseau. balayer la rue avant le jour avec un énorme balai dans ses petites mains rouges et une larme dans ses grands yeux. éveillé le premier chaque matin dans la maison et dans le village.toile trouées. effarouché et frissonnant. qui aime les figures. Ce surnom a peut-être été suggéré à Hugo par le premier nom donné à la fille de Fantine (Marguerite Louet) : Anna Louet. Dans le pays on l'appelait l'Alouette144. tremblant. toujours dans la rue ou dans les champs avant l'aube. Le peuple.

Montreuil-sur-mer avait changé d'aspect. en haut dans une plus parfaite. elle avait continué son chemin et était arrivée à Montreuil-sur-mer145. il écrit à sa fille : « Je viens de me promener au bord de la mer en pensant à toi. Fantine avait quitté sa province depuis une dizaine d'années. fondant une universelle métaphore. J'ai cueilli pour toi cette fleur dans la dune. La vague de la haute mer l'effacera cette nuit. c'est l'amour que ton père a pour toi. lorsqu'il écrit Les Misérables. en bas dans une plus grossière qui lui ressemble. en 1818. une lettre le dit. en 1837. que devenait-elle ? où étaitelle ? que faisait-elle ? Après avoir laissé sa petite Cosette aux Thénardier. Tandis que Fantine descendait lentement de misère en misère. Depuis deux ans environ. C'était. devenu. à cette loi de l'unité de la création qui deviendra un des grands thèmes de son œuvre et. […] Et puis. était un 4 septembre. Pourquoi cette petite ville du Pas-de-Calais ? Peut-être parce que le jour que Hugo y passa. sa ville natale avait prospéré. j'ai tracé ton nom sur le sable : Didi. au dire des gens de Montfermeil. La veille au soir. mon ange. il s'y était accompli un de ces faits industriels qui sont les grands événements des petits pays. semblait avoir abandonné son enfant. l'anniversaire de la mort de Léopoldine. un des principes de sa poétique : « Toute chose se reflète. » C'est aussi à Montreuil qu'il songea.Livre cinquième – La descente Chapitre I Histoire d'un progrès dans les verroteries noires Cette mère cependant qui. » 145 – 244 – . mais ce que rien n'effacera. mon pauvre petit ange. on se le rappelle.

ce qui est bien. 601). peu de chose. Ce tout petit changement avait été une révolution. un inconnu. Voir l'Historique de l'édition de l'Imprimerie nationale (t.Ce détail importe. Cette industrie avait toujours végété. premièrement. à cause de la cherté des matières premières qui réagissait sur la maind'œuvre. et nous croyons utile de le développer . les coulants en tôle simplement rapprochée aux coulants en tôle soudée. Au moment où Fantine revint à Montreuil-sur-mer. Montreuil-sur-mer avait pour industrie spéciale l'imitation des jais anglais et des verroteries noires146 d'Allemagne. ce qui avait permis. était venu s'établir dans la ville et avait eu l'idée de substituer. profit pour le manufacturier. et avait tout fait riche autour de lui. de ses commencements. on ne savait rien . pour les bracelets en particulier. Hugo s'était documenté sur cette industrie dès 1829-1830. De temps immémorial. d'élever le prix de la main-d'œuvre. Il était étranger au département. nous dirions presque. de vendre à meilleur marché tout en triplant le bénéfice. dans cette fabrication. ce qui est mieux. II. deuxièmement. la gomme laque à la résine et. Ainsi pour une idée trois résultats. En moins de trois ans. Ce tout petit changement en effet avait prodigieusement réduit le prix de la matière première. De son origine. Vers la fin de 1815. l'auteur de ce procédé était devenu riche. d'améliorer la fabrication. une transformation inouïe s'était opérée dans cette production des « articles noirs ». p. avantage pour le consommateur . 146 – 245 – . troisièmement. un homme. bienfait pour le pays . de le souligner.

on avait su son nom. quelques centaines de francs tout au plus. ce qui fait qu'on n'avait pas songé à lui demander son passeport. Cet homme s'était jeté dans le feu. la tournure et le langage d'un ouvrier. il n'avait que les vêtements. mis au service d'une idée ingénieuse. le sac au dos et le bâton d'épine à la main. Depuis lors. Il paraît que.On contait qu'il était venu dans la ville avec fort peu d'argent. un gros incendie venait d'éclater à la maison commune. fécondé par l'ordre et par la pensée. à la tombée d'un soir de décembre. au péril de sa vie. deux enfants qui se trouvaient être ceux du capitaine de gendarmerie . – 246 – . C'est de ce mince capital. et avait sauvé. À son arrivée à Montreuil-sur-mer. qu'il avait tiré sa fortune et la fortune de tout ce pays. le jour même où il faisait obscurément son entrée dans la petite ville de Montreuil-sur-mer. Il s'appelait le père Madeleine.

faisait presque concurrence à Londres et à Berlin. Voilà tout ce qu'on en pouvait dire. Il avait divisé les ateliers afin de séparer les sexes et que les filles et les femmes pussent rester sages. les occasions de corruption abondaient. Il était d'autant plus fondé à cette sévérité que. Madeleine C'était un homme d'environ cinquante ans. C'était le seul où il fût en quelque sorte intolérant. l'autre pour les femmes. il était inflexible. à tous de la probité. Quiconque avait faim pouvait s'y présenter. Du reste sa venue avait été un bienfait. aux femmes des mœurs pures. Une forte circulation échauffait tout et pénétrait partout. Montreuil-sur-mer étant une ville de garnison. il avait pu bâtir une grande fabrique dans laquelle il y avait deux vastes ateliers. au milieu de cette activité dont il était la cause et le pivot. qui avait l'air préoccupé et qui était bon. l'un pour les hommes. y commandait chaque année des achats immenses. Les bénéfices du père Madeleine étaient tels que. Avant l'arrivée du père Madeleine. mais. qui consomme beaucoup de jais noir. Il n'exigeait qu'une chose : soyez honnête homme ! soyez honnête fille ! Comme nous l'avons dit. maintenant tout y vivait de la vie saine du travail. Montreuil-sur-mer était devenu un centre d'affaires considérable. le père Madeleine faisait sa fortune. Le père Madeleine employait tout le monde. Il n'y avait pas de poche si obscure où il n'y eût un peu d'argent. dès la deuxième année. Le chômage et la misère étaient inconnus. Sur ce point. tout languissait dans le pays . chose assez singulière dans un simple homme de com– 247 – . Montreuil-sur-mer. et était sûr de trouver là de l'emploi et du pain.Chapitre II M. Grâce aux progrès rapides de cette industrie qu'il avait si admirablement remaniée. pas de logis si pauvre où il n'y eût un peu de joie. Le père Madeleine demandait aux hommes de la bonne volonté. L'Espagne. pour ce commerce. et sa présence était une providence.

Il semblait qu'il songeât beaucoup aux autres et peu à lui. c'est la nourrice et le maître d'école. partageait les idées religieuses d'un père de l'oratoire connu sous le nom de Fouché. Dans les premiers temps. L'ambition en ce tempslà était. et même pratiquait dans une certaine mesure. il avait dépensé plus d'un million pour la ville et pour les pauvres. Montreuilsur-mer est divisé en ville haute et ville basse. une pour les filles. il ne paraissait point que ce fût là son principal souci. et une caisse de secours pour les ouvriers vieux et infirmes. dans l'acception directe du mot. qu'il habitait. il y avait établi une pharmacie gratuite. chose alors presque inconnue en France. on lui connaissait une somme de six cent trente mille francs placée à son nom chez Laffitte . n'avait qu'une école. qui flairait partout des concurrences. il en avait construit deux. À huis clos il riait de Dieu doucement. il y avait fondé dix lits. L'hôpital était mal doté . Il allouait de ses deniers aux deux instituteurs une indemnité double de leur maigre traitement officiel. Le député local. – 248 – . qui avait été membre du corps législatif de l'empire. il entrevit un candidat possible. l'autre pour les garçons. ne tarda pas à s'inquiéter de cette religion. dont il avait été la créature et l'ami. il dit : « Les deux premiers fonctionnaires de l'état. il prit un confesseur jésuite et alla à la grand'messe et à vêpres. et résolut de le dépasser . méchante masure qui tombait en ruine . Mais quand il vit le riche manufacturier Madeleine aller à la basse messe de sept heures. les mêmes bonnes âmes dirent : C'est un ambitieux. duc d'Otrante. La ville basse. Sa manufacture étant un centre. une course au clocher. et un jour. » Il avait créé à ses frais une salle d'asile. Ce député.merce. Il allait régulièrement entendre une basse messe tous les dimanches. mais avant de se réserver ces six cent trente mille francs. Quand on le vit enrichir le pays avant de s'enrichir lui-même. Cela semblait d'autant plus probable que cet homme était religieux. un nouveau quartier où il y avait bon nombre de familles indigentes avait rapidement surgi autour de lui . chose fort bien vue à cette époque. En 1820. quand on le vit commencer. à quelqu'un qui s'en étonnait. les bonnes âmes dirent : C'est un gaillard qui veut s'enrichir.

la nomination parut dans le Moniteur. et il était si doux qu'il avait bien fallu qu'on finît par l'aimer . Dans cette même année 1819. les produits du nouveau procédé inventé par Madeleine figurèrent à l'exposition de l'industrie147 .Les pauvres profitèrent de cette terreur comme le bon Dieu. le roi nomma l'inventeur chevalier de la Légion d'honneur. ses ouvriers et les enfants On compta 1 662 exposants à cette première des trois expositions nationales des produits de l'industrie organisées à Paris pendant la Restauration. c'est une espèce d'aventurier. il était si utile qu'il avait bien fallu qu'on finît par l'honorer. « les personnes de la société » le saluèrent. Nouvelle rumeur dans la petite ville. le père Madeleine refusa. le père Madeleine allait être nommé par le roi maire de Montreuil-sur-mer. Ceux qui avaient déclaré ce nouveau venu « un ambitieux ». Cependant en 1819 le bruit se répandit un matin dans la ville que. les pauvres lui devaient tout . le préfet. Eh bien ! c'est la croix qu'il voulait ! Le père Madeleine refusa la croix. et en considération des services rendus au pays. Le lendemain. et on l'appela dans la ville monsieur Madeleine . 147 – 249 – . ses ouvriers en particulier l'adoraient. et il portait cette adoration avec une sorte de gravité mélancolique. Quand il fut constaté riche. Quelques jours après. Le bruit était fondé. sur le rapport du jury. le pays lui devait beaucoup. Les bonnes âmes se tirèrent d'affaire en disant : Après tout. On l'a vu. car l'honorable député fonda aussi deux lits à l'hôpital . sur la présentation de M. Décidément cet homme était une énigme. saisirent avec transport cette occasion que tous les hommes souhaitent de s'écrier : « Là ! qu'est-ce que nous avions dit ? » Tout Montreuil-sur-mer fut en rumeur. ce qui fit douze.

Cette fois encore les bonnes âmes ne furent point empêchées. cinq ans après son arrivée à Montreuil-sur-mer. Quand on l'avait vu semer son argent. monsieur Madeleine devint monsieur le maire. Quand on le vit repousser le monde. le vœu de la contrée fut tellement unanime. on avait dit : c'est un aventurier. On remarqua que ce qui parut surtout le déterminer. tous les notables vinrent le prier. – 250 – . que le roi le nomma de nouveau maire de la ville. Il refusa encore. se fussent dans les premiers temps fermés à l'artisan. mais le préfet résista à son refus. l'insistance fut si vive qu'il finit par accepter. Quand on l'avait vu gagner de l'argent. On lui fit mille avances. Il refusa. Quand on l'avait vu repousser les honneurs. ce fut l'apostrophe presque irritée d'une vieille femme du peuple qui lui cria du seuil de sa porte avec humeur : Un bon maire. on dit : c'est une brute. bien entendu. on avait dit : c'est un marchand. s'ouvrirent à deux battants au millionnaire. les invitations pleuvaient sur lui. Les petits salons guindés de Montreuil-sur-mer qui. En 1820. et c'était la chose qui le faisait le mieux sourire.continuèrent de l'appeler le père Madeleine. Il n'est pas du tout prouvé qu'il sache lire. les services qu'il avait rendus au pays étaient si éclatants. Il ne saurait pas se tenir dans le monde. « La société » le réclamait. Est-ce qu'on recule devant du bien qu'on peut faire ? Ce fut là la troisième phase de son ascension. On ne sait d'où cela sort. le peuple en pleine rue le suppliait. – C'est un homme ignorant et de basse éducation. À mesure qu'il montait. c'est utile. Le père Madeleine était devenu monsieur Madeleine. on avait dit : c'est un ambitieux.

Il parlait à peu de monde. boutonnée jusqu'au menton. il avait un tir infaillible qui effrayait. on contait qu'il était d'une force prodigieuse. relevait un cheval. Depuis qu'il était à Montreuil-sur-mer. Quand cela lui arrivait par aventure. mais il s'en servait rarement. Jamais il ne tirait un petit oiseau. Il aimait les livres . poussait à une roue embourbée. Quand il passait dans un village. Il portait habituellement un chapeau à bords larges et une longue redingote de gros drap. le visage pensif d'un philosophe. Il prenait ses repas toujours seul. Il remplissait ses fonctions de maire. À mesure que le loisir lui venait avec la fortune. Il leur apprenait à détruire la teigne des blés en as– 251 – . Il offrait un coup de main à qui en avait besoin. plus choisi et plus doux. Quoiqu'il ne fût plus jeune. on remarquait que d'année en année son langage devenait plus poli. saluait de côté. arrêtait par les cornes un taureau échappé. Jamais il ne tuait un animal inoffensif. il était demeuré aussi simple que le premier jour. Les femmes disaient de lui : Quel bon ours ! Son plaisir était de se promener dans les champs. Il se dérobait aux politesses.Chapitre III Sommes déposées chez Laffitte Du reste. souriait pour se dispenser de causer. Il emportait volontiers un fusil dans ses promenades. avec un livre ouvert devant lui où il lisait. On croyait deviner qu'il avait dû vivre jadis de la vie des champs. s'esquivait vite. les marmots déguenillés couraient joyeusement après lui et l'entouraient comme une nuée de moucherons. Il avait une petite bibliothèque bien faite. il semblait qu'il en profitât pour cultiver son esprit. le teint hâlé d'un ouvrier. car il avait toutes sortes de secrets utiles qu'il enseignait aux paysans. donnait pour se dispenser de sourire. l'œil sérieux. Il avait toujours ses poches pleines de monnaie en sortant et vides en rentrant. mais hors de là il vivait solitaire. Il avait les cheveux gris. les livres sont des amis froids et sûrs.

nul soin. la feuille est un légume excellent . nulle culture. de l'orviot en fleur. 27). Voilà tout. elle est bonne pour les bêtes à cornes. La toile d'ortie vaut la toile de chanvre. Cela serait pourtant bon si l'on savait s'en servir. 1-30). la nielle. et à chasser les charançons en suspendant partout. Hachée.pergeant le grenier et en inondant les fentes du plancher d'une dissolution de sel commun. La graine de l'ortie mêlée au fourrage donne du luisant au poil des animaux . Il avait des "recettes148" pour extirper d'un champ la luzette. l'ortie serait utile . elle a des filaments et des fibres comme le chanvre et le lin. des deux paraboles évangéliques du grain semé (Matthieu. aux murs et aux toits. Les « petits ouvrages de paille » rappellent l'habileté avec laquelle Hugo lui-même fabriquait cette sorte de jouets pour ses enfants. dans les héberges et dans les maisons. on la néglige. elle devient nuisible. Et que faut-il à l'ortie ? Peu de terre. dit le même amour pour la misérable des plantes et la misérable des bêtes. Il défendait une lapinière contre les rats rien qu'avec l'odeur d'un petit cochon de Barbarie qu'il y mettait. la gaverolle. Seulement la graine tombe à mesure qu'elle mûrit. Que d'hommes ressemblent à l'ortie ! Il ajouta après un silence : Ces « recettes » ont quelque parenté avec les secrets. la queue-de-renard. et dit : – C'est mort. XIII. Enfin un poème des Contemplations. « J'aime l'araignée et l'ortie… » (III. Alors on la tue. et est difficile à récolter. broyée. Quand l'ortie est jeune. Un jour il voyait des gens du pays très occupés à arracher des orties. Il regarda ce tas de plantes déracinées et déjà desséchées. quand elle vieillit. Plus loin l'anecdote de l'ortie est une reprise. l'ortie est bonne pour la volaille . C'est du reste un excellent foin qu'on peut faucher deux fois. Avec quelque peine qu'on prendrait. impopulaires eux. la vesce. 148 – 252 – . toutes les herbes parasites qui mangent le blé. de Gilliatt dans Les Travailleurs de la mer. la racine mêlée au sel produit une belle couleur jaune. et une transformation.

le soir. si bien que quelques jeunes femmes élégantes et malignes de Montreuil-sur-mer vinrent chez lui un jour. trouvait que sa porte avait été ouverte. il n'y a ni mauvaises herbes ni mauvais hommes. il recherchait un enterrement comme d'autres recherchent un baptême. "Le malfaiteur" qui était venu. et lui demandèrent : – 253 – . Il semblait donner volontiers pour texte à ses pensées ces psalmodies funèbres pleines de la vision d'un autre monde. dans son absence. Cela se disait beaucoup. en rentrant dans son galetas. Les enfants l'aimaient encore parce qu'il savait faire de charmants petits ouvrages avec de la paille et des noix de coco. dans les maisons . c'était une pièce d'or oubliée sur un meuble. c'était le père Madeleine. quelquefois même forcée. il entrait . et affirmaient qu'on n'entrait jamais dans sa chambre. Quand il voyait la porte d'une église tendue de noir. aux prêtres gémissant autour d'un cercueil. retenez ceci. Le peuple disait : « Voilà un homme riche qui n'a pas l'air fier. Il n'y a que de mauvais cultivateurs. Le pauvre homme se récriait : quelque malfaiteur est venu ! Il entrait. laquelle était une vraie cellule d'anachorète meublée de sabliers ailés et enjolivée de tibias en croix et de têtes de mort. avec une sorte d'aspiration vers tous les mystères de l'infini. Il était affable et triste. il montait furtivement des escaliers. il se mêlait aux amis en deuil. » Quelques-uns prétendaient que c'était un personnage mystérieux.– Mes amis. il écoutait. et la première chose qu'il voyait. aux familles vêtues de noir. Il pénétrait à la dérobée. ces voix tristes qui chantent sur le bord de l'abîme obscur de la mort. L'œil au ciel. Il faisait une foule de bonnes actions en se cachant comme on se cache pour les mauvaises. Le veuvage et le malheur d'autrui l'attiraient à cause de sa grande douceur . Un pauvre diable. Voilà un homme heureux qui n'a pas l'air content.

On n'en continua pas moins de dire que personne ne pénétrait dans cette chambre et que c'était une caverne d'ermite. C'était une chambre garnie tout bonnement de meubles d'acajou assez laids comme tous les meubles de ce genre et tapissée de papier à douze sous. à six cent trente ou quarante mille francs. Il sourit. et les introduisit sur-le-champ dans cette « grotte ». Dans la réalité ces « deux ou trois millions » se réduisaient. un tombeau. Madeleine pourrait arriver un matin chez Laffitte. ajoutait-on. montrez-nous donc votre chambre. Elles furent bien punies de leur curiosité. signer un reçu et emporter ses deux ou trois millions en dix minutes. un trou. On se chuchotait aussi qu'il avait des sommes « immenses » déposées chez Laffitte. Elles n'y purent rien remarquer que deux flambeaux de forme vieillie qui étaient sur la cheminée et qui avaient l'air d'être en argent. Observation pleine de l'esprit des petites villes. que M. – 254 – . On dit que c'est une grotte. de telle sorte. nous l'avons dit. « car ils étaient contrôlés ». un rêvoir. avec cette particularité qu'elles étaient toujours à sa disposition immédiate.– Monsieur le maire.

sortir. sa sœur étant près de lui. l'astre autour duquel gravite cet ange. et content d'être aveugle. qui est là parce que vous avez besoin d'elle et parce qu'elle ne peut se passer de vous.Chapitre IV M. sur cette terre où rien n'est complet. chanter. les journaux annoncèrent la mort de M. « surnommé monseigneur Bienvenu ». Avoir continuellement à ses côtés une femme. 150 La cécité est un fantasme personnel à Hugo. parler. depuis plusieurs années aveugle. plus tard le personnage de Dea dans L'Homme qui rit. pour ajouter ici un détail que les journaux omirent. manifester à chaque minute sa propre attraction. constater la fidélité d'un être dans l'éclipse du monde. quand il mourut. devenir dans l'obscurité. et songer qu'on est le centre de ces pas. un être charmant. était. rentrer. évêque de Digne. percevoir le frôlement d'une robe comme un bruit d'ailes. être aveugle150 et être aimé. se sentir d'autant plus puissant qu'on est plus infirme. et se dire : puisqu'elle me consacre tout son temps. Madeleine en deuil Au commencement de 1821149. peu de féli- Myriel meurt la même année que Napoléon (mai 1821) et que Sophie (juin 1821). de cette parole. Milton dans Cromwell. se savoir indispensable à qui nous est nécessaire. Myriel. voir la pensée à défaut de la figure. le poème XX du premier livre des Contemplations» « A un poète aveugle ». Disons-le en passant. c'est en effet. et par l'obscurité. l'entendre aller et venir. montrent quelle importance il faut lui donner. une des formes les plus étrangement exquises du bonheur. pouvoir incessamment mesurer son affection à la quantité de présence qu'elle nous donne. c'est que j'ai tout son cœur .. une sœur. une fille. 149 – 255 – . de ce chant. L'évêque de Digne. écrit en 1842. et trépassé en odeur de sainteté à l'âge de quatrevingt-deux ans.

l'aveugle l'a. si elle s'éloigne. Et quel amour ! un amour entièrement fait de vertu. On en conclut qu'il avait quelque alliance avec le vénérable évêque. c'est être caressé. Ce n'est point perdre la lumière qu'avoir l'amour. être servi. depuis son culte jusqu'à sa pitié. c'est la conviction qu'on est aimé . et la trouve. L'annonce de sa mort fut reproduite par le journal local de Montreuil-sur-mer. on est un rayonnement dans la nuit. Madeleine parut le lendemain tout en noir avec un crêpe à son chapeau. M. et l'on jasa. On déborde de sérénité. Il drape pour l'évêque de Digne. entre dans un épanouissement mystérieux. et lui donna subitement et d'emblée une certaine considération dans – 256 – . C'est un paradis de ténèbres. une bouche effleure votre front. dirent les salons . Madeleine. On est caressé avec de l'âme. la voilà. Et mille petits soins. toucher de ses mains la providence et pouvoir la prendre dans ses bras. Madeleine. On ne donnerait pas cette ombre pour toute la clarté. Tout avoir d'elle. cette céleste fleur obscure. Les plus ineffables accents de la voix féminine employés à vous bercer. L'âme ange est là. aimé pour soi-même. s'appuyer sur ce roseau inébranlable. Le suprême bonheur de la vie. c'est la sienne . c'est pour revenir . Et cette âme trouvée et prouvée est une femme. Il n'y a point de cécité où il y a certitude. aimé malgré soi-même . n'être jamais quitté.cités égalent celle-là. mais on se sent adoré. Lui manque-t-il quelque chose ? Non. On sent de la chaleur qui approche. Une main vous soutient. On ne voit rien. et suppléant pour vous à l'univers évanoui. de gaîté et d'extase . elle s'efface comme le rêve et reparaît comme la réalité. sans cesse là . cette conviction. Dieu palpable. disons mieux. quel ravissement ! Le cœur. cela rehaussa fort M. c'est sa bouche . Des riens qui sont énormes dans ce vide. Dans cette détresse. Cela parut une lueur sur l'origine de M. On remarqua dans la ville ce deuil. avoir cette douce faiblesse qui vous secourt. c'est elle. C'est de ce paradis que monseigneur Bienvenu était passé à l'autre. L'âme à tâtons cherche l'âme. vous entendez une respiration tout près de vous.

Un soir. curieuse par droit d'ancienneté. madame. et il en passait beaucoup. M. le maire le faisait appeler. Madeleine s'aperçut de l'avancement qu'il obtenait à plus de révérences des vieilles femmes et à plus de sourires des jeunes. – Mais. vous en portez le deuil ? Il répondit : – C'est que dans ma jeunesse j'ai été laquais dans sa famille. M. Une remarque qu'on faisait encore. Madeleine. chaque fois qu'il passait dans la ville un jeune savoyard courant le pays et cherchant des cheminées à ramoner. – 257 – . se hasarda à lui demander : – Monsieur le maire est sans doute cousin du feu évêque de Digne ? Il dit : – Non. reprit la douairière. lui demandait son nom. une doyenne de ce petit grand monde-là.le monde noble de Montreuil-sur-mer. parent probable d'un évêque. Les petits savoyards se le disaient. c'est que. Le microscopique faubourg Saint-Germain de l'endroit songea à faire cesser la quarantaine de M. et lui donnait de l'argent.

Il terminait les différends. y demeura rebelle. le respect devint complet. entouré des bénédictions de tous. gagna tout le pays. se retournait brusquement derrière lui. On venait de dix lieues à la ronde consulter M. Souvent. Il semblerait en effet qu'il existe dans certains hommes un véritable instinct bestial. qui n'hésite pas. l'éveillait et l'inquiétait. il réconciliait les ennemis. pur et intègre comme tout instinct. et l'homme-renard de la présence de l'homme-lion. avertit secrètement l'homme-chien de la présence de l'hommechat. dans la ville et dans l'arrondissement. qui ne se trouble. puis cela s'évanouit tout à fait . Ce fut comme une contagion de vénération qui. calme. où ce mot : monsieur le maire. vêtu d'une redingote gris de fer. il arrivait qu'un homme de haute taille. puis ce ne fut plus que des méchancetés.Chapitre V Vagues éclairs à l'horizon Peu à peu. de quelque façon que les destinées soient faites. Madeleine. affectueux. puis ce ne fut que des malices. qui crée les antipathies et les sympathies. comme si une sorte d'instinct. Il semblait qu'il eût pour âme le livre de la loi naturelle. et. Madeleine passait dans une rue. et avec le temps. unanime. quoi que fît le père Madeleine. fut prononcé à Montreuil-sur-mer presque du même accent que ce mot : monseigneur l'évêque. Un seul homme. se déroba absolument à cette contagion. sorte de loi que subissent toujours ceux qui s'élèvent. réfractaire à tous les conseils de l'intelligence et à tous les dissolvants de la raison. et il arriva un moment. qui sépare fatalement une nature d'une autre nature. toutes les oppositions étaient tombées. infaillible. en six ou sept ans et de proche en proche. il empêchait les procès. vers 1821. des noirceurs et des calomnies. et le suivait des yeux jusqu'à ce qu'il eût – 258 – . et qui. cordial. incorruptible et imperturbable. quand M. clair dans son obscurité. ne se tait et ne se dément jamais. armé d'une grosse canne et coiffé d'un chapeau rabattu. Il y avait eu d'abord contre M. était prononcé à Digne en 1815. Madeleine. Chacun le prenait pour juge de son bon droit. impérieux.

Il remplissait à Montreuil-sur-mer les fonctions pénibles. même rapidement entrevus. si les âmes étaient visibles aux yeux. Javert avait cette physionomie. Quelquefois même plusieurs d'entre eux à la fois. et il était de la police. comte Anglès.disparu. je ne suis toujours pas sa dupe. que. d'inspecteur. Seulement. alors préfet de police à Paris. Dieu nous les montre pour nous faire réfléchir. Certains officiers de police ont une physionomie à part et qui se complique d'un air de bassesse mêlé à un air d'autorité. tous les animaux sont dans l'homme et que chacun d'eux est dans un homme. la fortune du grand manufacturier était déjà faite. les fantômes visibles de nos âmes. secouant lentement la tête. » Ce personnage. sorte de grimace significative qui pourrait se traduire par : « Mais qu'est-ce que c'est que cet homme-là ? – Pour sûr je l'ai vu quelque part. croisant les bras. et l'on pourrait reconnaître aisément cette vérité à peine entrevue par le penseur. Il n'avait pas vu les commencements de Madeleine. Dans notre conviction. mais utiles. Chabouillet. depuis le porc jusqu'au tigre. était de ceux qui. le secrétaire du ministre d'État. préoccupent l'observateur. grave d'une gravité presque menaçante. et haussant sa lèvre supérieure avec sa lèvre inférieure jusqu'à son nez. errantes devant nos yeux. Dieu ne les a – 259 – . et le père Madeleine était devenu monsieur Madeleine. Les animaux ne sont autre chose que les figures de nos vertus et de nos vices. on verrait distinctement cette chose étrange que chacun des individus de l'espèce humaine correspond à quelqu'une des espèces de la création animale . Il se nommait Javert. Javert devait le poste qu'il occupait à la protection de M. Quand Javert était arrivé à Montreuil-sur-mer. depuis l'huître jusqu'à l'aigle. – En tout cas. comme les animaux ne sont que des ombres. moins la bassesse.

Les paysans asturiens sont convaincus que dans toute portée de louve il y a un chien. Dieu leur a donné l'intelligence. L'éducation sociale bien faite peut toujours tirer d'une âme. au point de vue restreint de la vie terrestre apparente. et sans préjuger la question profonde de la personnalité antérieure et ultérieure des êtres qui ne sont pas l'homme. bien entendu. » 151 – 260 – . afin qu'en grandissant il ne dévore pas les autres petits. 1830-1846. ouv. lequel est tué par la mère.. il nous sera facile de dire ce que c'était que l'officier de paix Javert. En grandissant. Le moi visible n'autorise en aucune façon le penseur à nier le moi latent. si l'on admet un moment avec nous que dans tout homme il y a une des espèces animales de la création. p. il pensa qu'il était en dehors de la société et désespéra d'y rentrer jamais. Javert était né dans une prison d'une tireuse de cartes dont le mari était aux galères. Maintenant. quelle qu'elle soit. cit. ceux qui l'attaquent et ceux qui la gardent . dans toute portée de louve il y a un chien-loup. Donnez une face humaine à ce chien fils d'une louve. à quoi bon ? Au contraire. sans quoi en grandissant il dévorerait les autres petits151. nos âmes étant des réalités et ayant une fin qui leur est propre. les paysans sont convaincus que. et ce sera Javert. 449) : « Dans certaines provinces. Ceci soit dit. lequel est tué par la mère.point faits éducables dans le sens complet du mot . passons. Cette réserve faite. c'est-à-dire l'éducation possible. l'utilité qu'elle contient. il n'avait le choix qu'entre ces deux classes . en même temps il se L'information a été notée par Hugo le 29 octobre 1846 dans le Journal de ce que j'apprends chaque jour (Choses vues. Il remarqua que la société maintient irrémissiblement en dehors d'elle deux classes d'hommes.

Cet homme était composé de deux sentiments très simples. entre les deux yeux un froncement central permanent comme une étoile de colère. Quand Javert riait. et relativement très bons. depuis le premier ministre jusqu'au garde champêtre. On se sentait mal à l'aise la première fois qu'on voyait ces deux forêts et ces deux cavernes. c'était un tigre. Il avait dans sa jeunesse été employé dans les chiourmes du midi. la bouche pincée et redoutable. d'aversion et de dégoût tout ce qui avait franchi une fois le seuil légal du mal. Du reste. avec deux profondes narines vers lesquelles montaient sur ses deux joues d'énormes favoris. mais ses gencives. La face humaine de Javert consistait en un nez camard. de régularité et de probité. entendons-nous sur ce mot face humaine que nous appliquions tout à l'heure à Javert. À quarante ans il était inspecteur. Javert sérieux était un dogue . peu de crâne. et à ses yeux le vol. ce qui était rare et terrible. et laissaient voir.sentait je ne sais quel fond de rigidité. beaucoup de mâchoire. Avant d'aller plus loin. l'air du commandement féroce. le regard obscur. n'étaient que des formes de la rébellion. lorsqu'il riait. Il entra dans la police. et il se faisait autour de son nez un plissement épaté et sauvage comme sur un mufle de bête fauve. Il couvrait de mépris. le meurtre. Il enveloppait dans une sorte de foi aveugle et profonde tout ce qui a une fonction dans l'État. Il était absolu et n'admettait pas d'exceptions. D'une part il disait : – 261 – . compliqué d'une inexprimable haine pour cette race de bohèmes dont il était. tous les crimes. ses lèvres minces s'écartaient. non seulement ses dents. mais qu'il faisait presque mauvais à force de les exagérer : le respect de l'autorité. les cheveux cachant le front et tombant sur les sourcils. la haine de la rébellion . Il y réussit.

– Le fonctionnaire ne peut se tromper . le magistrat n'a jamais tort. de constater des damnés. Il avait introduit la ligne droite dans ce qu'il y a de plus tortueux au monde . Elle propose une conception théocratique de l'État où la figure du bourreau. la police comprise comme les Spartiates comprenaient Sparte. L'école mystique de Joseph de Maistre152. héroïsée. Toute la personne de Javert exprimait l'homme qui épie et qui se dérobe. Toute sa vie tenait dans ces deux mots : veiller et surveiller. laquelle à cette époque assaisonnait de haute cosmogonie ce qu'on appelait les journaux ultras. incarne le droit de tuer exercé par le Roi au nom de Dieu. si l'on veut. Il était stoïque. un guet impitoyable. il avait la conscience de son utilité. Brutus dans Vidocq. Rien de bon n'en peut sortir. jamais une distraction. Il partageait pleinement l'opinion de ces esprits extrêmes qui attribuent à la loi humaine je ne sais quel pouvoir de faire ou. l'isolement. Malheur à qui tombait sous sa main ! Il eût arrêté son père s'évadant du bagne et dénoncé sa mère en rupture de ban. D'autre part il disait : – Ceux-ci sont irrémédiablement perdus. et il était espion comme on est prêtre. une honnêteté farouche. un mouchard marmoréen. austère . Et il l'eût fait avec cette sorte de satisfaction intérieure que donne la vertu. rachetée dans le sang. la religion de ses fonctions. l'abnégation. Son regard était une vrille. Avec cela une vie de privations. C'était le devoir implacable. la chasteté. rêveur triste . sérieux. 152 – 262 – . n'eût pas manqué de dire que Javert était Cette école voit dans la Révolution le châtiment providentiel de la décadence de la société au XVIIIe siècle. humble et hautain comme les fanatiques. Cela était froid et cela perçait. et qui mettent un Styx au bas de la société.

On ne voyait pas son front qui disparaissait sous son chapeau. Il tenait à l'humanité par là. Il traitait Javert comme tout le monde. et un gourdin monstrueux. Tel était cet homme formidable. Javert était comme un œil toujours fixé sur M. la face de Javert apparaissant les pétrifiait. Le nom de Javert prononcé les mettait en déroute . Madeleine avait fini par s'en apercevoir. Quand il était content de lui. il s'accordait une prise de tabac. À ses moments de loisir. Cela se reconnaissait à quelque emphase dans la parole. nous l'avons dit. il lisait . Madeleine. on ne voyait pas ses yeux qui se perdaient sous ses sourcils. À quelques paroles échappées à Javert. un front anguleux et étroit. on devinait qu'il avait recherché secrètement. et il portait. on ne voyait pas ses mains qui rentraient dans ses manches. mais il sembla que cela fût insignifiant pour lui. qui étaient peu fréquents. on ne voyait pas sa canne qu'il portait sous sa redingote. Mais l'occasion venue. ce regard gênant et presque pesant. M. un menton menaçant. sans paraître y faire attention. comme d'une embuscade. on voyait tout à coup sortir de toute cette ombre. On comprendra sans peine que Javert était l'effroi de toute cette classe que la statistique annuelle du ministère de la justice désigne sous la rubrique : Gens sans aveu. ce qui fait qu'il n'était pas complètement illettré. avec cette curiosité qui tient à la race et – 263 – . Il ne fit pas même une question à Javert. il ne le cherchait ni ne l'évitait. un regard funeste.un symbole. Il n'avait aucun vice. on ne voyait pas son menton qui plongeait dans sa cravate. tout en haïssant les livres. avec aisance et bonté. Oeil plein de soupçon et de conjectures. des mains énormes .

que quelqu'un avait pris certaines informations dans un certain pays sur une certaine famille disparue. et il disait parfois à mots couverts. Du reste.où il entre autant d'instinct que de volonté. Il paraît que le fil qu'il croyait tenir s'était rompu. Madeleine. Un jour pourtant son étrange manière d'être parut faire impression sur M. Voici à quelle occasion. – 264 – . Madeleine. Il paraissait savoir. se parlant à luimême : – Je crois que je le tiens ! Puis il resta trois jours pensif sans prononcer une parole. et le propre de l'instinct est précisément de pouvoir être troublé. Sans quoi il serait supérieur à l'intelligence. Javert était évidemment quelque peu déconcerté par le complet naturel et la tranquillité de M. il ne peut y avoir rien de vraiment infaillible dans une créature humaine. et ceci est le correctif nécessaire à ce que le sens de certains mots pourrait présenter de trop absolu. toutes les traces antérieures que le père Madeleine avait pu laisser ailleurs. et la bête se trouverait avoir une meilleure lumière que l'homme. Une fois il lui arriva de dire. dépisté et dérouté.

Le vieillard était engagé entre les roues. Lorsque Madeleine était arrivé dans le pays. et il avait fait ce qu'il avait pu en toute occasion pour nuire à Madeleine.Chapitre VI Le père Fauchelevent M. tandis que lui. une aide maladroite. Ce Fauchelevent était un des rares ennemis qu'eût encore M. Madeleine à cette époque. La chute avait été tellement malheureuse que toute la voiture pesait sur sa poitrine. Cela l'avait rempli de jalousie. Madeleine se tourna vers les assistants : – 265 – . nommé le père Fauchelevent. et. avait un commerce qui commençait à aller mal. M. Un effort désordonné. Puis la faillite était venue. Fauchelevent avait vu ce simple ouvrier qui s'enrichissait. La charrette était assez lourdement chargée. Madeleine passait un matin dans une ruelle non pavée de Montreuil-sur-mer. Le père Fauchelevent poussait des râles lamentables. se ruinait. Madeleine arriva. sans famille et sans enfants du reste. Il entendit du bruit et vit un groupe à quelque distance. maître. Il y alla. ancien tabellion et paysan presque lettré. On avait essayé de le tirer. une secousse à faux pouvaient l'achever. avait envoyé chercher un cric. Le cheval avait les deux cuisses cassées et ne pouvait se relever. n'ayant plus à lui qu'une charrette et un cheval. On s'écarta avec respect. Qui est-ce qui est bon enfant pour sauver le vieux ? M. Il était impossible de le dégager autrement qu'en soulevant la voiture par-dessous. qui était survenu au moment de l'accident. Fauchelevent. mais en vain. Un vieux homme. vieux. venait de tomber sous sa charrette dont le cheval s'était abattu. – À l'aide ! criait le vieux Fauchelevent. pour vivre il s'était fait charretier. Javert.

la charrette s'enfonçait dans la terre à chaque instant et comprimait de plus en plus la poitrine du vieux charretier. il y a encore assez de place sous la voiture pour qu'un homme s'y glisse et la soulève avec son dos. – Un quart d'heure ! s'écria Madeleine. – Dans combien de temps l'aura-t-on ? – On est allé au plus près. – Il est impossible d'attendre un quart d'heure. le sol était détrempé. Y a-t-il ici quelqu'un qui ait des reins et du cœur ? Cinq louis d'or à gagner ! Personne ne bougea dans le groupe. où il y a un maréchal . reprit Madeleine.– A-t-on un cric ? – On en est allé quérir un. – Dix louis. Rien qu'une demi-minute. – 266 – . dit Madeleine aux paysans qui regardaient. répondit un paysan. et l'on tirera le pauvre homme. dit Madeleine. – Il faut bien ! – Mais il ne sera plus temps ! Vous ne voyez donc pas que la charrette s'enfonce ? – Dame ! – Écoutez. Il avait plu la veille. Il était évident qu'avant cinq minutes il aurait les côtes brisées. au lieu Flachot. il faudra bien un bon quart d'heure. mais c'est égal.

– Ce n'est pas la bonne volonté qui leur manque. Madeleine devint pâle. il poursuivit en appuyant sur chacun des mots qu'il prononçait : – Monsieur Madeleine. – 267 – . Il ne l'avait pas aperçu en arrivant. Il faudrait être un terrible homme pour faire la chose de lever une voiture comme cela sur son dos. Javert ajouta avec un air d'indifférence. – Ah ! dit Madeleine. regardant fixement M. Madeleine tressaillit. Et puis. Madeleine. Puis. je n'ai jamais connu qu'un seul homme capable de faire ce que vous demandez là. Madeleine se retourna.Les assistants baissaient les yeux. vingt louis ! Même silence. Javert continua : – C'est la force. mais sans quitter des yeux Madeleine : – C'était un forçat. – Du bagne de Toulon. on risque de se faire écraser ! – Allons ! recommença Madeleine. M. dit une voix. et reconnut Javert. Un d'eux murmura : – Il faudrait être diablement fort.

p. 197. Jean Valjean s'agenouille ici comme à Digne. 13).Cependant la charrette continuait à s'enfoncer lentement.) 153 – 268 – . redressant la berline de Mme Hugo arrêtée au bord d'un précipice et prête à verser. ouv. C'était ce forçat. Puis. et avant même que la foule eût eu le temps de jeter un cri. sur la route d'Espagne. Javert reprit : – Je n'ai jamais connu qu'un homme qui pût remplacer un cric. – Ah ! voilà que ça m'écrase ! cria le vieillard. Dans cette scène il est probable que Hugo investit un souvenir d'enfance : celui des grenadiers hollandais. regarda les paysans immobiles. et sourit tristement. Ce geste est également symbolique. (Voir le Victor Hugo raconté…. Le père Fauchelevent râlait et hurlait : – J'étouffe ! Ça me brise les côtes ! Un cric ! quelque chose ! Ah ! Madeleine regarda autour de lui : – Il n'y a donc personne qui veuille gagner vingt louis et sauver la vie à ce pauvre vieux ? Aucun des assistants ne remua. sans dire une parole. devant la maison de l'évêque (I. Il y eut un affreux moment d'attente et de silence. rencontra l'œil de faucon de Javert toujours attaché sur lui. il tomba à genoux153. Madeleine leva la tête. il était sous la voiture. dans la nuit suivant le vol de Petit-Gervais. cité. 2.

– 269 – . Lui. Les assistants haletaient. et il était déjà devenu presque impossible que Madeleine sortît de dessous la voiture. Il était blême. Tout à coup on vit l'énorme masse s'ébranler.On vit Madeleine presque à plat ventre sous ce poids effrayant essayer deux fois en vain de rapprocher ses coudes de ses genoux. les roues sortaient à demi de l'ornière. Le vieux Fauchelevent était sauvé. la charrette se soulevait lentement. quoique ruisselant de sueur. Les roues avaient continué de s'enfoncer. Le vieillard lui baisait les genoux et l'appelait le bon Dieu. On lui cria : – Père Madeleine ! retirez-vous de là ! Le vieux Fauchelevent lui-même lui dit : – Monsieur Madeleine ! allez-vous-en ! C'est qu'il faut que je meure. et il fixait son œil tranquille sur Javert qui le regardait toujours. Tous pleuraient. voyez-vous ! Laissez-moi ! Vous allez vous faire écraser aussi ! Madeleine ne répondit pas. Ses habits étaient déchirés et couverts de boue. il avait sur le visage je ne sais quelle expression de souffrance heureuse et céleste. La charrette fut enlevée par vingt bras. Madeleine se releva. On entendit une voix étouffée qui criait : – Dépêchez-vous ! aidez ! C'était Madeleine qui venait de faire un dernier effort. Ils se précipitèrent. Le dévouement d'un seul avait donné de la force et du courage à tous.

n'était pas moins significatif. épuise et dépasse les délais. un autre symptôme qui. À partir de ce moment. Le père Madeleine le fit transporter dans une infirmerie qu'il avait établie pour ses ouvriers dans le bâtiment même de sa fabrique et qui était desservie par deux sœurs de charité. outre les signes visibles que nous avons indiqués. Madeleine. l'impôt se paye aisément et coûte peu à l'état. pour n'être pas visible. Fauchelevent guérit. Quand les besoins du service l'exigeaient impérieusement et qu'il ne pouvait faire autrement que de se trouver avec M. Madeleine revêtu de l'écharpe qui lui donnait toute autorité sur la ville. le vieillard trouva un billet de mille francs sur sa table de nuit. mais son genou resta ankylosé. fit placer le bonhomme comme jardinier dans un couvent de femmes du quartier Saint-Antoine à Paris. les frais de perception de l'impôt. En sept ans. Le lendemain matin. Quand le travail abonde. Quand la population souffre. Quelque temps après. le contribuable résiste à l'impôt par pénurie.Chapitre VII Fauchelevent devient jardinier à Paris Fauchelevent s'était démis la rotule dans sa chute. les frais de perception de l'impôt s'étaient – 270 – . M. La première fois que Javert vit M. il lui parlait avec un respect profond. par les recommandations des sœurs et de son curé. La charrette était brisée et le cheval était mort. Madeleine fut nommé maire. Ceci ne trompe jamais. avec ce mot de la main du père Madeleine : Je vous achète votre charrette et votre cheval. Cette prospérité créée à Montreuil-sur-mer par le père Madeleine avait. il éprouva cette sorte de frémissement qu'éprouverait un dogue qui flairerait un loup sous les habits de son maître. le maire. quand le travail manque. il l'évita le plus qu'il put. On peut dire que la misère et la richesse publiques ont un thermomètre infaillible. quand le commerce est nul. et l'état dépense beaucoup d'argent en frais de contrainte et de rentrée. M. quand le pays est heureux et riche.

de Villèle. elle gagnait sa vie.réduits des trois quarts dans l'arrondissement de Montreuil-surmer. alors ministre des finances. Le métier était tout nouveau pour Fantine. le problème était résolu. mais enfin cela suffisait. Elle s'y présenta. elle n'y pouvait être bien adroite. Telle était la situation du pays. Personne ne se souvenait plus d'elle. elle ne tirait donc de sa journée de travail que peu de chose. et fut admise dans l'atelier des femmes. Heureusement la porte de la fabrique de M. ce qui faisait fréquemment citer cet arrondissement entre tous par M. – 271 – . Madeleine était comme un visage ami. lorsque Fantine y revint.

lesquelles leur sont du reste parfaitement indifférentes. etc. quand elle en a « plein sa papeterie ? » etc. ne songea plus qu'à sa Cosette et à l'avenir possible. pour connaître le mot de ces énigmes. se donnent plus de peine qu'il n'en faudrait pour dix bonnes actions . quelle grâce du ciel ! Le goût du travail lui revint vraiment. de parler de sa petite fille. pour le plaisir.. On commença à dire tout bas dans l'atelier des femmes que Fantine « écrivait des lettres » et qu'« elle avait des allures ». et fut presque heureuse. elle payait exactement les Thénardier. oublia beaucoup de choses.Chapitre VIII Madame Victurnien dépense trente-cinq francs pour la morale Quand Fantine vit qu'elle vivait. Comme elle ne savait que signer. se réjouit d'y regarder sa jeunesse. – Pourquoi ce monsieur ne vient-il jamais qu'à la brune ? pourquoi monsieur un tel n'accroche-t-il jamais sa clef au clou le jeudi ? pourquoi prend-il toujours les petites rues ? pourquoi madame descend-elle toujours de son fiacre avant d'arriver à la maison ? pourquoi envoie-t-elle acheter un cahier de papier à lettres. Vivre honnêtement de son travail. Cela fut remarqué. Elle acheta un miroir. comme nous l'avons déjà fait entrevoir. prodiguent plus de temps. Elle loua une petite chambre et la meubla à crédit sur son travail futur . et cela. Elle écrivait souvent. ses beaux cheveux et ses belles dents. En ces commencements. dépensent plus d'argent. Il n'y a rien de tel pour épier les actions des gens que ceux qu'elles ne regardent pas. elle était obligée de leur écrire par un écrivain public. elle s'était bien gardée. sans être payés de la curiosité au– 272 – . Ne pouvant pas dire qu'elle était mariée. reste de ses habitudes de désordre. gratuitement. elle eut un moment de joie. – Il existe des êtres qui. on l'a vu.

à Montfermeil. des duels. au milieu des autres. feront faction des heures à des coins de rue. achèteront une femme de chambre. aubergiste. On fit jaser au cabaret l'écrivain pu- 154 Encore une allusion à l'épisode du « flagrant délit » de 1845 ? – 273 – . entraînent des catastrophes154. peut-être aussi à l'homme qu'elle avait aimé. la nuit. Pure démangeaison de dire. feront acquisition d'un portier. ces énigmes éclairées du grand jour. il leur faut beaucoup de combustible . à la grande joie de ceux qui ont « tout découvert » sans intérêt et par pur instinct. des existences brisées. Avec cela. corrompront des commissionnaires. est comme ces cheminées qui usent vite le bois . ces mystères publiés. Pur acharnement de voir. toujours à la même adresse. elle se détournait souvent pour essuyer une larme. Ils suivront celui-ci ou celle-là des jours entiers. C'est un douloureux labeur que la rupture des sombres attaches du passé. bavardage dans l'antichambre. sous des portes d'allées. des faillites. On parvint à se procurer l'adresse : Monsieur. griseront des cochers de fiacre et des laquais. On observa donc Fantine. et le combustible. c'est le prochain. C'étaient les moments où elle songeait à son enfant . par le froid et par la pluie. Pourquoi ? pour rien. des familles ruinées.trement que par la curiosité. et qu'elle affranchissait la lettre. On constata que dans l'atelier. causerie dans le salon. Chose triste. Certaines personnes sont méchantes uniquement par besoin de parler. de savoir et de pénétrer. Monsieur Thénardier. Leur conversation. Et souvent ces secrets connus. On constata qu'elle écrivait. au moins deux fois par mois. plus d'une était jalouse de ses cheveux blonds et de ses dents blanches.

« Ce devait être une espèce de fille. de la part de M. j'en ai eu le cœur net. tout en se souvenant de son moine dont elle était veuve. en plein 93. à quitter le pays. Madame Victurnien avait cinquante-six ans. C'était précisément dans ce même mois que les Thénardier. gardienne et portière de la vertu de tout le monde. elle s'était faite bigote. parla aux Thénardier. et qui l'avait fort domptée et pliée. venaient d'exiger quinze francs au lieu de douze. Elle était fort bien vue à l'évêché d'Arras. Fantine était depuis plus d'un an à la fabrique. et dit à son retour : « Pour mes trente-cinq francs. esprit capricant. cinquante francs. Elle balbutia quelques mots sup– 274 – . À la restauration. J'ai vu l'enfant ! » La commère qui fit cela était une gorgone appelée madame Victurnien. Dans sa jeunesse. en lui disant qu'elle ne faisait plus partie de l'atelier et en l'engageant. Elle était sèche. et si énergiquement que les prêtres lui avaient pardonné son moine. C'était une ortie où l'on voyait le froissement du froc. Cette vieille femme avait été jeune. revêche. Tout cela prit du temps. chose étonnante. elle devait son loyer et ses meubles. vieux bonhomme qui ne pouvait pas emplir son estomac de vin rouge sans vider sa poche aux secrets. Voix chevrotante. Bref. Elle avait un petit bien qu'elle léguait bruyamment à une communauté religieuse. on sut que Fantine avait un enfant. et doublait le masque de la laideur du masque de la vieillesse. épineuse. rêche. pointue. lorsqu'un matin la surveillante de l'atelier lui remit. et revint en disant : « J'ai vu l'enfant ». après avoir demandé douze francs au lieu de six. Cinquante francs ne suffisaient pas pour acquitter cette dette. » Il se trouva une commère qui fit le voyage de Montfermeil. elle avait épousé un moine échappé du cloître en bonnet rouge et passé des bernardins aux jacobins. presque venimeuse .blic. Cette madame Victurnien donc alla à Montfermeil. le maire. Fantine fut atterrée. le maire. de la part de M. Elle ne pouvait s'en aller du pays.

La surveillante lui signifia qu'elle eût à sortir sur-lechamp de l'atelier. M. Fantine n'était du reste qu'une ouvrière médiocre. Sa faute était donc maintenant connue de tous ! Elle ne se sentit plus la force de dire un mot. On lui conseilla de voir M. – 275 – . elle quitta l'atelier et rentra dans sa chambre. le maire . et la chassait. le maire lui donnait cinquante francs. parce qu'il était juste. Accablée de honte plus encore que de désespoir. parce qu'il était bon. elle n'osa pas.pliants. Elle plia sous cet arrêt.

M. je vous fais arrêter comme voleuse. Personne ne voulut d'elle. Ce sont là de ces combinaisons d'événements dont la vie est pleine. elle alla d'une maison à l'autre. quels meubles ! lui avait dit : « Si vous vous en allez. Madeleine se remettait de tout sur elle. rendit au marchand les trois quarts de son mobilier. – 276 – . C'est dans cette pleine puissance et avec la conviction qu'elle faisait bien. » Elle partagea les cinquante francs entre le propriétaire et le fripier. ferme. Le marchand fripier auquel elle devait ses meubles. M. intègre. Fantine s'offrit comme servante dans le pays . n'ayant plus que son lit.Chapitre IX Succès de Madame Victurnien La veuve du moine fut donc bonne à quelque chose. elle les avait donnés sur une somme que M. jugé. et il avait toute confiance dans cette surveillante. M. vous pouvez payer. mais n'ayant pas au même degré la charité qui consiste à comprendre et à pardonner. que la surveillante avait instruit le procès. Les meilleurs hommes sont souvent forcés de déléguer leur autorité. Madeleine n'avait rien su de tout cela. ne garda que le nécessaire. équitable. sans état. Madeleine lui confiait pour aumônes et secours aux ouvrières et dont elle ne rendait pas compte. que le curé lui avait donnée. Elle n'avait pu quitter la ville. Quant aux cinquante francs. remplie de la charité qui consiste à donner. Du reste. et devant encore environ cent francs. » Le propriétaire auquel elle devait son loyer. Il avait mis à la tête de cet atelier une vieille fille. lui avait dit : « Vous êtes jeune et jolie. et se trouva sans travail. Madeleine avait pour habitude de n'entrer presque jamais dans l'atelier des femmes. condamné et exécuté Fantine. personne vraiment respectable.

Sa fille lui en coûtait dix. avoir sa petite fille eût été un étrange bonheur. je parviendrai bien toujours à gagner à peu près du pain. Cela finit par être un talent. qui ont vieilli dans le dénûment et l'honnêteté. Ce sont deux chambres . ce qui est la science. savent tirer d'un sou. et croyant en Dieu. Elle songea à la faire venir. À cette époque. comment on fait de son jupon sa couverture et de sa couverture son jupon.Elle se mit à coudre de grosses chemises pour les soldats de la garnison. elle disait à une voisine : – Bah ! je me dis : en ne dormant que cinq heures et en travaillant tout le reste à mes coutures. la première est obscure. – 277 – . Fantine apprit comment on se passe tout à fait de feu en hiver. Derrière vivre de peu. comment on ménage sa chandelle en prenant son repas à la lumière de la fenêtre d'en face. C'est en ce moment qu'elle commença à mal payer les Thénardier. et gagnait douze sous par jour. dévote de la bonne dévotion. un peu de pain d'un côté. Eh bien ! des souffrances. On ne sait pas tout ce que certains êtres faibles. Fantine acquit ce sublime talent et reprit un peu de courage. Mais quoi ! lui faire partager son dénûment ! Et puis. Cependant une vieille femme qui lui allumait sa chandelle quand elle rentrait le soir. des chagrins de l'autre. des inquiétudes. Et puis. et charitable pour les pauvres et même pour les riches. la seconde est noire. comment on renonce à un oiseau qui vous mange un liard de millet tous les deux jours. tout cela me nourrira. elle devait aux Thénardier ! comment s'acquitter ? Et le voyage ! comment le payer ? La vieille qui lui avait donné ce qu'on pourrait appeler des leçons de vie indigente était une sainte fille nommée Marguerite. on mange moins. Dans cette détresse. quand on est triste. lui enseigna l'art de vivre dans la misère. il y a vivre de rien. sachant tout juste assez écrire pour signer Margueritte. pauvre.

il semble qu'une malheureuse soit nue sous les sarcasmes et la curiosité de tous. un jour elles seront en haut. Elle alla et vint. Oh ! comme elle eût souhaité venir à Paris ! Impossible. » – 278 – . et cette obscurité est un vêtement. Dans les petites villes. avec un sourire amer.Il y a beaucoup de ces vertus-là en bas . Elle disait quelquefois à sa voisine Marguerite : « Tâtez donc comme mes mains sont chaudes. Quand elle était dans la rue. tout le monde la regardait et personne ne la saluait . Dans les premiers temps. personne ne vous connaît. Fantine avait été si honteuse qu'elle n'avait pas osé sortir. Cette vie a un lendemain. comme elle s'était accoutumée à l'indigence. Après deux ou trois mois elle secoua la honte et se remit à sortir comme si de rien n'était. le mépris âcre et froid des passants lui pénétrait dans la chair et dans l'âme comme une bise. remarquait la détresse de « cette créature ». dit-elle. – Cela m'est bien égal. Peu à peu elle en prit son parti. L'excès du travail fatiguait Fantine. Il fallut bien s'accoutumer à la déconsidération. elle devinait qu'on se retournait derrière elle et qu'on la montrait du doigt . Les méchants ont un bonheur noir. la tête haute. grâce à elle "remise à sa place". et sentit qu'elle devenait effrontée. Madame Victurnien quelquefois la voyait passer de sa fenêtre. du moins. et se félicitait. À Paris. et la petite toux sèche qu'elle avait augmenta.

quand elle peignait avec un vieux peigne cassé ses beaux cheveux qui ruisselaient comme de la soie floche.Cependant le matin. elle avait une minute de coquetterie heureuse. – 279 – .

– Les beaux cheveux ! s'écria le barbier. point de chaleur. Ses dettes avaient grossi. 156 Le portrait de Fantine en I. Le soir elle entra chez un barbier qui habitait le coin de la rue. mais son or était sur sa tête et ses perles étaient dans 155 – 280 – . L'affreuse saison ! L'hiver change en pierre l'eau du ciel et le cœur de l'homme155. 3. 2 – « Elle avait de l'or et des perles pour dot. Le soleil a l'air d'un pauvre. et qu'il fallait au moins que la mère envoyât dix francs pour cela. la fenêtre est grise. Variation sur les deux expressions : « rester de glace » et « cœur de pierre ». Les Thénardier. lui écrivaient à chaque instant des lettres dont le contenu la désolait et dont le port la ruinait. Jours courts. brouillard. Fantine gagnait trop peu. crépuscule. point de midi. moins de travail. le soir touche au matin. Un jour ils lui écrivirent que sa petite Cosette était toute nue par le froid qu'il faisait. et défit son peigne. mal payés.Chapitre X Suite du succès Elle avait été congédiée vers la fin de l'hiver . Le ciel est un soupirail. Elle reçut la lettre. Toute la journée est une cave. Ses admirables cheveux blonds lui tombèrent jusqu'aux reins. – Dix francs. point de lumière. mais l'hiver revint. – Combien m'en donneriez-vous ? dit-elle. L'hiver. Ses créanciers la harcelaient. on n'y voit pas clair. qu'elle avait besoin d'une jupe de laine. et la froissa dans ses mains tout le jour. – Coupez-les156. l'été se passa.

avec dégoût. Quand elle vit qu'elle ne pouvait plus se coiffer. Cette jupe fit les Thénardier furieux. ni à donner. et qu'il était la cause de son malheur. à force de se répéter que c'était lui qui l'avait chassée. Elle prit un amant. Une vieille ouvrière qui la vit une fois chanter et rire de cette façon dit : – Voilà une fille qui finira mal. qui la battait. un homme qu'elle n'aimait pas. C'était de l'argent qu'ils voulaient. ne possédant que leur corps. – 281 – . Elle adorait son enfant. le premier venu.Elle acheta une jupe de tricot et l'envoya aux Thénardier. » Elle mettait de petits bonnets ronds qui cachaient sa tête tondue et avec lesquels elle était encore jolie. cependant. par bravade. Je l'ai habillée de mes cheveux. et qui la quitta comme elle l'avait pris. un oisif gueux. elle affectait de rire et de chanter. Fantine pensa : « Mon enfant n'a plus froid. elle commença à tout prendre en haine autour d'elle. Quand elle passait devant la fabrique aux heures où les ouvriers sont sur la porte. sa bouche » – donne le prix exact de ce sacrifice : les misérables. elle en vint à le haïr lui aussi. Un travail ténébreux se faisait dans le cœur de Fantine. C'était un misérable. n'ont rien d'autre à vendre. Elle avait longtemps partagé la vénération de tous pour le père Madeleine . une espèce de musicien mendiant. lui surtout. La pauvre Alouette continua de frissonner. avec la rage dans le cœur. Ils donnèrent la jupe à Eponine.

Une fièvre miliaire. Cela nous ruine et nous ne pouvons plus payer. C'était un – 282 – . Elle disait. Paysans. Quelqu'un qui la rencontra lui dit : – Qu'est-ce que vous avez donc à être si gaie ? Elle répondit : – C'est une bonne bêtise que viennent de m'écrire des gens de la campagne. Il faut des drogues chères. Si vous ne nous envoyez pas quarante francs avant huit jours. Puis elle descendit l'escalier et sortit en courant et en sautant. ces paysans ! Cependant elle alla dans l'escalier près d'une lucarne et relut la lettre. plus tout devenait sombre autour d'elle plus ce doux petit ange rayonnait dans le fond de son âme. La toux ne la quittait pas. va ! Comme elle passait sur la place. qu'ils appellent. la petite est morte. elle vit beaucoup de monde qui entourait une voiture de forme bizarre sur l'impériale de laquelle pérorait tout debout un homme vêtu de rouge. Ils me demandent quarante francs. et elle dit à sa vieille voisine : – Ah ! ils sont bons ! quarante francs ! que ça ! ça fait deux napoléons ! Où veulent-ils que je les prenne ? Sont-ils bêtes. » Elle se mit à rire aux éclats. et elle avait des sueurs dans le dos.Plus elle descendait. j'aurai ma Cosette avec moi . et elle riait. Quand je serai riche. riant toujours. Un jour elle reçut des Thénardier une lettre ainsi conçue : « Cosette est malade d'une maladie qui est dans le pays.

et s'écria tout à coup : – Vous avez de jolies dents. – Qu'est-ce que c'est que ça.bateleur dentiste en tournée. les deux d'en haut. la belle ! deux napoléons. mais les dents ! Ah ! le monstre d'homme ! j'aimerais mieux me jeter d'un cinquième la tête la – 283 – . mes palettes ? demanda Fantine. qui offrait au public des râteliers complets. je vous donne de chaque un napoléon d'or. c'est les dents de devant. Fantine se mêla au groupe et se mit à rire comme les autres de cette harangue où il y avait de l'argot pour la canaille et du jargon pour les gens comme il faut. des poudres et des élixirs. vous m'y trouverez. des opiats. – Deux napoléons ! grommela une vieille édentée qui était là. – Quelle horreur ! s'écria Fantine. elle était furieuse et conta la chose à sa bonne voisine Marguerite : – Comprenez-vous cela ? ne voilà-t-il pas un abominable homme ? comment laisse-t-on des gens comme cela aller dans le pays ! M'arracher mes deux dents de devant ! mais je serais horrible ! Les cheveux repoussent. Qu'en voilà une qui est heureuse ! Fantine s'enfuit. ça peut servir. et se boucha les oreilles pour ne pas entendre la voix enrouée de l'homme qui lui criait : Réfléchissez. Si vous voulez me vendre vos deux palettes. Si le cœur vous en dit. la fille qui riez là. reprit le professeur dentiste. L'arracheur de dents vit cette belle fille qui riait. – Les palettes. Fantine rentra. venez ce soir à l'auberge du Tillac d'argent.

répondit la vieille fille. 157 – 284 – . cela fait quarante francs. et se mit à son ouvrage. Au bout d'un quart d'heure. En rentrant. – Ça a donc besoin de beaucoup de drogues ? – Oh ! des drogues terribles. une fièvre miliaire157 ? Savez-vous ? – Oui. elle quitta sa couture et alla relire la lettre des Thénardier sur l'escalier. Maladie éruptive. – Où ça vous prend-il ? – C'est une maladie qu'on a comme ça. Elle resta pensive. comme lors de la grave épidémie de 1821. – Deux napoléons. date correspondant en effet à la maladie prétendue de Cosette. dit Fantine. – Et qu'est-ce qu'il offrait ? demanda Marguerite. c'est une maladie. – Oui. aussi appelée « suette miliaire ». elle dit à Marguerite qui travaillait près d'elle : – Qu'est-ce que c'est donc que cela. – Cela fait quarante francs. souvent mortelle.première sur le pavé ! Il m'a dit qu'il serait ce soir au Tillac d'argent.

– Cela attaque donc les enfants ? – Surtout les enfants. Fantine sortit et alla encore une fois relire la lettre sur l'escalier. Elle ne s'était pas couchée. et s'écria : – Seigneur ! la chandelle qui est toute brûlée ! il s'est passé des événements ! Puis elle regarda Fantine qui tournait vers elle sa tête sans cheveux. Le soir elle descendit. pétrifiée de cet énorme désordre. La chandelle avait brûlé toute la nuit et était presque entièrement consumée. Fantine ? – 285 – . glacée. car elles travaillaient toujours ensemble et de cette façon n'allumaient qu'une chandelle pour deux. Fantine depuis la veille avait vieilli de dix ans. Le lendemain matin. Marguerite s'arrêta sur le seuil. et on la vit qui se dirigeait du côté de la rue de Paris où sont les auberges. Son bonnet était tombé sur ses genoux. pâle. – Est-ce qu'on en meurt ? – Très bien. – Jésus ! fit Marguerite. comme Marguerite entrait dans la chambre de Fantine avant le jour. elle trouva Fantine assise sur son lit. qu'est-ce que vous avez. dit Marguerite.

Soit faute de temps. qui gelait l'hiver. soit indifférence. Mon enfant ne mourra pas de cette affreuse maladie. répondit Fantine. La chandelle éclairait son visage. Elle avait perdu la honte. Elle sortait avec des bonnets sales. Depuis longtemps elle avait quitté sa cellule du second pour une mansarde fermée d'un loquet sous le toit . oublié. Le pauvre ne peut aller au fond de sa chambre comme au fond de sa destinée qu'en se courbant de plus en plus. et elle avait un trou noir dans la bouche. En parlant ainsi. Mais c'est une fortune ! Où avez-vous eu ces louis d'or ? – Je les ai eus. Je suis contente. Les deux dents étaient arrachées. Dans l'autre coin. elle montrait à la vieille fille deux napoléons qui brillaient sur la table. C'était un sourire sanglant. Cosette n'était pas malade. Un petit rosier qu'elle avait s'était désséché dans un coin. Elle envoya les quarante francs à Montfermeil. il lui restait une loque qu'elle appelait sa couverture. il y avait un pot à beurre à mettre l'eau. Du reste c'était une ruse des Thénardier pour avoir de l'argent. faute de secours. À mesure que – 286 – . Au contraire. un matelas à terre et une chaise dépaillée. et où les différents niveaux de l'eau restaient longtemps marqués par des cercles de glace. En même temps elle sourit. un de ces galetas dont le plafond fait angle avec le plancher et vous heurte à chaque instant la tête. elle perdit la coquetterie. elle ne raccommodait plus son linge. Fantine jeta son miroir par la fenêtre. Elle n'avait plus de lit.– Je n'ai rien. Jésus Dieu ! dit Marguerite. – Ah. Une salive rougeâtre lui souillait le coin des lèvres. Dernier signe. répondit Fantine.

Elle toussait beaucoup. et elle sentait une douleur fixe dans l'épaule. toute convalescente de sa grande maladie. songea Fantine ! Mais où y a-t-il un état à gagner cent sous par jour ? » – Allons ! dit-elle. Elle rapiéçait son corset. par le froid. et neuf sous par jour ! Ses créanciers étaient plus impitoyables que jamais. avec des morceaux de calicot qui se déchiraient au moindre mouvement. sinon qu'il mettrait à la porte la petite Cosette. Les gens auxquels elle devait. si elle voulait. ce qui réduisit la journée des ouvrières libres à neuf sous. vieux et usé. Le fripier. elle tirait ses bas dans ses souliers. lui faisaient « des scènes ». « Cent francs. vers le haut de l'omoplate gauche. L'infortunée se fit fille publique. qui avait repris presque tous les meubles. Elle cousait dixsept heures par jour . Elle les trouvait dans la rue. Cela se voyait à de certains plis perpendiculaires. Elle haïssait profondément le père Madeleine. elle les retrouvait dans son escalier. publié en 1832. 158 – 287 – . et qu'elle deviendrait ce qu'elle pourrait. tout de suite . vendons le reste158. et qu'elle crèverait. Elle passait des nuits à pleurer et à songer.les talons s'usaient. coquine ? Que voulait-on d'elle. par les chemins. Vers le même temps. lui disait sans cesse : Quand me payeras-tu. bon Dieu ! Elle se sentait traquée et il se développait en elle quelque chose de la bête farouche. et ne se plaignait pas. le Thénardier lui écrivit que décidément il avait attendu avec beaucoup trop de bonté. Elle se vend au détail. mais un entrepreneur du travail des prisons. fit tout à coup baisser les prix. et qu'il lui fallait cent francs. Elle avait les yeux très brillants. Dix-sept heures de travail. et ne lui laissaient aucun repos. qui faisait travailler les prisonnières au rabais. Cette formule souligne l'analogie de l'histoire de Fantine avec la « descente » décrite dans le récit de Jules Janin.

Il existe toujours. Elle « Le Christ nous a libérés. À qui ? À la misère. mais elle ne la pénètre pas encore. il ne reste plus rien à Fantine de ce qu'elle a été autrefois. tout souffert. » L'antiphrase terrible de ce titre tiré de saint Paul (Gal. On dit que l'esclavage a disparu de la civilisation européenne. elle est la figure déshonorée et sévère. Qui la touche a froid.. tout pleuré. La sainte loi de Jésus-Christ gouverne notre civilisation. au froid. Elle n'évite plus rien. 159 – 288 – . à l'abandon. mais beaucoup sur son Église. Ceci n'est pas une des moindres hontes de l'homme. à l'isolement. V. tout perdu. au dénûment. Elle est devenue marbre en devenant boue. Elle est résignée de cette résignation qui ressemble à l'indifférence comme la mort ressemble au sommeil. 1) ne dit rien du Christ. sur la beauté. elle vous subit et elle vous ignore . c'est-à-dire sur la grâce. Au point de ce douloureux drame où nous sommes arrivés. mais il ne pèse plus que sur la femme. sur la faiblesse. C'est une erreur. tout supporté. Marché douloureux. Une âme pour un morceau de pain.Chapitre XI Christus nos liberavit159 Qu'est-ce que c'est que cette histoire de Fantine ? C'est la société achetant une esclave. la société accepte. Elle passe. tout éprouvé. La misère offre. Il pèse sur la femme. Il lui est arrivé tout ce qui lui arrivera. sur la maternité. Elle a tout ressenti. À la faim. La vie et l'ordre social lui ont dit leur dernier mot. et il s'appelle prostitution.

