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Victor Hugo

LES MISÉRABLES
Tome I – FANTINE
(1862)

Livre premier – Un juste
Chapitre I Monsieur Myriel1
En 1815, M. Charles-François-Bienvenu Myriel était évêque de Digne. C'était un vieillard d'environ soixante-quinze ans ; il occupait le siège de Digne depuis 1806. Quoique ce détail ne touche en aucune manière au fond même de ce que nous avons à raconter, il n'est peut-être pas inutile, ne fût-ce que pour être exact en tout, d'indiquer ici les bruits et les propos qui avaient couru sur son compte au moment où il était arrivé dans le diocèse. Vrai ou faux, ce qu'on dit des hommes tient souvent autant de place dans leur vie et surtout dans leur destinée que ce qu'ils font. M. Myriel était fils d'un conseiller au parlement d'Aix ; noblesse de robe. On contait de lui que son père, le réservant pour hériter de sa charge, l'avait marié de fort bonne heure, à dix-huit ou vingt ans, suivant un usage assez répandu dans les familles parlementaires. Charles Myriel, nonobstant ce mariage, avait, disait-on, beaucoup fait parler de lui. Il était bien fait de sa personne, quoique d'assez petite taille, élégant, gracieux, spirituel ; toute la première partie de sa vie avait été donnée au monde et aux galanteries. La révolution survint, les événements se précipitèrent, les familles parlementaires déci-

Très vite les commentateurs, et d'abord la famille du « modèle » ont reconnu Charles-François-Bienvenu de Miollis (1753-1843), évêque de Digne de 1806 à 1838, dans le personnage de Hugo. De fait celui-ci s'était, dès 1834, documenté avec précision sur la famille de ce prélat (en particulier sur son frère, le général Sextus de Miollis) dont la vie et la carrière offrent beaucoup d'analogies avec celles de Mgr Bienvenu. Sans doute l'attention de Hugo avait-elle été attirée sur lui par Montalembert qui, reçu à Digne en octobre 1831 par Mgr de Miollis, était revenu enthousiaste.

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mées, chassées, traquées, se dispersèrent. M. Charles Myriel, dès les premiers jours de la révolution, émigra en Italie. Sa femme y mourut d'une maladie de poitrine dont elle était atteinte depuis longtemps. Ils n'avaient point d'enfants. Que se passa-t-il ensuite dans la destinée de M. Myriel ? L'écroulement de l'ancienne société française, la chute de sa propre famille, les tragiques spectacles de 93, plus effrayants encore peut-être pour les émigrés qui les voyaient de loin avec le grossissement de l'épouvante, firentils germer en lui des idées de renoncement et de solitude ? Fut-il, au milieu d'une de ces distractions et de ces affections qui occupaient sa vie, subitement atteint d'un de ces coups mystérieux et terribles qui viennent quelquefois renverser, en le frappant au cœur, l'homme que les catastrophes publiques n'ébranleraient pas en le frappant dans son existence et dans sa fortune ? Nul n'aurait pu le dire ; tout ce qu'on savait, c'est que, lorsqu'il revint d'Italie, il était prêtre. En 1804, M. Myriel était curé de Brignolles. Il était déjà vieux, et vivait dans une retraite profonde. Vers l'époque du couronnement, une petite affaire de sa cure, on ne sait plus trop quoi, l'amena à Paris. Entre autres personnes puissantes, il alla solliciter pour ses paroissiens M. le cardinal Fesch. Un jour que l'empereur était venu faire visite à son oncle, le digne curé, qui attendait dans l'antichambre, se trouva sur le passage de sa majesté. Napoléon, se voyant regardé avec une certaine curiosité par ce vieillard, se retourna, et dit brusquement : – Quel est ce bonhomme qui me regarde ? – Sire, dit M. Myriel, vous regardez un bonhomme, et moi je regarde un grand homme. Chacun de nous peut profiter. L'empereur, le soir même, demanda au cardinal le nom de ce curé, et quelque temps après M. Myriel fut tout surpris d'apprendre qu'il était nommé évêque de Digne.

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Qu'y avait-il de vrai, du reste, dans les récits qu'on faisait sur la première partie de la vie de M. Myriel ? Personne ne le savait. Peu de familles avaient connu la famille Myriel avant la révolution. M. Myriel devait subir le sort de tout nouveau venu dans une petite ville où il y a beaucoup de bouches qui parlent et fort peu de têtes qui pensent. Il devait le subir, quoiqu'il fût évêque et parce qu'il était évêque. Mais, après tout, les propos auxquels on mêlait son nom n'étaient peut-être que des propos ; du bruit, des mots, des paroles ; moins que des paroles, des palabres, comme dit l'énergique langue du midi. Quoi qu'il en fût, après neuf ans d'épiscopat et de résidence à Digne, tous ces racontages, sujets de conversation qui occupent dans le premier moment les petites villes et les petites gens, étaient tombés dans un oubli profond. Personne n'eût osé en parler, personne n'eût même osé s'en souvenir. M. Myriel était arrivé à Digne accompagné d'une vieille fille, mademoiselle Baptistine, qui était sa sœur et qui avait dix ans de moins que lui. Ils avaient pour tout domestique une servante du même âge que mademoiselle Baptistine, et appelée madame Magloire, laquelle, après avoir été la servante de M. le Curé, prenait maintenant le double titre de femme de chambre de mademoiselle et femme de charge de monseigneur. Mademoiselle Baptistine était une personne longue, pâle, mince, douce ; elle réalisait l'idéal de ce qu'exprime le mot « respectable » ; car il semble qu'il soit nécessaire qu'une femme soit mère pour être vénérable. Elle n'avait jamais été jolie ; toute sa vie, qui n'avait été qu'une suite de saintes œuvres, avait fini par mettre sur elle une sorte de blancheur et de clarté ; et, en vieillissant, elle avait gagné ce qu'on pourrait appeler la beauté de la bonté. Ce qui avait été de la maigreur dans sa jeunesse était deve–6–

nu, dans sa maturité, de la transparence ; et cette diaphanéité laissait voir l'ange. C'était une âme plus encore que ce n'était une vierge. Sa personne semblait faite d'ombre ; à peine assez de corps pour qu'il y eût là un sexe ; un peu de matière contenant une lueur ; de grands yeux toujours baissés ; un prétexte pour qu'une âme reste sur la terre. Madame Magloire était une petite vieille, blanche, grasse, replète, affairée, toujours haletante, à cause de son activité d'abord, ensuite à cause d'un asthme. À son arrivée, on installa M. Myriel en son palais épiscopal avec les honneurs voulus par les décrets impériaux qui classent l'évêque immédiatement après le maréchal de camp. Le maire et le président lui firent la première visite, et lui de son côté fit la première visite au général et au préfet. L'installation terminée, la ville attendit son évêque à l'œuvre.

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Chapitre II Monsieur Myriel devient monseigneur Bienvenu
Le palais épiscopal de Digne était attenant à l'hôpital. Le palais épiscopal était un vaste et bel hôtel bâti en pierre au commencement du siècle dernier par monseigneur Henri Puget, docteur en théologie de la faculté de Paris, abbé de Simore, lequel était évêque de Digne en 1712. Ce palais était un vrai logis seigneurial. Tout y avait grand air, les appartements de l'évêque, les salons, les chambres, la cour d'honneur, fort large, avec promenoirs à arcades, selon l'ancienne mode florentine, les jardins plantés de magnifiques arbres. Dans la salle à manger, longue et superbe galerie qui était au rez-de-chaussée et s'ouvrait sur les jardins, monseigneur Henri Puget avait donné à manger en cérémonie le 29 juillet 1714 à messeigneurs Charles Brûlart de Genlis, archevêque-prince d'Embrun, Antoine de Mesgrigny, capucin, évêque de Grasse, Philippe de Vendôme, grand prieur de France, abbé de Saint-Honoré de Lérins, François de Berton de Grillon, évêque-baron de Vence, César de Sabran de Forcalquier, évêqueseigneur de Glandève, et Jean Soanen, prêtre de l'oratoire, prédicateur ordinaire du roi, évêque-seigneur de Senez. Les portraits de ces sept révérends personnages décoraient cette salle, et cette date mémorable, 29 juillet 1714, y était gravée en lettres d'or sur une table de marbre blanc. L'hôpital était une maison étroite et basse à un seul étage avec un petit jardin. Trois jours après son arrivée, l'évêque visita l'hôpital. La visite terminée, il fit prier le directeur de vouloir bien venir jusque chez lui. – Monsieur le directeur de l'hôpital, lui dit-il, combien en ce moment avez-vous de malades ? – Vingt-six, monseigneur.

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– C'est ce que j'avais compté, dit l'évêque. – Les lits, reprit le directeur, sont bien serrés les uns contre les autres. – C'est ce que j'avais remarqué. – Les salles ne sont que des chambres, et l'air s'y renouvelle difficilement. – C'est ce qui me semble. – Et puis, quand il y a un rayon de soleil, le jardin est bien petit pour les convalescents. – C'est ce que je me disais. – Dans les épidémies, nous avons eu cette année le typhus, nous avons eu une suette militaire il y a deux ans, cent malades quelquefois ; nous ne savons que faire. – C'est la pensée qui m'était venue. – Que voulez-vous, monseigneur ? dit le directeur, il faut se résigner. Cette conversation avait lieu dans la salle à manger-galerie du rez-de-chaussée. L'évêque garda un moment le silence, puis il se tourna brusquement vers le directeur de l'hôpital : – Monsieur, dit-il, combien pensez-vous qu'il tiendrait de lits rien que dans cette salle ? – La salle à manger de monseigneur ! s'écria le directeur stupéfait. –9–

L'évêque parcourait la salle du regard et semblait y faire avec les yeux des mesures et des calculs. – Il y tiendrait bien vingt lits ! dit-il, comme se parlant à luimême. Puis élevant la voix : – Tenez, monsieur le directeur de l'hôpital, je vais vous dire. Il y a évidemment une erreur. Vous êtes vingt-six personnes dans cinq ou six petites chambres. Nous sommes trois ici, et nous avons place pour soixante. Il y a erreur, je vous dis. Vous avez mon logis, et j'ai le vôtre. Rendez-moi ma maison. C'est ici chez vous. Le lendemain, les vingt-six pauvres étaient installés dans le palais de l'évêque et l'évêque était à l'hôpital. M. Myriel n'avait point de bien, sa famille ayant été ruinée par la révolution. Sa sœur touchait une rente viagère de cinq cents francs qui, au presbytère, suffisait à sa dépense personnelle. M. Myriel recevait de l'état comme évêque un traitement de quinze mille francs. Le jour même où il vint se loger dans la maison de l'hôpital, M. Myriel détermina l'emploi de cette somme une fois pour toutes de la manière suivante. Nous transcrivons ici une note écrite de sa main. Note pour régler les dépenses de ma maison. Pour le petit séminaire : quinze cents livres Congrégation de la mission : cent livres Pour les lazaristes de Montdidier : cent livres Séminaire des missions étrangères à Paris : deux cents livres Congrégation du Saint-Esprit : cent cinquante livres Établissements religieux de la Terre-Sainte : cent livres Sociétés de charité maternelle : trois cents livres – 10 –

En sus, pour celle d’Arles : cinquante livres Œuvre pour l’amélioration des prisons : quatre cents livres Œuvre pour le soulagement et la délivrance des prisonniers : cinq cents livres Pour libérer des pères de famille prisonniers pour dettes : mille livres Supplément au traitement des pauvres maîtres d’école du diocèse : deux mille livres Grenier d’abondance des Hautes-Alpes : cent livres Congrégation des dames de Digne, de Manosque et de Sisteron, pour l’enseignement gratuit des filles indigentes : quinze cents livres Pour les pauvres : six mille livres Ma dépense personnelle : mille livres Total : quinze mille livres Pendant tout le temps qu'il occupa le siège de Digne, M. Myriel ne changea presque rien à cet arrangement. Il appelait cela, comme on voit, avoir réglé les dépenses de sa maison. Cet arrangement fut accepté avec une soumission absolue par mademoiselle Baptistine. Pour cette sainte fille, M. de Digne était tout à la fois son frère et son évêque, son ami selon la nature et son supérieur selon l'église. Elle l'aimait et elle le vénérait tout simplement. Quand il parlait, elle s'inclinait ; quand il agissait, elle adhérait. La servante seule, madame Magloire, murmura un peu. M. l'évêque, on l'a pu remarquer, ne s'était réservé que mille livres, ce qui, joint à la pension de mademoiselle Baptistine, faisait quinze cents francs par an. Avec ces quinze cents francs2, ces deux vieilles femmes et ce vieillard vivaient.

Sur un revenu de quinze mille livres, L'évêque ne conserve donc que le dixième : dîme inversée ; voir I, 1, 6 : « Je paie ma dîme, disaitil ».

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Et quand un curé de village venait à Digne, M. l'évêque trouvait encore moyen de le traiter, grâce à la sévère économie de madame Magloire et à l'intelligente administration de mademoiselle Baptistine. Un jour – il était à Digne depuis environ trois mois – l'évêque dit : – Avec tout cela je suis bien gêné ! – Je le crois bien ! s'écria madame Magloire, Monseigneur n'a seulement pas réclamé la rente que le département lui doit pour ses frais de carrosse en ville et de tournées dans le diocèse. Pour les évêques d'autrefois c'était l'usage. – Tiens ! dit l'évêque, vous avez raison, madame Magloire. Il fit sa réclamation. Quelque temps après, le conseil général, prenant cette demande en considération, lui vota une somme annuelle de trois mille francs, sous cette rubrique : Allocation à M. l'évêque pour frais de carrosse, frais de poste et frais de tournées pastorales. Cela fit beaucoup crier la bourgeoisie locale, et, à cette occasion, un sénateur de l'empire, ancien membre du conseil des cinq-cents favorable au dix-huit brumaire et pourvu près de la ville de Digne d'une sénatorerie magnifique, écrivit au ministre des cultes, M. Bigot de Préameneu, un petit billet irrité et confidentiel dont nous extrayons ces lignes authentiques : « – Des frais de carrosse ? pourquoi faire dans une ville de moins de quatre mille habitants ? Des frais de poste et de tournées ? à quoi bon ces tournées d'abord ? ensuite comment courir la poste dans un pays de montagnes ? Il n'y a pas de routes. On ne – 12 –

va qu'à cheval. Le pont même de la Durance à Château-Arnoux peut à peine porter des charrettes à bœufs. Ces prêtres sont tous ainsi. Avides et avares. Celui-ci a fait le bon apôtre en arrivant. Maintenant il fait comme les autres. Il lui faut carrosse et chaise de poste. Il lui faut du luxe comme aux anciens évêques. Oh ! toute cette prêtraille ! Monsieur le comte, les choses n'iront bien que lorsque l'empereur nous aura délivrés des calotins. À bas le pape ! (les affaires se brouillaient avec Rome). Quant à moi, je suis pour César tout seul. Etc., etc. » La chose, en revanche, réjouit fort madame Magloire. – Bon, dit-elle à mademoiselle Baptistine, Monseigneur a commencé par les autres, mais il a bien fallu qu'il finît par luimême. Il a réglé toutes ses charités. Voilà trois mille livres pour nous. Enfin ! Le soir même, l'évêque écrivit et remit à sa sœur une note ainsi conçue : Frais de carrosse et de tournées. Pour donner du bouillon de viande aux malades de l’hôpital : quinze cents livres Pour la société de charité maternelle d’Aix : deux cent cinquante livres Pour la société de charité maternelle de Draguignan : deux cent cinquante livres Pour les enfants trouvés : cinq cents livres Pour les orphelins : cinq cents livres Total : trois mille livres Tel était le budget de M. Myriel.

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Quant au casuel épiscopal, rachats de bans, dispenses, ondoiements, prédications, bénédictions d'églises ou de chapelles, mariages, etc., l'évêque le percevait sur les riches avec d'autant plus d'âpreté qu'il le donnait aux pauvres. Au bout de peu de temps, les offrandes d'argent affluèrent. Ceux qui ont et ceux qui manquent frappaient à la porte de M. Myriel, les uns venant chercher l'aumône que les autres venaient y déposer. L'évêque, en moins d'un an, devint le trésorier de tous les bienfaits et le caissier de toutes les détresses. Des sommes considérables passaient par ses mains ; mais rien ne put faire qu'il changeât quelque chose à son genre de vie et qu'il ajoutât le moindre superflu à son nécessaire. Loin de là. Comme il y a toujours encore plus de misère en bas que de fraternité en haut, tout était donné, pour ainsi dire, avant d'être reçu ; c'était comme de l'eau sur une terre sèche ; il avait beau recevoir de l'argent, il n'en avait jamais. Alors il se dépouillait. L'usage étant que les évêques énoncent leurs noms de baptême en tête de leurs mandements et de leurs lettres pastorales, les pauvres gens du pays avaient choisi, avec une sorte d'instinct affectueux, dans les noms et prénoms de l'évêque, celui qui leur présentait un sens, et ils ne l'appelaient que monseigneur Bienvenu. Nous ferons comme eux, et nous le nommerons ainsi dans l'occasion. Du reste, cette appellation lui plaisait. – J'aime ce nom-là, disait-il. Bienvenu corrige monseigneur. Nous ne prétendons pas que le portrait que nous faisons ici soit vraisemblable ; nous nous bornons à dire qu'il est ressemblant3.

Hugo ne dit pas à quoi : manière d'inviter le lecteur à s'interroger. L'Église, gênée par cet évêque, évangélique et fort peu épiscopal,

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Chapitre III À bon évêque dur évêché
M. l'évêque, pour avoir converti son carrosse en aumônes, n'en faisait pas moins ses tournées. C'est un diocèse fatigant que celui de Digne. Il a fort peu de plaines, beaucoup de montagnes, presque pas de routes, on l'a vu tout à l'heure ; trente-deux cures, quarante et un vicariats et deux cent quatre-vingt-cinq succursales. Visiter tout cela, c'est une affaire. M. l'évêque en venait à bout. Il allait à pied quand c'était dans le voisinage, en carriole dans la plaine, en cacolet dans la montagne. Les deux vieilles femmes l'accompagnaient. Quand le trajet était trop pénible pour elles, il allait seul. Un jour, il arriva à Senez, qui est une ancienne ville épiscopale, monté sur un âne. Sa bourse, fort à sec dans ce moment, ne lui avait pas permis d'autre équipage. Le maire de la ville vint le recevoir à la porte de l'évêché et le regardait descendre de son âne avec des yeux scandalisés. Quelques bourgeois riaient autour de lui. – Monsieur le maire, dit l'évêque, et messieurs les bourgeois, je vois ce qui vous scandalise ; vous trouvez que c'est bien de l'orgueil à un pauvre prêtre de monter une monture qui a été celle de Jésus-Christ. Je l'ai fait par nécessité, je vous assure, non par vanité. Dans ses tournées, il était indulgent et doux, et prêchait moins qu'il ne causait. Il ne mettait aucune vertu sur un plateau inaccessible. Il n'allait jamais chercher bien loin ses raisonne-

attaqua de diverses manières le personnage. Hugo n'avait guère de peine à répondre. Voir, en particulier, « Muse, un nommé Ségur… », Les Quatre Vents de l'esprit, « Le Livre satirique » XXIX (au volume Poésie III) et la lettre ouverte à Mgr de Ségur de décembre 1872 (Actes et Paroles III, Après l'exil, au volume Politique).

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ments et ses modèles. Aux habitants d'un pays il citait l'exemple du pays voisin. Dans les cantons où l'on était dur pour les nécessiteux, il disait : – Voyez les gens de Briançon. Ils ont donné aux indigents, aux veuves et aux orphelins le droit de faire faucher leurs prairies trois jours avant tous les autres. Ils leur rebâtissent gratuitement leurs maisons quand elles sont en ruines. Aussi est-ce un pays béni de Dieu. Durant tout un siècle de cent ans, il n'y a pas eu un meurtrier. Dans les villages âpres au gain et à la moisson, il disait : – Voyez ceux d'Embrun. Si un père de famille, au temps de la récolte, a ses fils au service à l'armée et ses filles en service à la ville, et qu'il soit malade et empêché, le curé le recommande au prône ; et le dimanche, après la messe, tous les gens du village, hommes, femmes, enfants, vont dans le champ du pauvre homme lui faire sa moisson, et lui rapportent paille et grain dans son grenier. Aux familles divisées par des questions d'argent et d'héritage, il disait : – Voyez les montagnards de Devoluy, pays si sauvage qu'on n'y entend pas le rossignol une fois en cinquante ans. Eh bien, quand le père meurt dans une famille, les garçons s'en vont chercher fortune, et laissent le bien aux filles, afin qu'elles puissent trouver des maris. Aux cantons qui ont le goût des procès et où les fermiers se ruinent en papier timbré, il disait : – Voyez ces bons paysans de la vallée de Queyras. Ils sont là trois mille âmes. Mon Dieu ! c'est comme une petite république. On n'y connaît ni le juge, ni l'huissier. Le maire fait tout. Il répartit l'impôt, taxe chacun en conscience, juge les querelles gratis, – 16 –

partage les patrimoines sans honoraires, rend des sentences sans frais ; et on lui obéit, parce que c'est un homme juste parmi des hommes simples. Aux villages où il ne trouvait pas de maître d'école, il citait encore ceux de Queyras : – Savez-vous comment ils font ? disait-il. Comme un petit pays de douze ou quinze feux ne peut pas toujours nourrir un magister, ils ont des maîtres d'école payés par toute la vallée qui parcourent les villages, passant huit jours dans celui-ci, dix dans celui-là, et enseignant. Ces magisters vont aux foires, où je les ai vus. On les reconnaît à des plumes à écrire qu'ils portent dans la ganse de leur chapeau. Ceux qui n'enseignent qu'à lire ont une plume, ceux qui enseignent la lecture et le calcul ont deux plumes ; ceux qui enseignent la lecture, le calcul et le latin ont trois plumes. Ceux-là sont de grands savants. Mais quelle honte d'être ignorants ! Faites comme les gens de Queyras. Il parlait ainsi, gravement et paternellement, à défaut d'exemples inventant des paraboles, allant droit au but, avec peu de phrases et beaucoup d'images, ce qui était l'éloquence même de Jésus-Christ, convaincu et persuadant.

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Chapitre IV Les œuvres semblables aux paroles
Sa conversation était affable et gaie. Il se mettait à la portée des deux vieilles femmes qui passaient leur vie près de lui ; quand il riait, c'était le rire d'un écolier. Madame Magloire l'appelait volontiers Votre Grandeur. Un jour, il se leva de son fauteuil et alla à sa bibliothèque chercher un livre. Ce livre était sur un des rayons d'en haut. Comme l'évêque était d'assez petite taille, il ne put y atteindre. – Madame Magloire, dit-il, apportez-moi une chaise. Ma grandeur ne va pas jusqu'à cette planche. Une de ses parentes éloignées, madame la comtesse de Lô, laissait rarement échapper une occasion d'énumérer en sa présence ce qu'elle appelait « les espérances » de ses trois fils. Elle avait plusieurs ascendants fort vieux et proches de la mort dont ses fils étaient naturellement les héritiers. Le plus jeune des trois avait à recueillir d'une grand'tante cent bonnes mille livres de rentes ; le deuxième était substitué au titre de duc de son oncle ; l'aîné devait succéder à la pairie de son aïeul. L'évêque écoutait habituellement en silence ces innocents et pardonnables étalages maternels. Une fois pourtant, il paraissait plus rêveur que de coutume, tandis que madame de Lô renouvelait le détail de toutes ces successions et de toutes ces « espérances ». Elle s'interrompit avec quelque impatience : – Mon Dieu, mon cousin ! mais à quoi songez-vous donc ? – Je songe, dit l'évêque, à quelque chose de singulier qui est, je crois, dans saint Augustin : « Mettez votre espérance dans celui auquel on ne succède point. »

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Une autre fois, recevant une lettre de faire-part du décès d'un gentilhomme du pays, où s'étalaient en une longue page, outre les dignités du défunt, toutes les qualifications féodales et nobiliaires de tous ses parents : – Quel bon dos a la mort ! s'écria-t-il. Quelle admirable charge de titres on lui fait allègrement porter, et comme il faut que les hommes aient de l'esprit pour employer ainsi la tombe à la vanité ! Il avait dans l'occasion une raillerie douce qui contenait presque toujours un sens sérieux. Pendant un carême, un jeune vicaire vint à Digne et prêcha dans la cathédrale. Il fut assez éloquent. Le sujet de son sermon était la charité. Il invita les riches à donner aux indigents, afin d'éviter l'enfer qu'il peignit le plus effroyable qu'il put et de gagner le paradis qu'il fit désirable et charmant. Il y avait dans l'auditoire un riche marchand retiré, un peu usurier, nommé M. Géborand, lequel avait gagné un demimillion à fabriquer de gros draps, des serges, des cadis et des gasquets. De sa vie M. Géborand n'avait fait l'aumône à un malheureux. À partir de ce sermon, on remarqua qu'il donnait tous les dimanches un sou aux vieilles mendiantes du portail de la cathédrale. Elles étaient six à se partager cela. Un jour, l'évêque le vit faisant sa charité et dit à sa sœur avec un sourire : – Voilà monsieur Géborand qui achète pour un sou de paradis. Quand il s'agissait de charité, il ne se rebutait pas, même devant un refus, et il trouvait alors des mots qui faisaient réfléchir. Une fois, il quêtait pour les pauvres dans un salon de la ville. Il y avait là le marquis de Champtercier, vieux, riche, avare, lequel trouvait moyen d'être tout ensemble ultra-royaliste et ultravoltairien. Cette variété a existé. L'évêque, arrivé à lui, lui toucha le bras.

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– Monsieur le marquis, il faut que vous me donniez quelque chose. Le marquis se retourna et répondit sèchement : – Monseigneur, j'ai mes pauvres. – Donnez-les-moi, dit l'évêque. Un jour, dans la cathédrale, il fit ce sermon. « Mes très chers frères, mes bons amis, il y a en France treize cent vingt mille maisons de paysans qui n'ont que trois ouvertures, dix-huit cent dix-sept mille qui ont deux ouvertures, la porte et une fenêtre, et enfin trois cent quarante-six mille cabanes qui n'ont qu'une ouverture, la porte. Et cela, à cause d'une chose qu'on appelle l'impôt des portes et fenêtres. Mettez-moi de pauvres familles, des vieilles femmes, des petits enfants, dans ces logis-là, et voyez les fièvres et les maladies. Hélas ! Dieu donne l'air aux hommes, la loi le leur vend. Je n'accuse pas la loi, mais je bénis Dieu. Dans l'Isère, dans le Var, dans les deux Alpes, les hautes et les basses, les paysans n'ont pas même de brouettes, ils transportent les engrais à dos d'hommes ; ils n'ont pas de chandelles, et ils brûlent des bâtons résineux et des bouts de corde trempés dans la poix résine. C'est comme cela dans tout le pays haut du Dauphiné. Ils font le pain pour six mois, ils le font cuire avec de la bouse de vache séchée. L'hiver, ils cassent ce pain à coups de hache et ils le font tremper dans l'eau vingt-quatre heures pour pouvoir le manger. – Mes frères, ayez pitié ! voyez comme on souffre autour de vous. » Né provençal, il s'était facilement familiarisé avec tous les patois du midi. Il disait : « Eh bé ! moussu, sès sagé ? » comme dans le bas Languedoc. « Onté anaras passa ? » comme dans les basses Alpes. « Puerte un bouen moutou embe un bouen froumage grase », comme dans le haut Dauphiné. Ceci plaisait au peuple, et n'avait pas peu contribué à lui donner accès près de tous les es– 20 –

prits. Il était dans la chaumière et dans la montagne comme chez lui. Il savait dire les choses les plus grandes dans les idiomes les plus vulgaires. Parlant toutes les langues, il entrait dans toutes les âmes. Du reste, il était le même pour les gens du monde et pour les gens du peuple. Il ne condamnait rien hâtivement, et sans tenir compte des circonstances environnantes. Il disait : – Voyons le chemin par où la faute a passé. Étant, comme il se qualifiait lui-même en souriant, un expécheur, il n'avait aucun des escarpements du rigorisme, et il professait assez haut, et sans le froncement de sourcil des vertueux féroces, une doctrine qu'on pourrait résumer à peu près ainsi : « L'homme a sur lui la chair qui est tout à la fois son fardeau et sa tentation. Il la traîne et lui cède. « Il doit la surveiller, la contenir, la réprimer, et ne lui obéir qu'à la dernière extrémité. Dans cette obéissance-là, il peut encore y avoir de la faute ; mais la faute, ainsi faite, est vénielle. C'est une chute, mais une chute sur les genoux, qui peut s'achever en prière. « Être un saint, c'est l'exception ; être un juste, c'est la règle. Errez, défaillez, péchez, mais soyez des justes. « Le moins de péché possible, c'est la loi de l'homme. Pas de péché du tout est le rêve de l'ange. Tout ce qui est terrestre est soumis au péché. Le péché est une gravitation. » Quand il voyait tout le monde crier bien fort et s'indigner bien vite : – Oh ! oh ! disait-il en souriant, il y a apparence que ceci est un gros crime que tout le monde commet. Voilà les hypocrisies effarées qui se dépêchent de protester et de se mettre à couvert. – 21 –

Il était indulgent pour les femmes et les pauvres sur qui pèse le poids de la société humaine. Il disait : – Les fautes des femmes, des enfants, des serviteurs, des faibles, des indigents et des ignorants sont la faute des maris, des pères, des maîtres, des forts, des riches et des savants. Il disait encore : – À ceux qui ignorent, enseignez-leur le plus de choses que vous pourrez ; la société est coupable de ne pas donner l'instruction gratis ; elle répond de la nuit qu'elle produit. Cette âme est pleine d'ombre, le péché s'y commet. Le coupable n'est pas celui qui y fait le péché, mais celui qui y a fait l'ombre. Comme on voit, il avait une manière étrange et à lui de juger les choses. Je soupçonne qu'il avait pris cela dans l'évangile. Il entendit un jour conter dans un salon un procès criminel qu'on instruisait et qu'on allait juger. Un misérable homme, par amour pour une femme et pour l'enfant qu'il avait d'elle, à bout de ressources, avait fait de la fausse monnaie. La fausse monnaie était encore punie de mort à cette époque. La femme avait été arrêtée émettant la première pièce fausse fabriquée par l'homme. On la tenait, mais on n'avait de preuves que contre elle. Elle seule pouvait charger son amant et le perdre en avouant. Elle nia. On insista. Elle s'obstina à nier. Sur ce, le procureur du roi avait eu une idée. Il avait supposé une infidélité de l'amant, et était parvenu, avec des fragments de lettres savamment présentés, à persuader à la malheureuse qu'elle avait une rivale et que cet homme la trompait. Alors, exaspérée de jalousie, elle avait dénoncé son amant, tout avoué, tout prouvé. L'homme était perdu. Il allait être prochainement jugé à Aix avec sa complice. On racontait le fait, et chacun s'extasiait sur l'habileté du magistrat. En mettant la jalousie en jeu, il avait fait jaillir la vérité par la colère, il avait fait sor-

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tir la justice de la vengeance. L'évêque écoutait tout cela en silence. Quand ce fut fini, il demanda : – Où jugera-t-on cet homme et cette femme ? – À la cour d'assises. Il reprit : – Et où jugera-t-on monsieur le procureur du roi ? Il arriva à Digne une aventure tragique. Un homme fut condamné à mort pour meurtre. C'était un malheureux pas tout à fait lettré, pas tout à fait ignorant, qui avait été bateleur dans les foires et écrivain public. Le procès occupa beaucoup la ville. La veille du jour fixé pour l'exécution du condamné, l'aumônier de la prison tomba malade. Il fallait un prêtre pour assister le patient à ses derniers moments. On alla chercher le curé. Il paraît qu'il refusa en disant : Cela ne me regarde pas. Je n'ai que faire de cette corvée et de ce saltimbanque ; moi aussi, je suis malade ; d'ailleurs ce n'est pas là ma place. On rapporta cette réponse à l'évêque qui dit : – Monsieur le curé a raison. Ce n'est pas sa place, c'est la mienne. Il alla sur-le-champ à la prison, il descendit au cabanon du « saltimbanque », il l'appela par son nom, lui prit la main et lui parla. Il passa toute la journée et toute la nuit près de lui, oubliant la nourriture et le sommeil, priant Dieu pour l'âme du condamné et priant le condamné pour la sienne propre. Il lui dit les meilleures vérités qui sont les plus simples. Il fut père, frère, ami ; évêque pour bénir seulement. Il lui enseigna tout, en le rassurant et en le consolant. Cet homme allait mourir désespéré. La mort était pour lui comme un abîme. Debout et frémissant sur ce seuil lugubre, il reculait avec horreur. Il n'était pas assez ignorant pour être absolument indifférent. Sa condamnation, secousse profonde, avait en – 23 –

quelque sorte rompu çà et là autour de lui cette cloison qui nous sépare du mystère des choses et que nous appelons la vie. Il regardait sans cesse au dehors de ce monde par ces brèches fatales, et ne voyait que des ténèbres. L'évêque lui fit voir une clarté. Le lendemain, quand on vint chercher le malheureux, l'évêque était là. Il le suivit. Il se montra aux yeux de la foule en camail violet et avec sa croix épiscopale au cou, côte à côte avec ce misérable lié de cordes. Il monta sur la charrette avec lui, il monta sur l'échafaud avec lui. Le patient, si morne et si accablé la veille, était rayonnant. Il sentait que son âme était réconciliée et il espérait Dieu. L'évêque l'embrassa, et, au moment où le couteau allait tomber, il lui dit : – Celui que l'homme tue, Dieu le ressuscite ; celui que les frères chassent retrouve le Père. Priez, croyez, entrez dans la vie ! le Père est là. Quand il redescendit de l'échafaud, il avait quelque chose dans son regard qui fit ranger le peuple. On ne savait ce qui était le plus admirable de sa pâleur ou de sa sérénité. En rentrant à cet humble logis qu'il appelait en souriant son palais, il dit à sa sœur : – Je viens d'officier pontificalement. Comme les choses les plus sublimes sont souvent aussi les choses les moins comprises, il y eut dans la ville des gens qui dirent, en commentant cette conduite de l'évêque : « C'est de l'affectation. » Ceci ne fut du reste qu'un propos de salons. Le peuple, qui n'entend pas malice aux actions saintes, fut attendri et admira. Quant à l'évêque, avoir vu la guillotine fut pour lui un choc, et il fut longtemps à s'en remettre.

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L'échafaud, en effet, quand il est là, dressé et debout, a quelque chose qui hallucine. On peut avoir une certaine indifférence sur la peine de mort, ne point se prononcer, dire oui et non, tant qu'on n'a pas vu de ses yeux une guillotine ; mais si l'on en rencontre une, la secousse est violente, il faut se décider et prendre parti pour ou contre. Les uns admirent, comme de Maistre4 ; les autres exècrent, comme Beccaria. La guillotine est la concrétion de la loi ; elle se nomme vindicte ; elle n'est pas neutre, et ne vous permet pas de rester neutre. Qui l'aperçoit frissonne du plus mystérieux des frissons. Toutes les questions sociales dressent autour de ce couperet leur point d'interrogation. L'échafaud est vision. L'échafaud n'est pas une charpente, l'échafaud n'est pas une machine, l'échafaud n'est pas une mécanique inerte faite de bois, de fer et de cordes. Il semble que ce soit une sorte d'être qui a je ne sais quelle sombre initiative ; on dirait que cette charpente voit, que cette machine entend, que cette mécanique comprend, que ce bois, ce fer et ces cordes veulent. Dans la rêverie affreuse où sa présence jette l'âme, l'échafaud apparaît terrible et se mêlant de ce qu'il fait. L'échafaud est le complice du bourreau ; il dévore ; il mange de la chair, il boit du sang. L'échafaud est une sorte de monstre fabriqué par le juge et par le charpentier, un spectre qui semble vivre d'une espèce de vie épouvantable faite de toute la mort qu'il a donnée. Aussi l'impression fut-elle horrible et profonde ; le lendemain de l'exécution et beaucoup de jours encore après, l'évêque parut accablé. La sérénité presque violente du moment funèbre avait disparu : le fantôme de la justice sociale l'obsédait. Lui qui d'ordinaire revenait de toutes ses actions avec une satisfaction si rayonnante, il semblait qu'il se fît un reproche. Par moments, il se parlait à lui-même, et bégayait à demi-voix des monologues lugubres. En voici un que sa sœur entendit un soir et recueillit :

J. de Maistre : Les Soirées de Saint-Pétersbourg (1821) ; César de Beccaria (1738-1794) : Traité des délits et des peines (1754).

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– Je ne croyais pas que cela fût si monstrueux. C'est un tort de s'absorber dans la loi divine au point de ne plus s'apercevoir de la loi humaine. La mort n'appartient qu'à Dieu. De quel droit les hommes touchent-ils à cette chose inconnue ? Avec le temps ces impressions s'atténuèrent, et probablement s'effacèrent. Cependant on remarqua que l'évêque évitait désormais de passer sur la place des exécutions. On pouvait appeler M. Myriel à toute heure au chevet des malades et des mourants. Il n'ignorait pas que là était son plus grand devoir et son plus grand travail. Les familles veuves ou orphelines n'avaient pas besoin de le demander, il arrivait de lui-même. Il savait s'asseoir et se taire de longues heures auprès de l'homme qui avait perdu la femme qu'il aimait, de la mère qui avait perdu son enfant. Comme il savait le moment de se taire, il savait aussi le moment de parler. Ô admirable consolateur ! il ne cherchait pas à effacer la douleur par l'oubli, mais à l'agrandir et à la dignifier par l'espérance. Il disait : – Prenez garde à la façon dont vous vous tournez vers les morts. Ne songez pas à ce qui pourrit. Regardez fixement. Vous apercevrez la lueur vivante de votre mort bien-aimé au fond du ciel. Il savait que la croyance est saine. Il cherchait à conseiller et à calmer l'homme désespéré en lui indiquant du doigt l'homme résigné, et à transformer la douleur qui regarde une fosse en lui montrant la douleur qui regarde une étoile.

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Chapitre V Que monseigneur Bienvenu faisait durer trop longtemps ses soutanes
La vie intérieure de M. Myriel était pleine des mêmes pensées que sa vie publique. Pour qui eût pu la voir de près, c'eût été un spectacle grave et charmant que cette pauvreté volontaire dans laquelle vivait M. l'évêque de Digne. Comme tous les vieillards et comme la plupart des penseurs, il dormait peu5. Ce court sommeil était profond. Le matin il se recueillait pendant une heure, puis il disait sa messe, soit à la cathédrale, soit dans son oratoire. Sa messe dite, il déjeunait d'un pain de seigle trempé dans le lait de ses vaches. Puis il travaillait. Un évêque est un homme fort occupé ; il faut qu'il reçoive tous les jours le secrétaire de l'évêché, qui est d'ordinaire un chanoine, presque tous les jours ses grands vicaires. Il a des congrégations à contrôler, des privilèges à donner, toute une librairie ecclésiastique à examiner, paroissiens, catéchismes diocésains, livres d'heures, etc., des mandements à écrire, des prédications à autoriser, des curés et des maires à mettre d'accord, une correspondance cléricale, une correspondance administrative, d'un côté l'état, de l'autre le Saint-Siège, mille affaires. Le temps que lui laissaient ces mille affaires, ses offices et son bréviaire, il le donnait d'abord aux nécessiteux, aux malades et aux affligés ; le temps que les affligés, les malades et les nécessiteux lui laissaient, il le donnait au travail. Tantôt il bêchait la terre dans son jardin, tantôt il lisait et écrivait. Il n'avait qu'un mot pour ces deux sortes de travail ; il appelait cela jardiner.

Trait autobiographique. Il y en a beaucoup d'autres dans le personnage.

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– L'esprit est un jardin, disait-il. À midi, il dînait. Le dîner ressemblait au déjeuner. Vers deux heures, quand le temps était beau, il sortait et se promenait à pied dans la campagne ou dans la ville, entrant souvent dans les masures. On le voyait cheminer seul, tout à ses pensées, l'œil baissé, appuyé sur sa longue canne, vêtu de sa douillette violette ouatée et bien chaude, chaussé de bas violets dans de gros souliers, et coiffé de son chapeau plat qui laissait passer par ses trois cornes trois glands d'or à graine d'épinards. C'était une fête partout où il paraissait. On eût dit que son passage avait quelque chose de réchauffant et de lumineux. Les enfants et les vieillards venaient sur le seuil des portes pour l'évêque comme pour le soleil. Il bénissait et on le bénissait. On montrait sa maison à quiconque avait besoin de quelque chose. Çà et là, il s'arrêtait, parlait aux petits garçons et aux petites filles et souriait aux mères. Il visitait les pauvres tant qu'il avait de l'argent ; quand il n'en avait plus, il visitait les riches. Comme il faisait durer ses soutanes beaucoup de temps, et qu'il ne voulait pas qu'on s'en aperçût, il ne sortait jamais dans la ville autrement qu'avec sa douillette violette. Cela le gênait un peu en été. Le soir à huit heures et demie il soupait avec sa sœur, madame Magloire debout derrière eux et les servant à table. Rien de plus frugal que ce repas. Si pourtant l'évêque avait un de ses curés à souper, madame Magloire en profitait pour servir à Monseigneur quelque excellent poisson des lacs ou quelque fin gibier de la montagne. Tout curé était un prétexte à bon repas ; l'évêque se laissait faire. Hors de là, son ordinaire ne se composait guère que de légumes cuits dans l'eau et de soupe à l'huile. Aussi disait-on dans la ville : – 28 –

– Quand l'évêque fait pas chère de curé, il fait chère de trappiste. Après son souper, il causait pendant une demi-heure avec mademoiselle Baptistine et madame Magloire ; puis il rentrait dans sa chambre et se remettait à écrire, tantôt sur des feuilles volantes, tantôt sur la marge de quelque in-folio. Il était lettré et quelque peu savant. Il a laissé cinq ou six manuscrits assez curieux ; entre autres une dissertation sur le verset de la Genèse : Au commencement l'esprit de Dieu flottait sur les eaux6. Il confronte avec ce verset trois textes : la version arabe qui dit : Les vents de Dieu soufflaient ; Flavius Josèphe qui dit : Un vent d'en haut se précipitait sur la terre, et enfin la paraphrase chaldaïque d'Onkelos qui porte : Un vent venant de Dieu soufflait sur la face des eaux. Dans une autre dissertation, il examine les œuvres théologiques de Hugo7, évêque de Ptolémaïs, arrière-grand-oncle de celui qui écrit ce livre, et il établit qu'il faut attribuer à cet évêque les divers opuscules publiés, au siècle dernier, sous le pseudonyme de Barleycourt. Parfois au milieu d'une lecture, quel que fût le livre qu'il eût entre les mains, il tombait tout à coup dans une méditation profonde, d'où il ne sortait que pour écrire quelques lignes sur les pages mêmes du volume. Ces lignes souvent n'ont aucun rapport avec le livre qui les contient. Nous avons sous les yeux une note écrite par lui sur une des marges d'un in-quarto intitulé : Correspondance du lord Germain avec les généraux Clinton, Cornwal-

Genèse, I, 2. 7 Cette parenté avec Charles-Louis Hugo (1667-1739), évêque in partibus de Ptolémaïs, historien lorrain, semble romanesque. Elle appartient néanmoins à la légende familiale. V. Hugo à A. Caise, le 20 mars 1867 : « La parenté de l'évêque de Ptolémaïs est une tradition dans ma famille, je n'ai jamais su que ce que mon père m'en a dit. […] Les Hugo dont je descends sont, je crois, une branche cadette, et peutêtre bâtarde, déchue par indigence et misère. »

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lis et les amiraux de la station de l'Amérique. À Versailles, chez Poinçot, libraire, et à Paris, chez Pissot, libraire, quai des Augustins. Voici cette note : « Ô vous qui êtes ! « L'Ecclésiaste vous nomme Toute-Puissance, les Macchabées vous nomment Créateur, l'Épître aux Éphésiens vous nomme Liberté, Baruch vous nomme Immensité, les Psaumes vous nomment Sagesse et Vérité, Jean vous nomme Lumière, les Rois vous nomment Seigneur, l'Exode vous appelle Providence, le Lévitique Sainteté, Esdras Justice, la création vous nomme Dieu, l'homme vous nomme Père ; mais Salomon vous nomme Miséricorde, et c'est là le plus beau de tous vos noms8. » Vers neuf heures du soir, les deux femmes se retiraient et montaient à leurs chambres au premier, le laissant jusqu'au matin seul au rez-de-chaussée. Ici il est nécessaire que nous donnions une idée exacte du logis de M. l'évêque de Digne.

Outre que l'exactitude des références témoigne de la lecture assidue de ces textes par Hugo (en 1846 notamment), on notera que Dieu partage ici avec les misérables cette forme d'anonymat qui résulte de la multiplicité des noms.

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Chapitre VI Par qui il faisait garder sa maison
La maison qu'il habitait se composait, nous l'avons dit, d'un rez-de-chaussée et d'un seul étage : trois pièces au rez-dechaussée, trois chambres au premier, au-dessus un grenier. Derrière la maison, un jardin d'un quart d'arpent. Les deux femmes occupaient le premier. L'évêque logeait en bas. La première pièce, qui s'ouvrait sur la rue, lui servait de salle à manger, la deuxième de chambre à coucher, et la troisième d'oratoire. On ne pouvait sortir de cet oratoire sans passer par la chambre à coucher, et sortir de la chambre à coucher sans passer par la salle à manger. Dans l'oratoire, au fond, il y avait une alcôve fermée, avec un lit pour les cas d'hospitalité. M. l'évêque offrait ce lit aux curés de campagne que des affaires ou les besoins de leur paroisse amenaient à Digne. La pharmacie de l'hôpital, petit bâtiment ajouté à la maison et pris sur le jardin, avait été transformée en cuisine et en cellier. Il y avait en outre dans le jardin une étable qui était l'ancienne cuisine de l'hospice et où l'évêque entretenait deux vaches. Quelle que fût la quantité de lait qu'elles lui donnassent, il en envoyait invariablement tous les matins la moitié aux malades de l'hôpital. – Je paye ma dîme, disait-il. Sa chambre était assez grande et assez difficile à chauffer dans la mauvaise saison. Comme le bois est très cher à Digne, il avait imaginé de faire faire dans l'étable à vaches un compartiment fermé d'une cloison en planches. C'était là qu'il passait ses soirées dans les grands froids. Il appelait cela son salon d'hiver. Il n'y avait dans ce salon d'hiver, comme dans la salle à manger, d'autres meubles qu'une table de bois blanc, carrée, et quatre chaises de paille. La salle à manger était ornée en outre d'un vieux buffet peint en rose à la détrempe. Du buffet pareil, convenable– 31 –

ment habillé de napperons blancs et de fausses dentelles, l'évêque avait fait l'autel qui décorait son oratoire. Ses pénitentes riches et les saintes femmes de Digne s'étaient souvent cotisées pour faire les frais d'un bel autel neuf à l'oratoire de monseigneur ; il avait chaque fois pris l'argent et l'avait donné aux pauvres. – Le plus beau des autels, disait-il, c'est l'âme d'un malheureux consolé qui remercie Dieu. Il avait dans son oratoire deux chaises prie-Dieu en paille, et un fauteuil à bras également en paille dans sa chambre à coucher. Quand par hasard il recevait sept ou huit personnes à la fois, le préfet, ou le général, ou l'état-major du régiment en garnison, ou quelques élèves du petit séminaire, on était obligé d'aller chercher dans l'étable les chaises du salon d'hiver, dans l'oratoire les prieDieu, et le fauteuil dans la chambre à coucher ; de cette façon, on pouvait réunir jusqu'à onze sièges pour les visiteurs. À chaque nouvelle visite on démeublait une pièce. Il arrivait parfois qu'on était douze9 ; alors l'évêque dissimulait l'embarras de la situation en se tenant debout devant la cheminée si c'était l'hiver, ou en proposant un tour dans le jardin si c'était l'été. Il y avait bien encore dans l'alcôve fermée une chaise, mais elle était à demi dépaillée et ne portait que sur trois pieds, ce qui faisait qu'elle ne pouvait servir qu'appuyée contre le mur. Mademoiselle Baptistine avait bien aussi dans sa chambre une très grande bergère en bois jadis doré et revêtue de pékin à fleurs, mais on avait été obligé de monter cette bergère au premier par la

Ce n'est que lorsque le Christ s'ajoute aux douze apôtres qu'on est treize à table.

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fenêtre, l'escalier étant trop étroit ; elle ne pouvait donc pas compter parmi les en-cas du mobilier. L'ambition de mademoiselle Baptistine eût été de pouvoir acheter un meuble de salon en velours d'Utrecht jaune à rosaces et en acajou à cou de cygne, avec canapé. Mais cela eût coûté au moins cinq cents francs, et, ayant vu qu'elle n'avait réussi à économiser pour cet objet que quarante-deux francs dix sous en cinq ans, elle avait fini par y renoncer. D'ailleurs qui est-ce qui atteint son idéal ? Rien de plus simple à se figurer que la chambre à coucher de l'évêque. Une porte-fenêtre donnant sur le jardin, vis-à-vis le lit ; un lit d'hôpital, en fer avec baldaquin de serge verte ; dans l'ombre du lit, derrière un rideau, les ustensiles de toilette trahissant encore les anciennes habitudes élégantes de l'homme du monde ; deux portes, l'une près de la cheminée, donnant dans l'oratoire ; l'autre, près de la bibliothèque, donnant dans la salle à manger ; la bibliothèque, grande armoire vitrée pleine de livres ; la cheminée, de bois peint en marbre, habituellement sans feu ; dans la cheminée, une paire de chenets en fer ornés de deux vases à guirlandes et cannelures jadis argentés à l'argent haché, ce qui était un genre de luxe épiscopal ; au-dessus, à l'endroit où d'ordinaire on met la glace, un crucifix de cuivre désargenté fixé sur un velours noir râpé dans un cadre de bois dédoré. Près de la portefenêtre, une grande table avec un encrier, chargée de papiers confus et de gros volumes. Devant la table, le fauteuil de paille. Devant le lit, un prie-Dieu, emprunté à l'oratoire. Deux portraits dans des cadres ovales étaient accrochés au mur des deux côtés du lit. De petites inscriptions dorées sur le fond neutre de la toile à côté des figures indiquaient que les portraits représentaient, l'un, l'abbé de Chaliot, évêque de SaintClaude, l'autre, l'abbé Tourteau, vicaire général d'Agde, abbé de Grand-Champ, ordre de Cîteaux, diocèse de Chartres. L'évêque, en succédant dans cette chambre aux malades de l'hôpital, y avait trouvé ces portraits et les y avait laissés. C'étaient des prêtres, probablement des donateurs : deux motifs pour qu'il les respec– 33 –

tât. Tout ce qu'il savait de ces deux personnages, c'est qu'ils avaient été nommés par le roi, l'un à son évêché, l'autre à son bénéfice, le même jour, le 27 avril 1785. Madame Magloire ayant décroché les tableaux pour en secouer la poussière, l'évêque avait trouvé cette particularité écrite d'une encre blanchâtre sur un petit carré de papier jauni par le temps, collé avec quatre pains à cacheter derrière le portrait de l'abbé de Grand-Champ. Il avait à sa fenêtre un antique rideau de grosse étoffe de laine qui finit par devenir tellement vieux que, pour éviter la dépense d'un neuf, madame Magloire fut obligée de faire une grande couture au beau milieu. Cette couture dessinait une croix. L'évêque le faisait souvent remarquer. – Comme cela fait bien ! disait-il. Toutes les chambres de la maison, au rez-de-chaussée ainsi qu'au premier, sans exception, étaient blanchies au lait de chaux, ce qui est une mode de caserne et d'hôpital. Cependant, dans les dernières années, madame Magloire retrouva, comme on le verra plus loin, sous le papier badigeonné, des peintures qui ornaient l'appartement de mademoiselle Baptistine. Avant d'être l'hôpital, cette maison avait été le parloir aux bourgeois10. De là cette décoration. Les chambres étaient pavées de briques rouges qu'on lavait toutes les semaines, avec des nattes de paille tressée devant tous les lits. Du reste, ce logis, tenu par deux femmes, était du haut en bas d'une propreté exquise. C'était le seul luxe que l'évêque permit. Il disait :

Quelque chose comme la salle du conseil municipal. Siège des libertés bourgeoises, hôpital, logis d'un évêque qui est un juste, l'histoire de cette maison, comme celle de la famille de Mgr Bienvenu, résume le côté lumineux de l'histoire des temps modernes. Par antithèse, voir I, 7, 7.

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– Cela ne prend rien aux pauvres. Il faut convenir cependant qu'il lui restait de ce qu'il avait possédé jadis six couverts d'argent et une grande cuiller à soupe que madame Magloire regardait tous les jours avec bonheur reluire splendidement sur la grosse nappe de toile blanche. Et comme nous peignons ici l'évêque de Digne tel qu'il était, nous devons ajouter qu'il lui était arrivé plus d'une fois de dire : – Je renoncerais difficilement à manger dans de l'argenterie. Il faut ajouter à cette argenterie deux gros flambeaux d'argent massif qui lui venaient de l'héritage d'une grand'tante. Ces flambeaux portaient deux bougies de cire et figuraient habituellement sur la cheminée de l'évêque. Quand il avait quelqu'un à dîner, madame Magloire allumait les deux bougies et mettait les deux flambeaux sur la table. Il y avait dans la chambre même de l'évêque, à la tête de son lit, un petit placard dans lequel madame Magloire serrait chaque soir les six couverts d'argent et la grande cuiller. Il faut dire qu'on n'en ôtait jamais la clef. Le jardin, un peu gâté par les constructions assez laides dont nous avons parlé, se composait de quatre allées en croix rayonnant autour d'un puisard ; une autre allée faisait tout le tour du jardin et cheminait le long du mur blanc dont il était enclos. Ces allées laissaient entre elles quatre carrés bordés de buis. Dans trois, madame Magloire cultivait des légumes ; dans le quatrième, l'évêque avait mis des fleurs. Il y avait çà et là quelques arbres fruitiers. Une fois madame Magloire lui avait dit avec une sorte de malice douce :

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– Monseigneur, vous qui tirez parti de tout, voilà pourtant un carré inutile. Il vaudrait mieux avoir là des salades que des bouquets. – Madame Magloire, répondit l'évêque, vous vous trompez. Le beau est aussi utile que l'utile. Il ajouta après un silence : – Plus peut-être. Ce carré, composé de trois ou quatre plates-bandes, occupait M. l'évêque presque autant que ses livres. Il y passait volontiers une heure ou deux, coupant, sarclant, et piquant çà et là des trous en terre où il mettait des graines. Il n'était pas aussi hostile aux insectes qu'un jardinier l'eût voulu. Du reste, aucune prétention à la botanique ; il ignorait les groupes et le solidisme ; il ne cherchait pas le moins du monde à décider entre Tournefort et la méthode naturelle ; il ne prenait parti ni pour les utricules contre les cotylédons, ni pour Jussieu contre Linné. Il n'étudiait pas les plantes ; il aimait les fleurs. Il respectait beaucoup les savants, il respectait encore plus les ignorants, et, sans jamais manquer à ces deux respects, il arrosait ses plates-bandes chaque soir d'été avec un arrosoir de fer-blanc peint en vert. La maison n'avait pas une porte qui fermât à clef. La porte de la salle à manger qui, nous l'avons dit, donnait de plain-pied sur la place de la cathédrale, était jadis armée de serrures et de verrous comme une porte de prison. L'évêque avait fait ôter toutes ces ferrures, et cette porte, la nuit comme le jour, n'était fermée qu'au loquet. Le premier passant venu, à quelque heure que ce fût, n'avait qu'à la pousser. Dans les commencements, les deux femmes avaient été fort tourmentées de cette porte jamais close ; mais M. de Digne leur avait dit : – Faites mettre des verrous à vos chambres, si cela vous plaît. – 36 –

Elles avaient fini par partager sa confiance ou du moins par faire comme si elles la partageaient. Madame Magloire seule avait de temps en temps des frayeurs. Pour ce qui est de l'évêque, on peut trouver sa pensée expliquée ou du moins indiquée dans ces trois lignes écrites par lui sur la marge d'une bible : « Voici la nuance : la porte du médecin ne doit jamais être fermée ; la porte du prêtre doit toujours être ouverte. » Sur un autre livre, intitulé Philosophie de la science médicale, il avait écrit cette autre note : « Est-ce que je ne suis pas médecin comme eux ? Moi aussi j'ai mes malades ; d'abord j'ai les leurs, qu'ils appellent les malades ; et puis j'ai les miens, que j'appelle les malheureux. » Ailleurs encore il avait écrit : « Ne demandez pas son nom à qui vous demande un gîte. C'est surtout celui-là que son nom embarrasse qui a besoin d'asile. » Il advint qu'un digne curé, je ne sais plus si c'était le curé de Couloubroux ou le curé de Pompierry, s'avisa de lui demander un jour, probablement à l'instigation de madame Magloire, si Monseigneur était bien sûr de ne pas commettre jusqu'à un certain point une imprudence en laissant jour et nuit sa porte ouverte à la disposition de qui voulait entrer, et s'il ne craignait pas enfin qu'il n'arrivât quelque malheur dans une maison si peu gardée. L'évêque lui toucha l'épaule avec une gravité douce et lui dit : – Nisi Dominus custodierit domum, in vanum vigilant qui custodiunt eam11. Puis il parla d'autre chose. Il disait assez volontiers :

« Ceux-là veillent en vain qui gardent la demeure que Dieu ne garde pas. » Ce psaume 126, traduit par Hugo sur un de ses albums de voyage de 1839, éclaire l'énigme du titre.

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– Il y a la bravoure du prêtre comme il y a la bravoure du colonel de dragons. Seulement, ajoutait-il, la nôtre doit être tranquille.

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Chapitre VII Cravatte
Ici se place naturellement un fait que nous ne devons pas omettre, car il est de ceux qui font le mieux voir quel homme c'était que M. l'évêque de Digne. Après la destruction de la bande de Gaspard Bès qui avait infesté les gorges d'Ollioules, un de ses lieutenants, Cravatte12, se réfugia dans la montagne. Il se cacha quelque temps avec ses bandits, reste de la troupe de Gaspard Bès, dans le comté de Nice, puis gagna le Piémont, et tout à coup reparut en France, du côté de Barcelonnette. On le vit à Jauziers d'abord, puis aux Tuiles. Il se cacha dans les cavernes du Joug-de-l'Aigle, et de là il descendait vers les hameaux et les villages par les ravins de l'Ubaye et de l'Ubayette. Il osa même pousser jusqu'à Embrun, pénétra une nuit dans la cathédrale et dévalisa la sacristie. Ses brigandages désolaient le pays. On mit la gendarmerie à ses trousses, mais en vain. Il échappait toujours ; quelquefois il résistait de vive force. C'était un hardi misérable. Au milieu de toute cette terreur, l'évêque arriva. Il faisait sa tournée. Au Chastelar, le maire vint le trouver et l'engagea à rebrousser chemin. Cravatte tenait la montagne jusqu'à l'Arche, et au-delà. Il y avait danger, même avec une escorte. C'était exposer inutilement trois ou quatre malheureux gendarmes. – Aussi, dit l'évêque, je compte aller sans escorte. – Y pensez-vous, monseigneur ? s'écria le maire.

Lors de son voyage dans le Midi d'octobre 1839, Hugo passant par les gorges d'Ollioules près de Toulon, avait enregistré ce que la tradition locale disait de Gaspard Bes, bandit exécuté à Aix en 1781. Mais aucun Cravatte n'apparaît dans ses notes.

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– J'y pense tellement, que je refuse absolument les gendarmes et que je vais partir dans une heure. – Partir ? – Partir. – Seul ? – Seul. – Monseigneur ! vous ne ferez pas cela. – Il y a là, dans la montagne, reprit l'évêque, une humble petite commune grande comme ça, que je n'ai pas vue depuis trois ans. Ce sont mes bons amis. De doux et honnêtes bergers. Ils possèdent une chèvre sur trente qu'ils gardent. Ils font de fort jolis cordons de laine de diverses couleurs, et ils jouent des airs de montagne sur de petites flûtes à six trous. Ils ont besoin qu'on leur parle de temps en temps du bon Dieu. Que diraient-ils d'un évêque qui a peur ? Que diraient-ils si je n'y allais pas ? – Mais, monseigneur, les brigands ! Si vous rencontrez les brigands ! – Tiens, dit l'évêque, j'y songe. Vous avez raison. Je puis les rencontrer. Eux aussi doivent avoir besoin qu'on leur parle du bon Dieu. – Monseigneur ! mais c'est une bande ! c'est un troupeau de loups ! – Monsieur le maire, c'est peut-être précisément de ce troupeau que Jésus me fait le pasteur. Qui sait les voies de la Providence ?

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– Monseigneur, ils vous dévaliseront. – Je n'ai rien. – Ils vous tueront. – Un vieux bonhomme de prêtre qui passe en marmottant ses momeries ? Bah ! à quoi bon ? – Ah ! mon Dieu ! si vous alliez les rencontrer ! – Je leur demanderai l'aumône pour mes pauvres. – Monseigneur, n'y allez pas, au nom du ciel ! vous exposez votre vie. – Monsieur le maire, dit l'évêque, n'est-ce décidément que cela ? Je ne suis pas en ce monde pour garder ma vie, mais pour garder les âmes13. Il fallut le laisser faire. Il partit, accompagné seulement d'un enfant qui s'offrit à lui servir de guide. Son obstination fit bruit dans le pays, et effraya très fort. Il ne voulut emmener ni sa sœur ni madame Magloire. Il traversa la montagne à mulet, ne rencontra personne, et arriva sain et sauf chez ses « bons amis » les bergers. Il y resta quinze jours, prêchant, administrant, enseignant, moralisant. Lorsqu'il fut proche de son départ, il résolut de chanter pontificalement un Te Deum. Il en parla au curé. Mais comment faire ? pas d'ornements épiscopaux. On ne pouvait mettre à sa disposition qu'une chétive

L'ébauche de ce dialogue, et notamment de cette phrase, a été notée par Hugo sur un album de voyage de 1839.

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sacristie de village avec quelques vieilles chasubles de damas usé ornées de galons faux. – Bah ! dit l'évêque. Monsieur le curé, annonçons toujours au prône notre Te Deum. Cela s'arrangera. On chercha dans les églises d'alentour. Toutes les magnificences de ces humbles paroisses réunies n'auraient pas suffi à vêtir convenablement un chantre de cathédrale. Comme on était dans cet embarras, une grande caisse fut apportée et déposée au presbytère pour M. l'évêque par deux cavaliers inconnus qui repartirent sur-le-champ. On ouvrit la caisse ; elle contenait une chape de drap d'or, une mitre ornée de diamants, une croix archiépiscopale, une crosse magnifique, tous les vêtements pontificaux volés un mois auparavant au trésor de Notre-Dame d'Embrun. Dans la caisse, il y avait un papier sur lequel étaient écrits ces mots : Cravatte à monseigneur Bienvenu. – Quand je disais que cela s'arrangerait ! dit l'évêque. Puis il ajouta en souriant : – À qui se contente d'un surplis de curé, Dieu envoie une chape d'archevêque. – Monseigneur, murmura le curé en hochant la tête avec un sourire, Dieu, ou le diable. L'évêque regarda fixement le curé et reprit avec autorité : – Dieu ! Quand il revint au Chastelar, et tout le long de la route, on venait le regarder par curiosité. Il retrouva au presbytère du Chastelar mademoiselle Baptistine et madame Magloire qui l'attendaient, et il dit à sa sœur : – 42 –

– Eh bien, avais-je raison ? Le pauvre prêtre est allé chez ces pauvres montagnards les mains vides, il en revient les mains pleines. J'étais parti n'emportant que ma confiance en Dieu ; je rapporte le trésor d'une cathédrale. Le soir, avant de se coucher, il dit encore : – Ne craignons jamais les voleurs ni les meurtriers. Ce sont là les dangers du dehors, les petits dangers. Craignons-nous nousmêmes. Les préjugés, voilà les voleurs ; les vices, voilà les meurtriers. Les grands dangers sont au dedans de nous. Qu'importe ce qui menace notre tête ou notre bourse ! Ne songeons qu'à ce qui menace notre âme. Puis se tournant vers sa sœur : – Ma sœur, de la part du prêtre jamais de précaution contre le prochain. Ce que le prochain fait, Dieu le permet. Bornonsnous à prier Dieu quand nous croyons qu'un danger arrive sur nous. Prions-le, non pour nous, mais pour que notre frère ne tombe pas en faute à notre occasion. Du reste, les événements étaient rares dans son existence. Nous racontons ceux que nous savons ; mais d'ordinaire il passait sa vie à faire toujours les mêmes choses aux mêmes moments. Un mois de son année ressemblait à une heure de sa journée. Quant à ce que devint « le trésor » de la cathédrale d'Embrun, on nous embarrasserait de nous interroger là-dessus. C'étaient là de bien belles choses, et bien tentantes, et bien bonnes à voler au profit des malheureux. Volées, elles l'étaient déjà d'ailleurs. La moitié de l'aventure était accomplie ; il ne restait plus qu'à changer la direction du vol, et qu'à lui faire faire un petit bout de chemin du côté des pauvres. Nous n'affirmons rien du reste à ce sujet. Seulement on a trouvé dans les papiers de l'évêque une note assez obscure qui se rapporte peut-être à cette affaire, et qui est – 43 –

ainsi conçue : La question est de savoir si cela doit faire retour à la cathédrale ou à l'hôpital.

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Chapitre VIII Philosophie après boire
Le sénateur dont il a été parlé plus haut était un homme entendu qui avait fait son chemin avec une rectitude inattentive à toutes ces rencontres qui font obstacle et qu'on nomme conscience, foi jurée, justice, devoir ; il avait marché droit à son but et sans broncher une seule fois dans la ligne de son avancement et de son intérêt. C'était un ancien procureur, attendri par le succès, pas méchant homme du tout, rendant tous les petits services qu'il pouvait à ses fils, à ses gendres, à ses parents, même à des amis ; ayant sagement pris de la vie les bons côtés, les bonnes occasions, les bonnes aubaines. Le reste lui semblait assez bête. Il était spirituel, et juste assez lettré pour se croire un disciple d'Épicure en n'étant peut-être qu'un produit de Pigault-Lebrun14. Il riait volontiers, et agréablement, des choses infinies et éternelles, et des « billevesées du bonhomme évêque ». Il en riait quelquefois, avec une aimable autorité, devant M. Myriel lui-même, qui écoutait. À je ne sais plus quelle cérémonie demi-officielle, le comte*** (ce sénateur) et M. Myriel durent dîner chez le préfet. Au dessert, le sénateur, un peu égayé, quoique toujours digne, s'écria : – Parbleu, monsieur l'évêque, causons. Un sénateur et un évêque se regardent difficilement sans cligner de l'œil. Nous sommes deux augures. Je vais vous faire un aveu. J'ai ma philosophie.

Pigault-Lcbrun (1753-1835), comédien, dramaturge, militaire, auteur enfin de romans licencieux et antireligieux. A travers ce polygraphe voltairien, Hugo vise le scepticisme médiocre des gens en place après la Révolution. Il sera l'un des auteurs favoris de Thénardier, voir I, 4, 2.

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– Et vous avez raison. encouragé. J'ai dans ma bibliothèque tous mes philosophes dorés sur tranche. interrompit l'évêque. 15 – 46 – . Alors à quoi bon le Père éternel ? Monsieur l'évêque. Pyrrhon. Supposez la goutte plus grosse et la cuillerée plus grande. c'est un idéologue. l'hypothèse Jéhovah me fatigue. – Bons diables même. et plus bigot que Voltaire. Une goutte de vinaigre dans une cuillerée de pâte de farine supplée le fiat lux. Le sénateur poursuivit : – Je hais Diderot . Voltaire s'est moqué de Needham. c'est l'anguille. répondit l'évêque. dit l'évêque. article Dieu. monsieur le sénateur. un déclamateur et un révolutionnaire. – Comme vous-même. 16 Needham (1713-1781). que le marquis d'Argens. vous avez le monde. reprit le sénateur. monsieur le comte. Hobbes et M. L'homme. Naigeon15 ne sont pas des maroufles. Comme on fait sa philosophie on se couche. À bas ce grand Tout qui me tracasse ! Vive Zéro qui me laisse tran- Juxtaposition surprenante de grands penseurs (Pyrrhon. au fond croyant en Dieu. pour avoir établi et concilié génération spontanée et croyance en Dieu. car les anguilles de Needham16 prouvent que Dieu est inutile. raillé par Voltaire dans son Dictionnaire philosophique. Elle n'est bonne qu'à produire des gens maigres qui songent creux. reprit : – Soyons bons enfants. Vous êtes sur le lit de pourpre. – Je vous déclare. Le sénateur. Hobbes) et de deux obscurs « philosophes » du XVIIIe siècle. et il a eu tort .

là-bas. Je ne dirais point cela dans le Moniteur18. Alors elle vous donne des joies exquises. bien fin qui me pincera. au XIXe siècle. La vie. Alors vous devenez fort. ou d'idées. on verra Dieu. il y a de la végétation.quille ! De vous à moi. Je ne suis pas fou de votre Jésus qui prêche à tout bout de champ le renoncement et le sacrifice. Quel bon rêve ! Après ma mort. Un mixte donc du J. Allons au fond. ni mal . Le bon billet qu'a Adam ! On est âme. on sera ange. ailleurs. Creusons tout à fait. 17 – 47 – . il faut que je me casse la tête sur le bien et le mal. Pourquoi ? parce que j'aurai à rendre compte de mes actions. Et puis. On sera les sauterelles des étoiles. Que sert d'être en haut. fouiller sous terre. je vous avoue que j'ai du bon sens. n'est-ce pas Tertullien qui dit que les bienheureux iront d'un astre à l'autre ? Soit. et pour me confesser à mon pasteur comme il convient. là-haut. nous qui sommes des initiés et qui avons levé la jupe d'Isis : il n'y a ni bien. que diable ! Il faut flairer la vérité. sur le fas et le nefas17. Nous sommes au sommet . Je suis carré par la base. Ta ta ta. Disons le vrai. Monsieur l'évêque. 18 Équivalent. c'est tout. Quand ? après ma mort. Dieu est une sonnette monstre. ayons la philosophie supérieure. Restons donc dans la nature. Fadaises que tous ces paradis. si l'on ne voit pas plus loin que le bout du nez des autres ? Vivons gaîment. Cherchons le réel. et du Monde. de notre Journal officiel. Ah ! l'on me recommande le sacrifice et le renoncement. Que l'homme ait un autre avenir. Faites donc saisir une poignée de cendre par une main d'ombre. Oh ! la charmante promesse ! Fiez-vous-y. et la saisir. et vous riez. sur le juste et l'injuste. Le Moniteur publiait les débats des Assemblées mais aussi des articles d'actualité. Conseil d'avare à des gueux. moi.O. je n'en crois pas un traître mot. et pour vider mon sac. on aura des ailes bleues aux omoplates. Aidez-moi donc. quelque part. je dois prendre garde à tout ce que je fais. Renoncement ! pourquoi ? Sacrifice ! à quoi ? Je ne vois pas qu'un loup s'immole au bonheur d'un autre loup. l'immortalité de l'homme est un écoute-s'il-pleut. par- « Le favorable et le funeste » ou « le permis et le défendu ».

Donc vivez. « Entre les coupes ». mais je garde pour moi monsieur Naigeon. Où me mènera la jouissance ? Au néant. Qui n'a rien a le bon Dieu. le Panthéon pour nous autres. Fin. Mieux vaut être la dent que l'herbe. va comme je te pousse. Le bon Dieu est bon pour le peuple. Ceci est l'endroit de l'évanouissement. Non. l'immortalité. Qu'il y ait là quelqu'un qui ait quelque chose à me dire. Ils le mettent sur leur pain sec. vous avez été Vincent de Paul. Où me mènera la souffrance ? Au néant. ce qui se comprend soit comme « en buvant ». cela fait le même rien. croyez-moi. aux misérables. C'est bien le moins. c'est lâcher la proie pour l'ombre. je ris d'y songer. Mais j'aurai joui. Je ne me laisse pas enguirlander par des balivernes. notre lendemain est de la nuit. Inter pocula19. Il faut être mangeant ou mangé. l'âme. Finis. Jéhovah pour les hommes. La mort est morte. On leur donne à gober les légendes. aux gagne-petit. Souffrir ou jouir. Sacrifier la terre au paradis. Mon choix est fait. Étais-je avant ma naissance ? Non. Que suis-je ? un peu de poussière agrégée par un organisme. Derrière la tombe. Après ça. aux va-nu-pieds. et j'ai mes philosophes. Je m'appelle monsieur le comte Néant. Vous avez été Sardanapale. Je n'y fais point obstacle. Croquemitaine pour les enfants. Être dupe de l'infini ! pas si bête. Je mange. il n'y a plus que des néants égaux. les chimères. Invention de nourrices. Telle est ma sagesse. pardessus tout. Je suis néant. le paradis. L'évêque battit des mains. Usez de votre moi pendant que vous le tenez. Serai-je après ma mort ? Non.bleu ! mais je le chuchote entre amis. soit « avant et après boire ». Après quoi. les étoiles. sénateur. j'ai ma philosophie. je vous le dis. monsieur l'évêque. 19 – 48 – . il faut bien quelque chose à ceux qui sont en bas. En vérité. tout tombe dans le grand trou. le fossoyeur est là. Qu'ai-je à faire sur cette terre ? J'ai le choix. Ils mâchent cela. Mais j'aurai souffert. Voilà le vrai. Liquidation totale.

– 49 – . raffinée. les places. les savoureuses capitulations de conscience. accessible aux riches seuls. sans inquiétude. le pouvoir bien ou mal acquis. exquise. les trahisons utiles. Vous autres grands seigneurs. monsieur le sénateur.– Voilà parler ! s'écria-t-il. bonne à toutes les sauces. les palinodies lucratives. leur digestion faite. et de penser qu'ils peuvent dévorer tout. et vraiment merveilleuse. vous avez. les dignités. Mais vous êtes bons princes. les sinécures. que ce matérialisme-là ! Ne l'a pas qui veut. et vous ne trouvez pas mauvais que la croyance au bon Dieu soit la philosophie du peuple. Cette philosophie est prise dans les profondeurs et déterrée par des chercheurs spéciaux. et qu'ils entreront dans la tombe. Ceux qui ont réussi à se procurer ce matérialisme admirable ont la joie de se sentir irresponsables. Cependant il m'est impossible de ne point vous féliciter. vous le dites. L'excellente chose. on n'est plus dupe . ni brûler vif comme Jeanne d'Arc. à peu près comme l'oie aux marrons est la dinde aux truffes du pauvre. assaisonnant admirablement les voluptés de la vie. on ne se laisse pas bêtement exiler comme Caton. une philosophie à vous et pour vous. Ah ! quand on l'a. Comme c'est agréable ! Je ne dis pas cela pour vous. ni lapider comme Étienne.

Madame Magloire a découvert. Le nom m'échappe. Mon salon. madame Magloire a fait des découvertes . et toute la suite. l'évêque de Digne et de la façon dont ces deux saintes filles subordonnaient leurs actions. où il n'y a pas de meubles. C'est Télémaque reçu chevalier par Minerve. Madame Magloire a déchiré tout le papier. et dont nous nous servons pour étendre le linge après les lessives. des peintures. un plafond peint anciennement avec dorure. « Digne. Mais c'est ma chambre qu'il faut voir. mais il y a une raison de plus. a quinze pieds de haut. et cet été elle va réparer quelques petites avaries. c'est lui encore dans les jardins. même leurs instincts de femmes aisément effrayées. Elle a trouvé aussi dans un coin du grenier deux consoles en bois. Figurez-vous qu'en lavant et époussetant les plafonds et les murs. des solives comme chez vous. nous ne pouvons mieux faire que de transcrire ici une lettre de mademoiselle Baptistine à madame la vicomtesse de Boischevron. Il y avait des choses dessous.Chapitre IX Le frère raconté par la sœur Pour donner une idée du ménage intérieur de M. revenir le tout. sous au moins dix papiers collés dessus. 16 décembre 18… « Ma bonne madame. du temps que c'était l'hôpital. Madame Magloire a débarbouillé tout cela. sans qu'il eût même à prendre la peine de parler pour les exprimer. – 50 – . C'est assez notre habitude. des romaines (ici un mot illisible). Enfin où les dames romaines se rendaient une seule nuit. On demandait deux écus de six livres pour les redorer. Enfin des boiseries du temps de nos grand'mères. aux habitudes et aux intentions de l'évêque. son amie d'enfance. leurs pensées. Cette lettre est entre nos mains. maintenant nos deux chambres tapissées de vieux papier blanchi à la chaux ne dépareraient pas un château dans le genre du vôtre. genre ancien. pas un jour ne se passe sans que nous parlions de vous. qui peuvent se supporter. C'était recouvert d'une toile. et ma chambre sera un vrai musée. sans être bonnes. Que vous dirai-je ? j'ai des romains. dix-huit de large carrés.

même la nuit. et il ne veut même pas que nous ayons l'air de nous en apercevoir. il voyage en hiver. « Je suis toujours bien heureuse. Il faut savoir le comprendre. « Mon frère a ses habitudes à lui. et j'aimerais mieux une table ronde en acajou. Mon frère est si bon. il dit qu'un évêque doit être ainsi. À son retour. des routes suspectes ni des rencontres. en revenant. je n'ai pu m'empêcher de le gronder un peu. « L'an dernier. Il n'a pas voulu nous emmener. afin que personne autre ne pût entendre. et il a dit : “Voilà comme on m'a volé !” Et il a ouvert une malle pleine de tous les bijoux de la cathédrale d'Embrun. il n'avait rien eu. Entre qui veut. il est terrible. comme il dit. Il est resté quinze jours absent. Nous sommes très gênés. comme j'étais allée à sa rencontre à deux lieues avec d'autres de ses amis. Il donne tout ce qu'il a aux indigents et aux malades. Il s'expose à tous les dangers. Vous voyez que ce sont de grandes douceurs. C'est là sa bravoure à lui. « Dans les premiers temps. Le pays est dur l'hiver. ni que madame Magloire craigne. en ayant soin de ne parler que pendant que la voiture faisait du bruit. « Il ne veut pas que je craigne pour lui. que les voleurs lui avaient donnés. Il ne craint rien.mais il vaut bien mieux donner cela aux pauvres . Quand il cause. « Cette fois-là. d'ailleurs c'est fort laid. Il n'a pas peur de la nuit. et il faut bien faire quelque chose pour ceux qui manquent. on le croyait mort. À présent j'ai fini par m'y accou– 51 – . il est allé tout seul dans un pays de voleurs. et il se portait bien. Figurez-vous que la porte de la maison n'est jamais fermée. je me disais : il n'y a pas de dangers qui l'arrêtent. et l'on est tout de suite chez mon frère. il marche dans l'eau. « Il sort par la pluie. Nous sommes à peu près chauffés et éclairés.

car il est toujours très bon royaliste. Le dernier était Guy-ÉtienneAlexandre. ce serait ma fin. je prie pour lui. recommandez-nous aux prières de votre saint parent. qui est le plus fort. Sa fille Marie-Louise a épousé AdrienCharles de Gramont. parce que je sais bien que s'il lui arrivait malheur. Il y a cinq cents ans d'un Raoul de Faux. Le diable peut y passer. et nous nous endormons. Mais à présent le pli est pris. Je le comprends sans qu'il parle. et était maître de camp. fils du duc Louis de Gramont. mais le bon Dieu l'habite. « Voilà qui me suffit. qui étaient des gentilshommes. colonel des gardes françaises et lieutenant général des armées. dont un seigneur de Rochefort. Je fais signe à madame Magloire pour qu'elle ne le contrarie pas. Le diable entrerait dans la maison qu'on le laisserait faire. je rentre dans ma chambre. le cardinal. Elle se porte bien. Madame Magloire a eu plus de peine que moi à s'habituer à ce qu'elle appelait ses imprudences. Il se risque comme il veut. et quelque chose dans les chevaux-légers de Bretagne. « Bonne madame. On écrit Faux. Après tout. pair de France. Je m'en irais au bon Dieu avec mon frère et mon évêque.tumer. M. Fauq et Faoucq. Vous savez comme il sait tout et comme il a des souvenirs. nous avons peur ensemble. Je suis tranquille. « Voilà comme il faut être avec un homme qui a du grand dans l'esprit. C'est de vrai une très ancienne famille normande de la généralité de Caen. d'un Jean de Faux et d'un Thomas de Faux. que craignons-nous dans cette maison ? Il y a toujours quelqu'un avec nous. et je m'endors. et nous nous abandonnons à la Providence. Moi j'emmène madame Magloire. Mon frère n'a plus même besoin de me dire un mot maintenant. Nous prions toutes les deux. elle a bien fait de ne pas prendre les courts instants qu'elle passe près de vous pour m'écrire. « J'ai questionné mon frère pour le renseignement que vous me demandez sur la famille de Faux. Quant à votre chère Sylvanie. travaille selon vos dé– 52 – .

sous cet air doux et candide qui ne se démentait jamais. jusqu'au point de ne plus veiller sur lui. alors elles n'étaient plus que deux ombres dans la maison. À de certains moments. Quelquefois madame Magloire essayait une remontrance avant . L'évêque de Digne. Je m'en trouve heureuse. ne fût-ce que par un signe. – 53 – . Votre petit-neveu est charmant. si c'était obéir que de disparaître. Jamais on ne le troublait. et cependant je maigris tous les jours davantage. et il disait : “Qu'est-ce qu'il a donc aux genoux ?” Il est si gentil. Adieu. sans paraître même s'en douter. Madame votre belle-sœur est toujours ici avec sa jeune famille. et dit : “Hu !” » Comme on le voit par cette lettre. mais sa nature. faisait parfois des choses grandes. hardies et magnifiques. que certaines sollicitudes peuvent gêner. lorsqu'il n'en avait peut-être pas lui-même conscience. elles sentaient vaguement qu'il agissait comme évêque . même le croyant en péril. cet enfant ! Son petit frère traîne un vieux balai dans l'appartement comme une voiture. C'est tout ce que je veux. elles comprenaient. Mille bonnes choses. et. dans une action commencée. « Baptistine. Ma santé n'est pas trop mauvaise. le papier me manque et me force de vous quitter. Son souvenir par vous m'est arrivé. elles disparaissaient. ces deux femmes savaient se plier aux façons d'être de l'évêque avec ce génie particulier de la femme qui comprend l'homme mieux que l'homme ne se comprend. sans qu'il eût besoin de le dire. m'aime toujours. Elles en tremblaient. jamais pendant ni après. tant sa simplicité était parfaite. avec une admirable délicatesse d'instinct.sirs. Elles le servaient passivement. je ne dis pas sa pensée. Aussi. « P S. Elles savaient. mais elles le laissaient faire. Elles le confiaient à Dieu. Savez-vous qu'il a cinq ans bientôt ! Hier il a vu passer un cheval auquel on avait mis des genouillères.

– 54 – . que la fin de son frère serait la sienne. Madame Magloire ne le disait pas. mais elle le savait. comme on vient de le lire.D'ailleurs Baptistine disait.

Était-ce du reste un vautour que G. ? Oui. était un ancien conventionnel. Un conventionnel. Cet homme. Seebacher en a donné un brillant commentaire : « Évêques et conventionnels ou La critique en présence d'une lumière inconnue ». J. au retour des princes légitimes. fit scandale dans les milieux catholiques et bien-pensants. – Commérages des oies sur le vautour. ajouté en exil. sans l'exposer aux critiques d'inexactitude. C'était un athée d'ailleurs. 1962. Cet homme était à peu près un monstre. mais un bon bannissement à vie. dans le petit monde de Digne avec une sorte d'horreur. etc. On parlait du conventionnel G21. Il avait été terrible. Il n'avait pas voté la mort du roi. Centenaire des Misérables – 1862-1962 – Hommage à V. si vous voulez. 21 Le demi-anonymat de l'initiale accrédite la valeur historique du personnage dont les conventionnels Grégoire et Sergent-Marceau (première initiale choisie par Hugo : S) furent sans doute les modèles.Chapitre X L'évêque en présence d'une lumière inconnue20 À une époque un peu postérieure à la date de la lettre citée dans les pages précédentes. n'avait-on pas traduit cet homme-là devant une cour prévôtale ? On ne lui eût pas coupé la tête. il faut de la clémence. Strasbourg. vous figurezvous cela ? Cela existait du temps qu'on se tutoyait et qu'on disait : citoyen. N'ayant pas voté Ce chapitre. C'était un quasi-régicide. dans la campagne. Hugo.. il fit une chose. soit . mais presque. Un exemple enfin ! etc. plus risquée encore que sa promenade à travers les montagnes des bandits. si l'on en jugeait par ce qu'il y avait de farouche dans sa solitude. Comment. Il se nommait G. à en croire toute la ville. 20 – 55 – . un homme qui vivait solitaire. comme tous ces gens-là. Il y avait près de Digne. disons tout de suite le gros mot.

Il habitait.la mort du roi. un repaire. au premier abord naturelle. que le vieux scélérat se Une loi de janvier 1816. un trou. Toutefois. et presque repoussante. » Mais. au fond. ce sentiment qui est comme la frontière de la haine et qu'exprime si bien le mot éloignement. Et au fond de sa pensée il ajoutait : « Je lui dois ma visite. avouons-le. Pas de voisins . Un jour enfin le bruit se répandit dans la ville qu'une façon de jeune pâtre qui servait le conventionnel G. et de temps en temps regardait l'horizon à l'endroit où un bouquet d'arbres marquait le vallon du vieux conventionnel. cette idée. permettait de bannir à perpétuité les anciens conventionnels régicides. à trois quarts d'heure de la ville. puis il revenait. une espèce de champ. lui apparaissait. Depuis qu'il demeurait dans ce vallon. On parlait de cet endroit-là comme de la maison du bourreau. il partageait l'impression générale. disait-on. on ne sait quel repli perdu d'un vallon très sauvage. 22 – 56 – . le sentier qui y conduisait avait disparu sous l'herbe. dite d'amnistie. loin de tout hameau. la gale de la brebis doit-elle faire reculer le pasteur ? Non. comme étrange et impossible. Quelquefois il allait de ce côtélà. loin de tout chemin. dans sa bauge était venu chercher un médecin . pas même de passants. sans qu'il s'en rendît clairement compte. il n'avait pas été compris dans les décrets d'exil et avait pu rester en France22. et il disait : – Il y a là une âme qui est seule. Pourtant l'évêque songeait. Car. et le conventionnel lui inspirait. après un moment de réflexion. Il avait là. Mais quelle brebis ! Le bon évêque était perplexe.

indigente. franchit une haie. il aperçut la caverne.mourait. fit quelques pas assez hardiment. Devant la porte. mit son pardessus à cause de sa soutane un peu trop usée. il y avait un homme en cheveux blancs qui souriait au soleil. leva un échalier. C'était une cabane toute basse. quand l'évêque arriva à l'endroit excommunié. – Dieu merci ! ajoutaient quelques-uns. et aussi à cause du vent du soir qui ne devait pas tarder à souffler. L'évêque s'avança. fauteuil du paysan. avec une treille clouée à la façade. – 57 – . entra dans un courtil délabré. comme nous l'avons dit. le vieillard éleva la voix : – Merci. petite et propre. Le soleil déclinait et touchait presque à l'horizon. le petit pâtre. dit-il. le vieux homme assis tourna la tête. Près du vieillard assis se tenait debout un jeune garçon. Au bruit qu'il fit en marchant. je n'ai plus besoin de rien. Il tendait au vieillard une jatte de lait. Pendant que l'évêque regardait. dans une vieille chaise à roulettes. et partit. Il enjamba un fossé. et son visage exprima toute la quantité de surprise qu'on peut avoir après une longue vie. au fond de la friche. Il reconnut avec un certain battement de cœur qu'il était près de la tanière. derrière une haute broussaille. Et son sourire quitta le soleil pour s'arrêter sur l'enfant. que la paralysie le gagnait. L'évêque prit son bâton. et qu'il ne passerait pas la nuit. et tout à coup.

Le conventionnel tendit la main à l'évêque. répondit le vieillard. Vous ne me semblez. Est-ce que c'est vous que le peuple appelle monseigneur Bienvenu ? – C'est moi.– Depuis que je suis ici. dit-il. Il fit une pause et dit : – Je mourrai dans trois heures. Le vieillard reprit avec un demi-sourire : – En ce cas. L'évêque se borna à dire : – Je suis satisfait de voir qu'on m'avait trompé. je vais guérir. vous êtes mon évêque ? – Un peu. pas malade. voilà la première fois qu'on entre chez moi. certes. Puis il reprit : – 58 – . Qui êtes-vous. monsieur ? L'évêque répondit : – Je me nomme Bienvenu Myriel. mais l'évêque ne la prit pas. – Entrez. – Bienvenu Myriel ! j'ai entendu prononcer ce nom. – Monsieur. monsieur.

mais qui ne lui était pas habituelle. ce conventionnel. quand il sera au cœur. Il est bon que ce moment-là ait des témoins. Tu as veillé l'autre nuit. Le vieillard se tourna vers le pâtre. Je mourrai à la belle étoile. je sais de quelle façon la dernière heure vient. assez ordinaire aux médecins et aux prêtres. Hier. maintenant je le sens qui monte jusqu'à la ceinture . va te coucher. dans l'occasion. riait si volontiers de Sa Grandeur. Vous faites bien de venir regarder un homme qui va mourir. Il ne croyait pas sentir Dieu dans cette façon de mourir. Il lui vint une velléité de familiarité bourrue. avait été un puissant de la terre . l'évêque se sentit en humeur de sévérité. pour la première fois de sa vie peut-être. Le vieillard le suivit des yeux et ajouta comme se parlant à lui-même : – Pendant qu'il dormira. lui qui. Soit. le froid a gagné les genoux . Au fait. L'enfant rentra dans la cabane. L'évêque n'était pas ému comme il semble qu'il aurait pu l'être. aujourd'hui. après tout. – Toi. vous pouvez me parler. Il fera nuit. ce représentant du peuple. n'est-ce pas ? je me suis fait rouler dehors pour jeter un dernier coup d'œil sur les choses. Mais je sais que j'en ai à peine pour trois heures. Les deux sommeils peuvent faire bon voisinage. à lui. Cet homme. cela ne me fatigue point. il était quelque peu choqué de ne pas être appelé monseigneur.– Je suis un peu médecin . j'aurais voulu aller jusqu'à l'aube. et il était presque tenté de répliquer : citoyen. On a des manies . Tu es fatigué. On n'a pas besoin du matin pour cela. je n'avais que les pieds froids . je mourrai. qu'importe ! Finir est une affaire simple. Disons tout. – 59 – . je m'arrêterai. car les petites contradictions des grands cœurs veulent être indiquées comme le reste. Le soleil est beau.

lui eût été probablement reprochée par sa conscience vis-à-vis de tout autre homme.. Il répondit. de son côté. le buste presque droit. semblait mourir parce qu'il le voulait bien. dit-il du ton dont on réprimande. où l'on eût pu démêler l'humilité qui sied quand on est si près de sa mise en poussière. Il y avait de la liberté dans son agonie. Tout sourire avait disparu de sa face. G. G. Vous n'avez toujours pas voté la mort du roi. dans son accent ferme. ne pouvait s'empêcher d'examiner le conventionnel avec une attention qui.Le conventionnel cependant le considérait avec une cordialité modeste. même hors la loi de charité. – 60 – . Les ténèbres le tenaient par là. n'ayant pas sa source dans la sympathie. Le conventionnel ne parut pas remarquer le sous-entendu amer caché dans ce mot : toujours. dans son robuste mouvement d'épaules. chair par en haut. Un conventionnel lui faisait un peu l'effet d'être hors la loi. l'ange mahométan du sépulcre. Les jambes seulement étaient immobiles. L'évêque. eût rebroussé chemin et eût cru se tromper de porte. G.. On sentait dans ce vieillard l'homme à l'épreuve. La révolution a eu beaucoup de ces hommes proportionnés à l'époque. Les pieds étaient morts et froids. laquelle. L'évêque s'y assit. Il y avait dans son coup d'œil clair. Une pierre était là. quoiqu'il se gardât ordinairement de la curiosité. la voix vibrante. ressemblait à ce roi du conte oriental. L'exorde fut ex abrupto. il avait conservé tous les gestes de la santé. calme. Si près de sa fin. Azraël. et la tête vivait de toute la puissance de la vie et paraissait en pleine lumière. marbre par en bas. selon lui. de quoi déconcerter la mort. – Je vous félicite. était contiguë à l'offense. en ce grave moment. était un de ces grands octogénaires qui font l'étonnement du physiologiste.

ce langage très nouveau pour lui. La conscience. ajouta l'évêque. l'ignorance. et aujourd'hui. monsieur . joie disparue. un peu étonné. j'en conviens . C'est-à-dire la fin de la prostitution pour la femme. Ce tyran-là a engendré la royauté qui est l'autorité prise dans le faux. L'homme ne doit être gouverné que par la science. C'était l'accent austère en présence de l'accent sévère. – Et la conscience. j'ai dit non. dit l'évêque. et le vieux monde. vase des misères.– Ne me félicitez pas trop. j'ai voté cela. après ce fatal retour du passé qu'on nomme 1814. – Joie mêlée. la fin de l'esclavage pour l'homme. nous avons démoli l'ancien – 61 – . En votant la république. – Vous pourriez dire joie troublée. Les écroulements des erreurs et des préjugés font de la lumière. – Je veux dire que l'homme a un tyran. Hélas. c'est la quantité de science innée que nous avons en nous. Le conventionnel poursuivit : – Quant à Louis XVI. Nous avons fait tomber le vieux monde. – C'est la même chose. l'œuvre a été incomplète. tandis que la science est l'autorité prise dans le vrai. l'aurore ! J'ai aidé à la chute des préjugés et des erreurs. nous autres. mais je me sens le devoir d'exterminer le mal. J'ai voté la fraternité. J'ai voté la fin du tyran. j'ai voté la fin du tyran. Je ne me crois pas le droit de tuer un homme . en se renversant sur le genre humain. la fin de la nuit pour l'enfant. est devenu une urne de joie. Monseigneur Bienvenu écoutait. – Que voulez-vous dire ? reprit l'évêque. la concorde. J'ai voté la fin de ce tyran-là.

et quoi qu'on en dise. il a crevé. La révolution française. monsieur l'évêque. – Le droit a sa colère. elle a fait couler sur la terre des flots de civilisation. soit . Pourtant il fit bonne contenance. et la colère du droit est un élément du progrès. Détruire les abus. – 62 – . L'évêque sentit. la révolution française est le plus puissant pas du genre humain depuis l'avènement du Christ. Vous faites le procès au coup de tonnerre. Un nuage s'est formé pendant quinze cents ans. et.régime dans les faits. Incomplète. – Vous avez démoli. Démolir peut être utile . apaisé. mais sublime. nous n'avons pu entièrement le supprimer dans les idées. Le moulin n'y est plus. autant qu'un mourant peut s'écrier. N'importe. sans se l'avouer peut-être. c'est le sacre de l'humanité. que quelque chose en lui était atteint. Elle a été bonne. le vent y est encore. Un coup de tonnerre ne doit pas se tromper. éclairé . Elle a adouci les esprits . qui n'est autre chose qu'une justice plus élevée. L'évêque ne put s'empêcher de murmurer : – Oui ? 93 ! Le conventionnel se dressa sur sa chaise avec une solennité presque lugubre. Elle a dégagé toutes les inconnues sociales. il faut modifier les mœurs. Et il ajouta en regardant fixement le conventionnel. Il répondit : – Le juge parle au nom de la justice . le prêtre parle au nom de la pitié. elle a calmé. cela ne suffit pas . mais je me défie d'une démolition compliquée de colère. Au bout de quinze siècles. il s'écria : – Ah ! vous y voilà ! 93 ! J'attendais ce mot-là.

X. enfant innocent. Je pleure avec vous. Il prenait une verge et il époussetait le temple. pendu sous les aisselles en place de Grève jusqu'à ce que mort s'ensuive. martyrisé dans la tour du Temple pour le seul crime d'avoir été le petit-fils de Louis XV. Son fouet plein d'éclairs était un rude diseur de vérités. Pour moi. Le conventionnel reprit : – Ah ! monsieur le prêtre. Est-ce sur l'enfant royal ? je demande à réfléchir. dit l'évêque. le frère de Cartouche. il ne distinguait pas entre les petits enfants. je n'aime pas ces rapprochements de noms. – Cartouche ? Louis XV ? pour lequel des deux réclamezvous ? Il y eut un moment de silence.– Louis XVII ? Le conventionnel étendit la main et saisit le bras de l'évêque : – Louis XVII ! Voyons. lui. L'évêque regrettait presque d'être venu. vous n'aimez pas les crudités du vrai. Quand il s'écriait : Sinite parvulos23…. Christ les aimait. » 23 – 63 – . enfant innocent. – Monsieur. l'innocence est sa Début de la phrase du Christ : « Sinite parvulos ad me ventre » (Marc. Il ne se fût pas gêné de rapprocher le dauphin de Barabbas du dauphin d'Hérode. et pourtant il se sentait vaguement et étrangement ébranlé. 14) : « Laissez venir à moi les tout-petits. sur qui pleurez-vous ? Est-ce sur l'enfant innocent ? alors. Monsieur. soit. n'est pas moins douloureux que le petit-fils de Louis XV. pour le seul crime d'avoir été le frère de Cartouche.

Mais alors. j'ai vécu dans cet enclos. je vous l'ai dit. À propos. monsieur. vous l'aurez sans doute laissée derrière le taillis. – Également ! s'écria G. dit l'évêque. et. seul. dit l'évêque à voix basse. je n'ai pas entendu le bruit de votre voiture. Entendons-nous. – Oui.couronne à elle-même. Je ne vous connais pas. sur ceux d'en bas comme sur ceux d'en haut ? J'en suis. vous dis-je. Votre nom est. Il se souleva sur un coude. il est vrai. L'innocence n'a que faire d'être altesse. Vous m'avez nommé Louis XVII. moi. – J'insiste. tenez. ce n'est pas tout cela. Pleurons-nous sur tous les innocents. prit entre son pouce et son index replié un peu de sa joue. mais cela ne signifie rien . Vous m'avez dit que vous étiez l'évêque. Je pleurerai sur les enfants des rois avec vous. làbas. et interpella l'évêque avec un regard plein de toutes les énergies de l'agonie. Il y a plus longtemps qu'il souffre. Ce fut le conventionnel qui le rompit. – C'est vrai. Elle est aussi auguste déguenillée que fleurdelysée. pas très mal prononcé . que venez-vous me questionner et me parler de Louis XVII ? Je ne vous connais pas. et c'est avant Louis XVII qu'il faut commencer nos larmes. Ce fut presque une explosion. pourvu que vous pleuriez avec moi sur les petits du peuple.. continua le conventionnel G. que ce soit du côté du peuple. je dois le dire. les gens habiles ont tant de manières d'en faire accroire à ce brave bonhomme de peuple. comme on fait machinalement lorsqu'on interroge et qu'on juge. il y a longtemps que le peuple souffre. sur tous les martyrs. sur tous les enfants. Depuis que je suis dans ce pays. mais cela ne me – 64 – . ne vient personne que cet enfant qui m'aide. à l'embranchement de la route. il faut remonter plus haut que 93. arrivé confusément jusqu'à moi. et si la balance doit pencher. Et puis. Il y eut encore un silence. – Je pleure sur tous. ne mettant pas les pieds dehors.

Mais expliquez-moi en quoi mon carrosse. À qui est-ce que je parle ? Qui êtes-vous ? L'évêque baissa la tête et répondit : – Vermis sum24. vous avez cela comme les autres. 7) : « Ego autem sum vermis. je vous répète ma question. et comme les autres vous en jouissez. laquais derrière. valets. L'évêque reprit avec douceur. rentes. cela ne m'éclaire pas sur votre valeur intrinsèque et essentielle.renseigne point sur votre personne morale. mais cela en dit trop ou pas assez . quinze mille francs de fixe. en quoi ma bonne table et les poules d'eau que je mange le vendredi. à vous qui venez avec la prétention probable de m'apporter de la sagesse. dix mille francs de casuel. palais. et de l'évêque d'être humble. en quoi mon palais et mes laquais prouvent « Je suis un ver » (Psaume 21. bonne table. toutes les sensualités de la vie. un de ces hommes dorés. et qui roulent carrosse au nom de Jésus-Christ qui allait pieds nus ! Vous êtes un prélat . qui mangent des poules d'eau le vendredi. c'est bien. » 24 – 65 – . et qui ont des palais. qui font bonne chère. Qui êtes-vous ? Vous êtes un évêque. qui ont de grosses prébendes – l'évêché de Digne. chevaux. en quoi mes vingt-cinq mille livres de rentes. – Monsieur. vingt-cinq mille francs –. En somme. qui ont des livrées. rentés. qui est là à deux pas derrière les arbres. – Un ver de terre en carrosse ! grommela le conventionnel. laquais devant. total. armoriés. C'était le tour du conventionnel d'être hautain. c'est-àdire un prince de l'église. qui se pavanent. en berline de gala. qui ont des cuisines. et non homo. soit.

Le conventionnel passa la main sur son front comme pour en écarter un nuage. je vous prie de me pardonner. Vous êtes chez moi. Que pensez-vous de Marat battant des mains à la guillotine ? – Que pensez-vous de Bossuet chantant le Te Deum25 sur les dragonnades ? La réponse était dure. après la révocation de l'édit de Nantes (1685). il sied que je me borne à combattre vos raisonnements. vous êtes mon hôte. monsieur. dit l'évêque. et que 93 n'a pas été inexorable. que la clémence n'est pas un devoir. Je vous promets de ne plus en user. dit l'évêque. – Avant de vous répondre. Je vous dois courtoisie. on chantait un Te Deum (« Toi Seigneur… » : début d'un hymne d'action de grâces) solennel. Vos richesses et vos jouissances sont des avantages que j'ai contre vous dans le débat. 25 – 66 – . dit-il. les « dragons ». il ne lui vint aucune Allusion à l'attitude de Bossuet qui. Après chaque abjuration de ville protestante. Vous discutez mes idées. félicitait le roi des « conversions » opérées par l'armée. L'évêque en tressaillit . mais elle allait au but avec la rigidité d'une pointe d'acier. mais il est de bon goût de ne pas m'en servir. Je viens d'avoir un tort. Où en étions-nous ? Que me disiez-vous ? que 93 a été inexorable ? – Inexorable.que la pitié n'est pas une vertu. oui. reprit : – Revenons à l'explication que vous me demandiez. – Je vous remercie. G.

En dehors de la révolution qui. hélas ! est une réplique. Fouquier-Tinville. Vous le trouvez inexorable. mère et nourrice : « Abjure ! » lui donnant à choisir entre la mort de son enfant et la mort de sa conscience27. agonisait et criait. Les meilleurs esprits ont leurs fétiches. mais Saulx-Tavannes. l'enfant tenu à distance . qui se mêle aux derniers souffles. 93. le Père Duchêne. mais quel est votre avis sur Lamoignon-Bâville ? Maillard est affreux. cependant il avait encore une parfaite lucidité d'âme dans les yeux. monsieur. allaitant son enfant. l'asthme de l'agonie. sous Louis le Grand. le sein se gonflait de lait et le cœur d'angoisse. et le bourreau disait à la femme. nue jusqu'à la ceinture. mais quel nom donnez-vous à Montrevel ? Fouquier-Tinville est un gueux. archiduchesse et reine. monsieur. chap. s'il vous plaît ? Le père Duchêne est féroce. mais toute la monarchie. à un poteau. est une immense affirmation humaine. le marquis de Louvois26. voyait ce sein. et on lui tenait à distance son nourrisson qui 26 – 67 – . monsieur ? Carrier est un bandit . prise dans son ensemble. 27 Hugo réécrit ici une scène de supplice racontée par Michelet (Louis XIV et la Révocation de l'édit de Nantes. Voir déjà la Lettre XXVII du Rhin. affamé et pâle. Martin Jouve dit Jourdan-Coupe-Tête) le conventionnel oppose les « terroristes » de l'Ancien Régime. mais je plains aussi cette pauvre femme huguenote qui. mais quelle épithète m'accorderez-vous pour le père Letellier ? Jourdan-Coupe-Tête est un monstre. Monsieur. dont le célèbre marquis de Louvois qui ordonna l'incendie du Palatinat. je plains Marie-Antoinette. Le conventionnel commençait à haleter . je veux bien. en 1685. Le petit. XX) : « On liait la mère qui allaitait. et parfois se sentent vaguement meurtris des manques de respect de la logique. mais moindre que M. Maillard. fut liée.riposte. Que dites- Aux violences de la Terreur révolutionnaire (Carrier à Nantes. lui entrecoupait la voix . Il continua : – Disons encore quelques mots çà et là. mais il était froissé de cette façon de nommer Bossuet.

c'était trop. recevait des torrents de larmes. l'œil perdu dans les profondeurs : pleurait. cessant de regarder l'évêque. il sort une caresse pour le genre humain. languissait. c'est le monde meilleur. De ses coups les plus terribles. J'abrège. et de ce retranchement. Le conventionnel ne se doutait pas qu'il venait d'emporter successivement l'un après l'autre tous les retranchements intérieurs de l'évêque. D'ailleurs je me meurs. Je m'arrête. Sa colère sera absoute par l'avenir. Quand la paupière fut pleine. Il eut un tremblement. […] la tête échappait. et une larme germa lentement dans ce regard. Rien ne fut plus terrible . sortit cette parole où reparut presque toute la rudesse du commencement : – Le progrès doit croire en Dieu. la larme coula le long de sa joue livide. Le bien ne peut pas avoir de serviteur impie. la douleur. se mourait. Et. Mais dans ce bonheur. les brutalités du progrès s'appellent révolutions. Quand elles sont finies. mais qu'il a marché. la pléthore du sein qui brûlait d'allaiter. toute la nature se soulevait .vous de ce supplice de Tantale accommodé à une mère ? Monsieur. et il dit presque en bégayant. C'est un mauvais conducteur du genre humain que celui qui est athée. bas et se parlant à lui-même. Il regarda le ciel. Il en restait un pourtant. quels regrets ! L'enfant. on reconnaît ceci : que le genre humain a été rudoyé. aller à lui et le nourrir. j'ai trop beau jeu. suprême ressource de la résistance de monseigneur Bienvenu. » – 68 – . Elle ne se connaissait plus et disait tout ce qu'on voulait pour être déliée. le violent transport au cerveau qui se faisait. le conventionnel acheva sa pensée en ces quelques mots tranquilles : – Oui. Son résultat. retenez bien ceci : la révolution française a eu ses raisons. avec le lait. Le vieux représentant du peuple ne répondit pas.

Je n'étais pas riche . ses yeux se fermèrent. c'est Dieu. L'effort l'avait épuisé. il regarda ces yeux fermés. Une gravité où il y avait de l'ombre S'empreignit sur son visage. j'ai passé ma vie dans la méditation. comme s'il voyait quelqu'un. je les ai combattus . Il était évident qu'il venait de vivre en une minute les quelques heures qui lui restaient. Si l'infini n'avait pas de moi. Ne trouvez-vous pas qu'il serait regrettable que nous nous fussions rencontrés en vain ? Le conventionnel rouvrit les yeux. Donc il a un moi. J'avais soixante ans quand mon pays m'a appelé. dit-il. en d'autres termes. c'était comme prêtre qu'il était venu . Il est là. le moment pressait. Quand il eut parlé. – Monsieur l'évêque. je les ai détruites . L'instant suprême arrivait. et dit : – L'infini est. Il y avait des abus. les caves du Trésor étaient encombrées – 69 – . j'ai offert ma poitrine. le moi serait sa borne . l'étude et la contemplation. je suis pauvre. je l'ai défendu . il était passé par degrés à l'émotion extrême . de l'extrême froideur. et m'a ordonné de me mêler de ses affaires. Ce moi de l'infini. il ne serait pas infini . le vieillard leva un doigt vers le ciel. je les ai proclamés et confessés. il prit cette vieille main ridée et glacée.– O toi ! ô idéal ! toi seul existes ! L'évêque eut une sorte d'inexprimable commotion. Le territoire était envahi. avec une lenteur qui venait peutêtre plus encore de la dignité de l'âme que de la défaillance des forces. L'évêque le comprit. il y avait des tyrannies. il ne serait pas. il y avait des droits et des principes. Ce qu'il venait de dire l'avait approché de celui qui est dans la mort. Or il est. J'ai été l'un des maîtres de l'État. Après un silence. J'ai obéi. Le mourant avait prononcé ces dernières paroles d'une voix haute et avec le frémissement de l'extase. et se pencha vers le moribond : – Cette heure est celle de Dieu. la France était menacée.

je sens que beaucoup de gens se croient sur moi le droit de mépris. Et il s'agenouilla. Depuis bien des années déjà. Le lendemain. maudit. protégé mes propres adversaires. Maintenant. je dînais rue de l'Arbre-Sec à vingt-deux sous par tête. j'ai pour la pauvre foule ignorante visage de damné. prêts à se fendre sous le poids de l'or et de l'argent. il On nomme urbanistes les clarisses qui ont adopté la règle mitigée du pape Urbain IV (1263). Après quoi j'ai été chassé. L'évêque rentra chez lui profondément absorbé dans on ne sait quelles pensées. mais c'était pour panser les blessures de la patrie. j'ai quatre-vingt-six ans . Il venait d'expirer. un couvent d'urbanistes28. J'ai déchiré la nappe de l'autel. raillé. que j'ai sauvé en 1793. proscrit. Quand l'évêque releva la tête. Qu'est-ce que vous venez me demander ? – Votre bénédiction. l'abbaye de SainteClaire en Beaulieu. persécuté. noirci. Il passa toute la nuit en prière. poursuivi. . 28 – 70 – . je vais mourir. il se borna à montrer le ciel. conspué. vous autres. et le bien que j'ai pu. ne haïssant personne. j'ai soulagé les souffrants. traqué. À partir de ce moment. J'ai fait mon devoir selon mes forces.d'espèces au point qu'on était forcé d'étançonner les murs. Et il y a à Peteghem en Flandre. c'est vrai . dans l'occasion. la face du conventionnel était devenue auguste. et j'accepte. Sainte Claire avait fondé les clarisses en 1212. à l'endroit même où les rois mérovingiens avaient leur palais d'été. quelques braves curieux essayèrent de lui parler du conventionnel G. avec mes cheveux blancs. l'isolement de la haine. dit l'évêque. J'ai secouru les opprimés. J'ai. et j'ai résisté quelquefois au progrès sans pitié. J'ai toujours soutenu la marche en avant du genre humain vers la lumière.

une douairière. Alors pourquoi y aller ? Qu'a-t-il été regarder là ? Il fallait donc qu'il fût bien curieux d'un emportement d'âme par le diable. – 71 – . » le faisait tomber dans une préoccupation singulière. Personne ne pourrait dire que le passage de cet esprit devant le sien et le reflet de cette grande conscience sur la sienne ne fût pas pour quelque chose dans son approche de la perfection. Toute allusion à ce « vieux scélérat de G. Tous ces révolutionnaires sont relaps. lui adressa cette saillie : – Monseigneur. répondit l'évêque. on demande quand Votre Grandeur aura le bonnet rouge. Heureusement que ceux qui la méprisent dans un bonnet la vénèrent dans un chapeau. Cette « visite pastorale » fut naturellement une occasion de bourdonnement pour les petites coteries locales : – Était-ce la place d'un évêque que le chevet d'un tel mourant ? Il n'y avait évidemment pas de conversion à attendre. – Oh ! oh ! voilà une grosse couleur. de la variété impertinente qui se croit spirituelle. Un jour.redoubla de tendresse et de fraternité pour les petits et les souffrants.

M. Remontons donc en arrière de quelques années. le cardinal Fesch. à cette occasion. lui laissa une sorte d'étonnement qui le rendit plus doux encore. Évêque d'un diocèse montagnard. ce qu'on pourrait presque appeler sa conjonction avec le conventionnel G. comme on sait. Mais il n'assista qu'à une séance et à trois ou quatre conférences particulières. s*y trouva en opposition avec la plupart des évêques présents. dans la nuit du 5 au 6 juillet 1809 .. Voilà tout. en manifestant son ultramontanisme. quelle fut son attitude dans les événements d'alors. On le questionna sur ce prompt retour. Quelque temps après l'élévation de M. en même temps que plusieurs autres évêques. Il revint bien vite à Digne. 29 – 72 – . fut ouvert le 17 juin 1811. il répondit : Ce synode. Sa rencontre. dans la rusticité et le dénuement. en supposant que monseigneur Bienvenu ait jamais songé à avoir une attitude. Myriel fut appelé par Napoléon au synode des évêques de France et d'Italie convoqué à Paris. il paraît qu'il apportait parmi ces personnages éminents des idées qui changeaient la température de l'assemblée. vivant si près de la nature. Myriel à l'épiscopat. Ce synode se tint à NotreDame et s'assembla pour la première fois le 15 juin 1811 sous la présidence de M. c'est peut-être ici le lieu d'indiquer. que Napoléon appelait le « concile d'Occident ». M. très brièvement. Myriel fut du nombre des quatre-vingt-quinze évêques qui s'y rendirent29. Quoique monseigneur Bienvenu n'ait été rien moins qu'un homme politique. Mgr Miollis.Chapitre XI Une restriction On risquerait fort de se tromper si l'on concluait de là que monseigneur Bienvenu fût « un évêque philosophe » ou « un curé patriote ». l'empereur l'avait fait baron de l'empire. L'arrestation du pape eut lieu.

il lui serait échappé de dire. jeune homme. à toutes les indigences. et nuit et jour. En entrant à l'Académie. 1985. Il semble révéler des habitudes peu réellement charitables.– Je les gênais. p. Le prêtre doit se tenir près des pauvres. nous n'aimons pas les changements de température. ce que Royer-Collard dit à Hugo qui sollicitait sa voix pour l'Académie française en 1836 : « Nous sommes là sept ou huit vieilles gens du même âge. un soir qu'il se trouvait chez un de ses collègues les plus qualifiés : – Les belles pendules ! les beaux tapis ! les belles livrées ! Ce doit être bien importun ! Oh ! que je ne voudrais pas avoir tout ce superflu-là à me crier sans cesse aux oreilles : Il y a des gens qui ont faim ! il y a des gens qui ont froid ! il y a des pauvres ! il y a des pauvres ! Disons-le en passant.) 30 – 73 – . Entre autres choses étranges. Moi. chez les gens d'église. je ne suis qu'un pauvre évêque paysan. Nous autres vieux. sans avoir soi-même sur soi un peu de cette sainte misère. 618. comme la poussière du travail ? C'est. » (Victor Hugo raconté par Adèle Hugo. en dehors de la représentation et des cérémonies. et vous changeriez la température. Cette haine impliquerait la haine des arts. Une autre fois il dit : – Que voulez-vous ? ces messeigneurs-là sont des princes. vous y apporteriez de l'air extérieur. vous. Or peut-on toucher sans cesse. Plon. Cependant. vous le savez. Un prêtre opulent est un contre-sens. à toutes les détresses. presque mot pour mot. Je leur faisais l'effet d'une porte ouverte30. le luxe est un tort. L'air du dehors leur venait par moi. Le fait est qu'il avait déplu. à toutes les infortunes. ce ne serait pas une haine intelligente que la haine du luxe. nous causons de notre passé.

il avait deux frères : l'un général. ni un grain de cendre au visage ? La première preuve de la charité chez le prêtre. nous sommes forcé d'ajouter qu'il fut glacial pour Napoléon déclinant. Comme nous faisons un portrait et que nous ne voulons rien cacher. – 74 – . l'évêque de Digne. son heure d'esprit de parti. C'était là sans doute ce que pensait M. À partir de 1813.Se figure-t-on un homme qui est près d'un brasier. mademoiselle Baptistine. ni une goutte de sueur. mais si on l'eût beaucoup pressé. et qui n'a ni un cheveu brûlé. Il refusa de le voir à son passage au retour de l'île d'Elbe. parce qu'ayant un commandement en Provence. son heure d'amertume. et qui n'a pas chaud ? Se figure-t-on un ouvrier qui travaille sans cesse à une fournaise. chez l'évêque surtout. aussi lui. l'autre préfet. il paraît qu'on l'eût trouvé plutôt ultramontain que gallican. le général s'était mis à la tête de douze cents hommes et avait poursuivi l'empereur comme quelqu'un qui veut le laisser échapper. Il se mêlait peu aux querelles théologiques du moment et se taisait sur les questions où sont compromis l'Église et l'État . rue Cassette. Il ne faudrait pas croire d'ailleurs qu'il partageait sur certains points délicats ce que nous appellerions « les idées du siècle ». il adhéra ou il applaudit à toutes les manifestations hostiles. à l'époque du débarquement de Cannes. Sa correspondance resta plus affectueuse pour l'autre frère. brave et digne homme qui vivait retiré à Paris. Monseigneur Bienvenu eut donc. son nuage. Outre sa sœur. et s'abstint d'ordonner dans son diocèse les prières publiques pour l'empereur pendant les CentJours31. L'ombre des passions du moment traversa ce doux et grand esprit occupé des choses 31 Ce détail est emprunté à la biographie de Mgr de Miollis. c'est la pauvreté. l'ancien préfet. Il tint quelque temps rigueur au premier. ni un ongle noirci. Il écrivait assez souvent à tous les deux.

la Charité. ces trois pures lumières. Sans approfondir des questions qui ne touchent qu'indirectement au sujet de ce livre. démocratique et humaine. 1812 commence à nous désarmer. Le dénonciateur du succès est le seul légitime justicier de la chute. nous la laissons faire. Qu'on ne se méprenne pas sur notre pensée. avec la sublime foi patriotique. et c'était un tort d'applaudir . et. qui. devant ces maréchaux trahissant. comme les suprêmes désastres étaient dans l'air. devant ce sénat passant d'une fange à l'autre. nous ne confondons point ce qu'on appelle « opinions politiques » avec la grande aspiration au progrès. doit être le fond même de toute intelligence généreuse. Tout en convenant que ce n'était point pour une fonction politique que Dieu avait créé monseigneur Bienvenu. la résistance périlleuse et juste à Napoléon tout-puissant. en 1815. comme on pouvait vaguement distinguer Waterloo ouvert devant Napoléon. de nos jours. et. nous eussions compris et admiré la protestation au nom du droit et de la liberté. Qui n'a pas été accusateur opiniâtre pendant la prospérité doit se taire devant l'écroulement. un cœur comme l'évêque – 75 – . toute réserve faite sur le despote. l'opposition fière. lorsque la Providence s'en mêle et frappe.éternelles. la Vérité. devant cette idolâtrie lâchant pied et crachant sur l'idole. au-dessus du va-et-vient orageux des choses humaines. Mais ce qui nous plaît vis-à-vis de ceux qui montent nous plaît moins vis-à-vis de ceux qui tombent. dans tous les cas. insultant après avoir divinisé. la douloureuse acclamation de l'armée et du peuple au condamné du destin n'avait rien de risible. En 1813. la Justice. en 1814. les combattants de la première heure ont seuls le droit d'être les exterminateurs de la dernière. c'était un devoir de détourner la tête . nous disons simplement ceci : Il eût été beau que monseigneur Bienvenu n'eût pas été royaliste et que son regard ne se fût pas détourné un seul instant de cette contemplation sereine où l'on voit rayonner distinctement. Certes. Nous n'aimons le combat que tant qu'il y a danger . un pareil homme eût mérité de n'avoir pas d'opinions politiques. comme la France avait le frisson de leur approche sinistre. Quant à nous. la lâche rupture de silence de ce corps législatif taciturne enhardi par les catastrophes n'avait que de quoi indigner.

intelligent. vrai. au bord de l'abîme. discours et écrits « séditieux ». bonapartiste comme l'aigle. À cela près. 33 Sous la Restauration. et le nomma suisse de la cathédrale. – Le portier de la maison de ville avait été placé là par l'empereur. L'évêque le fit venir. les républicains et bonapartistes appelaient la fleur de lys « crapaud » et « salsifis » la mèche nouée de la perruque réapparue en 1815. « Vieux goutteux à guêtres d'anglais ! » disait-il. C'était un prêtre. il était et il fut. Même. qui réprimait sévèrement les cris. votée par la Chambre « introuvable ». afin de ne pas être forcé de porter sa croix. il faut le dire. l'étroit embrassement d'une grande nation et d'un grand homme. humble et digne . C'était un vieux sous-officier de la vieille garde. Depuis que le profil impérial avait disparu de la légion d'honneur.de Digne n'eût peut-être pas dû méconnaître ce qu'avait d'auguste et de touchant. comme il disait. il était tolérant et facile. il ne s'habillait jamais dans l'ordonnance. Il en fit tant qu'il perdit sa place. en toute chose. Loi du 9 novembre 1815. légionnaire d'Austerlitz. juste. le gronda doucement. que de porter sur mon cœur les trois crapauds ! » Il raillait volontiers tout haut Louis XVIII. et un homme. « qu'il s'en aille en Prusse avec son salsifis !33 » Heureux de réunir dans la même imprécation les deux choses qu'il détestait le plus. et bienveillant. équitable. et il n'avait rien voulu mettre à la place. un sage. Il avait ôté lui-même dévotement l'effigie impériale de la croix que Napoléon lui avait donnée. peut-être plus que nous qui parlons ici. Il échappait dans l'occasion à ce pauvre diable de ces paroles peu réfléchies que la loi d'alors32 qualifiait propos séditieux. « Plutôt mourir. disait-il. 32 – 76 – . ce qui est une autre bienfaisance. dans cette opinion politique que nous venons de lui reprocher et que nous sommes disposé à juger presque sévèrement. la Prusse et l'Angleterre. cela faisait un trou. Le voilà sans pain sur le pavé avec femme et enfants. bienfaisant.

à force de saintes actions et de douces manières. monseigneur Bienvenu avait rempli la ville de Digne d'une sorte de vénération tendre et filiale. l'ami de tous. – 77 – . mais qui aimait son évêque. bon troupeau faible. Sa conduite même envers Napoléon avait été acceptée et comme tacitement pardonnée par le peuple. En neuf ans. qui adorait son empereur.M. Myriel était dans le diocèse le vrai pasteur.

