Édition du groupe « Ebooks libres et gratuits »

Victor Hugo

LES MISÉRABLES
Tome I – FANTINE
(1862)

Livre premier – Un juste
Chapitre I Monsieur Myriel1
En 1815, M. Charles-François-Bienvenu Myriel était évêque de Digne. C'était un vieillard d'environ soixante-quinze ans ; il occupait le siège de Digne depuis 1806. Quoique ce détail ne touche en aucune manière au fond même de ce que nous avons à raconter, il n'est peut-être pas inutile, ne fût-ce que pour être exact en tout, d'indiquer ici les bruits et les propos qui avaient couru sur son compte au moment où il était arrivé dans le diocèse. Vrai ou faux, ce qu'on dit des hommes tient souvent autant de place dans leur vie et surtout dans leur destinée que ce qu'ils font. M. Myriel était fils d'un conseiller au parlement d'Aix ; noblesse de robe. On contait de lui que son père, le réservant pour hériter de sa charge, l'avait marié de fort bonne heure, à dix-huit ou vingt ans, suivant un usage assez répandu dans les familles parlementaires. Charles Myriel, nonobstant ce mariage, avait, disait-on, beaucoup fait parler de lui. Il était bien fait de sa personne, quoique d'assez petite taille, élégant, gracieux, spirituel ; toute la première partie de sa vie avait été donnée au monde et aux galanteries. La révolution survint, les événements se précipitèrent, les familles parlementaires déci-

Très vite les commentateurs, et d'abord la famille du « modèle » ont reconnu Charles-François-Bienvenu de Miollis (1753-1843), évêque de Digne de 1806 à 1838, dans le personnage de Hugo. De fait celui-ci s'était, dès 1834, documenté avec précision sur la famille de ce prélat (en particulier sur son frère, le général Sextus de Miollis) dont la vie et la carrière offrent beaucoup d'analogies avec celles de Mgr Bienvenu. Sans doute l'attention de Hugo avait-elle été attirée sur lui par Montalembert qui, reçu à Digne en octobre 1831 par Mgr de Miollis, était revenu enthousiaste.

1

–4–

mées, chassées, traquées, se dispersèrent. M. Charles Myriel, dès les premiers jours de la révolution, émigra en Italie. Sa femme y mourut d'une maladie de poitrine dont elle était atteinte depuis longtemps. Ils n'avaient point d'enfants. Que se passa-t-il ensuite dans la destinée de M. Myriel ? L'écroulement de l'ancienne société française, la chute de sa propre famille, les tragiques spectacles de 93, plus effrayants encore peut-être pour les émigrés qui les voyaient de loin avec le grossissement de l'épouvante, firentils germer en lui des idées de renoncement et de solitude ? Fut-il, au milieu d'une de ces distractions et de ces affections qui occupaient sa vie, subitement atteint d'un de ces coups mystérieux et terribles qui viennent quelquefois renverser, en le frappant au cœur, l'homme que les catastrophes publiques n'ébranleraient pas en le frappant dans son existence et dans sa fortune ? Nul n'aurait pu le dire ; tout ce qu'on savait, c'est que, lorsqu'il revint d'Italie, il était prêtre. En 1804, M. Myriel était curé de Brignolles. Il était déjà vieux, et vivait dans une retraite profonde. Vers l'époque du couronnement, une petite affaire de sa cure, on ne sait plus trop quoi, l'amena à Paris. Entre autres personnes puissantes, il alla solliciter pour ses paroissiens M. le cardinal Fesch. Un jour que l'empereur était venu faire visite à son oncle, le digne curé, qui attendait dans l'antichambre, se trouva sur le passage de sa majesté. Napoléon, se voyant regardé avec une certaine curiosité par ce vieillard, se retourna, et dit brusquement : – Quel est ce bonhomme qui me regarde ? – Sire, dit M. Myriel, vous regardez un bonhomme, et moi je regarde un grand homme. Chacun de nous peut profiter. L'empereur, le soir même, demanda au cardinal le nom de ce curé, et quelque temps après M. Myriel fut tout surpris d'apprendre qu'il était nommé évêque de Digne.

–5–

Qu'y avait-il de vrai, du reste, dans les récits qu'on faisait sur la première partie de la vie de M. Myriel ? Personne ne le savait. Peu de familles avaient connu la famille Myriel avant la révolution. M. Myriel devait subir le sort de tout nouveau venu dans une petite ville où il y a beaucoup de bouches qui parlent et fort peu de têtes qui pensent. Il devait le subir, quoiqu'il fût évêque et parce qu'il était évêque. Mais, après tout, les propos auxquels on mêlait son nom n'étaient peut-être que des propos ; du bruit, des mots, des paroles ; moins que des paroles, des palabres, comme dit l'énergique langue du midi. Quoi qu'il en fût, après neuf ans d'épiscopat et de résidence à Digne, tous ces racontages, sujets de conversation qui occupent dans le premier moment les petites villes et les petites gens, étaient tombés dans un oubli profond. Personne n'eût osé en parler, personne n'eût même osé s'en souvenir. M. Myriel était arrivé à Digne accompagné d'une vieille fille, mademoiselle Baptistine, qui était sa sœur et qui avait dix ans de moins que lui. Ils avaient pour tout domestique une servante du même âge que mademoiselle Baptistine, et appelée madame Magloire, laquelle, après avoir été la servante de M. le Curé, prenait maintenant le double titre de femme de chambre de mademoiselle et femme de charge de monseigneur. Mademoiselle Baptistine était une personne longue, pâle, mince, douce ; elle réalisait l'idéal de ce qu'exprime le mot « respectable » ; car il semble qu'il soit nécessaire qu'une femme soit mère pour être vénérable. Elle n'avait jamais été jolie ; toute sa vie, qui n'avait été qu'une suite de saintes œuvres, avait fini par mettre sur elle une sorte de blancheur et de clarté ; et, en vieillissant, elle avait gagné ce qu'on pourrait appeler la beauté de la bonté. Ce qui avait été de la maigreur dans sa jeunesse était deve–6–

nu, dans sa maturité, de la transparence ; et cette diaphanéité laissait voir l'ange. C'était une âme plus encore que ce n'était une vierge. Sa personne semblait faite d'ombre ; à peine assez de corps pour qu'il y eût là un sexe ; un peu de matière contenant une lueur ; de grands yeux toujours baissés ; un prétexte pour qu'une âme reste sur la terre. Madame Magloire était une petite vieille, blanche, grasse, replète, affairée, toujours haletante, à cause de son activité d'abord, ensuite à cause d'un asthme. À son arrivée, on installa M. Myriel en son palais épiscopal avec les honneurs voulus par les décrets impériaux qui classent l'évêque immédiatement après le maréchal de camp. Le maire et le président lui firent la première visite, et lui de son côté fit la première visite au général et au préfet. L'installation terminée, la ville attendit son évêque à l'œuvre.

–7–

Chapitre II Monsieur Myriel devient monseigneur Bienvenu
Le palais épiscopal de Digne était attenant à l'hôpital. Le palais épiscopal était un vaste et bel hôtel bâti en pierre au commencement du siècle dernier par monseigneur Henri Puget, docteur en théologie de la faculté de Paris, abbé de Simore, lequel était évêque de Digne en 1712. Ce palais était un vrai logis seigneurial. Tout y avait grand air, les appartements de l'évêque, les salons, les chambres, la cour d'honneur, fort large, avec promenoirs à arcades, selon l'ancienne mode florentine, les jardins plantés de magnifiques arbres. Dans la salle à manger, longue et superbe galerie qui était au rez-de-chaussée et s'ouvrait sur les jardins, monseigneur Henri Puget avait donné à manger en cérémonie le 29 juillet 1714 à messeigneurs Charles Brûlart de Genlis, archevêque-prince d'Embrun, Antoine de Mesgrigny, capucin, évêque de Grasse, Philippe de Vendôme, grand prieur de France, abbé de Saint-Honoré de Lérins, François de Berton de Grillon, évêque-baron de Vence, César de Sabran de Forcalquier, évêqueseigneur de Glandève, et Jean Soanen, prêtre de l'oratoire, prédicateur ordinaire du roi, évêque-seigneur de Senez. Les portraits de ces sept révérends personnages décoraient cette salle, et cette date mémorable, 29 juillet 1714, y était gravée en lettres d'or sur une table de marbre blanc. L'hôpital était une maison étroite et basse à un seul étage avec un petit jardin. Trois jours après son arrivée, l'évêque visita l'hôpital. La visite terminée, il fit prier le directeur de vouloir bien venir jusque chez lui. – Monsieur le directeur de l'hôpital, lui dit-il, combien en ce moment avez-vous de malades ? – Vingt-six, monseigneur.

–8–

– C'est ce que j'avais compté, dit l'évêque. – Les lits, reprit le directeur, sont bien serrés les uns contre les autres. – C'est ce que j'avais remarqué. – Les salles ne sont que des chambres, et l'air s'y renouvelle difficilement. – C'est ce qui me semble. – Et puis, quand il y a un rayon de soleil, le jardin est bien petit pour les convalescents. – C'est ce que je me disais. – Dans les épidémies, nous avons eu cette année le typhus, nous avons eu une suette militaire il y a deux ans, cent malades quelquefois ; nous ne savons que faire. – C'est la pensée qui m'était venue. – Que voulez-vous, monseigneur ? dit le directeur, il faut se résigner. Cette conversation avait lieu dans la salle à manger-galerie du rez-de-chaussée. L'évêque garda un moment le silence, puis il se tourna brusquement vers le directeur de l'hôpital : – Monsieur, dit-il, combien pensez-vous qu'il tiendrait de lits rien que dans cette salle ? – La salle à manger de monseigneur ! s'écria le directeur stupéfait. –9–

L'évêque parcourait la salle du regard et semblait y faire avec les yeux des mesures et des calculs. – Il y tiendrait bien vingt lits ! dit-il, comme se parlant à luimême. Puis élevant la voix : – Tenez, monsieur le directeur de l'hôpital, je vais vous dire. Il y a évidemment une erreur. Vous êtes vingt-six personnes dans cinq ou six petites chambres. Nous sommes trois ici, et nous avons place pour soixante. Il y a erreur, je vous dis. Vous avez mon logis, et j'ai le vôtre. Rendez-moi ma maison. C'est ici chez vous. Le lendemain, les vingt-six pauvres étaient installés dans le palais de l'évêque et l'évêque était à l'hôpital. M. Myriel n'avait point de bien, sa famille ayant été ruinée par la révolution. Sa sœur touchait une rente viagère de cinq cents francs qui, au presbytère, suffisait à sa dépense personnelle. M. Myriel recevait de l'état comme évêque un traitement de quinze mille francs. Le jour même où il vint se loger dans la maison de l'hôpital, M. Myriel détermina l'emploi de cette somme une fois pour toutes de la manière suivante. Nous transcrivons ici une note écrite de sa main. Note pour régler les dépenses de ma maison. Pour le petit séminaire : quinze cents livres Congrégation de la mission : cent livres Pour les lazaristes de Montdidier : cent livres Séminaire des missions étrangères à Paris : deux cents livres Congrégation du Saint-Esprit : cent cinquante livres Établissements religieux de la Terre-Sainte : cent livres Sociétés de charité maternelle : trois cents livres – 10 –

En sus, pour celle d’Arles : cinquante livres Œuvre pour l’amélioration des prisons : quatre cents livres Œuvre pour le soulagement et la délivrance des prisonniers : cinq cents livres Pour libérer des pères de famille prisonniers pour dettes : mille livres Supplément au traitement des pauvres maîtres d’école du diocèse : deux mille livres Grenier d’abondance des Hautes-Alpes : cent livres Congrégation des dames de Digne, de Manosque et de Sisteron, pour l’enseignement gratuit des filles indigentes : quinze cents livres Pour les pauvres : six mille livres Ma dépense personnelle : mille livres Total : quinze mille livres Pendant tout le temps qu'il occupa le siège de Digne, M. Myriel ne changea presque rien à cet arrangement. Il appelait cela, comme on voit, avoir réglé les dépenses de sa maison. Cet arrangement fut accepté avec une soumission absolue par mademoiselle Baptistine. Pour cette sainte fille, M. de Digne était tout à la fois son frère et son évêque, son ami selon la nature et son supérieur selon l'église. Elle l'aimait et elle le vénérait tout simplement. Quand il parlait, elle s'inclinait ; quand il agissait, elle adhérait. La servante seule, madame Magloire, murmura un peu. M. l'évêque, on l'a pu remarquer, ne s'était réservé que mille livres, ce qui, joint à la pension de mademoiselle Baptistine, faisait quinze cents francs par an. Avec ces quinze cents francs2, ces deux vieilles femmes et ce vieillard vivaient.

Sur un revenu de quinze mille livres, L'évêque ne conserve donc que le dixième : dîme inversée ; voir I, 1, 6 : « Je paie ma dîme, disaitil ».

2

– 11 –

Et quand un curé de village venait à Digne, M. l'évêque trouvait encore moyen de le traiter, grâce à la sévère économie de madame Magloire et à l'intelligente administration de mademoiselle Baptistine. Un jour – il était à Digne depuis environ trois mois – l'évêque dit : – Avec tout cela je suis bien gêné ! – Je le crois bien ! s'écria madame Magloire, Monseigneur n'a seulement pas réclamé la rente que le département lui doit pour ses frais de carrosse en ville et de tournées dans le diocèse. Pour les évêques d'autrefois c'était l'usage. – Tiens ! dit l'évêque, vous avez raison, madame Magloire. Il fit sa réclamation. Quelque temps après, le conseil général, prenant cette demande en considération, lui vota une somme annuelle de trois mille francs, sous cette rubrique : Allocation à M. l'évêque pour frais de carrosse, frais de poste et frais de tournées pastorales. Cela fit beaucoup crier la bourgeoisie locale, et, à cette occasion, un sénateur de l'empire, ancien membre du conseil des cinq-cents favorable au dix-huit brumaire et pourvu près de la ville de Digne d'une sénatorerie magnifique, écrivit au ministre des cultes, M. Bigot de Préameneu, un petit billet irrité et confidentiel dont nous extrayons ces lignes authentiques : « – Des frais de carrosse ? pourquoi faire dans une ville de moins de quatre mille habitants ? Des frais de poste et de tournées ? à quoi bon ces tournées d'abord ? ensuite comment courir la poste dans un pays de montagnes ? Il n'y a pas de routes. On ne – 12 –

va qu'à cheval. Le pont même de la Durance à Château-Arnoux peut à peine porter des charrettes à bœufs. Ces prêtres sont tous ainsi. Avides et avares. Celui-ci a fait le bon apôtre en arrivant. Maintenant il fait comme les autres. Il lui faut carrosse et chaise de poste. Il lui faut du luxe comme aux anciens évêques. Oh ! toute cette prêtraille ! Monsieur le comte, les choses n'iront bien que lorsque l'empereur nous aura délivrés des calotins. À bas le pape ! (les affaires se brouillaient avec Rome). Quant à moi, je suis pour César tout seul. Etc., etc. » La chose, en revanche, réjouit fort madame Magloire. – Bon, dit-elle à mademoiselle Baptistine, Monseigneur a commencé par les autres, mais il a bien fallu qu'il finît par luimême. Il a réglé toutes ses charités. Voilà trois mille livres pour nous. Enfin ! Le soir même, l'évêque écrivit et remit à sa sœur une note ainsi conçue : Frais de carrosse et de tournées. Pour donner du bouillon de viande aux malades de l’hôpital : quinze cents livres Pour la société de charité maternelle d’Aix : deux cent cinquante livres Pour la société de charité maternelle de Draguignan : deux cent cinquante livres Pour les enfants trouvés : cinq cents livres Pour les orphelins : cinq cents livres Total : trois mille livres Tel était le budget de M. Myriel.

– 13 –

Quant au casuel épiscopal, rachats de bans, dispenses, ondoiements, prédications, bénédictions d'églises ou de chapelles, mariages, etc., l'évêque le percevait sur les riches avec d'autant plus d'âpreté qu'il le donnait aux pauvres. Au bout de peu de temps, les offrandes d'argent affluèrent. Ceux qui ont et ceux qui manquent frappaient à la porte de M. Myriel, les uns venant chercher l'aumône que les autres venaient y déposer. L'évêque, en moins d'un an, devint le trésorier de tous les bienfaits et le caissier de toutes les détresses. Des sommes considérables passaient par ses mains ; mais rien ne put faire qu'il changeât quelque chose à son genre de vie et qu'il ajoutât le moindre superflu à son nécessaire. Loin de là. Comme il y a toujours encore plus de misère en bas que de fraternité en haut, tout était donné, pour ainsi dire, avant d'être reçu ; c'était comme de l'eau sur une terre sèche ; il avait beau recevoir de l'argent, il n'en avait jamais. Alors il se dépouillait. L'usage étant que les évêques énoncent leurs noms de baptême en tête de leurs mandements et de leurs lettres pastorales, les pauvres gens du pays avaient choisi, avec une sorte d'instinct affectueux, dans les noms et prénoms de l'évêque, celui qui leur présentait un sens, et ils ne l'appelaient que monseigneur Bienvenu. Nous ferons comme eux, et nous le nommerons ainsi dans l'occasion. Du reste, cette appellation lui plaisait. – J'aime ce nom-là, disait-il. Bienvenu corrige monseigneur. Nous ne prétendons pas que le portrait que nous faisons ici soit vraisemblable ; nous nous bornons à dire qu'il est ressemblant3.

Hugo ne dit pas à quoi : manière d'inviter le lecteur à s'interroger. L'Église, gênée par cet évêque, évangélique et fort peu épiscopal,

3

– 14 –

Chapitre III À bon évêque dur évêché
M. l'évêque, pour avoir converti son carrosse en aumônes, n'en faisait pas moins ses tournées. C'est un diocèse fatigant que celui de Digne. Il a fort peu de plaines, beaucoup de montagnes, presque pas de routes, on l'a vu tout à l'heure ; trente-deux cures, quarante et un vicariats et deux cent quatre-vingt-cinq succursales. Visiter tout cela, c'est une affaire. M. l'évêque en venait à bout. Il allait à pied quand c'était dans le voisinage, en carriole dans la plaine, en cacolet dans la montagne. Les deux vieilles femmes l'accompagnaient. Quand le trajet était trop pénible pour elles, il allait seul. Un jour, il arriva à Senez, qui est une ancienne ville épiscopale, monté sur un âne. Sa bourse, fort à sec dans ce moment, ne lui avait pas permis d'autre équipage. Le maire de la ville vint le recevoir à la porte de l'évêché et le regardait descendre de son âne avec des yeux scandalisés. Quelques bourgeois riaient autour de lui. – Monsieur le maire, dit l'évêque, et messieurs les bourgeois, je vois ce qui vous scandalise ; vous trouvez que c'est bien de l'orgueil à un pauvre prêtre de monter une monture qui a été celle de Jésus-Christ. Je l'ai fait par nécessité, je vous assure, non par vanité. Dans ses tournées, il était indulgent et doux, et prêchait moins qu'il ne causait. Il ne mettait aucune vertu sur un plateau inaccessible. Il n'allait jamais chercher bien loin ses raisonne-

attaqua de diverses manières le personnage. Hugo n'avait guère de peine à répondre. Voir, en particulier, « Muse, un nommé Ségur… », Les Quatre Vents de l'esprit, « Le Livre satirique » XXIX (au volume Poésie III) et la lettre ouverte à Mgr de Ségur de décembre 1872 (Actes et Paroles III, Après l'exil, au volume Politique).

– 15 –

ments et ses modèles. Aux habitants d'un pays il citait l'exemple du pays voisin. Dans les cantons où l'on était dur pour les nécessiteux, il disait : – Voyez les gens de Briançon. Ils ont donné aux indigents, aux veuves et aux orphelins le droit de faire faucher leurs prairies trois jours avant tous les autres. Ils leur rebâtissent gratuitement leurs maisons quand elles sont en ruines. Aussi est-ce un pays béni de Dieu. Durant tout un siècle de cent ans, il n'y a pas eu un meurtrier. Dans les villages âpres au gain et à la moisson, il disait : – Voyez ceux d'Embrun. Si un père de famille, au temps de la récolte, a ses fils au service à l'armée et ses filles en service à la ville, et qu'il soit malade et empêché, le curé le recommande au prône ; et le dimanche, après la messe, tous les gens du village, hommes, femmes, enfants, vont dans le champ du pauvre homme lui faire sa moisson, et lui rapportent paille et grain dans son grenier. Aux familles divisées par des questions d'argent et d'héritage, il disait : – Voyez les montagnards de Devoluy, pays si sauvage qu'on n'y entend pas le rossignol une fois en cinquante ans. Eh bien, quand le père meurt dans une famille, les garçons s'en vont chercher fortune, et laissent le bien aux filles, afin qu'elles puissent trouver des maris. Aux cantons qui ont le goût des procès et où les fermiers se ruinent en papier timbré, il disait : – Voyez ces bons paysans de la vallée de Queyras. Ils sont là trois mille âmes. Mon Dieu ! c'est comme une petite république. On n'y connaît ni le juge, ni l'huissier. Le maire fait tout. Il répartit l'impôt, taxe chacun en conscience, juge les querelles gratis, – 16 –

partage les patrimoines sans honoraires, rend des sentences sans frais ; et on lui obéit, parce que c'est un homme juste parmi des hommes simples. Aux villages où il ne trouvait pas de maître d'école, il citait encore ceux de Queyras : – Savez-vous comment ils font ? disait-il. Comme un petit pays de douze ou quinze feux ne peut pas toujours nourrir un magister, ils ont des maîtres d'école payés par toute la vallée qui parcourent les villages, passant huit jours dans celui-ci, dix dans celui-là, et enseignant. Ces magisters vont aux foires, où je les ai vus. On les reconnaît à des plumes à écrire qu'ils portent dans la ganse de leur chapeau. Ceux qui n'enseignent qu'à lire ont une plume, ceux qui enseignent la lecture et le calcul ont deux plumes ; ceux qui enseignent la lecture, le calcul et le latin ont trois plumes. Ceux-là sont de grands savants. Mais quelle honte d'être ignorants ! Faites comme les gens de Queyras. Il parlait ainsi, gravement et paternellement, à défaut d'exemples inventant des paraboles, allant droit au but, avec peu de phrases et beaucoup d'images, ce qui était l'éloquence même de Jésus-Christ, convaincu et persuadant.

– 17 –

Chapitre IV Les œuvres semblables aux paroles
Sa conversation était affable et gaie. Il se mettait à la portée des deux vieilles femmes qui passaient leur vie près de lui ; quand il riait, c'était le rire d'un écolier. Madame Magloire l'appelait volontiers Votre Grandeur. Un jour, il se leva de son fauteuil et alla à sa bibliothèque chercher un livre. Ce livre était sur un des rayons d'en haut. Comme l'évêque était d'assez petite taille, il ne put y atteindre. – Madame Magloire, dit-il, apportez-moi une chaise. Ma grandeur ne va pas jusqu'à cette planche. Une de ses parentes éloignées, madame la comtesse de Lô, laissait rarement échapper une occasion d'énumérer en sa présence ce qu'elle appelait « les espérances » de ses trois fils. Elle avait plusieurs ascendants fort vieux et proches de la mort dont ses fils étaient naturellement les héritiers. Le plus jeune des trois avait à recueillir d'une grand'tante cent bonnes mille livres de rentes ; le deuxième était substitué au titre de duc de son oncle ; l'aîné devait succéder à la pairie de son aïeul. L'évêque écoutait habituellement en silence ces innocents et pardonnables étalages maternels. Une fois pourtant, il paraissait plus rêveur que de coutume, tandis que madame de Lô renouvelait le détail de toutes ces successions et de toutes ces « espérances ». Elle s'interrompit avec quelque impatience : – Mon Dieu, mon cousin ! mais à quoi songez-vous donc ? – Je songe, dit l'évêque, à quelque chose de singulier qui est, je crois, dans saint Augustin : « Mettez votre espérance dans celui auquel on ne succède point. »

– 18 –

Une autre fois, recevant une lettre de faire-part du décès d'un gentilhomme du pays, où s'étalaient en une longue page, outre les dignités du défunt, toutes les qualifications féodales et nobiliaires de tous ses parents : – Quel bon dos a la mort ! s'écria-t-il. Quelle admirable charge de titres on lui fait allègrement porter, et comme il faut que les hommes aient de l'esprit pour employer ainsi la tombe à la vanité ! Il avait dans l'occasion une raillerie douce qui contenait presque toujours un sens sérieux. Pendant un carême, un jeune vicaire vint à Digne et prêcha dans la cathédrale. Il fut assez éloquent. Le sujet de son sermon était la charité. Il invita les riches à donner aux indigents, afin d'éviter l'enfer qu'il peignit le plus effroyable qu'il put et de gagner le paradis qu'il fit désirable et charmant. Il y avait dans l'auditoire un riche marchand retiré, un peu usurier, nommé M. Géborand, lequel avait gagné un demimillion à fabriquer de gros draps, des serges, des cadis et des gasquets. De sa vie M. Géborand n'avait fait l'aumône à un malheureux. À partir de ce sermon, on remarqua qu'il donnait tous les dimanches un sou aux vieilles mendiantes du portail de la cathédrale. Elles étaient six à se partager cela. Un jour, l'évêque le vit faisant sa charité et dit à sa sœur avec un sourire : – Voilà monsieur Géborand qui achète pour un sou de paradis. Quand il s'agissait de charité, il ne se rebutait pas, même devant un refus, et il trouvait alors des mots qui faisaient réfléchir. Une fois, il quêtait pour les pauvres dans un salon de la ville. Il y avait là le marquis de Champtercier, vieux, riche, avare, lequel trouvait moyen d'être tout ensemble ultra-royaliste et ultravoltairien. Cette variété a existé. L'évêque, arrivé à lui, lui toucha le bras.

– 19 –

– Monsieur le marquis, il faut que vous me donniez quelque chose. Le marquis se retourna et répondit sèchement : – Monseigneur, j'ai mes pauvres. – Donnez-les-moi, dit l'évêque. Un jour, dans la cathédrale, il fit ce sermon. « Mes très chers frères, mes bons amis, il y a en France treize cent vingt mille maisons de paysans qui n'ont que trois ouvertures, dix-huit cent dix-sept mille qui ont deux ouvertures, la porte et une fenêtre, et enfin trois cent quarante-six mille cabanes qui n'ont qu'une ouverture, la porte. Et cela, à cause d'une chose qu'on appelle l'impôt des portes et fenêtres. Mettez-moi de pauvres familles, des vieilles femmes, des petits enfants, dans ces logis-là, et voyez les fièvres et les maladies. Hélas ! Dieu donne l'air aux hommes, la loi le leur vend. Je n'accuse pas la loi, mais je bénis Dieu. Dans l'Isère, dans le Var, dans les deux Alpes, les hautes et les basses, les paysans n'ont pas même de brouettes, ils transportent les engrais à dos d'hommes ; ils n'ont pas de chandelles, et ils brûlent des bâtons résineux et des bouts de corde trempés dans la poix résine. C'est comme cela dans tout le pays haut du Dauphiné. Ils font le pain pour six mois, ils le font cuire avec de la bouse de vache séchée. L'hiver, ils cassent ce pain à coups de hache et ils le font tremper dans l'eau vingt-quatre heures pour pouvoir le manger. – Mes frères, ayez pitié ! voyez comme on souffre autour de vous. » Né provençal, il s'était facilement familiarisé avec tous les patois du midi. Il disait : « Eh bé ! moussu, sès sagé ? » comme dans le bas Languedoc. « Onté anaras passa ? » comme dans les basses Alpes. « Puerte un bouen moutou embe un bouen froumage grase », comme dans le haut Dauphiné. Ceci plaisait au peuple, et n'avait pas peu contribué à lui donner accès près de tous les es– 20 –

prits. Il était dans la chaumière et dans la montagne comme chez lui. Il savait dire les choses les plus grandes dans les idiomes les plus vulgaires. Parlant toutes les langues, il entrait dans toutes les âmes. Du reste, il était le même pour les gens du monde et pour les gens du peuple. Il ne condamnait rien hâtivement, et sans tenir compte des circonstances environnantes. Il disait : – Voyons le chemin par où la faute a passé. Étant, comme il se qualifiait lui-même en souriant, un expécheur, il n'avait aucun des escarpements du rigorisme, et il professait assez haut, et sans le froncement de sourcil des vertueux féroces, une doctrine qu'on pourrait résumer à peu près ainsi : « L'homme a sur lui la chair qui est tout à la fois son fardeau et sa tentation. Il la traîne et lui cède. « Il doit la surveiller, la contenir, la réprimer, et ne lui obéir qu'à la dernière extrémité. Dans cette obéissance-là, il peut encore y avoir de la faute ; mais la faute, ainsi faite, est vénielle. C'est une chute, mais une chute sur les genoux, qui peut s'achever en prière. « Être un saint, c'est l'exception ; être un juste, c'est la règle. Errez, défaillez, péchez, mais soyez des justes. « Le moins de péché possible, c'est la loi de l'homme. Pas de péché du tout est le rêve de l'ange. Tout ce qui est terrestre est soumis au péché. Le péché est une gravitation. » Quand il voyait tout le monde crier bien fort et s'indigner bien vite : – Oh ! oh ! disait-il en souriant, il y a apparence que ceci est un gros crime que tout le monde commet. Voilà les hypocrisies effarées qui se dépêchent de protester et de se mettre à couvert. – 21 –

Il était indulgent pour les femmes et les pauvres sur qui pèse le poids de la société humaine. Il disait : – Les fautes des femmes, des enfants, des serviteurs, des faibles, des indigents et des ignorants sont la faute des maris, des pères, des maîtres, des forts, des riches et des savants. Il disait encore : – À ceux qui ignorent, enseignez-leur le plus de choses que vous pourrez ; la société est coupable de ne pas donner l'instruction gratis ; elle répond de la nuit qu'elle produit. Cette âme est pleine d'ombre, le péché s'y commet. Le coupable n'est pas celui qui y fait le péché, mais celui qui y a fait l'ombre. Comme on voit, il avait une manière étrange et à lui de juger les choses. Je soupçonne qu'il avait pris cela dans l'évangile. Il entendit un jour conter dans un salon un procès criminel qu'on instruisait et qu'on allait juger. Un misérable homme, par amour pour une femme et pour l'enfant qu'il avait d'elle, à bout de ressources, avait fait de la fausse monnaie. La fausse monnaie était encore punie de mort à cette époque. La femme avait été arrêtée émettant la première pièce fausse fabriquée par l'homme. On la tenait, mais on n'avait de preuves que contre elle. Elle seule pouvait charger son amant et le perdre en avouant. Elle nia. On insista. Elle s'obstina à nier. Sur ce, le procureur du roi avait eu une idée. Il avait supposé une infidélité de l'amant, et était parvenu, avec des fragments de lettres savamment présentés, à persuader à la malheureuse qu'elle avait une rivale et que cet homme la trompait. Alors, exaspérée de jalousie, elle avait dénoncé son amant, tout avoué, tout prouvé. L'homme était perdu. Il allait être prochainement jugé à Aix avec sa complice. On racontait le fait, et chacun s'extasiait sur l'habileté du magistrat. En mettant la jalousie en jeu, il avait fait jaillir la vérité par la colère, il avait fait sor-

– 22 –

tir la justice de la vengeance. L'évêque écoutait tout cela en silence. Quand ce fut fini, il demanda : – Où jugera-t-on cet homme et cette femme ? – À la cour d'assises. Il reprit : – Et où jugera-t-on monsieur le procureur du roi ? Il arriva à Digne une aventure tragique. Un homme fut condamné à mort pour meurtre. C'était un malheureux pas tout à fait lettré, pas tout à fait ignorant, qui avait été bateleur dans les foires et écrivain public. Le procès occupa beaucoup la ville. La veille du jour fixé pour l'exécution du condamné, l'aumônier de la prison tomba malade. Il fallait un prêtre pour assister le patient à ses derniers moments. On alla chercher le curé. Il paraît qu'il refusa en disant : Cela ne me regarde pas. Je n'ai que faire de cette corvée et de ce saltimbanque ; moi aussi, je suis malade ; d'ailleurs ce n'est pas là ma place. On rapporta cette réponse à l'évêque qui dit : – Monsieur le curé a raison. Ce n'est pas sa place, c'est la mienne. Il alla sur-le-champ à la prison, il descendit au cabanon du « saltimbanque », il l'appela par son nom, lui prit la main et lui parla. Il passa toute la journée et toute la nuit près de lui, oubliant la nourriture et le sommeil, priant Dieu pour l'âme du condamné et priant le condamné pour la sienne propre. Il lui dit les meilleures vérités qui sont les plus simples. Il fut père, frère, ami ; évêque pour bénir seulement. Il lui enseigna tout, en le rassurant et en le consolant. Cet homme allait mourir désespéré. La mort était pour lui comme un abîme. Debout et frémissant sur ce seuil lugubre, il reculait avec horreur. Il n'était pas assez ignorant pour être absolument indifférent. Sa condamnation, secousse profonde, avait en – 23 –

quelque sorte rompu çà et là autour de lui cette cloison qui nous sépare du mystère des choses et que nous appelons la vie. Il regardait sans cesse au dehors de ce monde par ces brèches fatales, et ne voyait que des ténèbres. L'évêque lui fit voir une clarté. Le lendemain, quand on vint chercher le malheureux, l'évêque était là. Il le suivit. Il se montra aux yeux de la foule en camail violet et avec sa croix épiscopale au cou, côte à côte avec ce misérable lié de cordes. Il monta sur la charrette avec lui, il monta sur l'échafaud avec lui. Le patient, si morne et si accablé la veille, était rayonnant. Il sentait que son âme était réconciliée et il espérait Dieu. L'évêque l'embrassa, et, au moment où le couteau allait tomber, il lui dit : – Celui que l'homme tue, Dieu le ressuscite ; celui que les frères chassent retrouve le Père. Priez, croyez, entrez dans la vie ! le Père est là. Quand il redescendit de l'échafaud, il avait quelque chose dans son regard qui fit ranger le peuple. On ne savait ce qui était le plus admirable de sa pâleur ou de sa sérénité. En rentrant à cet humble logis qu'il appelait en souriant son palais, il dit à sa sœur : – Je viens d'officier pontificalement. Comme les choses les plus sublimes sont souvent aussi les choses les moins comprises, il y eut dans la ville des gens qui dirent, en commentant cette conduite de l'évêque : « C'est de l'affectation. » Ceci ne fut du reste qu'un propos de salons. Le peuple, qui n'entend pas malice aux actions saintes, fut attendri et admira. Quant à l'évêque, avoir vu la guillotine fut pour lui un choc, et il fut longtemps à s'en remettre.

– 24 –

L'échafaud, en effet, quand il est là, dressé et debout, a quelque chose qui hallucine. On peut avoir une certaine indifférence sur la peine de mort, ne point se prononcer, dire oui et non, tant qu'on n'a pas vu de ses yeux une guillotine ; mais si l'on en rencontre une, la secousse est violente, il faut se décider et prendre parti pour ou contre. Les uns admirent, comme de Maistre4 ; les autres exècrent, comme Beccaria. La guillotine est la concrétion de la loi ; elle se nomme vindicte ; elle n'est pas neutre, et ne vous permet pas de rester neutre. Qui l'aperçoit frissonne du plus mystérieux des frissons. Toutes les questions sociales dressent autour de ce couperet leur point d'interrogation. L'échafaud est vision. L'échafaud n'est pas une charpente, l'échafaud n'est pas une machine, l'échafaud n'est pas une mécanique inerte faite de bois, de fer et de cordes. Il semble que ce soit une sorte d'être qui a je ne sais quelle sombre initiative ; on dirait que cette charpente voit, que cette machine entend, que cette mécanique comprend, que ce bois, ce fer et ces cordes veulent. Dans la rêverie affreuse où sa présence jette l'âme, l'échafaud apparaît terrible et se mêlant de ce qu'il fait. L'échafaud est le complice du bourreau ; il dévore ; il mange de la chair, il boit du sang. L'échafaud est une sorte de monstre fabriqué par le juge et par le charpentier, un spectre qui semble vivre d'une espèce de vie épouvantable faite de toute la mort qu'il a donnée. Aussi l'impression fut-elle horrible et profonde ; le lendemain de l'exécution et beaucoup de jours encore après, l'évêque parut accablé. La sérénité presque violente du moment funèbre avait disparu : le fantôme de la justice sociale l'obsédait. Lui qui d'ordinaire revenait de toutes ses actions avec une satisfaction si rayonnante, il semblait qu'il se fît un reproche. Par moments, il se parlait à lui-même, et bégayait à demi-voix des monologues lugubres. En voici un que sa sœur entendit un soir et recueillit :

J. de Maistre : Les Soirées de Saint-Pétersbourg (1821) ; César de Beccaria (1738-1794) : Traité des délits et des peines (1754).

4

– 25 –

– Je ne croyais pas que cela fût si monstrueux. C'est un tort de s'absorber dans la loi divine au point de ne plus s'apercevoir de la loi humaine. La mort n'appartient qu'à Dieu. De quel droit les hommes touchent-ils à cette chose inconnue ? Avec le temps ces impressions s'atténuèrent, et probablement s'effacèrent. Cependant on remarqua que l'évêque évitait désormais de passer sur la place des exécutions. On pouvait appeler M. Myriel à toute heure au chevet des malades et des mourants. Il n'ignorait pas que là était son plus grand devoir et son plus grand travail. Les familles veuves ou orphelines n'avaient pas besoin de le demander, il arrivait de lui-même. Il savait s'asseoir et se taire de longues heures auprès de l'homme qui avait perdu la femme qu'il aimait, de la mère qui avait perdu son enfant. Comme il savait le moment de se taire, il savait aussi le moment de parler. Ô admirable consolateur ! il ne cherchait pas à effacer la douleur par l'oubli, mais à l'agrandir et à la dignifier par l'espérance. Il disait : – Prenez garde à la façon dont vous vous tournez vers les morts. Ne songez pas à ce qui pourrit. Regardez fixement. Vous apercevrez la lueur vivante de votre mort bien-aimé au fond du ciel. Il savait que la croyance est saine. Il cherchait à conseiller et à calmer l'homme désespéré en lui indiquant du doigt l'homme résigné, et à transformer la douleur qui regarde une fosse en lui montrant la douleur qui regarde une étoile.

– 26 –

Chapitre V Que monseigneur Bienvenu faisait durer trop longtemps ses soutanes
La vie intérieure de M. Myriel était pleine des mêmes pensées que sa vie publique. Pour qui eût pu la voir de près, c'eût été un spectacle grave et charmant que cette pauvreté volontaire dans laquelle vivait M. l'évêque de Digne. Comme tous les vieillards et comme la plupart des penseurs, il dormait peu5. Ce court sommeil était profond. Le matin il se recueillait pendant une heure, puis il disait sa messe, soit à la cathédrale, soit dans son oratoire. Sa messe dite, il déjeunait d'un pain de seigle trempé dans le lait de ses vaches. Puis il travaillait. Un évêque est un homme fort occupé ; il faut qu'il reçoive tous les jours le secrétaire de l'évêché, qui est d'ordinaire un chanoine, presque tous les jours ses grands vicaires. Il a des congrégations à contrôler, des privilèges à donner, toute une librairie ecclésiastique à examiner, paroissiens, catéchismes diocésains, livres d'heures, etc., des mandements à écrire, des prédications à autoriser, des curés et des maires à mettre d'accord, une correspondance cléricale, une correspondance administrative, d'un côté l'état, de l'autre le Saint-Siège, mille affaires. Le temps que lui laissaient ces mille affaires, ses offices et son bréviaire, il le donnait d'abord aux nécessiteux, aux malades et aux affligés ; le temps que les affligés, les malades et les nécessiteux lui laissaient, il le donnait au travail. Tantôt il bêchait la terre dans son jardin, tantôt il lisait et écrivait. Il n'avait qu'un mot pour ces deux sortes de travail ; il appelait cela jardiner.

Trait autobiographique. Il y en a beaucoup d'autres dans le personnage.

5

– 27 –

– L'esprit est un jardin, disait-il. À midi, il dînait. Le dîner ressemblait au déjeuner. Vers deux heures, quand le temps était beau, il sortait et se promenait à pied dans la campagne ou dans la ville, entrant souvent dans les masures. On le voyait cheminer seul, tout à ses pensées, l'œil baissé, appuyé sur sa longue canne, vêtu de sa douillette violette ouatée et bien chaude, chaussé de bas violets dans de gros souliers, et coiffé de son chapeau plat qui laissait passer par ses trois cornes trois glands d'or à graine d'épinards. C'était une fête partout où il paraissait. On eût dit que son passage avait quelque chose de réchauffant et de lumineux. Les enfants et les vieillards venaient sur le seuil des portes pour l'évêque comme pour le soleil. Il bénissait et on le bénissait. On montrait sa maison à quiconque avait besoin de quelque chose. Çà et là, il s'arrêtait, parlait aux petits garçons et aux petites filles et souriait aux mères. Il visitait les pauvres tant qu'il avait de l'argent ; quand il n'en avait plus, il visitait les riches. Comme il faisait durer ses soutanes beaucoup de temps, et qu'il ne voulait pas qu'on s'en aperçût, il ne sortait jamais dans la ville autrement qu'avec sa douillette violette. Cela le gênait un peu en été. Le soir à huit heures et demie il soupait avec sa sœur, madame Magloire debout derrière eux et les servant à table. Rien de plus frugal que ce repas. Si pourtant l'évêque avait un de ses curés à souper, madame Magloire en profitait pour servir à Monseigneur quelque excellent poisson des lacs ou quelque fin gibier de la montagne. Tout curé était un prétexte à bon repas ; l'évêque se laissait faire. Hors de là, son ordinaire ne se composait guère que de légumes cuits dans l'eau et de soupe à l'huile. Aussi disait-on dans la ville : – 28 –

– Quand l'évêque fait pas chère de curé, il fait chère de trappiste. Après son souper, il causait pendant une demi-heure avec mademoiselle Baptistine et madame Magloire ; puis il rentrait dans sa chambre et se remettait à écrire, tantôt sur des feuilles volantes, tantôt sur la marge de quelque in-folio. Il était lettré et quelque peu savant. Il a laissé cinq ou six manuscrits assez curieux ; entre autres une dissertation sur le verset de la Genèse : Au commencement l'esprit de Dieu flottait sur les eaux6. Il confronte avec ce verset trois textes : la version arabe qui dit : Les vents de Dieu soufflaient ; Flavius Josèphe qui dit : Un vent d'en haut se précipitait sur la terre, et enfin la paraphrase chaldaïque d'Onkelos qui porte : Un vent venant de Dieu soufflait sur la face des eaux. Dans une autre dissertation, il examine les œuvres théologiques de Hugo7, évêque de Ptolémaïs, arrière-grand-oncle de celui qui écrit ce livre, et il établit qu'il faut attribuer à cet évêque les divers opuscules publiés, au siècle dernier, sous le pseudonyme de Barleycourt. Parfois au milieu d'une lecture, quel que fût le livre qu'il eût entre les mains, il tombait tout à coup dans une méditation profonde, d'où il ne sortait que pour écrire quelques lignes sur les pages mêmes du volume. Ces lignes souvent n'ont aucun rapport avec le livre qui les contient. Nous avons sous les yeux une note écrite par lui sur une des marges d'un in-quarto intitulé : Correspondance du lord Germain avec les généraux Clinton, Cornwal-

Genèse, I, 2. 7 Cette parenté avec Charles-Louis Hugo (1667-1739), évêque in partibus de Ptolémaïs, historien lorrain, semble romanesque. Elle appartient néanmoins à la légende familiale. V. Hugo à A. Caise, le 20 mars 1867 : « La parenté de l'évêque de Ptolémaïs est une tradition dans ma famille, je n'ai jamais su que ce que mon père m'en a dit. […] Les Hugo dont je descends sont, je crois, une branche cadette, et peutêtre bâtarde, déchue par indigence et misère. »

6

– 29 –

lis et les amiraux de la station de l'Amérique. À Versailles, chez Poinçot, libraire, et à Paris, chez Pissot, libraire, quai des Augustins. Voici cette note : « Ô vous qui êtes ! « L'Ecclésiaste vous nomme Toute-Puissance, les Macchabées vous nomment Créateur, l'Épître aux Éphésiens vous nomme Liberté, Baruch vous nomme Immensité, les Psaumes vous nomment Sagesse et Vérité, Jean vous nomme Lumière, les Rois vous nomment Seigneur, l'Exode vous appelle Providence, le Lévitique Sainteté, Esdras Justice, la création vous nomme Dieu, l'homme vous nomme Père ; mais Salomon vous nomme Miséricorde, et c'est là le plus beau de tous vos noms8. » Vers neuf heures du soir, les deux femmes se retiraient et montaient à leurs chambres au premier, le laissant jusqu'au matin seul au rez-de-chaussée. Ici il est nécessaire que nous donnions une idée exacte du logis de M. l'évêque de Digne.

Outre que l'exactitude des références témoigne de la lecture assidue de ces textes par Hugo (en 1846 notamment), on notera que Dieu partage ici avec les misérables cette forme d'anonymat qui résulte de la multiplicité des noms.

8

– 30 –

Chapitre VI Par qui il faisait garder sa maison
La maison qu'il habitait se composait, nous l'avons dit, d'un rez-de-chaussée et d'un seul étage : trois pièces au rez-dechaussée, trois chambres au premier, au-dessus un grenier. Derrière la maison, un jardin d'un quart d'arpent. Les deux femmes occupaient le premier. L'évêque logeait en bas. La première pièce, qui s'ouvrait sur la rue, lui servait de salle à manger, la deuxième de chambre à coucher, et la troisième d'oratoire. On ne pouvait sortir de cet oratoire sans passer par la chambre à coucher, et sortir de la chambre à coucher sans passer par la salle à manger. Dans l'oratoire, au fond, il y avait une alcôve fermée, avec un lit pour les cas d'hospitalité. M. l'évêque offrait ce lit aux curés de campagne que des affaires ou les besoins de leur paroisse amenaient à Digne. La pharmacie de l'hôpital, petit bâtiment ajouté à la maison et pris sur le jardin, avait été transformée en cuisine et en cellier. Il y avait en outre dans le jardin une étable qui était l'ancienne cuisine de l'hospice et où l'évêque entretenait deux vaches. Quelle que fût la quantité de lait qu'elles lui donnassent, il en envoyait invariablement tous les matins la moitié aux malades de l'hôpital. – Je paye ma dîme, disait-il. Sa chambre était assez grande et assez difficile à chauffer dans la mauvaise saison. Comme le bois est très cher à Digne, il avait imaginé de faire faire dans l'étable à vaches un compartiment fermé d'une cloison en planches. C'était là qu'il passait ses soirées dans les grands froids. Il appelait cela son salon d'hiver. Il n'y avait dans ce salon d'hiver, comme dans la salle à manger, d'autres meubles qu'une table de bois blanc, carrée, et quatre chaises de paille. La salle à manger était ornée en outre d'un vieux buffet peint en rose à la détrempe. Du buffet pareil, convenable– 31 –

ment habillé de napperons blancs et de fausses dentelles, l'évêque avait fait l'autel qui décorait son oratoire. Ses pénitentes riches et les saintes femmes de Digne s'étaient souvent cotisées pour faire les frais d'un bel autel neuf à l'oratoire de monseigneur ; il avait chaque fois pris l'argent et l'avait donné aux pauvres. – Le plus beau des autels, disait-il, c'est l'âme d'un malheureux consolé qui remercie Dieu. Il avait dans son oratoire deux chaises prie-Dieu en paille, et un fauteuil à bras également en paille dans sa chambre à coucher. Quand par hasard il recevait sept ou huit personnes à la fois, le préfet, ou le général, ou l'état-major du régiment en garnison, ou quelques élèves du petit séminaire, on était obligé d'aller chercher dans l'étable les chaises du salon d'hiver, dans l'oratoire les prieDieu, et le fauteuil dans la chambre à coucher ; de cette façon, on pouvait réunir jusqu'à onze sièges pour les visiteurs. À chaque nouvelle visite on démeublait une pièce. Il arrivait parfois qu'on était douze9 ; alors l'évêque dissimulait l'embarras de la situation en se tenant debout devant la cheminée si c'était l'hiver, ou en proposant un tour dans le jardin si c'était l'été. Il y avait bien encore dans l'alcôve fermée une chaise, mais elle était à demi dépaillée et ne portait que sur trois pieds, ce qui faisait qu'elle ne pouvait servir qu'appuyée contre le mur. Mademoiselle Baptistine avait bien aussi dans sa chambre une très grande bergère en bois jadis doré et revêtue de pékin à fleurs, mais on avait été obligé de monter cette bergère au premier par la

Ce n'est que lorsque le Christ s'ajoute aux douze apôtres qu'on est treize à table.

9

– 32 –

fenêtre, l'escalier étant trop étroit ; elle ne pouvait donc pas compter parmi les en-cas du mobilier. L'ambition de mademoiselle Baptistine eût été de pouvoir acheter un meuble de salon en velours d'Utrecht jaune à rosaces et en acajou à cou de cygne, avec canapé. Mais cela eût coûté au moins cinq cents francs, et, ayant vu qu'elle n'avait réussi à économiser pour cet objet que quarante-deux francs dix sous en cinq ans, elle avait fini par y renoncer. D'ailleurs qui est-ce qui atteint son idéal ? Rien de plus simple à se figurer que la chambre à coucher de l'évêque. Une porte-fenêtre donnant sur le jardin, vis-à-vis le lit ; un lit d'hôpital, en fer avec baldaquin de serge verte ; dans l'ombre du lit, derrière un rideau, les ustensiles de toilette trahissant encore les anciennes habitudes élégantes de l'homme du monde ; deux portes, l'une près de la cheminée, donnant dans l'oratoire ; l'autre, près de la bibliothèque, donnant dans la salle à manger ; la bibliothèque, grande armoire vitrée pleine de livres ; la cheminée, de bois peint en marbre, habituellement sans feu ; dans la cheminée, une paire de chenets en fer ornés de deux vases à guirlandes et cannelures jadis argentés à l'argent haché, ce qui était un genre de luxe épiscopal ; au-dessus, à l'endroit où d'ordinaire on met la glace, un crucifix de cuivre désargenté fixé sur un velours noir râpé dans un cadre de bois dédoré. Près de la portefenêtre, une grande table avec un encrier, chargée de papiers confus et de gros volumes. Devant la table, le fauteuil de paille. Devant le lit, un prie-Dieu, emprunté à l'oratoire. Deux portraits dans des cadres ovales étaient accrochés au mur des deux côtés du lit. De petites inscriptions dorées sur le fond neutre de la toile à côté des figures indiquaient que les portraits représentaient, l'un, l'abbé de Chaliot, évêque de SaintClaude, l'autre, l'abbé Tourteau, vicaire général d'Agde, abbé de Grand-Champ, ordre de Cîteaux, diocèse de Chartres. L'évêque, en succédant dans cette chambre aux malades de l'hôpital, y avait trouvé ces portraits et les y avait laissés. C'étaient des prêtres, probablement des donateurs : deux motifs pour qu'il les respec– 33 –

tât. Tout ce qu'il savait de ces deux personnages, c'est qu'ils avaient été nommés par le roi, l'un à son évêché, l'autre à son bénéfice, le même jour, le 27 avril 1785. Madame Magloire ayant décroché les tableaux pour en secouer la poussière, l'évêque avait trouvé cette particularité écrite d'une encre blanchâtre sur un petit carré de papier jauni par le temps, collé avec quatre pains à cacheter derrière le portrait de l'abbé de Grand-Champ. Il avait à sa fenêtre un antique rideau de grosse étoffe de laine qui finit par devenir tellement vieux que, pour éviter la dépense d'un neuf, madame Magloire fut obligée de faire une grande couture au beau milieu. Cette couture dessinait une croix. L'évêque le faisait souvent remarquer. – Comme cela fait bien ! disait-il. Toutes les chambres de la maison, au rez-de-chaussée ainsi qu'au premier, sans exception, étaient blanchies au lait de chaux, ce qui est une mode de caserne et d'hôpital. Cependant, dans les dernières années, madame Magloire retrouva, comme on le verra plus loin, sous le papier badigeonné, des peintures qui ornaient l'appartement de mademoiselle Baptistine. Avant d'être l'hôpital, cette maison avait été le parloir aux bourgeois10. De là cette décoration. Les chambres étaient pavées de briques rouges qu'on lavait toutes les semaines, avec des nattes de paille tressée devant tous les lits. Du reste, ce logis, tenu par deux femmes, était du haut en bas d'une propreté exquise. C'était le seul luxe que l'évêque permit. Il disait :

Quelque chose comme la salle du conseil municipal. Siège des libertés bourgeoises, hôpital, logis d'un évêque qui est un juste, l'histoire de cette maison, comme celle de la famille de Mgr Bienvenu, résume le côté lumineux de l'histoire des temps modernes. Par antithèse, voir I, 7, 7.

10

– 34 –

– Cela ne prend rien aux pauvres. Il faut convenir cependant qu'il lui restait de ce qu'il avait possédé jadis six couverts d'argent et une grande cuiller à soupe que madame Magloire regardait tous les jours avec bonheur reluire splendidement sur la grosse nappe de toile blanche. Et comme nous peignons ici l'évêque de Digne tel qu'il était, nous devons ajouter qu'il lui était arrivé plus d'une fois de dire : – Je renoncerais difficilement à manger dans de l'argenterie. Il faut ajouter à cette argenterie deux gros flambeaux d'argent massif qui lui venaient de l'héritage d'une grand'tante. Ces flambeaux portaient deux bougies de cire et figuraient habituellement sur la cheminée de l'évêque. Quand il avait quelqu'un à dîner, madame Magloire allumait les deux bougies et mettait les deux flambeaux sur la table. Il y avait dans la chambre même de l'évêque, à la tête de son lit, un petit placard dans lequel madame Magloire serrait chaque soir les six couverts d'argent et la grande cuiller. Il faut dire qu'on n'en ôtait jamais la clef. Le jardin, un peu gâté par les constructions assez laides dont nous avons parlé, se composait de quatre allées en croix rayonnant autour d'un puisard ; une autre allée faisait tout le tour du jardin et cheminait le long du mur blanc dont il était enclos. Ces allées laissaient entre elles quatre carrés bordés de buis. Dans trois, madame Magloire cultivait des légumes ; dans le quatrième, l'évêque avait mis des fleurs. Il y avait çà et là quelques arbres fruitiers. Une fois madame Magloire lui avait dit avec une sorte de malice douce :

– 35 –

– Monseigneur, vous qui tirez parti de tout, voilà pourtant un carré inutile. Il vaudrait mieux avoir là des salades que des bouquets. – Madame Magloire, répondit l'évêque, vous vous trompez. Le beau est aussi utile que l'utile. Il ajouta après un silence : – Plus peut-être. Ce carré, composé de trois ou quatre plates-bandes, occupait M. l'évêque presque autant que ses livres. Il y passait volontiers une heure ou deux, coupant, sarclant, et piquant çà et là des trous en terre où il mettait des graines. Il n'était pas aussi hostile aux insectes qu'un jardinier l'eût voulu. Du reste, aucune prétention à la botanique ; il ignorait les groupes et le solidisme ; il ne cherchait pas le moins du monde à décider entre Tournefort et la méthode naturelle ; il ne prenait parti ni pour les utricules contre les cotylédons, ni pour Jussieu contre Linné. Il n'étudiait pas les plantes ; il aimait les fleurs. Il respectait beaucoup les savants, il respectait encore plus les ignorants, et, sans jamais manquer à ces deux respects, il arrosait ses plates-bandes chaque soir d'été avec un arrosoir de fer-blanc peint en vert. La maison n'avait pas une porte qui fermât à clef. La porte de la salle à manger qui, nous l'avons dit, donnait de plain-pied sur la place de la cathédrale, était jadis armée de serrures et de verrous comme une porte de prison. L'évêque avait fait ôter toutes ces ferrures, et cette porte, la nuit comme le jour, n'était fermée qu'au loquet. Le premier passant venu, à quelque heure que ce fût, n'avait qu'à la pousser. Dans les commencements, les deux femmes avaient été fort tourmentées de cette porte jamais close ; mais M. de Digne leur avait dit : – Faites mettre des verrous à vos chambres, si cela vous plaît. – 36 –

Elles avaient fini par partager sa confiance ou du moins par faire comme si elles la partageaient. Madame Magloire seule avait de temps en temps des frayeurs. Pour ce qui est de l'évêque, on peut trouver sa pensée expliquée ou du moins indiquée dans ces trois lignes écrites par lui sur la marge d'une bible : « Voici la nuance : la porte du médecin ne doit jamais être fermée ; la porte du prêtre doit toujours être ouverte. » Sur un autre livre, intitulé Philosophie de la science médicale, il avait écrit cette autre note : « Est-ce que je ne suis pas médecin comme eux ? Moi aussi j'ai mes malades ; d'abord j'ai les leurs, qu'ils appellent les malades ; et puis j'ai les miens, que j'appelle les malheureux. » Ailleurs encore il avait écrit : « Ne demandez pas son nom à qui vous demande un gîte. C'est surtout celui-là que son nom embarrasse qui a besoin d'asile. » Il advint qu'un digne curé, je ne sais plus si c'était le curé de Couloubroux ou le curé de Pompierry, s'avisa de lui demander un jour, probablement à l'instigation de madame Magloire, si Monseigneur était bien sûr de ne pas commettre jusqu'à un certain point une imprudence en laissant jour et nuit sa porte ouverte à la disposition de qui voulait entrer, et s'il ne craignait pas enfin qu'il n'arrivât quelque malheur dans une maison si peu gardée. L'évêque lui toucha l'épaule avec une gravité douce et lui dit : – Nisi Dominus custodierit domum, in vanum vigilant qui custodiunt eam11. Puis il parla d'autre chose. Il disait assez volontiers :

« Ceux-là veillent en vain qui gardent la demeure que Dieu ne garde pas. » Ce psaume 126, traduit par Hugo sur un de ses albums de voyage de 1839, éclaire l'énigme du titre.

11

– 37 –

– Il y a la bravoure du prêtre comme il y a la bravoure du colonel de dragons. Seulement, ajoutait-il, la nôtre doit être tranquille.

– 38 –

Chapitre VII Cravatte
Ici se place naturellement un fait que nous ne devons pas omettre, car il est de ceux qui font le mieux voir quel homme c'était que M. l'évêque de Digne. Après la destruction de la bande de Gaspard Bès qui avait infesté les gorges d'Ollioules, un de ses lieutenants, Cravatte12, se réfugia dans la montagne. Il se cacha quelque temps avec ses bandits, reste de la troupe de Gaspard Bès, dans le comté de Nice, puis gagna le Piémont, et tout à coup reparut en France, du côté de Barcelonnette. On le vit à Jauziers d'abord, puis aux Tuiles. Il se cacha dans les cavernes du Joug-de-l'Aigle, et de là il descendait vers les hameaux et les villages par les ravins de l'Ubaye et de l'Ubayette. Il osa même pousser jusqu'à Embrun, pénétra une nuit dans la cathédrale et dévalisa la sacristie. Ses brigandages désolaient le pays. On mit la gendarmerie à ses trousses, mais en vain. Il échappait toujours ; quelquefois il résistait de vive force. C'était un hardi misérable. Au milieu de toute cette terreur, l'évêque arriva. Il faisait sa tournée. Au Chastelar, le maire vint le trouver et l'engagea à rebrousser chemin. Cravatte tenait la montagne jusqu'à l'Arche, et au-delà. Il y avait danger, même avec une escorte. C'était exposer inutilement trois ou quatre malheureux gendarmes. – Aussi, dit l'évêque, je compte aller sans escorte. – Y pensez-vous, monseigneur ? s'écria le maire.

Lors de son voyage dans le Midi d'octobre 1839, Hugo passant par les gorges d'Ollioules près de Toulon, avait enregistré ce que la tradition locale disait de Gaspard Bes, bandit exécuté à Aix en 1781. Mais aucun Cravatte n'apparaît dans ses notes.

12

– 39 –

– J'y pense tellement, que je refuse absolument les gendarmes et que je vais partir dans une heure. – Partir ? – Partir. – Seul ? – Seul. – Monseigneur ! vous ne ferez pas cela. – Il y a là, dans la montagne, reprit l'évêque, une humble petite commune grande comme ça, que je n'ai pas vue depuis trois ans. Ce sont mes bons amis. De doux et honnêtes bergers. Ils possèdent une chèvre sur trente qu'ils gardent. Ils font de fort jolis cordons de laine de diverses couleurs, et ils jouent des airs de montagne sur de petites flûtes à six trous. Ils ont besoin qu'on leur parle de temps en temps du bon Dieu. Que diraient-ils d'un évêque qui a peur ? Que diraient-ils si je n'y allais pas ? – Mais, monseigneur, les brigands ! Si vous rencontrez les brigands ! – Tiens, dit l'évêque, j'y songe. Vous avez raison. Je puis les rencontrer. Eux aussi doivent avoir besoin qu'on leur parle du bon Dieu. – Monseigneur ! mais c'est une bande ! c'est un troupeau de loups ! – Monsieur le maire, c'est peut-être précisément de ce troupeau que Jésus me fait le pasteur. Qui sait les voies de la Providence ?

– 40 –

– Monseigneur, ils vous dévaliseront. – Je n'ai rien. – Ils vous tueront. – Un vieux bonhomme de prêtre qui passe en marmottant ses momeries ? Bah ! à quoi bon ? – Ah ! mon Dieu ! si vous alliez les rencontrer ! – Je leur demanderai l'aumône pour mes pauvres. – Monseigneur, n'y allez pas, au nom du ciel ! vous exposez votre vie. – Monsieur le maire, dit l'évêque, n'est-ce décidément que cela ? Je ne suis pas en ce monde pour garder ma vie, mais pour garder les âmes13. Il fallut le laisser faire. Il partit, accompagné seulement d'un enfant qui s'offrit à lui servir de guide. Son obstination fit bruit dans le pays, et effraya très fort. Il ne voulut emmener ni sa sœur ni madame Magloire. Il traversa la montagne à mulet, ne rencontra personne, et arriva sain et sauf chez ses « bons amis » les bergers. Il y resta quinze jours, prêchant, administrant, enseignant, moralisant. Lorsqu'il fut proche de son départ, il résolut de chanter pontificalement un Te Deum. Il en parla au curé. Mais comment faire ? pas d'ornements épiscopaux. On ne pouvait mettre à sa disposition qu'une chétive

L'ébauche de ce dialogue, et notamment de cette phrase, a été notée par Hugo sur un album de voyage de 1839.

13

– 41 –

sacristie de village avec quelques vieilles chasubles de damas usé ornées de galons faux. – Bah ! dit l'évêque. Monsieur le curé, annonçons toujours au prône notre Te Deum. Cela s'arrangera. On chercha dans les églises d'alentour. Toutes les magnificences de ces humbles paroisses réunies n'auraient pas suffi à vêtir convenablement un chantre de cathédrale. Comme on était dans cet embarras, une grande caisse fut apportée et déposée au presbytère pour M. l'évêque par deux cavaliers inconnus qui repartirent sur-le-champ. On ouvrit la caisse ; elle contenait une chape de drap d'or, une mitre ornée de diamants, une croix archiépiscopale, une crosse magnifique, tous les vêtements pontificaux volés un mois auparavant au trésor de Notre-Dame d'Embrun. Dans la caisse, il y avait un papier sur lequel étaient écrits ces mots : Cravatte à monseigneur Bienvenu. – Quand je disais que cela s'arrangerait ! dit l'évêque. Puis il ajouta en souriant : – À qui se contente d'un surplis de curé, Dieu envoie une chape d'archevêque. – Monseigneur, murmura le curé en hochant la tête avec un sourire, Dieu, ou le diable. L'évêque regarda fixement le curé et reprit avec autorité : – Dieu ! Quand il revint au Chastelar, et tout le long de la route, on venait le regarder par curiosité. Il retrouva au presbytère du Chastelar mademoiselle Baptistine et madame Magloire qui l'attendaient, et il dit à sa sœur : – 42 –

– Eh bien, avais-je raison ? Le pauvre prêtre est allé chez ces pauvres montagnards les mains vides, il en revient les mains pleines. J'étais parti n'emportant que ma confiance en Dieu ; je rapporte le trésor d'une cathédrale. Le soir, avant de se coucher, il dit encore : – Ne craignons jamais les voleurs ni les meurtriers. Ce sont là les dangers du dehors, les petits dangers. Craignons-nous nousmêmes. Les préjugés, voilà les voleurs ; les vices, voilà les meurtriers. Les grands dangers sont au dedans de nous. Qu'importe ce qui menace notre tête ou notre bourse ! Ne songeons qu'à ce qui menace notre âme. Puis se tournant vers sa sœur : – Ma sœur, de la part du prêtre jamais de précaution contre le prochain. Ce que le prochain fait, Dieu le permet. Bornonsnous à prier Dieu quand nous croyons qu'un danger arrive sur nous. Prions-le, non pour nous, mais pour que notre frère ne tombe pas en faute à notre occasion. Du reste, les événements étaient rares dans son existence. Nous racontons ceux que nous savons ; mais d'ordinaire il passait sa vie à faire toujours les mêmes choses aux mêmes moments. Un mois de son année ressemblait à une heure de sa journée. Quant à ce que devint « le trésor » de la cathédrale d'Embrun, on nous embarrasserait de nous interroger là-dessus. C'étaient là de bien belles choses, et bien tentantes, et bien bonnes à voler au profit des malheureux. Volées, elles l'étaient déjà d'ailleurs. La moitié de l'aventure était accomplie ; il ne restait plus qu'à changer la direction du vol, et qu'à lui faire faire un petit bout de chemin du côté des pauvres. Nous n'affirmons rien du reste à ce sujet. Seulement on a trouvé dans les papiers de l'évêque une note assez obscure qui se rapporte peut-être à cette affaire, et qui est – 43 –

ainsi conçue : La question est de savoir si cela doit faire retour à la cathédrale ou à l'hôpital.

– 44 –

Chapitre VIII Philosophie après boire
Le sénateur dont il a été parlé plus haut était un homme entendu qui avait fait son chemin avec une rectitude inattentive à toutes ces rencontres qui font obstacle et qu'on nomme conscience, foi jurée, justice, devoir ; il avait marché droit à son but et sans broncher une seule fois dans la ligne de son avancement et de son intérêt. C'était un ancien procureur, attendri par le succès, pas méchant homme du tout, rendant tous les petits services qu'il pouvait à ses fils, à ses gendres, à ses parents, même à des amis ; ayant sagement pris de la vie les bons côtés, les bonnes occasions, les bonnes aubaines. Le reste lui semblait assez bête. Il était spirituel, et juste assez lettré pour se croire un disciple d'Épicure en n'étant peut-être qu'un produit de Pigault-Lebrun14. Il riait volontiers, et agréablement, des choses infinies et éternelles, et des « billevesées du bonhomme évêque ». Il en riait quelquefois, avec une aimable autorité, devant M. Myriel lui-même, qui écoutait. À je ne sais plus quelle cérémonie demi-officielle, le comte*** (ce sénateur) et M. Myriel durent dîner chez le préfet. Au dessert, le sénateur, un peu égayé, quoique toujours digne, s'écria : – Parbleu, monsieur l'évêque, causons. Un sénateur et un évêque se regardent difficilement sans cligner de l'œil. Nous sommes deux augures. Je vais vous faire un aveu. J'ai ma philosophie.

Pigault-Lcbrun (1753-1835), comédien, dramaturge, militaire, auteur enfin de romans licencieux et antireligieux. A travers ce polygraphe voltairien, Hugo vise le scepticisme médiocre des gens en place après la Révolution. Il sera l'un des auteurs favoris de Thénardier, voir I, 4, 2.

14

– 45 –

et plus bigot que Voltaire. que le marquis d'Argens. et il a eu tort . Voltaire s'est moqué de Needham. Une goutte de vinaigre dans une cuillerée de pâte de farine supplée le fiat lux. répondit l'évêque. encouragé. monsieur le sénateur. Alors à quoi bon le Père éternel ? Monsieur l'évêque. c'est un idéologue. Hobbes et M. au fond croyant en Dieu. 15 – 46 – . Vous êtes sur le lit de pourpre. À bas ce grand Tout qui me tracasse ! Vive Zéro qui me laisse tran- Juxtaposition surprenante de grands penseurs (Pyrrhon. – Comme vous-même. raillé par Voltaire dans son Dictionnaire philosophique. interrompit l'évêque. Comme on fait sa philosophie on se couche. Naigeon15 ne sont pas des maroufles. – Je vous déclare. article Dieu. vous avez le monde. reprit le sénateur. c'est l'anguille. Pyrrhon. Le sénateur poursuivit : – Je hais Diderot . 16 Needham (1713-1781). – Bons diables même. Hobbes) et de deux obscurs « philosophes » du XVIIIe siècle. un déclamateur et un révolutionnaire. monsieur le comte. Elle n'est bonne qu'à produire des gens maigres qui songent creux. Supposez la goutte plus grosse et la cuillerée plus grande. l'hypothèse Jéhovah me fatigue. car les anguilles de Needham16 prouvent que Dieu est inutile.– Et vous avez raison. L'homme. Le sénateur. reprit : – Soyons bons enfants. pour avoir établi et concilié génération spontanée et croyance en Dieu. dit l'évêque. J'ai dans ma bibliothèque tous mes philosophes dorés sur tranche.

Pourquoi ? parce que j'aurai à rendre compte de mes actions.O. Oh ! la charmante promesse ! Fiez-vous-y. si l'on ne voit pas plus loin que le bout du nez des autres ? Vivons gaîment. moi. Allons au fond. nous qui sommes des initiés et qui avons levé la jupe d'Isis : il n'y a ni bien. Disons le vrai. que diable ! Il faut flairer la vérité. Creusons tout à fait. Le bon billet qu'a Adam ! On est âme. Monsieur l'évêque. Dieu est une sonnette monstre. là-haut. Renoncement ! pourquoi ? Sacrifice ! à quoi ? Je ne vois pas qu'un loup s'immole au bonheur d'un autre loup. et vous riez. Que sert d'être en haut. et la saisir. n'est-ce pas Tertullien qui dit que les bienheureux iront d'un astre à l'autre ? Soit. Quand ? après ma mort. quelque part. de notre Journal officiel. Conseil d'avare à des gueux. Le Moniteur publiait les débats des Assemblées mais aussi des articles d'actualité. Alors elle vous donne des joies exquises. Quel bon rêve ! Après ma mort. bien fin qui me pincera. Aidez-moi donc. et pour me confesser à mon pasteur comme il convient. Faites donc saisir une poignée de cendre par une main d'ombre. On sera les sauterelles des étoiles. au XIXe siècle. il y a de la végétation. La vie. c'est tout. 18 Équivalent. Fadaises que tous ces paradis. il faut que je me casse la tête sur le bien et le mal. Nous sommes au sommet . Restons donc dans la nature. je n'en crois pas un traître mot. je vous avoue que j'ai du bon sens. Ah ! l'on me recommande le sacrifice et le renoncement. Je suis carré par la base. Cherchons le réel.quille ! De vous à moi. Je ne suis pas fou de votre Jésus qui prêche à tout bout de champ le renoncement et le sacrifice. ailleurs. et du Monde. on aura des ailes bleues aux omoplates. et pour vider mon sac. Je ne dirais point cela dans le Moniteur18. je dois prendre garde à tout ce que je fais. ayons la philosophie supérieure. Un mixte donc du J. ni mal . sur le fas et le nefas17. par- « Le favorable et le funeste » ou « le permis et le défendu ». 17 – 47 – . ou d'idées. Et puis. l'immortalité de l'homme est un écoute-s'il-pleut. fouiller sous terre. Alors vous devenez fort. on verra Dieu. là-bas. on sera ange. Ta ta ta. Que l'homme ait un autre avenir. sur le juste et l'injuste.

je ris d'y songer. Fin. les étoiles. Je ne me laisse pas enguirlander par des balivernes. monsieur l'évêque. Qu'ai-je à faire sur cette terre ? J'ai le choix. Ils mâchent cela. Ceci est l'endroit de l'évanouissement. j'ai ma philosophie. cela fait le même rien. aux gagne-petit. Voilà le vrai. C'est bien le moins. En vérité. sénateur. On leur donne à gober les légendes. Serai-je après ma mort ? Non. aux misérables. Telle est ma sagesse. Qui n'a rien a le bon Dieu. notre lendemain est de la nuit. Sacrifier la terre au paradis. je vous le dis. Que suis-je ? un peu de poussière agrégée par un organisme. Invention de nourrices. le fossoyeur est là. Donc vivez. l'immortalité. Derrière la tombe. Jéhovah pour les hommes. vous avez été Vincent de Paul. L'évêque battit des mains. Il faut être mangeant ou mangé. soit « avant et après boire ». Qu'il y ait là quelqu'un qui ait quelque chose à me dire. le paradis. Non. Vous avez été Sardanapale. Croquemitaine pour les enfants. Être dupe de l'infini ! pas si bête. « Entre les coupes ». aux va-nu-pieds. va comme je te pousse. Étais-je avant ma naissance ? Non. Inter pocula19. Mon choix est fait. Liquidation totale. Où me mènera la souffrance ? Au néant. Je m'appelle monsieur le comte Néant. c'est lâcher la proie pour l'ombre. Le bon Dieu est bon pour le peuple. croyez-moi. Finis.bleu ! mais je le chuchote entre amis. Je n'y fais point obstacle. Mais j'aurai joui. Après quoi. il faut bien quelque chose à ceux qui sont en bas. ce qui se comprend soit comme « en buvant ». Souffrir ou jouir. Mieux vaut être la dent que l'herbe. les chimères. il n'y a plus que des néants égaux. Mais j'aurai souffert. pardessus tout. Je mange. mais je garde pour moi monsieur Naigeon. l'âme. Usez de votre moi pendant que vous le tenez. Je suis néant. tout tombe dans le grand trou. La mort est morte. Ils le mettent sur leur pain sec. et j'ai mes philosophes. le Panthéon pour nous autres. Après ça. Où me mènera la jouissance ? Au néant. 19 – 48 – .

vous avez. une philosophie à vous et pour vous. Vous autres grands seigneurs. et vous ne trouvez pas mauvais que la croyance au bon Dieu soit la philosophie du peuple. les sinécures. les palinodies lucratives. et qu'ils entreront dans la tombe. vous le dites. monsieur le sénateur. les dignités. et vraiment merveilleuse. les places. ni lapider comme Étienne. que ce matérialisme-là ! Ne l'a pas qui veut.– Voilà parler ! s'écria-t-il. Ah ! quand on l'a. Comme c'est agréable ! Je ne dis pas cela pour vous. les savoureuses capitulations de conscience. et de penser qu'ils peuvent dévorer tout. accessible aux riches seuls. on n'est plus dupe . bonne à toutes les sauces. le pouvoir bien ou mal acquis. exquise. Mais vous êtes bons princes. Ceux qui ont réussi à se procurer ce matérialisme admirable ont la joie de se sentir irresponsables. les trahisons utiles. ni brûler vif comme Jeanne d'Arc. Cependant il m'est impossible de ne point vous féliciter. assaisonnant admirablement les voluptés de la vie. à peu près comme l'oie aux marrons est la dinde aux truffes du pauvre. leur digestion faite. sans inquiétude. – 49 – . Cette philosophie est prise dans les profondeurs et déterrée par des chercheurs spéciaux. on ne se laisse pas bêtement exiler comme Caton. L'excellente chose. raffinée.

Mon salon. c'est lui encore dans les jardins. leurs pensées. Madame Magloire a découvert. et cet été elle va réparer quelques petites avaries. sans être bonnes. On demandait deux écus de six livres pour les redorer. madame Magloire a fait des découvertes . où il n'y a pas de meubles. Madame Magloire a déchiré tout le papier. un plafond peint anciennement avec dorure. C'est Télémaque reçu chevalier par Minerve. des peintures. qui peuvent se supporter. revenir le tout. Le nom m'échappe. « Digne. et dont nous nous servons pour étendre le linge après les lessives. mais il y a une raison de plus. Enfin où les dames romaines se rendaient une seule nuit. Madame Magloire a débarbouillé tout cela. a quinze pieds de haut. nous ne pouvons mieux faire que de transcrire ici une lettre de mademoiselle Baptistine à madame la vicomtesse de Boischevron. Cette lettre est entre nos mains. des solives comme chez vous. Il y avait des choses dessous. aux habitudes et aux intentions de l'évêque. des romaines (ici un mot illisible). C'était recouvert d'une toile. C'est assez notre habitude. sans qu'il eût même à prendre la peine de parler pour les exprimer. genre ancien. et toute la suite. Que vous dirai-je ? j'ai des romains. dix-huit de large carrés. Mais c'est ma chambre qu'il faut voir. – 50 – . du temps que c'était l'hôpital. Elle a trouvé aussi dans un coin du grenier deux consoles en bois. Figurez-vous qu'en lavant et époussetant les plafonds et les murs. maintenant nos deux chambres tapissées de vieux papier blanchi à la chaux ne dépareraient pas un château dans le genre du vôtre.Chapitre IX Le frère raconté par la sœur Pour donner une idée du ménage intérieur de M. l'évêque de Digne et de la façon dont ces deux saintes filles subordonnaient leurs actions. son amie d'enfance. pas un jour ne se passe sans que nous parlions de vous. et ma chambre sera un vrai musée. Enfin des boiseries du temps de nos grand'mères. même leurs instincts de femmes aisément effrayées. 16 décembre 18… « Ma bonne madame. sous au moins dix papiers collés dessus.

et j'aimerais mieux une table ronde en acajou. « L'an dernier. Il donne tout ce qu'il a aux indigents et aux malades. Quand il cause. même la nuit. je n'ai pu m'empêcher de le gronder un peu. et l'on est tout de suite chez mon frère. et il a dit : “Voilà comme on m'a volé !” Et il a ouvert une malle pleine de tous les bijoux de la cathédrale d'Embrun. « Il ne veut pas que je craigne pour lui. on le croyait mort. « Dans les premiers temps. « Mon frère a ses habitudes à lui. « Cette fois-là. ni que madame Magloire craigne. « Je suis toujours bien heureuse. Nous sommes très gênés. « Il sort par la pluie. Entre qui veut. À son retour. il marche dans l'eau. Mon frère est si bon. et il ne veut même pas que nous ayons l'air de nous en apercevoir. Figurez-vous que la porte de la maison n'est jamais fermée. il n'avait rien eu. que les voleurs lui avaient donnés. Il n'a pas peur de la nuit. et il se portait bien. Vous voyez que ce sont de grandes douceurs. il est allé tout seul dans un pays de voleurs. Il ne craint rien. et il faut bien faire quelque chose pour ceux qui manquent. Il s'expose à tous les dangers.mais il vaut bien mieux donner cela aux pauvres . en ayant soin de ne parler que pendant que la voiture faisait du bruit. Le pays est dur l'hiver. d'ailleurs c'est fort laid. À présent j'ai fini par m'y accou– 51 – . il dit qu'un évêque doit être ainsi. il voyage en hiver. je me disais : il n'y a pas de dangers qui l'arrêtent. Il faut savoir le comprendre. C'est là sa bravoure à lui. en revenant. Il n'a pas voulu nous emmener. des routes suspectes ni des rencontres. comme j'étais allée à sa rencontre à deux lieues avec d'autres de ses amis. Nous sommes à peu près chauffés et éclairés. il est terrible. afin que personne autre ne pût entendre. comme il dit. Il est resté quinze jours absent.

parce que je sais bien que s'il lui arrivait malheur. et était maître de camp. Le diable entrerait dans la maison qu'on le laisserait faire. je rentre dans ma chambre. et nous nous endormons. Mon frère n'a plus même besoin de me dire un mot maintenant. qui est le plus fort. Madame Magloire a eu plus de peine que moi à s'habituer à ce qu'elle appelait ses imprudences. Sa fille Marie-Louise a épousé AdrienCharles de Gramont. Il y a cinq cents ans d'un Raoul de Faux. dont un seigneur de Rochefort. colonel des gardes françaises et lieutenant général des armées. mais le bon Dieu l'habite. nous avons peur ensemble. On écrit Faux. elle a bien fait de ne pas prendre les courts instants qu'elle passe près de vous pour m'écrire. et je m'endors. travaille selon vos dé– 52 – . Après tout. et nous nous abandonnons à la Providence. Elle se porte bien. Fauq et Faoucq. « Voilà qui me suffit. fils du duc Louis de Gramont. « J'ai questionné mon frère pour le renseignement que vous me demandez sur la famille de Faux. Quant à votre chère Sylvanie. car il est toujours très bon royaliste. recommandez-nous aux prières de votre saint parent. Vous savez comme il sait tout et comme il a des souvenirs. « Voilà comme il faut être avec un homme qui a du grand dans l'esprit. « Bonne madame. Je suis tranquille. Je fais signe à madame Magloire pour qu'elle ne le contrarie pas. qui étaient des gentilshommes. ce serait ma fin. M. pair de France. que craignons-nous dans cette maison ? Il y a toujours quelqu'un avec nous. et quelque chose dans les chevaux-légers de Bretagne. le cardinal. Mais à présent le pli est pris. Nous prions toutes les deux. Il se risque comme il veut. Je m'en irais au bon Dieu avec mon frère et mon évêque. Je le comprends sans qu'il parle. Le dernier était Guy-ÉtienneAlexandre. je prie pour lui. d'un Jean de Faux et d'un Thomas de Faux. Moi j'emmène madame Magloire.tumer. C'est de vrai une très ancienne famille normande de la généralité de Caen. Le diable peut y passer.

hardies et magnifiques. Quelquefois madame Magloire essayait une remontrance avant . ne fût-ce que par un signe. ces deux femmes savaient se plier aux façons d'être de l'évêque avec ce génie particulier de la femme qui comprend l'homme mieux que l'homme ne se comprend. sous cet air doux et candide qui ne se démentait jamais. faisait parfois des choses grandes. sans qu'il eût besoin de le dire. Jamais on ne le troublait. je ne dis pas sa pensée. et dit : “Hu !” » Comme on le voit par cette lettre. jusqu'au point de ne plus veiller sur lui. sans paraître même s'en douter. et il disait : “Qu'est-ce qu'il a donc aux genoux ?” Il est si gentil. Elles savaient. Je m'en trouve heureuse. Savez-vous qu'il a cinq ans bientôt ! Hier il a vu passer un cheval auquel on avait mis des genouillères. si c'était obéir que de disparaître. « P S. Votre petit-neveu est charmant. À de certains moments. tant sa simplicité était parfaite. Ma santé n'est pas trop mauvaise. L'évêque de Digne. Son souvenir par vous m'est arrivé. le papier me manque et me force de vous quitter. mais sa nature. mais elles le laissaient faire. Elles le servaient passivement. m'aime toujours.sirs. Mille bonnes choses. dans une action commencée. elles disparaissaient. jamais pendant ni après. que certaines sollicitudes peuvent gêner. – 53 – . Madame votre belle-sœur est toujours ici avec sa jeune famille. Adieu. Elles le confiaient à Dieu. et cependant je maigris tous les jours davantage. C'est tout ce que je veux. Elles en tremblaient. lorsqu'il n'en avait peut-être pas lui-même conscience. elles comprenaient. avec une admirable délicatesse d'instinct. et. même le croyant en péril. cet enfant ! Son petit frère traîne un vieux balai dans l'appartement comme une voiture. Aussi. « Baptistine. alors elles n'étaient plus que deux ombres dans la maison. elles sentaient vaguement qu'il agissait comme évêque .

que la fin de son frère serait la sienne. – 54 – . mais elle le savait. Madame Magloire ne le disait pas. comme on vient de le lire.D'ailleurs Baptistine disait.

si l'on en jugeait par ce qu'il y avait de farouche dans sa solitude. dans le petit monde de Digne avec une sorte d'horreur. un homme qui vivait solitaire. etc. n'avait-on pas traduit cet homme-là devant une cour prévôtale ? On ne lui eût pas coupé la tête. dans la campagne. Strasbourg. comme tous ces gens-là. sans l'exposer aux critiques d'inexactitude. 21 Le demi-anonymat de l'initiale accrédite la valeur historique du personnage dont les conventionnels Grégoire et Sergent-Marceau (première initiale choisie par Hugo : S) furent sans doute les modèles. 1962.. ajouté en exil. ? Oui. il faut de la clémence. Comment. était un ancien conventionnel. si vous voulez. mais un bon bannissement à vie. Un conventionnel. soit . J. plus risquée encore que sa promenade à travers les montagnes des bandits. Hugo. 20 – 55 – . au retour des princes légitimes. – Commérages des oies sur le vautour. vous figurezvous cela ? Cela existait du temps qu'on se tutoyait et qu'on disait : citoyen. Centenaire des Misérables – 1862-1962 – Hommage à V. Était-ce du reste un vautour que G. Un exemple enfin ! etc. Il avait été terrible. disons tout de suite le gros mot. il fit une chose.Chapitre X L'évêque en présence d'une lumière inconnue20 À une époque un peu postérieure à la date de la lettre citée dans les pages précédentes. à en croire toute la ville. N'ayant pas voté Ce chapitre. Cet homme était à peu près un monstre. Il n'avait pas voté la mort du roi. fit scandale dans les milieux catholiques et bien-pensants. Il y avait près de Digne. C'était un quasi-régicide. On parlait du conventionnel G21. Cet homme. Il se nommait G. Seebacher en a donné un brillant commentaire : « Évêques et conventionnels ou La critique en présence d'une lumière inconnue ». C'était un athée d'ailleurs. mais presque.

loin de tout hameau. Depuis qu'il demeurait dans ce vallon. Toutefois. un trou. dite d'amnistie. sans qu'il s'en rendît clairement compte. après un moment de réflexion. que le vieux scélérat se Une loi de janvier 1816. et de temps en temps regardait l'horizon à l'endroit où un bouquet d'arbres marquait le vallon du vieux conventionnel. un repaire. au premier abord naturelle. Un jour enfin le bruit se répandit dans la ville qu'une façon de jeune pâtre qui servait le conventionnel G. On parlait de cet endroit-là comme de la maison du bourreau. Il avait là. au fond. à trois quarts d'heure de la ville. Et au fond de sa pensée il ajoutait : « Je lui dois ma visite. pas même de passants. comme étrange et impossible. Pourtant l'évêque songeait. il partageait l'impression générale. et le conventionnel lui inspirait. 22 – 56 – . ce sentiment qui est comme la frontière de la haine et qu'exprime si bien le mot éloignement. permettait de bannir à perpétuité les anciens conventionnels régicides. et presque repoussante. Quelquefois il allait de ce côtélà. Pas de voisins . cette idée. disait-on. le sentier qui y conduisait avait disparu sous l'herbe. la gale de la brebis doit-elle faire reculer le pasteur ? Non. on ne sait quel repli perdu d'un vallon très sauvage. puis il revenait. Mais quelle brebis ! Le bon évêque était perplexe.la mort du roi. il n'avait pas été compris dans les décrets d'exil et avait pu rester en France22. loin de tout chemin. Car. dans sa bauge était venu chercher un médecin . Il habitait. une espèce de champ. » Mais. et il disait : – Il y a là une âme qui est seule. avouons-le. lui apparaissait.

le vieillard éleva la voix : – Merci. Le soleil déclinait et touchait presque à l'horizon. petite et propre. et partit. le petit pâtre. Pendant que l'évêque regardait. je n'ai plus besoin de rien. quand l'évêque arriva à l'endroit excommunié. il y avait un homme en cheveux blancs qui souriait au soleil. Et son sourire quitta le soleil pour s'arrêter sur l'enfant.mourait. et tout à coup. que la paralysie le gagnait. – 57 – . dans une vieille chaise à roulettes. Devant la porte. avec une treille clouée à la façade. – Dieu merci ! ajoutaient quelques-uns. mit son pardessus à cause de sa soutane un peu trop usée. fauteuil du paysan. leva un échalier. C'était une cabane toute basse. L'évêque prit son bâton. Au bruit qu'il fit en marchant. comme nous l'avons dit. Il tendait au vieillard une jatte de lait. fit quelques pas assez hardiment. et aussi à cause du vent du soir qui ne devait pas tarder à souffler. et qu'il ne passerait pas la nuit. derrière une haute broussaille. entra dans un courtil délabré. et son visage exprima toute la quantité de surprise qu'on peut avoir après une longue vie. Il reconnut avec un certain battement de cœur qu'il était près de la tanière. indigente. il aperçut la caverne. Près du vieillard assis se tenait debout un jeune garçon. dit-il. Il enjamba un fossé. le vieux homme assis tourna la tête. franchit une haie. L'évêque s'avança. au fond de la friche.

je vais guérir. – Monsieur. – Entrez. monsieur ? L'évêque répondit : – Je me nomme Bienvenu Myriel. pas malade. Est-ce que c'est vous que le peuple appelle monseigneur Bienvenu ? – C'est moi. dit-il. Le vieillard reprit avec un demi-sourire : – En ce cas. voilà la première fois qu'on entre chez moi. L'évêque se borna à dire : – Je suis satisfait de voir qu'on m'avait trompé. certes. Il fit une pause et dit : – Je mourrai dans trois heures. répondit le vieillard. mais l'évêque ne la prit pas.– Depuis que je suis ici. Qui êtes-vous. – Bienvenu Myriel ! j'ai entendu prononcer ce nom. vous êtes mon évêque ? – Un peu. Le conventionnel tendit la main à l'évêque. Puis il reprit : – 58 – . monsieur. Vous ne me semblez.

– Je suis un peu médecin . Le soleil est beau. après tout. On a des manies . Il lui vint une velléité de familiarité bourrue. dans l'occasion. maintenant je le sens qui monte jusqu'à la ceinture . riait si volontiers de Sa Grandeur. n'est-ce pas ? je me suis fait rouler dehors pour jeter un dernier coup d'œil sur les choses. Tu as veillé l'autre nuit. Disons tout. Mais je sais que j'en ai à peine pour trois heures. je sais de quelle façon la dernière heure vient. ce représentant du peuple. car les petites contradictions des grands cœurs veulent être indiquées comme le reste. qu'importe ! Finir est une affaire simple. lui qui. vous pouvez me parler. Hier. Je mourrai à la belle étoile. il était quelque peu choqué de ne pas être appelé monseigneur. Il fera nuit. va te coucher. je mourrai. Cet homme. je n'avais que les pieds froids . On n'a pas besoin du matin pour cela. quand il sera au cœur. et il était presque tenté de répliquer : citoyen. Il est bon que ce moment-là ait des témoins. ce conventionnel. assez ordinaire aux médecins et aux prêtres. cela ne me fatigue point. Au fait. l'évêque se sentit en humeur de sévérité. le froid a gagné les genoux . Vous faites bien de venir regarder un homme qui va mourir. je m'arrêterai. aujourd'hui. Soit. Tu es fatigué. Le vieillard le suivit des yeux et ajouta comme se parlant à lui-même : – Pendant qu'il dormira. j'aurais voulu aller jusqu'à l'aube. Le vieillard se tourna vers le pâtre. avait été un puissant de la terre . pour la première fois de sa vie peut-être. L'évêque n'était pas ému comme il semble qu'il aurait pu l'être. mais qui ne lui était pas habituelle. L'enfant rentra dans la cabane. Les deux sommeils peuvent faire bon voisinage. – Toi. Il ne croyait pas sentir Dieu dans cette façon de mourir. à lui. – 59 – .

Un conventionnel lui faisait un peu l'effet d'être hors la loi. Une pierre était là. n'ayant pas sa source dans la sympathie. Si près de sa fin. était un de ces grands octogénaires qui font l'étonnement du physiologiste. laquelle. Le conventionnel ne parut pas remarquer le sous-entendu amer caché dans ce mot : toujours. On sentait dans ce vieillard l'homme à l'épreuve. eût rebroussé chemin et eût cru se tromper de porte. selon lui. L'exorde fut ex abrupto. la voix vibrante. Tout sourire avait disparu de sa face. le buste presque droit. lui eût été probablement reprochée par sa conscience vis-à-vis de tout autre homme. de quoi déconcerter la mort. Les jambes seulement étaient immobiles.. l'ange mahométan du sépulcre. calme. chair par en haut. Azraël. où l'on eût pu démêler l'humilité qui sied quand on est si près de sa mise en poussière. G. La révolution a eu beaucoup de ces hommes proportionnés à l'époque.. et la tête vivait de toute la puissance de la vie et paraissait en pleine lumière. quoiqu'il se gardât ordinairement de la curiosité. Vous n'avez toujours pas voté la mort du roi. L'évêque. semblait mourir parce qu'il le voulait bien. Les ténèbres le tenaient par là. Les pieds étaient morts et froids. Il y avait dans son coup d'œil clair. il avait conservé tous les gestes de la santé. ressemblait à ce roi du conte oriental. ne pouvait s'empêcher d'examiner le conventionnel avec une attention qui. G. Il répondit. même hors la loi de charité. dans son accent ferme. dit-il du ton dont on réprimande. marbre par en bas.Le conventionnel cependant le considérait avec une cordialité modeste. L'évêque s'y assit. était contiguë à l'offense. – 60 – . G. en ce grave moment. – Je vous félicite. de son côté. Il y avait de la liberté dans son agonie. dans son robuste mouvement d'épaules.

ce langage très nouveau pour lui. – Et la conscience. vase des misères. un peu étonné. j'ai dit non. après ce fatal retour du passé qu'on nomme 1814. la concorde. l'œuvre a été incomplète. la fin de l'esclavage pour l'homme. dit l'évêque. l'aurore ! J'ai aidé à la chute des préjugés et des erreurs. est devenu une urne de joie. Nous avons fait tomber le vieux monde. J'ai voté la fin de ce tyran-là. J'ai voté la fraternité. j'ai voté la fin du tyran. en se renversant sur le genre humain. Je ne me crois pas le droit de tuer un homme . j'en conviens . nous autres. C'était l'accent austère en présence de l'accent sévère. Ce tyran-là a engendré la royauté qui est l'autorité prise dans le faux. ajouta l'évêque. C'est-à-dire la fin de la prostitution pour la femme. L'homme ne doit être gouverné que par la science. la fin de la nuit pour l'enfant. j'ai voté cela.– Ne me félicitez pas trop. monsieur . En votant la république. – Joie mêlée. l'ignorance. et le vieux monde. – Vous pourriez dire joie troublée. tandis que la science est l'autorité prise dans le vrai. Les écroulements des erreurs et des préjugés font de la lumière. Monseigneur Bienvenu écoutait. nous avons démoli l'ancien – 61 – . La conscience. joie disparue. Le conventionnel poursuivit : – Quant à Louis XVI. Hélas. mais je me sens le devoir d'exterminer le mal. – C'est la même chose. – Que voulez-vous dire ? reprit l'évêque. et aujourd'hui. J'ai voté la fin du tyran. c'est la quantité de science innée que nous avons en nous. – Je veux dire que l'homme a un tyran.

qui n'est autre chose qu'une justice plus élevée. il s'écria : – Ah ! vous y voilà ! 93 ! J'attendais ce mot-là. mais je me défie d'une démolition compliquée de colère. elle a calmé. sans se l'avouer peut-être. Le moulin n'y est plus. nous n'avons pu entièrement le supprimer dans les idées. que quelque chose en lui était atteint. et. il a crevé. Au bout de quinze siècles. c'est le sacre de l'humanité. autant qu'un mourant peut s'écrier. et la colère du droit est un élément du progrès. L'évêque ne put s'empêcher de murmurer : – Oui ? 93 ! Le conventionnel se dressa sur sa chaise avec une solennité presque lugubre. éclairé . – 62 – . le vent y est encore. la révolution française est le plus puissant pas du genre humain depuis l'avènement du Christ. N'importe. – Vous avez démoli. Incomplète. Un nuage s'est formé pendant quinze cents ans.régime dans les faits. et quoi qu'on en dise. Détruire les abus. Vous faites le procès au coup de tonnerre. apaisé. il faut modifier les mœurs. soit . L'évêque sentit. le prêtre parle au nom de la pitié. monsieur l'évêque. Elle a dégagé toutes les inconnues sociales. La révolution française. Et il ajouta en regardant fixement le conventionnel. Elle a été bonne. cela ne suffit pas . Elle a adouci les esprits . Un coup de tonnerre ne doit pas se tromper. elle a fait couler sur la terre des flots de civilisation. mais sublime. – Le droit a sa colère. Démolir peut être utile . Il répondit : – Le juge parle au nom de la justice . Pourtant il fit bonne contenance.

pendu sous les aisselles en place de Grève jusqu'à ce que mort s'ensuive. Son fouet plein d'éclairs était un rude diseur de vérités. soit. et pourtant il se sentait vaguement et étrangement ébranlé. pour le seul crime d'avoir été le frère de Cartouche. Le conventionnel reprit : – Ah ! monsieur le prêtre. – Monsieur. 14) : « Laissez venir à moi les tout-petits. je n'aime pas ces rapprochements de noms. enfant innocent.– Louis XVII ? Le conventionnel étendit la main et saisit le bras de l'évêque : – Louis XVII ! Voyons. X. enfant innocent. Il ne se fût pas gêné de rapprocher le dauphin de Barabbas du dauphin d'Hérode. – Cartouche ? Louis XV ? pour lequel des deux réclamezvous ? Il y eut un moment de silence. L'évêque regrettait presque d'être venu. » 23 – 63 – . Il prenait une verge et il époussetait le temple. dit l'évêque. il ne distinguait pas entre les petits enfants. lui. n'est pas moins douloureux que le petit-fils de Louis XV. Quand il s'écriait : Sinite parvulos23…. Est-ce sur l'enfant royal ? je demande à réfléchir. Pour moi. l'innocence est sa Début de la phrase du Christ : « Sinite parvulos ad me ventre » (Marc. martyrisé dans la tour du Temple pour le seul crime d'avoir été le petit-fils de Louis XV. Monsieur. Je pleure avec vous. le frère de Cartouche. vous n'aimez pas les crudités du vrai. Christ les aimait. sur qui pleurez-vous ? Est-ce sur l'enfant innocent ? alors.

prit entre son pouce et son index replié un peu de sa joue. – Je pleure sur tous. je dois le dire. À propos. Je ne vous connais pas. dit l'évêque à voix basse. sur tous les enfants. moi.couronne à elle-même. – C'est vrai. vous dis-je. dit l'évêque. sur ceux d'en bas comme sur ceux d'en haut ? J'en suis. Votre nom est. Entendons-nous. mais cela ne me – 64 – . il faut remonter plus haut que 93. pas très mal prononcé . Il y a plus longtemps qu'il souffre. Pleurons-nous sur tous les innocents. comme on fait machinalement lorsqu'on interroge et qu'on juge. Depuis que je suis dans ce pays. mais cela ne signifie rien . que ce soit du côté du peuple. ne vient personne que cet enfant qui m'aide. Mais alors. j'ai vécu dans cet enclos. – Également ! s'écria G. tenez. continua le conventionnel G. – Oui. làbas. Je pleurerai sur les enfants des rois avec vous. à l'embranchement de la route. Vous m'avez dit que vous étiez l'évêque. les gens habiles ont tant de manières d'en faire accroire à ce brave bonhomme de peuple. vous l'aurez sans doute laissée derrière le taillis. ce n'est pas tout cela. et. monsieur. L'innocence n'a que faire d'être altesse. il est vrai. et interpella l'évêque avec un regard plein de toutes les énergies de l'agonie. Ce fut presque une explosion. – J'insiste. Ce fut le conventionnel qui le rompit. Elle est aussi auguste déguenillée que fleurdelysée. Vous m'avez nommé Louis XVII. je vous l'ai dit. il y a longtemps que le peuple souffre. ne mettant pas les pieds dehors. Et puis. je n'ai pas entendu le bruit de votre voiture. Il y eut encore un silence. pourvu que vous pleuriez avec moi sur les petits du peuple. sur tous les martyrs. seul. arrivé confusément jusqu'à moi. que venez-vous me questionner et me parler de Louis XVII ? Je ne vous connais pas. Il se souleva sur un coude. et si la balance doit pencher.. et c'est avant Louis XVII qu'il faut commencer nos larmes.

quinze mille francs de fixe. rentes. L'évêque reprit avec douceur. je vous répète ma question. qui ont des cuisines. à vous qui venez avec la prétention probable de m'apporter de la sagesse. c'est bien. dix mille francs de casuel. » 24 – 65 – . et non homo. qui mangent des poules d'eau le vendredi. valets. – Monsieur. cela ne m'éclaire pas sur votre valeur intrinsèque et essentielle. qui ont de grosses prébendes – l'évêché de Digne. c'est-àdire un prince de l'église. et de l'évêque d'être humble. total. bonne table. toutes les sensualités de la vie. rentés. Qui êtes-vous ? Vous êtes un évêque. qui est là à deux pas derrière les arbres. qui se pavanent. qui font bonne chère. palais. en berline de gala. En somme. À qui est-ce que je parle ? Qui êtes-vous ? L'évêque baissa la tête et répondit : – Vermis sum24. 7) : « Ego autem sum vermis. C'était le tour du conventionnel d'être hautain. laquais derrière.renseigne point sur votre personne morale. vous avez cela comme les autres. vingt-cinq mille francs –. et qui roulent carrosse au nom de Jésus-Christ qui allait pieds nus ! Vous êtes un prélat . et comme les autres vous en jouissez. en quoi mon palais et mes laquais prouvent « Je suis un ver » (Psaume 21. soit. Mais expliquez-moi en quoi mon carrosse. laquais devant. mais cela en dit trop ou pas assez . un de ces hommes dorés. qui ont des livrées. chevaux. – Un ver de terre en carrosse ! grommela le conventionnel. armoriés. en quoi mes vingt-cinq mille livres de rentes. en quoi ma bonne table et les poules d'eau que je mange le vendredi. et qui ont des palais.

mais elle allait au but avec la rigidité d'une pointe d'acier. dit l'évêque. Vous êtes chez moi. L'évêque en tressaillit .que la pitié n'est pas une vertu. reprit : – Revenons à l'explication que vous me demandiez. félicitait le roi des « conversions » opérées par l'armée. dit l'évêque. oui. Je vous dois courtoisie. que la clémence n'est pas un devoir. Je viens d'avoir un tort. les « dragons ». – Je vous remercie. Vos richesses et vos jouissances sont des avantages que j'ai contre vous dans le débat. Le conventionnel passa la main sur son front comme pour en écarter un nuage. dit-il. monsieur. Après chaque abjuration de ville protestante. je vous prie de me pardonner. vous êtes mon hôte. après la révocation de l'édit de Nantes (1685). Je vous promets de ne plus en user. Que pensez-vous de Marat battant des mains à la guillotine ? – Que pensez-vous de Bossuet chantant le Te Deum25 sur les dragonnades ? La réponse était dure. Vous discutez mes idées. il ne lui vint aucune Allusion à l'attitude de Bossuet qui. et que 93 n'a pas été inexorable. 25 – 66 – . Où en étions-nous ? Que me disiez-vous ? que 93 a été inexorable ? – Inexorable. mais il est de bon goût de ne pas m'en servir. on chantait un Te Deum (« Toi Seigneur… » : début d'un hymne d'action de grâces) solennel. il sied que je me borne à combattre vos raisonnements. G. – Avant de vous répondre.

Monsieur. mais toute la monarchie. monsieur ? Carrier est un bandit . 93. chap. sous Louis le Grand. prise dans son ensemble. nue jusqu'à la ceinture. mais moindre que M. à un poteau. monsieur. et le bourreau disait à la femme. En dehors de la révolution qui. mais quelle épithète m'accorderez-vous pour le père Letellier ? Jourdan-Coupe-Tête est un monstre. mais Saulx-Tavannes. Voir déjà la Lettre XXVII du Rhin. mère et nourrice : « Abjure ! » lui donnant à choisir entre la mort de son enfant et la mort de sa conscience27. Les meilleurs esprits ont leurs fétiches.riposte. XX) : « On liait la mère qui allaitait. s'il vous plaît ? Le père Duchêne est féroce. Vous le trouvez inexorable. Martin Jouve dit Jourdan-Coupe-Tête) le conventionnel oppose les « terroristes » de l'Ancien Régime. allaitant son enfant. lui entrecoupait la voix . dont le célèbre marquis de Louvois qui ordonna l'incendie du Palatinat. Que dites- Aux violences de la Terreur révolutionnaire (Carrier à Nantes. mais quel nom donnez-vous à Montrevel ? Fouquier-Tinville est un gueux. agonisait et criait. cependant il avait encore une parfaite lucidité d'âme dans les yeux. monsieur. Le petit. Le conventionnel commençait à haleter . et parfois se sentent vaguement meurtris des manques de respect de la logique. le marquis de Louvois26. mais je plains aussi cette pauvre femme huguenote qui. hélas ! est une réplique. voyait ce sein. je plains Marie-Antoinette. en 1685. l'enfant tenu à distance . et on lui tenait à distance son nourrisson qui 26 – 67 – . qui se mêle aux derniers souffles. Il continua : – Disons encore quelques mots çà et là. est une immense affirmation humaine. le sein se gonflait de lait et le cœur d'angoisse. Maillard. fut liée. mais il était froissé de cette façon de nommer Bossuet. affamé et pâle. 27 Hugo réécrit ici une scène de supplice racontée par Michelet (Louis XIV et la Révocation de l'édit de Nantes. l'asthme de l'agonie. mais quel est votre avis sur Lamoignon-Bâville ? Maillard est affreux. Fouquier-Tinville. je veux bien. le Père Duchêne. archiduchesse et reine.

avec le lait. J'abrège. c'est le monde meilleur. il sort une caresse pour le genre humain. j'ai trop beau jeu. la pléthore du sein qui brûlait d'allaiter. on reconnaît ceci : que le genre humain a été rudoyé. suprême ressource de la résistance de monseigneur Bienvenu. recevait des torrents de larmes. toute la nature se soulevait . Son résultat. De ses coups les plus terribles. Le conventionnel ne se doutait pas qu'il venait d'emporter successivement l'un après l'autre tous les retranchements intérieurs de l'évêque. Sa colère sera absoute par l'avenir. et de ce retranchement. D'ailleurs je me meurs. languissait. le violent transport au cerveau qui se faisait. Le vieux représentant du peuple ne répondit pas. la larme coula le long de sa joue livide. le conventionnel acheva sa pensée en ces quelques mots tranquilles : – Oui. Et. se mourait. Mais dans ce bonheur. quels regrets ! L'enfant. sortit cette parole où reparut presque toute la rudesse du commencement : – Le progrès doit croire en Dieu.vous de ce supplice de Tantale accommodé à une mère ? Monsieur. les brutalités du progrès s'appellent révolutions. Le bien ne peut pas avoir de serviteur impie. Elle ne se connaissait plus et disait tout ce qu'on voulait pour être déliée. aller à lui et le nourrir. la douleur. cessant de regarder l'évêque. retenez bien ceci : la révolution française a eu ses raisons. c'était trop. Quand elles sont finies. Rien ne fut plus terrible . Je m'arrête. Il en restait un pourtant. Quand la paupière fut pleine. et il dit presque en bégayant. Il eut un tremblement. » – 68 – . mais qu'il a marché. C'est un mauvais conducteur du genre humain que celui qui est athée. bas et se parlant à lui-même. et une larme germa lentement dans ce regard. Il regarda le ciel. l'œil perdu dans les profondeurs : pleurait. […] la tête échappait.

je les ai combattus . les caves du Trésor étaient encombrées – 69 – . Or il est. c'était comme prêtre qu'il était venu . comme s'il voyait quelqu'un. Si l'infini n'avait pas de moi. je l'ai défendu . Je n'étais pas riche . il prit cette vieille main ridée et glacée. Il est là. l'étude et la contemplation. il y avait des droits et des principes. L'instant suprême arrivait. je les ai proclamés et confessés. il ne serait pas. je les ai détruites . J'ai obéi. en d'autres termes. il était passé par degrés à l'émotion extrême . Ce moi de l'infini. de l'extrême froideur. Ce qu'il venait de dire l'avait approché de celui qui est dans la mort. et m'a ordonné de me mêler de ses affaires. il ne serait pas infini . il regarda ces yeux fermés. Il y avait des abus. dit-il. j'ai passé ma vie dans la méditation. Il était évident qu'il venait de vivre en une minute les quelques heures qui lui restaient. le moment pressait. L'évêque le comprit.– O toi ! ô idéal ! toi seul existes ! L'évêque eut une sorte d'inexprimable commotion. Le mourant avait prononcé ces dernières paroles d'une voix haute et avec le frémissement de l'extase. le moi serait sa borne . Une gravité où il y avait de l'ombre S'empreignit sur son visage. c'est Dieu. Quand il eut parlé. Après un silence. je suis pauvre. J'avais soixante ans quand mon pays m'a appelé. Le territoire était envahi. Ne trouvez-vous pas qu'il serait regrettable que nous nous fussions rencontrés en vain ? Le conventionnel rouvrit les yeux. J'ai été l'un des maîtres de l'État. ses yeux se fermèrent. il y avait des tyrannies. le vieillard leva un doigt vers le ciel. j'ai offert ma poitrine. Donc il a un moi. avec une lenteur qui venait peutêtre plus encore de la dignité de l'âme que de la défaillance des forces. et se pencha vers le moribond : – Cette heure est celle de Dieu. et dit : – L'infini est. la France était menacée. – Monsieur l'évêque. L'effort l'avait épuisé.

Et il y a à Peteghem en Flandre. Depuis bien des années déjà. Qu'est-ce que vous venez me demander ? – Votre bénédiction. il On nomme urbanistes les clarisses qui ont adopté la règle mitigée du pape Urbain IV (1263). Il passa toute la nuit en prière. quelques braves curieux essayèrent de lui parler du conventionnel G. J'ai déchiré la nappe de l'autel. l'isolement de la haine. Le lendemain. maudit. persécuté. noirci. Maintenant. 28 – 70 – . et j'ai résisté quelquefois au progrès sans pitié. J'ai toujours soutenu la marche en avant du genre humain vers la lumière. traqué. je dînais rue de l'Arbre-Sec à vingt-deux sous par tête. je sens que beaucoup de gens se croient sur moi le droit de mépris. Il venait d'expirer. l'abbaye de SainteClaire en Beaulieu. que j'ai sauvé en 1793. j'ai quatre-vingt-six ans .d'espèces au point qu'on était forcé d'étançonner les murs. et le bien que j'ai pu. Et il s'agenouilla. ne haïssant personne. un couvent d'urbanistes28. L'évêque rentra chez lui profondément absorbé dans on ne sait quelles pensées. À partir de ce moment. J'ai fait mon devoir selon mes forces. poursuivi. dit l'évêque. il se borna à montrer le ciel. dans l'occasion. . protégé mes propres adversaires. vous autres. j'ai pour la pauvre foule ignorante visage de damné. prêts à se fendre sous le poids de l'or et de l'argent. j'ai soulagé les souffrants. Quand l'évêque releva la tête. J'ai. Sainte Claire avait fondé les clarisses en 1212. J'ai secouru les opprimés. c'est vrai . avec mes cheveux blancs. et j'accepte. la face du conventionnel était devenue auguste. mais c'était pour panser les blessures de la patrie. Après quoi j'ai été chassé. je vais mourir. proscrit. à l'endroit même où les rois mérovingiens avaient leur palais d'été. raillé. conspué.

répondit l'évêque.redoubla de tendresse et de fraternité pour les petits et les souffrants. Alors pourquoi y aller ? Qu'a-t-il été regarder là ? Il fallait donc qu'il fût bien curieux d'un emportement d'âme par le diable. lui adressa cette saillie : – Monseigneur. » le faisait tomber dans une préoccupation singulière. Tous ces révolutionnaires sont relaps. Personne ne pourrait dire que le passage de cet esprit devant le sien et le reflet de cette grande conscience sur la sienne ne fût pas pour quelque chose dans son approche de la perfection. Heureusement que ceux qui la méprisent dans un bonnet la vénèrent dans un chapeau. – 71 – . une douairière. Un jour. Cette « visite pastorale » fut naturellement une occasion de bourdonnement pour les petites coteries locales : – Était-ce la place d'un évêque que le chevet d'un tel mourant ? Il n'y avait évidemment pas de conversion à attendre. – Oh ! oh ! voilà une grosse couleur. Toute allusion à ce « vieux scélérat de G. on demande quand Votre Grandeur aura le bonnet rouge. de la variété impertinente qui se croit spirituelle.

le cardinal Fesch. Il revint bien vite à Digne.. à cette occasion. L'arrestation du pape eut lieu. en manifestant son ultramontanisme. il paraît qu'il apportait parmi ces personnages éminents des idées qui changeaient la température de l'assemblée. On le questionna sur ce prompt retour. en supposant que monseigneur Bienvenu ait jamais songé à avoir une attitude. s*y trouva en opposition avec la plupart des évêques présents. Quelque temps après l'élévation de M. dans la nuit du 5 au 6 juillet 1809 . dans la rusticité et le dénuement. Ce synode se tint à NotreDame et s'assembla pour la première fois le 15 juin 1811 sous la présidence de M. Remontons donc en arrière de quelques années. Évêque d'un diocèse montagnard. c'est peut-être ici le lieu d'indiquer. fut ouvert le 17 juin 1811. très brièvement. 29 – 72 – . lui laissa une sorte d'étonnement qui le rendit plus doux encore. ce qu'on pourrait presque appeler sa conjonction avec le conventionnel G. il répondit : Ce synode. Myriel fut du nombre des quatre-vingt-quinze évêques qui s'y rendirent29. quelle fut son attitude dans les événements d'alors.Chapitre XI Une restriction On risquerait fort de se tromper si l'on concluait de là que monseigneur Bienvenu fût « un évêque philosophe » ou « un curé patriote ». l'empereur l'avait fait baron de l'empire. comme on sait. Myriel fut appelé par Napoléon au synode des évêques de France et d'Italie convoqué à Paris. Sa rencontre. M. M. Voilà tout. en même temps que plusieurs autres évêques. Myriel à l'épiscopat. Mgr Miollis. Quoique monseigneur Bienvenu n'ait été rien moins qu'un homme politique. que Napoléon appelait le « concile d'Occident ». Mais il n'assista qu'à une séance et à trois ou quatre conférences particulières. vivant si près de la nature.

à toutes les infortunes. » (Victor Hugo raconté par Adèle Hugo. Entre autres choses étranges. un soir qu'il se trouvait chez un de ses collègues les plus qualifiés : – Les belles pendules ! les beaux tapis ! les belles livrées ! Ce doit être bien importun ! Oh ! que je ne voudrais pas avoir tout ce superflu-là à me crier sans cesse aux oreilles : Il y a des gens qui ont faim ! il y a des gens qui ont froid ! il y a des pauvres ! il y a des pauvres ! Disons-le en passant. Le prêtre doit se tenir près des pauvres. ce ne serait pas une haine intelligente que la haine du luxe. à toutes les indigences. 1985. En entrant à l'Académie. Plon. L'air du dehors leur venait par moi. comme la poussière du travail ? C'est. et nuit et jour. Nous autres vieux. Cependant. vous y apporteriez de l'air extérieur.) 30 – 73 – . Un prêtre opulent est un contre-sens. jeune homme. Une autre fois il dit : – Que voulez-vous ? ces messeigneurs-là sont des princes. Cette haine impliquerait la haine des arts. il lui serait échappé de dire. presque mot pour mot. à toutes les détresses. p. chez les gens d'église. Il semble révéler des habitudes peu réellement charitables. Le fait est qu'il avait déplu. nous n'aimons pas les changements de température. vous le savez. sans avoir soi-même sur soi un peu de cette sainte misère. vous. en dehors de la représentation et des cérémonies. le luxe est un tort. nous causons de notre passé. Or peut-on toucher sans cesse. je ne suis qu'un pauvre évêque paysan. ce que Royer-Collard dit à Hugo qui sollicitait sa voix pour l'Académie française en 1836 : « Nous sommes là sept ou huit vieilles gens du même âge. Moi.– Je les gênais. 618. et vous changeriez la température. Je leur faisais l'effet d'une porte ouverte30.

et qui n'a pas chaud ? Se figure-t-on un ouvrier qui travaille sans cesse à une fournaise. son heure d'esprit de parti. brave et digne homme qui vivait retiré à Paris. ni un grain de cendre au visage ? La première preuve de la charité chez le prêtre. le général s'était mis à la tête de douze cents hommes et avait poursuivi l'empereur comme quelqu'un qui veut le laisser échapper. son heure d'amertume. nous sommes forcé d'ajouter qu'il fut glacial pour Napoléon déclinant. Sa correspondance resta plus affectueuse pour l'autre frère. mais si on l'eût beaucoup pressé. c'est la pauvreté. l'évêque de Digne. Il refusa de le voir à son passage au retour de l'île d'Elbe. Comme nous faisons un portrait et que nous ne voulons rien cacher. l'ancien préfet. L'ombre des passions du moment traversa ce doux et grand esprit occupé des choses 31 Ce détail est emprunté à la biographie de Mgr de Miollis. Outre sa sœur. il avait deux frères : l'un général. aussi lui. il adhéra ou il applaudit à toutes les manifestations hostiles. ni un ongle noirci. mademoiselle Baptistine. Il se mêlait peu aux querelles théologiques du moment et se taisait sur les questions où sont compromis l'Église et l'État . l'autre préfet. – 74 – . Monseigneur Bienvenu eut donc. et qui n'a ni un cheveu brûlé. Il ne faudrait pas croire d'ailleurs qu'il partageait sur certains points délicats ce que nous appellerions « les idées du siècle ». son nuage. À partir de 1813. et s'abstint d'ordonner dans son diocèse les prières publiques pour l'empereur pendant les CentJours31.Se figure-t-on un homme qui est près d'un brasier. parce qu'ayant un commandement en Provence. Il écrivait assez souvent à tous les deux. C'était là sans doute ce que pensait M. il paraît qu'on l'eût trouvé plutôt ultramontain que gallican. rue Cassette. ni une goutte de sueur. Il tint quelque temps rigueur au premier. à l'époque du débarquement de Cannes. chez l'évêque surtout.

qui. En 1813. Qui n'a pas été accusateur opiniâtre pendant la prospérité doit se taire devant l'écroulement. Mais ce qui nous plaît vis-à-vis de ceux qui montent nous plaît moins vis-à-vis de ceux qui tombent. comme on pouvait vaguement distinguer Waterloo ouvert devant Napoléon. en 1814. les combattants de la première heure ont seuls le droit d'être les exterminateurs de la dernière. Sans approfondir des questions qui ne touchent qu'indirectement au sujet de ce livre. Certes. nous disons simplement ceci : Il eût été beau que monseigneur Bienvenu n'eût pas été royaliste et que son regard ne se fût pas détourné un seul instant de cette contemplation sereine où l'on voit rayonner distinctement. 1812 commence à nous désarmer. la Vérité. avec la sublime foi patriotique. devant ces maréchaux trahissant. au-dessus du va-et-vient orageux des choses humaines. comme la France avait le frisson de leur approche sinistre. Quant à nous. la Charité. la douloureuse acclamation de l'armée et du peuple au condamné du destin n'avait rien de risible. dans tous les cas. insultant après avoir divinisé. la résistance périlleuse et juste à Napoléon tout-puissant.éternelles. c'était un devoir de détourner la tête . Le dénonciateur du succès est le seul légitime justicier de la chute. un cœur comme l'évêque – 75 – . et. ces trois pures lumières. toute réserve faite sur le despote. Tout en convenant que ce n'était point pour une fonction politique que Dieu avait créé monseigneur Bienvenu. l'opposition fière. doit être le fond même de toute intelligence généreuse. la lâche rupture de silence de ce corps législatif taciturne enhardi par les catastrophes n'avait que de quoi indigner. et c'était un tort d'applaudir . Nous n'aimons le combat que tant qu'il y a danger . nous ne confondons point ce qu'on appelle « opinions politiques » avec la grande aspiration au progrès. Qu'on ne se méprenne pas sur notre pensée. nous eussions compris et admiré la protestation au nom du droit et de la liberté. démocratique et humaine. devant cette idolâtrie lâchant pied et crachant sur l'idole. nous la laissons faire. un pareil homme eût mérité de n'avoir pas d'opinions politiques. comme les suprêmes désastres étaient dans l'air. la Justice. en 1815. lorsque la Providence s'en mêle et frappe. et. de nos jours. devant ce sénat passant d'une fange à l'autre.

C'était un vieux sous-officier de la vieille garde. et bienveillant. qui réprimait sévèrement les cris. Il échappait dans l'occasion à ce pauvre diable de ces paroles peu réfléchies que la loi d'alors32 qualifiait propos séditieux. l'étroit embrassement d'une grande nation et d'un grand homme. votée par la Chambre « introuvable ». il était et il fut. légionnaire d'Austerlitz. dans cette opinion politique que nous venons de lui reprocher et que nous sommes disposé à juger presque sévèrement. Loi du 9 novembre 1815. les républicains et bonapartistes appelaient la fleur de lys « crapaud » et « salsifis » la mèche nouée de la perruque réapparue en 1815. et le nomma suisse de la cathédrale. ce qui est une autre bienfaisance. 32 – 76 – . peut-être plus que nous qui parlons ici. Même. il faut le dire. un sage. il était tolérant et facile. Le voilà sans pain sur le pavé avec femme et enfants.de Digne n'eût peut-être pas dû méconnaître ce qu'avait d'auguste et de touchant. vrai. cela faisait un trou. C'était un prêtre. L'évêque le fit venir. afin de ne pas être forcé de porter sa croix. juste. il ne s'habillait jamais dans l'ordonnance. et il n'avait rien voulu mettre à la place. discours et écrits « séditieux ». humble et digne . que de porter sur mon cœur les trois crapauds ! » Il raillait volontiers tout haut Louis XVIII. comme il disait. en toute chose. le gronda doucement. et un homme. Il avait ôté lui-même dévotement l'effigie impériale de la croix que Napoléon lui avait donnée. bienfaisant. bonapartiste comme l'aigle. au bord de l'abîme. intelligent. équitable. – Le portier de la maison de ville avait été placé là par l'empereur. « Vieux goutteux à guêtres d'anglais ! » disait-il. Depuis que le profil impérial avait disparu de la légion d'honneur. Il en fit tant qu'il perdit sa place. « qu'il s'en aille en Prusse avec son salsifis !33 » Heureux de réunir dans la même imprécation les deux choses qu'il détestait le plus. 33 Sous la Restauration. la Prusse et l'Angleterre. disait-il. « Plutôt mourir. À cela près.

M. En neuf ans. – 77 – . mais qui aimait son évêque. qui adorait son empereur. l'ami de tous. Sa conduite même envers Napoléon avait été acceptée et comme tacitement pardonnée par le peuple. monseigneur Bienvenu avait rempli la ville de Digne d'une sorte de vénération tendre et filiale. bon troupeau faible. Myriel était dans le diocèse le vrai pasteur. à force de saintes actions et de douces manières.

c'est le pied à l'étrier pour un sous-diacre. sans doute. les archidiaconats. plus grosse cure au favori. c'est tout un système solaire en marche. traits d'union entre la sacristie et la diplomatie.Chapitre XII Solitude de monseigneur Bienvenu Il y a presque toujours autour d'un évêque une escouade de petits abbés comme autour d'un général une volée de jeunes officiers. l'apostolat ne dédaigne pas le canonicat. en attendant les dignités épiscopales. Plus grand diocèse au patron. et sur toute cette jeunesse qui sait plaire. De même qu'il y a ailleurs les gros bonnets. Toute métropole a son état-major. Un évêque qui sait devenir archevêque. rentés. Toute carrière a ses aspirants qui font cortège aux arrivés. Pas une puissance qui n'ait son entourage . Les chercheurs d'avenir tourbillonnent autour du présent splendide. Heureux qui les approche ! Gens en crédit qu'ils sont. ils font progresser leurs satellites . Agréer à un évêque. Il faut bien faire son chemin . Ce sont les évêques bien en cour. peu scrupuleux de faire faire antichambre en leur personne à tout un diocèse. mais sachant aussi solliciter. les aumôneries et les fonctions cathédrales. riches. les prébendes. sachant prier. et qui monte la garde autour du sourire de monseigneur. sur les empressés et les favorisés. Leur rayonnement empourpre leur suite. il y a dans l'église les grosses mitres. Et puis Rome est là. pas une fortune qui n'ait sa cour. C'est là ce que ce charmant saint François de Sales appelle quelque part « les prêtres blancs-becs ». plutôt prélats qu'évêques. En avançant euxmêmes. Leur prospérité s'émiette sur la cantonade en bonnes petites promotions. les grasses paroisses. un archevêque qui sait devenir cardinal. qui fait la ronde et maintient le bon ordre dans le palais épiscopal. vous emmène comme concla- – 78 – . Tout évêque un peu influent a près de lui sa patrouille de chérubins séminaristes. ils font pleuvoir autour d'eux. acceptés du monde. plutôt abbés que prêtres. habiles.