Hélas ! qu'est-ce que toutes ces destinées ainsi poussées pêlemêle ? où vont-elles ? pourquoi sont-elles ainsi ? Celui qui sait cela voit toute l'ombre. Il s'appelle Dieu. – 289 – .ne craint plus rien. Elle le croit du moins. mais c'est une erreur de s'imaginer qu'on épuise le sort et qu'on touche le fond de quoi que ce soit. Tombe sur elle toute la nuée et passe sur elle tout l'océan ! que lui importe ! c'est une éponge imbibée. Il est seul.

ont un chien qui mange les os sous la table et une maîtresse qui pose les plats dessus. un peu de sottise et un peu d'esprit. une classe de jeunes gens qui grignotent quinze cents livres de rente en province du même air dont leurs pareils dévorent à Paris deux cent mille francs par an. d'un habit couleur olive à taille courte. ne servent à rien et ne nuisent pas à grand'chose. le bleu et le rouge en dedans. boivent. ne travaillent pas. d'une montre à breloques. resté dans sa province et n'ayant jamais vu Paris. mes paysans.Chapitre XII Le désœuvrement de M. on dirait : ce sont des fainéants. hongres. qui ont un peu de terre. qui disent : mes prés. vieillissent hébétés. s'ils étaient plus pauvres. Ce sont tout simplement des désœuvrés. Dans ce temps-là. vivent au café. et quelques drôles. fument. dînent à l'auberge. de trois gilets superposés de couleurs différentes. on dirait : ce sont des élégants . nuls. admirent la tragédie. et d'un pantalon olive plus clair. un élégant se composait d'un grand col. exagèrent les modes. Ce sont des êtres de la grande espèce neutre . copient Londres à travers Paris et Paris à travers Pont-à-Mousson. à queue de morue. d'une grande cravate. méprisent les femmes. qui seraient des rustres dans un salon et se croient des gentilshommes au cabaret. jouent au billard. mes bois. des ennuyés. Félix Tholomyès. usent leurs vieilles bottes. S'ils étaient plus riches. parasites. et il y avait à Montreuilsur-mer en particulier. Parmi ces désœuvrés. à double rangée de boutons d'argent serrés les uns contre les autres et montant jusque sur l'épaule. bâillent. des rêvasseurs. mais – 290 – . orné sur les deux coutures d'un nombre de côtes indéterminé. regardent les voyageurs descendre de diligence. M. sentent le tabac. tiennent à un sou. sifflent les actrices du théâtre pour prouver qu'ils sont gens de goût. serait un de ces hommes-là. querellent les officiers de la garnison pour montrer qu'ils sont gens de guerre. Bamatabois Il y a dans toutes les petites villes. chassent. il y a des ennuyeux.

cit. avec cela le chapeau relevé sur l'oreille et une touffe de cheveux qui sortait du côté relevé. un chapeau à haute forme et à bords étroits.toujours impair. montaient jusqu'aux épaules. Bamatabois et Montparnasse. C'était le temps de la lutte des républiques de l'Amérique méridionale contre le roi d'Espagne. de Bolivar contre Morillo. p. L'élégant de province portait les éperons plus longs et les moustaches plus farouches. Tholomyès.. un imprimeur. la couleur de mode était l'olive. et la queue jusqu'à la nuque . de nankin l'été. étaient très serrés aux genoux et se terminaient en pied d'éléphant . Les boutons. des cheveux en touffe. 311. une énorme canne160. représentait l'élégant. Gilé en portait quinze. Il eut une pointe de coquetterie. Sur le tout des éperons et des moustaches. par l'intérieur. Ajoutez à cela des souliers-bottes avec de petits fers au talon. C'était le temps des habits en queue de morue. À cette époque. des moustaches voulaient dire bourgeois et des éperons voulaient dire piéton. par le nombre des passepoils du pantalon. Un seul sentait la roture. Les pantalons. Les chapeaux à petits bords étaient roya- Cette description évoque un souvenir et une leçon retranscrits ainsi par Adèle : « Un nommé Gilé. « Victor trouvait Gilé bien habillé. ouv. il n'est rien par l'extérieur. entre lesquels se répartissent tous les éléments de la description de Gilé. et une conversation rehaussée des calembours de Potier. » (Victor Hugo raconté…. limite qui n'était jamais franchie. 160 – 291 – . variant de une à onze. la seule de sa jeunesse. Sa mère lui dit : « Est-ce que tu vas t'occuper de cela maintenant ? Quelle importance ont les habits ? N'oublie pas cela : l'homme ne compte que par sa valeur morale. toujours de métal.) Il fallait que le sentiment de culpabilité du jeune Victor fût bien grand pour que la coquetterie soit le trait commun de trois personnages infâmes des Misérables. […] Il s'aventura un jour et dit timidement à sa mère qu'il pourrait être mieux habillé. « Le degré de fashion se calculait comme les quartiers de noblesse.

avec les plus effroyables paroles qui puissent tomber du corps de garde dans le ruisseau. comme : – Que tu es laide ! – Veux-tu te cacher ! – Tu n'as pas de dents ! etc. Ces injures. un de ces désœuvrés. Cet élégant fumait. vers les premiers jours de janvier 1823. La fille poussa un rugissement. ne le regardait même pas. Chaque fois que cette femme passait devant lui. s'avança derrière elle à pas de loup et en étouffant son rire. un de ces élégants. p. car il avait un morillo.. cit. un soir qu'il avait neigé161. prit sur le pavé une poignée de neige et la lui plongea brusquement dans le dos entre ses deux épaules nues. Huit ou dix mois donc après ce qui a été raconté dans les pages précédentes. car c'était décidément la mode. lui enfonçant ses ongles dans le visage. Ce peu d'effet piqua sans doute l'oisif qui. se baissa. ne lui répondait pas. vomies d'une voix enrouée Hugo situe à cette date de janvier 1823 une aventure dont il fut témoin et acteur le 9 janvier 1841 à Paris. aventure recueillie par sa femme qui en rédigea le récit. 1830-1846. de plus chaudement enveloppé d'un de ces grands manteaux qui complétaient dans les temps froids le costume à la mode. 204-208). un "bien pensant". avec une bouffée de la fumée de son cigare. quelque apostrophe qu'il croyait spirituelle et gaie. se divertissait à harceler une créature qui rôdait en robe de bal et toute décolletée avec des fleurs sur la tête devant la vitre du café des officiers. il lui jetait. à tort intégré dans Choses vues (ouv. profitant d'un moment où elle se retournait. comme le soldat condamné qui revient sous les verges. La femme. et se rua sur l'homme. 161 – 292 – .listes et se nommaient des morillos . triste spectre paré qui allait et venait sur la neige. bondit comme une panthère. et n'en accomplissait pas moins en silence et avec une régularité sombre sa promenade qui la ramenait de cinq minutes en cinq minutes sous le sarcasme. etc. se tourna.. – Ce monsieur s'appelait monsieur Bamatabois. les libéraux portaient des chapeaux à larges bords qui s'appelaient des bolivars.

livide de colère. hurlant. les officiers sortirent en foule du café. Ses yeux étaient vitreux. les passants s'amassèrent. l'homme se débattant. et il se forma un grand cercle riant. Au bruit que cela fit. L'élégant avait profité de l'incident pour s'esquiver. sans dents et sans cheveux. autour de ce tourbillon composé de deux êtres où l'on avait peine à reconnaître un homme et une femme. et elle tremblait d'un tremblement de terreur. sa voix furieuse s'éteignit subitement. horrible. C'était la Fantine. sortaient hideusement d'une bouche à laquelle manquaient en effet les deux dents de devant. décoiffée. huant et applaudissant. Elle avait reconnu Javert. la femme frappant des pieds et des poings. de livide elle était devenue pâle. saisit la femme à son corsage de satin couvert de boue. et lui dit : Suis-moi ! La femme leva la tête . – 293 – . Tout à coup un homme de haute taille sortit vivement de la foule. son chapeau à terre.par l'eau-de-vie.

occasion d'obscénités. le début de la rédaction du livre. en se demandant jusqu'où irait l'Académicien dans son goût des « femmes tombées ». Quant à la calomnie. Arrivé au bureau de police qui était une salle basse chauffée par un poêle et gardée par un poste. » La plus acide aurait peut-être brodé sur cette récidive après Juliette. Dans cette hypothèse. rompit le cercle et se mit à marcher à grands pas vers le bureau de police qui est à l'extrémité de la place. Elle se laissait faire machinalement. à la sortie d'un dîner où elle était fêtée. après le flagrant délit de son adultère avec lui. on prendra garde. 162 – 294 – . avec une porte vitrée et grillée sur la rue. entra avec Fantine. Ni lui ni elle ne disaient un mot. plus ou moins intéressée. La suprême misère. ne sera d'aucune valeur… » Demandons-nous donc quels durent être les sentiments de Hugo lorsqu'il vit. Il venait de retourner en mal tout ce qu'il avait fait de meilleur. au paroxysme de la joie. Javert ouvrit la porte. traînant après lui la misérable. que justement les journaux étaient pleins de son nom depuis deux jours et que se mêler à une semblable affaire. La même chose – et l'inverse aussi – arrivera à Jean Valjean. votre déposition. Mme Léonie Biard mise à Saint-Lazare. c'était prêter le flanc à toutes sortes de plaisanteries. dans le texte de Choses vues. quatre ans plus tard. chez Mme de Girardin. A deux reprises sont notés les motifs que Hugo a de demeurer à l'écart : « Il se dit qu'il était bien connu. au fait que l'incident a lieu le lendemain de la réception de Hugo à l'Académie. l'ancien sauveur des femmes perdues.Chapitre XIII Solution de quelques questions de police municipale162 Javert écarta les assistants. et referma la porte derrière lui. La nuée des spectateurs. comme les prostituées. au grand désappointement des curieux qui se haussèrent sur la pointe du pied et allongèrent le cou devant la vitre trouble du L'épisode est d'une telle importance dans le roman qu'on est tenté d'y voir une des origines de l'invention de l'intrigue et du mouvement qui détermine. en novembre 1845. le commissaire la suggère lui-même : « Monsieur. suivait avec des quolibets.

représentée par un propriétaire-électeur163. Une prostituée avait attenté à un bourgeois. il le sentait. selon la loi du suffrage censitaire. les punit comme bon lui semble. Pourtant il était gravement et profondément préoccupé. et il condamnait. la société. le droit de vote. En entrant. tira de sa poche une feuille de papier timbré et se mit à écrire. Il écrivait en silence. Ces classes de femmes sont entièrement remises par nos lois à la discrétion de la police. Il fallait alors avoir trente ans et payer 45 € de contributions directes pour être électeur. Il jugeait. L'éligibilité exigeait quarante ans et mille francs de cens. c'est dévorer. Cette qualité. 163 – 295 – . cherchant à voir. la Fantine alla tomber dans un coin. Il appelait tout ce qu'il pouvait avoir d'idées dans l'esprit autour de la grande chose qu'il faisait. La curiosité est une gourmandise. Javert était impassible . son escabeau d'agent de police était un tribunal. plus il se sentait révolté. Sous la Restauration. son visage sérieux ne trahissait aucune émotion. qui donne au moins trente ans à Bamatabois. Javert s'assit. Voir. Elle en fait ce qu'elle veut. Il jugeait.corps de garde. Plus il examinait le fait de cette fille. Le sergent du poste apporta une chandelle allumée sur une table. confirme sa ressemblance avec Tholomyès. Il était évident qu'il venait de voir commettre un crime. Le corps électoral ne dépassait pas 100 000 électeurs. accroupie comme une chienne qui a peur. immobile et muette. Il avait vu cela. mais avec tous les scrupules d'une conscience sévère. C'était un de ces moments où il exerçait sans contrôle. et confisque à son gré ces deux tristes choses qu'elles appellent leur industrie et leur liberté. là dans la rue. Il venait de voir. être propriétaire est une dignité sociale qui confère. lui Javert. En cet instant. insultée et attaquée par une créature en dehors de tout. son redoutable pouvoir discrétionnaire.

– Monsieur Javert. je vous demande grâce. vous auriez vu ! je vous jure le bon Dieu que je n'ai pas eu tort. Je ne faisais rien. quelque chose de si froid qu'on vous met dans le dos à l'heure que vous ne – 296 – . il signa. C'est à cet instant-là qu'il m'a mis de la neige. dans le premier moment. Puis se tournant vers la Fantine : – Tu en as pour six mois. joignant les mains. C'est ce monsieur le bourgeois que je ne connais pas qui m'a mis de la neige dans le dos. Est-ce qu'on a le droit de nous mettre de la neige dans le dos quand nous passons comme cela tranquillement sans faire de mal à personne ? Cela m'a saisie. mon bon monsieur l'inspecteur ! est-ce qu'il n'y a personne là qui ait vu pour vous dire que c'est bien vrai ? J'ai peut-être eu tort de me fâcher. je disais : c'est un monsieur qui s'amuse. Je suis un peu malade. savez-vous cela ? Elle se traîna sur la dalle mouillée par les bottes boueuses de tous ces hommes. La malheureuse tressaillit. Je vous assure que je n'ai pas eu tort. faisant de grands pas avec ses genoux. dit-elle. Tu es laide ! tu n'as pas de dents ! Je le sais bien que je n'ai plus mes dents. je ne lui parlais pas. On a des vivacités. – Six mois ! six mois de prison ! Six mois à gagner sept sous par jour ! Mais que deviendra Cosette ? ma fille ! ma fille ! Mais je dois encore plus de cent francs aux Thénardier. Monsieur Javert. moi . Si vous aviez vu le commencement. et menez cette fille au bloc.Quand il eut fini. voyez-vous ! Et puis il y avait déjà un peu de temps qu'il me disait des raisons. monsieur l'inspecteur. en le lui remettant : – Prenez trois hommes. Et puis. on n'est pas maître. sans se lever. Vous savez. J'étais honnête avec lui. plia le papier et dit au sergent du poste.

ça n'a pas de raisonnement. balbutiant tout doucement avec la voix de l'agonie. à qui pécheurs et pécheresses demandent. ou autrement on me renverra ma petite. Faites-moi grâce pour aujourd'hui cette fois. Si c'était plus grand. il faut avoir pitié de cette chose-là. mais on n'attendrit pas un cœur de bois. monsieur Javert. Ce n'est pas la lâcheté et la gourmandise qui ont fait de moi ça. Je ne suis pas une mauvaise femme au fond. dans les prisons on ne gagne que sept sous. la gorge nue. mais ça ne peut pas. Pourquoi s'est-il en allé ? Je lui demanderais pardon. La grande douleur est un rayon divin et terrible qui transfigure les misérables. leur pardon avec le même geste. Ô mon Dieu ! je ne peux pas l'avoir avec moi. secouée par les sanglots. mais cela étourdit. Oh ! mon Dieu. 164 – 297 – . Tenez. Elle eût attendri un cœur de granit. monsieur Javert ! Elle parlait ainsi. beaucoup de linge. C'est si vilain ce que je fais ! Ô ma Cosette. J'avais du linge. c'est les Thénardier. et figurez-vous que j'ai cent francs à payer. Quand j'étais plus heureuse. se tordant les mains. Il y a là une sorte d'imitation de Notre Seigneur Jésus-Christ. c'est par misère. elle s'arrêtait et baisait tendrement le bas de la redingote du mouchard164. ô mon petit ange de la bonne sainte Vierge. on aurait bien vu que je n'étais pas une femme coquette qui a du désordre. la Fantine était redevenue belle. Ne me mettez pas en prison ! Voyez-vous.vous y attendez pas ! J'ai eu tort d'abîmer le chapeau de ce monsieur. des aubergistes. À ce moment-là. J'ai bu de l'eau-de-vie. vous ne savez pas ça. brisée en deux. dans l'Évangile. Je ne l'aime pas. on n'aurait eu qu'à regarder dans mes armoires. aveuglée par les larmes. toussant d'une toux sèche et courte. À de certains instants. c'est une petite qu'on mettrait à même sur la grande route. cela me serait bien égal de lui demander pardon. Ayez pitié de moi. mon bon monsieur Javert. pauvre loup ! Je vais vous dire. va comme tu pourras. en plein cœur d'hiver. mais on gagne sept sous. ce n'est pas la faute du gouvernement. ça gagnerait sa vie. à ces âges-là. des paysans. qu'est-ce qu'elle deviendra. Il leur faut de l'argent.

Il ôta son chapeau. elle comprit que l'arrêt était prononcé. Madeleine avant qu'on eût pu la retenir. et dit : – Un instant. Le Père éternel en personne n'y pourrait plus rien. Madeleine. s'il vous plaît ! Javert leva les yeux et reconnut M. je t'ai écoutée. marcha droit à M. il fit un pas. Elle s'affaissa sur elle-même en murmurant : – Grâce ! Javert tourna le dos. l'air égaré. et le regardant fixement. monsieur le maire… Ce mot. le Père éternel en personne n'y pourrait plus rien. repoussa les soldats des deux bras. À cette solennelle parole. Il avait refermé la porte. s'y était adossé. sortit de l'ombre. et avait entendu les prières désespérées de la Fantine. un homme était entré sans qu'on eût pris garde à lui. fit sur la Fantine un effet étrange. Depuis quelques minutes. Elle se dressa debout tout d'une pièce comme un spectre qui sort de terre. Au moment où les soldats mirent la main sur la malheureuse. Les soldats la saisirent par les bras. et saluant avec une sorte de gaucherie fâchée : – Pardon.– Allons ! dit Javert. monsieur le maire. qui ne voulait pas se lever. elle cria : – Ah ! c'est donc toi qui es monsieur le maire ! – 298 – . As-tu bien tout dit ? Marche à présent ! Tu as tes six mois .

les plus violentes émotions qu'il eût ressenties de sa vie. Il resta muet. mettez cette femme en liberté. il eut comme un éblouissement de stupeur . M. et dit : – Inspecteur Javert. Madeleine s'essuya le visage. et alors il entrevoyait avec horreur je ne sais quoi de tout simple dans ce prodigieux attentat. comme si elle se parlait à elle-même. Il éprouvait en cet instant. coup sur coup. ce magistrat. monsieur Javert. cela était une chose si monstrueuse que. ce vieux gredin de maire. dans ses suppositions les plus effroyables. la somme de l'étonnement possible était dépassée pour lui. Ce monstre de maire. Javert se sentit au moment de devenir fou. et presque mêlées ensemble. qu'il m'a chassée ! à cause d'un tas de gueuses qui tiennent des propos dans l'atelier. s'essuyer tranquillement le visage et dire : mettez cette femme en liberté. – En liberté ! qu'on me laisse aller ! que je n'aille pas en prison six mois ! Qui est-ce qui a dit cela ? Il n'est pas possible qu'on ait dit cela. J'ai mal entendu. dans le fond de sa pensée. mon bon monsieur Javert. il eût regardé comme un sacrilège de le croire possible. qui avez dit qu'on me mette en liberté ? Oh ! voyez-vous ! je vais vous dire et vous me laisserez aller. Si ce n'est pas là une horreur ! renvoyer – 299 – . il faisait confusément un rapprochement hideux entre ce qu'était cette femme et ce que pouvait être ce maire. Cependant elle regardait tout autour d'elle et elle se mit à parler à voix basse. D'un autre côté. Mais quand il vit ce maire. Elle leva son bras nu et se cramponna à la clef du poêle comme une personne qui chancelle. la pensée et la parole lui manquèrent également . Figurez-vous. c'est lui qui est cause de tout. Voir une fille publique cracher au visage d'un maire. Ça ne peut pas être ce monstre de maire ! Est-ce que c'est vous.Puis elle éclata de rire et lui cracha au visage. Ce mot n'avait pas porté un coup moins étrange à la Fantine.

n'est-ce pas ? Prenez des informations. pour le soir. j'ai piétiné le chapeau de ce monsieur bourgeois devant le café des officiers. Il faut donc devenir ce qu'on peut. Il dit à la Fantine : – Combien avez-vous dit que vous deviez ? La Fantine. Elle était vide. cela tombe à neuf sous. parlez à mon propriétaire. Après cela. que c'est ce gueux de maire qui a tout fait le mal. monsieur Javert. en avait tiré sa bourse et l'avait ouverte. on vous dira bien que je suis honnête. Mais lui. Vous gagnez douze sous dans les chemises. à la clef du poêle. je n'ai jamais fait de mal exprès. Pendant qu'elle parlait. il n'y a plus moyen de vivre. Moi. j'avais ma petite Cosette.une pauvre fille qui fait honnêtement son ouvrage ! Alors je n'ai plus gagné assez. Nous autres. Ô monsieur Javert. je vous demande pardon. j'ai bien été forcée de devenir une mauvaise femme. ce serait d'empêcher les entrepreneurs des prisons de faire du tort aux pauvres gens. tu viens ici – 300 – . D'abord il y a une amélioration que ces messieurs de la police devraient bien faire. il avait fouillé dans son gilet. Ah ! mon Dieu. voyez-vous. vrai. j'ai touché. et tout le malheur est venu. sans faire attention. il m'avait perdu toute ma robe avec sa neige. se retourna de son côté : – Est-ce que je te parle à toi ! Puis s'adressant aux soldats : – Dites donc. M. Je vais vous expliquer cela. maintenant je paye mon terme. Vous comprenez à présent. vous autres. et je vois partout des femmes bien plus méchantes que moi qui sont bien plus heureuses. Il l'avait remise dans sa poche. avez-vous vu comme je te vous lui ai craché à la figure ? Ah ! vieux scélérat de maire. Voyez-vous. Madeleine l'écoutait avec une attention profonde. c'est vous qui avez dit qu'on me mette dehors. qui ne regardait que Javert. et cela fait fumer. nous n'avons qu'une robe de soie.

il faut être juste. Tenez. vous êtes bien forcé de mettre l'ordre. un homme qui joue à mettre un peu de neige dans le dos d'une femme. monsieur l'inspecteur a dit qu'on me lâche. les officiers. fit retomber les plis de sa robe qui en se traînant s'était relevée presque à la hauteur du genou. je ne bougerai plus. Je comprends que vous êtes juste. je tousse. je ne me porte pas très bien. elle appuyait sur sa gorge blanche et délicate la grosse main rude de Javert. – 301 – . Tout à coup elle rajusta vivement le désordre de ses vêtements. c'est ici. vous venez. nous autres nous sommes là pour qu'on s'amuse. monsieur Javert ! on me fera tout ce qu'on voudra maintenant. Seulement n'y reviens plus. et puis. Seulement. il faut bien qu'on se divertisse à quelque chose. cela m'empêcherait de nourrir mon enfant. monsieur l'inspecteur. j'ai là dans l'estomac comme une boule qui me brûle. c'est tout simple. vous. et marcha vers la porte en disant à demi-voix aux soldats avec un signe de tête amical : – Les enfants. J'ai peur de monsieur Javert. J'ai peur de mon bon monsieur Javert ! En parlant ainsi elle se retourna vers l'inspecteur : – Avec ça. que le médecin me dit : soignez-vous. coquine ! Oh ! je n'y reviendrai plus. vous emmenez la femme qui a tort. je vous ai dit. monsieur l'inspecteur. vous dites qu'on me mette en liberté. sa voix était caressante. c'est pour la petite. aujourd'hui. tâtez. quoi ! Et puis. ça les faisait rire. donnez votre main. voyez-vous. mais en y réfléchissant.pour me faire peur. voyez-vous. et elle le regardait en souriant. je m'en vas. j'ai crié parce que cela m'a fait mal. je ne m'attendais pas du tout à cette neige de ce monsieur. Elle ne pleurait plus. parce que six mois en prison. n'ayez pas peur. mais je n'ai pas peur de toi. comme vous êtes bon. Au fait.

qu'il était nécessaire que le petit se fit grand. En était-il venu à oublier la présence de monsieur le maire ? Avait-il fini par se déclarer à lui-même qu'il était impossible qu'une « autorité » eût donné un pareil ordre. que le mouchard se transformât en magistrat. elle était dans la rue.Elle mit la main sur le loquet. Il était évident qu'il fallait que Javert eût été. féroce chez la bête fauve. vous ne voyez pas que cette drôlesse s'en va ! Qui est-ce qui vous a dit de la laisser aller ? – Moi. « jeté hors des gonds » pour qu'il se fût permis d'apostropher le sergent comme il l'avait fait. selon que c'était l'un ou l'autre qui parlait. Un pas de plus. elle se retourna. Javert jusqu'à cet instant était resté debout. son regard alla tour à tour de Madeleine à Javert et de Javert à Madeleine. sans qu'elle prononçât un mot. comme on dit. À la voix de Madeleine. que l'homme de police devînt homme de justice. se disait-il qu'il fallait revenir aux suprêmes résolutions. La Fantine à la voix de Javert avait tremblé et lâché le loquet comme un voleur pris lâche l'objet volé. et que bien certainement monsieur le maire avait dû dire sans le vouloir une chose pour une autre ? Ou bien. après l'invitation du maire de mettre Fantine en liberté. – Sergent. Le bruit que fit le loquet le réveilla. et à partir de ce moment. devant les énormités dont il était témoin depuis deux heures. et qu'en cette extré– 302 – . dit Madeleine. Il releva la tête avec une expression d'autorité souveraine. posé de travers au milieu de cette scène comme une statue dérangée qui attend qu'on la mette quelque part. cria-t-il. sans qu'elle osât même laisser sortir son souffle librement. immobile. l'œil fixé à terre. atroce chez l'homme de rien. expression toujours d'autant plus effrayante que le pouvoir se trouve placé plus bas.

la loi. l'œil baissé. en bonne police. – Inspecteur Javert. on vit l'inspecteur de police Javert se tourner vers monsieur le maire. – Je demande pardon à monsieur le maire. – Comment ? dit M. j'ai tout su. J'ai entendu cette femme. Madeleine. il y avait encore des groupes. – 303 – . elle est à la justice. c'est la conscience. lui dire. la société tout entière. – Inspecteur Javert. Vous êtes un honnête homme. la morale. Je sais ce que je fais. Madeleine. Madeleine eut dit ce moi qu'on vient d'entendre. chose inouïe. tout le corps agité d'un tremblement imperceptible. Javert reprit : – Cette misérable vient d'insulter monsieur le maire. et je ne fais nulle difficulté de m'expliquer avec vous. – Ceci me regarde. je me suis informé. et. répliqua M. Voici le vrai. dit M. froid. J'en puis faire ce que je veux. repartit M. pâle. Je passais sur la place comme vous emmeniez cette femme. Madeleine. le gouvernement. quand M. – Cette malheureuse a insulté un bourgeois. écoutez. c'est le bourgeois qui a eu tort et qui. cela ne se peut pas. le regard désespéré. Madeleine avec un accent conciliant et calme. eût dû être arrêté. mais la voix ferme : – Monsieur le maire. la première justice. les lèvres bleues. Mon injure est à moi peut-être. Son injure n'est pas à lui. se personnifiaient en lui Javert ? Quoi qu'il en soit.mité prodigieuse l'ordre.

onze. C'est cette fille qui s'est jetée sur monsieur Bamatabois. monsieur le maire. Javert osa regarder le maire fixement.– Et moi. cela. et lui dit. qui est électeur et propriétaire de cette belle maison à balcon qui fait le coin de l'esplanade. j'en suis juge. Mon devoir veut que cette femme fasse six mois de prison. dans le fait du bourgeois. c'est la première fois de ma vie. Enfin. et je retiens la femme Fantine. il y a des choses dans ce monde ! Quoi qu'il en soit. monsieur le maire. c'est un fait de police de la rue qui me regarde. – 304 – . Aux termes des articles neuf. Elle n'en fera pas un jour. Javert voulut tenter un dernier effort. À cette parole décisive. à trois étages et toute en pierre de taille. – J'obéis à mon devoir. J'ordonne que cette femme soit mise en liberté. Alors M. mais il daignera me permettre de lui faire observer que je suis dans la limite de mes attributions. je ne sais pas ce que je vois. M. – Alors contentez-vous d'obéir. puisque monsieur le maire le veut. J'étais là. quinze et soixante-six du code d'instruction criminelle. Je reste. Madeleine répondit avec douceur : – Écoutez bien ceci. mais avec un son de voix toujours profondément respectueux : – Je suis au désespoir de résister à monsieur le maire. Madeleine croisa les bras et dit avec une voix sévère que personne dans la ville n'avait encore entendue : – Le fait dont vous parlez est un fait de police municipale.

Madeleine. elle regardait effarée. et à chaque parole que disait M. de face. l'un de ces hommes la tirait du côté de l'ombre. et. entrevue à travers les grossissements de l'épouvante. Madeleine. ce libérateur. L'ange avait vaincu le démon. il la sauvait ! S'était-elle donc trompée ? Devait-elle donc changer toute son âme ?… Elle ne savait. monsieur le maire… – Je vous rappelle. cet ange. l'autre la ramenait vers la lumière. chose qui la faisait frissonner de la tête aux pieds. – Pourtant… – Sortez. l'autre parlait comme son bon ange. l'un parlait comme son démon. – Monsieur le maire. permettez… – Plus un mot. elle sentait fondre et – 305 – . à vous. debout. Fantine se rangea de la porte et le regarda avec stupeur passer devant elle. et sortit. Il salua jusqu'à terre monsieur le maire. et en pleine poitrine comme un soldat russe. Cependant elle aussi était en proie à un bouleversement étrange. Elle avait vu lutter devant ses yeux deux hommes tenant dans leurs mains sa liberté. elle tremblait. ces deux hommes lui étaient apparus comme deux géants . son enfant . Javert reçut le coup. ce maire qu'elle avait si longtemps considéré comme l'auteur de tous ses maux. son âme. Elle écoutait éperdue. Dans cette lutte. l'article quatre-vingt-un de la loi du 13 décembre 1799 sur la détention arbitraire. Elle venait de se voir en quelque sorte disputée par deux puissances opposées. c'était précisément l'homme qu'elle abhorrait. dit M. sa vie. ce Madeleine ! et au moment même où elle venait de l'insulter d'une façon hideuse.– Mais.

et je n'en doute pas. il sentit qu'elle lui prenait la main et que ses lèvres s'y posaient.s'écrouler en elle les affreuses ténèbres de la haine et naître dans son cœur je ne sais quoi de réchauffant et d'ineffable qui était de la joie. Je me charge de votre enfant et de vous. Quand Javert fut sorti. Je crois que c'est vrai. Vous ne travaillerez plus. Je ne savais rien de ce que vous avez dit. ou vous irez la rejoindre. vous n'avez jamais cessé d'être vertueuse et sainte devant Dieu. J'ignorais même que vous eussiez quitté mes ateliers. si vous voulez. écoutez. Pourquoi ne vous êtes-vous pas adressée à moi ? Mais voici : je payerai vos dettes. ayant peine à parler comme un homme sérieux qui ne veut pas pleurer : – Je vous ai entendue. riche. avec Cosette ! voir brusquement s'épanouir au milieu de sa misère toutes ces réalités du paradis ! Elle regarda comme hébétée cet homme qui lui parlait. si tout est comme vous le dites. je vous le déclare dès à présent. Puis elle s'évanouit. avant qu'il eût pu l'en empêcher. et. Et même. heureuse. honnête. Je vous donnerai tout l'argent qu'il vous faudra. Madeleine. à Paris. et ne put que jeter deux ou trois sanglots : oh ! oh ! oh ! Ses jarrets plièrent. de la confiance et de l'amour. Vous redeviendrez honnête en redevenant heureuse. Vous vivrez ici. où vous voudrez. Madeleine se tourna vers elle. et lui dit avec une voix lente. – 306 – . et je sens que c'est vrai. M. je ferai venir votre enfant. Avoir Cosette ! sortir de cette vie infâme ! vivre libre. elle se mit à genoux devant M. Oh ! pauvre femme ! C'en était plus que la pauvre Fantine n'en pouvait supporter.

elle entendit une respiration tout près de son lit. Madeleine était désormais transfiguré aux yeux de Fantine. Madeleine fit transporter la Fantine à cette infirmerie qu'il avait dans sa propre maison. Il lui paraissait enveloppé de lumière. M. je crois que je vais mieux. Il lui prit la main. – 307 – . Une fièvre ardente était survenue. Il attendait que Fantine se réveillât. Ce regard était plein de pitié et d'angoisse et suppliait. lui tâta le pouls. Cependant elle finit par s'endormir. elle écarta son rideau et vit M.Livre sixième – Javert Chapitre I Commencement du repos M. Enfin elle lui dit timidement : – Que faites-vous donc là ? M. Le lendemain vers midi Fantine se réveilla. Elle en suivit la direction et vit qu'il s'adressait à un crucifix cloué au mur. Madeleine était à cette place depuis une heure. Madeleine debout qui regardait quelque chose au-dessus de sa tête. Elle le considéra longtemps sans oser l'interrompre. Elle passa une partie de la nuit à délirer et à parler haut. et répondit : – Comment êtes-vous ? – Bien. j'ai dormi. Il était absorbé dans une sorte de prière. Il la confia aux sœurs qui la mirent au lit. dit-elle. Ce ne sera rien.

Madeleine avait passé la nuit et la matinée à s'informer. Comme l'affaire du corps de garde s'était ébruitée. cet enfer dont vous sortez est la première forme du ciel. Oh ! ne vous plaignez pas. Madeleine se hâta d'écrire aux Thénardier. – 308 – . ils ne savent pas s'y prendre autrement. Il savait tout maintenant.Lui reprit. Elle cependant lui souriait avec ce sublime sourire auquel il manquait deux dents. pauvre mère. Elle était pour Paris. Il leur envoya trois cents francs en leur disant de se payer sur cette somme. et d'amener tout de suite l'enfant à Montreuil-sur-mer où sa mère malade la réclamait. Javert dans cette même nuit avait écrit une lettre. Il fallait commencer par là. Ceci éblouit le Thénardier. comme s'il ne faisait que de l'entendre : – Je priais le martyr qui est là-haut. répondant à la question qu'elle lui avait adressée d'abord. Voyez-vous. Fantine leur devait cent vingt francs. C'est de cette façon que les hommes font des anges. Il remit luimême cette lettre le lendemain matin au bureau de poste de Montreuil-sur-mer. Ce n'est point leur faute . vous avez à présent la dot des élus. » M. M. et la suscription portait : À monsieur Chabouillet. pensèrent que c'était sa démission qu'il envoyait. la directrice du bureau de poste et quelques autres personnes qui virent la lettre avant le départ et qui reconnurent l'écriture de Javert sur l'adresse. Il continua : – Vous avez bien souffert. secrétaire de monsieur le préfet de police. Et il ajouta dans sa pensée : « Pour la martyre qui est icibas. Il soupira profondément. Il connaissait dans tous ses poignants détails l'histoire de Fantine.

Fantine les avait désarmées. Cependant Fantine ne se rétablissait point. courtisanes. Elle était toujours à l'infirmerie. ne lâchons pas l'enfant. avec le redoublement qu'ajoute la religion. ne lâchons pas l'enfant. I. et la mère qui était en elle attendrissait. Les sœurs n'avaient d'abord reçu et soigné « cette fille » qu'avec répugnance. Elle avait toutes sortes de paroles humbles et douces. citées par Horace (Satires. l'autre d'un apothicaire. Thénardier mit au bas du mémoire : reçu à compte trois cents francs. Cosette. 165 – 309 – . Voilà que cette mauviette va devenir une vache à lait. Un jour les sœurs l'entendirent qui disait à travers la fièvre : Forme francisée du latin ambubaiae : joueuses de flûte. Il riposta par un mémoire de cinq cents et quelques francs fort bien fait. M. Qui a vu les bas-reliefs de Reims se souvient du gonflement de la lèvre inférieure des vierges sages regardant les vierges folles. 1) : équivalent romain des geishas japonaises. Dans ce mémoire figuraient pour plus de trois cents francs deux notes incontestables. Mais. en peu de jours. n'avait pas été malade. Quelque jocrisse se sera amouraché de la mère. l'une d'un médecin. les sœurs l'avaient éprouvé. – Christi ! dit le Thénardier. nous l'avons dit. Cet antique mépris des vestales pour les ambulaïes165 est un des plus profonds instincts de la dignité féminine . lesquels avaient soigné et médicamenté dans deux longues maladies Éponine et Azelma. 2. Ce fut l'affaire d'une toute petite substitution de noms.– Diable ! dit-il à sa femme. Je devine. Madeleine envoya tout de suite trois cents autres francs et écrivit : Dépêchez-vous d'amener Cosette.

je n'aurais pas voulu avoir ma Cosette avec moi. et chaque fois elle lui demandait : – Verrai-je bientôt ma Cosette ? Il lui répondait : – Peut-être demain matin. Au contraire. C'est un ange. M. je n'aurais pas pu supporter ses yeux étonnés et tristes. et c'est ce qui fait que Dieu me pardonne. On commençait alors à suivre pour l'étude et le traitement des maladies de poi- – 310 – . son état semblait s'aggraver de semaine en semaine. Et le visage pâle de la mère rayonnait. À cet âge-là. cela voudra dire que Dieu m'a pardonné. Je sentirai la bénédiction du bon Dieu quand Cosette sera ici. Pendant que j'étais dans le mal. ça n'est pas encore tombé. D'un moment à l'autre elle arrivera. Madeleine l'allait voir deux fois par jour. les ailes. mais quand j'aurai mon enfant près de moi. – Oh ! disait-elle.– J'ai été une pécheresse. voyez-vous. comme je vais être heureuse ! Nous venons de dire qu'elle ne se rétablissait pas. C'était pour elle pourtant que je faisais le mal. mes sœurs. cela me fera du bien de voir cette innocente. Elle ne sait rien du tout. je l'attends. Cette poignée de neige appliquée à nu sur la peau entre les deux omoplates avait déterminé une suppression subite de transpiration à la suite de laquelle la maladie qu'elle couvait depuis plusieurs années finit par se déclarer violemment. Je la regarderai.

Madeleine eut un tressaillement. il a raison ! Mais qu'est-ce qu'ils ont donc ces Thénardier à me garder ma Cosette ! Oh ! elle va venir. M. 166 – 311 – . – Oui. Le médecin ausculta Fantine et hocha la tête. Madeleine s'efforça de sourire. Fantine lui demanda : – Qu'a dit le médecin ? M. – Eh bien. – Il a dit de faire venir bien vite votre enfant.trine les belles indications de Laennec166. hâtez-vous de le faire venir. fléau du prolétariat urbain au XIXe siècle et jusqu'à la moitié du nôtre. Madeleine dit au médecin : – Eh bien ? – N'a-t-elle pas un enfant qu'elle désire voir ? dit le médecin. – Oh ! reprit-elle. Que cela vous rendra la santé. M. Voici enfin que je vois le bonheur tout près de moi ! Son nom fut et reste le symbole des progrès accomplis dans le diagnostic – par auscultation au stéthoscope – et le soin de la tuberculose.

« On vous payera toutes les petites choses. Cosette était un peu souffrante pour se mettre en route l'hiver. dit le père Madeleine.. « Vous remettrez Cosette à la personne. j'irai moi-même. « Fantine. etc. » Sur ces entrefaites. etc. il survint un grave incident.Le Thénardier cependant ne « lâchait pas l'enfant » et donnait cent mauvaises raisons. Nous avons beau tailler de notre mieux le bloc mystérieux dont notre vie est faite. la veine noire de la destinée y reparaît toujours. – J'enverrai quelqu'un chercher Cosette. Il écrivit sous la dictée de Fantine cette lettre qu'il lui fit signer : « Monsieur Thénardier. Et puis il y avait un reste de petites dettes criardes dans le pays dont il rassemblait les factures. « J'ai l'honneur de vous saluer avec considération. S'il le faut. – 312 – .

son conflit avec le maire au sujet de la Fantine. M. En entendant prononcer ce nom. Depuis l'aventure du bureau de police. pour qui – 313 – . ce composé bizarre du Romain. dit-il. qui eût étudié depuis longtemps ce sauvage au service de la civilisation. Madeleine était dans son cabinet. et qui contenait des procès-verbaux de contraventions à la police de la voirie. occupé à régler d'avance quelques affaires pressantes de la mairie pour le cas où il se déciderait à ce voyage de Montfermeil. Il ne pouvait s'empêcher de songer à la pauvre Fantine.Chapitre II Comment Jean peut devenir Champ Un matin. du Spartiate. Javert salua respectueusement M. et s'arrêta sans rompre le silence. M. Javert entra. du moine et du caporal. Madeleine. et il lui convenait d'être glacial. le maire ne le regarda pas et continua d'annoter son dossier. et M. M. Madeleine ne l'avait point revu. Il ne se dérangea point pour Javert. Madeleine ne put se défendre d'une impression désagréable. un physionomiste qui eût su sa secrète et ancienne aversion pour M. – Faites entrer. lorsqu'on vint lui dire que l'inspecteur de police Javert demandait à lui parler. Madeleine était resté assis près de la cheminée. M. Un physionomiste qui eût été familier avec la nature de Javert. le maire qui lui tournait le dos. Javert fit deux ou trois pas dans le cabinet. Javert l'avait plus que jamais évité. l'œil sur un dossier qu'il feuilletait et qu'il annotait. une plume à la main. se fût dit : que s'est-il passé ? Il était évident. ce mouchard vierge. cet espion incapable d'un mensonge. et qui eût considéré Javert en ce moment.

sincère. les yeux baissés. le maire posa sa plume et se tourna à demi. sujet aux revirements brusques. porter le fait à votre connaissance. qu'une morne tristesse. debout. Tous les sentiments comme tous les souvenirs qu'on eût pu lui supposer avaient disparu. sans faire un mouvement. puis éleva la voix avec une sorte de solennité triste qui n'excluait pourtant pas la simplicité : – Il y a. austère et féroce. sans dire un mot. Madeleine avec un regard où il n'y avait ni rancune. avec la rudesse naïve et froide d'un homme qui n'a jamais été doux et qui a toujours été patient . Jamais sa physionomie n'avait été plus étrange et plus inattendue. comme les gens violents. – 314 – . Il était. probe. Javert n'avait rien dans l'âme qu'il ne l'eût aussi sur le visage. il attendait. comme c'est mon devoir. claire. que Javert sortait de quelque grand événement intérieur. – Quel acte ? – Un agent inférieur de l'autorité a manqué de respect à un magistrat de la façon la plus grave. sérieux. ni défiance. dans une attitude presque disciplinaire. il s'était incliné devant M. – Eh bien ! qu'est-ce ? qu'y a-t-il. qu'il plût à monsieur le maire de se retourner. et je ne sais quel accablement courageux. Je viens. En entrant. dans une humilité vraie et dans une résignation tranquille. et maintenant il se tenait là. ni colère. Il n'y avait plus rien sur ce visage impénétrable et simple comme le granit. avec une expression qui tenait le milieu entre le soldat devant son officier et le coupable devant son juge.eût connu cette conscience droite. Javert ? Javert demeura un instant silencieux comme s'il se recueillait. calme. Enfin M. monsieur le maire. le chapeau à la main. Toute sa personne respirait l'abaissement et la fermeté. qu'un acte coupable a été commis. il s'était arrêté à quelques pas derrière le fauteuil du maire .

Madeleine. Et après une pause. J'ai failli. il ajouta : – Monsieur le maire. Javert l'interrompit. je viens vous prier de vouloir bien provoquer près de l'autorité ma destitution. Madeleine stupéfait ouvrit la bouche. Javert poursuivit. c'est honorable. – Moi. – Et quel est le magistrat qui aurait à se plaindre de l'agent ? – Vous. je dois être puni. vous avez été sévère pour moi l'autre jour injustement. vous voulez être remplacé… – 315 – . Madeleine se dressa sur son fauteuil. – Ah çà ! pourquoi ? s'écria M.– Quel est cet agent ? demanda M. Madeleine. mais cela ne suffit pas. Soyez-le aujourd'hui justement. l'air sévère et les yeux toujours baissés : – Monsieur le maire. Donner sa démission. monsieur le maire. – Vous ? – Moi. Quel est ce galimatias ? qu'est-ce que cela veut dire ? où y a-t-il un acte coupable commis contre moi par vous ? qu'est-ce que vous m'avez fait ? quels torts avez-vous envers moi ? Vous vous accusez. dit Javert. Il faut que je sois chassé. – Vous direz. j'aurais pu donner ma démission. M. M.

– Dénoncé ! – À la préfecture de police de Paris. Javert soupira du fond de sa poitrine et reprit toujours froidement et tristement : – Monsieur le maire. votre adresse au tir. Je ne comprends pas.– Chassé. dit Javert. l'aventure du vieux Fauchelevent. des renseignements que vous avez fait prendre à Faverolles. – Vous allez comprendre. il y a six semaines. Le maire devint livide. se mit à rire. moi ? des bêtises ! mais enfin je vous prenais pour un nommé Jean Valjean. à la suite de cette scène pour cette fille. j'étais furieux. votre force des reins. Javert. – Comme maire ayant empiété sur la police ? – Comme ancien forçat. – Chassé. M. je vous ai dénoncé. votre jambe qui traîne un peu. qui n'avait pas levé les yeux. C'est fort bien. continua : – Je le croyais. monsieur le maire. Depuis longtemps j'avais des idées. est-ce que je sais. – 316 – . Une ressemblance. qui ne riait pas beaucoup plus souvent que Javert. soit. Madeleine.

puis il avait commis un autre vol à main armée. ce Jean Valjean avait.– Un nommé ?… Comment dites-vous ce nom-là ? – Jean Valjean. regarda fixement Javert. je vous ai dénoncé à la préfecture. – C'est heureux que vous le reconnaissiez ! – Il faut bien. j'ai fait cette chose ! La colère m'a décidé. qui avait ressaisi le dossier depuis quelques instants. Moi je m'étais figuré… Enfin. on avait raison. C'est un forçat que j'avais vu il y a vingt ans quand j'étais adjudant-garde-chiourme à Toulon. reprit avec un accent de parfaite indifférence : – Et que vous a-t-on répondu ? – Que j'étais fou. Madeleine. et dit avec un accent inexprimable : – Ah ! Javert poursuivit : – 317 – . et on le cherchait. sur un petit savoyard. Madeleine lui échappa des mains. La feuille que tenait M. En sortant du bagne. puisque le véritable Jean Valjean est trouvé. il leva la tête. on ne sait comment. M. à ce qu'il paraît. dans un chemin public. Depuis huit ans il s'était dérobé. – Eh bien ? – Eh bien. volé chez un évêque.

où il dit avoir été charron et avoir eu une fille blanchisseuse. Autre fait. une espèce de bonhomme qu'on appelait le père Champmathieu. Il paraît qu'il y avait dans le pays. Ce Valjean s'appelait de son nom de baptême Jean et sa mère se nommait de son nom de famille Mathieu. Tu es Jean Valjean ! Tu as été au bagne de Toulon. cet automne. – Ne fais donc pas le sinvre.– Voilà ce que c'est. On approfondit. dit Brevet. qu'était Jean Valjean ? émondeur. Dernièrement. puis à Paris. – Le Champmathieu nie. Il avait encore la branche de pommier à la main. C'est un fagot167. on le revoit en Auvergne. Quoi de plus naturel que de penser qu'en sortant du bagne il aura pris le nom de sa mère pour se cacher et se sera fait appeler Jean Mathieu ? Il va en Auvergne. le père Champmathieu a été arrêté pour un vol de pommes à cidre. mur escaladé. Champmathieu n'est pas plus tôt débarqué que voilà Brevet qui s'écrie : « Eh mais ! je connais cet homme-là. Où ? à Faverolles. On coffre le drôle. Dans cette prison d'Arras. commis chez… – enfin n'importe ! Il y a eu vol. on 167 Ancien forçat – 318 – . il y a une trentaine d'années. il y a un ancien forçat nommé Brevet qui est détenu pour je ne sais quoi et qu'on a fait guichetier de chambrée parce qu'il se conduit bien. Là on perd sa trace. Jusqu'ici ce n'est pas beaucoup plus qu'une affaire correctionnelle. Or. enfin dans ce pays-ci. mais cela n'est pas prouvé . branches de l'arbre cassées. Il y a vingt ans. Ces gens-là. De Jean la prononciation du pays fait Chan. Monsieur le maire. La geôle étant en mauvais état. Voici ce qu'on trouve : ce Champmathieu. Longtemps après. bonhomme ! Vous êtes Jean Valjean ! – Jean Valjean ! qui ça Jean Valjean ? Le Champmathieu joue l'étonné. a été ouvrier émondeur d'arbres dans plusieurs pays. on ne sait pas de quoi cela vit. On me fouille cette aventure-là. du côté d'Ailly-le-Haut-Clocher. Regardez-moi donc. Parbleu ! vous comprenez. C'était très misérable. Mais voici qui est de la providence. Nous y étions ensemble. monsieur le juge d'instruction trouve à propos de faire transférer Champmathieu à Arras où est la prison départementale. notamment à Faverolles. On n'y faisait pas attention. monsieur le maire. On a arrêté mon Champmathieu. avant d'aller au bagne pour vol qualifié.

On les extrait du bagne et on les fait venir. Avec Brevet. J'en suis fâché. on m'amène le Champmathieu… – Eh bien ? interrompit M. c'est de la poussière. Madeleine reprit d'une voix très basse : – Vous êtes sûr ? Javert se mit à rire de ce rire douloureux qui échappe à une conviction profonde : – Oh. c'est lui. Vous me suivez. dans ces classes-là. Ils n'hésitent pas. C'est en ce moment-là même que j'envoyais ma dénonciation à la préfecture de Paris. Ce sont les condamnés à vie Cochepaille et Chenildieu. La famille de Jean Valjean n'y est plus. c'est Jean Valjean. moi qui croyais tenir ici ce même Jean Valjean ! J'écris à monsieur le juge d'instruction. Javert répondit avec son visage incorruptible et triste : – Monsieur le maire. On cherche. il y a souvent de ces évanouissements d'une famille. Notre homme se laisse faire et le voilà transformé en Champmathieu. M. On me répond que je perds l'esprit et que Jean Valjean est à Arras au pouvoir de la justice. quand ce n'est pas de la boue. Pour eux comme pour Brevet. il n'y a plus que deux forçats qui aient vu Jean Valjean. même taille. On les confronte au prétendu Champmathieu. Il me fait venir. on ne trouve plus rien. On s'informe à Toulon. Vous savez. Vous concevez si cela m'étonne. Moi aussi je l'ai reconnu.l'appelle Chan Mathieu. Madeleine. comme le commencement de ces histoires date de trente ans. n'est-ce pas ? On s'informe à Faverolles. Ces gens-là. même homme enfin. mais c'est cet homme-là qui est Jean Valjean. sûr ! – 319 – . On ne sait plus où elle est. il a cinquante-quatre ans. Et puis. même air. Même âge. il n'y a plus personne à Faverolles qui ait connu Jean Valjean. la vérité est la vérité.

Diable ! il y a de quoi se débattre. Mais c'est égal. Je vous demande pardon. c'est un délit . pour un autre que Jean Valjean. prenant machinalement des pincées de poudre de bois dans la sébille à sécher l'encre qui était sur la table. c'est la cour d'assises. la bouilloire chante devant le feu. c'est bien mieux. n'est-ce pas ? Oui. Mais Jean Valjean est un sournois. Un autre sentirait que cela chauffe . les preuves sont là. avait ressaisi son dossier. casser une branche. M. l'affaire est mauvaise. Ce n'est plus la police correctionnelle. ce sont les galères à perpétuité. il y a récidive. il se démènerait. il n'a pas l'air de comprendre. Escalade et vol. et il ajouta : – Et même. c'est une polissonnerie . le vieux coquin sera condamné. Madeleine ne répondit à sa prière que par cette question brusque : – Et que dit cet homme ? – Ah. Et puis. maintenant que je vois le vrai Jean Valjean. était à son insu plein de simplicité et de dignité. l'avait humilié en plein corps de garde et lui avait dit : « sortez ! » Javert. C'est porté aux assises. dame ! monsieur le maire. Je vais y aller pour témoigner. c'est un crime. monsieur le maire. chiper des pommes. il crierait. Ce n'est plus quelques jours de prison. Je suis cité. Enjamber un mur. Si c'est Jean Valjean. tout y est. et le feuilletait tranquille- – 320 – . M. il ne voudrait pas être Jean Valjean. et caetera. Madeleine s'était remis à son bureau. Lui.Il demeura un moment pensif. C'est encore là que je le reconnais. pour un forçat. je ne comprends pas comment j'ai pu croire autre chose. il y a l'affaire du petit savoyard que j'espère bien qui reviendra. Il est reconnu par quatre personnes. En adressant cette parole suppliante et grave à celui qui. Oh ! le drôle est habile. il fait la brute. je ne sors pas de là ! Il a l'air étonné. il dit : Je suis Champmathieu. six semaines auparavant. à Arras. pour un enfant. cet homme hautain. pour un homme.

Au fait. monsieur le maire. et vous dresserez procèsverbal. M. dit M. et nous avons des affaires pressées. Mais je n'attendrai pas l'arrêt. tous ces détails m'intéressent fort peu. Sitôt ma déposition faite. Madeleine. Charcellay. je reviendrai ici. Madeleine fit un mouvement imperceptible. et rue du GarraudBlanc chez madame Renée Le Bossé. L'arrêt sera prononcé au plus tard demain dans la nuit. Après vous constaterez des contraventions de police qu'on me signale rue Guibourg chez la veuve Doris. vous allez vous rendre sur-le-champ chez la bonne femme Buseaupied qui vend des herbes là-bas au coin de la rue Saint-Saulve. Javert. rue Montre-de-Champigny. Cet homme est un brutal qui a failli écraser cette femme et son enfant. – C'est bon. – Et combien de temps durera l'affaire ? – Un jour tout au plus. Il faut qu'il soit puni. – 321 – . – Quel jour donc ? – Mais je croyais avoir dit à monsieur le maire que cela se jugeait demain et que je partais par la diligence cette nuit. N'allez-vous pas être absent ? ne m'avez-vous pas dit que vous alliez à Arras pour cette affaire dans huit ou dix jours ?… – Plus tôt que cela. Il se plaint qu'il y a une gouttière de la maison voisine qui verse l'eau de la pluie chez lui. Il se tourna vers Javert : – Assez. qui ne peut manquer. Nous perdons notre temps. lisant et écrivant tour à tour comme un homme affairé. Vous irez ensuite chez M. et qui affouille les fondations de sa maison. Javert. Vous lui direz de déposer sa plainte contre le charretier Pierre Chesnelong.ment. Mais je vous donne là beaucoup de besogne.

Voici comment je raisonne. et il dit d'une voix tranquille : – Monsieur le maire. Mais. – Qu'est-ce encore ? demanda M. vous êtes digne de monter et non de descendre. je n'exagère point. – Laquelle ? – C'est que je dois être destitué. Madeleine. attentif à sa seule pensée. – Je vous répète. M. répliqua M. – Pardon. Javert ne s'en alla pas. que la chose me regarde. Madeleine avec sa prunelle candide au fond de laquelle il semblait qu'on vit cette conscience peu éclairée. dans un – 322 – . Vous vous exagérez votre faute. mais rigide et chaste. il me reste une chose à vous rappeler. Javert regarda M. dit-il. Madeleine. Je vous ai soupçonné injustement. sans preuves. je ne puis vous accorder cela. Javert. quoiqu'il y ait pourtant abus à soupçonner au-dessus de soi. J'entends que vous gardiez votre place. ce n'est rien. Madeleine se leva.Et il congédia Javert d'un signe de main. et je vous estime. – Monsieur le maire. C'est notre droit à nous autres de soupçonner. vous êtes un homme d'honneur. continua : – Quant à exagérer. monsieur le maire. Cela. Mais Javert. Ceci d'ailleurs est encore une offense qui me concerne. – Javert.

agent de l'autorité ! Si l'un de mes subordonnés avait fait ce que j'ai fait. – 323 – . monsieur le maire. cassé. Mon Dieu ! c'est bien facile d'être bon. tout ce que j'ai fait de juste deviendrait injuste. vous. cela m'est égal. Quoi ! je n'aurais été bon qu'à châtier autrui. Monsieur le maire. chassé ! c'est bon. je dois me traiter comme je traiterais tout autre. désespéré et convaincu qui donnait je ne sais quelle grandeur bizarre à cet étrange honnête homme. renvoyé. le bien du service veut un exemple. J'ai souvent été sévère dans ma vie. J'ai des bras. Je n'en veux pas pour moi. un magistrat ! ceci est grave. encore un mot. Je faisais bien. si jamais je te prends en faute. C'est avec cette bonté-là que la société se désorganise. c'est ce que j'appelle de la mauvaise bonté. je me prends en faute. je l'aurais déclaré indigne du service. je ne souhaite pas que vous me traitiez avec bonté. C'était juste. si tu bronches. Maintenant. si je n'étais pas sévère pour moi. La bonté qui consiste à donner raison à la fille publique contre le bourgeois. je me suis souvent dit à moi-même : toi. un homme respectable. et chassé. Quand je réprimais des malfaiteurs. dans le but de me venger. tant pis ! Allons. Très grave. Tout cela était prononcé d'un accent humble. quand je sévissais sur des gredins. Eh bien ? Tenez. à celui qui est en bas contre celui qui est en haut. je vous ai dénoncé comme forçat.accès de colère. je n'aurais pas été bon pour vous. fier. sois tranquille ! – J'ai bronché. Je demande simplement la destitution de l'inspecteur Javert. votre bonté m'a fait faire assez de mauvais sang quand elle était pour les autres. je travaillerai à la terre. Est-ce que je dois m'épargner plus que les autres ? Non. et pas moi ! mais je serais un misérable ! mais ceux qui disent : ce gueux de Javert ! auraient raison ! Monsieur le maire. un maire. le malaisé c'est d'être juste. à l'agent de police contre le maire. Pour les autres. Allez ! si vous aviez été ce que je croyais. moi. J'ai offensé l'autorité dans votre personne. moi ! vous auriez vu ! Monsieur le maire.

Et il lui tendit la main. je continuerai le service jusqu'à ce que je sois remplacé. et se dirigea vers la porte. les yeux toujours baissés : – Monsieur le maire. et. – 324 – . fit M. je ne suis plus qu'un mouchard. Il sortit.– Nous verrons. monsieur le maire. Javert recula. Il ajouta entre ses dents : – Mouchard. Madeleine. et dit d'un ton farouche : – Pardon. M. dit-il. écoutant ce pas ferme et assuré qui s'éloignait sur le pavé du corridor. mais cela ne doit pas être. Là il se retourna. Puis il salua profondément. Un maire ne donne pas la main à un mouchard. du moment où j'ai médusé de la police. Madeleine resta rêveur. oui .

Elle était religieuse comme on est cuisinière. brusquant les malades. patoisant. La sœur Perpétue était la première villageoise venue. Ces rusticités s'utilisent pour les grosses besognes de la dévotion. entrée chez Dieu comme on entre en place. La sœur Perpétue était une forte religieuse. il fit demander la sœur Simplice. Un peu d'ampleur au sarrau. s'appelaient sœur Perpétue et sœur Simplice. psalmodiant. bourrue avec – 325 – .Livre septième – L'affaire Champmathieu Chapitre I La sœur Simplice Les incidents qu'on va lire n'ont pas tous été connus à Montreuil-sur-mer. Les deux religieuses qui faisaient le service de l'infirmerie. La transition d'un bouvier à un carme n'a rien de heurté . bougonnant. Madeleine alla voir la Fantine comme d'habitude. de Marines. Avant de pénétrer près de Fantine. et voilà un froc. dames lazaristes comme toutes les sœurs de charité. mais le peu qui en a percé a laissé dans cette ville un tel souvenir. l'un devient l'autre sans grand travail le fond commun d'ignorance du village et du cloître est une préparation toute faite. le lecteur rencontrera deux ou trois circonstances invraisemblables que nous maintenons par respect pour la vérité. M. sucrant la tisane selon le bigotisme ou l'hypocrisie du grabataire. et met tout de suite le campagnard de plain-pied avec le moine. près Pontoise. grossièrement sœur de charité. Ce type n'est point très rare. Dans ces détails. aisément façonnée en capucin ou en ursuline. que ce serait une grave lacune dans ce livre si nous ne les racontions dans leurs moindres détails. Les ordres monastiques acceptent volontiers cette lourde poterie paysanne. Dans l'après-midi qui suivit la visite de Javert.

pour grille que la crainte de Dieu. du silence dans sa parole . leur jetant presque Dieu au visage. la sainte vérité. » 168 – 326 – . » Cet idéal était vivant dans la sœur Simplice. Il y avait. trouvant à ce rude contact un rappel continuel du ciel et de Dieu. Elle était presque célèbre dans la congrégation pour cette véracité imperturbable. une chose qui ne fût la vérité. pour clôture que l'obéissance. C'était une personne – nous n'osons dire une femme – calme. L'abbé Sicard168 parle de la sœur Simplice dans une lettre au sourd-muet Massieu.les mourants. L'attestation de la fiction se double ici de la bizarrerie pertinente qu'il y a à invoquer le témoignage d'un spécialiste de l'éducation des sourds-muets à propos d'un personnage dont il vient d'être dit : « Il y avait du silence dans sa parole. elle parlait juste le nécessaire. si loyaux et si purs que nous soyons. La sœur Simplice était blanche d'une blancheur de cire. Si sincères. point. pour ainsi dire. mensonge innocent. elle n'avait jamais été jeune et semblait ne devoir jamais être vieille. N'avoir jamais menti. Cette délicatesse s'accommodait de la robe de bure. et elle avait un son de voix qui eût tout à la fois édifié un confessionnal et enchanté un salon. c'était le trait distinctif de la sœur Simplice . Petit mensonge. pour cellule qu'une chambre de louage. même indifféremment. Personne n'eût pu dire l'âge de la sœur Simplice . lapidant l'agonie avec des prières en colère. pour voile que la modestie. hardie. Elle touchait aux malheureux avec de charmants doigts fins et purs. n'avoir jamais dit. Elle était si douce qu'elle paraissait fragile . plus solide d'ailleurs que le granit. nous avons tous sur notre candeur au moins la fêlure du petit mensonge innocent. Vincent de Paul a divinement fixé la figure de la sœur de charité dans ces admirables paroles où il mêle tant de liberté à tant de servitude : « Elles n'auront pour monastère que la maison des malades. froide. honnête et rougeaude. Insistons sur un détail. austère. c'était l'accent de sa vertu. de bonne compagnie. c'était le cierge à côté de la chandelle. et qui n'avait jamais menti. pour un intérêt quelconque. pour cloître que les rues de la ville ou les salles des hôpitaux. Près de sœur Perpétue. Elle. pour chapelle que l'église de leur paroisse.

elle pratiquait. En entrant dans l'obédience de saint Vincent de Paul. mentir. M. elle avait eu le goût des friandises et elle avait aimé à recevoir des lettres. – 327 – . Elle disait aux sœurs : – Je ne vis que lorsque monsieur le maire est là. son regard était blanc. Madeleine emmena à part la sœur Simplice et lui recommanda Fantine avec un accent singulier dont la sœur se souvint plus tard. En quittant la sœur. Voilà ce qu'elle pensait. Fantine attendait chaque jour l'apparition de M. avait deux défauts dont elle s'était peu à peu corrigée . il s'appelle Satan et il s'appelle Mensonge. Simplice de Sicile. on le sait. c'est la face même du démon . est cette sainte qui aima mieux se laisser arracher les deux seins que de répondre. mais elle comprenait le livre. elle avait pris le nom de Simplice par choix spécial. Son sourire était blanc. Et comme elle pensait. il s'approcha de Fantine. en entrant dans l'ordre. Peu mentir n'est pas possible . mensonge qui la sauvait. c'est l'absolu du mal. Il en résultait cette blancheur dont nous avons parlé. pas un grain de poussière à la vitre de cette conscience. Elle ne lisait jamais qu'un livre de prières en gros caractères et en latin. blancheur qui couvrait de son rayonnement même ses lèvres et ses yeux. celui qui ment. Il n'y avait pas une toile d'araignée. Madeleine comme on attend un rayon de chaleur et de joie. Elle ne comprenait pas le latin. étant née à Syracuse. La sœur Simplice. qu'elle était née à Ségeste. ment tout le mensonge . La pieuse fille avait pris en affection Fantine. Satan a deux noms. y sentant probablement de la vertu latente.est-ce que cela existe ? Mentir. et s'était dévouée à la soigner presque exclusivement. Cette patronne convenait à cette âme.

et le garçon de bureau le vit examiner avec attention une carte routière de France qui était suspendue dans son cabinet. Il écrivit quelques chiffres au crayon sur un papier. Seulement il resta une heure au lieu d'une demi-heure.Elle avait ce jour-là beaucoup de fièvre. On remarqua qu'il y eut un moment où son visage devint très sombre. Mais cela s'expliqua quand on sut que le médecin s'était penché à son oreille et lui avait dit : – Elle baisse beaucoup. M. Madeleine fut avec Fantine comme à l'ordinaire. au grand contentement de Fantine. Puis il rentra à la mairie. Madeleine. – 328 – . Dès qu'elle vit M. elle lui demanda : – Et Cosette ? Il répondit en souriant : – Bientôt. Il fît mille instances à tout le monde pour que rien ne manquât à la malade.

demanda-t-il. tous mes chevaux sont bons. Il mit vivement la main au marteau. qui était une porte bâtarde avec marteau de fer. et. et ce passant remarqua ceci : M. Madeleine trouva maître Scaufflaire chez lui occupé à repiquer un harnais. Le curé était. s'arrêta. Pour aller chez ce Scaufflaire. – 329 – . Qu'entendez-vous par un bon cheval ? – J'entends un cheval qui puisse faire vingt lieues en un jour. dit le Flamand. M. Madeleine habitait. francisé Scaufflaire. après avoir dépassé la maison curiale. qui louait des chevaux et des « cabriolets à volonté ». maître Scaufflaër. au lieu de laisser bruyamment retomber le marteau. et comme pensif. puis il s'arrêta de nouveau. disait-on. après quelques secondes. et de bon conseil. vingt lieues ! – Oui. et resta court. – Maître Scaufflaire. demeura immobile. un homme digne et respectable. – Diable ! fit le Flamand. et le souleva . le maire. il n'y avait dans la rue qu'un passant. il le reposa doucement et reprit son chemin avec une sorte de hâte qu'il n'avait pas auparavant. puis revint sur ses pas et rebroussa chemin jusqu'à la porte du presbytère.Chapitre II Perspicacité de maître Scaufflaire De la mairie il se rendit au bout de la ville chez un Flamand. avez-vous un bon cheval ? – Monsieur le maire. Madeleine arriva devant le presbytère. le plus court était de prendre une rue peu fréquentée où était le presbytère de la paroisse que M. À l'instant où M.

Mon petit cheval blanc. C'est une petite bête du bas Boulonnais. dit-il. il ne faudrait pas lui monter sur le dos. oui. on ne savait qu'en faire. 8 ½. il est doux comme une fille. Je l'ai mis au cabriolet. Ce n'est pas son idée d'être cheval de selle. Monsieur.– Attelé à un cabriolet ? – Oui. Mais voici à quelles conditions. – Et combien de temps se reposera-t-il après la course ? – Il faut qu'il puisse au besoin repartir le lendemain. dix-neuf et demi. Ah ! par exemple. – Dites. Madeleine tira de sa poche le papier où il avait crayonné des chiffres. Total. j'ai votre affaire. c'est cela qu'il voulait . porter. – Vous voyez. Je l'ai acheté. Il les montra au Flamand. – Et il fera la course ? – Vos vingt lieues. autant dire vingt lieues. Tirer. On le croyait vicieux. non . – Diable ! diable ! et c'est vingt lieues ? M. Vous avez dû le voir passer quelquefois. – Monsieur le maire. – 330 – . Bah ! il ruait. – Pour refaire le même trajet ? – Oui. 6. c'étaient les chiffres 5. il flanquait tout le monde par terre. Toujours au grand trot. Chacun a son ambition. On a voulu d'abord en faire un cheval de selle. reprit le Flamand. il va le vent. il faut croire qu'il s'est dit ça. C'est plein de feu. et en moins de huit heures.

Madeleine tira trois napoléons de sa bourse et les mit sur la table. – Eh bien. – Monsieur le maire sait conduire ? – Oui. – 331 – . vous le ferez souffler une heure à moitié chemin . car j'ai remarqué que dans les auberges l'avoine est plus souvent bue par les garçons d'écurie que mangée par les chevaux. – Il me faudra trente francs par jour. – Mais monsieur le maire. Pas un liard de moins. Les jours de repos payés. – Convenu. n'ayant personne avec lui. monsieur le maire voyagera seul et sans bagage afin de ne point charger le cheval. et on sera là pendant qu'il mangera pour empêcher le garçon de l'auberge de lui voler son avoine . il mangera. – On sera là. – Voilà deux jours d'avance. – Deuxièmement… Est-ce pour monsieur le maire le cabriolet ? – Oui. et la nourriture de la bête à la charge de monsieur le maire. – C'est dit. sera obligé de prendre la peine de surveiller lui-même l'avoine. M.– Premièrement.

Où est-ce que va monsieur le maire ? – 332 – . mais c'est découvert. pour une course pareille sur cabriolet serait trop lourd et fatiguerait le cheval. – J'y consens. Madeleine ne répondit pas. Il faudrait que monsieur le maire consentît à voyager dans un petit tilbury que j'ai. – Cela m'est égal. grattant avec l'ongle de son pouce une tache qui était dans le bois de la table. il reprit de cet air insouciant que les Flamands savent si bien mêler à leur finesse : – Mais voilà que j'y songe à présent ! monsieur le maire ne me dit pas où il va. monsieur le maire. Le Flamand reprit : – Qu'il fait très froid ? M. – Monsieur le maire a-t-il réfléchi que nous sommes en hiver ?… M. – C'est léger. Madeleine garda le silence. – C'est entendu.– Quatrièmement. puis. répondit Scaufflaire. Madeleine leva la tête et dit : – Le tilbury et le cheval seront devant ma porte demain à quatre heures et demie du matin. Maître Scaufflaire continua : – Qu'il peut pleuvoir ? M.

comme il disait lui-même quelque temps après. lorsque la porte se rouvrit . c'était M. Il avait toujours le même air impassible et préoccupé. et il sortit. – 333 – . l'un portant l'autre ? – L'un traînant l'autre.Il ne songeait pas à autre chose depuis le commencement de la conversation. monsieur le maire. mais à tout événement. Madeleine. Vous le soutiendrez un peu dans les descentes. – Oui. Eh bien ! – Est-ce que monsieur le maire veut me les acheter ? – Non. Y a-t-il beaucoup de descentes d'ici où vous allez ? – N'oubliez pas d'être à ma porte à quatre heures et demie du matin. Combien estimez-vous cabriolet et cheval ? – À cinq cents francs. je veux vous les garantir. mais il ne savait pourquoi il n'avait pas osé faire cette question. – Votre cheval a-t-il de bonnes jambes de devant ? dit M. – Monsieur Scaufflaire. à quelle somme estimez-vous le cheval et le tilbury que vous me louerez. monsieur le maire. Monsieur le maire était sorti depuis deux ou trois minutes. monsieur le maire. Madeleine . dit le Flamand avec un gros rire. Le Flamand resta « tout bête ». dit-il. À mon retour vous me rendrez la somme. – Soit. très précises. répondit M. le maire.

– Il va à Paris. huit et demie de Saint-Pol à Arras. Pour revenir de chez maître Scaufflaire. Maître Scaufflaire regretta affreusement de n'avoir point dit mille francs. en bloc. Cependant M. huit et demi ? cela doit marquer des relais de poste. Il se tourna vers sa femme. Madeleine posa un billet de banque sur la table. – Cinq.– Les voici. et lui conta la chose. six. six de Hesdin à Saint-Pol. – Comment ? – Il y a cinq lieues d'ici à Hesdin. – J'ai trouvé. il avait pris le plus long. M. Où diable monsieur le maire peut-il aller ? Ils tinrent conseil. dit le mari. Il va à Arras. Le Flamand appela sa femme. Le Flamand le prit et l'étudia. Madeleine était rentré chez lui. Madeleine avait oublié sur la cheminée le papier où il avait tracé des chiffres. dit la femme. comme si la porte du presbytère avait été pour lui une tenta– 334 – . Du reste le cheval et le tilbury. – Je ne crois pas. puis sortit et cette fois ne rentra plus. M. valaient cent écus.

Il écouta. Le caissier se dressa sur son séant. Une heure ou deux après. se coucha et s'endormit. s'éveilla tout à fait. Il ne prit point garde aux paroles de la portière. – 335 – . ce qui n'avait rien que de simple. et le pas recommença. L'ombre des châssis vitrés ne s'y dessinait pas. il se réveilla encore. et à travers les vitres de sa croisée aperçut sur le mur d'en face la réverbération rougeâtre d'une fenêtre éclairée. Le même pas. C'était un pas qui allait et venait. allait et venait toujours au-dessus de sa tête. Puis on dérangea un meuble. il se réveilla brusquement . Pourtant la concierge de la fabrique. La réverbération se dessinait toujours sur le mur. Cela lui parut étrange . habituellement aucun bruit ne se faisait dans la chambre de M. en ajoutant : – Est-ce que monsieur le maire est malade ? je lui ai trouvé l'air un peu singulier. et elle le dit au caissier qui rentrait. lent et régulier. Il écouta plus attentivement. car il se couchait volontiers de bonne heure. ce qui indiquait que la fenêtre était toute grande ouverte. Voici ce qui se passait dans la chambre de M. Un moment après le caissier entendit quelque chose qui ressemblait à une armoire qu'on ouvre et qu'on referme. observa que sa lumière s'éteignit à huit heures et demie. et reconnut le pas de M. mais elle était maintenant pâle et paisible comme le reflet d'une lampe ou d'une bougie. comme si l'on marchait dans la chambre en haut. Madeleine. Madeleine. Madeleine. et qu'il eût voulu l'éviter. il avait entendu à travers son sommeil un bruit au-dessus de sa tête. Madeleine. Ce caissier habitait une chambre située précisément audessous de la chambre de M. La fenêtre était toujours ouverte. À la direction des rayons. Le caissier se rendormit.tion. Il était monté dans sa chambre et s'y était enfermé. Madeleine avant l'heure de son lever. ce ne pouvait être que la fenêtre de la chambre de M. cette fenêtre ouverte était surprenante. qui était en même temps l'unique servante de M. regarda. Madeleine. La réverbération tremblait comme si elle venait plutôt d'un feu allumé que d'une lumière. Par le froid qu'il faisait. Vers minuit. il y eut un silence.

Madeleine n'est autre que Jean Valjean. ne fût-ce qu'à propos d'un seul homme. il ne peut se fixer sur aucune chose qui soit plus redoutable. sous le silence extérieur. Nous ne le faisons pas sans émotion et sans tremblement. c'est le pandémonium169 des sophismes. Nous avons déjà regardé dans les profondeurs de cette conscience . regardez dans cette obscurité.Chapitre III Une tempête sous un crâne Le lecteur a sans doute deviné que M. La conscience. pénétrez à travers la face livide d'un être humain qui réfléchit. Il n'existe rien de plus terrifiant que cette sorte de contemplation. réunion de tous les vicieux et de tous les vi- ces. l'antre des idées dont on a honte . ne fût-ce qu'à propos du plus infime des hommes. ce serait fondre toutes les épopées dans une épopée supérieure et définitive. Il y a là. plus mystérieuse et plus infinie. c'est le champ de bataille des passions. et regardez derrière. À de certaines heures. regardez dans cette âme. c'est l'intérieur de l'âme. Chose sombre que cet infini que tout homme porte en soi et auquel il mesure avec désespoir les volontés de son cerveau et les actions de sa vie ! 169 Capitale de Satan. la fournaise des rêves. c'est le ciel . plus compliquée. des mêlées de dragons et d'hydres et des nuées de fantômes comme dans Milton. des combats de géants comme dans Homère. des spirales visionnaires comme chez Dante. Il y a un spectacle plus grand que la mer. c'est le chaos des chimères. – 336 – . des convoitises et des tentatives. L'œil de l'esprit ne peut trouver nulle part plus d'éblouissements ni plus de ténèbres que dans l'homme . Faire le poème de la conscience humaine. il y a un spectacle plus grand que le ciel. le moment est venu d'y regarder encore.

sa sécurité à sa vertu. En voici une aussi devant nous. ce fut une transfiguration. se glissa de ville en ville. parvint à se faire insaisissable et inaccessible. Quelquefois cependant il y avait conflit entre elles. on s'en souvient. vendit l'argenterie de l'évêque. ne gardant que les flambeaux. Ces deux pensées étaient si étroitement mêlées dans son esprit qu'elles n'en formaient qu'une seule . porté son deuil. il vécut paisible. L'Enfer. eut l'idée que nous avons dite. en dépit de toute réserve et de toute prudence.Alighieri rencontra un jour une sinistre porte devant laquelle il hésita170. Dans ce cas-là. comme souvenir. échapper aux hommes. À partir de ce moment. accomplit ce que nous avons raconté. et sanctifier sa vie . D'ordinaire elles étaient d'accord pour régler la conduite de sa vie . elles étaient toutes deux également absorbantes et impérieuses. Ce que l'évêque avait voulu faire de lui. il l'exécuta. Ainsi. et désormais. elles le tournaient vers l'ombre . il fut un autre homme. vint à Montreuil-sur-mer. l'homme que tout le pays de Montreuil-sur-mer appelait M. et revenir à Dieu. pris des renseignements sur les familles 170 A la porte de l'enfer (Dante. établi à Montreuil-sur-mer. n'ayant plus que deux pensées : cacher son nom. rassuré et espérant. – 337 – . on l'a vu. elles le faisaient bienveillant et simple . Il réussit à disparaître. heureux de sentir sa conscience attristée par son passé et la première moitié de son existence démentie par la dernière. Madeleine ne balançait pas à sacrifier la première à la seconde. elles lui conseillaient les mêmes choses. appelé et interrogé tous les petits savoyards qui passaient. Entrons pourtant. Nous n'avons que peu de chose à ajouter à ce que le lecteur connaît déjà de ce qui était arrivé à Jean Valjean depuis l'aventure de Petit-Gervais. Ce fut plus qu'une transformation. traversa la France. il avait gardé les chandeliers de l'évêque. au seuil de laquelle nous hésitons. et dominaient ses moindres actions. III).

de se dénoncer. que son premier devoir n'était pas envers lui. jamais rien de pareil ne s'était encore présenté. Ce qui l'emporta tout d'abord. considéra la présence de Javert. puis cela passa. il eut une première pensée d'aller. malgré les inquiétantes insinuations de Javert. au milieu d'une pénitence admirablement commencée. à travers cette stupeur. de tirer ce Champmathieu de prison et de s'y mettre . ce grand péril. qu'il pensât. et il se dit : « Voyons ! voyons ! » Il réprima ce premier mouvement généreux et recula devant l'héroïsme. cet homme. à l'exemple de tous ceux qui ont été sages. Au moment où fut si étrangement articulé ce nom qu'il avait enseveli sous tant d'épaisseurs. saints et justes. et sauvé la vie au vieux Fauchelevent. Tout en écoutant parler Javert. mais profondément. il serait beau qu'après les saintes paroles de l'évêque. après tant d'années de repentir et d'abnégation. s'étourdit sur ce – 338 – . Toutefois. il fut saisi de stupeur et comme enivré par la sinistre bizarrerie de sa destinée. il faut le dire. Il sentit venir sur sa tête des ombres pleines de foudres et d'éclairs. étouffa ses émotions. même en présence d'une si terrible conjoncture. et. mais cela ne fut pas ainsi. de courir. nous l'avons déjà remarqué. Il le comprit confusément. Sans doute. cela fut douloureux et poignant comme une incision dans la chair vive. Il semblait. Jamais les deux idées qui gouvernaient le malheureux homme dont nous racontons les souffrances n'avaient engagé une lutte si sérieuse. ajourna toute résolution avec la fermeté de l'épouvante. il rallia en hâte ses idées. ce fut l'instinct de la conservation .de Faverolles. dès les premières paroles que prononça Javert. en entrant dans son cabinet. et nous ne pouvons dire que ce qui y était. comme un soldat à l'approche d'un assaut. il se courba comme un chêne à l'approche d'un orage. il eut ce tressaillement qui précède les grandes secousses . Il faut bien que nous rendions compte des choses qui s'accomplissaient dans cette âme. cela serait beau. n'eût pas bronché un instant et eût continué de marcher du même pas vers ce précipice ouvert au fond duquel était le ciel .