Pas une puissance qui n'ait son entourage . l'apostolat ne dédaigne pas le canonicat. ils font progresser leurs satellites . Toute métropole a son état-major. les archidiaconats. peu scrupuleux de faire faire antichambre en leur personne à tout un diocèse. plus grosse cure au favori. sachant prier. vous emmène comme concla- – 78 – . Tout évêque un peu influent a près de lui sa patrouille de chérubins séminaristes. Toute carrière a ses aspirants qui font cortège aux arrivés. C'est là ce que ce charmant saint François de Sales appelle quelque part « les prêtres blancs-becs ». c'est le pied à l'étrier pour un sous-diacre. Les chercheurs d'avenir tourbillonnent autour du présent splendide. Leur rayonnement empourpre leur suite. Un évêque qui sait devenir archevêque. les aumôneries et les fonctions cathédrales. Et puis Rome est là. plutôt prélats qu'évêques. ils font pleuvoir autour d'eux. Heureux qui les approche ! Gens en crédit qu'ils sont. et qui monte la garde autour du sourire de monseigneur. De même qu'il y a ailleurs les gros bonnets. acceptés du monde. plutôt abbés que prêtres. Il faut bien faire son chemin . il y a dans l'église les grosses mitres. les grasses paroisses. Leur prospérité s'émiette sur la cantonade en bonnes petites promotions. et sur toute cette jeunesse qui sait plaire. sur les empressés et les favorisés. habiles. pas une fortune qui n'ait sa cour. riches. Plus grand diocèse au patron.Chapitre XII Solitude de monseigneur Bienvenu Il y a presque toujours autour d'un évêque une escouade de petits abbés comme autour d'un général une volée de jeunes officiers. mais sachant aussi solliciter. en attendant les dignités épiscopales. un archevêque qui sait devenir cardinal. qui fait la ronde et maintient le bon ordre dans le palais épiscopal. rentés. Ce sont les évêques bien en cour. En avançant euxmêmes. sans doute. les prébendes. traits d'union entre la sacristie et la diplomatie. Agréer à un évêque. c'est tout un système solaire en marche.

et quel roi ! le roi suprême. garnie de croix. que de jeunes abbés ont sur la tête le pot au lait de Perrette ! Comme l'ambition s'intitule aisément vocation. béate qu'elle est ! Monseigneur Bienvenu. Pas un avenir ne songeait à se greffer sur ce vieillard solitaire. vous entrez dans la rote. On sentait si bien l'impossibilité de croître près de monseigneur Bienvenu qu'à peine sortis du séminaire. et qui ressemblaient à leur évêque.viste. avec cette différence qu'eux étaient finis. et s'en allaient bien vite. l'ankylose des articulations utiles à l'avancement. nous le répétons. et. murés comme lui dans ce diocèse sans issue sur le cardinafat. Cela était visible à l'absence complète de jeunes prêtres autour de lui. et de la Grandeur à Imminence il n'y a qu'un pas. qui sait ? de bonne foi peut-être et se trompant elle-même. vous voilà auditeur. Un saint qui vit dans un excès d'abnégation est un voisinage dangereux . en somme. plus de renoncement que vous n'en voulez . vous avez le pallium34. Toute calotte peut rêver la tiare. 34 – 79 – . Ses chanoines et ses grands vicaires étaient de bons vieux hommes. un peu peuple comme lui. insigne des archevêques. n'était pas compté parmi les grosses mitres. Car enfin. De là l'isolement Pallium : bande de laine blanche. Aussi quelle pépinière d'aspirations qu'un séminaire ! Que d'enfants de chœur rougissants. il pourrait bien vous communiquer par contagion une pauvreté incurable. et entre Imminence et la Sainteté il n'y a que la fumée d'un scrutin. et l'on fuit cette vertu galeuse. pauvre. On a vu qu'à Paris « il n'avait pas pris ». composé de douze auditeurs. Le prêtre est de nos jours le seul homme qui puisse régulièrement devenir roi . humble. vous voilà monsignor. Pas une ambition en herbe ne faisait la folie de verdir à son ombre. on veut être poussé. vous voilà camérier. particulier. Rote : tribunal du Saint-Siège. les jeunes gens ordonnés par lui se faisaient recommander aux archevêques d'Aix ou d'Auch. et que lui était achevé.

tout est là. pourvu qu'on soit le parvenu. Nous vivons dans une société sombre. la multitude la décerne d'emblée et par acclamation à quiconque atteint son but dans quoi que ce soit. En dehors des cinq ou six exceptions immenses qui font l'éclat d'un siècle. c'est une chose assez hideuse que le succès. l'admiration contemporaine n'est guère que myopie. porte la livrée du succès. Réussir. ce ménechme du talent. Eschyle. Cette faculté énorme par laquelle on est Moïse. Naissez coiffé. et fait le service de son antichambre. Être le premier venu. qu'un eunuque parvienne à posséder un harem. Le vulgaire est un vieux Narcisse qui s'adore lui-même et qui applaudit le vulgaire. vous voilà un habile homme. Ayez de la chance. soyez heureux. qu'un faux Corneille fasse Tiridate35. Pour la foule. 5. vous aurez le reste . qu'un apothicaire invente les semelles de carton pour l'armée de Sambre-et-Meuse et se construise. Gagnez à la loterie. la réussite a presque le même profil que la suprématie. cela ne gâte rien. qu'un prédicateur devienne évêque par le nasillement. Qui triomphe est vénéré. Dorure est or. qu'un porte-balle épouse l'usure et la fasse accoucher de sept ou huit millions dont il est le père et dont elle est la mère. De nos jours. une philosophie à peu près officielle est entrée en domesticité chez lui. Réussissez : théorie. Réponse à un acte d'accusation) : Sur le Racine mort le campistron pullule. 35 – 80 – . Dante.de monseigneur Bienvenu. qu'un intendant de Tragédie jouée en 1691 de Campistron (« faux Corneille »). avec ce carton vendu pour du cuir. on vous croira grand. quatre cent mille livres de rente. Prospérité suppose Capacité. Qu'un notaire se transfigure en député. Sa fausse ressemblance avec le mérite trompe les hommes. qu'un Prud’homme militaire gagne par accident la bataille décisive d'une époque. voilà l'enseignement qui tombe goutte à goutte de la corruption en surplomb. déjà raillé par Hugo dans Les Contemplations (I. Juvénal et Tacite seuls en bougonnent. Le succès. a une dupe : l'histoire. Soit dit en passant. Michel-Ange ou Napoléon.

de même qu'ils appellent Beauté la figure de Mousqueton36 et Majesté l'encolure de Claude.bonne maison soit si riche en sortant de service qu'on le fasse ministre des finances. Ils confondent avec les constellations de l'abîme les étoiles que font dans la vase molle du bourbier les pattes des canards. les hommes appellent cela Génie. Valet de Porthos dans Les Trois Mousquetaires. Sous toutes ces gloires de carton doré on reconnaît Napoléon-le-Petit. 36 – 81 – .

en dehors. même le meilleur. c'est que jamais les difficultés de foi ne se résolvaient pour lui en hypocrisie. s'écriait-il souvent. Devant une telle âme. de certaines natures étant données. particulière à « Parce qu'elle – ou il – a beaucoup aimé. débordant les hommes. Qu'était-ce que cet excès d'amour ? C'était une bienveillance sereine. Tout homme. comme nous l'avons indiqué déjà. D'ailleurs. Il croyait le plus qu'il pouvait. nous n'avons point à sonder M. nous admettons le développement possible de toutes les beautés de la vertu humaine dans une croyance différente de la nôtre. à plus forte raison. Il était indulgent pour la création de Dieu. Ce dont nous sommes certain. L'évêque de Digne n'avait point cette dureté-là. Appliquée ici à Myriel. 37 – 82 – . a en lui une dureté irréfléchie qu'il tient en réserve pour l'animal. Que pensait-il de ce dogme-ci ou de ce mystère-là ? Ces secrets du for intérieur ne sont connus que de la tombe où les âmes entrent nues. nous ne nous sentons en humeur que de respect. et qui vous dit tout bas : « Tu es avec Dieu. qu'il était jugé vulnérable par les « hommes sérieux ». » Ce que nous croyons devoir noter. locutions favorites de notre triste monde où l'égoïsme reçoit le mot d'ordre du pédantisme. La conscience du juste doit être crue sur parole. Aucune pourriture n'est possible au diamant. 47). les « personnes graves » et les « gens raisonnables » . c'est que. VII. Puisant d'ailleurs dans les bonnes œuvres cette quantité de satisfaction qui suffit à la conscience. et au-delà de sa foi. Credo in Patrem. quia multum amavit37.Chapitre XIII Ce qu'il croyait Au point de vue de l'orthodoxie. Il vivait sans dédain. pour ainsi dire. Madeleine et pour Fantine. l'évêque de Digne. s'étendant jusqu'aux choses. et. dans l'occasion. C'est par là. pour M. l'évêque avait un excès d'amour. la parole du Christ vaut. » C'est pour cette raison et en ces termes que le Christ pardonne à Marie-Madeleine (Luc.

Il semblait que.beaucoup de prêtres pourtant. l'explication ou l'excuse. et il regarda quelque chose à terre . pour le combattre. Il semblait par moments demander à Dieu des commutations. il s'arrêta. velue. un homme passionné. Sa sœur l'entendit qui disait : – Pauvre bête ! ce n'est pas sa faute. mais il semblait avoir médité cette parole de l'Ecclésiaste : « Saiton où va l'âme des animaux ? » Les laideurs de l'aspect. Pourquoi ne pas dire ces enfantillages presque divins de la bonté ? Puérilités. Un matin. et avec l'œil du linguiste qui déchiffre un palimpseste. et. ne le troublaient pas et ne l'indignaient pas. mais ces puérilités sublimes ont été celles de saint François d'Assise et de Marc-Aurèle. Il n'allait pas jusqu'au bramine. la cause. Cette rêverie faisait parfois sortir de lui des mots étranges. tout à coup. et alors il n'était rien de plus vénérable. Ces creusements-là sont ineffaçables . Il n'était pas grand . Monseigneur Bienvenu avait été jadis. Sa mansuétude universelle était moins un instinct de nature que le résultat d'une grande conviction filtrée dans son cœur à travers la vie et lentement tombée en lui. ces formations-là sont indestructibles. pensée à pensée . horrible. il avait quelque embonpoint. pensif. il – 83 – . les difformités de l'instinct. soit . il était dans son jardin . la quantité de chaos qui est encore dans la nature. dans un caractère comme dans un rocher. presque attendri. Un jour il se donna une entorse pour n'avoir pas voulu écraser une fourmi. à en croire les récits sur sa jeunesse et même sur sa virilité. Il en était ému. c'était une grosse araignée. nous croyons l'avoir dit. il se croyait seul. mais il n'en paraissait pas avoir plus de soixante. Ainsi vivait cet homme juste. il peut y avoir des trous de gouttes d'eau. il en allât chercher. Quelquefois. il s'endormait dans son jardin. Il examinait sans colère. mais sa sœur marchait derrière lui sans qu'il la vît . il atteignit soixante-quinze ans. peut-être violent. car. En 1815. au-delà de la vie apparente. noire.

[…] Nous serons plus heureux. Nos âmes auront plus de clarté. « O mon doux ange. mais si aimable qu'on oubliait qu'elle était belle. C'était. à travers la matière. Dès ici bas. et l'on Motif visuel et philosophique cher à Hugo et particulièrement important dans Les Misérables. Son teint coloré et frais. il avait le pas ferme et n'était que fort peu courbé. auguste par les cheveux blancs. détail d'où nous ne prétendons rien conclure . Quand il causait avec cette santé enfantine qui était une de ses grâces. ce n'était guère qu'un bonhomme en effet. et pour peu qu'on le vît pensif. vous pénétrait par degrés et vous montait au cœur. à travers l'ombre. nous ne serons pas dans un plus grand amour. l'homme aime comme l'ange. toutes ses dents bien blanches qu'il avait conservées et que son rire faisait voir. l'ange est la figure exacte de l'homme qui aime ou est aimé. à quatre-vingts ans. non plus aimants. et dont nous avons déjà parlé. on s'en souvient. Que Dieu soit béni de donner à l'homme imparfait l'amour parfait. Au premier abord. ce qui ne l'empêchait pas d'être un mauvais évêque. » 38 – 84 – . Le respect. et pour qui le voyait pour la première fois. se tenait droit et souriant. Grégoire XVI. l'effet qu'il avait fait à Napoléon.faisait volontiers de longues marches à pied. à travers l'imperfection. il n'a pas la vie complète mais il a l'amour complet. on se sentait à l'aise près de lui. on éprouvait quelque chose de l'émotion qu'on aurait si l'on voyait un ange souriant ouvrir lentement ses ailes sans cesser de sourire38. nous serons dans une lumière plus grande. devenait auguste aussi par la méditation . Mais si l'on restait quelques heures près de lui. son front large et sérieux. le bonhomme se transfigurait peu à peu et prenait je ne sais quoi d'imposant . il semblait que de toute sa personne il sortît de la joie. écrit Hugo dans le Livre de l'Anniversaire pour Juliette. Monseigneur Bienvenu avait ce que le peuple appelle « une belle tête ». un respect inexprimable. et d'un vieillard : « C'est un bonhomme ». sans que la bonté cessât de rayonner . lui donnaient cet air ouvert et facile qui fait dire d'un homme : « C'est un bon enfant ». la majesté se dégageait de cette bonté. nos cœurs n'auront pas plus de flamme.

la frugalité. comparant la sérénité de son cœur à la sérénité de l'éther. le travail remplissaient chacune des journées de sa vie. une heure ou deux dans son jardin avant de s'endormir. la fraternité. éprouvées et indulgentes. si les deux vieilles filles ne dormaient pas. il s'en éblouissait. Comme on l'a vu. adorant. ému dans les ténèbres par les splendeurs visibles des constellations et les splendeurs invisibles de Dieu. de bonnes paroles et de bonnes actions. elles l'entendaient marcher lentement dans les allées. la célébration des offices religieux. Il semblait que ce fût une sorte de rite pour lui de se préparer au sommeil par la méditation en présence des grands spectacles du ciel nocturne. à tous les infinis qui s'enfonçaient sous ses yeux dans tous les sens . sans chercher à comprendre l'incompréhensible. le soir. Il considérait ces magnifiques rencontres des atomes qui donnent des aspects à la matière. offrant son cœur à l'heure où les fleurs nocturnes offrent leur parfum. l'aumône. mystère plus étrange encore . allumé comme une lampe au centre de la nuit étoilée. l'hospitalité. révèlent les forces en les constatant. et. à une heure même assez avancée de la nuit. la confiance. l'étude. se répandant en extase au milieu du rayonnement universel de la création. à l'éternité passée. à l'éternité future.sentait qu'on avait devant soi une de ces âmes fortes. recueilli. quand les deux femmes s'étaient retirées. étrange mystère . Dans ces moments-là. il n'eût pu peut-être dire lui-même ce qui se passait dans son esprit. ouvrant son âme aux pensées qui tombent de l'inconnu. il le regardait. la culture d'un coin de terre. et certes cette journée de l'évêque était bien pleine jusqu'aux bords de bonnes pensées. la consolation aux affligés. Quelquefois. créent les – 85 – . paisible. Cependant elle n'était pas complète si le temps froid ou pluvieux l'empêchait d'aller passer. où la pensée est si grande qu'elle ne peut plus être que douce. Il n'étudiait pas Dieu. Mystérieux échanges des gouffres de l'âme avec les gouffres de l'univers ! Il songeait à la grandeur et à la présence de Dieu . Remplissaient est bien le mot. il sentait quelque chose s'envoler hors de lui et quelque chose descendre en lui. le renoncement. Il était là. seul avec lui-même. la prière.

sur sa tête ce qu'on peut étudier et méditer . et l'immensité pour rêver. de là la vie et la mort. entre le jardinage le jour et la contemplation la nuit ? Cet étroit enclos. et que désirer au-delà ? Un petit jardin pour se promener. quelques fleurs sur la terre et toutes les étoiles dans le ciel. et il regardait les astres à travers les silhouettes chétives et rachitiques de ses arbres fruitiers. Que fallait-il de plus à ce vieillard. qui partageait le loisir de sa vie.individualités dans l'unité. Il s'asseyait sur un banc de bois adossé à une treille décrépite. les proportions dans l'étendue. l'innombrable dans l'infini. – 86 – . lui était cher et lui suffisait. en effet. Ce quart d'arpent. À ses pieds ce qu'on peut cultiver et cueillir . si pauvrement planté. où il y avait si peu de loisir. Ces rencontres se nouent et se dénouent sans cesse . n'était-ce pas assez pour pouvoir adorer Dieu tour à tour dans ses œuvres les plus charmantes et dans ses œuvres les plus sublimes ? N'est-ce pas là tout. si encombré de masures et de hangars. ayant les cieux pour plafond. et par la lumière produisent la beauté.

elle analyse et creuse son propre éblouissement. Il y a de l'horreur sacrée sous les porches de l'énigme . La méditation humaine n'a point de limite. Il se fût probablement fait scrupule de sonder trop avant de certains problèmes réservés en quelque sorte aux grands esprits terribles. situés pour ainsi dire au-dessus des dogmes. dans les profondeurs inouïes de l'abstraction et de la spéculation pure. à vous passant de la vie. beaucoup d'œuvres. le mystérieux monde qui nous entoure rend ce qu'il reçoit. qui germent quelquefois dans les esprits solitaires et s'y construisent et y grandissent jusqu'à y remplacer les religions. qu'il y avait en lui une de ces philosophies personnelles. proposent leurs idées à Dieu. propres à notre siècle. qu'on n'entre pas. particulièrement au moment où nous sommes. On pourrait presque dire que. Leur adoration interroge. c'était le cœur. Ce qui éclairait cet homme. Malheur à qui y pénètre ! Les génies. Leur prière offre audacieusement la discussion. Ceci est la religion directe. nous insistons sur ceci que pas un de ceux qui ont connu monseigneur Bienvenu ne se fût cru autorisé à penser rien de pareil. par une sorte de réaction splendide. mais quelque chose vous dit. soit à sa louange. rien n'indique qu'il hasardât son esprit dans les apocalypses.Chapitre XIV Ce qu'il pensait Un dernier mot. donner à l'évêque de Digne une certaine physionomie « panthéiste ». et pour nous servir d'une expression actuellement à la mode. pleine d'anxiété et de responsabilité pour qui en tente les escarpements. Les spéculations abstruses contiennent du vertige . et faire croire. elle en éblouit la nature . Sa sagesse était faite de la lumière qui vient de là. Comme cette nature de détails pourrait. Point de systèmes. ces ouvertures sombres sont là béantes. L'apôtre peut être hardi. il est probable que les contemplateurs sont contem– 87 – . À ses risques et périls. soit à son blâme. mais l'évêque doit être timide.

Aimez-vous les uns les autres . mais on ne peut pas plus prier trop qu'aimer trop . et. Le redoutable spectacle des choses créées développait en lui l'attendrissement . déjà nommé. ne souhaitait rien de plus. il tâchait de panser la plaie. il y a sur la terre des hommes – sont-ce des hommes ? – qui aperçoivent distinctement au fond des horizons du rêve les hauteurs de l'absolu. il n'était occupé qu'à trouver pour lui-même et à inspirer aux autres la meilleure manière de plaindre et de soulager. il déclarait cela complet. il ne projetait aucun rayon d'avenir sur le roulis ténébreux des événements. Il y a des hommes qui travaillent à l'extraction de l'or . et. si c'était une hérésie de prier au-delà des textes. cet homme qui se croyait « philosophe ». Il n'essayait point de faire faire à sa chasuble les plis du manteau d'Élie. très grands même. et qui ont la vision terrible de la montagne infinie. sans chercher à deviner l'énigme. cela est probable . et par ces routes ardues on s'approche de la perfection idéale. Monseigneur Bienvenu n'était point de ces hommes-là. monseigneur Bienvenu n'était pas un génie. et c'était là toute sa doctrine. il auscultait partout de la souffrance. il ne cherchait pas à condenser en flamme la lueur des choses. lui. sainte Thérèse et saint Jérôme seraient des hérétiques. il n'avait rien du prophète et rien du mage. Certes. L'universelle misère était sa mine. voilà tout. il travaillait à l'extraction de la pitié. Il eût redouté ces sublimités d'où quelques-uns. Un jour. ces puissantes rêveries ont leur utilité morale. comme Swedenborg et Pascal. Cette âme simple aimait. La douleur partout n'était qu'une occasion de bonté toujours.plés. ce sénateur. ont glissé dans la démence. L'univers lui apparaissait comme une immense maladie . Qu'il dilatât la prière jusqu'à une aspiration surhumaine. Quoi qu'il en soit. Ce qui existe était pour ce bon et rare prêtre un sujet permanent de tristesse cherchant à consoler. Lui. il sentait partout de la fièvre. Il se penchait sur ce qui gémit et sur ce qui expie. il prenait le sentier qui abrège : l'évangile. dit à l'évêque : – 88 – .

– Eh bien. répondit monseigneur Bienvenu sans disputer. le bien et le mal. pour l'athée au néant : la destinée. sans les agiter. en regardant fixement l'infini. la greffe incompréhensible des amours successifs sur le moi persistant. Monseigneur Bienvenu était simplement un homme qui constatait du dehors les questions mystérieuses sans les scruter. la récapitulation d'existences que contient le tombeau. la guerre de l'être contre l'être. saint Paul et Dante contemplent avec cet œil fulgurant qui semble. la liberté. l'âme doit s'y enfermer comme la perle dans l'huître. 40 Auteur d'un des livres sacrés du brahmanisme : Les Lois de Manou. le somnambulisme pensif de l'animal. Hugo possédait et avait lu la traduction des Lois de Manou publiée en 1840. problèmes à pic. y faire éclore des étoiles. Il s'y enfermait donc. le plus fort a le plus d'esprit. la conscience de l'homme. guerre de tous contre tous . la nature. le Nil et l'Ens39. où se penchent les gigantesques archanges de l'esprit humain . formidables abîmes que Lucrèce. si c'est une bêtise.– Mais voyez donc le spectacle du monde . il y vivait. la transformation par la mort. Votre aimez-vous les uns les autres est une bêtise. épaisseurs sinistres. pour l'apôtre à Dieu. il s'en satisfaisait absolument. les perspectives insondables de l'abstraction. toutes ces profondeurs convergentes. et sans en troubler son propre esprit. et qui avait dans l'âme le grave respect de l'ombre. la substance. Le néant et l'être. la nécessité . les précipices de la métaphysique. 39 – 89 – . laissant de côté les questions prodigieuses qui attirent et qui épouvantent. l'âme. l'essence. Manou40.

Une casquette à visière de cuir rabattue cachait en partie son visage. Hugo. il avait une cravate tordue en corde. Il pouvait avoir quarante-six ou quarante-huit ans43. un homme qui voyageait à pied entrait dans la petite ville de Digne Les rares habitants qui se trouvaient en ce moment à leurs fenêtres ou sur le seuil de leurs maisons regardaient ce voyageur avec une sorte d'inquiétude. et ruisselant de sueur. Sa chemise de grosse toile jaune. un pantalon de coutil bleu. Corti.Livre deuxième – La chute41 Chapitre I Le soir d'un jour de marche Dans les premiers jours du mois d'octobre 181542. Gohin. ce titre assimile le livre à une Bible et l'aventure de Jean Valjean à une Histoire Sainte. rapiécée à l'un des coudes d'un morceau de drap vert cousu avec de la ficelle. rattachée au col par une petite ancre d'argent. usé et râpé. blanc à un genou. mère de V. Il était difficile de rencontrer un passant d'un aspect plus misérable. C'était un homme de moyenne taille. sur le dos un sac de soldat fort plein. une heure environ avant le coucher du soleil. Lire LES MISÉRABLES. En cet automne 1815. 2. 1985. 3. brûlé par le soleil et le hâle. J. L'incertitude sera levée à la fin de I. laissait voir sa poitrine velue . Sur toutes les questions de chronologie – personnelle et historique – voir l'étude de Y. trapu et robuste. 43 Le héros est donc né entre 1769 – naissance de Napoléon – et 1772 – naissance de Sophie Trébuchet. « Une histoire qui date ». dans la force de l'âge. bien bouclé et tout Après la sainteté adamique de Mgr Bienvenu – son jardin est un Éden –. une vieille blouse grise en haillons. troué à l'autre. 41 – 90 – . Jean Valjean recommence à l'envers le « vol de l'aigle » : les hôtes empressés de l'Empereur rejettent le bagnard et l'éyêque dissident l'accueille. 42 Avec le motif biblique se tisse le motif napoléonien.

Il y entra. il tourna à gauche et se dirigea vers la mairie. sans répondre à son salut. et semblaient n'avoir pas été coupés depuis quelque temps. et pourtant hérissés . Des bords de la mer peut-être. Le gendarme. puis entra dans la maison de ville. Il paraissait très fatigué. ajoutaient je ne sais quoi de sordide à cet ensemble délabré. car des enfants qui le suivaient le virent encore s'arrêter. D'où venait-il ? Du midi. à la main un énorme bâton noueux. la tête tondue et la barbe longue. avait vu passer l'empereur Napoléon allant de Cannes à Paris44. L'homme ôta sa casquette et salua humblement le gendarme. 44 – 91 – . Personne ne le connaissait. Des femmes de l'ancien bourg qui est au bas de la ville l'avaient vu s'arrêter sous les arbres du boulevard Gassendi et boire à la fontaine qui est à l'extrémité de la promenade. à la fontaine de la place du marché. deux cents pas plus loin. Car il faisait son entrée dans Digne par la même rue qui. Cet homme avait dû marcher tout le jour.neuf. puis sortit un quart d'heure après. Il fallait qu'il eût bien soif. le suivit quelque temps des yeux. Ici se confirme le parallélisme inverse des trajets de Napoléon Ier et de Jean Valjean. Un gendarme était assis près de la porte sur le banc de pierre où le général Drouot monta le 4 mars pour lire à la foule effarée des habitants de Digne la proclamation du golfe Juan. les pieds sans bas dans des souliers ferrés. Les cheveux étaient ras. le regarda avec attention. Ce n'était évidemment qu'un passant. et boire. le voyage à pied. sept mois auparavant. La sueur. la chaleur. Arrivé au coin de la rue Poichevert. car ils commençaient à pousser un peu. la poussière.

il avait remercié le maire en disant : Je vais chez un brave homme que je connais. Cette auberge avait pour hôtelier un nommé Jacquin Labarre.Il y avait alors à Digne une belle auberge à l'enseigne de la Croix-de-Colbas. L'hôte. Quiconque a voyagé sait que personne ne fait meilleure chère que les rouliers. La réalité est que l'empereur. L'hôte. qui tenait à Grenoble l'auberge des TroisDauphins et qui avait servi dans les guides. L'homme se dirigea vers cette auberge. y avait fait de fréquents voyages au mois de janvier. homme considéré dans la ville pour sa parenté avec un autre Labarre. un grand feu flambait gaîment dans la cheminée. beaucoup de bruits avaient couru dans le pays sur cette auberge des Trois-Dauphins. Lors du débarquement de l'empereur. laquelle s'ouvrait de plain-pied sur la rue. tournait sur une longue broche devant le feu . Une marmotte grasse. et qu'il y avait distribué des croix d'honneur à des soldats et des poignées de napoléons à des bourgeois. Il entra dans la cuisine. déguisé en charretier. allait de l'âtre aux casseroles. On disait de lui dans la ville : C'est le cousin de celui de Grenoble. sur les fourneaux cuisaient deux grosses carpes du lac de Lauzet et une truite du lac d'Alloz. qui était en même temps le chef. Cette gloire du Labarre des Trois-Dauphins se reflétait à vingt-cinq lieues de distance jusque sur le Labarre de la Croix-de-Colbas. fort occupé et surveillant un excellent dîner destiné à des rouliers qu'on entendait rire et parler à grand bruit dans une salle voisine. qui était la meilleure du pays. Tous les fourneaux étaient allumés . dit sans lever les yeux de ses fourneaux : – Que veut monsieur ? – 92 – . et il était allé aux Trois-Dauphins. entré dans Grenoble. On contait que le général Bertrand. entendant la porte s'ouvrir et entrer un nouveau venu. flanquée de perdrix blanches et de coqs de bruyère. avait refusé de s'installer à l'hôtel de la préfecture .

dit l'homme. Pendant que le nouveau venu se chauffait. – 93 – . et ajouta : – … en payant. En ce moment il tourna la tête. reprit l'hôte. l'homme considérait le voyageur. – Tout à l'heure. et l'enfant partit en courant dans la direction de la mairie. le digne aubergiste Jacquin Labarre tira un crayon de sa poche. – Rien de plus facile. L'homme tira une grosse bourse de cuir de la poche de sa blouse et répondit : – J'ai de l'argent. le dos tourné. tout en allant et venant. L'homme remit sa bourse en poche. dit l'hôte. Les soirées d'octobre y sont froides. le posa à terre près de la porte. L'aubergiste dit un mot à l'oreille du marmiton. embrassa d'un coup d'œil tout l'ensemble du voyageur. Digne est dans la montagne. Cependant. Sur la marge blanche il écrivit une ligne ou deux. – Dîne-t-on bientôt ? dit l'homme. puis il déchira le coin d'un vieux journal qui traînait sur une petite table près de la fenêtre. et alla s'asseoir sur une escabelle basse près du feu. – En ce cas on est à vous. plia sans cacheter et remit ce chiffon de papier à un enfant qui paraissait lui servir tout à la fois de marmiton et de laquais.– Manger et coucher. dit l'hôte. se déchargea de son sac. garda son bâton à la main.

Il demanda encore une fois : – Dîne-t-on bientôt ? – Tout à l'heure. – Quoi donc ? – Vous avez de l'argent… – Oui. je n'ai pas de chambre. – Monsieur. L'hôte le déplia avec empressement. dit l'hôte. L'enfant revint. Il rapportait le papier. puis hocha la tête.Le voyageur n'avait rien vu de tout cela. je ne puis vous recevoir. dit l'hôte. – Comment ! Avez-vous peur que je ne paye pas ? Voulezvous que je paye d'avance ? J'ai de l'argent. dit l'homme. L'homme reprit tranquillement : – Mettez-moi à l'écurie. Il parut lire attentivement. – Ce n'est pas cela. comme quelqu'un qui attend une réponse. Enfin il fit un pas vers le voyageur qui semblait plongé dans des réflexions peu sereines. vous dis-je. – Et moi. et resta un moment pensif. – 94 – . L'homme se dressa à demi sur son séant. dit-il.

– Je ne puis. Nous verrons cela après dîner. – Combien sont-ils ? – Douze. Il se leva. parut grave à l'étranger. J'ai fait douze lieues. J'ai marché dès le soleil levé. – Eh bien. Une botte de paille. – Par qui ? – Par ces messieurs les rouliers. repartit l'homme. faite d'un ton mesuré. L'homme éclata de rire et se tourna vers la cheminée et les fourneaux. dit l'hôte. Cette déclaration. – 95 – . moi. Je veux manger. Je paye. – Rien ! et tout cela ? – Tout cela m'est retenu. – Ah bah ! mais je meurs de faim. – Je ne puis vous donner à dîner. mais ferme. – Je n'ai rien. – Pourquoi ? – Les chevaux prennent toute la place. un coin dans le grenier.

Savez-vous lire ? En parlant ainsi il tendait à l'étranger. et. j'ai faim. et s'en alla. et de la mairie à l'auberge.– Il y a là à manger pour vingt. j'ai envoyé à la mairie. L'aubergiste reprit après un silence : – J'ai l'habitude d'être poli avec tout le monde. L'homme baissa la tête. Il prit la grande rue. Le voyageur était courbé en cet instant et poussait quelques braises dans le feu avec le bout ferré de son bâton. L'hôte alors se pencha à son oreille. S'il s'était retourné. – Ils ont tout retenu et tout payé d'avance. et lui dit d'un accent qui le fit tressaillir : – Allez-vous en. rasant de près les maisons. et je reste. Maintenant voulez-vous que je vous dise qui vous êtes ? En vous voyant entrer. L'homme y jeta un regard. et voici ce qu'on m'a répondu. l'hôte le regarda fixement et ajouta toujours à voix basse : – Tenez. Allez-vous-en. Il ne se retourna pas une seule fois. L'homme se rassit et dit sans hausser la voix : – Je suis à l'auberge. Voulez-vous que je vous dise votre nom ? Vous vous appelez Jean Valjean. comme un homme humilié et triste. il aurait vu l'aubergiste de la Croix-de-Colbas sur le seuil de sa – 96 – . comme il ouvrait la bouche pour répliquer. assez de paroles comme cela. je me suis douté de quelque chose. il se retourna vivement. le papier qui venait de voyager de l'auberge à la mairie. tout déplié. ramassa le sac qu'il avait déposé à terre. Il marchait devant lui au hasard.

La nuit approchait. Il y alla. La flamme faisait bruire une marmite de fer accrochée à la crémaillère. Il regarda autour de lui pour voir s'il ne découvrirait pas quelque gîte. Tout à coup il sentit vivement la faim.porte. et regarda par la vitre l'intérieur de la salle basse du cabaret. La belle hôtellerie s'était fermée pour lui . et. Il ne vit rien de tout cela. Les gens accablés ne regardent pas derrière eux. par deux portes. marchant toujours. Il se glissa dans la cour. Il chemina ainsi quelque temps. pendue à une potence en fer. Précisément une lumière s'allumait au bout de la rue . On entre dans ce cabaret. s'arrêta encore. Le voyageur s'arrêta un moment. comme cela arrive dans la tristesse. l'autre s'ouvre sur une petite cour pleine de fumier. entouré de tous les voyageurs de son auberge et de tous les passants de la rue. il aurait deviné qu'avant peu son arrivée serait l'événement de toute la ville. aux regards de défiance et d'effroi du groupe. se dessinait sur le ciel blanc du crépuscule. Le cabaret qui est dans la rue de Chaffaut. quelque bouge bien pauvre. C'était en effet un cabaret. une branche de pin. éclairée par une petite lampe sur une table et par un grand feu dans la cheminée. il cherchait quelque cabaret bien humble. oubliant la fatigue. Ils ne savent que trop que le mauvais sort les suit. L'hôte se chauffait. allant à l'aventure par des rues qu'il ne connaissait pas. Le voyageur n'osa pas entrer par la porte de la rue. puis leva timidement le loquet et poussa la porte. – 97 – . qui est aussi une espèce d'auberge. parlant vivement et le désignant du doigt. Quelques hommes y buvaient. L'une donne sur la rue.

cheminant entre Bras dasse et… j'ai oublié le nom.– Qui va là ? dit le maître. Le souper cuit dans la marmite. Je crois que c'est Escoublon). Il alla s'asseoir près de l'âtre. Le hasard faisait que le matin même il avait rencontré cet étranger de mauvaise mine. une bonne odeur sortait de la marmite. Il allongea devant le feu ses pieds meurtris par la fatigue . Or. Tous les gens qui buvaient se retournèrent. C'était d'ailleurs un profil ferme. qui paraissait déjà très fatigué. Venez vous chauffer. en le rencontrant. Ce poissonnier faisait partie. elle commençait par paraître humble et finissait par sembler sévère. camarade. lui avait demandé de le prendre en croupe . une demi-heure auparavant. du groupe qui entou– 98 – . le feu de l'autre. Tout ce qu'on pouvait distinguer de son visage sous sa casquette baissée prit une vague apparence de bien-être mêlée à cet autre aspect si poignant que donne l'habitude de la souffrance. Cependant un des hommes attablés était un poissonnier qui. Cette physionomie était étrangement composée . avant d'entrer au cabaret de la rue de Chaffaut. Ici on soupe et on couche. On l'examina quelque temps pendant qu'il défaisait son sac. à quoi le poissonnier n'avait répondu qu'en doublant le pas. – Quelqu'un qui voudrait souper et coucher. L'œil luisait sous les sourcils comme un feu sous une broussaille. énergique et triste. était allé mettre son cheval à l'écurie chez Labarre. La lampe l'éclairait d'un côté. – C'est bon. l'homme. L'hôte lui dit : – Voilà du feu. Il entra.

les enfants se dispersèrent comme une volée d'oiseaux. lui jetèrent des pierres. Il fit de sa place au cabaretier un signe imperceptible. – On m'a renvoyé de l'autre auberge. L'étranger se retourna et répondit avec douceur. posa brusquement sa main sur l'épaule de l'homme. – Où voulez-vous que j'aille ? – Ailleurs. et lui-même avait raconté sa désagréable rencontre du matin aux gens de la Croix-de-Colbas. Il sonna.rait Jacquin Labarre. L'homme prit son bâton et son sac. – Et l'on te chasse de celle-ci. – 99 – . L'homme était retombé dans ses réflexions. qui l'avaient suivi depuis la Croix-de-Colbas et qui semblaient l'attendre. À la porte pendait une chaîne de fer attachée à une cloche. Comme il sortait. Il passa devant la prison. Il revint sur ses pas avec colère et les menaça de son bâton . – Ah ! vous savez ? – Oui. quelques enfants. et s'en alla. et lui dit : – Tu vas t'en aller d'ici. Ils échangèrent quelques paroles à voix basse. Le cabaretier vint à lui. Le cabaretier revint à la cheminée.

voudriez-vous bien m'ouvrir et me loger pour cette nuit ? Une voix répondit : – Une prison n'est pas une auberge. Il est probable qu'il pensa que cette maison joyeuse serait hospitalière. À cette table était assis un homme d'une quarantaine d'années. l'enfant riait. Il entra dans une petite rue où il y a beaucoup de jardins. Le père riait. C'était une grande chambre blanchie à la chaux. la mère souriait. quelques chaises de bois et un fusil à deux coups accroché au mur. Le guichet se referma. et un berceau dans un coin. – 100 – . et que là où il voyait tant de bonheur il trouverait peut-être un peu de pitié. à la figure joyeuse et ouverte. Parmi ces jardins et ces haies. Une table était servie au milieu de la chambre. dit-il en ôtant respectueusement sa casquette. Une lampe de cuivre éclairait la nappe de grosse toile blanche. Il frappa au carreau un petit coup très faible. Quelques-uns ne sont enclos que de haies. Près de lui. Il regarda par cette vitre comme il avait fait pour le cabaret.Un guichet s'ouvrit. On vous ouvrira. une femme toute jeune allaitait un autre enfant. il vit une petite maison d'un seul étage dont la fenêtre était éclairée. Faites-vous arrêter. Que se passait-il en lui ? Lui seul eût pu le dire. – Monsieur le guichetier. le broc d'étain luisant comme l'argent et plein de vin et la soupière brune qui fumait. qui faisait sauter un petit enfant sur ses genoux. L'étranger resta un moment rêveur devant ce spectacle doux et calmant. ce qui égaye la rue. avec un lit drapé d'indienne imprimée.

J'ai marché toute la journée. demi-paysan. pardon. Pourriez-vous ? En payant ? – 101 – . un mouchoir rouge. Il entendit la femme qui disait : – Mon homme. Il frappa un second coup. prit la lampe. sa chemise largement ouverte et rabattue montrait son cou de taureau. d'énormes favoris noirs. le bas du visage en museau. – Non. Il frappa un troisième coup. C'était un homme de haute taille. et sur tout cela cet air d'être chez soi qui est une chose inexprimable. dit le voyageur. répondit le mari. Il portait un vaste tablier de cuir qui montait jusqu'à son épaule gauche. Il renversait la tête en arrière . il me semble qu'on frappe. demi-artisan. pourriez-vous ? En payant ? – Qui êtes-vous ? demanda le maître du logis. pourriezvous me donner une assiettée de soupe et un coin pour dormir dans ce hangar qui est là dans ce jardin ? Dites. Il avait d'épais sourcils. les yeux à fleur de tête. Le mari se leva.On n'entendit pas. L'homme répondit : – J'arrive de Puy-Moisson. toutes sortes d'objets que la ceinture retenait comme dans une poche. blanc et nu. J'ai fait douze lieues. En payant. une poire à poudre. et alla à la porte qu'il ouvrit. – Monsieur. et dans lequel faisaient ventre un marteau.

– Il n'y a pas de place. de loger quelqu'un de bien qui payerait. Êtes-vous allé chez Labarre ? – Oui. Ce n'est pas jour de foire ni de marché. Cependant aux paroles du paysan : Est-ce que vous seriez l'homme ?… la femme s'était levée. de la rue de Chaffaut ? L'embarras de l'étranger croissait. – Eh bien ? Le voyageur répondit avec embarras : – Je ne sais pas. Le visage du paysan prit une expression de défiance. avait pris ses deux enfants dans ses bras et s'était réfugiée précipitamment derrière son ma- – 102 – . Mais pourquoi n'allez-vous pas à l'auberge. Il balbutia : – Il ne m'a pas reçu non plus. – Êtes-vous allé chez chose. dit le paysan. et tout à coup il s'écria avec une sorte de frémissement : – Est-ce que vous seriez l'homme ?… Il jeta un nouveau coup d'œil sur l'étranger. il regarda le nouveau venu de la tête aux pieds. – Bah ! pas possible. fit trois pas en arrière.– Je ne refuserais pas. posa la lampe sur la table et décrocha son fusil du mur. il ne m'a pas reçu.

et l'homme l'entendit tirer deux gros verrous. Il s'approcha de la hutte . Ces sortes de logis ne sont habituellement pas occupés la nuit. et il y trouva un assez bon lit de paille. les yeux effarés. Chat de maraude. et un bruit de barre de fer qu'on posait parvint au dehors. la gorge nue. il souffrait du froid et de la faim . En ce 45 Patois des Alpes françaises. – Par grâce. Tout cela se fit en moins de temps qu'il ne faut pour se le figurer. mais c'était du moins là un abri contre le froid. Il pensa sans doute que c'était en effet le logis d'un cantonnier . Il se coucha à plat ventre et se glissa dans la hutte. sans pouvoir faire un mouvement tant il était fatigué. Il resta un moment étendu sur ce lit. – 103 – . Après avoir examiné quelques instants l'homme comme on examine une vipère. il se mit à déboucler une des courroies. Un moment après. Le vent froid des Alpes soufflait. il s'était résigné à la faim. Puis. Il franchit résolument une barrière de bois et se trouva dans le jardin. comme son sac sur son dos le gênait et que c'était d'ailleurs un oreiller tout trouvé. la fenêtre se ferma au volet.ri. À la lueur du jour expirant. Il y faisait chaud. un verre d'eau. La nuit continuait de tomber. elle avait pour porte une étroite ouverture très basse et elle ressemblait à ces constructions que les cantonniers se bâtissent au bord des routes. l'étranger aperçut dans un des jardins qui bordent la rue une sorte de hutte qui lui parut maçonnée en mottes de gazon. Puis il referma la porte violemment. regardant l'étranger avec épouvante. en murmurant tout bas : Tso-maraude45. reprit l'homme. – Un coup de fusil ! dit le paysan. le maître du logis revint à la porte et dit : – Va-t'en.

il avait devant lui une de ces collines basses couvertes de chaume coupé ras. Quand il eut. il se laissa tomber plutôt qu'il ne s'assit sur une pierre. Cependant. Il était lui-même vigoureux et redoutable . emplissant tout le ciel. L'horizon était tout noir . Il sortit également du jardin. La tête d'un dogue énorme se dessinait dans l'ombre à l'ouverture de la hutte. sans gîte. seul. et il paraît qu'un passant qui traversait l'entendit s'écrier : – Je ne suis pas même un chien ! Bientôt il se releva et se remit à marcher. il leva les yeux et chercha autour de lui. obligé. d'avoir recours à cette manœuvre du bâton que les maîtres en ce genre d'escrime appellent la rose couverte. mais à reculons. c'étaient des nuages très bas qui semblaient s'appuyer sur la colline même et qui montaient. non sans peine. sans toit. Il chemina ainsi quelque temps. repassé la barrière et qu'il se retrouva dans la rue. chassé même de ce lit de paille et de cette niche misérable. et s'y abriter. ce n'était pas seulement le sombre de la nuit . C'était la niche d'un chien. il se fit de son sac un bouclier. et sortit de la niche comme il put. il s'arma de son bâton. comme la lune allait se lever et qu'il flottait encore au – 104 – . Il sortit de la ville.moment un grondement farouche se fit entendre. Quand il se sentit loin de toute habitation humaine. qui après la moisson ressemblent à des têtes tondues. Il était dans un champ . sans abri. pour tenir le dogue en respect. la tête toujours baissée. non sans élargir les déchirures de ses haillons. Il leva les yeux. espérant trouver quelque arbre ou quelque meule dans les champs.

puis au séminaire. Il pouvait être huit heures du soir. Cet homme était évidemment très loin d'avoir de ces délicates habitudes d'intelligence et d'esprit qui font qu'on est sensible aux aspects mystérieux des choses . Il y a au coin de cette place une imprimerie. il recommença sa promenade à l'aventure. Rien dans le champ ni sur la colline qu'un arbre difforme qui se tordait en frissonnant à quelques pas du voyageur. En passant sur la place de la cathédrale. C'est là que furent imprimées pour la première fois les proclamations de l'empereur et de la garde impériale à l'armée. dans cette plaine et dans cet arbre. Il y a des instants où la nature semble hostile. Il parvint ainsi à la préfecture. – 105 – . et la colline. il montra le poing à l'église. cependant il y avait dans ce ciel. ce qui est un effet particulièrement sinistre. quelque chose de si profondément désolé qu'après un moment d'immobilité et de rêverie. La terre était donc plus éclairée que le ciel. se dessinait vague et blafarde sur l'horizon ténébreux. il rebroussa chemin brusquement. Tout cet ensemble était hideux. qui a soutenu des sièges dans les guerres de religion. était encore entourée en 1815 de vieilles murailles flanquées de tours carrées qu'on a démolies depuis. apportées de l'île d'Elbe et dictées par Napoléon lui-même. dans cette colline. petit. Il passa par une brèche et rentra dans la ville. Comme il ne connaissait pas les rues. d'un pauvre et chétif contour. Les portes de Digne étaient fermées.zénith un reste de clarté crépusculaire. Il revint sur ses pas. ces nuages formaient au haut du ciel une sorte de voûte blanchâtre d'où tombait sur la terre une lueur. Digne. lugubre et borné.

Il répondit durement et avec colère : – Vous le voyez.Épuisé de fatigue et n'espérant plus rien. – Vous avez été soldat ? – Oui. bonne femme. – Sur ce banc ? reprit-elle. mon ami ? dit-elle. il se coucha sur le banc de pierre qui est à la porte de cette imprimerie. – J'ai eu pendant dix-neuf ans un matelas de bois. était madame la marquise de R. dit madame de R. – Que faites-vous là. Madame de R. bien digne de ce nom en effet. Soldat. Elle vit cet homme étendu dans l'ombre. j'ai aujourd'hui un matelas de pierre. je me couche. La bonne femme. continua : – 106 – . je n'ai dans ma bourse que quatre sous.. L'homme prit les quatre sous. Une vieille femme sortait de l'église en ce moment. – Donnez toujours. – Hélas. bonne femme. – Pourquoi n'allez-vous pas à l'auberge ? – Parce que je n'ai pas d'argent. dit l'homme.

– J'ai frappé à toutes les portes. – Frappez-y. reprit-elle. Vous avez sans doute froid et faim. – Vous avez. frappé à toutes les portes ? – Oui. Avez-vous essayé pourtant ? Il est impossible que vous passiez ainsi la nuit. – Avez-vous frappé à celle-là ? – Non. – 107 – .– Vous ne pouvez vous loger avec si peu dans une auberge. La « bonne femme » toucha le bras de l'homme et lui montra de l'autre côté de la place une petite maison basse à côté de l'évêché. On aurait pu vous loger par charité. – Eh bien ? – Partout on m'a chassé.

Les devoirs de tous sont les grands devoirs. aux enfants et aux serviteurs. 25-35. selon la classe à laquelle il appartient. 594). 13 . Il s'occupait d'un grand travail sur les Devoirs46. était resté assez tard enfermé dans sa chambre. V. dans l'Épître aux Éphésiens . VI. XIII. V. écrivant assez incommodément sur de petits carrés de papier avec un gros livre ouvert sur ses genoux. VII. devoirs envers soi-même (Matth. 46 – 108 – . expliquée par les Saints Pères (Les Misérables. Hébr. 17 . 1-7 . VII. 47 Voir Rom. aux souverains et aux sujets. l'évêque de Digne. XII. M. dans l'Épître aux Romains . Hugo avait reçu d'un inconnu un Sommaire de l'exposition de la doctrine renfermée dans les Saintes Écritures. VI).. « Historique ».Chapitre II La prudence conseillée à la sagesse Ce soir-là. 7 . 30). 9 . aux vierges. Il dépouillait soigneusement tout ce que les Pères et les Docteurs ont dit sur cette grave matière. 14 . pour prendre l'argenterie dans le placard près du lit. C'est dans ce Sommaire que V.. aux maris. II. 21 . XIII. Il travaillait encore à huit heures. Hugo a coché et repris les titres et les références du traité du Mgr Bienvenu. dans l'Épître aux Corinthiens47. III. t II. devoirs envers le prochain (Matth. aux épouses. par saint Pierre . Saint Matthieu les indique : devoirs envers Dieu (Matth. Il faisait laborieusement de toutes ces prescriptions un ensemble harmonieux qu'il voulait présenter aux âmes. VI.... deuxièmement les devoirs de chacun. Son livre était divisé en deux parties . I Pierre. l'évêque les avait trouvés indiqués et prescrits ailleurs . selon son habitude. 25).. définie par les Conciles. devoirs envers les créatures (Matth. lequel est malheureusement demeuré inachevé. aux magistrats. 20. après sa promenade en ville. I Cor. p. Il y en a quatre. 12). quand madame Magloire entra. premièrement les devoirs de tous. aux fidèles. Eph.. aux mères et aux jeunes hommes.. aux pères. Pour les autres devoirs. dans l'Épître aux Hébreux . 29. Un moment On sait qu'en 1832. édition de l'Imprimerie Nationale.

un peu plus grande que son frère. elle causait avec mademoiselle Baptistine. la table était près de la cheminée. grasse. un tablier de toile de coton à carreaux rouges et verts. La robe de mademoiselle Baptistine était coupée sur les patrons de 1806. Pour emprunter des locutions vulgaires qui ont le mérite de dire avec un seul mot une idée qu'une page suffirait à peine à exprimer. On peut se figurer facilement ces deux femmes qui avaient toutes deux passé soixante ans : madame Magloire petite. Madame Magloire avait un bonnet blanc à tuyaux. les deux angles de sa bouche inégalement relevés et la lèvre supérieure plus grosse que la lèvre inférieure lui donnaient quelque chose de – 109 – . avec pièce d'estomac pareille rattachée par deux épingles aux deux coins d'en haut. Une lampe était sur la table . avec porte sur la rue (nous l'avons dit). avec pattes et boutons. qu'elle avait achetée alors à Paris et qui lui durait encore. Tout en vaquant au service. aux pieds de gros souliers et des bas jaunes comme les femmes de Marseille. mince. taille courte. vêtue d'une robe de soie puce. se leva de sa table et entra dans la salle à manger. ferma son livre. Un assez bon feu était allumé. vive . madame Magloire avait l'air d'une paysanne et mademoiselle Baptistine d'une dame. fourreau étroit. mademoiselle Baptistine. manches à épaulettes. Madame Magloire achevait en effet de mettre le couvert. sentant que le couvert était mis et que sa sœur l'attendait peut-être.après. vif et bon . au cou une jeannette d'or. frêle. Elle cachait ses cheveux gris sous une perruque frisée dite à l'enfant. l'évêque. le seul bijou de femme qu'il y eût dans la maison. La salle à manger était une pièce oblongue à cheminée. couleur à la mode en 1806. noué à la ceinture d'un ruban vert. Madame Magloire avait l'air intelligent. un fichu très blanc sortant de la robe de bure noire à manches larges et courtes. douce. et fenêtre sur le jardin.

mais la foi. avaient élevé peu à peu cette mansuétude jusqu'à la sainteté. ces trois vertus qui chauffent doucement l'âme. elle obéissait passivement comme mademoiselle. le maire ne s'aimaient pas. et qu'il se pourrait qu'il y eût de méchantes rencontres pour ceux qui s'aviseraient de rentrer tard chez eux cette nuit-là. respiraient une ineffable bonté.bourru et d'impérieux. elle lui parlait résolument avec un mélange de respect et de liberté . elle n'était pas jolie. mais l'évêque venait de sa chambre où il avait eu assez froid. Que c'était donc aux gens sages à faire la police eux-mêmes et à se bien garder. et puis il pensait à autre chose. Que la police était bien mal faite du reste. le préfet et M. l'évêque entra. Mademoiselle Baptistine ne parlait même pas. l'espérance. Au moment où M. madame Magloire avait entendu dire des choses en divers lieux. Elle avait toujours été prédestinée à la mansuétude . Pauvre sainte fille ! doux souvenir disparu ! Mademoiselle Baptistine a depuis raconté tant de fois ce qui s'était passé à l'évêché cette soirée-là. on a vu cela. Elle se bornait à obéir et à complaire. Il – 110 – . Madame Magloire appuya sur ce dernier mot . La nature n'en avait fait qu'une brebis. madame Magloire parlait avec quelque vivacité. la charité. Même quand elle était jeune. et qu'il faudrait avoir soin de dûment clore. il s'était assis devant la cheminée et se chauffait. et cherchaient à se nuire en faisant arriver des événements. Elle entretenait mademoiselle d'un sujet qui lui était familier et auquel l'évêque était accoutumé. qu'un vagabond suspect serait arrivé. verrouiller et barricader sa maison. tout en allant faire quelques provisions pour le souper. Il s'agissait du loquet de la porte d'entrée. toute sa personne. Tant que monseigneur se taisait. attendu que M. nous l'avons dit en commençant. la religion en avait fait un ange. Il paraît que. mais dès que monseigneur parlait. qu'il devait être quelque part dans la ville. mais tout son visage. On parlait d'un rôdeur de mauvaise mine . et de bien fermer ses portes. que plusieurs personnes qui vivent encore s'en rappellent les moindres détails. elle avait de gros yeux bleus à fleur de tête et le nez long et busqué .

Alors. mademoiselle Baptistine. Des fours. Puis tournant à demi sa chaise. une espèce de mendiant dangereux serait en ce moment dans la ville. un va-nu-pieds. en l'exagérant quelque peu. que le feu éclairait d'en bas : – Voyons. monseigneur. Il s'était présenté pour loger chez Jacquin Labarre qui n'avait pas voulu le recevoir. elle poursuivit triomphante : – Oui. Tout le monde le dit. se hasarda à dire timidement : – Mon frère. répondit l'évêque.ne releva pas le mot à effet que madame Magloire venait de laisser tomber. Il paraîtrait qu'un bohémien. Vivre dans un pays de montagnes. – Vraiment ? dit l'évêque. monseigneur. et levant vers la vieille servante son visage cordial et facilement joyeux. cela lui semblait indiquer que l'évêque n'était pas loin de s'alarmer . mettant ses deux mains sur ses genoux. Il y aura quelque malheur cette nuit dans la ville. voulant satisfaire madame Magloire sans déplaire à son frère. On l'avait vu arriver par le boulevard Gassendi et rôder dans les rues à la brume. Ce consentement à l'interroger encouragea madame Magloire . et n'avoir pas même de lanternes la nuit dans les rues ! On sort. et mademoiselle que voilà dit comme moi… – 111 – . Qu'y a-t-il ? qu'y a-t-il ? Nous sommes donc dans quelque gros danger ? Alors madame Magloire recommença toute l'histoire. sans s'en douter. Un homme de sac et de corde avec une figure terrible. quoi ! Et je dis. Elle le répéta. Avec cela que la police est si mal faite (répétition inutile). entendez-vous ce que dit madame Magloire ? – J'en ai entendu vaguement quelque chose. C'est comme cela.

car je dis qu'une porte qui s'ouvre du dehors avec un loquet. – Entrez. je vais aller dire à Paulin Musebois. et je dis qu'il faut des verrous. ne serait-ce que pour cette nuit . que. monseigneur. Madame Magloire continua comme s'il n'y avait pas eu de protestation : – Nous disons que cette maison-ci n'est pas sûre du tout . on frappa à la porte un coup assez violent. je ne dis rien. c'est une minute . le serrurier. avec cela que monseigneur a l'habitude de toujours dire d'entrer. rien n'est plus terrible . Ce que mon frère fait est bien fait. on les a là. interrompit la sœur. – 112 – . même au milieu de la nuit. ô mon Dieu ! on n'a pas besoin d'en demander la permission… En ce moment.– Moi. par le premier passant venu. dit l'évêque. qu'il vienne remettre les anciens verrous de la porte . si monseigneur le permet. et que d'ailleurs.

C'était une sinistre apparition. Un homme entra. puis. une circulaire avait défini l'obéissance passive exigée de l'armée. Un poème de Châtiments intitulé A l'obéissance passive stigmatise la chose et le mot. hardie. Le feu de la cheminée l'éclairait. L'évêque fixait sur l'homme un œil tranquille. son bâton à la main. fatiguée et violente dans les yeux. et resta béante. Il avait son sac sur l'épaule. entendu ici par antiphrase. Il entra. Madame Magloire n'eut pas même la force de jeter un cri. elle se mit à regarder son frère et son visage redevint profondément calme et serein. ramenant peu à peu sa tête vers la cheminée. Peu avant le coup d'État de 1851. laissant la porte ouverte derrière lui. Il était hideux. Cet homme. C'est le voyageur que nous avons vu tout à l'heure errer cherchant un gîte. fit un pas. nous le connaissons déjà. Elle tressaillit. et s'arrêta. toute grande.Chapitre III Héroïsme de l'obéissance passive48 La porte s'ouvrit. une expression rude. Elle s'ouvrit vivement. aperçut l'homme qui entrait et se dressa à demi d'effarement. comme si quelqu'un la poussait avec énergie et résolution. 48 – 113 – . Mademoiselle Baptistine se retourna.

Je m'appelle Jean Valjean. Ce chien m'a mordu et m'a chassé. j'allais me coucher sur une pierre. Une bonne femme m'a montré votre maison et m'a dit : « Frappe là ». J'ai été à une autre auberge. l'homme appuya ses deux mains à la fois sur son bâton. Il n'y avait pas d'étoile. On aurait dit qu'il savait qui j'étais. Qu'est-ce que cela me fait ? J'ai de l'argent. Je suis libéré depuis quatre jours et en route pour Pontarlier qui est ma destination. – 114 – . on m'a renvoyé à cause de mon passeport jaune que j'avais montré à la mairie. j'ai fait douze lieues à pied. Ce soir. comme s'il avait été un homme. J'ai été à la prison. L'homme fit trois pas et s'approcha de la lampe qui était sur la table. dit d'une voix haute : – Voici. Personne n'a voulu de moi. Je suis un galérien. et qu'il n'y avait pas de bon Dieu pour empêcher de pleuvoir. Aujourd'hui. et. dans la place. J'ai frappé. dit l'évêque. Qu'est-ce que c'est ici ? Êtes-vous une auberge ? J'ai de l'argent. douze lieues à pied. J'ai pensé qu'il pleuvrait. Je payerai. j'ai été dans une auberge.Comme il ouvrait la bouche. Je m'en suis allé dans les champs pour coucher à la belle étoile. J'ai passé dix-neuf ans au bagne. Ma masse. vous mettrez un couvert de plus. sans doute pour demander au nouveau venu ce qu'il désirait. Quatre jours et que je marche depuis Toulon. chez l'autre. et je suis rentré dans la ville pour y trouver le renfoncement d'une porte. Cent neuf francs quinze sous que j'ai gagnés au bagne par mon travail en dix-neuf ans. sans attendre que l'évêque parlât. Je suis très fatigué. j'ai bien faim. Là. le guichetier n'a pas ouvert. en arrivant dans ce pays. J'ai été dans la niche d'un chien. On m'a dit : Va-t-en ! Chez l'un. Il avait fallu. Voulez-vous que je reste ? – Madame Magloire. promena ses yeux tour à tour sur le vieillard et les femmes.

Un forçat. Je viens des galères. jusqu'alors sombre et dure. Cet homme est très dangereux. asseyez-vous et chauffez-vous. Madame Magloire sortit pour exécuter ces ordres. dit l'évêque. Il se mit à balbutier comme un homme fou : – 115 – . de doute. s'empreignit de stupéfaction. Avez-vous entendu ? Je suis un galérien. Voulez-vous me recevoir. Nous avons déjà expliqué de quelle nature était l'obéissance des deux femmes. Nous allons souper dans un instant. Il y a une école pour ceux qui veulent. de joie. moi. » – Voilà ! Tout le monde m'a jeté dehors. et l'on fera votre lit pendant que vous souperez. L'évêque se tourna vers l'homme. Voulez-vous lire ? Je sais lire. forçat libéré.– Tenez. Ici l'homme comprit tout à fait. et devint extraordinaire. Il tira de sa poche une grande feuille de papier jaune qu'il déplia. Tenez. natif de… – cela vous est égal… – Est resté dix-neuf ans au bagne. Cinq ans pour vol avec effraction. Cela sert à me faire chasser de partout où je suis. comme vous voyez. vous mettrez des draps blancs au lit de l'alcôve. reprit-il. voilà ce qu'on a mis sur le passeport : « Jean Valjean. Quatorze ans pour avoir tenté de s'évader quatre fois. – Monsieur. J'ai appris au bagne. Jaune. vous ? Est-ce une auberge ? Voulez-vous me donner à manger et à coucher ? Avez-vous une écurie ? – Madame Magloire. comme s'il n'avait pas bien compris. – Voilà mon passeport. L'expression de son visage. ce n'est pas ça.

monsieur l'aubergiste. Je payerai bien. – Un prêtre ! reprit l'homme. dit l'évêque. Oh ! un brave homme de prêtre ! Alors vous ne me demandez pas d'argent ? Le curé. Mademoiselle Baptistine le considérait avec douceur. Vous êtes aubergiste. – 116 – . comment vous appelez-vous ? Je payerai tout ce qu'on voudra. monsieur le curé.– Vrai ? quoi ? vous me gardez ? vous ne me chassez pas ! un forçat ! Vous m'appelez monsieur ! vous ne me tutoyez pas ! Va-ten. Alors vous n'avez pas besoin que je paye ? – Non. il avait déposé son sac et son bâton dans un coin. dit l'évêque. que je suis bête ! je n'avais pas vu votre calotte ! Tout en parlant. – Cent neuf francs quinze sous. Je croyais bien que vous me chasseriez. C'est bien bon un bon prêtre. ajouta l'homme. Aussi j'avais dit tout de suite qui je suis. Oh ! la brave femme qui m'a enseigné ici ! Je vais souper ! un lit ! Un lit avec des matelas et des draps ! comme tout le monde ! il y a dix-neuf ans que je n'ai couché dans un lit ! Vous voulez bien que je ne m'en aille pas ! Vous êtes de dignes gens ! D'ailleurs j'ai de l'argent. gardez votre argent. Il continua : – Vous êtes humain. puis remis son passeport dans sa poche. Combien avez-vous ? ne m'avez-vous pas dit cent neuf francs ? – Quinze sous. Pardon. et il s'était assis. chien ! qu'on me dit toujours. Et combien de temps avezvous mis à gagner cela ? – Dix-neuf ans. Vous êtes un brave homme. un prêtre qui demeure ici. Vous n'avez pas de mépris. n'est-ce pas ? le curé de cette grande église ? Tiens ! c'est vrai. n'est-ce pas ? – Je suis.

mais pour moi. mèche allumée. je vais vous dire. en or. Il a parlé. Voilà ce que c'est qu'un évêque. en face de nous. Pendant qu'il parlait. Nous ne voyions pas bien. – Madame Magloire. cela brillait. Nous étions en rang. C'est le curé qui est sur les curés. nous n'entendions pas. Vous devez avoir froid. c'est si loin ! – Vous comprenez. il avait une chose pointue. monsieur ? – 117 – . Avec les canons. dit l'évêque. sur un autel. C'était l'évêque de la Majore. Madame Magloire rentra. Des trois côtés. Au grand jour de midi. Vous savez. qu'on appelle. Et se tournant vers son hôte : – Le vent de nuit est dur dans les Alpes. Elle apportait un couvert qu'elle mit sur la table. Puisque vous êtes abbé. à Marseille. nous avions un aumônier au bagne. nous autres ! Il a dit la messe au milieu du bagne. je dis mal cela. mettez ce couvert le plus près possible du feu. sur la tête.– Dix-neuf ans ! L'évêque soupira profondément. mais il était trop au fond. pardon. Depuis quatre jours je n'ai dépensé que vingt-cinq sous que j'ai gagnés en aidant à décharger des voitures à Grasse. Et puis un jour j'ai vu un évêque. Monseigneur. L'homme poursuivit : – J'ai encore tout mon argent. l'évêque était allé pousser la porte qui était restée toute grande ouverte.

mais s'il a une douleur. vous êtes ici chez vous plus que moi-même. et elle alla chercher sur la cheminée de la chambre à coucher de monseigneur les deux chandeliers d'argent qu'elle posa sur la table tout allumés. – Voici. Vous ne me méprisez pas. vous vous appelez mon frère. excepté celui qui a besoin d'un asile. reprit l'évêque. Ce n'est pas ici ma maison. – Vrai ? vous saviez comment je m'appelle ? – Oui. Tout ce qui est ici est à vous. Je vous le dis à vous qui passez. vous avez faim et soif . Vous allumez vos cierges pour moi. Vous souffrez .Chaque fois qu'il disait ce mot monsieur. assis près de lui. Je ne vous ai pourtant pas caché d'où je viens et que je suis un homme malheureux. soyez le bienvenu. c'est un verre d'eau à un naufragé de la Méduse. L'évêque. Et ne me remerciez pas. vous êtes bon. vous en avez un que je savais. Personne n'est ici chez soi. le visage de l'homme s'illuminait. Vous me recevez chez vous. – Vous pouviez ne pas me dire qui vous étiez. avant que vous me le disiez. Madame Magloire comprit. – 118 – . Qu'ai-je besoin de savoir votre nom ? D'ailleurs. avec sa voix doucement grave et de si bonne compagnie. L'ignominie a soif de considération. Cette porte ne demande pas à celui qui entre s'il a un nom. ne me dites pas que je vous reçois chez moi. c'est la maison de Jésus-Christ. lui toucha doucement la main. Monsieur à un forçat. une lampe qui éclaire bien mal. – Monsieur le curé. répondit l'évêque. L'homme ouvrit des yeux étonnés. dit l'homme.

– Oui. Écoutez. vous sortez d'un lieu de tristesse. 49 – 119 – . les chiens sont plus heureux ! Dix-neuf ans ! J'en ai quarante-six.– Tenez. Si vous sortez de ce lieu douloureux avec des pensées de haine et de colère contre les hommes. À présent. les coups de bâton ! La double chaîne pour rien. un fromage frais. le froid. de l'huile. j'avais bien faim en entrant ici . Le cachot pour un mot. Une soupe faite avec de l'eau. une planche pour dormir. du pain et du sel. L'évêque le regarda et lui dit : – Vous avez bien souffert ? – Oh ! la casaque rouge. vous valez mieux qu'aucun de nous. si vous en sortez avec des pensées de bienveillance. le boulet au pied. de douceur et de paix. le travail. mais vous êtes si bon qu'à présent je ne sais plus ce que j'ai . monsieur le curé ! s'écria l'homme. vous êtes digne de pitié . un peu de lard. des figues. non loin du clos de l'Hermitage. cela m'a passé. Cependant madame Magloire avait servi le souper. le passeport jaune ! Voilà. Même malade au lit. la chiourme. le chaud. l'évêque une bouteille de vieux vin de Mauves49. la chaîne. et un gros pain de seigle. Les chiens. reprit l'évêque. canton de Tournon (Ardèche). Il y aura plus de joie au ciel pour le visage en larmes d'un pécheur repentant que pour la robe blanche de cent justes. Le visage de l'évêque prit tout à coup cette expression de gaîté propre aux natures hospitalières : Mauves en Vivarais. Elle avait d'elle-même ajouté à l'ordinaire de M. un morceau de viande de mouton.

L'évêque dit le bénédicité. prit place à sa gauche. Ce gracieux semblant de luxe était une sorte d'enfantillage plein de charme dans cette maison douce et sévère qui élevait la pauvreté jusqu'à la dignité. L'homme se mit à manger avidement. étalage innocent. Tout à coup l'évêque dit : – Mais il me semble qu'il manque quelque chose sur cette table. symétriquement arrangés devant chacun des trois convives. Mademoiselle Baptistine. il fit asseoir l'homme à sa droite.– À table ! dit-il vivement. Or c'était l'usage de la maison. quand l'évêque avait quelqu'un à souper. sortit sans dire un mot. parfaitement paisible et naturelle. Madame Magloire en effet n'avait mis que les trois couverts absolument nécessaires. de disposer sur la nappe les six couverts d'argent. selon son habitude. puis servit lui-même la soupe. et un moment après les trois couverts réclamés par l'évêque brillaient sur la nappe. – 120 – . Comme il en avait coutume lorsque quelque étranger soupait avec lui. Madame Magloire comprit l'observation.

Cependant. « – Le bon Dieu est plus que juste. Êtesvous curé seulement ? Ah ! par exemple. Vous n'êtes peut-être pas même curé. nous ne saurions mieux faire que de transcrire ici un passage d'une lettre de mademoiselle Baptistine à madame de Boischevron. c'est à Pontarlier que vous allez – 121 – . « Entre nous. tout ceci est encore bien trop bon pour moi. Vous êtes pauvre. pour donner une idée de ce qui se passa à cette table. « – Non. a dit mon frère. a repris cet homme. il a dit : « – Monsieur le curé du bon Dieu. « Un moment après il a ajouté : « – Monsieur Jean Valjean. ils ont plus d'argent. Il mangeait avec une voracité d'affamé.Chapitre IV Détails sur les fromageries de Pontarlier Maintenant. Mon frère a répondu : « – Ils ont plus de fatigue que moi. Je vois bien. mais je dois dire que les rouliers qui n'ont pas voulu me laisser manger avec eux font meilleure chère que vous. l'observation m'a un peu choquée. après la soupe. où la conversation du forçat et de l'évêque est racontée avec une minutie naïve : ………………………………… « … Cet homme ne faisait aucune attention à personne. si le bon Dieu était juste. vous devriez bien être curé.

je me suis réfugié en FrancheComté d'abord. J'ai trouvé à m'y occuper. dont quatre à Lods. Si les nuits sont froides. des distilleries. au moins vingt usines de fer.« – Avec itinéraire obligé. les journées sont chaudes. J'avais de la bonne volonté. entre autres M. « – Vous allez là. « Je crois bien que c'est comme cela que l'homme a dit. des fabriques de cuivre. des fabriques d'horlogerie en grand. Puis il a continué : « – Il faut que je sois en route demain à la pointe du jour. et j'y ai vécu quelque temps du travail de mes bras. des fabriques d'acier. à Audincourt et à Beure qui sont très considérables… « Je crois ne pas me tromper et que ce sont bien là les noms que mon frère a cités. dans un bon pays. ma famille a été ruinée. On n'a qu'à choisir. à Châtillon. traversé par les Hugo et les Nodier lors du voyage aux Alpes de l'été 1825. puis il s'est interrompu et m'a adressé la parole : « – Chère sœur. Ce nom rappelle celui du village de Lucenay. Il y a des papeteries. n'avons-nous pas des parents dans ce payslà ? « J'ai répondu : « – Nous en avions. Il fait dur voyager. des huileries. où les touristes ne trouvèrent à dévorer qu'une minuscule omelette restée lé- 50 – 122 – . a repris mon frère. des tanneries. de Lucenet50 qui était capitaine des portes à Pontarlier dans l'ancien régime. À la révolution.

où vous allez. ma sœur. – 123 – . lui a expliqué très en détail ce que c'étaient que les fruitières de Pontarlier . monsieur Valjean. sans le lui conseiller directement et durement. J'ai travaillé. et où il y a quarante ou cinquante vaches.. « Alors mon frère. Ce sont leurs fromageries qu'ils appellent fruitières. comme s'il eût souhaité que cet homme comprît. considérant depuis longtemps les propositions des socialistes utopiques comme régressives. cit.« – Oui. tout en faisant manger cet homme. – c'est vers la fin d'avril que le travail des fromageries commence . entremêlant ses paroles de façons gracieuses pour moi. on n'avait que ses bras. c'est vers la mi-juin que les fromagers conduisent leurs vaches dans la montagne. mais en 93 on n'avait plus de parents. Voir Victor Hugo raconté par Adèle Hugo. « L'homme se ranimait tout en mangeant. Une chose m'a frappée. – Ils prennent à leurs gages un fromager qu'ils appellent le grurin . Mon frère lui disait tous ces détails avec cette gaîté aisée que vous lui connaissez. – le grurin reçoit le lait des associés trois fois par jour et marque les quantités sur une taille double . ouv. Mon frère lui faisait boire de ce bon vin de Mauves dont il ne boit pas lui-même parce qu'il dit que c'est du vin cher. qui sont aux pauvres . Cet homme était gendaire dans la famille. a repris mon frère. 398. lesquelles produisent sept à huit milliers de fromages par été . les fruitières d'association. que ce serait un asile pour lui. Hugo en fait un exemple d'industrie « patriarcale ». p. ce sont les paysans de la moyenne montagne qui mettent leurs vaches en commun et partagent les produits. qui sont aux riches. Il est beaucoup revenu sur ce bon état de grurin. Ils ont dans le pays de Pontarlier. 51 Le socialiste Fourier avait donné les fromageries de Pontarlier comme modèle des associations ouvrières de l'avenir. – qu'on en distinguait deux sortes : – les grosses granges. une industrie toute patriarcale51 et toute charmante.

pendant tout le souper. de lui nourrir l'âme en même temps que le corps et de lui faire quelque reproche assaisonné de morale et de conseil. et de lui faire croire. C'était bien une occasion en apparence de faire un peu de sermon et d'appuyer l'évêque sur le galérien pour laisser la marque du passage. comme nous étions aux figues. et il a soupé avec ce Jean Valjean du même air et de la même façon qu'il aurait soupé avec M. c'est que. ni son histoire. Car dans son histoire il y a sa faute. C'est au point qu'à un certain moment. ayant ce malheureux sous la main. ne fût-ce qu'un moment. qui s'appelle Jean Valjean. « Vers la fin. et mon frère semblait éviter tout ce qui pouvait l'en faire souvenir. C'était la mère Gerbaud avec son petit dans ses bras. en étant pour lui tout ordinaire. ce que je puis dire. Mon frère ne lui a même pas demandé de quel pays il était. Gédéon Le Prévost ou avec M. de morale et d'allusion. il a été d'un bout à l'autre le même homme que tous les soirs. on a cogné à la porte. À force d'y réfléchir.ce que je vous ai dit. quand un homme a un point douloureux. le curé de la paroisse. quelque chose de vraiment évangélique dans cette délicatesse qui s'abstient de sermon. Dans tous les cas. Il pensait sans doute que cet homme. que le mieux était de l'en distraire. comme mon frère parlait des montagnards de Pontarlier. et la meilleure pitié. s'il a eu toutes ces idées. il n'en a rien marqué. qui ont un doux travail près du ciel et qui. n'a pas dit un mot qui pût rappeler à cet homme qui il était ni apprendre à cet homme qui était mon frère. bonne madame. même pour moi . Mon – 124 – . sont heureux parce qu'ils sont innocents. n'avait que trop sa misère présente à l'esprit. je crois avoir compris ce qui se passait dans le cœur de mon frère. qu'il était une personne comme une autre. N'est-ce pas là en effet bien entendre la charité ? N'y a-t-il pas. il s'est arrêté court. ni de toute la soirée. Eh bien ! mon frère. à l'exception de quelques paroles sur Jésus quand il est entré. n'est-ce pas de n'y point toucher du tout ? Il m'a semblé que ce pouvait être là la pensée intérieure de mon frère. craignant qu'il n'y eût dans ce mot qui lui échappait quelque chose qui pût froisser l'homme. Il eût paru peut-être à un autre que c'était le cas. ou bien un peu de commisération avec exhortation de se mieux conduire à l'avenir. ajoutait-il.

ainsi que le petit couteau à manche d'ivoire dont je me sers à table. en octobre 1840. » (Lettres de Juliette. 1985. La pauvre vieille Gerbaud partie. tout le poil s'en va. « Madame Magloire est remontée presque tout de suite. et il lui a dit : Vous devez avoir bien besoin de votre lit. Il ne parlait plus et paraissait très fatigué. « Je suis ravie de votre idée. et cela tient chaud. nous nous sommes mises à prier Dieu dans le salon où l'on étend le linge. et m'a emprunté quinze sous que j'avais sur moi pour les donner à la mère Gerbaud. Je tiens à conserver le souvenir de notre charmant petit voyage à travers la Forêt-Noire. à Tottlingen. puis il s'est tourné vers cet homme. Madame Magloire a enlevé le couvert bien vite. C'est dommage que cette peau soit vieille .frère a baisé l'enfant au front. et puis nous sommes rentrées chacune dans notre chambre sans nous rien dire. mon frère a dit les grâces. mon Toto. de mettre votre peau de chevreuil sur le lit. Victor l'avait achetée à Tüttlingen et offerte à Juliette lors de leur voyage en Forêt-Noire. L'homme pendant ce temps-là ne faisait pas grande attention. Har Po. Les nuits sont glaciales. près des sources du Danube.) 52 – 125 – . Mon frère l'a achetée du temps qu'il était en Allemagne. et nous sommes montées toutes les deux. J'ai cependant envoyé madame Magloire un instant après porter sur le lit de cet homme une peau de chevreuil de la Forêt-Noire52 qui est dans ma chambre. » Cette peau a existé. J'ai compris qu'il fallait nous retirer pour laisser dormir ce voyageur.

– Allons. le logis était distribué de telle sorte que. – Merci. Comme on a pu le remarquer dans ce qui a été dit plus haut. À peine eut-il prononcé ces paroles pleines de paix que. il eut un mouvement étrange et qui eût glacé d'épouvante les deux saintes filles si elles en eussent été témoins. Voulait-il donner un – 126 – . C'était le dernier soin qu'elle prenait chaque soir avant de s'aller coucher. Un lit blanc et frais y était dressé. avant de partir. madame Magloire serrait l'argenterie dans le placard qui était au chevet du lit. tout à coup et sans transition. dit l'homme. monseigneur Bienvenu prit sur la table un des deux flambeaux d'argent. monsieur l'abbé. L'évêque installa son hôte dans l'alcôve. dit l'évêque. pour passer dans l'oratoire où était l'alcôve ou pour en sortir. vous boirez une tasse de lait de nos vaches tout chaud. faites une bonne nuit. L'homme le suivit. remit l'autre à son hôte. Demain matin. il fallait traverser la chambre à coucher de l'évêque. et lui dit : – Monsieur. L'homme posa le flambeau sur une petite table. je vais vous conduire à votre chambre. Aujourd'hui même il nous est difficile de nous rendre compte de ce qui le poussait en ce moment. Au moment où ils traversaient cette chambre.Chapitre V Tranquillité Après avoir donné le bonsoir à sa sœur.

Un moment après. et. un grand rideau de serge tiré de part en part dans l'oratoire cachait l'autel. rêvant. il rentra dans sa chambre. contemplant. croisa les bras.avertissement ou jeter une menace ? Obéissait-il simplement à une sorte d'impulsion instinctive et obscure pour lui-même ? Il se tourna brusquement vers le vieillard. Puis. l'âme et la pensée tout entières à ces grandes choses mystérieuses que Dieu montre la nuit aux yeux qui restent ouverts. Quant à l'homme. fixant sur son hôte un regard sauvage. il était dans son jardin. il dressa les deux doigts de sa main droite et bénit l'homme qui ne se courba pas. il s'écria d'une voix rauque : – Ah çà ! décidément ! vous me logez chez vous près de vous comme cela ! Il s'interrompit et ajouta avec un rire où il y avait quelque chose de monstrueux : – Avez-vous bien fait toutes vos réflexions ? Qui est-ce qui vous dit que je n'ai pas assassiné ? L'évêque leva les yeux vers le plafond et répondit : – Cela regarde le bon Dieu. Quand l'alcôve était habitée. sans tourner la tête et sans regarder derrière lui. Il avait soufflé sa bougie avec sa narine à la manière des forçats et s'était laissé – 127 – . L'évêque s'agenouilla en passant devant ce rideau et fit une courte prière. gravement et remuant les lèvres comme quelqu'un qui prie ou qui se parle à lui-même. et. il était vraiment si fatigué qu'il n'avait même pas profité de ces bons draps blancs. marchant.

tout dormait dans la petite maison. Quelques minutes après. Minuit sonnait comme l'évêque rentrait de son jardin dans son appartement. où il s'était tout de suite profondément endormi. – 128 – .tomber tout habillé sur le lit.

penché sur la table. veuve.Chapitre VI Jean Valjean Vers le milieu de la nuit. avec sept enfants. Jean Valjean était d'une pauvre famille de paysans de la Brie. presque la tête dans sa soupe. Le soir il rentrait fatigué et mangeait sa soupe sans dire un mot. mère Jeanne. et tant qu'elle eut son mari elle logea et nourrit son jeune frère. Il avait perdu en très bas âge son père et sa mère. Le mari mourut. pas loin de la chaumière Val– 129 – . pourtant. pendant qu'il mangeait. émondeur comme lui. avait l'air de ne rien voir et laissait faire. Sa mère était morte d'une fièvre de lait mal soignée. Cela se fit simplement. Il n'avait pas eu le temps d'être amoureux. ou Vlajean. la tranche de lard le cœur de chou. Jean Valjean était d'un caractère pensif sans être triste. mangeant toujours. Son père. filles et garçons. lui prenait souvent dans son écuelle le meilleur de son repas. Quand il eut l'âge d'homme. il n'avait pas appris à lire. On ne lui avait jamais connu de « bonne amie » dans le pays. pour le donner à quelqu'un de ses enfants . L'aîné des sept enfants avait huit ans. que Jean Valjean. ses longs cheveux tombant autour de son écuelle et cachant ses yeux. Dans son enfance. sa vingt-cinquième année. sobriquet probablement. Sa mère s'appelait Jeanne Mathieu . s'était tué en tombant d'un arbre. Il n'était resté à Jean Valjean qu'une sœur plus âgée que lui. Sa sœur. il était émondeur à Faverolles. ce qui est le propre des natures affectueuses. Sa jeunesse se dépensait ainsi dans un travail rude et mal payé. comme un devoir. même avec quelque chose de bourru de la part de Jean Valjean. Somme toute. Il y avait à Faverolles. lui. Jean Valjean venait d'atteindre. en apparence du moins. Cette sœur avait élevé Jean Valjean. son père s'appelait Jean Valjean. et contraction de Voilà Jean. et soutint à son tour sa sœur qui l'avait élevé. lui. le morceau de viande. c'était quelque chose d'assez endormi et d'assez insignifiant. Il remplaça le père. le dernier un an. Jean Valjean se réveilla.

comme garçon de ferme bouvier. de l'autre côté de la ruelle. abandonnés et perdus eux aussi. se retrouvent dans le Victor Hugo raconté par Adèle Hugo (ouv. mais que faire avec sept petits enfants ?53 C'était un triste groupe que la misère enveloppa et étreignit peu à peu. comme homme de peine. eût sévèrement corrigé les délinquants. Isabeau sortit en hâte . p. Jean Valjean. ils avaient entendu leur père.. Comme dans le conte du Petit Poucet. comme manœuvre. lorsqu'il entendit un coup violent dans la devanture grillée et vitrée de sa boutique. comme le petit Poucet entendant la détermination de ses parents de le perdre lui et ses frères. Ces sept petits enfants. » 53 – 130 – . C'était Jean Valjean. mais il avait encore le bras ensanglanté. une fermière appelée MarieClaude . Il faisait ce qu'il pouvait. exiger de leur mère qu'on mît Abel. Sa sœur travaillait de son côté.jean. Maubert Isabeau. À la lettre. cit. brusque et bougon. et si hâtivement que les petites filles s'en répandaient sur leur tablier et dans leur goulotte. à Faverolles. Isabeau courut après lui et l'arrêta. puis il se louait comme moissonneur. son aîné. Il gagnait dans la saison de l'émondage vingt-quatre sous par jour. se disposait à se coucher. dans un lycée et les deux plus petits dans une école. Il arriva qu'un hiver fut rude. payait en arrière de la mère la pinte de lait à Marie-Claude. en Italie : « Un soir. causant d'eux. et les enfants n'étaient pas punis. s'arrachant le pot. le voleur s'enfuyait à toutes jambes . Le voleur avait jeté le pain. Le bras saisit un pain et l'emporta. Il arriva à temps pour voir un bras passé à travers un trou fait d'un coup de poing dans la grille et dans la vitre. Sept enfants ! Un dimanche soir. La famille n'eut pas de pain. allaient quelquefois emprunter au nom de leur mère une pinte de lait à Marie-Claude. habituellement affamés. Jean n'eut pas d'ouvrage. si elle eût su cette maraude. La mère. qu'ils buvaient derrière une haie ou dans quelque coin d'allée. boulanger sur la place de l'Église. 124) pour caractériser cette fois l'abandon des enfants Hugo par leur père. Pas de pain. les enfants Valjean.

on cria dans Paris la victoire de Montenotte remportée par le général en chef de l'année d'Italie. La montagne. Un ancien guichetier de la prison. il était quelque peu braconnier . Il est probable qu'il y démêlait aussi. Le braconnier vit dans la forêt le contrebandier vit dans la montagne ou sur la mer. il y a encore un abîme entre ces races d'hommes et le hideux assassin des villes. du 2 floréal an IV. Il était assis à terre comme tous les autres. Jean Valjean fut traduit devant les tribunaux du temps « pour vol avec effraction la nuit dans une maison habitée ». Il avait un fusil dont il se servait mieux que tireur au monde. se souvient encore parfaitement de ce malheureux qui fut ferré à l'extrémité du quatrième cordon dans l'angle nord de la cour. tout en sanglotant. Il y a dans notre civilisation des heures redoutables . appelle Buona-Parte . de même que le contrebandier. côtoie de fort près le brigand. il parvenait seulement à dire de temps en temps : J'étais émondeur à Faverolles. Les termes du code étaient formels. sinon qu'elle était horrible. ce même jour une grande chaîne fut ferrée à Bicêtre. Puis. les larmes l'étouffaient. Pendant qu'on rivait à grands coups de marteau derrière sa tête le boulon de son carcan. Le 22 avril 1796. mais souvent sans détruire le côté humain. Elles développent le côté farouche. Le braconnier. qui a près de quatre-vingt-dix ans aujourd'hui. elles l'empêchaient de parler. Il paraissait ne rien comprendre à sa position. Quelle minute funèbre que celle où la société s'éloigne et consomme l'irréparable abandon d'un être pensant ! Jean Valjean fut condamné à cinq ans de galères. Pourtant. ce qui lui nuisit.Ceci se passait en 1795. Jean Valjean fut déclaré coupable. disons-le en passant. il élevait sa main droite et l'abaissait graduellement sept fois comme s'il tou– 131 – . la mer. ce sont les moments où la pénalité prononce un naufrage. Il y a contre les braconniers un préjugé légitime. font des hommes sauvages. à travers les vagues idées d'un pauvre homme ignorant de tout. que le message du Directoire aux Cinq-Cents. il pleurait. Les villes font des hommes féroces parce qu'elles font des hommes corrompus. Jean Valjean fit partie de cette chaîne. quelque chose d'excessif. la forêt.

Il partit pour Toulon. Je ne sais plus par quelle voie ce renseignement lui parvint. C'était. et par ce geste on devinait que la chose quelconque qu'il avait faite. Ces pauvres êtres vivants. la rue du Geindre54.chait successivement sept têtes inégales. un petit garçon. sans asile. A cause du cri étouffé qui accompagne l'effort du pétrin. À peine. 54 – 132 – . il fut revêtu de la casaque rouge. il fut le numéro 24601. Où étaient les six autres ? Elle ne Actuelle rue Madame. pendant tout le temps qu'il passa à Toulon. le dernier. Ils quittèrent le pays. il l'avait faite pour vêtir et nourrir sept petits enfants. il y eut une cicatrice. Dans ce cœur où il y avait eu une plaie. Le nom de cette rue désigne métonymiquement la souffrance du petit. Tout s'effaça de ce qui avait été sa vie. Elle n'avait plus avec elle qu'un enfant. ces créatures de Dieu. Elle habitait une pauvre rue près de SaintSulpice. je crois. qui sait même ? chacun de leur côté peutêtre. sans appui désormais. entendit-il parler une seule fois de sa sœur. il ne fut même plus Jean Valjean . vers la fin de la quatrième année de sa captivité. s'en allèrent au hasard. qui les avait connus au pays. notamment rue Mézières. Jean Valjean lui-même les oublia. Voilà tout. et s'enfoncèrent peu à peu dans cette froide brume où s'engloutissent les destinées solitaires. sans guide. Le clocher de ce qui avait été leur village les oublia . Elle était à Paris. À Toulon. la chaîne au cou. Quelqu'un. moines ténèbres où disparaissent successivement tant de têtes infortunées dans la sombre marche du genre humain. on nommait enfin « geindre » un apprenti boulanger. aboutissement de la rue du Geindre. sur une charrette. Que devint la sœur ? que devinrent les sept enfants ? Qui est-ce qui s'occupe de cela ? Que devient la poignée de feuilles du jeune arbre scié par le pied ? C'est toujours la même histoire. jusqu'à son nom . Il y arriva après un voyage de vingt-sept jours. la borne de ce qui avait été leur champ les oublia . après quelques années de séjour au bagne. avait vu sa sœur. C'est le quartier de Paris où Hugo a passé sa jeunesse.

Le tribunal maritime le condamna pour ce délit à une prolongation de trois ans. disait-on. en avait pitié . du sommeil. À sept heures. que l'école ouvrit. bien avant le jour l'hiver. il fallait que l'enfant attendît. et souvent endormi dans l'ombre. en plein air. la portière. il en usa. une heure de nuit. On l'en entretint un jour. du cheval qui galope. On ne voulait pas que l'enfant entrât dans l'imprimerie. il n'en entendit plus parler. un éclair. de tressaillir au moindre bruit . Il n'avait ni mangé ni dormi depuis trente-six heures. et ce fut pour jamais. de la route. Seulement. elle menait à cette école son petit garçon qui avait sept ans. et. Quand il pleuvait. Il s'évada. tombant de sommeil. comme une fenêtre brusquement ouverte sur la destinée de ces êtres qu'il avait aimés. La sixième année. du buisson. On tira le coup de canon. l'hiver.le savait peut-être pas elle-même. jamais il ne les revit. et le petit dormait là dans un coin. de l'heure qui sonne. de la nuit parce qu'on ne voit pas. si c'est être libre que d'être traqué . du jour parce qu'on voit. Tous les matins elle allait à une imprimerie rue du Sabot. ce qui lui fit huit ans. Le soir du second jour. où elle était plieuse et brocheuse. Il fallait être là à six heures du matin. une vieille femme. Il erra deux jours en liberté dans les champs . elle le recueillait dans son bouge où il n'y avait qu'un grabat. un rouet et deux chaises de bois. Plus rien n'arriva d'eux à lui . Dans la maison de l'imprimerie il y avait une école. le tour d'évasion de Jean Valjean arriva. ce fut encore son tour de s'évader . de tourner la tête à chaque instant . Ses camarades l'aidèrent comme cela se fait dans ce triste lieu. l'école ouvrait et il y entrait. Vers la fin de cette quatrième année. on ne les retrouvera plus. Voilà ce qu'on dit à Jean Valjean. Les ouvriers voyaient le matin en passant ce pauvre petit être assis sur le pavé. Il avait manqué à l'appel. du sentier. et à la nuit les – 133 – . une heure . dans la suite de cette douloureuse histoire. ce fut un moment. puis tout se referma . d'avoir peur de tout. se serrant contre le chat pour avoir moins froid. parce qu'il gênait. comme elle entrait à l'imprimerie à six heures et que l'école n'ouvrait qu'à sept. n° 3. dans la cour. de l'homme qui passe. mais il ne put consommer sa fuite. il fut repris. du toit qui fume. accroupi et plié sur son panier. jamais il ne les rencontra. du chien qui aboie.

Seize ans. pendant la treizième année qu'il essaya une dernière fois et ne réussit qu'à se faire reprendre après quatre heures d'absence. son tour revint. Jean Valjean avait volé un pain. Il ne réussit pas mieux.gens de ronde le trouvèrent caché sous la quille d'un vaisseau en construction . Treize ans. dont deux ans de double chaîne. comme point de départ du désastre d'une destinée. Jean Valjean était entré au bagne sanglotant et frémissant . Ce fait prévu par le code spécial fut puni d'une aggravation de cinq ans. il en profita encore. dénonce l'un par l'autre le savoir romanesque – truqué – et le savoir sociologique – abstrait : qui s'est jamais ému d'une statistique ? Le texte est désigné comme le moyen nécessaire d'une connaissance véridique : exacte et efficace. Trois ans pour cette nouvelle tentative. Une statistique anglaise constate qu'à Londres quatre vols sur cinq ont pour cause immédiate la faim56. 56 En totale infraction aux lois du genre romanesque. Que s'était-il passé dans cette âme ? Héros-titre de la nouvelle de Hugo publiée en 1834 – voir le volume Roman I. 55 – 134 – . Évasion et rébellion. il était entré là en 1796 pour avoir cassé un carreau et pris un pain. ce fut. opposant brutalement la vérité numérique à la vraisemblance et au grief de redite ou de lieu commun. Claude Gueux55 avait volé un pain . Dix-neuf ans. Enfin. cette intervention directe de l'écrivain. Place pour une courte parenthèse. dans ses études sur la question pénale et sur la damnation par la loi. il en sortit sombre. Il y était entré désespéré . l'auteur de ce livre rencontre le vol d'un pain. En octobre 1815 il fut libéré . La dixième année. il résista aux gardes-chiourme qui le saisirent. C'est la seconde fois que. il en sortit impassible. je crois. Trois ans pour ces quatre heures.

ensuite que. dans tous les cas. augmenta le peu de jour qu'il y avait dans cet esprit. qu'on ne lui eût peut-être pas refusé ce pain s'il l'avait demandé . que c'était un acte de folie. Il faut bien que la société regarde ces choses puisque c'est elle qui les fait. à la fatigue. Le malheur.Chapitre VII Le dedans du désespoir Essayons de le dire. une mauvaise porte pour sortir de la misère que celle par où l'on entre dans l'infamie . que cela eût mieux valu même pour ces pauvres petits enfants . Il reconnut qu'il n'était pas un innocent injustement puni. qu'il fallait donc de la patience . au cachot. La lumière naturelle était allumée en lui. enfin qu'il avait eu tort. qui a aussi sa clarté. sous la chaîne. que ce n'est pas tout à fait une raison sans réplique de dire : peut-on attendre quand on a faim ? que d'abord il est très rare qu'on meure littéralement de faim . mais ce n'était pas un imbécile. sur le lit de planches des forçats. malheureusement ou heureusement. – 135 – . Il se constitua tribunal. Il s'avoua qu'il avait commis une action extrême et blâmable . un ignorant . il se replia en sa conscience et réfléchit. moralement et physiquement. soit de la pitié. de prendre violemment au collet la société tout entière et de se figurer qu'on sort de la misère par le vol . Il commença par se juger lui-même. nous l'avons dit. que c'était. à lui. que dans tous les cas il eût mieux valu l'attendre. l'homme est ainsi fait qu'il peut souffrir longtemps et beaucoup. sans mourir . C'était. Sous le bâton. sous l'ardent soleil du bagne. soit du travail . malheureux homme chétif.

Il la fit responsable du sort qu'il subissait. compliquée des aggravations successives pour les tentatives d'évasion. et de saisir à jamais un pauvre homme entre un défaut et un excès. Si. Il la condamna sans haine. ensuite. de faire du coupable la victime et du débiteur le créancier. Si cette peine. la faute commise et avouée. S'il n'y avait pas plus d'abus de la part de la loi dans la peine qu'il n'y avait eu d'abus de la part du coupable dans la faute. manqué de travail. Ces questions faites et résolues. de remplacer la faute du délinquant par la faute de la répression. un crime qui durait dix-neuf ans. Il se demanda si la société humaine pouvait avoir le droit de faire également subir à ses membres. le châtiment n'avait pas été féroce et outré. manqué de pain. lui laborieux. et n'arrivait pas à ce résultat : de retourner la situation. Si la surcharge de la peine n'était point l'effacement du délit. et se dit qu'il n'hésiterait peut-être pas à lui en demander compte un jour. et de mettre définitivement le droit du côté de celui-là même qui l'avait violé. et dans l'autre cas sa prévoyance impitoyable. défaut de travail. celui où est l'expiation.Puis il se demanda : S'il était le seul qui avait eu tort dans sa fatale histoire ? Si d'abord ce n'était pas une chose grave qu'il eût. excès de châtiment. ne finissait pas par être une sorte d'attentat du plus fort sur le plus faible. il jugea la société et la condamna. un crime de la société sur l'individu. Il se déclara à lui-même qu'il n'y avait pas équilibre entre le dommage – 136 – . S'il n'était pas exorbitant que la société traitât ainsi précisément ses membres les plus mal dotés dans la répartition de biens que fait le hasard. lui travailleur. dans un cas son imprévoyance déraisonnable. et par conséquent les plus dignes de ménagements. un crime qui recommençait tous les jours. S'il n'y avait pas excès de poids dans un des plateaux de la balance.

jamais il n'avait rencontré une parole amie et un regard bienveillant. Jamais. depuis sa sœur. pendant ces dix-neuf ans de torture et d'esclavage. Il fut du nombre des hommes de bonne volonté. Il résolut de l'aiguiser au bagne et de l'emporter en s'en allant. Il y entra de la lumière d'un côté et des ténèbres de l'autre. et que dans cette guerre il était le vaincu. De souffrance en souffrance il arriva peu à peu à cette conviction que la vie était une guerre . depuis sa mère. Il y avait à Toulon une école pour la chiourme tenue par des frères ignorantins où l'on enseignait le plus nécessaire à ceux de ces malheureux qui avaient de la bonne volonté. il conclut enfin que son châtiment n'était pas. à compter. Dans certains cas. après avoir jugé la société qui avait fait son malheur. l'instruction et la lumière peuvent servir de rallonge au mal. Tout contact avec eux lui avait été un coup. il jugea la providence qui avait fait la société. Il y condamna la socié– 137 – . une injustice. Il était encore bon lorsqu'il arriva au bagne. Ainsi. Il alla à l'école à quarante ans. et apprit à lire. d'une nature mauvaise.qu'il avait causé et le dommage qu'on lui causait . à écrire. on n'est indigné que lorsqu'on a raison au fond par quelque côté. on peut être irrité à tort . Cela est triste à dire. la société humaine ne lui avait fait que du mal. Jamais il n'avait vu d'elle que ce visage courroucé qu'elle appelle sa justice et qu'elle montre à ceux qu'elle frappe. on l'a vu. Jean Valjean se sentait indigné. cette âme monta et tomba en même temps. depuis son enfance. La colère peut être folle et absurde . Il la condamna aussi. Jean Valjean n'était pas. Et puis. c'était fortifier sa haine. Les hommes ne l'avaient touché que pour le meurtrir. Il sentit que fortifier son intelligence. Il n'avait d'autre arme que sa haine. mais qu'à coup sûr c'était une iniquité. à la vérité.

paria des lois qui regardait l'homme avec colère. il y condamna la providence et sentit qu'il devenait impie. ce galérien morne.té et sentit qu'il devenait méchant. et sans hésiter. aux heures de repos qui étaient pour Jean Valjean des heures de rêverie. le physiologiste observateur eût vu là une misère irrémédiable. et que le mal ne peut jamais entièrement éteindre ? Questions graves et obscures. sur la barre de quelque cabestan. allumer. enflammer et faire rayonner splendidement. et nous ne voulons pas le dissimuler. il eût détourné le regard des cavernes qu'il aurait entrevues dans cette âme . immortel dans l'autre. mais il n'eût pas même essayé de traitement . les bras croisés. et. attiser. que le bien peut développer. n'y avait-il pas dans l'âme de Jean Valjean en particulier. silencieux et pensif. et devenir mauvaise. la destinée étant mauvaise ? Le cœur peut-il devenir difforme et contracter des laideurs et des infirmités incurables sous la pression d'un malheur disproportionné. comme la colonne vertébrale sous une voûte trop basse ? N'y a-t-il pas dans toute âme humaine. un élément divin. le bout de sa chaîne enfoncé dans sa poche pour l'empêcher de traîner. une première étincelle. assis. comme Dante de la porte de l'enfer. incorruptible dans ce monde. Certes. à la dernière desquelles tout physiologiste eût probablement répondu non. sérieux. La nature humaine se transforme-t-elle ainsi de fond en comble et tout à fait ? L'homme créé bon par Dieu peut-il être fait méchant par l'homme ? L'âme peut-elle être refaite tout d'une pièce par la destinée. s'il eût vu à Toulon. damné de la civilisation qui regardait le ciel avec sévérité. il eût effacé de cette existence le mot que le doigt de Dieu écrit pourtant sur le front de tout homme : Espérance ! – 138 – . il eût plaint peutêtre ce malade du fait de la loi. Ici il est difficile de ne pas méditer un instant.

C'est-à-dire ce qui est abrutissant. la nuit retombait. par une sorte de transfiguration stupide. par intervalles. monté et descendu jusqu'aux lugubres aspects qui étaient depuis tant d'années déjà l'horizon intérieur de son esprit ? Avait-il bien conscience de tout ce qui s'était passé en lui et de tout ce qui s'y remuait ? C'est ce que nous n'oserions dire c'est même ce que nous ne croyons pas. Les tentatives d'évasion de Jean Valjean. suffiraient à prouver cet étrange travail fait par la loi sur l'âme humaine. Il s'échappait impétueusement comme le loup qui trouve la – 139 – . et faisait brusquement apparaître partout autour de lui. en avant et en arrière. il haïssait dans les ténèbres . sans songer un instant au résultat. L'éclair passé. tous les éléments dont se composait sa misère morale ? Cet homme rude et illettré s'était-il bien nettement rendu compte de la succession d'idées par laquelle il était. après leur formation. Par moments il ne savait pas même bien au juste ce qu'il éprouvait. Le propre des peines de cette nature. aux lueurs d'une lumière affreuse. autant de fois que l'occasion s'en fût présentée. ni aux expériences déjà faites. il n'y restât pas beaucoup de vague. de luimême ou du dehors. c'est de transformer peu à peu. une secousse de colère. degré à degré. même après tant de malheur. Jean Valjean était dans les ténèbres .Cet état de son âme que nous avons tenté d'analyser était-il aussi parfaitement clair pour Jean Valjean que nous avons essayé de le rendre pour ceux qui nous lisent ? Jean Valjean voyait-il distinctement. successives et obstinées. un surcroît de souffrance. dans lesquelles domine ce qui est impitoyable. si parfaitement inutiles et folles. Seulement. Il y avait trop d'ignorance dans Jean Valjean pour que. Jean Valjean eût renouvelé ces tentatives. à mesure qu'ils se formaient. Quelquefois en une bête féroce. et avait-il vu distinctement. un pâle et rapide éclair qui illuminait toute son âme. il lui venait tout à coup. Il vivait habituellement dans cette ombre. il souffrait dans les ténèbres . tâtonnant comme un aveugle et comme un rêveur. un homme en une bête fauve. les hideux précipices et les sombres perspectives de sa destinée. on eût pu dire qu'il haïssait devant lui. et où était-il ? il ne le savait plus.

La bête seule agissait. une des admirables cariatides de Puget qui soutiennent ce balcon se descella et faillit tomber. Sa souplesse dépassait encore sa vigueur. Il fallait quelque émotion extrême pour lui arracher. d'où a pris nom. Certains forçats. le raisonnement avait disparu . pour virer un cabestan.cage ouverte. soit dit en passant. Quelquefois il montait ainsi jusqu'au toit du bagne. avec ses coudes et ses talons emboîtés dans les aspérités de la pierre. c'est qu'il était d'une force physique dont n'approchait pas un des habitants du bagne. ces éternels envieux des mouches et des oiseaux. À la fatigue. les nouvelles sévérités qu'on lui infligeait ne servaient qu'à l'effarer davantage. Quand il était repris. Un détail que nous ne devons pas omettre. une ou deux fois l'an. il se hissait comme magiquement à un troisième étage. avec la tension de son dos et de ses jarrets. À le voir. Gravir une verticale. L'instinct lui disait : sauve-toi ! Le raisonnement lui eût dit : reste ! Mais. comme on réparait le balcon de l'hôtel de ville de Toulon. était un jeu pour Jean Valjean. Il parlait peu. qui se trouvait là. C'est la science des muscles. soutint de l'épaule la cariatide et donna le temps aux ouvriers d'arriver. rêveurs perpétuels d'évasions. – 140 – . devant une tentation si violente. Toute une statique mystérieuse est quotidiennement pratiquée par les prisonniers. la rue Montorgueil près des halles de Paris. finissent par faire de la force et de l'adresse combinées une véritable science. pour filer un câble. et remplaçait dans l'occasion cet instrument qu'on appelle cric et qu'on appelait jadis orgueil. Il ne riait pas. Ses camarades l'avaient surnommé Jean-le-Cric. ce lugubre rire du forçat qui est comme un écho du rire du démon. Jean Valjean valait quatre hommes. il semblait occupé à regarder continuellement quelque chose de terrible. il n'y avait plus que l'instinct. et trouver des points d'appui là où l'on voit à peine une saillie. Il soulevait et soutenait parfois d'énormes poids sur son dos. Une fois. Étant donné un angle de mur. Jean Valjean.

dont la masse l'épouvantait. tout en haut. ici l'argousin et son bâton. de préjugés. marchant sur lui et l'écrasant avec je ne sais quoi de paisible dans la cruauté et d'inexorable dans l'indifférence. Dans cette situation. si effroyable pour qui est dessous. allait et venait au-dessus de lui. une sorte d'entassement effrayant de choses. lois. Tout cela. s'échafauder. dont les contours lui échappaient. dans une sorte de soleil. il voyait. Jean Valjean songeait. avec une terreur mêlée de rage. là-bas l'archevêque mitré. quelque groupe. Il lui semblait que ces splendeurs lointaines. Il distinguait çà et là dans cet ensemble fourmillant et difforme. chaque fois qu'il tournait le cou et qu'il essayait d'élever son regard. selon le mouvement compliqué et mystérieux que Dieu imprime à la civilisation. il sentait confusément qu'une chose monstrueuse était sur lui. faits. À travers les perceptions maladives d'une nature incomplète et d'une intelligence accablée. et qui n'était autre chose que cette prodigieuse pyramide que nous appelons la civilisation.Il était absorbé en effet. Âmes tombées au fond de l'infortune possible. tantôt près de lui. Dans cette pénombre obscure et blafarde où il rampait. malheureux hommes perdus au plus bas de ces limbes où l'on ne regarde plus. si formidable pour qui est dehors. choses. et quelle pouvait être la nature de sa rêverie ? Si le grain de mil sous la meule avait des pensées. – 141 – . avec des escarpements horribles. l'empereur couronné et éblouissant. quelque détail vivement éclairé. préjugés. les réprouvés de la loi sentent peser de tout son poids sur leur tête cette société humaine. la rendaient plus funèbre et plus noire. s'étager et monter à perte de vue au-dessus de lui. loin de dissiper sa nuit. d'hommes et de faits. tantôt loin et sur des plateaux inaccessibles. ici le gendarme et son sabre. il penserait sans doute ce que pensait Jean Valjean. de lois. hommes.

ce qui peut être résumé et traduit en résultats positifs dans tout ce que nous venons d'indiquer. volonté. puis la haine du – 142 – . de deux espèces de mauvaises actions : premièrement. Jean Valjean. devient. Je ne sais quel jour de soupirail éclairait habituellement son âme. d'une mauvaise action grave. sorte de représaille pour le mal souffert . si elle n'est arrêtée dans son développement par quelque incident providentiel. tout à coup le fantôme lui donnait un coup de bâton. grâce à la manière dont le bagne l'avait façonné. pleine d'étourdissement. était devenu capable. débattue en conscience et méditée avec les idées fausses que peut donner un pareil malheur. Pour résumer. la réaction. raisonnement. l'argousin lui semblait un fantôme . Il avait pour mobiles l'indignation habituelle. nous nous bornerons à constater qu'en dix-neuf ans. en terminant. tout ce qui l'entourait lui paraissait impossible. ni de ciel rayonnant. à la fois plus mûre et plus troublée qu'autrefois. d'une mauvaise action rapide. le redoutable galérien de Toulon. sérieuse. se révoltait. dans un temps donné. toute d'instinct. au milieu de son travail du bagne. Le point de départ comme le point d'arrivée de toutes ses pensées était la haine de la loi humaine . s'il y en a. même contre les bons. avaient fini par lui créer une sorte d'état intérieur presque inexprimable. cette haine qui. la haine de la société. ni de beaux jours d'été.Toutes ces choses. le profond sentiment des iniquités subies. Il se mettait à penser. les innocents et les justes. Tout ce qui lui était arrivé lui paraissait absurde . fantasmagories pleines de réalités. réalités pleines de spectres. obstination. deuxièmement. Ses préméditations passaient par les trois phases successives que les natures d'une certaine trempe peuvent seules parcourir. l'inoffensif émondeur de Faverolles. ni de fraîches aubes d'avril. irréfléchie. l'amertume de l'âme. Sa raison. Il regardait l'argousin debout à quelques pas de lui . il s'arrêtait. Il se disait : c'est un rêve. Par moments. Il serait presque vrai de dire qu'il n'y avait point pour Jean Valjean de soleil. La nature visible existait à peine pour lui.

ce n'était pas sans raison que le passeport qualifiait Jean Valjean d'homme très dangereux. lentement. D'année en année. – 143 – . puis la haine de la création. œil sec. et se traduit par un vague et incessant et brutal désir de nuire. à un être vivant quelconque. n'importe à qui.genre humain. cette âme s'était desséchée de plus en plus. mais fatalement. il y avait dix-neuf ans qu'il n'avait versé une larme. À sa sortie du bagne. À cœur sec. Comme on voit.

il la regarde frénétiquement. Quel spectre que cette voile qui s'en va ! Il la regarde. Elle s'éloigne. ce sombre navire-là a une route qu'il est forcé de continuer. le navire.Chapitre VIII L'onde et l'ombre Un homme à la mer ! Qu'importe ! le navire ne s'arrête pas. est tout à sa manœuvre. il boit l'amertume. chaque fois qu'il enfonce. Il n'a plus sous les pieds que de la fuite et de l'écroulement. il était un vivant. les matelots et les passagers ne voient même plus l'homme submergé . Il était là tout à l'heure. que s'est-il donc passé ? Il a glissé. Lui. Il semble que toute cette eau soit de la haine. il nage. – 144 – . les flots se le jettent de l'un à l'autre. Il jette des cris désespérés dans les profondeurs. il appelle. il était de l'équipage. il fait partie de l'écume. il allait et venait sur le pont avec les autres. Le vent souffle. le tirent à elles . elle blêmit. il entrevoit des précipices pleins de nuit . L'homme disparaît. l'énormité joue avec son agonie. Il est dans l'eau monstrueuse. lui nouent les pieds. elle décroît. il sent qu'il devient abîme. tous les haillons de l'eau s'agitent autour de sa tête. de confuses ouvertures le dévorent à demi . il combat l'inépuisable. on ne l'entend pas . l'océan lâche s'acharne à le noyer. il plonge et remonte à la surface. il essaie de se défendre. il fait effort. frissonnant sous l'ouragan. Il lutte pourtant. d'affreuses végétations inconnues le saisissent. il tend les bras. il avait sa part de respiration et de soleil. il essaie de se soutenir. Il passe. une populace de vagues crache sur lui. sa misérable tête n'est qu'un point dans l'énormité des vagues. les roulis de l'abîme l'emportent. cette pauvre force tout de suite épuisée. puis reparaît. Maintenant. Les flots déchirés et déchiquetés par le vent l'environnent hideusement. il est tombé. c'est fini.

la vague. la solitude. l'océan et le ciel . il râle. mais que peuvent-ils pour lui ? Cela vole. cette chose lointaine où il y avait des hommes. voilà des heures qu'il nage. il est seul dans le formidable gouffre crépusculaire. et lui. Rien à l'horizon. Il y a des oiseaux dans les nuées. l'obscurité. agonisant. Il lève les yeux et ne voit que les lividités des nuages. Il entend des bruits étrangers à l'homme qui semblent venir d'au delà de la terre et d'on ne sait quel dehors effrayant. Il est supplicié par cette folie. il enfonce. il se roidit. La nuit descend. toutes les écumes l'accablent. Quelqu'un ! quelqu'un ! Il appelle toujours. l'un est une tombe. Il assiste. Il songe aux aventures ténébreuses du cadavre dans l'ombre – 145 – . Il supplie la tempête . à l'immense démence de la mer. le tumulte orageux et inconscient. ce navire. cela est sourd. ses forces sont à bout . il appelle. de même qu'il y a des anges au-dessus des détresses humaines. Autour de lui. Il implore l'étendue. Pas de point d'appui. l'écueil . chante et plane. Il se sent enseveli à la fois par ces deux infinis. En lui l'horreur et la fatigue. Les rafales soufflent .Où donc est le navire ? Là-bas. il sent au-dessous de lui les vagues monstres de l'invisible . la tempête imperturbable n'obéit qu'à l'infini. Où est Dieu ? Il appelle. l'autre est un linceul. la brume. il se tord. Il n'y a plus d'hommes. Sous lui la chute. le plissement indéfini des eaux farouches. s'est effacé . Rien au ciel. l'algue. À peine visible dans les pâles ténèbres de l'horizon.

Ô marche implacable des sociétés humaines ! Pertes d'hommes et d'âmes chemin faisant ! Océan où tombe tout ce que laisse tomber la loi ! Disparition sinistre du secours ! ô mort morale ! La mer. qui est las prend le parti de mourir. L'âme. nuées. et le voilà qui roule à jamais dans les profondeurs lugubres de l'engloutissement. Ses mains se crispent et se ferment et prennent du néant. Le froid sans fond le paralyse. peut devenir un cadavre. étoiles inutiles ! Que faire ? Le désespéré s'abandonne.illimitée. c'est l'inexorable nuit sociale où la pénalité jette ses damnés. Vents. c'est l'immense misère. Qui la ressuscitera ? – 146 – . il se laisse faire. il lâche prise. à vau-l'eau dans ce gouffre. il se laisse aller. tourbillons. souffles. La mer.

un gendarme passa. Il n'y avait rien compris. on les accepta. Il fallut montrer le passeport jaune. il se présenta devant le maître de la distillerie et le pria de le payer. Il avait cru à une vie nouvelle. on lui avait répondu : trente sous. Il était intelligent. qui lui avait été comptée à sa sortie. Il offrit ses services. aurait dû s'élever à cent soixante et onze francs. pour dix-neuf ans. On lui ré– 147 – . un rayon de la vraie lumière des vivants pénétra subitement en lui. Il avait calculé que sa masse. Cela fait. un rayon de vive lumière. pendant son séjour au bagne. quand Jean Valjean entendit à son oreille ce mot étrange : tu es libre ! le moment fut invraisemblable et inouï. et lui demanda ses papiers. à la somme de cent neuf francs quinze sous. entraînait une diminution de vingt-quatre francs environ. Il réclama. Le lendemain de sa libération. et se croyait lésé. le maître paraissait content. comme il était forcé de repartir le lendemain matin. il faisait de son mieux . Pendant qu'il travaillait. cette masse avait été réduite. robuste et adroit . il vit devant la porte d'une distillerie de fleurs d'oranger des hommes qui déchargeaient des ballots. à Grasse. par diverses retenues locales. Quoi qu'il en fût. Disons le mot. volé. Il est juste d'ajouter qu'il avait oublié de faire entrer dans ses calculs le repos forcé des dimanches et fêtes qui. Il se mit à l'ouvrage. Le soir venu. Le maître ne proféra pas une parole.Chapitre IX Nouveaux griefs Quand vint l'heure de la sortie du bagne. Il vit bien vite ce que c'était qu'une liberté à laquelle on donne un passeport jaune. Jean Valjean avait été ébloui de l'idée de la liberté. et lui remit vingt-cinq sous. Jean Valjean reprit son travail. il avait questionné l'un des ouvriers sur ce qu'ils gagnaient à cette besogne par jour . le remarqua. Mais ce rayon ne tarda point à pâlir. Un peu auparavant. Et autour de cela bien des amertumes. La besogne pressait.

Le maître le regarda entre les deux yeux et lui dit : Gare le bloc57. XX. c'était le tour de l'individu qui le volait en petit. l'avait volé en grand. 57 58 La prison La conduite de l'entrepreneur de Grasse inverse la parabole des ouvriers de la dernière heure (Matthieu. 1-16). l'état. en lui diminuant sa masse. – 148 – .pondit : cela est assez bon pour toi. La société. Libération n'est pas délivrance. Là encore il se considéra comme volé58. Il insista. On sort du bagne. mais non de la condamnation. On a vu de quelle façon il avait été accueilli à Digne. Voilà ce qui lui était arrivé à Grasse. Maintenant.

Il ouvrit les yeux et regarda un moment dans l'obscurité autour de lui. Ses souvenirs anciens et ses souvenirs immédiats y flottaient pêle-mêle et s'y croisaient confusément. – À quelques pas. mais il y en avait une qui se représentait continuellement et qui chassait toutes les autres. Ce qui le réveilla. Cette pensée. Il était accoutumé à ne pas donner beaucoup d'heures au repos. on s'endort. – Ils étaient là. se grossissant démesurément. Le sommeil vient plus aisément qu'il ne revient. Jean Valjean se réveilla. Il était dans un de ces moments où les idées qu'on a dans l'esprit sont troubles. Beaucoup de pensées lui venaient. mais on ne se rendort pas. Il ne put se rendormir. Sa fatigue était passée. comme deux heures du matin sonnaient à l'horloge de la cathédrale. nous allons la dire tout de suite : – Il avait remarqué les six couverts d'argent et la grande cuiller que madame Magloire avait posés sur la table. Il y avait vingt ans bientôt qu'il n'avait couché dans un lit. C'est ce qui arriva à Jean Valjean. perdant leurs formes. Il avait une sorte de va-et-vient obscur dans le cerveau. et quoiqu'il ne se fût pas déshabillé. Ces six couverts d'argent l'obsédaient. Il avait dormi plus de quatre heures. la sensation était trop nouvelle pour ne pas troubler son sommeil. Quand beaucoup de sensations diverses ont agité la journée. et il se mit à penser.Chapitre X L'homme réveillé Donc. c'est que le lit était trop bon. quand des choses préoccupent l'esprit. puis il les referma pour se rendormir. – À l'instant où il avait traversé la chambre d'à côté – 149 – . puis disparaissant tout à coup comme dans une eau fangeuse et agitée.

et dont le pantalon n'était retenu que par une seule bretelle de coton tricoté. alors il marcha droit et à petits pas vers la – 150 – . les idées que nous venons d'indiquer remuaient sans relâche son cerveau. Il rouvrit les yeux. – Le double de ce qu'il avait gagné en dix-neuf ans. faisaient sur lui une sorte de pesée . la vieille servante les mettait dans un petit placard à la tête du lit. tout se taisait dans la maison . puis il laissa pendre ses jambes et poser ses pieds à terre. Au milieu de cette méditation hideuse. – À droite. à un forçat nommé Brevet qu'il avait connu au bagne. se dressa brusquement sur son séant. et puis il songeait aussi. – Ils étaient massifs. Il resta un certain temps rêveur dans cette attitude qui eût eu quelque chose de sinistre pour quelqu'un qui l'eût aperçu ainsi dans cette ombre. si l'horloge n'eût sonné un coup – le quart ou la demie. puis il reprit sa posture de rêverie et redevint immobile. rentraient. en entrant par la salle à manger. et avec cette obstination machinale de la rêverie. et écouta . – Il avait bien remarqué ce placard. seul éveillé dans la maison endormie. assis sur son lit. hésita encore un moment. – Avec la grande cuiller. sans savoir pourquoi. – Il est vrai qu'il eût gagné davantage si l'administration ne l'avait pas volé. Le dessin en damier de cette bretelle lui revenait sans cesse à l'esprit. et se trouva. entraient. ôta ses souliers et les posa doucement sur la natte près du lit. étendit le bras et tâta son havresac qu'il avait jeté dans le coin de l'alcôve. Trois heures sonnèrent. Tout à coup il se baissa. Il sembla que ce coup lui eût dit : allons ! Il se leva debout. Il demeurait dans cette situation. et y fût peut-être resté indéfiniment jusqu'au lever du jour. Son esprit oscilla toute une grande heure dans des fluctuations auxquelles se mêlait bien quelque lutte. sortaient.pour venir dans celle où il était. on en tirerait au moins deux cents francs. – Et de vieille argenterie. presque sans savoir comment.

Le jardin était enclos d'un mur blanc assez bas. et au dedans une sorte de crépuscule. mit ses souliers dans une des poches. selon la mode du pays. Cela ressemblait à une barre de fer courte. comme un air froid et vif entra brusquement dans la chambre. il distingua des têtes d'arbres également espacées. chargea le sac sur ses épaules. Jean Valjean l'examina. Ce coup d'œil jeté. chercha son bâton en tâtonnant. suffisant pour qu'on pût se guider. Ce crépuscule. se couvrit de sa casquette dont il baissa la visière sur ses yeux. referma le tout. l'ouvrit. puis revint au lit et saisit résolument l'objet qu'il y avait déposé. c'était une pleine lune sur laquelle couraient de larges nuées chassées par le vent. prit son havresac. Il eût été difficile de distinguer dans les ténèbres pour quel emploi avait pu être façonné ce morceau de fer. et l'alla poser dans l'angle de la fenêtre. La nuit n'était pas très obscure . Au fond. Arrivé à la fenêtre. mais. Il regarda le jardin de ce regard attentif qui étudie plus encore qu'il ne regarde. ressemblait à l'espèce de lividité qui tombe d'un soupirail de cave devant lequel vont et viennent des passants. intermittent à cause des nuages. il la referma tout de suite. il fit le mouvement d'un homme déterminé. marcha à son alcôve. Cela faisait au dehors des alternatives d'ombre et de clarté. facile à escalader. le fouilla. Elle était sans barreaux. donnait sur le jardin et n'était fermée. en tira quelque chose qu'il posa sur le lit. que d'une petite clavette. puis des éclaircies. des éclipses. aiguisée comme un épieu à l'une de ses extrémités. au-delà.fenêtre qu'il entrevoyait. ce qui indiquait que ce mur séparait le jardin d'une avenue ou d'une ruelle plantée. C'était peut-être un levier ? C'était peut-être une massue ? – 151 – . Il l'ouvrit.

terminés à leur extrémité inférieure par une pointe au moyen de laquelle on les enfonce dans le rocher. Arrivé à cette porte. Il prit ce chandelier dans sa main droite. 59 – 152 – . assourdissant son pas. il se dirigea vers la porte de la chambre voisine. et retenant son haleine. comme on sait. et il n'était pas rare qu'ils eussent à leur disposition des outils de mineur. L'évêque ne l'avait point fermée.Au jour on eût pu reconnaître que ce n'était autre chose qu'un chandelier de mineur59. il la trouva entrebâillée. 7. Ce chandelier sera au chapitre 12 métamorphosé en chandelier d'argent. Les chandeliers des mineurs sont en fer massif. celle de l'évêque. On employait alors quelquefois les forçats à extraire de la roche des hautes collines qui environnent Toulon. 1). mais retrouvera sa vocation primitive dans Les mines et les mineurs (III.

Jean Valjean reconnut la difficulté.Chapitre XI Ce qu'il fait Jean Valjean écouta. Mais il y avait près de la porte une petite table qui faisait avec elle un angle gênant et qui barrait l'entrée. – 153 – . puis poussa la porte une seconde fois. et poussa une troisième fois la porte. Elle continua de céder en silence. La porte céda à la pression et fit un mouvement imperceptible et silencieux qui élargit un peu l'ouverture. avec cette douceur furtive et inquiète d'un chat qui veut entrer. L'ouverture était assez grande maintenant pour qu'il pût passer. Il attendit un moment. plus énergiquement que les deux premières. Cette fois il y eut un gond mal huilé qui jeta tout à coup dans cette obscurité un cri rauque et prolongé. Il poussa la porte. Il prit son parti. Dans les grossissements fantastiques de la première minute. et qu'il aboyait comme un chien pour avertir tout le monde et réveiller les gens endormis. plus hardiment. Il la poussa du bout du doigt. Le bruit de ce gond sonna dans son oreille avec quelque chose d'éclatant et de formidable comme le clairon du jugement dernier. il se figura presque que ce gond venait de s'animer et de prendre tout à coup une vie terrible. Il fallait à toute force que l'ouverture fût encore élargie. légèrement. Jean Valjean tressaillit. Aucun bruit.

il n'avait pas reculé. Même quand il s'était cru perdu. Rien ne remuait dans la maison. étaient des papiers épars sur une table. les deux vieilles femmes allaient crier. Un moment il se crut perdu. poussée par lui. la porte. un fauteuil chargé de vêtements. Il ne recula pas pourtant. La porte s'était ouverte toute grande. Quelques minutes s'écoulèrent. Il prêta l'oreille. Ce premier danger était passé. le vieillard allait se lever. avant un quart d'heure. frissonnant. on viendrait à l'aide . Il ne songea plus qu'à finir vite. On y distinguait çà et là des formes confuses et vagues qui. des in-folio ouverts. Jean Valjean avança avec précaution en évitant de se heurter aux meubles.Il s'arrêta. au jour. avait pris l'alarme et avait appelé . Rien n'y avait bougé. pétrifié comme la statue de sel. des volumes empilés sur un tabouret. Il fit un pas et entra dans la chambre. Il demeura où il était. mais il y avait encore en lui un affreux tumulte. la ville serait en rumeur et la gendarmerie sur pied. éperdu. Il y était arrivé plus tôt qu'il n'aurait cru. Cette chambre était dans un calme parfait. Il lui paraissait impossible que l'horrible clameur de ce gond irrité n'eût pas ébranlé toute la maison comme une secousse de tremblement de terre . Le bruit du gond rouillé n'avait éveillé personne. Il entendait ses artères battre dans ses tempes comme deux marteaux de forge. un prieDieu. Il s'arrêta tout à coup. – 154 – . Il entendait au fond de la chambre la respiration égale et tranquille de l'évêque endormi. et qui à cette heure n'étaient plus que des coins ténébreux et des places blanchâtres. Il était près du lit. et il lui semblait que son souffle sortait de sa poitrine avec le bruit du vent qui sort d'une caverne. Il se hasarda à regarder dans la chambre. n'osant faire un mouvement. et retomba de la pointe du pied sur le talon.

était dans l'ombre. l'heure. comme s'il l'eût fait exprès. à cause des nuits froides des Basses-Alpes. ajoutaient je ne sais quoi de solennel et d'indicible au vénérable repos de ce sage. Cette lune dans le ciel. Sa tête était renversée sur l'oreiller dans l'attitude abandonnée du repos . Depuis près d'une demi-heure un grand nuage couvrait le ciel. le silence. et un rayon de lune. Au moment où Jean Valjean s'arrêta en face du lit. il laissait pendre hors du lit sa main ornée de l'anneau pastoral et d'où étaient tombées tant de bonnes œuvres et de saintes actions. comme si elle voulait nous faire réfléchir. et enveloppaient d'une sorte d'auréole majestueuse et sereine ces cheveux blancs et ces yeux fermés. car ce ciel était au dedans de lui. Au moment où le rayon de lune vint se superposer. cette nature assoupie. cette maison si calme. Il était presque vêtu dans son lit. cette tête de vieillard et ce sommeil d'enfant.La nature mêle quelquefois ses effets et ses spectacles à nos actions avec une espèce d'à-propos sombre et intelligent. Il y avait sur son front l'inexprimable réverbération d'une lumière qu'on ne voyait pas. C'était plus qu'un sourire et presque un rayonnement. Jean Valjean. son chandelier de – 155 – . le moment. traversant la longue fenêtre. L'âme des justes pendant le sommeil contemple un ciel mystérieux. d'espérance et de béatitude. cette figure où tout était espérance et où tout était confiance. d'un vêtement de laine brune qui lui couvrait les bras jusqu'aux poignets. C'était en même temps une transparence lumineuse. Cela pourtant resta doux et voilé d'un demi-jour ineffable. pour ainsi dire. Toute sa face s'illuminait d'une vague expression de satisfaction. à cette clarté intérieure. vint éclairer subitement le visage pâle de l'évêque. Un reflet de ce ciel était sur l'évêque. lui. Il y avait presque de la divinité dans cet homme ainsi auguste à son insu. ce nuage se déchira. l'évêque endormi apparut comme dans une gloire. Ce ciel. Il dormait paisiblement. ce jardin sans un frisson. c'était sa conscience.

sa casquette dans la main gauche. mais impérieusement. debout. Le monde moral n'a pas de plus grand spectacle que celui-là : une conscience troublée et inquiète. c'est qu'il était ému et bouleversé. et il ôta sa casquette. Ce sommeil. avait quelque chose de sublime qu'il sentait vaguement.fer à la main. L'évêque continuait de dormir dans une paix profonde sous ce regard effrayant. Mais de quelle nature était cette émotion ? Son œil ne se détachait pas du vieillard. – 156 – . parvenue au bord d'une mauvaise action. pas même lui. celui où l'on se perd et celui où l'on se sauve. La seule chose qui se dégageât clairement de son attitude et de sa physionomie. Jamais il n'avait rien vu de pareil. Mais quelle était sa pensée ? Il eût été impossible de le deviner. avec une bénédiction pour l'un et un pardon pour l'autre. Il semblait prêt à briser ce crâne ou à baiser cette main. dans cet isolement. Voilà tout. il faut rêver ce qu'il y a de plus violent en présence de ce qu'il y a de plus doux. effaré de ce vieillard lumineux. Sur son visage même on n'eût rien pu distinguer avec certitude. Cette confiance l'épouvantait. son bras gauche se leva lentement vers son front. c'était une étrange indécision. On eût dit qu'il hésitait entre les deux abîmes. immobile. ses cheveux hérissés sur sa tête farouche. et contemplant le sommeil d'un juste. Nul n'eût pu dire ce qui se passait en lui. Ce qui était évident. Pour essayer de s'en rendre compte. et avec un voisin tel que lui. C'était une sorte d'étonnement hagard. et Jean Valjean rentra dans sa contemplation. Un reflet de lune faisait confusément visible au-dessus de la cheminée le crucifix qui semblait leur ouvrir les bras à tous les deux. Il regardait cela. puis son bras retomba avec la même lenteur. Au bout de quelques instants. sa massue dans la main droite.

la clef y était . la première chose qui lui apparut fut le panier d'argenterie . sauta par-dessus le mur comme un tigre. le long du lit. jeta le panier. mit l'argenterie dans son sac. il leva le chandelier de fer comme pour forcer la serrure . il l'ouvrit . puis marcha rapidement. sans regarder l'évêque. franchit le jardin. traversa la chambre à grands pas sans précaution et sans s'occuper du bruit. et s'enfuit. – 157 – . saisit un bâton. ouvrit la fenêtre. il le prit.Tout à coup Jean Valjean remit sa casquette sur son front. droit au placard qu'il entrevoyait près du chevet . gagna la porte. rentra dans l'oratoire. enjamba l'appui du rez-de-chaussée.