Car enfin. pauvre. et entre Imminence et la Sainteté il n'y a que la fumée d'un scrutin. murés comme lui dans ce diocèse sans issue sur le cardinafat. Cela était visible à l'absence complète de jeunes prêtres autour de lui. et quel roi ! le roi suprême. que de jeunes abbés ont sur la tête le pot au lait de Perrette ! Comme l'ambition s'intitule aisément vocation. vous voilà monsignor. il pourrait bien vous communiquer par contagion une pauvreté incurable. humble. vous voilà auditeur.viste. Ses chanoines et ses grands vicaires étaient de bons vieux hommes. Pas un avenir ne songeait à se greffer sur ce vieillard solitaire. un peu peuple comme lui. nous le répétons. avec cette différence qu'eux étaient finis. les jeunes gens ordonnés par lui se faisaient recommander aux archevêques d'Aix ou d'Auch. 34 – 79 – . On a vu qu'à Paris « il n'avait pas pris ». et qui ressemblaient à leur évêque. en somme. et l'on fuit cette vertu galeuse. Rote : tribunal du Saint-Siège. et que lui était achevé. vous avez le pallium34. et de la Grandeur à Imminence il n'y a qu'un pas. qui sait ? de bonne foi peut-être et se trompant elle-même. Un saint qui vit dans un excès d'abnégation est un voisinage dangereux . garnie de croix. vous entrez dans la rote. vous voilà camérier. composé de douze auditeurs. et. on veut être poussé. et s'en allaient bien vite. n'était pas compté parmi les grosses mitres. béate qu'elle est ! Monseigneur Bienvenu. l'ankylose des articulations utiles à l'avancement. insigne des archevêques. De là l'isolement Pallium : bande de laine blanche. Pas une ambition en herbe ne faisait la folie de verdir à son ombre. particulier. Toute calotte peut rêver la tiare. Le prêtre est de nos jours le seul homme qui puisse régulièrement devenir roi . plus de renoncement que vous n'en voulez . Aussi quelle pépinière d'aspirations qu'un séminaire ! Que d'enfants de chœur rougissants. On sentait si bien l'impossibilité de croître près de monseigneur Bienvenu qu'à peine sortis du séminaire.

la réussite a presque le même profil que la suprématie. vous voilà un habile homme. quatre cent mille livres de rente. Ayez de la chance. qu'un Prud’homme militaire gagne par accident la bataille décisive d'une époque. et fait le service de son antichambre. Réponse à un acte d'accusation) : Sur le Racine mort le campistron pullule. Qu'un notaire se transfigure en député. Naissez coiffé. l'admiration contemporaine n'est guère que myopie. qu'un prédicateur devienne évêque par le nasillement. déjà raillé par Hugo dans Les Contemplations (I. 35 – 80 – . Cette faculté énorme par laquelle on est Moïse. a une dupe : l'histoire. la multitude la décerne d'emblée et par acclamation à quiconque atteint son but dans quoi que ce soit. pourvu qu'on soit le parvenu. tout est là. Le vulgaire est un vieux Narcisse qui s'adore lui-même et qui applaudit le vulgaire. En dehors des cinq ou six exceptions immenses qui font l'éclat d'un siècle. avec ce carton vendu pour du cuir. vous aurez le reste .de monseigneur Bienvenu. Réussir. c'est une chose assez hideuse que le succès. qu'un apothicaire invente les semelles de carton pour l'armée de Sambre-et-Meuse et se construise. Dante. qu'un porte-balle épouse l'usure et la fasse accoucher de sept ou huit millions dont il est le père et dont elle est la mère. qu'un faux Corneille fasse Tiridate35. Qui triomphe est vénéré. une philosophie à peu près officielle est entrée en domesticité chez lui. cela ne gâte rien. ce ménechme du talent. Le succès. Michel-Ange ou Napoléon. Gagnez à la loterie. voilà l'enseignement qui tombe goutte à goutte de la corruption en surplomb. Prospérité suppose Capacité. on vous croira grand. Juvénal et Tacite seuls en bougonnent. Dorure est or. Réussissez : théorie. qu'un eunuque parvienne à posséder un harem. Être le premier venu. De nos jours. Eschyle. porte la livrée du succès. 5. Soit dit en passant. Nous vivons dans une société sombre. soyez heureux. Pour la foule. qu'un intendant de Tragédie jouée en 1691 de Campistron (« faux Corneille »). Sa fausse ressemblance avec le mérite trompe les hommes.

de même qu'ils appellent Beauté la figure de Mousqueton36 et Majesté l'encolure de Claude.bonne maison soit si riche en sortant de service qu'on le fasse ministre des finances. les hommes appellent cela Génie. Ils confondent avec les constellations de l'abîme les étoiles que font dans la vase molle du bourbier les pattes des canards. Sous toutes ces gloires de carton doré on reconnaît Napoléon-le-Petit. Valet de Porthos dans Les Trois Mousquetaires. 36 – 81 – .

l'évêque de Digne. de certaines natures étant données. c'est que jamais les difficultés de foi ne se résolvaient pour lui en hypocrisie. pour M. les « personnes graves » et les « gens raisonnables » . C'est par là. Il vivait sans dédain. à plus forte raison. particulière à « Parce qu'elle – ou il – a beaucoup aimé. La conscience du juste doit être crue sur parole. et. nous n'avons point à sonder M. même le meilleur. comme nous l'avons indiqué déjà. s'écriait-il souvent. en dehors. nous admettons le développement possible de toutes les beautés de la vertu humaine dans une croyance différente de la nôtre. Ce dont nous sommes certain. Credo in Patrem. quia multum amavit37. 37 – 82 – . Madeleine et pour Fantine. a en lui une dureté irréfléchie qu'il tient en réserve pour l'animal. D'ailleurs. 47). locutions favorites de notre triste monde où l'égoïsme reçoit le mot d'ordre du pédantisme. Il était indulgent pour la création de Dieu. dans l'occasion. qu'il était jugé vulnérable par les « hommes sérieux ». c'est que. Devant une telle âme. et au-delà de sa foi. Appliquée ici à Myriel. la parole du Christ vaut. Puisant d'ailleurs dans les bonnes œuvres cette quantité de satisfaction qui suffit à la conscience. » Ce que nous croyons devoir noter. débordant les hommes. l'évêque avait un excès d'amour. nous ne nous sentons en humeur que de respect. pour ainsi dire.Chapitre XIII Ce qu'il croyait Au point de vue de l'orthodoxie. Qu'était-ce que cet excès d'amour ? C'était une bienveillance sereine. Il croyait le plus qu'il pouvait. Tout homme. » C'est pour cette raison et en ces termes que le Christ pardonne à Marie-Madeleine (Luc. VII. L'évêque de Digne n'avait point cette dureté-là. et qui vous dit tout bas : « Tu es avec Dieu. Que pensait-il de ce dogme-ci ou de ce mystère-là ? Ces secrets du for intérieur ne sont connus que de la tombe où les âmes entrent nues. Aucune pourriture n'est possible au diamant. s'étendant jusqu'aux choses.

Pourquoi ne pas dire ces enfantillages presque divins de la bonté ? Puérilités. et alors il n'était rien de plus vénérable. il atteignit soixante-quinze ans. Sa mansuétude universelle était moins un instinct de nature que le résultat d'une grande conviction filtrée dans son cœur à travers la vie et lentement tombée en lui. car. pensif. et il regarda quelque chose à terre . Monseigneur Bienvenu avait été jadis. Ainsi vivait cet homme juste. Sa sœur l'entendit qui disait : – Pauvre bête ! ce n'est pas sa faute. au-delà de la vie apparente. Un jour il se donna une entorse pour n'avoir pas voulu écraser une fourmi. il était dans son jardin . ne le troublaient pas et ne l'indignaient pas. soit . tout à coup. Il semblait que. il avait quelque embonpoint. velue. En 1815. mais il n'en paraissait pas avoir plus de soixante. Un matin. les difformités de l'instinct. Il en était ému. pour le combattre. Cette rêverie faisait parfois sortir de lui des mots étranges. il – 83 – . mais il semblait avoir médité cette parole de l'Ecclésiaste : « Saiton où va l'âme des animaux ? » Les laideurs de l'aspect. il s'arrêta. mais ces puérilités sublimes ont été celles de saint François d'Assise et de Marc-Aurèle. à en croire les récits sur sa jeunesse et même sur sa virilité. il s'endormait dans son jardin. Il semblait par moments demander à Dieu des commutations. dans un caractère comme dans un rocher. pensée à pensée . noire. presque attendri. un homme passionné. peut-être violent. c'était une grosse araignée. ces formations-là sont indestructibles. horrible. Il examinait sans colère. et. la cause.beaucoup de prêtres pourtant. l'explication ou l'excuse. Quelquefois. il peut y avoir des trous de gouttes d'eau. nous croyons l'avoir dit. Ces creusements-là sont ineffaçables . il en allât chercher. il se croyait seul. Il n'était pas grand . la quantité de chaos qui est encore dans la nature. mais sa sœur marchait derrière lui sans qu'il la vît . et avec l'œil du linguiste qui déchiffre un palimpseste. Il n'allait pas jusqu'au bramine.

nos cœurs n'auront pas plus de flamme. Son teint coloré et frais. nous ne serons pas dans un plus grand amour. […] Nous serons plus heureux. l'ange est la figure exacte de l'homme qui aime ou est aimé. nous serons dans une lumière plus grande. et pour peu qu'on le vît pensif. la majesté se dégageait de cette bonté. il semblait que de toute sa personne il sortît de la joie. il avait le pas ferme et n'était que fort peu courbé. et l'on Motif visuel et philosophique cher à Hugo et particulièrement important dans Les Misérables. « O mon doux ange. devenait auguste aussi par la méditation . on éprouvait quelque chose de l'émotion qu'on aurait si l'on voyait un ange souriant ouvrir lentement ses ailes sans cesser de sourire38. Nos âmes auront plus de clarté. à travers l'ombre. Dès ici bas. il n'a pas la vie complète mais il a l'amour complet. et d'un vieillard : « C'est un bonhomme ». auguste par les cheveux blancs. à travers l'imperfection. Grégoire XVI. à quatre-vingts ans. et pour qui le voyait pour la première fois. mais si aimable qu'on oubliait qu'elle était belle. son front large et sérieux. l'homme aime comme l'ange. un respect inexprimable. on s'en souvient. Au premier abord. toutes ses dents bien blanches qu'il avait conservées et que son rire faisait voir. vous pénétrait par degrés et vous montait au cœur. Mais si l'on restait quelques heures près de lui. ce qui ne l'empêchait pas d'être un mauvais évêque.faisait volontiers de longues marches à pied. Monseigneur Bienvenu avait ce que le peuple appelle « une belle tête ». l'effet qu'il avait fait à Napoléon. Quand il causait avec cette santé enfantine qui était une de ses grâces. et dont nous avons déjà parlé. sans que la bonté cessât de rayonner . écrit Hugo dans le Livre de l'Anniversaire pour Juliette. Le respect. lui donnaient cet air ouvert et facile qui fait dire d'un homme : « C'est un bon enfant ». non plus aimants. on se sentait à l'aise près de lui. » 38 – 84 – . se tenait droit et souriant. C'était. le bonhomme se transfigurait peu à peu et prenait je ne sais quoi d'imposant . détail d'où nous ne prétendons rien conclure . à travers la matière. Que Dieu soit béni de donner à l'homme imparfait l'amour parfait. ce n'était guère qu'un bonhomme en effet.

l'étude. révèlent les forces en les constatant. si les deux vieilles filles ne dormaient pas. il sentait quelque chose s'envoler hors de lui et quelque chose descendre en lui. Cependant elle n'était pas complète si le temps froid ou pluvieux l'empêchait d'aller passer. la célébration des offices religieux. la confiance. l'aumône. allumé comme une lampe au centre de la nuit étoilée. quand les deux femmes s'étaient retirées. Comme on l'a vu. elles l'entendaient marcher lentement dans les allées. Remplissaient est bien le mot. une heure ou deux dans son jardin avant de s'endormir. l'hospitalité. seul avec lui-même. Il considérait ces magnifiques rencontres des atomes qui donnent des aspects à la matière. paisible. il le regardait. il n'eût pu peut-être dire lui-même ce qui se passait dans son esprit. Il n'étudiait pas Dieu. il s'en éblouissait. la fraternité. créent les – 85 – . la prière. à l'éternité passée. le travail remplissaient chacune des journées de sa vie. recueilli. Il semblait que ce fût une sorte de rite pour lui de se préparer au sommeil par la méditation en présence des grands spectacles du ciel nocturne. à tous les infinis qui s'enfonçaient sous ses yeux dans tous les sens . où la pensée est si grande qu'elle ne peut plus être que douce. mystère plus étrange encore . Il était là. à l'éternité future. et certes cette journée de l'évêque était bien pleine jusqu'aux bords de bonnes pensées. la frugalité. la culture d'un coin de terre. étrange mystère . Mystérieux échanges des gouffres de l'âme avec les gouffres de l'univers ! Il songeait à la grandeur et à la présence de Dieu . le renoncement. ému dans les ténèbres par les splendeurs visibles des constellations et les splendeurs invisibles de Dieu. éprouvées et indulgentes. Dans ces moments-là. sans chercher à comprendre l'incompréhensible. et. à une heure même assez avancée de la nuit. le soir. la consolation aux affligés. de bonnes paroles et de bonnes actions. offrant son cœur à l'heure où les fleurs nocturnes offrent leur parfum. comparant la sérénité de son cœur à la sérénité de l'éther. Quelquefois.sentait qu'on avait devant soi une de ces âmes fortes. ouvrant son âme aux pensées qui tombent de l'inconnu. se répandant en extase au milieu du rayonnement universel de la création. adorant.

et il regardait les astres à travers les silhouettes chétives et rachitiques de ses arbres fruitiers. qui partageait le loisir de sa vie. Ces rencontres se nouent et se dénouent sans cesse . si encombré de masures et de hangars. les proportions dans l'étendue. et par la lumière produisent la beauté. en effet. quelques fleurs sur la terre et toutes les étoiles dans le ciel. – 86 – . À ses pieds ce qu'on peut cultiver et cueillir . Que fallait-il de plus à ce vieillard. de là la vie et la mort. n'était-ce pas assez pour pouvoir adorer Dieu tour à tour dans ses œuvres les plus charmantes et dans ses œuvres les plus sublimes ? N'est-ce pas là tout. et l'immensité pour rêver. si pauvrement planté. Il s'asseyait sur un banc de bois adossé à une treille décrépite. sur sa tête ce qu'on peut étudier et méditer . lui était cher et lui suffisait. l'innombrable dans l'infini. où il y avait si peu de loisir. Ce quart d'arpent. ayant les cieux pour plafond.individualités dans l'unité. entre le jardinage le jour et la contemplation la nuit ? Cet étroit enclos. et que désirer au-delà ? Un petit jardin pour se promener.

Ceci est la religion directe. c'était le cœur. Malheur à qui y pénètre ! Les génies. Comme cette nature de détails pourrait. soit à son blâme. Il y a de l'horreur sacrée sous les porches de l'énigme . beaucoup d'œuvres. qu'on n'entre pas. propres à notre siècle. mais l'évêque doit être timide. ces ouvertures sombres sont là béantes. il est probable que les contemplateurs sont contem– 87 – . le mystérieux monde qui nous entoure rend ce qu'il reçoit. À ses risques et périls.Chapitre XIV Ce qu'il pensait Un dernier mot. situés pour ainsi dire au-dessus des dogmes. L'apôtre peut être hardi. Ce qui éclairait cet homme. mais quelque chose vous dit. proposent leurs idées à Dieu. qui germent quelquefois dans les esprits solitaires et s'y construisent et y grandissent jusqu'à y remplacer les religions. par une sorte de réaction splendide. On pourrait presque dire que. La méditation humaine n'a point de limite. donner à l'évêque de Digne une certaine physionomie « panthéiste ». particulièrement au moment où nous sommes. elle analyse et creuse son propre éblouissement. Leur adoration interroge. Leur prière offre audacieusement la discussion. et pour nous servir d'une expression actuellement à la mode. Point de systèmes. Les spéculations abstruses contiennent du vertige . pleine d'anxiété et de responsabilité pour qui en tente les escarpements. rien n'indique qu'il hasardât son esprit dans les apocalypses. et faire croire. Sa sagesse était faite de la lumière qui vient de là. soit à sa louange. nous insistons sur ceci que pas un de ceux qui ont connu monseigneur Bienvenu ne se fût cru autorisé à penser rien de pareil. dans les profondeurs inouïes de l'abstraction et de la spéculation pure. à vous passant de la vie. elle en éblouit la nature . qu'il y avait en lui une de ces philosophies personnelles. Il se fût probablement fait scrupule de sonder trop avant de certains problèmes réservés en quelque sorte aux grands esprits terribles.

et qui ont la vision terrible de la montagne infinie. et. il tâchait de panser la plaie. Il n'essayait point de faire faire à sa chasuble les plis du manteau d'Élie. Il eût redouté ces sublimités d'où quelques-uns. Le redoutable spectacle des choses créées développait en lui l'attendrissement . L'univers lui apparaissait comme une immense maladie . déjà nommé. il ne cherchait pas à condenser en flamme la lueur des choses.plés. ce sénateur. il y a sur la terre des hommes – sont-ce des hommes ? – qui aperçoivent distinctement au fond des horizons du rêve les hauteurs de l'absolu. mais on ne peut pas plus prier trop qu'aimer trop . sans chercher à deviner l'énigme. dit à l'évêque : – 88 – . comme Swedenborg et Pascal. et. si c'était une hérésie de prier au-delà des textes. Certes. Il y a des hommes qui travaillent à l'extraction de l'or . sainte Thérèse et saint Jérôme seraient des hérétiques. Il se penchait sur ce qui gémit et sur ce qui expie. il sentait partout de la fièvre. Quoi qu'il en soit. ne souhaitait rien de plus. il prenait le sentier qui abrège : l'évangile. Un jour. Cette âme simple aimait. il travaillait à l'extraction de la pitié. il ne projetait aucun rayon d'avenir sur le roulis ténébreux des événements. et par ces routes ardues on s'approche de la perfection idéale. voilà tout. Lui. Qu'il dilatât la prière jusqu'à une aspiration surhumaine. cet homme qui se croyait « philosophe ». La douleur partout n'était qu'une occasion de bonté toujours. lui. il n'était occupé qu'à trouver pour lui-même et à inspirer aux autres la meilleure manière de plaindre et de soulager. et c'était là toute sa doctrine. monseigneur Bienvenu n'était pas un génie. L'universelle misère était sa mine. il auscultait partout de la souffrance. il n'avait rien du prophète et rien du mage. Ce qui existe était pour ce bon et rare prêtre un sujet permanent de tristesse cherchant à consoler. ont glissé dans la démence. il déclarait cela complet. Aimez-vous les uns les autres . ces puissantes rêveries ont leur utilité morale. cela est probable . Monseigneur Bienvenu n'était point de ces hommes-là. très grands même.

39 – 89 – . Monseigneur Bienvenu était simplement un homme qui constatait du dehors les questions mystérieuses sans les scruter. la guerre de l'être contre l'être. Le néant et l'être. où se penchent les gigantesques archanges de l'esprit humain . le Nil et l'Ens39. – Eh bien. y faire éclore des étoiles. l'essence. la conscience de l'homme. pour l'apôtre à Dieu. si c'est une bêtise. il s'en satisfaisait absolument. il y vivait. la nature. Hugo possédait et avait lu la traduction des Lois de Manou publiée en 1840. guerre de tous contre tous . la greffe incompréhensible des amours successifs sur le moi persistant. Votre aimez-vous les uns les autres est une bêtise. toutes ces profondeurs convergentes. la substance. et sans en troubler son propre esprit. le somnambulisme pensif de l'animal. 40 Auteur d'un des livres sacrés du brahmanisme : Les Lois de Manou. pour l'athée au néant : la destinée. la nécessité . sans les agiter.– Mais voyez donc le spectacle du monde . le bien et le mal. le plus fort a le plus d'esprit. laissant de côté les questions prodigieuses qui attirent et qui épouvantent. répondit monseigneur Bienvenu sans disputer. la transformation par la mort. problèmes à pic. saint Paul et Dante contemplent avec cet œil fulgurant qui semble. et qui avait dans l'âme le grave respect de l'ombre. Manou40. l'âme doit s'y enfermer comme la perle dans l'huître. l'âme. les précipices de la métaphysique. en regardant fixement l'infini. Il s'y enfermait donc. la liberté. la récapitulation d'existences que contient le tombeau. formidables abîmes que Lucrèce. épaisseurs sinistres. les perspectives insondables de l'abstraction.

« Une histoire qui date ». trapu et robuste. C'était un homme de moyenne taille. un homme qui voyageait à pied entrait dans la petite ville de Digne Les rares habitants qui se trouvaient en ce moment à leurs fenêtres ou sur le seuil de leurs maisons regardaient ce voyageur avec une sorte d'inquiétude. brûlé par le soleil et le hâle. une heure environ avant le coucher du soleil. En cet automne 1815. blanc à un genou. Jean Valjean recommence à l'envers le « vol de l'aigle » : les hôtes empressés de l'Empereur rejettent le bagnard et l'éyêque dissident l'accueille. sur le dos un sac de soldat fort plein. laissait voir sa poitrine velue . 2. dans la force de l'âge. Lire LES MISÉRABLES. 42 Avec le motif biblique se tisse le motif napoléonien. troué à l'autre. usé et râpé. Sur toutes les questions de chronologie – personnelle et historique – voir l'étude de Y. 1985. Il était difficile de rencontrer un passant d'un aspect plus misérable. 43 Le héros est donc né entre 1769 – naissance de Napoléon – et 1772 – naissance de Sophie Trébuchet. 3. 41 – 90 – . ce titre assimile le livre à une Bible et l'aventure de Jean Valjean à une Histoire Sainte. Sa chemise de grosse toile jaune. rattachée au col par une petite ancre d'argent. il avait une cravate tordue en corde. bien bouclé et tout Après la sainteté adamique de Mgr Bienvenu – son jardin est un Éden –. un pantalon de coutil bleu. Corti. J. mère de V. Gohin. une vieille blouse grise en haillons. Hugo.Livre deuxième – La chute41 Chapitre I Le soir d'un jour de marche Dans les premiers jours du mois d'octobre 181542. rapiécée à l'un des coudes d'un morceau de drap vert cousu avec de la ficelle. Il pouvait avoir quarante-six ou quarante-huit ans43. et ruisselant de sueur. L'incertitude sera levée à la fin de I. Une casquette à visière de cuir rabattue cachait en partie son visage.

car des enfants qui le suivaient le virent encore s'arrêter. Un gendarme était assis près de la porte sur le banc de pierre où le général Drouot monta le 4 mars pour lire à la foule effarée des habitants de Digne la proclamation du golfe Juan. le suivit quelque temps des yeux. le voyage à pied. Arrivé au coin de la rue Poichevert. Car il faisait son entrée dans Digne par la même rue qui. et boire. la chaleur. car ils commençaient à pousser un peu. deux cents pas plus loin. D'où venait-il ? Du midi. Personne ne le connaissait. le regarda avec attention. la poussière. Ce n'était évidemment qu'un passant. Il paraissait très fatigué. 44 – 91 – . L'homme ôta sa casquette et salua humblement le gendarme. La sueur. Les cheveux étaient ras. ajoutaient je ne sais quoi de sordide à cet ensemble délabré. puis sortit un quart d'heure après. à la main un énorme bâton noueux. Ici se confirme le parallélisme inverse des trajets de Napoléon Ier et de Jean Valjean. Le gendarme. les pieds sans bas dans des souliers ferrés. la tête tondue et la barbe longue. Cet homme avait dû marcher tout le jour. et semblaient n'avoir pas été coupés depuis quelque temps. avait vu passer l'empereur Napoléon allant de Cannes à Paris44. Il y entra. Il fallait qu'il eût bien soif. sans répondre à son salut. Des femmes de l'ancien bourg qui est au bas de la ville l'avaient vu s'arrêter sous les arbres du boulevard Gassendi et boire à la fontaine qui est à l'extrémité de la promenade. sept mois auparavant. à la fontaine de la place du marché.neuf. puis entra dans la maison de ville. Des bords de la mer peut-être. et pourtant hérissés . il tourna à gauche et se dirigea vers la mairie.

Tous les fourneaux étaient allumés . qui était en même temps le chef. un grand feu flambait gaîment dans la cheminée. y avait fait de fréquents voyages au mois de janvier. dit sans lever les yeux de ses fourneaux : – Que veut monsieur ? – 92 – . L'homme se dirigea vers cette auberge. On disait de lui dans la ville : C'est le cousin de celui de Grenoble. laquelle s'ouvrait de plain-pied sur la rue. flanquée de perdrix blanches et de coqs de bruyère. beaucoup de bruits avaient couru dans le pays sur cette auberge des Trois-Dauphins. qui était la meilleure du pays. fort occupé et surveillant un excellent dîner destiné à des rouliers qu'on entendait rire et parler à grand bruit dans une salle voisine. Une marmotte grasse. entendant la porte s'ouvrir et entrer un nouveau venu. il avait remercié le maire en disant : Je vais chez un brave homme que je connais. Quiconque a voyagé sait que personne ne fait meilleure chère que les rouliers. On contait que le général Bertrand. entré dans Grenoble. L'hôte. et il était allé aux Trois-Dauphins.Il y avait alors à Digne une belle auberge à l'enseigne de la Croix-de-Colbas. tournait sur une longue broche devant le feu . Cette gloire du Labarre des Trois-Dauphins se reflétait à vingt-cinq lieues de distance jusque sur le Labarre de la Croix-de-Colbas. déguisé en charretier. sur les fourneaux cuisaient deux grosses carpes du lac de Lauzet et une truite du lac d'Alloz. et qu'il y avait distribué des croix d'honneur à des soldats et des poignées de napoléons à des bourgeois. Lors du débarquement de l'empereur. L'hôte. Il entra dans la cuisine. allait de l'âtre aux casseroles. Cette auberge avait pour hôtelier un nommé Jacquin Labarre. La réalité est que l'empereur. avait refusé de s'installer à l'hôtel de la préfecture . qui tenait à Grenoble l'auberge des TroisDauphins et qui avait servi dans les guides. homme considéré dans la ville pour sa parenté avec un autre Labarre.

– 93 – . – Dîne-t-on bientôt ? dit l'homme. L'homme remit sa bourse en poche. le digne aubergiste Jacquin Labarre tira un crayon de sa poche. En ce moment il tourna la tête.– Manger et coucher. reprit l'hôte. puis il déchira le coin d'un vieux journal qui traînait sur une petite table près de la fenêtre. Pendant que le nouveau venu se chauffait. garda son bâton à la main. plia sans cacheter et remit ce chiffon de papier à un enfant qui paraissait lui servir tout à la fois de marmiton et de laquais. l'homme considérait le voyageur. et alla s'asseoir sur une escabelle basse près du feu. Cependant. dit l'hôte. – Rien de plus facile. et ajouta : – … en payant. Digne est dans la montagne. dit l'homme. se déchargea de son sac. le posa à terre près de la porte. le dos tourné. tout en allant et venant. – En ce cas on est à vous. Sur la marge blanche il écrivit une ligne ou deux. embrassa d'un coup d'œil tout l'ensemble du voyageur. L'aubergiste dit un mot à l'oreille du marmiton. et l'enfant partit en courant dans la direction de la mairie. dit l'hôte. Les soirées d'octobre y sont froides. – Tout à l'heure. L'homme tira une grosse bourse de cuir de la poche de sa blouse et répondit : – J'ai de l'argent.

L'homme se dressa à demi sur son séant.Le voyageur n'avait rien vu de tout cela. Il parut lire attentivement. L'enfant revint. Enfin il fit un pas vers le voyageur qui semblait plongé dans des réflexions peu sereines. – Ce n'est pas cela. et resta un moment pensif. – Monsieur. je ne puis vous recevoir. dit l'hôte. dit-il. – 94 – . – Quoi donc ? – Vous avez de l'argent… – Oui. dit l'hôte. puis hocha la tête. vous dis-je. je n'ai pas de chambre. dit l'homme. – Comment ! Avez-vous peur que je ne paye pas ? Voulezvous que je paye d'avance ? J'ai de l'argent. comme quelqu'un qui attend une réponse. Il rapportait le papier. L'hôte le déplia avec empressement. L'homme reprit tranquillement : – Mettez-moi à l'écurie. Il demanda encore une fois : – Dîne-t-on bientôt ? – Tout à l'heure. – Et moi.

J'ai fait douze lieues. – Ah bah ! mais je meurs de faim. faite d'un ton mesuré. – Pourquoi ? – Les chevaux prennent toute la place.– Je ne puis. mais ferme. Il se leva. – Par qui ? – Par ces messieurs les rouliers. J'ai marché dès le soleil levé. dit l'hôte. parut grave à l'étranger. Cette déclaration. moi. – Rien ! et tout cela ? – Tout cela m'est retenu. Je veux manger. – Combien sont-ils ? – Douze. – 95 – . – Je n'ai rien. L'homme éclata de rire et se tourna vers la cheminée et les fourneaux. Une botte de paille. repartit l'homme. Nous verrons cela après dîner. Je paye. un coin dans le grenier. – Eh bien. – Je ne puis vous donner à dîner.

tout déplié. l'hôte le regarda fixement et ajouta toujours à voix basse : – Tenez. le papier qui venait de voyager de l'auberge à la mairie.– Il y a là à manger pour vingt. et lui dit d'un accent qui le fit tressaillir : – Allez-vous en. – Ils ont tout retenu et tout payé d'avance. j'ai envoyé à la mairie. je me suis douté de quelque chose. comme un homme humilié et triste. rasant de près les maisons. et. L'hôte alors se pencha à son oreille. et s'en alla. Savez-vous lire ? En parlant ainsi il tendait à l'étranger. ramassa le sac qu'il avait déposé à terre. Voulez-vous que je vous dise votre nom ? Vous vous appelez Jean Valjean. L'homme se rassit et dit sans hausser la voix : – Je suis à l'auberge. et je reste. S'il s'était retourné. comme il ouvrait la bouche pour répliquer. Allez-vous-en. L'homme y jeta un regard. et voici ce qu'on m'a répondu. assez de paroles comme cela. il aurait vu l'aubergiste de la Croix-de-Colbas sur le seuil de sa – 96 – . L'aubergiste reprit après un silence : – J'ai l'habitude d'être poli avec tout le monde. Il marchait devant lui au hasard. et de la mairie à l'auberge. Le voyageur était courbé en cet instant et poussait quelques braises dans le feu avec le bout ferré de son bâton. Il ne se retourna pas une seule fois. Maintenant voulez-vous que je vous dise qui vous êtes ? En vous voyant entrer. il se retourna vivement. L'homme baissa la tête. j'ai faim. Il prit la grande rue.

Le voyageur n'osa pas entrer par la porte de la rue. La nuit approchait. Il y alla. l'autre s'ouvre sur une petite cour pleine de fumier. allant à l'aventure par des rues qu'il ne connaissait pas. et regarda par la vitre l'intérieur de la salle basse du cabaret. La flamme faisait bruire une marmite de fer accrochée à la crémaillère. et. une branche de pin. parlant vivement et le désignant du doigt.porte. aux regards de défiance et d'effroi du groupe. Le cabaret qui est dans la rue de Chaffaut. comme cela arrive dans la tristesse. qui est aussi une espèce d'auberge. La belle hôtellerie s'était fermée pour lui . s'arrêta encore. éclairée par une petite lampe sur une table et par un grand feu dans la cheminée. puis leva timidement le loquet et poussa la porte. Les gens accablés ne regardent pas derrière eux. se dessinait sur le ciel blanc du crépuscule. il aurait deviné qu'avant peu son arrivée serait l'événement de toute la ville. Précisément une lumière s'allumait au bout de la rue . Ils ne savent que trop que le mauvais sort les suit. quelque bouge bien pauvre. – 97 – . Il ne vit rien de tout cela. pendue à une potence en fer. Il se glissa dans la cour. Le voyageur s'arrêta un moment. L'hôte se chauffait. il cherchait quelque cabaret bien humble. Tout à coup il sentit vivement la faim. Il chemina ainsi quelque temps. oubliant la fatigue. C'était en effet un cabaret. Il regarda autour de lui pour voir s'il ne découvrirait pas quelque gîte. par deux portes. On entre dans ce cabaret. L'une donne sur la rue. entouré de tous les voyageurs de son auberge et de tous les passants de la rue. Quelques hommes y buvaient. marchant toujours.

à quoi le poissonnier n'avait répondu qu'en doublant le pas. énergique et triste. – Quelqu'un qui voudrait souper et coucher. Cette physionomie était étrangement composée . Or. elle commençait par paraître humble et finissait par sembler sévère. le feu de l'autre. La lampe l'éclairait d'un côté. L'hôte lui dit : – Voilà du feu. L'œil luisait sous les sourcils comme un feu sous une broussaille. Il entra. Ici on soupe et on couche. Il alla s'asseoir près de l'âtre. Tout ce qu'on pouvait distinguer de son visage sous sa casquette baissée prit une vague apparence de bien-être mêlée à cet autre aspect si poignant que donne l'habitude de la souffrance. était allé mettre son cheval à l'écurie chez Labarre. On l'examina quelque temps pendant qu'il défaisait son sac. une demi-heure auparavant. avant d'entrer au cabaret de la rue de Chaffaut. C'était d'ailleurs un profil ferme.– Qui va là ? dit le maître. Tous les gens qui buvaient se retournèrent. une bonne odeur sortait de la marmite. Je crois que c'est Escoublon). en le rencontrant. Ce poissonnier faisait partie. lui avait demandé de le prendre en croupe . l'homme. – C'est bon. Venez vous chauffer. Le hasard faisait que le matin même il avait rencontré cet étranger de mauvaise mine. cheminant entre Bras dasse et… j'ai oublié le nom. qui paraissait déjà très fatigué. Le souper cuit dans la marmite. camarade. Cependant un des hommes attablés était un poissonnier qui. Il allongea devant le feu ses pieds meurtris par la fatigue . du groupe qui entou– 98 – .

rait Jacquin Labarre. Il sonna. et lui-même avait raconté sa désagréable rencontre du matin aux gens de la Croix-de-Colbas. Le cabaretier vint à lui. L'homme était retombé dans ses réflexions. et s'en alla. quelques enfants. et lui dit : – Tu vas t'en aller d'ici. les enfants se dispersèrent comme une volée d'oiseaux. L'homme prit son bâton et son sac. À la porte pendait une chaîne de fer attachée à une cloche. – Et l'on te chasse de celle-ci. – Ah ! vous savez ? – Oui. qui l'avaient suivi depuis la Croix-de-Colbas et qui semblaient l'attendre. Il revint sur ses pas avec colère et les menaça de son bâton . – On m'a renvoyé de l'autre auberge. – 99 – . – Où voulez-vous que j'aille ? – Ailleurs. L'étranger se retourna et répondit avec douceur. Le cabaretier revint à la cheminée. Il passa devant la prison. lui jetèrent des pierres. Comme il sortait. Ils échangèrent quelques paroles à voix basse. posa brusquement sa main sur l'épaule de l'homme. Il fit de sa place au cabaretier un signe imperceptible.

l'enfant riait. Le père riait. À cette table était assis un homme d'une quarantaine d'années. à la figure joyeuse et ouverte. une femme toute jeune allaitait un autre enfant. – Monsieur le guichetier. Il est probable qu'il pensa que cette maison joyeuse serait hospitalière. qui faisait sauter un petit enfant sur ses genoux. Une table était servie au milieu de la chambre. et un berceau dans un coin. Il frappa au carreau un petit coup très faible. ce qui égaye la rue. voudriez-vous bien m'ouvrir et me loger pour cette nuit ? Une voix répondit : – Une prison n'est pas une auberge. C'était une grande chambre blanchie à la chaux. L'étranger resta un moment rêveur devant ce spectacle doux et calmant. la mère souriait. Que se passait-il en lui ? Lui seul eût pu le dire. Parmi ces jardins et ces haies. Près de lui. Le guichet se referma. Faites-vous arrêter. – 100 – . quelques chaises de bois et un fusil à deux coups accroché au mur. et que là où il voyait tant de bonheur il trouverait peut-être un peu de pitié. il vit une petite maison d'un seul étage dont la fenêtre était éclairée. Il regarda par cette vitre comme il avait fait pour le cabaret. dit-il en ôtant respectueusement sa casquette. Il entra dans une petite rue où il y a beaucoup de jardins. Quelques-uns ne sont enclos que de haies.Un guichet s'ouvrit. avec un lit drapé d'indienne imprimée. le broc d'étain luisant comme l'argent et plein de vin et la soupière brune qui fumait. Une lampe de cuivre éclairait la nappe de grosse toile blanche. On vous ouvrira.

pourriezvous me donner une assiettée de soupe et un coin pour dormir dans ce hangar qui est là dans ce jardin ? Dites. J'ai fait douze lieues. un mouchoir rouge. demi-paysan. il me semble qu'on frappe. les yeux à fleur de tête. demi-artisan. C'était un homme de haute taille. dit le voyageur. Il renversait la tête en arrière . Pourriez-vous ? En payant ? – 101 – . et dans lequel faisaient ventre un marteau. d'énormes favoris noirs. Il portait un vaste tablier de cuir qui montait jusqu'à son épaule gauche.On n'entendit pas. Il entendit la femme qui disait : – Mon homme. répondit le mari. J'ai marché toute la journée. blanc et nu. Il frappa un second coup. – Non. – Monsieur. L'homme répondit : – J'arrive de Puy-Moisson. Il avait d'épais sourcils. prit la lampe. pardon. le bas du visage en museau. une poire à poudre. sa chemise largement ouverte et rabattue montrait son cou de taureau. Le mari se leva. pourriez-vous ? En payant ? – Qui êtes-vous ? demanda le maître du logis. et alla à la porte qu'il ouvrit. et sur tout cela cet air d'être chez soi qui est une chose inexprimable. toutes sortes d'objets que la ceinture retenait comme dans une poche. En payant. Il frappa un troisième coup.

Mais pourquoi n'allez-vous pas à l'auberge. – Il n'y a pas de place. dit le paysan. Le visage du paysan prit une expression de défiance. Cependant aux paroles du paysan : Est-ce que vous seriez l'homme ?… la femme s'était levée. – Êtes-vous allé chez chose. et tout à coup il s'écria avec une sorte de frémissement : – Est-ce que vous seriez l'homme ?… Il jeta un nouveau coup d'œil sur l'étranger. Il balbutia : – Il ne m'a pas reçu non plus. de loger quelqu'un de bien qui payerait. posa la lampe sur la table et décrocha son fusil du mur. il ne m'a pas reçu.– Je ne refuserais pas. il regarda le nouveau venu de la tête aux pieds. – Eh bien ? Le voyageur répondit avec embarras : – Je ne sais pas. Êtes-vous allé chez Labarre ? – Oui. Ce n'est pas jour de foire ni de marché. – Bah ! pas possible. avait pris ses deux enfants dans ses bras et s'était réfugiée précipitamment derrière son ma- – 102 – . fit trois pas en arrière. de la rue de Chaffaut ? L'embarras de l'étranger croissait.

La nuit continuait de tomber. Il resta un moment étendu sur ce lit. – Par grâce. il s'était résigné à la faim. le maître du logis revint à la porte et dit : – Va-t'en. Chat de maraude. il se mit à déboucler une des courroies. regardant l'étranger avec épouvante. l'étranger aperçut dans un des jardins qui bordent la rue une sorte de hutte qui lui parut maçonnée en mottes de gazon. Il y faisait chaud. sans pouvoir faire un mouvement tant il était fatigué. la fenêtre se ferma au volet. Il pensa sans doute que c'était en effet le logis d'un cantonnier . Tout cela se fit en moins de temps qu'il ne faut pour se le figurer. reprit l'homme. Après avoir examiné quelques instants l'homme comme on examine une vipère.ri. la gorge nue. Il franchit résolument une barrière de bois et se trouva dans le jardin. Puis. À la lueur du jour expirant. Un moment après. – 103 – . un verre d'eau. comme son sac sur son dos le gênait et que c'était d'ailleurs un oreiller tout trouvé. mais c'était du moins là un abri contre le froid. et l'homme l'entendit tirer deux gros verrous. et il y trouva un assez bon lit de paille. les yeux effarés. Ces sortes de logis ne sont habituellement pas occupés la nuit. elle avait pour porte une étroite ouverture très basse et elle ressemblait à ces constructions que les cantonniers se bâtissent au bord des routes. en murmurant tout bas : Tso-maraude45. En ce 45 Patois des Alpes françaises. – Un coup de fusil ! dit le paysan. Puis il referma la porte violemment. Il s'approcha de la hutte . Le vent froid des Alpes soufflait. et un bruit de barre de fer qu'on posait parvint au dehors. il souffrait du froid et de la faim . Il se coucha à plat ventre et se glissa dans la hutte.

La tête d'un dogue énorme se dessinait dans l'ombre à l'ouverture de la hutte. repassé la barrière et qu'il se retrouva dans la rue. chassé même de ce lit de paille et de cette niche misérable. Il sortit de la ville. la tête toujours baissée. obligé. il avait devant lui une de ces collines basses couvertes de chaume coupé ras. espérant trouver quelque arbre ou quelque meule dans les champs. sans abri. c'étaient des nuages très bas qui semblaient s'appuyer sur la colline même et qui montaient. et sortit de la niche comme il put. il se laissa tomber plutôt qu'il ne s'assit sur une pierre. non sans élargir les déchirures de ses haillons. pour tenir le dogue en respect. et s'y abriter. d'avoir recours à cette manœuvre du bâton que les maîtres en ce genre d'escrime appellent la rose couverte. Cependant. il s'arma de son bâton. C'était la niche d'un chien. Il était dans un champ .moment un grondement farouche se fit entendre. sans gîte. comme la lune allait se lever et qu'il flottait encore au – 104 – . mais à reculons. L'horizon était tout noir . Il sortit également du jardin. Il était lui-même vigoureux et redoutable . Il chemina ainsi quelque temps. il leva les yeux et chercha autour de lui. ce n'était pas seulement le sombre de la nuit . Quand il eut. Il leva les yeux. non sans peine. qui après la moisson ressemblent à des têtes tondues. et il paraît qu'un passant qui traversait l'entendit s'écrier : – Je ne suis pas même un chien ! Bientôt il se releva et se remit à marcher. il se fit de son sac un bouclier. sans toit. seul. Quand il se sentit loin de toute habitation humaine. emplissant tout le ciel.

zénith un reste de clarté crépusculaire. et la colline. Il y a au coin de cette place une imprimerie. il montra le poing à l'église. lugubre et borné. quelque chose de si profondément désolé qu'après un moment d'immobilité et de rêverie. Digne. il recommença sa promenade à l'aventure. se dessinait vague et blafarde sur l'horizon ténébreux. Il y a des instants où la nature semble hostile. Les portes de Digne étaient fermées. puis au séminaire. Il passa par une brèche et rentra dans la ville. petit. apportées de l'île d'Elbe et dictées par Napoléon lui-même. Cet homme était évidemment très loin d'avoir de ces délicates habitudes d'intelligence et d'esprit qui font qu'on est sensible aux aspects mystérieux des choses . C'est là que furent imprimées pour la première fois les proclamations de l'empereur et de la garde impériale à l'armée. Il revint sur ses pas. Rien dans le champ ni sur la colline qu'un arbre difforme qui se tordait en frissonnant à quelques pas du voyageur. Il pouvait être huit heures du soir. ce qui est un effet particulièrement sinistre. d'un pauvre et chétif contour. il rebroussa chemin brusquement. Tout cet ensemble était hideux. En passant sur la place de la cathédrale. dans cette colline. cependant il y avait dans ce ciel. – 105 – . Il parvint ainsi à la préfecture. La terre était donc plus éclairée que le ciel. ces nuages formaient au haut du ciel une sorte de voûte blanchâtre d'où tombait sur la terre une lueur. qui a soutenu des sièges dans les guerres de religion. Comme il ne connaissait pas les rues. dans cette plaine et dans cet arbre. était encore entourée en 1815 de vieilles murailles flanquées de tours carrées qu'on a démolies depuis.

bien digne de ce nom en effet. Il répondit durement et avec colère : – Vous le voyez. mon ami ? dit-elle. j'ai aujourd'hui un matelas de pierre. L'homme prit les quatre sous. La bonne femme. Soldat. je me couche. – Pourquoi n'allez-vous pas à l'auberge ? – Parce que je n'ai pas d'argent. – Vous avez été soldat ? – Oui.. bonne femme. Elle vit cet homme étendu dans l'ombre. – Sur ce banc ? reprit-elle. – J'ai eu pendant dix-neuf ans un matelas de bois. il se coucha sur le banc de pierre qui est à la porte de cette imprimerie.Épuisé de fatigue et n'espérant plus rien. dit l'homme. je n'ai dans ma bourse que quatre sous. bonne femme. était madame la marquise de R. – Donnez toujours. – Hélas. Une vieille femme sortait de l'église en ce moment. continua : – 106 – . dit madame de R. Madame de R. – Que faites-vous là.

On aurait pu vous loger par charité. – Avez-vous frappé à celle-là ? – Non. – Frappez-y. frappé à toutes les portes ? – Oui. Avez-vous essayé pourtant ? Il est impossible que vous passiez ainsi la nuit.– Vous ne pouvez vous loger avec si peu dans une auberge. – Eh bien ? – Partout on m'a chassé. – 107 – . – Vous avez. Vous avez sans doute froid et faim. La « bonne femme » toucha le bras de l'homme et lui montra de l'autre côté de la place une petite maison basse à côté de l'évêché. – J'ai frappé à toutes les portes. reprit-elle.

46 – 108 – . aux enfants et aux serviteurs. expliquée par les Saints Pères (Les Misérables. aux pères. 594). 47 Voir Rom. Saint Matthieu les indique : devoirs envers Dieu (Matth. VII. Il dépouillait soigneusement tout ce que les Pères et les Docteurs ont dit sur cette grave matière. p. premièrement les devoirs de tous. quand madame Magloire entra. par saint Pierre . Son livre était divisé en deux parties . XIII. deuxièmement les devoirs de chacun. 1-7 . III. Hugo a coché et repris les titres et les références du traité du Mgr Bienvenu. 20.. après sa promenade en ville. aux maris. édition de l'Imprimerie Nationale.. I Pierre. Hébr. 13 . 21 . 12). 25-35. Il s'occupait d'un grand travail sur les Devoirs46. VI. Eph. 17 . était resté assez tard enfermé dans sa chambre. M. VI. dans l'Épître aux Romains . selon son habitude. l'évêque de Digne. lequel est malheureusement demeuré inachevé. I Cor. Les devoirs de tous sont les grands devoirs. 9 .. 7 . 30). l'évêque les avait trouvés indiqués et prescrits ailleurs . Il y en a quatre. II. devoirs envers les créatures (Matth. t II. écrivant assez incommodément sur de petits carrés de papier avec un gros livre ouvert sur ses genoux. XII. « Historique ». C'est dans ce Sommaire que V. aux magistrats. dans l'Épître aux Corinthiens47. pour prendre l'argenterie dans le placard près du lit. Il faisait laborieusement de toutes ces prescriptions un ensemble harmonieux qu'il voulait présenter aux âmes.. devoirs envers le prochain (Matth.. aux mères et aux jeunes hommes. définie par les Conciles. Un moment On sait qu'en 1832. dans l'Épître aux Éphésiens . VI). 14 .Chapitre II La prudence conseillée à la sagesse Ce soir-là. V. devoirs envers soi-même (Matth. aux souverains et aux sujets. 25)... dans l'Épître aux Hébreux . aux épouses. Pour les autres devoirs. 29.. XIII. aux fidèles. Hugo avait reçu d'un inconnu un Sommaire de l'exposition de la doctrine renfermée dans les Saintes Écritures. Il travaillait encore à huit heures. selon la classe à laquelle il appartient. VII. V. aux vierges.

Madame Magloire avait l'air intelligent. l'évêque. aux pieds de gros souliers et des bas jaunes comme les femmes de Marseille. la table était près de la cheminée. manches à épaulettes. un peu plus grande que son frère. un fichu très blanc sortant de la robe de bure noire à manches larges et courtes. frêle. douce. madame Magloire avait l'air d'une paysanne et mademoiselle Baptistine d'une dame. un tablier de toile de coton à carreaux rouges et verts. se leva de sa table et entra dans la salle à manger. elle causait avec mademoiselle Baptistine. On peut se figurer facilement ces deux femmes qui avaient toutes deux passé soixante ans : madame Magloire petite. mince. les deux angles de sa bouche inégalement relevés et la lèvre supérieure plus grosse que la lèvre inférieure lui donnaient quelque chose de – 109 – . Une lampe était sur la table . Un assez bon feu était allumé. grasse.après. Madame Magloire achevait en effet de mettre le couvert. sentant que le couvert était mis et que sa sœur l'attendait peut-être. La robe de mademoiselle Baptistine était coupée sur les patrons de 1806. Elle cachait ses cheveux gris sous une perruque frisée dite à l'enfant. le seul bijou de femme qu'il y eût dans la maison. noué à la ceinture d'un ruban vert. qu'elle avait achetée alors à Paris et qui lui durait encore. mademoiselle Baptistine. avec porte sur la rue (nous l'avons dit). vif et bon . et fenêtre sur le jardin. avec pattes et boutons. vive . avec pièce d'estomac pareille rattachée par deux épingles aux deux coins d'en haut. ferma son livre. au cou une jeannette d'or. Pour emprunter des locutions vulgaires qui ont le mérite de dire avec un seul mot une idée qu'une page suffirait à peine à exprimer. fourreau étroit. couleur à la mode en 1806. Tout en vaquant au service. Madame Magloire avait un bonnet blanc à tuyaux. taille courte. La salle à manger était une pièce oblongue à cheminée. vêtue d'une robe de soie puce.

Tant que monseigneur se taisait. verrouiller et barricader sa maison. toute sa personne. et de bien fermer ses portes. la religion en avait fait un ange. l'espérance. madame Magloire avait entendu dire des choses en divers lieux. La nature n'en avait fait qu'une brebis. attendu que M. Il – 110 – . avaient élevé peu à peu cette mansuétude jusqu'à la sainteté. et qu'il se pourrait qu'il y eût de méchantes rencontres pour ceux qui s'aviseraient de rentrer tard chez eux cette nuit-là. et puis il pensait à autre chose. Elle avait toujours été prédestinée à la mansuétude . Que la police était bien mal faite du reste. Pauvre sainte fille ! doux souvenir disparu ! Mademoiselle Baptistine a depuis raconté tant de fois ce qui s'était passé à l'évêché cette soirée-là. on a vu cela. Elle entretenait mademoiselle d'un sujet qui lui était familier et auquel l'évêque était accoutumé. qu'un vagabond suspect serait arrivé. Elle se bornait à obéir et à complaire. elle obéissait passivement comme mademoiselle. Au moment où M. la charité. Que c'était donc aux gens sages à faire la police eux-mêmes et à se bien garder. elle avait de gros yeux bleus à fleur de tête et le nez long et busqué .bourru et d'impérieux. mais tout son visage. mais la foi. tout en allant faire quelques provisions pour le souper. le maire ne s'aimaient pas. Même quand elle était jeune. et cherchaient à se nuire en faisant arriver des événements. Il paraît que. elle n'était pas jolie. respiraient une ineffable bonté. madame Magloire parlait avec quelque vivacité. le préfet et M. que plusieurs personnes qui vivent encore s'en rappellent les moindres détails. elle lui parlait résolument avec un mélange de respect et de liberté . On parlait d'un rôdeur de mauvaise mine . Il s'agissait du loquet de la porte d'entrée. mais dès que monseigneur parlait. l'évêque entra. nous l'avons dit en commençant. il s'était assis devant la cheminée et se chauffait. et qu'il faudrait avoir soin de dûment clore. mais l'évêque venait de sa chambre où il avait eu assez froid. Madame Magloire appuya sur ce dernier mot . Mademoiselle Baptistine ne parlait même pas. ces trois vertus qui chauffent doucement l'âme. qu'il devait être quelque part dans la ville.

Il y aura quelque malheur cette nuit dans la ville. monseigneur. elle poursuivit triomphante : – Oui. que le feu éclairait d'en bas : – Voyons. Puis tournant à demi sa chaise. voulant satisfaire madame Magloire sans déplaire à son frère. Alors. Elle le répéta. mettant ses deux mains sur ses genoux. cela lui semblait indiquer que l'évêque n'était pas loin de s'alarmer . et n'avoir pas même de lanternes la nuit dans les rues ! On sort. Il paraîtrait qu'un bohémien. Avec cela que la police est si mal faite (répétition inutile). Qu'y a-t-il ? qu'y a-t-il ? Nous sommes donc dans quelque gros danger ? Alors madame Magloire recommença toute l'histoire. On l'avait vu arriver par le boulevard Gassendi et rôder dans les rues à la brume. une espèce de mendiant dangereux serait en ce moment dans la ville. mademoiselle Baptistine.ne releva pas le mot à effet que madame Magloire venait de laisser tomber. Ce consentement à l'interroger encouragea madame Magloire . et mademoiselle que voilà dit comme moi… – 111 – . monseigneur. un va-nu-pieds. C'est comme cela. – Vraiment ? dit l'évêque. Vivre dans un pays de montagnes. répondit l'évêque. quoi ! Et je dis. entendez-vous ce que dit madame Magloire ? – J'en ai entendu vaguement quelque chose. et levant vers la vieille servante son visage cordial et facilement joyeux. Un homme de sac et de corde avec une figure terrible. Tout le monde le dit. Il s'était présenté pour loger chez Jacquin Labarre qui n'avait pas voulu le recevoir. sans s'en douter. en l'exagérant quelque peu. Des fours. se hasarda à dire timidement : – Mon frère.

que. ô mon Dieu ! on n'a pas besoin d'en demander la permission… En ce moment. et que d'ailleurs. par le premier passant venu. interrompit la sœur. c'est une minute . Madame Magloire continua comme s'il n'y avait pas eu de protestation : – Nous disons que cette maison-ci n'est pas sûre du tout . on les a là. même au milieu de la nuit. dit l'évêque. on frappa à la porte un coup assez violent. monseigneur. – 112 – . ne serait-ce que pour cette nuit . le serrurier. je vais aller dire à Paulin Musebois. si monseigneur le permet. qu'il vienne remettre les anciens verrous de la porte . car je dis qu'une porte qui s'ouvre du dehors avec un loquet.– Moi. Ce que mon frère fait est bien fait. rien n'est plus terrible . – Entrez. je ne dis rien. avec cela que monseigneur a l'habitude de toujours dire d'entrer. et je dis qu'il faut des verrous.

aperçut l'homme qui entrait et se dressa à demi d'effarement. fit un pas. puis. Madame Magloire n'eut pas même la force de jeter un cri. C'est le voyageur que nous avons vu tout à l'heure errer cherchant un gîte. Elle s'ouvrit vivement. Elle tressaillit. Peu avant le coup d'État de 1851. Il était hideux. Un homme entra. et resta béante. nous le connaissons déjà. L'évêque fixait sur l'homme un œil tranquille. fatiguée et violente dans les yeux. laissant la porte ouverte derrière lui.Chapitre III Héroïsme de l'obéissance passive48 La porte s'ouvrit. entendu ici par antiphrase. son bâton à la main. Il avait son sac sur l'épaule. comme si quelqu'un la poussait avec énergie et résolution. Mademoiselle Baptistine se retourna. toute grande. Le feu de la cheminée l'éclairait. Un poème de Châtiments intitulé A l'obéissance passive stigmatise la chose et le mot. elle se mit à regarder son frère et son visage redevint profondément calme et serein. et s'arrêta. Il entra. 48 – 113 – . C'était une sinistre apparition. ramenant peu à peu sa tête vers la cheminée. Cet homme. hardie. une expression rude. une circulaire avait défini l'obéissance passive exigée de l'armée.

Aujourd'hui. Personne n'a voulu de moi. en arrivant dans ce pays. vous mettrez un couvert de plus. Quatre jours et que je marche depuis Toulon. Je m'en suis allé dans les champs pour coucher à la belle étoile. sans doute pour demander au nouveau venu ce qu'il désirait. Ce chien m'a mordu et m'a chassé. Je suis très fatigué. on m'a renvoyé à cause de mon passeport jaune que j'avais montré à la mairie. J'ai pensé qu'il pleuvrait. dans la place. j'ai été dans une auberge. promena ses yeux tour à tour sur le vieillard et les femmes. comme s'il avait été un homme. j'ai bien faim. Il avait fallu. chez l'autre. et qu'il n'y avait pas de bon Dieu pour empêcher de pleuvoir. Une bonne femme m'a montré votre maison et m'a dit : « Frappe là ». Je suis libéré depuis quatre jours et en route pour Pontarlier qui est ma destination.Comme il ouvrait la bouche. J'ai été dans la niche d'un chien. dit d'une voix haute : – Voici. douze lieues à pied. sans attendre que l'évêque parlât. dit l'évêque. et. J'ai frappé. j'allais me coucher sur une pierre. l'homme appuya ses deux mains à la fois sur son bâton. Je m'appelle Jean Valjean. J'ai été à une autre auberge. j'ai fait douze lieues à pied. Ce soir. Qu'est-ce que cela me fait ? J'ai de l'argent. le guichetier n'a pas ouvert. On m'a dit : Va-t-en ! Chez l'un. Il n'y avait pas d'étoile. Ma masse. J'ai été à la prison. On aurait dit qu'il savait qui j'étais. Là. Cent neuf francs quinze sous que j'ai gagnés au bagne par mon travail en dix-neuf ans. Voulez-vous que je reste ? – Madame Magloire. Je payerai. Qu'est-ce que c'est ici ? Êtes-vous une auberge ? J'ai de l'argent. J'ai passé dix-neuf ans au bagne. – 114 – . L'homme fit trois pas et s'approcha de la lampe qui était sur la table. et je suis rentré dans la ville pour y trouver le renfoncement d'une porte. Je suis un galérien.

Cinq ans pour vol avec effraction. Voulez-vous lire ? Je sais lire. Nous allons souper dans un instant. Nous avons déjà expliqué de quelle nature était l'obéissance des deux femmes. natif de… – cela vous est égal… – Est resté dix-neuf ans au bagne. Quatorze ans pour avoir tenté de s'évader quatre fois. Je viens des galères. comme s'il n'avait pas bien compris.– Tenez. jusqu'alors sombre et dure. – Voilà mon passeport. Cet homme est très dangereux. et l'on fera votre lit pendant que vous souperez. Avez-vous entendu ? Je suis un galérien. dit l'évêque. Il tira de sa poche une grande feuille de papier jaune qu'il déplia. s'empreignit de stupéfaction. comme vous voyez. Tenez. ce n'est pas ça. forçat libéré. L'expression de son visage. Cela sert à me faire chasser de partout où je suis. vous ? Est-ce une auberge ? Voulez-vous me donner à manger et à coucher ? Avez-vous une écurie ? – Madame Magloire. Jaune. moi. J'ai appris au bagne. Un forçat. – Monsieur. de joie. et devint extraordinaire. asseyez-vous et chauffez-vous. Ici l'homme comprit tout à fait. L'évêque se tourna vers l'homme. voilà ce qu'on a mis sur le passeport : « Jean Valjean. Il se mit à balbutier comme un homme fou : – 115 – . Madame Magloire sortit pour exécuter ces ordres. » – Voilà ! Tout le monde m'a jeté dehors. de doute. Voulez-vous me recevoir. vous mettrez des draps blancs au lit de l'alcôve. reprit-il. Il y a une école pour ceux qui veulent.

Vous n'avez pas de mépris. Il continua : – Vous êtes humain. monsieur le curé. chien ! qu'on me dit toujours. un prêtre qui demeure ici. que je suis bête ! je n'avais pas vu votre calotte ! Tout en parlant. Vous êtes aubergiste. Combien avez-vous ? ne m'avez-vous pas dit cent neuf francs ? – Quinze sous. comment vous appelez-vous ? Je payerai tout ce qu'on voudra. Oh ! un brave homme de prêtre ! Alors vous ne me demandez pas d'argent ? Le curé. gardez votre argent. dit l'évêque. n'est-ce pas ? – Je suis. – Un prêtre ! reprit l'homme. Aussi j'avais dit tout de suite qui je suis. Et combien de temps avezvous mis à gagner cela ? – Dix-neuf ans. Pardon. et il s'était assis. puis remis son passeport dans sa poche. dit l'évêque. n'est-ce pas ? le curé de cette grande église ? Tiens ! c'est vrai. il avait déposé son sac et son bâton dans un coin. Je croyais bien que vous me chasseriez. Je payerai bien. Oh ! la brave femme qui m'a enseigné ici ! Je vais souper ! un lit ! Un lit avec des matelas et des draps ! comme tout le monde ! il y a dix-neuf ans que je n'ai couché dans un lit ! Vous voulez bien que je ne m'en aille pas ! Vous êtes de dignes gens ! D'ailleurs j'ai de l'argent. – Cent neuf francs quinze sous. C'est bien bon un bon prêtre. Mademoiselle Baptistine le considérait avec douceur.– Vrai ? quoi ? vous me gardez ? vous ne me chassez pas ! un forçat ! Vous m'appelez monsieur ! vous ne me tutoyez pas ! Va-ten. – 116 – . Vous êtes un brave homme. Alors vous n'avez pas besoin que je paye ? – Non. monsieur l'aubergiste. ajouta l'homme.

en or. Puisque vous êtes abbé. nous avions un aumônier au bagne. dit l'évêque. mettez ce couvert le plus près possible du feu. Depuis quatre jours je n'ai dépensé que vingt-cinq sous que j'ai gagnés en aidant à décharger des voitures à Grasse. C'était l'évêque de la Majore. L'homme poursuivit : – J'ai encore tout mon argent. Et se tournant vers son hôte : – Le vent de nuit est dur dans les Alpes. qu'on appelle. c'est si loin ! – Vous comprenez. Vous devez avoir froid. Il a parlé. – Madame Magloire. je vais vous dire. mais il était trop au fond. C'est le curé qui est sur les curés. nous autres ! Il a dit la messe au milieu du bagne.– Dix-neuf ans ! L'évêque soupira profondément. Au grand jour de midi. nous n'entendions pas. mèche allumée. l'évêque était allé pousser la porte qui était restée toute grande ouverte. Et puis un jour j'ai vu un évêque. cela brillait. Madame Magloire rentra. il avait une chose pointue. Des trois côtés. monsieur ? – 117 – . Vous savez. Voilà ce que c'est qu'un évêque. à Marseille. je dis mal cela. Avec les canons. Monseigneur. mais pour moi. pardon. Nous étions en rang. sur la tête. en face de nous. Pendant qu'il parlait. Elle apportait un couvert qu'elle mit sur la table. sur un autel. Nous ne voyions pas bien.

répondit l'évêque. vous êtes ici chez vous plus que moi-même. Monsieur à un forçat. soyez le bienvenu. vous en avez un que je savais. Vous ne me méprisez pas. Vous me recevez chez vous. Vous souffrez . lui toucha doucement la main. L'évêque. une lampe qui éclaire bien mal. – Vrai ? vous saviez comment je m'appelle ? – Oui. L'ignominie a soif de considération. Vous allumez vos cierges pour moi. reprit l'évêque. – Vous pouviez ne pas me dire qui vous étiez. Ce n'est pas ici ma maison. vous êtes bon. vous avez faim et soif . Madame Magloire comprit. le visage de l'homme s'illuminait. vous vous appelez mon frère. excepté celui qui a besoin d'un asile. – Monsieur le curé. Je ne vous ai pourtant pas caché d'où je viens et que je suis un homme malheureux. – Voici. Et ne me remerciez pas. dit l'homme. L'homme ouvrit des yeux étonnés. – 118 – . Personne n'est ici chez soi. avec sa voix doucement grave et de si bonne compagnie. mais s'il a une douleur. Tout ce qui est ici est à vous. avant que vous me le disiez. Cette porte ne demande pas à celui qui entre s'il a un nom.Chaque fois qu'il disait ce mot monsieur. c'est un verre d'eau à un naufragé de la Méduse. c'est la maison de Jésus-Christ. assis près de lui. ne me dites pas que je vous reçois chez moi. Qu'ai-je besoin de savoir votre nom ? D'ailleurs. Je vous le dis à vous qui passez. et elle alla chercher sur la cheminée de la chambre à coucher de monseigneur les deux chandeliers d'argent qu'elle posa sur la table tout allumés.

mais vous êtes si bon qu'à présent je ne sais plus ce que j'ai .– Tenez. le froid. Le visage de l'évêque prit tout à coup cette expression de gaîté propre aux natures hospitalières : Mauves en Vivarais. un peu de lard. les chiens sont plus heureux ! Dix-neuf ans ! J'en ai quarante-six. un morceau de viande de mouton. Cependant madame Magloire avait servi le souper. canton de Tournon (Ardèche). Une soupe faite avec de l'eau. la chaîne. vous valez mieux qu'aucun de nous. l'évêque une bouteille de vieux vin de Mauves49. le chaud. Même malade au lit. reprit l'évêque. vous sortez d'un lieu de tristesse. un fromage frais. le passeport jaune ! Voilà. le boulet au pied. de l'huile. Si vous sortez de ce lieu douloureux avec des pensées de haine et de colère contre les hommes. cela m'a passé. Écoutez. L'évêque le regarda et lui dit : – Vous avez bien souffert ? – Oh ! la casaque rouge. vous êtes digne de pitié . les coups de bâton ! La double chaîne pour rien. Elle avait d'elle-même ajouté à l'ordinaire de M. du pain et du sel. des figues. une planche pour dormir. la chiourme. – Oui. Le cachot pour un mot. non loin du clos de l'Hermitage. monsieur le curé ! s'écria l'homme. de douceur et de paix. si vous en sortez avec des pensées de bienveillance. j'avais bien faim en entrant ici . 49 – 119 – . et un gros pain de seigle. Les chiens. le travail. Il y aura plus de joie au ciel pour le visage en larmes d'un pécheur repentant que pour la robe blanche de cent justes. À présent.

Or c'était l'usage de la maison. sortit sans dire un mot. symétriquement arrangés devant chacun des trois convives. parfaitement paisible et naturelle. il fit asseoir l'homme à sa droite. Comme il en avait coutume lorsque quelque étranger soupait avec lui. quand l'évêque avait quelqu'un à souper. Madame Magloire en effet n'avait mis que les trois couverts absolument nécessaires. Ce gracieux semblant de luxe était une sorte d'enfantillage plein de charme dans cette maison douce et sévère qui élevait la pauvreté jusqu'à la dignité. L'homme se mit à manger avidement. prit place à sa gauche. étalage innocent.– À table ! dit-il vivement. et un moment après les trois couverts réclamés par l'évêque brillaient sur la nappe. L'évêque dit le bénédicité. Madame Magloire comprit l'observation. de disposer sur la nappe les six couverts d'argent. Mademoiselle Baptistine. – 120 – . Tout à coup l'évêque dit : – Mais il me semble qu'il manque quelque chose sur cette table. selon son habitude. puis servit lui-même la soupe.

où la conversation du forçat et de l'évêque est racontée avec une minutie naïve : ………………………………… « … Cet homme ne faisait aucune attention à personne. a repris cet homme. vous devriez bien être curé. Cependant. Vous êtes pauvre. nous ne saurions mieux faire que de transcrire ici un passage d'une lettre de mademoiselle Baptistine à madame de Boischevron. a dit mon frère. ils ont plus d'argent. mais je dois dire que les rouliers qui n'ont pas voulu me laisser manger avec eux font meilleure chère que vous. Vous n'êtes peut-être pas même curé. « Un moment après il a ajouté : « – Monsieur Jean Valjean. « – Non. tout ceci est encore bien trop bon pour moi. Je vois bien. il a dit : « – Monsieur le curé du bon Dieu. si le bon Dieu était juste. c'est à Pontarlier que vous allez – 121 – . Mon frère a répondu : « – Ils ont plus de fatigue que moi.Chapitre IV Détails sur les fromageries de Pontarlier Maintenant. Il mangeait avec une voracité d'affamé. « Entre nous. Êtesvous curé seulement ? Ah ! par exemple. après la soupe. l'observation m'a un peu choquée. pour donner une idée de ce qui se passa à cette table. « – Le bon Dieu est plus que juste.

je me suis réfugié en FrancheComté d'abord. des fabriques de cuivre. Ce nom rappelle celui du village de Lucenay. des huileries. On n'a qu'à choisir. où les touristes ne trouvèrent à dévorer qu'une minuscule omelette restée lé- 50 – 122 – . à Châtillon. des tanneries. J'avais de la bonne volonté. des fabriques d'acier. dans un bon pays. Si les nuits sont froides. au moins vingt usines de fer.« – Avec itinéraire obligé. traversé par les Hugo et les Nodier lors du voyage aux Alpes de l'été 1825. et j'y ai vécu quelque temps du travail de mes bras. entre autres M. dont quatre à Lods. des fabriques d'horlogerie en grand. Puis il a continué : « – Il faut que je sois en route demain à la pointe du jour. les journées sont chaudes. « – Vous allez là. à Audincourt et à Beure qui sont très considérables… « Je crois ne pas me tromper et que ce sont bien là les noms que mon frère a cités. Il y a des papeteries. À la révolution. Il fait dur voyager. a repris mon frère. puis il s'est interrompu et m'a adressé la parole : « – Chère sœur. J'ai trouvé à m'y occuper. n'avons-nous pas des parents dans ce payslà ? « J'ai répondu : « – Nous en avions. des distilleries. de Lucenet50 qui était capitaine des portes à Pontarlier dans l'ancien régime. « Je crois bien que c'est comme cela que l'homme a dit. ma famille a été ruinée.

une industrie toute patriarcale51 et toute charmante. et où il y a quarante ou cinquante vaches. J'ai travaillé. où vous allez. 51 Le socialiste Fourier avait donné les fromageries de Pontarlier comme modèle des associations ouvrières de l'avenir. qui sont aux pauvres .« – Oui. a repris mon frère. p. que ce serait un asile pour lui. Il est beaucoup revenu sur ce bon état de grurin. qui sont aux riches. tout en faisant manger cet homme. Hugo en fait un exemple d'industrie « patriarcale ». ma sœur. monsieur Valjean. on n'avait que ses bras. Une chose m'a frappée. les fruitières d'association. – le grurin reçoit le lait des associés trois fois par jour et marque les quantités sur une taille double . – qu'on en distinguait deux sortes : – les grosses granges. c'est vers la mi-juin que les fromagers conduisent leurs vaches dans la montagne. considérant depuis longtemps les propositions des socialistes utopiques comme régressives. cit. sans le lui conseiller directement et durement. Mon frère lui faisait boire de ce bon vin de Mauves dont il ne boit pas lui-même parce qu'il dit que c'est du vin cher. Ils ont dans le pays de Pontarlier. lesquelles produisent sept à huit milliers de fromages par été . ouv. – 123 – . 398. – Ils prennent à leurs gages un fromager qu'ils appellent le grurin .. entremêlant ses paroles de façons gracieuses pour moi. ce sont les paysans de la moyenne montagne qui mettent leurs vaches en commun et partagent les produits. – c'est vers la fin d'avril que le travail des fromageries commence . Ce sont leurs fromageries qu'ils appellent fruitières. mais en 93 on n'avait plus de parents. comme s'il eût souhaité que cet homme comprît. Voir Victor Hugo raconté par Adèle Hugo. « Alors mon frère. « L'homme se ranimait tout en mangeant. lui a expliqué très en détail ce que c'étaient que les fruitières de Pontarlier . Cet homme était gendaire dans la famille. Mon frère lui disait tous ces détails avec cette gaîté aisée que vous lui connaissez.

bonne madame. C'était bien une occasion en apparence de faire un peu de sermon et d'appuyer l'évêque sur le galérien pour laisser la marque du passage. et la meilleure pitié. ajoutait-il. quelque chose de vraiment évangélique dans cette délicatesse qui s'abstient de sermon. qu'il était une personne comme une autre. Dans tous les cas. Car dans son histoire il y a sa faute. n'est-ce pas de n'y point toucher du tout ? Il m'a semblé que ce pouvait être là la pensée intérieure de mon frère. pendant tout le souper. À force d'y réfléchir. comme mon frère parlait des montagnards de Pontarlier.ce que je vous ai dit. et il a soupé avec ce Jean Valjean du même air et de la même façon qu'il aurait soupé avec M. qui s'appelle Jean Valjean. il a été d'un bout à l'autre le même homme que tous les soirs. et mon frère semblait éviter tout ce qui pouvait l'en faire souvenir. ni son histoire. on a cogné à la porte. Gédéon Le Prévost ou avec M. n'a pas dit un mot qui pût rappeler à cet homme qui il était ni apprendre à cet homme qui était mon frère. comme nous étions aux figues. ou bien un peu de commisération avec exhortation de se mieux conduire à l'avenir. en étant pour lui tout ordinaire. sont heureux parce qu'ils sont innocents. craignant qu'il n'y eût dans ce mot qui lui échappait quelque chose qui pût froisser l'homme. C'est au point qu'à un certain moment. que le mieux était de l'en distraire. il n'en a rien marqué. même pour moi . quand un homme a un point douloureux. à l'exception de quelques paroles sur Jésus quand il est entré. Il pensait sans doute que cet homme. N'est-ce pas là en effet bien entendre la charité ? N'y a-t-il pas. ayant ce malheureux sous la main. « Vers la fin. le curé de la paroisse. ne fût-ce qu'un moment. je crois avoir compris ce qui se passait dans le cœur de mon frère. Mon frère ne lui a même pas demandé de quel pays il était. qui ont un doux travail près du ciel et qui. Il eût paru peut-être à un autre que c'était le cas. ce que je puis dire. c'est que. n'avait que trop sa misère présente à l'esprit. de lui nourrir l'âme en même temps que le corps et de lui faire quelque reproche assaisonné de morale et de conseil. Mon – 124 – . Eh bien ! mon frère. il s'est arrêté court. et de lui faire croire. C'était la mère Gerbaud avec son petit dans ses bras. de morale et d'allusion. s'il a eu toutes ces idées. ni de toute la soirée.

Les nuits sont glaciales. Victor l'avait achetée à Tüttlingen et offerte à Juliette lors de leur voyage en Forêt-Noire. 1985. et nous sommes montées toutes les deux. Madame Magloire a enlevé le couvert bien vite. et cela tient chaud. L'homme pendant ce temps-là ne faisait pas grande attention. mon Toto. J'ai compris qu'il fallait nous retirer pour laisser dormir ce voyageur. « Je suis ravie de votre idée. La pauvre vieille Gerbaud partie. tout le poil s'en va. Il ne parlait plus et paraissait très fatigué. et m'a emprunté quinze sous que j'avais sur moi pour les donner à la mère Gerbaud. » Cette peau a existé. J'ai cependant envoyé madame Magloire un instant après porter sur le lit de cet homme une peau de chevreuil de la Forêt-Noire52 qui est dans ma chambre. près des sources du Danube. et il lui a dit : Vous devez avoir bien besoin de votre lit. » (Lettres de Juliette. « Madame Magloire est remontée presque tout de suite. Je tiens à conserver le souvenir de notre charmant petit voyage à travers la Forêt-Noire. de mettre votre peau de chevreuil sur le lit. mon frère a dit les grâces. C'est dommage que cette peau soit vieille . Har Po.frère a baisé l'enfant au front. puis il s'est tourné vers cet homme. nous nous sommes mises à prier Dieu dans le salon où l'on étend le linge. et puis nous sommes rentrées chacune dans notre chambre sans nous rien dire. en octobre 1840. ainsi que le petit couteau à manche d'ivoire dont je me sers à table.) 52 – 125 – . à Tottlingen. Mon frère l'a achetée du temps qu'il était en Allemagne.

Un lit blanc et frais y était dressé. – Allons. monsieur l'abbé. il fallait traverser la chambre à coucher de l'évêque. tout à coup et sans transition. Comme on a pu le remarquer dans ce qui a été dit plus haut. il eut un mouvement étrange et qui eût glacé d'épouvante les deux saintes filles si elles en eussent été témoins. le logis était distribué de telle sorte que. je vais vous conduire à votre chambre.Chapitre V Tranquillité Après avoir donné le bonsoir à sa sœur. L'évêque installa son hôte dans l'alcôve. Au moment où ils traversaient cette chambre. C'était le dernier soin qu'elle prenait chaque soir avant de s'aller coucher. pour passer dans l'oratoire où était l'alcôve ou pour en sortir. Voulait-il donner un – 126 – . et lui dit : – Monsieur. vous boirez une tasse de lait de nos vaches tout chaud. Aujourd'hui même il nous est difficile de nous rendre compte de ce qui le poussait en ce moment. À peine eut-il prononcé ces paroles pleines de paix que. dit l'évêque. Demain matin. L'homme le suivit. L'homme posa le flambeau sur une petite table. dit l'homme. faites une bonne nuit. monseigneur Bienvenu prit sur la table un des deux flambeaux d'argent. madame Magloire serrait l'argenterie dans le placard qui était au chevet du lit. – Merci. avant de partir. remit l'autre à son hôte.

avertissement ou jeter une menace ? Obéissait-il simplement à une sorte d'impulsion instinctive et obscure pour lui-même ? Il se tourna brusquement vers le vieillard. il était vraiment si fatigué qu'il n'avait même pas profité de ces bons draps blancs. contemplant. il était dans son jardin. fixant sur son hôte un regard sauvage. croisa les bras. Un moment après. il s'écria d'une voix rauque : – Ah çà ! décidément ! vous me logez chez vous près de vous comme cela ! Il s'interrompit et ajouta avec un rire où il y avait quelque chose de monstrueux : – Avez-vous bien fait toutes vos réflexions ? Qui est-ce qui vous dit que je n'ai pas assassiné ? L'évêque leva les yeux vers le plafond et répondit : – Cela regarde le bon Dieu. et. un grand rideau de serge tiré de part en part dans l'oratoire cachait l'autel. L'évêque s'agenouilla en passant devant ce rideau et fit une courte prière. Puis. marchant. Il avait soufflé sa bougie avec sa narine à la manière des forçats et s'était laissé – 127 – . sans tourner la tête et sans regarder derrière lui. il rentra dans sa chambre. rêvant. il dressa les deux doigts de sa main droite et bénit l'homme qui ne se courba pas. et. Quand l'alcôve était habitée. Quant à l'homme. gravement et remuant les lèvres comme quelqu'un qui prie ou qui se parle à lui-même. l'âme et la pensée tout entières à ces grandes choses mystérieuses que Dieu montre la nuit aux yeux qui restent ouverts.

Minuit sonnait comme l'évêque rentrait de son jardin dans son appartement. Quelques minutes après. – 128 – . où il s'était tout de suite profondément endormi. tout dormait dans la petite maison.tomber tout habillé sur le lit.

Sa sœur. avec sept enfants. L'aîné des sept enfants avait huit ans. et soutint à son tour sa sœur qui l'avait élevé. Sa mère était morte d'une fièvre de lait mal soignée. et tant qu'elle eut son mari elle logea et nourrit son jeune frère. mangeant toujours. il n'avait pas appris à lire. veuve. Le mari mourut. Jean Valjean venait d'atteindre. s'était tué en tombant d'un arbre. Jean Valjean était d'une pauvre famille de paysans de la Brie. Dans son enfance. Il y avait à Faverolles. la tranche de lard le cœur de chou. lui. Quand il eut l'âge d'homme. et contraction de Voilà Jean. Son père. Jean Valjean se réveilla. Il avait perdu en très bas âge son père et sa mère. il était émondeur à Faverolles. Sa mère s'appelait Jeanne Mathieu . filles et garçons. pour le donner à quelqu'un de ses enfants . pourtant. mère Jeanne. Il n'avait pas eu le temps d'être amoureux. Sa jeunesse se dépensait ainsi dans un travail rude et mal payé. ce qui est le propre des natures affectueuses. pendant qu'il mangeait. Il remplaça le père. sa vingt-cinquième année. émondeur comme lui. Somme toute. lui. ou Vlajean. Cela se fit simplement. c'était quelque chose d'assez endormi et d'assez insignifiant. avait l'air de ne rien voir et laissait faire. le morceau de viande. Cette sœur avait élevé Jean Valjean. pas loin de la chaumière Val– 129 – . sobriquet probablement. en apparence du moins. Il n'était resté à Jean Valjean qu'une sœur plus âgée que lui. que Jean Valjean. On ne lui avait jamais connu de « bonne amie » dans le pays. lui prenait souvent dans son écuelle le meilleur de son repas. Le soir il rentrait fatigué et mangeait sa soupe sans dire un mot.Chapitre VI Jean Valjean Vers le milieu de la nuit. son père s'appelait Jean Valjean. presque la tête dans sa soupe. même avec quelque chose de bourru de la part de Jean Valjean. ses longs cheveux tombant autour de son écuelle et cachant ses yeux. comme un devoir. penché sur la table. le dernier un an. Jean Valjean était d'un caractère pensif sans être triste.

124) pour caractériser cette fois l'abandon des enfants Hugo par leur père. Il faisait ce qu'il pouvait. Il arriva à temps pour voir un bras passé à travers un trou fait d'un coup de poing dans la grille et dans la vitre. eût sévèrement corrigé les délinquants. s'arrachant le pot. de l'autre côté de la ruelle. le voleur s'enfuyait à toutes jambes . se disposait à se coucher. puis il se louait comme moissonneur. allaient quelquefois emprunter au nom de leur mère une pinte de lait à Marie-Claude. payait en arrière de la mère la pinte de lait à Marie-Claude. comme garçon de ferme bouvier. Il arriva qu'un hiver fut rude. La famille n'eut pas de pain. La mère. cit. Le voleur avait jeté le pain. Sa sœur travaillait de son côté. Jean Valjean. C'était Jean Valjean. boulanger sur la place de l'Église. mais que faire avec sept petits enfants ?53 C'était un triste groupe que la misère enveloppa et étreignit peu à peu. Le bras saisit un pain et l'emporta. une fermière appelée MarieClaude . Isabeau sortit en hâte . Maubert Isabeau. Il gagnait dans la saison de l'émondage vingt-quatre sous par jour. causant d'eux. se retrouvent dans le Victor Hugo raconté par Adèle Hugo (ouv.jean. mais il avait encore le bras ensanglanté. et les enfants n'étaient pas punis. à Faverolles. comme le petit Poucet entendant la détermination de ses parents de le perdre lui et ses frères. Isabeau courut après lui et l'arrêta. comme manœuvre. en Italie : « Un soir. habituellement affamés. Pas de pain.. p. Jean n'eut pas d'ouvrage. abandonnés et perdus eux aussi. À la lettre. les enfants Valjean. lorsqu'il entendit un coup violent dans la devanture grillée et vitrée de sa boutique. qu'ils buvaient derrière une haie ou dans quelque coin d'allée. brusque et bougon. et si hâtivement que les petites filles s'en répandaient sur leur tablier et dans leur goulotte. ils avaient entendu leur père. dans un lycée et les deux plus petits dans une école. Ces sept petits enfants. » 53 – 130 – . Comme dans le conte du Petit Poucet. Sept enfants ! Un dimanche soir. son aîné. si elle eût su cette maraude. exiger de leur mère qu'on mît Abel. comme homme de peine.

il y a encore un abîme entre ces races d'hommes et le hideux assassin des villes. de même que le contrebandier. les larmes l'étouffaient. Il paraissait ne rien comprendre à sa position. côtoie de fort près le brigand. Les villes font des hommes féroces parce qu'elles font des hommes corrompus. Il y a contre les braconniers un préjugé légitime. il élevait sa main droite et l'abaissait graduellement sept fois comme s'il tou– 131 – . ce sont les moments où la pénalité prononce un naufrage. Le braconnier. Il avait un fusil dont il se servait mieux que tireur au monde. Elles développent le côté farouche. la mer. ce qui lui nuisit. font des hommes sauvages. tout en sanglotant. La montagne. ce même jour une grande chaîne fut ferrée à Bicêtre. Pourtant. quelque chose d'excessif. Il était assis à terre comme tous les autres. Jean Valjean fit partie de cette chaîne.Ceci se passait en 1795. on cria dans Paris la victoire de Montenotte remportée par le général en chef de l'année d'Italie. Jean Valjean fut déclaré coupable. se souvient encore parfaitement de ce malheureux qui fut ferré à l'extrémité du quatrième cordon dans l'angle nord de la cour. que le message du Directoire aux Cinq-Cents. il parvenait seulement à dire de temps en temps : J'étais émondeur à Faverolles. la forêt. il pleurait. à travers les vagues idées d'un pauvre homme ignorant de tout. Il est probable qu'il y démêlait aussi. Il y a dans notre civilisation des heures redoutables . sinon qu'elle était horrible. Les termes du code étaient formels. Pendant qu'on rivait à grands coups de marteau derrière sa tête le boulon de son carcan. disons-le en passant. du 2 floréal an IV. Le braconnier vit dans la forêt le contrebandier vit dans la montagne ou sur la mer. elles l'empêchaient de parler. Jean Valjean fut traduit devant les tribunaux du temps « pour vol avec effraction la nuit dans une maison habitée ». mais souvent sans détruire le côté humain. appelle Buona-Parte . Quelle minute funèbre que celle où la société s'éloigne et consomme l'irréparable abandon d'un être pensant ! Jean Valjean fut condamné à cinq ans de galères. Le 22 avril 1796. Un ancien guichetier de la prison. qui a près de quatre-vingt-dix ans aujourd'hui. Puis. il était quelque peu braconnier .

À Toulon. Dans ce cœur où il y avait eu une plaie. s'en allèrent au hasard. Tout s'effaça de ce qui avait été sa vie.chait successivement sept têtes inégales. Que devint la sœur ? que devinrent les sept enfants ? Qui est-ce qui s'occupe de cela ? Que devient la poignée de feuilles du jeune arbre scié par le pied ? C'est toujours la même histoire. jusqu'à son nom . Ils quittèrent le pays. Ces pauvres êtres vivants. Voilà tout. il fut le numéro 24601. et s'enfoncèrent peu à peu dans cette froide brume où s'engloutissent les destinées solitaires. on nommait enfin « geindre » un apprenti boulanger. moines ténèbres où disparaissent successivement tant de têtes infortunées dans la sombre marche du genre humain. sans guide. il l'avait faite pour vêtir et nourrir sept petits enfants. qui les avait connus au pays. Il y arriva après un voyage de vingt-sept jours. A cause du cri étouffé qui accompagne l'effort du pétrin. ces créatures de Dieu. sur une charrette. la borne de ce qui avait été leur champ les oublia . sans asile. il ne fut même plus Jean Valjean . qui sait même ? chacun de leur côté peutêtre. la chaîne au cou. 54 – 132 – . je crois. Je ne sais plus par quelle voie ce renseignement lui parvint. Elle était à Paris. Elle habitait une pauvre rue près de SaintSulpice. pendant tout le temps qu'il passa à Toulon. vers la fin de la quatrième année de sa captivité. un petit garçon. C'est le quartier de Paris où Hugo a passé sa jeunesse. Jean Valjean lui-même les oublia. il fut revêtu de la casaque rouge. Quelqu'un. et par ce geste on devinait que la chose quelconque qu'il avait faite. Où étaient les six autres ? Elle ne Actuelle rue Madame. Il partit pour Toulon. sans appui désormais. Le clocher de ce qui avait été leur village les oublia . entendit-il parler une seule fois de sa sœur. C'était. aboutissement de la rue du Geindre. avait vu sa sœur. Elle n'avait plus avec elle qu'un enfant. la rue du Geindre54. Le nom de cette rue désigne métonymiquement la souffrance du petit. il y eut une cicatrice. notamment rue Mézières. À peine. après quelques années de séjour au bagne. le dernier.

jamais il ne les revit. on ne les retrouvera plus. se serrant contre le chat pour avoir moins froid. de tressaillir au moindre bruit . Il n'avait ni mangé ni dormi depuis trente-six heures. À sept heures. comme elle entrait à l'imprimerie à six heures et que l'école n'ouvrait qu'à sept. accroupi et plié sur son panier. jamais il ne les rencontra. Le soir du second jour. bien avant le jour l'hiver. de l'heure qui sonne. en avait pitié . du sentier. dans la suite de cette douloureuse histoire. ce fut encore son tour de s'évader . du cheval qui galope. Le tribunal maritime le condamna pour ce délit à une prolongation de trois ans. On tira le coup de canon. du sommeil. On ne voulait pas que l'enfant entrât dans l'imprimerie. il n'en entendit plus parler. il fut repris. On l'en entretint un jour. Il fallait être là à six heures du matin. disait-on. d'avoir peur de tout. et souvent endormi dans l'ombre. de l'homme qui passe. Ses camarades l'aidèrent comme cela se fait dans ce triste lieu. Seulement. il en usa.le savait peut-être pas elle-même. de la route. Il avait manqué à l'appel. et ce fut pour jamais. Plus rien n'arriva d'eux à lui . en plein air. n° 3. elle menait à cette école son petit garçon qui avait sept ans. Quand il pleuvait. mais il ne put consommer sa fuite. comme une fenêtre brusquement ouverte sur la destinée de ces êtres qu'il avait aimés. de tourner la tête à chaque instant . et. Les ouvriers voyaient le matin en passant ce pauvre petit être assis sur le pavé. que l'école ouvrit. une heure . une heure de nuit. Tous les matins elle allait à une imprimerie rue du Sabot. où elle était plieuse et brocheuse. Dans la maison de l'imprimerie il y avait une école. ce fut un moment. elle le recueillait dans son bouge où il n'y avait qu'un grabat. si c'est être libre que d'être traqué . La sixième année. puis tout se referma . la portière. dans la cour. parce qu'il gênait. du buisson. ce qui lui fit huit ans. une vieille femme. le tour d'évasion de Jean Valjean arriva. il fallait que l'enfant attendît. Il erra deux jours en liberté dans les champs . Il s'évada. un éclair. du chien qui aboie. l'école ouvrait et il y entrait. Voilà ce qu'on dit à Jean Valjean. de la nuit parce qu'on ne voit pas. l'hiver. du jour parce qu'on voit. et le petit dormait là dans un coin. tombant de sommeil. et à la nuit les – 133 – . du toit qui fume. Vers la fin de cette quatrième année. un rouet et deux chaises de bois.

Que s'était-il passé dans cette âme ? Héros-titre de la nouvelle de Hugo publiée en 1834 – voir le volume Roman I. Trois ans pour cette nouvelle tentative. La dixième année. pendant la treizième année qu'il essaya une dernière fois et ne réussit qu'à se faire reprendre après quatre heures d'absence. il en sortit sombre. je crois. C'est la seconde fois que. Place pour une courte parenthèse. Jean Valjean avait volé un pain. l'auteur de ce livre rencontre le vol d'un pain. opposant brutalement la vérité numérique à la vraisemblance et au grief de redite ou de lieu commun. cette intervention directe de l'écrivain. Enfin. En octobre 1815 il fut libéré . Ce fait prévu par le code spécial fut puni d'une aggravation de cinq ans. Claude Gueux55 avait volé un pain . dénonce l'un par l'autre le savoir romanesque – truqué – et le savoir sociologique – abstrait : qui s'est jamais ému d'une statistique ? Le texte est désigné comme le moyen nécessaire d'une connaissance véridique : exacte et efficace. 55 – 134 – . ce fut. dont deux ans de double chaîne. Il y était entré désespéré . Il ne réussit pas mieux.gens de ronde le trouvèrent caché sous la quille d'un vaisseau en construction . Dix-neuf ans. Trois ans pour ces quatre heures. il en sortit impassible. Treize ans. 56 En totale infraction aux lois du genre romanesque. il résista aux gardes-chiourme qui le saisirent. il était entré là en 1796 pour avoir cassé un carreau et pris un pain. son tour revint. il en profita encore. comme point de départ du désastre d'une destinée. Évasion et rébellion. Jean Valjean était entré au bagne sanglotant et frémissant . Une statistique anglaise constate qu'à Londres quatre vols sur cinq ont pour cause immédiate la faim56. dans ses études sur la question pénale et sur la damnation par la loi. Seize ans.

Sous le bâton. dans tous les cas. sur le lit de planches des forçats. Il commença par se juger lui-même. à lui. que c'était.Chapitre VII Le dedans du désespoir Essayons de le dire. à la fatigue. sous l'ardent soleil du bagne. malheureux homme chétif. il se replia en sa conscience et réfléchit. qu'on ne lui eût peut-être pas refusé ce pain s'il l'avait demandé . moralement et physiquement. malheureusement ou heureusement. mais ce n'était pas un imbécile. augmenta le peu de jour qu'il y avait dans cet esprit. enfin qu'il avait eu tort. sous la chaîne. un ignorant . que dans tous les cas il eût mieux valu l'attendre. ensuite que. nous l'avons dit. qu'il fallait donc de la patience . soit de la pitié. de prendre violemment au collet la société tout entière et de se figurer qu'on sort de la misère par le vol . Il s'avoua qu'il avait commis une action extrême et blâmable . soit du travail . sans mourir . que ce n'est pas tout à fait une raison sans réplique de dire : peut-on attendre quand on a faim ? que d'abord il est très rare qu'on meure littéralement de faim . au cachot. une mauvaise porte pour sortir de la misère que celle par où l'on entre dans l'infamie . que cela eût mieux valu même pour ces pauvres petits enfants . Il reconnut qu'il n'était pas un innocent injustement puni. La lumière naturelle était allumée en lui. C'était. – 135 – . Il se constitua tribunal. qui a aussi sa clarté. que c'était un acte de folie. Il faut bien que la société regarde ces choses puisque c'est elle qui les fait. Le malheur. l'homme est ainsi fait qu'il peut souffrir longtemps et beaucoup.

Ces questions faites et résolues. excès de châtiment. manqué de travail. défaut de travail. le châtiment n'avait pas été féroce et outré. et par conséquent les plus dignes de ménagements. lui travailleur. Il se demanda si la société humaine pouvait avoir le droit de faire également subir à ses membres.Puis il se demanda : S'il était le seul qui avait eu tort dans sa fatale histoire ? Si d'abord ce n'était pas une chose grave qu'il eût. ensuite. de remplacer la faute du délinquant par la faute de la répression. S'il n'y avait pas excès de poids dans un des plateaux de la balance. de faire du coupable la victime et du débiteur le créancier. S'il n'y avait pas plus d'abus de la part de la loi dans la peine qu'il n'y avait eu d'abus de la part du coupable dans la faute. ne finissait pas par être une sorte d'attentat du plus fort sur le plus faible. manqué de pain. compliquée des aggravations successives pour les tentatives d'évasion. Il la condamna sans haine. et de mettre définitivement le droit du côté de celui-là même qui l'avait violé. lui laborieux. celui où est l'expiation. Si la surcharge de la peine n'était point l'effacement du délit. Si cette peine. et dans l'autre cas sa prévoyance impitoyable. S'il n'était pas exorbitant que la société traitât ainsi précisément ses membres les plus mal dotés dans la répartition de biens que fait le hasard. un crime qui durait dix-neuf ans. il jugea la société et la condamna. un crime de la société sur l'individu. et de saisir à jamais un pauvre homme entre un défaut et un excès. et se dit qu'il n'hésiterait peut-être pas à lui en demander compte un jour. et n'arrivait pas à ce résultat : de retourner la situation. dans un cas son imprévoyance déraisonnable. Il se déclara à lui-même qu'il n'y avait pas équilibre entre le dommage – 136 – . Si. la faute commise et avouée. un crime qui recommençait tous les jours. Il la fit responsable du sort qu'il subissait.

on l'a vu. Jean Valjean n'était pas. Il résolut de l'aiguiser au bagne et de l'emporter en s'en allant. cette âme monta et tomba en même temps. jamais il n'avait rencontré une parole amie et un regard bienveillant. Il était encore bon lorsqu'il arriva au bagne. Dans certains cas. d'une nature mauvaise. Jean Valjean se sentait indigné. la société humaine ne lui avait fait que du mal. après avoir jugé la société qui avait fait son malheur. depuis sa mère. à la vérité. à compter. Cela est triste à dire. Ainsi. Il y avait à Toulon une école pour la chiourme tenue par des frères ignorantins où l'on enseignait le plus nécessaire à ceux de ces malheureux qui avaient de la bonne volonté. mais qu'à coup sûr c'était une iniquité. Les hommes ne l'avaient touché que pour le meurtrir. c'était fortifier sa haine. Il alla à l'école à quarante ans. on n'est indigné que lorsqu'on a raison au fond par quelque côté. Jamais il n'avait vu d'elle que ce visage courroucé qu'elle appelle sa justice et qu'elle montre à ceux qu'elle frappe. on peut être irrité à tort . et que dans cette guerre il était le vaincu. Tout contact avec eux lui avait été un coup. il jugea la providence qui avait fait la société. l'instruction et la lumière peuvent servir de rallonge au mal. La colère peut être folle et absurde . Il n'avait d'autre arme que sa haine. une injustice. pendant ces dix-neuf ans de torture et d'esclavage. et apprit à lire. Et puis. Il y entra de la lumière d'un côté et des ténèbres de l'autre. depuis son enfance. Jamais.qu'il avait causé et le dommage qu'on lui causait . Il la condamna aussi. Il fut du nombre des hommes de bonne volonté. depuis sa sœur. il conclut enfin que son châtiment n'était pas. De souffrance en souffrance il arriva peu à peu à cette conviction que la vie était une guerre . à écrire. Il y condamna la socié– 137 – . Il sentit que fortifier son intelligence.

paria des lois qui regardait l'homme avec colère. comme la colonne vertébrale sous une voûte trop basse ? N'y a-t-il pas dans toute âme humaine. un élément divin. il y condamna la providence et sentit qu'il devenait impie. que le bien peut développer. et sans hésiter. allumer. n'y avait-il pas dans l'âme de Jean Valjean en particulier. incorruptible dans ce monde. il eût effacé de cette existence le mot que le doigt de Dieu écrit pourtant sur le front de tout homme : Espérance ! – 138 – . il eût plaint peutêtre ce malade du fait de la loi. et nous ne voulons pas le dissimuler. mais il n'eût pas même essayé de traitement . il eût détourné le regard des cavernes qu'il aurait entrevues dans cette âme . s'il eût vu à Toulon. comme Dante de la porte de l'enfer. ce galérien morne.té et sentit qu'il devenait méchant. attiser. et devenir mauvaise. une première étincelle. Certes. aux heures de repos qui étaient pour Jean Valjean des heures de rêverie. sérieux. damné de la civilisation qui regardait le ciel avec sévérité. le bout de sa chaîne enfoncé dans sa poche pour l'empêcher de traîner. les bras croisés. Ici il est difficile de ne pas méditer un instant. à la dernière desquelles tout physiologiste eût probablement répondu non. enflammer et faire rayonner splendidement. sur la barre de quelque cabestan. silencieux et pensif. immortel dans l'autre. assis. la destinée étant mauvaise ? Le cœur peut-il devenir difforme et contracter des laideurs et des infirmités incurables sous la pression d'un malheur disproportionné. et. le physiologiste observateur eût vu là une misère irrémédiable. et que le mal ne peut jamais entièrement éteindre ? Questions graves et obscures. La nature humaine se transforme-t-elle ainsi de fond en comble et tout à fait ? L'homme créé bon par Dieu peut-il être fait méchant par l'homme ? L'âme peut-elle être refaite tout d'une pièce par la destinée.

une secousse de colère. même après tant de malheur. il souffrait dans les ténèbres . Jean Valjean eût renouvelé ces tentatives. il haïssait dans les ténèbres . ni aux expériences déjà faites.Cet état de son âme que nous avons tenté d'analyser était-il aussi parfaitement clair pour Jean Valjean que nous avons essayé de le rendre pour ceux qui nous lisent ? Jean Valjean voyait-il distinctement. Jean Valjean était dans les ténèbres . et avait-il vu distinctement. Le propre des peines de cette nature. tâtonnant comme un aveugle et comme un rêveur. Il vivait habituellement dans cette ombre. Quelquefois en une bête féroce. par intervalles. C'est-à-dire ce qui est abrutissant. Les tentatives d'évasion de Jean Valjean. les hideux précipices et les sombres perspectives de sa destinée. en avant et en arrière. Il y avait trop d'ignorance dans Jean Valjean pour que. et faisait brusquement apparaître partout autour de lui. de luimême ou du dehors. il n'y restât pas beaucoup de vague. il lui venait tout à coup. après leur formation. tous les éléments dont se composait sa misère morale ? Cet homme rude et illettré s'était-il bien nettement rendu compte de la succession d'idées par laquelle il était. Il s'échappait impétueusement comme le loup qui trouve la – 139 – . un pâle et rapide éclair qui illuminait toute son âme. la nuit retombait. suffiraient à prouver cet étrange travail fait par la loi sur l'âme humaine. sans songer un instant au résultat. autant de fois que l'occasion s'en fût présentée. L'éclair passé. monté et descendu jusqu'aux lugubres aspects qui étaient depuis tant d'années déjà l'horizon intérieur de son esprit ? Avait-il bien conscience de tout ce qui s'était passé en lui et de tout ce qui s'y remuait ? C'est ce que nous n'oserions dire c'est même ce que nous ne croyons pas. un homme en une bête fauve. c'est de transformer peu à peu. on eût pu dire qu'il haïssait devant lui. un surcroît de souffrance. par une sorte de transfiguration stupide. et où était-il ? il ne le savait plus. Par moments il ne savait pas même bien au juste ce qu'il éprouvait. aux lueurs d'une lumière affreuse. degré à degré. dans lesquelles domine ce qui est impitoyable. Seulement. successives et obstinées. si parfaitement inutiles et folles. à mesure qu'ils se formaient.

une ou deux fois l'an. Certains forçats. À le voir. rêveurs perpétuels d'évasions. il n'y avait plus que l'instinct. L'instinct lui disait : sauve-toi ! Le raisonnement lui eût dit : reste ! Mais. la rue Montorgueil près des halles de Paris. avec la tension de son dos et de ses jarrets. Il soulevait et soutenait parfois d'énormes poids sur son dos. Toute une statique mystérieuse est quotidiennement pratiquée par les prisonniers. il se hissait comme magiquement à un troisième étage. qui se trouvait là. pour filer un câble. ces éternels envieux des mouches et des oiseaux. devant une tentation si violente. Quelquefois il montait ainsi jusqu'au toit du bagne. il semblait occupé à regarder continuellement quelque chose de terrible. La bête seule agissait. les nouvelles sévérités qu'on lui infligeait ne servaient qu'à l'effarer davantage. Il fallait quelque émotion extrême pour lui arracher. Quand il était repris. Ses camarades l'avaient surnommé Jean-le-Cric. finissent par faire de la force et de l'adresse combinées une véritable science. soit dit en passant. le raisonnement avait disparu . Une fois. Étant donné un angle de mur. Un détail que nous ne devons pas omettre. Jean Valjean. soutint de l'épaule la cariatide et donna le temps aux ouvriers d'arriver. – 140 – . d'où a pris nom. pour virer un cabestan. ce lugubre rire du forçat qui est comme un écho du rire du démon. À la fatigue. et remplaçait dans l'occasion cet instrument qu'on appelle cric et qu'on appelait jadis orgueil. C'est la science des muscles. Gravir une verticale.cage ouverte. et trouver des points d'appui là où l'on voit à peine une saillie. Sa souplesse dépassait encore sa vigueur. comme on réparait le balcon de l'hôtel de ville de Toulon. avec ses coudes et ses talons emboîtés dans les aspérités de la pierre. Il ne riait pas. c'est qu'il était d'une force physique dont n'approchait pas un des habitants du bagne. était un jeu pour Jean Valjean. Jean Valjean valait quatre hommes. une des admirables cariatides de Puget qui soutiennent ce balcon se descella et faillit tomber. Il parlait peu.

avec une terreur mêlée de rage. de lois. Âmes tombées au fond de l'infortune possible. dont la masse l'épouvantait. s'échafauder. choses. dont les contours lui échappaient. selon le mouvement compliqué et mystérieux que Dieu imprime à la civilisation. Dans cette pénombre obscure et blafarde où il rampait. la rendaient plus funèbre et plus noire. faits.Il était absorbé en effet. allait et venait au-dessus de lui. Il distinguait çà et là dans cet ensemble fourmillant et difforme. quelque détail vivement éclairé. ici le gendarme et son sabre. tantôt près de lui. si formidable pour qui est dehors. malheureux hommes perdus au plus bas de ces limbes où l'on ne regarde plus. il voyait. loin de dissiper sa nuit. il penserait sans doute ce que pensait Jean Valjean. Dans cette situation. préjugés. tout en haut. d'hommes et de faits. les réprouvés de la loi sentent peser de tout son poids sur leur tête cette société humaine. À travers les perceptions maladives d'une nature incomplète et d'une intelligence accablée. l'empereur couronné et éblouissant. Tout cela. tantôt loin et sur des plateaux inaccessibles. ici l'argousin et son bâton. si effroyable pour qui est dessous. avec des escarpements horribles. Il lui semblait que ces splendeurs lointaines. chaque fois qu'il tournait le cou et qu'il essayait d'élever son regard. et qui n'était autre chose que cette prodigieuse pyramide que nous appelons la civilisation. dans une sorte de soleil. il sentait confusément qu'une chose monstrueuse était sur lui. une sorte d'entassement effrayant de choses. marchant sur lui et l'écrasant avec je ne sais quoi de paisible dans la cruauté et d'inexorable dans l'indifférence. de préjugés. s'étager et monter à perte de vue au-dessus de lui. Jean Valjean songeait. là-bas l'archevêque mitré. lois. et quelle pouvait être la nature de sa rêverie ? Si le grain de mil sous la meule avait des pensées. quelque groupe. – 141 – . hommes.

Sa raison. ni de fraîches aubes d'avril. Il serait presque vrai de dire qu'il n'y avait point pour Jean Valjean de soleil. l'argousin lui semblait un fantôme . Jean Valjean. raisonnement. même contre les bons. ni de ciel rayonnant. d'une mauvaise action rapide. Il avait pour mobiles l'indignation habituelle. l'amertume de l'âme. dans un temps donné. Il regardait l'argousin debout à quelques pas de lui . tout ce qui l'entourait lui paraissait impossible. Il se mettait à penser. devient. débattue en conscience et méditée avec les idées fausses que peut donner un pareil malheur. Le point de départ comme le point d'arrivée de toutes ses pensées était la haine de la loi humaine . en terminant. La nature visible existait à peine pour lui. grâce à la manière dont le bagne l'avait façonné. nous nous bornerons à constater qu'en dix-neuf ans. Je ne sais quel jour de soupirail éclairait habituellement son âme. cette haine qui. deuxièmement. pleine d'étourdissement. la réaction. d'une mauvaise action grave. s'il y en a.Toutes ces choses. de deux espèces de mauvaises actions : premièrement. se révoltait. le redoutable galérien de Toulon. avaient fini par lui créer une sorte d'état intérieur presque inexprimable. toute d'instinct. le profond sentiment des iniquités subies. il s'arrêtait. volonté. sorte de représaille pour le mal souffert . obstination. irréfléchie. ce qui peut être résumé et traduit en résultats positifs dans tout ce que nous venons d'indiquer. l'inoffensif émondeur de Faverolles. était devenu capable. Pour résumer. fantasmagories pleines de réalités. Par moments. Ses préméditations passaient par les trois phases successives que les natures d'une certaine trempe peuvent seules parcourir. les innocents et les justes. sérieuse. Tout ce qui lui était arrivé lui paraissait absurde . au milieu de son travail du bagne. la haine de la société. puis la haine du – 142 – . à la fois plus mûre et plus troublée qu'autrefois. réalités pleines de spectres. Il se disait : c'est un rêve. tout à coup le fantôme lui donnait un coup de bâton. si elle n'est arrêtée dans son développement par quelque incident providentiel. ni de beaux jours d'été.

genre humain. mais fatalement. il y avait dix-neuf ans qu'il n'avait versé une larme. D'année en année. n'importe à qui. et se traduit par un vague et incessant et brutal désir de nuire. À sa sortie du bagne. Comme on voit. lentement. – 143 – . œil sec. à un être vivant quelconque. À cœur sec. cette âme s'était desséchée de plus en plus. puis la haine de la création. ce n'était pas sans raison que le passeport qualifiait Jean Valjean d'homme très dangereux.

est tout à sa manœuvre. – 144 – . il sent qu'il devient abîme. Lui. il nage. elle blêmit. il fait effort. il essaie de se défendre. frissonnant sous l'ouragan. Il était là tout à l'heure. de confuses ouvertures le dévorent à demi . Maintenant. les matelots et les passagers ne voient même plus l'homme submergé . Quel spectre que cette voile qui s'en va ! Il la regarde. Il lutte pourtant. Il semble que toute cette eau soit de la haine. L'homme disparaît. il plonge et remonte à la surface. que s'est-il donc passé ? Il a glissé. le navire. d'affreuses végétations inconnues le saisissent. ce sombre navire-là a une route qu'il est forcé de continuer. tous les haillons de l'eau s'agitent autour de sa tête. il était un vivant. elle décroît. il allait et venait sur le pont avec les autres. Il est dans l'eau monstrueuse. Il passe. Il jette des cris désespérés dans les profondeurs. Elle s'éloigne. sa misérable tête n'est qu'un point dans l'énormité des vagues. il tend les bras. Les flots déchirés et déchiquetés par le vent l'environnent hideusement. une populace de vagues crache sur lui. c'est fini. chaque fois qu'il enfonce. il la regarde frénétiquement. les roulis de l'abîme l'emportent. il est tombé.Chapitre VIII L'onde et l'ombre Un homme à la mer ! Qu'importe ! le navire ne s'arrête pas. l'océan lâche s'acharne à le noyer. il combat l'inépuisable. il entrevoit des précipices pleins de nuit . on ne l'entend pas . les flots se le jettent de l'un à l'autre. il boit l'amertume. Le vent souffle. il avait sa part de respiration et de soleil. le tirent à elles . lui nouent les pieds. Il n'a plus sous les pieds que de la fuite et de l'écroulement. il fait partie de l'écume. il était de l'équipage. cette pauvre force tout de suite épuisée. il appelle. il essaie de se soutenir. l'énormité joue avec son agonie. puis reparaît.

il se roidit. En lui l'horreur et la fatigue. il sent au-dessous de lui les vagues monstres de l'invisible . la vague. La nuit descend. agonisant. l'algue. Il assiste. l'océan et le ciel . Autour de lui. Pas de point d'appui. le tumulte orageux et inconscient. la tempête imperturbable n'obéit qu'à l'infini. Il implore l'étendue. Rien au ciel. il se tord. Les rafales soufflent . l'autre est un linceul. Quelqu'un ! quelqu'un ! Il appelle toujours. Il supplie la tempête . Il lève les yeux et ne voit que les lividités des nuages. cette chose lointaine où il y avait des hommes. il enfonce. et lui. la brume. l'écueil . Il songe aux aventures ténébreuses du cadavre dans l'ombre – 145 – . de même qu'il y a des anges au-dessus des détresses humaines. voilà des heures qu'il nage. il râle. Il entend des bruits étrangers à l'homme qui semblent venir d'au delà de la terre et d'on ne sait quel dehors effrayant. le plissement indéfini des eaux farouches. toutes les écumes l'accablent. la solitude. Il n'y a plus d'hommes. s'est effacé . Rien à l'horizon. à l'immense démence de la mer. l'obscurité. ses forces sont à bout . chante et plane. mais que peuvent-ils pour lui ? Cela vole.Où donc est le navire ? Là-bas. Il y a des oiseaux dans les nuées. Il est supplicié par cette folie. Sous lui la chute. Il se sent enseveli à la fois par ces deux infinis. Où est Dieu ? Il appelle. À peine visible dans les pâles ténèbres de l'horizon. l'un est une tombe. il appelle. il est seul dans le formidable gouffre crépusculaire. cela est sourd. ce navire.

souffles. il se laisse faire. Vents. Ses mains se crispent et se ferment et prennent du néant. qui est las prend le parti de mourir. L'âme. il lâche prise. nuées. tourbillons. il se laisse aller. étoiles inutiles ! Que faire ? Le désespéré s'abandonne. c'est l'immense misère. et le voilà qui roule à jamais dans les profondeurs lugubres de l'engloutissement. Le froid sans fond le paralyse. à vau-l'eau dans ce gouffre. peut devenir un cadavre. La mer. Qui la ressuscitera ? – 146 – .illimitée. c'est l'inexorable nuit sociale où la pénalité jette ses damnés. Ô marche implacable des sociétés humaines ! Pertes d'hommes et d'âmes chemin faisant ! Océan où tombe tout ce que laisse tomber la loi ! Disparition sinistre du secours ! ô mort morale ! La mer.

robuste et adroit . comme il était forcé de repartir le lendemain matin. Il offrit ses services. Il est juste d'ajouter qu'il avait oublié de faire entrer dans ses calculs le repos forcé des dimanches et fêtes qui. volé. La besogne pressait. Cela fait. à Grasse. et lui demanda ses papiers. et lui remit vingt-cinq sous. Le lendemain de sa libération. il avait questionné l'un des ouvriers sur ce qu'ils gagnaient à cette besogne par jour . Il vit bien vite ce que c'était qu'une liberté à laquelle on donne un passeport jaune. il faisait de son mieux . Il n'y avait rien compris. on les accepta. à la somme de cent neuf francs quinze sous. on lui avait répondu : trente sous. Il avait cru à une vie nouvelle. le remarqua.Chapitre IX Nouveaux griefs Quand vint l'heure de la sortie du bagne. Le maître ne proféra pas une parole. Jean Valjean reprit son travail. On lui ré– 147 – . entraînait une diminution de vingt-quatre francs environ. Et autour de cela bien des amertumes. Quoi qu'il en fût. Il fallut montrer le passeport jaune. Il réclama. Mais ce rayon ne tarda point à pâlir. pour dix-neuf ans. Disons le mot. Jean Valjean avait été ébloui de l'idée de la liberté. un rayon de la vraie lumière des vivants pénétra subitement en lui. le maître paraissait content. pendant son séjour au bagne. par diverses retenues locales. aurait dû s'élever à cent soixante et onze francs. cette masse avait été réduite. Un peu auparavant. qui lui avait été comptée à sa sortie. Pendant qu'il travaillait. Il se mit à l'ouvrage. et se croyait lésé. Il était intelligent. Le soir venu. il se présenta devant le maître de la distillerie et le pria de le payer. il vit devant la porte d'une distillerie de fleurs d'oranger des hommes qui déchargeaient des ballots. Il avait calculé que sa masse. quand Jean Valjean entendit à son oreille ce mot étrange : tu es libre ! le moment fut invraisemblable et inouï. un gendarme passa. un rayon de vive lumière.

La société. XX. Le maître le regarda entre les deux yeux et lui dit : Gare le bloc57. Il insista. Maintenant. l'état. Libération n'est pas délivrance. Voilà ce qui lui était arrivé à Grasse. 1-16). mais non de la condamnation. Là encore il se considéra comme volé58. 57 58 La prison La conduite de l'entrepreneur de Grasse inverse la parabole des ouvriers de la dernière heure (Matthieu. On sort du bagne. en lui diminuant sa masse.pondit : cela est assez bon pour toi. c'était le tour de l'individu qui le volait en petit. l'avait volé en grand. On a vu de quelle façon il avait été accueilli à Digne. – 148 – .

on s'endort. comme deux heures du matin sonnaient à l'horloge de la cathédrale. mais il y en avait une qui se représentait continuellement et qui chassait toutes les autres. puis il les referma pour se rendormir.Chapitre X L'homme réveillé Donc. Ces six couverts d'argent l'obsédaient. Il ouvrit les yeux et regarda un moment dans l'obscurité autour de lui. et il se mit à penser. Il y avait vingt ans bientôt qu'il n'avait couché dans un lit. c'est que le lit était trop bon. Sa fatigue était passée. se grossissant démesurément. C'est ce qui arriva à Jean Valjean. Jean Valjean se réveilla. la sensation était trop nouvelle pour ne pas troubler son sommeil. – À quelques pas. Il ne put se rendormir. Ses souvenirs anciens et ses souvenirs immédiats y flottaient pêle-mêle et s'y croisaient confusément. Il était dans un de ces moments où les idées qu'on a dans l'esprit sont troubles. et quoiqu'il ne se fût pas déshabillé. Il avait dormi plus de quatre heures. Il avait une sorte de va-et-vient obscur dans le cerveau. Quand beaucoup de sensations diverses ont agité la journée. puis disparaissant tout à coup comme dans une eau fangeuse et agitée. perdant leurs formes. quand des choses préoccupent l'esprit. – À l'instant où il avait traversé la chambre d'à côté – 149 – . Le sommeil vient plus aisément qu'il ne revient. nous allons la dire tout de suite : – Il avait remarqué les six couverts d'argent et la grande cuiller que madame Magloire avait posés sur la table. Ce qui le réveilla. mais on ne se rendort pas. Il était accoutumé à ne pas donner beaucoup d'heures au repos. – Ils étaient là. Beaucoup de pensées lui venaient. Cette pensée.

étendit le bras et tâta son havresac qu'il avait jeté dans le coin de l'alcôve. puis il laissa pendre ses jambes et poser ses pieds à terre. Il sembla que ce coup lui eût dit : allons ! Il se leva debout. sans savoir pourquoi. et puis il songeait aussi. et écouta . puis il reprit sa posture de rêverie et redevint immobile. Le dessin en damier de cette bretelle lui revenait sans cesse à l'esprit. et dont le pantalon n'était retenu que par une seule bretelle de coton tricoté. se dressa brusquement sur son séant. seul éveillé dans la maison endormie. – Il est vrai qu'il eût gagné davantage si l'administration ne l'avait pas volé. et y fût peut-être resté indéfiniment jusqu'au lever du jour. Tout à coup il se baissa. hésita encore un moment. rentraient. alors il marcha droit et à petits pas vers la – 150 – .pour venir dans celle où il était. Il rouvrit les yeux. – Il avait bien remarqué ce placard. et avec cette obstination machinale de la rêverie. on en tirerait au moins deux cents francs. Au milieu de cette méditation hideuse. – À droite. – Et de vieille argenterie. faisaient sur lui une sorte de pesée . si l'horloge n'eût sonné un coup – le quart ou la demie. les idées que nous venons d'indiquer remuaient sans relâche son cerveau. entraient. tout se taisait dans la maison . ôta ses souliers et les posa doucement sur la natte près du lit. sortaient. Son esprit oscilla toute une grande heure dans des fluctuations auxquelles se mêlait bien quelque lutte. assis sur son lit. presque sans savoir comment. la vieille servante les mettait dans un petit placard à la tête du lit. – Ils étaient massifs. en entrant par la salle à manger. – Avec la grande cuiller. Il demeurait dans cette situation. Il resta un certain temps rêveur dans cette attitude qui eût eu quelque chose de sinistre pour quelqu'un qui l'eût aperçu ainsi dans cette ombre. – Le double de ce qu'il avait gagné en dix-neuf ans. et se trouva. à un forçat nommé Brevet qu'il avait connu au bagne. Trois heures sonnèrent.

Ce coup d'œil jeté. il fit le mouvement d'un homme déterminé. il la referma tout de suite. il distingua des têtes d'arbres également espacées. chercha son bâton en tâtonnant. se couvrit de sa casquette dont il baissa la visière sur ses yeux. referma le tout. ce qui indiquait que ce mur séparait le jardin d'une avenue ou d'une ruelle plantée. puis revint au lit et saisit résolument l'objet qu'il y avait déposé. Au fond. facile à escalader. aiguisée comme un épieu à l'une de ses extrémités. marcha à son alcôve. Elle était sans barreaux. c'était une pleine lune sur laquelle couraient de larges nuées chassées par le vent. mais. C'était peut-être un levier ? C'était peut-être une massue ? – 151 – . des éclipses. suffisant pour qu'on pût se guider. intermittent à cause des nuages. l'ouvrit. mit ses souliers dans une des poches. Il regarda le jardin de ce regard attentif qui étudie plus encore qu'il ne regarde. et l'alla poser dans l'angle de la fenêtre. comme un air froid et vif entra brusquement dans la chambre. Il l'ouvrit. Cela faisait au dehors des alternatives d'ombre et de clarté. au-delà.fenêtre qu'il entrevoyait. que d'une petite clavette. selon la mode du pays. Le jardin était enclos d'un mur blanc assez bas. La nuit n'était pas très obscure . et au dedans une sorte de crépuscule. Arrivé à la fenêtre. Jean Valjean l'examina. Cela ressemblait à une barre de fer courte. le fouilla. donnait sur le jardin et n'était fermée. ressemblait à l'espèce de lividité qui tombe d'un soupirail de cave devant lequel vont et viennent des passants. chargea le sac sur ses épaules. Il eût été difficile de distinguer dans les ténèbres pour quel emploi avait pu être façonné ce morceau de fer. Ce crépuscule. puis des éclaircies. prit son havresac. en tira quelque chose qu'il posa sur le lit.

mais retrouvera sa vocation primitive dans Les mines et les mineurs (III. Il prit ce chandelier dans sa main droite. il se dirigea vers la porte de la chambre voisine. Arrivé à cette porte. et il n'était pas rare qu'ils eussent à leur disposition des outils de mineur. On employait alors quelquefois les forçats à extraire de la roche des hautes collines qui environnent Toulon. 7. il la trouva entrebâillée. comme on sait. celle de l'évêque. Les chandeliers des mineurs sont en fer massif. L'évêque ne l'avait point fermée. terminés à leur extrémité inférieure par une pointe au moyen de laquelle on les enfonce dans le rocher. 1). assourdissant son pas. et retenant son haleine. Ce chandelier sera au chapitre 12 métamorphosé en chandelier d'argent. 59 – 152 – .Au jour on eût pu reconnaître que ce n'était autre chose qu'un chandelier de mineur59.

Il fallait à toute force que l'ouverture fût encore élargie. Dans les grossissements fantastiques de la première minute. il se figura presque que ce gond venait de s'animer et de prendre tout à coup une vie terrible. puis poussa la porte une seconde fois. Elle continua de céder en silence.Chapitre XI Ce qu'il fait Jean Valjean écouta. avec cette douceur furtive et inquiète d'un chat qui veut entrer. – 153 – . L'ouverture était assez grande maintenant pour qu'il pût passer. Cette fois il y eut un gond mal huilé qui jeta tout à coup dans cette obscurité un cri rauque et prolongé. plus hardiment. et qu'il aboyait comme un chien pour avertir tout le monde et réveiller les gens endormis. plus énergiquement que les deux premières. Il prit son parti. Aucun bruit. Le bruit de ce gond sonna dans son oreille avec quelque chose d'éclatant et de formidable comme le clairon du jugement dernier. La porte céda à la pression et fit un mouvement imperceptible et silencieux qui élargit un peu l'ouverture. et poussa une troisième fois la porte. Il poussa la porte. Jean Valjean tressaillit. Jean Valjean reconnut la difficulté. Il la poussa du bout du doigt. légèrement. Mais il y avait près de la porte une petite table qui faisait avec elle un angle gênant et qui barrait l'entrée. Il attendit un moment.

poussée par lui. et il lui semblait que son souffle sortait de sa poitrine avec le bruit du vent qui sort d'une caverne. Il prêta l'oreille. Il ne songea plus qu'à finir vite. le vieillard allait se lever. éperdu. la ville serait en rumeur et la gendarmerie sur pied. Il y était arrivé plus tôt qu'il n'aurait cru. La porte s'était ouverte toute grande. Rien ne remuait dans la maison. il n'avait pas reculé. on viendrait à l'aide . pétrifié comme la statue de sel. mais il y avait encore en lui un affreux tumulte. et qui à cette heure n'étaient plus que des coins ténébreux et des places blanchâtres. Il entendait ses artères battre dans ses tempes comme deux marteaux de forge. des volumes empilés sur un tabouret. avait pris l'alarme et avait appelé . un prieDieu. Il entendait au fond de la chambre la respiration égale et tranquille de l'évêque endormi. les deux vieilles femmes allaient crier. avant un quart d'heure. Le bruit du gond rouillé n'avait éveillé personne. Il était près du lit. Il lui paraissait impossible que l'horrible clameur de ce gond irrité n'eût pas ébranlé toute la maison comme une secousse de tremblement de terre . Il s'arrêta tout à coup. – 154 – . Il ne recula pas pourtant. Quelques minutes s'écoulèrent. Il se hasarda à regarder dans la chambre. étaient des papiers épars sur une table. Cette chambre était dans un calme parfait. Rien n'y avait bougé. Il demeura où il était. un fauteuil chargé de vêtements. n'osant faire un mouvement. frissonnant. la porte.Il s'arrêta. Même quand il s'était cru perdu. Un moment il se crut perdu. au jour. On y distinguait çà et là des formes confuses et vagues qui. Il fit un pas et entra dans la chambre. et retomba de la pointe du pied sur le talon. Jean Valjean avança avec précaution en évitant de se heurter aux meubles. des in-folio ouverts. Ce premier danger était passé.

d'espérance et de béatitude. ajoutaient je ne sais quoi de solennel et d'indicible au vénérable repos de ce sage. ce nuage se déchira. vint éclairer subitement le visage pâle de l'évêque. à cause des nuits froides des Basses-Alpes. et enveloppaient d'une sorte d'auréole majestueuse et sereine ces cheveux blancs et ces yeux fermés. Il y avait sur son front l'inexprimable réverbération d'une lumière qu'on ne voyait pas. cette figure où tout était espérance et où tout était confiance. il laissait pendre hors du lit sa main ornée de l'anneau pastoral et d'où étaient tombées tant de bonnes œuvres et de saintes actions. Il dormait paisiblement. Il y avait presque de la divinité dans cet homme ainsi auguste à son insu. Au moment où Jean Valjean s'arrêta en face du lit. traversant la longue fenêtre. cette maison si calme. L'âme des justes pendant le sommeil contemple un ciel mystérieux. Il était presque vêtu dans son lit. car ce ciel était au dedans de lui. cette nature assoupie. Un reflet de ce ciel était sur l'évêque. Jean Valjean. Ce ciel. à cette clarté intérieure. était dans l'ombre. Sa tête était renversée sur l'oreiller dans l'attitude abandonnée du repos . pour ainsi dire. C'était en même temps une transparence lumineuse. Toute sa face s'illuminait d'une vague expression de satisfaction. l'heure. comme s'il l'eût fait exprès.La nature mêle quelquefois ses effets et ses spectacles à nos actions avec une espèce d'à-propos sombre et intelligent. Cette lune dans le ciel. son chandelier de – 155 – . comme si elle voulait nous faire réfléchir. lui. Cela pourtant resta doux et voilé d'un demi-jour ineffable. l'évêque endormi apparut comme dans une gloire. d'un vêtement de laine brune qui lui couvrait les bras jusqu'aux poignets. ce jardin sans un frisson. le moment. cette tête de vieillard et ce sommeil d'enfant. c'était sa conscience. le silence. et un rayon de lune. Depuis près d'une demi-heure un grand nuage couvrait le ciel. Au moment où le rayon de lune vint se superposer. C'était plus qu'un sourire et presque un rayonnement.

parvenue au bord d'une mauvaise action. sa casquette dans la main gauche. Mais de quelle nature était cette émotion ? Son œil ne se détachait pas du vieillard. celui où l'on se perd et celui où l'on se sauve. Jamais il n'avait rien vu de pareil. On eût dit qu'il hésitait entre les deux abîmes. c'était une étrange indécision. son bras gauche se leva lentement vers son front. Mais quelle était sa pensée ? Il eût été impossible de le deviner. pas même lui. sa massue dans la main droite. et contemplant le sommeil d'un juste.fer à la main. effaré de ce vieillard lumineux. c'est qu'il était ému et bouleversé. C'était une sorte d'étonnement hagard. Au bout de quelques instants. Il regardait cela. L'évêque continuait de dormir dans une paix profonde sous ce regard effrayant. La seule chose qui se dégageât clairement de son attitude et de sa physionomie. Un reflet de lune faisait confusément visible au-dessus de la cheminée le crucifix qui semblait leur ouvrir les bras à tous les deux. ses cheveux hérissés sur sa tête farouche. debout. – 156 – . et il ôta sa casquette. dans cet isolement. Le monde moral n'a pas de plus grand spectacle que celui-là : une conscience troublée et inquiète. Nul n'eût pu dire ce qui se passait en lui. Il semblait prêt à briser ce crâne ou à baiser cette main. Cette confiance l'épouvantait. puis son bras retomba avec la même lenteur. Ce qui était évident. Pour essayer de s'en rendre compte. et Jean Valjean rentra dans sa contemplation. Ce sommeil. et avec un voisin tel que lui. avait quelque chose de sublime qu'il sentait vaguement. il faut rêver ce qu'il y a de plus violent en présence de ce qu'il y a de plus doux. mais impérieusement. immobile. avec une bénédiction pour l'un et un pardon pour l'autre. Voilà tout. Sur son visage même on n'eût rien pu distinguer avec certitude.

sans regarder l'évêque. rentra dans l'oratoire. puis marcha rapidement. la première chose qui lui apparut fut le panier d'argenterie . traversa la chambre à grands pas sans précaution et sans s'occuper du bruit. sauta par-dessus le mur comme un tigre. droit au placard qu'il entrevoyait près du chevet . mit l'argenterie dans son sac. enjamba l'appui du rez-de-chaussée. la clef y était . le long du lit. saisit un bâton. et s'enfuit. jeta le panier. – 157 – . gagna la porte. il leva le chandelier de fer comme pour forcer la serrure . franchit le jardin. il l'ouvrit . ouvrit la fenêtre. il le prit.Tout à coup Jean Valjean remit sa casquette sur son front.

monseigneur Bienvenu se promenait dans son jardin. avec toute sa vivacité de vieille alerte. au soleil levant.Chapitre XII L'évêque travaille Le lendemain. – Monseigneur. madame Magloire courut à l'oratoire. L'évêque venait de se baisser et considérait en soupirant un plant de cochléaria des Guillons que le panier avait brisé en tombant à travers la plate-bande. – 158 – . Il se redressa au cri de madame Magloire. – Grand bon Dieu ! elle est volée ! C'est l'homme d'hier soir qui l'a volée ! En un clin d'œil. Madame Magloire accourut vers lui toute bouleversée. C'est donc l'argenterie qui vous occupe ? Je ne sais où elle est. dit l'évêque. votre grandeur saitelle où est le panier d'argenterie ? – Oui. monseigneur. – Eh bien ? dit-elle. Rien dedans ! et l'argenterie ? – Ah ! repartit l'évêque. cria-t-elle. entra dans l'alcôve et revint vers l'évêque. Il le présenta à madame Magloire. – Le voilà. Je ne savais ce qu'il était devenu. L'évêque venait de ramasser le panier dans une plate-bande. – Jésus-Dieu soit béni ! reprit-elle.

cette argenterie était-elle à nous ? Madame Magloire resta interdite. – Ah çà mais ! est-ce qu'il n'y a pas des couverts d'étain ? Madame Magloire haussa les épaules. – 159 – . et dit à madame Magloire avec douceur : – Et d'abord. Cela nous est bien égal. – L'étain a une odeur. ses yeux tombaient sur un angle du jardin où l'on voyait des traces d'escalade. des couverts de fer. Qu'était-ce que cet homme ? Un pauvre évidemment. Le chevron du mur avait été arraché. puis leva son œil sérieux. – Hélas Jésus ! repartit madame Magloire.– Monseigneur. je détenais à tort et depuis longtemps cette argenterie. – Alors. puis l'évêque continua : – Madame Magloire. l'homme est parti ! l'argenterie est volée ! Tout en poussant cette exclamation. Mais c'est pour monseigneur. Dans quoi monseigneur va-t-il manger maintenant ? L'évêque la regarda d'un air étonné. Elle était aux pauvres. Ce n'est pas pour moi ni pour mademoiselle. Il y eut encore un silence. Il a sauté dans la ruelle Cochefilet ! Ah ! l'abomination ! Il nous a volé notre argenterie ! L'évêque resta un moment silencieux. – Tenez ! c'est par là qu'il s'en est allé.

des couverts de bois. qui était morne et semblait abattu. l'autre était Jean Valjean. dit l'évêque. Un groupe étrange et violent apparut sur le seuil. même en bois. Il entra et s'avança vers l'évêque en faisant le salut militaire. dit l'évêque. recevoir un homme comme cela ! et le loger à côté de soi ! et quel bonheur encore qu'il n'ait fait que voler ! Ah mon Dieu ! cela fait frémir quand on songe ! Comme le frère et la sœur allaient se lever de table. La porte s'ouvrit. – Entrez. – Aussi a-t-on idée ! disait madame Magloire toute seule en allant et venant. on frappa à la porte. releva la tête d'un air stupéfait. – Le fer a un goût. était près de la porte.Madame Magloire fit une grimace significative. Quelques instants après. Trois hommes en tenaient un quatrième au collet. Tout en déjeunant. il déjeunait à cette même table où Jean Valjean s'était assis la veille. – Eh bien. monseigneur Bienvenu faisait gaîment remarquer à sa sœur qui ne disait rien et à madame Magloire qui grommelait sourdement qu'il n'est nullement besoin d'une cuiller ni d'une fourchette. – 160 – . pour tremper un morceau de pain dans une tasse de lait. – Monseigneur… dit-il. qui semblait conduire le groupe. À ce mot Jean Valjean. Les trois hommes étaient des gendarmes . Un brigadier de gendarmerie.