Il sentit vaguement qu'il faudrait peut-être aller à Arras. Il dîna avec assez d'appétit. Il se rendit comme d'habitude près du lit de douleur de Fantine et prolongea sa visite. et lui-même n'aurait pu rien dire de lui-même. Il se barricadait contre le possible. si ce n'est qu'il venait de recevoir un grand coup. et. Un moment après il souffla sa lumière. se disant qu'il fallait agir ainsi et la bien recommander aux sœurs pour le cas où il arriverait qu'il eût à s'absenter. Il craignait qu'il n'entrât encore quelque chose. – 339 – . Elle le gênait. Il lui semblait qu'on pouvait le voir. Sa conscience. par un instinct de bonté. le trouble y était tel qu'il ne voyait distinctement la forme d'aucune idée .qu'il y avait à faire. Qui. et il retint le tilbury de Scaufflaire. Tout était encore confus et se heurtait dans son cerveau . il ne prit que ce qu'on pourrait appeler « les mesures conservatoires ». on ? Hélas ! ce qu'il voulait mettre à la porte était entré ce qu'il voulait aveugler. tellement inouïe qu'au milieu de sa rêverie. par je ne sais quelle impulsion d'anxiété presque inexplicable. Rentré dans sa chambre il se recueillit. une tranquillité profonde au dehors . afin d'être préparé à tout événement. il se dit qu'à l'abri de tout soupçon comme il l'était. il se leva de sa chaise et ferma sa porte au verrou. Il examina la situation et la trouva inouïe . sans être le moins du monde décidé à ce voyage. le regardait. un tourbillon au dedans. et reprit son calme comme un lutteur ramasse son bouclier. Le reste de la journée il fut dans cet état. il n'y avait point d'inconvénient à être témoin de ce qui se passerait.

dans le premier moment. Sa tête était brûlante. il eut un sentiment de sûreté et de solitude . Peu à peu cependant des linéaments vagues commencèrent à se former et à se fixer dans sa méditation. et il put entrevoir avec la précision de la réalité. Alors il prit possession de lui-même . De ce tumulte qui bouleversait sa volonté et sa raison. c'est-à-dire Dieu. appuya la tête sur sa main. Il alla à la fenêtre et l'ouvrit toute grande. non l'ensemble de la situation. rien ne se dégageait que l'angoisse. et se mit à songer dans les ténèbres. il se fit illusion .Sa conscience. Il n'y avait pas d'étoiles au ciel. Il revint s'asseoir près de la table. Pourtant. et dont il cherchait à tirer une évidence et une résolution. Son cerveau avait perdu la force de retenir ses idées. – 340 – . La première heure s'écoula ainsi. il se crut imprenable la chandelle éteinte. le verrou tiré. il se sentit invisible. – Où en suis-je ? – Est-ce que je ne rêve pas ? Que m'a-t-on dit ? – Est-il bien vrai que j'aie vu ce Javert et qu'il m'ait parlé ainsi ? – Que peut être ce Champmathieu ? – Il me ressemble donc ? – Est-ce possible ? – Quand je pense qu'hier j'étais si tranquille et si loin de me douter de rien ! – Qu'est-ce que je faisais donc hier à pareille heure ? – Qu'y a-t-il dans cet incident ? – Comment se dénouera-t-il ? – Que faire ? Voilà dans quelle tourmente il était. elles passaient comme des ondes. il posa ses coudes sur la table. et il prenait son front dans ses deux mains pour les arrêter. mais quelques détails.

c'était d'entendre jamais prononcer ce nom . que cette lumière ne produirait qu'une obscurité plus épaisse. un étranger. que ce voile déchiré accroîtrait le mystère . que la destinée prenait pour lui – 341 – . tout ce qu'il avait fait jusqu'à ce jour n'était autre chose qu'un trou qu'il creusait pour y enfouir son nom. que le jour où ce nom reparaîtrait. Indépendamment du but sévère et religieux que se proposaient ses actions. Sa stupeur ne fit que s'en accroître. que de rendre son existence à la fois plus claire et plus impénétrable. il en était tout à fait le maître. si bon lui semblait. Certes. Eh bien ! tout cela venait précisément d'arriver. sur le bord extrême d'un abîme. et que ce nom ne le menacerait pas. il ferait évanouir autour de lui sa vie nouvelle. que ce prodigieux incident n'aurait d'autre résultat. il se disait que ce serait là pour lui la fin de tout . frissonnant. et qui sait même peut-être ? au dedans de lui sa nouvelle âme. tout cet entassement de l'impossible était un fait. que ce tremblement de terre consoliderait son édifice. et Dieu avait permis que ces choses folles devinssent des choses réelles ! Sa rêverie continuait de s'éclaircir. et qu'il se trouvait glissant sur une pente au milieu de la nuit. et que. dans ses nuits d'insomnie. Il frémissait de la seule pensée que c'était possible. le bon et digne bourgeois monsieur Madeleine sortirait plus honoré. reculant en vain. plus paisible et plus respecté que jamais. où ce hideux mot. sortirait tout à coup de la nuit et se dresserait devant lui. debout. Il lui semblait qu'il venait de s'éveiller de je ne sais quel sommeil. dans ses heures de repli sur lui-même.Il commença par reconnaître que. si extraordinaire et si critique que fût cette situation. Ce qu'il avait toujours le plus redouté. Il se rendait de plus en plus compte de sa position. Il entrevoyait distinctement dans l'ombre un inconnu. à lui. si quelqu'un lui eût dit en ces moments-là qu'une heure viendrait où ce nom retentirait à son oreille. de sa confrontation avec le fantôme de Jean Valjean. – si quelqu'un lui eût dit cela. où cette lumière formidable faite pour dissiper le mystère dont il s'enveloppait resplendirait subitement sur sa tête . Jean Valjean. il eût hoché la tête et regardé ces paroles comme insensées.

pardieu ! et qui me suivait partout. la voilà murée ! à jamais ! Ce Javert qui me trouble depuis si longtemps. de quoi est-ce que j'ai peur ? qu'estce que j'ai à songer comme cela ? Me voilà sauvé. comme la pierre du sépulcre. présent désormais au bagne dans la personne de ce Champmathieu. qu'il paraissait qu'un nommé Champmathieu avait cette mauvaise chance. que cette place vide l'attendrait et l'attirerait jusqu'à ce qu'il y fût. – Et puis il se dit : – Qu'en ce moment il avait un remplaçant. le voilà dérouté. tombe une fois et ne se relève jamais. cet affreux chien de chasse toujours en arrêt sur moi. sorte de convulsion de la conscience qui remue tout ce que le cœur a de douteux. il n'avait plus rien à redouter. qu'elle l'y attendait toujours. et que. Tout est fini. il tient son Jean Valjean ! Qui sait même. Tout cela était si violent et si étrange qu'il se fit soudain en lui cette espèce de mouvement indescriptible qu'aucun homme n'éprouve plus de deux ou trois fois dans sa vie. cette porte. Il n'avait qu'à laisser faire. et qu'on pourrait appeler un éclat de rire intérieur. que quelqu'un y tombât. pourvu qu'il n'empêchât pas les hommes de sceller sur la tête de ce Champmathieu cette pierre de l'infamie qui. qui se compose d'ironie. de joie et de désespoir. Madeleine. quant à lui. que le vol de Petit-Gervais l'y ramenait. présent dans la société sous le nom de M. qu'il avait beau faire. pour que le gouffre se refermât. Il ralluma brusquement sa bougie. Je n'avais plus qu'une porte entr'ouverte par laquelle mon passé pouvait faire irruption dans ma vie . il est probable – 342 – . lui ou l'autre. Il fallait. occupé ailleurs. il me laissera tranquille. que cela était inévitable et fatal. et il s'avoua ceci : – Que sa place était vide aux galères. qui m'avait deviné. ce redoutable instinct qui semblait m'avoir deviné. absolument dépisté ! Il est satisfait désormais. La clarté devint complète.et poussait dans le gouffre à sa place. – Eh bien quoi ! se dit-il.

– 343 – . Il se leva de sa chaise. Je n'ai rien à faire contre la volonté de Dieu. C'est qu'elle veut cela apparemment ! Ai-je le droit de déranger ce qu'elle arrange ? Qu'est-ce que je demande à présent ? De quoi est-ce que je vais me mêler ? Cela ne me regarde pas. mais ! qu'est-ce qu'il y a de malheureux dans ceci ? Des gens qui me verraient. la sécurité. s'il y a du mal pour quelqu'un. ce n'est aucunement de ma faute. parole d'honneur ! croiraient qu'il m'est arrivé une catastrophe ! Après tout. n'y pensons plus. cela s'appelle la marée . pour que je sois un jour un grand et encourageant exemple. Au contraire. penché sur ce qu'on pourrait appeler son propre abîme. – Allons.qu'il voudra quitter la ville ! Et tout cela s'est fait sans moi ! Et je n'y suis pour rien ! Ah çà. C'est décidé. pour le coupable. je l'atteins ! C'est Dieu qui le veut. l'objet de mes prières au ciel. pour qu'il soit dit qu'il y a eu enfin un peu de bonheur attaché à cette pénitence que j'ai subie et à cette vertu où je suis revenu ! Vraiment je ne comprends pas pourquoi j'ai eu peur tantôt d'entrer chez ce brave curé et de tout lui raconter comme à un confesseur. Dieu soulève l'âme comme l'océan. le songe de mes nuits. On n'empêche pas plus la pensée de revenir à une idée que la mer de revenir à un rivage. Comment ! je ne suis pas content ! Mais qu'est-ce qu'il me faut donc ? Le but auquel j'aspire depuis tant d'années. Et pourquoi Dieu le veut-il ? Pour que je continue ce que j'ai commencé. c'est évidemment là ce qu'il m'aurait dit. pour que je fasse le bien. dit-il. C'est la providence qui a tout fait. cela s'appelle le remords. Voilà une résolution prise ! – Mais il ne sentit aucune joie. et de lui demander conseil. et se mit à marcher dans la chambre. Pour le matelot. laissons aller les choses ! laissons faire le bon Dieu ! Il se parlait ainsi dans les profondeurs de sa conscience.

c'était faire tout ! c'était le dernier degré de l'indignité hypocrite ! c'était un crime bas. et se souvenir que Hugo ne s'est jamais confessé. excepté la bouche. sournois. pas même à Lamennais qui signa le « billet de confession » nécessaire à son mariage. C'est dans ce sens seulement qu'il faut entendre les mots souvent employés dans ce chapitre. abject. Il est certain qu'on se parle à soi-même. s'y prêter par son silence. tout parle en nous. de la pensée à la conscience et qu'il retourne de la conscience à la pensée. écoutant ce qu'il n'eût pas voulu entendre. dans l'intérieur d'un homme. insistons sur une observation nécessaire. il eut beau faire. que « laisser aller les choses. hideux ! Voir plus haut l'hypothèse d'une réelle confession. sans que le silence extérieur soit rompu. il reprit ce sombre dialogue dans lequel c'était lui qui parlait et lui qui écoutait. c'était tout simplement horrible. On peut dire même que le verbe n'est jamais un plus magnifique mystère que lorsqu'il va. On se dit. pour n'être point visibles et palpables. 171 – 344 – . Il se confessa à lui-même171 que tout ce qu'il venait d'arranger dans son esprit était monstrueux. ne rien faire enfin. Les réalités de l'âme. n'en sont pas moins des réalités. Laisser s'accomplir cette méprise de la destinée et des hommes. disant ce qu'il eût voulu taire. lâche. ne pas l'empêcher. Il y a un grand tumulte . marche ! Avant d'aller plus loin et pour être pleinement compris. il n'est pas un être pensant qui ne l'ait éprouvé.Au bout de peu d'instants. cédant à cette puissance mystérieuse qui lui disait : pense ! comme elle disait il y a deux mille ans à un autre condamné. Il se demanda donc où il en était. il s'écria. on se parle. on s'écrie en soi-même. Il s'interrogea sur cette « résolution prise ». il dit. laisser faire le bon Dieu ».

Pour la première fois depuis huit années. redevenir par devoir le forçat Jean Valjean. qu'on appelle le bagne ! Au contraire. délivrer le faux Jean Valjean. que désormais le maire Madeleine avec toutes ses vertus lui serait abominable. et il n'y avait plus qu'à dire : à quoi bon ? Il sentait que l'évêque était là. il tuait moralement un misérable homme. mais il le fallait. Que les hommes voyaient son masque. le dernier pas à franchir . qui était le vrai ? Sauver. sa paix. la plus poignante des victoires. se livrer. Que les hommes voyaient sa vie. et que le galérien Jean Valjean serait admirable et pur devant lui. Il fallait donc aller à Arras. le malheureux homme venait de sentir la saveur amère d'une mauvaise pensée et d'une mauvaise action. dénoncer le véritable ! Hélas ! c'était là le plus grand des sacrifices. et fermer à jamais l'enfer d'où il sortait ! Y retomber en apparence. qui était le grand. reprendre son nom. mais que l'évêque voyait sa face. c'était en sortir en réalité ! Il fallait faire cela ! il n'avait rien fait s'il ne faisait pas cela ! toute sa vie était inutile. et le plus odieux des voleurs ! il volait à un autre son existence. toute sa pénitence était perdue. sa vie. cette mort à ciel ouvert. non sa personne. que l'évêque le regardait fixement. sa place au soleil ! il devenait un assassin ! il tuait. Redevenir honnête et bon. Mais quel but ? cacher son nom ? tromper la police ? Était-ce pour une chose si petite qu'il avait fait tout ce qu'il avait fait ? Est-ce qu'il n'avait pas un autre but. c'était là vraiment achever sa résurrection. ce qu'il avait toujours voulu. Il la recracha avec dégoût. que l'évêque était d'autant plus présent qu'il était mort. il lui infligeait cette affreuse mort vivante. Être un juste ! est-ce que ce n'était pas là surtout. grand Dieu ! il la rouvrait en faisant une action infâme ! mais il redevenait un voleur. là uniquement. Douloureuse – 345 – . mais son âme. Il continua de se questionner. mais que l'évêque voyait sa conscience. ce que l'évêque lui avait ordonné ? – Fermer la porte à son passé ? Mais il ne la fermait pas. Il se demanda sévèrement ce qu'il avait entendu par ceci : "Mon but est atteint !" Il se déclara que sa vie avait un but en effet. sauver cet homme frappé d'une si lugubre erreur.

Sa rêverie n'avait point dévié. Seulement par moments ses lèvres remuaient . sans s'apercevoir qu'il parlait tout haut. Il tira d'un secrétaire un portefeuille qui contenait quelques billets de banque et le passeport dont il s'était servi cette même année pour aller aux élections. Il écrivit une lettre qu'il cacheta et sur l'enveloppe de laquelle on aurait pu lire. les deux idées qui avaient été jusque-là la double règle de sa vie : cacher son nom. sanctifier son – 346 – . et recommença à marcher. il la mit dans sa poche ainsi que le portefeuille. dit-il. et comme si elles se fussent mues devant lui avec des formes sensibles. s'il y avait eu quelqu'un dans sa chambre en cet instant : À Monsieur Laffitte. banquier. Laffitte terminée. prenons ce parti ! faisons notre devoir ! sauvons cet homme ! Il prononça ces paroles à haute voix. Il jeta au feu une liasse de créances qu'il avait sur de petits commerçants gênés. comme s'il y avait précisément là quelque chose qu'il voulait éclaircir ou interroger. à Paris. ne se fût pas douté de ce qui se passait en lui. Il continuait de voir clairement son devoir écrit en lettres lumineuses qui flamboyaient devant ses yeux et se déplaçaient avec son regard : – Va ! nomme-toi ! dénonce-toi ! Il voyait de même.destinée ! il n'entrerait dans la sainteté aux yeux de Dieu que s'il rentrait dans l'infamie aux yeux des hommes ! – Eh bien. rue d'Artois. Il prit ses livres. dans d'autres instants il relevait la tête et fixait son regard sur un point quelconque de la muraille. les vérifia et les mit en ordre. La lettre à M. Qui l'eût vu pendant qu'il accomplissait ces divers actes auxquels se mêlait une méditation si grave.

un instant apaisée. la grande épreuve. qu'en somme il avait volé. tandis que l'autre pouvait devenir mauvaise . Il était plein d'épouvante. Il se répondit : – Si cet homme a en effet volé quelques pommes. qu'après tout ce Champmathieu n'était pas intéressant. Il reconnaissait que l'une de ces idées était nécessairement bonne. au milieu des obscurités et des lueurs. parce qu'on le sait forçat. Et qui sait même ? a-t-il volé ? est-ce prouvé ? Le nom de Jean Valjean l'accable et semble dispenser de preuves. il les voyait se combattre. lui revenait peu à peu. elles lui apparaissaient absolument distinctes. et que ce Champmathieu en marquait la seconde. Les procureurs du roi n'agissent-ils pas habituellement ainsi ? On le croit voleur. Mille pensées le traversaient. Après la grande crise. que l'une disait : le prochain. c'est un mois de prison. que l'une venait de la lumière et que l'autre venait de la nuit. que l'évêque avait marqué la première phase de sa vie nouvelle. et que l'autre disait : moi . et il lui semblait qu'il voyait lutter au dedans de lui-même. que celle-là était le dévouement et que celle-ci était la personnalité . elles avaient grandi devant l'œil de son esprit . mais elles continuaient de le fortifier dans sa résolution. Il sentait qu'il touchait à l'autre moment décisif de sa conscience et de sa destinée . elles avaient maintenant des statures colossales . Pour la première fois. À mesure qu'il songeait. une déesse et une géante. Il y a loin de là aux galères.âme. Cependant la fièvre. Elles se combattaient. dans cet infini dont nous parlions tout à l'heure. mais il lui semblait que la bonne pensée l'emportait. – 347 – . et il voyait la différence qui les séparait. Un moment il s'était dit : – qu'il prenait peut-être la chose trop vivement.

seraient assaisonnées d'un crime . lorsqu'il se serait dénoncé. mais son cerveau se fatiguait. sa popularité. au bagne. cette idée lui vint que. au travail sans relâche. au poteau. sa charité. il se mêlerait une idée céleste ! Enfin il se dit qu'il y avait nécessité. Minuit sonna d'abord à la paroisse. que dans tous les cas il fallait choisir : ou la vertu au dehors et l'abomination au dedans. s'il accomplissait son sacrifice. la déférence. et quel goût auraient toutes ces choses saintes liées à cette chose hideuse ! tandis que. que s'il laissait faire. Il se détourna de toute illusion. sa vertu. Il commençait à penser malgré lui à d'autres choses. aux termes précis de la loi. et ce qu'il avait fait pour le pays. sa richesse. que sa destinée était ainsi faite. au carcan. Il allait et venait toujours. son courage ne défaillait pas. sa bonne renommée. le ferait passible des travaux forcés à perpétuité. qu'il n'était pas maître de déranger les arrangements d'en haut. se détacha de plus en plus de la terre et chercha la consolation et la force ailleurs. À remuer tant d'idées lugubres.Dans un autre instant. Mais cette supposition s'évanouit bien vite. ou la sainteté au dedans et l'infamie au dehors. et sa vie honnête depuis sept ans. peut-être on considérerait l'héroïsme de son action. s'il restait à Montreuil-sur-mer. Ses artères battaient violemment dans ses tempes. puis à la maison de ville. la vénération. Il se dit qu'il fallait faire son devoir . ses bonnes œuvres. à des choses indifférentes. à la honte sans pitié. et il sourit amèrement en songeant que le vol des quarante sous à Petit-Gervais le faisait récidiviste. que peut-être même ne serait-il pas plus malheureux après avoir fait son devoir qu'après l'avoir éludé . au bonnet vert. sa considération. que cette affaire reparaîtrait certainement et. et il compara le son des deux – 348 – . et qu'on lui ferait grâce. Il compta les douze coups aux deux horloges.

Et puis tout à coup il pensa à la Fantine. et cette pauvre femme ! Ici une crise nouvelle se déclara. 172 – 349 – . Il se rappela à cette occasion que quelques jours auparavant il avait vu chez un marchand de ferrailles une vieille cloche à vendre sur laquelle ce nom était écrit : Antoine Albin de Romainville172. mais ! jusqu'ici je n'ai considéré que moi ! je n'ai eu égard qu'à ma convenance ! Il me convient de me taire ou de me dénoncer. Cependant il était retombé dans sa stupeur. Il avait froid. Albin et Romainville. apparaissant brusquement dans sa rêverie. Il lui fallait faire un assez grand effort pour se rappeler à quoi il songeait avant que minuit sonnât. Il ne songea pas à fermer la fenêtre. y fut comme un rayon d'une lumière inattendue. j'avais pris la résolution de me dénoncer. Sur les résonances personnelles de ces noms. Dans ces noms. se dit-il. ce n'est que moi ! Mais. – Tiens ! dit-il. du criminel. c'est moi. mon Albin est dans Claude Gueux l'ami.cloches. – être un magistrat méprisable et respecté ou un galérien infâme et vénérable. Fantine. se Usent aussi Albe et Rome dont la guerre devint fratricide lorsque le duel des Horaces et des Curiaces dut y mettre fin. Il alluma un peu de feu. c'est toujours moi. Il lui sembla que tout changeait d'aspect autour de lui. – cacher ma personne ou sauver mon âme. – Ah ! oui. fraternel et amoureux. il s'écria : – Ah çà. Il y parvint enfin. voir aussi plus loin les notes 176 et 177.

Et puis ? Que se passet-il ici ? Ah ! ici. les manufactures et les usines se multiplient. si je ne me dénonce pas ? Après s'être fait cette question. stimulé. qu'arrive-t-il ? La mère meurt. examinons. une ville. Je m'ôte. la contrée se peuple . des ouvriers. dont j'ai causé sans le vouloir tout le malheur ! Et cet enfant que je voulais aller chercher. avant moi il n'y avait rien .Dieu. la misère disparaît. qu'est-ce que – 350 – . qu'arrivera-t-il de tout ceci ? – Si je me dénonce ? on me prend. les familles. moi de moins. tout meurt. et il se répondit avec calme : – Eh bien. moi oublié. il naît des fermes où il n'y a rien . j'ai relevé. Moi excepté. je n'ai rien à moi. on me remet aux galères. des vieux grandspères. Voyons. j'étais absurde. des fabriques. la circulation. en réparation du mal que je lui ai fait ? Si je disparais. je fais vivre tout cela . mille familles ! sont heureuses . des pauvres gens ! J'ai créé tout ceci. cent familles. L'enfant devient ce qu'il peut. c'est bien. animé. j'étais fou. des enfants. j'ai fait l'aisance. que diable ! il a volé ! J'ai beau me dire qu'il n'a pas volé. une industrie. cet homme va aux galères. qui a tant de mérites dans sa chute. Dans dix ans j'aurai gagné dix millions. il y a un pays. tous les vices. mais. il eut comme un moment d'hésitation et de tremblement . si je me dénonce. mais ce moment dura peu. qu'est-ce que cela me fait ? Ce n'est pas pour moi ce que je fais ! La prospérité de tous va croissant. la prostitution. des femmes. des hommes. tous les crimes ! Et cette pauvre mère élève son enfant ! et voilà tout un pays riche et honnête ! Ah çà. partout où il y a une cheminée qui fume. mais c'est de l'égoïsme ! Si je songeais un peu aux autres ? La première sainteté est de penser à autrui. je reste ici. c'est moi qui ai mis le tison dans le feu et la viande dans la marmite . que j'ai promis à la mère ! Estce que je ne dois pas aussi quelque chose à cette femme. c'est l'âme de moins. le vol. fécondé. le meurtre. je continue. – Et cette femme qui a tant souffert. le crédit . Voilà ce qui se passe. et avec la misère disparaissent la débauche. – Si je ne me dénonce pas ? Voyons. enrichi tout le pays . On lâche ce Champmathieu. vivifié. il a volé ! Moi. il s'arrêta . les industries s'éveillent et s'excitent. c'est de l'égoïsme tout cela ! Ce sont des formes diverses de l'égoïsme. je les répands dans le pays. il naît des villages où il n'y a que des fermes. moi effacé. c'est vrai.

après tout ! – parce que je n'aurai songé qu'à moi. et qu'il la tenait dans sa main . Je suis dans le vrai. – Oui. il faudra que tout un pays périsse ! il faudra qu'une pauvre femme crève à l'hôpital ! qu'une pauvre petite fille crève sur le pavé ! comme des chiens ! Ah ! mais c'est abominable ! Sans même que la mère ait revu son enfant ! sans que l'enfant ait presque connu sa mère ! Et tout ça pour ce vieux gredin de voleur de pommes qui. qu'à moi seul. enfants ! Cette pauvre petite Cosette qui n'a que moi au monde et qui est sans doute en ce moment toute bleue de froid dans le bouge de ces Thénardier ! Voilà encore des canailles ceux-là ! Et je manquerais à mes devoirs envers tous ces pauvres êtres ! Et je m'en irais me dénoncer ! Et je ferais cette inepte sottise ! Mettons tout au pis. On ne trouve les diamants que dans les ténèbres de la terre . après avoir longtemps tâtonné au plus noir de ces ténèbres. c'est cela. c'est là qu'est le dévouement. on ne trouve les vérités que dans les profondeurs de la pensée. on ne sait qui. une de ces vérités. quoi ! pour sauver d'une punition peut-être un peu exagérée. c'est là qu'est la vertu. mères. lequel n'a plus que quelques années à vivre au bout du compte et ne sera guère plus malheureux au bagne que dans sa masure. qui sauvent un vieux vagabond. Il se leva. et qui sacrifient toute une population. Mon parti est pris. un drôle évidemment. Cette fois il lui semblait qu'il était content. – 351 – . et ne rien précipiter. ces reproches qui ne chargent que moi. a mérité les galères pour autre chose. il venait enfin de trouver un de ces diamants. si ce n'est pour cela ! Beaux scrupules qui sauvent un coupable et qui sacrifient des innocents. J'ai la solution. Quoi ! parce qu'il m'aura plu de faire le grand et le généreux. pensa-t-il. femmes. Il lui semblait qu'après être descendu dans ces profondeurs. il se remit à marcher. Supposons qu'il y ait une mauvaise action pour moi dans ceci et que ma conscience me la reproche un jour. – c'est du mélodrame. cette mauvaise action qui ne compromet que mon âme. à coup sûr. mais juste au fond. un voleur. vraiment. accepter. Il faut finir par s'en tenir à quelque chose. pour le bien d'autrui.je parlais donc de me dénoncer ? Il faut faire attention. et il s'éblouissait à la regarder.

l'ouvrit. et dit : – Tiens ! cela m'a soulagé de prendre une résolution ! Je suis tout autre à présent. 173 – 352 – . tant pis pour elle ! Il se regarda dans le petit miroir qui était sur sa cheminée. Il marcha encore quelques pas. Il introduisit cette clef dans une serrure dont on voyait à peine le trou. perdu qu'il était dans les nuances les plus sombres du dessin qui couvrait le papier collé sur le mur. Une cachette s'ouvrit. Je ne connais pas cet homme173. une espèce de fausse armoire ménagée entre l'angle de la muraille et le manteau de la cheminée. c'est dit. des choses muettes qui seraient des témoins. en tira sa bourse. Il fouilla dans sa poche. et y prit une petite clef. il faut que tout cela disparaisse. Il n'y avait dans cette ca- C'est par cette phrase même que Pierre renie le Christ dans l'Évangile (Matthieu. Ceci est dans l'intérêt de tous. je reste Madeleine. 72). s'il s'arrête et s'abat sur une tête. qu'il s'arrange ! cela ne me regarde pas. Il faut les briser ! Il y a ici. il ne faut hésiter devant aucune des conséquences de la résolution prise. Il y a encore des fils qui m'attachent à ce Jean Valjean. des objets qui m'accuseraient. dans cette chambre même. C'est un nom de fatalité qui flotte dans la nuit. non dans le mien. puis il s'arrêta court : – Allons ! dit-il. ne reculons plus. je ne sais plus ce que c'est. Malheur à celui qui est Jean Valjean ! Ce n'est plus moi. Je suis Madeleine. s'il se trouve que quelqu'un est Jean Valjean à cette heure.Laissons faire ! Ne vacillons plus. XXVI.

en cacha la porte derrière un gros meuble qu'il y poussa. redoublant de précautions. en se consumant avec d'affreux chiffons qu'il contenait. Au bout de quelques secondes. un sarrau de toile bleue.chette que quelques guenilles. avait mis à nu quelque chose qui brillait dans la cendre. 174 Les couverts eux. la chambre et le mur d'en face furent éclairés d'une grande réverbération rouge et tremblante. eussent aisément reconnu toutes les pièces de ce misérable accoutrement. et jeta tout au feu. – 353 – . ont été vendus. désormais inutiles puisqu'elle était vide. Il jeta un regard furtif vers la porte. haillons. en octobre 1815. Il les avait conservées174 comme il avait conservé les chandeliers d'argent. Tout brûlait. sans même donner un coup d'œil à ces choses qu'il avait si religieusement et si périlleusement gardées pendant tant d'années. un vieux havresac. et il laissait voir les flambeaux qui venaient de l'évêque. on eût aisément reconnu une pièce d'argent. allant et venant toujours du même pas. il prit tout. Le havresac. Seulement il cachait ceci qui venait du bagne. comme s'il eût craint qu'elle ne s'ouvrît malgré le verrou qui la fermait . En se penchant. pour se rappeler toujours son point de départ. et. havresac. bâton. Lui ne regardait pas le feu et marchait. et un gros bâton d'épine ferré aux deux bouts. un vieux pantalon. comme l'évêque l'a conseillé. Il referma la fausse armoire. Ceux qui avaient vu Jean Valjean à l'époque où il traversait Digne. Le bâton d'épine pétillait et jetait des étincelles jusqu'au milieu de la chambre. Sans doute la pièce de quarante sous volée au petit savoyard. puis d'un mouvement vif et brusque et d'une seule brassée.

– Tiens ! pensa-t-il. qui va être pris pour toi. c'est bien. Une minute de plus. En ce moment il lui sembla qu'il entendait une voix qui criait au dedans de lui : – Jean Valjean ! Jean Valjean ! Ses cheveux se dressèrent. Il remua le brasier avec un des deux chandeliers. voilà un homme. c'est cela. enrichis la ville. qui va finir ses jours dans l'abjection et dans l'horreur ! c'est bien. vis heureux. qui va être condamné. tout Jean Valjean est encore là-dedans. dont ton nom fait tout le malheur. il devint comme un homme qui écoute une chose terrible. élève des orphelins. – La bonne chaleur ! dit-il. achève ! disait la voix. Applaudis-toi ! Ainsi. il y aura quelqu'un qui aura ta casaque rouge. – Oui. c'est résolu. Il eut un vrai bien-être. Il faut aussi détruire cela.Tout à coup ses yeux tombèrent sur les deux flambeaux d'argent que la réverbération faisait reluire vaguement sur la cheminée. Il y avait assez de feu pour qu'on pût les déformer promptement et en faire une sorte de lingot méconnaissable. sur qui ton nom pèse comme un crime. un innocent. et pendant ce temps-là. voilà un vieillard qui ne sait ce qu'on lui veut. Complète ce que tu fais ! détruis ces flambeaux ! anéantis ce souvenir ! oublie l'évêque ! oublie tout ! perds ce Champmathieu ! va. Il se pencha sur le foyer et s'y chauffa un instant. c'est dit. vertueux et admiré. c'est convenu. et ils étaient dans le feu. qui n'a rien fait peut-être. Il prit les deux flambeaux. reste honorable et honoré. Sois honnête homme. Reste monsieur le maire. qui por– 354 – . nourris des indigents. pendant que tu seras ici dans la joie et dans la lumière. toi.

Alors il reprit cette marche monotone et lugubre qui troublait dans ses rêves et réveillait en sursaut l'homme endormi audessous de lui. qui parleront bien haut. Eh bien ! écoute. et une seule que personne n'entendra et qui te maudira dans les ténèbres. Il lui semblait qu'elle était sortie de lui-même et qu'elle parlait à présent en dehors de lui. Il y avait quelqu'un . Puis il reprit avec un rire qui ressemblait au rire d'un idiot : – Que je suis bête ! il ne peut y avoir personne. Il crut entendre les dernières paroles si distinctement qu'il regarda dans la chambre avec une sorte de terreur. et il n'y aura que la malédiction qui montera jusqu'à Dieu ! Cette voix. Cependant ce qui parlait en lui n'avait pas fini. d'abord toute faible et qui s'était élevée du plus obscur de sa conscience. infâme ! toutes ces bénédictions retomberont avant d'arriver au ciel. Il attachait sur les flambeaux un œil hagard. et il l'entendait maintenant à son oreille. mais celui qui y était n'était pas de ceux que l'œil humain peut voir. était devenue par degrés éclatante et formidable. c'est bien arrangé ainsi ! Ah ! misérable ! La sueur lui coulait du front. La voix continuait : – Jean Valjean ! il y aura autour de toi beaucoup de voix qui feront un grand bruit. – 355 – .tera ton nom dans l'ignominie et qui traînera ta chaîne au bagne ! Oui. Il posa les flambeaux sur la cheminée. – Y a-t-il quelqu'un ici ? demanda-t-il à haute voix. et qui te béniront. et tout égaré.

Il semble que parfois dans les occasions suprêmes on se remue pour demander conseil à tout ce qu'on peut rencontrer en se déplaçant. c'est le fameux Jean Valjean. recevoir le coup de bâton de l'argousin ! avoir les pieds nus dans des souliers ferrés ! tendre matin et soir sa jambe au marteau du rondier qui visite la manille ! subir la curiosité des étrangers auxquels on dirait : Celui-là. à ce respect de tous. la chiourme. il n'écrirait plus sur cette petite table de bois blanc ! Sa vieille portière. tout ce qu'il faudrait reprendre. Il reculait maintenant avec une égale épouvante devant les deux résolutions qu'il avait prises tour à tour. la chaîne au pied. la fatigue. il n'entendrait plus chanter les oiseaux au mois de mai. ne lui monterait plus son café le matin. le cachot. accablé de lassitude. ruisselant de sueur. être tutoyé par le premier venu.Cette marche le soulageait et l'enivrait en même temps. à l'honneur. Les deux idées qui le conseillaient lui paraissaient aussi funestes l'une que l'autre. cette chambre. Grand Dieu ! au lieu de cela. – Quelle fatalité ! quelle rencontre que ce Champmathieu pris pour lui ! Être précipité justement par le moyen que la providence paraissait d'abord avoir employé pour l'affermir ! Il y eut un moment où il considéra l'avenir. toutes ces horreurs connues ! À son âge. l'escalier-échelle du bagne flottant ! Oh ! quelle misère ! – 356 – . Il ne lirait plus dans ces livres. il ne ferait plus l'aumône aux petits enfants ! Il ne sentirait plus la douceur des regards de reconnaissance et d'amour fixés sur lui ! Il quitterait cette maison qu'il avait bâtie. la veste rouge. être fouillé par le garde-chiourme. Se dénoncer. si radieuse. qui a été maire à Montreuilsur-mer ! Le soir. le bonnet vert sur les yeux. Au bout de quelques instants il ne savait plus où il en était. remonter deux à deux. sous le fouet du sergent. si pure. après avoir été ce qu'il était ! Si encore il était jeune ! Mais. cette petite chambre ! Tout lui paraissait charmant à cette heure. Il faudrait donc dire adieu à cette existence si bonne. à la liberté ! Il n'irait plus se promener dans les champs. la seule servante qu'il eût. le lit de camp. vieux. grand Dieu ! se livrer ! Il envisagea avec un immense désespoir tout ce qu'il faudrait quitter. le carcan.

quoi qu'il fît. Seulement il sentait que. Elles prirent ce je ne sais quoi de stupéfié et de machinal qui est propre au désespoir. qu'il accomplissait une agonie. à quelque parti qu'il s'arrêtât. Il marchait comme un petit enfant qu'on laisse aller seul. Il songeait que Romainville est un petit bois près Paris où les jeunes gens amoureux vont cueillir des lilas au mois d'avril. quelque chose de lui allait mourir . – 357 – . Il n'était pas plus avancé qu'au commencement. il faisait effort pour ressaisir son intelligence. qu'il entrait dans un sépulcre à droite comme à gauche . Hélas ! toutes ses irrésolutions l'avaient repris. et y devenir ange ! Que faire. le problème sur lequel il était en quelque sorte tombé d'épuisement. Il chancelait au dehors comme au dedans. et y devenir démon ! rentrer dans l'enfer. nécessairement. Il tâchait de se poser une dernière fois. grand Dieu ! que faire ? La tourmente dont il était sorti avec tant de peine se déchaîna de nouveau en lui. l'agonie de son bonheur ou l'agonie de sa vertu. luttant contre sa lassitude. il retombait toujours sur ce poignant dilemme qui était au fond de sa rêverie : – rester dans le paradis. À de certains moments. Faut-il se dénoncer ? Faut-il se taire ? – Il ne réussissait à rien voir de distinct. et définitivement. et sans qu'il fût possible d'y échapper. Ce nom de Romainville lui revenait sans cesse à l'esprit avec deux vers d'une chanson qu'il avait entendue autrefois. Ses idées recommencèrent à se mêler.La destinée peut-elle donc être méchante comme un être intelligent et devenir monstrueuse comme le cœur humain ! Et. Les vagues aspects de tous les raisonnements ébauchés par sa rêverie tremblaient et se dissipaient l'un après l'autre en fumée.

pendant que les oliviers frémissaient au vent farouche de l'infini. Dixhuit cents ans avant cet homme infortuné. – 358 – .Ainsi se débattait sous l'angoisse cette malheureuse âme. en qui se résument toutes les saintetés et toutes les souffrances de l'humanité. longtemps écarté de la main l'effrayant calice qui lui apparaissait ruisselant d'ombre et débordant de ténèbres dans des profondeurs pleines d'étoiles. l'être mystérieux. avait aussi lui.

2. Il s'y endormit et fit un rêve175. comme la plupart des rêves. 6 et qui ne réapparaîtra plus jamais 175 – 359 – . Il ne me semblait pas qu'il fît jour ni qu'il fît nuit. presque sans interruption lorsqu'il se laissa tomber sur sa chaise. Le voici. Quel que soit ce rêve. « J'étais dans une campagne. Ce cauchemar le frappa tellement que plus tard il l'a écrit. 176 La présence obsédante d'un frère – dont l'histoire de Jean Valjean ne faisait pas mention en I. Ce rêve. ne se rapportait à la situation que par je ne sais quoi de funeste et de poignant. C'est la sombre aventure d'une âme malade. Nous croyons devoir transcrire ici cette chose textuellement. le frère de mes années d'enfance. l'histoire de cette nuit serait incomplète si nous l'omettions. « Je me promenais avec mon frère. Une grande campagne triste où il n'y avait pas d'herbe.Chapitre IV Formes que prend la souffrance pendant le sommeil Trois heures du matin venaient de sonner. et il y avait cinq heures qu'il marchait ainsi. C'est un des papiers écrits de sa main qu'il a laissés. Sur l'enveloppe nous trouvons cette ligne écrite : Le rêve que j'ai eu cette nuit-là. ce frère auquel je dois dire que je ne pense jamais et dont je ne me souviens presque plus176. C'était une habitude de Hugo que de noter ses rêves les plus marquants ainsi qu'en témoignent ses carnets et les textes de Choses vues. mais il lui fit impression.

177 Cette parenthèse est de la main de Jean Valjean. monté sur un cheval couleur de terre. travaillait la fenêtre toujours ouverte. « Il n'y avait pas d'arbres dans la campagne. – est déjà implicitement inscrite plus haut : voir note 172. dont le général Hugo fut le défenseur en 1814 et 1815. devenu fou. C'était un homme tout nu. depuis qu'elle demeurait sur la rue. on voyait son crâne et des veines sur son crâne. on ne me répondit plus quand je parlais.« Nous causions. Il tenait à la main une baguette qui était souple comme un sarment de vigne et lourde comme du fer. à côté d'où le général en demi-solde avait acquis une propriété et où Victor. Je songeai que ce devait être là Romainville (pourquoi Romainville ?)177. et nous rencontrions des passants. Tout en causant. Ce cavalier passa et ne nous dit rien. et Romorantin. Au bout de quelques pas. « Mon frère me dit : Prenons par le chemin creux. Tout était couleur de terre. L'homme n'avait pas de cheveux . nous avions froid à cause de cette fenêtre ouverte. « Nous vîmes un homme qui passa près de nous. en 1815. Je m'aperçus que mon frère n'était plus avec moi. et qui. « Il y avait un chemin creux où l'on ne voyait pas une broussaille ni un brin de mousse. Le frère est ici directement lié au père – Léopold recueillit Eugène à Blois – dans le nom de Romainville où s'inscrivent à la fois Thionville. même le ciel. avait retrouvé un père qu'il croyait perdu. rival en amour et en poésie. couleur de cendre. Elle évoque bien sûr Eugène. le frère perdu. « J'entrai dans un village que je vis. (Sur – 360 – . Nous parlions d'une voisine que nous avions eue autrefois. et mort en 1837.

Le jardin était désert. j'y entrai. Je dis à cet homme : – Quel est ce jardin ? où suis-je ? L'homme ne répondit pas. Ils ne faisaient aucun bruit en marchant. On n'en voyait jamais qu'un à la fois. et je vis une grande foule qui venait derrière moi. derrière chaque arbre. « Folio ». ceci. je trouvai un homme qui se tenait debout. voir l'annotation de ce texte par Y. et cependant ils marchaient plus vite que moi.« La première rue où j'entrai était déserte. Ils avaient des têtes étranges. et je m'aperçus que c'était une ville. Je vis la porte d'une maison ouverte. La maison avait un jardin. Derrière l'angle que faisaient les deux rues. « J'errai dans le village. il y avait un homme debout contre le mur. « Je sortis de la ville et je me mis à marcher dans les champs. Toutes les rues étaient désertes. Mais il y avait derrière chaque angle de mur. ne marchait dans les chambres ou ne se promenait dans les jardins. Ces hommes me regardaient passer. Derrière le premier arbre. Je demandai à cet homme : – À qui est cette maison ? où suis-je ? L'homme ne répondit pas. En un instant.) – 361 – . « La première chambre était déserte. dans l'édition Gallimard. des Misérables. Je dis à cet homme : – Quel est ce pays ? où suis-je ? L'homme ne répondit pas. Ils ne semblaient pas se hâter. « Je sortis de la maison et j'entrai dans le jardin. Gohin. un homme debout qui se taisait. J'entrai dans la seconde. Je reconnus tous les hommes que j'avais vus dans la ville. J'entrai dans une seconde rue. Derrière la porte de cette chambre. derrière chaque porte. Aucun être vivant ne passait dans les rues. je me retournai. « Au bout de quelque temps. il y avait un homme debout contre le mur. toutes les portes étaient ouvertes.

Elles sont sur la terre maintenant. À la clarté qu'elles jetaient. il n'y en a pas dans le ciel. Cependant ce trouble se dissipa. c'étaient les coups de pied du cheval sur le pavé. et je m'aperçus qu'il n'y avait personne autour de moi. il regarda. il alla à la fenêtre. C'était un tilbury attelé d'un petit cheval blanc.cette foule me rejoignit et m'entoura. De sa fenêtre on voyait la cour de la maison et la rue. Un vent qui était froid comme le vent du matin faisait tourner dans leurs gonds les châssis de la croisée restée ouverte. Il se leva. Il était encore nuit noire. – tiens ! songea-t-il. » Il se réveilla. Le bruit qu'il avait entendu. – 362 – . Les visages de ces hommes étaient couleur de terre. « Alors le premier que j'avais vu et questionné en entrant dans la ville me dit : – Où allez-vous ? Est-ce que vous ne savez pas que vous êtes mort depuis longtemps ? « J'ouvris la bouche pour répondre. Il n'y avait toujours pas d'étoiles au ciel. Le feu s'était éteint. il put distinguer la forme de cette voiture. Comme sa pensée était encore à demi submergée dans la brume des rêves. Il était glacé. et il reconnut que ces deux étoiles étaient les lanternes d'une voiture. Un bruit sec et dur qui résonna tout à coup sur le sol lui fit baisser les yeux. Il vit au-dessous de lui deux étoiles rouges dont les rayons s'allongeaient et se raccourcissaient bizarrement dans l'ombre. La bougie touchait à sa fin. un second bruit pareil au premier acheva de le réveiller .

c'est le cabriolet. reprit-il. – Quel cabriolet ? – Le tilbury. Qui est-ce qui vient donc si matin ? En ce moment on frappa un petit coup à la porte de sa chambre. Il reconnut la voix de la vieille femme. dit-il. – Quel tilbury ? – Est-ce que monsieur le maire n'a pas fait demander un tilbury ? – Non.– Qu'est-ce que c'est que cette voiture ? se dit-il. et cria d'une voix terrible : – Qui est là ? Quelqu'un répondit : – Moi. – Le cocher dit qu'il vient chercher monsieur le maire. – Eh bien. – Qu'est-ce que cela me fait ? – Monsieur le maire. il est tout à l'heure cinq heures du matin. sa portière. Il frissonna de la tête aux pieds. monsieur le maire. – 363 – . qu'est-ce que c'est ? – Monsieur le maire.

– Quel cocher ? – Le cocher de M. La vieille attendait. Scaufflaire. – 364 – . Elle se hasarda pourtant à élever encore la voix : – Monsieur le maire. elle eût été épouvantée. Scaufflaire ? Ce nom le fit tressaillir comme si un éclair lui eût passé devant la face. – M. et que je descends. Il examinait d'un air stupide la flamme de la bougie et prenait autour de la mèche de la cire brûlante qu'il roulait dans ses doigts. – Ah ! oui ! reprit-il. M. Si la vieille femme l'eût pu voir en ce moment. que faut-il que je réponde ? – Dites que c'est bien. Scaufflaire. Il se fit un assez long silence.

elles ressemblaient à ces insectes qu'on appelle. Ce coffre était peint en noir et le cabriolet en jaune. auxquelles rien ne ressemble aujourd'hui. suspendus sur des ressorts à pompe. Ces voitures. je crois. avaient je ne sais quoi de difforme et de bossu. et continua sa route au grand trot. Ces malles étaient des cabriolets à deux roues. La roue du tilbury reçut un choc assez rude. l'autre pour le voyageur. et n'ayant que deux places. arrivait à Montreuil-sur-mer un peu avant cinq heures du matin. c'est celui que nous venons de voir se débattre dans des convulsions dignes à coup sûr de pitié. l'une pour le courrier. quand on les voyait passer de loin et ramper dans quelque route à l'horizon. L'homme qui se hâtait ainsi. – Voilà un homme diablement pressé ! dit le courrier. Elles allaient. fort vite. qui venait en sens inverse et dans lequel il n'y avait qu'une personne. La malle partie d'Arras toutes les nuits à une heure. au tournant d'une rue. était placé derrière le cabriolet et faisait corps avec lui. traînent un gros arrière-train. et qui. immense boîte oblongue. termites. au moment où elle entrait dans la ville. un homme enveloppé d'un manteau. et. Les roues étaient armées de ces longs moyeux offensifs qui tiennent les autres voitures à distance et qu'on voit encore sur les routes d'Allemagne. la malle qui descendait à Montreuil-sur-mer par la route de Hesdin accrocha. Le coffre aux dépêches. – 365 – . du reste. avec un petit corsage. tapissés de cuir fauve au dedans.Chapitre V Bâtons dans les roues Le service des postes d'Arras à Montreuil-sur-mer se faisait encore à cette époque par de petites malles du temps de l'empire. Cette nuit-là. mais le voyageur n'écouta pas. après le passage du courrier de Paris. un petit tilbury attelé d'un cheval blanc. Le courrier cria à cet homme d'arrêter.

ce Cochepaille. – qu'après tout il tenait sa destinée. – 366 – . et ce Brevet. – qu'il n'y avait donc aucun danger. – que cela même était prudent. quel que dût être le résultat. Par moments il le sentait. – que toutes les conjectures et toutes les suppositions étaient fixées sur ce Champmathieu. personne ne pourrait le dire. – qu'il en était le maître. – que. mais qu'à coup sûr ils ne le reconnaîtraient pas . Il était plus que jamais comme au premier moment. et que rien n'est entêté comme les suppositions et les conjectures . à juger les choses par lui-même . Il allait au hasard devant lui.Où allait-il ? Il n'eût pu le dire. quelque misérable. Pourquoi allait-il à Arras ? Il se répétait ce qu'il s'était déjà dit en retenant le cabriolet de Scaufflaire. Ce qui se passait en lui. pour tout dire. qu'il fallait savoir ce qui se passerait . mais qu'il en sortirait . qu'on ne pouvait rien décider sans avoir observé et scruté . tous le comprendront. anciens forçats qui l'avaient connu . dans sa main . rien décidé. ce Chenildieu. Au fond. Quel homme n'est entré. et il tressaillait. Pourquoi se hâtait-il ? Il ne savait. sa conscience serait probablement fort soulagée de le laisser aller au bagne à sa place . rien arrêté. Où ? À Arras sans doute . rien fait. Que sans doute c'était un moment noir. Aucun des actes de sa conscience n'avait été définitif. – bah ! quelle idée ! – que Javert en était à cent lieues . Il s'enfonçait dans cette nuit comme dans un gouffre. – que de loin on se faisait des montagnes de tout . – qu'à la vérité il y aurait là Javert. Quelque chose le poussait. quelque chose l'attirait. il n'y avait aucun inconvénient à voir de ses yeux. lorsqu'il aurait vu ce Champmathieu. dans cette obscure caverne de l'inconnu ? Du reste il n'avait rien résolu. mais il allait peut-être ailleurs aussi. il eût mieux aimé ne point aller à Arras. si mauvaise qu'elle voulût être. Il se cramponnait à cette pensée. qu'au bout du compte. au moins une fois en sa vie.

il regarda. à son insu. la ville de Montreuil-sur-mer était assez loin derrière lui. race laide. mais. et par une sorte de pénétration presque physique. – 367 – . les roues sur le pavé. il se disait : il y a pourtant làdedans des gens qui dorment ! Le trot du cheval. Au point du jour il était en rase campagne . Ce cheval était. sans les voir. Ces choses-là sont charmantes quand on est joyeux et lugubres quand on est triste. de cette petite race du Boulonnais qui a trop de tête.Cependant il y allait. la croupe large. Il ne les voyait pas. lequel trottait de ce bon trot réglé et sûr qui fait deux lieues et demie à l'heure. Le matin a ses spectres comme le soir. Chaque fois qu'il passait devant une de ces maisons isolées qui côtoient parfois les routes. Il était grand jour lorsqu'il arriva à Hesdin. Tout en songeant. mais robuste et saine. Il s'arrêta devant une auberge pour laisser souffler le cheval et lui faire donner l'avoine. il sentait quelque chose en lui qui reculait. passer devant ses yeux toutes les froides figures d'une aube d'hiver. trop de ventre et pas assez d'encolure. À mesure que le cabriolet avançait. L'excellente bête avait fait cinq lieues en deux heures et n'avait pas une goutte de sueur sur la croupe. les grelots du harnais. Il regarda l'horizon blanchir . ces noires silhouettes d'arbres et de collines ajoutaient à l'état violent de son âme je ne sais quoi de morne et de sinistre. mais qui a le poitrail ouvert. faisaient un bruit doux et monotone. la jambe sèche et fine et le pied solide . il fouettait le cheval. comme l'avait dit Scaufflaire.

Il n'était pas descendu du tilbury. – Allez-vous loin comme cela ? dit cet homme. Il répondit. Le garçon d'écurie qui apportait l'avoine se baissa tout à coup et examina la roue de gauche. – 368 – . presque sans sortir de sa rêverie : – Pourquoi ? – Venez-vous de loin ? reprit le garçon. – Ah ! – Pourquoi dites-vous : ah ? Le garçon se pencha de nouveau. – De cinq lieues d'ici. resta un moment silencieux. l'œil fixé sur la roue. – Que dites-vous là. Regardez plutôt. c'est possible. Il sauta à bas du tilbury. vous et votre cheval. mon ami ? – Je dis que c'est un miracle que vous ayez fait cinq lieues sans rouler. mais qui à coup sûr ne fera pas maintenant un quart de lieue. dans quelque fossé de la grande route. puis se redressa en disant : – C'est que voilà une roue qui vient de faire cinq lieues.

– Il est là. dit-il au garçon d'écurie. Il vint examiner la roue et fit la grimace d'un chirurgien qui considère une jambe cassée. Le choc de la malle-poste avait fendu deux rayons et labouré le moyeu dont l'écrou ne tenait plus. il y a un charron ici ? – Sans doute. – Impossible. – Demain ! – Il y a une grande journée d'ouvrage. à deux pas. – Rendez-moi le service de l'aller chercher. monsieur. le charron.La roue en effet était gravement endommagée. – Mon ami. Il faut que je reparte dans une heure au plus tard. – Pouvez-vous raccommoder cette roue sur-le-champ ? – Oui. monsieur. – 369 – . était sur le seuil de sa porte. Hé ! maître Bourgaillard ! Maître Bourgaillard. – Quand pourrai-je repartir ? – Demain. Est-ce que monsieur est pressé ? – Très pressé. monsieur. – Je payerai tout ce qu'on voudra.

– Impossible. – L'affaire que j'ai ne peut attendre à demain. toutes les roues ne vont pas à tous les essieux. au lieu de raccommoder cette roue. Deux roues ne vont pas ensemble au hasard. – En ce cas. Si. – C'est inutile. – Essayez toujours. – Monsieur. Il faut refaire deux rais et un moyeu. – Une roue de rechange ? – Oui. Nous sommes un petit pays ici. monsieur. vendez-moi une paire de roues. – Je n'ai pas une roue toute faite pour votre cabriolet. on la remplaçait ? – Comment cela ? – Vous êtes charron ? – Sans doute. – Est-ce que vous n'auriez pas une roue à me vendre ? Je pourrais repartir tout de suite. – Eh bien ! dans deux heures. monsieur. – 370 – . Monsieur ne pourra repartir avant demain. Je n'ai à vendre que des roues de charrette. Deux roues font la paire. – Impossible pour aujourd'hui.

il faudrait deux chevaux. et puis. les cabriolets qu'on vous loue ! j'en aurais un que je ne vous le louerais pas. à me vendre ? – Je n'en ai pas. c'est une calèche. une vieille calèche qui est à un bourgeois de la ville qui me l'a donnée en garde et qui s'en sert tous les trente-six du mois. – Nous sommes un petit pays. qu'est-ce que cela me fait ? mais il ne faudrait pas que le bourgeois la vît passer . – Je prendrai des chevaux de poste. avait reconnu que le tilbury était une voiture de louage. comme vous voyez. – Vous les arrangez bien.– Auriez-vous un cabriolet à me louer ? Le maître charron. – Eh bien. ajouta le charron. Je vous la louerais bien. – En prenant des chevaux de poste ? – 371 – . – Et monsieur veut arriver aujourd'hui ? – Mais oui. – Quoi ! pas une carriole ? Je ne suis pas difficile. – Où va monsieur ? – À Arras. Il haussa les épaules. J'ai bien là sous la remise. du premier coup d'œil.

en prenant des chevaux de poste. Monsieur attendra au moins trois ou quatre heures à chaque relais. – Alors… – Mais je trouverai bien dans le village un cheval à louer ? – Un cheval pour aller à Arras d'une traite ! – 372 – . il y a une chose à dire. vous m'y faites penser. et l'on prend les chevaux partout. Il y a beaucoup de côtes à monter. Il ne l'endure pas. On me vendra bien une selle dans le pays. en prenant des chevaux de poste… – Monsieur a son passeport ? – Oui. C'est la saison des grandes charrues qui commence. les chevaux sont aux champs. il faut de forts attelages. Dételez le cabriolet. Et puis on va au pas. Les relais sont mal servis.– Pourquoi pas ? – Est-il égal à monsieur d'arriver cette nuit à quatre heures du matin ? – Non certes. voyez-vous bien. Mais ce cheval-ci endure-t-il la selle ? – C'est vrai. – C'est que. – Allons. j'irai à cheval. – Eh bien. à la poste comme ailleurs. monsieur n'arrivera pas à Arras avant demain. – Sans doute. Nous sommes un chemin de traverse.

oui . en honnête homme. – 373 – . – Demain il sera trop tard. – Comment ! il vous faut une journée pour raccommoder cette roue ? – Une journée. vous ne le trouveriez pas ! – Comment faire ? – Le mieux. là. celle qui monte comme celle qui descend. car on ne vous connaît pas. Mais ni à vendre ni à louer. ni pour mille. ni pour cinq cents francs. Il faudrait l'acheter d'abord. et une bonne ! – En mettant deux ouvriers ? – En en mettant dix ! – Si on liait les rayons avec des cordes ? – Les rayons. c'est que je raccommode la roue et que vous remettiez votre voyage à demain. non.– Oui. le moyeu. Les deux malles font le service la nuit. – Dame ! – N'y a-t-il pas la malle-poste qui va à Arras ? Quand passe-telle ? – La nuit prochaine. – Il faudrait un cheval comme on n'en a pas dans nos endroits. Et puis la jante aussi est en mauvais état.

– Non.– Y a-t-il un loueur de voitures dans la ville ? – Non. et se déclarait. il n'avait rien à se reprocher. il avait loyalement et scrupuleusement épuisé tous les moyens . Il lui semblait que le poignet de fer qui lui serrait le cœur depuis vingt heures venait de le lâcher. – Y a-t-il un autre charron ? Le garçon d'écurie et le maître charron répondirent en même temps en hochant la tête. Il respira. ni devant la dépense . il n'avait reculé ni devant la saison. cela ne le regardait plus. Ce n'était plus sa faute. et qu'à présent il n'avait qu'à revenir sur ses pas. Il était évident que la providence s'en mêlait. ni devant la fatigue. mais le fait de la providence. Il lui paraissait que maintenant Dieu était pour lui. S'il n'allait pas plus loin. C'était elle qui avait brisé la roue du tilbury et qui l'arrêtait en route. Il sentit une immense joie. – 374 – . Il ne s'était pas rendu à cette espèce de première sommation . il venait de faire tous les efforts possibles pour continuer son voyage . tranquillement. c'était. Il se dit qu'il avait fait tout ce qu'il pouvait. Il respira librement et à pleine poitrine pour la première fois depuis la visite de Javert. non le fait de sa conscience.

Pendant qu'il questionnait le charron. Après avoir écouté pendant quelques minutes. après la délibération intérieure que nous venons d'indiquer. – Si fait. Il crut voir la main qui l'avait lâché reparaître dans l'ombre derrière lui. Il y a toujours des gens qui ne demandent qu'à être spectateurs. s'était détaché du groupe en courant. Et il se hâta d'ajouter : – Mais il n'y en a pas dans le pays. lui fit ruisseler la sueur dans les reins. mon garçon me dit que vous avez envie de louer un cabriolet. toute prête à le reprendre. quelques allants et venants s'étaient arrêtés autour d'eux. cet enfant revenait. un jeune garçon. les choses en fussent restées là. répliqua la vieille. prononcée par une vieille femme que conduisait un enfant. – Monsieur. Cette simple parole. – Où ça donc ? reprit le charron. bonne femme. prenait la résolution de rebrousser chemin. elle n'eût point eu de témoins. dit la vieille. je cherche un cabriolet à louer. et il est probable que nous n'aurions eu à raconter aucun des événements qu'on va lire . personne ne l'eût entendue. dit la femme. Tout colloque dans la rue produit inévitablement un cercle. Au moment où le voyageur.Si sa conversation avec le charron eût eu lieu dans une chambre de l'auberge. mais cette conversation s'était faite dans la rue. Il répondit : – Oui. – 375 – . Il était accompagné d'une vieille femme. – Chez moi. auquel personne n'avait pris garde.

Au moment où la carriole s'ébranla. – C'était une affreuse guimbarde. Le charron et le garçon d'auberge. Il paya ce qu'on voulut. quelle qu'elle fût. – 376 – . – cela était posé à cru sur l'essieu. La vieille avait en effet sous un hangar une façon de carriole en osier. Il examina cette joie avec une sorte de colère et la trouva absurde. – il pleuvait dedans. C'était le petit garçon de la vieille. etc. intervinrent. mais cette guimbarde..Il tressaillit. il faisait ce voyage librement. rien n'arriverait que ce qu'il voudrait bien. il s'avoua qu'il avait eu l'instant d'auparavant une certaine joie de songer qu'il n'irait point où il allait. Comme il sortait de Hesdin. certainement. cette patache. Et. y monta. Pourquoi de la joie à revenir en arrière ? Après tout. et reprit la route qu'il suivait depuis le matin. – une vraie patache ! – Ce monsieur aurait bien tort de s'y embarquer. La main fatale l'avait ressaisi. Personne ne l'y forçait. cette chose. – les roues étaient rouillées et rongées d'humidité. Tout cela était vrai. – il est vrai que les banquettes étaient suspendues à l'intérieur avec des lanières de cuir. laissa le tilbury à réparer chez le charron pour l'y retrouver à son retour. il entendit une voix qui lui criait : arrêtez ! arrêtez ! Il arrêta la carriole d'un mouvement vif dans lequel il y avait encore je ne sais quoi de fébrile et de convulsif qui ressemblait à de l'espérance. roulait sur ses deux roues et pouvait aller à Arras. – etc. – cela n'irait pas beaucoup plus loin que le tilbury. fit atteler le cheval blanc à la carriole. désolés que le voyageur leur échappât.

drôle ? dit-il. il trouva cette prétention exorbitante et presque odieuse. Il songeait à des choses tristes et confuses. il eût voulu le rattraper. Il avait perdu beaucoup de temps à Hesdin. – 377 – .– Monsieur. ce n'était plus le tilbury. c'est vrai. dit-il. – Eh bien ! – Vous ne m'avez rien donné. La femme de l'aubergiste entre dans l'écurie. mais on était au mois de février. Elle le conduisit dans une salle basse où il y avait des tables ayant pour nappes des toiles cirées. c'est moi qui vous ai procuré la carriole. – Est-ce que monsieur ne veut pas déjeuner ? – Tiens. il se tint près du râtelier pendant que le cheval mangeait. Lui qui donnait à tous et si facilement. Comme il l'avait promis à Scaufflaire. il avait plu. Le petit cheval était courageux et tirait comme deux . et fit mener le cheval à l'écurie. les routes étaient mauvaises. À Saint-Pol il détela à la première auberge venue. – Ah ! c'est toi. Quatre heures pour cinq lieues. La carriole était dure et très lourde. dit-il. j'ai même bon appétit. Avec cela force montées. Et puis. tu n'auras rien ! Il fouetta le cheval et repartit au grand trot. Il suivit cette femme qui avait une figure fraîche et réjouie. Il mit près de quatre heures pour aller de Hesdin à Saint-Pol.

quoi de plus mélancolique et de plus profond ! Voyager. Peut-être. Il retourna dans l'écurie près du cheval. il faut que je reparte. les toits de chaume. Que faisait-il pendant ce trajet ? À quoi pensait-il ? Comme le matin. Il regardait cette fille avec un sentiment de bien-être. Voir mille objets pour la première et pour la dernière fois. une éclipse . faisait-il des rapprochements entre ces horizons changeants et l'existence humaine. Les obscurcissements et les clartés s'entremêlent : après un éblouissement. et les évanouissements du paysage qui se disloque à chaque coude du chemin. Je suis pressé. mordit une bouchée. Une heure après. il avait quitté Saint-Pol et se dirigeait vers Tinques qui n'est qu'à cinq lieues d'Arras. puis le reposa lentement sur la table et n'y toucha plus. Toutes les choses de la vie sont perpétuellement en fuite devant nous. Un routier mangeait à une autre table. Il se jeta sur le pain. pensa-t-il. reprit-il. Une grosse servante flamande mit son couvert en toute hâte. on regarde. Je n'avais pas déjeuné. – C'est là ce que j'avais. C'est là une contemplation qui suffit quelquefois à l'âme et qui la dispense presque de penser.– Dépêchez-vous. Il dit à cet homme : – Pourquoi leur pain est-il donc si amer ? Le routier était allemand et n'entendit pas. On le servit. on se hâte. dans la région la plus vague de son esprit. chaque événement est un tournant de la route . on tend les mains pour saisir ce qui passe . c'est naître et mourir à chaque instant. les champs cultivés. il regardait passer les arbres. et tout à coup on – 378 – .

– Vraiment. On sent comme une secousse. La pauvre bête en effet n'allait plus qu'au pas. vous n'y arriverez pas de bonne heure. vous ne savez donc pas que la route est en réparation ? Vous allez la trouver coupée à un quart d'heure d'ici. – Oui. Il est vrai qu'on était encore aux jours courts de l'année. – Est-ce que vous allez à Arras ? ajouta le cantonnier. et l'on voit quelqu'un de voilé et d'inconnu qui le dételle dans les ténèbres. Il arrêta le cheval et demanda au cantonnier : – Combien y a-t-il encore d'ici à Arras ? – Près de sept grandes lieues. tout est noir. – Ah ! reprit le cantonnier.est vieux. Il ne s'arrêta pas à Tinques. Comme il débouchait du village. Le crépuscule tombait au moment où des enfants qui sortaient de l'école regardèrent ce voyageur entrer dans Tinques. on distingue une porte obscure. Pas moyen d'aller plus loin. un cantonnier qui empierrait la route dressa la tête et dit : – Voilà un cheval bien fatigué. – Comment cela ? le livre de poste ne marque que cinq lieues et un quart. ce sombre cheval de la vie qui vous traînait s'arrête. – Si vous allez de ce train. – 379 – .

La route devint affreuse. rebroussa chemin. Vous irez demain à Arras. c'est tout chemins de traverse. – 380 – . mais au grand trot. La carriole tombait d'une ornière dans l'autre. Couchez-y. – C'est différent. Il faisait tout à fait nuit. Le garçon du cheval vous guidera dans la traverse. vous tournerez à droite . je me perdrai. et double pourboire. vous passerez la rivière . reprit le cantonnier. Alors allez tout de même à cette auberge et prenez-y un cheval de renfort. c'est la route de Mont-Saint-Éloy qui va à Arras. Tenez. – Il faut que j'y sois ce soir. – Avec ça. voulez-vous que je vous donne un conseil ? Votre cheval est las. et une demi-heure après il repassait au même endroit. et. Il suivit le conseil du cantonnier. Il y a une bonne auberge. quand vous serez à Camblin. Monsieur. – Vous n'êtes pas du pays ? – Non.– Vous prendrez à gauche. rentrez dans Tinques. Il dit au postillon : – Toujours au trot. – Mais voilà la nuit. Un garçon d'écurie qui s'intitulait postillon était assis sur le brancard de la carriole. avec un bon cheval de renfort. Cependant il sentait qu'il perdait du temps. Ils s'engagèrent dans la traverse. le chemin qui va à Carency.

Il répondit : – As-tu un bout de corde et un couteau ? – Oui. je ne sais plus comment atteler mon cheval. Tout ce qu'on entrevoyait avait des attitudes de terreur. mais ils repartirent au galop.Dans un cahot le palonnier cassa. – Monsieur. – 381 – . Des brouillards bas. dit le postillon. Que de choses frissonnent sous ces vastes souffles de la nuit ! Le froid le pénétrait. Une heure sonna à quelque clocher lointain. 1. Un grand vent qui venait de la mer faisait dans tous les coins de l'horizon le bruit de quelqu'un qui remue des meubles. monsieur. Il demanda au garçon : 178 C'est en I. Il y avait huit ans . cette route-ci est bien mauvaise la nuit . Il y avait des lueurs blanchâtres dans les nuages. La plaine était ténébreuse. Il se rappelait vaguement son autre course nocturne dans la grande plaine aux environs de Digne. 2. Il coupa une branche d'arbre et en fit un palonnier. Il n'avait pas mangé depuis la veille. courts et noirs rampaient sur les collines et s'en arrachaient comme des fumées. voilà le palonnier cassé. si vous vouliez revenir coucher à Tinques. nous pourrions être demain matin de bonne heure à Arras. Ce fut encore une perte de vingt minutes . et cela lui semblait hier178.

– qu'il allait arriver lorsque tout serait fini ! Le postillon fouettait les chevaux. Ils avaient passé la rivière et laissé derrière eux Mont-Saint-Éloy. qu'il ne savait seulement pas l'heure du procès . – qu'il n'y aurait plus ensuite qu'une question d'identité . – Puis il ébaucha quelques calculs dans son esprit : – qu'ordinairement les séances des cours d'assises commençaient à neuf heures du matin .– Quelle est cette heure ? – Sept heures. monsieur. toute la peine qu'il prenait . qu'il était extravagant d'aller ainsi devant soi sans savoir si cela servirait à quelque chose. – 382 – . ce serait très court . – que cela ne devait pas être long. – que le vol de pommes. Nous serons à Arras à huit. En ce moment il fit pour la première fois cette réflexion – en trouvant étrange qu'elle ne lui fût pas venue plus tôt – que c'était peut-être inutile. La nuit devenait de plus en plus profonde. cette affaire-là . qu'il aurait dû au moins s'en informer . Nous n'avons plus que trois lieues. peu de chose à dire pour les avocats . – quatre ou cinq dépositions.

les dents déchaussées. Quelques mois auparavant. elle était l'ombre d'elle-même . et branla la tête. elle répondait invariablement : – Bien. les membres chétifs. la peau terreuse. elle délirait. Ses yeux étaient caves et fixes. elle avait eu des songes. par moments. le maire avait paru à l'infirmerie. Toux affreuse. redoublement de fièvre . Ils paraissaient presque éteints. ils se rallumaient et resplendissaient comme des étoiles.Chapitre VI La sœur Simplice mise à l'épreuve Cependant. Fantine était dans la joie. parla peu. Toute la matinée elle fut morne. et ses cheveux blonds poussaient mêlés de cheveux gris. maintenant elle en était le spectre. le teint plombé. le médecin revint. Elle avait passé une très mauvaise nuit. il fit quelques prescriptions. Chaque fois que la sœur Simplice lui demandait comment elle se trouvait. s'informa si M. Le mal physique avait complété l'œuvre du mal moral. à ce moment où Fantine venait de perdre sa dernière pudeur. la clarté du ciel emplisse ceux que quitte la clarté de la terre. et fit des plis à ses draps en murmurant à voix basse des calculs qui avaient l'air d'être des calculs de distances. Il avait eu l'air alarmé et avait recommandé qu'on le prévînt dès que M. les narines pincées. les joues flasques. en ce moment-là même. les clavicules saillantes. – 383 – . Madeleine viendrait. le cou osseux. Je voudrais voir monsieur Madeleine. et puis. Cette créature de vingt-cinq ans avait le front ridé. Hélas ! comme la maladie improvise la vieillesse ! À midi. sa dernière honte et sa dernière joie. Il semble qu'aux approches d'une certaines heure sombre. Le matin. à la visite du médecin.

Comme l'exactitude était de la bonté. Au troisième coup. Elle ne dit rien et se remit à faire des plis à son drap. puis elle retombait. quelle heure est-il ? Trois heures sonnèrent. Fantine se laissa retomber sur l'oreiller. Puis Fantine se tourna et regarda la porte.M. Fantine se dressa sur son séant. On voyait clairement sa pensée. L'église sonna trois heures un quart. immobile et comme retenant son haleine. Fantine se dressait et regardait du côté de la porte. Elle resta ainsi un quart d'heure. il était exact. elle joignit dans une sorte d'étreinte convulsive ses deux mains décharnées et jaunes. La sœur n'osait lui parler. La demiheure passa. et la religieuse entendit sortir de sa poitrine un de ces soupirs profonds qui semblent soulever un accablement. elle n'accusait pas. l'œil attaché sur la porte. Seulement elle toussait d'une façon lugubre. elle qui d'ordinaire pouvait à peine remuer dans son lit . Personne n'entra . – 384 – . Personne ne vint. mais elle ne prononçait aucun nom. Dans l'espace de vingt minutes. Chaque fois que l'horloge sonnait. Madeleine venait d'habitude à trois heures voir la malade. elle ne se plaignait pas. elle demanda plus de dix fois à la religieuse : – Ma sœur. puis l'heure. Vers deux heures et demie. Fantine commença à s'agiter. Elle souriait par moments. la porte ne s'ouvrit point. On eût dit que quelque chose d'obscur s'abaissait sur elle. Elle était livide et avait les lèvres bleues.

Nous achèterons de bien belles choses En nous promenant le long des faubourgs. il a tort de ne pas venir aujourd'hui ! La sœur Simplice elle-même était surprise du retard de M. j’aime mes amours. La religieuse écouta. caché sous mon voile.Cinq heures sonnèrent. Alors la sœur l'entendit qui disait très bas et doucement : – Mais puisque je m'en vais demain. les roses sont roses. Achetez du fil. – Lavez cette toile. Le petit qu’un jour tu m’as demandé. Les bleuets sont bleus. Courez à la ville. les roses sont roses. Les bleuets sont bleus. Elle avait l'air de chercher à se rappeler quelque chose. Tout à coup elle se mit à chanter d'une voix faible comme un souffle. Bonne sainte Vierge. achetez un dé. Les bleuets sont bleus. – Madame. Cependant Fantine regardait le ciel de son lit. – 385 – . Madeleine. J’aime mieux l’enfant que tu m’as donné. La vierge Marie auprès de mon poêle Est venue hier en manteau brodé. auprès de mon poêle J’ai mis un berceau de rubans orné Dieu me donnerait sa plus belle étoile. ayez de la toile. – Où ? – Dans la rivière. j’aime mes amours. Les bleuets sont bleus. que faire avec cette toile ? – Faites un trousseau pour mon nouveau-né. Et m’a dit : – Voici. Voici ce que Fantine chantait : Nous achèterons de bien belles choses En nous promenant le long des faubourgs.

– L’enfant n’est plus là.Faites-en. Fantine était toujours immobile et paraissait attentive à des idées qu'elle avait. que des personnes disaient l'avoir vu tourner par la route d'Arras. La servante raconta très bas à la sœur Simplice que M. sans rien gâter ni salir. le maire était rentré et s'il ne monterait pas bientôt à l'infirmerie. L'horloge sonna six heures. Les bleuets sont bleus. La sœur. habituée aux choses austères. madame. qu'il était parti seul. La sœur Simplice envoya une fille de service s'informer près de la portière de la fabrique si M. qu'on ne savait pas le chemin qu'il avait pris. Une belle jupe avec sa brassière Que je veux broder et de fleurs emplir. sentit une larme lui venir. j’aime mes amours. et qui ne s'était pas offerte à son esprit depuis cinq ans qu'elle n'avait plus son enfant. les roses sont roses. le maire était parti le matin même avant six heures dans un petit tilbury attelé d'un cheval blanc. même une religieuse. Qu'en s'en allant il avait été comme à l'ordinaire – 386 – . Elle semblait ne plus faire attention à aucune chose autour d'elle. que d'autres assuraient l'avoir rencontré sur la route de Paris. Cette chanson était une vieille romance de berceuse avec laquelle autrefois elle endormait sa petite Cosette. par le froid qu'il faisait. Elle chantait cela d'une voix si triste et sur un air si doux que c'était à faire pleurer. La fille revint au bout de quelques minutes. pas même de cocher. Fantine ne parut pas entendre. qu’en faire ? – Faites-en un drap pour m’ensevelir. Nous achèterons de bien belles choses En nous promenant le long des faubourgs. Les bleuets sont bleus.

– Mon enfant. la Fantine. – 387 – . reprit d'une voix haute et avec un accent tout à la fois impérieux et déchirant : – Il ne pourra venir ? Pourquoi cela ? Vous savez la raison. elles se retournèrent effrayées. Pendant que les deux femmes. chuchotaient. dit la sœur. sans changer d'attitude. Fantine. Je veux la savoir. elle écoutait. Tout à coup elle cria : – Vous parlez là de monsieur Madeleine ! pourquoi parlezvous tout bas ? Qu'est-ce qu'il fait ? Pourquoi ne vient-il pas ? Sa voix était si brusque et si rauque que les deux femmes crurent entendre une voix d'homme . Vous la chuchotiez là entre vous. La servante se hâta de dire à l'oreille de la religieuse : – Répondez qu'il est occupé au conseil municipal. La servante balbutia : – La portière m'a dit qu'il ne pourrait pas venir aujourd'hui. la tête passée par l'intervalle des rideaux. le dos tourné au lit de la Fantine. avec cette vivacité fébrile de certaines maladies organiques qui mêle les mouvements libres de la santé à l'effrayante maigreur de la mort. – Répondez donc ! cria Fantine. ses deux poings crispés appuyés sur le traversin. la sœur questionnant. recouchezvous. s'était mise à genoux sur son lit. et. tenez-vous tranquille. et qu'il avait seulement dit à la portière qu'on ne l'attendît pas cette nuit.très doux. la servante conjecturant.

