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Victor Hugo

LES MISÉRABLES
Tome I – FANTINE
(1862)

Livre premier – Un juste
Chapitre I Monsieur Myriel1
En 1815, M. Charles-François-Bienvenu Myriel était évêque de Digne. C'était un vieillard d'environ soixante-quinze ans ; il occupait le siège de Digne depuis 1806. Quoique ce détail ne touche en aucune manière au fond même de ce que nous avons à raconter, il n'est peut-être pas inutile, ne fût-ce que pour être exact en tout, d'indiquer ici les bruits et les propos qui avaient couru sur son compte au moment où il était arrivé dans le diocèse. Vrai ou faux, ce qu'on dit des hommes tient souvent autant de place dans leur vie et surtout dans leur destinée que ce qu'ils font. M. Myriel était fils d'un conseiller au parlement d'Aix ; noblesse de robe. On contait de lui que son père, le réservant pour hériter de sa charge, l'avait marié de fort bonne heure, à dix-huit ou vingt ans, suivant un usage assez répandu dans les familles parlementaires. Charles Myriel, nonobstant ce mariage, avait, disait-on, beaucoup fait parler de lui. Il était bien fait de sa personne, quoique d'assez petite taille, élégant, gracieux, spirituel ; toute la première partie de sa vie avait été donnée au monde et aux galanteries. La révolution survint, les événements se précipitèrent, les familles parlementaires déci-

Très vite les commentateurs, et d'abord la famille du « modèle » ont reconnu Charles-François-Bienvenu de Miollis (1753-1843), évêque de Digne de 1806 à 1838, dans le personnage de Hugo. De fait celui-ci s'était, dès 1834, documenté avec précision sur la famille de ce prélat (en particulier sur son frère, le général Sextus de Miollis) dont la vie et la carrière offrent beaucoup d'analogies avec celles de Mgr Bienvenu. Sans doute l'attention de Hugo avait-elle été attirée sur lui par Montalembert qui, reçu à Digne en octobre 1831 par Mgr de Miollis, était revenu enthousiaste.

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mées, chassées, traquées, se dispersèrent. M. Charles Myriel, dès les premiers jours de la révolution, émigra en Italie. Sa femme y mourut d'une maladie de poitrine dont elle était atteinte depuis longtemps. Ils n'avaient point d'enfants. Que se passa-t-il ensuite dans la destinée de M. Myriel ? L'écroulement de l'ancienne société française, la chute de sa propre famille, les tragiques spectacles de 93, plus effrayants encore peut-être pour les émigrés qui les voyaient de loin avec le grossissement de l'épouvante, firentils germer en lui des idées de renoncement et de solitude ? Fut-il, au milieu d'une de ces distractions et de ces affections qui occupaient sa vie, subitement atteint d'un de ces coups mystérieux et terribles qui viennent quelquefois renverser, en le frappant au cœur, l'homme que les catastrophes publiques n'ébranleraient pas en le frappant dans son existence et dans sa fortune ? Nul n'aurait pu le dire ; tout ce qu'on savait, c'est que, lorsqu'il revint d'Italie, il était prêtre. En 1804, M. Myriel était curé de Brignolles. Il était déjà vieux, et vivait dans une retraite profonde. Vers l'époque du couronnement, une petite affaire de sa cure, on ne sait plus trop quoi, l'amena à Paris. Entre autres personnes puissantes, il alla solliciter pour ses paroissiens M. le cardinal Fesch. Un jour que l'empereur était venu faire visite à son oncle, le digne curé, qui attendait dans l'antichambre, se trouva sur le passage de sa majesté. Napoléon, se voyant regardé avec une certaine curiosité par ce vieillard, se retourna, et dit brusquement : – Quel est ce bonhomme qui me regarde ? – Sire, dit M. Myriel, vous regardez un bonhomme, et moi je regarde un grand homme. Chacun de nous peut profiter. L'empereur, le soir même, demanda au cardinal le nom de ce curé, et quelque temps après M. Myriel fut tout surpris d'apprendre qu'il était nommé évêque de Digne.

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Qu'y avait-il de vrai, du reste, dans les récits qu'on faisait sur la première partie de la vie de M. Myriel ? Personne ne le savait. Peu de familles avaient connu la famille Myriel avant la révolution. M. Myriel devait subir le sort de tout nouveau venu dans une petite ville où il y a beaucoup de bouches qui parlent et fort peu de têtes qui pensent. Il devait le subir, quoiqu'il fût évêque et parce qu'il était évêque. Mais, après tout, les propos auxquels on mêlait son nom n'étaient peut-être que des propos ; du bruit, des mots, des paroles ; moins que des paroles, des palabres, comme dit l'énergique langue du midi. Quoi qu'il en fût, après neuf ans d'épiscopat et de résidence à Digne, tous ces racontages, sujets de conversation qui occupent dans le premier moment les petites villes et les petites gens, étaient tombés dans un oubli profond. Personne n'eût osé en parler, personne n'eût même osé s'en souvenir. M. Myriel était arrivé à Digne accompagné d'une vieille fille, mademoiselle Baptistine, qui était sa sœur et qui avait dix ans de moins que lui. Ils avaient pour tout domestique une servante du même âge que mademoiselle Baptistine, et appelée madame Magloire, laquelle, après avoir été la servante de M. le Curé, prenait maintenant le double titre de femme de chambre de mademoiselle et femme de charge de monseigneur. Mademoiselle Baptistine était une personne longue, pâle, mince, douce ; elle réalisait l'idéal de ce qu'exprime le mot « respectable » ; car il semble qu'il soit nécessaire qu'une femme soit mère pour être vénérable. Elle n'avait jamais été jolie ; toute sa vie, qui n'avait été qu'une suite de saintes œuvres, avait fini par mettre sur elle une sorte de blancheur et de clarté ; et, en vieillissant, elle avait gagné ce qu'on pourrait appeler la beauté de la bonté. Ce qui avait été de la maigreur dans sa jeunesse était deve–6–

nu, dans sa maturité, de la transparence ; et cette diaphanéité laissait voir l'ange. C'était une âme plus encore que ce n'était une vierge. Sa personne semblait faite d'ombre ; à peine assez de corps pour qu'il y eût là un sexe ; un peu de matière contenant une lueur ; de grands yeux toujours baissés ; un prétexte pour qu'une âme reste sur la terre. Madame Magloire était une petite vieille, blanche, grasse, replète, affairée, toujours haletante, à cause de son activité d'abord, ensuite à cause d'un asthme. À son arrivée, on installa M. Myriel en son palais épiscopal avec les honneurs voulus par les décrets impériaux qui classent l'évêque immédiatement après le maréchal de camp. Le maire et le président lui firent la première visite, et lui de son côté fit la première visite au général et au préfet. L'installation terminée, la ville attendit son évêque à l'œuvre.

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Chapitre II Monsieur Myriel devient monseigneur Bienvenu
Le palais épiscopal de Digne était attenant à l'hôpital. Le palais épiscopal était un vaste et bel hôtel bâti en pierre au commencement du siècle dernier par monseigneur Henri Puget, docteur en théologie de la faculté de Paris, abbé de Simore, lequel était évêque de Digne en 1712. Ce palais était un vrai logis seigneurial. Tout y avait grand air, les appartements de l'évêque, les salons, les chambres, la cour d'honneur, fort large, avec promenoirs à arcades, selon l'ancienne mode florentine, les jardins plantés de magnifiques arbres. Dans la salle à manger, longue et superbe galerie qui était au rez-de-chaussée et s'ouvrait sur les jardins, monseigneur Henri Puget avait donné à manger en cérémonie le 29 juillet 1714 à messeigneurs Charles Brûlart de Genlis, archevêque-prince d'Embrun, Antoine de Mesgrigny, capucin, évêque de Grasse, Philippe de Vendôme, grand prieur de France, abbé de Saint-Honoré de Lérins, François de Berton de Grillon, évêque-baron de Vence, César de Sabran de Forcalquier, évêqueseigneur de Glandève, et Jean Soanen, prêtre de l'oratoire, prédicateur ordinaire du roi, évêque-seigneur de Senez. Les portraits de ces sept révérends personnages décoraient cette salle, et cette date mémorable, 29 juillet 1714, y était gravée en lettres d'or sur une table de marbre blanc. L'hôpital était une maison étroite et basse à un seul étage avec un petit jardin. Trois jours après son arrivée, l'évêque visita l'hôpital. La visite terminée, il fit prier le directeur de vouloir bien venir jusque chez lui. – Monsieur le directeur de l'hôpital, lui dit-il, combien en ce moment avez-vous de malades ? – Vingt-six, monseigneur.

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– C'est ce que j'avais compté, dit l'évêque. – Les lits, reprit le directeur, sont bien serrés les uns contre les autres. – C'est ce que j'avais remarqué. – Les salles ne sont que des chambres, et l'air s'y renouvelle difficilement. – C'est ce qui me semble. – Et puis, quand il y a un rayon de soleil, le jardin est bien petit pour les convalescents. – C'est ce que je me disais. – Dans les épidémies, nous avons eu cette année le typhus, nous avons eu une suette militaire il y a deux ans, cent malades quelquefois ; nous ne savons que faire. – C'est la pensée qui m'était venue. – Que voulez-vous, monseigneur ? dit le directeur, il faut se résigner. Cette conversation avait lieu dans la salle à manger-galerie du rez-de-chaussée. L'évêque garda un moment le silence, puis il se tourna brusquement vers le directeur de l'hôpital : – Monsieur, dit-il, combien pensez-vous qu'il tiendrait de lits rien que dans cette salle ? – La salle à manger de monseigneur ! s'écria le directeur stupéfait. –9–

L'évêque parcourait la salle du regard et semblait y faire avec les yeux des mesures et des calculs. – Il y tiendrait bien vingt lits ! dit-il, comme se parlant à luimême. Puis élevant la voix : – Tenez, monsieur le directeur de l'hôpital, je vais vous dire. Il y a évidemment une erreur. Vous êtes vingt-six personnes dans cinq ou six petites chambres. Nous sommes trois ici, et nous avons place pour soixante. Il y a erreur, je vous dis. Vous avez mon logis, et j'ai le vôtre. Rendez-moi ma maison. C'est ici chez vous. Le lendemain, les vingt-six pauvres étaient installés dans le palais de l'évêque et l'évêque était à l'hôpital. M. Myriel n'avait point de bien, sa famille ayant été ruinée par la révolution. Sa sœur touchait une rente viagère de cinq cents francs qui, au presbytère, suffisait à sa dépense personnelle. M. Myriel recevait de l'état comme évêque un traitement de quinze mille francs. Le jour même où il vint se loger dans la maison de l'hôpital, M. Myriel détermina l'emploi de cette somme une fois pour toutes de la manière suivante. Nous transcrivons ici une note écrite de sa main. Note pour régler les dépenses de ma maison. Pour le petit séminaire : quinze cents livres Congrégation de la mission : cent livres Pour les lazaristes de Montdidier : cent livres Séminaire des missions étrangères à Paris : deux cents livres Congrégation du Saint-Esprit : cent cinquante livres Établissements religieux de la Terre-Sainte : cent livres Sociétés de charité maternelle : trois cents livres – 10 –

En sus, pour celle d’Arles : cinquante livres Œuvre pour l’amélioration des prisons : quatre cents livres Œuvre pour le soulagement et la délivrance des prisonniers : cinq cents livres Pour libérer des pères de famille prisonniers pour dettes : mille livres Supplément au traitement des pauvres maîtres d’école du diocèse : deux mille livres Grenier d’abondance des Hautes-Alpes : cent livres Congrégation des dames de Digne, de Manosque et de Sisteron, pour l’enseignement gratuit des filles indigentes : quinze cents livres Pour les pauvres : six mille livres Ma dépense personnelle : mille livres Total : quinze mille livres Pendant tout le temps qu'il occupa le siège de Digne, M. Myriel ne changea presque rien à cet arrangement. Il appelait cela, comme on voit, avoir réglé les dépenses de sa maison. Cet arrangement fut accepté avec une soumission absolue par mademoiselle Baptistine. Pour cette sainte fille, M. de Digne était tout à la fois son frère et son évêque, son ami selon la nature et son supérieur selon l'église. Elle l'aimait et elle le vénérait tout simplement. Quand il parlait, elle s'inclinait ; quand il agissait, elle adhérait. La servante seule, madame Magloire, murmura un peu. M. l'évêque, on l'a pu remarquer, ne s'était réservé que mille livres, ce qui, joint à la pension de mademoiselle Baptistine, faisait quinze cents francs par an. Avec ces quinze cents francs2, ces deux vieilles femmes et ce vieillard vivaient.

Sur un revenu de quinze mille livres, L'évêque ne conserve donc que le dixième : dîme inversée ; voir I, 1, 6 : « Je paie ma dîme, disaitil ».

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Et quand un curé de village venait à Digne, M. l'évêque trouvait encore moyen de le traiter, grâce à la sévère économie de madame Magloire et à l'intelligente administration de mademoiselle Baptistine. Un jour – il était à Digne depuis environ trois mois – l'évêque dit : – Avec tout cela je suis bien gêné ! – Je le crois bien ! s'écria madame Magloire, Monseigneur n'a seulement pas réclamé la rente que le département lui doit pour ses frais de carrosse en ville et de tournées dans le diocèse. Pour les évêques d'autrefois c'était l'usage. – Tiens ! dit l'évêque, vous avez raison, madame Magloire. Il fit sa réclamation. Quelque temps après, le conseil général, prenant cette demande en considération, lui vota une somme annuelle de trois mille francs, sous cette rubrique : Allocation à M. l'évêque pour frais de carrosse, frais de poste et frais de tournées pastorales. Cela fit beaucoup crier la bourgeoisie locale, et, à cette occasion, un sénateur de l'empire, ancien membre du conseil des cinq-cents favorable au dix-huit brumaire et pourvu près de la ville de Digne d'une sénatorerie magnifique, écrivit au ministre des cultes, M. Bigot de Préameneu, un petit billet irrité et confidentiel dont nous extrayons ces lignes authentiques : « – Des frais de carrosse ? pourquoi faire dans une ville de moins de quatre mille habitants ? Des frais de poste et de tournées ? à quoi bon ces tournées d'abord ? ensuite comment courir la poste dans un pays de montagnes ? Il n'y a pas de routes. On ne – 12 –

va qu'à cheval. Le pont même de la Durance à Château-Arnoux peut à peine porter des charrettes à bœufs. Ces prêtres sont tous ainsi. Avides et avares. Celui-ci a fait le bon apôtre en arrivant. Maintenant il fait comme les autres. Il lui faut carrosse et chaise de poste. Il lui faut du luxe comme aux anciens évêques. Oh ! toute cette prêtraille ! Monsieur le comte, les choses n'iront bien que lorsque l'empereur nous aura délivrés des calotins. À bas le pape ! (les affaires se brouillaient avec Rome). Quant à moi, je suis pour César tout seul. Etc., etc. » La chose, en revanche, réjouit fort madame Magloire. – Bon, dit-elle à mademoiselle Baptistine, Monseigneur a commencé par les autres, mais il a bien fallu qu'il finît par luimême. Il a réglé toutes ses charités. Voilà trois mille livres pour nous. Enfin ! Le soir même, l'évêque écrivit et remit à sa sœur une note ainsi conçue : Frais de carrosse et de tournées. Pour donner du bouillon de viande aux malades de l’hôpital : quinze cents livres Pour la société de charité maternelle d’Aix : deux cent cinquante livres Pour la société de charité maternelle de Draguignan : deux cent cinquante livres Pour les enfants trouvés : cinq cents livres Pour les orphelins : cinq cents livres Total : trois mille livres Tel était le budget de M. Myriel.

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Quant au casuel épiscopal, rachats de bans, dispenses, ondoiements, prédications, bénédictions d'églises ou de chapelles, mariages, etc., l'évêque le percevait sur les riches avec d'autant plus d'âpreté qu'il le donnait aux pauvres. Au bout de peu de temps, les offrandes d'argent affluèrent. Ceux qui ont et ceux qui manquent frappaient à la porte de M. Myriel, les uns venant chercher l'aumône que les autres venaient y déposer. L'évêque, en moins d'un an, devint le trésorier de tous les bienfaits et le caissier de toutes les détresses. Des sommes considérables passaient par ses mains ; mais rien ne put faire qu'il changeât quelque chose à son genre de vie et qu'il ajoutât le moindre superflu à son nécessaire. Loin de là. Comme il y a toujours encore plus de misère en bas que de fraternité en haut, tout était donné, pour ainsi dire, avant d'être reçu ; c'était comme de l'eau sur une terre sèche ; il avait beau recevoir de l'argent, il n'en avait jamais. Alors il se dépouillait. L'usage étant que les évêques énoncent leurs noms de baptême en tête de leurs mandements et de leurs lettres pastorales, les pauvres gens du pays avaient choisi, avec une sorte d'instinct affectueux, dans les noms et prénoms de l'évêque, celui qui leur présentait un sens, et ils ne l'appelaient que monseigneur Bienvenu. Nous ferons comme eux, et nous le nommerons ainsi dans l'occasion. Du reste, cette appellation lui plaisait. – J'aime ce nom-là, disait-il. Bienvenu corrige monseigneur. Nous ne prétendons pas que le portrait que nous faisons ici soit vraisemblable ; nous nous bornons à dire qu'il est ressemblant3.

Hugo ne dit pas à quoi : manière d'inviter le lecteur à s'interroger. L'Église, gênée par cet évêque, évangélique et fort peu épiscopal,

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Chapitre III À bon évêque dur évêché
M. l'évêque, pour avoir converti son carrosse en aumônes, n'en faisait pas moins ses tournées. C'est un diocèse fatigant que celui de Digne. Il a fort peu de plaines, beaucoup de montagnes, presque pas de routes, on l'a vu tout à l'heure ; trente-deux cures, quarante et un vicariats et deux cent quatre-vingt-cinq succursales. Visiter tout cela, c'est une affaire. M. l'évêque en venait à bout. Il allait à pied quand c'était dans le voisinage, en carriole dans la plaine, en cacolet dans la montagne. Les deux vieilles femmes l'accompagnaient. Quand le trajet était trop pénible pour elles, il allait seul. Un jour, il arriva à Senez, qui est une ancienne ville épiscopale, monté sur un âne. Sa bourse, fort à sec dans ce moment, ne lui avait pas permis d'autre équipage. Le maire de la ville vint le recevoir à la porte de l'évêché et le regardait descendre de son âne avec des yeux scandalisés. Quelques bourgeois riaient autour de lui. – Monsieur le maire, dit l'évêque, et messieurs les bourgeois, je vois ce qui vous scandalise ; vous trouvez que c'est bien de l'orgueil à un pauvre prêtre de monter une monture qui a été celle de Jésus-Christ. Je l'ai fait par nécessité, je vous assure, non par vanité. Dans ses tournées, il était indulgent et doux, et prêchait moins qu'il ne causait. Il ne mettait aucune vertu sur un plateau inaccessible. Il n'allait jamais chercher bien loin ses raisonne-

attaqua de diverses manières le personnage. Hugo n'avait guère de peine à répondre. Voir, en particulier, « Muse, un nommé Ségur… », Les Quatre Vents de l'esprit, « Le Livre satirique » XXIX (au volume Poésie III) et la lettre ouverte à Mgr de Ségur de décembre 1872 (Actes et Paroles III, Après l'exil, au volume Politique).

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ments et ses modèles. Aux habitants d'un pays il citait l'exemple du pays voisin. Dans les cantons où l'on était dur pour les nécessiteux, il disait : – Voyez les gens de Briançon. Ils ont donné aux indigents, aux veuves et aux orphelins le droit de faire faucher leurs prairies trois jours avant tous les autres. Ils leur rebâtissent gratuitement leurs maisons quand elles sont en ruines. Aussi est-ce un pays béni de Dieu. Durant tout un siècle de cent ans, il n'y a pas eu un meurtrier. Dans les villages âpres au gain et à la moisson, il disait : – Voyez ceux d'Embrun. Si un père de famille, au temps de la récolte, a ses fils au service à l'armée et ses filles en service à la ville, et qu'il soit malade et empêché, le curé le recommande au prône ; et le dimanche, après la messe, tous les gens du village, hommes, femmes, enfants, vont dans le champ du pauvre homme lui faire sa moisson, et lui rapportent paille et grain dans son grenier. Aux familles divisées par des questions d'argent et d'héritage, il disait : – Voyez les montagnards de Devoluy, pays si sauvage qu'on n'y entend pas le rossignol une fois en cinquante ans. Eh bien, quand le père meurt dans une famille, les garçons s'en vont chercher fortune, et laissent le bien aux filles, afin qu'elles puissent trouver des maris. Aux cantons qui ont le goût des procès et où les fermiers se ruinent en papier timbré, il disait : – Voyez ces bons paysans de la vallée de Queyras. Ils sont là trois mille âmes. Mon Dieu ! c'est comme une petite république. On n'y connaît ni le juge, ni l'huissier. Le maire fait tout. Il répartit l'impôt, taxe chacun en conscience, juge les querelles gratis, – 16 –

partage les patrimoines sans honoraires, rend des sentences sans frais ; et on lui obéit, parce que c'est un homme juste parmi des hommes simples. Aux villages où il ne trouvait pas de maître d'école, il citait encore ceux de Queyras : – Savez-vous comment ils font ? disait-il. Comme un petit pays de douze ou quinze feux ne peut pas toujours nourrir un magister, ils ont des maîtres d'école payés par toute la vallée qui parcourent les villages, passant huit jours dans celui-ci, dix dans celui-là, et enseignant. Ces magisters vont aux foires, où je les ai vus. On les reconnaît à des plumes à écrire qu'ils portent dans la ganse de leur chapeau. Ceux qui n'enseignent qu'à lire ont une plume, ceux qui enseignent la lecture et le calcul ont deux plumes ; ceux qui enseignent la lecture, le calcul et le latin ont trois plumes. Ceux-là sont de grands savants. Mais quelle honte d'être ignorants ! Faites comme les gens de Queyras. Il parlait ainsi, gravement et paternellement, à défaut d'exemples inventant des paraboles, allant droit au but, avec peu de phrases et beaucoup d'images, ce qui était l'éloquence même de Jésus-Christ, convaincu et persuadant.

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Chapitre IV Les œuvres semblables aux paroles
Sa conversation était affable et gaie. Il se mettait à la portée des deux vieilles femmes qui passaient leur vie près de lui ; quand il riait, c'était le rire d'un écolier. Madame Magloire l'appelait volontiers Votre Grandeur. Un jour, il se leva de son fauteuil et alla à sa bibliothèque chercher un livre. Ce livre était sur un des rayons d'en haut. Comme l'évêque était d'assez petite taille, il ne put y atteindre. – Madame Magloire, dit-il, apportez-moi une chaise. Ma grandeur ne va pas jusqu'à cette planche. Une de ses parentes éloignées, madame la comtesse de Lô, laissait rarement échapper une occasion d'énumérer en sa présence ce qu'elle appelait « les espérances » de ses trois fils. Elle avait plusieurs ascendants fort vieux et proches de la mort dont ses fils étaient naturellement les héritiers. Le plus jeune des trois avait à recueillir d'une grand'tante cent bonnes mille livres de rentes ; le deuxième était substitué au titre de duc de son oncle ; l'aîné devait succéder à la pairie de son aïeul. L'évêque écoutait habituellement en silence ces innocents et pardonnables étalages maternels. Une fois pourtant, il paraissait plus rêveur que de coutume, tandis que madame de Lô renouvelait le détail de toutes ces successions et de toutes ces « espérances ». Elle s'interrompit avec quelque impatience : – Mon Dieu, mon cousin ! mais à quoi songez-vous donc ? – Je songe, dit l'évêque, à quelque chose de singulier qui est, je crois, dans saint Augustin : « Mettez votre espérance dans celui auquel on ne succède point. »

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Une autre fois, recevant une lettre de faire-part du décès d'un gentilhomme du pays, où s'étalaient en une longue page, outre les dignités du défunt, toutes les qualifications féodales et nobiliaires de tous ses parents : – Quel bon dos a la mort ! s'écria-t-il. Quelle admirable charge de titres on lui fait allègrement porter, et comme il faut que les hommes aient de l'esprit pour employer ainsi la tombe à la vanité ! Il avait dans l'occasion une raillerie douce qui contenait presque toujours un sens sérieux. Pendant un carême, un jeune vicaire vint à Digne et prêcha dans la cathédrale. Il fut assez éloquent. Le sujet de son sermon était la charité. Il invita les riches à donner aux indigents, afin d'éviter l'enfer qu'il peignit le plus effroyable qu'il put et de gagner le paradis qu'il fit désirable et charmant. Il y avait dans l'auditoire un riche marchand retiré, un peu usurier, nommé M. Géborand, lequel avait gagné un demimillion à fabriquer de gros draps, des serges, des cadis et des gasquets. De sa vie M. Géborand n'avait fait l'aumône à un malheureux. À partir de ce sermon, on remarqua qu'il donnait tous les dimanches un sou aux vieilles mendiantes du portail de la cathédrale. Elles étaient six à se partager cela. Un jour, l'évêque le vit faisant sa charité et dit à sa sœur avec un sourire : – Voilà monsieur Géborand qui achète pour un sou de paradis. Quand il s'agissait de charité, il ne se rebutait pas, même devant un refus, et il trouvait alors des mots qui faisaient réfléchir. Une fois, il quêtait pour les pauvres dans un salon de la ville. Il y avait là le marquis de Champtercier, vieux, riche, avare, lequel trouvait moyen d'être tout ensemble ultra-royaliste et ultravoltairien. Cette variété a existé. L'évêque, arrivé à lui, lui toucha le bras.

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– Monsieur le marquis, il faut que vous me donniez quelque chose. Le marquis se retourna et répondit sèchement : – Monseigneur, j'ai mes pauvres. – Donnez-les-moi, dit l'évêque. Un jour, dans la cathédrale, il fit ce sermon. « Mes très chers frères, mes bons amis, il y a en France treize cent vingt mille maisons de paysans qui n'ont que trois ouvertures, dix-huit cent dix-sept mille qui ont deux ouvertures, la porte et une fenêtre, et enfin trois cent quarante-six mille cabanes qui n'ont qu'une ouverture, la porte. Et cela, à cause d'une chose qu'on appelle l'impôt des portes et fenêtres. Mettez-moi de pauvres familles, des vieilles femmes, des petits enfants, dans ces logis-là, et voyez les fièvres et les maladies. Hélas ! Dieu donne l'air aux hommes, la loi le leur vend. Je n'accuse pas la loi, mais je bénis Dieu. Dans l'Isère, dans le Var, dans les deux Alpes, les hautes et les basses, les paysans n'ont pas même de brouettes, ils transportent les engrais à dos d'hommes ; ils n'ont pas de chandelles, et ils brûlent des bâtons résineux et des bouts de corde trempés dans la poix résine. C'est comme cela dans tout le pays haut du Dauphiné. Ils font le pain pour six mois, ils le font cuire avec de la bouse de vache séchée. L'hiver, ils cassent ce pain à coups de hache et ils le font tremper dans l'eau vingt-quatre heures pour pouvoir le manger. – Mes frères, ayez pitié ! voyez comme on souffre autour de vous. » Né provençal, il s'était facilement familiarisé avec tous les patois du midi. Il disait : « Eh bé ! moussu, sès sagé ? » comme dans le bas Languedoc. « Onté anaras passa ? » comme dans les basses Alpes. « Puerte un bouen moutou embe un bouen froumage grase », comme dans le haut Dauphiné. Ceci plaisait au peuple, et n'avait pas peu contribué à lui donner accès près de tous les es– 20 –

prits. Il était dans la chaumière et dans la montagne comme chez lui. Il savait dire les choses les plus grandes dans les idiomes les plus vulgaires. Parlant toutes les langues, il entrait dans toutes les âmes. Du reste, il était le même pour les gens du monde et pour les gens du peuple. Il ne condamnait rien hâtivement, et sans tenir compte des circonstances environnantes. Il disait : – Voyons le chemin par où la faute a passé. Étant, comme il se qualifiait lui-même en souriant, un expécheur, il n'avait aucun des escarpements du rigorisme, et il professait assez haut, et sans le froncement de sourcil des vertueux féroces, une doctrine qu'on pourrait résumer à peu près ainsi : « L'homme a sur lui la chair qui est tout à la fois son fardeau et sa tentation. Il la traîne et lui cède. « Il doit la surveiller, la contenir, la réprimer, et ne lui obéir qu'à la dernière extrémité. Dans cette obéissance-là, il peut encore y avoir de la faute ; mais la faute, ainsi faite, est vénielle. C'est une chute, mais une chute sur les genoux, qui peut s'achever en prière. « Être un saint, c'est l'exception ; être un juste, c'est la règle. Errez, défaillez, péchez, mais soyez des justes. « Le moins de péché possible, c'est la loi de l'homme. Pas de péché du tout est le rêve de l'ange. Tout ce qui est terrestre est soumis au péché. Le péché est une gravitation. » Quand il voyait tout le monde crier bien fort et s'indigner bien vite : – Oh ! oh ! disait-il en souriant, il y a apparence que ceci est un gros crime que tout le monde commet. Voilà les hypocrisies effarées qui se dépêchent de protester et de se mettre à couvert. – 21 –

Il était indulgent pour les femmes et les pauvres sur qui pèse le poids de la société humaine. Il disait : – Les fautes des femmes, des enfants, des serviteurs, des faibles, des indigents et des ignorants sont la faute des maris, des pères, des maîtres, des forts, des riches et des savants. Il disait encore : – À ceux qui ignorent, enseignez-leur le plus de choses que vous pourrez ; la société est coupable de ne pas donner l'instruction gratis ; elle répond de la nuit qu'elle produit. Cette âme est pleine d'ombre, le péché s'y commet. Le coupable n'est pas celui qui y fait le péché, mais celui qui y a fait l'ombre. Comme on voit, il avait une manière étrange et à lui de juger les choses. Je soupçonne qu'il avait pris cela dans l'évangile. Il entendit un jour conter dans un salon un procès criminel qu'on instruisait et qu'on allait juger. Un misérable homme, par amour pour une femme et pour l'enfant qu'il avait d'elle, à bout de ressources, avait fait de la fausse monnaie. La fausse monnaie était encore punie de mort à cette époque. La femme avait été arrêtée émettant la première pièce fausse fabriquée par l'homme. On la tenait, mais on n'avait de preuves que contre elle. Elle seule pouvait charger son amant et le perdre en avouant. Elle nia. On insista. Elle s'obstina à nier. Sur ce, le procureur du roi avait eu une idée. Il avait supposé une infidélité de l'amant, et était parvenu, avec des fragments de lettres savamment présentés, à persuader à la malheureuse qu'elle avait une rivale et que cet homme la trompait. Alors, exaspérée de jalousie, elle avait dénoncé son amant, tout avoué, tout prouvé. L'homme était perdu. Il allait être prochainement jugé à Aix avec sa complice. On racontait le fait, et chacun s'extasiait sur l'habileté du magistrat. En mettant la jalousie en jeu, il avait fait jaillir la vérité par la colère, il avait fait sor-

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tir la justice de la vengeance. L'évêque écoutait tout cela en silence. Quand ce fut fini, il demanda : – Où jugera-t-on cet homme et cette femme ? – À la cour d'assises. Il reprit : – Et où jugera-t-on monsieur le procureur du roi ? Il arriva à Digne une aventure tragique. Un homme fut condamné à mort pour meurtre. C'était un malheureux pas tout à fait lettré, pas tout à fait ignorant, qui avait été bateleur dans les foires et écrivain public. Le procès occupa beaucoup la ville. La veille du jour fixé pour l'exécution du condamné, l'aumônier de la prison tomba malade. Il fallait un prêtre pour assister le patient à ses derniers moments. On alla chercher le curé. Il paraît qu'il refusa en disant : Cela ne me regarde pas. Je n'ai que faire de cette corvée et de ce saltimbanque ; moi aussi, je suis malade ; d'ailleurs ce n'est pas là ma place. On rapporta cette réponse à l'évêque qui dit : – Monsieur le curé a raison. Ce n'est pas sa place, c'est la mienne. Il alla sur-le-champ à la prison, il descendit au cabanon du « saltimbanque », il l'appela par son nom, lui prit la main et lui parla. Il passa toute la journée et toute la nuit près de lui, oubliant la nourriture et le sommeil, priant Dieu pour l'âme du condamné et priant le condamné pour la sienne propre. Il lui dit les meilleures vérités qui sont les plus simples. Il fut père, frère, ami ; évêque pour bénir seulement. Il lui enseigna tout, en le rassurant et en le consolant. Cet homme allait mourir désespéré. La mort était pour lui comme un abîme. Debout et frémissant sur ce seuil lugubre, il reculait avec horreur. Il n'était pas assez ignorant pour être absolument indifférent. Sa condamnation, secousse profonde, avait en – 23 –

quelque sorte rompu çà et là autour de lui cette cloison qui nous sépare du mystère des choses et que nous appelons la vie. Il regardait sans cesse au dehors de ce monde par ces brèches fatales, et ne voyait que des ténèbres. L'évêque lui fit voir une clarté. Le lendemain, quand on vint chercher le malheureux, l'évêque était là. Il le suivit. Il se montra aux yeux de la foule en camail violet et avec sa croix épiscopale au cou, côte à côte avec ce misérable lié de cordes. Il monta sur la charrette avec lui, il monta sur l'échafaud avec lui. Le patient, si morne et si accablé la veille, était rayonnant. Il sentait que son âme était réconciliée et il espérait Dieu. L'évêque l'embrassa, et, au moment où le couteau allait tomber, il lui dit : – Celui que l'homme tue, Dieu le ressuscite ; celui que les frères chassent retrouve le Père. Priez, croyez, entrez dans la vie ! le Père est là. Quand il redescendit de l'échafaud, il avait quelque chose dans son regard qui fit ranger le peuple. On ne savait ce qui était le plus admirable de sa pâleur ou de sa sérénité. En rentrant à cet humble logis qu'il appelait en souriant son palais, il dit à sa sœur : – Je viens d'officier pontificalement. Comme les choses les plus sublimes sont souvent aussi les choses les moins comprises, il y eut dans la ville des gens qui dirent, en commentant cette conduite de l'évêque : « C'est de l'affectation. » Ceci ne fut du reste qu'un propos de salons. Le peuple, qui n'entend pas malice aux actions saintes, fut attendri et admira. Quant à l'évêque, avoir vu la guillotine fut pour lui un choc, et il fut longtemps à s'en remettre.

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L'échafaud, en effet, quand il est là, dressé et debout, a quelque chose qui hallucine. On peut avoir une certaine indifférence sur la peine de mort, ne point se prononcer, dire oui et non, tant qu'on n'a pas vu de ses yeux une guillotine ; mais si l'on en rencontre une, la secousse est violente, il faut se décider et prendre parti pour ou contre. Les uns admirent, comme de Maistre4 ; les autres exècrent, comme Beccaria. La guillotine est la concrétion de la loi ; elle se nomme vindicte ; elle n'est pas neutre, et ne vous permet pas de rester neutre. Qui l'aperçoit frissonne du plus mystérieux des frissons. Toutes les questions sociales dressent autour de ce couperet leur point d'interrogation. L'échafaud est vision. L'échafaud n'est pas une charpente, l'échafaud n'est pas une machine, l'échafaud n'est pas une mécanique inerte faite de bois, de fer et de cordes. Il semble que ce soit une sorte d'être qui a je ne sais quelle sombre initiative ; on dirait que cette charpente voit, que cette machine entend, que cette mécanique comprend, que ce bois, ce fer et ces cordes veulent. Dans la rêverie affreuse où sa présence jette l'âme, l'échafaud apparaît terrible et se mêlant de ce qu'il fait. L'échafaud est le complice du bourreau ; il dévore ; il mange de la chair, il boit du sang. L'échafaud est une sorte de monstre fabriqué par le juge et par le charpentier, un spectre qui semble vivre d'une espèce de vie épouvantable faite de toute la mort qu'il a donnée. Aussi l'impression fut-elle horrible et profonde ; le lendemain de l'exécution et beaucoup de jours encore après, l'évêque parut accablé. La sérénité presque violente du moment funèbre avait disparu : le fantôme de la justice sociale l'obsédait. Lui qui d'ordinaire revenait de toutes ses actions avec une satisfaction si rayonnante, il semblait qu'il se fît un reproche. Par moments, il se parlait à lui-même, et bégayait à demi-voix des monologues lugubres. En voici un que sa sœur entendit un soir et recueillit :

J. de Maistre : Les Soirées de Saint-Pétersbourg (1821) ; César de Beccaria (1738-1794) : Traité des délits et des peines (1754).

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– Je ne croyais pas que cela fût si monstrueux. C'est un tort de s'absorber dans la loi divine au point de ne plus s'apercevoir de la loi humaine. La mort n'appartient qu'à Dieu. De quel droit les hommes touchent-ils à cette chose inconnue ? Avec le temps ces impressions s'atténuèrent, et probablement s'effacèrent. Cependant on remarqua que l'évêque évitait désormais de passer sur la place des exécutions. On pouvait appeler M. Myriel à toute heure au chevet des malades et des mourants. Il n'ignorait pas que là était son plus grand devoir et son plus grand travail. Les familles veuves ou orphelines n'avaient pas besoin de le demander, il arrivait de lui-même. Il savait s'asseoir et se taire de longues heures auprès de l'homme qui avait perdu la femme qu'il aimait, de la mère qui avait perdu son enfant. Comme il savait le moment de se taire, il savait aussi le moment de parler. Ô admirable consolateur ! il ne cherchait pas à effacer la douleur par l'oubli, mais à l'agrandir et à la dignifier par l'espérance. Il disait : – Prenez garde à la façon dont vous vous tournez vers les morts. Ne songez pas à ce qui pourrit. Regardez fixement. Vous apercevrez la lueur vivante de votre mort bien-aimé au fond du ciel. Il savait que la croyance est saine. Il cherchait à conseiller et à calmer l'homme désespéré en lui indiquant du doigt l'homme résigné, et à transformer la douleur qui regarde une fosse en lui montrant la douleur qui regarde une étoile.

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Chapitre V Que monseigneur Bienvenu faisait durer trop longtemps ses soutanes
La vie intérieure de M. Myriel était pleine des mêmes pensées que sa vie publique. Pour qui eût pu la voir de près, c'eût été un spectacle grave et charmant que cette pauvreté volontaire dans laquelle vivait M. l'évêque de Digne. Comme tous les vieillards et comme la plupart des penseurs, il dormait peu5. Ce court sommeil était profond. Le matin il se recueillait pendant une heure, puis il disait sa messe, soit à la cathédrale, soit dans son oratoire. Sa messe dite, il déjeunait d'un pain de seigle trempé dans le lait de ses vaches. Puis il travaillait. Un évêque est un homme fort occupé ; il faut qu'il reçoive tous les jours le secrétaire de l'évêché, qui est d'ordinaire un chanoine, presque tous les jours ses grands vicaires. Il a des congrégations à contrôler, des privilèges à donner, toute une librairie ecclésiastique à examiner, paroissiens, catéchismes diocésains, livres d'heures, etc., des mandements à écrire, des prédications à autoriser, des curés et des maires à mettre d'accord, une correspondance cléricale, une correspondance administrative, d'un côté l'état, de l'autre le Saint-Siège, mille affaires. Le temps que lui laissaient ces mille affaires, ses offices et son bréviaire, il le donnait d'abord aux nécessiteux, aux malades et aux affligés ; le temps que les affligés, les malades et les nécessiteux lui laissaient, il le donnait au travail. Tantôt il bêchait la terre dans son jardin, tantôt il lisait et écrivait. Il n'avait qu'un mot pour ces deux sortes de travail ; il appelait cela jardiner.

Trait autobiographique. Il y en a beaucoup d'autres dans le personnage.

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– L'esprit est un jardin, disait-il. À midi, il dînait. Le dîner ressemblait au déjeuner. Vers deux heures, quand le temps était beau, il sortait et se promenait à pied dans la campagne ou dans la ville, entrant souvent dans les masures. On le voyait cheminer seul, tout à ses pensées, l'œil baissé, appuyé sur sa longue canne, vêtu de sa douillette violette ouatée et bien chaude, chaussé de bas violets dans de gros souliers, et coiffé de son chapeau plat qui laissait passer par ses trois cornes trois glands d'or à graine d'épinards. C'était une fête partout où il paraissait. On eût dit que son passage avait quelque chose de réchauffant et de lumineux. Les enfants et les vieillards venaient sur le seuil des portes pour l'évêque comme pour le soleil. Il bénissait et on le bénissait. On montrait sa maison à quiconque avait besoin de quelque chose. Çà et là, il s'arrêtait, parlait aux petits garçons et aux petites filles et souriait aux mères. Il visitait les pauvres tant qu'il avait de l'argent ; quand il n'en avait plus, il visitait les riches. Comme il faisait durer ses soutanes beaucoup de temps, et qu'il ne voulait pas qu'on s'en aperçût, il ne sortait jamais dans la ville autrement qu'avec sa douillette violette. Cela le gênait un peu en été. Le soir à huit heures et demie il soupait avec sa sœur, madame Magloire debout derrière eux et les servant à table. Rien de plus frugal que ce repas. Si pourtant l'évêque avait un de ses curés à souper, madame Magloire en profitait pour servir à Monseigneur quelque excellent poisson des lacs ou quelque fin gibier de la montagne. Tout curé était un prétexte à bon repas ; l'évêque se laissait faire. Hors de là, son ordinaire ne se composait guère que de légumes cuits dans l'eau et de soupe à l'huile. Aussi disait-on dans la ville : – 28 –

– Quand l'évêque fait pas chère de curé, il fait chère de trappiste. Après son souper, il causait pendant une demi-heure avec mademoiselle Baptistine et madame Magloire ; puis il rentrait dans sa chambre et se remettait à écrire, tantôt sur des feuilles volantes, tantôt sur la marge de quelque in-folio. Il était lettré et quelque peu savant. Il a laissé cinq ou six manuscrits assez curieux ; entre autres une dissertation sur le verset de la Genèse : Au commencement l'esprit de Dieu flottait sur les eaux6. Il confronte avec ce verset trois textes : la version arabe qui dit : Les vents de Dieu soufflaient ; Flavius Josèphe qui dit : Un vent d'en haut se précipitait sur la terre, et enfin la paraphrase chaldaïque d'Onkelos qui porte : Un vent venant de Dieu soufflait sur la face des eaux. Dans une autre dissertation, il examine les œuvres théologiques de Hugo7, évêque de Ptolémaïs, arrière-grand-oncle de celui qui écrit ce livre, et il établit qu'il faut attribuer à cet évêque les divers opuscules publiés, au siècle dernier, sous le pseudonyme de Barleycourt. Parfois au milieu d'une lecture, quel que fût le livre qu'il eût entre les mains, il tombait tout à coup dans une méditation profonde, d'où il ne sortait que pour écrire quelques lignes sur les pages mêmes du volume. Ces lignes souvent n'ont aucun rapport avec le livre qui les contient. Nous avons sous les yeux une note écrite par lui sur une des marges d'un in-quarto intitulé : Correspondance du lord Germain avec les généraux Clinton, Cornwal-

Genèse, I, 2. 7 Cette parenté avec Charles-Louis Hugo (1667-1739), évêque in partibus de Ptolémaïs, historien lorrain, semble romanesque. Elle appartient néanmoins à la légende familiale. V. Hugo à A. Caise, le 20 mars 1867 : « La parenté de l'évêque de Ptolémaïs est une tradition dans ma famille, je n'ai jamais su que ce que mon père m'en a dit. […] Les Hugo dont je descends sont, je crois, une branche cadette, et peutêtre bâtarde, déchue par indigence et misère. »

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lis et les amiraux de la station de l'Amérique. À Versailles, chez Poinçot, libraire, et à Paris, chez Pissot, libraire, quai des Augustins. Voici cette note : « Ô vous qui êtes ! « L'Ecclésiaste vous nomme Toute-Puissance, les Macchabées vous nomment Créateur, l'Épître aux Éphésiens vous nomme Liberté, Baruch vous nomme Immensité, les Psaumes vous nomment Sagesse et Vérité, Jean vous nomme Lumière, les Rois vous nomment Seigneur, l'Exode vous appelle Providence, le Lévitique Sainteté, Esdras Justice, la création vous nomme Dieu, l'homme vous nomme Père ; mais Salomon vous nomme Miséricorde, et c'est là le plus beau de tous vos noms8. » Vers neuf heures du soir, les deux femmes se retiraient et montaient à leurs chambres au premier, le laissant jusqu'au matin seul au rez-de-chaussée. Ici il est nécessaire que nous donnions une idée exacte du logis de M. l'évêque de Digne.

Outre que l'exactitude des références témoigne de la lecture assidue de ces textes par Hugo (en 1846 notamment), on notera que Dieu partage ici avec les misérables cette forme d'anonymat qui résulte de la multiplicité des noms.

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Chapitre VI Par qui il faisait garder sa maison
La maison qu'il habitait se composait, nous l'avons dit, d'un rez-de-chaussée et d'un seul étage : trois pièces au rez-dechaussée, trois chambres au premier, au-dessus un grenier. Derrière la maison, un jardin d'un quart d'arpent. Les deux femmes occupaient le premier. L'évêque logeait en bas. La première pièce, qui s'ouvrait sur la rue, lui servait de salle à manger, la deuxième de chambre à coucher, et la troisième d'oratoire. On ne pouvait sortir de cet oratoire sans passer par la chambre à coucher, et sortir de la chambre à coucher sans passer par la salle à manger. Dans l'oratoire, au fond, il y avait une alcôve fermée, avec un lit pour les cas d'hospitalité. M. l'évêque offrait ce lit aux curés de campagne que des affaires ou les besoins de leur paroisse amenaient à Digne. La pharmacie de l'hôpital, petit bâtiment ajouté à la maison et pris sur le jardin, avait été transformée en cuisine et en cellier. Il y avait en outre dans le jardin une étable qui était l'ancienne cuisine de l'hospice et où l'évêque entretenait deux vaches. Quelle que fût la quantité de lait qu'elles lui donnassent, il en envoyait invariablement tous les matins la moitié aux malades de l'hôpital. – Je paye ma dîme, disait-il. Sa chambre était assez grande et assez difficile à chauffer dans la mauvaise saison. Comme le bois est très cher à Digne, il avait imaginé de faire faire dans l'étable à vaches un compartiment fermé d'une cloison en planches. C'était là qu'il passait ses soirées dans les grands froids. Il appelait cela son salon d'hiver. Il n'y avait dans ce salon d'hiver, comme dans la salle à manger, d'autres meubles qu'une table de bois blanc, carrée, et quatre chaises de paille. La salle à manger était ornée en outre d'un vieux buffet peint en rose à la détrempe. Du buffet pareil, convenable– 31 –

ment habillé de napperons blancs et de fausses dentelles, l'évêque avait fait l'autel qui décorait son oratoire. Ses pénitentes riches et les saintes femmes de Digne s'étaient souvent cotisées pour faire les frais d'un bel autel neuf à l'oratoire de monseigneur ; il avait chaque fois pris l'argent et l'avait donné aux pauvres. – Le plus beau des autels, disait-il, c'est l'âme d'un malheureux consolé qui remercie Dieu. Il avait dans son oratoire deux chaises prie-Dieu en paille, et un fauteuil à bras également en paille dans sa chambre à coucher. Quand par hasard il recevait sept ou huit personnes à la fois, le préfet, ou le général, ou l'état-major du régiment en garnison, ou quelques élèves du petit séminaire, on était obligé d'aller chercher dans l'étable les chaises du salon d'hiver, dans l'oratoire les prieDieu, et le fauteuil dans la chambre à coucher ; de cette façon, on pouvait réunir jusqu'à onze sièges pour les visiteurs. À chaque nouvelle visite on démeublait une pièce. Il arrivait parfois qu'on était douze9 ; alors l'évêque dissimulait l'embarras de la situation en se tenant debout devant la cheminée si c'était l'hiver, ou en proposant un tour dans le jardin si c'était l'été. Il y avait bien encore dans l'alcôve fermée une chaise, mais elle était à demi dépaillée et ne portait que sur trois pieds, ce qui faisait qu'elle ne pouvait servir qu'appuyée contre le mur. Mademoiselle Baptistine avait bien aussi dans sa chambre une très grande bergère en bois jadis doré et revêtue de pékin à fleurs, mais on avait été obligé de monter cette bergère au premier par la

Ce n'est que lorsque le Christ s'ajoute aux douze apôtres qu'on est treize à table.

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fenêtre, l'escalier étant trop étroit ; elle ne pouvait donc pas compter parmi les en-cas du mobilier. L'ambition de mademoiselle Baptistine eût été de pouvoir acheter un meuble de salon en velours d'Utrecht jaune à rosaces et en acajou à cou de cygne, avec canapé. Mais cela eût coûté au moins cinq cents francs, et, ayant vu qu'elle n'avait réussi à économiser pour cet objet que quarante-deux francs dix sous en cinq ans, elle avait fini par y renoncer. D'ailleurs qui est-ce qui atteint son idéal ? Rien de plus simple à se figurer que la chambre à coucher de l'évêque. Une porte-fenêtre donnant sur le jardin, vis-à-vis le lit ; un lit d'hôpital, en fer avec baldaquin de serge verte ; dans l'ombre du lit, derrière un rideau, les ustensiles de toilette trahissant encore les anciennes habitudes élégantes de l'homme du monde ; deux portes, l'une près de la cheminée, donnant dans l'oratoire ; l'autre, près de la bibliothèque, donnant dans la salle à manger ; la bibliothèque, grande armoire vitrée pleine de livres ; la cheminée, de bois peint en marbre, habituellement sans feu ; dans la cheminée, une paire de chenets en fer ornés de deux vases à guirlandes et cannelures jadis argentés à l'argent haché, ce qui était un genre de luxe épiscopal ; au-dessus, à l'endroit où d'ordinaire on met la glace, un crucifix de cuivre désargenté fixé sur un velours noir râpé dans un cadre de bois dédoré. Près de la portefenêtre, une grande table avec un encrier, chargée de papiers confus et de gros volumes. Devant la table, le fauteuil de paille. Devant le lit, un prie-Dieu, emprunté à l'oratoire. Deux portraits dans des cadres ovales étaient accrochés au mur des deux côtés du lit. De petites inscriptions dorées sur le fond neutre de la toile à côté des figures indiquaient que les portraits représentaient, l'un, l'abbé de Chaliot, évêque de SaintClaude, l'autre, l'abbé Tourteau, vicaire général d'Agde, abbé de Grand-Champ, ordre de Cîteaux, diocèse de Chartres. L'évêque, en succédant dans cette chambre aux malades de l'hôpital, y avait trouvé ces portraits et les y avait laissés. C'étaient des prêtres, probablement des donateurs : deux motifs pour qu'il les respec– 33 –

tât. Tout ce qu'il savait de ces deux personnages, c'est qu'ils avaient été nommés par le roi, l'un à son évêché, l'autre à son bénéfice, le même jour, le 27 avril 1785. Madame Magloire ayant décroché les tableaux pour en secouer la poussière, l'évêque avait trouvé cette particularité écrite d'une encre blanchâtre sur un petit carré de papier jauni par le temps, collé avec quatre pains à cacheter derrière le portrait de l'abbé de Grand-Champ. Il avait à sa fenêtre un antique rideau de grosse étoffe de laine qui finit par devenir tellement vieux que, pour éviter la dépense d'un neuf, madame Magloire fut obligée de faire une grande couture au beau milieu. Cette couture dessinait une croix. L'évêque le faisait souvent remarquer. – Comme cela fait bien ! disait-il. Toutes les chambres de la maison, au rez-de-chaussée ainsi qu'au premier, sans exception, étaient blanchies au lait de chaux, ce qui est une mode de caserne et d'hôpital. Cependant, dans les dernières années, madame Magloire retrouva, comme on le verra plus loin, sous le papier badigeonné, des peintures qui ornaient l'appartement de mademoiselle Baptistine. Avant d'être l'hôpital, cette maison avait été le parloir aux bourgeois10. De là cette décoration. Les chambres étaient pavées de briques rouges qu'on lavait toutes les semaines, avec des nattes de paille tressée devant tous les lits. Du reste, ce logis, tenu par deux femmes, était du haut en bas d'une propreté exquise. C'était le seul luxe que l'évêque permit. Il disait :

Quelque chose comme la salle du conseil municipal. Siège des libertés bourgeoises, hôpital, logis d'un évêque qui est un juste, l'histoire de cette maison, comme celle de la famille de Mgr Bienvenu, résume le côté lumineux de l'histoire des temps modernes. Par antithèse, voir I, 7, 7.

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– Cela ne prend rien aux pauvres. Il faut convenir cependant qu'il lui restait de ce qu'il avait possédé jadis six couverts d'argent et une grande cuiller à soupe que madame Magloire regardait tous les jours avec bonheur reluire splendidement sur la grosse nappe de toile blanche. Et comme nous peignons ici l'évêque de Digne tel qu'il était, nous devons ajouter qu'il lui était arrivé plus d'une fois de dire : – Je renoncerais difficilement à manger dans de l'argenterie. Il faut ajouter à cette argenterie deux gros flambeaux d'argent massif qui lui venaient de l'héritage d'une grand'tante. Ces flambeaux portaient deux bougies de cire et figuraient habituellement sur la cheminée de l'évêque. Quand il avait quelqu'un à dîner, madame Magloire allumait les deux bougies et mettait les deux flambeaux sur la table. Il y avait dans la chambre même de l'évêque, à la tête de son lit, un petit placard dans lequel madame Magloire serrait chaque soir les six couverts d'argent et la grande cuiller. Il faut dire qu'on n'en ôtait jamais la clef. Le jardin, un peu gâté par les constructions assez laides dont nous avons parlé, se composait de quatre allées en croix rayonnant autour d'un puisard ; une autre allée faisait tout le tour du jardin et cheminait le long du mur blanc dont il était enclos. Ces allées laissaient entre elles quatre carrés bordés de buis. Dans trois, madame Magloire cultivait des légumes ; dans le quatrième, l'évêque avait mis des fleurs. Il y avait çà et là quelques arbres fruitiers. Une fois madame Magloire lui avait dit avec une sorte de malice douce :

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– Monseigneur, vous qui tirez parti de tout, voilà pourtant un carré inutile. Il vaudrait mieux avoir là des salades que des bouquets. – Madame Magloire, répondit l'évêque, vous vous trompez. Le beau est aussi utile que l'utile. Il ajouta après un silence : – Plus peut-être. Ce carré, composé de trois ou quatre plates-bandes, occupait M. l'évêque presque autant que ses livres. Il y passait volontiers une heure ou deux, coupant, sarclant, et piquant çà et là des trous en terre où il mettait des graines. Il n'était pas aussi hostile aux insectes qu'un jardinier l'eût voulu. Du reste, aucune prétention à la botanique ; il ignorait les groupes et le solidisme ; il ne cherchait pas le moins du monde à décider entre Tournefort et la méthode naturelle ; il ne prenait parti ni pour les utricules contre les cotylédons, ni pour Jussieu contre Linné. Il n'étudiait pas les plantes ; il aimait les fleurs. Il respectait beaucoup les savants, il respectait encore plus les ignorants, et, sans jamais manquer à ces deux respects, il arrosait ses plates-bandes chaque soir d'été avec un arrosoir de fer-blanc peint en vert. La maison n'avait pas une porte qui fermât à clef. La porte de la salle à manger qui, nous l'avons dit, donnait de plain-pied sur la place de la cathédrale, était jadis armée de serrures et de verrous comme une porte de prison. L'évêque avait fait ôter toutes ces ferrures, et cette porte, la nuit comme le jour, n'était fermée qu'au loquet. Le premier passant venu, à quelque heure que ce fût, n'avait qu'à la pousser. Dans les commencements, les deux femmes avaient été fort tourmentées de cette porte jamais close ; mais M. de Digne leur avait dit : – Faites mettre des verrous à vos chambres, si cela vous plaît. – 36 –

Elles avaient fini par partager sa confiance ou du moins par faire comme si elles la partageaient. Madame Magloire seule avait de temps en temps des frayeurs. Pour ce qui est de l'évêque, on peut trouver sa pensée expliquée ou du moins indiquée dans ces trois lignes écrites par lui sur la marge d'une bible : « Voici la nuance : la porte du médecin ne doit jamais être fermée ; la porte du prêtre doit toujours être ouverte. » Sur un autre livre, intitulé Philosophie de la science médicale, il avait écrit cette autre note : « Est-ce que je ne suis pas médecin comme eux ? Moi aussi j'ai mes malades ; d'abord j'ai les leurs, qu'ils appellent les malades ; et puis j'ai les miens, que j'appelle les malheureux. » Ailleurs encore il avait écrit : « Ne demandez pas son nom à qui vous demande un gîte. C'est surtout celui-là que son nom embarrasse qui a besoin d'asile. » Il advint qu'un digne curé, je ne sais plus si c'était le curé de Couloubroux ou le curé de Pompierry, s'avisa de lui demander un jour, probablement à l'instigation de madame Magloire, si Monseigneur était bien sûr de ne pas commettre jusqu'à un certain point une imprudence en laissant jour et nuit sa porte ouverte à la disposition de qui voulait entrer, et s'il ne craignait pas enfin qu'il n'arrivât quelque malheur dans une maison si peu gardée. L'évêque lui toucha l'épaule avec une gravité douce et lui dit : – Nisi Dominus custodierit domum, in vanum vigilant qui custodiunt eam11. Puis il parla d'autre chose. Il disait assez volontiers :

« Ceux-là veillent en vain qui gardent la demeure que Dieu ne garde pas. » Ce psaume 126, traduit par Hugo sur un de ses albums de voyage de 1839, éclaire l'énigme du titre.

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– Il y a la bravoure du prêtre comme il y a la bravoure du colonel de dragons. Seulement, ajoutait-il, la nôtre doit être tranquille.

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Chapitre VII Cravatte
Ici se place naturellement un fait que nous ne devons pas omettre, car il est de ceux qui font le mieux voir quel homme c'était que M. l'évêque de Digne. Après la destruction de la bande de Gaspard Bès qui avait infesté les gorges d'Ollioules, un de ses lieutenants, Cravatte12, se réfugia dans la montagne. Il se cacha quelque temps avec ses bandits, reste de la troupe de Gaspard Bès, dans le comté de Nice, puis gagna le Piémont, et tout à coup reparut en France, du côté de Barcelonnette. On le vit à Jauziers d'abord, puis aux Tuiles. Il se cacha dans les cavernes du Joug-de-l'Aigle, et de là il descendait vers les hameaux et les villages par les ravins de l'Ubaye et de l'Ubayette. Il osa même pousser jusqu'à Embrun, pénétra une nuit dans la cathédrale et dévalisa la sacristie. Ses brigandages désolaient le pays. On mit la gendarmerie à ses trousses, mais en vain. Il échappait toujours ; quelquefois il résistait de vive force. C'était un hardi misérable. Au milieu de toute cette terreur, l'évêque arriva. Il faisait sa tournée. Au Chastelar, le maire vint le trouver et l'engagea à rebrousser chemin. Cravatte tenait la montagne jusqu'à l'Arche, et au-delà. Il y avait danger, même avec une escorte. C'était exposer inutilement trois ou quatre malheureux gendarmes. – Aussi, dit l'évêque, je compte aller sans escorte. – Y pensez-vous, monseigneur ? s'écria le maire.

Lors de son voyage dans le Midi d'octobre 1839, Hugo passant par les gorges d'Ollioules près de Toulon, avait enregistré ce que la tradition locale disait de Gaspard Bes, bandit exécuté à Aix en 1781. Mais aucun Cravatte n'apparaît dans ses notes.

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– J'y pense tellement, que je refuse absolument les gendarmes et que je vais partir dans une heure. – Partir ? – Partir. – Seul ? – Seul. – Monseigneur ! vous ne ferez pas cela. – Il y a là, dans la montagne, reprit l'évêque, une humble petite commune grande comme ça, que je n'ai pas vue depuis trois ans. Ce sont mes bons amis. De doux et honnêtes bergers. Ils possèdent une chèvre sur trente qu'ils gardent. Ils font de fort jolis cordons de laine de diverses couleurs, et ils jouent des airs de montagne sur de petites flûtes à six trous. Ils ont besoin qu'on leur parle de temps en temps du bon Dieu. Que diraient-ils d'un évêque qui a peur ? Que diraient-ils si je n'y allais pas ? – Mais, monseigneur, les brigands ! Si vous rencontrez les brigands ! – Tiens, dit l'évêque, j'y songe. Vous avez raison. Je puis les rencontrer. Eux aussi doivent avoir besoin qu'on leur parle du bon Dieu. – Monseigneur ! mais c'est une bande ! c'est un troupeau de loups ! – Monsieur le maire, c'est peut-être précisément de ce troupeau que Jésus me fait le pasteur. Qui sait les voies de la Providence ?

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– Monseigneur, ils vous dévaliseront. – Je n'ai rien. – Ils vous tueront. – Un vieux bonhomme de prêtre qui passe en marmottant ses momeries ? Bah ! à quoi bon ? – Ah ! mon Dieu ! si vous alliez les rencontrer ! – Je leur demanderai l'aumône pour mes pauvres. – Monseigneur, n'y allez pas, au nom du ciel ! vous exposez votre vie. – Monsieur le maire, dit l'évêque, n'est-ce décidément que cela ? Je ne suis pas en ce monde pour garder ma vie, mais pour garder les âmes13. Il fallut le laisser faire. Il partit, accompagné seulement d'un enfant qui s'offrit à lui servir de guide. Son obstination fit bruit dans le pays, et effraya très fort. Il ne voulut emmener ni sa sœur ni madame Magloire. Il traversa la montagne à mulet, ne rencontra personne, et arriva sain et sauf chez ses « bons amis » les bergers. Il y resta quinze jours, prêchant, administrant, enseignant, moralisant. Lorsqu'il fut proche de son départ, il résolut de chanter pontificalement un Te Deum. Il en parla au curé. Mais comment faire ? pas d'ornements épiscopaux. On ne pouvait mettre à sa disposition qu'une chétive

L'ébauche de ce dialogue, et notamment de cette phrase, a été notée par Hugo sur un album de voyage de 1839.

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sacristie de village avec quelques vieilles chasubles de damas usé ornées de galons faux. – Bah ! dit l'évêque. Monsieur le curé, annonçons toujours au prône notre Te Deum. Cela s'arrangera. On chercha dans les églises d'alentour. Toutes les magnificences de ces humbles paroisses réunies n'auraient pas suffi à vêtir convenablement un chantre de cathédrale. Comme on était dans cet embarras, une grande caisse fut apportée et déposée au presbytère pour M. l'évêque par deux cavaliers inconnus qui repartirent sur-le-champ. On ouvrit la caisse ; elle contenait une chape de drap d'or, une mitre ornée de diamants, une croix archiépiscopale, une crosse magnifique, tous les vêtements pontificaux volés un mois auparavant au trésor de Notre-Dame d'Embrun. Dans la caisse, il y avait un papier sur lequel étaient écrits ces mots : Cravatte à monseigneur Bienvenu. – Quand je disais que cela s'arrangerait ! dit l'évêque. Puis il ajouta en souriant : – À qui se contente d'un surplis de curé, Dieu envoie une chape d'archevêque. – Monseigneur, murmura le curé en hochant la tête avec un sourire, Dieu, ou le diable. L'évêque regarda fixement le curé et reprit avec autorité : – Dieu ! Quand il revint au Chastelar, et tout le long de la route, on venait le regarder par curiosité. Il retrouva au presbytère du Chastelar mademoiselle Baptistine et madame Magloire qui l'attendaient, et il dit à sa sœur : – 42 –

– Eh bien, avais-je raison ? Le pauvre prêtre est allé chez ces pauvres montagnards les mains vides, il en revient les mains pleines. J'étais parti n'emportant que ma confiance en Dieu ; je rapporte le trésor d'une cathédrale. Le soir, avant de se coucher, il dit encore : – Ne craignons jamais les voleurs ni les meurtriers. Ce sont là les dangers du dehors, les petits dangers. Craignons-nous nousmêmes. Les préjugés, voilà les voleurs ; les vices, voilà les meurtriers. Les grands dangers sont au dedans de nous. Qu'importe ce qui menace notre tête ou notre bourse ! Ne songeons qu'à ce qui menace notre âme. Puis se tournant vers sa sœur : – Ma sœur, de la part du prêtre jamais de précaution contre le prochain. Ce que le prochain fait, Dieu le permet. Bornonsnous à prier Dieu quand nous croyons qu'un danger arrive sur nous. Prions-le, non pour nous, mais pour que notre frère ne tombe pas en faute à notre occasion. Du reste, les événements étaient rares dans son existence. Nous racontons ceux que nous savons ; mais d'ordinaire il passait sa vie à faire toujours les mêmes choses aux mêmes moments. Un mois de son année ressemblait à une heure de sa journée. Quant à ce que devint « le trésor » de la cathédrale d'Embrun, on nous embarrasserait de nous interroger là-dessus. C'étaient là de bien belles choses, et bien tentantes, et bien bonnes à voler au profit des malheureux. Volées, elles l'étaient déjà d'ailleurs. La moitié de l'aventure était accomplie ; il ne restait plus qu'à changer la direction du vol, et qu'à lui faire faire un petit bout de chemin du côté des pauvres. Nous n'affirmons rien du reste à ce sujet. Seulement on a trouvé dans les papiers de l'évêque une note assez obscure qui se rapporte peut-être à cette affaire, et qui est – 43 –

ainsi conçue : La question est de savoir si cela doit faire retour à la cathédrale ou à l'hôpital.

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Chapitre VIII Philosophie après boire
Le sénateur dont il a été parlé plus haut était un homme entendu qui avait fait son chemin avec une rectitude inattentive à toutes ces rencontres qui font obstacle et qu'on nomme conscience, foi jurée, justice, devoir ; il avait marché droit à son but et sans broncher une seule fois dans la ligne de son avancement et de son intérêt. C'était un ancien procureur, attendri par le succès, pas méchant homme du tout, rendant tous les petits services qu'il pouvait à ses fils, à ses gendres, à ses parents, même à des amis ; ayant sagement pris de la vie les bons côtés, les bonnes occasions, les bonnes aubaines. Le reste lui semblait assez bête. Il était spirituel, et juste assez lettré pour se croire un disciple d'Épicure en n'étant peut-être qu'un produit de Pigault-Lebrun14. Il riait volontiers, et agréablement, des choses infinies et éternelles, et des « billevesées du bonhomme évêque ». Il en riait quelquefois, avec une aimable autorité, devant M. Myriel lui-même, qui écoutait. À je ne sais plus quelle cérémonie demi-officielle, le comte*** (ce sénateur) et M. Myriel durent dîner chez le préfet. Au dessert, le sénateur, un peu égayé, quoique toujours digne, s'écria : – Parbleu, monsieur l'évêque, causons. Un sénateur et un évêque se regardent difficilement sans cligner de l'œil. Nous sommes deux augures. Je vais vous faire un aveu. J'ai ma philosophie.

Pigault-Lcbrun (1753-1835), comédien, dramaturge, militaire, auteur enfin de romans licencieux et antireligieux. A travers ce polygraphe voltairien, Hugo vise le scepticisme médiocre des gens en place après la Révolution. Il sera l'un des auteurs favoris de Thénardier, voir I, 4, 2.

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Hobbes) et de deux obscurs « philosophes » du XVIIIe siècle. et plus bigot que Voltaire. 15 – 46 – . Une goutte de vinaigre dans une cuillerée de pâte de farine supplée le fiat lux.– Et vous avez raison. – Comme vous-même. À bas ce grand Tout qui me tracasse ! Vive Zéro qui me laisse tran- Juxtaposition surprenante de grands penseurs (Pyrrhon. c'est un idéologue. reprit le sénateur. reprit : – Soyons bons enfants. Vous êtes sur le lit de pourpre. Le sénateur. et il a eu tort . article Dieu. monsieur le comte. J'ai dans ma bibliothèque tous mes philosophes dorés sur tranche. Supposez la goutte plus grosse et la cuillerée plus grande. pour avoir établi et concilié génération spontanée et croyance en Dieu. Comme on fait sa philosophie on se couche. que le marquis d'Argens. vous avez le monde. Le sénateur poursuivit : – Je hais Diderot . au fond croyant en Dieu. répondit l'évêque. Naigeon15 ne sont pas des maroufles. Pyrrhon. Hobbes et M. encouragé. – Bons diables même. 16 Needham (1713-1781). monsieur le sénateur. un déclamateur et un révolutionnaire. L'homme. car les anguilles de Needham16 prouvent que Dieu est inutile. Alors à quoi bon le Père éternel ? Monsieur l'évêque. raillé par Voltaire dans son Dictionnaire philosophique. interrompit l'évêque. – Je vous déclare. dit l'évêque. Elle n'est bonne qu'à produire des gens maigres qui songent creux. Voltaire s'est moqué de Needham. l'hypothèse Jéhovah me fatigue. c'est l'anguille.

Je ne dirais point cela dans le Moniteur18. l'immortalité de l'homme est un écoute-s'il-pleut. Alors elle vous donne des joies exquises. on aura des ailes bleues aux omoplates. sur le juste et l'injuste. Cherchons le réel. on verra Dieu. Quel bon rêve ! Après ma mort. 17 – 47 – . quelque part. Monsieur l'évêque. et pour vider mon sac. Que l'homme ait un autre avenir. Nous sommes au sommet . si l'on ne voit pas plus loin que le bout du nez des autres ? Vivons gaîment. Restons donc dans la nature. je vous avoue que j'ai du bon sens. c'est tout. là-bas. ayons la philosophie supérieure. nous qui sommes des initiés et qui avons levé la jupe d'Isis : il n'y a ni bien. Renoncement ! pourquoi ? Sacrifice ! à quoi ? Je ne vois pas qu'un loup s'immole au bonheur d'un autre loup. ou d'idées. au XIXe siècle. Je suis carré par la base. fouiller sous terre. Quand ? après ma mort. Dieu est une sonnette monstre. là-haut. sur le fas et le nefas17. et la saisir. Aidez-moi donc. Et puis. de notre Journal officiel. Que sert d'être en haut. bien fin qui me pincera.quille ! De vous à moi. ailleurs. il y a de la végétation. je dois prendre garde à tout ce que je fais. Conseil d'avare à des gueux. n'est-ce pas Tertullien qui dit que les bienheureux iront d'un astre à l'autre ? Soit. Ah ! l'on me recommande le sacrifice et le renoncement. 18 Équivalent.O. Fadaises que tous ces paradis. Disons le vrai. Creusons tout à fait. Le bon billet qu'a Adam ! On est âme. Alors vous devenez fort. Ta ta ta. Le Moniteur publiait les débats des Assemblées mais aussi des articles d'actualité. et pour me confesser à mon pasteur comme il convient. Pourquoi ? parce que j'aurai à rendre compte de mes actions. et vous riez. Je ne suis pas fou de votre Jésus qui prêche à tout bout de champ le renoncement et le sacrifice. La vie. On sera les sauterelles des étoiles. que diable ! Il faut flairer la vérité. Un mixte donc du J. moi. Oh ! la charmante promesse ! Fiez-vous-y. par- « Le favorable et le funeste » ou « le permis et le défendu ». et du Monde. Allons au fond. je n'en crois pas un traître mot. ni mal . Faites donc saisir une poignée de cendre par une main d'ombre. on sera ange. il faut que je me casse la tête sur le bien et le mal.

il n'y a plus que des néants égaux. Ils mâchent cela. pardessus tout. Que suis-je ? un peu de poussière agrégée par un organisme. les chimères. Donc vivez. Où me mènera la souffrance ? Au néant. mais je garde pour moi monsieur Naigeon. Inter pocula19. Être dupe de l'infini ! pas si bête. Jéhovah pour les hommes. cela fait le même rien. Qu'il y ait là quelqu'un qui ait quelque chose à me dire. Telle est ma sagesse. ce qui se comprend soit comme « en buvant ». Le bon Dieu est bon pour le peuple. je ris d'y songer. le fossoyeur est là. 19 – 48 – . Mais j'aurai souffert. Mon choix est fait. Voilà le vrai. aux misérables. Serai-je après ma mort ? Non. Après quoi. Je suis néant.bleu ! mais je le chuchote entre amis. Derrière la tombe. soit « avant et après boire ». Je mange. Fin. il faut bien quelque chose à ceux qui sont en bas. Croquemitaine pour les enfants. Ils le mettent sur leur pain sec. Non. va comme je te pousse. Je ne me laisse pas enguirlander par des balivernes. l'immortalité. tout tombe dans le grand trou. aux gagne-petit. La mort est morte. Qui n'a rien a le bon Dieu. En vérité. On leur donne à gober les légendes. le paradis. Usez de votre moi pendant que vous le tenez. Mieux vaut être la dent que l'herbe. j'ai ma philosophie. sénateur. vous avez été Vincent de Paul. croyez-moi. Invention de nourrices. Sacrifier la terre au paradis. Qu'ai-je à faire sur cette terre ? J'ai le choix. C'est bien le moins. je vous le dis. Souffrir ou jouir. Étais-je avant ma naissance ? Non. c'est lâcher la proie pour l'ombre. L'évêque battit des mains. et j'ai mes philosophes. monsieur l'évêque. l'âme. Finis. Liquidation totale. notre lendemain est de la nuit. aux va-nu-pieds. Où me mènera la jouissance ? Au néant. Vous avez été Sardanapale. Après ça. les étoiles. Il faut être mangeant ou mangé. « Entre les coupes ». Je n'y fais point obstacle. Mais j'aurai joui. Je m'appelle monsieur le comte Néant. le Panthéon pour nous autres. Ceci est l'endroit de l'évanouissement.

ni lapider comme Étienne. leur digestion faite. Cette philosophie est prise dans les profondeurs et déterrée par des chercheurs spéciaux. les palinodies lucratives. ni brûler vif comme Jeanne d'Arc. accessible aux riches seuls. et de penser qu'ils peuvent dévorer tout. vous avez. sans inquiétude. – 49 – . et qu'ils entreront dans la tombe. Comme c'est agréable ! Je ne dis pas cela pour vous. vous le dites. Ah ! quand on l'a. Mais vous êtes bons princes. les trahisons utiles. Cependant il m'est impossible de ne point vous féliciter. raffinée.– Voilà parler ! s'écria-t-il. une philosophie à vous et pour vous. le pouvoir bien ou mal acquis. on n'est plus dupe . L'excellente chose. exquise. les sinécures. on ne se laisse pas bêtement exiler comme Caton. que ce matérialisme-là ! Ne l'a pas qui veut. Vous autres grands seigneurs. et vous ne trouvez pas mauvais que la croyance au bon Dieu soit la philosophie du peuple. les savoureuses capitulations de conscience. à peu près comme l'oie aux marrons est la dinde aux truffes du pauvre. les places. assaisonnant admirablement les voluptés de la vie. et vraiment merveilleuse. monsieur le sénateur. Ceux qui ont réussi à se procurer ce matérialisme admirable ont la joie de se sentir irresponsables. les dignités. bonne à toutes les sauces.

Mon salon. Mais c'est ma chambre qu'il faut voir. du temps que c'était l'hôpital. C'était recouvert d'une toile. aux habitudes et aux intentions de l'évêque. c'est lui encore dans les jardins. madame Magloire a fait des découvertes . et cet été elle va réparer quelques petites avaries.Chapitre IX Le frère raconté par la sœur Pour donner une idée du ménage intérieur de M. où il n'y a pas de meubles. « Digne. – 50 – . des peintures. des romaines (ici un mot illisible). des solives comme chez vous. Elle a trouvé aussi dans un coin du grenier deux consoles en bois. Enfin des boiseries du temps de nos grand'mères. Madame Magloire a débarbouillé tout cela. genre ancien. nous ne pouvons mieux faire que de transcrire ici une lettre de mademoiselle Baptistine à madame la vicomtesse de Boischevron. maintenant nos deux chambres tapissées de vieux papier blanchi à la chaux ne dépareraient pas un château dans le genre du vôtre. pas un jour ne se passe sans que nous parlions de vous. On demandait deux écus de six livres pour les redorer. qui peuvent se supporter. Enfin où les dames romaines se rendaient une seule nuit. son amie d'enfance. dix-huit de large carrés. Figurez-vous qu'en lavant et époussetant les plafonds et les murs. et ma chambre sera un vrai musée. C'est assez notre habitude. 16 décembre 18… « Ma bonne madame. et toute la suite. l'évêque de Digne et de la façon dont ces deux saintes filles subordonnaient leurs actions. sans qu'il eût même à prendre la peine de parler pour les exprimer. Il y avait des choses dessous. même leurs instincts de femmes aisément effrayées. sous au moins dix papiers collés dessus. mais il y a une raison de plus. Cette lettre est entre nos mains. Que vous dirai-je ? j'ai des romains. leurs pensées. un plafond peint anciennement avec dorure. revenir le tout. C'est Télémaque reçu chevalier par Minerve. Le nom m'échappe. sans être bonnes. et dont nous nous servons pour étendre le linge après les lessives. Madame Magloire a découvert. Madame Magloire a déchiré tout le papier. a quinze pieds de haut.

et l'on est tout de suite chez mon frère. « Dans les premiers temps. Nous sommes à peu près chauffés et éclairés. il est allé tout seul dans un pays de voleurs. il dit qu'un évêque doit être ainsi. « Cette fois-là. « Il ne veut pas que je craigne pour lui. « Je suis toujours bien heureuse. Vous voyez que ce sont de grandes douceurs. Mon frère est si bon. je me disais : il n'y a pas de dangers qui l'arrêtent. À présent j'ai fini par m'y accou– 51 – . Quand il cause. Il n'a pas voulu nous emmener. et il a dit : “Voilà comme on m'a volé !” Et il a ouvert une malle pleine de tous les bijoux de la cathédrale d'Embrun. que les voleurs lui avaient donnés. et il faut bien faire quelque chose pour ceux qui manquent. Il ne craint rien. « Mon frère a ses habitudes à lui. comme il dit. À son retour. « L'an dernier. je n'ai pu m'empêcher de le gronder un peu. il est terrible. Figurez-vous que la porte de la maison n'est jamais fermée. il marche dans l'eau. ni que madame Magloire craigne. même la nuit. Il est resté quinze jours absent. « Il sort par la pluie. en ayant soin de ne parler que pendant que la voiture faisait du bruit. C'est là sa bravoure à lui. il voyage en hiver. Il s'expose à tous les dangers. en revenant. des routes suspectes ni des rencontres. Il donne tout ce qu'il a aux indigents et aux malades. et il se portait bien. Nous sommes très gênés. Le pays est dur l'hiver. il n'avait rien eu. afin que personne autre ne pût entendre. et j'aimerais mieux une table ronde en acajou.mais il vaut bien mieux donner cela aux pauvres . d'ailleurs c'est fort laid. Entre qui veut. Il faut savoir le comprendre. on le croyait mort. comme j'étais allée à sa rencontre à deux lieues avec d'autres de ses amis. Il n'a pas peur de la nuit. et il ne veut même pas que nous ayons l'air de nous en apercevoir.

Mais à présent le pli est pris. colonel des gardes françaises et lieutenant général des armées. parce que je sais bien que s'il lui arrivait malheur. C'est de vrai une très ancienne famille normande de la généralité de Caen. et nous nous abandonnons à la Providence. Je suis tranquille. Il y a cinq cents ans d'un Raoul de Faux. « Voilà qui me suffit. que craignons-nous dans cette maison ? Il y a toujours quelqu'un avec nous. et était maître de camp. Après tout. Le diable entrerait dans la maison qu'on le laisserait faire. travaille selon vos dé– 52 – . fils du duc Louis de Gramont. Sa fille Marie-Louise a épousé AdrienCharles de Gramont. et je m'endors. Le diable peut y passer. et quelque chose dans les chevaux-légers de Bretagne. d'un Jean de Faux et d'un Thomas de Faux. je rentre dans ma chambre. Vous savez comme il sait tout et comme il a des souvenirs. Fauq et Faoucq. Le dernier était Guy-ÉtienneAlexandre. qui étaient des gentilshommes. « Voilà comme il faut être avec un homme qui a du grand dans l'esprit. recommandez-nous aux prières de votre saint parent. Madame Magloire a eu plus de peine que moi à s'habituer à ce qu'elle appelait ses imprudences. le cardinal. On écrit Faux. Moi j'emmène madame Magloire. pair de France. Il se risque comme il veut. Nous prions toutes les deux.tumer. nous avons peur ensemble. Quant à votre chère Sylvanie. Elle se porte bien. elle a bien fait de ne pas prendre les courts instants qu'elle passe près de vous pour m'écrire. mais le bon Dieu l'habite. « Bonne madame. je prie pour lui. « J'ai questionné mon frère pour le renseignement que vous me demandez sur la famille de Faux. Mon frère n'a plus même besoin de me dire un mot maintenant. Je le comprends sans qu'il parle. qui est le plus fort. car il est toujours très bon royaliste. M. Je m'en irais au bon Dieu avec mon frère et mon évêque. et nous nous endormons. Je fais signe à madame Magloire pour qu'elle ne le contrarie pas. ce serait ma fin. dont un seigneur de Rochefort.

elles disparaissaient. Son souvenir par vous m'est arrivé. lorsqu'il n'en avait peut-être pas lui-même conscience. Mille bonnes choses. sans qu'il eût besoin de le dire. Madame votre belle-sœur est toujours ici avec sa jeune famille. mais sa nature. Elles le confiaient à Dieu. jusqu'au point de ne plus veiller sur lui. et il disait : “Qu'est-ce qu'il a donc aux genoux ?” Il est si gentil. ces deux femmes savaient se plier aux façons d'être de l'évêque avec ce génie particulier de la femme qui comprend l'homme mieux que l'homme ne se comprend. À de certains moments. jamais pendant ni après. avec une admirable délicatesse d'instinct. et dit : “Hu !” » Comme on le voit par cette lettre. – 53 – . je ne dis pas sa pensée. Jamais on ne le troublait. et. mais elles le laissaient faire. et cependant je maigris tous les jours davantage. Quelquefois madame Magloire essayait une remontrance avant . si c'était obéir que de disparaître. L'évêque de Digne. Je m'en trouve heureuse. Adieu. Savez-vous qu'il a cinq ans bientôt ! Hier il a vu passer un cheval auquel on avait mis des genouillères. Elles en tremblaient. tant sa simplicité était parfaite. m'aime toujours. « P S. Ma santé n'est pas trop mauvaise. sous cet air doux et candide qui ne se démentait jamais. cet enfant ! Son petit frère traîne un vieux balai dans l'appartement comme une voiture. « Baptistine. que certaines sollicitudes peuvent gêner. Aussi. ne fût-ce que par un signe. Elles savaient. elles comprenaient. alors elles n'étaient plus que deux ombres dans la maison. C'est tout ce que je veux. Votre petit-neveu est charmant. dans une action commencée.sirs. le papier me manque et me force de vous quitter. hardies et magnifiques. sans paraître même s'en douter. elles sentaient vaguement qu'il agissait comme évêque . faisait parfois des choses grandes. même le croyant en péril. Elles le servaient passivement.

D'ailleurs Baptistine disait. que la fin de son frère serait la sienne. Madame Magloire ne le disait pas. mais elle le savait. comme on vient de le lire. – 54 – .

On parlait du conventionnel G21. N'ayant pas voté Ce chapitre. dans la campagne. il faut de la clémence. Seebacher en a donné un brillant commentaire : « Évêques et conventionnels ou La critique en présence d'une lumière inconnue ». J. mais presque. 21 Le demi-anonymat de l'initiale accrédite la valeur historique du personnage dont les conventionnels Grégoire et Sergent-Marceau (première initiale choisie par Hugo : S) furent sans doute les modèles. Un exemple enfin ! etc. Hugo. vous figurezvous cela ? Cela existait du temps qu'on se tutoyait et qu'on disait : citoyen. comme tous ces gens-là. dans le petit monde de Digne avec une sorte d'horreur. C'était un quasi-régicide. Un conventionnel. Cet homme. etc. Il se nommait G. disons tout de suite le gros mot. mais un bon bannissement à vie. – Commérages des oies sur le vautour. Il y avait près de Digne. plus risquée encore que sa promenade à travers les montagnes des bandits.Chapitre X L'évêque en présence d'une lumière inconnue20 À une époque un peu postérieure à la date de la lettre citée dans les pages précédentes. ? Oui. Strasbourg. ajouté en exil.. au retour des princes légitimes. Il n'avait pas voté la mort du roi. sans l'exposer aux critiques d'inexactitude. si l'on en jugeait par ce qu'il y avait de farouche dans sa solitude. C'était un athée d'ailleurs. Comment. Centenaire des Misérables – 1862-1962 – Hommage à V. fit scandale dans les milieux catholiques et bien-pensants. était un ancien conventionnel. n'avait-on pas traduit cet homme-là devant une cour prévôtale ? On ne lui eût pas coupé la tête. Cet homme était à peu près un monstre. Il avait été terrible. 1962. 20 – 55 – . Était-ce du reste un vautour que G. si vous voulez. soit . un homme qui vivait solitaire. à en croire toute la ville. il fit une chose.

Mais quelle brebis ! Le bon évêque était perplexe. » Mais. Car. la gale de la brebis doit-elle faire reculer le pasteur ? Non. à trois quarts d'heure de la ville. le sentier qui y conduisait avait disparu sous l'herbe. permettait de bannir à perpétuité les anciens conventionnels régicides. après un moment de réflexion. que le vieux scélérat se Une loi de janvier 1816. cette idée. dans sa bauge était venu chercher un médecin . loin de tout hameau. un repaire. puis il revenait. Depuis qu'il demeurait dans ce vallon. pas même de passants. Toutefois. Il avait là. au premier abord naturelle. au fond. et le conventionnel lui inspirait. disait-on. Il habitait. loin de tout chemin. avouons-le. et il disait : – Il y a là une âme qui est seule. il partageait l'impression générale. et de temps en temps regardait l'horizon à l'endroit où un bouquet d'arbres marquait le vallon du vieux conventionnel. un trou. Un jour enfin le bruit se répandit dans la ville qu'une façon de jeune pâtre qui servait le conventionnel G. une espèce de champ. et presque repoussante. Et au fond de sa pensée il ajoutait : « Je lui dois ma visite. On parlait de cet endroit-là comme de la maison du bourreau. ce sentiment qui est comme la frontière de la haine et qu'exprime si bien le mot éloignement. sans qu'il s'en rendît clairement compte. on ne sait quel repli perdu d'un vallon très sauvage. 22 – 56 – . comme étrange et impossible. Pas de voisins . dite d'amnistie. Quelquefois il allait de ce côtélà. Pourtant l'évêque songeait. lui apparaissait. il n'avait pas été compris dans les décrets d'exil et avait pu rester en France22.la mort du roi.

dit-il. Au bruit qu'il fit en marchant. et partit. Il reconnut avec un certain battement de cœur qu'il était près de la tanière. Le soleil déclinait et touchait presque à l'horizon. L'évêque s'avança. C'était une cabane toute basse. franchit une haie. entra dans un courtil délabré. et tout à coup. le vieux homme assis tourna la tête. et son visage exprima toute la quantité de surprise qu'on peut avoir après une longue vie. indigente. Près du vieillard assis se tenait debout un jeune garçon. dans une vieille chaise à roulettes. et qu'il ne passerait pas la nuit. leva un échalier. Devant la porte. au fond de la friche. derrière une haute broussaille. L'évêque prit son bâton. il y avait un homme en cheveux blancs qui souriait au soleil. – Dieu merci ! ajoutaient quelques-uns. comme nous l'avons dit. le petit pâtre. petite et propre. et aussi à cause du vent du soir qui ne devait pas tarder à souffler. je n'ai plus besoin de rien.mourait. quand l'évêque arriva à l'endroit excommunié. mit son pardessus à cause de sa soutane un peu trop usée. fit quelques pas assez hardiment. – 57 – . le vieillard éleva la voix : – Merci. Pendant que l'évêque regardait. fauteuil du paysan. avec une treille clouée à la façade. que la paralysie le gagnait. il aperçut la caverne. Il tendait au vieillard une jatte de lait. Il enjamba un fossé. Et son sourire quitta le soleil pour s'arrêter sur l'enfant.

je vais guérir. dit-il. monsieur. Le conventionnel tendit la main à l'évêque. Vous ne me semblez. mais l'évêque ne la prit pas. voilà la première fois qu'on entre chez moi.– Depuis que je suis ici. pas malade. L'évêque se borna à dire : – Je suis satisfait de voir qu'on m'avait trompé. – Monsieur. vous êtes mon évêque ? – Un peu. – Entrez. Il fit une pause et dit : – Je mourrai dans trois heures. répondit le vieillard. Est-ce que c'est vous que le peuple appelle monseigneur Bienvenu ? – C'est moi. certes. Puis il reprit : – 58 – . Le vieillard reprit avec un demi-sourire : – En ce cas. – Bienvenu Myriel ! j'ai entendu prononcer ce nom. Qui êtes-vous. monsieur ? L'évêque répondit : – Je me nomme Bienvenu Myriel.

Tu es fatigué. l'évêque se sentit en humeur de sévérité. assez ordinaire aux médecins et aux prêtres. – 59 – . On a des manies . quand il sera au cœur. Soit. je mourrai. L'évêque n'était pas ému comme il semble qu'il aurait pu l'être. je sais de quelle façon la dernière heure vient. dans l'occasion. aujourd'hui.– Je suis un peu médecin . Vous faites bien de venir regarder un homme qui va mourir. avait été un puissant de la terre . Il fera nuit. pour la première fois de sa vie peut-être. car les petites contradictions des grands cœurs veulent être indiquées comme le reste. n'est-ce pas ? je me suis fait rouler dehors pour jeter un dernier coup d'œil sur les choses. Il ne croyait pas sentir Dieu dans cette façon de mourir. Je mourrai à la belle étoile. lui qui. il était quelque peu choqué de ne pas être appelé monseigneur. Il lui vint une velléité de familiarité bourrue. vous pouvez me parler. – Toi. riait si volontiers de Sa Grandeur. cela ne me fatigue point. je n'avais que les pieds froids . Au fait. va te coucher. je m'arrêterai. Le soleil est beau. L'enfant rentra dans la cabane. maintenant je le sens qui monte jusqu'à la ceinture . Disons tout. qu'importe ! Finir est une affaire simple. Tu as veillé l'autre nuit. le froid a gagné les genoux . Le vieillard le suivit des yeux et ajouta comme se parlant à lui-même : – Pendant qu'il dormira. j'aurais voulu aller jusqu'à l'aube. Le vieillard se tourna vers le pâtre. Les deux sommeils peuvent faire bon voisinage. à lui. ce représentant du peuple. Il est bon que ce moment-là ait des témoins. et il était presque tenté de répliquer : citoyen. mais qui ne lui était pas habituelle. Cet homme. On n'a pas besoin du matin pour cela. Mais je sais que j'en ai à peine pour trois heures. après tout. Hier. ce conventionnel.

L'évêque. marbre par en bas. n'ayant pas sa source dans la sympathie. quoiqu'il se gardât ordinairement de la curiosité. ne pouvait s'empêcher d'examiner le conventionnel avec une attention qui. où l'on eût pu démêler l'humilité qui sied quand on est si près de sa mise en poussière. Si près de sa fin. On sentait dans ce vieillard l'homme à l'épreuve. – 60 – . L'évêque s'y assit. le buste presque droit. Il y avait de la liberté dans son agonie. lui eût été probablement reprochée par sa conscience vis-à-vis de tout autre homme. Tout sourire avait disparu de sa face. G. G. la voix vibrante. en ce grave moment. semblait mourir parce qu'il le voulait bien. dans son robuste mouvement d'épaules.. laquelle. dit-il du ton dont on réprimande. Le conventionnel ne parut pas remarquer le sous-entendu amer caché dans ce mot : toujours. et la tête vivait de toute la puissance de la vie et paraissait en pleine lumière.. Il y avait dans son coup d'œil clair. l'ange mahométan du sépulcre. dans son accent ferme. Les ténèbres le tenaient par là. Les pieds étaient morts et froids.Le conventionnel cependant le considérait avec une cordialité modeste. Une pierre était là. était un de ces grands octogénaires qui font l'étonnement du physiologiste. calme. G. eût rebroussé chemin et eût cru se tromper de porte. L'exorde fut ex abrupto. même hors la loi de charité. La révolution a eu beaucoup de ces hommes proportionnés à l'époque. – Je vous félicite. était contiguë à l'offense. Un conventionnel lui faisait un peu l'effet d'être hors la loi. selon lui. Les jambes seulement étaient immobiles. de quoi déconcerter la mort. il avait conservé tous les gestes de la santé. Azraël. ressemblait à ce roi du conte oriental. Vous n'avez toujours pas voté la mort du roi. Il répondit. chair par en haut. de son côté.

c'est la quantité de science innée que nous avons en nous. j'ai voté cela. joie disparue. vase des misères. tandis que la science est l'autorité prise dans le vrai. l'œuvre a été incomplète. – Je veux dire que l'homme a un tyran. Le conventionnel poursuivit : – Quant à Louis XVI. – Et la conscience. J'ai voté la fin du tyran. Ce tyran-là a engendré la royauté qui est l'autorité prise dans le faux. j'ai dit non. après ce fatal retour du passé qu'on nomme 1814. J'ai voté la fraternité. j'en conviens . – Vous pourriez dire joie troublée. – Joie mêlée. l'aurore ! J'ai aidé à la chute des préjugés et des erreurs. la fin de la nuit pour l'enfant. et le vieux monde. Les écroulements des erreurs et des préjugés font de la lumière. En votant la république. en se renversant sur le genre humain. – C'est la même chose. La conscience. ajouta l'évêque. la concorde. Monseigneur Bienvenu écoutait. un peu étonné. est devenu une urne de joie. nous autres. Hélas. mais je me sens le devoir d'exterminer le mal. ce langage très nouveau pour lui.– Ne me félicitez pas trop. dit l'évêque. C'était l'accent austère en présence de l'accent sévère. J'ai voté la fin de ce tyran-là. L'homme ne doit être gouverné que par la science. et aujourd'hui. l'ignorance. C'est-à-dire la fin de la prostitution pour la femme. nous avons démoli l'ancien – 61 – . Je ne me crois pas le droit de tuer un homme . la fin de l'esclavage pour l'homme. j'ai voté la fin du tyran. – Que voulez-vous dire ? reprit l'évêque. Nous avons fait tomber le vieux monde. monsieur .

il faut modifier les mœurs. et quoi qu'on en dise. le prêtre parle au nom de la pitié. L'évêque ne put s'empêcher de murmurer : – Oui ? 93 ! Le conventionnel se dressa sur sa chaise avec une solennité presque lugubre. c'est le sacre de l'humanité. il a crevé. Elle a été bonne. apaisé. Elle a dégagé toutes les inconnues sociales. éclairé . Elle a adouci les esprits . Et il ajouta en regardant fixement le conventionnel. Pourtant il fit bonne contenance. autant qu'un mourant peut s'écrier. soit . il s'écria : – Ah ! vous y voilà ! 93 ! J'attendais ce mot-là. N'importe. la révolution française est le plus puissant pas du genre humain depuis l'avènement du Christ. qui n'est autre chose qu'une justice plus élevée. Un nuage s'est formé pendant quinze cents ans. La révolution française. et. cela ne suffit pas . – Vous avez démoli. mais sublime. – Le droit a sa colère. Vous faites le procès au coup de tonnerre. elle a calmé.régime dans les faits. le vent y est encore. Au bout de quinze siècles. L'évêque sentit. Incomplète. monsieur l'évêque. et la colère du droit est un élément du progrès. mais je me défie d'une démolition compliquée de colère. Le moulin n'y est plus. – 62 – . nous n'avons pu entièrement le supprimer dans les idées. sans se l'avouer peut-être. Il répondit : – Le juge parle au nom de la justice . elle a fait couler sur la terre des flots de civilisation. Un coup de tonnerre ne doit pas se tromper. Démolir peut être utile . Détruire les abus. que quelque chose en lui était atteint.

sur qui pleurez-vous ? Est-ce sur l'enfant innocent ? alors. dit l'évêque. Monsieur. Je pleure avec vous. » 23 – 63 – . pendu sous les aisselles en place de Grève jusqu'à ce que mort s'ensuive. le frère de Cartouche. Il prenait une verge et il époussetait le temple. – Monsieur. et pourtant il se sentait vaguement et étrangement ébranlé. Le conventionnel reprit : – Ah ! monsieur le prêtre. enfant innocent. Est-ce sur l'enfant royal ? je demande à réfléchir. enfant innocent. Pour moi. Christ les aimait. soit. Quand il s'écriait : Sinite parvulos23…. Il ne se fût pas gêné de rapprocher le dauphin de Barabbas du dauphin d'Hérode. lui. pour le seul crime d'avoir été le frère de Cartouche. vous n'aimez pas les crudités du vrai. – Cartouche ? Louis XV ? pour lequel des deux réclamezvous ? Il y eut un moment de silence. 14) : « Laissez venir à moi les tout-petits. je n'aime pas ces rapprochements de noms. martyrisé dans la tour du Temple pour le seul crime d'avoir été le petit-fils de Louis XV. Son fouet plein d'éclairs était un rude diseur de vérités.– Louis XVII ? Le conventionnel étendit la main et saisit le bras de l'évêque : – Louis XVII ! Voyons. l'innocence est sa Début de la phrase du Christ : « Sinite parvulos ad me ventre » (Marc. n'est pas moins douloureux que le petit-fils de Louis XV. L'évêque regrettait presque d'être venu. X. il ne distinguait pas entre les petits enfants.

ce n'est pas tout cela. – Je pleure sur tous. – J'insiste. dit l'évêque à voix basse. L'innocence n'a que faire d'être altesse. Il y a plus longtemps qu'il souffre. que venez-vous me questionner et me parler de Louis XVII ? Je ne vous connais pas. et interpella l'évêque avec un regard plein de toutes les énergies de l'agonie. – Oui. continua le conventionnel G. et. vous l'aurez sans doute laissée derrière le taillis. sur tous les enfants. Il se souleva sur un coude. pourvu que vous pleuriez avec moi sur les petits du peuple. mais cela ne signifie rien . Ce fut presque une explosion. prit entre son pouce et son index replié un peu de sa joue. que ce soit du côté du peuple. Depuis que je suis dans ce pays. Elle est aussi auguste déguenillée que fleurdelysée. Il y eut encore un silence. monsieur. ne vient personne que cet enfant qui m'aide. – C'est vrai. seul. et c'est avant Louis XVII qu'il faut commencer nos larmes. dit l'évêque. Je pleurerai sur les enfants des rois avec vous. Entendons-nous. et si la balance doit pencher. à l'embranchement de la route. – Également ! s'écria G. je vous l'ai dit. làbas. Pleurons-nous sur tous les innocents. vous dis-je. Mais alors. arrivé confusément jusqu'à moi. sur tous les martyrs. Ce fut le conventionnel qui le rompit. Vous m'avez nommé Louis XVII. je dois le dire. Et puis. À propos. il est vrai. il faut remonter plus haut que 93. ne mettant pas les pieds dehors. les gens habiles ont tant de manières d'en faire accroire à ce brave bonhomme de peuple. je n'ai pas entendu le bruit de votre voiture. Je ne vous connais pas.couronne à elle-même. comme on fait machinalement lorsqu'on interroge et qu'on juge. moi. mais cela ne me – 64 – . tenez.. Vous m'avez dit que vous étiez l'évêque. j'ai vécu dans cet enclos. il y a longtemps que le peuple souffre. sur ceux d'en bas comme sur ceux d'en haut ? J'en suis. pas très mal prononcé . Votre nom est.

et de l'évêque d'être humble. valets. – Un ver de terre en carrosse ! grommela le conventionnel. C'était le tour du conventionnel d'être hautain. mais cela en dit trop ou pas assez . qui se pavanent. laquais derrière. quinze mille francs de fixe. qui ont des livrées. en quoi ma bonne table et les poules d'eau que je mange le vendredi. Qui êtes-vous ? Vous êtes un évêque. en quoi mon palais et mes laquais prouvent « Je suis un ver » (Psaume 21. Mais expliquez-moi en quoi mon carrosse. rentes.renseigne point sur votre personne morale. toutes les sensualités de la vie. L'évêque reprit avec douceur. » 24 – 65 – . c'est-àdire un prince de l'église. À qui est-ce que je parle ? Qui êtes-vous ? L'évêque baissa la tête et répondit : – Vermis sum24. armoriés. chevaux. et comme les autres vous en jouissez. qui ont de grosses prébendes – l'évêché de Digne. – Monsieur. et qui ont des palais. en berline de gala. c'est bien. qui est là à deux pas derrière les arbres. palais. et qui roulent carrosse au nom de Jésus-Christ qui allait pieds nus ! Vous êtes un prélat . total. cela ne m'éclaire pas sur votre valeur intrinsèque et essentielle. 7) : « Ego autem sum vermis. qui mangent des poules d'eau le vendredi. dix mille francs de casuel. qui ont des cuisines. vous avez cela comme les autres. à vous qui venez avec la prétention probable de m'apporter de la sagesse. rentés. vingt-cinq mille francs –. soit. et non homo. En somme. en quoi mes vingt-cinq mille livres de rentes. laquais devant. bonne table. je vous répète ma question. qui font bonne chère. un de ces hommes dorés.

Je vous promets de ne plus en user. Vous discutez mes idées. L'évêque en tressaillit . félicitait le roi des « conversions » opérées par l'armée. G. Je viens d'avoir un tort. oui. monsieur. mais elle allait au but avec la rigidité d'une pointe d'acier. Vos richesses et vos jouissances sont des avantages que j'ai contre vous dans le débat. Je vous dois courtoisie. – Avant de vous répondre. dit-il. que la clémence n'est pas un devoir.que la pitié n'est pas une vertu. je vous prie de me pardonner. on chantait un Te Deum (« Toi Seigneur… » : début d'un hymne d'action de grâces) solennel. Le conventionnel passa la main sur son front comme pour en écarter un nuage. vous êtes mon hôte. les « dragons ». Vous êtes chez moi. 25 – 66 – . dit l'évêque. – Je vous remercie. mais il est de bon goût de ne pas m'en servir. dit l'évêque. après la révocation de l'édit de Nantes (1685). reprit : – Revenons à l'explication que vous me demandiez. Après chaque abjuration de ville protestante. Où en étions-nous ? Que me disiez-vous ? que 93 a été inexorable ? – Inexorable. il ne lui vint aucune Allusion à l'attitude de Bossuet qui. Que pensez-vous de Marat battant des mains à la guillotine ? – Que pensez-vous de Bossuet chantant le Te Deum25 sur les dragonnades ? La réponse était dure. il sied que je me borne à combattre vos raisonnements. et que 93 n'a pas été inexorable.

Monsieur. mère et nourrice : « Abjure ! » lui donnant à choisir entre la mort de son enfant et la mort de sa conscience27. En dehors de la révolution qui. hélas ! est une réplique. mais quelle épithète m'accorderez-vous pour le père Letellier ? Jourdan-Coupe-Tête est un monstre. Le conventionnel commençait à haleter . mais Saulx-Tavannes. Fouquier-Tinville. prise dans son ensemble. nue jusqu'à la ceinture. mais toute la monarchie. Vous le trouvez inexorable. mais quel nom donnez-vous à Montrevel ? Fouquier-Tinville est un gueux. lui entrecoupait la voix . sous Louis le Grand. archiduchesse et reine. et parfois se sentent vaguement meurtris des manques de respect de la logique. XX) : « On liait la mère qui allaitait. dont le célèbre marquis de Louvois qui ordonna l'incendie du Palatinat. fut liée. Martin Jouve dit Jourdan-Coupe-Tête) le conventionnel oppose les « terroristes » de l'Ancien Régime. voyait ce sein. monsieur ? Carrier est un bandit . l'asthme de l'agonie. s'il vous plaît ? Le père Duchêne est féroce. Que dites- Aux violences de la Terreur révolutionnaire (Carrier à Nantes. agonisait et criait. 93. Les meilleurs esprits ont leurs fétiches. et on lui tenait à distance son nourrisson qui 26 – 67 – . Maillard. mais moindre que M. à un poteau. le marquis de Louvois26. cependant il avait encore une parfaite lucidité d'âme dans les yeux. est une immense affirmation humaine. le sein se gonflait de lait et le cœur d'angoisse. mais il était froissé de cette façon de nommer Bossuet.riposte. 27 Hugo réécrit ici une scène de supplice racontée par Michelet (Louis XIV et la Révocation de l'édit de Nantes. monsieur. allaitant son enfant. affamé et pâle. Il continua : – Disons encore quelques mots çà et là. et le bourreau disait à la femme. mais je plains aussi cette pauvre femme huguenote qui. l'enfant tenu à distance . en 1685. je plains Marie-Antoinette. chap. Voir déjà la Lettre XXVII du Rhin. qui se mêle aux derniers souffles. Le petit. monsieur. je veux bien. mais quel est votre avis sur Lamoignon-Bâville ? Maillard est affreux. le Père Duchêne.

Quand elles sont finies. et il dit presque en bégayant.vous de ce supplice de Tantale accommodé à une mère ? Monsieur. le conventionnel acheva sa pensée en ces quelques mots tranquilles : – Oui. on reconnaît ceci : que le genre humain a été rudoyé. Elle ne se connaissait plus et disait tout ce qu'on voulait pour être déliée. c'était trop. Le conventionnel ne se doutait pas qu'il venait d'emporter successivement l'un après l'autre tous les retranchements intérieurs de l'évêque. il sort une caresse pour le genre humain. D'ailleurs je me meurs. Il regarda le ciel. aller à lui et le nourrir. l'œil perdu dans les profondeurs : pleurait. se mourait. […] la tête échappait. les brutalités du progrès s'appellent révolutions. J'abrège. le violent transport au cerveau qui se faisait. retenez bien ceci : la révolution française a eu ses raisons. quels regrets ! L'enfant. toute la nature se soulevait . Je m'arrête. et de ce retranchement. Il eut un tremblement. Son résultat. j'ai trop beau jeu. et une larme germa lentement dans ce regard. c'est le monde meilleur. recevait des torrents de larmes. cessant de regarder l'évêque. mais qu'il a marché. De ses coups les plus terribles. Le vieux représentant du peuple ne répondit pas. C'est un mauvais conducteur du genre humain que celui qui est athée. suprême ressource de la résistance de monseigneur Bienvenu. Le bien ne peut pas avoir de serviteur impie. la douleur. Quand la paupière fut pleine. la pléthore du sein qui brûlait d'allaiter. la larme coula le long de sa joue livide. avec le lait. Rien ne fut plus terrible . » – 68 – . languissait. Il en restait un pourtant. Mais dans ce bonheur. Sa colère sera absoute par l'avenir. Et. bas et se parlant à lui-même. sortit cette parole où reparut presque toute la rudesse du commencement : – Le progrès doit croire en Dieu.

Ne trouvez-vous pas qu'il serait regrettable que nous nous fussions rencontrés en vain ? Le conventionnel rouvrit les yeux. Je n'étais pas riche . Donc il a un moi. le moment pressait. en d'autres termes. il y avait des tyrannies. ses yeux se fermèrent. c'était comme prêtre qu'il était venu . – Monsieur l'évêque. J'ai obéi. de l'extrême froideur. J'ai été l'un des maîtres de l'État. j'ai offert ma poitrine. j'ai passé ma vie dans la méditation. il ne serait pas. Le territoire était envahi. la France était menacée.– O toi ! ô idéal ! toi seul existes ! L'évêque eut une sorte d'inexprimable commotion. L'effort l'avait épuisé. Le mourant avait prononcé ces dernières paroles d'une voix haute et avec le frémissement de l'extase. il prit cette vieille main ridée et glacée. Il y avait des abus. Or il est. et dit : – L'infini est. Ce qu'il venait de dire l'avait approché de celui qui est dans la mort. le vieillard leva un doigt vers le ciel. et m'a ordonné de me mêler de ses affaires. Il est là. Ce moi de l'infini. il regarda ces yeux fermés. comme s'il voyait quelqu'un. L'évêque le comprit. il était passé par degrés à l'émotion extrême . dit-il. je suis pauvre. L'instant suprême arrivait. Si l'infini n'avait pas de moi. je les ai combattus . il ne serait pas infini . le moi serait sa borne . c'est Dieu. Après un silence. Une gravité où il y avait de l'ombre S'empreignit sur son visage. je les ai proclamés et confessés. Quand il eut parlé. il y avait des droits et des principes. je l'ai défendu . les caves du Trésor étaient encombrées – 69 – . J'avais soixante ans quand mon pays m'a appelé. l'étude et la contemplation. avec une lenteur qui venait peutêtre plus encore de la dignité de l'âme que de la défaillance des forces. Il était évident qu'il venait de vivre en une minute les quelques heures qui lui restaient. je les ai détruites . et se pencha vers le moribond : – Cette heure est celle de Dieu.

l'isolement de la haine. Et il y a à Peteghem en Flandre. noirci. Quand l'évêque releva la tête. quelques braves curieux essayèrent de lui parler du conventionnel G. vous autres. il On nomme urbanistes les clarisses qui ont adopté la règle mitigée du pape Urbain IV (1263). Il passa toute la nuit en prière. et le bien que j'ai pu. . traqué. À partir de ce moment. la face du conventionnel était devenue auguste. J'ai toujours soutenu la marche en avant du genre humain vers la lumière. à l'endroit même où les rois mérovingiens avaient leur palais d'été. et j'ai résisté quelquefois au progrès sans pitié. J'ai fait mon devoir selon mes forces. 28 – 70 – . J'ai. il se borna à montrer le ciel. que j'ai sauvé en 1793. conspué. ne haïssant personne. Depuis bien des années déjà. je vais mourir. et j'accepte. Il venait d'expirer. avec mes cheveux blancs. J'ai secouru les opprimés. Le lendemain.d'espèces au point qu'on était forcé d'étançonner les murs. Après quoi j'ai été chassé. Sainte Claire avait fondé les clarisses en 1212. dans l'occasion. Et il s'agenouilla. maudit. je sens que beaucoup de gens se croient sur moi le droit de mépris. dit l'évêque. j'ai quatre-vingt-six ans . j'ai pour la pauvre foule ignorante visage de damné. Qu'est-ce que vous venez me demander ? – Votre bénédiction. raillé. l'abbaye de SainteClaire en Beaulieu. j'ai soulagé les souffrants. persécuté. Maintenant. mais c'était pour panser les blessures de la patrie. c'est vrai . proscrit. L'évêque rentra chez lui profondément absorbé dans on ne sait quelles pensées. je dînais rue de l'Arbre-Sec à vingt-deux sous par tête. prêts à se fendre sous le poids de l'or et de l'argent. un couvent d'urbanistes28. J'ai déchiré la nappe de l'autel. protégé mes propres adversaires. poursuivi.

» le faisait tomber dans une préoccupation singulière. répondit l'évêque. Heureusement que ceux qui la méprisent dans un bonnet la vénèrent dans un chapeau. on demande quand Votre Grandeur aura le bonnet rouge. une douairière. Tous ces révolutionnaires sont relaps. Un jour. – Oh ! oh ! voilà une grosse couleur. Toute allusion à ce « vieux scélérat de G.redoubla de tendresse et de fraternité pour les petits et les souffrants. Alors pourquoi y aller ? Qu'a-t-il été regarder là ? Il fallait donc qu'il fût bien curieux d'un emportement d'âme par le diable. Cette « visite pastorale » fut naturellement une occasion de bourdonnement pour les petites coteries locales : – Était-ce la place d'un évêque que le chevet d'un tel mourant ? Il n'y avait évidemment pas de conversion à attendre. – 71 – . Personne ne pourrait dire que le passage de cet esprit devant le sien et le reflet de cette grande conscience sur la sienne ne fût pas pour quelque chose dans son approche de la perfection. de la variété impertinente qui se croit spirituelle. lui adressa cette saillie : – Monseigneur.

Voilà tout. c'est peut-être ici le lieu d'indiquer. très brièvement. On le questionna sur ce prompt retour. Évêque d'un diocèse montagnard. lui laissa une sorte d'étonnement qui le rendit plus doux encore. Quelque temps après l'élévation de M. Myriel fut du nombre des quatre-vingt-quinze évêques qui s'y rendirent29. quelle fut son attitude dans les événements d'alors.Chapitre XI Une restriction On risquerait fort de se tromper si l'on concluait de là que monseigneur Bienvenu fût « un évêque philosophe » ou « un curé patriote ». Sa rencontre. L'arrestation du pape eut lieu. dans la nuit du 5 au 6 juillet 1809 . en manifestant son ultramontanisme. Mgr Miollis. l'empereur l'avait fait baron de l'empire. en même temps que plusieurs autres évêques. à cette occasion. le cardinal Fesch. en supposant que monseigneur Bienvenu ait jamais songé à avoir une attitude. Il revint bien vite à Digne.. 29 – 72 – . dans la rusticité et le dénuement. fut ouvert le 17 juin 1811. comme on sait. il paraît qu'il apportait parmi ces personnages éminents des idées qui changeaient la température de l'assemblée. vivant si près de la nature. s*y trouva en opposition avec la plupart des évêques présents. il répondit : Ce synode. Ce synode se tint à NotreDame et s'assembla pour la première fois le 15 juin 1811 sous la présidence de M. M. M. Quoique monseigneur Bienvenu n'ait été rien moins qu'un homme politique. Mais il n'assista qu'à une séance et à trois ou quatre conférences particulières. Remontons donc en arrière de quelques années. Myriel à l'épiscopat. que Napoléon appelait le « concile d'Occident ». ce qu'on pourrait presque appeler sa conjonction avec le conventionnel G. Myriel fut appelé par Napoléon au synode des évêques de France et d'Italie convoqué à Paris.

chez les gens d'église.) 30 – 73 – . 1985. En entrant à l'Académie. Nous autres vieux. L'air du dehors leur venait par moi. à toutes les indigences. ce ne serait pas une haine intelligente que la haine du luxe. et vous changeriez la température. 618. il lui serait échappé de dire. Je leur faisais l'effet d'une porte ouverte30. Le fait est qu'il avait déplu. vous le savez.– Je les gênais. nous causons de notre passé. Plon. ce que Royer-Collard dit à Hugo qui sollicitait sa voix pour l'Académie française en 1836 : « Nous sommes là sept ou huit vieilles gens du même âge. Un prêtre opulent est un contre-sens. je ne suis qu'un pauvre évêque paysan. un soir qu'il se trouvait chez un de ses collègues les plus qualifiés : – Les belles pendules ! les beaux tapis ! les belles livrées ! Ce doit être bien importun ! Oh ! que je ne voudrais pas avoir tout ce superflu-là à me crier sans cesse aux oreilles : Il y a des gens qui ont faim ! il y a des gens qui ont froid ! il y a des pauvres ! il y a des pauvres ! Disons-le en passant. Or peut-on toucher sans cesse. à toutes les infortunes. Une autre fois il dit : – Que voulez-vous ? ces messeigneurs-là sont des princes. le luxe est un tort. Le prêtre doit se tenir près des pauvres. et nuit et jour. en dehors de la représentation et des cérémonies. vous. Entre autres choses étranges. jeune homme. » (Victor Hugo raconté par Adèle Hugo. comme la poussière du travail ? C'est. p. Cependant. Il semble révéler des habitudes peu réellement charitables. vous y apporteriez de l'air extérieur. Moi. presque mot pour mot. sans avoir soi-même sur soi un peu de cette sainte misère. Cette haine impliquerait la haine des arts. à toutes les détresses. nous n'aimons pas les changements de température.

Se figure-t-on un homme qui est près d'un brasier. C'était là sans doute ce que pensait M. aussi lui. Monseigneur Bienvenu eut donc. nous sommes forcé d'ajouter qu'il fut glacial pour Napoléon déclinant. L'ombre des passions du moment traversa ce doux et grand esprit occupé des choses 31 Ce détail est emprunté à la biographie de Mgr de Miollis. l'autre préfet. Comme nous faisons un portrait et que nous ne voulons rien cacher. il adhéra ou il applaudit à toutes les manifestations hostiles. à l'époque du débarquement de Cannes. ni une goutte de sueur. il avait deux frères : l'un général. mais si on l'eût beaucoup pressé. rue Cassette. Il tint quelque temps rigueur au premier. le général s'était mis à la tête de douze cents hommes et avait poursuivi l'empereur comme quelqu'un qui veut le laisser échapper. et qui n'a pas chaud ? Se figure-t-on un ouvrier qui travaille sans cesse à une fournaise. l'évêque de Digne. son heure d'amertume. À partir de 1813. brave et digne homme qui vivait retiré à Paris. Il écrivait assez souvent à tous les deux. – 74 – . son nuage. mademoiselle Baptistine. ni un ongle noirci. et qui n'a ni un cheveu brûlé. chez l'évêque surtout. il paraît qu'on l'eût trouvé plutôt ultramontain que gallican. et s'abstint d'ordonner dans son diocèse les prières publiques pour l'empereur pendant les CentJours31. Il se mêlait peu aux querelles théologiques du moment et se taisait sur les questions où sont compromis l'Église et l'État . Outre sa sœur. son heure d'esprit de parti. Il ne faudrait pas croire d'ailleurs qu'il partageait sur certains points délicats ce que nous appellerions « les idées du siècle ». parce qu'ayant un commandement en Provence. ni un grain de cendre au visage ? La première preuve de la charité chez le prêtre. Il refusa de le voir à son passage au retour de l'île d'Elbe. c'est la pauvreté. l'ancien préfet. Sa correspondance resta plus affectueuse pour l'autre frère.

doit être le fond même de toute intelligence généreuse. dans tous les cas. avec la sublime foi patriotique. Le dénonciateur du succès est le seul légitime justicier de la chute. comme les suprêmes désastres étaient dans l'air. la Vérité. nous la laissons faire. lorsque la Providence s'en mêle et frappe. la résistance périlleuse et juste à Napoléon tout-puissant. Qu'on ne se méprenne pas sur notre pensée. c'était un devoir de détourner la tête . qui. Tout en convenant que ce n'était point pour une fonction politique que Dieu avait créé monseigneur Bienvenu. insultant après avoir divinisé. l'opposition fière. les combattants de la première heure ont seuls le droit d'être les exterminateurs de la dernière. devant ce sénat passant d'une fange à l'autre. et c'était un tort d'applaudir . et.éternelles. Sans approfondir des questions qui ne touchent qu'indirectement au sujet de ce livre. Certes. 1812 commence à nous désarmer. la douloureuse acclamation de l'armée et du peuple au condamné du destin n'avait rien de risible. Mais ce qui nous plaît vis-à-vis de ceux qui montent nous plaît moins vis-à-vis de ceux qui tombent. devant cette idolâtrie lâchant pied et crachant sur l'idole. En 1813. et. comme on pouvait vaguement distinguer Waterloo ouvert devant Napoléon. un pareil homme eût mérité de n'avoir pas d'opinions politiques. Quant à nous. la Charité. en 1814. un cœur comme l'évêque – 75 – . en 1815. nous eussions compris et admiré la protestation au nom du droit et de la liberté. Qui n'a pas été accusateur opiniâtre pendant la prospérité doit se taire devant l'écroulement. nous ne confondons point ce qu'on appelle « opinions politiques » avec la grande aspiration au progrès. ces trois pures lumières. démocratique et humaine. Nous n'aimons le combat que tant qu'il y a danger . devant ces maréchaux trahissant. au-dessus du va-et-vient orageux des choses humaines. la Justice. comme la France avait le frisson de leur approche sinistre. de nos jours. toute réserve faite sur le despote. nous disons simplement ceci : Il eût été beau que monseigneur Bienvenu n'eût pas été royaliste et que son regard ne se fût pas détourné un seul instant de cette contemplation sereine où l'on voit rayonner distinctement. la lâche rupture de silence de ce corps législatif taciturne enhardi par les catastrophes n'avait que de quoi indigner.

Il avait ôté lui-même dévotement l'effigie impériale de la croix que Napoléon lui avait donnée. vrai. humble et digne . le gronda doucement. cela faisait un trou. « Vieux goutteux à guêtres d'anglais ! » disait-il. 32 – 76 – . dans cette opinion politique que nous venons de lui reprocher et que nous sommes disposé à juger presque sévèrement. et le nomma suisse de la cathédrale. – Le portier de la maison de ville avait été placé là par l'empereur. la Prusse et l'Angleterre. Même. bienfaisant. légionnaire d'Austerlitz. que de porter sur mon cœur les trois crapauds ! » Il raillait volontiers tout haut Louis XVIII. il était et il fut. C'était un prêtre. Il en fit tant qu'il perdit sa place. ce qui est une autre bienfaisance. comme il disait. disait-il. les républicains et bonapartistes appelaient la fleur de lys « crapaud » et « salsifis » la mèche nouée de la perruque réapparue en 1815. « Plutôt mourir. peut-être plus que nous qui parlons ici. C'était un vieux sous-officier de la vieille garde. Depuis que le profil impérial avait disparu de la légion d'honneur. bonapartiste comme l'aigle.de Digne n'eût peut-être pas dû méconnaître ce qu'avait d'auguste et de touchant. et un homme. équitable. discours et écrits « séditieux ». un sage. intelligent. afin de ne pas être forcé de porter sa croix. et bienveillant. votée par la Chambre « introuvable ». À cela près. Loi du 9 novembre 1815. Il échappait dans l'occasion à ce pauvre diable de ces paroles peu réfléchies que la loi d'alors32 qualifiait propos séditieux. qui réprimait sévèrement les cris. 33 Sous la Restauration. L'évêque le fit venir. il faut le dire. « qu'il s'en aille en Prusse avec son salsifis !33 » Heureux de réunir dans la même imprécation les deux choses qu'il détestait le plus. il était tolérant et facile. au bord de l'abîme. il ne s'habillait jamais dans l'ordonnance. Le voilà sans pain sur le pavé avec femme et enfants. et il n'avait rien voulu mettre à la place. l'étroit embrassement d'une grande nation et d'un grand homme. en toute chose. juste.

– 77 – . mais qui aimait son évêque. bon troupeau faible. monseigneur Bienvenu avait rempli la ville de Digne d'une sorte de vénération tendre et filiale. à force de saintes actions et de douces manières. l'ami de tous. qui adorait son empereur. En neuf ans. Sa conduite même envers Napoléon avait été acceptée et comme tacitement pardonnée par le peuple.M. Myriel était dans le diocèse le vrai pasteur.

peu scrupuleux de faire faire antichambre en leur personne à tout un diocèse. et sur toute cette jeunesse qui sait plaire. habiles. en attendant les dignités épiscopales. acceptés du monde. Heureux qui les approche ! Gens en crédit qu'ils sont. ils font pleuvoir autour d'eux. les prébendes. et qui monte la garde autour du sourire de monseigneur. Pas une puissance qui n'ait son entourage . Plus grand diocèse au patron. Les chercheurs d'avenir tourbillonnent autour du présent splendide. les aumôneries et les fonctions cathédrales. Et puis Rome est là. plutôt abbés que prêtres. En avançant euxmêmes. mais sachant aussi solliciter. ils font progresser leurs satellites . un archevêque qui sait devenir cardinal. les grasses paroisses. De même qu'il y a ailleurs les gros bonnets. Leur prospérité s'émiette sur la cantonade en bonnes petites promotions. les archidiaconats. traits d'union entre la sacristie et la diplomatie. plus grosse cure au favori. Un évêque qui sait devenir archevêque. plutôt prélats qu'évêques. il y a dans l'église les grosses mitres. Ce sont les évêques bien en cour. Tout évêque un peu influent a près de lui sa patrouille de chérubins séminaristes.Chapitre XII Solitude de monseigneur Bienvenu Il y a presque toujours autour d'un évêque une escouade de petits abbés comme autour d'un général une volée de jeunes officiers. Toute métropole a son état-major. sans doute. riches. Agréer à un évêque. pas une fortune qui n'ait sa cour. vous emmène comme concla- – 78 – . rentés. C'est là ce que ce charmant saint François de Sales appelle quelque part « les prêtres blancs-becs ». Leur rayonnement empourpre leur suite. Toute carrière a ses aspirants qui font cortège aux arrivés. l'apostolat ne dédaigne pas le canonicat. sur les empressés et les favorisés. qui fait la ronde et maintient le bon ordre dans le palais épiscopal. c'est tout un système solaire en marche. sachant prier. Il faut bien faire son chemin . c'est le pied à l'étrier pour un sous-diacre.