Madame Magloire accourut vers lui toute bouleversée. Je ne savais ce qu'il était devenu. – Le voilà. votre grandeur saitelle où est le panier d'argenterie ? – Oui. avec toute sa vivacité de vieille alerte. entra dans l'alcôve et revint vers l'évêque. monseigneur. – Jésus-Dieu soit béni ! reprit-elle. Rien dedans ! et l'argenterie ? – Ah ! repartit l'évêque. L'évêque venait de se baisser et considérait en soupirant un plant de cochléaria des Guillons que le panier avait brisé en tombant à travers la plate-bande. cria-t-elle. dit l'évêque. Il le présenta à madame Magloire. Il se redressa au cri de madame Magloire. au soleil levant. – Grand bon Dieu ! elle est volée ! C'est l'homme d'hier soir qui l'a volée ! En un clin d'œil. – 158 – . – Monseigneur. – Eh bien ? dit-elle. L'évêque venait de ramasser le panier dans une plate-bande.Chapitre XII L'évêque travaille Le lendemain. monseigneur Bienvenu se promenait dans son jardin. C'est donc l'argenterie qui vous occupe ? Je ne sais où elle est. madame Magloire courut à l'oratoire.

Il y eut encore un silence. l'homme est parti ! l'argenterie est volée ! Tout en poussant cette exclamation. Il a sauté dans la ruelle Cochefilet ! Ah ! l'abomination ! Il nous a volé notre argenterie ! L'évêque resta un moment silencieux. Dans quoi monseigneur va-t-il manger maintenant ? L'évêque la regarda d'un air étonné. – Hélas Jésus ! repartit madame Magloire. Elle était aux pauvres.– Monseigneur. – Tenez ! c'est par là qu'il s'en est allé. Ce n'est pas pour moi ni pour mademoiselle. Le chevron du mur avait été arraché. ses yeux tombaient sur un angle du jardin où l'on voyait des traces d'escalade. – 159 – . – Alors. puis leva son œil sérieux. cette argenterie était-elle à nous ? Madame Magloire resta interdite. Qu'était-ce que cet homme ? Un pauvre évidemment. – L'étain a une odeur. Mais c'est pour monseigneur. je détenais à tort et depuis longtemps cette argenterie. et dit à madame Magloire avec douceur : – Et d'abord. – Ah çà mais ! est-ce qu'il n'y a pas des couverts d'étain ? Madame Magloire haussa les épaules. Cela nous est bien égal. des couverts de fer. puis l'évêque continua : – Madame Magloire.

Trois hommes en tenaient un quatrième au collet. dit l'évêque. on frappa à la porte. il déjeunait à cette même table où Jean Valjean s'était assis la veille. À ce mot Jean Valjean. Tout en déjeunant. pour tremper un morceau de pain dans une tasse de lait. dit l'évêque. qui semblait conduire le groupe. – Entrez. qui était morne et semblait abattu. des couverts de bois. releva la tête d'un air stupéfait. Un brigadier de gendarmerie. Un groupe étrange et violent apparut sur le seuil. monseigneur Bienvenu faisait gaîment remarquer à sa sœur qui ne disait rien et à madame Magloire qui grommelait sourdement qu'il n'est nullement besoin d'une cuiller ni d'une fourchette. – Le fer a un goût. La porte s'ouvrit. – Monseigneur… dit-il. l'autre était Jean Valjean. – Aussi a-t-on idée ! disait madame Magloire toute seule en allant et venant. même en bois. – Eh bien. recevoir un homme comme cela ! et le loger à côté de soi ! et quel bonheur encore qu'il n'ait fait que voler ! Ah mon Dieu ! cela fait frémir quand on songe ! Comme le frère et la sœur allaient se lever de table. – 160 – . Il entra et s'avança vers l'évêque en faisant le salut militaire. Les trois hommes étaient des gendarmes .Madame Magloire fit une grimace significative. Quelques instants après. était près de la porte.

interrompit l'évêque en souriant. – Comme cela. reprit le brigadier. qu'elle lui avait été donnée par un vieux bonhomme de prêtre chez lequel il avait passé la nuit ? Je vois la chose. Nous l'avons arrêté pour voir. répondit l'évêque. C'est monseigneur l'évêque. Et vous l'avez ramené ici ? C'est une méprise. Les gendarmes lâchèrent Jean Valjean qui recula. – Est-ce que c'est vrai qu'on me laisse ? dit-il d'une voix presque inarticulée et comme s'il parlait dans le sommeil. – 161 – . Et bien mais ! je vous avais donné les chandeliers aussi. Il avait cette argenterie… – Et il vous a dit. Cependant monseigneur Bienvenu s'était approché aussi vivement que son grand âge le lui permettait. Pourquoi ne les avez-vous pas emportés avec vos couverts ? Jean Valjean ouvrit les yeux et regarda le vénérable évêque avec une expression qu'aucune langue humaine ne pourrait rendre. – Ah ! vous voilà ! s'écria-t-il en regardant Jean Valjean. ce que cet homme disait était donc vrai ? Nous l'avons rencontré.– Monseigneur ! murmura-t-il. Ce n'est donc pas le curé ?… – Silence ! dit un gendarme. Il allait comme quelqu'un qui s'en va. qui sont en argent comme le reste et dont vous pourrez bien avoir deux cents francs. – Monseigneur. Je suis aise de vous voir. nous pouvons le laisser aller ? – Sans doute. dit le brigadier de gendarmerie.

– Maintenant. Vous pourrez toujours entrer et sortir par la porte de la rue. Jean Valjean. L'évêque s'approcha de lui. sans un regard qui pût déranger l'évêque. Jean Valjean tremblait de tous ses membres. Elle n'est fermée qu'au loquet jour et nuit. n'oubliez jamais que vous m'avez promis d'employer cet argent à devenir honnête homme. Les gendarmes s'éloignèrent. quand vous reviendrez. il est inutile de passer par le jardin. voici vos chandeliers. Il alla à la cheminée. reprit l'évêque. Puis se tournant vers la gendarmerie : – Messieurs. resta interdit. Il prit les deux chandeliers machinalement et d'un air égaré. sans un geste. Les deux femmes le regardaient faire sans un mot.– Oui. tu n'entends donc pas ? dit un gendarme. – Mon ami. qui n'avait aucun souvenir d'avoir rien promis. dit l'évêque. on te laisse. – À propos. L'évêque avait appuyé sur ces paroles en les prononçant. prit les deux flambeaux d'argent et les apporta à Jean Valjean. et lui dit à voix basse : – N'oubliez pas. mon ami. avant de vous en aller. Prenez-les. allez en paix. Il reprit avec une sorte de solennité : – 162 – . vous pouvez vous retirer. Jean Valjean était comme un homme qui va s'évanouir.

et je la donne à Dieu.– Jean Valjean. C'est votre âme que je vous achète . vous n'appartenez plus au mal. je la retire aux pensées noires et à l'esprit de perdition. mon frère. mais au bien. – 163 – .

il entendit un bruit joyeux. – 164 – . il y avait encore çà et là dans les haies quelques fleurs tardives dont l'odeur. Ces souvenirs lui étaient presque insupportables. Jean Valjean était assis derrière un buisson dans une grande plaine rousse absolument déserte. Il n'y avait à l'horizon que les Alpes. Il se sentait une sorte de colère . Comme le soleil déclinait au couchant. il ne savait contre qui. Il voyait avec inquiétude s'ébranler au dedans de lui l'espèce de calme affreux que l'injustice de son malheur lui avait donné. Il se mit à marcher en toute hâte dans les champs. et que les choses ne se fussent point passées ainsi . Des pensées inexprimables s'amoncelèrent ainsi en lui toute la journée. Il n'eût pu dire s'il était touché ou humilié. allongeant sur le sol l'ombre du moindre caillou. Il erra ainsi toute la matinée. tant il y avait longtemps qu'ils ne lui étaient apparus. lui rappelait des souvenirs d'enfance. Il était en proie à une foule de sensations nouvelles. Bien que la saison fut assez avancée. qu'il traversait en marchant. Il se demandait qu'est-ce qui remplacerait cela. Cet état le fatiguait. Au milieu de cette méditation qui n'eût pas peu contribué à rendre ses haillons effrayants pour quelqu'un qui l'eût rencontré. Il lui venait par moments un attendrissement étrange qu'il combattait et auquel il opposait l'endurcissement de ses vingt dernières années. Jean Valjean pouvait être à trois lieues de Digne. Un sentier qui coupait la plaine passait à quelques pas du buisson. prenant les chemins et les sentiers qui se présentaient sans s'apercevoir qu'il revenait à chaque instant sur ses pas. n'ayant pas mangé et n'ayant pas faim. Pas même le clocher d'un village lointain.Chapitre XIII Petit-Gervais Jean Valjean sortit de la ville comme s'il s'échappait. cela l'eût moins agité. Parfois il eût vraiment mieux aimé être en prison avec les gendarmes.

Cependant l'enfant avait suivi sa pièce du regard. Il ne s'étonna point et marcha droit à l'homme. et l'avait vu. Jean Valjean posa le pied dessus. C'était un lieu absolument solitaire. dit le petit savoyard.Il tourna la tête. avec cette confiance de l'enfance qui se compose d'ignorance et d'innocence. Parmi cette monnaie il y avait une pièce de quarante sous. – Monsieur. sa vielle au flanc et sa boîte à marmotte sur le dos . toute sa fortune probablement. L'enfant s'arrêta à côté du buisson sans voir Jean Valjean et fit sauter sa poignée de sous que jusque-là il avait reçue avec assez d'adresse tout entière sur le dos de sa main. Aussi loin que le regard pouvait s'étendre. Cette fois la pièce de quarante sous lui échappa. un de ces doux et gais enfants qui vont de pays en pays. il n'y avait personne dans la plaine ni dans le sentier. et vit venir par le sentier un petit savoyard d'une dizaine d'années qui chantait. et vint rouler vers la broussaille jusqu'à Jean Valjean. laissant voir leurs genoux par les trous de leur pantalon. Tout en chantant l'enfant interrompait de temps en temps sa marche et jouait aux osselets avec quelques pièces de monnaie qu'il avait dans sa main. L'enfant tournait le dos au soleil qui lui mettait des fils d'or dans les cheveux et qui empourprait d'une lueur sanglante la face sauvage de Jean Valjean. On n'entendait que les petits cris faibles d'une nuée d'oiseaux de passage qui traversaient le ciel à une hauteur immense. – 165 – . – ma pièce ? – Comment t'appelles-tu ? dit Jean Valjean.

reprit l'enfant. Et en même temps il faisait effort pour déranger le gros soulier ferré posé sur son trésor. monsieur. – Va-t'en. ma pièce blanche ! mon argent ! Il semblait que Jean Valjean n'entendit point. Petit-Gervais ! moi ! moi ! Rendez-moi mes quarante sous. puis il étendit la main vers son bâton et cria d'une voix terrible : – Qui est là ? – Moi. L'enfant le prit au collet de sa blouse et le secoua. monsieur. – Je veux ma pièce ! ma pièce de quarante sous ! L'enfant pleurait. s'il vous plaît ! Puis irrité. Ses yeux étaient troubles. La tête de Jean Valjean se releva. s'il vous plaît ! Ôtez votre pied. – Monsieur.– Petit-Gervais. dit Jean Valjean. – Ma pièce ! cria l'enfant. quoique tout petit. Il considéra l'enfant avec une sorte d'étonnement. Il était toujours assis. monsieur. L'enfant recommença : – Ma pièce. rendez-moi ma pièce. monsieur ! L'œil de Jean Valjean resta fixé à terre. répondit l'enfant. et devenant presque menaçant : – 166 – . Jean Valjean baissa la tête et ne répondit pas.

fit un pas. avant que la pièce de quarante sous ne devienne explicitement « un œil ouvert fixé sur lui » et ne rende la vue à Jean Valjean aveugle. et se dressant brusquement tout debout. et se baissa pour reprendre à terre son bâton. Première série. voyons. – Ah ! c'est encore toi ! dit Jean Valjean. Son regard. il est probable qu'il avait la fièvre. Il raffermit sa casquette sur son front. ôterez-vous votre pied ? Ôtez donc votre pied. I.– Ah. chercha machinalement à croiser et à boutonner sa blouse. il ajouta : – Veux-tu bien te sauver ! L'enfant effaré le regarda. Tout à coup il tressaillit . arrêté à dix ou douze pas devant lui. puis commença à trembler de la tête aux pieds. à travers sa rêverie. Cependant à une certaine distance l'essoufflement le força de s'arrêter. et n'avait pas changé d'attitude depuis que l'enfant s'était enfui. et. l'entendit qui sanglotait. Son souffle soulevait sa poitrine à des intervalles longs et inégaux. çà. Au bout de quelques instants l'enfant avait disparu. après quelques secondes de stupeur. Il était resté debout. il venait de sentir le froid du soir. En ce moment il aperçut la Ce tesson bleu. semblait étudier avec une attention profonde la forme d'un vieux tesson de faïence bleue60 tombé dans l'herbe. et Jean Valjean. 60 – 167 – . en rappelant La Conscience (La Légende des siècles. L'ombre se faisait autour de Jean Valjean. 2) évoque un œil ouvert. se mit à s'enfuir en courant de toutes ses forces sans oser tourner le cou ni jeter un cri. Il n'avait pas mangé de la journée . le pied toujours sur la pièce d'argent. Le soleil s'était couché.

la saisit. et ne vit rien. Qu'est-ce que c'est que ça ? dit-il entre ses dents. se redressant. Des arbrisseaux secouaient leurs petits – 168 – . puis s'arrêta. Rien ne répondit. La campagne était déserte et morne. Une bise glaciale soufflait. regarda. et donnait aux choses autour de lui une sorte de vie lugubre. Après une centaine de pas. la plaine était froide et vague. Il recula de trois pas. Il n'y avait rien autour de lui qu'une ombre où se perdait son regard et un silence où sa voix se perdait. jetant à la fois ses yeux vers tous les points de l'horizon. Au bout de quelques minutes. et. sans pouvoir détacher son regard de ce point que son pied avait foulé l'instant d'auparavant. Ce fut comme une commotion galvanique. Il ne vit rien. du côté où l'enfant avait disparu. Alors il cria de toute sa force : « Petit-Gervais ! PetitGervais ! » Il se tut. il s'élança convulsivement vers la pièce d'argent. et attendit. il s'arrêta. comme si cette chose qui luisait là dans l'obscurité eût été un œil ouvert fixé sur lui. Il était environné de l'étendue. se mit à regarder au loin dans la plaine.pièce de quarante sous que son pied avait à demi enfoncée dans la terre et qui brillait parmi les cailloux. de grandes brumes violettes montaient dans la clarté crépusculaire. debout et frissonnant comme une bête fauve effarée qui cherche un asile. Il dit : « Ah ! » et se mit à marcher rapidement dans une certaine direction. La nuit tombait.

si l'enfant l'eût entendu.bras maigres avec une furie incroyable. avec une voix qui était ce qu'on pouvait entendre de plus formidable et de plus désolé : « Petit-Gervais ! Petit-Gervais ! » Certes. il eût eu peur et se fût bien gardé de se montrer. mon ami. Un de ces savoyards. et une vielle. On ne les connaît pas. c'est un petit d'environ dix ans qui a une marmotte. – Monsieur le curé. et de temps en temps il s'arrêtait. avez-vous vu passer un enfant ? – Non. c'est un petit enfant étranger. – 169 – . puis il se mit à courir. je crois. – Petit-Gervais ? il n'est point des villages d'ici ? pouvez-vous me dire ? – Si c'est comme vous dites. Il tira deux pièces de cinq francs de sa sacoche et les remit au prêtre. – Un nommé Petit-Gervais ? – Je n'ai vu personne. – Monsieur le curé. Il alla à lui et lui dit : – Monsieur le curé. Il recommença à marcher. et criait dans cette solitude. Mais l'enfant était sans doute déjà bien loin. dit le prêtre. Il allait. Cela passe dans le pays. voici pour vos pauvres. On eût dit qu'ils menaçaient et poursuivaient quelqu'un. vous savez ? – Je ne l'ai point vu. Il rencontra un prêtre qui était à cheval.

– Pour vos pauvres. Le prêtre piqua des deux et s'enfuit très effrayé. il était hors de tout ce qui avait été sa pensée jusque-là. ce n'étaient que des broussailles ou des roches à fleur de terre. à un endroit où trois sentiers se croisaient. Enfin. – 170 – . appelant. Quand Jean Valjean était sorti de chez l'évêque. Ce fut là son dernier effort . Il ne pouvait se rendre compte de ce qui se passait en lui.Jean Valjean prit violemment deux autres écus de cinq francs qu'il donna au prêtre. Il fit de la sorte un assez long chemin. Il se raidissait contre l'action angélique et contre les douces paroles du vieillard. Il murmura encore : « Petit-Gervais ! » mais d'une voix faible et presque inarticulée. Puis il ajouta avec égarement : – Monsieur l'abbé. faites-moi arrêter. Je suis un voleur. Jean Valjean se remit à courir dans la direction qu'il avait d'abord prise. on l'a vu. les poings dans ses cheveux et le visage dans ses genoux. criant. dit-il. La lune s'était levée. regardant. il s'arrêta. il tomba épuisé sur une grosse pierre. sans même éveiller un écho. et il cria : « Je suis un misérable ! » Alors son cœur creva et il se mit à pleurer. mais il ne rencontra plus personne. C'était la première fois qu'il pleurait depuis dix-neuf ans. Il promena sa vue au loin et appela une dernière fois : « Petit-Gervais ! Petit-Gervais ! Petit-Gervais ! » Son cri s'éteignit dans la brume. ses jarrets fléchirent brusquement sous lui comme si une puissance invisible l'accablait tout à coup du poids de sa mauvaise conscience . Deux ou trois fois il courut dans la plaine vers quelque chose qui lui faisait l'effet d'un être couché ou accroupi .

et elles ne réussissaient qu'à le jeter dans un trouble insupportable et presque douloureux. La vie future. qu'il fallait pour ainsi dire que maintenant il montât plus haut que l'évêque ou retombât plus bas que le galérien. que s'il voulait rester méchant il fallait qu'il devînt monstre ? Ici encore il faut se faire ces questions que nous nous sommes déjà faites ailleurs. la vie possible qui s'offrait désormais à lui toute pure et toute rayonnante le remplissait de frémisse– 171 – . que son endurcissement serait définitif s'il résistait à cette clémence . fait l'éducation de l'intelligence . Il opposait à cette indulgence céleste l'orgueil. nous l'avons dit. les yeux hagards. il allait comme un homme ivre. recueillait-il confusément quelque ombre de tout ceci dans sa pensée ? Certes. Je la retire à l'esprit de perversité et je la donne au bon Dieu. l'évêque lui avait fait mal à l'âme comme une clarté trop vive lui eût fait mal aux yeux en sortant des ténèbres. et qui lui plaisait . s'il cédait. que. il les entrevoyait plutôt qu'il ne les voyait. Au sortir de cette chose difforme et noire qu'on appelle le bagne. Je vous achète votre âme. une lutte colossale et décisive. Pendant qu'il marchait ainsi. que s'il voulait devenir bon il fallait qu'il devînt ange . le malheur. était engagée entre sa méchanceté à lui et la bonté de cet homme. qu'il n'y avait plus de milieu pour lui. que si désormais il n'était pas le meilleur des hommes il en serait le pire. » Cela lui revenait sans cesse. En présence de toutes ces lueurs. Si ces idées lui arrivaient.« Vous m'avez promis de devenir honnête homme. que cette fois il fallait vaincre ou être vaincu. et que la lutte. cependant il est douteux que Jean Valjean fût en état de démêler tout ce que nous indiquons ici. qui est en nous comme la forteresse du mal. avait-il une perception distincte de ce qui pourrait résulter pour lui de son aventure à Digne ? Entendait-il tous ces bourdonnements mystérieux qui avertissent ou importunent l'esprit à de certains moments de la vie ? Une voix lui disait-elle à l'oreille qu'il venait de traverser l'heure solennelle de sa destinée. Il sentait indistinctement que le pardon de ce prêtre était le plus grand assaut et la plus formidable attaque dont il eût encore été ébranlé . il faudrait renoncer à cette haine dont les actions des autres hommes avaient rempli son âme pendant tant d'années.

il avait fait une chose dont il n'était déjà plus capable. phénomène étrange et qui n'était possible que dans la situation où il était. elle traversa brusquement ce chaos qu'il avait dans l'intelligence et le dissipa. ce n'était pas lui qui avait volé. pendant que l'intelligence se débattait au milieu de tant d'obsessions inouïes et nouvelles. par habitude et par instinct. un résultat de ce qu'on appelle en statique la force acquise ? C'était cela. un reste d'impulsion. Dans cette situation d'esprit. c'est qu'il n'était déjà plus le même homme. Jean Valjean recula avec angoisse et poussa un cri d'épouvante. Quand l'intelligence se réveilla et vit cette action de la brute. C'est que. ce dont il ne se doutait pas. Car Hugo conclut tout au contraire de Platon : au lieu de l'éclaircissement progressif des prisonniers philosophiques.ments et d'anxiété. avait stupidement posé le pied sur cet argent. mit d'un côté les épaisseurs obs- Singulier jeu avec le mythe de la caverne – que suffit à désigner la chouette emblématique. Quoi qu'il en soit. Ce qui était certain. Pourquoi ? Il n'eût assurément pu l'expliquer . 61 – 172 – . ce n'était pas l'homme. il avait rencontré Petit-Gervais et lui avait volé ses quarante sous. c'est que tout était changé en lui. Il ne savait vraiment plus où il en était. Disons-le simplement. était-ce un dernier effet et comme un suprême effort des mauvaises pensées qu'il avait apportées du bagne. Comme une chouette qui verrait brusquement se lever le soleil. c'est qu'il n'était plus en son pouvoir de faire que l'évêque ne lui eût pas parlé et ne l'eût pas touché. cette dernière mauvaise action eut sur lui un effet décisif . en volant cet argent à cet enfant. et c'était aussi peut-être moins encore que cela. Jean Valjean ne retrouve la vue qu'au terme des commotions alternées de la nuit noire et de l'éblouissement. le forçat avait été ébloui et comme aveuglé par la vertu61. c'était la bête qui.

la blouse sur les reins. et qu'il avait là devant lui. il s'arrêta désespéré. et l'on voit comme en dehors de soi les figures qu'on a dans l'esprit. à travers cette hallucination. le hideux galérien Jean Valjean. nous l'avons remarqué. son sac rempli d'objets volés sur le dos. le bâton à la main. Tout d'abord. Sa conscience considéra tour à tour ces deux hommes ainsi placés devant elle. avant même de s'examiner et de réfléchir. avec sa pensée pleine de projets abominables. cette face sinistre devant lui. dans l'état où elle se trouvait. éperdu. Il n'avait pas fallu – 173 – . Il vit véritablement ce Jean Valjean. comme de certains réactifs chimiques agissent sur un mélange trouble en précipitant un élément et en clarifiant l'autre. Il se contempla donc. il reconnut qu'elle avait la forme humaine. Il fut presque au moment de se demander qui était cet homme. puis. et agit sur son âme. l'évêque et Jean Valjean. avec son visage résolu et morne. En regardant avec plus d'attention cette lumière qui apparaissait à sa conscience. l'avait fait en quelque sorte visionnaire. Au moment où il s'écria : » je suis un misérable ! » il venait de s'apercevoir tel qu'il était. et il était déjà à ce point séparé de lui-même. quand il reconnut que cela était inutile et impossible. face à face. qu'il lui semblait qu'il n'était plus qu'un fantôme. et que ce flambeau était l'évêque. Son cerveau était dans un de ces moments violents et pourtant affreusement calmes où la rêverie est si profonde qu'elle absorbe la réalité. pour ainsi dire. On ne voit plus les objets qu'on a autour de soi. et en même temps. Ceci fut donc comme une vision. comme quelqu'un qui cherche à se sauver.cures et de l'autre la lumière. et il en eut horreur. en chair et en os. L'excès du malheur. il voyait dans une profondeur mystérieuse une sorte de lumière qu'il prit d'abord pour un flambeau. il tâcha de retrouver l'enfant pour lui rendre son argent.

son abrutissement extérieur. Pendant qu'il pleurait. – 174 – . clairement. et elle lui parut affreuse. avec plus d'effroi qu'un enfant. Il regarda sa vie. sa première faute. à genoux sur le pavé. vit en traversant la rue de l'évêché un homme dans l'attitude de la prière. dans cette même nuit. un jour extraordinaire. mais dans une clarté qu'il n'avait jamais vue jusque-là. L'évêque seul était resté. il pleura à sanglots. Il lui semblait qu'il voyait Satan à la lumière du paradis. Il paraît seulement avéré que. À un certain moment il ne fut plus qu'une ombre. devant la porte de monseigneur Bienvenu. sa mise en liberté réjouie par tant de plans de vengeance. à mesure que sa rêverie se prolongeait. Combien d'heures pleura-t-il ainsi ? que fit-il après avoir pleuré ? où alla-t-il ? on ne l'a jamais su. Sa vie passée. Il remplissait toute l'âme de ce misérable d'un rayonnement magnifique. ce vol de quarante sous à un enfant. tout cela lui revint et lui apparut. ce qui lui était arrivé chez l'évêque. Il pleura à chaudes larmes. Par un de ces effets singuliers qui sont propres à ces sortes d'extases. Tout à coup il disparut. et elle lui parut horrible . la dernière chose qu'il avait faite. son endurcissement intérieur. l'évêque grandissait et resplendissait à ses yeux. Cependant un jour doux était sur cette vie et sur cette âme. son âme. avec plus de faiblesse qu'une femme. crime d'autant plus lâche et d'autant plus monstrueux qu'il venait après le pardon de l'évêque. le jour se faisait de plus en plus dans son cerveau. dans l'ombre. le voiturier qui faisait à cette époque le service de Grenoble et qui arrivait à Digne vers trois heures du matin.moins que le premier pour détremper le second. Jean Valjean pleura longtemps. un jour ravissant et terrible à la fois. sa longue expiation. Jean Valjean s'amoindrissait et s'effaçait.

Il s'établit dans le rapport de ce livre avec Waterloo (II. avec les autres élèves de la pension Cordier. Champion. Bruguière de Sorsum était célèbre. le duc d'Angoulême.Livre troisième – En l'année 1817 Chapitre I L'année 181762 1817 est l'année que Louis XVIII. étant maire de Bordeaux. 1. le 12 mars 1814. et cette majesté de profil particulière à un homme qui a fait une action d'éclat. C'est l'année où M. avec la jeunesse de Marius (III. étaient badigeonnées d'azur et fleurdelysées. 1895). 3 et 4) et l'évocation des années 1830-1832 (IV. 63 La précision de ce profil est peut-être l'effet d'un souvenir personnel . importe moins que leur sens. la mode engloutissait les petits garçons de quatre à six ans sous de vastes casquettes en cuir maroquiné à oreillons assez ressemblantes à des mitres d'esquimaux. En 1817. Biré consacra tout un livre vétilleux (L'Année 1817. qualifiait la vingt-deuxième de son règne. donné la ville un peu trop tôt à M. Il s'établit aussi dans sa valeur autobiographique puisque c'est en 1817 que débuta la carrière de Hugo. avec son cordon rouge et son long nez. Lynch était ceci : avoir. Vis-à-vis de l'histoire comme de l'œuvre du poète. l'époque reçoit ici l'aspect qui convient à l'épisode qui va suivre : celui d'une farce. que Hugo pouvait connaître par le Lesur et à laquelle E. avec un certain aplomb royal qui ne manquait pas de fierté. 1). 62 – 175 – . De là sa pairie. Toutes les boutiques des perruquiers. Pour Hugo. Victor Hugo entendait la messe à Saint-Germain-des-Prés. C'était le temps candide où le comte Lynch63 siégeait tous les dimanches comme marguillier au banc d'œuvre de SaintGermain-des-Prés en habit de pair de France. espérant la poudre et le retour de l'oiseau royal. L'action d'éclat commise par M. L'armée L'exactitude locale des faits. 1). toujours la poussière des faits dément apparemment le sens de l'histoire. 1 et 10) et avec celle des journées de juin 1848 (V. mais ici son progrès ne parvient pas à émerger de l'« éternelle présence du passé ».

Madame Saqui succédait à Forioso. Napoléon était à Sainte-Hélène. Odry n'existait pas encore. On commençait à faire au ministère de la marine une enquête sur cette fatale frégate de la Spectaculaire cérémonie. ministre désigné des finances. Delalot était un personnage. pour recenser et proclamer les votes ratifiant l'Acte additionnel aux Constitutions de l'Empire. Pellegrini chantait. le 14 juillet 1790. on apercevait de gros cylindres de bois. 64 – 176 – . et l'abbé Louis. Le colonel Touquet ne publia en effet les œuvres choisies de Voltaire qu'en 1820. Le prince de Talleyrand. Potier régnait . Le Champ de Mai avait eu cela de remarquable qu'il avait été tenu au mois de juin et au Champ de Mars. qu'en 1820. Il y avait encore des Prussiens en France. les régiments s'appelaient légions . En 1817. peints en bleu avec des traces d'aigles et d'abeilles dédorées. En 1817. tous deux avaient célébré. Talleyrand l'avait dite comme évêque. il faisait retourner ses vieux habits. La légitimité venait de s'affirmer en coupant le poing. elles aussi. grand chambellan. Les fameuses tabatières contenant le texte gravé de la Charte de 1814 ne furent vendues.française était vêtue de blanc. M. gisant sous la pluie. deux ans auparavant. se regardaient en riant du rire de deux augures . En cette année 1817. à l'autrichienne . dans les contre-allées de ce même Champ de Mars. mademoiselle Bigottini dansait . comme l'Angleterre lui refusait du drap vert. pourrissant dans l'herbe. Elles étaient noircies çà et là de la brûlure du bivouac des Autrichiens baraqués près du Gros-Caillou. Louis l'avait servie comme diacre. à Carbonneau et à Tolleron. 65 Léger anachronisme ici. puis la tête. militaire et civique tenue le 1er juin 1815 au champ de Mars. avaient soutenu l'estrade de l'empereur au Champ-de-Mai64. et. la messe de la Fédération au Champ de Mars . deux choses étaient populaires : le VoltaireTouquet65 et la tabatière à la Charte. au lieu de chiffres ils portaient les noms des départements. à Pleignier. Deux ou trois de ces colonnes avaient disparu dans les feux de ces bivouacs et avaient chauffé les larges mains des kaiserlicks. L'émotion parisienne la plus récente était le crime de Dautun qui avait jeté la tête de son frère dans le bassin du Marché-aux-Fleurs. C'étaient les colonnes qui.

avait deux soucis : Napoléon et Mathurin Bruneau. M. 68 V. Ourika inédite. était devenu la propriété d'un éditeur-imprimeur. Hugo. âgé de 15 ans alors. astronome de la marine sous Louis XVI. On grattait les N au Louvre. Cuvier ou Arago. Le pont d'Austerlitz abdiquait et s'intitulait pont du Jardin du Roi. double énigme qui déguisait à la fois le pont d'Austerlitz et le jardin des Plantes. M. car. madame Cottin était déclarée le premier écrivain de l'époque. un accessit fut attribué à Charles Loyson – voir note 80. Le colonel Selves allait en Égypte pour y devenir Soliman pacha. Claire d'Albe et Malek-Adel étaient des chefs-d'œuvre . Le palais des Thermes. Une ordonnance royale érigeait Angoulême en école de marine. La duchesse de Duras lisait à trois ou quatre amis67. Moutard. en attendant qu'il y eut un faux Marchangy appelé d'Arlincourt. il était évident que la ville d'Angoulême avait de droit toutes les L'Hôtel de Cluny. vendu aux enchères en 1807. la duchesse de Duras. animait de célèbres soirées où Chateaubriand côtoyait Fontanes. tout en annotant du coin de l'ongle Horace. Il y avait un faux Chateaubriand appelé Marchangy. promis aux sarcasmes de Paul-Louis Courier. dans son boudoir meublé d'X en satin bleu ciel. Villemain. concourut en cachette de ses maîtres à ce prix. rue de la Harpe. Bellart était officiellement éloquent. On voyait encore sur la plate-forme de la tour octogone de l'hôtel de Cluny66 la petite logette en planches qui avait servi d'observatoire à Messier. Louis XVIII. le duc d'Angoulême étant grand amiral. préoccupé. servait de boutique à un tonnelier. 66 – 177 – . Son auteur.Méduse qui devait couvrir de honte Chaumareix et de gloire Géricault. 67 Ourika ne fut écrite qu'à partir de 1820. des héros qui se font empereurs et des sabotiers qui se font dauphins. Son poème obtint une mention . On voyait germer à son ombre ce futur avocat général de Broè. L'institut laissait rayer de sa liste l'académicien Napoléon Bonaparte. L'académie française donnait pour sujet de prix : Le bonheur que procure l'étude68.

plus. On venait de marier à une princesse de Sicile70 M.qualités d'un port de mer69. déjà regardé du fond de l'ombre par Louvel. David n'avait plus de talent. 71 Ce périodique ne commença à paraître qu'en 1818. édition chronologique sous la direction de J. sous les coups de canne que sous les sifflets. le duc de Berry. mais la liberté était grande. pour honorer son duc. Le Nain jaune se transformait en Miroir. p. Paër. Grand Amiral. Le Constitutionnel était constitutionnel. transférée à Brest en 1830. banni en 1816. t. Hugo. Toutes les jeunes filles chantaient l'Ermite de SaintAvelle. Massin. 70 Il s'agit de Marie Caroline de Naples. et Carnot. dirigeait les petits concerts intimes de la marquise de Sassenaye. siège d'une école de marine. Les gardes du corps sifflaient mademoiselle Mars. Œuvres Complètes. mais la faute d'orthographe est authentique. proscrit après les Cent Jours et qui devait mourir en exil à Magdebourg. Hugo dédia au « héros du Midi » le poème La France au duc d'Angoulême. La Minerve71 appelait Chateaubriand Chateaubriant. Dans des journaux vendus. 72 Comme David. Le format était restreint. en tournée dans les ports de France (voir V. rue de la Villel'Évêque. En novembre 1817. semble-t-il. M. Ce t faisait beaucoup rire les bourgeois aux dépens du grand écrivain. Les grands journaux étaient tout petits. C'est le 22 mars 1817 que la tragédie Germanicus tomba. des journalistes prostitués insultaient les proscrits de 1815 . Arnault72 n'avait Angoulême était en effet. I. auteur de l'Agnese. On agitait en conseil des ministres la question de savoir si l'on devait tolérer les vignettes représentant des voltiges qui assaisonnaient les affiches de Franconi et qui attroupaient les polissons des rues. 185). Hugo 69 – 178 – . paroles d'Edmond Géraud. Le café Lemblin tenait pour l'empereur contre le café Valois qui tenait pour les Bourbons. Arnault est une des gloires tombées de l'Empire qui avait fait de ce dramaturge un administrateur. Il y avait un an que madame de Staël était morte. sans quoi le principe monarchique eût été entamé. bonhomme à la face carrée qui avait une verrue sur la joue.

banni. O'Mahony et de Chappedelaine esquissaient. Canuel. et y avait participé : « Victor. Piet ébauchait. Tous les gens de bons sens convenaient que l'ère des révolutions était à jamais fermée par le roi Louis XVIII. ceci paraissait plaisant aux feuilles royalistes qui bafouaient à cette occasion le proscrit. – 179 – . sur le piédestal qui attendait la statue de Henri IV73. s'en plaignait. le 29 mars 1817. jugée et acquittée en 1817. Descartes. David ayant. M. I. dire : les ennemis. futur Charles X. La statue rut rétablie en août 1818. quelques officiers sur la terrasse des Tuileries en bordure de Seine. Au terre-plein du Pont-Neuf. ouv. Elle visait à contraindre Louis XVIII d'abdiquer en faveur de son frère. p. t. son conciliabule pour consolider la monarchie. J. cela séparait deux hommes plus qu'un abîme. surnommé « l'immortel auteur de la charte ». Il avait assisté au transport de la statue. qu'il remporta. dans l'été 1818. n° 4. p.) 74 Conspiration royaliste qui réunissait. rue Thérèse. le lys d'or. 73 Redivivus : ressuscité. il est vrai que Napoléon n'avait plus de génie. 75 Société secrète bonapartiste. Dire : les régicides. dans un journal belge. 319. ou dire : les votants. Victor Hugo avait consacré une ode à cet événement qui était le sujet imposé du grand prix des Jeux Floraux.plus d'esprit. on sculptait le mot Redivivus. ce qui devait être plus tard « la conspiration du bord de l'eau74 ». ou dire : Buonaparte. Carnot n'avait plus de probité . montré quelque humeur de ne pas recevoir les lettres qu'on lui écrivait. 159. MM.. cit. présent à l'opération. » (Victor Hugo raconté par Adèle Hugo. un peu approuvés de Monsieur. le comte d'Artois. Le fait n'est point nouveau . L'Épingle Noire75 complotait de son écrivit à ce sujet. Soult n'avait gagné aucune bataille . Les chefs de la droite disaient dans les conjonctures graves : « Il faut écrire à Bacot ». les polices se faisant un religieux devoir de les intercepter. Or. Massin. un court poème intitulé Sur la tragédie de Germanicus – voir éd. Personne n'ignore qu'il est assez rare que les lettres adressées par la poste à un exilé lui parviennent. dire : Napoléon. poursuivie. n'y put tenir et il fallut que sa petite main s'attelât au colosse. ou dire : les alliés.

partout exposé.côté. 76 – 180 – . le duc d'Orléans. . enleva son gilet de flanelle. de Chateaubriand se déshabilla entièrement. et dénouant de sa tête un madras. s'y gourmaient à propos du roi de Rome. de M. Pilorge. d'abord dans Le Journal des Débats puis dans La Gazette de France. de Féletz signait A. se curait les dents. en mars 1820. Delaverderie s'abouchait avec Trogoff. Les collégiens. au grand homme. son pantalon de molleton gris. Hugo distingue le journaliste français Hoffman qui signait « H » en 1817. une trousse complète de chirurgien dentiste ouverte devant lui. Les hommes sérieux se demandaient ce que ferait. les yeux fixés sur un miroir. et tout en travaillant la mâchoire. de juin à août 1824. Chateaubriand76. son secrétaire. esprit dans une certaine mesure libéral. de la seconde visite : « M. se plongea dans l'eau […]. le duc de Berry en uniforme de colonel général des dragons . Hugo condense ici un souvenir historique – La Monarchie selon la Charte est bien de 1817 – et le souvenir personnel de ses premières visites. p. Le divorce était aboli. de Chateaubriand les avait fort belles . M. » (ouv. M.77 Charles Nodier écrivait Thérèse Aubert. Les lycées s'appelaient collèges. ses pantoufles de maroquin vert. dans telle ou telle occasion. tout en dictant des variantes de la Monarchie selon la Charte à M. cit. dominait. il continuait la conversation. M. ses cheveux gris coiffés d'un madras. Hoffmann signait Z. grave inconvénient. M. debout tous les matins devant sa fenêtre du n° 27 de la rue SaintDominique. mais bien « Z » en 1824 au bas d'un article peu aimable pour les Odes du jeune poète Hugo qui échangea avec « Z ». il avait à leur usage une trousse de dentiste.. toute une série d'articles. ornés au collet d'une fleur de lys d'or. La toilette des dents vint après. Decazes. en pantalon à pieds et en pantoufles. 336.) 77 Dans cet alphabet des critiques de l'époque. lequel avait meilleure mine en uniforme de colonel général des houzards que M. La contre-police du château dénonçait à son altesse royale Madame le portrait. Ce récit est très proche de celui. La ville de Paris faisait redorer à ses frais le dôme des Invalides. La critique faisant autorité préférait Lafon à Talma. fait par Adèle. qu'il avait charmantes.

M. Clausel de Montals78 se séparait. sur le fronton duquel l'arrachement des lettres laissait encore lire distinctement : THÉÂTRE DE L'IMPÉRATRICE. oncle de Napoléon. Bavoux était révolutionnaire.. réfugié à Rome après 1815. de Trinquelague . 358). La querelle de la vallée des Dappes commençait entre la Suisse et la France par un mémoire du capitaine Dufour. p. 80 Ce lauréat de l'accessit académique – voir note 68 –. M. On prenait parti pour ou contre Cugnet de Montarlot. le premier abbé. Saint-Simon. avait refusé de se démettre de son archiépiscopat. 78 – 181 – . s'il n'a jamais édité Voltaire. signe de gloire . disait cet éditeur naïf. Hugo. faisait jouer les deux Philibert à l'Odéon. qui était de l'Académie dont le comédien Molière n'avait pu être. M.M. archevêque d'Amasie. a en revanche été le premier éditeur des Odes de V. semblent bien avoir été autant de droite l'un que l'autre. Le cardinal Fesch refusant de se démettre. ouv. Il y avait à l'académie des sciences un Fourier célèbre que la postérité a oublié et dans je ne sais quel grenier un Fourier obscur dont l'avenir se souviendra. cit. de M. le second député. p. Fabvier était factieux . l'envie commençait à le mordre. 302. 79 Ce Pelicier. incarne pour Hugo ce que la Restauration est à la société après la Révolution et l'Empire : une parodie. de Pins. on sent qu'il a des pattes. de l'Académie française. échafaudait son rêve sublime. Ces deux frères. De même le vers qui suit inverse les termes de celui de Lemierre : « Même quand l'oiseau marche on sent qu'il a des ailes ». administrait le diocèse de Lyon81. L'opinion générale était que M. Charles Loyson80. Le libraire Pélicier publiait une édition de Voltaire79. serait le génie du siècle . « Cela fait venir les acheteurs ». Clausel de Coussergues . Le comédien Picard. depuis général. et l'on faisait sur lui ce vers : Même quand Loyson vole. (Voir Victor Hugo raconté…. sur divers points. sous ce titre : Œuvres de Voltaire. piètre albatros. de Salaberry n'était pas content. ignoré. sans y mettre d'enthousiasme à en croire Adèle Hugo (voir le Victor Hugo raconté….) 81 Le cardinal Fesch.

84 Autre souvenir recueilli par le Victor Hugo raconté… (ouv. Il avait publié un gros lourd poème qu'il appelait Le Dernier des Césars. en petit comité de séminaristes. réformateur de l'Institut par coup Déjà connu en effet par quelques articles littéraires français et quelques traductions. ne serait-ce que par son nom. la maison d'enfance de Hugo et le couvent qui recueillera Cosette orpheline. une utopie : un bateau à vapeur85. alors ministre. dans le cul-de-sac des Feuillantines. une note d'un poème de Millevoye l'annonçait à la France en ces termes : un certain lord Baron. Il se présenta. cette invention de Jouffroy semble n'avoir rencontré qu'indifférence et se solda par un échec financier.Lord Byron82 commençait à poindre . etc. revint sur les lieux de son enfance pour y rencontrer Lamennais. Une chose qui fumait et clapotait sur la Seine avec le bruit d'un chien qui nage allait et venait sous les fenêtres des Tuileries. 86 « M. Ce thème sera repris très largement par Hugo dans Les Travailleurs de la mer. David d'Angers s'essayait à pétrir le marbre83. un singulier maillon entre le collège des Nobles. offre. Lamennais. de Vaublanc86. de Roquelaure. c'est en 1821 que Hugo. encore ignorés. p. L'abbé Caron parlait avec éloge. Les Parisiens regardaient cette inutilité avec indifférence. qui avait voté pour lui. fit des visites. cit. d'un prêtre inconnu nommé Félicité Robert qui a été plus tard Lamennais84. 85 Lancée sur la Seine en août 1816. M. voulut être académicien par l'Académie. Il entre dans la série – Fourier. une espèce de joujou. Hugo lui-même – des signes annonciateurs. introduit par le duc de Rohan. le bateau à vapeur. qui avait fait des académiciens par ordonnance. de Vaublanc. 82 – 182 – . Au premier tour du scrutin. il n'eut que quatorze voix contre seize. qui était installé lui aussi aux Feuillantines. Mais sa vraie vogue est plus tardive. 83 Un peu plus âgé que Hugo. ce sculpteur qui fut son ami avait 28 ans en 1817 et exposait pour la première fois. M. du siècle qui vient.. du pont Royal au pont Louis XV c'était une mécanique bonne à pas grand'chose. Byron. 128). Saint-Simon. une rêverie d'inventeur songe-creux. L'Institut des nobles orphelins dirigé par l'abbé Caron.

et n'y réussissait point. 88 Le Victor Hugo raconté… a consigné l'entrevue. à cause de sa dévotion. 483). 303). de Neuchâteau. Un ministre qui ne passe pas au premier tour ne passe pas du tout. louable cultivateur de la mémoire de Parmentier. était passé dans la polémique royaliste à l'état « d'infâme Grégoire89 ». Royer-Collard90. p. 90 Royer-Collard ne sera élu à l'Académie qu'en 1827. – 183 – . 87 Métaphore désignant le locataire : le comte d'Artois. François de Neufchâteau88. était dénoncée comme néologisme par M. Delaveau. Le faubourg Saint-Germain et la pavillon Marsan87 souhaitaient pour préfet de police M. ancien sénateur. très encourageante et fleurie de vers.d'État. ordonnance et fournée. que l'élection de l'abbé Grégoire à la Chambre en 1819 fut annulée par le ministère. ancien conventionnel. après en avoir fait. et non « infâme ». Gallimard. Hugo aux œuvres de M. Cuvier. M. Cette locution que nous venons d'employer : passer à l'état de. En 1817. ne pouvait parvenir à l'être. Comme on sait. « Folio »> 1830-1846. un œil sur la Genèse et l'autre sur la nature. ici reportée sur Marius (III. s'efforçait de plaire à la réaction bigote en mettant les fossiles d'accord avec les textes et en faisant flatter Moïse par les mastodontes. édité par H. faisait mille efforts pour que pomme de terre fût prononcée parmentière. la pierre neuve avec la- dit à haute voix : Donnez-moi un autre nom. 6. 4). L'abbé Grégoire. ancien évêque. 89 C'est en fait comme « indigne ». » (Choses vues. auteur distingué de plusieurs académiciens. Juin. On pouvait distinguer encore à sa blancheur. que cet académicien accorda au jeune Hugo (p. comme plus tard le « château » désignera le roi Louis-Philippe et son entourage. sous la troisième arche du pont d'Iéna. cette tendresse protectrice aboutit à une « collaboration » de V. il est plus célèbre comme orateur à la Chambre que comme grammairien puriste. Dupuytren et Récamier se prenaient de querelle à l'amphithéâtre de l'École de médecine et se menaçaient du poing à propos de la divinité de Jésus-Christ.

quatre jeunes Parisiens firent « une bonne farce ». Voilà. Propos séditieux. oubliée aujourd'hui. C'est de la physionomie des années que se compose la figure des siècles. L'histoire néglige presque toutes ces particularités. Pourtant ces détails. ce qui surnage confusément de l'année 1817. La justice appelait à sa barre un homme qui. étalaient leur dévouement monarchique tout nu . 93 « Prière de boutonner votre culotte avant de sortir. chose étonnante sous la Restauration. en voyant entrer le comte d'Artois à NotreDame. avait dit tout haut : Sapristi ! je regrette le temps où je voyais Bonaparte et Tal a entrer bras dessus bras dessous au Bal-Sauvage91. un des lieux de Waterloo. ni petites feuilles dans la végétation – sont utiles. voir II. du buste de Napoléon. on avait bouché le trou de mine pratiqué par Blücher pour faire sauter le pont. des déserteurs de Ligny et des Quatre-Bras92. Six mois de prison. pêle-mêle. En cette année 1817. » 91 – 184 – . Des traîtres se montraient déboutonnés . qu'on appelle à tort petits – il n'y a ni petits faits dans l'humanité. deux ans auparavant. orné. 1.quelle. dans le débraillé de leur turpitude payée. au grand plaisir de Glapieu. l'infini l'envahirait. ancien Tripot Sauvage ». 92 Village voisin de Nivelles. oubliant ce qui est écrit en Angleterre sur la muraille intérieure des water-closets publics : Please adjust your dress before leaving93. des hommes qui avaient passé à l'ennemi la veille d'une bataille ne cachaient rien de la récompense et marchaient impudiquement en plein soleil dans le cynisme des richesses et des dignités . et ne peut faire autrement . Cet établissement réapparaîtra dans Mille Francs de récompense sous le nom de « Bal des Neuf Muses.

je vais le voir94 ! On sortait d'Ossian. Oscar s'avance. enfants du rivage d'Asie. Naturellement chacun avait sa maîtresse. 94 – 185 – . Brûlez pour lui les. ni des génies ni des imbéciles . Listolier adorait Dahlia. de Toulouse . Des mains d'Oscar j'ai reçu le mouchoir . puis « Oscar ». car à cette époque les Arthurs n'existaient pas encore. l'autre Listolier. lance d'abord « Alfred ». ni savants ni ignorants. pour se faire ouvrir par Cyprienne. je vais le voir. Oscar est aussi un des personnages de La Forêt mouillée. Ces jeunes gens étaient insignifiants . l'autre de Limoges. étudier à Paris. de Cahors .Chapitre II Double quatuor Ces Parisiens étaient l'un de Toulouse. Ces Oscars s'appelaient l'un Félix Tholomyès. Oscar. beaux de ce charmant avril qu'on appelle vingt ans. et le premier des Arthurs. venait à peine de gagner la bataille de Waterloo. dans Mille Francs de récompense. Glapieu. le genre anglais pur ne devait prévaloir que plus tard. Brûlez pour lui les parfums d'Arabie. Oscar. de Montauban. le dernier Blachevelle. C'étaient quatre Oscars quelconques. l'autre Fameuil. Oscar s'avance. Blachevelle aimait Favourite. qui avait Chanson anonyme.parfums d'Arabie. ainsi nommée parce qu'elle était allée en Angleterre . Wellington. tout le monde a vu ces figures-là . Autre signe de la vogue de ce prénom. mais ils étaient étudiants. ni bons ni mauvais. et qui dit étudiant dit parisien . l'élégance était scandinave et calédonienne. s'écriait la romance. c'est naître à Paris. de Limoges . le troisième de Cahors et le quatrième de Montauban . quatre échantillons du premier venu . dans le goût oriental : Chantez.

n'ayant pas tout à fait quitté leur aiguille. et les belles filles du peuple les ont toutes les deux qui leur parlent bas à l'oreille. un livre du pasteur Muston. les trois premières étaient plus expérimentées. paru en 1834. Il y avait une des quatre qu'on appelait la jeune. l'autre flatte . Dahlia. On les accable avec la splendeur de tout ce qui est immaculé et inaccessible. Pour ne rien celer. et Gustave au troisième. 95 – 186 – .pris pour nom de guerre un nom de fleur . Tholomyès avait Fantine. se trouvait être Alphonse au second. plus insouciantes et plus envolées dans le bruit de la vie que Fantine la Blonde. selon une hypothèse soutenue par J. Sur l'onomastique des Misérables. qui en était à sa première illusion. et l'amoureux. qui s'appelait Adolphe au premier chapitre. ainsi qu'aurait pu le lui apprendre. en latin margarita signifie perle – texte annoté 62). Gaulmier. parce qu'elle était la cadette . oct. Hugo se souvient peut-être aussi de ces fées protectrices de l'enfance. Revue des Sciences Humaines. « Nommer la misère ». Ces âmes mal gardées écoutent. Fameuil idolâtrait Zéphine. voir d'Anne Ubersfeld. Zéphine et Fantine étaient quatre ravissantes filles. nommées Fantine par les Vaudois d'Arras. Favourite. La vieille avait vingt-trois ans. n'en auraient pu dire autant. parfumées et radieuses. mais ayant sur le visage un reste de la sérénité du travail et dans l'âme cette fleur d'honnêteté qui dans la femme survit à la première chute. par Michelet interposé. encore un peu ouvrières. Il y avait déjà plus d'un épisode à leur roman à peine commencé. Hélas ! si la Yungfrau avait faim ? D'abord prénommée Marguerite Louet (voir plus loin « marguerite ou perle ». Fantine semble l'écho décapité de « enfantine ». dite la Blonde95 à cause de ses beaux cheveux couleur de soleil. Pauvreté et coquetterie sont deux conseillères fatales l'une gronde. et une qu'on appelait la vieille. Zéphine. Dahlia. chacune de son côté. 1974. abrégé de Joséphine . et surtout Favourite. dérangées par les amourettes. De là les chutes qu'elles font et les pierres qu'on leur jette.-déc.

et Fantine une fille sage. Un matin. c'est deux . déjeunait. où elle disait du mal de sa fille. point marié. ne parlait jamais à Favourite. mademoiselle ? – Non. une vieille femme à l'air béguin était entrée chez elle et lui avait dit : – Vous ne me connaissez pas. Il en était résulté Favourite. vers d'autres peutêtre. et s'était installée. qui la saluait. et descendait faire salon chez le portier. Quant à Zéphine. Ces amours-là sont toujours doublés de ces amitiés-là. Comment faire travailler ces ongles-là ? Qui veut rester vertueuse ne doit pas avoir pitié de ses mains. fait apporter un matelas qu'elle avait. Elle avait eu de très bonne heure un chez-soi. Cette mère. Son père était un vieux professeur de mathématiques brutal et qui gasconnait . Ce qui avait entraîné Dahlia vers Listolier. vers l'oisiveté. elle avait conquis Fameuil par sa petite manière mutine et caressante de dire : « Oui. bu et mangé. Zéphine et Dahlia étaient des filles philosophes. Puis la vieille avait ouvert le buffet. étant jeune. ayant été en Angleterre. toutes réserves faites sur ces petits ménages irréguliers. courant le cachet malgré l'âge. Elle rencontrait de temps en temps son père. grognon et dévote.Favourite. Les jeunes gens étant camarades. les jeunes filles étaient amies. et ce qui le prouve. avait pour admiratrices Zéphine et Dahlia. restait des heures sans souffler mot. dînait et soupait comme quatre. – Je suis ta mère. – 187 – . c'était d'avoir de trop jolis ongles roses. avait vu un jour la robe d'une femme de chambre s'accrocher à un garde-cendre . il était tombé amoureux de cet accident. Ce professeur. c'est que. monsieur ». Favourite. Sage et philosophe.

Pourquoi Fantine ? On ne lui avait jamais connu d'autre nom. point de nom de baptême. elle vint à Paris "chercher fortune". Point de nom de famille. au fond du peuple. Elle était née à Montreuil-sur-mer. À l'époque de sa naissance. À dix ans. Elle se nommait Fantine. À quinze ans. le Directoire existait encore. Elle s'appela comme il plut au premier passant qui la rencontra toute petite. Les rues du quartier latin. car le cœur a sa faim aussi.Sage. qu'emplit le fourmillement des étudiants et des grisettes. C'était une jolie blonde avec de belles dents. De quels parents ? Qui pourrait le dire ? On ne lui avait jamais connu ni père ni mère. puis. Elle travailla pour vivre . elle n'avait pas de famille . allant pieds nus dans la rue. dira-t-on ? et Tholomyès ? Salomon répondrait que l'amour fait partie de la sagesse. l'église n'était plus là. un amour unique. toujours pour vivre. passion pour elle. Amourette pour lui. un amour fidèle. Nous nous bornons à dire que l'amour de Fantine était un premier amour. Sortie des plus insondables épaisseurs de l'ombre sociale. elle aima. Elle aima Tholomyès. On l'appela la petite Fantine. elle avait au front le signe de l'anonyme et de l'inconnu. Personne n'en savait davantage. Fantine quitta la ville et s'alla mettre en service chez des fermiers des environs. pour ainsi dire. Elle reçut un nom comme elle recevait l'eau des nuées sur son front quand il pleuvait. Fantine était un de ces êtres comme il en éclôt. mais son or était sur sa tête et ses perles étaient dans sa bouche. Cette créature humaine était venue dans la vie comme cela. Fantine était belle et resta pure le plus longtemps qu'elle put. Elle était la seule des quatre qui ne fût tutoyée que par un seul. Elle avait de l'or et des perles pour dot. vi– 188 – .

mais de façon à le rencontrer toujours. Sa jeunesse. pliant bagage bien avant l'âge. Listolier et Fameuil formaient une sorte de groupe dont Tholomyès était la tête. Donc. il remplaçait ses dents par des lazzis. quatre mille francs de rente. éclatait de rire. il doutait supérieurement de toute chose. étant ironique et chauve. sa santé par l'ironie. Voir Th. grande force aux yeux des faibles. Serait-ce de là que viendrait ironie ? Un jour Tholomyès prit à part les trois autres. Iron est un mot anglais qui veut dire fer. Il était délabré. Fantine. 96 – 189 – . dans ces dédales de la colline du Panthéon. C'est en effet à la première d'Hernani que fut jeté le fameux cri : « à la guillotine. mal conservé. genou96 à quarante. l'églogue eut lieu. En outre. mais tout en fleurs. Il digérait médiocrement. avait fui longtemps Tholomyès. Le Gilet rouge. et l'on n'y voyait que du feu. Gautier. Il était ridé et édenté .rent le commencement de ce songe. où tant d'aventures se nouent et se dénouent. il avait quatre mille francs de rente . il était le chef. Tholomyès était un viveur de trente ans. il allumait sa gaîté . Il avait eu une pièce refusée au Vaudeville. ses cheveux par la joie. fît un geste d'oracle. Bref. Blachevelle. Ce portrait peu séduisant se complète par l'étymologie grecque du nom de Tholomyès où l'on peut lire « initié – ou initiateur – à la merde ». Il faisait çà et là des vers quelconques. les genoux ». Il y a une manière d'éviter qui ressemble à chercher. et leur dit : Ce qualificatif anticipa sur 1830. et il ébauchait une calvitie dont il disait lui-même sans tristesse : crâne à trente ans. C'était lui qui avait l'esprit. et il lui était venu un larmoiement à un œil. battait en retraite en bon ordre. splendide scandale sur la montagne Sainte-Geneviève. et son œil qui pleurait riait sans cesse. Mais à mesure que sa jeunesse s'éteignait. il était riche . Tholomyès était l'antique étudiant vieux .

quand accoucheras-tu de ta surprise ? » En même temps nos parents nous écrivent. Zéphine et Favourite nous demandent de leur faire une surprise. Tholomyès baissa la voix. Le moment me semble venu. c'est une idée ! Un estaminet plein de fumée se présenta. Face jaune. Scie des deux côtés. à moi surtout. fa o miracolo. ils y entrèrent. les quatre jeunes gens invitant les quatre jeunes filles. – 190 – . Causons. De même qu'à Naples les vieilles femmes crient à saint Janvier : Faccia gialluta. Elles nous en parlent toujours.– Il y a bientôt un an que Fantine. Nous la leur avons promise solennellement. et le reste de leur conférence se perdit dans l'ombre. Dahlia. Le résultat de ces ténèbres fut une éblouissante partie de plaisir qui eut lieu le dimanche suivant. et articula mystérieusement quelque chose de si gai qu'un vaste et enthousiaste ricanement sortit des quatre bouches à la fois et que Blachevelle s'écria : – Ça. Sur ce. fais ton miracle ! nos belles me disent sans cesse : « Tholomyès.

où Castaing97 n'avait pas encore passé. mangèrent partout des chaussons de pommes. On entrait dans les vacances. en III. où il y avait le coucou. la seule qui sût écrire. avait écrit ceci à Tholomyès au nom des quatre : « C'est un bonne heure de sortir de bonheur. 7. Les jeunes filles bruissaient et bavardaient comme des fauvettes échappées. où il y avait la patache. cueillirent des bouquets à Puteaux. Favourite. et c'était une chaude et claire journée d'été. Puis ils allèrent à Saint-Cloud par le coche. il y a le bateau à vapeur . on dit aujourd'hui Fécamp comme on disait Saint-Cloud. XI et XII) et qui se retrouvera. 1. et s'écrièrent : « Cela doit être bien beau quand il y a de l'eau ! » déjeunèrent à la Tête-Noire. il y a le wagon . Elles donnaient par moments de petites tapes aux jeunes gens. 97 – 191 – . » C'est pourquoi ils se levèrent à cinq heures du matin. on se le représente malaisément aujourd'hui. la figure de ce qu'on pourrait appeler la vie circumparisienne a complètement changé depuis un demi-siècle . regardèrent la cascade à sec. Le Paris de 1862 est une ville qui a la France pour banlieue. Paris n'a plus les mêmes environs . furent parfaitement heureux. Oh ! qui que vous Célèbre empoisonneur. jouèrent des macarons à la roulette du pont de Sèvres.Chapitre III Quatre à quatre Ce qu'était une partie de campagne d'étudiants et de grisettes. il y a quarante-cinq ans. déjà cité dans Le Dernier Jour d'un condamné (chap. achetèrent des mirlitons à Neuilly. La veille. se payèrent une partie de bagues au quinconce du grand bassin. montèrent à la lanterne de Diogène. C'était un délire. Ivresse matinale de la vie ! Adorables années ! L'aile des libellules frissonne. parmi d'autres criminels connus. Les quatre couples accomplirent consciencieusement toutes les folies champêtres possibles alors.

99 Voir. dans La Foret mouillée (1854) : BALMINETTE Bigre de bigre ! Je me mouille les pieds ! Nous sommes embourbés. enlèvent de leur innocence à ces souvenirs. Mes brodequins tout neufs de dix francs sont flambés. Un bon vieux poète classique. que le hasard avait faites belles de façon qu'elles se faisaient valoir en se rapprochant et se complétaient. appuyées l'une à l'autre. mes enfants. enjambait éperdument les buissons. quoique Favourite eût dit en partant. manqua à cette compagnie de belle humeur. en écartant les branches à cause de la tête charmante qui vient derrière vous ? Avez-vous glissé en riant sur quelque talus mouillé par la pluie avec une femme aimée qui vous retient par la main et qui s'écrie : « Ah ! mes brodequins tout neufs ! dans quel état ils sont99 ! » Disons tout de suite que cette joyeuse contrariété. et. le poème XXIII des Feuilles d'automne commence par les mêmes mots. Favourite. et présidait cette gaîté avec une verve de jeune faunesse. 98 – 192 – . Signe de pluie. Toutes quatre étaient follement jolies. avec un accent magistral et maternel : Les limaces se promènent dans les sentiers. songeant aux Grâces. alors en renom. courait en avant sous les grandes branches vertes. par instinct de coquetterie plus encore que par amitié. errant ce jour-là sous les marronniers de Saint-Cloud.soyez98. Mais la nostalgie n'est plus ce qu'elle était car l'avenir réservé à Fantine. un bonhomme qui avait une Éléonore. et la « fin » choisie par Tholomyès et ses amis. sautait les fossés. une ondée. M. ne se quittaient point. pre- Sur le même thème. vous souvenez-vous ? Avez-vous marché dans les broussailles. celle de vingt-trois ans. le chevalier de Labouïsse. Zéphine et Dahlia. la vieille. il s'écria : Il y en a une de trop. l'amie de Blachevelle. les vit passer vers dix heures du matin .

la mélancolie pointait pour les femmes. Était-ce un « ternaux boiteux » ? 100 – 193 – . et. disaient les autres avec vénération. son ornement principal était un pantalon jambesd'éléphant. expliquaient à Fantine la différence qu'il y avait entre M. en nankin. mais on sentait en lui le gouvernement .naient des poses anglaises . Listolier et Fameuil. Zéphine et Dahlia étaient coiffées en rouleaux. et les cheveux du sexe tendre commençaient à s'éplorer. Blondeau101. comme il se permettait tout. « Boiteux » : qui n'a de palmes que d'un côté. précieux par la reliure et les gravures. Blachevelle semblait avoir été créé expressément pour porter sur son bras le dimanche le châle-ternaux102 boiteux de Favourite. Delvincourt et M. et sur le goût. 101 Ce professeur de droit (1784-1854) servira encore en III. il fumait. il y avait de la dictature dans sa jovialité . comme. – Ce Tholomyès est étonnant. Il était très gai. Rien n'étant sacré pour lui. plus tard. de cette mode venue d'Angleterre. Tholomyès suivait. par Bossuet. il avait un puissant rotin de deux cents francs à la main. les premiers keepsakes100 venaient de paraître. dominant le groupe. Quels pantalons ! quelle énergie ! Recueils de textes souvent sentimentaux. imitant le cachemire. le byronisme pour les hommes. 102 Châle fabriqué en France par la maison Ternaux. 2 : Oraison funèbre de Blondeau. Madame Bovary stigmatise l'effet dévastateur sur la sensibilité féminine. une chose étrange appelée cigare. Pour leur mariage. Victor offrit à Adèle un « cachemire français ». texte annoté 17. engagés dans une discussion sur leurs professeurs. avec sous-pieds de tresse de cuivre . 4. à la bouche.

mais.Quant à Fantine. sous des chapeaux couverts de fleurs. les yeux d'un bleu profond. Éclatante de face. dont le nom. Le plus naïf est quelquefois le plus savant. ayant au centre une voluptueuse fossette visible à travers la mousseline . invention marseillaise. avaient l'air d'encourager les audaces . la peau blanche laissant voir çà et là les arborescences azurées des veines. les paupières grasses. telle était Fantine . la nuque forte et souple. corruption du mot quinze août prononcé à la Canebière. à côté de ces ajustements hardis. les poignets et les chevilles admirablement emboîtés. Les trois autres. enclins à flotter et facilement dénoués et qu'il fallait rattacher sans cesse. nous l'avons dit. avec ses transparences. canezou. eût peut-être donné le prix de la coquetterie à ce canezou qui concourait pour la chasteté. – 194 – . semblait une trouvaille provocante de la décence. comme aux mascarons antiques d'Érigone. chaleur et midi. ses indiscrétions et ses réticences. semblaient faits pour la fuite de Galatée sous les saules. Cela arrive. et dans cette statue une âme. Elle avait une robe de barège mauve. les épaules modelées comme par Coustou. moins timides. le canezou de la blonde Fantine. Les coins de sa bouche voluptueusement relevés. le rire. présidée par la vicomtesse de Cette aux yeux vert de mer. de petits souliers-cothurnes mordorés dont les rubans traçaient des X sur son fin bas blanc à jour. et la fameuse cour d'amour. les pieds cambrés et petits. Ses lèvres roses babillaient avec enchantement. ce qui. Elle portait à sa main plus volontiers que sur sa tête son petit chapeau de paille cousue. aux longues brides blanches. et cette espèce de spencer en mousseline. Toute sa toilette avait on ne sait quoi de chantant et de flambant. a beaucoup de grâce et d'agacerie . l'été. c'était la joie. mais ses longs cils pleins d'ombre s'abaissaient discrètement sur ce brouhaha du bas du visage comme pour mettre le holà. Ses dents splendides avaient évidemment reçu de Dieu une fonction. la joue puérile et franche. étaient décolletées tout net. Ses épais cheveux blonds. cachant et montrant à la fois. une gaîté glacée de rêverie . délicate de profil. sculpturale et exquise . et l'on devinait sous ces chiffons une statue. signifie beau temps. le cou robuste des Junons éginétiques.

et rien n'était singulier et troublant comme de voir la gaîté s'y éteindre si vite et le recueillement y succéder sans transition à l'épanouissement. Cette fille de l'ombre avait de la race. ce qui se dégageait d'elle. et d'où résulte l'harmonie du visage . qui sont le style et le rythme. Fantine était aussi la pudeur. elle avait ce pli imperceptible et charmant. Ce chaste étonnement-là est la nuance qui sépare Psyché de Vénus. au repos. son visage. sans trop le savoir. on ne le verra que trop. ressemblait au dédain d'une déesse.Fantine était belle. c'était une invincible expression de retenue et de modestie. à travers toute cette ivresse de l'âge. prêtres mystérieux du beau. une sorte de dignité sérieuse et presque austère l'envahissait soudainement à de certaines heures. eussent entrevu en cette petite ouvrière. l'antique euphonie sacrée. de la saison et de l'amourette. Elle restait un peu étonnée. parfois sévèrement accentuée. L'amour est une faute . son nez et son menton offraient cet équilibre de ligne. qui confrontent silencieusement toute chose à la perfection. soit. Fantine était l'innocence surnageant sur la faute. Quoiqu'elle n'eût rien refusé. était souverainement virginal . Fantine avait les longs doigts blancs et fins de la vestale qui remue les cendres du feu sacré avec une épingle d'or. – 195 – . dans l'intervalle si caractéristique qui sépare la base du nez de la lèvre supérieure. à travers la transparence de la grâce parisienne. le rythme en est le mouvement. Elle était belle sous les deux espèces. Pour un observateur qui l'eût étudiée attentivement. Les rares songeurs. signe mystérieux de la chasteté qui rendit Barberousse amoureux d'une Diane trouvée dans les fouilles d'Icône. à Tholomyès. Le style est la forme de l'idéal . Son front. très distinct de l'équilibre de proportion. Nous avons dit que Fantine était la joie. Cette gravité subite.

les trèfles et les folles avoines . Les parterres de SaintCloud embaumaient . excepté Fantine. aux champs. lui disait Favourite. Il y avait une fois une fée qui fit les prairies et les arbres exprès pour les amoureux. Et. les branches gesticulaient dans le vent . et qui aimait. point méchantes. – Toi. aux arbres. il y avait dans l'auguste parc du roi de France un tas de vagabonds. et rire. 2). toutes recevaient un peu çà et là les baisers de tous. les abeilles mettaient les jasmins au pillage . parlant. 15. folles. chantant. resplendissaient. toute une bohème de papillons s'ébattait dans les achillées. dans cette communauté de paradis. 103 – 196 – . les oiseaux. chassant aux papillons. Le patricien et le gagne-petit. le souffle de la Seine remuait vaguement les feuilles . Les quatre joyeux couples. De là cette éternelle école buissonnière des amants qui recommence sans cesse et qui durera tant qu'il y aura des buissons et des écoliers. Ces passages de couples heureux sont un appel profond à la vie et à la nature. tu as toujours l'air chose103. Ce sont là les joies. courant. mouillant leurs bas à jour roses dans les hautes herbes. et font sortir de tout la caresse et la lumière. enfermée dans sa vague résistance rêveuse et farouche. fraîches. Toute la nature semblait avoir congé. le Il faut peut-être rapprocher ce mot de celui de Gavroche appelant Cosette « mamselle Chosette » (IV. cueillant des liserons. De là la popularité du printemps parmi les penseurs. dansant.Chapitre IV Tholomyès est si joyeux qu'il chante une chanson espagnole Cette journée-là était d'un bout à l'autre faite d'aurore. mêlés au soleil. aux fleurs.

le peintre de la roture. L'arbuste vu. lascif traquenard digne d'un satyre devenu millionnaire ou de Turcaret métamorphosé en Priape. Après le déjeuner les quatre couples étaient allés voir. ce qui faisait que l'arbuste avait l'air d'une chevelure pouilleuse de fleurs. Bien National possédé à cette époque par le munitionnaire Bourguin. dont le nom nous échappe en ce moment. Le parc. Les belles filles font un doux gaspillage d'elles-mêmes. dont les innombrables branches fines comme des fils. on se cherche. il y a dans l'air une clarté d'apothéose. les gens de la cour et les gens de la ville. parmi les rires universels. tant cela les éblouit. dans ce qu'on appelait alors le carré du roi. ces jargons qui sont des mélodies. tous sont sujets de cette fée. une plante nouvellement arrivée de l'Inde. Le départ pour Cythère ! s'écrie Watteau . Ils avaient robustement secoué le grand filet balançoire attaché aux deux châtaigniers célébrés par l'abbé de Bernis. ils étaient revenus par Vanves et Issy. les poètes. ces adorations qui éclatent dans la façon de dire une syllabe. des plis de jupe envolée où Greuze eût trouvé son compte. sans feuilles. Ils avaient franchi la grille. ébouriffées. Il y avait toujours foule à l'admirer. quelle transfiguration que d'aimer ! Les clercs de notaire sont des dieux. Tout en y balançant ces belles l'une après l'autre. c'était un bizarre et charmant arbrisseau haut sur tige. le toulousain Tho– 197 – . les tailles prises au vol.duc et pair et le robin. comme on parlait autrefois. contemple ses bourgeois envolés dans le bleu . incident. Et les petits cris. À Issy. essayé les petits effets mystérieux du fameux cabinet des miroirs. ces cerises arrachées d'une bouche à l'autre. étaient couvertes d'un million de petites rosettes blanches . Diderot tend les bras à toutes ces amourettes. prix fait avec un ânier. Tholomyès s'était écrié : « J'offre des ânes ! » et. les peintres regardent ces extases et ne savent qu'en faire. Lancret. Les philosophes. visité l'anachorète mannequin dans sa grotte. était d'aventure tout grand ouvert. On rit. et d'Urfé y mêle des druides. On croit que cela ne finira jamais. tout cela flamboie et passe dans des gloires célestes. ce qui faisait. les poursuites dans l'herbe. et qui à cette époque attirait tout Paris à Saint-Cloud .

le dimanche.lomyès. à pied. l'amour m'appelle. Double image d'Adèle qui. ouv. debout depuis cinq heures du matin . 134). bah ! il n'y a pas de lassitude le dimanche.. p. Toute mon âme est dans mes yeux parce que tu montres tes jambes. cit. mais. quelque peu espagnol. on s'en souvient. joie nouvelle . comme Fantine. Ils étaient. Fantine seule refusa de se balancer105. ils gagnèrent la barrière de l'Étoile. Toulouse est cousine de Tolosa. on passa la Seine en bateau. Amor me llama. » On ignore si cette chanson est authentique ou l'oeuvre de Hugo : indécision qui est l'effet volontaire du texte. Toda mi alma Es en mi ojos Porque enseñas À tus piernas104. effarés de bonheur. disait Favourite . et la balançoire des Feuillantines. la fatigue ne travaille pas. 105 Cet épisode rappelle à la fois l'été 1819 où les Hugo rendaient visite aux Foucher alors en villégiature à Issy. chantait. n'aimait pas trop être balancée (voir Victor Hugo raconté…. murmura assez aigrement Favourite. dégringolaient aux montagnes rus- « Je suis de Badajoz . la vieille chanson gallega probablement inspirée par quelque belle fille lancée à toute volée sur une corde entre deux arbres : Soy de Badajoz. Vers trois heures les quatre couples. – Je n'aime pas qu'on ait du genre comme ça. Les ânes quittés. 104 – 198 – . sur une mélopée mélancolique. et de Passy.

répondait Tholomyès. était une sorte de Luna-Park. ancienne propriété du financier Beaujon. et les « montagnes russes » y furent inaugurées le 8 juillet 1817. 106 – 199 – . De temps en temps Favourite s'écriait : – Et la surprise ? je demande la surprise.ses. édifice singulier qui occupait alors les hauteurs Beaujon106 et dont on apercevait la ligne serpentante au-dessus des arbres des Champs-Élysées. – Patience. Le jardin Beaujon.

un trique-trac de pieds épouvantable dit Molière107. Les 107 Molière dit. l'appétit s'éteignait. plus exactement : … Vous faisiez sous la table Un bruit. n'étaient que lumière et poussière. deux fenêtres d'où l'on pouvait contempler. il avait fallu accepter ce gîte) . mais laide. Le soleil déclinait. (L'Étourdi. on avait songé au dîner . le quai et la rivière . Une chambre grande. quelque désordre dessous . deux choses dont se compose la gloire. et le radieux huitain. s'était échoué au cabaret Bombarda. Les Champs-Élysées.) – 200 – . à travers les ormes. d'assiettes. IV. un triquetrac de pieds épouvantable. avec alcôve et lit au fond (vu la plénitude du cabaret le dimanche. de verres et de bouteilles . dont on voyait alors l'enseigne rue de Rivoli à côté du passage Delorme. enfin un peu las. deux tables . succursale qu'avait établie aux Champs-Élysées ce fameux restaurateur Bombarda. Voilà où en était vers quatre heures et demie du soir la bergerade commencée à cinq heures du matin. un magnifique rayon d'août effleurant les fenêtres . sur l'une une triomphante montagne de bouquets mêlés à des chapeaux d'hommes et de femmes . peu d'ordre sur la table. 4. pleins de soleil et de foule. des cruchons de bière mêlés à des flacons de vin . Ils faisaient sous la table Un bruit. à l'autre les quatre couples attablés autour d'un joyeux encombrement de plats.Chapitre V Chez Bombarda Les montagnes russes épuisées.

vaguement rose au soleil couchant. destinée à foudroyer les Cent-Jours. C'était un temps de paix incontestable et de profonde sécurité royaliste . Il est remarquable que la taille a encore décru dans cette population depuis cin- Les trois fils Hugo avaient été décorés du Lys d'argent en avril 1814. Des tas de faubouriens endimanchés. Sire. Le Victor Hugo raconté… mentionne ce « lys d'argent suspendu à un ruban de moire blanche » (p. descendait l'avenue de Neuilly . ces marbres hennissants. Rendez-nous notre père. n'avait pas encore tout à fait disparu des boutonnières. 108 – 201 – . peut-être en remerciement indirect à Sophie pour son rôle dans la conspiration Malet. flottait sur le dôme des Tuileries. on entendait leurs rires. Le bas peuple des provinces est remuant. avaient des bonnets de papier . se cabraient dans un nuage d'or. Les carrosses allaient et venaient. redevenue alors place Louis XV. le drapeau blanc. Ce sont tous petits hommes.chevaux de Marly. et qui avait pour ritournelle : Rendez-nous notre père de Gand. Çà et là au milieu des passants faisant cercle et applaudissant. regorgeait de promeneurs contents. La place de la Concorde. il en faudrait deux bout à bout pour faire un de vos grenadiers. parfois même fleurdelysés comme les bourgeois. Il n'y a point de crainte du côté de la populace de la capitale. Un escadron de magnifiques gardes du corps. des rondes de petites filles jetaient au vent une bourrée bourbonienne alors célèbre. clairon en tête. il n'y a rien à craindre de ces gens-là. 259). Tout était radieux. en 1817. apprentis imprimeurs. celui de Paris ne l'est pas. d'autres buvaient . Beaucoup portaient la fleur de lys d'argent108 suspendue au ruban blanc moiré qui. épars dans le grand carré et dans le carré Marigny. jouaient aux bagues et tournaient sur les chevaux de bois . sire. c'était l'époque où un rapport intime et spécial du préfet de police Anglès au roi sur les faubourgs de Paris se terminait par ces lignes : « Tout bien considéré. Ils sont insouciants et indolents comme des chats. quelques-uns.

les préfets de police ne le croient pas possible . il fera des fourches caudines.quante ans . Il chante. C'est grâce au faubourien de Paris que la révolution. il est admirable à toute espèce de furie. Gare ! ses cheveux pleins de colère sont épiques . avait l'estime des républiques antiques . Proportionnez sa chanson à sa nature. il ne renverse que Rue joignant la rue Saint-Martin à la rue Montorgueil. Donnez-lui une pique. de la « canaille bonne ». et le peuple des faubourgs de Paris est plus petit qu'avant la révolution. 110 Lointaine annonce du personnage de Gavroche. vous aurez Austerlitz. En somme. il y avait sur la place publique de Corinthe le colosse de bronze d'un chat. il est propre à toute sorte de nonchalance. » Qu'un chat puisse se changer en lion. Si l'heure sonne. comme pour servir de pendant à la Minerve aptère du Pirée. et il sortira de cette pauvre poitrine grêle assez de vent pour déranger les plis des Alpes. sa blouse se drape en chlamyde. ce petit homme va se lever. Ce n'est point. personne n'est plus franchement frivole et paresseux que lui. c'est de la canaille bonne. Le Parisien est au Français ce que l'Athénien était au Grec . il fera le 10 août . ce faubourien va grandir. et c'est là le miracle du peuple de Paris. autant qu'on le croit. et vous verrez ! Tant qu'il n'a pour refrain que la Carmagnole. De la première rue Greneta109 venue. personne ne dort mieux que lui. La police naïve de la restauration voyait trop « en beau » le peuple de Paris. qu'on ne s'y fie pas pourtant . conquiert l'Europe. si méprisé du comte Anglès. personne mieux que lui n'a l'air d'oublier . Prenez garde. 109 – 202 – . mêlée aux armées. s'agit-il de la liberté ? il dépave. et. S'agit-il de la patrie ? il s'enrôle . en mai 1839. et son souffle deviendra tempête. cela est pourtant. Le chat d'ailleurs. Il n'est point dangereux. mais. où Blanqui et Barbes résistèrent héroïquement lors de l'insurrection de la Société des Saisons. quand il y a de la gloire au bout. Il est le point d'appui de Napoléon et la ressource de Danton. il incarnait à leurs yeux la liberté. donnez-lui un fusil. c'est sa joie110. et il regardera d'une façon terrible.

s'achevait. – 203 – . comme nous l'avons dit.Louis XVI . il délivrera le monde. Le dîner. nous revenons à nos quatre couples. faites-lui chanter la Marseillaise. Cette note écrite en marge du rapport Anglès.

Ah ! ne dis pas cela. même pour rire ! Si tu cessais de m'aimer. les propos d'amour sont des nuées. je te gratignerais. Fameuil et Dahlia fredonnaient . Fantine souriait. Favourite reprit : On croirait entendre Juliette. les uns sont aussi insaisissables que les autres . je te sauterais après. je t'adore. inspiratrice d'une bonne part du discours féminin chez Hugo. Ainsi cette lettre du 13 juillet 1835 : « Homme ! prenez garde à vous d'abord.. 111 – 204 – . Listolier soufflait dans une trompette de bois achetée à Saint-Cloud. Ceci amena une question de Blachevelle : – Qu'est-ce que tu ferais. Blachevelle sourit avec la fatuité voluptueuse d'un homme chatouillé à l'amour-propre. je te ferais arrêter111. Avec cela que mes nombreux couteaux sont aiguisés à frais.) La dernière phrase fait rêver quand on songe au « flagrant délit » de 1845. Favourite regardait tendrement Blachevelle et disait : – Blachevelle. p. les propos de table sont des fumées.Chapitre VI Chapitre où l'on s'adore Propos de table et propos d'amour . cit. il pourrait bien y avoir un carnage atroce de votre chère petite personne si je découvrais la moindre infraction à la fidélité que vous me devez. 23. Favourite. Tholomyès buvait . Zéphine riait. si je cessais de t'aimer ? – Moi ! s'écria Favourite. je te jetterais de l'eau. je te grifferais. » (ouv.

Mais. je suis triste. je dis à Blachevelle que je l'adore. Il n'a fait que pleuvoir tout l'été. j'ai le spleen. Comme je mens ! Hein ? comme je mens ! Favourite fit une pause. si haut qu'il peut monter. et déclamer. dans des trous noirs. c'est une horreur. sa mère dit : « Ah ! mon Dieu ! ma tranquillité est perdue. Il est fils d'un ancien chantre de Saint-Jacques-du-Haut-Pas. on ne sait que manger. le beurre est si cher ! et puis. nous dînons dans un endroit où il y a un lit. je le déteste. se renversa sur sa chaise et ferma orgueilleusement les deux yeux. vois. Ah ! il est très bien. Sitôt qu'il rentre. répondit Favourite du même ton en ressaisissant sa fourchette. Il m'idolâtre tant qu'un jour qu'il me voyait faire de la pâte pour des crêpes. faites des beignets de vos gants et je les mangerai. moi ? qu'on l'entend d'en bas ! Il gagne déjà vingt sous par jour chez un avoué à écrire de la chicane. Il est très bien. Blachevelle est très pingre. Il n'y a que les artistes pour dire des choses comme ça. le vent m'agace. vois-tu. Il est avare. tout en mangeant. ça me dégoûte de la vie. comme disent les Anglais. J'aime les acteurs. Dahlia. extasié. mon ami. tu me casses la tête ! » Parce qu'il va dans la maison. J'aime le petit d'en face de chez moi. il m'a dit : Mamselle. c'est à peine s'il y a des petits pois au marché. le connais-tu ? On voit qu'il a le genre d'être acteur. Ah ! il est très bien. Le voilà qui va crier. je crierais à la garde ! Ah ! je me gênerais par exemple ! Canaille ! Blachevelle. dit bas à Favourite dans le brouhaha : – Tu l'idolâtres donc bien. est-ce que je sais. C'est égal. Je suis en train d'être insensée de ce petit-là. – et chanter. dans des greniers à rats. – 205 – . ce jeune homme-là. le vent ne décolère pas.– Oui. ton Blachevelle ? – Moi. et continua : – Dahlia.

mangeons avec recueillement . il est flambé. – Tu en es le marquis. Tholomyès intervint : – Ne parlons point au hasard ni trop vite. les autres causaient tumultueusement. laisse-nous tranquilles. s'écria-t-il. ce n'était plus que du bruit. – Tholomyès. Méditons si nous voulons être éblouissants. ajouta Listolier.Chapitre VII Sagesse de Tholomyès Cependant. – Le dimanche existe. Ne nous pressons pas. Messieurs. – À bas le tyran ! dit Fameuil. pas de hâte. Bombance et Bamboche ! cria Listolier. – Bombarda. fit Blachevelle. L'excès de zèle perd les pêchers et les abricotiers. Une sourde rébellion gronda dans le groupe. Bière qui coule n'amasse point de mousse. Pas de zèle. reprit Fameuil. Voyez le printemps . L'excès de zèle tue la grâce et la joie des bons dîners. Trop d'improvisation vide bêtement l'esprit. c'est-à-dire gelé. contemple mon calme. et tous ensemble . Mêlons la majesté à la ripaille . dit Blachevelle. tandis que quelques-uns chantaient. s'il se dépêche. – 206 – . – Nous sommes sobres. – Tholomyès. Destinons lentement. messieurs ! Grimod de la Reynière est de l'avis de Talleyrand. répondit Tholomyès.

et l'esprit. Tout ce qu'il y a de plus auguste. a fait des jeux de mots. Il ne faut pas que trop de stupeur accueille ce calembour tombé du ciel. je le répète. Cela concédé. Jésus-Christ a fait un calembour sur saint Pierre112. Il faut une limite. Toutes les grenouilles se turent. liesses et jeux de mots. sans lui. 113 Devin argien qui combattit et mourut lors de l'expédition des « Sept contre Thèbes ». j'ai la prudence d'Amphiaraüs113 et la calvitie de César. le nom du héros batailleur de la tragédie Les Sept contre Thèbes est pris par Eschyle au sens étymologique : « qui a beaucoup de querelles » . Une tache blanchâtre qui s'aplatit sur le rocher n'empêche pas le condor de planer. Eschyle sur Polynice. même aux rébus. Le marquis de Montcalm était un royaliste alors célèbre. Est modus in « Tu es Pierre. nom grec qui signifie cuiller à pot. Moïse sur Isaac. personne ne se souviendrait de la ville de Toryne. s'écria Tholomyès. remettez-vous.Ce médiocre jeu de mots fit l'effet d'une pierre dans une mare. Loin de moi l'insulte au calembour ! Je l'honore dans la proportion de ses mérites . Mes frères. et peut-être hors de l'humanité. » Pour la suite : Isaac signifie « qui rit » et son père. même en pointes. Le calembour est la fiente de l'esprit qui vole. Le lazzi tombe n'importe où . Et notez que ce calembour de Cléopâtre a précédé la bataille d'Actium. gaîtés. Écoutez-moi. s'enfonce dans l'azur. Tout ce qui tombe de la sorte n'est pas nécessairement digne d'enthousiasme et de respect. de plus sublime et de plus charmant dans l'humanité. et sur cette pierre je bâtirai mon Église. de l'accent d'un homme qui ressaisit l'empire. pas de tohu-bohu. Le temple élevé à sa mémoire était célèbre pour la qualité des oracles qui y étaient rendus. – Amis. Cléopâtre répond à Antoine inquiet de voir Octave à Toryne que le nom de cette ville (« cuillère à pot ») montre un ennemi inoffensif. je reviens à mon exhortation. fut pris de rire en entendant Dieu lui annoncer cette naissance . Cléopâtre sur Octave. pas d'excès. pas de zèle. après la ponte d'une bêtise. 112 – 207 – . rien de plus. et que. Abraham.

parce que je sais la différence qu'il y a entre la question mue et la question pendante. Gula punit Gulax115. quand cela devient urgent. tirer le verrou sur son appétit. à l'amour. en fait. même aux dîners. a un estomac qu'il ne faut pas trop remplir. Je vous recommande la modération dans vos désirs. parce que je vais être docteur. Et. Vous aimez les chaussons aux pommes. Il faut. comprenons Munatius « déraillé ». mettre au violon sa fantaisie et se mener soimême au poste. Vrai comme je m'appelle Félix Tholomyès. jusqu'à preuve du contraire. 115 Gula : la gueule . gulax signifierait « le glouton » au prix d'un barbarisme. I. même en chaussons. du bon sens et de l'art. 114 – 208 – . ou Origène117 ! Favourite écoutait avec une attention profonde. disait. 116 Le questeur du parricide est le juge d'instruction dans les affaires d'homicides. lorsque l'heure a sonné. Le sage est celui qui sait à un moment donné opérer sa propre arrestation. comme le sera Javert. Il faut une limite. L'indigestion est chargée par le bon Dieu de faire de la morale aux estomacs. La gloutonnerie châtie le glouton. à ce que me disent mes examens.rebus114. En toute chose il faut écrire à temps le mot finis. « Il faut de la mesure en toutes choses ». Quant à Munatius Demens. 1). Tholomyès choisit d'imiter Origène plutôt que Sylla. il faut se contenir. Parce que j'ai fait un peu mon droit. Heureux celui qui. et abdique comme Sylla. 117 Sylla renonça au pouvoir et Origène. Horace (Satires. Ayez quelque confiance en moi. retenez ceci : chacune de nos passions. à ce qu'il paraît. même l'amour. prend un parti héroïque. en se faisant émasculer. n'en abusez pas. mesdames. parce que j'ai soutenu une thèse en latin sur la manière dont on donnait la torture à Rome au temps où Munatius Demens était questeur du Parricide116. je parle bien. il ne s'ensuit pas de toute nécessité que je sois un imbécile.

reprit Blachevelle. remplissant son verre. les ceintures d'herbes. Malheur à celui qui se livre au cœur changeant de la femme ! La femme est perfide et tortueuse. cria Blachevelle. éreintez-vous. il se leva : Le père de Cosette. assaisonnez-moi cela d'une diète sévère. Voici la recette : la limonade. traînez des blocs. – comme Victor. Tholomyès poursuivit : – Quirites. C'est en latin. – J'aime mieux une femme. mes amis ! voulez-vous ne sentir aucun aiguillon et vous passer de lit nuptial et braver l'amour ? Rien de plus simple. le travail forcé. gentlemen. gorgez-vous de boissons nitreuses et de tisanes de nymphaeas. savourez des émulsions de pavots et d'agnuscastus. 118 – 209 – . Caballeros. veillez. les lotions avec la liqueur de Saturne et les fomentations avec l'oxycrat. quel joli mot ! j'aime ce nom-là. est le seul personnage. – La femme ! reprit Tholomyès.– Félix118 ! dit-elle. avec Marius. à bénéficier d'un prénom romain. Elle déteste le serpent par jalousie de métier. – Tholomyès. l'application d'une plaque de plomb. l'exercice outré. Et. méfiez-vous-en. c'est la boutique en face. dit Listolier. crevez de faim. Le serpent. ne dormez pas. et joignez-y les bains froids. tu es ivre ! – Pardieu ! dit Tholomyès. – Alors sois gai. Ça veut dire Prosper. homme « prospère ».

un conseil d'ami : trompez-vous de voisin. moi je dis : l'erreur est amoureuse. « Et maintenant c'est toi. Vive ce czar qui était grand. le cuartin des Baléares vingt-six. La beauté commence à toi. 119 – 210 – . d'Horace. Et la preuve. par mégarde. si vous n'étiez de travers. » 121 Ce terme « franglais » de Guernesey est attesté dans les carnets de l'exil (scrober. ô nymphes et muses ! un jour que Blachevelle passait le ruisseau de la rue Guérin-Boisseau. Ô Zéphine. c'est d'errer120. il vit une belle fille aux bas blancs et bien tirés qui montrait ses jambes. scrobeuse. Mesdames. si bon vous semble. y persister vient du diable. l'almude des Canaries vingt-cinq. Celle qu'il aima était Favourite. 2) proche du « Nunc est bibendum » : « Maintenant. elle erre gaîment. Je viens de parler d'Ève. je vous idolâtre toutes. Tu es faite pour recevoir la pomme comme Vénus ou pour la manger comme Ève. qu'on avait surnommé le peintre des lèvres. la douce amourette ! On a dit : l'erreur est humaine . la voici : tel peuple. Elle n'est pas faite pour cela. Ce Grec seul eût été digne de peindre ta bouche ! Écoute ! avant toi. et vive sa botte qui était plus grande encore ! Mesdames. canam119 ! Pardon. Bacchus [Dieu du vin] que je vais chanter » : début d'une « géorgique » de Virgile (II. L'amourette n'est pas faite pour s'accroupir et s'abrutir comme une servante anglaise qui a le calus du scrobage121 aux genoux. vous seriez charmante. Ô Favourite. la botte du czar Pierre trente. on s'est assis. Le propre de l'amour. Vous avez l'air d'un joli visage sur lequel. figure plus que chiffonnée. Il y avait un peintre grec. Ce prologue lui plut. L'arrobe de Castille contient seize litres. il n'y avait pas de créature digne de ce nom. mesdemoiselles. et Blachevelle aima. ô Joséphine. perseverare diabolicum » : « L'erreur est humaine. appelé Euphorion122. 120 L'aphorisme latin dit : « Errare humanum est. le cantaro d'Alicante douze. c'est de l'espagnol. il faut boire ». Bacche. mais peut-être s'appelait-il plutôt Euphronios. Quant à Favourite. 122 Peintre grec . tu as des lèvres ioniennes. scrobage) où Hugo notait les journées de travail des servantes venues récurer et frotter escaliers et parquets.– Gloire au vin ! Nunc te. señoras. telle futaille.

c'est un fantôme ayant la forme d'une nymphe et la pudeur d'une nonne. Tout sel est desséchant. Les filles sont incurables sur l'épousaille . qui que nous soyons. parce que je passe de la poésie à la prose. belles. Les mots sont des menteurs. une sensitive . qui se fourvoie dans la vie de grisette. bah ! qu'est-ce que je chante là ? Je perds mes paroles. Vous n'avez qu'un tort. Ce serait une erreur d'écrire à Liège pour avoir des bouchons et à Pau pour avoir des gants. je cesse de vous tutoyer. méfions-nous des noms. vous êtes une femme du plus bel orient. Tholomyès connaît sans doute aussi l'expression latine : « margaritas ante porcos » : « donner des perles aux cochons ». Ils peuvent se tromper. puis la solidifica- Voir la note 95 de ce livre. et qui chante. mais. Ô Fantine. une rêveuse.c'est toi qui l'as créée. Ô Favourite. jeunesse. Il faut que la fleur sente bon et que la femme ait de l'esprit. je m'appellerais Rosa. Or. douce clarté matinale. mais elle ne m'entend même pas. à votre place. Je ne dis rien de Fantine. Mesdames. suavité. Cela m'a attendri . cela prend bien ou mal . c'est une songeuse. N'acceptons pas aveuglément les indications qu'ils nous donnent. Tu mérites le brevet d'invention de la jolie femme. tout en elle est fraîcheur. Le sucre est le plus desséchant de tous les sels. mais. et tout ce que nous pouvons dire. sache ceci : moi Tholomyès. soit . tes jolies petites dents blanches adorent le sucre. erre dans un jardin où il y a plus d'oiseaux qu'il n'en existe ! Ô Fantine. Enfin. et qui prie. la blonde fille des chimères ! Du reste. Je me nomme Félix et ne suis pas heureux. nous autres sages. n'empêchera point les giletières et les piqueuses de bottines de rêver des maris enrichis de diamants. et qui regarde l'azur sans trop savoir ce qu'elle voit ni ce qu'elle fait. le mariage est une greffe . et qui. le sucre est un sel. un deuxième conseil : ne vous mariez point . 123 – 211 – . fille digne de vous appeler marguerite123 ou perle. je suis une illusion . Vous parliez de mon nom tout à l'heure. Il pompe à travers les veines les liquides du sang . mais qui se réfugie dans les illusions. une pensive. c'est de grignoter du sucre. fuyez ce risque. de là la coagulation. ô femmes. Mais. Ô sexe rongeur. les yeux au ciel. écoutez bien. Miss Dahlia. retenez ceci : vous mangez trop de sucre.

et quant à moi. La femme est le droit de l'homme. Donc ne croquez pas de sucre. Comme Léonie Biard. Et c'est pourquoi le diabète confine à la phthisie. à tous ces infortunés qui sont veufs. – Souffle. rimées richement et pas du tout. Mais Clermont ne put pas être fait pape. une jolie femme est un flagrant délit124. Blachevelle. Messieurs. appuyé de Listolier et de Fameuil. il n'y a pas d'amis. En même temps. 125 Épisode scolairement très connu de la légende romaine. je jette la proclamation sublime de Bonaparte à l'armée d'Italie : « Soldats. dit Blachevelle. » Tholomyès s'interrompit. qui naissent de la vapeur des pipes et se dissipent et s'envolent avec elle. vous manquez de tout. de là les tubercules dans le poumon . n'étant pas prêtre. Chassez-croisez. Pas de quartier. guerre à outrance ! Une jolie femme est un casus belli . Guillaume a enlevé les Saxonnes.tion du sang . L'ennemi en a. César a enlevé les Romaines. faites des conquêtes. Voici par quel couplet le groupe donna la réplique à la harangue de Tholomyès : Les pères dindons donnèrent de l'argent à un agent pour que mons Clermont-Tonnerre fût fait pape à la Saint-Jean . Guillaume : le Conquérant. Partout où il y a une jolie femme l'hostilité est ouverte. vides de sens comme le geste de l'arbre et le bruit du vent. Tholomyès. et vous vivrez ! Je me tourne vers les hommes. En amour. 124 – 212 – . L'homme qui n'est pas aimé plane comme un vautour sur les amantes d'autrui . Pillez-vous les uns aux autres sans remords vos bien-aimées. Romulus a enlevé les Sabines125. entonna sur un air de complainte une de ces chansons d'atelier composées des premiers mots venus. de là la mort. Toutes les invasions de l'histoire sont déterminées par des cotillons.

Alors leur agent rageant leur rapporta leur argent. Les mouches bourdonnent dans les rayons. le remplit. Ne soyons ni prudes. Ô Luxembourg. il vida son verre. Été. Jeu de mots : le Digeste est le code de l'empereur Justinien. ô Géorgiques de la rue Madame et de l'allée de l'Observatoire ! Ô pioupious rêveurs ! ô toutes ces bonnes charmantes qui. Indigestion et digeste126. Les oiseaux sont étonnants. Fantine ! Il se trompa. Mon âme s'envole dans les forêts vierges et dans les savanes. ô création ! Le monde est un gros diamant ! Je suis heureux. Quelle fête partout ! Le rossignol est un Elleviou127 gratis. Embrasse-moi. Ceci n'était pas fait pour calmer l'improvisation de Tholomyès . et embrassa Favourite. Je porte un toast à l'allégresse . et recommença. soyons allègres ! Complétons notre cours de droit par la folie et la nourriture. Tout est beau. si je n'avais les arcades de l'Odéon. ni prud'hommes. s'amusent à en ébaucher ! Les pampas de l'Amérique me plairaient. Le soleil a éternué le colibri. 126 – 213 – . tout en gardant des enfants. je te salue. qui venait alors de se retirer. 127 Chanteur d'opéra comique renommé et très cher – d'où le « gratis » –. ni prudents. Que Justinien soit le mâle et que Ripaille soit la femelle ! Joie dans les profondeurs ! Vis. – À bas la sagesse ! oubliez tout ce que j'ai dit.

p. déclara Blachevelle. 6). Les manches sont en argent chez Bombarda. cette mort d'une jument anticipe l'exécution de Fantine. 129 Hugo. – Excepté pour ceux qui ont un menton d'argent. dans Les Contemplations. Il y eut une pause. . 5. mais aussi l'histoire comparable de la charrette Fauchelevent (I. Il y a des glaces sur les murs. s'écria Zéphine. encore adolescent. observa Tholomyès. l'argent est plus précieux que l'os. seule à plaindre ce cheval mourant et assimilée à lui par Dahlia : « fichue bête ».. 311 et suiv. Par image et par solidarité symbolique.Chapitre VIII Mort d'un cheval128 – On dîne mieux chez Edon129 que chez Bombarda. Voyez la salle d'en bas. Il y lut la nouvelle Bug-Jargal. – J'en aime mieux dans mon assiette. Il regardait en cet instant-là le dôme des Invalides. « Melancholia » (III. Blachevelle insista : – Regardez les couteaux. visible des fenêtres de Bombarda. Or. y avait participé avec Abel et Eugène à des « dîners littéraires » en 1818. Il a plus de luxe. dit Favourite. 2). – Je préfère Bombarda à Edon. C'est plus asiatique. Voir le Victor Hugo raconté. Voir. 128 – 214 – . et en os chez Edon.

dit Tholomyès. sachez-le. – Nous disputions philosophie. du cru de Coural das Freiras qui est à trois cent dix-sept toises au-dessus du niveau de la mer ! Attention en buvant ! trois cent dix-sept toises ! et monsieur Bombarda. tout à l'heure. mesdames. Il est encore ici-bas des humains qui savent joyeusement ouvrir et fermer la boîte à surprises du paradoxe. – Lequel préfères-tu de Descartes ou de Spinosa ? – Désaugiers. cria Fameuil. – Soit. nous avions une discussion. que vous buvez d'un air tranquille. mais on doute. J'en rends grâces aux dieux immortels. Ceci. Tout n'est pas fini sur la terre. On affirme. mais on rit. tes opinions font loi. puisqu'on peut encore déraisonner. C'est beau. On ment. il but et reprit : – Je consens à vivre. répondit Tholomyès. une querelle vaut mieux. le magnifique restaurateur. L'inattendu jaillit du syllogisme. est du vin de Madère. Quel est ton auteur favori ? – Ber… – 215 – . Cet arrêt rendu. – Une discussion est bonne. Listolier et moi. vous donne ces trois cent dix-sept toises pour quatre francs cinquante centimes ! Fameuil interrompit de nouveau : – Tholomyès.– Tholomyès.

Un dernier mot. Savez-vous ce que c'était qu'Aspasie. dit Salomon . plus Manon Lescaut.) 132 « L'amour est le même pour tous. corne. plus embrasée que le feu. Choux. plus franche que l'aurore. lancé. » (Géorgiques. 131 « Il n'y a rien de nouveau sous le soleil. » (L'Ecclésiaste. se serait difficilement arrêté. Du choc. et Carabine monte avec Carabin dans la galiote de Saint-Cloud. graisse. une âme d'une nuance rose et pourpre. Apulée décrit un certain nombre d'auberges. Socrate. III. peau. C'était une jument beauceronne. Aspasie fut créée pour le cas où il faudrait une catin à Prométhée. Hélas ! toujours les mêmes choses et rien de nouveau. mesdames ? Quoiqu'elle vécût dans un temps où les femmes n'avaient pas encore d'âme. la charrette et l'orateur restèrent court. c'était une âme . qui traînait Dans les premières pages de L'Ane d'or. si un cheval ne se fût abattu sur le quai en cet instant-là même. il y avait des Bombarda en Grèce et en Égypte. c'était la prostituée déesse. ô mesdames. vieille et maigre et digne de l'équarrisseur133.– Quin ? – Non. dit Virgile . 244. amor omnibus idem132. Tholomyès. Plus rien d'inédit dans la création du créateur ! Nil sub sole novum131.) 133 L'équarisseur abattait les animaux impropres à la consommation et en tirait tout ce qui pouvait être employé : os. Et Tholomyès poursuivit : – Honneur à Bombarda ! il égalerait Munophis d'Elephanta s'il pouvait me cueillir une almée. Aspasie était une créature en qui se touchaient les deux extrêmes de la femme . 130 – 216 – . C'est Apulée130 qui nous l'apprend. et Thygélion de Chéronée s'il pouvait m'apporter une hétaïre ! car. comme Aspasie s'embarquait avec Périclès sur la flotte de Samos.

regarda résolûment Tholomyès et dit : – Ah çà ! et la surprise ? Parodie du texte de Malherbe. 134 – 217 – . croisant les bras et renversant la tête en arrière. L'espace d'un matin. L'espace d'un : mâtin134 ! – Pauvre cheval. Favourite. avait refusé d'aller plus loin. les gais auditeurs de Tholomyès tournèrent la tête. avaitil eu le temps de prononcer avec l'énergie convenable le mot sacramentel : mâtin ! appuyé d'un implacable coup de fouet. Cet incident avait fait de la foule. elle a vécu ce que vivent les rosses. jurant et indigné. Au brouhaha des passants. Et Dahlia s'écria : – Voilà Fantine qui va se mettre à plaindre les chevaux ! Peuton être fichue bête comme ça ! En ce moment. Et. rosse. du Perier. la bête. elle a vécu ce que vivent les roses. qui peut s'appliquer aussi à Fantine : Elle était de ce monde où les plus belles choses Ont le pire destin Et.une charrette fort lourde. épuisée et accablée. Consolation à M. rose. que la haridelle était tombée pour ne plus se relever. À peine le charretier. Parvenue devant Bombarda. et Tholomyès en profita pour clore son allocution par cette strophe mélancolique : Elle était de ce monde où coucous et carrosses Ont le même destin. soupira Fantine.

en mettant leur doigt sur la bouche. puis ils se dirigèrent vers la porte tous les quatre à la file. – C'est déjà amusant. Chacun déposa gravement un baiser sur le front de sa maîtresse . Mesdames. Favourite battit des mains à leur sortie. l'heure de la surprise a sonné. répondit Tholomyès. ajouta Tholomyès. – Cela commence par un baiser.– Justement. L'instant est arrivé. murmura Fantine. dit-elle. Messieurs. attendez-nous un moment. – 218 – . – Sur le front. dit Blachevelle. Nous vous attendons. – Ne soyez pas trop longtemps.

– Que vont-ils nous rapporter ? dit Zéphine. pesamment chargée. de bâches et de valises. et disparurent dans cette poudreuse cohue du dimanche qui envahit hebdomadairement les Champs-Élysées. se ruait à travers la foule avec toutes les étincelles d'une forge. Presque toutes les messageries du midi et de l'ouest passaient alors par les Champs-Élysées. – 219 – . Favourite s'exclamait : – Quel tapage ! on dirait des tas de chaînes qui s'envolent. jasant. leur firent des signes en riant. bruyamment attelée. broyant la chaussée. – Moi. pleine de têtes tout de suite disparues. Ce vacarme réjouissait les jeunes filles. penchant leur tête et se parlant d'une croisée à l'autre. ils se retournèrent. – Pour sûr ce sera joli. C'était l'heure du départ des malles-poste et des diligences. dit Dahlia.Chapitre IX Fin joyeuse de la joie Les jeunes filles. quelque grosse voiture peinte en jaune et en noir. – Ne soyez pas longtemps ! cria Fantine. de la poussière pour fumée. s'accoudèrent deux à deux sur l'appui des fenêtres. je veux que ce soit en or. De minute en minute. changeant tous les pavés en briquets. et un air de furie. restées seules. reprit Favourite. Elles furent bientôt distraites par le mouvement du bord de l'eau qu'elles distinguaient dans les branches des grands arbres et qui les divertissait fort. La plupart suivaient le quai et sortaient par la barrière de Passy. Elles virent les jeunes gens sortir du cabaret Bombarda bras dessus bras dessous . difforme à force de malles.

– C'est particulier ! dit-elle. reprit Dahlia. je suis un voyageur. et me prend. Elle s'éblouit des choses les plus simples. Tu ne connais pas la vie. Il tenait à la main quelque chose qui ressemblait à une lettre. Cela se fait tous les jours. Je viens la voir par curiosité. fit-elle. Une supposition .Il arriva une fois qu'une de ces voitures qu'on distinguait difficilement dans l'épaisseur des ormes. puis repartit au galop. Favourite haussa les épaules. – Cette Fantine est surprenante. – Qu'est-ce que cela ? demanda Favourite. La diligence passe. Je croyais que la diligence ne s'arrêtait jamais. la fameuse surprise ? – Ils sont bien longtemps ! dit Fantine. – Eh bien. oui. je dis à la diligence : je vais en avant. Tout à coup Favourite eut le mouvement de quelqu'un qui se réveille. Comme Fantine achevait ce soupir. me voit. Le garçon répondit : – C'est un papier que ces messieurs ont laissé pour ces dames. vous me prendrez sur le quai en passant. s'arrêta un moment. et la surprise ? – À propos. ma chère. s'arrête. – Pourquoi ne l'avoir pas apporté tout de suite ? – 220 – . Cela étonna Fantine. le garçon qui avait servi le dîner entra. Un certain temps s'écoula ainsi.

ces parents gémissent. Or. gardes champêtres et conseillers d'État. ces bons hommes et ces bonnes femmes nous appellent enfants prodigues. Mais voici ce qui est écrit dessus : Ceci est la surprise. Elle décacheta vivement la lettre. ô nos belles petites ! Nous rentrons dans la société. Favourite arracha le papier des mains du garçon. et l'abîme c'est vous. Ne nous en gardez pas rancune. rendez-le-lui. préfets. Nous leur obéissons. ont commandé de ne le remettre à ces dames qu'au bout d'une heure. Nous nous sacrifions. à raison de trois lieues à l'heure. nous sommes partis. – Tiens ! dit-elle. La diligence de Toulouse nous arrache à l'abîme. reprit le garçon. puéril et honnête. Nous partons. comme dit Bossuet. Ça s'appelle des pères et mères dans le code civil. Vénérez-nous. – 221 – .– Parce que ces messieurs. « Pendant près de deux ans. et nous offrent de tuer des veaux. comme tout le monde. dans le devoir et dans l'ordre. nous vous avons rendues heureuses. ils souhaitent nos retours. Si cette lettre vous déchire. Nous fichons le camp. Il importe à la patrie que nous soyons. Des parents. cinq chevaux fougueux nous rapporteront à nos papas et à nos mamans. Pleurez-nous rapidement et remplacez-nous vite. Adieu. au grand trot. pères de famille. étant vertueux. Il n'y a pas d'adresse. À l'heure où vous lirez ceci. Nous fuyons dans les bras de Laffitte et sur les ailes de Caillard. ces vieillards nous réclament. vous ne connaissez pas beaucoup ça. C'était une lettre en effet. l'ouvrit et lut (elle savait lire) : « Ô nos amantes ! « Sachez que nous avons des parents.

c'est une idée à Tholomyès. Ça me rend amoureuse de lui. » Les quatre jeunes filles se regardèrent. dit Zéphine. – 222 – . « Félix Tholomyès « Post-scriptum. Ça se reconnaît. c'est tout de même une bonne farce. Favourite rompit la première le silence. Fantine rit comme les autres. Et elles éclatèrent de rire. Sitôt parti. dit Dahlia. mort à Blachevelle et vive Tholomyès ! – Vive Tholomyès ! crièrent Dahlia et Zéphine. – En ce cas. reprit Favourite. sitôt aimé. – Ce doit être Blachevelle qui a eu cette idée-là. Voilà l'histoire. Le dîner est payé. – Eh bien ! s'écria-t-elle. – C'est très drôle. reprit Favourite.« Signé : Blachevelle. « Listolier. – Non. « Fameuil.

elle pleura. son premier amour . quand elle fut rentrée dans sa chambre. C'était. – 223 – . elle s'était donnée à ce Tholomyès comme à un mari. nous l'avons dit. et la pauvre fille avait un enfant.Une heure après.

dans le premier quart de ce siècle. Rien n'est plus ordinaire qu'un tombereau ou une charrette à la porte d'une auberge. lequel avait de grosses épaulettes de général dorées avec de larges étoiles argentées . Au bas on lisait cette inscription : Au Sergent de Waterloo. Sur cette planche était peint quelque chose qui ressemblait à un homme portant sur son dos un autre homme. près de Paris. Hugo y était passé. pour mieux dire. Paul de Kock y avait situé l'action de son roman. Dès 1827. peut-être en compagnie de Léonie Biard. 135 – 224 – . le reste du tableau était de la fumée et représentait probablement une bataille. des taches rouges figuraient du sang . une façon de gargote qui n'existe plus aujourd'hui. c'est quelquefois livrer Chapitre I Une mère qui en rencontre une autre Il y avait. On voyait au-dessus de la porte une planche clouée à plat sur le mur. à Montfermeil135. un soir du printemps de 1818. lors d'une brève et mystérieuse excursion à l'est de Paris. Cependant le véhicule ou. Cette gargote était tenue par des gens appelés Thénardier. eût certainement attiré par sa masse l'attention d'un peintre qui eût passé là.Livre quatrième – Confier. le fragment de véhicule qui encombrait la rue devant la gargote du Sergent de Waterloo. Elle était située dans la ruelle du Boulanger. La Laitière de Montfermeil. En septembre 1845. mari et femme.

Hugo. mais de bagne cyclopéen et surhumain. non aux poutres qu'elle avait fonction de transporter. aux jantes. Sous l'essieu pendait en draperie une grosse chaîne digne de Goliath forçat. il est connu seulement par le manuscrit de Mme Hugo : « Des auberges où il passa alors. accidenté. p. et que supportaient deux roues démesurées.) 136 – 225 – . où à coup sûr il se trouvait des choses curieuses et frappantes. elle avait un air de bagne.. comme sur la corde d'une balançoire.C'était l'avant-train d'un de ces fardiers136. Pourquoi cet avant-train de fardier était-il à cette place dans la rue ? D'abord. mais aux mastodontes et aux mammons qu'elle eût pu atteler . Pourquoi. dans un entrelacement ex- La source probable de la présence étrange du fardier est une chose vue. hideux badigeonnage jaunâtre assez semblable à celui dont on orne volontiers les cathédrales. Supprimé du Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie publié en 1863. un souvenir du retour d'Espagne. Les ornières avaient donné aux roues. pour encombrer la rue . cit. une couche de vase. étaient assises et groupées. et sur la courbure. usités dans les pays de forêts. ensuite pour achever de se rouiller. ou. Le centre de la chaîne pendait sous l'essieu assez près de terre. du moins. l'un de très rares conservés par V. et elle semblait détachée de quelque monstre. Cette chaîne faisait songer. Il y a dans le vieil ordre social une foule d'institutions qu'on trouve de la sorte sur son passage en plein air et qui n'ont pas pour être là d'autres raisons. Le bois disparaissait sous la boue et le fer sous la rouille. Cet avant-train se composait d'un massif essieu de fer à pivot où s'emboîtait un lourd timon. ouv. d'une cour où était une immense voiture de roulier dételée. dans un voyage long. avec des chaînes qui pendaient. se souvenir de cette insignifiance ? N'est-ce pas là un mystère ? » (Victor Hugo raconté par Adèle Hugo. Homère y eût lié Polyphème et Shakespeare Caliban. aux moyeux. et qui servent à charrier des madriers et des troncs d'arbres. 243. il ne se souvient que d'une. On eût dit l'affût d'un canon géant. ce soir-là. à l'essieu et au timon. écrasant et difforme. Tout cet ensemble était trapu.

Un mouchoir savamment noué les empêchait de tomber. Leurs naïfs visages étaient deux étonnements ravis . on eût dit deux roses dans de la ferraille . accroupie sur le seuil de l'auberge. la mère. les petites filles s'extasiaient. Au-dessus et autour de ces deux têtes délicates. presque terrible. le gigantesque avanttrain. les hideux anneaux jetaient un bruit strident qui ressemblait à un cri de colère . l'autre était brune. rayonnaient . s'arrondissait comme un porche de caverne. – 226 – .quis. à chaque va-etvient. et avec quelque recherche. Une mère avait vu cette effroyable chaîne. la plus petite dans les bras de la plus grande. L'une était châtain. leurs yeux étaient un triomphe . Sa chanson et la contemplation de ses filles l'empêchaient d'entendre et de voir ce qui se passait dans la rue. un buisson fleuri qui était près de là envoyait aux passants des parfums qui semblaient venir d'elles . Tout en berçant ses deux petites. noir de rouille. disait un guerrier. la mère chantonnait d'une voix fausse une romance alors célèbre : Il le faut. et avait dit : Tiens ! voilà un joujou pour mes enfants. le soleil couchant se mêlait à cette joie. deux petites filles. À quelques pas. les couvant des yeux de peur d'accident avec cette expression animale et céleste propre à la maternité . et rien n'était charmant comme ce caprice du hasard. femme d'un aspect peu avenant du reste. qui avait fait d'une chaîne de titans une escarpolette de chérubins. l'une d'environ deux ans et demi. l'autre de dix-huit mois. leurs fraîches joues riaient. balançait les deux enfants au moyen d'une longue ficelle. pétries dans le bonheur et trempées dans la lumière. celle de dix-huit mois montrait son gentil ventre nu avec cette chaste indécence de la petitesse. mais touchante en ce moment-là. du reste gracieusement attifées. Les deux enfants. tout enchevêtré de courbes et d'angles farouches.

Elle portait en outre un assez gros sac de nuit qui semblait fort lourd. puis elle tourna la tête. avait un enfant qu'elle portait dans ses bras. je suis chevalier Et je pars pour la Palestine. elle aussi. des rubans à sa brassière et de la valen- Romance genre troubadour Imogine et Alonzo en dix couplets. Que ces pleurs ont pour moi de charmes ! Mais il viendra quelque autre amant Et sa main essuiera tes larmes Cette chanson n'est pas sans analogie avec une autre romance troubadour devenue hymne du Second Empire. Tu me pleures en ce moment. Partant pour la Syrie. elle avait un bavolet de linge fin. Une femme était devant elle. à quelques pas.Cependant quelqu'un s'était approché d'elle. C'était une fille de deux à trois ans. et tout à coup elle entendit une voix qui disait très près de son oreille : – Vous avez là deux jolis enfants. Elle eût pu jouter avec les deux autres pour la coquetterie de l'ajustement . madame. 137 – 227 – . dont le premier dit : Il le faut disait un guerrier A la belle et tendre Imogine Il le faut. comme elle commençait le premier couplet de la romance. Cette femme. répondit la mère. continuant sa romance : À la belle et tendre Imogine137. L'enfant de cette femme était un des plus divins êtres qu'on pût voir.

Quant à sa toilette. ridait sa joue droite. La belle petite donnait envie de mordre dans les pommes de ses joues. Elle dormait. une robe de toile et de gros souliers. comme ceux où se mouchent les invalides. d'où s'échappait une mèche blonde. mais elle ne riait point. une Mante brune de laine bourrue. Ses yeux ne semblaient pas être secs depuis très longtemps. Elle avait la mise d'une ouvrière qui tend à redevenir paysanne. elle avait l'air très lasse et un peu malade . à l'examiner attentivement. l'index durci et déchiqueté par l'aiguille. pleine de grelots et parfumée de lilas. les enfants y dorment profondément. l'aspect en était pauvre et triste.ciennes à son bonnet. serrée. On ne pouvait rien dire de ses yeux. masquait lourdement sa taille. ils fondent et laissent la branche toute noire. Les bras des mères sont faits de tendresse . Elle était pâle . et nouée au menton. plié en fichu. Un pli triste. potelée et ferme. qui ressemblait à un commencement d'ironie. C'était Fantine. étroite. de la folie et de la musique. mais avec cette mise il n'y paraissait pas. Difficile à reconnaître. Quant à la mère. Elle était jeune. Pourtant. Elle dormait de ce sommeil d'absolue confiance propre à son âge. Était-elle belle ? peut-être . Elle était admirablement rose et bien portante. cette aérienne toilette de mousseline et de rubans qui semblait faite avec de la gaîté. elle s'était évanouie comme ces beaux givres éclatants qu'on prend pour des diamants au soleil . elle regardait sa fille endormie dans ses bras avec cet air particulier d'une mère qui a nourri son enfant. Un large mouchoir bleu. C'était Fantine. – 228 – . Le rire montre les belles dents quand on en a . elle avait toujours sa beauté. Ses cheveux. mais disparaissaient sévèrement sous une coiffe de béguine. laide. Le pli de sa jupe relevée laissait voir sa cuisse blanche. sinon qu'ils devaient être très grands et qu'ils avaient des cils magnifiques. Elle avait les mains hâlées et toutes piquées de taches de rousseur. semblaient fort épais.

Tholomyès n'avait répondu à aucune. Zéphine et Dahlia . Fantine. mais il faudrait cacher sa faute. Fantine avait tout de suite perdu de vue Favourite. la gêne. mais elle prit sa résolution. Après l'abandon. – 229 – . on le verra. on lui avait seulement appris dans son enfance à signer son nom . Un jour. Entraînée par sa liaison avec Tholomyès à dédaigner le petit métier qu'elle savait. puis une troisième. elle avait fait écrire par un écrivain public une lettre à Tholomyès. Fantine était restée seule. avec l'habitude du travail de moins et le goût du plaisir de plus. avait la farouche bravoure de la vie. elle avait négligé ses débouchés . à Montreuil-sur-mer. s'était défait du côté des femmes . était pudeur et vertu. ils s'étaient fermés. Et elle entrevoyait confusément la nécessité possible d'une séparation plus douloureuse encore que la première. – elle se trouva absolument isolée. Oui . Nulle ressource. mais le fond de sa nature. Le père de son enfant parti. – hélas ! ces ruptures-là sont irrévocables. Que s'était-il passé pendant ces dix mois ? on le devine. Elle avait commis une faute. quinze jours après. cela n'avait plus de raison d'être. elle en eut. Il fallait du courage . Fantine entendit des commères dire en regardant sa fille : – Est-ce qu'on prend ces enfants-là au sérieux ? on hausse les épaules de ces enfants-là ! Alors elle songea à Tholomyès qui haussait les épaules de son enfant et qui ne prenait pas cet être innocent au sérieux . Quel parti prendre pourtant ? Elle ne savait plus à qui s'adresser. Fantine savait à peine lire et ne savait pas écrire . on s'en souvient. L'idée lui vint de retourner dans sa ville natale. on les eût bien étonnées. et se roidit.Dix mois s'étaient écoulés depuis « la bonne farce ». le lien. Son cœur se serra. et de glisser dans le pire. Elle sentit vaguement qu'elle était à la veille de tomber dans la détresse. puis une seconde. si on leur eût dit qu'elles étaient amies . Là quelqu'un peut-être la connaîtrait et lui donnerait du travail. et son cœur devint sombre à l'endroit de cet homme. brisé du côté des hommes.

Fantine se trouvait à Montfermeil. et cet enfant n'avait au monde que cette femme. Cette femme n'avait au monde que cet enfant. tous ses rubans et toutes ses dentelles sur sa fille. les deux petites filles. Nous n'aurons plus occasion de parler de M. s'était vêtue de toile. Félix Tholomyès. et elle s'était arrêtée devant cette vision de joie. Ces deux petites filles en furent un pour cette mère. elle n'eut plus que quatre-vingts francs environ. emportant son enfant sur son dos. Vers le milieu du jour. électeur sage et juré très sévère . ses petites dettes payées. et sainte celle-là. vingt ans plus tard. cela lui avait fatigué la poitrine. c'était un gros avoué de province. toujours homme de plaisir138. pour se reposer. après avoir. Fantine avait nourri sa fille . ce qui lui produisit deux cents francs . 138 – 230 – . Quelqu'un qui les eût vues passer toutes les deux eût pitié. Elle vendit tout ce qu'elle avait. Comme elle passait devant l'auberge Thénardier. cheminé de temps en temps. À vingt-deux ans. elle quittait Paris. seule vanité qui lui restât. et avait mis toute sa soie. une petite fille s'avançait – Cosette – et lui disait : « Papa ! » Voir le dossier des Misérables au tome Océan-Chantier. avaient été pour elle une sorte d'éblouissement. tous ses chiffons. dans la ruelle du Boulanger. et sagement renoncé à faire réapparaître le personnage. influent et riche. sous le roi LouisPhilippe. moyennant trois ou quatre sous par lieue. et elle toussait un peu.Elle avait déjà vaillamment renoncé à la parure. enchantées sur leur escarpolette monstre. Hugo avait songé. dans ce qu'on appelait alors les Petites Voitures des Environs de Paris. A la cérémonie de ses noces. Bornons-nous à dire que. par une belle matinée de printemps. Il y a des charmes.