– Mon enfant. Elle se recoucha. Il est allé chercher Cosette ! Puis elle tendit ses deux mains vers le ciel et tout son visage devint ineffable. – 388 – .La sœur Simplice rougit légèrement . D'un autre côté il lui semblait bien que dire la vérité à la malade ce serait sans doute lui porter un coup terrible et que cela était grave dans l'état où était Fantine. je suis très contente. Ses lèvres remuaient . dit la sœur. ma bonne sœur. Une joie inouïe rayonna sur cette physionomie douloureuse. Quand sa prière fut finie : – Ma sœur. monsieur Madeleine est bon. La sœur leva sur Fantine son œil calme et triste. je vais faire tout ce qu'on voudra . figurez-vous qu'il est allé chercher ma petite Cosette à Montfermeil. dit-elle. je le sais bien. tâchez de reposer maintenant. je veux bien me recoucher. et dit : – Monsieur le maire est parti. c'est très mal de parler haut. Cette rougeur dura peu. Fantine se redressa et s'assit sur ses talons. tout à l'heure j'ai été méchante. c'était un mensonge que la servante lui proposait. je vous demande pardon d'avoir parlé si haut. mais voyez-vous. qui souffrait de lui sentir cette sueur. Le bon Dieu est bon. Fantine prit dans ses mains moites la main de la sœur. Ses yeux étincelèrent. elle priait à voix basse. et ne parlez plus. – Parti ! s'écria-t-elle. aida la religieuse à arranger l'oreiller et baisa une petite croix d'argent qu'elle avait au cou et que la sœur Simplice lui avait donnée.

je regardais de la poussière qui était sur la cheminée et j'avais bien l'idée comme cela que je reverrais bientôt Cosette. j'ai même très faim. c'est un peu à gauche en venant. Cela vous a sept ans. je verrai Cosette demain ! Voyez-vous. Je danserais. Je l'appelle Cosette. vous. elle a de si jolis petits doigts roses ! D'abord elle aura de très belles mains. vous verrez ! Si vous saviez. Montfermeil. ne me faites pas signe qu'il ne faut pas que je parle. Tenez. Il y a près de cinq ans que je ne l'ai vue. Vous ne vous figurez pas. dans le temps. je vais revoir Cosette. je ne suis plus malade. ma sœur. je n'ai plus de mal du tout. Vous rappelez-vous comme il me disait hier quand je lui parlais de Cosette : bientôt. Demain matin. elle avait des mains ridicules. Les autorités ne souffriraient pas qu'on garde un enfant quand on est payé. Je suis extrêmement heureuse. vous me ferez penser à mettre mon petit bonnet qui a de la dentelle. Combien y a-t-il d'ici Montfermeil ? La sœur. Montfermeil. c'est un pays. Vous savez ? il m'avait fait signer une lettre pour la reprendre aux Thénardier. comme cela vous tient. Ainsi ! – Elle doit être grande à présent. à pied. Je suis folle. les enfants ! Et puis elle sera si gentille. monsieur le maire ! C'est vrai ça. qu'il fait bien froid ? avait-il son manteau au moins ? Il sera ici demain. À un an. si on voulait. pas vrai ? Ils rendront Cosette. Mon Dieu ! comme on a tort d'être des années sans voir ses enfants ! on devrait bien réfléchir que la vie n'est pas éternelle ! Oh ! comme il est bon d'être parti. C'est une demoiselle. Ma sœur. qui n'avait aucune idée des distances. je vais très bien. ce matin. mais elle s'appelle Euphrasie.– Il est parti ce matin pour aller à Paris. – 389 – . Mais les diligences vont très vite ! Il sera ici demain avec Cosette. bientôt ? C'est une surprise qu'il veut me faire. n'est-ce pas ? Ce sera demain fête. répondit : – Oh ! je crois bien qu'il pourra être ici demain. Au fait il n'a pas même besoin de passer par Paris. – Demain ! demain ! dit Fantine. Ils n'auront rien à dire. bonne sœur du bon Dieu. Puisqu'ils sont payés. Il y a eu bien loin pour moi. J'ai fait cette route-là.

Joie de mère. n'est-ce pas. ne parlez plus. Tous ceux qui sont ici ont raison. reprit la religieuse. obéissezmoi. c'est presque joie d'enfant. Elle ajouta : – Regardez plutôt. Elle lui dit : – Monsieur. vous voilà heureuse. sans bouger. – 390 – . on me laissera la coucher à côté de moi dans un petit lit ? Le médecin crut qu'elle délirait. Elle a raison. sœur Simplice. Par moments elle riait en se parlant tout bas. Elle était maintenant toute rose. Entre sept et huit heures le médecin vint. entra doucement et s'approcha du lit sur la pointe du pied. il crut que Fantine dormait. espérant qu'elle s'assoupirait. elle parlait d'une voix vive et naturelle. il y a juste de la place. et à la lueur de la veilleuse il vit les grands yeux calmes de Fantine qui le regardaient. sans remuer la tête. Et puis. Il entrouvrit les rideaux. sois sage puisque tu vas avoir ton enfant. N'entendant aucun bruit. La sœur referma ses rideaux. recouche-toi. Fantine posa sa tête sur l'oreiller et dit à demi-voix : – Oui. elle se mit à regarder partout avec ses yeux tout grands ouverts et un air joyeux. – Eh bien.Quelqu'un qui l'eût vue un quart d'heure auparavant n'y eût rien compris. et elle ne dit plus rien. toute sa figure n'était qu'un sourire.

qui reprit : – C'est que. on a vu de grandes joies arrêter court des maladies . vous ne savez pas c'est que je suis guérie. et bien avan– 391 – . je l'entendrai dormir. cela me fera du bien. Le médecin approuva. Sa petite respiration si douce. dans le doute. Une sorte de vie survenue tout à coup ranimait ce pauvre être épuisé. Si le bonheur voulait qu'en effet monsieur le maire arrivât demain avec l'enfant. Madeleine était absent pour un jour ou deux. et la nuit. c'est vrai. L'oppression était moindre. En s'en allant. et que. – Monsieur le docteur. qu'il était possible en somme qu'elle eût deviné juste. – Ah ! tiens ! au fait. Elle tendit son bras. Le pouls avait repris de la force. reprit-elle.Le médecin prit à part la sœur Simplice qui lui expliqua la chose. moi qui ne dors pas. et. que M. qui sait ? il y a des crises si étonnantes. je sais bien que celle-ci est une maladie organique. – Donnez-moi votre main. on n'avait pas cru devoir détromper la malade qui croyait monsieur le maire parti pour Montfermeil . la sœur vous a-t-elle dit que monsieur le maire était allé chercher le chiffon ? Le médecin recommanda le silence et qu'on évitât toute émotion pénible. et s'écria en riant. Il prescrivit une infusion de quinquina pur. Elle était mieux. quand elle s'éveillera. Cosette arrive demain. Il se rapprocha du lit de Fantine. une potion calmante. il dit à la sœur : – Cela va mieux. je lui dirai bonjour à ce pauvre chat. voyez-vous. pour le cas où la fièvre reprendrait dans la nuit. dit le médecin. le matin. Le médecin fut surpris.

cée. – 392 – . mais c'est un tel mystère que tout cela ! Nous la sauverions peut-être.

répondit d'un air distrait aux empressements des gens de l'auberge. puis il poussa la porte d'une salle de billard qui était au rez-de-chaussée. – 393 – . renvoya le cheval de renfort. L'homme que nous avons suivi jusqu'à ce moment en descendit. et s'accouda sur une table. s'y assit. – Monsieur couche-t-il ? monsieur soupe-t-il ? Il fit un signe de tête négatif. – Est-ce que le cheval ne pourra pas repartir demain matin ? – Oh ! monsieur ! il lui faut au moins deux jours de repos. et conduisit luimême le petit cheval blanc à l'écurie .Chapitre VII Le voyageur arrivé prend ses précautions pour repartir Il était près de huit heures du soir quand la carriole que nous avons laissée en route entra sous la porte cochère de l'hôtel de la Poste à Arras. Il demanda : – N'est-ce pas ici le bureau de poste ? – Oui. – Le garçon d'écurie dit que le cheval de monsieur est bien fatigué ! Ici il rompit le silence. La maîtresse de l'hôtel entra. Il avait mis quatorze heures à ce trajet qu'il comptait faire en six. mais au fond il n'en était pas fâché. Il se rendait la justice que ce n'était pas sa faute . monsieur.

Après quelque hésitation.L'hôtesse le mena à ce bureau . qu'on tient les assises ? – Sans doute. il sortit de l'hôtel et se mit à marcher dans la ville. non sans avoir d'abord regardé devant et derrière lui. les rues étaient obscures. – Monsieur. ce qui est la préfecture aujourd'hui était l'évêché avant la révolution. Voyez-vous. s'il vous plaît ? – Vous n'êtes pas de la ville. – Monsieur. il montra son passeport et s'informa s'il y avait moyen de revenir cette nuit même à Montreuil-sur-mer par la malle . Chemin faisant. suivez-moi. et il allait au hasard. Car on répare en ce moment le palais. Il traversa la petite rivière Crinchon et se trouva dans un dédale de ruelles étroites où il se perdit. Je vais précisément du côté du palais de justice. Cela fait. eh bien. Il ne connaissait pas Arras. y a fait bâtir une grande salle. le bourgeois lui dit : – 394 – . il prit le parti de s'adresser à ce bourgeois. il la retint et la paya. c'est-à-dire du côté de l'hôtel de la préfecture. Un bourgeois cheminait avec un falot. le palais de justice. qui était évêque en quatre-vingt-deux. monsieur. – Est-ce là. dit le buraliste. monsieur ? répondit le bourgeois qui était un assez vieux homme. C'est dans cette grande salle qu'on juge. ne manquez pas d'être ici pour partir à une heure précise du matin. demanda-t-il. dit-il. et provisoirement les tribunaux ont leurs audiences à la préfecture. la place à côté du courrier était justement vacante . comme s'il craignait que quelqu'un n'entendit la question qu'il allait faire. Cependant il semblait s'obstiner à ne pas demander son chemin aux passants. Monsieur de Conzié.

Vous vous intéressez à cette affaire ? Est-ce que c'est un procès criminel ? Est-ce que vous êtes témoin ? Il répondit : – Je ne viens pour aucune affaire. L'affaire aura traîné en longueur et on fait une audience du soir. C'est toujours une chose qui serre le cœur de voir ces attroupements d'hommes vêtus de noir qui murmurent entre eux à voix basse sur le seuil des chambres de justice. ce sont des condamnations faites d'avance. quelques minutes après. – 395 – . – C'est différent. – Ma foi. monsieur. Cependant. vous avez du bonheur.– Si c'est un procès que monsieur veut voir. Il est rare que la charité et la pitié sortent de toutes ces paroles. monsieur. Ce qui en sort le plus souvent. vous arrivez à temps. j'ai seulement à parler à un avocat. Ordinairement les séances finissent à six heures. Voyez-vous ces quatre fenêtres ? c'est la cour d'assises. et. Il y a de la lumière. Donc ce n'est pas fini. il était dans une salle où il y avait beaucoup de monde et où des groupes mêlés d'avocats en robe chuchotaient çà et là. le bourgeois lui montra quatre longues fenêtres éclairées sur la façade d'un vaste bâtiment ténébreux. voici la porte. dit le bourgeois. Il se conforma aux indications du bourgeois. Tous ces groupes semblent à l'observateur qui passe et qui rêve autant de ruches sombres où des espèces d'esprits bourdonnants construisent en commun toutes sortes d'édifices ténébreux. Tenez. Où est le factionnaire. Vous n'aurez qu'à monter le grand escalier. il est un peu tard. comme ils arrivaient sur la grande place.

– Fini ! Ce mot fut répété d'un tel accent que l'avocat se retourna. Et y a-t-il eu condamnation ? – Sans doute. Cela n'était guère possible autrement. spacieuse et éclairée d'une seule lampe. vous êtes peut-être un parent ? – Non. fermée en ce moment. Une porte à deux battants. Il reprit d'une voix tellement faible qu'on l'entendait à peine : – L'identité a donc été constatée ? – Quelle identité ? répondit l'avocat. L'affaire était simple. où en est-on ? – C'est fini. – Pardon. était une ancienne antichambre de l'évêché et servait de salle des pas perdus. la séparait de la grande chambre où siégeait la cour d'assises. Il n'y avait pas d'identité à constater. Je ne connais personne ici. L'obscurité était telle qu'il ne craignit pas de s'adresser au premier avocat qu'il rencontra. – Aux travaux forcés ?… – À perpétuité. – Monsieur. monsieur. dit l'avocat.Cette salle. dit-il. Cette femme avait tué son en- – 396 – .

vous pourrez essayer. De quoi me parlez-vous donc ? – De rien. Les paroles de cet indifférent lui avaient tour à tour traversé le cœur comme des aiguilles de glace et comme des la– 397 – . presque en même temps. – Mais sûrement. En voilà un qui vous a une mine de bandit. l'infanticide a été prouvé. il avait éprouvé. Mais puisque c'est fini. presque mêlées. Il y a beaucoup de foule. C'est une espèce de gueux. un galérien. – Par où entre-t-on ? – Par cette grande porte. – C'est donc une femme ? dit-il. un récidiviste. Il y a des gens qui sont sortis. on l'a condamnée à vie. à la reprise de l'audience. – Quelle autre affaire ? – Oh ! celle-là est claire aussi. Rien que pour avoir cette figure-là. qui a volé. La fille Limosin. En quelques instants. – Monsieur. y a-t-il moyen de pénétrer dans la salle ? – Je ne crois vraiment pas. Cependant l'audience est suspendue. le jury a écarté la préméditation. je l'enverrais aux galères. Je ne sais plus trop son nom. demanda-t-il.fant. toutes les émotions possibles. comment se fait-il que la salle soit encore éclairée ? – C'est pour l'autre affaire qu'on a commencée il y a à peu près deux heures. et. L'avocat le quitta.

mais il y avait encore les plaidoiries de l'avocat et le réquisitoire du ministère public . On avait commencé par l'infanticide. et maintenant on en était au forçat. Il s'approcha de plusieurs groupes et il écouta ce qu'on disait. mais la porte ne se rouvrira pas. au "cheval de retour". C'est ce qui faisait son affaire mauvaise. – Pourquoi ? – Parce que la salle est pleine. l'avocat général était très bon – et ne manquait pas ses accusés – c'était un garçon d'esprit qui faisait des vers. Il demanda à cet huissier : – Monsieur. la porte va-t-elle bientôt s'ouvrir ? – Elle ne s'ouvrira pas. Cet homme avait volé des pommes. c'est qu'il avait été déjà aux galères à Toulon. mais cela ne paraissait pas bien prouvé . Un huissier se tenait debout près de la porte qui communiquait avec la salle des assises. mais il n'eût pu dire si ce qu'il ressentait était du contentement ou de la douleur. L'homme serait probablement condamné . le président avait indiqué pour ce même jour deux affaires simples et courtes. – Comment ! on ne l'ouvrira pas à la reprise de l'audience ? est-ce que l'audience n'est pas suspendue ? – L'audience vient d'être reprise. – 398 – . ce qui était prouvé. l'interrogatoire de l'homme était terminé et les dépositions des témoins . Du reste. répondit l'huissier. Quand il vit que rien n'était terminé. cela ne devait guère finir avant minuit. dit l'huissier.mes de feu. Le rôle de la session étant très chargé. il respira . au récidiviste.

Arrivé sur le palier de l'escalier. traversa l'antichambre et redescendit l'escalier lentement. fendit la foule. Madeleine. Puis il remonta l'escalier à grands pas. il en traversait quelque nouvelle péripétie. maire de Montreuil-sur-mer. Le violent combat qui se livrait en lui depuis la veille n'était pas fini . et. Tout à coup il ouvrit sa redingote. mais monsieur le président n'y admet que les fonctionnaires publics. comme hésitant à chaque marche. déchira une feuille.– Quoi ? il n'y a plus une place ? – Plus une seule. il s'adossa à la rampe et croisa les bras. – 399 – . L'huissier ajouta après un silence : – Il y a bien encore deux ou trois places derrière monsieur le président. et écrivit rapidement sur cette feuille à la lueur du réverbère cette ligne : – M. en tira un crayon. et lui dit avec autorité : – Portez ceci à monsieur le président. La porte est fermée. l'huissier lui tourna le dos. à chaque instant. L'huissier prit le papier. Il se retira la tête baissée. y jeta un coup d'œil et obéit. Il est probable qu'il tenait conseil avec lui-même. Personne ne peut plus entrer. Cela dit. marcha droit à l'huissier. prit son portefeuille. lui remit le papier.

Arras et Douai enviaient son maire à l'heureuse petite ville de Montreuilsur-mer. Quand l'huissier. C'est ainsi qu'il avait dans l'occasion soutenu de son crédit et de ses fonds la fabrique de tulle de Boulogne. – 400 – .Chapitre VIII Entrée de faveur Sans qu'il s'en doutât. et le rendit à l'huissier en lui disant : Faites entrer. à travers sa rêverie. connaissait comme tout le monde ce nom si profondément et si universellement honoré. se pencha derrière le fauteuil du président et lui remit le papier où était écrite la ligne qu'on vient de lire. Il avait su même au besoin aider et féconder les industries des autres arrondissements. quelqu'un qui lui disait : Monsieur veut-il bien me faire l'honneur de me suivre ? C'était ce même huissier qui lui avait tourné le dos l'instant d'auparavant et qui maintenant le saluait jusqu'à terre. L'homme malheureux dont nous racontons l'histoire était resté près de la porte de la salle à la même place et dans la même attitude où l'huissier l'avait quitté. ouvrant discrètement la porte qui communiquait de la chambre du conseil à l'audience. Madeleine. Il entendit. en ajoutant : Ce monsieur désire assister à l'audience. Outre le service considérable qu'il avait rendu au chef-lieu en y restaurant l'industrie des verroteries noires. écrivit quelques mots au bas du papier. il n'était pas une des cent quarante et une communes de l'arrondissement de Montreuil-sur-mer qui ne lui dût quelque bienfait. elle avait fini par franchir les limites d'un petit pays et s'était répandue dans les deux ou trois départements voisins. Partout on prononçait avec vénération le nom de M. saisit une plume. qui présidait cette session des assises à Arras. le président fit un vif mouvement de déférence. la filature de lin à la mécanique de Frévent et la manufacture hydraulique de toiles de Boubers-sur-Canche. Le conseiller à la cour royale de Douai. le maire de Montreuil-sur-mer avait une sorte de célébrité. Depuis sept ans que sa réputation de vertu remplissait tout le bas Boulonnais.

vous voici dans la chambre du conseil . Madeleine. comme si ces quelques mots eussent eu pour lui un arrière-goût étrange et amer. il put lire : « Le président de la cour d'assises présente son respect à M. il se trouvait seul dans une espèce de cabinet lambrissé. mais il ne le sentait pas . vous n'avez qu'à tourner le bouton de cuivre de cette porte. et que sa destinée traversait en ce moment. C'est surtout aux heures où l'on aurait le plus besoin de les rattacher aux réalités poignantes de la vie que tous les fils de la pensée se rompent dans le cerveau. où son nom allait retentir tout à l'heure. Il suivit l'huissier. s'étonnant que ce fût cette chambre et que ce fût lui. comme il se rencontrait qu'il était près de la lampe. éclairé par deux bougies posées sur une table à tapis vert. et. – 401 – . il lui semblait qu'il ne sentait rien. Il cherchait à se recueillir sans pouvoir y parvenir. il était brisé par les cahots de la carriole. et vous vous trouverez dans l'audience derrière le fauteuil de monsieur le président. Il avait encore dans l'oreille les dernières paroles de l'huissier qui venait de le quitter – « Monsieur. Il n'avait pas mangé depuis plus de vingt-quatre heures. puis il se regardait lui-même. » Il froissa le papier entre ses mains. d'un aspect sévère. L'huissier l'avait laissé seul. Quelques minutes après. Il regardait la muraille.L'huissier en même temps lui remit le papier. Il était dans l'endroit même où les juges délibèrent et condamnent. Il regardait avec une tranquillité stupide cette chambre paisible et redoutable où tant d'existences avaient été brisées. Le moment suprême était arrivé. Il le déplia. » – Ces paroles se mêlaient dans sa pensée à un souvenir vague de corridors étroits et d'escaliers noirs qu'il venait de parcourir.

les a sans doute insérés parce que Pache fut l'auteur de la formule : « Liberté. du 9 juin an II179. Un témoin qui l'eût pu voir et qui l'eût observé en cet instant eût sans doute imaginé Fantine et Cosette. aucun bruit derrière lui. Il avait presque oublié cette porte. d'abord calme. puis devint effaré et fixe. faisant toutes sortes d'angles. il écouta . Des gouttes de sueur lui sortaient d'entre les cheveux et ruisselaient sur ses tempes. sa sueur était glacée sur son front. il se retourna. en dépit de la vraisemblance. il était dehors. Égalité. sans doute par erreur. vit devant lui la porte par laquelle il était entré. C'était toujours le même silence et la même ombre autour de lui. La pierre était froide. il chancelait. et dans laquelle Pache envoyait à la commune la liste des ministres et des députés tenus en arrestation chez eux. et s'empreignit peu à peu d'épouvante. il se mit à fuir comme si on le poursuivait. Il respira. aucun bruit devant lui . datée. il se redressa en frissonnant. étroit. dans un corridor. y alla. Son regard. il fit avec une sorte d'autorité mêlée de rébellion ce geste indescriptible qui veut dire et qui dit si bien : Pardieu ! qui est-ce qui m'y force ? Puis il se tourna vivement. l'ouvrit. ou la mort ». le corridor par où il était venu. Fraternité. maire de Paris et ministre. un corridor long. Quand il eut doublé plusieurs des coudes de ce couloir. resta attaché à ce bouton de cuivre. s'y arrêta. Il était essoufflé. Il n'était plus dans cette chambre. À un certain moment. coupé de degrés et de guichets. il écouta encore. il s'appuya au mur.Il s'approcha d'un cadre noir qui était accroché au mur et qui contenait sous verre une vieille lettre autographe de Jean-Nicolas Pache. Comment ce document révolutionnaire et cette date peuventils être affichés sous la Restauration dans un bâtiment officiel ? Hugo. 179 – 402 – . et sortit. Tout en rêvant. et ses yeux rencontrèrent le bouton de cuivre de la porte qui le séparait de la salle des assises. éclairé çà et là de réverbères pareils à des veilleuses de malades.

Il était dans la salle d'audience. Ses yeux ne pouvaient s'en détacher. soupira avec angoisse. Enfin. – 403 – . resplendissait pour lui comme une effroyable étoile. seul. il songea. laissa pendre ses bras. il pencha la tête. Il rentra dans la chambre du conseil. tremblant de froid et d'autre chose peut-être. il se trouva près de la porte. Il saisit convulsivement le bouton . le bruit de la salle voisine . ronde et en cuivre poli. debout dans cette obscurité. et il n'entendait pas. ce fut la gâchette de la porte. Il marchait lentement et comme accablé.Alors. et revint sur ses pas. mais il n'écoutait pas. Il avait songé toute la nuit. Il semblait que quelqu'un l'eût atteint dans sa fuite et le ramenât. De temps en temps il faisait un pas et se rapprochait de la porte. il n'entendait plus en lui qu'une voix qui disait : hélas ! Un quart d'heure s'écoula ainsi. La première chose qu'il aperçut. Il la regardait comme une brebis regarderait l'œil d'un tigre. Cette gâchette. Tout à coup. comme une sorte de murmure confus. la porte s'ouvrit. il eût entendu. là. il avait songé toute la journée . S'il eût écouté. sans qu'il sût lui-même comment.

180 – 404 – . un plafond sale. des avocats dans toutes sortes d'attitudes . « Ecce homo » : c'est ainsi que le Christ est présenté par Ponce Pilate à la foule. des soldats au visage honnête et dur . le long de la muraille. des portes noircies par les mains . l'obscurité. considérant ce qu'il voyait. en latin cette fois. se rongeant les ongles ou fermant les paupières . car on y sentait cette grande chose humaine qu'on appelle la loi et cette grande chose divine qu'on appelle la justice. que plusieurs chandelles éclairaient. il y avait un homme entre deux gendarmes. où tout l'appareil d'un procès criminel se développait avec sa gravité mesquine et lugubre au milieu de la foule. c'était l'homme180. Sur ce banc. tantôt pleine de rumeur. des tables couvertes d'une serge plutôt jaune que verte. Cette expression sera reprise. I. à des clous plantés dans le lambris. referma machinalement la porte derrière lui. Cet homme. à l'autre bout. celui où il se trouvait. des chandelles dans des chandeliers de cuivre . sur les tables. 10. la tristesse . un banc de bois adossé à une petite porte. C'était une assez vaste enceinte à peine éclairée.Chapitre IX Un lieu où des convictions sont en train de se former Il fit un pas. et de tout cela se dégageait une impression austère et auguste. une foule en haillons . tantôt pleine de silence. à gauche du président. Personne dans cette foule ne fit attention à lui. À un bout de la salle. et resta debout. la laideur. des juges à l'air distrait. de vieilles boiseries tachées. au titre de III. Tous les regards convergeaient vers un point unique. en robe usée. des quinquets d'estaminet donnant plus de fumée que de clarté .

il y avait vingt-sept ans. Il était en proie à une sorte d'hallucination . non pas sans doute absolument semblable de visage. c'étaient de vrais gendarmes et de vrais juges. elles existaient. Lui s'en aperçut à peine. il regardait. de stupide et d'effarouché. Ces choses funestes. avec cette prunelle fauve et inquiète. Il se dit avec un frémissement : – Mon Dieu ! est-ce que je redeviendrai ainsi ? Cet être paraissait au moins soixante ans. le président avait tourné la tête. une foule de têtes cruellement curieuses. tel qu'il était le jour où il entrait à Digne. Il crut se voir lui-même. avec tout ce que la réalité a de formidable. qui avait vu M. Ses yeux allèrent là naturellement. Ce n'était plus un effort de sa mémoire. il les retrouvait . un mirage de sa pensée. une vraie foule et de vrais hommes en chair et en os. elles remuaient. avec cette blouse. vieilli. il voyait reparaître et revivre autour de lui. on s'était rangé pour lui faire place. – 405 – . il le vit. comme s'ils avaient su d'avance où était cette figure. Il avait je ne sais quoi de rude. et salua également. le reconnut. et comprenant que le personnage qui venait d'entrer était M. des gendarmes. Des juges. le maire de Montreuil-sur-mer. Madeleine à Montreuil-sur-mer où des opérations de son ministère l'avaient plus d'une fois appelé.Il ne le chercha pas. C'en était fait. un greffier. autrefois. L'avocat général. mais tout pareil d'attitude et d'aspect. elles étaient là. les aspects monstrueux de son passé. Au bruit de la porte. avec ces cheveux hérissés. plein de haine et cachant dans son âme ce hideux trésor de pensées affreuses qu'il avait mis dix-neuf ans à ramasser sur le pavé du bagne. il l'avait salué. il avait déjà vu cela une fois.

L'attention de tous était excitée au plus haut point . Depuis trois heures. de soldats et de spectateurs. Seulement. il profita d'une pile de cartons qui était sur le bureau des juges pour dérober son visage à toute la salle. il arriva à cette phase de calme où l'on peut écouter. l'affaire durait depuis trois heures. mais il ne le vit pas. la salle était à peine éclairée. Et puis. Le banc des témoins lui était caché par la table du greffier. c'était le même appareil. il s'y laissa tomber. Quand on l'avait jugé. Dieu était absent. et s'écria au plus profond de son âme : jamais ! Et par un jeu tragique de la destinée qui faisait trembler toutes ses idées et le rendait presque fou.Tout cela était béant devant lui. il ferma les yeux. c'était un autre lui-même qui était là ! Cet homme qu'on jugeait. terrifié de l'idée qu'on pouvait le voir. Quand il fut assis. l'avocat de l'accusé achevait sa plaidoirie. cette foule regardait plier peu à peu sous le poids d'une vraisemblance terrible un homme. la même heure de nuit. Il pouvait maintenant voir sans être vu. Il chercha Javert. jouée par son fantôme. au-dessus de la tête du président. pro– 406 – . Il en eut horreur. nous venons de le dire. vision inouïe. une espèce d'être misérable. Une chaise était derrière lui . Peu à peu il se remit. il y avait un crucifix. tous l'appelaient Jean Valjean ! Il avait sous les yeux. Bamatabois était au nombre des jurés. un inconnu. M. une sorte de représentation du moment le plus horrible de sa vie. Tout y était. Il rentra pleinement dans le sentiment du réel . chose qui manquait aux tribunaux du temps de sa condamnation. Au moment où il était entré. presque les mêmes faces de juges.

Le vol de fruit recoupe étrangement deux anecdotes analogues : l'une dans Choses vues concerne deux enfants. un maraudeur . quand l'identité sera judiciairement acquise. a commis un vol de grand chemin à main armée sur la personne d'un enfant savoyard appelé Petit-Gervais. L'accusation disait : – Nous ne tenons pas seulement un voleur de fruits. un malfaiteur appelé Jean Valjean que la justice recherche depuis longtemps. ils avaient été unanimes. des lumières avaient jailli de tout le débat. on le sait déjà. les pêches étaient par terre. mais Montreuil-sur-Mer ! 181 – 407 – . un scélérat des plus dangereux. 426. que Hugo rapporte dans une lettre à sa femme. un relaps en rupture de ban. pour lequel nous nous réservons de le poursuivre ultérieurement. – Vous n'avez fait que vous baisser ? – Oui monsieur. était un vagabond qui avait été trouvé dans un champ. – Et les ramasser ? – Oui. monsieur. des témoins venaient d'être entendus. dans notre main. déjà indirectement évoqué – voir la note 173. sur le chemin. Condamnez-le pour le fait nouveau . à Montreuil également. accusés d'avoir volé des pêches dans un jardin à Montreuil. cassée à un pommier dans un clos voisin. Il vient de commettre un nouveau vol. en sortant du bagne de Toulon. » (ouv.. emportant une branche chargée de pommes mûres. La scène se passe en 1837. il sera jugé plus tard pour le fait ancien.fondément stupide ou profondément habile.) L'autre est un dialogue comparable. Ils sont incarcérés à la Conciergerie et Hugo les interroge : « Vous avez donc escaladé un mur ? – Non. crime prévu par l'article 383 du code pénal. 1830-1846. Qui était cet homme ? Une enquête avait eu lieu . cit. appelé le clos Pierron181. un bandit. Ce nom rappelle celui de Pierre. Monsieur. avec un enfant également. nous tenons là. p. C'est un cas de récidive. il y a huit ans. Cet homme. et qui. un ancien forçat.

et toute cette foule regardait avec plus d'anxiété que lui-même cette sentence pleine de calamités qui penchait sur lui de plus en plus. les accents qu'on vient d'entendre. – 408 – . un concert. et qui aujourd'hui. le grand siècle.. l'éloquent interprète de la vindicte. dans cette langue de province qui a longtemps constitué l'éloquence du barreau et dont usaient jadis tous les avocats. aussi bien à Paris qu'à Romorantin ou à Montbrison. le roi. les erreurs imputées aux journaux. l'auguste sang de nos rois. l'illustre guerrier qui. et comme un étranger au milieu de cette société qui le saisissait. répondait avec embarras.. Il y avait dans ce procès ce qui effraye et ce qui intrigue . étant devenue classique. Cependant il y allait pour lui de l'avenir le plus menaçant. la plaidoirie. le centre des arts et de la civilisation. le siècle de Louis XIV. un saint pontife. l'imposture qui distille son venin dans les colonnes de ces organes. auxquels elle convient par sa sonorité grave et son allure majestueuse . si l'identité était reconnue et si l'affaire Petit-Gervais se terminait plus tard par une condamnation. mais de la tête aux pieds toute sa personne niait. Une éventualité laissait même entrevoir. Le défenseur avait assez bien plaidé. l'accusé paraissait surtout étonné. monsieur le général commandant le département. le temple de Melpomène. outre le bagne. ces tendres lévites. la peine de mort possible. langue où un mari s'appelle un époux. mais Bénigne Bossuet lui-même a été obligé de faire allusion à une poule en pleine oraison funèbre. – chose malaisée en beau style . Il parlait avec peine. la vraisemblance croissait à chaque minute. la famille régnante. Paris. il était obscur. un théâtre. le monarque. ou ne comprenait-il pas du tout ? Questions qui divisaient la foule et semblaient partager le jury. ou bien il considérait le plafond. l'avocat général. etc. etc. n'est plus guère parlée que par les orateurs officiels du parquet. une épouse. devant l'unanimité des témoins. – L'avocat donc avait commencé par s'expliquer sur le vol des pommes. le drame n'était pas seulement sombre. Qu'était-ce que cet homme ? De quelle nature était son apathie ? Etait-ce imbécillité ou ruse ? Comprenait-il trop. une femme. Il était comme un idiot en présence de toutes ces intelligences rangées en bataille autour de lui. monseigneur l'évêque.Devant cette accusation. Il faisait des gestes et des signes qui voulaient dire non. une solennité musicale. les élèves du séminaire. etc.

à ces témoignages.et il s'en est tiré avec pompe182. et le défenseur « dans sa bonne foi » devait en convenir. l'accusé y avait été émondeur . à coup sûr. n'avait été vu de personne escaladant le mur ou cassant la branche. mais aussi la monarchie de droit divin et la religion entendue comme principe d'ordre social – voir note 25 du livre I. cela était vrai. le vol et sa qualité de forçat. à ces indications. tout cela était vrai . puis jetée là par le maraudeur alarmé . l'accusé avait résidé à Faverolles . l'avocat ne pouvait opposer que la dénégation de son client. mais ne fallait-il pas considérer la brièveté de cette intelligence ? Cet homme était visiblement stupide. incarne non seulement le classicisme littéraire. Un long malheur au bagne. 182 – 409 – . tout au plus . Un aveu sur ce dernier point eût mieux valu. elle n'était L'exemple n'est pas choisi au hasard puisque Bossuet. non une preuve. l'avocat le lui avait conseillé . – Son client. il persistait à appeler Champmathieu. C'était un tort . avait adopté « un mauvais système de défense » – Il s'obstinait à nier tout. dénégation intéressée . qu'en sa qualité de défenseur. etc. Où était la preuve du contraire ? – Sans doute cette branche avait été cassée et dérobée après escalade. Mais qu'est-ce qui prouvait que ce voleur était Champmathieu ? Une seule chose. et lui eût concilié l'indulgence de ses juges . l'avocat n'avait pas à la discuter. était-ce une raison pour le condamner ? Quant à l'affaire Petit-Gervais. une longue misère hors du bagne. mais en supposant qu'il fût le forçat Jean Valjean. l'avaient abruti. Il se défendait mal. sans doute il y avait un voleur. L'accusé. etc. cela prouvait-il qu'il fût le voleur des pommes ? C'était une présomption. enfin quatre témoins reconnaissaient sans hésiter et positivement Champmathieu pour être le galérien Jean Valjean . L'avocat avait établi que le vol de pommes n'était pas matériellement prouvé. croyant sans doute sauver tout en n'avouant rien. le nom de Champmathieu pouvait bien avoir pour origine Jean Mathieu . mais l'accusé s'y était refusé obstinément.. figure antithétique de Mgr Bienvenu. On l'avait arrêté nanti de cette branche (que l'avocat appelait plus volontiers rameau) . L'avocat ne niait pas que cette qualité ne parût malheureusement bien constatée . mais il disait l'avoir trouvée à terre et ramassée. Sa qualité d'ancien forçat.

Ceci était acquis à l'accusation et ne pouvait plus se contester. par une habile antonomase. etc. alors à son aurore sous le nom d'école satanique que lui avaient décerné les critiques de l'Oriflamme et de la Quotidienne. mendiant. le vol. l'avocat général tonna contre l'immoralité de l'école romantique.. etc. etc. Qu'était-ce que Jean Valjean ? Description de Jean Valjean. trouvé sur la voie publique en flagrant délit de vol. etc. Il atteignit l'accusé par toutes les concessions que l'avocat avait faites. etc. L'avocat semblait accorder que l'accusé était Jean Valjean.. etc. nie tout. L'auditoire et les jurés « frémirent ». et profita habilement de cette loyauté. à quelques pas d'un mur escaladé. vagabond. – accoutumé par sa vie passée aux actions coupables et peu corrigé par son séjour au bagne.. L'avocat général répliqua au défenseur... comme sont habituellement les avocats généraux. de Jean Valjean. et non le châtiment épouvantable qui frappe le forçat récidiviste. Ces considérations épuisées. – c'est un homme pareil qui. nie jusqu'à son nom. ou pour mieux dire. il attribua. L'avocat concluait en suppliant le jury et la cour. Le modèle de ces sortes de descriptions est dans le récit de Théramène. mais rend tous les jours de grands services à l'éloquence judiciaire. il passa à Jean Valjean lui-même. etc. l'avocat général reprit. Il félicita le défenseur de sa « loyauté ». si l'identité de Jean Valjean leur paraissait évidente. Ici. lequel n'est pas utile à la tragédie. non sans vraisemblance. dans un mouvement oratoire fait pour exciter au plus haut point le lendemain matin l'enthousiasme du Journal de la Préfecture : Et c'est un pareil homme. Un monstre vomi.. Il en prit acte. nie le flagrant délit. sans moyens d'existence. comme le prouve le crime commis sur Petit-Gervais. l'escalade. Il fut violent et fleuri. etc. Cet homme était donc Jean Valjean. nie jusqu'à son identité ! Outre cent autres – 410 – . de lui appliquer les peines de police qui s'adressent au condamné en rupture de ban. remontant aux sources et aux causes de la criminalité. La description achevée. tenant encore à la main l'objet volé.. à l'influence de cette littérature perverse le délit de Champmathieu.point dans la cause.

déborde dans un flux d'épithètes flétrissantes et enveloppe l'accusé comme un orage. De temps en temps. Chenildieu et Cochepaille. Pendant que l'avocat général parlait. Il termina en faisant ses réserves pour l'affaire Petit-Gervais. qui ne peut se contenir. l'accusé écoutait. il remuait lentement la tête de droite à gauche et de gauche à droite. Javert. et en réclamant une condamnation sévère. les forçats Brevet. Deux ou trois fois les spectateurs placés le plus près de lui l'entendirent dire à demi-voix : – Voilà ce que c'est. l'intègre inspecteur de police Javert. non l'imbécillité. etc. les travaux forcés à perpétuité. calculée évidemment. on s'en souvient.. de n'avoir pas demandé à M. dans ces instants où l'éloquence. l'habitude de tromper la justice. quatre témoins le reconnaissent. commença par complimenter « monsieur l'avocat général » sur son « admirable parole ». aux moments les plus « énergiques » du réquisitoire. etc. Qu'oppose-t-il à cette unanimité foudroyante ? Il nie. Le défenseur se leva. et qui mettait dans tout son jour « la profonde perversité » de cet homme. la bouche ouverte. pour l'instant. le terrain évidemment se dérobait sous lui. mais l'adresse. la ruse. C'était. qui dénotait. mais il faiblissait .preuves sur lesquelles nous ne revenons pas. messieurs les jurés. Quel endurcissement ! Vous ferez justice. et trois de ses anciens compagnons d'ignominie. puis répliqua comme il put. avec une sorte d'étonnement où il entrait bien quelque admiration. – 411 – . Baloup ! L'avocat général fit remarquer au jury cette attitude hébétée. Il était évidemment surpris qu'un homme pût parler comme cela. sorte de protestation triste et muette dont il se contentait depuis le commencement des débats.

on a si froid qu'on se bat les bras pour se réchauffer . regarda le public. ils disent que cela perd du temps. fixant sont regard sur l'avocat général. sembla ne pas entendre.Chapitre X Le système de dénégations L'instant de clore les débats était venu. vieille bête ! Je ne gagnais plus que trente sous par jour. Moi. sous des hangars chez les bons maîtres. Ce fut comme une éruption. L'hiver. à la façon dont les paroles s'échappaient de sa bouche. Que j'ai été charron à Paris. même que c'était chez monsieur Baloup. parce qu'il faut des espaces. Et puis c'est si méchant les ouvriers ! Quand un bonhomme n'est plus jeune. les gendarmes. On est vieux tout jeune dans cet état-là. et tout à coup. jamais dans des ateliers fermés. voyez-vous. Il dit : – J'ai à dire ça. Il sembla. Dans la chose de charron. dans des cours. on me payait le – 412 – . C'est un état dur. Le président fit lever l'accusé et lui adressa la question d'usage : – Avez-vous quelque chose à ajouter à votre défense ? L'homme. on vous l'appelle pour tout vieux serin. heurtées. qu'elles s'y pressaient toutes à la fois pour sortir en même temps. Cette fois l'homme entendit. roulant dans ses mains un affreux bonnet qu'il avait. j'avais bien du mal. incohérentes. pêle-mêle. il fit le mouvement de quelqu'un qui se réveille. son avocat. j'en avais cinquante-trois. on travaille toujours en plein air. posa son poing monstrueux sur le rebord de la boiserie placée devant son banc. À quarante ans. Ça vous use vite un homme. un homme est fini. Le président répéta la question. promena ses yeux autour de lui. la cour. impétueuses. debout. Il parut comprendre. il se mit à parler. les jurés. regarda encore. Manier du fer quand il y a de la glace entre les pavés. c'est rude. mais les maîtres ne veulent pas.

à la pluie. Quand il eut fini. Voyez chez monsieur Baloup. avec le vent qui vous coupe la figure .moins cher qu'on pouvait. bien oui. peut-être. je ne sais pas ce qu'on me veut. et resta debout. Qui est-ce qui connaît le père Champmathieu ? Pourtant je vous dis monsieur Baloup. dure et enrouée. pas plus que Mari us et Cosette le soir de leurs noces (V. quand il gèle. Il avait dit ces choses d'une voix haute. c'est tout de même. 183 – 413 – . Après ça. et se couchait bien vite . si on ne lavait pas. rauque. À nous deux. Mais il y a une buée d'eau chaude qui est terrible et qui vous perd les yeux. Elle est morte. qui était bien tranquille. l'auditoire éclata de rire. de la première nuit de Juliette et de Victor. Ça pénètre. et il ajoutait à chacune d'elles le geste d'un bûcheron qui fend du bois. demander ! que je suis bête ! Paris. Comme c'est fermé. On a ses jupes toutes mouillées. Je me rappelle un mardi gras où elle était couchée à huit heures183. Voilà. avec une sorte de naïveté irritée et sauvage. lui venaient comme des hoquets. Avec ça. Vous n'avez qu'à demander. Je dis vrai. 1). les maîtres profitaient de mon âge. elle était si fatiguée. 6. où l'eau arrive par des robinets. cela allait. On lave devant soi au robinet et on rince derrière soi dans le bassin. dessus et dessous. Ils étaient invités ce soir-là au Bal des Artistes du Mardi gras et n'y allèrent pas. Elle gagnait un peu de son côté. Elle a aussi travaillé au lavoir des Enfants-Rouges. on a moins froid au corps. Une fois il s'était interrompu pour saluer quelqu'un dans la foule. Toute la journée dans un baquet jusqu'à mi-corps. On n'est pas dans le baquet. Les planches sont mal jointes et il vous tombe des gouttes d'eau partout. L'homme se tut. rapide. il y a des personnes qui n'ont pas beaucoup de linge et qui attendent après . à la neige. Son mari la battait. C'était une brave fille qui n'allait pas au bal. Elle revenait à sept heures du soir. c'est un gouffre. on perdrait des pratiques. j'avais ma fille qui était blanchisseuse à la rivière. il faut laver . Elle avait de la peine aussi. Il regarda En contrepoint. Ah. Nous n'avons pas été bien heureux. Les espèces d'affirmations qu'il semblait jeter au hasard devant lui.

il regarda le plafond.le public. il se mit à rire lui-même184. et n'avait pu être retrouvé. oui ou non. c'est-àdire commis le crime de vol avec escalade ? Deuxièmement. Les députés de la droite éclateront de rire de la même façon au discours de Hugo sur la misère (9 juillet 1849). et ne comprenant pas. et voyant qu'on riait. Quasimodo déjà scrutait les rires de la foule qui prenait son visage pour une grimace. Les présomptions les plus graves pèsent sur vous et peuvent entraîner des conséquences capitales. se tourna vers le président et dit : – D'abord… Puis il regarda son bonnet. De même les dieux de l'Olympe à l'apparition du Satyre (La Légende des siècles) et les lords devant Gwynplaine (L'Homme qui rit). Le président. il l'engagea à écouter ce qu'il allait lui dire et ajouta : – Vous êtes dans une situation où il faut réfléchir. avait été inutilement cité. avez-vous. Il était en faillite. Il ouvrit la bouche. cassé la branche et volé les pommes. éleva la voix. franchi le mur du clos Pierron. homme attentif et bienveillant. Cela était sinistre. dans votre intérêt. l'ancien maître charron chez lequel l'accusé disait avoir servi. et se tut. oui ou non. » Puis se tournant vers l'accusé. expliquez-vous clairement sur ces deux faits : – Premièrement. 184 – 414 – . je vous interpelle une dernière fois. Accusé. êtes-vous le forçat libéré Jean Valjean ? L'accusé secoua la tête d'un air capable. comme un homme qui a bien compris et qui sait ce qu'il va répondre. Il rappela à « messieurs les jurés » que « le sieur Baloup.

que vous êtes le forçat Jean Valjean caché d'abord sous le nom de Jean Mathieu qui était le nom de sa mère. je n'ai pas fait les études. je ne peux pas dire. vous ! Voilà ce que je voulais dire. Voilà ce qu'on a tort de ne pas voir. Jean Mathieu ! Je ne connais pas ces personnes-là. je marchais dans le pays après une ondée qui avait fait la campagne toute jaune. reprit l'avocat général d'une voix sévère. C'est des villageois. Vous êtes bien malins de me dire où je suis né.– Accusé. il se leva brusquement quand l'avocat général eut fini. on parle contre moi. j'ai ramassé la branche sans savoir qu'elle me ferait arriver de la peine. que vous êtes allé en Auvergne. j'ai ramassé par terre des choses qu'il y avait. moi. Il est évident que vous avez volé avec escalade des pommes mûres dans le clos Pierron. Après ça. que vous êtes né à Faverolles où vous avez été émondeur. Je suis un homme qui ne mange pas tous les jours. je l'ignore. Je n'ai pas volé. L'accusé avait fini par se rasseoir . on me dit : répondez ! le gendarme. Il est évident que vous ne vous appelez pas Champmathieu. Je ne sais pas expliquer. Il y a trois mois que je suis en prison et qu'on me trimballe. Votre trouble vous condamne. Ce Première évocation de ce qui sera un lieu commun des misérables – voir II. 5 et 8. et s'écria : – Vous êtes très méchant. Moi. boulevard de l'Hôpital185. Messieurs les jurés apprécieront. j'ai trouvé une branche cassée par terre où il y avait des pommes. Tout le monde n'a pas des maisons pour y venir au monde. 4 et III. 185 – 415 – . faites attention. J'ai travaillé chez monsieur Baloup. même que les mares débordaient et qu'il ne sortait plus des sables que de petits brins d'herbe au bord de la route. Je m'appelle Champmathieu. Je ne trouvais pas d'abord. Vous dites Jean Valjean. me pousse le coude et me dit tout bas : réponds donc. Je n'ai rien volé. Vous ne répondez à rien de ce qu'on vous demande. je suis un pauvre homme. qui est bon enfant. Je venais d'Ailly.

mais qui n'y parviendra pas – nous l'en prévenons – nous requérons qu'il vous plaise et qu'il plaise à la cour appeler de nouveau dans cette enceinte les condamnés Brevet. j'ai été à Faverolles. En l'absence du sieur Javert. Javert est un homme estimé qui honore par sa rigoureuse et stricte probité des fonctions inférieures. reprit l'avocat général. a quitté l'audience et même la ville. pardi ! Eh bien ? est-ce qu'on ne peut pas avoir été en Auvergne et avoir été à Faverolles sans avoir été aux galères ? Je vous dis que je n'ai pas volé. que l'inspecteur de police Javert. qui voudrait bien se faire passer pour idiot. Prenez ça comme vous voudrez. on m'appelle Vieux. J'ai été chez monsieur Baloup. Nous lui en avons accordé l'autorisation. Cochepaille et Chenildieu et l'inspecteur de police Javert. rappelé par ses fonctions au chef-lieu d'un arrondissement voisin. aussitôt sa déposition faite. il s'adressa au président : – Monsieur le président. j'ai été domicilié. Voici en quels termes il a déposé : – « Je n'ai pas même besoin des présomptions morales et des preuves matérielles qui démentent les dénégations de l'ac– 416 – . avec l'agrément de monsieur l'avocat général et du défenseur de l'accusé. maintenant. Je ne sais pas d'ailleurs. et les interpeller une dernière fois sur l'identité de l'accusé avec le forçat Jean Valjean. Je crois que mon père et ma mère étaient des gens qui allaient sur les routes. Voilà mes noms de baptême. Quand j'étais enfant. Vous m'ennuyez avec vos bêtises à la fin ! Pourquoi donc est-ce que le monde est après moi comme des acharnés ! L'avocat général était demeuré debout . dit le président. mais fort habiles de l'accusé. en présence des dénégations confuses.serait trop commode. il y a peu d'heures. monsieur le président. – Je fais remarquer à monsieur l'avocat général. mais importantes. et que je suis le père Champmathieu. – C'est juste. je crois devoir rappeler à messieurs les jurés ce qu'il a dit ici-même. J'ai été en Auvergne. on m'appelait Petit.

Il a subi dix-neuf ans de travaux forcés pour vol qualifié. – Brevet.cusé. Les aumôniers portaient bon témoignage de ses habitudes religieuses. » Cette déclaration si précise parut produire une vive impression sur le public et le jury. Je l'ai souvent vu. Cela va quelquefois ensemble. Le président transmit un ordre à un huissier. L'avocat général termina en insistant pour qu'à défaut de Javert. Il avait cinq ou six fois tenté de s'évader. c'est un ancien forçat très méchant et très redouté nommé Jean Valjean. – 417 – . dit le président. je le soupçonne encore d'un vol commis chez sa grandeur le défunt évêque de Digne. Cet homme ne s'appelle pas Champmathieu . introduisit le condamné Brevet. Chenildieu et Cochepaille fussent entendus de nouveau et interpellés solennellement. accompagné d'un gendarme prêt à lui prêter main-forte. Il ne faut pas oublier que ceci se passait sous la restauration. les trois témoins Brevet. L'ancien forçat Brevet portait la veste noire et grise des maisons centrales. Brevet était un personnage d'une soixantaine d'années qui avait une espèce de figure d'homme d'affaires et l'air d'un coquin. vous avez subi une condamnation infamante et vous ne pouvez prêter serment… Brevet baissa les yeux. C'était un homme dont les chefs disaient : Il cherche à se rendre utile. L'huissier. quelque chose comme guichetier. et un moment après la porte de la chambre des témoins s'ouvrit. Outre le vol Petit-Gervais et le vol Pierron. Je le reconnais parfaitement. On ne l'a libéré à l'expiration de sa peine qu'avec un extrême regret. L'auditoire était en suspens et toutes les poitrines palpitaient comme si elles n'eussent eu qu'une seule âme. Je répète que je le reconnais parfaitement. à l'époque où j'étais adjudant garde-chiourme au bagne de Toulon. Il était devenu. dans la prison où de nouveaux méfaits l'avaient ramené.

Au moment où il lui rappela que son infamie lui ôtait le droit de prêter serment. réfléchissez avant de me répondre. – Brevet. On introduisit Chenildieu. Entré à Toulon en 1796 et sorti en 1815. fiévreux. si vous croyez vous être trompé. monsieur le président. – Oui. un sentiment d'honneur et d'équité. forçat à vie.– Cependant. Le président lui adressa à peu près les mêmes paroles qu'à Brevet. Ses compagnons du bagne l'avaient surnommé Je-nieDieu. considérez d'une part cet homme qu'un mot de vous peut perdre. même dans l'homme que la loi a dégradé. Je le reconnais positivement. – Allez vous asseoir. ridé. S'il existe encore en vous. alors ce serait que l'âge l'a abruti . Chenildieu leva la tête et regarda la foule – 418 – . Il a l'air d'une brute maintenant. qui avait dans tous ses membres et dans toute sa personne une sorte de faiblesse maladive et dans le regard une force immense. jaune. vif. Accusé. Cet homme est Jean Valjean. restez debout. Je suis sorti l'an d'après. si vous persistez à reconnaître cet homme pour votre ancien camarade de bagne Jean Valjean. en votre âme et conscience. et je l'espère. C'était un petit homme d'environ cinquante ans. quand la pitié divine le permet. recueillez vos souvenirs. au bagne il était sournois. effronté. reprit le président. – Accusé. regardez bien l'accusé. il peut rester. d'autre part la justice qu'un mot de vous peut éclairer. d'où on l'avait extrait pour cette affaire. puis se retourna vers la cour. C'est à ce sentiment que je fais appel à cette heure décisive. Il subissait sa peine au bagne de Toulon. dit le président. C'est moi qui l'ai reconnu le premier et je persiste. chétif. comme l'indiquaient sa casaque rouge et son bonnet vert. Brevet regarda l'accusé. L'instant est solennel. et dites-nous. et il est toujours temps de vous rétracter. levez-vous.

– C'est Jean Valjean. Cochepaille n'était pas moins sauvage et paraissait plus stupide encore que l'accusé. dit Cochepaille. Chacune des affirmations de ces trois hommes. L'huissier amena Cochepaille. avait soulevé dans l'auditoire un murmure de fâcheux augure pour l'accusé. comme à Brevet. Le président l'invita à se recueillir et lui demanda. venu du bagne et vêtu de rouge comme Chenildieu. les gendarmes ses voisins l'avaient entendu grommeler entre ses dents : Ah bien ! en voilà un ! Après la seconde il dit un peu plus haut. à reconnaître l'homme debout devant lui. selon l'accusation. murmure qui croissait et se prolongeait plus longtemps chaque fois qu'une déclaration nouvelle venait s'ajouter à la précédente. s'il persistait à reconnaître l'accusé. Même qu'on l'appelait Jean-le-Cric. Chenildieu éclata de rire. s'il persistait. Cet autre condamné à perpétuité. comme aux deux autres. était son principal moyen de défense. et de pâtre il avait glissé brigand. les avait écoutées avec ce visage étonné qui. dit le président. Il avait gardé des troupeaux dans la montagne. L'accusé. Tu boudes donc. À la première. – Pardine ! si je le reconnais ! nous avons été cinq ans attachés à la même chaîne. mon vieux ? – Allez vous asseoir. C'était un de ces malheureux hommes que la nature à ébauchés en bêtes fauves et que la société termine en galériens. lui. évidemment sincères et de bonne foi. Le président essaya de le remuer par quelques paroles pathétiques et graves et lui demanda. d'un air presque satisfait : Bon ! À la troisième il s'écria : Fameux ! – 419 – . était un paysan de Lourdes et un demi-ours des Pyrénées.en face. sans hésitation et sans trouble. tant il était fort.

et était debout au milieu de la salle. M. Le président. faites faire silence. Il était évident que l'homme était perdu. venait de se lever. Cochepaille ! regardez de ce côté-ci. vingt personnes. – Accusé. tant elle était lamentable et terrible. – Huissiers. placé parmi les spectateurs privilégiés qui étaient assis derrière la cour. Tous ceux qui entendirent cette voix se sentirent glacés.Le président l'interpella. dit le président. Je vais clore les débats. et s'écrièrent à la fois : – Monsieur Madeleine ! – 420 – . Un homme. Qu'avez-vous à dire ? Il répondit : – Je dis – Fameux ! Une rumeur éclata dans le public et gagna presque le jury. avait poussé la porte à hauteur d'appui qui séparait le tribunal du prétoire. Les yeux se tournèrent vers le point d'où elle venait. En ce moment un mouvement se fit tout à côté du président. le reconnurent. vous avez entendu. Chenildieu. l'avocat général. On entendit une voix qui criait : – Brevet. Bamatabois.

avant que les gendarmes et les huissiers eussent pu faire un geste. La sensation fut indescriptible. La voix avait été si poignante. La lampe du greffier éclairait son visage. c'est moi. gris encore au moment de son arrivée à Arras. faites relâcher l'accusé. Cochepaille intimidé fit le salut militaire. étaient maintenant tout à fait blancs. On sentait dans la salle cette espèce de – 421 – . l'homme que tous appelaient encore en ce moment M.Chapitre XI Champmathieu de plus en plus étonné C'était lui en effet. L'homme que vous cherchez. Pas une bouche ne respirait. Ses cheveux. Il y eut dans l'auditoire un instant d'hésitation. Brevet et Chenildieu. À la première commotion de l'étonnement avait succédé un silence de sépulcre. On se demanda qui avait crié. l'homme qui était là paraissait si calme. Toutes les têtes se dressèrent. Je suis Jean Valjean. ce n'est pas lui. sa redingote était boutonnée avec soin. il n'y avait aucun désordre dans ses vêtements. faites-moi arrêter. Monsieur le président. Il était très pâle et il tremblait légèrement. Ils avaient blanchi depuis une heure qu'il était là. Avant même que le président et l'avocat général eussent pu dire un mot. M. – Vous ne me reconnaissez pas ? dit-il. Tous trois demeurèrent interdits et indiquèrent par un signe de tête qu'ils ne le connaissaient point. qu'au premier abord on ne comprit pas. Madeleine se tourna vers les jurés et vers la cour et dit d'une voix douce : – Messieurs les jurés. On ne pouvait croire que ce fût cet homme tranquille qui eût jeté ce cri effrayant. Cette indécision ne dura que quelques secondes. Madeleine s'était avancé vers les témoins Cochepaille. Il tenait son chapeau à la main.

l'honorable M. au moins de réputation. monsieur l'avocat général. mais je ne suis pas fou. S'il y a un médecin dans l'auditoire. Voici les paroles qu'il prononça . telles qu'elles sont encore dans l'oreille de ceux qui les ont entendues. les voici littéralement. telles qu'elles furent écrites immédiatement après l'audience par un des témoins de cette scène . Il s'adressa au public. et cela suffit. Cependant le visage du président s'était empreint de sympathie et de tristesse . – Je vous remercie. et je vous dis la vérité. Je suis le seul qui voie clair ici. Je me suis caché sous un – 422 – . je suis ce malheureux condamné. Dieu. M. Vous allez voir. maire de Montreuil-sur-mer. j'accomplis un devoir. le regarde.terreur religieuse qui saisit la foule lorsque quelque chose de grand s'accomplit. ainsi qu'à vous. Il l'interrompit d'un accent plein de mansuétude et d'autorité. et demanda avec un accent qui fut compris de tous : – Y a-t-il un médecin ici ? L'avocat général prit la parole : – Messieurs les jurés. J'avais pourtant fait de mon mieux. il avait échangé un signe rapide avec l'avocat et quelques paroles à voix basse avec les conseillers assesseurs. puisque me voilà. Madeleine ne laissa point achever l'avocat général. nous nous joignons à monsieur le président pour le prier de vouloir bien assister monsieur Madeleine et le reconduire à sa demeure. Vous étiez sur le point de commettre une grande erreur. Madeleine. Vous connaissez tous. qui est là-haut. l'incident si étrange et si inattendu qui trouble l'audience ne nous inspire. lâchez cet homme. qu'un sentiment que nous n'avons pas besoin d'exprimer. Ce que je fais en ce moment. il y a près de quarante ans aujourd'hui. Vous pouvez me prendre.

Avant le bagne. j'ai voulu rentrer parmi les honnêtes gens. j'étais bûche. Je n'ai plus rien à ajouter. Écoutez. messieurs les juges. et dit : – 423 – . Toute la faute n'est peut-être pas à lui. il y a bien des choses que je ne puis pas dire. lui ! Rien ne pourrait rendre ce qu'il y avait de mélancolie bienveillante et sombre dans l'accent qui accompagnait ces paroles. vous ne me croyez pas ! Voilà qui est affligeant. dans les cendres de la cheminée. comme la sévérité m'avait perdu. Il paraît que cela ne se peut pas. Vous trouverez chez moi. si vous voulez. Madeleine est devenu fou. Plus tard l'indulgence et la bonté m'ont sauvé.nom . une espèce d'idiot . Mais. la pièce de quarante sous que j'ai volée il y a sept ans à PetitGervais. voyez-vous. je suis devenu maire . Les galères font le galérien. un homme aussi abaissé que moi n'a pas de remontrance à faire à la providence ni de conseil à donner à la société . l'infamie d'où j'avais essayé de sortir est une chose nuisible. je vous reconnais. le bagne m'a changé. je ne vais pas vous raconter ma vie. Enfin. je suis devenu riche. J'ai volé monseigneur l'évêque. cela est vrai. On a eu raison de vous dire que Jean Valjean était un malheureux très méchant. J'étais stupide. N'allez point condamner cet homme au moins ! Quoi ! ceux-ci ne me reconnaissent pas ! Je voudrais que Javert fût ici. je suis devenu tison. Prenez-moi. Il se tourna vers les trois forçats : – Eh bien. cela est vrai . Recueillez cela. moi ! Brevet ! vous rappelezvous ?… Il s'interrompit. mais. j'ai volé Petit-Gervais. j'étais un pauvre paysan très peu intelligent. hésita un moment. je suis devenu méchant . vous ne pouvez pas comprendre ce que je dis là. pardon. Il me reconnaîtrait. Mon Dieu ! monsieur l'avocat général remue la tête. un jour on saura. vous dites : M.

que je suis Jean Valjean. Relève ta manche. c'était aussi le sourire du désespoir. qui te surnommais toi-même Je-nie-Dieu. qu'on y voit toujours cependant. ni accusateurs. Il s'adressa à Cochepaille : – Cochepaille. le pré– 424 – . tu as toute l'épaule droite brûlée profondément. – Vous voyez bien. Réponds. c'est celle du débarquement de l'empereur à Cannes. C'était le sourire du triomphe. pour effacer les trois lettres T. Personne ne se rappelait plus le rôle que chacun pouvait avoir à jouer . Il n'y avait plus dans cette enceinte ni juges. Le malheureux homme se tourna vers l'auditoire et vers les juges avec un sourire dont ceux qui l'ont vu sont encore navrés lorsqu'ils y songent. Lui continua : – Chenildieu. parce que tu t'es couché un jour l'épaule sur un réchaud plein de braise. il n'y avait que des yeux fixes et des cœurs émus. F.– Te rappelles-tu ces bretelles en tricot à damier que tu avais au bagne ? Brevet eut comme une secousse de surprise et le regarda de la tête aux pieds d'un air effrayé. dit Chenildieu. dit-il. est-ce vrai ? – C'est vrai. Cochepaille releva sa manche. Un gendarme approcha une lampe . ni gendarmes . la date y était. l'avocat général oubliait qu'il était là pour requérir.. 1er mars 1815. tu as près de la saignée du bras gauche une date gravée en lettres bleues avec de la poudre brûlée. Cette date. P. tous les regards se penchèrent autour de lui sur son bras nu.

mais il est Dans cette brève et lumineuse communion des consciences s'ébauche une théorie de la vertu moralisatrice de l'art. puisqu'on ne m'arrête pas. les petites résistances possibles se perdirent dans ce vaste fait lumineux. Il avait en ce moment ce je ne sais quoi de divin qui fait que les multitudes reculent et se rangent devant un homme. 7). Il était évident qu'on avait sous les yeux Jean Valjean. 4. – Je ne veux pas déranger davantage l'audience. aucune question ne fut faite.sident qu'il était là pour présider. Les détails. les hésitations. 186 – 425 – . On n'a jamais su qui ouvrit la porte. et de l'effet civilisateur spécifique au théâtre. mais qui dans l'instant fut irrésistible186. c'est de prendre toutes les âmes et de faire de tous les témoins des spectateurs. Impression qui passa vite. L'apparition de cet homme avait suffi pour remplir de clarté cette aventure si obscure le moment d'auparavant. reprit Jean Valjean. qui sera développée dans William Shakespeare (I. Il traversa la foule à pas lents. comme par une sorte de révélation électrique. le défenseur qu'il était là pour défendre. Pas une voix ne s'éleva. J'ai plusieurs choses à faire. il sait où je vais. 2 et II. pas un bras ne s'étendit pour l'empêcher. aucun. Cela rayonnait. ne se disait qu'il voyait resplendir là une grande lumière . toute cette foule. Aucun peut-être ne se rendait compte de ce qu'il éprouvait . Sans qu'il fût besoin d'aucune explication désormais. aucune autorité n'intervint. 5. tous intérieurement se sentaient éblouis. Monsieur l'avocat général sait qui je suis. Il se dirigea vers la porte de sortie. Chose frappante. Tous s'écartèrent. Je m'en vais. sans doute. il me fera arrêter quand il voudra. Le propre des spectacles sublimes. comprit tout de suite et d'un seul coup d'œil cette simple et magnifique histoire d'un homme qui se livrait pour qu'un autre homme ne fût pas condamné à sa place.

Il sortit. le verdict du jury déchargeait de toute accusation le nommé Champmathieu . il se retourna et dit : – Monsieur l'avocat général. croyant tous les hommes fous et ne comprenant rien à cette vision. Cependant j'aurais mieux aimé que tout ceci n'arrivât pas. tous ceux qui sont ici. et Champmathieu. et la porte se referma comme elle avait été ouverte. Puis il s'adressa à l'auditoire : – Vous tous.certain que la porte se trouva ouverte lorsqu'il y parvint. Moins d'une heure après. je reste à votre disposition. – 426 – . vous me trouvez digne de pitié. s'en allait stupéfait. je me trouve digne d'envie. Arrivé là. car ceux qui font de certaines choses souveraines sont toujours sûrs d'être servis par quelqu'un dans la foule. n'est-ce pas ? Mon Dieu ! quand je pense à ce que j'ai été sur le point de faire. mis en liberté immédiatement.

– C'est vous. à voix basse : – Comment va cette pauvre femme ? – Pas mal en ce moment. M. Tout à coup elle tourna la tête et fit un léger cri. La digne sœur était depuis quelques instants dans le laboratoire de l'infirmerie. que Fantine était bien mal la veille et que maintenant elle était mieux. Il répondit. monsieur le maire ! s'écria-t-elle. allez ! Elle lui expliqua ce qui s'était passé. vous avez eu raison de ne pas la détromper. La sœur Simplice qui l'avait veillée profita de ce sommeil pour aller préparer une nouvelle potion de quinquina. Fantine avait eu une nuit de fièvre et d'insomnie. dit-il. Madeleine regarde ses cheveux Le jour commençait à poindre. Il venait d'entrer silencieusement. penchée sur ses drogues et sur ses fioles et regardant de très près à cause de cette brume que le crépuscule répand sur les objets. elle s'endormit. Madeleine était devant elle.Livre huitième – Contre-coup Chapitre I Dans quel miroir M. parce qu'elle croyait que monsieur le maire était allé chercher son enfant à Montfermeil. La sœur n'osa pas interroger monsieur le maire. au matin. mais elle vit bien à son air que ce n'était point de là qu'il venait. Mais nous avons été bien inquiets. – Tout cela est bien. pleine d'ailleurs d'images heureuses . – 427 – .

La sœur Simplice n'avait point de miroir . y considéra ses cheveux. Le hasard fit que la sœur leva les yeux. qu'elle va vous voir et qu'elle ne verra pas son enfant.– Oui. monsieur ! s'écria-t-elle. – Dieu nous inspirera. La sœur se sentit glacée par je ne sais quoi d'inconnu qu'elle entrevoyait dans tout ceci. elle fouilla dans une trousse et en tira une petite glace dont se servait le médecin de l'infirmerie pour constater qu'un malade était mort et ne respirait plus. – On ne pourrait cependant pas mentir. Madeleine prit la glace. que vous est-il donc arrivé ? vos cheveux sont tout blancs ! – Blancs ! dit-il. monsieur le maire. et dit : – Tiens ! Il prononça ce mot avec indifférence et comme s'il pensait à autre chose. Le plein jour s'était fait dans la chambre. reprit la sœur. Il demanda : – Puis-je la voir ? – 428 – . M. murmura la sœur à demi-voix. que lui dirons-nous ? Il resta un moment rêveur. Madeleine. mais maintenant. Il éclairait en face le visage de M. – Mon Dieu. dit-il.

osant à peine hasarder une question. le maire. la seule beauté qui lui fût restée de sa virginité et de sa jeunesse. mais monsieur le maire peut entrer. – Si elle ne voyait pas monsieur le maire d'ici là. Je suis peut-être pressé. M. qui donnait un sens obscur et singulier aux paroles de M. et dont le bruit pouvait réveiller la malade. reprit timidement la sœur. Madeleine parut réfléchir quelques instants. et quand l'enfant arriverait elle penserait tout naturellement que monsieur le maire est arrivé avec l'enfant. ses joues étaient vermeilles. On n'aurait pas de mensonge à faire. puis il entra dans la chambre de Fantine. ma sœur. Il fit quelques observations sur une porte qui fermait mal. Elle répondit en baissant les yeux et la voix respectueusement : – En ce cas. Sa pâleur était devenue de la blancheur . s'approcha du lit et entrouvrit les rideaux. il faut que je la voie. Son souffle sortait de sa poitrine avec ce bruit tragique qui est propre à ces maladies. Elle dormait. palpitaient tout en – 429 – . – Sans doute. La religieuse ne sembla pas remarquer ce mot « peut-être ». qui la transfigurait dans son sommeil. elle ne saurait pas que monsieur le maire est de retour. il serait aisé de lui faire prendre patience. et qui navre les pauvres mères lorsqu'elles veillent la nuit près de leur enfant condamné et endormi. répandue sur son visage. Ses longs cils blonds. puis il dit avec sa gravité calme : – Non. mais il faut au moins deux ou trois jours. Mais cette respiration pénible troublait à peine une sorte de sérénité ineffable. elle repose.– Est-ce que monsieur le maire ne lui fera pas revenir son enfant ? dit la sœur.

frissonne. avec un sourire : – Et Cosette ? – 430 – . comme s'il y eût eu dans la chambre quelqu'un à faire taire. Le corps humain a quelque chose de ce tressaillement. Madeleine resta quelque temps immobile près de ce lit. elle dormant. quand arrive l'instant où les doigts mystérieux de la mort vont cueillir l'âme. depuis ces deux mois écoulés. et dit paisiblement. La sœur n'était pas entrée avec lui. elle avait des cheveux gris et lui des cheveux blancs. Ils étaient encore là tous les deux dans la même attitude. et semble à la fois se dérober et s'offrir.demeurant clos et baissés. Il se tenait près de ce lit. le vit. le doigt sur la bouche. À la voir ainsi. debout. M. lui priant . regardant tour à tour la malade et le crucifix. mais qu'on ne voyait pas. le jour où il était venu pour la première fois la voir dans cet asile. comme il faisait deux mois auparavant. La branche. qu'on sentait frémir. Elle ouvrit les yeux. lorsqu'une main s'approche pour détacher la fleur. Toute sa personne tremblait de je ne sais quel déploiement d'ailes prêtes à s'entrouvrir et à l'emporter. seulement maintenant. Elle ressemblait plutôt à ce qui va s'envoler qu'à ce qui va mourir. on n'eût jamais pu croire que c'était là une malade presque désespérée.

– Mais. Il leva son regard vers le crucifix.Chapitre II Fantine heureuse Elle n'eut pas un mouvement de surprise. apportez-la-moi ! – 431 – . Elle joignit les mains avec une expression qui contenait tout ce que la prière peut avoir à la fois de plus violent et de plus doux. était survenu. Heureusement le médecin. avec une absence si complète d'inquiétude et de doute. dites-moi donc où est Cosette ? Pourquoi ne l'avoir pas mise sur mon lit pour le moment où je m'éveillerais ? Il répondit machinalement quelque chose qu'il n'a jamais pu se rappeler plus tard. – Oh ! s'écria-t-elle. mais je vous voyais. avec tant de certitude. Votre enfant est là. dit le médecin. Je dormais. elle était la joie même. Les yeux de Fantine s'illuminèrent et couvrirent de clarté tout son visage. Il vint en aide à M. qu'il ne trouva pas une parole. Il y a longtemps que je vous vois. averti. Je vous ai suivi des yeux toute la nuit. Vous étiez dans une gloire et vous aviez autour de vous toutes sortes de figures célestes. Madeleine. calmez-vous. Elle continua : – Je savais que vous étiez là. Cette simple question : « Et Cosette ? » fut faite avec une foi si profonde. – Mon enfant. reprit-elle. ni un mouvement de joie .

La pauvre mère courba la tête. comme vous vous emportez. Elle l'interrompit impétueusement. je vous l'amènerai moi-même. je n'aurais pas parlé comme je viens de faire. puisque je suis guérie . pas en ce moment. Il faut d'abord vous guérir. Quand vous serez raisonnable. je vous demande vraiment bien pardon. Vous avez un reste de fièvre. Quand on verra que je suis bien tranquille. Je la vois. je sens bien que je n'ai plus rien du tout . mais je vous jure que cela ne m'aurait pas fait de mal de voir ma fille. Je sais bien que je vais être heureuse.Touchante illusion de mère ! Cosette était toujours pour elle le petit enfant qu'on apporte. – Mais je suis guérie ! je vous dis que je suis guérie ! Est-il âne. je m'opposerai à ce que vous ayez votre enfant. La vue de votre enfant vous agiterait et vous ferait du mal. Autrefois. ce médecin ! Ah çà ! je veux voir mon enfant. Je n'ai plus de fièvre. Tant que vous serez ainsi. reprit le médecin. je vous demande pardon. moi ! – Vous voyez. Toute la nuit j'ai vu des choses blanches et des personnes qui me souriaient. on dira : il faut lui donner son enfant. Il ne suffit pas de la voir. Voilà tout. dit le médecin. il m'apportera ma Cosette. je ne la quitte pas des yeux depuis hier au soir. – 432 – . vous craignez l'émotion. – Monsieur le médecin. Je comprends. – Pas encore. Quand monsieur le médecin voudra. j'attendrai tant que vous voudrez. Est-ce que ce n'est pas bien naturel que j'aie envie de voir mon enfant qu'on a été me chercher exprès à Montfermeil ? Je ne suis pas en colère. il m'est arrivé tant de malheurs que quelquefois je ne sais plus ce que je dis. Savez-vous ? on me l'apporterait maintenant que je me mettrais à lui parler doucement. il faut vivre pour elle. mais je vais faire comme si j'étais malade et ne pas bouger pour faire plaisir aux dames d'ici.

afin que.M. la voyant si paisible. comme elle disait dans cet affaiblissement de la maladie qui ressemble à l'enfance. vous la verrez bientôt. des quintes de toux interrompaient Fantine presque à chaque mot. dit-il. Cependant. ma fille ? Vous devez avoir eu bien froid dans cette diligence ! Est-ce qu'on ne pourrait pas l'amener rien qu'un petit moment ? On la remporterait tout de suite après. elle craignait d'avoir compromis par quelques plaintes trop passionnées la confiance qu'elle voulait inspirer. et cela ne pense plus à rien. Oh ! que je voudrais donc la voir ! Monsieur le maire. A-t-elle bien supporté la route ? Hélas ! elle ne me reconnaîtra pas ! Depuis le temps. on ne fît pas difficulté de lui amener Cosette. Je suis joyeuse. Fantine ne murmura pas. si vous saviez ! de me faire toutes ces questions-là dans le temps de ma misère ! Maintenant. C'est comme des oiseaux. et elle se mit à dire des paroles indifférentes. Aujourd'hui cela voit une chose et demain une autre. et cela vous fait tousser. Cosette se porte bien. Elle se tourna vers lui . elle ne pouvait s'empêcher d'adresser à M. c'est passé. Vous parlez trop vivement. monsieur le maire ? Oh ! comme vous êtes bon d'avoir été me la chercher ! Dites-moi seulement comment elle est. – Avez-vous fait un bon voyage. si vous vouliez ! Il lui prit la main : – Cosette est belle. Avait-elle du linge blanc seulement ? Ces Thénardier la tenaient-ils proprement ? Comment la nourrissait-on ? Oh ! comme j'ai souffert. tout en se contenant. En effet. elle m'a oubliée. mais apaisez-vous. Dites ! vous qui êtes le maître. cela n'a pas de mémoire. elle faisait visiblement effort pour paraître calme et « bien sage ». l'avez-vous trouvée jolie ? N'est-ce pas qu'elle est belle. pauvre chou ! Les enfants. Madeleine mille questions. et puis vous sortez vos bras du lit. – 433 – . Madeleine s'était assis sur une chaise qui était à côté du lit.

Hélas ! à quoi les jeux des enfants ne se mêlent-ils pas ! C'était cette petite fille que Fantine entendait chanter. Madeleine l'entendit qui disait à voix basse : – Comme ce médecin est méchant de ne pas me laisser voir ma fille ! Il a une mauvaise figure. il était évident qu'il était venu pour lui dire des choses devant lesquelles sa pensée hésitait maintenant. allait. M. Le médecin.– C'est assez joli. au milieu de ce silence. c'était une petite fille. c'est ma Cosette ! je reconnais sa voix ! L'enfant s'éloigna comme il était venu. Fantine s'écria : – Je l'entends ! mon Dieu ! je l'entends ! Elle étendit le bras pour qu'on se tût autour d'elle. la voix s'éteignit. venait. l'enfant de la portière ou d'une ouvrière quelconque. Fantine écouta encore quelque temps. La sœur Simplice était seule restée auprès d'eux. s'était retiré. retint son souffle. Il y avait un enfant qui jouait dans la cour . il la considérait avec anxiété . L'enfant. et se mit à écouter avec ravissement. cet homme-là ! – 434 – . riait et chantait à haute voix. Montfermeil. C'est là un de ces hasards qu'on retrouve toujours et qui semblent faire partie de la mystérieuse mise en scène des événements lugubres. C'est une espèce de gargote que cette auberge-là. Madeleine lui tenait toujours la main. puis son visage s'assombrit. et M. – Oh ! reprit-elle. Cependant. Ces Thénardier font-ils de bonnes affaires ? Il ne passe pas grand monde dans leur pays. on va y faire des parties de plaisir. n'est-ce-pas ? L'été. sa visite faite. courait pour se réchauffer.