Toute calotte peut rêver la tiare. et l'on fuit cette vertu galeuse. Ses chanoines et ses grands vicaires étaient de bons vieux hommes. il pourrait bien vous communiquer par contagion une pauvreté incurable. Pas un avenir ne songeait à se greffer sur ce vieillard solitaire. plus de renoncement que vous n'en voulez . insigne des archevêques. Rote : tribunal du Saint-Siège. qui sait ? de bonne foi peut-être et se trompant elle-même. 34 – 79 – . Car enfin. béate qu'elle est ! Monseigneur Bienvenu. Pas une ambition en herbe ne faisait la folie de verdir à son ombre. vous voilà camérier. vous voilà auditeur. vous entrez dans la rote. On a vu qu'à Paris « il n'avait pas pris ». on veut être poussé. vous avez le pallium34. composé de douze auditeurs. particulier. avec cette différence qu'eux étaient finis. nous le répétons. et entre Imminence et la Sainteté il n'y a que la fumée d'un scrutin. humble. pauvre. De là l'isolement Pallium : bande de laine blanche. en somme.viste. n'était pas compté parmi les grosses mitres. et que lui était achevé. murés comme lui dans ce diocèse sans issue sur le cardinafat. un peu peuple comme lui. que de jeunes abbés ont sur la tête le pot au lait de Perrette ! Comme l'ambition s'intitule aisément vocation. et. Aussi quelle pépinière d'aspirations qu'un séminaire ! Que d'enfants de chœur rougissants. et s'en allaient bien vite. vous voilà monsignor. l'ankylose des articulations utiles à l'avancement. On sentait si bien l'impossibilité de croître près de monseigneur Bienvenu qu'à peine sortis du séminaire. et quel roi ! le roi suprême. Cela était visible à l'absence complète de jeunes prêtres autour de lui. Le prêtre est de nos jours le seul homme qui puisse régulièrement devenir roi . et de la Grandeur à Imminence il n'y a qu'un pas. les jeunes gens ordonnés par lui se faisaient recommander aux archevêques d'Aix ou d'Auch. garnie de croix. et qui ressemblaient à leur évêque. Un saint qui vit dans un excès d'abnégation est un voisinage dangereux .

une philosophie à peu près officielle est entrée en domesticité chez lui. qu'un faux Corneille fasse Tiridate35. la multitude la décerne d'emblée et par acclamation à quiconque atteint son but dans quoi que ce soit. quatre cent mille livres de rente.de monseigneur Bienvenu. Réponse à un acte d'accusation) : Sur le Racine mort le campistron pullule. qu'un intendant de Tragédie jouée en 1691 de Campistron (« faux Corneille »). qu'un apothicaire invente les semelles de carton pour l'armée de Sambre-et-Meuse et se construise. porte la livrée du succès. Dorure est or. Juvénal et Tacite seuls en bougonnent. Être le premier venu. Qui triomphe est vénéré. En dehors des cinq ou six exceptions immenses qui font l'éclat d'un siècle. avec ce carton vendu pour du cuir. qu'un porte-balle épouse l'usure et la fasse accoucher de sept ou huit millions dont il est le père et dont elle est la mère. Naissez coiffé. qu'un prédicateur devienne évêque par le nasillement. l'admiration contemporaine n'est guère que myopie. Qu'un notaire se transfigure en député. la réussite a presque le même profil que la suprématie. 35 – 80 – . et fait le service de son antichambre. Pour la foule. Eschyle. Gagnez à la loterie. pourvu qu'on soit le parvenu. a une dupe : l'histoire. on vous croira grand. Cette faculté énorme par laquelle on est Moïse. vous aurez le reste . tout est là. ce ménechme du talent. vous voilà un habile homme. 5. Nous vivons dans une société sombre. Prospérité suppose Capacité. De nos jours. qu'un Prud’homme militaire gagne par accident la bataille décisive d'une époque. déjà raillé par Hugo dans Les Contemplations (I. Michel-Ange ou Napoléon. Le vulgaire est un vieux Narcisse qui s'adore lui-même et qui applaudit le vulgaire. voilà l'enseignement qui tombe goutte à goutte de la corruption en surplomb. qu'un eunuque parvienne à posséder un harem. Le succès. soyez heureux. Réussir. Dante. Réussissez : théorie. cela ne gâte rien. Sa fausse ressemblance avec le mérite trompe les hommes. c'est une chose assez hideuse que le succès. Ayez de la chance. Soit dit en passant.

36 – 81 – . de même qu'ils appellent Beauté la figure de Mousqueton36 et Majesté l'encolure de Claude. Sous toutes ces gloires de carton doré on reconnaît Napoléon-le-Petit. Valet de Porthos dans Les Trois Mousquetaires.bonne maison soit si riche en sortant de service qu'on le fasse ministre des finances. les hommes appellent cela Génie. Ils confondent avec les constellations de l'abîme les étoiles que font dans la vase molle du bourbier les pattes des canards.

47). s'écriait-il souvent. locutions favorites de notre triste monde où l'égoïsme reçoit le mot d'ordre du pédantisme. Devant une telle âme. pour M. quia multum amavit37. La conscience du juste doit être crue sur parole. Ce dont nous sommes certain. Aucune pourriture n'est possible au diamant. Tout homme. nous admettons le développement possible de toutes les beautés de la vertu humaine dans une croyance différente de la nôtre. à plus forte raison. dans l'occasion. c'est que. même le meilleur. qu'il était jugé vulnérable par les « hommes sérieux ». s'étendant jusqu'aux choses. L'évêque de Digne n'avait point cette dureté-là. et qui vous dit tout bas : « Tu es avec Dieu.Chapitre XIII Ce qu'il croyait Au point de vue de l'orthodoxie. a en lui une dureté irréfléchie qu'il tient en réserve pour l'animal. débordant les hommes. 37 – 82 – . Il était indulgent pour la création de Dieu. et au-delà de sa foi. de certaines natures étant données. VII. D'ailleurs. c'est que jamais les difficultés de foi ne se résolvaient pour lui en hypocrisie. Que pensait-il de ce dogme-ci ou de ce mystère-là ? Ces secrets du for intérieur ne sont connus que de la tombe où les âmes entrent nues. C'est par là. nous n'avons point à sonder M. Madeleine et pour Fantine. Appliquée ici à Myriel. comme nous l'avons indiqué déjà. pour ainsi dire. et. Il croyait le plus qu'il pouvait. la parole du Christ vaut. l'évêque de Digne. en dehors. Qu'était-ce que cet excès d'amour ? C'était une bienveillance sereine. Puisant d'ailleurs dans les bonnes œuvres cette quantité de satisfaction qui suffit à la conscience. nous ne nous sentons en humeur que de respect. l'évêque avait un excès d'amour. » Ce que nous croyons devoir noter. Il vivait sans dédain. les « personnes graves » et les « gens raisonnables » . particulière à « Parce qu'elle – ou il – a beaucoup aimé. » C'est pour cette raison et en ces termes que le Christ pardonne à Marie-Madeleine (Luc. Credo in Patrem.

beaucoup de prêtres pourtant. et. il avait quelque embonpoint. Pourquoi ne pas dire ces enfantillages presque divins de la bonté ? Puérilités. il – 83 – . mais il n'en paraissait pas avoir plus de soixante. soit . un homme passionné. au-delà de la vie apparente. Ainsi vivait cet homme juste. Il en était ému. nous croyons l'avoir dit. tout à coup. Il semblait que. Il n'était pas grand . et il regarda quelque chose à terre . et avec l'œil du linguiste qui déchiffre un palimpseste. et alors il n'était rien de plus vénérable. Ces creusements-là sont ineffaçables . Il examinait sans colère. mais ces puérilités sublimes ont été celles de saint François d'Assise et de Marc-Aurèle. mais sa sœur marchait derrière lui sans qu'il la vît . il se croyait seul. Un matin. velue. Sa sœur l'entendit qui disait : – Pauvre bête ! ce n'est pas sa faute. pensée à pensée . Un jour il se donna une entorse pour n'avoir pas voulu écraser une fourmi. peut-être violent. la cause. noire. la quantité de chaos qui est encore dans la nature. Il semblait par moments demander à Dieu des commutations. il peut y avoir des trous de gouttes d'eau. car. pour le combattre. c'était une grosse araignée. à en croire les récits sur sa jeunesse et même sur sa virilité. il était dans son jardin . il en allât chercher. il atteignit soixante-quinze ans. Il n'allait pas jusqu'au bramine. horrible. presque attendri. En 1815. ne le troublaient pas et ne l'indignaient pas. l'explication ou l'excuse. Sa mansuétude universelle était moins un instinct de nature que le résultat d'une grande conviction filtrée dans son cœur à travers la vie et lentement tombée en lui. pensif. il s'endormait dans son jardin. ces formations-là sont indestructibles. Monseigneur Bienvenu avait été jadis. dans un caractère comme dans un rocher. mais il semblait avoir médité cette parole de l'Ecclésiaste : « Saiton où va l'âme des animaux ? » Les laideurs de l'aspect. Quelquefois. les difformités de l'instinct. il s'arrêta. Cette rêverie faisait parfois sortir de lui des mots étranges.

C'était. et pour qui le voyait pour la première fois. non plus aimants.faisait volontiers de longues marches à pied. […] Nous serons plus heureux. son front large et sérieux. il avait le pas ferme et n'était que fort peu courbé. ce qui ne l'empêchait pas d'être un mauvais évêque. Monseigneur Bienvenu avait ce que le peuple appelle « une belle tête ». l'homme aime comme l'ange. il semblait que de toute sa personne il sortît de la joie. la majesté se dégageait de cette bonté. » 38 – 84 – . l'ange est la figure exacte de l'homme qui aime ou est aimé. toutes ses dents bien blanches qu'il avait conservées et que son rire faisait voir. détail d'où nous ne prétendons rien conclure . à travers l'imperfection. Son teint coloré et frais. à travers l'ombre. ce n'était guère qu'un bonhomme en effet. il n'a pas la vie complète mais il a l'amour complet. le bonhomme se transfigurait peu à peu et prenait je ne sais quoi d'imposant . Dès ici bas. mais si aimable qu'on oubliait qu'elle était belle. « O mon doux ange. sans que la bonté cessât de rayonner . nous ne serons pas dans un plus grand amour. et l'on Motif visuel et philosophique cher à Hugo et particulièrement important dans Les Misérables. et d'un vieillard : « C'est un bonhomme ». on se sentait à l'aise près de lui. à quatre-vingts ans. auguste par les cheveux blancs. Le respect. Quand il causait avec cette santé enfantine qui était une de ses grâces. Mais si l'on restait quelques heures près de lui. on éprouvait quelque chose de l'émotion qu'on aurait si l'on voyait un ange souriant ouvrir lentement ses ailes sans cesser de sourire38. nous serons dans une lumière plus grande. écrit Hugo dans le Livre de l'Anniversaire pour Juliette. Que Dieu soit béni de donner à l'homme imparfait l'amour parfait. et pour peu qu'on le vît pensif. l'effet qu'il avait fait à Napoléon. on s'en souvient. lui donnaient cet air ouvert et facile qui fait dire d'un homme : « C'est un bon enfant ». un respect inexprimable. devenait auguste aussi par la méditation . vous pénétrait par degrés et vous montait au cœur. et dont nous avons déjà parlé. Grégoire XVI. se tenait droit et souriant. Au premier abord. Nos âmes auront plus de clarté. nos cœurs n'auront pas plus de flamme. à travers la matière.

paisible. la confiance. et certes cette journée de l'évêque était bien pleine jusqu'aux bords de bonnes pensées. le travail remplissaient chacune des journées de sa vie. à l'éternité passée. une heure ou deux dans son jardin avant de s'endormir. la prière. seul avec lui-même. quand les deux femmes s'étaient retirées. la culture d'un coin de terre. et. si les deux vieilles filles ne dormaient pas. de bonnes paroles et de bonnes actions. mystère plus étrange encore . il s'en éblouissait. créent les – 85 – . le renoncement. la célébration des offices religieux. sans chercher à comprendre l'incompréhensible.sentait qu'on avait devant soi une de ces âmes fortes. recueilli. ému dans les ténèbres par les splendeurs visibles des constellations et les splendeurs invisibles de Dieu. Comme on l'a vu. la fraternité. Il considérait ces magnifiques rencontres des atomes qui donnent des aspects à la matière. il n'eût pu peut-être dire lui-même ce qui se passait dans son esprit. Il était là. Cependant elle n'était pas complète si le temps froid ou pluvieux l'empêchait d'aller passer. adorant. Il n'étudiait pas Dieu. l'aumône. Dans ces moments-là. se répandant en extase au milieu du rayonnement universel de la création. à une heure même assez avancée de la nuit. l'hospitalité. Il semblait que ce fût une sorte de rite pour lui de se préparer au sommeil par la méditation en présence des grands spectacles du ciel nocturne. Remplissaient est bien le mot. Mystérieux échanges des gouffres de l'âme avec les gouffres de l'univers ! Il songeait à la grandeur et à la présence de Dieu . elles l'entendaient marcher lentement dans les allées. l'étude. où la pensée est si grande qu'elle ne peut plus être que douce. étrange mystère . allumé comme une lampe au centre de la nuit étoilée. à l'éternité future. offrant son cœur à l'heure où les fleurs nocturnes offrent leur parfum. la frugalité. le soir. Quelquefois. ouvrant son âme aux pensées qui tombent de l'inconnu. éprouvées et indulgentes. la consolation aux affligés. à tous les infinis qui s'enfonçaient sous ses yeux dans tous les sens . il sentait quelque chose s'envoler hors de lui et quelque chose descendre en lui. révèlent les forces en les constatant. il le regardait. comparant la sérénité de son cœur à la sérénité de l'éther.

individualités dans l'unité. qui partageait le loisir de sa vie. ayant les cieux pour plafond. en effet. de là la vie et la mort. et il regardait les astres à travers les silhouettes chétives et rachitiques de ses arbres fruitiers. si pauvrement planté. et l'immensité pour rêver. entre le jardinage le jour et la contemplation la nuit ? Cet étroit enclos. – 86 – . si encombré de masures et de hangars. À ses pieds ce qu'on peut cultiver et cueillir . quelques fleurs sur la terre et toutes les étoiles dans le ciel. n'était-ce pas assez pour pouvoir adorer Dieu tour à tour dans ses œuvres les plus charmantes et dans ses œuvres les plus sublimes ? N'est-ce pas là tout. et que désirer au-delà ? Un petit jardin pour se promener. et par la lumière produisent la beauté. Que fallait-il de plus à ce vieillard. Ce quart d'arpent. l'innombrable dans l'infini. où il y avait si peu de loisir. lui était cher et lui suffisait. les proportions dans l'étendue. sur sa tête ce qu'on peut étudier et méditer . Ces rencontres se nouent et se dénouent sans cesse . Il s'asseyait sur un banc de bois adossé à une treille décrépite.

propres à notre siècle. Point de systèmes. elle analyse et creuse son propre éblouissement. L'apôtre peut être hardi. le mystérieux monde qui nous entoure rend ce qu'il reçoit. ces ouvertures sombres sont là béantes. nous insistons sur ceci que pas un de ceux qui ont connu monseigneur Bienvenu ne se fût cru autorisé à penser rien de pareil. Ce qui éclairait cet homme. On pourrait presque dire que. et pour nous servir d'une expression actuellement à la mode. rien n'indique qu'il hasardât son esprit dans les apocalypses. À ses risques et périls. Les spéculations abstruses contiennent du vertige . qu'il y avait en lui une de ces philosophies personnelles. Sa sagesse était faite de la lumière qui vient de là. La méditation humaine n'a point de limite. soit à son blâme. beaucoup d'œuvres. soit à sa louange. situés pour ainsi dire au-dessus des dogmes. qu'on n'entre pas. pleine d'anxiété et de responsabilité pour qui en tente les escarpements. dans les profondeurs inouïes de l'abstraction et de la spéculation pure.Chapitre XIV Ce qu'il pensait Un dernier mot. Leur adoration interroge. mais quelque chose vous dit. Il y a de l'horreur sacrée sous les porches de l'énigme . par une sorte de réaction splendide. proposent leurs idées à Dieu. particulièrement au moment où nous sommes. Malheur à qui y pénètre ! Les génies. Comme cette nature de détails pourrait. il est probable que les contemplateurs sont contem– 87 – . à vous passant de la vie. donner à l'évêque de Digne une certaine physionomie « panthéiste ». Leur prière offre audacieusement la discussion. mais l'évêque doit être timide. et faire croire. Il se fût probablement fait scrupule de sonder trop avant de certains problèmes réservés en quelque sorte aux grands esprits terribles. elle en éblouit la nature . c'était le cœur. Ceci est la religion directe. qui germent quelquefois dans les esprits solitaires et s'y construisent et y grandissent jusqu'à y remplacer les religions.

il ne projetait aucun rayon d'avenir sur le roulis ténébreux des événements. il ne cherchait pas à condenser en flamme la lueur des choses. très grands même. Lui. lui. et qui ont la vision terrible de la montagne infinie. Qu'il dilatât la prière jusqu'à une aspiration surhumaine. il travaillait à l'extraction de la pitié. Certes. ne souhaitait rien de plus. il n'était occupé qu'à trouver pour lui-même et à inspirer aux autres la meilleure manière de plaindre et de soulager. et.plés. Il n'essayait point de faire faire à sa chasuble les plis du manteau d'Élie. il tâchait de panser la plaie. Le redoutable spectacle des choses créées développait en lui l'attendrissement . il n'avait rien du prophète et rien du mage. L'univers lui apparaissait comme une immense maladie . monseigneur Bienvenu n'était pas un génie. il prenait le sentier qui abrège : l'évangile. Un jour. Quoi qu'il en soit. Ce qui existe était pour ce bon et rare prêtre un sujet permanent de tristesse cherchant à consoler. et par ces routes ardues on s'approche de la perfection idéale. cet homme qui se croyait « philosophe ». ces puissantes rêveries ont leur utilité morale. déjà nommé. La douleur partout n'était qu'une occasion de bonté toujours. il auscultait partout de la souffrance. comme Swedenborg et Pascal. ont glissé dans la démence. si c'était une hérésie de prier au-delà des textes. Il y a des hommes qui travaillent à l'extraction de l'or . Cette âme simple aimait. et. et c'était là toute sa doctrine. Il se penchait sur ce qui gémit et sur ce qui expie. il sentait partout de la fièvre. il y a sur la terre des hommes – sont-ce des hommes ? – qui aperçoivent distinctement au fond des horizons du rêve les hauteurs de l'absolu. dit à l'évêque : – 88 – . mais on ne peut pas plus prier trop qu'aimer trop . Monseigneur Bienvenu n'était point de ces hommes-là. il déclarait cela complet. sainte Thérèse et saint Jérôme seraient des hérétiques. voilà tout. cela est probable . sans chercher à deviner l'énigme. L'universelle misère était sa mine. Aimez-vous les uns les autres . Il eût redouté ces sublimités d'où quelques-uns. ce sénateur.

– Mais voyez donc le spectacle du monde . pour l'apôtre à Dieu. l'essence. Votre aimez-vous les uns les autres est une bêtise. laissant de côté les questions prodigieuses qui attirent et qui épouvantent. l'âme. en regardant fixement l'infini. Monseigneur Bienvenu était simplement un homme qui constatait du dehors les questions mystérieuses sans les scruter. et sans en troubler son propre esprit. les perspectives insondables de l'abstraction. les précipices de la métaphysique. la substance. il s'en satisfaisait absolument. Il s'y enfermait donc. Le néant et l'être. la nécessité . 39 – 89 – . et qui avait dans l'âme le grave respect de l'ombre. il y vivait. la transformation par la mort. la nature. répondit monseigneur Bienvenu sans disputer. toutes ces profondeurs convergentes. guerre de tous contre tous . problèmes à pic. la récapitulation d'existences que contient le tombeau. où se penchent les gigantesques archanges de l'esprit humain . le plus fort a le plus d'esprit. le bien et le mal. l'âme doit s'y enfermer comme la perle dans l'huître. le Nil et l'Ens39. la liberté. épaisseurs sinistres. saint Paul et Dante contemplent avec cet œil fulgurant qui semble. Manou40. la greffe incompréhensible des amours successifs sur le moi persistant. la guerre de l'être contre l'être. y faire éclore des étoiles. Hugo possédait et avait lu la traduction des Lois de Manou publiée en 1840. formidables abîmes que Lucrèce. sans les agiter. la conscience de l'homme. le somnambulisme pensif de l'animal. – Eh bien. pour l'athée au néant : la destinée. 40 Auteur d'un des livres sacrés du brahmanisme : Les Lois de Manou. si c'est une bêtise.

Corti. brûlé par le soleil et le hâle. ce titre assimile le livre à une Bible et l'aventure de Jean Valjean à une Histoire Sainte. troué à l'autre. Lire LES MISÉRABLES. sur le dos un sac de soldat fort plein.Livre deuxième – La chute41 Chapitre I Le soir d'un jour de marche Dans les premiers jours du mois d'octobre 181542. blanc à un genou. usé et râpé. Jean Valjean recommence à l'envers le « vol de l'aigle » : les hôtes empressés de l'Empereur rejettent le bagnard et l'éyêque dissident l'accueille. 2. un homme qui voyageait à pied entrait dans la petite ville de Digne Les rares habitants qui se trouvaient en ce moment à leurs fenêtres ou sur le seuil de leurs maisons regardaient ce voyageur avec une sorte d'inquiétude. une vieille blouse grise en haillons. rapiécée à l'un des coudes d'un morceau de drap vert cousu avec de la ficelle. Il pouvait avoir quarante-six ou quarante-huit ans43. Sa chemise de grosse toile jaune. Gohin. rattachée au col par une petite ancre d'argent. L'incertitude sera levée à la fin de I. mère de V. C'était un homme de moyenne taille. un pantalon de coutil bleu. laissait voir sa poitrine velue . 42 Avec le motif biblique se tisse le motif napoléonien. « Une histoire qui date ». trapu et robuste. 43 Le héros est donc né entre 1769 – naissance de Napoléon – et 1772 – naissance de Sophie Trébuchet. J. il avait une cravate tordue en corde. Sur toutes les questions de chronologie – personnelle et historique – voir l'étude de Y. Il était difficile de rencontrer un passant d'un aspect plus misérable. et ruisselant de sueur. Une casquette à visière de cuir rabattue cachait en partie son visage. En cet automne 1815. 41 – 90 – . dans la force de l'âge. Hugo. bien bouclé et tout Après la sainteté adamique de Mgr Bienvenu – son jardin est un Éden –. 3. une heure environ avant le coucher du soleil. 1985.

Arrivé au coin de la rue Poichevert. Il paraissait très fatigué. et pourtant hérissés . le voyage à pied. deux cents pas plus loin. 44 – 91 – . et semblaient n'avoir pas été coupés depuis quelque temps. puis entra dans la maison de ville. les pieds sans bas dans des souliers ferrés. Le gendarme. Car il faisait son entrée dans Digne par la même rue qui. la poussière. Personne ne le connaissait. il tourna à gauche et se dirigea vers la mairie. Il fallait qu'il eût bien soif. Des bords de la mer peut-être. L'homme ôta sa casquette et salua humblement le gendarme. la tête tondue et la barbe longue. Les cheveux étaient ras. car des enfants qui le suivaient le virent encore s'arrêter. à la fontaine de la place du marché. Cet homme avait dû marcher tout le jour. sans répondre à son salut. Ce n'était évidemment qu'un passant. Ici se confirme le parallélisme inverse des trajets de Napoléon Ier et de Jean Valjean. Des femmes de l'ancien bourg qui est au bas de la ville l'avaient vu s'arrêter sous les arbres du boulevard Gassendi et boire à la fontaine qui est à l'extrémité de la promenade. à la main un énorme bâton noueux. la chaleur. et boire. avait vu passer l'empereur Napoléon allant de Cannes à Paris44. le suivit quelque temps des yeux. Il y entra. La sueur. sept mois auparavant. le regarda avec attention. Un gendarme était assis près de la porte sur le banc de pierre où le général Drouot monta le 4 mars pour lire à la foule effarée des habitants de Digne la proclamation du golfe Juan. D'où venait-il ? Du midi.neuf. puis sortit un quart d'heure après. ajoutaient je ne sais quoi de sordide à cet ensemble délabré. car ils commençaient à pousser un peu.

homme considéré dans la ville pour sa parenté avec un autre Labarre. On disait de lui dans la ville : C'est le cousin de celui de Grenoble. y avait fait de fréquents voyages au mois de janvier. déguisé en charretier. qui tenait à Grenoble l'auberge des TroisDauphins et qui avait servi dans les guides. fort occupé et surveillant un excellent dîner destiné à des rouliers qu'on entendait rire et parler à grand bruit dans une salle voisine. Une marmotte grasse. L'hôte. Lors du débarquement de l'empereur. avait refusé de s'installer à l'hôtel de la préfecture . et il était allé aux Trois-Dauphins. Il entra dans la cuisine.Il y avait alors à Digne une belle auberge à l'enseigne de la Croix-de-Colbas. un grand feu flambait gaîment dans la cheminée. Quiconque a voyagé sait que personne ne fait meilleure chère que les rouliers. entré dans Grenoble. L'hôte. On contait que le général Bertrand. qui était en même temps le chef. entendant la porte s'ouvrir et entrer un nouveau venu. allait de l'âtre aux casseroles. L'homme se dirigea vers cette auberge. Cette auberge avait pour hôtelier un nommé Jacquin Labarre. laquelle s'ouvrait de plain-pied sur la rue. et qu'il y avait distribué des croix d'honneur à des soldats et des poignées de napoléons à des bourgeois. beaucoup de bruits avaient couru dans le pays sur cette auberge des Trois-Dauphins. dit sans lever les yeux de ses fourneaux : – Que veut monsieur ? – 92 – . il avait remercié le maire en disant : Je vais chez un brave homme que je connais. Cette gloire du Labarre des Trois-Dauphins se reflétait à vingt-cinq lieues de distance jusque sur le Labarre de la Croix-de-Colbas. tournait sur une longue broche devant le feu . La réalité est que l'empereur. flanquée de perdrix blanches et de coqs de bruyère. qui était la meilleure du pays. sur les fourneaux cuisaient deux grosses carpes du lac de Lauzet et une truite du lac d'Alloz. Tous les fourneaux étaient allumés .

Pendant que le nouveau venu se chauffait. L'aubergiste dit un mot à l'oreille du marmiton. se déchargea de son sac. L'homme tira une grosse bourse de cuir de la poche de sa blouse et répondit : – J'ai de l'argent. embrassa d'un coup d'œil tout l'ensemble du voyageur. et ajouta : – … en payant. plia sans cacheter et remit ce chiffon de papier à un enfant qui paraissait lui servir tout à la fois de marmiton et de laquais. tout en allant et venant. – Rien de plus facile. le digne aubergiste Jacquin Labarre tira un crayon de sa poche. Digne est dans la montagne. – Tout à l'heure. garda son bâton à la main. et l'enfant partit en courant dans la direction de la mairie. le dos tourné. Sur la marge blanche il écrivit une ligne ou deux. – Dîne-t-on bientôt ? dit l'homme. l'homme considérait le voyageur.– Manger et coucher. En ce moment il tourna la tête. dit l'hôte. puis il déchira le coin d'un vieux journal qui traînait sur une petite table près de la fenêtre. dit l'homme. – 93 – . Les soirées d'octobre y sont froides. et alla s'asseoir sur une escabelle basse près du feu. reprit l'hôte. – En ce cas on est à vous. le posa à terre près de la porte. Cependant. L'homme remit sa bourse en poche. dit l'hôte.

Il demanda encore une fois : – Dîne-t-on bientôt ? – Tout à l'heure. vous dis-je. L'homme se dressa à demi sur son séant. je ne puis vous recevoir. comme quelqu'un qui attend une réponse.Le voyageur n'avait rien vu de tout cela. – Quoi donc ? – Vous avez de l'argent… – Oui. – Comment ! Avez-vous peur que je ne paye pas ? Voulezvous que je paye d'avance ? J'ai de l'argent. – Monsieur. et resta un moment pensif. L'enfant revint. dit l'homme. – Ce n'est pas cela. Enfin il fit un pas vers le voyageur qui semblait plongé dans des réflexions peu sereines. Il parut lire attentivement. – 94 – . dit l'hôte. L'hôte le déplia avec empressement. L'homme reprit tranquillement : – Mettez-moi à l'écurie. dit l'hôte. puis hocha la tête. Il rapportait le papier. je n'ai pas de chambre. – Et moi. dit-il.

Je veux manger. – Je n'ai rien. faite d'un ton mesuré. parut grave à l'étranger. repartit l'homme. – Rien ! et tout cela ? – Tout cela m'est retenu. Nous verrons cela après dîner. – Ah bah ! mais je meurs de faim.– Je ne puis. moi. – Par qui ? – Par ces messieurs les rouliers. J'ai fait douze lieues. Cette déclaration. J'ai marché dès le soleil levé. – Combien sont-ils ? – Douze. Il se leva. Une botte de paille. un coin dans le grenier. – Je ne puis vous donner à dîner. – Eh bien. mais ferme. L'homme éclata de rire et se tourna vers la cheminée et les fourneaux. – Pourquoi ? – Les chevaux prennent toute la place. Je paye. dit l'hôte. – 95 – .

Allez-vous-en. Il ne se retourna pas une seule fois. ramassa le sac qu'il avait déposé à terre. je me suis douté de quelque chose. il aurait vu l'aubergiste de la Croix-de-Colbas sur le seuil de sa – 96 – . comme un homme humilié et triste. et lui dit d'un accent qui le fit tressaillir : – Allez-vous en. et s'en alla. et je reste. L'homme se rassit et dit sans hausser la voix : – Je suis à l'auberge. Le voyageur était courbé en cet instant et poussait quelques braises dans le feu avec le bout ferré de son bâton. il se retourna vivement. et de la mairie à l'auberge. assez de paroles comme cela. j'ai faim. Il marchait devant lui au hasard. Voulez-vous que je vous dise votre nom ? Vous vous appelez Jean Valjean. j'ai envoyé à la mairie. et voici ce qu'on m'a répondu. L'homme baissa la tête. rasant de près les maisons. tout déplié. L'aubergiste reprit après un silence : – J'ai l'habitude d'être poli avec tout le monde. – Ils ont tout retenu et tout payé d'avance. Savez-vous lire ? En parlant ainsi il tendait à l'étranger. Il prit la grande rue. L'homme y jeta un regard. Maintenant voulez-vous que je vous dise qui vous êtes ? En vous voyant entrer. l'hôte le regarda fixement et ajouta toujours à voix basse : – Tenez. L'hôte alors se pencha à son oreille. et. le papier qui venait de voyager de l'auberge à la mairie. S'il s'était retourné. comme il ouvrait la bouche pour répliquer.– Il y a là à manger pour vingt.

se dessinait sur le ciel blanc du crépuscule. qui est aussi une espèce d'auberge. comme cela arrive dans la tristesse. éclairée par une petite lampe sur une table et par un grand feu dans la cheminée. Le voyageur n'osa pas entrer par la porte de la rue. Précisément une lumière s'allumait au bout de la rue . et. par deux portes. L'une donne sur la rue. Il ne vit rien de tout cela. s'arrêta encore. Le cabaret qui est dans la rue de Chaffaut. Quelques hommes y buvaient. Les gens accablés ne regardent pas derrière eux. parlant vivement et le désignant du doigt. L'hôte se chauffait. aux regards de défiance et d'effroi du groupe.porte. Le voyageur s'arrêta un moment. oubliant la fatigue. puis leva timidement le loquet et poussa la porte. pendue à une potence en fer. Il se glissa dans la cour. Ils ne savent que trop que le mauvais sort les suit. – 97 – . Tout à coup il sentit vivement la faim. Il y alla. C'était en effet un cabaret. marchant toujours. une branche de pin. La belle hôtellerie s'était fermée pour lui . et regarda par la vitre l'intérieur de la salle basse du cabaret. La flamme faisait bruire une marmite de fer accrochée à la crémaillère. La nuit approchait. il aurait deviné qu'avant peu son arrivée serait l'événement de toute la ville. quelque bouge bien pauvre. Il chemina ainsi quelque temps. entouré de tous les voyageurs de son auberge et de tous les passants de la rue. l'autre s'ouvre sur une petite cour pleine de fumier. allant à l'aventure par des rues qu'il ne connaissait pas. il cherchait quelque cabaret bien humble. On entre dans ce cabaret. Il regarda autour de lui pour voir s'il ne découvrirait pas quelque gîte.

était allé mettre son cheval à l'écurie chez Labarre. en le rencontrant. L'hôte lui dit : – Voilà du feu. Cette physionomie était étrangement composée . une bonne odeur sortait de la marmite. l'homme. On l'examina quelque temps pendant qu'il défaisait son sac. Il allongea devant le feu ses pieds meurtris par la fatigue . Or. Ici on soupe et on couche. La lampe l'éclairait d'un côté. – C'est bon. lui avait demandé de le prendre en croupe . avant d'entrer au cabaret de la rue de Chaffaut. énergique et triste. Le hasard faisait que le matin même il avait rencontré cet étranger de mauvaise mine. Tout ce qu'on pouvait distinguer de son visage sous sa casquette baissée prit une vague apparence de bien-être mêlée à cet autre aspect si poignant que donne l'habitude de la souffrance. à quoi le poissonnier n'avait répondu qu'en doublant le pas. du groupe qui entou– 98 – . Ce poissonnier faisait partie. Il entra. une demi-heure auparavant. camarade. Venez vous chauffer. Tous les gens qui buvaient se retournèrent. – Quelqu'un qui voudrait souper et coucher. qui paraissait déjà très fatigué.– Qui va là ? dit le maître. L'œil luisait sous les sourcils comme un feu sous une broussaille. Je crois que c'est Escoublon). Cependant un des hommes attablés était un poissonnier qui. Il alla s'asseoir près de l'âtre. elle commençait par paraître humble et finissait par sembler sévère. cheminant entre Bras dasse et… j'ai oublié le nom. C'était d'ailleurs un profil ferme. Le souper cuit dans la marmite. le feu de l'autre.

L'homme prit son bâton et son sac. – Ah ! vous savez ? – Oui. et lui dit : – Tu vas t'en aller d'ici. Il sonna. Il revint sur ses pas avec colère et les menaça de son bâton . – 99 – . – Où voulez-vous que j'aille ? – Ailleurs. qui l'avaient suivi depuis la Croix-de-Colbas et qui semblaient l'attendre. Le cabaretier revint à la cheminée. quelques enfants. les enfants se dispersèrent comme une volée d'oiseaux. L'étranger se retourna et répondit avec douceur. et s'en alla. L'homme était retombé dans ses réflexions. Le cabaretier vint à lui. lui jetèrent des pierres. À la porte pendait une chaîne de fer attachée à une cloche. Il fit de sa place au cabaretier un signe imperceptible. Ils échangèrent quelques paroles à voix basse. et lui-même avait raconté sa désagréable rencontre du matin aux gens de la Croix-de-Colbas. – Et l'on te chasse de celle-ci.rait Jacquin Labarre. – On m'a renvoyé de l'autre auberge. Il passa devant la prison. posa brusquement sa main sur l'épaule de l'homme. Comme il sortait.

L'étranger resta un moment rêveur devant ce spectacle doux et calmant. Une lampe de cuivre éclairait la nappe de grosse toile blanche. qui faisait sauter un petit enfant sur ses genoux. voudriez-vous bien m'ouvrir et me loger pour cette nuit ? Une voix répondit : – Une prison n'est pas une auberge. Le père riait. le broc d'étain luisant comme l'argent et plein de vin et la soupière brune qui fumait. l'enfant riait.Un guichet s'ouvrit. À cette table était assis un homme d'une quarantaine d'années. et un berceau dans un coin. Il est probable qu'il pensa que cette maison joyeuse serait hospitalière. avec un lit drapé d'indienne imprimée. ce qui égaye la rue. Près de lui. Il regarda par cette vitre comme il avait fait pour le cabaret. Il frappa au carreau un petit coup très faible. Parmi ces jardins et ces haies. Une table était servie au milieu de la chambre. et que là où il voyait tant de bonheur il trouverait peut-être un peu de pitié. il vit une petite maison d'un seul étage dont la fenêtre était éclairée. à la figure joyeuse et ouverte. On vous ouvrira. C'était une grande chambre blanchie à la chaux. Il entra dans une petite rue où il y a beaucoup de jardins. Quelques-uns ne sont enclos que de haies. Le guichet se referma. quelques chaises de bois et un fusil à deux coups accroché au mur. Faites-vous arrêter. – 100 – . – Monsieur le guichetier. dit-il en ôtant respectueusement sa casquette. Que se passait-il en lui ? Lui seul eût pu le dire. la mère souriait. une femme toute jeune allaitait un autre enfant.

Il renversait la tête en arrière . demi-artisan. prit la lampe. sa chemise largement ouverte et rabattue montrait son cou de taureau. toutes sortes d'objets que la ceinture retenait comme dans une poche. L'homme répondit : – J'arrive de Puy-Moisson. et alla à la porte qu'il ouvrit. pardon. une poire à poudre. les yeux à fleur de tête. – Non. répondit le mari. En payant. J'ai fait douze lieues. Il portait un vaste tablier de cuir qui montait jusqu'à son épaule gauche. demi-paysan. J'ai marché toute la journée. Le mari se leva. pourriez-vous ? En payant ? – Qui êtes-vous ? demanda le maître du logis. C'était un homme de haute taille. pourriezvous me donner une assiettée de soupe et un coin pour dormir dans ce hangar qui est là dans ce jardin ? Dites. un mouchoir rouge. d'énormes favoris noirs. Il frappa un second coup. et dans lequel faisaient ventre un marteau. blanc et nu. et sur tout cela cet air d'être chez soi qui est une chose inexprimable. Il entendit la femme qui disait : – Mon homme. Pourriez-vous ? En payant ? – 101 – . il me semble qu'on frappe. Il frappa un troisième coup. – Monsieur. le bas du visage en museau. Il avait d'épais sourcils. dit le voyageur.On n'entendit pas.

Ce n'est pas jour de foire ni de marché. il ne m'a pas reçu. avait pris ses deux enfants dans ses bras et s'était réfugiée précipitamment derrière son ma- – 102 – . – Eh bien ? Le voyageur répondit avec embarras : – Je ne sais pas. Il balbutia : – Il ne m'a pas reçu non plus. posa la lampe sur la table et décrocha son fusil du mur. Mais pourquoi n'allez-vous pas à l'auberge. Êtes-vous allé chez Labarre ? – Oui. et tout à coup il s'écria avec une sorte de frémissement : – Est-ce que vous seriez l'homme ?… Il jeta un nouveau coup d'œil sur l'étranger. Le visage du paysan prit une expression de défiance.– Je ne refuserais pas. de la rue de Chaffaut ? L'embarras de l'étranger croissait. Cependant aux paroles du paysan : Est-ce que vous seriez l'homme ?… la femme s'était levée. – Il n'y a pas de place. fit trois pas en arrière. il regarda le nouveau venu de la tête aux pieds. dit le paysan. – Êtes-vous allé chez chose. de loger quelqu'un de bien qui payerait. – Bah ! pas possible.

– 103 – . un verre d'eau. et un bruit de barre de fer qu'on posait parvint au dehors. À la lueur du jour expirant. Il pensa sans doute que c'était en effet le logis d'un cantonnier . l'étranger aperçut dans un des jardins qui bordent la rue une sorte de hutte qui lui parut maçonnée en mottes de gazon. il se mit à déboucler une des courroies. en murmurant tout bas : Tso-maraude45. En ce 45 Patois des Alpes françaises. Le vent froid des Alpes soufflait. le maître du logis revint à la porte et dit : – Va-t'en. Puis. La nuit continuait de tomber. la gorge nue. sans pouvoir faire un mouvement tant il était fatigué. Il s'approcha de la hutte . Chat de maraude. Il franchit résolument une barrière de bois et se trouva dans le jardin. les yeux effarés. Après avoir examiné quelques instants l'homme comme on examine une vipère. regardant l'étranger avec épouvante. mais c'était du moins là un abri contre le froid. reprit l'homme. il souffrait du froid et de la faim .ri. Il se coucha à plat ventre et se glissa dans la hutte. la fenêtre se ferma au volet. Tout cela se fit en moins de temps qu'il ne faut pour se le figurer. elle avait pour porte une étroite ouverture très basse et elle ressemblait à ces constructions que les cantonniers se bâtissent au bord des routes. et l'homme l'entendit tirer deux gros verrous. – Un coup de fusil ! dit le paysan. il s'était résigné à la faim. comme son sac sur son dos le gênait et que c'était d'ailleurs un oreiller tout trouvé. Ces sortes de logis ne sont habituellement pas occupés la nuit. Puis il referma la porte violemment. Il y faisait chaud. Il resta un moment étendu sur ce lit. et il y trouva un assez bon lit de paille. Un moment après. – Par grâce.

L'horizon était tout noir . La tête d'un dogue énorme se dessinait dans l'ombre à l'ouverture de la hutte. Il sortit de la ville. et s'y abriter. et il paraît qu'un passant qui traversait l'entendit s'écrier : – Je ne suis pas même un chien ! Bientôt il se releva et se remit à marcher. il se fit de son sac un bouclier. seul. Cependant. sans toit. non sans peine. pour tenir le dogue en respect. Il sortit également du jardin. obligé. c'étaient des nuages très bas qui semblaient s'appuyer sur la colline même et qui montaient. Il était dans un champ . sans gîte. emplissant tout le ciel. et sortit de la niche comme il put.moment un grondement farouche se fit entendre. il avait devant lui une de ces collines basses couvertes de chaume coupé ras. la tête toujours baissée. Il leva les yeux. il s'arma de son bâton. mais à reculons. Il était lui-même vigoureux et redoutable . Il chemina ainsi quelque temps. ce n'était pas seulement le sombre de la nuit . non sans élargir les déchirures de ses haillons. qui après la moisson ressemblent à des têtes tondues. sans abri. il leva les yeux et chercha autour de lui. espérant trouver quelque arbre ou quelque meule dans les champs. d'avoir recours à cette manœuvre du bâton que les maîtres en ce genre d'escrime appellent la rose couverte. il se laissa tomber plutôt qu'il ne s'assit sur une pierre. comme la lune allait se lever et qu'il flottait encore au – 104 – . Quand il se sentit loin de toute habitation humaine. Quand il eut. chassé même de ce lit de paille et de cette niche misérable. C'était la niche d'un chien. repassé la barrière et qu'il se retrouva dans la rue.

Il y a des instants où la nature semble hostile. Il pouvait être huit heures du soir. Il parvint ainsi à la préfecture. il recommença sa promenade à l'aventure. petit. cependant il y avait dans ce ciel. apportées de l'île d'Elbe et dictées par Napoléon lui-même. il montra le poing à l'église. En passant sur la place de la cathédrale. qui a soutenu des sièges dans les guerres de religion. Il y a au coin de cette place une imprimerie. il rebroussa chemin brusquement. C'est là que furent imprimées pour la première fois les proclamations de l'empereur et de la garde impériale à l'armée. dans cette plaine et dans cet arbre. puis au séminaire. ce qui est un effet particulièrement sinistre.zénith un reste de clarté crépusculaire. La terre était donc plus éclairée que le ciel. Les portes de Digne étaient fermées. se dessinait vague et blafarde sur l'horizon ténébreux. – 105 – . Il revint sur ses pas. dans cette colline. était encore entourée en 1815 de vieilles murailles flanquées de tours carrées qu'on a démolies depuis. d'un pauvre et chétif contour. quelque chose de si profondément désolé qu'après un moment d'immobilité et de rêverie. Il passa par une brèche et rentra dans la ville. Cet homme était évidemment très loin d'avoir de ces délicates habitudes d'intelligence et d'esprit qui font qu'on est sensible aux aspects mystérieux des choses . Rien dans le champ ni sur la colline qu'un arbre difforme qui se tordait en frissonnant à quelques pas du voyageur. Tout cet ensemble était hideux. lugubre et borné. ces nuages formaient au haut du ciel une sorte de voûte blanchâtre d'où tombait sur la terre une lueur. Digne. Comme il ne connaissait pas les rues. et la colline.

bien digne de ce nom en effet. La bonne femme. – Pourquoi n'allez-vous pas à l'auberge ? – Parce que je n'ai pas d'argent. Il répondit durement et avec colère : – Vous le voyez. j'ai aujourd'hui un matelas de pierre. il se coucha sur le banc de pierre qui est à la porte de cette imprimerie. – Sur ce banc ? reprit-elle.Épuisé de fatigue et n'espérant plus rien. je me couche. Une vieille femme sortait de l'église en ce moment. était madame la marquise de R. dit l'homme. – Hélas. Elle vit cet homme étendu dans l'ombre. – Que faites-vous là. dit madame de R. – Vous avez été soldat ? – Oui. Soldat. L'homme prit les quatre sous. continua : – 106 – . – Donnez toujours. bonne femme. mon ami ? dit-elle.. – J'ai eu pendant dix-neuf ans un matelas de bois. Madame de R. je n'ai dans ma bourse que quatre sous. bonne femme.

– 107 – . Avez-vous essayé pourtant ? Il est impossible que vous passiez ainsi la nuit. – Eh bien ? – Partout on m'a chassé. – Frappez-y.– Vous ne pouvez vous loger avec si peu dans une auberge. On aurait pu vous loger par charité. Vous avez sans doute froid et faim. – Avez-vous frappé à celle-là ? – Non. – Vous avez. La « bonne femme » toucha le bras de l'homme et lui montra de l'autre côté de la place une petite maison basse à côté de l'évêché. frappé à toutes les portes ? – Oui. – J'ai frappé à toutes les portes. reprit-elle.

aux enfants et aux serviteurs.. 1-7 . Il faisait laborieusement de toutes ces prescriptions un ensemble harmonieux qu'il voulait présenter aux âmes. après sa promenade en ville. VI. aux magistrats. aux souverains et aux sujets. 7 . écrivant assez incommodément sur de petits carrés de papier avec un gros livre ouvert sur ses genoux. t II. l'évêque de Digne. selon son habitude. XIII. 47 Voir Rom.. aux maris. 9 . aux fidèles. devoirs envers le prochain (Matth. aux vierges. 21 . aux épouses. devoirs envers les créatures (Matth. Un moment On sait qu'en 1832. deuxièmement les devoirs de chacun. dans l'Épître aux Romains . VI. II. quand madame Magloire entra. dans l'Épître aux Corinthiens47. XIII.. V. Les devoirs de tous sont les grands devoirs. VII. Il dépouillait soigneusement tout ce que les Pères et les Docteurs ont dit sur cette grave matière. dans l'Épître aux Hébreux . Eph.. I Pierre. 20. Son livre était divisé en deux parties . 13 . Hébr. définie par les Conciles. Il s'occupait d'un grand travail sur les Devoirs46. 30). devoirs envers soi-même (Matth. V. 25). 25-35. Hugo a coché et repris les titres et les références du traité du Mgr Bienvenu. édition de l'Imprimerie Nationale. C'est dans ce Sommaire que V. « Historique ». 14 . VII. 12).. I Cor. aux pères. selon la classe à laquelle il appartient. VI). pour prendre l'argenterie dans le placard près du lit. Pour les autres devoirs.. l'évêque les avait trouvés indiqués et prescrits ailleurs ..Chapitre II La prudence conseillée à la sagesse Ce soir-là. 594). 17 . lequel est malheureusement demeuré inachevé. premièrement les devoirs de tous. Il y en a quatre. était resté assez tard enfermé dans sa chambre. Il travaillait encore à huit heures.. 29. aux mères et aux jeunes hommes. Saint Matthieu les indique : devoirs envers Dieu (Matth. expliquée par les Saints Pères (Les Misérables. 46 – 108 – . dans l'Épître aux Éphésiens . M. p. Hugo avait reçu d'un inconnu un Sommaire de l'exposition de la doctrine renfermée dans les Saintes Écritures. par saint Pierre . XII. III.

La salle à manger était une pièce oblongue à cheminée. avec pièce d'estomac pareille rattachée par deux épingles aux deux coins d'en haut. grasse. La robe de mademoiselle Baptistine était coupée sur les patrons de 1806. Pour emprunter des locutions vulgaires qui ont le mérite de dire avec un seul mot une idée qu'une page suffirait à peine à exprimer. On peut se figurer facilement ces deux femmes qui avaient toutes deux passé soixante ans : madame Magloire petite. la table était près de la cheminée. et fenêtre sur le jardin. douce. Un assez bon feu était allumé. avec pattes et boutons. qu'elle avait achetée alors à Paris et qui lui durait encore. Tout en vaquant au service. noué à la ceinture d'un ruban vert. vêtue d'une robe de soie puce. vif et bon . madame Magloire avait l'air d'une paysanne et mademoiselle Baptistine d'une dame. l'évêque. elle causait avec mademoiselle Baptistine. un tablier de toile de coton à carreaux rouges et verts. avec porte sur la rue (nous l'avons dit). Une lampe était sur la table . Madame Magloire avait l'air intelligent. mince. au cou une jeannette d'or. Elle cachait ses cheveux gris sous une perruque frisée dite à l'enfant. vive . taille courte.après. couleur à la mode en 1806. sentant que le couvert était mis et que sa sœur l'attendait peut-être. le seul bijou de femme qu'il y eût dans la maison. Madame Magloire avait un bonnet blanc à tuyaux. un fichu très blanc sortant de la robe de bure noire à manches larges et courtes. mademoiselle Baptistine. manches à épaulettes. Madame Magloire achevait en effet de mettre le couvert. ferma son livre. frêle. un peu plus grande que son frère. les deux angles de sa bouche inégalement relevés et la lèvre supérieure plus grosse que la lèvre inférieure lui donnaient quelque chose de – 109 – . aux pieds de gros souliers et des bas jaunes comme les femmes de Marseille. se leva de sa table et entra dans la salle à manger. fourreau étroit.

l'espérance. madame Magloire avait entendu dire des choses en divers lieux. Madame Magloire appuya sur ce dernier mot . Elle se bornait à obéir et à complaire. et puis il pensait à autre chose. mais la foi. attendu que M. Que c'était donc aux gens sages à faire la police eux-mêmes et à se bien garder. il s'était assis devant la cheminée et se chauffait. qu'il devait être quelque part dans la ville. mais l'évêque venait de sa chambre où il avait eu assez froid. Au moment où M. mais dès que monseigneur parlait. ces trois vertus qui chauffent doucement l'âme. Que la police était bien mal faite du reste. et de bien fermer ses portes. Tant que monseigneur se taisait. mais tout son visage. respiraient une ineffable bonté. Il – 110 – . le préfet et M. que plusieurs personnes qui vivent encore s'en rappellent les moindres détails. et qu'il faudrait avoir soin de dûment clore. tout en allant faire quelques provisions pour le souper. Elle avait toujours été prédestinée à la mansuétude .bourru et d'impérieux. l'évêque entra. et qu'il se pourrait qu'il y eût de méchantes rencontres pour ceux qui s'aviseraient de rentrer tard chez eux cette nuit-là. elle lui parlait résolument avec un mélange de respect et de liberté . nous l'avons dit en commençant. Pauvre sainte fille ! doux souvenir disparu ! Mademoiselle Baptistine a depuis raconté tant de fois ce qui s'était passé à l'évêché cette soirée-là. elle avait de gros yeux bleus à fleur de tête et le nez long et busqué . On parlait d'un rôdeur de mauvaise mine . elle n'était pas jolie. La nature n'en avait fait qu'une brebis. Elle entretenait mademoiselle d'un sujet qui lui était familier et auquel l'évêque était accoutumé. la charité. elle obéissait passivement comme mademoiselle. toute sa personne. Mademoiselle Baptistine ne parlait même pas. avaient élevé peu à peu cette mansuétude jusqu'à la sainteté. et cherchaient à se nuire en faisant arriver des événements. Il paraît que. le maire ne s'aimaient pas. la religion en avait fait un ange. verrouiller et barricader sa maison. Même quand elle était jeune. madame Magloire parlait avec quelque vivacité. qu'un vagabond suspect serait arrivé. on a vu cela. Il s'agissait du loquet de la porte d'entrée.

Vivre dans un pays de montagnes. elle poursuivit triomphante : – Oui. mademoiselle Baptistine. un va-nu-pieds. mettant ses deux mains sur ses genoux. Avec cela que la police est si mal faite (répétition inutile). et levant vers la vieille servante son visage cordial et facilement joyeux. et n'avoir pas même de lanternes la nuit dans les rues ! On sort. Puis tournant à demi sa chaise. On l'avait vu arriver par le boulevard Gassendi et rôder dans les rues à la brume. entendez-vous ce que dit madame Magloire ? – J'en ai entendu vaguement quelque chose. Des fours. Il s'était présenté pour loger chez Jacquin Labarre qui n'avait pas voulu le recevoir. Il y aura quelque malheur cette nuit dans la ville. que le feu éclairait d'en bas : – Voyons. cela lui semblait indiquer que l'évêque n'était pas loin de s'alarmer . Tout le monde le dit. quoi ! Et je dis. Qu'y a-t-il ? qu'y a-t-il ? Nous sommes donc dans quelque gros danger ? Alors madame Magloire recommença toute l'histoire. – Vraiment ? dit l'évêque. voulant satisfaire madame Magloire sans déplaire à son frère. C'est comme cela. Alors. monseigneur. monseigneur.ne releva pas le mot à effet que madame Magloire venait de laisser tomber. et mademoiselle que voilà dit comme moi… – 111 – . se hasarda à dire timidement : – Mon frère. répondit l'évêque. sans s'en douter. Ce consentement à l'interroger encouragea madame Magloire . Il paraîtrait qu'un bohémien. une espèce de mendiant dangereux serait en ce moment dans la ville. Elle le répéta. Un homme de sac et de corde avec une figure terrible. en l'exagérant quelque peu.

que. je ne dis rien. c'est une minute . je vais aller dire à Paulin Musebois. rien n'est plus terrible . et je dis qu'il faut des verrous. par le premier passant venu. qu'il vienne remettre les anciens verrous de la porte . dit l'évêque. Madame Magloire continua comme s'il n'y avait pas eu de protestation : – Nous disons que cette maison-ci n'est pas sûre du tout . on frappa à la porte un coup assez violent. le serrurier. ne serait-ce que pour cette nuit . monseigneur. – Entrez.– Moi. ô mon Dieu ! on n'a pas besoin d'en demander la permission… En ce moment. – 112 – . avec cela que monseigneur a l'habitude de toujours dire d'entrer. si monseigneur le permet. même au milieu de la nuit. car je dis qu'une porte qui s'ouvre du dehors avec un loquet. Ce que mon frère fait est bien fait. et que d'ailleurs. interrompit la sœur. on les a là.

Chapitre III Héroïsme de l'obéissance passive48 La porte s'ouvrit. Madame Magloire n'eut pas même la force de jeter un cri. entendu ici par antiphrase. Un homme entra. ramenant peu à peu sa tête vers la cheminée. et s'arrêta. C'est le voyageur que nous avons vu tout à l'heure errer cherchant un gîte. aperçut l'homme qui entrait et se dressa à demi d'effarement. Peu avant le coup d'État de 1851. Il entra. toute grande. comme si quelqu'un la poussait avec énergie et résolution. Elle tressaillit. Mademoiselle Baptistine se retourna. Le feu de la cheminée l'éclairait. nous le connaissons déjà. C'était une sinistre apparition. 48 – 113 – . et resta béante. son bâton à la main. Elle s'ouvrit vivement. une expression rude. fatiguée et violente dans les yeux. L'évêque fixait sur l'homme un œil tranquille. puis. laissant la porte ouverte derrière lui. elle se mit à regarder son frère et son visage redevint profondément calme et serein. hardie. Il était hideux. Un poème de Châtiments intitulé A l'obéissance passive stigmatise la chose et le mot. une circulaire avait défini l'obéissance passive exigée de l'armée. fit un pas. Il avait son sac sur l'épaule. Cet homme.

On m'a dit : Va-t-en ! Chez l'un. J'ai pensé qu'il pleuvrait. sans doute pour demander au nouveau venu ce qu'il désirait. comme s'il avait été un homme. et. j'ai fait douze lieues à pied. j'allais me coucher sur une pierre. j'ai été dans une auberge. vous mettrez un couvert de plus. Ma masse. douze lieues à pied. l'homme appuya ses deux mains à la fois sur son bâton. Je m'en suis allé dans les champs pour coucher à la belle étoile. Ce chien m'a mordu et m'a chassé. Je suis libéré depuis quatre jours et en route pour Pontarlier qui est ma destination. J'ai passé dix-neuf ans au bagne. J'ai été à une autre auberge. Voulez-vous que je reste ? – Madame Magloire. Il avait fallu.Comme il ouvrait la bouche. et je suis rentré dans la ville pour y trouver le renfoncement d'une porte. et qu'il n'y avait pas de bon Dieu pour empêcher de pleuvoir. Là. Je suis un galérien. Personne n'a voulu de moi. J'ai été à la prison. On aurait dit qu'il savait qui j'étais. sans attendre que l'évêque parlât. Qu'est-ce que c'est ici ? Êtes-vous une auberge ? J'ai de l'argent. L'homme fit trois pas et s'approcha de la lampe qui était sur la table. – 114 – . J'ai été dans la niche d'un chien. Il n'y avait pas d'étoile. en arrivant dans ce pays. Ce soir. j'ai bien faim. J'ai frappé. le guichetier n'a pas ouvert. chez l'autre. Je payerai. dans la place. on m'a renvoyé à cause de mon passeport jaune que j'avais montré à la mairie. Qu'est-ce que cela me fait ? J'ai de l'argent. Je m'appelle Jean Valjean. Aujourd'hui. dit l'évêque. Je suis très fatigué. Une bonne femme m'a montré votre maison et m'a dit : « Frappe là ». dit d'une voix haute : – Voici. Quatre jours et que je marche depuis Toulon. Cent neuf francs quinze sous que j'ai gagnés au bagne par mon travail en dix-neuf ans. promena ses yeux tour à tour sur le vieillard et les femmes.

et devint extraordinaire. Madame Magloire sortit pour exécuter ces ordres. s'empreignit de stupéfaction.– Tenez. Voulez-vous me recevoir. forçat libéré. reprit-il. Ici l'homme comprit tout à fait. natif de… – cela vous est égal… – Est resté dix-neuf ans au bagne. ce n'est pas ça. vous ? Est-ce une auberge ? Voulez-vous me donner à manger et à coucher ? Avez-vous une écurie ? – Madame Magloire. Il tira de sa poche une grande feuille de papier jaune qu'il déplia. Voulez-vous lire ? Je sais lire. Je viens des galères. voilà ce qu'on a mis sur le passeport : « Jean Valjean. asseyez-vous et chauffez-vous. Cinq ans pour vol avec effraction. moi. Il y a une école pour ceux qui veulent. Nous allons souper dans un instant. Nous avons déjà expliqué de quelle nature était l'obéissance des deux femmes. vous mettrez des draps blancs au lit de l'alcôve. Avez-vous entendu ? Je suis un galérien. et l'on fera votre lit pendant que vous souperez. Cet homme est très dangereux. Jaune. Un forçat. jusqu'alors sombre et dure. J'ai appris au bagne. dit l'évêque. de joie. de doute. Cela sert à me faire chasser de partout où je suis. Quatorze ans pour avoir tenté de s'évader quatre fois. L'expression de son visage. » – Voilà ! Tout le monde m'a jeté dehors. comme vous voyez. comme s'il n'avait pas bien compris. Tenez. – Voilà mon passeport. Il se mit à balbutier comme un homme fou : – 115 – . – Monsieur. L'évêque se tourna vers l'homme.

chien ! qu'on me dit toujours. Vous êtes un brave homme. n'est-ce pas ? – Je suis. gardez votre argent. dit l'évêque. Je croyais bien que vous me chasseriez. puis remis son passeport dans sa poche. – 116 – . Alors vous n'avez pas besoin que je paye ? – Non. et il s'était assis. Oh ! la brave femme qui m'a enseigné ici ! Je vais souper ! un lit ! Un lit avec des matelas et des draps ! comme tout le monde ! il y a dix-neuf ans que je n'ai couché dans un lit ! Vous voulez bien que je ne m'en aille pas ! Vous êtes de dignes gens ! D'ailleurs j'ai de l'argent. Aussi j'avais dit tout de suite qui je suis. ajouta l'homme. Vous n'avez pas de mépris. que je suis bête ! je n'avais pas vu votre calotte ! Tout en parlant. Il continua : – Vous êtes humain.– Vrai ? quoi ? vous me gardez ? vous ne me chassez pas ! un forçat ! Vous m'appelez monsieur ! vous ne me tutoyez pas ! Va-ten. monsieur l'aubergiste. – Cent neuf francs quinze sous. Et combien de temps avezvous mis à gagner cela ? – Dix-neuf ans. un prêtre qui demeure ici. Pardon. monsieur le curé. dit l'évêque. Oh ! un brave homme de prêtre ! Alors vous ne me demandez pas d'argent ? Le curé. n'est-ce pas ? le curé de cette grande église ? Tiens ! c'est vrai. C'est bien bon un bon prêtre. comment vous appelez-vous ? Je payerai tout ce qu'on voudra. Je payerai bien. Mademoiselle Baptistine le considérait avec douceur. il avait déposé son sac et son bâton dans un coin. Combien avez-vous ? ne m'avez-vous pas dit cent neuf francs ? – Quinze sous. Vous êtes aubergiste. – Un prêtre ! reprit l'homme.

nous n'entendions pas. mais il était trop au fond. Depuis quatre jours je n'ai dépensé que vingt-cinq sous que j'ai gagnés en aidant à décharger des voitures à Grasse. il avait une chose pointue. Et puis un jour j'ai vu un évêque. monsieur ? – 117 – . Des trois côtés. Nous étions en rang. Madame Magloire rentra. Pendant qu'il parlait. pardon. à Marseille. Et se tournant vers son hôte : – Le vent de nuit est dur dans les Alpes. C'était l'évêque de la Majore. cela brillait. C'est le curé qui est sur les curés. en or. en face de nous. je dis mal cela. mèche allumée. dit l'évêque. sur la tête. Nous ne voyions pas bien. l'évêque était allé pousser la porte qui était restée toute grande ouverte. Vous savez. Voilà ce que c'est qu'un évêque. je vais vous dire. Il a parlé. Vous devez avoir froid. sur un autel. mais pour moi. c'est si loin ! – Vous comprenez. Au grand jour de midi. nous autres ! Il a dit la messe au milieu du bagne. Puisque vous êtes abbé. L'homme poursuivit : – J'ai encore tout mon argent. – Madame Magloire. qu'on appelle. nous avions un aumônier au bagne. Monseigneur.– Dix-neuf ans ! L'évêque soupira profondément. mettez ce couvert le plus près possible du feu. Elle apportait un couvert qu'elle mit sur la table. Avec les canons.

c'est la maison de Jésus-Christ. reprit l'évêque. Cette porte ne demande pas à celui qui entre s'il a un nom. vous êtes bon.Chaque fois qu'il disait ce mot monsieur. répondit l'évêque. – Monsieur le curé. vous êtes ici chez vous plus que moi-même. L'évêque. Ce n'est pas ici ma maison. une lampe qui éclaire bien mal. Qu'ai-je besoin de savoir votre nom ? D'ailleurs. avec sa voix doucement grave et de si bonne compagnie. L'homme ouvrit des yeux étonnés. avant que vous me le disiez. vous en avez un que je savais. – Vrai ? vous saviez comment je m'appelle ? – Oui. – Vous pouviez ne pas me dire qui vous étiez. le visage de l'homme s'illuminait. Madame Magloire comprit. lui toucha doucement la main. Vous me recevez chez vous. L'ignominie a soif de considération. Vous allumez vos cierges pour moi. vous avez faim et soif . et elle alla chercher sur la cheminée de la chambre à coucher de monseigneur les deux chandeliers d'argent qu'elle posa sur la table tout allumés. – Voici. Monsieur à un forçat. Vous ne me méprisez pas. Et ne me remerciez pas. Je ne vous ai pourtant pas caché d'où je viens et que je suis un homme malheureux. – 118 – . Tout ce qui est ici est à vous. dit l'homme. Je vous le dis à vous qui passez. assis près de lui. vous vous appelez mon frère. soyez le bienvenu. Personne n'est ici chez soi. excepté celui qui a besoin d'un asile. ne me dites pas que je vous reçois chez moi. Vous souffrez . c'est un verre d'eau à un naufragé de la Méduse. mais s'il a une douleur.

et un gros pain de seigle. vous êtes digne de pitié . un morceau de viande de mouton. Elle avait d'elle-même ajouté à l'ordinaire de M. le travail. vous sortez d'un lieu de tristesse. les chiens sont plus heureux ! Dix-neuf ans ! J'en ai quarante-six. 49 – 119 – . si vous en sortez avec des pensées de bienveillance. la chaîne. monsieur le curé ! s'écria l'homme. Le cachot pour un mot. canton de Tournon (Ardèche).– Tenez. un peu de lard. le passeport jaune ! Voilà. de douceur et de paix. Écoutez. la chiourme. À présent. Cependant madame Magloire avait servi le souper. Si vous sortez de ce lieu douloureux avec des pensées de haine et de colère contre les hommes. j'avais bien faim en entrant ici . le froid. les coups de bâton ! La double chaîne pour rien. de l'huile. Même malade au lit. non loin du clos de l'Hermitage. du pain et du sel. un fromage frais. le boulet au pied. cela m'a passé. une planche pour dormir. des figues. L'évêque le regarda et lui dit : – Vous avez bien souffert ? – Oh ! la casaque rouge. le chaud. vous valez mieux qu'aucun de nous. – Oui. l'évêque une bouteille de vieux vin de Mauves49. mais vous êtes si bon qu'à présent je ne sais plus ce que j'ai . Une soupe faite avec de l'eau. Les chiens. Il y aura plus de joie au ciel pour le visage en larmes d'un pécheur repentant que pour la robe blanche de cent justes. Le visage de l'évêque prit tout à coup cette expression de gaîté propre aux natures hospitalières : Mauves en Vivarais. reprit l'évêque.

– À table ! dit-il vivement. symétriquement arrangés devant chacun des trois convives. Madame Magloire comprit l'observation. de disposer sur la nappe les six couverts d'argent. et un moment après les trois couverts réclamés par l'évêque brillaient sur la nappe. Comme il en avait coutume lorsque quelque étranger soupait avec lui. Ce gracieux semblant de luxe était une sorte d'enfantillage plein de charme dans cette maison douce et sévère qui élevait la pauvreté jusqu'à la dignité. quand l'évêque avait quelqu'un à souper. Tout à coup l'évêque dit : – Mais il me semble qu'il manque quelque chose sur cette table. Or c'était l'usage de la maison. selon son habitude. Madame Magloire en effet n'avait mis que les trois couverts absolument nécessaires. étalage innocent. parfaitement paisible et naturelle. Mademoiselle Baptistine. L'évêque dit le bénédicité. il fit asseoir l'homme à sa droite. sortit sans dire un mot. puis servit lui-même la soupe. prit place à sa gauche. – 120 – . L'homme se mit à manger avidement.

tout ceci est encore bien trop bon pour moi. a repris cet homme. vous devriez bien être curé. nous ne saurions mieux faire que de transcrire ici un passage d'une lettre de mademoiselle Baptistine à madame de Boischevron. Il mangeait avec une voracité d'affamé. si le bon Dieu était juste. « – Non. ils ont plus d'argent. Je vois bien. a dit mon frère. Mon frère a répondu : « – Ils ont plus de fatigue que moi. après la soupe. « – Le bon Dieu est plus que juste. « Entre nous. mais je dois dire que les rouliers qui n'ont pas voulu me laisser manger avec eux font meilleure chère que vous. l'observation m'a un peu choquée. il a dit : « – Monsieur le curé du bon Dieu. c'est à Pontarlier que vous allez – 121 – . Êtesvous curé seulement ? Ah ! par exemple. Cependant. « Un moment après il a ajouté : « – Monsieur Jean Valjean. Vous êtes pauvre. pour donner une idée de ce qui se passa à cette table. Vous n'êtes peut-être pas même curé. où la conversation du forçat et de l'évêque est racontée avec une minutie naïve : ………………………………… « … Cet homme ne faisait aucune attention à personne.Chapitre IV Détails sur les fromageries de Pontarlier Maintenant.

a repris mon frère. de Lucenet50 qui était capitaine des portes à Pontarlier dans l'ancien régime. et j'y ai vécu quelque temps du travail de mes bras. Il y a des papeteries. je me suis réfugié en FrancheComté d'abord. les journées sont chaudes. des tanneries. « – Vous allez là. À la révolution. des fabriques d'horlogerie en grand. J'ai trouvé à m'y occuper. puis il s'est interrompu et m'a adressé la parole : « – Chère sœur. Si les nuits sont froides. ma famille a été ruinée. dans un bon pays.« – Avec itinéraire obligé. J'avais de la bonne volonté. à Audincourt et à Beure qui sont très considérables… « Je crois ne pas me tromper et que ce sont bien là les noms que mon frère a cités. des fabriques de cuivre. à Châtillon. dont quatre à Lods. n'avons-nous pas des parents dans ce payslà ? « J'ai répondu : « – Nous en avions. où les touristes ne trouvèrent à dévorer qu'une minuscule omelette restée lé- 50 – 122 – . On n'a qu'à choisir. traversé par les Hugo et les Nodier lors du voyage aux Alpes de l'été 1825. Ce nom rappelle celui du village de Lucenay. Puis il a continué : « – Il faut que je sois en route demain à la pointe du jour. Il fait dur voyager. entre autres M. au moins vingt usines de fer. des huileries. « Je crois bien que c'est comme cela que l'homme a dit. des fabriques d'acier. des distilleries.

Hugo en fait un exemple d'industrie « patriarcale ». une industrie toute patriarcale51 et toute charmante. lui a expliqué très en détail ce que c'étaient que les fruitières de Pontarlier . où vous allez. – 123 – . ma sœur. p. Voir Victor Hugo raconté par Adèle Hugo. entremêlant ses paroles de façons gracieuses pour moi. – Ils prennent à leurs gages un fromager qu'ils appellent le grurin . considérant depuis longtemps les propositions des socialistes utopiques comme régressives. comme s'il eût souhaité que cet homme comprît. ce sont les paysans de la moyenne montagne qui mettent leurs vaches en commun et partagent les produits. les fruitières d'association. « L'homme se ranimait tout en mangeant. monsieur Valjean. a repris mon frère. – le grurin reçoit le lait des associés trois fois par jour et marque les quantités sur une taille double . Une chose m'a frappée. et où il y a quarante ou cinquante vaches. on n'avait que ses bras. 398. Ils ont dans le pays de Pontarlier. tout en faisant manger cet homme. qui sont aux riches. lesquelles produisent sept à huit milliers de fromages par été . c'est vers la mi-juin que les fromagers conduisent leurs vaches dans la montagne.. Cet homme était gendaire dans la famille.« – Oui. 51 Le socialiste Fourier avait donné les fromageries de Pontarlier comme modèle des associations ouvrières de l'avenir. – c'est vers la fin d'avril que le travail des fromageries commence . qui sont aux pauvres . Mon frère lui disait tous ces détails avec cette gaîté aisée que vous lui connaissez. Ce sont leurs fromageries qu'ils appellent fruitières. sans le lui conseiller directement et durement. – qu'on en distinguait deux sortes : – les grosses granges. J'ai travaillé. Il est beaucoup revenu sur ce bon état de grurin. que ce serait un asile pour lui. mais en 93 on n'avait plus de parents. Mon frère lui faisait boire de ce bon vin de Mauves dont il ne boit pas lui-même parce qu'il dit que c'est du vin cher. ouv. « Alors mon frère. cit.

quand un homme a un point douloureux. même pour moi . s'il a eu toutes ces idées. Car dans son histoire il y a sa faute. quelque chose de vraiment évangélique dans cette délicatesse qui s'abstient de sermon. et mon frère semblait éviter tout ce qui pouvait l'en faire souvenir. n'avait que trop sa misère présente à l'esprit. on a cogné à la porte. et de lui faire croire. c'est que.ce que je vous ai dit. Il pensait sans doute que cet homme. ayant ce malheureux sous la main. N'est-ce pas là en effet bien entendre la charité ? N'y a-t-il pas. C'était la mère Gerbaud avec son petit dans ses bras. craignant qu'il n'y eût dans ce mot qui lui échappait quelque chose qui pût froisser l'homme. ou bien un peu de commisération avec exhortation de se mieux conduire à l'avenir. le curé de la paroisse. comme mon frère parlait des montagnards de Pontarlier. ne fût-ce qu'un moment. que le mieux était de l'en distraire. n'a pas dit un mot qui pût rappeler à cet homme qui il était ni apprendre à cet homme qui était mon frère. Mon – 124 – . À force d'y réfléchir. Gédéon Le Prévost ou avec M. C'était bien une occasion en apparence de faire un peu de sermon et d'appuyer l'évêque sur le galérien pour laisser la marque du passage. Dans tous les cas. pendant tout le souper. ni son histoire. il a été d'un bout à l'autre le même homme que tous les soirs. C'est au point qu'à un certain moment. il s'est arrêté court. comme nous étions aux figues. ce que je puis dire. « Vers la fin. qu'il était une personne comme une autre. je crois avoir compris ce qui se passait dans le cœur de mon frère. qui ont un doux travail près du ciel et qui. et il a soupé avec ce Jean Valjean du même air et de la même façon qu'il aurait soupé avec M. à l'exception de quelques paroles sur Jésus quand il est entré. Il eût paru peut-être à un autre que c'était le cas. Mon frère ne lui a même pas demandé de quel pays il était. ajoutait-il. sont heureux parce qu'ils sont innocents. en étant pour lui tout ordinaire. il n'en a rien marqué. n'est-ce pas de n'y point toucher du tout ? Il m'a semblé que ce pouvait être là la pensée intérieure de mon frère. et la meilleure pitié. de lui nourrir l'âme en même temps que le corps et de lui faire quelque reproche assaisonné de morale et de conseil. ni de toute la soirée. bonne madame. de morale et d'allusion. qui s'appelle Jean Valjean. Eh bien ! mon frère.

« Madame Magloire est remontée presque tout de suite. 1985. Madame Magloire a enlevé le couvert bien vite. et il lui a dit : Vous devez avoir bien besoin de votre lit. et nous sommes montées toutes les deux. Mon frère l'a achetée du temps qu'il était en Allemagne. Il ne parlait plus et paraissait très fatigué. mon frère a dit les grâces. L'homme pendant ce temps-là ne faisait pas grande attention. « Je suis ravie de votre idée. près des sources du Danube. de mettre votre peau de chevreuil sur le lit. » (Lettres de Juliette. à Tottlingen. La pauvre vieille Gerbaud partie. C'est dommage que cette peau soit vieille .frère a baisé l'enfant au front. en octobre 1840. ainsi que le petit couteau à manche d'ivoire dont je me sers à table. Les nuits sont glaciales. Victor l'avait achetée à Tüttlingen et offerte à Juliette lors de leur voyage en Forêt-Noire.) 52 – 125 – . J'ai compris qu'il fallait nous retirer pour laisser dormir ce voyageur. tout le poil s'en va. et m'a emprunté quinze sous que j'avais sur moi pour les donner à la mère Gerbaud. puis il s'est tourné vers cet homme. Je tiens à conserver le souvenir de notre charmant petit voyage à travers la Forêt-Noire. mon Toto. » Cette peau a existé. nous nous sommes mises à prier Dieu dans le salon où l'on étend le linge. Har Po. et puis nous sommes rentrées chacune dans notre chambre sans nous rien dire. J'ai cependant envoyé madame Magloire un instant après porter sur le lit de cet homme une peau de chevreuil de la Forêt-Noire52 qui est dans ma chambre. et cela tient chaud.

le logis était distribué de telle sorte que. – Merci. À peine eut-il prononcé ces paroles pleines de paix que. L'homme le suivit. – Allons. monseigneur Bienvenu prit sur la table un des deux flambeaux d'argent. je vais vous conduire à votre chambre. Un lit blanc et frais y était dressé. il eut un mouvement étrange et qui eût glacé d'épouvante les deux saintes filles si elles en eussent été témoins. dit l'évêque. vous boirez une tasse de lait de nos vaches tout chaud. Demain matin. il fallait traverser la chambre à coucher de l'évêque. tout à coup et sans transition. Aujourd'hui même il nous est difficile de nous rendre compte de ce qui le poussait en ce moment.Chapitre V Tranquillité Après avoir donné le bonsoir à sa sœur. et lui dit : – Monsieur. faites une bonne nuit. madame Magloire serrait l'argenterie dans le placard qui était au chevet du lit. avant de partir. pour passer dans l'oratoire où était l'alcôve ou pour en sortir. C'était le dernier soin qu'elle prenait chaque soir avant de s'aller coucher. dit l'homme. remit l'autre à son hôte. L'homme posa le flambeau sur une petite table. L'évêque installa son hôte dans l'alcôve. Voulait-il donner un – 126 – . Au moment où ils traversaient cette chambre. Comme on a pu le remarquer dans ce qui a été dit plus haut. monsieur l'abbé.

contemplant. un grand rideau de serge tiré de part en part dans l'oratoire cachait l'autel. Quant à l'homme. il rentra dans sa chambre. et. gravement et remuant les lèvres comme quelqu'un qui prie ou qui se parle à lui-même. il dressa les deux doigts de sa main droite et bénit l'homme qui ne se courba pas. marchant. rêvant. Un moment après. il s'écria d'une voix rauque : – Ah çà ! décidément ! vous me logez chez vous près de vous comme cela ! Il s'interrompit et ajouta avec un rire où il y avait quelque chose de monstrueux : – Avez-vous bien fait toutes vos réflexions ? Qui est-ce qui vous dit que je n'ai pas assassiné ? L'évêque leva les yeux vers le plafond et répondit : – Cela regarde le bon Dieu. Puis. fixant sur son hôte un regard sauvage. et. il était dans son jardin.avertissement ou jeter une menace ? Obéissait-il simplement à une sorte d'impulsion instinctive et obscure pour lui-même ? Il se tourna brusquement vers le vieillard. il était vraiment si fatigué qu'il n'avait même pas profité de ces bons draps blancs. croisa les bras. Il avait soufflé sa bougie avec sa narine à la manière des forçats et s'était laissé – 127 – . l'âme et la pensée tout entières à ces grandes choses mystérieuses que Dieu montre la nuit aux yeux qui restent ouverts. Quand l'alcôve était habitée. sans tourner la tête et sans regarder derrière lui. L'évêque s'agenouilla en passant devant ce rideau et fit une courte prière.

Minuit sonnait comme l'évêque rentrait de son jardin dans son appartement. où il s'était tout de suite profondément endormi.tomber tout habillé sur le lit. tout dormait dans la petite maison. Quelques minutes après. – 128 – .

pas loin de la chaumière Val– 129 – . Jean Valjean venait d'atteindre. en apparence du moins. Jean Valjean se réveilla. lui. Il avait perdu en très bas âge son père et sa mère. Il y avait à Faverolles. Il remplaça le père. comme un devoir. Cela se fit simplement. penché sur la table. avait l'air de ne rien voir et laissait faire. s'était tué en tombant d'un arbre. L'aîné des sept enfants avait huit ans. le dernier un an. émondeur comme lui. filles et garçons. il était émondeur à Faverolles. presque la tête dans sa soupe. Quand il eut l'âge d'homme. la tranche de lard le cœur de chou. son père s'appelait Jean Valjean. veuve. ses longs cheveux tombant autour de son écuelle et cachant ses yeux. pourtant. et tant qu'elle eut son mari elle logea et nourrit son jeune frère. ou Vlajean. sa vingt-cinquième année. Son père. sobriquet probablement. avec sept enfants. Sa sœur. Jean Valjean était d'un caractère pensif sans être triste. mère Jeanne. On ne lui avait jamais connu de « bonne amie » dans le pays. Sa mère s'appelait Jeanne Mathieu . Le soir il rentrait fatigué et mangeait sa soupe sans dire un mot. que Jean Valjean. Le mari mourut.Chapitre VI Jean Valjean Vers le milieu de la nuit. pendant qu'il mangeait. pour le donner à quelqu'un de ses enfants . le morceau de viande. Jean Valjean était d'une pauvre famille de paysans de la Brie. et contraction de Voilà Jean. mangeant toujours. Sa mère était morte d'une fièvre de lait mal soignée. lui. Il n'avait pas eu le temps d'être amoureux. Dans son enfance. c'était quelque chose d'assez endormi et d'assez insignifiant. même avec quelque chose de bourru de la part de Jean Valjean. Il n'était resté à Jean Valjean qu'une sœur plus âgée que lui. Sa jeunesse se dépensait ainsi dans un travail rude et mal payé. et soutint à son tour sa sœur qui l'avait élevé. il n'avait pas appris à lire. ce qui est le propre des natures affectueuses. Cette sœur avait élevé Jean Valjean. lui prenait souvent dans son écuelle le meilleur de son repas. Somme toute.

et si hâtivement que les petites filles s'en répandaient sur leur tablier et dans leur goulotte. comme manœuvre. cit. Il arriva à temps pour voir un bras passé à travers un trou fait d'un coup de poing dans la grille et dans la vitre. Il faisait ce qu'il pouvait. mais que faire avec sept petits enfants ?53 C'était un triste groupe que la misère enveloppa et étreignit peu à peu. se disposait à se coucher. le voleur s'enfuyait à toutes jambes . et les enfants n'étaient pas punis. boulanger sur la place de l'Église. comme le petit Poucet entendant la détermination de ses parents de le perdre lui et ses frères. p. Le bras saisit un pain et l'emporta. Jean Valjean. comme garçon de ferme bouvier. s'arrachant le pot. en Italie : « Un soir. puis il se louait comme moissonneur. de l'autre côté de la ruelle. Le voleur avait jeté le pain. dans un lycée et les deux plus petits dans une école. allaient quelquefois emprunter au nom de leur mère une pinte de lait à Marie-Claude. son aîné. Jean n'eut pas d'ouvrage. causant d'eux. abandonnés et perdus eux aussi. exiger de leur mère qu'on mît Abel. Ces sept petits enfants. se retrouvent dans le Victor Hugo raconté par Adèle Hugo (ouv. habituellement affamés. les enfants Valjean. Sa sœur travaillait de son côté. À la lettre. qu'ils buvaient derrière une haie ou dans quelque coin d'allée. Il gagnait dans la saison de l'émondage vingt-quatre sous par jour. Maubert Isabeau. mais il avait encore le bras ensanglanté. Isabeau courut après lui et l'arrêta. à Faverolles. si elle eût su cette maraude. Isabeau sortit en hâte . eût sévèrement corrigé les délinquants. Comme dans le conte du Petit Poucet. Pas de pain. C'était Jean Valjean. payait en arrière de la mère la pinte de lait à Marie-Claude. comme homme de peine. La mère..jean. 124) pour caractériser cette fois l'abandon des enfants Hugo par leur père. lorsqu'il entendit un coup violent dans la devanture grillée et vitrée de sa boutique. une fermière appelée MarieClaude . Il arriva qu'un hiver fut rude. brusque et bougon. » 53 – 130 – . Sept enfants ! Un dimanche soir. ils avaient entendu leur père. La famille n'eut pas de pain.

il y a encore un abîme entre ces races d'hommes et le hideux assassin des villes. Le 22 avril 1796. Il paraissait ne rien comprendre à sa position. ce sont les moments où la pénalité prononce un naufrage. qui a près de quatre-vingt-dix ans aujourd'hui. Un ancien guichetier de la prison. disons-le en passant. la mer. on cria dans Paris la victoire de Montenotte remportée par le général en chef de l'année d'Italie. Jean Valjean fit partie de cette chaîne. Les termes du code étaient formels. ce même jour une grande chaîne fut ferrée à Bicêtre. elles l'empêchaient de parler. il élevait sa main droite et l'abaissait graduellement sept fois comme s'il tou– 131 – . Puis. la forêt. Il y a dans notre civilisation des heures redoutables .Ceci se passait en 1795. tout en sanglotant. se souvient encore parfaitement de ce malheureux qui fut ferré à l'extrémité du quatrième cordon dans l'angle nord de la cour. côtoie de fort près le brigand. appelle Buona-Parte . ce qui lui nuisit. il parvenait seulement à dire de temps en temps : J'étais émondeur à Faverolles. les larmes l'étouffaient. à travers les vagues idées d'un pauvre homme ignorant de tout. de même que le contrebandier. Pourtant. Le braconnier vit dans la forêt le contrebandier vit dans la montagne ou sur la mer. Elles développent le côté farouche. Il avait un fusil dont il se servait mieux que tireur au monde. Quelle minute funèbre que celle où la société s'éloigne et consomme l'irréparable abandon d'un être pensant ! Jean Valjean fut condamné à cinq ans de galères. Jean Valjean fut traduit devant les tribunaux du temps « pour vol avec effraction la nuit dans une maison habitée ». Il était assis à terre comme tous les autres. du 2 floréal an IV. La montagne. sinon qu'elle était horrible. que le message du Directoire aux Cinq-Cents. Les villes font des hommes féroces parce qu'elles font des hommes corrompus. Il y a contre les braconniers un préjugé légitime. Pendant qu'on rivait à grands coups de marteau derrière sa tête le boulon de son carcan. quelque chose d'excessif. Il est probable qu'il y démêlait aussi. font des hommes sauvages. il pleurait. mais souvent sans détruire le côté humain. Jean Valjean fut déclaré coupable. Le braconnier. il était quelque peu braconnier .

C'était. Ces pauvres êtres vivants. sans asile. sur une charrette. ces créatures de Dieu. À Toulon. Jean Valjean lui-même les oublia. A cause du cri étouffé qui accompagne l'effort du pétrin. Tout s'effaça de ce qui avait été sa vie. il l'avait faite pour vêtir et nourrir sept petits enfants. Dans ce cœur où il y avait eu une plaie. Où étaient les six autres ? Elle ne Actuelle rue Madame.chait successivement sept têtes inégales. la borne de ce qui avait été leur champ les oublia . qui sait même ? chacun de leur côté peutêtre. Je ne sais plus par quelle voie ce renseignement lui parvint. Que devint la sœur ? que devinrent les sept enfants ? Qui est-ce qui s'occupe de cela ? Que devient la poignée de feuilles du jeune arbre scié par le pied ? C'est toujours la même histoire. Le clocher de ce qui avait été leur village les oublia . je crois. Ils quittèrent le pays. Elle n'avait plus avec elle qu'un enfant. on nommait enfin « geindre » un apprenti boulanger. Le nom de cette rue désigne métonymiquement la souffrance du petit. aboutissement de la rue du Geindre. et s'enfoncèrent peu à peu dans cette froide brume où s'engloutissent les destinées solitaires. sans guide. il y eut une cicatrice. Elle était à Paris. la chaîne au cou. sans appui désormais. vers la fin de la quatrième année de sa captivité. qui les avait connus au pays. s'en allèrent au hasard. Il y arriva après un voyage de vingt-sept jours. notamment rue Mézières. C'est le quartier de Paris où Hugo a passé sa jeunesse. et par ce geste on devinait que la chose quelconque qu'il avait faite. moines ténèbres où disparaissent successivement tant de têtes infortunées dans la sombre marche du genre humain. il ne fut même plus Jean Valjean . Elle habitait une pauvre rue près de SaintSulpice. la rue du Geindre54. Voilà tout. il fut revêtu de la casaque rouge. entendit-il parler une seule fois de sa sœur. Il partit pour Toulon. jusqu'à son nom . il fut le numéro 24601. 54 – 132 – . un petit garçon. avait vu sa sœur. Quelqu'un. pendant tout le temps qu'il passa à Toulon. après quelques années de séjour au bagne. À peine. le dernier.

si c'est être libre que d'être traqué . une heure de nuit. Il n'avait ni mangé ni dormi depuis trente-six heures. disait-on. en plein air. le tour d'évasion de Jean Valjean arriva. d'avoir peur de tout. À sept heures. un rouet et deux chaises de bois. et. il en usa. l'école ouvrait et il y entrait. jamais il ne les revit. il fut repris. elle le recueillait dans son bouge où il n'y avait qu'un grabat. et souvent endormi dans l'ombre. On l'en entretint un jour. mais il ne put consommer sa fuite. ce qui lui fit huit ans. n° 3. Dans la maison de l'imprimerie il y avait une école. une heure . La sixième année. ce fut un moment. de l'heure qui sonne. de tressaillir au moindre bruit . de tourner la tête à chaque instant . Plus rien n'arriva d'eux à lui . il n'en entendit plus parler. et ce fut pour jamais. du sommeil. du toit qui fume. Vers la fin de cette quatrième année. de l'homme qui passe. jamais il ne les rencontra. de la route. Il avait manqué à l'appel. du buisson. du cheval qui galope. Ses camarades l'aidèrent comme cela se fait dans ce triste lieu. Tous les matins elle allait à une imprimerie rue du Sabot. une vieille femme. Voilà ce qu'on dit à Jean Valjean. Il fallait être là à six heures du matin. tombant de sommeil. on ne les retrouvera plus. un éclair. Quand il pleuvait. Les ouvriers voyaient le matin en passant ce pauvre petit être assis sur le pavé. de la nuit parce qu'on ne voit pas. en avait pitié . puis tout se referma . l'hiver. du chien qui aboie. parce qu'il gênait.le savait peut-être pas elle-même. dans la suite de cette douloureuse histoire. ce fut encore son tour de s'évader . comme une fenêtre brusquement ouverte sur la destinée de ces êtres qu'il avait aimés. et le petit dormait là dans un coin. il fallait que l'enfant attendît. du jour parce qu'on voit. Le soir du second jour. dans la cour. où elle était plieuse et brocheuse. accroupi et plié sur son panier. Il erra deux jours en liberté dans les champs . Seulement. elle menait à cette école son petit garçon qui avait sept ans. la portière. et à la nuit les – 133 – . Le tribunal maritime le condamna pour ce délit à une prolongation de trois ans. du sentier. comme elle entrait à l'imprimerie à six heures et que l'école n'ouvrait qu'à sept. On tira le coup de canon. On ne voulait pas que l'enfant entrât dans l'imprimerie. que l'école ouvrit. se serrant contre le chat pour avoir moins froid. Il s'évada. bien avant le jour l'hiver.

56 En totale infraction aux lois du genre romanesque. Trois ans pour ces quatre heures. il était entré là en 1796 pour avoir cassé un carreau et pris un pain. il en sortit impassible.gens de ronde le trouvèrent caché sous la quille d'un vaisseau en construction . dans ses études sur la question pénale et sur la damnation par la loi. Évasion et rébellion. opposant brutalement la vérité numérique à la vraisemblance et au grief de redite ou de lieu commun. Jean Valjean était entré au bagne sanglotant et frémissant . il en sortit sombre. En octobre 1815 il fut libéré . ce fut. cette intervention directe de l'écrivain. pendant la treizième année qu'il essaya une dernière fois et ne réussit qu'à se faire reprendre après quatre heures d'absence. l'auteur de ce livre rencontre le vol d'un pain. dont deux ans de double chaîne. il résista aux gardes-chiourme qui le saisirent. dénonce l'un par l'autre le savoir romanesque – truqué – et le savoir sociologique – abstrait : qui s'est jamais ému d'une statistique ? Le texte est désigné comme le moyen nécessaire d'une connaissance véridique : exacte et efficace. son tour revint. Une statistique anglaise constate qu'à Londres quatre vols sur cinq ont pour cause immédiate la faim56. La dixième année. Jean Valjean avait volé un pain. Il y était entré désespéré . Place pour une courte parenthèse. C'est la seconde fois que. Trois ans pour cette nouvelle tentative. comme point de départ du désastre d'une destinée. Dix-neuf ans. je crois. Ce fait prévu par le code spécial fut puni d'une aggravation de cinq ans. Treize ans. Enfin. Claude Gueux55 avait volé un pain . Seize ans. Il ne réussit pas mieux. 55 – 134 – . il en profita encore. Que s'était-il passé dans cette âme ? Héros-titre de la nouvelle de Hugo publiée en 1834 – voir le volume Roman I.

sur le lit de planches des forçats. qui a aussi sa clarté. enfin qu'il avait eu tort. soit du travail . mais ce n'était pas un imbécile. il se replia en sa conscience et réfléchit. à lui. dans tous les cas. une mauvaise porte pour sortir de la misère que celle par où l'on entre dans l'infamie . qu'il fallait donc de la patience . La lumière naturelle était allumée en lui. que cela eût mieux valu même pour ces pauvres petits enfants . – 135 – . nous l'avons dit. Il reconnut qu'il n'était pas un innocent injustement puni. malheureusement ou heureusement. Il commença par se juger lui-même. Sous le bâton. un ignorant . augmenta le peu de jour qu'il y avait dans cet esprit. que c'était un acte de folie. Il se constitua tribunal. ensuite que. malheureux homme chétif. soit de la pitié. à la fatigue. que ce n'est pas tout à fait une raison sans réplique de dire : peut-on attendre quand on a faim ? que d'abord il est très rare qu'on meure littéralement de faim . l'homme est ainsi fait qu'il peut souffrir longtemps et beaucoup. que c'était. moralement et physiquement. sous l'ardent soleil du bagne. qu'on ne lui eût peut-être pas refusé ce pain s'il l'avait demandé . au cachot. sans mourir . Il faut bien que la société regarde ces choses puisque c'est elle qui les fait.Chapitre VII Le dedans du désespoir Essayons de le dire. Il s'avoua qu'il avait commis une action extrême et blâmable . Le malheur. C'était. sous la chaîne. de prendre violemment au collet la société tout entière et de se figurer qu'on sort de la misère par le vol . que dans tous les cas il eût mieux valu l'attendre.

dans un cas son imprévoyance déraisonnable. un crime qui durait dix-neuf ans. il jugea la société et la condamna. un crime de la société sur l'individu. S'il n'y avait pas plus d'abus de la part de la loi dans la peine qu'il n'y avait eu d'abus de la part du coupable dans la faute. Si cette peine. la faute commise et avouée. Il se demanda si la société humaine pouvait avoir le droit de faire également subir à ses membres. et par conséquent les plus dignes de ménagements. Si. Ces questions faites et résolues. lui laborieux. celui où est l'expiation. et n'arrivait pas à ce résultat : de retourner la situation. Il la fit responsable du sort qu'il subissait. Il se déclara à lui-même qu'il n'y avait pas équilibre entre le dommage – 136 – . ensuite. lui travailleur. défaut de travail. ne finissait pas par être une sorte d'attentat du plus fort sur le plus faible. et se dit qu'il n'hésiterait peut-être pas à lui en demander compte un jour. et de mettre définitivement le droit du côté de celui-là même qui l'avait violé. un crime qui recommençait tous les jours. manqué de pain. compliquée des aggravations successives pour les tentatives d'évasion. Si la surcharge de la peine n'était point l'effacement du délit. Il la condamna sans haine. S'il n'était pas exorbitant que la société traitât ainsi précisément ses membres les plus mal dotés dans la répartition de biens que fait le hasard. manqué de travail. excès de châtiment. de remplacer la faute du délinquant par la faute de la répression. le châtiment n'avait pas été féroce et outré.Puis il se demanda : S'il était le seul qui avait eu tort dans sa fatale histoire ? Si d'abord ce n'était pas une chose grave qu'il eût. de faire du coupable la victime et du débiteur le créancier. et de saisir à jamais un pauvre homme entre un défaut et un excès. S'il n'y avait pas excès de poids dans un des plateaux de la balance. et dans l'autre cas sa prévoyance impitoyable.

Et puis. l'instruction et la lumière peuvent servir de rallonge au mal. pendant ces dix-neuf ans de torture et d'esclavage. depuis sa sœur. Il y avait à Toulon une école pour la chiourme tenue par des frères ignorantins où l'on enseignait le plus nécessaire à ceux de ces malheureux qui avaient de la bonne volonté. on n'est indigné que lorsqu'on a raison au fond par quelque côté. Cela est triste à dire. Jean Valjean n'était pas. Il y condamna la socié– 137 – . De souffrance en souffrance il arriva peu à peu à cette conviction que la vie était une guerre . à compter. Il résolut de l'aiguiser au bagne et de l'emporter en s'en allant. la société humaine ne lui avait fait que du mal. Il n'avait d'autre arme que sa haine. c'était fortifier sa haine. il conclut enfin que son châtiment n'était pas. Il alla à l'école à quarante ans. Dans certains cas. il jugea la providence qui avait fait la société. jamais il n'avait rencontré une parole amie et un regard bienveillant. Il la condamna aussi. Les hommes ne l'avaient touché que pour le meurtrir. et apprit à lire. Il y entra de la lumière d'un côté et des ténèbres de l'autre. une injustice. d'une nature mauvaise. après avoir jugé la société qui avait fait son malheur. mais qu'à coup sûr c'était une iniquité. Tout contact avec eux lui avait été un coup. Ainsi. cette âme monta et tomba en même temps. Il fut du nombre des hommes de bonne volonté. on l'a vu. Il sentit que fortifier son intelligence. depuis sa mère. on peut être irrité à tort . Jean Valjean se sentait indigné. à la vérité. La colère peut être folle et absurde . et que dans cette guerre il était le vaincu. à écrire. Jamais. depuis son enfance.qu'il avait causé et le dommage qu'on lui causait . Jamais il n'avait vu d'elle que ce visage courroucé qu'elle appelle sa justice et qu'elle montre à ceux qu'elle frappe. Il était encore bon lorsqu'il arriva au bagne.

il eût effacé de cette existence le mot que le doigt de Dieu écrit pourtant sur le front de tout homme : Espérance ! – 138 – . le physiologiste observateur eût vu là une misère irrémédiable. allumer. à la dernière desquelles tout physiologiste eût probablement répondu non. paria des lois qui regardait l'homme avec colère. un élément divin. aux heures de repos qui étaient pour Jean Valjean des heures de rêverie. silencieux et pensif. Certes. comme Dante de la porte de l'enfer. assis. ce galérien morne. sur la barre de quelque cabestan. le bout de sa chaîne enfoncé dans sa poche pour l'empêcher de traîner. et. s'il eût vu à Toulon. comme la colonne vertébrale sous une voûte trop basse ? N'y a-t-il pas dans toute âme humaine. mais il n'eût pas même essayé de traitement . et devenir mauvaise. la destinée étant mauvaise ? Le cœur peut-il devenir difforme et contracter des laideurs et des infirmités incurables sous la pression d'un malheur disproportionné. damné de la civilisation qui regardait le ciel avec sévérité. il eût plaint peutêtre ce malade du fait de la loi. enflammer et faire rayonner splendidement. une première étincelle. attiser. et sans hésiter. La nature humaine se transforme-t-elle ainsi de fond en comble et tout à fait ? L'homme créé bon par Dieu peut-il être fait méchant par l'homme ? L'âme peut-elle être refaite tout d'une pièce par la destinée. incorruptible dans ce monde. les bras croisés. que le bien peut développer. Ici il est difficile de ne pas méditer un instant. il y condamna la providence et sentit qu'il devenait impie. sérieux. il eût détourné le regard des cavernes qu'il aurait entrevues dans cette âme . immortel dans l'autre.té et sentit qu'il devenait méchant. et nous ne voulons pas le dissimuler. n'y avait-il pas dans l'âme de Jean Valjean en particulier. et que le mal ne peut jamais entièrement éteindre ? Questions graves et obscures.

de luimême ou du dehors. tâtonnant comme un aveugle et comme un rêveur. Il s'échappait impétueusement comme le loup qui trouve la – 139 – . après leur formation. c'est de transformer peu à peu. Jean Valjean était dans les ténèbres . Quelquefois en une bête féroce. il haïssait dans les ténèbres . et où était-il ? il ne le savait plus. un homme en une bête fauve. Le propre des peines de cette nature. aux lueurs d'une lumière affreuse. Il vivait habituellement dans cette ombre. C'est-à-dire ce qui est abrutissant. L'éclair passé. ni aux expériences déjà faites.Cet état de son âme que nous avons tenté d'analyser était-il aussi parfaitement clair pour Jean Valjean que nous avons essayé de le rendre pour ceux qui nous lisent ? Jean Valjean voyait-il distinctement. par intervalles. si parfaitement inutiles et folles. il n'y restât pas beaucoup de vague. un pâle et rapide éclair qui illuminait toute son âme. on eût pu dire qu'il haïssait devant lui. dans lesquelles domine ce qui est impitoyable. Par moments il ne savait pas même bien au juste ce qu'il éprouvait. suffiraient à prouver cet étrange travail fait par la loi sur l'âme humaine. en avant et en arrière. une secousse de colère. autant de fois que l'occasion s'en fût présentée. les hideux précipices et les sombres perspectives de sa destinée. Il y avait trop d'ignorance dans Jean Valjean pour que. monté et descendu jusqu'aux lugubres aspects qui étaient depuis tant d'années déjà l'horizon intérieur de son esprit ? Avait-il bien conscience de tout ce qui s'était passé en lui et de tout ce qui s'y remuait ? C'est ce que nous n'oserions dire c'est même ce que nous ne croyons pas. sans songer un instant au résultat. même après tant de malheur. à mesure qu'ils se formaient. tous les éléments dont se composait sa misère morale ? Cet homme rude et illettré s'était-il bien nettement rendu compte de la succession d'idées par laquelle il était. Jean Valjean eût renouvelé ces tentatives. il lui venait tout à coup. et avait-il vu distinctement. il souffrait dans les ténèbres . Les tentatives d'évasion de Jean Valjean. un surcroît de souffrance. Seulement. degré à degré. par une sorte de transfiguration stupide. et faisait brusquement apparaître partout autour de lui. successives et obstinées. la nuit retombait.

avec la tension de son dos et de ses jarrets. il semblait occupé à regarder continuellement quelque chose de terrible. pour virer un cabestan. une des admirables cariatides de Puget qui soutiennent ce balcon se descella et faillit tomber. devant une tentation si violente. Jean Valjean. Quelquefois il montait ainsi jusqu'au toit du bagne. Quand il était repris. il n'y avait plus que l'instinct. d'où a pris nom. rêveurs perpétuels d'évasions. Il parlait peu. soit dit en passant. Il fallait quelque émotion extrême pour lui arracher. À le voir. Il ne riait pas. Sa souplesse dépassait encore sa vigueur. C'est la science des muscles. soutint de l'épaule la cariatide et donna le temps aux ouvriers d'arriver. était un jeu pour Jean Valjean. les nouvelles sévérités qu'on lui infligeait ne servaient qu'à l'effarer davantage. avec ses coudes et ses talons emboîtés dans les aspérités de la pierre. – 140 – . Une fois. comme on réparait le balcon de l'hôtel de ville de Toulon. L'instinct lui disait : sauve-toi ! Le raisonnement lui eût dit : reste ! Mais. une ou deux fois l'an.cage ouverte. Ses camarades l'avaient surnommé Jean-le-Cric. ces éternels envieux des mouches et des oiseaux. pour filer un câble. Jean Valjean valait quatre hommes. la rue Montorgueil près des halles de Paris. La bête seule agissait. le raisonnement avait disparu . Certains forçats. et trouver des points d'appui là où l'on voit à peine une saillie. Toute une statique mystérieuse est quotidiennement pratiquée par les prisonniers. Gravir une verticale. et remplaçait dans l'occasion cet instrument qu'on appelle cric et qu'on appelait jadis orgueil. Étant donné un angle de mur. ce lugubre rire du forçat qui est comme un écho du rire du démon. qui se trouvait là. Un détail que nous ne devons pas omettre. Il soulevait et soutenait parfois d'énormes poids sur son dos. c'est qu'il était d'une force physique dont n'approchait pas un des habitants du bagne. À la fatigue. il se hissait comme magiquement à un troisième étage. finissent par faire de la force et de l'adresse combinées une véritable science.

avec des escarpements horribles. d'hommes et de faits. préjugés. il penserait sans doute ce que pensait Jean Valjean. Tout cela. si effroyable pour qui est dessous. s'échafauder. dont les contours lui échappaient. Dans cette situation. Il lui semblait que ces splendeurs lointaines. la rendaient plus funèbre et plus noire. là-bas l'archevêque mitré. dont la masse l'épouvantait. de préjugés. À travers les perceptions maladives d'une nature incomplète et d'une intelligence accablée. dans une sorte de soleil. et quelle pouvait être la nature de sa rêverie ? Si le grain de mil sous la meule avait des pensées. loin de dissiper sa nuit. Âmes tombées au fond de l'infortune possible. quelque groupe. avec une terreur mêlée de rage. allait et venait au-dessus de lui. faits. ici l'argousin et son bâton. s'étager et monter à perte de vue au-dessus de lui. choses. une sorte d'entassement effrayant de choses. de lois. – 141 – . il sentait confusément qu'une chose monstrueuse était sur lui.Il était absorbé en effet. tantôt loin et sur des plateaux inaccessibles. tantôt près de lui. malheureux hommes perdus au plus bas de ces limbes où l'on ne regarde plus. Jean Valjean songeait. tout en haut. les réprouvés de la loi sentent peser de tout son poids sur leur tête cette société humaine. si formidable pour qui est dehors. hommes. quelque détail vivement éclairé. et qui n'était autre chose que cette prodigieuse pyramide que nous appelons la civilisation. lois. Dans cette pénombre obscure et blafarde où il rampait. chaque fois qu'il tournait le cou et qu'il essayait d'élever son regard. marchant sur lui et l'écrasant avec je ne sais quoi de paisible dans la cruauté et d'inexorable dans l'indifférence. ici le gendarme et son sabre. Il distinguait çà et là dans cet ensemble fourmillant et difforme. il voyait. l'empereur couronné et éblouissant. selon le mouvement compliqué et mystérieux que Dieu imprime à la civilisation.

Il se disait : c'est un rêve. La nature visible existait à peine pour lui. Sa raison. si elle n'est arrêtée dans son développement par quelque incident providentiel. Tout ce qui lui était arrivé lui paraissait absurde . même contre les bons. Par moments. Pour résumer. nous nous bornerons à constater qu'en dix-neuf ans. irréfléchie. pleine d'étourdissement. sérieuse. Il se mettait à penser. avaient fini par lui créer une sorte d'état intérieur presque inexprimable. Ses préméditations passaient par les trois phases successives que les natures d'une certaine trempe peuvent seules parcourir. Le point de départ comme le point d'arrivée de toutes ses pensées était la haine de la loi humaine . grâce à la manière dont le bagne l'avait façonné. le redoutable galérien de Toulon. puis la haine du – 142 – . ni de ciel rayonnant. d'une mauvaise action grave. toute d'instinct. était devenu capable. la réaction. ni de fraîches aubes d'avril. obstination. Il serait presque vrai de dire qu'il n'y avait point pour Jean Valjean de soleil. ce qui peut être résumé et traduit en résultats positifs dans tout ce que nous venons d'indiquer.Toutes ces choses. de deux espèces de mauvaises actions : premièrement. cette haine qui. sorte de représaille pour le mal souffert . au milieu de son travail du bagne. l'argousin lui semblait un fantôme . s'il y en a. le profond sentiment des iniquités subies. à la fois plus mûre et plus troublée qu'autrefois. fantasmagories pleines de réalités. Il regardait l'argousin debout à quelques pas de lui . il s'arrêtait. deuxièmement. tout ce qui l'entourait lui paraissait impossible. tout à coup le fantôme lui donnait un coup de bâton. d'une mauvaise action rapide. débattue en conscience et méditée avec les idées fausses que peut donner un pareil malheur. les innocents et les justes. l'inoffensif émondeur de Faverolles. réalités pleines de spectres. ni de beaux jours d'été. la haine de la société. volonté. Il avait pour mobiles l'indignation habituelle. se révoltait. Jean Valjean. dans un temps donné. en terminant. raisonnement. l'amertume de l'âme. devient. Je ne sais quel jour de soupirail éclairait habituellement son âme.

cette âme s'était desséchée de plus en plus. ce n'était pas sans raison que le passeport qualifiait Jean Valjean d'homme très dangereux. puis la haine de la création. à un être vivant quelconque. D'année en année. et se traduit par un vague et incessant et brutal désir de nuire. il y avait dix-neuf ans qu'il n'avait versé une larme. lentement. mais fatalement.genre humain. À sa sortie du bagne. n'importe à qui. À cœur sec. – 143 – . Comme on voit. œil sec.

Il lutte pourtant. elle blêmit. il sent qu'il devient abîme. que s'est-il donc passé ? Il a glissé. l'énormité joue avec son agonie. de confuses ouvertures le dévorent à demi . Il passe. une populace de vagues crache sur lui. il combat l'inépuisable. il était un vivant. il allait et venait sur le pont avec les autres. le tirent à elles . l'océan lâche s'acharne à le noyer. lui nouent les pieds. est tout à sa manœuvre. Il semble que toute cette eau soit de la haine. Lui. on ne l'entend pas . c'est fini. il essaie de se défendre. il entrevoit des précipices pleins de nuit . tous les haillons de l'eau s'agitent autour de sa tête. cette pauvre force tout de suite épuisée. Le vent souffle. sa misérable tête n'est qu'un point dans l'énormité des vagues. L'homme disparaît. il plonge et remonte à la surface. d'affreuses végétations inconnues le saisissent. Il était là tout à l'heure. il est tombé. Quel spectre que cette voile qui s'en va ! Il la regarde. il nage. Il n'a plus sous les pieds que de la fuite et de l'écroulement. les roulis de l'abîme l'emportent. il fait effort. elle décroît. puis reparaît.Chapitre VIII L'onde et l'ombre Un homme à la mer ! Qu'importe ! le navire ne s'arrête pas. les matelots et les passagers ne voient même plus l'homme submergé . il appelle. les flots se le jettent de l'un à l'autre. il fait partie de l'écume. Maintenant. frissonnant sous l'ouragan. il tend les bras. il essaie de se soutenir. il était de l'équipage. le navire. ce sombre navire-là a une route qu'il est forcé de continuer. – 144 – . Il est dans l'eau monstrueuse. il avait sa part de respiration et de soleil. il la regarde frénétiquement. Il jette des cris désespérés dans les profondeurs. il boit l'amertume. Elle s'éloigne. chaque fois qu'il enfonce. Les flots déchirés et déchiquetés par le vent l'environnent hideusement.

Les rafales soufflent . Où est Dieu ? Il appelle. ses forces sont à bout . Pas de point d'appui. l'un est une tombe. voilà des heures qu'il nage. la solitude. Il assiste. Quelqu'un ! quelqu'un ! Il appelle toujours. l'algue. Il supplie la tempête . Il se sent enseveli à la fois par ces deux infinis. Il est supplicié par cette folie. Il n'y a plus d'hommes. il sent au-dessous de lui les vagues monstres de l'invisible . la vague. Autour de lui. il est seul dans le formidable gouffre crépusculaire. Il songe aux aventures ténébreuses du cadavre dans l'ombre – 145 – . à l'immense démence de la mer. s'est effacé . Sous lui la chute. cela est sourd. de même qu'il y a des anges au-dessus des détresses humaines. la brume. Il entend des bruits étrangers à l'homme qui semblent venir d'au delà de la terre et d'on ne sait quel dehors effrayant. agonisant. l'obscurité. En lui l'horreur et la fatigue. À peine visible dans les pâles ténèbres de l'horizon. l'écueil . Rien au ciel. mais que peuvent-ils pour lui ? Cela vole. la tempête imperturbable n'obéit qu'à l'infini. toutes les écumes l'accablent. cette chose lointaine où il y avait des hommes. le tumulte orageux et inconscient. l'océan et le ciel . ce navire.Où donc est le navire ? Là-bas. Il y a des oiseaux dans les nuées. il enfonce. La nuit descend. Rien à l'horizon. le plissement indéfini des eaux farouches. il se tord. et lui. il appelle. Il implore l'étendue. il se roidit. chante et plane. l'autre est un linceul. Il lève les yeux et ne voit que les lividités des nuages. il râle.

nuées. Qui la ressuscitera ? – 146 – . il se laisse faire. c'est l'inexorable nuit sociale où la pénalité jette ses damnés. souffles.illimitée. Le froid sans fond le paralyse. L'âme. qui est las prend le parti de mourir. Vents. étoiles inutiles ! Que faire ? Le désespéré s'abandonne. à vau-l'eau dans ce gouffre. il lâche prise. il se laisse aller. peut devenir un cadavre. tourbillons. et le voilà qui roule à jamais dans les profondeurs lugubres de l'engloutissement. Ses mains se crispent et se ferment et prennent du néant. c'est l'immense misère. La mer. Ô marche implacable des sociétés humaines ! Pertes d'hommes et d'âmes chemin faisant ! Océan où tombe tout ce que laisse tomber la loi ! Disparition sinistre du secours ! ô mort morale ! La mer.

Il est juste d'ajouter qu'il avait oublié de faire entrer dans ses calculs le repos forcé des dimanches et fêtes qui. Il fallut montrer le passeport jaune. Le lendemain de sa libération. cette masse avait été réduite. un rayon de la vraie lumière des vivants pénétra subitement en lui. volé. et se croyait lésé. Jean Valjean reprit son travail. il faisait de son mieux . Il avait calculé que sa masse. Il se mit à l'ouvrage. à Grasse. et lui demanda ses papiers. quand Jean Valjean entendit à son oreille ce mot étrange : tu es libre ! le moment fut invraisemblable et inouï. Le soir venu. Disons le mot. Jean Valjean avait été ébloui de l'idée de la liberté. il vit devant la porte d'une distillerie de fleurs d'oranger des hommes qui déchargeaient des ballots. le maître paraissait content. qui lui avait été comptée à sa sortie. Il offrit ses services. à la somme de cent neuf francs quinze sous. on lui avait répondu : trente sous. par diverses retenues locales. Et autour de cela bien des amertumes. il avait questionné l'un des ouvriers sur ce qu'ils gagnaient à cette besogne par jour . et lui remit vingt-cinq sous. un rayon de vive lumière. comme il était forcé de repartir le lendemain matin. Pendant qu'il travaillait. On lui ré– 147 – .Chapitre IX Nouveaux griefs Quand vint l'heure de la sortie du bagne. Cela fait. Il avait cru à une vie nouvelle. Mais ce rayon ne tarda point à pâlir. pour dix-neuf ans. un gendarme passa. Il n'y avait rien compris. on les accepta. La besogne pressait. le remarqua. Quoi qu'il en fût. Un peu auparavant. Il était intelligent. Il vit bien vite ce que c'était qu'une liberté à laquelle on donne un passeport jaune. Le maître ne proféra pas une parole. robuste et adroit . Il réclama. entraînait une diminution de vingt-quatre francs environ. pendant son séjour au bagne. il se présenta devant le maître de la distillerie et le pria de le payer. aurait dû s'élever à cent soixante et onze francs.

57 58 La prison La conduite de l'entrepreneur de Grasse inverse la parabole des ouvriers de la dernière heure (Matthieu. c'était le tour de l'individu qui le volait en petit. Maintenant.pondit : cela est assez bon pour toi. en lui diminuant sa masse. 1-16). Le maître le regarda entre les deux yeux et lui dit : Gare le bloc57. l'état. Libération n'est pas délivrance. Là encore il se considéra comme volé58. Il insista. XX. l'avait volé en grand. Voilà ce qui lui était arrivé à Grasse. mais non de la condamnation. La société. On a vu de quelle façon il avait été accueilli à Digne. On sort du bagne. – 148 – .

Ses souvenirs anciens et ses souvenirs immédiats y flottaient pêle-mêle et s'y croisaient confusément. mais il y en avait une qui se représentait continuellement et qui chassait toutes les autres. Il y avait vingt ans bientôt qu'il n'avait couché dans un lit. C'est ce qui arriva à Jean Valjean. Ces six couverts d'argent l'obsédaient. – À quelques pas. Il était dans un de ces moments où les idées qu'on a dans l'esprit sont troubles. Sa fatigue était passée. Il ne put se rendormir. Ce qui le réveilla. la sensation était trop nouvelle pour ne pas troubler son sommeil. et il se mit à penser. – Ils étaient là. Beaucoup de pensées lui venaient. c'est que le lit était trop bon. Il ouvrit les yeux et regarda un moment dans l'obscurité autour de lui. – À l'instant où il avait traversé la chambre d'à côté – 149 – . Le sommeil vient plus aisément qu'il ne revient. et quoiqu'il ne se fût pas déshabillé. perdant leurs formes. quand des choses préoccupent l'esprit. Quand beaucoup de sensations diverses ont agité la journée. Jean Valjean se réveilla. se grossissant démesurément. puis disparaissant tout à coup comme dans une eau fangeuse et agitée. nous allons la dire tout de suite : – Il avait remarqué les six couverts d'argent et la grande cuiller que madame Magloire avait posés sur la table. comme deux heures du matin sonnaient à l'horloge de la cathédrale. Il avait dormi plus de quatre heures. Il était accoutumé à ne pas donner beaucoup d'heures au repos. Cette pensée.Chapitre X L'homme réveillé Donc. Il avait une sorte de va-et-vient obscur dans le cerveau. mais on ne se rendort pas. on s'endort. puis il les referma pour se rendormir.

– Avec la grande cuiller. sortaient. se dressa brusquement sur son séant. Trois heures sonnèrent. on en tirerait au moins deux cents francs. la vieille servante les mettait dans un petit placard à la tête du lit. faisaient sur lui une sorte de pesée . sans savoir pourquoi. Il resta un certain temps rêveur dans cette attitude qui eût eu quelque chose de sinistre pour quelqu'un qui l'eût aperçu ainsi dans cette ombre. – Il avait bien remarqué ce placard. si l'horloge n'eût sonné un coup – le quart ou la demie. – Le double de ce qu'il avait gagné en dix-neuf ans. ôta ses souliers et les posa doucement sur la natte près du lit. hésita encore un moment. rentraient. alors il marcha droit et à petits pas vers la – 150 – . – Et de vieille argenterie.pour venir dans celle où il était. et se trouva. assis sur son lit. puis il reprit sa posture de rêverie et redevint immobile. seul éveillé dans la maison endormie. et écouta . Le dessin en damier de cette bretelle lui revenait sans cesse à l'esprit. en entrant par la salle à manger. – Ils étaient massifs. – Il est vrai qu'il eût gagné davantage si l'administration ne l'avait pas volé. et puis il songeait aussi. Au milieu de cette méditation hideuse. entraient. Tout à coup il se baissa. Son esprit oscilla toute une grande heure dans des fluctuations auxquelles se mêlait bien quelque lutte. Il rouvrit les yeux. les idées que nous venons d'indiquer remuaient sans relâche son cerveau. presque sans savoir comment. Il sembla que ce coup lui eût dit : allons ! Il se leva debout. et avec cette obstination machinale de la rêverie. tout se taisait dans la maison . à un forçat nommé Brevet qu'il avait connu au bagne. et y fût peut-être resté indéfiniment jusqu'au lever du jour. puis il laissa pendre ses jambes et poser ses pieds à terre. Il demeurait dans cette situation. – À droite. et dont le pantalon n'était retenu que par une seule bretelle de coton tricoté. étendit le bras et tâta son havresac qu'il avait jeté dans le coin de l'alcôve.

comme un air froid et vif entra brusquement dans la chambre. Il l'ouvrit. c'était une pleine lune sur laquelle couraient de larges nuées chassées par le vent. referma le tout. Ce coup d'œil jeté. en tira quelque chose qu'il posa sur le lit. Cela faisait au dehors des alternatives d'ombre et de clarté. chargea le sac sur ses épaules. il la referma tout de suite. puis des éclaircies. prit son havresac. intermittent à cause des nuages. le fouilla. Au fond. Il regarda le jardin de ce regard attentif qui étudie plus encore qu'il ne regarde. ressemblait à l'espèce de lividité qui tombe d'un soupirail de cave devant lequel vont et viennent des passants. donnait sur le jardin et n'était fermée. Le jardin était enclos d'un mur blanc assez bas. l'ouvrit. Cela ressemblait à une barre de fer courte. se couvrit de sa casquette dont il baissa la visière sur ses yeux. et au dedans une sorte de crépuscule. il distingua des têtes d'arbres également espacées. chercha son bâton en tâtonnant.fenêtre qu'il entrevoyait. Arrivé à la fenêtre. que d'une petite clavette. au-delà. ce qui indiquait que ce mur séparait le jardin d'une avenue ou d'une ruelle plantée. marcha à son alcôve. La nuit n'était pas très obscure . et l'alla poser dans l'angle de la fenêtre. mais. mit ses souliers dans une des poches. aiguisée comme un épieu à l'une de ses extrémités. Elle était sans barreaux. C'était peut-être un levier ? C'était peut-être une massue ? – 151 – . facile à escalader. puis revint au lit et saisit résolument l'objet qu'il y avait déposé. il fit le mouvement d'un homme déterminé. Il eût été difficile de distinguer dans les ténèbres pour quel emploi avait pu être façonné ce morceau de fer. des éclipses. suffisant pour qu'on pût se guider. selon la mode du pays. Ce crépuscule. Jean Valjean l'examina.

1). il la trouva entrebâillée. comme on sait. L'évêque ne l'avait point fermée. assourdissant son pas. celle de l'évêque. 59 – 152 – . et retenant son haleine. 7. mais retrouvera sa vocation primitive dans Les mines et les mineurs (III. il se dirigea vers la porte de la chambre voisine. terminés à leur extrémité inférieure par une pointe au moyen de laquelle on les enfonce dans le rocher.Au jour on eût pu reconnaître que ce n'était autre chose qu'un chandelier de mineur59. Les chandeliers des mineurs sont en fer massif. Il prit ce chandelier dans sa main droite. et il n'était pas rare qu'ils eussent à leur disposition des outils de mineur. On employait alors quelquefois les forçats à extraire de la roche des hautes collines qui environnent Toulon. Ce chandelier sera au chapitre 12 métamorphosé en chandelier d'argent. Arrivé à cette porte.