De vieux romans qui se sont éraillés sur des imaginations de gargotières ont de ces effets-là. chose bizarre. Elle était jeune encore . 139 – 231 – . C'était une minaudière hommasse. Mais voir aussi V. se fût tenue droite. elle avait à peine trente ans. le type femme-à-soldat dans toute sa disgrâce. avec un air penché qu'elle devait à des lectures romanesques. elle-même étant sur le seuil. toujours à sa romance. Cette madame Thénardier139 était une femme rousse. Et. charnue. qui était accroupie. tellement attendrie qu'au moment où la mère reprenait haleine entre deux vers de sa chanson. Si cette femme. Les deux femmes causèrent. – Je m'appelle madame Thénardier. anguleuse . ce nom a peut-être été construit par dérivation sur celui de Mlle Thénard qui tenait un second rôle à la création d'Hernani. La mère leva la tête et remercia. madame. Puis. Et je pars pour la Palestine. Ces deux petites étaient si évidemment heureuses ! Elle les regardait. toute émue. elle reprit entre ses dents : Il le faut. elle ne put s'empêcher de lui dire ce mot qu'on vient de lire : – Vous avez là deux jolis enfants. dit la mère des deux petites. Elle crut voir au dessus de cette auberge le mystérieux ICI de la providence. Nous tenons cette auberge.Elle les considérait. je suis chevalier. La présence des anges est une annonce de paradis. peut- Inventé dès la première rédaction. 9 et la note 1. Les créatures les plus féroces sont désarmées par la caresse à leurs petits. elle les admirait. et fit asseoir la passante sur le banc de la porte.

que le travail lui manquait à Paris. eussent-elles dès l'abord effarouché la voyageuse. que. et ayant rencontré la voiture de Villemomble. et qu'il avait fallu la prendre. à pied . que de Villemomble elle était venue à Montfermeil à pied. quoique la mère la retint. qui est un mystère de leur lumineuse innocence devant nos crépuscules de vertus. troublé sa confiance. et dit : – Amusez-vous toutes les trois. Puis l'enfant se mit à rire. se sentant fatiguée. comme elle portait son enfant. elle y était montée . – 232 – . signe d'admiration.être sa haute taille et sa carrure de colosse ambulant propre aux foires. Ces âges-là s'apprivoisent vite. un peu modifiée : Qu'elle était ouvrière . dans son pays . Une personne qui est assise au lieu d'être debout. c'est si jeune. avec cet air sérieux et quelquefois sévère des petits enfants. les fit descendre de l'escarpolette. et qu'elle allait en chercher ailleurs . mais pas beaucoup. quoi ? rien. L'enfant ouvrit les yeux. qu'elle avait quitté Paris. La voyageuse raconta son histoire. On dirait qu'ils se sentent anges et qu'ils nous savent hommes. de grands yeux bleus comme ceux de sa mère. s'arrêta court. les destinées tiennent à cela. et fait évanouir ce que nous avons à raconter. La mère Thénardier détacha ses filles. que son mari était mort . que la petite avait un peu marché. et que le bijou s'était endormi. Et sur ce mot elle donna à sa fille un baiser passionné qui la réveilla. le matin même. glissa à terre avec l'indomptable énergie d'un petit être qui veut courir. plaisir immense. et tira la langue. Tout à coup elle aperçut les deux autres sur leur balançoire. et au bout d'une minute les petites Thénardier jouaient avec la nouvelle venue à faire des trous dans la terre. tout. et regarda. et.

me disait mon mari. Les deux femmes continuaient de causer. dans ces grandes pièces […] ». 216) : « Il se trouvait là une nommée Pépita. évoqué dans le Victor Hugo raconté… (p. Il y eut des idylles. Cette jeune fille réapparaîtra dans Le Dernier Jour d'un condamné (chap. L'indolente avait mon âme Sous son coude de velours. C'est là un genre de dérivés qui dérange et déconcerte toute la science des étymologistes. en Espagne. Nous avons connu une grand'mère qui avait réussi à faire de Théodore. XXXIII) et dans L'Art d'être grand-père (IX. 140 – 233 – . – Quel âge a-t-elle ? – Elle va sur trois ans. elle avait pris un brin de bois qui lui servait de pelle.Cette nouvelle venue était très gaie . 1. lisez Euphrasie. Cette Pépita est un souvenir du palais Masserano. Les Fredaines du grand-père enfant) : Et c'était presque une femme Que Pépita mes amours. Mais d'Euphrasie la mère avait fait Cosette. fait par l'enfant. la bonté de la mère est écrite dans la gaîté du marmot . Cosette. Gnon. par ce doux et gracieux instinct des mères et du peuple qui change Josefa en Pepita140 et Françoise en Sillette. – Comment s'appelle votre mioche ? – Cosette. encore petite fille […]. La petite se nommait Euphrasie. et elle creusait énergiquement une fosse bonne pour une mouche. Ce que fait le fossoyeur devient riant.

Avec un enfant. Et puis. Leurs fronts radieux se touchaient . Cependant les trois petites filles étaient groupées dans une posture d'anxiété profonde et de béatitude . C'est le bon Dieu qui m'a fait passer devant votre auberge. un gros ver venait de sortir de terre . comme ça se connaît tout de suite ! les voilà qu'on jurerait trois sœurs ! Ce mot fut l'étincelle qu'attendait probablement l'autre mère. s'écria la mère Thénardier. je ne peux pas emmener ma fille au pays. la regarda fixement. et elles étaient en extase. – 234 – . C'est ça . et elles avaient peur. et lui dit : – Voulez-vous me garder mon enfant ? La Thénardier eut un de ces mouvements surpris qui ne sont ni le consentement ni le refus. L'ouvrage ne le permet pas. dit la Thénardier.– C'est comme mon aînée. – Je donnerais six francs par mois. on ne trouve pas à se placer. Quand j'ai vu vos petites si jolies et si propres et si contentes. J'ai dit : voilà une bonne mère. Elle saisit la main de la Thénardier. Ils sont si ridicules dans ce pays-là. La mère de Cosette poursuivit : – Voyez-vous. je ne serai pas longtemps à revenir. un événement avait lieu . ça fera trois sœurs. – Les enfants. on eût dit trois têtes dans une auréole. cela m'a bouleversée. Voulez-vous me garder mon enfant ? – Il faudrait voir.

Je gagnerai de l'argent là-bas. Il est là dans mon sac de nuit. Et un beau trousseau encore ! un trousseau insensé. – Il faudra le donner. La voix d'homme reprit : – La petite a un trousseau ? – C'est mon mari. dit la madame Thénardier. Et à travers ces chiffres. dit la Thénardier. Et six mois payés d'avance. j'ai quatre-vingts francs. – Je les donnerai. – 235 – . repartit la voix d'homme.Ici une voix d'homme cria du fond de la gargote : – Pas à moins de sept francs. je reviendrai chercher l'amour. et dès que j'en aurai un peu. Tout par douzaines . et des robes de soie comme une dame. disait un guerrier. – Total cinquante-sept francs. elle chantonnait vaguement : Il le faut. dit la mère. dit la Thénardier. – Et quinze francs en dehors pour les premiers frais. – Sans doute elle a un trousseau. – Je les donnerai. J'ai bien vu que c'était votre mari. dit la mère. le pauvre trésor. Il me restera de quoi aller au pays. – Six fois sept quarante-deux. En allant à pied. ajouta la voix d'homme.

mais ce sont des désespoirs. comptant revenir bientôt. Le marché fut conclu. et s'en revint en disant : – Je viens de voir une femme qui pleure dans la rue. Ce serait cela qui serait drôle si je laissais ma fille toute nue ! La face du maître apparut. l'homme dit à la femme : – Cela va me payer mon effet de cent dix francs qui échoit demain. La mère passa la nuit à l'auberge. Une voisine des Thénardier rencontra cette mère comme elle s'en allait. – C'est bon. Il me manquait cinquante francs. donna son argent et laissa son enfant. Sais-tu que j'aurais eu l'huissier et un protêt ? Tu as fait là une bonne souricière avec tes petites. – Sans m'en douter. On arrange tranquillement ces départslà. et partit le lendemain matin. renoua son sac de nuit dégonflé du trousseau et léger désormais.– Je crois bien que je le donnerai ! dit la mère. dit la femme. – 236 – . que c'est un déchirement. dit-il. Quand la mère de Cosette fut partie.

employant l'expérience à augmenter leur difformité. – 237 – . empirant sans cesse. et s'empreignant de plus en plus d'une noirceur croissante.Chapitre II Première esquisse de deux figures louches La souris prise était bien chétive . On n'a qu'à regarder certains hommes pour s'en défier. qui est entre la classe dite moyenne et la classe dite inférieure. sans avoir le généreux élan de l'ouvrier ni l'ordre honnête du bourgeois. Tous deux étaient au plus haut degré susceptibles de l'espèce de hideux progrès qui se fait dans le sens du mal. Nous compléterons le croquis plus tard. C'étaient de ces natures naines qui. Rien qu'en les entendant dire un mot ou qu'en les voyant faire un geste on entrevoit de sombres secrets dans leur passé et de sombres mystères dans leur avenir. Il y a en eux de l'inconnu. mais le chat se réjouit même d'une souris maigre. deviennent facilement monstrueuses. Qu'était-ce que les Thénardier ? Disons-en un mot dès à présent. On ne peut pas plus répondre de ce qu'ils ont fait que de ce qu'ils feront. rétrogradant dans la vie plutôt qu'elles n'y avancent. Cet homme et cette femme étaient de ces âmes-là. on les sent ténébreux à leurs deux extrémités. Ils sont inquiets derrière eux et menaçants devant eux. L'ombre qu'ils ont dans le regard les dénonce. si quelque feu sombre les chauffe par hasard. Le Thénardier particulièrement était gênant pour le physionomiste. Il y avait dans la femme le fond d'une brute et dans l'homme l'étoffe d'un gueux. Ces êtres appartenaient à cette classe bâtarde composée de gens grossiers parvenus et de gens intelligents déchus. Il existe des âmes écrevisses reculant continuellement vers les ténèbres. et qui combine quelques-uns des défauts de la seconde avec presque tous les vices de la première.

butor correct et sans mélange. Or on ne lit pas impunément des niaiseries. La Thénardier dévore ce que Hugo enfant savourait chez le libraire Royol – voir III. une sorte d'attitude pensive près de son mari. n'était plus que Lodoïska. note 3. Plusieurs réminiscences ont pu concourir à l'adoption d'Éponine : le titre d'un livre de Delisle de Sales. Plus tard. 5. mais de plus en plus vulgaire. Madame Thénardier était juste assez intelligente pour lire ces espèces de livres.Ce Thénardier. cela lui avait donné. elle dut à je ne sais quelle heureuse diversion faite par un roman de Ducray-Duminil. C'était l'époque où l'antique roman classique. Il l'avait peinte lui-même. et de madame de Lafayette à madame Bournon-Malarme. de ne s'appeler qu'Azelma142. Sa femme avait quelque douze ou quinze ans de moins que lui. et pour « tout ce qui touche le sexe ». à ce qu'il paraît. disait-il . quand les cheveux romanesquement pleureurs commencèrent à grisonner. avait été soldat . grossier et fin en même temps. qui. ruffian lettré à la grammaire près. Il en résulta que sa fille aînée se nomma Eponine. en fait de sentimentalisme. coquin d'une certaine profondeur. il avait fait probablement la campagne de 1815. comme il disait dans son jargon. et s'était même comporté assez bravement. mal. sergent. Elle y noyait ce qu'elle avait de cervelle . et même un peu plus tard. lisant Pigault-Lebrun. mais. la pauvre petite faillit se nommer Gulnare . après avoir été Clélie. tant qu'elle avait été très jeune. s'il fallait l'en croire. tombé de mademoiselle de Scudéri à madame Barthélemy-Hadot. incendiait l'âme aimante des portières de Paris et ravageait même un peu la banlieue141. Elle s'en nourrissait. Quant à la cadette. L'enseigne de son cabaret était une allusion à l'un de ses faits d'armes. car il savait faire un peu de tout . 142 Jusqu'en 1860. un vers des 141 – 238 – . la Thénardier ne fut plus qu'une grosse méchante femme ayant savouré des romans bêtes. quand la Mégère se dégagea de la Paméla. toujours noble. Nous verrons plus tard ce qu'il en était. Éponine ou la République. elles s'appelaient Palmyre et Malvina.

– 239 – . Alphonse comme Lamartine. et que le vicomte – s'il y a encore des vicomtes – se nomme Thomas.Au reste. Julius Sabinus. Petites Vieilles de Baudelaire évoquant la déchéance des courtisanes : « Ces monstres disloqués furent jadis des femmes. roman héroïde ». 143 Arthur comme Wellington. Ce déplacement qui met le nom « élégant » sur le plébéien et le nom campagnard sur l'aristocrate n'est autre chose qu'un remous d'égalité. et qu'on pourrait appeler l'anarchie des noms de baptême. et que désigne un titre noté. À côté de l'élément romanesque. tout n'est pas ridicule et superficiel dans cette curieuse époque à laquelle nous faisons ici allusion. / Éponine ou Laîs… ». Sous cette discordance apparente. traqué par les Romains après l'échec d'une révolte. Pierre ou Jacques. l'histoire héroïque de cette gauloise qui – comme le demande Dona Sol – partagea le sort de son mari. Ajoutons que la rime et le sens apparentent Eponine à Fantine. il y a le symptôme social. Alfred ou Alphonse143. par Hugo en 1860 : « Éponine et Sabinus ou la généreuse épouse. Il n'est pas rare aujourd'hui que le garçon bouvier se nomme Arthur. Alfred comme de Vigny. pour le dire en passant. que nous venons d'indiquer. L'irrésistible pénétration du souffle nouveau est là comme en tout. il y a une chose grande et profonde : la révolution française. deux noms qui font écho à celui de Léopoldine.

comme on le verra plus tard. La gargote allait mal. se soumit et envoya les douze francs. Dès que cette somme fut dépensée. à laquelle ils persuadaient que son enfant était heureuse "et venait bien". – 240 – . ou. Les Thénardier répondaient invariablement : Cosette est à merveille. c'est-à-dire de haillons. La mère. Comme elle n'avait plus de trousseau. Le mois suivant ils eurent encore besoin d'argent . écrivait. et la traitèrent en conséquence. et continua assez exactement ses envois de mois en mois. Le chat et le chien étaient du reste ses commensaux habituels . on l'habilla des vieilles jupes et des vieilles chemises des petites Thénardier. à Montreuil-surmer.Chapitre III L'Alouette Il ne suffit pas d'être méchant pour prospérer. un peu mieux que le chien et un peu plus mal que le chat. Grâce aux cinquante-sept francs de la voyageuse. On la nourrit des restes de tout le monde. La mère qui s'était fixée. les Thénardier s'accoutumèrent à ne plus voir dans la petite fille qu'un enfant qu'ils avaient chez eux par charité. pour mieux dire. Les six premiers mois révolus. faisait écrire tous les mois afin d'avoir des nouvelles de son enfant. la femme porta à Paris et engagea au Mont-de-Piété le trousseau de Cosette pour une somme de soixante francs. Cosette mangeait avec eux sous la table dans une écuelle de bois pareille à la leur. L'année n'était pas finie que le Thénardier dit : – Une belle grâce qu'elle nous fait là ! que veut-elle que nous fassions avec ses sept francs ? Et il écrivit pour exiger douze francs. Thénardier avait pu éviter un protêt et faire honneur à sa signature. la mère envoya sept francs pour le septième mois.

On disait dans le village : – Ces Thénardier sont de braves gens. rudoyée. et ils élèvent un pauvre enfant qu'on leur a abandonné chez eux ! On croyait Cosette oubliée par sa mère. Une année s'écoula. voilà tout. je lui bombarde – 241 – . Le format est plus petit. Si elle n'avait pas eu Cosette. La mère Thénardier aimait passionnément ses deux filles à elle. à cet âge. et que cette petite diminuait l'air que ses filles respiraient.Certaines natures ne peuvent aimer d'un côté sans haïr de l'autre. tout idolâtrées qu'elles étaient. qui vivaient dans un rayon d'aurore ! La Thénardier étant méchante pour Cosette. disant que « la créature » grandissait et « mangeait ». Il est triste de songer que l'amour d'une mère peut avoir de vilains aspects. Cependant le Thénardier. Doux être faible qui ne devait rien comprendre à ce monde ni à Dieu. mais l'étrangère leur rendit le service de détourner les coups sur elle. « Quelle ne m'embête pas ! s'écriait-il. battue et voyant à côté d'elle deux petites créatures comme elle. Cosette ne faisait pas un mouvement qui ne fît pleuvoir sur sa tête une grêle de châtiments violents et immérités. puis une autre. comme beaucoup de femmes de sa sorte. auraient tout reçu . Si peu de place que Cosette tînt chez elle. ayant appris par on ne sait quelles voies obscures que l'enfant était probablement bâtard et que la mère ne pouvait l'avouer. il est certain que ses filles. ce qui fit qu'elle détesta l'étrangère. grondée. Éponine et Azelma furent méchantes. sans cesse punie. il lui semblait que cela était pris aux siens. Cette femme. exigea quinze francs par mois. Ils ne sont pas riches. Ses filles n'eurent que les caresses. ne sont que des exemplaires de la mère. avait une somme de caresses et une somme de coups et d'injures à dépenser chaque jour. et menaçant de la renvoyer. Les enfants.

si jolie et si fraîche à son arrivée dans cette maison. » La mère paya les quinze francs. dira-t-on. la cour. C'était une chose navrante de voir. Cinq ans. disent les documents officiels. porter même des fardeaux. elle devint la servante de la maison. Il me faut de l'augmentation. orphelin devenu bandit. N'avons-nous pas vu. la rue. parce que. c'est invraisemblable. La souffrance sociale commence à tout âge. grands comme ils étaient. Cosette. et sa misère aussi. Il ne lui restait plus que ses beaux yeux qui faisaient peine. étant seul au monde "travaillait pour vivre. elle fut le souffre-douleur des deux autres enfants . l'enfant grandit. et volait. balayer les chambres. elle n'eût point reconnu son enfant.son mioche tout au beau milieu de ses cachotteries. dès l'âge de cinq ans. Les Thénardier se crurent d'autant plus autorisés à agir ainsi que la mère qui était toujours à Montreuil-sur-mer commença à mal payer. Hélas. le procès d'un nommé Dumolard. récemment. L'injustice l'avait faite hargneuse et la misère l'avait rendue laide. Quelques mois restèrent en souffrance. qui. ce pauvre enfant. Sournoise ! disaient les Thénardier. était maintenant maigre et blême. Si cette mère fût revenue à Montfermeil au bout de ces trois années. laver la vaisselle. qui n'avait pas encore six ans. c'est-à-dire avant même qu'elle eût cinq ans. D'année en année. c'est vrai. Tant que Cosette fut toute petite. Elle avait je ne sais quelle allure inquiète. dès qu'elle se mit à se développer un peu. » On fit faire à Cosette les commissions. il semblait qu'on y vît une plus grande quantité de tristesse. grelottant sous de vieilles loques de – 242 – . l'hiver.

Le peuple. tremblant. Ce surnom a peut-être été suggéré à Hugo par le premier nom donné à la fille de Fantine (Marguerite Louet) : Anna Louet. Dans le pays on l'appelait l'Alouette144. effarouché et frissonnant. qui aime les figures. toujours dans la rue ou dans les champs avant l'aube.toile trouées. s'était plu à nommer de ce nom ce petit être pas plus gros qu'un oiseau. balayer la rue avant le jour avec un énorme balai dans ses petites mains rouges et une larme dans ses grands yeux. éveillé le premier chaque matin dans la maison et dans le village. Seulement la pauvre Alouette ne chantait jamais. 144 – 243 – .

c'est l'amour que ton père a pour toi. en haut dans une plus parfaite. C'était. une lettre le dit. fondant une universelle métaphore. Depuis deux ans environ. sa ville natale avait prospéré. mon ange. on se le rappelle. était un 4 septembre. semblait avoir abandonné son enfant. » 145 – 244 – . » C'est aussi à Montreuil qu'il songea.Livre cinquième – La descente Chapitre I Histoire d'un progrès dans les verroteries noires Cette mère cependant qui. que devenait-elle ? où étaitelle ? que faisait-elle ? Après avoir laissé sa petite Cosette aux Thénardier. lorsqu'il écrit Les Misérables. Tandis que Fantine descendait lentement de misère en misère. Fantine avait quitté sa province depuis une dizaine d'années. au dire des gens de Montfermeil. […] Et puis. en 1818. il écrit à sa fille : « Je viens de me promener au bord de la mer en pensant à toi. j'ai tracé ton nom sur le sable : Didi. Montreuil-sur-mer avait changé d'aspect. elle avait continué son chemin et était arrivée à Montreuil-sur-mer145. l'anniversaire de la mort de Léopoldine. devenu. La vague de la haute mer l'effacera cette nuit. en 1837. mais ce que rien n'effacera. à cette loi de l'unité de la création qui deviendra un des grands thèmes de son œuvre et. un des principes de sa poétique : « Toute chose se reflète. Pourquoi cette petite ville du Pas-de-Calais ? Peut-être parce que le jour que Hugo y passa. J'ai cueilli pour toi cette fleur dans la dune. La veille au soir. en bas dans une plus grossière qui lui ressemble. il s'y était accompli un de ces faits industriels qui sont les grands événements des petits pays. mon pauvre petit ange.

146 – 245 – . deuxièmement. et nous croyons utile de le développer . à cause de la cherté des matières premières qui réagissait sur la maind'œuvre. et avait tout fait riche autour de lui. ce qui est bien. la gomme laque à la résine et. II. Il était étranger au département. un inconnu.Ce détail importe. était venu s'établir dans la ville et avait eu l'idée de substituer. d'élever le prix de la main-d'œuvre. pour les bracelets en particulier. de le souligner. nous dirions presque. Vers la fin de 1815. ce qui avait permis. Montreuil-sur-mer avait pour industrie spéciale l'imitation des jais anglais et des verroteries noires146 d'Allemagne. Ainsi pour une idée trois résultats. Cette industrie avait toujours végété. Hugo s'était documenté sur cette industrie dès 1829-1830. Au moment où Fantine revint à Montreuil-sur-mer. de ses commencements. p. premièrement. troisièmement. profit pour le manufacturier. En moins de trois ans. avantage pour le consommateur . l'auteur de ce procédé était devenu riche. d'améliorer la fabrication. dans cette fabrication. De son origine. une transformation inouïe s'était opérée dans cette production des « articles noirs ». Ce tout petit changement avait été une révolution. bienfait pour le pays . De temps immémorial. ce qui est mieux. 601). on ne savait rien . les coulants en tôle simplement rapprochée aux coulants en tôle soudée. Voir l'Historique de l'édition de l'Imprimerie nationale (t. Ce tout petit changement en effet avait prodigieusement réduit le prix de la matière première. peu de chose. un homme. de vendre à meilleur marché tout en triplant le bénéfice.

qu'il avait tiré sa fortune et la fortune de tout ce pays. deux enfants qui se trouvaient être ceux du capitaine de gendarmerie . quelques centaines de francs tout au plus. et avait sauvé. C'est de ce mince capital. la tournure et le langage d'un ouvrier. on avait su son nom. Il s'appelait le père Madeleine. Depuis lors. au péril de sa vie. un gros incendie venait d'éclater à la maison commune.On contait qu'il était venu dans la ville avec fort peu d'argent. mis au service d'une idée ingénieuse. à la tombée d'un soir de décembre. Cet homme s'était jeté dans le feu. il n'avait que les vêtements. fécondé par l'ordre et par la pensée. le jour même où il faisait obscurément son entrée dans la petite ville de Montreuil-sur-mer. ce qui fait qu'on n'avait pas songé à lui demander son passeport. À son arrivée à Montreuil-sur-mer. le sac au dos et le bâton d'épine à la main. Il paraît que. – 246 – .

faisait presque concurrence à Londres et à Berlin. Il avait divisé les ateliers afin de séparer les sexes et que les filles et les femmes pussent rester sages. les occasions de corruption abondaient. l'un pour les hommes. pas de logis si pauvre où il n'y eût un peu de joie. C'était le seul où il fût en quelque sorte intolérant. à tous de la probité. Il n'exigeait qu'une chose : soyez honnête homme ! soyez honnête fille ! Comme nous l'avons dit. Les bénéfices du père Madeleine étaient tels que. Le père Madeleine demandait aux hommes de la bonne volonté. il avait pu bâtir une grande fabrique dans laquelle il y avait deux vastes ateliers. maintenant tout y vivait de la vie saine du travail. Le père Madeleine employait tout le monde. Voilà tout ce qu'on en pouvait dire. Montreuil-sur-mer étant une ville de garnison. Avant l'arrivée du père Madeleine. Il n'y avait pas de poche si obscure où il n'y eût un peu d'argent. l'autre pour les femmes. aux femmes des mœurs pures. tout languissait dans le pays . Grâce aux progrès rapides de cette industrie qu'il avait si admirablement remaniée. qui consomme beaucoup de jais noir.Chapitre II M. pour ce commerce. mais. Quiconque avait faim pouvait s'y présenter. L'Espagne. dès la deuxième année. qui avait l'air préoccupé et qui était bon. Une forte circulation échauffait tout et pénétrait partout. chose assez singulière dans un simple homme de com– 247 – . Montreuil-sur-mer était devenu un centre d'affaires considérable. Il était d'autant plus fondé à cette sévérité que. et sa présence était une providence. y commandait chaque année des achats immenses. le père Madeleine faisait sa fortune. Du reste sa venue avait été un bienfait. Montreuil-sur-mer. au milieu de cette activité dont il était la cause et le pivot. Le chômage et la misère étaient inconnus. il était inflexible. Madeleine C'était un homme d'environ cinquante ans. Sur ce point. et était sûr de trouver là de l'emploi et du pain.

Dans les premiers temps. Sa manufacture étant un centre. on lui connaissait une somme de six cent trente mille francs placée à son nom chez Laffitte . et une caisse de secours pour les ouvriers vieux et infirmes. qui flairait partout des concurrences. partageait les idées religieuses d'un père de l'oratoire connu sous le nom de Fouché. En 1820. Il allait régulièrement entendre une basse messe tous les dimanches. Quand on le vit enrichir le pays avant de s'enrichir lui-même. et résolut de le dépasser . il entrevit un candidat possible. Il allouait de ses deniers aux deux instituteurs une indemnité double de leur maigre traitement officiel. dans l'acception directe du mot. Mais quand il vit le riche manufacturier Madeleine aller à la basse messe de sept heures. les mêmes bonnes âmes dirent : C'est un ambitieux. Le député local. Montreuilsur-mer est divisé en ville haute et ville basse. Cela semblait d'autant plus probable que cet homme était religieux. une course au clocher. La ville basse. ne tarda pas à s'inquiéter de cette religion. un nouveau quartier où il y avait bon nombre de familles indigentes avait rapidement surgi autour de lui . il y avait fondé dix lits. n'avait qu'une école. À huis clos il riait de Dieu doucement. Il semblait qu'il songeât beaucoup aux autres et peu à lui. il prit un confesseur jésuite et alla à la grand'messe et à vêpres. c'est la nourrice et le maître d'école. méchante masure qui tombait en ruine . une pour les filles. chose alors presque inconnue en France. mais avant de se réserver ces six cent trente mille francs. dont il avait été la créature et l'ami. duc d'Otrante.merce. l'autre pour les garçons. – 248 – . et un jour. les bonnes âmes dirent : C'est un gaillard qui veut s'enrichir. il y avait établi une pharmacie gratuite. il ne paraissait point que ce fût là son principal souci. Ce député. » Il avait créé à ses frais une salle d'asile. L'ambition en ce tempslà était. à quelqu'un qui s'en étonnait. L'hôpital était mal doté . chose fort bien vue à cette époque. qu'il habitait. il en avait construit deux. qui avait été membre du corps législatif de l'empire. et même pratiquait dans une certaine mesure. il dit : « Les deux premiers fonctionnaires de l'état. quand on le vit commencer. il avait dépensé plus d'un million pour la ville et pour les pauvres.

c'est une espèce d'aventurier. et il était si doux qu'il avait bien fallu qu'on finît par l'aimer . Quelques jours après. ses ouvriers et les enfants On compta 1 662 exposants à cette première des trois expositions nationales des produits de l'industrie organisées à Paris pendant la Restauration. les pauvres lui devaient tout . Quand il fut constaté riche. Les bonnes âmes se tirèrent d'affaire en disant : Après tout. Le lendemain. les produits du nouveau procédé inventé par Madeleine figurèrent à l'exposition de l'industrie147 . et en considération des services rendus au pays. 147 – 249 – . sur le rapport du jury. le préfet. et il portait cette adoration avec une sorte de gravité mélancolique.Les pauvres profitèrent de cette terreur comme le bon Dieu. le père Madeleine allait être nommé par le roi maire de Montreuil-sur-mer. et on l'appela dans la ville monsieur Madeleine . le pays lui devait beaucoup. Cependant en 1819 le bruit se répandit un matin dans la ville que. le père Madeleine refusa. la nomination parut dans le Moniteur. Eh bien ! c'est la croix qu'il voulait ! Le père Madeleine refusa la croix. saisirent avec transport cette occasion que tous les hommes souhaitent de s'écrier : « Là ! qu'est-ce que nous avions dit ? » Tout Montreuil-sur-mer fut en rumeur. « les personnes de la société » le saluèrent. Nouvelle rumeur dans la petite ville. Le bruit était fondé. il était si utile qu'il avait bien fallu qu'on finît par l'honorer. On l'a vu. Décidément cet homme était une énigme. ce qui fit douze. car l'honorable député fonda aussi deux lits à l'hôpital . Dans cette même année 1819. le roi nomma l'inventeur chevalier de la Légion d'honneur. Ceux qui avaient déclaré ce nouveau venu « un ambitieux ». sur la présentation de M. ses ouvriers en particulier l'adoraient.

Cette fois encore les bonnes âmes ne furent point empêchées. On lui fit mille avances. on avait dit : c'est un ambitieux. monsieur Madeleine devint monsieur le maire. Les petits salons guindés de Montreuil-sur-mer qui. tous les notables vinrent le prier. ce fut l'apostrophe presque irritée d'une vieille femme du peuple qui lui cria du seuil de sa porte avec humeur : Un bon maire. Il ne saurait pas se tenir dans le monde. bien entendu. s'ouvrirent à deux battants au millionnaire. cinq ans après son arrivée à Montreuil-sur-mer. Est-ce qu'on recule devant du bien qu'on peut faire ? Ce fut là la troisième phase de son ascension. le peuple en pleine rue le suppliait. c'est utile. se fussent dans les premiers temps fermés à l'artisan. on dit : c'est une brute. Le père Madeleine était devenu monsieur Madeleine. On remarqua que ce qui parut surtout le déterminer. À mesure qu'il montait. le vœu de la contrée fut tellement unanime. On ne sait d'où cela sort. Quand on le vit repousser le monde. on avait dit : c'est un aventurier. l'insistance fut si vive qu'il finit par accepter. Il refusa. les services qu'il avait rendus au pays étaient si éclatants. Quand on l'avait vu semer son argent. les invitations pleuvaient sur lui. on avait dit : c'est un marchand. Il refusa encore. En 1820. et c'était la chose qui le faisait le mieux sourire. Quand on l'avait vu repousser les honneurs. « La société » le réclamait. – C'est un homme ignorant et de basse éducation. que le roi le nomma de nouveau maire de la ville. mais le préfet résista à son refus.continuèrent de l'appeler le père Madeleine. – 250 – . Quand on l'avait vu gagner de l'argent. Il n'est pas du tout prouvé qu'il sache lire.

les marmots déguenillés couraient joyeusement après lui et l'entouraient comme une nuée de moucherons. Les femmes disaient de lui : Quel bon ours ! Son plaisir était de se promener dans les champs. Jamais il ne tirait un petit oiseau. on contait qu'il était d'une force prodigieuse. poussait à une roue embourbée. arrêtait par les cornes un taureau échappé. relevait un cheval. plus choisi et plus doux. Il prenait ses repas toujours seul. Il avait toujours ses poches pleines de monnaie en sortant et vides en rentrant. Quand il passait dans un village. Il aimait les livres . boutonnée jusqu'au menton. il était demeuré aussi simple que le premier jour. Il portait habituellement un chapeau à bords larges et une longue redingote de gros drap. On croyait deviner qu'il avait dû vivre jadis de la vie des champs. Il offrait un coup de main à qui en avait besoin. donnait pour se dispenser de sourire. Depuis qu'il était à Montreuil-sur-mer. s'esquivait vite. Il emportait volontiers un fusil dans ses promenades. saluait de côté. Il remplissait ses fonctions de maire. il avait un tir infaillible qui effrayait. Il avait les cheveux gris. il semblait qu'il en profitât pour cultiver son esprit. les livres sont des amis froids et sûrs. l'œil sérieux. Il leur apprenait à détruire la teigne des blés en as– 251 – . mais hors de là il vivait solitaire. le teint hâlé d'un ouvrier. le visage pensif d'un philosophe. Il parlait à peu de monde. Jamais il ne tuait un animal inoffensif. avec un livre ouvert devant lui où il lisait. Il se dérobait aux politesses. Quoiqu'il ne fût plus jeune. car il avait toutes sortes de secrets utiles qu'il enseignait aux paysans. À mesure que le loisir lui venait avec la fortune. mais il s'en servait rarement. souriait pour se dispenser de causer. Quand cela lui arrivait par aventure. Il avait une petite bibliothèque bien faite. on remarquait que d'année en année son langage devenait plus poli.Chapitre III Sommes déposées chez Laffitte Du reste.

la racine mêlée au sel produit une belle couleur jaune. Enfin un poème des Contemplations. elle a des filaments et des fibres comme le chanvre et le lin. nulle culture. 1-30). Un jour il voyait des gens du pays très occupés à arracher des orties. de l'orviot en fleur. impopulaires eux. la queue-de-renard. l'ortie serait utile . quand elle vieillit. XIII. nul soin. et une transformation. on la néglige. Cela serait pourtant bon si l'on savait s'en servir. Et que faut-il à l'ortie ? Peu de terre.pergeant le grenier et en inondant les fentes du plancher d'une dissolution de sel commun. Il regarda ce tas de plantes déracinées et déjà desséchées. Il défendait une lapinière contre les rats rien qu'avec l'odeur d'un petit cochon de Barbarie qu'il y mettait. Il avait des "recettes148" pour extirper d'un champ la luzette. Les « petits ouvrages de paille » rappellent l'habileté avec laquelle Hugo lui-même fabriquait cette sorte de jouets pour ses enfants. La graine de l'ortie mêlée au fourrage donne du luisant au poil des animaux . aux murs et aux toits. 27). La toile d'ortie vaut la toile de chanvre. des deux paraboles évangéliques du grain semé (Matthieu. Plus loin l'anecdote de l'ortie est une reprise. et dit : – C'est mort. Avec quelque peine qu'on prendrait. Voilà tout. broyée. Alors on la tue. l'ortie est bonne pour la volaille . Quand l'ortie est jeune. la feuille est un légume excellent . Que d'hommes ressemblent à l'ortie ! Il ajouta après un silence : Ces « recettes » ont quelque parenté avec les secrets. toutes les herbes parasites qui mangent le blé. la vesce. elle devient nuisible. la nielle. Hachée. Seulement la graine tombe à mesure qu'elle mûrit. la gaverolle. elle est bonne pour les bêtes à cornes. de Gilliatt dans Les Travailleurs de la mer. « J'aime l'araignée et l'ortie… » (III. 148 – 252 – . et est difficile à récolter. et à chasser les charançons en suspendant partout. dit le même amour pour la misérable des plantes et la misérable des bêtes. dans les héberges et dans les maisons. C'est du reste un excellent foin qu'on peut faucher deux fois.

avec une sorte d'aspiration vers tous les mystères de l'infini.– Mes amis. » Quelques-uns prétendaient que c'était un personnage mystérieux. dans les maisons . et la première chose qu'il voyait. Il pénétrait à la dérobée. trouvait que sa porte avait été ouverte. il recherchait un enterrement comme d'autres recherchent un baptême. retenez ceci. Le veuvage et le malheur d'autrui l'attiraient à cause de sa grande douceur . "Le malfaiteur" qui était venu. il écoutait. en rentrant dans son galetas. Le pauvre homme se récriait : quelque malfaiteur est venu ! Il entrait. c'était le père Madeleine. si bien que quelques jeunes femmes élégantes et malignes de Montreuil-sur-mer vinrent chez lui un jour. Il faisait une foule de bonnes actions en se cachant comme on se cache pour les mauvaises. laquelle était une vraie cellule d'anachorète meublée de sabliers ailés et enjolivée de tibias en croix et de têtes de mort. et affirmaient qu'on n'entrait jamais dans sa chambre. Il était affable et triste. c'était une pièce d'or oubliée sur un meuble. quelquefois même forcée. L'œil au ciel. aux familles vêtues de noir. Il n'y a que de mauvais cultivateurs. Quand il voyait la porte d'une église tendue de noir. ces voix tristes qui chantent sur le bord de l'abîme obscur de la mort. Le peuple disait : « Voilà un homme riche qui n'a pas l'air fier. il se mêlait aux amis en deuil. il montait furtivement des escaliers. il n'y a ni mauvaises herbes ni mauvais hommes. aux prêtres gémissant autour d'un cercueil. dans son absence. Cela se disait beaucoup. Un pauvre diable. Il semblait donner volontiers pour texte à ses pensées ces psalmodies funèbres pleines de la vision d'un autre monde. il entrait . Voilà un homme heureux qui n'a pas l'air content. le soir. Les enfants l'aimaient encore parce qu'il savait faire de charmants petits ouvrages avec de la paille et des noix de coco. et lui demandèrent : – 253 – .

un tombeau. On se chuchotait aussi qu'il avait des sommes « immenses » déposées chez Laffitte. avec cette particularité qu'elles étaient toujours à sa disposition immédiate. de telle sorte. Elles n'y purent rien remarquer que deux flambeaux de forme vieillie qui étaient sur la cheminée et qui avaient l'air d'être en argent. à six cent trente ou quarante mille francs. nous l'avons dit. un trou. « car ils étaient contrôlés ». signer un reçu et emporter ses deux ou trois millions en dix minutes. Observation pleine de l'esprit des petites villes. On n'en continua pas moins de dire que personne ne pénétrait dans cette chambre et que c'était une caverne d'ermite. On dit que c'est une grotte. Elles furent bien punies de leur curiosité. C'était une chambre garnie tout bonnement de meubles d'acajou assez laids comme tous les meubles de ce genre et tapissée de papier à douze sous. Madeleine pourrait arriver un matin chez Laffitte. montrez-nous donc votre chambre. ajoutait-on. un rêvoir. que M. – 254 – . Dans la réalité ces « deux ou trois millions » se réduisaient. et les introduisit sur-le-champ dans cette « grotte ».– Monsieur le maire. Il sourit.

Disons-le en passant. était. percevoir le frôlement d'une robe comme un bruit d'ailes. être aveugle150 et être aimé. pouvoir incessamment mesurer son affection à la quantité de présence qu'elle nous donne. se sentir d'autant plus puissant qu'on est plus infirme. depuis plusieurs années aveugle. l'astre autour duquel gravite cet ange. Madeleine en deuil Au commencement de 1821149. et par l'obscurité. l'entendre aller et venir. Myriel. manifester à chaque minute sa propre attraction. le poème XX du premier livre des Contemplations» « A un poète aveugle ». une sœur. c'est en effet. pour ajouter ici un détail que les journaux omirent.. constater la fidélité d'un être dans l'éclipse du monde. Milton dans Cromwell. Avoir continuellement à ses côtés une femme. 150 La cécité est un fantasme personnel à Hugo. une fille. L'évêque de Digne. et content d'être aveugle. sortir. une des formes les plus étrangement exquises du bonheur. sa sœur étant près de lui. « surnommé monseigneur Bienvenu ». et trépassé en odeur de sainteté à l'âge de quatrevingt-deux ans. voir la pensée à défaut de la figure. se savoir indispensable à qui nous est nécessaire. plus tard le personnage de Dea dans L'Homme qui rit. de cette parole. montrent quelle importance il faut lui donner. parler.Chapitre IV M. 149 – 255 – . c'est que j'ai tout son cœur . les journaux annoncèrent la mort de M. chanter. peu de féli- Myriel meurt la même année que Napoléon (mai 1821) et que Sophie (juin 1821). quand il mourut. devenir dans l'obscurité. écrit en 1842. et se dire : puisqu'elle me consacre tout son temps. de ce chant. évêque de Digne. sur cette terre où rien n'est complet. rentrer. et songer qu'on est le centre de ces pas. qui est là parce que vous avez besoin d'elle et parce qu'elle ne peut se passer de vous. un être charmant.

entre dans un épanouissement mystérieux. si elle s'éloigne. n'être jamais quitté. C'est un paradis de ténèbres. la voilà. Et mille petits soins. Lui manque-t-il quelque chose ? Non. aimé malgré soi-même . L'âme à tâtons cherche l'âme. une bouche effleure votre front. cela rehaussa fort M. Madeleine. L'âme ange est là. l'aveugle l'a. c'est pour revenir . Dieu palpable. Et cette âme trouvée et prouvée est une femme. et lui donna subitement et d'emblée une certaine considération dans – 256 – . On ne voit rien. on est un rayonnement dans la nuit. c'est sa bouche . Cela parut une lueur sur l'origine de M. Les plus ineffables accents de la voix féminine employés à vous bercer. M. disons mieux. On est caressé avec de l'âme. de gaîté et d'extase . avoir cette douce faiblesse qui vous secourt. vous entendez une respiration tout près de vous. cette conviction. On déborde de sérénité. On remarqua dans la ville ce deuil. On sent de la chaleur qui approche. elle s'efface comme le rêve et reparaît comme la réalité.cités égalent celle-là. quel ravissement ! Le cœur. s'appuyer sur ce roseau inébranlable. Il n'y a point de cécité où il y a certitude. dirent les salons . Des riens qui sont énormes dans ce vide. et suppléant pour vous à l'univers évanoui. Et quel amour ! un amour entièrement fait de vertu. Il drape pour l'évêque de Digne. depuis son culte jusqu'à sa pitié. C'est de ce paradis que monseigneur Bienvenu était passé à l'autre. et l'on jasa. c'est la conviction qu'on est aimé . c'est la sienne . Tout avoir d'elle. Une main vous soutient. toucher de ses mains la providence et pouvoir la prendre dans ses bras. Le suprême bonheur de la vie. Madeleine. cette céleste fleur obscure. L'annonce de sa mort fut reproduite par le journal local de Montreuil-sur-mer. et la trouve. Madeleine parut le lendemain tout en noir avec un crêpe à son chapeau. c'est elle. On en conclut qu'il avait quelque alliance avec le vénérable évêque. aimé pour soi-même. être servi. sans cesse là . mais on se sent adoré. On ne donnerait pas cette ombre pour toute la clarté. c'est être caressé. Ce n'est point perdre la lumière qu'avoir l'amour. Dans cette détresse.

chaque fois qu'il passait dans la ville un jeune savoyard courant le pays et cherchant des cheminées à ramoner. M. parent probable d'un évêque. une doyenne de ce petit grand monde-là. Le microscopique faubourg Saint-Germain de l'endroit songea à faire cesser la quarantaine de M. curieuse par droit d'ancienneté. c'est que. et lui donnait de l'argent. M. Madeleine.le monde noble de Montreuil-sur-mer. Madeleine s'aperçut de l'avancement qu'il obtenait à plus de révérences des vieilles femmes et à plus de sourires des jeunes. se hasarda à lui demander : – Monsieur le maire est sans doute cousin du feu évêque de Digne ? Il dit : – Non. Une remarque qu'on faisait encore. lui demandait son nom. le maire le faisait appeler. reprit la douairière. – 257 – . – Mais. vous en portez le deuil ? Il répondit : – C'est que dans ma jeunesse j'ai été laquais dans sa famille. et il en passait beaucoup. Un soir. madame. Les petits savoyards se le disaient.

entouré des bénédictions de tous. clair dans son obscurité. et le suivait des yeux jusqu'à ce qu'il eût – 258 – . infaillible. calme. il empêchait les procès. sorte de loi que subissent toujours ceux qui s'élèvent. et avec le temps. impérieux. Madeleine. Ce fut comme une contagion de vénération qui. Madeleine. le respect devint complet. réfractaire à tous les conseils de l'intelligence et à tous les dissolvants de la raison. unanime. où ce mot : monsieur le maire. il arrivait qu'un homme de haute taille.Chapitre V Vagues éclairs à l'horizon Peu à peu. ne se tait et ne se dément jamais. qui sépare fatalement une nature d'une autre nature. affectueux. Il semblait qu'il eût pour âme le livre de la loi naturelle. et il arriva un moment. Chacun le prenait pour juge de son bon droit. vers 1821. quoi que fît le père Madeleine. et. Il semblerait en effet qu'il existe dans certains hommes un véritable instinct bestial. des noirceurs et des calomnies. qui crée les antipathies et les sympathies. armé d'une grosse canne et coiffé d'un chapeau rabattu. qui n'hésite pas. qui ne se trouble. puis cela s'évanouit tout à fait . de quelque façon que les destinées soient faites. Souvent. cordial. Il terminait les différends. gagna tout le pays. Il y avait eu d'abord contre M. Un seul homme. incorruptible et imperturbable. l'éveillait et l'inquiétait. dans la ville et dans l'arrondissement. pur et intègre comme tout instinct. fut prononcé à Montreuil-sur-mer presque du même accent que ce mot : monseigneur l'évêque. et qui. se retournait brusquement derrière lui. On venait de dix lieues à la ronde consulter M. et l'homme-renard de la présence de l'homme-lion. quand M. y demeura rebelle. était prononcé à Digne en 1815. comme si une sorte d'instinct. avertit secrètement l'homme-chien de la présence de l'hommechat. vêtu d'une redingote gris de fer. Madeleine passait dans une rue. en six ou sept ans et de proche en proche. puis ce ne fut que des malices. se déroba absolument à cette contagion. il réconciliait les ennemis. toutes les oppositions étaient tombées. puis ce ne fut plus que des méchancetés.

errantes devant nos yeux. Il remplissait à Montreuil-sur-mer les fonctions pénibles. Dieu nous les montre pour nous faire réfléchir. Javert avait cette physionomie. depuis l'huître jusqu'à l'aigle.disparu. comme les animaux ne sont que des ombres. alors préfet de police à Paris. Quelquefois même plusieurs d'entre eux à la fois. les fantômes visibles de nos âmes. et l'on pourrait reconnaître aisément cette vérité à peine entrevue par le penseur. Chabouillet. préoccupent l'observateur. – En tout cas. même rapidement entrevus. mais utiles. depuis le porc jusqu'au tigre. secouant lentement la tête. le secrétaire du ministre d'État. tous les animaux sont dans l'homme et que chacun d'eux est dans un homme. et il était de la police. Dans notre conviction. la fortune du grand manufacturier était déjà faite. d'inspecteur. moins la bassesse. croisant les bras. » Ce personnage. si les âmes étaient visibles aux yeux. était de ceux qui. Quand Javert était arrivé à Montreuil-sur-mer. on verrait distinctement cette chose étrange que chacun des individus de l'espèce humaine correspond à quelqu'une des espèces de la création animale . comte Anglès. je ne suis toujours pas sa dupe. Les animaux ne sont autre chose que les figures de nos vertus et de nos vices. Il n'avait pas vu les commencements de Madeleine. Javert devait le poste qu'il occupait à la protection de M. et haussant sa lèvre supérieure avec sa lèvre inférieure jusqu'à son nez. grave d'une gravité presque menaçante. Il se nommait Javert. et le père Madeleine était devenu monsieur Madeleine. que. Seulement. Certains officiers de police ont une physionomie à part et qui se complique d'un air de bassesse mêlé à un air d'autorité. sorte de grimace significative qui pourrait se traduire par : « Mais qu'est-ce que c'est que cet homme-là ? – Pour sûr je l'ai vu quelque part. Dieu ne les a – 259 – .

En grandissant. » 151 – 260 – . lequel est tué par la mère. il n'avait le choix qu'entre ces deux classes . il nous sera facile de dire ce que c'était que l'officier de paix Javert. 1830-1846. au point de vue restreint de la vie terrestre apparente. l'utilité qu'elle contient. et sans préjuger la question profonde de la personnalité antérieure et ultérieure des êtres qui ne sont pas l'homme. Donnez une face humaine à ce chien fils d'une louve. Ceci soit dit. lequel est tué par la mère. et ce sera Javert. à quoi bon ? Au contraire. Il remarqua que la société maintient irrémissiblement en dehors d'elle deux classes d'hommes. p. Le moi visible n'autorise en aucune façon le penseur à nier le moi latent. si l'on admet un moment avec nous que dans tout homme il y a une des espèces animales de la création.point faits éducables dans le sens complet du mot . c'est-à-dire l'éducation possible. les paysans sont convaincus que. ouv. cit. Javert était né dans une prison d'une tireuse de cartes dont le mari était aux galères. quelle qu'elle soit. Les paysans asturiens sont convaincus que dans toute portée de louve il y a un chien. afin qu'en grandissant il ne dévore pas les autres petits. ceux qui l'attaquent et ceux qui la gardent . passons. L'éducation sociale bien faite peut toujours tirer d'une âme. il pensa qu'il était en dehors de la société et désespéra d'y rentrer jamais. Dieu leur a donné l'intelligence. sans quoi en grandissant il dévorerait les autres petits151. dans toute portée de louve il y a un chien-loup. Maintenant. 449) : « Dans certaines provinces.. Cette réserve faite. nos âmes étant des réalités et ayant une fin qui leur est propre. bien entendu. en même temps il se L'information a été notée par Hugo le 29 octobre 1846 dans le Journal de ce que j'apprends chaque jour (Choses vues.

Avant d'aller plus loin. non seulement ses dents. Il couvrait de mépris.sentait je ne sais quel fond de rigidité. Il entra dans la police. ses lèvres minces s'écartaient. Du reste. tous les crimes. les cheveux cachant le front et tombant sur les sourcils. entendons-nous sur ce mot face humaine que nous appliquions tout à l'heure à Javert. la haine de la rébellion . et laissaient voir. mais ses gencives. D'une part il disait : – 261 – . La face humaine de Javert consistait en un nez camard. d'aversion et de dégoût tout ce qui avait franchi une fois le seuil légal du mal. mais qu'il faisait presque mauvais à force de les exagérer : le respect de l'autorité. On se sentait mal à l'aise la première fois qu'on voyait ces deux forêts et ces deux cavernes. À quarante ans il était inspecteur. entre les deux yeux un froncement central permanent comme une étoile de colère. Il enveloppait dans une sorte de foi aveugle et profonde tout ce qui a une fonction dans l'État. de régularité et de probité. Il avait dans sa jeunesse été employé dans les chiourmes du midi. c'était un tigre. et il se faisait autour de son nez un plissement épaté et sauvage comme sur un mufle de bête fauve. et relativement très bons. lorsqu'il riait. et à ses yeux le vol. peu de crâne. la bouche pincée et redoutable. n'étaient que des formes de la rébellion. Il était absolu et n'admettait pas d'exceptions. Cet homme était composé de deux sentiments très simples. Javert sérieux était un dogue . le meurtre. ce qui était rare et terrible. l'air du commandement féroce. avec deux profondes narines vers lesquelles montaient sur ses deux joues d'énormes favoris. compliqué d'une inexprimable haine pour cette race de bohèmes dont il était. le regard obscur. beaucoup de mâchoire. depuis le premier ministre jusqu'au garde champêtre. Il y réussit. Quand Javert riait.

incarne le droit de tuer exercé par le Roi au nom de Dieu. Il partageait pleinement l'opinion de ces esprits extrêmes qui attribuent à la loi humaine je ne sais quel pouvoir de faire ou. rachetée dans le sang. une honnêteté farouche. la religion de ses fonctions. Cela était froid et cela perçait. sérieux. Toute sa vie tenait dans ces deux mots : veiller et surveiller. C'était le devoir implacable. Rien de bon n'en peut sortir. l'isolement. L'école mystique de Joseph de Maistre152. il avait la conscience de son utilité. un guet impitoyable. la chasteté. et qui mettent un Styx au bas de la société. laquelle à cette époque assaisonnait de haute cosmogonie ce qu'on appelait les journaux ultras. austère . humble et hautain comme les fanatiques. n'eût pas manqué de dire que Javert était Cette école voit dans la Révolution le châtiment providentiel de la décadence de la société au XVIIIe siècle. le magistrat n'a jamais tort. Toute la personne de Javert exprimait l'homme qui épie et qui se dérobe. D'autre part il disait : – Ceux-ci sont irrémédiablement perdus. Il avait introduit la ligne droite dans ce qu'il y a de plus tortueux au monde . jamais une distraction. un mouchard marmoréen. rêveur triste . Il était stoïque. héroïsée. Et il l'eût fait avec cette sorte de satisfaction intérieure que donne la vertu. si l'on veut. Brutus dans Vidocq. Malheur à qui tombait sous sa main ! Il eût arrêté son père s'évadant du bagne et dénoncé sa mère en rupture de ban. l'abnégation. Avec cela une vie de privations. et il était espion comme on est prêtre. Elle propose une conception théocratique de l'État où la figure du bourreau. de constater des damnés. Son regard était une vrille. la police comprise comme les Spartiates comprenaient Sparte. 152 – 262 – .– Le fonctionnaire ne peut se tromper .

M. ce regard gênant et presque pesant. Javert était comme un œil toujours fixé sur M. il ne le cherchait ni ne l'évitait. il lisait . Madeleine. tout en haïssant les livres. On ne voyait pas son front qui disparaissait sous son chapeau. et un gourdin monstrueux. Il tenait à l'humanité par là. qui étaient peu fréquents. un regard funeste. sans paraître y faire attention. À ses moments de loisir. un front anguleux et étroit. Le nom de Javert prononcé les mettait en déroute . comme d'une embuscade. Madeleine avait fini par s'en apercevoir. Il ne fit pas même une question à Javert. des mains énormes . on voyait tout à coup sortir de toute cette ombre. et il portait. on ne voyait pas son menton qui plongeait dans sa cravate. Oeil plein de soupçon et de conjectures. Il n'avait aucun vice. un menton menaçant. Quand il était content de lui. la face de Javert apparaissant les pétrifiait. ce qui fait qu'il n'était pas complètement illettré. On comprendra sans peine que Javert était l'effroi de toute cette classe que la statistique annuelle du ministère de la justice désigne sous la rubrique : Gens sans aveu. il s'accordait une prise de tabac. À quelques paroles échappées à Javert. Il traitait Javert comme tout le monde. nous l'avons dit. on ne voyait pas ses mains qui rentraient dans ses manches.un symbole. avec aisance et bonté. avec cette curiosité qui tient à la race et – 263 – . Mais l'occasion venue. mais il sembla que cela fût insignifiant pour lui. on ne voyait pas ses yeux qui se perdaient sous ses sourcils. Cela se reconnaissait à quelque emphase dans la parole. on ne voyait pas sa canne qu'il portait sous sa redingote. Tel était cet homme formidable. on devinait qu'il avait recherché secrètement.

toutes les traces antérieures que le père Madeleine avait pu laisser ailleurs. Du reste. Une fois il lui arriva de dire. et ceci est le correctif nécessaire à ce que le sens de certains mots pourrait présenter de trop absolu. Javert était évidemment quelque peu déconcerté par le complet naturel et la tranquillité de M. – 264 – . Voici à quelle occasion. et il disait parfois à mots couverts. il ne peut y avoir rien de vraiment infaillible dans une créature humaine.où il entre autant d'instinct que de volonté. Madeleine. et le propre de l'instinct est précisément de pouvoir être troublé. Madeleine. Sans quoi il serait supérieur à l'intelligence. Il paraît que le fil qu'il croyait tenir s'était rompu. Un jour pourtant son étrange manière d'être parut faire impression sur M. que quelqu'un avait pris certaines informations dans un certain pays sur une certaine famille disparue. dépisté et dérouté. et la bête se trouverait avoir une meilleure lumière que l'homme. se parlant à luimême : – Je crois que je le tiens ! Puis il resta trois jours pensif sans prononcer une parole. Il paraissait savoir.

venait de tomber sous sa charrette dont le cheval s'était abattu. se ruinait. Madeleine arriva. Qui est-ce qui est bon enfant pour sauver le vieux ? M. Fauchelevent. Un vieux homme. M. – À l'aide ! criait le vieux Fauchelevent. qui était survenu au moment de l'accident. Fauchelevent avait vu ce simple ouvrier qui s'enrichissait. et. ancien tabellion et paysan presque lettré. Il entendit du bruit et vit un groupe à quelque distance. vieux. n'ayant plus à lui qu'une charrette et un cheval. tandis que lui. On s'écarta avec respect. mais en vain. Le vieillard était engagé entre les roues. pour vivre il s'était fait charretier. sans famille et sans enfants du reste. Un effort désordonné. On avait essayé de le tirer.Chapitre VI Le père Fauchelevent M. maître. Le père Fauchelevent poussait des râles lamentables. La charrette était assez lourdement chargée. avait un commerce qui commençait à aller mal. Ce Fauchelevent était un des rares ennemis qu'eût encore M. Madeleine se tourna vers les assistants : – 265 – . Il y alla. Madeleine à cette époque. et il avait fait ce qu'il avait pu en toute occasion pour nuire à Madeleine. Il était impossible de le dégager autrement qu'en soulevant la voiture par-dessous. Cela l'avait rempli de jalousie. Puis la faillite était venue. Lorsque Madeleine était arrivé dans le pays. Le cheval avait les deux cuisses cassées et ne pouvait se relever. Javert. avait envoyé chercher un cric. La chute avait été tellement malheureuse que toute la voiture pesait sur sa poitrine. une aide maladroite. une secousse à faux pouvaient l'achever. nommé le père Fauchelevent. Madeleine passait un matin dans une ruelle non pavée de Montreuil-sur-mer.

mais c'est égal. il y a encore assez de place sous la voiture pour qu'un homme s'y glisse et la soulève avec son dos. – Dans combien de temps l'aura-t-on ? – On est allé au plus près.– A-t-on un cric ? – On en est allé quérir un. – 266 – . il faudra bien un bon quart d'heure. au lieu Flachot. dit Madeleine aux paysans qui regardaient. – Un quart d'heure ! s'écria Madeleine. où il y a un maréchal . – Il faut bien ! – Mais il ne sera plus temps ! Vous ne voyez donc pas que la charrette s'enfonce ? – Dame ! – Écoutez. la charrette s'enfonçait dans la terre à chaque instant et comprimait de plus en plus la poitrine du vieux charretier. – Dix louis. Rien qu'une demi-minute. Y a-t-il ici quelqu'un qui ait des reins et du cœur ? Cinq louis d'or à gagner ! Personne ne bougea dans le groupe. le sol était détrempé. – Il est impossible d'attendre un quart d'heure. Il était évident qu'avant cinq minutes il aurait les côtes brisées. reprit Madeleine. Il avait plu la veille. répondit un paysan. et l'on tirera le pauvre homme. dit Madeleine.

Puis.Les assistants baissaient les yeux. regardant fixement M. Un d'eux murmura : – Il faudrait être diablement fort. Madeleine se retourna. Javert continua : – C'est la force. – Ce n'est pas la bonne volonté qui leur manque. mais sans quitter des yeux Madeleine : – C'était un forçat. – Du bagne de Toulon. Il ne l'avait pas aperçu en arrivant. Javert ajouta avec un air d'indifférence. M. dit une voix. Madeleine tressaillit. et reconnut Javert. – 267 – . Madeleine. Madeleine devint pâle. Et puis. il poursuivit en appuyant sur chacun des mots qu'il prononçait : – Monsieur Madeleine. vingt louis ! Même silence. je n'ai jamais connu qu'un seul homme capable de faire ce que vous demandez là. Il faudrait être un terrible homme pour faire la chose de lever une voiture comme cela sur son dos. – Ah ! dit Madeleine. on risque de se faire écraser ! – Allons ! recommença Madeleine.

Javert reprit : – Je n'ai jamais connu qu'un homme qui pût remplacer un cric.Cependant la charrette continuait à s'enfoncer lentement. – Ah ! voilà que ça m'écrase ! cria le vieillard. cité. Ce geste est également symbolique. 2. redressant la berline de Mme Hugo arrêtée au bord d'un précipice et prête à verser. C'était ce forçat. il était sous la voiture. Il y eut un affreux moment d'attente et de silence. Dans cette scène il est probable que Hugo investit un souvenir d'enfance : celui des grenadiers hollandais. sur la route d'Espagne. sans dire une parole. Jean Valjean s'agenouille ici comme à Digne. ouv. devant la maison de l'évêque (I. et avant même que la foule eût eu le temps de jeter un cri. regarda les paysans immobiles.) 153 – 268 – . Le père Fauchelevent râlait et hurlait : – J'étouffe ! Ça me brise les côtes ! Un cric ! quelque chose ! Ah ! Madeleine regarda autour de lui : – Il n'y a donc personne qui veuille gagner vingt louis et sauver la vie à ce pauvre vieux ? Aucun des assistants ne remua. Madeleine leva la tête. et sourit tristement. dans la nuit suivant le vol de Petit-Gervais. Puis. p. 197. (Voir le Victor Hugo raconté…. 13). il tomba à genoux153. rencontra l'œil de faucon de Javert toujours attaché sur lui.

Le vieillard lui baisait les genoux et l'appelait le bon Dieu. Lui. la charrette se soulevait lentement. les roues sortaient à demi de l'ornière. On entendit une voix étouffée qui criait : – Dépêchez-vous ! aidez ! C'était Madeleine qui venait de faire un dernier effort. La charrette fut enlevée par vingt bras. et il fixait son œil tranquille sur Javert qui le regardait toujours. – 269 – . Les roues avaient continué de s'enfoncer. Le vieux Fauchelevent était sauvé. Tous pleuraient.On vit Madeleine presque à plat ventre sous ce poids effrayant essayer deux fois en vain de rapprocher ses coudes de ses genoux. On lui cria : – Père Madeleine ! retirez-vous de là ! Le vieux Fauchelevent lui-même lui dit : – Monsieur Madeleine ! allez-vous-en ! C'est qu'il faut que je meure. Il était blême. Les assistants haletaient. Le dévouement d'un seul avait donné de la force et du courage à tous. Tout à coup on vit l'énorme masse s'ébranler. Ils se précipitèrent. Madeleine se releva. Ses habits étaient déchirés et couverts de boue. quoique ruisselant de sueur. voyez-vous ! Laissez-moi ! Vous allez vous faire écraser aussi ! Madeleine ne répondit pas. il avait sur le visage je ne sais quelle expression de souffrance heureuse et céleste. et il était déjà devenu presque impossible que Madeleine sortît de dessous la voiture.

À partir de ce moment. il l'évita le plus qu'il put. épuise et dépasse les délais. pour n'être pas visible. Fauchelevent guérit. le maire. M. La charrette était brisée et le cheval était mort. fit placer le bonhomme comme jardinier dans un couvent de femmes du quartier Saint-Antoine à Paris. n'était pas moins significatif. avec ce mot de la main du père Madeleine : Je vous achète votre charrette et votre cheval. Ceci ne trompe jamais. Quelque temps après. Madeleine revêtu de l'écharpe qui lui donnait toute autorité sur la ville. Madeleine fut nommé maire. En sept ans. Cette prospérité créée à Montreuil-sur-mer par le père Madeleine avait. On peut dire que la misère et la richesse publiques ont un thermomètre infaillible. Quand les besoins du service l'exigeaient impérieusement et qu'il ne pouvait faire autrement que de se trouver avec M. il éprouva cette sorte de frémissement qu'éprouverait un dogue qui flairerait un loup sous les habits de son maître. les frais de perception de l'impôt s'étaient – 270 – . par les recommandations des sœurs et de son curé. La première fois que Javert vit M. l'impôt se paye aisément et coûte peu à l'état. outre les signes visibles que nous avons indiqués. les frais de perception de l'impôt.Chapitre VII Fauchelevent devient jardinier à Paris Fauchelevent s'était démis la rotule dans sa chute. quand le commerce est nul. Le père Madeleine le fit transporter dans une infirmerie qu'il avait établie pour ses ouvriers dans le bâtiment même de sa fabrique et qui était desservie par deux sœurs de charité. M. quand le pays est heureux et riche. Quand le travail abonde. le vieillard trouva un billet de mille francs sur sa table de nuit. Le lendemain matin. Quand la population souffre. quand le travail manque. il lui parlait avec un respect profond. mais son genou resta ankylosé. un autre symptôme qui. Madeleine. et l'état dépense beaucoup d'argent en frais de contrainte et de rentrée. le contribuable résiste à l'impôt par pénurie.

et fut admise dans l'atelier des femmes. Madeleine était comme un visage ami. Personne ne se souvenait plus d'elle. – 271 – . lorsque Fantine y revint. alors ministre des finances. elle ne tirait donc de sa journée de travail que peu de chose. de Villèle. le problème était résolu. Elle s'y présenta. Le métier était tout nouveau pour Fantine. ce qui faisait fréquemment citer cet arrondissement entre tous par M. elle gagnait sa vie.réduits des trois quarts dans l'arrondissement de Montreuil-surmer. mais enfin cela suffisait. Telle était la situation du pays. Heureusement la porte de la fabrique de M. elle n'y pouvait être bien adroite.

dépensent plus d'argent. elle eut un moment de joie. Comme elle ne savait que signer. En ces commencements. – Pourquoi ce monsieur ne vient-il jamais qu'à la brune ? pourquoi monsieur un tel n'accroche-t-il jamais sa clef au clou le jeudi ? pourquoi prend-il toujours les petites rues ? pourquoi madame descend-elle toujours de son fiacre avant d'arriver à la maison ? pourquoi envoie-t-elle acheter un cahier de papier à lettres. oublia beaucoup de choses. Vivre honnêtement de son travail. elle s'était bien gardée. lesquelles leur sont du reste parfaitement indifférentes. Elle écrivait souvent. gratuitement. quand elle en a « plein sa papeterie ? » etc. Ne pouvant pas dire qu'elle était mariée. prodiguent plus de temps. sans être payés de la curiosité au– 272 – . elle payait exactement les Thénardier. se donnent plus de peine qu'il n'en faudrait pour dix bonnes actions . quelle grâce du ciel ! Le goût du travail lui revint vraiment. de parler de sa petite fille. comme nous l'avons déjà fait entrevoir. etc.. reste de ses habitudes de désordre.Chapitre VIII Madame Victurnien dépense trente-cinq francs pour la morale Quand Fantine vit qu'elle vivait. se réjouit d'y regarder sa jeunesse. Elle loua une petite chambre et la meubla à crédit sur son travail futur . elle était obligée de leur écrire par un écrivain public. pour connaître le mot de ces énigmes. Il n'y a rien de tel pour épier les actions des gens que ceux qu'elles ne regardent pas. – Il existe des êtres qui. pour le plaisir. Cela fut remarqué. et cela. et fut presque heureuse. On commença à dire tout bas dans l'atelier des femmes que Fantine « écrivait des lettres » et qu'« elle avait des allures ». ses beaux cheveux et ses belles dents. Elle acheta un miroir. ne songea plus qu'à sa Cosette et à l'avenir possible. on l'a vu.

Pourquoi ? pour rien. entraînent des catastrophes154. feront acquisition d'un portier. Ils suivront celui-ci ou celle-là des jours entiers. elle se détournait souvent pour essuyer une larme. causerie dans le salon. On parvint à se procurer l'adresse : Monsieur. toujours à la même adresse.trement que par la curiosité. achèteront une femme de chambre. par le froid et par la pluie. à Montfermeil. On observa donc Fantine. griseront des cochers de fiacre et des laquais. C'est un douloureux labeur que la rupture des sombres attaches du passé. aubergiste. Monsieur Thénardier. Certaines personnes sont méchantes uniquement par besoin de parler. de savoir et de pénétrer. au milieu des autres. des existences brisées. des duels. peut-être aussi à l'homme qu'elle avait aimé. ces énigmes éclairées du grand jour. On constata qu'elle écrivait. bavardage dans l'antichambre. Chose triste. à la grande joie de ceux qui ont « tout découvert » sans intérêt et par pur instinct. Et souvent ces secrets connus. On fit jaser au cabaret l'écrivain pu- 154 Encore une allusion à l'épisode du « flagrant délit » de 1845 ? – 273 – . Pur acharnement de voir. des familles ruinées. Leur conversation. est comme ces cheminées qui usent vite le bois . et le combustible. sous des portes d'allées. Avec cela. plus d'une était jalouse de ses cheveux blonds et de ses dents blanches. au moins deux fois par mois. corrompront des commissionnaires. ces mystères publiés. c'est le prochain. feront faction des heures à des coins de rue. et qu'elle affranchissait la lettre. On constata que dans l'atelier. C'étaient les moments où elle songeait à son enfant . la nuit. Pure démangeaison de dire. des faillites. il leur faut beaucoup de combustible .

et qui l'avait fort domptée et pliée. « Ce devait être une espèce de fille. Elle était sèche. » Il se trouva une commère qui fit le voyage de Montfermeil. tout en se souvenant de son moine dont elle était veuve.blic. Elle était fort bien vue à l'évêché d'Arras. et si énergiquement que les prêtres lui avaient pardonné son moine. Elle avait un petit bien qu'elle léguait bruyamment à une communauté religieuse. en plein 93. venaient d'exiger quinze francs au lieu de douze. Cette madame Victurnien donc alla à Montfermeil. de la part de M. Elle ne pouvait s'en aller du pays. de la part de M. C'était précisément dans ce même mois que les Thénardier. J'ai vu l'enfant ! » La commère qui fit cela était une gorgone appelée madame Victurnien. À la restauration. cinquante francs. gardienne et portière de la vertu de tout le monde. en lui disant qu'elle ne faisait plus partie de l'atelier et en l'engageant. on sut que Fantine avait un enfant. parla aux Thénardier. lorsqu'un matin la surveillante de l'atelier lui remit. Elle balbutia quelques mots sup– 274 – . et revint en disant : « J'ai vu l'enfant ». pointue. épineuse. chose étonnante. après avoir demandé douze francs au lieu de six. Madame Victurnien avait cinquante-six ans. elle s'était faite bigote. Cette vieille femme avait été jeune. revêche. Tout cela prit du temps. C'était une ortie où l'on voyait le froissement du froc. Voix chevrotante. et doublait le masque de la laideur du masque de la vieillesse. elle avait épousé un moine échappé du cloître en bonnet rouge et passé des bernardins aux jacobins. esprit capricant. le maire. presque venimeuse . Fantine était depuis plus d'un an à la fabrique. Fantine fut atterrée. à quitter le pays. et dit à son retour : « Pour mes trente-cinq francs. j'en ai eu le cœur net. rêche. Bref. Cinquante francs ne suffisaient pas pour acquitter cette dette. Dans sa jeunesse. le maire. vieux bonhomme qui ne pouvait pas emplir son estomac de vin rouge sans vider sa poche aux secrets. elle devait son loyer et ses meubles.

Fantine n'était du reste qu'une ouvrière médiocre.pliants. La surveillante lui signifia qu'elle eût à sortir sur-lechamp de l'atelier. le maire lui donnait cinquante francs. Sa faute était donc maintenant connue de tous ! Elle ne se sentit plus la force de dire un mot. le maire . parce qu'il était bon. – 275 – . elle n'osa pas. M. Accablée de honte plus encore que de désespoir. elle quitta l'atelier et rentra dans sa chambre. et la chassait. Elle plia sous cet arrêt. On lui conseilla de voir M. parce qu'il était juste.

Le marchand fripier auquel elle devait ses meubles. condamné et exécuté Fantine. elle alla d'une maison à l'autre. ferme. Madeleine lui confiait pour aumônes et secours aux ouvrières et dont elle ne rendait pas compte. Personne ne voulut d'elle. et il avait toute confiance dans cette surveillante. que le curé lui avait donnée. Madeleine avait pour habitude de n'entrer presque jamais dans l'atelier des femmes. ne garda que le nécessaire. Quant aux cinquante francs. Il avait mis à la tête de cet atelier une vieille fille. Elle n'avait pu quitter la ville. M. rendit au marchand les trois quarts de son mobilier. » Elle partagea les cinquante francs entre le propriétaire et le fripier. M. que la surveillante avait instruit le procès. vous pouvez payer. C'est dans cette pleine puissance et avec la conviction qu'elle faisait bien. équitable. Les meilleurs hommes sont souvent forcés de déléguer leur autorité. Du reste. quels meubles ! lui avait dit : « Si vous vous en allez. lui avait dit : « Vous êtes jeune et jolie. n'ayant plus que son lit. personne vraiment respectable. mais n'ayant pas au même degré la charité qui consiste à comprendre et à pardonner. Madeleine n'avait rien su de tout cela.Chapitre IX Succès de Madame Victurnien La veuve du moine fut donc bonne à quelque chose. et devant encore environ cent francs. Madeleine se remettait de tout sur elle. elle les avait donnés sur une somme que M. – 276 – . sans état. M. intègre. remplie de la charité qui consiste à donner. et se trouva sans travail. je vous fais arrêter comme voleuse. jugé. » Le propriétaire auquel elle devait son loyer. Fantine s'offrit comme servante dans le pays . Ce sont là de ces combinaisons d'événements dont la vie est pleine.

C'est en ce moment qu'elle commença à mal payer les Thénardier. ce qui est la science. Fantine acquit ce sublime talent et reprit un peu de courage. Cela finit par être un talent. pauvre. et charitable pour les pauvres et même pour les riches. quand on est triste. des chagrins de l'autre. un peu de pain d'un côté. dévote de la bonne dévotion. tout cela me nourrira. elle devait aux Thénardier ! comment s'acquitter ? Et le voyage ! comment le payer ? La vieille qui lui avait donné ce qu'on pourrait appeler des leçons de vie indigente était une sainte fille nommée Marguerite. la seconde est noire. avoir sa petite fille eût été un étrange bonheur. Et puis. Cependant une vieille femme qui lui allumait sa chandelle quand elle rentrait le soir. sachant tout juste assez écrire pour signer Margueritte. Derrière vivre de peu. Fantine apprit comment on se passe tout à fait de feu en hiver. je parviendrai bien toujours à gagner à peu près du pain. des inquiétudes. la première est obscure. et croyant en Dieu. savent tirer d'un sou. Mais quoi ! lui faire partager son dénûment ! Et puis. À cette époque. – 277 – . Sa fille lui en coûtait dix. Ce sont deux chambres .Elle se mit à coudre de grosses chemises pour les soldats de la garnison. on mange moins. qui ont vieilli dans le dénûment et l'honnêteté. elle disait à une voisine : – Bah ! je me dis : en ne dormant que cinq heures et en travaillant tout le reste à mes coutures. comment on ménage sa chandelle en prenant son repas à la lumière de la fenêtre d'en face. lui enseigna l'art de vivre dans la misère. Elle songea à la faire venir. On ne sait pas tout ce que certains êtres faibles. et gagnait douze sous par jour. il y a vivre de rien. Eh bien ! des souffrances. comment on fait de son jupon sa couverture et de sa couverture son jupon. Dans cette détresse. comment on renonce à un oiseau qui vous mange un liard de millet tous les deux jours.

Peu à peu elle en prit son parti. la tête haute. du moins. – Cela m'est bien égal. dit-elle. Elle disait quelquefois à sa voisine Marguerite : « Tâtez donc comme mes mains sont chaudes. comme elle s'était accoutumée à l'indigence. et se félicitait. Dans les premiers temps. et cette obscurité est un vêtement. grâce à elle "remise à sa place". avec un sourire amer. À Paris. Après deux ou trois mois elle secoua la honte et se remit à sortir comme si de rien n'était. remarquait la détresse de « cette créature ». le mépris âcre et froid des passants lui pénétrait dans la chair et dans l'âme comme une bise. et la petite toux sèche qu'elle avait augmenta. Oh ! comme elle eût souhaité venir à Paris ! Impossible. et sentit qu'elle devenait effrontée. Dans les petites villes. elle devinait qu'on se retournait derrière elle et qu'on la montrait du doigt . un jour elles seront en haut. Fantine avait été si honteuse qu'elle n'avait pas osé sortir. personne ne vous connaît. Quand elle était dans la rue. Les méchants ont un bonheur noir. Il fallut bien s'accoutumer à la déconsidération. Elle alla et vint. tout le monde la regardait et personne ne la saluait . » – 278 – . il semble qu'une malheureuse soit nue sous les sarcasmes et la curiosité de tous. L'excès du travail fatiguait Fantine.Il y a beaucoup de ces vertus-là en bas . Madame Victurnien quelquefois la voyait passer de sa fenêtre. Cette vie a un lendemain.

Cependant le matin. elle avait une minute de coquetterie heureuse. quand elle peignait avec un vieux peigne cassé ses beaux cheveux qui ruisselaient comme de la soie floche. – 279 – .

brouillard. Toute la journée est une cave. crépuscule. 2 – « Elle avait de l'or et des perles pour dot. Ses dettes avaient grossi. L'affreuse saison ! L'hiver change en pierre l'eau du ciel et le cœur de l'homme155.Chapitre X Suite du succès Elle avait été congédiée vers la fin de l'hiver . Un jour ils lui écrivirent que sa petite Cosette était toute nue par le froid qu'il faisait. Les Thénardier. et la froissa dans ses mains tout le jour. Le soleil a l'air d'un pauvre. Elle reçut la lettre. le soir touche au matin. mais l'hiver revint. la fenêtre est grise. et défit son peigne. Fantine gagnait trop peu. mais son or était sur sa tête et ses perles étaient dans 155 – 280 – . Variation sur les deux expressions : « rester de glace » et « cœur de pierre ». lui écrivaient à chaque instant des lettres dont le contenu la désolait et dont le port la ruinait. – Dix francs. on n'y voit pas clair. – Coupez-les156. Ses admirables cheveux blonds lui tombèrent jusqu'aux reins. Jours courts. point de lumière. point de midi. Le ciel est un soupirail. Le soir elle entra chez un barbier qui habitait le coin de la rue. qu'elle avait besoin d'une jupe de laine. Ses créanciers la harcelaient. 3. l'été se passa. mal payés. et qu'il fallait au moins que la mère envoyât dix francs pour cela. moins de travail. L'hiver. 156 Le portrait de Fantine en I. – Combien m'en donneriez-vous ? dit-elle. point de chaleur. – Les beaux cheveux ! s'écria le barbier.

Un travail ténébreux se faisait dans le cœur de Fantine. avec la rage dans le cœur. Elle avait longtemps partagé la vénération de tous pour le père Madeleine . Cette jupe fit les Thénardier furieux. » Elle mettait de petits bonnets ronds qui cachaient sa tête tondue et avec lesquels elle était encore jolie. Fantine pensa : « Mon enfant n'a plus froid. elle affectait de rire et de chanter. C'était de l'argent qu'ils voulaient. Elle adorait son enfant. Elle prit un amant. Ils donnèrent la jupe à Eponine. à force de se répéter que c'était lui qui l'avait chassée. et qu'il était la cause de son malheur. Quand elle passait devant la fabrique aux heures où les ouvriers sont sur la porte. C'était un misérable. une espèce de musicien mendiant. La pauvre Alouette continua de frissonner. n'ont rien d'autre à vendre. Quand elle vit qu'elle ne pouvait plus se coiffer. elle en vint à le haïr lui aussi. lui surtout. cependant. un oisif gueux. elle commença à tout prendre en haine autour d'elle. – 281 – . et qui la quitta comme elle l'avait pris. qui la battait. Je l'ai habillée de mes cheveux. par bravade. un homme qu'elle n'aimait pas. ni à donner.Elle acheta une jupe de tricot et l'envoya aux Thénardier. le premier venu. avec dégoût. sa bouche » – donne le prix exact de ce sacrifice : les misérables. Une vieille ouvrière qui la vit une fois chanter et rire de cette façon dit : – Voilà une fille qui finira mal. ne possédant que leur corps.

elle vit beaucoup de monde qui entourait une voiture de forme bizarre sur l'impériale de laquelle pérorait tout debout un homme vêtu de rouge. plus tout devenait sombre autour d'elle plus ce doux petit ange rayonnait dans le fond de son âme. Une fièvre miliaire. riant toujours. Un jour elle reçut des Thénardier une lettre ainsi conçue : « Cosette est malade d'une maladie qui est dans le pays. et elle dit à sa vieille voisine : – Ah ! ils sont bons ! quarante francs ! que ça ! ça fait deux napoléons ! Où veulent-ils que je les prenne ? Sont-ils bêtes. la petite est morte. j'aurai ma Cosette avec moi .Plus elle descendait. Ils me demandent quarante francs. et elle riait. Paysans. et elle avait des sueurs dans le dos. va ! Comme elle passait sur la place. Il faut des drogues chères. Elle disait. Cela nous ruine et nous ne pouvons plus payer. qu'ils appellent. Puis elle descendit l'escalier et sortit en courant et en sautant. ces paysans ! Cependant elle alla dans l'escalier près d'une lucarne et relut la lettre. C'était un – 282 – . Si vous ne nous envoyez pas quarante francs avant huit jours. » Elle se mit à rire aux éclats. La toux ne la quittait pas. Quand je serai riche. Quelqu'un qui la rencontra lui dit : – Qu'est-ce que vous avez donc à être si gaie ? Elle répondit : – C'est une bonne bêtise que viennent de m'écrire des gens de la campagne.

mes palettes ? demanda Fantine. c'est les dents de devant. des poudres et des élixirs. venez ce soir à l'auberge du Tillac d'argent. – Les palettes. Fantine rentra. Si le cœur vous en dit. – Deux napoléons ! grommela une vieille édentée qui était là. je vous donne de chaque un napoléon d'or. vous m'y trouverez. la fille qui riez là. ça peut servir. reprit le professeur dentiste. Fantine se mêla au groupe et se mit à rire comme les autres de cette harangue où il y avait de l'argot pour la canaille et du jargon pour les gens comme il faut. mais les dents ! Ah ! le monstre d'homme ! j'aimerais mieux me jeter d'un cinquième la tête la – 283 – . la belle ! deux napoléons. et se boucha les oreilles pour ne pas entendre la voix enrouée de l'homme qui lui criait : Réfléchissez. – Qu'est-ce que c'est que ça.bateleur dentiste en tournée. les deux d'en haut. qui offrait au public des râteliers complets. Si vous voulez me vendre vos deux palettes. des opiats. L'arracheur de dents vit cette belle fille qui riait. – Quelle horreur ! s'écria Fantine. et s'écria tout à coup : – Vous avez de jolies dents. Qu'en voilà une qui est heureuse ! Fantine s'enfuit. elle était furieuse et conta la chose à sa bonne voisine Marguerite : – Comprenez-vous cela ? ne voilà-t-il pas un abominable homme ? comment laisse-t-on des gens comme cela aller dans le pays ! M'arracher mes deux dents de devant ! mais je serais horrible ! Les cheveux repoussent.

– Et qu'est-ce qu'il offrait ? demanda Marguerite. c'est une maladie. Elle resta pensive. elle dit à Marguerite qui travaillait près d'elle : – Qu'est-ce que c'est donc que cela. – Où ça vous prend-il ? – C'est une maladie qu'on a comme ça. – Deux napoléons. et se mit à son ouvrage.première sur le pavé ! Il m'a dit qu'il serait ce soir au Tillac d'argent. répondit la vieille fille. – Oui. – Cela fait quarante francs. aussi appelée « suette miliaire ». – Ça a donc besoin de beaucoup de drogues ? – Oh ! des drogues terribles. souvent mortelle. cela fait quarante francs. dit Fantine. elle quitta sa couture et alla relire la lettre des Thénardier sur l'escalier. comme lors de la grave épidémie de 1821. une fièvre miliaire157 ? Savez-vous ? – Oui. date correspondant en effet à la maladie prétendue de Cosette. Au bout d'un quart d'heure. Maladie éruptive. 157 – 284 – . En rentrant.

et on la vit qui se dirigeait du côté de la rue de Paris où sont les auberges. car elles travaillaient toujours ensemble et de cette façon n'allumaient qu'une chandelle pour deux. Le lendemain matin. La chandelle avait brûlé toute la nuit et était presque entièrement consumée. Fantine ? – 285 – .– Cela attaque donc les enfants ? – Surtout les enfants. Fantine sortit et alla encore une fois relire la lettre sur l'escalier. comme Marguerite entrait dans la chambre de Fantine avant le jour. Son bonnet était tombé sur ses genoux. Le soir elle descendit. Marguerite s'arrêta sur le seuil. et s'écria : – Seigneur ! la chandelle qui est toute brûlée ! il s'est passé des événements ! Puis elle regarda Fantine qui tournait vers elle sa tête sans cheveux. Elle ne s'était pas couchée. – Jésus ! fit Marguerite. Fantine depuis la veille avait vieilli de dix ans. glacée. dit Marguerite. – Est-ce qu'on en meurt ? – Très bien. pâle. qu'est-ce que vous avez. pétrifiée de cet énorme désordre. elle trouva Fantine assise sur son lit.

faute de secours. Du reste c'était une ruse des Thénardier pour avoir de l'argent. Soit faute de temps. qui gelait l'hiver. soit indifférence. Elle avait perdu la honte. Le pauvre ne peut aller au fond de sa chambre comme au fond de sa destinée qu'en se courbant de plus en plus. Au contraire. Elle n'avait plus de lit. il lui restait une loque qu'elle appelait sa couverture. En parlant ainsi. La chandelle éclairait son visage. il y avait un pot à beurre à mettre l'eau. Dans l'autre coin. Elle envoya les quarante francs à Montfermeil. répondit Fantine. et où les différents niveaux de l'eau restaient longtemps marqués par des cercles de glace. Cosette n'était pas malade. répondit Fantine. Une salive rougeâtre lui souillait le coin des lèvres.– Je n'ai rien. oublié. À mesure que – 286 – . elle montrait à la vieille fille deux napoléons qui brillaient sur la table. Jésus Dieu ! dit Marguerite. un matelas à terre et une chaise dépaillée. Les deux dents étaient arrachées. Depuis longtemps elle avait quitté sa cellule du second pour une mansarde fermée d'un loquet sous le toit . Mon enfant ne mourra pas de cette affreuse maladie. – Ah. En même temps elle sourit. C'était un sourire sanglant. un de ces galetas dont le plafond fait angle avec le plancher et vous heurte à chaque instant la tête. Dernier signe. Je suis contente. Un petit rosier qu'elle avait s'était désséché dans un coin. et elle avait un trou noir dans la bouche. Mais c'est une fortune ! Où avez-vous eu ces louis d'or ? – Je les ai eus. elle ne raccommodait plus son linge. Fantine jeta son miroir par la fenêtre. elle perdit la coquetterie. Elle sortait avec des bonnets sales.

Vers le même temps. 158 – 287 – . vendons le reste158. Cela se voyait à de certains plis perpendiculaires. sinon qu'il mettrait à la porte la petite Cosette. qui faisait travailler les prisonnières au rabais. vieux et usé. qui avait repris presque tous les meubles. et qu'il lui fallait cent francs. vers le haut de l'omoplate gauche. Elle rapiéçait son corset. toute convalescente de sa grande maladie.les talons s'usaient. Cette formule souligne l'analogie de l'histoire de Fantine avec la « descente » décrite dans le récit de Jules Janin. et qu'elle crèverait. Elle se vend au détail. L'infortunée se fit fille publique. lui disait sans cesse : Quand me payeras-tu. publié en 1832. par les chemins. songea Fantine ! Mais où y a-t-il un état à gagner cent sous par jour ? » – Allons ! dit-elle. Le fripier. Les gens auxquels elle devait. et neuf sous par jour ! Ses créanciers étaient plus impitoyables que jamais. et ne se plaignait pas. Elle haïssait profondément le père Madeleine. et ne lui laissaient aucun repos. ce qui réduisit la journée des ouvrières libres à neuf sous. « Cent francs. lui faisaient « des scènes ». coquine ? Que voulait-on d'elle. tout de suite . Elle avait les yeux très brillants. mais un entrepreneur du travail des prisons. elle les retrouvait dans son escalier. elle tirait ses bas dans ses souliers. bon Dieu ! Elle se sentait traquée et il se développait en elle quelque chose de la bête farouche. Dix-sept heures de travail. Elle cousait dixsept heures par jour . si elle voulait. avec des morceaux de calicot qui se déchiraient au moindre mouvement. fit tout à coup baisser les prix. et qu'elle deviendrait ce qu'elle pourrait. Elle passait des nuits à pleurer et à songer. par le froid. Elle les trouvait dans la rue. Elle toussait beaucoup. le Thénardier lui écrivit que décidément il avait attendu avec beaucoup trop de bonté. et elle sentait une douleur fixe dans l'épaule.

sur la faiblesse. mais il ne pèse plus que sur la femme. On dit que l'esclavage a disparu de la civilisation européenne. La sainte loi de Jésus-Christ gouverne notre civilisation. tout éprouvé. » L'antiphrase terrible de ce titre tiré de saint Paul (Gal. Elle a tout ressenti. tout supporté. c'est-à-dire sur la grâce. 159 – 288 – . tout pleuré. Il pèse sur la femme. La vie et l'ordre social lui ont dit leur dernier mot. mais elle ne la pénètre pas encore. Qui la touche a froid. et il s'appelle prostitution. Au point de ce douloureux drame où nous sommes arrivés. Marché douloureux.Chapitre XI Christus nos liberavit159 Qu'est-ce que c'est que cette histoire de Fantine ? C'est la société achetant une esclave. au froid.. 1) ne dit rien du Christ. Elle n'évite plus rien. tout souffert. à l'isolement. il ne reste plus rien à Fantine de ce qu'elle a été autrefois. tout perdu. Ceci n'est pas une des moindres hontes de l'homme. C'est une erreur. Elle est résignée de cette résignation qui ressemble à l'indifférence comme la mort ressemble au sommeil. au dénûment. Il existe toujours. V. sur la beauté. À la faim. Elle passe. Il lui est arrivé tout ce qui lui arrivera. à l'abandon. La misère offre. elle est la figure déshonorée et sévère. Une âme pour un morceau de pain. mais beaucoup sur son Église. sur la maternité. À qui ? À la misère. elle vous subit et elle vous ignore . Elle « Le Christ nous a libérés. la société accepte. Elle est devenue marbre en devenant boue.

mais c'est une erreur de s'imaginer qu'on épuise le sort et qu'on touche le fond de quoi que ce soit.ne craint plus rien. Elle le croit du moins. Il s'appelle Dieu. Tombe sur elle toute la nuée et passe sur elle tout l'océan ! que lui importe ! c'est une éponge imbibée. Il est seul. – 289 – . Hélas ! qu'est-ce que toutes ces destinées ainsi poussées pêlemêle ? où vont-elles ? pourquoi sont-elles ainsi ? Celui qui sait cela voit toute l'ombre.

et quelques drôles. nuls. querellent les officiers de la garnison pour montrer qu'ils sont gens de guerre. des rêvasseurs. qui seraient des rustres dans un salon et se croient des gentilshommes au cabaret. admirent la tragédie. Félix Tholomyès. s'ils étaient plus pauvres. on dirait : ce sont des fainéants. Bamatabois Il y a dans toutes les petites villes. vivent au café. d'un habit couleur olive à taille courte. un élégant se composait d'un grand col. resté dans sa province et n'ayant jamais vu Paris. Ce sont des êtres de la grande espèce neutre . exagèrent les modes. tiennent à un sou. Dans ce temps-là. à queue de morue. mais – 290 – . ne travaillent pas. d'une grande cravate. une classe de jeunes gens qui grignotent quinze cents livres de rente en province du même air dont leurs pareils dévorent à Paris deux cent mille francs par an. sifflent les actrices du théâtre pour prouver qu'ils sont gens de goût. il y a des ennuyeux. on dirait : ce sont des élégants . fument. boivent. orné sur les deux coutures d'un nombre de côtes indéterminé. méprisent les femmes. jouent au billard. vieillissent hébétés. serait un de ces hommes-là. qui ont un peu de terre. parasites. bâillent. et il y avait à Montreuilsur-mer en particulier. à double rangée de boutons d'argent serrés les uns contre les autres et montant jusque sur l'épaule. sentent le tabac. mes paysans. un peu de sottise et un peu d'esprit. regardent les voyageurs descendre de diligence. usent leurs vieilles bottes. hongres.Chapitre XII Le désœuvrement de M. de trois gilets superposés de couleurs différentes. chassent. ont un chien qui mange les os sous la table et une maîtresse qui pose les plats dessus. Parmi ces désœuvrés. S'ils étaient plus riches. qui disent : mes prés. Ce sont tout simplement des désœuvrés. copient Londres à travers Paris et Paris à travers Pont-à-Mousson. des ennuyés. dînent à l'auberge. et d'un pantalon olive plus clair. mes bois. M. ne servent à rien et ne nuisent pas à grand'chose. le bleu et le rouge en dedans. d'une montre à breloques.

C'était le temps des habits en queue de morue. Les chapeaux à petits bords étaient roya- Cette description évoque un souvenir et une leçon retranscrits ainsi par Adèle : « Un nommé Gilé. il n'est rien par l'extérieur. Ajoutez à cela des souliers-bottes avec de petits fers au talon. p. la seule de sa jeunesse. et une conversation rehaussée des calembours de Potier.) Il fallait que le sentiment de culpabilité du jeune Victor fût bien grand pour que la coquetterie soit le trait commun de trois personnages infâmes des Misérables. Tholomyès. Sa mère lui dit : « Est-ce que tu vas t'occuper de cela maintenant ? Quelle importance ont les habits ? N'oublie pas cela : l'homme ne compte que par sa valeur morale. par le nombre des passepoils du pantalon. un chapeau à haute forme et à bords étroits. de nankin l'été. Un seul sentait la roture. Sur le tout des éperons et des moustaches. C'était le temps de la lutte des républiques de l'Amérique méridionale contre le roi d'Espagne. Les boutons. […] Il s'aventura un jour et dit timidement à sa mère qu'il pourrait être mieux habillé. » (Victor Hugo raconté…. représentait l'élégant. avec cela le chapeau relevé sur l'oreille et une touffe de cheveux qui sortait du côté relevé. la couleur de mode était l'olive. « Victor trouvait Gilé bien habillé. cit. Il eut une pointe de coquetterie. des cheveux en touffe. toujours de métal. variant de une à onze. « Le degré de fashion se calculait comme les quartiers de noblesse. montaient jusqu'aux épaules. À cette époque. une énorme canne160. Les pantalons. limite qui n'était jamais franchie. et la queue jusqu'à la nuque . un imprimeur. Gilé en portait quinze.toujours impair. L'élégant de province portait les éperons plus longs et les moustaches plus farouches. de Bolivar contre Morillo. Bamatabois et Montparnasse. par l'intérieur. ouv. des moustaches voulaient dire bourgeois et des éperons voulaient dire piéton. étaient très serrés aux genoux et se terminaient en pied d'éléphant . 311. entre lesquels se répartissent tous les éléments de la description de Gilé.. 160 – 291 – .

à tort intégré dans Choses vues (ouv. et n'en accomplissait pas moins en silence et avec une régularité sombre sa promenade qui la ramenait de cinq minutes en cinq minutes sous le sarcasme. un soir qu'il avait neigé161.. de plus chaudement enveloppé d'un de ces grands manteaux qui complétaient dans les temps froids le costume à la mode. ne lui répondait pas. Cet élégant fumait. car c'était décidément la mode. p. La femme. quelque apostrophe qu'il croyait spirituelle et gaie. profitant d'un moment où elle se retournait. comme : – Que tu es laide ! – Veux-tu te cacher ! – Tu n'as pas de dents ! etc. se divertissait à harceler une créature qui rôdait en robe de bal et toute décolletée avec des fleurs sur la tête devant la vitre du café des officiers. triste spectre paré qui allait et venait sur la neige. prit sur le pavé une poignée de neige et la lui plongea brusquement dans le dos entre ses deux épaules nues.. s'avança derrière elle à pas de loup et en étouffant son rire. car il avait un morillo. bondit comme une panthère. un "bien pensant". avec les plus effroyables paroles qui puissent tomber du corps de garde dans le ruisseau. il lui jetait. comme le soldat condamné qui revient sous les verges. et se rua sur l'homme. Chaque fois que cette femme passait devant lui. La fille poussa un rugissement. aventure recueillie par sa femme qui en rédigea le récit. un de ces élégants. Huit ou dix mois donc après ce qui a été raconté dans les pages précédentes. lui enfonçant ses ongles dans le visage. les libéraux portaient des chapeaux à larges bords qui s'appelaient des bolivars. se baissa. cit. un de ces désœuvrés.listes et se nommaient des morillos . 1830-1846. vomies d'une voix enrouée Hugo situe à cette date de janvier 1823 une aventure dont il fut témoin et acteur le 9 janvier 1841 à Paris. ne le regardait même pas. etc. 161 – 292 – . – Ce monsieur s'appelait monsieur Bamatabois. Ce peu d'effet piqua sans doute l'oisif qui. se tourna. avec une bouffée de la fumée de son cigare. vers les premiers jours de janvier 1823. Ces injures. 204-208).

l'homme se débattant. horrible. autour de ce tourbillon composé de deux êtres où l'on avait peine à reconnaître un homme et une femme. et il se forma un grand cercle riant. Tout à coup un homme de haute taille sortit vivement de la foule. sans dents et sans cheveux. et lui dit : Suis-moi ! La femme leva la tête . sortaient hideusement d'une bouche à laquelle manquaient en effet les deux dents de devant. – 293 – . huant et applaudissant. les passants s'amassèrent. L'élégant avait profité de l'incident pour s'esquiver. les officiers sortirent en foule du café. la femme frappant des pieds et des poings. décoiffée. son chapeau à terre. Ses yeux étaient vitreux. livide de colère. sa voix furieuse s'éteignit subitement. saisit la femme à son corsage de satin couvert de boue. de livide elle était devenue pâle.par l'eau-de-vie. Au bruit que cela fit. C'était la Fantine. hurlant. et elle tremblait d'un tremblement de terreur. Elle avait reconnu Javert.

Il venait de retourner en mal tout ce qu'il avait fait de meilleur. plus ou moins intéressée. Dans cette hypothèse. » La plus acide aurait peut-être brodé sur cette récidive après Juliette. 162 – 294 – .Chapitre XIII Solution de quelques questions de police municipale162 Javert écarta les assistants. en novembre 1845. ne sera d'aucune valeur… » Demandons-nous donc quels durent être les sentiments de Hugo lorsqu'il vit. Mme Léonie Biard mise à Saint-Lazare. le début de la rédaction du livre. au grand désappointement des curieux qui se haussèrent sur la pointe du pied et allongèrent le cou devant la vitre trouble du L'épisode est d'une telle importance dans le roman qu'on est tenté d'y voir une des origines de l'invention de l'intrigue et du mouvement qui détermine. que justement les journaux étaient pleins de son nom depuis deux jours et que se mêler à une semblable affaire. rompit le cercle et se mit à marcher à grands pas vers le bureau de police qui est à l'extrémité de la place. Arrivé au bureau de police qui était une salle basse chauffée par un poêle et gardée par un poste. au paroxysme de la joie. La suprême misère. c'était prêter le flanc à toutes sortes de plaisanteries. dans le texte de Choses vues. La nuée des spectateurs. occasion d'obscénités. Elle se laissait faire machinalement. après le flagrant délit de son adultère avec lui. Quant à la calomnie. avec une porte vitrée et grillée sur la rue. le commissaire la suggère lui-même : « Monsieur. comme les prostituées. en se demandant jusqu'où irait l'Académicien dans son goût des « femmes tombées ». votre déposition. suivait avec des quolibets. Javert ouvrit la porte. et referma la porte derrière lui. l'ancien sauveur des femmes perdues. La même chose – et l'inverse aussi – arrivera à Jean Valjean. on prendra garde. au fait que l'incident a lieu le lendemain de la réception de Hugo à l'Académie. entra avec Fantine. quatre ans plus tard. traînant après lui la misérable. Ni lui ni elle ne disaient un mot. A deux reprises sont notés les motifs que Hugo a de demeurer à l'écart : « Il se dit qu'il était bien connu. chez Mme de Girardin. à la sortie d'un dîner où elle était fêtée.

son redoutable pouvoir discrétionnaire. Voir. La curiosité est une gourmandise. Cette qualité. la société. être propriétaire est une dignité sociale qui confère. là dans la rue. Ces classes de femmes sont entièrement remises par nos lois à la discrétion de la police. son visage sérieux ne trahissait aucune émotion. lui Javert. son escabeau d'agent de police était un tribunal. Il appelait tout ce qu'il pouvait avoir d'idées dans l'esprit autour de la grande chose qu'il faisait. Il écrivait en silence. Plus il examinait le fait de cette fille. Il fallait alors avoir trente ans et payer 45 € de contributions directes pour être électeur. mais avec tous les scrupules d'une conscience sévère. 163 – 295 – . C'était un de ces moments où il exerçait sans contrôle. et confisque à son gré ces deux tristes choses qu'elles appellent leur industrie et leur liberté. les punit comme bon lui semble. la Fantine alla tomber dans un coin. Il avait vu cela. Sous la Restauration. et il condamnait. il le sentait. L'éligibilité exigeait quarante ans et mille francs de cens. Javert était impassible . Elle en fait ce qu'elle veut. représentée par un propriétaire-électeur163. Une prostituée avait attenté à un bourgeois. selon la loi du suffrage censitaire. insultée et attaquée par une créature en dehors de tout. plus il se sentait révolté. qui donne au moins trente ans à Bamatabois. le droit de vote. Pourtant il était gravement et profondément préoccupé. cherchant à voir. En cet instant. Il jugeait.corps de garde. Il jugeait. Le corps électoral ne dépassait pas 100 000 électeurs. Il était évident qu'il venait de voir commettre un crime. confirme sa ressemblance avec Tholomyès. Le sergent du poste apporta une chandelle allumée sur une table. tira de sa poche une feuille de papier timbré et se mit à écrire. accroupie comme une chienne qui a peur. Il venait de voir. immobile et muette. c'est dévorer. En entrant. Javert s'assit.

quelque chose de si froid qu'on vous met dans le dos à l'heure que vous ne – 296 – . je vous demande grâce. je ne lui parlais pas. monsieur l'inspecteur. dans le premier moment. C'est ce monsieur le bourgeois que je ne connais pas qui m'a mis de la neige dans le dos. Et puis. – Six mois ! six mois de prison ! Six mois à gagner sept sous par jour ! Mais que deviendra Cosette ? ma fille ! ma fille ! Mais je dois encore plus de cent francs aux Thénardier. et menez cette fille au bloc. joignant les mains. il signa. en le lui remettant : – Prenez trois hommes. moi . Tu es laide ! tu n'as pas de dents ! Je le sais bien que je n'ai plus mes dents. Si vous aviez vu le commencement. Vous savez. savez-vous cela ? Elle se traîna sur la dalle mouillée par les bottes boueuses de tous ces hommes. Je suis un peu malade. On a des vivacités. C'est à cet instant-là qu'il m'a mis de la neige. Est-ce qu'on a le droit de nous mettre de la neige dans le dos quand nous passons comme cela tranquillement sans faire de mal à personne ? Cela m'a saisie. faisant de grands pas avec ses genoux. mon bon monsieur l'inspecteur ! est-ce qu'il n'y a personne là qui ait vu pour vous dire que c'est bien vrai ? J'ai peut-être eu tort de me fâcher. plia le papier et dit au sergent du poste. voyez-vous ! Et puis il y avait déjà un peu de temps qu'il me disait des raisons. je disais : c'est un monsieur qui s'amuse. on n'est pas maître. Je vous assure que je n'ai pas eu tort. – Monsieur Javert. Puis se tournant vers la Fantine : – Tu en as pour six mois. Je ne faisais rien. La malheureuse tressaillit. vous auriez vu ! je vous jure le bon Dieu que je n'ai pas eu tort. dit-elle. J'étais honnête avec lui. sans se lever. Monsieur Javert.Quand il eut fini.

À ce moment-là. en plein cœur d'hiver. mais ça ne peut pas. ça gagnerait sa vie. ô mon petit ange de la bonne sainte Vierge. à ces âges-là. ce n'est pas la faute du gouvernement. vous ne savez pas ça. c'est les Thénardier. se tordant les mains. on aurait bien vu que je n'étais pas une femme coquette qui a du désordre. Oh ! mon Dieu. Il leur faut de l'argent. aveuglée par les larmes. il faut avoir pitié de cette chose-là. balbutiant tout doucement avec la voix de l'agonie. cela me serait bien égal de lui demander pardon. leur pardon avec le même geste. dans l'Évangile. Pourquoi s'est-il en allé ? Je lui demanderais pardon. Ce n'est pas la lâcheté et la gourmandise qui ont fait de moi ça. J'ai bu de l'eau-de-vie. c'est une petite qu'on mettrait à même sur la grande route. ou autrement on me renverra ma petite. La grande douleur est un rayon divin et terrible qui transfigure les misérables. on n'aurait eu qu'à regarder dans mes armoires. J'avais du linge. secouée par les sanglots. et figurez-vous que j'ai cent francs à payer. monsieur Javert. Ayez pitié de moi. mais cela étourdit. pauvre loup ! Je vais vous dire. Ne me mettez pas en prison ! Voyez-vous. à qui pécheurs et pécheresses demandent. monsieur Javert ! Elle parlait ainsi. À de certains instants. Elle eût attendri un cœur de granit. brisée en deux. elle s'arrêtait et baisait tendrement le bas de la redingote du mouchard164. ça n'a pas de raisonnement. la Fantine était redevenue belle. dans les prisons on ne gagne que sept sous. c'est par misère. Faites-moi grâce pour aujourd'hui cette fois. qu'est-ce qu'elle deviendra. Si c'était plus grand. 164 – 297 – . mais on gagne sept sous. toussant d'une toux sèche et courte. Ô mon Dieu ! je ne peux pas l'avoir avec moi. des paysans. mon bon monsieur Javert. la gorge nue. Je ne l'aime pas. mais on n'attendrit pas un cœur de bois. Il y a là une sorte d'imitation de Notre Seigneur Jésus-Christ. des aubergistes. Je ne suis pas une mauvaise femme au fond. beaucoup de linge. Quand j'étais plus heureuse. va comme tu pourras. Tenez. C'est si vilain ce que je fais ! Ô ma Cosette.vous y attendez pas ! J'ai eu tort d'abîmer le chapeau de ce monsieur.

Il ôta son chapeau. monsieur le maire. je t'ai écoutée. un homme était entré sans qu'on eût pris garde à lui. monsieur le maire… Ce mot. Elle se dressa debout tout d'une pièce comme un spectre qui sort de terre. À cette solennelle parole. Madeleine avant qu'on eût pu la retenir. qui ne voulait pas se lever. Depuis quelques minutes. et le regardant fixement. Au moment où les soldats mirent la main sur la malheureuse. s'il vous plaît ! Javert leva les yeux et reconnut M. Il avait refermé la porte. repoussa les soldats des deux bras. fit sur la Fantine un effet étrange. et avait entendu les prières désespérées de la Fantine. Madeleine. elle cria : – Ah ! c'est donc toi qui es monsieur le maire ! – 298 – .– Allons ! dit Javert. et dit : – Un instant. Elle s'affaissa sur elle-même en murmurant : – Grâce ! Javert tourna le dos. l'air égaré. et saluant avec une sorte de gaucherie fâchée : – Pardon. Le Père éternel en personne n'y pourrait plus rien. le Père éternel en personne n'y pourrait plus rien. As-tu bien tout dit ? Marche à présent ! Tu as tes six mois . Les soldats la saisirent par les bras. sortit de l'ombre. elle comprit que l'arrêt était prononcé. marcha droit à M. il fit un pas. s'y était adossé.

Voir une fille publique cracher au visage d'un maire. et alors il entrevoyait avec horreur je ne sais quoi de tout simple dans ce prodigieux attentat. Madeleine s'essuya le visage. qui avez dit qu'on me mette en liberté ? Oh ! voyez-vous ! je vais vous dire et vous me laisserez aller. M. il eut comme un éblouissement de stupeur . Cependant elle regardait tout autour d'elle et elle se mit à parler à voix basse. J'ai mal entendu. dans le fond de sa pensée. Il resta muet. il eût regardé comme un sacrilège de le croire possible. mon bon monsieur Javert. Ça ne peut pas être ce monstre de maire ! Est-ce que c'est vous. Mais quand il vit ce maire. comme si elle se parlait à elle-même. les plus violentes émotions qu'il eût ressenties de sa vie. c'est lui qui est cause de tout. Si ce n'est pas là une horreur ! renvoyer – 299 – . et presque mêlées ensemble. coup sur coup. – En liberté ! qu'on me laisse aller ! que je n'aille pas en prison six mois ! Qui est-ce qui a dit cela ? Il n'est pas possible qu'on ait dit cela. mettez cette femme en liberté. s'essuyer tranquillement le visage et dire : mettez cette femme en liberté. ce vieux gredin de maire. Ce mot n'avait pas porté un coup moins étrange à la Fantine. la pensée et la parole lui manquèrent également . Elle leva son bras nu et se cramponna à la clef du poêle comme une personne qui chancelle. Javert se sentit au moment de devenir fou. la somme de l'étonnement possible était dépassée pour lui. cela était une chose si monstrueuse que. D'un autre côté. monsieur Javert. ce magistrat. dans ses suppositions les plus effroyables. il faisait confusément un rapprochement hideux entre ce qu'était cette femme et ce que pouvait être ce maire. Ce monstre de maire. qu'il m'a chassée ! à cause d'un tas de gueuses qui tiennent des propos dans l'atelier.Puis elle éclata de rire et lui cracha au visage. Figurez-vous. et dit : – Inspecteur Javert. Il éprouvait en cet instant.

nous n'avons qu'une robe de soie. Mais lui. Je vais vous expliquer cela. vrai. on vous dira bien que je suis honnête. j'ai piétiné le chapeau de ce monsieur bourgeois devant le café des officiers. je vous demande pardon. Il faut donc devenir ce qu'on peut. M. maintenant je paye mon terme. que c'est ce gueux de maire qui a tout fait le mal. Après cela. j'avais ma petite Cosette. Nous autres. qui ne regardait que Javert. Voyez-vous. Ô monsieur Javert. se retourna de son côté : – Est-ce que je te parle à toi ! Puis s'adressant aux soldats : – Dites donc. tu viens ici – 300 – .une pauvre fille qui fait honnêtement son ouvrage ! Alors je n'ai plus gagné assez. Elle était vide. Pendant qu'elle parlait. il m'avait perdu toute ma robe avec sa neige. monsieur Javert. ce serait d'empêcher les entrepreneurs des prisons de faire du tort aux pauvres gens. j'ai bien été forcée de devenir une mauvaise femme. avez-vous vu comme je te vous lui ai craché à la figure ? Ah ! vieux scélérat de maire. je n'ai jamais fait de mal exprès. en avait tiré sa bourse et l'avait ouverte. j'ai touché. et je vois partout des femmes bien plus méchantes que moi qui sont bien plus heureuses. Il l'avait remise dans sa poche. à la clef du poêle. et tout le malheur est venu. Vous gagnez douze sous dans les chemises. parlez à mon propriétaire. c'est vous qui avez dit qu'on me mette dehors. sans faire attention. cela tombe à neuf sous. pour le soir. Vous comprenez à présent. vous autres. Il dit à la Fantine : – Combien avez-vous dit que vous deviez ? La Fantine. il n'y a plus moyen de vivre. Madeleine l'écoutait avec une attention profonde. Ah ! mon Dieu. D'abord il y a une amélioration que ces messieurs de la police devraient bien faire. Moi. et cela fait fumer. n'est-ce pas ? Prenez des informations. voyez-vous. il avait fouillé dans son gilet.

Seulement n'y reviens plus. Je comprends que vous êtes juste. – 301 – . monsieur l'inspecteur. comme vous êtes bon. vous dites qu'on me mette en liberté. Elle ne pleurait plus. sa voix était caressante. j'ai crié parce que cela m'a fait mal. monsieur l'inspecteur a dit qu'on me lâche. vous. voyez-vous. il faut bien qu'on se divertisse à quelque chose. coquine ! Oh ! je n'y reviendrai plus. mais en y réfléchissant. et marcha vers la porte en disant à demi-voix aux soldats avec un signe de tête amical : – Les enfants. je vous ai dit. Tenez. c'est tout simple. je ne m'attendais pas du tout à cette neige de ce monsieur. tâtez. cela m'empêcherait de nourrir mon enfant. ça les faisait rire. J'ai peur de monsieur Javert. quoi ! Et puis. Au fait. les officiers. j'ai là dans l'estomac comme une boule qui me brûle. elle appuyait sur sa gorge blanche et délicate la grosse main rude de Javert. nous autres nous sommes là pour qu'on s'amuse. je ne bougerai plus. vous êtes bien forcé de mettre l'ordre. Seulement. mais je n'ai pas peur de toi. et puis. Tout à coup elle rajusta vivement le désordre de ses vêtements. et elle le regardait en souriant. n'ayez pas peur. que le médecin me dit : soignez-vous. J'ai peur de mon bon monsieur Javert ! En parlant ainsi elle se retourna vers l'inspecteur : – Avec ça. je tousse.pour me faire peur. je ne me porte pas très bien. fit retomber les plis de sa robe qui en se traînant s'était relevée presque à la hauteur du genou. vous venez. voyez-vous. un homme qui joue à mettre un peu de neige dans le dos d'une femme. aujourd'hui. c'est pour la petite. c'est ici. monsieur Javert ! on me fera tout ce qu'on voudra maintenant. il faut être juste. parce que six mois en prison. vous emmenez la femme qui a tort. monsieur l'inspecteur. donnez votre main. je m'en vas.

se disait-il qu'il fallait revenir aux suprêmes résolutions. après l'invitation du maire de mettre Fantine en liberté. elle se retourna. cria-t-il. atroce chez l'homme de rien. Javert jusqu'à cet instant était resté debout. son regard alla tour à tour de Madeleine à Javert et de Javert à Madeleine. qu'il était nécessaire que le petit se fit grand. Il était évident qu'il fallait que Javert eût été. l'œil fixé à terre. expression toujours d'autant plus effrayante que le pouvoir se trouve placé plus bas. posé de travers au milieu de cette scène comme une statue dérangée qui attend qu'on la mette quelque part. immobile. et à partir de ce moment.Elle mit la main sur le loquet. Il releva la tête avec une expression d'autorité souveraine. – Sergent. comme on dit. Le bruit que fit le loquet le réveilla. sans qu'elle osât même laisser sortir son souffle librement. sans qu'elle prononçât un mot. selon que c'était l'un ou l'autre qui parlait. dit Madeleine. devant les énormités dont il était témoin depuis deux heures. que le mouchard se transformât en magistrat. et que bien certainement monsieur le maire avait dû dire sans le vouloir une chose pour une autre ? Ou bien. À la voix de Madeleine. Un pas de plus. elle était dans la rue. La Fantine à la voix de Javert avait tremblé et lâché le loquet comme un voleur pris lâche l'objet volé. « jeté hors des gonds » pour qu'il se fût permis d'apostropher le sergent comme il l'avait fait. En était-il venu à oublier la présence de monsieur le maire ? Avait-il fini par se déclarer à lui-même qu'il était impossible qu'une « autorité » eût donné un pareil ordre. que l'homme de police devînt homme de justice. féroce chez la bête fauve. et qu'en cette extré– 302 – . vous ne voyez pas que cette drôlesse s'en va ! Qui est-ce qui vous a dit de la laisser aller ? – Moi.

l'œil baissé. en bonne police. – Cette malheureuse a insulté un bourgeois. Madeleine. – Je demande pardon à monsieur le maire. le regard désespéré. Je sais ce que je fais. chose inouïe. eût dû être arrêté. la première justice. pâle. on vit l'inspecteur de police Javert se tourner vers monsieur le maire. il y avait encore des groupes. et.mité prodigieuse l'ordre. elle est à la justice. répliqua M. J'ai entendu cette femme. – Comment ? dit M. J'en puis faire ce que je veux. c'est la conscience. tout le corps agité d'un tremblement imperceptible. – Ceci me regarde. froid. cela ne se peut pas. les lèvres bleues. la morale. – 303 – . se personnifiaient en lui Javert ? Quoi qu'il en soit. mais la voix ferme : – Monsieur le maire. Mon injure est à moi peut-être. Madeleine. Vous êtes un honnête homme. Son injure n'est pas à lui. – Inspecteur Javert. Madeleine eut dit ce moi qu'on vient d'entendre. j'ai tout su. quand M. c'est le bourgeois qui a eu tort et qui. et je ne fais nulle difficulté de m'expliquer avec vous. la société tout entière. lui dire. repartit M. la loi. dit M. écoutez. je me suis informé. – Inspecteur Javert. Je passais sur la place comme vous emmeniez cette femme. Voici le vrai. le gouvernement. Madeleine avec un accent conciliant et calme. Javert reprit : – Cette misérable vient d'insulter monsieur le maire. Madeleine.

à trois étages et toute en pierre de taille. À cette parole décisive. J'ordonne que cette femme soit mise en liberté. M. Enfin. Je reste. onze. je ne sais pas ce que je vois. monsieur le maire. Aux termes des articles neuf. j'en suis juge. mais il daignera me permettre de lui faire observer que je suis dans la limite de mes attributions. c'est un fait de police de la rue qui me regarde. Javert osa regarder le maire fixement. quinze et soixante-six du code d'instruction criminelle. Elle n'en fera pas un jour. mais avec un son de voix toujours profondément respectueux : – Je suis au désespoir de résister à monsieur le maire. cela. – J'obéis à mon devoir.– Et moi. Javert voulut tenter un dernier effort. il y a des choses dans ce monde ! Quoi qu'il en soit. J'étais là. Madeleine croisa les bras et dit avec une voix sévère que personne dans la ville n'avait encore entendue : – Le fait dont vous parlez est un fait de police municipale. – Alors contentez-vous d'obéir. – 304 – . c'est la première fois de ma vie. Madeleine répondit avec douceur : – Écoutez bien ceci. et lui dit. puisque monsieur le maire le veut. dans le fait du bourgeois. qui est électeur et propriétaire de cette belle maison à balcon qui fait le coin de l'esplanade. C'est cette fille qui s'est jetée sur monsieur Bamatabois. Alors M. Mon devoir veut que cette femme fasse six mois de prison. monsieur le maire. et je retiens la femme Fantine.

Fantine se rangea de la porte et le regarda avec stupeur passer devant elle. à vous. l'autre parlait comme son bon ange. de face. et sortit.– Mais. Madeleine. L'ange avait vaincu le démon. ces deux hommes lui étaient apparus comme deux géants . et à chaque parole que disait M. elle regardait effarée. Dans cette lutte. ce maire qu'elle avait si longtemps considéré comme l'auteur de tous ses maux. dit M. elle tremblait. ce Madeleine ! et au moment même où elle venait de l'insulter d'une façon hideuse. permettez… – Plus un mot. l'un de ces hommes la tirait du côté de l'ombre. Elle venait de se voir en quelque sorte disputée par deux puissances opposées. – Pourtant… – Sortez. – Monsieur le maire. sa vie. entrevue à travers les grossissements de l'épouvante. et. cet ange. c'était précisément l'homme qu'elle abhorrait. Elle avait vu lutter devant ses yeux deux hommes tenant dans leurs mains sa liberté. Elle écoutait éperdue. Cependant elle aussi était en proie à un bouleversement étrange. Javert reçut le coup. son enfant . debout. son âme. elle sentait fondre et – 305 – . ce libérateur. l'article quatre-vingt-un de la loi du 13 décembre 1799 sur la détention arbitraire. l'un parlait comme son démon. l'autre la ramenait vers la lumière. il la sauvait ! S'était-elle donc trompée ? Devait-elle donc changer toute son âme ?… Elle ne savait. et en pleine poitrine comme un soldat russe. Madeleine. monsieur le maire… – Je vous rappelle. Il salua jusqu'à terre monsieur le maire. chose qui la faisait frissonner de la tête aux pieds.

je vous le déclare dès à présent. Puis elle s'évanouit. écoutez. je ferai venir votre enfant. Madeleine. ou vous irez la rejoindre. à Paris. Je ne savais rien de ce que vous avez dit. ayant peine à parler comme un homme sérieux qui ne veut pas pleurer : – Je vous ai entendue. si tout est comme vous le dites. Je me charge de votre enfant et de vous. Vous vivrez ici. – 306 – . et. vous n'avez jamais cessé d'être vertueuse et sainte devant Dieu. honnête. et ne put que jeter deux ou trois sanglots : oh ! oh ! oh ! Ses jarrets plièrent.s'écrouler en elle les affreuses ténèbres de la haine et naître dans son cœur je ne sais quoi de réchauffant et d'ineffable qui était de la joie. Quand Javert fut sorti. et je sens que c'est vrai. et je n'en doute pas. avant qu'il eût pu l'en empêcher. J'ignorais même que vous eussiez quitté mes ateliers. elle se mit à genoux devant M. Oh ! pauvre femme ! C'en était plus que la pauvre Fantine n'en pouvait supporter. Je crois que c'est vrai. Vous ne travaillerez plus. avec Cosette ! voir brusquement s'épanouir au milieu de sa misère toutes ces réalités du paradis ! Elle regarda comme hébétée cet homme qui lui parlait. M. Et même. Madeleine se tourna vers elle. de la confiance et de l'amour. Vous redeviendrez honnête en redevenant heureuse. Avoir Cosette ! sortir de cette vie infâme ! vivre libre. il sentit qu'elle lui prenait la main et que ses lèvres s'y posaient. heureuse. Pourquoi ne vous êtes-vous pas adressée à moi ? Mais voici : je payerai vos dettes. et lui dit avec une voix lente. Je vous donnerai tout l'argent qu'il vous faudra. où vous voudrez. si vous voulez. riche.

Il était absorbé dans une sorte de prière. Elle passa une partie de la nuit à délirer et à parler haut. M. Madeleine debout qui regardait quelque chose au-dessus de sa tête. et répondit : – Comment êtes-vous ? – Bien. je crois que je vais mieux. Elle en suivit la direction et vit qu'il s'adressait à un crucifix cloué au mur. Madeleine était désormais transfiguré aux yeux de Fantine. elle entendit une respiration tout près de son lit. Il lui prit la main. Madeleine était à cette place depuis une heure. lui tâta le pouls.Livre sixième – Javert Chapitre I Commencement du repos M. elle écarta son rideau et vit M. Madeleine fit transporter la Fantine à cette infirmerie qu'il avait dans sa propre maison. Enfin elle lui dit timidement : – Que faites-vous donc là ? M. Une fièvre ardente était survenue. Il lui paraissait enveloppé de lumière. Le lendemain vers midi Fantine se réveilla. Cependant elle finit par s'endormir. Ce ne sera rien. Ce regard était plein de pitié et d'angoisse et suppliait. Il attendait que Fantine se réveillât. dit-elle. Elle le considéra longtemps sans oser l'interrompre. j'ai dormi. – 307 – . Il la confia aux sœurs qui la mirent au lit.

Il savait tout maintenant. pensèrent que c'était sa démission qu'il envoyait. Ce n'est point leur faute . Madeleine se hâta d'écrire aux Thénardier. secrétaire de monsieur le préfet de police. vous avez à présent la dot des élus. ils ne savent pas s'y prendre autrement. répondant à la question qu'elle lui avait adressée d'abord. Ceci éblouit le Thénardier. Madeleine avait passé la nuit et la matinée à s'informer. Voyez-vous. C'est de cette façon que les hommes font des anges. M. Elle cependant lui souriait avec ce sublime sourire auquel il manquait deux dents. Comme l'affaire du corps de garde s'était ébruitée. Et il ajouta dans sa pensée : « Pour la martyre qui est icibas. Il leur envoya trois cents francs en leur disant de se payer sur cette somme. Fantine leur devait cent vingt francs. Il connaissait dans tous ses poignants détails l'histoire de Fantine. Elle était pour Paris. et d'amener tout de suite l'enfant à Montreuil-sur-mer où sa mère malade la réclamait. cet enfer dont vous sortez est la première forme du ciel. Il soupira profondément. Javert dans cette même nuit avait écrit une lettre. Il remit luimême cette lettre le lendemain matin au bureau de poste de Montreuil-sur-mer. Oh ! ne vous plaignez pas. la directrice du bureau de poste et quelques autres personnes qui virent la lettre avant le départ et qui reconnurent l'écriture de Javert sur l'adresse.Lui reprit. Il continua : – Vous avez bien souffert. pauvre mère. comme s'il ne faisait que de l'entendre : – Je priais le martyr qui est là-haut. Il fallait commencer par là. – 308 – . et la suscription portait : À monsieur Chabouillet. » M.