Ma fille jouera dans le jardin. cela lui fit lever machinalement la tête. Elle doit savoir ses lettres maintenant. – Comme nous allons être heureuses ! Nous aurons un petit jardin. elle s'était soulevée à demi sur son séant. Il écoutait ces paroles comme on écoute un vent qui souffle. son visage. Tout à coup elle cessa de parler. et vit Javert. Il avait quitté la main de Fantine. Et puis elle fera sa première communion. Dans cinq ans.Cependant le fond riant de ses idées revint. Qu'avez-vous. – Mon Dieu ! s'écria-t-il. Ah çà ! quand fera-t-elle sa première communion ? Elle se mit à compter sur ses doigts. était blême. l'esprit plongé dans des réflexions sans fond. Madeleine me l'a promis. Elle aura un voile blanc. elle ne respirait plus . voilà que je pense à la première communion de ma fille ! Et elle se mit à rire. les yeux à terre. Il se retourna. et elle paraissait fixer sur quelque chose de formidable. Je la ferai épeler. Ô ma bonne sœur. radieux le moment d'auparavant. Elle continua de se parler à elle-même. elle lui toucha le bras d'une main et de l'autre lui fit signe de regarder derrière lui. – 435 – . à l'autre extrémité de la chambre. deux. Fantine ? Elle ne répondit pas. devant elle. Fantine était devenue effrayante. trois. elle ne quitta point des yeux l'objet quelconque qu'elle semblait voir. elle aura l'air d'une petite femme. son œil agrandi par la terreur. Elle ne parlait plus. – … Un. quatre… elle a sept ans. la tête sur l'oreiller. des bas à jour. son épaule maigre sortait de sa chemise. d'abord ! M. Je la regarderai. vous ne savez pas comme je suis bête. Elle courra dans l'herbe après les papillons.

de la cour et du jury. Cependant.. Le défenseur avait eu peu de peine à réfuter cette harangue et à établir que. Minuit et demi venait de sonner. et requérir. l'avocat général s'enferma avec le président. et. etc. sur les erreurs judiciaires. il était arrivé à Montreuil-sur-mer. revenu du premier saisissement. le président dans son résumé s'était joint au défenseur. La persistance de l'avocat général était visiblement en contradiction avec le sentiment de tous. Un peu avant six heures du matin. c'est-à-dire du vrai Jean Valjean. Cependant il fallait un Jean Valjean à l'avocat général. L'avocat avait tiré de là quelques épiphonèmes. Madeleine était sorti de la salle des assises d'Arras. quand M. et le jury en quelques minutes avait mis hors de cause Champmathieu. etc. il prit Madeleine. déclarer que ses convictions n'étaient en rien modifiées par cet incident bizarre qui s'éclaircirait plus tard. malheureusement peu neufs. n'ayant plus Champmathieu. évidemment le vrai Jean Valjean.Chapitre III Javert content Voici ce qui s'était passé.. Il était rentré à son auberge juste à temps pour repartir par la malle-poste où l'on se rappelle qu'il avait retenu sa place. puis d'entrer à l'infirmerie et de voir Fantine. la face de l'affaire était bouleversée de fond en comble. le maire de Mon– 436 – . que l'avocat général. Immédiatement après la mise en liberté de Champmathieu. en attendant. Madeleine. du public. par suite des révélations de M. Laffitte. la condamnation de ce Champmathieu. Ils conférèrent « de la nécessité de se saisir de la personne de M. avait pris la parole pour déplorer l'acte de folie de l'honorable maire de Montreuil-sur-mer. et que le jury n'avait plus devant les yeux qu'un innocent. et son premier soin avait été de jeter à la poste sa lettre à M. à peine avait-il quitté la salle d'audience de la cour d'assises.

Cette phrase. et il avait été choqué que le maire de Montreuil-sur-mer. en deux mots. L'ordre d'arrestation. où il y a beaucoup de de. était sur son oreille gauche. Javert se levait au moment où l'exprès lui remit l'ordre d'arrestation et le mandat d'amener. le président fit peu d'objections. Quelqu'un qui l'eût connu à fond et qui l'eût examiné attentivement eût frémi.treuil-sur-mer ». L'exprès était lui-même un homme de police fort entendu qui. eût dit l'empereur et non Buonaparte. On sait que Javert était revenu à Montreuil-sur-mer immédiatement après avoir fait sa déposition. en parlant du débarquement à Cannes. et lui eût trouvé l'air le plus ordinaire du monde. L'ordre d'arrestation fut donc expédié. Ceci révélait une agitation inouïe. était ainsi conçu : – L'inspecteur Javert appréhendera au corps le sieur Madeleine. Quelqu'un qui n'eût pas connu Javert et qui l'eût vu au moment où il pénétra dans l'antichambre de l'infirmerie n'eût pu rien deviner de ce qui se passait. l'avocat général. calme. mit Javert au fait de ce qui était arrivé à Arras. signé de l'avocat général. au lieu d'être sur sa nuque. entièrement écrite de sa main sur la minute de son rapport au procureur général. Il était froid. L'avocat général l'envoya à Montreuil-sur-mer par un exprès. La boucle de son col de cuir. et en chargea l'inspecteur de police Javert. à franc étrier. pour tout dire. qui. avait ses cheveux gris parfaitement lissés sur les tempes et venait de monter l'escalier avec sa lenteur habituelle. il était en même temps fort royaliste et presque ardent. a été reconnu pour être le forçat libéré Jean Valjean. dans l'audience de ce jour. La première émotion passée. maire de Montreuil-sur-mer. Et puis. est de M. – 437 – . Il fallait bien que justice eût son cours. quoique le président fût homme bon et assez intelligent. grave.

et fit retourner M. le chapeau sur la tête. sans approcher. il fallait qu'il y eût en lui une de ces émotions qu'on pourrait appeler des tremblements de terre intérieurs. le vit. sans remuer.Javert était un caractère complet. rigide avec les boutons de son habit. Ce fut le visage d'un démon qui vient de retrouver son damné. devint épouvantable. Pour qu'il eût mal mis la boucle de son col. Le fond remué monta – 438 – . Il était venu simplement. Javert tourna la clef. et entra. il n'entra pas. poussa la porte avec une douceur de garde-malade ou de mouchard. accoutumée qu'elle était à voir des gens armés demander monsieur le maire. Aucun sentiment humain ne réussit à être effroyable comme la joie. Arrivé à la chambre de Fantine. avait laissé les soldats dans la cour. laquelle disparaissait derrière lui. et s'était fait indiquer la chambre de Fantine par la portière sans défiance. méthodique avec les scélérats. Il resta ainsi près d'une minute sans qu'on s'aperçût de sa présence. la main gauche dans sa redingote fermée jusqu'au menton. À l'instant où le regard de Madeleine rencontra le regard de Javert. Madeleine. avait requis un caporal et quatre soldats au poste voisin. La certitude de tenir enfin Jean Valjean fit apparaître sur sa physionomie tout ce qu'il avait dans l'âme. ne laissant faire de pli ni à son devoir. Tout à coup Fantine leva les yeux. Dans le pli du coude on pouvait voir le pommeau de plomb de son énorme canne. Il se tint debout dans la porte entrebâillée. sans bouger. ni à son uniforme . Javert. À proprement parler.

l'ombre redoutable de l'action qu'il accomplissait faisait visible à son poing crispé le vague flamboiement de l'épée sociale . il y avait dans sa victoire un reste de défi et de combat . il souriait et il y avait une incontestable grandeur dans ce saint Michel monstrueux. altier. persiste dans l'horreur. Ce fut tout le déploiement d'horreur que peut donner une figure satisfaite. L'humiliation d'avoir un peu perdu la piste et de s'être mépris quelques minutes sur ce Champmathieu. propre à la conscience humaine. Il avait derrière lui et autour de lui. il vengeait la société. Sans qu'il s'en doutât. la lumière et la vérité dans leur fonction céleste d'écrasement du mal. la sincérité. Javert en ce moment était au ciel. Le contentement de Javert éclata dans son attitude souveraine. dans son bonheur formidable. mais pourtant avec une intuition confuse de sa nécessité et de son succès. mais qui. la perdition. la chose jugée. Sans qu'il s'en rendit nettement compte. Javert. s'effaçait sous l'orgueil d'avoir si bien deviné d'abord et d'avoir eu si longtemps un instinct juste. l'erreur. debout. il protégeait l'ordre. la conscience légale. n'avait rien d'ignoble. l'enfer. La probité. peuvent devenir hideuses. éclatant. La difformité du triomphe s'épanouit sur ce front étroit. restent grandes . il tenait sous son talon le crime. était à plaindre comme tout ignorant qui triomphe. Javert. L'impitoyable joie honnête d'un fanatique en pleine atrocité conserve on ne sait quel rayonnement lugubrement vénérable. sont des choses qui. il étalait en plein azur la bestialité surhumaine d'un archange féroce . toutes les étoiles . il rayonnait.à la surface. il faisait sortir de la loi la foudre. l'idée du devoir. effroyable. l'autorité. à une profondeur infinie. il personnifiait. leur majesté. heureux et indigné. même hideuses. le vice. il se dressait dans une gloire . en se trompant. la candeur. Ce sont des vertus qui ont un vice. la rébellion. la raison. il exterminait. la vindicte publique. la conviction. il prêtait main-forte à l'absolu . lui Javert. la justice. Rien n'était poignant et terrible comme cette – 439 – .

– 440 – .figure où se montrait ce qu'on pourrait appeler tout le mauvais du bon.

Jean Valjean était une sorte de combattant mystérieux et insaisissable. Il dit à Fantine de sa voix la plus douce et la plus calme : – Soyez tranquille. sauvez-moi ! Jean Valjean – nous ne le nommerons plus désormais autrement – s'était levé. Elle ne put supporter cette figure affreuse.Chapitre IV L'autorité reprend ses droits La Fantine n'avait point vu Javert depuis le jour où M. Ce n'est pas pour vous qu'il vient. Puis il s'adressa à Javert et lui dit : – Je sais ce que vous voulez. un lutteur ténébreux qu'il étreignait depuis cinq ans sans pouvoir le renver– 441 – . Javert ne dit pas : « Allons. Javert répondit : – Allons. Son cerveau malade ne se rendit compte de rien. le maire l'avait arrachée à cet homme. il n'entra point en matière . seulement elle ne douta pas qu'il ne revint la chercher. Il ne fit point comme d'habitude . vite ! Il y eut dans l'inflexion qui accompagna ces deux mots je ne sais quoi de fauve et de frénétique. elle cacha son visage de ses deux mains et cria avec angoisse : – Monsieur Madeleine. Pour lui. elle se sentit expirer. vite ! » il dit : « Allonouaite ! » Aucune orthographe ne pourrait rendre l'accent dont cela fut prononcé . il n'exhiba point de mandat d'amener. ce n'était plus une parole humaine. c'était un rugissement.

elle vit monsieur le maire courber la tête. Au cri de Javert. Javert. le maire était là. mais aussi dans le personnage du wapentake de L'Homme qui rit. il lança sur Jean Valjean ce regard qu'il jetait comme un crampon. vite ! » En parlant ainsi.ser. avait pris Jean Valjean au collet. 187 – 442 – . et avec lequel il avait coutume de tirer violemment les misérables à lui187. Alors elle vit une chose inouïe. tellement inouïe que jamais rien de pareil ne lui était apparu dans les plus noirs délires de la fièvre. Voici Javert pieuvre. Il lui sembla que le monde s'évanouissait. Cette arrestation n'était pas un commencement. Elle frissonna. il ne fit point un pas . C'était ce regard que la Fantine avait senti pénétrer jusque dans la moelle de ses os deux mois auparavant. en effet. Fantine avait rouvert les yeux. Motif largement développé dans Les Travailleurs de la mer. Mais M. Il se borna à dire : « Allons. Elle vit le mouchard Javert saisir au collet monsieur le maire . Il n'y avait personne que la religieuse et monsieur le maire. mais une fin. À qui pouvait s'adresser ce tutoiement abject ? elle seulement. Que pouvait-elle craindre ? Javert avança au milieu de la chambre et cria : – Ah çà ! viendras-tu ? La malheureuse regarda autour d'elle.

– Tout haut ! parle tout haut ! répondit Javert . Il dit : – Javert… Javert l'interrompit : – Appelle-moi monsieur l'inspecteur. – Mais cela ne doit être entendu que de vous seul… – Qu'est-ce que cela me fait ? je n'écoute pas ! Jean Valjean se tourna vers lui et lui dit rapidement et très bas : – 443 – . – Il n'y a plus de monsieur le maire ici ! Jean Valjean n'essaya pas de déranger la main qui tenait le col de sa redingote. reprit Jean Valjean. Javert éclata de rire. – Monsieur.– Monsieur le maire ! cria Fantine. de cet affreux rire qui lui déchaussait toutes les dents. je voudrais vous dire un mot en particulier. on me parle tout haut à moi ! Jean Valjean continua en baissant la voix : – C'est une prière que j'ai à vous faire… – Je te dis de parler tout haut.

ouvrant convulsivement les mains. la bouche béante. puis elle s'affaissa subitement sur l'oreiller. il était temps ! Il regarda fixement Fantine et ajouta en reprenant à poignée la cravate. les yeux ouverts et éteints. – Tu veux rire ! cria Javert. elle ouvrit la bouche comme pour parler. elle regarda la religieuse. ses dents claquèrent. Sa tête heurta le chevet du lit et vint retomber sur sa poitrine. Il y a un voleur. et cherchant autour d'elle comme quelqu'un qui se noie. – Mon enfant ! s'écria-t-elle. elle regarda Jean Valjean.– Accordez-moi trois jours ! trois jours pour aller chercher l'enfant de cette malheureuse femme ! Je payerai ce qu'il faudra. drôlesse ! Gredin de pays où les galériens sont magistrats et où les filles publiques sont soignées comme des comtesses ! Ah mais ! tout ça va changer . répondez-moi. elle étendit les bras avec angoisse. Vous m'accompagnerez si vous voulez. la chemise et le collet de Jean Valjean : – Je te dis qu'il n'y a point de monsieur Madeleine et qu'il n'y a point de monsieur le maire. où est Cosette ? Je veux mon enfant ! Monsieur Madeleine ! monsieur le maire ! Javert frappa du pied. il y a un brigand. elle regarda Javert. à présent ! Te tairas-tu. Ah çà ! je ne te croyais pas bête ! Tu me demandes trois jours pour t'en aller ! Tu dis que c'est pour aller chercher l'enfant de cette fille ! Ah ! ah ! c'est bon ! voilà qui est bon ! Fantine eut un tremblement. – Voilà l'autre. un râle sortit du fond de sa gorge. appuyée sur ses bras roides et sur ses deux mains. – 444 – . aller chercher mon enfant ! Elle n'est donc pas ici ! Ma sœur. il y a un forçat appelé Jean Valjean ! c est lui que je tiens ! voilà ce qu'il y a ! Fantine se dressa en sursaut.

Jean Valjean. Jean Valjean posa son coude sur la pomme du chevet du lit et son front sur sa main. Jean Valjean alla à ce lit. Javert recula vers la porte. Marchons tout de suite. Ce qui est certain. muet. ou les poucettes ! Il y avait dans un coin de la chambre un vieux lit en fer en assez mauvais état qui servait de lit de camp aux sœurs quand elles veillaient.Elle était morte. – Finirons-nous ! cria Javert furieux. et s'adossa au chambranle de la porte sans quitter du regard Jean Valjean. marcha lentement vers le lit de Fantine. et considéra Javert. mais Jean Valjean pouvait profiter de cette minute pour s'évader. et se mit à contempler Fantine immobile et étendue. saisit à poigne-main la maîtresse-tringle. et dit à Javert d'une voix qu'on entendait à peine : – Je ne vous conseille pas de me déranger en ce moment. Il resta donc. c'est que Javert tremblait. puis il dit à Javert : – Vous avez tué cette femme. Économisons tout ça. il se retourna. La garde est en bas. Il eut l'idée d'aller appeler la garde. Je ne suis pas ici pour entendre des raisons. chose facile à des muscles comme les siens. Il demeura ainsi. saisit sa canne par le petit bout. et ne songeant évi– 445 – . absorbé. disloqua en un clin d'œil le chevet déjà fort délabré. et l'ouvrit comme il eût ouvert la main d'un enfant. Jean Valjean posa sa main sur la main de Javert qui le tenait. sa barre de fer au poing. Quand il y fut parvenu.

La mort. je suis à vous. unique témoin de la chose qui se passait. c'est l'entrée dans la grande lueur. il se pencha vers Fantine et lui parla à voix basse. La face de Fantine en cet instant semblait étrangement éclairée. il lui ferma les yeux. c'est que la sœur Simplice. il lui rattacha le cordon de sa chemise et rentra ses cheveux sous son bonnet. a souvent raconté qu'au moment où Jean Valjean parla à l'oreille de Fantine. pleines de l'étonnement du tombeau. Il n'y avait plus rien sur son visage et dans son attitude qu'une inexprimable pitié. Que lui dit-il ? Que pouvait dire cet homme qui était réprouvé à cette femme qui était morte ? Qu'était-ce que ces paroles ? Personne sur la terre ne les a entendues. La morte les entendit-elle ? Il y a des illusions touchantes qui sont peut-être des réalités sublimes. et la baisa. Après quelques instants de cette rêverie. – 446 – . Jean Valjean s'agenouilla devant cette main. Cela fait. elle vit distinctement poindre un ineffable sourire sur ces lèvres pâles et dans ces prunelles vagues. la souleva doucement. se tournant vers Javert : – Maintenant.demment plus à aucune chose de cette vie. Puis il se redressa. dit-il. Jean Valjean prit dans ses deux mains la tête de Fantine et l'arrangea sur l'oreiller comme une mère eût fait pour son enfant. et. Ce qui est hors de doute. La main de Fantine pendait hors du lit.

trop parfait. – Bah ! M. – Arrêté ! – En prison à la prison de la ville. et ce ne fut plus « qu'un galérien ». Une vieille dame. J'ai toujours pensé qu'il y avait là-dessous quelque mauvaise histoire. fit cette réflexion dont il est presque impossible de sonder la profondeur : – Je n'en suis pas fâchée. il donnait des sous à tous les petits drôles qu'il rencontrait. Il est juste de dire qu'on ne connaissait pas encore les détails de l'événement d'Arras. Cet homme était trop bon. Madeleine produisit à Montreuil-sur-mer une sensation. En moins de deux heures tout le bien qu'il avait fait fut oublié. Toute la journée on entendait dans toutes les parties de la ville des conversations comme celle-ci : – Vous ne savez pas ? c'était un forçat libéré ! Qui ça ? – Le maire. Il refusait la croix. Cela apprendra aux buonapartistes ! – 447 – . tout le monde à peu près l'abandonna. mon Dieu ! – Il est arrêté. – Ah. en attendant qu'on le transfère. Nous sommes triste de ne pouvoir dissimuler que sur ce seul mot : c'était un galérien. – Eh bien ! je m'en doutais. Bojean. il a un affreux nom. trop confit. – Qu'on le transfère ! On va le transférer ! Où va-t-on le transférer ? – Il va passer aux assises pour un vol de grand chemin qu'il a fait autrefois. Béjean. Madeleine ? – Oui. ou pour mieux dire une commotion extraordinaire. abonnée au Drapeau blanc. « Les salons » surtout abondèrent dans ce sens. Boujean. L'arrestation de M.Chapitre V Tombeau convenable Javert déposa Jean Valjean à la prison de la ville. Vraiment ? – Il ne s'appelait pas Madeleine.

La vieille portière qui l'avait servi fut du nombre. puis elle accrocha la clef au clou où il la prenait d'habitude. La fabrique avait été fermée toute la journée. 2. la rue était déserte. Madeleine dans un tiroir et le bougeoir dont il se servait tous les soirs pour monter chez lui. 188 – 448 – . comme si elle l'attendait. C'était M. qui veillaient près du corps de Fantine. une main188 passa par l'ouverture. sœur Perpétue et sœur Simplice. la brave portière se leva machinalement. Ce ne fut qu'au bout de plus de deux heures qu'elle sortit de sa rêverie et s'écria : « Tiens ! mon bon Dieu Jésus ! moi qui ai mis sa clef au clou ! » En ce moment la vitre de la loge s'ouvrit. cette manche de redingote. cette digne vieille était assise dans sa loge. prit la clef de la chambre de M. Ensuite elle se rassit sur sa chaise et se remit à songer. Madeleine se dissipa à Montreuil-sur-mer. Elle connaissait cette main. ce bras. Cette scène du bras passant par une ouverture répète très étrangement la scène du vol de pain (I. Il n'y avait dans la maison que deux religieuses.C'est ainsi que ce fantôme qui s'était appelé M. la porte cochère était verrouillée. Le soir de ce même jour. avec un cri dans le gosier qu'elle retint. Vers l'heure où M. Madeleine. et plaça le bougeoir à côté. saisit la clef et le bougeoir et alluma la bougie à la chandelle qui brûlait. La pauvre bonne vieille avait fait tout cela sans en avoir conscience. La portière leva les yeux et resta béante. Madeleine avait coutume de rentrer. encore tout effarée et réfléchissant tristement. Trois ou quatre personnes seulement dans toute la ville restèrent fidèles à cette mémoire. 6).

Arrivé en haut. je me suis laissé tomber du haut d'un toit. mais on avait dû le fouiller et lui prendre son passe-partout. La vieille obéit en toute hâte. s'écria-t-elle enfin. – En prison. allez me chercher la sœur Simplice. il laissa son bougeoir sur les dernières marches de l'escalier. dit-il. Il avait. J'y étais.Elle fut quelques secondes avant de pouvoir parler. J'ai brisé un barreau d'une fenêtre. un passe-partout qui ouvrait une petite porte latérale . puis il revint prendre sa bougie et rentra dans sa chambre. – Mon Dieu. comme elle le disait elle-même plus tard en racontant son aventure. Jean Valjean était toujours pour elle monsieur le maire. – 449 – . et alla fermer à tâtons sa fenêtre et son volet. et portait toujours sur lui. monsieur le maire. Il acheva sa pensée. Je monte à ma chambre. On n'a jamais su comment il avait réussi à pénétrer dans la cour sans faire ouvrir la porte cochère. Ce point n'a pas été éclairci. Il ne lui fit aucune recommandation . Il monta l'escalier qui conduisait à sa chambre. il était bien sûr qu'elle le garderait mieux qu'il ne se garderait lui-même. saisie. Elle est sans doute près de cette pauvre femme. et me voici. je vous croyais… Elle s'arrêta. la fin de sa phrase eût manqué de respect au commencement. ouvrit sa porte avec peu de bruit.

Il tira d'une armoire une vieille chemise à lui qu'il déchira. et. Il est probable que c'était le pain de la prison qu'il avait emporté en s'évadant. Elle était pâle. Il jeta un coup d'œil autour de lui. la chandelle qu'elle tenait vacillait dans sa main. sur sa table. Seulement elle avait ramassé dans les cendres et posé proprement sur la table les deux bouts du bâton ferré et la pièce de quarante sous noircie par le feu. il mordait dans un morceau de pain noir. Dans les émotions de cette – 450 – . Les violences de la destinée ont cela de particulier que. dit-il. Cela fit quelques morceaux de toile dans lesquels il emballa les deux flambeaux d'argent. de façon que ce fût la première chose qu'on aperçût en entrant dans la chambre. elles nous tirent du fond des entrailles la nature humaine et la forcent de reparaître au dehors. La portière avait « fait la chambre ». lorsque la justice plus tard fit une perquisition.La précaution était utile . Ceci a été constaté par les miettes de pain qui furent trouvées sur le carreau de la chambre. Il prit une feuille de papier sur laquelle il écrivit : Voici les deux bouts de mon bâton ferré et la pièce de quarante sous volée à Petit-Gervais dont j'ai parlé à la cour d'assises. sur sa chaise. Du reste il n'avait ni hâte ni agitation. – Entrez. C'était la sœur Simplice. elle avait les yeux rouges. et il posa sur cette feuille la pièce d'argent et les deux morceaux de fer. tout en emballant les chandeliers de l'évêque. si perfectionnés ou si refroidis que nous soyons. On frappa deux petits coups à la porte. on se souvient que sa fenêtre pouvait être aperçue de la rue. Il ne restait aucune trace du désordre de l'avantdernière nuit. sur son lit qui n'avait pas été défait depuis trois jours.

dit-il. Elle parvint cependant à dire : – Est-ce que monsieur le maire ne désire pas revoir une dernière fois cette pauvre malheureuse ? – Non. Ils entendirent un tumulte de pas qui montaient. et la vieille portière qui disait de sa voix la plus haute et la plus perçante : – Mon bon monsieur. Il achevait à peine qu'un grand bruit se fit dans l'escalier. je vous jure le bon Dieu qu'il n'est entré personne ici de toute la journée ni de toute la soirée. on n'aurait qu'à m'arrêter dans sa chambre. mais elle put à peine balbutier quelques sons inarticulés. Le papier était déplié. – « Je prie monsieur le curé de veiller sur tout ce que je laisse ici. cela la troublerait.journée. Il voudra bien payer là-dessus les frais de mon procès et l'enterrement de la femme qui est morte aujourd'hui. que même je n'ai pas quitté ma porte ! Un homme répondit : – 451 – . vous remettrez ceci à monsieur le curé. Le reste sera aux pauvres. Elle lut. la religieuse était redevenue femme. – Vous pouvez lire. et elle tremblait. Elle y jeta les yeux. Jean Valjean venait d'écrire quelques lignes sur un papier qu'il tendit à la religieuse en disant : – Ma sœur. on est à ma poursuite. dit-il. » La sœur voulut parler. Elle avait pleuré.

En apercevant la sœur. La sœur Simplice tomba à genoux près de la table. La religieuse ne leva pas les yeux. Pour lui. son élément. La porte s'ouvrit. l'autorité ecclésiastique était la première de toutes.– Cependant il y a de la lumière dans cette chambre. À ses yeux un prêtre était un esprit qui ne se trompe pas. c'était la vénération de toute autorité. Elle priait. une religieuse était une créature qui ne pèche pas. Jean Valjean souffla la bougie et se mit dans cet angle. La chandelle était sur la cheminée et ne donnait que peu de clarté. bien entendu. son milieu respirable. Il était tout d'une pièce et n'admettait ni objection. On se rappelle que le fond même de Javert. Javert aperçut la sœur et s'arrêta interdit. – 452 – . La chambre était disposée de façon que la porte en s'ouvrant masquait l'angle du mur à droite. Il était religieux. son premier mouvement fut de se retirer. C'étaient des âmes murées à ce monde avec une seule porte qui ne s'ouvrait jamais que pour laisser sortir la vérité. Javert entra. On entendait le chuchotement de plusieurs hommes et les protestations de la portière dans le corridor. Ils reconnurent la voix de Javert. superficiel et correct sur ce point comme sur tous. ni restriction.

coup sur coup. vous ne l'avez pas vu ? La sœur répondit : – Non. comme on se dévoue. Elle mentit. – Pardon. vous n'avez pas vu ce soir une personne. rapidement. et de hasarder au moins une question. êtes-vous seule dans cette chambre ? Il y eut un moment affreux pendant lequel la pauvre portière se sentit défaillir. ce nommé Jean Valjean. Son second mouvement fut de rester. Ô sainte fille ! vous n'êtes plus de ce monde depuis beaucoup d'années . dit Javert. et il se retira en saluant profondément. c'est mon devoir. Javert le savait. excusez-moi si j'insiste. nous le cherchons. que ce mensonge vous soit compté dans le paradis ! – 453 – . et qui le poussait impérieusement en sens inverse.Cependant il y avait aussi un autre devoir qui le tenait. Elle mentit deux fois de suite. – Ainsi. reprit Javert. vous avez rejoint dans la lumière vos sœurs les vierges et vos frères les anges . Il s'est évadé. un homme. – Ma sœur. La sœur leva les yeux et répondit : – Oui. sans hésiter. C'était cette sœur Simplice qui n'avait menti de sa vie. dit-il. et la vénérait particulièrement à cause de cela.

qu'il portait un paquet et qu'il était vêtu d'une blouse. C'est pourquoi il simplifia l'enterrement de Fantine. elle subit la promiscuité des cendres. Elle fut jetée à la fosse publique. Une heure après. Fantine fut donc enterrée dans ce coin gratis du cimetière qui est à tous et à personne. Un dernier mot sur Fantine. sur ce que Jean Valjean avait laissé. Heureusement Dieu sait où retrouver l'âme. de qui s'agissait-il ? d'un forçat et d'une fille publique. en réservant. Après tout. C'était peut-être celle-là. le plus d'argent possible aux pauvres. On coucha Fantine dans les ténèbres parmi les premiers os venus . par le témoignage de deux ou trois rouliers qui l'avaient rencontré. Nous avons tous une mère. et le réduisit à ce strict nécessaire qu'on appelle la fosse commune.L'affirmation de la sœur fut pour Javert quelque chose de si décisif qu'il ne remarqua même pas la singularité de cette bougie qu'on venait de souffler et qui fumait sur la table. Cet homme était Jean Valjean. un homme. Il a été établi. Sa tombe ressembla à son lit. et où l'on perd les pauvres. Le curé crut bien faire. ne laissant que sa blouse. la terre. On rendit Fantine à cette mère. marchant à travers les arbres et les brumes. s'éloignait rapidement de Montreuil-sur-mer dans la direction de Paris. Où avait-il pris cette blouse ? On ne l'a jamais su. – 454 – . et fit bien peut-être. Cependant un vieux ouvrier était mort quelques jours auparavant à l'infirmerie de la fabrique.

................. 108 Chapitre III Héroïsme de l'obéissance passive .............. 87 Livre deuxième – La chute............................. 45 Chapitre IX Le frère raconté par la sœur ..........................15 Chapitre IV Les œuvres semblables aux paroles........................................................ 8 Chapitre III À bon évêque dur évêché ....................................................147 Chapitre X L'homme réveillé ..................................................................................................... 4 Chapitre I Monsieur Myriel ..... 4 Chapitre II Monsieur Myriel devient monseigneur Bienvenu....................................................................................................................................31 Chapitre VII Cravatte.........135 Chapitre VIII L'onde et l'ombre................. 72 Chapitre XII Solitude de monseigneur Bienvenu ................................. 121 Chapitre V Tranquillité ...............144 Chapitre IX Nouveaux griefs ...................... 113 Chapitre IV Détails sur les fromageries de Pontarlier ............... 50 Chapitre X L'évêque en présence d'une lumière inconnue...................................126 Chapitre VI Jean Valjean ...........................18 Chapitre V Que monseigneur Bienvenu faisait durer trop longtemps ses soutanes............................................................................... 39 Chapitre VIII Philosophie après boire.....................................................................................Table des matières Livre premier – Un juste................... 27 Chapitre VI Par qui il faisait garder sa maison ......129 Chapitre VII Le dedans du désespoir .................... 78 Chapitre XIII Ce qu'il croyait...........55 Chapitre XI Une restriction .....................................................149 – 455 – ... 82 Chapitre XIV Ce qu'il pensait .................. 90 Chapitre II La prudence conseillée à la sagesse ..................................................................................................................................................... 90 Chapitre I Le soir d'un jour de marche...........

.................................... 175 Chapitre I L'année 1817.... c'est quelquefois livrer ............................................ 206 Chapitre VIII Mort d'un cheval ............................................................................ 175 Chapitre II Double quatuor .............................. 272 Chapitre IX Succès de Madame Victurnien ........................................214 Chapitre IX Fin joyeuse de la joie.......................... 244 Chapitre II M............... 224 Chapitre I Une mère qui en rencontre une autre...................................... 255 Chapitre V Vagues éclairs à l'horizon . 276 – 456 – ............................................ 247 Chapitre III Sommes déposées chez Laffitte..................... 224 Chapitre II Première esquisse de deux figures louches ... 244 Chapitre I Histoire d'un progrès dans les verroteries noires.......... 258 Chapitre VI Le père Fauchelevent ..................219 Livre quatrième – Confier............................................................................................................................................................................................251 Chapitre IV M..... 191 Chapitre IV Tholomyès est si joyeux qu'il chante une chanson espagnole......................................200 Chapitre VI Chapitre où l'on s'adore ................. 270 Chapitre VIII Madame Victurnien dépense trente-cinq francs pour la morale .........................................................................................................................164 Livre troisième – En l'année 1817..................................................................................... Madeleine en deuil ................158 Chapitre XIII Petit-Gervais ..............................................185 Chapitre III Quatre à quatre ...............................................................................................Chapitre XI Ce qu'il fait .................................................153 Chapitre XII L'évêque travaille.......... Madeleine. 240 Livre cinquième – La descente ............. 265 Chapitre VII Fauchelevent devient jardinier à Paris ..........196 Chapitre V Chez Bombarda ............... 237 Chapitre III L'Alouette.............................. 204 Chapitre VII Sagesse de Tholomyès ............

. 290 Chapitre XIII Solution de quelques questions de police municipale..................................................................................... 436 Chapitre IV L'autorité reprend ses droits..... 383 Chapitre VII Le voyageur arrivé prend ses précautions pour repartir ................. Bamatabois............. 365 Chapitre VI La sœur Simplice mise à l'épreuve ....................................................................................... 288 Chapitre XII Le désœuvrement de M..........................400 Chapitre IX Un lieu où des convictions sont en train de se former...313 Livre septième – L'affaire Champmathieu ................................................................. 359 Chapitre V Bâtons dans les roues .........................................................................................412 Chapitre XI Champmathieu de plus en plus étonné............................................. 404 Chapitre X Le système de dénégations.................. 325 Chapitre I La sœur Simplice ....................................................................................... Madeleine regarde ses cheveux427 Chapitre II Fantine heureuse................................... 393 Chapitre VIII Entrée de faveur .................................................................................................................431 Chapitre III Javert content .... 307 Chapitre I Commencement du repos ..................................................................... 294 Livre sixième – Javert ........ 447 – 457 – ....................Chapitre X Suite du succès ........................................... 427 Chapitre I Dans quel miroir M.....421 Livre huitième – Contre-coup.... 329 Chapitre III Une tempête sous un crâne ........................................ 307 Chapitre II Comment Jean peut devenir Champ......................... 325 Chapitre II Perspicacité de maître Scaufflaire ........................................................... 336 Chapitre IV Formes que prend la souffrance pendant le sommeil ................................................................................280 Chapitre XI Christus nos liberavit ..........................................441 Chapitre V Tombeau convenable.............

Édition du groupe « Ebooks libres et gratuits » Victor Hugo LES MISÉRABLES Tome II – COSETTE (1862) .

le 30 juin : « J'ai fini Les Misérables sur le champ de bataille de Waterloo et dans le mois de Waterloo. Un demi-quart de lieue plus loin que ce cabaret. et. un cabaret ayant sur sa façade cet écriteau : Au quatre vents. qui emplit le vallon d'un côté de la chaussée. et font là comme des vagues énormes. s'éparpille de l'autre dans les prairies et s'en va avec grâce et comme en désordre vers Braine-l'Alleud. à droite. à l'ouest. une charrue. un passant. café de particulier. soulèvent la route et la laissent retomber. à côté d'une espèce de potence vermoulue portant l'inscription : Ancienne barrière no 4. une auberge. » –4– 1 .Livre premier – Waterloo Chapitre I Ce qu'on rencontre en venant de Nivelles L'an dernier (1861). par une belle matinée de mai. un grand faisceau de perches à houblon. Il venait de laisser derrière lui un bois sur une hauteur. une large chaussée pavée ondulant sur des collines qui viennent l'une après l'autre. un tas de broussailles sèches V. il arriva au fond d'un petit vallon où il y a de l'eau qui passe sous une arche pratiquée dans le remblai de la route. une charrette à quatre roues devant la porte. à l'angle d'un chemin de traverse. Il avait dépassé Lillois et Bois-Seigneur-Isaac. Échabeau. Hugo séjourna à Waterloo du 7 mai 1861 au 21 juillet (avec de nombreuses interruptions de ce séjour) pour y écrire le récit de la bataille et achever ainsi son roman. Il apercevait. Le bouquet d'arbres. entre deux rangées d'arbres. Il note. Il y avait là. celui qui raconte cette histoire1. Il allait à pied. le clocher d'ardoise de Braine-l'Alleud qui a la forme d'un vase renversé. Il suivait. clairsemé mais très vert. au bord de la route. arrivait de Nivelles et se dirigeait vers La Hulpe.

un mur perpendiculaire à la façade venait presque toucher la porte et la flanquait d'un brusque angle droit. après avoir longé un mur du quinzième siècle surmonté d'un pignon aigu à briques contrariées. Et elle ajouta : –5– . – C'est un boulet français qui a fait ça. probablement du spectacle forain de quelque kermesse. Une façade sévère dominait cette porte . Une jeune fille sarclait dans un champ où une grande affiche jaune. Le soleil était charmant . lui dit-elle. dans le grave style de Louis XIV. une échelle le long d'un vieux hangar à cloisons de paille. Sur le pré devant la porte gisaient trois herses à travers lesquelles poussaient pêle-mêle toutes les fleurs de mai. volait au vent.près d'une haie vive. il se trouva en présence d'une grande porte de pierre cintrée. La porte était fermée. Le passant se courba et considéra dans la pierre à gauche. Elle vit le passant et aperçut ce qu'il regardait. Elle avait pour clôture deux battants décrépits ornés d'un vieux marteau rouillé. une assez large excavation circulaire ressemblant à l'alvéole d'une sphère. Au bout d'une centaine de pas. probablement amoureux. Un brave petit oiseau. au bas du pied-droit de la porte. En ce moment les battants s'écartèrent et une paysanne sortit. vocalisait éperdument dans un grand arbre. accostée de deux médaillons planes. de la chaux qui fumait dans un trou carré. à côté d'une mare où naviguait une flottille de canards. un sentier mal pavé s'enfonçait dans les broussailles. Ce passant y entra. À l'angle de l'auberge. les branches avaient ce doux frémissement de mai qui semble venir des nids plus encore que du vent. avec imposte rectiligne.

– Hougomont.– Ce que vous voyez là. de loin. près d'un clou. dit la paysanne. plus haut. Il fit quelques pas et s'en alla regarder au-dessus des haies. Le biscayen n'a pas traversé le bois. – Comment s'appelle cet endroit-ci ? demanda le passant. Il était dans le champ de bataille de Waterloo. ressemblait à un lion. dans la porte. Il aperçut à l'horizon à travers les arbres une espèce de monticule et sur ce monticule quelque chose qui. –6– . Le passant se redressa. c'est le trou d'un gros biscayen.

Hougomont. et entra dans la cour. ou d'inscrire son nom dans ses écrits comme sur ses meubles – voir aussi Ugolin en III. une chapelle que surmonte un petit clocher. On connaît le plaisir qu'avait Hugo de retrouver. coudoya sous un porche une vieille calèche. On entend un grondement . C'était un château. laissant voir les arbres d'un verger. pour l'antiquaire. ce n'est plus qu'une ferme. Auprès de l'arcade s'ouvre dans un mur une autre porte avec claveaux du temps de Henri IV. un poulain qui saute. Ce manoir fut bâti par Hugo2. c'est Hugomons. lui eût peut-être donné le monde. s'il eût pu le prendre. 7. –7– 2 . un dindon qui fait la roue. voilà cette cour dont la conquête fut un rêve de Napoléon.Chapitre II Hougomont Hougomont. c'est un gros chien qui montre les dents et qui remplace les Anglais. sire de Somerel. un vieux puits avec sa dalle et son tourniquet de fer. le même qui dota la sixième chapellenie de l'abbaye de Villers. tout étant tombé autour d'elle. Des poules y éparpillent du bec la poussière. La première chose qui le frappa dans ce préau. ce fut une porte du seizième siècle qui y simule une arcade. À côté de cette porte un trou à fumier. ce fut là un lieu funèbre. des pioches et des pelles. la première résistance que rencontra à Waterloo ce grand bûcheron de l'Europe qu'on appelait Napoléon . le premier nœud sous le coup de hache. Le passant poussa la porte. le commencement de l'obstacle. Ce coin de terre. quelques charrettes. 2. L'aspect monumental naît souvent de la ruine. un poirier en fleur en espalier sur le mur de la chapelle.

l'horreur y est visible . vu sur la carte. c'était hier. Les bâtiments de la ferme bordent la cour au sud. deux larges battants faits de planches rustiques . celle du château. C'est là que Bauduin fut tué. enfoncée par les Français. en plan géométral. le bouleversement de la mêlée s'y est pétrifié . Les quatre compagnies des gardes de Cooke y ont tenu tête pendant sept heures à l'acharnement d'une armée. présente une espèce de rectangle irrégulier dont un angle aurait été entaillé. cela meurt . sans le prendre. les pierres tombent. La porte septentrionale. des prairies. de pierre en bas. pend accroché au mur. et la brigade Soye ne put que l'entamer au sud. les divisions Guilleminot. Foy et Bachelu s'y heurtèrent. brisée par les Français. qui ferme la cour au nord. et à laquelle on a mis une pièce pour remplacer le panneau suspendu à la muraille. elle est coupée carrément dans un mur. Un morceau de la porte nord. L'orage du combat est encore dans cette cour . de brique en haut. s'entre-bâille au fond du préau . celle de la ferme. bâtiments et enclos compris. La dispute de cette entrée a été furieuse. C'est une simple porte charretière comme il y en a dans toutes les métairies. cela vit. presque tout le corps de Reille y fut employé et y échoua. C'est à cet angle qu'est la porte méridionale. –8– . Ce ne fut pas trop de la brigade Bauduin pour forcer Hougomont au nord. Ce sont quatre planches clouées sur deux traverses. On a longtemps vu sur le montant de la porte toutes sortes d'empreintes de mains sanglantes. gardée par ce mur qui la fusille à bout portant.Les Anglais là ont été admirables. Hougomont a deux portes : la porte méridionale. Hougomont. les boulets de Kellermann s'épuisèrent sur cet héroïque pan de mur. au delà. Les murs agonisent. Napoléon envoya contre Hougomont son frère Jérôme . et la porte septentrionale. et où l'on distingue les balafres de l'attaque.

les Français y pénétrèrent. l'un est mort. la mitraille eut pour réplique l'incendie. Une dizaine de marches tiennent encore au mur . Depuis 1815. Des constructions qu'on a depuis jetées bas y faisaient des redans. la chapelle servit de blockhaus. de derrière les murailles. une aile du château. et reverdit en avril. Ce sont de larges dalles de pierre bleue qui font un monceau dans les orties. par tous les soupiraux. avaient coupé les marches inférieures. en 1815. Ces degrés inaccessibles sont solides dans leurs alvéoles. On n'y a plus dit la messe depuis le carnage. crevassé du rez-de-chaussée jusqu'au toit. les trous sont des plaies . Le château servit de donjon. À côté de la chapelle. apparaît comme l'intérieur d'un coquillage brisé. et massés sur les marches supérieures. par toutes les fentes des pierres. assiégés dans l'escalier. on pourrait dire éventrée. Pourtant l'autel y est resté. arquebuses de toutes parts. mais ne purent s'y maintenir. à travers des fenêtres garnies de barreaux de fer. une –9– . On s'y extermina. apportèrent des fascines et mirent le feu aux murs et aux hommes . On s'est massacré dans la chapelle. sur la première est entaillée l'image d'un trident. Le dedans. Quatre murs lavés au lait de chaux. Les Anglais s'y étaient barricadés . Tout le reste ressemble à une mâchoire édentée. Deux vieux arbres sont là . L'escalier a deux étages . était plus bâtie qu'elle ne l'est aujourd'hui. les arbres penchés et frissonnants semblent faire effort pour s'enfuir. se dresse écroulée. des angles et des coudes d'équerre. Cette cour. le seul débris qui reste du manoir d'Hougomont. du fond des caves. du haut des greniers. l'autre est blessé au pied. les chambres démantelées d'un corps de logis en brique . est étrange. un autel de bois grossier adossé à un fond de pierre brute. Les Français. On entrevoit dans l'aile ruinée. les Anglais.les brèches crient . par toutes les croisées. les gardes anglaises étaient embusquées dans ces chambres . redevenu calme. il s'est mis à pousser à travers l'escalier. la spirale de l'escalier.

dans un coin. On sort de la chapelle. Le dernier qui ait tiré de l'eau de ce puits se nommait Guillaume Van Kylsom. on voit un puits. à terre. la tête de l'enfant Jésus a été emportée par un biscayen. elle a été fournaise .porte vis-à-vis l'autel. du quinzième siècle . et à gauche. Puis ces autres : Conde de Rio Maïor. puis s'est arrêté. Près des pieds du Christ on lit ce nom : Henquinez. puis délogés. Il y a des noms français avec des points d'exclamation. signes de colère. au-dessus du crucifix un soupirail carré bouché d'une botte de foin. Les flammes ont rempli cette masure . Marques y Marquesa de Almagro (Habana). deux petites fenêtres cintrées. L'enfant Jésus. La forêt autour de l'abbaye de Villers abrita pendant plusieurs jours et plusieurs nuits toutes ces malheureuses populations dis– 10 – . C'est à la porte de cette chapelle qu'a été ramassé un cadavre qui tenait une hache à la main. au dire des gens du pays. Le feu lui a rongé les pieds dont on ne voit plus que les moignons noircis. n'a pas été aussi heureux que le Christ. sur la porte un grand crucifix de bois. le Christ en bois n'a pas brûlé. Il y en a deux dans cette cour. la porte a brûlé. On a reblanchi le mur en 1849. Pourquoi n'y puise-t-on plus d'eau ? Parce qu'il est plein de squelettes. On demande : pourquoi n'y a-t-il pas de seau et de poulie à celui-ci ? C'est qu'on n'y puise plus d'eau. maîtres un moment de la chapelle. Ce cadavre était le sous-lieutenant Legros. un vieux châssis vitré tout cassé. telle est cette chapelle. l'ont incendiée. Le 18 juin 1815. décapité. le plancher a brûlé. C'était un paysan qui habitait Hougomont et y était jardinier. Près de l'autel est clouée une statue en bois de sainte Anne. sa famille prit la fuite et s'alla cacher dans les bois. Les murs sont couverts d'inscriptions. Miracle. Les Français. Les nations s'y insultaient.

Le quatrième côté est ouvert. La dalle bleue y est remplacée par une traverse à laquelle s'appuient cinq ou six difformes tronçons de bois noueux et ankylosés qui ressemblent à de grands ossements. Ce puits est isolé au milieu de la cour. La ferrure de soutènement du mur de droite dessine une croix. Le mur du fond a une façon d'œil-de-bœuf informe. C'est à ce puits qu'il puisait l'eau.persées. Le typhus est une annexe du triomphe. le bas des murs disparaît dans les orties. Ce puits. à coups de plat de sabre. Les Anglais l'y découvrirent. on en fit un sépulcre. on eut une hâte. Après l'action. Tout autour du puits. mais il a encore la cuvette de pierre qui servait de déversoir. Trois murs mi-partis pierre et brique. la nuit qui suivit l'ensevelissement. peut-être un trou d'obus. Il parait que. et l'œil se perd dans un profond cylindre de brique qu'emplit un entassement de ténèbres. L'eau des pluies – 11 – . où burent tant de morts. repliés comme les feuilles d'un paravent et simulant une tourelle carrée. Ils avaient soif . ni poulie . On l'arracha de sa cachette. Beaucoup burent là leur dernière gorgée. On y jeta trois cents morts. Peutêtre avec trop d'empressement. marquent la place de ces pauvres bivouacs tremblants au fond des halliers. enterrer les cadavres. Guillaume Van Kylsom demeura à Hougomont « pour garder le château » et se blottit dans une cave. les combattants se firent servir par cet homme effrayé. C'est par là qu'on puisait l'eau. Cette tourelle avait un plafond dont il ne reste que les poutres. Ce puits n'a point pour devanture la large dalle bleue qui sert de tablier à tous les puits de Belgique. On se penche. devait mourir lui aussi. Tous étaient-ils morts ? la légende dit non. Ce puits était profond. La mort a une façon à elle de harceler la victoire. Aujourd'hui encore de certains vestiges reconnaissables. on entendit sortir du puits des voix faibles qui appelaient. et. ni chaîne. tels que de vieux troncs d'arbres brûlés. ce Guillaume leur portait à boire. l'entourent de trois côtés. et elle fait suivre la gloire par la peste. Il n'a plus ni seau.

la troisième est un bois. – 12 – . La première partie est un jardin. le mur du fond est en pierre. Le verger est terrible. On entre dans le jardin d'abord. C'était un jardin seigneurial dans ce premier style français qui a précédé Lenô- 3 Georgette aura le même « mot » dans Quatrevingt-treize. Une maison dans cette ruine. la maison de la ferme. mort depuis longtemps. planté de groseilliers. on pourrait presque dire en trois actes. Ma sœur. Il est en contrebas. posée de biais. fermé d'un terrassement monumental en pierre de taille avec balustres à double renflement. Moi. À côté d'une jolie plaque de serrure gothique il y a sur cette porte une poignée de fer à trèfles. Ces trois parties ont une enceinte commune. boum3. On nous a emportées dans les bois. donne dans le verger. et je faisais boum. à droite un mur. » Une porte de la cour. est encore habitée. La famille qui occupe la maison a pour grand-père l'ancien jardinier Van Kylsom. nous l'avons dit. J'avais trois ans. encombré de végétations sauvages.s'y amasse. avait peur et pleurait. j'imitais le canon. à gauche. On se collait l'oreille à terre pour écouter. J'étais dans les bras de ma mère. et de temps en temps un oiseau des forêts voisines vient y boire et s'envole. un sapeur français lui abattit la main d'un coup de hache. au fond un mur. Le mur de droite est en brique. à gauche une haie. Une femme en cheveux gris vous dit : « J'étais là. du côté de l'entrée les bâtiments du château et de la ferme. la deuxième est le verger. Il est en trois parties. plus grande. La porte de cette maison donne sur la cour. Au moment où le lieutenant hanovrien Wilda saisissait cette poignée pour se réfugier dans la ferme.

croyant n'avoir affaire qu'à la haie. les Français arrivèrent. On monte quelques marches. les gardes anglaises derrière. dont une était armée de carabines. On n'avait pas d'échelles. On compte encore quarante-trois4 balustres sur leurs dés . – 13 – 4 . les autres sont couchés dans l'herbe. Un ba- Chiffre peut-être authentique. obstacle et embuscade. Les hanovriens bordaient ces balustres et tiraient d'en haut.tre . ripostant d'en bas. y sont encore. C'est dans ce jardin. On se battit corps à corps sous les arbres. et la brigade Soye s'y brisa. Les trente-huit meurtrières percées par les Anglais à des hauteurs irrégulières. 1) seront aussi quarante-trois. et du jardin on passe dans le verger proprement dit. plus bas que le verger. ruine et ronce aujourd'hui. intrépides. pris et traqués comme des ours dans leur fosse. la franchirent. Ces voltigeurs. Waterloo commença ainsi. Un balustre brisé est posé sur l'étrave comme une jambe cassée. que six voltigeurs du 1er léger. ayant pénétré là et n'en pouvant plus sortir. Le verger pourtant fut pris. quinze cents hommes tombèrent en moins d'une heure. mirent un quart d'heure à mourir. Les pilastres sont surmontés de globes qui semblent des boulets de pierre. Le mur semble prêt à recommencer le combat. Devant la seizième sont couchées deux tombes anglaises en granit. Les insurgés de la barricade (en IV. l'attaque principale venait de là. et trouvèrent ce mur. les Français grimpèrent avec les ongles. les trente-huit meurtrières faisant feu à la fois. Presque tous ont des éraflures de mousqueterie. six contre deux cents. dans ces quelques toises carrées. Là. 14. Ce mur est caché au dehors par une grande haie vive . acceptèrent le combat avec deux compagnies hanovriennes. Il n'y a de meurtrières qu'au mur sud . n'ayant pour abri que les groseilliers. mais également symbolique pour Hugo dont la fille Léopoldine s'était noyée en septembre 1843. Toute cette herbe a été mouillée de sang. un orage de mitraille et de balles .

des chevaux de charrue y paissent. décimés. sur les quarante du corps de Reille. sabrés. sept cents hommes. gisant. est rongé par la mitraille. Hugo note dans ses carnets. donnez-moi trois francs . fut foudroyé là. contre lequel furent braquées les deux batteries de Kellermann. Les corbeaux volent dans les branches. Les squelettes d'arbres morts abondent dans ce verger. des cordes de crin où sèche du linge traversent les intervalles des arbres et font baisser la tête aux passants. de sang allemand et de sang français. égorgés. trois mille hommes. Presque tous les pommiers tombent de vieillesse. l'herbe y est haute. on marche dans cette friche et le pied enfonce dans les trous de taupes. le massacre. fusillés. l'incendie. et tout cela pour qu'aujourd'hui un paysan dise à un voyageur : Monsieur. dans cette seule masure de Hougomont. Tout à côté se penche un vieux pommier malade pansé avec un bandage de paille et de terre glaise. si vous aimez. Foy blessé. Bauduin tué. Au milieu de l'herbe on remarque un tronc déraciné. Il n'y en a pas un qui n'ait sa balle ou son biscaïen5. d'une famille française réfugiée à la révocation de l'édit de Nantes. un ruisseau fait de sang anglais. Sous un grand arbre voisin est tombé le général allemand Duplat. un puits comblé de cadavres. vingt bataillons français. Au dehors le mur. le 7 mai 1861 : « Acheté un morceau d'arbre de verger où est incrusté un biscaïen = 2 Fr. le carnage. écharpés. furieusement mêlés. le régiment de Nassau et le régiment de Brunswick détruits. au fond il y a un bois plein de violettes. Il a ses boutons d'or et ses pâquerettes. Le major Blackman s'y est adossé pour expirer. verdissant. Ce verger est sensible comme un autre au mois de mai.taillon de Nassau. je vous expliquerai la chose de Waterloo ! V. » – 14 – 5 . Duplat tué. brûlés . Blackman tué. les gardes anglaises mutilées.

et qui. a fait invincible pendant quinze ans ce sombre athlète du pugilat de la guerre. frapper sans cesse. Tous ses plans de bataille sont faits pour le projectile. et replaçons-nous en l'année 1815. La bataille de Waterloo. tout pour lui était là. – 15 – . c'était là sa clef de victoire. et il confiait cette besogne au boulet. S'il n'avait pas plu dans la nuit du 17 au 18 juin 1815. rompre les lignes.Chapitre III Le 18 juin 1815 Retournons en arrière. Quelques gouttes d'eau de plus ou de moins ont fait pencher Napoléon. la providence n'a eu besoin que d'un peu de pluie. Méthode redoutable. n'a pu commencer qu'à onze heures et demie. frapper. Pour que Waterloo fût la fin d'Austerlitz. Il y avait du tir dans son génie. Il accablait le point faible de mitraille . jointe au génie. frapper. et il la battait en brèche. Faire converger l'artillerie sur un point donné. Napoléon était officier d'artillerie. disait : Tel de nos boulets a tué six hommes. Pourquoi ? Parce que la terre était mouillée. broyer et disperser les masses. il nouait et dénouait les batailles avec le canon. l'avenir de l'Europe était changé. et même un peu avant l'époque où commence l'action racontée dans la première partie de ce livre. Il a fallu attendre un peu de raffermissement pour que l'artillerie pût manœuvrer. et un nuage traversant le ciel à contre-sens de la saison a suffi pour l'écroulement d'un monde. c'était l'homme qui. Le fond de ce prodigieux capitaine. dans le rapport au Directoire sur Aboukir. c'est un des droits du narrateur. et il s'en ressentait. et ceci a donné à Blücher le temps d'arriver. Enfoncer les carrés. Il traitait la stratégie du général ennemi comme une citadelle. pulvériser les régiments.

vieillir. à quarante-six ans. est-ce décroître ? Napoléon avait-il perdu le sens direct de la victoire ? en était-il à ne plus reconnaître l'écueil. – 16 – . c'est croître . l'action commençait à six heures du matin. comme beaucoup d'historiens considérables l'ont cru. du haut de son char d'éclairs. l'âme comme le corps ? le vétéran se faisait-il fâcheusement sentir dans le capitaine ? en un mot. Quelle quantité de faute y a-t-il de la part de Napoléon dans la perte de cette bataille ? le naufrage est-il imputable au pilote ? Le déclin physique évident de Napoléon se compliquait-il à cette époque d'une certaine diminution intérieure ? les vingt ans de guerre avaient-ils usé la lame comme le fourreau. pour les Dantes et les MichelAnges. d'une folie suprême ? ce cocher titanique du destin n'était-il plus qu'un immense cassecou ? Nous ne le pensons point. pour les Annibals et les Bonapartes. à ne plus deviner le piège.Le 18 juin 1815. Wellington n'avait que cent cinquanteneuf bouches à feu . inconscient du péril ? dans cette classe de grands hommes matériels qu'on peut appeler les géants de l'action. Supposez la terre sèche. chose grave dans un général. Napoléon en avait deux cent quarante. à ne plus discerner le bord croulant des abîmes ? manquait-il du flair des catastrophes ? lui qui jadis savait toutes les routes du triomphe et qui. y a-t-il un âge pour la myopie du génie ? La vieillesse n'a pas de prise sur les génies de l'idéal . avait-il maintenant cet ahurissement sinistre de mener aux précipices son tumultueux attelage de légions ? était-il pris. trois heures avant la péripétie prussienne. les indiquait d'un doigt souverain. ce génie. s'éclipsait-il ? entrait-il en frénésie pour se déguiser à lui-même son affaiblissement ? commençait-il à osciller sous l'égarement d'un souffle d'aventure ? devenait-il. La bataille était gagnée et finie à deux heures. l'artillerie pouvant rouler. il comptait d'autant plus sur l'artillerie qu'il avait pour lui le nombre.

à un ensemble de faits où il y a sans doute du mirage. l'exactitude des faits ici mentionnés. une des scènes génératrices du drame que nous racontons se rattache à cette bataille . de l'aveu de tous. pour Napoléon. faire de Wellington et de Blücher deux tronçons . jeter l'Allemand dans le Rhin et l'Anglais dans la mer. Ensuite on verrait. Quant à nous. nous jugeons comme le peuple. Tout cela. cette histoire d'ailleurs est faite. nous n'avons ni la pratique militaire ni la compétence stratégique qui autorisent un système . Thiers. Dans l'édition originale. et faite magistralement. Comme il le fait souvent. un chercheur penché sur cette terre pétrie de chair humaine. si scrupuleusement suivies que le lecteur n'a pas à mettre en doute. était dans cette bataille. au nom de la science.Son plan de bataille était. Hugo signale ses sources. Quinet. le couper en deux. son compagnon d'exil à Bruxelles et son principal informateur par l'Histoire de la campagne de 1815 : Waterloo. un chef-d'œuvre. mais cette histoire n'est pas notre sujet . Aller droit au centre de la ligne alliée. prenant peut-être des apparences pour des réalités . nous ne sommes qu'un témoin à distance. C'était par sympathie envers un ami. nous n'avons pas le droit de tenir tête. Hugo avait écrit : « … à l'autre point de vue par Charras ». à un point de vue par Napoléon. Charras. son collègue à l'Assemblée nationale en 1848-1851. Vaulabelle. à l'autre point de vue par toute une pléiade d'historiens6. ce mystérieux accusé. faire un trou dans l'ennemi. Lamartine. Il va sans dire que nous ne prétendons pas faire ici l'histoire de Waterloo . Walter Scott. saisir Bruxelles. nous laissons les historiens aux prises. un enchaînement de hasards domine à Waterloo les deux capitaines . et quand il s'agit du destin. pousser la moitié britannique sur Hal et la moitié prussienne sur Tongres. un passant dans la plaine. pour l'essentiel. publiée en 1857. – 17 – 6 . selon nous. ce juge naïf. enlever Mont-Saint-Jean.

la pointe droite inférieure est la Belle-Alliance. On se cramponne à tout . Reille faisant face à Hill. et toutes les ondulations montent vers Mont-Saint-Jean. Le triangle compris au sommet de l'A. derrière le plateau de Mont-SaintJean. d'Erlon faisant face à Picton. est la forêt de Soignes. C'est là qu'on a placé le lion. Au milieu de cette corde est le point précis où s'est dit le mot final de la bataille. un – 18 – . Les ailes des deux armées s'étendent à droite et à gauche des deux routes de Genappe et de Nivelles . Derrière la pointe de l'A. Quant à la plaine en elle-même. la corde de l'A est le chemin creux d'Ohain à Braine-l'Alleud. la pointe gauche inférieure est Hougomont. La dispute de ce plateau fut toute la bataille. symbole involontaire du suprême héroïsme de la garde impériale. entre les deux jambages et la corde. L'une cherche à faire glisser l'autre. le jambage droit est la route de Genappe. là est Reille avec Jérôme Bonaparte . qu'on se représente un vaste terrain ondulant . Le jambage gauche de l'A est la route de Nivelles. Deux troupes ennemies sur un champ de bataille sont deux lutteurs. et y aboutissent à la forêt.Chapitre IV A Ceux qui veulent se figurer nettement la bataille de Waterloo n'ont qu'à coucher sur le sol par la pensée un A majuscule. C'est un bras-le-corps. est le plateau de Mont-Saint-Jean. chaque pli domine le pli suivant. Un peu au-dessous du point où la corde de l'A rencontre et coupe le jambage droit est la HaieSainte. là est Napoléon. un buisson est un point d'appui . là est Wellington . Le sommet de l'A est Mont-Saint-Jean.

et précisément parce qu'elle est lumière. Qui sort du champ est battu. l'avait examinée comme un en-cas de grande bataille. un sentier transversal à propos. Cette clarté. à cheval. Dès l'année précédente. Sur ce terrain et pour ce duel. l'épée de Marengo. mais aujourd'hui l'histoire et le jour se font. sa lunette à la main. Ce profil calme sous le petit chapeau de l'école de Brienne. le revers blanc cachant la plaque. toute cette figure du dernier césar est debout dans les imaginations. dite aujourd'hui plaine de Waterloo. l'armée française en bas. la nécessité d'examiner la moindre touffe d'arbres. elle met souvent de l'ombre là où l'on voyait des rayons . la culotte de peau. sur la hauteur de Rossomme. avec une sagacité prévoyante. un mouvement de terrain. est impitoyable . tout le monde l'a vu. cet uniforme vert. et l'un attaque l'autre. cela tenait à un certain obscurcissement légendaire que la plupart des héros dégagent et qui voile toujours plus ou moins longtemps la vérité . Napoléon le mauvais. la redingote grise cachant les épaulettes. les éperons d'argent. un ravin. L'armée anglaise était en haut. l'histoire. faute d'une bicoque où s'adosser. Wellington. le 18 juin. un ravalement de la plaine. Wellington avait le bon côté.angle de mur est un épaulement . sévèrement regardée par les autres. un bois. à l'aube du 18 juin 1815. Cette figure a été longtemps toute dans la lumière . l'angle du cordon rouge sous le gilet. toute lumière qu'elle est. le cheval blanc avec sa housse de velours pourpre ayant aux coins des N couronnées et des aigles. du même homme elle fait deux fantômes différents. acclamée des uns. Avant qu'on le montre. et les ténèbres du despote – 19 – . pour le chef responsable. un régiment lâche pied . Esquisser ici l'aspect de Napoléon. peuvent arrêter le talon de ce colosse qu'on appelle une armée et l'empêcher de reculer. les bottes à l'écuyère sur des bas de soie. Les deux généraux avaient attentivement étudié la plaine de Mont-Saint-Jean. et d'approfondir le moindre relief. elle a cela d'étrange et de divin que. et en fait justice. cela est presque de trop. De là.

Rome enchaînée diminue César . Jérusalem tuée diminue Titus.luttent avec l'éblouissement du capitaine. De là une mesure plus vraie dans l'appréciation définitive des peuples. Babylone violée diminue Alexandre . La tyrannie suit le tyran. – 20 – . C'est un malheur pour un homme de laisser derrière lui de la nuit qui a sa forme.

hésitant. Il avait plu8 toute la nuit . visqueux dans les pluies. la terre était défoncée par l’averse . il fallait pour cela que le soleil parût et séchât le sol. on y glisse. tantôt tel autre de la bataille. « Ce qu'il y a d'obscur ». l’eau s’était çà et là amassée dans les creux de la plaine comme dans des cuvettes . incertain. le général anglais Colville regarda à sa montre et constata qu’il était onze heures trente-cinq minutes. début trouble. les sous-ventrières des attelages dégouttaient de boue liquide . Mais le soleil ne parut pas. mais pour les Anglais plus encore que pour les Français. menaçant pour les deux armées. et il avait voulu attendre que les batteries attelées pussent rouler et galoper librement . quid divinum ». On fait plus qu'y glisser. un grenadier lui cria : – Prenez garde à ce terrain-là. on y tombe. Napoléon. se trouve un peu plus loin.Chapitre V Le quid obscurum7 des batailles Tout le monde connaît la première phase de cette bataille . « quid obscurum. Quand le premier coup de canon fut tiré. sur de certains points les équipages du train en avaient jusqu’à l’essieu . particulièrement dans les vallons du côté de Papelotte. tout mouvement. avait l’habitude de tenir toute l’artillerie dans sa main comme un pistolet. eût été impossible. nous l’avons expliqué. L’affaire commença tard . glaiseux. L'expression complète. Voir les carnets de Hugo (17 mai 1861) : « Un sol marneux. qui garde l'eau et fait partout des flaques et des mares. Comme Napoléon mettait pied à terre près de la Belle-Alliance et enjambait un fossé. si les blés et les seigles couchés par cette cohue de charrois en masse n’eussent comblé les ornières et fait litière sous les roues. et est citée à plusieurs reprises dans le roman. Sire. visant tantôt tel point. Ce n’était plus le rendez-vous d’Austerlitz. » – 21 – 8 7 .

devant nos redoutables fantassins. au lieu de s’y masser. Détail à noter. un peu livré à lui-même. ils firent surtout un excellent service de tirailleurs . le soldat en tirailleur. forcer Mont-Saint-Jean. couper la route de Bruxelles. Ce plan eût réussi. la bataille vacilla. Il y avait dans l’infanterie anglaise. par l’aile gauche française sur Hougomont. Après la prise de la Haie-Sainte. L’attaque de l’aile droite française sur Papelotte était à fond . force recrues. et Wellington. rien de plus net. Ceci déplut à Wellington. de là sur Hal. cette attaque réussit. leur inexpérience se tira intrépidement d’affaire . Cette infanterie novice eut de la verve. furent vaillants . tel était le plan. culbuter la gauche anglaise. de là sur Braine-l’Alleud. plus de furie peut-être que l’empereur n’eût voulu. le faire pencher à gauche. En même temps Napoléon attaqua le centre en précipitant la brigade Quiot sur la Haie-Sainte. Ces jeunes soldats. particulièrement dans la brigade de Kempt. – 22 – . refouler Wellington sur Hougomont. la Haie-Sainte fut enlevée. barrer le passage aux Prussiens possibles. L’attaque sur Hougomont avait quelque simulation : attirer là Wellington. et Ney poussa l’aile droite française contre l’aile gauche anglaise qui s’appuyait sur Papelotte. put se borner à y envoyer pour tout renfort quatre autres compagnies de gardes et un bataillon de Brunswick. si les quatre compagnies des gardes anglaises et les braves Belges de la division Perponcher n’eussent solidement gardé la position. À part quelques incidents.L’action s’engagea avec furie. Papelotte fut pris . ces recrues montrèrent quelque chose de l’invention et de la furie françaises. devient pour ainsi dire son propre général .

les grandes guêtres blanches de nos grenadiers. « Quelque chose d'obscur. avant la Révolution. Quelle que soit la combinaison des généraux. comme ces sols plus ou moins spongieux qui boivent plus ou moins vite l’eau qu’on y jette.Il y a dans cette journée. un mirage vertigineux. 1830-1846. les lourds shakos enguirlandés de torsades. p. La ligne de bataille flotte et serpente comme un fil. le milieu de cette bataille est presque indistinct et participe du sombre de la mêlée. l'inconnu. les chevau-légers hanovriens avec leur casque de cuir oblong à bandes de cuivre et à crinières de crins rouges. les soldats anglais ayant aux entournures pour épaulettes de gros bourrelets blancs circulaires. poète et peintre de l'école de Naples au XVIIe siècle. l’infanterie presque noire de Brunswick mêlée à l’infanterie écarlate d’Angleterre. quelque chose de divin » : formule souvent utilisée par Hugo et déjà notée en 1830 (Choses vues. quid divinum10. dit Hippocrate.. S. le mystérieux. le choc des masses armées a d’incalculables reflux . ce qu’il faut à Salvator Rosa9. Tel point du champ de bataille dévore plus de combattants que tel autre. Quid obscurum. les bottes rouges à mille plis. les gibernes à grenade. Ce qu'il dit des maladies. on peut le dire des révolutions. un intervalle obscur . Dépenses qui sont l’imprévu. On est obligé de reverser là plus de soldats qu’on ne voudrait. les traînées de sang Gribeauval était. l’attirail de guerre d’alors presque inconnu aujourd’hui. On aperçoit de vastes fluctuations dans cette brume. les sabretaches flottantes. les buffleteries croisées. cit. des tableaux. les dolmans des hussards. Quid divinum. 106) : « Il y a. Le crépuscule s’y fait. ouv. les deux plans des deux chefs entrent l’un dans l’autre et se déforment l’un par l’autre. Chaque historien trace un peu le linéament qui lui plaît dans ces pêle-mêle. directeur de l'artillerie . les Écossais aux genoux nus et aux plaids quadrillés. Une certaine quantité de tempête se mêle toujours à une bataille. le divin des maladies. non des lignes stratégiques. de midi à quatre heures. » – 23 – 10 9 . les colbacks à flamme. Rosa. fut un artiste violent et mouvementé. non ce qu’il faut à Gribeauval. dans l’action.

les fronts des armées ondoient. L’immobilité d’un plan mathématique exprime une minute et non une journée. les plis sombres avancent et reculent . de fixer absolument la forme de ce nuage horrible. Toutefois. Ceci.ruissellent illogiquement. enfle et disperse ces multitudes tragiques. Il y avait là quelque chose. Rembrandt vaut mieux que Van Der Meulen. et s’éparpille en d’innombrables faits de détails qui. une sorte de vent du sépulcre pousse. les éclaircies se déplacent . et il n’est donné à aucun narrateur. c’est disparu . les bataillons sont des fumées. Pour peindre une bataille. la bataille se précisa. où était l’infanterie. accourt la cavalerie . refoule. tous ces écueils remuent continuellement les uns devant les autres . Qu’estce qu’une mêlée ? une oscillation. La géométrie trompe . cherchez. dans l’après-midi. Van der Meulen. qu’on appelle une bataille. Il ne peut que saisir les contours principaux de la lutte. les régiments entrant ou sortant font des caps ou des golfes. L’historien. exact à midi. à un certain moment. l’artillerie arrive . a le droit évident de résumé. C’est ce qui donne à Folard le droit de contredire Polybe. ment à trois heures. – 24 – . l’ouragan seul est vrai. Ajoutons qu’il y a toujours un certain instant où la bataille dégénère en combat. « appartiennent plutôt à la biographie des régiments qu’à l’histoire de l’armée ». en ce cas. si consciencieux qu’il soit. pour emprunter l’expression de Napoléon lui-même. il faut de ces puissants peintres qui aient du chaos dans le pinceau . où était l’artillerie. qui est vrai de tous les grands chocs armés. est particulièrement applicable à Waterloo. se particularise.

moins cinq. Hamilton blessé. criait aux Hollando-Belges : Nassau ! Brunswick ! jamais en arrière ! Hill. et un du bataillon de Lunebourg porté par un prince de la famille de Deux-Ponts. y avait été tué par un petit tambour français. La bataille. Picton l'aile gauche. la Haie-Sainte prise. avait deux points d'appui. Hougomont tenait encore. dont un de la division Alten. réputé par ses compagnons invulnérable. Hougomont entamé.Chapitre VI Quatre heures de l'après-midi Vers quatre heures. un peu concave. Il occupait le plateau de – 25 – . Cette vaillante cavalerie avait plié sous les lanciers de Bro et sous les cuirassiers de Travers . Les Écossais gris n'existaient plus . Du bataillon allemand qui la défendait. tous les officiers. mais brûlait . Hill l'aile droite. des trois lieutenants-colonels. le centre. Hougomont et la Hale-Sainte . Baring était délogé. Picton était mort. les Français avaient tué aux Anglais le général Picton. Mater tué. très dense et très compact. étaient détruites. étaient morts ou pris. il y appela Chassé qui était à Braine-l'Alleud. Le prince d'Orange. les gros dragons de Ponsonby étaient hachés. Wellington le renforça. Ponsonby était tombé. il n'y avait plus qu'un nœud. deux étaient à terre. Deux divisions. éperdu et intrépide. Trois mille combattants s'étaient massacrés dans cette grange. la situation de l'armée anglaise était grave. Dans la même minute où les Anglais avaient enlevé aux Français le drapeau du 105ème de ligne. Plusieurs drapeaux étaient perdus. troué de sept coups de lance. Ce nœud-là tenait toujours. Un sergent des gardes anglaises. était fortement situé. la HaieSainte était prise. de douze cents chevaux il en restait six cents . affaibli. pour Wellington. d'une balle à travers la tête. la cinquième et la sixième. le premier boxeur de l'Angleterre. venait s'adosser à Wellington. quarante-deux hommes seulement survivaient . Le centre de l'armée anglaise. Marsh était mort. Le prince d'Orange commandait le centre. Il y appela Hill qui était à Merbe-Braine. Gordon était mort. Alten était sabré.

L'artillerie s'y fût perdue dans les marais. était couché dans les grands blés. aux régiments de Halkett. Leur artillerie était en embuscade sous les broussailles. L'aile droite.Mont-Saint-Jean. Une – 26 – . Une armée n'eût pu y reculer sans se dissoudre . le contingent de Nassau. Wellington ajouta à ce centre une brigade de Chassé. sur la lisière du plateau. et une brigade de Wincke. crénelé les buissons. était si bien fait que Haxo. contestée par d'autres. Cela lui mit sous la main vingt-six bataillons. fut rabattue derrière le centre. fait des embrasures dans les aubépines. assez âpre alors. les régiments s'y fussent tout de suite désagrégés. qui était à cette époque un bien domanial de Nivelles et qui marque l'intersection des routes. alors contiguë au champ de bataille et coupée par les étangs de Grœnendael et de Boitsfort. plus la division Clinton. C'était le moment où la moisson est haute . ôtée à l'aile gauche. hors les deux barricades barrant les routes de Nivelles et de Genappe. n'en avait rien vu. il donna comme épaulements et contreforts l'infanterie de Brunswick. les Anglais avaient taillé çà et là les haies. envoyé par l'empereur à neuf heures du matin pour reconnaître les batteries ennemies. aux gardes de Maitland. À ses Anglais. masse du seizième siècle si robuste que les boulets y ricochaient sans l'entamer. Tout autour du plateau. eût été là un sauve-qui-peut. Le péril de cette position était la forêt de Soignes. Ainsi assuré et contre-buté. mis une gueule de canon entre deux branches. à la brigade de Mitchell. armé de carabines. les Hanovriens de Kielmansegge et les Allemands d'Ompteda. Ce travail punique. et était revenu dire à Napoléon qu'il n'y avait pas d'obstacle. un bataillon de la brigade de Kempt. Il s'adossait à cette forte maison de pierre. comme dit Charras. incontestablement autorisé par la guerre qui admet le piège. le centre de l'armée anglohollandaise était en bonne posture. La retraite. le 951. selon l'opinion de plusieurs hommes du métier. ôtée à l'aile droite. il est vrai. ayant derrière lui le village et devant lui la pente.

les régiments. – 27 – . répondit Wellington. lui dit : – Mylord. restait Somerset. L'aide de camp Gordon venait de tomber à côté de lui. quelles sont vos instructions. un mouvement rétrograde se fit. achevée. revêtu à la hâte d'une chemise de sacs de sable et d'un large talus de terre. qui. un peu en avant du vieux moulin de Mont-Saint-Jean. Wellington fut là froidement héroïque. était disposée derrière un mur de jardin très bas. inquiet. depuis. Wellington avait en outre dans un pli de terrain les dragons-gardes de Somerset. Cet ouvrage n'était pas fini . sous un orme qu'un Anglais. était à cheval. Ponsonby détruit. scié et emporté. le front de bataille anglais se déroba. C'était l'autre moitié de cette cavalerie anglaise. on n'avait pas eu le temps de le palissader. si justement célèbre. la ligne anglaise s'ébranla en arrière. La batterie. – La journée visiblement tournait mal. lui montrant un obus qui éclatait. le reste disparut . Wellington. de Vitoria et de Salamanque : – Boys (garçons) ! est-ce qu'on peut songer à lâcher pied ? pensez à la vieille Angleterre ! Vers quatre heures. a acheté deux cents francs. quatorze cents chevaux. – Commencement de retraite ! cria Napoléon. se replièrent dans le fond que coupe encore aujourd'hui le sentier de service de la ferme de Mont-Saint-Jean. vandale enthousiaste. À Clinton. et y demeura toute la journée dans la même attitude. Les boulets pleuvaient. Wellington recula. qui existe encore. et quels ordres nous laissez-vous si vous vous faites tuer ? – De faire comme moi. Lord Hill. mais impassible. Wellington criait à ses anciens compagnons de Talavera.batterie énorme était masquée par des sacs à terre à l'endroit où est aujourd'hui ce qu'on appelle « le musée de Waterloo ». chassés par les obus et les boulets français. Tout à coup on ne vit plus sur la crête du plateau que l'artillerie et les tirailleurs. eût été presque une redoute. il dit laconiquement : – Tenir ici jusqu'au dernier homme.