Chapitre XI Ce qu'il fait Jean Valjean écouta. Jean Valjean reconnut la difficulté. La porte céda à la pression et fit un mouvement imperceptible et silencieux qui élargit un peu l'ouverture. – 153 – . avec cette douceur furtive et inquiète d'un chat qui veut entrer. Mais il y avait près de la porte une petite table qui faisait avec elle un angle gênant et qui barrait l'entrée. légèrement. Dans les grossissements fantastiques de la première minute. Cette fois il y eut un gond mal huilé qui jeta tout à coup dans cette obscurité un cri rauque et prolongé. et qu'il aboyait comme un chien pour avertir tout le monde et réveiller les gens endormis. plus hardiment. Il poussa la porte. Il attendit un moment. Il fallait à toute force que l'ouverture fût encore élargie. Il la poussa du bout du doigt. plus énergiquement que les deux premières. Elle continua de céder en silence. il se figura presque que ce gond venait de s'animer et de prendre tout à coup une vie terrible. Jean Valjean tressaillit. et poussa une troisième fois la porte. puis poussa la porte une seconde fois. Il prit son parti. L'ouverture était assez grande maintenant pour qu'il pût passer. Aucun bruit. Le bruit de ce gond sonna dans son oreille avec quelque chose d'éclatant et de formidable comme le clairon du jugement dernier.

et qui à cette heure n'étaient plus que des coins ténébreux et des places blanchâtres. On y distinguait çà et là des formes confuses et vagues qui.Il s'arrêta. Il ne recula pas pourtant. un prieDieu. Il ne songea plus qu'à finir vite. Il se hasarda à regarder dans la chambre. Il s'arrêta tout à coup. Il fit un pas et entra dans la chambre. Il y était arrivé plus tôt qu'il n'aurait cru. Un moment il se crut perdu. Quelques minutes s'écoulèrent. Rien n'y avait bougé. avant un quart d'heure. Il prêta l'oreille. un fauteuil chargé de vêtements. et il lui semblait que son souffle sortait de sa poitrine avec le bruit du vent qui sort d'une caverne. Cette chambre était dans un calme parfait. poussée par lui. avait pris l'alarme et avait appelé . Le bruit du gond rouillé n'avait éveillé personne. les deux vieilles femmes allaient crier. n'osant faire un mouvement. Même quand il s'était cru perdu. mais il y avait encore en lui un affreux tumulte. – 154 – . des in-folio ouverts. Il entendait ses artères battre dans ses tempes comme deux marteaux de forge. Ce premier danger était passé. étaient des papiers épars sur une table. Il était près du lit. Il lui paraissait impossible que l'horrible clameur de ce gond irrité n'eût pas ébranlé toute la maison comme une secousse de tremblement de terre . Rien ne remuait dans la maison. Il demeura où il était. éperdu. au jour. Jean Valjean avança avec précaution en évitant de se heurter aux meubles. et retomba de la pointe du pied sur le talon. La porte s'était ouverte toute grande. il n'avait pas reculé. Il entendait au fond de la chambre la respiration égale et tranquille de l'évêque endormi. on viendrait à l'aide . le vieillard allait se lever. des volumes empilés sur un tabouret. la ville serait en rumeur et la gendarmerie sur pied. pétrifié comme la statue de sel. frissonnant. la porte.

comme si elle voulait nous faire réfléchir. Il y avait presque de la divinité dans cet homme ainsi auguste à son insu. d'un vêtement de laine brune qui lui couvrait les bras jusqu'aux poignets. traversant la longue fenêtre. Il dormait paisiblement. et un rayon de lune. Il y avait sur son front l'inexprimable réverbération d'une lumière qu'on ne voyait pas. vint éclairer subitement le visage pâle de l'évêque. pour ainsi dire. Au moment où le rayon de lune vint se superposer. ce nuage se déchira. le silence. était dans l'ombre. Cela pourtant resta doux et voilé d'un demi-jour ineffable. son chandelier de – 155 – .La nature mêle quelquefois ses effets et ses spectacles à nos actions avec une espèce d'à-propos sombre et intelligent. Il était presque vêtu dans son lit. ce jardin sans un frisson. à cette clarté intérieure. Sa tête était renversée sur l'oreiller dans l'attitude abandonnée du repos . comme s'il l'eût fait exprès. car ce ciel était au dedans de lui. et enveloppaient d'une sorte d'auréole majestueuse et sereine ces cheveux blancs et ces yeux fermés. cette nature assoupie. l'heure. Ce ciel. L'âme des justes pendant le sommeil contemple un ciel mystérieux. il laissait pendre hors du lit sa main ornée de l'anneau pastoral et d'où étaient tombées tant de bonnes œuvres et de saintes actions. l'évêque endormi apparut comme dans une gloire. lui. cette maison si calme. Jean Valjean. Au moment où Jean Valjean s'arrêta en face du lit. Cette lune dans le ciel. Toute sa face s'illuminait d'une vague expression de satisfaction. c'était sa conscience. C'était en même temps une transparence lumineuse. d'espérance et de béatitude. à cause des nuits froides des Basses-Alpes. cette tête de vieillard et ce sommeil d'enfant. Un reflet de ce ciel était sur l'évêque. le moment. ajoutaient je ne sais quoi de solennel et d'indicible au vénérable repos de ce sage. C'était plus qu'un sourire et presque un rayonnement. Depuis près d'une demi-heure un grand nuage couvrait le ciel. cette figure où tout était espérance et où tout était confiance.

son bras gauche se leva lentement vers son front. parvenue au bord d'une mauvaise action. avec une bénédiction pour l'un et un pardon pour l'autre. Il semblait prêt à briser ce crâne ou à baiser cette main. puis son bras retomba avec la même lenteur. L'évêque continuait de dormir dans une paix profonde sous ce regard effrayant. On eût dit qu'il hésitait entre les deux abîmes. avait quelque chose de sublime qu'il sentait vaguement. Mais de quelle nature était cette émotion ? Son œil ne se détachait pas du vieillard. Ce sommeil. Pour essayer de s'en rendre compte. – 156 – . c'est qu'il était ému et bouleversé. Cette confiance l'épouvantait. Voilà tout. il faut rêver ce qu'il y a de plus violent en présence de ce qu'il y a de plus doux. mais impérieusement. Il regardait cela. et avec un voisin tel que lui. et Jean Valjean rentra dans sa contemplation. Sur son visage même on n'eût rien pu distinguer avec certitude. La seule chose qui se dégageât clairement de son attitude et de sa physionomie. Jamais il n'avait rien vu de pareil. Ce qui était évident. sa massue dans la main droite. Nul n'eût pu dire ce qui se passait en lui. debout. ses cheveux hérissés sur sa tête farouche.fer à la main. effaré de ce vieillard lumineux. Mais quelle était sa pensée ? Il eût été impossible de le deviner. C'était une sorte d'étonnement hagard. immobile. et il ôta sa casquette. celui où l'on se perd et celui où l'on se sauve. pas même lui. et contemplant le sommeil d'un juste. sa casquette dans la main gauche. Un reflet de lune faisait confusément visible au-dessus de la cheminée le crucifix qui semblait leur ouvrir les bras à tous les deux. Au bout de quelques instants. c'était une étrange indécision. dans cet isolement. Le monde moral n'a pas de plus grand spectacle que celui-là : une conscience troublée et inquiète.

mit l'argenterie dans son sac. jeta le panier. enjamba l'appui du rez-de-chaussée. puis marcha rapidement. la première chose qui lui apparut fut le panier d'argenterie . gagna la porte.Tout à coup Jean Valjean remit sa casquette sur son front. rentra dans l'oratoire. il l'ouvrit . saisit un bâton. droit au placard qu'il entrevoyait près du chevet . la clef y était . sans regarder l'évêque. sauta par-dessus le mur comme un tigre. le long du lit. il leva le chandelier de fer comme pour forcer la serrure . et s'enfuit. ouvrit la fenêtre. franchit le jardin. traversa la chambre à grands pas sans précaution et sans s'occuper du bruit. – 157 – . il le prit.

Chapitre XII L'évêque travaille Le lendemain. madame Magloire courut à l'oratoire. – 158 – . L'évêque venait de ramasser le panier dans une plate-bande. au soleil levant. – Monseigneur. dit l'évêque. C'est donc l'argenterie qui vous occupe ? Je ne sais où elle est. Il se redressa au cri de madame Magloire. Madame Magloire accourut vers lui toute bouleversée. Je ne savais ce qu'il était devenu. cria-t-elle. Il le présenta à madame Magloire. L'évêque venait de se baisser et considérait en soupirant un plant de cochléaria des Guillons que le panier avait brisé en tombant à travers la plate-bande. monseigneur. Rien dedans ! et l'argenterie ? – Ah ! repartit l'évêque. – Jésus-Dieu soit béni ! reprit-elle. entra dans l'alcôve et revint vers l'évêque. – Le voilà. avec toute sa vivacité de vieille alerte. monseigneur Bienvenu se promenait dans son jardin. – Grand bon Dieu ! elle est volée ! C'est l'homme d'hier soir qui l'a volée ! En un clin d'œil. – Eh bien ? dit-elle. votre grandeur saitelle où est le panier d'argenterie ? – Oui.

– Monseigneur. – Tenez ! c'est par là qu'il s'en est allé. cette argenterie était-elle à nous ? Madame Magloire resta interdite. l'homme est parti ! l'argenterie est volée ! Tout en poussant cette exclamation. Mais c'est pour monseigneur. et dit à madame Magloire avec douceur : – Et d'abord. puis leva son œil sérieux. – Ah çà mais ! est-ce qu'il n'y a pas des couverts d'étain ? Madame Magloire haussa les épaules. – Alors. Le chevron du mur avait été arraché. des couverts de fer. – Hélas Jésus ! repartit madame Magloire. – 159 – . Il y eut encore un silence. Qu'était-ce que cet homme ? Un pauvre évidemment. Dans quoi monseigneur va-t-il manger maintenant ? L'évêque la regarda d'un air étonné. Ce n'est pas pour moi ni pour mademoiselle. ses yeux tombaient sur un angle du jardin où l'on voyait des traces d'escalade. Cela nous est bien égal. Elle était aux pauvres. je détenais à tort et depuis longtemps cette argenterie. Il a sauté dans la ruelle Cochefilet ! Ah ! l'abomination ! Il nous a volé notre argenterie ! L'évêque resta un moment silencieux. puis l'évêque continua : – Madame Magloire. – L'étain a une odeur.

Trois hommes en tenaient un quatrième au collet. releva la tête d'un air stupéfait. À ce mot Jean Valjean. pour tremper un morceau de pain dans une tasse de lait. – Aussi a-t-on idée ! disait madame Magloire toute seule en allant et venant. recevoir un homme comme cela ! et le loger à côté de soi ! et quel bonheur encore qu'il n'ait fait que voler ! Ah mon Dieu ! cela fait frémir quand on songe ! Comme le frère et la sœur allaient se lever de table. – Le fer a un goût. dit l'évêque. qui semblait conduire le groupe. même en bois. Quelques instants après. monseigneur Bienvenu faisait gaîment remarquer à sa sœur qui ne disait rien et à madame Magloire qui grommelait sourdement qu'il n'est nullement besoin d'une cuiller ni d'une fourchette. Les trois hommes étaient des gendarmes . Tout en déjeunant. l'autre était Jean Valjean. Il entra et s'avança vers l'évêque en faisant le salut militaire. – 160 – .Madame Magloire fit une grimace significative. – Monseigneur… dit-il. qui était morne et semblait abattu. – Eh bien. il déjeunait à cette même table où Jean Valjean s'était assis la veille. était près de la porte. Un groupe étrange et violent apparut sur le seuil. des couverts de bois. La porte s'ouvrit. – Entrez. Un brigadier de gendarmerie. on frappa à la porte. dit l'évêque.

– 161 – . répondit l'évêque. – Monseigneur.– Monseigneur ! murmura-t-il. Nous l'avons arrêté pour voir. dit le brigadier de gendarmerie. Et bien mais ! je vous avais donné les chandeliers aussi. – Ah ! vous voilà ! s'écria-t-il en regardant Jean Valjean. Il allait comme quelqu'un qui s'en va. qu'elle lui avait été donnée par un vieux bonhomme de prêtre chez lequel il avait passé la nuit ? Je vois la chose. Ce n'est donc pas le curé ?… – Silence ! dit un gendarme. interrompit l'évêque en souriant. – Comme cela. nous pouvons le laisser aller ? – Sans doute. Il avait cette argenterie… – Et il vous a dit. Je suis aise de vous voir. reprit le brigadier. Pourquoi ne les avez-vous pas emportés avec vos couverts ? Jean Valjean ouvrit les yeux et regarda le vénérable évêque avec une expression qu'aucune langue humaine ne pourrait rendre. Cependant monseigneur Bienvenu s'était approché aussi vivement que son grand âge le lui permettait. Et vous l'avez ramené ici ? C'est une méprise. qui sont en argent comme le reste et dont vous pourrez bien avoir deux cents francs. ce que cet homme disait était donc vrai ? Nous l'avons rencontré. – Est-ce que c'est vrai qu'on me laisse ? dit-il d'une voix presque inarticulée et comme s'il parlait dans le sommeil. C'est monseigneur l'évêque. Les gendarmes lâchèrent Jean Valjean qui recula.

– Oui. – À propos. quand vous reviendrez. Vous pourrez toujours entrer et sortir par la porte de la rue. tu n'entends donc pas ? dit un gendarme. voici vos chandeliers. – Mon ami. Prenez-les. – Maintenant. Jean Valjean. et lui dit à voix basse : – N'oubliez pas. vous pouvez vous retirer. sans un regard qui pût déranger l'évêque. Il alla à la cheminée. il est inutile de passer par le jardin. Elle n'est fermée qu'au loquet jour et nuit. allez en paix. n'oubliez jamais que vous m'avez promis d'employer cet argent à devenir honnête homme. prit les deux flambeaux d'argent et les apporta à Jean Valjean. Jean Valjean était comme un homme qui va s'évanouir. qui n'avait aucun souvenir d'avoir rien promis. on te laisse. Il reprit avec une sorte de solennité : – 162 – . Puis se tournant vers la gendarmerie : – Messieurs. reprit l'évêque. avant de vous en aller. L'évêque s'approcha de lui. Les gendarmes s'éloignèrent. Jean Valjean tremblait de tous ses membres. resta interdit. L'évêque avait appuyé sur ces paroles en les prononçant. sans un geste. Il prit les deux chandeliers machinalement et d'un air égaré. mon ami. Les deux femmes le regardaient faire sans un mot. dit l'évêque.

C'est votre âme que je vous achète . – 163 – . je la retire aux pensées noires et à l'esprit de perdition. mais au bien. mon frère. vous n'appartenez plus au mal.– Jean Valjean. et je la donne à Dieu.

Il se demandait qu'est-ce qui remplacerait cela. Jean Valjean pouvait être à trois lieues de Digne. Il n'y avait à l'horizon que les Alpes. Cet état le fatiguait.Chapitre XIII Petit-Gervais Jean Valjean sortit de la ville comme s'il s'échappait. prenant les chemins et les sentiers qui se présentaient sans s'apercevoir qu'il revenait à chaque instant sur ses pas. Il était en proie à une foule de sensations nouvelles. Un sentier qui coupait la plaine passait à quelques pas du buisson. il y avait encore çà et là dans les haies quelques fleurs tardives dont l'odeur. il entendit un bruit joyeux. Il se sentait une sorte de colère . cela l'eût moins agité. – 164 – . Jean Valjean était assis derrière un buisson dans une grande plaine rousse absolument déserte. Au milieu de cette méditation qui n'eût pas peu contribué à rendre ses haillons effrayants pour quelqu'un qui l'eût rencontré. il ne savait contre qui. allongeant sur le sol l'ombre du moindre caillou. Bien que la saison fut assez avancée. tant il y avait longtemps qu'ils ne lui étaient apparus. Il lui venait par moments un attendrissement étrange qu'il combattait et auquel il opposait l'endurcissement de ses vingt dernières années. lui rappelait des souvenirs d'enfance. Il se mit à marcher en toute hâte dans les champs. Des pensées inexprimables s'amoncelèrent ainsi en lui toute la journée. n'ayant pas mangé et n'ayant pas faim. et que les choses ne se fussent point passées ainsi . Pas même le clocher d'un village lointain. Il n'eût pu dire s'il était touché ou humilié. Parfois il eût vraiment mieux aimé être en prison avec les gendarmes. Il erra ainsi toute la matinée. Comme le soleil déclinait au couchant. Il voyait avec inquiétude s'ébranler au dedans de lui l'espèce de calme affreux que l'injustice de son malheur lui avait donné. qu'il traversait en marchant. Ces souvenirs lui étaient presque insupportables.

Cependant l'enfant avait suivi sa pièce du regard. Parmi cette monnaie il y avait une pièce de quarante sous. – Monsieur. avec cette confiance de l'enfance qui se compose d'ignorance et d'innocence. C'était un lieu absolument solitaire. Aussi loin que le regard pouvait s'étendre. Jean Valjean posa le pied dessus. Il ne s'étonna point et marcha droit à l'homme. – 165 – . On n'entendait que les petits cris faibles d'une nuée d'oiseaux de passage qui traversaient le ciel à une hauteur immense. dit le petit savoyard. – ma pièce ? – Comment t'appelles-tu ? dit Jean Valjean. L'enfant tournait le dos au soleil qui lui mettait des fils d'or dans les cheveux et qui empourprait d'une lueur sanglante la face sauvage de Jean Valjean. Tout en chantant l'enfant interrompait de temps en temps sa marche et jouait aux osselets avec quelques pièces de monnaie qu'il avait dans sa main. toute sa fortune probablement. et vit venir par le sentier un petit savoyard d'une dizaine d'années qui chantait. un de ces doux et gais enfants qui vont de pays en pays. et vint rouler vers la broussaille jusqu'à Jean Valjean. sa vielle au flanc et sa boîte à marmotte sur le dos . L'enfant s'arrêta à côté du buisson sans voir Jean Valjean et fit sauter sa poignée de sous que jusque-là il avait reçue avec assez d'adresse tout entière sur le dos de sa main. il n'y avait personne dans la plaine ni dans le sentier.Il tourna la tête. Cette fois la pièce de quarante sous lui échappa. et l'avait vu. laissant voir leurs genoux par les trous de leur pantalon.

Ses yeux étaient troubles. s'il vous plaît ! Ôtez votre pied. L'enfant recommença : – Ma pièce. – Va-t'en. monsieur. L'enfant le prit au collet de sa blouse et le secoua. Il considéra l'enfant avec une sorte d'étonnement. Il était toujours assis. Petit-Gervais ! moi ! moi ! Rendez-moi mes quarante sous. monsieur ! L'œil de Jean Valjean resta fixé à terre. – Monsieur. – Ma pièce ! cria l'enfant. La tête de Jean Valjean se releva. reprit l'enfant. et devenant presque menaçant : – 166 – . Et en même temps il faisait effort pour déranger le gros soulier ferré posé sur son trésor. s'il vous plaît ! Puis irrité. monsieur. quoique tout petit. répondit l'enfant. – Je veux ma pièce ! ma pièce de quarante sous ! L'enfant pleurait. Jean Valjean baissa la tête et ne répondit pas. ma pièce blanche ! mon argent ! Il semblait que Jean Valjean n'entendit point.– Petit-Gervais. dit Jean Valjean. rendez-moi ma pièce. monsieur. puis il étendit la main vers son bâton et cria d'une voix terrible : – Qui est là ? – Moi.

60 – 167 – . et Jean Valjean. il venait de sentir le froid du soir.– Ah. Il était resté debout. 2) évoque un œil ouvert. il ajouta : – Veux-tu bien te sauver ! L'enfant effaré le regarda. Cependant à une certaine distance l'essoufflement le força de s'arrêter. L'ombre se faisait autour de Jean Valjean. puis commença à trembler de la tête aux pieds. I. l'entendit qui sanglotait. Il raffermit sa casquette sur son front. il est probable qu'il avait la fièvre. et. Le soleil s'était couché. fit un pas. arrêté à dix ou douze pas devant lui. se mit à s'enfuir en courant de toutes ses forces sans oser tourner le cou ni jeter un cri. et n'avait pas changé d'attitude depuis que l'enfant s'était enfui. avant que la pièce de quarante sous ne devienne explicitement « un œil ouvert fixé sur lui » et ne rende la vue à Jean Valjean aveugle. ôterez-vous votre pied ? Ôtez donc votre pied. En ce moment il aperçut la Ce tesson bleu. en rappelant La Conscience (La Légende des siècles. le pied toujours sur la pièce d'argent. chercha machinalement à croiser et à boutonner sa blouse. Son regard. après quelques secondes de stupeur. voyons. – Ah ! c'est encore toi ! dit Jean Valjean. Son souffle soulevait sa poitrine à des intervalles longs et inégaux. et se dressant brusquement tout debout. Première série. semblait étudier avec une attention profonde la forme d'un vieux tesson de faïence bleue60 tombé dans l'herbe. Tout à coup il tressaillit . Au bout de quelques instants l'enfant avait disparu. à travers sa rêverie. et se baissa pour reprendre à terre son bâton. çà. Il n'avait pas mangé de la journée .

Des arbrisseaux secouaient leurs petits – 168 – . Rien ne répondit. Qu'est-ce que c'est que ça ? dit-il entre ses dents.pièce de quarante sous que son pied avait à demi enfoncée dans la terre et qui brillait parmi les cailloux. puis s'arrêta. La campagne était déserte et morne. Il n'y avait rien autour de lui qu'une ombre où se perdait son regard et un silence où sa voix se perdait. la saisit. du côté où l'enfant avait disparu. de grandes brumes violettes montaient dans la clarté crépusculaire. Il recula de trois pas. il s'élança convulsivement vers la pièce d'argent. jetant à la fois ses yeux vers tous les points de l'horizon. et. Il était environné de l'étendue. Il dit : « Ah ! » et se mit à marcher rapidement dans une certaine direction. regarda. sans pouvoir détacher son regard de ce point que son pied avait foulé l'instant d'auparavant. se redressant. et donnait aux choses autour de lui une sorte de vie lugubre. Il ne vit rien. Après une centaine de pas. debout et frissonnant comme une bête fauve effarée qui cherche un asile. se mit à regarder au loin dans la plaine. la plaine était froide et vague. Alors il cria de toute sa force : « Petit-Gervais ! PetitGervais ! » Il se tut. La nuit tombait. Au bout de quelques minutes. Une bise glaciale soufflait. et attendit. il s'arrêta. Ce fut comme une commotion galvanique. et ne vit rien. comme si cette chose qui luisait là dans l'obscurité eût été un œil ouvert fixé sur lui.

c'est un petit d'environ dix ans qui a une marmotte. vous savez ? – Je ne l'ai point vu. je crois. Il recommença à marcher. Il allait. Cela passe dans le pays. et de temps en temps il s'arrêtait. dit le prêtre. On ne les connaît pas. et une vielle. – Monsieur le curé. et criait dans cette solitude. c'est un petit enfant étranger. puis il se mit à courir. Mais l'enfant était sans doute déjà bien loin. avec une voix qui était ce qu'on pouvait entendre de plus formidable et de plus désolé : « Petit-Gervais ! Petit-Gervais ! » Certes. voici pour vos pauvres. – Petit-Gervais ? il n'est point des villages d'ici ? pouvez-vous me dire ? – Si c'est comme vous dites. On eût dit qu'ils menaçaient et poursuivaient quelqu'un. – 169 – . il eût eu peur et se fût bien gardé de se montrer.bras maigres avec une furie incroyable. Il rencontra un prêtre qui était à cheval. – Un nommé Petit-Gervais ? – Je n'ai vu personne. avez-vous vu passer un enfant ? – Non. Il tira deux pièces de cinq francs de sa sacoche et les remit au prêtre. Un de ces savoyards. – Monsieur le curé. Il alla à lui et lui dit : – Monsieur le curé. si l'enfant l'eût entendu. mon ami.

à un endroit où trois sentiers se croisaient. il tomba épuisé sur une grosse pierre. regardant. ce n'étaient que des broussailles ou des roches à fleur de terre. appelant. ses jarrets fléchirent brusquement sous lui comme si une puissance invisible l'accablait tout à coup du poids de sa mauvaise conscience . Enfin. et il cria : « Je suis un misérable ! » Alors son cœur creva et il se mit à pleurer. Le prêtre piqua des deux et s'enfuit très effrayé.Jean Valjean prit violemment deux autres écus de cinq francs qu'il donna au prêtre. Il ne pouvait se rendre compte de ce qui se passait en lui. Il se raidissait contre l'action angélique et contre les douces paroles du vieillard. Il promena sa vue au loin et appela une dernière fois : « Petit-Gervais ! Petit-Gervais ! Petit-Gervais ! » Son cri s'éteignit dans la brume. mais il ne rencontra plus personne. criant. on l'a vu. il s'arrêta. Il fit de la sorte un assez long chemin. Il murmura encore : « Petit-Gervais ! » mais d'une voix faible et presque inarticulée. C'était la première fois qu'il pleurait depuis dix-neuf ans. sans même éveiller un écho. dit-il. faites-moi arrêter. il était hors de tout ce qui avait été sa pensée jusque-là. Ce fut là son dernier effort . les poings dans ses cheveux et le visage dans ses genoux. Puis il ajouta avec égarement : – Monsieur l'abbé. – 170 – . Jean Valjean se remit à courir dans la direction qu'il avait d'abord prise. Deux ou trois fois il courut dans la plaine vers quelque chose qui lui faisait l'effet d'un être couché ou accroupi . – Pour vos pauvres. Quand Jean Valjean était sorti de chez l'évêque. La lune s'était levée. Je suis un voleur.

il allait comme un homme ivre. avait-il une perception distincte de ce qui pourrait résulter pour lui de son aventure à Digne ? Entendait-il tous ces bourdonnements mystérieux qui avertissent ou importunent l'esprit à de certains moments de la vie ? Une voix lui disait-elle à l'oreille qu'il venait de traverser l'heure solennelle de sa destinée. que cette fois il fallait vaincre ou être vaincu. » Cela lui revenait sans cesse. était engagée entre sa méchanceté à lui et la bonté de cet homme. il faudrait renoncer à cette haine dont les actions des autres hommes avaient rempli son âme pendant tant d'années. le malheur. et que la lutte. Il sentait indistinctement que le pardon de ce prêtre était le plus grand assaut et la plus formidable attaque dont il eût encore été ébranlé . l'évêque lui avait fait mal à l'âme comme une clarté trop vive lui eût fait mal aux yeux en sortant des ténèbres. que si désormais il n'était pas le meilleur des hommes il en serait le pire. la vie possible qui s'offrait désormais à lui toute pure et toute rayonnante le remplissait de frémisse– 171 – . et elles ne réussissaient qu'à le jeter dans un trouble insupportable et presque douloureux. les yeux hagards. Je la retire à l'esprit de perversité et je la donne au bon Dieu. que son endurcissement serait définitif s'il résistait à cette clémence . qu'il n'y avait plus de milieu pour lui. Il opposait à cette indulgence céleste l'orgueil. En présence de toutes ces lueurs. que. La vie future. Au sortir de cette chose difforme et noire qu'on appelle le bagne. fait l'éducation de l'intelligence . qu'il fallait pour ainsi dire que maintenant il montât plus haut que l'évêque ou retombât plus bas que le galérien. recueillait-il confusément quelque ombre de tout ceci dans sa pensée ? Certes. une lutte colossale et décisive. Si ces idées lui arrivaient.« Vous m'avez promis de devenir honnête homme. Je vous achète votre âme. s'il cédait. il les entrevoyait plutôt qu'il ne les voyait. qui est en nous comme la forteresse du mal. que s'il voulait rester méchant il fallait qu'il devînt monstre ? Ici encore il faut se faire ces questions que nous nous sommes déjà faites ailleurs. nous l'avons dit. que s'il voulait devenir bon il fallait qu'il devînt ange . cependant il est douteux que Jean Valjean fût en état de démêler tout ce que nous indiquons ici. Pendant qu'il marchait ainsi. et qui lui plaisait .

Ce qui était certain. il avait fait une chose dont il n'était déjà plus capable. phénomène étrange et qui n'était possible que dans la situation où il était. ce n'était pas lui qui avait volé. elle traversa brusquement ce chaos qu'il avait dans l'intelligence et le dissipa.ments et d'anxiété. c'est qu'il n'était plus en son pouvoir de faire que l'évêque ne lui eût pas parlé et ne l'eût pas touché. Pourquoi ? Il n'eût assurément pu l'expliquer . par habitude et par instinct. il avait rencontré Petit-Gervais et lui avait volé ses quarante sous. C'est que. Car Hugo conclut tout au contraire de Platon : au lieu de l'éclaircissement progressif des prisonniers philosophiques. Disons-le simplement. en volant cet argent à cet enfant. Quoi qu'il en soit. ce dont il ne se doutait pas. c'est qu'il n'était déjà plus le même homme. c'était la bête qui. un résultat de ce qu'on appelle en statique la force acquise ? C'était cela. Jean Valjean ne retrouve la vue qu'au terme des commotions alternées de la nuit noire et de l'éblouissement. Il ne savait vraiment plus où il en était. Jean Valjean recula avec angoisse et poussa un cri d'épouvante. avait stupidement posé le pied sur cet argent. ce n'était pas l'homme. et c'était aussi peut-être moins encore que cela. Quand l'intelligence se réveilla et vit cette action de la brute. Comme une chouette qui verrait brusquement se lever le soleil. cette dernière mauvaise action eut sur lui un effet décisif . Dans cette situation d'esprit. c'est que tout était changé en lui. était-ce un dernier effet et comme un suprême effort des mauvaises pensées qu'il avait apportées du bagne. 61 – 172 – . mit d'un côté les épaisseurs obs- Singulier jeu avec le mythe de la caverne – que suffit à désigner la chouette emblématique. le forçat avait été ébloui et comme aveuglé par la vertu61. un reste d'impulsion. pendant que l'intelligence se débattait au milieu de tant d'obsessions inouïes et nouvelles.

et il était déjà à ce point séparé de lui-même. puis. et que ce flambeau était l'évêque. avec son visage résolu et morne. en chair et en os. On ne voit plus les objets qu'on a autour de soi. Il fut presque au moment de se demander qui était cet homme. à travers cette hallucination. et l'on voit comme en dehors de soi les figures qu'on a dans l'esprit. Il se contempla donc. quand il reconnut que cela était inutile et impossible. nous l'avons remarqué. et il en eut horreur. et agit sur son âme. avec sa pensée pleine de projets abominables. comme quelqu'un qui cherche à se sauver. Ceci fut donc comme une vision. le bâton à la main. qu'il lui semblait qu'il n'était plus qu'un fantôme. l'évêque et Jean Valjean. il voyait dans une profondeur mystérieuse une sorte de lumière qu'il prit d'abord pour un flambeau. Au moment où il s'écria : » je suis un misérable ! » il venait de s'apercevoir tel qu'il était. il tâcha de retrouver l'enfant pour lui rendre son argent. il s'arrêta désespéré. L'excès du malheur. éperdu. Il vit véritablement ce Jean Valjean. il reconnut qu'elle avait la forme humaine. son sac rempli d'objets volés sur le dos. dans l'état où elle se trouvait. et qu'il avait là devant lui. pour ainsi dire. face à face. avant même de s'examiner et de réfléchir. le hideux galérien Jean Valjean. et en même temps. comme de certains réactifs chimiques agissent sur un mélange trouble en précipitant un élément et en clarifiant l'autre.cures et de l'autre la lumière. Sa conscience considéra tour à tour ces deux hommes ainsi placés devant elle. la blouse sur les reins. l'avait fait en quelque sorte visionnaire. Son cerveau était dans un de ces moments violents et pourtant affreusement calmes où la rêverie est si profonde qu'elle absorbe la réalité. cette face sinistre devant lui. Il n'avait pas fallu – 173 – . En regardant avec plus d'attention cette lumière qui apparaissait à sa conscience. Tout d'abord.

Par un de ces effets singuliers qui sont propres à ces sortes d'extases. le jour se faisait de plus en plus dans son cerveau. mais dans une clarté qu'il n'avait jamais vue jusque-là. le voiturier qui faisait à cette époque le service de Grenoble et qui arrivait à Digne vers trois heures du matin. sa mise en liberté réjouie par tant de plans de vengeance. avec plus d'effroi qu'un enfant. son abrutissement extérieur. un jour extraordinaire. tout cela lui revint et lui apparut.moins que le premier pour détremper le second. L'évêque seul était resté. – 174 – . ce vol de quarante sous à un enfant. vit en traversant la rue de l'évêché un homme dans l'attitude de la prière. Il lui semblait qu'il voyait Satan à la lumière du paradis. à mesure que sa rêverie se prolongeait. Cependant un jour doux était sur cette vie et sur cette âme. Il paraît seulement avéré que. Combien d'heures pleura-t-il ainsi ? que fit-il après avoir pleuré ? où alla-t-il ? on ne l'a jamais su. et elle lui parut affreuse. Sa vie passée. ce qui lui était arrivé chez l'évêque. Tout à coup il disparut. son âme. crime d'autant plus lâche et d'autant plus monstrueux qu'il venait après le pardon de l'évêque. Il pleura à chaudes larmes. Pendant qu'il pleurait. Il remplissait toute l'âme de ce misérable d'un rayonnement magnifique. dans cette même nuit. devant la porte de monseigneur Bienvenu. Jean Valjean pleura longtemps. dans l'ombre. la dernière chose qu'il avait faite. sa première faute. il pleura à sanglots. un jour ravissant et terrible à la fois. clairement. son endurcissement intérieur. sa longue expiation. À un certain moment il ne fut plus qu'une ombre. et elle lui parut horrible . avec plus de faiblesse qu'une femme. Il regarda sa vie. l'évêque grandissait et resplendissait à ses yeux. Jean Valjean s'amoindrissait et s'effaçait. à genoux sur le pavé.

toujours la poussière des faits dément apparemment le sens de l'histoire. avec un certain aplomb royal qui ne manquait pas de fierté. Champion. le 12 mars 1814. espérant la poudre et le retour de l'oiseau royal. étant maire de Bordeaux. Victor Hugo entendait la messe à Saint-Germain-des-Prés. que Hugo pouvait connaître par le Lesur et à laquelle E. L'armée L'exactitude locale des faits. importe moins que leur sens. l'époque reçoit ici l'aspect qui convient à l'épisode qui va suivre : celui d'une farce. 1). étaient badigeonnées d'azur et fleurdelysées. Vis-à-vis de l'histoire comme de l'œuvre du poète. Bruguière de Sorsum était célèbre. 1).Livre troisième – En l'année 1817 Chapitre I L'année 181762 1817 est l'année que Louis XVIII. Il s'établit aussi dans sa valeur autobiographique puisque c'est en 1817 que débuta la carrière de Hugo. C'est l'année où M. 3 et 4) et l'évocation des années 1830-1832 (IV. Toutes les boutiques des perruquiers. 1895). avec la jeunesse de Marius (III. mais ici son progrès ne parvient pas à émerger de l'« éternelle présence du passé ». 1. En 1817. Pour Hugo. avec les autres élèves de la pension Cordier. De là sa pairie. le duc d'Angoulême. 1 et 10) et avec celle des journées de juin 1848 (V. C'était le temps candide où le comte Lynch63 siégeait tous les dimanches comme marguillier au banc d'œuvre de SaintGermain-des-Prés en habit de pair de France. avec son cordon rouge et son long nez. L'action d'éclat commise par M. Biré consacra tout un livre vétilleux (L'Année 1817. la mode engloutissait les petits garçons de quatre à six ans sous de vastes casquettes en cuir maroquiné à oreillons assez ressemblantes à des mitres d'esquimaux. qualifiait la vingt-deuxième de son règne. Il s'établit dans le rapport de ce livre avec Waterloo (II. et cette majesté de profil particulière à un homme qui a fait une action d'éclat. donné la ville un peu trop tôt à M. Lynch était ceci : avoir. 62 – 175 – . 63 La précision de ce profil est peut-être l'effet d'un souvenir personnel .

qu'en 1820. militaire et civique tenue le 1er juin 1815 au champ de Mars. au lieu de chiffres ils portaient les noms des départements. Potier régnait . Les fameuses tabatières contenant le texte gravé de la Charte de 1814 ne furent vendues. La légitimité venait de s'affirmer en coupant le poing. Louis l'avait servie comme diacre. elles aussi. avaient soutenu l'estrade de l'empereur au Champ-de-Mai64. à Carbonneau et à Tolleron. à Pleignier. Napoléon était à Sainte-Hélène. Talleyrand l'avait dite comme évêque. tous deux avaient célébré. ministre désigné des finances. et l'abbé Louis. En 1817. le 14 juillet 1790. à l'autrichienne . les régiments s'appelaient légions . Madame Saqui succédait à Forioso. deux choses étaient populaires : le VoltaireTouquet65 et la tabatière à la Charte. pour recenser et proclamer les votes ratifiant l'Acte additionnel aux Constitutions de l'Empire. dans les contre-allées de ce même Champ de Mars. grand chambellan. deux ans auparavant. puis la tête. peints en bleu avec des traces d'aigles et d'abeilles dédorées. Il y avait encore des Prussiens en France. C'étaient les colonnes qui. Le colonel Touquet ne publia en effet les œuvres choisies de Voltaire qu'en 1820. Elles étaient noircies çà et là de la brûlure du bivouac des Autrichiens baraqués près du Gros-Caillou. comme l'Angleterre lui refusait du drap vert. il faisait retourner ses vieux habits. Delalot était un personnage.française était vêtue de blanc. En 1817. 64 – 176 – . On commençait à faire au ministère de la marine une enquête sur cette fatale frégate de la Spectaculaire cérémonie. 65 Léger anachronisme ici. se regardaient en riant du rire de deux augures . Le prince de Talleyrand. gisant sous la pluie. on apercevait de gros cylindres de bois. et. pourrissant dans l'herbe. mademoiselle Bigottini dansait . Odry n'existait pas encore. M. L'émotion parisienne la plus récente était le crime de Dautun qui avait jeté la tête de son frère dans le bassin du Marché-aux-Fleurs. En cette année 1817. Deux ou trois de ces colonnes avaient disparu dans les feux de ces bivouacs et avaient chauffé les larges mains des kaiserlicks. Pellegrini chantait. la messe de la Fédération au Champ de Mars . Le Champ de Mai avait eu cela de remarquable qu'il avait été tenu au mois de juin et au Champ de Mars.

Le pont d'Austerlitz abdiquait et s'intitulait pont du Jardin du Roi. Son auteur. On voyait germer à son ombre ce futur avocat général de Broè. en attendant qu'il y eut un faux Marchangy appelé d'Arlincourt. car. 66 – 177 – . L'académie française donnait pour sujet de prix : Le bonheur que procure l'étude68. Ourika inédite. servait de boutique à un tonnelier. On grattait les N au Louvre. préoccupé. âgé de 15 ans alors. astronome de la marine sous Louis XVI. il était évident que la ville d'Angoulême avait de droit toutes les L'Hôtel de Cluny. La duchesse de Duras lisait à trois ou quatre amis67. double énigme qui déguisait à la fois le pont d'Austerlitz et le jardin des Plantes. animait de célèbres soirées où Chateaubriand côtoyait Fontanes. Hugo. Cuvier ou Arago. Il y avait un faux Chateaubriand appelé Marchangy. rue de la Harpe. Son poème obtint une mention . des héros qui se font empereurs et des sabotiers qui se font dauphins. le duc d'Angoulême étant grand amiral. dans son boudoir meublé d'X en satin bleu ciel. concourut en cachette de ses maîtres à ce prix. Villemain. Le colonel Selves allait en Égypte pour y devenir Soliman pacha. M. On voyait encore sur la plate-forme de la tour octogone de l'hôtel de Cluny66 la petite logette en planches qui avait servi d'observatoire à Messier. madame Cottin était déclarée le premier écrivain de l'époque. Le palais des Thermes. 67 Ourika ne fut écrite qu'à partir de 1820. vendu aux enchères en 1807. la duchesse de Duras. promis aux sarcasmes de Paul-Louis Courier. un accessit fut attribué à Charles Loyson – voir note 80. Claire d'Albe et Malek-Adel étaient des chefs-d'œuvre . 68 V. était devenu la propriété d'un éditeur-imprimeur. Moutard. Bellart était officiellement éloquent. avait deux soucis : Napoléon et Mathurin Bruneau. L'institut laissait rayer de sa liste l'académicien Napoléon Bonaparte. Une ordonnance royale érigeait Angoulême en école de marine. Louis XVIII. M.Méduse qui devait couvrir de honte Chaumareix et de gloire Géricault. tout en annotant du coin de l'ongle Horace.

71 Ce périodique ne commença à paraître qu'en 1818. auteur de l'Agnese. sans quoi le principe monarchique eût été entamé. déjà regardé du fond de l'ombre par Louvel. David n'avait plus de talent. C'est le 22 mars 1817 que la tragédie Germanicus tomba. Arnault72 n'avait Angoulême était en effet. sous les coups de canne que sous les sifflets. Toutes les jeunes filles chantaient l'Ermite de SaintAvelle. des journalistes prostitués insultaient les proscrits de 1815 . Œuvres Complètes. siège d'une école de marine. p. Le Constitutionnel était constitutionnel. plus. Arnault est une des gloires tombées de l'Empire qui avait fait de ce dramaturge un administrateur. Hugo 69 – 178 – . Grand Amiral. Le Nain jaune se transformait en Miroir. Le format était restreint. mais la liberté était grande. pour honorer son duc. On agitait en conseil des ministres la question de savoir si l'on devait tolérer les vignettes représentant des voltiges qui assaisonnaient les affiches de Franconi et qui attroupaient les polissons des rues. banni en 1816.qualités d'un port de mer69. le duc de Berry. En novembre 1817. en tournée dans les ports de France (voir V. Massin. proscrit après les Cent Jours et qui devait mourir en exil à Magdebourg. Hugo dédia au « héros du Midi » le poème La France au duc d'Angoulême. On venait de marier à une princesse de Sicile70 M. Le café Lemblin tenait pour l'empereur contre le café Valois qui tenait pour les Bourbons. paroles d'Edmond Géraud. édition chronologique sous la direction de J. 72 Comme David. Il y avait un an que madame de Staël était morte. 70 Il s'agit de Marie Caroline de Naples. I. bonhomme à la face carrée qui avait une verrue sur la joue. dirigeait les petits concerts intimes de la marquise de Sassenaye. semble-t-il. 185). et Carnot. t. Dans des journaux vendus. Hugo. Les grands journaux étaient tout petits. rue de la Villel'Évêque. Ce t faisait beaucoup rire les bourgeois aux dépens du grand écrivain. transférée à Brest en 1830. Les gardes du corps sifflaient mademoiselle Mars. mais la faute d'orthographe est authentique. Paër. M. La Minerve71 appelait Chateaubriand Chateaubriant.

L'Épingle Noire75 complotait de son écrivit à ce sujet. 73 Redivivus : ressuscité. O'Mahony et de Chappedelaine esquissaient. Il avait assisté au transport de la statue. Au terre-plein du Pont-Neuf. n'y put tenir et il fallut que sa petite main s'attelât au colosse. le 29 mars 1817. Soult n'avait gagné aucune bataille . Victor Hugo avait consacré une ode à cet événement qui était le sujet imposé du grand prix des Jeux Floraux. et y avait participé : « Victor. p. Tous les gens de bons sens convenaient que l'ère des révolutions était à jamais fermée par le roi Louis XVIII. t. un peu approuvés de Monsieur. J. » (Victor Hugo raconté par Adèle Hugo. les polices se faisant un religieux devoir de les intercepter. David ayant. Descartes. 75 Société secrète bonapartiste. s'en plaignait. Or. Le fait n'est point nouveau . cela séparait deux hommes plus qu'un abîme. – 179 – . sur le piédestal qui attendait la statue de Henri IV73. Piet ébauchait. surnommé « l'immortel auteur de la charte ». La statue rut rétablie en août 1818. 159. 319. il est vrai que Napoléon n'avait plus de génie. Dire : les régicides. ceci paraissait plaisant aux feuilles royalistes qui bafouaient à cette occasion le proscrit. Carnot n'avait plus de probité . ou dire : les votants. rue Thérèse. qu'il remporta.plus d'esprit. futur Charles X. n° 4. I. le comte d'Artois. dans un journal belge. présent à l'opération. Les chefs de la droite disaient dans les conjonctures graves : « Il faut écrire à Bacot ».) 74 Conspiration royaliste qui réunissait. ouv. son conciliabule pour consolider la monarchie. p. un court poème intitulé Sur la tragédie de Germanicus – voir éd. ou dire : Buonaparte. dans l'été 1818. quelques officiers sur la terrasse des Tuileries en bordure de Seine. montré quelque humeur de ne pas recevoir les lettres qu'on lui écrivait. cit. Personne n'ignore qu'il est assez rare que les lettres adressées par la poste à un exilé lui parviennent. M. on sculptait le mot Redivivus. MM. jugée et acquittée en 1817. Canuel. le lys d'or. poursuivie. banni. dire : les ennemis.. Elle visait à contraindre Louis XVIII d'abdiquer en faveur de son frère. dire : Napoléon. ou dire : les alliés. ce qui devait être plus tard « la conspiration du bord de l'eau74 ». Massin.

La critique faisant autorité préférait Lafon à Talma. Les lycées s'appelaient collèges. fait par Adèle. debout tous les matins devant sa fenêtre du n° 27 de la rue SaintDominique. une trousse complète de chirurgien dentiste ouverte devant lui. M. Delaverderie s'abouchait avec Trogoff. grave inconvénient. . le duc d'Orléans. 336. Hoffmann signait Z. Hugo distingue le journaliste français Hoffman qui signait « H » en 1817. lequel avait meilleure mine en uniforme de colonel général des houzards que M. au grand homme.. de Chateaubriand se déshabilla entièrement. M. il continuait la conversation. dominait. esprit dans une certaine mesure libéral. il avait à leur usage une trousse de dentiste. p. Les collégiens. M. et dénouant de sa tête un madras. Ce récit est très proche de celui. ses pantoufles de maroquin vert. Pilorge. tout en dictant des variantes de la Monarchie selon la Charte à M. d'abord dans Le Journal des Débats puis dans La Gazette de France. Les hommes sérieux se demandaient ce que ferait. s'y gourmaient à propos du roi de Rome. ornés au collet d'une fleur de lys d'or. ses cheveux gris coiffés d'un madras. La toilette des dents vint après. qu'il avait charmantes. de M. La ville de Paris faisait redorer à ses frais le dôme des Invalides. Chateaubriand76. » (ouv. de Chateaubriand les avait fort belles . le duc de Berry en uniforme de colonel général des dragons . son secrétaire.77 Charles Nodier écrivait Thérèse Aubert. de Féletz signait A.côté. son pantalon de molleton gris. toute une série d'articles.) 77 Dans cet alphabet des critiques de l'époque. La contre-police du château dénonçait à son altesse royale Madame le portrait. enleva son gilet de flanelle. cit. de la seconde visite : « M. se plongea dans l'eau […]. partout exposé. se curait les dents. et tout en travaillant la mâchoire. les yeux fixés sur un miroir. mais bien « Z » en 1824 au bas d'un article peu aimable pour les Odes du jeune poète Hugo qui échangea avec « Z ». 76 – 180 – . M. de juin à août 1824. Decazes. Le divorce était aboli. Hugo condense ici un souvenir historique – La Monarchie selon la Charte est bien de 1817 – et le souvenir personnel de ses premières visites. dans telle ou telle occasion. en pantalon à pieds et en pantoufles. en mars 1820.

archevêque d'Amasie. s'il n'a jamais édité Voltaire. serait le génie du siècle . piètre albatros. Clausel de Montals78 se séparait. semblent bien avoir été autant de droite l'un que l'autre. incarne pour Hugo ce que la Restauration est à la société après la Révolution et l'Empire : une parodie. sous ce titre : Œuvres de Voltaire. cit. depuis général. (Voir Victor Hugo raconté…. le second député. l'envie commençait à le mordre. disait cet éditeur naïf.. a en revanche été le premier éditeur des Odes de V. 302. faisait jouer les deux Philibert à l'Odéon. L'opinion générale était que M. Hugo. Ces deux frères. 80 Ce lauréat de l'accessit académique – voir note 68 –.M. Le cardinal Fesch refusant de se démettre. 78 – 181 – . Charles Loyson80. Le comédien Picard. signe de gloire . « Cela fait venir les acheteurs ». 358). échafaudait son rêve sublime. sur le fronton duquel l'arrachement des lettres laissait encore lire distinctement : THÉÂTRE DE L'IMPÉRATRICE. Il y avait à l'académie des sciences un Fourier célèbre que la postérité a oublié et dans je ne sais quel grenier un Fourier obscur dont l'avenir se souviendra. La querelle de la vallée des Dappes commençait entre la Suisse et la France par un mémoire du capitaine Dufour. p. de Salaberry n'était pas content. on sent qu'il a des pattes. de l'Académie française. qui était de l'Académie dont le comédien Molière n'avait pu être. Saint-Simon. administrait le diocèse de Lyon81. le premier abbé. Le libraire Pélicier publiait une édition de Voltaire79. avait refusé de se démettre de son archiépiscopat. ouv. Bavoux était révolutionnaire. M.) 81 Le cardinal Fesch. M. p. sans y mettre d'enthousiasme à en croire Adèle Hugo (voir le Victor Hugo raconté…. de Trinquelague . sur divers points. oncle de Napoléon. On prenait parti pour ou contre Cugnet de Montarlot. M. De même le vers qui suit inverse les termes de celui de Lemierre : « Même quand l'oiseau marche on sent qu'il a des ailes ». réfugié à Rome après 1815. Clausel de Coussergues . 79 Ce Pelicier. et l'on faisait sur lui ce vers : Même quand Loyson vole. Fabvier était factieux . ignoré. de Pins. de M.

alors ministre. introduit par le duc de Rohan. qui avait voté pour lui. de Vaublanc86. dans le cul-de-sac des Feuillantines. la maison d'enfance de Hugo et le couvent qui recueillera Cosette orpheline. 84 Autre souvenir recueilli par le Victor Hugo raconté… (ouv. 83 Un peu plus âgé que Hugo. ce sculpteur qui fut son ami avait 28 ans en 1817 et exposait pour la première fois. offre. qui avait fait des académiciens par ordonnance. David d'Angers s'essayait à pétrir le marbre83. encore ignorés. 82 – 182 – . du pont Royal au pont Louis XV c'était une mécanique bonne à pas grand'chose. 86 « M. Une chose qui fumait et clapotait sur la Seine avec le bruit d'un chien qui nage allait et venait sous les fenêtres des Tuileries. ne serait-ce que par son nom. du siècle qui vient. Il se présenta. Byron. un singulier maillon entre le collège des Nobles. Ce thème sera repris très largement par Hugo dans Les Travailleurs de la mer. qui était installé lui aussi aux Feuillantines. cette invention de Jouffroy semble n'avoir rencontré qu'indifférence et se solda par un échec financier. revint sur les lieux de son enfance pour y rencontrer Lamennais. Saint-Simon. Au premier tour du scrutin. fit des visites. une espèce de joujou.Lord Byron82 commençait à poindre . de Roquelaure. voulut être académicien par l'Académie. d'un prêtre inconnu nommé Félicité Robert qui a été plus tard Lamennais84. Hugo lui-même – des signes annonciateurs. Il avait publié un gros lourd poème qu'il appelait Le Dernier des Césars. Les Parisiens regardaient cette inutilité avec indifférence. en petit comité de séminaristes. cit. Il entre dans la série – Fourier. réformateur de l'Institut par coup Déjà connu en effet par quelques articles littéraires français et quelques traductions.. M. p. 85 Lancée sur la Seine en août 1816. Mais sa vraie vogue est plus tardive. le bateau à vapeur. une note d'un poème de Millevoye l'annonçait à la France en ces termes : un certain lord Baron. Lamennais. L'Institut des nobles orphelins dirigé par l'abbé Caron. M. une rêverie d'inventeur songe-creux. L'abbé Caron parlait avec éloge. de Vaublanc. etc. 128). il n'eut que quatorze voix contre seize. c'est en 1821 que Hugo. une utopie : un bateau à vapeur85.

que l'élection de l'abbé Grégoire à la Chambre en 1819 fut annulée par le ministère. auteur distingué de plusieurs académiciens. Dupuytren et Récamier se prenaient de querelle à l'amphithéâtre de l'École de médecine et se menaçaient du poing à propos de la divinité de Jésus-Christ. François de Neufchâteau88. louable cultivateur de la mémoire de Parmentier. était dénoncée comme néologisme par M. faisait mille efforts pour que pomme de terre fût prononcée parmentière. 303). il est plus célèbre comme orateur à la Chambre que comme grammairien puriste. 90 Royer-Collard ne sera élu à l'Académie qu'en 1827. 89 C'est en fait comme « indigne ». à cause de sa dévotion. 4). très encourageante et fleurie de vers. 6. de Neuchâteau. ici reportée sur Marius (III. Le faubourg Saint-Germain et la pavillon Marsan87 souhaitaient pour préfet de police M. ancien évêque. 483).d'État. 87 Métaphore désignant le locataire : le comte d'Artois. Comme on sait. un œil sur la Genèse et l'autre sur la nature. Un ministre qui ne passe pas au premier tour ne passe pas du tout. et n'y réussissait point. Hugo aux œuvres de M. Cette locution que nous venons d'employer : passer à l'état de. sous la troisième arche du pont d'Iéna. que cet académicien accorda au jeune Hugo (p. Royer-Collard90. Cuvier. ordonnance et fournée. ancien sénateur. était passé dans la polémique royaliste à l'état « d'infâme Grégoire89 ». ancien conventionnel. édité par H. L'abbé Grégoire. Gallimard. En 1817. Delaveau. et non « infâme ». « Folio »> 1830-1846. Juin. M. p. après en avoir fait. 88 Le Victor Hugo raconté… a consigné l'entrevue. comme plus tard le « château » désignera le roi Louis-Philippe et son entourage. la pierre neuve avec la- dit à haute voix : Donnez-moi un autre nom. ne pouvait parvenir à l'être. On pouvait distinguer encore à sa blancheur. cette tendresse protectrice aboutit à une « collaboration » de V. – 183 – . » (Choses vues. s'efforçait de plaire à la réaction bigote en mettant les fossiles d'accord avec les textes et en faisant flatter Moïse par les mastodontes.

avait dit tout haut : Sapristi ! je regrette le temps où je voyais Bonaparte et Tal a entrer bras dessus bras dessous au Bal-Sauvage91. La justice appelait à sa barre un homme qui. des hommes qui avaient passé à l'ennemi la veille d'une bataille ne cachaient rien de la récompense et marchaient impudiquement en plein soleil dans le cynisme des richesses et des dignités . 93 « Prière de boutonner votre culotte avant de sortir. au grand plaisir de Glapieu. oubliant ce qui est écrit en Angleterre sur la muraille intérieure des water-closets publics : Please adjust your dress before leaving93. en voyant entrer le comte d'Artois à NotreDame. 92 Village voisin de Nivelles. Pourtant ces détails. orné. et ne peut faire autrement . on avait bouché le trou de mine pratiqué par Blücher pour faire sauter le pont. Cet établissement réapparaîtra dans Mille Francs de récompense sous le nom de « Bal des Neuf Muses. Voilà. En cette année 1817. un des lieux de Waterloo. quatre jeunes Parisiens firent « une bonne farce ». des déserteurs de Ligny et des Quatre-Bras92. C'est de la physionomie des années que se compose la figure des siècles. Propos séditieux. ancien Tripot Sauvage ». » 91 – 184 – . ce qui surnage confusément de l'année 1817. ni petites feuilles dans la végétation – sont utiles. du buste de Napoléon. voir II. 1. étalaient leur dévouement monarchique tout nu . oubliée aujourd'hui. deux ans auparavant. dans le débraillé de leur turpitude payée. L'histoire néglige presque toutes ces particularités. qu'on appelle à tort petits – il n'y a ni petits faits dans l'humanité.quelle. chose étonnante sous la Restauration. l'infini l'envahirait. pêle-mêle. Six mois de prison. Des traîtres se montraient déboutonnés .

ni des génies ni des imbéciles . de Toulouse . Wellington. Glapieu. Oscar. je vais le voir94 ! On sortait d'Ossian. Listolier adorait Dahlia. Oscar s'avance. ni bons ni mauvais. qui avait Chanson anonyme. Autre signe de la vogue de ce prénom. puis « Oscar ». et le premier des Arthurs. enfants du rivage d'Asie. Oscar. tout le monde a vu ces figures-là . Blachevelle aimait Favourite. l'autre Listolier. venait à peine de gagner la bataille de Waterloo. ainsi nommée parce qu'elle était allée en Angleterre . de Montauban. et qui dit étudiant dit parisien . dans le goût oriental : Chantez. ni savants ni ignorants. de Limoges .parfums d'Arabie. Ces Oscars s'appelaient l'un Félix Tholomyès. car à cette époque les Arthurs n'existaient pas encore. Des mains d'Oscar j'ai reçu le mouchoir . l'autre de Limoges. le troisième de Cahors et le quatrième de Montauban . lance d'abord « Alfred ». C'étaient quatre Oscars quelconques. beaux de ce charmant avril qu'on appelle vingt ans. mais ils étaient étudiants. je vais le voir. 94 – 185 – . l'autre Fameuil. l'élégance était scandinave et calédonienne. s'écriait la romance. Ces jeunes gens étaient insignifiants . le genre anglais pur ne devait prévaloir que plus tard. quatre échantillons du premier venu . c'est naître à Paris. Naturellement chacun avait sa maîtresse. Oscar s'avance. le dernier Blachevelle.Chapitre II Double quatuor Ces Parisiens étaient l'un de Toulouse. Oscar est aussi un des personnages de La Forêt mouillée. de Cahors . pour se faire ouvrir par Cyprienne. Brûlez pour lui les parfums d'Arabie. étudier à Paris. dans Mille Francs de récompense. Brûlez pour lui les.

Zéphine. 1974. voir d'Anne Ubersfeld. n'en auraient pu dire autant. mais ayant sur le visage un reste de la sérénité du travail et dans l'âme cette fleur d'honnêteté qui dans la femme survit à la première chute. Sur l'onomastique des Misérables. Fantine semble l'écho décapité de « enfantine ». parfumées et radieuses. Favourite. qui s'appelait Adolphe au premier chapitre. et les belles filles du peuple les ont toutes les deux qui leur parlent bas à l'oreille. Hélas ! si la Yungfrau avait faim ? D'abord prénommée Marguerite Louet (voir plus loin « marguerite ou perle ». On les accable avec la splendeur de tout ce qui est immaculé et inaccessible. Tholomyès avait Fantine. par Michelet interposé. abrégé de Joséphine . dérangées par les amourettes. Pour ne rien celer. Dahlia. se trouvait être Alphonse au second. 95 – 186 – . selon une hypothèse soutenue par J. l'autre flatte . Il y avait une des quatre qu'on appelait la jeune. Gaulmier. et une qu'on appelait la vieille. encore un peu ouvrières. « Nommer la misère ». et Gustave au troisième. Fameuil idolâtrait Zéphine. Il y avait déjà plus d'un épisode à leur roman à peine commencé. oct. Revue des Sciences Humaines. n'ayant pas tout à fait quitté leur aiguille.pris pour nom de guerre un nom de fleur . chacune de son côté. un livre du pasteur Muston. Zéphine et Fantine étaient quatre ravissantes filles. les trois premières étaient plus expérimentées. La vieille avait vingt-trois ans. dite la Blonde95 à cause de ses beaux cheveux couleur de soleil. Ces âmes mal gardées écoutent. De là les chutes qu'elles font et les pierres qu'on leur jette. et surtout Favourite. et l'amoureux. Dahlia. ainsi qu'aurait pu le lui apprendre. qui en était à sa première illusion. paru en 1834. Hugo se souvient peut-être aussi de ces fées protectrices de l'enfance. nommées Fantine par les Vaudois d'Arras. parce qu'elle était la cadette . en latin margarita signifie perle – texte annoté 62). Pauvreté et coquetterie sont deux conseillères fatales l'une gronde. plus insouciantes et plus envolées dans le bruit de la vie que Fantine la Blonde.-déc.

où elle disait du mal de sa fille. fait apporter un matelas qu'elle avait. dînait et soupait comme quatre. et s'était installée. Sage et philosophe. vers d'autres peutêtre. point marié. courant le cachet malgré l'âge. Ces amours-là sont toujours doublés de ces amitiés-là. il était tombé amoureux de cet accident. toutes réserves faites sur ces petits ménages irréguliers. avait pour admiratrices Zéphine et Dahlia. ne parlait jamais à Favourite.Favourite. c'est que. grognon et dévote. Ce qui avait entraîné Dahlia vers Listolier. Puis la vieille avait ouvert le buffet. qui la saluait. déjeunait. étant jeune. et ce qui le prouve. vers l'oisiveté. et Fantine une fille sage. elle avait conquis Fameuil par sa petite manière mutine et caressante de dire : « Oui. ayant été en Angleterre. – Je suis ta mère. – 187 – . une vieille femme à l'air béguin était entrée chez elle et lui avait dit : – Vous ne me connaissez pas. Elle avait eu de très bonne heure un chez-soi. bu et mangé. Son père était un vieux professeur de mathématiques brutal et qui gasconnait . restait des heures sans souffler mot. monsieur ». Favourite. c'était d'avoir de trop jolis ongles roses. Cette mère. et descendait faire salon chez le portier. Ce professeur. Elle rencontrait de temps en temps son père. Comment faire travailler ces ongles-là ? Qui veut rester vertueuse ne doit pas avoir pitié de ses mains. Un matin. Les jeunes gens étant camarades. les jeunes filles étaient amies. mademoiselle ? – Non. Il en était résulté Favourite. c'est deux . Zéphine et Dahlia étaient des filles philosophes. Quant à Zéphine. avait vu un jour la robe d'une femme de chambre s'accrocher à un garde-cendre .

passion pour elle. Nous nous bornons à dire que l'amour de Fantine était un premier amour. Elle reçut un nom comme elle recevait l'eau des nuées sur son front quand il pleuvait. qu'emplit le fourmillement des étudiants et des grisettes. Sortie des plus insondables épaisseurs de l'ombre sociale. pour ainsi dire. C'était une jolie blonde avec de belles dents. Pourquoi Fantine ? On ne lui avait jamais connu d'autre nom. point de nom de baptême. De quels parents ? Qui pourrait le dire ? On ne lui avait jamais connu ni père ni mère. le Directoire existait encore. mais son or était sur sa tête et ses perles étaient dans sa bouche. Elle était la seule des quatre qui ne fût tutoyée que par un seul. car le cœur a sa faim aussi. allant pieds nus dans la rue. Amourette pour lui. Elle travailla pour vivre . un amour fidèle. dira-t-on ? et Tholomyès ? Salomon répondrait que l'amour fait partie de la sagesse. À quinze ans. Point de nom de famille. puis. elle n'avait pas de famille . Elle se nommait Fantine. Personne n'en savait davantage. au fond du peuple. toujours pour vivre. elle vint à Paris "chercher fortune". Elle était née à Montreuil-sur-mer. vi– 188 – . Elle aima Tholomyès. Les rues du quartier latin. Elle s'appela comme il plut au premier passant qui la rencontra toute petite. elle avait au front le signe de l'anonyme et de l'inconnu. Cette créature humaine était venue dans la vie comme cela. elle aima. Elle avait de l'or et des perles pour dot. Fantine quitta la ville et s'alla mettre en service chez des fermiers des environs. À dix ans. On l'appela la petite Fantine. un amour unique. l'église n'était plus là. Fantine était un de ces êtres comme il en éclôt. À l'époque de sa naissance. Fantine était belle et resta pure le plus longtemps qu'elle put.Sage.

les genoux ». il doutait supérieurement de toute chose. Le Gilet rouge. C'était lui qui avait l'esprit. il remplaçait ses dents par des lazzis. 96 – 189 – . Bref. sa santé par l'ironie. Serait-ce de là que viendrait ironie ? Un jour Tholomyès prit à part les trois autres. et il ébauchait une calvitie dont il disait lui-même sans tristesse : crâne à trente ans. mais de façon à le rencontrer toujours. Il digérait médiocrement. et leur dit : Ce qualificatif anticipa sur 1830. Sa jeunesse. Il était délabré. il avait quatre mille francs de rente . splendide scandale sur la montagne Sainte-Geneviève. Gautier. Il avait eu une pièce refusée au Vaudeville. Fantine. Voir Th. quatre mille francs de rente. il était le chef. grande force aux yeux des faibles. dans ces dédales de la colline du Panthéon. et son œil qui pleurait riait sans cesse. Blachevelle. Donc. étant ironique et chauve. où tant d'aventures se nouent et se dénouent. Mais à mesure que sa jeunesse s'éteignait. il allumait sa gaîté . En outre. ses cheveux par la joie. Listolier et Fameuil formaient une sorte de groupe dont Tholomyès était la tête. avait fui longtemps Tholomyès. Tholomyès était un viveur de trente ans. Tholomyès était l'antique étudiant vieux . mal conservé. il était riche . battait en retraite en bon ordre. pliant bagage bien avant l'âge. Il y a une manière d'éviter qui ressemble à chercher. éclatait de rire. et l'on n'y voyait que du feu. C'est en effet à la première d'Hernani que fut jeté le fameux cri : « à la guillotine. l'églogue eut lieu.rent le commencement de ce songe. Iron est un mot anglais qui veut dire fer. fît un geste d'oracle. Il faisait çà et là des vers quelconques. mais tout en fleurs. Ce portrait peu séduisant se complète par l'étymologie grecque du nom de Tholomyès où l'on peut lire « initié – ou initiateur – à la merde ». genou96 à quarante. et il lui était venu un larmoiement à un œil. Il était ridé et édenté .

Zéphine et Favourite nous demandent de leur faire une surprise. Tholomyès baissa la voix. c'est une idée ! Un estaminet plein de fumée se présenta. quand accoucheras-tu de ta surprise ? » En même temps nos parents nous écrivent. à moi surtout. et articula mystérieusement quelque chose de si gai qu'un vaste et enthousiaste ricanement sortit des quatre bouches à la fois et que Blachevelle s'écria : – Ça. et le reste de leur conférence se perdit dans l'ombre. Face jaune. De même qu'à Naples les vieilles femmes crient à saint Janvier : Faccia gialluta.– Il y a bientôt un an que Fantine. Sur ce. les quatre jeunes gens invitant les quatre jeunes filles. Elles nous en parlent toujours. fa o miracolo. Nous la leur avons promise solennellement. Le moment me semble venu. – 190 – . Dahlia. fais ton miracle ! nos belles me disent sans cesse : « Tholomyès. Scie des deux côtés. Causons. ils y entrèrent. Le résultat de ces ténèbres fut une éblouissante partie de plaisir qui eut lieu le dimanche suivant.

la seule qui sût écrire. on dit aujourd'hui Fécamp comme on disait Saint-Cloud. avait écrit ceci à Tholomyès au nom des quatre : « C'est un bonne heure de sortir de bonheur. regardèrent la cascade à sec. Le Paris de 1862 est une ville qui a la France pour banlieue.Chapitre III Quatre à quatre Ce qu'était une partie de campagne d'étudiants et de grisettes. Elles donnaient par moments de petites tapes aux jeunes gens. Favourite. déjà cité dans Le Dernier Jour d'un condamné (chap. Puis ils allèrent à Saint-Cloud par le coche. il y a le wagon . C'était un délire. parmi d'autres criminels connus. achetèrent des mirlitons à Neuilly. Ivresse matinale de la vie ! Adorables années ! L'aile des libellules frissonne. en III. Oh ! qui que vous Célèbre empoisonneur. où il y avait la patache. il y a quarante-cinq ans. cueillirent des bouquets à Puteaux. mangèrent partout des chaussons de pommes. Les jeunes filles bruissaient et bavardaient comme des fauvettes échappées. on se le représente malaisément aujourd'hui. montèrent à la lanterne de Diogène. où Castaing97 n'avait pas encore passé. La veille. se payèrent une partie de bagues au quinconce du grand bassin. XI et XII) et qui se retrouvera. 1. et s'écrièrent : « Cela doit être bien beau quand il y a de l'eau ! » déjeunèrent à la Tête-Noire. furent parfaitement heureux. 97 – 191 – . Les quatre couples accomplirent consciencieusement toutes les folies champêtres possibles alors. et c'était une chaude et claire journée d'été. On entrait dans les vacances. où il y avait le coucou. 7. jouèrent des macarons à la roulette du pont de Sèvres. » C'est pourquoi ils se levèrent à cinq heures du matin. Paris n'a plus les mêmes environs . la figure de ce qu'on pourrait appeler la vie circumparisienne a complètement changé depuis un demi-siècle . il y a le bateau à vapeur .

et présidait cette gaîté avec une verve de jeune faunesse. Signe de pluie. il s'écria : Il y en a une de trop. 99 Voir. Mes brodequins tout neufs de dix francs sont flambés. enjambait éperdument les buissons. Un bon vieux poète classique. et la « fin » choisie par Tholomyès et ses amis. une ondée. manqua à cette compagnie de belle humeur. l'amie de Blachevelle. sautait les fossés. mes enfants.soyez98. 98 – 192 – . Toutes quatre étaient follement jolies. et. errant ce jour-là sous les marronniers de Saint-Cloud. quoique Favourite eût dit en partant. vous souvenez-vous ? Avez-vous marché dans les broussailles. le poème XXIII des Feuilles d'automne commence par les mêmes mots. M. pre- Sur le même thème. songeant aux Grâces. dans La Foret mouillée (1854) : BALMINETTE Bigre de bigre ! Je me mouille les pieds ! Nous sommes embourbés. le chevalier de Labouïsse. Favourite. Mais la nostalgie n'est plus ce qu'elle était car l'avenir réservé à Fantine. Zéphine et Dahlia. les vit passer vers dix heures du matin . la vieille. en écartant les branches à cause de la tête charmante qui vient derrière vous ? Avez-vous glissé en riant sur quelque talus mouillé par la pluie avec une femme aimée qui vous retient par la main et qui s'écrie : « Ah ! mes brodequins tout neufs ! dans quel état ils sont99 ! » Disons tout de suite que cette joyeuse contrariété. alors en renom. ne se quittaient point. par instinct de coquetterie plus encore que par amitié. avec un accent magistral et maternel : Les limaces se promènent dans les sentiers. celle de vingt-trois ans. que le hasard avait faites belles de façon qu'elles se faisaient valoir en se rapprochant et se complétaient. enlèvent de leur innocence à ces souvenirs. un bonhomme qui avait une Éléonore. courait en avant sous les grandes branches vertes. appuyées l'une à l'autre.

engagés dans une discussion sur leurs professeurs. Listolier et Fameuil. Victor offrit à Adèle un « cachemire français ». Tholomyès suivait. Blachevelle semblait avoir été créé expressément pour porter sur son bras le dimanche le châle-ternaux102 boiteux de Favourite. expliquaient à Fantine la différence qu'il y avait entre M. et. 101 Ce professeur de droit (1784-1854) servira encore en III. à la bouche. une chose étrange appelée cigare. précieux par la reliure et les gravures. par Bossuet. son ornement principal était un pantalon jambesd'éléphant. de cette mode venue d'Angleterre. Zéphine et Dahlia étaient coiffées en rouleaux. et les cheveux du sexe tendre commençaient à s'éplorer. 4. texte annoté 17. le byronisme pour les hommes. disaient les autres avec vénération. 102 Châle fabriqué en France par la maison Ternaux. il fumait. Delvincourt et M.naient des poses anglaises . Madame Bovary stigmatise l'effet dévastateur sur la sensibilité féminine. Blondeau101. Pour leur mariage. dominant le groupe. mais on sentait en lui le gouvernement . imitant le cachemire. comme. il y avait de la dictature dans sa jovialité . comme il se permettait tout. – Ce Tholomyès est étonnant. 2 : Oraison funèbre de Blondeau. Rien n'étant sacré pour lui. avec sous-pieds de tresse de cuivre . et sur le goût. les premiers keepsakes100 venaient de paraître. la mélancolie pointait pour les femmes. Il était très gai. plus tard. Quels pantalons ! quelle énergie ! Recueils de textes souvent sentimentaux. « Boiteux » : qui n'a de palmes que d'un côté. Était-ce un « ternaux boiteux » ? 100 – 193 – . en nankin. il avait un puissant rotin de deux cents francs à la main.

Quant à Fantine. la peau blanche laissant voir çà et là les arborescences azurées des veines. la joue puérile et franche. mais ses longs cils pleins d'ombre s'abaissaient discrètement sur ce brouhaha du bas du visage comme pour mettre le holà. Les coins de sa bouche voluptueusement relevés. eût peut-être donné le prix de la coquetterie à ce canezou qui concourait pour la chasteté. c'était la joie. de petits souliers-cothurnes mordorés dont les rubans traçaient des X sur son fin bas blanc à jour. étaient décolletées tout net. corruption du mot quinze août prononcé à la Canebière. invention marseillaise. le canezou de la blonde Fantine. semblait une trouvaille provocante de la décence. ce qui. cachant et montrant à la fois. les épaules modelées comme par Coustou. a beaucoup de grâce et d'agacerie . moins timides. le cou robuste des Junons éginétiques. le rire. aux longues brides blanches. chaleur et midi. Les trois autres. Elle portait à sa main plus volontiers que sur sa tête son petit chapeau de paille cousue. Ses dents splendides avaient évidemment reçu de Dieu une fonction. signifie beau temps. à côté de ces ajustements hardis. Ses épais cheveux blonds. avec ses transparences. avaient l'air d'encourager les audaces . – 194 – . ses indiscrétions et ses réticences. et l'on devinait sous ces chiffons une statue. l'été. délicate de profil. les poignets et les chevilles admirablement emboîtés. Ses lèvres roses babillaient avec enchantement. une gaîté glacée de rêverie . et cette espèce de spencer en mousseline. canezou. telle était Fantine . les paupières grasses. les yeux d'un bleu profond. Éclatante de face. Toute sa toilette avait on ne sait quoi de chantant et de flambant. sculpturale et exquise . Elle avait une robe de barège mauve. présidée par la vicomtesse de Cette aux yeux vert de mer. semblaient faits pour la fuite de Galatée sous les saules. Le plus naïf est quelquefois le plus savant. comme aux mascarons antiques d'Érigone. et dans cette statue une âme. et la fameuse cour d'amour. mais. enclins à flotter et facilement dénoués et qu'il fallait rattacher sans cesse. Cela arrive. ayant au centre une voluptueuse fossette visible à travers la mousseline . sous des chapeaux couverts de fleurs. nous l'avons dit. la nuque forte et souple. dont le nom. les pieds cambrés et petits.

Quoiqu'elle n'eût rien refusé. et d'où résulte l'harmonie du visage . Fantine était aussi la pudeur. une sorte de dignité sérieuse et presque austère l'envahissait soudainement à de certaines heures. L'amour est une faute . Cette fille de l'ombre avait de la race. Son front. Les rares songeurs. était souverainement virginal . ressemblait au dédain d'une déesse. Cette gravité subite. eussent entrevu en cette petite ouvrière. son visage. qui sont le style et le rythme. dans l'intervalle si caractéristique qui sépare la base du nez de la lèvre supérieure. qui confrontent silencieusement toute chose à la perfection. Fantine était l'innocence surnageant sur la faute. signe mystérieux de la chasteté qui rendit Barberousse amoureux d'une Diane trouvée dans les fouilles d'Icône. à Tholomyès. – 195 – . sans trop le savoir. Ce chaste étonnement-là est la nuance qui sépare Psyché de Vénus. parfois sévèrement accentuée. Elle restait un peu étonnée. soit. de la saison et de l'amourette. à travers la transparence de la grâce parisienne. Nous avons dit que Fantine était la joie. à travers toute cette ivresse de l'âge. son nez et son menton offraient cet équilibre de ligne. l'antique euphonie sacrée. Fantine avait les longs doigts blancs et fins de la vestale qui remue les cendres du feu sacré avec une épingle d'or. très distinct de l'équilibre de proportion. le rythme en est le mouvement. Elle était belle sous les deux espèces. elle avait ce pli imperceptible et charmant. on ne le verra que trop. ce qui se dégageait d'elle. Pour un observateur qui l'eût étudiée attentivement. et rien n'était singulier et troublant comme de voir la gaîté s'y éteindre si vite et le recueillement y succéder sans transition à l'épanouissement. au repos.Fantine était belle. c'était une invincible expression de retenue et de modestie. prêtres mystérieux du beau. Le style est la forme de l'idéal .

tu as toujours l'air chose103. 103 – 196 – . cueillant des liserons. Ce sont là les joies. toute une bohème de papillons s'ébattait dans les achillées. dansant. excepté Fantine. Les quatre joyeux couples. courant. Et. Les parterres de SaintCloud embaumaient . chassant aux papillons. De là cette éternelle école buissonnière des amants qui recommence sans cesse et qui durera tant qu'il y aura des buissons et des écoliers. parlant. lui disait Favourite. mouillant leurs bas à jour roses dans les hautes herbes. enfermée dans sa vague résistance rêveuse et farouche. et qui aimait. dans cette communauté de paradis. les abeilles mettaient les jasmins au pillage . Le patricien et le gagne-petit. aux fleurs. les branches gesticulaient dans le vent . et rire. les trèfles et les folles avoines . fraîches. aux champs. Il y avait une fois une fée qui fit les prairies et les arbres exprès pour les amoureux. De là la popularité du printemps parmi les penseurs. Ces passages de couples heureux sont un appel profond à la vie et à la nature. le Il faut peut-être rapprocher ce mot de celui de Gavroche appelant Cosette « mamselle Chosette » (IV. 15. – Toi. resplendissaient. chantant.Chapitre IV Tholomyès est si joyeux qu'il chante une chanson espagnole Cette journée-là était d'un bout à l'autre faite d'aurore. le souffle de la Seine remuait vaguement les feuilles . point méchantes. aux arbres. 2). Toute la nature semblait avoir congé. mêlés au soleil. et font sortir de tout la caresse et la lumière. folles. toutes recevaient un peu çà et là les baisers de tous. il y avait dans l'auguste parc du roi de France un tas de vagabonds. les oiseaux.

comme on parlait autrefois. ce qui faisait. et d'Urfé y mêle des druides. Après le déjeuner les quatre couples étaient allés voir. Et les petits cris. les peintres regardent ces extases et ne savent qu'en faire. incident. le peintre de la roture. était d'aventure tout grand ouvert. Ils avaient franchi la grille. dont les innombrables branches fines comme des fils. Ils avaient robustement secoué le grand filet balançoire attaché aux deux châtaigniers célébrés par l'abbé de Bernis. ces adorations qui éclatent dans la façon de dire une syllabe. Les philosophes. Les belles filles font un doux gaspillage d'elles-mêmes. Il y avait toujours foule à l'admirer. À Issy. les tailles prises au vol. ces jargons qui sont des mélodies. visité l'anachorète mannequin dans sa grotte. on se cherche. parmi les rires universels. quelle transfiguration que d'aimer ! Les clercs de notaire sont des dieux. une plante nouvellement arrivée de l'Inde.duc et pair et le robin. le toulousain Tho– 197 – . L'arbuste vu. Le départ pour Cythère ! s'écrie Watteau . sans feuilles. ébouriffées. lascif traquenard digne d'un satyre devenu millionnaire ou de Turcaret métamorphosé en Priape. Bien National possédé à cette époque par le munitionnaire Bourguin. des plis de jupe envolée où Greuze eût trouvé son compte. tous sont sujets de cette fée. tout cela flamboie et passe dans des gloires célestes. ce qui faisait que l'arbuste avait l'air d'une chevelure pouilleuse de fleurs. Lancret. On croit que cela ne finira jamais. les poètes. dont le nom nous échappe en ce moment. les gens de la cour et les gens de la ville. prix fait avec un ânier. On rit. ces cerises arrachées d'une bouche à l'autre. il y a dans l'air une clarté d'apothéose. dans ce qu'on appelait alors le carré du roi. Le parc. Diderot tend les bras à toutes ces amourettes. Tout en y balançant ces belles l'une après l'autre. étaient couvertes d'un million de petites rosettes blanches . ils étaient revenus par Vanves et Issy. et qui à cette époque attirait tout Paris à Saint-Cloud . contemple ses bourgeois envolés dans le bleu . les poursuites dans l'herbe. Tholomyès s'était écrié : « J'offre des ânes ! » et. essayé les petits effets mystérieux du fameux cabinet des miroirs. tant cela les éblouit. c'était un bizarre et charmant arbrisseau haut sur tige.

ouv. Fantine seule refusa de se balancer105. – Je n'aime pas qu'on ait du genre comme ça. murmura assez aigrement Favourite.lomyès. Toulouse est cousine de Tolosa. on passa la Seine en bateau. ils gagnèrent la barrière de l'Étoile. la vieille chanson gallega probablement inspirée par quelque belle fille lancée à toute volée sur une corde entre deux arbres : Soy de Badajoz. dégringolaient aux montagnes rus- « Je suis de Badajoz . debout depuis cinq heures du matin . la fatigue ne travaille pas. et de Passy. Double image d'Adèle qui. Amor me llama. effarés de bonheur. l'amour m'appelle. 134).. Toda mi alma Es en mi ojos Porque enseñas À tus piernas104. quelque peu espagnol. joie nouvelle . Vers trois heures les quatre couples. on s'en souvient. sur une mélopée mélancolique. 105 Cet épisode rappelle à la fois l'été 1819 où les Hugo rendaient visite aux Foucher alors en villégiature à Issy. cit. le dimanche. mais. bah ! il n'y a pas de lassitude le dimanche. chantait. Toute mon âme est dans mes yeux parce que tu montres tes jambes. Les ânes quittés. » On ignore si cette chanson est authentique ou l'oeuvre de Hugo : indécision qui est l'effet volontaire du texte. 104 – 198 – . et la balançoire des Feuillantines. disait Favourite . p. Ils étaient. n'aimait pas trop être balancée (voir Victor Hugo raconté…. à pied. comme Fantine.

– Patience. 106 – 199 – . De temps en temps Favourite s'écriait : – Et la surprise ? je demande la surprise. et les « montagnes russes » y furent inaugurées le 8 juillet 1817. répondait Tholomyès.ses. édifice singulier qui occupait alors les hauteurs Beaujon106 et dont on apercevait la ligne serpentante au-dessus des arbres des Champs-Élysées. Le jardin Beaujon. ancienne propriété du financier Beaujon. était une sorte de Luna-Park.

de verres et de bouteilles . le quai et la rivière . d'assiettes.) – 200 – . 4. un triquetrac de pieds épouvantable. deux tables . un magnifique rayon d'août effleurant les fenêtres . IV. deux fenêtres d'où l'on pouvait contempler. pleins de soleil et de foule. enfin un peu las. mais laide. des cruchons de bière mêlés à des flacons de vin . Ils faisaient sous la table Un bruit. n'étaient que lumière et poussière.Chapitre V Chez Bombarda Les montagnes russes épuisées. à travers les ormes. Le soleil déclinait. l'appétit s'éteignait. avec alcôve et lit au fond (vu la plénitude du cabaret le dimanche. sur l'une une triomphante montagne de bouquets mêlés à des chapeaux d'hommes et de femmes . Une chambre grande. deux choses dont se compose la gloire. dont on voyait alors l'enseigne rue de Rivoli à côté du passage Delorme. quelque désordre dessous . on avait songé au dîner . succursale qu'avait établie aux Champs-Élysées ce fameux restaurateur Bombarda. et le radieux huitain. il avait fallu accepter ce gîte) . Les 107 Molière dit. Voilà où en était vers quatre heures et demie du soir la bergerade commencée à cinq heures du matin. Les Champs-Élysées. plus exactement : … Vous faisiez sous la table Un bruit. à l'autre les quatre couples attablés autour d'un joyeux encombrement de plats. un trique-trac de pieds épouvantable dit Molière107. (L'Étourdi. peu d'ordre sur la table. s'était échoué au cabaret Bombarda.

descendait l'avenue de Neuilly . épars dans le grand carré et dans le carré Marigny. d'autres buvaient . regorgeait de promeneurs contents. clairon en tête. Le bas peuple des provinces est remuant. Ils sont insouciants et indolents comme des chats. se cabraient dans un nuage d'or. Des tas de faubouriens endimanchés. le drapeau blanc. en 1817. avaient des bonnets de papier . il en faudrait deux bout à bout pour faire un de vos grenadiers. peut-être en remerciement indirect à Sophie pour son rôle dans la conspiration Malet. et qui avait pour ritournelle : Rendez-nous notre père de Gand. ces marbres hennissants. destinée à foudroyer les Cent-Jours. quelques-uns. on entendait leurs rires. sire. celui de Paris ne l'est pas. flottait sur le dôme des Tuileries. jouaient aux bagues et tournaient sur les chevaux de bois . c'était l'époque où un rapport intime et spécial du préfet de police Anglès au roi sur les faubourgs de Paris se terminait par ces lignes : « Tout bien considéré. Sire. n'avait pas encore tout à fait disparu des boutonnières. Tout était radieux. parfois même fleurdelysés comme les bourgeois. Les carrosses allaient et venaient. Rendez-nous notre père. Le Victor Hugo raconté… mentionne ce « lys d'argent suspendu à un ruban de moire blanche » (p. apprentis imprimeurs. Il est remarquable que la taille a encore décru dans cette population depuis cin- Les trois fils Hugo avaient été décorés du Lys d'argent en avril 1814. 259). Il n'y a point de crainte du côté de la populace de la capitale. il n'y a rien à craindre de ces gens-là. des rondes de petites filles jetaient au vent une bourrée bourbonienne alors célèbre. Çà et là au milieu des passants faisant cercle et applaudissant. vaguement rose au soleil couchant. Beaucoup portaient la fleur de lys d'argent108 suspendue au ruban blanc moiré qui. La place de la Concorde. Un escadron de magnifiques gardes du corps. redevenue alors place Louis XV. 108 – 201 – .chevaux de Marly. Ce sont tous petits hommes. C'était un temps de paix incontestable et de profonde sécurité royaliste .

Proportionnez sa chanson à sa nature. s'agit-il de la liberté ? il dépave. En somme. il est propre à toute sorte de nonchalance. personne mieux que lui n'a l'air d'oublier . Donnez-lui une pique. personne ne dort mieux que lui.quante ans . 110 Lointaine annonce du personnage de Gavroche. comme pour servir de pendant à la Minerve aptère du Pirée. mêlée aux armées. il y avait sur la place publique de Corinthe le colosse de bronze d'un chat. Il chante. vous aurez Austerlitz. De la première rue Greneta109 venue. Prenez garde. S'agit-il de la patrie ? il s'enrôle . il est admirable à toute espèce de furie. il fera le 10 août . il fera des fourches caudines. Si l'heure sonne. conquiert l'Europe. de la « canaille bonne ». » Qu'un chat puisse se changer en lion. donnez-lui un fusil. c'est de la canaille bonne. quand il y a de la gloire au bout. c'est sa joie110. et il regardera d'une façon terrible. et il sortira de cette pauvre poitrine grêle assez de vent pour déranger les plis des Alpes. avait l'estime des républiques antiques . et. il ne renverse que Rue joignant la rue Saint-Martin à la rue Montorgueil. Il n'est point dangereux. cela est pourtant. qu'on ne s'y fie pas pourtant . Le chat d'ailleurs. C'est grâce au faubourien de Paris que la révolution. où Blanqui et Barbes résistèrent héroïquement lors de l'insurrection de la Société des Saisons. et son souffle deviendra tempête. sa blouse se drape en chlamyde. ce faubourien va grandir. Gare ! ses cheveux pleins de colère sont épiques . La police naïve de la restauration voyait trop « en beau » le peuple de Paris. les préfets de police ne le croient pas possible . en mai 1839. ce petit homme va se lever. personne n'est plus franchement frivole et paresseux que lui. 109 – 202 – . et vous verrez ! Tant qu'il n'a pour refrain que la Carmagnole. et c'est là le miracle du peuple de Paris. autant qu'on le croit. si méprisé du comte Anglès. Ce n'est point. et le peuple des faubourgs de Paris est plus petit qu'avant la révolution. mais. Il est le point d'appui de Napoléon et la ressource de Danton. il incarnait à leurs yeux la liberté. Le Parisien est au Français ce que l'Athénien était au Grec .

Louis XVI . il délivrera le monde. Le dîner. nous revenons à nos quatre couples. comme nous l'avons dit. – 203 – . s'achevait. Cette note écrite en marge du rapport Anglès. faites-lui chanter la Marseillaise.

les propos d'amour sont des nuées. il pourrait bien y avoir un carnage atroce de votre chère petite personne si je découvrais la moindre infraction à la fidélité que vous me devez..Chapitre VI Chapitre où l'on s'adore Propos de table et propos d'amour .) La dernière phrase fait rêver quand on songe au « flagrant délit » de 1845. cit. Ah ! ne dis pas cela. Tholomyès buvait . p. si je cessais de t'aimer ? – Moi ! s'écria Favourite. Blachevelle sourit avec la fatuité voluptueuse d'un homme chatouillé à l'amour-propre. je t'adore. Favourite regardait tendrement Blachevelle et disait : – Blachevelle. 23. les propos de table sont des fumées. je te ferais arrêter111. » (ouv. Fameuil et Dahlia fredonnaient . je te sauterais après. je te jetterais de l'eau. Listolier soufflait dans une trompette de bois achetée à Saint-Cloud. les uns sont aussi insaisissables que les autres . Favourite reprit : On croirait entendre Juliette. Avec cela que mes nombreux couteaux sont aiguisés à frais. je te grifferais. Ceci amena une question de Blachevelle : – Qu'est-ce que tu ferais. Zéphine riait. 111 – 204 – . inspiratrice d'une bonne part du discours féminin chez Hugo. même pour rire ! Si tu cessais de m'aimer. Ainsi cette lettre du 13 juillet 1835 : « Homme ! prenez garde à vous d'abord. Fantine souriait. Favourite. je te gratignerais.

dit bas à Favourite dans le brouhaha : – Tu l'idolâtres donc bien. répondit Favourite du même ton en ressaisissant sa fourchette. tout en mangeant. Il est très bien. nous dînons dans un endroit où il y a un lit. et continua : – Dahlia. J'aime le petit d'en face de chez moi. J'aime les acteurs. Je suis en train d'être insensée de ce petit-là. il m'a dit : Mamselle. ça me dégoûte de la vie. dans des greniers à rats. j'ai le spleen. – et chanter. faites des beignets de vos gants et je les mangerai. je crierais à la garde ! Ah ! je me gênerais par exemple ! Canaille ! Blachevelle. moi ? qu'on l'entend d'en bas ! Il gagne déjà vingt sous par jour chez un avoué à écrire de la chicane. sa mère dit : « Ah ! mon Dieu ! ma tranquillité est perdue. vois. vois-tu. C'est égal. c'est à peine s'il y a des petits pois au marché. Blachevelle est très pingre. si haut qu'il peut monter. Ah ! il est très bien. se renversa sur sa chaise et ferma orgueilleusement les deux yeux.– Oui. – 205 – . Dahlia. Comme je mens ! Hein ? comme je mens ! Favourite fit une pause. je dis à Blachevelle que je l'adore. est-ce que je sais. extasié. on ne sait que manger. Il n'a fait que pleuvoir tout l'été. je le déteste. c'est une horreur. mon ami. Ah ! il est très bien. et déclamer. Sitôt qu'il rentre. le beurre est si cher ! et puis. Il est fils d'un ancien chantre de Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Il est avare. tu me casses la tête ! » Parce qu'il va dans la maison. le vent m'agace. ton Blachevelle ? – Moi. le vent ne décolère pas. je suis triste. ce jeune homme-là. Le voilà qui va crier. Mais. comme disent les Anglais. Il n'y a que les artistes pour dire des choses comme ça. Il m'idolâtre tant qu'un jour qu'il me voyait faire de la pâte pour des crêpes. dans des trous noirs. le connais-tu ? On voit qu'il a le genre d'être acteur.

dit Blachevelle. reprit Fameuil. Destinons lentement. L'excès de zèle tue la grâce et la joie des bons dîners. pas de hâte. – Tholomyès. ajouta Listolier. Voyez le printemps . Messieurs. et tous ensemble . – 206 – . ce n'était plus que du bruit. – Tholomyès. – Bombarda. contemple mon calme. fit Blachevelle. Tholomyès intervint : – Ne parlons point au hasard ni trop vite. laisse-nous tranquilles. Trop d'improvisation vide bêtement l'esprit. Mêlons la majesté à la ripaille . mangeons avec recueillement . Pas de zèle. tandis que quelques-uns chantaient. – Nous sommes sobres. il est flambé. L'excès de zèle perd les pêchers et les abricotiers.Chapitre VII Sagesse de Tholomyès Cependant. Bombance et Bamboche ! cria Listolier. répondit Tholomyès. les autres causaient tumultueusement. messieurs ! Grimod de la Reynière est de l'avis de Talleyrand. s'il se dépêche. – À bas le tyran ! dit Fameuil. Ne nous pressons pas. Bière qui coule n'amasse point de mousse. Une sourde rébellion gronda dans le groupe. Méditons si nous voulons être éblouissants. s'écria-t-il. c'est-à-dire gelé. – Le dimanche existe. – Tu en es le marquis.

je reviens à mon exhortation. » Pour la suite : Isaac signifie « qui rit » et son père. Le temple élevé à sa mémoire était célèbre pour la qualité des oracles qui y étaient rendus. Tout ce qu'il y a de plus auguste. – Amis. Il faut une limite. pas d'excès. Une tache blanchâtre qui s'aplatit sur le rocher n'empêche pas le condor de planer. fut pris de rire en entendant Dieu lui annoncer cette naissance .Ce médiocre jeu de mots fit l'effet d'une pierre dans une mare. rien de plus. remettez-vous. et sur cette pierre je bâtirai mon Église. et l'esprit. s'écria Tholomyès. et peut-être hors de l'humanité. Écoutez-moi. pas de tohu-bohu. de plus sublime et de plus charmant dans l'humanité. Et notez que ce calembour de Cléopâtre a précédé la bataille d'Actium. 113 Devin argien qui combattit et mourut lors de l'expédition des « Sept contre Thèbes ». même en pointes. Eschyle sur Polynice. je le répète. après la ponte d'une bêtise. Toutes les grenouilles se turent. nom grec qui signifie cuiller à pot. j'ai la prudence d'Amphiaraüs113 et la calvitie de César. Abraham. Est modus in « Tu es Pierre. Le calembour est la fiente de l'esprit qui vole. liesses et jeux de mots. Tout ce qui tombe de la sorte n'est pas nécessairement digne d'enthousiasme et de respect. de l'accent d'un homme qui ressaisit l'empire. Cléopâtre sur Octave. Jésus-Christ a fait un calembour sur saint Pierre112. pas de zèle. Loin de moi l'insulte au calembour ! Je l'honore dans la proportion de ses mérites . Moïse sur Isaac. Cela concédé. et que. Le lazzi tombe n'importe où . le nom du héros batailleur de la tragédie Les Sept contre Thèbes est pris par Eschyle au sens étymologique : « qui a beaucoup de querelles » . 112 – 207 – . sans lui. gaîtés. Cléopâtre répond à Antoine inquiet de voir Octave à Toryne que le nom de cette ville (« cuillère à pot ») montre un ennemi inoffensif. personne ne se souviendrait de la ville de Toryne. s'enfonce dans l'azur. Mes frères. a fait des jeux de mots. Il ne faut pas que trop de stupeur accueille ce calembour tombé du ciel. Le marquis de Montcalm était un royaliste alors célèbre. même aux rébus.

en fait. lorsque l'heure a sonné. Tholomyès choisit d'imiter Origène plutôt que Sylla. Le sage est celui qui sait à un moment donné opérer sa propre arrestation. 116 Le questeur du parricide est le juge d'instruction dans les affaires d'homicides. du bon sens et de l'art. Gula punit Gulax115. 115 Gula : la gueule . jusqu'à preuve du contraire. I. L'indigestion est chargée par le bon Dieu de faire de la morale aux estomacs. en se faisant émasculer. Parce que j'ai fait un peu mon droit. a un estomac qu'il ne faut pas trop remplir. à ce que me disent mes examens. Et. même l'amour. disait. « Il faut de la mesure en toutes choses ». En toute chose il faut écrire à temps le mot finis. 114 – 208 – . prend un parti héroïque. Heureux celui qui. parce que je vais être docteur. tirer le verrou sur son appétit. La gloutonnerie châtie le glouton. à ce qu'il paraît. Ayez quelque confiance en moi. même aux dîners. et abdique comme Sylla. Vous aimez les chaussons aux pommes. retenez ceci : chacune de nos passions. ou Origène117 ! Favourite écoutait avec une attention profonde. mesdames. je parle bien. Horace (Satires. gulax signifierait « le glouton » au prix d'un barbarisme. même en chaussons. Vrai comme je m'appelle Félix Tholomyès. quand cela devient urgent. il ne s'ensuit pas de toute nécessité que je sois un imbécile. parce que je sais la différence qu'il y a entre la question mue et la question pendante. Il faut. parce que j'ai soutenu une thèse en latin sur la manière dont on donnait la torture à Rome au temps où Munatius Demens était questeur du Parricide116. à l'amour. n'en abusez pas.rebus114. Il faut une limite. il faut se contenir. 1). mettre au violon sa fantaisie et se mener soimême au poste. 117 Sylla renonça au pouvoir et Origène. comprenons Munatius « déraillé ». Je vous recommande la modération dans vos désirs. Quant à Munatius Demens. comme le sera Javert.

– comme Victor. avec Marius. gorgez-vous de boissons nitreuses et de tisanes de nymphaeas. quel joli mot ! j'aime ce nom-là. l'exercice outré. Elle déteste le serpent par jalousie de métier. mes amis ! voulez-vous ne sentir aucun aiguillon et vous passer de lit nuptial et braver l'amour ? Rien de plus simple. – Tholomyès. le travail forcé. 118 – 209 – . traînez des blocs. tu es ivre ! – Pardieu ! dit Tholomyès. – Alors sois gai. et joignez-y les bains froids. Ça veut dire Prosper. – J'aime mieux une femme. à bénéficier d'un prénom romain. Et. Voici la recette : la limonade. gentlemen. les lotions avec la liqueur de Saturne et les fomentations avec l'oxycrat. éreintez-vous. crevez de faim. méfiez-vous-en. c'est la boutique en face. homme « prospère ». Tholomyès poursuivit : – Quirites. reprit Blachevelle. remplissant son verre. dit Listolier. Malheur à celui qui se livre au cœur changeant de la femme ! La femme est perfide et tortueuse. savourez des émulsions de pavots et d'agnuscastus. Le serpent. – La femme ! reprit Tholomyès. ne dormez pas. il se leva : Le père de Cosette. assaisonnez-moi cela d'une diète sévère.– Félix118 ! dit-elle. est le seul personnage. C'est en latin. Caballeros. veillez. l'application d'une plaque de plomb. les ceintures d'herbes. cria Blachevelle.

Bacchus [Dieu du vin] que je vais chanter » : début d'une « géorgique » de Virgile (II. un conseil d'ami : trompez-vous de voisin. tu as des lèvres ioniennes. Ce Grec seul eût été digne de peindre ta bouche ! Écoute ! avant toi. 120 L'aphorisme latin dit : « Errare humanum est. scrobage) où Hugo notait les journées de travail des servantes venues récurer et frotter escaliers et parquets. Le propre de l'amour. le cuartin des Baléares vingt-six. le cantaro d'Alicante douze. ô nymphes et muses ! un jour que Blachevelle passait le ruisseau de la rue Guérin-Boisseau. Vous avez l'air d'un joli visage sur lequel.– Gloire au vin ! Nunc te. et vive sa botte qui était plus grande encore ! Mesdames. d'Horace. on s'est assis. la voici : tel peuple. elle erre gaîment. y persister vient du diable. Il y avait un peintre grec. canam119 ! Pardon. Mesdames. et Blachevelle aima. Quant à Favourite. Ô Favourite. la botte du czar Pierre trente. Tu es faite pour recevoir la pomme comme Vénus ou pour la manger comme Ève. Elle n'est pas faite pour cela. telle futaille. » 121 Ce terme « franglais » de Guernesey est attesté dans les carnets de l'exil (scrober. il faut boire ». figure plus que chiffonnée. señoras. mesdemoiselles. Je viens de parler d'Ève. si vous n'étiez de travers. il n'y avait pas de créature digne de ce nom. je vous idolâtre toutes. 2) proche du « Nunc est bibendum » : « Maintenant. il vit une belle fille aux bas blancs et bien tirés qui montrait ses jambes. par mégarde. Ô Zéphine. vous seriez charmante. L'amourette n'est pas faite pour s'accroupir et s'abrutir comme une servante anglaise qui a le calus du scrobage121 aux genoux. ô Joséphine. Vive ce czar qui était grand. c'est de l'espagnol. si bon vous semble. appelé Euphorion122. L'arrobe de Castille contient seize litres. 122 Peintre grec . l'almude des Canaries vingt-cinq. « Et maintenant c'est toi. La beauté commence à toi. la douce amourette ! On a dit : l'erreur est humaine . moi je dis : l'erreur est amoureuse. Bacche. qu'on avait surnommé le peintre des lèvres. scrobeuse. Ce prologue lui plut. perseverare diabolicum » : « L'erreur est humaine. Et la preuve. mais peut-être s'appelait-il plutôt Euphronios. Celle qu'il aima était Favourite. 119 – 210 – . c'est d'errer120.

qui se fourvoie dans la vie de grisette. de là la coagulation. puis la solidifica- Voir la note 95 de ce livre. c'est une songeuse. une rêveuse. je m'appellerais Rosa. je suis une illusion . Tu mérites le brevet d'invention de la jolie femme. les yeux au ciel. écoutez bien. Tout sel est desséchant. et qui regarde l'azur sans trop savoir ce qu'elle voit ni ce qu'elle fait. une sensitive . un deuxième conseil : ne vous mariez point . le mariage est une greffe . méfions-nous des noms. soit . suavité. et qui. la blonde fille des chimères ! Du reste. Ô Favourite. une pensive. tes jolies petites dents blanches adorent le sucre. c'est un fantôme ayant la forme d'une nymphe et la pudeur d'une nonne. Vous n'avez qu'un tort. Mesdames. erre dans un jardin où il y a plus d'oiseaux qu'il n'en existe ! Ô Fantine. douce clarté matinale. Il faut que la fleur sente bon et que la femme ait de l'esprit. ô femmes. N'acceptons pas aveuglément les indications qu'ils nous donnent. Il pompe à travers les veines les liquides du sang . n'empêchera point les giletières et les piqueuses de bottines de rêver des maris enrichis de diamants. Ô Fantine. Le sucre est le plus desséchant de tous les sels. et qui chante. Tholomyès connaît sans doute aussi l'expression latine : « margaritas ante porcos » : « donner des perles aux cochons ». belles. et qui prie.c'est toi qui l'as créée. je cesse de vous tutoyer. Les mots sont des menteurs. à votre place. Je ne dis rien de Fantine. 123 – 211 – . fille digne de vous appeler marguerite123 ou perle. et tout ce que nous pouvons dire. nous autres sages. tout en elle est fraîcheur. Mais. c'est de grignoter du sucre. mais elle ne m'entend même pas. sache ceci : moi Tholomyès. fuyez ce risque. Ce serait une erreur d'écrire à Liège pour avoir des bouchons et à Pau pour avoir des gants. mais. mais qui se réfugie dans les illusions. Miss Dahlia. qui que nous soyons. Or. jeunesse. retenez ceci : vous mangez trop de sucre. parce que je passe de la poésie à la prose. mais. Cela m'a attendri . Enfin. Vous parliez de mon nom tout à l'heure. Ils peuvent se tromper. le sucre est un sel. bah ! qu'est-ce que je chante là ? Je perds mes paroles. vous êtes une femme du plus bel orient. Ô sexe rongeur. cela prend bien ou mal . Je me nomme Félix et ne suis pas heureux. Les filles sont incurables sur l'épousaille .

à tous ces infortunés qui sont veufs. 124 – 212 – . il n'y a pas d'amis. L'ennemi en a. Blachevelle. Partout où il y a une jolie femme l'hostilité est ouverte. qui naissent de la vapeur des pipes et se dissipent et s'envolent avec elle. n'étant pas prêtre. En amour. vides de sens comme le geste de l'arbre et le bruit du vent. et quant à moi. Pillez-vous les uns aux autres sans remords vos bien-aimées. Tholomyès.tion du sang . de là les tubercules dans le poumon . La femme est le droit de l'homme. Chassez-croisez. et vous vivrez ! Je me tourne vers les hommes. une jolie femme est un flagrant délit124. » Tholomyès s'interrompit. vous manquez de tout. En même temps. Romulus a enlevé les Sabines125. Guillaume : le Conquérant. Guillaume a enlevé les Saxonnes. de là la mort. 125 Épisode scolairement très connu de la légende romaine. dit Blachevelle. rimées richement et pas du tout. Mais Clermont ne put pas être fait pape. Et c'est pourquoi le diabète confine à la phthisie. – Souffle. guerre à outrance ! Une jolie femme est un casus belli . Toutes les invasions de l'histoire sont déterminées par des cotillons. César a enlevé les Romaines. je jette la proclamation sublime de Bonaparte à l'armée d'Italie : « Soldats. L'homme qui n'est pas aimé plane comme un vautour sur les amantes d'autrui . appuyé de Listolier et de Fameuil. Donc ne croquez pas de sucre. Messieurs. Pas de quartier. Voici par quel couplet le groupe donna la réplique à la harangue de Tholomyès : Les pères dindons donnèrent de l'argent à un agent pour que mons Clermont-Tonnerre fût fait pape à la Saint-Jean . faites des conquêtes. entonna sur un air de complainte une de ces chansons d'atelier composées des premiers mots venus. Comme Léonie Biard.

ô création ! Le monde est un gros diamant ! Je suis heureux. ô Géorgiques de la rue Madame et de l'allée de l'Observatoire ! Ô pioupious rêveurs ! ô toutes ces bonnes charmantes qui. Que Justinien soit le mâle et que Ripaille soit la femelle ! Joie dans les profondeurs ! Vis. 126 – 213 – . soyons allègres ! Complétons notre cours de droit par la folie et la nourriture. Été. – À bas la sagesse ! oubliez tout ce que j'ai dit. ni prud'hommes. Je porte un toast à l'allégresse . le remplit. 127 Chanteur d'opéra comique renommé et très cher – d'où le « gratis » –. Ceci n'était pas fait pour calmer l'improvisation de Tholomyès . Jeu de mots : le Digeste est le code de l'empereur Justinien. Embrasse-moi. s'amusent à en ébaucher ! Les pampas de l'Amérique me plairaient. je te salue. Indigestion et digeste126. Le soleil a éternué le colibri. Les mouches bourdonnent dans les rayons. et recommença. Mon âme s'envole dans les forêts vierges et dans les savanes. si je n'avais les arcades de l'Odéon. il vida son verre. Ô Luxembourg. Tout est beau. qui venait alors de se retirer. ni prudents. Quelle fête partout ! Le rossignol est un Elleviou127 gratis. Fantine ! Il se trompa. Les oiseaux sont étonnants.Alors leur agent rageant leur rapporta leur argent. Ne soyons ni prudes. et embrassa Favourite. tout en gardant des enfants.

visible des fenêtres de Bombarda. seule à plaindre ce cheval mourant et assimilée à lui par Dahlia : « fichue bête ». Il regardait en cet instant-là le dôme des Invalides. Voir le Victor Hugo raconté. p. Il y lut la nouvelle Bug-Jargal. Il a plus de luxe. – J'en aime mieux dans mon assiette. C'est plus asiatique. Or. cette mort d'une jument anticipe l'exécution de Fantine.Chapitre VIII Mort d'un cheval128 – On dîne mieux chez Edon129 que chez Bombarda. Il y eut une pause. observa Tholomyès. 128 – 214 – . s'écria Zéphine. – Excepté pour ceux qui ont un menton d'argent. mais aussi l'histoire comparable de la charrette Fauchelevent (I. déclara Blachevelle. dans Les Contemplations. Voir.. . encore adolescent. 2). 129 Hugo. 6). « Melancholia » (III. Il y a des glaces sur les murs. et en os chez Edon. 5. 311 et suiv. – Je préfère Bombarda à Edon. Par image et par solidarité symbolique. l'argent est plus précieux que l'os. Blachevelle insista : – Regardez les couteaux. Voyez la salle d'en bas. Les manches sont en argent chez Bombarda. y avait participé avec Abel et Eugène à des « dîners littéraires » en 1818. dit Favourite.

– Soit. le magnifique restaurateur. – Une discussion est bonne. Cet arrêt rendu. – Nous disputions philosophie. C'est beau. Il est encore ici-bas des humains qui savent joyeusement ouvrir et fermer la boîte à surprises du paradoxe.– Tholomyès. mesdames. tes opinions font loi. tout à l'heure. J'en rends grâces aux dieux immortels. cria Fameuil. répondit Tholomyès. du cru de Coural das Freiras qui est à trois cent dix-sept toises au-dessus du niveau de la mer ! Attention en buvant ! trois cent dix-sept toises ! et monsieur Bombarda. mais on rit. puisqu'on peut encore déraisonner. On ment. une querelle vaut mieux. nous avions une discussion. Ceci. mais on doute. On affirme. L'inattendu jaillit du syllogisme. Tout n'est pas fini sur la terre. Quel est ton auteur favori ? – Ber… – 215 – . vous donne ces trois cent dix-sept toises pour quatre francs cinquante centimes ! Fameuil interrompit de nouveau : – Tholomyès. – Lequel préfères-tu de Descartes ou de Spinosa ? – Désaugiers. il but et reprit : – Je consens à vivre. Listolier et moi. est du vin de Madère. que vous buvez d'un air tranquille. dit Tholomyès. sachez-le.

Tholomyès. vieille et maigre et digne de l'équarrisseur133. et Carabine monte avec Carabin dans la galiote de Saint-Cloud. Du choc. mesdames ? Quoiqu'elle vécût dans un temps où les femmes n'avaient pas encore d'âme. comme Aspasie s'embarquait avec Périclès sur la flotte de Samos. Choux. 131 « Il n'y a rien de nouveau sous le soleil. c'était une âme . Plus rien d'inédit dans la création du créateur ! Nil sub sole novum131. se serait difficilement arrêté. Un dernier mot. plus embrasée que le feu. dit Virgile . ô mesdames. dit Salomon . » (Géorgiques. plus Manon Lescaut. lancé. Savez-vous ce que c'était qu'Aspasie. il y avait des Bombarda en Grèce et en Égypte. amor omnibus idem132. C'était une jument beauceronne. Aspasie fut créée pour le cas où il faudrait une catin à Prométhée.) 132 « L'amour est le même pour tous. et Thygélion de Chéronée s'il pouvait m'apporter une hétaïre ! car. Apulée décrit un certain nombre d'auberges. » (L'Ecclésiaste. c'était la prostituée déesse. Socrate. 130 – 216 – . la charrette et l'orateur restèrent court. plus franche que l'aurore. Aspasie était une créature en qui se touchaient les deux extrêmes de la femme .– Quin ? – Non.) 133 L'équarisseur abattait les animaux impropres à la consommation et en tirait tout ce qui pouvait être employé : os. graisse. peau. qui traînait Dans les premières pages de L'Ane d'or. III. Et Tholomyès poursuivit : – Honneur à Bombarda ! il égalerait Munophis d'Elephanta s'il pouvait me cueillir une almée. si un cheval ne se fût abattu sur le quai en cet instant-là même. 244. C'est Apulée130 qui nous l'apprend. corne. une âme d'une nuance rose et pourpre. Hélas ! toujours les mêmes choses et rien de nouveau.

elle a vécu ce que vivent les roses. Favourite. que la haridelle était tombée pour ne plus se relever. avait refusé d'aller plus loin. avaitil eu le temps de prononcer avec l'énergie convenable le mot sacramentel : mâtin ! appuyé d'un implacable coup de fouet. croisant les bras et renversant la tête en arrière. et Tholomyès en profita pour clore son allocution par cette strophe mélancolique : Elle était de ce monde où coucous et carrosses Ont le même destin. les gais auditeurs de Tholomyès tournèrent la tête. soupira Fantine. À peine le charretier. Cet incident avait fait de la foule. la bête. L'espace d'un : mâtin134 ! – Pauvre cheval. Et. qui peut s'appliquer aussi à Fantine : Elle était de ce monde où les plus belles choses Ont le pire destin Et. rose. du Perier. jurant et indigné. épuisée et accablée. Parvenue devant Bombarda. elle a vécu ce que vivent les rosses. regarda résolûment Tholomyès et dit : – Ah çà ! et la surprise ? Parodie du texte de Malherbe. L'espace d'un matin. 134 – 217 – . Au brouhaha des passants. rosse. Et Dahlia s'écria : – Voilà Fantine qui va se mettre à plaindre les chevaux ! Peuton être fichue bête comme ça ! En ce moment. Consolation à M.une charrette fort lourde.

murmura Fantine. puis ils se dirigèrent vers la porte tous les quatre à la file. – C'est déjà amusant. en mettant leur doigt sur la bouche. dit-elle. Messieurs. – Ne soyez pas trop longtemps. – Cela commence par un baiser.– Justement. l'heure de la surprise a sonné. ajouta Tholomyès. répondit Tholomyès. Nous vous attendons. Chacun déposa gravement un baiser sur le front de sa maîtresse . dit Blachevelle. Mesdames. – Sur le front. attendez-nous un moment. – 218 – . Favourite battit des mains à leur sortie. L'instant est arrivé.

Favourite s'exclamait : – Quel tapage ! on dirait des tas de chaînes qui s'envolent. s'accoudèrent deux à deux sur l'appui des fenêtres. Elles virent les jeunes gens sortir du cabaret Bombarda bras dessus bras dessous . Elles furent bientôt distraites par le mouvement du bord de l'eau qu'elles distinguaient dans les branches des grands arbres et qui les divertissait fort. Ce vacarme réjouissait les jeunes filles. – Moi. pesamment chargée. Presque toutes les messageries du midi et de l'ouest passaient alors par les Champs-Élysées. ils se retournèrent. de bâches et de valises. – 219 – . difforme à force de malles. – Que vont-ils nous rapporter ? dit Zéphine. leur firent des signes en riant.Chapitre IX Fin joyeuse de la joie Les jeunes filles. et disparurent dans cette poudreuse cohue du dimanche qui envahit hebdomadairement les Champs-Élysées. je veux que ce soit en or. broyant la chaussée. quelque grosse voiture peinte en jaune et en noir. et un air de furie. jasant. pleine de têtes tout de suite disparues. reprit Favourite. se ruait à travers la foule avec toutes les étincelles d'une forge. – Pour sûr ce sera joli. bruyamment attelée. changeant tous les pavés en briquets. dit Dahlia. de la poussière pour fumée. La plupart suivaient le quai et sortaient par la barrière de Passy. – Ne soyez pas longtemps ! cria Fantine. penchant leur tête et se parlant d'une croisée à l'autre. restées seules. C'était l'heure du départ des malles-poste et des diligences. De minute en minute.

Un certain temps s'écoula ainsi. Je croyais que la diligence ne s'arrêtait jamais. – C'est particulier ! dit-elle. me voit. reprit Dahlia. puis repartit au galop. Il tenait à la main quelque chose qui ressemblait à une lettre. Cela étonna Fantine. Le garçon répondit : – C'est un papier que ces messieurs ont laissé pour ces dames. Tout à coup Favourite eut le mouvement de quelqu'un qui se réveille. Tu ne connais pas la vie. s'arrête. ma chère. Je viens la voir par curiosité. la fameuse surprise ? – Ils sont bien longtemps ! dit Fantine. – Eh bien. Favourite haussa les épaules. Une supposition . je suis un voyageur. – Cette Fantine est surprenante. Comme Fantine achevait ce soupir. et la surprise ? – À propos. le garçon qui avait servi le dîner entra. – Qu'est-ce que cela ? demanda Favourite. – Pourquoi ne l'avoir pas apporté tout de suite ? – 220 – . vous me prendrez sur le quai en passant. Elle s'éblouit des choses les plus simples. et me prend. La diligence passe. s'arrêta un moment. oui. fit-elle. Cela se fait tous les jours.Il arriva une fois qu'une de ces voitures qu'on distinguait difficilement dans l'épaisseur des ormes. je dis à la diligence : je vais en avant.

cinq chevaux fougueux nous rapporteront à nos papas et à nos mamans. Pleurez-nous rapidement et remplacez-nous vite. ô nos belles petites ! Nous rentrons dans la société. Elle décacheta vivement la lettre. Nous fichons le camp. comme dit Bossuet. préfets. vous ne connaissez pas beaucoup ça. C'était une lettre en effet. Si cette lettre vous déchire. au grand trot. comme tout le monde. dans le devoir et dans l'ordre. nous vous avons rendues heureuses.– Parce que ces messieurs. puéril et honnête. reprit le garçon. à raison de trois lieues à l'heure. rendez-le-lui. Vénérez-nous. Nous nous sacrifions. Ça s'appelle des pères et mères dans le code civil. Des parents. « Pendant près de deux ans. ont commandé de ne le remettre à ces dames qu'au bout d'une heure. À l'heure où vous lirez ceci. Or. et l'abîme c'est vous. Mais voici ce qui est écrit dessus : Ceci est la surprise. Ne nous en gardez pas rancune. Nous partons. étant vertueux. – Tiens ! dit-elle. – 221 – . Il n'y a pas d'adresse. gardes champêtres et conseillers d'État. l'ouvrit et lut (elle savait lire) : « Ô nos amantes ! « Sachez que nous avons des parents. ils souhaitent nos retours. Favourite arracha le papier des mains du garçon. Il importe à la patrie que nous soyons. ces parents gémissent. Nous leur obéissons. ces vieillards nous réclament. ces bons hommes et ces bonnes femmes nous appellent enfants prodigues. Nous fuyons dans les bras de Laffitte et sur les ailes de Caillard. et nous offrent de tuer des veaux. nous sommes partis. La diligence de Toulouse nous arrache à l'abîme. Adieu. pères de famille.

– Non. « Fameuil. Ça me rend amoureuse de lui. – Ce doit être Blachevelle qui a eu cette idée-là. « Listolier.« Signé : Blachevelle. dit Zéphine. reprit Favourite. c'est tout de même une bonne farce. sitôt aimé. Sitôt parti. – En ce cas. mort à Blachevelle et vive Tholomyès ! – Vive Tholomyès ! crièrent Dahlia et Zéphine. – 222 – . Ça se reconnaît. Et elles éclatèrent de rire. Fantine rit comme les autres. Favourite rompit la première le silence. c'est une idée à Tholomyès. » Les quatre jeunes filles se regardèrent. – Eh bien ! s'écria-t-elle. « Félix Tholomyès « Post-scriptum. – C'est très drôle. Le dîner est payé. dit Dahlia. reprit Favourite. Voilà l'histoire.

son premier amour . et la pauvre fille avait un enfant. C'était.Une heure après. nous l'avons dit. elle s'était donnée à ce Tholomyès comme à un mari. elle pleura. – 223 – . quand elle fut rentrée dans sa chambre.

Elle était située dans la ruelle du Boulanger. le fragment de véhicule qui encombrait la rue devant la gargote du Sergent de Waterloo. Au bas on lisait cette inscription : Au Sergent de Waterloo. des taches rouges figuraient du sang . Paul de Kock y avait situé l'action de son roman. Sur cette planche était peint quelque chose qui ressemblait à un homme portant sur son dos un autre homme. peut-être en compagnie de Léonie Biard. pour mieux dire. mari et femme. Dès 1827. près de Paris.Livre quatrième – Confier. lequel avait de grosses épaulettes de général dorées avec de larges étoiles argentées . lors d'une brève et mystérieuse excursion à l'est de Paris. un soir du printemps de 1818. Cette gargote était tenue par des gens appelés Thénardier. La Laitière de Montfermeil. eût certainement attiré par sa masse l'attention d'un peintre qui eût passé là. c'est quelquefois livrer Chapitre I Une mère qui en rencontre une autre Il y avait. dans le premier quart de ce siècle. le reste du tableau était de la fumée et représentait probablement une bataille. On voyait au-dessus de la porte une planche clouée à plat sur le mur. Cependant le véhicule ou. En septembre 1845. une façon de gargote qui n'existe plus aujourd'hui. 135 – 224 – . Rien n'est plus ordinaire qu'un tombereau ou une charrette à la porte d'une auberge. à Montfermeil135. Hugo y était passé.

Homère y eût lié Polyphème et Shakespeare Caliban. se souvenir de cette insignifiance ? N'est-ce pas là un mystère ? » (Victor Hugo raconté par Adèle Hugo. Hugo.C'était l'avant-train d'un de ces fardiers136. comme sur la corde d'une balançoire. Il y a dans le vieil ordre social une foule d'institutions qu'on trouve de la sorte sur son passage en plein air et qui n'ont pas pour être là d'autres raisons. du moins. 243. Le centre de la chaîne pendait sous l'essieu assez près de terre.) 136 – 225 – . mais aux mastodontes et aux mammons qu'elle eût pu atteler . écrasant et difforme. dans un entrelacement ex- La source probable de la présence étrange du fardier est une chose vue. et sur la courbure. Cet avant-train se composait d'un massif essieu de fer à pivot où s'emboîtait un lourd timon. Supprimé du Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie publié en 1863. il ne se souvient que d'une. et qui servent à charrier des madriers et des troncs d'arbres.. une couche de vase. étaient assises et groupées. un souvenir du retour d'Espagne. ouv. ce soir-là. cit. avec des chaînes qui pendaient. dans un voyage long. Le bois disparaissait sous la boue et le fer sous la rouille. aux jantes. p. Pourquoi cet avant-train de fardier était-il à cette place dans la rue ? D'abord. Pourquoi. Sous l'essieu pendait en draperie une grosse chaîne digne de Goliath forçat. Cette chaîne faisait songer. Les ornières avaient donné aux roues. aux moyeux. On eût dit l'affût d'un canon géant. elle avait un air de bagne. ou. non aux poutres qu'elle avait fonction de transporter. hideux badigeonnage jaunâtre assez semblable à celui dont on orne volontiers les cathédrales. usités dans les pays de forêts. pour encombrer la rue . d'une cour où était une immense voiture de roulier dételée. il est connu seulement par le manuscrit de Mme Hugo : « Des auberges où il passa alors. mais de bagne cyclopéen et surhumain. accidenté. ensuite pour achever de se rouiller. à l'essieu et au timon. et que supportaient deux roues démesurées. et elle semblait détachée de quelque monstre. Tout cet ensemble était trapu. où à coup sûr il se trouvait des choses curieuses et frappantes. l'un de très rares conservés par V.

un buisson fleuri qui était près de là envoyait aux passants des parfums qui semblaient venir d'elles . accroupie sur le seuil de l'auberge. Un mouchoir savamment noué les empêchait de tomber. L'une était châtain. Une mère avait vu cette effroyable chaîne. leurs yeux étaient un triomphe . et rien n'était charmant comme ce caprice du hasard. noir de rouille. et avait dit : Tiens ! voilà un joujou pour mes enfants. pétries dans le bonheur et trempées dans la lumière. À quelques pas. le gigantesque avanttrain. Sa chanson et la contemplation de ses filles l'empêchaient d'entendre et de voir ce qui se passait dans la rue. qui avait fait d'une chaîne de titans une escarpolette de chérubins. – 226 – . l'une d'environ deux ans et demi. et avec quelque recherche. deux petites filles. la mère. rayonnaient . mais touchante en ce moment-là. balançait les deux enfants au moyen d'une longue ficelle. du reste gracieusement attifées. la mère chantonnait d'une voix fausse une romance alors célèbre : Il le faut. les petites filles s'extasiaient. femme d'un aspect peu avenant du reste. à chaque va-etvient. tout enchevêtré de courbes et d'angles farouches. celle de dix-huit mois montrait son gentil ventre nu avec cette chaste indécence de la petitesse. disait un guerrier. la plus petite dans les bras de la plus grande. on eût dit deux roses dans de la ferraille . les couvant des yeux de peur d'accident avec cette expression animale et céleste propre à la maternité . Au-dessus et autour de ces deux têtes délicates. presque terrible. les hideux anneaux jetaient un bruit strident qui ressemblait à un cri de colère . Les deux enfants. le soleil couchant se mêlait à cette joie. s'arrondissait comme un porche de caverne. leurs fraîches joues riaient. l'autre était brune. l'autre de dix-huit mois.quis. Tout en berçant ses deux petites. Leurs naïfs visages étaient deux étonnements ravis .