– 161 – . Nous l'avons arrêté pour voir. nous pouvons le laisser aller ? – Sans doute. ce que cet homme disait était donc vrai ? Nous l'avons rencontré.– Monseigneur ! murmura-t-il. Ce n'est donc pas le curé ?… – Silence ! dit un gendarme. – Est-ce que c'est vrai qu'on me laisse ? dit-il d'une voix presque inarticulée et comme s'il parlait dans le sommeil. reprit le brigadier. Et bien mais ! je vous avais donné les chandeliers aussi. dit le brigadier de gendarmerie. C'est monseigneur l'évêque. Et vous l'avez ramené ici ? C'est une méprise. Il avait cette argenterie… – Et il vous a dit. qui sont en argent comme le reste et dont vous pourrez bien avoir deux cents francs. Les gendarmes lâchèrent Jean Valjean qui recula. – Ah ! vous voilà ! s'écria-t-il en regardant Jean Valjean. répondit l'évêque. interrompit l'évêque en souriant. – Comme cela. Il allait comme quelqu'un qui s'en va. qu'elle lui avait été donnée par un vieux bonhomme de prêtre chez lequel il avait passé la nuit ? Je vois la chose. – Monseigneur. Pourquoi ne les avez-vous pas emportés avec vos couverts ? Jean Valjean ouvrit les yeux et regarda le vénérable évêque avec une expression qu'aucune langue humaine ne pourrait rendre. Je suis aise de vous voir. Cependant monseigneur Bienvenu s'était approché aussi vivement que son grand âge le lui permettait.

tu n'entends donc pas ? dit un gendarme. Jean Valjean. L'évêque s'approcha de lui. Jean Valjean tremblait de tous ses membres. dit l'évêque. sans un geste. Puis se tournant vers la gendarmerie : – Messieurs. – À propos. Il prit les deux chandeliers machinalement et d'un air égaré. et lui dit à voix basse : – N'oubliez pas. Les deux femmes le regardaient faire sans un mot. avant de vous en aller. L'évêque avait appuyé sur ces paroles en les prononçant. Vous pourrez toujours entrer et sortir par la porte de la rue. Elle n'est fermée qu'au loquet jour et nuit. qui n'avait aucun souvenir d'avoir rien promis. Il reprit avec une sorte de solennité : – 162 – . n'oubliez jamais que vous m'avez promis d'employer cet argent à devenir honnête homme. Il alla à la cheminée. sans un regard qui pût déranger l'évêque. resta interdit. allez en paix. – Maintenant. il est inutile de passer par le jardin. Prenez-les. quand vous reviendrez. voici vos chandeliers.– Oui. Les gendarmes s'éloignèrent. vous pouvez vous retirer. Jean Valjean était comme un homme qui va s'évanouir. prit les deux flambeaux d'argent et les apporta à Jean Valjean. – Mon ami. mon ami. reprit l'évêque. on te laisse.

vous n'appartenez plus au mal. mais au bien. C'est votre âme que je vous achète . je la retire aux pensées noires et à l'esprit de perdition. – 163 – . mon frère.– Jean Valjean. et je la donne à Dieu.

et que les choses ne se fussent point passées ainsi . allongeant sur le sol l'ombre du moindre caillou. Il n'y avait à l'horizon que les Alpes. tant il y avait longtemps qu'ils ne lui étaient apparus. il entendit un bruit joyeux. Bien que la saison fut assez avancée.Chapitre XIII Petit-Gervais Jean Valjean sortit de la ville comme s'il s'échappait. Cet état le fatiguait. Un sentier qui coupait la plaine passait à quelques pas du buisson. Jean Valjean pouvait être à trois lieues de Digne. Il était en proie à une foule de sensations nouvelles. Il voyait avec inquiétude s'ébranler au dedans de lui l'espèce de calme affreux que l'injustice de son malheur lui avait donné. Ces souvenirs lui étaient presque insupportables. Il erra ainsi toute la matinée. Il n'eût pu dire s'il était touché ou humilié. Jean Valjean était assis derrière un buisson dans une grande plaine rousse absolument déserte. Il lui venait par moments un attendrissement étrange qu'il combattait et auquel il opposait l'endurcissement de ses vingt dernières années. Comme le soleil déclinait au couchant. il y avait encore çà et là dans les haies quelques fleurs tardives dont l'odeur. cela l'eût moins agité. Pas même le clocher d'un village lointain. Au milieu de cette méditation qui n'eût pas peu contribué à rendre ses haillons effrayants pour quelqu'un qui l'eût rencontré. Il se sentait une sorte de colère . lui rappelait des souvenirs d'enfance. n'ayant pas mangé et n'ayant pas faim. Il se mit à marcher en toute hâte dans les champs. – 164 – . Il se demandait qu'est-ce qui remplacerait cela. Des pensées inexprimables s'amoncelèrent ainsi en lui toute la journée. Parfois il eût vraiment mieux aimé être en prison avec les gendarmes. prenant les chemins et les sentiers qui se présentaient sans s'apercevoir qu'il revenait à chaque instant sur ses pas. qu'il traversait en marchant. il ne savait contre qui.

un de ces doux et gais enfants qui vont de pays en pays. Cette fois la pièce de quarante sous lui échappa. L'enfant tournait le dos au soleil qui lui mettait des fils d'or dans les cheveux et qui empourprait d'une lueur sanglante la face sauvage de Jean Valjean. Parmi cette monnaie il y avait une pièce de quarante sous. toute sa fortune probablement. laissant voir leurs genoux par les trous de leur pantalon. Cependant l'enfant avait suivi sa pièce du regard. – ma pièce ? – Comment t'appelles-tu ? dit Jean Valjean. C'était un lieu absolument solitaire. avec cette confiance de l'enfance qui se compose d'ignorance et d'innocence. il n'y avait personne dans la plaine ni dans le sentier. et vit venir par le sentier un petit savoyard d'une dizaine d'années qui chantait. – Monsieur. Aussi loin que le regard pouvait s'étendre. sa vielle au flanc et sa boîte à marmotte sur le dos . et l'avait vu. Tout en chantant l'enfant interrompait de temps en temps sa marche et jouait aux osselets avec quelques pièces de monnaie qu'il avait dans sa main. dit le petit savoyard. L'enfant s'arrêta à côté du buisson sans voir Jean Valjean et fit sauter sa poignée de sous que jusque-là il avait reçue avec assez d'adresse tout entière sur le dos de sa main. et vint rouler vers la broussaille jusqu'à Jean Valjean. Jean Valjean posa le pied dessus.Il tourna la tête. On n'entendait que les petits cris faibles d'une nuée d'oiseaux de passage qui traversaient le ciel à une hauteur immense. – 165 – . Il ne s'étonna point et marcha droit à l'homme.

dit Jean Valjean. L'enfant recommença : – Ma pièce. La tête de Jean Valjean se releva. – Je veux ma pièce ! ma pièce de quarante sous ! L'enfant pleurait. – Ma pièce ! cria l'enfant. Ses yeux étaient troubles. L'enfant le prit au collet de sa blouse et le secoua. monsieur. s'il vous plaît ! Ôtez votre pied. reprit l'enfant. monsieur ! L'œil de Jean Valjean resta fixé à terre. s'il vous plaît ! Puis irrité. rendez-moi ma pièce. monsieur. Petit-Gervais ! moi ! moi ! Rendez-moi mes quarante sous. – Va-t'en. Et en même temps il faisait effort pour déranger le gros soulier ferré posé sur son trésor. Il considéra l'enfant avec une sorte d'étonnement. et devenant presque menaçant : – 166 – . ma pièce blanche ! mon argent ! Il semblait que Jean Valjean n'entendit point. quoique tout petit. puis il étendit la main vers son bâton et cria d'une voix terrible : – Qui est là ? – Moi. répondit l'enfant. – Monsieur. Jean Valjean baissa la tête et ne répondit pas.– Petit-Gervais. monsieur. Il était toujours assis.

60 – 167 – . et se baissa pour reprendre à terre son bâton. Première série. Il raffermit sa casquette sur son front. Cependant à une certaine distance l'essoufflement le força de s'arrêter. en rappelant La Conscience (La Légende des siècles. En ce moment il aperçut la Ce tesson bleu. semblait étudier avec une attention profonde la forme d'un vieux tesson de faïence bleue60 tombé dans l'herbe. et n'avait pas changé d'attitude depuis que l'enfant s'était enfui. Il était resté debout. puis commença à trembler de la tête aux pieds. Son regard. le pied toujours sur la pièce d'argent. Le soleil s'était couché. voyons. çà. – Ah ! c'est encore toi ! dit Jean Valjean. arrêté à dix ou douze pas devant lui. avant que la pièce de quarante sous ne devienne explicitement « un œil ouvert fixé sur lui » et ne rende la vue à Jean Valjean aveugle. après quelques secondes de stupeur. 2) évoque un œil ouvert. I. L'ombre se faisait autour de Jean Valjean. fit un pas. et Jean Valjean. et se dressant brusquement tout debout. il venait de sentir le froid du soir. l'entendit qui sanglotait. à travers sa rêverie. Il n'avait pas mangé de la journée . se mit à s'enfuir en courant de toutes ses forces sans oser tourner le cou ni jeter un cri. il est probable qu'il avait la fièvre. chercha machinalement à croiser et à boutonner sa blouse. il ajouta : – Veux-tu bien te sauver ! L'enfant effaré le regarda. Tout à coup il tressaillit . Au bout de quelques instants l'enfant avait disparu. et. Son souffle soulevait sa poitrine à des intervalles longs et inégaux. ôterez-vous votre pied ? Ôtez donc votre pied.– Ah.

Rien ne répondit. il s'élança convulsivement vers la pièce d'argent. Alors il cria de toute sa force : « Petit-Gervais ! PetitGervais ! » Il se tut. se redressant. la plaine était froide et vague. Au bout de quelques minutes. du côté où l'enfant avait disparu. et donnait aux choses autour de lui une sorte de vie lugubre. Qu'est-ce que c'est que ça ? dit-il entre ses dents. sans pouvoir détacher son regard de ce point que son pied avait foulé l'instant d'auparavant. de grandes brumes violettes montaient dans la clarté crépusculaire. comme si cette chose qui luisait là dans l'obscurité eût été un œil ouvert fixé sur lui. la saisit. Il dit : « Ah ! » et se mit à marcher rapidement dans une certaine direction. Ce fut comme une commotion galvanique. La nuit tombait. se mit à regarder au loin dans la plaine. puis s'arrêta. Une bise glaciale soufflait. debout et frissonnant comme une bête fauve effarée qui cherche un asile. il s'arrêta. Il n'y avait rien autour de lui qu'une ombre où se perdait son regard et un silence où sa voix se perdait. regarda.pièce de quarante sous que son pied avait à demi enfoncée dans la terre et qui brillait parmi les cailloux. Il était environné de l'étendue. jetant à la fois ses yeux vers tous les points de l'horizon. et. et ne vit rien. Des arbrisseaux secouaient leurs petits – 168 – . et attendit. La campagne était déserte et morne. Après une centaine de pas. Il ne vit rien. Il recula de trois pas.

et une vielle. c'est un petit d'environ dix ans qui a une marmotte. Il alla à lui et lui dit : – Monsieur le curé. avez-vous vu passer un enfant ? – Non. et criait dans cette solitude. – Petit-Gervais ? il n'est point des villages d'ici ? pouvez-vous me dire ? – Si c'est comme vous dites. voici pour vos pauvres. c'est un petit enfant étranger. – Un nommé Petit-Gervais ? – Je n'ai vu personne.bras maigres avec une furie incroyable. – Monsieur le curé. Mais l'enfant était sans doute déjà bien loin. mon ami. dit le prêtre. Il recommença à marcher. avec une voix qui était ce qu'on pouvait entendre de plus formidable et de plus désolé : « Petit-Gervais ! Petit-Gervais ! » Certes. Il allait. puis il se mit à courir. vous savez ? – Je ne l'ai point vu. Il rencontra un prêtre qui était à cheval. si l'enfant l'eût entendu. Il tira deux pièces de cinq francs de sa sacoche et les remit au prêtre. On ne les connaît pas. Cela passe dans le pays. – Monsieur le curé. je crois. Un de ces savoyards. On eût dit qu'ils menaçaient et poursuivaient quelqu'un. et de temps en temps il s'arrêtait. – 169 – . il eût eu peur et se fût bien gardé de se montrer.

ce n'étaient que des broussailles ou des roches à fleur de terre. Puis il ajouta avec égarement : – Monsieur l'abbé. à un endroit où trois sentiers se croisaient. Il se raidissait contre l'action angélique et contre les douces paroles du vieillard. ses jarrets fléchirent brusquement sous lui comme si une puissance invisible l'accablait tout à coup du poids de sa mauvaise conscience . Il murmura encore : « Petit-Gervais ! » mais d'une voix faible et presque inarticulée. Il promena sa vue au loin et appela une dernière fois : « Petit-Gervais ! Petit-Gervais ! Petit-Gervais ! » Son cri s'éteignit dans la brume. Il fit de la sorte un assez long chemin. on l'a vu. Le prêtre piqua des deux et s'enfuit très effrayé. dit-il. Quand Jean Valjean était sorti de chez l'évêque. il était hors de tout ce qui avait été sa pensée jusque-là. – 170 – . mais il ne rencontra plus personne. Il ne pouvait se rendre compte de ce qui se passait en lui. regardant. Je suis un voleur. les poings dans ses cheveux et le visage dans ses genoux. Ce fut là son dernier effort . – Pour vos pauvres. faites-moi arrêter. appelant. Enfin. il tomba épuisé sur une grosse pierre. criant. sans même éveiller un écho. Deux ou trois fois il courut dans la plaine vers quelque chose qui lui faisait l'effet d'un être couché ou accroupi . Jean Valjean se remit à courir dans la direction qu'il avait d'abord prise. et il cria : « Je suis un misérable ! » Alors son cœur creva et il se mit à pleurer. C'était la première fois qu'il pleurait depuis dix-neuf ans. il s'arrêta.Jean Valjean prit violemment deux autres écus de cinq francs qu'il donna au prêtre. La lune s'était levée.

et qui lui plaisait . Je la retire à l'esprit de perversité et je la donne au bon Dieu. fait l'éducation de l'intelligence . Il opposait à cette indulgence céleste l'orgueil. l'évêque lui avait fait mal à l'âme comme une clarté trop vive lui eût fait mal aux yeux en sortant des ténèbres. que cette fois il fallait vaincre ou être vaincu. cependant il est douteux que Jean Valjean fût en état de démêler tout ce que nous indiquons ici. Au sortir de cette chose difforme et noire qu'on appelle le bagne. nous l'avons dit. et que la lutte. recueillait-il confusément quelque ombre de tout ceci dans sa pensée ? Certes. Si ces idées lui arrivaient. et elles ne réussissaient qu'à le jeter dans un trouble insupportable et presque douloureux. il faudrait renoncer à cette haine dont les actions des autres hommes avaient rempli son âme pendant tant d'années. était engagée entre sa méchanceté à lui et la bonté de cet homme. il allait comme un homme ivre. » Cela lui revenait sans cesse. que si désormais il n'était pas le meilleur des hommes il en serait le pire. que s'il voulait rester méchant il fallait qu'il devînt monstre ? Ici encore il faut se faire ces questions que nous nous sommes déjà faites ailleurs. que s'il voulait devenir bon il fallait qu'il devînt ange . Je vous achète votre âme. Il sentait indistinctement que le pardon de ce prêtre était le plus grand assaut et la plus formidable attaque dont il eût encore été ébranlé . la vie possible qui s'offrait désormais à lui toute pure et toute rayonnante le remplissait de frémisse– 171 – . que. avait-il une perception distincte de ce qui pourrait résulter pour lui de son aventure à Digne ? Entendait-il tous ces bourdonnements mystérieux qui avertissent ou importunent l'esprit à de certains moments de la vie ? Une voix lui disait-elle à l'oreille qu'il venait de traverser l'heure solennelle de sa destinée. s'il cédait. Pendant qu'il marchait ainsi. En présence de toutes ces lueurs. les yeux hagards. qui est en nous comme la forteresse du mal. le malheur. une lutte colossale et décisive. La vie future. qu'il n'y avait plus de milieu pour lui.« Vous m'avez promis de devenir honnête homme. qu'il fallait pour ainsi dire que maintenant il montât plus haut que l'évêque ou retombât plus bas que le galérien. que son endurcissement serait définitif s'il résistait à cette clémence . il les entrevoyait plutôt qu'il ne les voyait.

un résultat de ce qu'on appelle en statique la force acquise ? C'était cela. Jean Valjean recula avec angoisse et poussa un cri d'épouvante. par habitude et par instinct. avait stupidement posé le pied sur cet argent. il avait fait une chose dont il n'était déjà plus capable. Pourquoi ? Il n'eût assurément pu l'expliquer . Quand l'intelligence se réveilla et vit cette action de la brute. C'est que. Jean Valjean ne retrouve la vue qu'au terme des commotions alternées de la nuit noire et de l'éblouissement. il avait rencontré Petit-Gervais et lui avait volé ses quarante sous. ce n'était pas l'homme. ce dont il ne se doutait pas. 61 – 172 – . phénomène étrange et qui n'était possible que dans la situation où il était. Dans cette situation d'esprit. Quoi qu'il en soit. elle traversa brusquement ce chaos qu'il avait dans l'intelligence et le dissipa. Il ne savait vraiment plus où il en était.ments et d'anxiété. le forçat avait été ébloui et comme aveuglé par la vertu61. pendant que l'intelligence se débattait au milieu de tant d'obsessions inouïes et nouvelles. en volant cet argent à cet enfant. était-ce un dernier effet et comme un suprême effort des mauvaises pensées qu'il avait apportées du bagne. c'est que tout était changé en lui. c'est qu'il n'était déjà plus le même homme. ce n'était pas lui qui avait volé. cette dernière mauvaise action eut sur lui un effet décisif . Ce qui était certain. Comme une chouette qui verrait brusquement se lever le soleil. un reste d'impulsion. c'était la bête qui. et c'était aussi peut-être moins encore que cela. Disons-le simplement. mit d'un côté les épaisseurs obs- Singulier jeu avec le mythe de la caverne – que suffit à désigner la chouette emblématique. c'est qu'il n'était plus en son pouvoir de faire que l'évêque ne lui eût pas parlé et ne l'eût pas touché. Car Hugo conclut tout au contraire de Platon : au lieu de l'éclaircissement progressif des prisonniers philosophiques.

il voyait dans une profondeur mystérieuse une sorte de lumière qu'il prit d'abord pour un flambeau. Sa conscience considéra tour à tour ces deux hommes ainsi placés devant elle. avec sa pensée pleine de projets abominables. comme quelqu'un qui cherche à se sauver. Il fut presque au moment de se demander qui était cet homme. et en même temps. et agit sur son âme. la blouse sur les reins. le hideux galérien Jean Valjean. Tout d'abord. éperdu. et il en eut horreur. il reconnut qu'elle avait la forme humaine. Il n'avait pas fallu – 173 – . avant même de s'examiner et de réfléchir. cette face sinistre devant lui. et l'on voit comme en dehors de soi les figures qu'on a dans l'esprit. quand il reconnut que cela était inutile et impossible. son sac rempli d'objets volés sur le dos. il s'arrêta désespéré. Son cerveau était dans un de ces moments violents et pourtant affreusement calmes où la rêverie est si profonde qu'elle absorbe la réalité. Il se contempla donc. En regardant avec plus d'attention cette lumière qui apparaissait à sa conscience. et il était déjà à ce point séparé de lui-même. comme de certains réactifs chimiques agissent sur un mélange trouble en précipitant un élément et en clarifiant l'autre. il tâcha de retrouver l'enfant pour lui rendre son argent. dans l'état où elle se trouvait. Ceci fut donc comme une vision. l'avait fait en quelque sorte visionnaire. On ne voit plus les objets qu'on a autour de soi. en chair et en os. L'excès du malheur. puis. à travers cette hallucination. face à face. pour ainsi dire. l'évêque et Jean Valjean. et que ce flambeau était l'évêque. Il vit véritablement ce Jean Valjean. nous l'avons remarqué.cures et de l'autre la lumière. qu'il lui semblait qu'il n'était plus qu'un fantôme. Au moment où il s'écria : » je suis un misérable ! » il venait de s'apercevoir tel qu'il était. et qu'il avait là devant lui. le bâton à la main. avec son visage résolu et morne.

sa première faute. et elle lui parut horrible . Sa vie passée. – 174 – . avec plus d'effroi qu'un enfant. il pleura à sanglots. le voiturier qui faisait à cette époque le service de Grenoble et qui arrivait à Digne vers trois heures du matin. Jean Valjean s'amoindrissait et s'effaçait. ce vol de quarante sous à un enfant. Par un de ces effets singuliers qui sont propres à ces sortes d'extases. À un certain moment il ne fut plus qu'une ombre. tout cela lui revint et lui apparut. dans l'ombre. et elle lui parut affreuse. son abrutissement extérieur. sa longue expiation. à mesure que sa rêverie se prolongeait. Tout à coup il disparut. la dernière chose qu'il avait faite. le jour se faisait de plus en plus dans son cerveau. un jour ravissant et terrible à la fois. son endurcissement intérieur. Il lui semblait qu'il voyait Satan à la lumière du paradis. son âme. Cependant un jour doux était sur cette vie et sur cette âme. L'évêque seul était resté. clairement. Jean Valjean pleura longtemps. Il paraît seulement avéré que. avec plus de faiblesse qu'une femme. devant la porte de monseigneur Bienvenu. Il remplissait toute l'âme de ce misérable d'un rayonnement magnifique. Combien d'heures pleura-t-il ainsi ? que fit-il après avoir pleuré ? où alla-t-il ? on ne l'a jamais su. ce qui lui était arrivé chez l'évêque. Pendant qu'il pleurait. dans cette même nuit. crime d'autant plus lâche et d'autant plus monstrueux qu'il venait après le pardon de l'évêque. à genoux sur le pavé. l'évêque grandissait et resplendissait à ses yeux. un jour extraordinaire. Il pleura à chaudes larmes. vit en traversant la rue de l'évêché un homme dans l'attitude de la prière. mais dans une clarté qu'il n'avait jamais vue jusque-là.moins que le premier pour détremper le second. sa mise en liberté réjouie par tant de plans de vengeance. Il regarda sa vie.

Bruguière de Sorsum était célèbre. 1. que Hugo pouvait connaître par le Lesur et à laquelle E. C'est l'année où M. De là sa pairie. qualifiait la vingt-deuxième de son règne. importe moins que leur sens. Lynch était ceci : avoir. Toutes les boutiques des perruquiers. 63 La précision de ce profil est peut-être l'effet d'un souvenir personnel . le 12 mars 1814. 3 et 4) et l'évocation des années 1830-1832 (IV.Livre troisième – En l'année 1817 Chapitre I L'année 181762 1817 est l'année que Louis XVIII. avec son cordon rouge et son long nez. 1). avec un certain aplomb royal qui ne manquait pas de fierté. Victor Hugo entendait la messe à Saint-Germain-des-Prés. C'était le temps candide où le comte Lynch63 siégeait tous les dimanches comme marguillier au banc d'œuvre de SaintGermain-des-Prés en habit de pair de France. L'action d'éclat commise par M. la mode engloutissait les petits garçons de quatre à six ans sous de vastes casquettes en cuir maroquiné à oreillons assez ressemblantes à des mitres d'esquimaux. Biré consacra tout un livre vétilleux (L'Année 1817. Champion. Il s'établit dans le rapport de ce livre avec Waterloo (II. Vis-à-vis de l'histoire comme de l'œuvre du poète. avec les autres élèves de la pension Cordier. et cette majesté de profil particulière à un homme qui a fait une action d'éclat. étaient badigeonnées d'azur et fleurdelysées. 1). étant maire de Bordeaux. avec la jeunesse de Marius (III. toujours la poussière des faits dément apparemment le sens de l'histoire. 1895). donné la ville un peu trop tôt à M. L'armée L'exactitude locale des faits. Il s'établit aussi dans sa valeur autobiographique puisque c'est en 1817 que débuta la carrière de Hugo. 1 et 10) et avec celle des journées de juin 1848 (V. mais ici son progrès ne parvient pas à émerger de l'« éternelle présence du passé ». l'époque reçoit ici l'aspect qui convient à l'épisode qui va suivre : celui d'une farce. le duc d'Angoulême. espérant la poudre et le retour de l'oiseau royal. Pour Hugo. En 1817. 62 – 175 – .

ministre désigné des finances. et. Les fameuses tabatières contenant le texte gravé de la Charte de 1814 ne furent vendues. Napoléon était à Sainte-Hélène. le 14 juillet 1790. Delalot était un personnage. 65 Léger anachronisme ici.française était vêtue de blanc. à Carbonneau et à Tolleron. pourrissant dans l'herbe. puis la tête. C'étaient les colonnes qui. il faisait retourner ses vieux habits. Le colonel Touquet ne publia en effet les œuvres choisies de Voltaire qu'en 1820. deux choses étaient populaires : le VoltaireTouquet65 et la tabatière à la Charte. pour recenser et proclamer les votes ratifiant l'Acte additionnel aux Constitutions de l'Empire. et l'abbé Louis. comme l'Angleterre lui refusait du drap vert. deux ans auparavant. Talleyrand l'avait dite comme évêque. Madame Saqui succédait à Forioso. En 1817. elles aussi. L'émotion parisienne la plus récente était le crime de Dautun qui avait jeté la tête de son frère dans le bassin du Marché-aux-Fleurs. gisant sous la pluie. Le Champ de Mai avait eu cela de remarquable qu'il avait été tenu au mois de juin et au Champ de Mars. les régiments s'appelaient légions . Pellegrini chantait. On commençait à faire au ministère de la marine une enquête sur cette fatale frégate de la Spectaculaire cérémonie. la messe de la Fédération au Champ de Mars . M. à Pleignier. En cette année 1817. Odry n'existait pas encore. Potier régnait . dans les contre-allées de ce même Champ de Mars. tous deux avaient célébré. La légitimité venait de s'affirmer en coupant le poing. 64 – 176 – . on apercevait de gros cylindres de bois. militaire et civique tenue le 1er juin 1815 au champ de Mars. se regardaient en riant du rire de deux augures . Elles étaient noircies çà et là de la brûlure du bivouac des Autrichiens baraqués près du Gros-Caillou. à l'autrichienne . Le prince de Talleyrand. Louis l'avait servie comme diacre. mademoiselle Bigottini dansait . avaient soutenu l'estrade de l'empereur au Champ-de-Mai64. Deux ou trois de ces colonnes avaient disparu dans les feux de ces bivouacs et avaient chauffé les larges mains des kaiserlicks. qu'en 1820. En 1817. au lieu de chiffres ils portaient les noms des départements. Il y avait encore des Prussiens en France. peints en bleu avec des traces d'aigles et d'abeilles dédorées. grand chambellan.

L'institut laissait rayer de sa liste l'académicien Napoléon Bonaparte. Le palais des Thermes. Il y avait un faux Chateaubriand appelé Marchangy. en attendant qu'il y eut un faux Marchangy appelé d'Arlincourt. double énigme qui déguisait à la fois le pont d'Austerlitz et le jardin des Plantes. Le pont d'Austerlitz abdiquait et s'intitulait pont du Jardin du Roi. 66 – 177 – . Claire d'Albe et Malek-Adel étaient des chefs-d'œuvre . le duc d'Angoulême étant grand amiral. Une ordonnance royale érigeait Angoulême en école de marine. On voyait encore sur la plate-forme de la tour octogone de l'hôtel de Cluny66 la petite logette en planches qui avait servi d'observatoire à Messier. La duchesse de Duras lisait à trois ou quatre amis67. promis aux sarcasmes de Paul-Louis Courier. 68 V. madame Cottin était déclarée le premier écrivain de l'époque. Moutard. dans son boudoir meublé d'X en satin bleu ciel. M. car. tout en annotant du coin de l'ongle Horace. préoccupé. il était évident que la ville d'Angoulême avait de droit toutes les L'Hôtel de Cluny. Louis XVIII. Son auteur. servait de boutique à un tonnelier. des héros qui se font empereurs et des sabotiers qui se font dauphins. était devenu la propriété d'un éditeur-imprimeur. animait de célèbres soirées où Chateaubriand côtoyait Fontanes. Ourika inédite. Son poème obtint une mention . 67 Ourika ne fut écrite qu'à partir de 1820. la duchesse de Duras. Villemain. rue de la Harpe.Méduse qui devait couvrir de honte Chaumareix et de gloire Géricault. vendu aux enchères en 1807. un accessit fut attribué à Charles Loyson – voir note 80. Bellart était officiellement éloquent. astronome de la marine sous Louis XVI. M. Le colonel Selves allait en Égypte pour y devenir Soliman pacha. concourut en cachette de ses maîtres à ce prix. âgé de 15 ans alors. On grattait les N au Louvre. avait deux soucis : Napoléon et Mathurin Bruneau. Hugo. Cuvier ou Arago. On voyait germer à son ombre ce futur avocat général de Broè. L'académie française donnait pour sujet de prix : Le bonheur que procure l'étude68.

On agitait en conseil des ministres la question de savoir si l'on devait tolérer les vignettes représentant des voltiges qui assaisonnaient les affiches de Franconi et qui attroupaient les polissons des rues. Le Nain jaune se transformait en Miroir. en tournée dans les ports de France (voir V. Il y avait un an que madame de Staël était morte. Massin. David n'avait plus de talent. En novembre 1817. Grand Amiral. p. Dans des journaux vendus.qualités d'un port de mer69. Hugo. sans quoi le principe monarchique eût été entamé. semble-t-il. bonhomme à la face carrée qui avait une verrue sur la joue. Le format était restreint. 70 Il s'agit de Marie Caroline de Naples. auteur de l'Agnese. rue de la Villel'Évêque. mais la liberté était grande. Paër. Œuvres Complètes. plus. Hugo dédia au « héros du Midi » le poème La France au duc d'Angoulême. M. Arnault72 n'avait Angoulême était en effet. mais la faute d'orthographe est authentique. dirigeait les petits concerts intimes de la marquise de Sassenaye. 185). La Minerve71 appelait Chateaubriand Chateaubriant. 71 Ce périodique ne commença à paraître qu'en 1818. I. Les gardes du corps sifflaient mademoiselle Mars. Le café Lemblin tenait pour l'empereur contre le café Valois qui tenait pour les Bourbons. Les grands journaux étaient tout petits. édition chronologique sous la direction de J. le duc de Berry. Hugo 69 – 178 – . Arnault est une des gloires tombées de l'Empire qui avait fait de ce dramaturge un administrateur. banni en 1816. Le Constitutionnel était constitutionnel. sous les coups de canne que sous les sifflets. 72 Comme David. Ce t faisait beaucoup rire les bourgeois aux dépens du grand écrivain. pour honorer son duc. paroles d'Edmond Géraud. et Carnot. proscrit après les Cent Jours et qui devait mourir en exil à Magdebourg. siège d'une école de marine. Toutes les jeunes filles chantaient l'Ermite de SaintAvelle. On venait de marier à une princesse de Sicile70 M. C'est le 22 mars 1817 que la tragédie Germanicus tomba. des journalistes prostitués insultaient les proscrits de 1815 . transférée à Brest en 1830. déjà regardé du fond de l'ombre par Louvel. t.

son conciliabule pour consolider la monarchie. La statue rut rétablie en août 1818. quelques officiers sur la terrasse des Tuileries en bordure de Seine. I. n'y put tenir et il fallut que sa petite main s'attelât au colosse. M. Les chefs de la droite disaient dans les conjonctures graves : « Il faut écrire à Bacot ». Il avait assisté au transport de la statue. présent à l'opération. sur le piédestal qui attendait la statue de Henri IV73. O'Mahony et de Chappedelaine esquissaient. s'en plaignait. Carnot n'avait plus de probité . dans l'été 1818. 319. montré quelque humeur de ne pas recevoir les lettres qu'on lui écrivait. Soult n'avait gagné aucune bataille . jugée et acquittée en 1817. p. ou dire : les votants. ce qui devait être plus tard « la conspiration du bord de l'eau74 ». cela séparait deux hommes plus qu'un abîme. 73 Redivivus : ressuscité.. dire : les ennemis. il est vrai que Napoléon n'avait plus de génie. on sculptait le mot Redivivus. ou dire : les alliés. Piet ébauchait. 159. ouv. poursuivie. J. t. les polices se faisant un religieux devoir de les intercepter. et y avait participé : « Victor. Le fait n'est point nouveau . ceci paraissait plaisant aux feuilles royalistes qui bafouaient à cette occasion le proscrit. ou dire : Buonaparte.plus d'esprit. rue Thérèse. qu'il remporta. dire : Napoléon. cit. Descartes. le lys d'or. Elle visait à contraindre Louis XVIII d'abdiquer en faveur de son frère. le comte d'Artois. David ayant. le 29 mars 1817.) 74 Conspiration royaliste qui réunissait. Canuel. surnommé « l'immortel auteur de la charte ». futur Charles X. Victor Hugo avait consacré une ode à cet événement qui était le sujet imposé du grand prix des Jeux Floraux. un peu approuvés de Monsieur. Tous les gens de bons sens convenaient que l'ère des révolutions était à jamais fermée par le roi Louis XVIII. Or. Massin. L'Épingle Noire75 complotait de son écrivit à ce sujet. dans un journal belge. Au terre-plein du Pont-Neuf. n° 4. MM. 75 Société secrète bonapartiste. un court poème intitulé Sur la tragédie de Germanicus – voir éd. banni. p. Personne n'ignore qu'il est assez rare que les lettres adressées par la poste à un exilé lui parviennent. – 179 – . » (Victor Hugo raconté par Adèle Hugo. Dire : les régicides.

toute une série d'articles. mais bien « Z » en 1824 au bas d'un article peu aimable pour les Odes du jeune poète Hugo qui échangea avec « Z ». M. s'y gourmaient à propos du roi de Rome. qu'il avait charmantes. et tout en travaillant la mâchoire. en pantalon à pieds et en pantoufles. il avait à leur usage une trousse de dentiste. de Chateaubriand les avait fort belles .77 Charles Nodier écrivait Thérèse Aubert. La toilette des dents vint après. ornés au collet d'une fleur de lys d'or. M. le duc de Berry en uniforme de colonel général des dragons . Les hommes sérieux se demandaient ce que ferait. de Chateaubriand se déshabilla entièrement. se plongea dans l'eau […]. Hoffmann signait Z. M. 76 – 180 – . Ce récit est très proche de celui. il continuait la conversation. les yeux fixés sur un miroir. cit. ses pantoufles de maroquin vert. La critique faisant autorité préférait Lafon à Talma. . esprit dans une certaine mesure libéral. partout exposé. » (ouv. fait par Adèle. une trousse complète de chirurgien dentiste ouverte devant lui. debout tous les matins devant sa fenêtre du n° 27 de la rue SaintDominique. Hugo distingue le journaliste français Hoffman qui signait « H » en 1817. Decazes. Le divorce était aboli. lequel avait meilleure mine en uniforme de colonel général des houzards que M. le duc d'Orléans. dans telle ou telle occasion. de juin à août 1824. enleva son gilet de flanelle. de la seconde visite : « M. Pilorge. en mars 1820. Chateaubriand76. Hugo condense ici un souvenir historique – La Monarchie selon la Charte est bien de 1817 – et le souvenir personnel de ses premières visites. tout en dictant des variantes de la Monarchie selon la Charte à M. et dénouant de sa tête un madras. 336. de Féletz signait A. d'abord dans Le Journal des Débats puis dans La Gazette de France. ses cheveux gris coiffés d'un madras.côté. Les lycées s'appelaient collèges. au grand homme. dominait. son pantalon de molleton gris. La ville de Paris faisait redorer à ses frais le dôme des Invalides. grave inconvénient. de M.) 77 Dans cet alphabet des critiques de l'époque. Delaverderie s'abouchait avec Trogoff. La contre-police du château dénonçait à son altesse royale Madame le portrait. se curait les dents. son secrétaire. Les collégiens. p.. M.

disait cet éditeur naïf. signe de gloire . La querelle de la vallée des Dappes commençait entre la Suisse et la France par un mémoire du capitaine Dufour. semblent bien avoir été autant de droite l'un que l'autre. Saint-Simon. et l'on faisait sur lui ce vers : Même quand Loyson vole. « Cela fait venir les acheteurs ». de l'Académie française. p. ignoré. échafaudait son rêve sublime. Le libraire Pélicier publiait une édition de Voltaire79. ouv. Charles Loyson80. Clausel de Coussergues . le premier abbé. Le comédien Picard. a en revanche été le premier éditeur des Odes de V. sous ce titre : Œuvres de Voltaire. sans y mettre d'enthousiasme à en croire Adèle Hugo (voir le Victor Hugo raconté…. De même le vers qui suit inverse les termes de celui de Lemierre : « Même quand l'oiseau marche on sent qu'il a des ailes ». de M. depuis général. le second député. cit. 302. Il y avait à l'académie des sciences un Fourier célèbre que la postérité a oublié et dans je ne sais quel grenier un Fourier obscur dont l'avenir se souviendra. Ces deux frères. Bavoux était révolutionnaire. de Pins. avait refusé de se démettre de son archiépiscopat. de Salaberry n'était pas content. faisait jouer les deux Philibert à l'Odéon. Le cardinal Fesch refusant de se démettre. sur divers points. M. M. Hugo.. sur le fronton duquel l'arrachement des lettres laissait encore lire distinctement : THÉÂTRE DE L'IMPÉRATRICE. M. 80 Ce lauréat de l'accessit académique – voir note 68 –. 79 Ce Pelicier. réfugié à Rome après 1815. on sent qu'il a des pattes. l'envie commençait à le mordre.) 81 Le cardinal Fesch. administrait le diocèse de Lyon81. Fabvier était factieux . On prenait parti pour ou contre Cugnet de Montarlot. (Voir Victor Hugo raconté…. 78 – 181 – . archevêque d'Amasie. incarne pour Hugo ce que la Restauration est à la société après la Révolution et l'Empire : une parodie. p. de Trinquelague . L'opinion générale était que M. Clausel de Montals78 se séparait.M. piètre albatros. 358). serait le génie du siècle . oncle de Napoléon. qui était de l'Académie dont le comédien Molière n'avait pu être. s'il n'a jamais édité Voltaire.

une note d'un poème de Millevoye l'annonçait à la France en ces termes : un certain lord Baron. revint sur les lieux de son enfance pour y rencontrer Lamennais. Ce thème sera repris très largement par Hugo dans Les Travailleurs de la mer. une utopie : un bateau à vapeur85.. Il avait publié un gros lourd poème qu'il appelait Le Dernier des Césars. 86 « M. qui avait voté pour lui. offre. alors ministre. 82 – 182 – . cit. Il entre dans la série – Fourier. etc. L'Institut des nobles orphelins dirigé par l'abbé Caron. ne serait-ce que par son nom. 83 Un peu plus âgé que Hugo. en petit comité de séminaristes. Il se présenta. il n'eut que quatorze voix contre seize. fit des visites. ce sculpteur qui fut son ami avait 28 ans en 1817 et exposait pour la première fois. Une chose qui fumait et clapotait sur la Seine avec le bruit d'un chien qui nage allait et venait sous les fenêtres des Tuileries. réformateur de l'Institut par coup Déjà connu en effet par quelques articles littéraires français et quelques traductions. cette invention de Jouffroy semble n'avoir rencontré qu'indifférence et se solda par un échec financier. L'abbé Caron parlait avec éloge. 84 Autre souvenir recueilli par le Victor Hugo raconté… (ouv. c'est en 1821 que Hugo. qui était installé lui aussi aux Feuillantines. voulut être académicien par l'Académie. Les Parisiens regardaient cette inutilité avec indifférence. de Vaublanc. le bateau à vapeur. du pont Royal au pont Louis XV c'était une mécanique bonne à pas grand'chose. la maison d'enfance de Hugo et le couvent qui recueillera Cosette orpheline. Lamennais. un singulier maillon entre le collège des Nobles. une rêverie d'inventeur songe-creux. David d'Angers s'essayait à pétrir le marbre83. Saint-Simon. 128). de Vaublanc86. dans le cul-de-sac des Feuillantines. introduit par le duc de Rohan. de Roquelaure.Lord Byron82 commençait à poindre . Au premier tour du scrutin. p. une espèce de joujou. qui avait fait des académiciens par ordonnance. encore ignorés. M. Mais sa vraie vogue est plus tardive. du siècle qui vient. d'un prêtre inconnu nommé Félicité Robert qui a été plus tard Lamennais84. Hugo lui-même – des signes annonciateurs. 85 Lancée sur la Seine en août 1816. Byron. M.

ancien sénateur. Delaveau. Juin. 90 Royer-Collard ne sera élu à l'Académie qu'en 1827. il est plus célèbre comme orateur à la Chambre que comme grammairien puriste. » (Choses vues. ordonnance et fournée. 89 C'est en fait comme « indigne ». et non « infâme ». Dupuytren et Récamier se prenaient de querelle à l'amphithéâtre de l'École de médecine et se menaçaient du poing à propos de la divinité de Jésus-Christ. 88 Le Victor Hugo raconté… a consigné l'entrevue. Cuvier. Comme on sait. « Folio »> 1830-1846. très encourageante et fleurie de vers. s'efforçait de plaire à la réaction bigote en mettant les fossiles d'accord avec les textes et en faisant flatter Moïse par les mastodontes. louable cultivateur de la mémoire de Parmentier. ne pouvait parvenir à l'être. un œil sur la Genèse et l'autre sur la nature. sous la troisième arche du pont d'Iéna. Gallimard. Un ministre qui ne passe pas au premier tour ne passe pas du tout. de Neuchâteau. 4). que cet académicien accorda au jeune Hugo (p. 303). faisait mille efforts pour que pomme de terre fût prononcée parmentière. – 183 – . Hugo aux œuvres de M. comme plus tard le « château » désignera le roi Louis-Philippe et son entourage. édité par H. On pouvait distinguer encore à sa blancheur.d'État. ancien évêque. était passé dans la polémique royaliste à l'état « d'infâme Grégoire89 ». En 1817. L'abbé Grégoire. Royer-Collard90. 6. Cette locution que nous venons d'employer : passer à l'état de. p. 483). auteur distingué de plusieurs académiciens. était dénoncée comme néologisme par M. après en avoir fait. M. ancien conventionnel. Le faubourg Saint-Germain et la pavillon Marsan87 souhaitaient pour préfet de police M. que l'élection de l'abbé Grégoire à la Chambre en 1819 fut annulée par le ministère. à cause de sa dévotion. et n'y réussissait point. la pierre neuve avec la- dit à haute voix : Donnez-moi un autre nom. François de Neufchâteau88. cette tendresse protectrice aboutit à une « collaboration » de V. ici reportée sur Marius (III. 87 Métaphore désignant le locataire : le comte d'Artois.

La justice appelait à sa barre un homme qui. avait dit tout haut : Sapristi ! je regrette le temps où je voyais Bonaparte et Tal a entrer bras dessus bras dessous au Bal-Sauvage91. au grand plaisir de Glapieu. ni petites feuilles dans la végétation – sont utiles. ce qui surnage confusément de l'année 1817. Pourtant ces détails. oubliée aujourd'hui. l'infini l'envahirait. 1.quelle. Six mois de prison. L'histoire néglige presque toutes ces particularités. C'est de la physionomie des années que se compose la figure des siècles. des hommes qui avaient passé à l'ennemi la veille d'une bataille ne cachaient rien de la récompense et marchaient impudiquement en plein soleil dans le cynisme des richesses et des dignités . chose étonnante sous la Restauration. Voilà. étalaient leur dévouement monarchique tout nu . qu'on appelle à tort petits – il n'y a ni petits faits dans l'humanité. Cet établissement réapparaîtra dans Mille Francs de récompense sous le nom de « Bal des Neuf Muses. des déserteurs de Ligny et des Quatre-Bras92. quatre jeunes Parisiens firent « une bonne farce ». oubliant ce qui est écrit en Angleterre sur la muraille intérieure des water-closets publics : Please adjust your dress before leaving93. 93 « Prière de boutonner votre culotte avant de sortir. ancien Tripot Sauvage ». deux ans auparavant. pêle-mêle. Des traîtres se montraient déboutonnés . un des lieux de Waterloo. » 91 – 184 – . orné. dans le débraillé de leur turpitude payée. et ne peut faire autrement . on avait bouché le trou de mine pratiqué par Blücher pour faire sauter le pont. du buste de Napoléon. en voyant entrer le comte d'Artois à NotreDame. 92 Village voisin de Nivelles. En cette année 1817. voir II. Propos séditieux.

C'étaient quatre Oscars quelconques. puis « Oscar ». tout le monde a vu ces figures-là . Des mains d'Oscar j'ai reçu le mouchoir . ni bons ni mauvais. étudier à Paris. Naturellement chacun avait sa maîtresse. car à cette époque les Arthurs n'existaient pas encore. Brûlez pour lui les. l'autre de Limoges. Oscar s'avance. Blachevelle aimait Favourite. lance d'abord « Alfred ». qui avait Chanson anonyme. l'autre Listolier. et qui dit étudiant dit parisien .Chapitre II Double quatuor Ces Parisiens étaient l'un de Toulouse. quatre échantillons du premier venu . enfants du rivage d'Asie. ni savants ni ignorants. ni des génies ni des imbéciles . Oscar s'avance. je vais le voir. 94 – 185 – . pour se faire ouvrir par Cyprienne. dans le goût oriental : Chantez. de Toulouse . Oscar est aussi un des personnages de La Forêt mouillée. Ces jeunes gens étaient insignifiants . dans Mille Francs de récompense. le dernier Blachevelle. beaux de ce charmant avril qu'on appelle vingt ans. Oscar. de Cahors . l'élégance était scandinave et calédonienne. Oscar. et le premier des Arthurs. s'écriait la romance. Ces Oscars s'appelaient l'un Félix Tholomyès. Brûlez pour lui les parfums d'Arabie. venait à peine de gagner la bataille de Waterloo. le troisième de Cahors et le quatrième de Montauban . Autre signe de la vogue de ce prénom. mais ils étaient étudiants. le genre anglais pur ne devait prévaloir que plus tard. Wellington. c'est naître à Paris. l'autre Fameuil. ainsi nommée parce qu'elle était allée en Angleterre .parfums d'Arabie. je vais le voir94 ! On sortait d'Ossian. Glapieu. de Limoges . Listolier adorait Dahlia. de Montauban.

et les belles filles du peuple les ont toutes les deux qui leur parlent bas à l'oreille. Dahlia. paru en 1834. parce qu'elle était la cadette . les trois premières étaient plus expérimentées. un livre du pasteur Muston. en latin margarita signifie perle – texte annoté 62). Tholomyès avait Fantine. abrégé de Joséphine . Gaulmier. et l'amoureux. encore un peu ouvrières. qui s'appelait Adolphe au premier chapitre. Dahlia. De là les chutes qu'elles font et les pierres qu'on leur jette. plus insouciantes et plus envolées dans le bruit de la vie que Fantine la Blonde. Favourite. et une qu'on appelait la vieille. se trouvait être Alphonse au second. chacune de son côté. Zéphine. n'en auraient pu dire autant. Pauvreté et coquetterie sont deux conseillères fatales l'une gronde. 95 – 186 – . Revue des Sciences Humaines. selon une hypothèse soutenue par J. Il y avait une des quatre qu'on appelait la jeune. Sur l'onomastique des Misérables. dérangées par les amourettes. nommées Fantine par les Vaudois d'Arras. parfumées et radieuses. La vieille avait vingt-trois ans. dite la Blonde95 à cause de ses beaux cheveux couleur de soleil. mais ayant sur le visage un reste de la sérénité du travail et dans l'âme cette fleur d'honnêteté qui dans la femme survit à la première chute. Pour ne rien celer. oct. voir d'Anne Ubersfeld. « Nommer la misère ». et surtout Favourite. et Gustave au troisième. Fantine semble l'écho décapité de « enfantine ». 1974. Ces âmes mal gardées écoutent. Zéphine et Fantine étaient quatre ravissantes filles. par Michelet interposé. qui en était à sa première illusion.pris pour nom de guerre un nom de fleur .-déc. Il y avait déjà plus d'un épisode à leur roman à peine commencé. On les accable avec la splendeur de tout ce qui est immaculé et inaccessible. l'autre flatte . ainsi qu'aurait pu le lui apprendre. Hugo se souvient peut-être aussi de ces fées protectrices de l'enfance. n'ayant pas tout à fait quitté leur aiguille. Hélas ! si la Yungfrau avait faim ? D'abord prénommée Marguerite Louet (voir plus loin « marguerite ou perle ». Fameuil idolâtrait Zéphine.

ne parlait jamais à Favourite. Les jeunes gens étant camarades. et Fantine une fille sage. et s'était installée. Ce professeur. Elle avait eu de très bonne heure un chez-soi. une vieille femme à l'air béguin était entrée chez elle et lui avait dit : – Vous ne me connaissez pas. Comment faire travailler ces ongles-là ? Qui veut rester vertueuse ne doit pas avoir pitié de ses mains. ayant été en Angleterre. il était tombé amoureux de cet accident. Il en était résulté Favourite. vers d'autres peutêtre. avait pour admiratrices Zéphine et Dahlia. vers l'oisiveté. bu et mangé. toutes réserves faites sur ces petits ménages irréguliers. qui la saluait. c'est deux . grognon et dévote. avait vu un jour la robe d'une femme de chambre s'accrocher à un garde-cendre . Un matin. Quant à Zéphine. étant jeune. Sage et philosophe.Favourite. Cette mère. Ce qui avait entraîné Dahlia vers Listolier. – Je suis ta mère. c'était d'avoir de trop jolis ongles roses. Favourite. fait apporter un matelas qu'elle avait. point marié. mademoiselle ? – Non. monsieur ». dînait et soupait comme quatre. Elle rencontrait de temps en temps son père. et descendait faire salon chez le portier. où elle disait du mal de sa fille. restait des heures sans souffler mot. Puis la vieille avait ouvert le buffet. courant le cachet malgré l'âge. Zéphine et Dahlia étaient des filles philosophes. elle avait conquis Fameuil par sa petite manière mutine et caressante de dire : « Oui. Son père était un vieux professeur de mathématiques brutal et qui gasconnait . et ce qui le prouve. – 187 – . les jeunes filles étaient amies. c'est que. Ces amours-là sont toujours doublés de ces amitiés-là. déjeunait.

car le cœur a sa faim aussi. Sortie des plus insondables épaisseurs de l'ombre sociale. Cette créature humaine était venue dans la vie comme cela.Sage. pour ainsi dire. toujours pour vivre. Elle se nommait Fantine. Les rues du quartier latin. un amour unique. Amourette pour lui. au fond du peuple. Personne n'en savait davantage. allant pieds nus dans la rue. Elle travailla pour vivre . C'était une jolie blonde avec de belles dents. point de nom de baptême. vi– 188 – . elle aima. Pourquoi Fantine ? On ne lui avait jamais connu d'autre nom. elle n'avait pas de famille . Elle était la seule des quatre qui ne fût tutoyée que par un seul. dira-t-on ? et Tholomyès ? Salomon répondrait que l'amour fait partie de la sagesse. passion pour elle. Elle avait de l'or et des perles pour dot. Elle était née à Montreuil-sur-mer. À quinze ans. Elle reçut un nom comme elle recevait l'eau des nuées sur son front quand il pleuvait. Elle aima Tholomyès. mais son or était sur sa tête et ses perles étaient dans sa bouche. puis. le Directoire existait encore. elle avait au front le signe de l'anonyme et de l'inconnu. Fantine était belle et resta pure le plus longtemps qu'elle put. qu'emplit le fourmillement des étudiants et des grisettes. Elle s'appela comme il plut au premier passant qui la rencontra toute petite. À dix ans. Point de nom de famille. elle vint à Paris "chercher fortune". À l'époque de sa naissance. Fantine quitta la ville et s'alla mettre en service chez des fermiers des environs. On l'appela la petite Fantine. l'église n'était plus là. un amour fidèle. Fantine était un de ces êtres comme il en éclôt. Nous nous bornons à dire que l'amour de Fantine était un premier amour. De quels parents ? Qui pourrait le dire ? On ne lui avait jamais connu ni père ni mère.

Serait-ce de là que viendrait ironie ? Un jour Tholomyès prit à part les trois autres. sa santé par l'ironie. avait fui longtemps Tholomyès. mais tout en fleurs. 96 – 189 – . Fantine. étant ironique et chauve. il allumait sa gaîté . Il faisait çà et là des vers quelconques. mais de façon à le rencontrer toujours. où tant d'aventures se nouent et se dénouent. l'églogue eut lieu. grande force aux yeux des faibles. et il ébauchait une calvitie dont il disait lui-même sans tristesse : crâne à trente ans. En outre. quatre mille francs de rente. et il lui était venu un larmoiement à un œil. il était riche . Blachevelle. Il digérait médiocrement. pliant bagage bien avant l'âge. il était le chef. il avait quatre mille francs de rente . Iron est un mot anglais qui veut dire fer. Gautier. Il était délabré. Sa jeunesse. mal conservé. Tholomyès était un viveur de trente ans. Il était ridé et édenté . Listolier et Fameuil formaient une sorte de groupe dont Tholomyès était la tête.rent le commencement de ce songe. genou96 à quarante. Mais à mesure que sa jeunesse s'éteignait. Il avait eu une pièce refusée au Vaudeville. Bref. ses cheveux par la joie. il doutait supérieurement de toute chose. les genoux ». C'était lui qui avait l'esprit. fît un geste d'oracle. Tholomyès était l'antique étudiant vieux . éclatait de rire. Donc. et l'on n'y voyait que du feu. Le Gilet rouge. Il y a une manière d'éviter qui ressemble à chercher. C'est en effet à la première d'Hernani que fut jeté le fameux cri : « à la guillotine. et leur dit : Ce qualificatif anticipa sur 1830. battait en retraite en bon ordre. et son œil qui pleurait riait sans cesse. il remplaçait ses dents par des lazzis. Ce portrait peu séduisant se complète par l'étymologie grecque du nom de Tholomyès où l'on peut lire « initié – ou initiateur – à la merde ». Voir Th. splendide scandale sur la montagne Sainte-Geneviève. dans ces dédales de la colline du Panthéon.

Elles nous en parlent toujours. – 190 – . et articula mystérieusement quelque chose de si gai qu'un vaste et enthousiaste ricanement sortit des quatre bouches à la fois et que Blachevelle s'écria : – Ça. c'est une idée ! Un estaminet plein de fumée se présenta. fa o miracolo. Causons. Sur ce. Face jaune. Le résultat de ces ténèbres fut une éblouissante partie de plaisir qui eut lieu le dimanche suivant. Le moment me semble venu. ils y entrèrent. Scie des deux côtés. Tholomyès baissa la voix. Zéphine et Favourite nous demandent de leur faire une surprise. Dahlia. à moi surtout.– Il y a bientôt un an que Fantine. De même qu'à Naples les vieilles femmes crient à saint Janvier : Faccia gialluta. quand accoucheras-tu de ta surprise ? » En même temps nos parents nous écrivent. et le reste de leur conférence se perdit dans l'ombre. Nous la leur avons promise solennellement. fais ton miracle ! nos belles me disent sans cesse : « Tholomyès. les quatre jeunes gens invitant les quatre jeunes filles.

il y a quarante-cinq ans. Elles donnaient par moments de petites tapes aux jeunes gens. Le Paris de 1862 est une ville qui a la France pour banlieue. XI et XII) et qui se retrouvera. et c'était une chaude et claire journée d'été. on se le représente malaisément aujourd'hui. C'était un délire. La veille. se payèrent une partie de bagues au quinconce du grand bassin. il y a le bateau à vapeur . avait écrit ceci à Tholomyès au nom des quatre : « C'est un bonne heure de sortir de bonheur. où il y avait la patache. 1. Les jeunes filles bruissaient et bavardaient comme des fauvettes échappées. Paris n'a plus les mêmes environs . où il y avait le coucou. où Castaing97 n'avait pas encore passé. Ivresse matinale de la vie ! Adorables années ! L'aile des libellules frissonne. Oh ! qui que vous Célèbre empoisonneur. jouèrent des macarons à la roulette du pont de Sèvres. la figure de ce qu'on pourrait appeler la vie circumparisienne a complètement changé depuis un demi-siècle . » C'est pourquoi ils se levèrent à cinq heures du matin. achetèrent des mirlitons à Neuilly.Chapitre III Quatre à quatre Ce qu'était une partie de campagne d'étudiants et de grisettes. montèrent à la lanterne de Diogène. regardèrent la cascade à sec. la seule qui sût écrire. 97 – 191 – . on dit aujourd'hui Fécamp comme on disait Saint-Cloud. On entrait dans les vacances. et s'écrièrent : « Cela doit être bien beau quand il y a de l'eau ! » déjeunèrent à la Tête-Noire. il y a le wagon . Les quatre couples accomplirent consciencieusement toutes les folies champêtres possibles alors. Puis ils allèrent à Saint-Cloud par le coche. parmi d'autres criminels connus. déjà cité dans Le Dernier Jour d'un condamné (chap. en III. mangèrent partout des chaussons de pommes. 7. Favourite. furent parfaitement heureux. cueillirent des bouquets à Puteaux.

un bonhomme qui avait une Éléonore. errant ce jour-là sous les marronniers de Saint-Cloud. dans La Foret mouillée (1854) : BALMINETTE Bigre de bigre ! Je me mouille les pieds ! Nous sommes embourbés. le chevalier de Labouïsse. alors en renom. Mes brodequins tout neufs de dix francs sont flambés. et présidait cette gaîté avec une verve de jeune faunesse. Favourite. Toutes quatre étaient follement jolies. il s'écria : Il y en a une de trop. 99 Voir. courait en avant sous les grandes branches vertes. Mais la nostalgie n'est plus ce qu'elle était car l'avenir réservé à Fantine. enjambait éperdument les buissons. le poème XXIII des Feuilles d'automne commence par les mêmes mots. les vit passer vers dix heures du matin . ne se quittaient point. pre- Sur le même thème. quoique Favourite eût dit en partant. manqua à cette compagnie de belle humeur. vous souvenez-vous ? Avez-vous marché dans les broussailles. par instinct de coquetterie plus encore que par amitié. et la « fin » choisie par Tholomyès et ses amis. sautait les fossés. M. appuyées l'une à l'autre.soyez98. l'amie de Blachevelle. en écartant les branches à cause de la tête charmante qui vient derrière vous ? Avez-vous glissé en riant sur quelque talus mouillé par la pluie avec une femme aimée qui vous retient par la main et qui s'écrie : « Ah ! mes brodequins tout neufs ! dans quel état ils sont99 ! » Disons tout de suite que cette joyeuse contrariété. 98 – 192 – . enlèvent de leur innocence à ces souvenirs. mes enfants. Zéphine et Dahlia. songeant aux Grâces. la vieille. et. Signe de pluie. que le hasard avait faites belles de façon qu'elles se faisaient valoir en se rapprochant et se complétaient. Un bon vieux poète classique. celle de vingt-trois ans. avec un accent magistral et maternel : Les limaces se promènent dans les sentiers. une ondée.

Pour leur mariage. texte annoté 17. il y avait de la dictature dans sa jovialité . les premiers keepsakes100 venaient de paraître. « Boiteux » : qui n'a de palmes que d'un côté. Était-ce un « ternaux boiteux » ? 100 – 193 – . et les cheveux du sexe tendre commençaient à s'éplorer. Tholomyès suivait. Zéphine et Dahlia étaient coiffées en rouleaux. engagés dans une discussion sur leurs professeurs. de cette mode venue d'Angleterre. Delvincourt et M. Blondeau101. et. comme. – Ce Tholomyès est étonnant. son ornement principal était un pantalon jambesd'éléphant. Blachevelle semblait avoir été créé expressément pour porter sur son bras le dimanche le châle-ternaux102 boiteux de Favourite. Quels pantalons ! quelle énergie ! Recueils de textes souvent sentimentaux. précieux par la reliure et les gravures. il fumait. il avait un puissant rotin de deux cents francs à la main. avec sous-pieds de tresse de cuivre .naient des poses anglaises . et sur le goût. expliquaient à Fantine la différence qu'il y avait entre M. 4. mais on sentait en lui le gouvernement . imitant le cachemire. le byronisme pour les hommes. 2 : Oraison funèbre de Blondeau. par Bossuet. plus tard. dominant le groupe. 102 Châle fabriqué en France par la maison Ternaux. Madame Bovary stigmatise l'effet dévastateur sur la sensibilité féminine. comme il se permettait tout. en nankin. Rien n'étant sacré pour lui. une chose étrange appelée cigare. la mélancolie pointait pour les femmes. 101 Ce professeur de droit (1784-1854) servira encore en III. Victor offrit à Adèle un « cachemire français ». à la bouche. Il était très gai. Listolier et Fameuil. disaient les autres avec vénération.

enclins à flotter et facilement dénoués et qu'il fallait rattacher sans cesse. chaleur et midi. ses indiscrétions et ses réticences. corruption du mot quinze août prononcé à la Canebière. comme aux mascarons antiques d'Érigone. la nuque forte et souple. ce qui.Quant à Fantine. Les coins de sa bouche voluptueusement relevés. Éclatante de face. telle était Fantine . aux longues brides blanches. à côté de ces ajustements hardis. eût peut-être donné le prix de la coquetterie à ce canezou qui concourait pour la chasteté. Elle portait à sa main plus volontiers que sur sa tête son petit chapeau de paille cousue. et dans cette statue une âme. avec ses transparences. Elle avait une robe de barège mauve. avaient l'air d'encourager les audaces . délicate de profil. les épaules modelées comme par Coustou. dont le nom. Le plus naïf est quelquefois le plus savant. le cou robuste des Junons éginétiques. les poignets et les chevilles admirablement emboîtés. sous des chapeaux couverts de fleurs. signifie beau temps. mais. une gaîté glacée de rêverie . le canezou de la blonde Fantine. canezou. semblaient faits pour la fuite de Galatée sous les saules. Toute sa toilette avait on ne sait quoi de chantant et de flambant. présidée par la vicomtesse de Cette aux yeux vert de mer. semblait une trouvaille provocante de la décence. Cela arrive. invention marseillaise. et la fameuse cour d'amour. et l'on devinait sous ces chiffons une statue. Ses dents splendides avaient évidemment reçu de Dieu une fonction. Ses épais cheveux blonds. la joue puérile et franche. de petits souliers-cothurnes mordorés dont les rubans traçaient des X sur son fin bas blanc à jour. nous l'avons dit. ayant au centre une voluptueuse fossette visible à travers la mousseline . les pieds cambrés et petits. les paupières grasses. l'été. c'était la joie. les yeux d'un bleu profond. le rire. cachant et montrant à la fois. mais ses longs cils pleins d'ombre s'abaissaient discrètement sur ce brouhaha du bas du visage comme pour mettre le holà. étaient décolletées tout net. sculpturale et exquise . a beaucoup de grâce et d'agacerie . moins timides. – 194 – . la peau blanche laissant voir çà et là les arborescences azurées des veines. Ses lèvres roses babillaient avec enchantement. Les trois autres. et cette espèce de spencer en mousseline.

Fantine était belle. signe mystérieux de la chasteté qui rendit Barberousse amoureux d'une Diane trouvée dans les fouilles d'Icône. une sorte de dignité sérieuse et presque austère l'envahissait soudainement à de certaines heures. et d'où résulte l'harmonie du visage . Les rares songeurs. qui confrontent silencieusement toute chose à la perfection. Ce chaste étonnement-là est la nuance qui sépare Psyché de Vénus. on ne le verra que trop. était souverainement virginal . Elle était belle sous les deux espèces. Nous avons dit que Fantine était la joie. Fantine était l'innocence surnageant sur la faute. Cette fille de l'ombre avait de la race. Fantine était aussi la pudeur. parfois sévèrement accentuée. soit. son nez et son menton offraient cet équilibre de ligne. – 195 – . et rien n'était singulier et troublant comme de voir la gaîté s'y éteindre si vite et le recueillement y succéder sans transition à l'épanouissement. ressemblait au dédain d'une déesse. de la saison et de l'amourette. eussent entrevu en cette petite ouvrière. à travers la transparence de la grâce parisienne. Quoiqu'elle n'eût rien refusé. Pour un observateur qui l'eût étudiée attentivement. à travers toute cette ivresse de l'âge. dans l'intervalle si caractéristique qui sépare la base du nez de la lèvre supérieure. très distinct de l'équilibre de proportion. au repos. qui sont le style et le rythme. Elle restait un peu étonnée. c'était une invincible expression de retenue et de modestie. Son front. l'antique euphonie sacrée. L'amour est une faute . Cette gravité subite. Le style est la forme de l'idéal . prêtres mystérieux du beau. sans trop le savoir. son visage. elle avait ce pli imperceptible et charmant. le rythme en est le mouvement. Fantine avait les longs doigts blancs et fins de la vestale qui remue les cendres du feu sacré avec une épingle d'or. à Tholomyès. ce qui se dégageait d'elle.

fraîches.Chapitre IV Tholomyès est si joyeux qu'il chante une chanson espagnole Cette journée-là était d'un bout à l'autre faite d'aurore. Le patricien et le gagne-petit. chassant aux papillons. il y avait dans l'auguste parc du roi de France un tas de vagabonds. toute une bohème de papillons s'ébattait dans les achillées. parlant. et qui aimait. le Il faut peut-être rapprocher ce mot de celui de Gavroche appelant Cosette « mamselle Chosette » (IV. lui disait Favourite. aux champs. et font sortir de tout la caresse et la lumière. – Toi. dans cette communauté de paradis. toutes recevaient un peu çà et là les baisers de tous. De là la popularité du printemps parmi les penseurs. cueillant des liserons. Toute la nature semblait avoir congé. les oiseaux. excepté Fantine. Ce sont là les joies. mêlés au soleil. 15. tu as toujours l'air chose103. folles. point méchantes. resplendissaient. Il y avait une fois une fée qui fit les prairies et les arbres exprès pour les amoureux. aux fleurs. enfermée dans sa vague résistance rêveuse et farouche. les abeilles mettaient les jasmins au pillage . chantant. Ces passages de couples heureux sont un appel profond à la vie et à la nature. Les parterres de SaintCloud embaumaient . courant. le souffle de la Seine remuait vaguement les feuilles . 103 – 196 – . Et. mouillant leurs bas à jour roses dans les hautes herbes. De là cette éternelle école buissonnière des amants qui recommence sans cesse et qui durera tant qu'il y aura des buissons et des écoliers. les branches gesticulaient dans le vent . et rire. dansant. 2). Les quatre joyeux couples. les trèfles et les folles avoines . aux arbres.

les gens de la cour et les gens de la ville.duc et pair et le robin. contemple ses bourgeois envolés dans le bleu . tant cela les éblouit. Les philosophes. ils étaient revenus par Vanves et Issy. L'arbuste vu. On rit. incident. sans feuilles. Tout en y balançant ces belles l'une après l'autre. ces cerises arrachées d'une bouche à l'autre. ébouriffées. visité l'anachorète mannequin dans sa grotte. tout cela flamboie et passe dans des gloires célestes. Les belles filles font un doux gaspillage d'elles-mêmes. ce qui faisait que l'arbuste avait l'air d'une chevelure pouilleuse de fleurs. il y a dans l'air une clarté d'apothéose. Après le déjeuner les quatre couples étaient allés voir. Et les petits cris. on se cherche. On croit que cela ne finira jamais. Ils avaient franchi la grille. le peintre de la roture. ce qui faisait. quelle transfiguration que d'aimer ! Les clercs de notaire sont des dieux. Le départ pour Cythère ! s'écrie Watteau . prix fait avec un ânier. ces adorations qui éclatent dans la façon de dire une syllabe. parmi les rires universels. Le parc. Ils avaient robustement secoué le grand filet balançoire attaché aux deux châtaigniers célébrés par l'abbé de Bernis. Lancret. les poètes. ces jargons qui sont des mélodies. les poursuites dans l'herbe. et qui à cette époque attirait tout Paris à Saint-Cloud . et d'Urfé y mêle des druides. Bien National possédé à cette époque par le munitionnaire Bourguin. étaient couvertes d'un million de petites rosettes blanches . Tholomyès s'était écrié : « J'offre des ânes ! » et. des plis de jupe envolée où Greuze eût trouvé son compte. dans ce qu'on appelait alors le carré du roi. le toulousain Tho– 197 – . une plante nouvellement arrivée de l'Inde. comme on parlait autrefois. lascif traquenard digne d'un satyre devenu millionnaire ou de Turcaret métamorphosé en Priape. dont le nom nous échappe en ce moment. les tailles prises au vol. était d'aventure tout grand ouvert. Il y avait toujours foule à l'admirer. dont les innombrables branches fines comme des fils. Diderot tend les bras à toutes ces amourettes. c'était un bizarre et charmant arbrisseau haut sur tige. essayé les petits effets mystérieux du fameux cabinet des miroirs. tous sont sujets de cette fée. À Issy. les peintres regardent ces extases et ne savent qu'en faire.

effarés de bonheur. Toute mon âme est dans mes yeux parce que tu montres tes jambes. p. Toda mi alma Es en mi ojos Porque enseñas À tus piernas104. à pied. la fatigue ne travaille pas. dégringolaient aux montagnes rus- « Je suis de Badajoz . 134). on passa la Seine en bateau. Ils étaient. et la balançoire des Feuillantines. comme Fantine. » On ignore si cette chanson est authentique ou l'oeuvre de Hugo : indécision qui est l'effet volontaire du texte. cit. Amor me llama. chantait.. Double image d'Adèle qui. 104 – 198 – . l'amour m'appelle. joie nouvelle . le dimanche. mais. et de Passy. quelque peu espagnol. Fantine seule refusa de se balancer105. sur une mélopée mélancolique. ouv. la vieille chanson gallega probablement inspirée par quelque belle fille lancée à toute volée sur une corde entre deux arbres : Soy de Badajoz. murmura assez aigrement Favourite. debout depuis cinq heures du matin . 105 Cet épisode rappelle à la fois l'été 1819 où les Hugo rendaient visite aux Foucher alors en villégiature à Issy. on s'en souvient. ils gagnèrent la barrière de l'Étoile. Vers trois heures les quatre couples. disait Favourite . n'aimait pas trop être balancée (voir Victor Hugo raconté…. – Je n'aime pas qu'on ait du genre comme ça. Les ânes quittés. Toulouse est cousine de Tolosa.lomyès. bah ! il n'y a pas de lassitude le dimanche.

– Patience. et les « montagnes russes » y furent inaugurées le 8 juillet 1817. édifice singulier qui occupait alors les hauteurs Beaujon106 et dont on apercevait la ligne serpentante au-dessus des arbres des Champs-Élysées. Le jardin Beaujon. 106 – 199 – .ses. répondait Tholomyès. était une sorte de Luna-Park. ancienne propriété du financier Beaujon. De temps en temps Favourite s'écriait : – Et la surprise ? je demande la surprise.

4. mais laide. IV. et le radieux huitain. à travers les ormes. de verres et de bouteilles . on avait songé au dîner . pleins de soleil et de foule. un trique-trac de pieds épouvantable dit Molière107. l'appétit s'éteignait. deux tables . le quai et la rivière .Chapitre V Chez Bombarda Les montagnes russes épuisées. Ils faisaient sous la table Un bruit. Une chambre grande. il avait fallu accepter ce gîte) . n'étaient que lumière et poussière. quelque désordre dessous . à l'autre les quatre couples attablés autour d'un joyeux encombrement de plats. un magnifique rayon d'août effleurant les fenêtres . plus exactement : … Vous faisiez sous la table Un bruit. Les 107 Molière dit. enfin un peu las. avec alcôve et lit au fond (vu la plénitude du cabaret le dimanche. s'était échoué au cabaret Bombarda. Les Champs-Élysées.) – 200 – . deux fenêtres d'où l'on pouvait contempler. des cruchons de bière mêlés à des flacons de vin . peu d'ordre sur la table. sur l'une une triomphante montagne de bouquets mêlés à des chapeaux d'hommes et de femmes . un triquetrac de pieds épouvantable. (L'Étourdi. deux choses dont se compose la gloire. Voilà où en était vers quatre heures et demie du soir la bergerade commencée à cinq heures du matin. dont on voyait alors l'enseigne rue de Rivoli à côté du passage Delorme. d'assiettes. Le soleil déclinait. succursale qu'avait établie aux Champs-Élysées ce fameux restaurateur Bombarda.

Ce sont tous petits hommes. Des tas de faubouriens endimanchés. La place de la Concorde. des rondes de petites filles jetaient au vent une bourrée bourbonienne alors célèbre. Le bas peuple des provinces est remuant. 108 – 201 – . C'était un temps de paix incontestable et de profonde sécurité royaliste . il en faudrait deux bout à bout pour faire un de vos grenadiers. redevenue alors place Louis XV. c'était l'époque où un rapport intime et spécial du préfet de police Anglès au roi sur les faubourgs de Paris se terminait par ces lignes : « Tout bien considéré. Ils sont insouciants et indolents comme des chats.chevaux de Marly. descendait l'avenue de Neuilly . quelques-uns. le drapeau blanc. se cabraient dans un nuage d'or. Sire. sire. Tout était radieux. Çà et là au milieu des passants faisant cercle et applaudissant. n'avait pas encore tout à fait disparu des boutonnières. en 1817. vaguement rose au soleil couchant. apprentis imprimeurs. et qui avait pour ritournelle : Rendez-nous notre père de Gand. Les carrosses allaient et venaient. jouaient aux bagues et tournaient sur les chevaux de bois . ces marbres hennissants. il n'y a rien à craindre de ces gens-là. Il est remarquable que la taille a encore décru dans cette population depuis cin- Les trois fils Hugo avaient été décorés du Lys d'argent en avril 1814. Beaucoup portaient la fleur de lys d'argent108 suspendue au ruban blanc moiré qui. Rendez-nous notre père. épars dans le grand carré et dans le carré Marigny. destinée à foudroyer les Cent-Jours. clairon en tête. on entendait leurs rires. d'autres buvaient . flottait sur le dôme des Tuileries. avaient des bonnets de papier . Le Victor Hugo raconté… mentionne ce « lys d'argent suspendu à un ruban de moire blanche » (p. Un escadron de magnifiques gardes du corps. Il n'y a point de crainte du côté de la populace de la capitale. regorgeait de promeneurs contents. celui de Paris ne l'est pas. parfois même fleurdelysés comme les bourgeois. 259). peut-être en remerciement indirect à Sophie pour son rôle dans la conspiration Malet.

110 Lointaine annonce du personnage de Gavroche. cela est pourtant. mêlée aux armées. et il regardera d'une façon terrible. il ne renverse que Rue joignant la rue Saint-Martin à la rue Montorgueil. comme pour servir de pendant à la Minerve aptère du Pirée. c'est sa joie110. En somme. si méprisé du comte Anglès. personne mieux que lui n'a l'air d'oublier . autant qu'on le croit. il est propre à toute sorte de nonchalance. Il chante. et le peuple des faubourgs de Paris est plus petit qu'avant la révolution. Prenez garde. Proportionnez sa chanson à sa nature. s'agit-il de la liberté ? il dépave. et il sortira de cette pauvre poitrine grêle assez de vent pour déranger les plis des Alpes. 109 – 202 – . Ce n'est point. qu'on ne s'y fie pas pourtant . en mai 1839.quante ans . personne ne dort mieux que lui. Il est le point d'appui de Napoléon et la ressource de Danton. » Qu'un chat puisse se changer en lion. c'est de la canaille bonne. donnez-lui un fusil. les préfets de police ne le croient pas possible . sa blouse se drape en chlamyde. et vous verrez ! Tant qu'il n'a pour refrain que la Carmagnole. il incarnait à leurs yeux la liberté. La police naïve de la restauration voyait trop « en beau » le peuple de Paris. Gare ! ses cheveux pleins de colère sont épiques . avait l'estime des républiques antiques . il fera le 10 août . mais. ce faubourien va grandir. Il n'est point dangereux. Si l'heure sonne. C'est grâce au faubourien de Paris que la révolution. conquiert l'Europe. Donnez-lui une pique. De la première rue Greneta109 venue. il fera des fourches caudines. quand il y a de la gloire au bout. il y avait sur la place publique de Corinthe le colosse de bronze d'un chat. personne n'est plus franchement frivole et paresseux que lui. vous aurez Austerlitz. il est admirable à toute espèce de furie. et c'est là le miracle du peuple de Paris. Le chat d'ailleurs. Le Parisien est au Français ce que l'Athénien était au Grec . S'agit-il de la patrie ? il s'enrôle . de la « canaille bonne ». et. ce petit homme va se lever. où Blanqui et Barbes résistèrent héroïquement lors de l'insurrection de la Société des Saisons. et son souffle deviendra tempête.

faites-lui chanter la Marseillaise. s'achevait. Cette note écrite en marge du rapport Anglès.Louis XVI . nous revenons à nos quatre couples. Le dîner. comme nous l'avons dit. il délivrera le monde. – 203 – .

je te sauterais après. Listolier soufflait dans une trompette de bois achetée à Saint-Cloud. Ah ! ne dis pas cela. je te ferais arrêter111. p. même pour rire ! Si tu cessais de m'aimer.) La dernière phrase fait rêver quand on songe au « flagrant délit » de 1845. il pourrait bien y avoir un carnage atroce de votre chère petite personne si je découvrais la moindre infraction à la fidélité que vous me devez. Fantine souriait. Tholomyès buvait . je te gratignerais. les propos de table sont des fumées. Favourite. les uns sont aussi insaisissables que les autres . je te grifferais. je te jetterais de l'eau. Favourite regardait tendrement Blachevelle et disait : – Blachevelle.Chapitre VI Chapitre où l'on s'adore Propos de table et propos d'amour . si je cessais de t'aimer ? – Moi ! s'écria Favourite.. inspiratrice d'une bonne part du discours féminin chez Hugo. Avec cela que mes nombreux couteaux sont aiguisés à frais. les propos d'amour sont des nuées. Ceci amena une question de Blachevelle : – Qu'est-ce que tu ferais. 111 – 204 – . Zéphine riait. » (ouv. Fameuil et Dahlia fredonnaient . je t'adore. cit. Ainsi cette lettre du 13 juillet 1835 : « Homme ! prenez garde à vous d'abord. Favourite reprit : On croirait entendre Juliette. Blachevelle sourit avec la fatuité voluptueuse d'un homme chatouillé à l'amour-propre. 23.

Le voilà qui va crier. Il n'y a que les artistes pour dire des choses comme ça. sa mère dit : « Ah ! mon Dieu ! ma tranquillité est perdue. c'est à peine s'il y a des petits pois au marché. se renversa sur sa chaise et ferma orgueilleusement les deux yeux. Il est avare. le beurre est si cher ! et puis. comme disent les Anglais. moi ? qu'on l'entend d'en bas ! Il gagne déjà vingt sous par jour chez un avoué à écrire de la chicane. on ne sait que manger. vois. Mais. il m'a dit : Mamselle. nous dînons dans un endroit où il y a un lit. – 205 – . J'aime les acteurs. je dis à Blachevelle que je l'adore.– Oui. Il n'a fait que pleuvoir tout l'été. répondit Favourite du même ton en ressaisissant sa fourchette. je le déteste. ça me dégoûte de la vie. c'est une horreur. et continua : – Dahlia. dit bas à Favourite dans le brouhaha : – Tu l'idolâtres donc bien. le connais-tu ? On voit qu'il a le genre d'être acteur. Ah ! il est très bien. dans des trous noirs. – et chanter. Il m'idolâtre tant qu'un jour qu'il me voyait faire de la pâte pour des crêpes. mon ami. je suis triste. Blachevelle est très pingre. extasié. ce jeune homme-là. le vent m'agace. dans des greniers à rats. J'aime le petit d'en face de chez moi. si haut qu'il peut monter. j'ai le spleen. Je suis en train d'être insensée de ce petit-là. Sitôt qu'il rentre. le vent ne décolère pas. Il est très bien. Il est fils d'un ancien chantre de Saint-Jacques-du-Haut-Pas. C'est égal. ton Blachevelle ? – Moi. est-ce que je sais. faites des beignets de vos gants et je les mangerai. tu me casses la tête ! » Parce qu'il va dans la maison. Dahlia. je crierais à la garde ! Ah ! je me gênerais par exemple ! Canaille ! Blachevelle. Comme je mens ! Hein ? comme je mens ! Favourite fit une pause. tout en mangeant. et déclamer. vois-tu. Ah ! il est très bien.

les autres causaient tumultueusement. s'écria-t-il. reprit Fameuil. – Le dimanche existe. tandis que quelques-uns chantaient. – Tu en es le marquis. – Bombarda. Une sourde rébellion gronda dans le groupe. Messieurs. – Nous sommes sobres. fit Blachevelle. – 206 – . Bombance et Bamboche ! cria Listolier. c'est-à-dire gelé. il est flambé. Mêlons la majesté à la ripaille . – À bas le tyran ! dit Fameuil. messieurs ! Grimod de la Reynière est de l'avis de Talleyrand. ajouta Listolier. L'excès de zèle perd les pêchers et les abricotiers. Pas de zèle. – Tholomyès. contemple mon calme. L'excès de zèle tue la grâce et la joie des bons dîners. Ne nous pressons pas. s'il se dépêche. Voyez le printemps . Tholomyès intervint : – Ne parlons point au hasard ni trop vite. Bière qui coule n'amasse point de mousse. et tous ensemble . dit Blachevelle. répondit Tholomyès. mangeons avec recueillement . ce n'était plus que du bruit. Destinons lentement. laisse-nous tranquilles. Trop d'improvisation vide bêtement l'esprit.Chapitre VII Sagesse de Tholomyès Cependant. pas de hâte. Méditons si nous voulons être éblouissants. – Tholomyès.

Le temple élevé à sa mémoire était célèbre pour la qualité des oracles qui y étaient rendus. Il ne faut pas que trop de stupeur accueille ce calembour tombé du ciel. et l'esprit. Toutes les grenouilles se turent. Cela concédé. Cléopâtre répond à Antoine inquiet de voir Octave à Toryne que le nom de cette ville (« cuillère à pot ») montre un ennemi inoffensif. pas de tohu-bohu. Une tache blanchâtre qui s'aplatit sur le rocher n'empêche pas le condor de planer. même en pointes. Le lazzi tombe n'importe où . après la ponte d'une bêtise. j'ai la prudence d'Amphiaraüs113 et la calvitie de César. Le marquis de Montcalm était un royaliste alors célèbre. remettez-vous. Jésus-Christ a fait un calembour sur saint Pierre112. gaîtés.Ce médiocre jeu de mots fit l'effet d'une pierre dans une mare. Abraham. » Pour la suite : Isaac signifie « qui rit » et son père. Tout ce qui tombe de la sorte n'est pas nécessairement digne d'enthousiasme et de respect. – Amis. pas d'excès. je le répète. Eschyle sur Polynice. s'écria Tholomyès. le nom du héros batailleur de la tragédie Les Sept contre Thèbes est pris par Eschyle au sens étymologique : « qui a beaucoup de querelles » . Mes frères. sans lui. Écoutez-moi. Le calembour est la fiente de l'esprit qui vole. Tout ce qu'il y a de plus auguste. Et notez que ce calembour de Cléopâtre a précédé la bataille d'Actium. et sur cette pierre je bâtirai mon Église. nom grec qui signifie cuiller à pot. pas de zèle. 113 Devin argien qui combattit et mourut lors de l'expédition des « Sept contre Thèbes ». Moïse sur Isaac. et que. Il faut une limite. et peut-être hors de l'humanité. rien de plus. a fait des jeux de mots. fut pris de rire en entendant Dieu lui annoncer cette naissance . de plus sublime et de plus charmant dans l'humanité. liesses et jeux de mots. personne ne se souviendrait de la ville de Toryne. 112 – 207 – . Est modus in « Tu es Pierre. je reviens à mon exhortation. Loin de moi l'insulte au calembour ! Je l'honore dans la proportion de ses mérites . s'enfonce dans l'azur. même aux rébus. Cléopâtre sur Octave. de l'accent d'un homme qui ressaisit l'empire.

quand cela devient urgent. Tholomyès choisit d'imiter Origène plutôt que Sylla. parce que j'ai soutenu une thèse en latin sur la manière dont on donnait la torture à Rome au temps où Munatius Demens était questeur du Parricide116. mettre au violon sa fantaisie et se mener soimême au poste. Et. Quant à Munatius Demens. mesdames. Vous aimez les chaussons aux pommes. en fait. il faut se contenir. et abdique comme Sylla. Le sage est celui qui sait à un moment donné opérer sa propre arrestation. Il faut. Heureux celui qui. à l'amour. Il faut une limite. comme le sera Javert. comprenons Munatius « déraillé ». ou Origène117 ! Favourite écoutait avec une attention profonde. La gloutonnerie châtie le glouton. même en chaussons. prend un parti héroïque. n'en abusez pas. I. je parle bien. 115 Gula : la gueule . Parce que j'ai fait un peu mon droit. tirer le verrou sur son appétit. même aux dîners. Horace (Satires. retenez ceci : chacune de nos passions. L'indigestion est chargée par le bon Dieu de faire de la morale aux estomacs. à ce qu'il paraît. jusqu'à preuve du contraire. gulax signifierait « le glouton » au prix d'un barbarisme.rebus114. « Il faut de la mesure en toutes choses ». lorsque l'heure a sonné. même l'amour. il ne s'ensuit pas de toute nécessité que je sois un imbécile. 114 – 208 – . en se faisant émasculer. du bon sens et de l'art. parce que je vais être docteur. En toute chose il faut écrire à temps le mot finis. parce que je sais la différence qu'il y a entre la question mue et la question pendante. disait. 117 Sylla renonça au pouvoir et Origène. à ce que me disent mes examens. Ayez quelque confiance en moi. 1). Vrai comme je m'appelle Félix Tholomyès. 116 Le questeur du parricide est le juge d'instruction dans les affaires d'homicides. a un estomac qu'il ne faut pas trop remplir. Gula punit Gulax115. Je vous recommande la modération dans vos désirs.

– Tholomyès. est le seul personnage. gentlemen. traînez des blocs. Tholomyès poursuivit : – Quirites. Et. le travail forcé. – J'aime mieux une femme. assaisonnez-moi cela d'une diète sévère. mes amis ! voulez-vous ne sentir aucun aiguillon et vous passer de lit nuptial et braver l'amour ? Rien de plus simple. dit Listolier. remplissant son verre. C'est en latin. c'est la boutique en face. veillez. Caballeros. tu es ivre ! – Pardieu ! dit Tholomyès. éreintez-vous. Elle déteste le serpent par jalousie de métier. quel joli mot ! j'aime ce nom-là. reprit Blachevelle. avec Marius. Ça veut dire Prosper. et joignez-y les bains froids. l'exercice outré. à bénéficier d'un prénom romain. cria Blachevelle. homme « prospère ». 118 – 209 – . les lotions avec la liqueur de Saturne et les fomentations avec l'oxycrat. ne dormez pas. savourez des émulsions de pavots et d'agnuscastus. – La femme ! reprit Tholomyès. gorgez-vous de boissons nitreuses et de tisanes de nymphaeas. – comme Victor. Le serpent. il se leva : Le père de Cosette. – Alors sois gai. Malheur à celui qui se livre au cœur changeant de la femme ! La femme est perfide et tortueuse. les ceintures d'herbes. crevez de faim. l'application d'une plaque de plomb. méfiez-vous-en. Voici la recette : la limonade.– Félix118 ! dit-elle.

qu'on avait surnommé le peintre des lèvres. on s'est assis. 119 – 210 – . il vit une belle fille aux bas blancs et bien tirés qui montrait ses jambes. « Et maintenant c'est toi. il n'y avait pas de créature digne de ce nom. la botte du czar Pierre trente. Vous avez l'air d'un joli visage sur lequel.– Gloire au vin ! Nunc te. Ce Grec seul eût été digne de peindre ta bouche ! Écoute ! avant toi. Je viens de parler d'Ève. 2) proche du « Nunc est bibendum » : « Maintenant. Ce prologue lui plut. et Blachevelle aima. L'arrobe de Castille contient seize litres. La beauté commence à toi. Tu es faite pour recevoir la pomme comme Vénus ou pour la manger comme Ève. si vous n'étiez de travers. d'Horace. c'est d'errer120. Vive ce czar qui était grand. mais peut-être s'appelait-il plutôt Euphronios. Mesdames. si bon vous semble. mesdemoiselles. Ô Favourite. par mégarde. perseverare diabolicum » : « L'erreur est humaine. scrobeuse. c'est de l'espagnol. ô nymphes et muses ! un jour que Blachevelle passait le ruisseau de la rue Guérin-Boisseau. L'amourette n'est pas faite pour s'accroupir et s'abrutir comme une servante anglaise qui a le calus du scrobage121 aux genoux. tu as des lèvres ioniennes. la douce amourette ! On a dit : l'erreur est humaine . y persister vient du diable. Bacche. Il y avait un peintre grec. et vive sa botte qui était plus grande encore ! Mesdames. le cuartin des Baléares vingt-six. Ô Zéphine. je vous idolâtre toutes. l'almude des Canaries vingt-cinq. il faut boire ». telle futaille. Elle n'est pas faite pour cela. 120 L'aphorisme latin dit : « Errare humanum est. canam119 ! Pardon. » 121 Ce terme « franglais » de Guernesey est attesté dans les carnets de l'exil (scrober. Quant à Favourite. la voici : tel peuple. le cantaro d'Alicante douze. appelé Euphorion122. un conseil d'ami : trompez-vous de voisin. scrobage) où Hugo notait les journées de travail des servantes venues récurer et frotter escaliers et parquets. señoras. moi je dis : l'erreur est amoureuse. elle erre gaîment. Celle qu'il aima était Favourite. ô Joséphine. Le propre de l'amour. Et la preuve. figure plus que chiffonnée. vous seriez charmante. Bacchus [Dieu du vin] que je vais chanter » : début d'une « géorgique » de Virgile (II. 122 Peintre grec .

Les filles sont incurables sur l'épousaille . mais. Cela m'a attendri . je suis une illusion . soit . erre dans un jardin où il y a plus d'oiseaux qu'il n'en existe ! Ô Fantine. à votre place. puis la solidifica- Voir la note 95 de ce livre. n'empêchera point les giletières et les piqueuses de bottines de rêver des maris enrichis de diamants. Ô Fantine. Les mots sont des menteurs. douce clarté matinale. et tout ce que nous pouvons dire. Tout sel est desséchant. Enfin. je m'appellerais Rosa. une sensitive . Ô sexe rongeur. Ce serait une erreur d'écrire à Liège pour avoir des bouchons et à Pau pour avoir des gants. Je ne dis rien de Fantine. Or. fille digne de vous appeler marguerite123 ou perle. c'est une songeuse. mais elle ne m'entend même pas. et qui. un deuxième conseil : ne vous mariez point . parce que je passe de la poésie à la prose. Tholomyès connaît sans doute aussi l'expression latine : « margaritas ante porcos » : « donner des perles aux cochons ». Mesdames. Le sucre est le plus desséchant de tous les sels. N'acceptons pas aveuglément les indications qu'ils nous donnent. une rêveuse. tes jolies petites dents blanches adorent le sucre. nous autres sages. le sucre est un sel. Vous n'avez qu'un tort. Ô Favourite. une pensive. cela prend bien ou mal . c'est un fantôme ayant la forme d'une nymphe et la pudeur d'une nonne. mais qui se réfugie dans les illusions. bah ! qu'est-ce que je chante là ? Je perds mes paroles. et qui chante. mais. c'est de grignoter du sucre. suavité. qui que nous soyons. Vous parliez de mon nom tout à l'heure. tout en elle est fraîcheur. Il pompe à travers les veines les liquides du sang . de là la coagulation. sache ceci : moi Tholomyès. qui se fourvoie dans la vie de grisette. méfions-nous des noms. et qui regarde l'azur sans trop savoir ce qu'elle voit ni ce qu'elle fait. jeunesse. belles. 123 – 211 – .c'est toi qui l'as créée. écoutez bien. Je me nomme Félix et ne suis pas heureux. Mais. la blonde fille des chimères ! Du reste. et qui prie. vous êtes une femme du plus bel orient. Tu mérites le brevet d'invention de la jolie femme. les yeux au ciel. ô femmes. fuyez ce risque. Ils peuvent se tromper. je cesse de vous tutoyer. Miss Dahlia. retenez ceci : vous mangez trop de sucre. Il faut que la fleur sente bon et que la femme ait de l'esprit. le mariage est une greffe .

Romulus a enlevé les Sabines125. rimées richement et pas du tout. En amour. appuyé de Listolier et de Fameuil. – Souffle. Voici par quel couplet le groupe donna la réplique à la harangue de Tholomyès : Les pères dindons donnèrent de l'argent à un agent pour que mons Clermont-Tonnerre fût fait pape à la Saint-Jean . Pas de quartier. » Tholomyès s'interrompit. n'étant pas prêtre.tion du sang . vous manquez de tout. Guillaume a enlevé les Saxonnes. il n'y a pas d'amis. César a enlevé les Romaines. Toutes les invasions de l'histoire sont déterminées par des cotillons. Guillaume : le Conquérant. Donc ne croquez pas de sucre. 125 Épisode scolairement très connu de la légende romaine. La femme est le droit de l'homme. je jette la proclamation sublime de Bonaparte à l'armée d'Italie : « Soldats. guerre à outrance ! Une jolie femme est un casus belli . qui naissent de la vapeur des pipes et se dissipent et s'envolent avec elle. dit Blachevelle. Mais Clermont ne put pas être fait pape. et quant à moi. et vous vivrez ! Je me tourne vers les hommes. Et c'est pourquoi le diabète confine à la phthisie. L'homme qui n'est pas aimé plane comme un vautour sur les amantes d'autrui . Chassez-croisez. Comme Léonie Biard. Pillez-vous les uns aux autres sans remords vos bien-aimées. Messieurs. de là la mort. de là les tubercules dans le poumon . Tholomyès. L'ennemi en a. faites des conquêtes. En même temps. entonna sur un air de complainte une de ces chansons d'atelier composées des premiers mots venus. 124 – 212 – . une jolie femme est un flagrant délit124. vides de sens comme le geste de l'arbre et le bruit du vent. à tous ces infortunés qui sont veufs. Partout où il y a une jolie femme l'hostilité est ouverte. Blachevelle.

Les oiseaux sont étonnants. et embrassa Favourite. Ne soyons ni prudes. Ceci n'était pas fait pour calmer l'improvisation de Tholomyès . 126 – 213 – . et recommença. si je n'avais les arcades de l'Odéon. Tout est beau. soyons allègres ! Complétons notre cours de droit par la folie et la nourriture. Quelle fête partout ! Le rossignol est un Elleviou127 gratis. je te salue. Indigestion et digeste126. tout en gardant des enfants. Ô Luxembourg. ni prudents. Fantine ! Il se trompa. s'amusent à en ébaucher ! Les pampas de l'Amérique me plairaient. Le soleil a éternué le colibri. Été. Embrasse-moi. ni prud'hommes. Je porte un toast à l'allégresse .Alors leur agent rageant leur rapporta leur argent. – À bas la sagesse ! oubliez tout ce que j'ai dit. le remplit. Jeu de mots : le Digeste est le code de l'empereur Justinien. il vida son verre. Mon âme s'envole dans les forêts vierges et dans les savanes. Les mouches bourdonnent dans les rayons. qui venait alors de se retirer. ô Géorgiques de la rue Madame et de l'allée de l'Observatoire ! Ô pioupious rêveurs ! ô toutes ces bonnes charmantes qui. ô création ! Le monde est un gros diamant ! Je suis heureux. Que Justinien soit le mâle et que Ripaille soit la femelle ! Joie dans les profondeurs ! Vis. 127 Chanteur d'opéra comique renommé et très cher – d'où le « gratis » –.

– J'en aime mieux dans mon assiette. encore adolescent. déclara Blachevelle.. C'est plus asiatique. Voyez la salle d'en bas. observa Tholomyès. p. Les manches sont en argent chez Bombarda. cette mort d'une jument anticipe l'exécution de Fantine. 128 – 214 – . – Je préfère Bombarda à Edon. 5. dans Les Contemplations.Chapitre VIII Mort d'un cheval128 – On dîne mieux chez Edon129 que chez Bombarda. – Excepté pour ceux qui ont un menton d'argent. et en os chez Edon. Il y lut la nouvelle Bug-Jargal. 311 et suiv. Il y eut une pause. Voir. visible des fenêtres de Bombarda. 2). 129 Hugo. Il a plus de luxe. 6). « Melancholia » (III. l'argent est plus précieux que l'os. seule à plaindre ce cheval mourant et assimilée à lui par Dahlia : « fichue bête ». Blachevelle insista : – Regardez les couteaux. s'écria Zéphine. dit Favourite. y avait participé avec Abel et Eugène à des « dîners littéraires » en 1818. Voir le Victor Hugo raconté. Il y a des glaces sur les murs. mais aussi l'histoire comparable de la charrette Fauchelevent (I. Par image et par solidarité symbolique. Or. Il regardait en cet instant-là le dôme des Invalides. .

– Tholomyès. que vous buvez d'un air tranquille. Ceci. tout à l'heure. On affirme. Quel est ton auteur favori ? – Ber… – 215 – . répondit Tholomyès. une querelle vaut mieux. L'inattendu jaillit du syllogisme. mesdames. vous donne ces trois cent dix-sept toises pour quatre francs cinquante centimes ! Fameuil interrompit de nouveau : – Tholomyès. – Soit. tes opinions font loi. – Une discussion est bonne. On ment. Tout n'est pas fini sur la terre. Il est encore ici-bas des humains qui savent joyeusement ouvrir et fermer la boîte à surprises du paradoxe. mais on rit. J'en rends grâces aux dieux immortels. Listolier et moi. il but et reprit : – Je consens à vivre. du cru de Coural das Freiras qui est à trois cent dix-sept toises au-dessus du niveau de la mer ! Attention en buvant ! trois cent dix-sept toises ! et monsieur Bombarda. nous avions une discussion. – Lequel préfères-tu de Descartes ou de Spinosa ? – Désaugiers. cria Fameuil. puisqu'on peut encore déraisonner. – Nous disputions philosophie. le magnifique restaurateur. dit Tholomyès. sachez-le. Cet arrêt rendu. mais on doute. est du vin de Madère. C'est beau.

» (L'Ecclésiaste. plus franche que l'aurore. Du choc. peau. c'était une âme .– Quin ? – Non. et Carabine monte avec Carabin dans la galiote de Saint-Cloud. Tholomyès. Apulée décrit un certain nombre d'auberges. qui traînait Dans les premières pages de L'Ane d'or.) 133 L'équarisseur abattait les animaux impropres à la consommation et en tirait tout ce qui pouvait être employé : os. la charrette et l'orateur restèrent court. Socrate. il y avait des Bombarda en Grèce et en Égypte. Hélas ! toujours les mêmes choses et rien de nouveau. c'était la prostituée déesse. ô mesdames. Et Tholomyès poursuivit : – Honneur à Bombarda ! il égalerait Munophis d'Elephanta s'il pouvait me cueillir une almée. vieille et maigre et digne de l'équarrisseur133. III. C'était une jument beauceronne. dit Virgile . Un dernier mot. et Thygélion de Chéronée s'il pouvait m'apporter une hétaïre ! car. Plus rien d'inédit dans la création du créateur ! Nil sub sole novum131. plus Manon Lescaut. 131 « Il n'y a rien de nouveau sous le soleil. 130 – 216 – . amor omnibus idem132. mesdames ? Quoiqu'elle vécût dans un temps où les femmes n'avaient pas encore d'âme. Aspasie fut créée pour le cas où il faudrait une catin à Prométhée. si un cheval ne se fût abattu sur le quai en cet instant-là même. Choux. plus embrasée que le feu. 244. dit Salomon . se serait difficilement arrêté. une âme d'une nuance rose et pourpre. » (Géorgiques. Aspasie était une créature en qui se touchaient les deux extrêmes de la femme . graisse. Savez-vous ce que c'était qu'Aspasie.) 132 « L'amour est le même pour tous. lancé. corne. C'est Apulée130 qui nous l'apprend. comme Aspasie s'embarquait avec Périclès sur la flotte de Samos.

épuisée et accablée. qui peut s'appliquer aussi à Fantine : Elle était de ce monde où les plus belles choses Ont le pire destin Et. Consolation à M. croisant les bras et renversant la tête en arrière. elle a vécu ce que vivent les rosses. du Perier. Cet incident avait fait de la foule. les gais auditeurs de Tholomyès tournèrent la tête. jurant et indigné. avaitil eu le temps de prononcer avec l'énergie convenable le mot sacramentel : mâtin ! appuyé d'un implacable coup de fouet.une charrette fort lourde. regarda résolûment Tholomyès et dit : – Ah çà ! et la surprise ? Parodie du texte de Malherbe. avait refusé d'aller plus loin. rose. L'espace d'un matin. soupira Fantine. la bête. et Tholomyès en profita pour clore son allocution par cette strophe mélancolique : Elle était de ce monde où coucous et carrosses Ont le même destin. Parvenue devant Bombarda. rosse. que la haridelle était tombée pour ne plus se relever. Au brouhaha des passants. Favourite. 134 – 217 – . Et. À peine le charretier. elle a vécu ce que vivent les roses. L'espace d'un : mâtin134 ! – Pauvre cheval. Et Dahlia s'écria : – Voilà Fantine qui va se mettre à plaindre les chevaux ! Peuton être fichue bête comme ça ! En ce moment.

en mettant leur doigt sur la bouche. Chacun déposa gravement un baiser sur le front de sa maîtresse . attendez-nous un moment. Messieurs. – C'est déjà amusant. Nous vous attendons. – Sur le front. dit Blachevelle. L'instant est arrivé.– Justement. répondit Tholomyès. murmura Fantine. – Ne soyez pas trop longtemps. l'heure de la surprise a sonné. Mesdames. – Cela commence par un baiser. – 218 – . dit-elle. ajouta Tholomyès. Favourite battit des mains à leur sortie. puis ils se dirigèrent vers la porte tous les quatre à la file.

restées seules.Chapitre IX Fin joyeuse de la joie Les jeunes filles. ils se retournèrent. De minute en minute. je veux que ce soit en or. quelque grosse voiture peinte en jaune et en noir. La plupart suivaient le quai et sortaient par la barrière de Passy. jasant. bruyamment attelée. pesamment chargée. de la poussière pour fumée. et un air de furie. Favourite s'exclamait : – Quel tapage ! on dirait des tas de chaînes qui s'envolent. Presque toutes les messageries du midi et de l'ouest passaient alors par les Champs-Élysées. – Que vont-ils nous rapporter ? dit Zéphine. et disparurent dans cette poudreuse cohue du dimanche qui envahit hebdomadairement les Champs-Élysées. Ce vacarme réjouissait les jeunes filles. s'accoudèrent deux à deux sur l'appui des fenêtres. – Pour sûr ce sera joli. changeant tous les pavés en briquets. reprit Favourite. pleine de têtes tout de suite disparues. leur firent des signes en riant. difforme à force de malles. – 219 – . Elles virent les jeunes gens sortir du cabaret Bombarda bras dessus bras dessous . broyant la chaussée. Elles furent bientôt distraites par le mouvement du bord de l'eau qu'elles distinguaient dans les branches des grands arbres et qui les divertissait fort. de bâches et de valises. penchant leur tête et se parlant d'une croisée à l'autre. C'était l'heure du départ des malles-poste et des diligences. – Ne soyez pas longtemps ! cria Fantine. dit Dahlia. – Moi. se ruait à travers la foule avec toutes les étincelles d'une forge.

et la surprise ? – À propos. La diligence passe. vous me prendrez sur le quai en passant. – Qu'est-ce que cela ? demanda Favourite.Il arriva une fois qu'une de ces voitures qu'on distinguait difficilement dans l'épaisseur des ormes. Favourite haussa les épaules. le garçon qui avait servi le dîner entra. – Cette Fantine est surprenante. je dis à la diligence : je vais en avant. reprit Dahlia. me voit. Une supposition . – C'est particulier ! dit-elle. oui. Le garçon répondit : – C'est un papier que ces messieurs ont laissé pour ces dames. fit-elle. puis repartit au galop. et me prend. – Pourquoi ne l'avoir pas apporté tout de suite ? – 220 – . s'arrêta un moment. Tout à coup Favourite eut le mouvement de quelqu'un qui se réveille. Comme Fantine achevait ce soupir. – Eh bien. Un certain temps s'écoula ainsi. la fameuse surprise ? – Ils sont bien longtemps ! dit Fantine. Cela se fait tous les jours. Tu ne connais pas la vie. ma chère. s'arrête. Je viens la voir par curiosité. Elle s'éblouit des choses les plus simples. Cela étonna Fantine. je suis un voyageur. Je croyais que la diligence ne s'arrêtait jamais. Il tenait à la main quelque chose qui ressemblait à une lettre.

Ça s'appelle des pères et mères dans le code civil. Pleurez-nous rapidement et remplacez-nous vite. « Pendant près de deux ans. ces vieillards nous réclament. Ne nous en gardez pas rancune. Nous fichons le camp. l'ouvrit et lut (elle savait lire) : « Ô nos amantes ! « Sachez que nous avons des parents. Mais voici ce qui est écrit dessus : Ceci est la surprise. nous vous avons rendues heureuses. Favourite arracha le papier des mains du garçon. Il importe à la patrie que nous soyons. Adieu. Nous partons. Or. ces parents gémissent. puéril et honnête. cinq chevaux fougueux nous rapporteront à nos papas et à nos mamans. Nous fuyons dans les bras de Laffitte et sur les ailes de Caillard. pères de famille. Nous nous sacrifions. Vénérez-nous. C'était une lettre en effet. Il n'y a pas d'adresse. reprit le garçon. – Tiens ! dit-elle. ô nos belles petites ! Nous rentrons dans la société. nous sommes partis. Des parents. préfets. ils souhaitent nos retours. ont commandé de ne le remettre à ces dames qu'au bout d'une heure. Elle décacheta vivement la lettre. rendez-le-lui. dans le devoir et dans l'ordre. comme tout le monde. À l'heure où vous lirez ceci. à raison de trois lieues à l'heure. gardes champêtres et conseillers d'État. au grand trot. étant vertueux. ces bons hommes et ces bonnes femmes nous appellent enfants prodigues. et nous offrent de tuer des veaux.– Parce que ces messieurs. comme dit Bossuet. vous ne connaissez pas beaucoup ça. et l'abîme c'est vous. Si cette lettre vous déchire. La diligence de Toulouse nous arrache à l'abîme. Nous leur obéissons. – 221 – .

Favourite rompit la première le silence. Ça me rend amoureuse de lui. Le dîner est payé. c'est tout de même une bonne farce. – En ce cas. reprit Favourite. « Fameuil. – C'est très drôle. Fantine rit comme les autres. c'est une idée à Tholomyès. » Les quatre jeunes filles se regardèrent. reprit Favourite. Voilà l'histoire. mort à Blachevelle et vive Tholomyès ! – Vive Tholomyès ! crièrent Dahlia et Zéphine. dit Zéphine. – Ce doit être Blachevelle qui a eu cette idée-là. dit Dahlia. « Listolier. Ça se reconnaît. – 222 – . – Non.« Signé : Blachevelle. – Eh bien ! s'écria-t-elle. sitôt aimé. Sitôt parti. Et elles éclatèrent de rire. « Félix Tholomyès « Post-scriptum.

son premier amour .Une heure après. C'était. elle s'était donnée à ce Tholomyès comme à un mari. quand elle fut rentrée dans sa chambre. elle pleura. – 223 – . et la pauvre fille avait un enfant. nous l'avons dit.

Cette gargote était tenue par des gens appelés Thénardier.Livre quatrième – Confier. lequel avait de grosses épaulettes de général dorées avec de larges étoiles argentées . On voyait au-dessus de la porte une planche clouée à plat sur le mur. pour mieux dire. à Montfermeil135. près de Paris. Dès 1827. Cependant le véhicule ou. des taches rouges figuraient du sang . dans le premier quart de ce siècle. En septembre 1845. La Laitière de Montfermeil. un soir du printemps de 1818. eût certainement attiré par sa masse l'attention d'un peintre qui eût passé là. Hugo y était passé. mari et femme. 135 – 224 – . Rien n'est plus ordinaire qu'un tombereau ou une charrette à la porte d'une auberge. peut-être en compagnie de Léonie Biard. le reste du tableau était de la fumée et représentait probablement une bataille. c'est quelquefois livrer Chapitre I Une mère qui en rencontre une autre Il y avait. une façon de gargote qui n'existe plus aujourd'hui. Au bas on lisait cette inscription : Au Sergent de Waterloo. Sur cette planche était peint quelque chose qui ressemblait à un homme portant sur son dos un autre homme. Elle était située dans la ruelle du Boulanger. lors d'une brève et mystérieuse excursion à l'est de Paris. Paul de Kock y avait situé l'action de son roman. le fragment de véhicule qui encombrait la rue devant la gargote du Sergent de Waterloo.

où à coup sûr il se trouvait des choses curieuses et frappantes. cit. usités dans les pays de forêts. comme sur la corde d'une balançoire. mais de bagne cyclopéen et surhumain. et qui servent à charrier des madriers et des troncs d'arbres. Hugo. il est connu seulement par le manuscrit de Mme Hugo : « Des auberges où il passa alors. aux moyeux. mais aux mastodontes et aux mammons qu'elle eût pu atteler . et elle semblait détachée de quelque monstre. Pourquoi cet avant-train de fardier était-il à cette place dans la rue ? D'abord. d'une cour où était une immense voiture de roulier dételée. accidenté. Sous l'essieu pendait en draperie une grosse chaîne digne de Goliath forçat. du moins. Tout cet ensemble était trapu. étaient assises et groupées. elle avait un air de bagne.C'était l'avant-train d'un de ces fardiers136. à l'essieu et au timon. Supprimé du Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie publié en 1863. Il y a dans le vieil ordre social une foule d'institutions qu'on trouve de la sorte sur son passage en plein air et qui n'ont pas pour être là d'autres raisons. dans un voyage long. non aux poutres qu'elle avait fonction de transporter. pour encombrer la rue . ensuite pour achever de se rouiller. avec des chaînes qui pendaient. et sur la courbure. aux jantes. Homère y eût lié Polyphème et Shakespeare Caliban. Le centre de la chaîne pendait sous l'essieu assez près de terre. dans un entrelacement ex- La source probable de la présence étrange du fardier est une chose vue. ce soir-là. une couche de vase. Les ornières avaient donné aux roues.) 136 – 225 – .. Le bois disparaissait sous la boue et le fer sous la rouille. Pourquoi. 243. il ne se souvient que d'une. p. hideux badigeonnage jaunâtre assez semblable à celui dont on orne volontiers les cathédrales. On eût dit l'affût d'un canon géant. se souvenir de cette insignifiance ? N'est-ce pas là un mystère ? » (Victor Hugo raconté par Adèle Hugo. ouv. et que supportaient deux roues démesurées. Cet avant-train se composait d'un massif essieu de fer à pivot où s'emboîtait un lourd timon. ou. Cette chaîne faisait songer. l'un de très rares conservés par V. écrasant et difforme. un souvenir du retour d'Espagne.

et avec quelque recherche.quis. deux petites filles. l'autre était brune. disait un guerrier. l'une d'environ deux ans et demi. accroupie sur le seuil de l'auberge. les hideux anneaux jetaient un bruit strident qui ressemblait à un cri de colère . un buisson fleuri qui était près de là envoyait aux passants des parfums qui semblaient venir d'elles . leurs fraîches joues riaient. on eût dit deux roses dans de la ferraille . Sa chanson et la contemplation de ses filles l'empêchaient d'entendre et de voir ce qui se passait dans la rue. Les deux enfants. la mère. pétries dans le bonheur et trempées dans la lumière. le soleil couchant se mêlait à cette joie. leurs yeux étaient un triomphe . Un mouchoir savamment noué les empêchait de tomber. À quelques pas. Tout en berçant ses deux petites. tout enchevêtré de courbes et d'angles farouches. rayonnaient . mais touchante en ce moment-là. presque terrible. Leurs naïfs visages étaient deux étonnements ravis . à chaque va-etvient. la mère chantonnait d'une voix fausse une romance alors célèbre : Il le faut. du reste gracieusement attifées. qui avait fait d'une chaîne de titans une escarpolette de chérubins. les petites filles s'extasiaient. – 226 – . s'arrondissait comme un porche de caverne. les couvant des yeux de peur d'accident avec cette expression animale et céleste propre à la maternité . femme d'un aspect peu avenant du reste. balançait les deux enfants au moyen d'une longue ficelle. la plus petite dans les bras de la plus grande. L'une était châtain. noir de rouille. Au-dessus et autour de ces deux têtes délicates. et avait dit : Tiens ! voilà un joujou pour mes enfants. le gigantesque avanttrain. et rien n'était charmant comme ce caprice du hasard. celle de dix-huit mois montrait son gentil ventre nu avec cette chaste indécence de la petitesse. Une mère avait vu cette effroyable chaîne. l'autre de dix-huit mois.

madame. avait un enfant qu'elle portait dans ses bras. Que ces pleurs ont pour moi de charmes ! Mais il viendra quelque autre amant Et sa main essuiera tes larmes Cette chanson n'est pas sans analogie avec une autre romance troubadour devenue hymne du Second Empire. comme elle commençait le premier couplet de la romance. Une femme était devant elle. et tout à coup elle entendit une voix qui disait très près de son oreille : – Vous avez là deux jolis enfants. L'enfant de cette femme était un des plus divins êtres qu'on pût voir. elle avait un bavolet de linge fin. des rubans à sa brassière et de la valen- Romance genre troubadour Imogine et Alonzo en dix couplets. dont le premier dit : Il le faut disait un guerrier A la belle et tendre Imogine Il le faut. à quelques pas. Tu me pleures en ce moment. 137 – 227 – . répondit la mère. Cette femme.Cependant quelqu'un s'était approché d'elle. elle aussi. Elle eût pu jouter avec les deux autres pour la coquetterie de l'ajustement . Elle portait en outre un assez gros sac de nuit qui semblait fort lourd. puis elle tourna la tête. je suis chevalier Et je pars pour la Palestine. Partant pour la Syrie. continuant sa romance : À la belle et tendre Imogine137. C'était une fille de deux à trois ans.

mais disparaissaient sévèrement sous une coiffe de béguine. de la folie et de la musique. Elle était pâle . elle regardait sa fille endormie dans ses bras avec cet air particulier d'une mère qui a nourri son enfant. masquait lourdement sa taille. comme ceux où se mouchent les invalides. potelée et ferme. serrée. Elle avait les mains hâlées et toutes piquées de taches de rousseur. les enfants y dorment profondément. plié en fichu. On ne pouvait rien dire de ses yeux. l'index durci et déchiqueté par l'aiguille. elle s'était évanouie comme ces beaux givres éclatants qu'on prend pour des diamants au soleil . pleine de grelots et parfumée de lilas. Le rire montre les belles dents quand on en a . Ses cheveux. sinon qu'ils devaient être très grands et qu'ils avaient des cils magnifiques. une robe de toile et de gros souliers. Un pli triste. Elle était jeune. – 228 – . laide. Les bras des mères sont faits de tendresse . semblaient fort épais. Ses yeux ne semblaient pas être secs depuis très longtemps. elle avait l'air très lasse et un peu malade . étroite. Quant à sa toilette. ridait sa joue droite. mais avec cette mise il n'y paraissait pas. La belle petite donnait envie de mordre dans les pommes de ses joues. ils fondent et laissent la branche toute noire. qui ressemblait à un commencement d'ironie. mais elle ne riait point. une Mante brune de laine bourrue. elle avait toujours sa beauté. Elle était admirablement rose et bien portante. d'où s'échappait une mèche blonde. à l'examiner attentivement. cette aérienne toilette de mousseline et de rubans qui semblait faite avec de la gaîté. Difficile à reconnaître. C'était Fantine. Elle dormait de ce sommeil d'absolue confiance propre à son âge. Pourtant. et nouée au menton. Elle dormait.ciennes à son bonnet. Le pli de sa jupe relevée laissait voir sa cuisse blanche. Quant à la mère. Un large mouchoir bleu. Était-elle belle ? peut-être . l'aspect en était pauvre et triste. Elle avait la mise d'une ouvrière qui tend à redevenir paysanne. C'était Fantine.

Le père de son enfant parti. Après l'abandon. Nulle ressource. puis une seconde. avait la farouche bravoure de la vie. Fantine savait à peine lire et ne savait pas écrire . Fantine. mais il faudrait cacher sa faute. la gêne. si on leur eût dit qu'elles étaient amies . cela n'avait plus de raison d'être. on lui avait seulement appris dans son enfance à signer son nom . on le verra. et de glisser dans le pire. et se roidit. elle en eut. Un jour. Elle sentit vaguement qu'elle était à la veille de tomber dans la détresse. le lien. avec l'habitude du travail de moins et le goût du plaisir de plus. elle avait négligé ses débouchés . mais le fond de sa nature. on les eût bien étonnées. à Montreuil-sur-mer. Il fallait du courage . Elle avait commis une faute. était pudeur et vertu. quinze jours après. s'était défait du côté des femmes . Que s'était-il passé pendant ces dix mois ? on le devine. elle avait fait écrire par un écrivain public une lettre à Tholomyès.Dix mois s'étaient écoulés depuis « la bonne farce ». Là quelqu'un peut-être la connaîtrait et lui donnerait du travail. et son cœur devint sombre à l'endroit de cet homme. Oui . – elle se trouva absolument isolée. Quel parti prendre pourtant ? Elle ne savait plus à qui s'adresser. Et elle entrevoyait confusément la nécessité possible d'une séparation plus douloureuse encore que la première. puis une troisième. Entraînée par sa liaison avec Tholomyès à dédaigner le petit métier qu'elle savait. L'idée lui vint de retourner dans sa ville natale. Son cœur se serra. Fantine était restée seule. on s'en souvient. Tholomyès n'avait répondu à aucune. brisé du côté des hommes. – 229 – . Fantine entendit des commères dire en regardant sa fille : – Est-ce qu'on prend ces enfants-là au sérieux ? on hausse les épaules de ces enfants-là ! Alors elle songea à Tholomyès qui haussait les épaules de son enfant et qui ne prenait pas cet être innocent au sérieux . – hélas ! ces ruptures-là sont irrévocables. ils s'étaient fermés. Zéphine et Dahlia . mais elle prit sa résolution. Fantine avait tout de suite perdu de vue Favourite.

cheminé de temps en temps. Bornons-nous à dire que. et elle toussait un peu. 138 – 230 – . Fantine avait nourri sa fille . À vingt-deux ans. et sainte celle-là. et avait mis toute sa soie. une petite fille s'avançait – Cosette – et lui disait : « Papa ! » Voir le dossier des Misérables au tome Océan-Chantier. tous ses rubans et toutes ses dentelles sur sa fille. Félix Tholomyès. les deux petites filles. enchantées sur leur escarpolette monstre. toujours homme de plaisir138. s'était vêtue de toile. moyennant trois ou quatre sous par lieue. ce qui lui produisit deux cents francs . vingt ans plus tard. elle n'eut plus que quatre-vingts francs environ. Cette femme n'avait au monde que cet enfant. Hugo avait songé. dans la ruelle du Boulanger. Comme elle passait devant l'auberge Thénardier. dans ce qu'on appelait alors les Petites Voitures des Environs de Paris. Quelqu'un qui les eût vues passer toutes les deux eût pitié. cela lui avait fatigué la poitrine. seule vanité qui lui restât. c'était un gros avoué de province. Il y a des charmes.Elle avait déjà vaillamment renoncé à la parure. influent et riche. et sagement renoncé à faire réapparaître le personnage. Nous n'aurons plus occasion de parler de M. par une belle matinée de printemps. et cet enfant n'avait au monde que cette femme. et elle s'était arrêtée devant cette vision de joie. sous le roi LouisPhilippe. Fantine se trouvait à Montfermeil. elle quittait Paris. avaient été pour elle une sorte d'éblouissement. A la cérémonie de ses noces. ses petites dettes payées. tous ses chiffons. pour se reposer. Ces deux petites filles en furent un pour cette mère. électeur sage et juré très sévère . Vers le milieu du jour. emportant son enfant sur son dos. Elle vendit tout ce qu'elle avait. après avoir.

elle les admirait. toujours à sa romance. peut- Inventé dès la première rédaction. Elle était jeune encore . Ces deux petites étaient si évidemment heureuses ! Elle les regardait. Elle crut voir au dessus de cette auberge le mystérieux ICI de la providence. charnue. se fût tenue droite. elle avait à peine trente ans. elle-même étant sur le seuil. Les créatures les plus féroces sont désarmées par la caresse à leurs petits. De vieux romans qui se sont éraillés sur des imaginations de gargotières ont de ces effets-là. Puis. Si cette femme. Les deux femmes causèrent. Nous tenons cette auberge. elle reprit entre ses dents : Il le faut. tellement attendrie qu'au moment où la mère reprenait haleine entre deux vers de sa chanson.Elle les considérait. La mère leva la tête et remercia. anguleuse . C'était une minaudière hommasse. ce nom a peut-être été construit par dérivation sur celui de Mlle Thénard qui tenait un second rôle à la création d'Hernani. chose bizarre. Cette madame Thénardier139 était une femme rousse. qui était accroupie. – Je m'appelle madame Thénardier. avec un air penché qu'elle devait à des lectures romanesques. et fit asseoir la passante sur le banc de la porte. le type femme-à-soldat dans toute sa disgrâce. 139 – 231 – . elle ne put s'empêcher de lui dire ce mot qu'on vient de lire : – Vous avez là deux jolis enfants. madame. dit la mère des deux petites. toute émue. Mais voir aussi V. je suis chevalier. Et. 9 et la note 1. La présence des anges est une annonce de paradis. Et je pars pour la Palestine.