Il n'avait pas pris une minute de sommeil. Depuis le matin. il avait entendu le pas d'une colonne en marche . Les plus grands prédestinés font de ces contre-sens. et on avait entendu ce fataliste jeter dans l'ombre cette parole mystérieuse : « Nous sommes d'accord. Il avait dit à « César rit. et était demeuré quelque temps immobile. disaient les légionnaires de la légion Fulminatrix. il lui avait semblé que le destin. L'homme qui avait été sombre à Austerlitz fut gai à Waterloo. Pompeius flebit11. près du bois d'Hougomont. la nuit. – 28 – 11 . en s'arrêtent çà et là pour parler aux vedettes. dans ce vers des Géorgiques. évoquait le triomphe de César sur Pompée à Pharsale. était exact . les collines qui avoisinent Rossomme. Pompée pleurera. son impénétrabilité souriait. rayonnait aveuglément. Pompée cette fois ne devait pas pleurer. n'avait jamais été de si bonne humeur que ce jourlà. » Napoléon se trompait. Le suprême sourire est à Dieu. il avait cru un moment à la reculade de Wellington. assigné par lui à jour fixe sur ce champ de Waterloo. satisfait de voir la longue ligne des feux anglais illuminant tout l'horizon de Frischemont à Braine-l'Alleud. Le 18 juin 1815. Nos joies sont de l'ombre. À deux heures et demie. à une heure. il avait arrêté son cheval. tous les instants de cette nuit-là avaient été marqués pour lui par une joie. regardant les éclairs. mais il est certain que César riait. masquée de marbre. Ils n'étaient plus d'accord. quoique malade et gêné à cheval par une souffrance locale. Ridet Caesar. cette âme profonde. avec Bertrand. écoutant le tonnerre. Il avait parcouru toute la ligne des grand'gardes. sous l'orage et sous la pluie. Dès la veille. explorant à cheval.Chapitre VII Napoléon de belle humeur L'empereur. » Virgile.

pas un feu de bivouac n'était éteint. probablement la brigade Vivian. Je ferai prisonniers les six mille Anglais qui viennent d'arriver à Ostende. des officiers envoyés en reconnaissance lui avaient annoncé que l'ennemi ne faisait aucun mouvement. n'avaient pu arriver le matin. était mouillé. s'était assis. cela n'avait pas empêché Napoléon de crier allégrement à Ney : Nous avons quatre-vingt-dix chances sur cent. en disant à Soult : Joli échiquier ! Par suite des pluies de la nuit. À quatre heures. et était à jeun . disait Napoléon. voilà déjà du renfort ! La nuit du 17 au 18 juin. Rien ne bougeait .Bertrand : C'est l'arrière-garde anglaise qui s'ébranle pour décamper. en s'écriant : – Eh bien. L'armée anglaise dormait. Bertrand. il tonnait pendant que l'empereur parlait. s'était fait apporter de la ferme de Rossomme une table de cuisine et une chaise de paysan. À huit heures. il n'y avait de bruit que dans le ciel. ce paysan avait servi de guide à une brigade de cavalerie anglaise. Il y avait invité plusieurs généraux. il raillait Wellington. J'aime encore mieux les culbuter que les refouler. Le silence était profond sur la terre . empêtrés dans des routes défoncées. et que l'armée anglaise attendait la bataille. Tout – 29 – . À trois heures et demie du matin. on avait apporté le déjeuner de l'empereur. Il causait avec expansion . Le matin. et avait déployé sur la table la carte du champ de bataille. deux déserteurs belges lui avaient rapporté qu'ils venaient de quitter leur régiment. – Ce petit Anglais a besoin d'une leçon. il avait perdu une illusion . à l'extrême gauche. un paysan lui avait été amené par les coureurs . sur la berge qui fait l'angle du chemin de Plancenoit. les convois de vivres. La pluie redoublait. le soldat n'avait pas dormi. avec une botte de paille pour tapis. Tant mieux ! s'était écrié Napoléon. qui allait prendre position au village d'Ohain. il avait retrouvé cette verve du débarquement du 1er mars. il avait mis pied à terre dans la boue. À cinq heures. quand il montrait au grand-maréchal le paysan enthousiaste du golfe Juan.

s'était déployée. l'artillerie entre les brigades. C'est lui qui avait appelé ses grenadiers « les grognards » . ému. Après le déjeuner il s'était recueilli un quart d'heure. puissante. C'était là d'ailleurs sa manière. Pendant le mystérieux trajet de l'île d'Elbe en France. L'empereur ne faisait que nous faire des niches . Napoléon avait eu plusieurs accès de ce rire pendant le déjeuner de Waterloo. et Soult. mer de casques. joyeuse. et l'empereur leur avait dicté l'ordre de bataille. à l'instant où l'armée française. l'empereur. Le fond de son caractère était une humeur enjouée. rude homme de guerre avec une figure d'archevêque. puis deux généraux s'étaient assis sur la botte de paille. avait pris en riant le porte-voix et avait répondu luimême : L'empereur se porte bien. une feuille de papier sur le genou. L'empereur avait plaisanté Ney qui disait : Wellington ne sera pas assez simple pour attendre Votre Majesté. il leur tirait la moustache. le 27 février.en déjeunant. c'est aujourd'hui. avait dit : Le bal. dit Benjamin Constant. qui avait encore en ce moment-là à son chapeau la cocarde blanche et amarante semée d'abeilles. dit Fleury de Chaboulon. battant aux champs. Il abondait en plaisanteries. le brick de guerre français le Zéphir ayant rencontré le brick l'Inconstant où Napoléon était caché et ayant demandé à l'Inconstant des nouvelles de Napoléon. s'était écrié à deux reprises : Magnifique ! magnifique ! 12 Orthographe admise jusqu’en 1935 [NdC] – 30 – . avec les roulements des tambours et les sonneries des trompettes. musique en tête. une plume à la main. en pleine mer. Qui rit de la sorte est en familiarité avec les événements. Ces gaîtés de géant valent la peine qu'on y insiste. l'empereur. de sabres et de bayonnettes 12 sur l'horizon. échelonnée et mise en mouvement sur cinq colonnes. À neuf heures. adoptée par lui à l'île d'Elbe. les divisions sur deux lignes. il leur pinçait l'oreille. dit Gourgaud. ceci est un mot de l'un d'eux. on avait raconté que Wellington était l'avant-veille au bal à Bruxelles. vaste. Il badinait volontiers. chez la duchesse de Richmond. plutôt bizarres que spirituelles.

La troisième station. à son passage devant lui. » Virgile imagine là l'état futur des champs des deux batailles – 31 – 13 . voyant défiler les trois batteries de douze. des boulets vermoulus. de vieilles lames de sabre et des projectiles informes. et avait choisi pour observatoire une étroite croupe de gazon à droite de la route de Genappe à Bruxelles. se masser avec leurs chevaux superbes ces admirables Écossais gris. toute l'armée. de Reille et de Lobau. en voyant à sa gauche. au milieu de ce profond silence de commencement d'orage qui précède les mêlées. l'empereur avait frappé sur l'épaule de Haxo en lui disant : Voilà vingt-quatre belles filles. On a ramassé. I. avait pris position et s'était rangée sur six lignes. Toute cette sérénité n'avait été traversée que par un mot de pitié hautaine . Il y a quelques années. les boulets ricochaient sur le pavé de la chaussée jusqu'à Napoléon. « la figure de six V ». entre la Belle-Alliance et la Haie-Sainte. Autour de ce tertre. désignée par lui pour se barricader dans Mont-Saint-Jean. Sûr de l'issue. Quelques instants après la formation du front de bataille. presque à l'endroit où étaient les pieds de son cheval.De neuf heures à dix heures et demie. il avait encouragé d'un sourire. un paysan trouvera des armes rongées d'une rouille rugueuse. ce qui semble incroyable. on y a déterSouvenir de Virgile (Géorgiques. 495) : « En labourant son champ. Scabra rubigine13. Comme à Brienne. à un endroit où il y a aujourd'hui une grande tombe. il avait sur sa tête le sifflement des balles et des biscayens. détachées sur son ordre des trois corps de d'Erlon. c'est un tertre assez élevé qui existe encore et derrière lequel la garde était massée dans une déclivité de la plaine. pour répéter l'expression de l'empereur. formant. il avait dit : C'est dommage. Puis il était monté à cheval. s'était porté en avant de Rossomme. la compagnie de sapeurs du premier corps. qui fut sa seconde station pendant la bataille. mangés de rouille. général. et destinées à commencer l'action en battant Mont-SaintJean où est l'intersection des routes de Nivelles et de Genappe. sitôt le village enlevé. celle de sept heures du soir. est redoutable .

a trouvé luimême dans le talus friable de ce tertre. Pour le glorifier. vers la route de Nivelles. paysan hostile. en creusant le sable. mais qui.ré un obus de soixante. C'est à cette dernière station que l'empereur disait à son guide Lacoste. l'une. Il n'y a point de tombeau français. et l'histoire. on l'a défiguré. deux ans après. déconcertée. Hugo écrit 46 ans après Waterloo. Grâce aux mille et mille charretées de terre employées à la butte de cent cinquante pieds de haut et d'un demi-mille de circuit. personne ne l'ignore. et Napoléon avait 46 ans le 18 juin 1815. les restes du col d'une bombe désagrégés par l'oxyde de quarante-six années14. se retournant à chaque paquet de mitraille. du côté de la chaussée de Genappe. à gauche . le tombeau allemand. l'autre. et tâchant de se cacher derrière lui : – Imbécile ! c'est honteux. ne s'y reconnaît plus. toute cette plaine est sépulcre. tu vas te faire tuer dans le dos. il y avait une crête qui. s'abaissait en rampe praticable. à droite. était presque un escarpement. En prenant à ce champ funèbre de quoi lui faire un monument. surtout du côté de la Haie-Sainte. on lui a ôté son relief réel. L'élévation de cet escarpement peut encore être mesurée aujourd'hui par la hauteur des deux tertres des deux grandes sépultures qui encaissent la route de Genappe à Bruxelles . le jour de la bataille. attaché à la selle d'un hussard. Pour la France. Celui qui écrit ces lignes. effaré. revoyant Waterloo. – 32 – 14 . encore chargé. et de vieux tronçons de fer qui cassaient comme des bâtons de sureau entre ses doigts. comme Jean Valjean à sa sortie du bagne. le plateau de MontSaint-Jean est aujourd'hui accessible en pente douce . Wellington. il était d'un abord qui fondèrent l'Empire romain : Pharsale – César l'emporte sur Pompée – et Philippes – Octave et Antoine défont l'armée des meurtriers de César. Brutus et Cassius. dont la fusée s'était brisée au ras de la bombe. ce qu'elles étaient le 18 juin 1815. le tombeau anglais. Là où est aujourd'hui la grosse pyramide de terre surmontée du lion. Les ondulations des plaines diversement inclinées où eut lieu la rencontre de Napoléon et de Wellington ne sont plus. s'est écrié : On m'a changé mon champ de bataille.

comme le constate une croix de pierre debout près du cimetière qui donne le nom du mort. Braine-l'Alleud est un village de Belgique. Le 18 juin 1815. Cette route était et est encore une tranchée dans la plus grande partie de son parcours . cette route coupait la crête du plateau de Mont-Saint-Jean entre les deux chaussées de Genappe et de Nivelles . ce qui fait que sur divers points cette route est un ravin. mais on s'embourbait. Mathieu Nicaise. Monsieur Bernard Debrye. sont joints par un chemin d'une lieue et demie environ qui traverse une plaine à niveau ondulant. Des accidents y arrivaient. cachés tous les deux dans des courbes de terrain. tranchée creuse quelquefois d'une douzaine de pieds et dont les talus trop escarpés s'écroulaient çà et là. marchand à Bruxelles. En 1815. centre du combat. Ces villages. mais dont le piédestal renversé est encore visible aujourd'hui sur la pente du gazon à gauche de la chaussée entre la Haie-Sainte et la ferme de Mont-Saint-Jean. On lui a pris ses deux talus pour la butte-monument. comme aujourd'hui. elle était alors chemin creux. La route était si étroite à l'entrée de Braine-l'Alleud qu'un passant y avait été broyé par un chariot. seulement. les pluies avaient encore raviné cette roideur. sous les averses. Le long de la crête du plateau courait une sorte de fossé impossible à deviner pour un observateur lointain. comme le constatait une autre croix de pierre dont le faîte a disparu dans les défrichements. Le versant là était si incliné que les canons anglais ne voyaient pas au-dessous d'eux la ferme située au fond du vallon. Elle était si profonde sur le plateau du Mont-Saint-Jean qu'un paysan. et souvent entre et s'enfonce dans des collines comme un sillon. Voici l'inscription : Dom – Cy a été écrasé – par malheur – sous un chariot – Monsieur Bernard – de Brye marchand – à Bruxelles le (illisible) – febvrier 1637 – 33 – 15 . février 1637 15.âpre et abrupt. Ohain en est un autre. et non seulement on gravissait. et la date de l'accident. elle est aujourd'hui de plain-pied avec la plaine . Qu'était-ce que ce fossé ? Disons-le. la fange compliquait la montée. y avait été écrasé en 1783 par un éboulement du talus. surtout en hiver.

bordant la crête de Mont-Saint-Jean.Un jour de bataille. – 34 – . était invisible. fossé au sommet de l'escarpement. ornière cachée dans les terres. c'est-à-dire terrible. ce chemin creux dont rien n'avertissait.

blessé au moment où il enfonçait à coups de hache la porte de la Haie-Sainte sous le feu plongeant de la barricade anglaise barrant le coude de la route de Genappe à Bruxelles. l'étrange malentendu de Ney massant. quinze escadrons.Chapitre VIII L'empereur fait une question au guide Lacoste16 Donc. la résistance d'Hougomont. Quiot repoussé. l'embourbement des batteries. les colonnes d'attaque désunies. Donzelot et Durutte compromis. Foy mis hors de combat. cet hercule sorti de l'école polytechnique. au lieu de les échelonner. les quinze pièces sans escorte culbutées par Uxbridge dans un chemin creux. le prince de Saxe-Weimar tenant et gardant. le matin de Waterloo. l'étourderie fatale de Guilleminot n'ayant ni pétards ni sacs à poudre. le plan de bataille conçu par lui. fusillée à bout portant dans les blés par Best et Pack. l'aile gauche mal entamée. la batterie d'écharpe brusquement démasquée sur leur flanc Bourgeois. l'inutilité de la démonstration de Piré sur Brainel'Alleud. l'aile droite anglaise mal inquiétée. toute cette cavalerie. la ténacité de la Haie-Sainte. Napoléon était content. la division Marcognet. le peu d'effet des bombes tombant dans les lignes anglaises. prise entre l'infanterie et la cavalerie. les quatre divisions du premier corps. la muraille inattendue où s'était brisée la brigade Soye. Bauduin tué. de sorte que la mitraille se changeait en éclaboussure. était en effet admirable. le lieutenant Vieux. – 35 – . ses péripéties très diverses. nous l'avons constaté. Une fois la bataille engagée. Fris16 Ce guide s'appelait en réalité Decoster. sa batterie de sept pièces enclouée. malgré le comte d'Erlon. sabrée par Ponsonby. à peu près annulée. s'y enfouissant dans le sol détrempé par les pluies et ne réussissant qu'à y faire des volcans de boue. des épaisseurs de vingtsept rangs et des fronts de deux cents hommes livrés de la sorte à la mitraille. l'effrayante trouée des boulets dans ces masses. Il avait raison .

Il paraissait dire au sort : tu n'oserais pas. Un mystérieux froncement de sourcil devient visible au fond du ciel. le drapeau du 105ème pris. le retard de Grouchy. les chiffres lui importaient peu. on pourrait presque dire une complicité des événements. Napoléon se sentait protégé dans le bien et toléré dans le mal. les choses inquiétantes que ce prisonnier avait dites. lui qui se croyait maître et possesseur de la fin . Mi-parti lumière et ombre. équivalente à l'antique invulnérabilité. Au moment où Wellington rétrograda. mais se dérobait. que les commencements s'égarassent. c'était le terrassement définitif de l'Angleterre par la France . il savait attendre. Leipsick et Fontainebleau. tous ces incidents orageux. Pourtant. une connivence. Poitiers. Napoléon était habitué à regarder la guerre fixement . pourvu qu'ils donnassent ce total : victoire . c'était Crécy. passant comme les nuées de la bataille devant Napoléon. ou croyait avoir pour lui. avaient à peine troublé son regard et n'avaient point assombri cette face impériale de la certitude. Il avait. les quinze cents hommes tués en moins d'une heure dans le verger d'Hougomont. se supposant hors de question. le drapeau du 45ème pris. les dix-huit cents hommes couchés en moins de temps encore autour de la HaieSainte. quand on a derrière soi la Bérésina.chemont et Smohain. Napoléon tressaillit. L'empereur se souleva à demi sur ses étriers. il ne faisait jamais chiffre à chiffre l'addition poignante du détail . – 36 – . il ne s'en alarmait point. Il vit subitement le plateau de Mont-Saint-Jean se dégarnir et le front de l'armée anglaise disparaître. Elle se ralliait. Wellington acculé à la forêt de Soignes et détruit. il semble qu'on pourrait se défier de Waterloo. L'éclair de la victoire passa dans ses yeux. Malplaquet et Ramillies vengés. et il traitait le destin d'égal à égal. L'homme de Marengo raturait Azincourt. ce hussard noir prussien arrêté par les coureurs de la colonne volante de trois cents chasseurs battant l'estrade entre Wavre et Plancenoit.

méditant la péripétie terrible. le sentier . L'empereur se redressa et se recueillit. Napoléon. Il venait de trouver son coup de foudre. le carré de seigles. Il remarqua près de cette barricade la vieille chapelle de Saint-Nicolas peinte en blanc qui est à l'angle de la traverse vers Braine-l'Alleud. Le guide fit un signe de tête négatif. Il ne restait plus qu'à achever ce recul par un écrasement. l'arme au pied derrière lui. scrutait le bouquet d'arbres. les seuls de toute l'artillerie anglaise qui vissent le fond du champ de bataille. notait les pentes. Sa garde. deux larges abatis d'arbres. celle de la chaussée de Genappe au-dessus de la HaieSainte. Napoléon était un de ces génies d'où sort le tonnerre. il examinait les versants. et celle de la chaussée de Nivelles où étincelaient les bayonnettes hollandaises de la brigade Chassé. Il donna l'ordre aux cuirassiers de Milhaud d'enlever le plateau de Mont-Saint-Jean. Il se pencha et parla à demi-voix au guide Lacoste. promena une dernière fois sa lunette sur tous les points du champ de bataille.L'empereur alors. se retournant brusquement. Wellington avait reculé. Il regarda avec quelque fixité les barricades anglaises des deux chaussées. expédia une estafette à franc étrier à Paris pour y annoncer que la bataille était gagnée. armée de deux canons. il semblait compter chaque buisson. Il songeait . probablement perfide. l'observait d'en bas avec une sorte de religion. – 37 – .

à neuf heures. et prendre leur place de bataille dans cette puissante deuxième ligne. se déployer sur deux rangs entre la chaussée de Genappe et Frischemont. descendit. Le matin toute l'armée les avait admirés quand. avec les pistolets d'arçon dans les fontes et le long sabre-épée. laquelle. pour les appuyer. formée en colonne par division. ils étaient venus. sabres levés. les cent six gendarmes d'élite. ayant à son extrémité de gauche les cuirassiers de Kellermann et à son extrémité de droite les cuirassiers de Milhaud. C'étaient des hommes géants sur des chevaux colosses. s'enfonça dans le fond redoutable où tant d'hommes déjà étaient Hymne patriotique et républicain plus encore qu'impérial. Ils portaient le casque sans crins et la cuirasse de fer battu. et ils avaient derrière eux. – 38 – 17 . deux ailes de fer. pour ainsi dire. Toute cette cavalerie. huit cent quatre-vingts lances. d'un même mouvement et comme un seul homme. étendards et trompettes au vent. une de leurs batteries à leur flanc. Ils étaient vingt-six escadrons . l'autre à leur centre. toutes les musiques chantant Veillons au salut de l'empire17. Alors on vit un spectacle formidable. Ney tira son épée et prit la tête. la division de Lefebvre-Desnouettes. avait. colonne épaisse. si savamment composée par Napoléon. et les lanciers de la garde. L'aide de camp Bernard leur porta l'ordre de l'empereur. Il fut chanté à nouveau en 1840. Les escadrons énormes s'ébranlèrent. les clairons sonnant. la colline de la Belle-Alliance. Ils faisaient un front d'un quart de lieue. les chasseurs de la garde.Chapitre IX L'inattendu Ils étaient trois mille cinq cents. onze cent quatrevingt-dix-sept hommes. aussi célèbre que La Marseillaise pendant la période révolutionnaire. avec la précision d'un bélier de bronze qui ouvre une brèche.

invulnérables. dans les intervalles de la mousqueterie et de l'artillerie. sortant de cette ombre. Ces récits semblent d'un autre âge. Elle écoutait monter cette marée d'hommes. de cris. Bizarre coïncidence numérique. couchant en joue ce qui allait venir. mais Ney s'y retrouvait. ils étaient deux colonnes . la division Wathier avait la droite. On les apercevait à travers une vaste fumée déchirée çà et là. dieux et bêtes. horribles. menaçants. Cela traversa la bataille comme un prodige. bondissement orageux des croupes des chevaux dans le canon et la fanfare. la crosse à l'épaule. deux bataillons par carré. Elle ne voyait pas les cuirassiers et les cuirassiers ne la voyaient pas. graves. reparut de l'autre côté du vallon. Quelque chose de pareil à cette vision apparaissait sans doute dans les vieilles épopées orphiques racontant les hommes-chevaux. tumulte discipliné et terrible . immobile. on entendait ce piétinement colossal. comme les écailles sur l'hydre. à travers un nuage de mitraille crevant sur elle. l'infanterie anglaise. Elle entendait le – 39 – . et sur deux lignes. Pêle-mêle de casques. Il semblait que cette masse était devenue monstre et n'eût qu'une âme. à l'ombre de la batterie masquée. Chaque escadron ondulait et se gonflait comme un anneau du polype. calme. puis. Derrière la crête du plateau. Murat y manquait. y disparut dans la fumée.tombés. les antiques hippanthropes. imperturbables . attendait. On croyait voir de loin s'allonger vers la crête du plateau deux immenses couleuvres d'acier. formée en treize carrés. l'épouvantable pente de boue du plateau de Mont-SaintJean. Ils montaient. Étant deux divisions. ces titans à face humaine et à poitrail équestre dont le galop escalada l'Olympe. muette. toujours compacte et serrée. six sur la seconde. de sabres. Rien de semblable ne s'était vu depuis la prise de la grande redoute de la Moskowa par la grosse cavalerie . vingt-six bataillons allaient recevoir ces vingt-six escadrons. sublimes . montant au grand trot. làdessus les cuirasses. la division Delord avait la gauche. sept sur la première.

une longue file de bras levés brandissant des sabres apparut audessus de la crête. Tout à coup. le ravin inexorable ne pouvait se rendre que comblé. tout à leur furie et à leur course d'extermination sur les carrés et les canons. à la gauche des Anglais. profond de deux toises entre son double talus . Presque un tiers de la brigade Dubois croula dans cet abîme. et les casques. et. et trois mille têtes à moustaches grises criant : vive l'empereur ! toute cette cavalerie déboucha sur le plateau. puis. à notre droite. L'instant fut épouvantable. et ce fut comme l'entrée d'un tremblement de terre. dit que deux mille chevaux et quinze cents hommes furent ensevelis dans le chemin creux d'Ohain. Ce chiffre vraisemblablement comprend – 40 – . Il y eut un silence redoutable.grossissement du bruit des trois mille chevaux. le froissement des cuirasses. le second rang y poussa le premier. glissaient les quatre pieds en l'air. le cliquetis des sabres. quand cette fosse fut pleine d'hommes vivants. la force acquise pour écraser les Anglais écrasa les Français. ne faisant qu'une chair dans ce gouffre. les cuirassiers venaient d'apercevoir entre eux et les Anglais un fossé. béant. et les étendards. chose tragique. Le ravin était là. toute la colonne n'était plus qu'un projectile. le frappement alternatif et symétrique des sabots au grand trot. C'était le chemin creux d'Ohain. effrénés. Ceci commença la perte de la bataille. et les trompettes. et le troisième y poussa le second . les chevaux se dressaient. on marcha dessus et le reste passa. qui exagère évidemment. subitement. se rejetaient en arrière. pilant et bouleversant les cavaliers. Une tradition locale. tombaient sur la croupe. inattendu. Parvenus au point culminant de la crête. cavaliers et chevaux y roulèrent pêle-mêle se broyant les uns sur les autres. la tête de colonne des cuirassiers se cabra avec une clameur effroyable. et une sorte de grand souffle farouche. à pic sous les pieds des chevaux. aucun moyen de reculer. une fosse.

avait scruté le terrain. Pourquoi ? À cause de Wellington ? à cause de Blücher ? Non. Averti pourtant et mis en éveil par la petite chapelle blanche qui en marque l'angle sur la chaussée de Nivelles. On pourrait presque dire que de ce signe de tête d'un paysan est sortie la catastrophe de Napoléon. si funestement éprouvée. chargeant à part. À cause de Dieu. une heure auparavant. Napoléon. mais n'avait pu voir ce chemin creux qui ne faisait pas même une ride à la surface du plateau. Était-il possible que Napoléon gagnât cette bataille ? Nous répondons non. où Napoléon n'avait plus de place. ceci n'était plus dans la loi du dix-neuvième siècle. Il était temps que cet homme vaste tombât. Une autre série de faits se préparait. Notons en passant que c'était cette brigade Dubois. L'excessive pesanteur de cet homme dans la destinée humaine troublait l'équilibre. Le guide avait répondu non. probablement sur l'éventualité d'un obstacle. cela serait mortel à la civilisation si cela durait. Ces pléthores de toute la vitalité humaine concentrée dans une seule tête. qui. avant d'ordonner cette charge des cuirassiers de Milhaud. Le – 41 – . Cet individu comptait à lui seul plus que le groupe universel. le monde montant au cerveau d'un homme.tous les autres cadavres qu'on jeta dans ce ravin le lendemain du combat. avait enlevé le drapeau du bataillon de Lunebourg. D'autres fatalités encore devaient surgir. il avait fait. une question au guide Lacoste. Bonaparte vainqueur à Waterloo. La mauvaise volonté des événements s'était annoncée de longue date.

Probablement les principes et les éléments. – 42 – . se plaignaient. Il y a. le trop-plein des cimetières. Le sang qui fume. les mères en larmes.moment était venu pour l'incorruptible équité suprême d'aviser. Il gênait Dieu. Napoléon avait été dénoncé dans l'infini. c'est le changement de front de l'univers. que l'abîme entend. et sa chute était décidée. ce sont des plaidoyers redoutables. d'où dépendent les gravitations régulières dans l'ordre moral comme dans l'ordre matériel. Waterloo n'est point une bataille . quand la terre souffre d'une surcharge. de mystérieux gémissements de l'ombre.

C'étaient de ces hommes qui. Les bataillons anglais. ne bougèrent pas.Chapitre X Le plateau de Mont Saint-Jean En même temps que le ravin. telle fut l'attaque. recevait les – 43 – . que Ney avait fait obliquer à gauche. était arrivée entière. Le premier rang. Cette froide infanterie demeura impassible. pistolets au poing. Ventre à terre. Soixante canons et les treize carrés foudroyèrent les cuirassiers à bout portant. la batterie s'était démasquée. Toutes les faces des carrés anglais furent attaquées à la fois. Toute l'artillerie volante anglaise était rentrée au galop dans les carrés. éperdument assaillis. La colonne Wathier seule avait souffert du désastre . Les cuirassiers n'eurent pas même un temps d'arrêt. Il y a des moments dans les batailles où l'âme durcit l'homme jusqu'à changer le soldat en statue. comme s'il pressentait l'embûche. genou en terre. brides lâchées. grandissent de cœur. L'intrépide général Delord fit le salut militaire à la batterie anglaise. Les cuirassiers se ruèrent sur les carrés anglais. diminués de nombre. Le désastre du chemin creux les avait décimés. la colonne Delord. sabre aux dents. et où toute cette chair se fait granit. Alors ce fut effrayant. Un tournoiement frénétique les enveloppa. mais non découragés.

le plus exposé de tous. fut presque anéanti dès les premiers chocs. gigantesques. pendant qu'on s'exterminait autour de lui. Les cuirassiers répondaient par l'écrasement. Il était formé du 75ème régiment de highlanders. ces cuirassiers n'étaient plus une cavalerie. Le sabre d'un cuirassier. Le joueur de cornemuse au centre. Ces Écossais mouraient en pensant au Ben Lothian. Les bayonnettes s'enfonçaient dans les ventres de ces centaures. sautaient par-dessus les bayonnettes et tombaient. ils faisaient explosion au milieu des assaillants. rongés par cette cavalerie forcenée. Si Napoléon. – 44 – . Leurs grands chevaux se cabraient. eût songé à son infanterie. Les cuirassiers. laissait passer une éruption de mitraille et se refermait. la lave combattait la foudre. derrière le second rang les canonniers chargeaient les pièces. mais ils se multipliaient. Wellington le vit. relativement peu nombreux. se rétrécissaient sans broncher. au milieu de ces quatre murs vivants. Cet oubli fut sa grande faute fatale. il eût gagné la bataille. le second rang les fusillait . son pibroch sous le bras. le front du carré s'ouvrait. jouait les airs de la montagne. abattant le pibroch et le bras qui le portait. enjambaient les rangs. avaient là contre eux presque toute l'armée anglaise. étant en l'air. De là une difformité de blessures qu'on n'a pas vue peut-être ailleurs. amoindris par la catastrophe du ravin. c'étaient des cratères . Cependant quelques bataillons hanovriens plièrent. comme les Grecs en se souvenant d'Argos. assis sur un tambour. en ce moment-là même. c'était une tempête. Les boulets faisaient des trouées dans les cuirassiers. Chaque carré était un volcan attaqué par un nuage . Ces carrés n'étaient plus des bataillons. et songea à sa cavalerie. Des files d'hommes disparaissaient broyées sous les chevaux. Le carré extrême de droite. La figure de ce combat était monstrueuse. chaque homme valant dix. Les carrés.cuirassiers sur les bayonnettes. les cuirassiers faisaient des brèches dans les carrés. baissant dans une inattention profonde son œil mélancolique plein du reflet des forêts et des lacs. Inépuisables en mitraille. fit cesser le chant en tuant le chanteur.

Fuller. Il y eut douze assauts. En un instant les quatorze cents dragons-gardes ne furent plus que huit cents . ils avaient derrière eux la batterie toujours tonnante. Cette cavalerie extraordinaire pétrifia Clin- – 45 – . Les carrés tenaient toujours. les cuirassiers. Ney eut quatre chevaux tués sous lui. Cette lutte dura deux heures. Ney accourut avec les lanciers et les chasseurs de LefebvreDesnouettes. Ce ne fut plus une mêlée. se sentirent assaillis. Pour de tels Français. par l'infanterie et par la cavalerie. leur lieutenant-colonel. Somerset. ou. L'armée anglaise en fut profondément ébranlée. Que leur importait ? ils étaient tourbillon. s'ils n'eussent été affaiblis dans leur premier choc par le désastre du chemin creux. attaqués en flanc et en tête. durent faire face de tous les côtés. un vertigineux emportement d'âmes et de courages. assaillants. derrière eux Somerset . et à sa gauche Trip avec les carabiniers belges . La cavalerie anglaise était sur leur dos. trouée à l'omoplate gauche d'un biscayen. il ne fallait pas moins que de tels Anglais. En outre. Nul doute que. est dans la collection dite musée de Waterloo. pour mieux dire. Une de leurs cuirasses. Somerset avait à sa droite Dornberg avec les chevaulégers allemands. tomba mort. Devant eux les carrés. Il fallait cela pour que ces hommes fussent blessés dans le dos. une furie. c'étaient les quatorze cents dragons-gardes. Les cuirassiers quittaient la cavalerie pour retourner à l'infanterie. les cuirassiers n'eussent culbuté le centre et décidé la victoire. toute cette cohue formidable se colletait sans que l'un lâchât l'autre. La moitié des cuirassiers resta sur le plateau. Le plateau de Mont-Saint-Jean fut pris. en avant et en arrière. La bravoure devint inexprimable. repris. un ouragan d'épées éclairs. ce fut une ombre. pris encore.Tout à coup les cuirassiers.

tout en combattant et en se résistant toujours. Un des hommes qui ont relevé ce cadavre vit encore à Mont-Saint-Jean. c'est que. chacun de leur côté. La situation de Wellington avait empiré. Jusqu'où sont allés les cuirassiers ? personne ne saurait le dire. au point même où s'entrecoupent et se rencontrent les quatre routes de Nivelles. que trois cuirassiers et trois chasseurs de la garde allèrent porter à l'empereur devant la ferme de la Belle-Alliance. Cette étrange bataille était comme un duel entre deux blessés acharnés qui. perdent tout leur sang. de La Hulpe et de Bruxelles. Wellington. et enlevèrent aux régiments anglais six drapeaux. personne ne l'avait. le lendemain de la bataille. prirent ou enclouèrent soixante pièces de canon. en ce sens que le centre n'était pas enfoncé. Ce cavalier avait percé les lignes anglaises. Wellington se sentait pencher. Les cuirassiers n'avaient point réussi. Lequel des deux tombera le premier ? La lutte du plateau continuait. admirait héroïquement. Ce qui est certain. Il disait à demi-voix : sublime 18 ! Les cuirassiers anéantirent sept carrés sur treize. Ney 18 Splendid ! (mot textuel). Wellington avait le village et la plaine culminante . Tout le monde ayant le plateau. Il se nomme Dehaze.ton qui avait vu Talavera et Badajoz. – 46 – . un cuirassier et son cheval furent trouvés morts dans la charpente de la bascule du pesage des voitures à Mont-Saint-Jean. de Genappe. et en somme il restait pour la plus grande part aux Anglais. La crise était proche. Il avait alors dix-huit ans. aux trois quarts vaincu.

Colbert. d'anciens comptes avec Wellington. Les grenadiers ont changé de camp . – 47 – . dans cette lutte des cuirassiers. avec les autres familles françaises. équitablement. ralliés aux Anglais. Lord Uxbridge. qui le lendemain fit enterrer sa jambe. Lhéritier. Alten était bles19 Souvenir d'enfance : des grenadiers hollandais faisaient partie de l'escorte où la voiture de Mme Hugo avait pris place pour traverser l'Espagne et ce sont eux qui remirent sur la route sa voiture à-demi versée au bord d'un précipice. du côté des Anglais. Quelques hommes autour d'un drapeau marquaient la place d'un régiment. qu'il se fasse tuer ! – Presque à la même minute. déjà si maltraitée à la Haie-Sainte. Mais l'affaiblissement des Anglais paraissait irrémédiable. avait le genou fracassé. combattaient Napoléon. la division Alten. Dnop. Kempt. mêlés en Espagne à nos rangs. La perte en officiers était considérable. et dont l'avancée avait jeté sur la route du retour en France. et qui. en 1811. réclamait du renfort. Les poussées furieuses de ces grands escadrons à cuirasses de fer et à poitrines d'acier avaient broyé l'infanterie. Si. tel bataillon n'était plus commandé que par un capitaine ou par un lieutenant . les intrépides Belges de la brigade Van Kluze jonchaient les seigles le long de la route de Nivelles . mais V. combattaient Wellington. en 1814 et en 1815. applaudissait l'entrée des Alliés à Paris tandis que son père défendait Thionville contre eux. répondait Wellington. Hugo règle ici. Mme Hugo et ses deux cadets. L'hémorragie de cette armée était horrible. Hugo lui-même. il ne restait presque rien de ces grenadiers hollandais19 qui. Des deux côtés on semblait enraciné dans ce sol funèbre. et Napoléon s'écriait : De l'infanterie ! où veut-il que j'en prenne ? Veut-il que j'en fasse ? Pourtant l'armée anglaise était la plus malade. Delord. en 1815. Travers et Blancard étaient hors de combat. Ney demandait de l'infanterie à Napoléon. rapprochement singulier qui peint l'épuisement des deux armées. était presque détruite . – Il n'y en a pas. du côté des Français. à l'aile gauche.n'avait que la crête et la pente. vainqueur en Espagne de Joseph et du général Hugo.

Le commissaire autrichien Vincent. va jusqu'à dire que l'armée anglo-hollandaise était réduite à trentequatre mille hommes. tout l'état-major de Wellington était décimé. les fourgons pleins de blessés. s'y précipitaient . et on l'entendit murmurer ce mot sombre : Blücher. le 79ème montagnards avait vingt-quatre officiers blessés. Ici est la péripétie de ce drame géant. dix-huit officiers morts. croyaient le duc perdu. sur une longueur de près de deux lieues dans la direction de Bruxelles. sabrés par la cavalerie française. Wellington n'avait plus de cavalerie. Les charrois. et l'Angleterre avait le pire partage dans ce sanglant équilibre. Cette panique fut telle qu'elle gagna le prince de Condé à Malines et Louis XVIII à Gand. les Hollandais. au dire des témoins qui existent encore. semant la déroute jusqu'à Bruxelles. présents à la bataille dans l'état-major anglais. Le duc-de-fer demeurait calme. ou la nuit ! Ce fut vers ce moment-là qu'une ligne lointaine de bayonnettes étincela sur les hauteurs du côté de Frischemont. Ompteda était tué. – 48 – . il y avait. les prolonges. Barne était blessé. criaient : alarme ! De Vert-Coucou jusqu'à Grœnendael. À cinq heures. exagérant le désastre. le premier bataillon du 30ème d'infanterie avait perdu vingt-quatre officiers et cent douze soldats . voyant les Français gagner du terrain et s'approcher de la forêt. mais ses lèvres avaient blêmi. les bagages. Le 2ème régiment des gardes à pied avait perdu cinq lieutenantscolonels. Delancey était tué. avaient tourné bride devant la mêlée et étaient en fuite dans la forêt de Soignes. Nombre de batteries gisaient démontées. Van Merlen était tué. Ces faits sont avoués par Siborne . le commissaire espagnol Alava. quatre cent cinquante soldats tués. ayant à sa tête son colonel Hacke. qui devait plus tard être jugé et cassé. et Pringle. un encombrement de fuyards. Les hussards hanovriens de Cumberland. À l'exception de la faible réserve échelonnée derrière l'ambulance établie dans la ferme de Mont-Saint-Jean et des brigades Vivian et Vandeleur qui flanquaient l'aile gauche. un régiment tout entier. quatre capitaines et trois enseignes .sé. Wellington tira sa montre.

8) : « Soudain. il avait fallu passer la Dyle sur l'étroit pont de Wavre . En outre. l'armée prussienne aboutissait à un ravin infranchissable à l'artillerie. bon guide à Bülow On connaît la poignante méprise de Napoléon : Grouchy espéré. la rue menant au pont avait été incendiée par les Français . Il avait bivouaqué à Dion-le-Mont et était parti dès l'aube. Il était temps. on le voit. Il avait du reste été fort retardé. Les ornières venaient au moyeu des canons. qui servait de guide à Bülow. la forme du dix-neuvième siècle eût peut-être été différente. ne pouvant passer entre deux rangs de maisons en feu. Il était midi que l'avant-garde de Bülow n'avait pu encore atteindre Chapelle-Saint-Lambert. lui eût conseillé de déboucher de la forêt au-dessus de Frischemont plutôt qu'au dessous de Plancenoit. Hugo retrouve ici les accents de L'Expiation (Châtiments. joyeux. » – 49 – 20 . une heure de retard. V. c'est le général prussien Muffling qui le déclare. on aperçoit Sainte-Hélène. lieutenant de Blücher. « la bataille était perdue ». Napoléon eût gagné la bataille de Waterloo. avaient dû attendre que l'incendie fût éteint. on s'attendait au trône du monde .Chapitre XI Mauvais guide à Napoléon. Par tout autre chemin qu'au-dessous de Plancenoit. et Bülow n'arrivait pas. les caissons et les fourgons de l'artillerie. Si le petit pâtre. il dit : Grouchy ! – c'était Blücher. La destinée a de ces tournants . la mort au lieu de la vie. Or. Mais les chemins étaient impraticables et ses divisions s'étaient embourbées. que Bülow arrivât. Blücher survenant20. et Blücher n'aurait plus trouvé Wellington debout .

et il avait l'ordre de se concentrer avant d'entrer en ligne . Quelques-uns avaient dit : Ce sont des colonnes qui font halte. Son avant-garde était très faible. Toutes les lunettes de l'état-major avaient étudié « le nuage » signalé par l'empereur. Hacke et Ryssel se déployaient devant le corps de Lobau. Blücher ordonna à Bülow d'attaquer et dit ce mot remarquable : « Il faut donner de l'air à l'armée anglaise. Plancenoit était en flammes. et ne pouvait rien. Dès midi. mais à cinq heures. Tels sont ces immenses hasards.L'action. – Cependant cela restait immobile dans la brume. que voyez-vous vers Chapelle-Saint-Lambert ? – Le maréchal braquant sa lunette avait répondu : – Quatre ou cinq mille hommes. La vérité est que le nuage ne remuait pas. commencée deux heures plus tôt. proportionnés à un infini qui nous échappe. voyant le péril de Wellington. Il devait attendre le gros du corps d'armée. et Blücher serait tombé sur la bataille gagnée par Napoléon. Bülow en effet n'avait pas bougé. La plupart avaient dit : Ce sont des arbres. le premier. Hiller. Il avait dit : – Je vois là-bas un nuage qui me paraît être des troupes. – 50 – . l'empereur. L'empereur avait détaché en reconnaissance vers ce point obscur la division de cavalerie légère de Domon. avait aperçu à l'extrême horizon quelque chose qui avait fixé son attention. sire. la cavalerie du prince Guillaume de Prusse débouchait du bois de Paris. les divisions Losthin. et les boulets prussiens commençaient à pleuvoir jusque dans les rangs de la garde en réserve derrière Napoléon. Évidemment Grouchy. Puis il avait demandé au duc de Dalmatie : – Soult. eût été finie à quatre heures. avec sa longue-vue. » Peu après.

Le ciel avait été couvert toute la journée. Donzelot et Quiot reculant. à travers les ormes de la route de Nivelles. les nuages de l'horizon s'écartèrent et laissèrent passer. Michel. et ceux qui étaient vainqueurs. se leva. Marcognet balayé du plateau d'Ohain. Friant. en ce moment-là même. on crut voir vingt victoires entrer sur le champ de bataille. une nuée de – 51 – .Chapitre XII La garde On sait le reste : l'irruption d'une troisième armée. elle cria : vive l'empereur ! L'histoire n'a rien de plus émouvant que cette agonie éclatant en acclamations. On l'avait vu se lever à Austerlitz. il était huit heures du soir. dans la brume de cette mêlée. la mitraille anglaise et la mitraille prussienne s'entr'aidant. reculèrent . et visez juste ! le régiment rouge des gardes anglaises. alignés. toute la ligne anglaise reprenant l'offensive et poussée en avant. Lobau pris en écharpe. les Français refoulés. superbes. Durutte délogé de Papelotte. l'ennemi sentit le respect de la France . symétriques. Pirch Ier survenant avec Bülow. Roguet. Mallet. couché derrière les haies. Quand les hauts bonnets des grenadiers de la garde avec la large plaque à l'aigle apparurent. Harlet. la bataille disloquée. Chaque bataillon de la garde. la grande rougeur sinistre du soleil qui se couchait. Tout à coup. mais Wellington cria : Debout. était commandé par un général. pour ce dénouement. le désastre en flanc. le désastre de front. étaient là. Comme elle sentait qu'elle allait mourir. la garde entrant en ligne sous cet épouvantable écroulement. gardes. s'estimant vaincus. quatre-vingt-six bouches à feu tonnant tout à coup. Poret de Morvan. la cavalerie de Zieten menée par Blücher en personne. une nouvelle bataille se précipitant à la nuit tombante sur nos régiments démantelés. ailes déployées. l'extermination. tranquilles. la gigantesque trouée faite dans l'armée française.

mitraille cribla le drapeau tricolore frissonnant autour de nos aigles, tous se ruèrent, et le suprême carnage commença. La garde impériale sentit dans l'ombre l'armée lâchant pied autour d'elle, et le vaste ébranlement de la déroute, elle entendit le sauve-quipeut ! qui avait remplacé le vive l'empereur ! et, avec la fuite derrière elle, elle continua d'avancer, de plus en plus foudroyée et mourant davantage à chaque pas qu'elle faisait. Il n'y eut point d'hésitants ni de timides. Le soldat dans cette troupe était aussi héros que le général. Pas un homme ne manqua au suicide. Ney, éperdu, grand de toute la hauteur de la mort acceptée, s'offrait à tous les coups dans cette tourmente. Il eut là son cinquième cheval tué sous lui. En sueur, la flamme aux yeux, l'écume aux lèvres, l'uniforme déboutonné, une de ses épaulettes à demi coupée par le coup de sabre d'un horse-guard, sa plaque de grand-aigle bosselée par une balle, sanglant, fangeux, magnifique, une épée cassée à la main, il disait : Venez voir comment meurt un maréchal de France sur le champ de bataille ! Mais en vain ; il ne mourut pas. Il était hagard et indigné. Il jetait à Drouet d'Erlon cette question : Est-ce que tu ne te fais pas tuer, toi ? Il criait au milieu de toute cette artillerie écrasant une poignée d'hommes : – Il n'y a donc rien pour moi ! Oh ! je voudrais que tous ces boulets anglais m'entrassent dans le ventre ! Tu étais réservé à des balles françaises, infortuné !

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Chapitre XIII La catastrophe
La déroute derrière la garde fut lugubre. L'armée plia brusquement de tous les côtés à la fois, de Hougomont, de la Haie-Sainte, de Papelotte, de Plancenoit. Le cri Trahison ! fut suivi du cri Sauve-qui-peut ! Une armée qui se débande, c'est un dégel. Tout fléchit, se fêle, craque, flotte, roule, tombe, se heurte, se hâte, se précipite. Désagrégation inouïe. Ney emprunte un cheval, saute dessus, et, sans chapeau, sans cravate, sans épée, se met en travers de la chaussée de Bruxelles, arrêtant à la fois les Anglais et les Français. Il tâche de retenir l'armée, il la rappelle, il l'insulte, il se cramponne à la déroute. Il est débordé. Les soldats le fuient, en criant : Vive le maréchal Ney ! Deux régiments de Durutte vont et viennent effarés et comme ballottés entre le sabre des uhlans et la fusillade des brigades de Kempt, de Best, de Pack et de Rylandt ; la pire des mêlées, c'est la déroute, les amis s'entre-tuent pour fuir ; les escadrons et les bataillons se brisent et se dispersent les uns contre les autres, énorme écume de la bataille. Lobau à une extrémité comme Reille à l'autre sont roulés dans le flot. En vain Napoléon fait des murailles avec ce qui lui reste de la garde ; en vain il dépense à un dernier effort ses escadrons de service. Quiot recule devant Vivian, Kellermann devant Vandeleur, Lobau devant Bülow, Morand devant Pirch, Domon et Subervic devant le prince Guillaume de Prusse. Guyot, qui a mené à la charge les escadrons de l'empereur, tombe sous les pieds des dragons anglais. Napoléon court au galop le long des fuyards, les harangue, presse, menace, supplie. Toutes ces bouches qui criaient le matin vive l'empereur, restent béantes ; c'est à peine si on le connaît. La cavalerie prussienne, fraîche venue, s'élance, vole, sabre, taille, hache, tue, extermine. Les attelages se ruent, les canons se sauvent ; les soldats du train détellent les caissons et en prennent les chevaux pour s'échapper ; des fourgons culbutés les quatre roues en l'air entravent la route et sont des occasions de massacre. On s'écrase, on se foule, on marche sur les morts et sur les vivants. Les bras sont éperdus. Une multi– 53 –

tude vertigineuse emplit les routes, les sentiers, les ponts, les plaines, les collines, les vallées, les bois, encombrés par cette évasion de quarante mille hommes. Cris, désespoir, sacs et fusils jetés dans les seigles, passages frayés à coups d'épée, plus de camarades, plus d'officiers, plus de généraux, une inexprimable épouvante. Zieten sabrant la France à son aise. Les lions devenus chevreuils. Telle fut cette fuite. À Genappe, on essaya de se retourner, de faire front, d'enrayer. Lobau rallia trois cents hommes. On barricada l'entrée du village ; mais à la première volée de la mitraille prussienne, tout se remit à fuir, et Lobau fut pris. On voit encore aujourd'hui cette volée de mitraille empreinte sur le vieux pignon d'une masure en brique à droite de la route, quelques minutes avant d'entrer à Genappe. Les Prussiens s'élancèrent dans Genappe, furieux sans doute d'être si peu vainqueurs. La poursuite fut monstrueuse. Blücher ordonna l'extermination. Roguet avait donné ce lugubre exemple de menacer de mort tout grenadier français qui lui amènerait un prisonnier prussien. Blücher dépassa Roguet. Le général de la jeune garde, Ducesme, acculé sur la porte d'une auberge de Genappe, rendit son épée à un hussard de la mort qui prit l'épée et tua le prisonnier. La victoire s'acheva par l'assassinat des vaincus. Punissons, puisque nous sommes l'histoire : le vieux Blücher se déshonora. Cette férocité mit le comble au désastre. La déroute désespérée traversa Genappe, traversa les Quatre-Bras, traversa Gosselies, traversa Frasnes, traversa Charleroi, traversa Thuin, et ne s'arrêta qu'à la frontière. Hélas ! et qui donc fuyait de la sorte ? la grande armée. Ce vertige, cette terreur, cette chute en ruine de la plus haute bravoure qui ait jamais étonné l'histoire, est-ce que cela est sans cause ? Non. L'ombre d'une droite énorme se projette sur Waterloo. C'est la journée du destin. La force au-dessus de l'homme a donné ce jour-là. De là le pli épouvanté des têtes ; de là toutes ces grandes âmes rendant leur épée. Ceux qui avaient vaincu l'Europe sont tombés terrassés, n'ayant plus rien à dire ni à faire, sentant

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dans l'ombre une présence terrible. Hoc erat in fatis21. Ce jour-là, la perspective du genre humain a changé. Waterloo, c'est le gond du dix-neuvième siècle. La disparition du grand homme était nécessaire à l'avènement du grand siècle. Quelqu'un à qui on ne réplique pas s'en est chargé. La panique des héros s'explique. Dans la bataille de Waterloo, il y a plus du nuage, il y a du météore. Dieu a passé. À la nuit tombante, dans un champ près de Genappe, Bernard et Bertrand saisirent par un pan de sa redingote et arrêtèrent un homme hagard, pensif, sinistre, qui, entraîné jusque-là par le courant de la déroute, venait de mettre pied à terre, avait passé sous son bras la bride de son cheval, et, l'œil égaré, s'en retournait seul vers Waterloo. C'était Napoléon essayant encore d'aller en avant, immense somnambule de ce rêve écroulé.

« Tel était le destin » : parodie du « Hoc erat in votis » : « C'est ce que je souhaitais », d'Horace (Satires, II, 6, 1). Transposition pertinente, car le destin est par définition ce qui contrecarre nos projets. – 55 –

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Chapitre XIV Le dernier carré
Quelques carrés de la garde, immobiles dans le ruissellement de la déroute comme des rochers dans de l'eau qui coule, tinrent jusqu'à la nuit. La nuit venant, la mort aussi, ils attendirent cette ombre double, et, inébranlables, s'en laissèrent envelopper. Chaque régiment, isolé des autres et n'ayant plus de lien avec l'armée rompue de toutes parts, mourait pour son compte. Ils avaient pris position, pour faire cette dernière action, les uns sur les hauteurs de Rossomme, les autres dans la plaine de Mont-Saint-Jean. Là, abandonnés, vaincus, terribles, ces carrés sombres agonisaient formidablement. Ulm, Wagram, Iéna, Friedland, mouraient en eux. Au crépuscule, vers neuf heures du soir, au bas du plateau de Mont-Saint-Jean, il en restait un. Dans ce vallon funeste, au pied de cette pente gravie par les cuirassiers, inondée maintenant par les masses anglaises, sous les feux convergents de l'artillerie ennemie victorieuse, sous une effroyable densité de projectiles, ce carré luttait. Il était commandé par un officier obscur nommé Cambronne. À chaque décharge, le carré diminuait, et ripostait. Il répliquait à la mitraille par la fusillade, rétrécissant continuellement ses quatre murs. De loin les fuyards s'arrêtaient par moment, essoufflés, écoutant dans les ténèbres ce sombre tonnerre décroissant. Quand cette légion ne fut plus qu'une poignée, quand leur drapeau ne fut plus qu'une loque, quand leurs fusils épuisés de balles ne furent plus que des bâtons, quand le tas de cadavres fut plus grand que le groupe vivant, il y eut parmi les vainqueurs une sorte de terreur sacrée autour de ces mourants sublimes, et l'artillerie anglaise, reprenant haleine, fit silence. Ce fut une espèce de répit. Ces combattants avaient autour d'eux comme un fourmillement de spectres, des silhouettes d'hommes à cheval, le profil noir des canons, le ciel blanc aperçu à travers les roues et les affûts ; la colossale tête de mort que les héros entrevoient toujours
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dans la fumée au fond de la bataille, s'avançait sur eux et les regardait. Ils purent entendre dans l'ombre crépusculaire qu'on chargeait les pièces, les mèches allumées pareilles à des yeux de tigre dans la nuit firent un cercle autour de leurs têtes, tous les boute-feu des batteries anglaises s'approchèrent des canons, et alors, ému, tenant la minute suprême suspendue au-dessus de ces hommes, un général anglais, Colville selon les uns, Maitland selon les autres, leur cria : Braves Français, rendez-vous ! Cambronne répondit : Merde 22 !

On sait que Lamartine, dans son Cours familier de littérature, vit dans le « mot » de Cambronne pure « démagogie grammaticale ». Hugo répondit à Lamartine, aux critiques et aux historiens qui contestaient l'authenticité de cet « excrément » : « Il entrait de droit dans mon livre. C'est le misérable des mots. » – 57 –

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Chapitre XV Cambronne
Le lecteur français voulant être respecté, le plus beau mot peut-être qu'un Français ait jamais dit ne peut lui être répété. Défense de déposer du sublime dans l'histoire23. À nos risques et périls, nous enfreignons cette défense. Donc, parmi tous ces géants, il y eut un titan, Cambronne. Dire ce mot, et mourir ensuite. Quoi de plus grand ! car c'est mourir que de le vouloir, et ce n'est pas la faute de cet homme, si, mitraillé, il a survécu. L'homme qui a gagné la bataille de Waterloo, ce n'est pas Napoléon en déroute, ce n'est pas Wellington pliant à quatre heures, désespéré à cinq, ce n'est pas Blücher qui ne s'est point battu ; l'homme qui a gagné la bataille de Waterloo, c'est Cambronne. Foudroyer d'un tel mot le tonnerre qui vous tue, c'est vaincre.
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William Shakespeare justifiera longuement ce droit au shocking en des termes très proches : « Défense de hanter le cabaret du sublime. […] Un curieux genre pudibond tend à prévaloir ; nous rougissons de la façon grossière dont les grenadiers se font tuer ; la rhétorique a pour les héros des feuilles de vigne qu'on appelle périphrases ; il est convenu que le bivouac parle comme le couvent, […]. […] un vétéran baisse les yeux au souvenir de Waterloo, on donne la croix d'honneur à ces yeux baissés ; de certains mots qui sont dans l'histoire n'ont pas droit à l'histoire, et il est bien entendu, par exemple, que le gendarme qui tira un coup de pistolet sur Robespierre à l'Hôtel de Ville se nommait La-garde-meurt-et-ne-se-rend-pas. » (II. 2, 4.) On voit que Hugo ne pardonnait pas à Lamartine d'avoir les pudeurs d'une Mlle Gillenormand aînée. – 58 –

Faire cette réponse à la catastrophe, dire cela au destin, donner cette base au lion futur, jeter cette réplique à la pluie de la nuit, au mur traître de Hougomont, au chemin creux d'Ohain, au retard de Grouchy, à l'arrivée de Blücher, être l'ironie dans le sépulcre, faire en sorte de rester debout après qu'on sera tombé, noyer dans deux syllabes la coalition européenne, offrir aux rois ces latrines déjà connues des césars, faire du dernier des mots le premier en y mêlant l'éclair de la France, clore insolemment Waterloo par le mardi gras, compléter Léonidas par Rabelais, résumer cette victoire dans une parole suprême impossible à prononcer, perdre le terrain et garder l'histoire, après ce carnage avoir pour soi les rieurs, c'est immense. C'est l'insulte à la foudre. Cela atteint la grandeur eschylienne. Le mot de Cambronne fait l'effet d'une fracture. C'est la fracture d'une poitrine par le dédain ; c'est le trop plein de l'agonie qui fait explosion. Qui a vaincu ? Est-ce Wellington ? Non. Sans Blücher il était perdu. Est-ce Blücher ? Non. Si Wellington n'eût pas commencé, Blücher n'aurait pu finir. Ce Cambronne, ce passant de la dernière heure, ce soldat ignoré, cet infiniment petit de la guerre, sent qu'il y a là un mensonge, un mensonge dans une catastrophe, redoublement poignant, et, au moment où il en éclate de rage, on lui offre cette dérision, la vie ! Comment ne pas bondir ? Ils sont là, tous les rois de l'Europe, les généraux heureux, les Jupiters tonnants, ils ont cent mille soldats victorieux, et derrière les cent mille, un million, leurs canons, mèche allumée, sont béants, ils ont sous leurs talons la garde impériale et la grande armée, ils viennent d'écraser Napoléon, et il ne reste plus que Cambronne ; il n'y a plus pour protester que ce ver de terre. Il protestera. Alors il cherche un mot comme on cherche une épée. Il lui vient de l'écume, et cette écume, c'est le mot. Devant cette victoire prodigieuse et médiocre, devant cette victoire sans victorieux, ce désespéré se redresse ; il en subit l'énormité, mais il en constate le néant ; et il fait plus que cracher sur elle ; et sous l'accablement du nombre, de la force et de la matière, il trouve à
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l'âme une expression, l'excrément. Nous le répétons. Dire cela, faire cela, trouver cela, c'est être le vainqueur. L'esprit des grands jours entra dans cet homme inconnu à cette minute fatale. Cambronne trouve le mot de Waterloo comme Rouget de l'Isle trouve la Marseillaise, par visitation du souffle d'en haut. Un effluve de l'ouragan divin se détache et vient passer à travers ces hommes, et ils tressaillent, et l'un chante le chant suprême et l'autre pousse le cri terrible. Cette parole du dédain titanique, Cambronne ne la jette pas seulement à l'Europe au nom de l'empire, ce serait peu ; il la jette au passé au nom de la révolution. On l'entend, et l'on reconnaît dans Cambronne la vieille âme des géants. Il semble que c'est Danton qui parle ou Kléber qui rugit. Au mot de Cambronne, la voix anglaise répondit : feu ! les batteries flamboyèrent, la colline trembla, de toutes ces bouches d'airain sortit un dernier vomissement de mitraille, épouvantable, une vaste fumée, vaguement blanchie du lever de la lune, roula, et quand la fumée se dissipa, il n'y avait plus rien. Ce reste formidable était anéanti ; la garde était morte. Les quatre murs de la redoute vivante gisaient, à peine distinguait-on çà et là un tressaillement parmi les cadavres ; et c'est ainsi que les légions françaises, plus grandes que les légions romaines, expirèrent à MontSaint-Jean sur la terre mouillée de pluie et de sang, dans les blés sombres, à l'endroit où passe maintenant, à quatre heures du matin, en sifflant et en fouettant gaîment son cheval, Joseph, qui fait le service de la malle-poste de Nivelles.

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Chapitre XVI Quot libras in duce ?24
La bataille de Waterloo est une énigme. Elle est aussi obscure pour ceux qui l'ont gagnée que pour celui qui l'a perdue. Pour Napoléon, c'est une panique 25. Blücher n'y voit que du feu ; Wellington n'y comprend rien. Voyez les rapports. Les bulletins sont confus, les commentaires sont embrouillés. Ceux-ci balbutient, ceux-là bégayent. Jomini partage la bataille de Waterloo en quatre moments ; Muffling la coupe en trois péripéties ; Charras, quoique sur quelques points nous ayons une autre appréciation que lui, a seul saisi de son fier coup d'œil les linéaments caractéristiques de cette catastrophe du génie humain aux prises avec le hasard divin. Tous les autres historiens ont un certain éblouissement, et dans cet éblouissement ils tâtonnent. Journée fulgurante, en effet, écroulement de la monarchie militaire qui, à la grande stupeur des rois, a entraîné tous les royaumes, chute de la force, déroute de la guerre. Dans cet événement, empreint de nécessité surhumaine, la part des hommes n'est rien. Retirer Waterloo à Wellington et à Blücher, est-ce ôter quelque chose à l'Angleterre et à l'Allemagne ? Non. Ni cette illustre Angleterre ni cette auguste Allemagne ne sont en question dans le problème de Waterloo. Grâce au ciel, les peuples sont grands en dehors des lugubres aventures de l'épée. Ni l'Allemagne, ni l'An« Combien pèse le chef ? » (Juvénal, Satires, X). Hugo aime la formule : voir l'épigraphe du poème XIII des Feuilles d'automne consacré à Napoléon : « Quot libras in duce summo ? » et, dans William Shakespeare (II, 4, 1) : « Quot libras in monte summo ? » Une bataille terminée, une journée finie, de fausses mesures réparées, de plus grands succès assurés pour le lendemain, tout fut perdu par un moment de terreur panique (Napoléon, Dictées de Sainte-Hélène). – 61 –
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gleterre, ni la France, ne tiennent dans un fourreau. Dans cette époque où Waterloo n'est qu'un cliquetis de sabres, au-dessus de Blücher l'Allemagne à Goethe et au-dessus de Wellington l'Angleterre à Byron. Un vaste lever d'idées est propre à notre siècle, et dans cette aurore l'Angleterre et l'Allemagne ont leur lueur magnifique. Elles sont majestueuses par ce qu'elles pensent. L'élévation de niveau qu'elles apportent à la civilisation leur est intrinsèque ; il vient d'elles-mêmes, et non d'un accident. Ce qu'elles ont d'agrandissement au dix-neuvième siècle n'a point Waterloo pour source. Il n'y a que les peuples barbares qui aient des crues subites après une victoire. C'est la vanité passagère des torrents enflés d'un orage. Les peuples civilisés, surtout au temps où nous sommes, ne se haussent ni ne s'abaissent par la bonne ou mauvaise fortune d'un capitaine. Leur poids spécifique dans le genre humain résulte de quelque chose de plus qu'un combat. Leur honneur, Dieu merci, leur dignité, leur lumière, leur génie, ne sont pas des numéros que les héros et les conquérants, ces joueurs, peuvent mettre à la loterie des batailles. Souvent bataille perdue, progrès conquis. Moins de gloire, plus de liberté. Le tambour se tait, la raison prend la parole. C'est le jeu à qui perd gagne. Parlons donc de Waterloo froidement des deux côtés. Rendons au hasard ce qui est au hasard et à Dieu ce qui est à Dieu. Qu'est-ce que Waterloo ? Une victoire ? Non. Un quine. Quine gagné par l'Europe, payé par la France. Ce n'était pas beaucoup la peine de mettre là un lion. Waterloo du reste est la plus étrange rencontre qui soit dans l'histoire. Napoléon et Wellington. Ce ne sont pas des ennemis, ce sont des contraires. Jamais Dieu, qui se plaît aux antithèses, n'a fait un plus saisissant contraste et une confrontation plus extraordinaire. D'un côté, la précision, la prévision, la géométrie, la prudence, la retraite assurée, les réserves ménagées, un sangfroid opiniâtre, une méthode imperturbable, la stratégie qui profite du terrain, la tactique qui équilibre les bataillons, le carnage tiré au cordeau, la guerre réglée montre en main, rien laissé vo– 62 –

lontairement au hasard, le vieux courage classique, la correction absolue ; de l'autre l'intuition, la divination, l'étrangeté militaire, l'instinct surhumain, le coup d'œil flamboyant, on ne sait quoi qui regarde comme l'aigle et qui frappe comme la foudre, un art prodigieux dans une impétuosité dédaigneuse, tous les mystères d'une âme profonde, l'association avec le destin, le fleuve, la plaine, la forêt, la colline, sommés et en quelque sorte forcés d'obéir, le despote allant jusqu'à tyranniser le champ de bataille, la foi à l'étoile mêlée à la science stratégique, la grandissant, mais la troublant. Wellington était le Barème de la guerre, Napoléon en était le Michel-Ange ; et cette fois le génie fut vaincu par le calcul. Des deux côtés on attendait quelqu'un. Ce fut le calculateur exact qui réussit. Napoléon attendait Grouchy ; il ne vint pas. Wellington attendait Blücher ; il vint. Wellington, c'est la guerre classique qui prend sa revanche. Bonaparte, à son aurore, l'avait rencontrée en Italie, et superbement battue. La vieille chouette avait fui devant le jeune vautour. L'ancienne tactique avait été non seulement foudroyée, mais scandalisée. Qu'était-ce que ce Corse de vingt-six ans, que signifiait cet ignorant splendide qui, ayant tout contre lui, rien pour lui, sans vivres, sans munitions, sans canons, sans souliers, presque sans armée, avec une poignée d'hommes contre des masses, se ruait sur l'Europe coalisée, et gagnait absurdement des victoires dans l'impossible ? D'où sortait ce forcené foudroyant qui, presque sans reprendre haleine, et avec le même jeu de combattants dans la main, pulvérisait l'une après l'autre les cinq armées de l'empereur d'Allemagne, culbutant Beaulieu sur Alvinzi, Wurmser sur Beaulieu, Mélas sur Wurmser, Mack sur Mélas ? Qu'était-ce que ce nouveau venu de la guerre ayant l'effronterie d'un astre ? L'école académique militaire l'excommuniait en lâchant pied. De là une implacable rancune du vieux césarisme contre le nouveau, du sabre correct contre l'épée flamboyante, et de l'échiquier contre le génie. Le 18 juin 1815, cette rancune eut le dernier mot, et au-dessous de Lodi, de Montebello, de Monte– 63 –

notte, de Mantoue, de Marengo, d'Arcole, elle écrivit : Waterloo. Triomphe des médiocres, doux aux majorités. Le destin consentit à cette ironie. À son déclin, Napoléon retrouva devant lui Wurmser jeune. Pour avoir Wurmser en effet, il suffît de blanchir les cheveux de Wellington. Waterloo est une bataille du premier ordre gagnée par un capitaine du second. Ce qu'il faut admirer dans la bataille de Waterloo, c'est l'Angleterre, c'est la fermeté anglaise, c'est la résolution anglaise, c'est le sang anglais ; ce que l'Angleterre a eu là de superbe, ne lui en déplaise, c'est elle-même. Ce n'est pas son capitaine, c'est son armée. Wellington, bizarrement ingrat, déclare dans une lettre à lord Bathurst que son armée, l'armée qui a combattu le 18 juin 1815, était une « détestable armée ». Qu'en pense cette sombre mêlée d'ossements enfouis sous les sillons de Waterloo ? L'Angleterre a été trop modeste vis-à-vis de Wellington. Faire Wellington si grand, c'est faire l'Angleterre petite. Wellington n'est qu'un héros comme un autre. Ces Écossais gris, ces horseguards, ces régiments de Maitland et de Mitchell, cette infanterie de Pack et de Kempt, cette cavalerie de Ponsonby et de Somerset, ces highlanders jouant du pibroch sous la mitraille, ces bataillons de Rylandt, ces recrues toutes fraîches qui savaient à peine manier le mousquet tenant tête aux vieilles bandes d'Essling et de Rivoli, voilà ce qui est grand. Wellington a été tenace, ce fut là son mérite, et nous ne le lui marchandons pas, mais le moindre de ses fantassins et de ses cavaliers a été tout aussi solide que lui. L'ironsoldier vaut l'iron-duke26. Quant à nous, toute notre glorification
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Le soldat de fer vaut le « duc de fer », surnom de Wellington. – 64 –

va au soldat anglais, à l'armée anglaise, au peuple anglais. Si trophée il y a, c'est à l'Angleterre que le trophée est dû. La colonne de Waterloo serait plus juste si au lieu de la figure d'un homme, elle élevait dans la nue la statue d'un peuple. Mais cette grande Angleterre s'irritera de ce que nous disons ici. Elle a encore, après son 1688 et notre 1789, l'illusion féodale. Elle croit à l'hérédité et à la hiérarchie. Ce peuple, qu'aucun ne dépasse en puissance et en gloire, s'estime comme nation, non comme peuple. En tant que peuple, il se subordonne volontiers et prend un lord pour une tête. Workman, il se laisse dédaigner ; soldat, il se laisse bâtonner. On se souvient qu'à la bataille d'Inkermann un sergent qui, à ce qu'il paraît, avait sauvé l'armée, ne put être mentionné par lord Raglan, la hiérarchie militaire anglaise ne permettant de citer dans un rapport aucun héros audessous du grade d'officier. Ce que nous admirons par-dessus tout, dans une rencontre du genre de celle de Waterloo, c'est la prodigieuse habileté du hasard. Pluie nocturne, mur de Hougomont, chemin creux d'Ohain, Grouchy sourd au canon, guide de Napoléon qui le trompe, guide de Bülow qui l'éclaire ; tout ce cataclysme est merveilleusement conduit. Au total, disons-le, il y eut à Waterloo plus de massacre que de bataille. Waterloo est de toutes les batailles rangées celle qui a le plus petit front sur un tel nombre de combattants. Napoléon, trois quarts de lieue, Wellington, une demi-lieue ; soixante-douze mille combattants de chaque côté. De cette épaisseur vint le carnage. On a fait ce calcul et établi cette proportion : Perte d'hommes : à Austerlitz, Français, quatorze pour cent ; Russes, trente pour cent, Autrichiens, quarante-quatre pour cent. À Wagram, Français, treize pour cent ; Autrichiens, quatorze. À la Moskowa, Français, trente-sept pour cent ; Russes, quarante-quatre. À
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Bautzen, Français, treize pour cent ; Russes et Prussiens, quatorze. À Waterloo, Français, cinquante-six pour cent ; Alliés, trente et un. Total pour Waterloo, quarante et un pour cent. Cent quarante-quatre mille combattants ; soixante mille morts27. Le champ de Waterloo aujourd'hui a le calme qui appartient à la terre, support impassible de l'homme, et il ressemble à toutes les plaines. La nuit pourtant une espèce de brume visionnaire s'en dégage, et si quelque voyageur s'y promène, s'il regarde, s'il écoute, s'il rêve comme Virgile devant les funestes plaines de Philippes28, l'hallucination de la catastrophe le saisit. L'effrayant 18 juin revit ; la fausse colline monument s'efface, ce lion quelconque se dissipe, le champ de bataille reprend sa réalité ; des lignes d'infanterie ondulent dans la plaine, des galops furieux traversent l'horizon ! le songeur effaré voit l'éclair des sabres, l'étincelle des bayonnettes, le flamboiement des bombes, l'entre-croisement monstrueux des tonnerres ; il entend, comme un râle au fond d'une tombe, la clameur vague de la bataille fantôme ; ces ombres, ce sont les grenadiers ; ces lueurs, ce sont les cuirassiers ; ce squelette, c'est Napoléon ; ce squelette, c'est Wellington ; tout cela n'est plus et se heurte et combat encore ; et les ravins s'empourprent, et les arbres frissonnent, et il y a de la furie jusque dans les nuées, et, dans les ténèbres, toutes ces hauteurs farouches, Mont-SaintJean, Hougomont, Frischemont, Papelotte, Plancenoit, apparaissent confusément couronnées de tourbillons de spectres s'exterminant.

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Chiffres donnés par le journal L'Étoile belge du 6 juin 1861. Voir, plus haut, la note 13 du même livre. – 66 –

Chapitre XVII Faut-il trouver bon Waterloo ?
Il existe une école libérale très respectable qui ne hait point Waterloo. Nous n'en sommes pas. Pour nous, Waterloo n'est que la date stupéfaite de la liberté. Qu'un tel aigle sorte d'un tel œuf, c'est à coup sûr l'inattendu. Waterloo, si l'on se place au point de vue culminant de la question, est intentionnellement une victoire contrerévolutionnaire. C'est l'Europe contre la France, c'est Pétersbourg, Berlin et Vienne contre Paris, c'est le statu quo contre l'initiative, c'est le 14 juillet 1789 attaqué à travers le 20 mars 181529, c'est le branle-bas des monarchies contre l'indomptable émeute française. Éteindre enfin ce vaste peuple en éruption depuis vingt-six ans, tel était le rêve. Solidarité des Brunswick, des Nassau, des Romanoff, des Hohenzollern, des Habsbourg, avec les Bourbons. Waterloo porte en croupe le droit divin. Il est vrai que, l'empire ayant été despotique, la royauté, par la réaction naturelle des choses, devait forcément être libérale, et qu'un ordre constitutionnel à contre-cœur est sorti de Waterloo, au grand regret des vainqueurs. C'est que la révolution ne peut être vraiment vaincue, et qu'étant providentielle et absolument fatale, elle reparaît toujours, avant Waterloo, dans Bonaparte jetant bas les vieux trônes, après Waterloo, dans Louis XVIII octroyant et subissant la Charte. Bonaparte met un postillon sur le trône de Naples et un sergent30 sur le trône de Suède, employant l'inégalité à démontrer l'égalité ; Louis XVIII à Saint-Ouen contresigne la déclaration des droits de l'homme. Voulez-vous vous rendre compte de ce que c'est que la révolution, appelez-la Progrès ; et voulez-vous vous
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Date de l'entrée de Napoléon dans Paris, premier des Cent-

Jours. Le postillon désigne Murat, fils d'aubergiste mais qui n'avait jamais été postillon. Le « sergent » est Bernadotte, sergent-major en 1789. – 67 –
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rendre compte de ce que c'est que le progrès, appelez-le Demain. Demain fait irrésistiblement son œuvre, et il la fait dès aujourd'hui. Il arrive toujours à son but, étrangement. Il emploie Wellington à faire de Foy, qui n'était qu'un soldat, un orateur. Foy31 tombe à Hougomont et se relève à la tribune. Ainsi procède le progrès. Pas de mauvais outil pour cet ouvrier-là. Il ajuste à son travail divin, sans se déconcerter, l'homme qui a enjambé les Alpes, et le bon vieux malade chancelant du père Élysée32. Il se sert du podagre comme du conquérant ; du conquérant au dehors, du podagre au dedans. Waterloo, en coupant court à la démolition des trônes européens par l'épée, n'a eu d'autre effet que de faire continuer le travail révolutionnaire d'un autre côté. Les sabreurs ont fini, c'est le tour des penseurs. Le siècle que Waterloo voulait arrêter a marché dessus et a poursuivi sa route. Cette victoire sinistre a été vaincue par la liberté. En somme, et incontestablement, ce qui triomphait à Waterloo, ce qui souriait derrière Wellington, ce qui lui apportait tous les bâtons de maréchal de l'Europe, y compris, dit-on, le bâton de maréchal de France, ce qui roulait joyeusement les brouettées de terre pleine d'ossements pour élever la butte du lion, ce qui a triomphalement écrit sur ce piédestal cette date : 18 juin 1815, ce qui encourageait Blücher sabrant la déroute, ce qui du haut du plateau de Mont-Saint-Jean se penchait sur la France comme sur une proie, c'était la contre-révolution. C'est la contre-révolution qui murmurait ce mot infâme : démembrement. Arrivée à Paris, elle a vu le cratère de près, elle a senti que cette cendre lui brûlait les pieds, et elle s'est ravisée. Elle est revenue au bégayement d'une charte.