Madeleine envoya tout de suite trois cents autres francs et écrivit : Dépêchez-vous d'amener Cosette. M. citées par Horace (Satires. nous l'avons dit. les sœurs l'avaient éprouvé. Elle avait toutes sortes de paroles humbles et douces. Un jour les sœurs l'entendirent qui disait à travers la fièvre : Forme francisée du latin ambubaiae : joueuses de flûte. Je devine. courtisanes. 2. Voilà que cette mauviette va devenir une vache à lait. Quelque jocrisse se sera amouraché de la mère. – Christi ! dit le Thénardier. Cet antique mépris des vestales pour les ambulaïes165 est un des plus profonds instincts de la dignité féminine . I. avec le redoublement qu'ajoute la religion. Ce fut l'affaire d'une toute petite substitution de noms. ne lâchons pas l'enfant. Dans ce mémoire figuraient pour plus de trois cents francs deux notes incontestables. Il riposta par un mémoire de cinq cents et quelques francs fort bien fait. n'avait pas été malade. Fantine les avait désarmées. et la mère qui était en elle attendrissait. Cependant Fantine ne se rétablissait point. Mais. Elle était toujours à l'infirmerie. Cosette.– Diable ! dit-il à sa femme. en peu de jours. Qui a vu les bas-reliefs de Reims se souvient du gonflement de la lèvre inférieure des vierges sages regardant les vierges folles. l'autre d'un apothicaire. 165 – 309 – . 1) : équivalent romain des geishas japonaises. l'une d'un médecin. ne lâchons pas l'enfant. Thénardier mit au bas du mémoire : reçu à compte trois cents francs. Les sœurs n'avaient d'abord reçu et soigné « cette fille » qu'avec répugnance. lesquels avaient soigné et médicamenté dans deux longues maladies Éponine et Azelma.

je n'aurais pas voulu avoir ma Cosette avec moi. C'est un ange. cela me fera du bien de voir cette innocente. Madeleine l'allait voir deux fois par jour. Pendant que j'étais dans le mal. les ailes. cela voudra dire que Dieu m'a pardonné. Au contraire. À cet âge-là. son état semblait s'aggraver de semaine en semaine. Je la regarderai. mais quand j'aurai mon enfant près de moi. – Oh ! disait-elle. et chaque fois elle lui demandait : – Verrai-je bientôt ma Cosette ? Il lui répondait : – Peut-être demain matin. D'un moment à l'autre elle arrivera. je l'attends. Et le visage pâle de la mère rayonnait. M. Elle ne sait rien du tout. et c'est ce qui fait que Dieu me pardonne. C'était pour elle pourtant que je faisais le mal. mes sœurs. comme je vais être heureuse ! Nous venons de dire qu'elle ne se rétablissait pas. voyez-vous. Cette poignée de neige appliquée à nu sur la peau entre les deux omoplates avait déterminé une suppression subite de transpiration à la suite de laquelle la maladie qu'elle couvait depuis plusieurs années finit par se déclarer violemment. Je sentirai la bénédiction du bon Dieu quand Cosette sera ici. ça n'est pas encore tombé.– J'ai été une pécheresse. On commençait alors à suivre pour l'étude et le traitement des maladies de poi- – 310 – . je n'aurais pas pu supporter ses yeux étonnés et tristes.

M. Madeleine s'efforça de sourire. Madeleine eut un tressaillement. Voici enfin que je vois le bonheur tout près de moi ! Son nom fut et reste le symbole des progrès accomplis dans le diagnostic – par auscultation au stéthoscope – et le soin de la tuberculose. Le médecin ausculta Fantine et hocha la tête. – Il a dit de faire venir bien vite votre enfant. hâtez-vous de le faire venir. fléau du prolétariat urbain au XIXe siècle et jusqu'à la moitié du nôtre. – Oui. – Eh bien. Fantine lui demanda : – Qu'a dit le médecin ? M. 166 – 311 – . Madeleine dit au médecin : – Eh bien ? – N'a-t-elle pas un enfant qu'elle désire voir ? dit le médecin. M. il a raison ! Mais qu'est-ce qu'ils ont donc ces Thénardier à me garder ma Cosette ! Oh ! elle va venir. – Oh ! reprit-elle.trine les belles indications de Laennec166. Que cela vous rendra la santé.

« Fantine.Le Thénardier cependant ne « lâchait pas l'enfant » et donnait cent mauvaises raisons. la veine noire de la destinée y reparaît toujours. « J'ai l'honneur de vous saluer avec considération. dit le père Madeleine. Cosette était un peu souffrante pour se mettre en route l'hiver. Et puis il y avait un reste de petites dettes criardes dans le pays dont il rassemblait les factures.. S'il le faut. Il écrivit sous la dictée de Fantine cette lettre qu'il lui fit signer : « Monsieur Thénardier. Nous avons beau tailler de notre mieux le bloc mystérieux dont notre vie est faite. j'irai moi-même. il survint un grave incident. etc. – J'enverrai quelqu'un chercher Cosette. « Vous remettrez Cosette à la personne. etc. » Sur ces entrefaites. – 312 – . « On vous payera toutes les petites choses.

Chapitre II Comment Jean peut devenir Champ Un matin. un physionomiste qui eût su sa secrète et ancienne aversion pour M. et qui contenait des procès-verbaux de contraventions à la police de la voirie. son conflit avec le maire au sujet de la Fantine. l'œil sur un dossier qu'il feuilletait et qu'il annotait. pour qui – 313 – . et s'arrêta sans rompre le silence. En entendant prononcer ce nom. et il lui convenait d'être glacial. M. Madeleine ne put se défendre d'une impression désagréable. et M. qui eût étudié depuis longtemps ce sauvage au service de la civilisation. – Faites entrer. Javert fit deux ou trois pas dans le cabinet. Madeleine était dans son cabinet. Madeleine. Javert entra. Madeleine était resté assis près de la cheminée. du Spartiate. ce mouchard vierge. dit-il. le maire ne le regarda pas et continua d'annoter son dossier. le maire qui lui tournait le dos. occupé à régler d'avance quelques affaires pressantes de la mairie pour le cas où il se déciderait à ce voyage de Montfermeil. se fût dit : que s'est-il passé ? Il était évident. et qui eût considéré Javert en ce moment. Il ne se dérangea point pour Javert. du moine et du caporal. Depuis l'aventure du bureau de police. Javert salua respectueusement M. M. M. ce composé bizarre du Romain. cet espion incapable d'un mensonge. M. Il ne pouvait s'empêcher de songer à la pauvre Fantine. Un physionomiste qui eût été familier avec la nature de Javert. lorsqu'on vint lui dire que l'inspecteur de police Javert demandait à lui parler. Javert l'avait plus que jamais évité. une plume à la main. Madeleine ne l'avait point revu.

Enfin M. Javert ? Javert demeura un instant silencieux comme s'il se recueillait. dans une attitude presque disciplinaire. les yeux baissés. porter le fait à votre connaissance. il s'était incliné devant M. claire. austère et féroce. En entrant. Toute sa personne respirait l'abaissement et la fermeté. calme. monsieur le maire. et maintenant il se tenait là. Il n'y avait plus rien sur ce visage impénétrable et simple comme le granit. comme c'est mon devoir. sincère. il attendait.eût connu cette conscience droite. ni colère. Je viens. qu'une morne tristesse. le maire posa sa plume et se tourna à demi. – 314 – . il s'était arrêté à quelques pas derrière le fauteuil du maire . – Quel acte ? – Un agent inférieur de l'autorité a manqué de respect à un magistrat de la façon la plus grave. Tous les sentiments comme tous les souvenirs qu'on eût pu lui supposer avaient disparu. comme les gens violents. et je ne sais quel accablement courageux. sérieux. debout. Madeleine avec un regard où il n'y avait ni rancune. le chapeau à la main. – Eh bien ! qu'est-ce ? qu'y a-t-il. ni défiance. Javert n'avait rien dans l'âme qu'il ne l'eût aussi sur le visage. dans une humilité vraie et dans une résignation tranquille. qu'un acte coupable a été commis. Jamais sa physionomie n'avait été plus étrange et plus inattendue. avec la rudesse naïve et froide d'un homme qui n'a jamais été doux et qui a toujours été patient . sujet aux revirements brusques. sans faire un mouvement. probe. qu'il plût à monsieur le maire de se retourner. Il était. que Javert sortait de quelque grand événement intérieur. avec une expression qui tenait le milieu entre le soldat devant son officier et le coupable devant son juge. sans dire un mot. puis éleva la voix avec une sorte de solennité triste qui n'excluait pourtant pas la simplicité : – Il y a.

M. – Vous ? – Moi. je viens vous prier de vouloir bien provoquer près de l'autorité ma destitution. j'aurais pu donner ma démission. l'air sévère et les yeux toujours baissés : – Monsieur le maire. Madeleine stupéfait ouvrit la bouche. Madeleine se dressa sur son fauteuil. monsieur le maire. dit Javert. Il faut que je sois chassé. M. – Moi. Soyez-le aujourd'hui justement. Madeleine. Et après une pause. Javert poursuivit. Donner sa démission. J'ai failli. Quel est ce galimatias ? qu'est-ce que cela veut dire ? où y a-t-il un acte coupable commis contre moi par vous ? qu'est-ce que vous m'avez fait ? quels torts avez-vous envers moi ? Vous vous accusez. Javert l'interrompit. je dois être puni. mais cela ne suffit pas. Madeleine. – Ah çà ! pourquoi ? s'écria M. c'est honorable.– Quel est cet agent ? demanda M. il ajouta : – Monsieur le maire. – Vous direz. vous voulez être remplacé… – 315 – . – Et quel est le magistrat qui aurait à se plaindre de l'agent ? – Vous. vous avez été sévère pour moi l'autre jour injustement.

Depuis longtemps j'avais des idées. à la suite de cette scène pour cette fille. Madeleine. M. Javert soupira du fond de sa poitrine et reprit toujours froidement et tristement : – Monsieur le maire. dit Javert. qui ne riait pas beaucoup plus souvent que Javert.– Chassé. qui n'avait pas levé les yeux. – Chassé. – 316 – . continua : – Je le croyais. monsieur le maire. moi ? des bêtises ! mais enfin je vous prenais pour un nommé Jean Valjean. votre force des reins. des renseignements que vous avez fait prendre à Faverolles. soit. votre adresse au tir. est-ce que je sais. Une ressemblance. l'aventure du vieux Fauchelevent. Je ne comprends pas. il y a six semaines. – Vous allez comprendre. – Comme maire ayant empiété sur la police ? – Comme ancien forçat. – Dénoncé ! – À la préfecture de police de Paris. se mit à rire. Le maire devint livide. j'étais furieux. votre jambe qui traîne un peu. C'est fort bien. Javert. je vous ai dénoncé.

et on le cherchait. regarda fixement Javert. puis il avait commis un autre vol à main armée. il leva la tête. C'est un forçat que j'avais vu il y a vingt ans quand j'étais adjudant-garde-chiourme à Toulon. M. En sortant du bagne. j'ai fait cette chose ! La colère m'a décidé. qui avait ressaisi le dossier depuis quelques instants. sur un petit savoyard. je vous ai dénoncé à la préfecture. ce Jean Valjean avait. Madeleine lui échappa des mains. Depuis huit ans il s'était dérobé. Madeleine. dans un chemin public. reprit avec un accent de parfaite indifférence : – Et que vous a-t-on répondu ? – Que j'étais fou. on ne sait comment. La feuille que tenait M. et dit avec un accent inexprimable : – Ah ! Javert poursuivit : – 317 – . à ce qu'il paraît.– Un nommé ?… Comment dites-vous ce nom-là ? – Jean Valjean. volé chez un évêque. – C'est heureux que vous le reconnaissiez ! – Il faut bien. – Eh bien ? – Eh bien. Moi je m'étais figuré… Enfin. puisque le véritable Jean Valjean est trouvé. on avait raison.

De Jean la prononciation du pays fait Chan. il y a un ancien forçat nommé Brevet qui est détenu pour je ne sais quoi et qu'on a fait guichetier de chambrée parce qu'il se conduit bien. Autre fait. Or. Dernièrement. – Ne fais donc pas le sinvre. le père Champmathieu a été arrêté pour un vol de pommes à cidre. Parbleu ! vous comprenez. où il dit avoir été charron et avoir eu une fille blanchisseuse. mais cela n'est pas prouvé . il y a une trentaine d'années. La geôle étant en mauvais état. du côté d'Ailly-le-Haut-Clocher. On n'y faisait pas attention. on ne sait pas de quoi cela vit. Champmathieu n'est pas plus tôt débarqué que voilà Brevet qui s'écrie : « Eh mais ! je connais cet homme-là. Regardez-moi donc. Jusqu'ici ce n'est pas beaucoup plus qu'une affaire correctionnelle. a été ouvrier émondeur d'arbres dans plusieurs pays.– Voilà ce que c'est. Ce Valjean s'appelait de son nom de baptême Jean et sa mère se nommait de son nom de famille Mathieu. notamment à Faverolles. Voici ce qu'on trouve : ce Champmathieu. Là on perd sa trace. monsieur le juge d'instruction trouve à propos de faire transférer Champmathieu à Arras où est la prison départementale. avant d'aller au bagne pour vol qualifié. Nous y étions ensemble. C'était très misérable. une espèce de bonhomme qu'on appelait le père Champmathieu. Mais voici qui est de la providence. qu'était Jean Valjean ? émondeur. on 167 Ancien forçat – 318 – . Il avait encore la branche de pommier à la main. puis à Paris. C'est un fagot167. mur escaladé. commis chez… – enfin n'importe ! Il y a eu vol. On me fouille cette aventure-là. bonhomme ! Vous êtes Jean Valjean ! – Jean Valjean ! qui ça Jean Valjean ? Le Champmathieu joue l'étonné. Où ? à Faverolles. On approfondit. Ces gens-là. Tu es Jean Valjean ! Tu as été au bagne de Toulon. Il y a vingt ans. Dans cette prison d'Arras. on le revoit en Auvergne. On coffre le drôle. dit Brevet. monsieur le maire. branches de l'arbre cassées. Monsieur le maire. On a arrêté mon Champmathieu. – Le Champmathieu nie. Il paraît qu'il y avait dans le pays. enfin dans ce pays-ci. Longtemps après. cet automne. Quoi de plus naturel que de penser qu'en sortant du bagne il aura pris le nom de sa mère pour se cacher et se sera fait appeler Jean Mathieu ? Il va en Auvergne.

On ne sait plus où elle est. On les extrait du bagne et on les fait venir. moi qui croyais tenir ici ce même Jean Valjean ! J'écris à monsieur le juge d'instruction. Et puis. Ces gens-là. même air. même homme enfin. C'est en ce moment-là même que j'envoyais ma dénonciation à la préfecture de Paris. Javert répondit avec son visage incorruptible et triste : – Monsieur le maire. Madeleine. Pour eux comme pour Brevet. Vous concevez si cela m'étonne. quand ce n'est pas de la boue. c'est de la poussière. Vous savez. M. On me répond que je perds l'esprit et que Jean Valjean est à Arras au pouvoir de la justice. il a cinquante-quatre ans. Moi aussi je l'ai reconnu. mais c'est cet homme-là qui est Jean Valjean. Il me fait venir. La famille de Jean Valjean n'y est plus. Avec Brevet. Même âge. il n'y a plus que deux forçats qui aient vu Jean Valjean. dans ces classes-là. n'est-ce pas ? On s'informe à Faverolles. sûr ! – 319 – . comme le commencement de ces histoires date de trente ans. c'est lui. c'est Jean Valjean. il y a souvent de ces évanouissements d'une famille. On s'informe à Toulon. J'en suis fâché. Ils n'hésitent pas. Ce sont les condamnés à vie Cochepaille et Chenildieu. On cherche. On les confronte au prétendu Champmathieu. Madeleine reprit d'une voix très basse : – Vous êtes sûr ? Javert se mit à rire de ce rire douloureux qui échappe à une conviction profonde : – Oh. on ne trouve plus rien. même taille.l'appelle Chan Mathieu. Vous me suivez. la vérité est la vérité. Notre homme se laisse faire et le voilà transformé en Champmathieu. on m'amène le Champmathieu… – Eh bien ? interrompit M. il n'y a plus personne à Faverolles qui ait connu Jean Valjean.

il crierait. Mais c'est égal. chiper des pommes. la bouilloire chante devant le feu. Escalade et vol. cet homme hautain. pour un enfant. n'est-ce pas ? Oui. et le feuilletait tranquille- – 320 – . il ne voudrait pas être Jean Valjean. le vieux coquin sera condamné. c'est un délit . il se démènerait. M. pour un homme. C'est encore là que je le reconnais. il y a récidive. maintenant que je vois le vrai Jean Valjean. à Arras. c'est la cour d'assises. je ne sors pas de là ! Il a l'air étonné. monsieur le maire. il n'a pas l'air de comprendre. les preuves sont là. Oh ! le drôle est habile. Madeleine s'était remis à son bureau. Et puis. M. Un autre sentirait que cela chauffe . il dit : Je suis Champmathieu. Enjamber un mur. l'avait humilié en plein corps de garde et lui avait dit : « sortez ! » Javert. il y a l'affaire du petit savoyard que j'espère bien qui reviendra. prenant machinalement des pincées de poudre de bois dans la sébille à sécher l'encre qui était sur la table. l'affaire est mauvaise. était à son insu plein de simplicité et de dignité. dame ! monsieur le maire. Lui. Je suis cité. pour un autre que Jean Valjean. casser une branche. Diable ! il y a de quoi se débattre. c'est bien mieux. Ce n'est plus quelques jours de prison. Si c'est Jean Valjean. et il ajouta : – Et même. je ne comprends pas comment j'ai pu croire autre chose. Je vais y aller pour témoigner. pour un forçat. Madeleine ne répondit à sa prière que par cette question brusque : – Et que dit cet homme ? – Ah. tout y est. Ce n'est plus la police correctionnelle. il fait la brute. ce sont les galères à perpétuité.Il demeura un moment pensif. et caetera. c'est un crime. avait ressaisi son dossier. Je vous demande pardon. C'est porté aux assises. Mais Jean Valjean est un sournois. Il est reconnu par quatre personnes. En adressant cette parole suppliante et grave à celui qui. c'est une polissonnerie . six semaines auparavant.

et qui affouille les fondations de sa maison. Madeleine fit un mouvement imperceptible. Javert. rue Montre-de-Champigny. lisant et écrivant tour à tour comme un homme affairé. monsieur le maire. et rue du GarraudBlanc chez madame Renée Le Bossé. – Quel jour donc ? – Mais je croyais avoir dit à monsieur le maire que cela se jugeait demain et que je partais par la diligence cette nuit. M.ment. Vous irez ensuite chez M. et nous avons des affaires pressées. Il se tourna vers Javert : – Assez. N'allez-vous pas être absent ? ne m'avez-vous pas dit que vous alliez à Arras pour cette affaire dans huit ou dix jours ?… – Plus tôt que cela. je reviendrai ici. Nous perdons notre temps. qui ne peut manquer. L'arrêt sera prononcé au plus tard demain dans la nuit. et vous dresserez procèsverbal. Madeleine. dit M. Charcellay. vous allez vous rendre sur-le-champ chez la bonne femme Buseaupied qui vend des herbes là-bas au coin de la rue Saint-Saulve. – C'est bon. Vous lui direz de déposer sa plainte contre le charretier Pierre Chesnelong. Mais je vous donne là beaucoup de besogne. Après vous constaterez des contraventions de police qu'on me signale rue Guibourg chez la veuve Doris. – 321 – . Au fait. Mais je n'attendrai pas l'arrêt. Sitôt ma déposition faite. Il se plaint qu'il y a une gouttière de la maison voisine qui verse l'eau de la pluie chez lui. Il faut qu'il soit puni. Cet homme est un brutal qui a failli écraser cette femme et son enfant. tous ces détails m'intéressent fort peu. – Et combien de temps durera l'affaire ? – Un jour tout au plus. Javert.

– Qu'est-ce encore ? demanda M. Madeleine avec sa prunelle candide au fond de laquelle il semblait qu'on vit cette conscience peu éclairée. il me reste une chose à vous rappeler. monsieur le maire. continua : – Quant à exagérer. – Je vous répète. – Monsieur le maire. Javert. ce n'est rien. dit-il. Madeleine. attentif à sa seule pensée. Javert ne s'en alla pas. Ceci d'ailleurs est encore une offense qui me concerne. dans un – 322 – . Madeleine. – Javert. M.Et il congédia Javert d'un signe de main. vous êtes un homme d'honneur. que la chose me regarde. Cela. Voici comment je raisonne. mais rigide et chaste. Vous vous exagérez votre faute. Madeleine se leva. et il dit d'une voix tranquille : – Monsieur le maire. C'est notre droit à nous autres de soupçonner. sans preuves. et je vous estime. Mais. – Pardon. – Laquelle ? – C'est que je dois être destitué. vous êtes digne de monter et non de descendre. je n'exagère point. répliqua M. quoiqu'il y ait pourtant abus à soupçonner au-dessus de soi. je ne puis vous accorder cela. Je vous ai soupçonné injustement. Javert regarda M. J'entends que vous gardiez votre place. Mais Javert.

sois tranquille ! – J'ai bronché. C'est avec cette bonté-là que la société se désorganise. tout ce que j'ai fait de juste deviendrait injuste. à celui qui est en bas contre celui qui est en haut. et chassé. je me suis souvent dit à moi-même : toi. le bien du service veut un exemple. – 323 – . c'est ce que j'appelle de la mauvaise bonté. un maire. Eh bien ? Tenez. Allez ! si vous aviez été ce que je croyais. moi. je travaillerai à la terre. le malaisé c'est d'être juste. C'était juste. Je demande simplement la destitution de l'inspecteur Javert. Mon Dieu ! c'est bien facile d'être bon. vous. J'ai des bras. Tout cela était prononcé d'un accent humble. votre bonté m'a fait faire assez de mauvais sang quand elle était pour les autres. chassé ! c'est bon. je me prends en faute. Très grave. encore un mot. La bonté qui consiste à donner raison à la fille publique contre le bourgeois. je n'aurais pas été bon pour vous. quand je sévissais sur des gredins. un magistrat ! ceci est grave. si je n'étais pas sévère pour moi. si jamais je te prends en faute. tant pis ! Allons. à l'agent de police contre le maire. moi ! vous auriez vu ! Monsieur le maire. Je n'en veux pas pour moi. Quoi ! je n'aurais été bon qu'à châtier autrui. cela m'est égal. Maintenant. je dois me traiter comme je traiterais tout autre. fier. J'ai offensé l'autorité dans votre personne. Monsieur le maire. si tu bronches. désespéré et convaincu qui donnait je ne sais quelle grandeur bizarre à cet étrange honnête homme. Pour les autres. Quand je réprimais des malfaiteurs. je l'aurais déclaré indigne du service. J'ai souvent été sévère dans ma vie. Est-ce que je dois m'épargner plus que les autres ? Non. agent de l'autorité ! Si l'un de mes subordonnés avait fait ce que j'ai fait. renvoyé. monsieur le maire. je vous ai dénoncé comme forçat. Je faisais bien. un homme respectable. et pas moi ! mais je serais un misérable ! mais ceux qui disent : ce gueux de Javert ! auraient raison ! Monsieur le maire. je ne souhaite pas que vous me traitiez avec bonté. dans le but de me venger.accès de colère. cassé.

Madeleine. je ne suis plus qu'un mouchard. Il ajouta entre ses dents : – Mouchard. Là il se retourna. – 324 – . Il sortit. je continuerai le service jusqu'à ce que je sois remplacé. Puis il salua profondément. les yeux toujours baissés : – Monsieur le maire. oui . monsieur le maire. mais cela ne doit pas être. Madeleine resta rêveur. Et il lui tendit la main. écoutant ce pas ferme et assuré qui s'éloignait sur le pavé du corridor. fit M. Javert recula.– Nous verrons. du moment où j'ai médusé de la police. M. et se dirigea vers la porte. dit-il. Un maire ne donne pas la main à un mouchard. et dit d'un ton farouche : – Pardon. et.

l'un devient l'autre sans grand travail le fond commun d'ignorance du village et du cloître est une préparation toute faite. M. que ce serait une grave lacune dans ce livre si nous ne les racontions dans leurs moindres détails. Les ordres monastiques acceptent volontiers cette lourde poterie paysanne. Ce type n'est point très rare. bourrue avec – 325 – . La transition d'un bouvier à un carme n'a rien de heurté . dames lazaristes comme toutes les sœurs de charité. Un peu d'ampleur au sarrau. aisément façonnée en capucin ou en ursuline. le lecteur rencontrera deux ou trois circonstances invraisemblables que nous maintenons par respect pour la vérité.Livre septième – L'affaire Champmathieu Chapitre I La sœur Simplice Les incidents qu'on va lire n'ont pas tous été connus à Montreuil-sur-mer. il fit demander la sœur Simplice. de Marines. Avant de pénétrer près de Fantine. Madeleine alla voir la Fantine comme d'habitude. sucrant la tisane selon le bigotisme ou l'hypocrisie du grabataire. Dans l'après-midi qui suivit la visite de Javert. bougonnant. grossièrement sœur de charité. La sœur Perpétue était la première villageoise venue. La sœur Perpétue était une forte religieuse. mais le peu qui en a percé a laissé dans cette ville un tel souvenir. psalmodiant. s'appelaient sœur Perpétue et sœur Simplice. Ces rusticités s'utilisent pour les grosses besognes de la dévotion. entrée chez Dieu comme on entre en place. Dans ces détails. près Pontoise. et voilà un froc. patoisant. Les deux religieuses qui faisaient le service de l'infirmerie. Elle était religieuse comme on est cuisinière. et met tout de suite le campagnard de plain-pied avec le moine. brusquant les malades.

pour un intérêt quelconque. pour chapelle que l'église de leur paroisse. Elle était si douce qu'elle paraissait fragile . L'abbé Sicard168 parle de la sœur Simplice dans une lettre au sourd-muet Massieu. austère. c'était le trait distinctif de la sœur Simplice . leur jetant presque Dieu au visage. nous avons tous sur notre candeur au moins la fêlure du petit mensonge innocent. elle n'avait jamais été jeune et semblait ne devoir jamais être vieille. pour cellule qu'une chambre de louage. Petit mensonge. elle parlait juste le nécessaire. de bonne compagnie. pour cloître que les rues de la ville ou les salles des hôpitaux. lapidant l'agonie avec des prières en colère. La sœur Simplice était blanche d'une blancheur de cire. plus solide d'ailleurs que le granit. c'était l'accent de sa vertu. L'attestation de la fiction se double ici de la bizarrerie pertinente qu'il y a à invoquer le témoignage d'un spécialiste de l'éducation des sourds-muets à propos d'un personnage dont il vient d'être dit : « Il y avait du silence dans sa parole. froide. Elle était presque célèbre dans la congrégation pour cette véracité imperturbable. et elle avait un son de voix qui eût tout à la fois édifié un confessionnal et enchanté un salon. Près de sœur Perpétue. C'était une personne – nous n'osons dire une femme – calme. Il y avait. pour grille que la crainte de Dieu. hardie. même indifféremment. la sainte vérité. » 168 – 326 – . n'avoir jamais dit. c'était le cierge à côté de la chandelle. et qui n'avait jamais menti.les mourants. si loyaux et si purs que nous soyons. trouvant à ce rude contact un rappel continuel du ciel et de Dieu. pour ainsi dire. du silence dans sa parole . N'avoir jamais menti. pour clôture que l'obéissance. une chose qui ne fût la vérité. Personne n'eût pu dire l'âge de la sœur Simplice . point. pour voile que la modestie. Insistons sur un détail. Vincent de Paul a divinement fixé la figure de la sœur de charité dans ces admirables paroles où il mêle tant de liberté à tant de servitude : « Elles n'auront pour monastère que la maison des malades. mensonge innocent. Cette délicatesse s'accommodait de la robe de bure. Si sincères. Elle. Elle touchait aux malheureux avec de charmants doigts fins et purs. » Cet idéal était vivant dans la sœur Simplice. honnête et rougeaude.

il s'approcha de Fantine. elle avait pris le nom de Simplice par choix spécial. celui qui ment. La sœur Simplice. en entrant dans l'ordre. Elle ne lisait jamais qu'un livre de prières en gros caractères et en latin. mensonge qui la sauvait. est cette sainte qui aima mieux se laisser arracher les deux seins que de répondre. Peu mentir n'est pas possible . pas un grain de poussière à la vitre de cette conscience. La pieuse fille avait pris en affection Fantine. et s'était dévouée à la soigner presque exclusivement. qu'elle était née à Ségeste. on le sait. Elle disait aux sœurs : – Je ne vis que lorsque monsieur le maire est là. son regard était blanc. Son sourire était blanc. elle pratiquait. En entrant dans l'obédience de saint Vincent de Paul. Voilà ce qu'elle pensait. ment tout le mensonge . Fantine attendait chaque jour l'apparition de M. y sentant probablement de la vertu latente. mais elle comprenait le livre. Cette patronne convenait à cette âme. En quittant la sœur. Simplice de Sicile. c'est l'absolu du mal. c'est la face même du démon . mentir. il s'appelle Satan et il s'appelle Mensonge. Satan a deux noms. Et comme elle pensait. elle avait eu le goût des friandises et elle avait aimé à recevoir des lettres. – 327 – . Il en résultait cette blancheur dont nous avons parlé.est-ce que cela existe ? Mentir. Il n'y avait pas une toile d'araignée. Elle ne comprenait pas le latin. Madeleine emmena à part la sœur Simplice et lui recommanda Fantine avec un accent singulier dont la sœur se souvint plus tard. étant née à Syracuse. M. Madeleine comme on attend un rayon de chaleur et de joie. blancheur qui couvrait de son rayonnement même ses lèvres et ses yeux. avait deux défauts dont elle s'était peu à peu corrigée .

Il écrivit quelques chiffres au crayon sur un papier. elle lui demanda : – Et Cosette ? Il répondit en souriant : – Bientôt. au grand contentement de Fantine. et le garçon de bureau le vit examiner avec attention une carte routière de France qui était suspendue dans son cabinet. Seulement il resta une heure au lieu d'une demi-heure. On remarqua qu'il y eut un moment où son visage devint très sombre. Puis il rentra à la mairie. M.Elle avait ce jour-là beaucoup de fièvre. Madeleine. Madeleine fut avec Fantine comme à l'ordinaire. Mais cela s'expliqua quand on sut que le médecin s'était penché à son oreille et lui avait dit : – Elle baisse beaucoup. Il fît mille instances à tout le monde pour que rien ne manquât à la malade. Dès qu'elle vit M. – 328 – .

Madeleine arriva devant le presbytère. À l'instant où M. après avoir dépassé la maison curiale. Madeleine trouva maître Scaufflaire chez lui occupé à repiquer un harnais. après quelques secondes. puis il s'arrêta de nouveau. Le curé était. le plus court était de prendre une rue peu fréquentée où était le presbytère de la paroisse que M. M. et de bon conseil. tous mes chevaux sont bons. – Diable ! fit le Flamand. Qu'entendez-vous par un bon cheval ? – J'entends un cheval qui puisse faire vingt lieues en un jour. et ce passant remarqua ceci : M. disait-on. il n'y avait dans la rue qu'un passant. au lieu de laisser bruyamment retomber le marteau. – 329 – . et comme pensif. Pour aller chez ce Scaufflaire. maître Scaufflaër.Chapitre II Perspicacité de maître Scaufflaire De la mairie il se rendit au bout de la ville chez un Flamand. demanda-t-il. francisé Scaufflaire. le maire. et resta court. – Maître Scaufflaire. puis revint sur ses pas et rebroussa chemin jusqu'à la porte du presbytère. s'arrêta. un homme digne et respectable. avez-vous un bon cheval ? – Monsieur le maire. Madeleine habitait. Il mit vivement la main au marteau. qui était une porte bâtarde avec marteau de fer. qui louait des chevaux et des « cabriolets à volonté ». demeura immobile. et le souleva . dit le Flamand. et. il le reposa doucement et reprit son chemin avec une sorte de hâte qu'il n'avait pas auparavant. vingt lieues ! – Oui.

Monsieur. c'est cela qu'il voulait . porter. – Et combien de temps se reposera-t-il après la course ? – Il faut qu'il puisse au besoin repartir le lendemain. C'est plein de feu. On le croyait vicieux. 6. Il les montra au Flamand. Je l'ai mis au cabriolet. Toujours au grand trot. – Pour refaire le même trajet ? – Oui. j'ai votre affaire. – Vous voyez. il va le vent. Madeleine tira de sa poche le papier où il avait crayonné des chiffres. il faut croire qu'il s'est dit ça. c'étaient les chiffres 5. – Monsieur le maire. Tirer. Chacun a son ambition. – 330 – . Vous avez dû le voir passer quelquefois. il ne faudrait pas lui monter sur le dos. on ne savait qu'en faire. – Et il fera la course ? – Vos vingt lieues. Bah ! il ruait. il flanquait tout le monde par terre. Mon petit cheval blanc. dix-neuf et demi. – Dites. Mais voici à quelles conditions. il est doux comme une fille. Ah ! par exemple. Ce n'est pas son idée d'être cheval de selle. et en moins de huit heures. On a voulu d'abord en faire un cheval de selle. reprit le Flamand.– Attelé à un cabriolet ? – Oui. – Diable ! diable ! et c'est vingt lieues ? M. non . Je l'ai acheté. oui. dit-il. 8 ½. Total. autant dire vingt lieues. C'est une petite bête du bas Boulonnais.

sera obligé de prendre la peine de surveiller lui-même l'avoine. – 331 – . car j'ai remarqué que dans les auberges l'avoine est plus souvent bue par les garçons d'écurie que mangée par les chevaux. et la nourriture de la bête à la charge de monsieur le maire. M. Pas un liard de moins. Madeleine tira trois napoléons de sa bourse et les mit sur la table. – Voilà deux jours d'avance. et on sera là pendant qu'il mangera pour empêcher le garçon de l'auberge de lui voler son avoine . Les jours de repos payés. – C'est dit. – Deuxièmement… Est-ce pour monsieur le maire le cabriolet ? – Oui. – Convenu. – Mais monsieur le maire. – On sera là. il mangera. – Il me faudra trente francs par jour. vous le ferez souffler une heure à moitié chemin . – Monsieur le maire sait conduire ? – Oui.– Premièrement. n'ayant personne avec lui. – Eh bien. monsieur le maire voyagera seul et sans bagage afin de ne point charger le cheval.

– Quatrièmement. – Cela m'est égal. il reprit de cet air insouciant que les Flamands savent si bien mêler à leur finesse : – Mais voilà que j'y songe à présent ! monsieur le maire ne me dit pas où il va. puis. Il faudrait que monsieur le maire consentît à voyager dans un petit tilbury que j'ai. grattant avec l'ongle de son pouce une tache qui était dans le bois de la table. monsieur le maire. Où est-ce que va monsieur le maire ? – 332 – . Madeleine leva la tête et dit : – Le tilbury et le cheval seront devant ma porte demain à quatre heures et demie du matin. pour une course pareille sur cabriolet serait trop lourd et fatiguerait le cheval. Madeleine garda le silence. – C'est léger. Maître Scaufflaire continua : – Qu'il peut pleuvoir ? M. Le Flamand reprit : – Qu'il fait très froid ? M. – C'est entendu. répondit Scaufflaire. mais c'est découvert. – J'y consens. – Monsieur le maire a-t-il réfléchi que nous sommes en hiver ?… M. Madeleine ne répondit pas.

dit-il. monsieur le maire. comme il disait lui-même quelque temps après. – Monsieur Scaufflaire. je veux vous les garantir. à quelle somme estimez-vous le cheval et le tilbury que vous me louerez. Madeleine . Il avait toujours le même air impassible et préoccupé. monsieur le maire. À mon retour vous me rendrez la somme. lorsque la porte se rouvrit . Y a-t-il beaucoup de descentes d'ici où vous allez ? – N'oubliez pas d'être à ma porte à quatre heures et demie du matin. répondit M. c'était M. Monsieur le maire était sorti depuis deux ou trois minutes. mais à tout événement. le maire. Vous le soutiendrez un peu dans les descentes. – Soit.Il ne songeait pas à autre chose depuis le commencement de la conversation. Madeleine. dit le Flamand avec un gros rire. Combien estimez-vous cabriolet et cheval ? – À cinq cents francs. Eh bien ! – Est-ce que monsieur le maire veut me les acheter ? – Non. – 333 – . l'un portant l'autre ? – L'un traînant l'autre. et il sortit. mais il ne savait pourquoi il n'avait pas osé faire cette question. – Votre cheval a-t-il de bonnes jambes de devant ? dit M. monsieur le maire. – Oui. très précises. Le Flamand resta « tout bête ».

Le Flamand appela sa femme. Il se tourna vers sa femme. six de Hesdin à Saint-Pol. puis sortit et cette fois ne rentra plus. Il va à Arras. Madeleine était rentré chez lui. comme si la porte du presbytère avait été pour lui une tenta– 334 – . et lui conta la chose. huit et demi ? cela doit marquer des relais de poste. huit et demie de Saint-Pol à Arras. en bloc. Madeleine posa un billet de banque sur la table. – Cinq. dit le mari. – J'ai trouvé. Madeleine avait oublié sur la cheminée le papier où il avait tracé des chiffres. Cependant M. six. M. il avait pris le plus long. – Je ne crois pas. – Il va à Paris. Pour revenir de chez maître Scaufflaire. Du reste le cheval et le tilbury. – Comment ? – Il y a cinq lieues d'ici à Hesdin. Maître Scaufflaire regretta affreusement de n'avoir point dit mille francs. M. Le Flamand le prit et l'étudia. dit la femme. valaient cent écus. Où diable monsieur le maire peut-il aller ? Ils tinrent conseil.– Les voici.

La réverbération tremblait comme si elle venait plutôt d'un feu allumé que d'une lumière. – 335 – . ce qui indiquait que la fenêtre était toute grande ouverte. qui était en même temps l'unique servante de M. Il ne prit point garde aux paroles de la portière.tion. s'éveilla tout à fait. Par le froid qu'il faisait. il se réveilla encore. Voici ce qui se passait dans la chambre de M. habituellement aucun bruit ne se faisait dans la chambre de M. observa que sa lumière s'éteignit à huit heures et demie. Madeleine. Cela lui parut étrange . La fenêtre était toujours ouverte. il se réveilla brusquement . comme si l'on marchait dans la chambre en haut. car il se couchait volontiers de bonne heure. ce qui n'avait rien que de simple. se coucha et s'endormit. regarda. C'était un pas qui allait et venait. Madeleine. mais elle était maintenant pâle et paisible comme le reflet d'une lampe ou d'une bougie. Madeleine. La réverbération se dessinait toujours sur le mur. Une heure ou deux après. Ce caissier habitait une chambre située précisément audessous de la chambre de M. À la direction des rayons. Un moment après le caissier entendit quelque chose qui ressemblait à une armoire qu'on ouvre et qu'on referme. Le caissier se rendormit. cette fenêtre ouverte était surprenante. Il écouta plus attentivement. Madeleine. et à travers les vitres de sa croisée aperçut sur le mur d'en face la réverbération rougeâtre d'une fenêtre éclairée. et qu'il eût voulu l'éviter. allait et venait toujours au-dessus de sa tête. Vers minuit. Le même pas. ce ne pouvait être que la fenêtre de la chambre de M. il avait entendu à travers son sommeil un bruit au-dessus de sa tête. lent et régulier. Le caissier se dressa sur son séant. Il écouta. L'ombre des châssis vitrés ne s'y dessinait pas. et le pas recommença. Puis on dérangea un meuble. Pourtant la concierge de la fabrique. et reconnut le pas de M. Madeleine avant l'heure de son lever. Madeleine. Il était monté dans sa chambre et s'y était enfermé. et elle le dit au caissier qui rentrait. en ajoutant : – Est-ce que monsieur le maire est malade ? je lui ai trouvé l'air un peu singulier. il y eut un silence.

La conscience. Nous ne le faisons pas sans émotion et sans tremblement. Nous avons déjà regardé dans les profondeurs de cette conscience . réunion de tous les vicieux et de tous les vi- ces. des spirales visionnaires comme chez Dante.Chapitre III Une tempête sous un crâne Le lecteur a sans doute deviné que M. regardez dans cette âme. c'est le pandémonium169 des sophismes. Il y a là. l'antre des idées dont on a honte . plus mystérieuse et plus infinie. Faire le poème de la conscience humaine. pénétrez à travers la face livide d'un être humain qui réfléchit. c'est le champ de bataille des passions. L'œil de l'esprit ne peut trouver nulle part plus d'éblouissements ni plus de ténèbres que dans l'homme . le moment est venu d'y regarder encore. sous le silence extérieur. il y a un spectacle plus grand que le ciel. Il n'existe rien de plus terrifiant que cette sorte de contemplation. Il y a un spectacle plus grand que la mer. À de certaines heures. c'est le chaos des chimères. c'est l'intérieur de l'âme. des combats de géants comme dans Homère. des mêlées de dragons et d'hydres et des nuées de fantômes comme dans Milton. plus compliquée. ce serait fondre toutes les épopées dans une épopée supérieure et définitive. Chose sombre que cet infini que tout homme porte en soi et auquel il mesure avec désespoir les volontés de son cerveau et les actions de sa vie ! 169 Capitale de Satan. ne fût-ce qu'à propos d'un seul homme. la fournaise des rêves. des convoitises et des tentatives. regardez dans cette obscurité. Madeleine n'est autre que Jean Valjean. ne fût-ce qu'à propos du plus infime des hommes. – 336 – . c'est le ciel . et regardez derrière. il ne peut se fixer sur aucune chose qui soit plus redoutable.

vint à Montreuil-sur-mer. elles le tournaient vers l'ombre . se glissa de ville en ville. il fut un autre homme. l'homme que tout le pays de Montreuil-sur-mer appelait M. rassuré et espérant. n'ayant plus que deux pensées : cacher son nom. et désormais. ce fut une transfiguration. et revenir à Dieu. accomplit ce que nous avons raconté. Entrons pourtant. vendit l'argenterie de l'évêque. sa sécurité à sa vertu. établi à Montreuil-sur-mer. au seuil de laquelle nous hésitons.Alighieri rencontra un jour une sinistre porte devant laquelle il hésita170. En voici une aussi devant nous. eut l'idée que nous avons dite. elles le faisaient bienveillant et simple . et sanctifier sa vie . traversa la France. et dominaient ses moindres actions. À partir de ce moment. L'Enfer. parvint à se faire insaisissable et inaccessible. III). appelé et interrogé tous les petits savoyards qui passaient. en dépit de toute réserve et de toute prudence. porté son deuil. comme souvenir. Quelquefois cependant il y avait conflit entre elles. Madeleine ne balançait pas à sacrifier la première à la seconde. heureux de sentir sa conscience attristée par son passé et la première moitié de son existence démentie par la dernière. Ainsi. on l'a vu. – 337 – . il vécut paisible. on s'en souvient. elles lui conseillaient les mêmes choses. il l'exécuta. il avait gardé les chandeliers de l'évêque. ne gardant que les flambeaux. Il réussit à disparaître. Dans ce cas-là. Ces deux pensées étaient si étroitement mêlées dans son esprit qu'elles n'en formaient qu'une seule . Ce fut plus qu'une transformation. Ce que l'évêque avait voulu faire de lui. échapper aux hommes. D'ordinaire elles étaient d'accord pour régler la conduite de sa vie . pris des renseignements sur les familles 170 A la porte de l'enfer (Dante. Nous n'avons que peu de chose à ajouter à ce que le lecteur connaît déjà de ce qui était arrivé à Jean Valjean depuis l'aventure de Petit-Gervais. elles étaient toutes deux également absorbantes et impérieuses.

jamais rien de pareil ne s'était encore présenté. malgré les inquiétantes insinuations de Javert. mais profondément. au milieu d'une pénitence admirablement commencée. il eut une première pensée d'aller. s'étourdit sur ce – 338 – . de courir. à travers cette stupeur. ce grand péril. que son premier devoir n'était pas envers lui. n'eût pas bronché un instant et eût continué de marcher du même pas vers ce précipice ouvert au fond duquel était le ciel . Tout en écoutant parler Javert. comme un soldat à l'approche d'un assaut. Ce qui l'emporta tout d'abord. dès les premières paroles que prononça Javert.de Faverolles. en entrant dans son cabinet. étouffa ses émotions. ajourna toute résolution avec la fermeté de l'épouvante. après tant d'années de repentir et d'abnégation. il serait beau qu'après les saintes paroles de l'évêque. Il faut bien que nous rendions compte des choses qui s'accomplissaient dans cette âme. Sans doute. Jamais les deux idées qui gouvernaient le malheureux homme dont nous racontons les souffrances n'avaient engagé une lutte si sérieuse. puis cela passa. cela serait beau. considéra la présence de Javert. saints et justes. qu'il pensât. cet homme. à l'exemple de tous ceux qui ont été sages. il se courba comme un chêne à l'approche d'un orage. et nous ne pouvons dire que ce qui y était. nous l'avons déjà remarqué. cela fut douloureux et poignant comme une incision dans la chair vive. il fut saisi de stupeur et comme enivré par la sinistre bizarrerie de sa destinée. il faut le dire. Il sentit venir sur sa tête des ombres pleines de foudres et d'éclairs. il eut ce tressaillement qui précède les grandes secousses . il rallia en hâte ses idées. et il se dit : « Voyons ! voyons ! » Il réprima ce premier mouvement généreux et recula devant l'héroïsme. Toutefois. de tirer ce Champmathieu de prison et de s'y mettre . Il semblait. de se dénoncer. mais cela ne fut pas ainsi. Au moment où fut si étrangement articulé ce nom qu'il avait enseveli sous tant d'épaisseurs. même en présence d'une si terrible conjoncture. et. ce fut l'instinct de la conservation . et sauvé la vie au vieux Fauchelevent. Il le comprit confusément.

il se dit qu'à l'abri de tout soupçon comme il l'était. une tranquillité profonde au dehors . tellement inouïe qu'au milieu de sa rêverie. si ce n'est qu'il venait de recevoir un grand coup. et il retint le tilbury de Scaufflaire. et. par un instinct de bonté. Elle le gênait. Sa conscience. Il se barricadait contre le possible. on ? Hélas ! ce qu'il voulait mettre à la porte était entré ce qu'il voulait aveugler. le trouble y était tel qu'il ne voyait distinctement la forme d'aucune idée . Tout était encore confus et se heurtait dans son cerveau . Il sentit vaguement qu'il faudrait peut-être aller à Arras. il n'y avait point d'inconvénient à être témoin de ce qui se passerait. Un moment après il souffla sa lumière. Rentré dans sa chambre il se recueillit. un tourbillon au dedans.qu'il y avait à faire. il se leva de sa chaise et ferma sa porte au verrou. Le reste de la journée il fut dans cet état. il ne prit que ce qu'on pourrait appeler « les mesures conservatoires ». – 339 – . sans être le moins du monde décidé à ce voyage. et lui-même n'aurait pu rien dire de lui-même. Il craignait qu'il n'entrât encore quelque chose. se disant qu'il fallait agir ainsi et la bien recommander aux sœurs pour le cas où il arriverait qu'il eût à s'absenter. par je ne sais quelle impulsion d'anxiété presque inexplicable. Il dîna avec assez d'appétit. Il se rendit comme d'habitude près du lit de douleur de Fantine et prolongea sa visite. Qui. et reprit son calme comme un lutteur ramasse son bouclier. afin d'être préparé à tout événement. Il examina la situation et la trouva inouïe . Il lui semblait qu'on pouvait le voir. le regardait.

mais quelques détails. rien ne se dégageait que l'angoisse. Alors il prit possession de lui-même . il eut un sentiment de sûreté et de solitude . Il revint s'asseoir près de la table. De ce tumulte qui bouleversait sa volonté et sa raison. Il alla à la fenêtre et l'ouvrit toute grande. et dont il cherchait à tirer une évidence et une résolution. Pourtant. le verrou tiré. et il put entrevoir avec la précision de la réalité. et il prenait son front dans ses deux mains pour les arrêter.Sa conscience. non l'ensemble de la situation. Sa tête était brûlante. il se crut imprenable la chandelle éteinte. appuya la tête sur sa main. et se mit à songer dans les ténèbres. Il n'y avait pas d'étoiles au ciel. dans le premier moment. elles passaient comme des ondes. c'est-à-dire Dieu. il posa ses coudes sur la table. – Où en suis-je ? – Est-ce que je ne rêve pas ? Que m'a-t-on dit ? – Est-il bien vrai que j'aie vu ce Javert et qu'il m'ait parlé ainsi ? – Que peut être ce Champmathieu ? – Il me ressemble donc ? – Est-ce possible ? – Quand je pense qu'hier j'étais si tranquille et si loin de me douter de rien ! – Qu'est-ce que je faisais donc hier à pareille heure ? – Qu'y a-t-il dans cet incident ? – Comment se dénouera-t-il ? – Que faire ? Voilà dans quelle tourmente il était. il se fit illusion . – 340 – . La première heure s'écoula ainsi. il se sentit invisible. Peu à peu cependant des linéaments vagues commencèrent à se former et à se fixer dans sa méditation. Son cerveau avait perdu la force de retenir ses idées.

Certes. si extraordinaire et si critique que fût cette situation. si quelqu'un lui eût dit en ces moments-là qu'une heure viendrait où ce nom retentirait à son oreille. dans ses heures de repli sur lui-même. reculant en vain. si bon lui semblait. de sa confrontation avec le fantôme de Jean Valjean. que le jour où ce nom reparaîtrait. et qui sait même peut-être ? au dedans de lui sa nouvelle âme. Sa stupeur ne fit que s'en accroître. Il entrevoyait distinctement dans l'ombre un inconnu. frissonnant. que ce voile déchiré accroîtrait le mystère . un étranger. il se disait que ce serait là pour lui la fin de tout . Eh bien ! tout cela venait précisément d'arriver. sortirait tout à coup de la nuit et se dresserait devant lui. que la destinée prenait pour lui – 341 – . plus paisible et plus respecté que jamais. Il se rendait de plus en plus compte de sa position. il eût hoché la tête et regardé ces paroles comme insensées. où ce hideux mot. Il lui semblait qu'il venait de s'éveiller de je ne sais quel sommeil. et Dieu avait permis que ces choses folles devinssent des choses réelles ! Sa rêverie continuait de s'éclaircir. Il frémissait de la seule pensée que c'était possible. à lui. c'était d'entendre jamais prononcer ce nom . le bon et digne bourgeois monsieur Madeleine sortirait plus honoré. – si quelqu'un lui eût dit cela. et qu'il se trouvait glissant sur une pente au milieu de la nuit. que cette lumière ne produirait qu'une obscurité plus épaisse. Jean Valjean. il ferait évanouir autour de lui sa vie nouvelle. que ce tremblement de terre consoliderait son édifice. où cette lumière formidable faite pour dissiper le mystère dont il s'enveloppait resplendirait subitement sur sa tête . dans ses nuits d'insomnie. Ce qu'il avait toujours le plus redouté. et que ce nom ne le menacerait pas. tout ce qu'il avait fait jusqu'à ce jour n'était autre chose qu'un trou qu'il creusait pour y enfouir son nom. Indépendamment du but sévère et religieux que se proposaient ses actions. que ce prodigieux incident n'aurait d'autre résultat.Il commença par reconnaître que. et que. il en était tout à fait le maître. que de rendre son existence à la fois plus claire et plus impénétrable. sur le bord extrême d'un abîme. debout. tout cet entassement de l'impossible était un fait.

présent dans la société sous le nom de M.et poussait dans le gouffre à sa place. sorte de convulsion de la conscience qui remue tout ce que le cœur a de douteux. absolument dépisté ! Il est satisfait désormais. qu'il paraissait qu'un nommé Champmathieu avait cette mauvaise chance. que quelqu'un y tombât. lui ou l'autre. quant à lui. pardieu ! et qui me suivait partout. Madeleine. Tout cela était si violent et si étrange qu'il se fit soudain en lui cette espèce de mouvement indescriptible qu'aucun homme n'éprouve plus de deux ou trois fois dans sa vie. – Eh bien quoi ! se dit-il. pourvu qu'il n'empêchât pas les hommes de sceller sur la tête de ce Champmathieu cette pierre de l'infamie qui. de quoi est-ce que j'ai peur ? qu'estce que j'ai à songer comme cela ? Me voilà sauvé. cette porte. et qu'on pourrait appeler un éclat de rire intérieur. qui se compose d'ironie. le voilà dérouté. pour que le gouffre se refermât. la voilà murée ! à jamais ! Ce Javert qui me trouble depuis si longtemps. Il n'avait qu'à laisser faire. tombe une fois et ne se relève jamais. La clarté devint complète. que cette place vide l'attendrait et l'attirerait jusqu'à ce qu'il y fût. ce redoutable instinct qui semblait m'avoir deviné. Je n'avais plus qu'une porte entr'ouverte par laquelle mon passé pouvait faire irruption dans ma vie . – Et puis il se dit : – Qu'en ce moment il avait un remplaçant. que cela était inévitable et fatal. de joie et de désespoir. Tout est fini. Il fallait. il est probable – 342 – . il tient son Jean Valjean ! Qui sait même. que le vol de Petit-Gervais l'y ramenait. occupé ailleurs. qu'il avait beau faire. et que. comme la pierre du sépulcre. cet affreux chien de chasse toujours en arrêt sur moi. présent désormais au bagne dans la personne de ce Champmathieu. il n'avait plus rien à redouter. et il s'avoua ceci : – Que sa place était vide aux galères. Il ralluma brusquement sa bougie. qui m'avait deviné. il me laissera tranquille. qu'elle l'y attendait toujours.

l'objet de mes prières au ciel. c'est évidemment là ce qu'il m'aurait dit. cela s'appelle la marée . dit-il. Je n'ai rien à faire contre la volonté de Dieu. C'est la providence qui a tout fait. On n'empêche pas plus la pensée de revenir à une idée que la mer de revenir à un rivage. Et pourquoi Dieu le veut-il ? Pour que je continue ce que j'ai commencé.qu'il voudra quitter la ville ! Et tout cela s'est fait sans moi ! Et je n'y suis pour rien ! Ah çà. Au contraire. C'est qu'elle veut cela apparemment ! Ai-je le droit de déranger ce qu'elle arrange ? Qu'est-ce que je demande à présent ? De quoi est-ce que je vais me mêler ? Cela ne me regarde pas. – 343 – . cela s'appelle le remords. pour le coupable. Dieu soulève l'âme comme l'océan. et de lui demander conseil. Pour le matelot. s'il y a du mal pour quelqu'un. penché sur ce qu'on pourrait appeler son propre abîme. pour que je fasse le bien. n'y pensons plus. mais ! qu'est-ce qu'il y a de malheureux dans ceci ? Des gens qui me verraient. Il se leva de sa chaise. – Allons. pour que je sois un jour un grand et encourageant exemple. et se mit à marcher dans la chambre. le songe de mes nuits. pour qu'il soit dit qu'il y a eu enfin un peu de bonheur attaché à cette pénitence que j'ai subie et à cette vertu où je suis revenu ! Vraiment je ne comprends pas pourquoi j'ai eu peur tantôt d'entrer chez ce brave curé et de tout lui raconter comme à un confesseur. Voilà une résolution prise ! – Mais il ne sentit aucune joie. la sécurité. ce n'est aucunement de ma faute. Comment ! je ne suis pas content ! Mais qu'est-ce qu'il me faut donc ? Le but auquel j'aspire depuis tant d'années. parole d'honneur ! croiraient qu'il m'est arrivé une catastrophe ! Après tout. laissons aller les choses ! laissons faire le bon Dieu ! Il se parlait ainsi dans les profondeurs de sa conscience. je l'atteins ! C'est Dieu qui le veut. C'est décidé.

tout parle en nous. s'y prêter par son silence. c'était faire tout ! c'était le dernier degré de l'indignité hypocrite ! c'était un crime bas. que « laisser aller les choses. on se parle. abject. Les réalités de l'âme. On se dit. il dit. écoutant ce qu'il n'eût pas voulu entendre. laisser faire le bon Dieu ». on s'écrie en soi-même. de la pensée à la conscience et qu'il retourne de la conscience à la pensée. sans que le silence extérieur soit rompu.Au bout de peu d'instants. hideux ! Voir plus haut l'hypothèse d'une réelle confession. C'est dans ce sens seulement qu'il faut entendre les mots souvent employés dans ce chapitre. Laisser s'accomplir cette méprise de la destinée et des hommes. marche ! Avant d'aller plus loin et pour être pleinement compris. n'en sont pas moins des réalités. excepté la bouche. Il s'interrogea sur cette « résolution prise ». Il y a un grand tumulte . et se souvenir que Hugo ne s'est jamais confessé. ne pas l'empêcher. il eut beau faire. ne rien faire enfin. pour n'être point visibles et palpables. il n'est pas un être pensant qui ne l'ait éprouvé. insistons sur une observation nécessaire. Il se confessa à lui-même171 que tout ce qu'il venait d'arranger dans son esprit était monstrueux. il s'écria. il reprit ce sombre dialogue dans lequel c'était lui qui parlait et lui qui écoutait. pas même à Lamennais qui signa le « billet de confession » nécessaire à son mariage. dans l'intérieur d'un homme. c'était tout simplement horrible. 171 – 344 – . cédant à cette puissance mystérieuse qui lui disait : pense ! comme elle disait il y a deux mille ans à un autre condamné. On peut dire même que le verbe n'est jamais un plus magnifique mystère que lorsqu'il va. Il se demanda donc où il en était. disant ce qu'il eût voulu taire. Il est certain qu'on se parle à soi-même. sournois. lâche.

grand Dieu ! il la rouvrait en faisant une action infâme ! mais il redevenait un voleur. non sa personne. que désormais le maire Madeleine avec toutes ses vertus lui serait abominable. c'était là vraiment achever sa résurrection. le dernier pas à franchir . Que les hommes voyaient sa vie. Mais quel but ? cacher son nom ? tromper la police ? Était-ce pour une chose si petite qu'il avait fait tout ce qu'il avait fait ? Est-ce qu'il n'avait pas un autre but. que l'évêque était d'autant plus présent qu'il était mort. qui était le grand. la plus poignante des victoires. Il la recracha avec dégoût. mais son âme. dénoncer le véritable ! Hélas ! c'était là le plus grand des sacrifices. il lui infligeait cette affreuse mort vivante. ce qu'il avait toujours voulu. mais que l'évêque voyait sa conscience. Il fallait donc aller à Arras. Il se demanda sévèrement ce qu'il avait entendu par ceci : "Mon but est atteint !" Il se déclara que sa vie avait un but en effet. sa paix. il tuait moralement un misérable homme. cette mort à ciel ouvert. délivrer le faux Jean Valjean. qui était le vrai ? Sauver. mais il le fallait. mais que l'évêque voyait sa face. Être un juste ! est-ce que ce n'était pas là surtout. Que les hommes voyaient son masque. reprendre son nom. le malheureux homme venait de sentir la saveur amère d'une mauvaise pensée et d'une mauvaise action. Redevenir honnête et bon. et que le galérien Jean Valjean serait admirable et pur devant lui. qu'on appelle le bagne ! Au contraire.Pour la première fois depuis huit années. se livrer. Douloureuse – 345 – . ce que l'évêque lui avait ordonné ? – Fermer la porte à son passé ? Mais il ne la fermait pas. sauver cet homme frappé d'une si lugubre erreur. c'était en sortir en réalité ! Il fallait faire cela ! il n'avait rien fait s'il ne faisait pas cela ! toute sa vie était inutile. sa vie. Il continua de se questionner. et fermer à jamais l'enfer d'où il sortait ! Y retomber en apparence. toute sa pénitence était perdue. redevenir par devoir le forçat Jean Valjean. que l'évêque le regardait fixement. et le plus odieux des voleurs ! il volait à un autre son existence. là uniquement. sa place au soleil ! il devenait un assassin ! il tuait. et il n'y avait plus qu'à dire : à quoi bon ? Il sentait que l'évêque était là.

les deux idées qui avaient été jusque-là la double règle de sa vie : cacher son nom. rue d'Artois. Seulement par moments ses lèvres remuaient . les vérifia et les mit en ordre. comme s'il y avait précisément là quelque chose qu'il voulait éclaircir ou interroger. Il jeta au feu une liasse de créances qu'il avait sur de petits commerçants gênés. La lettre à M. à Paris. s'il y avait eu quelqu'un dans sa chambre en cet instant : À Monsieur Laffitte. sans s'apercevoir qu'il parlait tout haut. dans d'autres instants il relevait la tête et fixait son regard sur un point quelconque de la muraille. prenons ce parti ! faisons notre devoir ! sauvons cet homme ! Il prononça ces paroles à haute voix. ne se fût pas douté de ce qui se passait en lui. Il écrivit une lettre qu'il cacheta et sur l'enveloppe de laquelle on aurait pu lire. sanctifier son – 346 – . banquier. Laffitte terminée.destinée ! il n'entrerait dans la sainteté aux yeux de Dieu que s'il rentrait dans l'infamie aux yeux des hommes ! – Eh bien. Il prit ses livres. et recommença à marcher. Il continuait de voir clairement son devoir écrit en lettres lumineuses qui flamboyaient devant ses yeux et se déplaçaient avec son regard : – Va ! nomme-toi ! dénonce-toi ! Il voyait de même. et comme si elles se fussent mues devant lui avec des formes sensibles. Sa rêverie n'avait point dévié. Qui l'eût vu pendant qu'il accomplissait ces divers actes auxquels se mêlait une méditation si grave. dit-il. il la mit dans sa poche ainsi que le portefeuille. Il tira d'un secrétaire un portefeuille qui contenait quelques billets de banque et le passeport dont il s'était servi cette même année pour aller aux élections.

Il y a loin de là aux galères. qu'après tout ce Champmathieu n'était pas intéressant. tandis que l'autre pouvait devenir mauvaise . parce qu'on le sait forçat. Pour la première fois. Il était plein d'épouvante. elles lui apparaissaient absolument distinctes. un instant apaisée. mais il lui semblait que la bonne pensée l'emportait. lui revenait peu à peu. Elles se combattaient. dans cet infini dont nous parlions tout à l'heure. et il lui semblait qu'il voyait lutter au dedans de lui-même. et que ce Champmathieu en marquait la seconde. une déesse et une géante. la grande épreuve. Il sentait qu'il touchait à l'autre moment décisif de sa conscience et de sa destinée . et il voyait la différence qui les séparait. mais elles continuaient de le fortifier dans sa résolution.âme. que l'une venait de la lumière et que l'autre venait de la nuit. que l'une disait : le prochain. Et qui sait même ? a-t-il volé ? est-ce prouvé ? Le nom de Jean Valjean l'accable et semble dispenser de preuves. et que l'autre disait : moi . elles avaient grandi devant l'œil de son esprit . que celle-là était le dévouement et que celle-ci était la personnalité . – 347 – . Après la grande crise. Cependant la fièvre. elles avaient maintenant des statures colossales . au milieu des obscurités et des lueurs. Il reconnaissait que l'une de ces idées était nécessairement bonne. c'est un mois de prison. Mille pensées le traversaient. il les voyait se combattre. Un moment il s'était dit : – qu'il prenait peut-être la chose trop vivement. que l'évêque avait marqué la première phase de sa vie nouvelle. Les procureurs du roi n'agissent-ils pas habituellement ainsi ? On le croit voleur. Il se répondit : – Si cet homme a en effet volé quelques pommes. À mesure qu'il songeait. qu'en somme il avait volé.

que sa destinée était ainsi faite. Il commençait à penser malgré lui à d'autres choses. puis à la maison de ville. il se mêlerait une idée céleste ! Enfin il se dit qu'il y avait nécessité. sa considération. son courage ne défaillait pas. sa charité. À remuer tant d'idées lugubres. la vénération. que dans tous les cas il fallait choisir : ou la vertu au dehors et l'abomination au dedans. et ce qu'il avait fait pour le pays. à la honte sans pitié. que s'il laissait faire. et sa vie honnête depuis sept ans. la déférence. à des choses indifférentes. Mais cette supposition s'évanouit bien vite. au carcan. au poteau. que peut-être même ne serait-il pas plus malheureux après avoir fait son devoir qu'après l'avoir éludé . mais son cerveau se fatiguait. aux termes précis de la loi. ou la sainteté au dedans et l'infamie au dehors. Il compta les douze coups aux deux horloges. Il allait et venait toujours. et quel goût auraient toutes ces choses saintes liées à cette chose hideuse ! tandis que. et qu'on lui ferait grâce.Dans un autre instant. ses bonnes œuvres. au bagne. le ferait passible des travaux forcés à perpétuité. au bonnet vert. que cette affaire reparaîtrait certainement et. seraient assaisonnées d'un crime . et il compara le son des deux – 348 – . cette idée lui vint que. peut-être on considérerait l'héroïsme de son action. sa richesse. Il se détourna de toute illusion. Minuit sonna d'abord à la paroisse. Il se dit qu'il fallait faire son devoir . et il sourit amèrement en songeant que le vol des quarante sous à Petit-Gervais le faisait récidiviste. lorsqu'il se serait dénoncé. sa popularité. Ses artères battaient violemment dans ses tempes. au travail sans relâche. s'il restait à Montreuil-sur-mer. se détacha de plus en plus de la terre et chercha la consolation et la force ailleurs. sa bonne renommée. sa vertu. s'il accomplissait son sacrifice. qu'il n'était pas maître de déranger les arrangements d'en haut.

Il avait froid. se Usent aussi Albe et Rome dont la guerre devint fratricide lorsque le duel des Horaces et des Curiaces dut y mettre fin. – Tiens ! dit-il. j'avais pris la résolution de me dénoncer. – Ah ! oui. il s'écria : – Ah çà. du criminel. Et puis tout à coup il pensa à la Fantine.cloches. Cependant il était retombé dans sa stupeur. apparaissant brusquement dans sa rêverie. Il lui fallait faire un assez grand effort pour se rappeler à quoi il songeait avant que minuit sonnât. Il lui sembla que tout changeait d'aspect autour de lui. c'est toujours moi. fraternel et amoureux. c'est moi. voir aussi plus loin les notes 176 et 177. Albin et Romainville. Il se rappela à cette occasion que quelques jours auparavant il avait vu chez un marchand de ferrailles une vieille cloche à vendre sur laquelle ce nom était écrit : Antoine Albin de Romainville172. y fut comme un rayon d'une lumière inattendue. 172 – 349 – . Il y parvint enfin. Sur les résonances personnelles de ces noms. – être un magistrat méprisable et respecté ou un galérien infâme et vénérable. ce n'est que moi ! Mais. mon Albin est dans Claude Gueux l'ami. se dit-il. Fantine. et cette pauvre femme ! Ici une crise nouvelle se déclara. Il ne songea pas à fermer la fenêtre. – cacher ma personne ou sauver mon âme. Dans ces noms. Il alluma un peu de feu. mais ! jusqu'ici je n'ai considéré que moi ! je n'ai eu égard qu'à ma convenance ! Il me convient de me taire ou de me dénoncer.

et il se répondit avec calme : – Eh bien. c'est vrai. la contrée se peuple . et avec la misère disparaissent la débauche. des ouvriers. en réparation du mal que je lui ai fait ? Si je disparais. j'ai fait l'aisance. fécondé. si je me dénonce. mais ce moment dura peu. moi oublié. – Et cette femme qui a tant souffert. c'est l'âme de moins. les familles. – Si je ne me dénonce pas ? Voyons. la prostitution. je continue. mais. il naît des fermes où il n'y a rien . Et puis ? Que se passet-il ici ? Ah ! ici. dont j'ai causé sans le vouloir tout le malheur ! Et cet enfant que je voulais aller chercher. la misère disparaît. qu'est-ce que – 350 – . stimulé. il a volé ! Moi. des femmes. tout meurt. Voyons. tous les vices. il s'arrêta . je reste ici. il eut comme un moment d'hésitation et de tremblement . c'est bien. On lâche ce Champmathieu. c'est de l'égoïsme tout cela ! Ce sont des formes diverses de l'égoïsme. les industries s'éveillent et s'excitent. c'est moi qui ai mis le tison dans le feu et la viande dans la marmite . une industrie. la circulation. une ville. si je ne me dénonce pas ? Après s'être fait cette question. qu'arrive-t-il ? La mère meurt. mais c'est de l'égoïsme ! Si je songeais un peu aux autres ? La première sainteté est de penser à autrui. des fabriques. enrichi tout le pays . moi effacé. Voilà ce qui se passe. je fais vivre tout cela . vivifié. des enfants. je les répands dans le pays. des pauvres gens ! J'ai créé tout ceci. il naît des villages où il n'y a que des fermes. des hommes. des vieux grandspères. j'étais absurde. le crédit . animé. moi de moins. L'enfant devient ce qu'il peut. le meurtre. Je m'ôte. qui a tant de mérites dans sa chute. examinons. j'ai relevé. que j'ai promis à la mère ! Estce que je ne dois pas aussi quelque chose à cette femme. le vol. qu'arrivera-t-il de tout ceci ? – Si je me dénonce ? on me prend. cet homme va aux galères. j'étais fou. Dans dix ans j'aurai gagné dix millions. tous les crimes ! Et cette pauvre mère élève son enfant ! et voilà tout un pays riche et honnête ! Ah çà. qu'est-ce que cela me fait ? Ce n'est pas pour moi ce que je fais ! La prospérité de tous va croissant. il y a un pays. cent familles. les manufactures et les usines se multiplient.Dieu. partout où il y a une cheminée qui fume. Moi excepté. je n'ai rien à moi. que diable ! il a volé ! J'ai beau me dire qu'il n'a pas volé. on me remet aux galères. avant moi il n'y avait rien . mille familles ! sont heureuses .

si ce n'est pour cela ! Beaux scrupules qui sauvent un coupable et qui sacrifient des innocents.je parlais donc de me dénoncer ? Il faut faire attention. et qui sacrifient toute une population. – Oui. accepter. Il lui semblait qu'après être descendu dans ces profondeurs. On ne trouve les diamants que dans les ténèbres de la terre . pensa-t-il. vraiment. mais juste au fond. Quoi ! parce qu'il m'aura plu de faire le grand et le généreux. une de ces vérités. et qu'il la tenait dans sa main . et il s'éblouissait à la regarder. on ne sait qui. Il faut finir par s'en tenir à quelque chose. ces reproches qui ne chargent que moi. mères. à coup sûr. – c'est du mélodrame. lequel n'a plus que quelques années à vivre au bout du compte et ne sera guère plus malheureux au bagne que dans sa masure. c'est cela. pour le bien d'autrui. cette mauvaise action qui ne compromet que mon âme. Mon parti est pris. Il se leva. qu'à moi seul. qui sauvent un vieux vagabond. et ne rien précipiter. il venait enfin de trouver un de ces diamants. – 351 – . Je suis dans le vrai. femmes. J'ai la solution. enfants ! Cette pauvre petite Cosette qui n'a que moi au monde et qui est sans doute en ce moment toute bleue de froid dans le bouge de ces Thénardier ! Voilà encore des canailles ceux-là ! Et je manquerais à mes devoirs envers tous ces pauvres êtres ! Et je m'en irais me dénoncer ! Et je ferais cette inepte sottise ! Mettons tout au pis. après avoir longtemps tâtonné au plus noir de ces ténèbres. c'est là qu'est le dévouement. a mérité les galères pour autre chose. un drôle évidemment. un voleur. Supposons qu'il y ait une mauvaise action pour moi dans ceci et que ma conscience me la reproche un jour. il faudra que tout un pays périsse ! il faudra qu'une pauvre femme crève à l'hôpital ! qu'une pauvre petite fille crève sur le pavé ! comme des chiens ! Ah ! mais c'est abominable ! Sans même que la mère ait revu son enfant ! sans que l'enfant ait presque connu sa mère ! Et tout ça pour ce vieux gredin de voleur de pommes qui. il se remit à marcher. après tout ! – parce que je n'aurai songé qu'à moi. quoi ! pour sauver d'une punition peut-être un peu exagérée. on ne trouve les vérités que dans les profondeurs de la pensée. Cette fois il lui semblait qu'il était content. c'est là qu'est la vertu.

perdu qu'il était dans les nuances les plus sombres du dessin qui couvrait le papier collé sur le mur. Il fouilla dans sa poche. Il faut les briser ! Il y a ici. XXVI. l'ouvrit. dans cette chambre même. Il y a encore des fils qui m'attachent à ce Jean Valjean. non dans le mien. je reste Madeleine. s'il s'arrête et s'abat sur une tête. Il marcha encore quelques pas. en tira sa bourse. Je suis Madeleine. 72). et dit : – Tiens ! cela m'a soulagé de prendre une résolution ! Je suis tout autre à présent. il ne faut hésiter devant aucune des conséquences de la résolution prise. ne reculons plus. 173 – 352 – . Une cachette s'ouvrit. Malheur à celui qui est Jean Valjean ! Ce n'est plus moi. s'il se trouve que quelqu'un est Jean Valjean à cette heure. qu'il s'arrange ! cela ne me regarde pas. Il introduisit cette clef dans une serrure dont on voyait à peine le trou. il faut que tout cela disparaisse. puis il s'arrêta court : – Allons ! dit-il. Ceci est dans l'intérêt de tous. des choses muettes qui seraient des témoins. et y prit une petite clef. C'est un nom de fatalité qui flotte dans la nuit. je ne sais plus ce que c'est. tant pis pour elle ! Il se regarda dans le petit miroir qui était sur sa cheminée. Il n'y avait dans cette ca- C'est par cette phrase même que Pierre renie le Christ dans l'Évangile (Matthieu. des objets qui m'accuseraient. une espèce de fausse armoire ménagée entre l'angle de la muraille et le manteau de la cheminée. Je ne connais pas cet homme173.Laissons faire ! Ne vacillons plus. c'est dit.

havresac. avait mis à nu quelque chose qui brillait dans la cendre. en octobre 1815. désormais inutiles puisqu'elle était vide. eussent aisément reconnu toutes les pièces de ce misérable accoutrement. comme s'il eût craint qu'elle ne s'ouvrît malgré le verrou qui la fermait . Il referma la fausse armoire. Il jeta un regard furtif vers la porte. 174 Les couverts eux. Le bâton d'épine pétillait et jetait des étincelles jusqu'au milieu de la chambre. un vieux pantalon. il prit tout. Le havresac. et jeta tout au feu. haillons. un vieux havresac. et il laissait voir les flambeaux qui venaient de l'évêque. Il les avait conservées174 comme il avait conservé les chandeliers d'argent. comme l'évêque l'a conseillé. – 353 – . pour se rappeler toujours son point de départ. un sarrau de toile bleue. En se penchant. on eût aisément reconnu une pièce d'argent. sans même donner un coup d'œil à ces choses qu'il avait si religieusement et si périlleusement gardées pendant tant d'années. et un gros bâton d'épine ferré aux deux bouts. bâton. en se consumant avec d'affreux chiffons qu'il contenait. Seulement il cachait ceci qui venait du bagne. Ceux qui avaient vu Jean Valjean à l'époque où il traversait Digne. puis d'un mouvement vif et brusque et d'une seule brassée. la chambre et le mur d'en face furent éclairés d'une grande réverbération rouge et tremblante. Lui ne regardait pas le feu et marchait. Sans doute la pièce de quarante sous volée au petit savoyard. et.chette que quelques guenilles. redoublant de précautions. Au bout de quelques secondes. Tout brûlait. en cacha la porte derrière un gros meuble qu'il y poussa. ont été vendus. allant et venant toujours du même pas.

un innocent. vis heureux. qui va être condamné. Complète ce que tu fais ! détruis ces flambeaux ! anéantis ce souvenir ! oublie l'évêque ! oublie tout ! perds ce Champmathieu ! va. nourris des indigents. En ce moment il lui sembla qu'il entendait une voix qui criait au dedans de lui : – Jean Valjean ! Jean Valjean ! Ses cheveux se dressèrent. et ils étaient dans le feu. Il se pencha sur le foyer et s'y chauffa un instant. Sois honnête homme. toi. – La bonne chaleur ! dit-il. – Oui. – Tiens ! pensa-t-il. il y aura quelqu'un qui aura ta casaque rouge. sur qui ton nom pèse comme un crime.Tout à coup ses yeux tombèrent sur les deux flambeaux d'argent que la réverbération faisait reluire vaguement sur la cheminée. c'est convenu. enrichis la ville. Il faut aussi détruire cela. et pendant ce temps-là. élève des orphelins. voilà un homme. pendant que tu seras ici dans la joie et dans la lumière. dont ton nom fait tout le malheur. qui va finir ses jours dans l'abjection et dans l'horreur ! c'est bien. Il remua le brasier avec un des deux chandeliers. c'est bien. voilà un vieillard qui ne sait ce qu'on lui veut. achève ! disait la voix. c'est résolu. qui va être pris pour toi. tout Jean Valjean est encore là-dedans. qui n'a rien fait peut-être. reste honorable et honoré. Une minute de plus. Il prit les deux flambeaux. vertueux et admiré. Applaudis-toi ! Ainsi. Il y avait assez de feu pour qu'on pût les déformer promptement et en faire une sorte de lingot méconnaissable. c'est cela. c'est dit. Il eut un vrai bien-être. Reste monsieur le maire. il devint comme un homme qui écoute une chose terrible. qui por– 354 – .

Il lui semblait qu'elle était sortie de lui-même et qu'elle parlait à présent en dehors de lui. Il posa les flambeaux sur la cheminée. – Y a-t-il quelqu'un ici ? demanda-t-il à haute voix. et tout égaré. était devenue par degrés éclatante et formidable. Il attachait sur les flambeaux un œil hagard. et il l'entendait maintenant à son oreille.tera ton nom dans l'ignominie et qui traînera ta chaîne au bagne ! Oui. mais celui qui y était n'était pas de ceux que l'œil humain peut voir. Puis il reprit avec un rire qui ressemblait au rire d'un idiot : – Que je suis bête ! il ne peut y avoir personne. Il crut entendre les dernières paroles si distinctement qu'il regarda dans la chambre avec une sorte de terreur. Il y avait quelqu'un . – 355 – . infâme ! toutes ces bénédictions retomberont avant d'arriver au ciel. et il n'y aura que la malédiction qui montera jusqu'à Dieu ! Cette voix. Eh bien ! écoute. La voix continuait : – Jean Valjean ! il y aura autour de toi beaucoup de voix qui feront un grand bruit. c'est bien arrangé ainsi ! Ah ! misérable ! La sueur lui coulait du front. Alors il reprit cette marche monotone et lugubre qui troublait dans ses rêves et réveillait en sursaut l'homme endormi audessous de lui. et qui te béniront. Cependant ce qui parlait en lui n'avait pas fini. et une seule que personne n'entendra et qui te maudira dans les ténèbres. d'abord toute faible et qui s'était élevée du plus obscur de sa conscience. qui parleront bien haut.

ne lui monterait plus son café le matin. il n'entendrait plus chanter les oiseaux au mois de mai. sous le fouet du sergent. à ce respect de tous. le lit de camp. Il reculait maintenant avec une égale épouvante devant les deux résolutions qu'il avait prises tour à tour. Il ne lirait plus dans ces livres. qui a été maire à Montreuilsur-mer ! Le soir. il n'écrirait plus sur cette petite table de bois blanc ! Sa vieille portière. accablé de lassitude. être fouillé par le garde-chiourme. cette petite chambre ! Tout lui paraissait charmant à cette heure. toutes ces horreurs connues ! À son âge. Au bout de quelques instants il ne savait plus où il en était. la chiourme. le bonnet vert sur les yeux. cette chambre. à la liberté ! Il n'irait plus se promener dans les champs. la chaîne au pied. ruisselant de sueur. – Quelle fatalité ! quelle rencontre que ce Champmathieu pris pour lui ! Être précipité justement par le moyen que la providence paraissait d'abord avoir employé pour l'affermir ! Il y eut un moment où il considéra l'avenir. la fatigue.Cette marche le soulageait et l'enivrait en même temps. grand Dieu ! se livrer ! Il envisagea avec un immense désespoir tout ce qu'il faudrait quitter. être tutoyé par le premier venu. la seule servante qu'il eût. Grand Dieu ! au lieu de cela. il ne ferait plus l'aumône aux petits enfants ! Il ne sentirait plus la douceur des regards de reconnaissance et d'amour fixés sur lui ! Il quitterait cette maison qu'il avait bâtie. c'est le fameux Jean Valjean. Se dénoncer. après avoir été ce qu'il était ! Si encore il était jeune ! Mais. le cachot. le carcan. la veste rouge. si radieuse. Les deux idées qui le conseillaient lui paraissaient aussi funestes l'une que l'autre. vieux. recevoir le coup de bâton de l'argousin ! avoir les pieds nus dans des souliers ferrés ! tendre matin et soir sa jambe au marteau du rondier qui visite la manille ! subir la curiosité des étrangers auxquels on dirait : Celui-là. Il faudrait donc dire adieu à cette existence si bonne. si pure. remonter deux à deux. Il semble que parfois dans les occasions suprêmes on se remue pour demander conseil à tout ce qu'on peut rencontrer en se déplaçant. à l'honneur. tout ce qu'il faudrait reprendre. l'escalier-échelle du bagne flottant ! Oh ! quelle misère ! – 356 – .

À de certains moments. qu'il entrait dans un sépulcre à droite comme à gauche . Il tâchait de se poser une dernière fois. Il n'était pas plus avancé qu'au commencement. grand Dieu ! que faire ? La tourmente dont il était sorti avec tant de peine se déchaîna de nouveau en lui. luttant contre sa lassitude. Ses idées recommencèrent à se mêler. Hélas ! toutes ses irrésolutions l'avaient repris. Ce nom de Romainville lui revenait sans cesse à l'esprit avec deux vers d'une chanson qu'il avait entendue autrefois. Elles prirent ce je ne sais quoi de stupéfié et de machinal qui est propre au désespoir. qu'il accomplissait une agonie. l'agonie de son bonheur ou l'agonie de sa vertu. Il songeait que Romainville est un petit bois près Paris où les jeunes gens amoureux vont cueillir des lilas au mois d'avril. et définitivement. le problème sur lequel il était en quelque sorte tombé d'épuisement. quoi qu'il fît. à quelque parti qu'il s'arrêtât. et y devenir démon ! rentrer dans l'enfer. et y devenir ange ! Que faire. Les vagues aspects de tous les raisonnements ébauchés par sa rêverie tremblaient et se dissipaient l'un après l'autre en fumée. il faisait effort pour ressaisir son intelligence. Il chancelait au dehors comme au dedans. Il marchait comme un petit enfant qu'on laisse aller seul.La destinée peut-elle donc être méchante comme un être intelligent et devenir monstrueuse comme le cœur humain ! Et. et sans qu'il fût possible d'y échapper. Faut-il se dénoncer ? Faut-il se taire ? – Il ne réussissait à rien voir de distinct. quelque chose de lui allait mourir . il retombait toujours sur ce poignant dilemme qui était au fond de sa rêverie : – rester dans le paradis. nécessairement. Seulement il sentait que. – 357 – .

pendant que les oliviers frémissaient au vent farouche de l'infini. longtemps écarté de la main l'effrayant calice qui lui apparaissait ruisselant d'ombre et débordant de ténèbres dans des profondeurs pleines d'étoiles. l'être mystérieux. Dixhuit cents ans avant cet homme infortuné.Ainsi se débattait sous l'angoisse cette malheureuse âme. en qui se résument toutes les saintetés et toutes les souffrances de l'humanité. – 358 – . avait aussi lui.

« Je me promenais avec mon frère. Il ne me semblait pas qu'il fît jour ni qu'il fît nuit. mais il lui fit impression. Sur l'enveloppe nous trouvons cette ligne écrite : Le rêve que j'ai eu cette nuit-là. C'est un des papiers écrits de sa main qu'il a laissés. ce frère auquel je dois dire que je ne pense jamais et dont je ne me souviens presque plus176. « J'étais dans une campagne.Chapitre IV Formes que prend la souffrance pendant le sommeil Trois heures du matin venaient de sonner. ne se rapportait à la situation que par je ne sais quoi de funeste et de poignant. l'histoire de cette nuit serait incomplète si nous l'omettions. presque sans interruption lorsqu'il se laissa tomber sur sa chaise. C'est la sombre aventure d'une âme malade. Le voici. 176 La présence obsédante d'un frère – dont l'histoire de Jean Valjean ne faisait pas mention en I. Ce rêve. Il s'y endormit et fit un rêve175. Une grande campagne triste où il n'y avait pas d'herbe. et il y avait cinq heures qu'il marchait ainsi. 6 et qui ne réapparaîtra plus jamais 175 – 359 – . Nous croyons devoir transcrire ici cette chose textuellement. Quel que soit ce rêve. 2. comme la plupart des rêves. C'était une habitude de Hugo que de noter ses rêves les plus marquants ainsi qu'en témoignent ses carnets et les textes de Choses vues. le frère de mes années d'enfance. Ce cauchemar le frappa tellement que plus tard il l'a écrit.

et nous rencontrions des passants. « J'entrai dans un village que je vis. « Il n'y avait pas d'arbres dans la campagne. à côté d'où le général en demi-solde avait acquis une propriété et où Victor. Le frère est ici directement lié au père – Léopold recueillit Eugène à Blois – dans le nom de Romainville où s'inscrivent à la fois Thionville. dont le général Hugo fut le défenseur en 1814 et 1815. (Sur – 360 – . Il tenait à la main une baguette qui était souple comme un sarment de vigne et lourde comme du fer. – est déjà implicitement inscrite plus haut : voir note 172. même le ciel. et mort en 1837. « Il y avait un chemin creux où l'on ne voyait pas une broussaille ni un brin de mousse.« Nous causions. depuis qu'elle demeurait sur la rue. et Romorantin. 177 Cette parenthèse est de la main de Jean Valjean. Nous parlions d'une voisine que nous avions eue autrefois. le frère perdu. avait retrouvé un père qu'il croyait perdu. et qui. L'homme n'avait pas de cheveux . Je songeai que ce devait être là Romainville (pourquoi Romainville ?)177. devenu fou. couleur de cendre. en 1815. C'était un homme tout nu. Je m'aperçus que mon frère n'était plus avec moi. travaillait la fenêtre toujours ouverte. rival en amour et en poésie. Au bout de quelques pas. on ne me répondit plus quand je parlais. « Nous vîmes un homme qui passa près de nous. Tout en causant. on voyait son crâne et des veines sur son crâne. Ce cavalier passa et ne nous dit rien. « Mon frère me dit : Prenons par le chemin creux. monté sur un cheval couleur de terre. Tout était couleur de terre. nous avions froid à cause de cette fenêtre ouverte. Elle évoque bien sûr Eugène.

je me retournai. « Au bout de quelque temps. Derrière l'angle que faisaient les deux rues. Je vis la porte d'une maison ouverte. un homme debout qui se taisait. et je vis une grande foule qui venait derrière moi. et cependant ils marchaient plus vite que moi. On n'en voyait jamais qu'un à la fois. Ces hommes me regardaient passer. des Misérables. je trouvai un homme qui se tenait debout. J'entrai dans la seconde. derrière chaque arbre. Ils ne semblaient pas se hâter.) – 361 – . Mais il y avait derrière chaque angle de mur. J'entrai dans une seconde rue. La maison avait un jardin. ne marchait dans les chambres ou ne se promenait dans les jardins. voir l'annotation de ce texte par Y. et je m'aperçus que c'était une ville. « La première chambre était déserte. ceci. j'y entrai. il y avait un homme debout contre le mur. Je reconnus tous les hommes que j'avais vus dans la ville. derrière chaque porte. Toutes les rues étaient désertes. Aucun être vivant ne passait dans les rues. il y avait un homme debout contre le mur. Ils avaient des têtes étranges. Je demandai à cet homme : – À qui est cette maison ? où suis-je ? L'homme ne répondit pas. toutes les portes étaient ouvertes. En un instant. « Folio ». « Je sortis de la ville et je me mis à marcher dans les champs. Derrière le premier arbre. dans l'édition Gallimard. « J'errai dans le village. Je dis à cet homme : – Quel est ce pays ? où suis-je ? L'homme ne répondit pas.« La première rue où j'entrai était déserte. Derrière la porte de cette chambre. « Je sortis de la maison et j'entrai dans le jardin. Le jardin était désert. Gohin. Je dis à cet homme : – Quel est ce jardin ? où suis-je ? L'homme ne répondit pas. Ils ne faisaient aucun bruit en marchant.

il alla à la fenêtre. Il était glacé. Les visages de ces hommes étaient couleur de terre. Le bruit qu'il avait entendu. Il vit au-dessous de lui deux étoiles rouges dont les rayons s'allongeaient et se raccourcissaient bizarrement dans l'ombre. Cependant ce trouble se dissipa. À la clarté qu'elles jetaient. Un bruit sec et dur qui résonna tout à coup sur le sol lui fit baisser les yeux. et je m'aperçus qu'il n'y avait personne autour de moi. Comme sa pensée était encore à demi submergée dans la brume des rêves. La bougie touchait à sa fin. un second bruit pareil au premier acheva de le réveiller .cette foule me rejoignit et m'entoura. De sa fenêtre on voyait la cour de la maison et la rue. « Alors le premier que j'avais vu et questionné en entrant dans la ville me dit : – Où allez-vous ? Est-ce que vous ne savez pas que vous êtes mort depuis longtemps ? « J'ouvris la bouche pour répondre. il n'y en a pas dans le ciel. c'étaient les coups de pied du cheval sur le pavé. C'était un tilbury attelé d'un petit cheval blanc. Il se leva. et il reconnut que ces deux étoiles étaient les lanternes d'une voiture. » Il se réveilla. – tiens ! songea-t-il. il put distinguer la forme de cette voiture. Un vent qui était froid comme le vent du matin faisait tourner dans leurs gonds les châssis de la croisée restée ouverte. Le feu s'était éteint. – 362 – . Il n'y avait toujours pas d'étoiles au ciel. Il était encore nuit noire. il regarda. Elles sont sur la terre maintenant.

reprit-il. – Qu'est-ce que cela me fait ? – Monsieur le maire. Il frissonna de la tête aux pieds. il est tout à l'heure cinq heures du matin. – Eh bien. – Le cocher dit qu'il vient chercher monsieur le maire. sa portière. dit-il. et cria d'une voix terrible : – Qui est là ? Quelqu'un répondit : – Moi. – Quel cabriolet ? – Le tilbury. Qui est-ce qui vient donc si matin ? En ce moment on frappa un petit coup à la porte de sa chambre. Il reconnut la voix de la vieille femme. – 363 – . – Quel tilbury ? – Est-ce que monsieur le maire n'a pas fait demander un tilbury ? – Non. monsieur le maire. c'est le cabriolet. qu'est-ce que c'est ? – Monsieur le maire.– Qu'est-ce que c'est que cette voiture ? se dit-il.

– 364 – . – Ah ! oui ! reprit-il. La vieille attendait. Scaufflaire ? Ce nom le fit tressaillir comme si un éclair lui eût passé devant la face. Elle se hasarda pourtant à élever encore la voix : – Monsieur le maire. Il examinait d'un air stupide la flamme de la bougie et prenait autour de la mèche de la cire brûlante qu'il roulait dans ses doigts. M. Si la vieille femme l'eût pu voir en ce moment. – M. Il se fit un assez long silence. que faut-il que je réponde ? – Dites que c'est bien. Scaufflaire. et que je descends. Scaufflaire. elle eût été épouvantée.– Quel cocher ? – Le cocher de M.

et continua sa route au grand trot. fort vite. Ces voitures. avec un petit corsage. Les roues étaient armées de ces longs moyeux offensifs qui tiennent les autres voitures à distance et qu'on voit encore sur les routes d'Allemagne.Chapitre V Bâtons dans les roues Le service des postes d'Arras à Montreuil-sur-mer se faisait encore à cette époque par de petites malles du temps de l'empire. l'une pour le courrier. La roue du tilbury reçut un choc assez rude. La malle partie d'Arras toutes les nuits à une heure. arrivait à Montreuil-sur-mer un peu avant cinq heures du matin. un petit tilbury attelé d'un cheval blanc. après le passage du courrier de Paris. Elles allaient. et. l'autre pour le voyageur. L'homme qui se hâtait ainsi. traînent un gros arrière-train. Ce coffre était peint en noir et le cabriolet en jaune. et qui. elles ressemblaient à ces insectes qu'on appelle. était placé derrière le cabriolet et faisait corps avec lui. Le coffre aux dépêches. – Voilà un homme diablement pressé ! dit le courrier. suspendus sur des ressorts à pompe. mais le voyageur n'écouta pas. je crois. auxquelles rien ne ressemble aujourd'hui. – 365 – . qui venait en sens inverse et dans lequel il n'y avait qu'une personne. avaient je ne sais quoi de difforme et de bossu. immense boîte oblongue. Le courrier cria à cet homme d'arrêter. la malle qui descendait à Montreuil-sur-mer par la route de Hesdin accrocha. Ces malles étaient des cabriolets à deux roues. Cette nuit-là. quand on les voyait passer de loin et ramper dans quelque route à l'horizon. au moment où elle entrait dans la ville. tapissés de cuir fauve au dedans. c'est celui que nous venons de voir se débattre dans des convulsions dignes à coup sûr de pitié. un homme enveloppé d'un manteau. au tournant d'une rue. du reste. et n'ayant que deux places. termites.

dans cette obscure caverne de l'inconnu ? Du reste il n'avait rien résolu. Quelque chose le poussait. et que rien n'est entêté comme les suppositions et les conjectures . mais il allait peut-être ailleurs aussi. – qu'après tout il tenait sa destinée. anciens forçats qui l'avaient connu . à juger les choses par lui-même . – que cela même était prudent. Il se cramponnait à cette pensée. – bah ! quelle idée ! – que Javert en était à cent lieues . – qu'il en était le maître. rien arrêté. mais qu'il en sortirait . Par moments il le sentait. rien décidé. Que sans doute c'était un moment noir. Il s'enfonçait dans cette nuit comme dans un gouffre. dans sa main . Aucun des actes de sa conscience n'avait été définitif. mais qu'à coup sûr ils ne le reconnaîtraient pas . ce Cochepaille. et il tressaillait. Pourquoi se hâtait-il ? Il ne savait. Pourquoi allait-il à Arras ? Il se répétait ce qu'il s'était déjà dit en retenant le cabriolet de Scaufflaire. pour tout dire. sa conscience serait probablement fort soulagée de le laisser aller au bagne à sa place . personne ne pourrait le dire. Au fond. si mauvaise qu'elle voulût être. et ce Brevet. rien fait. qu'au bout du compte. Quel homme n'est entré. – 366 – . Ce qui se passait en lui. – qu'il n'y avait donc aucun danger. ce Chenildieu. il eût mieux aimé ne point aller à Arras. au moins une fois en sa vie. il n'y avait aucun inconvénient à voir de ses yeux. lorsqu'il aurait vu ce Champmathieu. Il allait au hasard devant lui. tous le comprendront. qu'on ne pouvait rien décider sans avoir observé et scruté . – que. – que toutes les conjectures et toutes les suppositions étaient fixées sur ce Champmathieu. Il était plus que jamais comme au premier moment. qu'il fallait savoir ce qui se passerait .Où allait-il ? Il n'eût pu le dire. quel que dût être le résultat. quelque chose l'attirait. quelque misérable. – qu'à la vérité il y aurait là Javert. – que de loin on se faisait des montagnes de tout . Où ? À Arras sans doute .

mais.Cependant il y allait. Il regarda l'horizon blanchir . Chaque fois qu'il passait devant une de ces maisons isolées qui côtoient parfois les routes. Ce cheval était. et par une sorte de pénétration presque physique. mais robuste et saine. comme l'avait dit Scaufflaire. la ville de Montreuil-sur-mer était assez loin derrière lui. Au point du jour il était en rase campagne . passer devant ses yeux toutes les froides figures d'une aube d'hiver. race laide. Tout en songeant. – 367 – . de cette petite race du Boulonnais qui a trop de tête. Il était grand jour lorsqu'il arriva à Hesdin. la jambe sèche et fine et le pied solide . il se disait : il y a pourtant làdedans des gens qui dorment ! Le trot du cheval. les grelots du harnais. ces noires silhouettes d'arbres et de collines ajoutaient à l'état violent de son âme je ne sais quoi de morne et de sinistre. Il s'arrêta devant une auberge pour laisser souffler le cheval et lui faire donner l'avoine. Ces choses-là sont charmantes quand on est joyeux et lugubres quand on est triste. à son insu. L'excellente bête avait fait cinq lieues en deux heures et n'avait pas une goutte de sueur sur la croupe. il sentait quelque chose en lui qui reculait. Il ne les voyait pas. il regarda. lequel trottait de ce bon trot réglé et sûr qui fait deux lieues et demie à l'heure. sans les voir. mais qui a le poitrail ouvert. la croupe large. trop de ventre et pas assez d'encolure. faisaient un bruit doux et monotone. il fouettait le cheval. À mesure que le cabriolet avançait. Le matin a ses spectres comme le soir. les roues sur le pavé.

resta un moment silencieux. Le garçon d'écurie qui apportait l'avoine se baissa tout à coup et examina la roue de gauche. puis se redressa en disant : – C'est que voilà une roue qui vient de faire cinq lieues. presque sans sortir de sa rêverie : – Pourquoi ? – Venez-vous de loin ? reprit le garçon. – Allez-vous loin comme cela ? dit cet homme. Il répondit. l'œil fixé sur la roue.Il n'était pas descendu du tilbury. Regardez plutôt. – Que dites-vous là. vous et votre cheval. – Ah ! – Pourquoi dites-vous : ah ? Le garçon se pencha de nouveau. – De cinq lieues d'ici. – 368 – . mon ami ? – Je dis que c'est un miracle que vous ayez fait cinq lieues sans rouler. c'est possible. mais qui à coup sûr ne fera pas maintenant un quart de lieue. dans quelque fossé de la grande route. Il sauta à bas du tilbury.

il y a un charron ici ? – Sans doute. – Pouvez-vous raccommoder cette roue sur-le-champ ? – Oui. monsieur. Est-ce que monsieur est pressé ? – Très pressé. – Il est là.La roue en effet était gravement endommagée. Il vint examiner la roue et fit la grimace d'un chirurgien qui considère une jambe cassée. Hé ! maître Bourgaillard ! Maître Bourgaillard. – Rendez-moi le service de l'aller chercher. – Impossible. – Mon ami. monsieur. Le choc de la malle-poste avait fendu deux rayons et labouré le moyeu dont l'écrou ne tenait plus. – Demain ! – Il y a une grande journée d'ouvrage. à deux pas. dit-il au garçon d'écurie. – Quand pourrai-je repartir ? – Demain. monsieur. – 369 – . – Je payerai tout ce qu'on voudra. le charron. Il faut que je reparte dans une heure au plus tard. était sur le seuil de sa porte.

– Une roue de rechange ? – Oui. – 370 – . – Essayez toujours. au lieu de raccommoder cette roue. monsieur. – Impossible pour aujourd'hui. Deux roues font la paire. Il faut refaire deux rais et un moyeu. – En ce cas. Monsieur ne pourra repartir avant demain. on la remplaçait ? – Comment cela ? – Vous êtes charron ? – Sans doute. monsieur. – Est-ce que vous n'auriez pas une roue à me vendre ? Je pourrais repartir tout de suite. – C'est inutile. – Je n'ai pas une roue toute faite pour votre cabriolet. Si. – Eh bien ! dans deux heures. – Monsieur. vendez-moi une paire de roues.– Impossible. Nous sommes un petit pays ici. Je n'ai à vendre que des roues de charrette. toutes les roues ne vont pas à tous les essieux. – L'affaire que j'ai ne peut attendre à demain. Deux roues ne vont pas ensemble au hasard.

Je vous la louerais bien. – Et monsieur veut arriver aujourd'hui ? – Mais oui. avait reconnu que le tilbury était une voiture de louage. – Nous sommes un petit pays. – Je prendrai des chevaux de poste. qu'est-ce que cela me fait ? mais il ne faudrait pas que le bourgeois la vît passer . – Eh bien. – Vous les arrangez bien. ajouta le charron. – En prenant des chevaux de poste ? – 371 – . J'ai bien là sous la remise. Il haussa les épaules. comme vous voyez. – Où va monsieur ? – À Arras. une vieille calèche qui est à un bourgeois de la ville qui me l'a donnée en garde et qui s'en sert tous les trente-six du mois. à me vendre ? – Je n'en ai pas. il faudrait deux chevaux. c'est une calèche.– Auriez-vous un cabriolet à me louer ? Le maître charron. et puis. les cabriolets qu'on vous loue ! j'en aurais un que je ne vous le louerais pas. du premier coup d'œil. – Quoi ! pas une carriole ? Je ne suis pas difficile.

Dételez le cabriolet. Nous sommes un chemin de traverse. – Eh bien. – C'est que. Mais ce cheval-ci endure-t-il la selle ? – C'est vrai. en prenant des chevaux de poste… – Monsieur a son passeport ? – Oui. Les relais sont mal servis. Il y a beaucoup de côtes à monter. les chevaux sont aux champs.– Pourquoi pas ? – Est-il égal à monsieur d'arriver cette nuit à quatre heures du matin ? – Non certes. C'est la saison des grandes charrues qui commence. – Sans doute. et l'on prend les chevaux partout. voyez-vous bien. j'irai à cheval. Et puis on va au pas. On me vendra bien une selle dans le pays. – Allons. vous m'y faites penser. il y a une chose à dire. il faut de forts attelages. à la poste comme ailleurs. Il ne l'endure pas. – Alors… – Mais je trouverai bien dans le village un cheval à louer ? – Un cheval pour aller à Arras d'une traite ! – 372 – . en prenant des chevaux de poste. monsieur n'arrivera pas à Arras avant demain. Monsieur attendra au moins trois ou quatre heures à chaque relais.

le moyeu. Et puis la jante aussi est en mauvais état. Les deux malles font le service la nuit. ni pour cinq cents francs. car on ne vous connaît pas. ni pour mille. Mais ni à vendre ni à louer. – Dame ! – N'y a-t-il pas la malle-poste qui va à Arras ? Quand passe-telle ? – La nuit prochaine. – Demain il sera trop tard. vous ne le trouveriez pas ! – Comment faire ? – Le mieux. non. celle qui monte comme celle qui descend. oui . – Il faudrait un cheval comme on n'en a pas dans nos endroits. c'est que je raccommode la roue et que vous remettiez votre voyage à demain. – Comment ! il vous faut une journée pour raccommoder cette roue ? – Une journée.– Oui. – 373 – . en honnête homme. et une bonne ! – En mettant deux ouvriers ? – En en mettant dix ! – Si on liait les rayons avec des cordes ? – Les rayons. là. Il faudrait l'acheter d'abord.

– Y a-t-il un autre charron ? Le garçon d'écurie et le maître charron répondirent en même temps en hochant la tête. Il lui paraissait que maintenant Dieu était pour lui. Il se dit qu'il avait fait tout ce qu'il pouvait. Ce n'était plus sa faute. non le fait de sa conscience. Il lui semblait que le poignet de fer qui lui serrait le cœur depuis vingt heures venait de le lâcher. et se déclarait. Il ne s'était pas rendu à cette espèce de première sommation . cela ne le regardait plus. il avait loyalement et scrupuleusement épuisé tous les moyens . il venait de faire tous les efforts possibles pour continuer son voyage . C'était elle qui avait brisé la roue du tilbury et qui l'arrêtait en route. S'il n'allait pas plus loin. et qu'à présent il n'avait qu'à revenir sur ses pas. Il était évident que la providence s'en mêlait. c'était.– Y a-t-il un loueur de voitures dans la ville ? – Non. ni devant la fatigue. ni devant la dépense . – 374 – . Il respira librement et à pleine poitrine pour la première fois depuis la visite de Javert. Il respira. – Non. tranquillement. mais le fait de la providence. il n'avait rien à se reprocher. il n'avait reculé ni devant la saison. Il sentit une immense joie.

toute prête à le reprendre. et il est probable que nous n'aurions eu à raconter aucun des événements qu'on va lire . Tout colloque dans la rue produit inévitablement un cercle. Il y a toujours des gens qui ne demandent qu'à être spectateurs. personne ne l'eût entendue. lui fit ruisseler la sueur dans les reins. Pendant qu'il questionnait le charron. répliqua la vieille. prononcée par une vieille femme que conduisait un enfant. bonne femme. prenait la résolution de rebrousser chemin. mon garçon me dit que vous avez envie de louer un cabriolet. je cherche un cabriolet à louer. elle n'eût point eu de témoins. cet enfant revenait. Et il se hâta d'ajouter : – Mais il n'y en a pas dans le pays. quelques allants et venants s'étaient arrêtés autour d'eux. Il était accompagné d'une vieille femme. les choses en fussent restées là. – Si fait. – Chez moi. Il crut voir la main qui l'avait lâché reparaître dans l'ombre derrière lui. s'était détaché du groupe en courant. Cette simple parole. Il répondit : – Oui. après la délibération intérieure que nous venons d'indiquer. – Où ça donc ? reprit le charron. – 375 – . auquel personne n'avait pris garde. Au moment où le voyageur. mais cette conversation s'était faite dans la rue. un jeune garçon. – Monsieur. dit la femme.Si sa conversation avec le charron eût eu lieu dans une chambre de l'auberge. dit la vieille. Après avoir écouté pendant quelques minutes.

il s'avoua qu'il avait eu l'instant d'auparavant une certaine joie de songer qu'il n'irait point où il allait. La main fatale l'avait ressaisi. – cela n'irait pas beaucoup plus loin que le tilbury. – cela était posé à cru sur l'essieu. Au moment où la carriole s'ébranla. laissa le tilbury à réparer chez le charron pour l'y retrouver à son retour. il entendit une voix qui lui criait : arrêtez ! arrêtez ! Il arrêta la carriole d'un mouvement vif dans lequel il y avait encore je ne sais quoi de fébrile et de convulsif qui ressemblait à de l'espérance. – il est vrai que les banquettes étaient suspendues à l'intérieur avec des lanières de cuir. fit atteler le cheval blanc à la carriole. il faisait ce voyage librement. C'était le petit garçon de la vieille. Tout cela était vrai. roulait sur ses deux roues et pouvait aller à Arras. La vieille avait en effet sous un hangar une façon de carriole en osier. et reprit la route qu'il suivait depuis le matin. Pourquoi de la joie à revenir en arrière ? Après tout. rien n'arriverait que ce qu'il voudrait bien. cette chose. intervinrent. – il pleuvait dedans. Et. quelle qu'elle fût. Il paya ce qu'on voulut.Il tressaillit. etc. mais cette guimbarde. y monta. Le charron et le garçon d'auberge. – C'était une affreuse guimbarde. – 376 – .. – une vraie patache ! – Ce monsieur aurait bien tort de s'y embarquer. – les roues étaient rouillées et rongées d'humidité. Il examina cette joie avec une sorte de colère et la trouva absurde. désolés que le voyageur leur échappât. Personne ne l'y forçait. cette patache. Comme il sortait de Hesdin. certainement. – etc.

tu n'auras rien ! Il fouetta le cheval et repartit au grand trot. il trouva cette prétention exorbitante et presque odieuse. Il avait perdu beaucoup de temps à Hesdin. – Eh bien ! – Vous ne m'avez rien donné. drôle ? dit-il. – Est-ce que monsieur ne veut pas déjeuner ? – Tiens. – 377 – . Et puis. c'est moi qui vous ai procuré la carriole. La carriole était dure et très lourde. Avec cela force montées. il eût voulu le rattraper. dit-il. Le petit cheval était courageux et tirait comme deux . – Ah ! c'est toi. c'est vrai. mais on était au mois de février. Il suivit cette femme qui avait une figure fraîche et réjouie. À Saint-Pol il détela à la première auberge venue. dit-il. Lui qui donnait à tous et si facilement. il avait plu. Quatre heures pour cinq lieues. j'ai même bon appétit. Elle le conduisit dans une salle basse où il y avait des tables ayant pour nappes des toiles cirées. il se tint près du râtelier pendant que le cheval mangeait. La femme de l'aubergiste entre dans l'écurie. Il songeait à des choses tristes et confuses.– Monsieur. les routes étaient mauvaises. et fit mener le cheval à l'écurie. Comme il l'avait promis à Scaufflaire. Il mit près de quatre heures pour aller de Hesdin à Saint-Pol. ce n'était plus le tilbury.

Il dit à cet homme : – Pourquoi leur pain est-il donc si amer ? Le routier était allemand et n'entendit pas.– Dépêchez-vous. Toutes les choses de la vie sont perpétuellement en fuite devant nous. Une grosse servante flamande mit son couvert en toute hâte. c'est naître et mourir à chaque instant. Une heure après. Il se jeta sur le pain. Il retourna dans l'écurie près du cheval. Je suis pressé. Que faisait-il pendant ce trajet ? À quoi pensait-il ? Comme le matin. il avait quitté Saint-Pol et se dirigeait vers Tinques qui n'est qu'à cinq lieues d'Arras. il regardait passer les arbres. les toits de chaume. mordit une bouchée. chaque événement est un tournant de la route . les champs cultivés. on regarde. quoi de plus mélancolique et de plus profond ! Voyager. on se hâte. dans la région la plus vague de son esprit. On le servit. pensa-t-il. C'est là une contemplation qui suffit quelquefois à l'âme et qui la dispense presque de penser. – C'est là ce que j'avais. une éclipse . Peut-être. Voir mille objets pour la première et pour la dernière fois. et les évanouissements du paysage qui se disloque à chaque coude du chemin. et tout à coup on – 378 – . Il regardait cette fille avec un sentiment de bien-être. puis le reposa lentement sur la table et n'y toucha plus. faisait-il des rapprochements entre ces horizons changeants et l'existence humaine. Les obscurcissements et les clartés s'entremêlent : après un éblouissement. on tend les mains pour saisir ce qui passe . il faut que je reparte. reprit-il. Un routier mangeait à une autre table. Je n'avais pas déjeuné.

est vieux. – Vraiment. Il est vrai qu'on était encore aux jours courts de l'année. On sent comme une secousse. – 379 – . – Si vous allez de ce train. Pas moyen d'aller plus loin. La pauvre bête en effet n'allait plus qu'au pas. Il arrêta le cheval et demanda au cantonnier : – Combien y a-t-il encore d'ici à Arras ? – Près de sept grandes lieues. Comme il débouchait du village. vous n'y arriverez pas de bonne heure. un cantonnier qui empierrait la route dressa la tête et dit : – Voilà un cheval bien fatigué. – Comment cela ? le livre de poste ne marque que cinq lieues et un quart. on distingue une porte obscure. et l'on voit quelqu'un de voilé et d'inconnu qui le dételle dans les ténèbres. – Oui. vous ne savez donc pas que la route est en réparation ? Vous allez la trouver coupée à un quart d'heure d'ici. ce sombre cheval de la vie qui vous traînait s'arrête. – Est-ce que vous allez à Arras ? ajouta le cantonnier. Il ne s'arrêta pas à Tinques. – Ah ! reprit le cantonnier. tout est noir. Le crépuscule tombait au moment où des enfants qui sortaient de l'école regardèrent ce voyageur entrer dans Tinques.

Alors allez tout de même à cette auberge et prenez-y un cheval de renfort. La route devint affreuse. – Avec ça. voulez-vous que je vous donne un conseil ? Votre cheval est las. c'est tout chemins de traverse. rebroussa chemin. Monsieur. Le garçon du cheval vous guidera dans la traverse. et une demi-heure après il repassait au même endroit. Cependant il sentait qu'il perdait du temps.– Vous prendrez à gauche. vous passerez la rivière . et double pourboire. – Mais voilà la nuit. Couchez-y. reprit le cantonnier. vous tournerez à droite . La carriole tombait d'une ornière dans l'autre. rentrez dans Tinques. – C'est différent. Il faisait tout à fait nuit. et. Tenez. c'est la route de Mont-Saint-Éloy qui va à Arras. Il suivit le conseil du cantonnier. Ils s'engagèrent dans la traverse. Un garçon d'écurie qui s'intitulait postillon était assis sur le brancard de la carriole. Il dit au postillon : – Toujours au trot. – Il faut que j'y sois ce soir. le chemin qui va à Carency. mais au grand trot. – Vous n'êtes pas du pays ? – Non. quand vous serez à Camblin. avec un bon cheval de renfort. – 380 – . Vous irez demain à Arras. Il y a une bonne auberge. je me perdrai.

Un grand vent qui venait de la mer faisait dans tous les coins de l'horizon le bruit de quelqu'un qui remue des meubles. dit le postillon. Ce fut encore une perte de vingt minutes . Tout ce qu'on entrevoyait avait des attitudes de terreur. Une heure sonna à quelque clocher lointain. Il y avait des lueurs blanchâtres dans les nuages. nous pourrions être demain matin de bonne heure à Arras. cette route-ci est bien mauvaise la nuit . 2. je ne sais plus comment atteler mon cheval. monsieur. voilà le palonnier cassé. Il répondit : – As-tu un bout de corde et un couteau ? – Oui. Il n'avait pas mangé depuis la veille. Que de choses frissonnent sous ces vastes souffles de la nuit ! Le froid le pénétrait. mais ils repartirent au galop. Il coupa une branche d'arbre et en fit un palonnier. – 381 – . Il demanda au garçon : 178 C'est en I. et cela lui semblait hier178. Il y avait huit ans .Dans un cahot le palonnier cassa. La plaine était ténébreuse. Il se rappelait vaguement son autre course nocturne dans la grande plaine aux environs de Digne. – Monsieur. 1. Des brouillards bas. si vous vouliez revenir coucher à Tinques. courts et noirs rampaient sur les collines et s'en arrachaient comme des fumées.

cette affaire-là . – quatre ou cinq dépositions. – 382 – . peu de chose à dire pour les avocats . Nous serons à Arras à huit. qu'il était extravagant d'aller ainsi devant soi sans savoir si cela servirait à quelque chose. monsieur. Ils avaient passé la rivière et laissé derrière eux Mont-Saint-Éloy. En ce moment il fit pour la première fois cette réflexion – en trouvant étrange qu'elle ne lui fût pas venue plus tôt – que c'était peut-être inutile. – qu'il allait arriver lorsque tout serait fini ! Le postillon fouettait les chevaux. ce serait très court . – Puis il ébaucha quelques calculs dans son esprit : – qu'ordinairement les séances des cours d'assises commençaient à neuf heures du matin . toute la peine qu'il prenait . qu'il ne savait seulement pas l'heure du procès . – qu'il n'y aurait plus ensuite qu'une question d'identité . – que le vol de pommes. qu'il aurait dû au moins s'en informer . La nuit devenait de plus en plus profonde.– Quelle est cette heure ? – Sept heures. – que cela ne devait pas être long. Nous n'avons plus que trois lieues.

Toute la matinée elle fut morne. et ses cheveux blonds poussaient mêlés de cheveux gris. maintenant elle en était le spectre. les clavicules saillantes. Fantine était dans la joie. les narines pincées. le teint plombé. les dents déchaussées. à ce moment où Fantine venait de perdre sa dernière pudeur. sa dernière honte et sa dernière joie. elle était l'ombre d'elle-même . le médecin revint. Il avait eu l'air alarmé et avait recommandé qu'on le prévînt dès que M. Toux affreuse. Elle avait passé une très mauvaise nuit. Cette créature de vingt-cinq ans avait le front ridé. la clarté du ciel emplisse ceux que quitte la clarté de la terre. les joues flasques. s'informa si M. le maire avait paru à l'infirmerie. ils se rallumaient et resplendissaient comme des étoiles. elle délirait. Madeleine viendrait. elle répondait invariablement : – Bien. Le mal physique avait complété l'œuvre du mal moral. la peau terreuse. le cou osseux. Ils paraissaient presque éteints. parla peu. et fit des plis à ses draps en murmurant à voix basse des calculs qui avaient l'air d'être des calculs de distances. et branla la tête. redoublement de fièvre .Chapitre VI La sœur Simplice mise à l'épreuve Cependant. Chaque fois que la sœur Simplice lui demandait comment elle se trouvait. les membres chétifs. Je voudrais voir monsieur Madeleine. Hélas ! comme la maladie improvise la vieillesse ! À midi. elle avait eu des songes. en ce moment-là même. Il semble qu'aux approches d'une certaines heure sombre. il fit quelques prescriptions. Quelques mois auparavant. Ses yeux étaient caves et fixes. – 383 – . et puis. Le matin. par moments. à la visite du médecin.

Elle ne dit rien et se remit à faire des plis à son drap. Puis Fantine se tourna et regarda la porte. l'œil attaché sur la porte. La demiheure passa. Comme l'exactitude était de la bonté. Seulement elle toussait d'une façon lugubre. – 384 – . puis elle retombait. L'église sonna trois heures un quart. Fantine se dressa sur son séant. elle joignit dans une sorte d'étreinte convulsive ses deux mains décharnées et jaunes. Elle souriait par moments. Dans l'espace de vingt minutes. Fantine commença à s'agiter. Fantine se dressait et regardait du côté de la porte. Personne n'entra .M. elle n'accusait pas. La sœur n'osait lui parler. Personne ne vint. Madeleine venait d'habitude à trois heures voir la malade. Au troisième coup. Vers deux heures et demie. il était exact. quelle heure est-il ? Trois heures sonnèrent. Chaque fois que l'horloge sonnait. immobile et comme retenant son haleine. et la religieuse entendit sortir de sa poitrine un de ces soupirs profonds qui semblent soulever un accablement. elle ne se plaignait pas. Fantine se laissa retomber sur l'oreiller. On voyait clairement sa pensée. mais elle ne prononçait aucun nom. elle demanda plus de dix fois à la religieuse : – Ma sœur. puis l'heure. Elle resta ainsi un quart d'heure. Elle était livide et avait les lèvres bleues. la porte ne s'ouvrit point. elle qui d'ordinaire pouvait à peine remuer dans son lit . On eût dit que quelque chose d'obscur s'abaissait sur elle.

les roses sont roses. Et m’a dit : – Voici. Voici ce que Fantine chantait : Nous achèterons de bien belles choses En nous promenant le long des faubourgs. Bonne sainte Vierge. ayez de la toile. Elle avait l'air de chercher à se rappeler quelque chose. que faire avec cette toile ? – Faites un trousseau pour mon nouveau-né. caché sous mon voile. Le petit qu’un jour tu m’as demandé. il a tort de ne pas venir aujourd'hui ! La sœur Simplice elle-même était surprise du retard de M. Madeleine. Les bleuets sont bleus. auprès de mon poêle J’ai mis un berceau de rubans orné Dieu me donnerait sa plus belle étoile. Les bleuets sont bleus. – Lavez cette toile. – Madame. La vierge Marie auprès de mon poêle Est venue hier en manteau brodé.Cinq heures sonnèrent. J’aime mieux l’enfant que tu m’as donné. Alors la sœur l'entendit qui disait très bas et doucement : – Mais puisque je m'en vais demain. achetez un dé. Tout à coup elle se mit à chanter d'une voix faible comme un souffle. Courez à la ville. les roses sont roses. Les bleuets sont bleus. j’aime mes amours. – 385 – . j’aime mes amours. Les bleuets sont bleus. Achetez du fil. Nous achèterons de bien belles choses En nous promenant le long des faubourgs. La religieuse écouta. – Où ? – Dans la rivière. Cependant Fantine regardait le ciel de son lit.

Fantine était toujours immobile et paraissait attentive à des idées qu'elle avait. La servante raconta très bas à la sœur Simplice que M.Faites-en. les roses sont roses. L'horloge sonna six heures. et qui ne s'était pas offerte à son esprit depuis cinq ans qu'elle n'avait plus son enfant. La fille revint au bout de quelques minutes. – L’enfant n’est plus là. le maire était rentré et s'il ne monterait pas bientôt à l'infirmerie. Qu'en s'en allant il avait été comme à l'ordinaire – 386 – . le maire était parti le matin même avant six heures dans un petit tilbury attelé d'un cheval blanc. que d'autres assuraient l'avoir rencontré sur la route de Paris. La sœur. qu’en faire ? – Faites-en un drap pour m’ensevelir. Elle chantait cela d'une voix si triste et sur un air si doux que c'était à faire pleurer. qu'on ne savait pas le chemin qu'il avait pris. Cette chanson était une vieille romance de berceuse avec laquelle autrefois elle endormait sa petite Cosette. La sœur Simplice envoya une fille de service s'informer près de la portière de la fabrique si M. Nous achèterons de bien belles choses En nous promenant le long des faubourgs. habituée aux choses austères. Les bleuets sont bleus. Elle semblait ne plus faire attention à aucune chose autour d'elle. pas même de cocher. sans rien gâter ni salir. sentit une larme lui venir. Une belle jupe avec sa brassière Que je veux broder et de fleurs emplir. Fantine ne parut pas entendre. j’aime mes amours. même une religieuse. madame. que des personnes disaient l'avoir vu tourner par la route d'Arras. Les bleuets sont bleus. qu'il était parti seul. par le froid qu'il faisait.

sans changer d'attitude. la servante conjecturant. la tête passée par l'intervalle des rideaux. chuchotaient. – Mon enfant. Tout à coup elle cria : – Vous parlez là de monsieur Madeleine ! pourquoi parlezvous tout bas ? Qu'est-ce qu'il fait ? Pourquoi ne vient-il pas ? Sa voix était si brusque et si rauque que les deux femmes crurent entendre une voix d'homme .très doux. elle écoutait. elles se retournèrent effrayées. La servante balbutia : – La portière m'a dit qu'il ne pourrait pas venir aujourd'hui. avec cette vivacité fébrile de certaines maladies organiques qui mêle les mouvements libres de la santé à l'effrayante maigreur de la mort. tenez-vous tranquille. s'était mise à genoux sur son lit. reprit d'une voix haute et avec un accent tout à la fois impérieux et déchirant : – Il ne pourra venir ? Pourquoi cela ? Vous savez la raison. la sœur questionnant. et. Fantine. et qu'il avait seulement dit à la portière qu'on ne l'attendît pas cette nuit. dit la sœur. ses deux poings crispés appuyés sur le traversin. Pendant que les deux femmes. – 387 – . Je veux la savoir. le dos tourné au lit de la Fantine. Vous la chuchotiez là entre vous. – Répondez donc ! cria Fantine. la Fantine. La servante se hâta de dire à l'oreille de la religieuse : – Répondez qu'il est occupé au conseil municipal. recouchezvous.

Ses yeux étincelèrent. Ses lèvres remuaient . figurez-vous qu'il est allé chercher ma petite Cosette à Montfermeil. tout à l'heure j'ai été méchante. et dit : – Monsieur le maire est parti. dit la sœur. et ne parlez plus. tâchez de reposer maintenant.La sœur Simplice rougit légèrement . mais voyez-vous. D'un autre côté il lui semblait bien que dire la vérité à la malade ce serait sans doute lui porter un coup terrible et que cela était grave dans l'état où était Fantine. dit-elle. aida la religieuse à arranger l'oreiller et baisa une petite croix d'argent qu'elle avait au cou et que la sœur Simplice lui avait donnée. qui souffrait de lui sentir cette sueur. je le sais bien. – Parti ! s'écria-t-elle. elle priait à voix basse. – Mon enfant. Cette rougeur dura peu. je suis très contente. je veux bien me recoucher. – 388 – . Elle se recoucha. Le bon Dieu est bon. Fantine prit dans ses mains moites la main de la sœur. je vais faire tout ce qu'on voudra . ma bonne sœur. c'est très mal de parler haut. je vous demande pardon d'avoir parlé si haut. La sœur leva sur Fantine son œil calme et triste. Quand sa prière fut finie : – Ma sœur. Une joie inouïe rayonna sur cette physionomie douloureuse. Fantine se redressa et s'assit sur ses talons. c'était un mensonge que la servante lui proposait. monsieur Madeleine est bon. Il est allé chercher Cosette ! Puis elle tendit ses deux mains vers le ciel et tout son visage devint ineffable.

Je danserais. Vous savez ? il m'avait fait signer une lettre pour la reprendre aux Thénardier. ne me faites pas signe qu'il ne faut pas que je parle. à pied. Il y a près de cinq ans que je ne l'ai vue. dans le temps. Montfermeil. qu'il fait bien froid ? avait-il son manteau au moins ? Il sera ici demain. elle a de si jolis petits doigts roses ! D'abord elle aura de très belles mains. Combien y a-t-il d'ici Montfermeil ? La sœur. – Demain ! demain ! dit Fantine. Vous ne vous figurez pas. Demain matin. Ma sœur. Cela vous a sept ans. Je l'appelle Cosette. qui n'avait aucune idée des distances. n'est-ce pas ? Ce sera demain fête. comme cela vous tient. monsieur le maire ! C'est vrai ça. Vous rappelez-vous comme il me disait hier quand je lui parlais de Cosette : bientôt. Tenez. je n'ai plus de mal du tout. si on voulait. vous. C'est une demoiselle. ce matin. les enfants ! Et puis elle sera si gentille. j'ai même très faim. mais elle s'appelle Euphrasie. bonne sœur du bon Dieu. vous verrez ! Si vous saviez. Au fait il n'a pas même besoin de passer par Paris. Mais les diligences vont très vite ! Il sera ici demain avec Cosette.– Il est parti ce matin pour aller à Paris. elle avait des mains ridicules. je regardais de la poussière qui était sur la cheminée et j'avais bien l'idée comme cela que je reverrais bientôt Cosette. À un an. répondit : – Oh ! je crois bien qu'il pourra être ici demain. je vais revoir Cosette. Les autorités ne souffriraient pas qu'on garde un enfant quand on est payé. ma sœur. vous me ferez penser à mettre mon petit bonnet qui a de la dentelle. Je suis extrêmement heureuse. c'est un peu à gauche en venant. Ils n'auront rien à dire. J'ai fait cette route-là. c'est un pays. bientôt ? C'est une surprise qu'il veut me faire. Montfermeil. je ne suis plus malade. je vais très bien. je verrai Cosette demain ! Voyez-vous. – 389 – . Puisqu'ils sont payés. Il y a eu bien loin pour moi. pas vrai ? Ils rendront Cosette. Je suis folle. Ainsi ! – Elle doit être grande à présent. Mon Dieu ! comme on a tort d'être des années sans voir ses enfants ! on devrait bien réfléchir que la vie n'est pas éternelle ! Oh ! comme il est bon d'être parti.

n'est-ce pas. sœur Simplice. Elle était maintenant toute rose. et elle ne dit plus rien. elle se mit à regarder partout avec ses yeux tout grands ouverts et un air joyeux. vous voilà heureuse. obéissezmoi. et à la lueur de la veilleuse il vit les grands yeux calmes de Fantine qui le regardaient. Joie de mère. reprit la religieuse. elle parlait d'une voix vive et naturelle. – 390 – . entra doucement et s'approcha du lit sur la pointe du pied. sans remuer la tête.Quelqu'un qui l'eût vue un quart d'heure auparavant n'y eût rien compris. Il entrouvrit les rideaux. toute sa figure n'était qu'un sourire. Fantine posa sa tête sur l'oreiller et dit à demi-voix : – Oui. – Eh bien. La sœur referma ses rideaux. Par moments elle riait en se parlant tout bas. N'entendant aucun bruit. Elle ajouta : – Regardez plutôt. Et puis. c'est presque joie d'enfant. sois sage puisque tu vas avoir ton enfant. Elle lui dit : – Monsieur. il crut que Fantine dormait. Entre sept et huit heures le médecin vint. ne parlez plus. sans bouger. recouche-toi. espérant qu'elle s'assoupirait. Elle a raison. Tous ceux qui sont ici ont raison. on me laissera la coucher à côté de moi dans un petit lit ? Le médecin crut qu'elle délirait. il y a juste de la place.

cela me fera du bien. L'oppression était moindre. c'est vrai. – Donnez-moi votre main. quand elle s'éveillera. dit le médecin. qu'il était possible en somme qu'elle eût deviné juste. je lui dirai bonjour à ce pauvre chat. Le pouls avait repris de la force. et s'écria en riant. En s'en allant. qui sait ? il y a des crises si étonnantes. on n'avait pas cru devoir détromper la malade qui croyait monsieur le maire parti pour Montfermeil . pour le cas où la fièvre reprendrait dans la nuit. et que. Il se rapprocha du lit de Fantine. on a vu de grandes joies arrêter court des maladies . – Monsieur le docteur. je l'entendrai dormir. – Ah ! tiens ! au fait. Elle tendit son bras. la sœur vous a-t-elle dit que monsieur le maire était allé chercher le chiffon ? Le médecin recommanda le silence et qu'on évitât toute émotion pénible.Le médecin prit à part la sœur Simplice qui lui expliqua la chose. Une sorte de vie survenue tout à coup ranimait ce pauvre être épuisé. et la nuit. moi qui ne dors pas. voyez-vous. Le médecin fut surpris. le matin. Le médecin approuva. et bien avan– 391 – . Madeleine était absent pour un jour ou deux. reprit-elle. vous ne savez pas c'est que je suis guérie. Si le bonheur voulait qu'en effet monsieur le maire arrivât demain avec l'enfant. qui reprit : – C'est que. Cosette arrive demain. et. Sa petite respiration si douce. Elle était mieux. il dit à la sœur : – Cela va mieux. dans le doute. je sais bien que celle-ci est une maladie organique. une potion calmante. Il prescrivit une infusion de quinquina pur. que M.

cée. – 392 – . mais c'est un tel mystère que tout cela ! Nous la sauverions peut-être.

mais au fond il n'en était pas fâché. et s'accouda sur une table. Il avait mis quatorze heures à ce trajet qu'il comptait faire en six. et conduisit luimême le petit cheval blanc à l'écurie . s'y assit. L'homme que nous avons suivi jusqu'à ce moment en descendit.Chapitre VII Le voyageur arrivé prend ses précautions pour repartir Il était près de huit heures du soir quand la carriole que nous avons laissée en route entra sous la porte cochère de l'hôtel de la Poste à Arras. puis il poussa la porte d'une salle de billard qui était au rez-de-chaussée. renvoya le cheval de renfort. – Monsieur couche-t-il ? monsieur soupe-t-il ? Il fit un signe de tête négatif. répondit d'un air distrait aux empressements des gens de l'auberge. – 393 – . – Est-ce que le cheval ne pourra pas repartir demain matin ? – Oh ! monsieur ! il lui faut au moins deux jours de repos. La maîtresse de l'hôtel entra. monsieur. Il se rendait la justice que ce n'était pas sa faute . Il demanda : – N'est-ce pas ici le bureau de poste ? – Oui. – Le garçon d'écurie dit que le cheval de monsieur est bien fatigué ! Ici il rompit le silence.