Elle eût pu jouter avec les deux autres pour la coquetterie de l'ajustement . Une femme était devant elle. elle aussi. comme elle commençait le premier couplet de la romance. dont le premier dit : Il le faut disait un guerrier A la belle et tendre Imogine Il le faut. Que ces pleurs ont pour moi de charmes ! Mais il viendra quelque autre amant Et sa main essuiera tes larmes Cette chanson n'est pas sans analogie avec une autre romance troubadour devenue hymne du Second Empire. madame. continuant sa romance : À la belle et tendre Imogine137. Tu me pleures en ce moment. puis elle tourna la tête. et tout à coup elle entendit une voix qui disait très près de son oreille : – Vous avez là deux jolis enfants. des rubans à sa brassière et de la valen- Romance genre troubadour Imogine et Alonzo en dix couplets. elle avait un bavolet de linge fin. L'enfant de cette femme était un des plus divins êtres qu'on pût voir. Elle portait en outre un assez gros sac de nuit qui semblait fort lourd. je suis chevalier Et je pars pour la Palestine. répondit la mère. avait un enfant qu'elle portait dans ses bras. Cette femme.Cependant quelqu'un s'était approché d'elle. à quelques pas. C'était une fille de deux à trois ans. Partant pour la Syrie. 137 – 227 – .

mais disparaissaient sévèrement sous une coiffe de béguine. Elle avait les mains hâlées et toutes piquées de taches de rousseur. masquait lourdement sa taille. C'était Fantine. serrée. elle avait l'air très lasse et un peu malade . d'où s'échappait une mèche blonde. l'index durci et déchiqueté par l'aiguille. mais elle ne riait point. – 228 – . elle s'était évanouie comme ces beaux givres éclatants qu'on prend pour des diamants au soleil . de la folie et de la musique. plié en fichu. une Mante brune de laine bourrue. l'aspect en était pauvre et triste. Ses cheveux. Quant à la mère. ils fondent et laissent la branche toute noire. On ne pouvait rien dire de ses yeux. Elle était pâle . Elle était jeune. Le rire montre les belles dents quand on en a . cette aérienne toilette de mousseline et de rubans qui semblait faite avec de la gaîté. mais avec cette mise il n'y paraissait pas. Elle dormait. Difficile à reconnaître. comme ceux où se mouchent les invalides. Était-elle belle ? peut-être . Quant à sa toilette. et nouée au menton. elle regardait sa fille endormie dans ses bras avec cet air particulier d'une mère qui a nourri son enfant. Les bras des mères sont faits de tendresse . Elle dormait de ce sommeil d'absolue confiance propre à son âge. sinon qu'ils devaient être très grands et qu'ils avaient des cils magnifiques. pleine de grelots et parfumée de lilas. à l'examiner attentivement. Un large mouchoir bleu. semblaient fort épais. ridait sa joue droite. Le pli de sa jupe relevée laissait voir sa cuisse blanche. Elle était admirablement rose et bien portante. laide. La belle petite donnait envie de mordre dans les pommes de ses joues. les enfants y dorment profondément. Ses yeux ne semblaient pas être secs depuis très longtemps.ciennes à son bonnet. potelée et ferme. C'était Fantine. qui ressemblait à un commencement d'ironie. elle avait toujours sa beauté. Pourtant. étroite. une robe de toile et de gros souliers. Elle avait la mise d'une ouvrière qui tend à redevenir paysanne. Un pli triste.

on les eût bien étonnées. brisé du côté des hommes. Entraînée par sa liaison avec Tholomyès à dédaigner le petit métier qu'elle savait. Fantine entendit des commères dire en regardant sa fille : – Est-ce qu'on prend ces enfants-là au sérieux ? on hausse les épaules de ces enfants-là ! Alors elle songea à Tholomyès qui haussait les épaules de son enfant et qui ne prenait pas cet être innocent au sérieux . – 229 – . elle avait fait écrire par un écrivain public une lettre à Tholomyès. puis une troisième. L'idée lui vint de retourner dans sa ville natale. Après l'abandon. Fantine savait à peine lire et ne savait pas écrire . – elle se trouva absolument isolée. Elle sentit vaguement qu'elle était à la veille de tomber dans la détresse. Nulle ressource. mais le fond de sa nature. le lien. puis une seconde. était pudeur et vertu. Elle avait commis une faute. et se roidit. Son cœur se serra. Oui . mais il faudrait cacher sa faute. avait la farouche bravoure de la vie. Fantine avait tout de suite perdu de vue Favourite. ils s'étaient fermés. quinze jours après. si on leur eût dit qu'elles étaient amies . Le père de son enfant parti. Il fallait du courage . mais elle prit sa résolution. elle avait négligé ses débouchés . Quel parti prendre pourtant ? Elle ne savait plus à qui s'adresser. avec l'habitude du travail de moins et le goût du plaisir de plus. on le verra. on s'en souvient. à Montreuil-sur-mer. et de glisser dans le pire. cela n'avait plus de raison d'être. Là quelqu'un peut-être la connaîtrait et lui donnerait du travail. elle en eut. Zéphine et Dahlia . Fantine. la gêne. s'était défait du côté des femmes . Un jour.Dix mois s'étaient écoulés depuis « la bonne farce ». on lui avait seulement appris dans son enfance à signer son nom . Fantine était restée seule. – hélas ! ces ruptures-là sont irrévocables. Que s'était-il passé pendant ces dix mois ? on le devine. et son cœur devint sombre à l'endroit de cet homme. Et elle entrevoyait confusément la nécessité possible d'une séparation plus douloureuse encore que la première. Tholomyès n'avait répondu à aucune.

Félix Tholomyès. et avait mis toute sa soie. tous ses rubans et toutes ses dentelles sur sa fille. tous ses chiffons. influent et riche. Vers le milieu du jour. Fantine se trouvait à Montfermeil. Il y a des charmes. À vingt-deux ans. ce qui lui produisit deux cents francs . ses petites dettes payées. c'était un gros avoué de province. après avoir. et cet enfant n'avait au monde que cette femme.Elle avait déjà vaillamment renoncé à la parure. et elle toussait un peu. et sagement renoncé à faire réapparaître le personnage. s'était vêtue de toile. Ces deux petites filles en furent un pour cette mère. sous le roi LouisPhilippe. une petite fille s'avançait – Cosette – et lui disait : « Papa ! » Voir le dossier des Misérables au tome Océan-Chantier. et sainte celle-là. Bornons-nous à dire que. elle n'eut plus que quatre-vingts francs environ. par une belle matinée de printemps. 138 – 230 – . enchantées sur leur escarpolette monstre. elle quittait Paris. Nous n'aurons plus occasion de parler de M. et elle s'était arrêtée devant cette vision de joie. A la cérémonie de ses noces. dans ce qu'on appelait alors les Petites Voitures des Environs de Paris. toujours homme de plaisir138. seule vanité qui lui restât. moyennant trois ou quatre sous par lieue. Cette femme n'avait au monde que cet enfant. les deux petites filles. Comme elle passait devant l'auberge Thénardier. vingt ans plus tard. cheminé de temps en temps. Elle vendit tout ce qu'elle avait. Quelqu'un qui les eût vues passer toutes les deux eût pitié. dans la ruelle du Boulanger. électeur sage et juré très sévère . cela lui avait fatigué la poitrine. Hugo avait songé. emportant son enfant sur son dos. avaient été pour elle une sorte d'éblouissement. Fantine avait nourri sa fille . pour se reposer.

elle-même étant sur le seuil. ce nom a peut-être été construit par dérivation sur celui de Mlle Thénard qui tenait un second rôle à la création d'Hernani. La présence des anges est une annonce de paradis. Elle était jeune encore . Mais voir aussi V. toujours à sa romance. Les créatures les plus féroces sont désarmées par la caresse à leurs petits. je suis chevalier. Les deux femmes causèrent. elle reprit entre ses dents : Il le faut. Elle crut voir au dessus de cette auberge le mystérieux ICI de la providence. elle les admirait. Et. avec un air penché qu'elle devait à des lectures romanesques. chose bizarre. 9 et la note 1. Et je pars pour la Palestine. De vieux romans qui se sont éraillés sur des imaginations de gargotières ont de ces effets-là. toute émue. et fit asseoir la passante sur le banc de la porte. Cette madame Thénardier139 était une femme rousse. qui était accroupie. elle ne put s'empêcher de lui dire ce mot qu'on vient de lire : – Vous avez là deux jolis enfants. – Je m'appelle madame Thénardier. charnue. 139 – 231 – . La mère leva la tête et remercia. anguleuse . Ces deux petites étaient si évidemment heureuses ! Elle les regardait. madame. peut- Inventé dès la première rédaction.Elle les considérait. le type femme-à-soldat dans toute sa disgrâce. dit la mère des deux petites. Si cette femme. C'était une minaudière hommasse. tellement attendrie qu'au moment où la mère reprenait haleine entre deux vers de sa chanson. Puis. se fût tenue droite. Nous tenons cette auberge. elle avait à peine trente ans.

et qu'elle allait en chercher ailleurs . Tout à coup elle aperçut les deux autres sur leur balançoire. et fait évanouir ce que nous avons à raconter. elle y était montée . se sentant fatiguée. et au bout d'une minute les petites Thénardier jouaient avec la nouvelle venue à faire des trous dans la terre. de grands yeux bleus comme ceux de sa mère. On dirait qu'ils se sentent anges et qu'ils nous savent hommes. un peu modifiée : Qu'elle était ouvrière . quoi ? rien. glissa à terre avec l'indomptable énergie d'un petit être qui veut courir. et tira la langue. que le travail lui manquait à Paris. eussent-elles dès l'abord effarouché la voyageuse. avec cet air sérieux et quelquefois sévère des petits enfants. La mère Thénardier détacha ses filles. que de Villemomble elle était venue à Montfermeil à pied. – 232 – . L'enfant ouvrit les yeux. les fit descendre de l'escarpolette. et ayant rencontré la voiture de Villemomble. et. Puis l'enfant se mit à rire. plaisir immense. les destinées tiennent à cela. troublé sa confiance. comme elle portait son enfant. La voyageuse raconta son histoire. c'est si jeune. et regarda. tout. et que le bijou s'était endormi. et dit : – Amusez-vous toutes les trois. qui est un mystère de leur lumineuse innocence devant nos crépuscules de vertus. que la petite avait un peu marché. dans son pays . quoique la mère la retint. signe d'admiration. à pied . Une personne qui est assise au lieu d'être debout.être sa haute taille et sa carrure de colosse ambulant propre aux foires. que son mari était mort . mais pas beaucoup. Et sur ce mot elle donna à sa fille un baiser passionné qui la réveilla. qu'elle avait quitté Paris. s'arrêta court. que. le matin même. et qu'il avait fallu la prendre. Ces âges-là s'apprivoisent vite.

– Quel âge a-t-elle ? – Elle va sur trois ans. et elle creusait énergiquement une fosse bonne pour une mouche. Il y eut des idylles. fait par l'enfant. – Comment s'appelle votre mioche ? – Cosette. évoqué dans le Victor Hugo raconté… (p. Gnon. la bonté de la mère est écrite dans la gaîté du marmot . Les Fredaines du grand-père enfant) : Et c'était presque une femme Que Pépita mes amours. Cette Pépita est un souvenir du palais Masserano. L'indolente avait mon âme Sous son coude de velours. 1. en Espagne. Les deux femmes continuaient de causer. par ce doux et gracieux instinct des mères et du peuple qui change Josefa en Pepita140 et Françoise en Sillette. encore petite fille […]. XXXIII) et dans L'Art d'être grand-père (IX. Cosette. elle avait pris un brin de bois qui lui servait de pelle. La petite se nommait Euphrasie. me disait mon mari. C'est là un genre de dérivés qui dérange et déconcerte toute la science des étymologistes.Cette nouvelle venue était très gaie . lisez Euphrasie. dans ces grandes pièces […] ». 216) : « Il se trouvait là une nommée Pépita. 140 – 233 – . Nous avons connu une grand'mère qui avait réussi à faire de Théodore. Mais d'Euphrasie la mère avait fait Cosette. Cette jeune fille réapparaîtra dans Le Dernier Jour d'un condamné (chap. Ce que fait le fossoyeur devient riant.

Leurs fronts radieux se touchaient . Ils sont si ridicules dans ce pays-là. on eût dit trois têtes dans une auréole. la regarda fixement. et elles étaient en extase. Elle saisit la main de la Thénardier. on ne trouve pas à se placer. Et puis. je ne serai pas longtemps à revenir. Quand j'ai vu vos petites si jolies et si propres et si contentes. – 234 – . ça fera trois sœurs. comme ça se connaît tout de suite ! les voilà qu'on jurerait trois sœurs ! Ce mot fut l'étincelle qu'attendait probablement l'autre mère. – Je donnerais six francs par mois. et lui dit : – Voulez-vous me garder mon enfant ? La Thénardier eut un de ces mouvements surpris qui ne sont ni le consentement ni le refus. La mère de Cosette poursuivit : – Voyez-vous. dit la Thénardier. L'ouvrage ne le permet pas. Cependant les trois petites filles étaient groupées dans une posture d'anxiété profonde et de béatitude . C'est le bon Dieu qui m'a fait passer devant votre auberge. un événement avait lieu . un gros ver venait de sortir de terre . C'est ça . et elles avaient peur.– C'est comme mon aînée. s'écria la mère Thénardier. Voulez-vous me garder mon enfant ? – Il faudrait voir. Avec un enfant. – Les enfants. je ne peux pas emmener ma fille au pays. J'ai dit : voilà une bonne mère. cela m'a bouleversée.

– Six fois sept quarante-deux. repartit la voix d'homme. En allant à pied. – Je les donnerai. – Je les donnerai. Et un beau trousseau encore ! un trousseau insensé. – Sans doute elle a un trousseau. disait un guerrier. je reviendrai chercher l'amour. dit la mère. et des robes de soie comme une dame. et dès que j'en aurai un peu. – Total cinquante-sept francs. Il me restera de quoi aller au pays. – Il faudra le donner. dit la madame Thénardier. j'ai quatre-vingts francs. dit la Thénardier. Et six mois payés d'avance. elle chantonnait vaguement : Il le faut. La voix d'homme reprit : – La petite a un trousseau ? – C'est mon mari. – 235 – . Il est là dans mon sac de nuit. Tout par douzaines .Ici une voix d'homme cria du fond de la gargote : – Pas à moins de sept francs. ajouta la voix d'homme. – Et quinze francs en dehors pour les premiers frais. dit la Thénardier. J'ai bien vu que c'était votre mari. Je gagnerai de l'argent là-bas. le pauvre trésor. Et à travers ces chiffres. dit la mère.

renoua son sac de nuit dégonflé du trousseau et léger désormais. Il me manquait cinquante francs. Sais-tu que j'aurais eu l'huissier et un protêt ? Tu as fait là une bonne souricière avec tes petites. comptant revenir bientôt. – Sans m'en douter. Ce serait cela qui serait drôle si je laissais ma fille toute nue ! La face du maître apparut. – 236 – . La mère passa la nuit à l'auberge. dit-il. et s'en revint en disant : – Je viens de voir une femme qui pleure dans la rue. donna son argent et laissa son enfant. Quand la mère de Cosette fut partie.– Je crois bien que je le donnerai ! dit la mère. – C'est bon. mais ce sont des désespoirs. et partit le lendemain matin. dit la femme. Une voisine des Thénardier rencontra cette mère comme elle s'en allait. Le marché fut conclu. que c'est un déchirement. On arrange tranquillement ces départslà. l'homme dit à la femme : – Cela va me payer mon effet de cent dix francs qui échoit demain.

Qu'était-ce que les Thénardier ? Disons-en un mot dès à présent. sans avoir le généreux élan de l'ouvrier ni l'ordre honnête du bourgeois. mais le chat se réjouit même d'une souris maigre. Il existe des âmes écrevisses reculant continuellement vers les ténèbres. rétrogradant dans la vie plutôt qu'elles n'y avancent. L'ombre qu'ils ont dans le regard les dénonce. On n'a qu'à regarder certains hommes pour s'en défier. Le Thénardier particulièrement était gênant pour le physionomiste. si quelque feu sombre les chauffe par hasard. Il y avait dans la femme le fond d'une brute et dans l'homme l'étoffe d'un gueux. On ne peut pas plus répondre de ce qu'ils ont fait que de ce qu'ils feront. deviennent facilement monstrueuses. Cet homme et cette femme étaient de ces âmes-là. qui est entre la classe dite moyenne et la classe dite inférieure.Chapitre II Première esquisse de deux figures louches La souris prise était bien chétive . et s'empreignant de plus en plus d'une noirceur croissante. Nous compléterons le croquis plus tard. – 237 – . on les sent ténébreux à leurs deux extrémités. C'étaient de ces natures naines qui. Ces êtres appartenaient à cette classe bâtarde composée de gens grossiers parvenus et de gens intelligents déchus. Rien qu'en les entendant dire un mot ou qu'en les voyant faire un geste on entrevoit de sombres secrets dans leur passé et de sombres mystères dans leur avenir. et qui combine quelques-uns des défauts de la seconde avec presque tous les vices de la première. Ils sont inquiets derrière eux et menaçants devant eux. employant l'expérience à augmenter leur difformité. empirant sans cesse. Tous deux étaient au plus haut degré susceptibles de l'espèce de hideux progrès qui se fait dans le sens du mal. Il y a en eux de l'inconnu.

n'était plus que Lodoïska. la Thénardier ne fut plus qu'une grosse méchante femme ayant savouré des romans bêtes. elles s'appelaient Palmyre et Malvina. mais. avait été soldat . tombé de mademoiselle de Scudéri à madame Barthélemy-Hadot. de ne s'appeler qu'Azelma142. L'enseigne de son cabaret était une allusion à l'un de ses faits d'armes. Plus tard. elle dut à je ne sais quelle heureuse diversion faite par un roman de Ducray-Duminil. et même un peu plus tard. Plusieurs réminiscences ont pu concourir à l'adoption d'Éponine : le titre d'un livre de Delisle de Sales. cela lui avait donné. mais de plus en plus vulgaire. et s'était même comporté assez bravement. sergent. et pour « tout ce qui touche le sexe ». 5. à ce qu'il paraît. Il en résulta que sa fille aînée se nomma Eponine. qui. toujours noble. C'était l'époque où l'antique roman classique. et de madame de Lafayette à madame Bournon-Malarme. disait-il . une sorte d'attitude pensive près de son mari. Madame Thénardier était juste assez intelligente pour lire ces espèces de livres. Sa femme avait quelque douze ou quinze ans de moins que lui. un vers des 141 – 238 – . comme il disait dans son jargon. s'il fallait l'en croire. Elle y noyait ce qu'elle avait de cervelle . grossier et fin en même temps. la pauvre petite faillit se nommer Gulnare . il avait fait probablement la campagne de 1815. 142 Jusqu'en 1860. quand les cheveux romanesquement pleureurs commencèrent à grisonner. après avoir été Clélie. en fait de sentimentalisme. La Thénardier dévore ce que Hugo enfant savourait chez le libraire Royol – voir III. tant qu'elle avait été très jeune. butor correct et sans mélange. Quant à la cadette. lisant Pigault-Lebrun. Elle s'en nourrissait. Éponine ou la République. car il savait faire un peu de tout . mal. quand la Mégère se dégagea de la Paméla. ruffian lettré à la grammaire près. Il l'avait peinte lui-même. incendiait l'âme aimante des portières de Paris et ravageait même un peu la banlieue141. Or on ne lit pas impunément des niaiseries. note 3.Ce Thénardier. coquin d'une certaine profondeur. Nous verrons plus tard ce qu'il en était.

Ajoutons que la rime et le sens apparentent Eponine à Fantine. que nous venons d'indiquer. pour le dire en passant. et que désigne un titre noté. L'irrésistible pénétration du souffle nouveau est là comme en tout. Alfred ou Alphonse143. Petites Vieilles de Baudelaire évoquant la déchéance des courtisanes : « Ces monstres disloqués furent jadis des femmes. l'histoire héroïque de cette gauloise qui – comme le demande Dona Sol – partagea le sort de son mari. Ce déplacement qui met le nom « élégant » sur le plébéien et le nom campagnard sur l'aristocrate n'est autre chose qu'un remous d'égalité. Alphonse comme Lamartine. par Hugo en 1860 : « Éponine et Sabinus ou la généreuse épouse. – 239 – . il y a le symptôme social. il y a une chose grande et profonde : la révolution française. / Éponine ou Laîs… ».Au reste. Alfred comme de Vigny. et que le vicomte – s'il y a encore des vicomtes – se nomme Thomas. Pierre ou Jacques. roman héroïde ». et qu'on pourrait appeler l'anarchie des noms de baptême. deux noms qui font écho à celui de Léopoldine. traqué par les Romains après l'échec d'une révolte. tout n'est pas ridicule et superficiel dans cette curieuse époque à laquelle nous faisons ici allusion. Il n'est pas rare aujourd'hui que le garçon bouvier se nomme Arthur. Sous cette discordance apparente. Julius Sabinus. À côté de l'élément romanesque. 143 Arthur comme Wellington.

Le chat et le chien étaient du reste ses commensaux habituels . Les six premiers mois révolus. et continua assez exactement ses envois de mois en mois. se soumit et envoya les douze francs. un peu mieux que le chien et un peu plus mal que le chat. à Montreuil-surmer. la mère envoya sept francs pour le septième mois. Dès que cette somme fut dépensée. Les Thénardier répondaient invariablement : Cosette est à merveille. La mère qui s'était fixée. Thénardier avait pu éviter un protêt et faire honneur à sa signature. Le mois suivant ils eurent encore besoin d'argent . comme on le verra plus tard. faisait écrire tous les mois afin d'avoir des nouvelles de son enfant.Chapitre III L'Alouette Il ne suffit pas d'être méchant pour prospérer. La mère. On la nourrit des restes de tout le monde. ou. pour mieux dire. c'est-à-dire de haillons. – 240 – . et la traitèrent en conséquence. les Thénardier s'accoutumèrent à ne plus voir dans la petite fille qu'un enfant qu'ils avaient chez eux par charité. L'année n'était pas finie que le Thénardier dit : – Une belle grâce qu'elle nous fait là ! que veut-elle que nous fassions avec ses sept francs ? Et il écrivit pour exiger douze francs. écrivait. Grâce aux cinquante-sept francs de la voyageuse. Cosette mangeait avec eux sous la table dans une écuelle de bois pareille à la leur. Comme elle n'avait plus de trousseau. à laquelle ils persuadaient que son enfant était heureuse "et venait bien". on l'habilla des vieilles jupes et des vieilles chemises des petites Thénardier. la femme porta à Paris et engagea au Mont-de-Piété le trousseau de Cosette pour une somme de soixante francs. La gargote allait mal.

je lui bombarde – 241 – . rudoyée. Le format est plus petit. Si peu de place que Cosette tînt chez elle. Les enfants. On disait dans le village : – Ces Thénardier sont de braves gens. et menaçant de la renvoyer. comme beaucoup de femmes de sa sorte. et ils élèvent un pauvre enfant qu'on leur a abandonné chez eux ! On croyait Cosette oubliée par sa mère. à cet âge. tout idolâtrées qu'elles étaient. Cette femme. Si elle n'avait pas eu Cosette.Certaines natures ne peuvent aimer d'un côté sans haïr de l'autre. Éponine et Azelma furent méchantes. auraient tout reçu . battue et voyant à côté d'elle deux petites créatures comme elle. voilà tout. « Quelle ne m'embête pas ! s'écriait-il. Doux être faible qui ne devait rien comprendre à ce monde ni à Dieu. il lui semblait que cela était pris aux siens. Ses filles n'eurent que les caresses. disant que « la créature » grandissait et « mangeait ». La mère Thénardier aimait passionnément ses deux filles à elle. Cependant le Thénardier. sans cesse punie. Une année s'écoula. mais l'étrangère leur rendit le service de détourner les coups sur elle. Il est triste de songer que l'amour d'une mère peut avoir de vilains aspects. Cosette ne faisait pas un mouvement qui ne fît pleuvoir sur sa tête une grêle de châtiments violents et immérités. avait une somme de caresses et une somme de coups et d'injures à dépenser chaque jour. puis une autre. il est certain que ses filles. Ils ne sont pas riches. exigea quinze francs par mois. ne sont que des exemplaires de la mère. qui vivaient dans un rayon d'aurore ! La Thénardier étant méchante pour Cosette. et que cette petite diminuait l'air que ses filles respiraient. ce qui fit qu'elle détesta l'étrangère. grondée. ayant appris par on ne sait quelles voies obscures que l'enfant était probablement bâtard et que la mère ne pouvait l'avouer.

D'année en année. dès l'âge de cinq ans. Il ne lui restait plus que ses beaux yeux qui faisaient peine. dira-t-on. La souffrance sociale commence à tout âge. c'est invraisemblable. était maintenant maigre et blême. » On fit faire à Cosette les commissions. c'est-à-dire avant même qu'elle eût cinq ans. et sa misère aussi. si jolie et si fraîche à son arrivée dans cette maison. elle fut le souffre-douleur des deux autres enfants . parce que. l'hiver. Cosette. dès qu'elle se mit à se développer un peu. qui n'avait pas encore six ans. Quelques mois restèrent en souffrance.son mioche tout au beau milieu de ses cachotteries. l'enfant grandit. elle n'eût point reconnu son enfant. Elle avait je ne sais quelle allure inquiète. c'est vrai. grelottant sous de vieilles loques de – 242 – . porter même des fardeaux. » La mère paya les quinze francs. récemment. Il me faut de l'augmentation. grands comme ils étaient. elle devint la servante de la maison. balayer les chambres. Les Thénardier se crurent d'autant plus autorisés à agir ainsi que la mère qui était toujours à Montreuil-sur-mer commença à mal payer. Si cette mère fût revenue à Montfermeil au bout de ces trois années. étant seul au monde "travaillait pour vivre. Cinq ans. qui. ce pauvre enfant. la cour. le procès d'un nommé Dumolard. L'injustice l'avait faite hargneuse et la misère l'avait rendue laide. Hélas. Sournoise ! disaient les Thénardier. Tant que Cosette fut toute petite. disent les documents officiels. la rue. et volait. laver la vaisselle. il semblait qu'on y vît une plus grande quantité de tristesse. N'avons-nous pas vu. C'était une chose navrante de voir. orphelin devenu bandit.

toujours dans la rue ou dans les champs avant l'aube. qui aime les figures. Le peuple. éveillé le premier chaque matin dans la maison et dans le village.toile trouées. balayer la rue avant le jour avec un énorme balai dans ses petites mains rouges et une larme dans ses grands yeux. Dans le pays on l'appelait l'Alouette144. s'était plu à nommer de ce nom ce petit être pas plus gros qu'un oiseau. Ce surnom a peut-être été suggéré à Hugo par le premier nom donné à la fille de Fantine (Marguerite Louet) : Anna Louet. Seulement la pauvre Alouette ne chantait jamais. tremblant. effarouché et frissonnant. 144 – 243 – .

à cette loi de l'unité de la création qui deviendra un des grands thèmes de son œuvre et. Fantine avait quitté sa province depuis une dizaine d'années. en bas dans une plus grossière qui lui ressemble. […] Et puis. l'anniversaire de la mort de Léopoldine. on se le rappelle. C'était. fondant une universelle métaphore.Livre cinquième – La descente Chapitre I Histoire d'un progrès dans les verroteries noires Cette mère cependant qui. était un 4 septembre. La vague de la haute mer l'effacera cette nuit. en 1837. J'ai cueilli pour toi cette fleur dans la dune. un des principes de sa poétique : « Toute chose se reflète. » C'est aussi à Montreuil qu'il songea. Montreuil-sur-mer avait changé d'aspect. elle avait continué son chemin et était arrivée à Montreuil-sur-mer145. lorsqu'il écrit Les Misérables. en haut dans une plus parfaite. que devenait-elle ? où étaitelle ? que faisait-elle ? Après avoir laissé sa petite Cosette aux Thénardier. Depuis deux ans environ. une lettre le dit. La veille au soir. Pourquoi cette petite ville du Pas-de-Calais ? Peut-être parce que le jour que Hugo y passa. » 145 – 244 – . il écrit à sa fille : « Je viens de me promener au bord de la mer en pensant à toi. devenu. en 1818. mon ange. Tandis que Fantine descendait lentement de misère en misère. il s'y était accompli un de ces faits industriels qui sont les grands événements des petits pays. j'ai tracé ton nom sur le sable : Didi. c'est l'amour que ton père a pour toi. sa ville natale avait prospéré. au dire des gens de Montfermeil. mon pauvre petit ange. semblait avoir abandonné son enfant. mais ce que rien n'effacera.

De temps immémorial. En moins de trois ans. de ses commencements. d'améliorer la fabrication. la gomme laque à la résine et. ce qui est mieux. premièrement. une transformation inouïe s'était opérée dans cette production des « articles noirs ». Il était étranger au département. Ce tout petit changement avait été une révolution. et nous croyons utile de le développer . troisièmement. pour les bracelets en particulier. et avait tout fait riche autour de lui. ce qui est bien. à cause de la cherté des matières premières qui réagissait sur la maind'œuvre. 601). De son origine. Voir l'Historique de l'édition de l'Imprimerie nationale (t. un homme. Montreuil-sur-mer avait pour industrie spéciale l'imitation des jais anglais et des verroteries noires146 d'Allemagne. nous dirions presque.Ce détail importe. Vers la fin de 1815. ce qui avait permis. Au moment où Fantine revint à Montreuil-sur-mer. de le souligner. avantage pour le consommateur . dans cette fabrication. les coulants en tôle simplement rapprochée aux coulants en tôle soudée. était venu s'établir dans la ville et avait eu l'idée de substituer. on ne savait rien . deuxièmement. 146 – 245 – . d'élever le prix de la main-d'œuvre. p. Hugo s'était documenté sur cette industrie dès 1829-1830. bienfait pour le pays . Ainsi pour une idée trois résultats. l'auteur de ce procédé était devenu riche. Cette industrie avait toujours végété. profit pour le manufacturier. II. peu de chose. un inconnu. de vendre à meilleur marché tout en triplant le bénéfice. Ce tout petit changement en effet avait prodigieusement réduit le prix de la matière première.

au péril de sa vie. Il paraît que. mis au service d'une idée ingénieuse. le jour même où il faisait obscurément son entrée dans la petite ville de Montreuil-sur-mer. il n'avait que les vêtements. Il s'appelait le père Madeleine. Cet homme s'était jeté dans le feu. Depuis lors. fécondé par l'ordre et par la pensée.On contait qu'il était venu dans la ville avec fort peu d'argent. qu'il avait tiré sa fortune et la fortune de tout ce pays. C'est de ce mince capital. et avait sauvé. – 246 – . on avait su son nom. un gros incendie venait d'éclater à la maison commune. le sac au dos et le bâton d'épine à la main. deux enfants qui se trouvaient être ceux du capitaine de gendarmerie . À son arrivée à Montreuil-sur-mer. quelques centaines de francs tout au plus. ce qui fait qu'on n'avait pas songé à lui demander son passeport. à la tombée d'un soir de décembre. la tournure et le langage d'un ouvrier.

faisait presque concurrence à Londres et à Berlin. Le père Madeleine demandait aux hommes de la bonne volonté. Du reste sa venue avait été un bienfait. Il avait divisé les ateliers afin de séparer les sexes et que les filles et les femmes pussent rester sages. pas de logis si pauvre où il n'y eût un peu de joie. qui avait l'air préoccupé et qui était bon. y commandait chaque année des achats immenses. Le chômage et la misère étaient inconnus. les occasions de corruption abondaient. Madeleine C'était un homme d'environ cinquante ans. Montreuil-sur-mer. Une forte circulation échauffait tout et pénétrait partout. tout languissait dans le pays . et sa présence était une providence. chose assez singulière dans un simple homme de com– 247 – . le père Madeleine faisait sa fortune. Il n'y avait pas de poche si obscure où il n'y eût un peu d'argent. au milieu de cette activité dont il était la cause et le pivot. il était inflexible. C'était le seul où il fût en quelque sorte intolérant. mais. Sur ce point. Voilà tout ce qu'on en pouvait dire. et était sûr de trouver là de l'emploi et du pain. Les bénéfices du père Madeleine étaient tels que. l'autre pour les femmes. Quiconque avait faim pouvait s'y présenter. qui consomme beaucoup de jais noir. Il n'exigeait qu'une chose : soyez honnête homme ! soyez honnête fille ! Comme nous l'avons dit. pour ce commerce. maintenant tout y vivait de la vie saine du travail. il avait pu bâtir une grande fabrique dans laquelle il y avait deux vastes ateliers. à tous de la probité. Montreuil-sur-mer était devenu un centre d'affaires considérable. L'Espagne. Montreuil-sur-mer étant une ville de garnison. aux femmes des mœurs pures. l'un pour les hommes. Grâce aux progrès rapides de cette industrie qu'il avait si admirablement remaniée. Avant l'arrivée du père Madeleine.Chapitre II M. Le père Madeleine employait tout le monde. Il était d'autant plus fondé à cette sévérité que. dès la deuxième année.

il entrevit un candidat possible. La ville basse. Il allouait de ses deniers aux deux instituteurs une indemnité double de leur maigre traitement officiel. qui avait été membre du corps législatif de l'empire. et une caisse de secours pour les ouvriers vieux et infirmes. et résolut de le dépasser .merce. un nouveau quartier où il y avait bon nombre de familles indigentes avait rapidement surgi autour de lui . En 1820. et même pratiquait dans une certaine mesure. il en avait construit deux. À huis clos il riait de Dieu doucement. et un jour. une course au clocher. il dit : « Les deux premiers fonctionnaires de l'état. il y avait établi une pharmacie gratuite. il y avait fondé dix lits. il ne paraissait point que ce fût là son principal souci. chose fort bien vue à cette époque. dont il avait été la créature et l'ami. Il semblait qu'il songeât beaucoup aux autres et peu à lui. duc d'Otrante. il prit un confesseur jésuite et alla à la grand'messe et à vêpres. une pour les filles. qui flairait partout des concurrences. » Il avait créé à ses frais une salle d'asile. c'est la nourrice et le maître d'école. Quand on le vit enrichir le pays avant de s'enrichir lui-même. quand on le vit commencer. Il allait régulièrement entendre une basse messe tous les dimanches. à quelqu'un qui s'en étonnait. mais avant de se réserver ces six cent trente mille francs. Cela semblait d'autant plus probable que cet homme était religieux. il avait dépensé plus d'un million pour la ville et pour les pauvres. L'ambition en ce tempslà était. les bonnes âmes dirent : C'est un gaillard qui veut s'enrichir. Mais quand il vit le riche manufacturier Madeleine aller à la basse messe de sept heures. Sa manufacture étant un centre. L'hôpital était mal doté . ne tarda pas à s'inquiéter de cette religion. partageait les idées religieuses d'un père de l'oratoire connu sous le nom de Fouché. Le député local. chose alors presque inconnue en France. les mêmes bonnes âmes dirent : C'est un ambitieux. – 248 – . Ce député. Dans les premiers temps. n'avait qu'une école. on lui connaissait une somme de six cent trente mille francs placée à son nom chez Laffitte . Montreuilsur-mer est divisé en ville haute et ville basse. l'autre pour les garçons. qu'il habitait. méchante masure qui tombait en ruine . dans l'acception directe du mot.

les pauvres lui devaient tout . et on l'appela dans la ville monsieur Madeleine . Cependant en 1819 le bruit se répandit un matin dans la ville que. On l'a vu. sur la présentation de M. ses ouvriers et les enfants On compta 1 662 exposants à cette première des trois expositions nationales des produits de l'industrie organisées à Paris pendant la Restauration. sur le rapport du jury. saisirent avec transport cette occasion que tous les hommes souhaitent de s'écrier : « Là ! qu'est-ce que nous avions dit ? » Tout Montreuil-sur-mer fut en rumeur. le pays lui devait beaucoup. 147 – 249 – . Eh bien ! c'est la croix qu'il voulait ! Le père Madeleine refusa la croix. les produits du nouveau procédé inventé par Madeleine figurèrent à l'exposition de l'industrie147 . c'est une espèce d'aventurier. ses ouvriers en particulier l'adoraient. Quand il fut constaté riche. Nouvelle rumeur dans la petite ville. la nomination parut dans le Moniteur. Le lendemain. Ceux qui avaient déclaré ce nouveau venu « un ambitieux ».Les pauvres profitèrent de cette terreur comme le bon Dieu. le préfet. et il était si doux qu'il avait bien fallu qu'on finît par l'aimer . Décidément cet homme était une énigme. car l'honorable député fonda aussi deux lits à l'hôpital . le père Madeleine refusa. Le bruit était fondé. « les personnes de la société » le saluèrent. et en considération des services rendus au pays. le roi nomma l'inventeur chevalier de la Légion d'honneur. Quelques jours après. Dans cette même année 1819. le père Madeleine allait être nommé par le roi maire de Montreuil-sur-mer. et il portait cette adoration avec une sorte de gravité mélancolique. il était si utile qu'il avait bien fallu qu'on finît par l'honorer. ce qui fit douze. Les bonnes âmes se tirèrent d'affaire en disant : Après tout.

Les petits salons guindés de Montreuil-sur-mer qui. Il refusa encore. Il refusa. – 250 – . le peuple en pleine rue le suppliait. On ne sait d'où cela sort. – C'est un homme ignorant et de basse éducation. on avait dit : c'est un marchand. les invitations pleuvaient sur lui. Quand on l'avait vu repousser les honneurs. le vœu de la contrée fut tellement unanime. cinq ans après son arrivée à Montreuil-sur-mer. On lui fit mille avances. monsieur Madeleine devint monsieur le maire. Cette fois encore les bonnes âmes ne furent point empêchées. s'ouvrirent à deux battants au millionnaire. À mesure qu'il montait. mais le préfet résista à son refus. On remarqua que ce qui parut surtout le déterminer. Il n'est pas du tout prouvé qu'il sache lire. c'est utile. Est-ce qu'on recule devant du bien qu'on peut faire ? Ce fut là la troisième phase de son ascension. l'insistance fut si vive qu'il finit par accepter. se fussent dans les premiers temps fermés à l'artisan. on dit : c'est une brute. Quand on le vit repousser le monde. Il ne saurait pas se tenir dans le monde. Quand on l'avait vu semer son argent. En 1820. ce fut l'apostrophe presque irritée d'une vieille femme du peuple qui lui cria du seuil de sa porte avec humeur : Un bon maire. bien entendu. tous les notables vinrent le prier. Le père Madeleine était devenu monsieur Madeleine.continuèrent de l'appeler le père Madeleine. les services qu'il avait rendus au pays étaient si éclatants. que le roi le nomma de nouveau maire de la ville. on avait dit : c'est un ambitieux. « La société » le réclamait. Quand on l'avait vu gagner de l'argent. et c'était la chose qui le faisait le mieux sourire. on avait dit : c'est un aventurier.

Il se dérobait aux politesses. Il prenait ses repas toujours seul. Il leur apprenait à détruire la teigne des blés en as– 251 – . Depuis qu'il était à Montreuil-sur-mer. les livres sont des amis froids et sûrs. Il avait une petite bibliothèque bien faite. il était demeuré aussi simple que le premier jour. Il aimait les livres . boutonnée jusqu'au menton. Il remplissait ses fonctions de maire. poussait à une roue embourbée. Il emportait volontiers un fusil dans ses promenades. plus choisi et plus doux. l'œil sérieux. Il avait les cheveux gris. souriait pour se dispenser de causer. Jamais il ne tuait un animal inoffensif. À mesure que le loisir lui venait avec la fortune. le teint hâlé d'un ouvrier. Il portait habituellement un chapeau à bords larges et une longue redingote de gros drap. Quoiqu'il ne fût plus jeune. il semblait qu'il en profitât pour cultiver son esprit. on remarquait que d'année en année son langage devenait plus poli. mais il s'en servait rarement. mais hors de là il vivait solitaire. il avait un tir infaillible qui effrayait. Les femmes disaient de lui : Quel bon ours ! Son plaisir était de se promener dans les champs. les marmots déguenillés couraient joyeusement après lui et l'entouraient comme une nuée de moucherons. Il parlait à peu de monde. le visage pensif d'un philosophe. avec un livre ouvert devant lui où il lisait.Chapitre III Sommes déposées chez Laffitte Du reste. Quand il passait dans un village. donnait pour se dispenser de sourire. on contait qu'il était d'une force prodigieuse. Quand cela lui arrivait par aventure. arrêtait par les cornes un taureau échappé. Il offrait un coup de main à qui en avait besoin. relevait un cheval. car il avait toutes sortes de secrets utiles qu'il enseignait aux paysans. saluait de côté. Jamais il ne tirait un petit oiseau. On croyait deviner qu'il avait dû vivre jadis de la vie des champs. s'esquivait vite. Il avait toujours ses poches pleines de monnaie en sortant et vides en rentrant.

elle est bonne pour les bêtes à cornes. Il regarda ce tas de plantes déracinées et déjà desséchées. dans les héberges et dans les maisons. des deux paraboles évangéliques du grain semé (Matthieu. Il avait des "recettes148" pour extirper d'un champ la luzette. de l'orviot en fleur.pergeant le grenier et en inondant les fentes du plancher d'une dissolution de sel commun. dit le même amour pour la misérable des plantes et la misérable des bêtes. Un jour il voyait des gens du pays très occupés à arracher des orties. l'ortie serait utile . elle a des filaments et des fibres comme le chanvre et le lin. la gaverolle. on la néglige. nulle culture. La graine de l'ortie mêlée au fourrage donne du luisant au poil des animaux . 148 – 252 – . et est difficile à récolter. nul soin. Enfin un poème des Contemplations. et à chasser les charançons en suspendant partout. Plus loin l'anecdote de l'ortie est une reprise. de Gilliatt dans Les Travailleurs de la mer. Cela serait pourtant bon si l'on savait s'en servir. 1-30). XIII. Voilà tout. C'est du reste un excellent foin qu'on peut faucher deux fois. Il défendait une lapinière contre les rats rien qu'avec l'odeur d'un petit cochon de Barbarie qu'il y mettait. et une transformation. « J'aime l'araignée et l'ortie… » (III. la queue-de-renard. 27). Alors on la tue. Et que faut-il à l'ortie ? Peu de terre. Hachée. Que d'hommes ressemblent à l'ortie ! Il ajouta après un silence : Ces « recettes » ont quelque parenté avec les secrets. la feuille est un légume excellent . la vesce. aux murs et aux toits. impopulaires eux. elle devient nuisible. l'ortie est bonne pour la volaille . et dit : – C'est mort. Avec quelque peine qu'on prendrait. toutes les herbes parasites qui mangent le blé. quand elle vieillit. Les « petits ouvrages de paille » rappellent l'habileté avec laquelle Hugo lui-même fabriquait cette sorte de jouets pour ses enfants. la racine mêlée au sel produit une belle couleur jaune. Seulement la graine tombe à mesure qu'elle mûrit. la nielle. La toile d'ortie vaut la toile de chanvre. Quand l'ortie est jeune. broyée.

en rentrant dans son galetas. Le veuvage et le malheur d'autrui l'attiraient à cause de sa grande douceur . Quand il voyait la porte d'une église tendue de noir. Il était affable et triste. Il n'y a que de mauvais cultivateurs. si bien que quelques jeunes femmes élégantes et malignes de Montreuil-sur-mer vinrent chez lui un jour. Le peuple disait : « Voilà un homme riche qui n'a pas l'air fier. Le pauvre homme se récriait : quelque malfaiteur est venu ! Il entrait. c'était le père Madeleine.– Mes amis. Un pauvre diable. Cela se disait beaucoup. et la première chose qu'il voyait. il se mêlait aux amis en deuil. laquelle était une vraie cellule d'anachorète meublée de sabliers ailés et enjolivée de tibias en croix et de têtes de mort. Les enfants l'aimaient encore parce qu'il savait faire de charmants petits ouvrages avec de la paille et des noix de coco. et affirmaient qu'on n'entrait jamais dans sa chambre. "Le malfaiteur" qui était venu. il entrait . il montait furtivement des escaliers. L'œil au ciel. le soir. avec une sorte d'aspiration vers tous les mystères de l'infini. quelquefois même forcée. Il faisait une foule de bonnes actions en se cachant comme on se cache pour les mauvaises. Il pénétrait à la dérobée. » Quelques-uns prétendaient que c'était un personnage mystérieux. ces voix tristes qui chantent sur le bord de l'abîme obscur de la mort. trouvait que sa porte avait été ouverte. il recherchait un enterrement comme d'autres recherchent un baptême. dans les maisons . il écoutait. dans son absence. aux familles vêtues de noir. Il semblait donner volontiers pour texte à ses pensées ces psalmodies funèbres pleines de la vision d'un autre monde. retenez ceci. Voilà un homme heureux qui n'a pas l'air content. aux prêtres gémissant autour d'un cercueil. il n'y a ni mauvaises herbes ni mauvais hommes. c'était une pièce d'or oubliée sur un meuble. et lui demandèrent : – 253 – .

Elles n'y purent rien remarquer que deux flambeaux de forme vieillie qui étaient sur la cheminée et qui avaient l'air d'être en argent. Dans la réalité ces « deux ou trois millions » se réduisaient. Observation pleine de l'esprit des petites villes. avec cette particularité qu'elles étaient toujours à sa disposition immédiate. un tombeau. que M. de telle sorte. un rêvoir. Elles furent bien punies de leur curiosité. un trou. C'était une chambre garnie tout bonnement de meubles d'acajou assez laids comme tous les meubles de ce genre et tapissée de papier à douze sous. et les introduisit sur-le-champ dans cette « grotte ». Il sourit. On n'en continua pas moins de dire que personne ne pénétrait dans cette chambre et que c'était une caverne d'ermite. On dit que c'est une grotte. Madeleine pourrait arriver un matin chez Laffitte. On se chuchotait aussi qu'il avait des sommes « immenses » déposées chez Laffitte. « car ils étaient contrôlés ». ajoutait-on. montrez-nous donc votre chambre.– Monsieur le maire. nous l'avons dit. signer un reçu et emporter ses deux ou trois millions en dix minutes. – 254 – . à six cent trente ou quarante mille francs.

parler. le poème XX du premier livre des Contemplations» « A un poète aveugle ». L'évêque de Digne.. une des formes les plus étrangement exquises du bonheur. c'est que j'ai tout son cœur . les journaux annoncèrent la mort de M. écrit en 1842. 149 – 255 – . de ce chant. Madeleine en deuil Au commencement de 1821149. montrent quelle importance il faut lui donner. « surnommé monseigneur Bienvenu ». sa sœur étant près de lui. une fille. Disons-le en passant. un être charmant. et trépassé en odeur de sainteté à l'âge de quatrevingt-deux ans. devenir dans l'obscurité. une sœur. l'entendre aller et venir. était. évêque de Digne. sur cette terre où rien n'est complet. et se dire : puisqu'elle me consacre tout son temps. et content d'être aveugle. Myriel. pour ajouter ici un détail que les journaux omirent. se savoir indispensable à qui nous est nécessaire. Milton dans Cromwell. de cette parole. depuis plusieurs années aveugle. plus tard le personnage de Dea dans L'Homme qui rit. manifester à chaque minute sa propre attraction.Chapitre IV M. chanter. rentrer. constater la fidélité d'un être dans l'éclipse du monde. et songer qu'on est le centre de ces pas. 150 La cécité est un fantasme personnel à Hugo. l'astre autour duquel gravite cet ange. sortir. c'est en effet. se sentir d'autant plus puissant qu'on est plus infirme. quand il mourut. être aveugle150 et être aimé. Avoir continuellement à ses côtés une femme. percevoir le frôlement d'une robe comme un bruit d'ailes. peu de féli- Myriel meurt la même année que Napoléon (mai 1821) et que Sophie (juin 1821). voir la pensée à défaut de la figure. et par l'obscurité. pouvoir incessamment mesurer son affection à la quantité de présence qu'elle nous donne. qui est là parce que vous avez besoin d'elle et parce qu'elle ne peut se passer de vous.

Madeleine. dirent les salons . c'est sa bouche . L'annonce de sa mort fut reproduite par le journal local de Montreuil-sur-mer. quel ravissement ! Le cœur. Cela parut une lueur sur l'origine de M. Ce n'est point perdre la lumière qu'avoir l'amour. On remarqua dans la ville ce deuil. c'est elle. C'est un paradis de ténèbres. Madeleine parut le lendemain tout en noir avec un crêpe à son chapeau. la voilà. Les plus ineffables accents de la voix féminine employés à vous bercer. Et cette âme trouvée et prouvée est une femme. vous entendez une respiration tout près de vous. de gaîté et d'extase . cette céleste fleur obscure. c'est la conviction qu'on est aimé . et l'on jasa. Madeleine. On est caressé avec de l'âme. Et quel amour ! un amour entièrement fait de vertu. M. c'est la sienne . on est un rayonnement dans la nuit. Dans cette détresse. n'être jamais quitté. Des riens qui sont énormes dans ce vide. être servi. s'appuyer sur ce roseau inébranlable. mais on se sent adoré. Tout avoir d'elle. toucher de ses mains la providence et pouvoir la prendre dans ses bras. L'âme ange est là.cités égalent celle-là. aimé malgré soi-même . cela rehaussa fort M. aimé pour soi-même. Une main vous soutient. L'âme à tâtons cherche l'âme. Le suprême bonheur de la vie. Et mille petits soins. une bouche effleure votre front. si elle s'éloigne. disons mieux. sans cesse là . On ne voit rien. Il drape pour l'évêque de Digne. On sent de la chaleur qui approche. entre dans un épanouissement mystérieux. depuis son culte jusqu'à sa pitié. Il n'y a point de cécité où il y a certitude. Dieu palpable. et suppléant pour vous à l'univers évanoui. On déborde de sérénité. On ne donnerait pas cette ombre pour toute la clarté. l'aveugle l'a. elle s'efface comme le rêve et reparaît comme la réalité. On en conclut qu'il avait quelque alliance avec le vénérable évêque. c'est pour revenir . cette conviction. et la trouve. avoir cette douce faiblesse qui vous secourt. et lui donna subitement et d'emblée une certaine considération dans – 256 – . C'est de ce paradis que monseigneur Bienvenu était passé à l'autre. c'est être caressé. Lui manque-t-il quelque chose ? Non.

se hasarda à lui demander : – Monsieur le maire est sans doute cousin du feu évêque de Digne ? Il dit : – Non. une doyenne de ce petit grand monde-là. M. – 257 – .le monde noble de Montreuil-sur-mer. chaque fois qu'il passait dans la ville un jeune savoyard courant le pays et cherchant des cheminées à ramoner. vous en portez le deuil ? Il répondit : – C'est que dans ma jeunesse j'ai été laquais dans sa famille. curieuse par droit d'ancienneté. reprit la douairière. lui demandait son nom. Une remarque qu'on faisait encore. c'est que. Les petits savoyards se le disaient. M. et lui donnait de l'argent. – Mais. Un soir. le maire le faisait appeler. Madeleine s'aperçut de l'avancement qu'il obtenait à plus de révérences des vieilles femmes et à plus de sourires des jeunes. Madeleine. Le microscopique faubourg Saint-Germain de l'endroit songea à faire cesser la quarantaine de M. madame. et il en passait beaucoup. parent probable d'un évêque.

armé d'une grosse canne et coiffé d'un chapeau rabattu. l'éveillait et l'inquiétait. qui n'hésite pas. vêtu d'une redingote gris de fer. il réconciliait les ennemis. Un seul homme. Il semblait qu'il eût pour âme le livre de la loi naturelle. et le suivait des yeux jusqu'à ce qu'il eût – 258 – . impérieux. affectueux. en six ou sept ans et de proche en proche. puis ce ne fut plus que des méchancetés. puis cela s'évanouit tout à fait . On venait de dix lieues à la ronde consulter M. avertit secrètement l'homme-chien de la présence de l'hommechat. Il terminait les différends. infaillible. le respect devint complet. vers 1821. ne se tait et ne se dément jamais. entouré des bénédictions de tous. il arrivait qu'un homme de haute taille. qui ne se trouble. et qui. était prononcé à Digne en 1815. où ce mot : monsieur le maire. cordial. Madeleine. quand M. incorruptible et imperturbable. et avec le temps. fut prononcé à Montreuil-sur-mer presque du même accent que ce mot : monseigneur l'évêque. gagna tout le pays. et. Il y avait eu d'abord contre M. dans la ville et dans l'arrondissement. Ce fut comme une contagion de vénération qui. Madeleine passait dans une rue. et l'homme-renard de la présence de l'homme-lion. Madeleine. Chacun le prenait pour juge de son bon droit. quoi que fît le père Madeleine. unanime. y demeura rebelle. sorte de loi que subissent toujours ceux qui s'élèvent.Chapitre V Vagues éclairs à l'horizon Peu à peu. se retournait brusquement derrière lui. réfractaire à tous les conseils de l'intelligence et à tous les dissolvants de la raison. comme si une sorte d'instinct. qui sépare fatalement une nature d'une autre nature. calme. et il arriva un moment. Il semblerait en effet qu'il existe dans certains hommes un véritable instinct bestial. des noirceurs et des calomnies. se déroba absolument à cette contagion. clair dans son obscurité. qui crée les antipathies et les sympathies. de quelque façon que les destinées soient faites. puis ce ne fut que des malices. Souvent. il empêchait les procès. toutes les oppositions étaient tombées. pur et intègre comme tout instinct.

d'inspecteur. même rapidement entrevus. – En tout cas. la fortune du grand manufacturier était déjà faite. errantes devant nos yeux.disparu. mais utiles. Chabouillet. et haussant sa lèvre supérieure avec sa lèvre inférieure jusqu'à son nez. comte Anglès. le secrétaire du ministre d'État. Seulement. Certains officiers de police ont une physionomie à part et qui se complique d'un air de bassesse mêlé à un air d'autorité. on verrait distinctement cette chose étrange que chacun des individus de l'espèce humaine correspond à quelqu'une des espèces de la création animale . Il n'avait pas vu les commencements de Madeleine. alors préfet de police à Paris. depuis le porc jusqu'au tigre. sorte de grimace significative qui pourrait se traduire par : « Mais qu'est-ce que c'est que cet homme-là ? – Pour sûr je l'ai vu quelque part. secouant lentement la tête. Javert avait cette physionomie. tous les animaux sont dans l'homme et que chacun d'eux est dans un homme. que. si les âmes étaient visibles aux yeux. depuis l'huître jusqu'à l'aigle. Il remplissait à Montreuil-sur-mer les fonctions pénibles. Il se nommait Javert. Dieu nous les montre pour nous faire réfléchir. » Ce personnage. je ne suis toujours pas sa dupe. était de ceux qui. et l'on pourrait reconnaître aisément cette vérité à peine entrevue par le penseur. moins la bassesse. Quelquefois même plusieurs d'entre eux à la fois. Les animaux ne sont autre chose que les figures de nos vertus et de nos vices. Quand Javert était arrivé à Montreuil-sur-mer. les fantômes visibles de nos âmes. Dans notre conviction. comme les animaux ne sont que des ombres. et il était de la police. et le père Madeleine était devenu monsieur Madeleine. Javert devait le poste qu'il occupait à la protection de M. préoccupent l'observateur. croisant les bras. Dieu ne les a – 259 – . grave d'une gravité presque menaçante.

les paysans sont convaincus que. l'utilité qu'elle contient. si l'on admet un moment avec nous que dans tout homme il y a une des espèces animales de la création. Ceci soit dit. il nous sera facile de dire ce que c'était que l'officier de paix Javert. p.point faits éducables dans le sens complet du mot . ceux qui l'attaquent et ceux qui la gardent . à quoi bon ? Au contraire. bien entendu. il pensa qu'il était en dehors de la société et désespéra d'y rentrer jamais. au point de vue restreint de la vie terrestre apparente. Javert était né dans une prison d'une tireuse de cartes dont le mari était aux galères. 1830-1846. et sans préjuger la question profonde de la personnalité antérieure et ultérieure des êtres qui ne sont pas l'homme. c'est-à-dire l'éducation possible. ouv. il n'avait le choix qu'entre ces deux classes . sans quoi en grandissant il dévorerait les autres petits151. lequel est tué par la mère. Le moi visible n'autorise en aucune façon le penseur à nier le moi latent. afin qu'en grandissant il ne dévore pas les autres petits. Cette réserve faite. passons. lequel est tué par la mère. et ce sera Javert. Les paysans asturiens sont convaincus que dans toute portée de louve il y a un chien. cit. Il remarqua que la société maintient irrémissiblement en dehors d'elle deux classes d'hommes.. L'éducation sociale bien faite peut toujours tirer d'une âme. En grandissant. Dieu leur a donné l'intelligence. 449) : « Dans certaines provinces. nos âmes étant des réalités et ayant une fin qui leur est propre. Donnez une face humaine à ce chien fils d'une louve. » 151 – 260 – . quelle qu'elle soit. en même temps il se L'information a été notée par Hugo le 29 octobre 1846 dans le Journal de ce que j'apprends chaque jour (Choses vues. dans toute portée de louve il y a un chien-loup. Maintenant.

l'air du commandement féroce. Cet homme était composé de deux sentiments très simples. le regard obscur. Il entra dans la police. Il enveloppait dans une sorte de foi aveugle et profonde tout ce qui a une fonction dans l'État. D'une part il disait : – 261 – . et relativement très bons. d'aversion et de dégoût tout ce qui avait franchi une fois le seuil légal du mal. La face humaine de Javert consistait en un nez camard. c'était un tigre. n'étaient que des formes de la rébellion. depuis le premier ministre jusqu'au garde champêtre. Il y réussit. et il se faisait autour de son nez un plissement épaté et sauvage comme sur un mufle de bête fauve. et à ses yeux le vol. Avant d'aller plus loin. compliqué d'une inexprimable haine pour cette race de bohèmes dont il était. On se sentait mal à l'aise la première fois qu'on voyait ces deux forêts et ces deux cavernes. entendons-nous sur ce mot face humaine que nous appliquions tout à l'heure à Javert. avec deux profondes narines vers lesquelles montaient sur ses deux joues d'énormes favoris. peu de crâne. les cheveux cachant le front et tombant sur les sourcils. tous les crimes. Quand Javert riait. Il couvrait de mépris.sentait je ne sais quel fond de rigidité. entre les deux yeux un froncement central permanent comme une étoile de colère. la haine de la rébellion . mais ses gencives. ce qui était rare et terrible. non seulement ses dents. de régularité et de probité. Il était absolu et n'admettait pas d'exceptions. mais qu'il faisait presque mauvais à force de les exagérer : le respect de l'autorité. lorsqu'il riait. la bouche pincée et redoutable. Il avait dans sa jeunesse été employé dans les chiourmes du midi. ses lèvres minces s'écartaient. beaucoup de mâchoire. le meurtre. Javert sérieux était un dogue . Du reste. À quarante ans il était inspecteur. et laissaient voir.

D'autre part il disait : – Ceux-ci sont irrémédiablement perdus. si l'on veut. jamais une distraction. 152 – 262 – . la chasteté. incarne le droit de tuer exercé par le Roi au nom de Dieu. humble et hautain comme les fanatiques. l'isolement. austère . la police comprise comme les Spartiates comprenaient Sparte. Son regard était une vrille. Brutus dans Vidocq. de constater des damnés. Il partageait pleinement l'opinion de ces esprits extrêmes qui attribuent à la loi humaine je ne sais quel pouvoir de faire ou. L'école mystique de Joseph de Maistre152. il avait la conscience de son utilité. Cela était froid et cela perçait.– Le fonctionnaire ne peut se tromper . Toute la personne de Javert exprimait l'homme qui épie et qui se dérobe. le magistrat n'a jamais tort. héroïsée. sérieux. un guet impitoyable. Elle propose une conception théocratique de l'État où la figure du bourreau. n'eût pas manqué de dire que Javert était Cette école voit dans la Révolution le châtiment providentiel de la décadence de la société au XVIIIe siècle. Avec cela une vie de privations. l'abnégation. Il avait introduit la ligne droite dans ce qu'il y a de plus tortueux au monde . Toute sa vie tenait dans ces deux mots : veiller et surveiller. Il était stoïque. un mouchard marmoréen. rêveur triste . et qui mettent un Styx au bas de la société. et il était espion comme on est prêtre. laquelle à cette époque assaisonnait de haute cosmogonie ce qu'on appelait les journaux ultras. une honnêteté farouche. Rien de bon n'en peut sortir. rachetée dans le sang. Malheur à qui tombait sous sa main ! Il eût arrêté son père s'évadant du bagne et dénoncé sa mère en rupture de ban. Et il l'eût fait avec cette sorte de satisfaction intérieure que donne la vertu. C'était le devoir implacable. la religion de ses fonctions.

on ne voyait pas sa canne qu'il portait sous sa redingote. nous l'avons dit. la face de Javert apparaissant les pétrifiait. qui étaient peu fréquents. Il tenait à l'humanité par là. il ne le cherchait ni ne l'évitait. il s'accordait une prise de tabac.un symbole. ce qui fait qu'il n'était pas complètement illettré. sans paraître y faire attention. On comprendra sans peine que Javert était l'effroi de toute cette classe que la statistique annuelle du ministère de la justice désigne sous la rubrique : Gens sans aveu. Il traitait Javert comme tout le monde. avec aisance et bonté. et il portait. on ne voyait pas ses yeux qui se perdaient sous ses sourcils. on ne voyait pas ses mains qui rentraient dans ses manches. comme d'une embuscade. un front anguleux et étroit. Cela se reconnaissait à quelque emphase dans la parole. on voyait tout à coup sortir de toute cette ombre. et un gourdin monstrueux. ce regard gênant et presque pesant. À ses moments de loisir. on ne voyait pas son menton qui plongeait dans sa cravate. Javert était comme un œil toujours fixé sur M. Tel était cet homme formidable. Madeleine. un menton menaçant. Mais l'occasion venue. on devinait qu'il avait recherché secrètement. il lisait . On ne voyait pas son front qui disparaissait sous son chapeau. Il n'avait aucun vice. Oeil plein de soupçon et de conjectures. Le nom de Javert prononcé les mettait en déroute . Il ne fit pas même une question à Javert. un regard funeste. mais il sembla que cela fût insignifiant pour lui. À quelques paroles échappées à Javert. avec cette curiosité qui tient à la race et – 263 – . des mains énormes . tout en haïssant les livres. Quand il était content de lui. M. Madeleine avait fini par s'en apercevoir.

toutes les traces antérieures que le père Madeleine avait pu laisser ailleurs. Une fois il lui arriva de dire.où il entre autant d'instinct que de volonté. – 264 – . et ceci est le correctif nécessaire à ce que le sens de certains mots pourrait présenter de trop absolu. Javert était évidemment quelque peu déconcerté par le complet naturel et la tranquillité de M. Du reste. Il paraît que le fil qu'il croyait tenir s'était rompu. et la bête se trouverait avoir une meilleure lumière que l'homme. Sans quoi il serait supérieur à l'intelligence. se parlant à luimême : – Je crois que je le tiens ! Puis il resta trois jours pensif sans prononcer une parole. et il disait parfois à mots couverts. Il paraissait savoir. Un jour pourtant son étrange manière d'être parut faire impression sur M. et le propre de l'instinct est précisément de pouvoir être troublé. Madeleine. Madeleine. dépisté et dérouté. que quelqu'un avait pris certaines informations dans un certain pays sur une certaine famille disparue. Voici à quelle occasion. il ne peut y avoir rien de vraiment infaillible dans une créature humaine.

pour vivre il s'était fait charretier. se ruinait. Qui est-ce qui est bon enfant pour sauver le vieux ? M. Il était impossible de le dégager autrement qu'en soulevant la voiture par-dessous. une aide maladroite. et. une secousse à faux pouvaient l'achever. avait envoyé chercher un cric. Un effort désordonné. ancien tabellion et paysan presque lettré. avait un commerce qui commençait à aller mal. – À l'aide ! criait le vieux Fauchelevent. venait de tomber sous sa charrette dont le cheval s'était abattu. Il y alla. Le cheval avait les deux cuisses cassées et ne pouvait se relever. Madeleine à cette époque. Il entendit du bruit et vit un groupe à quelque distance. Un vieux homme. Cela l'avait rempli de jalousie. maître. et il avait fait ce qu'il avait pu en toute occasion pour nuire à Madeleine. M. Lorsque Madeleine était arrivé dans le pays. On avait essayé de le tirer. mais en vain. Le père Fauchelevent poussait des râles lamentables. nommé le père Fauchelevent. La charrette était assez lourdement chargée. Madeleine se tourna vers les assistants : – 265 – . Madeleine passait un matin dans une ruelle non pavée de Montreuil-sur-mer. Ce Fauchelevent était un des rares ennemis qu'eût encore M. Fauchelevent avait vu ce simple ouvrier qui s'enrichissait. sans famille et sans enfants du reste. La chute avait été tellement malheureuse que toute la voiture pesait sur sa poitrine. Madeleine arriva. Fauchelevent. qui était survenu au moment de l'accident. Puis la faillite était venue.Chapitre VI Le père Fauchelevent M. Le vieillard était engagé entre les roues. On s'écarta avec respect. Javert. vieux. tandis que lui. n'ayant plus à lui qu'une charrette et un cheval.

– Il est impossible d'attendre un quart d'heure. dit Madeleine. Rien qu'une demi-minute. il faudra bien un bon quart d'heure. – Il faut bien ! – Mais il ne sera plus temps ! Vous ne voyez donc pas que la charrette s'enfonce ? – Dame ! – Écoutez. il y a encore assez de place sous la voiture pour qu'un homme s'y glisse et la soulève avec son dos. la charrette s'enfonçait dans la terre à chaque instant et comprimait de plus en plus la poitrine du vieux charretier. au lieu Flachot. où il y a un maréchal . Il était évident qu'avant cinq minutes il aurait les côtes brisées. mais c'est égal. et l'on tirera le pauvre homme. reprit Madeleine. le sol était détrempé. – Dans combien de temps l'aura-t-on ? – On est allé au plus près. répondit un paysan.– A-t-on un cric ? – On en est allé quérir un. dit Madeleine aux paysans qui regardaient. – Dix louis. – Un quart d'heure ! s'écria Madeleine. Il avait plu la veille. Y a-t-il ici quelqu'un qui ait des reins et du cœur ? Cinq louis d'or à gagner ! Personne ne bougea dans le groupe. – 266 – .

mais sans quitter des yeux Madeleine : – C'était un forçat. Il ne l'avait pas aperçu en arrivant. – 267 – . Un d'eux murmura : – Il faudrait être diablement fort. Javert ajouta avec un air d'indifférence. on risque de se faire écraser ! – Allons ! recommença Madeleine. Madeleine tressaillit. dit une voix. – Du bagne de Toulon. Il faudrait être un terrible homme pour faire la chose de lever une voiture comme cela sur son dos. Madeleine devint pâle. vingt louis ! Même silence. je n'ai jamais connu qu'un seul homme capable de faire ce que vous demandez là. et reconnut Javert. Et puis. Madeleine se retourna. Javert continua : – C'est la force. regardant fixement M.Les assistants baissaient les yeux. – Ah ! dit Madeleine. il poursuivit en appuyant sur chacun des mots qu'il prononçait : – Monsieur Madeleine. M. Puis. – Ce n'est pas la bonne volonté qui leur manque. Madeleine.

sur la route d'Espagne. redressant la berline de Mme Hugo arrêtée au bord d'un précipice et prête à verser. (Voir le Victor Hugo raconté…. regarda les paysans immobiles. cité. Madeleine leva la tête. 13). devant la maison de l'évêque (I. – Ah ! voilà que ça m'écrase ! cria le vieillard. il tomba à genoux153. sans dire une parole. C'était ce forçat. Ce geste est également symbolique. et sourit tristement. rencontra l'œil de faucon de Javert toujours attaché sur lui. p. Dans cette scène il est probable que Hugo investit un souvenir d'enfance : celui des grenadiers hollandais. Le père Fauchelevent râlait et hurlait : – J'étouffe ! Ça me brise les côtes ! Un cric ! quelque chose ! Ah ! Madeleine regarda autour de lui : – Il n'y a donc personne qui veuille gagner vingt louis et sauver la vie à ce pauvre vieux ? Aucun des assistants ne remua.Cependant la charrette continuait à s'enfoncer lentement. dans la nuit suivant le vol de Petit-Gervais. Jean Valjean s'agenouille ici comme à Digne. ouv. et avant même que la foule eût eu le temps de jeter un cri. Il y eut un affreux moment d'attente et de silence. Puis. 197. 2. il était sous la voiture.) 153 – 268 – . Javert reprit : – Je n'ai jamais connu qu'un homme qui pût remplacer un cric.

Ses habits étaient déchirés et couverts de boue. les roues sortaient à demi de l'ornière. – 269 – . Madeleine se releva. Il était blême. Lui. la charrette se soulevait lentement. Les assistants haletaient. On entendit une voix étouffée qui criait : – Dépêchez-vous ! aidez ! C'était Madeleine qui venait de faire un dernier effort. et il fixait son œil tranquille sur Javert qui le regardait toujours. quoique ruisselant de sueur.On vit Madeleine presque à plat ventre sous ce poids effrayant essayer deux fois en vain de rapprocher ses coudes de ses genoux. On lui cria : – Père Madeleine ! retirez-vous de là ! Le vieux Fauchelevent lui-même lui dit : – Monsieur Madeleine ! allez-vous-en ! C'est qu'il faut que je meure. Les roues avaient continué de s'enfoncer. il avait sur le visage je ne sais quelle expression de souffrance heureuse et céleste. Ils se précipitèrent. Tout à coup on vit l'énorme masse s'ébranler. Tous pleuraient. Le vieillard lui baisait les genoux et l'appelait le bon Dieu. voyez-vous ! Laissez-moi ! Vous allez vous faire écraser aussi ! Madeleine ne répondit pas. Le dévouement d'un seul avait donné de la force et du courage à tous. et il était déjà devenu presque impossible que Madeleine sortît de dessous la voiture. La charrette fut enlevée par vingt bras. Le vieux Fauchelevent était sauvé.

Quelque temps après. M. On peut dire que la misère et la richesse publiques ont un thermomètre infaillible. par les recommandations des sœurs et de son curé. quand le commerce est nul. quand le travail manque. Le père Madeleine le fit transporter dans une infirmerie qu'il avait établie pour ses ouvriers dans le bâtiment même de sa fabrique et qui était desservie par deux sœurs de charité. fit placer le bonhomme comme jardinier dans un couvent de femmes du quartier Saint-Antoine à Paris. les frais de perception de l'impôt. Madeleine fut nommé maire. outre les signes visibles que nous avons indiqués. M.Chapitre VII Fauchelevent devient jardinier à Paris Fauchelevent s'était démis la rotule dans sa chute. l'impôt se paye aisément et coûte peu à l'état. il éprouva cette sorte de frémissement qu'éprouverait un dogue qui flairerait un loup sous les habits de son maître. le vieillard trouva un billet de mille francs sur sa table de nuit. La charrette était brisée et le cheval était mort. avec ce mot de la main du père Madeleine : Je vous achète votre charrette et votre cheval. pour n'être pas visible. À partir de ce moment. Fauchelevent guérit. En sept ans. quand le pays est heureux et riche. un autre symptôme qui. il lui parlait avec un respect profond. Cette prospérité créée à Montreuil-sur-mer par le père Madeleine avait. épuise et dépasse les délais. les frais de perception de l'impôt s'étaient – 270 – . il l'évita le plus qu'il put. et l'état dépense beaucoup d'argent en frais de contrainte et de rentrée. Quand la population souffre. mais son genou resta ankylosé. Quand les besoins du service l'exigeaient impérieusement et qu'il ne pouvait faire autrement que de se trouver avec M. le contribuable résiste à l'impôt par pénurie. le maire. Quand le travail abonde. La première fois que Javert vit M. Madeleine. Madeleine revêtu de l'écharpe qui lui donnait toute autorité sur la ville. Ceci ne trompe jamais. Le lendemain matin. n'était pas moins significatif.

de Villèle. Personne ne se souvenait plus d'elle. et fut admise dans l'atelier des femmes. Elle s'y présenta.réduits des trois quarts dans l'arrondissement de Montreuil-surmer. elle ne tirait donc de sa journée de travail que peu de chose. ce qui faisait fréquemment citer cet arrondissement entre tous par M. Madeleine était comme un visage ami. Telle était la situation du pays. Heureusement la porte de la fabrique de M. elle n'y pouvait être bien adroite. lorsque Fantine y revint. – 271 – . le problème était résolu. alors ministre des finances. mais enfin cela suffisait. Le métier était tout nouveau pour Fantine. elle gagnait sa vie.

Elle écrivait souvent. On commença à dire tout bas dans l'atelier des femmes que Fantine « écrivait des lettres » et qu'« elle avait des allures ». – Il existe des êtres qui. elle s'était bien gardée. – Pourquoi ce monsieur ne vient-il jamais qu'à la brune ? pourquoi monsieur un tel n'accroche-t-il jamais sa clef au clou le jeudi ? pourquoi prend-il toujours les petites rues ? pourquoi madame descend-elle toujours de son fiacre avant d'arriver à la maison ? pourquoi envoie-t-elle acheter un cahier de papier à lettres. pour connaître le mot de ces énigmes. Elle loua une petite chambre et la meubla à crédit sur son travail futur . lesquelles leur sont du reste parfaitement indifférentes. pour le plaisir. de parler de sa petite fille. se donnent plus de peine qu'il n'en faudrait pour dix bonnes actions . quand elle en a « plein sa papeterie ? » etc. comme nous l'avons déjà fait entrevoir. prodiguent plus de temps. etc. Ne pouvant pas dire qu'elle était mariée. reste de ses habitudes de désordre. on l'a vu.. gratuitement. En ces commencements. Il n'y a rien de tel pour épier les actions des gens que ceux qu'elles ne regardent pas. quelle grâce du ciel ! Le goût du travail lui revint vraiment. Elle acheta un miroir. se réjouit d'y regarder sa jeunesse. Comme elle ne savait que signer. ses beaux cheveux et ses belles dents. elle était obligée de leur écrire par un écrivain public. Vivre honnêtement de son travail. sans être payés de la curiosité au– 272 – . et cela. oublia beaucoup de choses.Chapitre VIII Madame Victurnien dépense trente-cinq francs pour la morale Quand Fantine vit qu'elle vivait. dépensent plus d'argent. elle payait exactement les Thénardier. elle eut un moment de joie. Cela fut remarqué. ne songea plus qu'à sa Cosette et à l'avenir possible. et fut presque heureuse.

On constata qu'elle écrivait. Certaines personnes sont méchantes uniquement par besoin de parler. bavardage dans l'antichambre. au milieu des autres. la nuit. toujours à la même adresse. griseront des cochers de fiacre et des laquais. causerie dans le salon. On observa donc Fantine. des familles ruinées. elle se détournait souvent pour essuyer une larme. des existences brisées. Pure démangeaison de dire. au moins deux fois par mois. Avec cela. On constata que dans l'atelier. de savoir et de pénétrer. et le combustible. à Montfermeil. achèteront une femme de chambre. Chose triste. des duels. par le froid et par la pluie. sous des portes d'allées. peut-être aussi à l'homme qu'elle avait aimé. feront faction des heures à des coins de rue. C'étaient les moments où elle songeait à son enfant . Et souvent ces secrets connus. à la grande joie de ceux qui ont « tout découvert » sans intérêt et par pur instinct. ces énigmes éclairées du grand jour. Ils suivront celui-ci ou celle-là des jours entiers. est comme ces cheminées qui usent vite le bois . Leur conversation. Pur acharnement de voir. On fit jaser au cabaret l'écrivain pu- 154 Encore une allusion à l'épisode du « flagrant délit » de 1845 ? – 273 – . aubergiste.trement que par la curiosité. des faillites. ces mystères publiés. il leur faut beaucoup de combustible . plus d'une était jalouse de ses cheveux blonds et de ses dents blanches. C'est un douloureux labeur que la rupture des sombres attaches du passé. Pourquoi ? pour rien. Monsieur Thénardier. et qu'elle affranchissait la lettre. On parvint à se procurer l'adresse : Monsieur. entraînent des catastrophes154. corrompront des commissionnaires. feront acquisition d'un portier. c'est le prochain.

Cette vieille femme avait été jeune.blic. et si énergiquement que les prêtres lui avaient pardonné son moine. tout en se souvenant de son moine dont elle était veuve. elle s'était faite bigote. Fantine était depuis plus d'un an à la fabrique. esprit capricant. épineuse. Dans sa jeunesse. elle devait son loyer et ses meubles. de la part de M. venaient d'exiger quinze francs au lieu de douze. » Il se trouva une commère qui fit le voyage de Montfermeil. à quitter le pays. Elle avait un petit bien qu'elle léguait bruyamment à une communauté religieuse. lorsqu'un matin la surveillante de l'atelier lui remit. C'était une ortie où l'on voyait le froissement du froc. Madame Victurnien avait cinquante-six ans. et doublait le masque de la laideur du masque de la vieillesse. le maire. vieux bonhomme qui ne pouvait pas emplir son estomac de vin rouge sans vider sa poche aux secrets. Fantine fut atterrée. on sut que Fantine avait un enfant. Cinquante francs ne suffisaient pas pour acquitter cette dette. presque venimeuse . C'était précisément dans ce même mois que les Thénardier. chose étonnante. Elle était fort bien vue à l'évêché d'Arras. Bref. pointue. parla aux Thénardier. J'ai vu l'enfant ! » La commère qui fit cela était une gorgone appelée madame Victurnien. de la part de M. en plein 93. Elle balbutia quelques mots sup– 274 – . revêche. cinquante francs. elle avait épousé un moine échappé du cloître en bonnet rouge et passé des bernardins aux jacobins. en lui disant qu'elle ne faisait plus partie de l'atelier et en l'engageant. À la restauration. Elle était sèche. Tout cela prit du temps. « Ce devait être une espèce de fille. après avoir demandé douze francs au lieu de six. et qui l'avait fort domptée et pliée. Cette madame Victurnien donc alla à Montfermeil. gardienne et portière de la vertu de tout le monde. Voix chevrotante. et dit à son retour : « Pour mes trente-cinq francs. rêche. Elle ne pouvait s'en aller du pays. j'en ai eu le cœur net. et revint en disant : « J'ai vu l'enfant ». le maire.

Accablée de honte plus encore que de désespoir. La surveillante lui signifia qu'elle eût à sortir sur-lechamp de l'atelier. parce qu'il était bon. Sa faute était donc maintenant connue de tous ! Elle ne se sentit plus la force de dire un mot. elle n'osa pas.pliants. On lui conseilla de voir M. le maire lui donnait cinquante francs. le maire . et la chassait. parce qu'il était juste. elle quitta l'atelier et rentra dans sa chambre. – 275 – . M. Elle plia sous cet arrêt. Fantine n'était du reste qu'une ouvrière médiocre.

mais n'ayant pas au même degré la charité qui consiste à comprendre et à pardonner. Madeleine n'avait rien su de tout cela. elle alla d'une maison à l'autre. intègre. Du reste. Les meilleurs hommes sont souvent forcés de déléguer leur autorité. jugé. Personne ne voulut d'elle. Quant aux cinquante francs. vous pouvez payer. quels meubles ! lui avait dit : « Si vous vous en allez. Le marchand fripier auquel elle devait ses meubles. lui avait dit : « Vous êtes jeune et jolie. n'ayant plus que son lit. Madeleine avait pour habitude de n'entrer presque jamais dans l'atelier des femmes. ferme. que le curé lui avait donnée. sans état. M. équitable. – 276 – . M. Il avait mis à la tête de cet atelier une vieille fille. Madeleine se remettait de tout sur elle. et devant encore environ cent francs. » Elle partagea les cinquante francs entre le propriétaire et le fripier. C'est dans cette pleine puissance et avec la conviction qu'elle faisait bien. et il avait toute confiance dans cette surveillante. condamné et exécuté Fantine.Chapitre IX Succès de Madame Victurnien La veuve du moine fut donc bonne à quelque chose. je vous fais arrêter comme voleuse. elle les avait donnés sur une somme que M. Elle n'avait pu quitter la ville. M. et se trouva sans travail. que la surveillante avait instruit le procès. personne vraiment respectable. rendit au marchand les trois quarts de son mobilier. Ce sont là de ces combinaisons d'événements dont la vie est pleine. Madeleine lui confiait pour aumônes et secours aux ouvrières et dont elle ne rendait pas compte. Fantine s'offrit comme servante dans le pays . ne garda que le nécessaire. » Le propriétaire auquel elle devait son loyer. remplie de la charité qui consiste à donner.

Elle se mit à coudre de grosses chemises pour les soldats de la garnison. – 277 – . il y a vivre de rien. et gagnait douze sous par jour. ce qui est la science. Elle songea à la faire venir. À cette époque. des chagrins de l'autre. C'est en ce moment qu'elle commença à mal payer les Thénardier. on mange moins. tout cela me nourrira. Cela finit par être un talent. Dans cette détresse. On ne sait pas tout ce que certains êtres faibles. lui enseigna l'art de vivre dans la misère. Et puis. comment on renonce à un oiseau qui vous mange un liard de millet tous les deux jours. comment on fait de son jupon sa couverture et de sa couverture son jupon. elle devait aux Thénardier ! comment s'acquitter ? Et le voyage ! comment le payer ? La vieille qui lui avait donné ce qu'on pourrait appeler des leçons de vie indigente était une sainte fille nommée Marguerite. et croyant en Dieu. savent tirer d'un sou. Fantine acquit ce sublime talent et reprit un peu de courage. qui ont vieilli dans le dénûment et l'honnêteté. Cependant une vieille femme qui lui allumait sa chandelle quand elle rentrait le soir. la seconde est noire. un peu de pain d'un côté. comment on ménage sa chandelle en prenant son repas à la lumière de la fenêtre d'en face. Mais quoi ! lui faire partager son dénûment ! Et puis. sachant tout juste assez écrire pour signer Margueritte. des inquiétudes. et charitable pour les pauvres et même pour les riches. Eh bien ! des souffrances. avoir sa petite fille eût été un étrange bonheur. je parviendrai bien toujours à gagner à peu près du pain. pauvre. Derrière vivre de peu. quand on est triste. Sa fille lui en coûtait dix. la première est obscure. elle disait à une voisine : – Bah ! je me dis : en ne dormant que cinq heures et en travaillant tout le reste à mes coutures. Fantine apprit comment on se passe tout à fait de feu en hiver. Ce sont deux chambres . dévote de la bonne dévotion.

Après deux ou trois mois elle secoua la honte et se remit à sortir comme si de rien n'était. L'excès du travail fatiguait Fantine. À Paris. Fantine avait été si honteuse qu'elle n'avait pas osé sortir. comme elle s'était accoutumée à l'indigence. Dans les premiers temps. et cette obscurité est un vêtement. elle devinait qu'on se retournait derrière elle et qu'on la montrait du doigt . Madame Victurnien quelquefois la voyait passer de sa fenêtre. dit-elle. et se félicitait. Oh ! comme elle eût souhaité venir à Paris ! Impossible. Dans les petites villes. un jour elles seront en haut. Elle alla et vint. remarquait la détresse de « cette créature ». tout le monde la regardait et personne ne la saluait . Elle disait quelquefois à sa voisine Marguerite : « Tâtez donc comme mes mains sont chaudes. personne ne vous connaît. Il fallut bien s'accoutumer à la déconsidération. Peu à peu elle en prit son parti. la tête haute. il semble qu'une malheureuse soit nue sous les sarcasmes et la curiosité de tous. du moins. et la petite toux sèche qu'elle avait augmenta. Quand elle était dans la rue. et sentit qu'elle devenait effrontée. Les méchants ont un bonheur noir. – Cela m'est bien égal. » – 278 – . Cette vie a un lendemain. avec un sourire amer. grâce à elle "remise à sa place". le mépris âcre et froid des passants lui pénétrait dans la chair et dans l'âme comme une bise.Il y a beaucoup de ces vertus-là en bas .

Cependant le matin. – 279 – . elle avait une minute de coquetterie heureuse. quand elle peignait avec un vieux peigne cassé ses beaux cheveux qui ruisselaient comme de la soie floche.

3. et la froissa dans ses mains tout le jour. mais son or était sur sa tête et ses perles étaient dans 155 – 280 – . l'été se passa. et qu'il fallait au moins que la mère envoyât dix francs pour cela. – Les beaux cheveux ! s'écria le barbier. Elle reçut la lettre. brouillard. point de chaleur. Ses admirables cheveux blonds lui tombèrent jusqu'aux reins. Ses dettes avaient grossi. L'hiver. Toute la journée est une cave. qu'elle avait besoin d'une jupe de laine. L'affreuse saison ! L'hiver change en pierre l'eau du ciel et le cœur de l'homme155. Un jour ils lui écrivirent que sa petite Cosette était toute nue par le froid qu'il faisait. Fantine gagnait trop peu. le soir touche au matin. moins de travail. Variation sur les deux expressions : « rester de glace » et « cœur de pierre ». – Coupez-les156. 2 – « Elle avait de l'or et des perles pour dot. la fenêtre est grise. – Dix francs. Le soleil a l'air d'un pauvre. – Combien m'en donneriez-vous ? dit-elle. Le soir elle entra chez un barbier qui habitait le coin de la rue. Le ciel est un soupirail. on n'y voit pas clair. et défit son peigne. Ses créanciers la harcelaient. Jours courts. lui écrivaient à chaque instant des lettres dont le contenu la désolait et dont le port la ruinait. Les Thénardier. point de midi. mais l'hiver revint. crépuscule. mal payés. 156 Le portrait de Fantine en I.Chapitre X Suite du succès Elle avait été congédiée vers la fin de l'hiver . point de lumière.

et qui la quitta comme elle l'avait pris. Un travail ténébreux se faisait dans le cœur de Fantine. n'ont rien d'autre à vendre. sa bouche » – donne le prix exact de ce sacrifice : les misérables. Quand elle passait devant la fabrique aux heures où les ouvriers sont sur la porte. une espèce de musicien mendiant. le premier venu. cependant. Elle prit un amant. à force de se répéter que c'était lui qui l'avait chassée. Fantine pensa : « Mon enfant n'a plus froid. Je l'ai habillée de mes cheveux. et qu'il était la cause de son malheur. Elle avait longtemps partagé la vénération de tous pour le père Madeleine . un homme qu'elle n'aimait pas. » Elle mettait de petits bonnets ronds qui cachaient sa tête tondue et avec lesquels elle était encore jolie. Elle adorait son enfant. qui la battait. elle affectait de rire et de chanter. Ils donnèrent la jupe à Eponine. elle commença à tout prendre en haine autour d'elle. Une vieille ouvrière qui la vit une fois chanter et rire de cette façon dit : – Voilà une fille qui finira mal. – 281 – . avec dégoût. ni à donner. elle en vint à le haïr lui aussi. C'était un misérable. C'était de l'argent qu'ils voulaient. avec la rage dans le cœur. un oisif gueux.Elle acheta une jupe de tricot et l'envoya aux Thénardier. par bravade. Quand elle vit qu'elle ne pouvait plus se coiffer. ne possédant que leur corps. lui surtout. La pauvre Alouette continua de frissonner. Cette jupe fit les Thénardier furieux.

Une fièvre miliaire. La toux ne la quittait pas. et elle riait.Plus elle descendait. plus tout devenait sombre autour d'elle plus ce doux petit ange rayonnait dans le fond de son âme. elle vit beaucoup de monde qui entourait une voiture de forme bizarre sur l'impériale de laquelle pérorait tout debout un homme vêtu de rouge. j'aurai ma Cosette avec moi . la petite est morte. va ! Comme elle passait sur la place. Si vous ne nous envoyez pas quarante francs avant huit jours. C'était un – 282 – . » Elle se mit à rire aux éclats. et elle avait des sueurs dans le dos. Ils me demandent quarante francs. et elle dit à sa vieille voisine : – Ah ! ils sont bons ! quarante francs ! que ça ! ça fait deux napoléons ! Où veulent-ils que je les prenne ? Sont-ils bêtes. Paysans. Un jour elle reçut des Thénardier une lettre ainsi conçue : « Cosette est malade d'une maladie qui est dans le pays. Il faut des drogues chères. ces paysans ! Cependant elle alla dans l'escalier près d'une lucarne et relut la lettre. Cela nous ruine et nous ne pouvons plus payer. Quand je serai riche. riant toujours. qu'ils appellent. Quelqu'un qui la rencontra lui dit : – Qu'est-ce que vous avez donc à être si gaie ? Elle répondit : – C'est une bonne bêtise que viennent de m'écrire des gens de la campagne. Elle disait. Puis elle descendit l'escalier et sortit en courant et en sautant.

venez ce soir à l'auberge du Tillac d'argent. reprit le professeur dentiste. – Quelle horreur ! s'écria Fantine. – Deux napoléons ! grommela une vieille édentée qui était là. Qu'en voilà une qui est heureuse ! Fantine s'enfuit.bateleur dentiste en tournée. – Les palettes. – Qu'est-ce que c'est que ça. ça peut servir. Fantine se mêla au groupe et se mit à rire comme les autres de cette harangue où il y avait de l'argot pour la canaille et du jargon pour les gens comme il faut. Fantine rentra. des poudres et des élixirs. elle était furieuse et conta la chose à sa bonne voisine Marguerite : – Comprenez-vous cela ? ne voilà-t-il pas un abominable homme ? comment laisse-t-on des gens comme cela aller dans le pays ! M'arracher mes deux dents de devant ! mais je serais horrible ! Les cheveux repoussent. Si vous voulez me vendre vos deux palettes. et se boucha les oreilles pour ne pas entendre la voix enrouée de l'homme qui lui criait : Réfléchissez. des opiats. mais les dents ! Ah ! le monstre d'homme ! j'aimerais mieux me jeter d'un cinquième la tête la – 283 – . et s'écria tout à coup : – Vous avez de jolies dents. qui offrait au public des râteliers complets. je vous donne de chaque un napoléon d'or. vous m'y trouverez. la belle ! deux napoléons. la fille qui riez là. les deux d'en haut. c'est les dents de devant. mes palettes ? demanda Fantine. L'arracheur de dents vit cette belle fille qui riait. Si le cœur vous en dit.

Au bout d'un quart d'heure. – Cela fait quarante francs. aussi appelée « suette miliaire ». Maladie éruptive. date correspondant en effet à la maladie prétendue de Cosette. Elle resta pensive. cela fait quarante francs. c'est une maladie. elle quitta sa couture et alla relire la lettre des Thénardier sur l'escalier. En rentrant. – Et qu'est-ce qu'il offrait ? demanda Marguerite. répondit la vieille fille.première sur le pavé ! Il m'a dit qu'il serait ce soir au Tillac d'argent. dit Fantine. elle dit à Marguerite qui travaillait près d'elle : – Qu'est-ce que c'est donc que cela. et se mit à son ouvrage. souvent mortelle. – Deux napoléons. une fièvre miliaire157 ? Savez-vous ? – Oui. 157 – 284 – . – Oui. – Ça a donc besoin de beaucoup de drogues ? – Oh ! des drogues terribles. – Où ça vous prend-il ? – C'est une maladie qu'on a comme ça. comme lors de la grave épidémie de 1821.

Marguerite s'arrêta sur le seuil. Fantine depuis la veille avait vieilli de dix ans. – Jésus ! fit Marguerite. elle trouva Fantine assise sur son lit. car elles travaillaient toujours ensemble et de cette façon n'allumaient qu'une chandelle pour deux. – Est-ce qu'on en meurt ? – Très bien. La chandelle avait brûlé toute la nuit et était presque entièrement consumée. Elle ne s'était pas couchée.– Cela attaque donc les enfants ? – Surtout les enfants. pétrifiée de cet énorme désordre. Le lendemain matin. Le soir elle descendit. comme Marguerite entrait dans la chambre de Fantine avant le jour. et on la vit qui se dirigeait du côté de la rue de Paris où sont les auberges. Son bonnet était tombé sur ses genoux. glacée. Fantine sortit et alla encore une fois relire la lettre sur l'escalier. et s'écria : – Seigneur ! la chandelle qui est toute brûlée ! il s'est passé des événements ! Puis elle regarda Fantine qui tournait vers elle sa tête sans cheveux. qu'est-ce que vous avez. dit Marguerite. pâle. Fantine ? – 285 – .

C'était un sourire sanglant. elle ne raccommodait plus son linge.– Je n'ai rien. En parlant ainsi. Mais c'est une fortune ! Où avez-vous eu ces louis d'or ? – Je les ai eus. La chandelle éclairait son visage. En même temps elle sourit. elle perdit la coquetterie. et elle avait un trou noir dans la bouche. Elle sortait avec des bonnets sales. Je suis contente. À mesure que – 286 – . il y avait un pot à beurre à mettre l'eau. répondit Fantine. un matelas à terre et une chaise dépaillée. soit indifférence. Elle avait perdu la honte. Mon enfant ne mourra pas de cette affreuse maladie. elle montrait à la vieille fille deux napoléons qui brillaient sur la table. Un petit rosier qu'elle avait s'était désséché dans un coin. Dans l'autre coin. Les deux dents étaient arrachées. Dernier signe. faute de secours. Le pauvre ne peut aller au fond de sa chambre comme au fond de sa destinée qu'en se courbant de plus en plus. Elle n'avait plus de lit. – Ah. Depuis longtemps elle avait quitté sa cellule du second pour une mansarde fermée d'un loquet sous le toit . oublié. Elle envoya les quarante francs à Montfermeil. Une salive rougeâtre lui souillait le coin des lèvres. qui gelait l'hiver. Fantine jeta son miroir par la fenêtre. Jésus Dieu ! dit Marguerite. Au contraire. il lui restait une loque qu'elle appelait sa couverture. Du reste c'était une ruse des Thénardier pour avoir de l'argent. Soit faute de temps. un de ces galetas dont le plafond fait angle avec le plancher et vous heurte à chaque instant la tête. et où les différents niveaux de l'eau restaient longtemps marqués par des cercles de glace. Cosette n'était pas malade. répondit Fantine.

vieux et usé. Elle toussait beaucoup. Vers le même temps. le Thénardier lui écrivit que décidément il avait attendu avec beaucoup trop de bonté. par le froid. sinon qu'il mettrait à la porte la petite Cosette. et qu'il lui fallait cent francs. et neuf sous par jour ! Ses créanciers étaient plus impitoyables que jamais. Elle avait les yeux très brillants. bon Dieu ! Elle se sentait traquée et il se développait en elle quelque chose de la bête farouche. fit tout à coup baisser les prix. Dix-sept heures de travail. Cette formule souligne l'analogie de l'histoire de Fantine avec la « descente » décrite dans le récit de Jules Janin. ce qui réduisit la journée des ouvrières libres à neuf sous. qui avait repris presque tous les meubles. elle tirait ses bas dans ses souliers.les talons s'usaient. vendons le reste158. Elle se vend au détail. coquine ? Que voulait-on d'elle. et qu'elle deviendrait ce qu'elle pourrait. par les chemins. lui faisaient « des scènes ». avec des morceaux de calicot qui se déchiraient au moindre mouvement. Cela se voyait à de certains plis perpendiculaires. toute convalescente de sa grande maladie. Elle les trouvait dans la rue. lui disait sans cesse : Quand me payeras-tu. « Cent francs. et ne lui laissaient aucun repos. publié en 1832. mais un entrepreneur du travail des prisons. Le fripier. Elle rapiéçait son corset. vers le haut de l'omoplate gauche. Elle cousait dixsept heures par jour . 158 – 287 – . songea Fantine ! Mais où y a-t-il un état à gagner cent sous par jour ? » – Allons ! dit-elle. elle les retrouvait dans son escalier. tout de suite . L'infortunée se fit fille publique. et qu'elle crèverait. Elle passait des nuits à pleurer et à songer. Les gens auxquels elle devait. si elle voulait. Elle haïssait profondément le père Madeleine. et elle sentait une douleur fixe dans l'épaule. qui faisait travailler les prisonnières au rabais. et ne se plaignait pas.

Il pèse sur la femme. Il existe toujours. elle vous subit et elle vous ignore . Elle est résignée de cette résignation qui ressemble à l'indifférence comme la mort ressemble au sommeil. V. Marché douloureux. Elle « Le Christ nous a libérés. La vie et l'ordre social lui ont dit leur dernier mot. 1) ne dit rien du Christ. On dit que l'esclavage a disparu de la civilisation européenne. Qui la touche a froid. tout éprouvé. 159 – 288 – . Elle a tout ressenti. au dénûment. C'est une erreur. elle est la figure déshonorée et sévère. tout souffert. Une âme pour un morceau de pain. Ceci n'est pas une des moindres hontes de l'homme. À la faim. mais elle ne la pénètre pas encore. sur la maternité. sur la beauté. » L'antiphrase terrible de ce titre tiré de saint Paul (Gal. À qui ? À la misère. tout pleuré. tout perdu. Au point de ce douloureux drame où nous sommes arrivés. Elle n'évite plus rien. tout supporté. La sainte loi de Jésus-Christ gouverne notre civilisation.Chapitre XI Christus nos liberavit159 Qu'est-ce que c'est que cette histoire de Fantine ? C'est la société achetant une esclave.. à l'abandon. c'est-à-dire sur la grâce. Elle passe. au froid. Elle est devenue marbre en devenant boue. il ne reste plus rien à Fantine de ce qu'elle a été autrefois. mais beaucoup sur son Église. Il lui est arrivé tout ce qui lui arrivera. la société accepte. La misère offre. et il s'appelle prostitution. sur la faiblesse. à l'isolement. mais il ne pèse plus que sur la femme.

Il est seul.ne craint plus rien. Elle le croit du moins. Hélas ! qu'est-ce que toutes ces destinées ainsi poussées pêlemêle ? où vont-elles ? pourquoi sont-elles ainsi ? Celui qui sait cela voit toute l'ombre. Tombe sur elle toute la nuée et passe sur elle tout l'océan ! que lui importe ! c'est une éponge imbibée. – 289 – . mais c'est une erreur de s'imaginer qu'on épuise le sort et qu'on touche le fond de quoi que ce soit. Il s'appelle Dieu.

d'une montre à breloques. à queue de morue. et d'un pantalon olive plus clair. qui ont un peu de terre. nuls. hongres. mes paysans. ont un chien qui mange les os sous la table et une maîtresse qui pose les plats dessus. et quelques drôles. qui seraient des rustres dans un salon et se croient des gentilshommes au cabaret. ne travaillent pas. Ce sont tout simplement des désœuvrés. un peu de sottise et un peu d'esprit. boivent. Ce sont des êtres de la grande espèce neutre . dînent à l'auberge. s'ils étaient plus pauvres. de trois gilets superposés de couleurs différentes. il y a des ennuyeux. tiennent à un sou. chassent. fument. des rêvasseurs. des ennuyés. vivent au café. sifflent les actrices du théâtre pour prouver qu'ils sont gens de goût.Chapitre XII Le désœuvrement de M. exagèrent les modes. méprisent les femmes. copient Londres à travers Paris et Paris à travers Pont-à-Mousson. d'une grande cravate. resté dans sa province et n'ayant jamais vu Paris. Parmi ces désœuvrés. Félix Tholomyès. le bleu et le rouge en dedans. d'un habit couleur olive à taille courte. mais – 290 – . S'ils étaient plus riches. mes bois. et il y avait à Montreuilsur-mer en particulier. jouent au billard. orné sur les deux coutures d'un nombre de côtes indéterminé. qui disent : mes prés. serait un de ces hommes-là. à double rangée de boutons d'argent serrés les uns contre les autres et montant jusque sur l'épaule. Bamatabois Il y a dans toutes les petites villes. regardent les voyageurs descendre de diligence. on dirait : ce sont des fainéants. on dirait : ce sont des élégants . querellent les officiers de la garnison pour montrer qu'ils sont gens de guerre. vieillissent hébétés. sentent le tabac. usent leurs vieilles bottes. admirent la tragédie. une classe de jeunes gens qui grignotent quinze cents livres de rente en province du même air dont leurs pareils dévorent à Paris deux cent mille francs par an. un élégant se composait d'un grand col. parasites. Dans ce temps-là. ne servent à rien et ne nuisent pas à grand'chose. bâillent. M.

C'était le temps de la lutte des républiques de l'Amérique méridionale contre le roi d'Espagne. toujours de métal. la couleur de mode était l'olive. « Le degré de fashion se calculait comme les quartiers de noblesse. cit. la seule de sa jeunesse. 311. Gilé en portait quinze. Bamatabois et Montparnasse. Sa mère lui dit : « Est-ce que tu vas t'occuper de cela maintenant ? Quelle importance ont les habits ? N'oublie pas cela : l'homme ne compte que par sa valeur morale. représentait l'élégant. ouv. Un seul sentait la roture.) Il fallait que le sentiment de culpabilité du jeune Victor fût bien grand pour que la coquetterie soit le trait commun de trois personnages infâmes des Misérables. L'élégant de province portait les éperons plus longs et les moustaches plus farouches. limite qui n'était jamais franchie. Tholomyès. » (Victor Hugo raconté…. montaient jusqu'aux épaules. variant de une à onze.. de nankin l'été. Il eut une pointe de coquetterie. une énorme canne160. un chapeau à haute forme et à bords étroits. entre lesquels se répartissent tous les éléments de la description de Gilé. par le nombre des passepoils du pantalon. Les boutons. des moustaches voulaient dire bourgeois et des éperons voulaient dire piéton. des cheveux en touffe. p. de Bolivar contre Morillo. il n'est rien par l'extérieur.toujours impair. À cette époque. C'était le temps des habits en queue de morue. « Victor trouvait Gilé bien habillé. et la queue jusqu'à la nuque . 160 – 291 – . […] Il s'aventura un jour et dit timidement à sa mère qu'il pourrait être mieux habillé. un imprimeur. Ajoutez à cela des souliers-bottes avec de petits fers au talon. étaient très serrés aux genoux et se terminaient en pied d'éléphant . Les chapeaux à petits bords étaient roya- Cette description évoque un souvenir et une leçon retranscrits ainsi par Adèle : « Un nommé Gilé. avec cela le chapeau relevé sur l'oreille et une touffe de cheveux qui sortait du côté relevé. Sur le tout des éperons et des moustaches. et une conversation rehaussée des calembours de Potier. par l'intérieur. Les pantalons.

les libéraux portaient des chapeaux à larges bords qui s'appelaient des bolivars. lui enfonçant ses ongles dans le visage. un de ces désœuvrés. à tort intégré dans Choses vues (ouv. Ce peu d'effet piqua sans doute l'oisif qui. un "bien pensant". La fille poussa un rugissement. – Ce monsieur s'appelait monsieur Bamatabois. et n'en accomplissait pas moins en silence et avec une régularité sombre sa promenade qui la ramenait de cinq minutes en cinq minutes sous le sarcasme. cit. profitant d'un moment où elle se retournait. vomies d'une voix enrouée Hugo situe à cette date de janvier 1823 une aventure dont il fut témoin et acteur le 9 janvier 1841 à Paris. se divertissait à harceler une créature qui rôdait en robe de bal et toute décolletée avec des fleurs sur la tête devant la vitre du café des officiers. car c'était décidément la mode. ne le regardait même pas. avec une bouffée de la fumée de son cigare. quelque apostrophe qu'il croyait spirituelle et gaie. etc. vers les premiers jours de janvier 1823. se baissa.. ne lui répondait pas. 161 – 292 – . il lui jetait. Ces injures. un soir qu'il avait neigé161. se tourna. bondit comme une panthère. Cet élégant fumait. avec les plus effroyables paroles qui puissent tomber du corps de garde dans le ruisseau. Chaque fois que cette femme passait devant lui. comme : – Que tu es laide ! – Veux-tu te cacher ! – Tu n'as pas de dents ! etc. aventure recueillie par sa femme qui en rédigea le récit. Huit ou dix mois donc après ce qui a été raconté dans les pages précédentes. triste spectre paré qui allait et venait sur la neige. La femme. 204-208). prit sur le pavé une poignée de neige et la lui plongea brusquement dans le dos entre ses deux épaules nues. s'avança derrière elle à pas de loup et en étouffant son rire. un de ces élégants.. comme le soldat condamné qui revient sous les verges.listes et se nommaient des morillos . car il avait un morillo. p. 1830-1846. et se rua sur l'homme. de plus chaudement enveloppé d'un de ces grands manteaux qui complétaient dans les temps froids le costume à la mode.

la femme frappant des pieds et des poings. les officiers sortirent en foule du café. de livide elle était devenue pâle. hurlant. Ses yeux étaient vitreux. C'était la Fantine. Tout à coup un homme de haute taille sortit vivement de la foule. autour de ce tourbillon composé de deux êtres où l'on avait peine à reconnaître un homme et une femme.par l'eau-de-vie. livide de colère. son chapeau à terre. huant et applaudissant. Au bruit que cela fit. – 293 – . et elle tremblait d'un tremblement de terreur. les passants s'amassèrent. L'élégant avait profité de l'incident pour s'esquiver. et il se forma un grand cercle riant. Elle avait reconnu Javert. sa voix furieuse s'éteignit subitement. saisit la femme à son corsage de satin couvert de boue. et lui dit : Suis-moi ! La femme leva la tête . décoiffée. sans dents et sans cheveux. horrible. sortaient hideusement d'une bouche à laquelle manquaient en effet les deux dents de devant. l'homme se débattant.

entra avec Fantine. c'était prêter le flanc à toutes sortes de plaisanteries. Mme Léonie Biard mise à Saint-Lazare. et referma la porte derrière lui. Ni lui ni elle ne disaient un mot.Chapitre XIII Solution de quelques questions de police municipale162 Javert écarta les assistants. La nuée des spectateurs. Arrivé au bureau de police qui était une salle basse chauffée par un poêle et gardée par un poste. l'ancien sauveur des femmes perdues. en se demandant jusqu'où irait l'Académicien dans son goût des « femmes tombées ». occasion d'obscénités. ne sera d'aucune valeur… » Demandons-nous donc quels durent être les sentiments de Hugo lorsqu'il vit. plus ou moins intéressée. traînant après lui la misérable. le commissaire la suggère lui-même : « Monsieur. Dans cette hypothèse. » La plus acide aurait peut-être brodé sur cette récidive après Juliette. La même chose – et l'inverse aussi – arrivera à Jean Valjean. Quant à la calomnie. au grand désappointement des curieux qui se haussèrent sur la pointe du pied et allongèrent le cou devant la vitre trouble du L'épisode est d'une telle importance dans le roman qu'on est tenté d'y voir une des origines de l'invention de l'intrigue et du mouvement qui détermine. Elle se laissait faire machinalement. après le flagrant délit de son adultère avec lui. quatre ans plus tard. chez Mme de Girardin. que justement les journaux étaient pleins de son nom depuis deux jours et que se mêler à une semblable affaire. A deux reprises sont notés les motifs que Hugo a de demeurer à l'écart : « Il se dit qu'il était bien connu. 162 – 294 – . votre déposition. au fait que l'incident a lieu le lendemain de la réception de Hugo à l'Académie. Il venait de retourner en mal tout ce qu'il avait fait de meilleur. La suprême misère. au paroxysme de la joie. rompit le cercle et se mit à marcher à grands pas vers le bureau de police qui est à l'extrémité de la place. Javert ouvrit la porte. le début de la rédaction du livre. dans le texte de Choses vues. on prendra garde. comme les prostituées. à la sortie d'un dîner où elle était fêtée. en novembre 1845. suivait avec des quolibets. avec une porte vitrée et grillée sur la rue.

Il écrivait en silence. Pourtant il était gravement et profondément préoccupé. représentée par un propriétaire-électeur163. Il jugeait. Il appelait tout ce qu'il pouvait avoir d'idées dans l'esprit autour de la grande chose qu'il faisait. la société. Plus il examinait le fait de cette fille. Le sergent du poste apporta une chandelle allumée sur une table. 163 – 295 – . la Fantine alla tomber dans un coin. son visage sérieux ne trahissait aucune émotion. c'est dévorer. mais avec tous les scrupules d'une conscience sévère. Il venait de voir. Il fallait alors avoir trente ans et payer 45 € de contributions directes pour être électeur. La curiosité est une gourmandise. Elle en fait ce qu'elle veut. Javert s'assit. Il était évident qu'il venait de voir commettre un crime. C'était un de ces moments où il exerçait sans contrôle. le droit de vote. En entrant. qui donne au moins trente ans à Bamatabois. être propriétaire est une dignité sociale qui confère. Sous la Restauration. Cette qualité. les punit comme bon lui semble. insultée et attaquée par une créature en dehors de tout. Une prostituée avait attenté à un bourgeois. tira de sa poche une feuille de papier timbré et se mit à écrire. Javert était impassible . lui Javert. accroupie comme une chienne qui a peur. selon la loi du suffrage censitaire. Il jugeait. là dans la rue.corps de garde. plus il se sentait révolté. confirme sa ressemblance avec Tholomyès. Ces classes de femmes sont entièrement remises par nos lois à la discrétion de la police. En cet instant. Il avait vu cela. Le corps électoral ne dépassait pas 100 000 électeurs. son escabeau d'agent de police était un tribunal. il le sentait. et il condamnait. L'éligibilité exigeait quarante ans et mille francs de cens. cherchant à voir. et confisque à son gré ces deux tristes choses qu'elles appellent leur industrie et leur liberté. Voir. son redoutable pouvoir discrétionnaire. immobile et muette.

joignant les mains. Et puis. Vous savez. Tu es laide ! tu n'as pas de dents ! Je le sais bien que je n'ai plus mes dents. La malheureuse tressaillit. il signa. Est-ce qu'on a le droit de nous mettre de la neige dans le dos quand nous passons comme cela tranquillement sans faire de mal à personne ? Cela m'a saisie. Puis se tournant vers la Fantine : – Tu en as pour six mois. Monsieur Javert. Si vous aviez vu le commencement. Je vous assure que je n'ai pas eu tort. je ne lui parlais pas. faisant de grands pas avec ses genoux. plia le papier et dit au sergent du poste. dit-elle. Je suis un peu malade. je disais : c'est un monsieur qui s'amuse. C'est à cet instant-là qu'il m'a mis de la neige. dans le premier moment. savez-vous cela ? Elle se traîna sur la dalle mouillée par les bottes boueuses de tous ces hommes. J'étais honnête avec lui. on n'est pas maître. mon bon monsieur l'inspecteur ! est-ce qu'il n'y a personne là qui ait vu pour vous dire que c'est bien vrai ? J'ai peut-être eu tort de me fâcher. sans se lever. vous auriez vu ! je vous jure le bon Dieu que je n'ai pas eu tort. Je ne faisais rien. en le lui remettant : – Prenez trois hommes. voyez-vous ! Et puis il y avait déjà un peu de temps qu'il me disait des raisons. On a des vivacités. quelque chose de si froid qu'on vous met dans le dos à l'heure que vous ne – 296 – . monsieur l'inspecteur. moi . et menez cette fille au bloc. – Monsieur Javert. C'est ce monsieur le bourgeois que je ne connais pas qui m'a mis de la neige dans le dos. – Six mois ! six mois de prison ! Six mois à gagner sept sous par jour ! Mais que deviendra Cosette ? ma fille ! ma fille ! Mais je dois encore plus de cent francs aux Thénardier. je vous demande grâce.Quand il eut fini.

se tordant les mains. J'avais du linge. Ayez pitié de moi. ô mon petit ange de la bonne sainte Vierge. pauvre loup ! Je vais vous dire. Ce n'est pas la lâcheté et la gourmandise qui ont fait de moi ça. leur pardon avec le même geste. J'ai bu de l'eau-de-vie. Il y a là une sorte d'imitation de Notre Seigneur Jésus-Christ. Tenez. Il leur faut de l'argent. va comme tu pourras. on n'aurait eu qu'à regarder dans mes armoires. Pourquoi s'est-il en allé ? Je lui demanderais pardon. beaucoup de linge. des paysans. brisée en deux. À ce moment-là. mais ça ne peut pas. mon bon monsieur Javert. toussant d'une toux sèche et courte. il faut avoir pitié de cette chose-là. Quand j'étais plus heureuse. Je ne suis pas une mauvaise femme au fond. cela me serait bien égal de lui demander pardon. À de certains instants. on aurait bien vu que je n'étais pas une femme coquette qui a du désordre. monsieur Javert ! Elle parlait ainsi. c'est une petite qu'on mettrait à même sur la grande route. Oh ! mon Dieu. des aubergistes. aveuglée par les larmes. vous ne savez pas ça. et figurez-vous que j'ai cent francs à payer. balbutiant tout doucement avec la voix de l'agonie. Faites-moi grâce pour aujourd'hui cette fois. Ne me mettez pas en prison ! Voyez-vous. La grande douleur est un rayon divin et terrible qui transfigure les misérables. mais on gagne sept sous. ou autrement on me renverra ma petite. qu'est-ce qu'elle deviendra. Ô mon Dieu ! je ne peux pas l'avoir avec moi. secouée par les sanglots. dans l'Évangile. à ces âges-là. Je ne l'aime pas. en plein cœur d'hiver. monsieur Javert. ce n'est pas la faute du gouvernement. dans les prisons on ne gagne que sept sous. à qui pécheurs et pécheresses demandent. c'est par misère. mais cela étourdit. la gorge nue. C'est si vilain ce que je fais ! Ô ma Cosette. la Fantine était redevenue belle. Si c'était plus grand. mais on n'attendrit pas un cœur de bois.vous y attendez pas ! J'ai eu tort d'abîmer le chapeau de ce monsieur. elle s'arrêtait et baisait tendrement le bas de la redingote du mouchard164. ça n'a pas de raisonnement. Elle eût attendri un cœur de granit. c'est les Thénardier. 164 – 297 – . ça gagnerait sa vie.

un homme était entré sans qu'on eût pris garde à lui. elle cria : – Ah ! c'est donc toi qui es monsieur le maire ! – 298 – . monsieur le maire. je t'ai écoutée. Il ôta son chapeau. Les soldats la saisirent par les bras. elle comprit que l'arrêt était prononcé. Madeleine avant qu'on eût pu la retenir. Madeleine. il fit un pas. l'air égaré. et avait entendu les prières désespérées de la Fantine. As-tu bien tout dit ? Marche à présent ! Tu as tes six mois . sortit de l'ombre. monsieur le maire… Ce mot. Au moment où les soldats mirent la main sur la malheureuse. Elle s'affaissa sur elle-même en murmurant : – Grâce ! Javert tourna le dos. Il avait refermé la porte. et le regardant fixement. qui ne voulait pas se lever. Elle se dressa debout tout d'une pièce comme un spectre qui sort de terre. le Père éternel en personne n'y pourrait plus rien. et dit : – Un instant. s'il vous plaît ! Javert leva les yeux et reconnut M. Le Père éternel en personne n'y pourrait plus rien. et saluant avec une sorte de gaucherie fâchée : – Pardon. Depuis quelques minutes.– Allons ! dit Javert. marcha droit à M. s'y était adossé. repoussa les soldats des deux bras. fit sur la Fantine un effet étrange. À cette solennelle parole.

Ça ne peut pas être ce monstre de maire ! Est-ce que c'est vous. mettez cette femme en liberté. Madeleine s'essuya le visage. J'ai mal entendu. mon bon monsieur Javert. monsieur Javert. Il éprouvait en cet instant. dans ses suppositions les plus effroyables. Mais quand il vit ce maire.Puis elle éclata de rire et lui cracha au visage. Elle leva son bras nu et se cramponna à la clef du poêle comme une personne qui chancelle. Il resta muet. et alors il entrevoyait avec horreur je ne sais quoi de tout simple dans ce prodigieux attentat. c'est lui qui est cause de tout. s'essuyer tranquillement le visage et dire : mettez cette femme en liberté. qu'il m'a chassée ! à cause d'un tas de gueuses qui tiennent des propos dans l'atelier. et dit : – Inspecteur Javert. coup sur coup. Si ce n'est pas là une horreur ! renvoyer – 299 – . – En liberté ! qu'on me laisse aller ! que je n'aille pas en prison six mois ! Qui est-ce qui a dit cela ? Il n'est pas possible qu'on ait dit cela. la pensée et la parole lui manquèrent également . Figurez-vous. il eût regardé comme un sacrilège de le croire possible. la somme de l'étonnement possible était dépassée pour lui. ce vieux gredin de maire. cela était une chose si monstrueuse que. dans le fond de sa pensée. M. Ce mot n'avait pas porté un coup moins étrange à la Fantine. Javert se sentit au moment de devenir fou. comme si elle se parlait à elle-même. les plus violentes émotions qu'il eût ressenties de sa vie. ce magistrat. il faisait confusément un rapprochement hideux entre ce qu'était cette femme et ce que pouvait être ce maire. qui avez dit qu'on me mette en liberté ? Oh ! voyez-vous ! je vais vous dire et vous me laisserez aller. Ce monstre de maire. Voir une fille publique cracher au visage d'un maire. il eut comme un éblouissement de stupeur . et presque mêlées ensemble. Cependant elle regardait tout autour d'elle et elle se mit à parler à voix basse. D'un autre côté.

il n'y a plus moyen de vivre. pour le soir. Vous comprenez à présent. j'ai touché. nous n'avons qu'une robe de soie. que c'est ce gueux de maire qui a tout fait le mal. il m'avait perdu toute ma robe avec sa neige. Il faut donc devenir ce qu'on peut. Il dit à la Fantine : – Combien avez-vous dit que vous deviez ? La Fantine. vous autres. Elle était vide. j'ai piétiné le chapeau de ce monsieur bourgeois devant le café des officiers. Pendant qu'elle parlait. parlez à mon propriétaire. qui ne regardait que Javert. maintenant je paye mon terme. Je vais vous expliquer cela. je n'ai jamais fait de mal exprès. Voyez-vous. et cela fait fumer. vrai. Ô monsieur Javert. sans faire attention. tu viens ici – 300 – . et je vois partout des femmes bien plus méchantes que moi qui sont bien plus heureuses. M. je vous demande pardon. Ah ! mon Dieu. c'est vous qui avez dit qu'on me mette dehors. Vous gagnez douze sous dans les chemises. Il l'avait remise dans sa poche. D'abord il y a une amélioration que ces messieurs de la police devraient bien faire. avez-vous vu comme je te vous lui ai craché à la figure ? Ah ! vieux scélérat de maire. cela tombe à neuf sous. j'avais ma petite Cosette. et tout le malheur est venu. n'est-ce pas ? Prenez des informations. monsieur Javert. on vous dira bien que je suis honnête. il avait fouillé dans son gilet. Mais lui. j'ai bien été forcée de devenir une mauvaise femme. Nous autres. à la clef du poêle. Madeleine l'écoutait avec une attention profonde. en avait tiré sa bourse et l'avait ouverte. ce serait d'empêcher les entrepreneurs des prisons de faire du tort aux pauvres gens. Après cela. Moi.une pauvre fille qui fait honnêtement son ouvrage ! Alors je n'ai plus gagné assez. voyez-vous. se retourna de son côté : – Est-ce que je te parle à toi ! Puis s'adressant aux soldats : – Dites donc.

fit retomber les plis de sa robe qui en se traînant s'était relevée presque à la hauteur du genou. vous êtes bien forcé de mettre l'ordre. mais je n'ai pas peur de toi. – 301 – . monsieur Javert ! on me fera tout ce qu'on voudra maintenant. il faut être juste. nous autres nous sommes là pour qu'on s'amuse. monsieur l'inspecteur. monsieur l'inspecteur a dit qu'on me lâche. mais en y réfléchissant. que le médecin me dit : soignez-vous. coquine ! Oh ! je n'y reviendrai plus. J'ai peur de mon bon monsieur Javert ! En parlant ainsi elle se retourna vers l'inspecteur : – Avec ça. il faut bien qu'on se divertisse à quelque chose. Tout à coup elle rajusta vivement le désordre de ses vêtements. vous emmenez la femme qui a tort. comme vous êtes bon. un homme qui joue à mettre un peu de neige dans le dos d'une femme. c'est ici. je ne m'attendais pas du tout à cette neige de ce monsieur. ça les faisait rire. Je comprends que vous êtes juste. j'ai crié parce que cela m'a fait mal. je tousse. vous venez. c'est pour la petite. parce que six mois en prison. je m'en vas. et puis. et marcha vers la porte en disant à demi-voix aux soldats avec un signe de tête amical : – Les enfants. les officiers. vous dites qu'on me mette en liberté. Elle ne pleurait plus. J'ai peur de monsieur Javert. donnez votre main. elle appuyait sur sa gorge blanche et délicate la grosse main rude de Javert. quoi ! Et puis. et elle le regardait en souriant. sa voix était caressante. Seulement n'y reviens plus. je vous ai dit. monsieur l'inspecteur. Au fait. vous. j'ai là dans l'estomac comme une boule qui me brûle. tâtez. voyez-vous. n'ayez pas peur. je ne bougerai plus.pour me faire peur. aujourd'hui. c'est tout simple. Tenez. voyez-vous. je ne me porte pas très bien. cela m'empêcherait de nourrir mon enfant. Seulement.

Il releva la tête avec une expression d'autorité souveraine. Le bruit que fit le loquet le réveilla. Javert jusqu'à cet instant était resté debout. qu'il était nécessaire que le petit se fit grand. posé de travers au milieu de cette scène comme une statue dérangée qui attend qu'on la mette quelque part. À la voix de Madeleine.Elle mit la main sur le loquet. sans qu'elle osât même laisser sortir son souffle librement. dit Madeleine. que l'homme de police devînt homme de justice. sans qu'elle prononçât un mot. elle était dans la rue. et qu'en cette extré– 302 – . se disait-il qu'il fallait revenir aux suprêmes résolutions. que le mouchard se transformât en magistrat. En était-il venu à oublier la présence de monsieur le maire ? Avait-il fini par se déclarer à lui-même qu'il était impossible qu'une « autorité » eût donné un pareil ordre. immobile. Un pas de plus. Il était évident qu'il fallait que Javert eût été. cria-t-il. « jeté hors des gonds » pour qu'il se fût permis d'apostropher le sergent comme il l'avait fait. après l'invitation du maire de mettre Fantine en liberté. comme on dit. l'œil fixé à terre. et que bien certainement monsieur le maire avait dû dire sans le vouloir une chose pour une autre ? Ou bien. elle se retourna. – Sergent. son regard alla tour à tour de Madeleine à Javert et de Javert à Madeleine. devant les énormités dont il était témoin depuis deux heures. féroce chez la bête fauve. et à partir de ce moment. expression toujours d'autant plus effrayante que le pouvoir se trouve placé plus bas. vous ne voyez pas que cette drôlesse s'en va ! Qui est-ce qui vous a dit de la laisser aller ? – Moi. atroce chez l'homme de rien. selon que c'était l'un ou l'autre qui parlait. La Fantine à la voix de Javert avait tremblé et lâché le loquet comme un voleur pris lâche l'objet volé.