à pied . et. un peu modifiée : Qu'elle était ouvrière . mais pas beaucoup. le matin même. Et sur ce mot elle donna à sa fille un baiser passionné qui la réveilla. avec cet air sérieux et quelquefois sévère des petits enfants.être sa haute taille et sa carrure de colosse ambulant propre aux foires. et regarda. signe d'admiration. et qu'elle allait en chercher ailleurs . plaisir immense. quoi ? rien. s'arrêta court. qui est un mystère de leur lumineuse innocence devant nos crépuscules de vertus. elle y était montée . et au bout d'une minute les petites Thénardier jouaient avec la nouvelle venue à faire des trous dans la terre. eussent-elles dès l'abord effarouché la voyageuse. Une personne qui est assise au lieu d'être debout. que son mari était mort . et qu'il avait fallu la prendre. que de Villemomble elle était venue à Montfermeil à pied. et ayant rencontré la voiture de Villemomble. glissa à terre avec l'indomptable énergie d'un petit être qui veut courir. et dit : – Amusez-vous toutes les trois. L'enfant ouvrit les yeux. tout. La voyageuse raconta son histoire. c'est si jeune. dans son pays . que le travail lui manquait à Paris. Ces âges-là s'apprivoisent vite. que la petite avait un peu marché. troublé sa confiance. – 232 – . et fait évanouir ce que nous avons à raconter. Puis l'enfant se mit à rire. de grands yeux bleus comme ceux de sa mère. et que le bijou s'était endormi. Tout à coup elle aperçut les deux autres sur leur balançoire. les fit descendre de l'escarpolette. que. La mère Thénardier détacha ses filles. qu'elle avait quitté Paris. quoique la mère la retint. On dirait qu'ils se sentent anges et qu'ils nous savent hommes. et tira la langue. comme elle portait son enfant. les destinées tiennent à cela. se sentant fatiguée.

La petite se nommait Euphrasie. Cosette. 140 – 233 – . Il y eut des idylles. Ce que fait le fossoyeur devient riant. fait par l'enfant. me disait mon mari. C'est là un genre de dérivés qui dérange et déconcerte toute la science des étymologistes.Cette nouvelle venue était très gaie . Gnon. en Espagne. Cette Pépita est un souvenir du palais Masserano. 1. Les deux femmes continuaient de causer. lisez Euphrasie. dans ces grandes pièces […] ». 216) : « Il se trouvait là une nommée Pépita. – Quel âge a-t-elle ? – Elle va sur trois ans. – Comment s'appelle votre mioche ? – Cosette. Cette jeune fille réapparaîtra dans Le Dernier Jour d'un condamné (chap. XXXIII) et dans L'Art d'être grand-père (IX. par ce doux et gracieux instinct des mères et du peuple qui change Josefa en Pepita140 et Françoise en Sillette. Mais d'Euphrasie la mère avait fait Cosette. Les Fredaines du grand-père enfant) : Et c'était presque une femme Que Pépita mes amours. et elle creusait énergiquement une fosse bonne pour une mouche. encore petite fille […]. la bonté de la mère est écrite dans la gaîté du marmot . évoqué dans le Victor Hugo raconté… (p. elle avait pris un brin de bois qui lui servait de pelle. L'indolente avait mon âme Sous son coude de velours. Nous avons connu une grand'mère qui avait réussi à faire de Théodore.

Avec un enfant. on eût dit trois têtes dans une auréole. la regarda fixement. et elles avaient peur. on ne trouve pas à se placer. s'écria la mère Thénardier. dit la Thénardier. et lui dit : – Voulez-vous me garder mon enfant ? La Thénardier eut un de ces mouvements surpris qui ne sont ni le consentement ni le refus. je ne serai pas longtemps à revenir. Ils sont si ridicules dans ce pays-là. L'ouvrage ne le permet pas. – Je donnerais six francs par mois.– C'est comme mon aînée. Quand j'ai vu vos petites si jolies et si propres et si contentes. C'est le bon Dieu qui m'a fait passer devant votre auberge. C'est ça . je ne peux pas emmener ma fille au pays. ça fera trois sœurs. Elle saisit la main de la Thénardier. J'ai dit : voilà une bonne mère. cela m'a bouleversée. Cependant les trois petites filles étaient groupées dans une posture d'anxiété profonde et de béatitude . un gros ver venait de sortir de terre . comme ça se connaît tout de suite ! les voilà qu'on jurerait trois sœurs ! Ce mot fut l'étincelle qu'attendait probablement l'autre mère. La mère de Cosette poursuivit : – Voyez-vous. Voulez-vous me garder mon enfant ? – Il faudrait voir. et elles étaient en extase. Leurs fronts radieux se touchaient . Et puis. – Les enfants. – 234 – . un événement avait lieu .

et dès que j'en aurai un peu. repartit la voix d'homme. ajouta la voix d'homme. elle chantonnait vaguement : Il le faut. Il est là dans mon sac de nuit. Et six mois payés d'avance. En allant à pied. Je gagnerai de l'argent là-bas. – 235 – . – Et quinze francs en dehors pour les premiers frais. je reviendrai chercher l'amour. La voix d'homme reprit : – La petite a un trousseau ? – C'est mon mari. – Six fois sept quarante-deux. – Je les donnerai. et des robes de soie comme une dame. dit la Thénardier. j'ai quatre-vingts francs. Et à travers ces chiffres. J'ai bien vu que c'était votre mari. – Je les donnerai. le pauvre trésor. dit la Thénardier. Et un beau trousseau encore ! un trousseau insensé. dit la mère. – Total cinquante-sept francs. disait un guerrier. – Sans doute elle a un trousseau. Il me restera de quoi aller au pays. – Il faudra le donner.Ici une voix d'homme cria du fond de la gargote : – Pas à moins de sept francs. dit la mère. Tout par douzaines . dit la madame Thénardier.

Le marché fut conclu. renoua son sac de nuit dégonflé du trousseau et léger désormais. et s'en revint en disant : – Je viens de voir une femme qui pleure dans la rue. On arrange tranquillement ces départslà. mais ce sont des désespoirs. Quand la mère de Cosette fut partie. donna son argent et laissa son enfant. et partit le lendemain matin. l'homme dit à la femme : – Cela va me payer mon effet de cent dix francs qui échoit demain. Ce serait cela qui serait drôle si je laissais ma fille toute nue ! La face du maître apparut. La mère passa la nuit à l'auberge. – Sans m'en douter. comptant revenir bientôt. Sais-tu que j'aurais eu l'huissier et un protêt ? Tu as fait là une bonne souricière avec tes petites. dit-il. Il me manquait cinquante francs. Une voisine des Thénardier rencontra cette mère comme elle s'en allait.– Je crois bien que je le donnerai ! dit la mère. – C'est bon. que c'est un déchirement. dit la femme. – 236 – .

empirant sans cesse. L'ombre qu'ils ont dans le regard les dénonce. Ces êtres appartenaient à cette classe bâtarde composée de gens grossiers parvenus et de gens intelligents déchus. sans avoir le généreux élan de l'ouvrier ni l'ordre honnête du bourgeois. Rien qu'en les entendant dire un mot ou qu'en les voyant faire un geste on entrevoit de sombres secrets dans leur passé et de sombres mystères dans leur avenir. on les sent ténébreux à leurs deux extrémités. rétrogradant dans la vie plutôt qu'elles n'y avancent. – 237 – . C'étaient de ces natures naines qui. deviennent facilement monstrueuses. Il existe des âmes écrevisses reculant continuellement vers les ténèbres. et qui combine quelques-uns des défauts de la seconde avec presque tous les vices de la première. Il y a en eux de l'inconnu. employant l'expérience à augmenter leur difformité. et s'empreignant de plus en plus d'une noirceur croissante. qui est entre la classe dite moyenne et la classe dite inférieure. On ne peut pas plus répondre de ce qu'ils ont fait que de ce qu'ils feront. mais le chat se réjouit même d'une souris maigre.Chapitre II Première esquisse de deux figures louches La souris prise était bien chétive . On n'a qu'à regarder certains hommes pour s'en défier. Tous deux étaient au plus haut degré susceptibles de l'espèce de hideux progrès qui se fait dans le sens du mal. Le Thénardier particulièrement était gênant pour le physionomiste. si quelque feu sombre les chauffe par hasard. Qu'était-ce que les Thénardier ? Disons-en un mot dès à présent. Nous compléterons le croquis plus tard. Il y avait dans la femme le fond d'une brute et dans l'homme l'étoffe d'un gueux. Ils sont inquiets derrière eux et menaçants devant eux. Cet homme et cette femme étaient de ces âmes-là.

il avait fait probablement la campagne de 1815. une sorte d'attitude pensive près de son mari. toujours noble. et même un peu plus tard. la pauvre petite faillit se nommer Gulnare . quand les cheveux romanesquement pleureurs commencèrent à grisonner. Quant à la cadette. n'était plus que Lodoïska. un vers des 141 – 238 – . grossier et fin en même temps. la Thénardier ne fut plus qu'une grosse méchante femme ayant savouré des romans bêtes. La Thénardier dévore ce que Hugo enfant savourait chez le libraire Royol – voir III. et de madame de Lafayette à madame Bournon-Malarme. qui. L'enseigne de son cabaret était une allusion à l'un de ses faits d'armes. C'était l'époque où l'antique roman classique. Nous verrons plus tard ce qu'il en était. Il l'avait peinte lui-même. Sa femme avait quelque douze ou quinze ans de moins que lui. incendiait l'âme aimante des portières de Paris et ravageait même un peu la banlieue141. cela lui avait donné. 142 Jusqu'en 1860. sergent. Plus tard. en fait de sentimentalisme. mais. mal. Elle y noyait ce qu'elle avait de cervelle . note 3. et pour « tout ce qui touche le sexe ». quand la Mégère se dégagea de la Paméla. Elle s'en nourrissait. à ce qu'il paraît. tombé de mademoiselle de Scudéri à madame Barthélemy-Hadot. Plusieurs réminiscences ont pu concourir à l'adoption d'Éponine : le titre d'un livre de Delisle de Sales. butor correct et sans mélange. Madame Thénardier était juste assez intelligente pour lire ces espèces de livres. 5. elle dut à je ne sais quelle heureuse diversion faite par un roman de Ducray-Duminil. elles s'appelaient Palmyre et Malvina. disait-il . Or on ne lit pas impunément des niaiseries. coquin d'une certaine profondeur. mais de plus en plus vulgaire. après avoir été Clélie. et s'était même comporté assez bravement. comme il disait dans son jargon. tant qu'elle avait été très jeune. ruffian lettré à la grammaire près. avait été soldat . de ne s'appeler qu'Azelma142. Éponine ou la République.Ce Thénardier. s'il fallait l'en croire. lisant Pigault-Lebrun. car il savait faire un peu de tout . Il en résulta que sa fille aînée se nomma Eponine.

roman héroïde ». et que désigne un titre noté. que nous venons d'indiquer. il y a le symptôme social. Alfred comme de Vigny. Alphonse comme Lamartine. À côté de l'élément romanesque. et que le vicomte – s'il y a encore des vicomtes – se nomme Thomas. deux noms qui font écho à celui de Léopoldine. / Éponine ou Laîs… ». pour le dire en passant. Julius Sabinus. l'histoire héroïque de cette gauloise qui – comme le demande Dona Sol – partagea le sort de son mari. par Hugo en 1860 : « Éponine et Sabinus ou la généreuse épouse. il y a une chose grande et profonde : la révolution française.Au reste. Il n'est pas rare aujourd'hui que le garçon bouvier se nomme Arthur. traqué par les Romains après l'échec d'une révolte. Ajoutons que la rime et le sens apparentent Eponine à Fantine. Sous cette discordance apparente. Pierre ou Jacques. et qu'on pourrait appeler l'anarchie des noms de baptême. 143 Arthur comme Wellington. Petites Vieilles de Baudelaire évoquant la déchéance des courtisanes : « Ces monstres disloqués furent jadis des femmes. L'irrésistible pénétration du souffle nouveau est là comme en tout. – 239 – . tout n'est pas ridicule et superficiel dans cette curieuse époque à laquelle nous faisons ici allusion. Ce déplacement qui met le nom « élégant » sur le plébéien et le nom campagnard sur l'aristocrate n'est autre chose qu'un remous d'égalité. Alfred ou Alphonse143.

Chapitre III L'Alouette Il ne suffit pas d'être méchant pour prospérer. un peu mieux que le chien et un peu plus mal que le chat. écrivait. se soumit et envoya les douze francs. Grâce aux cinquante-sept francs de la voyageuse. et continua assez exactement ses envois de mois en mois. comme on le verra plus tard. pour mieux dire. Le chat et le chien étaient du reste ses commensaux habituels . Comme elle n'avait plus de trousseau. à Montreuil-surmer. La mère. c'est-à-dire de haillons. La gargote allait mal. Le mois suivant ils eurent encore besoin d'argent . – 240 – . et la traitèrent en conséquence. la mère envoya sept francs pour le septième mois. Les Thénardier répondaient invariablement : Cosette est à merveille. Dès que cette somme fut dépensée. Les six premiers mois révolus. La mère qui s'était fixée. L'année n'était pas finie que le Thénardier dit : – Une belle grâce qu'elle nous fait là ! que veut-elle que nous fassions avec ses sept francs ? Et il écrivit pour exiger douze francs. ou. On la nourrit des restes de tout le monde. les Thénardier s'accoutumèrent à ne plus voir dans la petite fille qu'un enfant qu'ils avaient chez eux par charité. faisait écrire tous les mois afin d'avoir des nouvelles de son enfant. Cosette mangeait avec eux sous la table dans une écuelle de bois pareille à la leur. à laquelle ils persuadaient que son enfant était heureuse "et venait bien". la femme porta à Paris et engagea au Mont-de-Piété le trousseau de Cosette pour une somme de soixante francs. Thénardier avait pu éviter un protêt et faire honneur à sa signature. on l'habilla des vieilles jupes et des vieilles chemises des petites Thénardier.

je lui bombarde – 241 – . comme beaucoup de femmes de sa sorte. Cependant le Thénardier. Une année s'écoula. voilà tout. et ils élèvent un pauvre enfant qu'on leur a abandonné chez eux ! On croyait Cosette oubliée par sa mère. Le format est plus petit. Doux être faible qui ne devait rien comprendre à ce monde ni à Dieu. Les enfants. ayant appris par on ne sait quelles voies obscures que l'enfant était probablement bâtard et que la mère ne pouvait l'avouer. Cette femme. et menaçant de la renvoyer. Si elle n'avait pas eu Cosette. il lui semblait que cela était pris aux siens. qui vivaient dans un rayon d'aurore ! La Thénardier étant méchante pour Cosette. ne sont que des exemplaires de la mère. et que cette petite diminuait l'air que ses filles respiraient. rudoyée. tout idolâtrées qu'elles étaient. sans cesse punie. battue et voyant à côté d'elle deux petites créatures comme elle. disant que « la créature » grandissait et « mangeait ». La mère Thénardier aimait passionnément ses deux filles à elle. auraient tout reçu . puis une autre.Certaines natures ne peuvent aimer d'un côté sans haïr de l'autre. mais l'étrangère leur rendit le service de détourner les coups sur elle. grondée. Ses filles n'eurent que les caresses. Cosette ne faisait pas un mouvement qui ne fît pleuvoir sur sa tête une grêle de châtiments violents et immérités. « Quelle ne m'embête pas ! s'écriait-il. avait une somme de caresses et une somme de coups et d'injures à dépenser chaque jour. Ils ne sont pas riches. il est certain que ses filles. Si peu de place que Cosette tînt chez elle. Éponine et Azelma furent méchantes. On disait dans le village : – Ces Thénardier sont de braves gens. à cet âge. Il est triste de songer que l'amour d'une mère peut avoir de vilains aspects. ce qui fit qu'elle détesta l'étrangère. exigea quinze francs par mois.

parce que. Tant que Cosette fut toute petite. et volait. Cinq ans. grelottant sous de vieilles loques de – 242 – . ce pauvre enfant. l'enfant grandit. elle devint la servante de la maison. la rue. il semblait qu'on y vît une plus grande quantité de tristesse. c'est-à-dire avant même qu'elle eût cinq ans. étant seul au monde "travaillait pour vivre. Cosette. Il ne lui restait plus que ses beaux yeux qui faisaient peine. » La mère paya les quinze francs. c'est invraisemblable. c'est vrai. qui n'avait pas encore six ans. Si cette mère fût revenue à Montfermeil au bout de ces trois années.son mioche tout au beau milieu de ses cachotteries. L'injustice l'avait faite hargneuse et la misère l'avait rendue laide. Hélas. était maintenant maigre et blême. grands comme ils étaient. dira-t-on. C'était une chose navrante de voir. Quelques mois restèrent en souffrance. récemment. Elle avait je ne sais quelle allure inquiète. Il me faut de l'augmentation. elle n'eût point reconnu son enfant. N'avons-nous pas vu. La souffrance sociale commence à tout âge. D'année en année. orphelin devenu bandit. laver la vaisselle. le procès d'un nommé Dumolard. balayer les chambres. si jolie et si fraîche à son arrivée dans cette maison. elle fut le souffre-douleur des deux autres enfants . » On fit faire à Cosette les commissions. Sournoise ! disaient les Thénardier. l'hiver. dès l'âge de cinq ans. porter même des fardeaux. qui. la cour. et sa misère aussi. dès qu'elle se mit à se développer un peu. disent les documents officiels. Les Thénardier se crurent d'autant plus autorisés à agir ainsi que la mère qui était toujours à Montreuil-sur-mer commença à mal payer.

éveillé le premier chaque matin dans la maison et dans le village. Seulement la pauvre Alouette ne chantait jamais. Ce surnom a peut-être été suggéré à Hugo par le premier nom donné à la fille de Fantine (Marguerite Louet) : Anna Louet. tremblant. qui aime les figures. Le peuple. 144 – 243 – . effarouché et frissonnant. balayer la rue avant le jour avec un énorme balai dans ses petites mains rouges et une larme dans ses grands yeux. s'était plu à nommer de ce nom ce petit être pas plus gros qu'un oiseau. Dans le pays on l'appelait l'Alouette144.toile trouées. toujours dans la rue ou dans les champs avant l'aube.

au dire des gens de Montfermeil. en 1818. mon ange. c'est l'amour que ton père a pour toi. en bas dans une plus grossière qui lui ressemble. lorsqu'il écrit Les Misérables. […] Et puis. semblait avoir abandonné son enfant. il s'y était accompli un de ces faits industriels qui sont les grands événements des petits pays. Montreuil-sur-mer avait changé d'aspect.Livre cinquième – La descente Chapitre I Histoire d'un progrès dans les verroteries noires Cette mère cependant qui. en haut dans une plus parfaite. La veille au soir. » C'est aussi à Montreuil qu'il songea. l'anniversaire de la mort de Léopoldine. devenu. mais ce que rien n'effacera. La vague de la haute mer l'effacera cette nuit. Tandis que Fantine descendait lentement de misère en misère. Fantine avait quitté sa province depuis une dizaine d'années. que devenait-elle ? où étaitelle ? que faisait-elle ? Après avoir laissé sa petite Cosette aux Thénardier. j'ai tracé ton nom sur le sable : Didi. en 1837. il écrit à sa fille : « Je viens de me promener au bord de la mer en pensant à toi. était un 4 septembre. J'ai cueilli pour toi cette fleur dans la dune. elle avait continué son chemin et était arrivée à Montreuil-sur-mer145. Depuis deux ans environ. on se le rappelle. mon pauvre petit ange. C'était. » 145 – 244 – . fondant une universelle métaphore. sa ville natale avait prospéré. un des principes de sa poétique : « Toute chose se reflète. une lettre le dit. à cette loi de l'unité de la création qui deviendra un des grands thèmes de son œuvre et. Pourquoi cette petite ville du Pas-de-Calais ? Peut-être parce que le jour que Hugo y passa.

Ainsi pour une idée trois résultats. Ce tout petit changement en effet avait prodigieusement réduit le prix de la matière première. dans cette fabrication. un homme. Ce tout petit changement avait été une révolution. Hugo s'était documenté sur cette industrie dès 1829-1830. et nous croyons utile de le développer . II. En moins de trois ans. ce qui est mieux. les coulants en tôle simplement rapprochée aux coulants en tôle soudée. p. une transformation inouïe s'était opérée dans cette production des « articles noirs ». Voir l'Historique de l'édition de l'Imprimerie nationale (t. Au moment où Fantine revint à Montreuil-sur-mer. était venu s'établir dans la ville et avait eu l'idée de substituer. bienfait pour le pays . troisièmement. deuxièmement. Montreuil-sur-mer avait pour industrie spéciale l'imitation des jais anglais et des verroteries noires146 d'Allemagne. De son origine. et avait tout fait riche autour de lui. peu de chose. de le souligner. premièrement. de ses commencements. Il était étranger au département. avantage pour le consommateur . à cause de la cherté des matières premières qui réagissait sur la maind'œuvre. de vendre à meilleur marché tout en triplant le bénéfice. nous dirions presque. profit pour le manufacturier. la gomme laque à la résine et. 146 – 245 – .Ce détail importe. on ne savait rien . ce qui avait permis. 601). d'élever le prix de la main-d'œuvre. Vers la fin de 1815. un inconnu. pour les bracelets en particulier. d'améliorer la fabrication. ce qui est bien. Cette industrie avait toujours végété. De temps immémorial. l'auteur de ce procédé était devenu riche.

et avait sauvé. fécondé par l'ordre et par la pensée. on avait su son nom. – 246 – . ce qui fait qu'on n'avait pas songé à lui demander son passeport. mis au service d'une idée ingénieuse. un gros incendie venait d'éclater à la maison commune. Il paraît que. le jour même où il faisait obscurément son entrée dans la petite ville de Montreuil-sur-mer. C'est de ce mince capital. deux enfants qui se trouvaient être ceux du capitaine de gendarmerie . le sac au dos et le bâton d'épine à la main. Depuis lors. Cet homme s'était jeté dans le feu. la tournure et le langage d'un ouvrier. quelques centaines de francs tout au plus. Il s'appelait le père Madeleine. il n'avait que les vêtements. À son arrivée à Montreuil-sur-mer.On contait qu'il était venu dans la ville avec fort peu d'argent. à la tombée d'un soir de décembre. qu'il avait tiré sa fortune et la fortune de tout ce pays. au péril de sa vie.

tout languissait dans le pays . chose assez singulière dans un simple homme de com– 247 – . L'Espagne. mais. pour ce commerce. Il n'y avait pas de poche si obscure où il n'y eût un peu d'argent. qui avait l'air préoccupé et qui était bon. pas de logis si pauvre où il n'y eût un peu de joie. Grâce aux progrès rapides de cette industrie qu'il avait si admirablement remaniée. il était inflexible. C'était le seul où il fût en quelque sorte intolérant. Le père Madeleine demandait aux hommes de la bonne volonté. Sur ce point. l'un pour les hommes.Chapitre II M. qui consomme beaucoup de jais noir. Les bénéfices du père Madeleine étaient tels que. Montreuil-sur-mer étant une ville de garnison. Montreuil-sur-mer. Du reste sa venue avait été un bienfait. Il avait divisé les ateliers afin de séparer les sexes et que les filles et les femmes pussent rester sages. y commandait chaque année des achats immenses. Madeleine C'était un homme d'environ cinquante ans. Une forte circulation échauffait tout et pénétrait partout. Il était d'autant plus fondé à cette sévérité que. Le père Madeleine employait tout le monde. le père Madeleine faisait sa fortune. dès la deuxième année. à tous de la probité. il avait pu bâtir une grande fabrique dans laquelle il y avait deux vastes ateliers. l'autre pour les femmes. faisait presque concurrence à Londres et à Berlin. au milieu de cette activité dont il était la cause et le pivot. aux femmes des mœurs pures. Voilà tout ce qu'on en pouvait dire. Quiconque avait faim pouvait s'y présenter. Le chômage et la misère étaient inconnus. maintenant tout y vivait de la vie saine du travail. Montreuil-sur-mer était devenu un centre d'affaires considérable. les occasions de corruption abondaient. et sa présence était une providence. Il n'exigeait qu'une chose : soyez honnête homme ! soyez honnête fille ! Comme nous l'avons dit. Avant l'arrivée du père Madeleine. et était sûr de trouver là de l'emploi et du pain.

Mais quand il vit le riche manufacturier Madeleine aller à la basse messe de sept heures. et même pratiquait dans une certaine mesure. Quand on le vit enrichir le pays avant de s'enrichir lui-même. il y avait fondé dix lits. dont il avait été la créature et l'ami. il dit : « Les deux premiers fonctionnaires de l'état. Le député local. mais avant de se réserver ces six cent trente mille francs. il avait dépensé plus d'un million pour la ville et pour les pauvres. l'autre pour les garçons. il entrevit un candidat possible. une course au clocher. c'est la nourrice et le maître d'école. les bonnes âmes dirent : C'est un gaillard qui veut s'enrichir. L'hôpital était mal doté . Il allait régulièrement entendre une basse messe tous les dimanches. qu'il habitait. Il semblait qu'il songeât beaucoup aux autres et peu à lui. Dans les premiers temps. ne tarda pas à s'inquiéter de cette religion. il prit un confesseur jésuite et alla à la grand'messe et à vêpres. Il allouait de ses deniers aux deux instituteurs une indemnité double de leur maigre traitement officiel. Ce député. méchante masure qui tombait en ruine . dans l'acception directe du mot. Sa manufacture étant un centre. chose alors presque inconnue en France. qui flairait partout des concurrences. La ville basse. les mêmes bonnes âmes dirent : C'est un ambitieux. il y avait établi une pharmacie gratuite. il en avait construit deux. une pour les filles. À huis clos il riait de Dieu doucement.merce. et un jour. Cela semblait d'autant plus probable que cet homme était religieux. à quelqu'un qui s'en étonnait. et résolut de le dépasser . » Il avait créé à ses frais une salle d'asile. En 1820. partageait les idées religieuses d'un père de l'oratoire connu sous le nom de Fouché. chose fort bien vue à cette époque. L'ambition en ce tempslà était. n'avait qu'une école. duc d'Otrante. il ne paraissait point que ce fût là son principal souci. on lui connaissait une somme de six cent trente mille francs placée à son nom chez Laffitte . qui avait été membre du corps législatif de l'empire. quand on le vit commencer. un nouveau quartier où il y avait bon nombre de familles indigentes avait rapidement surgi autour de lui . Montreuilsur-mer est divisé en ville haute et ville basse. – 248 – . et une caisse de secours pour les ouvriers vieux et infirmes.

Eh bien ! c'est la croix qu'il voulait ! Le père Madeleine refusa la croix. et il portait cette adoration avec une sorte de gravité mélancolique. le roi nomma l'inventeur chevalier de la Légion d'honneur. car l'honorable député fonda aussi deux lits à l'hôpital . 147 – 249 – . ce qui fit douze. Dans cette même année 1819. et il était si doux qu'il avait bien fallu qu'on finît par l'aimer . sur la présentation de M. On l'a vu. les produits du nouveau procédé inventé par Madeleine figurèrent à l'exposition de l'industrie147 . Décidément cet homme était une énigme. et en considération des services rendus au pays. ses ouvriers et les enfants On compta 1 662 exposants à cette première des trois expositions nationales des produits de l'industrie organisées à Paris pendant la Restauration. le pays lui devait beaucoup. Ceux qui avaient déclaré ce nouveau venu « un ambitieux ». ses ouvriers en particulier l'adoraient. c'est une espèce d'aventurier. saisirent avec transport cette occasion que tous les hommes souhaitent de s'écrier : « Là ! qu'est-ce que nous avions dit ? » Tout Montreuil-sur-mer fut en rumeur. sur le rapport du jury. le père Madeleine refusa. Cependant en 1819 le bruit se répandit un matin dans la ville que. Les bonnes âmes se tirèrent d'affaire en disant : Après tout. « les personnes de la société » le saluèrent. Le lendemain. la nomination parut dans le Moniteur. Quand il fut constaté riche. le préfet. Quelques jours après. et on l'appela dans la ville monsieur Madeleine .Les pauvres profitèrent de cette terreur comme le bon Dieu. il était si utile qu'il avait bien fallu qu'on finît par l'honorer. le père Madeleine allait être nommé par le roi maire de Montreuil-sur-mer. Nouvelle rumeur dans la petite ville. les pauvres lui devaient tout . Le bruit était fondé.

Il n'est pas du tout prouvé qu'il sache lire. cinq ans après son arrivée à Montreuil-sur-mer. – C'est un homme ignorant et de basse éducation. les invitations pleuvaient sur lui. Quand on le vit repousser le monde. on avait dit : c'est un aventurier. on avait dit : c'est un marchand. on dit : c'est une brute. À mesure qu'il montait. ce fut l'apostrophe presque irritée d'une vieille femme du peuple qui lui cria du seuil de sa porte avec humeur : Un bon maire. Quand on l'avait vu gagner de l'argent. On ne sait d'où cela sort. tous les notables vinrent le prier. Quand on l'avait vu repousser les honneurs. le vœu de la contrée fut tellement unanime. « La société » le réclamait. monsieur Madeleine devint monsieur le maire. s'ouvrirent à deux battants au millionnaire. se fussent dans les premiers temps fermés à l'artisan. que le roi le nomma de nouveau maire de la ville. l'insistance fut si vive qu'il finit par accepter. Cette fois encore les bonnes âmes ne furent point empêchées. le peuple en pleine rue le suppliait. c'est utile. les services qu'il avait rendus au pays étaient si éclatants. Quand on l'avait vu semer son argent. Est-ce qu'on recule devant du bien qu'on peut faire ? Ce fut là la troisième phase de son ascension. – 250 – . Les petits salons guindés de Montreuil-sur-mer qui.continuèrent de l'appeler le père Madeleine. En 1820. Il refusa encore. on avait dit : c'est un ambitieux. Il refusa. bien entendu. On remarqua que ce qui parut surtout le déterminer. Le père Madeleine était devenu monsieur Madeleine. Il ne saurait pas se tenir dans le monde. On lui fit mille avances. mais le préfet résista à son refus. et c'était la chose qui le faisait le mieux sourire.

on contait qu'il était d'une force prodigieuse. Il avait toujours ses poches pleines de monnaie en sortant et vides en rentrant. mais il s'en servait rarement. donnait pour se dispenser de sourire. Quoiqu'il ne fût plus jeune. Jamais il ne tirait un petit oiseau. Il offrait un coup de main à qui en avait besoin. Jamais il ne tuait un animal inoffensif. saluait de côté. il semblait qu'il en profitât pour cultiver son esprit.Chapitre III Sommes déposées chez Laffitte Du reste. souriait pour se dispenser de causer. l'œil sérieux. les livres sont des amis froids et sûrs. il avait un tir infaillible qui effrayait. Il remplissait ses fonctions de maire. relevait un cheval. le teint hâlé d'un ouvrier. il était demeuré aussi simple que le premier jour. Il prenait ses repas toujours seul. Il se dérobait aux politesses. On croyait deviner qu'il avait dû vivre jadis de la vie des champs. car il avait toutes sortes de secrets utiles qu'il enseignait aux paysans. mais hors de là il vivait solitaire. Quand cela lui arrivait par aventure. on remarquait que d'année en année son langage devenait plus poli. plus choisi et plus doux. Il parlait à peu de monde. Depuis qu'il était à Montreuil-sur-mer. le visage pensif d'un philosophe. Il aimait les livres . s'esquivait vite. Les femmes disaient de lui : Quel bon ours ! Son plaisir était de se promener dans les champs. Il avait les cheveux gris. poussait à une roue embourbée. Il avait une petite bibliothèque bien faite. avec un livre ouvert devant lui où il lisait. À mesure que le loisir lui venait avec la fortune. les marmots déguenillés couraient joyeusement après lui et l'entouraient comme une nuée de moucherons. arrêtait par les cornes un taureau échappé. boutonnée jusqu'au menton. Il portait habituellement un chapeau à bords larges et une longue redingote de gros drap. Il emportait volontiers un fusil dans ses promenades. Il leur apprenait à détruire la teigne des blés en as– 251 – . Quand il passait dans un village.

XIII. la feuille est un légume excellent . et dit : – C'est mort. Cela serait pourtant bon si l'on savait s'en servir. de Gilliatt dans Les Travailleurs de la mer. Et que faut-il à l'ortie ? Peu de terre. Plus loin l'anecdote de l'ortie est une reprise. Il défendait une lapinière contre les rats rien qu'avec l'odeur d'un petit cochon de Barbarie qu'il y mettait. Que d'hommes ressemblent à l'ortie ! Il ajouta après un silence : Ces « recettes » ont quelque parenté avec les secrets. 148 – 252 – . Voilà tout. elle a des filaments et des fibres comme le chanvre et le lin. 1-30). des deux paraboles évangéliques du grain semé (Matthieu. nulle culture.pergeant le grenier et en inondant les fentes du plancher d'une dissolution de sel commun. et une transformation. la nielle. l'ortie serait utile . toutes les herbes parasites qui mangent le blé. la racine mêlée au sel produit une belle couleur jaune. Un jour il voyait des gens du pays très occupés à arracher des orties. de l'orviot en fleur. elle est bonne pour les bêtes à cornes. La toile d'ortie vaut la toile de chanvre. Alors on la tue. aux murs et aux toits. Il regarda ce tas de plantes déracinées et déjà desséchées. « J'aime l'araignée et l'ortie… » (III. la queue-de-renard. la gaverolle. broyée. nul soin. impopulaires eux. Hachée. Enfin un poème des Contemplations. dit le même amour pour la misérable des plantes et la misérable des bêtes. C'est du reste un excellent foin qu'on peut faucher deux fois. Quand l'ortie est jeune. la vesce. et à chasser les charançons en suspendant partout. Avec quelque peine qu'on prendrait. Les « petits ouvrages de paille » rappellent l'habileté avec laquelle Hugo lui-même fabriquait cette sorte de jouets pour ses enfants. quand elle vieillit. elle devient nuisible. on la néglige. dans les héberges et dans les maisons. La graine de l'ortie mêlée au fourrage donne du luisant au poil des animaux . et est difficile à récolter. Il avait des "recettes148" pour extirper d'un champ la luzette. 27). Seulement la graine tombe à mesure qu'elle mûrit. l'ortie est bonne pour la volaille .

ces voix tristes qui chantent sur le bord de l'abîme obscur de la mort. Il n'y a que de mauvais cultivateurs. Il semblait donner volontiers pour texte à ses pensées ces psalmodies funèbres pleines de la vision d'un autre monde. "Le malfaiteur" qui était venu. il entrait . Il pénétrait à la dérobée. c'était une pièce d'or oubliée sur un meuble. Il faisait une foule de bonnes actions en se cachant comme on se cache pour les mauvaises. et la première chose qu'il voyait.– Mes amis. L'œil au ciel. le soir. Quand il voyait la porte d'une église tendue de noir. dans les maisons . Voilà un homme heureux qui n'a pas l'air content. Un pauvre diable. c'était le père Madeleine. et lui demandèrent : – 253 – . Cela se disait beaucoup. il recherchait un enterrement comme d'autres recherchent un baptême. laquelle était une vraie cellule d'anachorète meublée de sabliers ailés et enjolivée de tibias en croix et de têtes de mort. il écoutait. si bien que quelques jeunes femmes élégantes et malignes de Montreuil-sur-mer vinrent chez lui un jour. et affirmaient qu'on n'entrait jamais dans sa chambre. il montait furtivement des escaliers. dans son absence. Il était affable et triste. aux familles vêtues de noir. Le peuple disait : « Voilà un homme riche qui n'a pas l'air fier. » Quelques-uns prétendaient que c'était un personnage mystérieux. retenez ceci. aux prêtres gémissant autour d'un cercueil. Le pauvre homme se récriait : quelque malfaiteur est venu ! Il entrait. il se mêlait aux amis en deuil. en rentrant dans son galetas. avec une sorte d'aspiration vers tous les mystères de l'infini. trouvait que sa porte avait été ouverte. Les enfants l'aimaient encore parce qu'il savait faire de charmants petits ouvrages avec de la paille et des noix de coco. il n'y a ni mauvaises herbes ni mauvais hommes. quelquefois même forcée. Le veuvage et le malheur d'autrui l'attiraient à cause de sa grande douceur .

– 254 – . Dans la réalité ces « deux ou trois millions » se réduisaient. C'était une chambre garnie tout bonnement de meubles d'acajou assez laids comme tous les meubles de ce genre et tapissée de papier à douze sous. ajoutait-on. Elles furent bien punies de leur curiosité. signer un reçu et emporter ses deux ou trois millions en dix minutes. que M. et les introduisit sur-le-champ dans cette « grotte ». un trou. avec cette particularité qu'elles étaient toujours à sa disposition immédiate. un rêvoir. « car ils étaient contrôlés ». un tombeau. montrez-nous donc votre chambre. Elles n'y purent rien remarquer que deux flambeaux de forme vieillie qui étaient sur la cheminée et qui avaient l'air d'être en argent. Il sourit. nous l'avons dit. de telle sorte. Observation pleine de l'esprit des petites villes. Madeleine pourrait arriver un matin chez Laffitte. On se chuchotait aussi qu'il avait des sommes « immenses » déposées chez Laffitte. On n'en continua pas moins de dire que personne ne pénétrait dans cette chambre et que c'était une caverne d'ermite. à six cent trente ou quarante mille francs.– Monsieur le maire. On dit que c'est une grotte.

se sentir d'autant plus puissant qu'on est plus infirme. sortir. rentrer. une fille. parler. chanter. c'est que j'ai tout son cœur . le poème XX du premier livre des Contemplations» « A un poète aveugle ». une des formes les plus étrangement exquises du bonheur. voir la pensée à défaut de la figure. quand il mourut. pouvoir incessamment mesurer son affection à la quantité de présence qu'elle nous donne. et content d'être aveugle. était. depuis plusieurs années aveugle. peu de féli- Myriel meurt la même année que Napoléon (mai 1821) et que Sophie (juin 1821). de cette parole. percevoir le frôlement d'une robe comme un bruit d'ailes. L'évêque de Digne. un être charmant. plus tard le personnage de Dea dans L'Homme qui rit. l'astre autour duquel gravite cet ange.. sa sœur étant près de lui. devenir dans l'obscurité. les journaux annoncèrent la mort de M. une sœur. Avoir continuellement à ses côtés une femme. manifester à chaque minute sa propre attraction. Milton dans Cromwell. de ce chant. c'est en effet. qui est là parce que vous avez besoin d'elle et parce qu'elle ne peut se passer de vous. Madeleine en deuil Au commencement de 1821149. se savoir indispensable à qui nous est nécessaire. pour ajouter ici un détail que les journaux omirent. écrit en 1842.Chapitre IV M. évêque de Digne. 150 La cécité est un fantasme personnel à Hugo. constater la fidélité d'un être dans l'éclipse du monde. et trépassé en odeur de sainteté à l'âge de quatrevingt-deux ans. sur cette terre où rien n'est complet. 149 – 255 – . être aveugle150 et être aimé. Myriel. et par l'obscurité. montrent quelle importance il faut lui donner. l'entendre aller et venir. Disons-le en passant. « surnommé monseigneur Bienvenu ». et se dire : puisqu'elle me consacre tout son temps. et songer qu'on est le centre de ces pas.

Il drape pour l'évêque de Digne. Et mille petits soins. On déborde de sérénité. disons mieux. Il n'y a point de cécité où il y a certitude. Une main vous soutient. et l'on jasa. c'est elle. L'âme ange est là. Les plus ineffables accents de la voix féminine employés à vous bercer. être servi. sans cesse là . Et quel amour ! un amour entièrement fait de vertu. C'est un paradis de ténèbres. cela rehaussa fort M. avoir cette douce faiblesse qui vous secourt. Cela parut une lueur sur l'origine de M. Des riens qui sont énormes dans ce vide. Madeleine parut le lendemain tout en noir avec un crêpe à son chapeau. Tout avoir d'elle. C'est de ce paradis que monseigneur Bienvenu était passé à l'autre. vous entendez une respiration tout près de vous. On sent de la chaleur qui approche. entre dans un épanouissement mystérieux. On en conclut qu'il avait quelque alliance avec le vénérable évêque. dirent les salons . quel ravissement ! Le cœur. L'annonce de sa mort fut reproduite par le journal local de Montreuil-sur-mer. on est un rayonnement dans la nuit. aimé pour soi-même. cette conviction. Et cette âme trouvée et prouvée est une femme. L'âme à tâtons cherche l'âme. depuis son culte jusqu'à sa pitié. de gaîté et d'extase . On ne donnerait pas cette ombre pour toute la clarté. Madeleine. si elle s'éloigne. la voilà. s'appuyer sur ce roseau inébranlable. Dans cette détresse. M. Lui manque-t-il quelque chose ? Non. Madeleine. c'est la conviction qu'on est aimé . On est caressé avec de l'âme. c'est être caressé. On ne voit rien. une bouche effleure votre front. Le suprême bonheur de la vie. Ce n'est point perdre la lumière qu'avoir l'amour. et suppléant pour vous à l'univers évanoui. et lui donna subitement et d'emblée une certaine considération dans – 256 – . On remarqua dans la ville ce deuil.cités égalent celle-là. cette céleste fleur obscure. c'est la sienne . et la trouve. c'est pour revenir . n'être jamais quitté. l'aveugle l'a. toucher de ses mains la providence et pouvoir la prendre dans ses bras. mais on se sent adoré. Dieu palpable. aimé malgré soi-même . elle s'efface comme le rêve et reparaît comme la réalité. c'est sa bouche .

Madeleine. – 257 – . Madeleine s'aperçut de l'avancement qu'il obtenait à plus de révérences des vieilles femmes et à plus de sourires des jeunes. vous en portez le deuil ? Il répondit : – C'est que dans ma jeunesse j'ai été laquais dans sa famille. M. reprit la douairière. – Mais. et il en passait beaucoup. Un soir. une doyenne de ce petit grand monde-là. c'est que. curieuse par droit d'ancienneté. Une remarque qu'on faisait encore. se hasarda à lui demander : – Monsieur le maire est sans doute cousin du feu évêque de Digne ? Il dit : – Non. madame. Les petits savoyards se le disaient. M. le maire le faisait appeler. lui demandait son nom. Le microscopique faubourg Saint-Germain de l'endroit songea à faire cesser la quarantaine de M.le monde noble de Montreuil-sur-mer. chaque fois qu'il passait dans la ville un jeune savoyard courant le pays et cherchant des cheminées à ramoner. et lui donnait de l'argent. parent probable d'un évêque.

qui ne se trouble. comme si une sorte d'instinct. Souvent. ne se tait et ne se dément jamais. il arrivait qu'un homme de haute taille. infaillible. toutes les oppositions étaient tombées. dans la ville et dans l'arrondissement. quand M. le respect devint complet. Chacun le prenait pour juge de son bon droit. unanime. pur et intègre comme tout instinct. Il semblerait en effet qu'il existe dans certains hommes un véritable instinct bestial. et il arriva un moment. quoi que fît le père Madeleine. en six ou sept ans et de proche en proche. qui sépare fatalement une nature d'une autre nature. cordial. Il y avait eu d'abord contre M. qui n'hésite pas. calme. Il semblait qu'il eût pour âme le livre de la loi naturelle. sorte de loi que subissent toujours ceux qui s'élèvent. puis ce ne fut plus que des méchancetés. de quelque façon que les destinées soient faites. et l'homme-renard de la présence de l'homme-lion. où ce mot : monsieur le maire. Madeleine passait dans une rue. vêtu d'une redingote gris de fer. affectueux. il réconciliait les ennemis. il empêchait les procès. armé d'une grosse canne et coiffé d'un chapeau rabattu. y demeura rebelle. incorruptible et imperturbable. clair dans son obscurité. puis cela s'évanouit tout à fait . avertit secrètement l'homme-chien de la présence de l'hommechat. vers 1821. Ce fut comme une contagion de vénération qui. se déroba absolument à cette contagion. et le suivait des yeux jusqu'à ce qu'il eût – 258 – . qui crée les antipathies et les sympathies. et. était prononcé à Digne en 1815. gagna tout le pays. Madeleine.Chapitre V Vagues éclairs à l'horizon Peu à peu. des noirceurs et des calomnies. réfractaire à tous les conseils de l'intelligence et à tous les dissolvants de la raison. Un seul homme. impérieux. Il terminait les différends. entouré des bénédictions de tous. On venait de dix lieues à la ronde consulter M. Madeleine. puis ce ne fut que des malices. fut prononcé à Montreuil-sur-mer presque du même accent que ce mot : monseigneur l'évêque. et qui. et avec le temps. l'éveillait et l'inquiétait. se retournait brusquement derrière lui.

que. – En tout cas. errantes devant nos yeux. Dans notre conviction. croisant les bras. Dieu ne les a – 259 – . et le père Madeleine était devenu monsieur Madeleine. secouant lentement la tête. Chabouillet. Certains officiers de police ont une physionomie à part et qui se complique d'un air de bassesse mêlé à un air d'autorité. tous les animaux sont dans l'homme et que chacun d'eux est dans un homme. je ne suis toujours pas sa dupe.disparu. Quand Javert était arrivé à Montreuil-sur-mer. d'inspecteur. Il n'avait pas vu les commencements de Madeleine. et il était de la police. la fortune du grand manufacturier était déjà faite. comte Anglès. Seulement. comme les animaux ne sont que des ombres. » Ce personnage. préoccupent l'observateur. alors préfet de police à Paris. et l'on pourrait reconnaître aisément cette vérité à peine entrevue par le penseur. grave d'une gravité presque menaçante. sorte de grimace significative qui pourrait se traduire par : « Mais qu'est-ce que c'est que cet homme-là ? – Pour sûr je l'ai vu quelque part. Javert devait le poste qu'il occupait à la protection de M. on verrait distinctement cette chose étrange que chacun des individus de l'espèce humaine correspond à quelqu'une des espèces de la création animale . même rapidement entrevus. moins la bassesse. Il se nommait Javert. Dieu nous les montre pour nous faire réfléchir. et haussant sa lèvre supérieure avec sa lèvre inférieure jusqu'à son nez. depuis le porc jusqu'au tigre. les fantômes visibles de nos âmes. Javert avait cette physionomie. Les animaux ne sont autre chose que les figures de nos vertus et de nos vices. Quelquefois même plusieurs d'entre eux à la fois. si les âmes étaient visibles aux yeux. depuis l'huître jusqu'à l'aigle. était de ceux qui. Il remplissait à Montreuil-sur-mer les fonctions pénibles. le secrétaire du ministre d'État. mais utiles.

afin qu'en grandissant il ne dévore pas les autres petits. ceux qui l'attaquent et ceux qui la gardent . L'éducation sociale bien faite peut toujours tirer d'une âme. et ce sera Javert. Le moi visible n'autorise en aucune façon le penseur à nier le moi latent. Cette réserve faite. 449) : « Dans certaines provinces. passons. lequel est tué par la mère. En grandissant. c'est-à-dire l'éducation possible. il pensa qu'il était en dehors de la société et désespéra d'y rentrer jamais. il nous sera facile de dire ce que c'était que l'officier de paix Javert. nos âmes étant des réalités et ayant une fin qui leur est propre. et sans préjuger la question profonde de la personnalité antérieure et ultérieure des êtres qui ne sont pas l'homme. au point de vue restreint de la vie terrestre apparente. à quoi bon ? Au contraire. les paysans sont convaincus que. si l'on admet un moment avec nous que dans tout homme il y a une des espèces animales de la création. p.. Ceci soit dit. bien entendu. Maintenant. Il remarqua que la société maintient irrémissiblement en dehors d'elle deux classes d'hommes. lequel est tué par la mère. dans toute portée de louve il y a un chien-loup. ouv. en même temps il se L'information a été notée par Hugo le 29 octobre 1846 dans le Journal de ce que j'apprends chaque jour (Choses vues. l'utilité qu'elle contient. 1830-1846. il n'avait le choix qu'entre ces deux classes . quelle qu'elle soit. Les paysans asturiens sont convaincus que dans toute portée de louve il y a un chien. Javert était né dans une prison d'une tireuse de cartes dont le mari était aux galères. Donnez une face humaine à ce chien fils d'une louve. Dieu leur a donné l'intelligence. cit.point faits éducables dans le sens complet du mot . » 151 – 260 – . sans quoi en grandissant il dévorerait les autres petits151.

beaucoup de mâchoire. Quand Javert riait. tous les crimes. Il enveloppait dans une sorte de foi aveugle et profonde tout ce qui a une fonction dans l'État. Avant d'aller plus loin. Il entra dans la police. d'aversion et de dégoût tout ce qui avait franchi une fois le seuil légal du mal. la haine de la rébellion . On se sentait mal à l'aise la première fois qu'on voyait ces deux forêts et ces deux cavernes. entre les deux yeux un froncement central permanent comme une étoile de colère. la bouche pincée et redoutable. D'une part il disait : – 261 – . Du reste. ce qui était rare et terrible. Il était absolu et n'admettait pas d'exceptions. Il y réussit. avec deux profondes narines vers lesquelles montaient sur ses deux joues d'énormes favoris. À quarante ans il était inspecteur. compliqué d'une inexprimable haine pour cette race de bohèmes dont il était. entendons-nous sur ce mot face humaine que nous appliquions tout à l'heure à Javert. depuis le premier ministre jusqu'au garde champêtre. Cet homme était composé de deux sentiments très simples. mais ses gencives. c'était un tigre. les cheveux cachant le front et tombant sur les sourcils. Il avait dans sa jeunesse été employé dans les chiourmes du midi. peu de crâne. et à ses yeux le vol. et relativement très bons. l'air du commandement féroce. lorsqu'il riait. mais qu'il faisait presque mauvais à force de les exagérer : le respect de l'autorité. Il couvrait de mépris. non seulement ses dents. Javert sérieux était un dogue . le regard obscur. le meurtre. ses lèvres minces s'écartaient. La face humaine de Javert consistait en un nez camard. et laissaient voir. n'étaient que des formes de la rébellion.sentait je ne sais quel fond de rigidité. de régularité et de probité. et il se faisait autour de son nez un plissement épaté et sauvage comme sur un mufle de bête fauve.

de constater des damnés. héroïsée. et il était espion comme on est prêtre. laquelle à cette époque assaisonnait de haute cosmogonie ce qu'on appelait les journaux ultras. L'école mystique de Joseph de Maistre152. Malheur à qui tombait sous sa main ! Il eût arrêté son père s'évadant du bagne et dénoncé sa mère en rupture de ban. un guet impitoyable. Elle propose une conception théocratique de l'État où la figure du bourreau. Cela était froid et cela perçait. la religion de ses fonctions. il avait la conscience de son utilité. le magistrat n'a jamais tort. Il partageait pleinement l'opinion de ces esprits extrêmes qui attribuent à la loi humaine je ne sais quel pouvoir de faire ou. et qui mettent un Styx au bas de la société. une honnêteté farouche. Avec cela une vie de privations. l'abnégation. austère . Son regard était une vrille. rêveur triste . incarne le droit de tuer exercé par le Roi au nom de Dieu. Il avait introduit la ligne droite dans ce qu'il y a de plus tortueux au monde . C'était le devoir implacable. si l'on veut.– Le fonctionnaire ne peut se tromper . jamais une distraction. sérieux. la police comprise comme les Spartiates comprenaient Sparte. n'eût pas manqué de dire que Javert était Cette école voit dans la Révolution le châtiment providentiel de la décadence de la société au XVIIIe siècle. D'autre part il disait : – Ceux-ci sont irrémédiablement perdus. humble et hautain comme les fanatiques. Toute la personne de Javert exprimait l'homme qui épie et qui se dérobe. rachetée dans le sang. Toute sa vie tenait dans ces deux mots : veiller et surveiller. Et il l'eût fait avec cette sorte de satisfaction intérieure que donne la vertu. l'isolement. un mouchard marmoréen. Brutus dans Vidocq. Il était stoïque. la chasteté. Rien de bon n'en peut sortir. 152 – 262 – .

et un gourdin monstrueux. on ne voyait pas sa canne qu'il portait sous sa redingote. sans paraître y faire attention. mais il sembla que cela fût insignifiant pour lui. À quelques paroles échappées à Javert. Cela se reconnaissait à quelque emphase dans la parole.un symbole. Madeleine. Il n'avait aucun vice. on ne voyait pas ses mains qui rentraient dans ses manches. des mains énormes . Quand il était content de lui. tout en haïssant les livres. comme d'une embuscade. on ne voyait pas son menton qui plongeait dans sa cravate. il lisait . Il tenait à l'humanité par là. avec aisance et bonté. On comprendra sans peine que Javert était l'effroi de toute cette classe que la statistique annuelle du ministère de la justice désigne sous la rubrique : Gens sans aveu. Le nom de Javert prononcé les mettait en déroute . on voyait tout à coup sortir de toute cette ombre. M. un menton menaçant. et il portait. un front anguleux et étroit. qui étaient peu fréquents. on devinait qu'il avait recherché secrètement. ce regard gênant et presque pesant. nous l'avons dit. il ne le cherchait ni ne l'évitait. un regard funeste. On ne voyait pas son front qui disparaissait sous son chapeau. Il traitait Javert comme tout le monde. ce qui fait qu'il n'était pas complètement illettré. Mais l'occasion venue. on ne voyait pas ses yeux qui se perdaient sous ses sourcils. Oeil plein de soupçon et de conjectures. Il ne fit pas même une question à Javert. il s'accordait une prise de tabac. À ses moments de loisir. Javert était comme un œil toujours fixé sur M. la face de Javert apparaissant les pétrifiait. Madeleine avait fini par s'en apercevoir. Tel était cet homme formidable. avec cette curiosité qui tient à la race et – 263 – .

Du reste. et ceci est le correctif nécessaire à ce que le sens de certains mots pourrait présenter de trop absolu. Il paraissait savoir. il ne peut y avoir rien de vraiment infaillible dans une créature humaine. et la bête se trouverait avoir une meilleure lumière que l'homme. Madeleine. Voici à quelle occasion. Un jour pourtant son étrange manière d'être parut faire impression sur M. toutes les traces antérieures que le père Madeleine avait pu laisser ailleurs. et le propre de l'instinct est précisément de pouvoir être troublé. Une fois il lui arriva de dire.où il entre autant d'instinct que de volonté. Sans quoi il serait supérieur à l'intelligence. Madeleine. Javert était évidemment quelque peu déconcerté par le complet naturel et la tranquillité de M. – 264 – . dépisté et dérouté. se parlant à luimême : – Je crois que je le tiens ! Puis il resta trois jours pensif sans prononcer une parole. et il disait parfois à mots couverts. que quelqu'un avait pris certaines informations dans un certain pays sur une certaine famille disparue. Il paraît que le fil qu'il croyait tenir s'était rompu.

vieux. Fauchelevent. sans famille et sans enfants du reste. n'ayant plus à lui qu'une charrette et un cheval. Madeleine à cette époque. tandis que lui. Madeleine se tourna vers les assistants : – 265 – . La charrette était assez lourdement chargée. mais en vain. Puis la faillite était venue. pour vivre il s'était fait charretier. Madeleine arriva. Un effort désordonné.Chapitre VI Le père Fauchelevent M. une secousse à faux pouvaient l'achever. Il y alla. Il entendit du bruit et vit un groupe à quelque distance. une aide maladroite. et. ancien tabellion et paysan presque lettré. Le père Fauchelevent poussait des râles lamentables. qui était survenu au moment de l'accident. Ce Fauchelevent était un des rares ennemis qu'eût encore M. et il avait fait ce qu'il avait pu en toute occasion pour nuire à Madeleine. On s'écarta avec respect. On avait essayé de le tirer. Lorsque Madeleine était arrivé dans le pays. avait un commerce qui commençait à aller mal. La chute avait été tellement malheureuse que toute la voiture pesait sur sa poitrine. – À l'aide ! criait le vieux Fauchelevent. Un vieux homme. Cela l'avait rempli de jalousie. venait de tomber sous sa charrette dont le cheval s'était abattu. se ruinait. Fauchelevent avait vu ce simple ouvrier qui s'enrichissait. M. Le vieillard était engagé entre les roues. Le cheval avait les deux cuisses cassées et ne pouvait se relever. Madeleine passait un matin dans une ruelle non pavée de Montreuil-sur-mer. maître. avait envoyé chercher un cric. Javert. Qui est-ce qui est bon enfant pour sauver le vieux ? M. Il était impossible de le dégager autrement qu'en soulevant la voiture par-dessous. nommé le père Fauchelevent.

et l'on tirera le pauvre homme. reprit Madeleine. – 266 – . le sol était détrempé. il faudra bien un bon quart d'heure. il y a encore assez de place sous la voiture pour qu'un homme s'y glisse et la soulève avec son dos. – Il faut bien ! – Mais il ne sera plus temps ! Vous ne voyez donc pas que la charrette s'enfonce ? – Dame ! – Écoutez. Il était évident qu'avant cinq minutes il aurait les côtes brisées. – Il est impossible d'attendre un quart d'heure. – Dix louis. mais c'est égal. dit Madeleine. Rien qu'une demi-minute. répondit un paysan. Y a-t-il ici quelqu'un qui ait des reins et du cœur ? Cinq louis d'or à gagner ! Personne ne bougea dans le groupe. dit Madeleine aux paysans qui regardaient.– A-t-on un cric ? – On en est allé quérir un. où il y a un maréchal . la charrette s'enfonçait dans la terre à chaque instant et comprimait de plus en plus la poitrine du vieux charretier. – Un quart d'heure ! s'écria Madeleine. – Dans combien de temps l'aura-t-on ? – On est allé au plus près. au lieu Flachot. Il avait plu la veille.

Puis.Les assistants baissaient les yeux. dit une voix. on risque de se faire écraser ! – Allons ! recommença Madeleine. Madeleine se retourna. mais sans quitter des yeux Madeleine : – C'était un forçat. et reconnut Javert. vingt louis ! Même silence. Javert ajouta avec un air d'indifférence. – Ah ! dit Madeleine. – Ce n'est pas la bonne volonté qui leur manque. – 267 – . – Du bagne de Toulon. Madeleine. Il ne l'avait pas aperçu en arrivant. regardant fixement M. Madeleine devint pâle. M. Et puis. il poursuivit en appuyant sur chacun des mots qu'il prononçait : – Monsieur Madeleine. Madeleine tressaillit. Il faudrait être un terrible homme pour faire la chose de lever une voiture comme cela sur son dos. je n'ai jamais connu qu'un seul homme capable de faire ce que vous demandez là. Un d'eux murmura : – Il faudrait être diablement fort. Javert continua : – C'est la force.

devant la maison de l'évêque (I.Cependant la charrette continuait à s'enfoncer lentement. Madeleine leva la tête. dans la nuit suivant le vol de Petit-Gervais. regarda les paysans immobiles. il tomba à genoux153. Puis. C'était ce forçat. et sourit tristement. cité. ouv. 197. Javert reprit : – Je n'ai jamais connu qu'un homme qui pût remplacer un cric. il était sous la voiture. Jean Valjean s'agenouille ici comme à Digne. – Ah ! voilà que ça m'écrase ! cria le vieillard. p. 13). Il y eut un affreux moment d'attente et de silence. Dans cette scène il est probable que Hugo investit un souvenir d'enfance : celui des grenadiers hollandais. redressant la berline de Mme Hugo arrêtée au bord d'un précipice et prête à verser. 2. sans dire une parole. Ce geste est également symbolique. Le père Fauchelevent râlait et hurlait : – J'étouffe ! Ça me brise les côtes ! Un cric ! quelque chose ! Ah ! Madeleine regarda autour de lui : – Il n'y a donc personne qui veuille gagner vingt louis et sauver la vie à ce pauvre vieux ? Aucun des assistants ne remua. rencontra l'œil de faucon de Javert toujours attaché sur lui. (Voir le Victor Hugo raconté…. et avant même que la foule eût eu le temps de jeter un cri.) 153 – 268 – . sur la route d'Espagne.

Les roues avaient continué de s'enfoncer. Le vieux Fauchelevent était sauvé. Les assistants haletaient. et il était déjà devenu presque impossible que Madeleine sortît de dessous la voiture. Le dévouement d'un seul avait donné de la force et du courage à tous. – 269 – . Le vieillard lui baisait les genoux et l'appelait le bon Dieu. voyez-vous ! Laissez-moi ! Vous allez vous faire écraser aussi ! Madeleine ne répondit pas. Tout à coup on vit l'énorme masse s'ébranler. Madeleine se releva. Tous pleuraient. Lui. Il était blême. Ils se précipitèrent. la charrette se soulevait lentement. il avait sur le visage je ne sais quelle expression de souffrance heureuse et céleste. et il fixait son œil tranquille sur Javert qui le regardait toujours. On lui cria : – Père Madeleine ! retirez-vous de là ! Le vieux Fauchelevent lui-même lui dit : – Monsieur Madeleine ! allez-vous-en ! C'est qu'il faut que je meure. On entendit une voix étouffée qui criait : – Dépêchez-vous ! aidez ! C'était Madeleine qui venait de faire un dernier effort. les roues sortaient à demi de l'ornière. quoique ruisselant de sueur. La charrette fut enlevée par vingt bras.On vit Madeleine presque à plat ventre sous ce poids effrayant essayer deux fois en vain de rapprocher ses coudes de ses genoux. Ses habits étaient déchirés et couverts de boue.

Chapitre VII Fauchelevent devient jardinier à Paris Fauchelevent s'était démis la rotule dans sa chute. La première fois que Javert vit M. et l'état dépense beaucoup d'argent en frais de contrainte et de rentrée. Quelque temps après. l'impôt se paye aisément et coûte peu à l'état. On peut dire que la misère et la richesse publiques ont un thermomètre infaillible. quand le travail manque. M. Quand la population souffre. Le lendemain matin. épuise et dépasse les délais. mais son genou resta ankylosé. En sept ans. il lui parlait avec un respect profond. Quand le travail abonde. fit placer le bonhomme comme jardinier dans un couvent de femmes du quartier Saint-Antoine à Paris. Cette prospérité créée à Montreuil-sur-mer par le père Madeleine avait. il l'évita le plus qu'il put. par les recommandations des sœurs et de son curé. un autre symptôme qui. le contribuable résiste à l'impôt par pénurie. Le père Madeleine le fit transporter dans une infirmerie qu'il avait établie pour ses ouvriers dans le bâtiment même de sa fabrique et qui était desservie par deux sœurs de charité. quand le pays est heureux et riche. le maire. n'était pas moins significatif. À partir de ce moment. M. Ceci ne trompe jamais. Madeleine revêtu de l'écharpe qui lui donnait toute autorité sur la ville. outre les signes visibles que nous avons indiqués. les frais de perception de l'impôt s'étaient – 270 – . il éprouva cette sorte de frémissement qu'éprouverait un dogue qui flairerait un loup sous les habits de son maître. quand le commerce est nul. Fauchelevent guérit. Madeleine fut nommé maire. Quand les besoins du service l'exigeaient impérieusement et qu'il ne pouvait faire autrement que de se trouver avec M. le vieillard trouva un billet de mille francs sur sa table de nuit. La charrette était brisée et le cheval était mort. Madeleine. les frais de perception de l'impôt. pour n'être pas visible. avec ce mot de la main du père Madeleine : Je vous achète votre charrette et votre cheval.

alors ministre des finances. de Villèle. elle gagnait sa vie. Personne ne se souvenait plus d'elle. le problème était résolu.réduits des trois quarts dans l'arrondissement de Montreuil-surmer. Heureusement la porte de la fabrique de M. – 271 – . et fut admise dans l'atelier des femmes. ce qui faisait fréquemment citer cet arrondissement entre tous par M. lorsque Fantine y revint. Elle s'y présenta. Madeleine était comme un visage ami. elle ne tirait donc de sa journée de travail que peu de chose. mais enfin cela suffisait. Telle était la situation du pays. Le métier était tout nouveau pour Fantine. elle n'y pouvait être bien adroite.

etc. pour le plaisir. elle payait exactement les Thénardier. Il n'y a rien de tel pour épier les actions des gens que ceux qu'elles ne regardent pas. quelle grâce du ciel ! Le goût du travail lui revint vraiment. elle eut un moment de joie. gratuitement. on l'a vu. lesquelles leur sont du reste parfaitement indifférentes. ses beaux cheveux et ses belles dents. elle s'était bien gardée. Cela fut remarqué. et fut presque heureuse. Ne pouvant pas dire qu'elle était mariée. Elle acheta un miroir. sans être payés de la curiosité au– 272 – . En ces commencements. se donnent plus de peine qu'il n'en faudrait pour dix bonnes actions . elle était obligée de leur écrire par un écrivain public. de parler de sa petite fille. reste de ses habitudes de désordre. pour connaître le mot de ces énigmes. prodiguent plus de temps. et cela. Vivre honnêtement de son travail. quand elle en a « plein sa papeterie ? » etc. Comme elle ne savait que signer. dépensent plus d'argent. – Pourquoi ce monsieur ne vient-il jamais qu'à la brune ? pourquoi monsieur un tel n'accroche-t-il jamais sa clef au clou le jeudi ? pourquoi prend-il toujours les petites rues ? pourquoi madame descend-elle toujours de son fiacre avant d'arriver à la maison ? pourquoi envoie-t-elle acheter un cahier de papier à lettres. Elle écrivait souvent. Elle loua une petite chambre et la meubla à crédit sur son travail futur . – Il existe des êtres qui. se réjouit d'y regarder sa jeunesse. comme nous l'avons déjà fait entrevoir. On commença à dire tout bas dans l'atelier des femmes que Fantine « écrivait des lettres » et qu'« elle avait des allures ». ne songea plus qu'à sa Cosette et à l'avenir possible. oublia beaucoup de choses..Chapitre VIII Madame Victurnien dépense trente-cinq francs pour la morale Quand Fantine vit qu'elle vivait.

trement que par la curiosité. Certaines personnes sont méchantes uniquement par besoin de parler. entraînent des catastrophes154. à Montfermeil. elle se détournait souvent pour essuyer une larme. et qu'elle affranchissait la lettre. Pur acharnement de voir. Leur conversation. C'étaient les moments où elle songeait à son enfant . C'est un douloureux labeur que la rupture des sombres attaches du passé. des familles ruinées. Pourquoi ? pour rien. à la grande joie de ceux qui ont « tout découvert » sans intérêt et par pur instinct. feront faction des heures à des coins de rue. sous des portes d'allées. corrompront des commissionnaires. plus d'une était jalouse de ses cheveux blonds et de ses dents blanches. aubergiste. bavardage dans l'antichambre. ces mystères publiés. la nuit. achèteront une femme de chambre. peut-être aussi à l'homme qu'elle avait aimé. il leur faut beaucoup de combustible . Chose triste. est comme ces cheminées qui usent vite le bois . c'est le prochain. et le combustible. des faillites. Avec cela. On fit jaser au cabaret l'écrivain pu- 154 Encore une allusion à l'épisode du « flagrant délit » de 1845 ? – 273 – . au milieu des autres. causerie dans le salon. griseront des cochers de fiacre et des laquais. des existences brisées. Et souvent ces secrets connus. On parvint à se procurer l'adresse : Monsieur. feront acquisition d'un portier. On constata que dans l'atelier. au moins deux fois par mois. On observa donc Fantine. On constata qu'elle écrivait. Ils suivront celui-ci ou celle-là des jours entiers. Pure démangeaison de dire. Monsieur Thénardier. par le froid et par la pluie. de savoir et de pénétrer. des duels. ces énigmes éclairées du grand jour. toujours à la même adresse.

gardienne et portière de la vertu de tout le monde. Elle était fort bien vue à l'évêché d'Arras. à quitter le pays. Madame Victurnien avait cinquante-six ans. elle avait épousé un moine échappé du cloître en bonnet rouge et passé des bernardins aux jacobins. après avoir demandé douze francs au lieu de six. Cinquante francs ne suffisaient pas pour acquitter cette dette. épineuse. rêche. et dit à son retour : « Pour mes trente-cinq francs. Elle balbutia quelques mots sup– 274 – . esprit capricant. pointue. Elle ne pouvait s'en aller du pays. elle devait son loyer et ses meubles. elle s'était faite bigote. j'en ai eu le cœur net. Fantine était depuis plus d'un an à la fabrique. À la restauration. chose étonnante. J'ai vu l'enfant ! » La commère qui fit cela était une gorgone appelée madame Victurnien. C'était précisément dans ce même mois que les Thénardier. vieux bonhomme qui ne pouvait pas emplir son estomac de vin rouge sans vider sa poche aux secrets. » Il se trouva une commère qui fit le voyage de Montfermeil. Fantine fut atterrée. Dans sa jeunesse. venaient d'exiger quinze francs au lieu de douze. en plein 93. revêche. et revint en disant : « J'ai vu l'enfant ».blic. Cette vieille femme avait été jeune. « Ce devait être une espèce de fille. tout en se souvenant de son moine dont elle était veuve. Bref. C'était une ortie où l'on voyait le froissement du froc. lorsqu'un matin la surveillante de l'atelier lui remit. en lui disant qu'elle ne faisait plus partie de l'atelier et en l'engageant. et si énergiquement que les prêtres lui avaient pardonné son moine. Elle était sèche. le maire. et doublait le masque de la laideur du masque de la vieillesse. presque venimeuse . Tout cela prit du temps. le maire. parla aux Thénardier. Voix chevrotante. on sut que Fantine avait un enfant. de la part de M. Elle avait un petit bien qu'elle léguait bruyamment à une communauté religieuse. et qui l'avait fort domptée et pliée. cinquante francs. de la part de M. Cette madame Victurnien donc alla à Montfermeil.

pliants. – 275 – . le maire . le maire lui donnait cinquante francs. elle quitta l'atelier et rentra dans sa chambre. Accablée de honte plus encore que de désespoir. On lui conseilla de voir M. Fantine n'était du reste qu'une ouvrière médiocre. Elle plia sous cet arrêt. et la chassait. parce qu'il était bon. elle n'osa pas. Sa faute était donc maintenant connue de tous ! Elle ne se sentit plus la force de dire un mot. La surveillante lui signifia qu'elle eût à sortir sur-lechamp de l'atelier. parce qu'il était juste. M.

elle alla d'une maison à l'autre. Ce sont là de ces combinaisons d'événements dont la vie est pleine. et devant encore environ cent francs. Madeleine n'avait rien su de tout cela. » Elle partagea les cinquante francs entre le propriétaire et le fripier. – 276 – . ferme. rendit au marchand les trois quarts de son mobilier. remplie de la charité qui consiste à donner. n'ayant plus que son lit. » Le propriétaire auquel elle devait son loyer. M. C'est dans cette pleine puissance et avec la conviction qu'elle faisait bien. équitable. M. que la surveillante avait instruit le procès. Du reste. vous pouvez payer. et il avait toute confiance dans cette surveillante. Elle n'avait pu quitter la ville. mais n'ayant pas au même degré la charité qui consiste à comprendre et à pardonner. Il avait mis à la tête de cet atelier une vieille fille. Le marchand fripier auquel elle devait ses meubles.Chapitre IX Succès de Madame Victurnien La veuve du moine fut donc bonne à quelque chose. quels meubles ! lui avait dit : « Si vous vous en allez. M. Les meilleurs hommes sont souvent forcés de déléguer leur autorité. Madeleine lui confiait pour aumônes et secours aux ouvrières et dont elle ne rendait pas compte. ne garda que le nécessaire. Personne ne voulut d'elle. intègre. Madeleine se remettait de tout sur elle. Quant aux cinquante francs. sans état. et se trouva sans travail. que le curé lui avait donnée. je vous fais arrêter comme voleuse. elle les avait donnés sur une somme que M. jugé. Fantine s'offrit comme servante dans le pays . lui avait dit : « Vous êtes jeune et jolie. personne vraiment respectable. condamné et exécuté Fantine. Madeleine avait pour habitude de n'entrer presque jamais dans l'atelier des femmes.

la seconde est noire. comment on ménage sa chandelle en prenant son repas à la lumière de la fenêtre d'en face. À cette époque. Cependant une vieille femme qui lui allumait sa chandelle quand elle rentrait le soir. on mange moins. avoir sa petite fille eût été un étrange bonheur. la première est obscure. savent tirer d'un sou. Dans cette détresse. sachant tout juste assez écrire pour signer Margueritte. Sa fille lui en coûtait dix.Elle se mit à coudre de grosses chemises pour les soldats de la garnison. des chagrins de l'autre. un peu de pain d'un côté. tout cela me nourrira. Et puis. dévote de la bonne dévotion. et gagnait douze sous par jour. pauvre. comment on renonce à un oiseau qui vous mange un liard de millet tous les deux jours. Fantine acquit ce sublime talent et reprit un peu de courage. C'est en ce moment qu'elle commença à mal payer les Thénardier. il y a vivre de rien. qui ont vieilli dans le dénûment et l'honnêteté. et croyant en Dieu. – 277 – . Elle songea à la faire venir. Mais quoi ! lui faire partager son dénûment ! Et puis. Fantine apprit comment on se passe tout à fait de feu en hiver. lui enseigna l'art de vivre dans la misère. ce qui est la science. Eh bien ! des souffrances. comment on fait de son jupon sa couverture et de sa couverture son jupon. Derrière vivre de peu. elle devait aux Thénardier ! comment s'acquitter ? Et le voyage ! comment le payer ? La vieille qui lui avait donné ce qu'on pourrait appeler des leçons de vie indigente était une sainte fille nommée Marguerite. elle disait à une voisine : – Bah ! je me dis : en ne dormant que cinq heures et en travaillant tout le reste à mes coutures. et charitable pour les pauvres et même pour les riches. On ne sait pas tout ce que certains êtres faibles. je parviendrai bien toujours à gagner à peu près du pain. Ce sont deux chambres . quand on est triste. Cela finit par être un talent. des inquiétudes.

comme elle s'était accoutumée à l'indigence. personne ne vous connaît. Quand elle était dans la rue. Oh ! comme elle eût souhaité venir à Paris ! Impossible. la tête haute. dit-elle. Elle alla et vint. et sentit qu'elle devenait effrontée. Cette vie a un lendemain. le mépris âcre et froid des passants lui pénétrait dans la chair et dans l'âme comme une bise. tout le monde la regardait et personne ne la saluait . et se félicitait. Les méchants ont un bonheur noir. il semble qu'une malheureuse soit nue sous les sarcasmes et la curiosité de tous. Peu à peu elle en prit son parti. grâce à elle "remise à sa place". À Paris. Fantine avait été si honteuse qu'elle n'avait pas osé sortir. et la petite toux sèche qu'elle avait augmenta. elle devinait qu'on se retournait derrière elle et qu'on la montrait du doigt . Dans les premiers temps. Après deux ou trois mois elle secoua la honte et se remit à sortir comme si de rien n'était. Dans les petites villes. un jour elles seront en haut. et cette obscurité est un vêtement. » – 278 – . avec un sourire amer. Il fallut bien s'accoutumer à la déconsidération. Madame Victurnien quelquefois la voyait passer de sa fenêtre. Elle disait quelquefois à sa voisine Marguerite : « Tâtez donc comme mes mains sont chaudes.Il y a beaucoup de ces vertus-là en bas . – Cela m'est bien égal. L'excès du travail fatiguait Fantine. remarquait la détresse de « cette créature ». du moins.

elle avait une minute de coquetterie heureuse. – 279 – . quand elle peignait avec un vieux peigne cassé ses beaux cheveux qui ruisselaient comme de la soie floche.Cependant le matin.

– Dix francs. Toute la journée est une cave. 156 Le portrait de Fantine en I. mal payés. et la froissa dans ses mains tout le jour. point de midi. mais son or était sur sa tête et ses perles étaient dans 155 – 280 – . le soir touche au matin. – Combien m'en donneriez-vous ? dit-elle. Elle reçut la lettre. Ses créanciers la harcelaient. on n'y voit pas clair. Fantine gagnait trop peu. Ses dettes avaient grossi. l'été se passa. Un jour ils lui écrivirent que sa petite Cosette était toute nue par le froid qu'il faisait. Le soleil a l'air d'un pauvre. brouillard. point de lumière. Le soir elle entra chez un barbier qui habitait le coin de la rue. L'hiver. – Coupez-les156. crépuscule. Les Thénardier.Chapitre X Suite du succès Elle avait été congédiée vers la fin de l'hiver . L'affreuse saison ! L'hiver change en pierre l'eau du ciel et le cœur de l'homme155. Ses admirables cheveux blonds lui tombèrent jusqu'aux reins. mais l'hiver revint. et défit son peigne. lui écrivaient à chaque instant des lettres dont le contenu la désolait et dont le port la ruinait. Jours courts. 3. moins de travail. qu'elle avait besoin d'une jupe de laine. – Les beaux cheveux ! s'écria le barbier. 2 – « Elle avait de l'or et des perles pour dot. Le ciel est un soupirail. point de chaleur. la fenêtre est grise. Variation sur les deux expressions : « rester de glace » et « cœur de pierre ». et qu'il fallait au moins que la mère envoyât dix francs pour cela.

– 281 – . Une vieille ouvrière qui la vit une fois chanter et rire de cette façon dit : – Voilà une fille qui finira mal. Je l'ai habillée de mes cheveux. » Elle mettait de petits bonnets ronds qui cachaient sa tête tondue et avec lesquels elle était encore jolie. n'ont rien d'autre à vendre. Elle adorait son enfant. avec la rage dans le cœur. et qui la quitta comme elle l'avait pris. un homme qu'elle n'aimait pas. Quand elle vit qu'elle ne pouvait plus se coiffer. cependant. qui la battait. elle commença à tout prendre en haine autour d'elle. avec dégoût. C'était de l'argent qu'ils voulaient. une espèce de musicien mendiant. Quand elle passait devant la fabrique aux heures où les ouvriers sont sur la porte. Fantine pensa : « Mon enfant n'a plus froid. sa bouche » – donne le prix exact de ce sacrifice : les misérables. le premier venu. C'était un misérable. un oisif gueux. Cette jupe fit les Thénardier furieux. par bravade. à force de se répéter que c'était lui qui l'avait chassée. Elle avait longtemps partagé la vénération de tous pour le père Madeleine . Ils donnèrent la jupe à Eponine. elle affectait de rire et de chanter. lui surtout.Elle acheta une jupe de tricot et l'envoya aux Thénardier. ni à donner. Un travail ténébreux se faisait dans le cœur de Fantine. ne possédant que leur corps. La pauvre Alouette continua de frissonner. et qu'il était la cause de son malheur. elle en vint à le haïr lui aussi. Elle prit un amant.

Il faut des drogues chères. Quand je serai riche. qu'ils appellent. C'était un – 282 – . riant toujours. Elle disait. » Elle se mit à rire aux éclats. et elle avait des sueurs dans le dos. et elle riait. va ! Comme elle passait sur la place. elle vit beaucoup de monde qui entourait une voiture de forme bizarre sur l'impériale de laquelle pérorait tout debout un homme vêtu de rouge. La toux ne la quittait pas. ces paysans ! Cependant elle alla dans l'escalier près d'une lucarne et relut la lettre. Ils me demandent quarante francs. j'aurai ma Cosette avec moi . plus tout devenait sombre autour d'elle plus ce doux petit ange rayonnait dans le fond de son âme. la petite est morte. Quelqu'un qui la rencontra lui dit : – Qu'est-ce que vous avez donc à être si gaie ? Elle répondit : – C'est une bonne bêtise que viennent de m'écrire des gens de la campagne. Une fièvre miliaire. Paysans. et elle dit à sa vieille voisine : – Ah ! ils sont bons ! quarante francs ! que ça ! ça fait deux napoléons ! Où veulent-ils que je les prenne ? Sont-ils bêtes. Cela nous ruine et nous ne pouvons plus payer. Un jour elle reçut des Thénardier une lettre ainsi conçue : « Cosette est malade d'une maladie qui est dans le pays. Si vous ne nous envoyez pas quarante francs avant huit jours. Puis elle descendit l'escalier et sortit en courant et en sautant.Plus elle descendait.

– Quelle horreur ! s'écria Fantine. et s'écria tout à coup : – Vous avez de jolies dents. la fille qui riez là. venez ce soir à l'auberge du Tillac d'argent.bateleur dentiste en tournée. des opiats. Si vous voulez me vendre vos deux palettes. des poudres et des élixirs. mais les dents ! Ah ! le monstre d'homme ! j'aimerais mieux me jeter d'un cinquième la tête la – 283 – . Si le cœur vous en dit. vous m'y trouverez. Qu'en voilà une qui est heureuse ! Fantine s'enfuit. Fantine se mêla au groupe et se mit à rire comme les autres de cette harangue où il y avait de l'argot pour la canaille et du jargon pour les gens comme il faut. et se boucha les oreilles pour ne pas entendre la voix enrouée de l'homme qui lui criait : Réfléchissez. L'arracheur de dents vit cette belle fille qui riait. je vous donne de chaque un napoléon d'or. ça peut servir. – Deux napoléons ! grommela une vieille édentée qui était là. la belle ! deux napoléons. c'est les dents de devant. qui offrait au public des râteliers complets. Fantine rentra. les deux d'en haut. – Qu'est-ce que c'est que ça. elle était furieuse et conta la chose à sa bonne voisine Marguerite : – Comprenez-vous cela ? ne voilà-t-il pas un abominable homme ? comment laisse-t-on des gens comme cela aller dans le pays ! M'arracher mes deux dents de devant ! mais je serais horrible ! Les cheveux repoussent. mes palettes ? demanda Fantine. – Les palettes. reprit le professeur dentiste.

souvent mortelle. répondit la vieille fille. – Ça a donc besoin de beaucoup de drogues ? – Oh ! des drogues terribles. c'est une maladie. comme lors de la grave épidémie de 1821. une fièvre miliaire157 ? Savez-vous ? – Oui. Maladie éruptive. – Cela fait quarante francs. – Oui. cela fait quarante francs. 157 – 284 – . aussi appelée « suette miliaire ». elle quitta sa couture et alla relire la lettre des Thénardier sur l'escalier. et se mit à son ouvrage. – Deux napoléons. Elle resta pensive. date correspondant en effet à la maladie prétendue de Cosette. elle dit à Marguerite qui travaillait près d'elle : – Qu'est-ce que c'est donc que cela. Au bout d'un quart d'heure. dit Fantine. – Où ça vous prend-il ? – C'est une maladie qu'on a comme ça. En rentrant.première sur le pavé ! Il m'a dit qu'il serait ce soir au Tillac d'argent. – Et qu'est-ce qu'il offrait ? demanda Marguerite.

qu'est-ce que vous avez. – Jésus ! fit Marguerite. La chandelle avait brûlé toute la nuit et était presque entièrement consumée. Marguerite s'arrêta sur le seuil. – Est-ce qu'on en meurt ? – Très bien. car elles travaillaient toujours ensemble et de cette façon n'allumaient qu'une chandelle pour deux.– Cela attaque donc les enfants ? – Surtout les enfants. dit Marguerite. Son bonnet était tombé sur ses genoux. elle trouva Fantine assise sur son lit. pétrifiée de cet énorme désordre. pâle. Le lendemain matin. et on la vit qui se dirigeait du côté de la rue de Paris où sont les auberges. Elle ne s'était pas couchée. Fantine sortit et alla encore une fois relire la lettre sur l'escalier. et s'écria : – Seigneur ! la chandelle qui est toute brûlée ! il s'est passé des événements ! Puis elle regarda Fantine qui tournait vers elle sa tête sans cheveux. Fantine ? – 285 – . Fantine depuis la veille avait vieilli de dix ans. comme Marguerite entrait dans la chambre de Fantine avant le jour. Le soir elle descendit. glacée.

et où les différents niveaux de l'eau restaient longtemps marqués par des cercles de glace. oublié. qui gelait l'hiver. À mesure que – 286 – . Elle sortait avec des bonnets sales. Du reste c'était une ruse des Thénardier pour avoir de l'argent. elle montrait à la vieille fille deux napoléons qui brillaient sur la table. elle ne raccommodait plus son linge. Jésus Dieu ! dit Marguerite. Elle envoya les quarante francs à Montfermeil. La chandelle éclairait son visage. Dernier signe. et elle avait un trou noir dans la bouche. un de ces galetas dont le plafond fait angle avec le plancher et vous heurte à chaque instant la tête. soit indifférence. Dans l'autre coin. répondit Fantine. En même temps elle sourit. Soit faute de temps. Je suis contente. Un petit rosier qu'elle avait s'était désséché dans un coin. – Ah. un matelas à terre et une chaise dépaillée. elle perdit la coquetterie. Elle avait perdu la honte. Depuis longtemps elle avait quitté sa cellule du second pour une mansarde fermée d'un loquet sous le toit . C'était un sourire sanglant. Mais c'est une fortune ! Où avez-vous eu ces louis d'or ? – Je les ai eus. Mon enfant ne mourra pas de cette affreuse maladie.– Je n'ai rien. Au contraire. répondit Fantine. Fantine jeta son miroir par la fenêtre. Une salive rougeâtre lui souillait le coin des lèvres. Les deux dents étaient arrachées. faute de secours. Le pauvre ne peut aller au fond de sa chambre comme au fond de sa destinée qu'en se courbant de plus en plus. En parlant ainsi. il lui restait une loque qu'elle appelait sa couverture. Cosette n'était pas malade. Elle n'avait plus de lit. il y avait un pot à beurre à mettre l'eau.

et qu'elle crèverait. et qu'il lui fallait cent francs. bon Dieu ! Elle se sentait traquée et il se développait en elle quelque chose de la bête farouche. fit tout à coup baisser les prix. songea Fantine ! Mais où y a-t-il un état à gagner cent sous par jour ? » – Allons ! dit-elle. Dix-sept heures de travail. coquine ? Que voulait-on d'elle. lui faisaient « des scènes ». mais un entrepreneur du travail des prisons. si elle voulait. 158 – 287 – . et ne se plaignait pas. qui faisait travailler les prisonnières au rabais. Elle haïssait profondément le père Madeleine. vers le haut de l'omoplate gauche. qui avait repris presque tous les meubles. Elle passait des nuits à pleurer et à songer. Elle se vend au détail. Cela se voyait à de certains plis perpendiculaires. elle tirait ses bas dans ses souliers. Cette formule souligne l'analogie de l'histoire de Fantine avec la « descente » décrite dans le récit de Jules Janin. publié en 1832. Elle les trouvait dans la rue. toute convalescente de sa grande maladie. tout de suite . lui disait sans cesse : Quand me payeras-tu. Les gens auxquels elle devait. Le fripier. et qu'elle deviendrait ce qu'elle pourrait. L'infortunée se fit fille publique. Elle avait les yeux très brillants. le Thénardier lui écrivit que décidément il avait attendu avec beaucoup trop de bonté. par les chemins. par le froid. avec des morceaux de calicot qui se déchiraient au moindre mouvement. et elle sentait une douleur fixe dans l'épaule. « Cent francs.les talons s'usaient. sinon qu'il mettrait à la porte la petite Cosette. vendons le reste158. et ne lui laissaient aucun repos. vieux et usé. et neuf sous par jour ! Ses créanciers étaient plus impitoyables que jamais. Elle cousait dixsept heures par jour . ce qui réduisit la journée des ouvrières libres à neuf sous. Elle rapiéçait son corset. elle les retrouvait dans son escalier. Elle toussait beaucoup. Vers le même temps.

la société accepte. à l'isolement. La misère offre. 1) ne dit rien du Christ. et il s'appelle prostitution. elle est la figure déshonorée et sévère. au dénûment. On dit que l'esclavage a disparu de la civilisation européenne. mais elle ne la pénètre pas encore. La sainte loi de Jésus-Christ gouverne notre civilisation. Il lui est arrivé tout ce qui lui arrivera. il ne reste plus rien à Fantine de ce qu'elle a été autrefois. tout supporté. Il pèse sur la femme. Marché douloureux. au froid. tout éprouvé. mais il ne pèse plus que sur la femme. c'est-à-dire sur la grâce. À qui ? À la misère. Au point de ce douloureux drame où nous sommes arrivés. tout souffert. 159 – 288 – . sur la faiblesse. Elle est devenue marbre en devenant boue. mais beaucoup sur son Église. elle vous subit et elle vous ignore . Elle n'évite plus rien.. tout perdu. Ceci n'est pas une des moindres hontes de l'homme. C'est une erreur. sur la maternité. La vie et l'ordre social lui ont dit leur dernier mot.Chapitre XI Christus nos liberavit159 Qu'est-ce que c'est que cette histoire de Fantine ? C'est la société achetant une esclave. tout pleuré. Une âme pour un morceau de pain. Il existe toujours. à l'abandon. Elle est résignée de cette résignation qui ressemble à l'indifférence comme la mort ressemble au sommeil. Elle « Le Christ nous a libérés. » L'antiphrase terrible de ce titre tiré de saint Paul (Gal. sur la beauté. Elle a tout ressenti. V. Elle passe. À la faim. Qui la touche a froid.

Il est seul. Elle le croit du moins. – 289 – .ne craint plus rien. Hélas ! qu'est-ce que toutes ces destinées ainsi poussées pêlemêle ? où vont-elles ? pourquoi sont-elles ainsi ? Celui qui sait cela voit toute l'ombre. Tombe sur elle toute la nuée et passe sur elle tout l'océan ! que lui importe ! c'est une éponge imbibée. Il s'appelle Dieu. mais c'est une erreur de s'imaginer qu'on épuise le sort et qu'on touche le fond de quoi que ce soit.

on dirait : ce sont des fainéants. resté dans sa province et n'ayant jamais vu Paris. regardent les voyageurs descendre de diligence. d'un habit couleur olive à taille courte. mais – 290 – . méprisent les femmes. ne servent à rien et ne nuisent pas à grand'chose. M. bâillent. et quelques drôles. sentent le tabac. Félix Tholomyès. mes bois. jouent au billard. Ce sont tout simplement des désœuvrés. et d'un pantalon olive plus clair. qui seraient des rustres dans un salon et se croient des gentilshommes au cabaret. des rêvasseurs. exagèrent les modes. orné sur les deux coutures d'un nombre de côtes indéterminé. de trois gilets superposés de couleurs différentes. des ennuyés. à double rangée de boutons d'argent serrés les uns contre les autres et montant jusque sur l'épaule. une classe de jeunes gens qui grignotent quinze cents livres de rente en province du même air dont leurs pareils dévorent à Paris deux cent mille francs par an. il y a des ennuyeux. qui disent : mes prés. Dans ce temps-là. un peu de sottise et un peu d'esprit. querellent les officiers de la garnison pour montrer qu'ils sont gens de guerre. S'ils étaient plus riches. d'une grande cravate. vieillissent hébétés. s'ils étaient plus pauvres. nuls. serait un de ces hommes-là. à queue de morue. ne travaillent pas. Ce sont des êtres de la grande espèce neutre . vivent au café. chassent. on dirait : ce sont des élégants . sifflent les actrices du théâtre pour prouver qu'ils sont gens de goût. et il y avait à Montreuilsur-mer en particulier. dînent à l'auberge. Parmi ces désœuvrés. parasites. fument. un élégant se composait d'un grand col. qui ont un peu de terre. ont un chien qui mange les os sous la table et une maîtresse qui pose les plats dessus. tiennent à un sou.Chapitre XII Le désœuvrement de M. Bamatabois Il y a dans toutes les petites villes. copient Londres à travers Paris et Paris à travers Pont-à-Mousson. mes paysans. admirent la tragédie. d'une montre à breloques. boivent. le bleu et le rouge en dedans. hongres. usent leurs vieilles bottes.

» (Victor Hugo raconté…. limite qui n'était jamais franchie. « Le degré de fashion se calculait comme les quartiers de noblesse. Ajoutez à cela des souliers-bottes avec de petits fers au talon. une énorme canne160. cit. Les chapeaux à petits bords étaient roya- Cette description évoque un souvenir et une leçon retranscrits ainsi par Adèle : « Un nommé Gilé. 160 – 291 – . C'était le temps de la lutte des républiques de l'Amérique méridionale contre le roi d'Espagne. Tholomyès. variant de une à onze. Il eut une pointe de coquetterie. de Bolivar contre Morillo. représentait l'élégant. ouv. toujours de métal. et une conversation rehaussée des calembours de Potier.) Il fallait que le sentiment de culpabilité du jeune Victor fût bien grand pour que la coquetterie soit le trait commun de trois personnages infâmes des Misérables. Les boutons. la seule de sa jeunesse. entre lesquels se répartissent tous les éléments de la description de Gilé. montaient jusqu'aux épaules. avec cela le chapeau relevé sur l'oreille et une touffe de cheveux qui sortait du côté relevé.toujours impair. L'élégant de province portait les éperons plus longs et les moustaches plus farouches. p. des cheveux en touffe. et la queue jusqu'à la nuque . des moustaches voulaient dire bourgeois et des éperons voulaient dire piéton. 311. Sa mère lui dit : « Est-ce que tu vas t'occuper de cela maintenant ? Quelle importance ont les habits ? N'oublie pas cela : l'homme ne compte que par sa valeur morale. […] Il s'aventura un jour et dit timidement à sa mère qu'il pourrait être mieux habillé. À cette époque. Gilé en portait quinze. la couleur de mode était l'olive. un chapeau à haute forme et à bords étroits.. il n'est rien par l'extérieur. étaient très serrés aux genoux et se terminaient en pied d'éléphant . de nankin l'été. Sur le tout des éperons et des moustaches. par l'intérieur. par le nombre des passepoils du pantalon. « Victor trouvait Gilé bien habillé. Un seul sentait la roture. C'était le temps des habits en queue de morue. Bamatabois et Montparnasse. Les pantalons. un imprimeur.

listes et se nommaient des morillos . un de ces désœuvrés. etc. avec une bouffée de la fumée de son cigare. car il avait un morillo. Huit ou dix mois donc après ce qui a été raconté dans les pages précédentes.. un "bien pensant". se baissa. de plus chaudement enveloppé d'un de ces grands manteaux qui complétaient dans les temps froids le costume à la mode. 161 – 292 – . cit. comme le soldat condamné qui revient sous les verges. Chaque fois que cette femme passait devant lui. ne le regardait même pas. et se rua sur l'homme. les libéraux portaient des chapeaux à larges bords qui s'appelaient des bolivars. s'avança derrière elle à pas de loup et en étouffant son rire. – Ce monsieur s'appelait monsieur Bamatabois. quelque apostrophe qu'il croyait spirituelle et gaie. un soir qu'il avait neigé161. 204-208). ne lui répondait pas. La femme. se divertissait à harceler une créature qui rôdait en robe de bal et toute décolletée avec des fleurs sur la tête devant la vitre du café des officiers. Ces injures. prit sur le pavé une poignée de neige et la lui plongea brusquement dans le dos entre ses deux épaules nues.. il lui jetait. Ce peu d'effet piqua sans doute l'oisif qui. 1830-1846. bondit comme une panthère. vomies d'une voix enrouée Hugo situe à cette date de janvier 1823 une aventure dont il fut témoin et acteur le 9 janvier 1841 à Paris. se tourna. triste spectre paré qui allait et venait sur la neige. La fille poussa un rugissement. aventure recueillie par sa femme qui en rédigea le récit. vers les premiers jours de janvier 1823. à tort intégré dans Choses vues (ouv. car c'était décidément la mode. un de ces élégants. p. Cet élégant fumait. lui enfonçant ses ongles dans le visage. avec les plus effroyables paroles qui puissent tomber du corps de garde dans le ruisseau. et n'en accomplissait pas moins en silence et avec une régularité sombre sa promenade qui la ramenait de cinq minutes en cinq minutes sous le sarcasme. profitant d'un moment où elle se retournait. comme : – Que tu es laide ! – Veux-tu te cacher ! – Tu n'as pas de dents ! etc.

sa voix furieuse s'éteignit subitement. horrible. hurlant. livide de colère. décoiffée. la femme frappant des pieds et des poings. – 293 – . et lui dit : Suis-moi ! La femme leva la tête . son chapeau à terre. sortaient hideusement d'une bouche à laquelle manquaient en effet les deux dents de devant. et elle tremblait d'un tremblement de terreur. les passants s'amassèrent.par l'eau-de-vie. autour de ce tourbillon composé de deux êtres où l'on avait peine à reconnaître un homme et une femme. l'homme se débattant. Tout à coup un homme de haute taille sortit vivement de la foule. L'élégant avait profité de l'incident pour s'esquiver. huant et applaudissant. Ses yeux étaient vitreux. C'était la Fantine. Elle avait reconnu Javert. les officiers sortirent en foule du café. Au bruit que cela fit. de livide elle était devenue pâle. et il se forma un grand cercle riant. saisit la femme à son corsage de satin couvert de boue. sans dents et sans cheveux.

traînant après lui la misérable. La suprême misère. Quant à la calomnie. au fait que l'incident a lieu le lendemain de la réception de Hugo à l'Académie. La même chose – et l'inverse aussi – arrivera à Jean Valjean. 162 – 294 – . dans le texte de Choses vues. que justement les journaux étaient pleins de son nom depuis deux jours et que se mêler à une semblable affaire. en novembre 1845. Elle se laissait faire machinalement. le début de la rédaction du livre. plus ou moins intéressée. on prendra garde. avec une porte vitrée et grillée sur la rue. Mme Léonie Biard mise à Saint-Lazare. le commissaire la suggère lui-même : « Monsieur. La nuée des spectateurs. A deux reprises sont notés les motifs que Hugo a de demeurer à l'écart : « Il se dit qu'il était bien connu. après le flagrant délit de son adultère avec lui. » La plus acide aurait peut-être brodé sur cette récidive après Juliette. Javert ouvrit la porte. en se demandant jusqu'où irait l'Académicien dans son goût des « femmes tombées ». au paroxysme de la joie. l'ancien sauveur des femmes perdues. c'était prêter le flanc à toutes sortes de plaisanteries. chez Mme de Girardin. comme les prostituées. occasion d'obscénités. votre déposition. suivait avec des quolibets.Chapitre XIII Solution de quelques questions de police municipale162 Javert écarta les assistants. ne sera d'aucune valeur… » Demandons-nous donc quels durent être les sentiments de Hugo lorsqu'il vit. à la sortie d'un dîner où elle était fêtée. au grand désappointement des curieux qui se haussèrent sur la pointe du pied et allongèrent le cou devant la vitre trouble du L'épisode est d'une telle importance dans le roman qu'on est tenté d'y voir une des origines de l'invention de l'intrigue et du mouvement qui détermine. Il venait de retourner en mal tout ce qu'il avait fait de meilleur. quatre ans plus tard. Dans cette hypothèse. rompit le cercle et se mit à marcher à grands pas vers le bureau de police qui est à l'extrémité de la place. Ni lui ni elle ne disaient un mot. et referma la porte derrière lui. entra avec Fantine. Arrivé au bureau de police qui était une salle basse chauffée par un poêle et gardée par un poste.

là dans la rue. Sous la Restauration. Il appelait tout ce qu'il pouvait avoir d'idées dans l'esprit autour de la grande chose qu'il faisait. confirme sa ressemblance avec Tholomyès. Une prostituée avait attenté à un bourgeois. Il jugeait.corps de garde. c'est dévorer. Il avait vu cela. et il condamnait. Voir. la société. Il jugeait. son redoutable pouvoir discrétionnaire. Javert était impassible . En entrant. accroupie comme une chienne qui a peur. Le sergent du poste apporta une chandelle allumée sur une table. plus il se sentait révolté. qui donne au moins trente ans à Bamatabois. la Fantine alla tomber dans un coin. cherchant à voir. le droit de vote. insultée et attaquée par une créature en dehors de tout. tira de sa poche une feuille de papier timbré et se mit à écrire. C'était un de ces moments où il exerçait sans contrôle. Elle en fait ce qu'elle veut. La curiosité est une gourmandise. et confisque à son gré ces deux tristes choses qu'elles appellent leur industrie et leur liberté. 163 – 295 – . Il venait de voir. Javert s'assit. immobile et muette. Plus il examinait le fait de cette fille. il le sentait. Il écrivait en silence. Il fallait alors avoir trente ans et payer 45 € de contributions directes pour être électeur. son visage sérieux ne trahissait aucune émotion. Ces classes de femmes sont entièrement remises par nos lois à la discrétion de la police. selon la loi du suffrage censitaire. Le corps électoral ne dépassait pas 100 000 électeurs. être propriétaire est une dignité sociale qui confère. Cette qualité. lui Javert. L'éligibilité exigeait quarante ans et mille francs de cens. mais avec tous les scrupules d'une conscience sévère. son escabeau d'agent de police était un tribunal. En cet instant. Pourtant il était gravement et profondément préoccupé. représentée par un propriétaire-électeur163. Il était évident qu'il venait de voir commettre un crime. les punit comme bon lui semble.

Et puis. il signa. faisant de grands pas avec ses genoux. dans le premier moment. je disais : c'est un monsieur qui s'amuse. La malheureuse tressaillit. je ne lui parlais pas. C'est ce monsieur le bourgeois que je ne connais pas qui m'a mis de la neige dans le dos. savez-vous cela ? Elle se traîna sur la dalle mouillée par les bottes boueuses de tous ces hommes. Je ne faisais rien. on n'est pas maître. je vous demande grâce. Puis se tournant vers la Fantine : – Tu en as pour six mois. Tu es laide ! tu n'as pas de dents ! Je le sais bien que je n'ai plus mes dents. vous auriez vu ! je vous jure le bon Dieu que je n'ai pas eu tort. On a des vivacités. plia le papier et dit au sergent du poste. et menez cette fille au bloc. – Six mois ! six mois de prison ! Six mois à gagner sept sous par jour ! Mais que deviendra Cosette ? ma fille ! ma fille ! Mais je dois encore plus de cent francs aux Thénardier. en le lui remettant : – Prenez trois hommes. sans se lever. Si vous aviez vu le commencement. Monsieur Javert. J'étais honnête avec lui. C'est à cet instant-là qu'il m'a mis de la neige. quelque chose de si froid qu'on vous met dans le dos à l'heure que vous ne – 296 – . mon bon monsieur l'inspecteur ! est-ce qu'il n'y a personne là qui ait vu pour vous dire que c'est bien vrai ? J'ai peut-être eu tort de me fâcher. Vous savez. voyez-vous ! Et puis il y avait déjà un peu de temps qu'il me disait des raisons.Quand il eut fini. Je suis un peu malade. monsieur l'inspecteur. joignant les mains. Est-ce qu'on a le droit de nous mettre de la neige dans le dos quand nous passons comme cela tranquillement sans faire de mal à personne ? Cela m'a saisie. moi . – Monsieur Javert. dit-elle. Je vous assure que je n'ai pas eu tort.

Faites-moi grâce pour aujourd'hui cette fois. c'est une petite qu'on mettrait à même sur la grande route. cela me serait bien égal de lui demander pardon. Je ne l'aime pas. Je ne suis pas une mauvaise femme au fond. la Fantine était redevenue belle. J'avais du linge. secouée par les sanglots. vous ne savez pas ça. ça gagnerait sa vie. c'est par misère. Ayez pitié de moi. à qui pécheurs et pécheresses demandent. Elle eût attendri un cœur de granit. Il y a là une sorte d'imitation de Notre Seigneur Jésus-Christ. ou autrement on me renverra ma petite. qu'est-ce qu'elle deviendra. ô mon petit ange de la bonne sainte Vierge. ce n'est pas la faute du gouvernement. en plein cœur d'hiver. dans les prisons on ne gagne que sept sous. À ce moment-là. on n'aurait eu qu'à regarder dans mes armoires. des aubergistes. et figurez-vous que j'ai cent francs à payer. Quand j'étais plus heureuse. C'est si vilain ce que je fais ! Ô ma Cosette. toussant d'une toux sèche et courte. la gorge nue. monsieur Javert. il faut avoir pitié de cette chose-là. Si c'était plus grand. ça n'a pas de raisonnement. Il leur faut de l'argent. monsieur Javert ! Elle parlait ainsi. aveuglée par les larmes. leur pardon avec le même geste. Pourquoi s'est-il en allé ? Je lui demanderais pardon. Ne me mettez pas en prison ! Voyez-vous. mais on gagne sept sous. 164 – 297 – . mais cela étourdit. va comme tu pourras. à ces âges-là. Ce n'est pas la lâcheté et la gourmandise qui ont fait de moi ça. mais ça ne peut pas. des paysans. se tordant les mains. mais on n'attendrit pas un cœur de bois. balbutiant tout doucement avec la voix de l'agonie. À de certains instants. mon bon monsieur Javert.vous y attendez pas ! J'ai eu tort d'abîmer le chapeau de ce monsieur. pauvre loup ! Je vais vous dire. beaucoup de linge. Oh ! mon Dieu. on aurait bien vu que je n'étais pas une femme coquette qui a du désordre. Ô mon Dieu ! je ne peux pas l'avoir avec moi. La grande douleur est un rayon divin et terrible qui transfigure les misérables. J'ai bu de l'eau-de-vie. brisée en deux. dans l'Évangile. c'est les Thénardier. elle s'arrêtait et baisait tendrement le bas de la redingote du mouchard164. Tenez.

Il ôta son chapeau. et le regardant fixement. Elle s'affaissa sur elle-même en murmurant : – Grâce ! Javert tourna le dos. un homme était entré sans qu'on eût pris garde à lui. s'y était adossé. monsieur le maire. et avait entendu les prières désespérées de la Fantine. As-tu bien tout dit ? Marche à présent ! Tu as tes six mois . À cette solennelle parole. Il avait refermé la porte. Madeleine. marcha droit à M. Depuis quelques minutes. Au moment où les soldats mirent la main sur la malheureuse. Madeleine avant qu'on eût pu la retenir. Elle se dressa debout tout d'une pièce comme un spectre qui sort de terre. qui ne voulait pas se lever. elle comprit que l'arrêt était prononcé. monsieur le maire… Ce mot. Les soldats la saisirent par les bras. et dit : – Un instant. elle cria : – Ah ! c'est donc toi qui es monsieur le maire ! – 298 – . sortit de l'ombre. le Père éternel en personne n'y pourrait plus rien. l'air égaré. il fit un pas. s'il vous plaît ! Javert leva les yeux et reconnut M. Le Père éternel en personne n'y pourrait plus rien.– Allons ! dit Javert. repoussa les soldats des deux bras. fit sur la Fantine un effet étrange. et saluant avec une sorte de gaucherie fâchée : – Pardon. je t'ai écoutée.

ce magistrat. il eut comme un éblouissement de stupeur . monsieur Javert. coup sur coup. mon bon monsieur Javert. Figurez-vous. Mais quand il vit ce maire. ce vieux gredin de maire. M. qu'il m'a chassée ! à cause d'un tas de gueuses qui tiennent des propos dans l'atelier. les plus violentes émotions qu'il eût ressenties de sa vie. Il resta muet. cela était une chose si monstrueuse que. et dit : – Inspecteur Javert. J'ai mal entendu. il faisait confusément un rapprochement hideux entre ce qu'était cette femme et ce que pouvait être ce maire. Ça ne peut pas être ce monstre de maire ! Est-ce que c'est vous. – En liberté ! qu'on me laisse aller ! que je n'aille pas en prison six mois ! Qui est-ce qui a dit cela ? Il n'est pas possible qu'on ait dit cela. Ce monstre de maire. Il éprouvait en cet instant. Voir une fille publique cracher au visage d'un maire. qui avez dit qu'on me mette en liberté ? Oh ! voyez-vous ! je vais vous dire et vous me laisserez aller. Madeleine s'essuya le visage. mettez cette femme en liberté. Javert se sentit au moment de devenir fou. c'est lui qui est cause de tout. Elle leva son bras nu et se cramponna à la clef du poêle comme une personne qui chancelle. Si ce n'est pas là une horreur ! renvoyer – 299 – . Ce mot n'avait pas porté un coup moins étrange à la Fantine. et presque mêlées ensemble. s'essuyer tranquillement le visage et dire : mettez cette femme en liberté. Cependant elle regardait tout autour d'elle et elle se mit à parler à voix basse. il eût regardé comme un sacrilège de le croire possible. et alors il entrevoyait avec horreur je ne sais quoi de tout simple dans ce prodigieux attentat. comme si elle se parlait à elle-même. D'un autre côté. dans ses suppositions les plus effroyables.Puis elle éclata de rire et lui cracha au visage. dans le fond de sa pensée. la pensée et la parole lui manquèrent également . la somme de l'étonnement possible était dépassée pour lui.

j'ai bien été forcée de devenir une mauvaise femme. n'est-ce pas ? Prenez des informations. pour le soir. il avait fouillé dans son gilet. voyez-vous. on vous dira bien que je suis honnête. Il dit à la Fantine : – Combien avez-vous dit que vous deviez ? La Fantine. M. monsieur Javert. que c'est ce gueux de maire qui a tout fait le mal. j'ai touché. qui ne regardait que Javert. Madeleine l'écoutait avec une attention profonde. Voyez-vous. D'abord il y a une amélioration que ces messieurs de la police devraient bien faire. Mais lui. maintenant je paye mon terme. Ah ! mon Dieu. Il faut donc devenir ce qu'on peut. sans faire attention. vrai. Je vais vous expliquer cela. tu viens ici – 300 – . Après cela. Nous autres. Pendant qu'elle parlait. et cela fait fumer. nous n'avons qu'une robe de soie. Vous comprenez à présent. il m'avait perdu toute ma robe avec sa neige. Elle était vide. et je vois partout des femmes bien plus méchantes que moi qui sont bien plus heureuses. ce serait d'empêcher les entrepreneurs des prisons de faire du tort aux pauvres gens. et tout le malheur est venu. cela tombe à neuf sous. à la clef du poêle. vous autres. j'avais ma petite Cosette. je vous demande pardon. en avait tiré sa bourse et l'avait ouverte. Ô monsieur Javert. il n'y a plus moyen de vivre. je n'ai jamais fait de mal exprès. se retourna de son côté : – Est-ce que je te parle à toi ! Puis s'adressant aux soldats : – Dites donc. parlez à mon propriétaire. j'ai piétiné le chapeau de ce monsieur bourgeois devant le café des officiers. c'est vous qui avez dit qu'on me mette dehors. Il l'avait remise dans sa poche.une pauvre fille qui fait honnêtement son ouvrage ! Alors je n'ai plus gagné assez. Moi. avez-vous vu comme je te vous lui ai craché à la figure ? Ah ! vieux scélérat de maire. Vous gagnez douze sous dans les chemises.

voyez-vous. sa voix était caressante. que le médecin me dit : soignez-vous. monsieur l'inspecteur. quoi ! Et puis. il faut être juste. Au fait. je m'en vas. J'ai peur de monsieur Javert. tâtez. fit retomber les plis de sa robe qui en se traînant s'était relevée presque à la hauteur du genou. les officiers. je ne bougerai plus. mais en y réfléchissant. vous venez. elle appuyait sur sa gorge blanche et délicate la grosse main rude de Javert. j'ai crié parce que cela m'a fait mal. monsieur l'inspecteur a dit qu'on me lâche. c'est tout simple. il faut bien qu'on se divertisse à quelque chose. Tenez. voyez-vous. aujourd'hui. nous autres nous sommes là pour qu'on s'amuse. je ne me porte pas très bien. et puis. – 301 – . Seulement n'y reviens plus. n'ayez pas peur. Elle ne pleurait plus.pour me faire peur. cela m'empêcherait de nourrir mon enfant. je vous ai dit. j'ai là dans l'estomac comme une boule qui me brûle. vous emmenez la femme qui a tort. donnez votre main. c'est ici. ça les faisait rire. et marcha vers la porte en disant à demi-voix aux soldats avec un signe de tête amical : – Les enfants. vous dites qu'on me mette en liberté. vous. monsieur l'inspecteur. Seulement. Tout à coup elle rajusta vivement le désordre de ses vêtements. parce que six mois en prison. c'est pour la petite. un homme qui joue à mettre un peu de neige dans le dos d'une femme. monsieur Javert ! on me fera tout ce qu'on voudra maintenant. vous êtes bien forcé de mettre l'ordre. mais je n'ai pas peur de toi. J'ai peur de mon bon monsieur Javert ! En parlant ainsi elle se retourna vers l'inspecteur : – Avec ça. et elle le regardait en souriant. Je comprends que vous êtes juste. coquine ! Oh ! je n'y reviendrai plus. je tousse. comme vous êtes bon. je ne m'attendais pas du tout à cette neige de ce monsieur.

posé de travers au milieu de cette scène comme une statue dérangée qui attend qu'on la mette quelque part. et que bien certainement monsieur le maire avait dû dire sans le vouloir une chose pour une autre ? Ou bien. qu'il était nécessaire que le petit se fit grand. devant les énormités dont il était témoin depuis deux heures. La Fantine à la voix de Javert avait tremblé et lâché le loquet comme un voleur pris lâche l'objet volé. immobile. expression toujours d'autant plus effrayante que le pouvoir se trouve placé plus bas. Javert jusqu'à cet instant était resté debout. En était-il venu à oublier la présence de monsieur le maire ? Avait-il fini par se déclarer à lui-même qu'il était impossible qu'une « autorité » eût donné un pareil ordre. et qu'en cette extré– 302 – . son regard alla tour à tour de Madeleine à Javert et de Javert à Madeleine. atroce chez l'homme de rien. féroce chez la bête fauve. elle était dans la rue. Le bruit que fit le loquet le réveilla. l'œil fixé à terre. que le mouchard se transformât en magistrat. Il était évident qu'il fallait que Javert eût été. Un pas de plus. selon que c'était l'un ou l'autre qui parlait. À la voix de Madeleine. se disait-il qu'il fallait revenir aux suprêmes résolutions. que l'homme de police devînt homme de justice. – Sergent. « jeté hors des gonds » pour qu'il se fût permis d'apostropher le sergent comme il l'avait fait. après l'invitation du maire de mettre Fantine en liberté. et à partir de ce moment. comme on dit. Il releva la tête avec une expression d'autorité souveraine. sans qu'elle osât même laisser sortir son souffle librement.Elle mit la main sur le loquet. dit Madeleine. cria-t-il. sans qu'elle prononçât un mot. elle se retourna. vous ne voyez pas que cette drôlesse s'en va ! Qui est-ce qui vous a dit de la laisser aller ? – Moi.

tout le corps agité d'un tremblement imperceptible. répliqua M. Madeleine avec un accent conciliant et calme. il y avait encore des groupes. le gouvernement. Madeleine eut dit ce moi qu'on vient d'entendre. se personnifiaient en lui Javert ? Quoi qu'il en soit. froid. Vous êtes un honnête homme. J'ai entendu cette femme. la loi. la morale. Je sais ce que je fais. Madeleine. – Comment ? dit M. – Je demande pardon à monsieur le maire. la première justice. eût dû être arrêté. – Inspecteur Javert. – 303 – . Madeleine. dit M. pâle. cela ne se peut pas. Son injure n'est pas à lui. chose inouïe. et. écoutez. – Ceci me regarde. les lèvres bleues. Je passais sur la place comme vous emmeniez cette femme. j'ai tout su. mais la voix ferme : – Monsieur le maire. la société tout entière. le regard désespéré. Javert reprit : – Cette misérable vient d'insulter monsieur le maire. Madeleine. l'œil baissé. quand M. Voici le vrai. Mon injure est à moi peut-être. on vit l'inspecteur de police Javert se tourner vers monsieur le maire. J'en puis faire ce que je veux. en bonne police. je me suis informé. repartit M.mité prodigieuse l'ordre. – Cette malheureuse a insulté un bourgeois. elle est à la justice. lui dire. c'est la conscience. – Inspecteur Javert. c'est le bourgeois qui a eu tort et qui. et je ne fais nulle difficulté de m'expliquer avec vous.

À cette parole décisive. j'en suis juge. C'est cette fille qui s'est jetée sur monsieur Bamatabois. mais il daignera me permettre de lui faire observer que je suis dans la limite de mes attributions. cela. mais avec un son de voix toujours profondément respectueux : – Je suis au désespoir de résister à monsieur le maire. onze.– Et moi. Aux termes des articles neuf. Alors M. J'ordonne que cette femme soit mise en liberté. c'est la première fois de ma vie. Je reste. M. et je retiens la femme Fantine. J'étais là. Javert osa regarder le maire fixement. Javert voulut tenter un dernier effort. Madeleine croisa les bras et dit avec une voix sévère que personne dans la ville n'avait encore entendue : – Le fait dont vous parlez est un fait de police municipale. Mon devoir veut que cette femme fasse six mois de prison. qui est électeur et propriétaire de cette belle maison à balcon qui fait le coin de l'esplanade. – Alors contentez-vous d'obéir. et lui dit. c'est un fait de police de la rue qui me regarde. monsieur le maire. quinze et soixante-six du code d'instruction criminelle. je ne sais pas ce que je vois. – J'obéis à mon devoir. dans le fait du bourgeois. puisque monsieur le maire le veut. Elle n'en fera pas un jour. Enfin. monsieur le maire. il y a des choses dans ce monde ! Quoi qu'il en soit. à trois étages et toute en pierre de taille. Madeleine répondit avec douceur : – Écoutez bien ceci. – 304 – .

Madeleine. de face. L'ange avait vaincu le démon. Il salua jusqu'à terre monsieur le maire. – Monsieur le maire. à vous. Dans cette lutte. l'un de ces hommes la tirait du côté de l'ombre. cet ange. Elle venait de se voir en quelque sorte disputée par deux puissances opposées. l'un parlait comme son démon. il la sauvait ! S'était-elle donc trompée ? Devait-elle donc changer toute son âme ?… Elle ne savait. sa vie. ce Madeleine ! et au moment même où elle venait de l'insulter d'une façon hideuse. c'était précisément l'homme qu'elle abhorrait. chose qui la faisait frissonner de la tête aux pieds. ce libérateur. dit M. et à chaque parole que disait M. Elle écoutait éperdue. Fantine se rangea de la porte et le regarda avec stupeur passer devant elle. Elle avait vu lutter devant ses yeux deux hommes tenant dans leurs mains sa liberté. son enfant . Cependant elle aussi était en proie à un bouleversement étrange. – Pourtant… – Sortez. ces deux hommes lui étaient apparus comme deux géants . et en pleine poitrine comme un soldat russe. monsieur le maire… – Je vous rappelle. l'autre parlait comme son bon ange. l'autre la ramenait vers la lumière. elle regardait effarée.– Mais. son âme. elle tremblait. elle sentait fondre et – 305 – . Madeleine. debout. et. ce maire qu'elle avait si longtemps considéré comme l'auteur de tous ses maux. et sortit. Javert reçut le coup. permettez… – Plus un mot. entrevue à travers les grossissements de l'épouvante. l'article quatre-vingt-un de la loi du 13 décembre 1799 sur la détention arbitraire.

– 306 – . à Paris. Quand Javert fut sorti. et ne put que jeter deux ou trois sanglots : oh ! oh ! oh ! Ses jarrets plièrent. écoutez. M. je vous le déclare dès à présent. et je n'en doute pas. Je vous donnerai tout l'argent qu'il vous faudra. Madeleine se tourna vers elle. honnête. Vous ne travaillerez plus. et je sens que c'est vrai. Puis elle s'évanouit. où vous voudrez. Et même. Vous redeviendrez honnête en redevenant heureuse. et lui dit avec une voix lente. de la confiance et de l'amour. je ferai venir votre enfant. vous n'avez jamais cessé d'être vertueuse et sainte devant Dieu. si vous voulez. Oh ! pauvre femme ! C'en était plus que la pauvre Fantine n'en pouvait supporter. Avoir Cosette ! sortir de cette vie infâme ! vivre libre. heureuse. Pourquoi ne vous êtes-vous pas adressée à moi ? Mais voici : je payerai vos dettes. Je ne savais rien de ce que vous avez dit. Vous vivrez ici. Je me charge de votre enfant et de vous. il sentit qu'elle lui prenait la main et que ses lèvres s'y posaient. et. Madeleine. J'ignorais même que vous eussiez quitté mes ateliers. si tout est comme vous le dites. avant qu'il eût pu l'en empêcher. ayant peine à parler comme un homme sérieux qui ne veut pas pleurer : – Je vous ai entendue. elle se mit à genoux devant M.s'écrouler en elle les affreuses ténèbres de la haine et naître dans son cœur je ne sais quoi de réchauffant et d'ineffable qui était de la joie. Je crois que c'est vrai. ou vous irez la rejoindre. avec Cosette ! voir brusquement s'épanouir au milieu de sa misère toutes ces réalités du paradis ! Elle regarda comme hébétée cet homme qui lui parlait. riche.

Ce regard était plein de pitié et d'angoisse et suppliait. Il était absorbé dans une sorte de prière. j'ai dormi. Madeleine debout qui regardait quelque chose au-dessus de sa tête. Ce ne sera rien. Il lui paraissait enveloppé de lumière. Le lendemain vers midi Fantine se réveilla. je crois que je vais mieux. Madeleine était désormais transfiguré aux yeux de Fantine. Madeleine fit transporter la Fantine à cette infirmerie qu'il avait dans sa propre maison. Elle passa une partie de la nuit à délirer et à parler haut. dit-elle. Il attendait que Fantine se réveillât. Il la confia aux sœurs qui la mirent au lit. Madeleine était à cette place depuis une heure. Il lui prit la main. lui tâta le pouls. elle écarta son rideau et vit M. M. Elle le considéra longtemps sans oser l'interrompre. et répondit : – Comment êtes-vous ? – Bien. Enfin elle lui dit timidement : – Que faites-vous donc là ? M. Cependant elle finit par s'endormir. Une fièvre ardente était survenue. Elle en suivit la direction et vit qu'il s'adressait à un crucifix cloué au mur. elle entendit une respiration tout près de son lit.Livre sixième – Javert Chapitre I Commencement du repos M. – 307 – .

pauvre mère. Et il ajouta dans sa pensée : « Pour la martyre qui est icibas. vous avez à présent la dot des élus. ils ne savent pas s'y prendre autrement. pensèrent que c'était sa démission qu'il envoyait. M. comme s'il ne faisait que de l'entendre : – Je priais le martyr qui est là-haut. la directrice du bureau de poste et quelques autres personnes qui virent la lettre avant le départ et qui reconnurent l'écriture de Javert sur l'adresse. Ceci éblouit le Thénardier. Il soupira profondément. Il leur envoya trois cents francs en leur disant de se payer sur cette somme. – 308 – . Il savait tout maintenant. Madeleine se hâta d'écrire aux Thénardier. et d'amener tout de suite l'enfant à Montreuil-sur-mer où sa mère malade la réclamait. C'est de cette façon que les hommes font des anges. Il remit luimême cette lettre le lendemain matin au bureau de poste de Montreuil-sur-mer. Il connaissait dans tous ses poignants détails l'histoire de Fantine. Elle était pour Paris. cet enfer dont vous sortez est la première forme du ciel.Lui reprit. Elle cependant lui souriait avec ce sublime sourire auquel il manquait deux dents. Il continua : – Vous avez bien souffert. Oh ! ne vous plaignez pas. Ce n'est point leur faute . » M. Comme l'affaire du corps de garde s'était ébruitée. Madeleine avait passé la nuit et la matinée à s'informer. et la suscription portait : À monsieur Chabouillet. secrétaire de monsieur le préfet de police. Fantine leur devait cent vingt francs. Javert dans cette même nuit avait écrit une lettre. répondant à la question qu'elle lui avait adressée d'abord. Voyez-vous. Il fallait commencer par là.

Cet antique mépris des vestales pour les ambulaïes165 est un des plus profonds instincts de la dignité féminine . Mais. 2. avec le redoublement qu'ajoute la religion. citées par Horace (Satires. I. Thénardier mit au bas du mémoire : reçu à compte trois cents francs. Les sœurs n'avaient d'abord reçu et soigné « cette fille » qu'avec répugnance. Cosette. Cependant Fantine ne se rétablissait point. l'autre d'un apothicaire. Un jour les sœurs l'entendirent qui disait à travers la fièvre : Forme francisée du latin ambubaiae : joueuses de flûte. Quelque jocrisse se sera amouraché de la mère. courtisanes. Elle avait toutes sortes de paroles humbles et douces. Je devine. – Christi ! dit le Thénardier. en peu de jours. Qui a vu les bas-reliefs de Reims se souvient du gonflement de la lèvre inférieure des vierges sages regardant les vierges folles. l'une d'un médecin. Il riposta par un mémoire de cinq cents et quelques francs fort bien fait. les sœurs l'avaient éprouvé. ne lâchons pas l'enfant. n'avait pas été malade. lesquels avaient soigné et médicamenté dans deux longues maladies Éponine et Azelma. Fantine les avait désarmées.– Diable ! dit-il à sa femme. Madeleine envoya tout de suite trois cents autres francs et écrivit : Dépêchez-vous d'amener Cosette. 165 – 309 – . Voilà que cette mauviette va devenir une vache à lait. ne lâchons pas l'enfant. et la mère qui était en elle attendrissait. nous l'avons dit. Ce fut l'affaire d'une toute petite substitution de noms. M. Dans ce mémoire figuraient pour plus de trois cents francs deux notes incontestables. Elle était toujours à l'infirmerie. 1) : équivalent romain des geishas japonaises.