Cependant il semblait s'obstiner à ne pas demander son chemin aux passants. c'est-à-dire du côté de l'hôtel de la préfecture. dit le buraliste. Il traversa la petite rivière Crinchon et se trouva dans un dédale de ruelles étroites où il se perdit. il prit le parti de s'adresser à ce bourgeois. Chemin faisant. qui était évêque en quatre-vingt-deux. – Monsieur. Voyez-vous. demanda-t-il. Un bourgeois cheminait avec un falot. Je vais précisément du côté du palais de justice. Cela fait. qu'on tient les assises ? – Sans doute. suivez-moi. et il allait au hasard. la place à côté du courrier était justement vacante . monsieur. dit-il. – Monsieur. y a fait bâtir une grande salle. C'est dans cette grande salle qu'on juge. les rues étaient obscures. comme s'il craignait que quelqu'un n'entendit la question qu'il allait faire. le palais de justice. il montra son passeport et s'informa s'il y avait moyen de revenir cette nuit même à Montreuil-sur-mer par la malle . ne manquez pas d'être ici pour partir à une heure précise du matin. s'il vous plaît ? – Vous n'êtes pas de la ville. Il ne connaissait pas Arras. – Est-ce là. Monsieur de Conzié. et provisoirement les tribunaux ont leurs audiences à la préfecture. Car on répare en ce moment le palais. eh bien. il sortit de l'hôtel et se mit à marcher dans la ville. non sans avoir d'abord regardé devant et derrière lui. monsieur ? répondit le bourgeois qui était un assez vieux homme. Après quelque hésitation. il la retint et la paya. ce qui est la préfecture aujourd'hui était l'évêché avant la révolution.L'hôtesse le mena à ce bureau . le bourgeois lui dit : – 394 – .

– Si c'est un procès que monsieur veut voir. vous avez du bonheur. monsieur. et. Tenez. Il est rare que la charité et la pitié sortent de toutes ces paroles. j'ai seulement à parler à un avocat. Où est le factionnaire. L'affaire aura traîné en longueur et on fait une audience du soir. – C'est différent. Tous ces groupes semblent à l'observateur qui passe et qui rêve autant de ruches sombres où des espèces d'esprits bourdonnants construisent en commun toutes sortes d'édifices ténébreux. voici la porte. Ordinairement les séances finissent à six heures. il est un peu tard. Cependant. Voyez-vous ces quatre fenêtres ? c'est la cour d'assises. Vous vous intéressez à cette affaire ? Est-ce que c'est un procès criminel ? Est-ce que vous êtes témoin ? Il répondit : – Je ne viens pour aucune affaire. monsieur. comme ils arrivaient sur la grande place. Donc ce n'est pas fini. Vous n'aurez qu'à monter le grand escalier. le bourgeois lui montra quatre longues fenêtres éclairées sur la façade d'un vaste bâtiment ténébreux. Il y a de la lumière. il était dans une salle où il y avait beaucoup de monde et où des groupes mêlés d'avocats en robe chuchotaient çà et là. Ce qui en sort le plus souvent. – 395 – . vous arrivez à temps. C'est toujours une chose qui serre le cœur de voir ces attroupements d'hommes vêtus de noir qui murmurent entre eux à voix basse sur le seuil des chambres de justice. ce sont des condamnations faites d'avance. – Ma foi. quelques minutes après. Il se conforma aux indications du bourgeois. dit le bourgeois.

Cela n'était guère possible autrement. – Aux travaux forcés ?… – À perpétuité. fermée en ce moment. Il reprit d'une voix tellement faible qu'on l'entendait à peine : – L'identité a donc été constatée ? – Quelle identité ? répondit l'avocat. spacieuse et éclairée d'une seule lampe. – Pardon. était une ancienne antichambre de l'évêché et servait de salle des pas perdus. L'obscurité était telle qu'il ne craignit pas de s'adresser au premier avocat qu'il rencontra. dit l'avocat. dit-il. Cette femme avait tué son en- – 396 – . Et y a-t-il eu condamnation ? – Sans doute. Une porte à deux battants. monsieur. où en est-on ? – C'est fini. – Fini ! Ce mot fut répété d'un tel accent que l'avocat se retourna. Je ne connais personne ici.Cette salle. la séparait de la grande chambre où siégeait la cour d'assises. Il n'y avait pas d'identité à constater. vous êtes peut-être un parent ? – Non. – Monsieur. L'affaire était simple.

l'infanticide a été prouvé. En quelques instants. vous pourrez essayer. – Mais sûrement. Mais puisque c'est fini. toutes les émotions possibles. je l'enverrais aux galères. C'est une espèce de gueux. Il y a des gens qui sont sortis. En voilà un qui vous a une mine de bandit. à la reprise de l'audience.fant. Cependant l'audience est suspendue. De quoi me parlez-vous donc ? – De rien. – Quelle autre affaire ? – Oh ! celle-là est claire aussi. presque en même temps. L'avocat le quitta. qui a volé. Les paroles de cet indifférent lui avaient tour à tour traversé le cœur comme des aiguilles de glace et comme des la– 397 – . La fille Limosin. un récidiviste. – Par où entre-t-on ? – Par cette grande porte. – C'est donc une femme ? dit-il. presque mêlées. Il y a beaucoup de foule. – Monsieur. demanda-t-il. on l'a condamnée à vie. Je ne sais plus trop son nom. et. y a-t-il moyen de pénétrer dans la salle ? – Je ne crois vraiment pas. comment se fait-il que la salle soit encore éclairée ? – C'est pour l'autre affaire qu'on a commencée il y a à peu près deux heures. le jury a écarté la préméditation. Rien que pour avoir cette figure-là. il avait éprouvé. un galérien.

il respira . On avait commencé par l'infanticide. et maintenant on en était au forçat. au "cheval de retour". Quand il vit que rien n'était terminé.mes de feu. au récidiviste. dit l'huissier. c'est qu'il avait été déjà aux galères à Toulon. la porte va-t-elle bientôt s'ouvrir ? – Elle ne s'ouvrira pas. mais cela ne paraissait pas bien prouvé . – 398 – . Du reste. ce qui était prouvé. – Comment ! on ne l'ouvrira pas à la reprise de l'audience ? est-ce que l'audience n'est pas suspendue ? – L'audience vient d'être reprise. Cet homme avait volé des pommes. répondit l'huissier. mais il y avait encore les plaidoiries de l'avocat et le réquisitoire du ministère public . mais la porte ne se rouvrira pas. Il s'approcha de plusieurs groupes et il écouta ce qu'on disait. Le rôle de la session étant très chargé. Un huissier se tenait debout près de la porte qui communiquait avec la salle des assises. C'est ce qui faisait son affaire mauvaise. l'avocat général était très bon – et ne manquait pas ses accusés – c'était un garçon d'esprit qui faisait des vers. Il demanda à cet huissier : – Monsieur. le président avait indiqué pour ce même jour deux affaires simples et courtes. L'homme serait probablement condamné . mais il n'eût pu dire si ce qu'il ressentait était du contentement ou de la douleur. l'interrogatoire de l'homme était terminé et les dépositions des témoins . cela ne devait guère finir avant minuit. – Pourquoi ? – Parce que la salle est pleine.

– 399 – . Le violent combat qui se livrait en lui depuis la veille n'était pas fini . déchira une feuille. marcha droit à l'huissier. fendit la foule. en tira un crayon. Tout à coup il ouvrit sa redingote. L'huissier ajouta après un silence : – Il y a bien encore deux ou trois places derrière monsieur le président. à chaque instant. La porte est fermée. et. lui remit le papier. et écrivit rapidement sur cette feuille à la lueur du réverbère cette ligne : – M. traversa l'antichambre et redescendit l'escalier lentement. il en traversait quelque nouvelle péripétie. Personne ne peut plus entrer. Arrivé sur le palier de l'escalier. et lui dit avec autorité : – Portez ceci à monsieur le président. l'huissier lui tourna le dos. maire de Montreuil-sur-mer. prit son portefeuille. L'huissier prit le papier. Madeleine. mais monsieur le président n'y admet que les fonctionnaires publics. comme hésitant à chaque marche. Cela dit. Puis il remonta l'escalier à grands pas. Il se retira la tête baissée. il s'adossa à la rampe et croisa les bras. Il est probable qu'il tenait conseil avec lui-même.– Quoi ? il n'y a plus une place ? – Plus une seule. y jeta un coup d'œil et obéit.

Outre le service considérable qu'il avait rendu au chef-lieu en y restaurant l'industrie des verroteries noires. saisit une plume.Chapitre VIII Entrée de faveur Sans qu'il s'en doutât. et le rendit à l'huissier en lui disant : Faites entrer. Il avait su même au besoin aider et féconder les industries des autres arrondissements. Le conseiller à la cour royale de Douai. quelqu'un qui lui disait : Monsieur veut-il bien me faire l'honneur de me suivre ? C'était ce même huissier qui lui avait tourné le dos l'instant d'auparavant et qui maintenant le saluait jusqu'à terre. écrivit quelques mots au bas du papier. Quand l'huissier. ouvrant discrètement la porte qui communiquait de la chambre du conseil à l'audience. Depuis sept ans que sa réputation de vertu remplissait tout le bas Boulonnais. le maire de Montreuil-sur-mer avait une sorte de célébrité. à travers sa rêverie. le président fit un vif mouvement de déférence. C'est ainsi qu'il avait dans l'occasion soutenu de son crédit et de ses fonds la fabrique de tulle de Boulogne. Madeleine. Il entendit. L'homme malheureux dont nous racontons l'histoire était resté près de la porte de la salle à la même place et dans la même attitude où l'huissier l'avait quitté. connaissait comme tout le monde ce nom si profondément et si universellement honoré. – 400 – . Partout on prononçait avec vénération le nom de M. il n'était pas une des cent quarante et une communes de l'arrondissement de Montreuil-sur-mer qui ne lui dût quelque bienfait. la filature de lin à la mécanique de Frévent et la manufacture hydraulique de toiles de Boubers-sur-Canche. Arras et Douai enviaient son maire à l'heureuse petite ville de Montreuilsur-mer. se pencha derrière le fauteuil du président et lui remit le papier où était écrite la ligne qu'on vient de lire. qui présidait cette session des assises à Arras. en ajoutant : Ce monsieur désire assister à l'audience. elle avait fini par franchir les limites d'un petit pays et s'était répandue dans les deux ou trois départements voisins.

éclairé par deux bougies posées sur une table à tapis vert. puis il se regardait lui-même. et que sa destinée traversait en ce moment. » – Ces paroles se mêlaient dans sa pensée à un souvenir vague de corridors étroits et d'escaliers noirs qu'il venait de parcourir.L'huissier en même temps lui remit le papier. il se trouvait seul dans une espèce de cabinet lambrissé. Il suivit l'huissier. – 401 – . Il regardait la muraille. Il regardait avec une tranquillité stupide cette chambre paisible et redoutable où tant d'existences avaient été brisées. Il était dans l'endroit même où les juges délibèrent et condamnent. d'un aspect sévère. Il cherchait à se recueillir sans pouvoir y parvenir. » Il froissa le papier entre ses mains. il put lire : « Le président de la cour d'assises présente son respect à M. Le moment suprême était arrivé. vous n'avez qu'à tourner le bouton de cuivre de cette porte. où son nom allait retentir tout à l'heure. il était brisé par les cahots de la carriole. mais il ne le sentait pas . il lui semblait qu'il ne sentait rien. comme si ces quelques mots eussent eu pour lui un arrière-goût étrange et amer. et vous vous trouverez dans l'audience derrière le fauteuil de monsieur le président. vous voici dans la chambre du conseil . C'est surtout aux heures où l'on aurait le plus besoin de les rattacher aux réalités poignantes de la vie que tous les fils de la pensée se rompent dans le cerveau. Madeleine. Il le déplia. L'huissier l'avait laissé seul. Quelques minutes après. Il n'avait pas mangé depuis plus de vingt-quatre heures. comme il se rencontrait qu'il était près de la lampe. et. s'étonnant que ce fût cette chambre et que ce fût lui. Il avait encore dans l'oreille les dernières paroles de l'huissier qui venait de le quitter – « Monsieur.

Quand il eut doublé plusieurs des coudes de ce couloir. et s'empreignit peu à peu d'épouvante. dans un corridor. il chancelait.Il s'approcha d'un cadre noir qui était accroché au mur et qui contenait sous verre une vieille lettre autographe de Jean-Nicolas Pache. faisant toutes sortes d'angles. il écouta encore. il fit avec une sorte d'autorité mêlée de rébellion ce geste indescriptible qui veut dire et qui dit si bien : Pardieu ! qui est-ce qui m'y force ? Puis il se tourna vivement. datée. Tout en rêvant. étroit. il se redressa en frissonnant. il était dehors. Égalité. il écouta . et ses yeux rencontrèrent le bouton de cuivre de la porte qui le séparait de la salle des assises. Il n'était plus dans cette chambre. et dans laquelle Pache envoyait à la commune la liste des ministres et des députés tenus en arrestation chez eux. y alla. du 9 juin an II179. Il avait presque oublié cette porte. Son regard. resta attaché à ce bouton de cuivre. vit devant lui la porte par laquelle il était entré. C'était toujours le même silence et la même ombre autour de lui. La pierre était froide. un corridor long. Des gouttes de sueur lui sortaient d'entre les cheveux et ruisselaient sur ses tempes. le corridor par où il était venu. sans doute par erreur. maire de Paris et ministre. À un certain moment. s'y arrêta. coupé de degrés et de guichets. il se retourna. puis devint effaré et fixe. Fraternité. d'abord calme. l'ouvrit. aucun bruit devant lui . sa sueur était glacée sur son front. Il respira. il se mit à fuir comme si on le poursuivait. Il était essoufflé. Comment ce document révolutionnaire et cette date peuventils être affichés sous la Restauration dans un bâtiment officiel ? Hugo. il s'appuya au mur. et sortit. aucun bruit derrière lui. Un témoin qui l'eût pu voir et qui l'eût observé en cet instant eût sans doute imaginé Fantine et Cosette. les a sans doute insérés parce que Pache fut l'auteur de la formule : « Liberté. éclairé çà et là de réverbères pareils à des veilleuses de malades. 179 – 402 – . ou la mort ». en dépit de la vraisemblance.

il se trouva près de la porte. et il n'entendait pas. il songea. Il la regardait comme une brebis regarderait l'œil d'un tigre. là. le bruit de la salle voisine . la porte s'ouvrit. debout dans cette obscurité. La première chose qu'il aperçut. il avait songé toute la journée . seul.Alors. Ses yeux ne pouvaient s'en détacher. tremblant de froid et d'autre chose peut-être. – 403 – . Il semblait que quelqu'un l'eût atteint dans sa fuite et le ramenât. Tout à coup. resplendissait pour lui comme une effroyable étoile. comme une sorte de murmure confus. Il rentra dans la chambre du conseil. Il saisit convulsivement le bouton . et revint sur ses pas. Il avait songé toute la nuit. Il marchait lentement et comme accablé. laissa pendre ses bras. il eût entendu. De temps en temps il faisait un pas et se rapprochait de la porte. soupira avec angoisse. S'il eût écouté. sans qu'il sût lui-même comment. ce fut la gâchette de la porte. Il était dans la salle d'audience. il pencha la tête. ronde et en cuivre poli. Enfin. Cette gâchette. mais il n'écoutait pas. il n'entendait plus en lui qu'une voix qui disait : hélas ! Un quart d'heure s'écoula ainsi.

sur les tables. la tristesse . c'était l'homme180. où tout l'appareil d'un procès criminel se développait avec sa gravité mesquine et lugubre au milieu de la foule. en robe usée. Personne dans cette foule ne fit attention à lui. à des clous plantés dans le lambris. Sur ce banc. un plafond sale. considérant ce qu'il voyait. des tables couvertes d'une serge plutôt jaune que verte. « Ecce homo » : c'est ainsi que le Christ est présenté par Ponce Pilate à la foule. C'était une assez vaste enceinte à peine éclairée. tantôt pleine de rumeur. de vieilles boiseries tachées. que plusieurs chandelles éclairaient. des juges à l'air distrait. en latin cette fois. À un bout de la salle. l'obscurité. se rongeant les ongles ou fermant les paupières . tantôt pleine de silence. et de tout cela se dégageait une impression austère et auguste. I. celui où il se trouvait. Cet homme. des portes noircies par les mains . des chandelles dans des chandeliers de cuivre . il y avait un homme entre deux gendarmes. et resta debout. des soldats au visage honnête et dur . à gauche du président. des avocats dans toutes sortes d'attitudes . 10. des quinquets d'estaminet donnant plus de fumée que de clarté . car on y sentait cette grande chose humaine qu'on appelle la loi et cette grande chose divine qu'on appelle la justice. referma machinalement la porte derrière lui. Tous les regards convergeaient vers un point unique. la laideur. 180 – 404 – . le long de la muraille.Chapitre IX Un lieu où des convictions sont en train de se former Il fit un pas. Cette expression sera reprise. au titre de III. un banc de bois adossé à une petite porte. à l'autre bout. une foule en haillons .

il l'avait salué. tel qu'il était le jour où il entrait à Digne. avec ces cheveux hérissés. comme s'ils avaient su d'avance où était cette figure. elles existaient. Il avait je ne sais quoi de rude. Ce n'était plus un effort de sa mémoire. un mirage de sa pensée. on s'était rangé pour lui faire place. elles étaient là. le président avait tourné la tête. qui avait vu M. il voyait reparaître et revivre autour de lui. les aspects monstrueux de son passé. Des juges. Il crut se voir lui-même. des gendarmes. Ses yeux allèrent là naturellement. Ces choses funestes. il y avait vingt-sept ans. le maire de Montreuil-sur-mer. autrefois. Lui s'en aperçut à peine. un greffier. L'avocat général. de stupide et d'effarouché. il le vit. Il était en proie à une sorte d'hallucination . vieilli. plein de haine et cachant dans son âme ce hideux trésor de pensées affreuses qu'il avait mis dix-neuf ans à ramasser sur le pavé du bagne. une foule de têtes cruellement curieuses. et comprenant que le personnage qui venait d'entrer était M. Au bruit de la porte. il les retrouvait . mais tout pareil d'attitude et d'aspect. non pas sans doute absolument semblable de visage. il avait déjà vu cela une fois.Il ne le chercha pas. le reconnut. avec cette prunelle fauve et inquiète. une vraie foule et de vrais hommes en chair et en os. elles remuaient. c'étaient de vrais gendarmes et de vrais juges. – 405 – . C'en était fait. et salua également. avec tout ce que la réalité a de formidable. avec cette blouse. Madeleine à Montreuil-sur-mer où des opérations de son ministère l'avaient plus d'une fois appelé. il regardait. Il se dit avec un frémissement : – Mon Dieu ! est-ce que je redeviendrai ainsi ? Cet être paraissait au moins soixante ans.

Bamatabois était au nombre des jurés. Peu à peu il se remit. Une chaise était derrière lui . Et puis. il arriva à cette phase de calme où l'on peut écouter. de soldats et de spectateurs. il ferma les yeux. Il en eut horreur. la même heure de nuit. M. terrifié de l'idée qu'on pouvait le voir. vision inouïe.Tout cela était béant devant lui. mais il ne le vit pas. l'avocat de l'accusé achevait sa plaidoirie. l'affaire durait depuis trois heures. jouée par son fantôme. au-dessus de la tête du président. Tout y était. Quand il fut assis. nous venons de le dire. c'était un autre lui-même qui était là ! Cet homme qu'on jugeait. c'était le même appareil. Dieu était absent. Au moment où il était entré. Il pouvait maintenant voir sans être vu. L'attention de tous était excitée au plus haut point . une espèce d'être misérable. pro– 406 – . il s'y laissa tomber. la salle était à peine éclairée. un inconnu. tous l'appelaient Jean Valjean ! Il avait sous les yeux. une sorte de représentation du moment le plus horrible de sa vie. Seulement. il y avait un crucifix. et s'écria au plus profond de son âme : jamais ! Et par un jeu tragique de la destinée qui faisait trembler toutes ses idées et le rendait presque fou. cette foule regardait plier peu à peu sous le poids d'une vraisemblance terrible un homme. Il chercha Javert. Il rentra pleinement dans le sentiment du réel . presque les mêmes faces de juges. il profita d'une pile de cartons qui était sur le bureau des juges pour dérober son visage à toute la salle. Quand on l'avait jugé. chose qui manquait aux tribunaux du temps de sa condamnation. Depuis trois heures. Le banc des témoins lui était caché par la table du greffier.

un bandit. cit. Cet homme. un malfaiteur appelé Jean Valjean que la justice recherche depuis longtemps. des témoins venaient d'être entendus. un relaps en rupture de ban. – Et les ramasser ? – Oui. ils avaient été unanimes. monsieur. Monsieur. Le vol de fruit recoupe étrangement deux anecdotes analogues : l'une dans Choses vues concerne deux enfants. déjà indirectement évoqué – voir la note 173. un maraudeur . on le sait déjà. appelé le clos Pierron181. des lumières avaient jailli de tout le débat.. pour lequel nous nous réservons de le poursuivre ultérieurement. Il vient de commettre un nouveau vol. en sortant du bagne de Toulon.) L'autre est un dialogue comparable. La scène se passe en 1837. il y a huit ans. C'est un cas de récidive. accusés d'avoir volé des pêches dans un jardin à Montreuil. que Hugo rapporte dans une lettre à sa femme. un scélérat des plus dangereux. crime prévu par l'article 383 du code pénal. cassée à un pommier dans un clos voisin. nous tenons là. Ce nom rappelle celui de Pierre. Condamnez-le pour le fait nouveau . 1830-1846. emportant une branche chargée de pommes mûres. les pêches étaient par terre. à Montreuil également. L'accusation disait : – Nous ne tenons pas seulement un voleur de fruits.fondément stupide ou profondément habile. quand l'identité sera judiciairement acquise. il sera jugé plus tard pour le fait ancien. 426. – Vous n'avez fait que vous baisser ? – Oui monsieur. dans notre main. avec un enfant également. Qui était cet homme ? Une enquête avait eu lieu . un ancien forçat. mais Montreuil-sur-Mer ! 181 – 407 – . p. et qui. sur le chemin. » (ouv. Ils sont incarcérés à la Conciergerie et Hugo les interroge : « Vous avez donc escaladé un mur ? – Non. a commis un vol de grand chemin à main armée sur la personne d'un enfant savoyard appelé Petit-Gervais. était un vagabond qui avait été trouvé dans un champ.

les accents qu'on vient d'entendre.. le centre des arts et de la civilisation. ces tendres lévites. l'éloquent interprète de la vindicte. la vraisemblance croissait à chaque minute. un saint pontife. etc. le roi. n'est plus guère parlée que par les orateurs officiels du parquet. Il parlait avec peine. la plaidoirie. mais Bénigne Bossuet lui-même a été obligé de faire allusion à une poule en pleine oraison funèbre. les erreurs imputées aux journaux. Qu'était-ce que cet homme ? De quelle nature était son apathie ? Etait-ce imbécillité ou ruse ? Comprenait-il trop. le siècle de Louis XIV. les élèves du séminaire. – L'avocat donc avait commencé par s'expliquer sur le vol des pommes. ou ne comprenait-il pas du tout ? Questions qui divisaient la foule et semblaient partager le jury. le grand siècle. une femme. répondait avec embarras. le temple de Melpomène. une solennité musicale. une épouse. Le défenseur avait assez bien plaidé. le monarque. Cependant il y allait pour lui de l'avenir le plus menaçant. et qui aujourd'hui. Une éventualité laissait même entrevoir. aussi bien à Paris qu'à Romorantin ou à Montbrison. outre le bagne. l'accusé paraissait surtout étonné. auxquels elle convient par sa sonorité grave et son allure majestueuse . la famille régnante.Devant cette accusation. etc.. l'avocat général. la peine de mort possible. il était obscur. et comme un étranger au milieu de cette société qui le saisissait. devant l'unanimité des témoins. l'auguste sang de nos rois. langue où un mari s'appelle un époux. un concert. dans cette langue de province qui a longtemps constitué l'éloquence du barreau et dont usaient jadis tous les avocats. étant devenue classique. Il y avait dans ce procès ce qui effraye et ce qui intrigue . – chose malaisée en beau style . monseigneur l'évêque. le drame n'était pas seulement sombre. Il était comme un idiot en présence de toutes ces intelligences rangées en bataille autour de lui. ou bien il considérait le plafond. etc. l'imposture qui distille son venin dans les colonnes de ces organes. et toute cette foule regardait avec plus d'anxiété que lui-même cette sentence pleine de calamités qui penchait sur lui de plus en plus. mais de la tête aux pieds toute sa personne niait. Paris. l'illustre guerrier qui. – 408 – . un théâtre. monsieur le général commandant le département. Il faisait des gestes et des signes qui voulaient dire non. si l'identité était reconnue et si l'affaire Petit-Gervais se terminait plus tard par une condamnation.

Sa qualité d'ancien forçat. Un long malheur au bagne. mais ne fallait-il pas considérer la brièveté de cette intelligence ? Cet homme était visiblement stupide. L'accusé. Où était la preuve du contraire ? – Sans doute cette branche avait été cassée et dérobée après escalade. elle n'était L'exemple n'est pas choisi au hasard puisque Bossuet.. etc. tout au plus . tout cela était vrai . l'avocat ne pouvait opposer que la dénégation de son client. L'avocat avait établi que le vol de pommes n'était pas matériellement prouvé. incarne non seulement le classicisme littéraire. puis jetée là par le maraudeur alarmé . l'avocat n'avait pas à la discuter. L'avocat ne niait pas que cette qualité ne parût malheureusement bien constatée . croyant sans doute sauver tout en n'avouant rien. – Son client. etc. Il se défendait mal. C'était un tort . On l'avait arrêté nanti de cette branche (que l'avocat appelait plus volontiers rameau) . l'accusé y avait été émondeur . mais il disait l'avoir trouvée à terre et ramassée. cela était vrai. mais l'accusé s'y était refusé obstinément. dénégation intéressée . à coup sûr. l'avaient abruti. sans doute il y avait un voleur. et le défenseur « dans sa bonne foi » devait en convenir. figure antithétique de Mgr Bienvenu. était-ce une raison pour le condamner ? Quant à l'affaire Petit-Gervais. à ces indications. le nom de Champmathieu pouvait bien avoir pour origine Jean Mathieu . 182 – 409 – . l'avocat le lui avait conseillé . l'accusé avait résidé à Faverolles . enfin quatre témoins reconnaissaient sans hésiter et positivement Champmathieu pour être le galérien Jean Valjean . mais aussi la monarchie de droit divin et la religion entendue comme principe d'ordre social – voir note 25 du livre I. et lui eût concilié l'indulgence de ses juges . Mais qu'est-ce qui prouvait que ce voleur était Champmathieu ? Une seule chose. il persistait à appeler Champmathieu. cela prouvait-il qu'il fût le voleur des pommes ? C'était une présomption. à ces témoignages. Un aveu sur ce dernier point eût mieux valu.et il s'en est tiré avec pompe182. qu'en sa qualité de défenseur. mais en supposant qu'il fût le forçat Jean Valjean. une longue misère hors du bagne. avait adopté « un mauvais système de défense » – Il s'obstinait à nier tout. le vol et sa qualité de forçat. non une preuve. n'avait été vu de personne escaladant le mur ou cassant la branche.

L'auditoire et les jurés « frémirent ». de Jean Valjean. Un monstre vomi.. nie le flagrant délit. comme sont habituellement les avocats généraux. etc. il attribua. nie tout. à l'influence de cette littérature perverse le délit de Champmathieu. par une habile antonomase. L'avocat semblait accorder que l'accusé était Jean Valjean. si l'identité de Jean Valjean leur paraissait évidente. sans moyens d'existence. etc. ou pour mieux dire. Le modèle de ces sortes de descriptions est dans le récit de Théramène.. Cet homme était donc Jean Valjean. La description achevée. – c'est un homme pareil qui. etc. trouvé sur la voie publique en flagrant délit de vol. le vol. L'avocat général répliqua au défenseur. etc. vagabond. L'avocat concluait en suppliant le jury et la cour. et non le châtiment épouvantable qui frappe le forçat récidiviste. il passa à Jean Valjean lui-même. – accoutumé par sa vie passée aux actions coupables et peu corrigé par son séjour au bagne. à quelques pas d'un mur escaladé. mendiant. etc.. Il en prit acte. etc. Il atteignit l'accusé par toutes les concessions que l'avocat avait faites. alors à son aurore sous le nom d'école satanique que lui avaient décerné les critiques de l'Oriflamme et de la Quotidienne. l'avocat général tonna contre l'immoralité de l'école romantique. dans un mouvement oratoire fait pour exciter au plus haut point le lendemain matin l'enthousiasme du Journal de la Préfecture : Et c'est un pareil homme. etc. tenant encore à la main l'objet volé. Il félicita le défenseur de sa « loyauté ». etc. et profita habilement de cette loyauté. nie jusqu'à son nom. Il fut violent et fleuri. lequel n'est pas utile à la tragédie. remontant aux sources et aux causes de la criminalité. nie jusqu'à son identité ! Outre cent autres – 410 – ... mais rend tous les jours de grands services à l'éloquence judiciaire. Qu'était-ce que Jean Valjean ? Description de Jean Valjean.point dans la cause. Ceci était acquis à l'accusation et ne pouvait plus se contester. non sans vraisemblance. l'avocat général reprit. comme le prouve le crime commis sur Petit-Gervais. Ici. Ces considérations épuisées. de lui appliquer les peines de police qui s'adressent au condamné en rupture de ban.. l'escalade..

le terrain évidemment se dérobait sous lui. C'était. puis répliqua comme il put. Pendant que l'avocat général parlait. quatre témoins le reconnaissent. – 411 – . pour l'instant. Chenildieu et Cochepaille. Qu'oppose-t-il à cette unanimité foudroyante ? Il nie.. Le défenseur se leva. Quel endurcissement ! Vous ferez justice. Javert. et trois de ses anciens compagnons d'ignominie. sorte de protestation triste et muette dont il se contentait depuis le commencement des débats. non l'imbécillité. les travaux forcés à perpétuité. on s'en souvient. l'habitude de tromper la justice. etc. qui ne peut se contenir. De temps en temps. etc. aux moments les plus « énergiques » du réquisitoire. qui dénotait. dans ces instants où l'éloquence. messieurs les jurés. et qui mettait dans tout son jour « la profonde perversité » de cet homme. mais l'adresse. l'intègre inspecteur de police Javert. l'accusé écoutait. calculée évidemment. Deux ou trois fois les spectateurs placés le plus près de lui l'entendirent dire à demi-voix : – Voilà ce que c'est. déborde dans un flux d'épithètes flétrissantes et enveloppe l'accusé comme un orage. la bouche ouverte. Il était évidemment surpris qu'un homme pût parler comme cela. la ruse. de n'avoir pas demandé à M. mais il faiblissait .preuves sur lesquelles nous ne revenons pas. et en réclamant une condamnation sévère. Baloup ! L'avocat général fit remarquer au jury cette attitude hébétée. les forçats Brevet. Il termina en faisant ses réserves pour l'affaire Petit-Gervais. il remuait lentement la tête de droite à gauche et de gauche à droite. avec une sorte d'étonnement où il entrait bien quelque admiration. commença par complimenter « monsieur l'avocat général » sur son « admirable parole ».

et tout à coup. il se mit à parler. la cour. Et puis c'est si méchant les ouvriers ! Quand un bonhomme n'est plus jeune. Le président répéta la question. Cette fois l'homme entendit. regarda le public. Le président fit lever l'accusé et lui adressa la question d'usage : – Avez-vous quelque chose à ajouter à votre défense ? L'homme. C'est un état dur. on travaille toujours en plein air. incohérentes. heurtées. impétueuses. même que c'était chez monsieur Baloup. on vous l'appelle pour tout vieux serin. posa son poing monstrueux sur le rebord de la boiserie placée devant son banc. les jurés. debout. fixant sont regard sur l'avocat général.Chapitre X Le système de dénégations L'instant de clore les débats était venu. Il sembla. on a si froid qu'on se bat les bras pour se réchauffer . j'avais bien du mal. Que j'ai été charron à Paris. Il dit : – J'ai à dire ça. On est vieux tout jeune dans cet état-là. Dans la chose de charron. mais les maîtres ne veulent pas. les gendarmes. promena ses yeux autour de lui. c'est rude. à la façon dont les paroles s'échappaient de sa bouche. sembla ne pas entendre. jamais dans des ateliers fermés. Ça vous use vite un homme. pêle-mêle. j'en avais cinquante-trois. ils disent que cela perd du temps. Manier du fer quand il y a de la glace entre les pavés. voyez-vous. regarda encore. sous des hangars chez les bons maîtres. on me payait le – 412 – . roulant dans ses mains un affreux bonnet qu'il avait. Il parut comprendre. parce qu'il faut des espaces. Moi. À quarante ans. vieille bête ! Je ne gagnais plus que trente sous par jour. un homme est fini. qu'elles s'y pressaient toutes à la fois pour sortir en même temps. dans des cours. L'hiver. son avocat. il fit le mouvement de quelqu'un qui se réveille. Ce fut comme une éruption.

Nous n'avons pas été bien heureux. demander ! que je suis bête ! Paris. c'est un gouffre. Son mari la battait. Qui est-ce qui connaît le père Champmathieu ? Pourtant je vous dis monsieur Baloup. Ah. elle était si fatiguée. L'homme se tut. à la pluie. Elle est morte. rapide. Vous n'avez qu'à demander. Avec ça. Ça pénètre. avec le vent qui vous coupe la figure . Je dis vrai. pas plus que Mari us et Cosette le soir de leurs noces (V. Comme c'est fermé. à la neige. À nous deux. On a ses jupes toutes mouillées. quand il gèle. Voyez chez monsieur Baloup. Toute la journée dans un baquet jusqu'à mi-corps. Elle gagnait un peu de son côté. Elle avait de la peine aussi. cela allait. c'est tout de même. Quand il eut fini. on a moins froid au corps. Les planches sont mal jointes et il vous tombe des gouttes d'eau partout. il y a des personnes qui n'ont pas beaucoup de linge et qui attendent après . dure et enrouée. on perdrait des pratiques.moins cher qu'on pouvait. Les espèces d'affirmations qu'il semblait jeter au hasard devant lui. C'était une brave fille qui n'allait pas au bal. Il regarda En contrepoint. il faut laver . Il avait dit ces choses d'une voix haute. où l'eau arrive par des robinets. si on ne lavait pas. Après ça. Elle a aussi travaillé au lavoir des Enfants-Rouges. les maîtres profitaient de mon âge. de la première nuit de Juliette et de Victor. Je me rappelle un mardi gras où elle était couchée à huit heures183. je ne sais pas ce qu'on me veut. dessus et dessous. Une fois il s'était interrompu pour saluer quelqu'un dans la foule. rauque. et se couchait bien vite . avec une sorte de naïveté irritée et sauvage. On n'est pas dans le baquet. 183 – 413 – . 6. et il ajoutait à chacune d'elles le geste d'un bûcheron qui fend du bois. j'avais ma fille qui était blanchisseuse à la rivière. qui était bien tranquille. Ils étaient invités ce soir-là au Bal des Artistes du Mardi gras et n'y allèrent pas. On lave devant soi au robinet et on rince derrière soi dans le bassin. peut-être. et resta debout. Elle revenait à sept heures du soir. 1). Mais il y a une buée d'eau chaude qui est terrible et qui vous perd les yeux. bien oui. l'auditoire éclata de rire. lui venaient comme des hoquets. Voilà.

» Puis se tournant vers l'accusé. Le président. oui ou non. avez-vous. il regarda le plafond. et se tut. il l'engagea à écouter ce qu'il allait lui dire et ajouta : – Vous êtes dans une situation où il faut réfléchir. se tourna vers le président et dit : – D'abord… Puis il regarda son bonnet. c'est-àdire commis le crime de vol avec escalade ? Deuxièmement. dans votre intérêt. Il était en faillite. De même les dieux de l'Olympe à l'apparition du Satyre (La Légende des siècles) et les lords devant Gwynplaine (L'Homme qui rit). Quasimodo déjà scrutait les rires de la foule qui prenait son visage pour une grimace. il se mit à rire lui-même184. avait été inutilement cité. franchi le mur du clos Pierron. Cela était sinistre. homme attentif et bienveillant.le public. Les présomptions les plus graves pèsent sur vous et peuvent entraîner des conséquences capitales. expliquez-vous clairement sur ces deux faits : – Premièrement. oui ou non. Accusé. éleva la voix. êtes-vous le forçat libéré Jean Valjean ? L'accusé secoua la tête d'un air capable. cassé la branche et volé les pommes. 184 – 414 – . comme un homme qui a bien compris et qui sait ce qu'il va répondre. Il ouvrit la bouche. Il rappela à « messieurs les jurés » que « le sieur Baloup. Les députés de la droite éclateront de rire de la même façon au discours de Hugo sur la misère (9 juillet 1849). l'ancien maître charron chez lequel l'accusé disait avoir servi. et voyant qu'on riait. et ne comprenant pas. et n'avait pu être retrouvé. je vous interpelle une dernière fois.

Je ne trouvais pas d'abord. Tout le monde n'a pas des maisons pour y venir au monde. moi. Je venais d'Ailly. Je n'ai pas volé. vous ! Voilà ce que je voulais dire. Je suis un homme qui ne mange pas tous les jours. Il est évident que vous ne vous appelez pas Champmathieu. reprit l'avocat général d'une voix sévère. me pousse le coude et me dit tout bas : réponds donc.– Accusé. que vous êtes né à Faverolles où vous avez été émondeur. Moi. je n'ai pas fait les études. je ne peux pas dire. faites attention. j'ai ramassé par terre des choses qu'il y avait. Vous ne répondez à rien de ce qu'on vous demande. Ce Première évocation de ce qui sera un lieu commun des misérables – voir II. 4 et III. Il y a trois mois que je suis en prison et qu'on me trimballe. que vous êtes le forçat Jean Valjean caché d'abord sous le nom de Jean Mathieu qui était le nom de sa mère. je l'ignore. je marchais dans le pays après une ondée qui avait fait la campagne toute jaune. il se leva brusquement quand l'avocat général eut fini. Il est évident que vous avez volé avec escalade des pommes mûres dans le clos Pierron. 185 – 415 – . même que les mares débordaient et qu'il ne sortait plus des sables que de petits brins d'herbe au bord de la route. Votre trouble vous condamne. j'ai ramassé la branche sans savoir qu'elle me ferait arriver de la peine. on me dit : répondez ! le gendarme. boulevard de l'Hôpital185. 5 et 8. Vous dites Jean Valjean. C'est des villageois. on parle contre moi. Je n'ai rien volé. Après ça. je suis un pauvre homme. j'ai trouvé une branche cassée par terre où il y avait des pommes. Je m'appelle Champmathieu. Jean Mathieu ! Je ne connais pas ces personnes-là. que vous êtes allé en Auvergne. Voilà ce qu'on a tort de ne pas voir. Vous êtes bien malins de me dire où je suis né. L'accusé avait fini par se rasseoir . Je ne sais pas expliquer. Messieurs les jurés apprécieront. et s'écria : – Vous êtes très méchant. qui est bon enfant. J'ai travaillé chez monsieur Baloup.

j'ai été à Faverolles. qui voudrait bien se faire passer pour idiot. Quand j'étais enfant. – Je fais remarquer à monsieur l'avocat général. mais importantes. avec l'agrément de monsieur l'avocat général et du défenseur de l'accusé. j'ai été domicilié. a quitté l'audience et même la ville. rappelé par ses fonctions au chef-lieu d'un arrondissement voisin. que l'inspecteur de police Javert. Je ne sais pas d'ailleurs. J'ai été en Auvergne. dit le président. il s'adressa au président : – Monsieur le président. Cochepaille et Chenildieu et l'inspecteur de police Javert. maintenant. on m'appelait Petit. il y a peu d'heures. Je crois que mon père et ma mère étaient des gens qui allaient sur les routes. et que je suis le père Champmathieu. mais qui n'y parviendra pas – nous l'en prévenons – nous requérons qu'il vous plaise et qu'il plaise à la cour appeler de nouveau dans cette enceinte les condamnés Brevet. Prenez ça comme vous voudrez. En l'absence du sieur Javert. aussitôt sa déposition faite. Vous m'ennuyez avec vos bêtises à la fin ! Pourquoi donc est-ce que le monde est après moi comme des acharnés ! L'avocat général était demeuré debout . Nous lui en avons accordé l'autorisation. Voici en quels termes il a déposé : – « Je n'ai pas même besoin des présomptions morales et des preuves matérielles qui démentent les dénégations de l'ac– 416 – . je crois devoir rappeler à messieurs les jurés ce qu'il a dit ici-même. monsieur le président.serait trop commode. en présence des dénégations confuses. et les interpeller une dernière fois sur l'identité de l'accusé avec le forçat Jean Valjean. Javert est un homme estimé qui honore par sa rigoureuse et stricte probité des fonctions inférieures. J'ai été chez monsieur Baloup. – C'est juste. reprit l'avocat général. pardi ! Eh bien ? est-ce qu'on ne peut pas avoir été en Auvergne et avoir été à Faverolles sans avoir été aux galères ? Je vous dis que je n'ai pas volé. on m'appelle Vieux. Voilà mes noms de baptême. mais fort habiles de l'accusé.

vous avez subi une condamnation infamante et vous ne pouvez prêter serment… Brevet baissa les yeux. c'est un ancien forçat très méchant et très redouté nommé Jean Valjean. Chenildieu et Cochepaille fussent entendus de nouveau et interpellés solennellement. L'avocat général termina en insistant pour qu'à défaut de Javert. – 417 – . » Cette déclaration si précise parut produire une vive impression sur le public et le jury. Je le reconnais parfaitement. Cela va quelquefois ensemble. – Brevet. et un moment après la porte de la chambre des témoins s'ouvrit. dans la prison où de nouveaux méfaits l'avaient ramené. Le président transmit un ordre à un huissier. quelque chose comme guichetier. accompagné d'un gendarme prêt à lui prêter main-forte. C'était un homme dont les chefs disaient : Il cherche à se rendre utile. On ne l'a libéré à l'expiration de sa peine qu'avec un extrême regret. Cet homme ne s'appelle pas Champmathieu . Outre le vol Petit-Gervais et le vol Pierron. Il ne faut pas oublier que ceci se passait sous la restauration. introduisit le condamné Brevet. dit le président. Il était devenu. Je répète que je le reconnais parfaitement. Il a subi dix-neuf ans de travaux forcés pour vol qualifié. à l'époque où j'étais adjudant garde-chiourme au bagne de Toulon. L'huissier. L'auditoire était en suspens et toutes les poitrines palpitaient comme si elles n'eussent eu qu'une seule âme.cusé. je le soupçonne encore d'un vol commis chez sa grandeur le défunt évêque de Digne. Il avait cinq ou six fois tenté de s'évader. Brevet était un personnage d'une soixantaine d'années qui avait une espèce de figure d'homme d'affaires et l'air d'un coquin. Je l'ai souvent vu. Les aumôniers portaient bon témoignage de ses habitudes religieuses. les trois témoins Brevet. L'ancien forçat Brevet portait la veste noire et grise des maisons centrales.

vif. considérez d'une part cet homme qu'un mot de vous peut perdre. ridé. Je suis sorti l'an d'après. et il est toujours temps de vous rétracter. même dans l'homme que la loi a dégradé. au bagne il était sournois. Il a l'air d'une brute maintenant. S'il existe encore en vous. – Accusé. réfléchissez avant de me répondre. regardez bien l'accusé. comme l'indiquaient sa casaque rouge et son bonnet vert. fiévreux. monsieur le président. C'est moi qui l'ai reconnu le premier et je persiste. On introduisit Chenildieu. dit le président. – Oui. Au moment où il lui rappela que son infamie lui ôtait le droit de prêter serment. Ses compagnons du bagne l'avaient surnommé Je-nieDieu. Je le reconnais positivement. alors ce serait que l'âge l'a abruti . forçat à vie. d'où on l'avait extrait pour cette affaire. – Brevet. Entré à Toulon en 1796 et sorti en 1815. et je l'espère. Cet homme est Jean Valjean. en votre âme et conscience. C'est à ce sentiment que je fais appel à cette heure décisive. et dites-nous.– Cependant. L'instant est solennel. Accusé. Chenildieu leva la tête et regarda la foule – 418 – . chétif. d'autre part la justice qu'un mot de vous peut éclairer. Il subissait sa peine au bagne de Toulon. jaune. qui avait dans tous ses membres et dans toute sa personne une sorte de faiblesse maladive et dans le regard une force immense. Le président lui adressa à peu près les mêmes paroles qu'à Brevet. Brevet regarda l'accusé. – Allez vous asseoir. si vous persistez à reconnaître cet homme pour votre ancien camarade de bagne Jean Valjean. C'était un petit homme d'environ cinquante ans. si vous croyez vous être trompé. quand la pitié divine le permet. puis se retourna vers la cour. il peut rester. reprit le président. effronté. restez debout. levez-vous. un sentiment d'honneur et d'équité. recueillez vos souvenirs.

évidemment sincères et de bonne foi. à reconnaître l'homme debout devant lui. comme à Brevet. dit Cochepaille. Il avait gardé des troupeaux dans la montagne. était un paysan de Lourdes et un demi-ours des Pyrénées. murmure qui croissait et se prolongeait plus longtemps chaque fois qu'une déclaration nouvelle venait s'ajouter à la précédente. Cet autre condamné à perpétuité. selon l'accusation. – Pardine ! si je le reconnais ! nous avons été cinq ans attachés à la même chaîne. tant il était fort. Même qu'on l'appelait Jean-le-Cric. les avait écoutées avec ce visage étonné qui. Chacune des affirmations de ces trois hommes. lui. d'un air presque satisfait : Bon ! À la troisième il s'écria : Fameux ! – 419 – . Le président l'invita à se recueillir et lui demanda. Cochepaille n'était pas moins sauvage et paraissait plus stupide encore que l'accusé. mon vieux ? – Allez vous asseoir. L'accusé. sans hésitation et sans trouble. – C'est Jean Valjean. s'il persistait à reconnaître l'accusé. s'il persistait. était son principal moyen de défense. comme aux deux autres. À la première. L'huissier amena Cochepaille. Chenildieu éclata de rire. venu du bagne et vêtu de rouge comme Chenildieu. avait soulevé dans l'auditoire un murmure de fâcheux augure pour l'accusé.en face. les gendarmes ses voisins l'avaient entendu grommeler entre ses dents : Ah bien ! en voilà un ! Après la seconde il dit un peu plus haut. dit le président. et de pâtre il avait glissé brigand. Tu boudes donc. C'était un de ces malheureux hommes que la nature à ébauchés en bêtes fauves et que la société termine en galériens. Le président essaya de le remuer par quelques paroles pathétiques et graves et lui demanda.

tant elle était lamentable et terrible. Les yeux se tournèrent vers le point d'où elle venait. dit le président. vous avez entendu. – Accusé. placé parmi les spectateurs privilégiés qui étaient assis derrière la cour. M. Bamatabois. le reconnurent. Il était évident que l'homme était perdu. Tous ceux qui entendirent cette voix se sentirent glacés. faites faire silence. Je vais clore les débats. venait de se lever.Le président l'interpella. Chenildieu. En ce moment un mouvement se fit tout à côté du président. et était debout au milieu de la salle. vingt personnes. – Huissiers. On entendit une voix qui criait : – Brevet. Cochepaille ! regardez de ce côté-ci. Un homme. l'avocat général. avait poussé la porte à hauteur d'appui qui séparait le tribunal du prétoire. Le président. et s'écrièrent à la fois : – Monsieur Madeleine ! – 420 – . Qu'avez-vous à dire ? Il répondit : – Je dis – Fameux ! Une rumeur éclata dans le public et gagna presque le jury.

Ses cheveux. On sentait dans la salle cette espèce de – 421 – . l'homme qui était là paraissait si calme. Cette indécision ne dura que quelques secondes. On ne pouvait croire que ce fût cet homme tranquille qui eût jeté ce cri effrayant. avant que les gendarmes et les huissiers eussent pu faire un geste. Brevet et Chenildieu. À la première commotion de l'étonnement avait succédé un silence de sépulcre. – Vous ne me reconnaissez pas ? dit-il. On se demanda qui avait crié. Avant même que le président et l'avocat général eussent pu dire un mot. Il y eut dans l'auditoire un instant d'hésitation. il n'y avait aucun désordre dans ses vêtements. gris encore au moment de son arrivée à Arras. Cochepaille intimidé fit le salut militaire. Monsieur le président. La voix avait été si poignante. faites-moi arrêter. Il était très pâle et il tremblait légèrement. qu'au premier abord on ne comprit pas. La sensation fut indescriptible. Ils avaient blanchi depuis une heure qu'il était là. c'est moi. Je suis Jean Valjean. Tous trois demeurèrent interdits et indiquèrent par un signe de tête qu'ils ne le connaissaient point. L'homme que vous cherchez. faites relâcher l'accusé. étaient maintenant tout à fait blancs. Madeleine s'était avancé vers les témoins Cochepaille. l'homme que tous appelaient encore en ce moment M.Chapitre XI Champmathieu de plus en plus étonné C'était lui en effet. M. Toutes les têtes se dressèrent. Madeleine se tourna vers les jurés et vers la cour et dit d'une voix douce : – Messieurs les jurés. La lampe du greffier éclairait son visage. Pas une bouche ne respirait. Il tenait son chapeau à la main. sa redingote était boutonnée avec soin. ce n'est pas lui.

ainsi qu'à vous. puisque me voilà. les voici littéralement. Il s'adressa au public. Voici les paroles qu'il prononça . Cependant le visage du président s'était empreint de sympathie et de tristesse . et demanda avec un accent qui fut compris de tous : – Y a-t-il un médecin ici ? L'avocat général prit la parole : – Messieurs les jurés. Il l'interrompit d'un accent plein de mansuétude et d'autorité. Je suis le seul qui voie clair ici. je suis ce malheureux condamné. nous nous joignons à monsieur le président pour le prier de vouloir bien assister monsieur Madeleine et le reconduire à sa demeure. – Je vous remercie. M. Ce que je fais en ce moment. et je vous dis la vérité. Vous étiez sur le point de commettre une grande erreur. l'honorable M. J'avais pourtant fait de mon mieux. il y a près de quarante ans aujourd'hui. et cela suffit. telles qu'elles sont encore dans l'oreille de ceux qui les ont entendues. Vous connaissez tous. telles qu'elles furent écrites immédiatement après l'audience par un des témoins de cette scène . S'il y a un médecin dans l'auditoire. au moins de réputation. Vous allez voir. l'incident si étrange et si inattendu qui trouble l'audience ne nous inspire. lâchez cet homme. Je me suis caché sous un – 422 – . le regarde. Vous pouvez me prendre. qui est là-haut. il avait échangé un signe rapide avec l'avocat et quelques paroles à voix basse avec les conseillers assesseurs. maire de Montreuil-sur-mer. Dieu. j'accomplis un devoir. qu'un sentiment que nous n'avons pas besoin d'exprimer. Madeleine ne laissa point achever l'avocat général. Madeleine. monsieur l'avocat général.terreur religieuse qui saisit la foule lorsque quelque chose de grand s'accomplit. mais je ne suis pas fou.

nom . On a eu raison de vous dire que Jean Valjean était un malheureux très méchant. Vous trouverez chez moi. je vous reconnais. Enfin. et dit : – 423 – . mais. j'ai voulu rentrer parmi les honnêtes gens. Plus tard l'indulgence et la bonté m'ont sauvé. je ne vais pas vous raconter ma vie. dans les cendres de la cheminée. moi ! Brevet ! vous rappelezvous ?… Il s'interrompit. vous ne me croyez pas ! Voilà qui est affligeant. Écoutez. J'étais stupide. Toute la faute n'est peut-être pas à lui. cela est vrai. N'allez point condamner cet homme au moins ! Quoi ! ceux-ci ne me reconnaissent pas ! Je voudrais que Javert fût ici. Prenez-moi. Je n'ai plus rien à ajouter. lui ! Rien ne pourrait rendre ce qu'il y avait de mélancolie bienveillante et sombre dans l'accent qui accompagnait ces paroles. Mais. le bagne m'a changé. j'étais bûche. Les galères font le galérien. une espèce d'idiot . vous dites : M. l'infamie d'où j'avais essayé de sortir est une chose nuisible. un jour on saura. vous ne pouvez pas comprendre ce que je dis là. j'ai volé Petit-Gervais. il y a bien des choses que je ne puis pas dire. comme la sévérité m'avait perdu. Recueillez cela. cela est vrai . j'étais un pauvre paysan très peu intelligent. Il paraît que cela ne se peut pas. Mon Dieu ! monsieur l'avocat général remue la tête. je suis devenu riche. la pièce de quarante sous que j'ai volée il y a sept ans à PetitGervais. Il me reconnaîtrait. Il se tourna vers les trois forçats : – Eh bien. Madeleine est devenu fou. un homme aussi abaissé que moi n'a pas de remontrance à faire à la providence ni de conseil à donner à la société . hésita un moment. J'ai volé monseigneur l'évêque. Avant le bagne. je suis devenu maire . je suis devenu méchant . si vous voulez. je suis devenu tison. messieurs les juges. voyez-vous. pardon.

tu as près de la saignée du bras gauche une date gravée en lettres bleues avec de la poudre brûlée. C'était le sourire du triomphe. ni gendarmes .– Te rappelles-tu ces bretelles en tricot à damier que tu avais au bagne ? Brevet eut comme une secousse de surprise et le regarda de la tête aux pieds d'un air effrayé. tous les regards se penchèrent autour de lui sur son bras nu. Un gendarme approcha une lampe . ni accusateurs. pour effacer les trois lettres T. Réponds. P. Personne ne se rappelait plus le rôle que chacun pouvait avoir à jouer . 1er mars 1815. F. Relève ta manche. Cochepaille releva sa manche. qui te surnommais toi-même Je-nie-Dieu.. dit Chenildieu. Il s'adressa à Cochepaille : – Cochepaille. tu as toute l'épaule droite brûlée profondément. l'avocat général oubliait qu'il était là pour requérir. parce que tu t'es couché un jour l'épaule sur un réchaud plein de braise. Cette date. Lui continua : – Chenildieu. Le malheureux homme se tourna vers l'auditoire et vers les juges avec un sourire dont ceux qui l'ont vu sont encore navrés lorsqu'ils y songent. Il n'y avait plus dans cette enceinte ni juges. – Vous voyez bien. la date y était. c'est celle du débarquement de l'empereur à Cannes. il n'y avait que des yeux fixes et des cœurs émus. c'était aussi le sourire du désespoir. dit-il. que je suis Jean Valjean. est-ce vrai ? – C'est vrai. le pré– 424 – . qu'on y voit toujours cependant.

On n'a jamais su qui ouvrit la porte. Les détails. tous intérieurement se sentaient éblouis. qui sera développée dans William Shakespeare (I. L'apparition de cet homme avait suffi pour remplir de clarté cette aventure si obscure le moment d'auparavant. mais qui dans l'instant fut irrésistible186. 4. il me fera arrêter quand il voudra. comme par une sorte de révélation électrique. Tous s'écartèrent. Le propre des spectacles sublimes. sans doute. aucune question ne fut faite. Sans qu'il fût besoin d'aucune explication désormais. les petites résistances possibles se perdirent dans ce vaste fait lumineux. 5. mais il est Dans cette brève et lumineuse communion des consciences s'ébauche une théorie de la vertu moralisatrice de l'art. les hésitations. Chose frappante. Monsieur l'avocat général sait qui je suis. 2 et II. Il se dirigea vers la porte de sortie. aucun. Pas une voix ne s'éleva. – Je ne veux pas déranger davantage l'audience. Impression qui passa vite. comprit tout de suite et d'un seul coup d'œil cette simple et magnifique histoire d'un homme qui se livrait pour qu'un autre homme ne fût pas condamné à sa place. il sait où je vais. 7). Aucun peut-être ne se rendait compte de ce qu'il éprouvait .sident qu'il était là pour présider. J'ai plusieurs choses à faire. 186 – 425 – . c'est de prendre toutes les âmes et de faire de tous les témoins des spectateurs. Il était évident qu'on avait sous les yeux Jean Valjean. Cela rayonnait. aucune autorité n'intervint. pas un bras ne s'étendit pour l'empêcher. et de l'effet civilisateur spécifique au théâtre. ne se disait qu'il voyait resplendir là une grande lumière . puisqu'on ne m'arrête pas. toute cette foule. Je m'en vais. Il avait en ce moment ce je ne sais quoi de divin qui fait que les multitudes reculent et se rangent devant un homme. le défenseur qu'il était là pour défendre. reprit Jean Valjean. Il traversa la foule à pas lents.

croyant tous les hommes fous et ne comprenant rien à cette vision. Puis il s'adressa à l'auditoire : – Vous tous. car ceux qui font de certaines choses souveraines sont toujours sûrs d'être servis par quelqu'un dans la foule.certain que la porte se trouva ouverte lorsqu'il y parvint. vous me trouvez digne de pitié. le verdict du jury déchargeait de toute accusation le nommé Champmathieu . s'en allait stupéfait. je reste à votre disposition. Moins d'une heure après. je me trouve digne d'envie. il se retourna et dit : – Monsieur l'avocat général. et la porte se referma comme elle avait été ouverte. Arrivé là. – 426 – . Il sortit. tous ceux qui sont ici. mis en liberté immédiatement. n'est-ce pas ? Mon Dieu ! quand je pense à ce que j'ai été sur le point de faire. et Champmathieu. Cependant j'aurais mieux aimé que tout ceci n'arrivât pas.

monsieur le maire ! s'écria-t-elle. Il répondit. dit-il. La sœur n'osa pas interroger monsieur le maire. La sœur Simplice qui l'avait veillée profita de ce sommeil pour aller préparer une nouvelle potion de quinquina. parce qu'elle croyait que monsieur le maire était allé chercher son enfant à Montfermeil. – C'est vous.Livre huitième – Contre-coup Chapitre I Dans quel miroir M. – 427 – . elle s'endormit. penchée sur ses drogues et sur ses fioles et regardant de très près à cause de cette brume que le crépuscule répand sur les objets. à voix basse : – Comment va cette pauvre femme ? – Pas mal en ce moment. La digne sœur était depuis quelques instants dans le laboratoire de l'infirmerie. Madeleine regarde ses cheveux Le jour commençait à poindre. Fantine avait eu une nuit de fièvre et d'insomnie. que Fantine était bien mal la veille et que maintenant elle était mieux. mais elle vit bien à son air que ce n'était point de là qu'il venait. – Tout cela est bien. Mais nous avons été bien inquiets. vous avez eu raison de ne pas la détromper. au matin. Madeleine était devant elle. M. pleine d'ailleurs d'images heureuses . allez ! Elle lui expliqua ce qui s'était passé. Tout à coup elle tourna la tête et fit un léger cri. Il venait d'entrer silencieusement.

que lui dirons-nous ? Il resta un moment rêveur. Le hasard fit que la sœur leva les yeux.– Oui. que vous est-il donc arrivé ? vos cheveux sont tout blancs ! – Blancs ! dit-il. elle fouilla dans une trousse et en tira une petite glace dont se servait le médecin de l'infirmerie pour constater qu'un malade était mort et ne respirait plus. – Dieu nous inspirera. monsieur le maire. et dit : – Tiens ! Il prononça ce mot avec indifférence et comme s'il pensait à autre chose. Il éclairait en face le visage de M. y considéra ses cheveux. murmura la sœur à demi-voix. – Mon Dieu. qu'elle va vous voir et qu'elle ne verra pas son enfant. monsieur ! s'écria-t-elle. reprit la sœur. Il demanda : – Puis-je la voir ? – 428 – . M. Madeleine prit la glace. dit-il. mais maintenant. La sœur se sentit glacée par je ne sais quoi d'inconnu qu'elle entrevoyait dans tout ceci. Le plein jour s'était fait dans la chambre. – On ne pourrait cependant pas mentir. La sœur Simplice n'avait point de miroir . Madeleine.

le maire. Madeleine parut réfléchir quelques instants. qui donnait un sens obscur et singulier aux paroles de M. qui la transfigurait dans son sommeil. reprit timidement la sœur. Je suis peut-être pressé. M. Il fit quelques observations sur une porte qui fermait mal. elle ne saurait pas que monsieur le maire est de retour. répandue sur son visage. – Sans doute. il faut que je la voie. – Si elle ne voyait pas monsieur le maire d'ici là. puis il entra dans la chambre de Fantine. Ses longs cils blonds. On n'aurait pas de mensonge à faire. puis il dit avec sa gravité calme : – Non. Son souffle sortait de sa poitrine avec ce bruit tragique qui est propre à ces maladies. La religieuse ne sembla pas remarquer ce mot « peut-être ». osant à peine hasarder une question. Sa pâleur était devenue de la blancheur . il serait aisé de lui faire prendre patience. elle repose. Mais cette respiration pénible troublait à peine une sorte de sérénité ineffable. mais il faut au moins deux ou trois jours. et qui navre les pauvres mères lorsqu'elles veillent la nuit près de leur enfant condamné et endormi. palpitaient tout en – 429 – . ses joues étaient vermeilles. s'approcha du lit et entrouvrit les rideaux.– Est-ce que monsieur le maire ne lui fera pas revenir son enfant ? dit la sœur. mais monsieur le maire peut entrer. et quand l'enfant arriverait elle penserait tout naturellement que monsieur le maire est arrivé avec l'enfant. la seule beauté qui lui fût restée de sa virginité et de sa jeunesse. et dont le bruit pouvait réveiller la malade. ma sœur. Elle répondit en baissant les yeux et la voix respectueusement : – En ce cas. Elle dormait.

comme il faisait deux mois auparavant. Madeleine resta quelque temps immobile près de ce lit. quand arrive l'instant où les doigts mystérieux de la mort vont cueillir l'âme. Elle ouvrit les yeux. Elle ressemblait plutôt à ce qui va s'envoler qu'à ce qui va mourir. mais qu'on ne voyait pas. le jour où il était venu pour la première fois la voir dans cet asile. elle avait des cheveux gris et lui des cheveux blancs. La branche. et dit paisiblement. qu'on sentait frémir. et semble à la fois se dérober et s'offrir. Ils étaient encore là tous les deux dans la même attitude. Le corps humain a quelque chose de ce tressaillement. M. lui priant . seulement maintenant.demeurant clos et baissés. depuis ces deux mois écoulés. debout. lorsqu'une main s'approche pour détacher la fleur. elle dormant. comme s'il y eût eu dans la chambre quelqu'un à faire taire. La sœur n'était pas entrée avec lui. frissonne. on n'eût jamais pu croire que c'était là une malade presque désespérée. avec un sourire : – Et Cosette ? – 430 – . le doigt sur la bouche. Toute sa personne tremblait de je ne sais quel déploiement d'ailes prêtes à s'entrouvrir et à l'emporter. regardant tour à tour la malade et le crucifix. Il se tenait près de ce lit. À la voir ainsi. le vit.

– Oh ! s'écria-t-elle. Heureusement le médecin. avec une absence si complète d'inquiétude et de doute. Il vint en aide à M. averti. dites-moi donc où est Cosette ? Pourquoi ne l'avoir pas mise sur mon lit pour le moment où je m'éveillerais ? Il répondit machinalement quelque chose qu'il n'a jamais pu se rappeler plus tard. Cette simple question : « Et Cosette ? » fut faite avec une foi si profonde. Votre enfant est là. avec tant de certitude. elle était la joie même. Il leva son regard vers le crucifix. – Mon enfant. mais je vous voyais. Elle joignit les mains avec une expression qui contenait tout ce que la prière peut avoir à la fois de plus violent et de plus doux. qu'il ne trouva pas une parole. dit le médecin. calmez-vous. Madeleine. ni un mouvement de joie . était survenu. Elle continua : – Je savais que vous étiez là. – Mais.Chapitre II Fantine heureuse Elle n'eut pas un mouvement de surprise. Je dormais. Je vous ai suivi des yeux toute la nuit. reprit-elle. Il y a longtemps que je vous vois. Les yeux de Fantine s'illuminèrent et couvrirent de clarté tout son visage. apportez-la-moi ! – 431 – . Vous étiez dans une gloire et vous aviez autour de vous toutes sortes de figures célestes.

Je n'ai plus de fièvre. je n'aurais pas parlé comme je viens de faire. Tant que vous serez ainsi. moi ! – Vous voyez. Je sais bien que je vais être heureuse. Est-ce que ce n'est pas bien naturel que j'aie envie de voir mon enfant qu'on a été me chercher exprès à Montfermeil ? Je ne suis pas en colère. je sens bien que je n'ai plus rien du tout . je m'opposerai à ce que vous ayez votre enfant. je vous demande pardon. – Mais je suis guérie ! je vous dis que je suis guérie ! Est-il âne. Voilà tout. Toute la nuit j'ai vu des choses blanches et des personnes qui me souriaient. pas en ce moment. – Monsieur le médecin. Autrefois. vous craignez l'émotion. je vous l'amènerai moi-même. La pauvre mère courba la tête. je vous demande vraiment bien pardon. Il faut d'abord vous guérir. – Pas encore. j'attendrai tant que vous voudrez. ce médecin ! Ah çà ! je veux voir mon enfant. comme vous vous emportez. puisque je suis guérie . Je comprends. Elle l'interrompit impétueusement. on dira : il faut lui donner son enfant. Quand on verra que je suis bien tranquille. il faut vivre pour elle. Je la vois. – 432 – . Savez-vous ? on me l'apporterait maintenant que je me mettrais à lui parler doucement. il m'est arrivé tant de malheurs que quelquefois je ne sais plus ce que je dis. Vous avez un reste de fièvre. mais je vous jure que cela ne m'aurait pas fait de mal de voir ma fille. La vue de votre enfant vous agiterait et vous ferait du mal. Il ne suffit pas de la voir. dit le médecin. Quand monsieur le médecin voudra.Touchante illusion de mère ! Cosette était toujours pour elle le petit enfant qu'on apporte. reprit le médecin. je ne la quitte pas des yeux depuis hier au soir. il m'apportera ma Cosette. Quand vous serez raisonnable. mais je vais faire comme si j'étais malade et ne pas bouger pour faire plaisir aux dames d'ici.

M. cela n'a pas de mémoire. A-t-elle bien supporté la route ? Hélas ! elle ne me reconnaîtra pas ! Depuis le temps. Madeleine mille questions. mais apaisez-vous. Dites ! vous qui êtes le maître. c'est passé. des quintes de toux interrompaient Fantine presque à chaque mot. Madeleine s'était assis sur une chaise qui était à côté du lit. Je suis joyeuse. vous la verrez bientôt. et cela ne pense plus à rien. elle ne pouvait s'empêcher d'adresser à M. ma fille ? Vous devez avoir eu bien froid dans cette diligence ! Est-ce qu'on ne pourrait pas l'amener rien qu'un petit moment ? On la remporterait tout de suite après. Fantine ne murmura pas. elle faisait visiblement effort pour paraître calme et « bien sage ». pauvre chou ! Les enfants. l'avez-vous trouvée jolie ? N'est-ce pas qu'elle est belle. et puis vous sortez vos bras du lit. Vous parlez trop vivement. la voyant si paisible. Cependant. et elle se mit à dire des paroles indifférentes. elle m'a oubliée. si vous vouliez ! Il lui prit la main : – Cosette est belle. et cela vous fait tousser. – 433 – . Oh ! que je voudrais donc la voir ! Monsieur le maire. Avait-elle du linge blanc seulement ? Ces Thénardier la tenaient-ils proprement ? Comment la nourrissait-on ? Oh ! comme j'ai souffert. elle craignait d'avoir compromis par quelques plaintes trop passionnées la confiance qu'elle voulait inspirer. afin que. C'est comme des oiseaux. monsieur le maire ? Oh ! comme vous êtes bon d'avoir été me la chercher ! Dites-moi seulement comment elle est. si vous saviez ! de me faire toutes ces questions-là dans le temps de ma misère ! Maintenant. on ne fît pas difficulté de lui amener Cosette. – Avez-vous fait un bon voyage. Elle se tourna vers lui . tout en se contenant. Aujourd'hui cela voit une chose et demain une autre. En effet. comme elle disait dans cet affaiblissement de la maladie qui ressemble à l'enfance. dit-il. Cosette se porte bien.

Montfermeil. Hélas ! à quoi les jeux des enfants ne se mêlent-ils pas ! C'était cette petite fille que Fantine entendait chanter. C'est là un de ces hasards qu'on retrouve toujours et qui semblent faire partie de la mystérieuse mise en scène des événements lugubres. Fantine s'écria : – Je l'entends ! mon Dieu ! je l'entends ! Elle étendit le bras pour qu'on se tût autour d'elle. il la considérait avec anxiété . courait pour se réchauffer. C'est une espèce de gargote que cette auberge-là. Le médecin. c'est ma Cosette ! je reconnais sa voix ! L'enfant s'éloigna comme il était venu. l'enfant de la portière ou d'une ouvrière quelconque. Madeleine lui tenait toujours la main. Ces Thénardier font-ils de bonnes affaires ? Il ne passe pas grand monde dans leur pays. et M. Il y avait un enfant qui jouait dans la cour . M. Fantine écouta encore quelque temps. c'était une petite fille. Cependant. allait. n'est-ce-pas ? L'été. riait et chantait à haute voix. – Oh ! reprit-elle.– C'est assez joli. la voix s'éteignit. puis son visage s'assombrit. et se mit à écouter avec ravissement. sa visite faite. retint son souffle. La sœur Simplice était seule restée auprès d'eux. s'était retiré. cet homme-là ! – 434 – . on va y faire des parties de plaisir. Madeleine l'entendit qui disait à voix basse : – Comme ce médecin est méchant de ne pas me laisser voir ma fille ! Il a une mauvaise figure. il était évident qu'il était venu pour lui dire des choses devant lesquelles sa pensée hésitait maintenant. L'enfant. au milieu de ce silence. venait.

elle ne quitta point des yeux l'objet quelconque qu'elle semblait voir. – 435 – . Il écoutait ces paroles comme on écoute un vent qui souffle. d'abord ! M. Elle aura un voile blanc. les yeux à terre. elle ne respirait plus . des bas à jour. quatre… elle a sept ans. et elle paraissait fixer sur quelque chose de formidable. cela lui fit lever machinalement la tête. Dans cinq ans. devant elle. Je la ferai épeler. Je la regarderai. voilà que je pense à la première communion de ma fille ! Et elle se mit à rire. son visage.Cependant le fond riant de ses idées revint. Il se retourna. la tête sur l'oreiller. Madeleine me l'a promis. trois. radieux le moment d'auparavant. Ô ma bonne sœur. Ah çà ! quand fera-t-elle sa première communion ? Elle se mit à compter sur ses doigts. Elle doit savoir ses lettres maintenant. – Comme nous allons être heureuses ! Nous aurons un petit jardin. Elle courra dans l'herbe après les papillons. Et puis elle fera sa première communion. Tout à coup elle cessa de parler. son œil agrandi par la terreur. à l'autre extrémité de la chambre. – … Un. et vit Javert. Elle continua de se parler à elle-même. Il avait quitté la main de Fantine. était blême. Fantine ? Elle ne répondit pas. Qu'avez-vous. son épaule maigre sortait de sa chemise. Elle ne parlait plus. elle s'était soulevée à demi sur son séant. Fantine était devenue effrayante. l'esprit plongé dans des réflexions sans fond. Ma fille jouera dans le jardin. elle aura l'air d'une petite femme. elle lui toucha le bras d'une main et de l'autre lui fit signe de regarder derrière lui. deux. vous ne savez pas comme je suis bête. – Mon Dieu ! s'écria-t-il.

Madeleine.Chapitre III Javert content Voici ce qui s'était passé. l'avocat général s'enferma avec le président. à peine avait-il quitté la salle d'audience de la cour d'assises. en attendant. Le défenseur avait eu peu de peine à réfuter cette harangue et à établir que. malheureusement peu neufs. du public. il était arrivé à Montreuil-sur-mer. évidemment le vrai Jean Valjean. que l'avocat général. et. Laffitte. le maire de Mon– 436 – . n'ayant plus Champmathieu. etc. etc. quand M. Ils conférèrent « de la nécessité de se saisir de la personne de M. de la cour et du jury. le président dans son résumé s'était joint au défenseur. Un peu avant six heures du matin. avait pris la parole pour déplorer l'acte de folie de l'honorable maire de Montreuil-sur-mer. déclarer que ses convictions n'étaient en rien modifiées par cet incident bizarre qui s'éclaircirait plus tard. Minuit et demi venait de sonner. et requérir. c'est-à-dire du vrai Jean Valjean. et son premier soin avait été de jeter à la poste sa lettre à M. et le jury en quelques minutes avait mis hors de cause Champmathieu. il prit Madeleine. Il était rentré à son auberge juste à temps pour repartir par la malle-poste où l'on se rappelle qu'il avait retenu sa place. sur les erreurs judiciaires.. revenu du premier saisissement. L'avocat avait tiré de là quelques épiphonèmes. et que le jury n'avait plus devant les yeux qu'un innocent. la face de l'affaire était bouleversée de fond en comble. par suite des révélations de M. Madeleine était sorti de la salle des assises d'Arras.. Immédiatement après la mise en liberté de Champmathieu. la condamnation de ce Champmathieu. Cependant. Cependant il fallait un Jean Valjean à l'avocat général. La persistance de l'avocat général était visiblement en contradiction avec le sentiment de tous. puis d'entrer à l'infirmerie et de voir Fantine.

Et puis. et il avait été choqué que le maire de Montreuil-sur-mer. était ainsi conçu : – L'inspecteur Javert appréhendera au corps le sieur Madeleine. Cette phrase. grave. eût dit l'empereur et non Buonaparte. Quelqu'un qui n'eût pas connu Javert et qui l'eût vu au moment où il pénétra dans l'antichambre de l'infirmerie n'eût pu rien deviner de ce qui se passait. signé de l'avocat général. et en chargea l'inspecteur de police Javert. Il fallait bien que justice eût son cours. le président fit peu d'objections. dans l'audience de ce jour. en parlant du débarquement à Cannes. L'ordre d'arrestation. – 437 – . était sur son oreille gauche. où il y a beaucoup de de. a été reconnu pour être le forçat libéré Jean Valjean. qui. Il était froid.treuil-sur-mer ». maire de Montreuil-sur-mer. quoique le président fût homme bon et assez intelligent. entièrement écrite de sa main sur la minute de son rapport au procureur général. il était en même temps fort royaliste et presque ardent. l'avocat général. L'exprès était lui-même un homme de police fort entendu qui. en deux mots. Ceci révélait une agitation inouïe. Quelqu'un qui l'eût connu à fond et qui l'eût examiné attentivement eût frémi. Javert se levait au moment où l'exprès lui remit l'ordre d'arrestation et le mandat d'amener. pour tout dire. avait ses cheveux gris parfaitement lissés sur les tempes et venait de monter l'escalier avec sa lenteur habituelle. est de M. La première émotion passée. mit Javert au fait de ce qui était arrivé à Arras. et lui eût trouvé l'air le plus ordinaire du monde. au lieu d'être sur sa nuque. calme. On sait que Javert était revenu à Montreuil-sur-mer immédiatement après avoir fait sa déposition. La boucle de son col de cuir. à franc étrier. L'ordre d'arrestation fut donc expédié. L'avocat général l'envoya à Montreuil-sur-mer par un exprès.

Javert était un caractère complet. il n'entra pas. avait requis un caporal et quatre soldats au poste voisin. et entra. Aucun sentiment humain ne réussit à être effroyable comme la joie. il fallait qu'il y eût en lui une de ces émotions qu'on pourrait appeler des tremblements de terre intérieurs. Ce fut le visage d'un démon qui vient de retrouver son damné. avait laissé les soldats dans la cour. Dans le pli du coude on pouvait voir le pommeau de plomb de son énorme canne. sans approcher. sans bouger. Il était venu simplement. À proprement parler. rigide avec les boutons de son habit. La certitude de tenir enfin Jean Valjean fit apparaître sur sa physionomie tout ce qu'il avait dans l'âme. poussa la porte avec une douceur de garde-malade ou de mouchard. Le fond remué monta – 438 – . Il se tint debout dans la porte entrebâillée. ne laissant faire de pli ni à son devoir. Javert. sans remuer. À l'instant où le regard de Madeleine rencontra le regard de Javert. Il resta ainsi près d'une minute sans qu'on s'aperçût de sa présence. accoutumée qu'elle était à voir des gens armés demander monsieur le maire. Tout à coup Fantine leva les yeux. devint épouvantable. laquelle disparaissait derrière lui. Madeleine. et s'était fait indiquer la chambre de Fantine par la portière sans défiance. le vit. le chapeau sur la tête. ni à son uniforme . la main gauche dans sa redingote fermée jusqu'au menton. méthodique avec les scélérats. Arrivé à la chambre de Fantine. Pour qu'il eût mal mis la boucle de son col. Javert tourna la clef. et fit retourner M.

s'effaçait sous l'orgueil d'avoir si bien deviné d'abord et d'avoir eu si longtemps un instinct juste. Javert. il étalait en plein azur la bestialité surhumaine d'un archange féroce . la raison. leur majesté. Rien n'était poignant et terrible comme cette – 439 – . mais qui. peuvent devenir hideuses. la perdition. l'autorité. la lumière et la vérité dans leur fonction céleste d'écrasement du mal. il personnifiait. n'avait rien d'ignoble. à une profondeur infinie. La probité. même hideuses. la conscience légale. l'idée du devoir. propre à la conscience humaine. Il avait derrière lui et autour de lui. il souriait et il y avait une incontestable grandeur dans ce saint Michel monstrueux. persiste dans l'horreur. Ce fut tout le déploiement d'horreur que peut donner une figure satisfaite. il se dressait dans une gloire . heureux et indigné.à la surface. il faisait sortir de la loi la foudre. éclatant. le vice. Javert en ce moment était au ciel. effroyable. la candeur. altier. la chose jugée. il vengeait la société. la sincérité. il prêtait main-forte à l'absolu . restent grandes . il y avait dans sa victoire un reste de défi et de combat . Sans qu'il s'en rendit nettement compte. il rayonnait. en se trompant. l'erreur. L'impitoyable joie honnête d'un fanatique en pleine atrocité conserve on ne sait quel rayonnement lugubrement vénérable. Sans qu'il s'en doutât. Le contentement de Javert éclata dans son attitude souveraine. il protégeait l'ordre. toutes les étoiles . la justice. mais pourtant avec une intuition confuse de sa nécessité et de son succès. l'enfer. la rébellion. il exterminait. il tenait sous son talon le crime. la vindicte publique. dans son bonheur formidable. l'ombre redoutable de l'action qu'il accomplissait faisait visible à son poing crispé le vague flamboiement de l'épée sociale . était à plaindre comme tout ignorant qui triomphe. sont des choses qui. la conviction. Javert. Ce sont des vertus qui ont un vice. La difformité du triomphe s'épanouit sur ce front étroit. lui Javert. L'humiliation d'avoir un peu perdu la piste et de s'être mépris quelques minutes sur ce Champmathieu. debout.

figure où se montrait ce qu'on pourrait appeler tout le mauvais du bon. – 440 – .

Javert ne dit pas : « Allons. c'était un rugissement. Il dit à Fantine de sa voix la plus douce et la plus calme : – Soyez tranquille. il n'exhiba point de mandat d'amener. le maire l'avait arrachée à cet homme. il n'entra point en matière . elle cacha son visage de ses deux mains et cria avec angoisse : – Monsieur Madeleine. seulement elle ne douta pas qu'il ne revint la chercher. elle se sentit expirer. Jean Valjean était une sorte de combattant mystérieux et insaisissable. Son cerveau malade ne se rendit compte de rien. Elle ne put supporter cette figure affreuse. vite ! Il y eut dans l'inflexion qui accompagna ces deux mots je ne sais quoi de fauve et de frénétique. ce n'était plus une parole humaine. Il ne fit point comme d'habitude . Puis il s'adressa à Javert et lui dit : – Je sais ce que vous voulez. vite ! » il dit : « Allonouaite ! » Aucune orthographe ne pourrait rendre l'accent dont cela fut prononcé . un lutteur ténébreux qu'il étreignait depuis cinq ans sans pouvoir le renver– 441 – .Chapitre IV L'autorité reprend ses droits La Fantine n'avait point vu Javert depuis le jour où M. Javert répondit : – Allons. Pour lui. sauvez-moi ! Jean Valjean – nous ne le nommerons plus désormais autrement – s'était levé. Ce n'est pas pour vous qu'il vient.

Il lui sembla que le monde s'évanouissait. en effet. Mais M. Voici Javert pieuvre. avait pris Jean Valjean au collet. Au cri de Javert. Fantine avait rouvert les yeux. Cette arrestation n'était pas un commencement. il lança sur Jean Valjean ce regard qu'il jetait comme un crampon. mais une fin. il ne fit point un pas .ser. Alors elle vit une chose inouïe. Que pouvait-elle craindre ? Javert avança au milieu de la chambre et cria : – Ah çà ! viendras-tu ? La malheureuse regarda autour d'elle. C'était ce regard que la Fantine avait senti pénétrer jusque dans la moelle de ses os deux mois auparavant. et avec lequel il avait coutume de tirer violemment les misérables à lui187. le maire était là. Javert. elle vit monsieur le maire courber la tête. Il se borna à dire : « Allons. Elle vit le mouchard Javert saisir au collet monsieur le maire . Motif largement développé dans Les Travailleurs de la mer. tellement inouïe que jamais rien de pareil ne lui était apparu dans les plus noirs délires de la fièvre. À qui pouvait s'adresser ce tutoiement abject ? elle seulement. vite ! » En parlant ainsi. Il n'y avait personne que la religieuse et monsieur le maire. 187 – 442 – . mais aussi dans le personnage du wapentake de L'Homme qui rit. Elle frissonna.

– Il n'y a plus de monsieur le maire ici ! Jean Valjean n'essaya pas de déranger la main qui tenait le col de sa redingote. Il dit : – Javert… Javert l'interrompit : – Appelle-moi monsieur l'inspecteur. – Mais cela ne doit être entendu que de vous seul… – Qu'est-ce que cela me fait ? je n'écoute pas ! Jean Valjean se tourna vers lui et lui dit rapidement et très bas : – 443 – . reprit Jean Valjean. je voudrais vous dire un mot en particulier. on me parle tout haut à moi ! Jean Valjean continua en baissant la voix : – C'est une prière que j'ai à vous faire… – Je te dis de parler tout haut.– Monsieur le maire ! cria Fantine. de cet affreux rire qui lui déchaussait toutes les dents. – Tout haut ! parle tout haut ! répondit Javert . Javert éclata de rire. – Monsieur.

elle regarda Javert. Il y a un voleur. ses dents claquèrent. Ah çà ! je ne te croyais pas bête ! Tu me demandes trois jours pour t'en aller ! Tu dis que c'est pour aller chercher l'enfant de cette fille ! Ah ! ah ! c'est bon ! voilà qui est bon ! Fantine eut un tremblement. où est Cosette ? Je veux mon enfant ! Monsieur Madeleine ! monsieur le maire ! Javert frappa du pied. les yeux ouverts et éteints. elle ouvrit la bouche comme pour parler. aller chercher mon enfant ! Elle n'est donc pas ici ! Ma sœur.– Accordez-moi trois jours ! trois jours pour aller chercher l'enfant de cette malheureuse femme ! Je payerai ce qu'il faudra. la chemise et le collet de Jean Valjean : – Je te dis qu'il n'y a point de monsieur Madeleine et qu'il n'y a point de monsieur le maire. et cherchant autour d'elle comme quelqu'un qui se noie. il y a un forçat appelé Jean Valjean ! c est lui que je tiens ! voilà ce qu'il y a ! Fantine se dressa en sursaut. – Voilà l'autre. drôlesse ! Gredin de pays où les galériens sont magistrats et où les filles publiques sont soignées comme des comtesses ! Ah mais ! tout ça va changer . – 444 – . un râle sortit du fond de sa gorge. – Tu veux rire ! cria Javert. ouvrant convulsivement les mains. elle étendit les bras avec angoisse. la bouche béante. Vous m'accompagnerez si vous voulez. elle regarda la religieuse. – Mon enfant ! s'écria-t-elle. appuyée sur ses bras roides et sur ses deux mains. Sa tête heurta le chevet du lit et vint retomber sur sa poitrine. répondez-moi. à présent ! Te tairas-tu. elle regarda Jean Valjean. il y a un brigand. puis elle s'affaissa subitement sur l'oreiller. il était temps ! Il regarda fixement Fantine et ajouta en reprenant à poignée la cravate.

saisit à poigne-main la maîtresse-tringle. Javert recula vers la porte. et se mit à contempler Fantine immobile et étendue. Ce qui est certain. La garde est en bas. Jean Valjean posa son coude sur la pomme du chevet du lit et son front sur sa main. chose facile à des muscles comme les siens. Jean Valjean alla à ce lit. puis il dit à Javert : – Vous avez tué cette femme. Quand il y fut parvenu. ou les poucettes ! Il y avait dans un coin de la chambre un vieux lit en fer en assez mauvais état qui servait de lit de camp aux sœurs quand elles veillaient. Économisons tout ça. Je ne suis pas ici pour entendre des raisons.Elle était morte. il se retourna. absorbé. Marchons tout de suite. Jean Valjean posa sa main sur la main de Javert qui le tenait. et considéra Javert. disloqua en un clin d'œil le chevet déjà fort délabré. marcha lentement vers le lit de Fantine. et dit à Javert d'une voix qu'on entendait à peine : – Je ne vous conseille pas de me déranger en ce moment. Il demeura ainsi. saisit sa canne par le petit bout. mais Jean Valjean pouvait profiter de cette minute pour s'évader. et l'ouvrit comme il eût ouvert la main d'un enfant. Il resta donc. c'est que Javert tremblait. et ne songeant évi– 445 – . muet. Il eut l'idée d'aller appeler la garde. Jean Valjean. – Finirons-nous ! cria Javert furieux. sa barre de fer au poing. et s'adossa au chambranle de la porte sans quitter du regard Jean Valjean.

La mort. il lui ferma les yeux. et la baisa. La morte les entendit-elle ? Il y a des illusions touchantes qui sont peut-être des réalités sublimes. a souvent raconté qu'au moment où Jean Valjean parla à l'oreille de Fantine. il lui rattacha le cordon de sa chemise et rentra ses cheveux sous son bonnet. Cela fait. Que lui dit-il ? Que pouvait dire cet homme qui était réprouvé à cette femme qui était morte ? Qu'était-ce que ces paroles ? Personne sur la terre ne les a entendues. se tournant vers Javert : – Maintenant. – 446 – . elle vit distinctement poindre un ineffable sourire sur ces lèvres pâles et dans ces prunelles vagues. Jean Valjean prit dans ses deux mains la tête de Fantine et l'arrangea sur l'oreiller comme une mère eût fait pour son enfant. La face de Fantine en cet instant semblait étrangement éclairée. Jean Valjean s'agenouilla devant cette main. Puis il se redressa. dit-il. La main de Fantine pendait hors du lit. pleines de l'étonnement du tombeau. unique témoin de la chose qui se passait. Il n'y avait plus rien sur son visage et dans son attitude qu'une inexprimable pitié. la souleva doucement. Après quelques instants de cette rêverie.demment plus à aucune chose de cette vie. Ce qui est hors de doute. et. c'est que la sœur Simplice. je suis à vous. il se pencha vers Fantine et lui parla à voix basse. c'est l'entrée dans la grande lueur.

Béjean. il a un affreux nom. tout le monde à peu près l'abandonna. Bojean. et ce ne fut plus « qu'un galérien ». – Ah. abonnée au Drapeau blanc. « Les salons » surtout abondèrent dans ce sens. Boujean. Il est juste de dire qu'on ne connaissait pas encore les détails de l'événement d'Arras. Nous sommes triste de ne pouvoir dissimuler que sur ce seul mot : c'était un galérien. Il refusait la croix. – Bah ! M. Cet homme était trop bon. – Eh bien ! je m'en doutais. il donnait des sous à tous les petits drôles qu'il rencontrait. Une vieille dame. Madeleine produisit à Montreuil-sur-mer une sensation. en attendant qu'on le transfère. trop confit. Cela apprendra aux buonapartistes ! – 447 – . ou pour mieux dire une commotion extraordinaire. – Arrêté ! – En prison à la prison de la ville. J'ai toujours pensé qu'il y avait là-dessous quelque mauvaise histoire. mon Dieu ! – Il est arrêté. En moins de deux heures tout le bien qu'il avait fait fut oublié. Vraiment ? – Il ne s'appelait pas Madeleine. trop parfait. Madeleine ? – Oui. fit cette réflexion dont il est presque impossible de sonder la profondeur : – Je n'en suis pas fâchée. – Qu'on le transfère ! On va le transférer ! Où va-t-on le transférer ? – Il va passer aux assises pour un vol de grand chemin qu'il a fait autrefois. Toute la journée on entendait dans toutes les parties de la ville des conversations comme celle-ci : – Vous ne savez pas ? c'était un forçat libéré ! Qui ça ? – Le maire. L'arrestation de M.Chapitre V Tombeau convenable Javert déposa Jean Valjean à la prison de la ville.

avec un cri dans le gosier qu'elle retint. la brave portière se leva machinalement. Elle connaissait cette main. puis elle accrocha la clef au clou où il la prenait d'habitude. 2. comme si elle l'attendait. Madeleine dans un tiroir et le bougeoir dont il se servait tous les soirs pour monter chez lui. Ce ne fut qu'au bout de plus de deux heures qu'elle sortit de sa rêverie et s'écria : « Tiens ! mon bon Dieu Jésus ! moi qui ai mis sa clef au clou ! » En ce moment la vitre de la loge s'ouvrit. et plaça le bougeoir à côté. une main188 passa par l'ouverture. Cette scène du bras passant par une ouverture répète très étrangement la scène du vol de pain (I. Le soir de ce même jour. La portière leva les yeux et resta béante. sœur Perpétue et sœur Simplice. ce bras. La fabrique avait été fermée toute la journée. encore tout effarée et réfléchissant tristement. 188 – 448 – . cette digne vieille était assise dans sa loge. Ensuite elle se rassit sur sa chaise et se remit à songer. La pauvre bonne vieille avait fait tout cela sans en avoir conscience. saisit la clef et le bougeoir et alluma la bougie à la chandelle qui brûlait. Madeleine. Madeleine avait coutume de rentrer. La vieille portière qui l'avait servi fut du nombre. Il n'y avait dans la maison que deux religieuses. prit la clef de la chambre de M. la porte cochère était verrouillée.C'est ainsi que ce fantôme qui s'était appelé M. 6). C'était M. cette manche de redingote. qui veillaient près du corps de Fantine. la rue était déserte. Trois ou quatre personnes seulement dans toute la ville restèrent fidèles à cette mémoire. Vers l'heure où M. Madeleine se dissipa à Montreuil-sur-mer.

comme elle le disait elle-même plus tard en racontant son aventure.Elle fut quelques secondes avant de pouvoir parler. On n'a jamais su comment il avait réussi à pénétrer dans la cour sans faire ouvrir la porte cochère. je me suis laissé tomber du haut d'un toit. et portait toujours sur lui. un passe-partout qui ouvrait une petite porte latérale . ouvrit sa porte avec peu de bruit. et me voici. allez me chercher la sœur Simplice. Il monta l'escalier qui conduisait à sa chambre. il était bien sûr qu'elle le garderait mieux qu'il ne se garderait lui-même. et alla fermer à tâtons sa fenêtre et son volet. dit-il. – Mon Dieu. puis il revint prendre sa bougie et rentra dans sa chambre. la fin de sa phrase eût manqué de respect au commencement. Je monte à ma chambre. je vous croyais… Elle s'arrêta. Il ne lui fit aucune recommandation . Jean Valjean était toujours pour elle monsieur le maire. s'écria-t-elle enfin. mais on avait dû le fouiller et lui prendre son passe-partout. La vieille obéit en toute hâte. – 449 – . Elle est sans doute près de cette pauvre femme. saisie. J'y étais. Arrivé en haut. monsieur le maire. il laissa son bougeoir sur les dernières marches de l'escalier. – En prison. Il acheva sa pensée. J'ai brisé un barreau d'une fenêtre. Il avait. Ce point n'a pas été éclairci.

il mordait dans un morceau de pain noir. La portière avait « fait la chambre ». On frappa deux petits coups à la porte. tout en emballant les chandeliers de l'évêque. Ceci a été constaté par les miettes de pain qui furent trouvées sur le carreau de la chambre. Il est probable que c'était le pain de la prison qu'il avait emporté en s'évadant. Du reste il n'avait ni hâte ni agitation.La précaution était utile . Dans les émotions de cette – 450 – . Il ne restait aucune trace du désordre de l'avantdernière nuit. Il jeta un coup d'œil autour de lui. C'était la sœur Simplice. – Entrez. la chandelle qu'elle tenait vacillait dans sa main. elles nous tirent du fond des entrailles la nature humaine et la forcent de reparaître au dehors. de façon que ce fût la première chose qu'on aperçût en entrant dans la chambre. elle avait les yeux rouges. lorsque la justice plus tard fit une perquisition. dit-il. Seulement elle avait ramassé dans les cendres et posé proprement sur la table les deux bouts du bâton ferré et la pièce de quarante sous noircie par le feu. Il tira d'une armoire une vieille chemise à lui qu'il déchira. et il posa sur cette feuille la pièce d'argent et les deux morceaux de fer. et. sur son lit qui n'avait pas été défait depuis trois jours. sur sa table. Il prit une feuille de papier sur laquelle il écrivit : Voici les deux bouts de mon bâton ferré et la pièce de quarante sous volée à Petit-Gervais dont j'ai parlé à la cour d'assises. on se souvient que sa fenêtre pouvait être aperçue de la rue. sur sa chaise. Les violences de la destinée ont cela de particulier que. Cela fit quelques morceaux de toile dans lesquels il emballa les deux flambeaux d'argent. Elle était pâle. si perfectionnés ou si refroidis que nous soyons.

on est à ma poursuite. Ils entendirent un tumulte de pas qui montaient. vous remettrez ceci à monsieur le curé. – Vous pouvez lire. – « Je prie monsieur le curé de veiller sur tout ce que je laisse ici. Le reste sera aux pauvres. que même je n'ai pas quitté ma porte ! Un homme répondit : – 451 – . et elle tremblait. et la vieille portière qui disait de sa voix la plus haute et la plus perçante : – Mon bon monsieur. on n'aurait qu'à m'arrêter dans sa chambre. je vous jure le bon Dieu qu'il n'est entré personne ici de toute la journée ni de toute la soirée. la religieuse était redevenue femme. Le papier était déplié. dit-il. Elle parvint cependant à dire : – Est-ce que monsieur le maire ne désire pas revoir une dernière fois cette pauvre malheureuse ? – Non. Elle lut. » La sœur voulut parler. Elle y jeta les yeux. dit-il. Elle avait pleuré.journée. cela la troublerait. Il achevait à peine qu'un grand bruit se fit dans l'escalier. Il voudra bien payer là-dessus les frais de mon procès et l'enterrement de la femme qui est morte aujourd'hui. mais elle put à peine balbutier quelques sons inarticulés. Jean Valjean venait d'écrire quelques lignes sur un papier qu'il tendit à la religieuse en disant : – Ma sœur.

bien entendu. À ses yeux un prêtre était un esprit qui ne se trompe pas. Il était tout d'une pièce et n'admettait ni objection. Ils reconnurent la voix de Javert. Javert aperçut la sœur et s'arrêta interdit. La religieuse ne leva pas les yeux. ni restriction. une religieuse était une créature qui ne pèche pas. La porte s'ouvrit. C'étaient des âmes murées à ce monde avec une seule porte qui ne s'ouvrait jamais que pour laisser sortir la vérité. son élément. On se rappelle que le fond même de Javert. l'autorité ecclésiastique était la première de toutes. Javert entra. La chambre était disposée de façon que la porte en s'ouvrant masquait l'angle du mur à droite. La chandelle était sur la cheminée et ne donnait que peu de clarté. En apercevant la sœur. son milieu respirable. Elle priait. superficiel et correct sur ce point comme sur tous. Pour lui. Jean Valjean souffla la bougie et se mit dans cet angle. c'était la vénération de toute autorité. On entendait le chuchotement de plusieurs hommes et les protestations de la portière dans le corridor. son premier mouvement fut de se retirer. La sœur Simplice tomba à genoux près de la table. – 452 – . Il était religieux.– Cependant il y a de la lumière dans cette chambre.

nous le cherchons. rapidement. et la vénérait particulièrement à cause de cela. C'était cette sœur Simplice qui n'avait menti de sa vie.Cependant il y avait aussi un autre devoir qui le tenait. et qui le poussait impérieusement en sens inverse. comme on se dévoue. sans hésiter. êtes-vous seule dans cette chambre ? Il y eut un moment affreux pendant lequel la pauvre portière se sentit défaillir. Javert le savait. et il se retira en saluant profondément. reprit Javert. dit Javert. vous ne l'avez pas vu ? La sœur répondit : – Non. que ce mensonge vous soit compté dans le paradis ! – 453 – . vous n'avez pas vu ce soir une personne. – Pardon. Elle mentit deux fois de suite. – Ma sœur. dit-il. Ô sainte fille ! vous n'êtes plus de ce monde depuis beaucoup d'années . – Ainsi. Son second mouvement fut de rester. c'est mon devoir. Elle mentit. vous avez rejoint dans la lumière vos sœurs les vierges et vos frères les anges . un homme. Il s'est évadé. et de hasarder au moins une question. excusez-moi si j'insiste. La sœur leva les yeux et répondit : – Oui. coup sur coup. ce nommé Jean Valjean.

marchant à travers les arbres et les brumes. C'était peut-être celle-là. qu'il portait un paquet et qu'il était vêtu d'une blouse. et le réduisit à ce strict nécessaire qu'on appelle la fosse commune. le plus d'argent possible aux pauvres. Où avait-il pris cette blouse ? On ne l'a jamais su. la terre. en réservant. par le témoignage de deux ou trois rouliers qui l'avaient rencontré. de qui s'agissait-il ? d'un forçat et d'une fille publique. Sa tombe ressembla à son lit.L'affirmation de la sœur fut pour Javert quelque chose de si décisif qu'il ne remarqua même pas la singularité de cette bougie qu'on venait de souffler et qui fumait sur la table. Cependant un vieux ouvrier était mort quelques jours auparavant à l'infirmerie de la fabrique. Heureusement Dieu sait où retrouver l'âme. Nous avons tous une mère. Une heure après. Après tout. ne laissant que sa blouse. On coucha Fantine dans les ténèbres parmi les premiers os venus . et fit bien peut-être. et où l'on perd les pauvres. On rendit Fantine à cette mère. Cet homme était Jean Valjean. – 454 – . un homme. elle subit la promiscuité des cendres. sur ce que Jean Valjean avait laissé. Il a été établi. s'éloignait rapidement de Montreuil-sur-mer dans la direction de Paris. Elle fut jetée à la fosse publique. Un dernier mot sur Fantine. Fantine fut donc enterrée dans ce coin gratis du cimetière qui est à tous et à personne. C'est pourquoi il simplifia l'enterrement de Fantine. Le curé crut bien faire.

.................................................................. 87 Livre deuxième – La chute........................ 50 Chapitre X L'évêque en présence d'une lumière inconnue..... 72 Chapitre XII Solitude de monseigneur Bienvenu ............................................129 Chapitre VII Le dedans du désespoir ....................................................................................................................................................................... 90 Chapitre II La prudence conseillée à la sagesse ....................... 82 Chapitre XIV Ce qu'il pensait ..15 Chapitre IV Les œuvres semblables aux paroles..31 Chapitre VII Cravatte............................................... 108 Chapitre III Héroïsme de l'obéissance passive ......................... 4 Chapitre II Monsieur Myriel devient monseigneur Bienvenu............. 4 Chapitre I Monsieur Myriel ..............................................147 Chapitre X L'homme réveillé .................. 113 Chapitre IV Détails sur les fromageries de Pontarlier ................... 78 Chapitre XIII Ce qu'il croyait.........126 Chapitre VI Jean Valjean ............................55 Chapitre XI Une restriction ....................................149 – 455 – .................................. 27 Chapitre VI Par qui il faisait garder sa maison ................. 8 Chapitre III À bon évêque dur évêché ........................................... 121 Chapitre V Tranquillité ......................................................................... 90 Chapitre I Le soir d'un jour de marche...............................................Table des matières Livre premier – Un juste.... 39 Chapitre VIII Philosophie après boire............................................................................. 45 Chapitre IX Le frère raconté par la sœur ..................135 Chapitre VIII L'onde et l'ombre..............................................................................144 Chapitre IX Nouveaux griefs ..........................................................................18 Chapitre V Que monseigneur Bienvenu faisait durer trop longtemps ses soutanes....................

..... 224 Chapitre II Première esquisse de deux figures louches ..................... 244 Chapitre II M............................................................................... 244 Chapitre I Histoire d'un progrès dans les verroteries noires............................................ 175 Chapitre I L'année 1817........................................................ 206 Chapitre VIII Mort d'un cheval ............ 276 – 456 – .....................200 Chapitre VI Chapitre où l'on s'adore ........ 247 Chapitre III Sommes déposées chez Laffitte..............153 Chapitre XII L'évêque travaille. 258 Chapitre VI Le père Fauchelevent .................................... 255 Chapitre V Vagues éclairs à l'horizon .................................................................................................................................158 Chapitre XIII Petit-Gervais ....................................................219 Livre quatrième – Confier..............Chapitre XI Ce qu'il fait ......................................196 Chapitre V Chez Bombarda .................................... 240 Livre cinquième – La descente ..........185 Chapitre III Quatre à quatre .......................................................................... 175 Chapitre II Double quatuor ................................................251 Chapitre IV M..........................................................................214 Chapitre IX Fin joyeuse de la joie.............................................................................. Madeleine.. 237 Chapitre III L'Alouette... 272 Chapitre IX Succès de Madame Victurnien ......... 270 Chapitre VIII Madame Victurnien dépense trente-cinq francs pour la morale .. 224 Chapitre I Une mère qui en rencontre une autre.....................................................................................................................164 Livre troisième – En l'année 1817....................................... 191 Chapitre IV Tholomyès est si joyeux qu'il chante une chanson espagnole........................................... 265 Chapitre VII Fauchelevent devient jardinier à Paris ............................................. c'est quelquefois livrer ............... 204 Chapitre VII Sagesse de Tholomyès .......... Madeleine en deuil ......................

. 447 – 457 – ....421 Livre huitième – Contre-coup............. 307 Chapitre II Comment Jean peut devenir Champ... 436 Chapitre IV L'autorité reprend ses droits........... 365 Chapitre VI La sœur Simplice mise à l'épreuve ..................................412 Chapitre XI Champmathieu de plus en plus étonné........................................................................................................................ 329 Chapitre III Une tempête sous un crâne ........................................ Bamatabois............................................................280 Chapitre XI Christus nos liberavit ...........400 Chapitre IX Un lieu où des convictions sont en train de se former............ 359 Chapitre V Bâtons dans les roues ..................................................431 Chapitre III Javert content ............................................................441 Chapitre V Tombeau convenable....................................... 288 Chapitre XII Le désœuvrement de M...........................313 Livre septième – L'affaire Champmathieu .............................. 325 Chapitre I La sœur Simplice ....................................................................................................................... 336 Chapitre IV Formes que prend la souffrance pendant le sommeil .............................................................................................................. 290 Chapitre XIII Solution de quelques questions de police municipale.......................................................................... 294 Livre sixième – Javert ................................................................. 427 Chapitre I Dans quel miroir M........... 383 Chapitre VII Le voyageur arrivé prend ses précautions pour repartir .................................... Madeleine regarde ses cheveux427 Chapitre II Fantine heureuse..............Chapitre X Suite du succès ....... 393 Chapitre VIII Entrée de faveur ............................................ 307 Chapitre I Commencement du repos ........ 404 Chapitre X Le système de dénégations................................................................................................. 325 Chapitre II Perspicacité de maître Scaufflaire .

Édition du groupe « Ebooks libres et gratuits » Victor Hugo LES MISÉRABLES Tome II – COSETTE (1862) .

une charrue. une auberge. et. le clocher d'ardoise de Braine-l'Alleud qui a la forme d'un vase renversé. un cabaret ayant sur sa façade cet écriteau : Au quatre vents. à l'ouest. café de particulier. soulèvent la route et la laissent retomber. clairsemé mais très vert. il arriva au fond d'un petit vallon où il y a de l'eau qui passe sous une arche pratiquée dans le remblai de la route. un tas de broussailles sèches V. un passant. une charrette à quatre roues devant la porte. entre deux rangées d'arbres. Il y avait là. une large chaussée pavée ondulant sur des collines qui viennent l'une après l'autre. arrivait de Nivelles et se dirigeait vers La Hulpe. par une belle matinée de mai. Un demi-quart de lieue plus loin que ce cabaret. Il avait dépassé Lillois et Bois-Seigneur-Isaac. à côté d'une espèce de potence vermoulue portant l'inscription : Ancienne barrière no 4. à droite. Il apercevait. Échabeau. » –4– 1 . à l'angle d'un chemin de traverse. qui emplit le vallon d'un côté de la chaussée. Il note. celui qui raconte cette histoire1.Livre premier – Waterloo Chapitre I Ce qu'on rencontre en venant de Nivelles L'an dernier (1861). s'éparpille de l'autre dans les prairies et s'en va avec grâce et comme en désordre vers Braine-l'Alleud. Hugo séjourna à Waterloo du 7 mai 1861 au 21 juillet (avec de nombreuses interruptions de ce séjour) pour y écrire le récit de la bataille et achever ainsi son roman. Le bouquet d'arbres. un grand faisceau de perches à houblon. Il allait à pied. Il venait de laisser derrière lui un bois sur une hauteur. au bord de la route. et font là comme des vagues énormes. Il suivait. le 30 juin : « J'ai fini Les Misérables sur le champ de bataille de Waterloo et dans le mois de Waterloo.

En ce moment les battants s'écartèrent et une paysanne sortit. Ce passant y entra. Sur le pré devant la porte gisaient trois herses à travers lesquelles poussaient pêle-mêle toutes les fleurs de mai. dans le grave style de Louis XIV. un mur perpendiculaire à la façade venait presque toucher la porte et la flanquait d'un brusque angle droit. Une façade sévère dominait cette porte . accostée de deux médaillons planes. avec imposte rectiligne. Le passant se courba et considéra dans la pierre à gauche. Elle vit le passant et aperçut ce qu'il regardait. Le soleil était charmant . Elle avait pour clôture deux battants décrépits ornés d'un vieux marteau rouillé.près d'une haie vive. Une jeune fille sarclait dans un champ où une grande affiche jaune. À l'angle de l'auberge. un sentier mal pavé s'enfonçait dans les broussailles. il se trouva en présence d'une grande porte de pierre cintrée. une assez large excavation circulaire ressemblant à l'alvéole d'une sphère. probablement du spectacle forain de quelque kermesse. au bas du pied-droit de la porte. probablement amoureux. après avoir longé un mur du quinzième siècle surmonté d'un pignon aigu à briques contrariées. Au bout d'une centaine de pas. Un brave petit oiseau. à côté d'une mare où naviguait une flottille de canards. lui dit-elle. une échelle le long d'un vieux hangar à cloisons de paille. volait au vent. La porte était fermée. – C'est un boulet français qui a fait ça. les branches avaient ce doux frémissement de mai qui semble venir des nids plus encore que du vent. Et elle ajouta : –5– . de la chaux qui fumait dans un trou carré. vocalisait éperdument dans un grand arbre.

c'est le trou d'un gros biscayen. de loin. – Hougomont. – Comment s'appelle cet endroit-ci ? demanda le passant. ressemblait à un lion. Il aperçut à l'horizon à travers les arbres une espèce de monticule et sur ce monticule quelque chose qui.– Ce que vous voyez là. dit la paysanne. Le passant se redressa. près d'un clou. Il fit quelques pas et s'en alla regarder au-dessus des haies. dans la porte. –6– . plus haut. Il était dans le champ de bataille de Waterloo. Le biscayen n'a pas traversé le bois.

Le passant poussa la porte. le premier nœud sous le coup de hache. le même qui dota la sixième chapellenie de l'abbaye de Villers. On entend un grondement . Hougomont. C'était un château. Des poules y éparpillent du bec la poussière. lui eût peut-être donné le monde. tout étant tombé autour d'elle. la première résistance que rencontra à Waterloo ce grand bûcheron de l'Europe qu'on appelait Napoléon . un vieux puits avec sa dalle et son tourniquet de fer. L'aspect monumental naît souvent de la ruine. Ce manoir fut bâti par Hugo2. 7. c'est Hugomons. coudoya sous un porche une vieille calèche. ce n'est plus qu'une ferme. le commencement de l'obstacle. La première chose qui le frappa dans ce préau. ou d'inscrire son nom dans ses écrits comme sur ses meubles – voir aussi Ugolin en III. un dindon qui fait la roue. pour l'antiquaire. c'est un gros chien qui montre les dents et qui remplace les Anglais. et entra dans la cour. des pioches et des pelles. ce fut une porte du seizième siècle qui y simule une arcade. un poirier en fleur en espalier sur le mur de la chapelle. –7– 2 . Auprès de l'arcade s'ouvre dans un mur une autre porte avec claveaux du temps de Henri IV. laissant voir les arbres d'un verger. sire de Somerel. Ce coin de terre. ce fut là un lieu funèbre. s'il eût pu le prendre. voilà cette cour dont la conquête fut un rêve de Napoléon. On connaît le plaisir qu'avait Hugo de retrouver. un poulain qui saute. une chapelle que surmonte un petit clocher.Chapitre II Hougomont Hougomont. À côté de cette porte un trou à fumier. quelques charrettes. 2.

bâtiments et enclos compris. cela vit. vu sur la carte. et à laquelle on a mis une pièce pour remplacer le panneau suspendu à la muraille. C'est là que Bauduin fut tué. de pierre en bas. enfoncée par les Français. C'est une simple porte charretière comme il y en a dans toutes les métairies. celle de la ferme. au delà. l'horreur y est visible . le bouleversement de la mêlée s'y est pétrifié . Foy et Bachelu s'y heurtèrent. et la porte septentrionale. de brique en haut. Hougomont.Les Anglais là ont été admirables. –8– . pend accroché au mur. elle est coupée carrément dans un mur. brisée par les Français. des prairies. les divisions Guilleminot. c'était hier. Les bâtiments de la ferme bordent la cour au sud. et où l'on distingue les balafres de l'attaque. les pierres tombent. C'est à cet angle qu'est la porte méridionale. L'orage du combat est encore dans cette cour . les boulets de Kellermann s'épuisèrent sur cet héroïque pan de mur. Les quatre compagnies des gardes de Cooke y ont tenu tête pendant sept heures à l'acharnement d'une armée. Ce sont quatre planches clouées sur deux traverses. Hougomont a deux portes : la porte méridionale. Ce ne fut pas trop de la brigade Bauduin pour forcer Hougomont au nord. cela meurt . présente une espèce de rectangle irrégulier dont un angle aurait été entaillé. en plan géométral. et la brigade Soye ne put que l'entamer au sud. celle du château. La porte septentrionale. Les murs agonisent. gardée par ce mur qui la fusille à bout portant. qui ferme la cour au nord. presque tout le corps de Reille y fut employé et y échoua. La dispute de cette entrée a été furieuse. sans le prendre. deux larges battants faits de planches rustiques . s'entre-bâille au fond du préau . Un morceau de la porte nord. On a longtemps vu sur le montant de la porte toutes sortes d'empreintes de mains sanglantes. Napoléon envoya contre Hougomont son frère Jérôme .

Ces degrés inaccessibles sont solides dans leurs alvéoles. est étrange. par toutes les fentes des pierres. assiégés dans l'escalier. Le dedans. du haut des greniers. et reverdit en avril. mais ne purent s'y maintenir. les chambres démantelées d'un corps de logis en brique . par toutes les croisées. les Français y pénétrèrent. crevassé du rez-de-chaussée jusqu'au toit. Le château servit de donjon. les trous sont des plaies . Cette cour. Les Anglais s'y étaient barricadés . à travers des fenêtres garnies de barreaux de fer. par tous les soupiraux. on pourrait dire éventrée. il s'est mis à pousser à travers l'escalier. On n'y a plus dit la messe depuis le carnage. L'escalier a deux étages . était plus bâtie qu'elle ne l'est aujourd'hui. du fond des caves. le seul débris qui reste du manoir d'Hougomont. des angles et des coudes d'équerre. On entrevoit dans l'aile ruinée. de derrière les murailles. la mitraille eut pour réplique l'incendie. Tout le reste ressemble à une mâchoire édentée. se dresse écroulée. apportèrent des fascines et mirent le feu aux murs et aux hommes . les Anglais. redevenu calme. À côté de la chapelle. la chapelle servit de blockhaus. les gardes anglaises étaient embusquées dans ces chambres . Pourtant l'autel y est resté.les brèches crient . et massés sur les marches supérieures. les arbres penchés et frissonnants semblent faire effort pour s'enfuir. un autel de bois grossier adossé à un fond de pierre brute. la spirale de l'escalier. Une dizaine de marches tiennent encore au mur . Des constructions qu'on a depuis jetées bas y faisaient des redans. l'un est mort. On s'y extermina. sur la première est entaillée l'image d'un trident. Les Français. arquebuses de toutes parts. Ce sont de larges dalles de pierre bleue qui font un monceau dans les orties. avaient coupé les marches inférieures. Deux vieux arbres sont là . l'autre est blessé au pied. en 1815. Quatre murs lavés au lait de chaux. Depuis 1815. On s'est massacré dans la chapelle. apparaît comme l'intérieur d'un coquillage brisé. une –9– . une aile du château.

du quinzième siècle . et à gauche. Ce cadavre était le sous-lieutenant Legros. dans un coin. n'a pas été aussi heureux que le Christ. Près des pieds du Christ on lit ce nom : Henquinez. Puis ces autres : Conde de Rio Maïor. la porte a brûlé. puis s'est arrêté. Les nations s'y insultaient. elle a été fournaise . Il y en a deux dans cette cour. C'était un paysan qui habitait Hougomont et y était jardinier. On demande : pourquoi n'y a-t-il pas de seau et de poulie à celui-ci ? C'est qu'on n'y puise plus d'eau. Les Français. deux petites fenêtres cintrées. maîtres un moment de la chapelle. sur la porte un grand crucifix de bois. sa famille prit la fuite et s'alla cacher dans les bois. telle est cette chapelle. Près de l'autel est clouée une statue en bois de sainte Anne. On a reblanchi le mur en 1849. la tête de l'enfant Jésus a été emportée par un biscayen. L'enfant Jésus. La forêt autour de l'abbaye de Villers abrita pendant plusieurs jours et plusieurs nuits toutes ces malheureuses populations dis– 10 – . On sort de la chapelle. au dire des gens du pays.porte vis-à-vis l'autel. Le 18 juin 1815. Le dernier qui ait tiré de l'eau de ce puits se nommait Guillaume Van Kylsom. puis délogés. le plancher a brûlé. C'est à la porte de cette chapelle qu'a été ramassé un cadavre qui tenait une hache à la main. on voit un puits. un vieux châssis vitré tout cassé. le Christ en bois n'a pas brûlé. signes de colère. Le feu lui a rongé les pieds dont on ne voit plus que les moignons noircis. Les murs sont couverts d'inscriptions. Miracle. Pourquoi n'y puise-t-on plus d'eau ? Parce qu'il est plein de squelettes. Il y a des noms français avec des points d'exclamation. Marques y Marquesa de Almagro (Habana). au-dessus du crucifix un soupirail carré bouché d'une botte de foin. décapité. Les flammes ont rempli cette masure . l'ont incendiée. à terre.

Trois murs mi-partis pierre et brique. la nuit qui suivit l'ensevelissement. ni poulie . Le quatrième côté est ouvert. La ferrure de soutènement du mur de droite dessine une croix. devait mourir lui aussi. Cette tourelle avait un plafond dont il ne reste que les poutres. Ce puits. où burent tant de morts. Ce puits n'a point pour devanture la large dalle bleue qui sert de tablier à tous les puits de Belgique. tels que de vieux troncs d'arbres brûlés. Tous étaient-ils morts ? la légende dit non. peut-être un trou d'obus. et l'œil se perd dans un profond cylindre de brique qu'emplit un entassement de ténèbres. on entendit sortir du puits des voix faibles qui appelaient. Ce puits était profond. marquent la place de ces pauvres bivouacs tremblants au fond des halliers. Tout autour du puits. Ce puits est isolé au milieu de la cour. Il n'a plus ni seau. les combattants se firent servir par cet homme effrayé. on en fit un sépulcre. Aujourd'hui encore de certains vestiges reconnaissables. Guillaume Van Kylsom demeura à Hougomont « pour garder le château » et se blottit dans une cave. Les Anglais l'y découvrirent. Il parait que. Le typhus est une annexe du triomphe. l'entourent de trois côtés. enterrer les cadavres.persées. mais il a encore la cuvette de pierre qui servait de déversoir. Beaucoup burent là leur dernière gorgée. on eut une hâte. On l'arracha de sa cachette. Le mur du fond a une façon d'œil-de-bœuf informe. le bas des murs disparaît dans les orties. La mort a une façon à elle de harceler la victoire. et. C'est à ce puits qu'il puisait l'eau. La dalle bleue y est remplacée par une traverse à laquelle s'appuient cinq ou six difformes tronçons de bois noueux et ankylosés qui ressemblent à de grands ossements. L'eau des pluies – 11 – . C'est par là qu'on puisait l'eau. ni chaîne. repliés comme les feuilles d'un paravent et simulant une tourelle carrée. On se penche. Après l'action. à coups de plat de sabre. ce Guillaume leur portait à boire. Ils avaient soif . et elle fait suivre la gloire par la peste. Peutêtre avec trop d'empressement. On y jeta trois cents morts.

au fond un mur. boum3. le mur du fond est en pierre. à gauche. et de temps en temps un oiseau des forêts voisines vient y boire et s'envole. La première partie est un jardin. fermé d'un terrassement monumental en pierre de taille avec balustres à double renflement. J'étais dans les bras de ma mère. Au moment où le lieutenant hanovrien Wilda saisissait cette poignée pour se réfugier dans la ferme. Moi. – 12 – . avait peur et pleurait. J'avais trois ans. Ma sœur. La porte de cette maison donne sur la cour. la deuxième est le verger. donne dans le verger. la troisième est un bois. On entre dans le jardin d'abord. Le mur de droite est en brique. la maison de la ferme. Il est en trois parties. j'imitais le canon. La famille qui occupe la maison a pour grand-père l'ancien jardinier Van Kylsom. Il est en contrebas. plus grande. On nous a emportées dans les bois. Le verger est terrible.s'y amasse. est encore habitée. on pourrait presque dire en trois actes. un sapeur français lui abattit la main d'un coup de hache. et je faisais boum. » Une porte de la cour. On se collait l'oreille à terre pour écouter. à droite un mur. encombré de végétations sauvages. C'était un jardin seigneurial dans ce premier style français qui a précédé Lenô- 3 Georgette aura le même « mot » dans Quatrevingt-treize. À côté d'une jolie plaque de serrure gothique il y a sur cette porte une poignée de fer à trèfles. à gauche une haie. Une femme en cheveux gris vous dit : « J'étais là. Une maison dans cette ruine. du côté de l'entrée les bâtiments du château et de la ferme. planté de groseilliers. nous l'avons dit. mort depuis longtemps. Ces trois parties ont une enceinte commune. posée de biais.