Compagnon du général Hugo en Espagne, blessé à Waterloo, Foy fut le principal orateur de la gauche libérale à la Chambre, de 1819 jusqu'à sa mort. Le peuple de Paris lui fit, en 1825, des funérailles grandioses. Dans l'histoire, et dans le roman, il fut relayé par le général Lamarque (voir IV, 10, 3).
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Médecin de Louis XVIII. – 68 –

Ne voyons dans Waterloo que ce qui est dans Waterloo. De liberté intentionnelle, point. La contre-révolution était involontairement libérale, de même que, par un phénomène correspondant, Napoléon était involontairement révolutionnaire. Le 18 juin 1815, Robespierre à cheval fut désarçonné.

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Chapitre XVIII Recrudescence du droit divin
Fin de la dictature. Tout un système d'Europe croula. L'empire s'affaissa dans une ombre qui ressembla à celle du monde romain expirant. On revit de l'abîme comme au temps des barbares. Seulement la barbarie de 1815, qu'il faut nommer de son petit nom, la contre-révolution, avait peu d'haleine, s'essouffla vite, et resta court. L'empire, avouons-le, fut pleuré, et pleuré par des yeux héroïques. Si la gloire est dans le glaive fait sceptre, l'empire avait été la gloire même. Il avait répandu sur la terre toute la lumière que la tyrannie peut donner ; lumière sombre. Disons plus : lumière obscure. Comparée au vrai jour, c'est de la nuit. Cette disparition de la nuit fit l'effet d'une éclipse. Louis XVIII rentra dans Paris. Les danses en rond du 8 juillet effacèrent les enthousiasmes du 20 mars. Le Corse devint l'antithèse du Béarnais. Le drapeau du dôme des Tuileries fut blanc. L'exil trôna. La table de sapin de Hartwell prit place devant le fauteuil fleurdelysé de Louis XIV. On parla de Bouvines et de Fontenoy comme d'hier, Austerlitz ayant vieilli. L'autel et le trône fraternisèrent majestueusement. Une des formes les plus incontestées du salut de la société au dix-neuvième siècle s'établit sur la France et sur le continent. L'Europe prit la cocarde blanche. Trestaillon33 fut célèbre. La devise non pluribus impar34 reparut dans des rayons de pierre figurant un soleil sur la façade de la caserne du quai d'Orsay. Où il y avait eu une garde impériale, il y eut une maison rouge. L'arc du carrousel, tout chargé de victoires mal portées, dépaysé dans ces nouveautés, un peu honteux peutSurnom de Jacques Dupont, un des chefs de la Terreur Blanche à Nîmes. Victor Hugo avait contribué à répandre sa « gloire » par un article du Conservateur littéraire de 1820.
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Nec pluribus impar était la devise de Louis XIV : « incompara– 70 –

ble ».

être de Marengo et d'Arcole, se tira d'affaire avec la statue du duc d'Angoulême. Le cimetière de la Madeleine, redoutable fosse commune de 93, se couvrit de marbre et de jaspe, les os de Louis XVI et de Marie-Antoinette étant dans cette poussière. Dans le fossé de Vincennes, un cippe sépulcral sortit de terre, rappelant que le duc d'Enghien était mort dans le mois même où Napoléon avait été couronné. Le pape Pie VII, qui avait fait ce sacre très près de cette mort, bénit tranquillement la chute comme il avait béni l'élévation. Il y eut à Schoenbrunn une petite ombre âgée de quatre ans qu'il fut séditieux d'appeler le roi de Rome. Et ces choses se sont faites, et ces rois ont repris leurs trônes, et le maître de l'Europe a été mis dans une cage, et l'ancien régime est devenu le nouveau, et toute l'ombre et toute la lumière de la terre ont changé de place, parce que, dans l'après-midi d'un jour d'été, un pâtre a dit à un Prussien dans un bois : passez par ici et non par là ! Ce 1815 fut une sorte d'avril lugubre. Les vieilles réalités malsaines et vénéneuses se couvrirent d'apparences neuves. Le mensonge épousa 1789, le droit divin se masqua d'une charte, les fictions se firent constitutionnelles, les préjugés, les superstitions et les arrière-pensées, avec l'article 1435 au cœur, se vernirent de libéralisme. Changement de peau des serpents. L'homme avait été à la fois agrandi et amoindri par Napoléon. L'idéal, sous ce règne de la matière splendide, avait reçu le nom étrange d'idéologie. Grave imprudence d'un grand homme, tourner en dérision l'avenir. Les peuples cependant, cette chair à canon si amoureuse du canonnier, le cherchaient des yeux. Où estil ? Que fait-il ? Napoléon est mort, disait un passant à un invalide de Marengo et de Waterloo. – Lui mort ! s'écria ce soldat, vous le connaissez bien ! Les imaginations déifiaient cet homme terrassé. Le fond de l'Europe, après Waterloo, fut ténébreux. Quelque chose d'énorme resta longtemps vide par l'évanouissement de Napoléon.
Cet article avait dans la Charte « octroyée » le rôle de l'article 16 dans notre constitution actuelle. – 71 –
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Les rois se mirent dans ce vide. La vieille Europe en profita pour se reformer. Il y eut une Sainte-Alliance. Belle-Alliance, avait dit d'avance le champ fatal de Waterloo. En présence et en face de cette antique Europe refaite, les linéaments d'une France nouvelle s'ébauchèrent. L'avenir, raillé par l'empereur, fit son entrée. Il avait sur le front cette étoile, Liberté. Les yeux ardents des jeunes générations se tournèrent vers lui. Chose singulière, on s'éprit en même temps de cet avenir, Liberté, et de ce passé, Napoléon. La défaite avait grandi le vaincu. Bonaparte tombé semblait plus haut que Napoléon debout. Ceux qui avaient triomphé eurent peur. L'Angleterre le fit garder par Hudson Lowe et la France le fit guetter par Montchenu. Ses bras croisés devinrent l'inquiétude des trônes. Alexandre le nommait : mon insomnie. Cet effroi venait de la quantité de révolution qu'il avait en lui. C'est ce qui explique et excuse le libéralisme bonapartiste. Ce fantôme donnait le tremblement au vieux monde. Les rois régnèrent mal à leur aise, avec le rocher de Sainte-Hélène à l'horizon. Pendant que Napoléon agonisait à Longwood, les soixante mille hommes tombés dans le champ de Waterloo pourrirent tranquillement, et quelque chose de leur paix se répandit dans le monde36. Le congrès de Vienne en fit les traités de 1815, et l'Europe nomma cela la restauration. Voilà ce que c'est que Waterloo. Mais qu'importe à l'infini ? Toute cette tempête, tout ce nuage, cette guerre, puis cette paix, toute cette ombre, ne troubla pas un moment la lueur de l'œil immense devant lequel un puce-

Le poème des Châtiments « Aux morts du 4 décembre » (I, 4) était déjà construit sur cette ambiguïté du mot « paix ». – 72 –

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ron sautant d'un brin d'herbe à l'autre égale l'aigle volant de clocher en clocher aux tours de Notre-Dame37.

Écho de la proclamation de Napoléon quittant l'île d'Elbe le 25 février 1815 : « La victoire marchera au pas de charge ; l'Aigle, avec les couleurs nationales, volera de clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame. » – 73 –

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Chapitre XIX Le champ de bataille la nuit
Revenons, c’est une nécessité de ce livre, sur ce fatal champ de bataille. Le 18 juin 1815, c’était pleine lune. Cette clarté favorisa la poursuite féroce de Blücher, dénonça les traces des fuyards, livra cette masse désastreuse à la cavalerie prussienne acharnée, et aida au massacre. Il y a parfois dans les catastrophes de ces tragiques complaisances de la nuit. Après le dernier coup de canon tiré, la plaine de Mont-SaintJean resta déserte. Les Anglais occupèrent le campement des Français, c’est la constatation habituelle de la victoire ; coucher dans le lit du vaincu. Ils établirent leur bivouac au delà de Rossomme. Les Prussiens, lâchés sur la déroute, poussèrent en avant. Wellington alla au village de Waterloo rédiger son rapport à lord Bathurst. Si jamais le sic vos non vobis38 a été applicable, c’est à coup sûr à ce village de Waterloo. Waterloo n’a rien fait, et est resté à une demi-lieue de l’action. Mont-Saint-Jean a été canonné, Hougomont a été brûlé, Papelotte a été brûlé, Plancenoit a été brûlé, la Haie-Sainte a été prise d’assaut, la Belle-Alliance a vu l’embrasement des deux vainqueurs ; on sait à peine ces noms, et Waterloo qui n’a point travaillé dans la bataille en a tout l’honneur.

Début d'une épigramme de Virgile contre un plagiaire où le poète se compare — et s'adresse — à ceux qui travaillent pour d'autres : « Oiseaux, vous édifiez des nids, mais ce n'est pas pour vous… » – 74 –

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Nous ne sommes pas de ceux qui flattent la guerre ; quand l’occasion s’en présente, nous lui disons ses vérités. La guerre a d’affreuses beautés que nous n’avons point cachées ; elle a aussi, convenons-en, quelques laideurs. Une des plus surprenantes, c’est le prompt dépouillement des morts après la victoire. L’aube qui suit une bataille se lève toujours sur des cadavres nus. Qui fait cela ? Qui souille ainsi le triomphe ? Quelle est cette hideuse main furtive qui se glisse dans la poche de la victoire ? Quels sont ces filous faisant leur coup derrière la gloire ? Quelques philosophes, Voltaire entre autres, affirment que ce sont précisément ceux-là qui ont fait la gloire. Ce sont les mêmes, disent-ils, il n’y a pas de rechange, ceux qui sont debout pillent ceux qui sont à terre. Le héros du jour est le vampire de la nuit. On a bien le droit, après tout, de détrousser un peu un cadavre dont on est l’auteur. Quant à nous, nous ne le croyons pas. Cueillir des lauriers et voler les souliers d’un mort, cela nous semble impossible à la même main. Ce qui est certain, c’est que, d’ordinaire, après les vainqueurs viennent les voleurs. Mais mettons le soldat, surtout le soldat contemporain, hors de cause. Toute armée a une queue, et c’est là ce qu’il faut accuser. Des êtres chauves-souris, mi-partis brigands et valets, toutes les espèces de vespertilio39 qu’engendre ce crépuscule qu’on appelle la guerre, des porteurs d’uniformes qui ne combattent pas, de faux malades, des éclopés redoutables, des cantiniers interlopes trottant, quelquefois avec leurs femmes, sur de petites charrettes et volant ce qu’ils revendent, des mendiants s’offrant pour guides aux officiers, des goujats, des maraudeurs, les armées en marche autrefois, – nous ne parlons pas du temps présent40, – traînaient
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Chauves-souris.

L'auteur ne s'abstient pas sans quelque ironie de commenter le comportement des armées de Napoléon III. Les Châtiments, eux, di– 75 –

tout cela, si bien que, dans la langue spéciale, cela s’appelait « les traînards ». Aucune armée ni aucune nation n’étaient responsables de ces êtres ; ils parlaient italien et suivaient les Allemands ; ils parlaient français et suivaient les Anglais. C’est par un de ces misérables, traînard espagnol qui parlait français, que le marquis de Fervacques, trompé par son baragouin picard, et le prenant pour un des nôtres, fut tué en traître et volé sur le champ de bataille même, dans la nuit qui suivit la victoire de Cerisoles. De la maraude naissait le maraud. La détestable maxime : vivre sur l’ennemi, produisait cette lèpre, qu’une forte discipline pouvait seule guérir. Il y a des renommées qui trompent ; on ne sait pas toujours pourquoi de certains généraux, grands d’ailleurs, ont été si populaires. Turenne était adoré de ses soldats parce qu’il tolérait le pillage ; le mal permis fait partie de la bonté ; Turenne était si bon qu’il a laissé mettre à feu et à sang le Palatinat41. On voyait à la suite des armées moins ou plus de maraudeurs selon que le chef était plus ou moins sévère. Hoche et Marceau n’avaient point de traînards ; Wellington, nous lui rendons volontiers cette justice, en avait peu. Pourtant, dans la nuit du 18 au 19 juin, on dépouilla les morts. Wellington fut rigide ; ordre de passer par les armes quiconque serait pris en flagrant délit ; mais la rapine est tenace. Les maraudeurs volaient dans un coin du champ de bataille pendant qu’on les fusillait dans l’autre. La lune était sinistre sur cette plaine. Vers minuit, un homme rôdait, ou plutôt rampait, du côté du chemin creux d’Ohain. C’était, selon toute apparence, un de ceux que nous venons de caractériser, ni Anglais, ni Français, ni
sent, violemment, que depuis 1830 l'armée a perdu, en Algérie, toutes ses traditions d'honneur. Le Palatinat ayant été ravagé en 1693, Turenne, mort en 1675, n'y fut pour rien. Mais il est vrai qu'il « tolérait le pillage ». – 76 –
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paysan, ni soldat, moins homme que goule, attiré par le flair des morts, ayant pour victoire le vol, venant dévaliser Waterloo. Il était vêtu d’une blouse qui était un peu une capote, il était inquiet et audacieux, il allait devant lui et regardait derrière lui. Qu’étaitce que cet homme ? La nuit probablement en savait plus sur son compte que le jour. Il n’avait point de sac, mais évidemment de larges poches sous sa capote. De temps en temps, il s’arrêtait, examinait la plaine autour de lui comme pour voir s’il n’était pas observé, se penchait brusquement, dérangeait à terre quelque chose de silencieux et d’immobile, puis se redressait et s’esquivait. Son glissement, ses attitudes, son geste rapide et mystérieux le faisaient ressembler à ces larves crépusculaires qui hantent les ruines et que les anciennes légendes normandes appellent les Alleurs. De certains échassiers nocturnes font de ces silhouettes dans les marécages. Un regard qui eût sondé attentivement toute cette brume eût pu remarquer, à quelque distance, arrêté et comme caché derrière la masure qui borde sur la chaussée de Nivelles l’angle de la route de Mont-Saint-Jean à Braine-l’Alleud, une façon de petit fourgon de vivandier à coiffe d’osier goudronnée, attelé d’une haridelle affamée broutant l’ortie à travers son mors, et dans ce fourgon une espèce de femme assise sur des coffres et des paquets. Peutêtre y avait-il un lien entre ce fourgon et ce rôdeur. L’obscurité était sereine. Pas un nuage au zénith. Qu’importe que la terre soit rouge, la lune reste blanche. Ce sont là les indifférences du ciel. Dans les prairies, des branches d’arbre cassées par la mitraille mais non tombées et retenues par l’écorce se balançaient doucement au vent de la nuit. Une haleine, presque une respiration, remuait les broussailles. Il y avait dans l’herbe des frissons qui ressemblaient à des départs d’âmes. On entendait vaguement au loin aller et venir les patrouilles et les rondes-major du campement anglais.
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Hougomont et la Haie-Sainte continuaient de brûler, faisant, l’un à l’ouest, l’autre à l’est, deux grosses flammes auxquelles venait se rattacher, comme un collier de rubis dénoué ayant à ses extrémités deux escarboucles, le cordon de feux du bivouac anglais étalé en demi-cercle immense sur les collines de l’horizon. Nous avons dit la catastrophe du chemin d’Ohain. Ce qu’avait été cette mort pour tant de braves, le cœur s’épouvante d’y songer. Si quelque chose est effroyable, s’il existe une réalité qui dépasse le rêve, c’est ceci : vivre, voir le soleil, être en pleine possession de la force virile, avoir la santé et la joie, rire vaillamment, courir vers une gloire qu’on a devant soi, éblouissante, se sentir dans la poitrine un poumon qui respire, un cœur qui bat, une volonté qui raisonne, parler, penser, espérer, aimer, avoir une mère, avoir une femme, avoir des enfants, avoir la lumière, et tout à coup, le temps d’un cri, en moins d’une minute, s’effondrer dans un abîme, tomber, rouler, écraser, être écrasé, voir des épis de blé, des fleurs, des feuilles, des branches, ne pouvoir se retenir à rien, sentir son sabre inutile, des hommes sous soi, des chevaux sur soi, se débattre en vain, les os brisés par quelque ruade dans les ténèbres, sentir un talon qui vous fait jaillir les yeux, mordre avec rage des fers de chevaux, étouffer, hurler, se tordre, être làdessous, et se dire : tout à l’heure j’étais un vivant ! Là où avait râlé ce lamentable désastre, tout faisait silence maintenant. L’encaissement du chemin creux était comble de chevaux et de cavaliers inextricablement amoncelés. Enchevêtrement terrible. Il n’y avait plus de talus. Les cadavres nivelaient la route avec la plaine et venaient au ras du bord comme un boisseau d’orge bien mesuré. Un tas de morts dans la partie haute, une rivière de sang dans la partie basse ; telle était cette route le soir du 18 juin 1815. Le sang coulait jusque sur la chaussée de Nivelles et s’y extravasait en une large mare devant l’abatis d’arbres qui barrait la chaussée, à un endroit qu’on montre encore. C’est,
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on s’en souvient, au point opposé, vers la chaussée de Genappe, qu’avait eu lieu l’effondrement des cuirassiers. L’épaisseur des cadavres se proportionnait à la profondeur du chemin creux. Vers le milieu, à l’endroit où il devenait plein, là où avait passé la division Delord, la couche des morts s’amincissait. Le rôdeur nocturne, que nous venons de faire entrevoir au lecteur, allait de ce côté. Il furetait cette immense tombe. Il regardait. Il passait on ne sait quelle hideuse revue des morts. Il marchait les pieds dans le sang. Tout à coup il s’arrêta. À quelques pas devant lui, dans le chemin creux, au point où finissait le monceau des morts, de dessous cet amas d’hommes et de chevaux, sortait une main ouverte, éclairée par la lune. Cette main avait au doigt quelque chose qui brillait, et qui était un anneau d’or. L’homme se courba, demeura un moment accroupi, et quand il se releva, il n’y avait plus d’anneau à cette main. Il ne se releva pas précisément ; il resta dans une attitude fauve et effarouchée, tournant le dos au tas de morts, scrutant l’horizon, à genoux, tout l’avant du corps portant sur ses deux index appuyés à terre, la tête guettant par-dessus le bord du chemin creux. Les quatre pattes du chacal conviennent à de certaines actions. Puis, prenant son parti, il se dressa. En ce moment il eut un soubresaut. Il sentit que par derrière on le tenait.

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Il se retourna ; c’était la main ouverte qui s’était refermée et qui avait saisi le pan de sa capote. Un honnête homme eût eu peur. Celui-ci se mit à rire. – Tiens, dit-il, ce n’est que le mort. J’aime mieux un revenant qu’un gendarme. Cependant la main défaillit et le lâcha. L’effort s’épuise vite dans la tombe. – Ah çà ! reprit le rôdeur, est-il vivant ce mort ? Voyons donc. Il se pencha de nouveau, fouilla le tas, écarta ce qui faisait obstacle, saisit la main, empoigna le bras, dégagea la tête, tira le corps, et quelques instants après il traînait dans l’ombre du chemin creux un homme inanimé, au moins évanoui. C’était un cuirassier, un officier, un officier même d’un certain rang ; une grosse épaulette d’or sortait de dessous la cuirasse ; cet officier n’avait plus de casque. Un furieux coup de sabre balafrait son visage où l’on ne voyait que du sang. Du reste, il ne semblait pas qu’il eût de membre cassé, et par quelque hasard heureux, si ce mot est possible ici, les morts s’étaient arc-boutés au-dessus de lui de façon à le garantir de l’écrasement. Ses yeux étaient fermés. Il avait sur sa cuirasse la croix d’argent de la Légion d’honneur. Le rôdeur arracha cette croix qui disparut dans un des gouffres qu’il avait sous sa capote. Après quoi, il tâta le gousset de l’officier, y sentit une montre et la prit. Puis il fouilla le gilet, y trouva une bourse et l’empocha. Comme il en était à cette phase des secours qu’il portait à ce mourant, l’officier ouvrit les yeux.
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– Merci, dit-il faiblement. La brusquerie des mouvements de l’homme qui le maniait, la fraîcheur de la nuit, l’air respiré librement, l’avaient tiré de sa léthargie. Le rôdeur ne répondit point. Il leva la tête. On entendait un bruit de pas dans la plaine ; probablement quelque patrouille qui approchait. L’officier murmura, car il y avait encore de l’agonie dans sa voix : – Qui a gagné la bataille ? – Les Anglais, répondit le rôdeur. L’officier reprit : – Cherchez dans mes poches. Vous y trouverez une bourse et une montre. Prenez-les. C’était déjà fait. Le rôdeur exécuta le semblant demandé, et dit : – Il n’y a rien. – On m’a volé, reprit l’officier ; j’en suis fâché. C’eût été pour vous. Les pas de la patrouille devenaient de plus en plus distincts.
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– Voici qu’on vient, dit le rôdeur, faisant le mouvement d’un homme qui s’en va. L’officier, soulevant péniblement le bras, le retint : – Vous m’avez sauvé la vie. Qui êtes-vous ? Le rôdeur répondit vite et bas : – J’étais comme vous de l’armée française. Il faut que je vous quitte. Si l’on me prenait, on me fusillerait. Je vous ai sauvé la vie. Tirez-vous d’affaire maintenant. – Quel est votre grade ? – Sergent. – Comment vous appelez-vous ? – Thénardier. – Je n’oublierai pas ce nom, dit l’officier. Et vous, retenez le mien. Je me nomme Pontmercy.

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Livre deuxième – Le vaisseau L'Orion
Chapitre I Le numéro 24601 devient le numéro 9430
Jean Valjean avait été repris. On nous saura gré de passer rapidement sur des détails douloureux. Nous nous bornons à transcrire deux entrefilets publiés par les journaux du temps42, quelques mois après les événements surprenants accomplis à Montreuil-sur-Mer. Ces articles sont un peu sommaires. On se souvient qu'il n'existait pas encore à cette époque de Gazette des Tribunaux. Nous empruntons le premier au Drapeau blanc. Il est daté du 25 juillet 1823 : « Un arrondissement du Pas-de-Calais vient d'être le théâtre d'un événement peu ordinaire. Un homme étranger au département et nommé Mr Madeleine avait relevé depuis quelques années, grâce à des procédés nouveaux, une ancienne industrie locale, la fabrication des jais et des verroteries noires. Il y avait fait sa fortune, et, disons-le, celle de l'arrondissement. En reconnaissance de ses services, on l'avait nommé maire. La police a découvert que ce Mr Madeleine n'était autre qu'un ancien forçat en rupture de ban, condamné en 1796 pour vol, et nommé Jean Valjean. Jean Valjean a été réintégré au bagne. Il paraît qu'avant son arLa Gazette des tribunaux ne fut régulièrement publiée qu'à partir de 1825. Les articles suivants – dont le narrateur invite explicitement à apprécier le style et l'exactitude – sont évidemment factices. Ils mettent d'autant mieux en œuvre l'effet de réel tiré de la citation d'un document que le lecteur est capable de les critiquer. – 83 –
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restation il avait réussi à retirer de chez Mr Laffitte une somme de plus d'un demi-million qu'il y avait placée, et qu'il avait, du reste, très légitimement, dit-on, gagnée dans son commerce. On n'a pu savoir où Jean Valjean avait caché cette somme depuis sa rentrée au bagne de Toulon. » Le deuxième article, un peu plus détaillé, est extrait du Journal de Paris, même date. « Un ancien forçat libéré, nommé Jean Valjean, vient de comparaître devant la cour d'assises du Var dans des circonstances faites pour appeler l'attention. Ce scélérat était parvenu à tromper la vigilance de la police ; il avait changé de nom et avait réussi à se faire nommer maire d'une de nos petites villes du Nord. Il avait établi dans cette ville un commerce assez considérable. Il a été enfin démasqué et arrêté, grâce au zèle infatigable du ministère public. Il avait pour concubine une fille publique qui est morte de saisissement au moment de son arrestation. Ce misérable, qui est doué d'une force herculéenne, avait trouvé moyen de s'évader ; mais, trois ou quatre jours après son évasion, la police mit de nouveau la main sur lui, à Paris même, au moment où il montait dans une de ces petites voitures qui font le trajet de la capitale au village de Montfermeil (Seine-et-Oise). On dit qu'il avait profité de l'intervalle de ces trois ou quatre jours de liberté pour rentrer en possession d'une somme considérable placée par lui chez un de nos principaux banquiers. On évalue cette somme à six ou sept cent mille francs. À en croire l'acte d'accusation, il l'aurait enfouie en un lieu connu de lui seul et l'on n'a pas pu la saisir. Quoi qu'il en soit, le nommé Jean Valjean vient d'être traduit aux assises du département du Var comme accusé d'un vol de grand chemin commis à main armée, il y a huit ans environ, sur la personne d'un de ces honnêtes enfants qui, comme l'a dit le patriarche de Ferney en vers immortels : … De Savoie arrivent tous les ans Et dont la main légèrement essuie
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Ces longs canaux engorgés par la suie43. « Ce bandit a renoncé à se défendre. Il a été établi, par l'habile et éloquent organe du ministère public, que le vol avait été commis de complicité, et que Jean Valjean faisait partie d'une bande de voleurs dans le Midi. En conséquence Jean Valjean, déclaré coupable, a été condamné à la peine de mort. Ce criminel avait refusé de se pourvoir en cassation. Le roi, dans son inépuisable clémence, a daigné commuer sa peine en celle des travaux forcés à perpétuité. Jean Valjean a été immédiatement dirigé sur le bagne de Toulon. » On n'a pas oublié que Jean Valjean avait à Montreuil-sur-Mer des habitudes religieuses. Quelques journaux, entre autres le Constitutionnel, présentèrent cette commutation comme un triomphe du parti prêtre. Jean Valjean changea de chiffre au bagne. Il s'appela 9430. Du reste, disons-le pour n'y plus revenir, avec Mr Madeleine la prospérité de Montreuil-sur-Mer disparut ; tout ce qu'il avait prévu dans sa nuit de fièvre et d'hésitation se réalisa ; lui de moins, ce fut en effet l'âme de moins. Après sa chute, il se fit à Montreuil-sur-Mer ce partage égoïste des grandes existences tombées, ce fatal dépècement des choses florissantes qui s'accomplit tous les jours obscurément dans la communauté humaine et que l'histoire n'a remarqué qu'une fois, parce qu'il s'est fait après la mort d'Alexandre. Les lieutenants se couronnent rois ; les contre-maîtres s'improvisèrent fabricants. Les rivalités envieuses surgirent. Les vastes ateliers de Mr Madeleine furent fermés ; les bâtiments tombèrent en ruine, les ouvriers se dispersèrent. Les uns quittèrent le pays, les autres quittèrent le métier. Tout se fit désormais en petit, au lieu de se faire en grand ; pour le lucre, au lieu de se faire pour le bien. Plus de centre ; la concurrence par43

Citation exacte du poème Le Pauvre Diable de Voltaire (1758). – 85 –

tout, et l'acharnement. Mr Madeleine dominait tout, et dirigeait. Lui tombé, chacun tira à soi ; l'esprit de lutte succéda à l'esprit d'organisation, l'âpreté à la cordialité, la haine de l'un contre l'autre à la bienveillance du fondateur pour tous ; les fils noués par Mr Madeleine se brouillèrent et se rompirent ; on falsifia les procédés, on avilit les produits, on tua la confiance ; les débouchés diminuèrent, moins de commandes ; le salaire baissa, les ateliers chômèrent, la faillite vint. Et puis plus rien pour les pauvres. Tout s'évanouit. L'état lui-même s'aperçut que quelqu'un avait été écrasé quelque part. Moins de quatre ans après l'arrêt de la cour d'assises constatant au profit du bagne l'identité de Mr Madeleine et de Jean Valjean, les frais de perception de l'impôt étaient doublés dans l'arrondissement de Montreuil-sur-Mer, et Mr de Villèle en faisait l'observation à la tribune au mois de février 1827.

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Chapitre II Où on lira deux vers qui sont peut-être du diable
Avant d’aller plus loin, il est à propos de raconter avec quelque détail un fait singulier qui se passa vers la même époque à Montfermeil et qui n’est peut-être pas sans coïncidence avec certaines conjectures du ministère public. Il y a dans le pays de Montfermeil une superstition très ancienne, d’autant plus curieuse et d’autant plus précieuse qu’une superstition populaire dans le voisinage de Paris est comme un aloès en Sibérie. Nous sommes de ceux qui respectent tout ce qui est à l’état de plante rare. Voici donc la superstition de Montfermeil. On croit que le diable a, de temps immémorial, choisi la forêt pour y cacher ses trésors. Les bonnes femmes affirment qu’il n’est pas rare de rencontrer, à la chute du jour, dans les endroits écartés du bois, un homme noir, ayant la mine d’un charretier ou d’un bûcheron, chaussé de sabots, vêtu d’un pantalon et d’un sarrau de toile, et reconnaissable en ce qu’au lieu de bonnet ou de chapeau il a deux immenses cornes sur la tête. Ceci doit le rendre reconnaissable en effet. Cet homme est habituellement occupé à creuser un trou. Il y a trois manières de tirer parti de cette rencontre. La première, c’est d’aborder l’homme et de lui parler. Alors on s’aperçoit que cet homme est tout bonnement un paysan, qu’il paraît noir parce qu’on est au crépuscule, qu’il ne creuse pas le moindre trou, mais qu’il coupe de l’herbe pour ses vaches, et que ce qu’on avait pris pour des cornes n’est autre chose qu’une fourche à fumier qu’il porte sur son dos et dont les dents, grâce à la perspective du soir, semblaient lui sortir de la tête. On rentre chez soi, et l’on meurt dans la semaine. La seconde manière, c’est de l’observer, d’attendre qu’il ait creusé son trou, qu’il l’ait refermé et qu’il s’en soit allé ; puis de courir bien vite à la fosse, de la rouvrir et d’y prendre le « trésor » que l’homme noir y a nécessairement déposé. En ce cas, on meurt dans le mois. Enfin la troisième manière, c’est de ne point parler à l’homme noir, de ne point le regarder, et de s’enfuir à toutes jambes. On meurt dans l’année.
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Comme les trois manières ont leurs inconvénients, la seconde, qui offre du moins quelques avantages, entre autres celui de posséder un trésor, ne fût-ce qu’un mois, est la plus généralement adoptée. Les hommes hardis, que toutes les chances tentent, ont donc, assez souvent, à ce qu’on assure, rouvert les trous creusés par l’homme noir et essayé de voler le diable. Il paraît que l’opération est médiocre. Du moins, s’il faut en croire la tradition et en particulier les deux vers énigmatiques en latin barbare qu’a laissés sur ce sujet un mauvais moine normand, un peu sorcier, appelé Tryphon. Ce Tryphon est enterré à l’abbaye de SaintGeorges de Bocherville près Rouen, et il naît des crapauds sur sa tombe. On fait donc des efforts énormes, ces fosses-là sont ordinairement très creuses, on sue, on fouille, on travaille toute une nuit, car c’est la nuit que cela se fait, on mouille sa chemise, on brûle sa chandelle, on ébrèche sa pioche, et lorsqu’on est arrivé enfin au fond du trou, lorsqu’on met la main sur « le trésor », que trouvet-on ? qu’est-ce que c’est que le trésor du diable ? Un sou, parfois un écu, une pierre, un squelette, un cadavre saignant, quelquefois un spectre plié en quatre comme une feuille de papier dans un portefeuille, quelquefois rien. C’est ce que semblent annoncer aux curieux indiscrets les vers de Tryphon : Fodit, et in fossa thesauros condit opaca, As, nummos, lapides, cadaver, simulacre, nihilque44.

« Il creuse, et cache, dans une sombre fosse, des trésors, / Un sou, de l'argent, des cailloux, un cadavre, des fantômes, rien du tout. » Ce latin barbare, ce Tryphon, pourraient bien sortir de l'imagination de Hugo. Ce ne semble pas être entièrement le cas puisque, dans une lettre au critique A. Darcel du 29 mai 1862, Hugo dit avoir trouvé ce « Tryphon et les crapauds de sa tombe » dans « le travail d'Auguste Leprévost sur Saint-Georges de Bocherville. » (éd. J. Massin, t. XII, p. 1173.) – 88 –

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Il paraît que de nos jours on y trouve aussi, tantôt une poire à poudre avec des balles, tantôt un vieux jeu de cartes gras et roussi qui a évidemment servi aux diables. Tryphon n’enregistre point ces deux dernières trouvailles, attendu que Tryphon vivait au douzième siècle et qu’il ne semble point que le diable ait eu l’esprit d’inventer la poudre avant Roger Bacon et les cartes avant Charles VI. Du reste, si l’on joue avec ces cartes, on est sûr de perdre tout ce qu’on possède ; et quant à la poudre qui est dans la poire, elle a la propriété de vous faire éclater votre fusil à la figure. Or, fort peu de temps après l’époque où il sembla au ministère public que le forçat libéré Jean Valjean, pendant son évasion de quelques jours, avait rôdé autour de Montfermeil, on remarqua dans ce même village qu’un certain vieux cantonnier appelé Boulatruelle avait « des allures » dans le bois. On croyait savoir dans le pays que ce Boulatruelle avait été au bagne ; il était soumis à de certaines surveillances de police, et, comme il ne trouvait d’ouvrage nulle part, l’administration l’employait au rabais comme cantonnier sur le chemin de traverse de Gagny à Lagny. Ce Boulatruelle était un homme vu de travers par les gens de l’endroit, trop respectueux, trop humble, prompt à ôter son bonnet à tout le monde, tremblant et souriant devant les gendarmes, probablement affilié à des bandes, disait-on, suspect d’embuscade au coin des taillis à la nuit tombante. Il n’avait que cela pour lui qu’il était ivrogne. Voici ce qu’on croyait avoir remarqué : Depuis quelque temps, Boulatruelle quittait de fort bonne heure sa besogne d’empierrement et d’entretien de la route et s’en allait dans la forêt avec sa pioche. On le rencontrait vers le soir dans les clairières les plus désertes, dans les fourrés les plus sauvages, ayant l’air de chercher quelque chose, quelquefois creusant
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des trous. Les bonnes femmes qui passaient le prenaient d’abord pour Belzébuth, puis elles reconnaissaient Boulatruelle, et n’étaient guère plus rassurées. Ces rencontres paraissaient contrarier vivement Boulatruelle. Il était visible qu’il cherchait à se cacher, et qu’il y avait un mystère dans ce qu’il faisait. On disait dans le village : – C’est clair que le diable a fait quelque apparition. Boulatruelle l’a vu, et cherche. Au fait, il est fichu pour empoigner le magot de Lucifer. Les voltairiens ajoutaient : – Sera-ce Boulatruelle qui attrapera le diable, ou le diable qui attrapera Boulatruelle ? Les vieilles femmes faisaient beaucoup de signes de croix. Cependant les manèges de Boulatruelle dans le bois cessèrent, et il reprit régulièrement son travail de cantonnier. On parla d’autre chose. Quelques personnes toutefois étaient restées curieuses, pensant qu’il y avait probablement dans ceci, non point les fabuleux trésors de la légende, mais quelque bonne aubaine, plus sérieuse et plus palpable que les billets de banque du diable, et dont le cantonnier avait sans doute surpris à moitié le secret. Les plus « intrigués » étaient le maître d’école et le gargotier Thénardier, lequel était l’ami de tout le monde et n’avait point dédaigné de se lier avec Boulatruelle. – Il a été aux galères ? disait Thénardier. Eh ! mon Dieu ! on ne sait ni qui y est, ni qui y sera. Un soir le maître d’école affirmait qu’autrefois la justice se serait enquise de ce que Boulatruelle allait faire dans le bois, et qu’il aurait bien fallu qu’il parlât, et qu’on l’aurait mis à la torture au besoin, et que Boulatruelle n’aurait point résisté, par exemple, à la question de l’eau. – Donnons-lui la question du vin, dit Thénardier.
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On se mit à quatre et l’on fît boire le vieux cantonnier. Boulatruelle but énormément, et parla peu. Il combina, avec un art admirable et dans une proportion magistrale, la soif d’un goinfre avec la discrétion d’un juge. Cependant, à force de revenir à la charge, et de rapprocher et de presser les quelques paroles obscures qui lui échappaient, voici ce que le Thénardier et le maître d’école crurent comprendre : Boulatruelle, un matin, en se rendant au point du jour à son ouvrage, aurait été surpris de voir dans un coin du bois, sous une broussaille, une pelle et une pioche, comme qui dirait cachées. Cependant, il aurait pensé que c’étaient probablement la pelle et la pioche du père Six-Fours, le porteur d’eau, et il n’y aurait plus songé. Mais le soir du même jour, il aurait vu, sans pouvoir être vu lui-même, étant masqué par un gros arbre, se diriger de la route vers le plus épais du bois « un particulier qui n’était pas du tout du pays, et que lui, Boulatruelle, connaissait très bien ». Traduction par Thénardier : un camarade du bagne. Boulatruelle s’était obstinément refusé à dire le nom. Ce particulier portait un paquet, quelque chose de carré, comme une grande boîte ou un petit coffre. Surprise de Boulatruelle. Ce ne serait pourtant qu’au bout de sept ou huit minutes que l’idée de suivre « le particulier » lui serait venue. Mais il était trop tard, le particulier était déjà dans le fourré, la nuit s’était faite, et Boulatruelle n’avait pu le rejoindre. Alors il avait pris le parti d’observer la lisière du bois. « Il faisait lune. » Deux ou trois heures après, Boulatruelle avait vu ressortir du taillis son particulier portant maintenant, non plus le petit coffre-malle, mais une pioche et une pelle. Boulatruelle avait laissé passer le particulier et n’avait pas eu l’idée de l’aborder, parce qu’il s’était dit que l’autre était trois fois plus fort que lui, et armé d’une pioche, et l’assommerait probablement en le reconnaissant et en se voyant reconnu. Touchante effusion de deux vieux camarades qui se retrouvent. Mais la pelle et la pioche avaient été un trait de lumière pour Boulatruelle ; il avait couru à la broussaille du matin, et n’y avait plus trouvé ni pelle ni pioche. Il en avait conclu que son particulier, entré dans le bois, y avait creusé un trou avec la pioche, avait enfoui le coffre, et avait re– 91 –

fermé le trou avec la pelle. Or, le coffre était trop petit pour contenir un cadavre, donc il contenait de l’argent. De là ses recherches. Boulatruelle avait exploré, sondé et fureté toute la forêt, et fouillé partout où la terre lui avait paru fraîchement remuée. En vain. Il n’avait rien « déniché ». Personne n’y pensa plus dans Montfermeil. Il y eut seulement quelques braves commères qui dirent : Tenez pour certain que le cantonnier de Gagny n’a pas fait tout ce triquemaque pour rien ; il est sûr que le diable est venu.

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Chapitre III Qu'il fallait que la chaîne de la manille eut subit un certain travail préparatoire pour être ainsi brisée d'un coup de marteau
Vers la fin d'octobre de cette même année 1823, les habitants de Toulon virent rentrer dans leur port, à la suite d'un gros temps et pour réparer quelques avaries, le vaisseau l'Orion qui a été plus tard employé à Brest comme vaisseau-école et qui faisait alors partie de l'escadre de la Méditerranée45. Ce bâtiment, tout éclopé qu'il était, car la mer l'avait malmené, fit de l'effet en entrant dans la rade. Il portait je ne sais plus quel pavillon qui lui valut un salut réglementaire de onze coups de canon, rendus par lui coup pour coup ; total : vingt-deux. On a calculé qu'en salves, politesses royales et militaires, échanges de tapages courtois, signaux d'étiquette, formalités de rades et de citadelles, levers et couchers de soleil salués tous les jours par toutes les forteresses et tous les navires de guerre, ouvertures et fermetures de portes, etc., etc., le monde civilisé tirait à poudre par toute la terre, toutes les vingt-quatre heures, cent cinquante mille coups de canon inutiles. À six francs le coup de canon, cela fait neuf cent mille francs par jour, trois cents millions par an, qui s'en vont en fumée. Ceci n'est qu'un détail. Pendant ce temps-là les pauvres meurent de faim. L'année 1823 était ce que la restauration a appelé « l'époque de la guerre d'Espagne46. »
L'Orion, lancé en 1813, servit bien de « vaisseau-école » mais il fut toujours basé à Brest où Hugo le vit en avril 1834. L'Espagne, après une brève expérience de monarchie libérale (1820-1822), connut une réaction violente, ultra et cléricale, qui donna à la Sainte-Alliance, au Congrès de Vérone de 1822, l'occasion d'intervenir. Chateaubriand, piégé par son rêve de gloire, accepta que l'armée française aille, « sous le drapeau blanc », effacer à la fois la – 93 –
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Cette guerre contenait beaucoup d'événements dans un seul, et force singularités. Une grosse affaire de famille pour la maison de Bourbon ; la branche de France secourant et protégeant la branche de Madrid, c'est-à-dire faisant acte d'aînesse ; un retour apparent à nos traditions nationales compliqué de servitude et de sujétion aux cabinets du nord ; Mr le duc d'Angoulême, surnommé par les feuilles libérales le héros d'Andujar, comprimant, dans une attitude triomphale un peu contrariée par son air paisible, le vieux terrorisme fort réel du saint-office aux prises avec le terrorisme chimérique des libéraux ; les sans-culottes ressuscités au grand effroi des douairières sous le nom de descamisados ; le monarchisme faisant obstacle au progrès qualifié anarchie ; les théories de 89 brusquement interrompues dans la sape ; un holà européen intimé à l'idée française faisant son tour du monde ; à côté du fils de France généralissime, le prince de Carignan, depuis Charles-Albert, s'enrôlant dans cette croisade des rois contre les peuples comme volontaire avec des épaulettes de grenadier en laine rouge ; les soldats de l'empire se remettant en campagne, mais après huit années de repos, vieillis, tristes, et sous la cocarde blanche ; le drapeau tricolore agité à l'étranger par une héroïque poignée de Français comme le drapeau blanc l'avait été à Coblentz trente ans auparavant ; les moines mêlés à nos troupiers ; l'esprit de liberté et de nouveauté mis à la raison par les bayonnettes ; les principes matés à coups de canon ; la France défaisant par ses armes ce qu'elle avait fait par son esprit ; du reste, les chefs ennemis vendus, les soldats hésitants, les villes assiégées par des millions ; point de périls militaires et pourtant des explosions possibles, comme dans toute mine surprise et envahie ; peu de sang versé, peu d'honneur conquis, de la honte pour quelquesuns, de la gloire pour personne ; telle fut cette guerre, faite par des princes qui descendaient de Louis XIV et conduite par des

cause libérale espagnole et les souvenirs des armées napoléoniennes. Cette guerre, très impopulaire en France, fut l'occasion d'une véritable terreur blanche que le duc d'Angoulême s'efforça de contenir, d'où son nom « le héros d'Andujar ». – 94 –

était donc en même temps un attentat à la révolution française. Depuis 1792. l'histoire approuve la France dans sa difficulté d'acceptation de ce faux triomphe. il sembla qu'on avait plutôt gagné les généraux que les batailles. non pour l'étouffer.généraux qui sortaient de Napoléon. C'est l'humeur de la France d'aimer encore mieux avoir devant elle Rostopchine que Ballesteros. et se prenaient à regretter Palafox. le but du soldat français. qui froissait en France l'esprit militaire. cette guerre. Elle eut ce triste sort de ne rappeler ni la grande guerre ni la grande politique. fils de la démocratie. Aveugle qui ne le voit pas ! c'est Bonaparte qui l'a dit. indignait l'esprit démocratique. l'idée de corruption se dégagea de la victoire . mais en somme. car. Quelques faits d'armes furent sérieux . Cette voie de fait monstrueuse. C'est là un fait solaire. l'ensemble fut suspect. Contresens hideux. Dans cette campagne. nous le répétons. et le soldat vainqueur rentra humilié. entre autres. La guerre de 1823. de force . les trompettes de cette guerre rendent un son fêlé. La France est faite pour réveiller l'âme des peuples. la prise du Trocadéro. C'était une entreprise d'asservissement. était la conquête d'un joug pour autrui. Des soldats de la guerre de 1808. Guerre diminuante en effet où l'on put lire Banque de France dans les plis du drapeau. la liberté rayonne de France. fut une belle action militaire . À un point de vue plus grave encore. en dehors des guerres libératrices. sur lesquels s'était formidablement écroulée Saragosse. c'était la France qui la commettait . Il parut évident que certains officiers espagnols chargés de la résistance cédèrent trop aisément. et sur lequel il convient d'insister aussi. attentat à la généreuse nation espagnole. fronçaient le sourcil en 1823 devant l'ouverture facile des citadelles. toutes les révolutions de l'Europe sont la révolution française . tout ce que – 95 – .

47 48 Voir la note 7 de la première partie. Ainsi s'explique la guerre. Chateaubriand. Ce jugement implique la condamnation du grand responsable de cette « guerre » piteuse et qui devait être glorieuse pour son initiateur. elles le font de force. Ils se méprirent dans leur naïveté au point d'introduire dans leur établissement comme élément de force l'immense affaiblissement d'un crime. Ils la prirent pour un succès. Il ne faut s'endormir. Revenons au navire l'Orion. Une armée est un étrange chef-d'œuvre de combinaison où la force résulte d'une somme énorme d'impuissance. la guerre de 1823 leur fut fatale48.font les armées. Pendant les opérations de l'armée commandée par le princegénéralissime. Ils ne virent point quel danger il y a à faire tuer une idée par une consigne. faite par l'humanité contre l'humanité malgré l'humanité. ayant rétabli el rey neto49 en Espagne. une escadre croisait dans la Méditerranée. pouvait bien rétablir le roi absolu chez elle. Quant aux Bourbons. Nous venons de dire que l'Orion était de cette escadre et qu'il fut ramené par des événements de mer dans le port de Toulon. Cette confiance-là perd les trônes. ni à l'ombre d'un mancenillier ni à l'ombre d'une armée. 1830 germa dans 1823. – 96 – . Le mot obéissance passive47 l'indique. La France. La campagne d'Espagne devint dans leurs conseils un argument pour les coups de force et pour les aventures de droit divin. 49 « Le roi pur et simple » : mot d'ordre des « absolutistes ». Ils tombèrent dans cette redoutable erreur de prendre l'obéissance du soldat pour le consentement de la nation. livre 2. L'esprit de guetapens entra dans leur politique.

au fluide. qui le conseille et lui montre toujours le nord. – 97 – 50 . Hugo avait noté : « Cariatides de Puget […]. L'océan cherche à l'égarer dans l'effrayante similitude de ses vagues. d'une autre écriture : « Jean Tréjean » (premier nom donné au héros). Cette poutre colossale. Toute cette description est textuellement reprise d'une page de l'album de voyage de 1839. Dans les nuits noires ses fanaux suppléent aux étoiles. c'est le grand mât. Si l'on veut se faire une idée de toutes ces proportions gigantesques dont l'ensemble constitue le vaisseau de ligne. Ainsi. Un vaisseau de ligne est une des plus magnifiques rencontres qu'ait le génie de l'homme avec la puissance de la nature. Un vaisseau de ligne est composé à la fois de ce qu'il y a de plus lourd et de ce qu'il y a de plus léger. Vieux forçat en cheveux blancs. sa grosse chaîne au côté […]. lorsque Hugo visita Toulon. contre l'ombre la lumière. et qu'il doit lutter contre toutes les trois. assis sur une borne. contre l'immensité une aiguille. sa boussole. C'est que cela est grand. c'est une vergue . Les vaisseaux en construction sont là sous cloche. et il a trois pieds de diamètre à Nom colonial donné à tous les insectes ailés et piquants. au liquide. pour ainsi dire. il est long de soixante toises. Quelques lignes plus haut. contre le rocher le fer. et répond fièrement à la foudre. À le prendre de sa racine dans la cale à sa cime dans la nuée. contre le vent il a la corde et la toile. parce qu'il a affaire en même temps aux trois formes de la substance. Il a onze griffes de fer pour saisir le granit au fond de la mer.La présence d'un vaisseau de guerre dans un port a je ne sais quoi qui appelle et qui occupe la foule. » Et. on n'a qu'à entrer sous une des cales couvertes. le cuivre et le plomb. et que la foule aime ce qui est grand. Son haleine sort par ses cent vingt canons comme par des clairons énormes. contre l'eau le bois. et plus d'ailes et plus d'antennes que la bigaille50 pour prendre le vent dans les nuées. mais le vaisseau a son âme. au solide. cette grosse colonne de bois couchée à terre à perte de vue. à six étages. des ports de Brest ou de Toulon.

qu'on le remarque bien. la vapeur. La marine de nos pères employait des câbles. où le vent ploie comme un jonc ce mât de quatre cents pieds de haut. les curieux qui abondent. où cette ancre qui pèse dix milliers se tord dans la gueule de la vague comme l'hameçon d'un pêcheur dans la mâchoire d'un brochet. du simple navire à voiles . dans les ports. où toute cette puissance et toute cette majesté s'abîment dans une puissance et dans une majesté supérieures. par exemple. où ces canons monstrueux poussent des rugissements plaintifs et inutiles que l'ouragan emporte dans le vide et dans la nuit. l'ancien navire de Christophe Colomb et de Ruyter est un des grands chefs-d'œuvre de l'homme. le navire mixte à hélice est une machine surprenante traînée par une voilure de trois mille mètres carrés de surface et par une chaudière de la force de deux mille cinq cents chevaux. Il est inépuisable en force comme l'infini en souffles. huit pieds de profondeur.sa base. il est précis dans l'immense diffusion des vagues. Le simple tas de chaînes d'un vaisseau de cent canons a quatre pieds de haut. il flotte et il règne. De là. a depuis ajouté de nouveaux miracles à ce prodige qu'on appelle le vaisseau de guerre. – 98 – . C'est une forêt qui flotte. À l'heure qu'il est. sans qu'ils s'expliquent euxmêmes parfaitement pourquoi. Sans parler de ces merveilles nouvelles. Toutes les fois qu'une force immense se déploie pour aboutir à une immense faiblesse. Il vient une heure pourtant où la rafale brise comme une paille cette vergue de soixante pieds de long. Le grand mât anglais s'élève à deux cent dix-sept pieds au-dessus de la ligne de flottaison. vingt pieds de large. alors dans l'enfance. Et encore. il emmagasine le vent dans sa voile. il ne s'agit ici que du bâtiment militaire d'il y a quarante ans. autour de ces merveilleuses machines de guerre et de navigation. cela fait rêver les hommes. la nôtre emploie des chaînes. combien faut-il de bois ? Trois mille stères. Et pour faire ce vaisseau.

selon l'usage. les quais. comme le vaigrage ne se faisait pas alors en tôle. les musoirs et les jetées du port de Toulon étaient couverts d'une quantité d'oisifs et de badauds. Un violent coup d'équinoxe était survenu. L'équipage était occupé à enverguer les voiles. » Le texte de Hugo reprend parfois mot pour mot cette note. le bordé s'était fatigué et ouvert. À la suite de ces avaries. mais quelques bordages y étaient décloués çà et là. qui avait défoncé à bâbord la poulaine et un sabord et endommagé le porte-haubans de misaine. Mais ce grattage avait altéré les boulonnages de la carène. Un matin la foule qui le contemplait fut témoin d'un accident51. Il était mouillé près de l'Arsenal.Tous les jours donc. ami de Napoléon Jérôme et prochainement contre-amiral. des couches épaisses de coquillages s'étaient amoncelées sur sa carène au point de lui faire perdre la moitié de sa marche . on l'avait mis à sec l'année précédente pour gratter ces coquillages. Il en intitule le récit manuscrit : « Note écrite pour moi dans les premiers jours de juin par M. le navire avait fait de l'eau. À la hauteur des Baléares. et. Il était en armement et on le réparait. La coque n'avait pas été endommagée à tribord. mais le forçat ne s'était pas évadé. pour laisser pénétrer de l'air dans la carcasse. L'Orion était un navire malade depuis longtemps. l'Orion avait regagné Toulon. le baron La Roncière Le Nourry. comme on dit à Paris. du matin au soir. – 99 – 51 . Dans ses navigations antérieures. Le gabier chargé de prendre l'empointure du grand hunier tribord perdit l'équiL'épisode est inspiré par un événement réel (juin 1847) sur lequel Hugo avait été précisément documenté. aujourd'hui (mai 1860) capitaine de vaisseau. puis il avait repris la mer. ayant pour affaire de regarder l'Orion.

On n'attendait plus que la minute où il lâcherait la corde et par instants toutes les têtes se détournaient afin de ne pas le voir passer. La mer était au-dessous de lui à une profondeur vertigineuse. l'homme tourna autour de la vergue. puis il avait pris une corde. Chaque effort qu'il faisait pour remonter ne servait qu'à augmenter les oscillations du faux marchepied. on ne pouvait voir son angoisse sur son visage. au passage. les mains étendues vers l'abîme . et il y resta suspendu. Ses bras se tendaient dans un tiraillement horrible. on aperçut un homme qui grimpait dans le gréement avec l'agilité d'un chat-tigre. La secousse de sa chute avait imprimé au faux marchepied un violent mouvement d'escarpolette. il saisit. Il ne criait pas de peur de perdre de la force. une branche d'arbre. Un forçat en effet.libre. Aucun des matelots. Cet homme était vêtu de rouge. c'est la vie même. avait dès le premier moment couru à l'officier de quart et au milieu du trouble et de l'hésitation de l'équipage. un coup de vent emporta son bonnet et laissa voir une tête toute blanche. pendant que tous les matelots tremblaient et reculaient. la tête emporta le corps. employé à bord avec une corvée du bagne. c'était un forçat . il avait un bonnet vert. et c'est une chose affreuse de voir un être vivant s'en détacher et tomber comme un fruit mûr. Il y a des moments où un bout de corde. Aller à son secours. puis de l'autre. c'était courir un risque effrayant. le faux marchepied d'une main d'abord. Arrivé à la hauteur de la hune. ce n'était pas un jeune homme. Tout à coup. il avait demandé à l'officier la permission de risquer sa vie pour sauver le gabier. n'osait s'y aventurer. – 100 – . On le vit chanceler. la multitude amassée sur le quai de l'Arsenal jeta un cri. L'homme allait et venait au bout de cette corde comme la pierre d'une fronde. mais on distinguait dans tous ses membres son épuisement. Sur un signe affirmatif de l'officier. il avait rompu d'un coup de marteau la chaîne rivée à la manille de son pied. Cependant le malheureux gabier se fatiguait . une perche. tous pêcheurs de la côte nouvellement levés pour le service. c'était un forçat à vie.

il le soutint là un instant pour lui laisser reprendre des forces. le même frémissement fronçait tous les sourcils. Il s'arrêta quelques secondes et parut la mesurer du regard. Personne ne remarqua en cet instant-là avec quelle facilité cette chaîne fut brisée. Enfin on le vit remonter sur la vergue et y haler le matelot . comme si elles eussent craint d'ajouter le moindre souffle au vent qui secouait les deux misérables. seulement ici l'araignée apportait la vie et non la mort. On eût dit une araignée venant saisir une mouche . Ce ne fut que plus tard qu'on s'en souvint. semblèrent des siècles à ceux qui regardaient. et l'on entendit toutes les voix crier avec une sorte de fureur attendrie : « La grâce de cet homme ! » – 101 – . et de là dans la hune où il le laissa dans les mains de ses camarades. La foule respira. on en vit deux. Toutes les bouches retenaient leur haleine. Il était temps . une minute de plus. se laissait tomber dans l'abîme . en marchant sur la vergue jusqu'au chouquet. au lieu d'un homme suspendu sur le gouffre. Parvenu à la pointe. épuisé et désespéré. il y attacha un bout de la corde qu'il avait apportée. il y eut de vieux argousins de chiourme qui pleurèrent. Dix mille regards étaient fixés sur ce groupe. puis il le saisit dans ses bras et le porta.et il s'était élancé dans les haubans. En un clin d'œil il fut sur la vergue. pendant lesquelles le vent balançait le gabier à l'extrémité d'un fil. et fit un pas en avant. Ces secondes. le forçat l'avait amarré solidement avec la corde à laquelle il se tenait d'une main pendant qu'il travaillait de l'autre. et laissa pendre l'autre bout. et alors ce fut une inexplicable angoisse. pas une parole. Cependant le forçat était parvenu à s'affaler près du matelot. les femmes s'embrassaient sur le quai. l'homme. On le vit parcourir la vergue en courant. À cet instant la foule applaudit . Enfin le forçat leva les yeux au ciel. Pas un cri. puis il se mit à descendre avec les mains le long de cette corde.

Tous les yeux le suivaient. il se laissa glisser dans le gréement et se mit à courir sur une basse vergue. l'anxiété était de nouveau dans toutes les âmes. est tombé à la mer et s'est noyé. – 102 – 52 . Il avait disparu dans la mer sans y faire un pli. Le lendemain. cependant. soit qu'il fût fatigué. – Hier. Il était à craindre qu'il ne glissât sous l'un ou sous l'autre. de corvée à bord de l'Orion. On présume qu'il se sera engagé sous le pilotis de la pointe de l'Arsenal. de jalousie et de sentiment d'abandon. Tout à coup la foule poussa un grand cri. On chercha jusqu'au soir . La chute était périlleuse. on plongea. comme s'il fût tombé dans une tonne d'huile. Pour être plus promptement arrivé. À un certain moment. en revenant de porter secours à un matelot. On sonda. L'homme n'était pas remonté à la surface. On n'a pu retrouver son cadavre. Ce fut en vain. le forçat venait de tomber à la mer. Peut-être est-ce de ce jour que Hugo date le moment où son frère s'enfonce dans le silence et la demi-mort de la folie. et le pauvre galérien était tombé entre les deux navires. on crut le voir hésiter et chanceler.Lui. un forçat. La frégate l'Algésiras était mouillée auprès de l'Orion. soit que la tête lui tournât. Quatre hommes se jetèrent en hâte dans une embarcation. La foule les encourageait. on eut peur . s'était mis en devoir de redescendre immédiatement pour rejoindre sa corvée. Cet homme était écroué sous le n°9430 et se nommait Jean Valjean52. le journal de Toulon imprimait ces quelques livres : – « 17 novembre 1823. lettre pleine d'amertume. » La date du 16 novembre 1823 est celle de la dernière lettre connue d'Eugène. on ne retrouva pas même le corps.

Seulement l'eau y était rare à cause de l'élévation du plateau. qui entoure l'église et qui est du côté de Chelles. sur la lisière méridionale de ce haut plateau qui sépare l'Ourcq de la Marne. de villas en plâtre. le dimanche.Livre troisième – Accomplissement de la promesse faite à la morte53 Chapitre I La question de l'eau à Montfermeil Montfermeil est situé entre Livry et Chelles. En 1823. l'autre bout. Mais Montfermeil n'en était pas moins un village. Il n'y a pas donné suite et ce titre seul indique ce motif du dévouement de Jean Valjean à Cosette en même temps que la nature des paroles dites à Fantine en I. Ce n'était qu'un village dans les bois. C'était un endroit paisible et charmant. ne trouvait d'eau potable qu'à une petite source à mi- Une note de Hugo prouve son intention d'indiquer « que J. Il fallait aller la chercher assez loin. reconnaissables à leur grand air. toute l'année. – 103 – 53 . 4. On y rencontrait bien çà et là quelques maisons de plaisance du dernier siècle. 8. on y vivait à bon marché de cette vie paysanne si abondante et si facile. Tréjean se regarde comme la cause du malheur de Fantine et que tout ce qu'il fait pour Cosette est une réparation ». qui n'était sur la route de rien . Le bout du village qui est du côté de Gagny puisait son eau aux magnifiques étangs qu'il y a là dans les bois . il n'y avait à Montfermeil ni tant de maisons blanches ni tant de bourgeois satisfaits. de bourgeois épanouis. Les marchands de drap retirés et les agréés en villégiature ne l'avaient pas encore découvert. Aujourd'hui c'est un assez gros bourg orné. à leurs balcons en fer tordu et à ces longues fenêtres dont les petits carreaux font sur le blanc des volets fermés toutes sortes de verts différents. et.

à environ un quart d'heure de Montfermeil. Cela emplissait les auberges et les cabarets. les Thénardier gardèrent Cosette. et une fois la nuit venue. et donnait à ce petit pays tranquille une vie bruyante et joyeuse. En cette qualité. on vient de lire pourquoi dans les chapitres précédents. Des bateleurs venus de Paris avaient obtenu de Mr le maire la permission de dresser leurs baraques dans la grande rue du village. il y avait une ménagerie dans laquelle d'affreux paillasses. la gargote des Thénardier. que parmi les curiosités étalées sur la place. qui n'avait pas d'eau à boire en allait chercher ou s'en passait. l'aristocratie. On se souvient que Cosette était utile aux Thénardier de deux manières. ils se faisaient payer par la mère et ils se faisaient servir par l'enfant. Aussi quand la mère cessa tout à fait de payer. payaient un liard par seau d'eau à un bonhomme dont c'était l'état et qui gagnait à cette entreprise des eaux de Montfermeil environ huit sous par jour . construit ses échoppes sur la place de l'église et jusque dans la ruelle du Boulanger. Les grosses maisons. vêtus de loques et venus on ne sait d'où.côte. une fois les volets des rez-de-chaussée clos. Aussi l'enfant. la gargote Thénardier en faisait partie. fort épouvantée de l'idée d'aller à la source la nuit. c'était elle qui courait chercher de l'eau quand il en fallait. près de la route de Chelles. mais ce bonhomme ne travaillait que jusqu'à sept heures du soir l'été et jusqu'à cinq heures l'hiver. on s'en souvient peut-être. C'était là la terreur de ce pauvre être que le lecteur n'a peutêtre pas oublié. Le commencement de l'hiver avait été doux . avait-elle grand soin que l'eau ne manquât jamais à la maison. il n'avait encore ni gelé ni neigé. Elle leur remplaçait une servante. Nous devons même dire. montraient en – 104 – . C'était donc une assez rude besogne pour chaque ménage que cet approvisionnement de l'eau. où était située. La Noël de l'année 1823 fut particulièrement brillante à Montfermeil. et une bande de marchands ambulants avait. sous la même tolérance. de la petite Cosette. pour être fidèle historien.

Dans la soirée même de Noël. des buveurs. Cette salle ressemblait à toutes les salles de cabaret . plusieurs hommes. des bouteilles. étaient attablés et buvaient autour de quatre ou cinq chandelles dans la salle basse de l'auberge Thénardier. Si l'on vendange mûr. – 105 – 54 . savoir un kaléidoscope et une lampe de fer-blanc moiré. Où l'on comptait sur dix pièces on en a eu douze. La date de l'année 1823 était pourtant indiquée par les deux objets à la mode alors dans la classe bourgeoise qui étaient sur une table. – C'est donc tout petit vin ? – C'est des vins encore plus petits que par ici. La Thénardier surveillait le souper qui rôtissait devant un bon feu clair . Outre les causeries politiques. on entendait dans le brouhaha des parenthèses toutes locales comme celles-ci : – Du côté de Nanterre et de Suresnes le vin a beaucoup donné. Les naturalistes appellent. et qui ont pour œil une cocarde tricolore. le vin tourne au gras sitôt le printemps. des fumeurs . Ce rapace américain semble avoir ravi Hugo qui l'a noté dans un carnet avant d'introduire cet oiseau bonapartiste à Montfermeil. Il faut qu'on vendange vert. – Mais le raisin ne devait pas être mûr ? – Dans ces pays-là il ne faut pas qu'on vendange mûr. peu de lumière. beaucoup de bruit. le mari Thénardier buvait avec ses hôtes et parlait politique. qui avaient pour objets principaux la guerre d'Espagne et Mr le duc d'Angoulême. cet oiseau Caracara Polyborus54 : il est de l'ordre des apicides et de la famille des vautouriens. rouliers et colporteurs.1823 aux paysans de Montfermeil un de ces effrayants vautours du Brésil que notre Muséum royal ne possède que depuis 1845. Cela a beaucoup juté sous le pressoir. Les bateleurs donnaient la cocarde tricolore comme un phénomène unique et fait exprès par le bon Dieu pour leur ménagerie. des tables. Quelques bons vieux soldats bonapartistes retirés dans le village allaient voir cette bête avec dévotion. je crois. des brocs d'étain.

Que voilà qui est si tendre. attablé avec un propriétaire qui faisait prix pour un travail de prairie à faire au printemps. Elle était en haillons. est jeune et bien difficile encore. 4. Elle se coupe mieux. le chènevis. surtout dans les blés bretons. C'est égal. lui. disait : – Il n'y a point de mal que l'herbe soit mouillée. la vesce. un faucheur. la nielle. monsieur. Dans un entre-deux de fenêtres. On a tort. et qu'il faut bien laisser passer sous les meules . la queue-de-renard55. et une foule d'autres drogues. elle avait ses pieds nus dans des sabots. « extirper » – voir note 4 en II. votre herbe. la gaverolle. cette herbe-là. Etc… Cosette était à sa place ordinaire. Je n'ai pas l'amour de moudre du blé breton. Après quoi on se plaint de la farine. et elle tricotait à la lueur du feu des bas de laine destinés aux petites Thénardier. 3.Etc… Ou bien. La farine n'est pas notre faute. sans compter les cailloux qui abondent dans de certains blés. – 106 – 55 . La rousée est bonne. pas plus que les scieurs de long de scier des poutres où il y a des clous. Jugez de la mauvaise poussière que tout cela fait dans le rendement. c'était un meunier qui s'écriait : – Est-ce que nous sommes responsables de ce qu'il y a dans les sacs ? Nous y trouvons un tas de petites graines que nous ne pouvons pas nous amuser à éplucher. Madeleine sait. assise sur la traverse de la table de cuisine près de la cheminée. c'est la luzette. c'est l'ivraie. Un tout Ce sont les mêmes mauvaises herbes que M. que voilà qui plie devant la planche de fer.

jeune chat jouait sous les chaises. Au coin de la cheminée. » Le célèbre premier poème des Feuilles d'automne : « Ce siècle avait deux ans… » fait percevoir ce que ce cri a d'autobiographique : … Un enfant sans couleur. Pour la première apparition de Gavroche. C'était un petit garçon que la Thénardier avait eu un des hivers précédents. il m'ennuie. sans regard et sans voix Si débile qu'il fut ainsi qu'une chimère Abandonné de tous excepté de sa mère. – Et le petit abandonné continuait de crier dans les ténèbres56. qui était quelque part dans la maison. – 107 – 56 . – « sans savoir pourquoi. mais ne l'aimait pas. Seigneur. Quand la clameur acharnée du mioche devenait trop importune : – Ton fils piaille. – Bah ! répondait la mère. cette phrase traduit à peu près le début du Psaume 129. chanté à l'office des morts : « Deprofundis clamavi ad te Dominum » : « Du fond des ténèbres j'ai crié vers toi. Par intervalles. un martinet était suspendu à un clou. disait-elle. » – et qui était âgé d'un peu plus de trois ans. va donc voir ce qu'il veut. on entendait rire et jaser dans pièce voisine deux fraîches voix d'enfants . La mère l'avait nourri. c'était Éponine et Azelma. le cri d'un très jeune enfant. disait Thénardier. effet du froid. perçait au milieu du bruit du cabaret.

Les lecteurs ont peut-être. de la race de ces sauvagesses colosses qui se cambrent dans les foires avec des pavés pendus à leur chevelure. le diable. Elle avait de la barbe. avait l'aspect d'une écumoire. dès sa première apparition. chétif. Le Thénardier était un homme petit. quand on la voyait manier Cosette. criblé de taches de rousseur. charnue. énorme et agile . jamais l'idée ne fût venue à personne de dire d'elle : c'est une femme. Thénardier venait de dépasser ses cinquante ans . madame Thénardier touchait à la quarantaine. de façon qu'il y avait équilibre d'âge entre la femme et le mari. blonde. blême. la lessive. qui avait l'air malade et qui se portait à mer– 108 – . on disait : C'est le bourreau. il lui sortait de la bouche une dent. Elle avait pour tout domestique Cosette . Quand on l'entendait parler. on disait : C'est un charretier . anguleux. maigre. la cuisine. elle tenait. carrée. Son large visage. par moments. Cette Thénardier était comme le produit de la greffe d'une donzelle sur une poissarde. Au repos. on disait : C'est un gendarme . les lits. les chambres. elle se vantait de casser une noix d'un coup de poing. et qui. rouge. le beau temps. les vitres. le moment est venu de tourner autour de ce couple et de le regarder sous toutes ses faces. grasse. Sans les romans qu'elle avait lus. C'était l'idéal d'un fort de la halle habillé en fille. osseux. Elle faisait tout dans le logis.Chapitre II Deux portraits complétés On n'a encore aperçu dans ce livre les Thénardier que de profil . conservé quelque souvenir de cette Thénardier grande. la pluie. faisaient bizarrement reparaître la mijaurée sous l'ogresse. une souris au service d'un éléphant. les meubles et les gens. Tout tremblait au son de sa voix. Elle jurait splendidement . quand on la regardait boire. qui est la cinquantaine de la femme . nous l'avons dit.

dans le pays. Il ressemblait beaucoup aux portraits de l'abbé Delille. Il y avait des noms qu'il prononçait souvent. pour son auberge. On disait dans le village qu'il avait étudié pour être prêtre. Du reste fort escroc. on la connaît59. début 1819. saint Augustin. Il avait le regard d'une fouine et la mine d'un homme de lettres. sa fourberie commençait là. Cette nuance existe. conscience déchirée entraîne vie dé- 57 58 Hugo donnait cet aimable surnom à Pierre Leroux. On se souvient qu'il prétendait avoir servi . pour soutenir les colons. Un filousophe57. Il avait souscrit pour le champ d'Asile58. le nom de « cabaret du sergent de Waterloo ». pour son mur. Il était libéral. 59 Voir II. même avec le mendiant auquel il refusait un liard. étant sergent dans un 6ème ou un 9ème léger quelconque. 1. Il fumait dans une grosse pipe. il avait. était l'élément de son existence . venait. Ce gredin de l'ordre composite était. Raynal. Il portait une blouse et sous sa blouse un vieil habit noir. – 109 – . Sa prouesse à Waterloo. seul contre un escadron de hussards de la Mort. il l'exagérait un peu. l'aventure. Français à Paris. selon les probabilités. et. quelque Flamand de Lille en Flandre. Nous croyons qu'il avait simplement étudié en Hollande pour être aubergiste. De là. couvert de son corps et sauvé à travers la mitraille « un général dangereusement blessé ». Il souriait habituellement par précaution. Le flux et le reflux. Sa coquetterie consistait à boire avec les rouliers. chose bizarre. et. Pamy. et était poli à peu près avec tout le monde. classique et bonapartiste.veille . Comme on voit. le méandre. Belge à Bruxelles. Voltaire. commodément à cheval sur deux frontières. Colonie française fondée au Texas en 1818 par quelques centaines de bonapartistes et libéraux proscrits. Il affirmait avoir « un système ». 19. Une souscription avait été lancée par le journal La Minerve. Il avait des prétentions à la littérature et au matérialisme. pour appuyer les choses quelconques qu'il disait. sa flamboyante enseigne. Personne n'avait jamais pu le griser. il contait avec quelque luxe qu'à Waterloo.

« du quibus ». Il lui semblait que ce petit homme maigre et jaune devait être l'objet de la convoitise universelle. et roulant en famille. Cette espèce est la pire . comme légitime grief. vendant à ceux-ci. ce qui faisait que sa femme n'en avait plus. Il ne dédaignait pas ses servantes. mais des yeux exercés y trouvaient parfois des fautes d'orthographe. le maître d'école avait remarqué qu'il faisait – « des cuirs ». comme il était de ces gens qui se vengent perpétuellement. avec l'instinct de se rattacher toujours à l'armée victorieuse. comme il en voulait au genre humain tout entier. comme il disait. gourmand.cousue . et dans ces moments-là. rappelle la caserne et. homme. des banqueroutes et des – 110 – . flâneur et habile. Il était beau parleur. Thénardier était sournois. Ce quibus. dans quelque carriole boiteuse. Il composait la carte à payer des voyageurs avec supériorité. ne faisait pas un gros total et n'avait pas mené bien loin ce vivandier passé gargotier. il était venu ouvrir gargote à Montfermeil. qui accusent tout ce qui passe devant eux de tout ce qui est tombé sur eux. à la suite des troupes en marche. Ce n'est pas que Thénardier ne fût dans l'occasion capable de colère au moins autant que sa femme . ayant. était un coquin du genre tempéré. Thénardier appartenait à cette variété de cantiniers maraudeurs dont nous avons parlé. volant ceux-là. l'hypocrisie s'y mêle. le séminaire. Il se laissait croire savant. des bagues d'or et des croix d'argent récoltées au temps de la moisson dans les sillons ensemencés de cadavres. Thénardier. et vraisemblablement. femme et enfants. composé des bourses et des montres. le total des déceptions. par-dessus tout. Cette géante était jalouse. avec un juron. et qui sont toujours prêts à jeter sur le premier venu. homme d'astuce et d'équilibre. Thénardier avait ce je ne sais quoi de rectiligne dans le geste qui. Néanmoins. comme il avait en lui une profonde fournaise de haine. mais cela était très rare. à l'orageuse époque du 18 juin 1815. battant l'estrade. Cette campagne faite. avec un signe de croix.

quelquefois un signe . Il y avait de l'inconnu dans Thénardier . Cette montagne de bruit et de chair se mouvait sous le petit doigt de ce despote frêle. Elle était mère parce – 111 – . Elle faisait. Le Thénardier était pour la Thénardier. cette grande chose universelle : l'adoration de la matière pour l'esprit . c'était le mari. Il avait quelque chose du regard des marins accoutumés à cligner des yeux dans les lunettes d'approche. en langage parlementaire. sur quoi que ce soit. Un mot lui suffisait. Tout nouveau venu qui entrait dans la gargote disait en voyant la Thénardier : Voilà le maître de la maison. il était épouvantable. le mastodonte obéissait. silencieux ou bavard à l'occasion. Thénardier était attentif et pénétrant. car de certaines laideurs ont leur raison d'être dans les profondeurs mêmes de la beauté éternelle. et qu'on appelle. vu par son côté nain et grotesque. Elle avait les vertus de sa façon d'être . elle n'eût donné publiquement tort à son mari. elle le voyait comme une chandelle allumée . À de certains moments. sans qu'elle s'en rendit trop compte. elle le sentait comme une griffe. dans d'autres. Il dirigeait tout par une sorte d'action magnétique invisible et continuelle. Thénardier était un homme d'État. Jamais elle n'eût commis « devant des étrangers » cette faute que font si souvent les femmes. Malheur à qui passait sous sa fureur alors ! Outre toutes ses autres qualités. Le maître et la maîtresse. Erreur. découvrir la couronne. et toujours avec une haute intelligence. Cette femme était une créature formidable qui n'aimait que ses enfants et ne craignait que son mari. eût-elle été en dissentiment sur un détail avec « monsieur Thénardier ». il créait.calamités de leur vie. il y avait de la contemplation dans la soumission de la Thénardier à son mari. une espèce d'être particulier et souverain. Quoique leur accord n'eût pour résultat que le mal. jamais. comme tout ce levain se soulevait en lui et lui bouillonnait dans la bouche et dans les yeux. hypothèse du reste inadmissible. Elle n'était même pas la maîtresse. de là l'empire absolu de cet homme sur cette femme. C'était.

le lit de plume. si la ruine est possible à zéro . Lui. d'abriter avec respect les familles en route. jusqu'aux mouches que son chien mange ! » – 112 – . Du reste braconnier admirable et cité pour son coup de fusil. cette chose qui est une vertu chez les peuples barbares et une marchandise chez les peuples civilisés. l'escabeau. du sourire . comme on le verra. et. Mais où le sort attache l'aubergiste. ce qui le rendait soucieux. c'est de vendre au premier venu du fricot. le Thénardier était un des hommes qui comprenaient le mieux. du feu. par les cinq cent mille diables. il faut qu'il broute. – « Le devoir de l'aubergiste. de la bonne. d'éplucher l'enfant . de la lumière. et. de vider les petites bourses et d'alléger honnêtement les grosses. l'homme.qu'elle était mammifère. ce sans-le-sou serait devenu millionnaire. ne s'étendait pas jusqu'aux garçons. avec le plus de profondeur et de la façon la plus moderne. l'hospitalité. des draps sales. Il avait des aphorismes professionnels qu'il insérait dans l'esprit de sa femme. En cette même année 1823. Un digne théâtre manquait à ce grand talent. de faire tout payer au voyageur. le tabouret. la fenêtre fermée. Thénardier était endetté d'environ quinze cents francs de dettes criardes. Du reste. de savoir de combien l'ombre use le miroir et de tarifer cela. Il avait un certain rire froid et paisible qui était particulièrement dangereux. sa maternité s'arrêtait à ses filles. On comprend que le mot aubergiste est employé ici dans un sens restreint. n'avait qu'une pensée : s'enrichir. Ses théories d'aubergiste jaillissaient quelquefois de lui par éclairs. des puces. Thénardier à Montfermeil se ruinait. le coin de la cheminée. lui disait-il un jour violemment et à voix basse. d'arrêter les passants. la chaise. de râper l'homme. de plumer la femme. et qui ne s'étend pas à une classe entière. le matelas et la botte de paille . Il n'y réussissait point. le fauteuil. de coter la fenêtre ouverte. en Suisse ou dans les Pyrénées. du repos. Quelle que fût envers lui l'injustice opiniâtre de la destinée.

cela venait de la femme . comme une créature qui serait à la fois broyée par une meule et déchiquetée par une tenaille. courait. lavait. Cosette était rouée de coups. 7. c'était ruse et rage mariés ensemble. et vivait avec emportement. toutes petites. – 113 – 60 . L'idéal de l'oppression était réalisé par cette domesticité sinistre. toute chétive. Tels étaient ces deux êtres. faisait les grosses besognes. ne pensait pas aux créanciers absents. haletait. frottait. se taisait. 10 et l'égout en V. une maîtresse farouche. trimait. cela venait du mari. dès l'aube. Nulle pitié . la Thénardier.Cet homme et cette femme. que se passe-t-il dans ces âmes qui viennent de quitter Dieu ? Sur la présence de cette image obsédante. subissant leur double pression. Cosette était entre eux. un maître venimeux. toute dans la minute. Quand elles se trouvent ainsi. brossait. Pendant que le mari ruminait et combinait. et. Cosette montait. elle allait pieds nus l'hiver. L'homme et la femme avaient chacun une manière différente . Javert en II. balayait. attelage hideux et terrible. C'était quelque chose comme la mouche servante des araignées60. n'avait souci d'hier ni de demain. remuait des choses lourdes. toutes nues. descendait. parmi les hommes. passive. depuis Notre-Dame de Paris» voir aussi. La pauvre enfant. par exemple. elle. 5. La gargote Thénardier était comme une toile où Cosette était prise et tremblait. 3.