C'était pour elle pourtant que je faisais le mal. comme je vais être heureuse ! Nous venons de dire qu'elle ne se rétablissait pas. mes sœurs. – Oh ! disait-elle. je n'aurais pas voulu avoir ma Cosette avec moi. Cette poignée de neige appliquée à nu sur la peau entre les deux omoplates avait déterminé une suppression subite de transpiration à la suite de laquelle la maladie qu'elle couvait depuis plusieurs années finit par se déclarer violemment. M. On commençait alors à suivre pour l'étude et le traitement des maladies de poi- – 310 – . les ailes. je n'aurais pas pu supporter ses yeux étonnés et tristes. et chaque fois elle lui demandait : – Verrai-je bientôt ma Cosette ? Il lui répondait : – Peut-être demain matin. cela me fera du bien de voir cette innocente. son état semblait s'aggraver de semaine en semaine. cela voudra dire que Dieu m'a pardonné.– J'ai été une pécheresse. C'est un ange. ça n'est pas encore tombé. Madeleine l'allait voir deux fois par jour. Et le visage pâle de la mère rayonnait. je l'attends. À cet âge-là. et c'est ce qui fait que Dieu me pardonne. D'un moment à l'autre elle arrivera. Elle ne sait rien du tout. Pendant que j'étais dans le mal. mais quand j'aurai mon enfant près de moi. voyez-vous. Je la regarderai. Je sentirai la bénédiction du bon Dieu quand Cosette sera ici. Au contraire.

– Oui. 166 – 311 – . M. hâtez-vous de le faire venir. – Il a dit de faire venir bien vite votre enfant. – Eh bien. Madeleine eut un tressaillement. Voici enfin que je vois le bonheur tout près de moi ! Son nom fut et reste le symbole des progrès accomplis dans le diagnostic – par auscultation au stéthoscope – et le soin de la tuberculose. – Oh ! reprit-elle. Fantine lui demanda : – Qu'a dit le médecin ? M. fléau du prolétariat urbain au XIXe siècle et jusqu'à la moitié du nôtre. Madeleine s'efforça de sourire. Le médecin ausculta Fantine et hocha la tête. Que cela vous rendra la santé. Madeleine dit au médecin : – Eh bien ? – N'a-t-elle pas un enfant qu'elle désire voir ? dit le médecin.trine les belles indications de Laennec166. M. il a raison ! Mais qu'est-ce qu'ils ont donc ces Thénardier à me garder ma Cosette ! Oh ! elle va venir.

« On vous payera toutes les petites choses. Nous avons beau tailler de notre mieux le bloc mystérieux dont notre vie est faite. » Sur ces entrefaites.. S'il le faut. – J'enverrai quelqu'un chercher Cosette. – 312 – .Le Thénardier cependant ne « lâchait pas l'enfant » et donnait cent mauvaises raisons. « J'ai l'honneur de vous saluer avec considération. etc. etc. dit le père Madeleine. Cosette était un peu souffrante pour se mettre en route l'hiver. la veine noire de la destinée y reparaît toujours. « Vous remettrez Cosette à la personne. Il écrivit sous la dictée de Fantine cette lettre qu'il lui fit signer : « Monsieur Thénardier. « Fantine. il survint un grave incident. j'irai moi-même. Et puis il y avait un reste de petites dettes criardes dans le pays dont il rassemblait les factures.

ce mouchard vierge. – Faites entrer. Madeleine ne l'avait point revu. Un physionomiste qui eût été familier avec la nature de Javert. Madeleine était dans son cabinet. l'œil sur un dossier qu'il feuilletait et qu'il annotait. et s'arrêta sans rompre le silence. Depuis l'aventure du bureau de police. Javert entra. Madeleine était resté assis près de la cheminée. Javert l'avait plus que jamais évité. son conflit avec le maire au sujet de la Fantine. du Spartiate. Javert salua respectueusement M. et M. et qui contenait des procès-verbaux de contraventions à la police de la voirie. M. M. Il ne se dérangea point pour Javert. et qui eût considéré Javert en ce moment. un physionomiste qui eût su sa secrète et ancienne aversion pour M. Il ne pouvait s'empêcher de songer à la pauvre Fantine. lorsqu'on vint lui dire que l'inspecteur de police Javert demandait à lui parler. le maire qui lui tournait le dos.Chapitre II Comment Jean peut devenir Champ Un matin. et il lui convenait d'être glacial. Madeleine. pour qui – 313 – . Javert fit deux ou trois pas dans le cabinet. qui eût étudié depuis longtemps ce sauvage au service de la civilisation. En entendant prononcer ce nom. dit-il. se fût dit : que s'est-il passé ? Il était évident. M. cet espion incapable d'un mensonge. occupé à régler d'avance quelques affaires pressantes de la mairie pour le cas où il se déciderait à ce voyage de Montfermeil. M. Madeleine ne put se défendre d'une impression désagréable. le maire ne le regarda pas et continua d'annoter son dossier. ce composé bizarre du Romain. une plume à la main. du moine et du caporal.

claire. puis éleva la voix avec une sorte de solennité triste qui n'excluait pourtant pas la simplicité : – Il y a. Tous les sentiments comme tous les souvenirs qu'on eût pu lui supposer avaient disparu. porter le fait à votre connaissance. – Eh bien ! qu'est-ce ? qu'y a-t-il. debout. comme c'est mon devoir. calme. qu'une morne tristesse. comme les gens violents. En entrant. et je ne sais quel accablement courageux. austère et féroce. Javert n'avait rien dans l'âme qu'il ne l'eût aussi sur le visage. sans faire un mouvement. Il était. ni défiance. avec la rudesse naïve et froide d'un homme qui n'a jamais été doux et qui a toujours été patient . sujet aux revirements brusques. Madeleine avec un regard où il n'y avait ni rancune. qu'il plût à monsieur le maire de se retourner. il s'était arrêté à quelques pas derrière le fauteuil du maire . qu'un acte coupable a été commis. le maire posa sa plume et se tourna à demi. les yeux baissés. Javert ? Javert demeura un instant silencieux comme s'il se recueillait. que Javert sortait de quelque grand événement intérieur. il s'était incliné devant M. le chapeau à la main. avec une expression qui tenait le milieu entre le soldat devant son officier et le coupable devant son juge. Enfin M. sincère. ni colère. dans une attitude presque disciplinaire. – Quel acte ? – Un agent inférieur de l'autorité a manqué de respect à un magistrat de la façon la plus grave. et maintenant il se tenait là. sérieux. Toute sa personne respirait l'abaissement et la fermeté. Je viens. il attendait.eût connu cette conscience droite. – 314 – . sans dire un mot. Jamais sa physionomie n'avait été plus étrange et plus inattendue. dans une humilité vraie et dans une résignation tranquille. monsieur le maire. Il n'y avait plus rien sur ce visage impénétrable et simple comme le granit. probe.

vous avez été sévère pour moi l'autre jour injustement. mais cela ne suffit pas. l'air sévère et les yeux toujours baissés : – Monsieur le maire. Madeleine stupéfait ouvrit la bouche. monsieur le maire. Donner sa démission. – Moi. je viens vous prier de vouloir bien provoquer près de l'autorité ma destitution. Soyez-le aujourd'hui justement. Quel est ce galimatias ? qu'est-ce que cela veut dire ? où y a-t-il un acte coupable commis contre moi par vous ? qu'est-ce que vous m'avez fait ? quels torts avez-vous envers moi ? Vous vous accusez. c'est honorable.– Quel est cet agent ? demanda M. je dois être puni. Javert poursuivit. M. il ajouta : – Monsieur le maire. Il faut que je sois chassé. Madeleine se dressa sur son fauteuil. J'ai failli. Madeleine. – Vous direz. Et après une pause. – Vous ? – Moi. dit Javert. Javert l'interrompit. – Et quel est le magistrat qui aurait à se plaindre de l'agent ? – Vous. – Ah çà ! pourquoi ? s'écria M. vous voulez être remplacé… – 315 – . j'aurais pu donner ma démission. M. Madeleine.

C'est fort bien. des renseignements que vous avez fait prendre à Faverolles. dit Javert. j'étais furieux. se mit à rire. Javert soupira du fond de sa poitrine et reprit toujours froidement et tristement : – Monsieur le maire. Javert. soit. M. monsieur le maire. Le maire devint livide. il y a six semaines. qui ne riait pas beaucoup plus souvent que Javert. – 316 – . continua : – Je le croyais. votre force des reins. qui n'avait pas levé les yeux. est-ce que je sais. l'aventure du vieux Fauchelevent. Depuis longtemps j'avais des idées. moi ? des bêtises ! mais enfin je vous prenais pour un nommé Jean Valjean. à la suite de cette scène pour cette fille. – Chassé. Je ne comprends pas. votre adresse au tir. – Dénoncé ! – À la préfecture de police de Paris. je vous ai dénoncé. Une ressemblance. Madeleine. – Comme maire ayant empiété sur la police ? – Comme ancien forçat. votre jambe qui traîne un peu. – Vous allez comprendre.– Chassé.

Moi je m'étais figuré… Enfin. volé chez un évêque. j'ai fait cette chose ! La colère m'a décidé. M. reprit avec un accent de parfaite indifférence : – Et que vous a-t-on répondu ? – Que j'étais fou. C'est un forçat que j'avais vu il y a vingt ans quand j'étais adjudant-garde-chiourme à Toulon. et dit avec un accent inexprimable : – Ah ! Javert poursuivit : – 317 – . En sortant du bagne. Depuis huit ans il s'était dérobé. – Eh bien ? – Eh bien. ce Jean Valjean avait. puisque le véritable Jean Valjean est trouvé. Madeleine. sur un petit savoyard.– Un nommé ?… Comment dites-vous ce nom-là ? – Jean Valjean. on ne sait comment. La feuille que tenait M. puis il avait commis un autre vol à main armée. – C'est heureux que vous le reconnaissiez ! – Il faut bien. qui avait ressaisi le dossier depuis quelques instants. regarda fixement Javert. dans un chemin public. on avait raison. il leva la tête. je vous ai dénoncé à la préfecture. à ce qu'il paraît. Madeleine lui échappa des mains. et on le cherchait.

Nous y étions ensemble. Parbleu ! vous comprenez. Regardez-moi donc. Voici ce qu'on trouve : ce Champmathieu. a été ouvrier émondeur d'arbres dans plusieurs pays. Autre fait. Ce Valjean s'appelait de son nom de baptême Jean et sa mère se nommait de son nom de famille Mathieu. mais cela n'est pas prouvé . on ne sait pas de quoi cela vit. qu'était Jean Valjean ? émondeur. Champmathieu n'est pas plus tôt débarqué que voilà Brevet qui s'écrie : « Eh mais ! je connais cet homme-là. mur escaladé. La geôle étant en mauvais état. Longtemps après. enfin dans ce pays-ci. Or. Dernièrement. branches de l'arbre cassées.– Voilà ce que c'est. De Jean la prononciation du pays fait Chan. le père Champmathieu a été arrêté pour un vol de pommes à cidre. Il avait encore la branche de pommier à la main. monsieur le maire. On n'y faisait pas attention. notamment à Faverolles. C'est un fagot167. Jusqu'ici ce n'est pas beaucoup plus qu'une affaire correctionnelle. – Ne fais donc pas le sinvre. une espèce de bonhomme qu'on appelait le père Champmathieu. C'était très misérable. Il paraît qu'il y avait dans le pays. On coffre le drôle. avant d'aller au bagne pour vol qualifié. commis chez… – enfin n'importe ! Il y a eu vol. Mais voici qui est de la providence. on 167 Ancien forçat – 318 – . il y a un ancien forçat nommé Brevet qui est détenu pour je ne sais quoi et qu'on a fait guichetier de chambrée parce qu'il se conduit bien. Ces gens-là. Où ? à Faverolles. Quoi de plus naturel que de penser qu'en sortant du bagne il aura pris le nom de sa mère pour se cacher et se sera fait appeler Jean Mathieu ? Il va en Auvergne. puis à Paris. – Le Champmathieu nie. on le revoit en Auvergne. On me fouille cette aventure-là. On approfondit. bonhomme ! Vous êtes Jean Valjean ! – Jean Valjean ! qui ça Jean Valjean ? Le Champmathieu joue l'étonné. dit Brevet. où il dit avoir été charron et avoir eu une fille blanchisseuse. Là on perd sa trace. Il y a vingt ans. Monsieur le maire. monsieur le juge d'instruction trouve à propos de faire transférer Champmathieu à Arras où est la prison départementale. cet automne. il y a une trentaine d'années. Dans cette prison d'Arras. On a arrêté mon Champmathieu. du côté d'Ailly-le-Haut-Clocher. Tu es Jean Valjean ! Tu as été au bagne de Toulon.

Javert répondit avec son visage incorruptible et triste : – Monsieur le maire. Avec Brevet. dans ces classes-là. La famille de Jean Valjean n'y est plus. quand ce n'est pas de la boue. c'est lui. Et puis. il a cinquante-quatre ans. M. Pour eux comme pour Brevet. On ne sait plus où elle est. on ne trouve plus rien. même air. moi qui croyais tenir ici ce même Jean Valjean ! J'écris à monsieur le juge d'instruction. Ces gens-là. On cherche. Moi aussi je l'ai reconnu. On s'informe à Toulon. On les extrait du bagne et on les fait venir. c'est Jean Valjean. Vous me suivez. c'est de la poussière. Madeleine reprit d'une voix très basse : – Vous êtes sûr ? Javert se mit à rire de ce rire douloureux qui échappe à une conviction profonde : – Oh. Vous savez. Madeleine. C'est en ce moment-là même que j'envoyais ma dénonciation à la préfecture de Paris. sûr ! – 319 – . Ce sont les condamnés à vie Cochepaille et Chenildieu. n'est-ce pas ? On s'informe à Faverolles. On les confronte au prétendu Champmathieu. même taille. Ils n'hésitent pas. la vérité est la vérité.l'appelle Chan Mathieu. mais c'est cet homme-là qui est Jean Valjean. Notre homme se laisse faire et le voilà transformé en Champmathieu. J'en suis fâché. comme le commencement de ces histoires date de trente ans. il n'y a plus personne à Faverolles qui ait connu Jean Valjean. il y a souvent de ces évanouissements d'une famille. On me répond que je perds l'esprit et que Jean Valjean est à Arras au pouvoir de la justice. même homme enfin. il n'y a plus que deux forçats qui aient vu Jean Valjean. Il me fait venir. Vous concevez si cela m'étonne. on m'amène le Champmathieu… – Eh bien ? interrompit M. Même âge.

pour un autre que Jean Valjean. maintenant que je vois le vrai Jean Valjean. Je vais y aller pour témoigner. prenant machinalement des pincées de poudre de bois dans la sébille à sécher l'encre qui était sur la table. il ne voudrait pas être Jean Valjean. chiper des pommes. cet homme hautain.Il demeura un moment pensif. c'est la cour d'assises. Escalade et vol. Mais c'est égal. dame ! monsieur le maire. les preuves sont là. Un autre sentirait que cela chauffe . Oh ! le drôle est habile. Mais Jean Valjean est un sournois. monsieur le maire. En adressant cette parole suppliante et grave à celui qui. l'avait humilié en plein corps de garde et lui avait dit : « sortez ! » Javert. M. casser une branche. Et puis. Madeleine ne répondit à sa prière que par cette question brusque : – Et que dit cet homme ? – Ah. tout y est. pour un homme. Je vous demande pardon. M. le vieux coquin sera condamné. il n'a pas l'air de comprendre. il fait la brute. six semaines auparavant. Madeleine s'était remis à son bureau. C'est porté aux assises. et il ajouta : – Et même. Si c'est Jean Valjean. Ce n'est plus la police correctionnelle. il y a récidive. c'est bien mieux. avait ressaisi son dossier. pour un forçat. était à son insu plein de simplicité et de dignité. ce sont les galères à perpétuité. et caetera. et le feuilletait tranquille- – 320 – . c'est un délit . il y a l'affaire du petit savoyard que j'espère bien qui reviendra. il crierait. il se démènerait. à Arras. je ne sors pas de là ! Il a l'air étonné. n'est-ce pas ? Oui. c'est un crime. C'est encore là que je le reconnais. pour un enfant. la bouilloire chante devant le feu. il dit : Je suis Champmathieu. Je suis cité. Il est reconnu par quatre personnes. Diable ! il y a de quoi se débattre. l'affaire est mauvaise. je ne comprends pas comment j'ai pu croire autre chose. c'est une polissonnerie . Lui. Enjamber un mur. Ce n'est plus quelques jours de prison.

Madeleine fit un mouvement imperceptible. N'allez-vous pas être absent ? ne m'avez-vous pas dit que vous alliez à Arras pour cette affaire dans huit ou dix jours ?… – Plus tôt que cela. et nous avons des affaires pressées. Il faut qu'il soit puni. vous allez vous rendre sur-le-champ chez la bonne femme Buseaupied qui vend des herbes là-bas au coin de la rue Saint-Saulve. L'arrêt sera prononcé au plus tard demain dans la nuit. M. Nous perdons notre temps. qui ne peut manquer. Après vous constaterez des contraventions de police qu'on me signale rue Guibourg chez la veuve Doris. Cet homme est un brutal qui a failli écraser cette femme et son enfant. Il se plaint qu'il y a une gouttière de la maison voisine qui verse l'eau de la pluie chez lui. – C'est bon. Vous irez ensuite chez M. je reviendrai ici. Sitôt ma déposition faite. et rue du GarraudBlanc chez madame Renée Le Bossé. – Et combien de temps durera l'affaire ? – Un jour tout au plus. et qui affouille les fondations de sa maison.ment. – Quel jour donc ? – Mais je croyais avoir dit à monsieur le maire que cela se jugeait demain et que je partais par la diligence cette nuit. lisant et écrivant tour à tour comme un homme affairé. Il se tourna vers Javert : – Assez. et vous dresserez procèsverbal. dit M. – 321 – . Vous lui direz de déposer sa plainte contre le charretier Pierre Chesnelong. Charcellay. rue Montre-de-Champigny. Javert. Au fait. Madeleine. Javert. Mais je vous donne là beaucoup de besogne. monsieur le maire. tous ces détails m'intéressent fort peu. Mais je n'attendrai pas l'arrêt.

vous êtes digne de monter et non de descendre. Mais Javert. Javert.Et il congédia Javert d'un signe de main. attentif à sa seule pensée. Madeleine. Madeleine se leva. monsieur le maire. et il dit d'une voix tranquille : – Monsieur le maire. quoiqu'il y ait pourtant abus à soupçonner au-dessus de soi. Madeleine. mais rigide et chaste. Vous vous exagérez votre faute. J'entends que vous gardiez votre place. dans un – 322 – . je n'exagère point. ce n'est rien. – Laquelle ? – C'est que je dois être destitué. Cela. Javert ne s'en alla pas. Mais. – Je vous répète. que la chose me regarde. C'est notre droit à nous autres de soupçonner. vous êtes un homme d'honneur. répliqua M. – Pardon. – Monsieur le maire. il me reste une chose à vous rappeler. continua : – Quant à exagérer. – Javert. et je vous estime. Madeleine avec sa prunelle candide au fond de laquelle il semblait qu'on vit cette conscience peu éclairée. Je vous ai soupçonné injustement. M. Ceci d'ailleurs est encore une offense qui me concerne. je ne puis vous accorder cela. – Qu'est-ce encore ? demanda M. Javert regarda M. dit-il. sans preuves. Voici comment je raisonne.

dans le but de me venger. monsieur le maire. si tu bronches. Monsieur le maire. Tout cela était prononcé d'un accent humble. le malaisé c'est d'être juste. – 323 – . le bien du service veut un exemple. encore un mot. je travaillerai à la terre. J'ai des bras. cela m'est égal. La bonté qui consiste à donner raison à la fille publique contre le bourgeois. sois tranquille ! – J'ai bronché. et chassé. moi. je ne souhaite pas que vous me traitiez avec bonté. je me suis souvent dit à moi-même : toi. je vous ai dénoncé comme forçat. cassé. à l'agent de police contre le maire. J'ai souvent été sévère dans ma vie. Quoi ! je n'aurais été bon qu'à châtier autrui. je n'aurais pas été bon pour vous. un homme respectable. un magistrat ! ceci est grave. agent de l'autorité ! Si l'un de mes subordonnés avait fait ce que j'ai fait. quand je sévissais sur des gredins. tant pis ! Allons. Mon Dieu ! c'est bien facile d'être bon.accès de colère. votre bonté m'a fait faire assez de mauvais sang quand elle était pour les autres. tout ce que j'ai fait de juste deviendrait injuste. Très grave. Je demande simplement la destitution de l'inspecteur Javert. fier. si jamais je te prends en faute. J'ai offensé l'autorité dans votre personne. Pour les autres. C'est avec cette bonté-là que la société se désorganise. vous. Maintenant. c'est ce que j'appelle de la mauvaise bonté. Je n'en veux pas pour moi. renvoyé. désespéré et convaincu qui donnait je ne sais quelle grandeur bizarre à cet étrange honnête homme. je me prends en faute. Eh bien ? Tenez. je l'aurais déclaré indigne du service. et pas moi ! mais je serais un misérable ! mais ceux qui disent : ce gueux de Javert ! auraient raison ! Monsieur le maire. Quand je réprimais des malfaiteurs. Je faisais bien. chassé ! c'est bon. je dois me traiter comme je traiterais tout autre. moi ! vous auriez vu ! Monsieur le maire. si je n'étais pas sévère pour moi. Est-ce que je dois m'épargner plus que les autres ? Non. un maire. Allez ! si vous aviez été ce que je croyais. à celui qui est en bas contre celui qui est en haut. C'était juste.

oui . Il ajouta entre ses dents : – Mouchard. M. Il sortit. monsieur le maire. et. et dit d'un ton farouche : – Pardon. Madeleine resta rêveur. écoutant ce pas ferme et assuré qui s'éloignait sur le pavé du corridor. Puis il salua profondément. Javert recula. Madeleine. et se dirigea vers la porte. je continuerai le service jusqu'à ce que je sois remplacé. fit M. – 324 – . dit-il. je ne suis plus qu'un mouchard. Là il se retourna.– Nous verrons. les yeux toujours baissés : – Monsieur le maire. du moment où j'ai médusé de la police. Et il lui tendit la main. Un maire ne donne pas la main à un mouchard. mais cela ne doit pas être.

grossièrement sœur de charité. Un peu d'ampleur au sarrau. Les ordres monastiques acceptent volontiers cette lourde poterie paysanne. de Marines. et voilà un froc. Ce type n'est point très rare. Madeleine alla voir la Fantine comme d'habitude. La sœur Perpétue était la première villageoise venue. que ce serait une grave lacune dans ce livre si nous ne les racontions dans leurs moindres détails. il fit demander la sœur Simplice. Les deux religieuses qui faisaient le service de l'infirmerie. psalmodiant. M. entrée chez Dieu comme on entre en place. Dans l'après-midi qui suivit la visite de Javert. le lecteur rencontrera deux ou trois circonstances invraisemblables que nous maintenons par respect pour la vérité. Elle était religieuse comme on est cuisinière. La transition d'un bouvier à un carme n'a rien de heurté . mais le peu qui en a percé a laissé dans cette ville un tel souvenir. dames lazaristes comme toutes les sœurs de charité. l'un devient l'autre sans grand travail le fond commun d'ignorance du village et du cloître est une préparation toute faite. La sœur Perpétue était une forte religieuse. brusquant les malades. et met tout de suite le campagnard de plain-pied avec le moine. sucrant la tisane selon le bigotisme ou l'hypocrisie du grabataire. Avant de pénétrer près de Fantine. patoisant. Dans ces détails.Livre septième – L'affaire Champmathieu Chapitre I La sœur Simplice Les incidents qu'on va lire n'ont pas tous été connus à Montreuil-sur-mer. près Pontoise. bourrue avec – 325 – . bougonnant. s'appelaient sœur Perpétue et sœur Simplice. Ces rusticités s'utilisent pour les grosses besognes de la dévotion. aisément façonnée en capucin ou en ursuline.

de bonne compagnie. lapidant l'agonie avec des prières en colère. une chose qui ne fût la vérité. La sœur Simplice était blanche d'une blancheur de cire. Si sincères. si loyaux et si purs que nous soyons. pour cloître que les rues de la ville ou les salles des hôpitaux. » 168 – 326 – . Insistons sur un détail. pour un intérêt quelconque. pour ainsi dire. honnête et rougeaude. C'était une personne – nous n'osons dire une femme – calme. mensonge innocent. » Cet idéal était vivant dans la sœur Simplice. Elle touchait aux malheureux avec de charmants doigts fins et purs. c'était le cierge à côté de la chandelle. Il y avait. nous avons tous sur notre candeur au moins la fêlure du petit mensonge innocent. elle parlait juste le nécessaire. pour clôture que l'obéissance. la sainte vérité. Petit mensonge. Elle. c'était le trait distinctif de la sœur Simplice . elle n'avait jamais été jeune et semblait ne devoir jamais être vieille. plus solide d'ailleurs que le granit. Elle était si douce qu'elle paraissait fragile . trouvant à ce rude contact un rappel continuel du ciel et de Dieu. Près de sœur Perpétue. Personne n'eût pu dire l'âge de la sœur Simplice . pour chapelle que l'église de leur paroisse. Vincent de Paul a divinement fixé la figure de la sœur de charité dans ces admirables paroles où il mêle tant de liberté à tant de servitude : « Elles n'auront pour monastère que la maison des malades. pour voile que la modestie. pour grille que la crainte de Dieu. L'abbé Sicard168 parle de la sœur Simplice dans une lettre au sourd-muet Massieu. hardie. et qui n'avait jamais menti. L'attestation de la fiction se double ici de la bizarrerie pertinente qu'il y a à invoquer le témoignage d'un spécialiste de l'éducation des sourds-muets à propos d'un personnage dont il vient d'être dit : « Il y avait du silence dans sa parole. et elle avait un son de voix qui eût tout à la fois édifié un confessionnal et enchanté un salon. point.les mourants. froide. austère. N'avoir jamais menti. même indifféremment. n'avoir jamais dit. leur jetant presque Dieu au visage. c'était l'accent de sa vertu. du silence dans sa parole . Elle était presque célèbre dans la congrégation pour cette véracité imperturbable. Cette délicatesse s'accommodait de la robe de bure. pour cellule qu'une chambre de louage.

pas un grain de poussière à la vitre de cette conscience. Son sourire était blanc. Elle disait aux sœurs : – Je ne vis que lorsque monsieur le maire est là. En quittant la sœur. elle pratiquait. En entrant dans l'obédience de saint Vincent de Paul. Elle ne lisait jamais qu'un livre de prières en gros caractères et en latin. y sentant probablement de la vertu latente. Madeleine comme on attend un rayon de chaleur et de joie. Voilà ce qu'elle pensait. elle avait eu le goût des friandises et elle avait aimé à recevoir des lettres. Peu mentir n'est pas possible . mais elle comprenait le livre. en entrant dans l'ordre. Il n'y avait pas une toile d'araignée. blancheur qui couvrait de son rayonnement même ses lèvres et ses yeux. Fantine attendait chaque jour l'apparition de M. mensonge qui la sauvait. Satan a deux noms. La pieuse fille avait pris en affection Fantine. Elle ne comprenait pas le latin. elle avait pris le nom de Simplice par choix spécial. qu'elle était née à Ségeste. il s'appelle Satan et il s'appelle Mensonge. – 327 – . celui qui ment. Madeleine emmena à part la sœur Simplice et lui recommanda Fantine avec un accent singulier dont la sœur se souvint plus tard. avait deux défauts dont elle s'était peu à peu corrigée . Cette patronne convenait à cette âme. ment tout le mensonge . c'est l'absolu du mal. La sœur Simplice. Simplice de Sicile. c'est la face même du démon . son regard était blanc. Et comme elle pensait. M. Il en résultait cette blancheur dont nous avons parlé. est cette sainte qui aima mieux se laisser arracher les deux seins que de répondre. mentir. étant née à Syracuse. on le sait. et s'était dévouée à la soigner presque exclusivement. il s'approcha de Fantine.est-ce que cela existe ? Mentir.

Il fît mille instances à tout le monde pour que rien ne manquât à la malade.Elle avait ce jour-là beaucoup de fièvre. Madeleine fut avec Fantine comme à l'ordinaire. Il écrivit quelques chiffres au crayon sur un papier. Puis il rentra à la mairie. Seulement il resta une heure au lieu d'une demi-heure. Madeleine. On remarqua qu'il y eut un moment où son visage devint très sombre. et le garçon de bureau le vit examiner avec attention une carte routière de France qui était suspendue dans son cabinet. M. au grand contentement de Fantine. Dès qu'elle vit M. Mais cela s'expliqua quand on sut que le médecin s'était penché à son oreille et lui avait dit : – Elle baisse beaucoup. – 328 – . elle lui demanda : – Et Cosette ? Il répondit en souriant : – Bientôt.

après avoir dépassé la maison curiale. s'arrêta. et ce passant remarqua ceci : M. – 329 – . Madeleine habitait. À l'instant où M. il le reposa doucement et reprit son chemin avec une sorte de hâte qu'il n'avait pas auparavant. qui louait des chevaux et des « cabriolets à volonté ». maître Scaufflaër. le maire. Le curé était. demanda-t-il. au lieu de laisser bruyamment retomber le marteau. le plus court était de prendre une rue peu fréquentée où était le presbytère de la paroisse que M. après quelques secondes. tous mes chevaux sont bons. puis revint sur ses pas et rebroussa chemin jusqu'à la porte du presbytère. et resta court. demeura immobile. puis il s'arrêta de nouveau. Il mit vivement la main au marteau. Pour aller chez ce Scaufflaire. – Maître Scaufflaire. avez-vous un bon cheval ? – Monsieur le maire. Madeleine trouva maître Scaufflaire chez lui occupé à repiquer un harnais. et comme pensif. disait-on. un homme digne et respectable. et. vingt lieues ! – Oui. dit le Flamand. Madeleine arriva devant le presbytère. Qu'entendez-vous par un bon cheval ? – J'entends un cheval qui puisse faire vingt lieues en un jour. il n'y avait dans la rue qu'un passant. francisé Scaufflaire. M. – Diable ! fit le Flamand.Chapitre II Perspicacité de maître Scaufflaire De la mairie il se rendit au bout de la ville chez un Flamand. et le souleva . qui était une porte bâtarde avec marteau de fer. et de bon conseil.

il flanquait tout le monde par terre. Il les montra au Flamand. – Et combien de temps se reposera-t-il après la course ? – Il faut qu'il puisse au besoin repartir le lendemain. c'étaient les chiffres 5. Tirer. il ne faudrait pas lui monter sur le dos. Madeleine tira de sa poche le papier où il avait crayonné des chiffres. autant dire vingt lieues. dix-neuf et demi. Mais voici à quelles conditions. non . – Vous voyez. Toujours au grand trot. On a voulu d'abord en faire un cheval de selle. c'est cela qu'il voulait . – Pour refaire le même trajet ? – Oui. Je l'ai acheté. Je l'ai mis au cabriolet. oui. il est doux comme une fille. j'ai votre affaire. il va le vent. il faut croire qu'il s'est dit ça. – Dites. C'est une petite bête du bas Boulonnais. on ne savait qu'en faire. – Monsieur le maire. Total. – Et il fera la course ? – Vos vingt lieues. dit-il. 6. Bah ! il ruait. – Diable ! diable ! et c'est vingt lieues ? M. Chacun a son ambition. Monsieur. C'est plein de feu. porter.– Attelé à un cabriolet ? – Oui. – 330 – . Ce n'est pas son idée d'être cheval de selle. Vous avez dû le voir passer quelquefois. Ah ! par exemple. Mon petit cheval blanc. On le croyait vicieux. et en moins de huit heures. 8 ½. reprit le Flamand.

et on sera là pendant qu'il mangera pour empêcher le garçon de l'auberge de lui voler son avoine . vous le ferez souffler une heure à moitié chemin . il mangera. – C'est dit.– Premièrement. – Voilà deux jours d'avance. et la nourriture de la bête à la charge de monsieur le maire. – Monsieur le maire sait conduire ? – Oui. – 331 – . Les jours de repos payés. – Il me faudra trente francs par jour. monsieur le maire voyagera seul et sans bagage afin de ne point charger le cheval. – Deuxièmement… Est-ce pour monsieur le maire le cabriolet ? – Oui. car j'ai remarqué que dans les auberges l'avoine est plus souvent bue par les garçons d'écurie que mangée par les chevaux. – On sera là. Pas un liard de moins. – Convenu. M. Madeleine tira trois napoléons de sa bourse et les mit sur la table. – Eh bien. – Mais monsieur le maire. sera obligé de prendre la peine de surveiller lui-même l'avoine. n'ayant personne avec lui.

Madeleine ne répondit pas. Il faudrait que monsieur le maire consentît à voyager dans un petit tilbury que j'ai. il reprit de cet air insouciant que les Flamands savent si bien mêler à leur finesse : – Mais voilà que j'y songe à présent ! monsieur le maire ne me dit pas où il va. – C'est entendu.– Quatrièmement. – Cela m'est égal. répondit Scaufflaire. pour une course pareille sur cabriolet serait trop lourd et fatiguerait le cheval. monsieur le maire. Le Flamand reprit : – Qu'il fait très froid ? M. puis. – J'y consens. Maître Scaufflaire continua : – Qu'il peut pleuvoir ? M. Où est-ce que va monsieur le maire ? – 332 – . Madeleine leva la tête et dit : – Le tilbury et le cheval seront devant ma porte demain à quatre heures et demie du matin. Madeleine garda le silence. grattant avec l'ongle de son pouce une tache qui était dans le bois de la table. – Monsieur le maire a-t-il réfléchi que nous sommes en hiver ?… M. – C'est léger. mais c'est découvert.

répondit M. monsieur le maire. – 333 – . monsieur le maire. Eh bien ! – Est-ce que monsieur le maire veut me les acheter ? – Non. dit-il. c'était M. monsieur le maire. comme il disait lui-même quelque temps après. Combien estimez-vous cabriolet et cheval ? – À cinq cents francs. – Monsieur Scaufflaire. Monsieur le maire était sorti depuis deux ou trois minutes. très précises. le maire. Le Flamand resta « tout bête ». Vous le soutiendrez un peu dans les descentes.Il ne songeait pas à autre chose depuis le commencement de la conversation. mais il ne savait pourquoi il n'avait pas osé faire cette question. À mon retour vous me rendrez la somme. – Oui. Y a-t-il beaucoup de descentes d'ici où vous allez ? – N'oubliez pas d'être à ma porte à quatre heures et demie du matin. l'un portant l'autre ? – L'un traînant l'autre. lorsque la porte se rouvrit . Madeleine . Madeleine. mais à tout événement. – Votre cheval a-t-il de bonnes jambes de devant ? dit M. – Soit. Il avait toujours le même air impassible et préoccupé. à quelle somme estimez-vous le cheval et le tilbury que vous me louerez. dit le Flamand avec un gros rire. je veux vous les garantir. et il sortit.

– Cinq. en bloc. valaient cent écus. puis sortit et cette fois ne rentra plus. Pour revenir de chez maître Scaufflaire. dit la femme. Madeleine posa un billet de banque sur la table. Cependant M. Madeleine était rentré chez lui. dit le mari. M. comme si la porte du presbytère avait été pour lui une tenta– 334 – . huit et demi ? cela doit marquer des relais de poste. – Je ne crois pas. – Il va à Paris. – J'ai trouvé. six.– Les voici. il avait pris le plus long. M. Où diable monsieur le maire peut-il aller ? Ils tinrent conseil. six de Hesdin à Saint-Pol. – Comment ? – Il y a cinq lieues d'ici à Hesdin. Du reste le cheval et le tilbury. Madeleine avait oublié sur la cheminée le papier où il avait tracé des chiffres. huit et demie de Saint-Pol à Arras. Il va à Arras. Le Flamand appela sa femme. Le Flamand le prit et l'étudia. Maître Scaufflaire regretta affreusement de n'avoir point dit mille francs. Il se tourna vers sa femme. et lui conta la chose.

il y eut un silence. Pourtant la concierge de la fabrique. Par le froid qu'il faisait. Le même pas. C'était un pas qui allait et venait. Il écouta. Voici ce qui se passait dans la chambre de M. – 335 – . Il ne prit point garde aux paroles de la portière. Cela lui parut étrange . Il était monté dans sa chambre et s'y était enfermé. Il écouta plus attentivement. comme si l'on marchait dans la chambre en haut. Madeleine. il avait entendu à travers son sommeil un bruit au-dessus de sa tête. il se réveilla brusquement . habituellement aucun bruit ne se faisait dans la chambre de M. allait et venait toujours au-dessus de sa tête. La réverbération se dessinait toujours sur le mur. s'éveilla tout à fait. et reconnut le pas de M. regarda. se coucha et s'endormit. lent et régulier. observa que sa lumière s'éteignit à huit heures et demie. Le caissier se dressa sur son séant. Puis on dérangea un meuble. ce ne pouvait être que la fenêtre de la chambre de M. Madeleine. Madeleine. et à travers les vitres de sa croisée aperçut sur le mur d'en face la réverbération rougeâtre d'une fenêtre éclairée. car il se couchait volontiers de bonne heure. L'ombre des châssis vitrés ne s'y dessinait pas.tion. mais elle était maintenant pâle et paisible comme le reflet d'une lampe ou d'une bougie. et qu'il eût voulu l'éviter. cette fenêtre ouverte était surprenante. ce qui n'avait rien que de simple. qui était en même temps l'unique servante de M. La réverbération tremblait comme si elle venait plutôt d'un feu allumé que d'une lumière. La fenêtre était toujours ouverte. ce qui indiquait que la fenêtre était toute grande ouverte. Une heure ou deux après. Le caissier se rendormit. en ajoutant : – Est-ce que monsieur le maire est malade ? je lui ai trouvé l'air un peu singulier. À la direction des rayons. et elle le dit au caissier qui rentrait. et le pas recommença. Madeleine. Madeleine. il se réveilla encore. Vers minuit. Madeleine avant l'heure de son lever. Un moment après le caissier entendit quelque chose qui ressemblait à une armoire qu'on ouvre et qu'on referme. Ce caissier habitait une chambre située précisément audessous de la chambre de M.

la fournaise des rêves. c'est le chaos des chimères. pénétrez à travers la face livide d'un être humain qui réfléchit. Il n'existe rien de plus terrifiant que cette sorte de contemplation. sous le silence extérieur. et regardez derrière. À de certaines heures. des convoitises et des tentatives. c'est l'intérieur de l'âme. des mêlées de dragons et d'hydres et des nuées de fantômes comme dans Milton. Faire le poème de la conscience humaine. Nous avons déjà regardé dans les profondeurs de cette conscience . regardez dans cette obscurité. ne fût-ce qu'à propos du plus infime des hommes. il ne peut se fixer sur aucune chose qui soit plus redoutable. c'est le ciel . l'antre des idées dont on a honte . Il y a un spectacle plus grand que la mer. des spirales visionnaires comme chez Dante. La conscience. Chose sombre que cet infini que tout homme porte en soi et auquel il mesure avec désespoir les volontés de son cerveau et les actions de sa vie ! 169 Capitale de Satan. c'est le pandémonium169 des sophismes. le moment est venu d'y regarder encore. – 336 – . il y a un spectacle plus grand que le ciel. plus compliquée. Nous ne le faisons pas sans émotion et sans tremblement. c'est le champ de bataille des passions. Madeleine n'est autre que Jean Valjean. regardez dans cette âme. Il y a là. ce serait fondre toutes les épopées dans une épopée supérieure et définitive. des combats de géants comme dans Homère. plus mystérieuse et plus infinie. réunion de tous les vicieux et de tous les vi- ces.Chapitre III Une tempête sous un crâne Le lecteur a sans doute deviné que M. ne fût-ce qu'à propos d'un seul homme. L'œil de l'esprit ne peut trouver nulle part plus d'éblouissements ni plus de ténèbres que dans l'homme .

vendit l'argenterie de l'évêque. on s'en souvient. établi à Montreuil-sur-mer. Madeleine ne balançait pas à sacrifier la première à la seconde. – 337 – . et sanctifier sa vie . elles le tournaient vers l'ombre . Ce fut plus qu'une transformation. vint à Montreuil-sur-mer. Dans ce cas-là. porté son deuil. il l'exécuta. n'ayant plus que deux pensées : cacher son nom. et dominaient ses moindres actions. Entrons pourtant. Ce que l'évêque avait voulu faire de lui. se glissa de ville en ville.Alighieri rencontra un jour une sinistre porte devant laquelle il hésita170. et revenir à Dieu. sa sécurité à sa vertu. accomplit ce que nous avons raconté. et désormais. pris des renseignements sur les familles 170 A la porte de l'enfer (Dante. ce fut une transfiguration. parvint à se faire insaisissable et inaccessible. eut l'idée que nous avons dite. on l'a vu. ne gardant que les flambeaux. Ces deux pensées étaient si étroitement mêlées dans son esprit qu'elles n'en formaient qu'une seule . À partir de ce moment. il vécut paisible. Quelquefois cependant il y avait conflit entre elles. Nous n'avons que peu de chose à ajouter à ce que le lecteur connaît déjà de ce qui était arrivé à Jean Valjean depuis l'aventure de Petit-Gervais. échapper aux hommes. il avait gardé les chandeliers de l'évêque. L'Enfer. comme souvenir. En voici une aussi devant nous. Ainsi. rassuré et espérant. appelé et interrogé tous les petits savoyards qui passaient. Il réussit à disparaître. D'ordinaire elles étaient d'accord pour régler la conduite de sa vie . heureux de sentir sa conscience attristée par son passé et la première moitié de son existence démentie par la dernière. traversa la France. III). elles lui conseillaient les mêmes choses. elles le faisaient bienveillant et simple . il fut un autre homme. en dépit de toute réserve et de toute prudence. elles étaient toutes deux également absorbantes et impérieuses. au seuil de laquelle nous hésitons. l'homme que tout le pays de Montreuil-sur-mer appelait M.

il faut le dire. saints et justes. nous l'avons déjà remarqué. au milieu d'une pénitence admirablement commencée. Il le comprit confusément. dès les premières paroles que prononça Javert. Sans doute. cela fut douloureux et poignant comme une incision dans la chair vive. il rallia en hâte ses idées. à travers cette stupeur. puis cela passa. mais profondément. ce grand péril. comme un soldat à l'approche d'un assaut. que son premier devoir n'était pas envers lui. considéra la présence de Javert. de courir. il se courba comme un chêne à l'approche d'un orage. et sauvé la vie au vieux Fauchelevent. s'étourdit sur ce – 338 – . de tirer ce Champmathieu de prison et de s'y mettre . de se dénoncer. Au moment où fut si étrangement articulé ce nom qu'il avait enseveli sous tant d'épaisseurs. qu'il pensât. Il semblait. cet homme. étouffa ses émotions. il fut saisi de stupeur et comme enivré par la sinistre bizarrerie de sa destinée. n'eût pas bronché un instant et eût continué de marcher du même pas vers ce précipice ouvert au fond duquel était le ciel . Toutefois. Il sentit venir sur sa tête des ombres pleines de foudres et d'éclairs. ce fut l'instinct de la conservation . Il faut bien que nous rendions compte des choses qui s'accomplissaient dans cette âme. il eut une première pensée d'aller. à l'exemple de tous ceux qui ont été sages. mais cela ne fut pas ainsi. et il se dit : « Voyons ! voyons ! » Il réprima ce premier mouvement généreux et recula devant l'héroïsme. et nous ne pouvons dire que ce qui y était. il serait beau qu'après les saintes paroles de l'évêque. il eut ce tressaillement qui précède les grandes secousses . Jamais les deux idées qui gouvernaient le malheureux homme dont nous racontons les souffrances n'avaient engagé une lutte si sérieuse. après tant d'années de repentir et d'abnégation.de Faverolles. cela serait beau. même en présence d'une si terrible conjoncture. malgré les inquiétantes insinuations de Javert. Ce qui l'emporta tout d'abord. ajourna toute résolution avec la fermeté de l'épouvante. jamais rien de pareil ne s'était encore présenté. Tout en écoutant parler Javert. en entrant dans son cabinet. et.

le regardait. et lui-même n'aurait pu rien dire de lui-même. afin d'être préparé à tout événement. sans être le moins du monde décidé à ce voyage. Il se barricadait contre le possible. et. on ? Hélas ! ce qu'il voulait mettre à la porte était entré ce qu'il voulait aveugler. il se leva de sa chaise et ferma sa porte au verrou. Tout était encore confus et se heurtait dans son cerveau . une tranquillité profonde au dehors . Il sentit vaguement qu'il faudrait peut-être aller à Arras. Le reste de la journée il fut dans cet état. Il se rendit comme d'habitude près du lit de douleur de Fantine et prolongea sa visite. Sa conscience. se disant qu'il fallait agir ainsi et la bien recommander aux sœurs pour le cas où il arriverait qu'il eût à s'absenter. il ne prit que ce qu'on pourrait appeler « les mesures conservatoires ». et reprit son calme comme un lutteur ramasse son bouclier. – 339 – . un tourbillon au dedans. le trouble y était tel qu'il ne voyait distinctement la forme d'aucune idée . si ce n'est qu'il venait de recevoir un grand coup. Rentré dans sa chambre il se recueillit. Il lui semblait qu'on pouvait le voir. Il craignait qu'il n'entrât encore quelque chose. Il dîna avec assez d'appétit. tellement inouïe qu'au milieu de sa rêverie. il se dit qu'à l'abri de tout soupçon comme il l'était. et il retint le tilbury de Scaufflaire. Qui. par je ne sais quelle impulsion d'anxiété presque inexplicable. Il examina la situation et la trouva inouïe . il n'y avait point d'inconvénient à être témoin de ce qui se passerait. par un instinct de bonté. Elle le gênait.qu'il y avait à faire. Un moment après il souffla sa lumière.

– 340 – . et il put entrevoir avec la précision de la réalité. il eut un sentiment de sûreté et de solitude . Sa tête était brûlante. Alors il prit possession de lui-même . il se sentit invisible. dans le premier moment. et il prenait son front dans ses deux mains pour les arrêter. il posa ses coudes sur la table. appuya la tête sur sa main. le verrou tiré. il se crut imprenable la chandelle éteinte. Il revint s'asseoir près de la table. elles passaient comme des ondes. il se fit illusion . Son cerveau avait perdu la force de retenir ses idées. De ce tumulte qui bouleversait sa volonté et sa raison. non l'ensemble de la situation. et se mit à songer dans les ténèbres. et dont il cherchait à tirer une évidence et une résolution. Peu à peu cependant des linéaments vagues commencèrent à se former et à se fixer dans sa méditation. mais quelques détails. c'est-à-dire Dieu. – Où en suis-je ? – Est-ce que je ne rêve pas ? Que m'a-t-on dit ? – Est-il bien vrai que j'aie vu ce Javert et qu'il m'ait parlé ainsi ? – Que peut être ce Champmathieu ? – Il me ressemble donc ? – Est-ce possible ? – Quand je pense qu'hier j'étais si tranquille et si loin de me douter de rien ! – Qu'est-ce que je faisais donc hier à pareille heure ? – Qu'y a-t-il dans cet incident ? – Comment se dénouera-t-il ? – Que faire ? Voilà dans quelle tourmente il était. Pourtant. rien ne se dégageait que l'angoisse. La première heure s'écoula ainsi. Il n'y avait pas d'étoiles au ciel. Il alla à la fenêtre et l'ouvrit toute grande.Sa conscience.

que cette lumière ne produirait qu'une obscurité plus épaisse. si bon lui semblait. frissonnant. Jean Valjean. – si quelqu'un lui eût dit cela. Il se rendait de plus en plus compte de sa position. Il entrevoyait distinctement dans l'ombre un inconnu. Eh bien ! tout cela venait précisément d'arriver. que ce tremblement de terre consoliderait son édifice. que ce voile déchiré accroîtrait le mystère . dans ses nuits d'insomnie. tout ce qu'il avait fait jusqu'à ce jour n'était autre chose qu'un trou qu'il creusait pour y enfouir son nom. Certes. que la destinée prenait pour lui – 341 – . Ce qu'il avait toujours le plus redouté. dans ses heures de repli sur lui-même. Sa stupeur ne fit que s'en accroître. à lui. Il lui semblait qu'il venait de s'éveiller de je ne sais quel sommeil. que ce prodigieux incident n'aurait d'autre résultat. et Dieu avait permis que ces choses folles devinssent des choses réelles ! Sa rêverie continuait de s'éclaircir. et que ce nom ne le menacerait pas. que de rendre son existence à la fois plus claire et plus impénétrable. Il frémissait de la seule pensée que c'était possible. où ce hideux mot. et qui sait même peut-être ? au dedans de lui sa nouvelle âme. il se disait que ce serait là pour lui la fin de tout . de sa confrontation avec le fantôme de Jean Valjean. il en était tout à fait le maître. un étranger. où cette lumière formidable faite pour dissiper le mystère dont il s'enveloppait resplendirait subitement sur sa tête . si quelqu'un lui eût dit en ces moments-là qu'une heure viendrait où ce nom retentirait à son oreille. il eût hoché la tête et regardé ces paroles comme insensées. le bon et digne bourgeois monsieur Madeleine sortirait plus honoré. et que. sortirait tout à coup de la nuit et se dresserait devant lui. sur le bord extrême d'un abîme. que le jour où ce nom reparaîtrait. et qu'il se trouvait glissant sur une pente au milieu de la nuit. debout. si extraordinaire et si critique que fût cette situation. Indépendamment du but sévère et religieux que se proposaient ses actions. tout cet entassement de l'impossible était un fait. il ferait évanouir autour de lui sa vie nouvelle. plus paisible et plus respecté que jamais. c'était d'entendre jamais prononcer ce nom . reculant en vain.Il commença par reconnaître que.

que quelqu'un y tombât. de quoi est-ce que j'ai peur ? qu'estce que j'ai à songer comme cela ? Me voilà sauvé. cette porte.et poussait dans le gouffre à sa place. Je n'avais plus qu'une porte entr'ouverte par laquelle mon passé pouvait faire irruption dans ma vie . que le vol de Petit-Gervais l'y ramenait. qui se compose d'ironie. présent désormais au bagne dans la personne de ce Champmathieu. que cette place vide l'attendrait et l'attirerait jusqu'à ce qu'il y fût. pourvu qu'il n'empêchât pas les hommes de sceller sur la tête de ce Champmathieu cette pierre de l'infamie qui. pardieu ! et qui me suivait partout. – Eh bien quoi ! se dit-il. de joie et de désespoir. le voilà dérouté. qu'elle l'y attendait toujours. qu'il paraissait qu'un nommé Champmathieu avait cette mauvaise chance. il est probable – 342 – . occupé ailleurs. que cela était inévitable et fatal. qu'il avait beau faire. présent dans la société sous le nom de M. La clarté devint complète. quant à lui. la voilà murée ! à jamais ! Ce Javert qui me trouble depuis si longtemps. – Et puis il se dit : – Qu'en ce moment il avait un remplaçant. tombe une fois et ne se relève jamais. et que. Il fallait. il n'avait plus rien à redouter. Il ralluma brusquement sa bougie. et il s'avoua ceci : – Que sa place était vide aux galères. Tout cela était si violent et si étrange qu'il se fit soudain en lui cette espèce de mouvement indescriptible qu'aucun homme n'éprouve plus de deux ou trois fois dans sa vie. ce redoutable instinct qui semblait m'avoir deviné. sorte de convulsion de la conscience qui remue tout ce que le cœur a de douteux. Madeleine. et qu'on pourrait appeler un éclat de rire intérieur. lui ou l'autre. il tient son Jean Valjean ! Qui sait même. qui m'avait deviné. pour que le gouffre se refermât. il me laissera tranquille. absolument dépisté ! Il est satisfait désormais. comme la pierre du sépulcre. Il n'avait qu'à laisser faire. cet affreux chien de chasse toujours en arrêt sur moi. Tout est fini.

Je n'ai rien à faire contre la volonté de Dieu. Dieu soulève l'âme comme l'océan. pour que je fasse le bien. pour le coupable. s'il y a du mal pour quelqu'un. le songe de mes nuits. ce n'est aucunement de ma faute. Et pourquoi Dieu le veut-il ? Pour que je continue ce que j'ai commencé.qu'il voudra quitter la ville ! Et tout cela s'est fait sans moi ! Et je n'y suis pour rien ! Ah çà. C'est la providence qui a tout fait. – Allons. et se mit à marcher dans la chambre. mais ! qu'est-ce qu'il y a de malheureux dans ceci ? Des gens qui me verraient. C'est décidé. On n'empêche pas plus la pensée de revenir à une idée que la mer de revenir à un rivage. pour que je sois un jour un grand et encourageant exemple. Comment ! je ne suis pas content ! Mais qu'est-ce qu'il me faut donc ? Le but auquel j'aspire depuis tant d'années. laissons aller les choses ! laissons faire le bon Dieu ! Il se parlait ainsi dans les profondeurs de sa conscience. cela s'appelle le remords. C'est qu'elle veut cela apparemment ! Ai-je le droit de déranger ce qu'elle arrange ? Qu'est-ce que je demande à présent ? De quoi est-ce que je vais me mêler ? Cela ne me regarde pas. n'y pensons plus. Au contraire. cela s'appelle la marée . l'objet de mes prières au ciel. et de lui demander conseil. je l'atteins ! C'est Dieu qui le veut. Voilà une résolution prise ! – Mais il ne sentit aucune joie. c'est évidemment là ce qu'il m'aurait dit. – 343 – . Il se leva de sa chaise. dit-il. Pour le matelot. pour qu'il soit dit qu'il y a eu enfin un peu de bonheur attaché à cette pénitence que j'ai subie et à cette vertu où je suis revenu ! Vraiment je ne comprends pas pourquoi j'ai eu peur tantôt d'entrer chez ce brave curé et de tout lui raconter comme à un confesseur. penché sur ce qu'on pourrait appeler son propre abîme. la sécurité. parole d'honneur ! croiraient qu'il m'est arrivé une catastrophe ! Après tout.

Il se confessa à lui-même171 que tout ce qu'il venait d'arranger dans son esprit était monstrueux. il dit. Laisser s'accomplir cette méprise de la destinée et des hommes. lâche. abject. tout parle en nous. Il se demanda donc où il en était. Les réalités de l'âme. que « laisser aller les choses. hideux ! Voir plus haut l'hypothèse d'une réelle confession. sans que le silence extérieur soit rompu. Il y a un grand tumulte . c'était faire tout ! c'était le dernier degré de l'indignité hypocrite ! c'était un crime bas. dans l'intérieur d'un homme. il n'est pas un être pensant qui ne l'ait éprouvé. de la pensée à la conscience et qu'il retourne de la conscience à la pensée. on se parle. excepté la bouche. écoutant ce qu'il n'eût pas voulu entendre. marche ! Avant d'aller plus loin et pour être pleinement compris. On se dit. n'en sont pas moins des réalités. On peut dire même que le verbe n'est jamais un plus magnifique mystère que lorsqu'il va. insistons sur une observation nécessaire. laisser faire le bon Dieu ». et se souvenir que Hugo ne s'est jamais confessé. sournois. ne pas l'empêcher. ne rien faire enfin. s'y prêter par son silence.Au bout de peu d'instants. Il est certain qu'on se parle à soi-même. pas même à Lamennais qui signa le « billet de confession » nécessaire à son mariage. Il s'interrogea sur cette « résolution prise ». il s'écria. on s'écrie en soi-même. c'était tout simplement horrible. il eut beau faire. 171 – 344 – . cédant à cette puissance mystérieuse qui lui disait : pense ! comme elle disait il y a deux mille ans à un autre condamné. C'est dans ce sens seulement qu'il faut entendre les mots souvent employés dans ce chapitre. il reprit ce sombre dialogue dans lequel c'était lui qui parlait et lui qui écoutait. pour n'être point visibles et palpables. disant ce qu'il eût voulu taire.

Douloureuse – 345 – . sa vie. grand Dieu ! il la rouvrait en faisant une action infâme ! mais il redevenait un voleur. qui était le grand. toute sa pénitence était perdue. mais que l'évêque voyait sa conscience. Il se demanda sévèrement ce qu'il avait entendu par ceci : "Mon but est atteint !" Il se déclara que sa vie avait un but en effet. la plus poignante des victoires. et le plus odieux des voleurs ! il volait à un autre son existence. redevenir par devoir le forçat Jean Valjean. délivrer le faux Jean Valjean. que désormais le maire Madeleine avec toutes ses vertus lui serait abominable. mais il le fallait. Redevenir honnête et bon. qu'on appelle le bagne ! Au contraire. qui était le vrai ? Sauver. sa paix. reprendre son nom. là uniquement. Mais quel but ? cacher son nom ? tromper la police ? Était-ce pour une chose si petite qu'il avait fait tout ce qu'il avait fait ? Est-ce qu'il n'avait pas un autre but. il tuait moralement un misérable homme. et il n'y avait plus qu'à dire : à quoi bon ? Il sentait que l'évêque était là. ce que l'évêque lui avait ordonné ? – Fermer la porte à son passé ? Mais il ne la fermait pas. mais son âme. et fermer à jamais l'enfer d'où il sortait ! Y retomber en apparence. sa place au soleil ! il devenait un assassin ! il tuait. c'était là vraiment achever sa résurrection. le dernier pas à franchir . le malheureux homme venait de sentir la saveur amère d'une mauvaise pensée et d'une mauvaise action. Il continua de se questionner. Que les hommes voyaient son masque. que l'évêque était d'autant plus présent qu'il était mort. il lui infligeait cette affreuse mort vivante. Il la recracha avec dégoût.Pour la première fois depuis huit années. que l'évêque le regardait fixement. dénoncer le véritable ! Hélas ! c'était là le plus grand des sacrifices. Il fallait donc aller à Arras. Être un juste ! est-ce que ce n'était pas là surtout. sauver cet homme frappé d'une si lugubre erreur. se livrer. et que le galérien Jean Valjean serait admirable et pur devant lui. mais que l'évêque voyait sa face. c'était en sortir en réalité ! Il fallait faire cela ! il n'avait rien fait s'il ne faisait pas cela ! toute sa vie était inutile. cette mort à ciel ouvert. ce qu'il avait toujours voulu. Que les hommes voyaient sa vie. non sa personne.

Seulement par moments ses lèvres remuaient . sanctifier son – 346 – . dans d'autres instants il relevait la tête et fixait son regard sur un point quelconque de la muraille. banquier. ne se fût pas douté de ce qui se passait en lui. Il écrivit une lettre qu'il cacheta et sur l'enveloppe de laquelle on aurait pu lire. sans s'apercevoir qu'il parlait tout haut. prenons ce parti ! faisons notre devoir ! sauvons cet homme ! Il prononça ces paroles à haute voix. à Paris. Il tira d'un secrétaire un portefeuille qui contenait quelques billets de banque et le passeport dont il s'était servi cette même année pour aller aux élections. Il prit ses livres. rue d'Artois. La lettre à M. et recommença à marcher. comme s'il y avait précisément là quelque chose qu'il voulait éclaircir ou interroger. et comme si elles se fussent mues devant lui avec des formes sensibles. Il jeta au feu une liasse de créances qu'il avait sur de petits commerçants gênés.destinée ! il n'entrerait dans la sainteté aux yeux de Dieu que s'il rentrait dans l'infamie aux yeux des hommes ! – Eh bien. les vérifia et les mit en ordre. s'il y avait eu quelqu'un dans sa chambre en cet instant : À Monsieur Laffitte. Qui l'eût vu pendant qu'il accomplissait ces divers actes auxquels se mêlait une méditation si grave. les deux idées qui avaient été jusque-là la double règle de sa vie : cacher son nom. Laffitte terminée. il la mit dans sa poche ainsi que le portefeuille. Il continuait de voir clairement son devoir écrit en lettres lumineuses qui flamboyaient devant ses yeux et se déplaçaient avec son regard : – Va ! nomme-toi ! dénonce-toi ! Il voyait de même. Sa rêverie n'avait point dévié. dit-il.

il les voyait se combattre. au milieu des obscurités et des lueurs. Un moment il s'était dit : – qu'il prenait peut-être la chose trop vivement. c'est un mois de prison. Mille pensées le traversaient. Cependant la fièvre. une déesse et une géante. Et qui sait même ? a-t-il volé ? est-ce prouvé ? Le nom de Jean Valjean l'accable et semble dispenser de preuves. que l'une disait : le prochain. que l'évêque avait marqué la première phase de sa vie nouvelle. lui revenait peu à peu. et il voyait la différence qui les séparait. mais elles continuaient de le fortifier dans sa résolution. Il sentait qu'il touchait à l'autre moment décisif de sa conscience et de sa destinée . Il se répondit : – Si cet homme a en effet volé quelques pommes. et que ce Champmathieu en marquait la seconde. qu'après tout ce Champmathieu n'était pas intéressant. tandis que l'autre pouvait devenir mauvaise . et il lui semblait qu'il voyait lutter au dedans de lui-même. Elles se combattaient. et que l'autre disait : moi . elles lui apparaissaient absolument distinctes. parce qu'on le sait forçat. dans cet infini dont nous parlions tout à l'heure. que l'une venait de la lumière et que l'autre venait de la nuit. Pour la première fois. elles avaient maintenant des statures colossales . la grande épreuve. qu'en somme il avait volé. Il était plein d'épouvante. – 347 – .âme. Les procureurs du roi n'agissent-ils pas habituellement ainsi ? On le croit voleur. mais il lui semblait que la bonne pensée l'emportait. que celle-là était le dévouement et que celle-ci était la personnalité . Après la grande crise. elles avaient grandi devant l'œil de son esprit . À mesure qu'il songeait. Il reconnaissait que l'une de ces idées était nécessairement bonne. Il y a loin de là aux galères. un instant apaisée.

et il compara le son des deux – 348 – . au carcan. sa richesse. qu'il n'était pas maître de déranger les arrangements d'en haut. Il se détourna de toute illusion. ou la sainteté au dedans et l'infamie au dehors. sa bonne renommée. sa charité. Il allait et venait toujours. s'il restait à Montreuil-sur-mer. ses bonnes œuvres. Il se dit qu'il fallait faire son devoir . sa vertu. que dans tous les cas il fallait choisir : ou la vertu au dehors et l'abomination au dedans. au bagne. sa considération. au bonnet vert. et sa vie honnête depuis sept ans. peut-être on considérerait l'héroïsme de son action. et ce qu'il avait fait pour le pays. que s'il laissait faire. à des choses indifférentes. sa popularité. que sa destinée était ainsi faite. la déférence. et quel goût auraient toutes ces choses saintes liées à cette chose hideuse ! tandis que. Mais cette supposition s'évanouit bien vite. se détacha de plus en plus de la terre et chercha la consolation et la force ailleurs. Il commençait à penser malgré lui à d'autres choses.Dans un autre instant. Ses artères battaient violemment dans ses tempes. la vénération. cette idée lui vint que. il se mêlerait une idée céleste ! Enfin il se dit qu'il y avait nécessité. à la honte sans pitié. lorsqu'il se serait dénoncé. Minuit sonna d'abord à la paroisse. seraient assaisonnées d'un crime . au poteau. que peut-être même ne serait-il pas plus malheureux après avoir fait son devoir qu'après l'avoir éludé . et qu'on lui ferait grâce. aux termes précis de la loi. puis à la maison de ville. mais son cerveau se fatiguait. que cette affaire reparaîtrait certainement et. et il sourit amèrement en songeant que le vol des quarante sous à Petit-Gervais le faisait récidiviste. s'il accomplissait son sacrifice. le ferait passible des travaux forcés à perpétuité. Il compta les douze coups aux deux horloges. au travail sans relâche. À remuer tant d'idées lugubres. son courage ne défaillait pas.

Il ne songea pas à fermer la fenêtre. – cacher ma personne ou sauver mon âme. Fantine. Cependant il était retombé dans sa stupeur. Sur les résonances personnelles de ces noms. Il y parvint enfin. Il lui sembla que tout changeait d'aspect autour de lui. – Ah ! oui. – Tiens ! dit-il. voir aussi plus loin les notes 176 et 177. se dit-il. Dans ces noms. mon Albin est dans Claude Gueux l'ami. j'avais pris la résolution de me dénoncer. c'est moi. ce n'est que moi ! Mais. Il avait froid.cloches. y fut comme un rayon d'une lumière inattendue. du criminel. mais ! jusqu'ici je n'ai considéré que moi ! je n'ai eu égard qu'à ma convenance ! Il me convient de me taire ou de me dénoncer. Il lui fallait faire un assez grand effort pour se rappeler à quoi il songeait avant que minuit sonnât. Et puis tout à coup il pensa à la Fantine. – être un magistrat méprisable et respecté ou un galérien infâme et vénérable. Il alluma un peu de feu. fraternel et amoureux. et cette pauvre femme ! Ici une crise nouvelle se déclara. 172 – 349 – . il s'écria : – Ah çà. apparaissant brusquement dans sa rêverie. Albin et Romainville. Il se rappela à cette occasion que quelques jours auparavant il avait vu chez un marchand de ferrailles une vieille cloche à vendre sur laquelle ce nom était écrit : Antoine Albin de Romainville172. c'est toujours moi. se Usent aussi Albe et Rome dont la guerre devint fratricide lorsque le duel des Horaces et des Curiaces dut y mettre fin.

Et puis ? Que se passet-il ici ? Ah ! ici. moi effacé. des femmes. le meurtre. mais ce moment dura peu. des pauvres gens ! J'ai créé tout ceci. des fabriques. mille familles ! sont heureuses . il naît des villages où il n'y a que des fermes. des ouvriers. le crédit . c'est de l'égoïsme tout cela ! Ce sont des formes diverses de l'égoïsme. je continue. vivifié. qu'est-ce que – 350 – . et avec la misère disparaissent la débauche. On lâche ce Champmathieu.Dieu. mais. des enfants. la contrée se peuple . moi de moins. L'enfant devient ce qu'il peut. que j'ai promis à la mère ! Estce que je ne dois pas aussi quelque chose à cette femme. j'ai relevé. il a volé ! Moi. que diable ! il a volé ! J'ai beau me dire qu'il n'a pas volé. il s'arrêta . tout meurt. la misère disparaît. animé. les familles. examinons. enrichi tout le pays . qu'arrivera-t-il de tout ceci ? – Si je me dénonce ? on me prend. les manufactures et les usines se multiplient. Dans dix ans j'aurai gagné dix millions. stimulé. je les répands dans le pays. je reste ici. cet homme va aux galères. qui a tant de mérites dans sa chute. je n'ai rien à moi. c'est bien. je fais vivre tout cela . cent familles. j'ai fait l'aisance. Voilà ce qui se passe. c'est moi qui ai mis le tison dans le feu et la viande dans la marmite . j'étais fou. Moi excepté. une industrie. dont j'ai causé sans le vouloir tout le malheur ! Et cet enfant que je voulais aller chercher. – Si je ne me dénonce pas ? Voyons. on me remet aux galères. mais c'est de l'égoïsme ! Si je songeais un peu aux autres ? La première sainteté est de penser à autrui. la prostitution. Je m'ôte. une ville. des hommes. avant moi il n'y avait rien . il y a un pays. le vol. tous les vices. il eut comme un moment d'hésitation et de tremblement . les industries s'éveillent et s'excitent. il naît des fermes où il n'y a rien . Voyons. si je ne me dénonce pas ? Après s'être fait cette question. la circulation. j'étais absurde. des vieux grandspères. en réparation du mal que je lui ai fait ? Si je disparais. tous les crimes ! Et cette pauvre mère élève son enfant ! et voilà tout un pays riche et honnête ! Ah çà. fécondé. qu'est-ce que cela me fait ? Ce n'est pas pour moi ce que je fais ! La prospérité de tous va croissant. – Et cette femme qui a tant souffert. si je me dénonce. c'est l'âme de moins. moi oublié. qu'arrive-t-il ? La mère meurt. c'est vrai. partout où il y a une cheminée qui fume. et il se répondit avec calme : – Eh bien.

quoi ! pour sauver d'une punition peut-être un peu exagérée. Cette fois il lui semblait qu'il était content. – 351 – . – Oui. cette mauvaise action qui ne compromet que mon âme. c'est cela. il faudra que tout un pays périsse ! il faudra qu'une pauvre femme crève à l'hôpital ! qu'une pauvre petite fille crève sur le pavé ! comme des chiens ! Ah ! mais c'est abominable ! Sans même que la mère ait revu son enfant ! sans que l'enfant ait presque connu sa mère ! Et tout ça pour ce vieux gredin de voleur de pommes qui. et il s'éblouissait à la regarder. après avoir longtemps tâtonné au plus noir de ces ténèbres. on ne trouve les vérités que dans les profondeurs de la pensée. il se remit à marcher. a mérité les galères pour autre chose. lequel n'a plus que quelques années à vivre au bout du compte et ne sera guère plus malheureux au bagne que dans sa masure. une de ces vérités. on ne sait qui. mais juste au fond. Il faut finir par s'en tenir à quelque chose.je parlais donc de me dénoncer ? Il faut faire attention. Supposons qu'il y ait une mauvaise action pour moi dans ceci et que ma conscience me la reproche un jour. et qui sacrifient toute une population. si ce n'est pour cela ! Beaux scrupules qui sauvent un coupable et qui sacrifient des innocents. un voleur. femmes. Mon parti est pris. enfants ! Cette pauvre petite Cosette qui n'a que moi au monde et qui est sans doute en ce moment toute bleue de froid dans le bouge de ces Thénardier ! Voilà encore des canailles ceux-là ! Et je manquerais à mes devoirs envers tous ces pauvres êtres ! Et je m'en irais me dénoncer ! Et je ferais cette inepte sottise ! Mettons tout au pis. vraiment. – c'est du mélodrame. et qu'il la tenait dans sa main . ces reproches qui ne chargent que moi. qu'à moi seul. et ne rien précipiter. Je suis dans le vrai. pour le bien d'autrui. c'est là qu'est la vertu. mères. On ne trouve les diamants que dans les ténèbres de la terre . Il lui semblait qu'après être descendu dans ces profondeurs. à coup sûr. J'ai la solution. c'est là qu'est le dévouement. Quoi ! parce qu'il m'aura plu de faire le grand et le généreux. après tout ! – parce que je n'aurai songé qu'à moi. il venait enfin de trouver un de ces diamants. pensa-t-il. qui sauvent un vieux vagabond. accepter. Il se leva. un drôle évidemment.

s'il s'arrête et s'abat sur une tête. je ne sais plus ce que c'est. C'est un nom de fatalité qui flotte dans la nuit. perdu qu'il était dans les nuances les plus sombres du dessin qui couvrait le papier collé sur le mur. tant pis pour elle ! Il se regarda dans le petit miroir qui était sur sa cheminée. Je ne connais pas cet homme173. Il marcha encore quelques pas. ne reculons plus. Il n'y avait dans cette ca- C'est par cette phrase même que Pierre renie le Christ dans l'Évangile (Matthieu. Il fouilla dans sa poche. des objets qui m'accuseraient.Laissons faire ! Ne vacillons plus. Une cachette s'ouvrit. des choses muettes qui seraient des témoins. 173 – 352 – . Ceci est dans l'intérêt de tous. s'il se trouve que quelqu'un est Jean Valjean à cette heure. qu'il s'arrange ! cela ne me regarde pas. 72). je reste Madeleine. Je suis Madeleine. dans cette chambre même. XXVI. puis il s'arrêta court : – Allons ! dit-il. Il faut les briser ! Il y a ici. il ne faut hésiter devant aucune des conséquences de la résolution prise. Il introduisit cette clef dans une serrure dont on voyait à peine le trou. c'est dit. il faut que tout cela disparaisse. en tira sa bourse. une espèce de fausse armoire ménagée entre l'angle de la muraille et le manteau de la cheminée. l'ouvrit. Il y a encore des fils qui m'attachent à ce Jean Valjean. et dit : – Tiens ! cela m'a soulagé de prendre une résolution ! Je suis tout autre à présent. et y prit une petite clef. Malheur à celui qui est Jean Valjean ! Ce n'est plus moi. non dans le mien.

comme s'il eût craint qu'elle ne s'ouvrît malgré le verrou qui la fermait . Il referma la fausse armoire. puis d'un mouvement vif et brusque et d'une seule brassée. avait mis à nu quelque chose qui brillait dans la cendre. Il les avait conservées174 comme il avait conservé les chandeliers d'argent. en octobre 1815. il prit tout. comme l'évêque l'a conseillé. en se consumant avec d'affreux chiffons qu'il contenait. allant et venant toujours du même pas. Au bout de quelques secondes. Seulement il cachait ceci qui venait du bagne. Le bâton d'épine pétillait et jetait des étincelles jusqu'au milieu de la chambre. Tout brûlait. et un gros bâton d'épine ferré aux deux bouts. Le havresac. on eût aisément reconnu une pièce d'argent.chette que quelques guenilles. Il jeta un regard furtif vers la porte. Ceux qui avaient vu Jean Valjean à l'époque où il traversait Digne. havresac. bâton. un sarrau de toile bleue. Lui ne regardait pas le feu et marchait. redoublant de précautions. haillons. 174 Les couverts eux. et jeta tout au feu. Sans doute la pièce de quarante sous volée au petit savoyard. la chambre et le mur d'en face furent éclairés d'une grande réverbération rouge et tremblante. et. pour se rappeler toujours son point de départ. – 353 – . et il laissait voir les flambeaux qui venaient de l'évêque. eussent aisément reconnu toutes les pièces de ce misérable accoutrement. En se penchant. un vieux pantalon. sans même donner un coup d'œil à ces choses qu'il avait si religieusement et si périlleusement gardées pendant tant d'années. désormais inutiles puisqu'elle était vide. en cacha la porte derrière un gros meuble qu'il y poussa. ont été vendus. un vieux havresac.

tout Jean Valjean est encore là-dedans.Tout à coup ses yeux tombèrent sur les deux flambeaux d'argent que la réverbération faisait reluire vaguement sur la cheminée. sur qui ton nom pèse comme un crime. vertueux et admiré. voilà un vieillard qui ne sait ce qu'on lui veut. vis heureux. Complète ce que tu fais ! détruis ces flambeaux ! anéantis ce souvenir ! oublie l'évêque ! oublie tout ! perds ce Champmathieu ! va. qui va être condamné. et ils étaient dans le feu. – Tiens ! pensa-t-il. – Oui. reste honorable et honoré. qui por– 354 – . Il y avait assez de feu pour qu'on pût les déformer promptement et en faire une sorte de lingot méconnaissable. Reste monsieur le maire. – La bonne chaleur ! dit-il. c'est dit. Il faut aussi détruire cela. c'est cela. En ce moment il lui sembla qu'il entendait une voix qui criait au dedans de lui : – Jean Valjean ! Jean Valjean ! Ses cheveux se dressèrent. qui n'a rien fait peut-être. Une minute de plus. Il prit les deux flambeaux. dont ton nom fait tout le malheur. qui va finir ses jours dans l'abjection et dans l'horreur ! c'est bien. pendant que tu seras ici dans la joie et dans la lumière. enrichis la ville. c'est résolu. qui va être pris pour toi. achève ! disait la voix. Applaudis-toi ! Ainsi. voilà un homme. élève des orphelins. il y aura quelqu'un qui aura ta casaque rouge. et pendant ce temps-là. Sois honnête homme. Il remua le brasier avec un des deux chandeliers. nourris des indigents. Il se pencha sur le foyer et s'y chauffa un instant. il devint comme un homme qui écoute une chose terrible. Il eut un vrai bien-être. c'est bien. c'est convenu. un innocent. toi.

Puis il reprit avec un rire qui ressemblait au rire d'un idiot : – Que je suis bête ! il ne peut y avoir personne. Cependant ce qui parlait en lui n'avait pas fini. qui parleront bien haut. Il lui semblait qu'elle était sortie de lui-même et qu'elle parlait à présent en dehors de lui. La voix continuait : – Jean Valjean ! il y aura autour de toi beaucoup de voix qui feront un grand bruit. et qui te béniront. infâme ! toutes ces bénédictions retomberont avant d'arriver au ciel. était devenue par degrés éclatante et formidable. Il crut entendre les dernières paroles si distinctement qu'il regarda dans la chambre avec une sorte de terreur. Il attachait sur les flambeaux un œil hagard. et il n'y aura que la malédiction qui montera jusqu'à Dieu ! Cette voix. Il y avait quelqu'un . Eh bien ! écoute. d'abord toute faible et qui s'était élevée du plus obscur de sa conscience. et tout égaré. et une seule que personne n'entendra et qui te maudira dans les ténèbres. Alors il reprit cette marche monotone et lugubre qui troublait dans ses rêves et réveillait en sursaut l'homme endormi audessous de lui. c'est bien arrangé ainsi ! Ah ! misérable ! La sueur lui coulait du front. – 355 – . mais celui qui y était n'était pas de ceux que l'œil humain peut voir. – Y a-t-il quelqu'un ici ? demanda-t-il à haute voix.tera ton nom dans l'ignominie et qui traînera ta chaîne au bagne ! Oui. et il l'entendait maintenant à son oreille. Il posa les flambeaux sur la cheminée.

Il reculait maintenant avec une égale épouvante devant les deux résolutions qu'il avait prises tour à tour. la seule servante qu'il eût. Grand Dieu ! au lieu de cela. être tutoyé par le premier venu. Au bout de quelques instants il ne savait plus où il en était. il n'écrirait plus sur cette petite table de bois blanc ! Sa vieille portière. à ce respect de tous. le lit de camp. vieux. le bonnet vert sur les yeux. qui a été maire à Montreuilsur-mer ! Le soir. il n'entendrait plus chanter les oiseaux au mois de mai. le carcan. tout ce qu'il faudrait reprendre. ne lui monterait plus son café le matin. – Quelle fatalité ! quelle rencontre que ce Champmathieu pris pour lui ! Être précipité justement par le moyen que la providence paraissait d'abord avoir employé pour l'affermir ! Il y eut un moment où il considéra l'avenir. Se dénoncer. Il faudrait donc dire adieu à cette existence si bonne. accablé de lassitude. c'est le fameux Jean Valjean. Les deux idées qui le conseillaient lui paraissaient aussi funestes l'une que l'autre. à la liberté ! Il n'irait plus se promener dans les champs. la veste rouge. la chiourme. être fouillé par le garde-chiourme. cette petite chambre ! Tout lui paraissait charmant à cette heure. si pure. grand Dieu ! se livrer ! Il envisagea avec un immense désespoir tout ce qu'il faudrait quitter. remonter deux à deux. si radieuse. ruisselant de sueur. sous le fouet du sergent. Il ne lirait plus dans ces livres. la fatigue. Il semble que parfois dans les occasions suprêmes on se remue pour demander conseil à tout ce qu'on peut rencontrer en se déplaçant. toutes ces horreurs connues ! À son âge. il ne ferait plus l'aumône aux petits enfants ! Il ne sentirait plus la douceur des regards de reconnaissance et d'amour fixés sur lui ! Il quitterait cette maison qu'il avait bâtie. à l'honneur. recevoir le coup de bâton de l'argousin ! avoir les pieds nus dans des souliers ferrés ! tendre matin et soir sa jambe au marteau du rondier qui visite la manille ! subir la curiosité des étrangers auxquels on dirait : Celui-là. le cachot. la chaîne au pied. l'escalier-échelle du bagne flottant ! Oh ! quelle misère ! – 356 – . après avoir été ce qu'il était ! Si encore il était jeune ! Mais.Cette marche le soulageait et l'enivrait en même temps. cette chambre.

quelque chose de lui allait mourir . et sans qu'il fût possible d'y échapper. Il n'était pas plus avancé qu'au commencement. Il chancelait au dehors comme au dedans. Seulement il sentait que. Ses idées recommencèrent à se mêler. il retombait toujours sur ce poignant dilemme qui était au fond de sa rêverie : – rester dans le paradis. Hélas ! toutes ses irrésolutions l'avaient repris. le problème sur lequel il était en quelque sorte tombé d'épuisement.La destinée peut-elle donc être méchante comme un être intelligent et devenir monstrueuse comme le cœur humain ! Et. l'agonie de son bonheur ou l'agonie de sa vertu. Il marchait comme un petit enfant qu'on laisse aller seul. grand Dieu ! que faire ? La tourmente dont il était sorti avec tant de peine se déchaîna de nouveau en lui. luttant contre sa lassitude. Il songeait que Romainville est un petit bois près Paris où les jeunes gens amoureux vont cueillir des lilas au mois d'avril. Faut-il se dénoncer ? Faut-il se taire ? – Il ne réussissait à rien voir de distinct. à quelque parti qu'il s'arrêtât. À de certains moments. Elles prirent ce je ne sais quoi de stupéfié et de machinal qui est propre au désespoir. qu'il entrait dans un sépulcre à droite comme à gauche . Les vagues aspects de tous les raisonnements ébauchés par sa rêverie tremblaient et se dissipaient l'un après l'autre en fumée. et y devenir démon ! rentrer dans l'enfer. il faisait effort pour ressaisir son intelligence. – 357 – . Il tâchait de se poser une dernière fois. et définitivement. Ce nom de Romainville lui revenait sans cesse à l'esprit avec deux vers d'une chanson qu'il avait entendue autrefois. quoi qu'il fît. qu'il accomplissait une agonie. nécessairement. et y devenir ange ! Que faire.

avait aussi lui. pendant que les oliviers frémissaient au vent farouche de l'infini. en qui se résument toutes les saintetés et toutes les souffrances de l'humanité. l'être mystérieux. longtemps écarté de la main l'effrayant calice qui lui apparaissait ruisselant d'ombre et débordant de ténèbres dans des profondeurs pleines d'étoiles. Dixhuit cents ans avant cet homme infortuné. – 358 – .Ainsi se débattait sous l'angoisse cette malheureuse âme.

Sur l'enveloppe nous trouvons cette ligne écrite : Le rêve que j'ai eu cette nuit-là. Une grande campagne triste où il n'y avait pas d'herbe. C'est la sombre aventure d'une âme malade. ne se rapportait à la situation que par je ne sais quoi de funeste et de poignant. « Je me promenais avec mon frère. l'histoire de cette nuit serait incomplète si nous l'omettions. ce frère auquel je dois dire que je ne pense jamais et dont je ne me souviens presque plus176. Ce cauchemar le frappa tellement que plus tard il l'a écrit. 2. Ce rêve. 176 La présence obsédante d'un frère – dont l'histoire de Jean Valjean ne faisait pas mention en I. C'est un des papiers écrits de sa main qu'il a laissés. et il y avait cinq heures qu'il marchait ainsi. « J'étais dans une campagne. Nous croyons devoir transcrire ici cette chose textuellement. Quel que soit ce rêve. comme la plupart des rêves. presque sans interruption lorsqu'il se laissa tomber sur sa chaise. Le voici. mais il lui fit impression. C'était une habitude de Hugo que de noter ses rêves les plus marquants ainsi qu'en témoignent ses carnets et les textes de Choses vues. le frère de mes années d'enfance. Il ne me semblait pas qu'il fît jour ni qu'il fît nuit. Il s'y endormit et fit un rêve175. 6 et qui ne réapparaîtra plus jamais 175 – 359 – .Chapitre IV Formes que prend la souffrance pendant le sommeil Trois heures du matin venaient de sonner.

L'homme n'avait pas de cheveux . à côté d'où le général en demi-solde avait acquis une propriété et où Victor. Au bout de quelques pas. travaillait la fenêtre toujours ouverte. depuis qu'elle demeurait sur la rue. « Il y avait un chemin creux où l'on ne voyait pas une broussaille ni un brin de mousse. on voyait son crâne et des veines sur son crâne. et Romorantin. Il tenait à la main une baguette qui était souple comme un sarment de vigne et lourde comme du fer. Nous parlions d'une voisine que nous avions eue autrefois. avait retrouvé un père qu'il croyait perdu. couleur de cendre. C'était un homme tout nu. Ce cavalier passa et ne nous dit rien. et nous rencontrions des passants. dont le général Hugo fut le défenseur en 1814 et 1815. – est déjà implicitement inscrite plus haut : voir note 172. « J'entrai dans un village que je vis. Elle évoque bien sûr Eugène. et qui. 177 Cette parenthèse est de la main de Jean Valjean. Tout en causant. devenu fou. on ne me répondit plus quand je parlais. rival en amour et en poésie. Je m'aperçus que mon frère n'était plus avec moi. Je songeai que ce devait être là Romainville (pourquoi Romainville ?)177.« Nous causions. monté sur un cheval couleur de terre. « Nous vîmes un homme qui passa près de nous. Tout était couleur de terre. nous avions froid à cause de cette fenêtre ouverte. « Mon frère me dit : Prenons par le chemin creux. « Il n'y avait pas d'arbres dans la campagne. et mort en 1837. le frère perdu. même le ciel. en 1815. Le frère est ici directement lié au père – Léopold recueillit Eugène à Blois – dans le nom de Romainville où s'inscrivent à la fois Thionville. (Sur – 360 – .

ceci. je trouvai un homme qui se tenait debout. et je vis une grande foule qui venait derrière moi. Ils avaient des têtes étranges. Gohin. Je demandai à cet homme : – À qui est cette maison ? où suis-je ? L'homme ne répondit pas. On n'en voyait jamais qu'un à la fois. « Au bout de quelque temps. Derrière la porte de cette chambre. Mais il y avait derrière chaque angle de mur. Je dis à cet homme : – Quel est ce jardin ? où suis-je ? L'homme ne répondit pas. « Folio ». Ils ne faisaient aucun bruit en marchant. dans l'édition Gallimard. « J'errai dans le village. En un instant. des Misérables. Je dis à cet homme : – Quel est ce pays ? où suis-je ? L'homme ne répondit pas. Derrière l'angle que faisaient les deux rues. et cependant ils marchaient plus vite que moi. « Je sortis de la maison et j'entrai dans le jardin. Derrière le premier arbre. toutes les portes étaient ouvertes. il y avait un homme debout contre le mur. J'entrai dans une seconde rue. Toutes les rues étaient désertes. Je reconnus tous les hommes que j'avais vus dans la ville. La maison avait un jardin. Aucun être vivant ne passait dans les rues. « Je sortis de la ville et je me mis à marcher dans les champs. un homme debout qui se taisait. Je vis la porte d'une maison ouverte. il y avait un homme debout contre le mur.) – 361 – . Ces hommes me regardaient passer. et je m'aperçus que c'était une ville.« La première rue où j'entrai était déserte. « La première chambre était déserte. j'y entrai. Ils ne semblaient pas se hâter. voir l'annotation de ce texte par Y. J'entrai dans la seconde. ne marchait dans les chambres ou ne se promenait dans les jardins. derrière chaque porte. Le jardin était désert. je me retournai. derrière chaque arbre.

et il reconnut que ces deux étoiles étaient les lanternes d'une voiture. et je m'aperçus qu'il n'y avait personne autour de moi. De sa fenêtre on voyait la cour de la maison et la rue. Cependant ce trouble se dissipa. Un bruit sec et dur qui résonna tout à coup sur le sol lui fit baisser les yeux. il regarda. » Il se réveilla. Il se leva. – tiens ! songea-t-il.cette foule me rejoignit et m'entoura. « Alors le premier que j'avais vu et questionné en entrant dans la ville me dit : – Où allez-vous ? Est-ce que vous ne savez pas que vous êtes mort depuis longtemps ? « J'ouvris la bouche pour répondre. La bougie touchait à sa fin. c'étaient les coups de pied du cheval sur le pavé. À la clarté qu'elles jetaient. Il vit au-dessous de lui deux étoiles rouges dont les rayons s'allongeaient et se raccourcissaient bizarrement dans l'ombre. Il était glacé. Un vent qui était froid comme le vent du matin faisait tourner dans leurs gonds les châssis de la croisée restée ouverte. – 362 – . il put distinguer la forme de cette voiture. Il n'y avait toujours pas d'étoiles au ciel. Elles sont sur la terre maintenant. il alla à la fenêtre. Le feu s'était éteint. Il était encore nuit noire. Comme sa pensée était encore à demi submergée dans la brume des rêves. un second bruit pareil au premier acheva de le réveiller . Le bruit qu'il avait entendu. C'était un tilbury attelé d'un petit cheval blanc. Les visages de ces hommes étaient couleur de terre. il n'y en a pas dans le ciel.

c'est le cabriolet. – Qu'est-ce que cela me fait ? – Monsieur le maire. Il reconnut la voix de la vieille femme. monsieur le maire. – 363 – . Qui est-ce qui vient donc si matin ? En ce moment on frappa un petit coup à la porte de sa chambre. Il frissonna de la tête aux pieds. et cria d'une voix terrible : – Qui est là ? Quelqu'un répondit : – Moi.– Qu'est-ce que c'est que cette voiture ? se dit-il. dit-il. – Eh bien. sa portière. reprit-il. – Le cocher dit qu'il vient chercher monsieur le maire. – Quel tilbury ? – Est-ce que monsieur le maire n'a pas fait demander un tilbury ? – Non. il est tout à l'heure cinq heures du matin. – Quel cabriolet ? – Le tilbury. qu'est-ce que c'est ? – Monsieur le maire.

Scaufflaire. Si la vieille femme l'eût pu voir en ce moment. elle eût été épouvantée.– Quel cocher ? – Le cocher de M. M. et que je descends. que faut-il que je réponde ? – Dites que c'est bien. Elle se hasarda pourtant à élever encore la voix : – Monsieur le maire. Il examinait d'un air stupide la flamme de la bougie et prenait autour de la mèche de la cire brûlante qu'il roulait dans ses doigts. Scaufflaire. La vieille attendait. – M. – 364 – . Scaufflaire ? Ce nom le fit tressaillir comme si un éclair lui eût passé devant la face. Il se fit un assez long silence. – Ah ! oui ! reprit-il.

Ces malles étaient des cabriolets à deux roues. Les roues étaient armées de ces longs moyeux offensifs qui tiennent les autres voitures à distance et qu'on voit encore sur les routes d'Allemagne. fort vite. quand on les voyait passer de loin et ramper dans quelque route à l'horizon. Ce coffre était peint en noir et le cabriolet en jaune. Le coffre aux dépêches. l'autre pour le voyageur. auxquelles rien ne ressemble aujourd'hui. je crois. avaient je ne sais quoi de difforme et de bossu. qui venait en sens inverse et dans lequel il n'y avait qu'une personne. suspendus sur des ressorts à pompe. un homme enveloppé d'un manteau. au tournant d'une rue. et qui. termites. au moment où elle entrait dans la ville. c'est celui que nous venons de voir se débattre dans des convulsions dignes à coup sûr de pitié. un petit tilbury attelé d'un cheval blanc. Elles allaient. et continua sa route au grand trot. Cette nuit-là. était placé derrière le cabriolet et faisait corps avec lui. la malle qui descendait à Montreuil-sur-mer par la route de Hesdin accrocha. mais le voyageur n'écouta pas.Chapitre V Bâtons dans les roues Le service des postes d'Arras à Montreuil-sur-mer se faisait encore à cette époque par de petites malles du temps de l'empire. arrivait à Montreuil-sur-mer un peu avant cinq heures du matin. traînent un gros arrière-train. immense boîte oblongue. Le courrier cria à cet homme d'arrêter. – 365 – . La malle partie d'Arras toutes les nuits à une heure. après le passage du courrier de Paris. Ces voitures. tapissés de cuir fauve au dedans. L'homme qui se hâtait ainsi. et. elles ressemblaient à ces insectes qu'on appelle. avec un petit corsage. et n'ayant que deux places. – Voilà un homme diablement pressé ! dit le courrier. l'une pour le courrier. du reste. La roue du tilbury reçut un choc assez rude.

Quel homme n'est entré. Ce qui se passait en lui. mais qu'il en sortirait . Il allait au hasard devant lui. si mauvaise qu'elle voulût être. rien décidé. quel que dût être le résultat. sa conscience serait probablement fort soulagée de le laisser aller au bagne à sa place . – qu'il n'y avait donc aucun danger. mais qu'à coup sûr ils ne le reconnaîtraient pas . et il tressaillait. Quelque chose le poussait. Au fond. – que cela même était prudent. rien fait. Où ? À Arras sans doute . et que rien n'est entêté comme les suppositions et les conjectures . tous le comprendront. rien arrêté. ce Chenildieu. qu'au bout du compte. au moins une fois en sa vie. lorsqu'il aurait vu ce Champmathieu. ce Cochepaille. – qu'il en était le maître. – que de loin on se faisait des montagnes de tout . – bah ! quelle idée ! – que Javert en était à cent lieues . – 366 – . – que toutes les conjectures et toutes les suppositions étaient fixées sur ce Champmathieu. quelque misérable. Pourquoi allait-il à Arras ? Il se répétait ce qu'il s'était déjà dit en retenant le cabriolet de Scaufflaire. Que sans doute c'était un moment noir. quelque chose l'attirait. Par moments il le sentait. à juger les choses par lui-même . mais il allait peut-être ailleurs aussi. – que. et ce Brevet. Pourquoi se hâtait-il ? Il ne savait. personne ne pourrait le dire. Il était plus que jamais comme au premier moment. qu'il fallait savoir ce qui se passerait .Où allait-il ? Il n'eût pu le dire. Il s'enfonçait dans cette nuit comme dans un gouffre. dans cette obscure caverne de l'inconnu ? Du reste il n'avait rien résolu. anciens forçats qui l'avaient connu . Aucun des actes de sa conscience n'avait été définitif. – qu'à la vérité il y aurait là Javert. il n'y avait aucun inconvénient à voir de ses yeux. dans sa main . Il se cramponnait à cette pensée. – qu'après tout il tenait sa destinée. il eût mieux aimé ne point aller à Arras. qu'on ne pouvait rien décider sans avoir observé et scruté . pour tout dire.

et par une sorte de pénétration presque physique. Il regarda l'horizon blanchir . mais. il regarda. À mesure que le cabriolet avançait. mais qui a le poitrail ouvert. Ce cheval était. lequel trottait de ce bon trot réglé et sûr qui fait deux lieues et demie à l'heure. il se disait : il y a pourtant làdedans des gens qui dorment ! Le trot du cheval. trop de ventre et pas assez d'encolure. Chaque fois qu'il passait devant une de ces maisons isolées qui côtoient parfois les routes. Ces choses-là sont charmantes quand on est joyeux et lugubres quand on est triste. ces noires silhouettes d'arbres et de collines ajoutaient à l'état violent de son âme je ne sais quoi de morne et de sinistre. L'excellente bête avait fait cinq lieues en deux heures et n'avait pas une goutte de sueur sur la croupe. de cette petite race du Boulonnais qui a trop de tête. Il ne les voyait pas. Il s'arrêta devant une auberge pour laisser souffler le cheval et lui faire donner l'avoine. faisaient un bruit doux et monotone. sans les voir. la croupe large. Le matin a ses spectres comme le soir. race laide. mais robuste et saine. il sentait quelque chose en lui qui reculait.Cependant il y allait. Au point du jour il était en rase campagne . la jambe sèche et fine et le pied solide . à son insu. – 367 – . les roues sur le pavé. les grelots du harnais. Il était grand jour lorsqu'il arriva à Hesdin. comme l'avait dit Scaufflaire. il fouettait le cheval. Tout en songeant. la ville de Montreuil-sur-mer était assez loin derrière lui. passer devant ses yeux toutes les froides figures d'une aube d'hiver.

Il sauta à bas du tilbury. mais qui à coup sûr ne fera pas maintenant un quart de lieue. puis se redressa en disant : – C'est que voilà une roue qui vient de faire cinq lieues. vous et votre cheval.Il n'était pas descendu du tilbury. – 368 – . presque sans sortir de sa rêverie : – Pourquoi ? – Venez-vous de loin ? reprit le garçon. resta un moment silencieux. mon ami ? – Je dis que c'est un miracle que vous ayez fait cinq lieues sans rouler. l'œil fixé sur la roue. Regardez plutôt. – De cinq lieues d'ici. dans quelque fossé de la grande route. Il répondit. – Ah ! – Pourquoi dites-vous : ah ? Le garçon se pencha de nouveau. c'est possible. – Allez-vous loin comme cela ? dit cet homme. Le garçon d'écurie qui apportait l'avoine se baissa tout à coup et examina la roue de gauche. – Que dites-vous là.

La roue en effet était gravement endommagée. monsieur. le charron. – Demain ! – Il y a une grande journée d'ouvrage. Il vint examiner la roue et fit la grimace d'un chirurgien qui considère une jambe cassée. – Pouvez-vous raccommoder cette roue sur-le-champ ? – Oui. – Impossible. – Mon ami. Hé ! maître Bourgaillard ! Maître Bourgaillard. – Il est là. était sur le seuil de sa porte. monsieur. monsieur. – Rendez-moi le service de l'aller chercher. – 369 – . Le choc de la malle-poste avait fendu deux rayons et labouré le moyeu dont l'écrou ne tenait plus. – Quand pourrai-je repartir ? – Demain. Est-ce que monsieur est pressé ? – Très pressé. il y a un charron ici ? – Sans doute. dit-il au garçon d'écurie. – Je payerai tout ce qu'on voudra. Il faut que je reparte dans une heure au plus tard. à deux pas.

– En ce cas. Nous sommes un petit pays ici.– Impossible. Deux roues ne vont pas ensemble au hasard. monsieur. Je n'ai à vendre que des roues de charrette. – Monsieur. – Essayez toujours. – 370 – . – Je n'ai pas une roue toute faite pour votre cabriolet. toutes les roues ne vont pas à tous les essieux. – L'affaire que j'ai ne peut attendre à demain. – Est-ce que vous n'auriez pas une roue à me vendre ? Je pourrais repartir tout de suite. vendez-moi une paire de roues. Il faut refaire deux rais et un moyeu. Monsieur ne pourra repartir avant demain. au lieu de raccommoder cette roue. Deux roues font la paire. – C'est inutile. – Eh bien ! dans deux heures. monsieur. – Une roue de rechange ? – Oui. – Impossible pour aujourd'hui. on la remplaçait ? – Comment cela ? – Vous êtes charron ? – Sans doute. Si.

– Où va monsieur ? – À Arras. c'est une calèche. à me vendre ? – Je n'en ai pas. – Je prendrai des chevaux de poste. – Eh bien. qu'est-ce que cela me fait ? mais il ne faudrait pas que le bourgeois la vît passer . – Vous les arrangez bien. – Et monsieur veut arriver aujourd'hui ? – Mais oui.– Auriez-vous un cabriolet à me louer ? Le maître charron. J'ai bien là sous la remise. – Nous sommes un petit pays. une vieille calèche qui est à un bourgeois de la ville qui me l'a donnée en garde et qui s'en sert tous les trente-six du mois. comme vous voyez. ajouta le charron. et puis. Je vous la louerais bien. – Quoi ! pas une carriole ? Je ne suis pas difficile. il faudrait deux chevaux. les cabriolets qu'on vous loue ! j'en aurais un que je ne vous le louerais pas. avait reconnu que le tilbury était une voiture de louage. Il haussa les épaules. – En prenant des chevaux de poste ? – 371 – . du premier coup d'œil.

– Alors… – Mais je trouverai bien dans le village un cheval à louer ? – Un cheval pour aller à Arras d'une traite ! – 372 – . Les relais sont mal servis. en prenant des chevaux de poste… – Monsieur a son passeport ? – Oui. Il ne l'endure pas.– Pourquoi pas ? – Est-il égal à monsieur d'arriver cette nuit à quatre heures du matin ? – Non certes. Mais ce cheval-ci endure-t-il la selle ? – C'est vrai. en prenant des chevaux de poste. il faut de forts attelages. il y a une chose à dire. – Eh bien. voyez-vous bien. On me vendra bien une selle dans le pays. – Allons. monsieur n'arrivera pas à Arras avant demain. Dételez le cabriolet. Et puis on va au pas. Monsieur attendra au moins trois ou quatre heures à chaque relais. les chevaux sont aux champs. Nous sommes un chemin de traverse. – Sans doute. et l'on prend les chevaux partout. à la poste comme ailleurs. Il y a beaucoup de côtes à monter. vous m'y faites penser. C'est la saison des grandes charrues qui commence. – C'est que. j'irai à cheval.

ni pour cinq cents francs. – Dame ! – N'y a-t-il pas la malle-poste qui va à Arras ? Quand passe-telle ? – La nuit prochaine. c'est que je raccommode la roue et que vous remettiez votre voyage à demain. vous ne le trouveriez pas ! – Comment faire ? – Le mieux. – Il faudrait un cheval comme on n'en a pas dans nos endroits. ni pour mille. non. – Comment ! il vous faut une journée pour raccommoder cette roue ? – Une journée. et une bonne ! – En mettant deux ouvriers ? – En en mettant dix ! – Si on liait les rayons avec des cordes ? – Les rayons. le moyeu. oui .– Oui. – Demain il sera trop tard. en honnête homme. car on ne vous connaît pas. Et puis la jante aussi est en mauvais état. celle qui monte comme celle qui descend. là. Mais ni à vendre ni à louer. – 373 – . Il faudrait l'acheter d'abord. Les deux malles font le service la nuit.

Il était évident que la providence s'en mêlait. il n'avait reculé ni devant la saison. non le fait de sa conscience. S'il n'allait pas plus loin. Il lui semblait que le poignet de fer qui lui serrait le cœur depuis vingt heures venait de le lâcher. Il ne s'était pas rendu à cette espèce de première sommation . – 374 – . mais le fait de la providence. Il sentit une immense joie. et qu'à présent il n'avait qu'à revenir sur ses pas. – Non. il venait de faire tous les efforts possibles pour continuer son voyage . Il se dit qu'il avait fait tout ce qu'il pouvait. il avait loyalement et scrupuleusement épuisé tous les moyens .– Y a-t-il un loueur de voitures dans la ville ? – Non. tranquillement. – Y a-t-il un autre charron ? Le garçon d'écurie et le maître charron répondirent en même temps en hochant la tête. cela ne le regardait plus. Il respira. et se déclarait. C'était elle qui avait brisé la roue du tilbury et qui l'arrêtait en route. Il respira librement et à pleine poitrine pour la première fois depuis la visite de Javert. ni devant la fatigue. il n'avait rien à se reprocher. Ce n'était plus sa faute. c'était. Il lui paraissait que maintenant Dieu était pour lui. ni devant la dépense .

– Si fait. je cherche un cabriolet à louer. auquel personne n'avait pris garde. les choses en fussent restées là. prenait la résolution de rebrousser chemin. toute prête à le reprendre. Il y a toujours des gens qui ne demandent qu'à être spectateurs. dit la femme. s'était détaché du groupe en courant. Pendant qu'il questionnait le charron. après la délibération intérieure que nous venons d'indiquer. Et il se hâta d'ajouter : – Mais il n'y en a pas dans le pays. Tout colloque dans la rue produit inévitablement un cercle. Cette simple parole. quelques allants et venants s'étaient arrêtés autour d'eux. bonne femme. personne ne l'eût entendue. lui fit ruisseler la sueur dans les reins. dit la vieille. – Où ça donc ? reprit le charron. elle n'eût point eu de témoins. mais cette conversation s'était faite dans la rue. prononcée par une vieille femme que conduisait un enfant. cet enfant revenait. – Monsieur. – 375 – . Il était accompagné d'une vieille femme. Au moment où le voyageur. un jeune garçon. Il répondit : – Oui. Après avoir écouté pendant quelques minutes. – Chez moi. et il est probable que nous n'aurions eu à raconter aucun des événements qu'on va lire . mon garçon me dit que vous avez envie de louer un cabriolet. répliqua la vieille. Il crut voir la main qui l'avait lâché reparaître dans l'ombre derrière lui.Si sa conversation avec le charron eût eu lieu dans une chambre de l'auberge.

Au moment où la carriole s'ébranla. etc. La vieille avait en effet sous un hangar une façon de carriole en osier. quelle qu'elle fût. Comme il sortait de Hesdin. – une vraie patache ! – Ce monsieur aurait bien tort de s'y embarquer. C'était le petit garçon de la vieille. Personne ne l'y forçait. – il pleuvait dedans. – C'était une affreuse guimbarde. Pourquoi de la joie à revenir en arrière ? Après tout. Le charron et le garçon d'auberge. – etc. y monta. fit atteler le cheval blanc à la carriole. roulait sur ses deux roues et pouvait aller à Arras. – il est vrai que les banquettes étaient suspendues à l'intérieur avec des lanières de cuir. Tout cela était vrai. rien n'arriverait que ce qu'il voudrait bien. – cela était posé à cru sur l'essieu. mais cette guimbarde. désolés que le voyageur leur échappât. certainement. cette patache. intervinrent.Il tressaillit. Il paya ce qu'on voulut. – 376 – . et reprit la route qu'il suivait depuis le matin. cette chose. il faisait ce voyage librement. il entendit une voix qui lui criait : arrêtez ! arrêtez ! Il arrêta la carriole d'un mouvement vif dans lequel il y avait encore je ne sais quoi de fébrile et de convulsif qui ressemblait à de l'espérance. – cela n'irait pas beaucoup plus loin que le tilbury. laissa le tilbury à réparer chez le charron pour l'y retrouver à son retour. – les roues étaient rouillées et rongées d'humidité. La main fatale l'avait ressaisi.. Il examina cette joie avec une sorte de colère et la trouva absurde. il s'avoua qu'il avait eu l'instant d'auparavant une certaine joie de songer qu'il n'irait point où il allait. Et.

drôle ? dit-il. La carriole était dure et très lourde. Il songeait à des choses tristes et confuses. c'est moi qui vous ai procuré la carriole. – Eh bien ! – Vous ne m'avez rien donné. À Saint-Pol il détela à la première auberge venue. tu n'auras rien ! Il fouetta le cheval et repartit au grand trot. les routes étaient mauvaises. – 377 – . Il suivit cette femme qui avait une figure fraîche et réjouie. – Est-ce que monsieur ne veut pas déjeuner ? – Tiens.– Monsieur. ce n'était plus le tilbury. dit-il. il se tint près du râtelier pendant que le cheval mangeait. Comme il l'avait promis à Scaufflaire. – Ah ! c'est toi. dit-il. Le petit cheval était courageux et tirait comme deux . j'ai même bon appétit. Il avait perdu beaucoup de temps à Hesdin. et fit mener le cheval à l'écurie. il avait plu. Elle le conduisit dans une salle basse où il y avait des tables ayant pour nappes des toiles cirées. il eût voulu le rattraper. Quatre heures pour cinq lieues. Il mit près de quatre heures pour aller de Hesdin à Saint-Pol. mais on était au mois de février. c'est vrai. Et puis. il trouva cette prétention exorbitante et presque odieuse. Lui qui donnait à tous et si facilement. La femme de l'aubergiste entre dans l'écurie. Avec cela force montées.

Peut-être. quoi de plus mélancolique et de plus profond ! Voyager. Un routier mangeait à une autre table. Les obscurcissements et les clartés s'entremêlent : après un éblouissement. Une heure après. chaque événement est un tournant de la route . il regardait passer les arbres. Il se jeta sur le pain. reprit-il. on regarde. Que faisait-il pendant ce trajet ? À quoi pensait-il ? Comme le matin. on tend les mains pour saisir ce qui passe . les champs cultivés. – C'est là ce que j'avais. Il regardait cette fille avec un sentiment de bien-être. puis le reposa lentement sur la table et n'y toucha plus. Toutes les choses de la vie sont perpétuellement en fuite devant nous. une éclipse . c'est naître et mourir à chaque instant. et tout à coup on – 378 – . Une grosse servante flamande mit son couvert en toute hâte. les toits de chaume. Voir mille objets pour la première et pour la dernière fois. il faut que je reparte. il avait quitté Saint-Pol et se dirigeait vers Tinques qui n'est qu'à cinq lieues d'Arras. pensa-t-il. Il dit à cet homme : – Pourquoi leur pain est-il donc si amer ? Le routier était allemand et n'entendit pas.– Dépêchez-vous. mordit une bouchée. on se hâte. C'est là une contemplation qui suffit quelquefois à l'âme et qui la dispense presque de penser. dans la région la plus vague de son esprit. Je n'avais pas déjeuné. et les évanouissements du paysage qui se disloque à chaque coude du chemin. Il retourna dans l'écurie près du cheval. On le servit. faisait-il des rapprochements entre ces horizons changeants et l'existence humaine. Je suis pressé.

– Est-ce que vous allez à Arras ? ajouta le cantonnier. un cantonnier qui empierrait la route dressa la tête et dit : – Voilà un cheval bien fatigué. – 379 – . – Comment cela ? le livre de poste ne marque que cinq lieues et un quart. – Si vous allez de ce train. Il ne s'arrêta pas à Tinques. – Ah ! reprit le cantonnier. on distingue une porte obscure. Pas moyen d'aller plus loin. Il est vrai qu'on était encore aux jours courts de l'année. – Oui. Le crépuscule tombait au moment où des enfants qui sortaient de l'école regardèrent ce voyageur entrer dans Tinques.est vieux. vous ne savez donc pas que la route est en réparation ? Vous allez la trouver coupée à un quart d'heure d'ici. et l'on voit quelqu'un de voilé et d'inconnu qui le dételle dans les ténèbres. – Vraiment. La pauvre bête en effet n'allait plus qu'au pas. On sent comme une secousse. Il arrêta le cheval et demanda au cantonnier : – Combien y a-t-il encore d'ici à Arras ? – Près de sept grandes lieues. Comme il débouchait du village. vous n'y arriverez pas de bonne heure. tout est noir. ce sombre cheval de la vie qui vous traînait s'arrête.

Il faisait tout à fait nuit. Tenez. vous tournerez à droite . Couchez-y. je me perdrai. – Avec ça. – 380 – . vous passerez la rivière . et une demi-heure après il repassait au même endroit. et. c'est la route de Mont-Saint-Éloy qui va à Arras. – Il faut que j'y sois ce soir. mais au grand trot. voulez-vous que je vous donne un conseil ? Votre cheval est las. avec un bon cheval de renfort. reprit le cantonnier. Ils s'engagèrent dans la traverse. rebroussa chemin. Il dit au postillon : – Toujours au trot. – Mais voilà la nuit. Il suivit le conseil du cantonnier. Monsieur. Il y a une bonne auberge. Le garçon du cheval vous guidera dans la traverse. Un garçon d'écurie qui s'intitulait postillon était assis sur le brancard de la carriole. La carriole tombait d'une ornière dans l'autre. Cependant il sentait qu'il perdait du temps. – Vous n'êtes pas du pays ? – Non. Alors allez tout de même à cette auberge et prenez-y un cheval de renfort. Vous irez demain à Arras. quand vous serez à Camblin. rentrez dans Tinques.– Vous prendrez à gauche. le chemin qui va à Carency. – C'est différent. La route devint affreuse. c'est tout chemins de traverse. et double pourboire.

courts et noirs rampaient sur les collines et s'en arrachaient comme des fumées. Il y avait huit ans . Il se rappelait vaguement son autre course nocturne dans la grande plaine aux environs de Digne. nous pourrions être demain matin de bonne heure à Arras. Il coupa une branche d'arbre et en fit un palonnier. Il demanda au garçon : 178 C'est en I. Tout ce qu'on entrevoyait avait des attitudes de terreur. La plaine était ténébreuse. mais ils repartirent au galop. – Monsieur. Il n'avait pas mangé depuis la veille. Des brouillards bas. et cela lui semblait hier178. Que de choses frissonnent sous ces vastes souffles de la nuit ! Le froid le pénétrait. voilà le palonnier cassé. Un grand vent qui venait de la mer faisait dans tous les coins de l'horizon le bruit de quelqu'un qui remue des meubles.Dans un cahot le palonnier cassa. dit le postillon. – 381 – . monsieur. cette route-ci est bien mauvaise la nuit . Ce fut encore une perte de vingt minutes . 1. 2. Il y avait des lueurs blanchâtres dans les nuages. Une heure sonna à quelque clocher lointain. je ne sais plus comment atteler mon cheval. Il répondit : – As-tu un bout de corde et un couteau ? – Oui. si vous vouliez revenir coucher à Tinques.

ce serait très court . – que le vol de pommes. toute la peine qu'il prenait . qu'il était extravagant d'aller ainsi devant soi sans savoir si cela servirait à quelque chose. – quatre ou cinq dépositions. – que cela ne devait pas être long. La nuit devenait de plus en plus profonde. – Puis il ébaucha quelques calculs dans son esprit : – qu'ordinairement les séances des cours d'assises commençaient à neuf heures du matin . Ils avaient passé la rivière et laissé derrière eux Mont-Saint-Éloy. monsieur. En ce moment il fit pour la première fois cette réflexion – en trouvant étrange qu'elle ne lui fût pas venue plus tôt – que c'était peut-être inutile. qu'il aurait dû au moins s'en informer . cette affaire-là . qu'il ne savait seulement pas l'heure du procès . peu de chose à dire pour les avocats . – qu'il n'y aurait plus ensuite qu'une question d'identité .– Quelle est cette heure ? – Sept heures. Nous n'avons plus que trois lieues. Nous serons à Arras à huit. – qu'il allait arriver lorsque tout serait fini ! Le postillon fouettait les chevaux. – 382 – .

Toux affreuse. à la visite du médecin. le maire avait paru à l'infirmerie. les narines pincées. le cou osseux. ils se rallumaient et resplendissaient comme des étoiles. Chaque fois que la sœur Simplice lui demandait comment elle se trouvait. il fit quelques prescriptions. les membres chétifs. elle était l'ombre d'elle-même . Je voudrais voir monsieur Madeleine. Il avait eu l'air alarmé et avait recommandé qu'on le prévînt dès que M. le teint plombé. elle avait eu des songes. elle délirait. Elle avait passé une très mauvaise nuit. s'informa si M. Le mal physique avait complété l'œuvre du mal moral. Cette créature de vingt-cinq ans avait le front ridé. le médecin revint. Quelques mois auparavant. redoublement de fièvre . parla peu. sa dernière honte et sa dernière joie. Le matin. Il semble qu'aux approches d'une certaines heure sombre. Toute la matinée elle fut morne. la clarté du ciel emplisse ceux que quitte la clarté de la terre. les dents déchaussées. les clavicules saillantes. maintenant elle en était le spectre. et puis. les joues flasques. Ils paraissaient presque éteints. Hélas ! comme la maladie improvise la vieillesse ! À midi. à ce moment où Fantine venait de perdre sa dernière pudeur. Ses yeux étaient caves et fixes. en ce moment-là même.Chapitre VI La sœur Simplice mise à l'épreuve Cependant. – 383 – . et fit des plis à ses draps en murmurant à voix basse des calculs qui avaient l'air d'être des calculs de distances. la peau terreuse. par moments. et ses cheveux blonds poussaient mêlés de cheveux gris. elle répondait invariablement : – Bien. Fantine était dans la joie. Madeleine viendrait. et branla la tête.

Puis Fantine se tourna et regarda la porte. Seulement elle toussait d'une façon lugubre. Personne ne vint. La sœur n'osait lui parler. Dans l'espace de vingt minutes. elle n'accusait pas. Fantine se laissa retomber sur l'oreiller. elle qui d'ordinaire pouvait à peine remuer dans son lit . la porte ne s'ouvrit point. puis l'heure. l'œil attaché sur la porte. On voyait clairement sa pensée. Au troisième coup. Fantine se dressait et regardait du côté de la porte. Vers deux heures et demie. quelle heure est-il ? Trois heures sonnèrent. Elle resta ainsi un quart d'heure. il était exact. Chaque fois que l'horloge sonnait. L'église sonna trois heures un quart. On eût dit que quelque chose d'obscur s'abaissait sur elle. La demiheure passa. elle demanda plus de dix fois à la religieuse : – Ma sœur. et la religieuse entendit sortir de sa poitrine un de ces soupirs profonds qui semblent soulever un accablement. Fantine se dressa sur son séant.M. Comme l'exactitude était de la bonté. Elle était livide et avait les lèvres bleues. – 384 – . Personne n'entra . elle joignit dans une sorte d'étreinte convulsive ses deux mains décharnées et jaunes. puis elle retombait. Elle souriait par moments. Madeleine venait d'habitude à trois heures voir la malade. elle ne se plaignait pas. mais elle ne prononçait aucun nom. Elle ne dit rien et se remit à faire des plis à son drap. Fantine commença à s'agiter. immobile et comme retenant son haleine.

Tout à coup elle se mit à chanter d'une voix faible comme un souffle. Achetez du fil. Les bleuets sont bleus. Et m’a dit : – Voici. J’aime mieux l’enfant que tu m’as donné. – Madame. Les bleuets sont bleus. Elle avait l'air de chercher à se rappeler quelque chose. Le petit qu’un jour tu m’as demandé. caché sous mon voile. Les bleuets sont bleus. – 385 – . auprès de mon poêle J’ai mis un berceau de rubans orné Dieu me donnerait sa plus belle étoile. Nous achèterons de bien belles choses En nous promenant le long des faubourgs. – Lavez cette toile. Bonne sainte Vierge. Madeleine.Cinq heures sonnèrent. Voici ce que Fantine chantait : Nous achèterons de bien belles choses En nous promenant le long des faubourgs. j’aime mes amours. j’aime mes amours. La religieuse écouta. les roses sont roses. les roses sont roses. La vierge Marie auprès de mon poêle Est venue hier en manteau brodé. Cependant Fantine regardait le ciel de son lit. il a tort de ne pas venir aujourd'hui ! La sœur Simplice elle-même était surprise du retard de M. que faire avec cette toile ? – Faites un trousseau pour mon nouveau-né. Les bleuets sont bleus. – Où ? – Dans la rivière. ayez de la toile. Courez à la ville. achetez un dé. Alors la sœur l'entendit qui disait très bas et doucement : – Mais puisque je m'en vais demain.

madame. qu’en faire ? – Faites-en un drap pour m’ensevelir. Les bleuets sont bleus. habituée aux choses austères. les roses sont roses. et qui ne s'était pas offerte à son esprit depuis cinq ans qu'elle n'avait plus son enfant. le maire était rentré et s'il ne monterait pas bientôt à l'infirmerie. le maire était parti le matin même avant six heures dans un petit tilbury attelé d'un cheval blanc. La fille revint au bout de quelques minutes. La servante raconta très bas à la sœur Simplice que M. Qu'en s'en allant il avait été comme à l'ordinaire – 386 – . qu'on ne savait pas le chemin qu'il avait pris. même une religieuse. Nous achèterons de bien belles choses En nous promenant le long des faubourgs. sans rien gâter ni salir. Les bleuets sont bleus. Elle semblait ne plus faire attention à aucune chose autour d'elle. Fantine ne parut pas entendre. La sœur Simplice envoya une fille de service s'informer près de la portière de la fabrique si M. – L’enfant n’est plus là. L'horloge sonna six heures.Faites-en. Une belle jupe avec sa brassière Que je veux broder et de fleurs emplir. que d'autres assuraient l'avoir rencontré sur la route de Paris. sentit une larme lui venir. pas même de cocher. Elle chantait cela d'une voix si triste et sur un air si doux que c'était à faire pleurer. que des personnes disaient l'avoir vu tourner par la route d'Arras. Fantine était toujours immobile et paraissait attentive à des idées qu'elle avait. par le froid qu'il faisait. qu'il était parti seul. La sœur. Cette chanson était une vieille romance de berceuse avec laquelle autrefois elle endormait sa petite Cosette. j’aime mes amours.

– Mon enfant. la tête passée par l'intervalle des rideaux. et. s'était mise à genoux sur son lit. ses deux poings crispés appuyés sur le traversin. La servante balbutia : – La portière m'a dit qu'il ne pourrait pas venir aujourd'hui. et qu'il avait seulement dit à la portière qu'on ne l'attendît pas cette nuit.très doux. La servante se hâta de dire à l'oreille de la religieuse : – Répondez qu'il est occupé au conseil municipal. chuchotaient. dit la sœur. la Fantine. avec cette vivacité fébrile de certaines maladies organiques qui mêle les mouvements libres de la santé à l'effrayante maigreur de la mort. elles se retournèrent effrayées. Je veux la savoir. Tout à coup elle cria : – Vous parlez là de monsieur Madeleine ! pourquoi parlezvous tout bas ? Qu'est-ce qu'il fait ? Pourquoi ne vient-il pas ? Sa voix était si brusque et si rauque que les deux femmes crurent entendre une voix d'homme . la servante conjecturant. recouchezvous. la sœur questionnant. – Répondez donc ! cria Fantine. reprit d'une voix haute et avec un accent tout à la fois impérieux et déchirant : – Il ne pourra venir ? Pourquoi cela ? Vous savez la raison. tenez-vous tranquille. Vous la chuchotiez là entre vous. le dos tourné au lit de la Fantine. elle écoutait. sans changer d'attitude. – 387 – . Pendant que les deux femmes. Fantine.

et ne parlez plus. dit-elle. elle priait à voix basse. je suis très contente. et dit : – Monsieur le maire est parti. monsieur Madeleine est bon. ma bonne sœur. Le bon Dieu est bon. Ses lèvres remuaient . c'était un mensonge que la servante lui proposait. Cette rougeur dura peu. – Mon enfant. tout à l'heure j'ai été méchante. tâchez de reposer maintenant. c'est très mal de parler haut. – 388 – . Fantine prit dans ses mains moites la main de la sœur. je vais faire tout ce qu'on voudra . qui souffrait de lui sentir cette sueur.La sœur Simplice rougit légèrement . je vous demande pardon d'avoir parlé si haut. Ses yeux étincelèrent. Une joie inouïe rayonna sur cette physionomie douloureuse. Il est allé chercher Cosette ! Puis elle tendit ses deux mains vers le ciel et tout son visage devint ineffable. Fantine se redressa et s'assit sur ses talons. Elle se recoucha. D'un autre côté il lui semblait bien que dire la vérité à la malade ce serait sans doute lui porter un coup terrible et que cela était grave dans l'état où était Fantine. je le sais bien. figurez-vous qu'il est allé chercher ma petite Cosette à Montfermeil. je veux bien me recoucher. mais voyez-vous. Quand sa prière fut finie : – Ma sœur. dit la sœur. – Parti ! s'écria-t-elle. aida la religieuse à arranger l'oreiller et baisa une petite croix d'argent qu'elle avait au cou et que la sœur Simplice lui avait donnée. La sœur leva sur Fantine son œil calme et triste.

je ne suis plus malade. bonne sœur du bon Dieu. Ma sœur. à pied. Je suis extrêmement heureuse. ma sœur. pas vrai ? Ils rendront Cosette. monsieur le maire ! C'est vrai ça. je vais revoir Cosette. Ainsi ! – Elle doit être grande à présent. mais elle s'appelle Euphrasie. C'est une demoiselle. Cela vous a sept ans. Montfermeil. vous. elle avait des mains ridicules. bientôt ? C'est une surprise qu'il veut me faire. Je danserais. qui n'avait aucune idée des distances. je n'ai plus de mal du tout. Vous rappelez-vous comme il me disait hier quand je lui parlais de Cosette : bientôt. comme cela vous tient. Vous ne vous figurez pas. qu'il fait bien froid ? avait-il son manteau au moins ? Il sera ici demain. c'est un peu à gauche en venant. dans le temps. Demain matin. Mon Dieu ! comme on a tort d'être des années sans voir ses enfants ! on devrait bien réfléchir que la vie n'est pas éternelle ! Oh ! comme il est bon d'être parti. Mais les diligences vont très vite ! Il sera ici demain avec Cosette. elle a de si jolis petits doigts roses ! D'abord elle aura de très belles mains. Vous savez ? il m'avait fait signer une lettre pour la reprendre aux Thénardier. Ils n'auront rien à dire. ne me faites pas signe qu'il ne faut pas que je parle. Combien y a-t-il d'ici Montfermeil ? La sœur. c'est un pays. Les autorités ne souffriraient pas qu'on garde un enfant quand on est payé. si on voulait. je regardais de la poussière qui était sur la cheminée et j'avais bien l'idée comme cela que je reverrais bientôt Cosette. – Demain ! demain ! dit Fantine. Je suis folle. ce matin. vous me ferez penser à mettre mon petit bonnet qui a de la dentelle. je vais très bien. Puisqu'ils sont payés. Tenez. je verrai Cosette demain ! Voyez-vous. les enfants ! Et puis elle sera si gentille. Il y a près de cinq ans que je ne l'ai vue. Au fait il n'a pas même besoin de passer par Paris. J'ai fait cette route-là. répondit : – Oh ! je crois bien qu'il pourra être ici demain. Montfermeil. Il y a eu bien loin pour moi. n'est-ce pas ? Ce sera demain fête. j'ai même très faim.– Il est parti ce matin pour aller à Paris. vous verrez ! Si vous saviez. Je l'appelle Cosette. – 389 – . À un an.

c'est presque joie d'enfant. Joie de mère. sans remuer la tête. il y a juste de la place.Quelqu'un qui l'eût vue un quart d'heure auparavant n'y eût rien compris. Et puis. Il entrouvrit les rideaux. ne parlez plus. n'est-ce pas. recouche-toi. vous voilà heureuse. – 390 – . Tous ceux qui sont ici ont raison. Elle a raison. Entre sept et huit heures le médecin vint. Fantine posa sa tête sur l'oreiller et dit à demi-voix : – Oui. La sœur referma ses rideaux. elle parlait d'une voix vive et naturelle. elle se mit à regarder partout avec ses yeux tout grands ouverts et un air joyeux. et à la lueur de la veilleuse il vit les grands yeux calmes de Fantine qui le regardaient. – Eh bien. entra doucement et s'approcha du lit sur la pointe du pied. sans bouger. N'entendant aucun bruit. on me laissera la coucher à côté de moi dans un petit lit ? Le médecin crut qu'elle délirait. reprit la religieuse. il crut que Fantine dormait. sois sage puisque tu vas avoir ton enfant. Elle ajouta : – Regardez plutôt. toute sa figure n'était qu'un sourire. Elle était maintenant toute rose. et elle ne dit plus rien. espérant qu'elle s'assoupirait. obéissezmoi. Par moments elle riait en se parlant tout bas. Elle lui dit : – Monsieur. sœur Simplice.

la sœur vous a-t-elle dit que monsieur le maire était allé chercher le chiffon ? Le médecin recommanda le silence et qu'on évitât toute émotion pénible. voyez-vous. une potion calmante. Madeleine était absent pour un jour ou deux. – Ah ! tiens ! au fait. Le médecin approuva. je lui dirai bonjour à ce pauvre chat. et s'écria en riant. dit le médecin. je sais bien que celle-ci est une maladie organique. Elle était mieux. pour le cas où la fièvre reprendrait dans la nuit. Sa petite respiration si douce. dans le doute. qui reprit : – C'est que. et bien avan– 391 – . le matin. Si le bonheur voulait qu'en effet monsieur le maire arrivât demain avec l'enfant. je l'entendrai dormir. Cosette arrive demain. – Donnez-moi votre main. moi qui ne dors pas. on n'avait pas cru devoir détromper la malade qui croyait monsieur le maire parti pour Montfermeil . et. Il prescrivit une infusion de quinquina pur. et la nuit. Le médecin fut surpris. vous ne savez pas c'est que je suis guérie. que M. L'oppression était moindre. En s'en allant. reprit-elle. qu'il était possible en somme qu'elle eût deviné juste. qui sait ? il y a des crises si étonnantes. Il se rapprocha du lit de Fantine. on a vu de grandes joies arrêter court des maladies . il dit à la sœur : – Cela va mieux. Elle tendit son bras. et que. cela me fera du bien. – Monsieur le docteur. c'est vrai. quand elle s'éveillera. Le pouls avait repris de la force. Une sorte de vie survenue tout à coup ranimait ce pauvre être épuisé.Le médecin prit à part la sœur Simplice qui lui expliqua la chose.

mais c'est un tel mystère que tout cela ! Nous la sauverions peut-être.cée. – 392 – .