– Cette malheureuse a insulté un bourgeois. Vous êtes un honnête homme. – Inspecteur Javert. c'est le bourgeois qui a eu tort et qui. J'ai entendu cette femme. l'œil baissé. pâle. – Je demande pardon à monsieur le maire. Madeleine. la morale. chose inouïe. les lèvres bleues. elle est à la justice. dit M. la loi. tout le corps agité d'un tremblement imperceptible. – Comment ? dit M. je me suis informé. et je ne fais nulle difficulté de m'expliquer avec vous. repartit M. Son injure n'est pas à lui. on vit l'inspecteur de police Javert se tourner vers monsieur le maire. Voici le vrai.mité prodigieuse l'ordre. lui dire. froid. le regard désespéré. le gouvernement. Je passais sur la place comme vous emmeniez cette femme. c'est la conscience. Madeleine. – Inspecteur Javert. cela ne se peut pas. il y avait encore des groupes. se personnifiaient en lui Javert ? Quoi qu'il en soit. Madeleine eut dit ce moi qu'on vient d'entendre. mais la voix ferme : – Monsieur le maire. Madeleine avec un accent conciliant et calme. eût dû être arrêté. – Ceci me regarde. répliqua M. écoutez. J'en puis faire ce que je veux. Madeleine. quand M. et. Mon injure est à moi peut-être. la première justice. – 303 – . Je sais ce que je fais. en bonne police. la société tout entière. Javert reprit : – Cette misérable vient d'insulter monsieur le maire. j'ai tout su.

À cette parole décisive. monsieur le maire. et lui dit. cela. et je retiens la femme Fantine. mais il daignera me permettre de lui faire observer que je suis dans la limite de mes attributions. à trois étages et toute en pierre de taille. c'est la première fois de ma vie. monsieur le maire. C'est cette fille qui s'est jetée sur monsieur Bamatabois. quinze et soixante-six du code d'instruction criminelle. J'ordonne que cette femme soit mise en liberté. – Alors contentez-vous d'obéir. Je reste. Javert voulut tenter un dernier effort.– Et moi. – J'obéis à mon devoir. mais avec un son de voix toujours profondément respectueux : – Je suis au désespoir de résister à monsieur le maire. M. il y a des choses dans ce monde ! Quoi qu'il en soit. Enfin. j'en suis juge. je ne sais pas ce que je vois. Aux termes des articles neuf. dans le fait du bourgeois. Javert osa regarder le maire fixement. qui est électeur et propriétaire de cette belle maison à balcon qui fait le coin de l'esplanade. Elle n'en fera pas un jour. puisque monsieur le maire le veut. Alors M. onze. Madeleine répondit avec douceur : – Écoutez bien ceci. J'étais là. Madeleine croisa les bras et dit avec une voix sévère que personne dans la ville n'avait encore entendue : – Le fait dont vous parlez est un fait de police municipale. – 304 – . c'est un fait de police de la rue qui me regarde. Mon devoir veut que cette femme fasse six mois de prison.

– Pourtant… – Sortez. chose qui la faisait frissonner de la tête aux pieds. ce maire qu'elle avait si longtemps considéré comme l'auteur de tous ses maux. ces deux hommes lui étaient apparus comme deux géants . ce Madeleine ! et au moment même où elle venait de l'insulter d'une façon hideuse. – Monsieur le maire. elle tremblait. dit M. L'ange avait vaincu le démon. de face. elle sentait fondre et – 305 – . elle regardait effarée. Javert reçut le coup. l'autre la ramenait vers la lumière. cet ange. c'était précisément l'homme qu'elle abhorrait. Fantine se rangea de la porte et le regarda avec stupeur passer devant elle. Elle avait vu lutter devant ses yeux deux hommes tenant dans leurs mains sa liberté. Elle venait de se voir en quelque sorte disputée par deux puissances opposées. sa vie. Dans cette lutte. monsieur le maire… – Je vous rappelle. Cependant elle aussi était en proie à un bouleversement étrange. il la sauvait ! S'était-elle donc trompée ? Devait-elle donc changer toute son âme ?… Elle ne savait. entrevue à travers les grossissements de l'épouvante. l'un de ces hommes la tirait du côté de l'ombre. son âme. ce libérateur. l'un parlait comme son démon. et sortit. l'article quatre-vingt-un de la loi du 13 décembre 1799 sur la détention arbitraire. l'autre parlait comme son bon ange. et en pleine poitrine comme un soldat russe. Madeleine. Il salua jusqu'à terre monsieur le maire. et. debout. Madeleine. son enfant . et à chaque parole que disait M. à vous.– Mais. permettez… – Plus un mot. Elle écoutait éperdue.

Oh ! pauvre femme ! C'en était plus que la pauvre Fantine n'en pouvait supporter. vous n'avez jamais cessé d'être vertueuse et sainte devant Dieu. de la confiance et de l'amour. Je me charge de votre enfant et de vous. honnête. Je crois que c'est vrai. et ne put que jeter deux ou trois sanglots : oh ! oh ! oh ! Ses jarrets plièrent. Pourquoi ne vous êtes-vous pas adressée à moi ? Mais voici : je payerai vos dettes. et je n'en doute pas. Vous redeviendrez honnête en redevenant heureuse. et je sens que c'est vrai. M. avec Cosette ! voir brusquement s'épanouir au milieu de sa misère toutes ces réalités du paradis ! Elle regarda comme hébétée cet homme qui lui parlait. Madeleine. écoutez. Puis elle s'évanouit. Quand Javert fut sorti. je ferai venir votre enfant. avant qu'il eût pu l'en empêcher. Madeleine se tourna vers elle. si tout est comme vous le dites. et. il sentit qu'elle lui prenait la main et que ses lèvres s'y posaient. elle se mit à genoux devant M. si vous voulez. Vous vivrez ici. J'ignorais même que vous eussiez quitté mes ateliers. Je ne savais rien de ce que vous avez dit. et lui dit avec une voix lente. je vous le déclare dès à présent. heureuse. Vous ne travaillerez plus. où vous voudrez. à Paris.s'écrouler en elle les affreuses ténèbres de la haine et naître dans son cœur je ne sais quoi de réchauffant et d'ineffable qui était de la joie. ayant peine à parler comme un homme sérieux qui ne veut pas pleurer : – Je vous ai entendue. riche. Je vous donnerai tout l'argent qu'il vous faudra. ou vous irez la rejoindre. Avoir Cosette ! sortir de cette vie infâme ! vivre libre. Et même. – 306 – .

et répondit : – Comment êtes-vous ? – Bien. Une fièvre ardente était survenue. Le lendemain vers midi Fantine se réveilla.Livre sixième – Javert Chapitre I Commencement du repos M. je crois que je vais mieux. Ce regard était plein de pitié et d'angoisse et suppliait. Madeleine était désormais transfiguré aux yeux de Fantine. Cependant elle finit par s'endormir. M. j'ai dormi. elle écarta son rideau et vit M. Elle en suivit la direction et vit qu'il s'adressait à un crucifix cloué au mur. Il lui paraissait enveloppé de lumière. Il attendait que Fantine se réveillât. elle entendit une respiration tout près de son lit. Elle le considéra longtemps sans oser l'interrompre. Il la confia aux sœurs qui la mirent au lit. Madeleine fit transporter la Fantine à cette infirmerie qu'il avait dans sa propre maison. lui tâta le pouls. – 307 – . Madeleine était à cette place depuis une heure. Madeleine debout qui regardait quelque chose au-dessus de sa tête. Il était absorbé dans une sorte de prière. Elle passa une partie de la nuit à délirer et à parler haut. Ce ne sera rien. dit-elle. Enfin elle lui dit timidement : – Que faites-vous donc là ? M. Il lui prit la main.

Javert dans cette même nuit avait écrit une lettre. Oh ! ne vous plaignez pas. Il savait tout maintenant. Il remit luimême cette lettre le lendemain matin au bureau de poste de Montreuil-sur-mer. Il leur envoya trois cents francs en leur disant de se payer sur cette somme. C'est de cette façon que les hommes font des anges. répondant à la question qu'elle lui avait adressée d'abord. » M. Comme l'affaire du corps de garde s'était ébruitée. comme s'il ne faisait que de l'entendre : – Je priais le martyr qui est là-haut. Il soupira profondément. ils ne savent pas s'y prendre autrement. secrétaire de monsieur le préfet de police. Elle cependant lui souriait avec ce sublime sourire auquel il manquait deux dents. cet enfer dont vous sortez est la première forme du ciel. Ceci éblouit le Thénardier. Et il ajouta dans sa pensée : « Pour la martyre qui est icibas. – 308 – . Madeleine avait passé la nuit et la matinée à s'informer. Il fallait commencer par là.Lui reprit. la directrice du bureau de poste et quelques autres personnes qui virent la lettre avant le départ et qui reconnurent l'écriture de Javert sur l'adresse. Ce n'est point leur faute . M. Voyez-vous. et la suscription portait : À monsieur Chabouillet. Fantine leur devait cent vingt francs. pensèrent que c'était sa démission qu'il envoyait. vous avez à présent la dot des élus. Madeleine se hâta d'écrire aux Thénardier. Il continua : – Vous avez bien souffert. Elle était pour Paris. Il connaissait dans tous ses poignants détails l'histoire de Fantine. et d'amener tout de suite l'enfant à Montreuil-sur-mer où sa mère malade la réclamait. pauvre mère.

Quelque jocrisse se sera amouraché de la mère. Fantine les avait désarmées. Thénardier mit au bas du mémoire : reçu à compte trois cents francs. citées par Horace (Satires. 2.– Diable ! dit-il à sa femme. Elle était toujours à l'infirmerie. Madeleine envoya tout de suite trois cents autres francs et écrivit : Dépêchez-vous d'amener Cosette. I. Cependant Fantine ne se rétablissait point. et la mère qui était en elle attendrissait. l'autre d'un apothicaire. Cosette. 1) : équivalent romain des geishas japonaises. les sœurs l'avaient éprouvé. M. Les sœurs n'avaient d'abord reçu et soigné « cette fille » qu'avec répugnance. courtisanes. Je devine. Cet antique mépris des vestales pour les ambulaïes165 est un des plus profonds instincts de la dignité féminine . Qui a vu les bas-reliefs de Reims se souvient du gonflement de la lèvre inférieure des vierges sages regardant les vierges folles. 165 – 309 – . ne lâchons pas l'enfant. Elle avait toutes sortes de paroles humbles et douces. ne lâchons pas l'enfant. Mais. Il riposta par un mémoire de cinq cents et quelques francs fort bien fait. – Christi ! dit le Thénardier. nous l'avons dit. l'une d'un médecin. Dans ce mémoire figuraient pour plus de trois cents francs deux notes incontestables. Ce fut l'affaire d'une toute petite substitution de noms. Voilà que cette mauviette va devenir une vache à lait. avec le redoublement qu'ajoute la religion. n'avait pas été malade. en peu de jours. Un jour les sœurs l'entendirent qui disait à travers la fièvre : Forme francisée du latin ambubaiae : joueuses de flûte. lesquels avaient soigné et médicamenté dans deux longues maladies Éponine et Azelma.

cela voudra dire que Dieu m'a pardonné. Elle ne sait rien du tout. et chaque fois elle lui demandait : – Verrai-je bientôt ma Cosette ? Il lui répondait : – Peut-être demain matin. comme je vais être heureuse ! Nous venons de dire qu'elle ne se rétablissait pas. D'un moment à l'autre elle arrivera. C'était pour elle pourtant que je faisais le mal. voyez-vous. son état semblait s'aggraver de semaine en semaine. cela me fera du bien de voir cette innocente. je n'aurais pas pu supporter ses yeux étonnés et tristes. M. Je la regarderai. et c'est ce qui fait que Dieu me pardonne. je n'aurais pas voulu avoir ma Cosette avec moi. Au contraire. ça n'est pas encore tombé. – Oh ! disait-elle. je l'attends.– J'ai été une pécheresse. les ailes. C'est un ange. Je sentirai la bénédiction du bon Dieu quand Cosette sera ici. Et le visage pâle de la mère rayonnait. À cet âge-là. mes sœurs. Cette poignée de neige appliquée à nu sur la peau entre les deux omoplates avait déterminé une suppression subite de transpiration à la suite de laquelle la maladie qu'elle couvait depuis plusieurs années finit par se déclarer violemment. Pendant que j'étais dans le mal. mais quand j'aurai mon enfant près de moi. Madeleine l'allait voir deux fois par jour. On commençait alors à suivre pour l'étude et le traitement des maladies de poi- – 310 – .

M. Madeleine s'efforça de sourire. – Eh bien. 166 – 311 – . M.trine les belles indications de Laennec166. Fantine lui demanda : – Qu'a dit le médecin ? M. hâtez-vous de le faire venir. Madeleine eut un tressaillement. fléau du prolétariat urbain au XIXe siècle et jusqu'à la moitié du nôtre. – Il a dit de faire venir bien vite votre enfant. Madeleine dit au médecin : – Eh bien ? – N'a-t-elle pas un enfant qu'elle désire voir ? dit le médecin. Voici enfin que je vois le bonheur tout près de moi ! Son nom fut et reste le symbole des progrès accomplis dans le diagnostic – par auscultation au stéthoscope – et le soin de la tuberculose. Que cela vous rendra la santé. Le médecin ausculta Fantine et hocha la tête. il a raison ! Mais qu'est-ce qu'ils ont donc ces Thénardier à me garder ma Cosette ! Oh ! elle va venir. – Oh ! reprit-elle. – Oui.

« J'ai l'honneur de vous saluer avec considération. » Sur ces entrefaites. j'irai moi-même. Cosette était un peu souffrante pour se mettre en route l'hiver.. dit le père Madeleine. Nous avons beau tailler de notre mieux le bloc mystérieux dont notre vie est faite. « On vous payera toutes les petites choses. Il écrivit sous la dictée de Fantine cette lettre qu'il lui fit signer : « Monsieur Thénardier. « Fantine. S'il le faut. etc. etc. il survint un grave incident. – 312 – . – J'enverrai quelqu'un chercher Cosette. « Vous remettrez Cosette à la personne. Et puis il y avait un reste de petites dettes criardes dans le pays dont il rassemblait les factures.Le Thénardier cependant ne « lâchait pas l'enfant » et donnait cent mauvaises raisons. la veine noire de la destinée y reparaît toujours.

Un physionomiste qui eût été familier avec la nature de Javert. qui eût étudié depuis longtemps ce sauvage au service de la civilisation. Javert l'avait plus que jamais évité. Madeleine ne l'avait point revu. lorsqu'on vint lui dire que l'inspecteur de police Javert demandait à lui parler. M. du Spartiate. Javert fit deux ou trois pas dans le cabinet. l'œil sur un dossier qu'il feuilletait et qu'il annotait. Madeleine était resté assis près de la cheminée. et qui contenait des procès-verbaux de contraventions à la police de la voirie. Madeleine était dans son cabinet. dit-il. un physionomiste qui eût su sa secrète et ancienne aversion pour M. pour qui – 313 – . M. Il ne se dérangea point pour Javert. et M. cet espion incapable d'un mensonge. Depuis l'aventure du bureau de police. une plume à la main. et il lui convenait d'être glacial. du moine et du caporal. Il ne pouvait s'empêcher de songer à la pauvre Fantine. Javert salua respectueusement M. M. et s'arrêta sans rompre le silence. se fût dit : que s'est-il passé ? Il était évident. En entendant prononcer ce nom. occupé à régler d'avance quelques affaires pressantes de la mairie pour le cas où il se déciderait à ce voyage de Montfermeil.Chapitre II Comment Jean peut devenir Champ Un matin. et qui eût considéré Javert en ce moment. le maire qui lui tournait le dos. Madeleine ne put se défendre d'une impression désagréable. – Faites entrer. M. son conflit avec le maire au sujet de la Fantine. le maire ne le regarda pas et continua d'annoter son dossier. ce composé bizarre du Romain. Javert entra. ce mouchard vierge. Madeleine.

En entrant. comme c'est mon devoir. porter le fait à votre connaissance. sans dire un mot. sujet aux revirements brusques. monsieur le maire. sincère. qu'une morne tristesse. austère et féroce. que Javert sortait de quelque grand événement intérieur. puis éleva la voix avec une sorte de solennité triste qui n'excluait pourtant pas la simplicité : – Il y a. comme les gens violents. le chapeau à la main. Enfin M. Tous les sentiments comme tous les souvenirs qu'on eût pu lui supposer avaient disparu. Il n'y avait plus rien sur ce visage impénétrable et simple comme le granit. – Quel acte ? – Un agent inférieur de l'autorité a manqué de respect à un magistrat de la façon la plus grave. Madeleine avec un regard où il n'y avait ni rancune. sérieux. et je ne sais quel accablement courageux. il s'était arrêté à quelques pas derrière le fauteuil du maire . les yeux baissés. ni colère. sans faire un mouvement. le maire posa sa plume et se tourna à demi. Il était. probe. il s'était incliné devant M. Javert ? Javert demeura un instant silencieux comme s'il se recueillait. avec la rudesse naïve et froide d'un homme qui n'a jamais été doux et qui a toujours été patient . qu'il plût à monsieur le maire de se retourner. avec une expression qui tenait le milieu entre le soldat devant son officier et le coupable devant son juge. Toute sa personne respirait l'abaissement et la fermeté. qu'un acte coupable a été commis.eût connu cette conscience droite. dans une attitude presque disciplinaire. calme. et maintenant il se tenait là. ni défiance. claire. debout. – 314 – . Javert n'avait rien dans l'âme qu'il ne l'eût aussi sur le visage. il attendait. Je viens. Jamais sa physionomie n'avait été plus étrange et plus inattendue. dans une humilité vraie et dans une résignation tranquille. – Eh bien ! qu'est-ce ? qu'y a-t-il.

vous avez été sévère pour moi l'autre jour injustement. Donner sa démission. je viens vous prier de vouloir bien provoquer près de l'autorité ma destitution. – Ah çà ! pourquoi ? s'écria M. je dois être puni. j'aurais pu donner ma démission. Et après une pause. Madeleine. Javert poursuivit. mais cela ne suffit pas. M. – Vous direz. – Vous ? – Moi. Madeleine se dressa sur son fauteuil. Madeleine stupéfait ouvrit la bouche. – Moi. Madeleine. Soyez-le aujourd'hui justement. il ajouta : – Monsieur le maire. Javert l'interrompit.– Quel est cet agent ? demanda M. c'est honorable. dit Javert. Quel est ce galimatias ? qu'est-ce que cela veut dire ? où y a-t-il un acte coupable commis contre moi par vous ? qu'est-ce que vous m'avez fait ? quels torts avez-vous envers moi ? Vous vous accusez. J'ai failli. vous voulez être remplacé… – 315 – . M. – Et quel est le magistrat qui aurait à se plaindre de l'agent ? – Vous. monsieur le maire. Il faut que je sois chassé. l'air sévère et les yeux toujours baissés : – Monsieur le maire.

votre force des reins. – 316 – . continua : – Je le croyais. votre adresse au tir. se mit à rire.– Chassé. – Chassé. votre jambe qui traîne un peu. j'étais furieux. Javert. Depuis longtemps j'avais des idées. je vous ai dénoncé. est-ce que je sais. qui ne riait pas beaucoup plus souvent que Javert. – Comme maire ayant empiété sur la police ? – Comme ancien forçat. soit. M. moi ? des bêtises ! mais enfin je vous prenais pour un nommé Jean Valjean. qui n'avait pas levé les yeux. Madeleine. des renseignements que vous avez fait prendre à Faverolles. monsieur le maire. à la suite de cette scène pour cette fille. – Dénoncé ! – À la préfecture de police de Paris. – Vous allez comprendre. dit Javert. Je ne comprends pas. Le maire devint livide. Une ressemblance. C'est fort bien. l'aventure du vieux Fauchelevent. Javert soupira du fond de sa poitrine et reprit toujours froidement et tristement : – Monsieur le maire. il y a six semaines.

on avait raison. puis il avait commis un autre vol à main armée. puisque le véritable Jean Valjean est trouvé. on ne sait comment.– Un nommé ?… Comment dites-vous ce nom-là ? – Jean Valjean. il leva la tête. j'ai fait cette chose ! La colère m'a décidé. – C'est heureux que vous le reconnaissiez ! – Il faut bien. et dit avec un accent inexprimable : – Ah ! Javert poursuivit : – 317 – . regarda fixement Javert. Moi je m'étais figuré… Enfin. volé chez un évêque. Depuis huit ans il s'était dérobé. Madeleine. M. – Eh bien ? – Eh bien. je vous ai dénoncé à la préfecture. sur un petit savoyard. dans un chemin public. En sortant du bagne. qui avait ressaisi le dossier depuis quelques instants. La feuille que tenait M. à ce qu'il paraît. C'est un forçat que j'avais vu il y a vingt ans quand j'étais adjudant-garde-chiourme à Toulon. ce Jean Valjean avait. Madeleine lui échappa des mains. et on le cherchait. reprit avec un accent de parfaite indifférence : – Et que vous a-t-on répondu ? – Que j'étais fou.

Il avait encore la branche de pommier à la main.– Voilà ce que c'est. a été ouvrier émondeur d'arbres dans plusieurs pays. branches de l'arbre cassées. Tu es Jean Valjean ! Tu as été au bagne de Toulon. enfin dans ce pays-ci. Nous y étions ensemble. On a arrêté mon Champmathieu. Il paraît qu'il y avait dans le pays. On approfondit. On coffre le drôle. Il y a vingt ans. Longtemps après. C'était très misérable. bonhomme ! Vous êtes Jean Valjean ! – Jean Valjean ! qui ça Jean Valjean ? Le Champmathieu joue l'étonné. il y a un ancien forçat nommé Brevet qui est détenu pour je ne sais quoi et qu'on a fait guichetier de chambrée parce qu'il se conduit bien. on ne sait pas de quoi cela vit. Regardez-moi donc. La geôle étant en mauvais état. monsieur le maire. commis chez… – enfin n'importe ! Il y a eu vol. Voici ce qu'on trouve : ce Champmathieu. une espèce de bonhomme qu'on appelait le père Champmathieu. cet automne. mur escaladé. notamment à Faverolles. C'est un fagot167. Mais voici qui est de la providence. De Jean la prononciation du pays fait Chan. Ce Valjean s'appelait de son nom de baptême Jean et sa mère se nommait de son nom de famille Mathieu. – Le Champmathieu nie. le père Champmathieu a été arrêté pour un vol de pommes à cidre. du côté d'Ailly-le-Haut-Clocher. on le revoit en Auvergne. Or. où il dit avoir été charron et avoir eu une fille blanchisseuse. monsieur le juge d'instruction trouve à propos de faire transférer Champmathieu à Arras où est la prison départementale. Jusqu'ici ce n'est pas beaucoup plus qu'une affaire correctionnelle. Champmathieu n'est pas plus tôt débarqué que voilà Brevet qui s'écrie : « Eh mais ! je connais cet homme-là. mais cela n'est pas prouvé . il y a une trentaine d'années. On n'y faisait pas attention. On me fouille cette aventure-là. Là on perd sa trace. qu'était Jean Valjean ? émondeur. Quoi de plus naturel que de penser qu'en sortant du bagne il aura pris le nom de sa mère pour se cacher et se sera fait appeler Jean Mathieu ? Il va en Auvergne. puis à Paris. avant d'aller au bagne pour vol qualifié. Monsieur le maire. Ces gens-là. dit Brevet. Dernièrement. Dans cette prison d'Arras. on 167 Ancien forçat – 318 – . Parbleu ! vous comprenez. Autre fait. – Ne fais donc pas le sinvre. Où ? à Faverolles.

On cherche. Madeleine reprit d'une voix très basse : – Vous êtes sûr ? Javert se mit à rire de ce rire douloureux qui échappe à une conviction profonde : – Oh. On ne sait plus où elle est. J'en suis fâché. on ne trouve plus rien. On me répond que je perds l'esprit et que Jean Valjean est à Arras au pouvoir de la justice. il n'y a plus personne à Faverolles qui ait connu Jean Valjean. Javert répondit avec son visage incorruptible et triste : – Monsieur le maire. mais c'est cet homme-là qui est Jean Valjean. c'est de la poussière. même air. C'est en ce moment-là même que j'envoyais ma dénonciation à la préfecture de Paris. moi qui croyais tenir ici ce même Jean Valjean ! J'écris à monsieur le juge d'instruction. M. Vous me suivez. Vous concevez si cela m'étonne. On s'informe à Toulon. Ils n'hésitent pas. On les extrait du bagne et on les fait venir. quand ce n'est pas de la boue. il n'y a plus que deux forçats qui aient vu Jean Valjean. comme le commencement de ces histoires date de trente ans. Vous savez. la vérité est la vérité. La famille de Jean Valjean n'y est plus. On les confronte au prétendu Champmathieu. même taille. Ces gens-là. même homme enfin. Ce sont les condamnés à vie Cochepaille et Chenildieu. c'est Jean Valjean. Il me fait venir. c'est lui. dans ces classes-là. Et puis. sûr ! – 319 – . Même âge. n'est-ce pas ? On s'informe à Faverolles. Pour eux comme pour Brevet. il y a souvent de ces évanouissements d'une famille. Notre homme se laisse faire et le voilà transformé en Champmathieu. Madeleine. il a cinquante-quatre ans. on m'amène le Champmathieu… – Eh bien ? interrompit M.l'appelle Chan Mathieu. Moi aussi je l'ai reconnu. Avec Brevet.

M. et le feuilletait tranquille- – 320 – .Il demeura un moment pensif. ce sont les galères à perpétuité. Madeleine s'était remis à son bureau. c'est bien mieux. Ce n'est plus la police correctionnelle. Diable ! il y a de quoi se débattre. tout y est. maintenant que je vois le vrai Jean Valjean. pour un homme. Je vais y aller pour témoigner. il dit : Je suis Champmathieu. il y a récidive. Escalade et vol. En adressant cette parole suppliante et grave à celui qui. Lui. les preuves sont là. prenant machinalement des pincées de poudre de bois dans la sébille à sécher l'encre qui était sur la table. Je vous demande pardon. il n'a pas l'air de comprendre. Enjamber un mur. Et puis. Mais c'est égal. n'est-ce pas ? Oui. Mais Jean Valjean est un sournois. cet homme hautain. il ne voudrait pas être Jean Valjean. Si c'est Jean Valjean. Il est reconnu par quatre personnes. je ne comprends pas comment j'ai pu croire autre chose. c'est un crime. casser une branche. M. à Arras. la bouilloire chante devant le feu. Je suis cité. l'avait humilié en plein corps de garde et lui avait dit : « sortez ! » Javert. le vieux coquin sera condamné. je ne sors pas de là ! Il a l'air étonné. l'affaire est mauvaise. il fait la brute. et il ajouta : – Et même. pour un autre que Jean Valjean. il se démènerait. avait ressaisi son dossier. Oh ! le drôle est habile. pour un forçat. Ce n'est plus quelques jours de prison. Un autre sentirait que cela chauffe . et caetera. dame ! monsieur le maire. six semaines auparavant. il y a l'affaire du petit savoyard que j'espère bien qui reviendra. c'est un délit . c'est la cour d'assises. c'est une polissonnerie . Madeleine ne répondit à sa prière que par cette question brusque : – Et que dit cet homme ? – Ah. pour un enfant. C'est porté aux assises. chiper des pommes. était à son insu plein de simplicité et de dignité. C'est encore là que je le reconnais. monsieur le maire. il crierait.

Madeleine fit un mouvement imperceptible. Charcellay. – 321 – . rue Montre-de-Champigny. Vous lui direz de déposer sa plainte contre le charretier Pierre Chesnelong. monsieur le maire. – Quel jour donc ? – Mais je croyais avoir dit à monsieur le maire que cela se jugeait demain et que je partais par la diligence cette nuit. Javert. Mais je n'attendrai pas l'arrêt. et vous dresserez procèsverbal. L'arrêt sera prononcé au plus tard demain dans la nuit. et rue du GarraudBlanc chez madame Renée Le Bossé. Après vous constaterez des contraventions de police qu'on me signale rue Guibourg chez la veuve Doris. Il se tourna vers Javert : – Assez. Nous perdons notre temps.ment. vous allez vous rendre sur-le-champ chez la bonne femme Buseaupied qui vend des herbes là-bas au coin de la rue Saint-Saulve. dit M. Il faut qu'il soit puni. – Et combien de temps durera l'affaire ? – Un jour tout au plus. Cet homme est un brutal qui a failli écraser cette femme et son enfant. N'allez-vous pas être absent ? ne m'avez-vous pas dit que vous alliez à Arras pour cette affaire dans huit ou dix jours ?… – Plus tôt que cela. Javert. et nous avons des affaires pressées. Au fait. Sitôt ma déposition faite. Madeleine. qui ne peut manquer. et qui affouille les fondations de sa maison. Il se plaint qu'il y a une gouttière de la maison voisine qui verse l'eau de la pluie chez lui. je reviendrai ici. M. Vous irez ensuite chez M. lisant et écrivant tour à tour comme un homme affairé. tous ces détails m'intéressent fort peu. Mais je vous donne là beaucoup de besogne. – C'est bon.

Je vous ai soupçonné injustement. M. Cela. continua : – Quant à exagérer. il me reste une chose à vous rappeler. dit-il. Madeleine. Mais. Madeleine avec sa prunelle candide au fond de laquelle il semblait qu'on vit cette conscience peu éclairée. je ne puis vous accorder cela. C'est notre droit à nous autres de soupçonner. – Pardon. et je vous estime. que la chose me regarde. Javert ne s'en alla pas. répliqua M. ce n'est rien. attentif à sa seule pensée. monsieur le maire. sans preuves. Madeleine. mais rigide et chaste. Javert regarda M. Vous vous exagérez votre faute. – Qu'est-ce encore ? demanda M. – Monsieur le maire. Madeleine se leva. et il dit d'une voix tranquille : – Monsieur le maire. vous êtes digne de monter et non de descendre. Mais Javert. vous êtes un homme d'honneur. dans un – 322 – . – Javert. Javert. je n'exagère point.Et il congédia Javert d'un signe de main. J'entends que vous gardiez votre place. – Je vous répète. Voici comment je raisonne. quoiqu'il y ait pourtant abus à soupçonner au-dessus de soi. – Laquelle ? – C'est que je dois être destitué. Ceci d'ailleurs est encore une offense qui me concerne.

sois tranquille ! – J'ai bronché. tant pis ! Allons. Très grave. J'ai offensé l'autorité dans votre personne. J'ai des bras. Quand je réprimais des malfaiteurs. je vous ai dénoncé comme forçat. le bien du service veut un exemple. tout ce que j'ai fait de juste deviendrait injuste. J'ai souvent été sévère dans ma vie. quand je sévissais sur des gredins. votre bonté m'a fait faire assez de mauvais sang quand elle était pour les autres. et pas moi ! mais je serais un misérable ! mais ceux qui disent : ce gueux de Javert ! auraient raison ! Monsieur le maire. un magistrat ! ceci est grave. à celui qui est en bas contre celui qui est en haut. Quoi ! je n'aurais été bon qu'à châtier autrui. cela m'est égal. à l'agent de police contre le maire. si je n'étais pas sévère pour moi. – 323 – . si tu bronches. un homme respectable. monsieur le maire. Mon Dieu ! c'est bien facile d'être bon. encore un mot. Allez ! si vous aviez été ce que je croyais. désespéré et convaincu qui donnait je ne sais quelle grandeur bizarre à cet étrange honnête homme. Tout cela était prononcé d'un accent humble. Pour les autres. Je n'en veux pas pour moi. je dois me traiter comme je traiterais tout autre. un maire. c'est ce que j'appelle de la mauvaise bonté. le malaisé c'est d'être juste. Maintenant. La bonté qui consiste à donner raison à la fille publique contre le bourgeois. je n'aurais pas été bon pour vous. Eh bien ? Tenez. C'était juste. Je faisais bien. je l'aurais déclaré indigne du service. agent de l'autorité ! Si l'un de mes subordonnés avait fait ce que j'ai fait. chassé ! c'est bon. cassé. fier. vous. moi ! vous auriez vu ! Monsieur le maire.accès de colère. dans le but de me venger. C'est avec cette bonté-là que la société se désorganise. je ne souhaite pas que vous me traitiez avec bonté. je me prends en faute. Je demande simplement la destitution de l'inspecteur Javert. renvoyé. je me suis souvent dit à moi-même : toi. Est-ce que je dois m'épargner plus que les autres ? Non. si jamais je te prends en faute. et chassé. moi. je travaillerai à la terre. Monsieur le maire.

et se dirigea vers la porte. Puis il salua profondément.– Nous verrons. Il sortit. du moment où j'ai médusé de la police. Là il se retourna. dit-il. M. – 324 – . Madeleine. Javert recula. et. et dit d'un ton farouche : – Pardon. Un maire ne donne pas la main à un mouchard. écoutant ce pas ferme et assuré qui s'éloignait sur le pavé du corridor. Il ajouta entre ses dents : – Mouchard. les yeux toujours baissés : – Monsieur le maire. monsieur le maire. fit M. je ne suis plus qu'un mouchard. mais cela ne doit pas être. Et il lui tendit la main. je continuerai le service jusqu'à ce que je sois remplacé. Madeleine resta rêveur. oui .

psalmodiant. La transition d'un bouvier à un carme n'a rien de heurté . Elle était religieuse comme on est cuisinière. près Pontoise. s'appelaient sœur Perpétue et sœur Simplice. Les ordres monastiques acceptent volontiers cette lourde poterie paysanne. Dans l'après-midi qui suivit la visite de Javert. le lecteur rencontrera deux ou trois circonstances invraisemblables que nous maintenons par respect pour la vérité. Ces rusticités s'utilisent pour les grosses besognes de la dévotion. bougonnant. il fit demander la sœur Simplice. M. que ce serait une grave lacune dans ce livre si nous ne les racontions dans leurs moindres détails. aisément façonnée en capucin ou en ursuline. dames lazaristes comme toutes les sœurs de charité. Les deux religieuses qui faisaient le service de l'infirmerie. et voilà un froc. sucrant la tisane selon le bigotisme ou l'hypocrisie du grabataire. La sœur Perpétue était la première villageoise venue. grossièrement sœur de charité. La sœur Perpétue était une forte religieuse.Livre septième – L'affaire Champmathieu Chapitre I La sœur Simplice Les incidents qu'on va lire n'ont pas tous été connus à Montreuil-sur-mer. bourrue avec – 325 – . de Marines. patoisant. Ce type n'est point très rare. et met tout de suite le campagnard de plain-pied avec le moine. Madeleine alla voir la Fantine comme d'habitude. brusquant les malades. Un peu d'ampleur au sarrau. l'un devient l'autre sans grand travail le fond commun d'ignorance du village et du cloître est une préparation toute faite. entrée chez Dieu comme on entre en place. Avant de pénétrer près de Fantine. mais le peu qui en a percé a laissé dans cette ville un tel souvenir. Dans ces détails.

Petit mensonge. Près de sœur Perpétue. plus solide d'ailleurs que le granit. elle parlait juste le nécessaire. Vincent de Paul a divinement fixé la figure de la sœur de charité dans ces admirables paroles où il mêle tant de liberté à tant de servitude : « Elles n'auront pour monastère que la maison des malades. N'avoir jamais menti. honnête et rougeaude. pour cellule qu'une chambre de louage. et elle avait un son de voix qui eût tout à la fois édifié un confessionnal et enchanté un salon. mensonge innocent. Insistons sur un détail. et qui n'avait jamais menti. pour cloître que les rues de la ville ou les salles des hôpitaux. trouvant à ce rude contact un rappel continuel du ciel et de Dieu. n'avoir jamais dit. de bonne compagnie. une chose qui ne fût la vérité. Cette délicatesse s'accommodait de la robe de bure. » 168 – 326 – . c'était le cierge à côté de la chandelle. c'était l'accent de sa vertu. froide. c'était le trait distinctif de la sœur Simplice .les mourants. L'abbé Sicard168 parle de la sœur Simplice dans une lettre au sourd-muet Massieu. Personne n'eût pu dire l'âge de la sœur Simplice . nous avons tous sur notre candeur au moins la fêlure du petit mensonge innocent. » Cet idéal était vivant dans la sœur Simplice. Si sincères. si loyaux et si purs que nous soyons. La sœur Simplice était blanche d'une blancheur de cire. même indifféremment. Elle était si douce qu'elle paraissait fragile . pour grille que la crainte de Dieu. Il y avait. Elle était presque célèbre dans la congrégation pour cette véracité imperturbable. pour voile que la modestie. pour clôture que l'obéissance. C'était une personne – nous n'osons dire une femme – calme. leur jetant presque Dieu au visage. pour chapelle que l'église de leur paroisse. la sainte vérité. Elle. elle n'avait jamais été jeune et semblait ne devoir jamais être vieille. austère. point. lapidant l'agonie avec des prières en colère. pour un intérêt quelconque. pour ainsi dire. du silence dans sa parole . Elle touchait aux malheureux avec de charmants doigts fins et purs. hardie. L'attestation de la fiction se double ici de la bizarrerie pertinente qu'il y a à invoquer le témoignage d'un spécialiste de l'éducation des sourds-muets à propos d'un personnage dont il vient d'être dit : « Il y avait du silence dans sa parole.

Il en résultait cette blancheur dont nous avons parlé. en entrant dans l'ordre. pas un grain de poussière à la vitre de cette conscience. M. Elle disait aux sœurs : – Je ne vis que lorsque monsieur le maire est là. y sentant probablement de la vertu latente. avait deux défauts dont elle s'était peu à peu corrigée . elle avait eu le goût des friandises et elle avait aimé à recevoir des lettres. Simplice de Sicile. son regard était blanc. En quittant la sœur. Voilà ce qu'elle pensait. Satan a deux noms. Elle ne lisait jamais qu'un livre de prières en gros caractères et en latin. celui qui ment. Madeleine emmena à part la sœur Simplice et lui recommanda Fantine avec un accent singulier dont la sœur se souvint plus tard. Madeleine comme on attend un rayon de chaleur et de joie. En entrant dans l'obédience de saint Vincent de Paul. ment tout le mensonge . Son sourire était blanc. blancheur qui couvrait de son rayonnement même ses lèvres et ses yeux. mais elle comprenait le livre. étant née à Syracuse. il s'appelle Satan et il s'appelle Mensonge. mensonge qui la sauvait. c'est la face même du démon . elle pratiquait. on le sait. mentir. Peu mentir n'est pas possible .est-ce que cela existe ? Mentir. il s'approcha de Fantine. c'est l'absolu du mal. Fantine attendait chaque jour l'apparition de M. La sœur Simplice. est cette sainte qui aima mieux se laisser arracher les deux seins que de répondre. Elle ne comprenait pas le latin. La pieuse fille avait pris en affection Fantine. Cette patronne convenait à cette âme. Il n'y avait pas une toile d'araignée. – 327 – . Et comme elle pensait. et s'était dévouée à la soigner presque exclusivement. elle avait pris le nom de Simplice par choix spécial. qu'elle était née à Ségeste.

Seulement il resta une heure au lieu d'une demi-heure. Madeleine. On remarqua qu'il y eut un moment où son visage devint très sombre. et le garçon de bureau le vit examiner avec attention une carte routière de France qui était suspendue dans son cabinet. Madeleine fut avec Fantine comme à l'ordinaire. Mais cela s'expliqua quand on sut que le médecin s'était penché à son oreille et lui avait dit : – Elle baisse beaucoup. Dès qu'elle vit M. elle lui demanda : – Et Cosette ? Il répondit en souriant : – Bientôt.Elle avait ce jour-là beaucoup de fièvre. – 328 – . au grand contentement de Fantine. Il écrivit quelques chiffres au crayon sur un papier. Il fît mille instances à tout le monde pour que rien ne manquât à la malade. Puis il rentra à la mairie. M.

– 329 – . au lieu de laisser bruyamment retomber le marteau. et le souleva . s'arrêta. Qu'entendez-vous par un bon cheval ? – J'entends un cheval qui puisse faire vingt lieues en un jour. dit le Flamand. demanda-t-il. il le reposa doucement et reprit son chemin avec une sorte de hâte qu'il n'avait pas auparavant. Madeleine trouva maître Scaufflaire chez lui occupé à repiquer un harnais. et resta court. – Maître Scaufflaire. À l'instant où M. vingt lieues ! – Oui. qui louait des chevaux et des « cabriolets à volonté ». le plus court était de prendre une rue peu fréquentée où était le presbytère de la paroisse que M. – Diable ! fit le Flamand. Pour aller chez ce Scaufflaire. le maire. après quelques secondes.Chapitre II Perspicacité de maître Scaufflaire De la mairie il se rendit au bout de la ville chez un Flamand. tous mes chevaux sont bons. Le curé était. qui était une porte bâtarde avec marteau de fer. Madeleine habitait. et comme pensif. demeura immobile. avez-vous un bon cheval ? – Monsieur le maire. M. et de bon conseil. puis revint sur ses pas et rebroussa chemin jusqu'à la porte du presbytère. et. un homme digne et respectable. disait-on. et ce passant remarqua ceci : M. après avoir dépassé la maison curiale. francisé Scaufflaire. il n'y avait dans la rue qu'un passant. maître Scaufflaër. Il mit vivement la main au marteau. Madeleine arriva devant le presbytère. puis il s'arrêta de nouveau.

Mon petit cheval blanc.– Attelé à un cabriolet ? – Oui. 8 ½. Mais voici à quelles conditions. Tirer. – Pour refaire le même trajet ? – Oui. reprit le Flamand. et en moins de huit heures. c'étaient les chiffres 5. il faut croire qu'il s'est dit ça. – Diable ! diable ! et c'est vingt lieues ? M. Madeleine tira de sa poche le papier où il avait crayonné des chiffres. Toujours au grand trot. C'est plein de feu. Chacun a son ambition. il flanquait tout le monde par terre. autant dire vingt lieues. On le croyait vicieux. – 330 – . Total. on ne savait qu'en faire. – Et il fera la course ? – Vos vingt lieues. c'est cela qu'il voulait . – Monsieur le maire. oui. Vous avez dû le voir passer quelquefois. porter. Je l'ai mis au cabriolet. dix-neuf et demi. – Dites. 6. Il les montra au Flamand. Monsieur. C'est une petite bête du bas Boulonnais. non . j'ai votre affaire. Bah ! il ruait. – Vous voyez. Je l'ai acheté. dit-il. il va le vent. On a voulu d'abord en faire un cheval de selle. il ne faudrait pas lui monter sur le dos. – Et combien de temps se reposera-t-il après la course ? – Il faut qu'il puisse au besoin repartir le lendemain. Ce n'est pas son idée d'être cheval de selle. Ah ! par exemple. il est doux comme une fille.

– Eh bien. – Deuxièmement… Est-ce pour monsieur le maire le cabriolet ? – Oui. et on sera là pendant qu'il mangera pour empêcher le garçon de l'auberge de lui voler son avoine . sera obligé de prendre la peine de surveiller lui-même l'avoine. – Convenu. et la nourriture de la bête à la charge de monsieur le maire. – Il me faudra trente francs par jour. monsieur le maire voyagera seul et sans bagage afin de ne point charger le cheval. – C'est dit. – 331 – . car j'ai remarqué que dans les auberges l'avoine est plus souvent bue par les garçons d'écurie que mangée par les chevaux.– Premièrement. – On sera là. il mangera. Madeleine tira trois napoléons de sa bourse et les mit sur la table. – Monsieur le maire sait conduire ? – Oui. – Mais monsieur le maire. Les jours de repos payés. M. vous le ferez souffler une heure à moitié chemin . – Voilà deux jours d'avance. n'ayant personne avec lui. Pas un liard de moins.

Madeleine ne répondit pas. – Cela m'est égal. Madeleine leva la tête et dit : – Le tilbury et le cheval seront devant ma porte demain à quatre heures et demie du matin. pour une course pareille sur cabriolet serait trop lourd et fatiguerait le cheval. Il faudrait que monsieur le maire consentît à voyager dans un petit tilbury que j'ai. Où est-ce que va monsieur le maire ? – 332 – . – C'est entendu. – J'y consens. puis. monsieur le maire. répondit Scaufflaire. Maître Scaufflaire continua : – Qu'il peut pleuvoir ? M. mais c'est découvert. – Monsieur le maire a-t-il réfléchi que nous sommes en hiver ?… M. grattant avec l'ongle de son pouce une tache qui était dans le bois de la table. il reprit de cet air insouciant que les Flamands savent si bien mêler à leur finesse : – Mais voilà que j'y songe à présent ! monsieur le maire ne me dit pas où il va. Le Flamand reprit : – Qu'il fait très froid ? M. – C'est léger. Madeleine garda le silence.– Quatrièmement.

Le Flamand resta « tout bête ». le maire. dit le Flamand avec un gros rire. dit-il.Il ne songeait pas à autre chose depuis le commencement de la conversation. monsieur le maire. Combien estimez-vous cabriolet et cheval ? – À cinq cents francs. je veux vous les garantir. répondit M. Madeleine. – Votre cheval a-t-il de bonnes jambes de devant ? dit M. comme il disait lui-même quelque temps après. Y a-t-il beaucoup de descentes d'ici où vous allez ? – N'oubliez pas d'être à ma porte à quatre heures et demie du matin. très précises. Madeleine . – Oui. À mon retour vous me rendrez la somme. – Soit. Vous le soutiendrez un peu dans les descentes. Eh bien ! – Est-ce que monsieur le maire veut me les acheter ? – Non. à quelle somme estimez-vous le cheval et le tilbury que vous me louerez. et il sortit. – 333 – . mais à tout événement. l'un portant l'autre ? – L'un traînant l'autre. lorsque la porte se rouvrit . c'était M. monsieur le maire. Monsieur le maire était sorti depuis deux ou trois minutes. mais il ne savait pourquoi il n'avait pas osé faire cette question. Il avait toujours le même air impassible et préoccupé. – Monsieur Scaufflaire. monsieur le maire.

valaient cent écus. Cependant M. dit le mari. en bloc. Le Flamand le prit et l'étudia. – Cinq. huit et demie de Saint-Pol à Arras. – Comment ? – Il y a cinq lieues d'ici à Hesdin. – Il va à Paris. M. il avait pris le plus long. six. Pour revenir de chez maître Scaufflaire. Il se tourna vers sa femme. dit la femme. Maître Scaufflaire regretta affreusement de n'avoir point dit mille francs. Il va à Arras. huit et demi ? cela doit marquer des relais de poste.– Les voici. Madeleine était rentré chez lui. Le Flamand appela sa femme. puis sortit et cette fois ne rentra plus. Du reste le cheval et le tilbury. comme si la porte du presbytère avait été pour lui une tenta– 334 – . Où diable monsieur le maire peut-il aller ? Ils tinrent conseil. six de Hesdin à Saint-Pol. M. Madeleine avait oublié sur la cheminée le papier où il avait tracé des chiffres. – J'ai trouvé. – Je ne crois pas. et lui conta la chose. Madeleine posa un billet de banque sur la table.

ce ne pouvait être que la fenêtre de la chambre de M. À la direction des rayons. Par le froid qu'il faisait. observa que sa lumière s'éteignit à huit heures et demie. Madeleine. Cela lui parut étrange . allait et venait toujours au-dessus de sa tête. La réverbération se dessinait toujours sur le mur. Voici ce qui se passait dans la chambre de M. Puis on dérangea un meuble. il se réveilla brusquement .tion. et à travers les vitres de sa croisée aperçut sur le mur d'en face la réverbération rougeâtre d'une fenêtre éclairée. Le caissier se rendormit. C'était un pas qui allait et venait. et reconnut le pas de M. il avait entendu à travers son sommeil un bruit au-dessus de sa tête. ce qui indiquait que la fenêtre était toute grande ouverte. cette fenêtre ouverte était surprenante. Madeleine. Madeleine avant l'heure de son lever. lent et régulier. se coucha et s'endormit. il y eut un silence. Le même pas. ce qui n'avait rien que de simple. et qu'il eût voulu l'éviter. Madeleine. Il écouta. Vers minuit. Pourtant la concierge de la fabrique. habituellement aucun bruit ne se faisait dans la chambre de M. Il ne prit point garde aux paroles de la portière. – 335 – . Il était monté dans sa chambre et s'y était enfermé. Une heure ou deux après. Ce caissier habitait une chambre située précisément audessous de la chambre de M. regarda. il se réveilla encore. Madeleine. comme si l'on marchait dans la chambre en haut. La fenêtre était toujours ouverte. Le caissier se dressa sur son séant. en ajoutant : – Est-ce que monsieur le maire est malade ? je lui ai trouvé l'air un peu singulier. s'éveilla tout à fait. mais elle était maintenant pâle et paisible comme le reflet d'une lampe ou d'une bougie. et le pas recommença. car il se couchait volontiers de bonne heure. Un moment après le caissier entendit quelque chose qui ressemblait à une armoire qu'on ouvre et qu'on referme. La réverbération tremblait comme si elle venait plutôt d'un feu allumé que d'une lumière. et elle le dit au caissier qui rentrait. qui était en même temps l'unique servante de M. L'ombre des châssis vitrés ne s'y dessinait pas. Madeleine. Il écouta plus attentivement.

Chose sombre que cet infini que tout homme porte en soi et auquel il mesure avec désespoir les volontés de son cerveau et les actions de sa vie ! 169 Capitale de Satan. L'œil de l'esprit ne peut trouver nulle part plus d'éblouissements ni plus de ténèbres que dans l'homme . ce serait fondre toutes les épopées dans une épopée supérieure et définitive. des mêlées de dragons et d'hydres et des nuées de fantômes comme dans Milton.Chapitre III Une tempête sous un crâne Le lecteur a sans doute deviné que M. c'est le chaos des chimères. c'est l'intérieur de l'âme. il ne peut se fixer sur aucune chose qui soit plus redoutable. regardez dans cette obscurité. ne fût-ce qu'à propos du plus infime des hommes. Madeleine n'est autre que Jean Valjean. Il y a un spectacle plus grand que la mer. Il n'existe rien de plus terrifiant que cette sorte de contemplation. Faire le poème de la conscience humaine. – 336 – . ne fût-ce qu'à propos d'un seul homme. Nous avons déjà regardé dans les profondeurs de cette conscience . le moment est venu d'y regarder encore. Nous ne le faisons pas sans émotion et sans tremblement. regardez dans cette âme. La conscience. c'est le champ de bataille des passions. il y a un spectacle plus grand que le ciel. la fournaise des rêves. c'est le ciel . des combats de géants comme dans Homère. sous le silence extérieur. l'antre des idées dont on a honte . des spirales visionnaires comme chez Dante. Il y a là. c'est le pandémonium169 des sophismes. réunion de tous les vicieux et de tous les vi- ces. et regardez derrière. À de certaines heures. plus compliquée. plus mystérieuse et plus infinie. pénétrez à travers la face livide d'un être humain qui réfléchit. des convoitises et des tentatives.

Entrons pourtant. elles étaient toutes deux également absorbantes et impérieuses. Ces deux pensées étaient si étroitement mêlées dans son esprit qu'elles n'en formaient qu'une seule . D'ordinaire elles étaient d'accord pour régler la conduite de sa vie . il avait gardé les chandeliers de l'évêque. porté son deuil. elles le tournaient vers l'ombre . il fut un autre homme. ce fut une transfiguration. établi à Montreuil-sur-mer. Quelquefois cependant il y avait conflit entre elles. ne gardant que les flambeaux. À partir de ce moment. Il réussit à disparaître. vint à Montreuil-sur-mer. heureux de sentir sa conscience attristée par son passé et la première moitié de son existence démentie par la dernière. et revenir à Dieu.Alighieri rencontra un jour une sinistre porte devant laquelle il hésita170. il l'exécuta. et dominaient ses moindres actions. n'ayant plus que deux pensées : cacher son nom. et sanctifier sa vie . Ce fut plus qu'une transformation. l'homme que tout le pays de Montreuil-sur-mer appelait M. Ce que l'évêque avait voulu faire de lui. en dépit de toute réserve et de toute prudence. on l'a vu. Ainsi. elles le faisaient bienveillant et simple . III). accomplit ce que nous avons raconté. comme souvenir. elles lui conseillaient les mêmes choses. se glissa de ville en ville. En voici une aussi devant nous. appelé et interrogé tous les petits savoyards qui passaient. échapper aux hommes. Madeleine ne balançait pas à sacrifier la première à la seconde. eut l'idée que nous avons dite. il vécut paisible. parvint à se faire insaisissable et inaccessible. au seuil de laquelle nous hésitons. L'Enfer. on s'en souvient. traversa la France. vendit l'argenterie de l'évêque. Nous n'avons que peu de chose à ajouter à ce que le lecteur connaît déjà de ce qui était arrivé à Jean Valjean depuis l'aventure de Petit-Gervais. pris des renseignements sur les familles 170 A la porte de l'enfer (Dante. – 337 – . sa sécurité à sa vertu. et désormais. rassuré et espérant. Dans ce cas-là.

en entrant dans son cabinet. que son premier devoir n'était pas envers lui. il fut saisi de stupeur et comme enivré par la sinistre bizarrerie de sa destinée. mais cela ne fut pas ainsi. Sans doute. étouffa ses émotions. à l'exemple de tous ceux qui ont été sages. ce grand péril. et. il rallia en hâte ses idées. mais profondément. et il se dit : « Voyons ! voyons ! » Il réprima ce premier mouvement généreux et recula devant l'héroïsme. il eut ce tressaillement qui précède les grandes secousses . de tirer ce Champmathieu de prison et de s'y mettre . après tant d'années de repentir et d'abnégation. il eut une première pensée d'aller. Il semblait. qu'il pensât. considéra la présence de Javert. Ce qui l'emporta tout d'abord. Tout en écoutant parler Javert. Jamais les deux idées qui gouvernaient le malheureux homme dont nous racontons les souffrances n'avaient engagé une lutte si sérieuse. il serait beau qu'après les saintes paroles de l'évêque. cela fut douloureux et poignant comme une incision dans la chair vive. n'eût pas bronché un instant et eût continué de marcher du même pas vers ce précipice ouvert au fond duquel était le ciel . et sauvé la vie au vieux Fauchelevent. ajourna toute résolution avec la fermeté de l'épouvante. puis cela passa.de Faverolles. Au moment où fut si étrangement articulé ce nom qu'il avait enseveli sous tant d'épaisseurs. nous l'avons déjà remarqué. il faut le dire. Toutefois. de courir. de se dénoncer. dès les premières paroles que prononça Javert. Il faut bien que nous rendions compte des choses qui s'accomplissaient dans cette âme. et nous ne pouvons dire que ce qui y était. Il le comprit confusément. même en présence d'une si terrible conjoncture. jamais rien de pareil ne s'était encore présenté. comme un soldat à l'approche d'un assaut. cet homme. au milieu d'une pénitence admirablement commencée. à travers cette stupeur. Il sentit venir sur sa tête des ombres pleines de foudres et d'éclairs. cela serait beau. saints et justes. il se courba comme un chêne à l'approche d'un orage. s'étourdit sur ce – 338 – . ce fut l'instinct de la conservation . malgré les inquiétantes insinuations de Javert.

sans être le moins du monde décidé à ce voyage. Tout était encore confus et se heurtait dans son cerveau . il se dit qu'à l'abri de tout soupçon comme il l'était. Un moment après il souffla sa lumière. Il sentit vaguement qu'il faudrait peut-être aller à Arras. le trouble y était tel qu'il ne voyait distinctement la forme d'aucune idée . il ne prit que ce qu'on pourrait appeler « les mesures conservatoires ». se disant qu'il fallait agir ainsi et la bien recommander aux sœurs pour le cas où il arriverait qu'il eût à s'absenter. Qui. et reprit son calme comme un lutteur ramasse son bouclier. il n'y avait point d'inconvénient à être témoin de ce qui se passerait. on ? Hélas ! ce qu'il voulait mettre à la porte était entré ce qu'il voulait aveugler. il se leva de sa chaise et ferma sa porte au verrou. et lui-même n'aurait pu rien dire de lui-même. afin d'être préparé à tout événement. Il dîna avec assez d'appétit. une tranquillité profonde au dehors . et il retint le tilbury de Scaufflaire. Il lui semblait qu'on pouvait le voir. Il se barricadait contre le possible. par je ne sais quelle impulsion d'anxiété presque inexplicable. par un instinct de bonté. Sa conscience. un tourbillon au dedans. si ce n'est qu'il venait de recevoir un grand coup. Le reste de la journée il fut dans cet état. et. Elle le gênait. Rentré dans sa chambre il se recueillit. Il craignait qu'il n'entrât encore quelque chose.qu'il y avait à faire. tellement inouïe qu'au milieu de sa rêverie. – 339 – . Il se rendit comme d'habitude près du lit de douleur de Fantine et prolongea sa visite. Il examina la situation et la trouva inouïe . le regardait.

il posa ses coudes sur la table. non l'ensemble de la situation. Son cerveau avait perdu la force de retenir ses idées. mais quelques détails. appuya la tête sur sa main. – 340 – . et il put entrevoir avec la précision de la réalité. le verrou tiré. – Où en suis-je ? – Est-ce que je ne rêve pas ? Que m'a-t-on dit ? – Est-il bien vrai que j'aie vu ce Javert et qu'il m'ait parlé ainsi ? – Que peut être ce Champmathieu ? – Il me ressemble donc ? – Est-ce possible ? – Quand je pense qu'hier j'étais si tranquille et si loin de me douter de rien ! – Qu'est-ce que je faisais donc hier à pareille heure ? – Qu'y a-t-il dans cet incident ? – Comment se dénouera-t-il ? – Que faire ? Voilà dans quelle tourmente il était. elles passaient comme des ondes. dans le premier moment. c'est-à-dire Dieu. La première heure s'écoula ainsi. il se crut imprenable la chandelle éteinte. il se sentit invisible. et dont il cherchait à tirer une évidence et une résolution. et il prenait son front dans ses deux mains pour les arrêter. Pourtant. il eut un sentiment de sûreté et de solitude . rien ne se dégageait que l'angoisse. Il revint s'asseoir près de la table. Peu à peu cependant des linéaments vagues commencèrent à se former et à se fixer dans sa méditation. et se mit à songer dans les ténèbres. Il alla à la fenêtre et l'ouvrit toute grande. Il n'y avait pas d'étoiles au ciel. il se fit illusion . Sa tête était brûlante. Alors il prit possession de lui-même .Sa conscience. De ce tumulte qui bouleversait sa volonté et sa raison.

Sa stupeur ne fit que s'en accroître. et Dieu avait permis que ces choses folles devinssent des choses réelles ! Sa rêverie continuait de s'éclaircir. frissonnant. reculant en vain. Indépendamment du but sévère et religieux que se proposaient ses actions. Il frémissait de la seule pensée que c'était possible. il ferait évanouir autour de lui sa vie nouvelle. Ce qu'il avait toujours le plus redouté. et qu'il se trouvait glissant sur une pente au milieu de la nuit.Il commença par reconnaître que. un étranger. le bon et digne bourgeois monsieur Madeleine sortirait plus honoré. que de rendre son existence à la fois plus claire et plus impénétrable. si bon lui semblait. Certes. à lui. où ce hideux mot. que ce prodigieux incident n'aurait d'autre résultat. que le jour où ce nom reparaîtrait. tout cet entassement de l'impossible était un fait. si quelqu'un lui eût dit en ces moments-là qu'une heure viendrait où ce nom retentirait à son oreille. Il lui semblait qu'il venait de s'éveiller de je ne sais quel sommeil. il se disait que ce serait là pour lui la fin de tout . que cette lumière ne produirait qu'une obscurité plus épaisse. il en était tout à fait le maître. et qui sait même peut-être ? au dedans de lui sa nouvelle âme. et que. où cette lumière formidable faite pour dissiper le mystère dont il s'enveloppait resplendirait subitement sur sa tête . Eh bien ! tout cela venait précisément d'arriver. et que ce nom ne le menacerait pas. plus paisible et plus respecté que jamais. Il entrevoyait distinctement dans l'ombre un inconnu. Jean Valjean. tout ce qu'il avait fait jusqu'à ce jour n'était autre chose qu'un trou qu'il creusait pour y enfouir son nom. sortirait tout à coup de la nuit et se dresserait devant lui. il eût hoché la tête et regardé ces paroles comme insensées. debout. de sa confrontation avec le fantôme de Jean Valjean. c'était d'entendre jamais prononcer ce nom . que ce tremblement de terre consoliderait son édifice. que la destinée prenait pour lui – 341 – . Il se rendait de plus en plus compte de sa position. que ce voile déchiré accroîtrait le mystère . sur le bord extrême d'un abîme. dans ses nuits d'insomnie. – si quelqu'un lui eût dit cela. dans ses heures de repli sur lui-même. si extraordinaire et si critique que fût cette situation.

sorte de convulsion de la conscience qui remue tout ce que le cœur a de douteux. cet affreux chien de chasse toujours en arrêt sur moi. il est probable – 342 – . Il ralluma brusquement sa bougie. absolument dépisté ! Il est satisfait désormais. Madeleine. présent désormais au bagne dans la personne de ce Champmathieu. de joie et de désespoir. qui se compose d'ironie. que cette place vide l'attendrait et l'attirerait jusqu'à ce qu'il y fût. quant à lui. qui m'avait deviné. Tout cela était si violent et si étrange qu'il se fit soudain en lui cette espèce de mouvement indescriptible qu'aucun homme n'éprouve plus de deux ou trois fois dans sa vie. comme la pierre du sépulcre. et que. il n'avait plus rien à redouter. que cela était inévitable et fatal. cette porte. pour que le gouffre se refermât. lui ou l'autre. pardieu ! et qui me suivait partout. la voilà murée ! à jamais ! Ce Javert qui me trouble depuis si longtemps. il me laissera tranquille. que quelqu'un y tombât. et qu'on pourrait appeler un éclat de rire intérieur. Il fallait. ce redoutable instinct qui semblait m'avoir deviné. La clarté devint complète. Tout est fini. tombe une fois et ne se relève jamais. occupé ailleurs. le voilà dérouté. – Et puis il se dit : – Qu'en ce moment il avait un remplaçant. il tient son Jean Valjean ! Qui sait même. qu'il paraissait qu'un nommé Champmathieu avait cette mauvaise chance. pourvu qu'il n'empêchât pas les hommes de sceller sur la tête de ce Champmathieu cette pierre de l'infamie qui. présent dans la société sous le nom de M. que le vol de Petit-Gervais l'y ramenait. qu'elle l'y attendait toujours. de quoi est-ce que j'ai peur ? qu'estce que j'ai à songer comme cela ? Me voilà sauvé. Je n'avais plus qu'une porte entr'ouverte par laquelle mon passé pouvait faire irruption dans ma vie . et il s'avoua ceci : – Que sa place était vide aux galères. – Eh bien quoi ! se dit-il.et poussait dans le gouffre à sa place. qu'il avait beau faire. Il n'avait qu'à laisser faire.

C'est la providence qui a tout fait. Comment ! je ne suis pas content ! Mais qu'est-ce qu'il me faut donc ? Le but auquel j'aspire depuis tant d'années. c'est évidemment là ce qu'il m'aurait dit. Voilà une résolution prise ! – Mais il ne sentit aucune joie. parole d'honneur ! croiraient qu'il m'est arrivé une catastrophe ! Après tout. s'il y a du mal pour quelqu'un.qu'il voudra quitter la ville ! Et tout cela s'est fait sans moi ! Et je n'y suis pour rien ! Ah çà. C'est décidé. Je n'ai rien à faire contre la volonté de Dieu. On n'empêche pas plus la pensée de revenir à une idée que la mer de revenir à un rivage. laissons aller les choses ! laissons faire le bon Dieu ! Il se parlait ainsi dans les profondeurs de sa conscience. penché sur ce qu'on pourrait appeler son propre abîme. mais ! qu'est-ce qu'il y a de malheureux dans ceci ? Des gens qui me verraient. l'objet de mes prières au ciel. le songe de mes nuits. C'est qu'elle veut cela apparemment ! Ai-je le droit de déranger ce qu'elle arrange ? Qu'est-ce que je demande à présent ? De quoi est-ce que je vais me mêler ? Cela ne me regarde pas. et se mit à marcher dans la chambre. et de lui demander conseil. pour que je fasse le bien. la sécurité. dit-il. cela s'appelle le remords. Il se leva de sa chaise. Et pourquoi Dieu le veut-il ? Pour que je continue ce que j'ai commencé. Dieu soulève l'âme comme l'océan. pour qu'il soit dit qu'il y a eu enfin un peu de bonheur attaché à cette pénitence que j'ai subie et à cette vertu où je suis revenu ! Vraiment je ne comprends pas pourquoi j'ai eu peur tantôt d'entrer chez ce brave curé et de tout lui raconter comme à un confesseur. je l'atteins ! C'est Dieu qui le veut. Pour le matelot. cela s'appelle la marée . – 343 – . Au contraire. pour le coupable. – Allons. pour que je sois un jour un grand et encourageant exemple. ce n'est aucunement de ma faute. n'y pensons plus.

Laisser s'accomplir cette méprise de la destinée et des hommes. dans l'intérieur d'un homme. pas même à Lamennais qui signa le « billet de confession » nécessaire à son mariage. sournois. Il se demanda donc où il en était. il dit. Les réalités de l'âme. ne rien faire enfin. c'était faire tout ! c'était le dernier degré de l'indignité hypocrite ! c'était un crime bas. hideux ! Voir plus haut l'hypothèse d'une réelle confession. On peut dire même que le verbe n'est jamais un plus magnifique mystère que lorsqu'il va. lâche. C'est dans ce sens seulement qu'il faut entendre les mots souvent employés dans ce chapitre. insistons sur une observation nécessaire. Il se confessa à lui-même171 que tout ce qu'il venait d'arranger dans son esprit était monstrueux. il reprit ce sombre dialogue dans lequel c'était lui qui parlait et lui qui écoutait. il eut beau faire. On se dit.Au bout de peu d'instants. s'y prêter par son silence. il s'écria. excepté la bouche. on se parle. Il s'interrogea sur cette « résolution prise ». de la pensée à la conscience et qu'il retourne de la conscience à la pensée. disant ce qu'il eût voulu taire. pour n'être point visibles et palpables. 171 – 344 – . abject. il n'est pas un être pensant qui ne l'ait éprouvé. et se souvenir que Hugo ne s'est jamais confessé. n'en sont pas moins des réalités. ne pas l'empêcher. tout parle en nous. Il est certain qu'on se parle à soi-même. laisser faire le bon Dieu ». écoutant ce qu'il n'eût pas voulu entendre. c'était tout simplement horrible. on s'écrie en soi-même. sans que le silence extérieur soit rompu. marche ! Avant d'aller plus loin et pour être pleinement compris. Il y a un grand tumulte . que « laisser aller les choses. cédant à cette puissance mystérieuse qui lui disait : pense ! comme elle disait il y a deux mille ans à un autre condamné.

Que les hommes voyaient sa vie. grand Dieu ! il la rouvrait en faisant une action infâme ! mais il redevenait un voleur. Douloureuse – 345 – . il lui infligeait cette affreuse mort vivante. toute sa pénitence était perdue. qui était le grand. la plus poignante des victoires. sa paix. ce qu'il avait toujours voulu. et fermer à jamais l'enfer d'où il sortait ! Y retomber en apparence. Il se demanda sévèrement ce qu'il avait entendu par ceci : "Mon but est atteint !" Il se déclara que sa vie avait un but en effet. mais son âme. mais il le fallait. et il n'y avait plus qu'à dire : à quoi bon ? Il sentait que l'évêque était là. redevenir par devoir le forçat Jean Valjean. Mais quel but ? cacher son nom ? tromper la police ? Était-ce pour une chose si petite qu'il avait fait tout ce qu'il avait fait ? Est-ce qu'il n'avait pas un autre but. Il continua de se questionner. ce que l'évêque lui avait ordonné ? – Fermer la porte à son passé ? Mais il ne la fermait pas. mais que l'évêque voyait sa conscience. Être un juste ! est-ce que ce n'était pas là surtout. sa vie. il tuait moralement un misérable homme. et le plus odieux des voleurs ! il volait à un autre son existence. dénoncer le véritable ! Hélas ! c'était là le plus grand des sacrifices. reprendre son nom. Il la recracha avec dégoût. c'était là vraiment achever sa résurrection. se livrer. mais que l'évêque voyait sa face. c'était en sortir en réalité ! Il fallait faire cela ! il n'avait rien fait s'il ne faisait pas cela ! toute sa vie était inutile. délivrer le faux Jean Valjean. que l'évêque était d'autant plus présent qu'il était mort. là uniquement. qu'on appelle le bagne ! Au contraire. Que les hommes voyaient son masque. non sa personne. que l'évêque le regardait fixement. qui était le vrai ? Sauver. cette mort à ciel ouvert. sa place au soleil ! il devenait un assassin ! il tuait. le dernier pas à franchir . Redevenir honnête et bon. sauver cet homme frappé d'une si lugubre erreur. le malheureux homme venait de sentir la saveur amère d'une mauvaise pensée et d'une mauvaise action.Pour la première fois depuis huit années. que désormais le maire Madeleine avec toutes ses vertus lui serait abominable. et que le galérien Jean Valjean serait admirable et pur devant lui. Il fallait donc aller à Arras.

banquier. Il jeta au feu une liasse de créances qu'il avait sur de petits commerçants gênés. prenons ce parti ! faisons notre devoir ! sauvons cet homme ! Il prononça ces paroles à haute voix. sanctifier son – 346 – . il la mit dans sa poche ainsi que le portefeuille. à Paris. et comme si elles se fussent mues devant lui avec des formes sensibles. les deux idées qui avaient été jusque-là la double règle de sa vie : cacher son nom. Sa rêverie n'avait point dévié. La lettre à M. Il continuait de voir clairement son devoir écrit en lettres lumineuses qui flamboyaient devant ses yeux et se déplaçaient avec son regard : – Va ! nomme-toi ! dénonce-toi ! Il voyait de même. Il écrivit une lettre qu'il cacheta et sur l'enveloppe de laquelle on aurait pu lire.destinée ! il n'entrerait dans la sainteté aux yeux de Dieu que s'il rentrait dans l'infamie aux yeux des hommes ! – Eh bien. s'il y avait eu quelqu'un dans sa chambre en cet instant : À Monsieur Laffitte. Il tira d'un secrétaire un portefeuille qui contenait quelques billets de banque et le passeport dont il s'était servi cette même année pour aller aux élections. Qui l'eût vu pendant qu'il accomplissait ces divers actes auxquels se mêlait une méditation si grave. comme s'il y avait précisément là quelque chose qu'il voulait éclaircir ou interroger. et recommença à marcher. Seulement par moments ses lèvres remuaient . les vérifia et les mit en ordre. Il prit ses livres. dans d'autres instants il relevait la tête et fixait son regard sur un point quelconque de la muraille. ne se fût pas douté de ce qui se passait en lui. sans s'apercevoir qu'il parlait tout haut. Laffitte terminée. dit-il. rue d'Artois.

Il se répondit : – Si cet homme a en effet volé quelques pommes. tandis que l'autre pouvait devenir mauvaise . Après la grande crise. dans cet infini dont nous parlions tout à l'heure. elles lui apparaissaient absolument distinctes. au milieu des obscurités et des lueurs. lui revenait peu à peu. Il était plein d'épouvante. Mille pensées le traversaient. un instant apaisée. la grande épreuve. une déesse et une géante. Et qui sait même ? a-t-il volé ? est-ce prouvé ? Le nom de Jean Valjean l'accable et semble dispenser de preuves. que l'une disait : le prochain. qu'en somme il avait volé. Cependant la fièvre. Il sentait qu'il touchait à l'autre moment décisif de sa conscience et de sa destinée .âme. Les procureurs du roi n'agissent-ils pas habituellement ainsi ? On le croit voleur. Il reconnaissait que l'une de ces idées était nécessairement bonne. que l'évêque avait marqué la première phase de sa vie nouvelle. Pour la première fois. c'est un mois de prison. mais il lui semblait que la bonne pensée l'emportait. Elles se combattaient. et il voyait la différence qui les séparait. – 347 – . et il lui semblait qu'il voyait lutter au dedans de lui-même. que l'une venait de la lumière et que l'autre venait de la nuit. mais elles continuaient de le fortifier dans sa résolution. elles avaient grandi devant l'œil de son esprit . À mesure qu'il songeait. qu'après tout ce Champmathieu n'était pas intéressant. parce qu'on le sait forçat. que celle-là était le dévouement et que celle-ci était la personnalité . Il y a loin de là aux galères. et que ce Champmathieu en marquait la seconde. et que l'autre disait : moi . Un moment il s'était dit : – qu'il prenait peut-être la chose trop vivement. elles avaient maintenant des statures colossales . il les voyait se combattre.

s'il accomplissait son sacrifice. que cette affaire reparaîtrait certainement et. au poteau. se détacha de plus en plus de la terre et chercha la consolation et la force ailleurs. Mais cette supposition s'évanouit bien vite. sa popularité. lorsqu'il se serait dénoncé. sa considération. et ce qu'il avait fait pour le pays. la vénération. sa vertu. que peut-être même ne serait-il pas plus malheureux après avoir fait son devoir qu'après l'avoir éludé . ses bonnes œuvres. à la honte sans pitié. aux termes précis de la loi.Dans un autre instant. que dans tous les cas il fallait choisir : ou la vertu au dehors et l'abomination au dedans. mais son cerveau se fatiguait. sa bonne renommée. sa richesse. au bagne. Minuit sonna d'abord à la paroisse. et il compara le son des deux – 348 – . et quel goût auraient toutes ces choses saintes liées à cette chose hideuse ! tandis que. puis à la maison de ville. au carcan. son courage ne défaillait pas. Il se détourna de toute illusion. qu'il n'était pas maître de déranger les arrangements d'en haut. Il compta les douze coups aux deux horloges. sa charité. il se mêlerait une idée céleste ! Enfin il se dit qu'il y avait nécessité. au bonnet vert. et sa vie honnête depuis sept ans. et qu'on lui ferait grâce. le ferait passible des travaux forcés à perpétuité. seraient assaisonnées d'un crime . que s'il laissait faire. Il commençait à penser malgré lui à d'autres choses. ou la sainteté au dedans et l'infamie au dehors. Il allait et venait toujours. et il sourit amèrement en songeant que le vol des quarante sous à Petit-Gervais le faisait récidiviste. À remuer tant d'idées lugubres. au travail sans relâche. Il se dit qu'il fallait faire son devoir . peut-être on considérerait l'héroïsme de son action. s'il restait à Montreuil-sur-mer. cette idée lui vint que. à des choses indifférentes. Ses artères battaient violemment dans ses tempes. la déférence. que sa destinée était ainsi faite.

c'est toujours moi. Il alluma un peu de feu. Il avait froid. Il lui fallait faire un assez grand effort pour se rappeler à quoi il songeait avant que minuit sonnât. – Ah ! oui. – Tiens ! dit-il. mais ! jusqu'ici je n'ai considéré que moi ! je n'ai eu égard qu'à ma convenance ! Il me convient de me taire ou de me dénoncer. et cette pauvre femme ! Ici une crise nouvelle se déclara. Sur les résonances personnelles de ces noms. fraternel et amoureux. voir aussi plus loin les notes 176 et 177. se Usent aussi Albe et Rome dont la guerre devint fratricide lorsque le duel des Horaces et des Curiaces dut y mettre fin. mon Albin est dans Claude Gueux l'ami. Et puis tout à coup il pensa à la Fantine. Dans ces noms. Albin et Romainville. Il se rappela à cette occasion que quelques jours auparavant il avait vu chez un marchand de ferrailles une vieille cloche à vendre sur laquelle ce nom était écrit : Antoine Albin de Romainville172. se dit-il. j'avais pris la résolution de me dénoncer. Cependant il était retombé dans sa stupeur. 172 – 349 – . Il y parvint enfin. y fut comme un rayon d'une lumière inattendue. c'est moi. ce n'est que moi ! Mais. – cacher ma personne ou sauver mon âme. du criminel.cloches. il s'écria : – Ah çà. Fantine. Il lui sembla que tout changeait d'aspect autour de lui. – être un magistrat méprisable et respecté ou un galérien infâme et vénérable. Il ne songea pas à fermer la fenêtre. apparaissant brusquement dans sa rêverie.

il s'arrêta .Dieu. je les répands dans le pays. des hommes. j'étais fou. une ville. des ouvriers. il a volé ! Moi. moi effacé. tous les vices. c'est l'âme de moins. c'est bien. – Si je ne me dénonce pas ? Voyons. des vieux grandspères. qu'arrivera-t-il de tout ceci ? – Si je me dénonce ? on me prend. cent familles. On lâche ce Champmathieu. des enfants. animé. et avec la misère disparaissent la débauche. il naît des villages où il n'y a que des fermes. si je ne me dénonce pas ? Après s'être fait cette question. qui a tant de mérites dans sa chute. mais c'est de l'égoïsme ! Si je songeais un peu aux autres ? La première sainteté est de penser à autrui. Moi excepté. et il se répondit avec calme : – Eh bien. la misère disparaît. dont j'ai causé sans le vouloir tout le malheur ! Et cet enfant que je voulais aller chercher. Voilà ce qui se passe. le vol. avant moi il n'y avait rien . en réparation du mal que je lui ai fait ? Si je disparais. moi de moins. des fabriques. je continue. qu'est-ce que – 350 – . la circulation. fécondé. les manufactures et les usines se multiplient. mais. la contrée se peuple . il eut comme un moment d'hésitation et de tremblement . le meurtre. vivifié. L'enfant devient ce qu'il peut. mais ce moment dura peu. qu'arrive-t-il ? La mère meurt. Voyons. des femmes. des pauvres gens ! J'ai créé tout ceci. que j'ai promis à la mère ! Estce que je ne dois pas aussi quelque chose à cette femme. Dans dix ans j'aurai gagné dix millions. tous les crimes ! Et cette pauvre mère élève son enfant ! et voilà tout un pays riche et honnête ! Ah çà. enrichi tout le pays . que diable ! il a volé ! J'ai beau me dire qu'il n'a pas volé. partout où il y a une cheminée qui fume. si je me dénonce. cet homme va aux galères. je fais vivre tout cela . je reste ici. j'ai fait l'aisance. une industrie. la prostitution. j'ai relevé. c'est moi qui ai mis le tison dans le feu et la viande dans la marmite . le crédit . Je m'ôte. on me remet aux galères. examinons. les familles. – Et cette femme qui a tant souffert. je n'ai rien à moi. mille familles ! sont heureuses . stimulé. les industries s'éveillent et s'excitent. tout meurt. Et puis ? Que se passet-il ici ? Ah ! ici. il naît des fermes où il n'y a rien . c'est de l'égoïsme tout cela ! Ce sont des formes diverses de l'égoïsme. moi oublié. il y a un pays. j'étais absurde. qu'est-ce que cela me fait ? Ce n'est pas pour moi ce que je fais ! La prospérité de tous va croissant. c'est vrai.

Il se leva. On ne trouve les diamants que dans les ténèbres de la terre . vraiment. – Oui. Il faut finir par s'en tenir à quelque chose. enfants ! Cette pauvre petite Cosette qui n'a que moi au monde et qui est sans doute en ce moment toute bleue de froid dans le bouge de ces Thénardier ! Voilà encore des canailles ceux-là ! Et je manquerais à mes devoirs envers tous ces pauvres êtres ! Et je m'en irais me dénoncer ! Et je ferais cette inepte sottise ! Mettons tout au pis. J'ai la solution. accepter. Cette fois il lui semblait qu'il était content. si ce n'est pour cela ! Beaux scrupules qui sauvent un coupable et qui sacrifient des innocents. – 351 – . et ne rien précipiter. pour le bien d'autrui. lequel n'a plus que quelques années à vivre au bout du compte et ne sera guère plus malheureux au bagne que dans sa masure. – c'est du mélodrame. Je suis dans le vrai. femmes. et qui sacrifient toute une population. une de ces vérités. mères. quoi ! pour sauver d'une punition peut-être un peu exagérée. un drôle évidemment. mais juste au fond. Il lui semblait qu'après être descendu dans ces profondeurs. on ne sait qui. Supposons qu'il y ait une mauvaise action pour moi dans ceci et que ma conscience me la reproche un jour. après tout ! – parce que je n'aurai songé qu'à moi. c'est là qu'est la vertu. un voleur. a mérité les galères pour autre chose. c'est là qu'est le dévouement. à coup sûr. c'est cela.je parlais donc de me dénoncer ? Il faut faire attention. ces reproches qui ne chargent que moi. il se remit à marcher. qu'à moi seul. après avoir longtemps tâtonné au plus noir de ces ténèbres. et qu'il la tenait dans sa main . il faudra que tout un pays périsse ! il faudra qu'une pauvre femme crève à l'hôpital ! qu'une pauvre petite fille crève sur le pavé ! comme des chiens ! Ah ! mais c'est abominable ! Sans même que la mère ait revu son enfant ! sans que l'enfant ait presque connu sa mère ! Et tout ça pour ce vieux gredin de voleur de pommes qui. cette mauvaise action qui ne compromet que mon âme. on ne trouve les vérités que dans les profondeurs de la pensée. pensa-t-il. il venait enfin de trouver un de ces diamants. Mon parti est pris. et il s'éblouissait à la regarder. Quoi ! parce qu'il m'aura plu de faire le grand et le généreux. qui sauvent un vieux vagabond.

Je suis Madeleine. des objets qui m'accuseraient. Il faut les briser ! Il y a ici. l'ouvrit. et y prit une petite clef. Je ne connais pas cet homme173. Il n'y avait dans cette ca- C'est par cette phrase même que Pierre renie le Christ dans l'Évangile (Matthieu. Il marcha encore quelques pas. et dit : – Tiens ! cela m'a soulagé de prendre une résolution ! Je suis tout autre à présent. Une cachette s'ouvrit. s'il se trouve que quelqu'un est Jean Valjean à cette heure.Laissons faire ! Ne vacillons plus. qu'il s'arrange ! cela ne me regarde pas. Il fouilla dans sa poche. perdu qu'il était dans les nuances les plus sombres du dessin qui couvrait le papier collé sur le mur. non dans le mien. je reste Madeleine. en tira sa bourse. puis il s'arrêta court : – Allons ! dit-il. 72). ne reculons plus. tant pis pour elle ! Il se regarda dans le petit miroir qui était sur sa cheminée. je ne sais plus ce que c'est. une espèce de fausse armoire ménagée entre l'angle de la muraille et le manteau de la cheminée. Ceci est dans l'intérêt de tous. Il introduisit cette clef dans une serrure dont on voyait à peine le trou. s'il s'arrête et s'abat sur une tête. XXVI. c'est dit. il ne faut hésiter devant aucune des conséquences de la résolution prise. 173 – 352 – . dans cette chambre même. Il y a encore des fils qui m'attachent à ce Jean Valjean. des choses muettes qui seraient des témoins. Malheur à celui qui est Jean Valjean ! Ce n'est plus moi. C'est un nom de fatalité qui flotte dans la nuit. il faut que tout cela disparaisse.

sans même donner un coup d'œil à ces choses qu'il avait si religieusement et si périlleusement gardées pendant tant d'années. Seulement il cachait ceci qui venait du bagne. un vieux pantalon. 174 Les couverts eux. un sarrau de toile bleue. haillons. et jeta tout au feu. Au bout de quelques secondes. on eût aisément reconnu une pièce d'argent. comme s'il eût craint qu'elle ne s'ouvrît malgré le verrou qui la fermait . Ceux qui avaient vu Jean Valjean à l'époque où il traversait Digne. désormais inutiles puisqu'elle était vide. pour se rappeler toujours son point de départ. puis d'un mouvement vif et brusque et d'une seule brassée. Lui ne regardait pas le feu et marchait. Il jeta un regard furtif vers la porte. la chambre et le mur d'en face furent éclairés d'une grande réverbération rouge et tremblante. et il laissait voir les flambeaux qui venaient de l'évêque. Tout brûlait. en octobre 1815. Le havresac. redoublant de précautions. et un gros bâton d'épine ferré aux deux bouts. comme l'évêque l'a conseillé. Sans doute la pièce de quarante sous volée au petit savoyard. et. un vieux havresac. allant et venant toujours du même pas. ont été vendus.chette que quelques guenilles. en cacha la porte derrière un gros meuble qu'il y poussa. – 353 – . en se consumant avec d'affreux chiffons qu'il contenait. bâton. havresac. Le bâton d'épine pétillait et jetait des étincelles jusqu'au milieu de la chambre. Il les avait conservées174 comme il avait conservé les chandeliers d'argent. En se penchant. il prit tout. eussent aisément reconnu toutes les pièces de ce misérable accoutrement. avait mis à nu quelque chose qui brillait dans la cendre. Il referma la fausse armoire.

sur qui ton nom pèse comme un crime. – La bonne chaleur ! dit-il. Sois honnête homme. c'est résolu. élève des orphelins. vertueux et admiré. Applaudis-toi ! Ainsi. toi. achève ! disait la voix. Il y avait assez de feu pour qu'on pût les déformer promptement et en faire une sorte de lingot méconnaissable. Il prit les deux flambeaux. qui va être condamné. c'est bien. vis heureux. qui n'a rien fait peut-être. et pendant ce temps-là. Il faut aussi détruire cela. il devint comme un homme qui écoute une chose terrible. Une minute de plus. enrichis la ville. Il remua le brasier avec un des deux chandeliers. reste honorable et honoré. – Oui. Reste monsieur le maire. qui va finir ses jours dans l'abjection et dans l'horreur ! c'est bien. voilà un vieillard qui ne sait ce qu'on lui veut. qui va être pris pour toi. – Tiens ! pensa-t-il. voilà un homme. Il se pencha sur le foyer et s'y chauffa un instant. nourris des indigents. il y aura quelqu'un qui aura ta casaque rouge. Il eut un vrai bien-être. un innocent. c'est dit. pendant que tu seras ici dans la joie et dans la lumière.Tout à coup ses yeux tombèrent sur les deux flambeaux d'argent que la réverbération faisait reluire vaguement sur la cheminée. c'est convenu. dont ton nom fait tout le malheur. En ce moment il lui sembla qu'il entendait une voix qui criait au dedans de lui : – Jean Valjean ! Jean Valjean ! Ses cheveux se dressèrent. Complète ce que tu fais ! détruis ces flambeaux ! anéantis ce souvenir ! oublie l'évêque ! oublie tout ! perds ce Champmathieu ! va. et ils étaient dans le feu. c'est cela. qui por– 354 – . tout Jean Valjean est encore là-dedans.

tera ton nom dans l'ignominie et qui traînera ta chaîne au bagne ! Oui. et il n'y aura que la malédiction qui montera jusqu'à Dieu ! Cette voix. était devenue par degrés éclatante et formidable. qui parleront bien haut. d'abord toute faible et qui s'était élevée du plus obscur de sa conscience. Il posa les flambeaux sur la cheminée. La voix continuait : – Jean Valjean ! il y aura autour de toi beaucoup de voix qui feront un grand bruit. infâme ! toutes ces bénédictions retomberont avant d'arriver au ciel. et tout égaré. Il attachait sur les flambeaux un œil hagard. c'est bien arrangé ainsi ! Ah ! misérable ! La sueur lui coulait du front. – 355 – . mais celui qui y était n'était pas de ceux que l'œil humain peut voir. et il l'entendait maintenant à son oreille. et qui te béniront. Puis il reprit avec un rire qui ressemblait au rire d'un idiot : – Que je suis bête ! il ne peut y avoir personne. Cependant ce qui parlait en lui n'avait pas fini. Alors il reprit cette marche monotone et lugubre qui troublait dans ses rêves et réveillait en sursaut l'homme endormi audessous de lui. Il y avait quelqu'un . – Y a-t-il quelqu'un ici ? demanda-t-il à haute voix. et une seule que personne n'entendra et qui te maudira dans les ténèbres. Il lui semblait qu'elle était sortie de lui-même et qu'elle parlait à présent en dehors de lui. Il crut entendre les dernières paroles si distinctement qu'il regarda dans la chambre avec une sorte de terreur. Eh bien ! écoute.

il n'écrirait plus sur cette petite table de bois blanc ! Sa vieille portière. toutes ces horreurs connues ! À son âge. sous le fouet du sergent. accablé de lassitude. recevoir le coup de bâton de l'argousin ! avoir les pieds nus dans des souliers ferrés ! tendre matin et soir sa jambe au marteau du rondier qui visite la manille ! subir la curiosité des étrangers auxquels on dirait : Celui-là. la chiourme. vieux. Au bout de quelques instants il ne savait plus où il en était. la veste rouge. – Quelle fatalité ! quelle rencontre que ce Champmathieu pris pour lui ! Être précipité justement par le moyen que la providence paraissait d'abord avoir employé pour l'affermir ! Il y eut un moment où il considéra l'avenir. la chaîne au pied. la seule servante qu'il eût. si pure. si radieuse. cette chambre. il ne ferait plus l'aumône aux petits enfants ! Il ne sentirait plus la douceur des regards de reconnaissance et d'amour fixés sur lui ! Il quitterait cette maison qu'il avait bâtie. être tutoyé par le premier venu. ne lui monterait plus son café le matin. tout ce qu'il faudrait reprendre. qui a été maire à Montreuilsur-mer ! Le soir. le carcan. Grand Dieu ! au lieu de cela. c'est le fameux Jean Valjean. ruisselant de sueur. il n'entendrait plus chanter les oiseaux au mois de mai. être fouillé par le garde-chiourme. le cachot. à ce respect de tous. grand Dieu ! se livrer ! Il envisagea avec un immense désespoir tout ce qu'il faudrait quitter. remonter deux à deux. Il faudrait donc dire adieu à cette existence si bonne. Se dénoncer. la fatigue. le bonnet vert sur les yeux. cette petite chambre ! Tout lui paraissait charmant à cette heure. Il reculait maintenant avec une égale épouvante devant les deux résolutions qu'il avait prises tour à tour. Il semble que parfois dans les occasions suprêmes on se remue pour demander conseil à tout ce qu'on peut rencontrer en se déplaçant. à la liberté ! Il n'irait plus se promener dans les champs.Cette marche le soulageait et l'enivrait en même temps. le lit de camp. l'escalier-échelle du bagne flottant ! Oh ! quelle misère ! – 356 – . après avoir été ce qu'il était ! Si encore il était jeune ! Mais. Il ne lirait plus dans ces livres. à l'honneur. Les deux idées qui le conseillaient lui paraissaient aussi funestes l'une que l'autre.

quoi qu'il fît. Il n'était pas plus avancé qu'au commencement. et sans qu'il fût possible d'y échapper. – 357 – . le problème sur lequel il était en quelque sorte tombé d'épuisement. et y devenir démon ! rentrer dans l'enfer. nécessairement. Elles prirent ce je ne sais quoi de stupéfié et de machinal qui est propre au désespoir. il retombait toujours sur ce poignant dilemme qui était au fond de sa rêverie : – rester dans le paradis. et définitivement. Il chancelait au dehors comme au dedans. qu'il entrait dans un sépulcre à droite comme à gauche . À de certains moments. et y devenir ange ! Que faire. grand Dieu ! que faire ? La tourmente dont il était sorti avec tant de peine se déchaîna de nouveau en lui. luttant contre sa lassitude. l'agonie de son bonheur ou l'agonie de sa vertu. à quelque parti qu'il s'arrêtât. Ses idées recommencèrent à se mêler. Ce nom de Romainville lui revenait sans cesse à l'esprit avec deux vers d'une chanson qu'il avait entendue autrefois. Les vagues aspects de tous les raisonnements ébauchés par sa rêverie tremblaient et se dissipaient l'un après l'autre en fumée. Faut-il se dénoncer ? Faut-il se taire ? – Il ne réussissait à rien voir de distinct. il faisait effort pour ressaisir son intelligence.La destinée peut-elle donc être méchante comme un être intelligent et devenir monstrueuse comme le cœur humain ! Et. Il tâchait de se poser une dernière fois. qu'il accomplissait une agonie. Hélas ! toutes ses irrésolutions l'avaient repris. Il marchait comme un petit enfant qu'on laisse aller seul. quelque chose de lui allait mourir . Seulement il sentait que. Il songeait que Romainville est un petit bois près Paris où les jeunes gens amoureux vont cueillir des lilas au mois d'avril.

pendant que les oliviers frémissaient au vent farouche de l'infini.Ainsi se débattait sous l'angoisse cette malheureuse âme. – 358 – . longtemps écarté de la main l'effrayant calice qui lui apparaissait ruisselant d'ombre et débordant de ténèbres dans des profondeurs pleines d'étoiles. l'être mystérieux. en qui se résument toutes les saintetés et toutes les souffrances de l'humanité. Dixhuit cents ans avant cet homme infortuné. avait aussi lui.

le frère de mes années d'enfance. Il s'y endormit et fit un rêve175. C'était une habitude de Hugo que de noter ses rêves les plus marquants ainsi qu'en témoignent ses carnets et les textes de Choses vues. 2. 6 et qui ne réapparaîtra plus jamais 175 – 359 – . Nous croyons devoir transcrire ici cette chose textuellement. l'histoire de cette nuit serait incomplète si nous l'omettions. presque sans interruption lorsqu'il se laissa tomber sur sa chaise. comme la plupart des rêves. Il ne me semblait pas qu'il fît jour ni qu'il fît nuit. et il y avait cinq heures qu'il marchait ainsi. Quel que soit ce rêve. Ce cauchemar le frappa tellement que plus tard il l'a écrit. Le voici. « Je me promenais avec mon frère. 176 La présence obsédante d'un frère – dont l'histoire de Jean Valjean ne faisait pas mention en I. ne se rapportait à la situation que par je ne sais quoi de funeste et de poignant. Une grande campagne triste où il n'y avait pas d'herbe. Ce rêve. ce frère auquel je dois dire que je ne pense jamais et dont je ne me souviens presque plus176. « J'étais dans une campagne. Sur l'enveloppe nous trouvons cette ligne écrite : Le rêve que j'ai eu cette nuit-là. C'est la sombre aventure d'une âme malade.Chapitre IV Formes que prend la souffrance pendant le sommeil Trois heures du matin venaient de sonner. mais il lui fit impression. C'est un des papiers écrits de sa main qu'il a laissés.

dont le général Hugo fut le défenseur en 1814 et 1815. devenu fou. nous avions froid à cause de cette fenêtre ouverte. Elle évoque bien sûr Eugène. depuis qu'elle demeurait sur la rue. et nous rencontrions des passants. même le ciel. Tout en causant. Il tenait à la main une baguette qui était souple comme un sarment de vigne et lourde comme du fer. « Il n'y avait pas d'arbres dans la campagne. et Romorantin.« Nous causions. Je m'aperçus que mon frère n'était plus avec moi. et qui. on ne me répondit plus quand je parlais. – est déjà implicitement inscrite plus haut : voir note 172. travaillait la fenêtre toujours ouverte. couleur de cendre. Le frère est ici directement lié au père – Léopold recueillit Eugène à Blois – dans le nom de Romainville où s'inscrivent à la fois Thionville. L'homme n'avait pas de cheveux . on voyait son crâne et des veines sur son crâne. rival en amour et en poésie. Au bout de quelques pas. le frère perdu. « Mon frère me dit : Prenons par le chemin creux. 177 Cette parenthèse est de la main de Jean Valjean. Ce cavalier passa et ne nous dit rien. « Nous vîmes un homme qui passa près de nous. avait retrouvé un père qu'il croyait perdu. Nous parlions d'une voisine que nous avions eue autrefois. monté sur un cheval couleur de terre. « Il y avait un chemin creux où l'on ne voyait pas une broussaille ni un brin de mousse. Tout était couleur de terre. (Sur – 360 – . « J'entrai dans un village que je vis. en 1815. Je songeai que ce devait être là Romainville (pourquoi Romainville ?)177. à côté d'où le général en demi-solde avait acquis une propriété et où Victor. C'était un homme tout nu. et mort en 1837.

J'entrai dans une seconde rue. Toutes les rues étaient désertes. Je vis la porte d'une maison ouverte. et je vis une grande foule qui venait derrière moi. Ils ne faisaient aucun bruit en marchant. je trouvai un homme qui se tenait debout. derrière chaque arbre. Ils avaient des têtes étranges. je me retournai. On n'en voyait jamais qu'un à la fois. « Folio ». Derrière le premier arbre. J'entrai dans la seconde. ne marchait dans les chambres ou ne se promenait dans les jardins. des Misérables. Ces hommes me regardaient passer. Gohin.« La première rue où j'entrai était déserte. Derrière la porte de cette chambre. voir l'annotation de ce texte par Y. Mais il y avait derrière chaque angle de mur. Je reconnus tous les hommes que j'avais vus dans la ville. derrière chaque porte. Je demandai à cet homme : – À qui est cette maison ? où suis-je ? L'homme ne répondit pas. et je m'aperçus que c'était une ville. j'y entrai. « Je sortis de la maison et j'entrai dans le jardin. toutes les portes étaient ouvertes. il y avait un homme debout contre le mur. « La première chambre était déserte. Derrière l'angle que faisaient les deux rues. Ils ne semblaient pas se hâter. « J'errai dans le village.) – 361 – . Aucun être vivant ne passait dans les rues. En un instant. Je dis à cet homme : – Quel est ce jardin ? où suis-je ? L'homme ne répondit pas. Je dis à cet homme : – Quel est ce pays ? où suis-je ? L'homme ne répondit pas. et cependant ils marchaient plus vite que moi. ceci. dans l'édition Gallimard. La maison avait un jardin. un homme debout qui se taisait. « Au bout de quelque temps. Le jardin était désert. « Je sortis de la ville et je me mis à marcher dans les champs. il y avait un homme debout contre le mur.

Cependant ce trouble se dissipa. c'étaient les coups de pied du cheval sur le pavé. – 362 – . il alla à la fenêtre. Il vit au-dessous de lui deux étoiles rouges dont les rayons s'allongeaient et se raccourcissaient bizarrement dans l'ombre. Un vent qui était froid comme le vent du matin faisait tourner dans leurs gonds les châssis de la croisée restée ouverte. un second bruit pareil au premier acheva de le réveiller . De sa fenêtre on voyait la cour de la maison et la rue. La bougie touchait à sa fin. – tiens ! songea-t-il. Les visages de ces hommes étaient couleur de terre. Comme sa pensée était encore à demi submergée dans la brume des rêves. et je m'aperçus qu'il n'y avait personne autour de moi. Le feu s'était éteint. Il n'y avait toujours pas d'étoiles au ciel. Le bruit qu'il avait entendu. et il reconnut que ces deux étoiles étaient les lanternes d'une voiture. il put distinguer la forme de cette voiture. il regarda. Il était encore nuit noire. « Alors le premier que j'avais vu et questionné en entrant dans la ville me dit : – Où allez-vous ? Est-ce que vous ne savez pas que vous êtes mort depuis longtemps ? « J'ouvris la bouche pour répondre. Il était glacé.cette foule me rejoignit et m'entoura. À la clarté qu'elles jetaient. Elles sont sur la terre maintenant. Un bruit sec et dur qui résonna tout à coup sur le sol lui fit baisser les yeux. » Il se réveilla. Il se leva. il n'y en a pas dans le ciel. C'était un tilbury attelé d'un petit cheval blanc.

– Quel cabriolet ? – Le tilbury. Qui est-ce qui vient donc si matin ? En ce moment on frappa un petit coup à la porte de sa chambre. – Le cocher dit qu'il vient chercher monsieur le maire. – Eh bien. Il reconnut la voix de la vieille femme. reprit-il. c'est le cabriolet. sa portière. et cria d'une voix terrible : – Qui est là ? Quelqu'un répondit : – Moi.– Qu'est-ce que c'est que cette voiture ? se dit-il. – 363 – . Il frissonna de la tête aux pieds. dit-il. il est tout à l'heure cinq heures du matin. – Qu'est-ce que cela me fait ? – Monsieur le maire. qu'est-ce que c'est ? – Monsieur le maire. monsieur le maire. – Quel tilbury ? – Est-ce que monsieur le maire n'a pas fait demander un tilbury ? – Non.

que faut-il que je réponde ? – Dites que c'est bien. Scaufflaire. Il se fit un assez long silence. – Ah ! oui ! reprit-il. – 364 – . Il examinait d'un air stupide la flamme de la bougie et prenait autour de la mèche de la cire brûlante qu'il roulait dans ses doigts. Scaufflaire. – M. elle eût été épouvantée. La vieille attendait. M.– Quel cocher ? – Le cocher de M. Elle se hasarda pourtant à élever encore la voix : – Monsieur le maire. Si la vieille femme l'eût pu voir en ce moment. et que je descends. Scaufflaire ? Ce nom le fit tressaillir comme si un éclair lui eût passé devant la face.

au moment où elle entrait dans la ville. immense boîte oblongue. Les roues étaient armées de ces longs moyeux offensifs qui tiennent les autres voitures à distance et qu'on voit encore sur les routes d'Allemagne. l'autre pour le voyageur. quand on les voyait passer de loin et ramper dans quelque route à l'horizon. – 365 – . La malle partie d'Arras toutes les nuits à une heure. La roue du tilbury reçut un choc assez rude. et. Le coffre aux dépêches. après le passage du courrier de Paris. et continua sa route au grand trot. Ces voitures. tapissés de cuir fauve au dedans. qui venait en sens inverse et dans lequel il n'y avait qu'une personne. Ce coffre était peint en noir et le cabriolet en jaune. un homme enveloppé d'un manteau. fort vite. du reste. Elles allaient. était placé derrière le cabriolet et faisait corps avec lui. termites. – Voilà un homme diablement pressé ! dit le courrier. avec un petit corsage. un petit tilbury attelé d'un cheval blanc. avaient je ne sais quoi de difforme et de bossu. auxquelles rien ne ressemble aujourd'hui. Ces malles étaient des cabriolets à deux roues. au tournant d'une rue. l'une pour le courrier. et n'ayant que deux places. Cette nuit-là. c'est celui que nous venons de voir se débattre dans des convulsions dignes à coup sûr de pitié. traînent un gros arrière-train. suspendus sur des ressorts à pompe. Le courrier cria à cet homme d'arrêter. et qui.Chapitre V Bâtons dans les roues Le service des postes d'Arras à Montreuil-sur-mer se faisait encore à cette époque par de petites malles du temps de l'empire. L'homme qui se hâtait ainsi. arrivait à Montreuil-sur-mer un peu avant cinq heures du matin. elles ressemblaient à ces insectes qu'on appelle. la malle qui descendait à Montreuil-sur-mer par la route de Hesdin accrocha. mais le voyageur n'écouta pas. je crois.

Que sans doute c'était un moment noir. ce Chenildieu. ce Cochepaille. à juger les choses par lui-même . personne ne pourrait le dire. pour tout dire. il eût mieux aimé ne point aller à Arras. et ce Brevet. Il se cramponnait à cette pensée. – qu'après tout il tenait sa destinée. rien décidé. Quel homme n'est entré. dans sa main . Où ? À Arras sans doute . quelque misérable. Aucun des actes de sa conscience n'avait été définitif. qu'on ne pouvait rien décider sans avoir observé et scruté . – qu'à la vérité il y aurait là Javert. Pourquoi allait-il à Arras ? Il se répétait ce qu'il s'était déjà dit en retenant le cabriolet de Scaufflaire.Où allait-il ? Il n'eût pu le dire. – bah ! quelle idée ! – que Javert en était à cent lieues . mais qu'il en sortirait . tous le comprendront. et que rien n'est entêté comme les suppositions et les conjectures . – que. – qu'il n'y avait donc aucun danger. dans cette obscure caverne de l'inconnu ? Du reste il n'avait rien résolu. mais il allait peut-être ailleurs aussi. lorsqu'il aurait vu ce Champmathieu. – qu'il en était le maître. qu'au bout du compte. Pourquoi se hâtait-il ? Il ne savait. – que de loin on se faisait des montagnes de tout . si mauvaise qu'elle voulût être. Au fond. rien arrêté. – que toutes les conjectures et toutes les suppositions étaient fixées sur ce Champmathieu. qu'il fallait savoir ce qui se passerait . mais qu'à coup sûr ils ne le reconnaîtraient pas . Ce qui se passait en lui. sa conscience serait probablement fort soulagée de le laisser aller au bagne à sa place . rien fait. il n'y avait aucun inconvénient à voir de ses yeux. Il s'enfonçait dans cette nuit comme dans un gouffre. – 366 – . et il tressaillait. Par moments il le sentait. quelque chose l'attirait. – que cela même était prudent. Il allait au hasard devant lui. quel que dût être le résultat. Quelque chose le poussait. Il était plus que jamais comme au premier moment. au moins une fois en sa vie. anciens forçats qui l'avaient connu .

il se disait : il y a pourtant làdedans des gens qui dorment ! Le trot du cheval. mais. il regarda. il sentait quelque chose en lui qui reculait. Il ne les voyait pas. trop de ventre et pas assez d'encolure. sans les voir. Il était grand jour lorsqu'il arriva à Hesdin. Il regarda l'horizon blanchir . passer devant ses yeux toutes les froides figures d'une aube d'hiver. L'excellente bête avait fait cinq lieues en deux heures et n'avait pas une goutte de sueur sur la croupe. la croupe large. ces noires silhouettes d'arbres et de collines ajoutaient à l'état violent de son âme je ne sais quoi de morne et de sinistre. mais qui a le poitrail ouvert. mais robuste et saine. de cette petite race du Boulonnais qui a trop de tête. comme l'avait dit Scaufflaire. race laide. à son insu. Au point du jour il était en rase campagne . il fouettait le cheval. Il s'arrêta devant une auberge pour laisser souffler le cheval et lui faire donner l'avoine. lequel trottait de ce bon trot réglé et sûr qui fait deux lieues et demie à l'heure. faisaient un bruit doux et monotone. Ces choses-là sont charmantes quand on est joyeux et lugubres quand on est triste. et par une sorte de pénétration presque physique. la jambe sèche et fine et le pied solide . Le matin a ses spectres comme le soir. – 367 – . les roues sur le pavé. Chaque fois qu'il passait devant une de ces maisons isolées qui côtoient parfois les routes. À mesure que le cabriolet avançait. Tout en songeant.Cependant il y allait. les grelots du harnais. Ce cheval était. la ville de Montreuil-sur-mer était assez loin derrière lui.

– Allez-vous loin comme cela ? dit cet homme. mon ami ? – Je dis que c'est un miracle que vous ayez fait cinq lieues sans rouler. mais qui à coup sûr ne fera pas maintenant un quart de lieue. – Ah ! – Pourquoi dites-vous : ah ? Le garçon se pencha de nouveau.Il n'était pas descendu du tilbury. – 368 – . Il sauta à bas du tilbury. Le garçon d'écurie qui apportait l'avoine se baissa tout à coup et examina la roue de gauche. dans quelque fossé de la grande route. – De cinq lieues d'ici. – Que dites-vous là. resta un moment silencieux. puis se redressa en disant : – C'est que voilà une roue qui vient de faire cinq lieues. Il répondit. l'œil fixé sur la roue. Regardez plutôt. presque sans sortir de sa rêverie : – Pourquoi ? – Venez-vous de loin ? reprit le garçon. vous et votre cheval. c'est possible.

monsieur. Hé ! maître Bourgaillard ! Maître Bourgaillard. dit-il au garçon d'écurie. à deux pas. monsieur. – Mon ami. – Je payerai tout ce qu'on voudra. était sur le seuil de sa porte. – Rendez-moi le service de l'aller chercher. Est-ce que monsieur est pressé ? – Très pressé. il y a un charron ici ? – Sans doute. – 369 – . – Demain ! – Il y a une grande journée d'ouvrage. – Impossible. – Quand pourrai-je repartir ? – Demain. Il faut que je reparte dans une heure au plus tard. – Il est là. monsieur. le charron. Il vint examiner la roue et fit la grimace d'un chirurgien qui considère une jambe cassée. Le choc de la malle-poste avait fendu deux rayons et labouré le moyeu dont l'écrou ne tenait plus. – Pouvez-vous raccommoder cette roue sur-le-champ ? – Oui.La roue en effet était gravement endommagée.

– Je n'ai pas une roue toute faite pour votre cabriolet. – Essayez toujours. – Impossible pour aujourd'hui. – Eh bien ! dans deux heures. Deux roues font la paire. – C'est inutile.– Impossible. – En ce cas. toutes les roues ne vont pas à tous les essieux. Deux roues ne vont pas ensemble au hasard. on la remplaçait ? – Comment cela ? – Vous êtes charron ? – Sans doute. – L'affaire que j'ai ne peut attendre à demain. – 370 – . vendez-moi une paire de roues. monsieur. monsieur. Il faut refaire deux rais et un moyeu. au lieu de raccommoder cette roue. Si. Nous sommes un petit pays ici. Je n'ai à vendre que des roues de charrette. Monsieur ne pourra repartir avant demain. – Est-ce que vous n'auriez pas une roue à me vendre ? Je pourrais repartir tout de suite. – Une roue de rechange ? – Oui. – Monsieur.

ajouta le charron. une vieille calèche qui est à un bourgeois de la ville qui me l'a donnée en garde et qui s'en sert tous les trente-six du mois. – En prenant des chevaux de poste ? – 371 – . c'est une calèche. – Quoi ! pas une carriole ? Je ne suis pas difficile. J'ai bien là sous la remise. les cabriolets qu'on vous loue ! j'en aurais un que je ne vous le louerais pas. – Où va monsieur ? – À Arras. – Vous les arrangez bien. du premier coup d'œil. qu'est-ce que cela me fait ? mais il ne faudrait pas que le bourgeois la vît passer . à me vendre ? – Je n'en ai pas. et puis. comme vous voyez. Je vous la louerais bien. – Et monsieur veut arriver aujourd'hui ? – Mais oui. – Nous sommes un petit pays. il faudrait deux chevaux.– Auriez-vous un cabriolet à me louer ? Le maître charron. – Eh bien. – Je prendrai des chevaux de poste. Il haussa les épaules. avait reconnu que le tilbury était une voiture de louage.

C'est la saison des grandes charrues qui commence. et l'on prend les chevaux partout. j'irai à cheval. Mais ce cheval-ci endure-t-il la selle ? – C'est vrai. – Allons. Les relais sont mal servis. On me vendra bien une selle dans le pays. monsieur n'arrivera pas à Arras avant demain. Monsieur attendra au moins trois ou quatre heures à chaque relais. vous m'y faites penser.– Pourquoi pas ? – Est-il égal à monsieur d'arriver cette nuit à quatre heures du matin ? – Non certes. en prenant des chevaux de poste. Et puis on va au pas. voyez-vous bien. en prenant des chevaux de poste… – Monsieur a son passeport ? – Oui. Dételez le cabriolet. les chevaux sont aux champs. il faut de forts attelages. – Alors… – Mais je trouverai bien dans le village un cheval à louer ? – Un cheval pour aller à Arras d'une traite ! – 372 – . Il ne l'endure pas. – Sans doute. à la poste comme ailleurs. Nous sommes un chemin de traverse. – Eh bien. – C'est que. Il y a beaucoup de côtes à monter. il y a une chose à dire.

– Comment ! il vous faut une journée pour raccommoder cette roue ? – Une journée. le moyeu. là. – Il faudrait un cheval comme on n'en a pas dans nos endroits. – Demain il sera trop tard. oui . celle qui monte comme celle qui descend. car on ne vous connaît pas. ni pour mille. Et puis la jante aussi est en mauvais état. en honnête homme.– Oui. c'est que je raccommode la roue et que vous remettiez votre voyage à demain. Mais ni à vendre ni à louer. Les deux malles font le service la nuit. et une bonne ! – En mettant deux ouvriers ? – En en mettant dix ! – Si on liait les rayons avec des cordes ? – Les rayons. non. Il faudrait l'acheter d'abord. ni pour cinq cents francs. – Dame ! – N'y a-t-il pas la malle-poste qui va à Arras ? Quand passe-telle ? – La nuit prochaine. – 373 – . vous ne le trouveriez pas ! – Comment faire ? – Le mieux.

mais le fait de la providence. il venait de faire tous les efforts possibles pour continuer son voyage . tranquillement. cela ne le regardait plus. et se déclarait. Il ne s'était pas rendu à cette espèce de première sommation . Il lui semblait que le poignet de fer qui lui serrait le cœur depuis vingt heures venait de le lâcher. non le fait de sa conscience. S'il n'allait pas plus loin. il n'avait rien à se reprocher. et qu'à présent il n'avait qu'à revenir sur ses pas. – Y a-t-il un autre charron ? Le garçon d'écurie et le maître charron répondirent en même temps en hochant la tête. Il respira librement et à pleine poitrine pour la première fois depuis la visite de Javert. ni devant la dépense . Il respira. – Non. Il se dit qu'il avait fait tout ce qu'il pouvait. il avait loyalement et scrupuleusement épuisé tous les moyens . c'était.– Y a-t-il un loueur de voitures dans la ville ? – Non. – 374 – . il n'avait reculé ni devant la saison. Il lui paraissait que maintenant Dieu était pour lui. ni devant la fatigue. Il était évident que la providence s'en mêlait. C'était elle qui avait brisé la roue du tilbury et qui l'arrêtait en route. Ce n'était plus sa faute. Il sentit une immense joie.

auquel personne n'avait pris garde. Et il se hâta d'ajouter : – Mais il n'y en a pas dans le pays. quelques allants et venants s'étaient arrêtés autour d'eux. Après avoir écouté pendant quelques minutes. toute prête à le reprendre. Cette simple parole.Si sa conversation avec le charron eût eu lieu dans une chambre de l'auberge. Il répondit : – Oui. dit la vieille. – Chez moi. répliqua la vieille. – 375 – . un jeune garçon. prenait la résolution de rebrousser chemin. je cherche un cabriolet à louer. elle n'eût point eu de témoins. Au moment où le voyageur. Tout colloque dans la rue produit inévitablement un cercle. s'était détaché du groupe en courant. après la délibération intérieure que nous venons d'indiquer. mon garçon me dit que vous avez envie de louer un cabriolet. bonne femme. prononcée par une vieille femme que conduisait un enfant. personne ne l'eût entendue. cet enfant revenait. et il est probable que nous n'aurions eu à raconter aucun des événements qu'on va lire . dit la femme. Pendant qu'il questionnait le charron. – Si fait. – Monsieur. Il y a toujours des gens qui ne demandent qu'à être spectateurs. – Où ça donc ? reprit le charron. mais cette conversation s'était faite dans la rue. Il crut voir la main qui l'avait lâché reparaître dans l'ombre derrière lui. les choses en fussent restées là. Il était accompagné d'une vieille femme. lui fit ruisseler la sueur dans les reins.

Au moment où la carriole s'ébranla. cette patache. – les roues étaient rouillées et rongées d'humidité. – C'était une affreuse guimbarde. Il examina cette joie avec une sorte de colère et la trouva absurde. – il pleuvait dedans. Personne ne l'y forçait. il faisait ce voyage librement. mais cette guimbarde. etc.Il tressaillit.. – 376 – . roulait sur ses deux roues et pouvait aller à Arras. La main fatale l'avait ressaisi. – etc. Pourquoi de la joie à revenir en arrière ? Après tout. – une vraie patache ! – Ce monsieur aurait bien tort de s'y embarquer. cette chose. Le charron et le garçon d'auberge. quelle qu'elle fût. laissa le tilbury à réparer chez le charron pour l'y retrouver à son retour. y monta. il s'avoua qu'il avait eu l'instant d'auparavant une certaine joie de songer qu'il n'irait point où il allait. Il paya ce qu'on voulut. certainement. désolés que le voyageur leur échappât. Comme il sortait de Hesdin. il entendit une voix qui lui criait : arrêtez ! arrêtez ! Il arrêta la carriole d'un mouvement vif dans lequel il y avait encore je ne sais quoi de fébrile et de convulsif qui ressemblait à de l'espérance. – cela n'irait pas beaucoup plus loin que le tilbury. La vieille avait en effet sous un hangar une façon de carriole en osier. intervinrent. – cela était posé à cru sur l'essieu. – il est vrai que les banquettes étaient suspendues à l'intérieur avec des lanières de cuir. Tout cela était vrai. rien n'arriverait que ce qu'il voudrait bien. et reprit la route qu'il suivait depuis le matin. fit atteler le cheval blanc à la carriole. C'était le petit garçon de la vieille. Et.

ce n'était plus le tilbury. Il mit près de quatre heures pour aller de Hesdin à Saint-Pol. – Ah ! c'est toi. Il suivit cette femme qui avait une figure fraîche et réjouie. il trouva cette prétention exorbitante et presque odieuse. Comme il l'avait promis à Scaufflaire. mais on était au mois de février. drôle ? dit-il. La carriole était dure et très lourde. il se tint près du râtelier pendant que le cheval mangeait. À Saint-Pol il détela à la première auberge venue. c'est vrai. Lui qui donnait à tous et si facilement. Il avait perdu beaucoup de temps à Hesdin. Elle le conduisit dans une salle basse où il y avait des tables ayant pour nappes des toiles cirées. il eût voulu le rattraper. Il songeait à des choses tristes et confuses. c'est moi qui vous ai procuré la carriole. j'ai même bon appétit. les routes étaient mauvaises. – 377 – . – Eh bien ! – Vous ne m'avez rien donné. La femme de l'aubergiste entre dans l'écurie.– Monsieur. tu n'auras rien ! Il fouetta le cheval et repartit au grand trot. il avait plu. Quatre heures pour cinq lieues. dit-il. Le petit cheval était courageux et tirait comme deux . – Est-ce que monsieur ne veut pas déjeuner ? – Tiens. Avec cela force montées. dit-il. Et puis. et fit mener le cheval à l'écurie.

les toits de chaume. Peut-être. – C'est là ce que j'avais. on tend les mains pour saisir ce qui passe . faisait-il des rapprochements entre ces horizons changeants et l'existence humaine. reprit-il. Il regardait cette fille avec un sentiment de bien-être. Il se jeta sur le pain. Une grosse servante flamande mit son couvert en toute hâte. Je suis pressé. On le servit. puis le reposa lentement sur la table et n'y toucha plus. il regardait passer les arbres. mordit une bouchée. pensa-t-il. il faut que je reparte. il avait quitté Saint-Pol et se dirigeait vers Tinques qui n'est qu'à cinq lieues d'Arras. Voir mille objets pour la première et pour la dernière fois. Je n'avais pas déjeuné.– Dépêchez-vous. Que faisait-il pendant ce trajet ? À quoi pensait-il ? Comme le matin. C'est là une contemplation qui suffit quelquefois à l'âme et qui la dispense presque de penser. et les évanouissements du paysage qui se disloque à chaque coude du chemin. une éclipse . Il retourna dans l'écurie près du cheval. Les obscurcissements et les clartés s'entremêlent : après un éblouissement. Une heure après. on regarde. dans la région la plus vague de son esprit. et tout à coup on – 378 – . Un routier mangeait à une autre table. c'est naître et mourir à chaque instant. Toutes les choses de la vie sont perpétuellement en fuite devant nous. chaque événement est un tournant de la route . Il dit à cet homme : – Pourquoi leur pain est-il donc si amer ? Le routier était allemand et n'entendit pas. les champs cultivés. on se hâte. quoi de plus mélancolique et de plus profond ! Voyager.

ce sombre cheval de la vie qui vous traînait s'arrête. Il est vrai qu'on était encore aux jours courts de l'année. – Comment cela ? le livre de poste ne marque que cinq lieues et un quart. on distingue une porte obscure. vous ne savez donc pas que la route est en réparation ? Vous allez la trouver coupée à un quart d'heure d'ici. On sent comme une secousse. Il ne s'arrêta pas à Tinques. Le crépuscule tombait au moment où des enfants qui sortaient de l'école regardèrent ce voyageur entrer dans Tinques. Il arrêta le cheval et demanda au cantonnier : – Combien y a-t-il encore d'ici à Arras ? – Près de sept grandes lieues. Comme il débouchait du village. vous n'y arriverez pas de bonne heure. – Oui. – Est-ce que vous allez à Arras ? ajouta le cantonnier. La pauvre bête en effet n'allait plus qu'au pas. – Vraiment. Pas moyen d'aller plus loin. tout est noir. et l'on voit quelqu'un de voilé et d'inconnu qui le dételle dans les ténèbres. – Ah ! reprit le cantonnier.est vieux. – 379 – . un cantonnier qui empierrait la route dressa la tête et dit : – Voilà un cheval bien fatigué. – Si vous allez de ce train.

Il faisait tout à fait nuit. Tenez. vous tournerez à droite . La route devint affreuse. – Avec ça. le chemin qui va à Carency. et double pourboire. voulez-vous que je vous donne un conseil ? Votre cheval est las. quand vous serez à Camblin. c'est tout chemins de traverse. mais au grand trot. Il dit au postillon : – Toujours au trot. Vous irez demain à Arras. Ils s'engagèrent dans la traverse. Un garçon d'écurie qui s'intitulait postillon était assis sur le brancard de la carriole. reprit le cantonnier. Monsieur. je me perdrai. rentrez dans Tinques. vous passerez la rivière . – 380 – . Couchez-y. La carriole tombait d'une ornière dans l'autre. rebroussa chemin. Il y a une bonne auberge. – Mais voilà la nuit. – Vous n'êtes pas du pays ? – Non. – C'est différent. Cependant il sentait qu'il perdait du temps.– Vous prendrez à gauche. avec un bon cheval de renfort. Le garçon du cheval vous guidera dans la traverse. Alors allez tout de même à cette auberge et prenez-y un cheval de renfort. et une demi-heure après il repassait au même endroit. c'est la route de Mont-Saint-Éloy qui va à Arras. et. – Il faut que j'y sois ce soir. Il suivit le conseil du cantonnier.