Un balustre brisé est posé sur l'étrave comme une jambe cassée. dont une était armée de carabines. 14. quinze cents hommes tombèrent en moins d'une heure. les trente-huit meurtrières faisant feu à la fois. On se battit corps à corps sous les arbres. – 13 – 4 . Là. plus bas que le verger.tre . dans ces quelques toises carrées. Devant la seizième sont couchées deux tombes anglaises en granit. et du jardin on passe dans le verger proprement dit. pris et traqués comme des ours dans leur fosse. intrépides. Il n'y a de meurtrières qu'au mur sud . y sont encore. 1) seront aussi quarante-trois. les gardes anglaises derrière. C'est dans ce jardin. Les hanovriens bordaient ces balustres et tiraient d'en haut. Ce mur est caché au dehors par une grande haie vive . ruine et ronce aujourd'hui. l'attaque principale venait de là. Les pilastres sont surmontés de globes qui semblent des boulets de pierre. un orage de mitraille et de balles . les autres sont couchés dans l'herbe. et la brigade Soye s'y brisa. acceptèrent le combat avec deux compagnies hanovriennes. croyant n'avoir affaire qu'à la haie. Les trente-huit meurtrières percées par les Anglais à des hauteurs irrégulières. Les insurgés de la barricade (en IV. On compte encore quarante-trois4 balustres sur leurs dés . n'ayant pour abri que les groseilliers. ripostant d'en bas. les Français grimpèrent avec les ongles. Waterloo commença ainsi. mais également symbolique pour Hugo dont la fille Léopoldine s'était noyée en septembre 1843. Toute cette herbe a été mouillée de sang. et trouvèrent ce mur. On n'avait pas d'échelles. obstacle et embuscade. Ces voltigeurs. les Français arrivèrent. la franchirent. six contre deux cents. On monte quelques marches. ayant pénétré là et n'en pouvant plus sortir. Le verger pourtant fut pris. Le mur semble prêt à recommencer le combat. que six voltigeurs du 1er léger. mirent un quart d'heure à mourir. Presque tous ont des éraflures de mousqueterie. Un ba- Chiffre peut-être authentique.

vingt bataillons français. furieusement mêlés. Les squelettes d'arbres morts abondent dans ce verger. d'une famille française réfugiée à la révocation de l'édit de Nantes. sabrés. dans cette seule masure de Hougomont. Duplat tué. des chevaux de charrue y paissent. fusillés. Tout à côté se penche un vieux pommier malade pansé avec un bandage de paille et de terre glaise. le carnage. Hugo note dans ses carnets. Il a ses boutons d'or et ses pâquerettes. fut foudroyé là. brûlés . Les corbeaux volent dans les branches. l'incendie. Le major Blackman s'y est adossé pour expirer. verdissant. Au dehors le mur. sept cents hommes. Sous un grand arbre voisin est tombé le général allemand Duplat. Presque tous les pommiers tombent de vieillesse. le massacre. des cordes de crin où sèche du linge traversent les intervalles des arbres et font baisser la tête aux passants. sur les quarante du corps de Reille. Foy blessé. est rongé par la mitraille. Il n'y en a pas un qui n'ait sa balle ou son biscaïen5. donnez-moi trois francs . l'herbe y est haute. égorgés. de sang allemand et de sang français. trois mille hommes. décimés. au fond il y a un bois plein de violettes. » – 14 – 5 . contre lequel furent braquées les deux batteries de Kellermann. gisant. on marche dans cette friche et le pied enfonce dans les trous de taupes.taillon de Nassau. Au milieu de l'herbe on remarque un tronc déraciné. si vous aimez. Bauduin tué. Ce verger est sensible comme un autre au mois de mai. un puits comblé de cadavres. et tout cela pour qu'aujourd'hui un paysan dise à un voyageur : Monsieur. je vous expliquerai la chose de Waterloo ! V. le régiment de Nassau et le régiment de Brunswick détruits. le 7 mai 1861 : « Acheté un morceau d'arbre de verger où est incrusté un biscaïen = 2 Fr. les gardes anglaises mutilées. Blackman tué. écharpés. un ruisseau fait de sang anglais.

frapper. et même un peu avant l'époque où commence l'action racontée dans la première partie de ce livre. l'avenir de l'Europe était changé. rompre les lignes. il nouait et dénouait les batailles avec le canon. Enfoncer les carrés. pulvériser les régiments. Il traitait la stratégie du général ennemi comme une citadelle. Il accablait le point faible de mitraille . Il a fallu attendre un peu de raffermissement pour que l'artillerie pût manœuvrer. Il y avait du tir dans son génie. La bataille de Waterloo. Napoléon était officier d'artillerie. et un nuage traversant le ciel à contre-sens de la saison a suffi pour l'écroulement d'un monde. Tous ses plans de bataille sont faits pour le projectile. disait : Tel de nos boulets a tué six hommes. Quelques gouttes d'eau de plus ou de moins ont fait pencher Napoléon. n'a pu commencer qu'à onze heures et demie. et qui.Chapitre III Le 18 juin 1815 Retournons en arrière. Le fond de ce prodigieux capitaine. et il confiait cette besogne au boulet. et replaçons-nous en l'année 1815. et il s'en ressentait. tout pour lui était là. Pourquoi ? Parce que la terre était mouillée. Pour que Waterloo fût la fin d'Austerlitz. – 15 – . c'était l'homme qui. a fait invincible pendant quinze ans ce sombre athlète du pugilat de la guerre. et ceci a donné à Blücher le temps d'arriver. dans le rapport au Directoire sur Aboukir. c'est un des droits du narrateur. S'il n'avait pas plu dans la nuit du 17 au 18 juin 1815. frapper sans cesse. c'était là sa clef de victoire. Méthode redoutable. et il la battait en brèche. jointe au génie. Faire converger l'artillerie sur un point donné. la providence n'a eu besoin que d'un peu de pluie. broyer et disperser les masses. frapper.

vieillir. l'action commençait à six heures du matin. c'est croître . l'âme comme le corps ? le vétéran se faisait-il fâcheusement sentir dans le capitaine ? en un mot. chose grave dans un général. trois heures avant la péripétie prussienne. pour les Annibals et les Bonapartes. du haut de son char d'éclairs. La bataille était gagnée et finie à deux heures. ce génie. inconscient du péril ? dans cette classe de grands hommes matériels qu'on peut appeler les géants de l'action. à quarante-six ans.Le 18 juin 1815. est-ce décroître ? Napoléon avait-il perdu le sens direct de la victoire ? en était-il à ne plus reconnaître l'écueil. à ne plus deviner le piège. pour les Dantes et les MichelAnges. Quelle quantité de faute y a-t-il de la part de Napoléon dans la perte de cette bataille ? le naufrage est-il imputable au pilote ? Le déclin physique évident de Napoléon se compliquait-il à cette époque d'une certaine diminution intérieure ? les vingt ans de guerre avaient-ils usé la lame comme le fourreau. comme beaucoup d'historiens considérables l'ont cru. il comptait d'autant plus sur l'artillerie qu'il avait pour lui le nombre. les indiquait d'un doigt souverain. y a-t-il un âge pour la myopie du génie ? La vieillesse n'a pas de prise sur les génies de l'idéal . – 16 – . s'éclipsait-il ? entrait-il en frénésie pour se déguiser à lui-même son affaiblissement ? commençait-il à osciller sous l'égarement d'un souffle d'aventure ? devenait-il. avait-il maintenant cet ahurissement sinistre de mener aux précipices son tumultueux attelage de légions ? était-il pris. Napoléon en avait deux cent quarante. à ne plus discerner le bord croulant des abîmes ? manquait-il du flair des catastrophes ? lui qui jadis savait toutes les routes du triomphe et qui. Wellington n'avait que cent cinquanteneuf bouches à feu . Supposez la terre sèche. d'une folie suprême ? ce cocher titanique du destin n'était-il plus qu'un immense cassecou ? Nous ne le pensons point. l'artillerie pouvant rouler.

était dans cette bataille. Walter Scott. faire un trou dans l'ennemi. Quinet.Son plan de bataille était. une des scènes génératrices du drame que nous racontons se rattache à cette bataille . jeter l'Allemand dans le Rhin et l'Anglais dans la mer. mais cette histoire n'est pas notre sujet . Hugo signale ses sources. nous n'avons pas le droit de tenir tête. saisir Bruxelles. Vaulabelle. pour l'essentiel. Hugo avait écrit : « … à l'autre point de vue par Charras ». son compagnon d'exil à Bruxelles et son principal informateur par l'Histoire de la campagne de 1815 : Waterloo. prenant peut-être des apparences pour des réalités . ce juge naïf. enlever Mont-Saint-Jean. à un ensemble de faits où il y a sans doute du mirage. et faite magistralement. cette histoire d'ailleurs est faite. Tout cela. Ensuite on verrait. pousser la moitié britannique sur Hal et la moitié prussienne sur Tongres. Dans l'édition originale. si scrupuleusement suivies que le lecteur n'a pas à mettre en doute. publiée en 1857. Charras. Thiers. pour Napoléon. un chercheur penché sur cette terre pétrie de chair humaine. selon nous. à l'autre point de vue par toute une pléiade d'historiens6. nous n'avons ni la pratique militaire ni la compétence stratégique qui autorisent un système . de l'aveu de tous. un enchaînement de hasards domine à Waterloo les deux capitaines . Comme il le fait souvent. C'était par sympathie envers un ami. au nom de la science. l'exactitude des faits ici mentionnés. à un point de vue par Napoléon. un passant dans la plaine. faire de Wellington et de Blücher deux tronçons . un chef-d'œuvre. le couper en deux. nous jugeons comme le peuple. Aller droit au centre de la ligne alliée. ce mystérieux accusé. son collègue à l'Assemblée nationale en 1848-1851. nous ne sommes qu'un témoin à distance. Quant à nous. Lamartine. Il va sans dire que nous ne prétendons pas faire ici l'histoire de Waterloo . – 17 – 6 . nous laissons les historiens aux prises. et quand il s'agit du destin.

symbole involontaire du suprême héroïsme de la garde impériale. et toutes les ondulations montent vers Mont-Saint-Jean. Le triangle compris au sommet de l'A. est le plateau de Mont-Saint-Jean. C'est là qu'on a placé le lion. Reille faisant face à Hill. Le sommet de l'A est Mont-Saint-Jean. est la forêt de Soignes. On se cramponne à tout . la pointe gauche inférieure est Hougomont. la corde de l'A est le chemin creux d'Ohain à Braine-l'Alleud. chaque pli domine le pli suivant. Le jambage gauche de l'A est la route de Nivelles. la pointe droite inférieure est la Belle-Alliance. Les ailes des deux armées s'étendent à droite et à gauche des deux routes de Genappe et de Nivelles . là est Wellington . Deux troupes ennemies sur un champ de bataille sont deux lutteurs. d'Erlon faisant face à Picton. entre les deux jambages et la corde. L'une cherche à faire glisser l'autre. C'est un bras-le-corps. La dispute de ce plateau fut toute la bataille. qu'on se représente un vaste terrain ondulant . un buisson est un point d'appui . Derrière la pointe de l'A.Chapitre IV A Ceux qui veulent se figurer nettement la bataille de Waterloo n'ont qu'à coucher sur le sol par la pensée un A majuscule. là est Napoléon. et y aboutissent à la forêt. le jambage droit est la route de Genappe. Un peu au-dessous du point où la corde de l'A rencontre et coupe le jambage droit est la HaieSainte. là est Reille avec Jérôme Bonaparte . Quant à la plaine en elle-même. Au milieu de cette corde est le point précis où s'est dit le mot final de la bataille. un – 18 – . derrière le plateau de Mont-SaintJean.

elle met souvent de l'ombre là où l'on voyait des rayons . l'armée française en bas. et les ténèbres du despote – 19 – . sur la hauteur de Rossomme. Wellington avait le bon côté. et d'approfondir le moindre relief. dite aujourd'hui plaine de Waterloo. un mouvement de terrain. Les deux généraux avaient attentivement étudié la plaine de Mont-Saint-Jean. toute cette figure du dernier césar est debout dans les imaginations. Esquisser ici l'aspect de Napoléon. tout le monde l'a vu. la nécessité d'examiner la moindre touffe d'arbres. sa lunette à la main. cela tenait à un certain obscurcissement légendaire que la plupart des héros dégagent et qui voile toujours plus ou moins longtemps la vérité . toute lumière qu'elle est. Avant qu'on le montre. les bottes à l'écuyère sur des bas de soie. un bois. la culotte de peau. mais aujourd'hui l'histoire et le jour se font. le cheval blanc avec sa housse de velours pourpre ayant aux coins des N couronnées et des aigles. est impitoyable . L'armée anglaise était en haut. et l'un attaque l'autre. pour le chef responsable. cela est presque de trop. l'histoire. avec une sagacité prévoyante. cet uniforme vert. le 18 juin. les éperons d'argent. le revers blanc cachant la plaque. Wellington. Dès l'année précédente. un régiment lâche pied . peuvent arrêter le talon de ce colosse qu'on appelle une armée et l'empêcher de reculer. et précisément parce qu'elle est lumière. Sur ce terrain et pour ce duel. Cette figure a été longtemps toute dans la lumière . un ravin. l'angle du cordon rouge sous le gilet. du même homme elle fait deux fantômes différents. sévèrement regardée par les autres. faute d'une bicoque où s'adosser.angle de mur est un épaulement . De là. Napoléon le mauvais. l'épée de Marengo. à l'aube du 18 juin 1815. un ravalement de la plaine. Ce profil calme sous le petit chapeau de l'école de Brienne. acclamée des uns. la redingote grise cachant les épaulettes. l'avait examinée comme un en-cas de grande bataille. elle a cela d'étrange et de divin que. un sentier transversal à propos. à cheval. et en fait justice. Qui sort du champ est battu. Cette clarté.

luttent avec l'éblouissement du capitaine. Rome enchaînée diminue César . C'est un malheur pour un homme de laisser derrière lui de la nuit qui a sa forme. Jérusalem tuée diminue Titus. La tyrannie suit le tyran. Babylone violée diminue Alexandre . – 20 – . De là une mesure plus vraie dans l'appréciation définitive des peuples.

Ce n’était plus le rendez-vous d’Austerlitz. se trouve un peu plus loin. et il avait voulu attendre que les batteries attelées pussent rouler et galoper librement . si les blés et les seigles couchés par cette cohue de charrois en masse n’eussent comblé les ornières et fait litière sous les roues. un grenadier lui cria : – Prenez garde à ce terrain-là. visqueux dans les pluies.Chapitre V Le quid obscurum7 des batailles Tout le monde connaît la première phase de cette bataille . Napoléon. « Ce qu'il y a d'obscur ». on y glisse. l’eau s’était çà et là amassée dans les creux de la plaine comme dans des cuvettes . Sire. il fallait pour cela que le soleil parût et séchât le sol. sur de certains points les équipages du train en avaient jusqu’à l’essieu . Quand le premier coup de canon fut tiré. début trouble. visant tantôt tel point. mais pour les Anglais plus encore que pour les Français. nous l’avons expliqué. tantôt tel autre de la bataille. quid divinum ». L’affaire commença tard . le général anglais Colville regarda à sa montre et constata qu’il était onze heures trente-cinq minutes. « quid obscurum. et est citée à plusieurs reprises dans le roman. tout mouvement. glaiseux. avait l’habitude de tenir toute l’artillerie dans sa main comme un pistolet. particulièrement dans les vallons du côté de Papelotte. menaçant pour les deux armées. On fait plus qu'y glisser. Comme Napoléon mettait pied à terre près de la Belle-Alliance et enjambait un fossé. les sous-ventrières des attelages dégouttaient de boue liquide . Mais le soleil ne parut pas. L'expression complète. Il avait plu8 toute la nuit . » – 21 – 8 7 . qui garde l'eau et fait partout des flaques et des mares. la terre était défoncée par l’averse . incertain. eût été impossible. Voir les carnets de Hugo (17 mai 1861) : « Un sol marneux. on y tombe. hésitant.

Ces jeunes soldats. L’attaque de l’aile droite française sur Papelotte était à fond . force recrues. forcer Mont-Saint-Jean. Ce plan eût réussi. Il y avait dans l’infanterie anglaise. devant nos redoutables fantassins. Papelotte fut pris . ils firent surtout un excellent service de tirailleurs . la bataille vacilla. En même temps Napoléon attaqua le centre en précipitant la brigade Quiot sur la Haie-Sainte. cette attaque réussit. Détail à noter. par l’aile gauche française sur Hougomont. plus de furie peut-être que l’empereur n’eût voulu. de là sur Hal. put se borner à y envoyer pour tout renfort quatre autres compagnies de gardes et un bataillon de Brunswick. au lieu de s’y masser. si les quatre compagnies des gardes anglaises et les braves Belges de la division Perponcher n’eussent solidement gardé la position. la Haie-Sainte fut enlevée. L’attaque sur Hougomont avait quelque simulation : attirer là Wellington. de là sur Braine-l’Alleud.L’action s’engagea avec furie. Ceci déplut à Wellington. Après la prise de la Haie-Sainte. leur inexpérience se tira intrépidement d’affaire . Cette infanterie novice eut de la verve. devient pour ainsi dire son propre général . un peu livré à lui-même. rien de plus net. À part quelques incidents. refouler Wellington sur Hougomont. ces recrues montrèrent quelque chose de l’invention et de la furie françaises. et Wellington. couper la route de Bruxelles. furent vaillants . particulièrement dans la brigade de Kempt. le soldat en tirailleur. tel était le plan. culbuter la gauche anglaise. et Ney poussa l’aile droite française contre l’aile gauche anglaise qui s’appuyait sur Papelotte. – 22 – . le faire pencher à gauche. barrer le passage aux Prussiens possibles.

non des lignes stratégiques. le mystérieux. les lourds shakos enguirlandés de torsades. On aperçoit de vastes fluctuations dans cette brume. le divin des maladies. 106) : « Il y a. des tableaux. 1830-1846. un mirage vertigineux. les buffleteries croisées. les Écossais aux genoux nus et aux plaids quadrillés. Tel point du champ de bataille dévore plus de combattants que tel autre. Quid obscurum. les soldats anglais ayant aux entournures pour épaulettes de gros bourrelets blancs circulaires. Le crépuscule s’y fait. cit. les deux plans des deux chefs entrent l’un dans l’autre et se déforment l’un par l’autre. de midi à quatre heures. avant la Révolution. les traînées de sang Gribeauval était. les chevau-légers hanovriens avec leur casque de cuir oblong à bandes de cuivre et à crinières de crins rouges. les colbacks à flamme. l'inconnu. p. quid divinum10. les gibernes à grenade. l’infanterie presque noire de Brunswick mêlée à l’infanterie écarlate d’Angleterre. les dolmans des hussards. directeur de l'artillerie . Quid divinum. La ligne de bataille flotte et serpente comme un fil. On est obligé de reverser là plus de soldats qu’on ne voudrait. Rosa. S. le milieu de cette bataille est presque indistinct et participe du sombre de la mêlée. les sabretaches flottantes. comme ces sols plus ou moins spongieux qui boivent plus ou moins vite l’eau qu’on y jette. non ce qu’il faut à Gribeauval. un intervalle obscur . les grandes guêtres blanches de nos grenadiers.Il y a dans cette journée. les bottes rouges à mille plis. le choc des masses armées a d’incalculables reflux . Chaque historien trace un peu le linéament qui lui plaît dans ces pêle-mêle. poète et peintre de l'école de Naples au XVIIe siècle. dit Hippocrate. Quelle que soit la combinaison des généraux. « Quelque chose d'obscur. dans l’action. Une certaine quantité de tempête se mêle toujours à une bataille.. on peut le dire des révolutions. quelque chose de divin » : formule souvent utilisée par Hugo et déjà notée en 1830 (Choses vues. l’attirail de guerre d’alors presque inconnu aujourd’hui. Ce qu'il dit des maladies. fut un artiste violent et mouvementé. » – 23 – 10 9 . ouv. ce qu’il faut à Salvator Rosa9. Dépenses qui sont l’imprévu.

les bataillons sont des fumées. c’est disparu . et il n’est donné à aucun narrateur. à un certain moment. Rembrandt vaut mieux que Van Der Meulen. cherchez. qui est vrai de tous les grands chocs armés. l’ouragan seul est vrai. L’historien. Il ne peut que saisir les contours principaux de la lutte. Pour peindre une bataille. se particularise. tous ces écueils remuent continuellement les uns devant les autres .ruissellent illogiquement. les régiments entrant ou sortant font des caps ou des golfes. il faut de ces puissants peintres qui aient du chaos dans le pinceau . la bataille se précisa. C’est ce qui donne à Folard le droit de contredire Polybe. Van der Meulen. qu’on appelle une bataille. enfle et disperse ces multitudes tragiques. L’immobilité d’un plan mathématique exprime une minute et non une journée. – 24 – . est particulièrement applicable à Waterloo. « appartiennent plutôt à la biographie des régiments qu’à l’histoire de l’armée ». La géométrie trompe . l’artillerie arrive . dans l’après-midi. en ce cas. les plis sombres avancent et reculent . Qu’estce qu’une mêlée ? une oscillation. les fronts des armées ondoient. refoule. où était l’artillerie. Il y avait là quelque chose. une sorte de vent du sépulcre pousse. si consciencieux qu’il soit. pour emprunter l’expression de Napoléon lui-même. Ceci. les éclaircies se déplacent . de fixer absolument la forme de ce nuage horrible. ment à trois heures. exact à midi. accourt la cavalerie . a le droit évident de résumé. Toutefois. où était l’infanterie. et s’éparpille en d’innombrables faits de détails qui. Ajoutons qu’il y a toujours un certain instant où la bataille dégénère en combat.

Le prince d'Orange. les Français avaient tué aux Anglais le général Picton. Marsh était mort. le centre. et un du bataillon de Lunebourg porté par un prince de la famille de Deux-Ponts. Ce nœud-là tenait toujours. la HaieSainte était prise. de douze cents chevaux il en restait six cents . quarante-deux hommes seulement survivaient . un peu concave. Trois mille combattants s'étaient massacrés dans cette grange. venait s'adosser à Wellington. Cette vaillante cavalerie avait plié sous les lanciers de Bro et sous les cuirassiers de Travers . éperdu et intrépide. criait aux Hollando-Belges : Nassau ! Brunswick ! jamais en arrière ! Hill. Deux divisions. était fortement situé. Un sergent des gardes anglaises. Hougomont entamé. Mater tué. d'une balle à travers la tête. Hill l'aile droite. étaient détruites.Chapitre VI Quatre heures de l'après-midi Vers quatre heures. La bataille. Hamilton blessé. très dense et très compact. la Haie-Sainte prise. Picton l'aile gauche. moins cinq. la cinquième et la sixième. réputé par ses compagnons invulnérable. tous les officiers. Hougomont tenait encore. Gordon était mort. avait deux points d'appui. Le centre de l'armée anglaise. il n'y avait plus qu'un nœud. Le prince d'Orange commandait le centre. Il occupait le plateau de – 25 – . deux étaient à terre. le premier boxeur de l'Angleterre. la situation de l'armée anglaise était grave. Hougomont et la Hale-Sainte . Wellington le renforça. mais brûlait . Les Écossais gris n'existaient plus . des trois lieutenants-colonels. troué de sept coups de lance. Baring était délogé. Il y appela Hill qui était à Merbe-Braine. il y appela Chassé qui était à Braine-l'Alleud. Du bataillon allemand qui la défendait. y avait été tué par un petit tambour français. Picton était mort. Alten était sabré. les gros dragons de Ponsonby étaient hachés. pour Wellington. dont un de la division Alten. Ponsonby était tombé. Plusieurs drapeaux étaient perdus. Dans la même minute où les Anglais avaient enlevé aux Français le drapeau du 105ème de ligne. étaient morts ou pris. affaibli.

Cela lui mit sous la main vingt-six bataillons. sur la lisière du plateau. crénelé les buissons. Ainsi assuré et contre-buté. Wellington ajouta à ce centre une brigade de Chassé. aux gardes de Maitland. Leur artillerie était en embuscade sous les broussailles. le contingent de Nassau. ôtée à l'aile droite. La retraite. plus la division Clinton. incontestablement autorisé par la guerre qui admet le piège. aux régiments de Halkett. fait des embrasures dans les aubépines. était si bien fait que Haxo. envoyé par l'empereur à neuf heures du matin pour reconnaître les batteries ennemies. les Hanovriens de Kielmansegge et les Allemands d'Ompteda. le centre de l'armée anglohollandaise était en bonne posture. Une armée n'eût pu y reculer sans se dissoudre . Ce travail punique. mis une gueule de canon entre deux branches. hors les deux barricades barrant les routes de Nivelles et de Genappe. n'en avait rien vu. armé de carabines. il donna comme épaulements et contreforts l'infanterie de Brunswick. et une brigade de Wincke. Tout autour du plateau. qui était à cette époque un bien domanial de Nivelles et qui marque l'intersection des routes. masse du seizième siècle si robuste que les boulets y ricochaient sans l'entamer. les régiments s'y fussent tout de suite désagrégés. Une – 26 – . assez âpre alors. les Anglais avaient taillé çà et là les haies. il est vrai. alors contiguë au champ de bataille et coupée par les étangs de Grœnendael et de Boitsfort. était couché dans les grands blés. selon l'opinion de plusieurs hommes du métier. fut rabattue derrière le centre. L'artillerie s'y fût perdue dans les marais. ayant derrière lui le village et devant lui la pente. eût été là un sauve-qui-peut. À ses Anglais. le 951. L'aile droite. comme dit Charras.Mont-Saint-Jean. Le péril de cette position était la forêt de Soignes. ôtée à l'aile gauche. un bataillon de la brigade de Kempt. C'était le moment où la moisson est haute . et était revenu dire à Napoléon qu'il n'y avait pas d'obstacle. Il s'adossait à cette forte maison de pierre. à la brigade de Mitchell. contestée par d'autres.

a acheté deux cents francs. restait Somerset. un peu en avant du vieux moulin de Mont-Saint-Jean. À Clinton. Wellington fut là froidement héroïque. Wellington criait à ses anciens compagnons de Talavera. vandale enthousiaste. Cet ouvrage n'était pas fini . eût été presque une redoute. on n'avait pas eu le temps de le palissader. scié et emporté. L'aide de camp Gordon venait de tomber à côté de lui. qui. – 27 – . était à cheval. quatorze cents chevaux. la ligne anglaise s'ébranla en arrière. un mouvement rétrograde se fit. sous un orme qu'un Anglais. le reste disparut . et y demeura toute la journée dans la même attitude. Les boulets pleuvaient. achevée. les régiments. lui dit : – Mylord. La batterie. mais impassible. Wellington avait en outre dans un pli de terrain les dragons-gardes de Somerset. inquiet. Wellington recula. C'était l'autre moitié de cette cavalerie anglaise. se replièrent dans le fond que coupe encore aujourd'hui le sentier de service de la ferme de Mont-Saint-Jean. – La journée visiblement tournait mal. depuis. et quels ordres nous laissez-vous si vous vous faites tuer ? – De faire comme moi. le front de bataille anglais se déroba.batterie énorme était masquée par des sacs à terre à l'endroit où est aujourd'hui ce qu'on appelle « le musée de Waterloo ». était disposée derrière un mur de jardin très bas. Wellington. chassés par les obus et les boulets français. Lord Hill. de Vitoria et de Salamanque : – Boys (garçons) ! est-ce qu'on peut songer à lâcher pied ? pensez à la vieille Angleterre ! Vers quatre heures. Tout à coup on ne vit plus sur la crête du plateau que l'artillerie et les tirailleurs. répondit Wellington. il dit laconiquement : – Tenir ici jusqu'au dernier homme. qui existe encore. quelles sont vos instructions. – Commencement de retraite ! cria Napoléon. Ponsonby détruit. si justement célèbre. revêtu à la hâte d'une chemise de sacs de sable et d'un large talus de terre. lui montrant un obus qui éclatait.

Pompée pleurera. satisfait de voir la longue ligne des feux anglais illuminant tout l'horizon de Frischemont à Braine-l'Alleud. mais il est certain que César riait. Les plus grands prédestinés font de ces contre-sens. il avait cru un moment à la reculade de Wellington. Il n'avait pas pris une minute de sommeil. assigné par lui à jour fixe sur ce champ de Waterloo. Pompeius flebit11. écoutant le tonnerre. L'homme qui avait été sombre à Austerlitz fut gai à Waterloo. tous les instants de cette nuit-là avaient été marqués pour lui par une joie. Il avait parcouru toute la ligne des grand'gardes. à une heure.Chapitre VII Napoléon de belle humeur L'empereur. son impénétrabilité souriait. il avait entendu le pas d'une colonne en marche . n'avait jamais été de si bonne humeur que ce jourlà. Le suprême sourire est à Dieu. Depuis le matin. quoique malade et gêné à cheval par une souffrance locale. était exact . Pompée cette fois ne devait pas pleurer. cette âme profonde. explorant à cheval. dans ce vers des Géorgiques. Il avait dit à « César rit. en s'arrêtent çà et là pour parler aux vedettes. il lui avait semblé que le destin. » Napoléon se trompait. il avait arrêté son cheval. À deux heures et demie. Ils n'étaient plus d'accord. masquée de marbre. les collines qui avoisinent Rossomme. regardant les éclairs. et était demeuré quelque temps immobile. évoquait le triomphe de César sur Pompée à Pharsale. rayonnait aveuglément. la nuit. – 28 – 11 . sous l'orage et sous la pluie. Le 18 juin 1815. Nos joies sont de l'ombre. » Virgile. Dès la veille. avec Bertrand. Ridet Caesar. disaient les légionnaires de la légion Fulminatrix. et on avait entendu ce fataliste jeter dans l'ombre cette parole mystérieuse : « Nous sommes d'accord. près du bois d'Hougomont.

Le silence était profond sur la terre . – Ce petit Anglais a besoin d'une leçon. et était à jeun . Bertrand.Bertrand : C'est l'arrière-garde anglaise qui s'ébranle pour décamper. quand il montrait au grand-maréchal le paysan enthousiaste du golfe Juan. et que l'armée anglaise attendait la bataille. on avait apporté le déjeuner de l'empereur. n'avaient pu arriver le matin. L'armée anglaise dormait. il tonnait pendant que l'empereur parlait. Il y avait invité plusieurs généraux. empêtrés dans des routes défoncées. qui allait prendre position au village d'Ohain. Tout – 29 – . il avait perdu une illusion . des officiers envoyés en reconnaissance lui avaient annoncé que l'ennemi ne faisait aucun mouvement. le soldat n'avait pas dormi. La pluie redoublait. À cinq heures. Il causait avec expansion . les convois de vivres. voilà déjà du renfort ! La nuit du 17 au 18 juin. J'aime encore mieux les culbuter que les refouler. À quatre heures. Rien ne bougeait . ce paysan avait servi de guide à une brigade de cavalerie anglaise. était mouillé. Le matin. un paysan lui avait été amené par les coureurs . s'était assis. à l'extrême gauche. en disant à Soult : Joli échiquier ! Par suite des pluies de la nuit. il raillait Wellington. et avait déployé sur la table la carte du champ de bataille. s'était fait apporter de la ferme de Rossomme une table de cuisine et une chaise de paysan. sur la berge qui fait l'angle du chemin de Plancenoit. À trois heures et demie du matin. il n'y avait de bruit que dans le ciel. Tant mieux ! s'était écrié Napoléon. disait Napoléon. avec une botte de paille pour tapis. deux déserteurs belges lui avaient rapporté qu'ils venaient de quitter leur régiment. il avait mis pied à terre dans la boue. pas un feu de bivouac n'était éteint. il avait retrouvé cette verve du débarquement du 1er mars. en s'écriant : – Eh bien. cela n'avait pas empêché Napoléon de crier allégrement à Ney : Nous avons quatre-vingt-dix chances sur cent. À huit heures. probablement la brigade Vivian. Je ferai prisonniers les six mille Anglais qui viennent d'arriver à Ostende.

une feuille de papier sur le genou. échelonnée et mise en mouvement sur cinq colonnes. adoptée par lui à l'île d'Elbe. dit Benjamin Constant.en déjeunant. Pendant le mystérieux trajet de l'île d'Elbe en France. s'était écrié à deux reprises : Magnifique ! magnifique ! 12 Orthographe admise jusqu’en 1935 [NdC] – 30 – . puissante. de sabres et de bayonnettes 12 sur l'horizon. les divisions sur deux lignes. puis deux généraux s'étaient assis sur la botte de paille. on avait raconté que Wellington était l'avant-veille au bal à Bruxelles. Napoléon avait eu plusieurs accès de ce rire pendant le déjeuner de Waterloo. avec les roulements des tambours et les sonneries des trompettes. en pleine mer. vaste. Il abondait en plaisanteries. L'empereur avait plaisanté Ney qui disait : Wellington ne sera pas assez simple pour attendre Votre Majesté. avait dit : Le bal. et l'empereur leur avait dicté l'ordre de bataille. le 27 février. mer de casques. qui avait encore en ce moment-là à son chapeau la cocarde blanche et amarante semée d'abeilles. ceci est un mot de l'un d'eux. chez la duchesse de Richmond. Qui rit de la sorte est en familiarité avec les événements. c'est aujourd'hui. et Soult. l'empereur. le brick de guerre français le Zéphir ayant rencontré le brick l'Inconstant où Napoléon était caché et ayant demandé à l'Inconstant des nouvelles de Napoléon. dit Gourgaud. Il badinait volontiers. plutôt bizarres que spirituelles. C'était là d'ailleurs sa manière. à l'instant où l'armée française. Après le déjeuner il s'était recueilli un quart d'heure. rude homme de guerre avec une figure d'archevêque. joyeuse. avait pris en riant le porte-voix et avait répondu luimême : L'empereur se porte bien. dit Fleury de Chaboulon. Le fond de son caractère était une humeur enjouée. ému. l'artillerie entre les brigades. battant aux champs. musique en tête. Ces gaîtés de géant valent la peine qu'on y insiste. s'était déployée. À neuf heures. l'empereur. C'est lui qui avait appelé ses grenadiers « les grognards » . il leur tirait la moustache. il leur pinçait l'oreille. une plume à la main. L'empereur ne faisait que nous faire des niches .

Comme à Brienne. détachées sur son ordre des trois corps de d'Erlon. Toute cette sérénité n'avait été traversée que par un mot de pitié hautaine . ce qui semble incroyable. il avait dit : C'est dommage. et destinées à commencer l'action en battant Mont-SaintJean où est l'intersection des routes de Nivelles et de Genappe. mangés de rouille. s'était porté en avant de Rossomme. celle de sept heures du soir. général. Autour de ce tertre. Il y a quelques années. désignée par lui pour se barricader dans Mont-Saint-Jean. un paysan trouvera des armes rongées d'une rouille rugueuse. en voyant à sa gauche. sitôt le village enlevé. au milieu de ce profond silence de commencement d'orage qui précède les mêlées. la compagnie de sapeurs du premier corps. I. à un endroit où il y a aujourd'hui une grande tombe. il avait encouragé d'un sourire. toute l'armée. pour répéter l'expression de l'empereur. Puis il était monté à cheval.De neuf heures à dix heures et demie. il avait sur sa tête le sifflement des balles et des biscayens. 495) : « En labourant son champ. de Reille et de Lobau. presque à l'endroit où étaient les pieds de son cheval. Quelques instants après la formation du front de bataille. » Virgile imagine là l'état futur des champs des deux batailles – 31 – 13 . voyant défiler les trois batteries de douze. à son passage devant lui. c'est un tertre assez élevé qui existe encore et derrière lequel la garde était massée dans une déclivité de la plaine. Scabra rubigine13. qui fut sa seconde station pendant la bataille. Sûr de l'issue. des boulets vermoulus. La troisième station. On a ramassé. se masser avec leurs chevaux superbes ces admirables Écossais gris. « la figure de six V ». formant. entre la Belle-Alliance et la Haie-Sainte. avait pris position et s'était rangée sur six lignes. on y a déterSouvenir de Virgile (Géorgiques. les boulets ricochaient sur le pavé de la chaussée jusqu'à Napoléon. est redoutable . et avait choisi pour observatoire une étroite croupe de gazon à droite de la route de Genappe à Bruxelles. de vieilles lames de sabre et des projectiles informes. l'empereur avait frappé sur l'épaule de Haxo en lui disant : Voilà vingt-quatre belles filles.

l'une. deux ans après. Les ondulations des plaines diversement inclinées où eut lieu la rencontre de Napoléon et de Wellington ne sont plus. En prenant à ce champ funèbre de quoi lui faire un monument. le tombeau anglais. mais qui. Pour le glorifier. paysan hostile. et l'histoire. revoyant Waterloo. surtout du côté de la Haie-Sainte. à gauche . Celui qui écrit ces lignes. et de vieux tronçons de fer qui cassaient comme des bâtons de sureau entre ses doigts. Hugo écrit 46 ans après Waterloo. à droite. tu vas te faire tuer dans le dos. on l'a défiguré. C'est à cette dernière station que l'empereur disait à son guide Lacoste. encore chargé. a trouvé luimême dans le talus friable de ce tertre.ré un obus de soixante. Grâce aux mille et mille charretées de terre employées à la butte de cent cinquante pieds de haut et d'un demi-mille de circuit. comme Jean Valjean à sa sortie du bagne. Pour la France. l'autre. le tombeau allemand. dont la fusée s'était brisée au ras de la bombe. déconcertée. toute cette plaine est sépulcre. on lui a ôté son relief réel. il y avait une crête qui. Wellington. les restes du col d'une bombe désagrégés par l'oxyde de quarante-six années14. se retournant à chaque paquet de mitraille. était presque un escarpement. il était d'un abord qui fondèrent l'Empire romain : Pharsale – César l'emporte sur Pompée – et Philippes – Octave et Antoine défont l'armée des meurtriers de César. en creusant le sable. Il n'y a point de tombeau français. L'élévation de cet escarpement peut encore être mesurée aujourd'hui par la hauteur des deux tertres des deux grandes sépultures qui encaissent la route de Genappe à Bruxelles . et Napoléon avait 46 ans le 18 juin 1815. et tâchant de se cacher derrière lui : – Imbécile ! c'est honteux. le jour de la bataille. s'est écrié : On m'a changé mon champ de bataille. effaré. Brutus et Cassius. ne s'y reconnaît plus. vers la route de Nivelles. attaché à la selle d'un hussard. – 32 – 14 . du côté de la chaussée de Genappe. Là où est aujourd'hui la grosse pyramide de terre surmontée du lion. le plateau de MontSaint-Jean est aujourd'hui accessible en pente douce . personne ne l'ignore. s'abaissait en rampe praticable. ce qu'elles étaient le 18 juin 1815.

elle est aujourd'hui de plain-pied avec la plaine . sont joints par un chemin d'une lieue et demie environ qui traverse une plaine à niveau ondulant. Cette route était et est encore une tranchée dans la plus grande partie de son parcours . marchand à Bruxelles. Monsieur Bernard Debrye. la fange compliquait la montée. Ohain en est un autre. ce qui fait que sur divers points cette route est un ravin. En 1815. comme le constatait une autre croix de pierre dont le faîte a disparu dans les défrichements. y avait été écrasé en 1783 par un éboulement du talus. elle était alors chemin creux. mais dont le piédestal renversé est encore visible aujourd'hui sur la pente du gazon à gauche de la chaussée entre la Haie-Sainte et la ferme de Mont-Saint-Jean. cachés tous les deux dans des courbes de terrain. les pluies avaient encore raviné cette roideur. Des accidents y arrivaient. Ces villages. Mathieu Nicaise. seulement. Le versant là était si incliné que les canons anglais ne voyaient pas au-dessous d'eux la ferme située au fond du vallon. surtout en hiver. et non seulement on gravissait. La route était si étroite à l'entrée de Braine-l'Alleud qu'un passant y avait été broyé par un chariot. et souvent entre et s'enfonce dans des collines comme un sillon. tranchée creuse quelquefois d'une douzaine de pieds et dont les talus trop escarpés s'écroulaient çà et là. Elle était si profonde sur le plateau du Mont-Saint-Jean qu'un paysan. mais on s'embourbait. Le long de la crête du plateau courait une sorte de fossé impossible à deviner pour un observateur lointain. On lui a pris ses deux talus pour la butte-monument. février 1637 15. comme le constate une croix de pierre debout près du cimetière qui donne le nom du mort. et la date de l'accident. centre du combat. Voici l'inscription : Dom – Cy a été écrasé – par malheur – sous un chariot – Monsieur Bernard – de Brye marchand – à Bruxelles le (illisible) – febvrier 1637 – 33 – 15 . Qu'était-ce que ce fossé ? Disons-le. Le 18 juin 1815. cette route coupait la crête du plateau de Mont-Saint-Jean entre les deux chaussées de Genappe et de Nivelles .âpre et abrupt. Braine-l'Alleud est un village de Belgique. comme aujourd'hui. sous les averses.

fossé au sommet de l'escarpement.Un jour de bataille. ornière cachée dans les terres. bordant la crête de Mont-Saint-Jean. ce chemin creux dont rien n'avertissait. c'est-à-dire terrible. était invisible. – 34 – .

le lieutenant Vieux. le plan de bataille conçu par lui. nous l'avons constaté. le matin de Waterloo. les quinze pièces sans escorte culbutées par Uxbridge dans un chemin creux. blessé au moment où il enfonçait à coups de hache la porte de la Haie-Sainte sous le feu plongeant de la barricade anglaise barrant le coude de la route de Genappe à Bruxelles. l'étrange malentendu de Ney massant. le peu d'effet des bombes tombant dans les lignes anglaises. Il avait raison . l'embourbement des batteries. Fris16 Ce guide s'appelait en réalité Decoster. cet hercule sorti de l'école polytechnique. Donzelot et Durutte compromis. l'aile gauche mal entamée. la résistance d'Hougomont. au lieu de les échelonner. les colonnes d'attaque désunies. – 35 – . des épaisseurs de vingtsept rangs et des fronts de deux cents hommes livrés de la sorte à la mitraille. sa batterie de sept pièces enclouée. l'aile droite anglaise mal inquiétée. la muraille inattendue où s'était brisée la brigade Soye. l'inutilité de la démonstration de Piré sur Brainel'Alleud. malgré le comte d'Erlon. toute cette cavalerie. Quiot repoussé. la ténacité de la Haie-Sainte. l'étourderie fatale de Guilleminot n'ayant ni pétards ni sacs à poudre. Une fois la bataille engagée. de sorte que la mitraille se changeait en éclaboussure. Foy mis hors de combat. le prince de Saxe-Weimar tenant et gardant. Napoléon était content. quinze escadrons. la division Marcognet. l'effrayante trouée des boulets dans ces masses.Chapitre VIII L'empereur fait une question au guide Lacoste16 Donc. Bauduin tué. les quatre divisions du premier corps. à peu près annulée. s'y enfouissant dans le sol détrempé par les pluies et ne réussissant qu'à y faire des volcans de boue. sabrée par Ponsonby. ses péripéties très diverses. prise entre l'infanterie et la cavalerie. la batterie d'écharpe brusquement démasquée sur leur flanc Bourgeois. était en effet admirable. fusillée à bout portant dans les blés par Best et Pack.

il ne faisait jamais chiffre à chiffre l'addition poignante du détail . Malplaquet et Ramillies vengés. Il paraissait dire au sort : tu n'oserais pas. Napoléon était habitué à regarder la guerre fixement . Wellington acculé à la forêt de Soignes et détruit. Napoléon tressaillit. les chiffres lui importaient peu. lui qui se croyait maître et possesseur de la fin . ce hussard noir prussien arrêté par les coureurs de la colonne volante de trois cents chasseurs battant l'estrade entre Wavre et Plancenoit. c'était le terrassement définitif de l'Angleterre par la France .chemont et Smohain. Leipsick et Fontainebleau. L'homme de Marengo raturait Azincourt. Il vit subitement le plateau de Mont-Saint-Jean se dégarnir et le front de l'armée anglaise disparaître. mais se dérobait. tous ces incidents orageux. équivalente à l'antique invulnérabilité. Pourtant. et il traitait le destin d'égal à égal. L'éclair de la victoire passa dans ses yeux. Napoléon se sentait protégé dans le bien et toléré dans le mal. que les commencements s'égarassent. passant comme les nuées de la bataille devant Napoléon. se supposant hors de question. Au moment où Wellington rétrograda. Poitiers. il ne s'en alarmait point. quand on a derrière soi la Bérésina. le drapeau du 105ème pris. ou croyait avoir pour lui. Elle se ralliait. Mi-parti lumière et ombre. il savait attendre. c'était Crécy. le retard de Grouchy. Il avait. avaient à peine troublé son regard et n'avaient point assombri cette face impériale de la certitude. pourvu qu'ils donnassent ce total : victoire . les choses inquiétantes que ce prisonnier avait dites. les dix-huit cents hommes couchés en moins de temps encore autour de la HaieSainte. les quinze cents hommes tués en moins d'une heure dans le verger d'Hougomont. – 36 – . il semble qu'on pourrait se défier de Waterloo. Un mystérieux froncement de sourcil devient visible au fond du ciel. L'empereur se souleva à demi sur ses étriers. on pourrait presque dire une complicité des événements. le drapeau du 45ème pris. une connivence.

l'arme au pied derrière lui. Le guide fit un signe de tête négatif. deux larges abatis d'arbres. notait les pentes. promena une dernière fois sa lunette sur tous les points du champ de bataille. L'empereur se redressa et se recueillit. probablement perfide. Sa garde. le carré de seigles. expédia une estafette à franc étrier à Paris pour y annoncer que la bataille était gagnée. Wellington avait reculé. Il remarqua près de cette barricade la vieille chapelle de Saint-Nicolas peinte en blanc qui est à l'angle de la traverse vers Braine-l'Alleud. – 37 – . Napoléon était un de ces génies d'où sort le tonnerre.L'empereur alors. Il regarda avec quelque fixité les barricades anglaises des deux chaussées. le sentier . il semblait compter chaque buisson. armée de deux canons. et celle de la chaussée de Nivelles où étincelaient les bayonnettes hollandaises de la brigade Chassé. Il donna l'ordre aux cuirassiers de Milhaud d'enlever le plateau de Mont-Saint-Jean. Il se pencha et parla à demi-voix au guide Lacoste. méditant la péripétie terrible. Il songeait . les seuls de toute l'artillerie anglaise qui vissent le fond du champ de bataille. Napoléon. scrutait le bouquet d'arbres. Il venait de trouver son coup de foudre. celle de la chaussée de Genappe au-dessus de la HaieSainte. se retournant brusquement. il examinait les versants. Il ne restait plus qu'à achever ce recul par un écrasement. l'observait d'en bas avec une sorte de religion.

si savamment composée par Napoléon. aussi célèbre que La Marseillaise pendant la période révolutionnaire. formée en colonne par division. se déployer sur deux rangs entre la chaussée de Genappe et Frischemont. s'enfonça dans le fond redoutable où tant d'hommes déjà étaient Hymne patriotique et républicain plus encore qu'impérial. avec la précision d'un bélier de bronze qui ouvre une brèche. descendit. les chasseurs de la garde. et prendre leur place de bataille dans cette puissante deuxième ligne. une de leurs batteries à leur flanc. – 38 – 17 . avec les pistolets d'arçon dans les fontes et le long sabre-épée. L'aide de camp Bernard leur porta l'ordre de l'empereur. d'un même mouvement et comme un seul homme. et ils avaient derrière eux. C'étaient des hommes géants sur des chevaux colosses. Ils faisaient un front d'un quart de lieue. deux ailes de fer. Toute cette cavalerie. la division de Lefebvre-Desnouettes. les clairons sonnant.Chapitre IX L'inattendu Ils étaient trois mille cinq cents. huit cent quatre-vingts lances. pour ainsi dire. ayant à son extrémité de gauche les cuirassiers de Kellermann et à son extrémité de droite les cuirassiers de Milhaud. Ils portaient le casque sans crins et la cuirasse de fer battu. laquelle. Le matin toute l'armée les avait admirés quand. sabres levés. toutes les musiques chantant Veillons au salut de l'empire17. Ils étaient vingt-six escadrons . colonne épaisse. ils étaient venus. Les escadrons énormes s'ébranlèrent. pour les appuyer. étendards et trompettes au vent. onze cent quatrevingt-dix-sept hommes. Alors on vit un spectacle formidable. l'autre à leur centre. et les lanciers de la garde. la colline de la Belle-Alliance. Ney tira son épée et prit la tête. les cent six gendarmes d'élite. Il fut chanté à nouveau en 1840. avait. à neuf heures.

de sabres. On croyait voir de loin s'allonger vers la crête du plateau deux immenses couleuvres d'acier. horribles. reparut de l'autre côté du vallon. six sur la seconde. sublimes . Étant deux divisions. làdessus les cuirasses. muette. Ils montaient. sept sur la première. Pêle-mêle de casques. la division Delord avait la gauche. Il semblait que cette masse était devenue monstre et n'eût qu'une âme. dans les intervalles de la mousqueterie et de l'artillerie. on entendait ce piétinement colossal. deux bataillons par carré. invulnérables. sortant de cette ombre. toujours compacte et serrée. et sur deux lignes. y disparut dans la fumée. graves. la crosse à l'épaule. On les apercevait à travers une vaste fumée déchirée çà et là. mais Ney s'y retrouvait. comme les écailles sur l'hydre. Bizarre coïncidence numérique. Rien de semblable ne s'était vu depuis la prise de la grande redoute de la Moskowa par la grosse cavalerie . à l'ombre de la batterie masquée. Elle entendait le – 39 – . formée en treize carrés. Murat y manquait. Chaque escadron ondulait et se gonflait comme un anneau du polype. ils étaient deux colonnes . dieux et bêtes. attendait. menaçants. les antiques hippanthropes. l'infanterie anglaise. Quelque chose de pareil à cette vision apparaissait sans doute dans les vieilles épopées orphiques racontant les hommes-chevaux.tombés. immobile. Ces récits semblent d'un autre âge. imperturbables . couchant en joue ce qui allait venir. tumulte discipliné et terrible . ces titans à face humaine et à poitrail équestre dont le galop escalada l'Olympe. calme. Elle ne voyait pas les cuirassiers et les cuirassiers ne la voyaient pas. Cela traversa la bataille comme un prodige. puis. l'épouvantable pente de boue du plateau de Mont-SaintJean. vingt-six bataillons allaient recevoir ces vingt-six escadrons. de cris. montant au grand trot. Derrière la crête du plateau. bondissement orageux des croupes des chevaux dans le canon et la fanfare. à travers un nuage de mitraille crevant sur elle. Elle écoutait monter cette marée d'hommes. la division Wathier avait la droite.

puis. Il y eut un silence redoutable. à la gauche des Anglais. Parvenus au point culminant de la crête. aucun moyen de reculer. et les casques. et les trompettes. qui exagère évidemment. les chevaux se dressaient. béant. le second rang y poussa le premier. et le troisième y poussa le second . L'instant fut épouvantable. effrénés. la force acquise pour écraser les Anglais écrasa les Français. pilant et bouleversant les cavaliers. à pic sous les pieds des chevaux. la tête de colonne des cuirassiers se cabra avec une clameur effroyable. dit que deux mille chevaux et quinze cents hommes furent ensevelis dans le chemin creux d'Ohain. ne faisant qu'une chair dans ce gouffre. Tout à coup. le ravin inexorable ne pouvait se rendre que comblé. le froissement des cuirasses. et trois mille têtes à moustaches grises criant : vive l'empereur ! toute cette cavalerie déboucha sur le plateau. C'était le chemin creux d'Ohain. et. inattendu. une fosse. glissaient les quatre pieds en l'air. les cuirassiers venaient d'apercevoir entre eux et les Anglais un fossé. tombaient sur la croupe. Le ravin était là. cavaliers et chevaux y roulèrent pêle-mêle se broyant les uns sur les autres. et les étendards. Une tradition locale. Presque un tiers de la brigade Dubois croula dans cet abîme. on marcha dessus et le reste passa. et ce fut comme l'entrée d'un tremblement de terre. et une sorte de grand souffle farouche. une longue file de bras levés brandissant des sabres apparut audessus de la crête. subitement. profond de deux toises entre son double talus . se rejetaient en arrière. à notre droite. Ceci commença la perte de la bataille. toute la colonne n'était plus qu'un projectile. chose tragique. le frappement alternatif et symétrique des sabots au grand trot. tout à leur furie et à leur course d'extermination sur les carrés et les canons. le cliquetis des sabres. Ce chiffre vraisemblablement comprend – 40 – .grossissement du bruit des trois mille chevaux. quand cette fosse fut pleine d'hommes vivants.

probablement sur l'éventualité d'un obstacle. À cause de Dieu. Le guide avait répondu non. Napoléon. il avait fait. Notons en passant que c'était cette brigade Dubois. Était-il possible que Napoléon gagnât cette bataille ? Nous répondons non. avant d'ordonner cette charge des cuirassiers de Milhaud. avait enlevé le drapeau du bataillon de Lunebourg. On pourrait presque dire que de ce signe de tête d'un paysan est sortie la catastrophe de Napoléon. le monde montant au cerveau d'un homme. Le – 41 – . ceci n'était plus dans la loi du dix-neuvième siècle. Une autre série de faits se préparait. si funestement éprouvée. une heure auparavant. Bonaparte vainqueur à Waterloo. qui. Averti pourtant et mis en éveil par la petite chapelle blanche qui en marque l'angle sur la chaussée de Nivelles. Ces pléthores de toute la vitalité humaine concentrée dans une seule tête. une question au guide Lacoste. Cet individu comptait à lui seul plus que le groupe universel. chargeant à part. avait scruté le terrain. mais n'avait pu voir ce chemin creux qui ne faisait pas même une ride à la surface du plateau. Il était temps que cet homme vaste tombât. D'autres fatalités encore devaient surgir. L'excessive pesanteur de cet homme dans la destinée humaine troublait l'équilibre. La mauvaise volonté des événements s'était annoncée de longue date.tous les autres cadavres qu'on jeta dans ce ravin le lendemain du combat. Pourquoi ? À cause de Wellington ? à cause de Blücher ? Non. où Napoléon n'avait plus de place. cela serait mortel à la civilisation si cela durait.

Le sang qui fume. d'où dépendent les gravitations régulières dans l'ordre moral comme dans l'ordre matériel. Waterloo n'est point une bataille . le trop-plein des cimetières. ce sont des plaidoyers redoutables. se plaignaient. – 42 – . que l'abîme entend. Probablement les principes et les éléments.moment était venu pour l'incorruptible équité suprême d'aviser. et sa chute était décidée. Il gênait Dieu. Napoléon avait été dénoncé dans l'infini. les mères en larmes. quand la terre souffre d'une surcharge. Il y a. de mystérieux gémissements de l'ombre. c'est le changement de front de l'univers.

Ventre à terre. sabre aux dents. la batterie s'était démasquée. Un tournoiement frénétique les enveloppa. C'étaient de ces hommes qui. telle fut l'attaque.Chapitre X Le plateau de Mont Saint-Jean En même temps que le ravin. La colonne Wathier seule avait souffert du désastre . était arrivée entière. L'intrépide général Delord fit le salut militaire à la batterie anglaise. diminués de nombre. Toutes les faces des carrés anglais furent attaquées à la fois. Alors ce fut effrayant. Les cuirassiers se ruèrent sur les carrés anglais. pistolets au poing. Les bataillons anglais. Le premier rang. Les cuirassiers n'eurent pas même un temps d'arrêt. et où toute cette chair se fait granit. comme s'il pressentait l'embûche. Toute l'artillerie volante anglaise était rentrée au galop dans les carrés. Soixante canons et les treize carrés foudroyèrent les cuirassiers à bout portant. genou en terre. recevait les – 43 – . éperdument assaillis. Cette froide infanterie demeura impassible. brides lâchées. Il y a des moments dans les batailles où l'âme durcit l'homme jusqu'à changer le soldat en statue. mais non découragés. ne bougèrent pas. que Ney avait fait obliquer à gauche. Le désastre du chemin creux les avait décimés. grandissent de cœur. la colonne Delord.

Cet oubli fut sa grande faute fatale. laissait passer une éruption de mitraille et se refermait. Ces Écossais mouraient en pensant au Ben Lothian. rongés par cette cavalerie forcenée. Des files d'hommes disparaissaient broyées sous les chevaux. – 44 – . eût songé à son infanterie. relativement peu nombreux. Chaque carré était un volcan attaqué par un nuage . Wellington le vit. Les boulets faisaient des trouées dans les cuirassiers. se rétrécissaient sans broncher. en ce moment-là même. De là une difformité de blessures qu'on n'a pas vue peut-être ailleurs. Le joueur de cornemuse au centre. avaient là contre eux presque toute l'armée anglaise. son pibroch sous le bras. jouait les airs de la montagne.cuirassiers sur les bayonnettes. Ces carrés n'étaient plus des bataillons. enjambaient les rangs. Cependant quelques bataillons hanovriens plièrent. Le carré extrême de droite. la lave combattait la foudre. c'étaient des cratères . il eût gagné la bataille. au milieu de ces quatre murs vivants. Les cuirassiers. baissant dans une inattention profonde son œil mélancolique plein du reflet des forêts et des lacs. le front du carré s'ouvrait. c'était une tempête. assis sur un tambour. derrière le second rang les canonniers chargeaient les pièces. comme les Grecs en se souvenant d'Argos. Les cuirassiers répondaient par l'écrasement. gigantesques. ils faisaient explosion au milieu des assaillants. amoindris par la catastrophe du ravin. étant en l'air. le second rang les fusillait . pendant qu'on s'exterminait autour de lui. sautaient par-dessus les bayonnettes et tombaient. les cuirassiers faisaient des brèches dans les carrés. et songea à sa cavalerie. La figure de ce combat était monstrueuse. Si Napoléon. Les bayonnettes s'enfonçaient dans les ventres de ces centaures. chaque homme valant dix. le plus exposé de tous. fut presque anéanti dès les premiers chocs. abattant le pibroch et le bras qui le portait. ces cuirassiers n'étaient plus une cavalerie. Les carrés. Il était formé du 75ème régiment de highlanders. mais ils se multipliaient. Inépuisables en mitraille. fit cesser le chant en tuant le chanteur. Le sabre d'un cuirassier. Leurs grands chevaux se cabraient.

Ney accourut avec les lanciers et les chasseurs de LefebvreDesnouettes. Que leur importait ? ils étaient tourbillon. durent faire face de tous les côtés. leur lieutenant-colonel. La bravoure devint inexprimable. Les cuirassiers quittaient la cavalerie pour retourner à l'infanterie. tomba mort. toute cette cohue formidable se colletait sans que l'un lâchât l'autre. s'ils n'eussent été affaiblis dans leur premier choc par le désastre du chemin creux. Nul doute que. Somerset. Cette lutte dura deux heures. il ne fallait pas moins que de tels Anglais. Cette cavalerie extraordinaire pétrifia Clin- – 45 – . Il y eut douze assauts. Pour de tels Français. et à sa gauche Trip avec les carabiniers belges . Les carrés tenaient toujours. pour mieux dire. Le plateau de Mont-Saint-Jean fut pris. La moitié des cuirassiers resta sur le plateau. Ney eut quatre chevaux tués sous lui. les cuirassiers. trouée à l'omoplate gauche d'un biscayen. Somerset avait à sa droite Dornberg avec les chevaulégers allemands. Ce ne fut plus une mêlée. En outre. se sentirent assaillis. est dans la collection dite musée de Waterloo. en avant et en arrière. La cavalerie anglaise était sur leur dos. Il fallait cela pour que ces hommes fussent blessés dans le dos. Fuller. par l'infanterie et par la cavalerie. un vertigineux emportement d'âmes et de courages. assaillants. une furie. Une de leurs cuirasses.Tout à coup les cuirassiers. un ouragan d'épées éclairs. L'armée anglaise en fut profondément ébranlée. c'étaient les quatorze cents dragons-gardes. En un instant les quatorze cents dragons-gardes ne furent plus que huit cents . ce fut une ombre. les cuirassiers n'eussent culbuté le centre et décidé la victoire. attaqués en flanc et en tête. repris. ils avaient derrière eux la batterie toujours tonnante. Devant eux les carrés. derrière eux Somerset . pris encore. ou.

tout en combattant et en se résistant toujours. Il disait à demi-voix : sublime 18 ! Les cuirassiers anéantirent sept carrés sur treize. Ce cavalier avait percé les lignes anglaises. Un des hommes qui ont relevé ce cadavre vit encore à Mont-Saint-Jean. le lendemain de la bataille. c'est que. Jusqu'où sont allés les cuirassiers ? personne ne saurait le dire. Wellington avait le village et la plaine culminante . personne ne l'avait. et enlevèrent aux régiments anglais six drapeaux. de Genappe. que trois cuirassiers et trois chasseurs de la garde allèrent porter à l'empereur devant la ferme de la Belle-Alliance. Wellington. admirait héroïquement. de La Hulpe et de Bruxelles. La situation de Wellington avait empiré. en ce sens que le centre n'était pas enfoncé. Les cuirassiers n'avaient point réussi. Tout le monde ayant le plateau. La crise était proche. Lequel des deux tombera le premier ? La lutte du plateau continuait. Wellington se sentait pencher. Ce qui est certain. Cette étrange bataille était comme un duel entre deux blessés acharnés qui. – 46 – . Ney 18 Splendid ! (mot textuel). chacun de leur côté. et en somme il restait pour la plus grande part aux Anglais.ton qui avait vu Talavera et Badajoz. un cuirassier et son cheval furent trouvés morts dans la charpente de la bascule du pesage des voitures à Mont-Saint-Jean. perdent tout leur sang. aux trois quarts vaincu. Il se nomme Dehaze. Il avait alors dix-huit ans. au point même où s'entrecoupent et se rencontrent les quatre routes de Nivelles. prirent ou enclouèrent soixante pièces de canon.

n'avait que la crête et la pente. Les grenadiers ont changé de camp . et qui. Hugo règle ici. dans cette lutte des cuirassiers. qu'il se fasse tuer ! – Presque à la même minute. L'hémorragie de cette armée était horrible. en 1811. qui le lendemain fit enterrer sa jambe. avait le genou fracassé. rapprochement singulier qui peint l'épuisement des deux armées. du côté des Français. – 47 – . réclamait du renfort. vainqueur en Espagne de Joseph et du général Hugo. La perte en officiers était considérable. Colbert. Alten était bles19 Souvenir d'enfance : des grenadiers hollandais faisaient partie de l'escorte où la voiture de Mme Hugo avait pris place pour traverser l'Espagne et ce sont eux qui remirent sur la route sa voiture à-demi versée au bord d'un précipice. mêlés en Espagne à nos rangs. Quelques hommes autour d'un drapeau marquaient la place d'un régiment. combattaient Wellington. la division Alten. – Il n'y en a pas. équitablement. Kempt. avec les autres familles françaises. Si. Lhéritier. et dont l'avancée avait jeté sur la route du retour en France. il ne restait presque rien de ces grenadiers hollandais19 qui. tel bataillon n'était plus commandé que par un capitaine ou par un lieutenant . Hugo lui-même. du côté des Anglais. en 1814 et en 1815. Travers et Blancard étaient hors de combat. était presque détruite . applaudissait l'entrée des Alliés à Paris tandis que son père défendait Thionville contre eux. déjà si maltraitée à la Haie-Sainte. Ney demandait de l'infanterie à Napoléon. répondait Wellington. d'anciens comptes avec Wellington. ralliés aux Anglais. Mais l'affaiblissement des Anglais paraissait irrémédiable. Dnop. Les poussées furieuses de ces grands escadrons à cuirasses de fer et à poitrines d'acier avaient broyé l'infanterie. à l'aile gauche. Des deux côtés on semblait enraciné dans ce sol funèbre. combattaient Napoléon. Mme Hugo et ses deux cadets. et Napoléon s'écriait : De l'infanterie ! où veut-il que j'en prenne ? Veut-il que j'en fasse ? Pourtant l'armée anglaise était la plus malade. mais V. en 1815. Delord. les intrépides Belges de la brigade Van Kluze jonchaient les seigles le long de la route de Nivelles . Lord Uxbridge.

Van Merlen était tué. mais ses lèvres avaient blêmi. présents à la bataille dans l'état-major anglais. Barne était blessé. Cette panique fut telle qu'elle gagna le prince de Condé à Malines et Louis XVIII à Gand. qui devait plus tard être jugé et cassé. les bagages. il y avait. et Pringle. Wellington n'avait plus de cavalerie. tout l'état-major de Wellington était décimé. les Hollandais. un encombrement de fuyards. À l'exception de la faible réserve échelonnée derrière l'ambulance établie dans la ferme de Mont-Saint-Jean et des brigades Vivian et Vandeleur qui flanquaient l'aile gauche. croyaient le duc perdu. exagérant le désastre. Wellington tira sa montre. Les hussards hanovriens de Cumberland. un régiment tout entier. et l'Angleterre avait le pire partage dans ce sanglant équilibre. sur une longueur de près de deux lieues dans la direction de Bruxelles. le premier bataillon du 30ème d'infanterie avait perdu vingt-quatre officiers et cent douze soldats . – 48 – . au dire des témoins qui existent encore. le 79ème montagnards avait vingt-quatre officiers blessés. Le duc-de-fer demeurait calme. Nombre de batteries gisaient démontées.sé. Les charrois. criaient : alarme ! De Vert-Coucou jusqu'à Grœnendael. À cinq heures. Ompteda était tué. et on l'entendit murmurer ce mot sombre : Blücher. quatre cent cinquante soldats tués. avaient tourné bride devant la mêlée et étaient en fuite dans la forêt de Soignes. dix-huit officiers morts. quatre capitaines et trois enseignes . Ces faits sont avoués par Siborne . Le 2ème régiment des gardes à pied avait perdu cinq lieutenantscolonels. les prolonges. voyant les Français gagner du terrain et s'approcher de la forêt. semant la déroute jusqu'à Bruxelles. s'y précipitaient . va jusqu'à dire que l'armée anglo-hollandaise était réduite à trentequatre mille hommes. sabrés par la cavalerie française. Ici est la péripétie de ce drame géant. les fourgons pleins de blessés. ayant à sa tête son colonel Hacke. le commissaire espagnol Alava. Delancey était tué. Le commissaire autrichien Vincent. ou la nuit ! Ce fut vers ce moment-là qu'une ligne lointaine de bayonnettes étincela sur les hauteurs du côté de Frischemont.

Par tout autre chemin qu'au-dessous de Plancenoit. ne pouvant passer entre deux rangs de maisons en feu. Il avait du reste été fort retardé. et Blücher n'aurait plus trouvé Wellington debout . Mais les chemins étaient impraticables et ses divisions s'étaient embourbées. les caissons et les fourgons de l'artillerie.Chapitre XI Mauvais guide à Napoléon. c'est le général prussien Muffling qui le déclare. Si le petit pâtre. il dit : Grouchy ! – c'était Blücher. Il avait bivouaqué à Dion-le-Mont et était parti dès l'aube. « la bataille était perdue ». En outre. La destinée a de ces tournants . Il était midi que l'avant-garde de Bülow n'avait pu encore atteindre Chapelle-Saint-Lambert. Hugo retrouve ici les accents de L'Expiation (Châtiments. qui servait de guide à Bülow. » – 49 – 20 . Napoléon eût gagné la bataille de Waterloo. la rue menant au pont avait été incendiée par les Français . il avait fallu passer la Dyle sur l'étroit pont de Wavre . on aperçoit Sainte-Hélène. une heure de retard. bon guide à Bülow On connaît la poignante méprise de Napoléon : Grouchy espéré. joyeux. Il était temps. et Bülow n'arrivait pas. avaient dû attendre que l'incendie fût éteint. lieutenant de Blücher. que Bülow arrivât. on s'attendait au trône du monde . 8) : « Soudain. Les ornières venaient au moyeu des canons. lui eût conseillé de déboucher de la forêt au-dessus de Frischemont plutôt qu'au dessous de Plancenoit. l'armée prussienne aboutissait à un ravin infranchissable à l'artillerie. la mort au lieu de la vie. V. Or. Blücher survenant20. la forme du dix-neuvième siècle eût peut-être été différente. on le voit.

avait aperçu à l'extrême horizon quelque chose qui avait fixé son attention. le premier. La plupart avaient dit : Ce sont des arbres. voyant le péril de Wellington. Plancenoit était en flammes. Hiller. Il avait dit : – Je vois là-bas un nuage qui me paraît être des troupes. et ne pouvait rien. – Cependant cela restait immobile dans la brume. proportionnés à un infini qui nous échappe. commencée deux heures plus tôt. les divisions Losthin. Bülow en effet n'avait pas bougé. Tels sont ces immenses hasards. Toutes les lunettes de l'état-major avaient étudié « le nuage » signalé par l'empereur. Dès midi. sire. Puis il avait demandé au duc de Dalmatie : – Soult. Blücher ordonna à Bülow d'attaquer et dit ce mot remarquable : « Il faut donner de l'air à l'armée anglaise. Il devait attendre le gros du corps d'armée. Évidemment Grouchy. avec sa longue-vue.L'action. la cavalerie du prince Guillaume de Prusse débouchait du bois de Paris. et Blücher serait tombé sur la bataille gagnée par Napoléon. La vérité est que le nuage ne remuait pas. mais à cinq heures. » Peu après. que voyez-vous vers Chapelle-Saint-Lambert ? – Le maréchal braquant sa lunette avait répondu : – Quatre ou cinq mille hommes. eût été finie à quatre heures. L'empereur avait détaché en reconnaissance vers ce point obscur la division de cavalerie légère de Domon. Hacke et Ryssel se déployaient devant le corps de Lobau. et il avait l'ordre de se concentrer avant d'entrer en ligne . Quelques-uns avaient dit : Ce sont des colonnes qui font halte. et les boulets prussiens commençaient à pleuvoir jusque dans les rangs de la garde en réserve derrière Napoléon. – 50 – . l'empereur. Son avant-garde était très faible.

une nuée de – 51 – . Marcognet balayé du plateau d'Ohain. l'ennemi sentit le respect de la France . Michel. gardes. Quand les hauts bonnets des grenadiers de la garde avec la large plaque à l'aigle apparurent. Comme elle sentait qu'elle allait mourir. Chaque bataillon de la garde. la mitraille anglaise et la mitraille prussienne s'entr'aidant. quatre-vingt-six bouches à feu tonnant tout à coup. la grande rougeur sinistre du soleil qui se couchait. tranquilles. le désastre en flanc. s'estimant vaincus. la cavalerie de Zieten menée par Blücher en personne. Le ciel avait été couvert toute la journée. Pirch Ier survenant avec Bülow. étaient là. le désastre de front. Tout à coup. pour ce dénouement. Lobau pris en écharpe. à travers les ormes de la route de Nivelles. elle cria : vive l'empereur ! L'histoire n'a rien de plus émouvant que cette agonie éclatant en acclamations. toute la ligne anglaise reprenant l'offensive et poussée en avant. mais Wellington cria : Debout. Roguet. Poret de Morvan. et ceux qui étaient vainqueurs. dans la brume de cette mêlée.Chapitre XII La garde On sait le reste : l'irruption d'une troisième armée. les nuages de l'horizon s'écartèrent et laissèrent passer. superbes. symétriques. les Français refoulés. en ce moment-là même. ailes déployées. alignés. Friant. Mallet. on crut voir vingt victoires entrer sur le champ de bataille. Durutte délogé de Papelotte. il était huit heures du soir. la garde entrant en ligne sous cet épouvantable écroulement. Harlet. la bataille disloquée. était commandé par un général. se leva. couché derrière les haies. reculèrent . Donzelot et Quiot reculant. la gigantesque trouée faite dans l'armée française. une nouvelle bataille se précipitant à la nuit tombante sur nos régiments démantelés. On l'avait vu se lever à Austerlitz. et visez juste ! le régiment rouge des gardes anglaises. l'extermination.

mitraille cribla le drapeau tricolore frissonnant autour de nos aigles, tous se ruèrent, et le suprême carnage commença. La garde impériale sentit dans l'ombre l'armée lâchant pied autour d'elle, et le vaste ébranlement de la déroute, elle entendit le sauve-quipeut ! qui avait remplacé le vive l'empereur ! et, avec la fuite derrière elle, elle continua d'avancer, de plus en plus foudroyée et mourant davantage à chaque pas qu'elle faisait. Il n'y eut point d'hésitants ni de timides. Le soldat dans cette troupe était aussi héros que le général. Pas un homme ne manqua au suicide. Ney, éperdu, grand de toute la hauteur de la mort acceptée, s'offrait à tous les coups dans cette tourmente. Il eut là son cinquième cheval tué sous lui. En sueur, la flamme aux yeux, l'écume aux lèvres, l'uniforme déboutonné, une de ses épaulettes à demi coupée par le coup de sabre d'un horse-guard, sa plaque de grand-aigle bosselée par une balle, sanglant, fangeux, magnifique, une épée cassée à la main, il disait : Venez voir comment meurt un maréchal de France sur le champ de bataille ! Mais en vain ; il ne mourut pas. Il était hagard et indigné. Il jetait à Drouet d'Erlon cette question : Est-ce que tu ne te fais pas tuer, toi ? Il criait au milieu de toute cette artillerie écrasant une poignée d'hommes : – Il n'y a donc rien pour moi ! Oh ! je voudrais que tous ces boulets anglais m'entrassent dans le ventre ! Tu étais réservé à des balles françaises, infortuné !

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Chapitre XIII La catastrophe
La déroute derrière la garde fut lugubre. L'armée plia brusquement de tous les côtés à la fois, de Hougomont, de la Haie-Sainte, de Papelotte, de Plancenoit. Le cri Trahison ! fut suivi du cri Sauve-qui-peut ! Une armée qui se débande, c'est un dégel. Tout fléchit, se fêle, craque, flotte, roule, tombe, se heurte, se hâte, se précipite. Désagrégation inouïe. Ney emprunte un cheval, saute dessus, et, sans chapeau, sans cravate, sans épée, se met en travers de la chaussée de Bruxelles, arrêtant à la fois les Anglais et les Français. Il tâche de retenir l'armée, il la rappelle, il l'insulte, il se cramponne à la déroute. Il est débordé. Les soldats le fuient, en criant : Vive le maréchal Ney ! Deux régiments de Durutte vont et viennent effarés et comme ballottés entre le sabre des uhlans et la fusillade des brigades de Kempt, de Best, de Pack et de Rylandt ; la pire des mêlées, c'est la déroute, les amis s'entre-tuent pour fuir ; les escadrons et les bataillons se brisent et se dispersent les uns contre les autres, énorme écume de la bataille. Lobau à une extrémité comme Reille à l'autre sont roulés dans le flot. En vain Napoléon fait des murailles avec ce qui lui reste de la garde ; en vain il dépense à un dernier effort ses escadrons de service. Quiot recule devant Vivian, Kellermann devant Vandeleur, Lobau devant Bülow, Morand devant Pirch, Domon et Subervic devant le prince Guillaume de Prusse. Guyot, qui a mené à la charge les escadrons de l'empereur, tombe sous les pieds des dragons anglais. Napoléon court au galop le long des fuyards, les harangue, presse, menace, supplie. Toutes ces bouches qui criaient le matin vive l'empereur, restent béantes ; c'est à peine si on le connaît. La cavalerie prussienne, fraîche venue, s'élance, vole, sabre, taille, hache, tue, extermine. Les attelages se ruent, les canons se sauvent ; les soldats du train détellent les caissons et en prennent les chevaux pour s'échapper ; des fourgons culbutés les quatre roues en l'air entravent la route et sont des occasions de massacre. On s'écrase, on se foule, on marche sur les morts et sur les vivants. Les bras sont éperdus. Une multi– 53 –

tude vertigineuse emplit les routes, les sentiers, les ponts, les plaines, les collines, les vallées, les bois, encombrés par cette évasion de quarante mille hommes. Cris, désespoir, sacs et fusils jetés dans les seigles, passages frayés à coups d'épée, plus de camarades, plus d'officiers, plus de généraux, une inexprimable épouvante. Zieten sabrant la France à son aise. Les lions devenus chevreuils. Telle fut cette fuite. À Genappe, on essaya de se retourner, de faire front, d'enrayer. Lobau rallia trois cents hommes. On barricada l'entrée du village ; mais à la première volée de la mitraille prussienne, tout se remit à fuir, et Lobau fut pris. On voit encore aujourd'hui cette volée de mitraille empreinte sur le vieux pignon d'une masure en brique à droite de la route, quelques minutes avant d'entrer à Genappe. Les Prussiens s'élancèrent dans Genappe, furieux sans doute d'être si peu vainqueurs. La poursuite fut monstrueuse. Blücher ordonna l'extermination. Roguet avait donné ce lugubre exemple de menacer de mort tout grenadier français qui lui amènerait un prisonnier prussien. Blücher dépassa Roguet. Le général de la jeune garde, Ducesme, acculé sur la porte d'une auberge de Genappe, rendit son épée à un hussard de la mort qui prit l'épée et tua le prisonnier. La victoire s'acheva par l'assassinat des vaincus. Punissons, puisque nous sommes l'histoire : le vieux Blücher se déshonora. Cette férocité mit le comble au désastre. La déroute désespérée traversa Genappe, traversa les Quatre-Bras, traversa Gosselies, traversa Frasnes, traversa Charleroi, traversa Thuin, et ne s'arrêta qu'à la frontière. Hélas ! et qui donc fuyait de la sorte ? la grande armée. Ce vertige, cette terreur, cette chute en ruine de la plus haute bravoure qui ait jamais étonné l'histoire, est-ce que cela est sans cause ? Non. L'ombre d'une droite énorme se projette sur Waterloo. C'est la journée du destin. La force au-dessus de l'homme a donné ce jour-là. De là le pli épouvanté des têtes ; de là toutes ces grandes âmes rendant leur épée. Ceux qui avaient vaincu l'Europe sont tombés terrassés, n'ayant plus rien à dire ni à faire, sentant

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dans l'ombre une présence terrible. Hoc erat in fatis21. Ce jour-là, la perspective du genre humain a changé. Waterloo, c'est le gond du dix-neuvième siècle. La disparition du grand homme était nécessaire à l'avènement du grand siècle. Quelqu'un à qui on ne réplique pas s'en est chargé. La panique des héros s'explique. Dans la bataille de Waterloo, il y a plus du nuage, il y a du météore. Dieu a passé. À la nuit tombante, dans un champ près de Genappe, Bernard et Bertrand saisirent par un pan de sa redingote et arrêtèrent un homme hagard, pensif, sinistre, qui, entraîné jusque-là par le courant de la déroute, venait de mettre pied à terre, avait passé sous son bras la bride de son cheval, et, l'œil égaré, s'en retournait seul vers Waterloo. C'était Napoléon essayant encore d'aller en avant, immense somnambule de ce rêve écroulé.

« Tel était le destin » : parodie du « Hoc erat in votis » : « C'est ce que je souhaitais », d'Horace (Satires, II, 6, 1). Transposition pertinente, car le destin est par définition ce qui contrecarre nos projets. – 55 –

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Chapitre XIV Le dernier carré
Quelques carrés de la garde, immobiles dans le ruissellement de la déroute comme des rochers dans de l'eau qui coule, tinrent jusqu'à la nuit. La nuit venant, la mort aussi, ils attendirent cette ombre double, et, inébranlables, s'en laissèrent envelopper. Chaque régiment, isolé des autres et n'ayant plus de lien avec l'armée rompue de toutes parts, mourait pour son compte. Ils avaient pris position, pour faire cette dernière action, les uns sur les hauteurs de Rossomme, les autres dans la plaine de Mont-Saint-Jean. Là, abandonnés, vaincus, terribles, ces carrés sombres agonisaient formidablement. Ulm, Wagram, Iéna, Friedland, mouraient en eux. Au crépuscule, vers neuf heures du soir, au bas du plateau de Mont-Saint-Jean, il en restait un. Dans ce vallon funeste, au pied de cette pente gravie par les cuirassiers, inondée maintenant par les masses anglaises, sous les feux convergents de l'artillerie ennemie victorieuse, sous une effroyable densité de projectiles, ce carré luttait. Il était commandé par un officier obscur nommé Cambronne. À chaque décharge, le carré diminuait, et ripostait. Il répliquait à la mitraille par la fusillade, rétrécissant continuellement ses quatre murs. De loin les fuyards s'arrêtaient par moment, essoufflés, écoutant dans les ténèbres ce sombre tonnerre décroissant. Quand cette légion ne fut plus qu'une poignée, quand leur drapeau ne fut plus qu'une loque, quand leurs fusils épuisés de balles ne furent plus que des bâtons, quand le tas de cadavres fut plus grand que le groupe vivant, il y eut parmi les vainqueurs une sorte de terreur sacrée autour de ces mourants sublimes, et l'artillerie anglaise, reprenant haleine, fit silence. Ce fut une espèce de répit. Ces combattants avaient autour d'eux comme un fourmillement de spectres, des silhouettes d'hommes à cheval, le profil noir des canons, le ciel blanc aperçu à travers les roues et les affûts ; la colossale tête de mort que les héros entrevoient toujours
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dans la fumée au fond de la bataille, s'avançait sur eux et les regardait. Ils purent entendre dans l'ombre crépusculaire qu'on chargeait les pièces, les mèches allumées pareilles à des yeux de tigre dans la nuit firent un cercle autour de leurs têtes, tous les boute-feu des batteries anglaises s'approchèrent des canons, et alors, ému, tenant la minute suprême suspendue au-dessus de ces hommes, un général anglais, Colville selon les uns, Maitland selon les autres, leur cria : Braves Français, rendez-vous ! Cambronne répondit : Merde 22 !

On sait que Lamartine, dans son Cours familier de littérature, vit dans le « mot » de Cambronne pure « démagogie grammaticale ». Hugo répondit à Lamartine, aux critiques et aux historiens qui contestaient l'authenticité de cet « excrément » : « Il entrait de droit dans mon livre. C'est le misérable des mots. » – 57 –

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Chapitre XV Cambronne
Le lecteur français voulant être respecté, le plus beau mot peut-être qu'un Français ait jamais dit ne peut lui être répété. Défense de déposer du sublime dans l'histoire23. À nos risques et périls, nous enfreignons cette défense. Donc, parmi tous ces géants, il y eut un titan, Cambronne. Dire ce mot, et mourir ensuite. Quoi de plus grand ! car c'est mourir que de le vouloir, et ce n'est pas la faute de cet homme, si, mitraillé, il a survécu. L'homme qui a gagné la bataille de Waterloo, ce n'est pas Napoléon en déroute, ce n'est pas Wellington pliant à quatre heures, désespéré à cinq, ce n'est pas Blücher qui ne s'est point battu ; l'homme qui a gagné la bataille de Waterloo, c'est Cambronne. Foudroyer d'un tel mot le tonnerre qui vous tue, c'est vaincre.
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William Shakespeare justifiera longuement ce droit au shocking en des termes très proches : « Défense de hanter le cabaret du sublime. […] Un curieux genre pudibond tend à prévaloir ; nous rougissons de la façon grossière dont les grenadiers se font tuer ; la rhétorique a pour les héros des feuilles de vigne qu'on appelle périphrases ; il est convenu que le bivouac parle comme le couvent, […]. […] un vétéran baisse les yeux au souvenir de Waterloo, on donne la croix d'honneur à ces yeux baissés ; de certains mots qui sont dans l'histoire n'ont pas droit à l'histoire, et il est bien entendu, par exemple, que le gendarme qui tira un coup de pistolet sur Robespierre à l'Hôtel de Ville se nommait La-garde-meurt-et-ne-se-rend-pas. » (II. 2, 4.) On voit que Hugo ne pardonnait pas à Lamartine d'avoir les pudeurs d'une Mlle Gillenormand aînée. – 58 –

Faire cette réponse à la catastrophe, dire cela au destin, donner cette base au lion futur, jeter cette réplique à la pluie de la nuit, au mur traître de Hougomont, au chemin creux d'Ohain, au retard de Grouchy, à l'arrivée de Blücher, être l'ironie dans le sépulcre, faire en sorte de rester debout après qu'on sera tombé, noyer dans deux syllabes la coalition européenne, offrir aux rois ces latrines déjà connues des césars, faire du dernier des mots le premier en y mêlant l'éclair de la France, clore insolemment Waterloo par le mardi gras, compléter Léonidas par Rabelais, résumer cette victoire dans une parole suprême impossible à prononcer, perdre le terrain et garder l'histoire, après ce carnage avoir pour soi les rieurs, c'est immense. C'est l'insulte à la foudre. Cela atteint la grandeur eschylienne. Le mot de Cambronne fait l'effet d'une fracture. C'est la fracture d'une poitrine par le dédain ; c'est le trop plein de l'agonie qui fait explosion. Qui a vaincu ? Est-ce Wellington ? Non. Sans Blücher il était perdu. Est-ce Blücher ? Non. Si Wellington n'eût pas commencé, Blücher n'aurait pu finir. Ce Cambronne, ce passant de la dernière heure, ce soldat ignoré, cet infiniment petit de la guerre, sent qu'il y a là un mensonge, un mensonge dans une catastrophe, redoublement poignant, et, au moment où il en éclate de rage, on lui offre cette dérision, la vie ! Comment ne pas bondir ? Ils sont là, tous les rois de l'Europe, les généraux heureux, les Jupiters tonnants, ils ont cent mille soldats victorieux, et derrière les cent mille, un million, leurs canons, mèche allumée, sont béants, ils ont sous leurs talons la garde impériale et la grande armée, ils viennent d'écraser Napoléon, et il ne reste plus que Cambronne ; il n'y a plus pour protester que ce ver de terre. Il protestera. Alors il cherche un mot comme on cherche une épée. Il lui vient de l'écume, et cette écume, c'est le mot. Devant cette victoire prodigieuse et médiocre, devant cette victoire sans victorieux, ce désespéré se redresse ; il en subit l'énormité, mais il en constate le néant ; et il fait plus que cracher sur elle ; et sous l'accablement du nombre, de la force et de la matière, il trouve à
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l'âme une expression, l'excrément. Nous le répétons. Dire cela, faire cela, trouver cela, c'est être le vainqueur. L'esprit des grands jours entra dans cet homme inconnu à cette minute fatale. Cambronne trouve le mot de Waterloo comme Rouget de l'Isle trouve la Marseillaise, par visitation du souffle d'en haut. Un effluve de l'ouragan divin se détache et vient passer à travers ces hommes, et ils tressaillent, et l'un chante le chant suprême et l'autre pousse le cri terrible. Cette parole du dédain titanique, Cambronne ne la jette pas seulement à l'Europe au nom de l'empire, ce serait peu ; il la jette au passé au nom de la révolution. On l'entend, et l'on reconnaît dans Cambronne la vieille âme des géants. Il semble que c'est Danton qui parle ou Kléber qui rugit. Au mot de Cambronne, la voix anglaise répondit : feu ! les batteries flamboyèrent, la colline trembla, de toutes ces bouches d'airain sortit un dernier vomissement de mitraille, épouvantable, une vaste fumée, vaguement blanchie du lever de la lune, roula, et quand la fumée se dissipa, il n'y avait plus rien. Ce reste formidable était anéanti ; la garde était morte. Les quatre murs de la redoute vivante gisaient, à peine distinguait-on çà et là un tressaillement parmi les cadavres ; et c'est ainsi que les légions françaises, plus grandes que les légions romaines, expirèrent à MontSaint-Jean sur la terre mouillée de pluie et de sang, dans les blés sombres, à l'endroit où passe maintenant, à quatre heures du matin, en sifflant et en fouettant gaîment son cheval, Joseph, qui fait le service de la malle-poste de Nivelles.

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Chapitre XVI Quot libras in duce ?24
La bataille de Waterloo est une énigme. Elle est aussi obscure pour ceux qui l'ont gagnée que pour celui qui l'a perdue. Pour Napoléon, c'est une panique 25. Blücher n'y voit que du feu ; Wellington n'y comprend rien. Voyez les rapports. Les bulletins sont confus, les commentaires sont embrouillés. Ceux-ci balbutient, ceux-là bégayent. Jomini partage la bataille de Waterloo en quatre moments ; Muffling la coupe en trois péripéties ; Charras, quoique sur quelques points nous ayons une autre appréciation que lui, a seul saisi de son fier coup d'œil les linéaments caractéristiques de cette catastrophe du génie humain aux prises avec le hasard divin. Tous les autres historiens ont un certain éblouissement, et dans cet éblouissement ils tâtonnent. Journée fulgurante, en effet, écroulement de la monarchie militaire qui, à la grande stupeur des rois, a entraîné tous les royaumes, chute de la force, déroute de la guerre. Dans cet événement, empreint de nécessité surhumaine, la part des hommes n'est rien. Retirer Waterloo à Wellington et à Blücher, est-ce ôter quelque chose à l'Angleterre et à l'Allemagne ? Non. Ni cette illustre Angleterre ni cette auguste Allemagne ne sont en question dans le problème de Waterloo. Grâce au ciel, les peuples sont grands en dehors des lugubres aventures de l'épée. Ni l'Allemagne, ni l'An« Combien pèse le chef ? » (Juvénal, Satires, X). Hugo aime la formule : voir l'épigraphe du poème XIII des Feuilles d'automne consacré à Napoléon : « Quot libras in duce summo ? » et, dans William Shakespeare (II, 4, 1) : « Quot libras in monte summo ? » Une bataille terminée, une journée finie, de fausses mesures réparées, de plus grands succès assurés pour le lendemain, tout fut perdu par un moment de terreur panique (Napoléon, Dictées de Sainte-Hélène). – 61 –
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gleterre, ni la France, ne tiennent dans un fourreau. Dans cette époque où Waterloo n'est qu'un cliquetis de sabres, au-dessus de Blücher l'Allemagne à Goethe et au-dessus de Wellington l'Angleterre à Byron. Un vaste lever d'idées est propre à notre siècle, et dans cette aurore l'Angleterre et l'Allemagne ont leur lueur magnifique. Elles sont majestueuses par ce qu'elles pensent. L'élévation de niveau qu'elles apportent à la civilisation leur est intrinsèque ; il vient d'elles-mêmes, et non d'un accident. Ce qu'elles ont d'agrandissement au dix-neuvième siècle n'a point Waterloo pour source. Il n'y a que les peuples barbares qui aient des crues subites après une victoire. C'est la vanité passagère des torrents enflés d'un orage. Les peuples civilisés, surtout au temps où nous sommes, ne se haussent ni ne s'abaissent par la bonne ou mauvaise fortune d'un capitaine. Leur poids spécifique dans le genre humain résulte de quelque chose de plus qu'un combat. Leur honneur, Dieu merci, leur dignité, leur lumière, leur génie, ne sont pas des numéros que les héros et les conquérants, ces joueurs, peuvent mettre à la loterie des batailles. Souvent bataille perdue, progrès conquis. Moins de gloire, plus de liberté. Le tambour se tait, la raison prend la parole. C'est le jeu à qui perd gagne. Parlons donc de Waterloo froidement des deux côtés. Rendons au hasard ce qui est au hasard et à Dieu ce qui est à Dieu. Qu'est-ce que Waterloo ? Une victoire ? Non. Un quine. Quine gagné par l'Europe, payé par la France. Ce n'était pas beaucoup la peine de mettre là un lion. Waterloo du reste est la plus étrange rencontre qui soit dans l'histoire. Napoléon et Wellington. Ce ne sont pas des ennemis, ce sont des contraires. Jamais Dieu, qui se plaît aux antithèses, n'a fait un plus saisissant contraste et une confrontation plus extraordinaire. D'un côté, la précision, la prévision, la géométrie, la prudence, la retraite assurée, les réserves ménagées, un sangfroid opiniâtre, une méthode imperturbable, la stratégie qui profite du terrain, la tactique qui équilibre les bataillons, le carnage tiré au cordeau, la guerre réglée montre en main, rien laissé vo– 62 –

lontairement au hasard, le vieux courage classique, la correction absolue ; de l'autre l'intuition, la divination, l'étrangeté militaire, l'instinct surhumain, le coup d'œil flamboyant, on ne sait quoi qui regarde comme l'aigle et qui frappe comme la foudre, un art prodigieux dans une impétuosité dédaigneuse, tous les mystères d'une âme profonde, l'association avec le destin, le fleuve, la plaine, la forêt, la colline, sommés et en quelque sorte forcés d'obéir, le despote allant jusqu'à tyranniser le champ de bataille, la foi à l'étoile mêlée à la science stratégique, la grandissant, mais la troublant. Wellington était le Barème de la guerre, Napoléon en était le Michel-Ange ; et cette fois le génie fut vaincu par le calcul. Des deux côtés on attendait quelqu'un. Ce fut le calculateur exact qui réussit. Napoléon attendait Grouchy ; il ne vint pas. Wellington attendait Blücher ; il vint. Wellington, c'est la guerre classique qui prend sa revanche. Bonaparte, à son aurore, l'avait rencontrée en Italie, et superbement battue. La vieille chouette avait fui devant le jeune vautour. L'ancienne tactique avait été non seulement foudroyée, mais scandalisée. Qu'était-ce que ce Corse de vingt-six ans, que signifiait cet ignorant splendide qui, ayant tout contre lui, rien pour lui, sans vivres, sans munitions, sans canons, sans souliers, presque sans armée, avec une poignée d'hommes contre des masses, se ruait sur l'Europe coalisée, et gagnait absurdement des victoires dans l'impossible ? D'où sortait ce forcené foudroyant qui, presque sans reprendre haleine, et avec le même jeu de combattants dans la main, pulvérisait l'une après l'autre les cinq armées de l'empereur d'Allemagne, culbutant Beaulieu sur Alvinzi, Wurmser sur Beaulieu, Mélas sur Wurmser, Mack sur Mélas ? Qu'était-ce que ce nouveau venu de la guerre ayant l'effronterie d'un astre ? L'école académique militaire l'excommuniait en lâchant pied. De là une implacable rancune du vieux césarisme contre le nouveau, du sabre correct contre l'épée flamboyante, et de l'échiquier contre le génie. Le 18 juin 1815, cette rancune eut le dernier mot, et au-dessous de Lodi, de Montebello, de Monte– 63 –

notte, de Mantoue, de Marengo, d'Arcole, elle écrivit : Waterloo. Triomphe des médiocres, doux aux majorités. Le destin consentit à cette ironie. À son déclin, Napoléon retrouva devant lui Wurmser jeune. Pour avoir Wurmser en effet, il suffît de blanchir les cheveux de Wellington. Waterloo est une bataille du premier ordre gagnée par un capitaine du second. Ce qu'il faut admirer dans la bataille de Waterloo, c'est l'Angleterre, c'est la fermeté anglaise, c'est la résolution anglaise, c'est le sang anglais ; ce que l'Angleterre a eu là de superbe, ne lui en déplaise, c'est elle-même. Ce n'est pas son capitaine, c'est son armée. Wellington, bizarrement ingrat, déclare dans une lettre à lord Bathurst que son armée, l'armée qui a combattu le 18 juin 1815, était une « détestable armée ». Qu'en pense cette sombre mêlée d'ossements enfouis sous les sillons de Waterloo ? L'Angleterre a été trop modeste vis-à-vis de Wellington. Faire Wellington si grand, c'est faire l'Angleterre petite. Wellington n'est qu'un héros comme un autre. Ces Écossais gris, ces horseguards, ces régiments de Maitland et de Mitchell, cette infanterie de Pack et de Kempt, cette cavalerie de Ponsonby et de Somerset, ces highlanders jouant du pibroch sous la mitraille, ces bataillons de Rylandt, ces recrues toutes fraîches qui savaient à peine manier le mousquet tenant tête aux vieilles bandes d'Essling et de Rivoli, voilà ce qui est grand. Wellington a été tenace, ce fut là son mérite, et nous ne le lui marchandons pas, mais le moindre de ses fantassins et de ses cavaliers a été tout aussi solide que lui. L'ironsoldier vaut l'iron-duke26. Quant à nous, toute notre glorification
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Le soldat de fer vaut le « duc de fer », surnom de Wellington. – 64 –

va au soldat anglais, à l'armée anglaise, au peuple anglais. Si trophée il y a, c'est à l'Angleterre que le trophée est dû. La colonne de Waterloo serait plus juste si au lieu de la figure d'un homme, elle élevait dans la nue la statue d'un peuple. Mais cette grande Angleterre s'irritera de ce que nous disons ici. Elle a encore, après son 1688 et notre 1789, l'illusion féodale. Elle croit à l'hérédité et à la hiérarchie. Ce peuple, qu'aucun ne dépasse en puissance et en gloire, s'estime comme nation, non comme peuple. En tant que peuple, il se subordonne volontiers et prend un lord pour une tête. Workman, il se laisse dédaigner ; soldat, il se laisse bâtonner. On se souvient qu'à la bataille d'Inkermann un sergent qui, à ce qu'il paraît, avait sauvé l'armée, ne put être mentionné par lord Raglan, la hiérarchie militaire anglaise ne permettant de citer dans un rapport aucun héros audessous du grade d'officier. Ce que nous admirons par-dessus tout, dans une rencontre du genre de celle de Waterloo, c'est la prodigieuse habileté du hasard. Pluie nocturne, mur de Hougomont, chemin creux d'Ohain, Grouchy sourd au canon, guide de Napoléon qui le trompe, guide de Bülow qui l'éclaire ; tout ce cataclysme est merveilleusement conduit. Au total, disons-le, il y eut à Waterloo plus de massacre que de bataille. Waterloo est de toutes les batailles rangées celle qui a le plus petit front sur un tel nombre de combattants. Napoléon, trois quarts de lieue, Wellington, une demi-lieue ; soixante-douze mille combattants de chaque côté. De cette épaisseur vint le carnage. On a fait ce calcul et établi cette proportion : Perte d'hommes : à Austerlitz, Français, quatorze pour cent ; Russes, trente pour cent, Autrichiens, quarante-quatre pour cent. À Wagram, Français, treize pour cent ; Autrichiens, quatorze. À la Moskowa, Français, trente-sept pour cent ; Russes, quarante-quatre. À
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Bautzen, Français, treize pour cent ; Russes et Prussiens, quatorze. À Waterloo, Français, cinquante-six pour cent ; Alliés, trente et un. Total pour Waterloo, quarante et un pour cent. Cent quarante-quatre mille combattants ; soixante mille morts27. Le champ de Waterloo aujourd'hui a le calme qui appartient à la terre, support impassible de l'homme, et il ressemble à toutes les plaines. La nuit pourtant une espèce de brume visionnaire s'en dégage, et si quelque voyageur s'y promène, s'il regarde, s'il écoute, s'il rêve comme Virgile devant les funestes plaines de Philippes28, l'hallucination de la catastrophe le saisit. L'effrayant 18 juin revit ; la fausse colline monument s'efface, ce lion quelconque se dissipe, le champ de bataille reprend sa réalité ; des lignes d'infanterie ondulent dans la plaine, des galops furieux traversent l'horizon ! le songeur effaré voit l'éclair des sabres, l'étincelle des bayonnettes, le flamboiement des bombes, l'entre-croisement monstrueux des tonnerres ; il entend, comme un râle au fond d'une tombe, la clameur vague de la bataille fantôme ; ces ombres, ce sont les grenadiers ; ces lueurs, ce sont les cuirassiers ; ce squelette, c'est Napoléon ; ce squelette, c'est Wellington ; tout cela n'est plus et se heurte et combat encore ; et les ravins s'empourprent, et les arbres frissonnent, et il y a de la furie jusque dans les nuées, et, dans les ténèbres, toutes ces hauteurs farouches, Mont-SaintJean, Hougomont, Frischemont, Papelotte, Plancenoit, apparaissent confusément couronnées de tourbillons de spectres s'exterminant.

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Chiffres donnés par le journal L'Étoile belge du 6 juin 1861. Voir, plus haut, la note 13 du même livre. – 66 –

Chapitre XVII Faut-il trouver bon Waterloo ?
Il existe une école libérale très respectable qui ne hait point Waterloo. Nous n'en sommes pas. Pour nous, Waterloo n'est que la date stupéfaite de la liberté. Qu'un tel aigle sorte d'un tel œuf, c'est à coup sûr l'inattendu. Waterloo, si l'on se place au point de vue culminant de la question, est intentionnellement une victoire contrerévolutionnaire. C'est l'Europe contre la France, c'est Pétersbourg, Berlin et Vienne contre Paris, c'est le statu quo contre l'initiative, c'est le 14 juillet 1789 attaqué à travers le 20 mars 181529, c'est le branle-bas des monarchies contre l'indomptable émeute française. Éteindre enfin ce vaste peuple en éruption depuis vingt-six ans, tel était le rêve. Solidarité des Brunswick, des Nassau, des Romanoff, des Hohenzollern, des Habsbourg, avec les Bourbons. Waterloo porte en croupe le droit divin. Il est vrai que, l'empire ayant été despotique, la royauté, par la réaction naturelle des choses, devait forcément être libérale, et qu'un ordre constitutionnel à contre-cœur est sorti de Waterloo, au grand regret des vainqueurs. C'est que la révolution ne peut être vraiment vaincue, et qu'étant providentielle et absolument fatale, elle reparaît toujours, avant Waterloo, dans Bonaparte jetant bas les vieux trônes, après Waterloo, dans Louis XVIII octroyant et subissant la Charte. Bonaparte met un postillon sur le trône de Naples et un sergent30 sur le trône de Suède, employant l'inégalité à démontrer l'égalité ; Louis XVIII à Saint-Ouen contresigne la déclaration des droits de l'homme. Voulez-vous vous rendre compte de ce que c'est que la révolution, appelez-la Progrès ; et voulez-vous vous
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Date de l'entrée de Napoléon dans Paris, premier des Cent-

Jours. Le postillon désigne Murat, fils d'aubergiste mais qui n'avait jamais été postillon. Le « sergent » est Bernadotte, sergent-major en 1789. – 67 –
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rendre compte de ce que c'est que le progrès, appelez-le Demain. Demain fait irrésistiblement son œuvre, et il la fait dès aujourd'hui. Il arrive toujours à son but, étrangement. Il emploie Wellington à faire de Foy, qui n'était qu'un soldat, un orateur. Foy31 tombe à Hougomont et se relève à la tribune. Ainsi procède le progrès. Pas de mauvais outil pour cet ouvrier-là. Il ajuste à son travail divin, sans se déconcerter, l'homme qui a enjambé les Alpes, et le bon vieux malade chancelant du père Élysée32. Il se sert du podagre comme du conquérant ; du conquérant au dehors, du podagre au dedans. Waterloo, en coupant court à la démolition des trônes européens par l'épée, n'a eu d'autre effet que de faire continuer le travail révolutionnaire d'un autre côté. Les sabreurs ont fini, c'est le tour des penseurs. Le siècle que Waterloo voulait arrêter a marché dessus et a poursuivi sa route. Cette victoire sinistre a été vaincue par la liberté. En somme, et incontestablement, ce qui triomphait à Waterloo, ce qui souriait derrière Wellington, ce qui lui apportait tous les bâtons de maréchal de l'Europe, y compris, dit-on, le bâton de maréchal de France, ce qui roulait joyeusement les brouettées de terre pleine d'ossements pour élever la butte du lion, ce qui a triomphalement écrit sur ce piédestal cette date : 18 juin 1815, ce qui encourageait Blücher sabrant la déroute, ce qui du haut du plateau de Mont-Saint-Jean se penchait sur la France comme sur une proie, c'était la contre-révolution. C'est la contre-révolution qui murmurait ce mot infâme : démembrement. Arrivée à Paris, elle a vu le cratère de près, elle a senti que cette cendre lui brûlait les pieds, et elle s'est ravisée. Elle est revenue au bégayement d'une charte.

Compagnon du général Hugo en Espagne, blessé à Waterloo, Foy fut le principal orateur de la gauche libérale à la Chambre, de 1819 jusqu'à sa mort. Le peuple de Paris lui fit, en 1825, des funérailles grandioses. Dans l'histoire, et dans le roman, il fut relayé par le général Lamarque (voir IV, 10, 3).
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Médecin de Louis XVIII. – 68 –

Ne voyons dans Waterloo que ce qui est dans Waterloo. De liberté intentionnelle, point. La contre-révolution était involontairement libérale, de même que, par un phénomène correspondant, Napoléon était involontairement révolutionnaire. Le 18 juin 1815, Robespierre à cheval fut désarçonné.

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Chapitre XVIII Recrudescence du droit divin
Fin de la dictature. Tout un système d'Europe croula. L'empire s'affaissa dans une ombre qui ressembla à celle du monde romain expirant. On revit de l'abîme comme au temps des barbares. Seulement la barbarie de 1815, qu'il faut nommer de son petit nom, la contre-révolution, avait peu d'haleine, s'essouffla vite, et resta court. L'empire, avouons-le, fut pleuré, et pleuré par des yeux héroïques. Si la gloire est dans le glaive fait sceptre, l'empire avait été la gloire même. Il avait répandu sur la terre toute la lumière que la tyrannie peut donner ; lumière sombre. Disons plus : lumière obscure. Comparée au vrai jour, c'est de la nuit. Cette disparition de la nuit fit l'effet d'une éclipse. Louis XVIII rentra dans Paris. Les danses en rond du 8 juillet effacèrent les enthousiasmes du 20 mars. Le Corse devint l'antithèse du Béarnais. Le drapeau du dôme des Tuileries fut blanc. L'exil trôna. La table de sapin de Hartwell prit place devant le fauteuil fleurdelysé de Louis XIV. On parla de Bouvines et de Fontenoy comme d'hier, Austerlitz ayant vieilli. L'autel et le trône fraternisèrent majestueusement. Une des formes les plus incontestées du salut de la société au dix-neuvième siècle s'établit sur la France et sur le continent. L'Europe prit la cocarde blanche. Trestaillon33 fut célèbre. La devise non pluribus impar34 reparut dans des rayons de pierre figurant un soleil sur la façade de la caserne du quai d'Orsay. Où il y avait eu une garde impériale, il y eut une maison rouge. L'arc du carrousel, tout chargé de victoires mal portées, dépaysé dans ces nouveautés, un peu honteux peutSurnom de Jacques Dupont, un des chefs de la Terreur Blanche à Nîmes. Victor Hugo avait contribué à répandre sa « gloire » par un article du Conservateur littéraire de 1820.
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Nec pluribus impar était la devise de Louis XIV : « incompara– 70 –

ble ».

être de Marengo et d'Arcole, se tira d'affaire avec la statue du duc d'Angoulême. Le cimetière de la Madeleine, redoutable fosse commune de 93, se couvrit de marbre et de jaspe, les os de Louis XVI et de Marie-Antoinette étant dans cette poussière. Dans le fossé de Vincennes, un cippe sépulcral sortit de terre, rappelant que le duc d'Enghien était mort dans le mois même où Napoléon avait été couronné. Le pape Pie VII, qui avait fait ce sacre très près de cette mort, bénit tranquillement la chute comme il avait béni l'élévation. Il y eut à Schoenbrunn une petite ombre âgée de quatre ans qu'il fut séditieux d'appeler le roi de Rome. Et ces choses se sont faites, et ces rois ont repris leurs trônes, et le maître de l'Europe a été mis dans une cage, et l'ancien régime est devenu le nouveau, et toute l'ombre et toute la lumière de la terre ont changé de place, parce que, dans l'après-midi d'un jour d'été, un pâtre a dit à un Prussien dans un bois : passez par ici et non par là ! Ce 1815 fut une sorte d'avril lugubre. Les vieilles réalités malsaines et vénéneuses se couvrirent d'apparences neuves. Le mensonge épousa 1789, le droit divin se masqua d'une charte, les fictions se firent constitutionnelles, les préjugés, les superstitions et les arrière-pensées, avec l'article 1435 au cœur, se vernirent de libéralisme. Changement de peau des serpents. L'homme avait été à la fois agrandi et amoindri par Napoléon. L'idéal, sous ce règne de la matière splendide, avait reçu le nom étrange d'idéologie. Grave imprudence d'un grand homme, tourner en dérision l'avenir. Les peuples cependant, cette chair à canon si amoureuse du canonnier, le cherchaient des yeux. Où estil ? Que fait-il ? Napoléon est mort, disait un passant à un invalide de Marengo et de Waterloo. – Lui mort ! s'écria ce soldat, vous le connaissez bien ! Les imaginations déifiaient cet homme terrassé. Le fond de l'Europe, après Waterloo, fut ténébreux. Quelque chose d'énorme resta longtemps vide par l'évanouissement de Napoléon.
Cet article avait dans la Charte « octroyée » le rôle de l'article 16 dans notre constitution actuelle. – 71 –
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Les rois se mirent dans ce vide. La vieille Europe en profita pour se reformer. Il y eut une Sainte-Alliance. Belle-Alliance, avait dit d'avance le champ fatal de Waterloo. En présence et en face de cette antique Europe refaite, les linéaments d'une France nouvelle s'ébauchèrent. L'avenir, raillé par l'empereur, fit son entrée. Il avait sur le front cette étoile, Liberté. Les yeux ardents des jeunes générations se tournèrent vers lui. Chose singulière, on s'éprit en même temps de cet avenir, Liberté, et de ce passé, Napoléon. La défaite avait grandi le vaincu. Bonaparte tombé semblait plus haut que Napoléon debout. Ceux qui avaient triomphé eurent peur. L'Angleterre le fit garder par Hudson Lowe et la France le fit guetter par Montchenu. Ses bras croisés devinrent l'inquiétude des trônes. Alexandre le nommait : mon insomnie. Cet effroi venait de la quantité de révolution qu'il avait en lui. C'est ce qui explique et excuse le libéralisme bonapartiste. Ce fantôme donnait le tremblement au vieux monde. Les rois régnèrent mal à leur aise, avec le rocher de Sainte-Hélène à l'horizon. Pendant que Napoléon agonisait à Longwood, les soixante mille hommes tombés dans le champ de Waterloo pourrirent tranquillement, et quelque chose de leur paix se répandit dans le monde36. Le congrès de Vienne en fit les traités de 1815, et l'Europe nomma cela la restauration. Voilà ce que c'est que Waterloo. Mais qu'importe à l'infini ? Toute cette tempête, tout ce nuage, cette guerre, puis cette paix, toute cette ombre, ne troubla pas un moment la lueur de l'œil immense devant lequel un puce-

Le poème des Châtiments « Aux morts du 4 décembre » (I, 4) était déjà construit sur cette ambiguïté du mot « paix ». – 72 –

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ron sautant d'un brin d'herbe à l'autre égale l'aigle volant de clocher en clocher aux tours de Notre-Dame37.

Écho de la proclamation de Napoléon quittant l'île d'Elbe le 25 février 1815 : « La victoire marchera au pas de charge ; l'Aigle, avec les couleurs nationales, volera de clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame. » – 73 –

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Chapitre XIX Le champ de bataille la nuit
Revenons, c’est une nécessité de ce livre, sur ce fatal champ de bataille. Le 18 juin 1815, c’était pleine lune. Cette clarté favorisa la poursuite féroce de Blücher, dénonça les traces des fuyards, livra cette masse désastreuse à la cavalerie prussienne acharnée, et aida au massacre. Il y a parfois dans les catastrophes de ces tragiques complaisances de la nuit. Après le dernier coup de canon tiré, la plaine de Mont-SaintJean resta déserte. Les Anglais occupèrent le campement des Français, c’est la constatation habituelle de la victoire ; coucher dans le lit du vaincu. Ils établirent leur bivouac au delà de Rossomme. Les Prussiens, lâchés sur la déroute, poussèrent en avant. Wellington alla au village de Waterloo rédiger son rapport à lord Bathurst. Si jamais le sic vos non vobis38 a été applicable, c’est à coup sûr à ce village de Waterloo. Waterloo n’a rien fait, et est resté à une demi-lieue de l’action. Mont-Saint-Jean a été canonné, Hougomont a été brûlé, Papelotte a été brûlé, Plancenoit a été brûlé, la Haie-Sainte a été prise d’assaut, la Belle-Alliance a vu l’embrasement des deux vainqueurs ; on sait à peine ces noms, et Waterloo qui n’a point travaillé dans la bataille en a tout l’honneur.

Début d'une épigramme de Virgile contre un plagiaire où le poète se compare — et s'adresse — à ceux qui travaillent pour d'autres : « Oiseaux, vous édifiez des nids, mais ce n'est pas pour vous… » – 74 –

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Nous ne sommes pas de ceux qui flattent la guerre ; quand l’occasion s’en présente, nous lui disons ses vérités. La guerre a d’affreuses beautés que nous n’avons point cachées ; elle a aussi, convenons-en, quelques laideurs. Une des plus surprenantes, c’est le prompt dépouillement des morts après la victoire. L’aube qui suit une bataille se lève toujours sur des cadavres nus. Qui fait cela ? Qui souille ainsi le triomphe ? Quelle est cette hideuse main furtive qui se glisse dans la poche de la victoire ? Quels sont ces filous faisant leur coup derrière la gloire ? Quelques philosophes, Voltaire entre autres, affirment que ce sont précisément ceux-là qui ont fait la gloire. Ce sont les mêmes, disent-ils, il n’y a pas de rechange, ceux qui sont debout pillent ceux qui sont à terre. Le héros du jour est le vampire de la nuit. On a bien le droit, après tout, de détrousser un peu un cadavre dont on est l’auteur. Quant à nous, nous ne le croyons pas. Cueillir des lauriers et voler les souliers d’un mort, cela nous semble impossible à la même main. Ce qui est certain, c’est que, d’ordinaire, après les vainqueurs viennent les voleurs. Mais mettons le soldat, surtout le soldat contemporain, hors de cause. Toute armée a une queue, et c’est là ce qu’il faut accuser. Des êtres chauves-souris, mi-partis brigands et valets, toutes les espèces de vespertilio39 qu’engendre ce crépuscule qu’on appelle la guerre, des porteurs d’uniformes qui ne combattent pas, de faux malades, des éclopés redoutables, des cantiniers interlopes trottant, quelquefois avec leurs femmes, sur de petites charrettes et volant ce qu’ils revendent, des mendiants s’offrant pour guides aux officiers, des goujats, des maraudeurs, les armées en marche autrefois, – nous ne parlons pas du temps présent40, – traînaient
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Chauves-souris.

L'auteur ne s'abstient pas sans quelque ironie de commenter le comportement des armées de Napoléon III. Les Châtiments, eux, di– 75 –

tout cela, si bien que, dans la langue spéciale, cela s’appelait « les traînards ». Aucune armée ni aucune nation n’étaient responsables de ces êtres ; ils parlaient italien et suivaient les Allemands ; ils parlaient français et suivaient les Anglais. C’est par un de ces misérables, traînard espagnol qui parlait français, que le marquis de Fervacques, trompé par son baragouin picard, et le prenant pour un des nôtres, fut tué en traître et volé sur le champ de bataille même, dans la nuit qui suivit la victoire de Cerisoles. De la maraude naissait le maraud. La détestable maxime : vivre sur l’ennemi, produisait cette lèpre, qu’une forte discipline pouvait seule guérir. Il y a des renommées qui trompent ; on ne sait pas toujours pourquoi de certains généraux, grands d’ailleurs, ont été si populaires. Turenne était adoré de ses soldats parce qu’il tolérait le pillage ; le mal permis fait partie de la bonté ; Turenne était si bon qu’il a laissé mettre à feu et à sang le Palatinat41. On voyait à la suite des armées moins ou plus de maraudeurs selon que le chef était plus ou moins sévère. Hoche et Marceau n’avaient point de traînards ; Wellington, nous lui rendons volontiers cette justice, en avait peu. Pourtant, dans la nuit du 18 au 19 juin, on dépouilla les morts. Wellington fut rigide ; ordre de passer par les armes quiconque serait pris en flagrant délit ; mais la rapine est tenace. Les maraudeurs volaient dans un coin du champ de bataille pendant qu’on les fusillait dans l’autre. La lune était sinistre sur cette plaine. Vers minuit, un homme rôdait, ou plutôt rampait, du côté du chemin creux d’Ohain. C’était, selon toute apparence, un de ceux que nous venons de caractériser, ni Anglais, ni Français, ni
sent, violemment, que depuis 1830 l'armée a perdu, en Algérie, toutes ses traditions d'honneur. Le Palatinat ayant été ravagé en 1693, Turenne, mort en 1675, n'y fut pour rien. Mais il est vrai qu'il « tolérait le pillage ». – 76 –
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paysan, ni soldat, moins homme que goule, attiré par le flair des morts, ayant pour victoire le vol, venant dévaliser Waterloo. Il était vêtu d’une blouse qui était un peu une capote, il était inquiet et audacieux, il allait devant lui et regardait derrière lui. Qu’étaitce que cet homme ? La nuit probablement en savait plus sur son compte que le jour. Il n’avait point de sac, mais évidemment de larges poches sous sa capote. De temps en temps, il s’arrêtait, examinait la plaine autour de lui comme pour voir s’il n’était pas observé, se penchait brusquement, dérangeait à terre quelque chose de silencieux et d’immobile, puis se redressait et s’esquivait. Son glissement, ses attitudes, son geste rapide et mystérieux le faisaient ressembler à ces larves crépusculaires qui hantent les ruines et que les anciennes légendes normandes appellent les Alleurs. De certains échassiers nocturnes font de ces silhouettes dans les marécages. Un regard qui eût sondé attentivement toute cette brume eût pu remarquer, à quelque distance, arrêté et comme caché derrière la masure qui borde sur la chaussée de Nivelles l’angle de la route de Mont-Saint-Jean à Braine-l’Alleud, une façon de petit fourgon de vivandier à coiffe d’osier goudronnée, attelé d’une haridelle affamée broutant l’ortie à travers son mors, et dans ce fourgon une espèce de femme assise sur des coffres et des paquets. Peutêtre y avait-il un lien entre ce fourgon et ce rôdeur. L’obscurité était sereine. Pas un nuage au zénith. Qu’importe que la terre soit rouge, la lune reste blanche. Ce sont là les indifférences du ciel. Dans les prairies, des branches d’arbre cassées par la mitraille mais non tombées et retenues par l’écorce se balançaient doucement au vent de la nuit. Une haleine, presque une respiration, remuait les broussailles. Il y avait dans l’herbe des frissons qui ressemblaient à des départs d’âmes. On entendait vaguement au loin aller et venir les patrouilles et les rondes-major du campement anglais.
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Hougomont et la Haie-Sainte continuaient de brûler, faisant, l’un à l’ouest, l’autre à l’est, deux grosses flammes auxquelles venait se rattacher, comme un collier de rubis dénoué ayant à ses extrémités deux escarboucles, le cordon de feux du bivouac anglais étalé en demi-cercle immense sur les collines de l’horizon. Nous avons dit la catastrophe du chemin d’Ohain. Ce qu’avait été cette mort pour tant de braves, le cœur s’épouvante d’y songer. Si quelque chose est effroyable, s’il existe une réalité qui dépasse le rêve, c’est ceci : vivre, voir le soleil, être en pleine possession de la force virile, avoir la santé et la joie, rire vaillamment, courir vers une gloire qu’on a devant soi, éblouissante, se sentir dans la poitrine un poumon qui respire, un cœur qui bat, une volonté qui raisonne, parler, penser, espérer, aimer, avoir une mère, avoir une femme, avoir des enfants, avoir la lumière, et tout à coup, le temps d’un cri, en moins d’une minute, s’effondrer dans un abîme, tomber, rouler, écraser, être écrasé, voir des épis de blé, des fleurs, des feuilles, des branches, ne pouvoir se retenir à rien, sentir son sabre inutile, des hommes sous soi, des chevaux sur soi, se débattre en vain, les os brisés par quelque ruade dans les ténèbres, sentir un talon qui vous fait jaillir les yeux, mordre avec rage des fers de chevaux, étouffer, hurler, se tordre, être làdessous, et se dire : tout à l’heure j’étais un vivant ! Là où avait râlé ce lamentable désastre, tout faisait silence maintenant. L’encaissement du chemin creux était comble de chevaux et de cavaliers inextricablement amoncelés. Enchevêtrement terrible. Il n’y avait plus de talus. Les cadavres nivelaient la route avec la plaine et venaient au ras du bord comme un boisseau d’orge bien mesuré. Un tas de morts dans la partie haute, une rivière de sang dans la partie basse ; telle était cette route le soir du 18 juin 1815. Le sang coulait jusque sur la chaussée de Nivelles et s’y extravasait en une large mare devant l’abatis d’arbres qui barrait la chaussée, à un endroit qu’on montre encore. C’est,
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on s’en souvient, au point opposé, vers la chaussée de Genappe, qu’avait eu lieu l’effondrement des cuirassiers. L’épaisseur des cadavres se proportionnait à la profondeur du chemin creux. Vers le milieu, à l’endroit où il devenait plein, là où avait passé la division Delord, la couche des morts s’amincissait. Le rôdeur nocturne, que nous venons de faire entrevoir au lecteur, allait de ce côté. Il furetait cette immense tombe. Il regardait. Il passait on ne sait quelle hideuse revue des morts. Il marchait les pieds dans le sang. Tout à coup il s’arrêta. À quelques pas devant lui, dans le chemin creux, au point où finissait le monceau des morts, de dessous cet amas d’hommes et de chevaux, sortait une main ouverte, éclairée par la lune. Cette main avait au doigt quelque chose qui brillait, et qui était un anneau d’or. L’homme se courba, demeura un moment accroupi, et quand il se releva, il n’y avait plus d’anneau à cette main. Il ne se releva pas précisément ; il resta dans une attitude fauve et effarouchée, tournant le dos au tas de morts, scrutant l’horizon, à genoux, tout l’avant du corps portant sur ses deux index appuyés à terre, la tête guettant par-dessus le bord du chemin creux. Les quatre pattes du chacal conviennent à de certaines actions. Puis, prenant son parti, il se dressa. En ce moment il eut un soubresaut. Il sentit que par derrière on le tenait.

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Il se retourna ; c’était la main ouverte qui s’était refermée et qui avait saisi le pan de sa capote. Un honnête homme eût eu peur. Celui-ci se mit à rire. – Tiens, dit-il, ce n’est que le mort. J’aime mieux un revenant qu’un gendarme. Cependant la main défaillit et le lâcha. L’effort s’épuise vite dans la tombe. – Ah çà ! reprit le rôdeur, est-il vivant ce mort ? Voyons donc. Il se pencha de nouveau, fouilla le tas, écarta ce qui faisait obstacle, saisit la main, empoigna le bras, dégagea la tête, tira le corps, et quelques instants après il traînait dans l’ombre du chemin creux un homme inanimé, au moins évanoui. C’était un cuirassier, un officier, un officier même d’un certain rang ; une grosse épaulette d’or sortait de dessous la cuirasse ; cet officier n’avait plus de casque. Un furieux coup de sabre balafrait son visage où l’on ne voyait que du sang. Du reste, il ne semblait pas qu’il eût de membre cassé, et par quelque hasard heureux, si ce mot est possible ici, les morts s’étaient arc-boutés au-dessus de lui de façon à le garantir de l’écrasement. Ses yeux étaient fermés. Il avait sur sa cuirasse la croix d’argent de la Légion d’honneur. Le rôdeur arracha cette croix qui disparut dans un des gouffres qu’il avait sous sa capote. Après quoi, il tâta le gousset de l’officier, y sentit une montre et la prit. Puis il fouilla le gilet, y trouva une bourse et l’empocha. Comme il en était à cette phase des secours qu’il portait à ce mourant, l’officier ouvrit les yeux.
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– Merci, dit-il faiblement. La brusquerie des mouvements de l’homme qui le maniait, la fraîcheur de la nuit, l’air respiré librement, l’avaient tiré de sa léthargie. Le rôdeur ne répondit point. Il leva la tête. On entendait un bruit de pas dans la plaine ; probablement quelque patrouille qui approchait. L’officier murmura, car il y avait encore de l’agonie dans sa voix : – Qui a gagné la bataille ? – Les Anglais, répondit le rôdeur. L’officier reprit : – Cherchez dans mes poches. Vous y trouverez une bourse et une montre. Prenez-les. C’était déjà fait. Le rôdeur exécuta le semblant demandé, et dit : – Il n’y a rien. – On m’a volé, reprit l’officier ; j’en suis fâché. C’eût été pour vous. Les pas de la patrouille devenaient de plus en plus distincts.
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– Voici qu’on vient, dit le rôdeur, faisant le mouvement d’un homme qui s’en va. L’officier, soulevant péniblement le bras, le retint : – Vous m’avez sauvé la vie. Qui êtes-vous ? Le rôdeur répondit vite et bas : – J’étais comme vous de l’armée française. Il faut que je vous quitte. Si l’on me prenait, on me fusillerait. Je vous ai sauvé la vie. Tirez-vous d’affaire maintenant. – Quel est votre grade ? – Sergent. – Comment vous appelez-vous ? – Thénardier. – Je n’oublierai pas ce nom, dit l’officier. Et vous, retenez le mien. Je me nomme Pontmercy.

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Livre deuxième – Le vaisseau L'Orion
Chapitre I Le numéro 24601 devient le numéro 9430
Jean Valjean avait été repris. On nous saura gré de passer rapidement sur des détails douloureux. Nous nous bornons à transcrire deux entrefilets publiés par les journaux du temps42, quelques mois après les événements surprenants accomplis à Montreuil-sur-Mer. Ces articles sont un peu sommaires. On se souvient qu'il n'existait pas encore à cette époque de Gazette des Tribunaux. Nous empruntons le premier au Drapeau blanc. Il est daté du 25 juillet 1823 : « Un arrondissement du Pas-de-Calais vient d'être le théâtre d'un événement peu ordinaire. Un homme étranger au département et nommé Mr Madeleine avait relevé depuis quelques années, grâce à des procédés nouveaux, une ancienne industrie locale, la fabrication des jais et des verroteries noires. Il y avait fait sa fortune, et, disons-le, celle de l'arrondissement. En reconnaissance de ses services, on l'avait nommé maire. La police a découvert que ce Mr Madeleine n'était autre qu'un ancien forçat en rupture de ban, condamné en 1796 pour vol, et nommé Jean Valjean. Jean Valjean a été réintégré au bagne. Il paraît qu'avant son arLa Gazette des tribunaux ne fut régulièrement publiée qu'à partir de 1825. Les articles suivants – dont le narrateur invite explicitement à apprécier le style et l'exactitude – sont évidemment factices. Ils mettent d'autant mieux en œuvre l'effet de réel tiré de la citation d'un document que le lecteur est capable de les critiquer. – 83 –
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restation il avait réussi à retirer de chez Mr Laffitte une somme de plus d'un demi-million qu'il y avait placée, et qu'il avait, du reste, très légitimement, dit-on, gagnée dans son commerce. On n'a pu savoir où Jean Valjean avait caché cette somme depuis sa rentrée au bagne de Toulon. » Le deuxième article, un peu plus détaillé, est extrait du Journal de Paris, même date. « Un ancien forçat libéré, nommé Jean Valjean, vient de comparaître devant la cour d'assises du Var dans des circonstances faites pour appeler l'attention. Ce scélérat était parvenu à tromper la vigilance de la police ; il avait changé de nom et avait réussi à se faire nommer maire d'une de nos petites villes du Nord. Il avait établi dans cette ville un commerce assez considérable. Il a été enfin démasqué et arrêté, grâce au zèle infatigable du ministère public. Il avait pour concubine une fille publique qui est morte de saisissement au moment de son arrestation. Ce misérable, qui est doué d'une force herculéenne, avait trouvé moyen de s'évader ; mais, trois ou quatre jours après son évasion, la police mit de nouveau la main sur lui, à Paris même, au moment où il montait dans une de ces petites voitures qui font le trajet de la capitale au village de Montfermeil (Seine-et-Oise). On dit qu'il avait profité de l'intervalle de ces trois ou quatre jours de liberté pour rentrer en possession d'une somme considérable placée par lui chez un de nos principaux banquiers. On évalue cette somme à six ou sept cent mille francs. À en croire l'acte d'accusation, il l'aurait enfouie en un lieu connu de lui seul et l'on n'a pas pu la saisir. Quoi qu'il en soit, le nommé Jean Valjean vient d'être traduit aux assises du département du Var comme accusé d'un vol de grand chemin commis à main armée, il y a huit ans environ, sur la personne d'un de ces honnêtes enfants qui, comme l'a dit le patriarche de Ferney en vers immortels : … De Savoie arrivent tous les ans Et dont la main légèrement essuie
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Ces longs canaux engorgés par la suie43. « Ce bandit a renoncé à se défendre. Il a été établi, par l'habile et éloquent organe du ministère public, que le vol avait été commis de complicité, et que Jean Valjean faisait partie d'une bande de voleurs dans le Midi. En conséquence Jean Valjean, déclaré coupable, a été condamné à la peine de mort. Ce criminel avait refusé de se pourvoir en cassation. Le roi, dans son inépuisable clémence, a daigné commuer sa peine en celle des travaux forcés à perpétuité. Jean Valjean a été immédiatement dirigé sur le bagne de Toulon. » On n'a pas oublié que Jean Valjean avait à Montreuil-sur-Mer des habitudes religieuses. Quelques journaux, entre autres le Constitutionnel, présentèrent cette commutation comme un triomphe du parti prêtre. Jean Valjean changea de chiffre au bagne. Il s'appela 9430. Du reste, disons-le pour n'y plus revenir, avec Mr Madeleine la prospérité de Montreuil-sur-Mer disparut ; tout ce qu'il avait prévu dans sa nuit de fièvre et d'hésitation se réalisa ; lui de moins, ce fut en effet l'âme de moins. Après sa chute, il se fit à Montreuil-sur-Mer ce partage égoïste des grandes existences tombées, ce fatal dépècement des choses florissantes qui s'accomplit tous les jours obscurément dans la communauté humaine et que l'histoire n'a remarqué qu'une fois, parce qu'il s'est fait après la mort d'Alexandre. Les lieutenants se couronnent rois ; les contre-maîtres s'improvisèrent fabricants. Les rivalités envieuses surgirent. Les vastes ateliers de Mr Madeleine furent fermés ; les bâtiments tombèrent en ruine, les ouvriers se dispersèrent. Les uns quittèrent le pays, les autres quittèrent le métier. Tout se fit désormais en petit, au lieu de se faire en grand ; pour le lucre, au lieu de se faire pour le bien. Plus de centre ; la concurrence par43

Citation exacte du poème Le Pauvre Diable de Voltaire (1758). – 85 –

tout, et l'acharnement. Mr Madeleine dominait tout, et dirigeait. Lui tombé, chacun tira à soi ; l'esprit de lutte succéda à l'esprit d'organisation, l'âpreté à la cordialité, la haine de l'un contre l'autre à la bienveillance du fondateur pour tous ; les fils noués par Mr Madeleine se brouillèrent et se rompirent ; on falsifia les procédés, on avilit les produits, on tua la confiance ; les débouchés diminuèrent, moins de commandes ; le salaire baissa, les ateliers chômèrent, la faillite vint. Et puis plus rien pour les pauvres. Tout s'évanouit. L'état lui-même s'aperçut que quelqu'un avait été écrasé quelque part. Moins de quatre ans après l'arrêt de la cour d'assises constatant au profit du bagne l'identité de Mr Madeleine et de Jean Valjean, les frais de perception de l'impôt étaient doublés dans l'arrondissement de Montreuil-sur-Mer, et Mr de Villèle en faisait l'observation à la tribune au mois de février 1827.