Il se rendait la justice que ce n'était pas sa faute . – 393 – . Il avait mis quatorze heures à ce trajet qu'il comptait faire en six. répondit d'un air distrait aux empressements des gens de l'auberge. monsieur. – Est-ce que le cheval ne pourra pas repartir demain matin ? – Oh ! monsieur ! il lui faut au moins deux jours de repos.Chapitre VII Le voyageur arrivé prend ses précautions pour repartir Il était près de huit heures du soir quand la carriole que nous avons laissée en route entra sous la porte cochère de l'hôtel de la Poste à Arras. et s'accouda sur une table. La maîtresse de l'hôtel entra. L'homme que nous avons suivi jusqu'à ce moment en descendit. – Monsieur couche-t-il ? monsieur soupe-t-il ? Il fit un signe de tête négatif. mais au fond il n'en était pas fâché. et conduisit luimême le petit cheval blanc à l'écurie . – Le garçon d'écurie dit que le cheval de monsieur est bien fatigué ! Ici il rompit le silence. puis il poussa la porte d'une salle de billard qui était au rez-de-chaussée. s'y assit. renvoya le cheval de renfort. Il demanda : – N'est-ce pas ici le bureau de poste ? – Oui.

monsieur. y a fait bâtir une grande salle. ne manquez pas d'être ici pour partir à une heure précise du matin. ce qui est la préfecture aujourd'hui était l'évêché avant la révolution. et il allait au hasard. il prit le parti de s'adresser à ce bourgeois. – Est-ce là. Après quelque hésitation. demanda-t-il. qu'on tient les assises ? – Sans doute. Il ne connaissait pas Arras. non sans avoir d'abord regardé devant et derrière lui. Cela fait. Un bourgeois cheminait avec un falot. – Monsieur. qui était évêque en quatre-vingt-deux. Chemin faisant. comme s'il craignait que quelqu'un n'entendit la question qu'il allait faire. monsieur ? répondit le bourgeois qui était un assez vieux homme. il sortit de l'hôtel et se mit à marcher dans la ville. dit le buraliste. Il traversa la petite rivière Crinchon et se trouva dans un dédale de ruelles étroites où il se perdit. le bourgeois lui dit : – 394 – . eh bien. les rues étaient obscures. Monsieur de Conzié. suivez-moi. dit-il. Voyez-vous.L'hôtesse le mena à ce bureau . il la retint et la paya. C'est dans cette grande salle qu'on juge. s'il vous plaît ? – Vous n'êtes pas de la ville. – Monsieur. Cependant il semblait s'obstiner à ne pas demander son chemin aux passants. et provisoirement les tribunaux ont leurs audiences à la préfecture. le palais de justice. Car on répare en ce moment le palais. Je vais précisément du côté du palais de justice. la place à côté du courrier était justement vacante . c'est-à-dire du côté de l'hôtel de la préfecture. il montra son passeport et s'informa s'il y avait moyen de revenir cette nuit même à Montreuil-sur-mer par la malle .

Il se conforma aux indications du bourgeois. Vous n'aurez qu'à monter le grand escalier. voici la porte. Il est rare que la charité et la pitié sortent de toutes ces paroles. comme ils arrivaient sur la grande place. monsieur.– Si c'est un procès que monsieur veut voir. quelques minutes après. Donc ce n'est pas fini. Vous vous intéressez à cette affaire ? Est-ce que c'est un procès criminel ? Est-ce que vous êtes témoin ? Il répondit : – Je ne viens pour aucune affaire. – C'est différent. il était dans une salle où il y avait beaucoup de monde et où des groupes mêlés d'avocats en robe chuchotaient çà et là. et. Cependant. il est un peu tard. Ce qui en sort le plus souvent. vous arrivez à temps. ce sont des condamnations faites d'avance. Où est le factionnaire. Ordinairement les séances finissent à six heures. le bourgeois lui montra quatre longues fenêtres éclairées sur la façade d'un vaste bâtiment ténébreux. L'affaire aura traîné en longueur et on fait une audience du soir. monsieur. Tous ces groupes semblent à l'observateur qui passe et qui rêve autant de ruches sombres où des espèces d'esprits bourdonnants construisent en commun toutes sortes d'édifices ténébreux. Il y a de la lumière. dit le bourgeois. j'ai seulement à parler à un avocat. Voyez-vous ces quatre fenêtres ? c'est la cour d'assises. – 395 – . C'est toujours une chose qui serre le cœur de voir ces attroupements d'hommes vêtus de noir qui murmurent entre eux à voix basse sur le seuil des chambres de justice. – Ma foi. Tenez. vous avez du bonheur.

L'obscurité était telle qu'il ne craignit pas de s'adresser au premier avocat qu'il rencontra. fermée en ce moment.Cette salle. monsieur. Il reprit d'une voix tellement faible qu'on l'entendait à peine : – L'identité a donc été constatée ? – Quelle identité ? répondit l'avocat. – Pardon. était une ancienne antichambre de l'évêché et servait de salle des pas perdus. – Fini ! Ce mot fut répété d'un tel accent que l'avocat se retourna. dit l'avocat. Je ne connais personne ici. Une porte à deux battants. Et y a-t-il eu condamnation ? – Sans doute. Il n'y avait pas d'identité à constater. – Monsieur. dit-il. la séparait de la grande chambre où siégeait la cour d'assises. où en est-on ? – C'est fini. – Aux travaux forcés ?… – À perpétuité. L'affaire était simple. Cette femme avait tué son en- – 396 – . vous êtes peut-être un parent ? – Non. spacieuse et éclairée d'une seule lampe. Cela n'était guère possible autrement.

L'avocat le quitta. En voilà un qui vous a une mine de bandit. Il y a des gens qui sont sortis. et. Il y a beaucoup de foule. En quelques instants. De quoi me parlez-vous donc ? – De rien. je l'enverrais aux galères. il avait éprouvé. vous pourrez essayer. le jury a écarté la préméditation. y a-t-il moyen de pénétrer dans la salle ? – Je ne crois vraiment pas. comment se fait-il que la salle soit encore éclairée ? – C'est pour l'autre affaire qu'on a commencée il y a à peu près deux heures. à la reprise de l'audience. demanda-t-il. un galérien. un récidiviste. presque mêlées. – Quelle autre affaire ? – Oh ! celle-là est claire aussi. C'est une espèce de gueux. l'infanticide a été prouvé. Je ne sais plus trop son nom. toutes les émotions possibles. Mais puisque c'est fini. Rien que pour avoir cette figure-là. – Monsieur. – Mais sûrement. – Par où entre-t-on ? – Par cette grande porte. Cependant l'audience est suspendue. qui a volé. Les paroles de cet indifférent lui avaient tour à tour traversé le cœur comme des aiguilles de glace et comme des la– 397 – . – C'est donc une femme ? dit-il. on l'a condamnée à vie. La fille Limosin.fant. presque en même temps.

le président avait indiqué pour ce même jour deux affaires simples et courtes. L'homme serait probablement condamné . au "cheval de retour". l'interrogatoire de l'homme était terminé et les dépositions des témoins . Le rôle de la session étant très chargé. mais la porte ne se rouvrira pas. mais cela ne paraissait pas bien prouvé . mais il y avait encore les plaidoiries de l'avocat et le réquisitoire du ministère public . – Pourquoi ? – Parce que la salle est pleine. et maintenant on en était au forçat. cela ne devait guère finir avant minuit.mes de feu. dit l'huissier. Il demanda à cet huissier : – Monsieur. On avait commencé par l'infanticide. – 398 – . ce qui était prouvé. Quand il vit que rien n'était terminé. Du reste. la porte va-t-elle bientôt s'ouvrir ? – Elle ne s'ouvrira pas. Il s'approcha de plusieurs groupes et il écouta ce qu'on disait. C'est ce qui faisait son affaire mauvaise. au récidiviste. Cet homme avait volé des pommes. l'avocat général était très bon – et ne manquait pas ses accusés – c'était un garçon d'esprit qui faisait des vers. répondit l'huissier. Un huissier se tenait debout près de la porte qui communiquait avec la salle des assises. il respira . – Comment ! on ne l'ouvrira pas à la reprise de l'audience ? est-ce que l'audience n'est pas suspendue ? – L'audience vient d'être reprise. mais il n'eût pu dire si ce qu'il ressentait était du contentement ou de la douleur. c'est qu'il avait été déjà aux galères à Toulon.

La porte est fermée. Puis il remonta l'escalier à grands pas. et lui dit avec autorité : – Portez ceci à monsieur le président. l'huissier lui tourna le dos. il en traversait quelque nouvelle péripétie. déchira une feuille. prit son portefeuille. et écrivit rapidement sur cette feuille à la lueur du réverbère cette ligne : – M. Il se retira la tête baissée. en tira un crayon. Personne ne peut plus entrer. marcha droit à l'huissier. L'huissier prit le papier. mais monsieur le président n'y admet que les fonctionnaires publics. il s'adossa à la rampe et croisa les bras. – 399 – . Il est probable qu'il tenait conseil avec lui-même. maire de Montreuil-sur-mer. fendit la foule. traversa l'antichambre et redescendit l'escalier lentement. et. L'huissier ajouta après un silence : – Il y a bien encore deux ou trois places derrière monsieur le président.– Quoi ? il n'y a plus une place ? – Plus une seule. y jeta un coup d'œil et obéit. Le violent combat qui se livrait en lui depuis la veille n'était pas fini . comme hésitant à chaque marche. Tout à coup il ouvrit sa redingote. Madeleine. lui remit le papier. Cela dit. à chaque instant. Arrivé sur le palier de l'escalier.

Partout on prononçait avec vénération le nom de M. il n'était pas une des cent quarante et une communes de l'arrondissement de Montreuil-sur-mer qui ne lui dût quelque bienfait. L'homme malheureux dont nous racontons l'histoire était resté près de la porte de la salle à la même place et dans la même attitude où l'huissier l'avait quitté. C'est ainsi qu'il avait dans l'occasion soutenu de son crédit et de ses fonds la fabrique de tulle de Boulogne. Depuis sept ans que sa réputation de vertu remplissait tout le bas Boulonnais. et le rendit à l'huissier en lui disant : Faites entrer. Quand l'huissier. Il avait su même au besoin aider et féconder les industries des autres arrondissements. la filature de lin à la mécanique de Frévent et la manufacture hydraulique de toiles de Boubers-sur-Canche. Arras et Douai enviaient son maire à l'heureuse petite ville de Montreuilsur-mer. Il entendit. Madeleine. le président fit un vif mouvement de déférence. qui présidait cette session des assises à Arras. Le conseiller à la cour royale de Douai. elle avait fini par franchir les limites d'un petit pays et s'était répandue dans les deux ou trois départements voisins. en ajoutant : Ce monsieur désire assister à l'audience. se pencha derrière le fauteuil du président et lui remit le papier où était écrite la ligne qu'on vient de lire. – 400 – . saisit une plume. écrivit quelques mots au bas du papier. le maire de Montreuil-sur-mer avait une sorte de célébrité.Chapitre VIII Entrée de faveur Sans qu'il s'en doutât. à travers sa rêverie. quelqu'un qui lui disait : Monsieur veut-il bien me faire l'honneur de me suivre ? C'était ce même huissier qui lui avait tourné le dos l'instant d'auparavant et qui maintenant le saluait jusqu'à terre. ouvrant discrètement la porte qui communiquait de la chambre du conseil à l'audience. Outre le service considérable qu'il avait rendu au chef-lieu en y restaurant l'industrie des verroteries noires. connaissait comme tout le monde ce nom si profondément et si universellement honoré.

et que sa destinée traversait en ce moment. Il le déplia. et vous vous trouverez dans l'audience derrière le fauteuil de monsieur le président. » Il froissa le papier entre ses mains. Le moment suprême était arrivé. et. vous voici dans la chambre du conseil . comme si ces quelques mots eussent eu pour lui un arrière-goût étrange et amer. C'est surtout aux heures où l'on aurait le plus besoin de les rattacher aux réalités poignantes de la vie que tous les fils de la pensée se rompent dans le cerveau. – 401 – . » – Ces paroles se mêlaient dans sa pensée à un souvenir vague de corridors étroits et d'escaliers noirs qu'il venait de parcourir. L'huissier l'avait laissé seul. Il n'avait pas mangé depuis plus de vingt-quatre heures. puis il se regardait lui-même. Il était dans l'endroit même où les juges délibèrent et condamnent. il était brisé par les cahots de la carriole. Il regardait avec une tranquillité stupide cette chambre paisible et redoutable où tant d'existences avaient été brisées. Quelques minutes après.L'huissier en même temps lui remit le papier. il put lire : « Le président de la cour d'assises présente son respect à M. d'un aspect sévère. mais il ne le sentait pas . Il avait encore dans l'oreille les dernières paroles de l'huissier qui venait de le quitter – « Monsieur. il lui semblait qu'il ne sentait rien. Il cherchait à se recueillir sans pouvoir y parvenir. où son nom allait retentir tout à l'heure. il se trouvait seul dans une espèce de cabinet lambrissé. Il suivit l'huissier. comme il se rencontrait qu'il était près de la lampe. s'étonnant que ce fût cette chambre et que ce fût lui. Madeleine. vous n'avez qu'à tourner le bouton de cuivre de cette porte. éclairé par deux bougies posées sur une table à tapis vert. Il regardait la muraille.

coupé de degrés et de guichets. Comment ce document révolutionnaire et cette date peuventils être affichés sous la Restauration dans un bâtiment officiel ? Hugo. Il avait presque oublié cette porte. Il n'était plus dans cette chambre. Fraternité. Tout en rêvant. s'y arrêta. en dépit de la vraisemblance. Il était essoufflé. Des gouttes de sueur lui sortaient d'entre les cheveux et ruisselaient sur ses tempes. puis devint effaré et fixe. étroit. Égalité. sans doute par erreur. Quand il eut doublé plusieurs des coudes de ce couloir. sa sueur était glacée sur son front.Il s'approcha d'un cadre noir qui était accroché au mur et qui contenait sous verre une vieille lettre autographe de Jean-Nicolas Pache. ou la mort ». dans un corridor. et ses yeux rencontrèrent le bouton de cuivre de la porte qui le séparait de la salle des assises. Un témoin qui l'eût pu voir et qui l'eût observé en cet instant eût sans doute imaginé Fantine et Cosette. Son regard. aucun bruit devant lui . C'était toujours le même silence et la même ombre autour de lui. et s'empreignit peu à peu d'épouvante. vit devant lui la porte par laquelle il était entré. il écouta encore. il était dehors. il se redressa en frissonnant. faisant toutes sortes d'angles. il chancelait. il fit avec une sorte d'autorité mêlée de rébellion ce geste indescriptible qui veut dire et qui dit si bien : Pardieu ! qui est-ce qui m'y force ? Puis il se tourna vivement. il se mit à fuir comme si on le poursuivait. il écouta . La pierre était froide. le corridor par où il était venu. Il respira. l'ouvrit. il s'appuya au mur. À un certain moment. aucun bruit derrière lui. resta attaché à ce bouton de cuivre. y alla. 179 – 402 – . et sortit. datée. maire de Paris et ministre. un corridor long. d'abord calme. éclairé çà et là de réverbères pareils à des veilleuses de malades. les a sans doute insérés parce que Pache fut l'auteur de la formule : « Liberté. du 9 juin an II179. et dans laquelle Pache envoyait à la commune la liste des ministres et des députés tenus en arrestation chez eux. il se retourna.

debout dans cette obscurité. ronde et en cuivre poli. Ses yeux ne pouvaient s'en détacher. Il avait songé toute la nuit. Il était dans la salle d'audience. Il semblait que quelqu'un l'eût atteint dans sa fuite et le ramenât. il songea. De temps en temps il faisait un pas et se rapprochait de la porte. – 403 – . Tout à coup. resplendissait pour lui comme une effroyable étoile. laissa pendre ses bras. Il saisit convulsivement le bouton . et il n'entendait pas. soupira avec angoisse. Enfin. La première chose qu'il aperçut. Cette gâchette. il pencha la tête. mais il n'écoutait pas. là. il eût entendu. tremblant de froid et d'autre chose peut-être. le bruit de la salle voisine .Alors. il se trouva près de la porte. ce fut la gâchette de la porte. sans qu'il sût lui-même comment. Il rentra dans la chambre du conseil. comme une sorte de murmure confus. Il marchait lentement et comme accablé. S'il eût écouté. la porte s'ouvrit. et revint sur ses pas. il n'entendait plus en lui qu'une voix qui disait : hélas ! Un quart d'heure s'écoula ainsi. seul. il avait songé toute la journée . Il la regardait comme une brebis regarderait l'œil d'un tigre.

Sur ce banc. et de tout cela se dégageait une impression austère et auguste. à des clous plantés dans le lambris. des juges à l'air distrait. la laideur. des avocats dans toutes sortes d'attitudes . à l'autre bout. c'était l'homme180. tantôt pleine de silence. tantôt pleine de rumeur. 10. de vieilles boiseries tachées. en latin cette fois. il y avait un homme entre deux gendarmes. car on y sentait cette grande chose humaine qu'on appelle la loi et cette grande chose divine qu'on appelle la justice. et resta debout. des chandelles dans des chandeliers de cuivre . en robe usée. des tables couvertes d'une serge plutôt jaune que verte. que plusieurs chandelles éclairaient. I. un banc de bois adossé à une petite porte. des quinquets d'estaminet donnant plus de fumée que de clarté . sur les tables. referma machinalement la porte derrière lui. une foule en haillons . l'obscurité. Cette expression sera reprise. considérant ce qu'il voyait. « Ecce homo » : c'est ainsi que le Christ est présenté par Ponce Pilate à la foule. 180 – 404 – . À un bout de la salle. Cet homme. des portes noircies par les mains . celui où il se trouvait. à gauche du président. la tristesse . se rongeant les ongles ou fermant les paupières . Personne dans cette foule ne fit attention à lui. Tous les regards convergeaient vers un point unique. des soldats au visage honnête et dur . au titre de III.Chapitre IX Un lieu où des convictions sont en train de se former Il fit un pas. où tout l'appareil d'un procès criminel se développait avec sa gravité mesquine et lugubre au milieu de la foule. C'était une assez vaste enceinte à peine éclairée. un plafond sale. le long de la muraille.

Il crut se voir lui-même. Ses yeux allèrent là naturellement. une foule de têtes cruellement curieuses. tel qu'il était le jour où il entrait à Digne. non pas sans doute absolument semblable de visage. il y avait vingt-sept ans. et salua également. le président avait tourné la tête. il avait déjà vu cela une fois. C'en était fait. avec ces cheveux hérissés. Il se dit avec un frémissement : – Mon Dieu ! est-ce que je redeviendrai ainsi ? Cet être paraissait au moins soixante ans. de stupide et d'effarouché. elles remuaient. le reconnut. Au bruit de la porte. mais tout pareil d'attitude et d'aspect. un greffier. elles étaient là. il regardait. c'étaient de vrais gendarmes et de vrais juges. avec tout ce que la réalité a de formidable. les aspects monstrueux de son passé. il le vit. Madeleine à Montreuil-sur-mer où des opérations de son ministère l'avaient plus d'une fois appelé. L'avocat général. elles existaient. avec cette blouse. Ce n'était plus un effort de sa mémoire. il les retrouvait . Ces choses funestes. qui avait vu M. vieilli. et comprenant que le personnage qui venait d'entrer était M. on s'était rangé pour lui faire place. plein de haine et cachant dans son âme ce hideux trésor de pensées affreuses qu'il avait mis dix-neuf ans à ramasser sur le pavé du bagne.Il ne le chercha pas. un mirage de sa pensée. Lui s'en aperçut à peine. avec cette prunelle fauve et inquiète. il l'avait salué. comme s'ils avaient su d'avance où était cette figure. des gendarmes. le maire de Montreuil-sur-mer. Des juges. Il avait je ne sais quoi de rude. Il était en proie à une sorte d'hallucination . – 405 – . il voyait reparaître et revivre autour de lui. autrefois. une vraie foule et de vrais hommes en chair et en os.

presque les mêmes faces de juges. une espèce d'être misérable.Tout cela était béant devant lui. nous venons de le dire. c'était un autre lui-même qui était là ! Cet homme qu'on jugeait. jouée par son fantôme. Seulement. chose qui manquait aux tribunaux du temps de sa condamnation. L'attention de tous était excitée au plus haut point . Quand il fut assis. la salle était à peine éclairée. pro– 406 – . terrifié de l'idée qu'on pouvait le voir. Le banc des témoins lui était caché par la table du greffier. Quand on l'avait jugé. il ferma les yeux. au-dessus de la tête du président. Depuis trois heures. Bamatabois était au nombre des jurés. l'avocat de l'accusé achevait sa plaidoirie. M. et s'écria au plus profond de son âme : jamais ! Et par un jeu tragique de la destinée qui faisait trembler toutes ses idées et le rendait presque fou. une sorte de représentation du moment le plus horrible de sa vie. il y avait un crucifix. un inconnu. Il rentra pleinement dans le sentiment du réel . Tout y était. de soldats et de spectateurs. Une chaise était derrière lui . Il chercha Javert. Et puis. la même heure de nuit. il arriva à cette phase de calme où l'on peut écouter. tous l'appelaient Jean Valjean ! Il avait sous les yeux. Au moment où il était entré. il profita d'une pile de cartons qui était sur le bureau des juges pour dérober son visage à toute la salle. Peu à peu il se remit. Dieu était absent. mais il ne le vit pas. c'était le même appareil. il s'y laissa tomber. Il en eut horreur. Il pouvait maintenant voir sans être vu. cette foule regardait plier peu à peu sous le poids d'une vraisemblance terrible un homme. vision inouïe. l'affaire durait depuis trois heures.

Condamnez-le pour le fait nouveau . Monsieur. un bandit. ils avaient été unanimes. Il vient de commettre un nouveau vol. il y a huit ans. un scélérat des plus dangereux. des lumières avaient jailli de tout le débat. en sortant du bagne de Toulon. Ils sont incarcérés à la Conciergerie et Hugo les interroge : « Vous avez donc escaladé un mur ? – Non. était un vagabond qui avait été trouvé dans un champ. – Et les ramasser ? – Oui. crime prévu par l'article 383 du code pénal. on le sait déjà. et qui. des témoins venaient d'être entendus. que Hugo rapporte dans une lettre à sa femme.fondément stupide ou profondément habile. avec un enfant également. L'accusation disait : – Nous ne tenons pas seulement un voleur de fruits. Qui était cet homme ? Une enquête avait eu lieu . monsieur. 1830-1846.. Cet homme. appelé le clos Pierron181. sur le chemin. un maraudeur . déjà indirectement évoqué – voir la note 173. les pêches étaient par terre. il sera jugé plus tard pour le fait ancien. 426. emportant une branche chargée de pommes mûres. pour lequel nous nous réservons de le poursuivre ultérieurement. cassée à un pommier dans un clos voisin. Ce nom rappelle celui de Pierre. mais Montreuil-sur-Mer ! 181 – 407 – . » (ouv. quand l'identité sera judiciairement acquise. à Montreuil également. dans notre main. nous tenons là. p. un relaps en rupture de ban. accusés d'avoir volé des pêches dans un jardin à Montreuil. un ancien forçat. a commis un vol de grand chemin à main armée sur la personne d'un enfant savoyard appelé Petit-Gervais. – Vous n'avez fait que vous baisser ? – Oui monsieur.) L'autre est un dialogue comparable. La scène se passe en 1837. Le vol de fruit recoupe étrangement deux anecdotes analogues : l'une dans Choses vues concerne deux enfants. C'est un cas de récidive. cit. un malfaiteur appelé Jean Valjean que la justice recherche depuis longtemps.

. les erreurs imputées aux journaux. auxquels elle convient par sa sonorité grave et son allure majestueuse . aussi bien à Paris qu'à Romorantin ou à Montbrison. l'avocat général. le siècle de Louis XIV. l'imposture qui distille son venin dans les colonnes de ces organes. n'est plus guère parlée que par les orateurs officiels du parquet. Il parlait avec peine. Il faisait des gestes et des signes qui voulaient dire non. si l'identité était reconnue et si l'affaire Petit-Gervais se terminait plus tard par une condamnation.Devant cette accusation. une solennité musicale. l'éloquent interprète de la vindicte.. la vraisemblance croissait à chaque minute. etc. la plaidoirie. ces tendres lévites. l'illustre guerrier qui. Qu'était-ce que cet homme ? De quelle nature était son apathie ? Etait-ce imbécillité ou ruse ? Comprenait-il trop. l'auguste sang de nos rois. et qui aujourd'hui. le temple de Melpomène. la peine de mort possible. il était obscur. Il y avait dans ce procès ce qui effraye et ce qui intrigue . – L'avocat donc avait commencé par s'expliquer sur le vol des pommes. – chose malaisée en beau style . et comme un étranger au milieu de cette société qui le saisissait. monsieur le général commandant le département. le drame n'était pas seulement sombre. le grand siècle. le centre des arts et de la civilisation. etc. et toute cette foule regardait avec plus d'anxiété que lui-même cette sentence pleine de calamités qui penchait sur lui de plus en plus. une femme. Il était comme un idiot en présence de toutes ces intelligences rangées en bataille autour de lui. les accents qu'on vient d'entendre. répondait avec embarras. Une éventualité laissait même entrevoir. ou bien il considérait le plafond. devant l'unanimité des témoins. Le défenseur avait assez bien plaidé. une épouse. mais de la tête aux pieds toute sa personne niait. etc. Cependant il y allait pour lui de l'avenir le plus menaçant. le roi. dans cette langue de province qui a longtemps constitué l'éloquence du barreau et dont usaient jadis tous les avocats. les élèves du séminaire. – 408 – . l'accusé paraissait surtout étonné. Paris. ou ne comprenait-il pas du tout ? Questions qui divisaient la foule et semblaient partager le jury. mais Bénigne Bossuet lui-même a été obligé de faire allusion à une poule en pleine oraison funèbre. monseigneur l'évêque. langue où un mari s'appelle un époux. outre le bagne. étant devenue classique. un saint pontife. un concert. le monarque. un théâtre. la famille régnante.

mais en supposant qu'il fût le forçat Jean Valjean. l'avocat n'avait pas à la discuter. l'accusé avait résidé à Faverolles . mais l'accusé s'y était refusé obstinément. l'avocat le lui avait conseillé . Un aveu sur ce dernier point eût mieux valu. incarne non seulement le classicisme littéraire. et lui eût concilié l'indulgence de ses juges . Un long malheur au bagne. une longue misère hors du bagne. tout au plus . L'accusé. le vol et sa qualité de forçat. Sa qualité d'ancien forçat. mais il disait l'avoir trouvée à terre et ramassée. On l'avait arrêté nanti de cette branche (que l'avocat appelait plus volontiers rameau) . n'avait été vu de personne escaladant le mur ou cassant la branche. l'accusé y avait été émondeur . avait adopté « un mauvais système de défense » – Il s'obstinait à nier tout. tout cela était vrai . le nom de Champmathieu pouvait bien avoir pour origine Jean Mathieu . etc. non une preuve. dénégation intéressée .. etc. mais ne fallait-il pas considérer la brièveté de cette intelligence ? Cet homme était visiblement stupide. et le défenseur « dans sa bonne foi » devait en convenir. à ces témoignages. Il se défendait mal. à ces indications. figure antithétique de Mgr Bienvenu.et il s'en est tiré avec pompe182. Où était la preuve du contraire ? – Sans doute cette branche avait été cassée et dérobée après escalade. il persistait à appeler Champmathieu. L'avocat ne niait pas que cette qualité ne parût malheureusement bien constatée . C'était un tort . cela prouvait-il qu'il fût le voleur des pommes ? C'était une présomption. à coup sûr. cela était vrai. mais aussi la monarchie de droit divin et la religion entendue comme principe d'ordre social – voir note 25 du livre I. était-ce une raison pour le condamner ? Quant à l'affaire Petit-Gervais. – Son client. l'avaient abruti. sans doute il y avait un voleur. Mais qu'est-ce qui prouvait que ce voleur était Champmathieu ? Une seule chose. puis jetée là par le maraudeur alarmé . croyant sans doute sauver tout en n'avouant rien. L'avocat avait établi que le vol de pommes n'était pas matériellement prouvé. 182 – 409 – . l'avocat ne pouvait opposer que la dénégation de son client. enfin quatre témoins reconnaissaient sans hésiter et positivement Champmathieu pour être le galérien Jean Valjean . qu'en sa qualité de défenseur. elle n'était L'exemple n'est pas choisi au hasard puisque Bossuet.

etc. de lui appliquer les peines de police qui s'adressent au condamné en rupture de ban. Ces considérations épuisées. nie jusqu'à son identité ! Outre cent autres – 410 – . mais rend tous les jours de grands services à l'éloquence judiciaire. Il félicita le défenseur de sa « loyauté ». alors à son aurore sous le nom d'école satanique que lui avaient décerné les critiques de l'Oriflamme et de la Quotidienne. lequel n'est pas utile à la tragédie. L'avocat concluait en suppliant le jury et la cour. etc. si l'identité de Jean Valjean leur paraissait évidente. Le modèle de ces sortes de descriptions est dans le récit de Théramène. Il fut violent et fleuri. il attribua. Il atteignit l'accusé par toutes les concessions que l'avocat avait faites. etc.. Cet homme était donc Jean Valjean. ou pour mieux dire.. La description achevée. vagabond. il passa à Jean Valjean lui-même. Ceci était acquis à l'accusation et ne pouvait plus se contester. le vol.. L'auditoire et les jurés « frémirent ». à quelques pas d'un mur escaladé. et profita habilement de cette loyauté. Il en prit acte. nie le flagrant délit. l'avocat général tonna contre l'immoralité de l'école romantique. et non le châtiment épouvantable qui frappe le forçat récidiviste. etc. comme sont habituellement les avocats généraux. l'avocat général reprit. nie tout. Un monstre vomi. par une habile antonomase. etc. – accoutumé par sa vie passée aux actions coupables et peu corrigé par son séjour au bagne. trouvé sur la voie publique en flagrant délit de vol. à l'influence de cette littérature perverse le délit de Champmathieu.. nie jusqu'à son nom. dans un mouvement oratoire fait pour exciter au plus haut point le lendemain matin l'enthousiasme du Journal de la Préfecture : Et c'est un pareil homme.. L'avocat semblait accorder que l'accusé était Jean Valjean. comme le prouve le crime commis sur Petit-Gervais. etc.. L'avocat général répliqua au défenseur. remontant aux sources et aux causes de la criminalité. etc. Ici..point dans la cause. non sans vraisemblance. Qu'était-ce que Jean Valjean ? Description de Jean Valjean. mendiant. sans moyens d'existence. tenant encore à la main l'objet volé. l'escalade. etc. – c'est un homme pareil qui. de Jean Valjean.

pour l'instant. De temps en temps. les travaux forcés à perpétuité. la bouche ouverte. etc. Il était évidemment surpris qu'un homme pût parler comme cela. commença par complimenter « monsieur l'avocat général » sur son « admirable parole ». la ruse. Deux ou trois fois les spectateurs placés le plus près de lui l'entendirent dire à demi-voix : – Voilà ce que c'est. qui ne peut se contenir. Chenildieu et Cochepaille. et trois de ses anciens compagnons d'ignominie.. Pendant que l'avocat général parlait. quatre témoins le reconnaissent. le terrain évidemment se dérobait sous lui. avec une sorte d'étonnement où il entrait bien quelque admiration. calculée évidemment. Javert. les forçats Brevet. l'intègre inspecteur de police Javert. Il termina en faisant ses réserves pour l'affaire Petit-Gervais. sorte de protestation triste et muette dont il se contentait depuis le commencement des débats. l'habitude de tromper la justice. dans ces instants où l'éloquence. déborde dans un flux d'épithètes flétrissantes et enveloppe l'accusé comme un orage. l'accusé écoutait. – 411 – . on s'en souvient. qui dénotait. Qu'oppose-t-il à cette unanimité foudroyante ? Il nie. C'était. mais l'adresse. Baloup ! L'avocat général fit remarquer au jury cette attitude hébétée. de n'avoir pas demandé à M. aux moments les plus « énergiques » du réquisitoire. etc. et en réclamant une condamnation sévère.preuves sur lesquelles nous ne revenons pas. et qui mettait dans tout son jour « la profonde perversité » de cet homme. mais il faiblissait . il remuait lentement la tête de droite à gauche et de gauche à droite. Quel endurcissement ! Vous ferez justice. messieurs les jurés. puis répliqua comme il put. Le défenseur se leva. non l'imbécillité.

même que c'était chez monsieur Baloup. Le président fit lever l'accusé et lui adressa la question d'usage : – Avez-vous quelque chose à ajouter à votre défense ? L'homme. sembla ne pas entendre. L'hiver. et tout à coup. pêle-mêle. Manier du fer quand il y a de la glace entre les pavés. parce qu'il faut des espaces. un homme est fini. j'avais bien du mal. Que j'ai été charron à Paris.Chapitre X Le système de dénégations L'instant de clore les débats était venu. Le président répéta la question. Et puis c'est si méchant les ouvriers ! Quand un bonhomme n'est plus jeune. On est vieux tout jeune dans cet état-là. Ce fut comme une éruption. Il dit : – J'ai à dire ça. les gendarmes. il fit le mouvement de quelqu'un qui se réveille. impétueuses. fixant sont regard sur l'avocat général. il se mit à parler. on vous l'appelle pour tout vieux serin. Moi. debout. mais les maîtres ne veulent pas. jamais dans des ateliers fermés. dans des cours. voyez-vous. c'est rude. regarda le public. vieille bête ! Je ne gagnais plus que trente sous par jour. Il parut comprendre. ils disent que cela perd du temps. regarda encore. la cour. promena ses yeux autour de lui. sous des hangars chez les bons maîtres. à la façon dont les paroles s'échappaient de sa bouche. Cette fois l'homme entendit. j'en avais cinquante-trois. qu'elles s'y pressaient toutes à la fois pour sortir en même temps. Dans la chose de charron. son avocat. roulant dans ses mains un affreux bonnet qu'il avait. on travaille toujours en plein air. on a si froid qu'on se bat les bras pour se réchauffer . les jurés. on me payait le – 412 – . incohérentes. Ça vous use vite un homme. C'est un état dur. Il sembla. posa son poing monstrueux sur le rebord de la boiserie placée devant son banc. heurtées. À quarante ans.

183 – 413 – . Il regarda En contrepoint. qui était bien tranquille. avec une sorte de naïveté irritée et sauvage. l'auditoire éclata de rire. 1). et se couchait bien vite . quand il gèle. Avec ça. Elle est morte. de la première nuit de Juliette et de Victor. Qui est-ce qui connaît le père Champmathieu ? Pourtant je vous dis monsieur Baloup. Ça pénètre. C'était une brave fille qui n'allait pas au bal. Elle avait de la peine aussi. les maîtres profitaient de mon âge. Elle revenait à sept heures du soir. On lave devant soi au robinet et on rince derrière soi dans le bassin. rapide. on perdrait des pratiques. Je dis vrai. et resta debout. il faut laver . Ah. Je me rappelle un mardi gras où elle était couchée à huit heures183. Nous n'avons pas été bien heureux. on a moins froid au corps. je ne sais pas ce qu'on me veut. avec le vent qui vous coupe la figure . Les planches sont mal jointes et il vous tombe des gouttes d'eau partout. On n'est pas dans le baquet. 6. Elle gagnait un peu de son côté. rauque. j'avais ma fille qui était blanchisseuse à la rivière. Vous n'avez qu'à demander. où l'eau arrive par des robinets. Comme c'est fermé. c'est tout de même. bien oui. On a ses jupes toutes mouillées. cela allait. Ils étaient invités ce soir-là au Bal des Artistes du Mardi gras et n'y allèrent pas. Les espèces d'affirmations qu'il semblait jeter au hasard devant lui. Il avait dit ces choses d'une voix haute. Quand il eut fini. peut-être. Toute la journée dans un baquet jusqu'à mi-corps. Une fois il s'était interrompu pour saluer quelqu'un dans la foule.moins cher qu'on pouvait. et il ajoutait à chacune d'elles le geste d'un bûcheron qui fend du bois. Elle a aussi travaillé au lavoir des Enfants-Rouges. Voilà. À nous deux. si on ne lavait pas. Mais il y a une buée d'eau chaude qui est terrible et qui vous perd les yeux. lui venaient comme des hoquets. à la neige. pas plus que Mari us et Cosette le soir de leurs noces (V. Son mari la battait. Voyez chez monsieur Baloup. L'homme se tut. demander ! que je suis bête ! Paris. il y a des personnes qui n'ont pas beaucoup de linge et qui attendent après . dessus et dessous. dure et enrouée. c'est un gouffre. elle était si fatiguée. Après ça. à la pluie.

Accusé. Il ouvrit la bouche. avez-vous. Quasimodo déjà scrutait les rires de la foule qui prenait son visage pour une grimace. homme attentif et bienveillant. c'est-àdire commis le crime de vol avec escalade ? Deuxièmement. il regarda le plafond. Les députés de la droite éclateront de rire de la même façon au discours de Hugo sur la misère (9 juillet 1849). il se mit à rire lui-même184. oui ou non. Il était en faillite. oui ou non. franchi le mur du clos Pierron. » Puis se tournant vers l'accusé. se tourna vers le président et dit : – D'abord… Puis il regarda son bonnet. avait été inutilement cité. Il rappela à « messieurs les jurés » que « le sieur Baloup. Les présomptions les plus graves pèsent sur vous et peuvent entraîner des conséquences capitales. et voyant qu'on riait. 184 – 414 – . comme un homme qui a bien compris et qui sait ce qu'il va répondre. expliquez-vous clairement sur ces deux faits : – Premièrement. De même les dieux de l'Olympe à l'apparition du Satyre (La Légende des siècles) et les lords devant Gwynplaine (L'Homme qui rit). êtes-vous le forçat libéré Jean Valjean ? L'accusé secoua la tête d'un air capable.le public. je vous interpelle une dernière fois. l'ancien maître charron chez lequel l'accusé disait avoir servi. et ne comprenant pas. il l'engagea à écouter ce qu'il allait lui dire et ajouta : – Vous êtes dans une situation où il faut réfléchir. et n'avait pu être retrouvé. dans votre intérêt. cassé la branche et volé les pommes. Le président. et se tut. Cela était sinistre. éleva la voix.

me pousse le coude et me dit tout bas : réponds donc. Après ça. Je ne sais pas expliquer. Je venais d'Ailly. Il y a trois mois que je suis en prison et qu'on me trimballe. 5 et 8. faites attention. Je suis un homme qui ne mange pas tous les jours. reprit l'avocat général d'une voix sévère. Je ne trouvais pas d'abord. Voilà ce qu'on a tort de ne pas voir. boulevard de l'Hôpital185. 185 – 415 – . moi. je suis un pauvre homme. Moi. que vous êtes allé en Auvergne. qui est bon enfant. Vous ne répondez à rien de ce qu'on vous demande. je ne peux pas dire. je l'ignore. j'ai ramassé la branche sans savoir qu'elle me ferait arriver de la peine. Il est évident que vous ne vous appelez pas Champmathieu. J'ai travaillé chez monsieur Baloup. L'accusé avait fini par se rasseoir . Vous dites Jean Valjean. on me dit : répondez ! le gendarme. je n'ai pas fait les études. Vous êtes bien malins de me dire où je suis né. on parle contre moi. et s'écria : – Vous êtes très méchant. que vous êtes né à Faverolles où vous avez été émondeur. Messieurs les jurés apprécieront. Votre trouble vous condamne. je marchais dans le pays après une ondée qui avait fait la campagne toute jaune. que vous êtes le forçat Jean Valjean caché d'abord sous le nom de Jean Mathieu qui était le nom de sa mère. Ce Première évocation de ce qui sera un lieu commun des misérables – voir II.– Accusé. j'ai ramassé par terre des choses qu'il y avait. Je n'ai rien volé. il se leva brusquement quand l'avocat général eut fini. même que les mares débordaient et qu'il ne sortait plus des sables que de petits brins d'herbe au bord de la route. Je n'ai pas volé. Il est évident que vous avez volé avec escalade des pommes mûres dans le clos Pierron. Jean Mathieu ! Je ne connais pas ces personnes-là. Tout le monde n'a pas des maisons pour y venir au monde. Je m'appelle Champmathieu. vous ! Voilà ce que je voulais dire. j'ai trouvé une branche cassée par terre où il y avait des pommes. 4 et III. C'est des villageois.

Voici en quels termes il a déposé : – « Je n'ai pas même besoin des présomptions morales et des preuves matérielles qui démentent les dénégations de l'ac– 416 – . mais qui n'y parviendra pas – nous l'en prévenons – nous requérons qu'il vous plaise et qu'il plaise à la cour appeler de nouveau dans cette enceinte les condamnés Brevet. en présence des dénégations confuses. mais importantes. je crois devoir rappeler à messieurs les jurés ce qu'il a dit ici-même. reprit l'avocat général. Javert est un homme estimé qui honore par sa rigoureuse et stricte probité des fonctions inférieures. que l'inspecteur de police Javert. et que je suis le père Champmathieu. Voilà mes noms de baptême. Prenez ça comme vous voudrez. Cochepaille et Chenildieu et l'inspecteur de police Javert. il y a peu d'heures. Quand j'étais enfant. j'ai été domicilié. En l'absence du sieur Javert. qui voudrait bien se faire passer pour idiot. – C'est juste. monsieur le président. pardi ! Eh bien ? est-ce qu'on ne peut pas avoir été en Auvergne et avoir été à Faverolles sans avoir été aux galères ? Je vous dis que je n'ai pas volé. il s'adressa au président : – Monsieur le président. Je crois que mon père et ma mère étaient des gens qui allaient sur les routes. rappelé par ses fonctions au chef-lieu d'un arrondissement voisin. J'ai été chez monsieur Baloup. Vous m'ennuyez avec vos bêtises à la fin ! Pourquoi donc est-ce que le monde est après moi comme des acharnés ! L'avocat général était demeuré debout . aussitôt sa déposition faite. – Je fais remarquer à monsieur l'avocat général. a quitté l'audience et même la ville. Nous lui en avons accordé l'autorisation.serait trop commode. mais fort habiles de l'accusé. et les interpeller une dernière fois sur l'identité de l'accusé avec le forçat Jean Valjean. on m'appelait Petit. avec l'agrément de monsieur l'avocat général et du défenseur de l'accusé. on m'appelle Vieux. Je ne sais pas d'ailleurs. maintenant. j'ai été à Faverolles. dit le président. J'ai été en Auvergne.

les trois témoins Brevet. Je le reconnais parfaitement. Il a subi dix-neuf ans de travaux forcés pour vol qualifié. Il avait cinq ou six fois tenté de s'évader. – 417 – . L'ancien forçat Brevet portait la veste noire et grise des maisons centrales. quelque chose comme guichetier. Chenildieu et Cochepaille fussent entendus de nouveau et interpellés solennellement. introduisit le condamné Brevet. Je l'ai souvent vu. On ne l'a libéré à l'expiration de sa peine qu'avec un extrême regret.cusé. – Brevet. Brevet était un personnage d'une soixantaine d'années qui avait une espèce de figure d'homme d'affaires et l'air d'un coquin. Les aumôniers portaient bon témoignage de ses habitudes religieuses. Outre le vol Petit-Gervais et le vol Pierron. vous avez subi une condamnation infamante et vous ne pouvez prêter serment… Brevet baissa les yeux. L'auditoire était en suspens et toutes les poitrines palpitaient comme si elles n'eussent eu qu'une seule âme. et un moment après la porte de la chambre des témoins s'ouvrit. Cela va quelquefois ensemble. à l'époque où j'étais adjudant garde-chiourme au bagne de Toulon. Il était devenu. Il ne faut pas oublier que ceci se passait sous la restauration. » Cette déclaration si précise parut produire une vive impression sur le public et le jury. dit le président. L'avocat général termina en insistant pour qu'à défaut de Javert. je le soupçonne encore d'un vol commis chez sa grandeur le défunt évêque de Digne. dans la prison où de nouveaux méfaits l'avaient ramené. Je répète que je le reconnais parfaitement. C'était un homme dont les chefs disaient : Il cherche à se rendre utile. Le président transmit un ordre à un huissier. c'est un ancien forçat très méchant et très redouté nommé Jean Valjean. accompagné d'un gendarme prêt à lui prêter main-forte. L'huissier. Cet homme ne s'appelle pas Champmathieu .

Le président lui adressa à peu près les mêmes paroles qu'à Brevet. et dites-nous. C'est moi qui l'ai reconnu le premier et je persiste. qui avait dans tous ses membres et dans toute sa personne une sorte de faiblesse maladive et dans le regard une force immense.– Cependant. restez debout. regardez bien l'accusé. – Accusé. – Allez vous asseoir. alors ce serait que l'âge l'a abruti . On introduisit Chenildieu. et il est toujours temps de vous rétracter. réfléchissez avant de me répondre. puis se retourna vers la cour. comme l'indiquaient sa casaque rouge et son bonnet vert. Cet homme est Jean Valjean. forçat à vie. même dans l'homme que la loi a dégradé. dit le président. au bagne il était sournois. Je le reconnais positivement. fiévreux. monsieur le président. Accusé. Je suis sorti l'an d'après. – Brevet. Entré à Toulon en 1796 et sorti en 1815. recueillez vos souvenirs. levez-vous. C'était un petit homme d'environ cinquante ans. vif. reprit le président. si vous croyez vous être trompé. – Oui. Brevet regarda l'accusé. considérez d'une part cet homme qu'un mot de vous peut perdre. ridé. Au moment où il lui rappela que son infamie lui ôtait le droit de prêter serment. quand la pitié divine le permet. si vous persistez à reconnaître cet homme pour votre ancien camarade de bagne Jean Valjean. d'où on l'avait extrait pour cette affaire. Chenildieu leva la tête et regarda la foule – 418 – . chétif. d'autre part la justice qu'un mot de vous peut éclairer. Il subissait sa peine au bagne de Toulon. C'est à ce sentiment que je fais appel à cette heure décisive. S'il existe encore en vous. Il a l'air d'une brute maintenant. en votre âme et conscience. il peut rester. jaune. effronté. Ses compagnons du bagne l'avaient surnommé Je-nieDieu. un sentiment d'honneur et d'équité. et je l'espère. L'instant est solennel.

C'était un de ces malheureux hommes que la nature à ébauchés en bêtes fauves et que la société termine en galériens. dit Cochepaille. Le président l'invita à se recueillir et lui demanda. avait soulevé dans l'auditoire un murmure de fâcheux augure pour l'accusé. selon l'accusation. évidemment sincères et de bonne foi. mon vieux ? – Allez vous asseoir. Chenildieu éclata de rire. comme aux deux autres. Cet autre condamné à perpétuité. Il avait gardé des troupeaux dans la montagne. était un paysan de Lourdes et un demi-ours des Pyrénées. L'accusé. à reconnaître l'homme debout devant lui. Cochepaille n'était pas moins sauvage et paraissait plus stupide encore que l'accusé. lui. tant il était fort. sans hésitation et sans trouble. murmure qui croissait et se prolongeait plus longtemps chaque fois qu'une déclaration nouvelle venait s'ajouter à la précédente. était son principal moyen de défense. Le président essaya de le remuer par quelques paroles pathétiques et graves et lui demanda. Tu boudes donc. Même qu'on l'appelait Jean-le-Cric. les avait écoutées avec ce visage étonné qui. – C'est Jean Valjean.en face. et de pâtre il avait glissé brigand. À la première. s'il persistait. venu du bagne et vêtu de rouge comme Chenildieu. s'il persistait à reconnaître l'accusé. comme à Brevet. Chacune des affirmations de ces trois hommes. – Pardine ! si je le reconnais ! nous avons été cinq ans attachés à la même chaîne. les gendarmes ses voisins l'avaient entendu grommeler entre ses dents : Ah bien ! en voilà un ! Après la seconde il dit un peu plus haut. d'un air presque satisfait : Bon ! À la troisième il s'écria : Fameux ! – 419 – . dit le président. L'huissier amena Cochepaille.

et s'écrièrent à la fois : – Monsieur Madeleine ! – 420 – . vous avez entendu. Chenildieu. et était debout au milieu de la salle. Tous ceux qui entendirent cette voix se sentirent glacés. Il était évident que l'homme était perdu. – Huissiers. Je vais clore les débats.Le président l'interpella. avait poussé la porte à hauteur d'appui qui séparait le tribunal du prétoire. Cochepaille ! regardez de ce côté-ci. le reconnurent. En ce moment un mouvement se fit tout à côté du président. dit le président. Les yeux se tournèrent vers le point d'où elle venait. faites faire silence. On entendit une voix qui criait : – Brevet. l'avocat général. Qu'avez-vous à dire ? Il répondit : – Je dis – Fameux ! Une rumeur éclata dans le public et gagna presque le jury. Le président. – Accusé. Bamatabois. vingt personnes. placé parmi les spectateurs privilégiés qui étaient assis derrière la cour. M. Un homme. venait de se lever. tant elle était lamentable et terrible.

Il était très pâle et il tremblait légèrement. Madeleine se tourna vers les jurés et vers la cour et dit d'une voix douce : – Messieurs les jurés. c'est moi. Je suis Jean Valjean. l'homme qui était là paraissait si calme. Monsieur le président. La sensation fut indescriptible. l'homme que tous appelaient encore en ce moment M. Ils avaient blanchi depuis une heure qu'il était là.Chapitre XI Champmathieu de plus en plus étonné C'était lui en effet. Pas une bouche ne respirait. Ses cheveux. Brevet et Chenildieu. faites-moi arrêter. étaient maintenant tout à fait blancs. M. La voix avait été si poignante. Tous trois demeurèrent interdits et indiquèrent par un signe de tête qu'ils ne le connaissaient point. sa redingote était boutonnée avec soin. Cochepaille intimidé fit le salut militaire. Toutes les têtes se dressèrent. À la première commotion de l'étonnement avait succédé un silence de sépulcre. avant que les gendarmes et les huissiers eussent pu faire un geste. qu'au premier abord on ne comprit pas. La lampe du greffier éclairait son visage. On sentait dans la salle cette espèce de – 421 – . On se demanda qui avait crié. – Vous ne me reconnaissez pas ? dit-il. gris encore au moment de son arrivée à Arras. faites relâcher l'accusé. Cette indécision ne dura que quelques secondes. Madeleine s'était avancé vers les témoins Cochepaille. On ne pouvait croire que ce fût cet homme tranquille qui eût jeté ce cri effrayant. il n'y avait aucun désordre dans ses vêtements. Avant même que le président et l'avocat général eussent pu dire un mot. ce n'est pas lui. L'homme que vous cherchez. Il y eut dans l'auditoire un instant d'hésitation. Il tenait son chapeau à la main.

Il l'interrompit d'un accent plein de mansuétude et d'autorité. J'avais pourtant fait de mon mieux. lâchez cet homme. S'il y a un médecin dans l'auditoire. j'accomplis un devoir. qu'un sentiment que nous n'avons pas besoin d'exprimer. et je vous dis la vérité. – Je vous remercie. telles qu'elles sont encore dans l'oreille de ceux qui les ont entendues. Vous pouvez me prendre. Ce que je fais en ce moment. maire de Montreuil-sur-mer. Je suis le seul qui voie clair ici. Madeleine ne laissa point achever l'avocat général. je suis ce malheureux condamné. et demanda avec un accent qui fut compris de tous : – Y a-t-il un médecin ici ? L'avocat général prit la parole : – Messieurs les jurés. Dieu. il avait échangé un signe rapide avec l'avocat et quelques paroles à voix basse avec les conseillers assesseurs. au moins de réputation. le regarde. mais je ne suis pas fou. l'incident si étrange et si inattendu qui trouble l'audience ne nous inspire.terreur religieuse qui saisit la foule lorsque quelque chose de grand s'accomplit. qui est là-haut. telles qu'elles furent écrites immédiatement après l'audience par un des témoins de cette scène . Vous allez voir. Madeleine. les voici littéralement. Il s'adressa au public. ainsi qu'à vous. puisque me voilà. nous nous joignons à monsieur le président pour le prier de vouloir bien assister monsieur Madeleine et le reconduire à sa demeure. Vous étiez sur le point de commettre une grande erreur. monsieur l'avocat général. et cela suffit. M. Cependant le visage du président s'était empreint de sympathie et de tristesse . Je me suis caché sous un – 422 – . il y a près de quarante ans aujourd'hui. Vous connaissez tous. l'honorable M. Voici les paroles qu'il prononça .

dans les cendres de la cheminée. Prenez-moi. je vous reconnais. et dit : – 423 – . si vous voulez.nom . lui ! Rien ne pourrait rendre ce qu'il y avait de mélancolie bienveillante et sombre dans l'accent qui accompagnait ces paroles. Il paraît que cela ne se peut pas. une espèce d'idiot . Vous trouverez chez moi. je suis devenu riche. hésita un moment. N'allez point condamner cet homme au moins ! Quoi ! ceux-ci ne me reconnaissent pas ! Je voudrais que Javert fût ici. j'étais bûche. On a eu raison de vous dire que Jean Valjean était un malheureux très méchant. je suis devenu maire . Toute la faute n'est peut-être pas à lui. Il me reconnaîtrait. je ne vais pas vous raconter ma vie. J'étais stupide. Mais. j'ai volé Petit-Gervais. le bagne m'a changé. pardon. Enfin. messieurs les juges. Recueillez cela. il y a bien des choses que je ne puis pas dire. J'ai volé monseigneur l'évêque. Je n'ai plus rien à ajouter. Mon Dieu ! monsieur l'avocat général remue la tête. la pièce de quarante sous que j'ai volée il y a sept ans à PetitGervais. vous ne me croyez pas ! Voilà qui est affligeant. comme la sévérité m'avait perdu. l'infamie d'où j'avais essayé de sortir est une chose nuisible. un jour on saura. je suis devenu méchant . vous ne pouvez pas comprendre ce que je dis là. cela est vrai. Écoutez. Les galères font le galérien. vous dites : M. Il se tourna vers les trois forçats : – Eh bien. Avant le bagne. moi ! Brevet ! vous rappelezvous ?… Il s'interrompit. j'étais un pauvre paysan très peu intelligent. Madeleine est devenu fou. Plus tard l'indulgence et la bonté m'ont sauvé. voyez-vous. je suis devenu tison. mais. j'ai voulu rentrer parmi les honnêtes gens. un homme aussi abaissé que moi n'a pas de remontrance à faire à la providence ni de conseil à donner à la société . cela est vrai .

Cette date. le pré– 424 – . Il n'y avait plus dans cette enceinte ni juges.– Te rappelles-tu ces bretelles en tricot à damier que tu avais au bagne ? Brevet eut comme une secousse de surprise et le regarda de la tête aux pieds d'un air effrayé. ni gendarmes . dit Chenildieu. Relève ta manche. la date y était. Réponds. qui te surnommais toi-même Je-nie-Dieu. Lui continua : – Chenildieu. Cochepaille releva sa manche. P. que je suis Jean Valjean. tu as toute l'épaule droite brûlée profondément. c'était aussi le sourire du désespoir. l'avocat général oubliait qu'il était là pour requérir. – Vous voyez bien. tous les regards se penchèrent autour de lui sur son bras nu. dit-il. il n'y avait que des yeux fixes et des cœurs émus. parce que tu t'es couché un jour l'épaule sur un réchaud plein de braise. qu'on y voit toujours cependant. C'était le sourire du triomphe. Le malheureux homme se tourna vers l'auditoire et vers les juges avec un sourire dont ceux qui l'ont vu sont encore navrés lorsqu'ils y songent. est-ce vrai ? – C'est vrai. ni accusateurs. Personne ne se rappelait plus le rôle que chacun pouvait avoir à jouer . tu as près de la saignée du bras gauche une date gravée en lettres bleues avec de la poudre brûlée. pour effacer les trois lettres T. 1er mars 1815. c'est celle du débarquement de l'empereur à Cannes. Un gendarme approcha une lampe . F. Il s'adressa à Cochepaille : – Cochepaille..

Pas une voix ne s'éleva. L'apparition de cet homme avait suffi pour remplir de clarté cette aventure si obscure le moment d'auparavant. toute cette foule. les petites résistances possibles se perdirent dans ce vaste fait lumineux. qui sera développée dans William Shakespeare (I. Monsieur l'avocat général sait qui je suis. Il avait en ce moment ce je ne sais quoi de divin qui fait que les multitudes reculent et se rangent devant un homme. comprit tout de suite et d'un seul coup d'œil cette simple et magnifique histoire d'un homme qui se livrait pour qu'un autre homme ne fût pas condamné à sa place. 5. Cela rayonnait. Il se dirigea vers la porte de sortie.sident qu'il était là pour présider. J'ai plusieurs choses à faire. puisqu'on ne m'arrête pas. Le propre des spectacles sublimes. aucune question ne fut faite. 186 – 425 – . il sait où je vais. – Je ne veux pas déranger davantage l'audience. pas un bras ne s'étendit pour l'empêcher. aucune autorité n'intervint. c'est de prendre toutes les âmes et de faire de tous les témoins des spectateurs. le défenseur qu'il était là pour défendre. mais il est Dans cette brève et lumineuse communion des consciences s'ébauche une théorie de la vertu moralisatrice de l'art. Sans qu'il fût besoin d'aucune explication désormais. ne se disait qu'il voyait resplendir là une grande lumière . sans doute. Il traversa la foule à pas lents. Chose frappante. tous intérieurement se sentaient éblouis. reprit Jean Valjean. il me fera arrêter quand il voudra. Impression qui passa vite. comme par une sorte de révélation électrique. Tous s'écartèrent. mais qui dans l'instant fut irrésistible186. 2 et II. Je m'en vais. Il était évident qu'on avait sous les yeux Jean Valjean. les hésitations. et de l'effet civilisateur spécifique au théâtre. Aucun peut-être ne se rendait compte de ce qu'il éprouvait . aucun. Les détails. On n'a jamais su qui ouvrit la porte. 7). 4.

certain que la porte se trouva ouverte lorsqu'il y parvint. il se retourna et dit : – Monsieur l'avocat général. car ceux qui font de certaines choses souveraines sont toujours sûrs d'être servis par quelqu'un dans la foule. n'est-ce pas ? Mon Dieu ! quand je pense à ce que j'ai été sur le point de faire. vous me trouvez digne de pitié. et la porte se referma comme elle avait été ouverte. je me trouve digne d'envie. Il sortit. s'en allait stupéfait. Moins d'une heure après. – 426 – . Cependant j'aurais mieux aimé que tout ceci n'arrivât pas. mis en liberté immédiatement. le verdict du jury déchargeait de toute accusation le nommé Champmathieu . je reste à votre disposition. Arrivé là. Puis il s'adressa à l'auditoire : – Vous tous. tous ceux qui sont ici. et Champmathieu. croyant tous les hommes fous et ne comprenant rien à cette vision.

à voix basse : – Comment va cette pauvre femme ? – Pas mal en ce moment. que Fantine était bien mal la veille et que maintenant elle était mieux. Il répondit. – Tout cela est bien. vous avez eu raison de ne pas la détromper. dit-il. Madeleine était devant elle. M. Madeleine regarde ses cheveux Le jour commençait à poindre. mais elle vit bien à son air que ce n'était point de là qu'il venait. La sœur Simplice qui l'avait veillée profita de ce sommeil pour aller préparer une nouvelle potion de quinquina. monsieur le maire ! s'écria-t-elle. La digne sœur était depuis quelques instants dans le laboratoire de l'infirmerie. penchée sur ses drogues et sur ses fioles et regardant de très près à cause de cette brume que le crépuscule répand sur les objets. parce qu'elle croyait que monsieur le maire était allé chercher son enfant à Montfermeil. au matin. – C'est vous. pleine d'ailleurs d'images heureuses . Il venait d'entrer silencieusement. – 427 – . Tout à coup elle tourna la tête et fit un léger cri. Mais nous avons été bien inquiets. Fantine avait eu une nuit de fièvre et d'insomnie. La sœur n'osa pas interroger monsieur le maire.Livre huitième – Contre-coup Chapitre I Dans quel miroir M. elle s'endormit. allez ! Elle lui expliqua ce qui s'était passé.

dit-il. Madeleine. y considéra ses cheveux. que lui dirons-nous ? Il resta un moment rêveur. Madeleine prit la glace. elle fouilla dans une trousse et en tira une petite glace dont se servait le médecin de l'infirmerie pour constater qu'un malade était mort et ne respirait plus. monsieur ! s'écria-t-elle. La sœur se sentit glacée par je ne sais quoi d'inconnu qu'elle entrevoyait dans tout ceci. monsieur le maire. M.– Oui. mais maintenant. – Mon Dieu. Le hasard fit que la sœur leva les yeux. que vous est-il donc arrivé ? vos cheveux sont tout blancs ! – Blancs ! dit-il. reprit la sœur. La sœur Simplice n'avait point de miroir . qu'elle va vous voir et qu'elle ne verra pas son enfant. – On ne pourrait cependant pas mentir. Le plein jour s'était fait dans la chambre. murmura la sœur à demi-voix. et dit : – Tiens ! Il prononça ce mot avec indifférence et comme s'il pensait à autre chose. – Dieu nous inspirera. Il demanda : – Puis-je la voir ? – 428 – . Il éclairait en face le visage de M.

puis il dit avec sa gravité calme : – Non. le maire. qui donnait un sens obscur et singulier aux paroles de M. palpitaient tout en – 429 – . il faut que je la voie. Il fit quelques observations sur une porte qui fermait mal. Ses longs cils blonds. répandue sur son visage. ma sœur. et dont le bruit pouvait réveiller la malade. – Sans doute. – Si elle ne voyait pas monsieur le maire d'ici là. elle ne saurait pas que monsieur le maire est de retour. et quand l'enfant arriverait elle penserait tout naturellement que monsieur le maire est arrivé avec l'enfant. La religieuse ne sembla pas remarquer ce mot « peut-être ». qui la transfigurait dans son sommeil. s'approcha du lit et entrouvrit les rideaux. Sa pâleur était devenue de la blancheur . mais il faut au moins deux ou trois jours. puis il entra dans la chambre de Fantine. Mais cette respiration pénible troublait à peine une sorte de sérénité ineffable. reprit timidement la sœur. Elle dormait. osant à peine hasarder une question. Je suis peut-être pressé. elle repose. On n'aurait pas de mensonge à faire. ses joues étaient vermeilles. Madeleine parut réfléchir quelques instants. la seule beauté qui lui fût restée de sa virginité et de sa jeunesse. Elle répondit en baissant les yeux et la voix respectueusement : – En ce cas. Son souffle sortait de sa poitrine avec ce bruit tragique qui est propre à ces maladies.– Est-ce que monsieur le maire ne lui fera pas revenir son enfant ? dit la sœur. il serait aisé de lui faire prendre patience. mais monsieur le maire peut entrer. M. et qui navre les pauvres mères lorsqu'elles veillent la nuit près de leur enfant condamné et endormi.

et semble à la fois se dérober et s'offrir. frissonne. lui priant . Elle ouvrit les yeux. lorsqu'une main s'approche pour détacher la fleur. Le corps humain a quelque chose de ce tressaillement. comme s'il y eût eu dans la chambre quelqu'un à faire taire. on n'eût jamais pu croire que c'était là une malade presque désespérée. debout. Ils étaient encore là tous les deux dans la même attitude. elle avait des cheveux gris et lui des cheveux blancs. La sœur n'était pas entrée avec lui. Elle ressemblait plutôt à ce qui va s'envoler qu'à ce qui va mourir. Il se tenait près de ce lit. Madeleine resta quelque temps immobile près de ce lit. comme il faisait deux mois auparavant. depuis ces deux mois écoulés. mais qu'on ne voyait pas. À la voir ainsi. le vit. quand arrive l'instant où les doigts mystérieux de la mort vont cueillir l'âme. Toute sa personne tremblait de je ne sais quel déploiement d'ailes prêtes à s'entrouvrir et à l'emporter. et dit paisiblement. M.demeurant clos et baissés. avec un sourire : – Et Cosette ? – 430 – . regardant tour à tour la malade et le crucifix. qu'on sentait frémir. seulement maintenant. le doigt sur la bouche. elle dormant. le jour où il était venu pour la première fois la voir dans cet asile. La branche.

Il y a longtemps que je vous vois. dit le médecin. ni un mouvement de joie . Il leva son regard vers le crucifix. mais je vous voyais. Madeleine. Je vous ai suivi des yeux toute la nuit. Je dormais. était survenu. calmez-vous.Chapitre II Fantine heureuse Elle n'eut pas un mouvement de surprise. avec tant de certitude. – Oh ! s'écria-t-elle. Votre enfant est là. dites-moi donc où est Cosette ? Pourquoi ne l'avoir pas mise sur mon lit pour le moment où je m'éveillerais ? Il répondit machinalement quelque chose qu'il n'a jamais pu se rappeler plus tard. reprit-elle. Vous étiez dans une gloire et vous aviez autour de vous toutes sortes de figures célestes. Les yeux de Fantine s'illuminèrent et couvrirent de clarté tout son visage. – Mais. avec une absence si complète d'inquiétude et de doute. – Mon enfant. elle était la joie même. Cette simple question : « Et Cosette ? » fut faite avec une foi si profonde. averti. Heureusement le médecin. Elle joignit les mains avec une expression qui contenait tout ce que la prière peut avoir à la fois de plus violent et de plus doux. apportez-la-moi ! – 431 – . qu'il ne trouva pas une parole. Elle continua : – Je savais que vous étiez là. Il vint en aide à M.

je vous l'amènerai moi-même. Autrefois. Voilà tout. Quand vous serez raisonnable.Touchante illusion de mère ! Cosette était toujours pour elle le petit enfant qu'on apporte. mais je vous jure que cela ne m'aurait pas fait de mal de voir ma fille. Quand on verra que je suis bien tranquille. Elle l'interrompit impétueusement. il faut vivre pour elle. comme vous vous emportez. Je la vois. La pauvre mère courba la tête. je m'opposerai à ce que vous ayez votre enfant. Je comprends. moi ! – Vous voyez. – Mais je suis guérie ! je vous dis que je suis guérie ! Est-il âne. mais je vais faire comme si j'étais malade et ne pas bouger pour faire plaisir aux dames d'ici. dit le médecin. Je n'ai plus de fièvre. j'attendrai tant que vous voudrez. – 432 – . Il ne suffit pas de la voir. Quand monsieur le médecin voudra. Est-ce que ce n'est pas bien naturel que j'aie envie de voir mon enfant qu'on a été me chercher exprès à Montfermeil ? Je ne suis pas en colère. on dira : il faut lui donner son enfant. puisque je suis guérie . – Monsieur le médecin. reprit le médecin. je vous demande vraiment bien pardon. ce médecin ! Ah çà ! je veux voir mon enfant. vous craignez l'émotion. je vous demande pardon. il m'apportera ma Cosette. Toute la nuit j'ai vu des choses blanches et des personnes qui me souriaient. Tant que vous serez ainsi. La vue de votre enfant vous agiterait et vous ferait du mal. Savez-vous ? on me l'apporterait maintenant que je me mettrais à lui parler doucement. Il faut d'abord vous guérir. je n'aurais pas parlé comme je viens de faire. Vous avez un reste de fièvre. Je sais bien que je vais être heureuse. il m'est arrivé tant de malheurs que quelquefois je ne sais plus ce que je dis. – Pas encore. pas en ce moment. je sens bien que je n'ai plus rien du tout . je ne la quitte pas des yeux depuis hier au soir.

comme elle disait dans cet affaiblissement de la maladie qui ressemble à l'enfance. elle faisait visiblement effort pour paraître calme et « bien sage ». tout en se contenant. afin que. et puis vous sortez vos bras du lit. ma fille ? Vous devez avoir eu bien froid dans cette diligence ! Est-ce qu'on ne pourrait pas l'amener rien qu'un petit moment ? On la remporterait tout de suite après. des quintes de toux interrompaient Fantine presque à chaque mot. vous la verrez bientôt. et cela vous fait tousser. l'avez-vous trouvée jolie ? N'est-ce pas qu'elle est belle. Cosette se porte bien. – Avez-vous fait un bon voyage. elle craignait d'avoir compromis par quelques plaintes trop passionnées la confiance qu'elle voulait inspirer. et elle se mit à dire des paroles indifférentes. Vous parlez trop vivement. A-t-elle bien supporté la route ? Hélas ! elle ne me reconnaîtra pas ! Depuis le temps. Madeleine mille questions. et cela ne pense plus à rien. Je suis joyeuse. mais apaisez-vous. Oh ! que je voudrais donc la voir ! Monsieur le maire. Aujourd'hui cela voit une chose et demain une autre. on ne fît pas difficulté de lui amener Cosette. si vous vouliez ! Il lui prit la main : – Cosette est belle. Elle se tourna vers lui . Dites ! vous qui êtes le maître. elle m'a oubliée. dit-il. Fantine ne murmura pas. la voyant si paisible.M. En effet. c'est passé. cela n'a pas de mémoire. pauvre chou ! Les enfants. Madeleine s'était assis sur une chaise qui était à côté du lit. elle ne pouvait s'empêcher d'adresser à M. Avait-elle du linge blanc seulement ? Ces Thénardier la tenaient-ils proprement ? Comment la nourrissait-on ? Oh ! comme j'ai souffert. Cependant. monsieur le maire ? Oh ! comme vous êtes bon d'avoir été me la chercher ! Dites-moi seulement comment elle est. si vous saviez ! de me faire toutes ces questions-là dans le temps de ma misère ! Maintenant. – 433 – . C'est comme des oiseaux.

au milieu de ce silence. et se mit à écouter avec ravissement. il était évident qu'il était venu pour lui dire des choses devant lesquelles sa pensée hésitait maintenant. cet homme-là ! – 434 – . sa visite faite. Fantine s'écria : – Je l'entends ! mon Dieu ! je l'entends ! Elle étendit le bras pour qu'on se tût autour d'elle. Madeleine l'entendit qui disait à voix basse : – Comme ce médecin est méchant de ne pas me laisser voir ma fille ! Il a une mauvaise figure. – Oh ! reprit-elle. n'est-ce-pas ? L'été. La sœur Simplice était seule restée auprès d'eux. Ces Thénardier font-ils de bonnes affaires ? Il ne passe pas grand monde dans leur pays. Montfermeil. courait pour se réchauffer. C'est là un de ces hasards qu'on retrouve toujours et qui semblent faire partie de la mystérieuse mise en scène des événements lugubres. c'est ma Cosette ! je reconnais sa voix ! L'enfant s'éloigna comme il était venu. la voix s'éteignit. Hélas ! à quoi les jeux des enfants ne se mêlent-ils pas ! C'était cette petite fille que Fantine entendait chanter. puis son visage s'assombrit. riait et chantait à haute voix. allait. Cependant. s'était retiré. Il y avait un enfant qui jouait dans la cour . Fantine écouta encore quelque temps. on va y faire des parties de plaisir. L'enfant.– C'est assez joli. C'est une espèce de gargote que cette auberge-là. il la considérait avec anxiété . venait. M. l'enfant de la portière ou d'une ouvrière quelconque. Le médecin. c'était une petite fille. et M. retint son souffle. Madeleine lui tenait toujours la main.

elle ne quitta point des yeux l'objet quelconque qu'elle semblait voir. elle s'était soulevée à demi sur son séant. Elle doit savoir ses lettres maintenant. Fantine ? Elle ne répondit pas. son visage. l'esprit plongé dans des réflexions sans fond. cela lui fit lever machinalement la tête. Tout à coup elle cessa de parler. d'abord ! M. et vit Javert. elle lui toucha le bras d'une main et de l'autre lui fit signe de regarder derrière lui. Et puis elle fera sa première communion. Elle aura un voile blanc. était blême. devant elle. la tête sur l'oreiller. Je la regarderai. son œil agrandi par la terreur. – Mon Dieu ! s'écria-t-il. les yeux à terre. Fantine était devenue effrayante. Il écoutait ces paroles comme on écoute un vent qui souffle. Ma fille jouera dans le jardin. Elle ne parlait plus. Elle courra dans l'herbe après les papillons. trois. Elle continua de se parler à elle-même. et elle paraissait fixer sur quelque chose de formidable. Dans cinq ans. Il se retourna. Je la ferai épeler.Cependant le fond riant de ses idées revint. Ah çà ! quand fera-t-elle sa première communion ? Elle se mit à compter sur ses doigts. à l'autre extrémité de la chambre. – Comme nous allons être heureuses ! Nous aurons un petit jardin. deux. Il avait quitté la main de Fantine. Madeleine me l'a promis. elle ne respirait plus . radieux le moment d'auparavant. – 435 – . son épaule maigre sortait de sa chemise. – … Un. des bas à jour. voilà que je pense à la première communion de ma fille ! Et elle se mit à rire. vous ne savez pas comme je suis bête. quatre… elle a sept ans. Ô ma bonne sœur. Qu'avez-vous. elle aura l'air d'une petite femme.

et son premier soin avait été de jeter à la poste sa lettre à M. revenu du premier saisissement. par suite des révélations de M. de la cour et du jury. Immédiatement après la mise en liberté de Champmathieu. il était arrivé à Montreuil-sur-mer. du public.. en attendant. Un peu avant six heures du matin. avait pris la parole pour déplorer l'acte de folie de l'honorable maire de Montreuil-sur-mer. il prit Madeleine. et que le jury n'avait plus devant les yeux qu'un innocent. n'ayant plus Champmathieu. etc. l'avocat général s'enferma avec le président. sur les erreurs judiciaires. et le jury en quelques minutes avait mis hors de cause Champmathieu. et requérir. La persistance de l'avocat général était visiblement en contradiction avec le sentiment de tous. le maire de Mon– 436 – . Cependant il fallait un Jean Valjean à l'avocat général. déclarer que ses convictions n'étaient en rien modifiées par cet incident bizarre qui s'éclaircirait plus tard. Minuit et demi venait de sonner. Il était rentré à son auberge juste à temps pour repartir par la malle-poste où l'on se rappelle qu'il avait retenu sa place. c'est-à-dire du vrai Jean Valjean. Le défenseur avait eu peu de peine à réfuter cette harangue et à établir que. et. L'avocat avait tiré de là quelques épiphonèmes. Ils conférèrent « de la nécessité de se saisir de la personne de M. la face de l'affaire était bouleversée de fond en comble. quand M.Chapitre III Javert content Voici ce qui s'était passé. Laffitte. malheureusement peu neufs. puis d'entrer à l'infirmerie et de voir Fantine. à peine avait-il quitté la salle d'audience de la cour d'assises. le président dans son résumé s'était joint au défenseur. que l'avocat général. Madeleine.. Cependant. évidemment le vrai Jean Valjean. la condamnation de ce Champmathieu. Madeleine était sorti de la salle des assises d'Arras. etc.

le président fit peu d'objections. était ainsi conçu : – L'inspecteur Javert appréhendera au corps le sieur Madeleine. signé de l'avocat général. Quelqu'un qui n'eût pas connu Javert et qui l'eût vu au moment où il pénétra dans l'antichambre de l'infirmerie n'eût pu rien deviner de ce qui se passait. La boucle de son col de cuir. a été reconnu pour être le forçat libéré Jean Valjean. pour tout dire. était sur son oreille gauche. L'ordre d'arrestation. et lui eût trouvé l'air le plus ordinaire du monde. Javert se levait au moment où l'exprès lui remit l'ordre d'arrestation et le mandat d'amener. quoique le président fût homme bon et assez intelligent. Il était froid. grave. calme. avait ses cheveux gris parfaitement lissés sur les tempes et venait de monter l'escalier avec sa lenteur habituelle. il était en même temps fort royaliste et presque ardent. dans l'audience de ce jour. et en chargea l'inspecteur de police Javert. L'exprès était lui-même un homme de police fort entendu qui. où il y a beaucoup de de. L'avocat général l'envoya à Montreuil-sur-mer par un exprès. en parlant du débarquement à Cannes. Il fallait bien que justice eût son cours. eût dit l'empereur et non Buonaparte. La première émotion passée. – 437 – . L'ordre d'arrestation fut donc expédié. Quelqu'un qui l'eût connu à fond et qui l'eût examiné attentivement eût frémi. Ceci révélait une agitation inouïe. qui.treuil-sur-mer ». Et puis. maire de Montreuil-sur-mer. en deux mots. au lieu d'être sur sa nuque. à franc étrier. On sait que Javert était revenu à Montreuil-sur-mer immédiatement après avoir fait sa déposition. est de M. mit Javert au fait de ce qui était arrivé à Arras. et il avait été choqué que le maire de Montreuil-sur-mer. l'avocat général. entièrement écrite de sa main sur la minute de son rapport au procureur général. Cette phrase.

poussa la porte avec une douceur de garde-malade ou de mouchard.Javert était un caractère complet. avait laissé les soldats dans la cour. Tout à coup Fantine leva les yeux. avait requis un caporal et quatre soldats au poste voisin. La certitude de tenir enfin Jean Valjean fit apparaître sur sa physionomie tout ce qu'il avait dans l'âme. Il était venu simplement. accoutumée qu'elle était à voir des gens armés demander monsieur le maire. et entra. il fallait qu'il y eût en lui une de ces émotions qu'on pourrait appeler des tremblements de terre intérieurs. Il resta ainsi près d'une minute sans qu'on s'aperçût de sa présence. il n'entra pas. Aucun sentiment humain ne réussit à être effroyable comme la joie. Ce fut le visage d'un démon qui vient de retrouver son damné. Javert. le vit. Pour qu'il eût mal mis la boucle de son col. Il se tint debout dans la porte entrebâillée. Javert tourna la clef. rigide avec les boutons de son habit. et s'était fait indiquer la chambre de Fantine par la portière sans défiance. sans remuer. devint épouvantable. ni à son uniforme . sans approcher. Arrivé à la chambre de Fantine. Madeleine. et fit retourner M. sans bouger. la main gauche dans sa redingote fermée jusqu'au menton. le chapeau sur la tête. À l'instant où le regard de Madeleine rencontra le regard de Javert. À proprement parler. Dans le pli du coude on pouvait voir le pommeau de plomb de son énorme canne. Le fond remué monta – 438 – . méthodique avec les scélérats. laquelle disparaissait derrière lui. ne laissant faire de pli ni à son devoir.

lui Javert. s'effaçait sous l'orgueil d'avoir si bien deviné d'abord et d'avoir eu si longtemps un instinct juste. la sincérité.à la surface. la justice. Sans qu'il s'en rendit nettement compte. il souriait et il y avait une incontestable grandeur dans ce saint Michel monstrueux. la lumière et la vérité dans leur fonction céleste d'écrasement du mal. mais qui. Le contentement de Javert éclata dans son attitude souveraine. altier. il vengeait la société. il tenait sous son talon le crime. le vice. peuvent devenir hideuses. la conviction. Javert. Ce fut tout le déploiement d'horreur que peut donner une figure satisfaite. la vindicte publique. la candeur. à une profondeur infinie. l'ombre redoutable de l'action qu'il accomplissait faisait visible à son poing crispé le vague flamboiement de l'épée sociale . mais pourtant avec une intuition confuse de sa nécessité et de son succès. Javert. propre à la conscience humaine. il se dressait dans une gloire . il rayonnait. il y avait dans sa victoire un reste de défi et de combat . l'erreur. Il avait derrière lui et autour de lui. Ce sont des vertus qui ont un vice. L'impitoyable joie honnête d'un fanatique en pleine atrocité conserve on ne sait quel rayonnement lugubrement vénérable. l'enfer. il étalait en plein azur la bestialité surhumaine d'un archange féroce . il faisait sortir de la loi la foudre. il personnifiait. La difformité du triomphe s'épanouit sur ce front étroit. heureux et indigné. la raison. L'humiliation d'avoir un peu perdu la piste et de s'être mépris quelques minutes sur ce Champmathieu. il exterminait. même hideuses. en se trompant. dans son bonheur formidable. Javert en ce moment était au ciel. la conscience légale. l'autorité. était à plaindre comme tout ignorant qui triomphe. la rébellion. persiste dans l'horreur. toutes les étoiles . restent grandes . leur majesté. il protégeait l'ordre. il prêtait main-forte à l'absolu . La probité. effroyable. l'idée du devoir. éclatant. la chose jugée. debout. n'avait rien d'ignoble. Sans qu'il s'en doutât. Rien n'était poignant et terrible comme cette – 439 – . la perdition. sont des choses qui.

figure où se montrait ce qu'on pourrait appeler tout le mauvais du bon. – 440 – .

Chapitre IV L'autorité reprend ses droits La Fantine n'avait point vu Javert depuis le jour où M. c'était un rugissement. un lutteur ténébreux qu'il étreignait depuis cinq ans sans pouvoir le renver– 441 – . Puis il s'adressa à Javert et lui dit : – Je sais ce que vous voulez. il n'exhiba point de mandat d'amener. vite ! » il dit : « Allonouaite ! » Aucune orthographe ne pourrait rendre l'accent dont cela fut prononcé . sauvez-moi ! Jean Valjean – nous ne le nommerons plus désormais autrement – s'était levé. Ce n'est pas pour vous qu'il vient. elle cacha son visage de ses deux mains et cria avec angoisse : – Monsieur Madeleine. seulement elle ne douta pas qu'il ne revint la chercher. Jean Valjean était une sorte de combattant mystérieux et insaisissable. Pour lui. Il ne fit point comme d'habitude . Elle ne put supporter cette figure affreuse. Son cerveau malade ne se rendit compte de rien. Javert répondit : – Allons. elle se sentit expirer. Il dit à Fantine de sa voix la plus douce et la plus calme : – Soyez tranquille. ce n'était plus une parole humaine. Javert ne dit pas : « Allons. il n'entra point en matière . le maire l'avait arrachée à cet homme. vite ! Il y eut dans l'inflexion qui accompagna ces deux mots je ne sais quoi de fauve et de frénétique.

il ne fit point un pas . Elle vit le mouchard Javert saisir au collet monsieur le maire . Au cri de Javert.ser. Fantine avait rouvert les yeux. en effet. et avec lequel il avait coutume de tirer violemment les misérables à lui187. Javert. tellement inouïe que jamais rien de pareil ne lui était apparu dans les plus noirs délires de la fièvre. Alors elle vit une chose inouïe. elle vit monsieur le maire courber la tête. mais une fin. Motif largement développé dans Les Travailleurs de la mer. vite ! » En parlant ainsi. C'était ce regard que la Fantine avait senti pénétrer jusque dans la moelle de ses os deux mois auparavant. Que pouvait-elle craindre ? Javert avança au milieu de la chambre et cria : – Ah çà ! viendras-tu ? La malheureuse regarda autour d'elle. le maire était là. Cette arrestation n'était pas un commencement. 187 – 442 – . il lança sur Jean Valjean ce regard qu'il jetait comme un crampon. Il n'y avait personne que la religieuse et monsieur le maire. mais aussi dans le personnage du wapentake de L'Homme qui rit. Il se borna à dire : « Allons. Voici Javert pieuvre. Mais M. À qui pouvait s'adresser ce tutoiement abject ? elle seulement. Il lui sembla que le monde s'évanouissait. avait pris Jean Valjean au collet. Elle frissonna.

– Monsieur. Il dit : – Javert… Javert l'interrompit : – Appelle-moi monsieur l'inspecteur. je voudrais vous dire un mot en particulier.– Monsieur le maire ! cria Fantine. reprit Jean Valjean. – Tout haut ! parle tout haut ! répondit Javert . de cet affreux rire qui lui déchaussait toutes les dents. – Mais cela ne doit être entendu que de vous seul… – Qu'est-ce que cela me fait ? je n'écoute pas ! Jean Valjean se tourna vers lui et lui dit rapidement et très bas : – 443 – . on me parle tout haut à moi ! Jean Valjean continua en baissant la voix : – C'est une prière que j'ai à vous faire… – Je te dis de parler tout haut. – Il n'y a plus de monsieur le maire ici ! Jean Valjean n'essaya pas de déranger la main qui tenait le col de sa redingote. Javert éclata de rire.

un râle sortit du fond de sa gorge. et cherchant autour d'elle comme quelqu'un qui se noie. Ah çà ! je ne te croyais pas bête ! Tu me demandes trois jours pour t'en aller ! Tu dis que c'est pour aller chercher l'enfant de cette fille ! Ah ! ah ! c'est bon ! voilà qui est bon ! Fantine eut un tremblement. aller chercher mon enfant ! Elle n'est donc pas ici ! Ma sœur. – Voilà l'autre. Il y a un voleur. Sa tête heurta le chevet du lit et vint retomber sur sa poitrine. drôlesse ! Gredin de pays où les galériens sont magistrats et où les filles publiques sont soignées comme des comtesses ! Ah mais ! tout ça va changer . elle regarda Jean Valjean. il y a un brigand. ouvrant convulsivement les mains. il était temps ! Il regarda fixement Fantine et ajouta en reprenant à poignée la cravate. elle étendit les bras avec angoisse. ses dents claquèrent. – Tu veux rire ! cria Javert. puis elle s'affaissa subitement sur l'oreiller. la chemise et le collet de Jean Valjean : – Je te dis qu'il n'y a point de monsieur Madeleine et qu'il n'y a point de monsieur le maire. la bouche béante. où est Cosette ? Je veux mon enfant ! Monsieur Madeleine ! monsieur le maire ! Javert frappa du pied. il y a un forçat appelé Jean Valjean ! c est lui que je tiens ! voilà ce qu'il y a ! Fantine se dressa en sursaut. répondez-moi. à présent ! Te tairas-tu. les yeux ouverts et éteints. appuyée sur ses bras roides et sur ses deux mains.– Accordez-moi trois jours ! trois jours pour aller chercher l'enfant de cette malheureuse femme ! Je payerai ce qu'il faudra. elle regarda Javert. Vous m'accompagnerez si vous voulez. elle ouvrit la bouche comme pour parler. elle regarda la religieuse. – Mon enfant ! s'écria-t-elle. – 444 – .

disloqua en un clin d'œil le chevet déjà fort délabré. ou les poucettes ! Il y avait dans un coin de la chambre un vieux lit en fer en assez mauvais état qui servait de lit de camp aux sœurs quand elles veillaient. La garde est en bas. Il resta donc. Économisons tout ça. Jean Valjean posa son coude sur la pomme du chevet du lit et son front sur sa main. Quand il y fut parvenu. sa barre de fer au poing.Elle était morte. Jean Valjean. puis il dit à Javert : – Vous avez tué cette femme. marcha lentement vers le lit de Fantine. et considéra Javert. Jean Valjean alla à ce lit. et s'adossa au chambranle de la porte sans quitter du regard Jean Valjean. Je ne suis pas ici pour entendre des raisons. il se retourna. saisit sa canne par le petit bout. Jean Valjean posa sa main sur la main de Javert qui le tenait. muet. et l'ouvrit comme il eût ouvert la main d'un enfant. Il demeura ainsi. absorbé. et dit à Javert d'une voix qu'on entendait à peine : – Je ne vous conseille pas de me déranger en ce moment. Javert recula vers la porte. Il eut l'idée d'aller appeler la garde. mais Jean Valjean pouvait profiter de cette minute pour s'évader. Marchons tout de suite. et ne songeant évi– 445 – . saisit à poigne-main la maîtresse-tringle. Ce qui est certain. c'est que Javert tremblait. – Finirons-nous ! cria Javert furieux. chose facile à des muscles comme les siens. et se mit à contempler Fantine immobile et étendue.

c'est l'entrée dans la grande lueur. Après quelques instants de cette rêverie. unique témoin de la chose qui se passait. Cela fait. et. se tournant vers Javert : – Maintenant. elle vit distinctement poindre un ineffable sourire sur ces lèvres pâles et dans ces prunelles vagues. il lui rattacha le cordon de sa chemise et rentra ses cheveux sous son bonnet. Puis il se redressa. – 446 – . La main de Fantine pendait hors du lit. il lui ferma les yeux. Jean Valjean s'agenouilla devant cette main. Jean Valjean prit dans ses deux mains la tête de Fantine et l'arrangea sur l'oreiller comme une mère eût fait pour son enfant. La morte les entendit-elle ? Il y a des illusions touchantes qui sont peut-être des réalités sublimes. et la baisa. La mort. a souvent raconté qu'au moment où Jean Valjean parla à l'oreille de Fantine.demment plus à aucune chose de cette vie. Il n'y avait plus rien sur son visage et dans son attitude qu'une inexprimable pitié. Ce qui est hors de doute. je suis à vous. La face de Fantine en cet instant semblait étrangement éclairée. pleines de l'étonnement du tombeau. Que lui dit-il ? Que pouvait dire cet homme qui était réprouvé à cette femme qui était morte ? Qu'était-ce que ces paroles ? Personne sur la terre ne les a entendues. il se pencha vers Fantine et lui parla à voix basse. la souleva doucement. dit-il. c'est que la sœur Simplice.

abonnée au Drapeau blanc. Nous sommes triste de ne pouvoir dissimuler que sur ce seul mot : c'était un galérien. il a un affreux nom. en attendant qu'on le transfère. tout le monde à peu près l'abandonna. fit cette réflexion dont il est presque impossible de sonder la profondeur : – Je n'en suis pas fâchée. trop confit. Madeleine produisit à Montreuil-sur-mer une sensation. Toute la journée on entendait dans toutes les parties de la ville des conversations comme celle-ci : – Vous ne savez pas ? c'était un forçat libéré ! Qui ça ? – Le maire. ou pour mieux dire une commotion extraordinaire. – Arrêté ! – En prison à la prison de la ville. Bojean. Madeleine ? – Oui. Cet homme était trop bon. L'arrestation de M. Il est juste de dire qu'on ne connaissait pas encore les détails de l'événement d'Arras. il donnait des sous à tous les petits drôles qu'il rencontrait. J'ai toujours pensé qu'il y avait là-dessous quelque mauvaise histoire. Boujean. – Eh bien ! je m'en doutais. – Ah. Une vieille dame. trop parfait. – Bah ! M. – Qu'on le transfère ! On va le transférer ! Où va-t-on le transférer ? – Il va passer aux assises pour un vol de grand chemin qu'il a fait autrefois. Cela apprendra aux buonapartistes ! – 447 – . Il refusait la croix. mon Dieu ! – Il est arrêté. et ce ne fut plus « qu'un galérien ».Chapitre V Tombeau convenable Javert déposa Jean Valjean à la prison de la ville. « Les salons » surtout abondèrent dans ce sens. Vraiment ? – Il ne s'appelait pas Madeleine. En moins de deux heures tout le bien qu'il avait fait fut oublié. Béjean.

Madeleine dans un tiroir et le bougeoir dont il se servait tous les soirs pour monter chez lui. la brave portière se leva machinalement. la rue était déserte. comme si elle l'attendait. Madeleine avait coutume de rentrer. encore tout effarée et réfléchissant tristement. 2. cette digne vieille était assise dans sa loge.C'est ainsi que ce fantôme qui s'était appelé M. cette manche de redingote. sœur Perpétue et sœur Simplice. Madeleine se dissipa à Montreuil-sur-mer. qui veillaient près du corps de Fantine. Ensuite elle se rassit sur sa chaise et se remit à songer. saisit la clef et le bougeoir et alluma la bougie à la chandelle qui brûlait. et plaça le bougeoir à côté. La pauvre bonne vieille avait fait tout cela sans en avoir conscience. la porte cochère était verrouillée. C'était M. Trois ou quatre personnes seulement dans toute la ville restèrent fidèles à cette mémoire. Madeleine. Ce ne fut qu'au bout de plus de deux heures qu'elle sortit de sa rêverie et s'écria : « Tiens ! mon bon Dieu Jésus ! moi qui ai mis sa clef au clou ! » En ce moment la vitre de la loge s'ouvrit. avec un cri dans le gosier qu'elle retint. La portière leva les yeux et resta béante. Elle connaissait cette main. Cette scène du bras passant par une ouverture répète très étrangement la scène du vol de pain (I. Il n'y avait dans la maison que deux religieuses. Vers l'heure où M. prit la clef de la chambre de M. 6). La vieille portière qui l'avait servi fut du nombre. une main188 passa par l'ouverture. La fabrique avait été fermée toute la journée. ce bras. puis elle accrocha la clef au clou où il la prenait d'habitude. Le soir de ce même jour. 188 – 448 – .

il était bien sûr qu'elle le garderait mieux qu'il ne se garderait lui-même. monsieur le maire. il laissa son bougeoir sur les dernières marches de l'escalier. Jean Valjean était toujours pour elle monsieur le maire. Il ne lui fit aucune recommandation . je me suis laissé tomber du haut d'un toit.Elle fut quelques secondes avant de pouvoir parler. J'y étais. ouvrit sa porte avec peu de bruit. Il avait. saisie. Arrivé en haut. un passe-partout qui ouvrait une petite porte latérale . J'ai brisé un barreau d'une fenêtre. Ce point n'a pas été éclairci. et alla fermer à tâtons sa fenêtre et son volet. Il monta l'escalier qui conduisait à sa chambre. je vous croyais… Elle s'arrêta. allez me chercher la sœur Simplice. comme elle le disait elle-même plus tard en racontant son aventure. et me voici. – Mon Dieu. dit-il. puis il revint prendre sa bougie et rentra dans sa chambre. Elle est sans doute près de cette pauvre femme. Il acheva sa pensée. s'écria-t-elle enfin. – En prison. La vieille obéit en toute hâte. mais on avait dû le fouiller et lui prendre son passe-partout. – 449 – . la fin de sa phrase eût manqué de respect au commencement. Je monte à ma chambre. et portait toujours sur lui. On n'a jamais su comment il avait réussi à pénétrer dans la cour sans faire ouvrir la porte cochère.

Les violences de la destinée ont cela de particulier que. la chandelle qu'elle tenait vacillait dans sa main. – Entrez. Elle était pâle. si perfectionnés ou si refroidis que nous soyons. Il ne restait aucune trace du désordre de l'avantdernière nuit. de façon que ce fût la première chose qu'on aperçût en entrant dans la chambre. Dans les émotions de cette – 450 – . et. Cela fit quelques morceaux de toile dans lesquels il emballa les deux flambeaux d'argent. lorsque la justice plus tard fit une perquisition. il mordait dans un morceau de pain noir. Il jeta un coup d'œil autour de lui. tout en emballant les chandeliers de l'évêque. C'était la sœur Simplice. elles nous tirent du fond des entrailles la nature humaine et la forcent de reparaître au dehors. sur sa table. Il est probable que c'était le pain de la prison qu'il avait emporté en s'évadant. elle avait les yeux rouges. Ceci a été constaté par les miettes de pain qui furent trouvées sur le carreau de la chambre. Il tira d'une armoire une vieille chemise à lui qu'il déchira. on se souvient que sa fenêtre pouvait être aperçue de la rue. sur son lit qui n'avait pas été défait depuis trois jours. Du reste il n'avait ni hâte ni agitation. et il posa sur cette feuille la pièce d'argent et les deux morceaux de fer. On frappa deux petits coups à la porte. Il prit une feuille de papier sur laquelle il écrivit : Voici les deux bouts de mon bâton ferré et la pièce de quarante sous volée à Petit-Gervais dont j'ai parlé à la cour d'assises. dit-il. sur sa chaise. La portière avait « fait la chambre ».La précaution était utile . Seulement elle avait ramassé dans les cendres et posé proprement sur la table les deux bouts du bâton ferré et la pièce de quarante sous noircie par le feu.

Il voudra bien payer là-dessus les frais de mon procès et l'enterrement de la femme qui est morte aujourd'hui. Elle lut. Le papier était déplié. la religieuse était redevenue femme. vous remettrez ceci à monsieur le curé. je vous jure le bon Dieu qu'il n'est entré personne ici de toute la journée ni de toute la soirée. Le reste sera aux pauvres. et elle tremblait. que même je n'ai pas quitté ma porte ! Un homme répondit : – 451 – . Ils entendirent un tumulte de pas qui montaient. » La sœur voulut parler. Jean Valjean venait d'écrire quelques lignes sur un papier qu'il tendit à la religieuse en disant : – Ma sœur. Elle avait pleuré. on n'aurait qu'à m'arrêter dans sa chambre.journée. – Vous pouvez lire. – « Je prie monsieur le curé de veiller sur tout ce que je laisse ici. mais elle put à peine balbutier quelques sons inarticulés. cela la troublerait. Elle parvint cependant à dire : – Est-ce que monsieur le maire ne désire pas revoir une dernière fois cette pauvre malheureuse ? – Non. Elle y jeta les yeux. dit-il. Il achevait à peine qu'un grand bruit se fit dans l'escalier. et la vieille portière qui disait de sa voix la plus haute et la plus perçante : – Mon bon monsieur. on est à ma poursuite. dit-il.

Il était religieux. À ses yeux un prêtre était un esprit qui ne se trompe pas. superficiel et correct sur ce point comme sur tous. On se rappelle que le fond même de Javert. En apercevant la sœur. Elle priait. une religieuse était une créature qui ne pèche pas. bien entendu.– Cependant il y a de la lumière dans cette chambre. Ils reconnurent la voix de Javert. son milieu respirable. l'autorité ecclésiastique était la première de toutes. C'étaient des âmes murées à ce monde avec une seule porte qui ne s'ouvrait jamais que pour laisser sortir la vérité. Jean Valjean souffla la bougie et se mit dans cet angle. La religieuse ne leva pas les yeux. On entendait le chuchotement de plusieurs hommes et les protestations de la portière dans le corridor. La chandelle était sur la cheminée et ne donnait que peu de clarté. La chambre était disposée de façon que la porte en s'ouvrant masquait l'angle du mur à droite. La porte s'ouvrit. Pour lui. – 452 – . La sœur Simplice tomba à genoux près de la table. ni restriction. Il était tout d'une pièce et n'admettait ni objection. son premier mouvement fut de se retirer. Javert entra. c'était la vénération de toute autorité. Javert aperçut la sœur et s'arrêta interdit. son élément.

vous n'avez pas vu ce soir une personne. dit-il. vous ne l'avez pas vu ? La sœur répondit : – Non. La sœur leva les yeux et répondit : – Oui. reprit Javert.Cependant il y avait aussi un autre devoir qui le tenait. et de hasarder au moins une question. sans hésiter. – Ma sœur. et la vénérait particulièrement à cause de cela. Il s'est évadé. Son second mouvement fut de rester. – Ainsi. – Pardon. que ce mensonge vous soit compté dans le paradis ! – 453 – . Elle mentit deux fois de suite. un homme. comme on se dévoue. Ô sainte fille ! vous n'êtes plus de ce monde depuis beaucoup d'années . Elle mentit. c'est mon devoir. êtes-vous seule dans cette chambre ? Il y eut un moment affreux pendant lequel la pauvre portière se sentit défaillir. dit Javert. nous le cherchons. rapidement. Javert le savait. et qui le poussait impérieusement en sens inverse. ce nommé Jean Valjean. et il se retira en saluant profondément. C'était cette sœur Simplice qui n'avait menti de sa vie. excusez-moi si j'insiste. vous avez rejoint dans la lumière vos sœurs les vierges et vos frères les anges . coup sur coup.

de qui s'agissait-il ? d'un forçat et d'une fille publique. Après tout. Où avait-il pris cette blouse ? On ne l'a jamais su. en réservant. Cet homme était Jean Valjean. un homme. et le réduisit à ce strict nécessaire qu'on appelle la fosse commune. la terre. sur ce que Jean Valjean avait laissé. Nous avons tous une mère. On rendit Fantine à cette mère. qu'il portait un paquet et qu'il était vêtu d'une blouse. C'était peut-être celle-là. C'est pourquoi il simplifia l'enterrement de Fantine. elle subit la promiscuité des cendres. Une heure après. ne laissant que sa blouse. et fit bien peut-être. – 454 – . Il a été établi. Fantine fut donc enterrée dans ce coin gratis du cimetière qui est à tous et à personne. Un dernier mot sur Fantine. Sa tombe ressembla à son lit. Elle fut jetée à la fosse publique. Cependant un vieux ouvrier était mort quelques jours auparavant à l'infirmerie de la fabrique. Le curé crut bien faire. Heureusement Dieu sait où retrouver l'âme. le plus d'argent possible aux pauvres.L'affirmation de la sœur fut pour Javert quelque chose de si décisif qu'il ne remarqua même pas la singularité de cette bougie qu'on venait de souffler et qui fumait sur la table. On coucha Fantine dans les ténèbres parmi les premiers os venus . par le témoignage de deux ou trois rouliers qui l'avaient rencontré. s'éloignait rapidement de Montreuil-sur-mer dans la direction de Paris. marchant à travers les arbres et les brumes. et où l'on perd les pauvres.

...........55 Chapitre XI Une restriction .................................................................................129 Chapitre VII Le dedans du désespoir ...................... 87 Livre deuxième – La chute................... 39 Chapitre VIII Philosophie après boire... 72 Chapitre XII Solitude de monseigneur Bienvenu ........ 78 Chapitre XIII Ce qu'il croyait......147 Chapitre X L'homme réveillé ..... 82 Chapitre XIV Ce qu'il pensait ..................................................................................................18 Chapitre V Que monseigneur Bienvenu faisait durer trop longtemps ses soutanes...........................................................149 – 455 – .......................15 Chapitre IV Les œuvres semblables aux paroles.. 90 Chapitre II La prudence conseillée à la sagesse ........................................................................................ 108 Chapitre III Héroïsme de l'obéissance passive .......................... 45 Chapitre IX Le frère raconté par la sœur . 4 Chapitre II Monsieur Myriel devient monseigneur Bienvenu..135 Chapitre VIII L'onde et l'ombre.. 4 Chapitre I Monsieur Myriel ............................................................. 90 Chapitre I Le soir d'un jour de marche..........................Table des matières Livre premier – Un juste...............................126 Chapitre VI Jean Valjean .....................................................144 Chapitre IX Nouveaux griefs ................................................................................................................................... 121 Chapitre V Tranquillité ............................ 50 Chapitre X L'évêque en présence d'une lumière inconnue.................................................................. 27 Chapitre VI Par qui il faisait garder sa maison ............................................................... 113 Chapitre IV Détails sur les fromageries de Pontarlier ......31 Chapitre VII Cravatte............................................................................................. 8 Chapitre III À bon évêque dur évêché .............................................

...................... 258 Chapitre VI Le père Fauchelevent ..................... Madeleine........185 Chapitre III Quatre à quatre ......196 Chapitre V Chez Bombarda ............. 247 Chapitre III Sommes déposées chez Laffitte.......... Madeleine en deuil ........................164 Livre troisième – En l'année 1817..................................................................................................................................................................................................... 224 Chapitre I Une mère qui en rencontre une autre.153 Chapitre XII L'évêque travaille....................................... 191 Chapitre IV Tholomyès est si joyeux qu'il chante une chanson espagnole....................... 204 Chapitre VII Sagesse de Tholomyès ....... 244 Chapitre II M........................ 175 Chapitre I L'année 1817.................................................. 244 Chapitre I Histoire d'un progrès dans les verroteries noires...... 240 Livre cinquième – La descente ........................ c'est quelquefois livrer ............................................200 Chapitre VI Chapitre où l'on s'adore ........... 272 Chapitre IX Succès de Madame Victurnien .. 237 Chapitre III L'Alouette............... 270 Chapitre VIII Madame Victurnien dépense trente-cinq francs pour la morale .......................................................................................................................................... 175 Chapitre II Double quatuor .............................................................158 Chapitre XIII Petit-Gervais ........................ 255 Chapitre V Vagues éclairs à l'horizon ....214 Chapitre IX Fin joyeuse de la joie............................................ 265 Chapitre VII Fauchelevent devient jardinier à Paris .............. 206 Chapitre VIII Mort d'un cheval ....................................................................................................................................251 Chapitre IV M................Chapitre XI Ce qu'il fait ................................. 276 – 456 – ......................................................................................................219 Livre quatrième – Confier.............. 224 Chapitre II Première esquisse de deux figures louches ............................

........................................................... 427 Chapitre I Dans quel miroir M.......................................................................................... 329 Chapitre III Une tempête sous un crâne ............................................................................. 447 – 457 – ....................... 359 Chapitre V Bâtons dans les roues ........................ 365 Chapitre VI La sœur Simplice mise à l'épreuve ..........................400 Chapitre IX Un lieu où des convictions sont en train de se former. 307 Chapitre II Comment Jean peut devenir Champ........... 336 Chapitre IV Formes que prend la souffrance pendant le sommeil ............. 393 Chapitre VIII Entrée de faveur .......................................................................................... Bamatabois......................................................................................................................... 404 Chapitre X Le système de dénégations............................................ 325 Chapitre II Perspicacité de maître Scaufflaire .................. 294 Livre sixième – Javert ...................................................................................421 Livre huitième – Contre-coup................................................................................................. 383 Chapitre VII Le voyageur arrivé prend ses précautions pour repartir ...................................................... 288 Chapitre XII Le désœuvrement de M........................ 436 Chapitre IV L'autorité reprend ses droits. 325 Chapitre I La sœur Simplice .. 307 Chapitre I Commencement du repos .......................... 290 Chapitre XIII Solution de quelques questions de police municipale.. Madeleine regarde ses cheveux427 Chapitre II Fantine heureuse..431 Chapitre III Javert content ..........................Chapitre X Suite du succès ...........................441 Chapitre V Tombeau convenable.................................................................313 Livre septième – L'affaire Champmathieu .....280 Chapitre XI Christus nos liberavit ..............412 Chapitre XI Champmathieu de plus en plus étonné............................................................................

Édition du groupe « Ebooks libres et gratuits » Victor Hugo LES MISÉRABLES Tome II – COSETTE (1862) .

un grand faisceau de perches à houblon. à l'angle d'un chemin de traverse. une charrette à quatre roues devant la porte. au bord de la route. clairsemé mais très vert. et font là comme des vagues énormes. Il venait de laisser derrière lui un bois sur une hauteur. à droite. Il y avait là. soulèvent la route et la laissent retomber. par une belle matinée de mai. une charrue. s'éparpille de l'autre dans les prairies et s'en va avec grâce et comme en désordre vers Braine-l'Alleud. Il allait à pied. un passant. Il apercevait. à l'ouest. celui qui raconte cette histoire1. Hugo séjourna à Waterloo du 7 mai 1861 au 21 juillet (avec de nombreuses interruptions de ce séjour) pour y écrire le récit de la bataille et achever ainsi son roman. qui emplit le vallon d'un côté de la chaussée. le clocher d'ardoise de Braine-l'Alleud qui a la forme d'un vase renversé. un tas de broussailles sèches V. Échabeau. arrivait de Nivelles et se dirigeait vers La Hulpe. » –4– 1 . le 30 juin : « J'ai fini Les Misérables sur le champ de bataille de Waterloo et dans le mois de Waterloo. un cabaret ayant sur sa façade cet écriteau : Au quatre vents. Il note.Livre premier – Waterloo Chapitre I Ce qu'on rencontre en venant de Nivelles L'an dernier (1861). à côté d'une espèce de potence vermoulue portant l'inscription : Ancienne barrière no 4. une auberge. et. Il suivait. Le bouquet d'arbres. une large chaussée pavée ondulant sur des collines qui viennent l'une après l'autre. entre deux rangées d'arbres. il arriva au fond d'un petit vallon où il y a de l'eau qui passe sous une arche pratiquée dans le remblai de la route. café de particulier. Il avait dépassé Lillois et Bois-Seigneur-Isaac. Un demi-quart de lieue plus loin que ce cabaret.

Un brave petit oiseau. il se trouva en présence d'une grande porte de pierre cintrée. au bas du pied-droit de la porte. – C'est un boulet français qui a fait ça. Elle avait pour clôture deux battants décrépits ornés d'un vieux marteau rouillé. La porte était fermée. Sur le pré devant la porte gisaient trois herses à travers lesquelles poussaient pêle-mêle toutes les fleurs de mai. un mur perpendiculaire à la façade venait presque toucher la porte et la flanquait d'un brusque angle droit. Elle vit le passant et aperçut ce qu'il regardait. Et elle ajouta : –5– . lui dit-elle. Au bout d'une centaine de pas.près d'une haie vive. volait au vent. À l'angle de l'auberge. Le passant se courba et considéra dans la pierre à gauche. une assez large excavation circulaire ressemblant à l'alvéole d'une sphère. les branches avaient ce doux frémissement de mai qui semble venir des nids plus encore que du vent. Une façade sévère dominait cette porte . probablement amoureux. Ce passant y entra. dans le grave style de Louis XIV. à côté d'une mare où naviguait une flottille de canards. un sentier mal pavé s'enfonçait dans les broussailles. avec imposte rectiligne. Le soleil était charmant . accostée de deux médaillons planes. probablement du spectacle forain de quelque kermesse. une échelle le long d'un vieux hangar à cloisons de paille. vocalisait éperdument dans un grand arbre. après avoir longé un mur du quinzième siècle surmonté d'un pignon aigu à briques contrariées. de la chaux qui fumait dans un trou carré. Une jeune fille sarclait dans un champ où une grande affiche jaune. En ce moment les battants s'écartèrent et une paysanne sortit.

près d'un clou. Il fit quelques pas et s'en alla regarder au-dessus des haies. – Comment s'appelle cet endroit-ci ? demanda le passant. –6– . dans la porte. de loin. c'est le trou d'un gros biscayen.– Ce que vous voyez là. Le passant se redressa. plus haut. Il aperçut à l'horizon à travers les arbres une espèce de monticule et sur ce monticule quelque chose qui. Le biscayen n'a pas traversé le bois. – Hougomont. Il était dans le champ de bataille de Waterloo. dit la paysanne. ressemblait à un lion.

sire de Somerel. quelques charrettes. –7– 2 . voilà cette cour dont la conquête fut un rêve de Napoléon. le même qui dota la sixième chapellenie de l'abbaye de Villers. Ce manoir fut bâti par Hugo2. la première résistance que rencontra à Waterloo ce grand bûcheron de l'Europe qu'on appelait Napoléon . ce n'est plus qu'une ferme.Chapitre II Hougomont Hougomont. À côté de cette porte un trou à fumier. une chapelle que surmonte un petit clocher. C'était un château. ce fut une porte du seizième siècle qui y simule une arcade. L'aspect monumental naît souvent de la ruine. On connaît le plaisir qu'avait Hugo de retrouver. c'est Hugomons. 7. ce fut là un lieu funèbre. le premier nœud sous le coup de hache. un poirier en fleur en espalier sur le mur de la chapelle. tout étant tombé autour d'elle. un poulain qui saute. le commencement de l'obstacle. un dindon qui fait la roue. c'est un gros chien qui montre les dents et qui remplace les Anglais. un vieux puits avec sa dalle et son tourniquet de fer. Le passant poussa la porte. des pioches et des pelles. Hougomont. On entend un grondement . Des poules y éparpillent du bec la poussière. 2. coudoya sous un porche une vieille calèche. et entra dans la cour. La première chose qui le frappa dans ce préau. lui eût peut-être donné le monde. Auprès de l'arcade s'ouvre dans un mur une autre porte avec claveaux du temps de Henri IV. pour l'antiquaire. ou d'inscrire son nom dans ses écrits comme sur ses meubles – voir aussi Ugolin en III. Ce coin de terre. s'il eût pu le prendre. laissant voir les arbres d'un verger.

Foy et Bachelu s'y heurtèrent. La porte septentrionale. deux larges battants faits de planches rustiques .Les Anglais là ont été admirables. elle est coupée carrément dans un mur. Ce sont quatre planches clouées sur deux traverses. Hougomont. On a longtemps vu sur le montant de la porte toutes sortes d'empreintes de mains sanglantes. Les murs agonisent. de pierre en bas. des prairies. C'est une simple porte charretière comme il y en a dans toutes les métairies. en plan géométral. presque tout le corps de Reille y fut employé et y échoua. pend accroché au mur. cela vit. l'horreur y est visible . c'était hier. les boulets de Kellermann s'épuisèrent sur cet héroïque pan de mur. celle de la ferme. et à laquelle on a mis une pièce pour remplacer le panneau suspendu à la muraille. enfoncée par les Français. C'est là que Bauduin fut tué. vu sur la carte. bâtiments et enclos compris. présente une espèce de rectangle irrégulier dont un angle aurait été entaillé. cela meurt . celle du château. –8– . les pierres tombent. de brique en haut. s'entre-bâille au fond du préau . La dispute de cette entrée a été furieuse. le bouleversement de la mêlée s'y est pétrifié . et la porte septentrionale. sans le prendre. et la brigade Soye ne put que l'entamer au sud. Napoléon envoya contre Hougomont son frère Jérôme . les divisions Guilleminot. Hougomont a deux portes : la porte méridionale. L'orage du combat est encore dans cette cour . et où l'on distingue les balafres de l'attaque. gardée par ce mur qui la fusille à bout portant. Un morceau de la porte nord. Les quatre compagnies des gardes de Cooke y ont tenu tête pendant sept heures à l'acharnement d'une armée. brisée par les Français. C'est à cet angle qu'est la porte méridionale. au delà. Ce ne fut pas trop de la brigade Bauduin pour forcer Hougomont au nord. Les bâtiments de la ferme bordent la cour au sud. qui ferme la cour au nord.

par toutes les fentes des pierres. arquebuses de toutes parts. du fond des caves. mais ne purent s'y maintenir. l'un est mort. Le château servit de donjon. Ce sont de larges dalles de pierre bleue qui font un monceau dans les orties. une –9– . les Français y pénétrèrent. Tout le reste ressemble à une mâchoire édentée. assiégés dans l'escalier. en 1815. est étrange. Deux vieux arbres sont là . apparaît comme l'intérieur d'un coquillage brisé. les gardes anglaises étaient embusquées dans ces chambres . par tous les soupiraux. la chapelle servit de blockhaus. redevenu calme. apportèrent des fascines et mirent le feu aux murs et aux hommes . Quatre murs lavés au lait de chaux. de derrière les murailles. à travers des fenêtres garnies de barreaux de fer. Les Français. Une dizaine de marches tiennent encore au mur . le seul débris qui reste du manoir d'Hougomont. la spirale de l'escalier. des angles et des coudes d'équerre. une aile du château. Le dedans. L'escalier a deux étages . crevassé du rez-de-chaussée jusqu'au toit. du haut des greniers. avaient coupé les marches inférieures. Pourtant l'autel y est resté. À côté de la chapelle. Des constructions qu'on a depuis jetées bas y faisaient des redans. était plus bâtie qu'elle ne l'est aujourd'hui. sur la première est entaillée l'image d'un trident. les chambres démantelées d'un corps de logis en brique . se dresse écroulée. l'autre est blessé au pied. par toutes les croisées. Cette cour. un autel de bois grossier adossé à un fond de pierre brute. et reverdit en avril. On entrevoit dans l'aile ruinée. On n'y a plus dit la messe depuis le carnage. les arbres penchés et frissonnants semblent faire effort pour s'enfuir. les Anglais. On s'est massacré dans la chapelle. on pourrait dire éventrée. les trous sont des plaies .les brèches crient . Depuis 1815. la mitraille eut pour réplique l'incendie. Ces degrés inaccessibles sont solides dans leurs alvéoles. et massés sur les marches supérieures. Les Anglais s'y étaient barricadés . il s'est mis à pousser à travers l'escalier. On s'y extermina.

puis s'est arrêté. La forêt autour de l'abbaye de Villers abrita pendant plusieurs jours et plusieurs nuits toutes ces malheureuses populations dis– 10 – . le plancher a brûlé. Les murs sont couverts d'inscriptions. au-dessus du crucifix un soupirail carré bouché d'une botte de foin. Il y en a deux dans cette cour. puis délogés. On sort de la chapelle. Pourquoi n'y puise-t-on plus d'eau ? Parce qu'il est plein de squelettes. Marques y Marquesa de Almagro (Habana). maîtres un moment de la chapelle. Puis ces autres : Conde de Rio Maïor. L'enfant Jésus. à terre. Le dernier qui ait tiré de l'eau de ce puits se nommait Guillaume Van Kylsom. On a reblanchi le mur en 1849. sur la porte un grand crucifix de bois. un vieux châssis vitré tout cassé. elle a été fournaise . Le feu lui a rongé les pieds dont on ne voit plus que les moignons noircis. et à gauche. du quinzième siècle . telle est cette chapelle. Ce cadavre était le sous-lieutenant Legros. sa famille prit la fuite et s'alla cacher dans les bois. Les Français. n'a pas été aussi heureux que le Christ.porte vis-à-vis l'autel. Près des pieds du Christ on lit ce nom : Henquinez. Miracle. on voit un puits. C'était un paysan qui habitait Hougomont et y était jardinier. au dire des gens du pays. signes de colère. la porte a brûlé. l'ont incendiée. Les nations s'y insultaient. On demande : pourquoi n'y a-t-il pas de seau et de poulie à celui-ci ? C'est qu'on n'y puise plus d'eau. Le 18 juin 1815. dans un coin. Les flammes ont rempli cette masure . C'est à la porte de cette chapelle qu'a été ramassé un cadavre qui tenait une hache à la main. la tête de l'enfant Jésus a été emportée par un biscayen. Il y a des noms français avec des points d'exclamation. décapité. Près de l'autel est clouée une statue en bois de sainte Anne. le Christ en bois n'a pas brûlé. deux petites fenêtres cintrées.