Ce fut encore une perte de vingt minutes . monsieur. si vous vouliez revenir coucher à Tinques. – Monsieur. et cela lui semblait hier178. cette route-ci est bien mauvaise la nuit . Une heure sonna à quelque clocher lointain. Il n'avait pas mangé depuis la veille. Il coupa une branche d'arbre et en fit un palonnier. Un grand vent qui venait de la mer faisait dans tous les coins de l'horizon le bruit de quelqu'un qui remue des meubles. je ne sais plus comment atteler mon cheval. Il demanda au garçon : 178 C'est en I. Il y avait huit ans . Il y avait des lueurs blanchâtres dans les nuages. Des brouillards bas. courts et noirs rampaient sur les collines et s'en arrachaient comme des fumées. voilà le palonnier cassé. Tout ce qu'on entrevoyait avait des attitudes de terreur. La plaine était ténébreuse. 2. mais ils repartirent au galop. Il répondit : – As-tu un bout de corde et un couteau ? – Oui. Que de choses frissonnent sous ces vastes souffles de la nuit ! Le froid le pénétrait.Dans un cahot le palonnier cassa. 1. dit le postillon. nous pourrions être demain matin de bonne heure à Arras. – 381 – . Il se rappelait vaguement son autre course nocturne dans la grande plaine aux environs de Digne.

qu'il était extravagant d'aller ainsi devant soi sans savoir si cela servirait à quelque chose. toute la peine qu'il prenait . – Puis il ébaucha quelques calculs dans son esprit : – qu'ordinairement les séances des cours d'assises commençaient à neuf heures du matin . monsieur. peu de chose à dire pour les avocats . – que cela ne devait pas être long. Nous n'avons plus que trois lieues. – que le vol de pommes.– Quelle est cette heure ? – Sept heures. cette affaire-là . qu'il aurait dû au moins s'en informer . Ils avaient passé la rivière et laissé derrière eux Mont-Saint-Éloy. – qu'il allait arriver lorsque tout serait fini ! Le postillon fouettait les chevaux. Nous serons à Arras à huit. En ce moment il fit pour la première fois cette réflexion – en trouvant étrange qu'elle ne lui fût pas venue plus tôt – que c'était peut-être inutile. – quatre ou cinq dépositions. – 382 – . – qu'il n'y aurait plus ensuite qu'une question d'identité . La nuit devenait de plus en plus profonde. qu'il ne savait seulement pas l'heure du procès . ce serait très court .

elle répondait invariablement : – Bien. ils se rallumaient et resplendissaient comme des étoiles. la clarté du ciel emplisse ceux que quitte la clarté de la terre. et fit des plis à ses draps en murmurant à voix basse des calculs qui avaient l'air d'être des calculs de distances. Toux affreuse. Hélas ! comme la maladie improvise la vieillesse ! À midi.Chapitre VI La sœur Simplice mise à l'épreuve Cependant. sa dernière honte et sa dernière joie. les clavicules saillantes. Le mal physique avait complété l'œuvre du mal moral. – 383 – . parla peu. Il semble qu'aux approches d'une certaines heure sombre. Elle avait passé une très mauvaise nuit. le cou osseux. Ses yeux étaient caves et fixes. en ce moment-là même. le médecin revint. Ils paraissaient presque éteints. et ses cheveux blonds poussaient mêlés de cheveux gris. Madeleine viendrait. Cette créature de vingt-cinq ans avait le front ridé. les narines pincées. il fit quelques prescriptions. Je voudrais voir monsieur Madeleine. elle avait eu des songes. Le matin. le teint plombé. à ce moment où Fantine venait de perdre sa dernière pudeur. et puis. les dents déchaussées. par moments. Il avait eu l'air alarmé et avait recommandé qu'on le prévînt dès que M. et branla la tête. elle était l'ombre d'elle-même . elle délirait. Fantine était dans la joie. Chaque fois que la sœur Simplice lui demandait comment elle se trouvait. les membres chétifs. Quelques mois auparavant. la peau terreuse. redoublement de fièvre . maintenant elle en était le spectre. s'informa si M. à la visite du médecin. Toute la matinée elle fut morne. le maire avait paru à l'infirmerie. les joues flasques.

l'œil attaché sur la porte. Puis Fantine se tourna et regarda la porte. Personne n'entra . puis l'heure. Vers deux heures et demie. il était exact. Madeleine venait d'habitude à trois heures voir la malade. Elle souriait par moments. Elle ne dit rien et se remit à faire des plis à son drap. Fantine se dressa sur son séant. Fantine commença à s'agiter. – 384 – . On voyait clairement sa pensée. Elle était livide et avait les lèvres bleues. Comme l'exactitude était de la bonté. elle joignit dans une sorte d'étreinte convulsive ses deux mains décharnées et jaunes. Dans l'espace de vingt minutes. Elle resta ainsi un quart d'heure. immobile et comme retenant son haleine. Fantine se dressait et regardait du côté de la porte. Seulement elle toussait d'une façon lugubre. elle n'accusait pas. mais elle ne prononçait aucun nom. elle qui d'ordinaire pouvait à peine remuer dans son lit . elle ne se plaignait pas. Fantine se laissa retomber sur l'oreiller. la porte ne s'ouvrit point. L'église sonna trois heures un quart. La sœur n'osait lui parler. elle demanda plus de dix fois à la religieuse : – Ma sœur.M. quelle heure est-il ? Trois heures sonnèrent. Personne ne vint. Chaque fois que l'horloge sonnait. et la religieuse entendit sortir de sa poitrine un de ces soupirs profonds qui semblent soulever un accablement. On eût dit que quelque chose d'obscur s'abaissait sur elle. La demiheure passa. puis elle retombait. Au troisième coup.

achetez un dé. Les bleuets sont bleus. Voici ce que Fantine chantait : Nous achèterons de bien belles choses En nous promenant le long des faubourgs. Bonne sainte Vierge. caché sous mon voile. – 385 – . auprès de mon poêle J’ai mis un berceau de rubans orné Dieu me donnerait sa plus belle étoile. Elle avait l'air de chercher à se rappeler quelque chose. Courez à la ville. – Madame. Cependant Fantine regardait le ciel de son lit. Alors la sœur l'entendit qui disait très bas et doucement : – Mais puisque je m'en vais demain. Les bleuets sont bleus. – Où ? – Dans la rivière. Madeleine. La vierge Marie auprès de mon poêle Est venue hier en manteau brodé. ayez de la toile. Nous achèterons de bien belles choses En nous promenant le long des faubourgs. j’aime mes amours. Et m’a dit : – Voici. Les bleuets sont bleus. Tout à coup elle se mit à chanter d'une voix faible comme un souffle. – Lavez cette toile. Le petit qu’un jour tu m’as demandé. que faire avec cette toile ? – Faites un trousseau pour mon nouveau-né. j’aime mes amours. les roses sont roses. Les bleuets sont bleus. les roses sont roses. La religieuse écouta. Achetez du fil.Cinq heures sonnèrent. il a tort de ne pas venir aujourd'hui ! La sœur Simplice elle-même était surprise du retard de M. J’aime mieux l’enfant que tu m’as donné.

même une religieuse. qu'il était parti seul. par le froid qu'il faisait. – L’enfant n’est plus là. sentit une larme lui venir. Fantine ne parut pas entendre. La sœur. L'horloge sonna six heures. sans rien gâter ni salir. Les bleuets sont bleus. Elle chantait cela d'une voix si triste et sur un air si doux que c'était à faire pleurer. j’aime mes amours.Faites-en. Cette chanson était une vieille romance de berceuse avec laquelle autrefois elle endormait sa petite Cosette. et qui ne s'était pas offerte à son esprit depuis cinq ans qu'elle n'avait plus son enfant. que d'autres assuraient l'avoir rencontré sur la route de Paris. Elle semblait ne plus faire attention à aucune chose autour d'elle. le maire était parti le matin même avant six heures dans un petit tilbury attelé d'un cheval blanc. La fille revint au bout de quelques minutes. les roses sont roses. Une belle jupe avec sa brassière Que je veux broder et de fleurs emplir. Fantine était toujours immobile et paraissait attentive à des idées qu'elle avait. le maire était rentré et s'il ne monterait pas bientôt à l'infirmerie. Les bleuets sont bleus. La servante raconta très bas à la sœur Simplice que M. madame. Nous achèterons de bien belles choses En nous promenant le long des faubourgs. La sœur Simplice envoya une fille de service s'informer près de la portière de la fabrique si M. qu'on ne savait pas le chemin qu'il avait pris. que des personnes disaient l'avoir vu tourner par la route d'Arras. pas même de cocher. qu’en faire ? – Faites-en un drap pour m’ensevelir. Qu'en s'en allant il avait été comme à l'ordinaire – 386 – . habituée aux choses austères.

– Mon enfant. avec cette vivacité fébrile de certaines maladies organiques qui mêle les mouvements libres de la santé à l'effrayante maigreur de la mort. sans changer d'attitude. – Répondez donc ! cria Fantine.très doux. ses deux poings crispés appuyés sur le traversin. la sœur questionnant. Vous la chuchotiez là entre vous. et. et qu'il avait seulement dit à la portière qu'on ne l'attendît pas cette nuit. La servante se hâta de dire à l'oreille de la religieuse : – Répondez qu'il est occupé au conseil municipal. Je veux la savoir. recouchezvous. – 387 – . le dos tourné au lit de la Fantine. chuchotaient. Tout à coup elle cria : – Vous parlez là de monsieur Madeleine ! pourquoi parlezvous tout bas ? Qu'est-ce qu'il fait ? Pourquoi ne vient-il pas ? Sa voix était si brusque et si rauque que les deux femmes crurent entendre une voix d'homme . la Fantine. elles se retournèrent effrayées. elle écoutait. s'était mise à genoux sur son lit. dit la sœur. la tête passée par l'intervalle des rideaux. La servante balbutia : – La portière m'a dit qu'il ne pourrait pas venir aujourd'hui. Pendant que les deux femmes. tenez-vous tranquille. la servante conjecturant. Fantine. reprit d'une voix haute et avec un accent tout à la fois impérieux et déchirant : – Il ne pourra venir ? Pourquoi cela ? Vous savez la raison.

Cette rougeur dura peu. dit la sœur. et dit : – Monsieur le maire est parti. Ses lèvres remuaient . ma bonne sœur. tâchez de reposer maintenant. Quand sa prière fut finie : – Ma sœur. qui souffrait de lui sentir cette sueur. Il est allé chercher Cosette ! Puis elle tendit ses deux mains vers le ciel et tout son visage devint ineffable. – 388 – . tout à l'heure j'ai été méchante. c'était un mensonge que la servante lui proposait. je vous demande pardon d'avoir parlé si haut. La sœur leva sur Fantine son œil calme et triste. je veux bien me recoucher. Elle se recoucha. je suis très contente.La sœur Simplice rougit légèrement . Une joie inouïe rayonna sur cette physionomie douloureuse. Fantine se redressa et s'assit sur ses talons. je vais faire tout ce qu'on voudra . je le sais bien. c'est très mal de parler haut. – Parti ! s'écria-t-elle. Ses yeux étincelèrent. dit-elle. Le bon Dieu est bon. mais voyez-vous. elle priait à voix basse. figurez-vous qu'il est allé chercher ma petite Cosette à Montfermeil. Fantine prit dans ses mains moites la main de la sœur. D'un autre côté il lui semblait bien que dire la vérité à la malade ce serait sans doute lui porter un coup terrible et que cela était grave dans l'état où était Fantine. et ne parlez plus. – Mon enfant. monsieur Madeleine est bon. aida la religieuse à arranger l'oreiller et baisa une petite croix d'argent qu'elle avait au cou et que la sœur Simplice lui avait donnée.

À un an. Je suis folle. c'est un pays. Ainsi ! – Elle doit être grande à présent. je ne suis plus malade. Puisqu'ils sont payés. je n'ai plus de mal du tout. ce matin. dans le temps. les enfants ! Et puis elle sera si gentille. je regardais de la poussière qui était sur la cheminée et j'avais bien l'idée comme cela que je reverrais bientôt Cosette. Cela vous a sept ans. Combien y a-t-il d'ici Montfermeil ? La sœur. pas vrai ? Ils rendront Cosette. vous verrez ! Si vous saviez. qui n'avait aucune idée des distances. – Demain ! demain ! dit Fantine. Je danserais. ma sœur. J'ai fait cette route-là. répondit : – Oh ! je crois bien qu'il pourra être ici demain. Vous rappelez-vous comme il me disait hier quand je lui parlais de Cosette : bientôt. Ma sœur. bientôt ? C'est une surprise qu'il veut me faire. je vais très bien. Vous savez ? il m'avait fait signer une lettre pour la reprendre aux Thénardier. Au fait il n'a pas même besoin de passer par Paris. – 389 – .– Il est parti ce matin pour aller à Paris. Demain matin. j'ai même très faim. vous me ferez penser à mettre mon petit bonnet qui a de la dentelle. je verrai Cosette demain ! Voyez-vous. Tenez. n'est-ce pas ? Ce sera demain fête. Montfermeil. monsieur le maire ! C'est vrai ça. si on voulait. je vais revoir Cosette. C'est une demoiselle. Vous ne vous figurez pas. Montfermeil. Je l'appelle Cosette. Ils n'auront rien à dire. ne me faites pas signe qu'il ne faut pas que je parle. c'est un peu à gauche en venant. bonne sœur du bon Dieu. vous. comme cela vous tient. elle a de si jolis petits doigts roses ! D'abord elle aura de très belles mains. Il y a près de cinq ans que je ne l'ai vue. qu'il fait bien froid ? avait-il son manteau au moins ? Il sera ici demain. Mais les diligences vont très vite ! Il sera ici demain avec Cosette. elle avait des mains ridicules. à pied. Il y a eu bien loin pour moi. Mon Dieu ! comme on a tort d'être des années sans voir ses enfants ! on devrait bien réfléchir que la vie n'est pas éternelle ! Oh ! comme il est bon d'être parti. Les autorités ne souffriraient pas qu'on garde un enfant quand on est payé. Je suis extrêmement heureuse. mais elle s'appelle Euphrasie.

n'est-ce pas. Tous ceux qui sont ici ont raison. et elle ne dit plus rien. toute sa figure n'était qu'un sourire. ne parlez plus. – Eh bien. elle parlait d'une voix vive et naturelle. Elle lui dit : – Monsieur. et à la lueur de la veilleuse il vit les grands yeux calmes de Fantine qui le regardaient. Elle ajouta : – Regardez plutôt. entra doucement et s'approcha du lit sur la pointe du pied. N'entendant aucun bruit. on me laissera la coucher à côté de moi dans un petit lit ? Le médecin crut qu'elle délirait. obéissezmoi. Entre sept et huit heures le médecin vint. La sœur referma ses rideaux. sois sage puisque tu vas avoir ton enfant. sans remuer la tête. vous voilà heureuse. Fantine posa sa tête sur l'oreiller et dit à demi-voix : – Oui. Il entrouvrit les rideaux. Joie de mère. recouche-toi. Et puis. sœur Simplice. il crut que Fantine dormait. Elle a raison.Quelqu'un qui l'eût vue un quart d'heure auparavant n'y eût rien compris. Elle était maintenant toute rose. il y a juste de la place. espérant qu'elle s'assoupirait. elle se mit à regarder partout avec ses yeux tout grands ouverts et un air joyeux. c'est presque joie d'enfant. sans bouger. – 390 – . Par moments elle riait en se parlant tout bas. reprit la religieuse.

pour le cas où la fièvre reprendrait dans la nuit. qui reprit : – C'est que. Une sorte de vie survenue tout à coup ranimait ce pauvre être épuisé. une potion calmante. moi qui ne dors pas. Si le bonheur voulait qu'en effet monsieur le maire arrivât demain avec l'enfant. le matin. je l'entendrai dormir. et que. Madeleine était absent pour un jour ou deux. En s'en allant. on a vu de grandes joies arrêter court des maladies . Il prescrivit une infusion de quinquina pur. Le médecin approuva. Elle était mieux. que M. Le pouls avait repris de la force. Cosette arrive demain. Il se rapprocha du lit de Fantine. Elle tendit son bras. – Monsieur le docteur. qu'il était possible en somme qu'elle eût deviné juste. dit le médecin. et s'écria en riant.Le médecin prit à part la sœur Simplice qui lui expliqua la chose. qui sait ? il y a des crises si étonnantes. Sa petite respiration si douce. Le médecin fut surpris. quand elle s'éveillera. voyez-vous. il dit à la sœur : – Cela va mieux. on n'avait pas cru devoir détromper la malade qui croyait monsieur le maire parti pour Montfermeil . je lui dirai bonjour à ce pauvre chat. dans le doute. L'oppression était moindre. c'est vrai. je sais bien que celle-ci est une maladie organique. – Ah ! tiens ! au fait. la sœur vous a-t-elle dit que monsieur le maire était allé chercher le chiffon ? Le médecin recommanda le silence et qu'on évitât toute émotion pénible. – Donnez-moi votre main. et bien avan– 391 – . reprit-elle. vous ne savez pas c'est que je suis guérie. et la nuit. et. cela me fera du bien.

cée. mais c'est un tel mystère que tout cela ! Nous la sauverions peut-être. – 392 – .

monsieur. – Monsieur couche-t-il ? monsieur soupe-t-il ? Il fit un signe de tête négatif. – Est-ce que le cheval ne pourra pas repartir demain matin ? – Oh ! monsieur ! il lui faut au moins deux jours de repos. – 393 – . Il se rendait la justice que ce n'était pas sa faute . et s'accouda sur une table. renvoya le cheval de renfort. La maîtresse de l'hôtel entra. Il demanda : – N'est-ce pas ici le bureau de poste ? – Oui.Chapitre VII Le voyageur arrivé prend ses précautions pour repartir Il était près de huit heures du soir quand la carriole que nous avons laissée en route entra sous la porte cochère de l'hôtel de la Poste à Arras. s'y assit. L'homme que nous avons suivi jusqu'à ce moment en descendit. répondit d'un air distrait aux empressements des gens de l'auberge. – Le garçon d'écurie dit que le cheval de monsieur est bien fatigué ! Ici il rompit le silence. et conduisit luimême le petit cheval blanc à l'écurie . puis il poussa la porte d'une salle de billard qui était au rez-de-chaussée. Il avait mis quatorze heures à ce trajet qu'il comptait faire en six. mais au fond il n'en était pas fâché.

il montra son passeport et s'informa s'il y avait moyen de revenir cette nuit même à Montreuil-sur-mer par la malle . il sortit de l'hôtel et se mit à marcher dans la ville. Il traversa la petite rivière Crinchon et se trouva dans un dédale de ruelles étroites où il se perdit. dit le buraliste. Un bourgeois cheminait avec un falot.L'hôtesse le mena à ce bureau . comme s'il craignait que quelqu'un n'entendit la question qu'il allait faire. s'il vous plaît ? – Vous n'êtes pas de la ville. ce qui est la préfecture aujourd'hui était l'évêché avant la révolution. le palais de justice. Chemin faisant. il prit le parti de s'adresser à ce bourgeois. qui était évêque en quatre-vingt-deux. Cependant il semblait s'obstiner à ne pas demander son chemin aux passants. Cela fait. y a fait bâtir une grande salle. non sans avoir d'abord regardé devant et derrière lui. dit-il. – Monsieur. demanda-t-il. Il ne connaissait pas Arras. Voyez-vous. Monsieur de Conzié. eh bien. C'est dans cette grande salle qu'on juge. ne manquez pas d'être ici pour partir à une heure précise du matin. c'est-à-dire du côté de l'hôtel de la préfecture. les rues étaient obscures. – Est-ce là. la place à côté du courrier était justement vacante . Après quelque hésitation. Car on répare en ce moment le palais. monsieur ? répondit le bourgeois qui était un assez vieux homme. – Monsieur. le bourgeois lui dit : – 394 – . il la retint et la paya. et il allait au hasard. monsieur. et provisoirement les tribunaux ont leurs audiences à la préfecture. qu'on tient les assises ? – Sans doute. Je vais précisément du côté du palais de justice. suivez-moi.

vous arrivez à temps. Il y a de la lumière. – Ma foi. monsieur. Vous n'aurez qu'à monter le grand escalier. il est un peu tard. – 395 – . Ordinairement les séances finissent à six heures. Vous vous intéressez à cette affaire ? Est-ce que c'est un procès criminel ? Est-ce que vous êtes témoin ? Il répondit : – Je ne viens pour aucune affaire. Donc ce n'est pas fini. ce sont des condamnations faites d'avance. voici la porte. Où est le factionnaire. Il est rare que la charité et la pitié sortent de toutes ces paroles. j'ai seulement à parler à un avocat. L'affaire aura traîné en longueur et on fait une audience du soir. Tenez. Cependant. il était dans une salle où il y avait beaucoup de monde et où des groupes mêlés d'avocats en robe chuchotaient çà et là. vous avez du bonheur. Tous ces groupes semblent à l'observateur qui passe et qui rêve autant de ruches sombres où des espèces d'esprits bourdonnants construisent en commun toutes sortes d'édifices ténébreux. dit le bourgeois. comme ils arrivaient sur la grande place. C'est toujours une chose qui serre le cœur de voir ces attroupements d'hommes vêtus de noir qui murmurent entre eux à voix basse sur le seuil des chambres de justice. – C'est différent. Il se conforma aux indications du bourgeois. Voyez-vous ces quatre fenêtres ? c'est la cour d'assises. le bourgeois lui montra quatre longues fenêtres éclairées sur la façade d'un vaste bâtiment ténébreux. Ce qui en sort le plus souvent. et.– Si c'est un procès que monsieur veut voir. monsieur. quelques minutes après.

vous êtes peut-être un parent ? – Non. dit-il. Il reprit d'une voix tellement faible qu'on l'entendait à peine : – L'identité a donc été constatée ? – Quelle identité ? répondit l'avocat. fermée en ce moment. – Monsieur.Cette salle. Je ne connais personne ici. – Pardon. la séparait de la grande chambre où siégeait la cour d'assises. dit l'avocat. Cette femme avait tué son en- – 396 – . – Fini ! Ce mot fut répété d'un tel accent que l'avocat se retourna. L'obscurité était telle qu'il ne craignit pas de s'adresser au premier avocat qu'il rencontra. Cela n'était guère possible autrement. où en est-on ? – C'est fini. monsieur. Et y a-t-il eu condamnation ? – Sans doute. Une porte à deux battants. – Aux travaux forcés ?… – À perpétuité. spacieuse et éclairée d'une seule lampe. Il n'y avait pas d'identité à constater. était une ancienne antichambre de l'évêché et servait de salle des pas perdus. L'affaire était simple.

il avait éprouvé. le jury a écarté la préméditation. Rien que pour avoir cette figure-là. – C'est donc une femme ? dit-il. on l'a condamnée à vie. – Mais sûrement.fant. Mais puisque c'est fini. Cependant l'audience est suspendue. En voilà un qui vous a une mine de bandit. presque en même temps. un récidiviste. L'avocat le quitta. vous pourrez essayer. y a-t-il moyen de pénétrer dans la salle ? – Je ne crois vraiment pas. Il y a beaucoup de foule. C'est une espèce de gueux. et. Il y a des gens qui sont sortis. La fille Limosin. – Monsieur. – Quelle autre affaire ? – Oh ! celle-là est claire aussi. Les paroles de cet indifférent lui avaient tour à tour traversé le cœur comme des aiguilles de glace et comme des la– 397 – . – Par où entre-t-on ? – Par cette grande porte. un galérien. De quoi me parlez-vous donc ? – De rien. presque mêlées. toutes les émotions possibles. comment se fait-il que la salle soit encore éclairée ? – C'est pour l'autre affaire qu'on a commencée il y a à peu près deux heures. qui a volé. l'infanticide a été prouvé. je l'enverrais aux galères. à la reprise de l'audience. En quelques instants. Je ne sais plus trop son nom. demanda-t-il.

au "cheval de retour". Du reste. mais cela ne paraissait pas bien prouvé . cela ne devait guère finir avant minuit. mais il y avait encore les plaidoiries de l'avocat et le réquisitoire du ministère public . l'avocat général était très bon – et ne manquait pas ses accusés – c'était un garçon d'esprit qui faisait des vers. mais il n'eût pu dire si ce qu'il ressentait était du contentement ou de la douleur. le président avait indiqué pour ce même jour deux affaires simples et courtes. c'est qu'il avait été déjà aux galères à Toulon. – Comment ! on ne l'ouvrira pas à la reprise de l'audience ? est-ce que l'audience n'est pas suspendue ? – L'audience vient d'être reprise. dit l'huissier. – Pourquoi ? – Parce que la salle est pleine. Quand il vit que rien n'était terminé. On avait commencé par l'infanticide. l'interrogatoire de l'homme était terminé et les dépositions des témoins . au récidiviste. Le rôle de la session étant très chargé. et maintenant on en était au forçat. L'homme serait probablement condamné . la porte va-t-elle bientôt s'ouvrir ? – Elle ne s'ouvrira pas.mes de feu. C'est ce qui faisait son affaire mauvaise. – 398 – . Un huissier se tenait debout près de la porte qui communiquait avec la salle des assises. répondit l'huissier. ce qui était prouvé. Cet homme avait volé des pommes. mais la porte ne se rouvrira pas. Il demanda à cet huissier : – Monsieur. Il s'approcha de plusieurs groupes et il écouta ce qu'on disait. il respira .

déchira une feuille. Il se retira la tête baissée. fendit la foule. L'huissier prit le papier. il s'adossa à la rampe et croisa les bras. – 399 – . Puis il remonta l'escalier à grands pas. prit son portefeuille. La porte est fermée.– Quoi ? il n'y a plus une place ? – Plus une seule. l'huissier lui tourna le dos. Cela dit. et. à chaque instant. y jeta un coup d'œil et obéit. traversa l'antichambre et redescendit l'escalier lentement. Madeleine. comme hésitant à chaque marche. L'huissier ajouta après un silence : – Il y a bien encore deux ou trois places derrière monsieur le président. en tira un crayon. et écrivit rapidement sur cette feuille à la lueur du réverbère cette ligne : – M. Le violent combat qui se livrait en lui depuis la veille n'était pas fini . lui remit le papier. mais monsieur le président n'y admet que les fonctionnaires publics. Personne ne peut plus entrer. Tout à coup il ouvrit sa redingote. Arrivé sur le palier de l'escalier. Il est probable qu'il tenait conseil avec lui-même. et lui dit avec autorité : – Portez ceci à monsieur le président. marcha droit à l'huissier. maire de Montreuil-sur-mer. il en traversait quelque nouvelle péripétie.

il n'était pas une des cent quarante et une communes de l'arrondissement de Montreuil-sur-mer qui ne lui dût quelque bienfait. quelqu'un qui lui disait : Monsieur veut-il bien me faire l'honneur de me suivre ? C'était ce même huissier qui lui avait tourné le dos l'instant d'auparavant et qui maintenant le saluait jusqu'à terre. à travers sa rêverie. et le rendit à l'huissier en lui disant : Faites entrer. Outre le service considérable qu'il avait rendu au chef-lieu en y restaurant l'industrie des verroteries noires. Il entendit. L'homme malheureux dont nous racontons l'histoire était resté près de la porte de la salle à la même place et dans la même attitude où l'huissier l'avait quitté. Arras et Douai enviaient son maire à l'heureuse petite ville de Montreuilsur-mer. la filature de lin à la mécanique de Frévent et la manufacture hydraulique de toiles de Boubers-sur-Canche. saisit une plume. Quand l'huissier. qui présidait cette session des assises à Arras. le président fit un vif mouvement de déférence. Depuis sept ans que sa réputation de vertu remplissait tout le bas Boulonnais. le maire de Montreuil-sur-mer avait une sorte de célébrité. Partout on prononçait avec vénération le nom de M. Il avait su même au besoin aider et féconder les industries des autres arrondissements. elle avait fini par franchir les limites d'un petit pays et s'était répandue dans les deux ou trois départements voisins. Le conseiller à la cour royale de Douai. connaissait comme tout le monde ce nom si profondément et si universellement honoré. – 400 – . se pencha derrière le fauteuil du président et lui remit le papier où était écrite la ligne qu'on vient de lire. C'est ainsi qu'il avait dans l'occasion soutenu de son crédit et de ses fonds la fabrique de tulle de Boulogne. Madeleine. ouvrant discrètement la porte qui communiquait de la chambre du conseil à l'audience.Chapitre VIII Entrée de faveur Sans qu'il s'en doutât. écrivit quelques mots au bas du papier. en ajoutant : Ce monsieur désire assister à l'audience.

vous n'avez qu'à tourner le bouton de cuivre de cette porte. Madeleine. – 401 – . mais il ne le sentait pas . éclairé par deux bougies posées sur une table à tapis vert. Il cherchait à se recueillir sans pouvoir y parvenir. il lui semblait qu'il ne sentait rien. et vous vous trouverez dans l'audience derrière le fauteuil de monsieur le président. Le moment suprême était arrivé. Il regardait la muraille. Il était dans l'endroit même où les juges délibèrent et condamnent. comme si ces quelques mots eussent eu pour lui un arrière-goût étrange et amer. puis il se regardait lui-même.L'huissier en même temps lui remit le papier. d'un aspect sévère. L'huissier l'avait laissé seul. où son nom allait retentir tout à l'heure. il était brisé par les cahots de la carriole. il se trouvait seul dans une espèce de cabinet lambrissé. » – Ces paroles se mêlaient dans sa pensée à un souvenir vague de corridors étroits et d'escaliers noirs qu'il venait de parcourir. s'étonnant que ce fût cette chambre et que ce fût lui. Quelques minutes après. Il n'avait pas mangé depuis plus de vingt-quatre heures. Il suivit l'huissier. et. C'est surtout aux heures où l'on aurait le plus besoin de les rattacher aux réalités poignantes de la vie que tous les fils de la pensée se rompent dans le cerveau. et que sa destinée traversait en ce moment. vous voici dans la chambre du conseil . » Il froissa le papier entre ses mains. comme il se rencontrait qu'il était près de la lampe. Il le déplia. Il avait encore dans l'oreille les dernières paroles de l'huissier qui venait de le quitter – « Monsieur. il put lire : « Le président de la cour d'assises présente son respect à M. Il regardait avec une tranquillité stupide cette chambre paisible et redoutable où tant d'existences avaient été brisées.

Comment ce document révolutionnaire et cette date peuventils être affichés sous la Restauration dans un bâtiment officiel ? Hugo. C'était toujours le même silence et la même ombre autour de lui. aucun bruit devant lui . les a sans doute insérés parce que Pache fut l'auteur de la formule : « Liberté. le corridor par où il était venu. y alla. maire de Paris et ministre. datée. Il n'était plus dans cette chambre. Il était essoufflé. l'ouvrit. Il avait presque oublié cette porte. ou la mort ». aucun bruit derrière lui. il se redressa en frissonnant. Tout en rêvant. sans doute par erreur. il était dehors. dans un corridor. d'abord calme. 179 – 402 – . Fraternité. il se retourna. et ses yeux rencontrèrent le bouton de cuivre de la porte qui le séparait de la salle des assises. sa sueur était glacée sur son front. du 9 juin an II179. Un témoin qui l'eût pu voir et qui l'eût observé en cet instant eût sans doute imaginé Fantine et Cosette. il s'appuya au mur. il fit avec une sorte d'autorité mêlée de rébellion ce geste indescriptible qui veut dire et qui dit si bien : Pardieu ! qui est-ce qui m'y force ? Puis il se tourna vivement. et dans laquelle Pache envoyait à la commune la liste des ministres et des députés tenus en arrestation chez eux. il se mit à fuir comme si on le poursuivait. Il respira. éclairé çà et là de réverbères pareils à des veilleuses de malades. Égalité. puis devint effaré et fixe. faisant toutes sortes d'angles. il écouta . Des gouttes de sueur lui sortaient d'entre les cheveux et ruisselaient sur ses tempes. resta attaché à ce bouton de cuivre. La pierre était froide. À un certain moment. coupé de degrés et de guichets. s'y arrêta. étroit. et sortit. Quand il eut doublé plusieurs des coudes de ce couloir. un corridor long. vit devant lui la porte par laquelle il était entré. Son regard. en dépit de la vraisemblance. et s'empreignit peu à peu d'épouvante. il chancelait. il écouta encore.Il s'approcha d'un cadre noir qui était accroché au mur et qui contenait sous verre une vieille lettre autographe de Jean-Nicolas Pache.

Il la regardait comme une brebis regarderait l'œil d'un tigre. ronde et en cuivre poli. Il marchait lentement et comme accablé. et revint sur ses pas. Il avait songé toute la nuit. Enfin. debout dans cette obscurité. S'il eût écouté. De temps en temps il faisait un pas et se rapprochait de la porte. sans qu'il sût lui-même comment. – 403 – . soupira avec angoisse. resplendissait pour lui comme une effroyable étoile. il pencha la tête. Cette gâchette.Alors. laissa pendre ses bras. le bruit de la salle voisine . Il était dans la salle d'audience. ce fut la gâchette de la porte. il n'entendait plus en lui qu'une voix qui disait : hélas ! Un quart d'heure s'écoula ainsi. Il rentra dans la chambre du conseil. et il n'entendait pas. il se trouva près de la porte. Tout à coup. comme une sorte de murmure confus. La première chose qu'il aperçut. il songea. mais il n'écoutait pas. seul. là. Ses yeux ne pouvaient s'en détacher. tremblant de froid et d'autre chose peut-être. il eût entendu. Il semblait que quelqu'un l'eût atteint dans sa fuite et le ramenât. il avait songé toute la journée . Il saisit convulsivement le bouton . la porte s'ouvrit.

la laideur. à des clous plantés dans le lambris. un plafond sale. C'était une assez vaste enceinte à peine éclairée. que plusieurs chandelles éclairaient. la tristesse . en robe usée. l'obscurité. en latin cette fois. et resta debout. il y avait un homme entre deux gendarmes. car on y sentait cette grande chose humaine qu'on appelle la loi et cette grande chose divine qu'on appelle la justice. se rongeant les ongles ou fermant les paupières . de vieilles boiseries tachées. une foule en haillons . considérant ce qu'il voyait. au titre de III. des chandelles dans des chandeliers de cuivre . des avocats dans toutes sortes d'attitudes . tantôt pleine de silence. Cet homme. des quinquets d'estaminet donnant plus de fumée que de clarté . « Ecce homo » : c'est ainsi que le Christ est présenté par Ponce Pilate à la foule. où tout l'appareil d'un procès criminel se développait avec sa gravité mesquine et lugubre au milieu de la foule. sur les tables. tantôt pleine de rumeur. Sur ce banc.Chapitre IX Un lieu où des convictions sont en train de se former Il fit un pas. c'était l'homme180. 180 – 404 – . des juges à l'air distrait. Tous les regards convergeaient vers un point unique. des tables couvertes d'une serge plutôt jaune que verte. à gauche du président. des portes noircies par les mains . des soldats au visage honnête et dur . À un bout de la salle. et de tout cela se dégageait une impression austère et auguste. 10. un banc de bois adossé à une petite porte. le long de la muraille. à l'autre bout. I. celui où il se trouvait. Cette expression sera reprise. referma machinalement la porte derrière lui. Personne dans cette foule ne fit attention à lui.

Des juges. de stupide et d'effarouché. on s'était rangé pour lui faire place. vieilli. c'étaient de vrais gendarmes et de vrais juges. qui avait vu M. Ce n'était plus un effort de sa mémoire. les aspects monstrueux de son passé. Il était en proie à une sorte d'hallucination . L'avocat général. avec tout ce que la réalité a de formidable. il regardait. il les retrouvait . il voyait reparaître et revivre autour de lui. le reconnut. une foule de têtes cruellement curieuses. C'en était fait. un greffier. Ses yeux allèrent là naturellement. Lui s'en aperçut à peine. une vraie foule et de vrais hommes en chair et en os. elles existaient. il le vit.Il ne le chercha pas. il l'avait salué. il avait déjà vu cela une fois. un mirage de sa pensée. et comprenant que le personnage qui venait d'entrer était M. autrefois. avec cette prunelle fauve et inquiète. le maire de Montreuil-sur-mer. mais tout pareil d'attitude et d'aspect. avec cette blouse. plein de haine et cachant dans son âme ce hideux trésor de pensées affreuses qu'il avait mis dix-neuf ans à ramasser sur le pavé du bagne. Il crut se voir lui-même. – 405 – . tel qu'il était le jour où il entrait à Digne. Madeleine à Montreuil-sur-mer où des opérations de son ministère l'avaient plus d'une fois appelé. des gendarmes. avec ces cheveux hérissés. elles étaient là. le président avait tourné la tête. Au bruit de la porte. Il avait je ne sais quoi de rude. Ces choses funestes. Il se dit avec un frémissement : – Mon Dieu ! est-ce que je redeviendrai ainsi ? Cet être paraissait au moins soixante ans. il y avait vingt-sept ans. non pas sans doute absolument semblable de visage. comme s'ils avaient su d'avance où était cette figure. et salua également. elles remuaient.

L'attention de tous était excitée au plus haut point . Bamatabois était au nombre des jurés. l'avocat de l'accusé achevait sa plaidoirie. c'était un autre lui-même qui était là ! Cet homme qu'on jugeait. Tout y était. l'affaire durait depuis trois heures. Une chaise était derrière lui . mais il ne le vit pas. Depuis trois heures. Quand il fut assis. nous venons de le dire.Tout cela était béant devant lui. Peu à peu il se remit. Et puis. Le banc des témoins lui était caché par la table du greffier. tous l'appelaient Jean Valjean ! Il avait sous les yeux. jouée par son fantôme. vision inouïe. une espèce d'être misérable. Dieu était absent. Il pouvait maintenant voir sans être vu. un inconnu. il s'y laissa tomber. c'était le même appareil. une sorte de représentation du moment le plus horrible de sa vie. M. Il en eut horreur. et s'écria au plus profond de son âme : jamais ! Et par un jeu tragique de la destinée qui faisait trembler toutes ses idées et le rendait presque fou. Il chercha Javert. chose qui manquait aux tribunaux du temps de sa condamnation. Il rentra pleinement dans le sentiment du réel . il ferma les yeux. pro– 406 – . la même heure de nuit. de soldats et de spectateurs. Au moment où il était entré. cette foule regardait plier peu à peu sous le poids d'une vraisemblance terrible un homme. presque les mêmes faces de juges. terrifié de l'idée qu'on pouvait le voir. il profita d'une pile de cartons qui était sur le bureau des juges pour dérober son visage à toute la salle. au-dessus de la tête du président. la salle était à peine éclairée. Seulement. il y avait un crucifix. il arriva à cette phase de calme où l'on peut écouter. Quand on l'avait jugé.

C'est un cas de récidive. était un vagabond qui avait été trouvé dans un champ. Condamnez-le pour le fait nouveau . les pêches étaient par terre.fondément stupide ou profondément habile. Monsieur. un scélérat des plus dangereux. un malfaiteur appelé Jean Valjean que la justice recherche depuis longtemps. et qui. un relaps en rupture de ban. à Montreuil également. quand l'identité sera judiciairement acquise. dans notre main. un bandit. Ils sont incarcérés à la Conciergerie et Hugo les interroge : « Vous avez donc escaladé un mur ? – Non. Cet homme. avec un enfant également. p. – Vous n'avez fait que vous baisser ? – Oui monsieur.. Le vol de fruit recoupe étrangement deux anecdotes analogues : l'une dans Choses vues concerne deux enfants. des lumières avaient jailli de tout le débat. que Hugo rapporte dans une lettre à sa femme. – Et les ramasser ? – Oui. des témoins venaient d'être entendus. déjà indirectement évoqué – voir la note 173. L'accusation disait : – Nous ne tenons pas seulement un voleur de fruits. Ce nom rappelle celui de Pierre. La scène se passe en 1837. monsieur. on le sait déjà. crime prévu par l'article 383 du code pénal. en sortant du bagne de Toulon. 1830-1846. pour lequel nous nous réservons de le poursuivre ultérieurement. il y a huit ans. accusés d'avoir volé des pêches dans un jardin à Montreuil. ils avaient été unanimes. » (ouv. nous tenons là. un ancien forçat. Qui était cet homme ? Une enquête avait eu lieu . sur le chemin. 426. a commis un vol de grand chemin à main armée sur la personne d'un enfant savoyard appelé Petit-Gervais. un maraudeur . il sera jugé plus tard pour le fait ancien. cit. appelé le clos Pierron181. emportant une branche chargée de pommes mûres.) L'autre est un dialogue comparable. cassée à un pommier dans un clos voisin. Il vient de commettre un nouveau vol. mais Montreuil-sur-Mer ! 181 – 407 – .

Une éventualité laissait même entrevoir. ou ne comprenait-il pas du tout ? Questions qui divisaient la foule et semblaient partager le jury.. devant l'unanimité des témoins. mais de la tête aux pieds toute sa personne niait. – 408 – . etc. une solennité musicale.Devant cette accusation. Il y avait dans ce procès ce qui effraye et ce qui intrigue . l'illustre guerrier qui. un théâtre. la famille régnante. etc. la vraisemblance croissait à chaque minute. le grand siècle. aussi bien à Paris qu'à Romorantin ou à Montbrison. l'avocat général. etc. un saint pontife. le temple de Melpomène. les erreurs imputées aux journaux. monsieur le général commandant le département. le monarque. auxquels elle convient par sa sonorité grave et son allure majestueuse . une épouse. Qu'était-ce que cet homme ? De quelle nature était son apathie ? Etait-ce imbécillité ou ruse ? Comprenait-il trop. Le défenseur avait assez bien plaidé. Il faisait des gestes et des signes qui voulaient dire non. le drame n'était pas seulement sombre. l'imposture qui distille son venin dans les colonnes de ces organes. une femme. mais Bénigne Bossuet lui-même a été obligé de faire allusion à une poule en pleine oraison funèbre.. n'est plus guère parlée que par les orateurs officiels du parquet. le centre des arts et de la civilisation. ces tendres lévites. ou bien il considérait le plafond. le siècle de Louis XIV. répondait avec embarras. et comme un étranger au milieu de cette société qui le saisissait. Il parlait avec peine. dans cette langue de province qui a longtemps constitué l'éloquence du barreau et dont usaient jadis tous les avocats. – L'avocat donc avait commencé par s'expliquer sur le vol des pommes. Il était comme un idiot en présence de toutes ces intelligences rangées en bataille autour de lui. outre le bagne. les accents qu'on vient d'entendre. la peine de mort possible. Cependant il y allait pour lui de l'avenir le plus menaçant. la plaidoirie. langue où un mari s'appelle un époux. et toute cette foule regardait avec plus d'anxiété que lui-même cette sentence pleine de calamités qui penchait sur lui de plus en plus. étant devenue classique. et qui aujourd'hui. l'accusé paraissait surtout étonné. le roi. les élèves du séminaire. monseigneur l'évêque. l'éloquent interprète de la vindicte. Paris. si l'identité était reconnue et si l'affaire Petit-Gervais se terminait plus tard par une condamnation. il était obscur. l'auguste sang de nos rois. – chose malaisée en beau style . un concert.

Mais qu'est-ce qui prouvait que ce voleur était Champmathieu ? Une seule chose. et lui eût concilié l'indulgence de ses juges . C'était un tort . l'accusé y avait été émondeur . croyant sans doute sauver tout en n'avouant rien. elle n'était L'exemple n'est pas choisi au hasard puisque Bossuet. Un aveu sur ce dernier point eût mieux valu. 182 – 409 – . l'avocat ne pouvait opposer que la dénégation de son client. qu'en sa qualité de défenseur. Il se défendait mal. avait adopté « un mauvais système de défense » – Il s'obstinait à nier tout. mais aussi la monarchie de droit divin et la religion entendue comme principe d'ordre social – voir note 25 du livre I. le nom de Champmathieu pouvait bien avoir pour origine Jean Mathieu . figure antithétique de Mgr Bienvenu. – Son client. Où était la preuve du contraire ? – Sans doute cette branche avait été cassée et dérobée après escalade. etc. mais ne fallait-il pas considérer la brièveté de cette intelligence ? Cet homme était visiblement stupide. non une preuve. mais en supposant qu'il fût le forçat Jean Valjean. dénégation intéressée . il persistait à appeler Champmathieu. et le défenseur « dans sa bonne foi » devait en convenir. incarne non seulement le classicisme littéraire. tout cela était vrai .et il s'en est tiré avec pompe182. Un long malheur au bagne. n'avait été vu de personne escaladant le mur ou cassant la branche. mais l'accusé s'y était refusé obstinément. Sa qualité d'ancien forçat. à coup sûr. cela prouvait-il qu'il fût le voleur des pommes ? C'était une présomption. puis jetée là par le maraudeur alarmé . tout au plus . On l'avait arrêté nanti de cette branche (que l'avocat appelait plus volontiers rameau) . enfin quatre témoins reconnaissaient sans hésiter et positivement Champmathieu pour être le galérien Jean Valjean . l'avocat le lui avait conseillé . cela était vrai. etc. à ces témoignages. l'avocat n'avait pas à la discuter. le vol et sa qualité de forçat. sans doute il y avait un voleur. l'accusé avait résidé à Faverolles .. L'accusé. était-ce une raison pour le condamner ? Quant à l'affaire Petit-Gervais. à ces indications. L'avocat avait établi que le vol de pommes n'était pas matériellement prouvé. mais il disait l'avoir trouvée à terre et ramassée. L'avocat ne niait pas que cette qualité ne parût malheureusement bien constatée . une longue misère hors du bagne. l'avaient abruti.

Ces considérations épuisées. etc. Cet homme était donc Jean Valjean. non sans vraisemblance. L'avocat semblait accorder que l'accusé était Jean Valjean. l'escalade. dans un mouvement oratoire fait pour exciter au plus haut point le lendemain matin l'enthousiasme du Journal de la Préfecture : Et c'est un pareil homme. etc.. etc. remontant aux sources et aux causes de la criminalité. Le modèle de ces sortes de descriptions est dans le récit de Théramène. vagabond. La description achevée. Un monstre vomi. il passa à Jean Valjean lui-même.point dans la cause. etc. à l'influence de cette littérature perverse le délit de Champmathieu.. ou pour mieux dire.. – c'est un homme pareil qui. Qu'était-ce que Jean Valjean ? Description de Jean Valjean. sans moyens d'existence. comme le prouve le crime commis sur Petit-Gervais. nie jusqu'à son identité ! Outre cent autres – 410 – . et non le châtiment épouvantable qui frappe le forçat récidiviste. par une habile antonomase. mais rend tous les jours de grands services à l'éloquence judiciaire. comme sont habituellement les avocats généraux. etc. – accoutumé par sa vie passée aux actions coupables et peu corrigé par son séjour au bagne. L'avocat concluait en suppliant le jury et la cour. Ceci était acquis à l'accusation et ne pouvait plus se contester. alors à son aurore sous le nom d'école satanique que lui avaient décerné les critiques de l'Oriflamme et de la Quotidienne. le vol. trouvé sur la voie publique en flagrant délit de vol. Il atteignit l'accusé par toutes les concessions que l'avocat avait faites.. de lui appliquer les peines de police qui s'adressent au condamné en rupture de ban. de Jean Valjean.... L'avocat général répliqua au défenseur. et profita habilement de cette loyauté. Ici. Il en prit acte. si l'identité de Jean Valjean leur paraissait évidente. Il fut violent et fleuri. nie tout. tenant encore à la main l'objet volé. lequel n'est pas utile à la tragédie. nie jusqu'à son nom. l'avocat général tonna contre l'immoralité de l'école romantique. L'auditoire et les jurés « frémirent ». nie le flagrant délit. Il félicita le défenseur de sa « loyauté ». mendiant. l'avocat général reprit. à quelques pas d'un mur escaladé. etc. etc. etc. il attribua.

etc. Qu'oppose-t-il à cette unanimité foudroyante ? Il nie. Il était évidemment surpris qu'un homme pût parler comme cela. et qui mettait dans tout son jour « la profonde perversité » de cet homme. pour l'instant.preuves sur lesquelles nous ne revenons pas. non l'imbécillité. les forçats Brevet. mais il faiblissait . quatre témoins le reconnaissent. messieurs les jurés. avec une sorte d'étonnement où il entrait bien quelque admiration. sorte de protestation triste et muette dont il se contentait depuis le commencement des débats. l'accusé écoutait. C'était. Pendant que l'avocat général parlait. la ruse. Le défenseur se leva.. Chenildieu et Cochepaille. Baloup ! L'avocat général fit remarquer au jury cette attitude hébétée. etc. mais l'adresse. calculée évidemment. l'intègre inspecteur de police Javert. qui ne peut se contenir. la bouche ouverte. Deux ou trois fois les spectateurs placés le plus près de lui l'entendirent dire à demi-voix : – Voilà ce que c'est. Quel endurcissement ! Vous ferez justice. de n'avoir pas demandé à M. et trois de ses anciens compagnons d'ignominie. les travaux forcés à perpétuité. il remuait lentement la tête de droite à gauche et de gauche à droite. déborde dans un flux d'épithètes flétrissantes et enveloppe l'accusé comme un orage. commença par complimenter « monsieur l'avocat général » sur son « admirable parole ». et en réclamant une condamnation sévère. – 411 – . aux moments les plus « énergiques » du réquisitoire. le terrain évidemment se dérobait sous lui. dans ces instants où l'éloquence. qui dénotait. De temps en temps. Javert. l'habitude de tromper la justice. Il termina en faisant ses réserves pour l'affaire Petit-Gervais. on s'en souvient. puis répliqua comme il put.

parce qu'il faut des espaces. L'hiver. incohérentes. ils disent que cela perd du temps. Ça vous use vite un homme. heurtées. Il parut comprendre. c'est rude. on travaille toujours en plein air. regarda le public. Le président répéta la question. promena ses yeux autour de lui. Il dit : – J'ai à dire ça. jamais dans des ateliers fermés. Il sembla. il se mit à parler. même que c'était chez monsieur Baloup. voyez-vous. on a si froid qu'on se bat les bras pour se réchauffer . posa son poing monstrueux sur le rebord de la boiserie placée devant son banc. Manier du fer quand il y a de la glace entre les pavés. Moi. et tout à coup. fixant sont regard sur l'avocat général. debout. Et puis c'est si méchant les ouvriers ! Quand un bonhomme n'est plus jeune. À quarante ans. qu'elles s'y pressaient toutes à la fois pour sortir en même temps. j'en avais cinquante-trois. mais les maîtres ne veulent pas. les gendarmes. à la façon dont les paroles s'échappaient de sa bouche.Chapitre X Le système de dénégations L'instant de clore les débats était venu. roulant dans ses mains un affreux bonnet qu'il avait. on vous l'appelle pour tout vieux serin. sembla ne pas entendre. impétueuses. Cette fois l'homme entendit. sous des hangars chez les bons maîtres. un homme est fini. C'est un état dur. la cour. j'avais bien du mal. regarda encore. dans des cours. les jurés. son avocat. pêle-mêle. Le président fit lever l'accusé et lui adressa la question d'usage : – Avez-vous quelque chose à ajouter à votre défense ? L'homme. on me payait le – 412 – . Que j'ai été charron à Paris. il fit le mouvement de quelqu'un qui se réveille. Ce fut comme une éruption. On est vieux tout jeune dans cet état-là. Dans la chose de charron. vieille bête ! Je ne gagnais plus que trente sous par jour.

Il regarda En contrepoint. rauque. avec le vent qui vous coupe la figure . avec une sorte de naïveté irritée et sauvage. Vous n'avez qu'à demander. Ils étaient invités ce soir-là au Bal des Artistes du Mardi gras et n'y allèrent pas. Voyez chez monsieur Baloup. C'était une brave fille qui n'allait pas au bal. Les espèces d'affirmations qu'il semblait jeter au hasard devant lui. Toute la journée dans un baquet jusqu'à mi-corps. on perdrait des pratiques. Nous n'avons pas été bien heureux. à la neige. Son mari la battait. c'est tout de même. de la première nuit de Juliette et de Victor. il faut laver . cela allait. bien oui. Ah. dure et enrouée. À nous deux. à la pluie. Elle a aussi travaillé au lavoir des Enfants-Rouges. Mais il y a une buée d'eau chaude qui est terrible et qui vous perd les yeux. Qui est-ce qui connaît le père Champmathieu ? Pourtant je vous dis monsieur Baloup. je ne sais pas ce qu'on me veut. Comme c'est fermé. 1). j'avais ma fille qui était blanchisseuse à la rivière.moins cher qu'on pouvait. Avec ça. Je dis vrai. peut-être. demander ! que je suis bête ! Paris. les maîtres profitaient de mon âge. dessus et dessous. lui venaient comme des hoquets. et il ajoutait à chacune d'elles le geste d'un bûcheron qui fend du bois. L'homme se tut. Elle est morte. il y a des personnes qui n'ont pas beaucoup de linge et qui attendent après . 6. Je me rappelle un mardi gras où elle était couchée à huit heures183. quand il gèle. Ça pénètre. l'auditoire éclata de rire. Elle avait de la peine aussi. On a ses jupes toutes mouillées. Elle gagnait un peu de son côté. On lave devant soi au robinet et on rince derrière soi dans le bassin. 183 – 413 – . on a moins froid au corps. Il avait dit ces choses d'une voix haute. On n'est pas dans le baquet. où l'eau arrive par des robinets. Une fois il s'était interrompu pour saluer quelqu'un dans la foule. Voilà. et se couchait bien vite . c'est un gouffre. elle était si fatiguée. si on ne lavait pas. Après ça. Les planches sont mal jointes et il vous tombe des gouttes d'eau partout. Elle revenait à sept heures du soir. Quand il eut fini. pas plus que Mari us et Cosette le soir de leurs noces (V. rapide. qui était bien tranquille. et resta debout.

l'ancien maître charron chez lequel l'accusé disait avoir servi. et voyant qu'on riait. il se mit à rire lui-même184. et ne comprenant pas. et se tut. 184 – 414 – . » Puis se tournant vers l'accusé. et n'avait pu être retrouvé. comme un homme qui a bien compris et qui sait ce qu'il va répondre.le public. se tourna vers le président et dit : – D'abord… Puis il regarda son bonnet. homme attentif et bienveillant. Les présomptions les plus graves pèsent sur vous et peuvent entraîner des conséquences capitales. expliquez-vous clairement sur ces deux faits : – Premièrement. oui ou non. je vous interpelle une dernière fois. dans votre intérêt. Les députés de la droite éclateront de rire de la même façon au discours de Hugo sur la misère (9 juillet 1849). êtes-vous le forçat libéré Jean Valjean ? L'accusé secoua la tête d'un air capable. Il rappela à « messieurs les jurés » que « le sieur Baloup. Il ouvrit la bouche. avait été inutilement cité. il l'engagea à écouter ce qu'il allait lui dire et ajouta : – Vous êtes dans une situation où il faut réfléchir. il regarda le plafond. cassé la branche et volé les pommes. oui ou non. franchi le mur du clos Pierron. Le président. Quasimodo déjà scrutait les rires de la foule qui prenait son visage pour une grimace. avez-vous. éleva la voix. Accusé. Cela était sinistre. Il était en faillite. c'est-àdire commis le crime de vol avec escalade ? Deuxièmement. De même les dieux de l'Olympe à l'apparition du Satyre (La Légende des siècles) et les lords devant Gwynplaine (L'Homme qui rit).

Je n'ai pas volé. même que les mares débordaient et qu'il ne sortait plus des sables que de petits brins d'herbe au bord de la route. moi.– Accusé. reprit l'avocat général d'une voix sévère. me pousse le coude et me dit tout bas : réponds donc. faites attention. Je ne sais pas expliquer. 185 – 415 – . je suis un pauvre homme. 5 et 8. Votre trouble vous condamne. je n'ai pas fait les études. je marchais dans le pays après une ondée qui avait fait la campagne toute jaune. que vous êtes allé en Auvergne. Tout le monde n'a pas des maisons pour y venir au monde. qui est bon enfant. Vous êtes bien malins de me dire où je suis né. Il est évident que vous avez volé avec escalade des pommes mûres dans le clos Pierron. C'est des villageois. 4 et III. j'ai ramassé par terre des choses qu'il y avait. Vous ne répondez à rien de ce qu'on vous demande. je l'ignore. L'accusé avait fini par se rasseoir . Voilà ce qu'on a tort de ne pas voir. Vous dites Jean Valjean. que vous êtes le forçat Jean Valjean caché d'abord sous le nom de Jean Mathieu qui était le nom de sa mère. boulevard de l'Hôpital185. Je ne trouvais pas d'abord. que vous êtes né à Faverolles où vous avez été émondeur. Moi. Il est évident que vous ne vous appelez pas Champmathieu. Je n'ai rien volé. Je venais d'Ailly. je ne peux pas dire. Ce Première évocation de ce qui sera un lieu commun des misérables – voir II. vous ! Voilà ce que je voulais dire. on parle contre moi. j'ai ramassé la branche sans savoir qu'elle me ferait arriver de la peine. Messieurs les jurés apprécieront. on me dit : répondez ! le gendarme. j'ai trouvé une branche cassée par terre où il y avait des pommes. Il y a trois mois que je suis en prison et qu'on me trimballe. Jean Mathieu ! Je ne connais pas ces personnes-là. Je suis un homme qui ne mange pas tous les jours. J'ai travaillé chez monsieur Baloup. Je m'appelle Champmathieu. il se leva brusquement quand l'avocat général eut fini. Après ça. et s'écria : – Vous êtes très méchant.

mais fort habiles de l'accusé. Cochepaille et Chenildieu et l'inspecteur de police Javert. en présence des dénégations confuses. – Je fais remarquer à monsieur l'avocat général. mais qui n'y parviendra pas – nous l'en prévenons – nous requérons qu'il vous plaise et qu'il plaise à la cour appeler de nouveau dans cette enceinte les condamnés Brevet. Voilà mes noms de baptême. j'ai été domicilié. il y a peu d'heures. mais importantes. Vous m'ennuyez avec vos bêtises à la fin ! Pourquoi donc est-ce que le monde est après moi comme des acharnés ! L'avocat général était demeuré debout . Nous lui en avons accordé l'autorisation. rappelé par ses fonctions au chef-lieu d'un arrondissement voisin. il s'adressa au président : – Monsieur le président. dit le président. J'ai été chez monsieur Baloup. on m'appelle Vieux. En l'absence du sieur Javert. qui voudrait bien se faire passer pour idiot. reprit l'avocat général. et que je suis le père Champmathieu. monsieur le président. Quand j'étais enfant. je crois devoir rappeler à messieurs les jurés ce qu'il a dit ici-même. Javert est un homme estimé qui honore par sa rigoureuse et stricte probité des fonctions inférieures. avec l'agrément de monsieur l'avocat général et du défenseur de l'accusé. a quitté l'audience et même la ville. maintenant.serait trop commode. Je ne sais pas d'ailleurs. Prenez ça comme vous voudrez. que l'inspecteur de police Javert. pardi ! Eh bien ? est-ce qu'on ne peut pas avoir été en Auvergne et avoir été à Faverolles sans avoir été aux galères ? Je vous dis que je n'ai pas volé. on m'appelait Petit. Voici en quels termes il a déposé : – « Je n'ai pas même besoin des présomptions morales et des preuves matérielles qui démentent les dénégations de l'ac– 416 – . et les interpeller une dernière fois sur l'identité de l'accusé avec le forçat Jean Valjean. j'ai été à Faverolles. Je crois que mon père et ma mère étaient des gens qui allaient sur les routes. J'ai été en Auvergne. aussitôt sa déposition faite. – C'est juste.

Outre le vol Petit-Gervais et le vol Pierron. dans la prison où de nouveaux méfaits l'avaient ramené. Brevet était un personnage d'une soixantaine d'années qui avait une espèce de figure d'homme d'affaires et l'air d'un coquin. quelque chose comme guichetier. vous avez subi une condamnation infamante et vous ne pouvez prêter serment… Brevet baissa les yeux. – 417 – . L'ancien forçat Brevet portait la veste noire et grise des maisons centrales. L'auditoire était en suspens et toutes les poitrines palpitaient comme si elles n'eussent eu qu'une seule âme. Je l'ai souvent vu. introduisit le condamné Brevet. c'est un ancien forçat très méchant et très redouté nommé Jean Valjean. à l'époque où j'étais adjudant garde-chiourme au bagne de Toulon. L'avocat général termina en insistant pour qu'à défaut de Javert. L'huissier. Le président transmit un ordre à un huissier. Il a subi dix-neuf ans de travaux forcés pour vol qualifié. Cet homme ne s'appelle pas Champmathieu . et un moment après la porte de la chambre des témoins s'ouvrit. Il ne faut pas oublier que ceci se passait sous la restauration. – Brevet. Il était devenu. accompagné d'un gendarme prêt à lui prêter main-forte. Chenildieu et Cochepaille fussent entendus de nouveau et interpellés solennellement. Je le reconnais parfaitement. Il avait cinq ou six fois tenté de s'évader. C'était un homme dont les chefs disaient : Il cherche à se rendre utile. je le soupçonne encore d'un vol commis chez sa grandeur le défunt évêque de Digne. On ne l'a libéré à l'expiration de sa peine qu'avec un extrême regret. » Cette déclaration si précise parut produire une vive impression sur le public et le jury. Les aumôniers portaient bon témoignage de ses habitudes religieuses.cusé. Je répète que je le reconnais parfaitement. les trois témoins Brevet. Cela va quelquefois ensemble. dit le président.

Il a l'air d'une brute maintenant. quand la pitié divine le permet. et il est toujours temps de vous rétracter. recueillez vos souvenirs. jaune. – Oui. Chenildieu leva la tête et regarda la foule – 418 – . ridé. Entré à Toulon en 1796 et sorti en 1815. Il subissait sa peine au bagne de Toulon. C'est à ce sentiment que je fais appel à cette heure décisive. d'où on l'avait extrait pour cette affaire. C'est moi qui l'ai reconnu le premier et je persiste. il peut rester. considérez d'une part cet homme qu'un mot de vous peut perdre. On introduisit Chenildieu. un sentiment d'honneur et d'équité. – Brevet. comme l'indiquaient sa casaque rouge et son bonnet vert. monsieur le président. si vous croyez vous être trompé. d'autre part la justice qu'un mot de vous peut éclairer. alors ce serait que l'âge l'a abruti . L'instant est solennel. Le président lui adressa à peu près les mêmes paroles qu'à Brevet. S'il existe encore en vous. au bagne il était sournois. Je le reconnais positivement. si vous persistez à reconnaître cet homme pour votre ancien camarade de bagne Jean Valjean. Je suis sorti l'an d'après. Au moment où il lui rappela que son infamie lui ôtait le droit de prêter serment. C'était un petit homme d'environ cinquante ans.– Cependant. – Allez vous asseoir. dit le président. forçat à vie. réfléchissez avant de me répondre. même dans l'homme que la loi a dégradé. chétif. qui avait dans tous ses membres et dans toute sa personne une sorte de faiblesse maladive et dans le regard une force immense. et je l'espère. Brevet regarda l'accusé. – Accusé. fiévreux. puis se retourna vers la cour. regardez bien l'accusé. vif. en votre âme et conscience. Cet homme est Jean Valjean. et dites-nous. Accusé. reprit le président. Ses compagnons du bagne l'avaient surnommé Je-nieDieu. restez debout. effronté. levez-vous.

s'il persistait à reconnaître l'accusé.en face. Chenildieu éclata de rire. Même qu'on l'appelait Jean-le-Cric. À la première. à reconnaître l'homme debout devant lui. Il avait gardé des troupeaux dans la montagne. et de pâtre il avait glissé brigand. d'un air presque satisfait : Bon ! À la troisième il s'écria : Fameux ! – 419 – . dit Cochepaille. Le président essaya de le remuer par quelques paroles pathétiques et graves et lui demanda. tant il était fort. était un paysan de Lourdes et un demi-ours des Pyrénées. Le président l'invita à se recueillir et lui demanda. lui. dit le président. comme aux deux autres. L'huissier amena Cochepaille. Cet autre condamné à perpétuité. C'était un de ces malheureux hommes que la nature à ébauchés en bêtes fauves et que la société termine en galériens. mon vieux ? – Allez vous asseoir. – Pardine ! si je le reconnais ! nous avons été cinq ans attachés à la même chaîne. s'il persistait. venu du bagne et vêtu de rouge comme Chenildieu. murmure qui croissait et se prolongeait plus longtemps chaque fois qu'une déclaration nouvelle venait s'ajouter à la précédente. les gendarmes ses voisins l'avaient entendu grommeler entre ses dents : Ah bien ! en voilà un ! Après la seconde il dit un peu plus haut. avait soulevé dans l'auditoire un murmure de fâcheux augure pour l'accusé. sans hésitation et sans trouble. L'accusé. selon l'accusation. comme à Brevet. les avait écoutées avec ce visage étonné qui. Chacune des affirmations de ces trois hommes. Cochepaille n'était pas moins sauvage et paraissait plus stupide encore que l'accusé. – C'est Jean Valjean. était son principal moyen de défense. évidemment sincères et de bonne foi. Tu boudes donc.

Je vais clore les débats. – Accusé. Bamatabois. vingt personnes. placé parmi les spectateurs privilégiés qui étaient assis derrière la cour. En ce moment un mouvement se fit tout à côté du président. avait poussé la porte à hauteur d'appui qui séparait le tribunal du prétoire.Le président l'interpella. tant elle était lamentable et terrible. et était debout au milieu de la salle. Chenildieu. Tous ceux qui entendirent cette voix se sentirent glacés. et s'écrièrent à la fois : – Monsieur Madeleine ! – 420 – . Le président. Les yeux se tournèrent vers le point d'où elle venait. venait de se lever. Un homme. l'avocat général. On entendit une voix qui criait : – Brevet. le reconnurent. dit le président. Qu'avez-vous à dire ? Il répondit : – Je dis – Fameux ! Une rumeur éclata dans le public et gagna presque le jury. M. Cochepaille ! regardez de ce côté-ci. faites faire silence. – Huissiers. vous avez entendu. Il était évident que l'homme était perdu.

ce n'est pas lui. À la première commotion de l'étonnement avait succédé un silence de sépulcre. étaient maintenant tout à fait blancs. Madeleine s'était avancé vers les témoins Cochepaille. – Vous ne me reconnaissez pas ? dit-il. l'homme qui était là paraissait si calme. La sensation fut indescriptible. Brevet et Chenildieu. c'est moi. Ses cheveux. faites relâcher l'accusé. Je suis Jean Valjean. L'homme que vous cherchez. Madeleine se tourna vers les jurés et vers la cour et dit d'une voix douce : – Messieurs les jurés. Il y eut dans l'auditoire un instant d'hésitation. On sentait dans la salle cette espèce de – 421 – . l'homme que tous appelaient encore en ce moment M. faites-moi arrêter. gris encore au moment de son arrivée à Arras. Monsieur le président. M. Avant même que le président et l'avocat général eussent pu dire un mot. Tous trois demeurèrent interdits et indiquèrent par un signe de tête qu'ils ne le connaissaient point. Il tenait son chapeau à la main. Il était très pâle et il tremblait légèrement. qu'au premier abord on ne comprit pas. il n'y avait aucun désordre dans ses vêtements. Toutes les têtes se dressèrent. La voix avait été si poignante. avant que les gendarmes et les huissiers eussent pu faire un geste. La lampe du greffier éclairait son visage. Pas une bouche ne respirait. On se demanda qui avait crié.Chapitre XI Champmathieu de plus en plus étonné C'était lui en effet. Cochepaille intimidé fit le salut militaire. Cette indécision ne dura que quelques secondes. Ils avaient blanchi depuis une heure qu'il était là. On ne pouvait croire que ce fût cet homme tranquille qui eût jeté ce cri effrayant. sa redingote était boutonnée avec soin.

j'accomplis un devoir. Voici les paroles qu'il prononça . l'incident si étrange et si inattendu qui trouble l'audience ne nous inspire. Il s'adressa au public. Cependant le visage du président s'était empreint de sympathie et de tristesse . Madeleine ne laissa point achever l'avocat général. Vous allez voir. telles qu'elles sont encore dans l'oreille de ceux qui les ont entendues. et demanda avec un accent qui fut compris de tous : – Y a-t-il un médecin ici ? L'avocat général prit la parole : – Messieurs les jurés. puisque me voilà. il avait échangé un signe rapide avec l'avocat et quelques paroles à voix basse avec les conseillers assesseurs. Vous étiez sur le point de commettre une grande erreur. Il l'interrompit d'un accent plein de mansuétude et d'autorité. qui est là-haut. et cela suffit. – Je vous remercie. et je vous dis la vérité. qu'un sentiment que nous n'avons pas besoin d'exprimer. maire de Montreuil-sur-mer. au moins de réputation. lâchez cet homme. Vous connaissez tous. Je me suis caché sous un – 422 – . Madeleine. J'avais pourtant fait de mon mieux. Je suis le seul qui voie clair ici. nous nous joignons à monsieur le président pour le prier de vouloir bien assister monsieur Madeleine et le reconduire à sa demeure. M. mais je ne suis pas fou. les voici littéralement. Vous pouvez me prendre. le regarde. l'honorable M. il y a près de quarante ans aujourd'hui. ainsi qu'à vous. monsieur l'avocat général. telles qu'elles furent écrites immédiatement après l'audience par un des témoins de cette scène . Ce que je fais en ce moment. S'il y a un médecin dans l'auditoire.terreur religieuse qui saisit la foule lorsque quelque chose de grand s'accomplit. je suis ce malheureux condamné. Dieu.

vous ne pouvez pas comprendre ce que je dis là. le bagne m'a changé. cela est vrai. j'étais bûche. je suis devenu riche. Madeleine est devenu fou. On a eu raison de vous dire que Jean Valjean était un malheureux très méchant.nom . j'ai volé Petit-Gervais. mais. la pièce de quarante sous que j'ai volée il y a sept ans à PetitGervais. messieurs les juges. Recueillez cela. si vous voulez. comme la sévérité m'avait perdu. un homme aussi abaissé que moi n'a pas de remontrance à faire à la providence ni de conseil à donner à la société . Mon Dieu ! monsieur l'avocat général remue la tête. lui ! Rien ne pourrait rendre ce qu'il y avait de mélancolie bienveillante et sombre dans l'accent qui accompagnait ces paroles. Je n'ai plus rien à ajouter. N'allez point condamner cet homme au moins ! Quoi ! ceux-ci ne me reconnaissent pas ! Je voudrais que Javert fût ici. Toute la faute n'est peut-être pas à lui. Il paraît que cela ne se peut pas. pardon. je vous reconnais. l'infamie d'où j'avais essayé de sortir est une chose nuisible. Avant le bagne. voyez-vous. Écoutez. Vous trouverez chez moi. vous dites : M. je suis devenu méchant . un jour on saura. moi ! Brevet ! vous rappelezvous ?… Il s'interrompit. J'ai volé monseigneur l'évêque. Plus tard l'indulgence et la bonté m'ont sauvé. Prenez-moi. Mais. Il me reconnaîtrait. il y a bien des choses que je ne puis pas dire. j'ai voulu rentrer parmi les honnêtes gens. je suis devenu tison. cela est vrai . Il se tourna vers les trois forçats : – Eh bien. je suis devenu maire . j'étais un pauvre paysan très peu intelligent. et dit : – 423 – . J'étais stupide. Les galères font le galérien. je ne vais pas vous raconter ma vie. vous ne me croyez pas ! Voilà qui est affligeant. une espèce d'idiot . Enfin. dans les cendres de la cheminée. hésita un moment.

Relève ta manche. – Vous voyez bien. F. que je suis Jean Valjean. c'est celle du débarquement de l'empereur à Cannes. Le malheureux homme se tourna vers l'auditoire et vers les juges avec un sourire dont ceux qui l'ont vu sont encore navrés lorsqu'ils y songent. l'avocat général oubliait qu'il était là pour requérir. Cette date. C'était le sourire du triomphe. Personne ne se rappelait plus le rôle que chacun pouvait avoir à jouer . le pré– 424 – . Il n'y avait plus dans cette enceinte ni juges. il n'y avait que des yeux fixes et des cœurs émus. Cochepaille releva sa manche. dit Chenildieu. ni accusateurs. P. Un gendarme approcha une lampe . qui te surnommais toi-même Je-nie-Dieu.. dit-il. Réponds. tous les regards se penchèrent autour de lui sur son bras nu. pour effacer les trois lettres T. Il s'adressa à Cochepaille : – Cochepaille. 1er mars 1815. c'était aussi le sourire du désespoir. tu as près de la saignée du bras gauche une date gravée en lettres bleues avec de la poudre brûlée. tu as toute l'épaule droite brûlée profondément.– Te rappelles-tu ces bretelles en tricot à damier que tu avais au bagne ? Brevet eut comme une secousse de surprise et le regarda de la tête aux pieds d'un air effrayé. ni gendarmes . parce que tu t'es couché un jour l'épaule sur un réchaud plein de braise. la date y était. est-ce vrai ? – C'est vrai. qu'on y voit toujours cependant. Lui continua : – Chenildieu.

et de l'effet civilisateur spécifique au théâtre. Il était évident qu'on avait sous les yeux Jean Valjean. puisqu'on ne m'arrête pas. Aucun peut-être ne se rendait compte de ce qu'il éprouvait . Pas une voix ne s'éleva. qui sera développée dans William Shakespeare (I. comme par une sorte de révélation électrique. comprit tout de suite et d'un seul coup d'œil cette simple et magnifique histoire d'un homme qui se livrait pour qu'un autre homme ne fût pas condamné à sa place. Je m'en vais. 4. J'ai plusieurs choses à faire. mais il est Dans cette brève et lumineuse communion des consciences s'ébauche une théorie de la vertu moralisatrice de l'art. 5. mais qui dans l'instant fut irrésistible186. Sans qu'il fût besoin d'aucune explication désormais. Tous s'écartèrent.sident qu'il était là pour présider. les hésitations. sans doute. 7). ne se disait qu'il voyait resplendir là une grande lumière . L'apparition de cet homme avait suffi pour remplir de clarté cette aventure si obscure le moment d'auparavant. Monsieur l'avocat général sait qui je suis. On n'a jamais su qui ouvrit la porte. tous intérieurement se sentaient éblouis. – Je ne veux pas déranger davantage l'audience. c'est de prendre toutes les âmes et de faire de tous les témoins des spectateurs. aucune autorité n'intervint. toute cette foule. il sait où je vais. Il se dirigea vers la porte de sortie. il me fera arrêter quand il voudra. aucun. Le propre des spectacles sublimes. Cela rayonnait. 2 et II. Il avait en ce moment ce je ne sais quoi de divin qui fait que les multitudes reculent et se rangent devant un homme. aucune question ne fut faite. Il traversa la foule à pas lents. les petites résistances possibles se perdirent dans ce vaste fait lumineux. pas un bras ne s'étendit pour l'empêcher. Les détails. Impression qui passa vite. reprit Jean Valjean. le défenseur qu'il était là pour défendre. Chose frappante. 186 – 425 – .

tous ceux qui sont ici. Arrivé là. je reste à votre disposition. le verdict du jury déchargeait de toute accusation le nommé Champmathieu . Puis il s'adressa à l'auditoire : – Vous tous.certain que la porte se trouva ouverte lorsqu'il y parvint. vous me trouvez digne de pitié. et la porte se referma comme elle avait été ouverte. Cependant j'aurais mieux aimé que tout ceci n'arrivât pas. s'en allait stupéfait. mis en liberté immédiatement. et Champmathieu. – 426 – . Moins d'une heure après. Il sortit. il se retourna et dit : – Monsieur l'avocat général. car ceux qui font de certaines choses souveraines sont toujours sûrs d'être servis par quelqu'un dans la foule. je me trouve digne d'envie. croyant tous les hommes fous et ne comprenant rien à cette vision. n'est-ce pas ? Mon Dieu ! quand je pense à ce que j'ai été sur le point de faire.

allez ! Elle lui expliqua ce qui s'était passé. dit-il. monsieur le maire ! s'écria-t-elle. Fantine avait eu une nuit de fièvre et d'insomnie. La sœur n'osa pas interroger monsieur le maire. parce qu'elle croyait que monsieur le maire était allé chercher son enfant à Montfermeil. La digne sœur était depuis quelques instants dans le laboratoire de l'infirmerie. au matin. penchée sur ses drogues et sur ses fioles et regardant de très près à cause de cette brume que le crépuscule répand sur les objets. Madeleine regarde ses cheveux Le jour commençait à poindre. mais elle vit bien à son air que ce n'était point de là qu'il venait.Livre huitième – Contre-coup Chapitre I Dans quel miroir M. – 427 – . elle s'endormit. Il répondit. La sœur Simplice qui l'avait veillée profita de ce sommeil pour aller préparer une nouvelle potion de quinquina. que Fantine était bien mal la veille et que maintenant elle était mieux. pleine d'ailleurs d'images heureuses . – Tout cela est bien. – C'est vous. Tout à coup elle tourna la tête et fit un léger cri. à voix basse : – Comment va cette pauvre femme ? – Pas mal en ce moment. Il venait d'entrer silencieusement. vous avez eu raison de ne pas la détromper. Madeleine était devant elle. Mais nous avons été bien inquiets. M.

– Oui. monsieur ! s'écria-t-elle. La sœur se sentit glacée par je ne sais quoi d'inconnu qu'elle entrevoyait dans tout ceci. Madeleine prit la glace. La sœur Simplice n'avait point de miroir . – Mon Dieu. – On ne pourrait cependant pas mentir. monsieur le maire. mais maintenant. et dit : – Tiens ! Il prononça ce mot avec indifférence et comme s'il pensait à autre chose. que vous est-il donc arrivé ? vos cheveux sont tout blancs ! – Blancs ! dit-il. Il demanda : – Puis-je la voir ? – 428 – . Il éclairait en face le visage de M. – Dieu nous inspirera. y considéra ses cheveux. qu'elle va vous voir et qu'elle ne verra pas son enfant. reprit la sœur. Le plein jour s'était fait dans la chambre. dit-il. elle fouilla dans une trousse et en tira une petite glace dont se servait le médecin de l'infirmerie pour constater qu'un malade était mort et ne respirait plus. que lui dirons-nous ? Il resta un moment rêveur. M. murmura la sœur à demi-voix. Le hasard fit que la sœur leva les yeux. Madeleine.

La religieuse ne sembla pas remarquer ce mot « peut-être ». s'approcha du lit et entrouvrit les rideaux. – Sans doute. puis il entra dans la chambre de Fantine. mais monsieur le maire peut entrer. – Si elle ne voyait pas monsieur le maire d'ici là. et quand l'enfant arriverait elle penserait tout naturellement que monsieur le maire est arrivé avec l'enfant. qui donnait un sens obscur et singulier aux paroles de M. qui la transfigurait dans son sommeil. et dont le bruit pouvait réveiller la malade. puis il dit avec sa gravité calme : – Non. Madeleine parut réfléchir quelques instants. mais il faut au moins deux ou trois jours. répandue sur son visage. ma sœur. et qui navre les pauvres mères lorsqu'elles veillent la nuit près de leur enfant condamné et endormi. Il fit quelques observations sur une porte qui fermait mal.– Est-ce que monsieur le maire ne lui fera pas revenir son enfant ? dit la sœur. Je suis peut-être pressé. reprit timidement la sœur. elle ne saurait pas que monsieur le maire est de retour. Son souffle sortait de sa poitrine avec ce bruit tragique qui est propre à ces maladies. il serait aisé de lui faire prendre patience. On n'aurait pas de mensonge à faire. Mais cette respiration pénible troublait à peine une sorte de sérénité ineffable. Elle répondit en baissant les yeux et la voix respectueusement : – En ce cas. Sa pâleur était devenue de la blancheur . le maire. il faut que je la voie. elle repose. Ses longs cils blonds. la seule beauté qui lui fût restée de sa virginité et de sa jeunesse. Elle dormait. palpitaient tout en – 429 – . M. osant à peine hasarder une question. ses joues étaient vermeilles.

comme il faisait deux mois auparavant. M. Ils étaient encore là tous les deux dans la même attitude. Il se tenait près de ce lit. quand arrive l'instant où les doigts mystérieux de la mort vont cueillir l'âme. elle avait des cheveux gris et lui des cheveux blancs. elle dormant. et semble à la fois se dérober et s'offrir. La branche. Elle ressemblait plutôt à ce qui va s'envoler qu'à ce qui va mourir. le doigt sur la bouche. Le corps humain a quelque chose de ce tressaillement. Madeleine resta quelque temps immobile près de ce lit. seulement maintenant.demeurant clos et baissés. lorsqu'une main s'approche pour détacher la fleur. regardant tour à tour la malade et le crucifix. Elle ouvrit les yeux. Toute sa personne tremblait de je ne sais quel déploiement d'ailes prêtes à s'entrouvrir et à l'emporter. on n'eût jamais pu croire que c'était là une malade presque désespérée. À la voir ainsi. lui priant . debout. et dit paisiblement. mais qu'on ne voyait pas. qu'on sentait frémir. depuis ces deux mois écoulés. La sœur n'était pas entrée avec lui. comme s'il y eût eu dans la chambre quelqu'un à faire taire. avec un sourire : – Et Cosette ? – 430 – . le vit. frissonne. le jour où il était venu pour la première fois la voir dans cet asile.

Chapitre II Fantine heureuse Elle n'eut pas un mouvement de surprise. Il y a longtemps que je vous vois. Je vous ai suivi des yeux toute la nuit. Il vint en aide à M. Elle joignit les mains avec une expression qui contenait tout ce que la prière peut avoir à la fois de plus violent et de plus doux. mais je vous voyais. dites-moi donc où est Cosette ? Pourquoi ne l'avoir pas mise sur mon lit pour le moment où je m'éveillerais ? Il répondit machinalement quelque chose qu'il n'a jamais pu se rappeler plus tard. – Mais. Je dormais. ni un mouvement de joie . était survenu. apportez-la-moi ! – 431 – . avec tant de certitude. dit le médecin. elle était la joie même. – Mon enfant. averti. reprit-elle. Madeleine. Il leva son regard vers le crucifix. qu'il ne trouva pas une parole. Les yeux de Fantine s'illuminèrent et couvrirent de clarté tout son visage. – Oh ! s'écria-t-elle. avec une absence si complète d'inquiétude et de doute. Elle continua : – Je savais que vous étiez là. Heureusement le médecin. Votre enfant est là. Vous étiez dans une gloire et vous aviez autour de vous toutes sortes de figures célestes. Cette simple question : « Et Cosette ? » fut faite avec une foi si profonde. calmez-vous.

Autrefois. Quand monsieur le médecin voudra. je n'aurais pas parlé comme je viens de faire. Je comprends. il m'apportera ma Cosette. – Mais je suis guérie ! je vous dis que je suis guérie ! Est-il âne. Il ne suffit pas de la voir. Est-ce que ce n'est pas bien naturel que j'aie envie de voir mon enfant qu'on a été me chercher exprès à Montfermeil ? Je ne suis pas en colère. reprit le médecin. La pauvre mère courba la tête. Savez-vous ? on me l'apporterait maintenant que je me mettrais à lui parler doucement. dit le médecin. mais je vous jure que cela ne m'aurait pas fait de mal de voir ma fille. je vous demande pardon. pas en ce moment. La vue de votre enfant vous agiterait et vous ferait du mal. je sens bien que je n'ai plus rien du tout . – Monsieur le médecin. on dira : il faut lui donner son enfant. ce médecin ! Ah çà ! je veux voir mon enfant. puisque je suis guérie . il m'est arrivé tant de malheurs que quelquefois je ne sais plus ce que je dis. vous craignez l'émotion. – Pas encore. Toute la nuit j'ai vu des choses blanches et des personnes qui me souriaient. comme vous vous emportez. Vous avez un reste de fièvre. je vous demande vraiment bien pardon. Il faut d'abord vous guérir. il faut vivre pour elle.Touchante illusion de mère ! Cosette était toujours pour elle le petit enfant qu'on apporte. j'attendrai tant que vous voudrez. – 432 – . Je la vois. je ne la quitte pas des yeux depuis hier au soir. Quand vous serez raisonnable. mais je vais faire comme si j'étais malade et ne pas bouger pour faire plaisir aux dames d'ici. Je n'ai plus de fièvre. je m'opposerai à ce que vous ayez votre enfant. Tant que vous serez ainsi. je vous l'amènerai moi-même. Je sais bien que je vais être heureuse. Quand on verra que je suis bien tranquille. Elle l'interrompit impétueusement. moi ! – Vous voyez. Voilà tout.

M. la voyant si paisible. et puis vous sortez vos bras du lit. elle craignait d'avoir compromis par quelques plaintes trop passionnées la confiance qu'elle voulait inspirer. mais apaisez-vous. et cela vous fait tousser. Je suis joyeuse. Cependant. Oh ! que je voudrais donc la voir ! Monsieur le maire. – 433 – . cela n'a pas de mémoire. Elle se tourna vers lui . Dites ! vous qui êtes le maître. elle m'a oubliée. Avait-elle du linge blanc seulement ? Ces Thénardier la tenaient-ils proprement ? Comment la nourrissait-on ? Oh ! comme j'ai souffert. si vous saviez ! de me faire toutes ces questions-là dans le temps de ma misère ! Maintenant. on ne fît pas difficulté de lui amener Cosette. afin que. dit-il. et cela ne pense plus à rien. elle ne pouvait s'empêcher d'adresser à M. des quintes de toux interrompaient Fantine presque à chaque mot. et elle se mit à dire des paroles indifférentes. Madeleine s'était assis sur une chaise qui était à côté du lit. l'avez-vous trouvée jolie ? N'est-ce pas qu'elle est belle. – Avez-vous fait un bon voyage. tout en se contenant. vous la verrez bientôt. elle faisait visiblement effort pour paraître calme et « bien sage ». pauvre chou ! Les enfants. Madeleine mille questions. c'est passé. Vous parlez trop vivement. si vous vouliez ! Il lui prit la main : – Cosette est belle. Aujourd'hui cela voit une chose et demain une autre. A-t-elle bien supporté la route ? Hélas ! elle ne me reconnaîtra pas ! Depuis le temps. monsieur le maire ? Oh ! comme vous êtes bon d'avoir été me la chercher ! Dites-moi seulement comment elle est. comme elle disait dans cet affaiblissement de la maladie qui ressemble à l'enfance. ma fille ? Vous devez avoir eu bien froid dans cette diligence ! Est-ce qu'on ne pourrait pas l'amener rien qu'un petit moment ? On la remporterait tout de suite après. En effet. Fantine ne murmura pas. C'est comme des oiseaux. Cosette se porte bien.

C'est une espèce de gargote que cette auberge-là. on va y faire des parties de plaisir. retint son souffle. n'est-ce-pas ? L'été. Fantine écouta encore quelque temps. courait pour se réchauffer. Il y avait un enfant qui jouait dans la cour . Madeleine lui tenait toujours la main. sa visite faite. M. Hélas ! à quoi les jeux des enfants ne se mêlent-ils pas ! C'était cette petite fille que Fantine entendait chanter. au milieu de ce silence. l'enfant de la portière ou d'une ouvrière quelconque. Fantine s'écria : – Je l'entends ! mon Dieu ! je l'entends ! Elle étendit le bras pour qu'on se tût autour d'elle. Ces Thénardier font-ils de bonnes affaires ? Il ne passe pas grand monde dans leur pays. allait. il la considérait avec anxiété . puis son visage s'assombrit. cet homme-là ! – 434 – . c'était une petite fille. et se mit à écouter avec ravissement. la voix s'éteignit. Madeleine l'entendit qui disait à voix basse : – Comme ce médecin est méchant de ne pas me laisser voir ma fille ! Il a une mauvaise figure. Cependant. Montfermeil. Le médecin. et M. C'est là un de ces hasards qu'on retrouve toujours et qui semblent faire partie de la mystérieuse mise en scène des événements lugubres. riait et chantait à haute voix. c'est ma Cosette ! je reconnais sa voix ! L'enfant s'éloigna comme il était venu. – Oh ! reprit-elle. il était évident qu'il était venu pour lui dire des choses devant lesquelles sa pensée hésitait maintenant. venait. s'était retiré. L'enfant. La sœur Simplice était seule restée auprès d'eux.– C'est assez joli.

elle s'était soulevée à demi sur son séant. elle aura l'air d'une petite femme. d'abord ! M. deux. et elle paraissait fixer sur quelque chose de formidable. – … Un. Tout à coup elle cessa de parler. son visage. – Mon Dieu ! s'écria-t-il. Fantine était devenue effrayante. quatre… elle a sept ans. cela lui fit lever machinalement la tête. Et puis elle fera sa première communion. Fantine ? Elle ne répondit pas. Elle courra dans l'herbe après les papillons. l'esprit plongé dans des réflexions sans fond. – Comme nous allons être heureuses ! Nous aurons un petit jardin. – 435 – . Elle ne parlait plus. des bas à jour. devant elle. elle lui toucha le bras d'une main et de l'autre lui fit signe de regarder derrière lui. radieux le moment d'auparavant. Ô ma bonne sœur. son œil agrandi par la terreur. Il écoutait ces paroles comme on écoute un vent qui souffle. Madeleine me l'a promis. la tête sur l'oreiller. elle ne quitta point des yeux l'objet quelconque qu'elle semblait voir. vous ne savez pas comme je suis bête. Je la regarderai. Elle doit savoir ses lettres maintenant. son épaule maigre sortait de sa chemise. Dans cinq ans.Cependant le fond riant de ses idées revint. Je la ferai épeler. Elle continua de se parler à elle-même. et vit Javert. Ah çà ! quand fera-t-elle sa première communion ? Elle se mit à compter sur ses doigts. Il se retourna. les yeux à terre. voilà que je pense à la première communion de ma fille ! Et elle se mit à rire. à l'autre extrémité de la chambre. Elle aura un voile blanc. trois. était blême. Qu'avez-vous. Ma fille jouera dans le jardin. Il avait quitté la main de Fantine. elle ne respirait plus .

Chapitre III Javert content Voici ce qui s'était passé.. de la cour et du jury. sur les erreurs judiciaires. etc. Le défenseur avait eu peu de peine à réfuter cette harangue et à établir que. c'est-à-dire du vrai Jean Valjean. Un peu avant six heures du matin. du public. revenu du premier saisissement. et le jury en quelques minutes avait mis hors de cause Champmathieu. Cependant. et. la face de l'affaire était bouleversée de fond en comble. quand M. et que le jury n'avait plus devant les yeux qu'un innocent. etc. le président dans son résumé s'était joint au défenseur. Madeleine. Madeleine était sorti de la salle des assises d'Arras. puis d'entrer à l'infirmerie et de voir Fantine. Il était rentré à son auberge juste à temps pour repartir par la malle-poste où l'on se rappelle qu'il avait retenu sa place. l'avocat général s'enferma avec le président. déclarer que ses convictions n'étaient en rien modifiées par cet incident bizarre qui s'éclaircirait plus tard. L'avocat avait tiré de là quelques épiphonèmes. en attendant. Ils conférèrent « de la nécessité de se saisir de la personne de M. Laffitte. à peine avait-il quitté la salle d'audience de la cour d'assises. n'ayant plus Champmathieu. La persistance de l'avocat général était visiblement en contradiction avec le sentiment de tous. Minuit et demi venait de sonner. Cependant il fallait un Jean Valjean à l'avocat général. il était arrivé à Montreuil-sur-mer. évidemment le vrai Jean Valjean. et requérir. malheureusement peu neufs. le maire de Mon– 436 – . avait pris la parole pour déplorer l'acte de folie de l'honorable maire de Montreuil-sur-mer.. par suite des révélations de M. la condamnation de ce Champmathieu. et son premier soin avait été de jeter à la poste sa lettre à M. Immédiatement après la mise en liberté de Champmathieu. il prit Madeleine. que l'avocat général.

grave. Il fallait bien que justice eût son cours. et il avait été choqué que le maire de Montreuil-sur-mer. quoique le président fût homme bon et assez intelligent. L'ordre d'arrestation fut donc expédié. Ceci révélait une agitation inouïe. Et puis. Quelqu'un qui l'eût connu à fond et qui l'eût examiné attentivement eût frémi. L'ordre d'arrestation. et en chargea l'inspecteur de police Javert. au lieu d'être sur sa nuque.treuil-sur-mer ». en deux mots. était ainsi conçu : – L'inspecteur Javert appréhendera au corps le sieur Madeleine. et lui eût trouvé l'air le plus ordinaire du monde. entièrement écrite de sa main sur la minute de son rapport au procureur général. Cette phrase. L'avocat général l'envoya à Montreuil-sur-mer par un exprès. – 437 – . l'avocat général. eût dit l'empereur et non Buonaparte. maire de Montreuil-sur-mer. avait ses cheveux gris parfaitement lissés sur les tempes et venait de monter l'escalier avec sa lenteur habituelle. pour tout dire. mit Javert au fait de ce qui était arrivé à Arras. L'exprès était lui-même un homme de police fort entendu qui. La boucle de son col de cuir. à franc étrier. Quelqu'un qui n'eût pas connu Javert et qui l'eût vu au moment où il pénétra dans l'antichambre de l'infirmerie n'eût pu rien deviner de ce qui se passait. On sait que Javert était revenu à Montreuil-sur-mer immédiatement après avoir fait sa déposition. il était en même temps fort royaliste et presque ardent. Javert se levait au moment où l'exprès lui remit l'ordre d'arrestation et le mandat d'amener. le président fit peu d'objections. a été reconnu pour être le forçat libéré Jean Valjean. était sur son oreille gauche. en parlant du débarquement à Cannes. signé de l'avocat général. est de M. La première émotion passée. qui. où il y a beaucoup de de. calme. Il était froid. dans l'audience de ce jour.

sans bouger. le vit. sans remuer. Aucun sentiment humain ne réussit à être effroyable comme la joie. rigide avec les boutons de son habit. ni à son uniforme .Javert était un caractère complet. Madeleine. Javert. La certitude de tenir enfin Jean Valjean fit apparaître sur sa physionomie tout ce qu'il avait dans l'âme. Il resta ainsi près d'une minute sans qu'on s'aperçût de sa présence. accoutumée qu'elle était à voir des gens armés demander monsieur le maire. et s'était fait indiquer la chambre de Fantine par la portière sans défiance. la main gauche dans sa redingote fermée jusqu'au menton. Le fond remué monta – 438 – . avait requis un caporal et quatre soldats au poste voisin. Ce fut le visage d'un démon qui vient de retrouver son damné. et fit retourner M. Javert tourna la clef. Tout à coup Fantine leva les yeux. Il était venu simplement. À proprement parler. ne laissant faire de pli ni à son devoir. À l'instant où le regard de Madeleine rencontra le regard de Javert. sans approcher. et entra. il fallait qu'il y eût en lui une de ces émotions qu'on pourrait appeler des tremblements de terre intérieurs. Pour qu'il eût mal mis la boucle de son col. Dans le pli du coude on pouvait voir le pommeau de plomb de son énorme canne. méthodique avec les scélérats. Il se tint debout dans la porte entrebâillée. poussa la porte avec une douceur de garde-malade ou de mouchard. le chapeau sur la tête. avait laissé les soldats dans la cour. Arrivé à la chambre de Fantine. il n'entra pas. devint épouvantable. laquelle disparaissait derrière lui.

il rayonnait. l'autorité. il étalait en plein azur la bestialité surhumaine d'un archange féroce . L'humiliation d'avoir un peu perdu la piste et de s'être mépris quelques minutes sur ce Champmathieu. il exterminait. l'ombre redoutable de l'action qu'il accomplissait faisait visible à son poing crispé le vague flamboiement de l'épée sociale . même hideuses. La probité. debout. la conscience légale. l'erreur. la rébellion. il tenait sous son talon le crime. la justice. Ce sont des vertus qui ont un vice. il souriait et il y avait une incontestable grandeur dans ce saint Michel monstrueux. il faisait sortir de la loi la foudre. il se dressait dans une gloire . L'impitoyable joie honnête d'un fanatique en pleine atrocité conserve on ne sait quel rayonnement lugubrement vénérable. sont des choses qui. en se trompant. Javert en ce moment était au ciel. lui Javert. effroyable. persiste dans l'horreur. s'effaçait sous l'orgueil d'avoir si bien deviné d'abord et d'avoir eu si longtemps un instinct juste. heureux et indigné. toutes les étoiles . la conviction. la vindicte publique. Il avait derrière lui et autour de lui. altier. peuvent devenir hideuses. mais pourtant avec une intuition confuse de sa nécessité et de son succès. Le contentement de Javert éclata dans son attitude souveraine. Sans qu'il s'en rendit nettement compte. l'idée du devoir. l'enfer. La difformité du triomphe s'épanouit sur ce front étroit. propre à la conscience humaine. la raison. restent grandes . Ce fut tout le déploiement d'horreur que peut donner une figure satisfaite. Sans qu'il s'en doutât. la perdition. Javert. dans son bonheur formidable. n'avait rien d'ignoble. la sincérité. le vice. il vengeait la société. la lumière et la vérité dans leur fonction céleste d'écrasement du mal. il y avait dans sa victoire un reste de défi et de combat . mais qui. Javert. la chose jugée. il protégeait l'ordre. il personnifiait. était à plaindre comme tout ignorant qui triomphe. à une profondeur infinie. éclatant. leur majesté. il prêtait main-forte à l'absolu .à la surface. Rien n'était poignant et terrible comme cette – 439 – . la candeur.

figure où se montrait ce qu'on pourrait appeler tout le mauvais du bon. – 440 – .

il n'entra point en matière . elle cacha son visage de ses deux mains et cria avec angoisse : – Monsieur Madeleine. seulement elle ne douta pas qu'il ne revint la chercher. Elle ne put supporter cette figure affreuse. sauvez-moi ! Jean Valjean – nous ne le nommerons plus désormais autrement – s'était levé. Javert ne dit pas : « Allons. Ce n'est pas pour vous qu'il vient.Chapitre IV L'autorité reprend ses droits La Fantine n'avait point vu Javert depuis le jour où M. Jean Valjean était une sorte de combattant mystérieux et insaisissable. vite ! Il y eut dans l'inflexion qui accompagna ces deux mots je ne sais quoi de fauve et de frénétique. Il dit à Fantine de sa voix la plus douce et la plus calme : – Soyez tranquille. le maire l'avait arrachée à cet homme. Javert répondit : – Allons. Puis il s'adressa à Javert et lui dit : – Je sais ce que vous voulez. ce n'était plus une parole humaine. vite ! » il dit : « Allonouaite ! » Aucune orthographe ne pourrait rendre l'accent dont cela fut prononcé . Son cerveau malade ne se rendit compte de rien. un lutteur ténébreux qu'il étreignait depuis cinq ans sans pouvoir le renver– 441 – . Pour lui. c'était un rugissement. Il ne fit point comme d'habitude . il n'exhiba point de mandat d'amener. elle se sentit expirer.

en effet. Au cri de Javert. À qui pouvait s'adresser ce tutoiement abject ? elle seulement. il ne fit point un pas . vite ! » En parlant ainsi. Que pouvait-elle craindre ? Javert avança au milieu de la chambre et cria : – Ah çà ! viendras-tu ? La malheureuse regarda autour d'elle. elle vit monsieur le maire courber la tête. avait pris Jean Valjean au collet. Javert. Il n'y avait personne que la religieuse et monsieur le maire. Elle vit le mouchard Javert saisir au collet monsieur le maire . Elle frissonna. le maire était là. Alors elle vit une chose inouïe. Il se borna à dire : « Allons. mais aussi dans le personnage du wapentake de L'Homme qui rit. Motif largement développé dans Les Travailleurs de la mer. C'était ce regard que la Fantine avait senti pénétrer jusque dans la moelle de ses os deux mois auparavant. Fantine avait rouvert les yeux. et avec lequel il avait coutume de tirer violemment les misérables à lui187. il lança sur Jean Valjean ce regard qu'il jetait comme un crampon. Il lui sembla que le monde s'évanouissait. Voici Javert pieuvre. 187 – 442 – . Mais M.ser. mais une fin. Cette arrestation n'était pas un commencement. tellement inouïe que jamais rien de pareil ne lui était apparu dans les plus noirs délires de la fièvre.

je voudrais vous dire un mot en particulier.– Monsieur le maire ! cria Fantine. reprit Jean Valjean. Javert éclata de rire. – Il n'y a plus de monsieur le maire ici ! Jean Valjean n'essaya pas de déranger la main qui tenait le col de sa redingote. on me parle tout haut à moi ! Jean Valjean continua en baissant la voix : – C'est une prière que j'ai à vous faire… – Je te dis de parler tout haut. – Mais cela ne doit être entendu que de vous seul… – Qu'est-ce que cela me fait ? je n'écoute pas ! Jean Valjean se tourna vers lui et lui dit rapidement et très bas : – 443 – . – Monsieur. – Tout haut ! parle tout haut ! répondit Javert . de cet affreux rire qui lui déchaussait toutes les dents. Il dit : – Javert… Javert l'interrompit : – Appelle-moi monsieur l'inspecteur.

et cherchant autour d'elle comme quelqu'un qui se noie. – Tu veux rire ! cria Javert. Ah çà ! je ne te croyais pas bête ! Tu me demandes trois jours pour t'en aller ! Tu dis que c'est pour aller chercher l'enfant de cette fille ! Ah ! ah ! c'est bon ! voilà qui est bon ! Fantine eut un tremblement. ouvrant convulsivement les mains. Vous m'accompagnerez si vous voulez.– Accordez-moi trois jours ! trois jours pour aller chercher l'enfant de cette malheureuse femme ! Je payerai ce qu'il faudra. elle regarda la religieuse. il y a un forçat appelé Jean Valjean ! c est lui que je tiens ! voilà ce qu'il y a ! Fantine se dressa en sursaut. puis elle s'affaissa subitement sur l'oreiller. appuyée sur ses bras roides et sur ses deux mains. où est Cosette ? Je veux mon enfant ! Monsieur Madeleine ! monsieur le maire ! Javert frappa du pied. – Voilà l'autre. répondez-moi. elle regarda Jean Valjean. la bouche béante. aller chercher mon enfant ! Elle n'est donc pas ici ! Ma sœur. Il y a un voleur. elle ouvrit la bouche comme pour parler. elle étendit les bras avec angoisse. – Mon enfant ! s'écria-t-elle. – 444 – . à présent ! Te tairas-tu. la chemise et le collet de Jean Valjean : – Je te dis qu'il n'y a point de monsieur Madeleine et qu'il n'y a point de monsieur le maire. il était temps ! Il regarda fixement Fantine et ajouta en reprenant à poignée la cravate. elle regarda Javert. Sa tête heurta le chevet du lit et vint retomber sur sa poitrine. les yeux ouverts et éteints. ses dents claquèrent. il y a un brigand. un râle sortit du fond de sa gorge. drôlesse ! Gredin de pays où les galériens sont magistrats et où les filles publiques sont soignées comme des comtesses ! Ah mais ! tout ça va changer .

Je ne suis pas ici pour entendre des raisons. chose facile à des muscles comme les siens. Économisons tout ça. marcha lentement vers le lit de Fantine. et ne songeant évi– 445 – . et se mit à contempler Fantine immobile et étendue. saisit à poigne-main la maîtresse-tringle. sa barre de fer au poing. ou les poucettes ! Il y avait dans un coin de la chambre un vieux lit en fer en assez mauvais état qui servait de lit de camp aux sœurs quand elles veillaient. Quand il y fut parvenu. et s'adossa au chambranle de la porte sans quitter du regard Jean Valjean. saisit sa canne par le petit bout. et considéra Javert. Jean Valjean. et l'ouvrit comme il eût ouvert la main d'un enfant. il se retourna. La garde est en bas. Javert recula vers la porte. et dit à Javert d'une voix qu'on entendait à peine : – Je ne vous conseille pas de me déranger en ce moment. Jean Valjean posa son coude sur la pomme du chevet du lit et son front sur sa main. Marchons tout de suite. Jean Valjean posa sa main sur la main de Javert qui le tenait.Elle était morte. puis il dit à Javert : – Vous avez tué cette femme. Jean Valjean alla à ce lit. mais Jean Valjean pouvait profiter de cette minute pour s'évader. absorbé. Il demeura ainsi. c'est que Javert tremblait. disloqua en un clin d'œil le chevet déjà fort délabré. Il resta donc. Il eut l'idée d'aller appeler la garde. muet. – Finirons-nous ! cria Javert furieux. Ce qui est certain.

a souvent raconté qu'au moment où Jean Valjean parla à l'oreille de Fantine. c'est que la sœur Simplice. La face de Fantine en cet instant semblait étrangement éclairée. et. Puis il se redressa. la souleva doucement. pleines de l'étonnement du tombeau. – 446 – . se tournant vers Javert : – Maintenant. et la baisa. Jean Valjean prit dans ses deux mains la tête de Fantine et l'arrangea sur l'oreiller comme une mère eût fait pour son enfant. Que lui dit-il ? Que pouvait dire cet homme qui était réprouvé à cette femme qui était morte ? Qu'était-ce que ces paroles ? Personne sur la terre ne les a entendues. je suis à vous. il se pencha vers Fantine et lui parla à voix basse. Jean Valjean s'agenouilla devant cette main. Ce qui est hors de doute. il lui rattacha le cordon de sa chemise et rentra ses cheveux sous son bonnet. La morte les entendit-elle ? Il y a des illusions touchantes qui sont peut-être des réalités sublimes. La main de Fantine pendait hors du lit. La mort. dit-il. unique témoin de la chose qui se passait. Après quelques instants de cette rêverie. Cela fait.demment plus à aucune chose de cette vie. il lui ferma les yeux. c'est l'entrée dans la grande lueur. elle vit distinctement poindre un ineffable sourire sur ces lèvres pâles et dans ces prunelles vagues. Il n'y avait plus rien sur son visage et dans son attitude qu'une inexprimable pitié.

Vraiment ? – Il ne s'appelait pas Madeleine. Il refusait la croix. tout le monde à peu près l'abandonna. – Eh bien ! je m'en doutais. trop parfait. en attendant qu'on le transfère. L'arrestation de M. il a un affreux nom. – Ah. Madeleine produisit à Montreuil-sur-mer une sensation. Boujean. Cela apprendra aux buonapartistes ! – 447 – . il donnait des sous à tous les petits drôles qu'il rencontrait. Nous sommes triste de ne pouvoir dissimuler que sur ce seul mot : c'était un galérien. et ce ne fut plus « qu'un galérien ». « Les salons » surtout abondèrent dans ce sens. En moins de deux heures tout le bien qu'il avait fait fut oublié. Toute la journée on entendait dans toutes les parties de la ville des conversations comme celle-ci : – Vous ne savez pas ? c'était un forçat libéré ! Qui ça ? – Le maire. trop confit. Madeleine ? – Oui.Chapitre V Tombeau convenable Javert déposa Jean Valjean à la prison de la ville. – Qu'on le transfère ! On va le transférer ! Où va-t-on le transférer ? – Il va passer aux assises pour un vol de grand chemin qu'il a fait autrefois. – Arrêté ! – En prison à la prison de la ville. Béjean. mon Dieu ! – Il est arrêté. ou pour mieux dire une commotion extraordinaire. fit cette réflexion dont il est presque impossible de sonder la profondeur : – Je n'en suis pas fâchée. – Bah ! M. Une vieille dame. Cet homme était trop bon. J'ai toujours pensé qu'il y avait là-dessous quelque mauvaise histoire. Bojean. Il est juste de dire qu'on ne connaissait pas encore les détails de l'événement d'Arras. abonnée au Drapeau blanc.

Le soir de ce même jour. Cette scène du bras passant par une ouverture répète très étrangement la scène du vol de pain (I. La pauvre bonne vieille avait fait tout cela sans en avoir conscience. saisit la clef et le bougeoir et alluma la bougie à la chandelle qui brûlait. la brave portière se leva machinalement. Elle connaissait cette main. 188 – 448 – . encore tout effarée et réfléchissant tristement. Trois ou quatre personnes seulement dans toute la ville restèrent fidèles à cette mémoire. et plaça le bougeoir à côté. cette digne vieille était assise dans sa loge. La fabrique avait été fermée toute la journée. Madeleine avait coutume de rentrer. La vieille portière qui l'avait servi fut du nombre. 2. la porte cochère était verrouillée. 6). Madeleine. C'était M. sœur Perpétue et sœur Simplice. cette manche de redingote. une main188 passa par l'ouverture. Ensuite elle se rassit sur sa chaise et se remit à songer. la rue était déserte. prit la clef de la chambre de M. Ce ne fut qu'au bout de plus de deux heures qu'elle sortit de sa rêverie et s'écria : « Tiens ! mon bon Dieu Jésus ! moi qui ai mis sa clef au clou ! » En ce moment la vitre de la loge s'ouvrit. Il n'y avait dans la maison que deux religieuses. ce bras. Vers l'heure où M. comme si elle l'attendait. avec un cri dans le gosier qu'elle retint. puis elle accrocha la clef au clou où il la prenait d'habitude. La portière leva les yeux et resta béante. Madeleine dans un tiroir et le bougeoir dont il se servait tous les soirs pour monter chez lui. qui veillaient près du corps de Fantine. Madeleine se dissipa à Montreuil-sur-mer.C'est ainsi que ce fantôme qui s'était appelé M.

puis il revint prendre sa bougie et rentra dans sa chambre. J'ai brisé un barreau d'une fenêtre. un passe-partout qui ouvrait une petite porte latérale . allez me chercher la sœur Simplice. J'y étais. Ce point n'a pas été éclairci. Il avait. s'écria-t-elle enfin. – 449 – . Jean Valjean était toujours pour elle monsieur le maire. je me suis laissé tomber du haut d'un toit. Arrivé en haut. Elle est sans doute près de cette pauvre femme. la fin de sa phrase eût manqué de respect au commencement. Il monta l'escalier qui conduisait à sa chambre. dit-il. comme elle le disait elle-même plus tard en racontant son aventure. et me voici. mais on avait dû le fouiller et lui prendre son passe-partout. il était bien sûr qu'elle le garderait mieux qu'il ne se garderait lui-même. il laissa son bougeoir sur les dernières marches de l'escalier. je vous croyais… Elle s'arrêta. – Mon Dieu. Il ne lui fit aucune recommandation . La vieille obéit en toute hâte. – En prison. ouvrit sa porte avec peu de bruit.Elle fut quelques secondes avant de pouvoir parler. saisie. et portait toujours sur lui. et alla fermer à tâtons sa fenêtre et son volet. monsieur le maire. Je monte à ma chambre. Il acheva sa pensée. On n'a jamais su comment il avait réussi à pénétrer dans la cour sans faire ouvrir la porte cochère.

et il posa sur cette feuille la pièce d'argent et les deux morceaux de fer. C'était la sœur Simplice.La précaution était utile . Il est probable que c'était le pain de la prison qu'il avait emporté en s'évadant. dit-il. sur son lit qui n'avait pas été défait depuis trois jours. sur sa table. elles nous tirent du fond des entrailles la nature humaine et la forcent de reparaître au dehors. Elle était pâle. elle avait les yeux rouges. Il tira d'une armoire une vieille chemise à lui qu'il déchira. il mordait dans un morceau de pain noir. Du reste il n'avait ni hâte ni agitation. La portière avait « fait la chambre ». Cela fit quelques morceaux de toile dans lesquels il emballa les deux flambeaux d'argent. Les violences de la destinée ont cela de particulier que. Il jeta un coup d'œil autour de lui. de façon que ce fût la première chose qu'on aperçût en entrant dans la chambre. si perfectionnés ou si refroidis que nous soyons. la chandelle qu'elle tenait vacillait dans sa main. – Entrez. on se souvient que sa fenêtre pouvait être aperçue de la rue. Il prit une feuille de papier sur laquelle il écrivit : Voici les deux bouts de mon bâton ferré et la pièce de quarante sous volée à Petit-Gervais dont j'ai parlé à la cour d'assises. Seulement elle avait ramassé dans les cendres et posé proprement sur la table les deux bouts du bâton ferré et la pièce de quarante sous noircie par le feu. Dans les émotions de cette – 450 – . sur sa chaise. tout en emballant les chandeliers de l'évêque. On frappa deux petits coups à la porte. et. Il ne restait aucune trace du désordre de l'avantdernière nuit. lorsque la justice plus tard fit une perquisition. Ceci a été constaté par les miettes de pain qui furent trouvées sur le carreau de la chambre.

Il achevait à peine qu'un grand bruit se fit dans l'escalier. cela la troublerait. on n'aurait qu'à m'arrêter dans sa chambre. Ils entendirent un tumulte de pas qui montaient. – Vous pouvez lire. et la vieille portière qui disait de sa voix la plus haute et la plus perçante : – Mon bon monsieur. la religieuse était redevenue femme. dit-il. que même je n'ai pas quitté ma porte ! Un homme répondit : – 451 – . mais elle put à peine balbutier quelques sons inarticulés. dit-il. Elle avait pleuré. on est à ma poursuite. – « Je prie monsieur le curé de veiller sur tout ce que je laisse ici. Le papier était déplié. Il voudra bien payer là-dessus les frais de mon procès et l'enterrement de la femme qui est morte aujourd'hui. vous remettrez ceci à monsieur le curé. » La sœur voulut parler. Jean Valjean venait d'écrire quelques lignes sur un papier qu'il tendit à la religieuse en disant : – Ma sœur. Elle y jeta les yeux. Elle parvint cependant à dire : – Est-ce que monsieur le maire ne désire pas revoir une dernière fois cette pauvre malheureuse ? – Non. et elle tremblait. Le reste sera aux pauvres. je vous jure le bon Dieu qu'il n'est entré personne ici de toute la journée ni de toute la soirée.journée. Elle lut.

Il était religieux. l'autorité ecclésiastique était la première de toutes. Javert entra. La chambre était disposée de façon que la porte en s'ouvrant masquait l'angle du mur à droite. Elle priait. Jean Valjean souffla la bougie et se mit dans cet angle. son élément. ni restriction. – 452 – . La porte s'ouvrit. La religieuse ne leva pas les yeux. Il était tout d'une pièce et n'admettait ni objection. La chandelle était sur la cheminée et ne donnait que peu de clarté. C'étaient des âmes murées à ce monde avec une seule porte qui ne s'ouvrait jamais que pour laisser sortir la vérité. Pour lui. La sœur Simplice tomba à genoux près de la table. superficiel et correct sur ce point comme sur tous. On se rappelle que le fond même de Javert. son premier mouvement fut de se retirer. En apercevant la sœur. Ils reconnurent la voix de Javert. bien entendu. À ses yeux un prêtre était un esprit qui ne se trompe pas.– Cependant il y a de la lumière dans cette chambre. une religieuse était une créature qui ne pèche pas. On entendait le chuchotement de plusieurs hommes et les protestations de la portière dans le corridor. son milieu respirable. c'était la vénération de toute autorité. Javert aperçut la sœur et s'arrêta interdit.

– Ainsi. Elle mentit deux fois de suite. et la vénérait particulièrement à cause de cela. Ô sainte fille ! vous n'êtes plus de ce monde depuis beaucoup d'années . nous le cherchons. vous ne l'avez pas vu ? La sœur répondit : – Non. coup sur coup. Son second mouvement fut de rester. Elle mentit. C'était cette sœur Simplice qui n'avait menti de sa vie. La sœur leva les yeux et répondit : – Oui. reprit Javert. vous avez rejoint dans la lumière vos sœurs les vierges et vos frères les anges . – Ma sœur. et de hasarder au moins une question.Cependant il y avait aussi un autre devoir qui le tenait. excusez-moi si j'insiste. c'est mon devoir. un homme. vous n'avez pas vu ce soir une personne. rapidement. Il s'est évadé. dit-il. que ce mensonge vous soit compté dans le paradis ! – 453 – . – Pardon. ce nommé Jean Valjean. dit Javert. sans hésiter. et qui le poussait impérieusement en sens inverse. Javert le savait. comme on se dévoue. êtes-vous seule dans cette chambre ? Il y eut un moment affreux pendant lequel la pauvre portière se sentit défaillir. et il se retira en saluant profondément.

qu'il portait un paquet et qu'il était vêtu d'une blouse. Sa tombe ressembla à son lit. sur ce que Jean Valjean avait laissé. en réservant.L'affirmation de la sœur fut pour Javert quelque chose de si décisif qu'il ne remarqua même pas la singularité de cette bougie qu'on venait de souffler et qui fumait sur la table. ne laissant que sa blouse. On coucha Fantine dans les ténèbres parmi les premiers os venus . un homme. On rendit Fantine à cette mère. Heureusement Dieu sait où retrouver l'âme. de qui s'agissait-il ? d'un forçat et d'une fille publique. par le témoignage de deux ou trois rouliers qui l'avaient rencontré. elle subit la promiscuité des cendres. Le curé crut bien faire. le plus d'argent possible aux pauvres. Cependant un vieux ouvrier était mort quelques jours auparavant à l'infirmerie de la fabrique. Un dernier mot sur Fantine. s'éloignait rapidement de Montreuil-sur-mer dans la direction de Paris. Après tout. et le réduisit à ce strict nécessaire qu'on appelle la fosse commune. Fantine fut donc enterrée dans ce coin gratis du cimetière qui est à tous et à personne. C'était peut-être celle-là. la terre. et fit bien peut-être. Il a été établi. Une heure après. Elle fut jetée à la fosse publique. et où l'on perd les pauvres. C'est pourquoi il simplifia l'enterrement de Fantine. – 454 – . marchant à travers les arbres et les brumes. Nous avons tous une mère. Où avait-il pris cette blouse ? On ne l'a jamais su. Cet homme était Jean Valjean.

..............55 Chapitre XI Une restriction ........................................................................................................... 108 Chapitre III Héroïsme de l'obéissance passive .......................129 Chapitre VII Le dedans du désespoir .... 72 Chapitre XII Solitude de monseigneur Bienvenu ........................................147 Chapitre X L'homme réveillé ........................ 90 Chapitre I Le soir d'un jour de marche................ 90 Chapitre II La prudence conseillée à la sagesse .144 Chapitre IX Nouveaux griefs ........................149 – 455 – .................................... 113 Chapitre IV Détails sur les fromageries de Pontarlier ................ 45 Chapitre IX Le frère raconté par la sœur ................................ 4 Chapitre I Monsieur Myriel .135 Chapitre VIII L'onde et l'ombre..................... 50 Chapitre X L'évêque en présence d'une lumière inconnue......................................................... 8 Chapitre III À bon évêque dur évêché ..126 Chapitre VI Jean Valjean . 87 Livre deuxième – La chute.......................................................................... 39 Chapitre VIII Philosophie après boire..........................31 Chapitre VII Cravatte........................................18 Chapitre V Que monseigneur Bienvenu faisait durer trop longtemps ses soutanes......................................................................................15 Chapitre IV Les œuvres semblables aux paroles.............. 78 Chapitre XIII Ce qu'il croyait........................................................................ 121 Chapitre V Tranquillité ............................................................................................ 27 Chapitre VI Par qui il faisait garder sa maison ...................................................................................................................... 4 Chapitre II Monsieur Myriel devient monseigneur Bienvenu. 82 Chapitre XIV Ce qu'il pensait ...................Table des matières Livre premier – Un juste..................................................................................................

............. Madeleine en deuil ...................................................................................... c'est quelquefois livrer ....251 Chapitre IV M................Chapitre XI Ce qu'il fait ............................................................................................................................................... 237 Chapitre III L'Alouette............. 247 Chapitre III Sommes déposées chez Laffitte...................................................................... 175 Chapitre II Double quatuor ........ 258 Chapitre VI Le père Fauchelevent ....................................................................... 240 Livre cinquième – La descente ........... 270 Chapitre VIII Madame Victurnien dépense trente-cinq francs pour la morale ...164 Livre troisième – En l'année 1817...................................................... 206 Chapitre VIII Mort d'un cheval ................................................ 255 Chapitre V Vagues éclairs à l'horizon ..... 244 Chapitre II M..................................196 Chapitre V Chez Bombarda ..153 Chapitre XII L'évêque travaille............................. 244 Chapitre I Histoire d'un progrès dans les verroteries noires...200 Chapitre VI Chapitre où l'on s'adore ................................................................................... 276 – 456 – ..........158 Chapitre XIII Petit-Gervais ..................................... Madeleine............................ 224 Chapitre I Une mère qui en rencontre une autre.. 175 Chapitre I L'année 1817.................................................... 191 Chapitre IV Tholomyès est si joyeux qu'il chante une chanson espagnole........................................................................................................................................................ 224 Chapitre II Première esquisse de deux figures louches ......... 272 Chapitre IX Succès de Madame Victurnien .......185 Chapitre III Quatre à quatre ...........................219 Livre quatrième – Confier..................... 204 Chapitre VII Sagesse de Tholomyès ....................................................................................... 265 Chapitre VII Fauchelevent devient jardinier à Paris ................214 Chapitre IX Fin joyeuse de la joie.............

............................................... 336 Chapitre IV Formes que prend la souffrance pendant le sommeil ........................................ 404 Chapitre X Le système de dénégations................ 359 Chapitre V Bâtons dans les roues ............................ 325 Chapitre II Perspicacité de maître Scaufflaire ............................................................................................................................................ 288 Chapitre XII Le désœuvrement de M.........412 Chapitre XI Champmathieu de plus en plus étonné.............................................................................................Chapitre X Suite du succès ....431 Chapitre III Javert content ........... 447 – 457 – .............. 307 Chapitre II Comment Jean peut devenir Champ..... 393 Chapitre VIII Entrée de faveur .........................400 Chapitre IX Un lieu où des convictions sont en train de se former................................................. Bamatabois.................................................................... 290 Chapitre XIII Solution de quelques questions de police municipale...................................................... Madeleine regarde ses cheveux427 Chapitre II Fantine heureuse........................................................... 365 Chapitre VI La sœur Simplice mise à l'épreuve ............................421 Livre huitième – Contre-coup........ 294 Livre sixième – Javert ...............313 Livre septième – L'affaire Champmathieu ..... 427 Chapitre I Dans quel miroir M................441 Chapitre V Tombeau convenable.....................................................................................................280 Chapitre XI Christus nos liberavit ...................................................................................................................................................................... 329 Chapitre III Une tempête sous un crâne . 436 Chapitre IV L'autorité reprend ses droits..... 325 Chapitre I La sœur Simplice .................................... 383 Chapitre VII Le voyageur arrivé prend ses précautions pour repartir ............................................. 307 Chapitre I Commencement du repos .............

Édition du groupe « Ebooks libres et gratuits » Victor Hugo LES MISÉRABLES Tome II – COSETTE (1862) .

Hugo séjourna à Waterloo du 7 mai 1861 au 21 juillet (avec de nombreuses interruptions de ce séjour) pour y écrire le récit de la bataille et achever ainsi son roman. s'éparpille de l'autre dans les prairies et s'en va avec grâce et comme en désordre vers Braine-l'Alleud. Échabeau. Il suivait. Le bouquet d'arbres. à droite. au bord de la route.Livre premier – Waterloo Chapitre I Ce qu'on rencontre en venant de Nivelles L'an dernier (1861). une large chaussée pavée ondulant sur des collines qui viennent l'une après l'autre. Il venait de laisser derrière lui un bois sur une hauteur. un grand faisceau de perches à houblon. le clocher d'ardoise de Braine-l'Alleud qui a la forme d'un vase renversé. » –4– 1 . une charrette à quatre roues devant la porte. un tas de broussailles sèches V. et. un passant. soulèvent la route et la laissent retomber. par une belle matinée de mai. un cabaret ayant sur sa façade cet écriteau : Au quatre vents. le 30 juin : « J'ai fini Les Misérables sur le champ de bataille de Waterloo et dans le mois de Waterloo. café de particulier. à l'ouest. à l'angle d'un chemin de traverse. Il allait à pied. clairsemé mais très vert. Il avait dépassé Lillois et Bois-Seigneur-Isaac. Il apercevait. à côté d'une espèce de potence vermoulue portant l'inscription : Ancienne barrière no 4. celui qui raconte cette histoire1. une charrue. qui emplit le vallon d'un côté de la chaussée. une auberge. il arriva au fond d'un petit vallon où il y a de l'eau qui passe sous une arche pratiquée dans le remblai de la route. Il note. Un demi-quart de lieue plus loin que ce cabaret. arrivait de Nivelles et se dirigeait vers La Hulpe. entre deux rangées d'arbres. et font là comme des vagues énormes. Il y avait là.