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Chapitre II Où on lira deux vers qui sont peut-être du diable
Avant d’aller plus loin, il est à propos de raconter avec quelque détail un fait singulier qui se passa vers la même époque à Montfermeil et qui n’est peut-être pas sans coïncidence avec certaines conjectures du ministère public. Il y a dans le pays de Montfermeil une superstition très ancienne, d’autant plus curieuse et d’autant plus précieuse qu’une superstition populaire dans le voisinage de Paris est comme un aloès en Sibérie. Nous sommes de ceux qui respectent tout ce qui est à l’état de plante rare. Voici donc la superstition de Montfermeil. On croit que le diable a, de temps immémorial, choisi la forêt pour y cacher ses trésors. Les bonnes femmes affirment qu’il n’est pas rare de rencontrer, à la chute du jour, dans les endroits écartés du bois, un homme noir, ayant la mine d’un charretier ou d’un bûcheron, chaussé de sabots, vêtu d’un pantalon et d’un sarrau de toile, et reconnaissable en ce qu’au lieu de bonnet ou de chapeau il a deux immenses cornes sur la tête. Ceci doit le rendre reconnaissable en effet. Cet homme est habituellement occupé à creuser un trou. Il y a trois manières de tirer parti de cette rencontre. La première, c’est d’aborder l’homme et de lui parler. Alors on s’aperçoit que cet homme est tout bonnement un paysan, qu’il paraît noir parce qu’on est au crépuscule, qu’il ne creuse pas le moindre trou, mais qu’il coupe de l’herbe pour ses vaches, et que ce qu’on avait pris pour des cornes n’est autre chose qu’une fourche à fumier qu’il porte sur son dos et dont les dents, grâce à la perspective du soir, semblaient lui sortir de la tête. On rentre chez soi, et l’on meurt dans la semaine. La seconde manière, c’est de l’observer, d’attendre qu’il ait creusé son trou, qu’il l’ait refermé et qu’il s’en soit allé ; puis de courir bien vite à la fosse, de la rouvrir et d’y prendre le « trésor » que l’homme noir y a nécessairement déposé. En ce cas, on meurt dans le mois. Enfin la troisième manière, c’est de ne point parler à l’homme noir, de ne point le regarder, et de s’enfuir à toutes jambes. On meurt dans l’année.
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Comme les trois manières ont leurs inconvénients, la seconde, qui offre du moins quelques avantages, entre autres celui de posséder un trésor, ne fût-ce qu’un mois, est la plus généralement adoptée. Les hommes hardis, que toutes les chances tentent, ont donc, assez souvent, à ce qu’on assure, rouvert les trous creusés par l’homme noir et essayé de voler le diable. Il paraît que l’opération est médiocre. Du moins, s’il faut en croire la tradition et en particulier les deux vers énigmatiques en latin barbare qu’a laissés sur ce sujet un mauvais moine normand, un peu sorcier, appelé Tryphon. Ce Tryphon est enterré à l’abbaye de SaintGeorges de Bocherville près Rouen, et il naît des crapauds sur sa tombe. On fait donc des efforts énormes, ces fosses-là sont ordinairement très creuses, on sue, on fouille, on travaille toute une nuit, car c’est la nuit que cela se fait, on mouille sa chemise, on brûle sa chandelle, on ébrèche sa pioche, et lorsqu’on est arrivé enfin au fond du trou, lorsqu’on met la main sur « le trésor », que trouvet-on ? qu’est-ce que c’est que le trésor du diable ? Un sou, parfois un écu, une pierre, un squelette, un cadavre saignant, quelquefois un spectre plié en quatre comme une feuille de papier dans un portefeuille, quelquefois rien. C’est ce que semblent annoncer aux curieux indiscrets les vers de Tryphon : Fodit, et in fossa thesauros condit opaca, As, nummos, lapides, cadaver, simulacre, nihilque44.

« Il creuse, et cache, dans une sombre fosse, des trésors, / Un sou, de l'argent, des cailloux, un cadavre, des fantômes, rien du tout. » Ce latin barbare, ce Tryphon, pourraient bien sortir de l'imagination de Hugo. Ce ne semble pas être entièrement le cas puisque, dans une lettre au critique A. Darcel du 29 mai 1862, Hugo dit avoir trouvé ce « Tryphon et les crapauds de sa tombe » dans « le travail d'Auguste Leprévost sur Saint-Georges de Bocherville. » (éd. J. Massin, t. XII, p. 1173.) – 88 –

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Il paraît que de nos jours on y trouve aussi, tantôt une poire à poudre avec des balles, tantôt un vieux jeu de cartes gras et roussi qui a évidemment servi aux diables. Tryphon n’enregistre point ces deux dernières trouvailles, attendu que Tryphon vivait au douzième siècle et qu’il ne semble point que le diable ait eu l’esprit d’inventer la poudre avant Roger Bacon et les cartes avant Charles VI. Du reste, si l’on joue avec ces cartes, on est sûr de perdre tout ce qu’on possède ; et quant à la poudre qui est dans la poire, elle a la propriété de vous faire éclater votre fusil à la figure. Or, fort peu de temps après l’époque où il sembla au ministère public que le forçat libéré Jean Valjean, pendant son évasion de quelques jours, avait rôdé autour de Montfermeil, on remarqua dans ce même village qu’un certain vieux cantonnier appelé Boulatruelle avait « des allures » dans le bois. On croyait savoir dans le pays que ce Boulatruelle avait été au bagne ; il était soumis à de certaines surveillances de police, et, comme il ne trouvait d’ouvrage nulle part, l’administration l’employait au rabais comme cantonnier sur le chemin de traverse de Gagny à Lagny. Ce Boulatruelle était un homme vu de travers par les gens de l’endroit, trop respectueux, trop humble, prompt à ôter son bonnet à tout le monde, tremblant et souriant devant les gendarmes, probablement affilié à des bandes, disait-on, suspect d’embuscade au coin des taillis à la nuit tombante. Il n’avait que cela pour lui qu’il était ivrogne. Voici ce qu’on croyait avoir remarqué : Depuis quelque temps, Boulatruelle quittait de fort bonne heure sa besogne d’empierrement et d’entretien de la route et s’en allait dans la forêt avec sa pioche. On le rencontrait vers le soir dans les clairières les plus désertes, dans les fourrés les plus sauvages, ayant l’air de chercher quelque chose, quelquefois creusant
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des trous. Les bonnes femmes qui passaient le prenaient d’abord pour Belzébuth, puis elles reconnaissaient Boulatruelle, et n’étaient guère plus rassurées. Ces rencontres paraissaient contrarier vivement Boulatruelle. Il était visible qu’il cherchait à se cacher, et qu’il y avait un mystère dans ce qu’il faisait. On disait dans le village : – C’est clair que le diable a fait quelque apparition. Boulatruelle l’a vu, et cherche. Au fait, il est fichu pour empoigner le magot de Lucifer. Les voltairiens ajoutaient : – Sera-ce Boulatruelle qui attrapera le diable, ou le diable qui attrapera Boulatruelle ? Les vieilles femmes faisaient beaucoup de signes de croix. Cependant les manèges de Boulatruelle dans le bois cessèrent, et il reprit régulièrement son travail de cantonnier. On parla d’autre chose. Quelques personnes toutefois étaient restées curieuses, pensant qu’il y avait probablement dans ceci, non point les fabuleux trésors de la légende, mais quelque bonne aubaine, plus sérieuse et plus palpable que les billets de banque du diable, et dont le cantonnier avait sans doute surpris à moitié le secret. Les plus « intrigués » étaient le maître d’école et le gargotier Thénardier, lequel était l’ami de tout le monde et n’avait point dédaigné de se lier avec Boulatruelle. – Il a été aux galères ? disait Thénardier. Eh ! mon Dieu ! on ne sait ni qui y est, ni qui y sera. Un soir le maître d’école affirmait qu’autrefois la justice se serait enquise de ce que Boulatruelle allait faire dans le bois, et qu’il aurait bien fallu qu’il parlât, et qu’on l’aurait mis à la torture au besoin, et que Boulatruelle n’aurait point résisté, par exemple, à la question de l’eau. – Donnons-lui la question du vin, dit Thénardier.
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On se mit à quatre et l’on fît boire le vieux cantonnier. Boulatruelle but énormément, et parla peu. Il combina, avec un art admirable et dans une proportion magistrale, la soif d’un goinfre avec la discrétion d’un juge. Cependant, à force de revenir à la charge, et de rapprocher et de presser les quelques paroles obscures qui lui échappaient, voici ce que le Thénardier et le maître d’école crurent comprendre : Boulatruelle, un matin, en se rendant au point du jour à son ouvrage, aurait été surpris de voir dans un coin du bois, sous une broussaille, une pelle et une pioche, comme qui dirait cachées. Cependant, il aurait pensé que c’étaient probablement la pelle et la pioche du père Six-Fours, le porteur d’eau, et il n’y aurait plus songé. Mais le soir du même jour, il aurait vu, sans pouvoir être vu lui-même, étant masqué par un gros arbre, se diriger de la route vers le plus épais du bois « un particulier qui n’était pas du tout du pays, et que lui, Boulatruelle, connaissait très bien ». Traduction par Thénardier : un camarade du bagne. Boulatruelle s’était obstinément refusé à dire le nom. Ce particulier portait un paquet, quelque chose de carré, comme une grande boîte ou un petit coffre. Surprise de Boulatruelle. Ce ne serait pourtant qu’au bout de sept ou huit minutes que l’idée de suivre « le particulier » lui serait venue. Mais il était trop tard, le particulier était déjà dans le fourré, la nuit s’était faite, et Boulatruelle n’avait pu le rejoindre. Alors il avait pris le parti d’observer la lisière du bois. « Il faisait lune. » Deux ou trois heures après, Boulatruelle avait vu ressortir du taillis son particulier portant maintenant, non plus le petit coffre-malle, mais une pioche et une pelle. Boulatruelle avait laissé passer le particulier et n’avait pas eu l’idée de l’aborder, parce qu’il s’était dit que l’autre était trois fois plus fort que lui, et armé d’une pioche, et l’assommerait probablement en le reconnaissant et en se voyant reconnu. Touchante effusion de deux vieux camarades qui se retrouvent. Mais la pelle et la pioche avaient été un trait de lumière pour Boulatruelle ; il avait couru à la broussaille du matin, et n’y avait plus trouvé ni pelle ni pioche. Il en avait conclu que son particulier, entré dans le bois, y avait creusé un trou avec la pioche, avait enfoui le coffre, et avait re– 91 –

fermé le trou avec la pelle. Or, le coffre était trop petit pour contenir un cadavre, donc il contenait de l’argent. De là ses recherches. Boulatruelle avait exploré, sondé et fureté toute la forêt, et fouillé partout où la terre lui avait paru fraîchement remuée. En vain. Il n’avait rien « déniché ». Personne n’y pensa plus dans Montfermeil. Il y eut seulement quelques braves commères qui dirent : Tenez pour certain que le cantonnier de Gagny n’a pas fait tout ce triquemaque pour rien ; il est sûr que le diable est venu.

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Chapitre III Qu'il fallait que la chaîne de la manille eut subit un certain travail préparatoire pour être ainsi brisée d'un coup de marteau
Vers la fin d'octobre de cette même année 1823, les habitants de Toulon virent rentrer dans leur port, à la suite d'un gros temps et pour réparer quelques avaries, le vaisseau l'Orion qui a été plus tard employé à Brest comme vaisseau-école et qui faisait alors partie de l'escadre de la Méditerranée45. Ce bâtiment, tout éclopé qu'il était, car la mer l'avait malmené, fit de l'effet en entrant dans la rade. Il portait je ne sais plus quel pavillon qui lui valut un salut réglementaire de onze coups de canon, rendus par lui coup pour coup ; total : vingt-deux. On a calculé qu'en salves, politesses royales et militaires, échanges de tapages courtois, signaux d'étiquette, formalités de rades et de citadelles, levers et couchers de soleil salués tous les jours par toutes les forteresses et tous les navires de guerre, ouvertures et fermetures de portes, etc., etc., le monde civilisé tirait à poudre par toute la terre, toutes les vingt-quatre heures, cent cinquante mille coups de canon inutiles. À six francs le coup de canon, cela fait neuf cent mille francs par jour, trois cents millions par an, qui s'en vont en fumée. Ceci n'est qu'un détail. Pendant ce temps-là les pauvres meurent de faim. L'année 1823 était ce que la restauration a appelé « l'époque de la guerre d'Espagne46. »
L'Orion, lancé en 1813, servit bien de « vaisseau-école » mais il fut toujours basé à Brest où Hugo le vit en avril 1834. L'Espagne, après une brève expérience de monarchie libérale (1820-1822), connut une réaction violente, ultra et cléricale, qui donna à la Sainte-Alliance, au Congrès de Vérone de 1822, l'occasion d'intervenir. Chateaubriand, piégé par son rêve de gloire, accepta que l'armée française aille, « sous le drapeau blanc », effacer à la fois la – 93 –
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Cette guerre contenait beaucoup d'événements dans un seul, et force singularités. Une grosse affaire de famille pour la maison de Bourbon ; la branche de France secourant et protégeant la branche de Madrid, c'est-à-dire faisant acte d'aînesse ; un retour apparent à nos traditions nationales compliqué de servitude et de sujétion aux cabinets du nord ; Mr le duc d'Angoulême, surnommé par les feuilles libérales le héros d'Andujar, comprimant, dans une attitude triomphale un peu contrariée par son air paisible, le vieux terrorisme fort réel du saint-office aux prises avec le terrorisme chimérique des libéraux ; les sans-culottes ressuscités au grand effroi des douairières sous le nom de descamisados ; le monarchisme faisant obstacle au progrès qualifié anarchie ; les théories de 89 brusquement interrompues dans la sape ; un holà européen intimé à l'idée française faisant son tour du monde ; à côté du fils de France généralissime, le prince de Carignan, depuis Charles-Albert, s'enrôlant dans cette croisade des rois contre les peuples comme volontaire avec des épaulettes de grenadier en laine rouge ; les soldats de l'empire se remettant en campagne, mais après huit années de repos, vieillis, tristes, et sous la cocarde blanche ; le drapeau tricolore agité à l'étranger par une héroïque poignée de Français comme le drapeau blanc l'avait été à Coblentz trente ans auparavant ; les moines mêlés à nos troupiers ; l'esprit de liberté et de nouveauté mis à la raison par les bayonnettes ; les principes matés à coups de canon ; la France défaisant par ses armes ce qu'elle avait fait par son esprit ; du reste, les chefs ennemis vendus, les soldats hésitants, les villes assiégées par des millions ; point de périls militaires et pourtant des explosions possibles, comme dans toute mine surprise et envahie ; peu de sang versé, peu d'honneur conquis, de la honte pour quelquesuns, de la gloire pour personne ; telle fut cette guerre, faite par des princes qui descendaient de Louis XIV et conduite par des

cause libérale espagnole et les souvenirs des armées napoléoniennes. Cette guerre, très impopulaire en France, fut l'occasion d'une véritable terreur blanche que le duc d'Angoulême s'efforça de contenir, d'où son nom « le héros d'Andujar ». – 94 –

mais en somme. Depuis 1792. l'idée de corruption se dégagea de la victoire . qui froissait en France l'esprit militaire. sur lesquels s'était formidablement écroulée Saragosse. Cette voie de fait monstrueuse. La France est faite pour réveiller l'âme des peuples. et se prenaient à regretter Palafox. C'était une entreprise d'asservissement. la liberté rayonne de France. et sur lequel il convient d'insister aussi. toutes les révolutions de l'Europe sont la révolution française . À un point de vue plus grave encore.généraux qui sortaient de Napoléon. Contresens hideux. attentat à la généreuse nation espagnole. était donc en même temps un attentat à la révolution française. il sembla qu'on avait plutôt gagné les généraux que les batailles. Des soldats de la guerre de 1808. Aveugle qui ne le voit pas ! c'est Bonaparte qui l'a dit. tout ce que – 95 – . indignait l'esprit démocratique. non pour l'étouffer. en dehors des guerres libératrices. cette guerre. fut une belle action militaire . de force . l'histoire approuve la France dans sa difficulté d'acceptation de ce faux triomphe. c'était la France qui la commettait . la prise du Trocadéro. La guerre de 1823. C'est là un fait solaire. Dans cette campagne. car. Elle eut ce triste sort de ne rappeler ni la grande guerre ni la grande politique. C'est l'humeur de la France d'aimer encore mieux avoir devant elle Rostopchine que Ballesteros. fils de la démocratie. les trompettes de cette guerre rendent un son fêlé. Guerre diminuante en effet où l'on put lire Banque de France dans les plis du drapeau. Il parut évident que certains officiers espagnols chargés de la résistance cédèrent trop aisément. entre autres. et le soldat vainqueur rentra humilié. fronçaient le sourcil en 1823 devant l'ouverture facile des citadelles. nous le répétons. l'ensemble fut suspect. Quelques faits d'armes furent sérieux . le but du soldat français. était la conquête d'un joug pour autrui.

Revenons au navire l'Orion. Ce jugement implique la condamnation du grand responsable de cette « guerre » piteuse et qui devait être glorieuse pour son initiateur. Chateaubriand. La France. une escadre croisait dans la Méditerranée.font les armées. Quant aux Bourbons. – 96 – . elles le font de force. 49 « Le roi pur et simple » : mot d'ordre des « absolutistes ». Le mot obéissance passive47 l'indique. Cette confiance-là perd les trônes. Il ne faut s'endormir. la guerre de 1823 leur fut fatale48. 1830 germa dans 1823. Ils la prirent pour un succès. Nous venons de dire que l'Orion était de cette escadre et qu'il fut ramené par des événements de mer dans le port de Toulon. Ainsi s'explique la guerre. ayant rétabli el rey neto49 en Espagne. Pendant les opérations de l'armée commandée par le princegénéralissime. Ils ne virent point quel danger il y a à faire tuer une idée par une consigne. faite par l'humanité contre l'humanité malgré l'humanité. La campagne d'Espagne devint dans leurs conseils un argument pour les coups de force et pour les aventures de droit divin. Une armée est un étrange chef-d'œuvre de combinaison où la force résulte d'une somme énorme d'impuissance. Ils se méprirent dans leur naïveté au point d'introduire dans leur établissement comme élément de force l'immense affaiblissement d'un crime. ni à l'ombre d'un mancenillier ni à l'ombre d'une armée. 47 48 Voir la note 7 de la première partie. Ils tombèrent dans cette redoutable erreur de prendre l'obéissance du soldat pour le consentement de la nation. L'esprit de guetapens entra dans leur politique. livre 2. pouvait bien rétablir le roi absolu chez elle.

Quelques lignes plus haut. et qu'il doit lutter contre toutes les trois. Dans les nuits noires ses fanaux suppléent aux étoiles. contre le vent il a la corde et la toile. Toute cette description est textuellement reprise d'une page de l'album de voyage de 1839. c'est le grand mât. pour ainsi dire. des ports de Brest ou de Toulon. au fluide. Cette poutre colossale. Un vaisseau de ligne est composé à la fois de ce qu'il y a de plus lourd et de ce qu'il y a de plus léger. contre le rocher le fer. Les vaisseaux en construction sont là sous cloche. lorsque Hugo visita Toulon. au solide.La présence d'un vaisseau de guerre dans un port a je ne sais quoi qui appelle et qui occupe la foule. Un vaisseau de ligne est une des plus magnifiques rencontres qu'ait le génie de l'homme avec la puissance de la nature. À le prendre de sa racine dans la cale à sa cime dans la nuée. sa grosse chaîne au côté […]. contre l'immensité une aiguille. Vieux forçat en cheveux blancs. et que la foule aime ce qui est grand. mais le vaisseau a son âme. on n'a qu'à entrer sous une des cales couvertes. il est long de soixante toises. et il a trois pieds de diamètre à Nom colonial donné à tous les insectes ailés et piquants. Son haleine sort par ses cent vingt canons comme par des clairons énormes. à six étages. Si l'on veut se faire une idée de toutes ces proportions gigantesques dont l'ensemble constitue le vaisseau de ligne. assis sur une borne. sa boussole. et plus d'ailes et plus d'antennes que la bigaille50 pour prendre le vent dans les nuées. Ainsi. cette grosse colonne de bois couchée à terre à perte de vue. et répond fièrement à la foudre. C'est que cela est grand. contre l'eau le bois. Hugo avait noté : « Cariatides de Puget […]. au liquide. contre l'ombre la lumière. c'est une vergue . le cuivre et le plomb. L'océan cherche à l'égarer dans l'effrayante similitude de ses vagues. » Et. parce qu'il a affaire en même temps aux trois formes de la substance. d'une autre écriture : « Jean Tréjean » (premier nom donné au héros). – 97 – 50 . qui le conseille et lui montre toujours le nord. Il a onze griffes de fer pour saisir le granit au fond de la mer.

il flotte et il règne. Et pour faire ce vaisseau. Le grand mât anglais s'élève à deux cent dix-sept pieds au-dessus de la ligne de flottaison. il ne s'agit ici que du bâtiment militaire d'il y a quarante ans. Toutes les fois qu'une force immense se déploie pour aboutir à une immense faiblesse. Sans parler de ces merveilles nouvelles. dans les ports. l'ancien navire de Christophe Colomb et de Ruyter est un des grands chefs-d'œuvre de l'homme. vingt pieds de large. Et encore. – 98 – . où toute cette puissance et toute cette majesté s'abîment dans une puissance et dans une majesté supérieures. autour de ces merveilleuses machines de guerre et de navigation. par exemple. il emmagasine le vent dans sa voile. Il vient une heure pourtant où la rafale brise comme une paille cette vergue de soixante pieds de long. où ces canons monstrueux poussent des rugissements plaintifs et inutiles que l'ouragan emporte dans le vide et dans la nuit. La marine de nos pères employait des câbles. C'est une forêt qui flotte. où cette ancre qui pèse dix milliers se tord dans la gueule de la vague comme l'hameçon d'un pêcheur dans la mâchoire d'un brochet. De là. Le simple tas de chaînes d'un vaisseau de cent canons a quatre pieds de haut. il est précis dans l'immense diffusion des vagues. qu'on le remarque bien. la nôtre emploie des chaînes. combien faut-il de bois ? Trois mille stères. a depuis ajouté de nouveaux miracles à ce prodige qu'on appelle le vaisseau de guerre.sa base. Il est inépuisable en force comme l'infini en souffles. À l'heure qu'il est. la vapeur. huit pieds de profondeur. les curieux qui abondent. alors dans l'enfance. du simple navire à voiles . sans qu'ils s'expliquent euxmêmes parfaitement pourquoi. cela fait rêver les hommes. le navire mixte à hélice est une machine surprenante traînée par une voilure de trois mille mètres carrés de surface et par une chaudière de la force de deux mille cinq cents chevaux. où le vent ploie comme un jonc ce mât de quatre cents pieds de haut.

Un matin la foule qui le contemplait fut témoin d'un accident51. comme le vaigrage ne se faisait pas alors en tôle. du matin au soir. L'Orion était un navire malade depuis longtemps. pour laisser pénétrer de l'air dans la carcasse. » Le texte de Hugo reprend parfois mot pour mot cette note. mais le forçat ne s'était pas évadé. Le gabier chargé de prendre l'empointure du grand hunier tribord perdit l'équiL'épisode est inspiré par un événement réel (juin 1847) sur lequel Hugo avait été précisément documenté. Dans ses navigations antérieures. des couches épaisses de coquillages s'étaient amoncelées sur sa carène au point de lui faire perdre la moitié de sa marche . Il en intitule le récit manuscrit : « Note écrite pour moi dans les premiers jours de juin par M. et. Il était en armement et on le réparait. puis il avait repris la mer. La coque n'avait pas été endommagée à tribord. – 99 – 51 . selon l'usage. ami de Napoléon Jérôme et prochainement contre-amiral. À la suite de ces avaries. aujourd'hui (mai 1860) capitaine de vaisseau. L'équipage était occupé à enverguer les voiles. on l'avait mis à sec l'année précédente pour gratter ces coquillages. Mais ce grattage avait altéré les boulonnages de la carène. comme on dit à Paris. Il était mouillé près de l'Arsenal. mais quelques bordages y étaient décloués çà et là. le baron La Roncière Le Nourry. les quais.Tous les jours donc. Un violent coup d'équinoxe était survenu. l'Orion avait regagné Toulon. ayant pour affaire de regarder l'Orion. le navire avait fait de l'eau. À la hauteur des Baléares. qui avait défoncé à bâbord la poulaine et un sabord et endommagé le porte-haubans de misaine. le bordé s'était fatigué et ouvert. les musoirs et les jetées du port de Toulon étaient couverts d'une quantité d'oisifs et de badauds.

pendant que tous les matelots tremblaient et reculaient. On n'attendait plus que la minute où il lâcherait la corde et par instants toutes les têtes se détournaient afin de ne pas le voir passer. et il y resta suspendu. au passage. il avait rompu d'un coup de marteau la chaîne rivée à la manille de son pied. avait dès le premier moment couru à l'officier de quart et au milieu du trouble et de l'hésitation de l'équipage. on ne pouvait voir son angoisse sur son visage. le faux marchepied d'une main d'abord. La secousse de sa chute avait imprimé au faux marchepied un violent mouvement d'escarpolette. Tout à coup. La mer était au-dessous de lui à une profondeur vertigineuse. On le vit chanceler. c'est la vie même.libre. c'était courir un risque effrayant. puis de l'autre. un coup de vent emporta son bonnet et laissa voir une tête toute blanche. ce n'était pas un jeune homme. – 100 – . Il y a des moments où un bout de corde. il avait demandé à l'officier la permission de risquer sa vie pour sauver le gabier. l'homme tourna autour de la vergue. Ses bras se tendaient dans un tiraillement horrible. on aperçut un homme qui grimpait dans le gréement avec l'agilité d'un chat-tigre. une branche d'arbre. c'était un forçat . la tête emporta le corps. mais on distinguait dans tous ses membres son épuisement. tous pêcheurs de la côte nouvellement levés pour le service. la multitude amassée sur le quai de l'Arsenal jeta un cri. une perche. les mains étendues vers l'abîme . Il ne criait pas de peur de perdre de la force. Arrivé à la hauteur de la hune. il saisit. c'était un forçat à vie. Chaque effort qu'il faisait pour remonter ne servait qu'à augmenter les oscillations du faux marchepied. L'homme allait et venait au bout de cette corde comme la pierre d'une fronde. Cet homme était vêtu de rouge. il avait un bonnet vert. et c'est une chose affreuse de voir un être vivant s'en détacher et tomber comme un fruit mûr. n'osait s'y aventurer. Aucun des matelots. employé à bord avec une corvée du bagne. Sur un signe affirmatif de l'officier. Aller à son secours. Un forçat en effet. Cependant le malheureux gabier se fatiguait . puis il avait pris une corde.

Toutes les bouches retenaient leur haleine. Enfin le forçat leva les yeux au ciel. et fit un pas en avant. En un clin d'œil il fut sur la vergue. l'homme. Pas un cri. il y attacha un bout de la corde qu'il avait apportée. se laissait tomber dans l'abîme . les femmes s'embrassaient sur le quai.et il s'était élancé dans les haubans. La foule respira. en marchant sur la vergue jusqu'au chouquet. au lieu d'un homme suspendu sur le gouffre. On eût dit une araignée venant saisir une mouche . puis il le saisit dans ses bras et le porta. Dix mille regards étaient fixés sur ce groupe. il y eut de vieux argousins de chiourme qui pleurèrent. et l'on entendit toutes les voix crier avec une sorte de fureur attendrie : « La grâce de cet homme ! » – 101 – . pendant lesquelles le vent balançait le gabier à l'extrémité d'un fil. Il était temps . puis il se mit à descendre avec les mains le long de cette corde. seulement ici l'araignée apportait la vie et non la mort. épuisé et désespéré. on en vit deux. le même frémissement fronçait tous les sourcils. Enfin on le vit remonter sur la vergue et y haler le matelot . On le vit parcourir la vergue en courant. et alors ce fut une inexplicable angoisse. et laissa pendre l'autre bout. Il s'arrêta quelques secondes et parut la mesurer du regard. Personne ne remarqua en cet instant-là avec quelle facilité cette chaîne fut brisée. Ce ne fut que plus tard qu'on s'en souvint. Cependant le forçat était parvenu à s'affaler près du matelot. À cet instant la foule applaudit . comme si elles eussent craint d'ajouter le moindre souffle au vent qui secouait les deux misérables. le forçat l'avait amarré solidement avec la corde à laquelle il se tenait d'une main pendant qu'il travaillait de l'autre. il le soutint là un instant pour lui laisser reprendre des forces. pas une parole. semblèrent des siècles à ceux qui regardaient. Parvenu à la pointe. une minute de plus. et de là dans la hune où il le laissa dans les mains de ses camarades. Ces secondes.

Quatre hommes se jetèrent en hâte dans une embarcation. lettre pleine d'amertume. Il avait disparu dans la mer sans y faire un pli. de corvée à bord de l'Orion. Ce fut en vain.Lui. On chercha jusqu'au soir . le forçat venait de tomber à la mer. il se laissa glisser dans le gréement et se mit à courir sur une basse vergue. Il était à craindre qu'il ne glissât sous l'un ou sous l'autre. » La date du 16 novembre 1823 est celle de la dernière lettre connue d'Eugène. Le lendemain. est tombé à la mer et s'est noyé. – Hier. un forçat. soit que la tête lui tournât. le journal de Toulon imprimait ces quelques livres : – « 17 novembre 1823. s'était mis en devoir de redescendre immédiatement pour rejoindre sa corvée. À un certain moment. comme s'il fût tombé dans une tonne d'huile. en revenant de porter secours à un matelot. Cet homme était écroué sous le n°9430 et se nommait Jean Valjean52. Pour être plus promptement arrivé. La frégate l'Algésiras était mouillée auprès de l'Orion. on ne retrouva pas même le corps. de jalousie et de sentiment d'abandon. soit qu'il fût fatigué. Tous les yeux le suivaient. Peut-être est-ce de ce jour que Hugo date le moment où son frère s'enfonce dans le silence et la demi-mort de la folie. l'anxiété était de nouveau dans toutes les âmes. La foule les encourageait. on plongea. on eut peur . – 102 – 52 . Tout à coup la foule poussa un grand cri. on crut le voir hésiter et chanceler. On sonda. On présume qu'il se sera engagé sous le pilotis de la pointe de l'Arsenal. et le pauvre galérien était tombé entre les deux navires. On n'a pu retrouver son cadavre. La chute était périlleuse. L'homme n'était pas remonté à la surface. cependant.

sur la lisière méridionale de ce haut plateau qui sépare l'Ourcq de la Marne. Seulement l'eau y était rare à cause de l'élévation du plateau. On y rencontrait bien çà et là quelques maisons de plaisance du dernier siècle. l'autre bout. C'était un endroit paisible et charmant. Ce n'était qu'un village dans les bois. il n'y avait à Montfermeil ni tant de maisons blanches ni tant de bourgeois satisfaits. En 1823. reconnaissables à leur grand air. et. de villas en plâtre. qui n'était sur la route de rien . Tréjean se regarde comme la cause du malheur de Fantine et que tout ce qu'il fait pour Cosette est une réparation ». Aujourd'hui c'est un assez gros bourg orné. 8. à leurs balcons en fer tordu et à ces longues fenêtres dont les petits carreaux font sur le blanc des volets fermés toutes sortes de verts différents. Il n'y a pas donné suite et ce titre seul indique ce motif du dévouement de Jean Valjean à Cosette en même temps que la nature des paroles dites à Fantine en I. toute l'année.Livre troisième – Accomplissement de la promesse faite à la morte53 Chapitre I La question de l'eau à Montfermeil Montfermeil est situé entre Livry et Chelles. – 103 – 53 . Il fallait aller la chercher assez loin. ne trouvait d'eau potable qu'à une petite source à mi- Une note de Hugo prouve son intention d'indiquer « que J. le dimanche. Mais Montfermeil n'en était pas moins un village. Le bout du village qui est du côté de Gagny puisait son eau aux magnifiques étangs qu'il y a là dans les bois . Les marchands de drap retirés et les agréés en villégiature ne l'avaient pas encore découvert. qui entoure l'église et qui est du côté de Chelles. 4. on y vivait à bon marché de cette vie paysanne si abondante et si facile. de bourgeois épanouis.

montraient en – 104 – . l'aristocratie. Aussi quand la mère cessa tout à fait de payer. ils se faisaient payer par la mère et ils se faisaient servir par l'enfant. une fois les volets des rez-de-chaussée clos. la gargote des Thénardier. qui n'avait pas d'eau à boire en allait chercher ou s'en passait. que parmi les curiosités étalées sur la place. La Noël de l'année 1823 fut particulièrement brillante à Montfermeil. les Thénardier gardèrent Cosette.côte. Aussi l'enfant. avait-elle grand soin que l'eau ne manquât jamais à la maison. Elle leur remplaçait une servante. c'était elle qui courait chercher de l'eau quand il en fallait. On se souvient que Cosette était utile aux Thénardier de deux manières. il y avait une ménagerie dans laquelle d'affreux paillasses. et une fois la nuit venue. C'était donc une assez rude besogne pour chaque ménage que cet approvisionnement de l'eau. et une bande de marchands ambulants avait. Des bateleurs venus de Paris avaient obtenu de Mr le maire la permission de dresser leurs baraques dans la grande rue du village. mais ce bonhomme ne travaillait que jusqu'à sept heures du soir l'été et jusqu'à cinq heures l'hiver. de la petite Cosette. la gargote Thénardier en faisait partie. Nous devons même dire. payaient un liard par seau d'eau à un bonhomme dont c'était l'état et qui gagnait à cette entreprise des eaux de Montfermeil environ huit sous par jour . pour être fidèle historien. fort épouvantée de l'idée d'aller à la source la nuit. vêtus de loques et venus on ne sait d'où. Les grosses maisons. construit ses échoppes sur la place de l'église et jusque dans la ruelle du Boulanger. sous la même tolérance. et donnait à ce petit pays tranquille une vie bruyante et joyeuse. on vient de lire pourquoi dans les chapitres précédents. on s'en souvient peut-être. où était située. En cette qualité. Le commencement de l'hiver avait été doux . C'était là la terreur de ce pauvre être que le lecteur n'a peutêtre pas oublié. Cela emplissait les auberges et les cabarets. près de la route de Chelles. à environ un quart d'heure de Montfermeil. il n'avait encore ni gelé ni neigé.

La Thénardier surveillait le souper qui rôtissait devant un bon feu clair . Les naturalistes appellent. on entendait dans le brouhaha des parenthèses toutes locales comme celles-ci : – Du côté de Nanterre et de Suresnes le vin a beaucoup donné. et qui ont pour œil une cocarde tricolore. je crois. rouliers et colporteurs. des brocs d'étain. beaucoup de bruit. Où l'on comptait sur dix pièces on en a eu douze. Si l'on vendange mûr. qui avaient pour objets principaux la guerre d'Espagne et Mr le duc d'Angoulême. Quelques bons vieux soldats bonapartistes retirés dans le village allaient voir cette bête avec dévotion. cet oiseau Caracara Polyborus54 : il est de l'ordre des apicides et de la famille des vautouriens. Il faut qu'on vendange vert. Cette salle ressemblait à toutes les salles de cabaret . peu de lumière. le vin tourne au gras sitôt le printemps.1823 aux paysans de Montfermeil un de ces effrayants vautours du Brésil que notre Muséum royal ne possède que depuis 1845. – 105 – 54 . étaient attablés et buvaient autour de quatre ou cinq chandelles dans la salle basse de l'auberge Thénardier. Outre les causeries politiques. des bouteilles. Dans la soirée même de Noël. – Mais le raisin ne devait pas être mûr ? – Dans ces pays-là il ne faut pas qu'on vendange mûr. savoir un kaléidoscope et une lampe de fer-blanc moiré. plusieurs hommes. Ce rapace américain semble avoir ravi Hugo qui l'a noté dans un carnet avant d'introduire cet oiseau bonapartiste à Montfermeil. le mari Thénardier buvait avec ses hôtes et parlait politique. La date de l'année 1823 était pourtant indiquée par les deux objets à la mode alors dans la classe bourgeoise qui étaient sur une table. des fumeurs . – C'est donc tout petit vin ? – C'est des vins encore plus petits que par ici. des buveurs. Cela a beaucoup juté sous le pressoir. Les bateleurs donnaient la cocarde tricolore comme un phénomène unique et fait exprès par le bon Dieu pour leur ménagerie. des tables.

Dans un entre-deux de fenêtres. c'est la luzette. 3. c'est l'ivraie. Après quoi on se plaint de la farine. c'était un meunier qui s'écriait : – Est-ce que nous sommes responsables de ce qu'il y a dans les sacs ? Nous y trouvons un tas de petites graines que nous ne pouvons pas nous amuser à éplucher. votre herbe. sans compter les cailloux qui abondent dans de certains blés. Elle se coupe mieux. elle avait ses pieds nus dans des sabots. Jugez de la mauvaise poussière que tout cela fait dans le rendement. disait : – Il n'y a point de mal que l'herbe soit mouillée. la gaverolle. assise sur la traverse de la table de cuisine près de la cheminée. la queue-de-renard55. un faucheur. la nielle. C'est égal. La farine n'est pas notre faute. cette herbe-là. est jeune et bien difficile encore. Que voilà qui est si tendre. que voilà qui plie devant la planche de fer. La rousée est bonne. surtout dans les blés bretons. pas plus que les scieurs de long de scier des poutres où il y a des clous. et elle tricotait à la lueur du feu des bas de laine destinés aux petites Thénardier. « extirper » – voir note 4 en II. 4. Madeleine sait.Etc… Ou bien. le chènevis. – 106 – 55 . Etc… Cosette était à sa place ordinaire. On a tort. et qu'il faut bien laisser passer sous les meules . la vesce. Je n'ai pas l'amour de moudre du blé breton. Elle était en haillons. lui. attablé avec un propriétaire qui faisait prix pour un travail de prairie à faire au printemps. Un tout Ce sont les mêmes mauvaises herbes que M. monsieur. et une foule d'autres drogues.

Par intervalles. C'était un petit garçon que la Thénardier avait eu un des hivers précédents. – « sans savoir pourquoi. effet du froid. un martinet était suspendu à un clou. – Et le petit abandonné continuait de crier dans les ténèbres56.jeune chat jouait sous les chaises. La mère l'avait nourri. » – et qui était âgé d'un peu plus de trois ans. disait Thénardier. qui était quelque part dans la maison. Quand la clameur acharnée du mioche devenait trop importune : – Ton fils piaille. Pour la première apparition de Gavroche. – 107 – 56 . le cri d'un très jeune enfant. il m'ennuie. sans regard et sans voix Si débile qu'il fut ainsi qu'une chimère Abandonné de tous excepté de sa mère. c'était Éponine et Azelma. cette phrase traduit à peu près le début du Psaume 129. Seigneur. disait-elle. on entendait rire et jaser dans pièce voisine deux fraîches voix d'enfants . – Bah ! répondait la mère. » Le célèbre premier poème des Feuilles d'automne : « Ce siècle avait deux ans… » fait percevoir ce que ce cri a d'autobiographique : … Un enfant sans couleur. Au coin de la cheminée. mais ne l'aimait pas. va donc voir ce qu'il veut. perçait au milieu du bruit du cabaret. chanté à l'office des morts : « Deprofundis clamavi ad te Dominum » : « Du fond des ténèbres j'ai crié vers toi.

par moments. Sans les romans qu'elle avait lus. on disait : C'est le bourreau. avait l'aspect d'une écumoire. criblé de taches de rousseur. une souris au service d'un éléphant. faisaient bizarrement reparaître la mijaurée sous l'ogresse. Son large visage. quand on la voyait manier Cosette. la pluie. les meubles et les gens. carrée. il lui sortait de la bouche une dent. les chambres. Cette Thénardier était comme le produit de la greffe d'une donzelle sur une poissarde. énorme et agile . elle se vantait de casser une noix d'un coup de poing. la lessive. Elle avait pour tout domestique Cosette . Elle jurait splendidement . chétif. le moment est venu de tourner autour de ce couple et de le regarder sous toutes ses faces. C'était l'idéal d'un fort de la halle habillé en fille. Les lecteurs ont peut-être. blonde. on disait : C'est un charretier . Tout tremblait au son de sa voix. de façon qu'il y avait équilibre d'âge entre la femme et le mari. nous l'avons dit. jamais l'idée ne fût venue à personne de dire d'elle : c'est une femme. Au repos. rouge. elle tenait. Elle avait de la barbe. Elle faisait tout dans le logis. blême. madame Thénardier touchait à la quarantaine. le diable. Quand on l'entendait parler. maigre. qui est la cinquantaine de la femme . conservé quelque souvenir de cette Thénardier grande. et qui. Thénardier venait de dépasser ses cinquante ans . qui avait l'air malade et qui se portait à mer– 108 – . de la race de ces sauvagesses colosses qui se cambrent dans les foires avec des pavés pendus à leur chevelure. les vitres. quand on la regardait boire. les lits.Chapitre II Deux portraits complétés On n'a encore aperçu dans ce livre les Thénardier que de profil . charnue. dès sa première apparition. anguleux. le beau temps. Le Thénardier était un homme petit. osseux. grasse. la cuisine. on disait : C'est un gendarme .

Voltaire. venait. Le flux et le reflux. 1. Sa prouesse à Waterloo. Comme on voit. Personne n'avait jamais pu le griser. chose bizarre. il avait. début 1819. Ce gredin de l'ordre composite était. 19. Sa coquetterie consistait à boire avec les rouliers. Pamy. Un filousophe57. seul contre un escadron de hussards de la Mort. Il portait une blouse et sous sa blouse un vieil habit noir. il l'exagérait un peu. Il souriait habituellement par précaution. étant sergent dans un 6ème ou un 9ème léger quelconque. et. sa flamboyante enseigne. sa fourberie commençait là. pour son auberge. dans le pays. Il ressemblait beaucoup aux portraits de l'abbé Delille. Il avait le regard d'une fouine et la mine d'un homme de lettres. – 109 – . et. pour soutenir les colons. De là. Raynal. Belge à Bruxelles. conscience déchirée entraîne vie dé- 57 58 Hugo donnait cet aimable surnom à Pierre Leroux. 59 Voir II. Cette nuance existe. l'aventure. le nom de « cabaret du sergent de Waterloo ». Il avait souscrit pour le champ d'Asile58. On se souvient qu'il prétendait avoir servi . selon les probabilités. saint Augustin. pour son mur. Il avait des prétentions à la littérature et au matérialisme. quelque Flamand de Lille en Flandre. Il affirmait avoir « un système ». Du reste fort escroc. et était poli à peu près avec tout le monde. Nous croyons qu'il avait simplement étudié en Hollande pour être aubergiste. couvert de son corps et sauvé à travers la mitraille « un général dangereusement blessé ». Il fumait dans une grosse pipe. il contait avec quelque luxe qu'à Waterloo. même avec le mendiant auquel il refusait un liard. Il y avait des noms qu'il prononçait souvent. Une souscription avait été lancée par le journal La Minerve. Il était libéral. commodément à cheval sur deux frontières. Français à Paris. Colonie française fondée au Texas en 1818 par quelques centaines de bonapartistes et libéraux proscrits. le méandre. classique et bonapartiste. était l'élément de son existence . on la connaît59. pour appuyer les choses quelconques qu'il disait. On disait dans le village qu'il avait étudié pour être prêtre.veille .

ce qui faisait que sa femme n'en avait plus. et qui sont toujours prêts à jeter sur le premier venu. vendant à ceux-ci. des bagues d'or et des croix d'argent récoltées au temps de la moisson dans les sillons ensemencés de cadavres. et dans ces moments-là. et roulant en famille. avec un signe de croix. le maître d'école avait remarqué qu'il faisait – « des cuirs ». Ce quibus. ne faisait pas un gros total et n'avait pas mené bien loin ce vivandier passé gargotier. comme il avait en lui une profonde fournaise de haine. composé des bourses et des montres. l'hypocrisie s'y mêle. comme il en voulait au genre humain tout entier. Thénardier. gourmand. mais des yeux exercés y trouvaient parfois des fautes d'orthographe. homme. Il ne dédaignait pas ses servantes. Il était beau parleur. Cette géante était jalouse. Il lui semblait que ce petit homme maigre et jaune devait être l'objet de la convoitise universelle. avec un juron. battant l'estrade. comme légitime grief. dans quelque carriole boiteuse. le total des déceptions. comme il disait. à la suite des troupes en marche. femme et enfants. à l'orageuse époque du 18 juin 1815. Thénardier appartenait à cette variété de cantiniers maraudeurs dont nous avons parlé. et vraisemblablement. Cette campagne faite. rappelle la caserne et. « du quibus ». il était venu ouvrir gargote à Montfermeil. Thénardier avait ce je ne sais quoi de rectiligne dans le geste qui. Thénardier était sournois. ayant. Il se laissait croire savant. avec l'instinct de se rattacher toujours à l'armée victorieuse. Il composait la carte à payer des voyageurs avec supériorité. comme il était de ces gens qui se vengent perpétuellement. le séminaire. volant ceux-là. Néanmoins. Cette espèce est la pire . flâneur et habile. était un coquin du genre tempéré. des banqueroutes et des – 110 – . par-dessus tout. Ce n'est pas que Thénardier ne fût dans l'occasion capable de colère au moins autant que sa femme . qui accusent tout ce qui passe devant eux de tout ce qui est tombé sur eux.cousue . mais cela était très rare. homme d'astuce et d'équilibre.

Elle était mère parce – 111 – . Le Thénardier était pour la Thénardier. Il y avait de l'inconnu dans Thénardier . et toujours avec une haute intelligence. Il dirigeait tout par une sorte d'action magnétique invisible et continuelle. Cette montagne de bruit et de chair se mouvait sous le petit doigt de ce despote frêle. Elle n'était même pas la maîtresse. de là l'empire absolu de cet homme sur cette femme. Jamais elle n'eût commis « devant des étrangers » cette faute que font si souvent les femmes. jamais. Cette femme était une créature formidable qui n'aimait que ses enfants et ne craignait que son mari. car de certaines laideurs ont leur raison d'être dans les profondeurs mêmes de la beauté éternelle. le mastodonte obéissait. C'était. elle n'eût donné publiquement tort à son mari. eût-elle été en dissentiment sur un détail avec « monsieur Thénardier ». elle le sentait comme une griffe. elle le voyait comme une chandelle allumée . Elle avait les vertus de sa façon d'être . c'était le mari. Erreur. il créait. hypothèse du reste inadmissible. Tout nouveau venu qui entrait dans la gargote disait en voyant la Thénardier : Voilà le maître de la maison. cette grande chose universelle : l'adoration de la matière pour l'esprit . Un mot lui suffisait. Thénardier était un homme d'État. Elle faisait. il y avait de la contemplation dans la soumission de la Thénardier à son mari. Le maître et la maîtresse. dans d'autres.calamités de leur vie. il était épouvantable. Thénardier était attentif et pénétrant. une espèce d'être particulier et souverain. comme tout ce levain se soulevait en lui et lui bouillonnait dans la bouche et dans les yeux. Il avait quelque chose du regard des marins accoutumés à cligner des yeux dans les lunettes d'approche. sur quoi que ce soit. silencieux ou bavard à l'occasion. Quoique leur accord n'eût pour résultat que le mal. découvrir la couronne. sans qu'elle s'en rendit trop compte. vu par son côté nain et grotesque. Malheur à qui passait sous sa fureur alors ! Outre toutes ses autres qualités. quelquefois un signe . À de certains moments. et qu'on appelle. en langage parlementaire.

l'homme. Il n'y réussissait point. n'avait qu'une pensée : s'enrichir. d'abriter avec respect les familles en route. du feu. le lit de plume. Il avait des aphorismes professionnels qu'il insérait dans l'esprit de sa femme. c'est de vendre au premier venu du fricot. le tabouret. et. la fenêtre fermée. avec le plus de profondeur et de la façon la plus moderne. de plumer la femme. d'arrêter les passants. l'escabeau. Du reste braconnier admirable et cité pour son coup de fusil. comme on le verra. Quelle que fût envers lui l'injustice opiniâtre de la destinée. Thénardier était endetté d'environ quinze cents francs de dettes criardes. et. le matelas et la botte de paille . lui disait-il un jour violemment et à voix basse. de savoir de combien l'ombre use le miroir et de tarifer cela.qu'elle était mammifère. On comprend que le mot aubergiste est employé ici dans un sens restreint. ne s'étendait pas jusqu'aux garçons. cette chose qui est une vertu chez les peuples barbares et une marchandise chez les peuples civilisés. – « Le devoir de l'aubergiste. Il avait un certain rire froid et paisible qui était particulièrement dangereux. Ses théories d'aubergiste jaillissaient quelquefois de lui par éclairs. le fauteuil. de coter la fenêtre ouverte. l'hospitalité. il faut qu'il broute. ce qui le rendait soucieux. ce sans-le-sou serait devenu millionnaire. du repos. de la bonne. En cette même année 1823. jusqu'aux mouches que son chien mange ! » – 112 – . sa maternité s'arrêtait à ses filles. de vider les petites bourses et d'alléger honnêtement les grosses. des draps sales. Mais où le sort attache l'aubergiste. et qui ne s'étend pas à une classe entière. d'éplucher l'enfant . en Suisse ou dans les Pyrénées. du sourire . de faire tout payer au voyageur. de la lumière. par les cinq cent mille diables. Thénardier à Montfermeil se ruinait. le coin de la cheminée. si la ruine est possible à zéro . la chaise. des puces. le Thénardier était un des hommes qui comprenaient le mieux. de râper l'homme. Un digne théâtre manquait à ce grand talent. Du reste. Lui.

faisait les grosses besognes. que se passe-t-il dans ces âmes qui viennent de quitter Dieu ? Sur la présence de cette image obsédante. cela venait de la femme . comme une créature qui serait à la fois broyée par une meule et déchiquetée par une tenaille. L'idéal de l'oppression était réalisé par cette domesticité sinistre. haletait. Javert en II. ne pensait pas aux créanciers absents. attelage hideux et terrible. parmi les hommes. La pauvre enfant. n'avait souci d'hier ni de demain. et. se taisait. elle allait pieds nus l'hiver. cela venait du mari. trimait. Cosette était rouée de coups.Cet homme et cette femme. La gargote Thénardier était comme une toile où Cosette était prise et tremblait. par exemple. Quand elles se trouvent ainsi. lavait. toutes nues. brossait. remuait des choses lourdes. subissant leur double pression. Nulle pitié . c'était ruse et rage mariés ensemble. toute dans la minute. toutes petites. 7. frottait. Cosette était entre eux. depuis Notre-Dame de Paris» voir aussi. Pendant que le mari ruminait et combinait. la Thénardier. 10 et l'égout en V. passive. Cosette montait. et vivait avec emportement. elle. L'homme et la femme avaient chacun une manière différente . 5. une maîtresse farouche. courait. 3. descendait. Tels étaient ces deux êtres. – 113 – 60 . C'était quelque chose comme la mouche servante des araignées60. un maître venimeux. dès l'aube. balayait. toute chétive.

très nuit. Cosette songeait tristement . – Tiens. Elle avait la paupière noire d'un coup de poing que la Thénardier lui avait donné. qu'il avait fallu remplir à l'improviste les pots et les carafes dans les chambres des voyageurs survenus. elle avait déjà tant souffert qu'elle rêvait avec l'air lugubre d'une vieille femme. L'enfant ne respirait pas. mais c'était de cette soif qui s'adresse plus volontiers au broc qu'à la cruche. Qui eût demandé un verre d'eau parmi ces verres de vin eût semblé un sauvage à tous ces hommes. Il ne manquait pas là de gens qui avaient soif . l'enfant avait levé la tête et suivait tous ses mouvements. car. – 114 – . quoiqu'elle n'eût que huit ans. Il y eut pourtant un moment où l'enfant trembla : la Thénardier souleva le couvercle d'une casserole qui bouillait sur le fourneau. il n'y a plus d'eau ! puis elle eut un moment de silence. et qu'il n'y avait plus d'eau dans la fontaine. dit-elle. Ce qui la rassurait un peu. puis saisit un verre et s'approcha vivement de la fontaine. Un maigre filet d'eau coula du robinet et remplit le verre à moitié. c'est qu'on ne buvait pas beaucoup d'eau dans la maison Thénardier. Elle tourna le robinet.Chapitre III Il faut du vin aux hommes et de l'eau aux chevaux Il était arrivé quatre nouveaux voyageurs. ce qui faisait dire de temps en temps à la Thénardier : – Est-elle laide avec son pochon sur l'œil ! Cosette pensait donc qu'il était nuit.

et je lui ai parlé. reprit le marchand. – Si fait vraiment. Cosette était sortie de dessous la table. – Oh ! si ! monsieur ! dit-elle. un des marchands colporteurs logés dans l'auberge entra. et même que c'est moi qui lui ai porté à boire. et dit d'une voix dure : – On n'a pas donné à boire à mon cheval. Cosette mentait.– Bah. – Je vous dis que non. il y en aura assez comme cela. Cosette se remit à son travail. Cela n'était pas vrai. Tout à coup. et eût bien voulu être au lendemain matin. mais pendant plus d'un quart d'heure elle sentit son cœur sauter comme un gros flocon dans sa poitrine. le cheval a bu. Elle comptait les minutes qui s'écoulaient ainsi. reprit la Thénardier en examinant le verre à demi plein. – 115 – . De temps en temps. plein le seau. la mère. il a bu dans le seau. dit la Thénardier. un des buveurs regardait dans la rue et s'exclamait : – Il fait noir comme dans un four ! – Ou : – Il faut être chat pour aller dans la rue sans lanterne à cette heure-ci ! – Et Cosette tressaillait.

s'écria le marchand. Cosette sortit de l'espèce de trou où elle s'était cachée. il faut qu'elle boive. qu'on donne à boire à mon cheval et que cela finisse ! Cosette rentra sous la table. Cosette persista. et ajouta d'une voix enrouée par l'angoisse et qu'on entendait à peine : – Et même qu'il a bien bu ! – Allons. Puis. – Au fait. si cette bête n'a pas bu. va porter à boire à ce cheval. petite drôlesse ! Il a une manière de souffler quand il n'a pas bu que je connais bien. La Thénardier reprit : – Mademoiselle Chien-faute-de-nom. c'est juste. reprit le marchand avec colère. – 116 – . ce n'est pas tout ça. presque sous les pieds des buveurs.– En voilà une qui est grosse comme le poing et qui ment gros comme la maison. où est donc cette autre ? Elle se pencha et découvrit Cosette blottie à l'autre bout de la table. – Vas-tu venir ? cria la Thénardier. Je te dis qu'il n'a pas bu. regardant autour d'elle : – Eh bien. dit la Thénardier.

va en chercher ! Cosette baissa la tête. Cosette avait une petite poche de côté à son tablier . – Eh bien. et alla prendre un seau vide qui était au coin de la cheminée. et l'enfant aurait pu s'asseoir dedans et y tenir à l'aise.– Mais. La Thénardier ouvrit toute grande la porte de la rue. tout en grommelant : – Il y en a à la source. puisque Mme Hugo elle-même écrit ainsi. La suppression du « de » n'est pas vraiment populaire. ajouta-t-elle. et la mit dans cette poche. Je crois que j'aurais mieux fait de passer mes oignons. du poivre et des échalotes. – Tiens. La Thénardier se remit à son fourneau. dit Cosette faiblement. Puis elle fouilla dans un tiroir où il y avait des sous. mamzelle Crapaud. c'est qu'il n'y a pas d'eau. et goûta avec une cuillère de bois ce qui était dans la casserole. madame. Ce seau était plus grand qu'elle. mais tend à le devenir. elle prit la pièce sans dire un mot. en revenant tu prendras un gros pain chez le boulanger. – 117 – 61 . Ce n'est pas plus malin que ça. Voilà une pièce de quinze sous61.

Puis elle resta immobile. Elle semblait attendre qu'on vînt à son secours. La porte se referma. – 118 – . la porte ouverte devant elle. le seau à la main. – Va donc ! cria la Thénardier. Cosette sortit.

avait osé la regarder. la richesse. ou assez prodigue. il est vrai. Ces boutiques. toute reluisante de clinquants. on s’en souvient. Éponine et Azelma avaient passé des heures à la contempler. Toute cette boutique lui semblait un palais . le bonheur. comme le disait le maître d’école de Montfermeil attablé en ce moment chez Thénardier. c’était une vision. si morne et si accablée qu’elle fût. pour la donner à son enfant. établie précisément en face de la porte des Thénardier. elle ne put s’empêcher de lever les yeux sur cette prodigieuse poupée. on ne voyait pas une étoile au ciel. étaient toutes illuminées de chandelles brûlant dans des entonnoirs de papier. son seau à la main. cette merveille avait été étalée à l’ébahissement des passants de moins de dix ans. C’étaient la joie. En revanche. faisait « un effet magique ». ce qui. Au premier rang. une immense poupée haute de près de deux pieds qui était vêtue d’une robe de crêpe rose avec des épis d’or sur la tête et qui avait de vrais cheveux62 et des yeux en émail. et Cosette elle-même. Elle n’avait pas encore vu cette poupée de près. sans qu’il se fût trouvé à Montfermeil une mère assez riche. de verroteries et de choses magnifiques en fer-blanc. La pauvre enfant s’arrêta pétrifiée. qui apparaissaient dans une sorte de rayonnement chimérique à ce malheureux petit être en62 Peut-être les cheveux de Fantine. sur un fond de serviettes blanches.Chapitre IV Entrée en scène d'une poupée La file de boutiques en plein vent qui partait de l’église se développait. Tout le jour. comme elle l’appelait. vers la dame. cette poupée n’était pas une poupée. La dernière de ces baraques. était une boutique de bimbeloterie. et en avant. furtivement. – 119 – . à cause du passage prochain des bourgeois allant à la messe de minuit. Au moment où Cosette sortit. jusqu’à l’auberge Thénardier. la splendeur. le marchand avait placé.

péronnelle. Cosette mesurait avec cette sagacité naïve et triste de l’enfance l’abîme qui la séparait de cette poupée. Dans cette adoration. Elle considérait cette belle robe rose. elle oubliait tout. plus elle s’éblouissait. Tout à coup. ces beaux cheveux lisses. cette poupée-là ! Ses yeux ne pouvaient se détacher de cette boutique fantastique. même la commission dont elle était chargée. tu n’es pas partie ! Attends ! je vais à toi ! Je vous demande un peu ce qu’elle fait là ! Petit monstre. – 120 – . Le marchand qui allait et venait au fond de sa baraque lui faisait un peu l’effet d’être le Père éternel. la voix rude de la Thénardier la rappela à la réalité : – Comment. Plus elle regardait.glouti si profondément dans une misère funèbre et froide. Elle croyait voir le paradis. et elle pensait : Comme elle doit être heureuse. Il y avait d’autres poupées derrière la grande qui lui paraissaient des fées et des génies. Elle se disait qu’il fallait être reine ou au moins princesse pour avoir une « chose » comme cela. va ! La Thénardier avait jeté un coup d’œil dans la rue et aperçu Cosette en extase. Cosette s’enfuit emportant son seau et faisant les plus grands pas qu’elle pouvait.

Cependant. sa marche se ralentissait comme machinalement. Il n'y avait plus personne dans les rues. Pourtant. Aller au delà de la dernière boutique. plongea sa main dans ses cheveux et se mit à se gratter lentement la tête. mais bientôt la dernière lueur de la dernière baraque disparut. cela devenait impossible. comme une certaine émotion la gagnait. « Tiens. aller plus loin que la dernière maison. et qui resta immobile. il y avait là des gens. cela avait été difficile . Elle posa le seau à terre. tout en marchant elle agitait le plus qu'elle pouvait l'anse du seau. plus les ténèbres devenaient épaisses. Tant qu'elle fut dans la ruelle du Boulanger et dans les environs de l'église. à mesure qu'elle avançait. La pauvre enfant se trouva dans l'obscurité.Chapitre V La petite toute seule Comme l'auberge Thénardier était dans cette partie du village qui est près de l'église. Seulement. cela la rassurait. elle voyait le rayonnement d'une chandelle à travers la fente d'un volet. marmottant entre ses lèvres : « Mais où peut donc aller cet enfant ? Est-ce que c'est un enfant-garou ? » Puis la femme reconnut Cosette. Tant qu'elle eut des maisons et même seulement des murs des deux côtés de son chemin. les boutiques illuminées éclairaient le chemin. Ce – 121 – . Elle s'y enfonça. c'était de la lumière et de la vie. c'était à la source du bois du côté de Chelles que Cosette devait aller puiser de l'eau. De temps en temps. Elle ne regarda plus un seul étalage de marchand. Quand elle eut passé l'angle de la dernière maison. Plus elle cheminait. dit-elle. geste propre aux enfants terrifiés et indécis. elle rencontra une femme qui se retourna en la voyant passer. c'est l'Alouette ! » Cosette traversa ainsi le labyrinthe de rues tortueuses et désertes qui termine du côté de Chelles le village de Montfermeil. elle alla assez hardiment. Cela faisait un bruit qui lui tenait compagnie. Cosette s'arrêta.

elle ne voyait plus. c'étaient les champs. – Bah ! dit-elle. la Thénardier hideuse avec sa bouche d'hyène et la colère flamboyante dans les yeux. où il y avait des bêtes. Alors elle ressaisit le seau. Ce fut devant la Thénardier qu'elle recula.n'était plus Montfermeil. et elle entendit les bêtes qui marchaient dans l'herbe. derrière elle tous les fantômes de la nuit et des bois. Chose étrange. ne regardant plus rien. toute l'ombre . c'était la Thénardier qui lui apparaissait . À peine eut-elle fait cent pas qu'elle s'arrêta encore. Que faire ? que devenir ? où aller ? Devant elle le spectre de la Thénardier . je lui dirai qu'il n'y avait plus d'eau ! Et elle rentra résolument dans Montfermeil. Elle ne jetait cependant les yeux ni – 122 – . n'écoutant plus rien. elle entra dans le bois en courant. Le frémissement nocturne de la forêt l'enveloppait tout entière. de l'autre. et se remit à se gratter la tête. mais elle n'interrompit point sa marche. Elle sortit du village en courant. Elle allait devant elle. et elle vit distinctement les revenants qui remuaient dans les arbres. Maintenant. où il y avait peut-être des revenants. un atome. L'espace noir et désert était devant elle. D'un côté. Un reste d'instinct la conduisait vaguement. L'immense nuit faisait face à ce petit être. éperdue. Elle n'arrêta sa course que lorsque la respiration lui manqua. Cosette connaissait le chemin pour l'avoir fait bien souvent le jour. Elle regarda bien. elle ne se perdit pas. Elle regarda avec désespoir cette obscurité où il n'y avait plus personne. Tout en courant. la peur lui donna de l'audace. Elle ne pensait plus. Il n'y avait que sept ou huit minutes de la lisière du bois à la source. Elle reprit le chemin de la source et se mit à courir. L'enfant jeta un regard lamentable en avant et en arrière. elle avait envie de pleurer.

Le tragique masque de l'ombre semblait se pencher vaguement sur cet enfant. Elle eût bien voulu repartir tout de suite . se pencha et plongea le seau dans l'eau. Cosette ne la vit ni ne l'entendit tomber. le ciel était couvert de vastes nuages noirs qui étaient comme des pans de fumée. et pavée de quelques grosses pierres. C'était une étroite cuve naturelle creusée par l'eau dans un sol glaiseux. mais ne pouvant faire autrement. Elle fut bien forcée de s'asseoir. mais l'effort de remplir le seau avait été tel qu'il lui fut impossible de faire un pas. Elle retira le seau presque plein et le posa sur l'herbe. puis elle les rouvrit. Elle ferma les yeux. Elle chercha de la main gauche dans l'obscurité un jeune chêne incliné sur la source qui lui servait ordinairement de point d'appui. sans savoir pourquoi. rencontra une branche. elle s'aperçut qu'elle était épuisée de lassitude. Elle arriva ainsi à la source. Cosette ne prit pas le temps de respirer. La pièce de quinze sous tomba dans l'eau. Elle était dans un moment si violent que ses forces étaient triplées. À côté d'elle l'eau agitée dans le seau faisait des cercles qui ressemblaient à des serpents de feu blanc. s'y suspendit.à droite ni à gauche. Il faisait très noir. entourée de mousses et de ces grandes herbes gaufrées qu'on appelle collerettes de Henri IV. Un ruisseau s'en échappait avec un petit bruit tranquille. Au-dessus de sa tête. Pendant qu'elle était ainsi penchée. mais elle avait l'habitude de venir à cette fontaine. Cela fait. de crainte de voir des choses dans les branches et dans les broussailles. elle ne fît pas attention que la poche de son tablier se vidait dans la source. Elle se laissa tomber sur l'herbe et y demeura accroupie. – 123 – . profonde d'environ deux pieds.

La brume. on est sans défense contre tout cela. Les ronces se tordaient comme de longs bras armés de griffes cherchant à prendre des proies . dans l'espace ou dans son propre cerveau. d'effrayants torses d'arbres. de longues poignées d'herbes frémissantes. Ombres et arbres. les choses devenues hagardes. Un vent froid soufflait de la plaine. L'inconcevable s'ébauche à quelques pas de vous avec une netteté spectrale. même pour les plus forts. des flaques livides. On a peur et envie de regarder derrière soi. L'enfant regardait d'un œil égaré cette grosse étoile qu'elle ne connaissait pas et qui lui faisait peur. Une réalité chimérique apparaît dans la profondeur indistincte. Quand l'œil voit noir. quelques bruyères sèches. Il y a des attitudes farouches sur l'horizon. élargissait l'astre. Pas de – 124 – . était en ce moment très près de l'horizon et traversait une épaisse couche de brume qui lui donnait une rougeur horrible. les êtres inconnus possibles. Des buissons chétifs et difformes sifflaient dans les clairières. La planète. On aspire les effluves du grand vide noir. il y a de l'anxiété.Jupiter se couchait dans les profondeurs. l'immensité sépulcrale du silence. des penchements de branches mystérieux. on ne sait quoi de vague et d'insaisissable comme les rêves des fleurs endormies. en effet. Les cavités de la nuit. lugubrement empourprée. dans l'opacité fuligineuse. dans la nuit. Il faut à l'homme de la clarté. On voit flotter. De grands branchages s'y dressaient affreusement. L'obscurité est vertigineuse. chassées par le vent. passaient rapidement et avaient l'air de s'enfuir avec épouvante devant quelque chose qui arrivait. Dans l'éclipse. sans aucun froissement de feuilles. deux épaisseurs redoutables. des profils taciturnes qui se dissipent quand on avance. Quiconque s'enfonce dans le contraire du jour se sent le cœur serré. Nul ne marche seul la nuit dans la forêt sans tremblement. sans aucune de ces vagues et fraîches lueurs de l'été. Le bois était ténébreux. le lugubre reflété dans le funèbre. des échevellements obscurs. Les hautes herbes fourmillaient sous la bise comme des anguilles. De tous les côtés il y avait des étendues lugubres. On eût dit une plaie lumineuse. des touffes irritées. l'esprit voit trouble.

Alors. Elle saisit l'anse à deux mains. mais qui l'effrayait. Elle fit ainsi une douzaine de pas. Elle croyait sentir qu'elle ne pourrait peut-être pas s'empêcher de revenir là à la même heure le lendemain. comme une vieille . il était lourd.hardiesse qui ne tressaille et qui ne sente le voisinage de l'angoisse. jusqu'aux fenêtres. Les forêts sont des apocalypses . elle fut forcée de le reposer à terre. cette fois un peu plus longtemps. Cosette se sentait saisir par cette énormité noire de la nature. deux. le poids du – 125 – . Les expressions manquent pour dire ce qu'avait d'étrange ce frisson qui la glaçait jusqu'au fond du cœur. pour sortir de cet état singulier qu'elle ne comprenait pas. Elle n'eut plus qu'une pensée. mais le seau était plein. la tête baissée. Cette pénétration des ténèbres est inexprimablement sinistre dans un enfant. Son œil était devenu farouche. Elle respira un instant. On éprouve quelque chose de hideux comme si l'âme s'amalgamait à l'ombre. Elle sentit le froid à ses mains qu'elle avait mouillées en puisant de l'eau. elle recommença. elle repartit. Elle marchait penchée en avant. Tel était l'effroi que lui inspirait la Thénardier qu'elle n'osa pas s'enfuir sans le seau d'eau. et se remit à marcher. Elle se leva. à travers champs. par une sorte d'instinct. Mais il fallut s'arrêter encore. Sans se rendre compte de ce qu'elle éprouvait. à travers bois. Après quelques secondes de repos. Cela lui rendit la perception vraie des choses qui l'entouraient. jusqu'aux maisons. jusqu'à dix. Ce n'était plus seulement de la terreur qui la gagnait. puis elle enleva l'anse de nouveau. elle se mit à compter à haute voix un. c'était quelque chose de plus terrible même que la terreur. Elle eut de la peine à soulever le seau. et le battement d'ailes d'une petite âme fait un bruit d'agonie sous leur voûte monstrueuse. quand elle eut fini. s'enfuir . s'enfuir à toutes jambes. quatre. trois. Son regard tomba sur le seau qui était devant elle. et. Elle frissonnait. jusqu'aux chandelles allumées. une peur naturelle et insurmontable. La peur lui était revenue.

la nuit. hélas ! Car il est des choses qui font ouvrir les yeux aux mortes dans leur tombeau. droite et debout. marchait auprès d'elle dans l'obs– 126 – . puis elle rassembla toutes ses forces. l'anse de fer achevait d'engourdir et de geler ses petites mains mouillées . elle sentit tout à coup que le seau ne pesait plus rien. c'était un enfant de huit ans. reprit le seau et se remit à marcher courageusement. mais elle n'osait pas pleurer. des sanglots lui serraient la gorge. Il n'y avait que Dieu en ce moment qui voyait cette chose triste. Cependant elle ne pouvait pas faire beaucoup de chemin de la sorte. Elle avait beau diminuer la durée des stations et marcher entre chaque le plus longtemps possible. elle pensait avec angoisse qu'il lui faudrait plus d'une heure pour retourner ainsi à Montfermeil et que la Thénardier la battrait. et elle allait bien lentement. venait de saisir l'anse et la soulevait vigoureusement. de temps en temps elle était forcée de s'arrêter. Et sans doute sa mère. Parvenue près d'un vieux châtaignier qu'elle connaissait. Cette angoisse se mêlait à son épouvante d'être seule dans le bois la nuit. Cela se passait au fond d'un bois. elle fit une dernière halte plus longue que les autres pour se bien reposer. Elle soufflait avec une sorte de râlement douloureux .seau tendait et raidissait ses bras maigres . qui lui parut énorme. Une main. Une grande forme noire. Cependant le pauvre petit être désespéré ne put s'empêcher de s'écrier : Ô mon Dieu ! mon Dieu ! En ce moment. Elle était harassée de fatigue et n'était pas encore sortie de la forêt. Elle leva la tête. C'était son habitude de se figurer toujours que la Thénardier était là. loin de tout regard humain . même loin. et chaque fois qu'elle s'arrêtait l'eau froide qui débordait du seau tombait sur ses jambes nues. en hiver. tant elle avait peur de la Thénardier.

Cet homme. avait empoigné l'anse du seau qu'elle portait. Il y a des instincts pour toutes les rencontres de la vie.curité. C'était un homme qui était arrivé derrière elle et qu'elle n'avait pas entendu venir. L'enfant n'eut pas peur. sans dire un mot. – 127 – .

À ses cheveux tout blancs. Il y avait au fond de son regard on ne sait quelle sérénité lugubre. des culottes noires devenues grises aux genoux. on lui en eût donné à peine cinquante. un homme se promena assez longtemps dans la partie la plus déserte du boulevard de l'Hôpital à Paris. Cet homme avait l'air de quelqu'un qui cherche un logement. Sa lèvre se contractait avec un pli étrange. un grand gilet à poches de forme séculaire. Il avait un chapeau rond fort vieux et fort brossé. On verra plus loin que cet homme avait en effet loué une chambre dans ce quartier isolé. à son visage où tout respirait l'accablement et la lassitude de la vie. dans son vêtement comme dans toute sa personne. on lui eût supposé beaucoup plus de soixante ans. de la droite il s'appuyait sur une espèce de bâton coupé dans une haie.Chapitre VI Qui peut-être prouve l'intelligence de Boulatruelle Dans l'après-midi de cette même journée de Noël 1823. Il portait de la main gauche un petit paquet noué dans un mouchoir . à son front ridé. On eût dit un ancien précepteur de bonne maison revenu de l'émigration. réalisait le type de ce qu'on pourrait nommer le mendiant de bonne compagnie. des bas de laine noire et d'épais souliers à boucles de cuivre. et semblait s'arrêter de préférence aux plus modestes maisons de cette lisière délabrée du faubourg Saint-Marceau. Cet homme. l'extrême misère combinée avec l'extrême propreté. Ce bâton avait été travaillé avec quelque soin. quoique lente. à la vigueur singulière empreinte dans tous ses mouvements. qui semblait sévère et qui était humble. et eussent prévenu en sa faveur quelqu'un qui l'eût observé avec attention. C'est là un mélange assez rare qui inspire aux cœurs intelligents ce double respect qu'on éprouve pour celui qui est très pauvre et pour celui qui est très digne. et – 128 – . une redingote râpée jusqu'à la corde en gros drap jaune d'ocre. À sa démarche ferme. couleur qui n'avait rien de trop bizarre à cette époque. à ses lèvres livides. Les rides de son front étaient bien placées.

au milieu des sabres nus. un sourire de lettré. on voyait la voiture et la cavalcade royale passer ventre à terre sur le boulevard de l'Hôpital. la croix de la Légion d'honneur.n'avait pas trop méchant air . mais majestueux. pacifique et sévère. le voilà qui s'en retourne aux Tuileries. avec de grosses branches de lys peintes sur les panneaux. toute dorée. il tenait son chapeau à plumes blanches sur ses genoux emmaillotés de hautes guêtres anglaises . Sa berline massive. saluant peu. il voulait courir . À cette époque le roi Louis XVIII allait presque tous les jours à Choisy-le-Roi. quand il rentrait dans la ville. un gros ventre et un large cordon bleu . car un roi qui passe. On voyait dans l'angle du fond à droite. C'était une de ses promenades favorites. À peine avait-on le temps d'y jeter un coup d'œil. Du reste l'apparition et la disparition de Louis XVIII faisaient un certain effet dans les rues de Paris. surtout l'hiver. Il y a peu de passants sur ce boulevard. roulait bruyamment. un œil fier. c'était le roi. Ce roi impotent avait le goût du grand galop . et on lui avait figuré un pommeau de corail avec de la cire rouge . une face large. Cela était rapide. sur des coussins capitonnés de satin blanc. Il passait. c'est toujours un tumulte. deux grosses épaulettes à torsades flottantes sur un habit bourgeois. on avait tiré parti des nœuds. Il regardait froidement – 129 – . et les autres se rangeaient . Hors de Paris. il mettait son chapeau sur sa tête. Vers deux heures. presque invariablement. la plaque d'argent du Saint-Esprit. Et les uns accouraient. ce cul-de-jatte se fût fait volontiers traîner par l'éclair. ne pouvant marcher. c'était un gourdin. paraissait les éviter plutôt que les chercher. Cet homme. un front frais poudré à l'oiseau royal. Cela tenait lieu de montre et d'horloge aux pauvresses du quartier qui disaient : – Il est deux heures. dur et fin. ferme et vermeille. la croix de Saint-Louis. la Toison d'or. sans affectation pourtant. et cela semblait une canne.

Mais l'homme s'enfonça dans les petites rues solitaires du faubourg. le remarquèrent également. ainsi que cela est constaté par un rapport adressé le soir même à Mr le comte Anglès. il passait devant le théâtre de la Porte-Saint-Martin Hugo emploie ici une chose entendue et notée : Choses vues. Ici. déboucha sur le boulevard. entourée d'un escadron de gardes du corps galonnés d'argent. tout son succès fut ce mot d'un faubourien à son camarade : « C'est ce gros-là qui est le gouvernement63. ce qui n'empêcha pas Mr le duc d'Havré de l'apercevoir. il doubla le pas. – 130 – 64 63 . Il n'y avait que lui dans la contre-allée. voulait qu'un condamné à mort rencontré par le Roi fût gracié. elle authentifie en quelque sorte la grâce acquise et la redouble. 1847-1848. préfet de police. non sans s'être retourné bien des fois pour s'assurer qu'il n'était pas suivi. ministre d'État. Il dit à Sa Majesté : « Voilà un homme d'assez mauvaise mine64.. Le promeneur à la redingote jaune n'était évidemment pas du quartier. ouv. » Des gens de police. Lorsqu'à deux heures la voiture royale. Quand il parut pour la première fois dans le quartier Saint-Marceau. Quand l'homme à la redingote jaune eut dépisté l'agent. qui le lui rendait. p. » Cet infaillible passage du roi à la même heure était donc l'événement quotidien du boulevard de l'Hôpital.le peuple. 57. comme capitaine des gardes de service ce jour-là. l'agent perdit sa trace. Le condamné du Dernier Jour attendait vainement cette rencontre. et probablement pas de Paris. était assis dans la voiture vis-à-vis du roi. Mr le duc d'Havré. il se rangea vivement derrière un angle de mur d'enceinte. et comme le jour commençait à baisser. Une ancienne coutume. pratiquée jusqu'à la fin de la monarchie. après avoir tourné la Salpêtrière. il parut surpris et presque effrayé. car il ignorait ce détail. et l'un d'eux reçut l'ordre de le suivre. qui éclairaient le passage du roi. cit. c'est-à-dire à la nuit close. À quatre heures un quart.

le frappa. Un instant après. L'homme demanda : – Avez-vous une place ? – Une seule. Cette affiche. Les Deux Forçats ou La Meunière du Puy-de-Dôme fut effectivement joué à la Porte-Saint-Martin.où l'on donnait ce jour-là les Deux Forçats65. Le voyageur paya jusqu'à Lagny. et les voyageurs. sur la petitesse de son paquet. – Je la prends. quoiqu'il marchât vite. – Montez. – Allez-vous jusqu'à Lagny ? demanda le cocher. Les chevaux étaient attelés. dit l'homme. car. avant de partir. Cependant. il s'arrêta pour la lire. Cette voiture partait à quatre heures et demie. sur le siège. et se fit payer. dit le cocher. à côté de moi. escaladaient en hâte le haut escalier de fer du coucou. et il entrait au Plat d'étain. – Oui. le cocher jeta un coup d'œil sur le costume médiocre du voyageur. éclairée par les réverbères du théâtre. – 131 – 65 . où était alors le bureau de la voiture de Lagny. mais en 1822 et en tout cas pas le jour de Noël où les théâtres faisaient relâche. il était dans le culde-sac de la Planchette. appelés par le cocher.

et il ne va que jusqu'à Chelles. – Voilà. puis il – 132 – . devant l'auberge à rouliers installée dans les vieux bâtiments de l'abbaye royale. Il s'est donc enfoncé dans la terre. Le cocher prit le parti de siffler et de jurer après ses chevaux. L'homme ne paraissait pas y songer. le cocher essaya de nouer la conversation. Le cocher s'arrêta pour laisser souffler ses chevaux. un homme qui n'est pas d'ici. car je ne le connais pas. la voiture repartit pour Lagny. Il n'était pas entré dans l'auberge. Le cocher se tourna vers les voyageurs de l'intérieur. Il est nuit. Quand. mais il avait arpenté en hâte dans l'obscurité la grande rue de Chelles . Il a l'air de n'avoir pas le sou . mais le voyageur ne répondait que par monosyllabes. Vers six heures du soir on était à Chelles. Quand on eut passé la barrière. toutes les maisons sont fermées. et on ne le retrouve plus. Le cocher s'enveloppa dans son manteau. dit l'homme. dit-il. Il prit son paquet et son bâton. cependant il ne tient pas à l'argent . L'homme ne s'était pas enfoncé dans la terre. il avait disparu.On partit. Il faisait froid. il n'entre pas à l'auberge. elle ne le rencontra pas dans la grande rue de Chelles. – Je descends ici. On traversa ainsi Gournay et Neuilly-sur-Marne. au bout de quelques minutes. et sauta à bas de la voiture. il paye pour Lagny. Un instant après.

et gagna à grands pas le bois. Un gros arbre. Il se haussa sur la pointe des pieds et toucha cette bande de zinc. On voyait à peine deux ou trois étoiles au ciel. auquel on avait mis pour pansement une bande de zinc clouée. Quand il fut dans le bois. – 133 – . il entendit venir des passants. comme s'il les passait en revue. Enfin il arriva. comme quelqu'un qui eût connu le pays et qui y fût déjà venu.avait pris à gauche avant d'arriver à l'église le chemin vicinal qui mène à Montfermeil. il y avait un châtaignier malade d'une décortication. Il suivit ce chemin rapidement. et promena sa main sur l'écorce du tronc. couvert de ces excroissances qui sont les verrues de la végétation. à une clairière où il y avait un monceau de grosses pierres blanchâtres. C'est à ce point-là que commence la montée de la colline. L'homme ne rentra pas dans le chemin de Montfermeil . de tâtonnements en tâtonnements. il ralentit sa marche. Il alla à cet arbre. À l'endroit où il est coupé par l'ancienne route bordée d'arbres qui va de Gagny à Lagny. et se mit à regarder soigneusement tous les arbres. Vis-à-vis de cet arbre. car. comme nous l'avons déjà dit. était à quelques pas du tas de pierres. comme s'il cherchait et suivait une route mystérieuse connue de lui seul. qui était un frêne. Il se cacha précipitamment dans un fossé. il prit à droite. La précaution était d'ailleurs presque superflue. Il se dirigea vivement vers ces pierres et les examina avec attention à travers la brume de la nuit. à travers champs. et y attendit que les gens qui passaient se fussent éloignés. avançant pas à pas. c'était une nuit de décembre très noire. Il y eut un moment où il parut se perdre et où il s'arrêta indécis. comme s'il cherchait à reconnaître et à compter toutes les verrues.

Il s'était approché et avait reconnu que c'était un tout jeune enfant chargé d'un énorme seau d'eau. puis le reprenait. qui déposait un fardeau à terre. comme quelqu'un qui s'assure que la terre n'a pas été fraîchement remuée. il s'orienta et reprit sa marche à travers le bois.Puis il piétina pendant quelque temps sur le sol dans l'espace compris entre l'arbre et les pierres. – 134 – . et se remettait à marcher. Cela fait. il avait aperçu cette petite ombre qui se mouvait avec un gémissement. En cheminant par le taillis dans la direction de Montfermeil. et avait pris silencieusement l'anse du seau. C'était cet homme qui venait de rencontrer Cosette. Alors il était allé à l'enfant.

– Donnez. Cosette lâcha le seau. nous l'avons dit. Puis il ajouta : – Petite. Il parlait d'une voix grave et presque basse. L'homme lui adressa la parole. L'homme se mit à cheminer près d'elle. reprit l'homme. – C'est très lourd en effet. – Et viens-tu de loin comme cela ? – De la source qui est dans le bois. Cosette leva la tête et répondit : – Oui. c'est bien lourd pour vous ce que vous portez là. quel âge as-tu ? – Huit ans. n'avait pas eu peur. Je vais vous le porter. monsieur.Chapitre VII Cosette côte à côte dans l'ombre avec l'inconnu Cosette. monsieur. – Et est-ce loin où tu vas ? – 135 – . – Mon enfant. dit-il entre ses dents.

je n'en ai pas. Moi. Et après un silence. L'homme s'arrêta. Avant que l'homme eût eu le temps de reprendre la parole. puis il dit brusquement : – Tu n'as donc pas de mère ? – Je ne sais pas. répondit l'enfant. saisit le seau.– À un bon quart d'heure d'ici. La figure maigre et chétive de Cosette se dessinait vaguement à la lueur livide du ciel. Il la regarda encore. – 136 – . elle reprit : – Je crois que je n'en ai jamais eu. elle ajouta : – Je ne crois pas. se pencha et mit ses deux mains sur les deux épaules de l'enfant. et se remit à marcher. – Cosette. puis il ôta ses mains de dessus les épaules de Cosette. faisant effort pour la regarder et voir son visage dans l'obscurité. L'homme eut comme une secousse électrique. – Comment t'appelles-tu ? dit l'homme. Les autres en ont. il posa le seau à terre. L'homme resta un moment sans parler.

Elle ne sentait plus la fatigue. dit l'enfant. L'homme repartit d'un son de voix qu'il voulait s'efforcer de rendre indifférent. où demeures-tu ? – À Montfermeil. – Nous y allons. Eh bien. Elle tient l'auberge.Au bout d'un instant il demanda : – Petite. De temps en temps. dit l'enfant. si vous connaissez. mais où il y avait pourtant un tremblement singulier : – Qu'est-ce qu'elle fait. – L'auberge ? dit l'homme. Il fit encore une pause. Cosette le suivait sans peine. je vais aller y loger cette nuit. monsieur. L'homme marchait assez vite. – C'est là que nous allons ? – Oui. elle levait les yeux vers cet homme avec une sorte de tranquillité et d'abandon – 137 – . ta madame Thénardier ? – C'est ma bourgeoise. Conduis-moi. puis recommença : – Qui est-ce donc qui t'a envoyée à cette heure chercher de l'eau dans le bois ? – C'est madame Thénardier.

– Est-ce que tu es seule ? – Oui. monsieur. Comme qui dirait ses filles. Cependant elle sentait en elle quelque chose qui ressemblait à de l'espérance et à de la joie et qui s'en allait vers le ciel. monsieur. Quelques minutes s'écoulèrent.inexprimables. L'homme reprit : – Est-ce qu'il n'y a pas de servante chez madame Thénardier ? – Non. Jamais on ne lui avait appris à se tourner vers la providence et à prier. celles-là ? – 138 – . – Quelles petites filles ? – Ponine et Zelma. – Et que font-elles. Cosette éleva la voix : – C'est-à-dire il y a deux petites filles. Il y eut encore une interruption. L'enfant simplifiait de la sorte les noms romanesques chers à la Thénardier. – Qu'est-ce que c'est que Ponine et Zelma ? – Ce sont les demoiselles de madame Thénardier.

monsieur. Mais je n'ai pas beaucoup de joujoux. – Toute la journée ? L'enfant leva ses grands yeux où il y avait une larme qu'on ne voyait pas à cause de la nuit. On me laisse. elles s'amusent. – Comment t'amuses-tu ? – Comme je peux. Elles jouent. quand j'ai fini l'ouvrage et qu'on veut bien. elles ont de belles poupées. et répondit doucement : – Oui. tout plein d'affaires. Ponine et Zelma ne veulent pas que je joue avec leurs poupées. je travaille. Elle poursuivit après un intervalle de silence : – Des fois. pas plus long que ça. Je n'ai qu'un petit sabre en plomb.– Oh ! dit l'enfant. – Et qui ne coupe pas ? – 139 – . – Toute la journée ? – Oui. je m'amuse aussi. des choses où il y a de l'or. – Et toi ? – Moi. monsieur. L'enfant montrait son petit doigt.

voyant toutes ces boutiques en plein vent. ça coupe la salade et les têtes de mouches. dit l'enfant. mon enfant ? – Nous voilà tout près de la maison. – Monsieur ? – Quoi. c'est Noël. monsieur. L'homme lui remit le seau. ils étaient à la porte de la gargote. – Eh bien ? – Voulez-vous me laisser reprendre le seau à présent ? – Pourquoi ? – C'est que. Ils atteignirent le village . Cosette lui toucha le bras timidement. Comme ils approchaient de l'auberge. si madame voit qu'on me l'a porté. demanda à Cosette : – C'est donc la foire ici ? – Non. elle me battra. Quand ils eurent laissé l'église derrière eux. L'homme avait cessé de lui faire des questions et gardait maintenant un silence morne. mais Cosette ne songea pas au pain qu'elle devait rapporter. monsieur. Un instant après.– Si. l'homme. Ils passèrent devant la boulangerie . – 140 – . Cosette guida l'étranger dans les rues.

madame. bonhomme. – C'est monsieur ? dit-elle. Elle reprit sèchement : – Entrez. changement à vue propre aux aubergistes.Chapitre VIII Désagrément de recevoir chez soi un pauvre qui est peut-être un riche Cosette ne put s'empêcher de jeter un regard de côté à la grande poupée toujours étalée chez le bimbelotier. examina particulièrement sa redingote qui était absolument râpée et son chapeau qui était un peu défoncé. puis elle frappa. Les voyageurs riches ne sont pas si polis. voilà un monsieur qui vient loger. La Thénardier lui jeta un second coup d'œil. La porte s'ouvrit. – Ah ! c'est toi. et chercha avidement des yeux le nouveau venu. Ce geste et l'inspection du costume et du bagage de l'étranger que la Thénardier passa en revue d'un coup d'œil firent évanouir la grimace aimable et reparaître la mine bourrue. petite gueuse ! Dieu merci. tu y as mis le temps ! elle se sera amusée. Le « bonhomme » entra. dit Cosette toute tremblante. – Oui. répondit l'homme en portant la main à son chapeau. La Thénardier parut une chandelle à la main. et consulta – 141 – . la drôlesse ! – Madame. La Thénardier remplaça bien vite sa mine bourrue par sa grimace aimable.

– Quarante sous. – Quarante sous. Je ne loge pas des pauvres à moins. son mari. dit l'homme. ajouta le mari avec douceur. – C'est vrai. s'était assis à une table où Cosette s'était empressée de poser une bouteille de vin et un verre. – C'est quarante sous pour lui. répliqua la Thénardier du même ton. lequel buvait toujours avec les rouliers. la Thénardier s'écria : – Ah ! çà. appuyée du gonflement des lèvres. mais ce n'est que vingt sous. brave homme. Soit. Sur ce. à l'écurie. Cependant l'homme. Cosette avait repris sa place sous la table de cuisine et son tricot. au grenier. mais c'est que je n'ai plus de place. signifie en pareil cas : débine complète. Le marchand qui avait demandé le seau d'eau était allé lui-même le porter à son cheval. ça gâte une maison d'y avoir de ce monde-là. je suis bien fâchée. après avoir laissé sur un banc son paquet et son bâton. Je payerai comme si j'avais une chambre.d'un hochement de tête. – À la bonne heure. – 142 – . d'un froncement de nez et d'un clignement d'yeux. – Mettez-moi où vous voudrez. – Quarante sous ! dit un routier bas à la Thénardier. Le mari répondit par cette imperceptible agitation de l'index qui.

son silence. Cosette était maigre et blême. Cosette n'avait pas osé s'aller sécher au feu et s'était remise silencieusement à son travail. son attitude. Tout son vêtement n'était qu'un haillon qui eût fait pitié l'été et qui faisait horreur l'hiver. toute mouillée comme elle était. On voyait sa peau çà et là. lui faisait tenir le moins de place possible. Heureuse. Ses jambes nues étaient rouges et grêles. retirait ses talons sous ses jupes. le son de sa voix. ne lui laissait de souffle que le nécessaire. Il y avait au fond de sa prunelle un coin étonné où était la terreur. Toute la personne de cette enfant. Elle avait près de huit ans. elle eût peut-être été jolie. on lui en eût donné à peine six. et était devenue ce qu'on pourrait appeler son habitude de corps. sans variation possible que d'augmenter. Les coins de sa bouche avaient cette courbe de l'angoisse habituelle. la crainte ramenait ses coudes contre ses hanches. considérait l'enfant avec une attention étrange. qui avait à peine trempé ses lèvres dans le verre de vin qu'il s'était versé. Comme elle grelottait toujours. Ses grands yeux enfoncés dans une sorte d'ombre profonde étaient presque éteints à force d'avoir pleuré. ses intervalles entre un mot et l'autre. son regard. Cette crainte était telle qu'en arrivant. elle avait pris l'habitude de serrer ses deux genoux l'un contre l'autre. pas un chiffon de laine. elle en était pour ainsi dire couverte . son allure. Ses mains étaient. comme sa mère l'avait deviné. son moindre geste.L'homme. Elle n'avait sur elle que de la toile trouée . Cosette était laide. – 143 – . « perdues d'engelures. Nous avons déjà esquissé cette petite figure sombre. qu'on observe chez les condamnés et chez les malades désespérés. La crainte était répandue sur elle . et l'on y distinguait partout des taches bleues ou noires qui indiquaient les endroits où la Thénardier l'avait touchée. Le creux de ses clavicules était à faire pleurer. » Le feu qui l'éclairait en ce moment faisait saillir les angles de ses os et rendait sa maigreur affreusement visible. exprimaient et traduisaient une seule idée : la crainte.

le boulanger était fermé.L'expression du regard de cette enfant de huit ans était habituellement si morne et parfois si tragique qu'il semblait. Elle avait complètement oublié ce pain. – Il fallait cogner. Tout à coup la Thénardier s'écria : – À propos ! et ce pain ? Cosette. « Est-ce que j'ai le temps ? » disait la Thénardier. L'homme à la redingote jaune ne quittait pas Cosette des yeux. – J'ai cogné. – Eh bien ? – Il n'a pas ouvert. qu'elle fût en train de devenir une idiote ou un démon. jamais elle n'avait mis le pied dans une église. sortit bien vite de dessous la table. Jamais. – Madame. selon sa coutume toutes les fois que la Thénardier élevait la voix. Elle eut recours à l'expédient des enfants toujours effrayés. à de certains moments. – 144 – . elle n'avait su ce que c'est que prier. madame. nous l'avons dit. Elle mentit.

ou bien est-ce que tu veux me la voler ? En même temps elle allongea le bras vers le martinet suspendu à la cheminée. m'as-tu entendue ? Cosette retourna la poche. D'ailleurs les autres voyageurs buvaient ou jouaient aux cartes et ne faisaient attention à rien. et si tu mens. Cosette se pelotonnait avec angoisse dans l'angle de la cheminée. la pièce-quinze-sous ? râla la Thénardier. – Est-ce que tu l'as perdue. La Thénardier leva le bras. il n'y avait rien. dit la Thénardier. tâchant de ramasser et de dérober ses pauvres membres demi-nus. Qu'est-ce que cet argent pouvait être devenu ? La malheureuse petite ne trouva pas une parole. Ce geste redoutable rendit à Cosette la force de crier : – Grâce ! madame ! madame ! je ne le ferai plus. rends-moi la piècequinze-sous. Elle était pétrifiée. Cependant l'homme à la redingote jaune avait fouillé dans le gousset de son gilet. tu auras une fière danse. – 145 – .– Je saurai demain si c'est vrai. Cosette plongea sa main dans la poche de son tablier. La Thénardier détacha le martinet. sans qu'on eût remarqué ce mouvement. et devint verte. – Ah çà ! dit la Thénardier. En attendant. La pièce de quinze sous n'y était plus.

dit l'homme. Cela n'a pas le sou pour souper. dit-elle. Ce n'était encore qu'un naïf étonnement. commença à prendre une expression qu'il n'avait jamais eue. – Oui. Voici. Il semblait songer profondément. Elle mit la pièce dans sa poche. mais la Thénardier y trouvait du bénéfice. toujours ! Cosette rentra dans ce que la Thénardier appelait « sa niche ». voulez-vous souper ? demanda la Thénardier au voyageur. et son grand œil. Et il tendit une pièce d'argent à la Thénardier. Il ne répondit pas. – Justement. c'est cela. – À propos.– Pardon. madame. car c'était une pièce de vingt sous. C'est quelque affreux pauvre. Ce n'était pas cela. C'est peut-être cela. et se borna à jeter un regard farouche à l'enfant en disant : – Que cela ne t'arrive plus. mais tout à l'heure j'ai vu quelque chose qui est tombé de la poche du tablier de cette petite et qui a roulé. – Qu'est-ce que c'est que cet homme-là ? dit-elle entre ses dents. En même temps il se baissa et parut chercher à terre un instant. mais une sorte de confiance stupéfaite s'y mêlait. reprit-il en se relevant. Me payera-t-il mon logement seulement ? Il est bien heureux – 146 – . fixé sur le voyageur inconnu.

l'une avec ses tresses châtaines bien lustrées. fraîches et saines à réjouir le regard. très charmantes. Éponine et Azelma ne regardaient pas Cosette.tout de même qu'il n'ait pas eu l'idée de voler l'argent qui était à terre. grasses. plutôt bourgeoises que paysannes. elle s'écria : – Sont-elles fagotées ! Elles vinrent s'asseoir au coin du feu. Elles étaient chaudement vêtues. lissant leurs cheveux. Elles avaient une poupée qu'elles tournaient et retournaient sur leurs genoux avec toutes sortes de gazouillements joyeux. En outre. elles étaient régnantes. que l'épaisseur des étoffes n'ôtait rien à la coquetterie de l'ajustement. C'étaient vraiment deux jolies petites filles. et les lâchant ensuite avec cette douce façon de secouer qui est propre aux mères. L'hiver était prévu sans que le printemps fût effacé. dans leur gaîté. il y avait de la souveraineté. vous autres ! Puis. renouant leurs rubans. et les regardait jouer d'un air lugubre. Cosette levait les yeux de son tricot. Dans leur toilette. Ces deux petites dégageaient de la lumière. dans le bruit qu'elles faisaient. Quand elles entrèrent. C'était pour elles comme le chien. De temps en temps. toutes deux vives. Ces trois petites filles n'avaient pas vingt– 147 – . mais avec un tel art maternel. propres. qui était plein d'adoration : – Ah ! vous voilà donc. Cependant une porte s'était ouverte et Éponine et Azelma étaient entrées. l'autre avec ses longues nattes noires tombant derrière le dos. les attirant dans ses genoux l'une après l'autre. la Thénardier leur dit d'un ton grondeur.

la catastrophe est inévitable. lugubre. se tourna vers la Thénardier. de l'autre le dédain66. – Ah ! je t'y prends ! cria-t-elle. qui de sa vie n'avait eu une poupée. d'un pauvre homme « maigre. […] Cette femme ne voyait pas l'homme terrible qui la regardait. s'aperçut que Cosette avait des distractions et qu'au lieu de travailler elle s'occupait des petites qui jouaient. mais qui vient.. Cette notation transpose sur les trois fillettes l'inquiétude qu'éprouva un jour Hugo au spectacle de la rencontre. mais elle n'en paraissait pas moins admirable à Cosette. d'une révolution encore plongée dans les ténèbres. une vraie poupée. L'étranger. C'est comme cela que tu travailles ! Je vais te faire travailler à coups de martinet. p. en plein soleil. d'un côté l'envie. […] Du moment où cet homme s'aperçoit que cette femme existe. Tout à coup la Thénardier. 1830-1846.quatre ans à elles trois. tandis que cette femme ne s'aperçoit pas que cet homme est là. » – 148 – 66 . blanche. « Je demeurai pensif. moi. Le peuple disait autour de lui qu'il avait volé ce pain et que c'était à cause de cela qu'on l'emmenait. belle. et elles représentaient déjà toute la société des hommes . qui continuait d'aller et de venir dans la salle. pour nous servir d'une expression que tous les enfants comprendront. cit. en plein jour. c'était l'apparition difforme. éblouissante […] ». sans quitter sa chaise. c'était le spectre de la misère. La poupée des sœurs Thénardier était très fanée et très vieille et toute cassée. 333). « Cet homme n'était plus pour moi un homme. « L'homme avait sous le bras un pain. hagard […] la tête nue et hérissée » avec la voiture d'une dame « en chapeau rose […] fraîche. notée dans Choses vues (ouv.

quand elle sera faite ? – 149 – . et qui vont tout à l'heure pieds nus. bah ! laissez-la jouer ! De la part de tout voyageur qui eût mangé une tranche de gigot et bu deux bouteilles de vin à son souper et qui n'eût pas eu l'air d'un affreux pauvre. et continua : – Quand aura-t-elle fini cette paire de bas ? – Elle en a encore au moins pour trois ou quatre grands jours. La Thénardier daigna répondre : – Des bas. c'est ce que la Thénardier ne crut pas devoir tolérer. – Qu'est-ce qu'elle fait donc ? reprit l'étranger de cette voix douce qui contrastait si étrangement avec ses habits de mendiant et ses épaules de portefaix. dit-il en souriant d'un air presque craintif. autant dire. la paresseuse. Elle repartit aigrement : – Il faut qu'elle travaille. s'il vous plaît. puisqu'elle mange. Des bas pour mes petites filles qui n'en ont pas. L'homme regarda les pauvres pieds rouges de Cosette.– Madame. – Et combien peut valoir cette paire de bas. Mais qu'un homme qui avait ce chapeau se permît d'avoir un désir et qu'un homme qui avait cette redingote se permît d'avoir une volonté. Je ne la nourris pas à rien faire. un pareil souhait eût été un ordre.

– Oui.La Thénardier lui jeta un coup d'œil méprisant. Puis il se tourna vers Cosette. monsieur. – J'achète cette paire de bas. cinq francs ? je crois fichtre bien ! cinq balles ! Le Thénardier crut devoir prendre la parole. ajouta-t-il en tirant de sa poche une pièce de cinq francs qu'il posa sur la table. Une vraie roue de derrière ! et pas fausse ! – 150 – . mon enfant. Le routier fut si ému de la pièce de cinq francs. et. Nous ne savons rien refuser aux voyageurs. répondit l'homme. qu'il laissa là son verre et accourut. – Il faudrait payer tout de suite. si c'est votre fantaisie. – La donneriez-vous pour cinq francs ? reprit l'homme. dit la Thénardier avec sa façon brève et péremptoire. – C'est pourtant vrai ! cria-t-il en l'examinant. – Maintenant ton travail est à moi. Joue. – je la paye. – Au moins trente sous. on vous donnera cette paire de bas pour cinq francs. – Pardieu ! s'écria avec un gros rire un routier qui écoutait.

Elle se mordit les lèvres. Elle se risqua à demander : – Madame. Cosette avait laissé là son tricot. Cependant Cosette tremblait. des millionnaires qui avaient des redingotes comme cela. madame. toute sa petite âme remerciait le voyageur. Le Thénardier s'était remis à boire. La Thénardier n'avait rien à répliquer. Et pendant que sa bouche remerciait la Thénardier. elles s'étaient emparées du chat. est-ce que c'est vrai ? est-ce que je peux jouer ? – Joue ! dit la Thénardier d'une voix terrible. Elles avaient jeté la poupée à – 151 – . – Merci.Le Thénardier approcha et mit silencieusement la pièce dans son gousset. mais elle n'était pas sortie de sa place. Elle avait pris dans une boîte derrière elle quelques vieux chiffons et son petit sabre de plomb. et son visage prit une expression de haine. répondit souverainement Thénardier. Éponine et Azelma ne faisaient aucune attention à ce qui se passait. Elles venaient d'exécuter une opération fort importante . dit Cosette. Sa femme lui dit à l'oreille : – Qu'est-ce que ça peut être que cet homme jaune ? – J'ai vu. Cosette bougeait toujours le moins possible.

Je serais une dame. bercer. Ce serait ma petite fille. Vois-tu. qui était l'aînée. un peu gronder. parer. de petits corsages et de petites brassières. Le Thénardier les encourageait et les accompagnait. ma sœur. La poupée est un des plus impérieux besoins et en même temps un des plus charmants instincts de l'enfance féminine. elle l'avait couché sur ses bras.terre. Tout en rêvant et tout en jasant. elle est chaude. et cela t'étonnerait. et elle chantait doucement pour l'endormir. elle disait à sa sœur dans ce doux et adorable langage des enfants dont la grâce. pareille à la splendeur de l'aile des papillons. emmaillotait le petit chat. Soigner. les buveurs s'étaient mis à chanter une chanson obscène dont ils riaient à faire trembler le plafond. l'enfant devient jeune fille. et Éponine. Elle remue. habiller. avec une foule de nippes et de guenilles rouges et bleues. Cependant. tout en faisant de petits trousseaux et de petites layettes. Cela fait. Tout en faisant ce grave et difficile travail. s'en va quand on veut la fixer : – Vois-tu. dorloter. Azelma écoutait Éponine avec admiration. tout en cousant de petites robes. la jeune – 152 – . Les petites filles sont comme ça à présent. Pendant qu'Éponine et Azelma emmaillotaient le chat. endormir. elle crie. déshabiller. enseigner. Comme les oiseaux font un nid avec tout. jouons avec. Et tu me dirais : Ah ! mon Dieu ! et je te dirais : Oui. Je viendrais te voir et tu la regarderais. se figurer que quelque chose est quelqu'un. ma sœur. madame. tout l'avenir de la femme est là. c'est une petite fille que j'ai comme ça. rhabiller. les enfants font une poupée avec n'importe quoi. Peu à peu tu verrais ses moustaches. Cosette de son côté avait emmailloté le sabre. cette poupée-là est plus amusante que l'autre. et cela t'étonnerait. Et puis tu verrais ses oreilles. malgré ses miaulements et ses contorsions. et puis tu verrais sa queue. vêtir.

pensait-elle. – Elle n'est donc pas à vous. Nous avons beau écrire à son pays. je veux bien que l'enfant joue. voilà six mois qu'on ne nous répond plus. cela n'a rien. elle. – Voyez-vous. parce que vous êtes généreux. – Monsieur… dit-elle. – 153 – . l'homme se retourna. car nous ne sommes pas riches. Une espèce d'enfant imbécile. À ce mot monsieur. La Thénardier. Voyez-vous. Cosette s'était donc fait une poupée avec le sabre. Il y a des riches si farces ! Elle vint s'accouder à sa table. je ne m'y oppose pas.fille devient grande fille. par charité. Nous faisons pour elle ce que nous pouvons. c'est peut-être monsieur Laffitte. monsieur. – Mon mari a raison. Il faut croire que sa mère est morte. monsieur ! c'est une petite pauvre que nous avons recueillie comme cela. Elle a la tête grosse. la grande fille devient femme. poursuivit-elle en prenant son air douceâtre qui était encore plus fâcheux à voir que son air féroce. comme vous voyez. Le premier enfant continue la dernière poupée. Elle doit avoir de l'eau dans la tête. Il faut que cela travaille. Une petite fille sans poupée est à peu près aussi malheureuse et tout à fait aussi impossible qu'une femme sans enfant. La Thénardier ne l'avait encore appelé que brave homme ou bonhomme. – Oh mon Dieu non. mais c'est bon pour une fois. s'était rapprochée de l'homme jaune. cette enfant ? demanda l'homme.

elle s'était remise à bercer l'espèce de maillot qu'elle avait fait. Cosette. et il retomba dans sa rêverie. – Décidément c'est un gueux. dit l'homme. – C'était une pas grand'chose que cette mère. et. C'était une gaillardise de haut goût où étaient mêlés la Vierge et l'enfant Jésus. consentit enfin à souper. ajouta la Thénardier. tous ivres aux trois quarts. répétaient leur refrain immonde avec un redoublement de gaîté. Elle entendait çà et là quelques mots. Elle venait de se retourner et d'apercevoir la poupée des petites Thénardier qu'elles avaient – 154 – . elle chantait à voix basse : « Ma mère est morte ! ma mère est morte ! ma mère est morte ! » Sur de nouvelles insistances de l'hôtesse. La Thénardier était allée prendre sa part des éclats de rire. chantait aussi la sienne. sous la table. Tout à coup Cosette s'interrompit. pensa la Thénardier. Elle abandonnait son enfant. comme si un instinct l'eût avertie qu'on parlait d'elle. sous la table. « le millionnaire ». tout en le berçant. Elle écoutait vaguement. regardait le feu qui se réverbérait dans son œil fixe . et l'enfant. Les ivrognes chantaient toujours leur chanson. l'homme jaune.– Ah ! dit l'homme. n'avait pas quitté des yeux la Thénardier. Cependant les buveurs. Cosette. – Que veut monsieur ? – Du pain et du fromage. Pendant toute cette conversation.

aucun regard n'était fixé sur elle. La Thénardier parlait bas à son mari. Ce pied rose et lumineux qui sortait de l'ombre frappa subitement le regard d'Azelma qui dit à Éponine : – Tiens ! ma sœur ! Les deux petites filles s'arrêtèrent. – et que le feu de la cheminée l'éclairait très vivement. Personne ne l'avait vue. alla vers sa mère et se mit à la tirer par sa jupe. Cette joie dura près d'un quart d'heure. et comptait de la monnaie. Ponine et Zelma jouaient avec le chat. excepté le voyageur. immobile. quelque précaution que prit Cosette. stupéfaites. Cosette avait osé prendre la poupée ! Éponine se leva. ou buvaient. et la saisit. et. qui mangeait lentement son maigre souper. puis elle promena lentement ses yeux autour de la salle. elle ne s'apercevait pas qu'un des pieds de la poupée – passait. Un instant après elle était à sa place. ou chantaient. les voyageurs mangeaient. – 155 – . Alors elle laissa tomber le sabre emmailloté qui ne lui suffisait qu'à demi. Ce bonheur de jouer avec une poupée était tellement rare pour elle qu'il avait toute la violence d'une volupté. Mais. Elle sortit de dessous la table en rampant sur ses genoux et sur ses mains. tournée seulement de manière à faire de l'ombre sur la poupée qu'elle tenait dans ses bras. Elle n'avait pas un moment à perdre. s'assura encore une fois qu'on ne la guettait pas. sans lâcher le chat. puis se glissa vivement jusqu'à la poupée. assise.quittée pour le chat et laissée à terre à quelques pas de la table de cuisine.

Une czarine qui verrait un moujik essayer le grand cordon bleu de son impérial fils n'aurait pas une autre figure. ce qui est effrayant à dire dans un – 156 – . ne voyait et n'entendait plus rien. Cosette avait franchi tous les intervalles. elle joignit les mains. Elle cria d'une voix que l'indignation enrouait. Cosette. – Cosette. regarde donc ! Et elle désignait du doigt Cosette. sans la quitter des yeux. Alors. elle. tout entière aux extases de la possession. Elle se retourna. Le visage de la Thénardier prit cette expression particulière qui se compose du terrible mêlé aux riens de la vie et qui a fait nommer ces sortes de femmes : mégères. répéta la Thénardier. dit l'enfant. Cosette prit la poupée et la posa doucement à terre avec une sorte de vénération mêlée de désespoir.– Mais laisse-moi donc ! dit la mère. Cosette avait attenté à la poupée de « ces demoiselles ». Cette fois. et. Qu'est-ce que tu me veux ? – Mère. l'orgueil blessé exaspérait encore sa colère. – Cosette ! Cosette tressaillit comme si la terre eût tremblé sous elle.

ni la course dans le bois. – Hé bien. la Thénardier profita de son absence pour allonger sous la table à Cosette un grand coup de pied qui fit jeter à l'enfant les hauts cris. Cependant le voyageur s'était levé. ni la vue du martinet. répondit la Thénardier. ni la perte de l'argent. quoi ? reprit l'homme. ni la pesanteur du seau d'eau.enfant de cet âge. ce que n'avait pu lui arracher aucune des émotions de la journée. puis. – elle pleura. elle se les tordit . Elle éclata en sanglots. – 157 – . L'homme alla droit à la porte de la rue. quand elle jouerait avec cette poupée ? – Elle y a touché avec ses mains sales ! poursuivit la Thénardier. – Vous ne voyez pas ? dit la Thénardier en montrant du doigt le corps du délit qui gisait aux pieds de Cosette. – Qu'est-ce donc ? dit-il à la Thénardier. avec ses affreuses mains ! Ici Cosette redoubla ses sanglots. – Te tairas-tu ? cria la Thénardier. – Cette gueuse. Dès qu'il fut sorti. l'ouvrit et sortit. Eh bien. s'est permis de toucher à la poupée des enfants ! – Tout ce bruit pour cela ! dit l'homme. ni même la sombre parole qu'elle avait entendu dire à la Thénardier.

elle avait vu venir l'homme à elle avec cette poupée comme elle eût vu venir le soleil. pétrifiée et muette. il avait confusément remarqué cette boutique de bimbeloterie éclairée de lampions et de chandelles si splendidement qu'on l'apercevait à travers la vitre du cabaret comme une illumination. elle avait l'air de ne plus oser respirer. Il s'était fait un silence solennel dans tout le cabaret. Cosette leva les yeux. elle ne criait plus. Azelma étaient autant de statues. il portait dans ses deux mains la poupée fabuleuse dont nous avons parlé. Éponine. elle le regarda. elle entendit ces paroles inouïes : c'est pour toi. depuis plus d'une heure qu'il était là. Elle ne pleurait plus. l'homme reparut. elle regarda la poupée. c'est-à-dire un voleur. Il faut croire que. et que tous les marmots du village contemplaient depuis le matin. et s'alla cacher tout au fond sous la table dans le coin du mur. La Thénardier.La porte se rouvrit. et il la posa debout devant Cosette en disant : – Tiens. Le gargotier considé– 158 – . c'est pour toi. puis elle recula lentement. recommençait ses conjectures : – Qu'est-ce que c'est que ce vieux ? est-ce un pauvre ? estce un millionnaire ? C'est peut-être les deux. Les buveurs eux-mêmes s'étaient arrêtés. La face du mari Thénardier offrit cette ride expressive qui accentue la figure humaine chaque fois que l'instinct dominant y apparent avec toute sa puissance bestiale. La Thénardier. au milieu de sa rêverie.

Ce qui était vrai jusqu'à un certain point. vous êtes la reine de France. Il s'approcha de sa femme et lui dit bas : – Cette machine coûte au moins trente francs. Cela ne dura que le temps d'un éclair. – Ma petite Cosette.rait tour à tour la poupée et le voyageur . Son visage était encore inondé de larmes. dit la Thénardier d'une voix qui voulait être douce et qui était toute composée de ce miel aigre des méchantes femmes. Elle finit par s'approcher. et murmura timidement en se tournant vers la Thénardier : – 159 – . Pourtant l'attraction l'emporta. Elle est à toi. il semblait flairer cet homme comme il eût flairé un sac d'argent. Les natures grossières ont cela de commun avec les natures naïves qu'elles n'ont pas de transitions. Il lui semblait que si elle touchait à cette poupée. des rayonnements étranges de la joie. Ce qu'elle éprouvait en ce moment-là était un peu pareil à ce qu'elle eût ressenti si on lui eût dit brusquement : Petite. le tonnerre en sortirait. comme le ciel au crépuscule du matin. Prends-la. reprit la Thénardier d'un air caressant. Cosette. Pas de bêtises. – Eh bien. mais ses yeux commençaient à s'emplir. et la battrait. car elle se disait que la Thénardier gronderait. À plat ventre devant l'homme. monsieur te donne une poupée. est-ce que tu ne prends pas ta poupée ? Cosette se hasarda à sortir de son trou. Cosette considérait la poupée merveilleuse avec une sorte de terreur.

monsieur ? reprit Cosette. Avec le prénom primitivement donné à Marius – Thomas – cette poupée forme l'identité complète de Catherine Thomas : la femme auprès de qui. et mit la main de « la dame » dans sa petite main. de la part de Hugo. c'est à toi. – Vrai. Nous sommes forcé d'ajouter qu'en cet instant-là elle tirait la langue d'une façon démesurée. madame ? Aucune expression ne saurait rendre cet air à la fois désespéré. – Pardi ! fit la Thénardier. on peut voir là. au scandale de ses fils. Il fit un signe de tête à Cosette. – Je l'appellerai Catherine67. Léopold se consola de l'absence de sa femme. dont un des surnoms était « poupée ». Autant qu'une réconciliation posthume avec son père et un hommage. Tout à coup elle se retourna et saisit la poupée avec emportement. comme si celle de la dame la brûlait. dès 1803 vraisemblablement. et se mit à regarder le pavé. dit-elle.– Est-ce que je peux. Mais on peut spéculer à perte de vue – ou rêver – puisque Catherine était aussi le dernier prénom donné à Léopoldine. en septembre 1821. et qu'il finit par épouser sitôt Sophie morte. de l'amertume – poupée que cette Catherine ! – voire une terrible dérision : la « dame » remplace Fantine auprès de Cosette comme Catherine remplaçait Sophie. Puisque monsieur te la donne. – 160 – 67 . est-ce que c'est vrai ? c'est à moi. Il semblait être à ce point d'émotion où l'on ne parle pas pour ne pas pleurer. la dame ? L'étranger paraissait avoir les yeux pleins de larmes. épouvanté et ravi. Cosette retira vivement sa main.

Ce fut un moment bizarre que celui où les haillons de Cosette rencontrèrent et étreignirent les rubans et les fraîches mousselines roses de la poupée. si habituée qu'elle fût à la dissimulation par la copie qu'elle tâchait de faire de son mari dans toutes ses actions. – Joue donc. Pourtant il fallait se contraindre. puis elle demanda à l'homme jaune la permission d'y envoyer aussi Cosette. reprit-elle. répondit la Thénardier. pour se soulager l'âme. Elle échangeait avec son mari quelques paroles d'autant plus furieuses qu'elle n'osait les dire haut : – 161 – . Elle se hâta d'envoyer ses filles coucher. La Thénardier allait de temps en temps à l'autre bout de la salle où était son homme. Cosette posa Catherine sur une chaise. était en ce moment-là ce que la Thénardier haïssait le plus au monde. qui a bien fatigué aujourd'hui. cet inconnu qui avait l'air d'une visite que la providence faisait à Cosette. disait-elle. Cosette s'alla coucher emportant Catherine entre ses bras. puis s'assit à terre devant elle. est-ce que je peux la mettre sur une chaise ? – Oui. répondit l'enfant. mon enfant. sans dire un mot dans l'attitude de la contemplation. – Madame. et demeura immobile. C'était plus d'émotions qu'elle n'en pouvait supporter. Maintenant c'étaient Éponine et Azelma qui regardaient Cosette avec envie. ajouta-t-elle d'un air maternel. Cosette. – Oh ! je joue. dit l'étranger. Cet étranger.

La messe de minuit était dite. Plusieurs heures s'écoulèrent. répliquait le Thénardier. Voilà tout. Mais il n'avait pas dit un mot depuis que Cosette n'était plus là. ça ne te regarde pas. Tous les autres voyageurs. le feu s'était éteint. étaient restés dans la salle. lui. Ce particulier si pauvrement vêtu. ce vieux mystérieux-là ? – Pourquoi ? C'est tout simple. s'étaient un peu éloignés et ne chantaient plus. marchands et rouliers. le cabaret était fermé. le réveillon était fini. ça l'amuse qu'elle joue. – Est-ce qu'il va passer la nuit comme ça ? grommelait la Thénardier. puisqu'il a de l'argent ? Langage de maître et raisonnement d'aubergiste qui n'admettaient ni l'un ni l'autre la réplique. L'homme s'était accoudé sur la table et avait repris son attitude de rêverie. Les Thénardier seuls. l'étranger était toujours à la même place et dans la même posture. Un voyageur. Comme deux heures du matin son– 162 – . la salle basse était déserte. De temps en temps il changeait le coude sur lequel il s'appuyait. Si ça l'amuse ! Toi. Si ce vieux est un philanthrope. ça t'amuse que la petite travaille. De quoi te mêles-tu. ça fait ce que ça veut quand ça paye. Ils le considéraient à distance avec une sorte de crainte respectueuse. Il est dans son droit. qu'est-ce que ça te fait ? Si c'est un imbécile. qui tirait de sa poche les roues de derrière avec tant d'aisance et qui prodiguait des poupées gigantesques à de petites souillons en sabots. était certainement un bonhomme magnifique et redoutable. par convenance et par curiosité.– Vieille bête ! qu'est-ce qu'il a donc dans le ventre ? Venir nous déranger ici ! vouloir que ce petit monstre joue ! lui donner des poupées ! donner des poupées de quarante francs à une chienne que je donnerais moi pour quarante sous ! Encore un peu il lui dirait votre majesté comme à la duchesse de Berry ! Y a-t-il du bon sens ? il est donc enragé. les buveurs s'en étaient allés.

fit le Thénardier avec un sourire. Enfin Thénardier ôta son bonnet. cracha. Aucun mouvement de l'homme. – Tiens ! dit l'étranger. elle se déclara vaincue et dit à son mari : – Je vais me coucher. Fais-en ce que tu voudras. L'étranger ne bougeait pas. Quelque chose donc d'intermédiaire entre Le Canard enchaîné et Le Monde. je vais conduire monsieur. – Le mari s'assit à une table dans un coin. alluma une chandelle et se mit à lire le Courrier français68. et s'aventura à dire : – Est-ce que monsieur ne va pas reposer ? Ne va pas se coucher lui eût semblé excessif et familier. vous avez raison. Reposer sentait le luxe et était du respect. Ces mots-là ont la propriété mystérieuse et admirable de gonfler le lendemain matin le chiffre de la carte à payer.naient. mais rien ne pouvait l'éveiller. Le Thénardier remua. se moucha. une chambre où l'on repose coûte vingt francs. Le digne aubergiste avait lu au moins trois fois le Courrier français. Organe des « doctrinaires ». toussa. Une bonne heure se passa ainsi. – Est-ce qu'il dort ? pensa Thénardier. fit craquer sa chaise. Où est votre écurie ? – Monsieur. Une chambre où l'on couche coûte vingt sous . – 163 – 68 . et dont le programme était « d'infliger la publicité aux hommes politiques ». – L'homme ne dormait pas. libéral. s'approcha doucement. depuis la date du numéro jusqu'au nom de l'imprimeur.

dit l'aubergiste. dit le Thénardier. toute meublée en acajou avec un lit-bateau et des rideaux de calicot rouge. une coiffure de femme en fils d'argent et en fleurs d'oranger. Il alluma deux bougies de cire toutes neuves qui figuraient sur la cheminée. jugeant que cela ferait une ombre gracieuse sur « son – 164 – . – C'est notre propre chambre de noce. – Monsieur. – J'aurais autant aimé l'écurie. Quand il avait pris à bail cette bicoque pour en faire une gargote. l'homme prit son paquet et son bâton. et Thénardier le mena dans une chambre au premier qui était d'une rare splendeur. – Et ceci. – Qu'est-ce que c'est que cela ? dit le voyageur. sous un bocal. mon épouse et moi. On n'entre ici que trois ou quatre fois dans l'année.Il prit la chandelle. Nous en habitons une autre. Un assez bon feu flambait dans l'âtre. et avait acheté ces meubles et brocanté ces fleurs d'oranger. il avait trouvé cette chambre ainsi garnie. qu'est-ce que c'est ? reprit l'étranger. dit l'homme brusquement. Le voyageur regarda l'objet d'un regard qui semblait dire : il y a donc eu un moment où ce monstre a été une vierge ! Du reste le Thénardier mentait. Le Thénardier n'eut pas l'air d'entendre cette réflexion peu obligeante. Il y avait sur cette cheminée. c'est le chapeau de mariée de ma femme.

ne voulant pas traiter avec une cordialité irrespectueuse un homme qu'il se proposait d'écorcher royalement le lendemain matin.épouse ». l'hôte avait disparu. De son côté le voyageur avait déposé dans un coin son bâton et son paquet. L'hôte parti. poussa la porte et sortit de la chambre. il y avait un lit . prit une des deux bougies. et qu'il en résulterait pour sa maison ce que les Anglais appellent de la respectabilité. regardant autour de lui comme quelqu'un qui cherche. Il traversa un corridor et parvint à l'escalier. et quelques minutes après leur chandelle était éteinte. Là il entendit un petit bruit très doux qui ressemblait à une respiration d'enfant. Sa femme était couchée. Là. parmi toutes sortes de vieux paniers et de vieux tessons. Cet enfoncement n'était autre chose que le dessous des marches. sans oser dire bonsoir. Le Thénardier répondit froidement : – Comme tu y vas ! Ils n'échangèrent pas d'autres paroles. Il se laissa conduire par ce bruit et arriva à une espèce d'enfoncement triangulaire pratiqué sous l'escalier ou pour mieux dire formé par l'escalier même. si l'on peut appeler lit une paillasse trouée jusqu'à montrer la paille et une couverture trouée jusqu'à laisser voir la paillasse. elle se tourna et lui dit : – Tu sais que je flanque demain Cosette à la porte. dans la poussière et dans les toiles d'araignées. L'aubergiste se retira dans sa chambre. mais elle ne dormait pas. Quand le voyageur se retourna. souffla l'autre. – 165 – . il s'assit sur un fauteuil et resta quelque temps pensif. Le Thénardier s'était éclipsé discrètement. Quand elle entendit le pas de son mari. Puis il ôta ses souliers.

Éponine et Azelma n'avaient eu garde d'y manquer. Au fond. Il allait se retirer quand son regard rencon