Ils avaient soif . et l'œil se perd dans un profond cylindre de brique qu'emplit un entassement de ténèbres. Tout autour du puits. Aujourd'hui encore de certains vestiges reconnaissables. l'entourent de trois côtés. Ce puits. et elle fait suivre la gloire par la peste. la nuit qui suivit l'ensevelissement. Il parait que. C'est à ce puits qu'il puisait l'eau. devait mourir lui aussi. Ce puits est isolé au milieu de la cour. Les Anglais l'y découvrirent. le bas des murs disparaît dans les orties. ni poulie . on entendit sortir du puits des voix faibles qui appelaient. repliés comme les feuilles d'un paravent et simulant une tourelle carrée. les combattants se firent servir par cet homme effrayé. et. à coups de plat de sabre. Le quatrième côté est ouvert. marquent la place de ces pauvres bivouacs tremblants au fond des halliers. La mort a une façon à elle de harceler la victoire. On l'arracha de sa cachette. On se penche. enterrer les cadavres. on eut une hâte. mais il a encore la cuvette de pierre qui servait de déversoir. Guillaume Van Kylsom demeura à Hougomont « pour garder le château » et se blottit dans une cave. Après l'action. où burent tant de morts. Trois murs mi-partis pierre et brique.persées. on en fit un sépulcre. Cette tourelle avait un plafond dont il ne reste que les poutres. tels que de vieux troncs d'arbres brûlés. La ferrure de soutènement du mur de droite dessine une croix. La dalle bleue y est remplacée par une traverse à laquelle s'appuient cinq ou six difformes tronçons de bois noueux et ankylosés qui ressemblent à de grands ossements. ni chaîne. Tous étaient-ils morts ? la légende dit non. Beaucoup burent là leur dernière gorgée. Peutêtre avec trop d'empressement. On y jeta trois cents morts. Le mur du fond a une façon d'œil-de-bœuf informe. C'est par là qu'on puisait l'eau. Ce puits était profond. L'eau des pluies – 11 – . Il n'a plus ni seau. Ce puits n'a point pour devanture la large dalle bleue qui sert de tablier à tous les puits de Belgique. ce Guillaume leur portait à boire. Le typhus est une annexe du triomphe. peut-être un trou d'obus.

s'y amasse. C'était un jardin seigneurial dans ce premier style français qui a précédé Lenô- 3 Georgette aura le même « mot » dans Quatrevingt-treize. J'avais trois ans. La famille qui occupe la maison a pour grand-père l'ancien jardinier Van Kylsom. – 12 – . est encore habitée. encombré de végétations sauvages. on pourrait presque dire en trois actes. nous l'avons dit. Il est en trois parties. à droite un mur. donne dans le verger. du côté de l'entrée les bâtiments du château et de la ferme. Une maison dans cette ruine. Le mur de droite est en brique. un sapeur français lui abattit la main d'un coup de hache. à gauche une haie. Ma sœur. et de temps en temps un oiseau des forêts voisines vient y boire et s'envole. et je faisais boum. La première partie est un jardin. boum3. à gauche. Une femme en cheveux gris vous dit : « J'étais là. la maison de la ferme. mort depuis longtemps. On se collait l'oreille à terre pour écouter. le mur du fond est en pierre. On nous a emportées dans les bois. Ces trois parties ont une enceinte commune. plus grande. avait peur et pleurait. fermé d'un terrassement monumental en pierre de taille avec balustres à double renflement. La porte de cette maison donne sur la cour. j'imitais le canon. J'étais dans les bras de ma mère. planté de groseilliers. la troisième est un bois. au fond un mur. la deuxième est le verger. Au moment où le lieutenant hanovrien Wilda saisissait cette poignée pour se réfugier dans la ferme. » Une porte de la cour. À côté d'une jolie plaque de serrure gothique il y a sur cette porte une poignée de fer à trèfles. Moi. Le verger est terrible. Il est en contrebas. posée de biais. On entre dans le jardin d'abord.

les Français grimpèrent avec les ongles. pris et traqués comme des ours dans leur fosse. Les insurgés de la barricade (en IV. Presque tous ont des éraflures de mousqueterie. y sont encore. dans ces quelques toises carrées. que six voltigeurs du 1er léger. Il n'y a de meurtrières qu'au mur sud . mais également symbolique pour Hugo dont la fille Léopoldine s'était noyée en septembre 1843. ayant pénétré là et n'en pouvant plus sortir. 1) seront aussi quarante-trois. l'attaque principale venait de là. intrépides. Ces voltigeurs. n'ayant pour abri que les groseilliers. dont une était armée de carabines. Un ba- Chiffre peut-être authentique. Le verger pourtant fut pris. obstacle et embuscade. et trouvèrent ce mur. croyant n'avoir affaire qu'à la haie. les Français arrivèrent. quinze cents hommes tombèrent en moins d'une heure. ruine et ronce aujourd'hui.tre . acceptèrent le combat avec deux compagnies hanovriennes. un orage de mitraille et de balles . Les trente-huit meurtrières percées par les Anglais à des hauteurs irrégulières. mirent un quart d'heure à mourir. et du jardin on passe dans le verger proprement dit. la franchirent. On n'avait pas d'échelles. Devant la seizième sont couchées deux tombes anglaises en granit. On monte quelques marches. plus bas que le verger. C'est dans ce jardin. – 13 – 4 . Là. Les hanovriens bordaient ces balustres et tiraient d'en haut. ripostant d'en bas. Un balustre brisé est posé sur l'étrave comme une jambe cassée. et la brigade Soye s'y brisa. 14. les gardes anglaises derrière. Waterloo commença ainsi. Le mur semble prêt à recommencer le combat. les autres sont couchés dans l'herbe. six contre deux cents. On compte encore quarante-trois4 balustres sur leurs dés . Toute cette herbe a été mouillée de sang. On se battit corps à corps sous les arbres. les trente-huit meurtrières faisant feu à la fois. Les pilastres sont surmontés de globes qui semblent des boulets de pierre. Ce mur est caché au dehors par une grande haie vive .

contre lequel furent braquées les deux batteries de Kellermann. Hugo note dans ses carnets. je vous expliquerai la chose de Waterloo ! V. le carnage. Ce verger est sensible comme un autre au mois de mai. trois mille hommes. des chevaux de charrue y paissent. Foy blessé. on marche dans cette friche et le pied enfonce dans les trous de taupes. brûlés . au fond il y a un bois plein de violettes. décimés. donnez-moi trois francs . et tout cela pour qu'aujourd'hui un paysan dise à un voyageur : Monsieur. gisant. les gardes anglaises mutilées. Au milieu de l'herbe on remarque un tronc déraciné. Il n'y en a pas un qui n'ait sa balle ou son biscaïen5. verdissant. l'incendie. sept cents hommes. fut foudroyé là. » – 14 – 5 .taillon de Nassau. de sang allemand et de sang français. un puits comblé de cadavres. égorgés. Il a ses boutons d'or et ses pâquerettes. Au dehors le mur. Presque tous les pommiers tombent de vieillesse. fusillés. le massacre. dans cette seule masure de Hougomont. Duplat tué. sur les quarante du corps de Reille. le régiment de Nassau et le régiment de Brunswick détruits. furieusement mêlés. Les corbeaux volent dans les branches. est rongé par la mitraille. le 7 mai 1861 : « Acheté un morceau d'arbre de verger où est incrusté un biscaïen = 2 Fr. Le major Blackman s'y est adossé pour expirer. d'une famille française réfugiée à la révocation de l'édit de Nantes. l'herbe y est haute. Les squelettes d'arbres morts abondent dans ce verger. Tout à côté se penche un vieux pommier malade pansé avec un bandage de paille et de terre glaise. vingt bataillons français. Bauduin tué. sabrés. Blackman tué. écharpés. si vous aimez. des cordes de crin où sèche du linge traversent les intervalles des arbres et font baisser la tête aux passants. Sous un grand arbre voisin est tombé le général allemand Duplat. un ruisseau fait de sang anglais.

et il la battait en brèche. dans le rapport au Directoire sur Aboukir.Chapitre III Le 18 juin 1815 Retournons en arrière. rompre les lignes. Pour que Waterloo fût la fin d'Austerlitz. et qui. et replaçons-nous en l'année 1815. Quelques gouttes d'eau de plus ou de moins ont fait pencher Napoléon. Il a fallu attendre un peu de raffermissement pour que l'artillerie pût manœuvrer. a fait invincible pendant quinze ans ce sombre athlète du pugilat de la guerre. et ceci a donné à Blücher le temps d'arriver. c'était l'homme qui. La bataille de Waterloo. Il accablait le point faible de mitraille . Il traitait la stratégie du général ennemi comme une citadelle. Faire converger l'artillerie sur un point donné. jointe au génie. c'est un des droits du narrateur. la providence n'a eu besoin que d'un peu de pluie. et il s'en ressentait. Le fond de ce prodigieux capitaine. pulvériser les régiments. Il y avait du tir dans son génie. c'était là sa clef de victoire. S'il n'avait pas plu dans la nuit du 17 au 18 juin 1815. frapper sans cesse. n'a pu commencer qu'à onze heures et demie. – 15 – . et il confiait cette besogne au boulet. et même un peu avant l'époque où commence l'action racontée dans la première partie de ce livre. frapper. Napoléon était officier d'artillerie. il nouait et dénouait les batailles avec le canon. Enfoncer les carrés. tout pour lui était là. Pourquoi ? Parce que la terre était mouillée. l'avenir de l'Europe était changé. broyer et disperser les masses. disait : Tel de nos boulets a tué six hommes. Tous ses plans de bataille sont faits pour le projectile. frapper. et un nuage traversant le ciel à contre-sens de la saison a suffi pour l'écroulement d'un monde. Méthode redoutable.

l'âme comme le corps ? le vétéran se faisait-il fâcheusement sentir dans le capitaine ? en un mot. Wellington n'avait que cent cinquanteneuf bouches à feu . chose grave dans un général. les indiquait d'un doigt souverain. s'éclipsait-il ? entrait-il en frénésie pour se déguiser à lui-même son affaiblissement ? commençait-il à osciller sous l'égarement d'un souffle d'aventure ? devenait-il. il comptait d'autant plus sur l'artillerie qu'il avait pour lui le nombre. trois heures avant la péripétie prussienne. l'artillerie pouvant rouler. à ne plus deviner le piège. est-ce décroître ? Napoléon avait-il perdu le sens direct de la victoire ? en était-il à ne plus reconnaître l'écueil. ce génie. comme beaucoup d'historiens considérables l'ont cru. y a-t-il un âge pour la myopie du génie ? La vieillesse n'a pas de prise sur les génies de l'idéal . Quelle quantité de faute y a-t-il de la part de Napoléon dans la perte de cette bataille ? le naufrage est-il imputable au pilote ? Le déclin physique évident de Napoléon se compliquait-il à cette époque d'une certaine diminution intérieure ? les vingt ans de guerre avaient-ils usé la lame comme le fourreau. pour les Annibals et les Bonapartes. La bataille était gagnée et finie à deux heures. à quarante-six ans.Le 18 juin 1815. d'une folie suprême ? ce cocher titanique du destin n'était-il plus qu'un immense cassecou ? Nous ne le pensons point. à ne plus discerner le bord croulant des abîmes ? manquait-il du flair des catastrophes ? lui qui jadis savait toutes les routes du triomphe et qui. l'action commençait à six heures du matin. – 16 – . inconscient du péril ? dans cette classe de grands hommes matériels qu'on peut appeler les géants de l'action. avait-il maintenant cet ahurissement sinistre de mener aux précipices son tumultueux attelage de légions ? était-il pris. du haut de son char d'éclairs. pour les Dantes et les MichelAnges. vieillir. Supposez la terre sèche. Napoléon en avait deux cent quarante. c'est croître .

son compagnon d'exil à Bruxelles et son principal informateur par l'Histoire de la campagne de 1815 : Waterloo. à un ensemble de faits où il y a sans doute du mirage. Tout cela. saisir Bruxelles. de l'aveu de tous. Aller droit au centre de la ligne alliée. cette histoire d'ailleurs est faite. le couper en deux. jeter l'Allemand dans le Rhin et l'Anglais dans la mer. un chef-d'œuvre. à l'autre point de vue par toute une pléiade d'historiens6. si scrupuleusement suivies que le lecteur n'a pas à mettre en doute. au nom de la science. C'était par sympathie envers un ami. nous n'avons ni la pratique militaire ni la compétence stratégique qui autorisent un système . un chercheur penché sur cette terre pétrie de chair humaine. nous jugeons comme le peuple. pour Napoléon. nous n'avons pas le droit de tenir tête. Ensuite on verrait. Comme il le fait souvent. l'exactitude des faits ici mentionnés. Walter Scott. – 17 – 6 . ce mystérieux accusé. ce juge naïf. et quand il s'agit du destin. pousser la moitié britannique sur Hal et la moitié prussienne sur Tongres. Lamartine. faire de Wellington et de Blücher deux tronçons . Dans l'édition originale. prenant peut-être des apparences pour des réalités . Hugo signale ses sources. Hugo avait écrit : « … à l'autre point de vue par Charras ». pour l'essentiel. nous ne sommes qu'un témoin à distance.Son plan de bataille était. un enchaînement de hasards domine à Waterloo les deux capitaines . et faite magistralement. nous laissons les historiens aux prises. à un point de vue par Napoléon. mais cette histoire n'est pas notre sujet . publiée en 1857. Il va sans dire que nous ne prétendons pas faire ici l'histoire de Waterloo . un passant dans la plaine. son collègue à l'Assemblée nationale en 1848-1851. une des scènes génératrices du drame que nous racontons se rattache à cette bataille . selon nous. Thiers. Quinet. Vaulabelle. enlever Mont-Saint-Jean. Quant à nous. Charras. faire un trou dans l'ennemi. était dans cette bataille.

le jambage droit est la route de Genappe. la pointe gauche inférieure est Hougomont. entre les deux jambages et la corde. un – 18 – . est la forêt de Soignes. Deux troupes ennemies sur un champ de bataille sont deux lutteurs. un buisson est un point d'appui . qu'on se représente un vaste terrain ondulant . d'Erlon faisant face à Picton. Reille faisant face à Hill. Un peu au-dessous du point où la corde de l'A rencontre et coupe le jambage droit est la HaieSainte. C'est là qu'on a placé le lion.Chapitre IV A Ceux qui veulent se figurer nettement la bataille de Waterloo n'ont qu'à coucher sur le sol par la pensée un A majuscule. et y aboutissent à la forêt. Quant à la plaine en elle-même. là est Napoléon. chaque pli domine le pli suivant. la corde de l'A est le chemin creux d'Ohain à Braine-l'Alleud. Le sommet de l'A est Mont-Saint-Jean. et toutes les ondulations montent vers Mont-Saint-Jean. Les ailes des deux armées s'étendent à droite et à gauche des deux routes de Genappe et de Nivelles . Derrière la pointe de l'A. Le jambage gauche de l'A est la route de Nivelles. On se cramponne à tout . là est Wellington . La dispute de ce plateau fut toute la bataille. symbole involontaire du suprême héroïsme de la garde impériale. Au milieu de cette corde est le point précis où s'est dit le mot final de la bataille. là est Reille avec Jérôme Bonaparte . Le triangle compris au sommet de l'A. la pointe droite inférieure est la Belle-Alliance. derrière le plateau de Mont-SaintJean. L'une cherche à faire glisser l'autre. est le plateau de Mont-Saint-Jean. C'est un bras-le-corps.

De là. cela tenait à un certain obscurcissement légendaire que la plupart des héros dégagent et qui voile toujours plus ou moins longtemps la vérité . l'angle du cordon rouge sous le gilet. cet uniforme vert. sévèrement regardée par les autres. Wellington avait le bon côté. Avant qu'on le montre.angle de mur est un épaulement . Napoléon le mauvais. tout le monde l'a vu. un bois. acclamée des uns. la culotte de peau. cela est presque de trop. le 18 juin. Dès l'année précédente. Cette figure a été longtemps toute dans la lumière . la redingote grise cachant les épaulettes. un régiment lâche pied . l'armée française en bas. le cheval blanc avec sa housse de velours pourpre ayant aux coins des N couronnées et des aigles. les bottes à l'écuyère sur des bas de soie. dite aujourd'hui plaine de Waterloo. et en fait justice. et les ténèbres du despote – 19 – . les éperons d'argent. un ravin. sur la hauteur de Rossomme. pour le chef responsable. à l'aube du 18 juin 1815. est impitoyable . Esquisser ici l'aspect de Napoléon. et d'approfondir le moindre relief. un ravalement de la plaine. l'avait examinée comme un en-cas de grande bataille. la nécessité d'examiner la moindre touffe d'arbres. faute d'une bicoque où s'adosser. toute cette figure du dernier césar est debout dans les imaginations. avec une sagacité prévoyante. et précisément parce qu'elle est lumière. Cette clarté. toute lumière qu'elle est. l'histoire. elle a cela d'étrange et de divin que. le revers blanc cachant la plaque. elle met souvent de l'ombre là où l'on voyait des rayons . et l'un attaque l'autre. Sur ce terrain et pour ce duel. peuvent arrêter le talon de ce colosse qu'on appelle une armée et l'empêcher de reculer. Wellington. L'armée anglaise était en haut. sa lunette à la main. du même homme elle fait deux fantômes différents. un mouvement de terrain. à cheval. Les deux généraux avaient attentivement étudié la plaine de Mont-Saint-Jean. l'épée de Marengo. Ce profil calme sous le petit chapeau de l'école de Brienne. Qui sort du champ est battu. mais aujourd'hui l'histoire et le jour se font. un sentier transversal à propos.

Jérusalem tuée diminue Titus. Babylone violée diminue Alexandre . La tyrannie suit le tyran. Rome enchaînée diminue César . De là une mesure plus vraie dans l'appréciation définitive des peuples. – 20 – .luttent avec l'éblouissement du capitaine. C'est un malheur pour un homme de laisser derrière lui de la nuit qui a sa forme.

visqueux dans les pluies. se trouve un peu plus loin. et il avait voulu attendre que les batteries attelées pussent rouler et galoper librement . particulièrement dans les vallons du côté de Papelotte. menaçant pour les deux armées. visant tantôt tel point. Sire. incertain. On fait plus qu'y glisser. « quid obscurum. sur de certains points les équipages du train en avaient jusqu’à l’essieu . hésitant. glaiseux. Napoléon. on y tombe. » – 21 – 8 7 . nous l’avons expliqué. Il avait plu8 toute la nuit . L'expression complète. si les blés et les seigles couchés par cette cohue de charrois en masse n’eussent comblé les ornières et fait litière sous les roues. le général anglais Colville regarda à sa montre et constata qu’il était onze heures trente-cinq minutes.Chapitre V Le quid obscurum7 des batailles Tout le monde connaît la première phase de cette bataille . quid divinum ». les sous-ventrières des attelages dégouttaient de boue liquide . on y glisse. Comme Napoléon mettait pied à terre près de la Belle-Alliance et enjambait un fossé. Quand le premier coup de canon fut tiré. début trouble. mais pour les Anglais plus encore que pour les Français. « Ce qu'il y a d'obscur ». un grenadier lui cria : – Prenez garde à ce terrain-là. la terre était défoncée par l’averse . l’eau s’était çà et là amassée dans les creux de la plaine comme dans des cuvettes . qui garde l'eau et fait partout des flaques et des mares. tantôt tel autre de la bataille. avait l’habitude de tenir toute l’artillerie dans sa main comme un pistolet. eût été impossible. il fallait pour cela que le soleil parût et séchât le sol. Ce n’était plus le rendez-vous d’Austerlitz. tout mouvement. Voir les carnets de Hugo (17 mai 1861) : « Un sol marneux. Mais le soleil ne parut pas. et est citée à plusieurs reprises dans le roman. L’affaire commença tard .

refouler Wellington sur Hougomont. L’attaque de l’aile droite française sur Papelotte était à fond . le soldat en tirailleur. Ce plan eût réussi.L’action s’engagea avec furie. de là sur Braine-l’Alleud. Ces jeunes soldats. couper la route de Bruxelles. barrer le passage aux Prussiens possibles. par l’aile gauche française sur Hougomont. et Wellington. de là sur Hal. forcer Mont-Saint-Jean. et Ney poussa l’aile droite française contre l’aile gauche anglaise qui s’appuyait sur Papelotte. un peu livré à lui-même. À part quelques incidents. culbuter la gauche anglaise. cette attaque réussit. le faire pencher à gauche. Papelotte fut pris . la bataille vacilla. L’attaque sur Hougomont avait quelque simulation : attirer là Wellington. ils firent surtout un excellent service de tirailleurs . devant nos redoutables fantassins. plus de furie peut-être que l’empereur n’eût voulu. Il y avait dans l’infanterie anglaise. En même temps Napoléon attaqua le centre en précipitant la brigade Quiot sur la Haie-Sainte. Détail à noter. Ceci déplut à Wellington. Cette infanterie novice eut de la verve. rien de plus net. – 22 – . furent vaillants . tel était le plan. particulièrement dans la brigade de Kempt. au lieu de s’y masser. la Haie-Sainte fut enlevée. force recrues. put se borner à y envoyer pour tout renfort quatre autres compagnies de gardes et un bataillon de Brunswick. ces recrues montrèrent quelque chose de l’invention et de la furie françaises. leur inexpérience se tira intrépidement d’affaire . Après la prise de la Haie-Sainte. si les quatre compagnies des gardes anglaises et les braves Belges de la division Perponcher n’eussent solidement gardé la position. devient pour ainsi dire son propre général .

1830-1846. le mystérieux. ce qu’il faut à Salvator Rosa9. les lourds shakos enguirlandés de torsades. les grandes guêtres blanches de nos grenadiers. avant la Révolution.. p. S. ouv. 106) : « Il y a. un intervalle obscur . Quid obscurum. On aperçoit de vastes fluctuations dans cette brume. Une certaine quantité de tempête se mêle toujours à une bataille. l’attirail de guerre d’alors presque inconnu aujourd’hui. quid divinum10. cit. Tel point du champ de bataille dévore plus de combattants que tel autre.Il y a dans cette journée. les soldats anglais ayant aux entournures pour épaulettes de gros bourrelets blancs circulaires. « Quelque chose d'obscur. Dépenses qui sont l’imprévu. les gibernes à grenade. Chaque historien trace un peu le linéament qui lui plaît dans ces pêle-mêle. les bottes rouges à mille plis. les traînées de sang Gribeauval était. On est obligé de reverser là plus de soldats qu’on ne voudrait. La ligne de bataille flotte et serpente comme un fil. les Écossais aux genoux nus et aux plaids quadrillés. on peut le dire des révolutions. les chevau-légers hanovriens avec leur casque de cuir oblong à bandes de cuivre et à crinières de crins rouges. » – 23 – 10 9 . les dolmans des hussards. de midi à quatre heures. Quelle que soit la combinaison des généraux. un mirage vertigineux. le milieu de cette bataille est presque indistinct et participe du sombre de la mêlée. quelque chose de divin » : formule souvent utilisée par Hugo et déjà notée en 1830 (Choses vues. non ce qu’il faut à Gribeauval. les sabretaches flottantes. directeur de l'artillerie . Ce qu'il dit des maladies. les buffleteries croisées. l'inconnu. Quid divinum. le choc des masses armées a d’incalculables reflux . Rosa. les colbacks à flamme. Le crépuscule s’y fait. fut un artiste violent et mouvementé. dit Hippocrate. comme ces sols plus ou moins spongieux qui boivent plus ou moins vite l’eau qu’on y jette. non des lignes stratégiques. poète et peintre de l'école de Naples au XVIIe siècle. des tableaux. le divin des maladies. les deux plans des deux chefs entrent l’un dans l’autre et se déforment l’un par l’autre. l’infanterie presque noire de Brunswick mêlée à l’infanterie écarlate d’Angleterre. dans l’action.

c’est disparu . les régiments entrant ou sortant font des caps ou des golfes. qui est vrai de tous les grands chocs armés. les plis sombres avancent et reculent . Pour peindre une bataille. à un certain moment. Il y avait là quelque chose. ment à trois heures. qu’on appelle une bataille. l’ouragan seul est vrai. exact à midi. les bataillons sont des fumées. une sorte de vent du sépulcre pousse. la bataille se précisa. Ajoutons qu’il y a toujours un certain instant où la bataille dégénère en combat. se particularise. pour emprunter l’expression de Napoléon lui-même. tous ces écueils remuent continuellement les uns devant les autres . et s’éparpille en d’innombrables faits de détails qui. « appartiennent plutôt à la biographie des régiments qu’à l’histoire de l’armée ». Ceci. est particulièrement applicable à Waterloo. Il ne peut que saisir les contours principaux de la lutte. les fronts des armées ondoient. Toutefois. enfle et disperse ces multitudes tragiques. et il n’est donné à aucun narrateur. L’historien. Qu’estce qu’une mêlée ? une oscillation. a le droit évident de résumé. refoule. La géométrie trompe . Rembrandt vaut mieux que Van Der Meulen. dans l’après-midi. où était l’infanterie. l’artillerie arrive . où était l’artillerie. L’immobilité d’un plan mathématique exprime une minute et non une journée. C’est ce qui donne à Folard le droit de contredire Polybe. Van der Meulen.ruissellent illogiquement. les éclaircies se déplacent . – 24 – . cherchez. accourt la cavalerie . en ce cas. il faut de ces puissants peintres qui aient du chaos dans le pinceau . si consciencieux qu’il soit. de fixer absolument la forme de ce nuage horrible.

Picton l'aile gauche. Cette vaillante cavalerie avait plié sous les lanciers de Bro et sous les cuirassiers de Travers . Hamilton blessé. et un du bataillon de Lunebourg porté par un prince de la famille de Deux-Ponts. il n'y avait plus qu'un nœud. la Haie-Sainte prise. pour Wellington. criait aux Hollando-Belges : Nassau ! Brunswick ! jamais en arrière ! Hill. Gordon était mort. deux étaient à terre. le centre. Dans la même minute où les Anglais avaient enlevé aux Français le drapeau du 105ème de ligne. éperdu et intrépide. quarante-deux hommes seulement survivaient . moins cinq. Marsh était mort. de douze cents chevaux il en restait six cents . Hougomont entamé. dont un de la division Alten. Du bataillon allemand qui la défendait. Le centre de l'armée anglaise. Deux divisions. la HaieSainte était prise. Mater tué.Chapitre VI Quatre heures de l'après-midi Vers quatre heures. Plusieurs drapeaux étaient perdus. Alten était sabré. affaibli. La bataille. Il y appela Hill qui était à Merbe-Braine. était fortement situé. des trois lieutenants-colonels. étaient morts ou pris. venait s'adosser à Wellington. étaient détruites. il y appela Chassé qui était à Braine-l'Alleud. Ce nœud-là tenait toujours. Ponsonby était tombé. Les Écossais gris n'existaient plus . d'une balle à travers la tête. Baring était délogé. Picton était mort. Wellington le renforça. réputé par ses compagnons invulnérable. Trois mille combattants s'étaient massacrés dans cette grange. tous les officiers. mais brûlait . Le prince d'Orange commandait le centre. troué de sept coups de lance. Un sergent des gardes anglaises. Hougomont et la Hale-Sainte . la cinquième et la sixième. les gros dragons de Ponsonby étaient hachés. un peu concave. le premier boxeur de l'Angleterre. la situation de l'armée anglaise était grave. Hill l'aile droite. Il occupait le plateau de – 25 – . très dense et très compact. y avait été tué par un petit tambour français. Le prince d'Orange. Hougomont tenait encore. les Français avaient tué aux Anglais le général Picton. avait deux points d'appui.

n'en avait rien vu. Une – 26 – . ôtée à l'aile gauche. L'artillerie s'y fût perdue dans les marais. mis une gueule de canon entre deux branches. sur la lisière du plateau. alors contiguë au champ de bataille et coupée par les étangs de Grœnendael et de Boitsfort. et une brigade de Wincke. les Anglais avaient taillé çà et là les haies. Il s'adossait à cette forte maison de pierre. fait des embrasures dans les aubépines. L'aile droite. le centre de l'armée anglohollandaise était en bonne posture. le 951. Le péril de cette position était la forêt de Soignes. hors les deux barricades barrant les routes de Nivelles et de Genappe. Cela lui mit sous la main vingt-six bataillons. C'était le moment où la moisson est haute . La retraite. fut rabattue derrière le centre. contestée par d'autres. aux régiments de Halkett. Leur artillerie était en embuscade sous les broussailles. À ses Anglais. le contingent de Nassau. Une armée n'eût pu y reculer sans se dissoudre . aux gardes de Maitland.Mont-Saint-Jean. était si bien fait que Haxo. envoyé par l'empereur à neuf heures du matin pour reconnaître les batteries ennemies. à la brigade de Mitchell. incontestablement autorisé par la guerre qui admet le piège. Ainsi assuré et contre-buté. crénelé les buissons. et était revenu dire à Napoléon qu'il n'y avait pas d'obstacle. les Hanovriens de Kielmansegge et les Allemands d'Ompteda. ayant derrière lui le village et devant lui la pente. plus la division Clinton. eût été là un sauve-qui-peut. Tout autour du plateau. armé de carabines. il est vrai. les régiments s'y fussent tout de suite désagrégés. ôtée à l'aile droite. il donna comme épaulements et contreforts l'infanterie de Brunswick. assez âpre alors. qui était à cette époque un bien domanial de Nivelles et qui marque l'intersection des routes. un bataillon de la brigade de Kempt. selon l'opinion de plusieurs hommes du métier. Wellington ajouta à ce centre une brigade de Chassé. Ce travail punique. était couché dans les grands blés. comme dit Charras. masse du seizième siècle si robuste que les boulets y ricochaient sans l'entamer.

le reste disparut . qui. La batterie. lui montrant un obus qui éclatait. il dit laconiquement : – Tenir ici jusqu'au dernier homme. si justement célèbre. quelles sont vos instructions. répondit Wellington. on n'avait pas eu le temps de le palissader. était disposée derrière un mur de jardin très bas. et quels ordres nous laissez-vous si vous vous faites tuer ? – De faire comme moi. qui existe encore. revêtu à la hâte d'une chemise de sacs de sable et d'un large talus de terre.batterie énorme était masquée par des sacs à terre à l'endroit où est aujourd'hui ce qu'on appelle « le musée de Waterloo ». Ponsonby détruit. se replièrent dans le fond que coupe encore aujourd'hui le sentier de service de la ferme de Mont-Saint-Jean. était à cheval. Wellington recula. C'était l'autre moitié de cette cavalerie anglaise. Wellington. Wellington avait en outre dans un pli de terrain les dragons-gardes de Somerset. quatorze cents chevaux. L'aide de camp Gordon venait de tomber à côté de lui. a acheté deux cents francs. – Commencement de retraite ! cria Napoléon. Cet ouvrage n'était pas fini . achevée. À Clinton. Lord Hill. la ligne anglaise s'ébranla en arrière. Wellington fut là froidement héroïque. Les boulets pleuvaient. restait Somerset. sous un orme qu'un Anglais. inquiet. un mouvement rétrograde se fit. Wellington criait à ses anciens compagnons de Talavera. Tout à coup on ne vit plus sur la crête du plateau que l'artillerie et les tirailleurs. scié et emporté. et y demeura toute la journée dans la même attitude. vandale enthousiaste. de Vitoria et de Salamanque : – Boys (garçons) ! est-ce qu'on peut songer à lâcher pied ? pensez à la vieille Angleterre ! Vers quatre heures. un peu en avant du vieux moulin de Mont-Saint-Jean. – 27 – . chassés par les obus et les boulets français. les régiments. depuis. mais impassible. le front de bataille anglais se déroba. – La journée visiblement tournait mal. eût été presque une redoute. lui dit : – Mylord.

tous les instants de cette nuit-là avaient été marqués pour lui par une joie. rayonnait aveuglément. regardant les éclairs. Depuis le matin. et était demeuré quelque temps immobile. en s'arrêtent çà et là pour parler aux vedettes. il avait arrêté son cheval. Les plus grands prédestinés font de ces contre-sens. satisfait de voir la longue ligne des feux anglais illuminant tout l'horizon de Frischemont à Braine-l'Alleud. il avait entendu le pas d'une colonne en marche . et on avait entendu ce fataliste jeter dans l'ombre cette parole mystérieuse : « Nous sommes d'accord. L'homme qui avait été sombre à Austerlitz fut gai à Waterloo. disaient les légionnaires de la légion Fulminatrix. Le suprême sourire est à Dieu. Il n'avait pas pris une minute de sommeil. il lui avait semblé que le destin. à une heure. À deux heures et demie. assigné par lui à jour fixe sur ce champ de Waterloo. la nuit. quoique malade et gêné à cheval par une souffrance locale. n'avait jamais été de si bonne humeur que ce jourlà. son impénétrabilité souriait. près du bois d'Hougomont. Dès la veille. les collines qui avoisinent Rossomme. évoquait le triomphe de César sur Pompée à Pharsale. Nos joies sont de l'ombre. masquée de marbre. Le 18 juin 1815. mais il est certain que César riait. Il avait dit à « César rit. il avait cru un moment à la reculade de Wellington. Il avait parcouru toute la ligne des grand'gardes. » Virgile. Pompée cette fois ne devait pas pleurer. était exact . avec Bertrand. cette âme profonde. écoutant le tonnerre. Ridet Caesar. Pompée pleurera.Chapitre VII Napoléon de belle humeur L'empereur. Pompeius flebit11. – 28 – 11 . » Napoléon se trompait. dans ce vers des Géorgiques. explorant à cheval. sous l'orage et sous la pluie. Ils n'étaient plus d'accord.

il tonnait pendant que l'empereur parlait. et que l'armée anglaise attendait la bataille. ce paysan avait servi de guide à une brigade de cavalerie anglaise. pas un feu de bivouac n'était éteint. sur la berge qui fait l'angle du chemin de Plancenoit. À trois heures et demie du matin. il avait perdu une illusion . voilà déjà du renfort ! La nuit du 17 au 18 juin. J'aime encore mieux les culbuter que les refouler. La pluie redoublait. et avait déployé sur la table la carte du champ de bataille. À quatre heures. cela n'avait pas empêché Napoléon de crier allégrement à Ney : Nous avons quatre-vingt-dix chances sur cent. avec une botte de paille pour tapis. Tout – 29 – . un paysan lui avait été amené par les coureurs . Bertrand. À cinq heures. il n'y avait de bruit que dans le ciel. était mouillé. probablement la brigade Vivian.Bertrand : C'est l'arrière-garde anglaise qui s'ébranle pour décamper. il avait mis pied à terre dans la boue. disait Napoléon. à l'extrême gauche. s'était assis. empêtrés dans des routes défoncées. Le matin. on avait apporté le déjeuner de l'empereur. en s'écriant : – Eh bien. Il y avait invité plusieurs généraux. L'armée anglaise dormait. Rien ne bougeait . il avait retrouvé cette verve du débarquement du 1er mars. n'avaient pu arriver le matin. les convois de vivres. Tant mieux ! s'était écrié Napoléon. Le silence était profond sur la terre . Je ferai prisonniers les six mille Anglais qui viennent d'arriver à Ostende. Il causait avec expansion . le soldat n'avait pas dormi. il raillait Wellington. et était à jeun . en disant à Soult : Joli échiquier ! Par suite des pluies de la nuit. qui allait prendre position au village d'Ohain. des officiers envoyés en reconnaissance lui avaient annoncé que l'ennemi ne faisait aucun mouvement. deux déserteurs belges lui avaient rapporté qu'ils venaient de quitter leur régiment. s'était fait apporter de la ferme de Rossomme une table de cuisine et une chaise de paysan. quand il montrait au grand-maréchal le paysan enthousiaste du golfe Juan. – Ce petit Anglais a besoin d'une leçon. À huit heures.

l'empereur. ceci est un mot de l'un d'eux. de sabres et de bayonnettes 12 sur l'horizon. battant aux champs. l'empereur. plutôt bizarres que spirituelles. les divisions sur deux lignes. À neuf heures. et l'empereur leur avait dicté l'ordre de bataille. le 27 février. musique en tête. avec les roulements des tambours et les sonneries des trompettes. C'était là d'ailleurs sa manière. à l'instant où l'armée française. il leur pinçait l'oreille.en déjeunant. dit Benjamin Constant. Qui rit de la sorte est en familiarité avec les événements. et Soult. joyeuse. Le fond de son caractère était une humeur enjouée. on avait raconté que Wellington était l'avant-veille au bal à Bruxelles. qui avait encore en ce moment-là à son chapeau la cocarde blanche et amarante semée d'abeilles. Après le déjeuner il s'était recueilli un quart d'heure. chez la duchesse de Richmond. L'empereur ne faisait que nous faire des niches . mer de casques. s'était écrié à deux reprises : Magnifique ! magnifique ! 12 Orthographe admise jusqu’en 1935 [NdC] – 30 – . C'est lui qui avait appelé ses grenadiers « les grognards » . ému. l'artillerie entre les brigades. Il abondait en plaisanteries. Ces gaîtés de géant valent la peine qu'on y insiste. avait pris en riant le porte-voix et avait répondu luimême : L'empereur se porte bien. s'était déployée. Pendant le mystérieux trajet de l'île d'Elbe en France. une feuille de papier sur le genou. une plume à la main. puissante. rude homme de guerre avec une figure d'archevêque. avait dit : Le bal. adoptée par lui à l'île d'Elbe. dit Gourgaud. vaste. le brick de guerre français le Zéphir ayant rencontré le brick l'Inconstant où Napoléon était caché et ayant demandé à l'Inconstant des nouvelles de Napoléon. échelonnée et mise en mouvement sur cinq colonnes. en pleine mer. Il badinait volontiers. Napoléon avait eu plusieurs accès de ce rire pendant le déjeuner de Waterloo. dit Fleury de Chaboulon. c'est aujourd'hui. L'empereur avait plaisanté Ney qui disait : Wellington ne sera pas assez simple pour attendre Votre Majesté. puis deux généraux s'étaient assis sur la botte de paille. il leur tirait la moustache.

formant. il avait dit : C'est dommage. toute l'armée. mangés de rouille. à son passage devant lui. La troisième station. 495) : « En labourant son champ. qui fut sa seconde station pendant la bataille. voyant défiler les trois batteries de douze. ce qui semble incroyable. en voyant à sa gauche. Comme à Brienne. des boulets vermoulus. les boulets ricochaient sur le pavé de la chaussée jusqu'à Napoléon. se masser avec leurs chevaux superbes ces admirables Écossais gris. Scabra rubigine13. entre la Belle-Alliance et la Haie-Sainte. I. est redoutable . Toute cette sérénité n'avait été traversée que par un mot de pitié hautaine . à un endroit où il y a aujourd'hui une grande tombe. Puis il était monté à cheval. et avait choisi pour observatoire une étroite croupe de gazon à droite de la route de Genappe à Bruxelles. On a ramassé. celle de sept heures du soir. Il y a quelques années. presque à l'endroit où étaient les pieds de son cheval. avait pris position et s'était rangée sur six lignes.De neuf heures à dix heures et demie. de vieilles lames de sabre et des projectiles informes. « la figure de six V ». de Reille et de Lobau. on y a déterSouvenir de Virgile (Géorgiques. général. au milieu de ce profond silence de commencement d'orage qui précède les mêlées. c'est un tertre assez élevé qui existe encore et derrière lequel la garde était massée dans une déclivité de la plaine. » Virgile imagine là l'état futur des champs des deux batailles – 31 – 13 . la compagnie de sapeurs du premier corps. détachées sur son ordre des trois corps de d'Erlon. pour répéter l'expression de l'empereur. s'était porté en avant de Rossomme. Autour de ce tertre. Quelques instants après la formation du front de bataille. il avait encouragé d'un sourire. désignée par lui pour se barricader dans Mont-Saint-Jean. Sûr de l'issue. sitôt le village enlevé. l'empereur avait frappé sur l'épaule de Haxo en lui disant : Voilà vingt-quatre belles filles. un paysan trouvera des armes rongées d'une rouille rugueuse. il avait sur sa tête le sifflement des balles et des biscayens. et destinées à commencer l'action en battant Mont-SaintJean où est l'intersection des routes de Nivelles et de Genappe.

– 32 – 14 . ne s'y reconnaît plus. Grâce aux mille et mille charretées de terre employées à la butte de cent cinquante pieds de haut et d'un demi-mille de circuit. paysan hostile. mais qui. Il n'y a point de tombeau français. était presque un escarpement. a trouvé luimême dans le talus friable de ce tertre. Brutus et Cassius. L'élévation de cet escarpement peut encore être mesurée aujourd'hui par la hauteur des deux tertres des deux grandes sépultures qui encaissent la route de Genappe à Bruxelles . le plateau de MontSaint-Jean est aujourd'hui accessible en pente douce .ré un obus de soixante. il y avait une crête qui. et l'histoire. toute cette plaine est sépulcre. Pour le glorifier. Hugo écrit 46 ans après Waterloo. effaré. à gauche . Pour la France. le tombeau anglais. revoyant Waterloo. le tombeau allemand. surtout du côté de la Haie-Sainte. l'autre. vers la route de Nivelles. on l'a défiguré. En prenant à ce champ funèbre de quoi lui faire un monument. et Napoléon avait 46 ans le 18 juin 1815. déconcertée. personne ne l'ignore. et de vieux tronçons de fer qui cassaient comme des bâtons de sureau entre ses doigts. il était d'un abord qui fondèrent l'Empire romain : Pharsale – César l'emporte sur Pompée – et Philippes – Octave et Antoine défont l'armée des meurtriers de César. les restes du col d'une bombe désagrégés par l'oxyde de quarante-six années14. en creusant le sable. Celui qui écrit ces lignes. on lui a ôté son relief réel. le jour de la bataille. tu vas te faire tuer dans le dos. Wellington. encore chargé. l'une. et tâchant de se cacher derrière lui : – Imbécile ! c'est honteux. deux ans après. Les ondulations des plaines diversement inclinées où eut lieu la rencontre de Napoléon et de Wellington ne sont plus. s'abaissait en rampe praticable. du côté de la chaussée de Genappe. Là où est aujourd'hui la grosse pyramide de terre surmontée du lion. comme Jean Valjean à sa sortie du bagne. s'est écrié : On m'a changé mon champ de bataille. C'est à cette dernière station que l'empereur disait à son guide Lacoste. attaché à la selle d'un hussard. dont la fusée s'était brisée au ras de la bombe. à droite. se retournant à chaque paquet de mitraille. ce qu'elles étaient le 18 juin 1815.

En 1815. cachés tous les deux dans des courbes de terrain. seulement. comme le constatait une autre croix de pierre dont le faîte a disparu dans les défrichements. Des accidents y arrivaient. sont joints par un chemin d'une lieue et demie environ qui traverse une plaine à niveau ondulant. Ces villages. cette route coupait la crête du plateau de Mont-Saint-Jean entre les deux chaussées de Genappe et de Nivelles . comme le constate une croix de pierre debout près du cimetière qui donne le nom du mort. ce qui fait que sur divers points cette route est un ravin. Voici l'inscription : Dom – Cy a été écrasé – par malheur – sous un chariot – Monsieur Bernard – de Brye marchand – à Bruxelles le (illisible) – febvrier 1637 – 33 – 15 . Le versant là était si incliné que les canons anglais ne voyaient pas au-dessous d'eux la ferme située au fond du vallon. Braine-l'Alleud est un village de Belgique. février 1637 15. Elle était si profonde sur le plateau du Mont-Saint-Jean qu'un paysan.âpre et abrupt. sous les averses. elle était alors chemin creux. comme aujourd'hui. On lui a pris ses deux talus pour la butte-monument. La route était si étroite à l'entrée de Braine-l'Alleud qu'un passant y avait été broyé par un chariot. et la date de l'accident. et non seulement on gravissait. tranchée creuse quelquefois d'une douzaine de pieds et dont les talus trop escarpés s'écroulaient çà et là. et souvent entre et s'enfonce dans des collines comme un sillon. mais dont le piédestal renversé est encore visible aujourd'hui sur la pente du gazon à gauche de la chaussée entre la Haie-Sainte et la ferme de Mont-Saint-Jean. les pluies avaient encore raviné cette roideur. centre du combat. Monsieur Bernard Debrye. surtout en hiver. y avait été écrasé en 1783 par un éboulement du talus. Ohain en est un autre. elle est aujourd'hui de plain-pied avec la plaine . Cette route était et est encore une tranchée dans la plus grande partie de son parcours . Le long de la crête du plateau courait une sorte de fossé impossible à deviner pour un observateur lointain. mais on s'embourbait. marchand à Bruxelles. Le 18 juin 1815. Mathieu Nicaise. Qu'était-ce que ce fossé ? Disons-le. la fange compliquait la montée.

ce chemin creux dont rien n'avertissait. c'est-à-dire terrible. fossé au sommet de l'escarpement.Un jour de bataille. – 34 – . était invisible. ornière cachée dans les terres. bordant la crête de Mont-Saint-Jean.

sabrée par Ponsonby. de sorte que la mitraille se changeait en éclaboussure. la batterie d'écharpe brusquement démasquée sur leur flanc Bourgeois. malgré le comte d'Erlon. la résistance d'Hougomont. était en effet admirable. Napoléon était content. l'inutilité de la démonstration de Piré sur Brainel'Alleud. l'étourderie fatale de Guilleminot n'ayant ni pétards ni sacs à poudre.Chapitre VIII L'empereur fait une question au guide Lacoste16 Donc. le peu d'effet des bombes tombant dans les lignes anglaises. s'y enfouissant dans le sol détrempé par les pluies et ne réussissant qu'à y faire des volcans de boue. nous l'avons constaté. ses péripéties très diverses. – 35 – . le matin de Waterloo. les quatre divisions du premier corps. des épaisseurs de vingtsept rangs et des fronts de deux cents hommes livrés de la sorte à la mitraille. Fris16 Ce guide s'appelait en réalité Decoster. le plan de bataille conçu par lui. l'étrange malentendu de Ney massant. prise entre l'infanterie et la cavalerie. toute cette cavalerie. la muraille inattendue où s'était brisée la brigade Soye. quinze escadrons. l'aile gauche mal entamée. au lieu de les échelonner. la division Marcognet. la ténacité de la Haie-Sainte. les colonnes d'attaque désunies. l'effrayante trouée des boulets dans ces masses. Il avait raison . Une fois la bataille engagée. l'aile droite anglaise mal inquiétée. le prince de Saxe-Weimar tenant et gardant. Quiot repoussé. fusillée à bout portant dans les blés par Best et Pack. à peu près annulée. blessé au moment où il enfonçait à coups de hache la porte de la Haie-Sainte sous le feu plongeant de la barricade anglaise barrant le coude de la route de Genappe à Bruxelles. Donzelot et Durutte compromis. Foy mis hors de combat. le lieutenant Vieux. les quinze pièces sans escorte culbutées par Uxbridge dans un chemin creux. cet hercule sorti de l'école polytechnique. Bauduin tué. sa batterie de sept pièces enclouée. l'embourbement des batteries.

se supposant hors de question. il semble qu'on pourrait se défier de Waterloo. les dix-huit cents hommes couchés en moins de temps encore autour de la HaieSainte. quand on a derrière soi la Bérésina. il ne faisait jamais chiffre à chiffre l'addition poignante du détail . Napoléon était habitué à regarder la guerre fixement . les choses inquiétantes que ce prisonnier avait dites. Mi-parti lumière et ombre. c'était Crécy. avaient à peine troublé son regard et n'avaient point assombri cette face impériale de la certitude. Malplaquet et Ramillies vengés. mais se dérobait. Pourtant. une connivence. Il avait. ou croyait avoir pour lui. Poitiers. – 36 – . les quinze cents hommes tués en moins d'une heure dans le verger d'Hougomont. L'éclair de la victoire passa dans ses yeux. équivalente à l'antique invulnérabilité. que les commencements s'égarassent. pourvu qu'ils donnassent ce total : victoire .chemont et Smohain. le drapeau du 105ème pris. Napoléon se sentait protégé dans le bien et toléré dans le mal. Au moment où Wellington rétrograda. Elle se ralliait. le retard de Grouchy. passant comme les nuées de la bataille devant Napoléon. Leipsick et Fontainebleau. Un mystérieux froncement de sourcil devient visible au fond du ciel. L'empereur se souleva à demi sur ses étriers. Il paraissait dire au sort : tu n'oserais pas. c'était le terrassement définitif de l'Angleterre par la France . Napoléon tressaillit. le drapeau du 45ème pris. tous ces incidents orageux. et il traitait le destin d'égal à égal. il ne s'en alarmait point. L'homme de Marengo raturait Azincourt. ce hussard noir prussien arrêté par les coureurs de la colonne volante de trois cents chasseurs battant l'estrade entre Wavre et Plancenoit. lui qui se croyait maître et possesseur de la fin . on pourrait presque dire une complicité des événements. les chiffres lui importaient peu. Wellington acculé à la forêt de Soignes et détruit. il savait attendre. Il vit subitement le plateau de Mont-Saint-Jean se dégarnir et le front de l'armée anglaise disparaître.

Il songeait . deux larges abatis d'arbres. celle de la chaussée de Genappe au-dessus de la HaieSainte. il examinait les versants. Le guide fit un signe de tête négatif. notait les pentes. Il donna l'ordre aux cuirassiers de Milhaud d'enlever le plateau de Mont-Saint-Jean. le sentier . Il regarda avec quelque fixité les barricades anglaises des deux chaussées. – 37 – . armée de deux canons. se retournant brusquement. expédia une estafette à franc étrier à Paris pour y annoncer que la bataille était gagnée. méditant la péripétie terrible. Il remarqua près de cette barricade la vieille chapelle de Saint-Nicolas peinte en blanc qui est à l'angle de la traverse vers Braine-l'Alleud. le carré de seigles. Il ne restait plus qu'à achever ce recul par un écrasement. Sa garde. Il venait de trouver son coup de foudre. Wellington avait reculé. Napoléon était un de ces génies d'où sort le tonnerre. et celle de la chaussée de Nivelles où étincelaient les bayonnettes hollandaises de la brigade Chassé. Napoléon. Il se pencha et parla à demi-voix au guide Lacoste. il semblait compter chaque buisson. les seuls de toute l'artillerie anglaise qui vissent le fond du champ de bataille. l'arme au pied derrière lui. l'observait d'en bas avec une sorte de religion.L'empereur alors. promena une dernière fois sa lunette sur tous les points du champ de bataille. probablement perfide. L'empereur se redressa et se recueillit. scrutait le bouquet d'arbres.

pour les appuyer. descendit. Il fut chanté à nouveau en 1840. colonne épaisse. et les lanciers de la garde. Les escadrons énormes s'ébranlèrent. et prendre leur place de bataille dans cette puissante deuxième ligne. onze cent quatrevingt-dix-sept hommes. aussi célèbre que La Marseillaise pendant la période révolutionnaire. C'étaient des hommes géants sur des chevaux colosses. à neuf heures. se déployer sur deux rangs entre la chaussée de Genappe et Frischemont.Chapitre IX L'inattendu Ils étaient trois mille cinq cents. la colline de la Belle-Alliance. l'autre à leur centre. avec la précision d'un bélier de bronze qui ouvre une brèche. si savamment composée par Napoléon. L'aide de camp Bernard leur porta l'ordre de l'empereur. huit cent quatre-vingts lances. et ils avaient derrière eux. étendards et trompettes au vent. toutes les musiques chantant Veillons au salut de l'empire17. Ney tira son épée et prit la tête. avec les pistolets d'arçon dans les fontes et le long sabre-épée. ils étaient venus. – 38 – 17 . s'enfonça dans le fond redoutable où tant d'hommes déjà étaient Hymne patriotique et républicain plus encore qu'impérial. d'un même mouvement et comme un seul homme. la division de Lefebvre-Desnouettes. avait. Ils étaient vingt-six escadrons . formée en colonne par division. une de leurs batteries à leur flanc. les chasseurs de la garde. les cent six gendarmes d'élite. ayant à son extrémité de gauche les cuirassiers de Kellermann et à son extrémité de droite les cuirassiers de Milhaud. les clairons sonnant. pour ainsi dire. laquelle. Ils portaient le casque sans crins et la cuirasse de fer battu. Alors on vit un spectacle formidable. Le matin toute l'armée les avait admirés quand. sabres levés. Toute cette cavalerie. deux ailes de fer. Ils faisaient un front d'un quart de lieue.

Rien de semblable ne s'était vu depuis la prise de la grande redoute de la Moskowa par la grosse cavalerie . immobile. muette. Cela traversa la bataille comme un prodige. bondissement orageux des croupes des chevaux dans le canon et la fanfare. Murat y manquait. Ces récits semblent d'un autre âge. horribles. sept sur la première. comme les écailles sur l'hydre. calme. tumulte discipliné et terrible . six sur la seconde. Pêle-mêle de casques. et sur deux lignes. imperturbables . Chaque escadron ondulait et se gonflait comme un anneau du polype. couchant en joue ce qui allait venir. làdessus les cuirasses. mais Ney s'y retrouvait. On croyait voir de loin s'allonger vers la crête du plateau deux immenses couleuvres d'acier. formée en treize carrés. la division Wathier avait la droite. attendait. à l'ombre de la batterie masquée. la division Delord avait la gauche. puis. la crosse à l'épaule. l'infanterie anglaise.tombés. l'épouvantable pente de boue du plateau de Mont-SaintJean. Il semblait que cette masse était devenue monstre et n'eût qu'une âme. Étant deux divisions. reparut de l'autre côté du vallon. dieux et bêtes. Quelque chose de pareil à cette vision apparaissait sans doute dans les vieilles épopées orphiques racontant les hommes-chevaux. dans les intervalles de la mousqueterie et de l'artillerie. menaçants. vingt-six bataillons allaient recevoir ces vingt-six escadrons. y disparut dans la fumée. Derrière la crête du plateau. invulnérables. toujours compacte et serrée. sortant de cette ombre. Elle écoutait monter cette marée d'hommes. sublimes . On les apercevait à travers une vaste fumée déchirée çà et là. ils étaient deux colonnes . on entendait ce piétinement colossal. deux bataillons par carré. Ils montaient. à travers un nuage de mitraille crevant sur elle. les antiques hippanthropes. ces titans à face humaine et à poitrail équestre dont le galop escalada l'Olympe. graves. de cris. Elle ne voyait pas les cuirassiers et les cuirassiers ne la voyaient pas. Elle entendait le – 39 – . de sabres. montant au grand trot. Bizarre coïncidence numérique.

la force acquise pour écraser les Anglais écrasa les Français. aucun moyen de reculer. et trois mille têtes à moustaches grises criant : vive l'empereur ! toute cette cavalerie déboucha sur le plateau. et les étendards. Une tradition locale. et les casques. le frappement alternatif et symétrique des sabots au grand trot. Presque un tiers de la brigade Dubois croula dans cet abîme. Tout à coup. L'instant fut épouvantable. Ceci commença la perte de la bataille. une longue file de bras levés brandissant des sabres apparut audessus de la crête. subitement. et le troisième y poussa le second .grossissement du bruit des trois mille chevaux. Il y eut un silence redoutable. pilant et bouleversant les cavaliers. Le ravin était là. et les trompettes. une fosse. puis. béant. on marcha dessus et le reste passa. la tête de colonne des cuirassiers se cabra avec une clameur effroyable. tout à leur furie et à leur course d'extermination sur les carrés et les canons. le cliquetis des sabres. Ce chiffre vraisemblablement comprend – 40 – . le ravin inexorable ne pouvait se rendre que comblé. qui exagère évidemment. inattendu. chose tragique. glissaient les quatre pieds en l'air. effrénés. à pic sous les pieds des chevaux. à notre droite. et. et une sorte de grand souffle farouche. le second rang y poussa le premier. quand cette fosse fut pleine d'hommes vivants. à la gauche des Anglais. le froissement des cuirasses. ne faisant qu'une chair dans ce gouffre. toute la colonne n'était plus qu'un projectile. Parvenus au point culminant de la crête. tombaient sur la croupe. les cuirassiers venaient d'apercevoir entre eux et les Anglais un fossé. profond de deux toises entre son double talus . se rejetaient en arrière. dit que deux mille chevaux et quinze cents hommes furent ensevelis dans le chemin creux d'Ohain. et ce fut comme l'entrée d'un tremblement de terre. cavaliers et chevaux y roulèrent pêle-mêle se broyant les uns sur les autres. C'était le chemin creux d'Ohain. les chevaux se dressaient.

chargeant à part. si funestement éprouvée. une heure auparavant. probablement sur l'éventualité d'un obstacle. On pourrait presque dire que de ce signe de tête d'un paysan est sortie la catastrophe de Napoléon. Une autre série de faits se préparait. Le – 41 – .tous les autres cadavres qu'on jeta dans ce ravin le lendemain du combat. avait enlevé le drapeau du bataillon de Lunebourg. Cet individu comptait à lui seul plus que le groupe universel. D'autres fatalités encore devaient surgir. Il était temps que cet homme vaste tombât. L'excessive pesanteur de cet homme dans la destinée humaine troublait l'équilibre. cela serait mortel à la civilisation si cela durait. Notons en passant que c'était cette brigade Dubois. ceci n'était plus dans la loi du dix-neuvième siècle. Le guide avait répondu non. À cause de Dieu. mais n'avait pu voir ce chemin creux qui ne faisait pas même une ride à la surface du plateau. une question au guide Lacoste. Était-il possible que Napoléon gagnât cette bataille ? Nous répondons non. avant d'ordonner cette charge des cuirassiers de Milhaud. Pourquoi ? À cause de Wellington ? à cause de Blücher ? Non. où Napoléon n'avait plus de place. avait scruté le terrain. Ces pléthores de toute la vitalité humaine concentrée dans une seule tête. La mauvaise volonté des événements s'était annoncée de longue date. le monde montant au cerveau d'un homme. Bonaparte vainqueur à Waterloo. qui. Averti pourtant et mis en éveil par la petite chapelle blanche qui en marque l'angle sur la chaussée de Nivelles. Napoléon. il avait fait.

Il gênait Dieu. le trop-plein des cimetières. quand la terre souffre d'une surcharge. c'est le changement de front de l'univers. ce sont des plaidoyers redoutables. se plaignaient. Il y a. d'où dépendent les gravitations régulières dans l'ordre moral comme dans l'ordre matériel. que l'abîme entend. Le sang qui fume. Probablement les principes et les éléments.moment était venu pour l'incorruptible équité suprême d'aviser. Waterloo n'est point une bataille . – 42 – . Napoléon avait été dénoncé dans l'infini. et sa chute était décidée. les mères en larmes. de mystérieux gémissements de l'ombre.

Les cuirassiers n'eurent pas même un temps d'arrêt. recevait les – 43 – . sabre aux dents. Un tournoiement frénétique les enveloppa. Alors ce fut effrayant. Soixante canons et les treize carrés foudroyèrent les cuirassiers à bout portant. Le premier rang. la batterie s'était démasquée. pistolets au poing. ne bougèrent pas. Il y a des moments dans les batailles où l'âme durcit l'homme jusqu'à changer le soldat en statue. mais non découragés. Toute l'artillerie volante anglaise était rentrée au galop dans les carrés. que Ney avait fait obliquer à gauche. diminués de nombre.Chapitre X Le plateau de Mont Saint-Jean En même temps que le ravin. C'étaient de ces hommes qui. Cette froide infanterie demeura impassible. La colonne Wathier seule avait souffert du désastre . comme s'il pressentait l'embûche. Les cuirassiers se ruèrent sur les carrés anglais. grandissent de cœur. était arrivée entière. Toutes les faces des carrés anglais furent attaquées à la fois. telle fut l'attaque. et où toute cette chair se fait granit. Les bataillons anglais. Le désastre du chemin creux les avait décimés. la colonne Delord. genou en terre. L'intrépide général Delord fit le salut militaire à la batterie anglaise. éperdument assaillis. Ventre à terre. brides lâchées.

derrière le second rang les canonniers chargeaient les pièces. la lave combattait la foudre. sautaient par-dessus les bayonnettes et tombaient. amoindris par la catastrophe du ravin. Cet oubli fut sa grande faute fatale. Le carré extrême de droite. fut presque anéanti dès les premiers chocs. relativement peu nombreux. fit cesser le chant en tuant le chanteur. le front du carré s'ouvrait. eût songé à son infanterie. se rétrécissaient sans broncher. enjambaient les rangs. Les cuirassiers répondaient par l'écrasement. son pibroch sous le bras. au milieu de ces quatre murs vivants. c'étaient des cratères . Les bayonnettes s'enfonçaient dans les ventres de ces centaures. étant en l'air. le second rang les fusillait . Ces carrés n'étaient plus des bataillons. chaque homme valant dix.cuirassiers sur les bayonnettes. Le joueur de cornemuse au centre. ces cuirassiers n'étaient plus une cavalerie. Les cuirassiers. abattant le pibroch et le bras qui le portait. Wellington le vit. Les carrés. gigantesques. Si Napoléon. laissait passer une éruption de mitraille et se refermait. pendant qu'on s'exterminait autour de lui. De là une difformité de blessures qu'on n'a pas vue peut-être ailleurs. c'était une tempête. et songea à sa cavalerie. rongés par cette cavalerie forcenée. Chaque carré était un volcan attaqué par un nuage . Inépuisables en mitraille. comme les Grecs en se souvenant d'Argos. La figure de ce combat était monstrueuse. Il était formé du 75ème régiment de highlanders. Leurs grands chevaux se cabraient. mais ils se multipliaient. – 44 – . Les boulets faisaient des trouées dans les cuirassiers. Le sabre d'un cuirassier. Ces Écossais mouraient en pensant au Ben Lothian. baissant dans une inattention profonde son œil mélancolique plein du reflet des forêts et des lacs. avaient là contre eux presque toute l'armée anglaise. jouait les airs de la montagne. le plus exposé de tous. en ce moment-là même. assis sur un tambour. Des files d'hommes disparaissaient broyées sous les chevaux. il eût gagné la bataille. les cuirassiers faisaient des brèches dans les carrés. Cependant quelques bataillons hanovriens plièrent. ils faisaient explosion au milieu des assaillants.

et à sa gauche Trip avec les carabiniers belges . Fuller. derrière eux Somerset . les cuirassiers n'eussent culbuté le centre et décidé la victoire. Le plateau de Mont-Saint-Jean fut pris. Pour de tels Français. durent faire face de tous les côtés. il ne fallait pas moins que de tels Anglais. Que leur importait ? ils étaient tourbillon. Une de leurs cuirasses. Il fallait cela pour que ces hommes fussent blessés dans le dos. Somerset avait à sa droite Dornberg avec les chevaulégers allemands. En un instant les quatorze cents dragons-gardes ne furent plus que huit cents . tomba mort. Ney eut quatre chevaux tués sous lui. en avant et en arrière. pris encore. Les cuirassiers quittaient la cavalerie pour retourner à l'infanterie. La bravoure devint inexprimable. ce fut une ombre. toute cette cohue formidable se colletait sans que l'un lâchât l'autre. L'armée anglaise en fut profondément ébranlée. ou. Devant eux les carrés. est dans la collection dite musée de Waterloo. pour mieux dire. Il y eut douze assauts. En outre. Somerset. Cette lutte dura deux heures. assaillants. leur lieutenant-colonel. un ouragan d'épées éclairs. Ce ne fut plus une mêlée. s'ils n'eussent été affaiblis dans leur premier choc par le désastre du chemin creux. un vertigineux emportement d'âmes et de courages. se sentirent assaillis. Nul doute que. repris. ils avaient derrière eux la batterie toujours tonnante. La cavalerie anglaise était sur leur dos.Tout à coup les cuirassiers. attaqués en flanc et en tête. par l'infanterie et par la cavalerie. une furie. les cuirassiers. Cette cavalerie extraordinaire pétrifia Clin- – 45 – . trouée à l'omoplate gauche d'un biscayen. La moitié des cuirassiers resta sur le plateau. Les carrés tenaient toujours. c'étaient les quatorze cents dragons-gardes. Ney accourut avec les lanciers et les chasseurs de LefebvreDesnouettes.

Wellington se sentait pencher. Il se nomme Dehaze. Un des hommes qui ont relevé ce cadavre vit encore à Mont-Saint-Jean. Cette étrange bataille était comme un duel entre deux blessés acharnés qui. Ney 18 Splendid ! (mot textuel). Ce cavalier avait percé les lignes anglaises. que trois cuirassiers et trois chasseurs de la garde allèrent porter à l'empereur devant la ferme de la Belle-Alliance. Il disait à demi-voix : sublime 18 ! Les cuirassiers anéantirent sept carrés sur treize. Il avait alors dix-huit ans. Tout le monde ayant le plateau.ton qui avait vu Talavera et Badajoz. Ce qui est certain. – 46 – . tout en combattant et en se résistant toujours. un cuirassier et son cheval furent trouvés morts dans la charpente de la bascule du pesage des voitures à Mont-Saint-Jean. Les cuirassiers n'avaient point réussi. aux trois quarts vaincu. c'est que. admirait héroïquement. Jusqu'où sont allés les cuirassiers ? personne ne saurait le dire. de La Hulpe et de Bruxelles. Lequel des deux tombera le premier ? La lutte du plateau continuait. le lendemain de la bataille. au point même où s'entrecoupent et se rencontrent les quatre routes de Nivelles. perdent tout leur sang. en ce sens que le centre n'était pas enfoncé. personne ne l'avait. et en somme il restait pour la plus grande part aux Anglais. et enlevèrent aux régiments anglais six drapeaux. La situation de Wellington avait empiré. Wellington. de Genappe. Wellington avait le village et la plaine culminante . prirent ou enclouèrent soixante pièces de canon. La crise était proche. chacun de leur côté.

Hugo règle ici. et qui. vainqueur en Espagne de Joseph et du général Hugo. d'anciens comptes avec Wellington. était presque détruite . combattaient Napoléon. répondait Wellington. et dont l'avancée avait jeté sur la route du retour en France. Des deux côtés on semblait enraciné dans ce sol funèbre. Delord. Hugo lui-même. avait le genou fracassé. réclamait du renfort. il ne restait presque rien de ces grenadiers hollandais19 qui. Les grenadiers ont changé de camp . qui le lendemain fit enterrer sa jambe. La perte en officiers était considérable. Lhéritier. – 47 – . Colbert. en 1815. et Napoléon s'écriait : De l'infanterie ! où veut-il que j'en prenne ? Veut-il que j'en fasse ? Pourtant l'armée anglaise était la plus malade. les intrépides Belges de la brigade Van Kluze jonchaient les seigles le long de la route de Nivelles . en 1811.n'avait que la crête et la pente. L'hémorragie de cette armée était horrible. combattaient Wellington. équitablement. Alten était bles19 Souvenir d'enfance : des grenadiers hollandais faisaient partie de l'escorte où la voiture de Mme Hugo avait pris place pour traverser l'Espagne et ce sont eux qui remirent sur la route sa voiture à-demi versée au bord d'un précipice. Les poussées furieuses de ces grands escadrons à cuirasses de fer et à poitrines d'acier avaient broyé l'infanterie. Lord Uxbridge. du côté des Anglais. Mme Hugo et ses deux cadets. mêlés en Espagne à nos rangs. Mais l'affaiblissement des Anglais paraissait irrémédiable. ralliés aux Anglais. – Il n'y en a pas. dans cette lutte des cuirassiers. du côté des Français. à l'aile gauche. mais V. déjà si maltraitée à la Haie-Sainte. Quelques hommes autour d'un drapeau marquaient la place d'un régiment. avec les autres familles françaises. Ney demandait de l'infanterie à Napoléon. Dnop. Si. qu'il se fasse tuer ! – Presque à la même minute. rapprochement singulier qui peint l'épuisement des deux armées. Travers et Blancard étaient hors de combat. applaudissait l'entrée des Alliés à Paris tandis que son père défendait Thionville contre eux. tel bataillon n'était plus commandé que par un capitaine ou par un lieutenant . Kempt. en 1814 et en 1815. la division Alten.

Delancey était tué. va jusqu'à dire que l'armée anglo-hollandaise était réduite à trentequatre mille hommes. À l'exception de la faible réserve échelonnée derrière l'ambulance établie dans la ferme de Mont-Saint-Jean et des brigades Vivian et Vandeleur qui flanquaient l'aile gauche. voyant les Français gagner du terrain et s'approcher de la forêt. ayant à sa tête son colonel Hacke. et Pringle. Ces faits sont avoués par Siborne . À cinq heures. Wellington n'avait plus de cavalerie. au dire des témoins qui existent encore. le 79ème montagnards avait vingt-quatre officiers blessés. Le 2ème régiment des gardes à pied avait perdu cinq lieutenantscolonels. sur une longueur de près de deux lieues dans la direction de Bruxelles. il y avait. un régiment tout entier. un encombrement de fuyards. Barne était blessé. dix-huit officiers morts. mais ses lèvres avaient blêmi. les prolonges. les Hollandais. ou la nuit ! Ce fut vers ce moment-là qu'une ligne lointaine de bayonnettes étincela sur les hauteurs du côté de Frischemont.sé. exagérant le désastre. criaient : alarme ! De Vert-Coucou jusqu'à Grœnendael. les fourgons pleins de blessés. présents à la bataille dans l'état-major anglais. Le duc-de-fer demeurait calme. sabrés par la cavalerie française. – 48 – . croyaient le duc perdu. Ompteda était tué. le commissaire espagnol Alava. quatre capitaines et trois enseignes . Le commissaire autrichien Vincent. et l'Angleterre avait le pire partage dans ce sanglant équilibre. quatre cent cinquante soldats tués. Nombre de batteries gisaient démontées. qui devait plus tard être jugé et cassé. Cette panique fut telle qu'elle gagna le prince de Condé à Malines et Louis XVIII à Gand. et on l'entendit murmurer ce mot sombre : Blücher. Les charrois. Les hussards hanovriens de Cumberland. semant la déroute jusqu'à Bruxelles. Wellington tira sa montre. le premier bataillon du 30ème d'infanterie avait perdu vingt-quatre officiers et cent douze soldats . avaient tourné bride devant la mêlée et étaient en fuite dans la forêt de Soignes. tout l'état-major de Wellington était décimé. les bagages. Ici est la péripétie de ce drame géant. Van Merlen était tué. s'y précipitaient .

les caissons et les fourgons de l'artillerie. la rue menant au pont avait été incendiée par les Français . il avait fallu passer la Dyle sur l'étroit pont de Wavre . Il était temps. Hugo retrouve ici les accents de L'Expiation (Châtiments. une heure de retard. Si le petit pâtre. lui eût conseillé de déboucher de la forêt au-dessus de Frischemont plutôt qu'au dessous de Plancenoit. Les ornières venaient au moyeu des canons. La destinée a de ces tournants . lieutenant de Blücher. la mort au lieu de la vie. Il avait bivouaqué à Dion-le-Mont et était parti dès l'aube. avaient dû attendre que l'incendie fût éteint. Par tout autre chemin qu'au-dessous de Plancenoit. « la bataille était perdue ». que Bülow arrivât. on s'attendait au trône du monde . Blücher survenant20. l'armée prussienne aboutissait à un ravin infranchissable à l'artillerie. Il était midi que l'avant-garde de Bülow n'avait pu encore atteindre Chapelle-Saint-Lambert. on le voit. qui servait de guide à Bülow. il dit : Grouchy ! – c'était Blücher. 8) : « Soudain. Mais les chemins étaient impraticables et ses divisions s'étaient embourbées. » – 49 – 20 . V. la forme du dix-neuvième siècle eût peut-être été différente. et Bülow n'arrivait pas. Napoléon eût gagné la bataille de Waterloo. c'est le général prussien Muffling qui le déclare.Chapitre XI Mauvais guide à Napoléon. En outre. ne pouvant passer entre deux rangs de maisons en feu. bon guide à Bülow On connaît la poignante méprise de Napoléon : Grouchy espéré. Or. et Blücher n'aurait plus trouvé Wellington debout . Il avait du reste été fort retardé. joyeux. on aperçoit Sainte-Hélène.

Quelques-uns avaient dit : Ce sont des colonnes qui font halte. Hiller. l'empereur. commencée deux heures plus tôt. mais à cinq heures. Tels sont ces immenses hasards. eût été finie à quatre heures. la cavalerie du prince Guillaume de Prusse débouchait du bois de Paris. sire. – Cependant cela restait immobile dans la brume. voyant le péril de Wellington. Puis il avait demandé au duc de Dalmatie : – Soult. – 50 – . Blücher ordonna à Bülow d'attaquer et dit ce mot remarquable : « Il faut donner de l'air à l'armée anglaise. Il devait attendre le gros du corps d'armée. La vérité est que le nuage ne remuait pas. L'empereur avait détaché en reconnaissance vers ce point obscur la division de cavalerie légère de Domon. Hacke et Ryssel se déployaient devant le corps de Lobau. Plancenoit était en flammes. proportionnés à un infini qui nous échappe. avec sa longue-vue. Bülow en effet n'avait pas bougé. et Blücher serait tombé sur la bataille gagnée par Napoléon. que voyez-vous vers Chapelle-Saint-Lambert ? – Le maréchal braquant sa lunette avait répondu : – Quatre ou cinq mille hommes. et il avait l'ordre de se concentrer avant d'entrer en ligne . Il avait dit : – Je vois là-bas un nuage qui me paraît être des troupes. La plupart avaient dit : Ce sont des arbres. Toutes les lunettes de l'état-major avaient étudié « le nuage » signalé par l'empereur. et les boulets prussiens commençaient à pleuvoir jusque dans les rangs de la garde en réserve derrière Napoléon. Dès midi.L'action. avait aperçu à l'extrême horizon quelque chose qui avait fixé son attention. les divisions Losthin. Évidemment Grouchy. le premier. » Peu après. Son avant-garde était très faible. et ne pouvait rien.

le désastre de front. s'estimant vaincus. le désastre en flanc. la gigantesque trouée faite dans l'armée française. la mitraille anglaise et la mitraille prussienne s'entr'aidant. On l'avait vu se lever à Austerlitz. les nuages de l'horizon s'écartèrent et laissèrent passer. on crut voir vingt victoires entrer sur le champ de bataille. était commandé par un général. Mallet. Marcognet balayé du plateau d'Ohain. Donzelot et Quiot reculant. gardes. la bataille disloquée. Harlet. toute la ligne anglaise reprenant l'offensive et poussée en avant. une nouvelle bataille se précipitant à la nuit tombante sur nos régiments démantelés. Poret de Morvan. Roguet. Tout à coup. Quand les hauts bonnets des grenadiers de la garde avec la large plaque à l'aigle apparurent. Pirch Ier survenant avec Bülow. Chaque bataillon de la garde. étaient là. Le ciel avait été couvert toute la journée. ailes déployées. pour ce dénouement. superbes. Comme elle sentait qu'elle allait mourir. alignés. symétriques. reculèrent . les Français refoulés. et visez juste ! le régiment rouge des gardes anglaises. elle cria : vive l'empereur ! L'histoire n'a rien de plus émouvant que cette agonie éclatant en acclamations. l'extermination. l'ennemi sentit le respect de la France . la garde entrant en ligne sous cet épouvantable écroulement. une nuée de – 51 – . la cavalerie de Zieten menée par Blücher en personne. Durutte délogé de Papelotte. la grande rougeur sinistre du soleil qui se couchait. en ce moment-là même. et ceux qui étaient vainqueurs. mais Wellington cria : Debout. se leva. Lobau pris en écharpe.Chapitre XII La garde On sait le reste : l'irruption d'une troisième armée. Michel. quatre-vingt-six bouches à feu tonnant tout à coup. tranquilles. il était huit heures du soir. couché derrière les haies. à travers les ormes de la route de Nivelles. dans la brume de cette mêlée. Friant.

mitraille cribla le drapeau tricolore frissonnant autour de nos aigles, tous se ruèrent, et le suprême carnage commença. La garde impériale sentit dans l'ombre l'armée lâchant pied autour d'elle, et le vaste ébranlement de la déroute, elle entendit le sauve-quipeut ! qui avait remplacé le vive l'empereur ! et, avec la fuite derrière elle, elle continua d'avancer, de plus en plus foudroyée et mourant davantage à chaque pas qu'elle faisait. Il n'y eut point d'hésitants ni de timides. Le soldat dans cette troupe était aussi héros que le général. Pas un homme ne manqua au suicide. Ney, éperdu, grand de toute la hauteur de la mort acceptée, s'offrait à tous les coups dans cette tourmente. Il eut là son cinquième cheval tué sous lui. En sueur, la flamme aux yeux, l'écume aux lèvres, l'uniforme déboutonné, une de ses épaulettes à demi coupée par le coup de sabre d'un horse-guard, sa plaque de grand-aigle bosselée par une balle, sanglant, fangeux, magnifique, une épée cassée à la main, il disait : Venez voir comment meurt un maréchal de France sur le champ de bataille ! Mais en vain ; il ne mourut pas. Il était hagard et indigné. Il jetait à Drouet d'Erlon cette question : Est-ce que tu ne te fais pas tuer, toi ? Il criait au milieu de toute cette artillerie écrasant une poignée d'hommes : – Il n'y a donc rien pour moi ! Oh ! je voudrais que tous ces boulets anglais m'entrassent dans le ventre ! Tu étais réservé à des balles françaises, infortuné !

– 52 –

Chapitre XIII La catastrophe
La déroute derrière la garde fut lugubre. L'armée plia brusquement de tous les côtés à la fois, de Hougomont, de la Haie-Sainte, de Papelotte, de Plancenoit. Le cri Trahison ! fut suivi du cri Sauve-qui-peut ! Une armée qui se débande, c'est un dégel. Tout fléchit, se fêle, craque, flotte, roule, tombe, se heurte, se hâte, se précipite. Désagrégation inouïe. Ney emprunte un cheval, saute dessus, et, sans chapeau, sans cravate, sans épée, se met en travers de la chaussée de Bruxelles, arrêtant à la fois les Anglais et les Français. Il tâche de retenir l'armée, il la rappelle, il l'insulte, il se cramponne à la déroute. Il est débordé. Les soldats le fuient, en criant : Vive le maréchal Ney ! Deux régiments de Durutte vont et viennent effarés et comme ballottés entre le sabre des uhlans et la fusillade des brigades de Kempt, de Best, de Pack et de Rylandt ; la pire des mêlées, c'est la déroute, les amis s'entre-tuent pour fuir ; les escadrons et les bataillons se brisent et se dispersent les uns contre les autres, énorme écume de la bataille. Lobau à une extrémité comme Reille à l'autre sont roulés dans le flot. En vain Napoléon fait des murailles avec ce qui lui reste de la garde ; en vain il dépense à un dernier effort ses escadrons de service. Quiot recule devant Vivian, Kellermann devant Vandeleur, Lobau devant Bülow, Morand devant Pirch, Domon et Subervic devant le prince Guillaume de Prusse. Guyot, qui a mené à la charge les escadrons de l'empereur, tombe sous les pieds des dragons anglais. Napoléon court au galop le long des fuyards, les harangue, presse, menace, supplie. Toutes ces bouches qui criaient le matin vive l'empereur, restent béantes ; c'est à peine si on le connaît. La cavalerie prussienne, fraîche venue, s'élance, vole, sabre, taille, hache, tue, extermine. Les attelages se ruent, les canons se sauvent ; les soldats du train détellent les caissons et en prennent les chevaux pour s'échapper ; des fourgons culbutés les quatre roues en l'air entravent la route et sont des occasions de massacre. On s'écrase, on se foule, on marche sur les morts et sur les vivants. Les bras sont éperdus. Une multi– 53 –

tude vertigineuse emplit les routes, les sentiers, les ponts, les plaines, les collines, les vallées, les bois, encombrés par cette évasion de quarante mille hommes. Cris, désespoir, sacs et fusils jetés dans les seigles, passages frayés à coups d'épée, plus de camarades, plus d'officiers, plus de généraux, une inexprimable épouvante. Zieten sabrant la France à son aise. Les lions devenus chevreuils. Telle fut cette fuite. À Genappe, on essaya de se retourner, de faire front, d'enrayer. Lobau rallia trois cents hommes. On barricada l'entrée du village ; mais à la première volée de la mitraille prussienne, tout se remit à fuir, et Lobau fut pris. On voit encore aujourd'hui cette volée de mitraille empreinte sur le vieux pignon d'une masure en brique à droite de la route, quelques minutes avant d'entrer à Genappe. Les Prussiens s'élancèrent dans Genappe, furieux sans doute d'être si peu vainqueurs. La poursuite fut monstrueuse. Blücher ordonna l'extermination. Roguet avait donné ce lugubre exemple de menacer de mort tout grenadier français qui lui amènerait un prisonnier prussien. Blücher dépassa Roguet. Le général de la jeune garde, Ducesme, acculé sur la porte d'une auberge de Genappe, rendit son épée à un hussard de la mort qui prit l'épée et tua le prisonnier. La victoire s'acheva par l'assassinat des vaincus. Punissons, puisque nous sommes l'histoire : le vieux Blücher se déshonora. Cette férocité mit le comble au désastre. La déroute désespérée traversa Genappe, traversa les Quatre-Bras, traversa Gosselies, traversa Frasnes, traversa Charleroi, traversa Thuin, et ne s'arrêta qu'à la frontière. Hélas ! et qui donc fuyait de la sorte ? la grande armée. Ce vertige, cette terreur, cette chute en ruine de la plus haute bravoure qui ait jamais étonné l'histoire, est-ce que cela est sans cause ? Non. L'ombre d'une droite énorme se projette sur Waterloo. C'est la journée du destin. La force au-dessus de l'homme a donné ce jour-là. De là le pli épouvanté des têtes ; de là toutes ces grandes âmes rendant leur épée. Ceux qui avaient vaincu l'Europe sont tombés terrassés, n'ayant plus rien à dire ni à faire, sentant

– 54 –

dans l'ombre une présence terrible. Hoc erat in fatis21. Ce jour-là, la perspective du genre humain a changé. Waterloo, c'est le gond du dix-neuvième siècle. La disparition du grand homme était nécessaire à l'avènement du grand siècle. Quelqu'un à qui on ne réplique pas s'en est chargé. La panique des héros s'explique. Dans la bataille de Waterloo, il y a plus du nuage, il y a du météore. Dieu a passé. À la nuit tombante, dans un champ près de Genappe, Bernard et Bertrand saisirent par un pan de sa redingote et arrêtèrent un homme hagard, pensif, sinistre, qui, entraîné jusque-là par le courant de la déroute, venait de mettre pied à terre, avait passé sous son bras la bride de son cheval, et, l'œil égaré, s'en retournait seul vers Waterloo. C'était Napoléon essayant encore d'aller en avant, immense somnambule de ce rêve écroulé.

« Tel était le destin » : parodie du « Hoc erat in votis » : « C'est ce que je souhaitais », d'Horace (Satires, II, 6, 1). Transposition pertinente, car le destin est par définition ce qui contrecarre nos projets. – 55 –

21

Chapitre XIV Le dernier carré
Quelques carrés de la garde, immobiles dans le ruissellement de la déroute comme des rochers dans de l'eau qui coule, tinrent jusqu'à la nuit. La nuit venant, la mort aussi, ils attendirent cette ombre double, et, inébranlables, s'en laissèrent envelopper. Chaque régiment, isolé des autres et n'ayant plus de lien avec l'armée rompue de toutes parts, mourait pour son compte. Ils avaient pris position, pour faire cette dernière action, les uns sur les hauteurs de Rossomme, les autres dans la plaine de Mont-Saint-Jean. Là, abandonnés, vaincus, terribles, ces carrés sombres agonisaient formidablement. Ulm, Wagram, Iéna, Friedland, mouraient en eux. Au crépuscule, vers neuf heures du soir, au bas du plateau de Mont-Saint-Jean, il en restait un. Dans ce vallon funeste, au pied de cette pente gravie par les cuirassiers, inondée maintenant par les masses anglaises, sous les feux convergents de l'artillerie ennemie victorieuse, sous une effroyable densité de projectiles, ce carré luttait. Il était commandé par un officier obscur nommé Cambronne. À chaque décharge, le carré diminuait, et ripostait. Il répliquait à la mitraille par la fusillade, rétrécissant continuellement ses quatre murs. De loin les fuyards s'arrêtaient par moment, essoufflés, écoutant dans les ténèbres ce sombre tonnerre décroissant. Quand cette légion ne fut plus qu'une poignée, quand leur drapeau ne fut plus qu'une loque, quand leurs fusils épuisés de balles ne furent plus que des bâtons, quand le tas de cadavres fut plus grand que le groupe vivant, il y eut parmi les vainqueurs une sorte de terreur sacrée autour de ces mourants sublimes, et l'artillerie anglaise, reprenant haleine, fit silence. Ce fut une espèce de répit. Ces combattants avaient autour d'eux comme un fourmillement de spectres, des silhouettes d'hommes à cheval, le profil noir des canons, le ciel blanc aperçu à travers les roues et les affûts ; la colossale tête de mort que les héros entrevoient toujours
– 56 –

dans la fumée au fond de la bataille, s'avançait sur eux et les regardait. Ils purent entendre dans l'ombre crépusculaire qu'on chargeait les pièces, les mèches allumées pareilles à des yeux de tigre dans la nuit firent un cercle autour de leurs têtes, tous les boute-feu des batteries anglaises s'approchèrent des canons, et alors, ému, tenant la minute suprême suspendue au-dessus de ces hommes, un général anglais, Colville selon les uns, Maitland selon les autres, leur cria : Braves Français, rendez-vous ! Cambronne répondit : Merde 22 !

On sait que Lamartine, dans son Cours familier de littérature, vit dans le « mot » de Cambronne pure « démagogie grammaticale ». Hugo répondit à Lamartine, aux critiques et aux historiens qui contestaient l'authenticité de cet « excrément » : « Il entrait de droit dans mon livre. C'est le misérable des mots. » – 57 –

22

Chapitre XV Cambronne
Le lecteur français voulant être respecté, le plus beau mot peut-être qu'un Français ait jamais dit ne peut lui être répété. Défense de déposer du sublime dans l'histoire23. À nos risques et périls, nous enfreignons cette défense. Donc, parmi tous ces géants, il y eut un titan, Cambronne. Dire ce mot, et mourir ensuite. Quoi de plus grand ! car c'est mourir que de le vouloir, et ce n'est pas la faute de cet homme, si, mitraillé, il a survécu. L'homme qui a gagné la bataille de Waterloo, ce n'est pas Napoléon en déroute, ce n'est pas Wellington pliant à quatre heures, désespéré à cinq, ce n'est pas Blücher qui ne s'est point battu ; l'homme qui a gagné la bataille de Waterloo, c'est Cambronne. Foudroyer d'un tel mot le tonnerre qui vous tue, c'est vaincre.
23

William Shakespeare justifiera longuement ce droit au shocking en des termes très proches : « Défense de hanter le cabaret du sublime. […] Un curieux genre pudibond tend à prévaloir ; nous rougissons de la façon grossière dont les grenadiers se font tuer ; la rhétorique a pour les héros des feuilles de vigne qu'on appelle périphrases ; il est convenu que le bivouac parle comme le couvent, […]. […] un vétéran baisse les yeux au souvenir de Waterloo, on donne la croix d'honneur à ces yeux baissés ; de certains mots qui sont dans l'histoire n'ont pas droit à l'histoire, et il est bien entendu, par exemple, que le gendarme qui tira un coup de pistolet sur Robespierre à l'Hôtel de Ville se nommait La-garde-meurt-et-ne-se-rend-pas. » (II. 2, 4.) On voit que Hugo ne pardonnait pas à Lamartine d'avoir les pudeurs d'une Mlle Gillenormand aînée. – 58 –

Faire cette réponse à la catastrophe, dire cela au destin, donner cette base au lion futur, jeter cette réplique à la pluie de la nuit, au mur traître de Hougomont, au chemin creux d'Ohain, au retard de Grouchy, à l'arrivée de Blücher, être l'ironie dans le sépulcre, faire en sorte de rester debout après qu'on sera tombé, noyer dans deux syllabes la coalition européenne, offrir aux rois ces latrines déjà connues des césars, faire du dernier des mots le premier en y mêlant l'éclair de la France, clore insolemment Waterloo par le mardi gras, compléter Léonidas par Rabelais, résumer cette victoire dans une parole suprême impossible à prononcer, perdre le terrain et garder l'histoire, après ce carnage avoir pour soi les rieurs, c'est immense. C'est l'insulte à la foudre. Cela atteint la grandeur eschylienne. Le mot de Cambronne fait l'effet d'une fracture. C'est la fracture d'une poitrine par le dédain ; c'est le trop plein de l'agonie qui fait explosion. Qui a vaincu ? Est-ce Wellington ? Non. Sans Blücher il était perdu. Est-ce Blücher ? Non. Si Wellington n'eût pas commencé, Blücher n'aurait pu finir. Ce Cambronne, ce passant de la dernière heure, ce soldat ignoré, cet infiniment petit de la guerre, sent qu'il y a là un mensonge, un mensonge dans une catastrophe, redoublement poignant, et, au moment où il en éclate de rage, on lui offre cette dérision, la vie ! Comment ne pas bondir ? Ils sont là, tous les rois de l'Europe, les généraux heureux, les Jupiters tonnants, ils ont cent mille soldats victorieux, et derrière les cent mille, un million, leurs canons, mèche allumée, sont béants, ils ont sous leurs talons la garde impériale et la grande armée, ils viennent d'écraser Napoléon, et il ne reste plus que Cambronne ; il n'y a plus pour protester que ce ver de terre. Il protestera. Alors il cherche un mot comme on cherche une épée. Il lui vient de l'écume, et cette écume, c'est le mot. Devant cette victoire prodigieuse et médiocre, devant cette victoire sans victorieux, ce désespéré se redresse ; il en subit l'énormité, mais il en constate le néant ; et il fait plus que cracher sur elle ; et sous l'accablement du nombre, de la force et de la matière, il trouve à
– 59 –

l'âme une expression, l'excrément. Nous le répétons. Dire cela, faire cela, trouver cela, c'est être le vainqueur. L'esprit des grands jours entra dans cet homme inconnu à cette minute fatale. Cambronne trouve le mot de Waterloo comme Rouget de l'Isle trouve la Marseillaise, par visitation du souffle d'en haut. Un effluve de l'ouragan divin se détache et vient passer à travers ces hommes, et ils tressaillent, et l'un chante le chant suprême et l'autre pousse le cri terrible. Cette parole du dédain titanique, Cambronne ne la jette pas seulement à l'Europe au nom de l'empire, ce serait peu ; il la jette au passé au nom de la révolution. On l'entend, et l'on reconnaît dans Cambronne la vieille âme des géants. Il semble que c'est Danton qui parle ou Kléber qui rugit. Au mot de Cambronne, la voix anglaise répondit : feu ! les batteries flamboyèrent, la colline trembla, de toutes ces bouches d'airain sortit un dernier vomissement de mitraille, épouvantable, une vaste fumée, vaguement blanchie du lever de la lune, roula, et quand la fumée se dissipa, il n'y avait plus rien. Ce reste formidable était anéanti ; la garde était morte. Les quatre murs de la redoute vivante gisaient, à peine distinguait-on çà et là un tressaillement parmi les cadavres ; et c'est ainsi que les légions françaises, plus grandes que les légions romaines, expirèrent à MontSaint-Jean sur la terre mouillée de pluie et de sang, dans les blés sombres, à l'endroit où passe maintenant, à quatre heures du matin, en sifflant et en fouettant gaîment son cheval, Joseph, qui fait le service de la malle-poste de Nivelles.

– 60 –

Chapitre XVI Quot libras in duce ?24
La bataille de Waterloo est une énigme. Elle est aussi obscure pour ceux qui l'ont gagnée que pour celui qui l'a perdue. Pour Napoléon, c'est une panique 25. Blücher n'y voit que du feu ; Wellington n'y comprend rien. Voyez les rapports. Les bulletins sont confus, les commentaires sont embrouillés. Ceux-ci balbutient, ceux-là bégayent. Jomini partage la bataille de Waterloo en quatre moments ; Muffling la coupe en trois péripéties ; Charras, quoique sur quelques points nous ayons une autre appréciation que lui, a seul saisi de son fier coup d'œil les linéaments caractéristiques de cette catastrophe du génie humain aux prises avec le hasard divin. Tous les autres historiens ont un certain éblouissement, et dans cet éblouissement ils tâtonnent. Journée fulgurante, en effet, écroulement de la monarchie militaire qui, à la grande stupeur des rois, a entraîné tous les royaumes, chute de la force, déroute de la guerre. Dans cet événement, empreint de nécessité surhumaine, la part des hommes n'est rien. Retirer Waterloo à Wellington et à Blücher, est-ce ôter quelque chose à l'Angleterre et à l'Allemagne ? Non. Ni cette illustre Angleterre ni cette auguste Allemagne ne sont en question dans le problème de Waterloo. Grâce au ciel, les peuples sont grands en dehors des lugubres aventures de l'épée. Ni l'Allemagne, ni l'An« Combien pèse le chef ? » (Juvénal, Satires, X). Hugo aime la formule : voir l'épigraphe du poème XIII des Feuilles d'automne consacré à Napoléon : « Quot libras in duce summo ? » et, dans William Shakespeare (II, 4, 1) : « Quot libras in monte summo ? » Une bataille terminée, une journée finie, de fausses mesures réparées, de plus grands succès assurés pour le lendemain, tout fut perdu par un moment de terreur panique (Napoléon, Dictées de Sainte-Hélène). – 61 –
25 24

gleterre, ni la France, ne tiennent dans un fourreau. Dans cette époque où Waterloo n'est qu'un cliquetis de sabres, au-dessus de Blücher l'Allemagne à Goethe et au-dessus de Wellington l'Angleterre à Byron. Un vaste lever d'idées est propre à notre siècle, et dans cette aurore l'Angleterre et l'Allemagne ont leur lueur magnifique. Elles sont majestueuses par ce qu'elles pensent. L'élévation de niveau qu'elles apportent à la civilisation leur est intrinsèque ; il vient d'elles-mêmes, et non d'un accident. Ce qu'elles ont d'agrandissement au dix-neuvième siècle n'a point Waterloo pour source. Il n'y a que les peuples barbares qui aient des crues subites après une victoire. C'est la vanité passagère des torrents enflés d'un orage. Les peuples civilisés, surtout au temps où nous sommes, ne se haussent ni ne s'abaissent par la bonne ou mauvaise fortune d'un capitaine. Leur poids spécifique dans le genre humain résulte de quelque chose de plus qu'un combat. Leur honneur, Dieu merci, leur dignité, leur lumière, leur génie, ne sont pas des numéros que les héros et les conquérants, ces joueurs, peuvent mettre à la loterie des batailles. Souvent bataille perdue, progrès conquis. Moins de gloire, plus de liberté. Le tambour se tait, la raison prend la parole. C'est le jeu à qui perd gagne. Parlons donc de Waterloo froidement des deux côtés. Rendons au hasard ce qui est au hasard et à Dieu ce qui est à Dieu. Qu'est-ce que Waterloo ? Une victoire ? Non. Un quine. Quine gagné par l'Europe, payé par la France. Ce n'était pas beaucoup la peine de mettre là un lion. Waterloo du reste est la plus étrange rencontre qui soit dans l'histoire. Napoléon et Wellington. Ce ne sont pas des ennemis, ce sont des contraires. Jamais Dieu, qui se plaît aux antithèses, n'a fait un plus saisissant contraste et une confrontation plus extraordinaire. D'un côté, la précision, la prévision, la géométrie, la prudence, la retraite assurée, les réserves ménagées, un sangfroid opiniâtre, une méthode imperturbable, la stratégie qui profite du terrain, la tactique qui équilibre les bataillons, le carnage tiré au cordeau, la guerre réglée montre en main, rien laissé vo– 62 –

lontairement au hasard, le vieux courage classique, la correction absolue ; de l'autre l'intuition, la divination, l'étrangeté militaire, l'instinct surhumain, le coup d'œil flamboyant, on ne sait quoi qui regarde comme l'aigle et qui frappe comme la foudre, un art prodigieux dans une impétuosité dédaigneuse, tous les mystères d'une âme profonde, l'association avec le destin, le fleuve, la plaine, la forêt, la colline, sommés et en quelque sorte forcés d'obéir, le despote allant jusqu'à tyranniser le champ de bataille, la foi à l'étoile mêlée à la science stratégique, la grandissant, mais la troublant. Wellington était le Barème de la guerre, Napoléon en était le Michel-Ange ; et cette fois le génie fut vaincu par le calcul. Des deux côtés on attendait quelqu'un. Ce fut le calculateur exact qui réussit. Napoléon attendait Grouchy ; il ne vint pas. Wellington attendait Blücher ; il vint. Wellington, c'est la guerre classique qui prend sa revanche. Bonaparte, à son aurore, l'avait rencontrée en Italie, et superbement battue. La vieille chouette avait fui devant le jeune vautour. L'ancienne tactique avait été non seulement foudroyée, mais scandalisée. Qu'était-ce que ce Corse de vingt-six ans, que signifiait cet ignorant splendide qui, ayant tout contre lui, rien pour lui, sans vivres, sans munitions, sans canons, sans souliers, presque sans armée, avec une poignée d'hommes contre des masses, se ruait sur l'Europe coalisée, et gagnait absurdement des victoires dans l'impossible ? D'où sortait ce forcené foudroyant qui, presque sans reprendre haleine, et avec le même jeu de combattants dans la main, pulvérisait l'une après l'autre les cinq armées de l'empereur d'Allemagne, culbutant Beaulieu sur Alvinzi, Wurmser sur Beaulieu, Mélas sur Wurmser, Mack sur Mélas ? Qu'était-ce que ce nouveau venu de la guerre ayant l'effronterie d'un astre ? L'école académique militaire l'excommuniait en lâchant pied. De là une implacable rancune du vieux césarisme contre le nouveau, du sabre correct contre l'épée flamboyante, et de l'échiquier contre le génie. Le 18 juin 1815, cette rancune eut le dernier mot, et au-dessous de Lodi, de Montebello, de Monte– 63 –

notte, de Mantoue, de Marengo, d'Arcole, elle écrivit : Waterloo. Triomphe des médiocres, doux aux majorités. Le destin consentit à cette ironie. À son déclin, Napoléon retrouva devant lui Wurmser jeune. Pour avoir Wurmser en effet, il suffît de blanchir les cheveux de Wellington. Waterloo est une bataille du premier ordre gagnée par un capitaine du second. Ce qu'il faut admirer dans la bataille de Waterloo, c'est l'Angleterre, c'est la fermeté anglaise, c'est la résolution anglaise, c'est le sang anglais ; ce que l'Angleterre a eu là de superbe, ne lui en déplaise, c'est elle-même. Ce n'est pas son capitaine, c'est son armée. Wellington, bizarrement ingrat, déclare dans une lettre à lord Bathurst que son armée, l'armée qui a combattu le 18 juin 1815, était une « détestable armée ». Qu'en pense cette sombre mêlée d'ossements enfouis sous les sillons de Waterloo ? L'Angleterre a été trop modeste vis-à-vis de Wellington. Faire Wellington si grand, c'est faire l'Angleterre petite. Wellington n'est qu'un héros comme un autre. Ces Écossais gris, ces horseguards, ces régiments de Maitland et de Mitchell, cette infanterie de Pack et de Kempt, cette cavalerie de Ponsonby et de Somerset, ces highlanders jouant du pibroch sous la mitraille, ces bataillons de Rylandt, ces recrues toutes fraîches qui savaient à peine manier le mousquet tenant tête aux vieilles bandes d'Essling et de Rivoli, voilà ce qui est grand. Wellington a été tenace, ce fut là son mérite, et nous ne le lui marchandons pas, mais le moindre de ses fantassins et de ses cavaliers a été tout aussi solide que lui. L'ironsoldier vaut l'iron-duke26. Quant à nous, toute notre glorification
26

Le soldat de fer vaut le « duc de fer », surnom de Wellington. – 64 –

va au soldat anglais, à l'armée anglaise, au peuple anglais. Si trophée il y a, c'est à l'Angleterre que le trophée est dû. La colonne de Waterloo serait plus juste si au lieu de la figure d'un homme, elle élevait dans la nue la statue d'un peuple. Mais cette grande Angleterre s'irritera de ce que nous disons ici. Elle a encore, après son 1688 et notre 1789, l'illusion féodale. Elle croit à l'hérédité et à la hiérarchie. Ce peuple, qu'aucun ne dépasse en puissance et en gloire, s'estime comme nation, non comme peuple. En tant que peuple, il se subordonne volontiers et prend un lord pour une tête. Workman, il se laisse dédaigner ; soldat, il se laisse bâtonner. On se souvient qu'à la bataille d'Inkermann un sergent qui, à ce qu'il paraît, avait sauvé l'armée, ne put être mentionné par lord Raglan, la hiérarchie militaire anglaise ne permettant de citer dans un rapport aucun héros audessous du grade d'officier. Ce que nous admirons par-dessus tout, dans une rencontre du genre de celle de Waterloo, c'est la prodigieuse habileté du hasard. Pluie nocturne, mur de Hougomont, chemin creux d'Ohain, Grouchy sourd au canon, guide de Napoléon qui le trompe, guide de Bülow qui l'éclaire ; tout ce cataclysme est merveilleusement conduit. Au total, disons-le, il y eut à Waterloo plus de massacre que de bataille. Waterloo est de toutes les batailles rangées celle qui a le plus petit front sur un tel nombre de combattants. Napoléon, trois quarts de lieue, Wellington, une demi-lieue ; soixante-douze mille combattants de chaque côté. De cette épaisseur vint le carnage. On a fait ce calcul et établi cette proportion : Perte d'hommes : à Austerlitz, Français, quatorze pour cent ; Russes, trente pour cent, Autrichiens, quarante-quatre pour cent. À Wagram, Français, treize pour cent ; Autrichiens, quatorze. À la Moskowa, Français, trente-sept pour cent ; Russes, quarante-quatre. À
– 65 –

Bautzen, Français, treize pour cent ; Russes et Prussiens, quatorze. À Waterloo, Français, cinquante-six pour cent ; Alliés, trente et un. Total pour Waterloo, quarante et un pour cent. Cent quarante-quatre mille combattants ; soixante mille morts27. Le champ de Waterloo aujourd'hui a le calme qui appartient à la terre, support impassible de l'homme, et il ressemble à toutes les plaines. La nuit pourtant une espèce de brume visionnaire s'en dégage, et si quelque voyageur s'y promène, s'il regarde, s'il écoute, s'il rêve comme Virgile devant les funestes plaines de Philippes28, l'hallucination de la catastrophe le saisit. L'effrayant 18 juin revit ; la fausse colline monument s'efface, ce lion quelconque se dissipe, le champ de bataille reprend sa réalité ; des lignes d'infanterie ondulent dans la plaine, des galops furieux traversent l'horizon ! le songeur effaré voit l'éclair des sabres, l'étincelle des bayonnettes, le flamboiement des bombes, l'entre-croisement monstrueux des tonnerres ; il entend, comme un râle au fond d'une tombe, la clameur vague de la bataille fantôme ; ces ombres, ce sont les grenadiers ; ces lueurs, ce sont les cuirassiers ; ce squelette, c'est Napoléon ; ce squelette, c'est Wellington ; tout cela n'est plus et se heurte et combat encore ; et les ravins s'empourprent, et les arbres frissonnent, et il y a de la furie jusque dans les nuées, et, dans les ténèbres, toutes ces hauteurs farouches, Mont-SaintJean, Hougomont, Frischemont, Papelotte, Plancenoit, apparaissent confusément couronnées de tourbillons de spectres s'exterminant.

27 28

Chiffres donnés par le journal L'Étoile belge du 6 juin 1861. Voir, plus haut, la note 13 du même livre. – 66 –

Chapitre XVII Faut-il trouver bon Waterloo ?
Il existe une école libérale très respectable qui ne hait point Waterloo. Nous n'en sommes pas. Pour nous, Waterloo n'est que la date stupéfaite de la liberté. Qu'un tel aigle sorte d'un tel œuf, c'est à coup sûr l'inattendu. Waterloo, si l'on se place au point de vue culminant de la question, est intentionnellement une victoire contrerévolutionnaire. C'est l'Europe contre la France, c'est Pétersbourg, Berlin et Vienne contre Paris, c'est le statu quo contre l'initiative, c'est le 14 juillet 1789 attaqué à travers le 20 mars 181529, c'est le branle-bas des monarchies contre l'indomptable émeute française. Éteindre enfin ce vaste peuple en éruption depuis vingt-six ans, tel était le rêve. Solidarité des Brunswick, des Nassau, des Romanoff, des Hohenzollern, des Habsbourg, avec les Bourbons. Waterloo porte en croupe le droit divin. Il est vrai que, l'empire ayant été despotique, la royauté, par la réaction naturelle des choses, devait forcément être libérale, et qu'un ordre constitutionnel à contre-cœur est sorti de Waterloo, au grand regret des vainqueurs. C'est que la révolution ne peut être vraiment vaincue, et qu'étant providentielle et absolument fatale, elle reparaît toujours, avant Waterloo, dans Bonaparte jetant bas les vieux trônes, après Waterloo, dans Louis XVIII octroyant et subissant la Charte. Bonaparte met un postillon sur le trône de Naples et un sergent30 sur le trône de Suède, employant l'inégalité à démontrer l'égalité ; Louis XVIII à Saint-Ouen contresigne la déclaration des droits de l'homme. Voulez-vous vous rendre compte de ce que c'est que la révolution, appelez-la Progrès ; et voulez-vous vous
29

Date de l'entrée de Napoléon dans Paris, premier des Cent-

Jours. Le postillon désigne Murat, fils d'aubergiste mais qui n'avait jamais été postillon. Le « sergent » est Bernadotte, sergent-major en 1789. – 67 –
30

rendre compte de ce que c'est que le progrès, appelez-le Demain. Demain fait irrésistiblement son œuvre, et il la fait dès aujourd'hui. Il arrive toujours à son but, étrangement. Il emploie Wellington à faire de Foy, qui n'était qu'un soldat, un orateur. Foy31 tombe à Hougomont et se relève à la tribune. Ainsi procède le progrès. Pas de mauvais outil pour cet ouvrier-là. Il ajuste à son travail divin, sans se déconcerter, l'homme qui a enjambé les Alpes, et le bon vieux malade chancelant du père Élysée32. Il se sert du podagre comme du conquérant ; du conquérant au dehors, du podagre au dedans. Waterloo, en coupant court à la démolition des trônes européens par l'épée, n'a eu d'autre effet que de faire continuer le travail révolutionnaire d'un autre côté. Les sabreurs ont fini, c'est le tour des penseurs. Le siècle que Waterloo voulait arrêter a marché dessus et a poursuivi sa route. Cette victoire sinistre a été vaincue par la liberté. En somme, et incontestablement, ce qui triomphait à Waterloo, ce qui souriait derrière Wellington, ce qui lui apportait tous les bâtons de maréchal de l'Europe, y compris, dit-on, le bâton de maréchal de France, ce qui roulait joyeusement les brouettées de terre pleine d'ossements pour élever la butte du lion, ce qui a triomphalement écrit sur ce piédestal cette date : 18 juin 1815, ce qui encourageait Blücher sabrant la déroute, ce qui du haut du plateau de Mont-Saint-Jean se penchait sur la France comme sur une proie, c'était la contre-révolution. C'est la contre-révolution qui murmurait ce mot infâme : démembrement. Arrivée à Paris, elle a vu le cratère de près, elle a senti que cette cendre lui brûlait les pieds, et elle s'est ravisée. Elle est revenue au bégayement d'une charte.

Compagnon du général Hugo en Espagne, blessé à Waterloo, Foy fut le principal orateur de la gauche libérale à la Chambre, de 1819 jusqu'à sa mort. Le peuple de Paris lui fit, en 1825, des funérailles grandioses. Dans l'histoire, et dans le roman, il fut relayé par le général Lamarque (voir IV, 10, 3).
32

31

Médecin de Louis XVIII. – 68 –

Ne voyons dans Waterloo que ce qui est dans Waterloo. De liberté intentionnelle, point. La contre-révolution était involontairement libérale, de même que, par un phénomène correspondant, Napoléon était involontairement révolutionnaire. Le 18 juin 1815, Robespierre à cheval fut désarçonné.

– 69 –

Chapitre XVIII Recrudescence du droit divin
Fin de la dictature. Tout un système d'Europe croula. L'empire s'affaissa dans une ombre qui ressembla à celle du monde romain expirant. On revit de l'abîme comme au temps des barbares. Seulement la barbarie de 1815, qu'il faut nommer de son petit nom, la contre-révolution, avait peu d'haleine, s'essouffla vite, et resta court. L'empire, avouons-le, fut pleuré, et pleuré par des yeux héroïques. Si la gloire est dans le glaive fait sceptre, l'empire avait été la gloire même. Il avait répandu sur la terre toute la lumière que la tyrannie peut donner ; lumière sombre. Disons plus : lumière obscure. Comparée au vrai jour, c'est de la nuit. Cette disparition de la nuit fit l'effet d'une éclipse. Louis XVIII rentra dans Paris. Les danses en rond du 8 juillet effacèrent les enthousiasmes du 20 mars. Le Corse devint l'antithèse du Béarnais. Le drapeau du dôme des Tuileries fut blanc. L'exil trôna. La table de sapin de Hartwell prit place devant le fauteuil fleurdelysé de Louis XIV. On parla de Bouvines et de Fontenoy comme d'hier, Austerlitz ayant vieilli. L'autel et le trône fraternisèrent majestueusement. Une des formes les plus incontestées du salut de la société au dix-neuvième siècle s'établit sur la France et sur le continent. L'Europe prit la cocarde blanche. Trestaillon33 fut célèbre. La devise non pluribus impar34 reparut dans des rayons de pierre figurant un soleil sur la façade de la caserne du quai d'Orsay. Où il y avait eu une garde impériale, il y eut une maison rouge. L'arc du carrousel, tout chargé de victoires mal portées, dépaysé dans ces nouveautés, un peu honteux peutSurnom de Jacques Dupont, un des chefs de la Terreur Blanche à Nîmes. Victor Hugo avait contribué à répandre sa « gloire » par un article du Conservateur littéraire de 1820.
34 33

Nec pluribus impar était la devise de Louis XIV : « incompara– 70 –

ble ».

être de Marengo et d'Arcole, se tira d'affaire avec la statue du duc d'Angoulême. Le cimetière de la Madeleine, redoutable fosse commune de 93, se couvrit de marbre et de jaspe, les os de Louis XVI et de Marie-Antoinette étant dans cette poussière. Dans le fossé de Vincennes, un cippe sépulcral sortit de terre, rappelant que le duc d'Enghien était mort dans le mois même où Napoléon avait été couronné. Le pape Pie VII, qui avait fait ce sacre très près de cette mort, bénit tranquillement la chute comme il avait béni l'élévation. Il y eut à Schoenbrunn une petite ombre âgée de quatre ans qu'il fut séditieux d'appeler le roi de Rome. Et ces choses se sont faites, et ces rois ont repris leurs trônes, et le maître de l'Europe a été mis dans une cage, et l'ancien régime est devenu le nouveau, et toute l'ombre et toute la lumière de la terre ont changé de place, parce que, dans l'après-midi d'un jour d'été, un pâtre a dit à un Prussien dans un bois : passez par ici et non par là ! Ce 1815 fut une sorte d'avril lugubre. Les vieilles réalités malsaines et vénéneuses se couvrirent d'apparences neuves. Le mensonge épousa 1789, le droit divin se masqua d'une charte, les fictions se firent constitutionnelles, les préjugés, les superstitions et les arrière-pensées, avec l'article 1435 au cœur, se vernirent de libéralisme. Changement de peau des serpents. L'homme avait été à la fois agrandi et amoindri par Napoléon. L'idéal, sous ce règne de la matière splendide, avait reçu le nom étrange d'idéologie. Grave imprudence d'un grand homme, tourner en dérision l'avenir. Les peuples cependant, cette chair à canon si amoureuse du canonnier, le cherchaient des yeux. Où estil ? Que fait-il ? Napoléon est mort, disait un passant à un invalide de Marengo et de Waterloo. – Lui mort ! s'écria ce soldat, vous le connaissez bien ! Les imaginations déifiaient cet homme terrassé. Le fond de l'Europe, après Waterloo, fut ténébreux. Quelque chose d'énorme resta longtemps vide par l'évanouissement de Napoléon.
Cet article avait dans la Charte « octroyée » le rôle de l'article 16 dans notre constitution actuelle. – 71 –
35

Les rois se mirent dans ce vide. La vieille Europe en profita pour se reformer. Il y eut une Sainte-Alliance. Belle-Alliance, avait dit d'avance le champ fatal de Waterloo. En présence et en face de cette antique Europe refaite, les linéaments d'une France nouvelle s'ébauchèrent. L'avenir, raillé par l'empereur, fit son entrée. Il avait sur le front cette étoile, Liberté. Les yeux ardents des jeunes générations se tournèrent vers lui. Chose singulière, on s'éprit en même temps de cet avenir, Liberté, et de ce passé, Napoléon. La défaite avait grandi le vaincu. Bonaparte tombé semblait plus haut que Napoléon debout. Ceux qui avaient triomphé eurent peur. L'Angleterre le fit garder par Hudson Lowe et la France le fit guetter par Montchenu. Ses bras croisés devinrent l'inquiétude des trônes. Alexandre le nommait : mon insomnie. Cet effroi venait de la quantité de révolution qu'il avait en lui. C'est ce qui explique et excuse le libéralisme bonapartiste. Ce fantôme donnait le tremblement au vieux monde. Les rois régnèrent mal à leur aise, avec le rocher de Sainte-Hélène à l'horizon. Pendant que Napoléon agonisait à Longwood, les soixante mille hommes tombés dans le champ de Waterloo pourrirent tranquillement, et quelque chose de leur paix se répandit dans le monde36. Le congrès de Vienne en fit les traités de 1815, et l'Europe nomma cela la restauration. Voilà ce que c'est que Waterloo. Mais qu'importe à l'infini ? Toute cette tempête, tout ce nuage, cette guerre, puis cette paix, toute cette ombre, ne troubla pas un moment la lueur de l'œil immense devant lequel un puce-

Le poème des Châtiments « Aux morts du 4 décembre » (I, 4) était déjà construit sur cette ambiguïté du mot « paix ». – 72 –

36

ron sautant d'un brin d'herbe à l'autre égale l'aigle volant de clocher en clocher aux tours de Notre-Dame37.

Écho de la proclamation de Napoléon quittant l'île d'Elbe le 25 février 1815 : « La victoire marchera au pas de charge ; l'Aigle, avec les couleurs nationales, volera de clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame. » – 73 –

37

Chapitre XIX Le champ de bataille la nuit
Revenons, c’est une nécessité de ce livre, sur ce fatal champ de bataille. Le 18 juin 1815, c’était pleine lune. Cette clarté favorisa la poursuite féroce de Blücher, dénonça les traces des fuyards, livra cette masse désastreuse à la cavalerie prussienne acharnée, et aida au massacre. Il y a parfois dans les catastrophes de ces tragiques complaisances de la nuit. Après le dernier coup de canon tiré, la plaine de Mont-SaintJean resta déserte. Les Anglais occupèrent le campement des Français, c’est la constatation habituelle de la victoire ; coucher dans le lit du vaincu. Ils établirent leur bivouac au delà de Rossomme. Les Prussiens, lâchés sur la déroute, poussèrent en avant. Wellington alla au village de Waterloo rédiger son rapport à lord Bathurst. Si jamais le sic vos non vobis38 a été applicable, c’est à coup sûr à ce village de Waterloo. Waterloo n’a rien fait, et est resté à une demi-lieue de l’action. Mont-Saint-Jean a été canonné, Hougomont a été brûlé, Papelotte a été brûlé, Plancenoit a été brûlé, la Haie-Sainte a été prise d’assaut, la Belle-Alliance a vu l’embrasement des deux vainqueurs ; on sait à peine ces noms, et Waterloo qui n’a point travaillé dans la bataille en a tout l’honneur.

Début d'une épigramme de Virgile contre un plagiaire où le poète se compare — et s'adresse — à ceux qui travaillent pour d'autres : « Oiseaux, vous édifiez des nids, mais ce n'est pas pour vous… » – 74 –

38

Nous ne sommes pas de ceux qui flattent la guerre ; quand l’occasion s’en présente, nous lui disons ses vérités. La guerre a d’affreuses beautés que nous n’avons point cachées ; elle a aussi, convenons-en, quelques laideurs. Une des plus surprenantes, c’est le prompt dépouillement des morts après la victoire. L’aube qui suit une bataille se lève toujours sur des cadavres nus. Qui fait cela ? Qui souille ainsi le triomphe ? Quelle est cette hideuse main furtive qui se glisse dans la poche de la victoire ? Quels sont ces filous faisant leur coup derrière la gloire ? Quelques philosophes, Voltaire entre autres, affirment que ce sont précisément ceux-là qui ont fait la gloire. Ce sont les mêmes, disent-ils, il n’y a pas de rechange, ceux qui sont debout pillent ceux qui sont à terre. Le héros du jour est le vampire de la nuit. On a bien le droit, après tout, de détrousser un peu un cadavre dont on est l’auteur. Quant à nous, nous ne le croyons pas. Cueillir des lauriers et voler les souliers d’un mort, cela nous semble impossible à la même main. Ce qui est certain, c’est que, d’ordinaire, après les vainqueurs viennent les voleurs. Mais mettons le soldat, surtout le soldat contemporain, hors de cause. Toute armée a une queue, et c’est là ce qu’il faut accuser. Des êtres chauves-souris, mi-partis brigands et valets, toutes les espèces de vespertilio39 qu’engendre ce crépuscule qu’on appelle la guerre, des porteurs d’uniformes qui ne combattent pas, de faux malades, des éclopés redoutables, des cantiniers interlopes trottant, quelquefois avec leurs femmes, sur de petites charrettes et volant ce qu’ils revendent, des mendiants s’offrant pour guides aux officiers, des goujats, des maraudeurs, les armées en marche autrefois, – nous ne parlons pas du temps présent40, – traînaient
39 40

Chauves-souris.

L'auteur ne s'abstient pas sans quelque ironie de commenter le comportement des armées de Napoléon III. Les Châtiments, eux, di– 75 –

tout cela, si bien que, dans la langue spéciale, cela s’appelait « les traînards ». Aucune armée ni aucune nation n’étaient responsables de ces êtres ; ils parlaient italien et suivaient les Allemands ; ils parlaient français et suivaient les Anglais. C’est par un de ces misérables, traînard espagnol qui parlait français, que le marquis de Fervacques, trompé par son baragouin picard, et le prenant pour un des nôtres, fut tué en traître et volé sur le champ de bataille même, dans la nuit qui suivit la victoire de Cerisoles. De la maraude naissait le maraud. La détestable maxime : vivre sur l’ennemi, produisait cette lèpre, qu’une forte discipline pouvait seule guérir. Il y a des renommées qui trompent ; on ne sait pas toujours pourquoi de certains généraux, grands d’ailleurs, ont été si populaires. Turenne était adoré de ses soldats parce qu’il tolérait le pillage ; le mal permis fait partie de la bonté ; Turenne était si bon qu’il a laissé mettre à feu et à sang le Palatinat41. On voyait à la suite des armées moins ou plus de maraudeurs selon que le chef était plus ou moins sévère. Hoche et Marceau n’avaient point de traînards ; Wellington, nous lui rendons volontiers cette justice, en avait peu. Pourtant, dans la nuit du 18 au 19 juin, on dépouilla les morts. Wellington fut rigide ; ordre de passer par les armes quiconque serait pris en flagrant délit ; mais la rapine est tenace. Les maraudeurs volaient dans un coin du champ de bataille pendant qu’on les fusillait dans l’autre. La lune était sinistre sur cette plaine. Vers minuit, un homme rôdait, ou plutôt rampait, du côté du chemin creux d’Ohain. C’était, selon toute apparence, un de ceux que nous venons de caractériser, ni Anglais, ni Français, ni
sent, violemment, que depuis 1830 l'armée a perdu, en Algérie, toutes ses traditions d'honneur. Le Palatinat ayant été ravagé en 1693, Turenne, mort en 1675, n'y fut pour rien. Mais il est vrai qu'il « tolérait le pillage ». – 76 –
41

paysan, ni soldat, moins homme que goule, attiré par le flair des morts, ayant pour victoire le vol, venant dévaliser Waterloo. Il était vêtu d’une blouse qui était un peu une capote, il était inquiet et audacieux, il allait devant lui et regardait derrière lui. Qu’étaitce que cet homme ? La nuit probablement en savait plus sur son compte que le jour. Il n’avait point de sac, mais évidemment de larges poches sous sa capote. De temps en temps, il s’arrêtait, examinait la plaine autour de lui comme pour voir s’il n’était pas observé, se penchait brusquement, dérangeait à terre quelque chose de silencieux et d’immobile, puis se redressait et s’esquivait. Son glissement, ses attitudes, son geste rapide et mystérieux le faisaient ressembler à ces larves crépusculaires qui hantent les ruines et que les anciennes légendes normandes appellent les Alleurs. De certains échassiers nocturnes font de ces silhouettes dans les marécages. Un regard qui eût sondé attentivement toute cette brume eût pu remarquer, à quelque distance, arrêté et comme caché derrière la masure qui borde sur la chaussée de Nivelles l’angle de la route de Mont-Saint-Jean à Braine-l’Alleud, une façon de petit fourgon de vivandier à coiffe d’osier goudronnée, attelé d’une haridelle affamée broutant l’ortie à travers son mors, et dans ce fourgon une espèce de femme assise sur des coffres et des paquets. Peutêtre y avait-il un lien entre ce fourgon et ce rôdeur. L’obscurité était sereine. Pas un nuage au zénith. Qu’importe que la terre soit rouge, la lune reste blanche. Ce sont là les indifférences du ciel. Dans les prairies, des branches d’arbre cassées par la mitraille mais non tombées et retenues par l’écorce se balançaient doucement au vent de la nuit. Une haleine, presque une respiration, remuait les broussailles. Il y avait dans l’herbe des frissons qui ressemblaient à des départs d’âmes. On entendait vaguement au loin aller et venir les patrouilles et les rondes-major du campement anglais.
– 77 –

Hougomont et la Haie-Sainte continuaient de brûler, faisant, l’un à l’ouest, l’autre à l’est, deux grosses flammes auxquelles venait se rattacher, comme un collier de rubis dénoué ayant à ses extrémités deux escarboucles, le cordon de feux du bivouac anglais étalé en demi-cercle immense sur les collines de l’horizon. Nous avons dit la catastrophe du chemin d’Ohain. Ce qu’avait été cette mort pour tant de braves, le cœur s’épouvante d’y songer. Si quelque chose est effroyable, s’il existe une réalité qui dépasse le rêve, c’est ceci : vivre, voir le soleil, être en pleine possession de la force virile, avoir la santé et la joie, rire vaillamment, courir vers une gloire qu’on a devant soi, éblouissante, se sentir dans la poitrine un poumon qui respire, un cœur qui bat, une volonté qui raisonne, parler, penser, espérer, aimer, avoir une mère, avoir une femme, avoir des enfants, avoir la lumière, et tout à coup, le temps d’un cri, en moins d’une minute, s’effondrer dans un abîme, tomber, rouler, écraser, être écrasé, voir des épis de blé, des fleurs, des feuilles, des branches, ne pouvoir se retenir à rien, sentir son sabre inutile, des hommes sous soi, des chevaux sur soi, se débattre en vain, les os brisés par quelque ruade dans les ténèbres, sentir un talon qui vous fait jaillir les yeux, mordre avec rage des fers de chevaux, étouffer, hurler, se tordre, être làdessous, et se dire : tout à l’heure j’étais un vivant ! Là où avait râlé ce lamentable désastre, tout faisait silence maintenant. L’encaissement du chemin creux était comble de chevaux et de cavaliers inextricablement amoncelés. Enchevêtrement terrible. Il n’y avait plus de talus. Les cadavres nivelaient la route avec la plaine et venaient au ras du bord comme un boisseau d’orge bien mesuré. Un tas de morts dans la partie haute, une rivière de sang dans la partie basse ; telle était cette route le soir du 18 juin 1815. Le sang coulait jusque sur la chaussée de Nivelles et s’y extravasait en une large mare devant l’abatis d’arbres qui barrait la chaussée, à un endroit qu’on montre encore. C’est,
– 78 –

on s’en souvient, au point opposé, vers la chaussée de Genappe, qu’avait eu lieu l’effondrement des cuirassiers. L’épaisseur des cadavres se proportionnait à la profondeur du chemin creux. Vers le milieu, à l’endroit où il devenait plein, là où avait passé la division Delord, la couche des morts s’amincissait. Le rôdeur nocturne, que nous venons de faire entrevoir au lecteur, allait de ce côté. Il furetait cette immense tombe. Il regardait. Il passait on ne sait quelle hideuse revue des morts. Il marchait les pieds dans le sang. Tout à coup il s’arrêta. À quelques pas devant lui, dans le chemin creux, au point où finissait le monceau des morts, de dessous cet amas d’hommes et de chevaux, sortait une main ouverte, éclairée par la lune. Cette main avait au doigt quelque chose qui brillait, et qui était un anneau d’or. L’homme se courba, demeura un moment accroupi, et quand il se releva, il n’y avait plus d’anneau à cette main. Il ne se releva pas précisément ; il resta dans une attitude fauve et effarouchée, tournant le dos au tas de morts, scrutant l’horizon, à genoux, tout l’avant du corps portant sur ses deux index appuyés à terre, la tête guettant par-dessus le bord du chemin creux. Les quatre pattes du chacal conviennent à de certaines actions. Puis, prenant son parti, il se dressa. En ce moment il eut un soubresaut. Il sentit que par derrière on le tenait.

– 79 –

Il se retourna ; c’était la main ouverte qui s’était refermée et qui avait saisi le pan de sa capote. Un honnête homme eût eu peur. Celui-ci se mit à rire. – Tiens, dit-il, ce n’est que le mort. J’aime mieux un revenant qu’un gendarme. Cependant la main défaillit et le lâcha. L’effort s’épuise vite dans la tombe. – Ah çà ! reprit le rôdeur, est-il vivant ce mort ? Voyons donc. Il se pencha de nouveau, fouilla le tas, écarta ce qui faisait obstacle, saisit la main, empoigna le bras, dégagea la tête, tira le corps, et quelques instants après il traînait dans l’ombre du chemin creux un homme inanimé, au moins évanoui. C’était un cuirassier, un officier, un officier même d’un certain rang ; une grosse épaulette d’or sortait de dessous la cuirasse ; cet officier n’avait plus de casque. Un furieux coup de sabre balafrait son visage où l’on ne voyait que du sang. Du reste, il ne semblait pas qu’il eût de membre cassé, et par quelque hasard heureux, si ce mot est possible ici, les morts s’étaient arc-boutés au-dessus de lui de façon à le garantir de l’écrasement. Ses yeux étaient fermés. Il avait sur sa cuirasse la croix d’argent de la Légion d’honneur. Le rôdeur arracha cette croix qui disparut dans un des gouffres qu’il avait sous sa capote. Après quoi, il tâta le gousset de l’officier, y sentit une montre et la prit. Puis il fouilla le gilet, y trouva une bourse et l’empocha. Comme il en était à cette phase des secours qu’il portait à ce mourant, l’officier ouvrit les yeux.
– 80 –

– Merci, dit-il faiblement. La brusquerie des mouvements de l’homme qui le maniait, la fraîcheur de la nuit, l’air respiré librement, l’avaient tiré de sa léthargie. Le rôdeur ne répondit point. Il leva la tête. On entendait un bruit de pas dans la plaine ; probablement quelque patrouille qui approchait. L’officier murmura, car il y avait encore de l’agonie dans sa voix : – Qui a gagné la bataille ? – Les Anglais, répondit le rôdeur. L’officier reprit : – Cherchez dans mes poches. Vous y trouverez une bourse et une montre. Prenez-les. C’était déjà fait. Le rôdeur exécuta le semblant demandé, et dit : – Il n’y a rien. – On m’a volé, reprit l’officier ; j’en suis fâché. C’eût été pour vous. Les pas de la patrouille devenaient de plus en plus distincts.
– 81 –

– Voici qu’on vient, dit le rôdeur, faisant le mouvement d’un homme qui s’en va. L’officier, soulevant péniblement le bras, le retint : – Vous m’avez sauvé la vie. Qui êtes-vous ? Le rôdeur répondit vite et bas : – J’étais comme vous de l’armée française. Il faut que je vous quitte. Si l’on me prenait, on me fusillerait. Je vous ai sauvé la vie. Tirez-vous d’affaire maintenant. – Quel est votre grade ? – Sergent. – Comment vous appelez-vous ? – Thénardier. – Je n’oublierai pas ce nom, dit l’officier. Et vous, retenez le mien. Je me nomme Pontmercy.

– 82 –

Livre deuxième – Le vaisseau L'Orion
Chapitre I Le numéro 24601 devient le numéro 9430
Jean Valjean avait été repris. On nous saura gré de passer rapidement sur des détails douloureux. Nous nous bornons à transcrire deux entrefilets publiés par les journaux du temps42, quelques mois après les événements surprenants accomplis à Montreuil-sur-Mer. Ces articles sont un peu sommaires. On se souvient qu'il n'existait pas encore à cette époque de Gazette des Tribunaux. Nous empruntons le premier au Drapeau blanc. Il est daté du 25 juillet 1823 : « Un arrondissement du Pas-de-Calais vient d'être le théâtre d'un événement peu ordinaire. Un homme étranger au département et nommé Mr Madeleine avait relevé depuis quelques années, grâce à des procédés nouveaux, une ancienne industrie locale, la fabrication des jais et des verroteries noires. Il y avait fait sa fortune, et, disons-le, celle de l'arrondissement. En reconnaissance de ses services, on l'avait nommé maire. La police a découvert que ce Mr Madeleine n'était autre qu'un ancien forçat en rupture de ban, condamné en 1796 pour vol, et nommé Jean Valjean. Jean Valjean a été réintégré au bagne. Il paraît qu'avant son arLa Gazette des tribunaux ne fut régulièrement publiée qu'à partir de 1825. Les articles suivants – dont le narrateur invite explicitement à apprécier le style et l'exactitude – sont évidemment factices. Ils mettent d'autant mieux en œuvre l'effet de réel tiré de la citation d'un document que le lecteur est capable de les critiquer. – 83 –
42

restation il avait réussi à retirer de chez Mr Laffitte une somme de plus d'un demi-million qu'il y avait placée, et qu'il avait, du reste, très légitimement, dit-on, gagnée dans son commerce. On n'a pu savoir où Jean Valjean avait caché cette somme depuis sa rentrée au bagne de Toulon. » Le deuxième article, un peu plus détaillé, est extrait du Journal de Paris, même date. « Un ancien forçat libéré, nommé Jean Valjean, vient de comparaître devant la cour d'assises du Var dans des circonstances faites pour appeler l'attention. Ce scélérat était parvenu à tromper la vigilance de la police ; il avait changé de nom et avait réussi à se faire nommer maire d'une de nos petites villes du Nord. Il avait établi dans cette ville un commerce assez considérable. Il a été enfin démasqué et arrêté, grâce au zèle infatigable du ministère public. Il avait pour concubine une fille publique qui est morte de saisissement au moment de son arrestation. Ce misérable, qui est doué d'une force herculéenne, avait trouvé moyen de s'évader ; mais, trois ou quatre jours après son évasion, la police mit de nouveau la main sur lui, à Paris même, au moment où il montait dans une de ces petites voitures qui font le trajet de la capitale au village de Montfermeil (Seine-et-Oise). On dit qu'il avait profité de l'intervalle de ces trois ou quatre jours de liberté pour rentrer en possession d'une somme considérable placée par lui chez un de nos principaux banquiers. On évalue cette somme à six ou sept cent mille francs. À en croire l'acte d'accusation, il l'aurait enfouie en un lieu connu de lui seul et l'on n'a pas pu la saisir. Quoi qu'il en soit, le nommé Jean Valjean vient d'être traduit aux assises du département du Var comme accusé d'un vol de grand chemin commis à main armée, il y a huit ans environ, sur la personne d'un de ces honnêtes enfants qui, comme l'a dit le patriarche de Ferney en vers immortels : … De Savoie arrivent tous les ans Et dont la main légèrement essuie
– 84 –

Ces longs canaux engorgés par la suie43. « Ce bandit a renoncé à se défendre. Il a été établi, par l'habile et éloquent organe du ministère public, que le vol avait été commis de complicité, et que Jean Valjean faisait partie d'une bande de voleurs dans le Midi. En conséquence Jean Valjean, déclaré coupable, a été condamné à la peine de mort. Ce criminel avait refusé de se pourvoir en cassation. Le roi, dans son inépuisable clémence, a daigné commuer sa peine en celle des travaux forcés à perpétuité. Jean Valjean a été immédiatement dirigé sur le bagne de Toulon. » On n'a pas oublié que Jean Valjean avait à Montreuil-sur-Mer des habitudes religieuses. Quelques journaux, entre autres le Constitutionnel, présentèrent cette commutation comme un triomphe du parti prêtre. Jean Valjean changea de chiffre au bagne. Il s'appela 9430. Du reste, disons-le pour n'y plus revenir, avec Mr Madeleine la prospérité de Montreuil-sur-Mer disparut ; tout ce qu'il avait prévu dans sa nuit de fièvre et d'hésitation se réalisa ; lui de moins, ce fut en effet l'âme de moins. Après sa chute, il se fit à Montreuil-sur-Mer ce partage égoïste des grandes existences tombées, ce fatal dépècement des choses florissantes qui s'accomplit tous les jours obscurément dans la communauté humaine et que l'histoire n'a remarqué qu'une fois, parce qu'il s'est fait après la mort d'Alexandre. Les lieutenants se couronnent rois ; les contre-maîtres s'improvisèrent fabricants. Les rivalités envieuses surgirent. Les vastes ateliers de Mr Madeleine furent fermés ; les bâtiments tombèrent en ruine, les ouvriers se dispersèrent. Les uns quittèrent le pays, les autres quittèrent le métier. Tout se fit désormais en petit, au lieu de se faire en grand ; pour le lucre, au lieu de se faire pour le bien. Plus de centre ; la concurrence par43

Citation exacte du poème Le Pauvre Diable de Voltaire (1758). – 85 –

tout, et l'acharnement. Mr Madeleine dominait tout, et dirigeait. Lui tombé, chacun tira à soi ; l'esprit de lutte succéda à l'esprit d'organisation, l'âpreté à la cordialité, la haine de l'un contre l'autre à la bienveillance du fondateur pour tous ; les fils noués par Mr Madeleine se brouillèrent et se rompirent ; on falsifia les procédés, on avilit les produits, on tua la confiance ; les débouchés diminuèrent, moins de commandes ; le salaire baissa, les ateliers chômèrent, la faillite vint. Et puis plus rien pour les pauvres. Tout s'évanouit. L'état lui-même s'aperçut que quelqu'un avait été écrasé quelque part. Moins de quatre ans après l'arrêt de la cour d'assises constatant au profit du bagne l'identité de Mr Madeleine et de Jean Valjean, les frais de perception de l'impôt étaient doublés dans l'arrondissement de Montreuil-sur-Mer, et Mr de Villèle en faisait l'observation à la tribune au mois de février 1827.