Il y eut pourtant un moment où l'enfant trembla : la Thénardier souleva le couvercle d'une casserole qui bouillait sur le fourneau. l'enfant avait levé la tête et suivait tous ses mouvements. très nuit. Un maigre filet d'eau coula du robinet et remplit le verre à moitié. Il ne manquait pas là de gens qui avaient soif . il n'y a plus d'eau ! puis elle eut un moment de silence. mais c'était de cette soif qui s'adresse plus volontiers au broc qu'à la cruche. Qui eût demandé un verre d'eau parmi ces verres de vin eût semblé un sauvage à tous ces hommes. dit-elle. qu'il avait fallu remplir à l'improviste les pots et les carafes dans les chambres des voyageurs survenus. elle avait déjà tant souffert qu'elle rêvait avec l'air lugubre d'une vieille femme. L'enfant ne respirait pas. ce qui faisait dire de temps en temps à la Thénardier : – Est-elle laide avec son pochon sur l'œil ! Cosette pensait donc qu'il était nuit. Cosette songeait tristement . puis saisit un verre et s'approcha vivement de la fontaine. Elle avait la paupière noire d'un coup de poing que la Thénardier lui avait donné. quoiqu'elle n'eût que huit ans. et qu'il n'y avait plus d'eau dans la fontaine. Elle tourna le robinet. – Tiens. c'est qu'on ne buvait pas beaucoup d'eau dans la maison Thénardier. – 114 – . Ce qui la rassurait un peu.Chapitre III Il faut du vin aux hommes et de l'eau aux chevaux Il était arrivé quatre nouveaux voyageurs. car.

De temps en temps. il a bu dans le seau. reprit le marchand. Elle comptait les minutes qui s'écoulaient ainsi.– Bah. Tout à coup. et je lui ai parlé. dit la Thénardier. Cosette était sortie de dessous la table. Cosette mentait. et dit d'une voix dure : – On n'a pas donné à boire à mon cheval. et eût bien voulu être au lendemain matin. reprit la Thénardier en examinant le verre à demi plein. Cela n'était pas vrai. Cosette se remit à son travail. – 115 – . un des buveurs regardait dans la rue et s'exclamait : – Il fait noir comme dans un four ! – Ou : – Il faut être chat pour aller dans la rue sans lanterne à cette heure-ci ! – Et Cosette tressaillait. la mère. mais pendant plus d'un quart d'heure elle sentit son cœur sauter comme un gros flocon dans sa poitrine. – Je vous dis que non. – Si fait vraiment. – Oh ! si ! monsieur ! dit-elle. plein le seau. le cheval a bu. et même que c'est moi qui lui ai porté à boire. il y en aura assez comme cela. un des marchands colporteurs logés dans l'auberge entra.

presque sous les pieds des buveurs. Je te dis qu'il n'a pas bu. il faut qu'elle boive. c'est juste.– En voilà une qui est grosse comme le poing et qui ment gros comme la maison. va porter à boire à ce cheval. ce n'est pas tout ça. – 116 – . – Au fait. s'écria le marchand. reprit le marchand avec colère. Cosette persista. Cosette sortit de l'espèce de trou où elle s'était cachée. et ajouta d'une voix enrouée par l'angoisse et qu'on entendait à peine : – Et même qu'il a bien bu ! – Allons. Puis. – Vas-tu venir ? cria la Thénardier. La Thénardier reprit : – Mademoiselle Chien-faute-de-nom. regardant autour d'elle : – Eh bien. dit la Thénardier. si cette bête n'a pas bu. qu'on donne à boire à mon cheval et que cela finisse ! Cosette rentra sous la table. où est donc cette autre ? Elle se pencha et découvrit Cosette blottie à l'autre bout de la table. petite drôlesse ! Il a une manière de souffler quand il n'a pas bu que je connais bien.

dit Cosette faiblement. – Eh bien. La suppression du « de » n'est pas vraiment populaire. – 117 – 61 . puisque Mme Hugo elle-même écrit ainsi. et la mit dans cette poche. Je crois que j'aurais mieux fait de passer mes oignons. c'est qu'il n'y a pas d'eau. madame. Voilà une pièce de quinze sous61. Puis elle fouilla dans un tiroir où il y avait des sous. Ce seau était plus grand qu'elle. et l'enfant aurait pu s'asseoir dedans et y tenir à l'aise. du poivre et des échalotes. et alla prendre un seau vide qui était au coin de la cheminée. mamzelle Crapaud. Ce n'est pas plus malin que ça. va en chercher ! Cosette baissa la tête. mais tend à le devenir. en revenant tu prendras un gros pain chez le boulanger. elle prit la pièce sans dire un mot. – Tiens. Cosette avait une petite poche de côté à son tablier . La Thénardier se remit à son fourneau. ajouta-t-elle. et goûta avec une cuillère de bois ce qui était dans la casserole. tout en grommelant : – Il y en a à la source.– Mais. La Thénardier ouvrit toute grande la porte de la rue.

Puis elle resta immobile. Elle semblait attendre qu'on vînt à son secours. – 118 – . Cosette sortit. la porte ouverte devant elle. La porte se referma. le seau à la main. – Va donc ! cria la Thénardier.

étaient toutes illuminées de chandelles brûlant dans des entonnoirs de papier. La pauvre enfant s’arrêta pétrifiée. et en avant. furtivement. Éponine et Azelma avaient passé des heures à la contempler. qui apparaissaient dans une sorte de rayonnement chimérique à ce malheureux petit être en62 Peut-être les cheveux de Fantine. était une boutique de bimbeloterie. toute reluisante de clinquants. une immense poupée haute de près de deux pieds qui était vêtue d’une robe de crêpe rose avec des épis d’or sur la tête et qui avait de vrais cheveux62 et des yeux en émail. vers la dame. de verroteries et de choses magnifiques en fer-blanc. Au moment où Cosette sortit. La dernière de ces baraques. avait osé la regarder. Toute cette boutique lui semblait un palais . sans qu’il se fût trouvé à Montfermeil une mère assez riche. Au premier rang. comme elle l’appelait. le bonheur. Tout le jour. ce qui. et Cosette elle-même. cette poupée n’était pas une poupée. Elle n’avait pas encore vu cette poupée de près. sur un fond de serviettes blanches. faisait « un effet magique ». si morne et si accablée qu’elle fût. le marchand avait placé. cette merveille avait été étalée à l’ébahissement des passants de moins de dix ans. on ne voyait pas une étoile au ciel. la richesse. son seau à la main. il est vrai. à cause du passage prochain des bourgeois allant à la messe de minuit. la splendeur. comme le disait le maître d’école de Montfermeil attablé en ce moment chez Thénardier. établie précisément en face de la porte des Thénardier. on s’en souvient. pour la donner à son enfant. C’étaient la joie. ou assez prodigue. En revanche. elle ne put s’empêcher de lever les yeux sur cette prodigieuse poupée. – 119 – .Chapitre IV Entrée en scène d'une poupée La file de boutiques en plein vent qui partait de l’église se développait. Ces boutiques. jusqu’à l’auberge Thénardier. c’était une vision.

Le marchand qui allait et venait au fond de sa baraque lui faisait un peu l’effet d’être le Père éternel. Dans cette adoration. la voix rude de la Thénardier la rappela à la réalité : – Comment. Elle considérait cette belle robe rose. plus elle s’éblouissait. Il y avait d’autres poupées derrière la grande qui lui paraissaient des fées et des génies. péronnelle. – 120 – . Plus elle regardait. Elle se disait qu’il fallait être reine ou au moins princesse pour avoir une « chose » comme cela. Cosette mesurait avec cette sagacité naïve et triste de l’enfance l’abîme qui la séparait de cette poupée. elle oubliait tout.glouti si profondément dans une misère funèbre et froide. même la commission dont elle était chargée. ces beaux cheveux lisses. Elle croyait voir le paradis. tu n’es pas partie ! Attends ! je vais à toi ! Je vous demande un peu ce qu’elle fait là ! Petit monstre. Cosette s’enfuit emportant son seau et faisant les plus grands pas qu’elle pouvait. cette poupée-là ! Ses yeux ne pouvaient se détacher de cette boutique fantastique. va ! La Thénardier avait jeté un coup d’œil dans la rue et aperçu Cosette en extase. et elle pensait : Comme elle doit être heureuse. Tout à coup.

les boutiques illuminées éclairaient le chemin. cela avait été difficile . Tant qu'elle eut des maisons et même seulement des murs des deux côtés de son chemin. mais bientôt la dernière lueur de la dernière baraque disparut. « Tiens. tout en marchant elle agitait le plus qu'elle pouvait l'anse du seau. Plus elle cheminait. c'était à la source du bois du côté de Chelles que Cosette devait aller puiser de l'eau. Cela faisait un bruit qui lui tenait compagnie. Elle s'y enfonça. aller plus loin que la dernière maison. De temps en temps. sa marche se ralentissait comme machinalement. Il n'y avait plus personne dans les rues. Seulement. cela devenait impossible. Cosette s'arrêta. Pourtant. et qui resta immobile. elle alla assez hardiment.Chapitre V La petite toute seule Comme l'auberge Thénardier était dans cette partie du village qui est près de l'église. il y avait là des gens. c'est l'Alouette ! » Cosette traversa ainsi le labyrinthe de rues tortueuses et désertes qui termine du côté de Chelles le village de Montfermeil. Tant qu'elle fut dans la ruelle du Boulanger et dans les environs de l'église. elle voyait le rayonnement d'une chandelle à travers la fente d'un volet. plongea sa main dans ses cheveux et se mit à se gratter lentement la tête. comme une certaine émotion la gagnait. Quand elle eut passé l'angle de la dernière maison. Ce – 121 – . elle rencontra une femme qui se retourna en la voyant passer. marmottant entre ses lèvres : « Mais où peut donc aller cet enfant ? Est-ce que c'est un enfant-garou ? » Puis la femme reconnut Cosette. cela la rassurait. c'était de la lumière et de la vie. Cependant. Aller au delà de la dernière boutique. dit-elle. geste propre aux enfants terrifiés et indécis. Elle ne regarda plus un seul étalage de marchand. Elle posa le seau à terre. à mesure qu'elle avançait. plus les ténèbres devenaient épaisses. La pauvre enfant se trouva dans l'obscurité.

un atome. éperdue. Alors elle ressaisit le seau. Maintenant. Elle sortit du village en courant. Elle allait devant elle. Elle ne jetait cependant les yeux ni – 122 – . ne regardant plus rien. n'écoutant plus rien. et elle entendit les bêtes qui marchaient dans l'herbe. Elle regarda avec désespoir cette obscurité où il n'y avait plus personne. À peine eut-elle fait cent pas qu'elle s'arrêta encore. L'espace noir et désert était devant elle. où il y avait des bêtes. et se remit à se gratter la tête. de l'autre. Ce fut devant la Thénardier qu'elle recula. Que faire ? que devenir ? où aller ? Devant elle le spectre de la Thénardier . Le frémissement nocturne de la forêt l'enveloppait tout entière. elle ne voyait plus. et elle vit distinctement les revenants qui remuaient dans les arbres. Chose étrange. Elle ne pensait plus. toute l'ombre . la peur lui donna de l'audace. Un reste d'instinct la conduisait vaguement. Il n'y avait que sept ou huit minutes de la lisière du bois à la source. Elle reprit le chemin de la source et se mit à courir. Elle n'arrêta sa course que lorsque la respiration lui manqua. la Thénardier hideuse avec sa bouche d'hyène et la colère flamboyante dans les yeux. c'étaient les champs. L'immense nuit faisait face à ce petit être. D'un côté. Elle regarda bien. – Bah ! dit-elle. Tout en courant. elle avait envie de pleurer. elle ne se perdit pas. elle entra dans le bois en courant. Cosette connaissait le chemin pour l'avoir fait bien souvent le jour. L'enfant jeta un regard lamentable en avant et en arrière. mais elle n'interrompit point sa marche. je lui dirai qu'il n'y avait plus d'eau ! Et elle rentra résolument dans Montfermeil.n'était plus Montfermeil. c'était la Thénardier qui lui apparaissait . derrière elle tous les fantômes de la nuit et des bois. où il y avait peut-être des revenants.

– 123 – . La pièce de quinze sous tomba dans l'eau. mais ne pouvant faire autrement. Elle ferma les yeux. Elle retira le seau presque plein et le posa sur l'herbe. s'y suspendit. et pavée de quelques grosses pierres. Un ruisseau s'en échappait avec un petit bruit tranquille. rencontra une branche. Au-dessus de sa tête. C'était une étroite cuve naturelle creusée par l'eau dans un sol glaiseux. Elle chercha de la main gauche dans l'obscurité un jeune chêne incliné sur la source qui lui servait ordinairement de point d'appui. Cosette ne la vit ni ne l'entendit tomber. elle ne fît pas attention que la poche de son tablier se vidait dans la source. Cela fait. Elle se laissa tomber sur l'herbe et y demeura accroupie. profonde d'environ deux pieds. puis elle les rouvrit. Il faisait très noir. Elle eût bien voulu repartir tout de suite . entourée de mousses et de ces grandes herbes gaufrées qu'on appelle collerettes de Henri IV. Le tragique masque de l'ombre semblait se pencher vaguement sur cet enfant. elle s'aperçut qu'elle était épuisée de lassitude. Elle arriva ainsi à la source. se pencha et plongea le seau dans l'eau. mais elle avait l'habitude de venir à cette fontaine. mais l'effort de remplir le seau avait été tel qu'il lui fut impossible de faire un pas. À côté d'elle l'eau agitée dans le seau faisait des cercles qui ressemblaient à des serpents de feu blanc.à droite ni à gauche. de crainte de voir des choses dans les branches et dans les broussailles. Elle fut bien forcée de s'asseoir. le ciel était couvert de vastes nuages noirs qui étaient comme des pans de fumée. Elle était dans un moment si violent que ses forces étaient triplées. sans savoir pourquoi. Pendant qu'elle était ainsi penchée. Cosette ne prit pas le temps de respirer.

lugubrement empourprée. Les cavités de la nuit. d'effrayants torses d'arbres. des touffes irritées. l'esprit voit trouble. deux épaisseurs redoutables. élargissait l'astre. Quand l'œil voit noir. des profils taciturnes qui se dissipent quand on avance. On aspire les effluves du grand vide noir. des penchements de branches mystérieux. De grands branchages s'y dressaient affreusement. Une réalité chimérique apparaît dans la profondeur indistincte. Les ronces se tordaient comme de longs bras armés de griffes cherchant à prendre des proies . On eût dit une plaie lumineuse. dans l'opacité fuligineuse.Jupiter se couchait dans les profondeurs. Nul ne marche seul la nuit dans la forêt sans tremblement. il y a de l'anxiété. en effet. Des buissons chétifs et difformes sifflaient dans les clairières. L'obscurité est vertigineuse. le lugubre reflété dans le funèbre. quelques bruyères sèches. passaient rapidement et avaient l'air de s'enfuir avec épouvante devant quelque chose qui arrivait. Pas de – 124 – . les choses devenues hagardes. sans aucune de ces vagues et fraîches lueurs de l'été. Les hautes herbes fourmillaient sous la bise comme des anguilles. Dans l'éclipse. La brume. De tous les côtés il y avait des étendues lugubres. Ombres et arbres. Un vent froid soufflait de la plaine. dans l'espace ou dans son propre cerveau. Le bois était ténébreux. On a peur et envie de regarder derrière soi. les êtres inconnus possibles. on ne sait quoi de vague et d'insaisissable comme les rêves des fleurs endormies. Il faut à l'homme de la clarté. Quiconque s'enfonce dans le contraire du jour se sent le cœur serré. Il y a des attitudes farouches sur l'horizon. La planète. On voit flotter. chassées par le vent. même pour les plus forts. dans la nuit. sans aucun froissement de feuilles. était en ce moment très près de l'horizon et traversait une épaisse couche de brume qui lui donnait une rougeur horrible. L'enfant regardait d'un œil égaré cette grosse étoile qu'elle ne connaissait pas et qui lui faisait peur. des échevellements obscurs. L'inconcevable s'ébauche à quelques pas de vous avec une netteté spectrale. on est sans défense contre tout cela. des flaques livides. l'immensité sépulcrale du silence. de longues poignées d'herbes frémissantes.

Les expressions manquent pour dire ce qu'avait d'étrange ce frisson qui la glaçait jusqu'au fond du cœur. cette fois un peu plus longtemps. La peur lui était revenue. la tête baissée. il était lourd. Cela lui rendit la perception vraie des choses qui l'entouraient. Elle se leva. le poids du – 125 – . Tel était l'effroi que lui inspirait la Thénardier qu'elle n'osa pas s'enfuir sans le seau d'eau. à travers champs. s'enfuir à toutes jambes. quand elle eut fini. Les forêts sont des apocalypses . s'enfuir . Mais il fallut s'arrêter encore. c'était quelque chose de plus terrible même que la terreur. Elle n'eut plus qu'une pensée. jusqu'aux maisons. Elle marchait penchée en avant. Elle fit ainsi une douzaine de pas. à travers bois. Après quelques secondes de repos. elle repartit. pour sortir de cet état singulier qu'elle ne comprenait pas. elle recommença. Alors. Elle eut de la peine à soulever le seau. mais le seau était plein. Elle respira un instant. jusqu'aux fenêtres. Cette pénétration des ténèbres est inexprimablement sinistre dans un enfant. Elle frissonnait. et. Cosette se sentait saisir par cette énormité noire de la nature. comme une vieille . par une sorte d'instinct. trois. quatre. elle fut forcée de le reposer à terre. Elle croyait sentir qu'elle ne pourrait peut-être pas s'empêcher de revenir là à la même heure le lendemain. Son regard tomba sur le seau qui était devant elle. mais qui l'effrayait. deux. jusqu'à dix. Sans se rendre compte de ce qu'elle éprouvait. Elle saisit l'anse à deux mains. Son œil était devenu farouche. Elle sentit le froid à ses mains qu'elle avait mouillées en puisant de l'eau. jusqu'aux chandelles allumées. On éprouve quelque chose de hideux comme si l'âme s'amalgamait à l'ombre. une peur naturelle et insurmontable. et se remit à marcher. elle se mit à compter à haute voix un. Ce n'était plus seulement de la terreur qui la gagnait. et le battement d'ailes d'une petite âme fait un bruit d'agonie sous leur voûte monstrueuse. puis elle enleva l'anse de nouveau.hardiesse qui ne tressaille et qui ne sente le voisinage de l'angoisse.

des sanglots lui serraient la gorge. la nuit. l'anse de fer achevait d'engourdir et de geler ses petites mains mouillées . loin de tout regard humain . elle fit une dernière halte plus longue que les autres pour se bien reposer. mais elle n'osait pas pleurer. C'était son habitude de se figurer toujours que la Thénardier était là. Une main. reprit le seau et se remit à marcher courageusement. qui lui parut énorme. puis elle rassembla toutes ses forces. même loin.seau tendait et raidissait ses bras maigres . elle pensait avec angoisse qu'il lui faudrait plus d'une heure pour retourner ainsi à Montfermeil et que la Thénardier la battrait. tant elle avait peur de la Thénardier. c'était un enfant de huit ans. Cela se passait au fond d'un bois. Cependant elle ne pouvait pas faire beaucoup de chemin de la sorte. Elle avait beau diminuer la durée des stations et marcher entre chaque le plus longtemps possible. Il n'y avait que Dieu en ce moment qui voyait cette chose triste. en hiver. Cependant le pauvre petit être désespéré ne put s'empêcher de s'écrier : Ô mon Dieu ! mon Dieu ! En ce moment. droite et debout. venait de saisir l'anse et la soulevait vigoureusement. marchait auprès d'elle dans l'obs– 126 – . et chaque fois qu'elle s'arrêtait l'eau froide qui débordait du seau tombait sur ses jambes nues. et elle allait bien lentement. Cette angoisse se mêlait à son épouvante d'être seule dans le bois la nuit. elle sentit tout à coup que le seau ne pesait plus rien. hélas ! Car il est des choses qui font ouvrir les yeux aux mortes dans leur tombeau. Et sans doute sa mère. Elle leva la tête. Elle était harassée de fatigue et n'était pas encore sortie de la forêt. de temps en temps elle était forcée de s'arrêter. Parvenue près d'un vieux châtaignier qu'elle connaissait. Une grande forme noire. Elle soufflait avec une sorte de râlement douloureux .

Il y a des instincts pour toutes les rencontres de la vie. L'enfant n'eut pas peur. avait empoigné l'anse du seau qu'elle portait. sans dire un mot. C'était un homme qui était arrivé derrière elle et qu'elle n'avait pas entendu venir.curité. Cet homme. – 127 – .

Sa lèvre se contractait avec un pli étrange. on lui eût supposé beaucoup plus de soixante ans. l'extrême misère combinée avec l'extrême propreté. on lui en eût donné à peine cinquante. Il portait de la main gauche un petit paquet noué dans un mouchoir . de la droite il s'appuyait sur une espèce de bâton coupé dans une haie. quoique lente. On eût dit un ancien précepteur de bonne maison revenu de l'émigration. et – 128 – . et semblait s'arrêter de préférence aux plus modestes maisons de cette lisière délabrée du faubourg Saint-Marceau. un homme se promena assez longtemps dans la partie la plus déserte du boulevard de l'Hôpital à Paris. On verra plus loin que cet homme avait en effet loué une chambre dans ce quartier isolé. À ses cheveux tout blancs. Ce bâton avait été travaillé avec quelque soin. qui semblait sévère et qui était humble. dans son vêtement comme dans toute sa personne. À sa démarche ferme. à la vigueur singulière empreinte dans tous ses mouvements. des culottes noires devenues grises aux genoux. C'est là un mélange assez rare qui inspire aux cœurs intelligents ce double respect qu'on éprouve pour celui qui est très pauvre et pour celui qui est très digne. et eussent prévenu en sa faveur quelqu'un qui l'eût observé avec attention.Chapitre VI Qui peut-être prouve l'intelligence de Boulatruelle Dans l'après-midi de cette même journée de Noël 1823. Il y avait au fond de son regard on ne sait quelle sérénité lugubre. à son visage où tout respirait l'accablement et la lassitude de la vie. une redingote râpée jusqu'à la corde en gros drap jaune d'ocre. réalisait le type de ce qu'on pourrait nommer le mendiant de bonne compagnie. Cet homme. des bas de laine noire et d'épais souliers à boucles de cuivre. Cet homme avait l'air de quelqu'un qui cherche un logement. couleur qui n'avait rien de trop bizarre à cette époque. un grand gilet à poches de forme séculaire. Les rides de son front étaient bien placées. à ses lèvres livides. Il avait un chapeau rond fort vieux et fort brossé. à son front ridé.

toute dorée. quand il rentrait dans la ville. surtout l'hiver. pacifique et sévère. saluant peu. Cela tenait lieu de montre et d'horloge aux pauvresses du quartier qui disaient : – Il est deux heures. et cela semblait une canne. avec de grosses branches de lys peintes sur les panneaux. un gros ventre et un large cordon bleu . Il passait. un œil fier. ne pouvant marcher. la Toison d'or. Sa berline massive. Il y a peu de passants sur ce boulevard. un front frais poudré à l'oiseau royal.n'avait pas trop méchant air . presque invariablement. et on lui avait figuré un pommeau de corail avec de la cire rouge . c'est toujours un tumulte. On voyait dans l'angle du fond à droite. deux grosses épaulettes à torsades flottantes sur un habit bourgeois. il mettait son chapeau sur sa tête. Ce roi impotent avait le goût du grand galop . la croix de la Légion d'honneur. ferme et vermeille. une face large. le voilà qui s'en retourne aux Tuileries. c'était le roi. on voyait la voiture et la cavalcade royale passer ventre à terre sur le boulevard de l'Hôpital. il voulait courir . c'était un gourdin. la plaque d'argent du Saint-Esprit. ce cul-de-jatte se fût fait volontiers traîner par l'éclair. Et les uns accouraient. il tenait son chapeau à plumes blanches sur ses genoux emmaillotés de hautes guêtres anglaises . Vers deux heures. la croix de Saint-Louis. À peine avait-on le temps d'y jeter un coup d'œil. roulait bruyamment. Il regardait froidement – 129 – . on avait tiré parti des nœuds. dur et fin. sur des coussins capitonnés de satin blanc. À cette époque le roi Louis XVIII allait presque tous les jours à Choisy-le-Roi. C'était une de ses promenades favorites. et les autres se rangeaient . mais majestueux. au milieu des sabres nus. Du reste l'apparition et la disparition de Louis XVIII faisaient un certain effet dans les rues de Paris. Cet homme. paraissait les éviter plutôt que les chercher. un sourire de lettré. car un roi qui passe. Hors de Paris. Cela était rapide. sans affectation pourtant.

il doubla le pas. Quand il parut pour la première fois dans le quartier Saint-Marceau. car il ignorait ce détail. non sans s'être retourné bien des fois pour s'assurer qu'il n'était pas suivi. À quatre heures un quart. Le condamné du Dernier Jour attendait vainement cette rencontre. Mr le duc d'Havré. – 130 – 64 63 . il parut surpris et presque effrayé. » Des gens de police. cit. elle authentifie en quelque sorte la grâce acquise et la redouble. Lorsqu'à deux heures la voiture royale.le peuple. voulait qu'un condamné à mort rencontré par le Roi fût gracié. le remarquèrent également. p. et comme le jour commençait à baisser. préfet de police. ouv. comme capitaine des gardes de service ce jour-là. Une ancienne coutume. et l'un d'eux reçut l'ordre de le suivre. 1847-1848. Ici. Il dit à Sa Majesté : « Voilà un homme d'assez mauvaise mine64. Il n'y avait que lui dans la contre-allée. était assis dans la voiture vis-à-vis du roi. » Cet infaillible passage du roi à la même heure était donc l'événement quotidien du boulevard de l'Hôpital. tout son succès fut ce mot d'un faubourien à son camarade : « C'est ce gros-là qui est le gouvernement63. pratiquée jusqu'à la fin de la monarchie. ce qui n'empêcha pas Mr le duc d'Havré de l'apercevoir. déboucha sur le boulevard. Le promeneur à la redingote jaune n'était évidemment pas du quartier. il se rangea vivement derrière un angle de mur d'enceinte. l'agent perdit sa trace. entourée d'un escadron de gardes du corps galonnés d'argent. Quand l'homme à la redingote jaune eut dépisté l'agent. Mais l'homme s'enfonça dans les petites rues solitaires du faubourg. 57. et probablement pas de Paris. qui éclairaient le passage du roi. il passait devant le théâtre de la Porte-Saint-Martin Hugo emploie ici une chose entendue et notée : Choses vues. ministre d'État. qui le lui rendait. ainsi que cela est constaté par un rapport adressé le soir même à Mr le comte Anglès. après avoir tourné la Salpêtrière. c'est-à-dire à la nuit close..

éclairée par les réverbères du théâtre. le cocher jeta un coup d'œil sur le costume médiocre du voyageur. – 131 – 65 . car. Les chevaux étaient attelés. – Montez. à côté de moi. Cependant. et il entrait au Plat d'étain. escaladaient en hâte le haut escalier de fer du coucou. le frappa. sur le siège. et les voyageurs. – Oui. – Je la prends. où était alors le bureau de la voiture de Lagny. Les Deux Forçats ou La Meunière du Puy-de-Dôme fut effectivement joué à la Porte-Saint-Martin. et se fit payer. dit l'homme. L'homme demanda : – Avez-vous une place ? – Une seule. Cette affiche. dit le cocher. il s'arrêta pour la lire. appelés par le cocher. sur la petitesse de son paquet. il était dans le culde-sac de la Planchette. mais en 1822 et en tout cas pas le jour de Noël où les théâtres faisaient relâche. – Allez-vous jusqu'à Lagny ? demanda le cocher. Le voyageur paya jusqu'à Lagny. Cette voiture partait à quatre heures et demie.où l'on donnait ce jour-là les Deux Forçats65. avant de partir. quoiqu'il marchât vite. Un instant après.

devant l'auberge à rouliers installée dans les vieux bâtiments de l'abbaye royale. dit-il. Il n'était pas entré dans l'auberge. le cocher essaya de nouer la conversation. elle ne le rencontra pas dans la grande rue de Chelles. Il faisait froid. – Je descends ici. il n'entre pas à l'auberge. Il a l'air de n'avoir pas le sou . L'homme ne s'était pas enfoncé dans la terre. Il est nuit. Le cocher se tourna vers les voyageurs de l'intérieur. il avait disparu. et on ne le retrouve plus. cependant il ne tient pas à l'argent . Le cocher s'arrêta pour laisser souffler ses chevaux. et sauta à bas de la voiture. Quand. il paye pour Lagny. Il s'est donc enfoncé dans la terre. Le cocher prit le parti de siffler et de jurer après ses chevaux.On partit. Il prit son paquet et son bâton. mais il avait arpenté en hâte dans l'obscurité la grande rue de Chelles . On traversa ainsi Gournay et Neuilly-sur-Marne. Un instant après. toutes les maisons sont fermées. au bout de quelques minutes. L'homme ne paraissait pas y songer. Vers six heures du soir on était à Chelles. Le cocher s'enveloppa dans son manteau. mais le voyageur ne répondait que par monosyllabes. – Voilà. puis il – 132 – . dit l'homme. un homme qui n'est pas d'ici. car je ne le connais pas. Quand on eut passé la barrière. la voiture repartit pour Lagny. et il ne va que jusqu'à Chelles.

et se mit à regarder soigneusement tous les arbres. Enfin il arriva. Il suivit ce chemin rapidement. Quand il fut dans le bois. de tâtonnements en tâtonnements. il ralentit sa marche. Il se dirigea vivement vers ces pierres et les examina avec attention à travers la brume de la nuit. à une clairière où il y avait un monceau de grosses pierres blanchâtres. avançant pas à pas. car. Vis-à-vis de cet arbre. comme s'il les passait en revue.avait pris à gauche avant d'arriver à l'église le chemin vicinal qui mène à Montfermeil. était à quelques pas du tas de pierres. et promena sa main sur l'écorce du tronc. comme s'il cherchait et suivait une route mystérieuse connue de lui seul. et y attendit que les gens qui passaient se fussent éloignés. comme nous l'avons déjà dit. et gagna à grands pas le bois. – 133 – . comme quelqu'un qui eût connu le pays et qui y fût déjà venu. Il y eut un moment où il parut se perdre et où il s'arrêta indécis. qui était un frêne. comme s'il cherchait à reconnaître et à compter toutes les verrues. Un gros arbre. La précaution était d'ailleurs presque superflue. Il alla à cet arbre. C'est à ce point-là que commence la montée de la colline. Il se haussa sur la pointe des pieds et toucha cette bande de zinc. couvert de ces excroissances qui sont les verrues de la végétation. il entendit venir des passants. il y avait un châtaignier malade d'une décortication. À l'endroit où il est coupé par l'ancienne route bordée d'arbres qui va de Gagny à Lagny. à travers champs. c'était une nuit de décembre très noire. auquel on avait mis pour pansement une bande de zinc clouée. L'homme ne rentra pas dans le chemin de Montfermeil . Il se cacha précipitamment dans un fossé. il prit à droite. On voyait à peine deux ou trois étoiles au ciel.

– 134 – . qui déposait un fardeau à terre.Puis il piétina pendant quelque temps sur le sol dans l'espace compris entre l'arbre et les pierres. C'était cet homme qui venait de rencontrer Cosette. et se remettait à marcher. il s'orienta et reprit sa marche à travers le bois. puis le reprenait. il avait aperçu cette petite ombre qui se mouvait avec un gémissement. Alors il était allé à l'enfant. Il s'était approché et avait reconnu que c'était un tout jeune enfant chargé d'un énorme seau d'eau. Cela fait. En cheminant par le taillis dans la direction de Montfermeil. et avait pris silencieusement l'anse du seau. comme quelqu'un qui s'assure que la terre n'a pas été fraîchement remuée.

reprit l'homme. Cosette leva la tête et répondit : – Oui. quel âge as-tu ? – Huit ans. – Et viens-tu de loin comme cela ? – De la source qui est dans le bois. Puis il ajouta : – Petite. Cosette lâcha le seau. – Et est-ce loin où tu vas ? – 135 – . Il parlait d'une voix grave et presque basse.Chapitre VII Cosette côte à côte dans l'ombre avec l'inconnu Cosette. L'homme se mit à cheminer près d'elle. c'est bien lourd pour vous ce que vous portez là. monsieur. – Donnez. Je vais vous le porter. L'homme lui adressa la parole. n'avait pas eu peur. monsieur. nous l'avons dit. – Mon enfant. – C'est très lourd en effet. dit-il entre ses dents.

L'homme s'arrêta. Les autres en ont. saisit le seau. je n'en ai pas. répondit l'enfant. L'homme eut comme une secousse électrique. L'homme resta un moment sans parler. Avant que l'homme eût eu le temps de reprendre la parole. Et après un silence. elle reprit : – Je crois que je n'en ai jamais eu. Moi. – 136 – . puis il dit brusquement : – Tu n'as donc pas de mère ? – Je ne sais pas. se pencha et mit ses deux mains sur les deux épaules de l'enfant. La figure maigre et chétive de Cosette se dessinait vaguement à la lueur livide du ciel.– À un bon quart d'heure d'ici. – Comment t'appelles-tu ? dit l'homme. Il la regarda encore. elle ajouta : – Je ne crois pas. il posa le seau à terre. et se remit à marcher. puis il ôta ses mains de dessus les épaules de Cosette. – Cosette. faisant effort pour la regarder et voir son visage dans l'obscurité.

Conduis-moi. si vous connaissez. L'homme repartit d'un son de voix qu'il voulait s'efforcer de rendre indifférent. ta madame Thénardier ? – C'est ma bourgeoise. monsieur. L'homme marchait assez vite. Elle ne sentait plus la fatigue. Il fit encore une pause. puis recommença : – Qui est-ce donc qui t'a envoyée à cette heure chercher de l'eau dans le bois ? – C'est madame Thénardier. Cosette le suivait sans peine. Elle tient l'auberge. mais où il y avait pourtant un tremblement singulier : – Qu'est-ce qu'elle fait. – L'auberge ? dit l'homme. dit l'enfant. De temps en temps. elle levait les yeux vers cet homme avec une sorte de tranquillité et d'abandon – 137 – . – C'est là que nous allons ? – Oui. où demeures-tu ? – À Montfermeil. Eh bien. dit l'enfant. – Nous y allons. je vais aller y loger cette nuit.Au bout d'un instant il demanda : – Petite.

Comme qui dirait ses filles. – Et que font-elles. Il y eut encore une interruption. Cependant elle sentait en elle quelque chose qui ressemblait à de l'espérance et à de la joie et qui s'en allait vers le ciel. – Est-ce que tu es seule ? – Oui. monsieur. Cosette éleva la voix : – C'est-à-dire il y a deux petites filles. – Qu'est-ce que c'est que Ponine et Zelma ? – Ce sont les demoiselles de madame Thénardier. L'enfant simplifiait de la sorte les noms romanesques chers à la Thénardier. – Quelles petites filles ? – Ponine et Zelma. monsieur. celles-là ? – 138 – . Jamais on ne lui avait appris à se tourner vers la providence et à prier. Quelques minutes s'écoulèrent. L'homme reprit : – Est-ce qu'il n'y a pas de servante chez madame Thénardier ? – Non.inexprimables.

– Toute la journée ? L'enfant leva ses grands yeux où il y avait une larme qu'on ne voyait pas à cause de la nuit. je travaille. – Toute la journée ? – Oui. pas plus long que ça. monsieur. tout plein d'affaires. elles ont de belles poupées.– Oh ! dit l'enfant. des choses où il y a de l'or. quand j'ai fini l'ouvrage et qu'on veut bien. Mais je n'ai pas beaucoup de joujoux. Ponine et Zelma ne veulent pas que je joue avec leurs poupées. – Et qui ne coupe pas ? – 139 – . – Et toi ? – Moi. monsieur. L'enfant montrait son petit doigt. On me laisse. elles s'amusent. Je n'ai qu'un petit sabre en plomb. Elle poursuivit après un intervalle de silence : – Des fois. et répondit doucement : – Oui. Elles jouent. – Comment t'amuses-tu ? – Comme je peux. je m'amuse aussi.

monsieur. ça coupe la salade et les têtes de mouches. dit l'enfant. mais Cosette ne songea pas au pain qu'elle devait rapporter. l'homme. mon enfant ? – Nous voilà tout près de la maison. elle me battra. Ils atteignirent le village . – Eh bien ? – Voulez-vous me laisser reprendre le seau à présent ? – Pourquoi ? – C'est que. voyant toutes ces boutiques en plein vent. – 140 – . Cosette lui toucha le bras timidement.– Si. L'homme avait cessé de lui faire des questions et gardait maintenant un silence morne. L'homme lui remit le seau. demanda à Cosette : – C'est donc la foire ici ? – Non. Comme ils approchaient de l'auberge. Ils passèrent devant la boulangerie . monsieur. c'est Noël. Cosette guida l'étranger dans les rues. Quand ils eurent laissé l'église derrière eux. Un instant après. si madame voit qu'on me l'a porté. ils étaient à la porte de la gargote. – Monsieur ? – Quoi.

répondit l'homme en portant la main à son chapeau. Ce geste et l'inspection du costume et du bagage de l'étranger que la Thénardier passa en revue d'un coup d'œil firent évanouir la grimace aimable et reparaître la mine bourrue. la drôlesse ! – Madame. madame. – C'est monsieur ? dit-elle. La Thénardier lui jeta un second coup d'œil. et consulta – 141 – . Elle reprit sèchement : – Entrez. changement à vue propre aux aubergistes. – Ah ! c'est toi. tu y as mis le temps ! elle se sera amusée. – Oui. examina particulièrement sa redingote qui était absolument râpée et son chapeau qui était un peu défoncé. La porte s'ouvrit. La Thénardier parut une chandelle à la main. dit Cosette toute tremblante. bonhomme. Le « bonhomme » entra. Les voyageurs riches ne sont pas si polis. petite gueuse ! Dieu merci. voilà un monsieur qui vient loger. La Thénardier remplaça bien vite sa mine bourrue par sa grimace aimable.Chapitre VIII Désagrément de recevoir chez soi un pauvre qui est peut-être un riche Cosette ne put s'empêcher de jeter un regard de côté à la grande poupée toujours étalée chez le bimbelotier. et chercha avidement des yeux le nouveau venu. puis elle frappa.

brave homme. d'un froncement de nez et d'un clignement d'yeux. – Quarante sous ! dit un routier bas à la Thénardier. Cosette avait repris sa place sous la table de cuisine et son tricot. Le mari répondit par cette imperceptible agitation de l'index qui. mais ce n'est que vingt sous. ajouta le mari avec douceur. à l'écurie.d'un hochement de tête. la Thénardier s'écria : – Ah ! çà. appuyée du gonflement des lèvres. son mari. Sur ce. – Mettez-moi où vous voudrez. Cependant l'homme. – Quarante sous. dit l'homme. Soit. – C'est vrai. lequel buvait toujours avec les rouliers. Le marchand qui avait demandé le seau d'eau était allé lui-même le porter à son cheval. répliqua la Thénardier du même ton. ça gâte une maison d'y avoir de ce monde-là. s'était assis à une table où Cosette s'était empressée de poser une bouteille de vin et un verre. signifie en pareil cas : débine complète. – C'est quarante sous pour lui. mais c'est que je n'ai plus de place. – 142 – . je suis bien fâchée. au grenier. Je ne loge pas des pauvres à moins. – Quarante sous. Je payerai comme si j'avais une chambre. après avoir laissé sur un banc son paquet et son bâton. – À la bonne heure.

» Le feu qui l'éclairait en ce moment faisait saillir les angles de ses os et rendait sa maigreur affreusement visible. Elle avait près de huit ans. Elle n'avait sur elle que de la toile trouée . Cosette était laide. considérait l'enfant avec une attention étrange. son attitude. Le creux de ses clavicules était à faire pleurer. ses intervalles entre un mot et l'autre. toute mouillée comme elle était. Cette crainte était telle qu'en arrivant. on lui en eût donné à peine six. Cosette était maigre et blême. La crainte était répandue sur elle . qu'on observe chez les condamnés et chez les malades désespérés. lui faisait tenir le moins de place possible. et était devenue ce qu'on pourrait appeler son habitude de corps. Ses grands yeux enfoncés dans une sorte d'ombre profonde étaient presque éteints à force d'avoir pleuré. Il y avait au fond de sa prunelle un coin étonné où était la terreur. comme sa mère l'avait deviné. son moindre geste. Nous avons déjà esquissé cette petite figure sombre. Heureuse. pas un chiffon de laine. elle en était pour ainsi dire couverte . – 143 – . ne lui laissait de souffle que le nécessaire. exprimaient et traduisaient une seule idée : la crainte. elle avait pris l'habitude de serrer ses deux genoux l'un contre l'autre. Comme elle grelottait toujours. « perdues d'engelures. retirait ses talons sous ses jupes. son silence. Cosette n'avait pas osé s'aller sécher au feu et s'était remise silencieusement à son travail. Ses mains étaient. Ses jambes nues étaient rouges et grêles. qui avait à peine trempé ses lèvres dans le verre de vin qu'il s'était versé. elle eût peut-être été jolie. son allure.L'homme. son regard. Les coins de sa bouche avaient cette courbe de l'angoisse habituelle. Tout son vêtement n'était qu'un haillon qui eût fait pitié l'été et qui faisait horreur l'hiver. le son de sa voix. sans variation possible que d'augmenter. Toute la personne de cette enfant. On voyait sa peau çà et là. la crainte ramenait ses coudes contre ses hanches. et l'on y distinguait partout des taches bleues ou noires qui indiquaient les endroits où la Thénardier l'avait touchée.

elle n'avait su ce que c'est que prier. sortit bien vite de dessous la table. nous l'avons dit. « Est-ce que j'ai le temps ? » disait la Thénardier. selon sa coutume toutes les fois que la Thénardier élevait la voix. Elle eut recours à l'expédient des enfants toujours effrayés. – Il fallait cogner. qu'elle fût en train de devenir une idiote ou un démon. le boulanger était fermé. madame. – 144 – .L'expression du regard de cette enfant de huit ans était habituellement si morne et parfois si tragique qu'il semblait. jamais elle n'avait mis le pied dans une église. Elle avait complètement oublié ce pain. à de certains moments. Tout à coup la Thénardier s'écria : – À propos ! et ce pain ? Cosette. – J'ai cogné. Jamais. – Madame. – Eh bien ? – Il n'a pas ouvert. Elle mentit. L'homme à la redingote jaune ne quittait pas Cosette des yeux.

La pièce de quinze sous n'y était plus. D'ailleurs les autres voyageurs buvaient ou jouaient aux cartes et ne faisaient attention à rien. et si tu mens. tâchant de ramasser et de dérober ses pauvres membres demi-nus. dit la Thénardier. La Thénardier détacha le martinet. m'as-tu entendue ? Cosette retourna la poche. rends-moi la piècequinze-sous.– Je saurai demain si c'est vrai. – Ah çà ! dit la Thénardier. ou bien est-ce que tu veux me la voler ? En même temps elle allongea le bras vers le martinet suspendu à la cheminée. Cosette plongea sa main dans la poche de son tablier. Qu'est-ce que cet argent pouvait être devenu ? La malheureuse petite ne trouva pas une parole. et devint verte. la pièce-quinze-sous ? râla la Thénardier. il n'y avait rien. La Thénardier leva le bras. – Est-ce que tu l'as perdue. En attendant. – 145 – . sans qu'on eût remarqué ce mouvement. Ce geste redoutable rendit à Cosette la force de crier : – Grâce ! madame ! madame ! je ne le ferai plus. Cependant l'homme à la redingote jaune avait fouillé dans le gousset de son gilet. tu auras une fière danse. Cosette se pelotonnait avec angoisse dans l'angle de la cheminée. Elle était pétrifiée.

c'est cela. Cela n'a pas le sou pour souper. dit l'homme. mais tout à l'heure j'ai vu quelque chose qui est tombé de la poche du tablier de cette petite et qui a roulé. mais la Thénardier y trouvait du bénéfice. mais une sorte de confiance stupéfaite s'y mêlait. car c'était une pièce de vingt sous. Ce n'était pas cela.– Pardon. – Qu'est-ce que c'est que cet homme-là ? dit-elle entre ses dents. fixé sur le voyageur inconnu. Il semblait songer profondément. Elle mit la pièce dans sa poche. – À propos. Me payera-t-il mon logement seulement ? Il est bien heureux – 146 – . madame. En même temps il se baissa et parut chercher à terre un instant. – Justement. et se borna à jeter un regard farouche à l'enfant en disant : – Que cela ne t'arrive plus. voulez-vous souper ? demanda la Thénardier au voyageur. toujours ! Cosette rentra dans ce que la Thénardier appelait « sa niche ». et son grand œil. – Oui. C'est quelque affreux pauvre. dit-elle. C'est peut-être cela. Voici. reprit-il en se relevant. Ce n'était encore qu'un naïf étonnement. Il ne répondit pas. commença à prendre une expression qu'il n'avait jamais eue. Et il tendit une pièce d'argent à la Thénardier.

l'une avec ses tresses châtaines bien lustrées. et les lâchant ensuite avec cette douce façon de secouer qui est propre aux mères. mais avec un tel art maternel. vous autres ! Puis. C'était pour elles comme le chien. Quand elles entrèrent. renouant leurs rubans. En outre. plutôt bourgeoises que paysannes. les attirant dans ses genoux l'une après l'autre. et les regardait jouer d'un air lugubre. Elles étaient chaudement vêtues. Elles avaient une poupée qu'elles tournaient et retournaient sur leurs genoux avec toutes sortes de gazouillements joyeux. dans leur gaîté. Éponine et Azelma ne regardaient pas Cosette. Dans leur toilette. la Thénardier leur dit d'un ton grondeur. elle s'écria : – Sont-elles fagotées ! Elles vinrent s'asseoir au coin du feu. dans le bruit qu'elles faisaient. De temps en temps. propres. L'hiver était prévu sans que le printemps fût effacé. très charmantes. il y avait de la souveraineté. Cependant une porte s'était ouverte et Éponine et Azelma étaient entrées. qui était plein d'adoration : – Ah ! vous voilà donc. toutes deux vives. l'autre avec ses longues nattes noires tombant derrière le dos.tout de même qu'il n'ait pas eu l'idée de voler l'argent qui était à terre. Ces deux petites dégageaient de la lumière. Ces trois petites filles n'avaient pas vingt– 147 – . lissant leurs cheveux. C'étaient vraiment deux jolies petites filles. que l'épaisseur des étoffes n'ôtait rien à la coquetterie de l'ajustement. grasses. fraîches et saines à réjouir le regard. Cosette levait les yeux de son tricot. elles étaient régnantes.

sans quitter sa chaise. belle. notée dans Choses vues (ouv. s'aperçut que Cosette avait des distractions et qu'au lieu de travailler elle s'occupait des petites qui jouaient. en plein jour. « Je demeurai pensif. d'une révolution encore plongée dans les ténèbres. L'étranger. « L'homme avait sous le bras un pain. p. Le peuple disait autour de lui qu'il avait volé ce pain et que c'était à cause de cela qu'on l'emmenait. « Cet homme n'était plus pour moi un homme. Tout à coup la Thénardier. c'était l'apparition difforme. La poupée des sœurs Thénardier était très fanée et très vieille et toute cassée. éblouissante […] ». C'est comme cela que tu travailles ! Je vais te faire travailler à coups de martinet. pour nous servir d'une expression que tous les enfants comprendront. » – 148 – 66 . d'un pauvre homme « maigre. une vraie poupée. moi. d'un côté l'envie. de l'autre le dédain66. blanche. 1830-1846. […] Cette femme ne voyait pas l'homme terrible qui la regardait. en plein soleil. mais qui vient.. et elles représentaient déjà toute la société des hommes . qui de sa vie n'avait eu une poupée. Cette notation transpose sur les trois fillettes l'inquiétude qu'éprouva un jour Hugo au spectacle de la rencontre. hagard […] la tête nue et hérissée » avec la voiture d'une dame « en chapeau rose […] fraîche. – Ah ! je t'y prends ! cria-t-elle. se tourna vers la Thénardier. 333). lugubre. cit. qui continuait d'aller et de venir dans la salle. tandis que cette femme ne s'aperçoit pas que cet homme est là.quatre ans à elles trois. […] Du moment où cet homme s'aperçoit que cette femme existe. c'était le spectre de la misère. la catastrophe est inévitable. mais elle n'en paraissait pas moins admirable à Cosette.

et continua : – Quand aura-t-elle fini cette paire de bas ? – Elle en a encore au moins pour trois ou quatre grands jours. – Qu'est-ce qu'elle fait donc ? reprit l'étranger de cette voix douce qui contrastait si étrangement avec ses habits de mendiant et ses épaules de portefaix. s'il vous plaît. puisqu'elle mange. c'est ce que la Thénardier ne crut pas devoir tolérer. quand elle sera faite ? – 149 – . autant dire. un pareil souhait eût été un ordre. Des bas pour mes petites filles qui n'en ont pas. Mais qu'un homme qui avait ce chapeau se permît d'avoir un désir et qu'un homme qui avait cette redingote se permît d'avoir une volonté. et qui vont tout à l'heure pieds nus. Elle repartit aigrement : – Il faut qu'elle travaille.– Madame. Je ne la nourris pas à rien faire. dit-il en souriant d'un air presque craintif. La Thénardier daigna répondre : – Des bas. la paresseuse. bah ! laissez-la jouer ! De la part de tout voyageur qui eût mangé une tranche de gigot et bu deux bouteilles de vin à son souper et qui n'eût pas eu l'air d'un affreux pauvre. – Et combien peut valoir cette paire de bas. L'homme regarda les pauvres pieds rouges de Cosette.

– Au moins trente sous. Nous ne savons rien refuser aux voyageurs.La Thénardier lui jeta un coup d'œil méprisant. – La donneriez-vous pour cinq francs ? reprit l'homme. mon enfant. – Maintenant ton travail est à moi. – je la paye. monsieur. si c'est votre fantaisie. répondit l'homme. Le routier fut si ému de la pièce de cinq francs. – Oui. Puis il se tourna vers Cosette. ajouta-t-il en tirant de sa poche une pièce de cinq francs qu'il posa sur la table. – J'achète cette paire de bas. – Il faudrait payer tout de suite. – C'est pourtant vrai ! cria-t-il en l'examinant. – Pardieu ! s'écria avec un gros rire un routier qui écoutait. cinq francs ? je crois fichtre bien ! cinq balles ! Le Thénardier crut devoir prendre la parole. dit la Thénardier avec sa façon brève et péremptoire. Une vraie roue de derrière ! et pas fausse ! – 150 – . Joue. et. qu'il laissa là son verre et accourut. on vous donnera cette paire de bas pour cinq francs.

madame. Elles venaient d'exécuter une opération fort importante . dit Cosette. mais elle n'était pas sortie de sa place. répondit souverainement Thénardier. – Merci. Elle se risqua à demander : – Madame. Cependant Cosette tremblait. Elle avait pris dans une boîte derrière elle quelques vieux chiffons et son petit sabre de plomb. Éponine et Azelma ne faisaient aucune attention à ce qui se passait. Cosette bougeait toujours le moins possible. elles s'étaient emparées du chat. Cosette avait laissé là son tricot.Le Thénardier approcha et mit silencieusement la pièce dans son gousset. toute sa petite âme remerciait le voyageur. La Thénardier n'avait rien à répliquer. est-ce que c'est vrai ? est-ce que je peux jouer ? – Joue ! dit la Thénardier d'une voix terrible. Et pendant que sa bouche remerciait la Thénardier. Elles avaient jeté la poupée à – 151 – . Sa femme lui dit à l'oreille : – Qu'est-ce que ça peut être que cet homme jaune ? – J'ai vu. et son visage prit une expression de haine. des millionnaires qui avaient des redingotes comme cela. Le Thénardier s'était remis à boire. Elle se mordit les lèvres.

et puis tu verrais sa queue. elle l'avait couché sur ses bras. rhabiller. madame. Tout en faisant ce grave et difficile travail. Cela fait. jouons avec. La poupée est un des plus impérieux besoins et en même temps un des plus charmants instincts de l'enfance féminine. endormir. dorloter. Tout en rêvant et tout en jasant. les enfants font une poupée avec n'importe quoi. ma sœur. elle crie. pareille à la splendeur de l'aile des papillons. qui était l'aînée. Je serais une dame. elle disait à sa sœur dans ce doux et adorable langage des enfants dont la grâce. Soigner. c'est une petite fille que j'ai comme ça. enseigner. Comme les oiseaux font un nid avec tout. Pendant qu'Éponine et Azelma emmaillotaient le chat. habiller. Ce serait ma petite fille. la jeune – 152 – . emmaillotait le petit chat.terre. de petits corsages et de petites brassières. déshabiller. tout l'avenir de la femme est là. et elle chantait doucement pour l'endormir. Peu à peu tu verrais ses moustaches. Je viendrais te voir et tu la regarderais. elle est chaude. parer. Cosette de son côté avait emmailloté le sabre. Cependant. un peu gronder. Le Thénardier les encourageait et les accompagnait. se figurer que quelque chose est quelqu'un. Elle remue. tout en cousant de petites robes. les buveurs s'étaient mis à chanter une chanson obscène dont ils riaient à faire trembler le plafond. Vois-tu. et cela t'étonnerait. l'enfant devient jeune fille. Et tu me dirais : Ah ! mon Dieu ! et je te dirais : Oui. s'en va quand on veut la fixer : – Vois-tu. Azelma écoutait Éponine avec admiration. et Éponine. Les petites filles sont comme ça à présent. tout en faisant de petits trousseaux et de petites layettes. avec une foule de nippes et de guenilles rouges et bleues. ma sœur. vêtir. Et puis tu verrais ses oreilles. cette poupée-là est plus amusante que l'autre. malgré ses miaulements et ses contorsions. et cela t'étonnerait. bercer.

l'homme se retourna. – Voyez-vous. je ne m'y oppose pas. – Oh mon Dieu non. Il faut que cela travaille. Cosette s'était donc fait une poupée avec le sabre.fille devient grande fille. La Thénardier ne l'avait encore appelé que brave homme ou bonhomme. monsieur. Nous avons beau écrire à son pays. Le premier enfant continue la dernière poupée. Elle doit avoir de l'eau dans la tête. Une espèce d'enfant imbécile. c'est peut-être monsieur Laffitte. parce que vous êtes généreux. Elle a la tête grosse. s'était rapprochée de l'homme jaune. comme vous voyez. À ce mot monsieur. je veux bien que l'enfant joue. cette enfant ? demanda l'homme. – 153 – . par charité. car nous ne sommes pas riches. Nous faisons pour elle ce que nous pouvons. Il faut croire que sa mère est morte. elle. – Elle n'est donc pas à vous. Une petite fille sans poupée est à peu près aussi malheureuse et tout à fait aussi impossible qu'une femme sans enfant. poursuivit-elle en prenant son air douceâtre qui était encore plus fâcheux à voir que son air féroce. la grande fille devient femme. pensait-elle. voilà six mois qu'on ne nous répond plus. Il y a des riches si farces ! Elle vint s'accouder à sa table. cela n'a rien. – Mon mari a raison. La Thénardier. – Monsieur… dit-elle. mais c'est bon pour une fois. monsieur ! c'est une petite pauvre que nous avons recueillie comme cela. Voyez-vous.

répétaient leur refrain immonde avec un redoublement de gaîté. l'homme jaune. C'était une gaillardise de haut goût où étaient mêlés la Vierge et l'enfant Jésus. Cosette. Pendant toute cette conversation.– Ah ! dit l'homme. Elle écoutait vaguement. Elle entendait çà et là quelques mots. elle chantait à voix basse : « Ma mère est morte ! ma mère est morte ! ma mère est morte ! » Sur de nouvelles insistances de l'hôtesse. Elle abandonnait son enfant. et. tout en le berçant. ajouta la Thénardier. chantait aussi la sienne. dit l'homme. tous ivres aux trois quarts. – Décidément c'est un gueux. regardait le feu qui se réverbérait dans son œil fixe . Cependant les buveurs. comme si un instinct l'eût avertie qu'on parlait d'elle. pensa la Thénardier. – Que veut monsieur ? – Du pain et du fromage. consentit enfin à souper. n'avait pas quitté des yeux la Thénardier. Tout à coup Cosette s'interrompit. Les ivrognes chantaient toujours leur chanson. sous la table. sous la table. « le millionnaire ». Cosette. Elle venait de se retourner et d'apercevoir la poupée des petites Thénardier qu'elles avaient – 154 – . et il retomba dans sa rêverie. et l'enfant. elle s'était remise à bercer l'espèce de maillot qu'elle avait fait. – C'était une pas grand'chose que cette mère. La Thénardier était allée prendre sa part des éclats de rire.

ou chantaient. et comptait de la monnaie. Alors elle laissa tomber le sabre emmailloté qui ne lui suffisait qu'à demi. ou buvaient. qui mangeait lentement son maigre souper. Cosette avait osé prendre la poupée ! Éponine se leva. Personne ne l'avait vue. tournée seulement de manière à faire de l'ombre sur la poupée qu'elle tenait dans ses bras. Ponine et Zelma jouaient avec le chat. stupéfaites. les voyageurs mangeaient. et. Ce pied rose et lumineux qui sortait de l'ombre frappa subitement le regard d'Azelma qui dit à Éponine : – Tiens ! ma sœur ! Les deux petites filles s'arrêtèrent.quittée pour le chat et laissée à terre à quelques pas de la table de cuisine. excepté le voyageur. La Thénardier parlait bas à son mari. et la saisit. Un instant après elle était à sa place. Ce bonheur de jouer avec une poupée était tellement rare pour elle qu'il avait toute la violence d'une volupté. s'assura encore une fois qu'on ne la guettait pas. – 155 – . puis elle promena lentement ses yeux autour de la salle. – et que le feu de la cheminée l'éclairait très vivement. Mais. alla vers sa mère et se mit à la tirer par sa jupe. immobile. aucun regard n'était fixé sur elle. elle ne s'apercevait pas qu'un des pieds de la poupée – passait. Elle n'avait pas un moment à perdre. Elle sortit de dessous la table en rampant sur ses genoux et sur ses mains. sans lâcher le chat. puis se glissa vivement jusqu'à la poupée. quelque précaution que prit Cosette. assise. Cette joie dura près d'un quart d'heure.

– Cosette. Elle se retourna. Une czarine qui verrait un moujik essayer le grand cordon bleu de son impérial fils n'aurait pas une autre figure. l'orgueil blessé exaspérait encore sa colère. ce qui est effrayant à dire dans un – 156 – . répéta la Thénardier. Cosette avait franchi tous les intervalles. et. Qu'est-ce que tu me veux ? – Mère. Le visage de la Thénardier prit cette expression particulière qui se compose du terrible mêlé aux riens de la vie et qui a fait nommer ces sortes de femmes : mégères. dit l'enfant. Cosette. Cette fois. tout entière aux extases de la possession. sans la quitter des yeux. elle. regarde donc ! Et elle désignait du doigt Cosette. ne voyait et n'entendait plus rien. – Cosette ! Cosette tressaillit comme si la terre eût tremblé sous elle. Alors. Elle cria d'une voix que l'indignation enrouait. Cosette prit la poupée et la posa doucement à terre avec une sorte de vénération mêlée de désespoir. Cosette avait attenté à la poupée de « ces demoiselles ». elle joignit les mains.– Mais laisse-moi donc ! dit la mère.

répondit la Thénardier. ce que n'avait pu lui arracher aucune des émotions de la journée. – elle pleura. Cependant le voyageur s'était levé. avec ses affreuses mains ! Ici Cosette redoubla ses sanglots. – Hé bien. Elle éclata en sanglots. Eh bien. ni même la sombre parole qu'elle avait entendu dire à la Thénardier. L'homme alla droit à la porte de la rue. – Te tairas-tu ? cria la Thénardier. elle se les tordit . – 157 – . – Qu'est-ce donc ? dit-il à la Thénardier. – Vous ne voyez pas ? dit la Thénardier en montrant du doigt le corps du délit qui gisait aux pieds de Cosette. quand elle jouerait avec cette poupée ? – Elle y a touché avec ses mains sales ! poursuivit la Thénardier. ni la vue du martinet. ni la course dans le bois. quoi ? reprit l'homme.enfant de cet âge. l'ouvrit et sortit. ni la pesanteur du seau d'eau. s'est permis de toucher à la poupée des enfants ! – Tout ce bruit pour cela ! dit l'homme. ni la perte de l'argent. puis. la Thénardier profita de son absence pour allonger sous la table à Cosette un grand coup de pied qui fit jeter à l'enfant les hauts cris. Dès qu'il fut sorti. – Cette gueuse.

La Thénardier. et que tous les marmots du village contemplaient depuis le matin. c'est pour toi. il avait confusément remarqué cette boutique de bimbeloterie éclairée de lampions et de chandelles si splendidement qu'on l'apercevait à travers la vitre du cabaret comme une illumination. l'homme reparut. elle le regarda. elle avait vu venir l'homme à elle avec cette poupée comme elle eût vu venir le soleil. pétrifiée et muette. Les buveurs eux-mêmes s'étaient arrêtés. Azelma étaient autant de statues. Le gargotier considé– 158 – . elle avait l'air de ne plus oser respirer. Cosette leva les yeux. puis elle recula lentement. elle ne criait plus. Éponine. au milieu de sa rêverie. elle regarda la poupée. c'est-à-dire un voleur. et s'alla cacher tout au fond sous la table dans le coin du mur. depuis plus d'une heure qu'il était là. Elle ne pleurait plus. et il la posa debout devant Cosette en disant : – Tiens. elle entendit ces paroles inouïes : c'est pour toi. Il faut croire que. recommençait ses conjectures : – Qu'est-ce que c'est que ce vieux ? est-ce un pauvre ? estce un millionnaire ? C'est peut-être les deux. Il s'était fait un silence solennel dans tout le cabaret. La Thénardier.La porte se rouvrit. il portait dans ses deux mains la poupée fabuleuse dont nous avons parlé. La face du mari Thénardier offrit cette ride expressive qui accentue la figure humaine chaque fois que l'instinct dominant y apparent avec toute sa puissance bestiale.

Cosette considérait la poupée merveilleuse avec une sorte de terreur. Ce qu'elle éprouvait en ce moment-là était un peu pareil à ce qu'elle eût ressenti si on lui eût dit brusquement : Petite. Pourtant l'attraction l'emporta. Pas de bêtises. des rayonnements étranges de la joie. reprit la Thénardier d'un air caressant. À plat ventre devant l'homme. – Eh bien. et murmura timidement en se tournant vers la Thénardier : – 159 – . Il s'approcha de sa femme et lui dit bas : – Cette machine coûte au moins trente francs. et la battrait. – Ma petite Cosette. Il lui semblait que si elle touchait à cette poupée. Prends-la. comme le ciel au crépuscule du matin. car elle se disait que la Thénardier gronderait. Cela ne dura que le temps d'un éclair. Cosette. dit la Thénardier d'une voix qui voulait être douce et qui était toute composée de ce miel aigre des méchantes femmes. est-ce que tu ne prends pas ta poupée ? Cosette se hasarda à sortir de son trou. Son visage était encore inondé de larmes. vous êtes la reine de France. Les natures grossières ont cela de commun avec les natures naïves qu'elles n'ont pas de transitions. Elle est à toi.rait tour à tour la poupée et le voyageur . Elle finit par s'approcher. mais ses yeux commençaient à s'emplir. il semblait flairer cet homme comme il eût flairé un sac d'argent. le tonnerre en sortirait. monsieur te donne une poupée. Ce qui était vrai jusqu'à un certain point.

c'est à toi. dès 1803 vraisemblablement. est-ce que c'est vrai ? c'est à moi.– Est-ce que je peux. Mais on peut spéculer à perte de vue – ou rêver – puisque Catherine était aussi le dernier prénom donné à Léopoldine. – Je l'appellerai Catherine67. monsieur ? reprit Cosette. dit-elle. Avec le prénom primitivement donné à Marius – Thomas – cette poupée forme l'identité complète de Catherine Thomas : la femme auprès de qui. on peut voir là. la dame ? L'étranger paraissait avoir les yeux pleins de larmes. Puisque monsieur te la donne. – Vrai. – Pardi ! fit la Thénardier. Léopold se consola de l'absence de sa femme. Nous sommes forcé d'ajouter qu'en cet instant-là elle tirait la langue d'une façon démesurée. de l'amertume – poupée que cette Catherine ! – voire une terrible dérision : la « dame » remplace Fantine auprès de Cosette comme Catherine remplaçait Sophie. Tout à coup elle se retourna et saisit la poupée avec emportement. épouvanté et ravi. comme si celle de la dame la brûlait. Il fit un signe de tête à Cosette. Cosette retira vivement sa main. dont un des surnoms était « poupée ». madame ? Aucune expression ne saurait rendre cet air à la fois désespéré. et qu'il finit par épouser sitôt Sophie morte. au scandale de ses fils. Autant qu'une réconciliation posthume avec son père et un hommage. et se mit à regarder le pavé. en septembre 1821. – 160 – 67 . de la part de Hugo. Il semblait être à ce point d'émotion où l'on ne parle pas pour ne pas pleurer. et mit la main de « la dame » dans sa petite main.

ajouta-t-elle d'un air maternel. si habituée qu'elle fût à la dissimulation par la copie qu'elle tâchait de faire de son mari dans toutes ses actions. Cosette s'alla coucher emportant Catherine entre ses bras. – Oh ! je joue. disait-elle. cet inconnu qui avait l'air d'une visite que la providence faisait à Cosette. pour se soulager l'âme. est-ce que je peux la mettre sur une chaise ? – Oui. qui a bien fatigué aujourd'hui. et demeura immobile. Cet étranger. Pourtant il fallait se contraindre. Elle échangeait avec son mari quelques paroles d'autant plus furieuses qu'elle n'osait les dire haut : – 161 – .Ce fut un moment bizarre que celui où les haillons de Cosette rencontrèrent et étreignirent les rubans et les fraîches mousselines roses de la poupée. – Madame. mon enfant. était en ce moment-là ce que la Thénardier haïssait le plus au monde. Maintenant c'étaient Éponine et Azelma qui regardaient Cosette avec envie. puis elle demanda à l'homme jaune la permission d'y envoyer aussi Cosette. Elle se hâta d'envoyer ses filles coucher. puis s'assit à terre devant elle. dit l'étranger. reprit-elle. Cosette. – Joue donc. répondit l'enfant. sans dire un mot dans l'attitude de la contemplation. La Thénardier allait de temps en temps à l'autre bout de la salle où était son homme. répondit la Thénardier. C'était plus d'émotions qu'elle n'en pouvait supporter. Cosette posa Catherine sur une chaise.

De quoi te mêles-tu. Tous les autres voyageurs. lui. s'étaient un peu éloignés et ne chantaient plus. répliquait le Thénardier. par convenance et par curiosité. ça fait ce que ça veut quand ça paye. Il est dans son droit. ce vieux mystérieux-là ? – Pourquoi ? C'est tout simple. – Est-ce qu'il va passer la nuit comme ça ? grommelait la Thénardier. le réveillon était fini. Plusieurs heures s'écoulèrent. ça ne te regarde pas. les buveurs s'en étaient allés.– Vieille bête ! qu'est-ce qu'il a donc dans le ventre ? Venir nous déranger ici ! vouloir que ce petit monstre joue ! lui donner des poupées ! donner des poupées de quarante francs à une chienne que je donnerais moi pour quarante sous ! Encore un peu il lui dirait votre majesté comme à la duchesse de Berry ! Y a-t-il du bon sens ? il est donc enragé. Ce particulier si pauvrement vêtu. Si ça l'amuse ! Toi. était certainement un bonhomme magnifique et redoutable. L'homme s'était accoudé sur la table et avait repris son attitude de rêverie. ça t'amuse que la petite travaille. le feu s'était éteint. Comme deux heures du matin son– 162 – . qu'est-ce que ça te fait ? Si c'est un imbécile. Ils le considéraient à distance avec une sorte de crainte respectueuse. l'étranger était toujours à la même place et dans la même posture. Mais il n'avait pas dit un mot depuis que Cosette n'était plus là. Un voyageur. Si ce vieux est un philanthrope. ça l'amuse qu'elle joue. qui tirait de sa poche les roues de derrière avec tant d'aisance et qui prodiguait des poupées gigantesques à de petites souillons en sabots. Voilà tout. la salle basse était déserte. La messe de minuit était dite. puisqu'il a de l'argent ? Langage de maître et raisonnement d'aubergiste qui n'admettaient ni l'un ni l'autre la réplique. De temps en temps il changeait le coude sur lequel il s'appuyait. marchands et rouliers. étaient restés dans la salle. Les Thénardier seuls. le cabaret était fermé.

Enfin Thénardier ôta son bonnet. Aucun mouvement de l'homme. toussa. Reposer sentait le luxe et était du respect. – Est-ce qu'il dort ? pensa Thénardier. – Le mari s'assit à une table dans un coin. Quelque chose donc d'intermédiaire entre Le Canard enchaîné et Le Monde. vous avez raison. fit le Thénardier avec un sourire. Une chambre où l'on couche coûte vingt sous . Le Thénardier remua. je vais conduire monsieur. Ces mots-là ont la propriété mystérieuse et admirable de gonfler le lendemain matin le chiffre de la carte à payer.naient. Fais-en ce que tu voudras. une chambre où l'on repose coûte vingt francs. se moucha. et dont le programme était « d'infliger la publicité aux hommes politiques ». – Tiens ! dit l'étranger. Le digne aubergiste avait lu au moins trois fois le Courrier français. L'étranger ne bougeait pas. – 163 – 68 . Où est votre écurie ? – Monsieur. et s'aventura à dire : – Est-ce que monsieur ne va pas reposer ? Ne va pas se coucher lui eût semblé excessif et familier. s'approcha doucement. Organe des « doctrinaires ». depuis la date du numéro jusqu'au nom de l'imprimeur. cracha. libéral. elle se déclara vaincue et dit à son mari : – Je vais me coucher. Une bonne heure se passa ainsi. – L'homme ne dormait pas. mais rien ne pouvait l'éveiller. fit craquer sa chaise. alluma une chandelle et se mit à lire le Courrier français68.

c'est le chapeau de mariée de ma femme. Quand il avait pris à bail cette bicoque pour en faire une gargote. – Monsieur. il avait trouvé cette chambre ainsi garnie. qu'est-ce que c'est ? reprit l'étranger. et Thénardier le mena dans une chambre au premier qui était d'une rare splendeur. dit l'homme brusquement. – J'aurais autant aimé l'écurie. dit l'aubergiste. Un assez bon feu flambait dans l'âtre. dit le Thénardier. On n'entre ici que trois ou quatre fois dans l'année. Il alluma deux bougies de cire toutes neuves qui figuraient sur la cheminée. Le Thénardier n'eut pas l'air d'entendre cette réflexion peu obligeante. et avait acheté ces meubles et brocanté ces fleurs d'oranger.Il prit la chandelle. Le voyageur regarda l'objet d'un regard qui semblait dire : il y a donc eu un moment où ce monstre a été une vierge ! Du reste le Thénardier mentait. – C'est notre propre chambre de noce. – Qu'est-ce que c'est que cela ? dit le voyageur. l'homme prit son paquet et son bâton. jugeant que cela ferait une ombre gracieuse sur « son – 164 – . sous un bocal. – Et ceci. toute meublée en acajou avec un lit-bateau et des rideaux de calicot rouge. Nous en habitons une autre. une coiffure de femme en fils d'argent et en fleurs d'oranger. Il y avait sur cette cheminée. mon épouse et moi.

Là il entendit un petit bruit très doux qui ressemblait à une respiration d'enfant. Puis il ôta ses souliers. Sa femme était couchée. Le Thénardier répondit froidement : – Comme tu y vas ! Ils n'échangèrent pas d'autres paroles. – 165 – . parmi toutes sortes de vieux paniers et de vieux tessons. et quelques minutes après leur chandelle était éteinte. poussa la porte et sortit de la chambre. regardant autour de lui comme quelqu'un qui cherche. elle se tourna et lui dit : – Tu sais que je flanque demain Cosette à la porte. Il traversa un corridor et parvint à l'escalier. ne voulant pas traiter avec une cordialité irrespectueuse un homme qu'il se proposait d'écorcher royalement le lendemain matin. Le Thénardier s'était éclipsé discrètement.épouse ». l'hôte avait disparu. si l'on peut appeler lit une paillasse trouée jusqu'à montrer la paille et une couverture trouée jusqu'à laisser voir la paillasse. il y avait un lit . Cet enfoncement n'était autre chose que le dessous des marches. mais elle ne dormait pas. Là. De son côté le voyageur avait déposé dans un coin son bâton et son paquet. prit une des deux bougies. Quand le voyageur se retourna. Quand elle entendit le pas de son mari. L'hôte parti. dans la poussière et dans les toiles d'araignées. et qu'il en résulterait pour sa maison ce que les Anglais appellent de la respectabilité. Il se laissa conduire par ce bruit et arriva à une espèce d'enfoncement triangulaire pr