Le soleil était charmant .près d'une haie vive. La porte était fermée. Au bout d'une centaine de pas. Le passant se courba et considéra dans la pierre à gauche. une assez large excavation circulaire ressemblant à l'alvéole d'une sphère. Une façade sévère dominait cette porte . accostée de deux médaillons planes. les branches avaient ce doux frémissement de mai qui semble venir des nids plus encore que du vent. À l'angle de l'auberge. un sentier mal pavé s'enfonçait dans les broussailles. une échelle le long d'un vieux hangar à cloisons de paille. volait au vent. vocalisait éperdument dans un grand arbre. Elle avait pour clôture deux battants décrépits ornés d'un vieux marteau rouillé. il se trouva en présence d'une grande porte de pierre cintrée. – C'est un boulet français qui a fait ça. un mur perpendiculaire à la façade venait presque toucher la porte et la flanquait d'un brusque angle droit. Ce passant y entra. après avoir longé un mur du quinzième siècle surmonté d'un pignon aigu à briques contrariées. probablement du spectacle forain de quelque kermesse. Un brave petit oiseau. de la chaux qui fumait dans un trou carré. à côté d'une mare où naviguait une flottille de canards. Une jeune fille sarclait dans un champ où une grande affiche jaune. dans le grave style de Louis XIV. En ce moment les battants s'écartèrent et une paysanne sortit. avec imposte rectiligne. Elle vit le passant et aperçut ce qu'il regardait. probablement amoureux. lui dit-elle. Sur le pré devant la porte gisaient trois herses à travers lesquelles poussaient pêle-mêle toutes les fleurs de mai. au bas du pied-droit de la porte. Et elle ajouta : –5– .

Il était dans le champ de bataille de Waterloo. – Comment s'appelle cet endroit-ci ? demanda le passant. Il fit quelques pas et s'en alla regarder au-dessus des haies. plus haut. ressemblait à un lion. dit la paysanne. – Hougomont. –6– . dans la porte. de loin. près d'un clou. Le biscayen n'a pas traversé le bois.– Ce que vous voyez là. c'est le trou d'un gros biscayen. Il aperçut à l'horizon à travers les arbres une espèce de monticule et sur ce monticule quelque chose qui. Le passant se redressa.

le commencement de l'obstacle. ce fut une porte du seizième siècle qui y simule une arcade. ce n'est plus qu'une ferme. c'est un gros chien qui montre les dents et qui remplace les Anglais. L'aspect monumental naît souvent de la ruine. un poulain qui saute. quelques charrettes. un vieux puits avec sa dalle et son tourniquet de fer. voilà cette cour dont la conquête fut un rêve de Napoléon. ce fut là un lieu funèbre. À côté de cette porte un trou à fumier. Le passant poussa la porte. s'il eût pu le prendre. sire de Somerel. Des poules y éparpillent du bec la poussière. le même qui dota la sixième chapellenie de l'abbaye de Villers. une chapelle que surmonte un petit clocher. Hougomont. laissant voir les arbres d'un verger. On connaît le plaisir qu'avait Hugo de retrouver. 2. 7. coudoya sous un porche une vieille calèche. tout étant tombé autour d'elle. un dindon qui fait la roue. lui eût peut-être donné le monde. –7– 2 . Ce coin de terre. un poirier en fleur en espalier sur le mur de la chapelle. Auprès de l'arcade s'ouvre dans un mur une autre porte avec claveaux du temps de Henri IV. C'était un château.Chapitre II Hougomont Hougomont. des pioches et des pelles. c'est Hugomons. et entra dans la cour. La première chose qui le frappa dans ce préau. ou d'inscrire son nom dans ses écrits comme sur ses meubles – voir aussi Ugolin en III. pour l'antiquaire. la première résistance que rencontra à Waterloo ce grand bûcheron de l'Europe qu'on appelait Napoléon . On entend un grondement . Ce manoir fut bâti par Hugo2. le premier nœud sous le coup de hache.

Un morceau de la porte nord. vu sur la carte. –8– . La dispute de cette entrée a été furieuse. au delà. l'horreur y est visible . et où l'on distingue les balafres de l'attaque.Les Anglais là ont été admirables. de pierre en bas. bâtiments et enclos compris. et à laquelle on a mis une pièce pour remplacer le panneau suspendu à la muraille. celle du château. enfoncée par les Français. les pierres tombent. les divisions Guilleminot. L'orage du combat est encore dans cette cour . cela meurt . et la brigade Soye ne put que l'entamer au sud. deux larges battants faits de planches rustiques . Napoléon envoya contre Hougomont son frère Jérôme . C'est à cet angle qu'est la porte méridionale. Les bâtiments de la ferme bordent la cour au sud. s'entre-bâille au fond du préau . celle de la ferme. de brique en haut. C'est une simple porte charretière comme il y en a dans toutes les métairies. Les quatre compagnies des gardes de Cooke y ont tenu tête pendant sept heures à l'acharnement d'une armée. Ce sont quatre planches clouées sur deux traverses. présente une espèce de rectangle irrégulier dont un angle aurait été entaillé. gardée par ce mur qui la fusille à bout portant. sans le prendre. Hougomont. presque tout le corps de Reille y fut employé et y échoua. qui ferme la cour au nord. le bouleversement de la mêlée s'y est pétrifié . pend accroché au mur. On a longtemps vu sur le montant de la porte toutes sortes d'empreintes de mains sanglantes. et la porte septentrionale. c'était hier. Hougomont a deux portes : la porte méridionale. cela vit. Ce ne fut pas trop de la brigade Bauduin pour forcer Hougomont au nord. brisée par les Français. elle est coupée carrément dans un mur. des prairies. Foy et Bachelu s'y heurtèrent. en plan géométral. les boulets de Kellermann s'épuisèrent sur cet héroïque pan de mur. C'est là que Bauduin fut tué. La porte septentrionale. Les murs agonisent.

il s'est mis à pousser à travers l'escalier. Le château servit de donjon. une aile du château. Une dizaine de marches tiennent encore au mur . L'escalier a deux étages . par tous les soupiraux. du fond des caves. Depuis 1815. Les Anglais s'y étaient barricadés . on pourrait dire éventrée. et massés sur les marches supérieures. la mitraille eut pour réplique l'incendie. et reverdit en avril.les brèches crient . la chapelle servit de blockhaus. les Français y pénétrèrent. par toutes les croisées. l'autre est blessé au pied. On s'y extermina. Ces degrés inaccessibles sont solides dans leurs alvéoles. Cette cour. du haut des greniers. en 1815. les Anglais. crevassé du rez-de-chaussée jusqu'au toit. On entrevoit dans l'aile ruinée. des angles et des coudes d'équerre. le seul débris qui reste du manoir d'Hougomont. On s'est massacré dans la chapelle. l'un est mort. redevenu calme. un autel de bois grossier adossé à un fond de pierre brute. est étrange. Pourtant l'autel y est resté. Deux vieux arbres sont là . Des constructions qu'on a depuis jetées bas y faisaient des redans. apportèrent des fascines et mirent le feu aux murs et aux hommes . Quatre murs lavés au lait de chaux. Le dedans. apparaît comme l'intérieur d'un coquillage brisé. arquebuses de toutes parts. On n'y a plus dit la messe depuis le carnage. les gardes anglaises étaient embusquées dans ces chambres . les trous sont des plaies . avaient coupé les marches inférieures. les arbres penchés et frissonnants semblent faire effort pour s'enfuir. était plus bâtie qu'elle ne l'est aujourd'hui. sur la première est entaillée l'image d'un trident. À côté de la chapelle. à travers des fenêtres garnies de barreaux de fer. se dresse écroulée. une –9– . assiégés dans l'escalier. Ce sont de larges dalles de pierre bleue qui font un monceau dans les orties. la spirale de l'escalier. de derrière les murailles. les chambres démantelées d'un corps de logis en brique . Les Français. par toutes les fentes des pierres. mais ne purent s'y maintenir. Tout le reste ressemble à une mâchoire édentée.

sur la porte un grand crucifix de bois. Ce cadavre était le sous-lieutenant Legros. Il y a des noms français avec des points d'exclamation. elle a été fournaise . du quinzième siècle . On sort de la chapelle. n'a pas été aussi heureux que le Christ. Près des pieds du Christ on lit ce nom : Henquinez. Près de l'autel est clouée une statue en bois de sainte Anne. maîtres un moment de la chapelle. au dire des gens du pays. telle est cette chapelle. C'est à la porte de cette chapelle qu'a été ramassé un cadavre qui tenait une hache à la main. C'était un paysan qui habitait Hougomont et y était jardinier. Miracle. On demande : pourquoi n'y a-t-il pas de seau et de poulie à celui-ci ? C'est qu'on n'y puise plus d'eau. le Christ en bois n'a pas brûlé. Le 18 juin 1815. Pourquoi n'y puise-t-on plus d'eau ? Parce qu'il est plein de squelettes. Les flammes ont rempli cette masure . la tête de l'enfant Jésus a été emportée par un biscayen. on voit un puits. L'enfant Jésus. puis délogés. à terre. et à gauche. Puis ces autres : Conde de Rio Maïor. Le dernier qui ait tiré de l'eau de ce puits se nommait Guillaume Van Kylsom. La forêt autour de l'abbaye de Villers abrita pendant plusieurs jours et plusieurs nuits toutes ces malheureuses populations dis– 10 – . sa famille prit la fuite et s'alla cacher dans les bois. au-dessus du crucifix un soupirail carré bouché d'une botte de foin. On a reblanchi le mur en 1849. un vieux châssis vitré tout cassé. dans un coin. le plancher a brûlé. Marques y Marquesa de Almagro (Habana). Le feu lui a rongé les pieds dont on ne voit plus que les moignons noircis. Les nations s'y insultaient. l'ont incendiée. Il y en a deux dans cette cour. puis s'est arrêté.porte vis-à-vis l'autel. Les Français. la porte a brûlé. Les murs sont couverts d'inscriptions. deux petites fenêtres cintrées. signes de colère. décapité.

La dalle bleue y est remplacée par une traverse à laquelle s'appuient cinq ou six difformes tronçons de bois noueux et ankylosés qui ressemblent à de grands ossements. On se penche. on en fit un sépulcre. les combattants se firent servir par cet homme effrayé. Ce puits est isolé au milieu de la cour. On l'arracha de sa cachette. marquent la place de ces pauvres bivouacs tremblants au fond des halliers. la nuit qui suivit l'ensevelissement. enterrer les cadavres. l'entourent de trois côtés. ni chaîne. Tous étaient-ils morts ? la légende dit non. le bas des murs disparaît dans les orties. Après l'action. Ce puits n'a point pour devanture la large dalle bleue qui sert de tablier à tous les puits de Belgique.persées. et. Ils avaient soif . C'est par là qu'on puisait l'eau. on entendit sortir du puits des voix faibles qui appelaient. L'eau des pluies – 11 – . mais il a encore la cuvette de pierre qui servait de déversoir. ce Guillaume leur portait à boire. ni poulie . Il parait que. Le typhus est une annexe du triomphe. C'est à ce puits qu'il puisait l'eau. et l'œil se perd dans un profond cylindre de brique qu'emplit un entassement de ténèbres. La ferrure de soutènement du mur de droite dessine une croix. devait mourir lui aussi. repliés comme les feuilles d'un paravent et simulant une tourelle carrée. à coups de plat de sabre. peut-être un trou d'obus. Aujourd'hui encore de certains vestiges reconnaissables. Beaucoup burent là leur dernière gorgée. tels que de vieux troncs d'arbres brûlés. Le mur du fond a une façon d'œil-de-bœuf informe. Les Anglais l'y découvrirent. Trois murs mi-partis pierre et brique. où burent tant de morts. La mort a une façon à elle de harceler la victoire. et elle fait suivre la gloire par la peste. On y jeta trois cents morts. Peutêtre avec trop d'empressement. Tout autour du puits. Guillaume Van Kylsom demeura à Hougomont « pour garder le château » et se blottit dans une cave. on eut une hâte. Cette tourelle avait un plafond dont il ne reste que les poutres. Ce puits. Ce puits était profond. Il n'a plus ni seau. Le quatrième côté est ouvert.

à gauche une haie. et je faisais boum. est encore habitée. Une femme en cheveux gris vous dit : « J'étais là.s'y amasse. » Une porte de la cour. j'imitais le canon. C'était un jardin seigneurial dans ce premier style français qui a précédé Lenô- 3 Georgette aura le même « mot » dans Quatrevingt-treize. On se collait l'oreille à terre pour écouter. À côté d'une jolie plaque de serrure gothique il y a sur cette porte une poignée de fer à trèfles. et de temps en temps un oiseau des forêts voisines vient y boire et s'envole. le mur du fond est en pierre. la troisième est un bois. J'avais trois ans. mort depuis longtemps. la maison de la ferme. Il est en contrebas. On nous a emportées dans les bois. planté de groseilliers. La famille qui occupe la maison a pour grand-père l'ancien jardinier Van Kylsom. On entre dans le jardin d'abord. la deuxième est le verger. posée de biais. plus grande. fermé d'un terrassement monumental en pierre de taille avec balustres à double renflement. avait peur et pleurait. nous l'avons dit. Ma sœur. Moi. Il est en trois parties. boum3. La première partie est un jardin. du côté de l'entrée les bâtiments du château et de la ferme. à droite un mur. J'étais dans les bras de ma mère. au fond un mur. Le mur de droite est en brique. La porte de cette maison donne sur la cour. on pourrait presque dire en trois actes. Une maison dans cette ruine. un sapeur français lui abattit la main d'un coup de hache. Le verger est terrible. donne dans le verger. à gauche. encombré de végétations sauvages. Au moment où le lieutenant hanovrien Wilda saisissait cette poignée pour se réfugier dans la ferme. Ces trois parties ont une enceinte commune. – 12 – .

les Français grimpèrent avec les ongles. les gardes anglaises derrière. Devant la seizième sont couchées deux tombes anglaises en granit. On n'avait pas d'échelles. Les hanovriens bordaient ces balustres et tiraient d'en haut. dans ces quelques toises carrées. croyant n'avoir affaire qu'à la haie. On se battit corps à corps sous les arbres. les autres sont couchés dans l'herbe. Ces voltigeurs. pris et traqués comme des ours dans leur fosse. Ce mur est caché au dehors par une grande haie vive . et trouvèrent ce mur. et la brigade Soye s'y brisa. obstacle et embuscade.tre . les trente-huit meurtrières faisant feu à la fois. 14. Les trente-huit meurtrières percées par les Anglais à des hauteurs irrégulières. Les pilastres sont surmontés de globes qui semblent des boulets de pierre. les Français arrivèrent. dont une était armée de carabines. y sont encore. On compte encore quarante-trois4 balustres sur leurs dés . Waterloo commença ainsi. On monte quelques marches. Les insurgés de la barricade (en IV. ayant pénétré là et n'en pouvant plus sortir. plus bas que le verger. que six voltigeurs du 1er léger. six contre deux cents. l'attaque principale venait de là. ripostant d'en bas. acceptèrent le combat avec deux compagnies hanovriennes. Toute cette herbe a été mouillée de sang. et du jardin on passe dans le verger proprement dit. – 13 – 4 . Le mur semble prêt à recommencer le combat. quinze cents hommes tombèrent en moins d'une heure. Presque tous ont des éraflures de mousqueterie. un orage de mitraille et de balles . n'ayant pour abri que les groseilliers. la franchirent. Un ba- Chiffre peut-être authentique. intrépides. Un balustre brisé est posé sur l'étrave comme une jambe cassée. mais également symbolique pour Hugo dont la fille Léopoldine s'était noyée en septembre 1843. mirent un quart d'heure à mourir. ruine et ronce aujourd'hui. 1) seront aussi quarante-trois. C'est dans ce jardin. Il n'y a de meurtrières qu'au mur sud . Le verger pourtant fut pris. Là.

contre lequel furent braquées les deux batteries de Kellermann. est rongé par la mitraille. verdissant. Les corbeaux volent dans les branches. Le major Blackman s'y est adossé pour expirer. Il n'y en a pas un qui n'ait sa balle ou son biscaïen5. le régiment de Nassau et le régiment de Brunswick détruits. trois mille hommes. fut foudroyé là. sur les quarante du corps de Reille.taillon de Nassau. Ce verger est sensible comme un autre au mois de mai. décimés. un ruisseau fait de sang anglais. des chevaux de charrue y paissent. donnez-moi trois francs . je vous expliquerai la chose de Waterloo ! V. et tout cela pour qu'aujourd'hui un paysan dise à un voyageur : Monsieur. brûlés . furieusement mêlés. Presque tous les pommiers tombent de vieillesse. sabrés. Tout à côté se penche un vieux pommier malade pansé avec un bandage de paille et de terre glaise. Il a ses boutons d'or et ses pâquerettes. dans cette seule masure de Hougomont. on marche dans cette friche et le pied enfonce dans les trous de taupes. fusillés. écharpés. Foy blessé. un puits comblé de cadavres. Hugo note dans ses carnets. de sang allemand et de sang français. Sous un grand arbre voisin est tombé le général allemand Duplat. Les squelettes d'arbres morts abondent dans ce verger. égorgés. vingt bataillons français. gisant. Blackman tué. les gardes anglaises mutilées. l'herbe y est haute. Bauduin tué. le carnage. le 7 mai 1861 : « Acheté un morceau d'arbre de verger où est incrusté un biscaïen = 2 Fr. sept cents hommes. des cordes de crin où sèche du linge traversent les intervalles des arbres et font baisser la tête aux passants. d'une famille française réfugiée à la révocation de l'édit de Nantes. si vous aimez. » – 14 – 5 . l'incendie. Duplat tué. Au milieu de l'herbe on remarque un tronc déraciné. au fond il y a un bois plein de violettes. Au dehors le mur. le massacre.

Il traitait la stratégie du général ennemi comme une citadelle. et il la battait en brèche. Tous ses plans de bataille sont faits pour le projectile. dans le rapport au Directoire sur Aboukir. Il accablait le point faible de mitraille . il nouait et dénouait les batailles avec le canon. c'est un des droits du narrateur. et il confiait cette besogne au boulet. La bataille de Waterloo. l'avenir de l'Europe était changé. c'était là sa clef de victoire. – 15 – . broyer et disperser les masses.Chapitre III Le 18 juin 1815 Retournons en arrière. c'était l'homme qui. disait : Tel de nos boulets a tué six hommes. Méthode redoutable. Faire converger l'artillerie sur un point donné. Pour que Waterloo fût la fin d'Austerlitz. frapper. Quelques gouttes d'eau de plus ou de moins ont fait pencher Napoléon. Enfoncer les carrés. la providence n'a eu besoin que d'un peu de pluie. Il a fallu attendre un peu de raffermissement pour que l'artillerie pût manœuvrer. Il y avait du tir dans son génie. Le fond de ce prodigieux capitaine. Pourquoi ? Parce que la terre était mouillée. et qui. Napoléon était officier d'artillerie. jointe au génie. et même un peu avant l'époque où commence l'action racontée dans la première partie de ce livre. et il s'en ressentait. et ceci a donné à Blücher le temps d'arriver. rompre les lignes. a fait invincible pendant quinze ans ce sombre athlète du pugilat de la guerre. tout pour lui était là. et replaçons-nous en l'année 1815. frapper. pulvériser les régiments. frapper sans cesse. et un nuage traversant le ciel à contre-sens de la saison a suffi pour l'écroulement d'un monde. n'a pu commencer qu'à onze heures et demie. S'il n'avait pas plu dans la nuit du 17 au 18 juin 1815.

Supposez la terre sèche. l'action commençait à six heures du matin. ce génie. pour les Dantes et les MichelAnges. chose grave dans un général. Wellington n'avait que cent cinquanteneuf bouches à feu . c'est croître . à ne plus discerner le bord croulant des abîmes ? manquait-il du flair des catastrophes ? lui qui jadis savait toutes les routes du triomphe et qui. trois heures avant la péripétie prussienne. à ne plus deviner le piège. du haut de son char d'éclairs. La bataille était gagnée et finie à deux heures. d'une folie suprême ? ce cocher titanique du destin n'était-il plus qu'un immense cassecou ? Nous ne le pensons point. Napoléon en avait deux cent quarante. les indiquait d'un doigt souverain. – 16 – . à quarante-six ans. inconscient du péril ? dans cette classe de grands hommes matériels qu'on peut appeler les géants de l'action. s'éclipsait-il ? entrait-il en frénésie pour se déguiser à lui-même son affaiblissement ? commençait-il à osciller sous l'égarement d'un souffle d'aventure ? devenait-il. l'artillerie pouvant rouler. est-ce décroître ? Napoléon avait-il perdu le sens direct de la victoire ? en était-il à ne plus reconnaître l'écueil.Le 18 juin 1815. avait-il maintenant cet ahurissement sinistre de mener aux précipices son tumultueux attelage de légions ? était-il pris. il comptait d'autant plus sur l'artillerie qu'il avait pour lui le nombre. y a-t-il un âge pour la myopie du génie ? La vieillesse n'a pas de prise sur les génies de l'idéal . comme beaucoup d'historiens considérables l'ont cru. Quelle quantité de faute y a-t-il de la part de Napoléon dans la perte de cette bataille ? le naufrage est-il imputable au pilote ? Le déclin physique évident de Napoléon se compliquait-il à cette époque d'une certaine diminution intérieure ? les vingt ans de guerre avaient-ils usé la lame comme le fourreau. l'âme comme le corps ? le vétéran se faisait-il fâcheusement sentir dans le capitaine ? en un mot. pour les Annibals et les Bonapartes. vieillir.

Comme il le fait souvent. Dans l'édition originale. Il va sans dire que nous ne prétendons pas faire ici l'histoire de Waterloo . pousser la moitié britannique sur Hal et la moitié prussienne sur Tongres. pour Napoléon. l'exactitude des faits ici mentionnés. prenant peut-être des apparences pour des réalités . à un ensemble de faits où il y a sans doute du mirage. nous jugeons comme le peuple. à un point de vue par Napoléon. et faite magistralement. ce mystérieux accusé. nous n'avons pas le droit de tenir tête. un passant dans la plaine. C'était par sympathie envers un ami. de l'aveu de tous. publiée en 1857. et quand il s'agit du destin. son compagnon d'exil à Bruxelles et son principal informateur par l'Histoire de la campagne de 1815 : Waterloo.Son plan de bataille était. faire un trou dans l'ennemi. le couper en deux. nous laissons les historiens aux prises. selon nous. au nom de la science. Aller droit au centre de la ligne alliée. Charras. nous n'avons ni la pratique militaire ni la compétence stratégique qui autorisent un système . Walter Scott. enlever Mont-Saint-Jean. jeter l'Allemand dans le Rhin et l'Anglais dans la mer. son collègue à l'Assemblée nationale en 1848-1851. Hugo avait écrit : « … à l'autre point de vue par Charras ». mais cette histoire n'est pas notre sujet . Lamartine. Quinet. si scrupuleusement suivies que le lecteur n'a pas à mettre en doute. – 17 – 6 . Quant à nous. un chef-d'œuvre. Thiers. faire de Wellington et de Blücher deux tronçons . nous ne sommes qu'un témoin à distance. saisir Bruxelles. un enchaînement de hasards domine à Waterloo les deux capitaines . cette histoire d'ailleurs est faite. ce juge naïf. Tout cela. Vaulabelle. Ensuite on verrait. Hugo signale ses sources. pour l'essentiel. un chercheur penché sur cette terre pétrie de chair humaine. une des scènes génératrices du drame que nous racontons se rattache à cette bataille . à l'autre point de vue par toute une pléiade d'historiens6. était dans cette bataille.

là est Napoléon. C'est un bras-le-corps. Derrière la pointe de l'A. un buisson est un point d'appui . est le plateau de Mont-Saint-Jean. Quant à la plaine en elle-même. derrière le plateau de Mont-SaintJean. la pointe droite inférieure est la Belle-Alliance. chaque pli domine le pli suivant. un – 18 – . Le sommet de l'A est Mont-Saint-Jean. là est Reille avec Jérôme Bonaparte . la pointe gauche inférieure est Hougomont. On se cramponne à tout . Le jambage gauche de l'A est la route de Nivelles. qu'on se représente un vaste terrain ondulant . d'Erlon faisant face à Picton. et toutes les ondulations montent vers Mont-Saint-Jean. et y aboutissent à la forêt. entre les deux jambages et la corde. le jambage droit est la route de Genappe. C'est là qu'on a placé le lion.Chapitre IV A Ceux qui veulent se figurer nettement la bataille de Waterloo n'ont qu'à coucher sur le sol par la pensée un A majuscule. L'une cherche à faire glisser l'autre. Au milieu de cette corde est le point précis où s'est dit le mot final de la bataille. Un peu au-dessous du point où la corde de l'A rencontre et coupe le jambage droit est la HaieSainte. là est Wellington . Les ailes des deux armées s'étendent à droite et à gauche des deux routes de Genappe et de Nivelles . Le triangle compris au sommet de l'A. la corde de l'A est le chemin creux d'Ohain à Braine-l'Alleud. symbole involontaire du suprême héroïsme de la garde impériale. est la forêt de Soignes. La dispute de ce plateau fut toute la bataille. Reille faisant face à Hill. Deux troupes ennemies sur un champ de bataille sont deux lutteurs.

Cette clarté. l'avait examinée comme un en-cas de grande bataille. est impitoyable . Wellington avait le bon côté. et les ténèbres du despote – 19 – . avec une sagacité prévoyante. mais aujourd'hui l'histoire et le jour se font. et précisément parce qu'elle est lumière. la nécessité d'examiner la moindre touffe d'arbres. les éperons d'argent. la culotte de peau.angle de mur est un épaulement . le cheval blanc avec sa housse de velours pourpre ayant aux coins des N couronnées et des aigles. toute lumière qu'elle est. l'angle du cordon rouge sous le gilet. Avant qu'on le montre. et l'un attaque l'autre. l'histoire. Sur ce terrain et pour ce duel. Cette figure a été longtemps toute dans la lumière . et d'approfondir le moindre relief. Qui sort du champ est battu. un ravalement de la plaine. un bois. un mouvement de terrain. cet uniforme vert. l'épée de Marengo. sur la hauteur de Rossomme. acclamée des uns. et en fait justice. l'armée française en bas. toute cette figure du dernier césar est debout dans les imaginations. faute d'une bicoque où s'adosser. tout le monde l'a vu. Wellington. Dès l'année précédente. du même homme elle fait deux fantômes différents. la redingote grise cachant les épaulettes. L'armée anglaise était en haut. peuvent arrêter le talon de ce colosse qu'on appelle une armée et l'empêcher de reculer. pour le chef responsable. les bottes à l'écuyère sur des bas de soie. elle a cela d'étrange et de divin que. cela est presque de trop. le revers blanc cachant la plaque. le 18 juin. sévèrement regardée par les autres. elle met souvent de l'ombre là où l'on voyait des rayons . un régiment lâche pied . cela tenait à un certain obscurcissement légendaire que la plupart des héros dégagent et qui voile toujours plus ou moins longtemps la vérité . Ce profil calme sous le petit chapeau de l'école de Brienne. Napoléon le mauvais. Esquisser ici l'aspect de Napoléon. De là. un ravin. à l'aube du 18 juin 1815. dite aujourd'hui plaine de Waterloo. sa lunette à la main. à cheval. Les deux généraux avaient attentivement étudié la plaine de Mont-Saint-Jean. un sentier transversal à propos.

Rome enchaînée diminue César . La tyrannie suit le tyran. Babylone violée diminue Alexandre .luttent avec l'éblouissement du capitaine. C'est un malheur pour un homme de laisser derrière lui de la nuit qui a sa forme. De là une mesure plus vraie dans l'appréciation définitive des peuples. Jérusalem tuée diminue Titus. – 20 – .

Sire. Ce n’était plus le rendez-vous d’Austerlitz. qui garde l'eau et fait partout des flaques et des mares. « quid obscurum. incertain. L'expression complète. si les blés et les seigles couchés par cette cohue de charrois en masse n’eussent comblé les ornières et fait litière sous les roues. visqueux dans les pluies. Mais le soleil ne parut pas. « Ce qu'il y a d'obscur ». se trouve un peu plus loin. tantôt tel autre de la bataille. un grenadier lui cria : – Prenez garde à ce terrain-là. Quand le premier coup de canon fut tiré. On fait plus qu'y glisser. on y glisse. L’affaire commença tard . on y tombe. et est citée à plusieurs reprises dans le roman. Napoléon. » – 21 – 8 7 . le général anglais Colville regarda à sa montre et constata qu’il était onze heures trente-cinq minutes. il fallait pour cela que le soleil parût et séchât le sol. Comme Napoléon mettait pied à terre près de la Belle-Alliance et enjambait un fossé. l’eau s’était çà et là amassée dans les creux de la plaine comme dans des cuvettes . début trouble. Voir les carnets de Hugo (17 mai 1861) : « Un sol marneux. Il avait plu8 toute la nuit . sur de certains points les équipages du train en avaient jusqu’à l’essieu . glaiseux.Chapitre V Le quid obscurum7 des batailles Tout le monde connaît la première phase de cette bataille . menaçant pour les deux armées. la terre était défoncée par l’averse . hésitant. et il avait voulu attendre que les batteries attelées pussent rouler et galoper librement . nous l’avons expliqué. visant tantôt tel point. les sous-ventrières des attelages dégouttaient de boue liquide . particulièrement dans les vallons du côté de Papelotte. tout mouvement. eût été impossible. mais pour les Anglais plus encore que pour les Français. quid divinum ». avait l’habitude de tenir toute l’artillerie dans sa main comme un pistolet.

cette attaque réussit.L’action s’engagea avec furie. put se borner à y envoyer pour tout renfort quatre autres compagnies de gardes et un bataillon de Brunswick. – 22 – . par l’aile gauche française sur Hougomont. L’attaque de l’aile droite française sur Papelotte était à fond . furent vaillants . rien de plus net. la bataille vacilla. Ceci déplut à Wellington. si les quatre compagnies des gardes anglaises et les braves Belges de la division Perponcher n’eussent solidement gardé la position. particulièrement dans la brigade de Kempt. L’attaque sur Hougomont avait quelque simulation : attirer là Wellington. plus de furie peut-être que l’empereur n’eût voulu. et Wellington. tel était le plan. de là sur Braine-l’Alleud. refouler Wellington sur Hougomont. forcer Mont-Saint-Jean. En même temps Napoléon attaqua le centre en précipitant la brigade Quiot sur la Haie-Sainte. leur inexpérience se tira intrépidement d’affaire . Papelotte fut pris . la Haie-Sainte fut enlevée. Ces jeunes soldats. Ce plan eût réussi. de là sur Hal. Détail à noter. force recrues. Après la prise de la Haie-Sainte. barrer le passage aux Prussiens possibles. et Ney poussa l’aile droite française contre l’aile gauche anglaise qui s’appuyait sur Papelotte. devant nos redoutables fantassins. À part quelques incidents. devient pour ainsi dire son propre général . au lieu de s’y masser. un peu livré à lui-même. Il y avait dans l’infanterie anglaise. ils firent surtout un excellent service de tirailleurs . ces recrues montrèrent quelque chose de l’invention et de la furie françaises. culbuter la gauche anglaise. le faire pencher à gauche. couper la route de Bruxelles. Cette infanterie novice eut de la verve. le soldat en tirailleur.

les grandes guêtres blanches de nos grenadiers. On aperçoit de vastes fluctuations dans cette brume. le choc des masses armées a d’incalculables reflux . l’attirail de guerre d’alors presque inconnu aujourd’hui. p. quelque chose de divin » : formule souvent utilisée par Hugo et déjà notée en 1830 (Choses vues. Ce qu'il dit des maladies. on peut le dire des révolutions. Dépenses qui sont l’imprévu. dans l’action. « Quelque chose d'obscur. directeur de l'artillerie . poète et peintre de l'école de Naples au XVIIe siècle. les Écossais aux genoux nus et aux plaids quadrillés. S. » – 23 – 10 9 . fut un artiste violent et mouvementé. le mystérieux. le milieu de cette bataille est presque indistinct et participe du sombre de la mêlée. comme ces sols plus ou moins spongieux qui boivent plus ou moins vite l’eau qu’on y jette. les colbacks à flamme. les gibernes à grenade. Quelle que soit la combinaison des généraux.Il y a dans cette journée. ouv. Quid obscurum. de midi à quatre heures. les bottes rouges à mille plis. l'inconnu.. le divin des maladies. Tel point du champ de bataille dévore plus de combattants que tel autre. les traînées de sang Gribeauval était. un mirage vertigineux. ce qu’il faut à Salvator Rosa9. les soldats anglais ayant aux entournures pour épaulettes de gros bourrelets blancs circulaires. l’infanterie presque noire de Brunswick mêlée à l’infanterie écarlate d’Angleterre. des tableaux. avant la Révolution. non des lignes stratégiques. La ligne de bataille flotte et serpente comme un fil. dit Hippocrate. On est obligé de reverser là plus de soldats qu’on ne voudrait. les lourds shakos enguirlandés de torsades. les deux plans des deux chefs entrent l’un dans l’autre et se déforment l’un par l’autre. Une certaine quantité de tempête se mêle toujours à une bataille. Rosa. un intervalle obscur . les sabretaches flottantes. les buffleteries croisées. Chaque historien trace un peu le linéament qui lui plaît dans ces pêle-mêle. les dolmans des hussards. 1830-1846. 106) : « Il y a. non ce qu’il faut à Gribeauval. Quid divinum. les chevau-légers hanovriens avec leur casque de cuir oblong à bandes de cuivre et à crinières de crins rouges. cit. quid divinum10. Le crépuscule s’y fait.

dans l’après-midi. pour emprunter l’expression de Napoléon lui-même. se particularise. Van der Meulen. et il n’est donné à aucun narrateur.ruissellent illogiquement. La géométrie trompe . Il y avait là quelque chose. est particulièrement applicable à Waterloo. « appartiennent plutôt à la biographie des régiments qu’à l’histoire de l’armée ». L’immobilité d’un plan mathématique exprime une minute et non une journée. les fronts des armées ondoient. exact à midi. l’artillerie arrive . les plis sombres avancent et reculent . a le droit évident de résumé. c’est disparu . si consciencieux qu’il soit. et s’éparpille en d’innombrables faits de détails qui. enfle et disperse ces multitudes tragiques. qui est vrai de tous les grands chocs armés. une sorte de vent du sépulcre pousse. Pour peindre une bataille. refoule. L’historien. à un certain moment. tous ces écueils remuent continuellement les uns devant les autres . il faut de ces puissants peintres qui aient du chaos dans le pinceau . C’est ce qui donne à Folard le droit de contredire Polybe. où était l’infanterie. la bataille se précisa. Ajoutons qu’il y a toujours un certain instant où la bataille dégénère en combat. les régiments entrant ou sortant font des caps ou des golfes. cherchez. – 24 – . Il ne peut que saisir les contours principaux de la lutte. accourt la cavalerie . qu’on appelle une bataille. Ceci. où était l’artillerie. de fixer absolument la forme de ce nuage horrible. ment à trois heures. l’ouragan seul est vrai. en ce cas. Qu’estce qu’une mêlée ? une oscillation. Rembrandt vaut mieux que Van Der Meulen. les bataillons sont des fumées. les éclaircies se déplacent . Toutefois.

moins cinq. troué de sept coups de lance. Deux divisions. La bataille. Du bataillon allemand qui la défendait. mais brûlait . des trois lieutenants-colonels. criait aux Hollando-Belges : Nassau ! Brunswick ! jamais en arrière ! Hill. la cinquième et la sixième. les Français avaient tué aux Anglais le général Picton. y avait été tué par un petit tambour français. tous les officiers. il n'y avait plus qu'un nœud. le premier boxeur de l'Angleterre. venait s'adosser à Wellington. et un du bataillon de Lunebourg porté par un prince de la famille de Deux-Ponts. éperdu et intrépide. Hill l'aile droite. Hougomont tenait encore. Cette vaillante cavalerie avait plié sous les lanciers de Bro et sous les cuirassiers de Travers . il y appela Chassé qui était à Braine-l'Alleud. la Haie-Sainte prise. était fortement situé. Le prince d'Orange. Baring était délogé. avait deux points d'appui. Gordon était mort.Chapitre VI Quatre heures de l'après-midi Vers quatre heures. étaient morts ou pris. étaient détruites. Ponsonby était tombé. Il y appela Hill qui était à Merbe-Braine. Un sergent des gardes anglaises. la situation de l'armée anglaise était grave. Marsh était mort. réputé par ses compagnons invulnérable. Ce nœud-là tenait toujours. Hougomont et la Hale-Sainte . deux étaient à terre. pour Wellington. Trois mille combattants s'étaient massacrés dans cette grange. très dense et très compact. Le centre de l'armée anglaise. Wellington le renforça. affaibli. le centre. Il occupait le plateau de – 25 – . Hougomont entamé. Dans la même minute où les Anglais avaient enlevé aux Français le drapeau du 105ème de ligne. Les Écossais gris n'existaient plus . la HaieSainte était prise. de douze cents chevaux il en restait six cents . Picton l'aile gauche. quarante-deux hommes seulement survivaient . Picton était mort. Le prince d'Orange commandait le centre. Plusieurs drapeaux étaient perdus. les gros dragons de Ponsonby étaient hachés. dont un de la division Alten. d'une balle à travers la tête. Mater tué. un peu concave. Hamilton blessé. Alten était sabré.

mis une gueule de canon entre deux branches. L'aile droite. eût été là un sauve-qui-peut. hors les deux barricades barrant les routes de Nivelles et de Genappe. envoyé par l'empereur à neuf heures du matin pour reconnaître les batteries ennemies.Mont-Saint-Jean. Cela lui mit sous la main vingt-six bataillons. contestée par d'autres. un bataillon de la brigade de Kempt. les Anglais avaient taillé çà et là les haies. C'était le moment où la moisson est haute . plus la division Clinton. comme dit Charras. qui était à cette époque un bien domanial de Nivelles et qui marque l'intersection des routes. le contingent de Nassau. incontestablement autorisé par la guerre qui admet le piège. les Hanovriens de Kielmansegge et les Allemands d'Ompteda. À ses Anglais. le 951. et une brigade de Wincke. Une – 26 – . à la brigade de Mitchell. Le péril de cette position était la forêt de Soignes. La retraite. sur la lisière du plateau. Wellington ajouta à ce centre une brigade de Chassé. alors contiguë au champ de bataille et coupée par les étangs de Grœnendael et de Boitsfort. L'artillerie s'y fût perdue dans les marais. Il s'adossait à cette forte maison de pierre. fait des embrasures dans les aubépines. il donna comme épaulements et contreforts l'infanterie de Brunswick. Ainsi assuré et contre-buté. aux gardes de Maitland. le centre de l'armée anglohollandaise était en bonne posture. et était revenu dire à Napoléon qu'il n'y avait pas d'obstacle. les régiments s'y fussent tout de suite désagrégés. ayant derrière lui le village et devant lui la pente. masse du seizième siècle si robuste que les boulets y ricochaient sans l'entamer. il est vrai. Tout autour du plateau. aux régiments de Halkett. était couché dans les grands blés. selon l'opinion de plusieurs hommes du métier. crénelé les buissons. Ce travail punique. ôtée à l'aile gauche. assez âpre alors. ôtée à l'aile droite. Une armée n'eût pu y reculer sans se dissoudre . Leur artillerie était en embuscade sous les broussailles. armé de carabines. était si bien fait que Haxo. n'en avait rien vu. fut rabattue derrière le centre.

restait Somerset. répondit Wellington. Wellington avait en outre dans un pli de terrain les dragons-gardes de Somerset. L'aide de camp Gordon venait de tomber à côté de lui. chassés par les obus et les boulets français. les régiments. sous un orme qu'un Anglais. À Clinton. un mouvement rétrograde se fit. si justement célèbre. était à cheval. depuis. Cet ouvrage n'était pas fini . – Commencement de retraite ! cria Napoléon. Lord Hill.batterie énorme était masquée par des sacs à terre à l'endroit où est aujourd'hui ce qu'on appelle « le musée de Waterloo ». Les boulets pleuvaient. on n'avait pas eu le temps de le palissader. revêtu à la hâte d'une chemise de sacs de sable et d'un large talus de terre. – La journée visiblement tournait mal. quelles sont vos instructions. lui dit : – Mylord. se replièrent dans le fond que coupe encore aujourd'hui le sentier de service de la ferme de Mont-Saint-Jean. qui existe encore. lui montrant un obus qui éclatait. quatorze cents chevaux. Tout à coup on ne vit plus sur la crête du plateau que l'artillerie et les tirailleurs. et quels ordres nous laissez-vous si vous vous faites tuer ? – De faire comme moi. qui. le reste disparut . – 27 – . achevée. La batterie. de Vitoria et de Salamanque : – Boys (garçons) ! est-ce qu'on peut songer à lâcher pied ? pensez à la vieille Angleterre ! Vers quatre heures. un peu en avant du vieux moulin de Mont-Saint-Jean. Wellington recula. il dit laconiquement : – Tenir ici jusqu'au dernier homme. Wellington criait à ses anciens compagnons de Talavera. et y demeura toute la journée dans la même attitude. scié et emporté. eût été presque une redoute. mais impassible. la ligne anglaise s'ébranla en arrière. était disposée derrière un mur de jardin très bas. vandale enthousiaste. Wellington fut là froidement héroïque. Ponsonby détruit. C'était l'autre moitié de cette cavalerie anglaise. le front de bataille anglais se déroba. inquiet. a acheté deux cents francs. Wellington.

– 28 – 11 . écoutant le tonnerre. et était demeuré quelque temps immobile. et on avait entendu ce fataliste jeter dans l'ombre cette parole mystérieuse : « Nous sommes d'accord. il avait cru un moment à la reculade de Wellington. disaient les légionnaires de la légion Fulminatrix. Ridet Caesar. quoique malade et gêné à cheval par une souffrance locale. mais il est certain que César riait. tous les instants de cette nuit-là avaient été marqués pour lui par une joie. Pompée cette fois ne devait pas pleurer. sous l'orage et sous la pluie. Le 18 juin 1815. Pompée pleurera. » Napoléon se trompait. près du bois d'Hougomont. Il avait dit à « César rit. il lui avait semblé que le destin. il avait arrêté son cheval. » Virgile. masquée de marbre. évoquait le triomphe de César sur Pompée à Pharsale. son impénétrabilité souriait. à une heure. Dès la veille. Depuis le matin. les collines qui avoisinent Rossomme. L'homme qui avait été sombre à Austerlitz fut gai à Waterloo. À deux heures et demie. la nuit. Les plus grands prédestinés font de ces contre-sens. en s'arrêtent çà et là pour parler aux vedettes. Nos joies sont de l'ombre. assigné par lui à jour fixe sur ce champ de Waterloo. n'avait jamais été de si bonne humeur que ce jourlà. Le suprême sourire est à Dieu.Chapitre VII Napoléon de belle humeur L'empereur. regardant les éclairs. avec Bertrand. satisfait de voir la longue ligne des feux anglais illuminant tout l'horizon de Frischemont à Braine-l'Alleud. Il n'avait pas pris une minute de sommeil. rayonnait aveuglément. Il avait parcouru toute la ligne des grand'gardes. Ils n'étaient plus d'accord. dans ce vers des Géorgiques. Pompeius flebit11. il avait entendu le pas d'une colonne en marche . explorant à cheval. cette âme profonde. était exact .

des officiers envoyés en reconnaissance lui avaient annoncé que l'ennemi ne faisait aucun mouvement. Je ferai prisonniers les six mille Anglais qui viennent d'arriver à Ostende. Rien ne bougeait . Tout – 29 – . il tonnait pendant que l'empereur parlait. n'avaient pu arriver le matin.Bertrand : C'est l'arrière-garde anglaise qui s'ébranle pour décamper. sur la berge qui fait l'angle du chemin de Plancenoit. J'aime encore mieux les culbuter que les refouler. il avait mis pied à terre dans la boue. À quatre heures. il n'y avait de bruit que dans le ciel. Bertrand. Tant mieux ! s'était écrié Napoléon. Le matin. À cinq heures. et avait déployé sur la table la carte du champ de bataille. Il causait avec expansion . en s'écriant : – Eh bien. ce paysan avait servi de guide à une brigade de cavalerie anglaise. un paysan lui avait été amené par les coureurs . voilà déjà du renfort ! La nuit du 17 au 18 juin. empêtrés dans des routes défoncées. quand il montrait au grand-maréchal le paysan enthousiaste du golfe Juan. le soldat n'avait pas dormi. et était à jeun . À huit heures. Il y avait invité plusieurs généraux. probablement la brigade Vivian. s'était fait apporter de la ferme de Rossomme une table de cuisine et une chaise de paysan. qui allait prendre position au village d'Ohain. il avait retrouvé cette verve du débarquement du 1er mars. et que l'armée anglaise attendait la bataille. L'armée anglaise dormait. on avait apporté le déjeuner de l'empereur. il avait perdu une illusion . les convois de vivres. il raillait Wellington. avec une botte de paille pour tapis. À trois heures et demie du matin. était mouillé. pas un feu de bivouac n'était éteint. cela n'avait pas empêché Napoléon de crier allégrement à Ney : Nous avons quatre-vingt-dix chances sur cent. La pluie redoublait. Le silence était profond sur la terre . – Ce petit Anglais a besoin d'une leçon. disait Napoléon. deux déserteurs belges lui avaient rapporté qu'ils venaient de quitter leur régiment. à l'extrême gauche. s'était assis. en disant à Soult : Joli échiquier ! Par suite des pluies de la nuit.

Ces gaîtés de géant valent la peine qu'on y insiste. c'est aujourd'hui. mer de casques. l'empereur. À neuf heures. une feuille de papier sur le genou. avec les roulements des tambours et les sonneries des trompettes. le brick de guerre français le Zéphir ayant rencontré le brick l'Inconstant où Napoléon était caché et ayant demandé à l'Inconstant des nouvelles de Napoléon. puis deux généraux s'étaient assis sur la botte de paille. le 27 février. vaste. Il badinait volontiers. avait dit : Le bal. et Soult. et l'empereur leur avait dicté l'ordre de bataille. Le fond de son caractère était une humeur enjouée. chez la duchesse de Richmond. C'était là d'ailleurs sa manière. l'artillerie entre les brigades. ceci est un mot de l'un d'eux. s'était écrié à deux reprises : Magnifique ! magnifique ! 12 Orthographe admise jusqu’en 1935 [NdC] – 30 – . ému. battant aux champs. il leur pinçait l'oreille. L'empereur ne faisait que nous faire des niches . dit Benjamin Constant. l'empereur. avait pris en riant le porte-voix et avait répondu luimême : L'empereur se porte bien. il leur tirait la moustache. puissante. Après le déjeuner il s'était recueilli un quart d'heure. Pendant le mystérieux trajet de l'île d'Elbe en France.en déjeunant. s'était déployée. plutôt bizarres que spirituelles. à l'instant où l'armée française. une plume à la main. adoptée par lui à l'île d'Elbe. qui avait encore en ce moment-là à son chapeau la cocarde blanche et amarante semée d'abeilles. de sabres et de bayonnettes 12 sur l'horizon. dit Gourgaud. on avait raconté que Wellington était l'avant-veille au bal à Bruxelles. les divisions sur deux lignes. Qui rit de la sorte est en familiarité avec les événements. rude homme de guerre avec une figure d'archevêque. échelonnée et mise en mouvement sur cinq colonnes. en pleine mer. musique en tête. Il abondait en plaisanteries. joyeuse. dit Fleury de Chaboulon. Napoléon avait eu plusieurs accès de ce rire pendant le déjeuner de Waterloo. C'est lui qui avait appelé ses grenadiers « les grognards » . L'empereur avait plaisanté Ney qui disait : Wellington ne sera pas assez simple pour attendre Votre Majesté.

sitôt le village enlevé. à son passage devant lui. de vieilles lames de sabre et des projectiles informes. Sûr de l'issue. mangés de rouille. pour répéter l'expression de l'empereur. désignée par lui pour se barricader dans Mont-Saint-Jean. il avait dit : C'est dommage. est redoutable . Scabra rubigine13. les boulets ricochaient sur le pavé de la chaussée jusqu'à Napoléon. entre la Belle-Alliance et la Haie-Sainte. qui fut sa seconde station pendant la bataille. et avait choisi pour observatoire une étroite croupe de gazon à droite de la route de Genappe à Bruxelles. Puis il était monté à cheval. La troisième station. et destinées à commencer l'action en battant Mont-SaintJean où est l'intersection des routes de Nivelles et de Genappe. voyant défiler les trois batteries de douze. celle de sept heures du soir. Il y a quelques années. à un endroit où il y a aujourd'hui une grande tombe. des boulets vermoulus. Quelques instants après la formation du front de bataille. » Virgile imagine là l'état futur des champs des deux batailles – 31 – 13 . Autour de ce tertre. ce qui semble incroyable. s'était porté en avant de Rossomme. un paysan trouvera des armes rongées d'une rouille rugueuse. « la figure de six V ». en voyant à sa gauche.De neuf heures à dix heures et demie. presque à l'endroit où étaient les pieds de son cheval. formant. la compagnie de sapeurs du premier corps. Comme à Brienne. il avait sur sa tête le sifflement des balles et des biscayens. on y a déterSouvenir de Virgile (Géorgiques. 495) : « En labourant son champ. toute l'armée. détachées sur son ordre des trois corps de d'Erlon. général. se masser avec leurs chevaux superbes ces admirables Écossais gris. de Reille et de Lobau. Toute cette sérénité n'avait été traversée que par un mot de pitié hautaine . au milieu de ce profond silence de commencement d'orage qui précède les mêlées. l'empereur avait frappé sur l'épaule de Haxo en lui disant : Voilà vingt-quatre belles filles. I. c'est un tertre assez élevé qui existe encore et derrière lequel la garde était massée dans une déclivité de la plaine. il avait encouragé d'un sourire. avait pris position et s'était rangée sur six lignes. On a ramassé.

ne s'y reconnaît plus. Grâce aux mille et mille charretées de terre employées à la butte de cent cinquante pieds de haut et d'un demi-mille de circuit. le jour de la bataille. surtout du côté de la Haie-Sainte. le plateau de MontSaint-Jean est aujourd'hui accessible en pente douce . s'abaissait en rampe praticable. deux ans après. paysan hostile. à droite. attaché à la selle d'un hussard. effaré. l'autre. du côté de la chaussée de Genappe. encore chargé. était presque un escarpement. et tâchant de se cacher derrière lui : – Imbécile ! c'est honteux. et Napoléon avait 46 ans le 18 juin 1815. personne ne l'ignore. s'est écrié : On m'a changé mon champ de bataille. il était d'un abord qui fondèrent l'Empire romain : Pharsale – César l'emporte sur Pompée – et Philippes – Octave et Antoine défont l'armée des meurtriers de César. Wellington. le tombeau allemand. mais qui. dont la fusée s'était brisée au ras de la bombe. revoyant Waterloo. les restes du col d'une bombe désagrégés par l'oxyde de quarante-six années14. Pour le glorifier. C'est à cette dernière station que l'empereur disait à son guide Lacoste. déconcertée. Brutus et Cassius. ce qu'elles étaient le 18 juin 1815. Celui qui écrit ces lignes. Il n'y a point de tombeau français. en creusant le sable. on lui a ôté son relief réel. toute cette plaine est sépulcre. En prenant à ce champ funèbre de quoi lui faire un monument. le tombeau anglais. vers la route de Nivelles. – 32 – 14 . Les ondulations des plaines diversement inclinées où eut lieu la rencontre de Napoléon et de Wellington ne sont plus. l'une. et de vieux tronçons de fer qui cassaient comme des bâtons de sureau entre ses doigts. Là où est aujourd'hui la grosse pyramide de terre surmontée du lion. se retournant à chaque paquet de mitraille. et l'histoire.ré un obus de soixante. L'élévation de cet escarpement peut encore être mesurée aujourd'hui par la hauteur des deux tertres des deux grandes sépultures qui encaissent la route de Genappe à Bruxelles . comme Jean Valjean à sa sortie du bagne. Pour la France. on l'a défiguré. à gauche . il y avait une crête qui. Hugo écrit 46 ans après Waterloo. a trouvé luimême dans le talus friable de ce tertre. tu vas te faire tuer dans le dos.

Ohain en est un autre. Elle était si profonde sur le plateau du Mont-Saint-Jean qu'un paysan. centre du combat. Braine-l'Alleud est un village de Belgique. elle est aujourd'hui de plain-pied avec la plaine . tranchée creuse quelquefois d'une douzaine de pieds et dont les talus trop escarpés s'écroulaient çà et là. sont joints par un chemin d'une lieue et demie environ qui traverse une plaine à niveau ondulant. comme le constate une croix de pierre debout près du cimetière qui donne le nom du mort.âpre et abrupt. Qu'était-ce que ce fossé ? Disons-le. surtout en hiver. mais on s'embourbait. comme le constatait une autre croix de pierre dont le faîte a disparu dans les défrichements. seulement. On lui a pris ses deux talus pour la butte-monument. elle était alors chemin creux. la fange compliquait la montée. et non seulement on gravissait. Le long de la crête du plateau courait une sorte de fossé impossible à deviner pour un observateur lointain. Le versant là était si incliné que les canons anglais ne voyaient pas au-dessous d'eux la ferme située au fond du vallon. ce qui fait que sur divers points cette route est un ravin. Monsieur Bernard Debrye. sous les averses. Le 18 juin 1815. y avait été écrasé en 1783 par un éboulement du talus. mais dont le piédestal renversé est encore visible aujourd'hui sur la pente du gazon à gauche de la chaussée entre la Haie-Sainte et la ferme de Mont-Saint-Jean. février 1637 15. Ces villages. Cette route était et est encore une tranchée dans la plus grande partie de son parcours . En 1815. Mathieu Nicaise. comme aujourd'hui. Voici l'inscription : Dom – Cy a été écrasé – par malheur – sous un chariot – Monsieur Bernard – de Brye marchand – à Bruxelles le (illisible) – febvrier 1637 – 33 – 15 . Des accidents y arrivaient. et souvent entre et s'enfonce dans des collines comme un sillon. La route était si étroite à l'entrée de Braine-l'Alleud qu'un passant y avait été broyé par un chariot. cachés tous les deux dans des courbes de terrain. les pluies avaient encore raviné cette roideur. et la date de l'accident. cette route coupait la crête du plateau de Mont-Saint-Jean entre les deux chaussées de Genappe et de Nivelles . marchand à Bruxelles.

Un jour de bataille. fossé au sommet de l'escarpement. – 34 – . ornière cachée dans les terres. c'est-à-dire terrible. ce chemin creux dont rien n'avertissait. était invisible. bordant la crête de Mont-Saint-Jean.

les quinze pièces sans escorte culbutées par Uxbridge dans un chemin creux. l'aile droite anglaise mal inquiétée. l'étourderie fatale de Guilleminot n'ayant ni pétards ni sacs à poudre. toute cette cavalerie. l'étrange malentendu de Ney massant. était en effet admirable. l'inutilité de la démonstration de Piré sur Brainel'Alleud. cet hercule sorti de l'école polytechnique. des épaisseurs de vingtsept rangs et des fronts de deux cents hommes livrés de la sorte à la mitraille. le prince de Saxe-Weimar tenant et gardant. de sorte que la mitraille se changeait en éclaboussure. la résistance d'Hougomont. ses péripéties très diverses. malgré le comte d'Erlon. la batterie d'écharpe brusquement démasquée sur leur flanc Bourgeois. sa batterie de sept pièces enclouée. la division Marcognet. l'effrayante trouée des boulets dans ces masses. l'aile gauche mal entamée. les quatre divisions du premier corps. le lieutenant Vieux. blessé au moment où il enfonçait à coups de hache la porte de la Haie-Sainte sous le feu plongeant de la barricade anglaise barrant le coude de la route de Genappe à Bruxelles. quinze escadrons. Fris16 Ce guide s'appelait en réalité Decoster. la muraille inattendue où s'était brisée la brigade Soye. – 35 – . nous l'avons constaté. le peu d'effet des bombes tombant dans les lignes anglaises. prise entre l'infanterie et la cavalerie. Il avait raison . la ténacité de la Haie-Sainte. le matin de Waterloo. Napoléon était content. à peu près annulée. Quiot repoussé. les colonnes d'attaque désunies. sabrée par Ponsonby. le plan de bataille conçu par lui. Foy mis hors de combat.Chapitre VIII L'empereur fait une question au guide Lacoste16 Donc. fusillée à bout portant dans les blés par Best et Pack. au lieu de les échelonner. Bauduin tué. l'embourbement des batteries. Une fois la bataille engagée. s'y enfouissant dans le sol détrempé par les pluies et ne réussissant qu'à y faire des volcans de boue. Donzelot et Durutte compromis.

ce hussard noir prussien arrêté par les coureurs de la colonne volante de trois cents chasseurs battant l'estrade entre Wavre et Plancenoit. se supposant hors de question. passant comme les nuées de la bataille devant Napoléon. il semble qu'on pourrait se défier de Waterloo. les dix-huit cents hommes couchés en moins de temps encore autour de la HaieSainte. équivalente à l'antique invulnérabilité. Il paraissait dire au sort : tu n'oserais pas. les quinze cents hommes tués en moins d'une heure dans le verger d'Hougomont. quand on a derrière soi la Bérésina. ou croyait avoir pour lui. lui qui se croyait maître et possesseur de la fin . il savait attendre. Mi-parti lumière et ombre. Napoléon était habitué à regarder la guerre fixement . Pourtant. Napoléon se sentait protégé dans le bien et toléré dans le mal. Malplaquet et Ramillies vengés. Au moment où Wellington rétrograda. Elle se ralliait. L'éclair de la victoire passa dans ses yeux. le drapeau du 45ème pris. – 36 – . tous ces incidents orageux. avaient à peine troublé son regard et n'avaient point assombri cette face impériale de la certitude. c'était Crécy. Napoléon tressaillit. il ne faisait jamais chiffre à chiffre l'addition poignante du détail . L'homme de Marengo raturait Azincourt. Wellington acculé à la forêt de Soignes et détruit. L'empereur se souleva à demi sur ses étriers. une connivence. c'était le terrassement définitif de l'Angleterre par la France . on pourrait presque dire une complicité des événements. Un mystérieux froncement de sourcil devient visible au fond du ciel. Il avait.chemont et Smohain. il ne s'en alarmait point. Leipsick et Fontainebleau. les chiffres lui importaient peu. pourvu qu'ils donnassent ce total : victoire . Il vit subitement le plateau de Mont-Saint-Jean se dégarnir et le front de l'armée anglaise disparaître. le drapeau du 105ème pris. le retard de Grouchy. et il traitait le destin d'égal à égal. mais se dérobait. que les commencements s'égarassent. les choses inquiétantes que ce prisonnier avait dites. Poitiers.

Il remarqua près de cette barricade la vieille chapelle de Saint-Nicolas peinte en blanc qui est à l'angle de la traverse vers Braine-l'Alleud. le carré de seigles. le sentier . celle de la chaussée de Genappe au-dessus de la HaieSainte. Il songeait . il semblait compter chaque buisson. et celle de la chaussée de Nivelles où étincelaient les bayonnettes hollandaises de la brigade Chassé. Il ne restait plus qu'à achever ce recul par un écrasement. Le guide fit un signe de tête négatif. Il donna l'ordre aux cuirassiers de Milhaud d'enlever le plateau de Mont-Saint-Jean. Il venait de trouver son coup de foudre. se retournant brusquement. deux larges abatis d'arbres. il examinait les versants. Wellington avait reculé. méditant la péripétie terrible. Il se pencha et parla à demi-voix au guide Lacoste. l'observait d'en bas avec une sorte de religion. l'arme au pied derrière lui. Il regarda avec quelque fixité les barricades anglaises des deux chaussées. armée de deux canons. expédia une estafette à franc étrier à Paris pour y annoncer que la bataille était gagnée. Napoléon était un de ces génies d'où sort le tonnerre.L'empereur alors. les seuls de toute l'artillerie anglaise qui vissent le fond du champ de bataille. Napoléon. notait les pentes. Sa garde. – 37 – . scrutait le bouquet d'arbres. promena une dernière fois sa lunette sur tous les points du champ de bataille. L'empereur se redressa et se recueillit. probablement perfide.

Le matin toute l'armée les avait admirés quand. – 38 – 17 .Chapitre IX L'inattendu Ils étaient trois mille cinq cents. pour les appuyer. pour ainsi dire. étendards et trompettes au vent. et ils avaient derrière eux. avec les pistolets d'arçon dans les fontes et le long sabre-épée. onze cent quatrevingt-dix-sept hommes. une de leurs batteries à leur flanc. Ils étaient vingt-six escadrons . les chasseurs de la garde. ayant à son extrémité de gauche les cuirassiers de Kellermann et à son extrémité de droite les cuirassiers de Milhaud. toutes les musiques chantant Veillons au salut de l'empire17. Alors on vit un spectacle formidable. les cent six gendarmes d'élite. huit cent quatre-vingts lances. et les lanciers de la garde. Ils faisaient un front d'un quart de lieue. Il fut chanté à nouveau en 1840. C'étaient des hommes géants sur des chevaux colosses. et prendre leur place de bataille dans cette puissante deuxième ligne. Ils portaient le casque sans crins et la cuirasse de fer battu. formée en colonne par division. l'autre à leur centre. les clairons sonnant. laquelle. sabres levés. ils étaient venus. la division de Lefebvre-Desnouettes. aussi célèbre que La Marseillaise pendant la période révolutionnaire. descendit. deux ailes de fer. s'enfonça dans le fond redoutable où tant d'hommes déjà étaient Hymne patriotique et républicain plus encore qu'impérial. si savamment composée par Napoléon. la colline de la Belle-Alliance. avec la précision d'un bélier de bronze qui ouvre une brèche. Toute cette cavalerie. se déployer sur deux rangs entre la chaussée de Genappe et Frischemont. à neuf heures. Les escadrons énormes s'ébranlèrent. colonne épaisse. L'aide de camp Bernard leur porta l'ordre de l'empereur. Ney tira son épée et prit la tête. avait. d'un même mouvement et comme un seul homme.

calme. Elle écoutait monter cette marée d'hommes. On les apercevait à travers une vaste fumée déchirée çà et là. à travers un nuage de mitraille crevant sur elle. sept sur la première. làdessus les cuirasses. puis. Elle entendait le – 39 – . invulnérables. formée en treize carrés. Quelque chose de pareil à cette vision apparaissait sans doute dans les vieilles épopées orphiques racontant les hommes-chevaux. et sur deux lignes. tumulte discipliné et terrible . Ces récits semblent d'un autre âge. imperturbables . Murat y manquait. de cris. à l'ombre de la batterie masquée. dieux et bêtes. horribles. attendait. on entendait ce piétinement colossal. la division Delord avait la gauche. y disparut dans la fumée. Rien de semblable ne s'était vu depuis la prise de la grande redoute de la Moskowa par la grosse cavalerie . la crosse à l'épaule. Pêle-mêle de casques. sublimes . muette. reparut de l'autre côté du vallon. l'épouvantable pente de boue du plateau de Mont-SaintJean. Étant deux divisions. toujours compacte et serrée. six sur la seconde. On croyait voir de loin s'allonger vers la crête du plateau deux immenses couleuvres d'acier. comme les écailles sur l'hydre. Bizarre coïncidence numérique. Cela traversa la bataille comme un prodige. immobile. sortant de cette ombre. deux bataillons par carré. les antiques hippanthropes. la division Wathier avait la droite. ces titans à face humaine et à poitrail équestre dont le galop escalada l'Olympe. graves. Derrière la crête du plateau. dans les intervalles de la mousqueterie et de l'artillerie. de sabres.tombés. montant au grand trot. vingt-six bataillons allaient recevoir ces vingt-six escadrons. l'infanterie anglaise. bondissement orageux des croupes des chevaux dans le canon et la fanfare. mais Ney s'y retrouvait. Chaque escadron ondulait et se gonflait comme un anneau du polype. couchant en joue ce qui allait venir. Il semblait que cette masse était devenue monstre et n'eût qu'une âme. Ils montaient. menaçants. Elle ne voyait pas les cuirassiers et les cuirassiers ne la voyaient pas. ils étaient deux colonnes .

Parvenus au point culminant de la crête. Il y eut un silence redoutable. effrénés. et trois mille têtes à moustaches grises criant : vive l'empereur ! toute cette cavalerie déboucha sur le plateau. glissaient les quatre pieds en l'air. et les étendards. la force acquise pour écraser les Anglais écrasa les Français. profond de deux toises entre son double talus . et les trompettes. et ce fut comme l'entrée d'un tremblement de terre. le ravin inexorable ne pouvait se rendre que comblé. à notre droite. pilant et bouleversant les cavaliers. Ceci commença la perte de la bataille. Ce chiffre vraisemblablement comprend – 40 – . L'instant fut épouvantable. le second rang y poussa le premier. une longue file de bras levés brandissant des sabres apparut audessus de la crête. chose tragique. tombaient sur la croupe. à la gauche des Anglais. cavaliers et chevaux y roulèrent pêle-mêle se broyant les uns sur les autres. les chevaux se dressaient. subitement. une fosse.grossissement du bruit des trois mille chevaux. et. Presque un tiers de la brigade Dubois croula dans cet abîme. le cliquetis des sabres. Tout à coup. et le troisième y poussa le second . dit que deux mille chevaux et quinze cents hommes furent ensevelis dans le chemin creux d'Ohain. Le ravin était là. inattendu. C'était le chemin creux d'Ohain. béant. quand cette fosse fut pleine d'hommes vivants. puis. toute la colonne n'était plus qu'un projectile. le frappement alternatif et symétrique des sabots au grand trot. à pic sous les pieds des chevaux. on marcha dessus et le reste passa. les cuirassiers venaient d'apercevoir entre eux et les Anglais un fossé. et une sorte de grand souffle farouche. la tête de colonne des cuirassiers se cabra avec une clameur effroyable. tout à leur furie et à leur course d'extermination sur les carrés et les canons. le froissement des cuirasses. se rejetaient en arrière. qui exagère évidemment. Une tradition locale. ne faisant qu'une chair dans ce gouffre. et les casques. aucun moyen de reculer.

avait scruté le terrain. Le guide avait répondu non. La mauvaise volonté des événements s'était annoncée de longue date. On pourrait presque dire que de ce signe de tête d'un paysan est sortie la catastrophe de Napoléon. Pourquoi ? À cause de Wellington ? à cause de Blücher ? Non. il avait fait. L'excessive pesanteur de cet homme dans la destinée humaine troublait l'équilibre. où Napoléon n'avait plus de place. ceci n'était plus dans la loi du dix-neuvième siècle. qui. Ces pléthores de toute la vitalité humaine concentrée dans une seule tête. À cause de Dieu. le monde montant au cerveau d'un homme. Averti pourtant et mis en éveil par la petite chapelle blanche qui en marque l'angle sur la chaussée de Nivelles. Était-il possible que Napoléon gagnât cette bataille ? Nous répondons non.tous les autres cadavres qu'on jeta dans ce ravin le lendemain du combat. mais n'avait pu voir ce chemin creux qui ne faisait pas même une ride à la surface du plateau. Cet individu comptait à lui seul plus que le groupe universel. une question au guide Lacoste. avait enlevé le drapeau du bataillon de Lunebourg. probablement sur l'éventualité d'un obstacle. D'autres fatalités encore devaient surgir. cela serait mortel à la civilisation si cela durait. Notons en passant que c'était cette brigade Dubois. une heure auparavant. Une autre série de faits se préparait. chargeant à part. si funestement éprouvée. Il était temps que cet homme vaste tombât. avant d'ordonner cette charge des cuirassiers de Milhaud. Le – 41 – . Bonaparte vainqueur à Waterloo. Napoléon.

c'est le changement de front de l'univers. d'où dépendent les gravitations régulières dans l'ordre moral comme dans l'ordre matériel. Le sang qui fume. – 42 – . Probablement les principes et les éléments. Il gênait Dieu. de mystérieux gémissements de l'ombre. se plaignaient. Napoléon avait été dénoncé dans l'infini. et sa chute était décidée. que l'abîme entend. le trop-plein des cimetières. les mères en larmes.moment était venu pour l'incorruptible équité suprême d'aviser. Waterloo n'est point une bataille . Il y a. quand la terre souffre d'une surcharge. ce sont des plaidoyers redoutables.

Alors ce fut effrayant. la colonne Delord. Les cuirassiers n'eurent pas même un temps d'arrêt. Soixante canons et les treize carrés foudroyèrent les cuirassiers à bout portant. diminués de nombre. grandissent de cœur. La colonne Wathier seule avait souffert du désastre . Un tournoiement frénétique les enveloppa. pistolets au poing. genou en terre. Les cuirassiers se ruèrent sur les carrés anglais. et où toute cette chair se fait granit. éperdument assaillis. Le désastre du chemin creux les avait décimés. mais non découragés. Le premier rang. ne bougèrent pas. sabre aux dents. Toute l'artillerie volante anglaise était rentrée au galop dans les carrés. que Ney avait fait obliquer à gauche. Toutes les faces des carrés anglais furent attaquées à la fois. Il y a des moments dans les batailles où l'âme durcit l'homme jusqu'à changer le soldat en statue. Ventre à terre. telle fut l'attaque. la batterie s'était démasquée. était arrivée entière. Les bataillons anglais. L'intrépide général Delord fit le salut militaire à la batterie anglaise.Chapitre X Le plateau de Mont Saint-Jean En même temps que le ravin. Cette froide infanterie demeura impassible. C'étaient de ces hommes qui. brides lâchées. recevait les – 43 – . comme s'il pressentait l'embûche.

baissant dans une inattention profonde son œil mélancolique plein du reflet des forêts et des lacs. ces cuirassiers n'étaient plus une cavalerie. Ces carrés n'étaient plus des bataillons. Les carrés. Les cuirassiers. eût songé à son infanterie. comme les Grecs en se souvenant d'Argos. pendant qu'on s'exterminait autour de lui. Il était formé du 75ème régiment de highlanders. avaient là contre eux presque toute l'armée anglaise. amoindris par la catastrophe du ravin. laissait passer une éruption de mitraille et se refermait. il eût gagné la bataille. gigantesques. fut presque anéanti dès les premiers chocs. mais ils se multipliaient. jouait les airs de la montagne. relativement peu nombreux. le front du carré s'ouvrait. le plus exposé de tous. chaque homme valant dix. Des files d'hommes disparaissaient broyées sous les chevaux. Ces Écossais mouraient en pensant au Ben Lothian. c'était une tempête. Cependant quelques bataillons hanovriens plièrent. Les bayonnettes s'enfonçaient dans les ventres de ces centaures. enjambaient les rangs. Wellington le vit. assis sur un tambour. De là une difformité de blessures qu'on n'a pas vue peut-être ailleurs. La figure de ce combat était monstrueuse. derrière le second rang les canonniers chargeaient les pièces. sautaient par-dessus les bayonnettes et tombaient. et songea à sa cavalerie. le second rang les fusillait . la lave combattait la foudre. en ce moment-là même. Le joueur de cornemuse au centre. au milieu de ces quatre murs vivants. les cuirassiers faisaient des brèches dans les carrés. Les boulets faisaient des trouées dans les cuirassiers. Les cuirassiers répondaient par l'écrasement. Si Napoléon. Le sabre d'un cuirassier. Chaque carré était un volcan attaqué par un nuage . se rétrécissaient sans broncher. rongés par cette cavalerie forcenée. Inépuisables en mitraille. son pibroch sous le bras. abattant le pibroch et le bras qui le portait. fit cesser le chant en tuant le chanteur.cuirassiers sur les bayonnettes. Leurs grands chevaux se cabraient. Le carré extrême de droite. c'étaient des cratères . – 44 – . étant en l'air. ils faisaient explosion au milieu des assaillants. Cet oubli fut sa grande faute fatale.

un vertigineux emportement d'âmes et de courages. Pour de tels Français. assaillants. Fuller. les cuirassiers. Le plateau de Mont-Saint-Jean fut pris. pris encore. Ney accourut avec les lanciers et les chasseurs de LefebvreDesnouettes. durent faire face de tous les côtés. en avant et en arrière. toute cette cohue formidable se colletait sans que l'un lâchât l'autre. par l'infanterie et par la cavalerie. Somerset. est dans la collection dite musée de Waterloo. ce fut une ombre. une furie. Les cuirassiers quittaient la cavalerie pour retourner à l'infanterie. se sentirent assaillis. tomba mort. Il fallait cela pour que ces hommes fussent blessés dans le dos. Somerset avait à sa droite Dornberg avec les chevaulégers allemands. et à sa gauche Trip avec les carabiniers belges . La cavalerie anglaise était sur leur dos. leur lieutenant-colonel. Une de leurs cuirasses. Devant eux les carrés. c'étaient les quatorze cents dragons-gardes. Les carrés tenaient toujours. Ney eut quatre chevaux tués sous lui. La bravoure devint inexprimable. Ce ne fut plus une mêlée. En un instant les quatorze cents dragons-gardes ne furent plus que huit cents . les cuirassiers n'eussent culbuté le centre et décidé la victoire. La moitié des cuirassiers resta sur le plateau. ou. derrière eux Somerset . En outre. ils avaient derrière eux la batterie toujours tonnante. pour mieux dire. Nul doute que. Que leur importait ? ils étaient tourbillon. un ouragan d'épées éclairs. Il y eut douze assauts. repris. il ne fallait pas moins que de tels Anglais. s'ils n'eussent été affaiblis dans leur premier choc par le désastre du chemin creux. attaqués en flanc et en tête.Tout à coup les cuirassiers. Cette lutte dura deux heures. L'armée anglaise en fut profondément ébranlée. Cette cavalerie extraordinaire pétrifia Clin- – 45 – . trouée à l'omoplate gauche d'un biscayen.

personne ne l'avait. Lequel des deux tombera le premier ? La lutte du plateau continuait. Ce cavalier avait percé les lignes anglaises. et enlevèrent aux régiments anglais six drapeaux. – 46 – . perdent tout leur sang. La crise était proche. Wellington avait le village et la plaine culminante . de Genappe. La situation de Wellington avait empiré. Wellington se sentait pencher. Tout le monde ayant le plateau. admirait héroïquement. un cuirassier et son cheval furent trouvés morts dans la charpente de la bascule du pesage des voitures à Mont-Saint-Jean. c'est que. Il avait alors dix-huit ans. chacun de leur côté. de La Hulpe et de Bruxelles. Ney 18 Splendid ! (mot textuel). le lendemain de la bataille. Wellington. aux trois quarts vaincu. en ce sens que le centre n'était pas enfoncé. au point même où s'entrecoupent et se rencontrent les quatre routes de Nivelles. et en somme il restait pour la plus grande part aux Anglais. Ce qui est certain. que trois cuirassiers et trois chasseurs de la garde allèrent porter à l'empereur devant la ferme de la Belle-Alliance. Les cuirassiers n'avaient point réussi. Cette étrange bataille était comme un duel entre deux blessés acharnés qui. Jusqu'où sont allés les cuirassiers ? personne ne saurait le dire. Il se nomme Dehaze. Un des hommes qui ont relevé ce cadavre vit encore à Mont-Saint-Jean. Il disait à demi-voix : sublime 18 ! Les cuirassiers anéantirent sept carrés sur treize. prirent ou enclouèrent soixante pièces de canon. tout en combattant et en se résistant toujours.ton qui avait vu Talavera et Badajoz.

applaudissait l'entrée des Alliés à Paris tandis que son père défendait Thionville contre eux. déjà si maltraitée à la Haie-Sainte. Mais l'affaiblissement des Anglais paraissait irrémédiable. Kempt. du côté des Anglais. qui le lendemain fit enterrer sa jambe. Delord. vainqueur en Espagne de Joseph et du général Hugo. en 1815.n'avait que la crête et la pente. dans cette lutte des cuirassiers. était presque détruite . Dnop. Hugo lui-même. la division Alten. Colbert. combattaient Napoléon. en 1814 et en 1815. répondait Wellington. en 1811. L'hémorragie de cette armée était horrible. Lord Uxbridge. il ne restait presque rien de ces grenadiers hollandais19 qui. – Il n'y en a pas. Hugo règle ici. avec les autres familles françaises. rapprochement singulier qui peint l'épuisement des deux armées. Mme Hugo et ses deux cadets. Travers et Blancard étaient hors de combat. ralliés aux Anglais. tel bataillon n'était plus commandé que par un capitaine ou par un lieutenant . équitablement. du côté des Français. les intrépides Belges de la brigade Van Kluze jonchaient les seigles le long de la route de Nivelles . d'anciens comptes avec Wellington. et qui. Les poussées furieuses de ces grands escadrons à cuirasses de fer et à poitrines d'acier avaient broyé l'infanterie. Des deux côtés on semblait enraciné dans ce sol funèbre. avait le genou fracassé. et dont l'avancée avait jeté sur la route du retour en France. La perte en officiers était considérable. combattaient Wellington. à l'aile gauche. Si. mêlés en Espagne à nos rangs. mais V. Alten était bles19 Souvenir d'enfance : des grenadiers hollandais faisaient partie de l'escorte où la voiture de Mme Hugo avait pris place pour traverser l'Espagne et ce sont eux qui remirent sur la route sa voiture à-demi versée au bord d'un précipice. et Napoléon s'écriait : De l'infanterie ! où veut-il que j'en prenne ? Veut-il que j'en fasse ? Pourtant l'armée anglaise était la plus malade. Ney demandait de l'infanterie à Napoléon. Quelques hommes autour d'un drapeau marquaient la place d'un régiment. réclamait du renfort. – 47 – . Les grenadiers ont changé de camp . Lhéritier. qu'il se fasse tuer ! – Presque à la même minute.

Les hussards hanovriens de Cumberland. Wellington tira sa montre. quatre capitaines et trois enseignes . voyant les Français gagner du terrain et s'approcher de la forêt. criaient : alarme ! De Vert-Coucou jusqu'à Grœnendael. À l'exception de la faible réserve échelonnée derrière l'ambulance établie dans la ferme de Mont-Saint-Jean et des brigades Vivian et Vandeleur qui flanquaient l'aile gauche. Nombre de batteries gisaient démontées. les bagages. ayant à sa tête son colonel Hacke. Les charrois. le premier bataillon du 30ème d'infanterie avait perdu vingt-quatre officiers et cent douze soldats . et Pringle. Barne était blessé. et on l'entendit murmurer ce mot sombre : Blücher. quatre cent cinquante soldats tués. Le 2ème régiment des gardes à pied avait perdu cinq lieutenantscolonels. croyaient le duc perdu. Ompteda était tué. Wellington n'avait plus de cavalerie. Le duc-de-fer demeurait calme. un encombrement de fuyards. le commissaire espagnol Alava. mais ses lèvres avaient blêmi. Ici est la péripétie de ce drame géant. il y avait. Van Merlen était tué. s'y précipitaient . au dire des témoins qui existent encore. avaient tourné bride devant la mêlée et étaient en fuite dans la forêt de Soignes. – 48 – . ou la nuit ! Ce fut vers ce moment-là qu'une ligne lointaine de bayonnettes étincela sur les hauteurs du côté de Frischemont. un régiment tout entier. les Hollandais. et l'Angleterre avait le pire partage dans ce sanglant équilibre. sabrés par la cavalerie française. semant la déroute jusqu'à Bruxelles. Ces faits sont avoués par Siborne . sur une longueur de près de deux lieues dans la direction de Bruxelles. présents à la bataille dans l'état-major anglais. Delancey était tué. qui devait plus tard être jugé et cassé. le 79ème montagnards avait vingt-quatre officiers blessés. Le commissaire autrichien Vincent. va jusqu'à dire que l'armée anglo-hollandaise était réduite à trentequatre mille hommes. Cette panique fut telle qu'elle gagna le prince de Condé à Malines et Louis XVIII à Gand. les prolonges. dix-huit officiers morts. les fourgons pleins de blessés. À cinq heures.sé. tout l'état-major de Wellington était décimé. exagérant le désastre.

V. la rue menant au pont avait été incendiée par les Français . on le voit. Si le petit pâtre. Hugo retrouve ici les accents de L'Expiation (Châtiments. Napoléon eût gagné la bataille de Waterloo.Chapitre XI Mauvais guide à Napoléon. lieutenant de Blücher. c'est le général prussien Muffling qui le déclare. 8) : « Soudain. En outre. Il avait du reste été fort retardé. que Bülow arrivât. joyeux. on aperçoit Sainte-Hélène. la mort au lieu de la vie. Il était midi que l'avant-garde de Bülow n'avait pu encore atteindre Chapelle-Saint-Lambert. La destinée a de ces tournants . Il était temps. et Blücher n'aurait plus trouvé Wellington debout . Il avait bivouaqué à Dion-le-Mont et était parti dès l'aube. Blücher survenant20. une heure de retard. Or. Par tout autre chemin qu'au-dessous de Plancenoit. il avait fallu passer la Dyle sur l'étroit pont de Wavre . on s'attendait au trône du monde . « la bataille était perdue ». il dit : Grouchy ! – c'était Blücher. les caissons et les fourgons de l'artillerie. » – 49 – 20 . et Bülow n'arrivait pas. Mais les chemins étaient impraticables et ses divisions s'étaient embourbées. ne pouvant passer entre deux rangs de maisons en feu. bon guide à Bülow On connaît la poignante méprise de Napoléon : Grouchy espéré. Les ornières venaient au moyeu des canons. avaient dû attendre que l'incendie fût éteint. l'armée prussienne aboutissait à un ravin infranchissable à l'artillerie. la forme du dix-neuvième siècle eût peut-être été différente. lui eût conseillé de déboucher de la forêt au-dessus de Frischemont plutôt qu'au dessous de Plancenoit. qui servait de guide à Bülow.

Tels sont ces immenses hasards. proportionnés à un infini qui nous échappe. Évidemment Grouchy. La plupart avaient dit : Ce sont des arbres. Hacke et Ryssel se déployaient devant le corps de Lobau. Hiller. La vérité est que le nuage ne remuait pas. Il avait dit : – Je vois là-bas un nuage qui me paraît être des troupes. commencée deux heures plus tôt. voyant le péril de Wellington. – 50 – . Dès midi.L'action. avec sa longue-vue. Blücher ordonna à Bülow d'attaquer et dit ce mot remarquable : « Il faut donner de l'air à l'armée anglaise. et Blücher serait tombé sur la bataille gagnée par Napoléon. L'empereur avait détaché en reconnaissance vers ce point obscur la division de cavalerie légère de Domon. eût été finie à quatre heures. Plancenoit était en flammes. le premier. » Peu après. la cavalerie du prince Guillaume de Prusse débouchait du bois de Paris. sire. les divisions Losthin. et il avait l'ordre de se concentrer avant d'entrer en ligne . Il devait attendre le gros du corps d'armée. Puis il avait demandé au duc de Dalmatie : – Soult. l'empereur. Quelques-uns avaient dit : Ce sont des colonnes qui font halte. Toutes les lunettes de l'état-major avaient étudié « le nuage » signalé par l'empereur. mais à cinq heures. et les boulets prussiens commençaient à pleuvoir jusque dans les rangs de la garde en réserve derrière Napoléon. et ne pouvait rien. Son avant-garde était très faible. – Cependant cela restait immobile dans la brume. avait aperçu à l'extrême horizon quelque chose qui avait fixé son attention. Bülow en effet n'avait pas bougé. que voyez-vous vers Chapelle-Saint-Lambert ? – Le maréchal braquant sa lunette avait répondu : – Quatre ou cinq mille hommes.

était commandé par un général. ailes déployées. la garde entrant en ligne sous cet épouvantable écroulement. Le ciel avait été couvert toute la journée. dans la brume de cette mêlée.Chapitre XII La garde On sait le reste : l'irruption d'une troisième armée. symétriques. Michel. Harlet. Donzelot et Quiot reculant. superbes. Roguet. Chaque bataillon de la garde. en ce moment-là même. la grande rougeur sinistre du soleil qui se couchait. une nuée de – 51 – . quatre-vingt-six bouches à feu tonnant tout à coup. alignés. et ceux qui étaient vainqueurs. on crut voir vingt victoires entrer sur le champ de bataille. Quand les hauts bonnets des grenadiers de la garde avec la large plaque à l'aigle apparurent. la gigantesque trouée faite dans l'armée française. les nuages de l'horizon s'écartèrent et laissèrent passer. à travers les ormes de la route de Nivelles. On l'avait vu se lever à Austerlitz. reculèrent . la bataille disloquée. Comme elle sentait qu'elle allait mourir. couché derrière les haies. et visez juste ! le régiment rouge des gardes anglaises. tranquilles. mais Wellington cria : Debout. se leva. Friant. il était huit heures du soir. Durutte délogé de Papelotte. le désastre de front. s'estimant vaincus. la mitraille anglaise et la mitraille prussienne s'entr'aidant. Poret de Morvan. elle cria : vive l'empereur ! L'histoire n'a rien de plus émouvant que cette agonie éclatant en acclamations. étaient là. pour ce dénouement. toute la ligne anglaise reprenant l'offensive et poussée en avant. Tout à coup. la cavalerie de Zieten menée par Blücher en personne. Mallet. le désastre en flanc. les Français refoulés. l'extermination. gardes. Lobau pris en écharpe. Marcognet balayé du plateau d'Ohain. l'ennemi sentit le respect de la France . une nouvelle bataille se précipitant à la nuit tombante sur nos régiments démantelés. Pirch Ier survenant avec Bülow.

mitraille cribla le drapeau tricolore frissonnant autour de nos aigles, tous se ruèrent, et le suprême carnage commença. La garde impériale sentit dans l'ombre l'armée lâchant pied autour d'elle, et le vaste ébranlement de la déroute, elle entendit le sauve-quipeut ! qui avait remplacé le vive l'empereur ! et, avec la fuite derrière elle, elle continua d'avancer, de plus en plus foudroyée et mourant davantage à chaque pas qu'elle faisait. Il n'y eut point d'hésitants ni de timides. Le soldat dans cette troupe était aussi héros que le général. Pas un homme ne manqua au suicide. Ney, éperdu, grand de toute la hauteur de la mort acceptée, s'offrait à tous les coups dans cette tourmente. Il eut là son cinquième cheval tué sous lui. En sueur, la flamme aux yeux, l'écume aux lèvres, l'uniforme déboutonné, une de ses épaulettes à demi coupée par le coup de sabre d'un horse-guard, sa plaque de grand-aigle bosselée par une balle, sanglant, fangeux, magnifique, une épée cassée à la main, il disait : Venez voir comment meurt un maréchal de France sur le champ de bataille ! Mais en vain ; il ne mourut pas. Il était hagard et indigné. Il jetait à Drouet d'Erlon cette question : Est-ce que tu ne te fais pas tuer, toi ? Il criait au milieu de toute cette artillerie écrasant une poignée d'hommes : – Il n'y a donc rien pour moi ! Oh ! je voudrais que tous ces boulets anglais m'entrassent dans le ventre ! Tu étais réservé à des balles françaises, infortuné !

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Chapitre XIII La catastrophe
La déroute derrière la garde fut lugubre. L'armée plia brusquement de tous les côtés à la fois, de Hougomont, de la Haie-Sainte, de Papelotte, de Plancenoit. Le cri Trahison ! fut suivi du cri Sauve-qui-peut ! Une armée qui se débande, c'est un dégel. Tout fléchit, se fêle, craque, flotte, roule, tombe, se heurte, se hâte, se précipite. Désagrégation inouïe. Ney emprunte un cheval, saute dessus, et, sans chapeau, sans cravate, sans épée, se met en travers de la chaussée de Bruxelles, arrêtant à la fois les Anglais et les Français. Il tâche de retenir l'armée, il la rappelle, il l'insulte, il se cramponne à la déroute. Il est débordé. Les soldats le fuient, en criant : Vive le maréchal Ney ! Deux régiments de Durutte vont et viennent effarés et comme ballottés entre le sabre des uhlans et la fusillade des brigades de Kempt, de Best, de Pack et de Rylandt ; la pire des mêlées, c'est la déroute, les amis s'entre-tuent pour fuir ; les escadrons et les bataillons se brisent et se dispersent les uns contre les autres, énorme écume de la bataille. Lobau à une extrémité comme Reille à l'autre sont roulés dans le flot. En vain Napoléon fait des murailles avec ce qui lui reste de la garde ; en vain il dépense à un dernier effort ses escadrons de service. Quiot recule devant Vivian, Kellermann devant Vandeleur, Lobau devant Bülow, Morand devant Pirch, Domon et Subervic devant le prince Guillaume de Prusse. Guyot, qui a mené à la charge les escadrons de l'empereur, tombe sous les pieds des dragons anglais. Napoléon court au galop le long des fuyards, les harangue, presse, menace, supplie. Toutes ces bouches qui criaient le matin vive l'empereur, restent béantes ; c'est à peine si on le connaît. La cavalerie prussienne, fraîche venue, s'élance, vole, sabre, taille, hache, tue, extermine. Les attelages se ruent, les canons se sauvent ; les soldats du train détellent les caissons et en prennent les chevaux pour s'échapper ; des fourgons culbutés les quatre roues en l'air entravent la route et sont des occasions de massacre. On s'écrase, on se foule, on marche sur les morts et sur les vivants. Les bras sont éperdus. Une multi– 53 –

tude vertigineuse emplit les routes, les sentiers, les ponts, les plaines, les collines, les vallées, les bois, encombrés par cette évasion de quarante mille hommes. Cris, désespoir, sacs et fusils jetés dans les seigles, passages frayés à coups d'épée, plus de camarades, plus d'officiers, plus de généraux, une inexprimable épouvante. Zieten sabrant la France à son aise. Les lions devenus chevreuils. Telle fut cette fuite. À Genappe, on essaya de se retourner, de faire front, d'enrayer. Lobau rallia trois cents hommes. On barricada l'entrée du village ; mais à la première volée de la mitraille prussienne, tout se remit à fuir, et Lobau fut pris. On voit encore aujourd'hui cette volée de mitraille empreinte sur le vieux pignon d'une masure en brique à droite de la route, quelques minutes avant d'entrer à Genappe. Les Prussiens s'élancèrent dans Genappe, furieux sans doute d'être si peu vainqueurs. La poursuite fut monstrueuse. Blücher ordonna l'extermination. Roguet avait donné ce lugubre exemple de menacer de mort tout grenadier français qui lui amènerait un prisonnier prussien. Blücher dépassa Roguet. Le général de la jeune garde, Ducesme, acculé sur la porte d'une auberge de Genappe, rendit son épée à un hussard de la mort qui prit l'épée et tua le prisonnier. La victoire s'acheva par l'assassinat des vaincus. Punissons, puisque nous sommes l'histoire : le vieux Blücher se déshonora. Cette férocité mit le comble au désastre. La déroute désespérée traversa Genappe, traversa les Quatre-Bras, traversa Gosselies, traversa Frasnes, traversa Charleroi, traversa Thuin, et ne s'arrêta qu'à la frontière. Hélas ! et qui donc fuyait de la sorte ? la grande armée. Ce vertige, cette terreur, cette chute en ruine de la plus haute bravoure qui ait jamais étonné l'histoire, est-ce que cela est sans cause ? Non. L'ombre d'une droite énorme se projette sur Waterloo. C'est la journée du destin. La force au-dessus de l'homme a donné ce jour-là. De là le pli épouvanté des têtes ; de là toutes ces grandes âmes rendant leur épée. Ceux qui avaient vaincu l'Europe sont tombés terrassés, n'ayant plus rien à dire ni à faire, sentant

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dans l'ombre une présence terrible. Hoc erat in fatis21. Ce jour-là, la perspective du genre humain a changé. Waterloo, c'est le gond du dix-neuvième siècle. La disparition du grand homme était nécessaire à l'avènement du grand siècle. Quelqu'un à qui on ne réplique pas s'en est chargé. La panique des héros s'explique. Dans la bataille de Waterloo, il y a plus du nuage, il y a du météore. Dieu a passé. À la nuit tombante, dans un champ près de Genappe, Bernard et Bertrand saisirent par un pan de sa redingote et arrêtèrent un homme hagard, pensif, sinistre, qui, entraîné jusque-là par le courant de la déroute, venait de mettre pied à terre, avait passé sous son bras la bride de son cheval, et, l'œil égaré, s'en retournait seul vers Waterloo. C'était Napoléon essayant encore d'aller en avant, immense somnambule de ce rêve écroulé.

« Tel était le destin » : parodie du « Hoc erat in votis » : « C'est ce que je souhaitais », d'Horace (Satires, II, 6, 1). Transposition pertinente, car le destin est par définition ce qui contrecarre nos projets. – 55 –

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Chapitre XIV Le dernier carré
Quelques carrés de la garde, immobiles dans le ruissellement de la déroute comme des rochers dans de l'eau qui coule, tinrent jusqu'à la nuit. La nuit venant, la mort aussi, ils attendirent cette ombre double, et, inébranlables, s'en laissèrent envelopper. Chaque régiment, isolé des autres et n'ayant plus de lien avec l'armée rompue de toutes parts, mourait pour son compte. Ils avaient pris position, pour faire cette dernière action, les uns sur les hauteurs de Rossomme, les autres dans la plaine de Mont-Saint-Jean. Là, abandonnés, vaincus, terribles, ces carrés sombres agonisaient formidablement. Ulm, Wagram, Iéna, Friedland, mouraient en eux. Au crépuscule, vers neuf heures du soir, au bas du plateau de Mont-Saint-Jean, il en restait un. Dans ce vallon funeste, au pied de cette pente gravie par les cuirassiers, inondée maintenant par les masses anglaises, sous les feux convergents de l'artillerie ennemie victorieuse, sous une effroyable densité de projectiles, ce carré luttait. Il était commandé par un officier obscur nommé Cambronne. À chaque décharge, le carré diminuait, et ripostait. Il répliquait à la mitraille par la fusillade, rétrécissant continuellement ses quatre murs. De loin les fuyards s'arrêtaient par moment, essoufflés, écoutant dans les ténèbres ce sombre tonnerre décroissant. Quand cette légion ne fut plus qu'une poignée, quand leur drapeau ne fut plus qu'une loque, quand leurs fusils épuisés de balles ne furent plus que des bâtons, quand le tas de cadavres fut plus grand que le groupe vivant, il y eut parmi les vainqueurs une sorte de terreur sacrée autour de ces mourants sublimes, et l'artillerie anglaise, reprenant haleine, fit silence. Ce fut une espèce de répit. Ces combattants avaient autour d'eux comme un fourmillement de spectres, des silhouettes d'hommes à cheval, le profil noir des canons, le ciel blanc aperçu à travers les roues et les affûts ; la colossale tête de mort que les héros entrevoient toujours
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dans la fumée au fond de la bataille, s'avançait sur eux et les regardait. Ils purent entendre dans l'ombre crépusculaire qu'on chargeait les pièces, les mèches allumées pareilles à des yeux de tigre dans la nuit firent un cercle autour de leurs têtes, tous les boute-feu des batteries anglaises s'approchèrent des canons, et alors, ému, tenant la minute suprême suspendue au-dessus de ces hommes, un général anglais, Colville selon les uns, Maitland selon les autres, leur cria : Braves Français, rendez-vous ! Cambronne répondit : Merde 22 !

On sait que Lamartine, dans son Cours familier de littérature, vit dans le « mot » de Cambronne pure « démagogie grammaticale ». Hugo répondit à Lamartine, aux critiques et aux historiens qui contestaient l'authenticité de cet « excrément » : « Il entrait de droit dans mon livre. C'est le misérable des mots. » – 57 –

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Chapitre XV Cambronne
Le lecteur français voulant être respecté, le plus beau mot peut-être qu'un Français ait jamais dit ne peut lui être répété. Défense de déposer du sublime dans l'histoire23. À nos risques et périls, nous enfreignons cette défense. Donc, parmi tous ces géants, il y eut un titan, Cambronne. Dire ce mot, et mourir ensuite. Quoi de plus grand ! car c'est mourir que de le vouloir, et ce n'est pas la faute de cet homme, si, mitraillé, il a survécu. L'homme qui a gagné la bataille de Waterloo, ce n'est pas Napoléon en déroute, ce n'est pas Wellington pliant à quatre heures, désespéré à cinq, ce n'est pas Blücher qui ne s'est point battu ; l'homme qui a gagné la bataille de Waterloo, c'est Cambronne. Foudroyer d'un tel mot le tonnerre qui vous tue, c'est vaincre.
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William Shakespeare justifiera longuement ce droit au shocking en des termes très proches : « Défense de hanter le cabaret du sublime. […] Un curieux genre pudibond tend à prévaloir ; nous rougissons de la façon grossière dont les grenadiers se font tuer ; la rhétorique a pour les héros des feuilles de vigne qu'on appelle périphrases ; il est convenu que le bivouac parle comme le couvent, […]. […] un vétéran baisse les yeux au souvenir de Waterloo, on donne la croix d'honneur à ces yeux baissés ; de certains mots qui sont dans l'histoire n'ont pas droit à l'histoire, et il est bien entendu, par exemple, que le gendarme qui tira un coup de pistolet sur Robespierre à l'Hôtel de Ville se nommait La-garde-meurt-et-ne-se-rend-pas. » (II. 2, 4.) On voit que Hugo ne pardonnait pas à Lamartine d'avoir les pudeurs d'une Mlle Gillenormand aînée. – 58 –

Faire cette réponse à la catastrophe, dire cela au destin, donner cette base au lion futur, jeter cette réplique à la pluie de la nuit, au mur traître de Hougomont, au chemin creux d'Ohain, au retard de Grouchy, à l'arrivée de Blücher, être l'ironie dans le sépulcre, faire en sorte de rester debout après qu'on sera tombé, noyer dans deux syllabes la coalition européenne, offrir aux rois ces latrines déjà connues des césars, faire du dernier des mots le premier en y mêlant l'éclair de la France, clore insolemment Waterloo par le mardi gras, compléter Léonidas par Rabelais, résumer cette victoire dans une parole suprême impossible à prononcer, perdre le terrain et garder l'histoire, après ce carnage avoir pour soi les rieurs, c'est immense. C'est l'insulte à la foudre. Cela atteint la grandeur eschylienne. Le mot de Cambronne fait l'effet d'une fracture. C'est la fracture d'une poitrine par le dédain ; c'est le trop plein de l'agonie qui fait explosion. Qui a vaincu ? Est-ce Wellington ? Non. Sans Blücher il était perdu. Est-ce Blücher ? Non. Si Wellington n'eût pas commencé, Blücher n'aurait pu finir. Ce Cambronne, ce passant de la dernière heure, ce soldat ignoré, cet infiniment petit de la guerre, sent qu'il y a là un mensonge, un mensonge dans une catastrophe, redoublement poignant, et, au moment où il en éclate de rage, on lui offre cette dérision, la vie ! Comment ne pas bondir ? Ils sont là, tous les rois de l'Europe, les généraux heureux, les Jupiters tonnants, ils ont cent mille soldats victorieux, et derrière les cent mille, un million, leurs canons, mèche allumée, sont béants, ils ont sous leurs talons la garde impériale et la grande armée, ils viennent d'écraser Napoléon, et il ne reste plus que Cambronne ; il n'y a plus pour protester que ce ver de terre. Il protestera. Alors il cherche un mot comme on cherche une épée. Il lui vient de l'écume, et cette écume, c'est le mot. Devant cette victoire prodigieuse et médiocre, devant cette victoire sans victorieux, ce désespéré se redresse ; il en subit l'énormité, mais il en constate le néant ; et il fait plus que cracher sur elle ; et sous l'accablement du nombre, de la force et de la matière, il trouve à
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l'âme une expression, l'excrément. Nous le répétons. Dire cela, faire cela, trouver cela, c'est être le vainqueur. L'esprit des grands jours entra dans cet homme inconnu à cette minute fatale. Cambronne trouve le mot de Waterloo comme Rouget de l'Isle trouve la Marseillaise, par visitation du souffle d'en haut. Un effluve de l'ouragan divin se détache et vient passer à travers ces hommes, et ils tressaillent, et l'un chante le chant suprême et l'autre pousse le cri terrible. Cette parole du dédain titanique, Cambronne ne la jette pas seulement à l'Europe au nom de l'empire, ce serait peu ; il la jette au passé au nom de la révolution. On l'entend, et l'on reconnaît dans Cambronne la vieille âme des géants. Il semble que c'est Danton qui parle ou Kléber qui rugit. Au mot de Cambronne, la voix anglaise répondit : feu ! les batteries flamboyèrent, la colline trembla, de toutes ces bouches d'airain sortit un dernier vomissement de mitraille, épouvantable, une vaste fumée, vaguement blanchie du lever de la lune, roula, et quand la fumée se dissipa, il n'y avait plus rien. Ce reste formidable était anéanti ; la garde était morte. Les quatre murs de la redoute vivante gisaient, à peine distinguait-on çà et là un tressaillement parmi les cadavres ; et c'est ainsi que les légions françaises, plus grandes que les légions romaines, expirèrent à MontSaint-Jean sur la terre mouillée de pluie et de sang, dans les blés sombres, à l'endroit où passe maintenant, à quatre heures du matin, en sifflant et en fouettant gaîment son cheval, Joseph, qui fait le service de la malle-poste de Nivelles.

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Chapitre XVI Quot libras in duce ?24
La bataille de Waterloo est une énigme. Elle est aussi obscure pour ceux qui l'ont gagnée que pour celui qui l'a perdue. Pour Napoléon, c'est une panique 25. Blücher n'y voit que du feu ; Wellington n'y comprend rien. Voyez les rapports. Les bulletins sont confus, les commentaires sont embrouillés. Ceux-ci balbutient, ceux-là bégayent. Jomini partage la bataille de Waterloo en quatre moments ; Muffling la coupe en trois péripéties ; Charras, quoique sur quelques points nous ayons une autre appréciation que lui, a seul saisi de son fier coup d'œil les linéaments caractéristiques de cette catastrophe du génie humain aux prises avec le hasard divin. Tous les autres historiens ont un certain éblouissement, et dans cet éblouissement ils tâtonnent. Journée fulgurante, en effet, écroulement de la monarchie militaire qui, à la grande stupeur des rois, a entraîné tous les royaumes, chute de la force, déroute de la guerre. Dans cet événement, empreint de nécessité surhumaine, la part des hommes n'est rien. Retirer Waterloo à Wellington et à Blücher, est-ce ôter quelque chose à l'Angleterre et à l'Allemagne ? Non. Ni cette illustre Angleterre ni cette auguste Allemagne ne sont en question dans le problème de Waterloo. Grâce au ciel, les peuples sont grands en dehors des lugubres aventures de l'épée. Ni l'Allemagne, ni l'An« Combien pèse le chef ? » (Juvénal, Satires, X). Hugo aime la formule : voir l'épigraphe du poème XIII des Feuilles d'automne consacré à Napoléon : « Quot libras in duce summo ? » et, dans William Shakespeare (II, 4, 1) : « Quot libras in monte summo ? » Une bataille terminée, une journée finie, de fausses mesures réparées, de plus grands succès assurés pour le lendemain, tout fut perdu par un moment de terreur panique (Napoléon, Dictées de Sainte-Hélène). – 61 –
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gleterre, ni la France, ne tiennent dans un fourreau. Dans cette époque où Waterloo n'est qu'un cliquetis de sabres, au-dessus de Blücher l'Allemagne à Goethe et au-dessus de Wellington l'Angleterre à Byron. Un vaste lever d'idées est propre à notre siècle, et dans cette aurore l'Angleterre et l'Allemagne ont leur lueur magnifique. Elles sont majestueuses par ce qu'elles pensent. L'élévation de niveau qu'elles apportent à la civilisation leur est intrinsèque ; il vient d'elles-mêmes, et non d'un accident. Ce qu'elles ont d'agrandissement au dix-neuvième siècle n'a point Waterloo pour source. Il n'y a que les peuples barbares qui aient des crues subites après une victoire. C'est la vanité passagère des torrents enflés d'un orage. Les peuples civilisés, surtout au temps où nous sommes, ne se haussent ni ne s'abaissent par la bonne ou mauvaise fortune d'un capitaine. Leur poids spécifique dans le genre humain résulte de quelque chose de plus qu'un combat. Leur honneur, Dieu merci, leur dignité, leur lumière, leur génie, ne sont pas des numéros que les héros et les conquérants, ces joueurs, peuvent mettre à la loterie des batailles. Souvent bataille perdue, progrès conquis. Moins de gloire, plus de liberté. Le tambour se tait, la raison prend la parole. C'est le jeu à qui perd gagne. Parlons donc de Waterloo froidement des deux côtés. Rendons au hasard ce qui est au hasard et à Dieu ce qui est à Dieu. Qu'est-ce que Waterloo ? Une victoire ? Non. Un quine. Quine gagné par l'Europe, payé par la France. Ce n'était pas beaucoup la peine de mettre là un lion. Waterloo du reste est la plus étrange rencontre qui soit dans l'histoire. Napoléon et Wellington. Ce ne sont pas des ennemis, ce sont des contraires. Jamais Dieu, qui se plaît aux antithèses, n'a fait un plus saisissant contraste et une confrontation plus extraordinaire. D'un côté, la précision, la prévision, la géométrie, la prudence, la retraite assurée, les réserves ménagées, un sangfroid opiniâtre, une méthode imperturbable, la stratégie qui profite du terrain, la tactique qui équilibre les bataillons, le carnage tiré au cordeau, la guerre réglée montre en main, rien laissé vo– 62 –

lontairement au hasard, le vieux courage classique, la correction absolue ; de l'autre l'intuition, la divination, l'étrangeté militaire, l'instinct surhumain, le coup d'œil flamboyant, on ne sait quoi qui regarde comme l'aigle et qui frappe comme la foudre, un art prodigieux dans une impétuosité dédaigneuse, tous les mystères d'une âme profonde, l'association avec le destin, le fleuve, la plaine, la forêt, la colline, sommés et en quelque sorte forcés d'obéir, le despote allant jusqu'à tyranniser le champ de bataille, la foi à l'étoile mêlée à la science stratégique, la grandissant, mais la troublant. Wellington était le Barème de la guerre, Napoléon en était le Michel-Ange ; et cette fois le génie fut vaincu par le calcul. Des deux côtés on attendait quelqu'un. Ce fut le calculateur exact qui réussit. Napoléon attendait Grouchy ; il ne vint pas. Wellington attendait Blücher ; il vint. Wellington, c'est la guerre classique qui prend sa revanche. Bonaparte, à son aurore, l'avait rencontrée en Italie, et superbement battue. La vieille chouette avait fui devant le jeune vautour. L'ancienne tactique avait été non seulement foudroyée, mais scandalisée. Qu'était-ce que ce Corse de vingt-six ans, que signifiait cet ignorant splendide qui, ayant tout contre lui, rien pour lui, sans vivres, sans munitions, sans canons, sans souliers, presque sans armée, avec une poignée d'hommes contre des masses, se ruait sur l'Europe coalisée, et gagnait absurdement des victoires dans l'impossible ? D'où sortait ce forcené foudroyant qui, presque sans reprendre haleine, et avec le même jeu de combattants dans la main, pulvérisait l'une après l'autre les cinq armées de l'empereur d'Allemagne, culbutant Beaulieu sur Alvinzi, Wurmser sur Beaulieu, Mélas sur Wurmser, Mack sur Mélas ? Qu'était-ce que ce nouveau venu de la guerre ayant l'effronterie d'un astre ? L'école académique militaire l'excommuniait en lâchant pied. De là une implacable rancune du vieux césarisme contre le nouveau, du sabre correct contre l'épée flamboyante, et de l'échiquier contre le génie. Le 18 juin 1815, cette rancune eut le dernier mot, et au-dessous de Lodi, de Montebello, de Monte– 63 –

notte, de Mantoue, de Marengo, d'Arcole, elle écrivit : Waterloo. Triomphe des médiocres, doux aux majorités. Le destin consentit à cette ironie. À son déclin, Napoléon retrouva devant lui Wurmser jeune. Pour avoir Wurmser en effet, il suffît de blanchir les cheveux de Wellington. Waterloo est une bataille du premier ordre gagnée par un capitaine du second. Ce qu'il faut admirer dans la bataille de Waterloo, c'est l'Angleterre, c'est la fermeté anglaise, c'est la résolution anglaise, c'est le sang anglais ; ce que l'Angleterre a eu là de superbe, ne lui en déplaise, c'est elle-même. Ce n'est pas son capitaine, c'est son armée. Wellington, bizarrement ingrat, déclare dans une lettre à lord Bathurst que son armée, l'armée qui a combattu le 18 juin 1815, était une « détestable armée ». Qu'en pense cette sombre mêlée d'ossements enfouis sous les sillons de Waterloo ? L'Angleterre a été trop modeste vis-à-vis de Wellington. Faire Wellington si grand, c'est faire l'Angleterre petite. Wellington n'est qu'un héros comme un autre. Ces Écossais gris, ces horseguards, ces régiments de Maitland et de Mitchell, cette infanterie de Pack et de Kempt, cette cavalerie de Ponsonby et de Somerset, ces highlanders jouant du pibroch sous la mitraille, ces bataillons de Rylandt, ces recrues toutes fraîches qui savaient à peine manier le mousquet tenant tête aux vieilles bandes d'Essling et de Rivoli, voilà ce qui est grand. Wellington a été tenace, ce fut là son mérite, et nous ne le lui marchandons pas, mais le moindre de ses fantassins et de ses cavaliers a été tout aussi solide que lui. L'ironsoldier vaut l'iron-duke26. Quant à nous, toute notre glorification
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Le soldat de fer vaut le « duc de fer », surnom de Wellington. – 64 –

va au soldat anglais, à l'armée anglaise, au peuple anglais. Si trophée il y a, c'est à l'Angleterre que le trophée est dû. La colonne de Waterloo serait plus juste si au lieu de la figure d'un homme, elle élevait dans la nue la statue d'un peuple. Mais cette grande Angleterre s'irritera de ce que nous disons ici. Elle a encore, après son 1688 et notre 1789, l'illusion féodale. Elle croit à l'hérédité et à la hiérarchie. Ce peuple, qu'aucun ne dépasse en puissance et en gloire, s'estime comme nation, non comme peuple. En tant que peuple, il se subordonne volontiers et prend un lord pour une tête. Workman, il se laisse dédaigner ; soldat, il se laisse bâtonner. On se souvient qu'à la bataille d'Inkermann un sergent qui, à ce qu'il paraît, avait sauvé l'armée, ne put être mentionné par lord Raglan, la hiérarchie militaire anglaise ne permettant de citer dans un rapport aucun héros audessous du grade d'officier. Ce que nous admirons par-dessus tout, dans une rencontre du genre de celle de Waterloo, c'est la prodigieuse habileté du hasard. Pluie nocturne, mur de Hougomont, chemin creux d'Ohain, Grouchy sourd au canon, guide de Napoléon qui le trompe, guide de Bülow qui l'éclaire ; tout ce cataclysme est merveilleusement conduit. Au total, disons-le, il y eut à Waterloo plus de massacre que de bataille. Waterloo est de toutes les batailles rangées celle qui a le plus petit front sur un tel nombre de combattants. Napoléon, trois quarts de lieue, Wellington, une demi-lieue ; soixante-douze mille combattants de chaque côté. De cette épaisseur vint le carnage. On a fait ce calcul et établi cette proportion : Perte d'hommes : à Austerlitz, Français, quatorze pour cent ; Russes, trente pour cent, Autrichiens, quarante-quatre pour cent. À Wagram, Français, treize pour cent ; Autrichiens, quatorze. À la Moskowa, Français, trente-sept pour cent ; Russes, quarante-quatre. À
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Bautzen, Français, treize pour cent ; Russes et Prussiens, quatorze. À Waterloo, Français, cinquante-six pour cent ; Alliés, trente et un. Total pour Waterloo, quarante et un pour cent. Cent quarante-quatre mille combattants ; soixante mille morts27. Le champ de Waterloo aujourd'hui a le calme qui appartient à la terre, support impassible de l'homme, et il ressemble à toutes les plaines. La nuit pourtant une espèce de brume visionnaire s'en dégage, et si quelque voyageur s'y promène, s'il regarde, s'il écoute, s'il rêve comme Virgile devant les funestes plaines de Philippes28, l'hallucination de la catastrophe le saisit. L'effrayant 18 juin revit ; la fausse colline monument s'efface, ce lion quelconque se dissipe, le champ de bataille reprend sa réalité ; des lignes d'infanterie ondulent dans la plaine, des galops furieux traversent l'horizon ! le songeur effaré voit l'éclair des sabres, l'étincelle des bayonnettes, le flamboiement des bombes, l'entre-croisement monstrueux des tonnerres ; il entend, comme un râle au fond d'une tombe, la clameur vague de la bataille fantôme ; ces ombres, ce sont les grenadiers ; ces lueurs, ce sont les cuirassiers ; ce squelette, c'est Napoléon ; ce squelette, c'est Wellington ; tout cela n'est plus et se heurte et combat encore ; et les ravins s'empourprent, et les arbres frissonnent, et il y a de la furie jusque dans les nuées, et, dans les ténèbres, toutes ces hauteurs farouches, Mont-SaintJean, Hougomont, Frischemont, Papelotte, Plancenoit, apparaissent confusément couronnées de tourbillons de spectres s'exterminant.

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Chiffres donnés par le journal L'Étoile belge du 6 juin 1861. Voir, plus haut, la note 13 du même livre. – 66 –

Chapitre XVII Faut-il trouver bon Waterloo ?
Il existe une école libérale très respectable qui ne hait point Waterloo. Nous n'en sommes pas. Pour nous, Waterloo n'est que la date stupéfaite de la liberté. Qu'un tel aigle sorte d'un tel œuf, c'est à coup sûr l'inattendu. Waterloo, si l'on se place au point de vue culminant de la question, est intentionnellement une victoire contrerévolutionnaire. C'est l'Europe contre la France, c'est Pétersbourg, Berlin et Vienne contre Paris, c'est le statu quo contre l'initiative, c'est le 14 juillet 1789 attaqué à travers le 20 mars 181529, c'est le branle-bas des monarchies contre l'indomptable émeute française. Éteindre enfin ce vaste peuple en éruption depuis vingt-six ans, tel était le rêve. Solidarité des Brunswick, des Nassau, des Romanoff, des Hohenzollern, des Habsbourg, avec les Bourbons. Waterloo porte en croupe le droit divin. Il est vrai que, l'empire ayant été despotique, la royauté, par la réaction naturelle des choses, devait forcément être libérale, et qu'un ordre constitutionnel à contre-cœur est sorti de Waterloo, au grand regret des vainqueurs. C'est que la révolution ne peut être vraiment vaincue, et qu'étant providentielle et absolument fatale, elle reparaît toujours, avant Waterloo, dans Bonaparte jetant bas les vieux trônes, après Waterloo, dans Louis XVIII octroyant et subissant la Charte. Bonaparte met un postillon sur le trône de Naples et un sergent30 sur le trône de Suède, employant l'inégalité à démontrer l'égalité ; Louis XVIII à Saint-Ouen contresigne la déclaration des droits de l'homme. Voulez-vous vous rendre compte de ce que c'est que la révolution, appelez-la Progrès ; et voulez-vous vous
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Date de l'entrée de Napoléon dans Paris, premier des Cent-

Jours. Le postillon désigne Murat, fils d'aubergiste mais qui n'avait jamais été postillon. Le « sergent » est Bernadotte, sergent-major en 1789. – 67 –
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rendre compte de ce que c'est que le progrès, appelez-le Demain. Demain fait irrésistiblement son œuvre, et il la fait dès aujourd'hui. Il arrive toujours à son but, étrangement. Il emploie Wellington à faire de Foy, qui n'était qu'un soldat, un orateur. Foy31 tombe à Hougomont et se relève à la tribune. Ainsi procède le progrès. Pas de mauvais outil pour cet ouvrier-là. Il ajuste à son travail divin, sans se déconcerter, l'homme qui a enjambé les Alpes, et le bon vieux malade chancelant du père Élysée32. Il se sert du podagre comme du conquérant ; du conquérant au dehors, du podagre au dedans. Waterloo, en coupant court à la démolition des trônes européens par l'épée, n'a eu d'autre effet que de faire continuer le travail révolutionnaire d'un autre côté. Les sabreurs ont fini, c'est le tour des penseurs. Le siècle que Waterloo voulait arrêter a marché dessus et a poursuivi sa route. Cette victoire sinistre a été vaincue par la liberté. En somme, et incontestablement, ce qui triomphait à Waterloo, ce qui souriait derrière Wellington, ce qui lui apportait tous les bâtons de maréchal de l'Europe, y compris, dit-on, le bâton de maréchal de France, ce qui roulait joyeusement les brouettées de terre pleine d'ossements pour élever la butte du lion, ce qui a triomphalement écrit sur ce piédestal cette date : 18 juin 1815, ce qui encourageait Blücher sabrant la déroute, ce qui du haut du plateau de Mont-Saint-Jean se penchait sur la France comme sur une proie, c'était la contre-révolution. C'est la contre-révolution qui murmurait ce mot infâme : démembrement. Arrivée à Paris, elle a vu le cratère de près, elle a senti que cette cendre lui brûlait les pieds, et elle s'est ravisée. Elle est revenue au bégayement d'une charte.

Compagnon du général Hugo en Espagne, blessé à Waterloo, Foy fut le principal orateur de la gauche libérale à la Chambre, de 1819 jusqu'à sa mort. Le peuple de Paris lui fit, en 1825, des funérailles grandioses. Dans l'histoire, et dans le roman, il fut relayé par le général Lamarque (voir IV, 10, 3).
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Médecin de Louis XVIII. – 68 –

Ne voyons dans Waterloo que ce qui est dans Waterloo. De liberté intentionnelle, point. La contre-révolution était involontairement libérale, de même que, par un phénomène correspondant, Napoléon était involontairement révolutionnaire. Le 18 juin 1815, Robespierre à cheval fut désarçonné.

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Chapitre XVIII Recrudescence du droit divin
Fin de la dictature. Tout un système d'Europe croula. L'empire s'affaissa dans une ombre qui ressembla à celle du monde romain expirant. On revit de l'abîme comme au temps des barbares. Seulement la barbarie de 1815, qu'il faut nommer de son petit nom, la contre-révolution, avait peu d'haleine, s'essouffla vite, et resta court. L'empire, avouons-le, fut pleuré, et pleuré par des yeux héroïques. Si la gloire est dans le glaive fait sceptre, l'empire avait été la gloire même. Il avait répandu sur la terre toute la lumière que la tyrannie peut donner ; lumière sombre. Disons plus : lumière obscure. Comparée au vrai jour, c'est de la nuit. Cette disparition de la nuit fit l'effet d'une éclipse. Louis XVIII rentra dans Paris. Les danses en rond du 8 juillet effacèrent les enthousiasmes du 20 mars. Le Corse devint l'antithèse du Béarnais. Le drapeau du dôme des Tuileries fut blanc. L'exil trôna. La table de sapin de Hartwell prit place devant le fauteuil fleurdelysé de Louis XIV. On parla de Bouvines et de Fontenoy comme d'hier, Austerlitz ayant vieilli. L'autel et le trône fraternisèrent majestueusement. Une des formes les plus incontestées du salut de la société au dix-neuvième siècle s'établit sur la France et sur le continent. L'Europe prit la cocarde blanche. Trestaillon33 fut célèbre. La devise non pluribus impar34 reparut dans des rayons de pierre figurant un soleil sur la façade de la caserne du quai d'Orsay. Où il y avait eu une garde impériale, il y eut une maison rouge. L'arc du carrousel, tout chargé de victoires mal portées, dépaysé dans ces nouveautés, un peu honteux peutSurnom de Jacques Dupont, un des chefs de la Terreur Blanche à Nîmes. Victor Hugo avait contribué à répandre sa « gloire » par un article du Conservateur littéraire de 1820.
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Nec pluribus impar était la devise de Louis XIV : « incompara– 70 –

ble ».

être de Marengo et d'Arcole, se tira d'affaire avec la statue du duc d'Angoulême. Le cimetière de la Madeleine, redoutable fosse commune de 93, se couvrit de marbre et de jaspe, les os de Louis XVI et de Marie-Antoinette étant dans cette poussière. Dans le fossé de Vincennes, un cippe sépulcral sortit de terre, rappelant que le duc d'Enghien était mort dans le mois même où Napoléon avait été couronné. Le pape Pie VII, qui avait fait ce sacre très près de cette mort, bénit tranquillement la chute comme il avait béni l'élévation. Il y eut à Schoenbrunn une petite ombre âgée de quatre ans qu'il fut séditieux d'appeler le roi de Rome. Et ces choses se sont faites, et ces rois ont repris leurs trônes, et le maître de l'Europe a été mis dans une cage, et l'ancien régime est devenu le nouveau, et toute l'ombre et toute la lumière de la terre ont changé de place, parce que, dans l'après-midi d'un jour d'été, un pâtre a dit à un Prussien dans un bois : passez par ici et non par là ! Ce 1815 fut une sorte d'avril lugubre. Les vieilles réalités malsaines et vénéneuses se couvrirent d'apparences neuves. Le mensonge épousa 1789, le droit divin se masqua d'une charte, les fictions se firent constitutionnelles, les préjugés, les superstitions et les arrière-pensées, avec l'article 1435 au cœur, se vernirent de libéralisme. Changement de peau des serpents. L'homme avait été à la fois agrandi et amoindri par Napoléon. L'idéal, sous ce règne de la matière splendide, avait reçu le nom étrange d'idéologie. Grave imprudence d'un grand homme, tourner en dérision l'avenir. Les peuples cependant, cette chair à canon si amoureuse du canonnier, le cherchaient des yeux. Où estil ? Que fait-il ? Napoléon est mort, disait un passant à un invalide de Marengo et de Waterloo. – Lui mort ! s'écria ce soldat, vous le connaissez bien ! Les imaginations déifiaient cet homme terrassé. Le fond de l'Europe, après Waterloo, fut ténébreux. Quelque chose d'énorme resta longtemps vide par l'évanouissement de Napoléon.
Cet article avait dans la Charte « octroyée » le rôle de l'article 16 dans notre constitution actuelle. – 71 –
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Les rois se mirent dans ce vide. La vieille Europe en profita pour se reformer. Il y eut une Sainte-Alliance. Belle-Alliance, avait dit d'avance le champ fatal de Waterloo. En présence et en face de cette antique Europe refaite, les linéaments d'une France nouvelle s'ébauchèrent. L'avenir, raillé par l'empereur, fit son entrée. Il avait sur le front cette étoile, Liberté. Les yeux ardents des jeunes générations se tournèrent vers lui. Chose singulière, on s'éprit en même temps de cet avenir, Liberté, et de ce passé, Napoléon. La défaite avait grandi le vaincu. Bonaparte tombé semblait plus haut que Napoléon debout. Ceux qui avaient triomphé eurent peur. L'Angleterre le fit garder par Hudson Lowe et la France le fit guetter par Montchenu. Ses bras croisés devinrent l'inquiétude des trônes. Alexandre le nommait : mon insomnie. Cet effroi venait de la quantité de révolution qu'il avait en lui. C'est ce qui explique et excuse le libéralisme bonapartiste. Ce fantôme donnait le tremblement au vieux monde. Les rois régnèrent mal à leur aise, avec le rocher de Sainte-Hélène à l'horizon. Pendant que Napoléon agonisait à Longwood, les soixante mille hommes tombés dans le champ de Waterloo pourrirent tranquillement, et quelque chose de leur paix se répandit dans le monde36. Le congrès de Vienne en fit les traités de 1815, et l'Europe nomma cela la restauration. Voilà ce que c'est que Waterloo. Mais qu'importe à l'infini ? Toute cette tempête, tout ce nuage, cette guerre, puis cette paix, toute cette ombre, ne troubla pas un moment la lueur de l'œil immense devant lequel un puce-

Le poème des Châtiments « Aux morts du 4 décembre » (I, 4) était déjà construit sur cette ambiguïté du mot « paix ». – 72 –

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ron sautant d'un brin d'herbe à l'autre égale l'aigle volant de clocher en clocher aux tours de Notre-Dame37.