– 86 –

Chapitre II Où on lira deux vers qui sont peut-être du diable
Avant d’aller plus loin, il est à propos de raconter avec quelque détail un fait singulier qui se passa vers la même époque à Montfermeil et qui n’est peut-être pas sans coïncidence avec certaines conjectures du ministère public. Il y a dans le pays de Montfermeil une superstition très ancienne, d’autant plus curieuse et d’autant plus précieuse qu’une superstition populaire dans le voisinage de Paris est comme un aloès en Sibérie. Nous sommes de ceux qui respectent tout ce qui est à l’état de plante rare. Voici donc la superstition de Montfermeil. On croit que le diable a, de temps immémorial, choisi la forêt pour y cacher ses trésors. Les bonnes femmes affirment qu’il n’est pas rare de rencontrer, à la chute du jour, dans les endroits écartés du bois, un homme noir, ayant la mine d’un charretier ou d’un bûcheron, chaussé de sabots, vêtu d’un pantalon et d’un sarrau de toile, et reconnaissable en ce qu’au lieu de bonnet ou de chapeau il a deux immenses cornes sur la tête. Ceci doit le rendre reconnaissable en effet. Cet homme est habituellement occupé à creuser un trou. Il y a trois manières de tirer parti de cette rencontre. La première, c’est d’aborder l’homme et de lui parler. Alors on s’aperçoit que cet homme est tout bonnement un paysan, qu’il paraît noir parce qu’on est au crépuscule, qu’il ne creuse pas le moindre trou, mais qu’il coupe de l’herbe pour ses vaches, et que ce qu’on avait pris pour des cornes n’est autre chose qu’une fourche à fumier qu’il porte sur son dos et dont les dents, grâce à la perspective du soir, semblaient lui sortir de la tête. On rentre chez soi, et l’on meurt dans la semaine. La seconde manière, c’est de l’observer, d’attendre qu’il ait creusé son trou, qu’il l’ait refermé et qu’il s’en soit allé ; puis de courir bien vite à la fosse, de la rouvrir et d’y prendre le « trésor » que l’homme noir y a nécessairement déposé. En ce cas, on meurt dans le mois. Enfin la troisième manière, c’est de ne point parler à l’homme noir, de ne point le regarder, et de s’enfuir à toutes jambes. On meurt dans l’année.
– 87 –

Comme les trois manières ont leurs inconvénients, la seconde, qui offre du moins quelques avantages, entre autres celui de posséder un trésor, ne fût-ce qu’un mois, est la plus généralement adoptée. Les hommes hardis, que toutes les chances tentent, ont donc, assez souvent, à ce qu’on assure, rouvert les trous creusés par l’homme noir et essayé de voler le diable. Il paraît que l’opération est médiocre. Du moins, s’il faut en croire la tradition et en particulier les deux vers énigmatiques en latin barbare qu’a laissés sur ce sujet un mauvais moine normand, un peu sorcier, appelé Tryphon. Ce Tryphon est enterré à l’abbaye de SaintGeorges de Bocherville près Rouen, et il naît des crapauds sur sa tombe. On fait donc des efforts énormes, ces fosses-là sont ordinairement très creuses, on sue, on fouille, on travaille toute une nuit, car c’est la nuit que cela se fait, on mouille sa chemise, on brûle sa chandelle, on ébrèche sa pioche, et lorsqu’on est arrivé enfin au fond du trou, lorsqu’on met la main sur « le trésor », que trouvet-on ? qu’est-ce que c’est que le trésor du diable ? Un sou, parfois un écu, une pierre, un squelette, un cadavre saignant, quelquefois un spectre plié en quatre comme une feuille de papier dans un portefeuille, quelquefois rien. C’est ce que semblent annoncer aux curieux indiscrets les vers de Tryphon : Fodit, et in fossa thesauros condit opaca, As, nummos, lapides, cadaver, simulacre, nihilque44.

« Il creuse, et cache, dans une sombre fosse, des trésors, / Un sou, de l'argent, des cailloux, un cadavre, des fantômes, rien du tout. » Ce latin barbare, ce Tryphon, pourraient bien sortir de l'imagination de Hugo. Ce ne semble pas être entièrement le cas puisque, dans une lettre au critique A. Darcel du 29 mai 1862, Hugo dit avoir trouvé ce « Tryphon et les crapauds de sa tombe » dans « le travail d'Auguste Leprévost sur Saint-Georges de Bocherville. » (éd. J. Massin, t. XII, p. 1173.) – 88 –

44

Il paraît que de nos jours on y trouve aussi, tantôt une poire à poudre avec des balles, tantôt un vieux jeu de cartes gras et roussi qui a évidemment servi aux diables. Tryphon n’enregistre point ces deux dernières trouvailles, attendu que Tryphon vivait au douzième siècle et qu’il ne semble point que le diable ait eu l’esprit d’inventer la poudre avant Roger Bacon et les cartes avant Charles VI. Du reste, si l’on joue avec ces cartes, on est sûr de perdre tout ce qu’on possède ; et quant à la poudre qui est dans la poire, elle a la propriété de vous faire éclater votre fusil à la figure. Or, fort peu de temps après l’époque où il sembla au ministère public que le forçat libéré Jean Valjean, pendant son évasion de quelques jours, avait rôdé autour de Montfermeil, on remarqua dans ce même village qu’un certain vieux cantonnier appelé Boulatruelle avait « des allures » dans le bois. On croyait savoir dans le pays que ce Boulatruelle avait été au bagne ; il était soumis à de certaines surveillances de police, et, comme il ne trouvait d’ouvrage nulle part, l’administration l’employait au rabais comme cantonnier sur le chemin de traverse de Gagny à Lagny. Ce Boulatruelle était un homme vu de travers par les gens de l’endroit, trop respectueux, trop humble, prompt à ôter son bonnet à tout le monde, tremblant et souriant devant les gendarmes, probablement affilié à des bandes, disait-on, suspect d’embuscade au coin des taillis à la nuit tombante. Il n’avait que cela pour lui qu’il était ivrogne. Voici ce qu’on croyait avoir remarqué : Depuis quelque temps, Boulatruelle quittait de fort bonne heure sa besogne d’empierrement et d’entretien de la route et s’en allait dans la forêt avec sa pioche. On le rencontrait vers le soir dans les clairières les plus désertes, dans les fourrés les plus sauvages, ayant l’air de chercher quelque chose, quelquefois creusant
– 89 –

des trous. Les bonnes femmes qui passaient le prenaient d’abord pour Belzébuth, puis elles reconnaissaient Boulatruelle, et n’étaient guère plus rassurées. Ces rencontres paraissaient contrarier vivement Boulatruelle. Il était visible qu’il cherchait à se cacher, et qu’il y avait un mystère dans ce qu’il faisait. On disait dans le village : – C’est clair que le diable a fait quelque apparition. Boulatruelle l’a vu, et cherche. Au fait, il est fichu pour empoigner le magot de Lucifer. Les voltairiens ajoutaient : – Sera-ce Boulatruelle qui attrapera le diable, ou le diable qui attrapera Boulatruelle ? Les vieilles femmes faisaient beaucoup de signes de croix. Cependant les manèges de Boulatruelle dans le bois cessèrent, et il reprit régulièrement son travail de cantonnier. On parla d’autre chose. Quelques personnes toutefois étaient restées curieuses, pensant qu’il y avait probablement dans ceci, non point les fabuleux trésors de la légende, mais quelque bonne aubaine, plus sérieuse et plus palpable que les billets de banque du diable, et dont le cantonnier avait sans doute surpris à moitié le secret. Les plus « intrigués » étaient le maître d’école et le gargotier Thénardier, lequel était l’ami de tout le monde et n’avait point dédaigné de se lier avec Boulatruelle. – Il a été aux galères ? disait Thénardier. Eh ! mon Dieu ! on ne sait ni qui y est, ni qui y sera. Un soir le maître d’école affirmait qu’autrefois la justice se serait enquise de ce que Boulatruelle allait faire dans le bois, et qu’il aurait bien fallu qu’il parlât, et qu’on l’aurait mis à la torture au besoin, et que Boulatruelle n’aurait point résisté, par exemple, à la question de l’eau. – Donnons-lui la question du vin, dit Thénardier.
– 90 –

On se mit à quatre et l’on fît boire le vieux cantonnier. Boulatruelle but énormément, et parla peu. Il combina, avec un art admirable et dans une proportion magistrale, la soif d’un goinfre avec la discrétion d’un juge. Cependant, à force de revenir à la charge, et de rapprocher et de presser les quelques paroles obscures qui lui échappaient, voici ce que le Thénardier et le maître d’école crurent comprendre : Boulatruelle, un matin, en se rendant au point du jour à son ouvrage, aurait été surpris de voir dans un coin du bois, sous une broussaille, une pelle et une pioche, comme qui dirait cachées. Cependant, il aurait pensé que c’étaient probablement la pelle et la pioche du père Six-Fours, le porteur d’eau, et il n’y aurait plus songé. Mais le soir du même jour, il aurait vu, sans pouvoir être vu lui-même, étant masqué par un gros arbre, se diriger de la route vers le plus épais du bois « un particulier qui n’était pas du tout du pays, et que lui, Boulatruelle, connaissait très bien ». Traduction par Thénardier : un camarade du bagne. Boulatruelle s’était obstinément refusé à dire le nom. Ce particulier portait un paquet, quelque chose de carré, comme une grande boîte ou un petit coffre. Surprise de Boulatruelle. Ce ne serait pourtant qu’au bout de sept ou huit minutes que l’idée de suivre « le particulier » lui serait venue. Mais il était trop tard, le particulier était déjà dans le fourré, la nuit s’était faite, et Boulatruelle n’avait pu le rejoindre. Alors il avait pris le parti d’observer la lisière du bois. « Il faisait lune. » Deux ou trois heures après, Boulatruelle avait vu ressortir du taillis son particulier portant maintenant, non plus le petit coffre-malle, mais une pioche et une pelle. Boulatruelle avait laissé passer le particulier et n’avait pas eu l’idée de l’aborder, parce qu’il s’était dit que l’autre était trois fois plus fort que lui, et armé d’une pioche, et l’assommerait probablement en le reconnaissant et en se voyant reconnu. Touchante effusion de deux vieux camarades qui se retrouvent. Mais la pelle et la pioche avaient été un trait de lumière pour Boulatruelle ; il avait couru à la broussaille du matin, et n’y avait plus trouvé ni pelle ni pioche. Il en avait conclu que son particulier, entré dans le bois, y avait creusé un trou avec la pioche, avait enfoui le coffre, et avait re– 91 –

fermé le trou avec la pelle. Or, le coffre était trop petit pour contenir un cadavre, donc il contenait de l’argent. De là ses recherches. Boulatruelle avait exploré, sondé et fureté toute la forêt, et fouillé partout où la terre lui avait paru fraîchement remuée. En vain. Il n’avait rien « déniché ». Personne n’y pensa plus dans Montfermeil. Il y eut seulement quelques braves commères qui dirent : Tenez pour certain que le cantonnier de Gagny n’a pas fait tout ce triquemaque pour rien ; il est sûr que le diable est venu.

– 92 –

Chapitre III Qu'il fallait que la chaîne de la manille eut subit un certain travail préparatoire pour être ainsi brisée d'un coup de marteau
Vers la fin d'octobre de cette même année 1823, les habitants de Toulon virent rentrer dans leur port, à la suite d'un gros temps et pour réparer quelques avaries, le vaisseau l'Orion qui a été plus tard employé à Brest comme vaisseau-école et qui faisait alors partie de l'escadre de la Méditerranée45. Ce bâtiment, tout éclopé qu'il était, car la mer l'avait malmené, fit de l'effet en entrant dans la rade. Il portait je ne sais plus quel pavillon qui lui valut un salut réglementaire de onze coups de canon, rendus par lui coup pour coup ; total : vingt-deux. On a calculé qu'en salves, politesses royales et militaires, échanges de tapages courtois, signaux d'étiquette, formalités de rades et de citadelles, levers et couchers de soleil salués tous les jours par toutes les forteresses et tous les navires de guerre, ouvertures et fermetures de portes, etc., etc., le monde civilisé tirait à poudre par toute la terre, toutes les vingt-quatre heures, cent cinquante mille coups de canon inutiles. À six francs le coup de canon, cela fait neuf cent mille francs par jour, trois cents millions par an, qui s'en vont en fumée. Ceci n'est qu'un détail. Pendant ce temps-là les pauvres meurent de faim. L'année 1823 était ce que la restauration a appelé « l'époque de la guerre d'Espagne46. »
L'Orion, lancé en 1813, servit bien de « vaisseau-école » mais il fut toujours basé à Brest où Hugo le vit en avril 1834. L'Espagne, après une brève expérience de monarchie libérale (1820-1822), connut une réaction violente, ultra et cléricale, qui donna à la Sainte-Alliance, au Congrès de Vérone de 1822, l'occasion d'intervenir. Chateaubriand, piégé par son rêve de gloire, accepta que l'armée française aille, « sous le drapeau blanc », effacer à la fois la – 93 –
46 45

Cette guerre contenait beaucoup d'événements dans un seul, et force singularités. Une grosse affaire de famille pour la maison de Bourbon ; la branche de France secourant et protégeant la branche de Madrid, c'est-à-dire faisant acte d'aînesse ; un retour apparent à nos traditions nationales compliqué de servitude et de sujétion aux cabinets du nord ; Mr le duc d'Angoulême, surnommé par les feuilles libérales le héros d'Andujar, comprimant, dans une attitude triomphale un peu contrariée par son air paisible, le vieux terrorisme fort réel du saint-office aux prises avec le terrorisme chimérique des libéraux ; les sans-culottes ressuscités au grand effroi des douairières sous le nom de descamisados ; le monarchisme faisant obstacle au progrès qualifié anarchie ; les théories de 89 brusquement interrompues dans la sape ; un holà européen intimé à l'idée française faisant son tour du monde ; à côté du fils de France généralissime, le prince de Carignan, depuis Charles-Albert, s'enrôlant dans cette croisade des rois contre les peuples comme volontaire avec des épaulettes de grenadier en laine rouge ; les soldats de l'empire se remettant en campagne, mais après huit années de repos, vieillis, tristes, et sous la cocarde blanche ; le drapeau tricolore agité à l'étranger par une héroïque poignée de Français comme le drapeau blanc l'avait été à Coblentz trente ans auparavant ; les moines mêlés à nos troupiers ; l'esprit de liberté et de nouveauté mis à la raison par les bayonnettes ; les principes matés à coups de canon ; la France défaisant par ses armes ce qu'elle avait fait par son esprit ; du reste, les chefs ennemis vendus, les soldats hésitants, les villes assiégées par des millions ; point de périls militaires et pourtant des explosions possibles, comme dans toute mine surprise et envahie ; peu de sang versé, peu d'honneur conquis, de la honte pour quelquesuns, de la gloire pour personne ; telle fut cette guerre, faite par des princes qui descendaient de Louis XIV et conduite par des

cause libérale espagnole et les souvenirs des armées napoléoniennes. Cette guerre, très impopulaire en France, fut l'occasion d'une véritable terreur blanche que le duc d'Angoulême s'efforça de contenir, d'où son nom « le héros d'Andujar ». – 94 –

Elle eut ce triste sort de ne rappeler ni la grande guerre ni la grande politique. le but du soldat français. était la conquête d'un joug pour autrui. en dehors des guerres libératrices. C'est l'humeur de la France d'aimer encore mieux avoir devant elle Rostopchine que Ballesteros. les trompettes de cette guerre rendent un son fêlé. indignait l'esprit démocratique. attentat à la généreuse nation espagnole. et sur lequel il convient d'insister aussi. l'idée de corruption se dégagea de la victoire . Aveugle qui ne le voit pas ! c'est Bonaparte qui l'a dit. était donc en même temps un attentat à la révolution française. cette guerre. Des soldats de la guerre de 1808. C'est là un fait solaire. l'ensemble fut suspect. qui froissait en France l'esprit militaire. Quelques faits d'armes furent sérieux . Il parut évident que certains officiers espagnols chargés de la résistance cédèrent trop aisément. non pour l'étouffer. entre autres. fronçaient le sourcil en 1823 devant l'ouverture facile des citadelles. La France est faite pour réveiller l'âme des peuples. Dans cette campagne. la liberté rayonne de France. et le soldat vainqueur rentra humilié. car. et se prenaient à regretter Palafox. la prise du Trocadéro. toutes les révolutions de l'Europe sont la révolution française . sur lesquels s'était formidablement écroulée Saragosse. fut une belle action militaire . tout ce que – 95 – .généraux qui sortaient de Napoléon. fils de la démocratie. Cette voie de fait monstrueuse. il sembla qu'on avait plutôt gagné les généraux que les batailles. À un point de vue plus grave encore. nous le répétons. Contresens hideux. c'était la France qui la commettait . mais en somme. l'histoire approuve la France dans sa difficulté d'acceptation de ce faux triomphe. C'était une entreprise d'asservissement. La guerre de 1823. Guerre diminuante en effet où l'on put lire Banque de France dans les plis du drapeau. de force . Depuis 1792.

Cette confiance-là perd les trônes. Ainsi s'explique la guerre. Il ne faut s'endormir. Ils ne virent point quel danger il y a à faire tuer une idée par une consigne. Ils tombèrent dans cette redoutable erreur de prendre l'obéissance du soldat pour le consentement de la nation. La campagne d'Espagne devint dans leurs conseils un argument pour les coups de force et pour les aventures de droit divin. Quant aux Bourbons. L'esprit de guetapens entra dans leur politique. ni à l'ombre d'un mancenillier ni à l'ombre d'une armée. 49 « Le roi pur et simple » : mot d'ordre des « absolutistes ». Ils la prirent pour un succès. Revenons au navire l'Orion. elles le font de force.font les armées. Ce jugement implique la condamnation du grand responsable de cette « guerre » piteuse et qui devait être glorieuse pour son initiateur. Une armée est un étrange chef-d'œuvre de combinaison où la force résulte d'une somme énorme d'impuissance. 1830 germa dans 1823. Nous venons de dire que l'Orion était de cette escadre et qu'il fut ramené par des événements de mer dans le port de Toulon. Ils se méprirent dans leur naïveté au point d'introduire dans leur établissement comme élément de force l'immense affaiblissement d'un crime. – 96 – . 47 48 Voir la note 7 de la première partie. une escadre croisait dans la Méditerranée. La France. Pendant les opérations de l'armée commandée par le princegénéralissime. la guerre de 1823 leur fut fatale48. ayant rétabli el rey neto49 en Espagne. pouvait bien rétablir le roi absolu chez elle. Chateaubriand. faite par l'humanité contre l'humanité malgré l'humanité. livre 2. Le mot obéissance passive47 l'indique.

le cuivre et le plomb. au liquide. et répond fièrement à la foudre. sa boussole. Si l'on veut se faire une idée de toutes ces proportions gigantesques dont l'ensemble constitue le vaisseau de ligne. contre l'ombre la lumière. L'océan cherche à l'égarer dans l'effrayante similitude de ses vagues. et qu'il doit lutter contre toutes les trois. Un vaisseau de ligne est composé à la fois de ce qu'il y a de plus lourd et de ce qu'il y a de plus léger. lorsque Hugo visita Toulon. et que la foule aime ce qui est grand. au fluide. c'est le grand mât. et il a trois pieds de diamètre à Nom colonial donné à tous les insectes ailés et piquants. mais le vaisseau a son âme. au solide. pour ainsi dire. d'une autre écriture : « Jean Tréjean » (premier nom donné au héros). parce qu'il a affaire en même temps aux trois formes de la substance. cette grosse colonne de bois couchée à terre à perte de vue. À le prendre de sa racine dans la cale à sa cime dans la nuée. Dans les nuits noires ses fanaux suppléent aux étoiles. et plus d'ailes et plus d'antennes que la bigaille50 pour prendre le vent dans les nuées. » Et. contre le vent il a la corde et la toile. Hugo avait noté : « Cariatides de Puget […]. C'est que cela est grand. contre l'eau le bois. il est long de soixante toises. assis sur une borne. c'est une vergue . Cette poutre colossale. qui le conseille et lui montre toujours le nord.La présence d'un vaisseau de guerre dans un port a je ne sais quoi qui appelle et qui occupe la foule. des ports de Brest ou de Toulon. on n'a qu'à entrer sous une des cales couvertes. Quelques lignes plus haut. – 97 – 50 . Son haleine sort par ses cent vingt canons comme par des clairons énormes. Vieux forçat en cheveux blancs. à six étages. contre l'immensité une aiguille. contre le rocher le fer. Ainsi. Il a onze griffes de fer pour saisir le granit au fond de la mer. Toute cette description est textuellement reprise d'une page de l'album de voyage de 1839. sa grosse chaîne au côté […]. Les vaisseaux en construction sont là sous cloche. Un vaisseau de ligne est une des plus magnifiques rencontres qu'ait le génie de l'homme avec la puissance de la nature.

Et encore. À l'heure qu'il est. alors dans l'enfance. la vapeur. il ne s'agit ici que du bâtiment militaire d'il y a quarante ans. la nôtre emploie des chaînes. il emmagasine le vent dans sa voile. les curieux qui abondent. Toutes les fois qu'une force immense se déploie pour aboutir à une immense faiblesse. cela fait rêver les hommes. où toute cette puissance et toute cette majesté s'abîment dans une puissance et dans une majesté supérieures. Il est inépuisable en force comme l'infini en souffles. où cette ancre qui pèse dix milliers se tord dans la gueule de la vague comme l'hameçon d'un pêcheur dans la mâchoire d'un brochet. Sans parler de ces merveilles nouvelles. Le simple tas de chaînes d'un vaisseau de cent canons a quatre pieds de haut. huit pieds de profondeur. l'ancien navire de Christophe Colomb et de Ruyter est un des grands chefs-d'œuvre de l'homme. C'est une forêt qui flotte. du simple navire à voiles . qu'on le remarque bien. où le vent ploie comme un jonc ce mât de quatre cents pieds de haut. il est précis dans l'immense diffusion des vagues. combien faut-il de bois ? Trois mille stères. Le grand mât anglais s'élève à deux cent dix-sept pieds au-dessus de la ligne de flottaison. De là. Et pour faire ce vaisseau. La marine de nos pères employait des câbles. par exemple. Il vient une heure pourtant où la rafale brise comme une paille cette vergue de soixante pieds de long. – 98 – . vingt pieds de large.sa base. sans qu'ils s'expliquent euxmêmes parfaitement pourquoi. autour de ces merveilleuses machines de guerre et de navigation. dans les ports. où ces canons monstrueux poussent des rugissements plaintifs et inutiles que l'ouragan emporte dans le vide et dans la nuit. a depuis ajouté de nouveaux miracles à ce prodige qu'on appelle le vaisseau de guerre. il flotte et il règne. le navire mixte à hélice est une machine surprenante traînée par une voilure de trois mille mètres carrés de surface et par une chaudière de la force de deux mille cinq cents chevaux.

du matin au soir. comme le vaigrage ne se faisait pas alors en tôle. mais le forçat ne s'était pas évadé. ayant pour affaire de regarder l'Orion. Il était mouillé près de l'Arsenal. Le gabier chargé de prendre l'empointure du grand hunier tribord perdit l'équiL'épisode est inspiré par un événement réel (juin 1847) sur lequel Hugo avait été précisément documenté. puis il avait repris la mer. mais quelques bordages y étaient décloués çà et là. L'Orion était un navire malade depuis longtemps. La coque n'avait pas été endommagée à tribord. L'équipage était occupé à enverguer les voiles. Il était en armement et on le réparait. Un matin la foule qui le contemplait fut témoin d'un accident51. comme on dit à Paris.Tous les jours donc. qui avait défoncé à bâbord la poulaine et un sabord et endommagé le porte-haubans de misaine. Il en intitule le récit manuscrit : « Note écrite pour moi dans les premiers jours de juin par M. des couches épaisses de coquillages s'étaient amoncelées sur sa carène au point de lui faire perdre la moitié de sa marche . – 99 – 51 . pour laisser pénétrer de l'air dans la carcasse. Un violent coup d'équinoxe était survenu. aujourd'hui (mai 1860) capitaine de vaisseau. Mais ce grattage avait altéré les boulonnages de la carène. on l'avait mis à sec l'année précédente pour gratter ces coquillages. ami de Napoléon Jérôme et prochainement contre-amiral. À la suite de ces avaries. le baron La Roncière Le Nourry. l'Orion avait regagné Toulon. le navire avait fait de l'eau. et. À la hauteur des Baléares. selon l'usage. les musoirs et les jetées du port de Toulon étaient couverts d'une quantité d'oisifs et de badauds. les quais. le bordé s'était fatigué et ouvert. Dans ses navigations antérieures. » Le texte de Hugo reprend parfois mot pour mot cette note.

La mer était au-dessous de lui à une profondeur vertigineuse. un coup de vent emporta son bonnet et laissa voir une tête toute blanche. Aller à son secours. Il ne criait pas de peur de perdre de la force. c'était un forçat à vie. Chaque effort qu'il faisait pour remonter ne servait qu'à augmenter les oscillations du faux marchepied. employé à bord avec une corvée du bagne. – 100 – . on ne pouvait voir son angoisse sur son visage. une branche d'arbre. il avait demandé à l'officier la permission de risquer sa vie pour sauver le gabier. c'était courir un risque effrayant. n'osait s'y aventurer. la multitude amassée sur le quai de l'Arsenal jeta un cri. la tête emporta le corps. Il y a des moments où un bout de corde. L'homme allait et venait au bout de cette corde comme la pierre d'une fronde. au passage. et il y resta suspendu. c'est la vie même. Aucun des matelots. une perche. puis il avait pris une corde. La secousse de sa chute avait imprimé au faux marchepied un violent mouvement d'escarpolette.libre. il saisit. il avait rompu d'un coup de marteau la chaîne rivée à la manille de son pied. Sur un signe affirmatif de l'officier. Arrivé à la hauteur de la hune. On n'attendait plus que la minute où il lâcherait la corde et par instants toutes les têtes se détournaient afin de ne pas le voir passer. Cet homme était vêtu de rouge. avait dès le premier moment couru à l'officier de quart et au milieu du trouble et de l'hésitation de l'équipage. Tout à coup. il avait un bonnet vert. mais on distinguait dans tous ses membres son épuisement. Un forçat en effet. On le vit chanceler. puis de l'autre. c'était un forçat . l'homme tourna autour de la vergue. le faux marchepied d'une main d'abord. on aperçut un homme qui grimpait dans le gréement avec l'agilité d'un chat-tigre. Cependant le malheureux gabier se fatiguait . Ses bras se tendaient dans un tiraillement horrible. tous pêcheurs de la côte nouvellement levés pour le service. ce n'était pas un jeune homme. pendant que tous les matelots tremblaient et reculaient. et c'est une chose affreuse de voir un être vivant s'en détacher et tomber comme un fruit mûr. les mains étendues vers l'abîme .

Personne ne remarqua en cet instant-là avec quelle facilité cette chaîne fut brisée. le forçat l'avait amarré solidement avec la corde à laquelle il se tenait d'une main pendant qu'il travaillait de l'autre. puis il le saisit dans ses bras et le porta. En un clin d'œil il fut sur la vergue. épuisé et désespéré. Ces secondes. et alors ce fut une inexplicable angoisse. une minute de plus. et laissa pendre l'autre bout. Parvenu à la pointe. On eût dit une araignée venant saisir une mouche . Dix mille regards étaient fixés sur ce groupe. La foule respira. il y eut de vieux argousins de chiourme qui pleurèrent. Toutes les bouches retenaient leur haleine. on en vit deux. le même frémissement fronçait tous les sourcils. les femmes s'embrassaient sur le quai. puis il se mit à descendre avec les mains le long de cette corde. Ce ne fut que plus tard qu'on s'en souvint. l'homme. Il était temps . il le soutint là un instant pour lui laisser reprendre des forces. Il s'arrêta quelques secondes et parut la mesurer du regard. comme si elles eussent craint d'ajouter le moindre souffle au vent qui secouait les deux misérables. pas une parole. semblèrent des siècles à ceux qui regardaient. au lieu d'un homme suspendu sur le gouffre. en marchant sur la vergue jusqu'au chouquet. pendant lesquelles le vent balançait le gabier à l'extrémité d'un fil. et l'on entendit toutes les voix crier avec une sorte de fureur attendrie : « La grâce de cet homme ! » – 101 – . Enfin on le vit remonter sur la vergue et y haler le matelot . et de là dans la hune où il le laissa dans les mains de ses camarades. seulement ici l'araignée apportait la vie et non la mort. On le vit parcourir la vergue en courant. À cet instant la foule applaudit . et fit un pas en avant. Enfin le forçat leva les yeux au ciel. il y attacha un bout de la corde qu'il avait apportée.et il s'était élancé dans les haubans. Pas un cri. se laissait tomber dans l'abîme . Cependant le forçat était parvenu à s'affaler près du matelot.

soit qu'il fût fatigué. Cet homme était écroué sous le n°9430 et se nommait Jean Valjean52. On présume qu'il se sera engagé sous le pilotis de la pointe de l'Arsenal. s'était mis en devoir de redescendre immédiatement pour rejoindre sa corvée. l'anxiété était de nouveau dans toutes les âmes. On chercha jusqu'au soir . cependant. on plongea. il se laissa glisser dans le gréement et se mit à courir sur une basse vergue. À un certain moment. de corvée à bord de l'Orion. » La date du 16 novembre 1823 est celle de la dernière lettre connue d'Eugène. le journal de Toulon imprimait ces quelques livres : – « 17 novembre 1823. Tout à coup la foule poussa un grand cri. et le pauvre galérien était tombé entre les deux navires.Lui. On sonda. La chute était périlleuse. le forçat venait de tomber à la mer. lettre pleine d'amertume. en revenant de porter secours à un matelot. Tous les yeux le suivaient. La foule les encourageait. Quatre hommes se jetèrent en hâte dans une embarcation. est tombé à la mer et s'est noyé. on ne retrouva pas même le corps. – 102 – 52 . on crut le voir hésiter et chanceler. Le lendemain. Peut-être est-ce de ce jour que Hugo date le moment où son frère s'enfonce dans le silence et la demi-mort de la folie. Il avait disparu dans la mer sans y faire un pli. L'homme n'était pas remonté à la surface. La frégate l'Algésiras était mouillée auprès de l'Orion. On n'a pu retrouver son cadavre. – Hier. Pour être plus promptement arrivé. un forçat. de jalousie et de sentiment d'abandon. comme s'il fût tombé dans une tonne d'huile. Il était à craindre qu'il ne glissât sous l'un ou sous l'autre. soit que la tête lui tournât. on eut peur . Ce fut en vain.

Il n'y a pas donné suite et ce titre seul indique ce motif du dévouement de Jean Valjean à Cosette en même temps que la nature des paroles dites à Fantine en I. de bourgeois épanouis. sur la lisière méridionale de ce haut plateau qui sépare l'Ourcq de la Marne. Le bout du village qui est du côté de Gagny puisait son eau aux magnifiques étangs qu'il y a là dans les bois . toute l'année. on y vivait à bon marché de cette vie paysanne si abondante et si facile.Livre troisième – Accomplissement de la promesse faite à la morte53 Chapitre I La question de l'eau à Montfermeil Montfermeil est situé entre Livry et Chelles. de villas en plâtre. Aujourd'hui c'est un assez gros bourg orné. 4. il n'y avait à Montfermeil ni tant de maisons blanches ni tant de bourgeois satisfaits. le dimanche. et. Tréjean se regarde comme la cause du malheur de Fantine et que tout ce qu'il fait pour Cosette est une réparation ». – 103 – 53 . qui n'était sur la route de rien . qui entoure l'église et qui est du côté de Chelles. à leurs balcons en fer tordu et à ces longues fenêtres dont les petits carreaux font sur le blanc des volets fermés toutes sortes de verts différents. En 1823. reconnaissables à leur grand air. 8. Les marchands de drap retirés et les agréés en villégiature ne l'avaient pas encore découvert. Ce n'était qu'un village dans les bois. ne trouvait d'eau potable qu'à une petite source à mi- Une note de Hugo prouve son intention d'indiquer « que J. On y rencontrait bien çà et là quelques maisons de plaisance du dernier siècle. Mais Montfermeil n'en était pas moins un village. Il fallait aller la chercher assez loin. Seulement l'eau y était rare à cause de l'élévation du plateau. l'autre bout. C'était un endroit paisible et charmant.

et donnait à ce petit pays tranquille une vie bruyante et joyeuse. de la petite Cosette.côte. que parmi les curiosités étalées sur la place. ils se faisaient payer par la mère et ils se faisaient servir par l'enfant. Le commencement de l'hiver avait été doux . pour être fidèle historien. Elle leur remplaçait une servante. on vient de lire pourquoi dans les chapitres précédents. Les grosses maisons. sous la même tolérance. montraient en – 104 – . la gargote Thénardier en faisait partie. et une fois la nuit venue. payaient un liard par seau d'eau à un bonhomme dont c'était l'état et qui gagnait à cette entreprise des eaux de Montfermeil environ huit sous par jour . il y avait une ménagerie dans laquelle d'affreux paillasses. fort épouvantée de l'idée d'aller à la source la nuit. Nous devons même dire. c'était elle qui courait chercher de l'eau quand il en fallait. où était située. Cela emplissait les auberges et les cabarets. les Thénardier gardèrent Cosette. Aussi l'enfant. et une bande de marchands ambulants avait. Des bateleurs venus de Paris avaient obtenu de Mr le maire la permission de dresser leurs baraques dans la grande rue du village. qui n'avait pas d'eau à boire en allait chercher ou s'en passait. vêtus de loques et venus on ne sait d'où. construit ses échoppes sur la place de l'église et jusque dans la ruelle du Boulanger. on s'en souvient peut-être. Aussi quand la mère cessa tout à fait de payer. C'était là la terreur de ce pauvre être que le lecteur n'a peutêtre pas oublié. la gargote des Thénardier. l'aristocratie. avait-elle grand soin que l'eau ne manquât jamais à la maison. On se souvient que Cosette était utile aux Thénardier de deux manières. mais ce bonhomme ne travaillait que jusqu'à sept heures du soir l'été et jusqu'à cinq heures l'hiver. La Noël de l'année 1823 fut particulièrement brillante à Montfermeil. à environ un quart d'heure de Montfermeil. il n'avait encore ni gelé ni neigé. En cette qualité. une fois les volets des rez-de-chaussée clos. près de la route de Chelles. C'était donc une assez rude besogne pour chaque ménage que cet approvisionnement de l'eau.

La date de l'année 1823 était pourtant indiquée par les deux objets à la mode alors dans la classe bourgeoise qui étaient sur une table. Outre les causeries politiques. – Mais le raisin ne devait pas être mûr ? – Dans ces pays-là il ne faut pas qu'on vendange mûr. La Thénardier surveillait le souper qui rôtissait devant un bon feu clair . Cette salle ressemblait à toutes les salles de cabaret . Si l'on vendange mûr. Cela a beaucoup juté sous le pressoir. Quelques bons vieux soldats bonapartistes retirés dans le village allaient voir cette bête avec dévotion. qui avaient pour objets principaux la guerre d'Espagne et Mr le duc d'Angoulême. savoir un kaléidoscope et une lampe de fer-blanc moiré. Les bateleurs donnaient la cocarde tricolore comme un phénomène unique et fait exprès par le bon Dieu pour leur ménagerie. – C'est donc tout petit vin ? – C'est des vins encore plus petits que par ici. étaient attablés et buvaient autour de quatre ou cinq chandelles dans la salle basse de l'auberge Thénardier. le mari Thénardier buvait avec ses hôtes et parlait politique. rouliers et colporteurs. Dans la soirée même de Noël.1823 aux paysans de Montfermeil un de ces effrayants vautours du Brésil que notre Muséum royal ne possède que depuis 1845. Ce rapace américain semble avoir ravi Hugo qui l'a noté dans un carnet avant d'introduire cet oiseau bonapartiste à Montfermeil. des tables. cet oiseau Caracara Polyborus54 : il est de l'ordre des apicides et de la famille des vautouriens. des bouteilles. et qui ont pour œil une cocarde tricolore. des buveurs. Les naturalistes appellent. je crois. beaucoup de bruit. le vin tourne au gras sitôt le printemps. Où l'on comptait sur dix pièces on en a eu douze. plusieurs hommes. on entendait dans le brouhaha des parenthèses toutes locales comme celles-ci : – Du côté de Nanterre et de Suresnes le vin a beaucoup donné. – 105 – 54 . des fumeurs . Il faut qu'on vendange vert. peu de lumière. des brocs d'étain.

elle avait ses pieds nus dans des sabots. que voilà qui plie devant la planche de fer. et elle tricotait à la lueur du feu des bas de laine destinés aux petites Thénardier. le chènevis. Etc… Cosette était à sa place ordinaire. On a tort. Elle se coupe mieux. assise sur la traverse de la table de cuisine près de la cheminée. la gaverolle. lui. Je n'ai pas l'amour de moudre du blé breton. la queue-de-renard55. Après quoi on se plaint de la farine. un faucheur. Madeleine sait. votre herbe. Elle était en haillons. monsieur. c'était un meunier qui s'écriait : – Est-ce que nous sommes responsables de ce qu'il y a dans les sacs ? Nous y trouvons un tas de petites graines que nous ne pouvons pas nous amuser à éplucher. C'est égal. et une foule d'autres drogues. la vesce. Que voilà qui est si tendre.Etc… Ou bien. 4. pas plus que les scieurs de long de scier des poutres où il y a des clous. cette herbe-là. attablé avec un propriétaire qui faisait prix pour un travail de prairie à faire au printemps. et qu'il faut bien laisser passer sous les meules . 3. c'est l'ivraie. – 106 – 55 . Dans un entre-deux de fenêtres. est jeune et bien difficile encore. « extirper » – voir note 4 en II. Un tout Ce sont les mêmes mauvaises herbes que M. Jugez de la mauvaise poussière que tout cela fait dans le rendement. sans compter les cailloux qui abondent dans de certains blés. la nielle. La farine n'est pas notre faute. La rousée est bonne. surtout dans les blés bretons. c'est la luzette. disait : – Il n'y a point de mal que l'herbe soit mouillée.

– Et le petit abandonné continuait de crier dans les ténèbres56. mais ne l'aimait pas. disait Thénardier. il m'ennuie. C'était un petit garçon que la Thénardier avait eu un des hivers précédents. va donc voir ce qu'il veut. – Bah ! répondait la mère. chanté à l'office des morts : « Deprofundis clamavi ad te Dominum » : « Du fond des ténèbres j'ai crié vers toi. un martinet était suspendu à un clou. effet du froid. Par intervalles. Pour la première apparition de Gavroche.jeune chat jouait sous les chaises. perçait au milieu du bruit du cabaret. » Le célèbre premier poème des Feuilles d'automne : « Ce siècle avait deux ans… » fait percevoir ce que ce cri a d'autobiographique : … Un enfant sans couleur. – 107 – 56 . le cri d'un très jeune enfant. sans regard et sans voix Si débile qu'il fut ainsi qu'une chimère Abandonné de tous excepté de sa mère. disait-elle. Seigneur. Au coin de la cheminée. Quand la clameur acharnée du mioche devenait trop importune : – Ton fils piaille. La mère l'avait nourri. » – et qui était âgé d'un peu plus de trois ans. c'était Éponine et Azelma. – « sans savoir pourquoi. cette phrase traduit à peu près le début du Psaume 129. on entendait rire et jaser dans pièce voisine deux fraîches voix d'enfants . qui était quelque part dans la maison.

Elle avait de la barbe. madame Thénardier touchait à la quarantaine. Au repos. par moments. énorme et agile . osseux. la lessive. criblé de taches de rousseur. anguleux. et qui. de façon qu'il y avait équilibre d'âge entre la femme et le mari. charnue. elle tenait. les chambres. la cuisine. Le Thénardier était un homme petit. de la race de ces sauvagesses colosses qui se cambrent dans les foires avec des pavés pendus à leur chevelure. blonde. jamais l'idée ne fût venue à personne de dire d'elle : c'est une femme. chétif. maigre. rouge. blême. quand on la regardait boire. qui avait l'air malade et qui se portait à mer– 108 – . C'était l'idéal d'un fort de la halle habillé en fille. dès sa première apparition. on disait : C'est le bourreau. carrée. Les lecteurs ont peut-être. avait l'aspect d'une écumoire. Elle avait pour tout domestique Cosette . la pluie. on disait : C'est un charretier . une souris au service d'un éléphant.Chapitre II Deux portraits complétés On n'a encore aperçu dans ce livre les Thénardier que de profil . les lits. Elle jurait splendidement . grasse. Quand on l'entendait parler. on disait : C'est un gendarme . le diable. Cette Thénardier était comme le produit de la greffe d'une donzelle sur une poissarde. il lui sortait de la bouche une dent. faisaient bizarrement reparaître la mijaurée sous l'ogresse. qui est la cinquantaine de la femme . les vitres. quand on la voyait manier Cosette. Tout tremblait au son de sa voix. nous l'avons dit. le moment est venu de tourner autour de ce couple et de le regarder sous toutes ses faces. le beau temps. Thénardier venait de dépasser ses cinquante ans . Son large visage. elle se vantait de casser une noix d'un coup de poing. conservé quelque souvenir de cette Thénardier grande. Sans les romans qu'elle avait lus. Elle faisait tout dans le logis. les meubles et les gens.

on la connaît59. venait. Cette nuance existe. Le flux et le reflux. selon les probabilités. Colonie française fondée au Texas en 1818 par quelques centaines de bonapartistes et libéraux proscrits. Il était libéral. Ce gredin de l'ordre composite était. Une souscription avait été lancée par le journal La Minerve. il avait. pour son mur. sa fourberie commençait là. Personne n'avait jamais pu le griser. Nous croyons qu'il avait simplement étudié en Hollande pour être aubergiste. Du reste fort escroc. seul contre un escadron de hussards de la Mort. Il affirmait avoir « un système ». et. – 109 – . Il avait le regard d'une fouine et la mine d'un homme de lettres. 1. Il portait une blouse et sous sa blouse un vieil habit noir. le nom de « cabaret du sergent de Waterloo ». même avec le mendiant auquel il refusait un liard. 59 Voir II. Belge à Bruxelles. sa flamboyante enseigne. Sa prouesse à Waterloo. Il ressemblait beaucoup aux portraits de l'abbé Delille. Comme on voit. il contait avec quelque luxe qu'à Waterloo. Sa coquetterie consistait à boire avec les rouliers. Il souriait habituellement par précaution. De là. On disait dans le village qu'il avait étudié pour être prêtre. saint Augustin. Un filousophe57. Il avait souscrit pour le champ d'Asile58. il l'exagérait un peu. Raynal. était l'élément de son existence . pour soutenir les colons. Pamy. Français à Paris. quelque Flamand de Lille en Flandre. pour son auberge. conscience déchirée entraîne vie dé- 57 58 Hugo donnait cet aimable surnom à Pierre Leroux. chose bizarre. commodément à cheval sur deux frontières. étant sergent dans un 6ème ou un 9ème léger quelconque. classique et bonapartiste. dans le pays. Il y avait des noms qu'il prononçait souvent. début 1819. couvert de son corps et sauvé à travers la mitraille « un général dangereusement blessé ». Il fumait dans une grosse pipe. et était poli à peu près avec tout le monde. le méandre. Voltaire. 19. l'aventure. et. On se souvient qu'il prétendait avoir servi . Il avait des prétentions à la littérature et au matérialisme.veille . pour appuyer les choses quelconques qu'il disait.

dans quelque carriole boiteuse. qui accusent tout ce qui passe devant eux de tout ce qui est tombé sur eux. vendant à ceux-ci. volant ceux-là. Néanmoins. était un coquin du genre tempéré. ayant. et roulant en famille. Cette campagne faite. par-dessus tout. composé des bourses et des montres. Cette géante était jalouse. Il ne dédaignait pas ses servantes. Thénardier était sournois. comme légitime grief. comme il disait.cousue . comme il était de ces gens qui se vengent perpétuellement. battant l'estrade. Thénardier. à la suite des troupes en marche. mais cela était très rare. gourmand. comme il avait en lui une profonde fournaise de haine. des banqueroutes et des – 110 – . et qui sont toujours prêts à jeter sur le premier venu. ce qui faisait que sa femme n'en avait plus. ne faisait pas un gros total et n'avait pas mené bien loin ce vivandier passé gargotier. le total des déceptions. Ce n'est pas que Thénardier ne fût dans l'occasion capable de colère au moins autant que sa femme . homme. Cette espèce est la pire . homme d'astuce et d'équilibre. avec un juron. l'hypocrisie s'y mêle. mais des yeux exercés y trouvaient parfois des fautes d'orthographe. le maître d'école avait remarqué qu'il faisait – « des cuirs ». il était venu ouvrir gargote à Montfermeil. Thénardier appartenait à cette variété de cantiniers maraudeurs dont nous avons parlé. comme il en voulait au genre humain tout entier. Thénardier avait ce je ne sais quoi de rectiligne dans le geste qui. le séminaire. Il lui semblait que ce petit homme maigre et jaune devait être l'objet de la convoitise universelle. avec un signe de croix. à l'orageuse époque du 18 juin 1815. femme et enfants. Il était beau parleur. et dans ces moments-là. Il se laissait croire savant. des bagues d'or et des croix d'argent récoltées au temps de la moisson dans les sillons ensemencés de cadavres. flâneur et habile. avec l'instinct de se rattacher toujours à l'armée victorieuse. rappelle la caserne et. « du quibus ». Ce quibus. et vraisemblablement. Il composait la carte à payer des voyageurs avec supériorité.

Il avait quelque chose du regard des marins accoutumés à cligner des yeux dans les lunettes d'approche. Un mot lui suffisait. jamais. de là l'empire absolu de cet homme sur cette femme. comme tout ce levain se soulevait en lui et lui bouillonnait dans la bouche et dans les yeux. Quoique leur accord n'eût pour résultat que le mal. Erreur. hypothèse du reste inadmissible. Elle avait les vertus de sa façon d'être . il créait. sur quoi que ce soit. c'était le mari. silencieux ou bavard à l'occasion. Cette montagne de bruit et de chair se mouvait sous le petit doigt de ce despote frêle.calamités de leur vie. Thénardier était attentif et pénétrant. Cette femme était une créature formidable qui n'aimait que ses enfants et ne craignait que son mari. À de certains moments. quelquefois un signe . Malheur à qui passait sous sa fureur alors ! Outre toutes ses autres qualités. elle n'eût donné publiquement tort à son mari. C'était. Elle était mère parce – 111 – . Elle n'était même pas la maîtresse. car de certaines laideurs ont leur raison d'être dans les profondeurs mêmes de la beauté éternelle. Thénardier était un homme d'État. vu par son côté nain et grotesque. le mastodonte obéissait. Tout nouveau venu qui entrait dans la gargote disait en voyant la Thénardier : Voilà le maître de la maison. et toujours avec une haute intelligence. sans qu'elle s'en rendit trop compte. en langage parlementaire. découvrir la couronne. Le maître et la maîtresse. elle le sentait comme une griffe. elle le voyait comme une chandelle allumée . une espèce d'être particulier et souverain. Jamais elle n'eût commis « devant des étrangers » cette faute que font si souvent les femmes. Il y avait de l'inconnu dans Thénardier . Elle faisait. dans d'autres. eût-elle été en dissentiment sur un détail avec « monsieur Thénardier ». Le Thénardier était pour la Thénardier. et qu'on appelle. il y avait de la contemplation dans la soumission de la Thénardier à son mari. il était épouvantable. cette grande chose universelle : l'adoration de la matière pour l'esprit . Il dirigeait tout par une sorte d'action magnétique invisible et continuelle.

qu'elle était mammifère. Il avait des aphorismes professionnels qu'il insérait dans l'esprit de sa femme. lui disait-il un jour violemment et à voix basse. de la lumière. le lit de plume. en Suisse ou dans les Pyrénées. du feu. le coin de la cheminée. Il avait un certain rire froid et paisible qui était particulièrement dangereux. de savoir de combien l'ombre use le miroir et de tarifer cela. des draps sales. Du reste. – « Le devoir de l'aubergiste. la fenêtre fermée. Thénardier à Montfermeil se ruinait. le tabouret. si la ruine est possible à zéro . du repos. et qui ne s'étend pas à une classe entière. ce sans-le-sou serait devenu millionnaire. Un digne théâtre manquait à ce grand talent. On comprend que le mot aubergiste est employé ici dans un sens restreint. Lui. du sourire . Il n'y réussissait point. Du reste braconnier admirable et cité pour son coup de fusil. et. c'est de vendre au premier venu du fricot. le matelas et la botte de paille . et. cette chose qui est une vertu chez les peuples barbares et une marchandise chez les peuples civilisés. la chaise. le Thénardier était un des hommes qui comprenaient le mieux. le fauteuil. l'hospitalité. Mais où le sort attache l'aubergiste. En cette même année 1823. ce qui le rendait soucieux. par les cinq cent mille diables. d'arrêter les passants. de coter la fenêtre ouverte. avec le plus de profondeur et de la façon la plus moderne. ne s'étendait pas jusqu'aux garçons. d'éplucher l'enfant . il faut qu'il broute. l'escabeau. d'abriter avec respect les familles en route. de la bonne. de plumer la femme. l'homme. de faire tout payer au voyageur. Quelle que fût envers lui l'injustice opiniâtre de la destinée. de vider les petites bourses et d'alléger honnêtement les grosses. de râper l'homme. sa maternité s'arrêtait à ses filles. comme on le verra. jusqu'aux mouches que son chien mange ! » – 112 – . Ses théories d'aubergiste jaillissaient quelquefois de lui par éclairs. n'avait qu'une pensée : s'enrichir. Thénardier était endetté d'environ quinze cents francs de dettes criardes. des puces.

Nulle pitié . – 113 – 60 . depuis Notre-Dame de Paris» voir aussi. 7. dès l'aube. balayait. elle allait pieds nus l'hiver. ne pensait pas aux créanciers absents. brossait. La gargote Thénardier était comme une toile où Cosette était prise et tremblait. lavait. 3. toutes nues. que se passe-t-il dans ces âmes qui viennent de quitter Dieu ? Sur la présence de cette image obsédante. frottait. un maître venimeux. toutes petites. parmi les hommes.Cet homme et cette femme. une maîtresse farouche. subissant leur double pression. faisait les grosses besognes. 5. Tels étaient ces deux êtres. cela venait du mari. cela venait de la femme . la Thénardier. L'homme et la femme avaient chacun une manière différente . se taisait. Cosette était entre eux. courait. L'idéal de l'oppression était réalisé par cette domesticité sinistre. toute dans la minute. C'était quelque chose comme la mouche servante des araignées60. remuait des choses lourdes. descendait. par exemple. trimait. Cosette était rouée de coups. elle. Pendant que le mari ruminait et combinait. Quand elles se trouvent ainsi. attelage hideux et terrible. toute chétive. haletait. et. Javert en II. La pauvre enfant. passive. n'avait souci d'hier ni de demain. et vivait avec emportement. comme une créature qui serait à la fois broyée par une meule et déchiquetée par une tenaille. c'était ruse et rage mariés ensemble. 10 et l'égout en V. Cosette montait.

l'enfant avait levé la tête et suivait tous ses mouvements. – 114 – . et qu'il n'y avait plus d'eau dans la fontaine. très nuit. Il y eut pourtant un moment où l'enfant trembla : la Thénardier souleva le couvercle d'une casserole qui bouillait sur le fourneau. Un maigre filet d'eau coula du robinet et remplit le verre à moitié. ce qui faisait dire de temps en temps à la Thénardier : – Est-elle laide avec son pochon sur l'œil ! Cosette pensait donc qu'il était nuit. elle avait déjà tant souffert qu'elle rêvait avec l'air lugubre d'une vieille femme. il n'y a plus d'eau ! puis elle eut un moment de silence. Elle tourna le robinet. puis saisit un verre et s'approcha vivement de la fontaine.Chapitre III Il faut du vin aux hommes et de l'eau aux chevaux Il était arrivé quatre nouveaux voyageurs. quoiqu'elle n'eût que huit ans. Cosette songeait tristement . L'enfant ne respirait pas. Il ne manquait pas là de gens qui avaient soif . Qui eût demandé un verre d'eau parmi ces verres de vin eût semblé un sauvage à tous ces hommes. mais c'était de cette soif qui s'adresse plus volontiers au broc qu'à la cruche. Elle avait la paupière noire d'un coup de poing que la Thénardier lui avait donné. c'est qu'on ne buvait pas beaucoup d'eau dans la maison Thénardier. dit-elle. car. – Tiens. qu'il avait fallu remplir à l'improviste les pots et les carafes dans les chambres des voyageurs survenus. Ce qui la rassurait un peu.

la mère. reprit la Thénardier en examinant le verre à demi plein. – Si fait vraiment. un des marchands colporteurs logés dans l'auberge entra. – 115 – . et eût bien voulu être au lendemain matin.– Bah. un des buveurs regardait dans la rue et s'exclamait : – Il fait noir comme dans un four ! – Ou : – Il faut être chat pour aller dans la rue sans lanterne à cette heure-ci ! – Et Cosette tressaillait. Elle comptait les minutes qui s'écoulaient ainsi. – Oh ! si ! monsieur ! dit-elle. il a bu dans le seau. Cosette mentait. Cela n'était pas vrai. et même que c'est moi qui lui ai porté à boire. Cosette se remit à son travail. il y en aura assez comme cela. Cosette était sortie de dessous la table. et dit d'une voix dure : – On n'a pas donné à boire à mon cheval. Tout à coup. et je lui ai parlé. De temps en temps. reprit le marchand. dit la Thénardier. mais pendant plus d'un quart d'heure elle sentit son cœur sauter comme un gros flocon dans sa poitrine. – Je vous dis que non. plein le seau. le cheval a bu.

et ajouta d'une voix enrouée par l'angoisse et qu'on entendait à peine : – Et même qu'il a bien bu ! – Allons. petite drôlesse ! Il a une manière de souffler quand il n'a pas bu que je connais bien. où est donc cette autre ? Elle se pencha et découvrit Cosette blottie à l'autre bout de la table. va porter à boire à ce cheval. reprit le marchand avec colère. c'est juste. – 116 – . Je te dis qu'il n'a pas bu. regardant autour d'elle : – Eh bien. Puis. s'écria le marchand. presque sous les pieds des buveurs. si cette bête n'a pas bu. qu'on donne à boire à mon cheval et que cela finisse ! Cosette rentra sous la table. ce n'est pas tout ça. Cosette persista. La Thénardier reprit : – Mademoiselle Chien-faute-de-nom. dit la Thénardier. – Vas-tu venir ? cria la Thénardier. il faut qu'elle boive.– En voilà une qui est grosse comme le poing et qui ment gros comme la maison. Cosette sortit de l'espèce de trou où elle s'était cachée. – Au fait.

Voilà une pièce de quinze sous61. mamzelle Crapaud. Je crois que j'aurais mieux fait de passer mes oignons. madame. La suppression du « de » n'est pas vraiment populaire. La Thénardier se remit à son fourneau. mais tend à le devenir. Cosette avait une petite poche de côté à son tablier . va en chercher ! Cosette baissa la tête. elle prit la pièce sans dire un mot. Puis elle fouilla dans un tiroir où il y avait des sous. et l'enfant aurait pu s'asseoir dedans et y tenir à l'aise. et goûta avec une cuillère de bois ce qui était dans la casserole. tout en grommelant : – Il y en a à la source. Ce seau était plus grand qu'elle.– Mais. ajouta-t-elle. Ce n'est pas plus malin que ça. La Thénardier ouvrit toute grande la porte de la rue. – Tiens. – 117 – 61 . du poivre et des échalotes. en revenant tu prendras un gros pain chez le boulanger. et alla prendre un seau vide qui était au coin de la cheminée. dit Cosette faiblement. et la mit dans cette poche. c'est qu'il n'y a pas d'eau. – Eh bien. puisque Mme Hugo elle-même écrit ainsi.

La porte se referma. Cosette sortit. la porte ouverte devant elle. – 118 – . – Va donc ! cria la Thénardier. Elle semblait attendre qu'on vînt à son secours.Puis elle resta immobile. le seau à la main.

Ces boutiques. était une boutique de bimbeloterie. Au moment où Cosette sortit. Elle n’avait pas encore vu cette poupée de près. toute reluisante de clinquants. elle ne put s’empêcher de lever les yeux sur cette prodigieuse poupée. La dernière de ces baraques. la richesse. de verroteries et de choses magnifiques en fer-blanc. c’était une vision. ou assez prodigue. à cause du passage prochain des bourgeois allant à la messe de minuit. établie précisément en face de la porte des Thénardier. cette poupée n’était pas une poupée. et en avant. furtivement. on s’en souvient. étaient toutes illuminées de chandelles brûlant dans des entonnoirs de papier. La pauvre enfant s’arrêta pétrifiée. qui apparaissaient dans une sorte de rayonnement chimérique à ce malheureux petit être en62 Peut-être les cheveux de Fantine. le marchand avait placé. Toute cette boutique lui semblait un palais . C’étaient la joie. et Cosette elle-même. jusqu’à l’auberge Thénardier.Chapitre IV Entrée en scène d'une poupée La file de boutiques en plein vent qui partait de l’église se développait. – 119 – . la splendeur. En revanche. comme elle l’appelait. comme le disait le maître d’école de Montfermeil attablé en ce moment chez Thénardier. il est vrai. faisait « un effet magique ». vers la dame. avait osé la regarder. pour la donner à son enfant. cette merveille avait été étalée à l’ébahissement des passants de moins de dix ans. Éponine et Azelma avaient passé des heures à la contempler. on ne voyait pas une étoile au ciel. une immense poupée haute de près de deux pieds qui était vêtue d’une robe de crêpe rose avec des épis d’or sur la tête et qui avait de vrais cheveux62 et des yeux en émail. sans qu’il se fût trouvé à Montfermeil une mère assez riche. Tout le jour. Au premier rang. le bonheur. son seau à la main. ce qui. si morne et si accablée qu’elle fût. sur un fond de serviettes blanches.

la voix rude de la Thénardier la rappela à la réalité : – Comment. plus elle s’éblouissait. Elle se disait qu’il fallait être reine ou au moins princesse pour avoir une « chose » comme cela. et elle pensait : Comme elle doit être heureuse. – 120 – . péronnelle. ces beaux cheveux lisses. va ! La Thénardier avait jeté un coup d’œil dans la rue et aperçu Cosette en extase. cette poupée-là ! Ses yeux ne pouvaient se détacher de cette boutique fantastique. Elle considérait cette belle robe rose. Il y avait d’autres poupées derrière la grande qui lui paraissaient des fées et des génies. même la commission dont elle était chargée. elle oubliait tout. Tout à coup.glouti si profondément dans une misère funèbre et froide. Le marchand qui allait et venait au fond de sa baraque lui faisait un peu l’effet d’être le Père éternel. Plus elle regardait. Elle croyait voir le paradis. Dans cette adoration. Cosette mesurait avec cette sagacité naïve et triste de l’enfance l’abîme qui la séparait de cette poupée. Cosette s’enfuit emportant son seau et faisant les plus grands pas qu’elle pouvait. tu n’es pas partie ! Attends ! je vais à toi ! Je vous demande un peu ce qu’elle fait là ! Petit monstre.

geste propre aux enfants terrifiés et indécis. mais bientôt la dernière lueur de la dernière baraque disparut. Quand elle eut passé l'angle de la dernière maison. c'était de la lumière et de la vie. Elle ne regarda plus un seul étalage de marchand. dit-elle. Ce – 121 – . comme une certaine émotion la gagnait.Chapitre V La petite toute seule Comme l'auberge Thénardier était dans cette partie du village qui est près de l'église. Tant qu'elle eut des maisons et même seulement des murs des deux côtés de son chemin. cela devenait impossible. Elle s'y enfonça. à mesure qu'elle avançait. elle rencontra une femme qui se retourna en la voyant passer. elle voyait le rayonnement d'une chandelle à travers la fente d'un volet. c'était à la source du bois du côté de Chelles que Cosette devait aller puiser de l'eau. Il n'y avait plus personne dans les rues. Elle posa le seau à terre. les boutiques illuminées éclairaient le chemin. tout en marchant elle agitait le plus qu'elle pouvait l'anse du seau. « Tiens. marmottant entre ses lèvres : « Mais où peut donc aller cet enfant ? Est-ce que c'est un enfant-garou ? » Puis la femme reconnut Cosette. aller plus loin que la dernière maison. Seulement. De temps en temps. Aller au delà de la dernière boutique. Tant qu'elle fut dans la ruelle du Boulanger et dans les environs de l'église. plus les ténèbres devenaient épaisses. il y avait là des gens. Cosette s'arrêta. Pourtant. sa marche se ralentissait comme machinalement. c'est l'Alouette ! » Cosette traversa ainsi le labyrinthe de rues tortueuses et désertes qui termine du côté de Chelles le village de Montfermeil. et qui resta immobile. Plus elle cheminait. cela la rassurait. plongea sa main dans ses cheveux et se mit à se gratter lentement la tête. La pauvre enfant se trouva dans l'obscurité. cela avait été difficile . Cependant. Cela faisait un bruit qui lui tenait compagnie. elle alla assez hardiment.

Elle n'arrêta sa course que lorsque la respiration lui manqua. Elle regarda bien. et se remit à se gratter la tête. – Bah ! dit-elle. À peine eut-elle fait cent pas qu'elle s'arrêta encore. la Thénardier hideuse avec sa bouche d'hyène et la colère flamboyante dans les yeux. je lui dirai qu'il n'y avait plus d'eau ! Et elle rentra résolument dans Montfermeil.n'était plus Montfermeil. de l'autre. Elle allait devant elle. Elle ne pensait plus. et elle entendit les bêtes qui marchaient dans l'herbe. Tout en courant. Chose étrange. ne regardant plus rien. toute l'ombre . D'un côté. L'immense nuit faisait face à ce petit être. mais elle n'interrompit point sa marche. L'enfant jeta un regard lamentable en avant et en arrière. Elle ne jetait cependant les yeux ni – 122 – . Elle reprit le chemin de la source et se mit à courir. un atome. Un reste d'instinct la conduisait vaguement. Le frémissement nocturne de la forêt l'enveloppait tout entière. où il y avait des bêtes. Que faire ? que devenir ? où aller ? Devant elle le spectre de la Thénardier . Ce fut devant la Thénardier qu'elle recula. Elle sortit du village en courant. L'espace noir et désert était devant elle. Il n'y avait que sept ou huit minutes de la lisière du bois à la source. Maintenant. la peur lui donna de l'audace. derrière elle tous les fantômes de la nuit et des bois. c'étaient les champs. n'écoutant plus rien. elle entra dans le bois en courant. Alors elle ressaisit le seau. elle ne se perdit pas. c'était la Thénardier qui lui apparaissait . et elle vit distinctement les revenants qui remuaient dans les arbres. Elle regarda avec désespoir cette obscurité où il n'y avait plus personne. elle ne voyait plus. elle avait envie de pleurer. Cosette connaissait le chemin pour l'avoir fait bien souvent le jour. éperdue. où il y avait peut-être des revenants.

s'y suspendit. et pavée de quelques grosses pierres. À côté d'elle l'eau agitée dans le seau faisait des cercles qui ressemblaient à des serpents de feu blanc. de crainte de voir des choses dans les branches et dans les broussailles. rencontra une branche. Elle se laissa tomber sur l'herbe et y demeura accroupie. Il faisait très noir. Un ruisseau s'en échappait avec un petit bruit tranquille. La pièce de quinze sous tomba dans l'eau. elle ne fît pas attention que la poche de son tablier se vidait dans la source. elle s'aperçut qu'elle était épuisée de lassitude. Elle ferma les yeux. C'était une étroite cuve naturelle creusée par l'eau dans un sol glaiseux. mais ne pouvant faire autrement. Le tragique masque de l'ombre semblait se pencher vaguement sur cet enfant. Elle chercha de la main gauche dans l'obscurité un jeune chêne incliné sur la source qui lui servait ordinairement de point d'appui. Elle était dans un moment si violent que ses forces étaient triplées. Pendant qu'elle était ainsi penchée. Elle retira le seau presque plein et le posa sur l'herbe. le ciel était couvert de vastes nuages noirs qui étaient comme des pans de fumée. profonde d'environ deux pieds. Cosette ne la vit ni ne l'entendit tomber. Cosette ne prit pas le temps de respirer. puis elle les rouvrit. Elle arriva ainsi à la source. mais elle avait l'habitude de venir à cette fontaine. Elle eût bien voulu repartir tout de suite . mais l'effort de remplir le seau avait été tel qu'il lui fut impossible de faire un pas. – 123 – . se pencha et plongea le seau dans l'eau. Au-dessus de sa tête. entourée de mousses et de ces grandes herbes gaufrées qu'on appelle collerettes de Henri IV. Cela fait. sans savoir pourquoi. Elle fut bien forcée de s'asseoir.à droite ni à gauche.

Jupiter se couchait dans les profondeurs. chassées par le vent. quelques bruyères sèches. le lugubre reflété dans le funèbre. L'obscurité est vertigineuse. Ombres et arbres. L'inconcevable s'ébauche à quelques pas de vous avec une netteté spectrale. Nul ne marche seul la nuit dans la forêt sans tremblement. les choses devenues hagardes. même pour les plus forts. de longues poignées d'herbes frémissantes. On aspire les effluves du grand vide noir. Une réalité chimérique apparaît dans la profondeur indistincte. dans l'opacité fuligineuse. des penchements de branches mystérieux. Des buissons chétifs et difformes sifflaient dans les clairières. sans aucune de ces vagues et fraîches lueurs de l'été. on ne sait quoi de vague et d'insaisissable comme les rêves des fleurs endormies. passaient rapidement et avaient l'air de s'enfuir avec épouvante devant quelque chose qui arrivait. en effet. élargissait l'astre. l'esprit voit trouble. était en ce moment très près de l'horizon et traversait une épaisse couche de brume qui lui donnait une rougeur horrible. La brume. des touffes irritées. Il y a des attitudes farouches sur l'horizon. Dans l'éclipse. De grands branchages s'y dressaient affreusement. Les ronces se tordaient comme de longs bras armés de griffes cherchant à prendre des proies . lugubrement empourprée. Un vent froid soufflait de la plaine. De tous les côtés il y avait des étendues lugubres. dans l'espace ou dans son propre cerveau. Quiconque s'enfonce dans le contraire du jour se sent le cœur serré. La planète. sans aucun froissement de feuilles. des échevellements obscurs. les êtres inconnus possibles. L'enfant regardait d'un œil égaré cette grosse étoile qu'elle ne connaissait pas et qui lui faisait peur. Quand l'œil voit noir. On eût dit une plaie lumineuse. Pas de – 124 – . on est sans défense contre tout cela. On a peur et envie de regarder derrière soi. d'effrayants torses d'arbres. des flaques livides. On voit flotter. Le bois était ténébreux. l'immensité sépulcrale du silence. Les hautes herbes fourmillaient sous la bise comme des anguilles. Il faut à l'homme de la clarté. Les cavités de la nuit. deux épaisseurs redoutables. des profils taciturnes qui se dissipent quand on avance. dans la nuit. il y a de l'anxiété.

Son regard tomba sur le seau qui était devant elle. Elle n'eut plus qu'une pensée. et se remit à marcher. le poids du – 125 – . Elle marchait penchée en avant. il était lourd. s'enfuir à toutes jambes. Son œil était devenu farouche. Elle respira un instant. Elle fit ainsi une douzaine de pas. comme une vieille . Elle se leva. Cette pénétration des ténèbres est inexprimablement sinistre dans un enfant. s'enfuir . mais le seau était plein. pour sortir de cet état singulier qu'elle ne comprenait pas. Cela lui rendit la perception vraie des choses qui l'entouraient. elle se mit à compter à haute voix un. Cosette se sentait saisir par cette énormité noire de la nature. Elle croyait sentir qu'elle ne pourrait peut-être pas s'empêcher de revenir là à la même heure le lendemain. deux. La peur lui était revenue. elle recommença. et. par une sorte d'instinct. quand elle eut fini. Elle frissonnait. Ce n'était plus seulement de la terreur qui la gagnait. On éprouve quelque chose de hideux comme si l'âme s'amalgamait à l'ombre. mais qui l'effrayait. Elle sentit le froid à ses mains qu'elle avait mouillées en puisant de l'eau. Mais il fallut s'arrêter encore. jusqu'à dix. elle repartit. Alors. quatre. la tête baissée. cette fois un peu plus longtemps. elle fut forcée de le reposer à terre. à travers champs.hardiesse qui ne tressaille et qui ne sente le voisinage de l'angoisse. Les forêts sont des apocalypses . c'était quelque chose de plus terrible même que la terreur. Elle saisit l'anse à deux mains. Les expressions manquent pour dire ce qu'avait d'étrange ce frisson qui la glaçait jusqu'au fond du cœur. jusqu'aux maisons. une peur naturelle et insurmontable. à travers bois. Sans se rendre compte de ce qu'elle éprouvait. Tel était l'effroi que lui inspirait la Thénardier qu'elle n'osa pas s'enfuir sans le seau d'eau. puis elle enleva l'anse de nouveau. jusqu'aux chandelles allumées. Elle eut de la peine à soulever le seau. jusqu'aux fenêtres. Après quelques secondes de repos. et le battement d'ailes d'une petite âme fait un bruit d'agonie sous leur voûte monstrueuse. trois.

et chaque fois qu'elle s'arrêtait l'eau froide qui débordait du seau tombait sur ses jambes nues. Cependant elle ne pouvait pas faire beaucoup de chemin de la sorte. Cette angoisse se mêlait à son épouvante d'être seule dans le bois la nuit. hélas ! Car il est des choses qui font ouvrir les yeux aux mortes dans leur tombeau. elle pensait avec angoisse qu'il lui faudrait plus d'une heure pour retourner ainsi à Montfermeil et que la Thénardier la battrait. mais elle n'osait pas pleurer. elle fit une dernière halte plus longue que les autres pour se bien reposer. Une main. droite et debout. Elle était harassée de fatigue et n'était pas encore sortie de la forêt. même loin. Parvenue près d'un vieux châtaignier qu'elle connaissait. Elle avait beau diminuer la durée des stations et marcher entre chaque le plus longtemps possible. elle sentit tout à coup que le seau ne pesait plus rien. et elle allait bien lentement.seau tendait et raidissait ses bras maigres . loin de tout regard humain . qui lui parut énorme. Elle leva la tête. des sanglots lui serraient la gorge. de temps en temps elle était forcée de s'arrêter. Cela se passait au fond d'un bois. marchait auprès d'elle dans l'obs– 126 – . venait de saisir l'anse et la soulevait vigoureusement. en hiver. reprit le seau et se remit à marcher courageusement. tant elle avait peur de la Thénardier. Une grande forme noire. C'était son habitude de se figurer toujours que la Thénardier était là. c'était un enfant de huit ans. l'anse de fer achevait d'engourdir et de geler ses petites mains mouillées . Et sans doute sa mère. Elle soufflait avec une sorte de râlement douloureux . Cependant le pauvre petit être désespéré ne put s'empêcher de s'écrier : Ô mon Dieu ! mon Dieu ! En ce moment. puis elle rassembla toutes ses forces. la nuit. Il n'y avait que Dieu en ce moment qui voyait cette chose triste.

C'était un homme qui était arrivé derrière elle et qu'elle n'avait pas entendu venir. Cet homme.curité. L'enfant n'eut pas peur. – 127 – . Il y a des instincts pour toutes les rencontres de la vie. sans dire un mot. avait empoigné l'anse du seau qu'elle portait.

on lui eût supposé beaucoup plus de soixante ans. quoique lente. On verra plus loin que cet homme avait en effet loué une chambre dans ce quartier isolé. Ce bâton avait été travaillé avec quelque soin. couleur qui n'avait rien de trop bizarre à cette époque. de la droite il s'appuyait sur une espèce de bâton coupé dans une haie.Chapitre VI Qui peut-être prouve l'intelligence de Boulatruelle Dans l'après-midi de cette même journée de Noël 1823. l'extrême misère combinée avec l'extrême propreté. à son front ridé. et – 128 – . Sa lèvre se contractait avec un pli étrange. des culottes noires devenues grises aux genoux. Il avait un chapeau rond fort vieux et fort brossé. à son visage où tout respirait l'accablement et la lassitude de la vie. à la vigueur singulière empreinte dans tous ses mouvements. À sa démarche ferme. à ses lèvres livides. À ses cheveux tout blancs. une redingote râpée jusqu'à la corde en gros drap jaune d'ocre. Les rides de son front étaient bien placées. un grand gilet à poches de forme séculaire. dans son vêtement comme dans toute sa personne. C'est là un mélange assez rare qui inspire aux cœurs intelligents ce double respect qu'on éprouve pour celui qui est très pauvre et pour celui qui est très digne. et eussent prévenu en sa faveur quelqu'un qui l'eût observé avec attention. Cet homme. qui semblait sévère et qui était humble. On eût dit un ancien précepteur de bonne maison revenu de l'émigration. et semblait s'arrêter de préférence aux plus modestes maisons de cette lisière délabrée du faubourg Saint-Marceau. un homme se promena assez longtemps dans la partie la plus déserte du boulevard de l'Hôpital à Paris. des bas de laine noire et d'épais souliers à boucles de cuivre. Il y avait au fond de son regard on ne sait quelle sérénité lugubre. Cet homme avait l'air de quelqu'un qui cherche un logement. on lui en eût donné à peine cinquante. Il portait de la main gauche un petit paquet noué dans un mouchoir . réalisait le type de ce qu'on pourrait nommer le mendiant de bonne compagnie.

une face large. un œil fier. deux grosses épaulettes à torsades flottantes sur un habit bourgeois. car un roi qui passe. À cette époque le roi Louis XVIII allait presque tous les jours à Choisy-le-Roi. c'était le roi.n'avait pas trop méchant air . Il y a peu de passants sur ce boulevard. roulait bruyamment. Sa berline massive. un sourire de lettré. Du reste l'apparition et la disparition de Louis XVIII faisaient un certain effet dans les rues de Paris. c'est toujours un tumulte. paraissait les éviter plutôt que les chercher. Cet homme. Cela tenait lieu de montre et d'horloge aux pauvresses du quartier qui disaient : – Il est deux heures. surtout l'hiver. on avait tiré parti des nœuds. dur et fin. avec de grosses branches de lys peintes sur les panneaux. pacifique et sévère. Cela était rapide. Vers deux heures. sur des coussins capitonnés de satin blanc. un front frais poudré à l'oiseau royal. la Toison d'or. on voyait la voiture et la cavalcade royale passer ventre à terre sur le boulevard de l'Hôpital. au milieu des sabres nus. Hors de Paris. c'était un gourdin. et cela semblait une canne. la croix de Saint-Louis. il mettait son chapeau sur sa tête. mais majestueux. ne pouvant marcher. la plaque d'argent du Saint-Esprit. il voulait courir . et on lui avait figuré un pommeau de corail avec de la cire rouge . saluant peu. Il passait. sans affectation pourtant. À peine avait-on le temps d'y jeter un coup d'œil. il tenait son chapeau à plumes blanches sur ses genoux emmaillotés de hautes guêtres anglaises . le voilà qui s'en retourne aux Tuileries. Ce roi impotent avait le goût du grand galop . toute dorée. la croix de la Légion d'honneur. Et les uns accouraient. ferme et vermeille. et les autres se rangeaient . Il regardait froidement – 129 – . ce cul-de-jatte se fût fait volontiers traîner par l'éclair. On voyait dans l'angle du fond à droite. presque invariablement. C'était une de ses promenades favorites. un gros ventre et un large cordon bleu . quand il rentrait dans la ville.

Il n'y avait que lui dans la contre-allée. il parut surpris et presque effrayé. qui le lui rendait. après avoir tourné la Salpêtrière. ainsi que cela est constaté par un rapport adressé le soir même à Mr le comte Anglès. » Des gens de police. il passait devant le théâtre de la Porte-Saint-Martin Hugo emploie ici une chose entendue et notée : Choses vues. cit. Lorsqu'à deux heures la voiture royale.le peuple. pratiquée jusqu'à la fin de la monarchie. et probablement pas de Paris. Le promeneur à la redingote jaune n'était évidemment pas du quartier. Le condamné du Dernier Jour attendait vainement cette rencontre. déboucha sur le boulevard. » Cet infaillible passage du roi à la même heure était donc l'événement quotidien du boulevard de l'Hôpital. car il ignorait ce détail. Mr le duc d'Havré. et l'un d'eux reçut l'ordre de le suivre. 1847-1848. À quatre heures un quart. Il dit à Sa Majesté : « Voilà un homme d'assez mauvaise mine64. le remarquèrent également. elle authentifie en quelque sorte la grâce acquise et la redouble. Mais l'homme s'enfonça dans les petites rues solitaires du faubourg. ce qui n'empêcha pas Mr le duc d'Havré de l'apercevoir. ministre d'État. Ici. p. tout son succès fut ce mot d'un faubourien à son camarade : « C'est ce gros-là qui est le gouvernement63. Quand l'homme à la redingote jaune eut dépisté l'agent. et comme le jour commençait à baisser. comme capitaine des gardes de service ce jour-là. l'agent perdit sa trace. il doubla le pas. – 130 – 64 63 . ouv. 57. préfet de police. Quand il parut pour la première fois dans le quartier Saint-Marceau. entourée d'un escadron de gardes du corps galonnés d'argent. qui éclairaient le passage du roi. il se rangea vivement derrière un angle de mur d'enceinte. non sans s'être retourné bien des fois pour s'assurer qu'il n'était pas suivi. c'est-à-dire à la nuit close. Une ancienne coutume. était assis dans la voiture vis-à-vis du roi.. voulait qu'un condamné à mort rencontré par le Roi fût gracié.

Cependant. Les Deux Forçats ou La Meunière du Puy-de-Dôme fut effectivement joué à la Porte-Saint-Martin. où était alors le bureau de la voiture de Lagny. quoiqu'il marchât vite. il s'arrêta pour la lire. car. – Allez-vous jusqu'à Lagny ? demanda le cocher. Le voyageur paya jusqu'à Lagny. L'homme demanda : – Avez-vous une place ? – Une seule. – Je la prends. Cette affiche. – 131 – 65 . le frappa. et les voyageurs. et se fit payer. – Oui.où l'on donnait ce jour-là les Deux Forçats65. il était dans le culde-sac de la Planchette. mais en 1822 et en tout cas pas le jour de Noël où les théâtres faisaient relâche. et il entrait au Plat d'étain. sur la petitesse de son paquet. Cette voiture partait à quatre heures et demie. le cocher jeta un coup d'œil sur le costume médiocre du voyageur. Un instant après. à côté de moi. sur le siège. avant de partir. dit l'homme. éclairée par les réverbères du théâtre. dit le cocher. appelés par le cocher. escaladaient en hâte le haut escalier de fer du coucou. – Montez. Les chevaux étaient attelés.

un homme qui n'est pas d'ici. et sauta à bas de la voiture. Vers six heures du soir on était à Chelles. On traversa ainsi Gournay et Neuilly-sur-Marne. Quand on eut passé la barrière. il avait disparu. L'homme ne paraissait pas y songer. Un instant après. et on ne le retrouve plus. – Voilà. Le cocher prit le parti de siffler et de jurer après ses chevaux. la voiture repartit pour Lagny. L'homme ne s'était pas enfoncé dans la terre. Il faisait froid. Le cocher se tourna vers les voyageurs de l'intérieur. dit-il. mais le voyageur ne répondait que par monosyllabes. Le cocher s'arrêta pour laisser souffler ses chevaux. au bout de quelques minutes. dit l'homme. mais il avait arpenté en hâte dans l'obscurité la grande rue de Chelles . Le cocher s'enveloppa dans son manteau. – Je descends ici. devant l'auberge à rouliers installée dans les vieux bâtiments de l'abbaye royale. car je ne le connais pas. cependant il ne tient pas à l'argent .On partit. le cocher essaya de nouer la conversation. il paye pour Lagny. Il a l'air de n'avoir pas le sou . elle ne le rencontra pas dans la grande rue de Chelles. Il prit son paquet et son bâton. et il ne va que jusqu'à Chelles. toutes les maisons sont fermées. il n'entre pas à l'auberge. Il est nuit. Il s'est donc enfoncé dans la terre. Quand. puis il – 132 – . Il n'était pas entré dans l'auberge.

couvert de ces excroissances qui sont les verrues de la végétation. comme s'il cherchait à reconnaître et à compter toutes les verrues. On voyait à peine deux ou trois étoiles au ciel. Quand il fut dans le bois. il entendit venir des passants. comme s'il les passait en revue. comme s'il cherchait et suivait une route mystérieuse connue de lui seul. il prit à droite. il ralentit sa marche. auquel on avait mis pour pansement une bande de zinc clouée. et se mit à regarder soigneusement tous les arbres. comme quelqu'un qui eût connu le pays et qui y fût déjà venu. C'est à ce point-là que commence la montée de la colline. et gagna à grands pas le bois. et y attendit que les gens qui passaient se fussent éloignés. de tâtonnements en tâtonnements. – 133 – . Il se dirigea vivement vers ces pierres et les examina avec attention à travers la brume de la nuit. comme nous l'avons déjà dit. était à quelques pas du tas de pierres.avait pris à gauche avant d'arriver à l'église le chemin vicinal qui mène à Montfermeil. Enfin il arriva. c'était une nuit de décembre très noire. Il suivit ce chemin rapidement. L'homme ne rentra pas dans le chemin de Montfermeil . avançant pas à pas. et promena sa main sur l'écorce du tronc. Il se cacha précipitamment dans un fossé. Un gros arbre. À l'endroit où il est coupé par l'ancienne route bordée d'arbres qui va de Gagny à Lagny. à travers champs. Il alla à cet arbre. La précaution était d'ailleurs presque superflue. à une clairière où il y avait un monceau de grosses pierres blanchâtres. Vis-à-vis de cet arbre. Il se haussa sur la pointe des pieds et toucha cette bande de zinc. car. il y avait un châtaignier malade d'une décortication. qui était un frêne. Il y eut un moment où il parut se perdre et où il s'arrêta indécis.

comme quelqu'un qui s'assure que la terre n'a pas été fraîchement remuée. En cheminant par le taillis dans la direction de Montfermeil. il s'orienta et reprit sa marche à travers le bois. et se remettait à marcher. C'était cet homme qui venait de rencontrer Cosette. Cela fait. il avait aperçu cette petite ombre qui se mouvait avec un gémissement. et avait pris silencieusement l'anse du seau. puis le reprenait. – 134 – . Alors il était allé à l'enfant. Il s'était approché et avait reconnu que c'était un tout jeune enfant chargé d'un énorme seau d'eau. qui déposait un fardeau à terre.Puis il piétina pendant quelque temps sur le sol dans l'espace compris entre l'arbre et les pierres.

– C'est très lourd en effet. Je vais vous le porter. monsieur. c'est bien lourd pour vous ce que vous portez là.Chapitre VII Cosette côte à côte dans l'ombre avec l'inconnu Cosette. n'avait pas eu peur. Il parlait d'une voix grave et presque basse. monsieur. Cosette lâcha le seau. – Mon enfant. L'homme se mit à cheminer près d'elle. Cosette leva la tête et répondit : – Oui. L'homme lui adressa la parole. – Et est-ce loin où tu vas ? – 135 – . quel âge as-tu ? – Huit ans. Puis il ajouta : – Petite. reprit l'homme. – Et viens-tu de loin comme cela ? – De la source qui est dans le bois. – Donnez. nous l'avons dit. dit-il entre ses dents.

L'homme s'arrêta. il posa le seau à terre. elle ajouta : – Je ne crois pas. puis il ôta ses mains de dessus les épaules de Cosette. L'homme eut comme une secousse électrique. et se remit à marcher. saisit le seau. Et après un silence. répondit l'enfant. – 136 – . Avant que l'homme eût eu le temps de reprendre la parole. faisant effort pour la regarder et voir son visage dans l'obscurité. se pencha et mit ses deux mains sur les deux épaules de l'enfant. – Comment t'appelles-tu ? dit l'homme. – Cosette. La figure maigre et chétive de Cosette se dessinait vaguement à la lueur livide du ciel. Moi. puis il dit brusquement : – Tu n'as donc pas de mère ? – Je ne sais pas. Les autres en ont. je n'en ai pas.– À un bon quart d'heure d'ici. Il la regarda encore. L'homme resta un moment sans parler. elle reprit : – Je crois que je n'en ai jamais eu.

Elle ne sentait plus la fatigue. je vais aller y loger cette nuit. Eh bien. où demeures-tu ? – À Montfermeil. Elle tient l'auberge.Au bout d'un instant il demanda : – Petite. monsieur. – L'auberge ? dit l'homme. Conduis-moi. – C'est là que nous allons ? – Oui. Cosette le suivait sans peine. – Nous y allons. dit l'enfant. puis recommença : – Qui est-ce donc qui t'a envoyée à cette heure chercher de l'eau dans le bois ? – C'est madame Thénardier. L'homme marchait assez vite. mais où il y avait pourtant un tremblement singulier : – Qu'est-ce qu'elle fait. L'homme repartit d'un son de voix qu'il voulait s'efforcer de rendre indifférent. dit l'enfant. si vous connaissez. elle levait les yeux vers cet homme avec une sorte de tranquillité et d'abandon – 137 – . ta madame Thénardier ? – C'est ma bourgeoise. De temps en temps. Il fit encore une pause.

– Est-ce que tu es seule ? – Oui. L'enfant simplifiait de la sorte les noms romanesques chers à la Thénardier. monsieur. Jamais on ne lui avait appris à se tourner vers la providence et à prier. – Et que font-elles. Quelques minutes s'écoulèrent. Comme qui dirait ses filles. monsieur. celles-là ? – 138 – . L'homme reprit : – Est-ce qu'il n'y a pas de servante chez madame Thénardier ? – Non. – Quelles petites filles ? – Ponine et Zelma. Cependant elle sentait en elle quelque chose qui ressemblait à de l'espérance et à de la joie et qui s'en allait vers le ciel.inexprimables. Cosette éleva la voix : – C'est-à-dire il y a deux petites filles. Il y eut encore une interruption. – Qu'est-ce que c'est que Ponine et Zelma ? – Ce sont les demoiselles de madame Thénardier.

Je n'ai qu'un petit sabre en plomb. monsieur. pas plus long que ça. Mais je n'ai pas beaucoup de joujoux. je travaille. tout plein d'affaires. – Et qui ne coupe pas ? – 139 – . elles ont de belles poupées. Elles jouent.– Oh ! dit l'enfant. quand j'ai fini l'ouvrage et qu'on veut bien. monsieur. Ponine et Zelma ne veulent pas que je joue avec leurs poupées. – Comment t'amuses-tu ? – Comme je peux. – Toute la journée ? – Oui. L'enfant montrait son petit doigt. et répondit doucement : – Oui. des choses où il y a de l'or. – Et toi ? – Moi. – Toute la journée ? L'enfant leva ses grands yeux où il y avait une larme qu'on ne voyait pas à cause de la nuit. je m'amuse aussi. Elle poursuivit après un intervalle de silence : – Des fois. elles s'amusent. On me laisse.

Cosette lui toucha le bras timidement. Un instant après. Ils atteignirent le village . – 140 – . voyant toutes ces boutiques en plein vent. Quand ils eurent laissé l'église derrière eux. – Monsieur ? – Quoi. elle me battra. Cosette guida l'étranger dans les rues. Ils passèrent devant la boulangerie . demanda à Cosette : – C'est donc la foire ici ? – Non. monsieur. ça coupe la salade et les têtes de mouches. Comme ils approchaient de l'auberge. c'est Noël. mon enfant ? – Nous voilà tout près de la maison. L'homme avait cessé de lui faire des questions et gardait maintenant un silence morne. – Eh bien ? – Voulez-vous me laisser reprendre le seau à présent ? – Pourquoi ? – C'est que. L'homme lui remit le seau. mais Cosette ne songea pas au pain qu'elle devait rapporter. dit l'enfant. l'homme. si madame voit qu'on me l'a porté. monsieur.– Si. ils étaient à la porte de la gargote.

Elle reprit sèchement : – Entrez. bonhomme. madame. – Ah ! c'est toi. puis elle frappa. petite gueuse ! Dieu merci. examina particulièrement sa redingote qui était absolument râpée et son chapeau qui était un peu défoncé. et consulta – 141 – . la drôlesse ! – Madame. dit Cosette toute tremblante. La porte s'ouvrit. changement à vue propre aux aubergistes. La Thénardier lui jeta un second coup d'œil. La Thénardier parut une chandelle à la main. tu y as mis le temps ! elle se sera amusée.Chapitre VIII Désagrément de recevoir chez soi un pauvre qui est peut-être un riche Cosette ne put s'empêcher de jeter un regard de côté à la grande poupée toujours étalée chez le bimbelotier. – C'est monsieur ? dit-elle. – Oui. Le « bonhomme » entra. La Thénardier remplaça bien vite sa mine bourrue par sa grimace aimable. Ce geste et l'inspection du costume et du bagage de l'étranger que la Thénardier passa en revue d'un coup d'œil firent évanouir la grimace aimable et reparaître la mine bourrue. et chercha avidement des yeux le nouveau venu. voilà un monsieur qui vient loger. Les voyageurs riches ne sont pas si polis. répondit l'homme en portant la main à son chapeau.

mais c'est que je n'ai plus de place. – C'est vrai. Je payerai comme si j'avais une chambre. – Quarante sous ! dit un routier bas à la Thénardier. à l'écurie. ça gâte une maison d'y avoir de ce monde-là. s'était assis à une table où Cosette s'était empressée de poser une bouteille de vin et un verre. Soit. Je ne loge pas des pauvres à moins. – Mettez-moi où vous voudrez. Sur ce. – À la bonne heure. brave homme. au grenier. – C'est quarante sous pour lui. je suis bien fâchée. Cosette avait repris sa place sous la table de cuisine et son tricot. Le mari répondit par cette imperceptible agitation de l'index qui. répliqua la Thénardier du même ton. – Quarante sous. – Quarante sous. son mari. – 142 – . appuyée du gonflement des lèvres. d'un froncement de nez et d'un clignement d'yeux. Le marchand qui avait demandé le seau d'eau était allé lui-même le porter à son cheval. mais ce n'est que vingt sous. dit l'homme.d'un hochement de tête. signifie en pareil cas : débine complète. la Thénardier s'écria : – Ah ! çà. Cependant l'homme. après avoir laissé sur un banc son paquet et son bâton. ajouta le mari avec douceur. lequel buvait toujours avec les rouliers.

considérait l'enfant avec une attention étrange. et était devenue ce qu'on pourrait appeler son habitude de corps. Toute la personne de cette enfant. son regard. Nous avons déjà esquissé cette petite figure sombre. Les coins de sa bouche avaient cette courbe de l'angoisse habituelle. elle avait pris l'habitude de serrer ses deux genoux l'un contre l'autre. on lui en eût donné à peine six. retirait ses talons sous ses jupes. Heureuse. pas un chiffon de laine. son attitude. ses intervalles entre un mot et l'autre. le son de sa voix. ne lui laissait de souffle que le nécessaire. elle en était pour ainsi dire couverte . comme sa mère l'avait deviné. Ses grands yeux enfoncés dans une sorte d'ombre profonde étaient presque éteints à force d'avoir pleuré. Cette crainte était telle qu'en arrivant. – 143 – . sans variation possible que d'augmenter. Comme elle grelottait toujours. Tout son vêtement n'était qu'un haillon qui eût fait pitié l'été et qui faisait horreur l'hiver. lui faisait tenir le moins de place possible. elle eût peut-être été jolie. qu'on observe chez les condamnés et chez les malades désespérés. « perdues d'engelures. Le creux de ses clavicules était à faire pleurer. toute mouillée comme elle était. » Le feu qui l'éclairait en ce moment faisait saillir les angles de ses os et rendait sa maigreur affreusement visible.L'homme. la crainte ramenait ses coudes contre ses hanches. Ses jambes nues étaient rouges et grêles. On voyait sa peau çà et là. son silence. exprimaient et traduisaient une seule idée : la crainte. Elle n'avait sur elle que de la toile trouée . son allure. Elle avait près de huit ans. Cosette était maigre et blême. et l'on y distinguait partout des taches bleues ou noires qui indiquaient les endroits où la Thénardier l'avait touchée. Cosette était laide. La crainte était répandue sur elle . Il y avait au fond de sa prunelle un coin étonné où était la terreur. Cosette n'avait pas osé s'aller sécher au feu et s'était remise silencieusement à son travail. qui avait à peine trempé ses lèvres dans le verre de vin qu'il s'était versé. Ses mains étaient. son moindre geste.

jamais elle n'avait mis le pied dans une église. Elle eut recours à l'expédient des enfants toujours effrayés. le boulanger était fermé. Jamais.L'expression du regard de cette enfant de huit ans était habituellement si morne et parfois si tragique qu'il semblait. L'homme à la redingote jaune ne quittait pas Cosette des yeux. madame. nous l'avons dit. Tout à coup la Thénardier s'écria : – À propos ! et ce pain ? Cosette. – J'ai cogné. elle n'avait su ce que c'est que prier. Elle mentit. – 144 – . – Eh bien ? – Il n'a pas ouvert. Elle avait complètement oublié ce pain. sortit bien vite de dessous la table. qu'elle fût en train de devenir une idiote ou un démon. à de certains moments. – Il fallait cogner. « Est-ce que j'ai le temps ? » disait la Thénardier. selon sa coutume toutes les fois que la Thénardier élevait la voix. – Madame.

sans qu'on eût remarqué ce mouvement. Cependant l'homme à la redingote jaune avait fouillé dans le gousset de son gilet. m'as-tu entendue ? Cosette retourna la poche. – 145 – . et si tu mens. Qu'est-ce que cet argent pouvait être devenu ? La malheureuse petite ne trouva pas une parole. et devint verte.– Je saurai demain si c'est vrai. Cosette plongea sa main dans la poche de son tablier. – Est-ce que tu l'as perdue. la pièce-quinze-sous ? râla la Thénardier. tu auras une fière danse. Elle était pétrifiée. Ce geste redoutable rendit à Cosette la force de crier : – Grâce ! madame ! madame ! je ne le ferai plus. D'ailleurs les autres voyageurs buvaient ou jouaient aux cartes et ne faisaient attention à rien. – Ah çà ! dit la Thénardier. En attendant. La Thénardier leva le bras. rends-moi la piècequinze-sous. dit la Thénardier. tâchant de ramasser et de dérober ses pauvres membres demi-nus. Cosette se pelotonnait avec angoisse dans l'angle de la cheminée. il n'y avait rien. La Thénardier détacha le martinet. ou bien est-ce que tu veux me la voler ? En même temps elle allongea le bras vers le martinet suspendu à la cheminée. La pièce de quinze sous n'y était plus.

C'est quelque affreux pauvre. madame. Ce n'était pas cela. et se borna à jeter un regard farouche à l'enfant en disant : – Que cela ne t'arrive plus. Cela n'a pas le sou pour souper. Ce n'était encore qu'un naïf étonnement. Il ne répondit pas. mais tout à l'heure j'ai vu quelque chose qui est tombé de la poche du tablier de cette petite et qui a roulé. toujours ! Cosette rentra dans ce que la Thénardier appelait « sa niche ». Me payera-t-il mon logement seulement ? Il est bien heureux – 146 – . mais la Thénardier y trouvait du bénéfice. et son grand œil. En même temps il se baissa et parut chercher à terre un instant. car c'était une pièce de vingt sous.– Pardon. C'est peut-être cela. Voici. voulez-vous souper ? demanda la Thénardier au voyageur. – Qu'est-ce que c'est que cet homme-là ? dit-elle entre ses dents. – Oui. fixé sur le voyageur inconnu. dit l'homme. mais une sorte de confiance stupéfaite s'y mêlait. Et il tendit une pièce d'argent à la Thénardier. Elle mit la pièce dans sa poche. reprit-il en se relevant. c'est cela. Il semblait songer profondément. dit-elle. – Justement. – À propos. commença à prendre une expression qu'il n'avait jamais eue.

et les regardait jouer d'un air lugubre. En outre. dans leur gaîté. lissant leurs cheveux. Cependant une porte s'était ouverte et Éponine et Azelma étaient entrées. mais avec un tel art maternel. Ces trois petites filles n'avaient pas vingt– 147 – . que l'épaisseur des étoffes n'ôtait rien à la coquetterie de l'ajustement. propres. Dans leur toilette. dans le bruit qu'elles faisaient. plutôt bourgeoises que paysannes. la Thénardier leur dit d'un ton grondeur. C'était pour elles comme le chien. l'autre avec ses longues nattes noires tombant derrière le dos. les attirant dans ses genoux l'une après l'autre. renouant leurs rubans. elles étaient régnantes.tout de même qu'il n'ait pas eu l'idée de voler l'argent qui était à terre. il y avait de la souveraineté. grasses. et les lâchant ensuite avec cette douce façon de secouer qui est propre aux mères. fraîches et saines à réjouir le regard. l'une avec ses tresses châtaines bien lustrées. Ces deux petites dégageaient de la lumière. Cosette levait les yeux de son tricot. qui était plein d'adoration : – Ah ! vous voilà donc. Elles étaient chaudement vêtues. très charmantes. toutes deux vives. vous autres ! Puis. elle s'écria : – Sont-elles fagotées ! Elles vinrent s'asseoir au coin du feu. Elles avaient une poupée qu'elles tournaient et retournaient sur leurs genoux avec toutes sortes de gazouillements joyeux. C'étaient vraiment deux jolies petites filles. Éponine et Azelma ne regardaient pas Cosette. L'hiver était prévu sans que le printemps fût effacé. Quand elles entrèrent. De temps en temps.

mais elle n'en paraissait pas moins admirable à Cosette. « L'homme avait sous le bras un pain. » – 148 – 66 . L'étranger. – Ah ! je t'y prends ! cria-t-elle. tandis que cette femme ne s'aperçoit pas que cet homme est là. […] Cette femme ne voyait pas l'homme terrible qui la regardait. cit. c'était le spectre de la misère. d'une révolution encore plongée dans les ténèbres. éblouissante […] ». mais qui vient. qui continuait d'aller et de venir dans la salle. belle. et elles représentaient déjà toute la société des hommes . « Cet homme n'était plus pour moi un homme. 333). qui de sa vie n'avait eu une poupée. notée dans Choses vues (ouv.. Tout à coup la Thénardier. s'aperçut que Cosette avait des distractions et qu'au lieu de travailler elle s'occupait des petites qui jouaient. C'est comme cela que tu travailles ! Je vais te faire travailler à coups de martinet. lugubre. moi. sans quitter sa chaise. en plein jour. en plein soleil. La poupée des sœurs Thénardier était très fanée et très vieille et toute cassée. se tourna vers la Thénardier. d'un côté l'envie.quatre ans à elles trois. Le peuple disait autour de lui qu'il avait volé ce pain et que c'était à cause de cela qu'on l'emmenait. 1830-1846. d'un pauvre homme « maigre. […] Du moment où cet homme s'aperçoit que cette femme existe. pour nous servir d'une expression que tous les enfants comprendront. « Je demeurai pensif. une vraie poupée. p. blanche. la catastrophe est inévitable. de l'autre le dédain66. c'était l'apparition difforme. hagard […] la tête nue et hérissée » avec la voiture d'une dame « en chapeau rose […] fraîche. Cette notation transpose sur les trois fillettes l'inquiétude qu'éprouva un jour Hugo au spectacle de la rencontre.

– Madame. un pareil souhait eût été un ordre. la paresseuse. – Qu'est-ce qu'elle fait donc ? reprit l'étranger de cette voix douce qui contrastait si étrangement avec ses habits de mendiant et ses épaules de portefaix. puisqu'elle mange. s'il vous plaît. bah ! laissez-la jouer ! De la part de tout voyageur qui eût mangé une tranche de gigot et bu deux bouteilles de vin à son souper et qui n'eût pas eu l'air d'un affreux pauvre. dit-il en souriant d'un air presque craintif. La Thénardier daigna répondre : – Des bas. et qui vont tout à l'heure pieds nus. Des bas pour mes petites filles qui n'en ont pas. c'est ce que la Thénardier ne crut pas devoir tolérer. Elle repartit aigrement : – Il faut qu'elle travaille. Mais qu'un homme qui avait ce chapeau se permît d'avoir un désir et qu'un homme qui avait cette redingote se permît d'avoir une volonté. autant dire. L'homme regarda les pauvres pieds rouges de Cosette. quand elle sera faite ? – 149 – . Je ne la nourris pas à rien faire. – Et combien peut valoir cette paire de bas. et continua : – Quand aura-t-elle fini cette paire de bas ? – Elle en a encore au moins pour trois ou quatre grands jours.

Puis il se tourna vers Cosette. cinq francs ? je crois fichtre bien ! cinq balles ! Le Thénardier crut devoir prendre la parole. Le routier fut si ému de la pièce de cinq francs. – J'achète cette paire de bas. on vous donnera cette paire de bas pour cinq francs.La Thénardier lui jeta un coup d'œil méprisant. Nous ne savons rien refuser aux voyageurs. – Pardieu ! s'écria avec un gros rire un routier qui écoutait. – Maintenant ton travail est à moi. – je la paye. répondit l'homme. – Il faudrait payer tout de suite. – La donneriez-vous pour cinq francs ? reprit l'homme. Joue. mon enfant. – C'est pourtant vrai ! cria-t-il en l'examinant. monsieur. – Au moins trente sous. Une vraie roue de derrière ! et pas fausse ! – 150 – . – Oui. si c'est votre fantaisie. et. ajouta-t-il en tirant de sa poche une pièce de cinq francs qu'il posa sur la table. dit la Thénardier avec sa façon brève et péremptoire. qu'il laissa là son verre et accourut.

est-ce que c'est vrai ? est-ce que je peux jouer ? – Joue ! dit la Thénardier d'une voix terrible. toute sa petite âme remerciait le voyageur. Sa femme lui dit à l'oreille : – Qu'est-ce que ça peut être que cet homme jaune ? – J'ai vu. madame. Cosette bougeait toujours le moins possible. Elles avaient jeté la poupée à – 151 – . des millionnaires qui avaient des redingotes comme cela. mais elle n'était pas sortie de sa place. Elles venaient d'exécuter une opération fort importante . répondit souverainement Thénardier. et son visage prit une expression de haine. Le Thénardier s'était remis à boire. elles s'étaient emparées du chat. Elle se risqua à demander : – Madame. Cependant Cosette tremblait.Le Thénardier approcha et mit silencieusement la pièce dans son gousset. Elle se mordit les lèvres. La Thénardier n'avait rien à répliquer. Cosette avait laissé là son tricot. Et pendant que sa bouche remerciait la Thénardier. dit Cosette. – Merci. Éponine et Azelma ne faisaient aucune attention à ce qui se passait. Elle avait pris dans une boîte derrière elle quelques vieux chiffons et son petit sabre de plomb.

ma sœur. cette poupée-là est plus amusante que l'autre. Les petites filles sont comme ça à présent. la jeune – 152 – . Ce serait ma petite fille. Et puis tu verrais ses oreilles. l'enfant devient jeune fille. Cependant. tout en cousant de petites robes. Pendant qu'Éponine et Azelma emmaillotaient le chat. elle l'avait couché sur ses bras. elle crie. malgré ses miaulements et ses contorsions. c'est une petite fille que j'ai comme ça. parer. Peu à peu tu verrais ses moustaches. dorloter. et cela t'étonnerait. Cosette de son côté avait emmailloté le sabre. tout l'avenir de la femme est là. qui était l'aînée. elle est chaude. et elle chantait doucement pour l'endormir. Elle remue. Le Thénardier les encourageait et les accompagnait. et Éponine. Vois-tu. ma sœur. de petits corsages et de petites brassières. Soigner. bercer. déshabiller. tout en faisant de petits trousseaux et de petites layettes. endormir. et cela t'étonnerait. et puis tu verrais sa queue. Azelma écoutait Éponine avec admiration. un peu gronder. les enfants font une poupée avec n'importe quoi. emmaillotait le petit chat. enseigner. Tout en rêvant et tout en jasant. jouons avec. Je viendrais te voir et tu la regarderais. vêtir.terre. elle disait à sa sœur dans ce doux et adorable langage des enfants dont la grâce. Tout en faisant ce grave et difficile travail. madame. pareille à la splendeur de l'aile des papillons. Et tu me dirais : Ah ! mon Dieu ! et je te dirais : Oui. Cela fait. La poupée est un des plus impérieux besoins et en même temps un des plus charmants instincts de l'enfance féminine. habiller. avec une foule de nippes et de guenilles rouges et bleues. s'en va quand on veut la fixer : – Vois-tu. Comme les oiseaux font un nid avec tout. les buveurs s'étaient mis à chanter une chanson obscène dont ils riaient à faire trembler le plafond. rhabiller. Je serais une dame. se figurer que quelque chose est quelqu'un.

– Oh mon Dieu non. Nous avons beau écrire à son pays. cela n'a rien. monsieur. la grande fille devient femme. Elle doit avoir de l'eau dans la tête. elle. poursuivit-elle en prenant son air douceâtre qui était encore plus fâcheux à voir que son air féroce. Cosette s'était donc fait une poupée avec le sabre. l'homme se retourna. mais c'est bon pour une fois. voilà six mois qu'on ne nous répond plus. – Mon mari a raison. je ne m'y oppose pas. c'est peut-être monsieur Laffitte. par charité. s'était rapprochée de l'homme jaune. La Thénardier ne l'avait encore appelé que brave homme ou bonhomme. Il faut que cela travaille. La Thénardier. Elle a la tête grosse.fille devient grande fille. cette enfant ? demanda l'homme. Le premier enfant continue la dernière poupée. – Monsieur… dit-elle. À ce mot monsieur. – Elle n'est donc pas à vous. – 153 – . Une espèce d'enfant imbécile. comme vous voyez. Il faut croire que sa mère est morte. je veux bien que l'enfant joue. Voyez-vous. parce que vous êtes généreux. – Voyez-vous. Nous faisons pour elle ce que nous pouvons. pensait-elle. Une petite fille sans poupée est à peu près aussi malheureuse et tout à fait aussi impossible qu'une femme sans enfant. car nous ne sommes pas riches. monsieur ! c'est une petite pauvre que nous avons recueillie comme cela. Il y a des riches si farces ! Elle vint s'accouder à sa table.

chantait aussi la sienne. ajouta la Thénardier. tout en le berçant. regardait le feu qui se réverbérait dans son œil fixe . Cosette. C'était une gaillardise de haut goût où étaient mêlés la Vierge et l'enfant Jésus. – C'était une pas grand'chose que cette mère. sous la table. comme si un instinct l'eût avertie qu'on parlait d'elle. Cosette. Elle écoutait vaguement. « le millionnaire ». – Décidément c'est un gueux. tous ivres aux trois quarts. et il retomba dans sa rêverie. elle chantait à voix basse : « Ma mère est morte ! ma mère est morte ! ma mère est morte ! » Sur de nouvelles insistances de l'hôtesse. Tout à coup Cosette s'interrompit. elle s'était remise à bercer l'espèce de maillot qu'elle avait fait. Elle abandonnait son enfant. – Que veut monsieur ? – Du pain et du fromage. répétaient leur refrain immonde avec un redoublement de gaîté. Elle entendait çà et là quelques mots. et. l'homme jaune. sous la table. consentit enfin à souper. Elle venait de se retourner et d'apercevoir la poupée des petites Thénardier qu'elles avaient – 154 – . Cependant les buveurs. La Thénardier était allée prendre sa part des éclats de rire. Pendant toute cette conversation. Les ivrognes chantaient toujours leur chanson. pensa la Thénardier. dit l'homme. n'avait pas quitté des yeux la Thénardier. et l'enfant.– Ah ! dit l'homme.

Elle n'avait pas un moment à perdre. et. puis elle promena lentement ses yeux autour de la salle. excepté le voyageur. ou chantaient. et la saisit. qui mangeait lentement son maigre souper. ou buvaient. – 155 – .quittée pour le chat et laissée à terre à quelques pas de la table de cuisine. aucun regard n'était fixé sur elle. assise. La Thénardier parlait bas à son mari. Elle sortit de dessous la table en rampant sur ses genoux et sur ses mains. stupéfaites. s'assura encore une fois qu'on ne la guettait pas. sans lâcher le chat. les voyageurs mangeaient. alla vers sa mère et se mit à la tirer par sa jupe. Personne ne l'avait vue. Ce bonheur de jouer avec une poupée était tellement rare pour elle qu'il avait toute la violence d'une volupté. immobile. Mais. Ponine et Zelma jouaient avec le chat. tournée seulement de manière à faire de l'ombre sur la poupée qu'elle tenait dans ses bras. Cette joie dura près d'un quart d'heure. puis se glissa vivement jusqu'à la poupée. Cosette avait osé prendre la poupée ! Éponine se leva. et comptait de la monnaie. Ce pied rose et lumineux qui sortait de l'ombre frappa subitement le regard d'Azelma qui dit à Éponine : – Tiens ! ma sœur ! Les deux petites filles s'arrêtèrent. elle ne s'apercevait pas qu'un des pieds de la poupée – passait. Un instant après elle était à sa place. – et que le feu de la cheminée l'éclairait très vivement. quelque précaution que prit Cosette. Alors elle laissa tomber le sabre emmailloté qui ne lui suffisait qu'à demi.

Qu'est-ce que tu me veux ? – Mère. – Cosette. Cosette prit la poupée et la posa doucement à terre avec une sorte de vénération mêlée de désespoir. – Cosette ! Cosette tressaillit comme si la terre eût tremblé sous elle. l'orgueil blessé exaspérait encore sa colère. elle. dit l'enfant. Cosette. Cosette avait attenté à la poupée de « ces demoiselles ». tout entière aux extases de la possession. sans la quitter des yeux. ne voyait et n'entendait plus rien. et. répéta la Thénardier. Elle se retourna. Une czarine qui verrait un moujik essayer le grand cordon bleu de son impérial fils n'aurait pas une autre figure. ce qui est effrayant à dire dans un – 156 – . regarde donc ! Et elle désignait du doigt Cosette. elle joignit les mains. Cette fois. Cosette avait franchi tous les intervalles. Elle cria d'une voix que l'indignation enrouait. Le visage de la Thénardier prit cette expression particulière qui se compose du terrible mêlé aux riens de la vie et qui a fait nommer ces sortes de femmes : mégères.– Mais laisse-moi donc ! dit la mère. Alors.

Dès qu'il fut sorti. répondit la Thénardier.enfant de cet âge. la Thénardier profita de son absence pour allonger sous la table à Cosette un grand coup de pied qui fit jeter à l'enfant les hauts cris. – 157 – . Cependant le voyageur s'était levé. ni la perte de l'argent. quoi ? reprit l'homme. – Te tairas-tu ? cria la Thénardier. ni la course dans le bois. ni la pesanteur du seau d'eau. – Vous ne voyez pas ? dit la Thénardier en montrant du doigt le corps du délit qui gisait aux pieds de Cosette. – Cette gueuse. Elle éclata en sanglots. quand elle jouerait avec cette poupée ? – Elle y a touché avec ses mains sales ! poursuivit la Thénardier. – Qu'est-ce donc ? dit-il à la Thénardier. ni même la sombre parole qu'elle avait entendu dire à la Thénardier. Eh bien. s'est permis de toucher à la poupée des enfants ! – Tout ce bruit pour cela ! dit l'homme. – Hé bien. puis. l'ouvrit et sortit. ce que n'avait pu lui arracher aucune des émotions de la journée. – elle pleura. L'homme alla droit à la porte de la rue. ni la vue du martinet. avec ses affreuses mains ! Ici Cosette redoubla ses sanglots. elle se les tordit .

c'est pour toi. et il la posa debout devant Cosette en disant : – Tiens. et que tous les marmots du village contemplaient depuis le matin. Le gargotier considé– 158 – . elle regarda la poupée. pétrifiée et muette. La Thénardier. Il s'était fait un silence solennel dans tout le cabaret. Éponine. il avait confusément remarqué cette boutique de bimbeloterie éclairée de lampions et de chandelles si splendidement qu'on l'apercevait à travers la vitre du cabaret comme une illumination. recommençait ses conjectures : – Qu'est-ce que c'est que ce vieux ? est-ce un pauvre ? estce un millionnaire ? C'est peut-être les deux. Azelma étaient autant de statues. il portait dans ses deux mains la poupée fabuleuse dont nous avons parlé. La Thénardier. au milieu de sa rêverie. elle avait vu venir l'homme à elle avec cette poupée comme elle eût vu venir le soleil. depuis plus d'une heure qu'il était là. Il faut croire que. et s'alla cacher tout au fond sous la table dans le coin du mur. puis elle recula lentement. Elle ne pleurait plus. l'homme reparut. elle le regarda. elle avait l'air de ne plus oser respirer. c'est-à-dire un voleur. elle entendit ces paroles inouïes : c'est pour toi. Cosette leva les yeux.La porte se rouvrit. La face du mari Thénardier offrit cette ride expressive qui accentue la figure humaine chaque fois que l'instinct dominant y apparent avec toute sa puissance bestiale. Les buveurs eux-mêmes s'étaient arrêtés. elle ne criait plus.

Pourtant l'attraction l'emporta. Ce qu'elle éprouvait en ce moment-là était un peu pareil à ce qu'elle eût ressenti si on lui eût dit brusquement : Petite. car elle se disait que la Thénardier gronderait. et murmura timidement en se tournant vers la Thénardier : – 159 – . Cosette. Ce qui était vrai jusqu'à un certain point. des rayonnements étranges de la joie. Son visage était encore inondé de larmes. Il s'approcha de sa femme et lui dit bas : – Cette machine coûte au moins trente francs. Elle finit par s'approcher. À plat ventre devant l'homme. Les natures grossières ont cela de commun avec les natures naïves qu'elles n'ont pas de transitions. reprit la Thénardier d'un air caressant. – Ma petite Cosette.rait tour à tour la poupée et le voyageur . monsieur te donne une poupée. dit la Thénardier d'une voix qui voulait être douce et qui était toute composée de ce miel aigre des méchantes femmes. mais ses yeux commençaient à s'emplir. et la battrait. – Eh bien. le tonnerre en sortirait. comme le ciel au crépuscule du matin. Pas de bêtises. vous êtes la reine de France. Prends-la. Cosette considérait la poupée merveilleuse avec une sorte de terreur. il semblait flairer cet homme comme il eût flairé un sac d'argent. Cela ne dura que le temps d'un éclair. Elle est à toi. est-ce que tu ne prends pas ta poupée ? Cosette se hasarda à sortir de son trou. Il lui semblait que si elle touchait à cette poupée.

Mais on peut spéculer à perte de vue – ou rêver – puisque Catherine était aussi le dernier prénom donné à Léopoldine. – 160 – 67 . madame ? Aucune expression ne saurait rendre cet air à la fois désespéré. en septembre 1821.– Est-ce que je peux. Il semblait être à ce point d'émotion où l'on ne parle pas pour ne pas pleurer. Puisque monsieur te la donne. et mit la main de « la dame » dans sa petite main. – Je l'appellerai Catherine67. Tout à coup elle se retourna et saisit la poupée avec emportement. c'est à toi. dit-elle. de l'amertume – poupée que cette Catherine ! – voire une terrible dérision : la « dame » remplace Fantine auprès de Cosette comme Catherine remplaçait Sophie. dès 1803 vraisemblablement. – Vrai. Avec le prénom primitivement donné à Marius – Thomas – cette poupée forme l'identité complète de Catherine Thomas : la femme auprès de qui. au scandale de ses fils. Il fit un signe de tête à Cosette. Autant qu'une réconciliation posthume avec son père et un hommage. monsieur ? reprit Cosette. épouvanté et ravi. et qu'il finit par épouser sitôt Sophie morte. on peut voir là. et se mit à regarder le pavé. dont un des surnoms était « poupée ». Cosette retira vivement sa main. – Pardi ! fit la Thénardier. Nous sommes forcé d'ajouter qu'en cet instant-là elle tirait la langue d'une façon démesurée. Léopold se consola de l'absence de sa femme. la dame ? L'étranger paraissait avoir les yeux pleins de larmes. est-ce que c'est vrai ? c'est à moi. comme si celle de la dame la brûlait. de la part de Hugo.

– Oh ! je joue. si habituée qu'elle fût à la dissimulation par la copie qu'elle tâchait de faire de son mari dans toutes ses actions. puis s'assit à terre devant elle. répondit la Thénardier. et demeura immobile. – Madame. Elle se hâta d'envoyer ses filles coucher. Elle échangeait avec son mari quelques paroles d'autant plus furieuses qu'elle n'osait les dire haut : – 161 – . mon enfant. La Thénardier allait de temps en temps à l'autre bout de la salle où était son homme. est-ce que je peux la mettre sur une chaise ? – Oui. Pourtant il fallait se contraindre. ajouta-t-elle d'un air maternel. sans dire un mot dans l'attitude de la contemplation. Cosette. Cosette posa Catherine sur une chaise. qui a bien fatigué aujourd'hui. dit l'étranger. était en ce moment-là ce que la Thénardier haïssait le plus au monde. puis elle demanda à l'homme jaune la permission d'y envoyer aussi Cosette. C'était plus d'émotions qu'elle n'en pouvait supporter. Cet étranger. disait-elle. pour se soulager l'âme. Maintenant c'étaient Éponine et Azelma qui regardaient Cosette avec envie. répondit l'enfant. cet inconnu qui avait l'air d'une visite que la providence faisait à Cosette. reprit-elle. – Joue donc. Cosette s'alla coucher emportant Catherine entre ses bras.Ce fut un moment bizarre que celui où les haillons de Cosette rencontrèrent et étreignirent les rubans et les fraîches mousselines roses de la poupée.

Mais il n'avait pas dit un mot depuis que Cosette n'était plus là. Ils le considéraient à distance avec une sorte de crainte respectueuse. Comme deux heures du matin son– 162 – . l'étranger était toujours à la même place et dans la même posture. Voilà tout. L'homme s'était accoudé sur la table et avait repris son attitude de rêverie. Un voyageur. le réveillon était fini. Si ce vieux est un philanthrope. ce vieux mystérieux-là ? – Pourquoi ? C'est tout simple. – Est-ce qu'il va passer la nuit comme ça ? grommelait la Thénardier. La messe de minuit était dite. Les Thénardier seuls. puisqu'il a de l'argent ? Langage de maître et raisonnement d'aubergiste qui n'admettaient ni l'un ni l'autre la réplique. les buveurs s'en étaient allés. marchands et rouliers. ça l'amuse qu'elle joue. De quoi te mêles-tu. s'étaient un peu éloignés et ne chantaient plus. le cabaret était fermé. De temps en temps il changeait le coude sur lequel il s'appuyait. Il est dans son droit. ça fait ce que ça veut quand ça paye. répliquait le Thénardier. lui. Si ça l'amuse ! Toi. Ce particulier si pauvrement vêtu.– Vieille bête ! qu'est-ce qu'il a donc dans le ventre ? Venir nous déranger ici ! vouloir que ce petit monstre joue ! lui donner des poupées ! donner des poupées de quarante francs à une chienne que je donnerais moi pour quarante sous ! Encore un peu il lui dirait votre majesté comme à la duchesse de Berry ! Y a-t-il du bon sens ? il est donc enragé. la salle basse était déserte. ça ne te regarde pas. le feu s'était éteint. qui tirait de sa poche les roues de derrière avec tant d'aisance et qui prodiguait des poupées gigantesques à de petites souillons en sabots. par convenance et par curiosité. Plusieurs heures s'écoulèrent. Tous les autres voyageurs. étaient restés dans la salle. était certainement un bonhomme magnifique et redoutable. ça t'amuse que la petite travaille. qu'est-ce que ça te fait ? Si c'est un imbécile.

cracha. mais rien ne pouvait l'éveiller. s'approcha doucement. libéral. – L'homme ne dormait pas. – Est-ce qu'il dort ? pensa Thénardier. vous avez raison. Ces mots-là ont la propriété mystérieuse et admirable de gonfler le lendemain matin le chiffre de la carte à payer. Fais-en ce que tu voudras. et dont le programme était « d'infliger la publicité aux hommes politiques ». fit craquer sa chaise. – 163 – 68 . – Tiens ! dit l'étranger. alluma une chandelle et se mit à lire le Courrier français68. elle se déclara vaincue et dit à son mari : – Je vais me coucher. et s'aventura à dire : – Est-ce que monsieur ne va pas reposer ? Ne va pas se coucher lui eût semblé excessif et familier. une chambre où l'on repose coûte vingt francs. Quelque chose donc d'intermédiaire entre Le Canard enchaîné et Le Monde. Où est votre écurie ? – Monsieur. se moucha. je vais conduire monsieur. Le Thénardier remua. depuis la date du numéro jusqu'au nom de l'imprimeur. Aucun mouvement de l'homme. toussa. Organe des « doctrinaires ». Reposer sentait le luxe et était du respect. – Le mari s'assit à une table dans un coin. fit le Thénardier avec un sourire. Une bonne heure se passa ainsi. L'étranger ne bougeait pas.naient. Enfin Thénardier ôta son bonnet. Une chambre où l'on couche coûte vingt sous . Le digne aubergiste avait lu au moins trois fois le Courrier français.

Un assez bon feu flambait dans l'âtre. – Et ceci. c'est le chapeau de mariée de ma femme. sous un bocal. Il y avait sur cette cheminée. mon épouse et moi. dit le Thénardier. et avait acheté ces meubles et brocanté ces fleurs d'oranger.Il prit la chandelle. Le voyageur regarda l'objet d'un regard qui semblait dire : il y a donc eu un moment où ce monstre a été une vierge ! Du reste le Thénardier mentait. toute meublée en acajou avec un lit-bateau et des rideaux de calicot rouge. qu'est-ce que c'est ? reprit l'étranger. il avait trouvé cette chambre ainsi garnie. Le Thénardier n'eut pas l'air d'entendre cette réflexion peu obligeante. – J'aurais autant aimé l'écurie. On n'entre ici que trois ou quatre fois dans l'année. – Monsieur. jugeant que cela ferait une ombre gracieuse sur « son – 164 – . une coiffure de femme en fils d'argent et en fleurs d'oranger. dit l'homme brusquement. dit l'aubergiste. l'homme prit son paquet et son bâton. Nous en habitons une autre. Il alluma deux bougies de cire toutes neuves qui figuraient sur la cheminée. Quand il avait pris à bail cette bicoque pour en faire une gargote. – C'est notre propre chambre de noce. – Qu'est-ce que c'est que cela ? dit le voyageur. et Thénardier le mena dans une chambre au premier qui était d'une rare splendeur.

l'hôte avait disparu. Là. Le Thénardier répondit froidement : – Comme tu y vas ! Ils n'échangèrent pas d'autres paroles. Puis il ôta ses souliers. regardant autour de lui comme quelqu'un qui cherche. ne voulant pas traiter avec une cordialité irrespectueuse un homme qu'il se proposait d'écorcher royalement le lendemain matin. L'hôte parti. prit une des deux bougies. mais elle ne dormait pas. Il se laissa conduire par ce bruit et arriva à une espèce d'enfoncement triangulaire pratiqué sous l'escalier ou pour mieux dire formé par l'escalier même. Le Thénardier s'était éclipsé discrètement. elle se tourna et lui dit : – Tu sais que je flanque demain Cosette à la porte. Il traversa un corridor et parvint à l'escalier. et quelques minutes après leur chandelle était éteinte. souffla l'autre. – 165 – . il y avait un lit . Quand elle entendit le pas de son mari. De son côté le voyageur avait déposé dans un coin son bâton et son paquet. L'aubergiste se retira dans sa chambre. il s'assit sur un fauteuil et resta quelque temps pensif. sans oser dire bonsoir. Là il entendit un petit bruit très doux qui ressemblait à une respiration d'enfant. Sa femme était couchée. Quand le voyageur se retourna. poussa la porte et sortit de la chambre. Cet enfoncement n'était autre chose que le dessous des marches. et qu'il en résulterait pour sa maison ce que les Anglais appellent de la respectabilité. dans la poussière et dans les toiles d'araignées.épouse ». parmi toutes sortes de vieux paniers et de vieux tessons. si l'on peut appeler lit une paillasse trouée jusqu'à montrer la paille et une couverture trouée jusqu'à laisser voir la paillasse.

Derrière ces lits disparaissait à demi un berceau d'osier sans rideaux où dormait le petit garçon qui avait crié toute la soirée. quand il y a du feu. Il n'y avait à côté de son lit qu'un de ses sabots. Dans ce lit Cosette dormait. le voyageur se rappela la gracieuse et imm