Écho de la proclamation de Napoléon quittant l'île d'Elbe le 25 février 1815 : « La victoire marchera au pas de charge ; l'Aigle, avec les couleurs nationales, volera de clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame. » – 73 –

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Chapitre XIX Le champ de bataille la nuit
Revenons, c’est une nécessité de ce livre, sur ce fatal champ de bataille. Le 18 juin 1815, c’était pleine lune. Cette clarté favorisa la poursuite féroce de Blücher, dénonça les traces des fuyards, livra cette masse désastreuse à la cavalerie prussienne acharnée, et aida au massacre. Il y a parfois dans les catastrophes de ces tragiques complaisances de la nuit. Après le dernier coup de canon tiré, la plaine de Mont-SaintJean resta déserte. Les Anglais occupèrent le campement des Français, c’est la constatation habituelle de la victoire ; coucher dans le lit du vaincu. Ils établirent leur bivouac au delà de Rossomme. Les Prussiens, lâchés sur la déroute, poussèrent en avant. Wellington alla au village de Waterloo rédiger son rapport à lord Bathurst. Si jamais le sic vos non vobis38 a été applicable, c’est à coup sûr à ce village de Waterloo. Waterloo n’a rien fait, et est resté à une demi-lieue de l’action. Mont-Saint-Jean a été canonné, Hougomont a été brûlé, Papelotte a été brûlé, Plancenoit a été brûlé, la Haie-Sainte a été prise d’assaut, la Belle-Alliance a vu l’embrasement des deux vainqueurs ; on sait à peine ces noms, et Waterloo qui n’a point travaillé dans la bataille en a tout l’honneur.

Début d'une épigramme de Virgile contre un plagiaire où le poète se compare — et s'adresse — à ceux qui travaillent pour d'autres : « Oiseaux, vous édifiez des nids, mais ce n'est pas pour vous… » – 74 –

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Nous ne sommes pas de ceux qui flattent la guerre ; quand l’occasion s’en présente, nous lui disons ses vérités. La guerre a d’affreuses beautés que nous n’avons point cachées ; elle a aussi, convenons-en, quelques laideurs. Une des plus surprenantes, c’est le prompt dépouillement des morts après la victoire. L’aube qui suit une bataille se lève toujours sur des cadavres nus. Qui fait cela ? Qui souille ainsi le triomphe ? Quelle est cette hideuse main furtive qui se glisse dans la poche de la victoire ? Quels sont ces filous faisant leur coup derrière la gloire ? Quelques philosophes, Voltaire entre autres, affirment que ce sont précisément ceux-là qui ont fait la gloire. Ce sont les mêmes, disent-ils, il n’y a pas de rechange, ceux qui sont debout pillent ceux qui sont à terre. Le héros du jour est le vampire de la nuit. On a bien le droit, après tout, de détrousser un peu un cadavre dont on est l’auteur. Quant à nous, nous ne le croyons pas. Cueillir des lauriers et voler les souliers d’un mort, cela nous semble impossible à la même main. Ce qui est certain, c’est que, d’ordinaire, après les vainqueurs viennent les voleurs. Mais mettons le soldat, surtout le soldat contemporain, hors de cause. Toute armée a une queue, et c’est là ce qu’il faut accuser. Des êtres chauves-souris, mi-partis brigands et valets, toutes les espèces de vespertilio39 qu’engendre ce crépuscule qu’on appelle la guerre, des porteurs d’uniformes qui ne combattent pas, de faux malades, des éclopés redoutables, des cantiniers interlopes trottant, quelquefois avec leurs femmes, sur de petites charrettes et volant ce qu’ils revendent, des mendiants s’offrant pour guides aux officiers, des goujats, des maraudeurs, les armées en marche autrefois, – nous ne parlons pas du temps présent40, – traînaient
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Chauves-souris.

L'auteur ne s'abstient pas sans quelque ironie de commenter le comportement des armées de Napoléon III. Les Châtiments, eux, di– 75 –

tout cela, si bien que, dans la langue spéciale, cela s’appelait « les traînards ». Aucune armée ni aucune nation n’étaient responsables de ces êtres ; ils parlaient italien et suivaient les Allemands ; ils parlaient français et suivaient les Anglais. C’est par un de ces misérables, traînard espagnol qui parlait français, que le marquis de Fervacques, trompé par son baragouin picard, et le prenant pour un des nôtres, fut tué en traître et volé sur le champ de bataille même, dans la nuit qui suivit la victoire de Cerisoles. De la maraude naissait le maraud. La détestable maxime : vivre sur l’ennemi, produisait cette lèpre, qu’une forte discipline pouvait seule guérir. Il y a des renommées qui trompent ; on ne sait pas toujours pourquoi de certains généraux, grands d’ailleurs, ont été si populaires. Turenne était adoré de ses soldats parce qu’il tolérait le pillage ; le mal permis fait partie de la bonté ; Turenne était si bon qu’il a laissé mettre à feu et à sang le Palatinat41. On voyait à la suite des armées moins ou plus de maraudeurs selon que le chef était plus ou moins sévère. Hoche et Marceau n’avaient point de traînards ; Wellington, nous lui rendons volontiers cette justice, en avait peu. Pourtant, dans la nuit du 18 au 19 juin, on dépouilla les morts. Wellington fut rigide ; ordre de passer par les armes quiconque serait pris en flagrant délit ; mais la rapine est tenace. Les maraudeurs volaient dans un coin du champ de bataille pendant qu’on les fusillait dans l’autre. La lune était sinistre sur cette plaine. Vers minuit, un homme rôdait, ou plutôt rampait, du côté du chemin creux d’Ohain. C’était, selon toute apparence, un de ceux que nous venons de caractériser, ni Anglais, ni Français, ni
sent, violemment, que depuis 1830 l'armée a perdu, en Algérie, toutes ses traditions d'honneur. Le Palatinat ayant été ravagé en 1693, Turenne, mort en 1675, n'y fut pour rien. Mais il est vrai qu'il « tolérait le pillage ». – 76 –
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paysan, ni soldat, moins homme que goule, attiré par le flair des morts, ayant pour victoire le vol, venant dévaliser Waterloo. Il était vêtu d’une blouse qui était un peu une capote, il était inquiet et audacieux, il allait devant lui et regardait derrière lui. Qu’étaitce que cet homme ? La nuit probablement en savait plus sur son compte que le jour. Il n’avait point de sac, mais évidemment de larges poches sous sa capote. De temps en temps, il s’arrêtait, examinait la plaine autour de lui comme pour voir s’il n’était pas observé, se penchait brusquement, dérangeait à terre quelque chose de silencieux et d’immobile, puis se redressait et s’esquivait. Son glissement, ses attitudes, son geste rapide et mystérieux le faisaient ressembler à ces larves crépusculaires qui hantent les ruines et que les anciennes légendes normandes appellent les Alleurs. De certains échassiers nocturnes font de ces silhouettes dans les marécages. Un regard qui eût sondé attentivement toute cette brume eût pu remarquer, à quelque distance, arrêté et comme caché derrière la masure qui borde sur la chaussée de Nivelles l’angle de la route de Mont-Saint-Jean à Braine-l’Alleud, une façon de petit fourgon de vivandier à coiffe d’osier goudronnée, attelé d’une haridelle affamée broutant l’ortie à travers son mors, et dans ce fourgon une espèce de femme assise sur des coffres et des paquets. Peutêtre y avait-il un lien entre ce fourgon et ce rôdeur. L’obscurité était sereine. Pas un nuage au zénith. Qu’importe que la terre soit rouge, la lune reste blanche. Ce sont là les indifférences du ciel. Dans les prairies, des branches d’arbre cassées par la mitraille mais non tombées et retenues par l’écorce se balançaient doucement au vent de la nuit. Une haleine, presque une respiration, remuait les broussailles. Il y avait dans l’herbe des frissons qui ressemblaient à des départs d’âmes. On entendait vaguement au loin aller et venir les patrouilles et les rondes-major du campement anglais.
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Hougomont et la Haie-Sainte continuaient de brûler, faisant, l’un à l’ouest, l’autre à l’est, deux grosses flammes auxquelles venait se rattacher, comme un collier de rubis dénoué ayant à ses extrémités deux escarboucles, le cordon de feux du bivouac anglais étalé en demi-cercle immense sur les collines de l’horizon. Nous avons dit la catastrophe du chemin d’Ohain. Ce qu’avait été cette mort pour tant de braves, le cœur s’épouvante d’y songer. Si quelque chose est effroyable, s’il existe une réalité qui dépasse le rêve, c’est ceci : vivre, voir le soleil, être en pleine possession de la force virile, avoir la santé et la joie, rire vaillamment, courir vers une gloire qu’on a devant soi, éblouissante, se sentir dans la poitrine un poumon qui respire, un cœur qui bat, une volonté qui raisonne, parler, penser, espérer, aimer, avoir une mère, avoir une femme, avoir des enfants, avoir la lumière, et tout à coup, le temps d’un cri, en moins d’une minute, s’effondrer dans un abîme, tomber, rouler, écraser, être écrasé, voir des épis de blé, des fleurs, des feuilles, des branches, ne pouvoir se retenir à rien, sentir son sabre inutile, des hommes sous soi, des chevaux sur soi, se débattre en vain, les os brisés par quelque ruade dans les ténèbres, sentir un talon qui vous fait jaillir les yeux, mordre avec rage des fers de chevaux, étouffer, hurler, se tordre, être làdessous, et se dire : tout à l’heure j’étais un vivant ! Là où avait râlé ce lamentable désastre, tout faisait silence maintenant. L’encaissement du chemin creux était comble de chevaux et de cavaliers inextricablement amoncelés. Enchevêtrement terrible. Il n’y avait plus de talus. Les cadavres nivelaient la route avec la plaine et venaient au ras du bord comme un boisseau d’orge bien mesuré. Un tas de morts dans la partie haute, une rivière de sang dans la partie basse ; telle était cette route le soir du 18 juin 1815. Le sang coulait jusque sur la chaussée de Nivelles et s’y extravasait en une large mare devant l’abatis d’arbres qui barrait la chaussée, à un endroit qu’on montre encore. C’est,
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on s’en souvient, au point opposé, vers la chaussée de Genappe, qu’avait eu lieu l’effondrement des cuirassiers. L’épaisseur des cadavres se proportionnait à la profondeur du chemin creux. Vers le milieu, à l’endroit où il devenait plein, là où avait passé la division Delord, la couche des morts s’amincissait. Le rôdeur nocturne, que nous venons de faire entrevoir au lecteur, allait de ce côté. Il furetait cette immense tombe. Il regardait. Il passait on ne sait quelle hideuse revue des morts. Il marchait les pieds dans le sang. Tout à coup il s’arrêta. À quelques pas devant lui, dans le chemin creux, au point où finissait le monceau des morts, de dessous cet amas d’hommes et de chevaux, sortait une main ouverte, éclairée par la lune. Cette main avait au doigt quelque chose qui brillait, et qui était un anneau d’or. L’homme se courba, demeura un moment accroupi, et quand il se releva, il n’y avait plus d’anneau à cette main. Il ne se releva pas précisément ; il resta dans une attitude fauve et effarouchée, tournant le dos au tas de morts, scrutant l’horizon, à genoux, tout l’avant du corps portant sur ses deux index appuyés à terre, la tête guettant par-dessus le bord du chemin creux. Les quatre pattes du chacal conviennent à de certaines actions. Puis, prenant son parti, il se dressa. En ce moment il eut un soubresaut. Il sentit que par derrière on le tenait.

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Il se retourna ; c’était la main ouverte qui s’était refermée et qui avait saisi le pan de sa capote. Un honnête homme eût eu peur. Celui-ci se mit à rire. – Tiens, dit-il, ce n’est que le mort. J’aime mieux un revenant qu’un gendarme. Cependant la main défaillit et le lâcha. L’effort s’épuise vite dans la tombe. – Ah çà ! reprit le rôdeur, est-il vivant ce mort ? Voyons donc. Il se pencha de nouveau, fouilla le tas, écarta ce qui faisait obstacle, saisit la main, empoigna le bras, dégagea la tête, tira le corps, et quelques instants après il traînait dans l’ombre du chemin creux un homme inanimé, au moins évanoui. C’était un cuirassier, un officier, un officier même d’un certain rang ; une grosse épaulette d’or sortait de dessous la cuirasse ; cet officier n’avait plus de casque. Un furieux coup de sabre balafrait son visage où l’on ne voyait que du sang. Du reste, il ne semblait pas qu’il eût de membre cassé, et par quelque hasard heureux, si ce mot est possible ici, les morts s’étaient arc-boutés au-dessus de lui de façon à le garantir de l’écrasement. Ses yeux étaient fermés. Il avait sur sa cuirasse la croix d’argent de la Légion d’honneur. Le rôdeur arracha cette croix qui disparut dans un des gouffres qu’il avait sous sa capote. Après quoi, il tâta le gousset de l’officier, y sentit une montre et la prit. Puis il fouilla le gilet, y trouva une bourse et l’empocha. Comme il en était à cette phase des secours qu’il portait à ce mourant, l’officier ouvrit les yeux.
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– Merci, dit-il faiblement. La brusquerie des mouvements de l’homme qui le maniait, la fraîcheur de la nuit, l’air respiré librement, l’avaient tiré de sa léthargie. Le rôdeur ne répondit point. Il leva la tête. On entendait un bruit de pas dans la plaine ; probablement quelque patrouille qui approchait. L’officier murmura, car il y avait encore de l’agonie dans sa voix : – Qui a gagné la bataille ? – Les Anglais, répondit le rôdeur. L’officier reprit : – Cherchez dans mes poches. Vous y trouverez une bourse et une montre. Prenez-les. C’était déjà fait. Le rôdeur exécuta le semblant demandé, et dit : – Il n’y a rien. – On m’a volé, reprit l’officier ; j’en suis fâché. C’eût été pour vous. Les pas de la patrouille devenaient de plus en plus distincts.
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– Voici qu’on vient, dit le rôdeur, faisant le mouvement d’un homme qui s’en va. L’officier, soulevant péniblement le bras, le retint : – Vous m’avez sauvé la vie. Qui êtes-vous ? Le rôdeur répondit vite et bas : – J’étais comme vous de l’armée française. Il faut que je vous quitte. Si l’on me prenait, on me fusillerait. Je vous ai sauvé la vie. Tirez-vous d’affaire maintenant. – Quel est votre grade ? – Sergent. – Comment vous appelez-vous ? – Thénardier. – Je n’oublierai pas ce nom, dit l’officier. Et vous, retenez le mien. Je me nomme Pontmercy.

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Livre deuxième – Le vaisseau L'Orion
Chapitre I Le numéro 24601 devient le numéro 9430
Jean Valjean avait été repris. On nous saura gré de passer rapidement sur des détails douloureux. Nous nous bornons à transcrire deux entrefilets publiés par les journaux du temps42, quelques mois après les événements surprenants accomplis à Montreuil-sur-Mer. Ces articles sont un peu sommaires. On se souvient qu'il n'existait pas encore à cette époque de Gazette des Tribunaux. Nous empruntons le premier au Drapeau blanc. Il est daté du 25 juillet 1823 : « Un arrondissement du Pas-de-Calais vient d'être le théâtre d'un événement peu ordinaire. Un homme étranger au département et nommé Mr Madeleine avait relevé depuis quelques années, grâce à des procédés nouveaux, une ancienne industrie locale, la fabrication des jais et des verroteries noires. Il y avait fait sa fortune, et, disons-le, celle de l'arrondissement. En reconnaissance de ses services, on l'avait nommé maire. La police a découvert que ce Mr Madeleine n'était autre qu'un ancien forçat en rupture de ban, condamné en 1796 pour vol, et nommé Jean Valjean. Jean Valjean a été réintégré au bagne. Il paraît qu'avant son arLa Gazette des tribunaux ne fut régulièrement publiée qu'à partir de 1825. Les articles suivants – dont le narrateur invite explicitement à apprécier le style et l'exactitude – sont évidemment factices. Ils mettent d'autant mieux en œuvre l'effet de réel tiré de la citation d'un document que le lecteur est capable de les critiquer. – 83 –
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restation il avait réussi à retirer de chez Mr Laffitte une somme de plus d'un demi-million qu'il y avait placée, et qu'il avait, du reste, très légitimement, dit-on, gagnée dans son commerce. On n'a pu savoir où Jean Valjean avait caché cette somme depuis sa rentrée au bagne de Toulon. » Le deuxième article, un peu plus détaillé, est extrait du Journal de Paris, même date. « Un ancien forçat libéré, nommé Jean Valjean, vient de comparaître devant la cour d'assises du Var dans des circonstances faites pour appeler l'attention. Ce scélérat était parvenu à tromper la vigilance de la police ; il avait changé de nom et avait réussi à se faire nommer maire d'une de nos petites villes du Nord. Il avait établi dans cette ville un commerce assez considérable. Il a été enfin démasqué et arrêté, grâce au zèle infatigable du ministère public. Il avait pour concubine une fille publique qui est morte de saisissement au moment de son arrestation. Ce misérable, qui est doué d'une force herculéenne, avait trouvé moyen de s'évader ; mais, trois ou quatre jours après son évasion, la police mit de nouveau la main sur lui, à Paris même, au moment où il montait dans une de ces petites voitures qui font le trajet de la capitale au village de Montfermeil (Seine-et-Oise). On dit qu'il avait profité de l'intervalle de ces trois ou quatre jours de liberté pour rentrer en possession d'une somme considérable placée par lui chez un de nos principaux banquiers. On évalue cette somme à six ou sept cent mille francs. À en croire l'acte d'accusation, il l'aurait enfouie en un lieu connu de lui seul et l'on n'a pas pu la saisir. Quoi qu'il en soit, le nommé Jean Valjean vient d'être traduit aux assises du département du Var comme accusé d'un vol de grand chemin commis à main armée, il y a huit ans environ, sur la personne d'un de ces honnêtes enfants qui, comme l'a dit le patriarche de Ferney en vers immortels : … De Savoie arrivent tous les ans Et dont la main légèrement essuie
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Ces longs canaux engorgés par la suie43. « Ce bandit a renoncé à se défendre. Il a été établi, par l'habile et éloquent organe du ministère public, que le vol avait été commis de complicité, et que Jean Valjean faisait partie d'une bande de voleurs dans le Midi. En conséquence Jean Valjean, déclaré coupable, a été condamné à la peine de mort. Ce criminel avait refusé de se pourvoir en cassation. Le roi, dans son inépuisable clémence, a daigné commuer sa peine en celle des travaux forcés à perpétuité. Jean Valjean a été immédiatement dirigé sur le bagne de Toulon. » On n'a pas oublié que Jean Valjean avait à Montreuil-sur-Mer des habitudes religieuses. Quelques journaux, entre autres le Constitutionnel, présentèrent cette commutation comme un triomphe du parti prêtre. Jean Valjean changea de chiffre au bagne. Il s'appela 9430. Du reste, disons-le pour n'y plus revenir, avec Mr Madeleine la prospérité de Montreuil-sur-Mer disparut ; tout ce qu'il avait prévu dans sa nuit de fièvre et d'hésitation se réalisa ; lui de moins, ce fut en effet l'âme de moins. Après sa chute, il se fit à Montreuil-sur-Mer ce partage égoïste des grandes existences tombées, ce fatal dépècement des choses florissantes qui s'accomplit tous les jours obscurément dans la communauté humaine et que l'histoire n'a remarqué qu'une fois, parce qu'il s'est fait après la mort d'Alexandre. Les lieutenants se couronnent rois ; les contre-maîtres s'improvisèrent fabricants. Les rivalités envieuses surgirent. Les vastes ateliers de Mr Madeleine furent fermés ; les bâtiments tombèrent en ruine, les ouvriers se dispersèrent. Les uns quittèrent le pays, les autres quittèrent le métier. Tout se fit désormais en petit, au lieu de se faire en grand ; pour le lucre, au lieu de se faire pour le bien. Plus de centre ; la concurrence par43

Citation exacte du poème Le Pauvre Diable de Voltaire (1758). – 85 –

tout, et l'acharnement. Mr Madeleine dominait tout, et dirigeait. Lui tombé, chacun tira à soi ; l'esprit de lutte succéda à l'esprit d'organisation, l'âpreté à la cordialité, la haine de l'un contre l'autre à la bienveillance du fondateur pour tous ; les fils noués par Mr Madeleine se brouillèrent et se rompirent ; on falsifia les procédés, on avilit les produits, on tua la confiance ; les débouchés diminuèrent, moins de commandes ; le salaire baissa, les ateliers chômèrent, la faillite vint. Et puis plus rien pour les pauvres. Tout s'évanouit. L'état lui-même s'aperçut que quelqu'un avait été écrasé quelque part. Moins de quatre ans après l'arrêt de la cour d'assises constatant au profit du bagne l'identité de Mr Madeleine et de Jean Valjean, les frais de perception de l'impôt étaient doublés dans l'arrondissement de Montreuil-sur-Mer, et Mr de Villèle en faisait l'observation à la tribune au mois de février 1827.

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Chapitre II Où on lira deux vers qui sont peut-être du diable
Avant d’aller plus loin, il est à propos de raconter avec quelque détail un fait singulier qui se passa vers la même époque à Montfermeil et qui n’est peut-être pas sans coïncidence avec certaines conjectures du ministère public. Il y a dans le pays de Montfermeil une superstition très ancienne, d’autant plus curieuse et d’autant plus précieuse qu’une superstition populaire dans le voisinage de Paris est comme un aloès en Sibérie. Nous sommes de ceux qui respectent tout ce qui est à l’état de plante rare. Voici donc la superstition de Montfermeil. On croit que le diable a, de temps immémorial, choisi la forêt pour y cacher ses trésors. Les bonnes femmes affirment qu’il n’est pas rare de rencontrer, à la chute du jour, dans les endroits écartés du bois, un homme noir, ayant la mine d’un charretier ou d’un bûcheron, chaussé de sabots, vêtu d’un pantalon et d’un sarrau de toile, et reconnaissable en ce qu’au lieu de bonnet ou de chapeau il a deux immenses cornes sur la tête. Ceci doit le rendre reconnaissable en effet. Cet homme est habituellement occupé à creuser un trou. Il y a trois manières de tirer parti de cette rencontre. La première, c’est d’aborder l’homme et de lui parler. Alors on s’aperçoit que cet homme est tout bonnement un paysan, qu’il paraît noir parce qu’on est au crépuscule, qu’il ne creuse pas le moindre trou, mais qu’il coupe de l’herbe pour ses vaches, et que ce qu’on avait pris pour des cornes n’est autre chose qu’une fourche à fumier qu’il porte sur son dos et dont les dents, grâce à la perspective du soir, semblaient lui sortir de la tête. On rentre chez soi, et l’on meurt dans la semaine. La seconde manière, c’est de l’observer, d’attendre qu’il ait creusé son trou, qu’il l’ait refermé et qu’il s’en soit allé ; puis de courir bien vite à la fosse, de la rouvrir et d’y prendre le « trésor » que l’homme noir y a nécessairement déposé. En ce cas, on meurt dans le mois. Enfin la troisième manière, c’est de ne point parler à l’homme noir, de ne point le regarder, et de s’enfuir à toutes jambes. On meurt dans l’année.
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Comme les trois manières ont leurs inconvénients, la seconde, qui offre du moins quelques avantages, entre autres celui de posséder un trésor, ne fût-ce qu’un mois, est la plus généralement adoptée. Les hommes hardis, que toutes les chances tentent, ont donc, assez souvent, à ce qu’on assure, rouvert les trous creusés par l’homme noir et essayé de voler le diable. Il paraît que l’opération est médiocre. Du moins, s’il faut en croire la tradition et en particulier les deux vers énigmatiques en latin barbare qu’a laissés sur ce sujet un mauvais moine normand, un peu sorcier, appelé Tryphon. Ce Tryphon est enterré à l’abbaye de SaintGeorges de Bocherville près Rouen, et il naît des crapauds sur sa tombe. On fait donc des efforts énormes, ces fosses-là sont ordinairement très creuses, on sue, on fouille, on travaille toute une nuit, car c’est la nuit que cela se fait, on mouille sa chemise, on brûle sa chandelle, on ébrèche sa pioche, et lorsqu’on est arrivé enfin au fond du trou, lorsqu’on met la main sur « le trésor », que trouvet-on ? qu’est-ce que c’est que le trésor du diable ? Un sou, parfois un écu, une pierre, un squelette, un cadavre saignant, quelquefois un spectre plié en quatre comme une feuille de papier dans un portefeuille, quelquefois rien. C’est ce que semblent annoncer aux curieux indiscrets les vers de Tryphon : Fodit, et in fossa thesauros condit opaca, As, nummos, lapides, cadaver, simulacre, nihilque44.

« Il creuse, et cache, dans une sombre fosse, des trésors, / Un sou, de l'argent, des cailloux, un cadavre, des fantômes, rien du tout. » Ce latin barbare, ce Tryphon, pourraient bien sortir de l'imagination de Hugo. Ce ne semble pas être entièrement le cas puisque, dans une lettre au critique A. Darcel du 29 mai 1862, Hugo dit avoir trouvé ce « Tryphon et les crapauds de sa tombe » dans « le travail d'Auguste Leprévost sur Saint-Georges de Bocherville. » (éd. J. Massin, t. XII, p. 1173.) – 88 –

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Il paraît que de nos jours on y trouve aussi, tantôt une poire à poudre avec des balles, tantôt un vieux jeu de cartes gras et roussi qui a évidemment servi aux diables. Tryphon n’enregistre point ces deux dernières trouvailles, attendu que Tryphon vivait au douzième siècle et qu’il ne semble point que le diable ait eu l’esprit d’inventer la poudre avant Roger Bacon et les cartes avant Charles VI. Du reste, si l’on joue avec ces cartes, on est sûr de perdre tout ce qu’on possède ; et quant à la poudre qui est dans la poire, elle a la propriété de vous faire éclater votre fusil à la figure. Or, fort peu de temps après l’époque où il sembla au ministère public que le forçat libéré Jean Valjean, pendant son évasion de quelques jours, avait rôdé autour de Montfermeil, on remarqua dans ce même village qu’un certain vieux cantonnier appelé Boulatruelle avait « des allures » dans le bois. On croyait savoir dans le pays que ce Boulatruelle avait été au bagne ; il était soumis à de certaines surveillances de police, et, comme il ne trouvait d’ouvrage nulle part, l’administration l’employait au rabais comme cantonnier sur le chemin de traverse de Gagny à Lagny. Ce Boulatruelle était un homme vu de travers par les gens de l’endroit, trop respectueux, trop humble, prompt à ôter son bonnet à tout le monde, tremblant et souriant devant les gendarmes, probablement affilié à des bandes, disait-on, suspect d’embuscade au coin des taillis à la nuit tombante. Il n’avait que cela pour lui qu’il était ivrogne. Voici ce qu’on croyait avoir remarqué : Depuis quelque temps, Boulatruelle quittait de fort bonne heure sa besogne d’empierrement et d’entretien de la route et s’en allait dans la forêt avec sa pioche. On le rencontrait vers le soir dans les clairières les plus désertes, dans les fourrés les plus sauvages, ayant l’air de chercher quelque chose, quelquefois creusant
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des trous. Les bonnes femmes qui passaient le prenaient d’abord pour Belzébuth, puis elles reconnaissaient Boulatruelle, et n’étaient guère plus rassurées. Ces rencontres paraissaient contrarier vivement Boulatruelle. Il était visible qu’il cherchait à se cacher, et qu’il y avait un mystère dans ce qu’il faisait. On disait dans le village : – C’est clair que le diable a fait quelque apparition. Boulatruelle l’a vu, et cherche. Au fait, il est fichu pour empoigner le magot de Lucifer. Les voltairiens ajoutaient : – Sera-ce Boulatruelle qui attrapera le diable, ou le diable qui attrapera Boulatruelle ? Les vieilles femmes faisaient beaucoup de signes de croix. Cependant les manèges de Boulatruelle dans le bois cessèrent, et il reprit régulièrement son travail de cantonnier. On parla d’autre chose. Quelques personnes toutefois étaient restées curieuses, pensant qu’il y avait probablement dans ceci, non point les fabuleux trésors de la légende, mais quelque bonne aubaine, plus sérieuse et plus palpable que les billets de banque du diable, et dont le cantonnier avait sans doute surpris à moitié le secret. Les plus « intrigués » étaient le maître d’école et le gargotier Thénardier, lequel était l’ami de tout le monde et n’avait point dédaigné de se lier avec Boulatruelle. – Il a été aux galères ? disait Thénardier. Eh ! mon Dieu ! on ne sait ni qui y est, ni qui y sera. Un soir le maître d’école affirmait qu’autrefois la justice se serait enquise de ce que Boulatruelle allait faire dans le bois, et qu’il aurait bien fallu qu’il parlât, et qu’on l’aurait mis à la torture au besoin, et que Boulatruelle n’aurait point résisté, par exemple, à la question de l’eau. – Donnons-lui la question du vin, dit Thénardier.
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On se mit à quatre et l’on fît boire le vieux cantonnier. Boulatruelle but énormément, et parla peu. Il combina, avec un art admirable et dans une proportion magistrale, la soif d’un goinfre avec la discrétion d’un juge. Cependant, à force de revenir à la charge, et de rapprocher et de presser les quelques paroles obscures qui lui échappaient, voici ce que le Thénardier et le maître d’école crurent comprendre : Boulatruelle, un matin, en se rendant au point du jour à son ouvrage, aurait été surpris de voir dans un coin du bois, sous une broussaille, une pelle et une pioche, comme qui dirait cachées. Cependant, il aurait pensé que c’étaient probablement la pelle et la pioche du père Six-Fours, le porteur d’eau, et il n’y aurait plus songé. Mais le soir du même jour, il aurait vu, sans pouvoir être vu lui-même, étant masqué par un gros arbre, se diriger de la route vers le plus épais du bois « un particulier qui n’était pas du tout du pays, et que lui, Boulatruelle, connaissait très bien ». Traduction par Thénardier : un camarade du bagne. Boulatruelle s’était obstinément refusé à dire le nom. Ce particulier portait un paquet, quelque chose de carré, comme une grande boîte ou un petit coffre. Surprise de Boulatruelle. Ce ne serait pourtant qu’au bout de sept ou huit minutes que l’idée de suivre « le particulier » lui serait venue. Mais il était trop tard, le particulier était déjà dans le fourré, la nuit s’était faite, et Boulatruelle n’avait pu le rejoindre. Alors il avait pris le parti d’observer la lisière du bois. « Il faisait lune. » Deux ou trois heures après, Boulatruelle avait vu ressortir du taillis son particulier portant maintenant, non plus le petit coffre-malle, mais une pioche et une pelle. Boulatruelle avait laissé passer le particulier et n’avait pas eu l’idée de l’aborder, parce qu’il s’était dit que l’autre était trois fois plus fort que lui, et armé d’une pioche, et l’assommerait probablement en le reconnaissant et en se voyant reconnu. Touchante effusion de deux vieux camarades qui se retrouvent. Mais la pelle et la pioche avaient été un trait de lumière pour Boulatruelle ; il avait couru à la broussaille du matin, et n’y avait plus trouvé ni pelle ni pioche. Il en avait conclu que son particulier, entré dans le bois, y avait creusé un trou avec la pioche, avait enfoui le coffre, et avait re– 91 –

fermé le trou avec la pelle. Or, le coffre était trop petit pour contenir un cadavre, donc il contenait de l’argent. De là ses recherches. Boulatruelle avait exploré, sondé et fureté toute la forêt, et fouillé partout où la terre lui avait paru fraîchement remuée. En vain. Il n’avait rien « déniché ». Personne n’y pensa plus dans Montfermeil. Il y eut seulement quelques braves commères qui dirent : Tenez pour certain que le cantonnier de Gagny n’a pas fait tout ce triquemaque pour rien ; il est sûr que le diable est venu.

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Chapitre III Qu'il fallait que la chaîne de la manille eut subit un certain travail préparatoire pour être ainsi brisée d'un coup de marteau
Vers la fin d'octobre de cette même année 1823, les habitants de Toulon virent rentrer dans leur port, à la suite d'un gros temps et pour réparer quelques avaries, le vaisseau l'Orion qui a été plus tard employé à Brest comme vaisseau-école et qui faisait alors partie de l'escadre de la Méditerranée45. Ce bâtiment, tout éclopé qu'il était, car la mer l'avait malmené, fit de l'effet en entrant dans la rade. Il portait je ne sais plus quel pavillon qui lui valut un salut réglementaire de onze coups de canon, rendus par lui coup pour coup ; total : vingt-deux. On a calculé qu'en salves, politesses royales et militaires, échanges de tapages courtois, signaux d'étiquette, formalités de rades et de citadelles, levers et couchers de soleil salués tous les jours par toutes les forteresses et tous les navires de guerre, ouvertures et fermetures de portes, etc., etc., le monde civilisé tirait à poudre par toute la terre, toutes les vingt-quatre heures, cent cinquante mille coups de canon inutiles. À six francs le coup de canon, cela fait neuf cent mille francs par jour, trois cents millions par an, qui s'en vont en fumée. Ceci n'est qu'un détail. Pendant ce temps-là les pauvres meurent de faim. L'année 1823 était ce que la restauration a appelé « l'époque de la guerre d'Espagne46. »
L'Orion, lancé en 1813, servit bien de « vaisseau-école » mais il fut toujours basé à Brest où Hugo le vit en avril 1834. L'Espagne, après une brève expérience de monarchie libérale (1820-1822), connut une réaction violente, ultra et cléricale, qui donna à la Sainte-Alliance, au Congrès de Vérone de 1822, l'occasion d'intervenir. Chateaubriand, piégé par son rêve de gloire, accepta que l'armée française aille, « sous le drapeau blanc », effacer à la fois la – 93 –
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Cette guerre contenait beaucoup d'événements dans un seul, et force singularités. Une grosse affaire de famille pour la maison de Bourbon ; la branche de France secourant et protégeant la branche de Madrid, c'est-à-dire faisant acte d'aînesse ; un retour apparent à nos traditions nationales compliqué de servitude et de sujétion aux cabinets du nord ; Mr le duc d'Angoulême, surnommé par les feuilles libérales le héros d'Andujar, comprimant, dans une attitude triomphale un peu contrariée par son air paisible, le vieux terrorisme fort réel du saint-office aux prises avec le terrorisme chimérique des libéraux ; les sans-culottes ressuscités au grand effroi des douairières sous le nom de descamisados ; le monarchisme faisant obstacle au progrès qualifié anarchie ; les théories de 89 brusquement interrompues dans la sape ; un holà européen intimé à l'idée française faisant son tour du monde ; à côté du fils de France généralissime, le prince de Carignan, depuis Charles-Albert, s'enrôlant dans cette croisade des rois contre les peuples comme volontaire avec des épaulettes de grenadier en laine rouge ; les soldats de l'empire se remettant en campagne, mais après huit années de repos, vieillis, tristes, et sous la cocarde blanche ; le drapeau tricolore agité à l'étranger par une héroïque poignée de Français comme le drapeau blanc l'avait été à Coblentz trente ans auparavant ; les moines mêlés à nos troupiers ; l'esprit de liberté et de nouveauté mis à la raison par les bayonnettes ; les principes matés à coups de canon ; la France défaisant par ses armes ce qu'elle avait fait par son esprit ; du reste, les chefs ennemis vendus, les soldats hésitants, les villes assiégées par des millions ; point de périls militaires et pourtant des explosions possibles, comme dans toute mine surprise et envahie ; peu de sang versé, peu d'honneur conquis, de la honte pour quelquesuns, de la gloire pour personne ; telle fut cette guerre, faite par des princes qui descendaient de Louis XIV et conduite par des

cause libérale espagnole et les souvenirs des armées napoléoniennes. Cette guerre, très impopulaire en France, fut l'occasion d'une véritable terreur blanche que le duc d'Angoulême s'efforça de contenir, d'où son nom « le héros d'Andujar ». – 94 –

À un point de vue plus grave encore. C'est l'humeur de la France d'aimer encore mieux avoir devant elle Rostopchine que Ballesteros. les trompettes de cette guerre rendent un son fêlé. l'idée de corruption se dégagea de la victoire . et le soldat vainqueur rentra humilié. fronçaient le sourcil en 1823 devant l'ouverture facile des citadelles. et sur lequel il convient d'insister aussi. il sembla qu'on avait plutôt gagné les généraux que les batailles. C'est là un fait solaire. Depuis 1792. était la conquête d'un joug pour autrui. Dans cette campagne. C'était une entreprise d'asservissement. Des soldats de la guerre de 1808. c'était la France qui la commettait . la liberté rayonne de France. Guerre diminuante en effet où l'on put lire Banque de France dans les plis du drapeau. le but du soldat français. nous le répétons. Cette voie de fait monstrueuse. attentat à la généreuse nation espagnole. fils de la démocratie. non pour l'étouffer. la prise du Trocadéro. entre autres. toutes les révolutions de l'Europe sont la révolution française . Contresens hideux. Il parut évident que certains officiers espagnols chargés de la résistance cédèrent trop aisément. Elle eut ce triste sort de ne rappeler ni la grande guerre ni la grande politique. car. l'ensemble fut suspect. Quelques faits d'armes furent sérieux . de force .généraux qui sortaient de Napoléon. qui froissait en France l'esprit militaire. La France est faite pour réveiller l'âme des peuples. indignait l'esprit démocratique. tout ce que – 95 – . l'histoire approuve la France dans sa difficulté d'acceptation de ce faux triomphe. La guerre de 1823. mais en somme. Aveugle qui ne le voit pas ! c'est Bonaparte qui l'a dit. fut une belle action militaire . cette guerre. était donc en même temps un attentat à la révolution française. sur lesquels s'était formidablement écroulée Saragosse. et se prenaient à regretter Palafox. en dehors des guerres libératrices.

Ils tombèrent dans cette redoutable erreur de prendre l'obéissance du soldat pour le consentement de la nation. la guerre de 1823 leur fut fatale48. Il ne faut s'endormir. Cette confiance-là perd les trônes. Pendant les opérations de l'armée commandée par le princegénéralissime. une escadre croisait dans la Méditerranée. livre 2. ayant rétabli el rey neto49 en Espagne. Chateaubriand. La campagne d'Espagne devint dans leurs conseils un argument pour les coups de force et pour les aventures de droit divin. Quant aux Bourbons. Ils se méprirent dans leur naïveté au point d'introduire dans leur établissement comme élément de force l'immense affaiblissement d'un crime. Ce jugement implique la condamnation du grand responsable de cette « guerre » piteuse et qui devait être glorieuse pour son initiateur. pouvait bien rétablir le roi absolu chez elle. L'esprit de guetapens entra dans leur politique. Ainsi s'explique la guerre. 49 « Le roi pur et simple » : mot d'ordre des « absolutistes ». faite par l'humanité contre l'humanité malgré l'humanité. La France. Ils la prirent pour un succès. Ils ne virent point quel danger il y a à faire tuer une idée par une consigne. Revenons au navire l'Orion. ni à l'ombre d'un mancenillier ni à l'ombre d'une armée. Le mot obéissance passive47 l'indique. – 96 – . 47 48 Voir la note 7 de la première partie.font les armées. elles le font de force. 1830 germa dans 1823. Une armée est un étrange chef-d'œuvre de combinaison où la force résulte d'une somme énorme d'impuissance. Nous venons de dire que l'Orion était de cette escadre et qu'il fut ramené par des événements de mer dans le port de Toulon.

sa boussole. mais le vaisseau a son âme. C'est que cela est grand. d'une autre écriture : « Jean Tréjean » (premier nom donné au héros). et il a trois pieds de diamètre à Nom colonial donné à tous les insectes ailés et piquants. lorsque Hugo visita Toulon. le cuivre et le plomb. Si l'on veut se faire une idée de toutes ces proportions gigantesques dont l'ensemble constitue le vaisseau de ligne. Hugo avait noté : « Cariatides de Puget […]. et répond fièrement à la foudre. au fluide. Dans les nuits noires ses fanaux suppléent aux étoiles. Toute cette description est textuellement reprise d'une page de l'album de voyage de 1839. Vieux forçat en cheveux blancs.La présence d'un vaisseau de guerre dans un port a je ne sais quoi qui appelle et qui occupe la foule. il est long de soixante toises. » Et. on n'a qu'à entrer sous une des cales couvertes. à six étages. Ainsi. Un vaisseau de ligne est composé à la fois de ce qu'il y a de plus lourd et de ce qu'il y a de plus léger. au liquide. contre l'immensité une aiguille. sa grosse chaîne au côté […]. Un vaisseau de ligne est une des plus magnifiques rencontres qu'ait le génie de l'homme avec la puissance de la nature. À le prendre de sa racine dans la cale à sa cime dans la nuée. des ports de Brest ou de Toulon. Son haleine sort par ses cent vingt canons comme par des clairons énormes. c'est le grand mât. qui le conseille et lui montre toujours le nord. contre le vent il a la corde et la toile. Quelques lignes plus haut. et qu'il doit lutter contre toutes les trois. pour ainsi dire. au solide. contre l'eau le bois. c'est une vergue . et plus d'ailes et plus d'antennes que la bigaille50 pour prendre le vent dans les nuées. – 97 – 50 . Les vaisseaux en construction sont là sous cloche. assis sur une borne. et que la foule aime ce qui est grand. L'océan cherche à l'égarer dans l'effrayante similitude de ses vagues. contre le rocher le fer. cette grosse colonne de bois couchée à terre à perte de vue. Cette poutre colossale. parce qu'il a affaire en même temps aux trois formes de la substance. Il a onze griffes de fer pour saisir le granit au fond de la mer. contre l'ombre la lumière.

l'ancien navire de Christophe Colomb et de Ruyter est un des grands chefs-d'œuvre de l'homme. – 98 – . où toute cette puissance et toute cette majesté s'abîment dans une puissance et dans une majesté supérieures. sans qu'ils s'expliquent euxmêmes parfaitement pourquoi. huit pieds de profondeur. les curieux qui abondent. la nôtre emploie des chaînes. le navire mixte à hélice est une machine surprenante traînée par une voilure de trois mille mètres carrés de surface et par une chaudière de la force de deux mille cinq cents chevaux. a depuis ajouté de nouveaux miracles à ce prodige qu'on appelle le vaisseau de guerre. Le grand mât anglais s'élève à deux cent dix-sept pieds au-dessus de la ligne de flottaison. où ces canons monstrueux poussent des rugissements plaintifs et inutiles que l'ouragan emporte dans le vide et dans la nuit. Et encore. Sans parler de ces merveilles nouvelles. C'est une forêt qui flotte. La marine de nos pères employait des câbles. il est précis dans l'immense diffusion des vagues. Il vient une heure pourtant où la rafale brise comme une paille cette vergue de soixante pieds de long. dans les ports. qu'on le remarque bien. Et pour faire ce vaisseau. par exemple. alors dans l'enfance.sa base. où le vent ploie comme un jonc ce mât de quatre cents pieds de haut. la vapeur. Il est inépuisable en force comme l'infini en souffles. De là. À l'heure qu'il est. combien faut-il de bois ? Trois mille stères. il ne s'agit ici que du bâtiment militaire d'il y a quarante ans. du simple navire à voiles . Toutes les fois qu'une force immense se déploie pour aboutir à une immense faiblesse. autour de ces merveilleuses machines de guerre et de navigation. Le simple tas de chaînes d'un vaisseau de cent canons a quatre pieds de haut. vingt pieds de large. il emmagasine le vent dans sa voile. cela fait rêver les hommes. où cette ancre qui pèse dix milliers se tord dans la gueule de la vague comme l'hameçon d'un pêcheur dans la mâchoire d'un brochet. il flotte et il règne.

l'Orion avait regagné Toulon. le bordé s'était fatigué et ouvert. le baron La Roncière Le Nourry. Un matin la foule qui le contemplait fut témoin d'un accident51. » Le texte de Hugo reprend parfois mot pour mot cette note. qui avait défoncé à bâbord la poulaine et un sabord et endommagé le porte-haubans de misaine. ami de Napoléon Jérôme et prochainement contre-amiral. on l'avait mis à sec l'année précédente pour gratter ces coquillages. L'Orion était un navire malade depuis longtemps. les musoirs et les jetées du port de Toulon étaient couverts d'une quantité d'oisifs et de badauds. comme le vaigrage ne se faisait pas alors en tôle. Il était en armement et on le réparait. aujourd'hui (mai 1860) capitaine de vaisseau. des couches épaisses de coquillages s'étaient amoncelées sur sa carène au point de lui faire perdre la moitié de sa marche . L'équipage était occupé à enverguer les voiles. du matin au soir. Mais ce grattage avait altéré les boulonnages de la carène. À la suite de ces avaries. Il en intitule le récit manuscrit : « Note écrite pour moi dans les premiers jours de juin par M. comme on dit à Paris. mais quelques bordages y étaient décloués çà et là. pour laisser pénétrer de l'air dans la carcasse. mais le forçat ne s'était pas évadé.Tous les jours donc. La coque n'avait pas été endommagée à tribord. Il était mouillé près de l'Arsenal. ayant pour affaire de regarder l'Orion. Le gabier chargé de prendre l'empointure du grand hunier tribord perdit l'équiL'épisode est inspiré par un événement réel (juin 1847) sur lequel Hugo avait été précisément documenté. les quais. – 99 – 51 . selon l'usage. puis il avait repris la mer. et. le navire avait fait de l'eau. À la hauteur des Baléares. Dans ses navigations antérieures. Un violent coup d'équinoxe était survenu.

libre. il avait rompu d'un coup de marteau la chaîne rivée à la manille de son pied. tous pêcheurs de la côte nouvellement levés pour le service. on ne pouvait voir son angoisse sur son visage. n'osait s'y aventurer. c'était un forçat à vie. les mains étendues vers l'abîme . et c'est une chose affreuse de voir un être vivant s'en détacher et tomber comme un fruit mûr. La mer était au-dessous de lui à une profondeur vertigineuse. c'est la vie même. c'était un forçat . Aucun des matelots. Il ne criait pas de peur de perdre de la force. ce n'était pas un jeune homme. On le vit chanceler. Chaque effort qu'il faisait pour remonter ne servait qu'à augmenter les oscillations du faux marchepied. la multitude amassée sur le quai de l'Arsenal jeta un cri. employé à bord avec une corvée du bagne. On n'attendait plus que la minute où il lâcherait la corde et par instants toutes les têtes se détournaient afin de ne pas le voir passer. Un forçat en effet. il avait demandé à l'officier la permission de risquer sa vie pour sauver le gabier. Cependant le malheureux gabier se fatiguait . avait dès le premier moment couru à l'officier de quart et au milieu du trouble et de l'hésitation de l'équipage. une branche d'arbre. c'était courir un risque effrayant. le faux marchepied d'une main d'abord. puis de l'autre. il avait un bonnet vert. Cet homme était vêtu de rouge. pendant que tous les matelots tremblaient et reculaient. mais on distinguait dans tous ses membres son épuisement. puis il avait pris une corde. Ses bras se tendaient dans un tiraillement horrible. Arrivé à la hauteur de la hune. une perche. La secousse de sa chute avait imprimé au faux marchepied un violent mouvement d'escarpolette. Il y a des moments où un bout de corde. L'homme allait et venait au bout de cette corde comme la pierre d'une fronde. un coup de vent emporta son bonnet et laissa voir une tête toute blanche. Sur un signe affirmatif de l'officier. au passage. il saisit. – 100 – . l'homme tourna autour de la vergue. et il y resta suspendu. la tête emporta le corps. Aller à son secours. Tout à coup. on aperçut un homme qui grimpait dans le gréement avec l'agilité d'un chat-tigre.

Enfin on le vit remonter sur la vergue et y haler le matelot . pas une parole. comme si elles eussent craint d'ajouter le moindre souffle au vent qui secouait les deux misérables. En un clin d'œil il fut sur la vergue.et il s'était élancé dans les haubans. Dix mille regards étaient fixés sur ce groupe. La foule respira. une minute de plus. Toutes les bouches retenaient leur haleine. Ce ne fut que plus tard qu'on s'en souvint. l'homme. Il était temps . le forçat l'avait amarré solidement avec la corde à laquelle il se tenait d'une main pendant qu'il travaillait de l'autre. en marchant sur la vergue jusqu'au chouquet. et laissa pendre l'autre bout. pendant lesquelles le vent balançait le gabier à l'extrémité d'un fil. Pas un cri. le même frémissement fronçait tous les sourcils. semblèrent des siècles à ceux qui regardaient. et l'on entendit toutes les voix crier avec une sorte de fureur attendrie : « La grâce de cet homme ! » – 101 – . Ces secondes. On eût dit une araignée venant saisir une mouche . les femmes s'embrassaient sur le quai. seulement ici l'araignée apportait la vie et non la mort. au lieu d'un homme suspendu sur le gouffre. Cependant le forçat était parvenu à s'affaler près du matelot. épuisé et désespéré. Personne ne remarqua en cet instant-là avec quelle facilité cette chaîne fut brisée. et alors ce fut une inexplicable angoisse. et de là dans la hune où il le laissa dans les mains de ses camarades. il le soutint là un instant pour lui laisser reprendre des forces. puis il se mit à descendre avec les mains le long de cette corde. puis il le saisit dans ses bras et le porta. il y attacha un bout de la corde qu'il avait apportée. on en vit deux. il y eut de vieux argousins de chiourme qui pleurèrent. À cet instant la foule applaudit . Parvenu à la pointe. Il s'arrêta quelques secondes et parut la mesurer du regard. et fit un pas en avant. Enfin le forçat leva les yeux au ciel. se laissait tomber dans l'abîme . On le vit parcourir la vergue en courant.

on plongea. l'anxiété était de nouveau dans toutes les âmes. L'homme n'était pas remonté à la surface. est tombé à la mer et s'est noyé. Tout à coup la foule poussa un grand cri. de corvée à bord de l'Orion. Peut-être est-ce de ce jour que Hugo date le moment où son frère s'enfonce dans le silence et la demi-mort de la folie. Tous les yeux le suivaient. le journal de Toulon imprimait ces quelques livres : – « 17 novembre 1823. On sonda. le forçat venait de tomber à la mer. Pour être plus promptement arrivé. soit qu'il fût fatigué. La chute était périlleuse. Ce fut en vain. » La date du 16 novembre 1823 est celle de la dernière lettre connue d'Eugène. On présume qu'il se sera engagé sous le pilotis de la pointe de l'Arsenal. Cet homme était écroué sous le n°9430 et se nommait Jean Valjean52. La frégate l'Algésiras était mouillée auprès de l'Orion. On n'a pu retrouver son cadavre. comme s'il fût tombé dans une tonne d'huile. À un certain moment. il se laissa glisser dans le gréement et se mit à courir sur une basse vergue. on crut le voir hésiter et chanceler. on eut peur . lettre pleine d'amertume. on ne retrouva pas même le corps. soit que la tête lui tournât. Il avait disparu dans la mer sans y faire un pli. cependant. On chercha jusqu'au soir . Il était à craindre qu'il ne glissât sous l'un ou sous l'autre. et le pauvre galérien était tombé entre les deux navires. de jalousie et de sentiment d'abandon. en revenant de porter secours à un matelot. Quatre hommes se jetèrent en hâte dans une embarcation. – Hier. La foule les encourageait. – 102 – 52 . Le lendemain.Lui. s'était mis en devoir de redescendre immédiatement pour rejoindre sa corvée. un forçat.

– 103 – 53 . Mais Montfermeil n'en était pas moins un village. On y rencontrait bien çà et là quelques maisons de plaisance du dernier siècle. qui entoure l'église et qui est du côté de Chelles. 8. toute l'année. Le bout du village qui est du côté de Gagny puisait son eau aux magnifiques étangs qu'il y a là dans les bois . le dimanche. Seulement l'eau y était rare à cause de l'élévation du plateau. qui n'était sur la route de rien . l'autre bout. C'était un endroit paisible et charmant. de villas en plâtre. ne trouvait d'eau potable qu'à une petite source à mi- Une note de Hugo prouve son intention d'indiquer « que J. En 1823. Il n'y a pas donné suite et ce titre seul indique ce motif du dévouement de Jean Valjean à Cosette en même temps que la nature des paroles dites à Fantine en I. Les marchands de drap retirés et les agréés en villégiature ne l'avaient pas encore découvert. on y vivait à bon marché de cette vie paysanne si abondante et si facile. Il fallait aller la chercher assez loin. Ce n'était qu'un village dans les bois. à leurs balcons en fer tordu et à ces longues fenêtres dont les petits carreaux font sur le blanc des volets fermés toutes sortes de verts différents. 4. et.Livre troisième – Accomplissement de la promesse faite à la morte53 Chapitre I La question de l'eau à Montfermeil Montfermeil est situé entre Livry et Chelles. reconnaissables à leur grand air. Aujourd'hui c'est un assez gros bourg orné. Tréjean se regarde comme la cause du malheur de Fantine et que tout ce qu'il fait pour Cosette est une réparation ». de bourgeois épanouis. il n'y avait à Montfermeil ni tant de maisons blanches ni tant de bourgeois satisfaits. sur la lisière méridionale de ce haut plateau qui sépare l'Ourcq de la Marne.

c'était elle qui courait chercher de l'eau quand il en fallait. Elle leur remplaçait une servante. sous la même tolérance. La Noël de l'année 1823 fut particulièrement brillante à Montfermeil. où était située. il n'avait encore ni gelé ni neigé. avait-elle grand soin que l'eau ne manquât jamais à la maison. En cette qualité. mais ce bonhomme ne travaillait que jusqu'à sept heures du soir l'été et jusqu'à cinq heures l'hiver. à environ un quart d'heure de Montfermeil. que parmi les curiosités étalées sur la place. une fois les volets des rez-de-chaussée clos. montraient en – 104 – . pour être fidèle historien. vêtus de loques et venus on ne sait d'où. de la petite Cosette. la gargote des Thénardier. et une bande de marchands ambulants avait. et donnait à ce petit pays tranquille une vie bruyante et joyeuse. fort épouvantée de l'idée d'aller à la source la nuit. on s'en souvient peut-être. la gargote Thénardier en faisait partie. Nous devons même dire. on vient de lire pourquoi dans les chapitres précédents. On se souvient que Cosette était utile aux Thénardier de deux manières. l'aristocratie. Cela emplissait les auberges et les cabarets. Les grosses maisons. les Thénardier gardèrent Cosette. C'était là la terreur de ce pauvre être que le lecteur n'a peutêtre pas oublié. Des bateleurs venus de Paris avaient obtenu de Mr le maire la permission de dresser leurs baraques dans la grande rue du village. il y avait une ménagerie dans laquelle d'affreux paillasses. Aussi quand la mère cessa tout à fait de payer. et une fois la nuit venue. Aussi l'enfant. ils se faisaient payer par la mère et ils se faisaient servir par l'enfant. payaient un liard par seau d'eau à un bonhomme dont c'était l'état et qui gagnait à cette entreprise des eaux de Montfermeil environ huit sous par jour .côte. Le commencement de l'hiver avait été doux . construit ses échoppes sur la place de l'église et jusque dans la ruelle du Boulanger. qui n'avait pas d'eau à boire en allait chercher ou s'en passait. C'était donc une assez rude besogne pour chaque ménage que cet approvisionnement de l'eau. près de la route de Chelles.

Cette salle ressemblait à toutes les salles de cabaret .1823 aux paysans de Montfermeil un de ces effrayants vautours du Brésil que notre Muséum royal ne possède que depuis 1845. Ce rapace américain semble avoir ravi Hugo qui l'a noté dans un carnet avant d'introduire cet oiseau bonapartiste à Montfermeil. le mari Thénardier buvait avec ses hôtes et parlait politique. peu de lumière. plusieurs hommes. Dans la soirée même de Noël. La Thénardier surveillait le souper qui rôtissait devant un bon feu clair . cet oiseau Caracara Polyborus54 : il est de l'ordre des apicides et de la famille des vautouriens. – Mais le raisin ne devait pas être mûr ? – Dans ces pays-là il ne faut pas qu'on vendange mûr. La date de l'année 1823 était pourtant indiquée par les deux objets à la mode alors dans la classe bourgeoise qui étaient sur une table. – C'est donc tout petit vin ? – C'est des vins encore plus petits que par ici. Si l'on vendange mûr. des fumeurs . des buveurs. et qui ont pour œil une cocarde tricolore. Les naturalistes appellent. Les bateleurs donnaient la cocarde tricolore comme un phénomène unique et fait exprès par le bon Dieu pour leur ménagerie. Où l'on comptait sur dix pièces on en a eu douze. Quelques bons vieux soldats bonapartistes retirés dans le village allaient voir cette bête avec dévotion. le vin tourne au gras sitôt le printemps. beaucoup de bruit. rouliers et colporteurs. Outre les causeries politiques. je crois. – 105 – 54 . des bouteilles. on entendait dans le brouhaha des parenthèses toutes locales comme celles-ci : – Du côté de Nanterre et de Suresnes le vin a beaucoup donné. Cela a beaucoup juté sous le pressoir. des brocs d'étain. des tables. qui avaient pour objets principaux la guerre d'Espagne et Mr le duc d'Angoulême. Il faut qu'on vendange vert. savoir un kaléidoscope et une lampe de fer-blanc moiré. étaient attablés et buvaient autour de quatre ou cinq chandelles dans la salle basse de l'auberge Thénardier.

sans compter les cailloux qui abondent dans de certains blés. Après quoi on se plaint de la farine. Etc… Cosette était à sa place ordinaire. le chènevis. monsieur. Elle était en haillons. la vesce. disait : – Il n'y a point de mal que l'herbe soit mouillée. Je n'ai pas l'amour de moudre du blé breton. La rousée est bonne. c'est la luzette. assise sur la traverse de la table de cuisine près de la cheminée. Elle se coupe mieux. cette herbe-là. la queue-de-renard55. c'était un meunier qui s'écriait : – Est-ce que nous sommes responsables de ce qu'il y a dans les sacs ? Nous y trouvons un tas de petites graines que nous ne pouvons pas nous amuser à éplucher. et qu'il faut bien laisser passer sous les meules . que voilà qui plie devant la planche de fer. Madeleine sait.Etc… Ou bien. surtout dans les blés bretons. est jeune et bien difficile encore. Un tout Ce sont les mêmes mauvaises herbes que M. et elle tricotait à la lueur du feu des bas de laine destinés aux petites Thénardier. attablé avec un propriétaire qui faisait prix pour un travail de prairie à faire au printemps. pas plus que les scieurs de long de scier des poutres où il y a des clous. On a tort. 3. – 106 – 55 . la nielle. La farine n'est pas notre faute. Dans un entre-deux de fenêtres. votre herbe. c'est l'ivraie. C'est égal. un faucheur. lui. elle avait ses pieds nus dans des sabots. la gaverolle. Jugez de la mauvaise poussière que tout cela fait dans le rendement. 4. et une foule d'autres drogues. Que voilà qui est si tendre. « extirper » – voir note 4 en II.

effet du froid. mais ne l'aimait pas. Pour la première apparition de Gavroche. La mère l'avait nourri. chanté à l'office des morts : « Deprofundis clamavi ad te Dominum » : « Du fond des ténèbres j'ai crié vers toi. » Le célèbre premier poème des Feuilles d'automne : « Ce siècle avait deux ans… » fait percevoir ce que ce cri a d'autobiographique : … Un enfant sans couleur. le cri d'un très jeune enfant. on entendait rire et jaser dans pièce voisine deux fraîches voix d'enfants . va donc voir ce qu'il veut. Au coin de la cheminée. – Et le petit abandonné continuait de crier dans les ténèbres56. Quand la clameur acharnée du mioche devenait trop importune : – Ton fils piaille. cette phrase traduit à peu près le début du Psaume 129. il m'ennuie. disait-elle. qui était quelque part dans la maison.jeune chat jouait sous les chaises. C'était un petit garçon que la Thénardier avait eu un des hivers précédents. perçait au milieu du bruit du cabaret. disait Thénardier. sans regard et sans voix Si débile qu'il fut ainsi qu'une chimère Abandonné de tous excepté de sa mère. Par intervalles. – « sans savoir pourquoi. un martinet était suspendu à un clou. – Bah ! répondait la mère. c'était Éponine et Azelma. Seigneur. » – et qui était âgé d'un peu plus de trois ans. – 107 – 56 .

elle tenait. Tout tremblait au son de sa voix. par moments. on disait : C'est un gendarme . quand on la voyait manier Cosette. le diable. dès sa première apparition. Elle jurait splendidement . Elle avait de la barbe. énorme et agile . les chambres. de façon qu'il y avait équilibre d'âge entre la femme et le mari. Thénardier venait de dépasser ses cinquante ans . la pluie. charnue. le beau temps. Cette Thénardier était comme le produit de la greffe d'une donzelle sur une poissarde. Le Thénardier était un homme petit. le moment est venu de tourner autour de ce couple et de le regarder sous toutes ses faces. chétif. on disait : C'est le bourreau. jamais l'idée ne fût venue à personne de dire d'elle : c'est une femme. Quand on l'entendait parler. et qui. qui avait l'air malade et qui se portait à mer– 108 – . quand on la regardait boire. Au repos. grasse. la lessive. nous l'avons dit. qui est la cinquantaine de la femme . les vitres.Chapitre II Deux portraits complétés On n'a encore aperçu dans ce livre les Thénardier que de profil . la cuisine. maigre. criblé de taches de rousseur. il lui sortait de la bouche une dent. les meubles et les gens. C'était l'idéal d'un fort de la halle habillé en fille. une souris au service d'un éléphant. elle se vantait de casser une noix d'un coup de poing. osseux. Elle avait pour tout domestique Cosette . avait l'aspect d'une écumoire. Elle faisait tout dans le logis. Son large visage. blême. blonde. carrée. anguleux. conservé quelque souvenir de cette Thénardier grande. les lits. Les lecteurs ont peut-être. rouge. Sans les romans qu'elle avait lus. faisaient bizarrement reparaître la mijaurée sous l'ogresse. on disait : C'est un charretier . madame Thénardier touchait à la quarantaine. de la race de ces sauvagesses colosses qui se cambrent dans les foires avec des pavés pendus à leur chevelure.

l'aventure. Raynal. Il était libéral. Il avait le regard d'une fouine et la mine d'un homme de lettres. Il souriait habituellement par précaution. saint Augustin. Un filousophe57. Il avait souscrit pour le champ d'Asile58. on la connaît59. Personne n'avait jamais pu le griser. Colonie française fondée au Texas en 1818 par quelques centaines de bonapartistes et libéraux proscrits. 1. Le flux et le reflux. 59 Voir II. le méandre. Il ressemblait beaucoup aux portraits de l'abbé Delille. Français à Paris. On disait dans le village qu'il avait étudié pour être prêtre. venait. selon les probabilités. commodément à cheval sur deux frontières. quelque Flamand de Lille en Flandre. Nous croyons qu'il avait simplement étudié en Hollande pour être aubergiste. Il avait des prétentions à la littérature et au matérialisme. seul contre un escadron de hussards de la Mort. Comme on voit. De là. Il fumait dans une grosse pipe. dans le pays. Voltaire. Une souscription avait été lancée par le journal La Minerve. le nom de « cabaret du sergent de Waterloo ». couvert de son corps et sauvé à travers la mitraille « un général dangereusement blessé ». 19. Il portait une blouse et sous sa blouse un vieil habit noir. début 1819. conscience déchirée entraîne vie dé- 57 58 Hugo donnait cet aimable surnom à Pierre Leroux. Pamy. Sa prouesse à Waterloo. Du reste fort escroc. Il y avait des noms qu'il prononçait souvent. étant sergent dans un 6ème ou un 9ème léger quelconque. et était poli à peu près avec tout le monde. pour soutenir les colons. Ce gredin de l'ordre composite était. – 109 – . même avec le mendiant auquel il refusait un liard. Sa coquetterie consistait à boire avec les rouliers.veille . sa flamboyante enseigne. et. il contait avec quelque luxe qu'à Waterloo. était l'élément de son existence . pour son mur. et. Il affirmait avoir « un système ». classique et bonapartiste. On se souvient qu'il prétendait avoir servi . il l'exagérait un peu. pour son auberge. chose bizarre. Belge à Bruxelles. Cette nuance existe. sa fourberie commençait là. pour appuyer les choses quelconques qu'il disait. il avait.

homme d'astuce et d'équilibre. Thénardier appartenait à cette variété de cantiniers maraudeurs dont nous avons parlé. Néanmoins. Thénardier. ayant. Il lui semblait que ce petit homme maigre et jaune devait être l'objet de la convoitise universelle. comme il avait en lui une profonde fournaise de haine. avec l'instinct de se rattacher toujours à l'armée victorieuse. et roulant en famille. était un coquin du genre tempéré. et dans ces moments-là. ce qui faisait que sa femme n'en avait plus. flâneur et habile. Il était beau parleur. avec un juron. Thénardier avait ce je ne sais quoi de rectiligne dans le geste qui. Ce quibus. Ce n'est pas que Thénardier ne fût dans l'occasion capable de colère au moins autant que sa femme . des banqueroutes et des – 110 – . l'hypocrisie s'y mêle. volant ceux-là. des bagues d'or et des croix d'argent récoltées au temps de la moisson dans les sillons ensemencés de cadavres. homme. battant l'estrade. qui accusent tout ce qui passe devant eux de tout ce qui est tombé sur eux. avec un signe de croix. comme il en voulait au genre humain tout entier. comme il était de ces gens qui se vengent perpétuellement. dans quelque carriole boiteuse. le séminaire. comme il disait. à la suite des troupes en marche. Cette espèce est la pire . Cette géante était jalouse. Thénardier était sournois. il était venu ouvrir gargote à Montfermeil. Cette campagne faite. Il ne dédaignait pas ses servantes. gourmand. ne faisait pas un gros total et n'avait pas mené bien loin ce vivandier passé gargotier. par-dessus tout. « du quibus ». Il composait la carte à payer des voyageurs avec supériorité. mais cela était très rare. et qui sont toujours prêts à jeter sur le premier venu. Il se laissait croire savant. le total des déceptions. rappelle la caserne et. composé des bourses et des montres. le maître d'école avait remarqué qu'il faisait – « des cuirs ». à l'orageuse époque du 18 juin 1815. et vraisemblablement. vendant à ceux-ci.cousue . comme légitime grief. femme et enfants. mais des yeux exercés y trouvaient parfois des fautes d'orthographe.

Il avait quelque chose du regard des marins accoutumés à cligner des yeux dans les lunettes d'approche. sans qu'elle s'en rendit trop compte. cette grande chose universelle : l'adoration de la matière pour l'esprit . quelquefois un signe . Quoique leur accord n'eût pour résultat que le mal. et toujours avec une haute intelligence. Thénardier était attentif et pénétrant. elle n'eût donné publiquement tort à son mari. de là l'empire absolu de cet homme sur cette femme. dans d'autres. sur quoi que ce soit.calamités de leur vie. Il y avait de l'inconnu dans Thénardier . Un mot lui suffisait. une espèce d'être particulier et souverain. jamais. Il dirigeait tout par une sorte d'action magnétique invisible et continuelle. Le maître et la maîtresse. Elle avait les vertus de sa façon d'être . hypothèse du reste inadmissible. c'était le mari. Le Thénardier était pour la Thénardier. car de certaines laideurs ont leur raison d'être dans les profondeurs mêmes de la beauté éternelle. Malheur à qui passait sous sa fureur alors ! Outre toutes ses autres qualités. À de certains moments. Erreur. Thénardier était un homme d'État. Cette montagne de bruit et de chair se mouvait sous le petit doigt de ce despote frêle. Cette femme était une créature formidable qui n'aimait que ses enfants et ne craignait que son mari. le mastodonte obéissait. il y avait de la contemplation dans la soumission de la Thénardier à son mari. Tout nouveau venu qui entrait dans la gargote disait en voyant la Thénardier : Voilà le maître de la maison. il était épouvantable. en langage parlementaire. elle le sentait comme une griffe. comme tout ce levain se soulevait en lui et lui bouillonnait dans la bouche et dans les yeux. eût-elle été en dissentiment sur un détail avec « monsieur Thénardier ». vu par son côté nain et grotesque. et qu'on appelle. silencieux ou bavard à l'occasion. elle le voyait comme une chandelle allumée . il créait. Elle n'était même pas la maîtresse. C'était. découvrir la couronne. Jamais elle n'eût commis « devant des étrangers » cette faute que font si souvent les femmes. Elle faisait. Elle était mère parce – 111 – .

c'est de vendre au premier venu du fricot. de râper l'homme. lui disait-il un jour violemment et à voix basse. de savoir de combien l'ombre use le miroir et de tarifer cela. – « Le devoir de l'aubergiste. de vider les petites bourses et d'alléger honnêtement les grosses. avec le plus de profondeur et de la façon la plus moderne. Quelle que fût envers lui l'injustice opiniâtre de la destinée. l'homme. d'arrêter les passants. jusqu'aux mouches que son chien mange ! » – 112 – . Il avait des aphorismes professionnels qu'il insérait dans l'esprit de sa femme. Il n'y réussissait point. le Thénardier était un des hommes qui comprenaient le mieux. l'escabeau. Thénardier à Montfermeil se ruinait.qu'elle était mammifère. Mais où le sort attache l'aubergiste. de coter la fenêtre ouverte. l'hospitalité. la fenêtre fermée. Un digne théâtre manquait à ce grand talent. ne s'étendait pas jusqu'aux garçons. si la ruine est possible à zéro . le lit de plume. Ses théories d'aubergiste jaillissaient quelquefois de lui par éclairs. le fauteuil. ce qui le rendait soucieux. Thénardier était endetté d'environ quinze cents francs de dettes criardes. le matelas et la botte de paille . comme on le verra. et qui ne s'étend pas à une classe entière. de faire tout payer au voyageur. ce sans-le-sou serait devenu millionnaire. d'abriter avec respect les familles en route. la chaise. sa maternité s'arrêtait à ses filles. de la bonne. des puces. Il avait un certain rire froid et paisible qui était particulièrement dangereux. du repos. du feu. et. On comprend que le mot aubergiste est employé ici dans un sens restreint. le tabouret. cette chose qui est une vertu chez les peuples barbares et une marchandise chez les peuples civilisés. Du reste braconnier admirable et cité pour son coup de fusil. et. de plumer la femme. Lui. il faut qu'il broute. du sourire . En cette même année 1823. d'éplucher l'enfant . des draps sales. en Suisse ou dans les Pyrénées. n'avait qu'une pensée : s'enrichir. par les cinq cent mille diables. le coin de la cheminée. Du reste. de la lumière.

– 113 – 60 . lavait. depuis Notre-Dame de Paris» voir aussi. toutes petites. La pauvre enfant. L'idéal de l'oppression était réalisé par cette domesticité sinistre. 3. une maîtresse farouche. parmi les hommes. 10 et l'égout en V. Pendant que le mari ruminait et combinait. remuait des choses lourdes. attelage hideux et terrible. brossait. C'était quelque chose comme la mouche servante des araignées60. La gargote Thénardier était comme une toile où Cosette était prise et tremblait. Cosette était rouée de coups. se taisait. passive. Quand elles se trouvent ainsi. 7. trimait. balayait. dès l'aube. toutes nues. Javert en II. la Thénardier. L'homme et la femme avaient chacun une manière différente . courait. et. faisait les grosses besognes. toute dans la minute. haletait. Tels étaient ces deux êtres. et vivait avec emportement. c'était ruse et rage mariés ensemble. n'avait souci d'hier ni de demain. frottait. comme une créature qui serait à la fois broyée par une meule et déchiquetée par une tenaille. elle allait pieds nus l'hiver. Cosette était entre eux. par exemple. que se passe-t-il dans ces âmes qui viennent de quitter Dieu ? Sur la présence de cette image obsédante.Cet homme et cette femme. cela venait du mari. 5. toute chétive. elle. Nulle pitié . ne pensait pas aux créanciers absents. cela venait de la femme . un maître venimeux. subissant leur double pression. Cosette montait. descendait.

Il y eut pourtant un moment où l'enfant trembla : la Thénardier souleva le couvercle d'une casserole qui bouillait sur le fourneau.Chapitre III Il faut du vin aux hommes et de l'eau aux chevaux Il était arrivé quatre nouveaux voyageurs. Il ne manquait pas là de gens qui avaient soif . Qui eût demandé un verre d'eau parmi ces verres de vin eût semblé un sauvage à tous ces hommes. l'enfant avait levé la tête et suivait tous ses mouvements. mais c'était de cette soif qui s'adresse plus volontiers au broc qu'à la cruche. très nuit. – Tiens. quoiqu'elle n'eût que huit ans. Elle tourna le robinet. et qu'il n'y avait plus d'eau dans la fontaine. – 114 – . Cosette songeait tristement . car. elle avait déjà tant souffert qu'elle rêvait avec l'air lugubre d'une vieille femme. dit-elle. Un maigre filet d'eau coula du robinet et remplit le verre à moitié. ce qui faisait dire de temps en temps à la Thénardier : – Est-elle laide avec son pochon sur l'œil ! Cosette pensait donc qu'il était nuit. L'enfant ne respirait pas. c'est qu'on ne buvait pas beaucoup d'eau dans la maison Thénardier. Elle avait la paupière noire d'un coup de poing que la Thénardier lui avait donné. qu'il avait fallu remplir à l'improviste les pots et les carafes dans les chambres des voyageurs survenus. Ce qui la rassurait un peu. il n'y a plus d'eau ! puis elle eut un moment de silence. puis saisit un verre et s'approcha vivement de la fontaine.

Cosette mentait. et eût bien voulu être au lendemain matin. mais pendant plus d'un quart d'heure elle sentit son cœur sauter comme un gros flocon dans sa poitrine. – Si fait vraiment. et même que c'est moi qui lui ai porté à boire. un des buveurs regardait dans la rue et s'exclamait : – Il fait noir comme dans un four ! – Ou : – Il faut être chat pour aller dans la rue sans lanterne à cette heure-ci ! – Et Cosette tressaillait.– Bah. – Oh ! si ! monsieur ! dit-elle. Elle comptait les minutes qui s'écoulaient ainsi. Cela n'était pas vrai. il y en aura assez comme cela. Cosette se remit à son travail. et je lui ai parlé. le cheval a bu. plein le seau. – Je vous dis que non. De temps en temps. reprit la Thénardier en examinant le verre à demi plein. et dit d'une voix dure : – On n'a pas donné à boire à mon cheval. dit la Thénardier. Tout à coup. il a bu dans le seau. un des marchands colporteurs logés dans l'auberge entra. Cosette était sortie de dessous la table. reprit le marchand. la mère. – 115 – .

Puis. où est donc cette autre ? Elle se pencha et découvrit Cosette blottie à l'autre bout de la table. dit la Thénardier. Je te dis qu'il n'a pas bu. Cosette sortit de l'espèce de trou où elle s'était cachée.– En voilà une qui est grosse comme le poing et qui ment gros comme la maison. regardant autour d'elle : – Eh bien. – Vas-tu venir ? cria la Thénardier. – Au fait. Cosette persista. reprit le marchand avec colère. presque sous les pieds des buveurs. petite drôlesse ! Il a une manière de souffler quand il n'a pas bu que je connais bien. s'écria le marchand. il faut qu'elle boive. si cette bête n'a pas bu. va porter à boire à ce cheval. ce n'est pas tout ça. et ajouta d'une voix enrouée par l'angoisse et qu'on entendait à peine : – Et même qu'il a bien bu ! – Allons. – 116 – . c'est juste. La Thénardier reprit : – Mademoiselle Chien-faute-de-nom. qu'on donne à boire à mon cheval et que cela finisse ! Cosette rentra sous la table.

– 117 – 61 .– Mais. mais tend à le devenir. elle prit la pièce sans dire un mot. c'est qu'il n'y a pas d'eau. en revenant tu prendras un gros pain chez le boulanger. Voilà une pièce de quinze sous61. La Thénardier ouvrit toute grande la porte de la rue. et la mit dans cette poche. et l'enfant aurait pu s'asseoir dedans et y tenir à l'aise. puisque Mme Hugo elle-même écrit ainsi. ajouta-t-elle. du poivre et des échalotes. – Tiens. mamzelle Crapaud. La Thénardier se remit à son fourneau. La suppression du « de » n'est pas vraiment populaire. – Eh bien. Je crois que j'aurais mieux fait de passer mes oignons. madame. Puis elle fouilla dans un tiroir où il y avait des sous. Ce n'est pas plus malin que ça. et goûta avec une cuillère de bois ce qui était dans la casserole. dit Cosette faiblement. Cosette avait une petite poche de côté à son tablier . Ce seau était plus grand qu'elle. et alla prendre un seau vide qui était au coin de la cheminée. va en chercher ! Cosette baissa la tête. tout en grommelant : – Il y en a à la source.

Cosette sortit. Elle semblait attendre qu'on vînt à son secours. la porte ouverte devant elle. le seau à la main. – Va donc ! cria la Thénardier. La porte se referma.Puis elle resta immobile. – 118 – .

de verroteries et de choses magnifiques en fer-blanc. Elle n’avait pas encore vu cette poupée de près. comme elle l’appelait. – 119 – . pour la donner à son enfant. le bonheur. à cause du passage prochain des bourgeois allant à la messe de minuit. Ces boutiques. avait osé la regarder. la richesse. une immense poupée haute de près de deux pieds qui était vêtue d’une robe de crêpe rose avec des épis d’or sur la tête et qui avait de vrais cheveux62 et des yeux en émail. la splendeur. ou assez prodigue. était une boutique de bimbeloterie. La dernière de ces baraques. ce qui. cette merveille avait été étalée à l’ébahissement des passants de moins de dix ans. furtivement. En revanche.Chapitre IV Entrée en scène d'une poupée La file de boutiques en plein vent qui partait de l’église se développait. sans qu’il se fût trouvé à Montfermeil une mère assez riche. vers la dame. Au premier rang. faisait « un effet magique ». son seau à la main. jusqu’à l’auberge Thénardier. Toute cette boutique lui semblait un palais . C’étaient la joie. comme le disait le maître d’école de Montfermeil attablé en ce moment chez Thénardier. établie précisément en face de la porte des Thénardier. c’était une vision. toute reluisante de clinquants. et Cosette elle-même. le marchand avait placé. et en avant. La pauvre enfant s’arrêta pétrifiée. si morne et si accablée qu’elle fût. elle ne put s’empêcher de lever les yeux sur cette prodigieuse poupée. sur un fond de serviettes blanches. Au moment où Cosette sortit. on ne voyait pas une étoile au ciel. Éponine et Azelma avaient passé des heures à la contempler. qui apparaissaient dans une sorte de rayonnement chimérique à ce malheureux petit être en62 Peut-être les cheveux de Fantine. cette poupée n’était pas une poupée. on s’en souvient. étaient toutes illuminées de chandelles brûlant dans des entonnoirs de papier. Tout le jour. il est vrai.

Cosette mesurait avec cette sagacité naïve et triste de l’enfance l’abîme qui la séparait de cette poupée. va ! La Thénardier avait jeté un coup d’œil dans la rue et aperçu Cosette en extase. Plus elle regardait. Tout à coup. Elle se disait qu’il fallait être reine ou au moins princesse pour avoir une « chose » comme cela. plus elle s’éblouissait. tu n’es pas partie ! Attends ! je vais à toi ! Je vous demande un peu ce qu’elle fait là ! Petit monstre. ces beaux cheveux lisses. – 120 – . même la commission dont elle était chargée. elle oubliait tout. la voix rude de la Thénardier la rappela à la réalité : – Comment. et elle pensait : Comme elle doit être heureuse. Cosette s’enfuit emportant son seau et faisant les plus grands pas qu’elle pouvait. Dans cette adoration. Le marchand qui allait et venait au fond de sa baraque lui faisait un peu l’effet d’être le Père éternel.glouti si profondément dans une misère funèbre et froide. péronnelle. cette poupée-là ! Ses yeux ne pouvaient se détacher de cette boutique fantastique. Elle considérait cette belle robe rose. Elle croyait voir le paradis. Il y avait d’autres poupées derrière la grande qui lui paraissaient des fées et des génies.

Cela faisait un bruit qui lui tenait compagnie. Quand elle eut passé l'angle de la dernière maison. Seulement. elle alla assez hardiment. Tant qu'elle eut des maisons et même seulement des murs des deux côtés de son chemin. Cependant. Elle posa le seau à terre. c'était de la lumière et de la vie.Chapitre V La petite toute seule Comme l'auberge Thénardier était dans cette partie du village qui est près de l'église. c'était à la source du bois du côté de Chelles que Cosette devait aller puiser de l'eau. tout en marchant elle agitait le plus qu'elle pouvait l'anse du seau. marmottant entre ses lèvres : « Mais où peut donc aller cet enfant ? Est-ce que c'est un enfant-garou ? » Puis la femme reconnut Cosette. sa marche se ralentissait comme machinalement. aller plus loin que la dernière maison. Cosette s'arrêta. plus les ténèbres devenaient épaisses. Il n'y avait plus personne dans les rues. Tant qu'elle fut dans la ruelle du Boulanger et dans les environs de l'église. La pauvre enfant se trouva dans l'obscurité. Elle s'y enfonça. et qui resta immobile. Elle ne regarda plus un seul étalage de marchand. « Tiens. comme une certaine émotion la gagnait. elle voyait le rayonnement d'une chandelle à travers la fente d'un volet. dit-elle. mais bientôt la dernière lueur de la dernière baraque disparut. cela la rassurait. Pourtant. les boutiques illuminées éclairaient le chemin. à mesure qu'elle avançait. c'est l'Alouette ! » Cosette traversa ainsi le labyrinthe de rues tortueuses et désertes qui termine du côté de Chelles le village de Montfermeil. Ce – 121 – . plongea sa main dans ses cheveux et se mit à se gratter lentement la tête. il y avait là des gens. De temps en temps. geste propre aux enfants terrifiés et indécis. cela avait été difficile . cela devenait impossible. Plus elle cheminait. elle rencontra une femme qui se retourna en la voyant passer. Aller au delà de la dernière boutique.

derrière elle tous les fantômes de la nuit et des bois. éperdue. la Thénardier hideuse avec sa bouche d'hyène et la colère flamboyante dans les yeux. Elle regarda bien. D'un côté. Elle regarda avec désespoir cette obscurité où il n'y avait plus personne. et elle entendit les bêtes qui marchaient dans l'herbe. Chose étrange. – Bah ! dit-elle. elle entra dans le bois en courant. elle ne se perdit pas. Elle reprit le chemin de la source et se mit à courir. L'espace noir et désert était devant elle. elle avait envie de pleurer. et se remit à se gratter la tête. Maintenant. Il n'y avait que sept ou huit minutes de la lisière du bois à la source. Que faire ? que devenir ? où aller ? Devant elle le spectre de la Thénardier . Un reste d'instinct la conduisait vaguement.n'était plus Montfermeil. L'immense nuit faisait face à ce petit être. ne regardant plus rien. c'étaient les champs. toute l'ombre . où il y avait peut-être des revenants. elle ne voyait plus. de l'autre. L'enfant jeta un regard lamentable en avant et en arrière. À peine eut-elle fait cent pas qu'elle s'arrêta encore. la peur lui donna de l'audace. n'écoutant plus rien. Le frémissement nocturne de la forêt l'enveloppait tout entière. où il y avait des bêtes. je lui dirai qu'il n'y avait plus d'eau ! Et elle rentra résolument dans Montfermeil. Elle n'arrêta sa course que lorsque la respiration lui manqua. mais elle n'interrompit point sa marche. Elle ne jetait cependant les yeux ni – 122 – . c'était la Thénardier qui lui apparaissait . Alors elle ressaisit le seau. Elle ne pensait plus. et elle vit distinctement les revenants qui remuaient dans les arbres. Tout en courant. Elle allait devant elle. Cosette connaissait le chemin pour l'avoir fait bien souvent le jour. Ce fut devant la Thénardier qu'elle recula. un atome. Elle sortit du village en courant.

Elle fut bien forcée de s'asseoir. Au-dessus de sa tête. Elle arriva ainsi à la source. Elle était dans un moment si violent que ses forces étaient triplées. mais elle avait l'habitude de venir à cette fontaine. puis elle les rouvrit. Le tragique masque de l'ombre semblait se pencher vaguement sur cet enfant. entourée de mousses et de ces grandes herbes gaufrées qu'on appelle collerettes de Henri IV. elle ne fît pas attention que la poche de son tablier se vidait dans la source. Il faisait très noir. Elle retira le seau presque plein et le posa sur l'herbe. À côté d'elle l'eau agitée dans le seau faisait des cercles qui ressemblaient à des serpents de feu blanc. Pendant qu'elle était ainsi penchée. Elle eût bien voulu repartir tout de suite . se pencha et plongea le seau dans l'eau. Cela fait. Un ruisseau s'en échappait avec un petit bruit tranquille.à droite ni à gauche. Elle se laissa tomber sur l'herbe et y demeura accroupie. et pavée de quelques grosses pierres. mais ne pouvant faire autrement. s'y suspendit. La pièce de quinze sous tomba dans l'eau. mais l'effort de remplir le seau avait été tel qu'il lui fut impossible de faire un pas. rencontra une branche. Elle chercha de la main gauche dans l'obscurité un jeune chêne incliné sur la source qui lui servait ordinairement de point d'appui. le ciel était couvert de vastes nuages noirs qui étaient comme des pans de fumée. sans savoir pourquoi. C'était une étroite cuve naturelle creusée par l'eau dans un sol glaiseux. Elle ferma les yeux. Cosette ne la vit ni ne l'entendit tomber. elle s'aperçut qu'elle était épuisée de lassitude. de crainte de voir des choses dans les branches et dans les broussailles. Cosette ne prit pas le temps de respirer. profonde d'environ deux pieds. – 123 – .

Les cavités de la nuit. il y a de l'anxiété. passaient rapidement et avaient l'air de s'enfuir avec épouvante devant quelque chose qui arrivait.Jupiter se couchait dans les profondeurs. était en ce moment très près de l'horizon et traversait une épaisse couche de brume qui lui donnait une rougeur horrible. On eût dit une plaie lumineuse. Une réalité chimérique apparaît dans la profondeur indistincte. Dans l'éclipse. de longues poignées d'herbes frémissantes. élargissait l'astre. des penchements de branches mystérieux. Les ronces se tordaient comme de longs bras armés de griffes cherchant à prendre des proies . Il faut à l'homme de la clarté. chassées par le vent. On voit flotter. des échevellements obscurs. Le bois était ténébreux. Quand l'œil voit noir. Un vent froid soufflait de la plaine. des touffes irritées. des profils taciturnes qui se dissipent quand on avance. dans l'espace ou dans son propre cerveau. on est sans défense contre tout cela. quelques bruyères sèches. des flaques livides. On aspire les effluves du grand vide noir. Il y a des attitudes farouches sur l'horizon. sans aucune de ces vagues et fraîches lueurs de l'été. L'inconcevable s'ébauche à quelques pas de vous avec une netteté spectrale. L'enfant regardait d'un œil égaré cette grosse étoile qu'elle ne connaissait pas et qui lui faisait peur. sans aucun froissement de feuilles. dans l'opacité fuligineuse. L'obscurité est vertigineuse. les êtres inconnus possibles. La brume. De tous les côtés il y avait des étendues lugubres. le lugubre reflété dans le funèbre. On a peur et envie de regarder derrière soi. l'esprit voit trouble. l'immensité sépulcrale du silence. Ombres et arbres. on ne sait quoi de vague et d'insaisissable comme les rêves des fleurs endormies. Nul ne marche seul la nuit dans la forêt sans tremblement. d'effrayants torses d'arbres. Quiconque s'enfonce dans le contraire du jour se sent le cœur serré. De grands branchages s'y dressaient affreusement. deux épaisseurs redoutables. Les hautes herbes fourmillaient sous la bise comme des anguilles. dans la nuit. La planète. les choses devenues hagardes. Des buissons chétifs et difformes sifflaient dans les clairières. en effet. Pas de – 124 – . même pour les plus forts. lugubrement empourprée.

Elle respira un instant. On éprouve quelque chose de hideux comme si l'âme s'amalgamait à l'ombre. Elle se leva. mais qui l'effrayait. quand elle eut fini. à travers bois. Elle marchait penchée en avant. Elle n'eut plus qu'une pensée. il était lourd. le poids du – 125 – .hardiesse qui ne tressaille et qui ne sente le voisinage de l'angoisse. Cela lui rendit la perception vraie des choses qui l'entouraient. elle fut forcée de le reposer à terre. Elle sentit le froid à ses mains qu'elle avait mouillées en puisant de l'eau. Son regard tomba sur le seau qui était devant elle. comme une vieille . Après quelques secondes de repos. Son œil était devenu farouche. puis elle enleva l'anse de nouveau. Elle saisit l'anse à deux mains. la tête baissée. Ce n'était plus seulement de la terreur qui la gagnait. jusqu'aux fenêtres. elle recommença. elle se mit à compter à haute voix un. quatre. Alors. elle repartit. une peur naturelle et insurmontable. Tel était l'effroi que lui inspirait la Thénardier qu'elle n'osa pas s'enfuir sans le seau d'eau. Elle frissonnait. Sans se rendre compte de ce qu'elle éprouvait. Cosette se sentait saisir par cette énormité noire de la nature. Elle fit ainsi une douzaine de pas. jusqu'à dix. s'enfuir . et se remit à marcher. Elle eut de la peine à soulever le seau. à travers champs. Elle croyait sentir qu'elle ne pourrait peut-être pas s'empêcher de revenir là à la même heure le lendemain. trois. c'était quelque chose de plus terrible même que la terreur. cette fois un peu plus longtemps. et. deux. mais le seau était plein. par une sorte d'instinct. Les forêts sont des apocalypses . s'enfuir à toutes jambes. La peur lui était revenue. pour sortir de cet état singulier qu'elle ne comprenait pas. jusqu'aux maisons. jusqu'aux chandelles allumées. Cette pénétration des ténèbres est inexprimablement sinistre dans un enfant. Mais il fallut s'arrêter encore. Les expressions manquent pour dire ce qu'avait d'étrange ce frisson qui la glaçait jusqu'au fond du cœur. et le battement d'ailes d'une petite âme fait un bruit d'agonie sous leur voûte monstrueuse.

elle pensait avec angoisse qu'il lui faudrait plus d'une heure pour retourner ainsi à Montfermeil et que la Thénardier la battrait. en hiver. reprit le seau et se remit à marcher courageusement. Cependant elle ne pouvait pas faire beaucoup de chemin de la sorte. c'était un enfant de huit ans. Parvenue près d'un vieux châtaignier qu'elle connaissait. de temps en temps elle était forcée de s'arrêter. Il n'y avait que Dieu en ce moment qui voyait cette chose triste. droite et debout. et chaque fois qu'elle s'arrêtait l'eau froide qui débordait du seau tombait sur ses jambes nues. marchait auprès d'elle dans l'obs– 126 – . Elle était harassée de fatigue et n'était pas encore sortie de la forêt. puis elle rassembla toutes ses forces. la nuit. qui lui parut énorme. des sanglots lui serraient la gorge. Elle leva la tête. C'était son habitude de se figurer toujours que la Thénardier était là. loin de tout regard humain . Cela se passait au fond d'un bois. l'anse de fer achevait d'engourdir et de geler ses petites mains mouillées . hélas ! Car il est des choses qui font ouvrir les yeux aux mortes dans leur tombeau. Une grande forme noire. elle sentit tout à coup que le seau ne pesait plus rien. venait de saisir l'anse et la soulevait vigoureusement. Et sans doute sa mère. mais elle n'osait pas pleurer. Elle soufflait avec une sorte de râlement douloureux . Elle avait beau diminuer la durée des stations et marcher entre chaque le plus longtemps possible. Une main.seau tendait et raidissait ses bras maigres . même loin. tant elle avait peur de la Thénardier. Cette angoisse se mêlait à son épouvante d'être seule dans le bois la nuit. elle fit une dernière halte plus longue que les autres pour se bien reposer. Cependant le pauvre petit être désespéré ne put s'empêcher de s'écrier : Ô mon Dieu ! mon Dieu ! En ce moment. et elle allait bien lentement.

Il y a des instincts pour toutes les rencontres de la vie. C'était un homme qui était arrivé derrière elle et qu'elle n'avait pas entendu venir. L'enfant n'eut pas peur. sans dire un mot. Cet homme. avait empoigné l'anse du seau qu'elle portait.curité. – 127 – .

Les rides de son front étaient bien placées. une redingote râpée jusqu'à la corde en gros drap jaune d'ocre. qui semblait sévère et qui était humble. de la droite il s'appuyait sur une espèce de bâton coupé dans une haie. À ses cheveux tout blancs. à son visage où tout respirait l'accablement et la lassitude de la vie. à ses lèvres livides. réalisait le type de ce qu'on pourrait nommer le mendiant de bonne compagnie. couleur qui n'avait rien de trop bizarre à cette époque. Cet homme. Il y avait au fond de son regard on ne sait quelle sérénité lugubre. on lui en eût donné à peine cinquante. Il avait un chapeau rond fort vieux et fort brossé.Chapitre VI Qui peut-être prouve l'intelligence de Boulatruelle Dans l'après-midi de cette même journée de Noël 1823. des culottes noires devenues grises aux genoux. à son front ridé. des bas de laine noire et d'épais souliers à boucles de cuivre. On eût dit un ancien précepteur de bonne maison revenu de l'émigration. Cet homme avait l'air de quelqu'un qui cherche un logement. Sa lèvre se contractait avec un pli étrange. un homme se promena assez longtemps dans la partie la plus déserte du boulevard de l'Hôpital à Paris. à la vigueur singulière empreinte dans tous ses mouvements. C'est là un mélange assez rare qui inspire aux cœurs intelligents ce double respect qu'on éprouve pour celui qui est très pauvre et pour celui qui est très digne. dans son vêtement comme dans toute sa personne. et semblait s'arrêter de préférence aux plus modestes maisons de cette lisière délabrée du faubourg Saint-Marceau. À sa démarche ferme. on lui eût supposé beaucoup plus de soixante ans. l'extrême misère combinée avec l'extrême propreté. et – 128 – . un grand gilet à poches de forme séculaire. On verra plus loin que cet homme avait en effet loué une chambre dans ce quartier isolé. Il portait de la main gauche un petit paquet noué dans un mouchoir . et eussent prévenu en sa faveur quelqu'un qui l'eût observé avec attention. quoique lente. Ce bâton avait été travaillé avec quelque soin.

c'était un gourdin. deux grosses épaulettes à torsades flottantes sur un habit bourgeois. la croix de la Légion d'honneur. Hors de Paris. il tenait son chapeau à plumes blanches sur ses genoux emmaillotés de hautes guêtres anglaises . C'était une de ses promenades favorites. on voyait la voiture et la cavalcade royale passer ventre à terre sur le boulevard de l'Hôpital. Du reste l'apparition et la disparition de Louis XVIII faisaient un certain effet dans les rues de Paris. Cela était rapide. À cette époque le roi Louis XVIII allait presque tous les jours à Choisy-le-Roi. surtout l'hiver. une face large. la plaque d'argent du Saint-Esprit. dur et fin. il mettait son chapeau sur sa tête. Il y a peu de passants sur ce boulevard. presque invariablement. car un roi qui passe. À peine avait-on le temps d'y jeter un coup d'œil. c'était le roi. un œil fier. Sa berline massive. On voyait dans l'angle du fond à droite. et cela semblait une canne. Vers deux heures. Ce roi impotent avait le goût du grand galop . avec de grosses branches de lys peintes sur les panneaux. la Toison d'or. au milieu des sabres nus. mais majestueux. la croix de Saint-Louis. Cela tenait lieu de montre et d'horloge aux pauvresses du quartier qui disaient : – Il est deux heures.n'avait pas trop méchant air . et les autres se rangeaient . sans affectation pourtant. ne pouvant marcher. et on lui avait figuré un pommeau de corail avec de la cire rouge . ferme et vermeille. roulait bruyamment. saluant peu. quand il rentrait dans la ville. un front frais poudré à l'oiseau royal. pacifique et sévère. paraissait les éviter plutôt que les chercher. un sourire de lettré. c'est toujours un tumulte. on avait tiré parti des nœuds. toute dorée. le voilà qui s'en retourne aux Tuileries. Il regardait froidement – 129 – . il voulait courir . Cet homme. Il passait. sur des coussins capitonnés de satin blanc. un gros ventre et un large cordon bleu . Et les uns accouraient. ce cul-de-jatte se fût fait volontiers traîner par l'éclair.

et probablement pas de Paris. l'agent perdit sa trace. elle authentifie en quelque sorte la grâce acquise et la redouble. Une ancienne coutume. Il dit à Sa Majesté : « Voilà un homme d'assez mauvaise mine64. il doubla le pas. après avoir tourné la Salpêtrière. ouv. entourée d'un escadron de gardes du corps galonnés d'argent. – 130 – 64 63 . non sans s'être retourné bien des fois pour s'assurer qu'il n'était pas suivi. ministre d'État. Le condamné du Dernier Jour attendait vainement cette rencontre. Le promeneur à la redingote jaune n'était évidemment pas du quartier. préfet de police. pratiquée jusqu'à la fin de la monarchie. qui éclairaient le passage du roi. Il n'y avait que lui dans la contre-allée. voulait qu'un condamné à mort rencontré par le Roi fût gracié. ce qui n'empêcha pas Mr le duc d'Havré de l'apercevoir. tout son succès fut ce mot d'un faubourien à son camarade : « C'est ce gros-là qui est le gouvernement63. c'est-à-dire à la nuit close. 1847-1848. Quand l'homme à la redingote jaune eut dépisté l'agent. » Cet infaillible passage du roi à la même heure était donc l'événement quotidien du boulevard de l'Hôpital. Quand il parut pour la première fois dans le quartier Saint-Marceau. cit. Mr le duc d'Havré. » Des gens de police. car il ignorait ce détail. Ici. il parut surpris et presque effrayé. le remarquèrent également. Lorsqu'à deux heures la voiture royale. comme capitaine des gardes de service ce jour-là. À quatre heures un quart. et l'un d'eux reçut l'ordre de le suivre. p. 57. Mais l'homme s'enfonça dans les petites rues solitaires du faubourg. et comme le jour commençait à baisser. il passait devant le théâtre de la Porte-Saint-Martin Hugo emploie ici une chose entendue et notée : Choses vues. qui le lui rendait.le peuple.. ainsi que cela est constaté par un rapport adressé le soir même à Mr le comte Anglès. était assis dans la voiture vis-à-vis du roi. déboucha sur le boulevard. il se rangea vivement derrière un angle de mur d'enceinte.

il était dans le culde-sac de la Planchette. où était alors le bureau de la voiture de Lagny. et se fit payer. – Oui. – Allez-vous jusqu'à Lagny ? demanda le cocher. Un instant après. Les chevaux étaient attelés. le cocher jeta un coup d'œil sur le costume médiocre du voyageur. appelés par le cocher. – Montez. Cependant. escaladaient en hâte le haut escalier de fer du coucou. mais en 1822 et en tout cas pas le jour de Noël où les théâtres faisaient relâche. éclairée par les réverbères du théâtre. Cette voiture partait à quatre heures et demie. il s'arrêta pour la lire. L'homme demanda : – Avez-vous une place ? – Une seule. quoiqu'il marchât vite. Le voyageur paya jusqu'à Lagny. dit l'homme. Cette affiche. – Je la prends.où l'on donnait ce jour-là les Deux Forçats65. dit le cocher. et les voyageurs. sur le siège. Les Deux Forçats ou La Meunière du Puy-de-Dôme fut effectivement joué à la Porte-Saint-Martin. à côté de moi. sur la petitesse de son paquet. avant de partir. car. – 131 – 65 . le frappa. et il entrait au Plat d'étain.

Il faisait froid. L'homme ne s'était pas enfoncé dans la terre. la voiture repartit pour Lagny. Il est nuit. mais il avait arpenté en hâte dans l'obscurité la grande rue de Chelles . devant l'auberge à rouliers installée dans les vieux bâtiments de l'abbaye royale. L'homme ne paraissait pas y songer. il paye pour Lagny. Le cocher s'arrêta pour laisser souffler ses chevaux. et sauta à bas de la voiture. Quand on eut passé la barrière. Le cocher s'enveloppa dans son manteau. toutes les maisons sont fermées. – Je descends ici. dit l'homme. Le cocher se tourna vers les voyageurs de l'intérieur. et on ne le retrouve plus. On traversa ainsi Gournay et Neuilly-sur-Marne. Quand. car je ne le connais pas. elle ne le rencontra pas dans la grande rue de Chelles. un homme qui n'est pas d'ici. et il ne va que jusqu'à Chelles. Il n'était pas entré dans l'auberge. – Voilà. Vers six heures du soir on était à Chelles. il n'entre pas à l'auberge. mais le voyageur ne répondait que par monosyllabes. il avait disparu. Un instant après.On partit. le cocher essaya de nouer la conversation. Il a l'air de n'avoir pas le sou . au bout de quelques minutes. Le cocher prit le parti de siffler et de jurer après ses chevaux. dit-il. cependant il ne tient pas à l'argent . Il s'est donc enfoncé dans la terre. puis il – 132 – . Il prit son paquet et son bâton.

Enfin il arriva. C'est à ce point-là que commence la montée de la colline. À l'endroit où il est coupé par l'ancienne route bordée d'arbres qui va de Gagny à Lagny. La précaution était d'ailleurs presque superflue. Il suivit ce chemin rapidement. qui était un frêne. L'homme ne rentra pas dans le chemin de Montfermeil . comme s'il les passait en revue. à une clairière où il y avait un monceau de grosses pierres blanchâtres.avait pris à gauche avant d'arriver à l'église le chemin vicinal qui mène à Montfermeil. et promena sa main sur l'écorce du tronc. comme nous l'avons déjà dit. c'était une nuit de décembre très noire. Il alla à cet arbre. – 133 – . à travers champs. et se mit à regarder soigneusement tous les arbres. couvert de ces excroissances qui sont les verrues de la végétation. il y avait un châtaignier malade d'une décortication. avançant pas à pas. il prit à droite. et y attendit que les gens qui passaient se fussent éloignés. Il y eut un moment où il parut se perdre et où il s'arrêta indécis. Il se haussa sur la pointe des pieds et toucha cette bande de zinc. Vis-à-vis de cet arbre. Il se dirigea vivement vers ces pierres et les examina avec attention à travers la brume de la nuit. Il se cacha précipitamment dans un fossé. auquel on avait mis pour pansement une bande de zinc clouée. Quand il fut dans le bois. comme quelqu'un qui eût connu le pays et qui y fût déjà venu. de tâtonnements en tâtonnements. car. comme s'il cherchait et suivait une route mystérieuse connue de lui seul. Un gros arbre. il entendit venir des passants. était à quelques pas du tas de pierres. et gagna à grands pas le bois. comme s'il cherchait à reconnaître et à compter toutes les verrues. On voyait à peine deux ou trois étoiles au ciel. il ralentit sa marche.

C'était cet homme qui venait de rencontrer Cosette. Alors il était allé à l'enfant. – 134 – . qui déposait un fardeau à terre. et se remettait à marcher. comme quelqu'un qui s'assure que la terre n'a pas été fraîchement remuée. il avait aperçu cette petite ombre qui se mouvait avec un gémissement. En cheminant par le taillis dans la direction de Montfermeil. Cela fait. puis le reprenait.Puis il piétina pendant quelque temps sur le sol dans l'espace compris entre l'arbre et les pierres. il s'orienta et reprit sa marche à travers le bois. Il s'était approché et avait reconnu que c'était un tout jeune enfant chargé d'un énorme seau d'eau. et avait pris silencieusement l'anse du seau.

– C'est très lourd en effet. monsieur. dit-il entre ses dents. monsieur. – Mon enfant. reprit l'homme. c'est bien lourd pour vous ce que vous portez là. Il parlait d'une voix grave et presque basse. Puis il ajouta : – Petite. Je vais vous le porter. L'homme lui adressa la parole. quel âge as-tu ? – Huit ans.Chapitre VII Cosette côte à côte dans l'ombre avec l'inconnu Cosette. – Et viens-tu de loin comme cela ? – De la source qui est dans le bois. L'homme se mit à cheminer près d'elle. Cosette lâcha le seau. nous l'avons dit. – Donnez. n'avait pas eu peur. Cosette leva la tête et répondit : – Oui. – Et est-ce loin où tu vas ? – 135 – .

L'homme resta un moment sans parler. puis il ôta ses mains de dessus les épaules de Cosette. Et après un silence. – 136 – . elle reprit : – Je crois que je n'en ai jamais eu. Moi. Les autres en ont. se pencha et mit ses deux mains sur les deux épaules de l'enfant. puis il dit brusquement : – Tu n'as donc pas de mère ? – Je ne sais pas. – Comment t'appelles-tu ? dit l'homme. La figure maigre et chétive de Cosette se dessinait vaguement à la lueur livide du ciel. répondit l'enfant. elle ajouta : – Je ne crois pas. et se remit à marcher.– À un bon quart d'heure d'ici. faisant effort pour la regarder et voir son visage dans l'obscurité. Il la regarda encore. L'homme s'arrêta. je n'en ai pas. Avant que l'homme eût eu le temps de reprendre la parole. il posa le seau à terre. L'homme eut comme une secousse électrique. saisit le seau. – Cosette.

elle levait les yeux vers cet homme avec une sorte de tranquillité et d'abandon – 137 – . où demeures-tu ? – À Montfermeil. ta madame Thénardier ? – C'est ma bourgeoise. Elle tient l'auberge. si vous connaissez. puis recommença : – Qui est-ce donc qui t'a envoyée à cette heure chercher de l'eau dans le bois ? – C'est madame Thénardier. Conduis-moi. dit l'enfant. – C'est là que nous allons ? – Oui. Il fit encore une pause. Elle ne sentait plus la fatigue. L'homme repartit d'un son de voix qu'il voulait s'efforcer de rendre indifférent. Cosette le suivait sans peine. – Nous y allons. – L'auberge ? dit l'homme. De temps en temps. monsieur. Eh bien.Au bout d'un instant il demanda : – Petite. L'homme marchait assez vite. je vais aller y loger cette nuit. mais où il y avait pourtant un tremblement singulier : – Qu'est-ce qu'elle fait. dit l'enfant.

– Qu'est-ce que c'est que Ponine et Zelma ? – Ce sont les demoiselles de madame Thénardier. monsieur. monsieur. celles-là ? – 138 – .inexprimables. – Et que font-elles. L'enfant simplifiait de la sorte les noms romanesques chers à la Thénardier. – Est-ce que tu es seule ? – Oui. Cosette éleva la voix : – C'est-à-dire il y a deux petites filles. Quelques minutes s'écoulèrent. Cependant elle sentait en elle quelque chose qui ressemblait à de l'espérance et à de la joie et qui s'en allait vers le ciel. Comme qui dirait ses filles. Jamais on ne lui avait appris à se tourner vers la providence et à prier. Il y eut encore une interruption. L'homme reprit : – Est-ce qu'il n'y a pas de servante chez madame Thénardier ? – Non. – Quelles petites filles ? – Ponine et Zelma.

et répondit doucement : – Oui. tout plein d'affaires. – Comment t'amuses-tu ? – Comme je peux. Elle poursuivit après un intervalle de silence : – Des fois. Mais je n'ai pas beaucoup de joujoux. Elles jouent. elles ont de belles poupées. je travaille. – Et qui ne coupe pas ? – 139 – . des choses où il y a de l'or. elles s'amusent. Ponine et Zelma ne veulent pas que je joue avec leurs poupées. L'enfant montrait son petit doigt. monsieur. – Et toi ? – Moi. – Toute la journée ? – Oui. monsieur. Je n'ai qu'un petit sabre en plomb. quand j'ai fini l'ouvrage et qu'on veut bien. On me laisse. pas plus long que ça. je m'amuse aussi. – Toute la journée ? L'enfant leva ses grands yeux où il y avait une larme qu'on ne voyait pas à cause de la nuit.– Oh ! dit l'enfant.

Cosette guida l'étranger dans les rues. – Eh bien ? – Voulez-vous me laisser reprendre le seau à présent ? – Pourquoi ? – C'est que. si madame voit qu'on me l'a porté. ça coupe la salade et les têtes de mouches. – Monsieur ? – Quoi. voyant toutes ces boutiques en plein vent. L'homme avait cessé de lui faire des questions et gardait maintenant un silence morne. – 140 – . mais Cosette ne songea pas au pain qu'elle devait rapporter. Ils atteignirent le village . demanda à Cosette : – C'est donc la foire ici ? – Non. monsieur. Ils passèrent devant la boulangerie .– Si. Comme ils approchaient de l'auberge. elle me battra. c'est Noël. Quand ils eurent laissé l'église derrière eux. dit l'enfant. Un instant après. monsieur. Cosette lui toucha le bras timidement. L'homme lui remit le seau. mon enfant ? – Nous voilà tout près de la maison. ils étaient à la porte de la gargote. l'homme.

petite gueuse ! Dieu merci. La Thénardier lui jeta un second coup d'œil. – Oui. et chercha avidement des yeux le nouveau venu. et consulta – 141 – . examina particulièrement sa redingote qui était absolument râpée et son chapeau qui était un peu défoncé. voilà un monsieur qui vient loger. madame. tu y as mis le temps ! elle se sera amusée. Ce geste et l'inspection du costume et du bagage de l'étranger que la Thénardier passa en revue d'un coup d'œil firent évanouir la grimace aimable et reparaître la mine bourrue. la drôlesse ! – Madame. Elle reprit sèchement : – Entrez. Les voyageurs riches ne sont pas si polis. La Thénardier remplaça bien vite sa mine bourrue par sa grimace aimable. La porte s'ouvrit.Chapitre VIII Désagrément de recevoir chez soi un pauvre qui est peut-être un riche Cosette ne put s'empêcher de jeter un regard de côté à la grande poupée toujours étalée chez le bimbelotier. – C'est monsieur ? dit-elle. puis elle frappa. – Ah ! c'est toi. bonhomme. répondit l'homme en portant la main à son chapeau. La Thénardier parut une chandelle à la main. changement à vue propre aux aubergistes. Le « bonhomme » entra. dit Cosette toute tremblante.

– C'est quarante sous pour lui. Je ne loge pas des pauvres à moins. Cosette avait repris sa place sous la table de cuisine et son tricot. je suis bien fâchée. Sur ce. la Thénardier s'écria : – Ah ! çà. – Quarante sous ! dit un routier bas à la Thénardier. lequel buvait toujours avec les rouliers. ajouta le mari avec douceur. – Quarante sous. après avoir laissé sur un banc son paquet et son bâton. ça gâte une maison d'y avoir de ce monde-là. à l'écurie. Soit. signifie en pareil cas : débine complète. Le marchand qui avait demandé le seau d'eau était allé lui-même le porter à son cheval. dit l'homme. – À la bonne heure. – C'est vrai.d'un hochement de tête. au grenier. Je payerai comme si j'avais une chambre. répliqua la Thénardier du même ton. brave homme. – 142 – . d'un froncement de nez et d'un clignement d'yeux. appuyée du gonflement des lèvres. s'était assis à une table où Cosette s'était empressée de poser une bouteille de vin et un verre. mais c'est que je n'ai plus de place. son mari. mais ce n'est que vingt sous. – Quarante sous. Cependant l'homme. Le mari répondit par cette imperceptible agitation de l'index qui. – Mettez-moi où vous voudrez.

pas un chiffon de laine. son silence. qui avait à peine trempé ses lèvres dans le verre de vin qu'il s'était versé. Le creux de ses clavicules était à faire pleurer. Ses grands yeux enfoncés dans une sorte d'ombre profonde étaient presque éteints à force d'avoir pleuré. La crainte était répandue sur elle . Tout son vêtement n'était qu'un haillon qui eût fait pitié l'été et qui faisait horreur l'hiver. lui faisait tenir le moins de place possible. Elle avait près de huit ans. Toute la personne de cette enfant.L'homme. retirait ses talons sous ses jupes. elle avait pris l'habitude de serrer ses deux genoux l'un contre l'autre. Ses jambes nues étaient rouges et grêles. et était devenue ce qu'on pourrait appeler son habitude de corps. Il y avait au fond de sa prunelle un coin étonné où était la terreur. comme sa mère l'avait deviné. Cosette était maigre et blême. Heureuse. Ses mains étaient. Cosette n'avait pas osé s'aller sécher au feu et s'était remise silencieusement à son travail. considérait l'enfant avec une attention étrange. On voyait sa peau çà et là. ne lui laissait de souffle que le nécessaire. son attitude. – 143 – . et l'on y distinguait partout des taches bleues ou noires qui indiquaient les endroits où la Thénardier l'avait touchée. « perdues d'engelures. Nous avons déjà esquissé cette petite figure sombre. Les coins de sa bouche avaient cette courbe de l'angoisse habituelle. son allure. Elle n'avait sur elle que de la toile trouée . exprimaient et traduisaient une seule idée : la crainte. son regard. Comme elle grelottait toujours. Cosette était laide. sans variation possible que d'augmenter. le son de sa voix. elle en était pour ainsi dire couverte . » Le feu qui l'éclairait en ce moment faisait saillir les angles de ses os et rendait sa maigreur affreusement visible. ses intervalles entre un mot et l'autre. son moindre geste. la crainte ramenait ses coudes contre ses hanches. toute mouillée comme elle était. qu'on observe chez les condamnés et chez les malades désespérés. on lui en eût donné à peine six. Cette crainte était telle qu'en arrivant. elle eût peut-être été jolie.

L'expression du regard de cette enfant de huit ans était habituellement si morne et parfois si tragique qu'il semblait. jamais elle n'avait mis le pied dans une église. qu'elle fût en train de devenir une idiote ou un démon. selon sa coutume toutes les fois que la Thénardier élevait la voix. – J'ai cogné. elle n'avait su ce que c'est que prier. à de certains moments. Elle avait complètement oublié ce pain. – Madame. – Eh bien ? – Il n'a pas ouvert. – Il fallait cogner. Tout à coup la Thénardier s'écria : – À propos ! et ce pain ? Cosette. « Est-ce que j'ai le temps ? » disait la Thénardier. Elle eut recours à l'expédient des enfants toujours effrayés. Jamais. madame. Elle mentit. sortit bien vite de dessous la table. L'homme à la redingote jaune ne quittait pas Cosette des yeux. – 144 – . nous l'avons dit. le boulanger était fermé.

– Ah çà ! dit la Thénardier. m'as-tu entendue ? Cosette retourna la poche. En attendant. tâchant de ramasser et de dérober ses pauvres membres demi-nus. sans qu'on eût remarqué ce mouvement. Ce geste redoutable rendit à Cosette la force de crier : – Grâce ! madame ! madame ! je ne le ferai plus. – Est-ce que tu l'as perdue. il n'y avait rien. Cosette se pelotonnait avec angoisse dans l'angle de la cheminée. Elle était pétrifiée. et si tu mens. dit la Thénardier. la pièce-quinze-sous ? râla la Thénardier. Cosette plongea sa main dans la poche de son tablier.– Je saurai demain si c'est vrai. La Thénardier détacha le martinet. rends-moi la piècequinze-sous. Cependant l'homme à la redingote jaune avait fouillé dans le gousset de son gilet. ou bien est-ce que tu veux me la voler ? En même temps elle allongea le bras vers le martinet suspendu à la cheminée. D'ailleurs les autres voyageurs buvaient ou jouaient aux cartes et ne faisaient attention à rien. La pièce de quinze sous n'y était plus. Qu'est-ce que cet argent pouvait être devenu ? La malheureuse petite ne trouva pas une parole. tu auras une fière danse. et devint verte. La Thénardier leva le bras. – 145 – .

C'est quelque affreux pauvre. Il semblait songer profondément. reprit-il en se relevant. Cela n'a pas le sou pour souper.– Pardon. toujours ! Cosette rentra dans ce que la Thénardier appelait « sa niche ». et son grand œil. car c'était une pièce de vingt sous. mais la Thénardier y trouvait du bénéfice. Me payera-t-il mon logement seulement ? Il est bien heureux – 146 – . voulez-vous souper ? demanda la Thénardier au voyageur. Il ne répondit pas. Ce n'était pas cela. et se borna à jeter un regard farouche à l'enfant en disant : – Que cela ne t'arrive plus. Et il tendit une pièce d'argent à la Thénardier. c'est cela. C'est peut-être cela. fixé sur le voyageur inconnu. madame. dit l'homme. Voici. – Justement. Elle mit la pièce dans sa poche. mais une sorte de confiance stupéfaite s'y mêlait. mais tout à l'heure j'ai vu quelque chose qui est tombé de la poche du tablier de cette petite et qui a roulé. En même temps il se baissa et parut chercher à terre un instant. – À propos. Ce n'était encore qu'un naïf étonnement. – Qu'est-ce que c'est que cet homme-là ? dit-elle entre ses dents. commença à prendre une expression qu'il n'avait jamais eue. – Oui. dit-elle.

lissant leurs cheveux. Ces deux petites dégageaient de la lumière. renouant leurs rubans. dans leur gaîté. propres. et les lâchant ensuite avec cette douce façon de secouer qui est propre aux mères. En outre. et les regardait jouer d'un air lugubre.tout de même qu'il n'ait pas eu l'idée de voler l'argent qui était à terre. Quand elles entrèrent. dans le bruit qu'elles faisaient. que l'épaisseur des étoffes n'ôtait rien à la coquetterie de l'ajustement. l'autre avec ses longues nattes noires tombant derrière le dos. l'une avec ses tresses châtaines bien lustrées. De temps en temps. il y avait de la souveraineté. Elles étaient chaudement vêtues. les attirant dans ses genoux l'une après l'autre. Ces trois petites filles n'avaient pas vingt– 147 – . vous autres ! Puis. la Thénardier leur dit d'un ton grondeur. grasses. elle s'écria : – Sont-elles fagotées ! Elles vinrent s'asseoir au coin du feu. très charmantes. fraîches et saines à réjouir le regard. Dans leur toilette. qui était plein d'adoration : – Ah ! vous voilà donc. elles étaient régnantes. Éponine et Azelma ne regardaient pas Cosette. plutôt bourgeoises que paysannes. L'hiver était prévu sans que le printemps fût effacé. C'était pour elles comme le chien. Cependant une porte s'était ouverte et Éponine et Azelma étaient entrées. Cosette levait les yeux de son tricot. Elles avaient une poupée qu'elles tournaient et retournaient sur leurs genoux avec toutes sortes de gazouillements joyeux. toutes deux vives. mais avec un tel art maternel. C'étaient vraiment deux jolies petites filles.

d'une révolution encore plongée dans les ténèbres. qui de sa vie n'avait eu une poupée. mais elle n'en paraissait pas moins admirable à Cosette. c'était le spectre de la misère. p.. d'un pauvre homme « maigre. 1830-1846. en plein jour. blanche. hagard […] la tête nue et hérissée » avec la voiture d'une dame « en chapeau rose […] fraîche. – Ah ! je t'y prends ! cria-t-elle. « Cet homme n'était plus pour moi un homme. et elles représentaient déjà toute la société des hommes . éblouissante […] ». pour nous servir d'une expression que tous les enfants comprendront. c'était l'apparition difforme. « Je demeurai pensif.quatre ans à elles trois. […] Du moment où cet homme s'aperçoit que cette femme existe. se tourna vers la Thénardier. mais qui vient. Cette notation transpose sur les trois fillettes l'inquiétude qu'éprouva un jour Hugo au spectacle de la rencontre. La poupée des sœurs Thénardier était très fanée et très vieille et toute cassée. […] Cette femme ne voyait pas l'homme terrible qui la regardait. cit. s'aperçut que Cosette avait des distractions et qu'au lieu de travailler elle s'occupait des petites qui jouaient. 333). belle. » – 148 – 66 . L'étranger. une vraie poupée. notée dans Choses vues (ouv. tandis que cette femme ne s'aperçoit pas que cet homme est là. en plein soleil. la catastrophe est inévitable. qui continuait d'aller et de venir dans la salle. de l'autre le dédain66. d'un côté l'envie. lugubre. Le peuple disait autour de lui qu'il avait volé ce pain et que c'était à cause de cela qu'on l'emmenait. C'est comme cela que tu travailles ! Je vais te faire travailler à coups de martinet. Tout à coup la Thénardier. moi. sans quitter sa chaise. « L'homme avait sous le bras un pain.

puisqu'elle mange. Je ne la nourris pas à rien faire.– Madame. c'est ce que la Thénardier ne crut pas devoir tolérer. L'homme regarda les pauvres pieds rouges de Cosette. et qui vont tout à l'heure pieds nus. dit-il en souriant d'un air presque craintif. Mais qu'un homme qui avait ce chapeau se permît d'avoir un désir et qu'un homme qui avait cette redingote se permît d'avoir une volonté. la paresseuse. quand elle sera faite ? – 149 – . Elle repartit aigrement : – Il faut qu'elle travaille. – Qu'est-ce qu'elle fait donc ? reprit l'étranger de cette voix douce qui contrastait si étrangement avec ses habits de mendiant et ses épaules de portefaix. bah ! laissez-la jouer ! De la part de tout voyageur qui eût mangé une tranche de gigot et bu deux bouteilles de vin à son souper et qui n'eût pas eu l'air d'un affreux pauvre. un pareil souhait eût été un ordre. Des bas pour mes petites filles qui n'en ont pas. s'il vous plaît. et continua : – Quand aura-t-elle fini cette paire de bas ? – Elle en a encore au moins pour trois ou quatre grands jours. La Thénardier daigna répondre : – Des bas. – Et combien peut valoir cette paire de bas. autant dire.

– C'est pourtant vrai ! cria-t-il en l'examinant. si c'est votre fantaisie. Joue. et. on vous donnera cette paire de bas pour cinq francs. qu'il laissa là son verre et accourut. Le routier fut si ému de la pièce de cinq francs. – Pardieu ! s'écria avec un gros rire un routier qui écoutait.La Thénardier lui jeta un coup d'œil méprisant. – Maintenant ton travail est à moi. – je la paye. – Il faudrait payer tout de suite. – J'achète cette paire de bas. cinq francs ? je crois fichtre bien ! cinq balles ! Le Thénardier crut devoir prendre la parole. Puis il se tourna vers Cosette. Une vraie roue de derrière ! et pas fausse ! – 150 – . – La donneriez-vous pour cinq francs ? reprit l'homme. dit la Thénardier avec sa façon brève et péremptoire. – Au moins trente sous. répondit l'homme. monsieur. – Oui. Nous ne savons rien refuser aux voyageurs. ajouta-t-il en tirant de sa poche une pièce de cinq francs qu'il posa sur la table. mon enfant.

mais elle n'était pas sortie de sa place. Cependant Cosette tremblait. Éponine et Azelma ne faisaient aucune attention à ce qui se passait. La Thénardier n'avait rien à répliquer. – Merci. des millionnaires qui avaient des redingotes comme cela. Elle avait pris dans une boîte derrière elle quelques vieux chiffons et son petit sabre de plomb. Et pendant que sa bouche remerciait la Thénardier. Cosette bougeait toujours le moins possible. Elles avaient jeté la poupée à – 151 – . est-ce que c'est vrai ? est-ce que je peux jouer ? – Joue ! dit la Thénardier d'une voix terrible. Elle se mordit les lèvres. madame.Le Thénardier approcha et mit silencieusement la pièce dans son gousset. Elles venaient d'exécuter une opération fort importante . Le Thénardier s'était remis à boire. dit Cosette. toute sa petite âme remerciait le voyageur. Elle se risqua à demander : – Madame. répondit souverainement Thénardier. elles s'étaient emparées du chat. Cosette avait laissé là son tricot. Sa femme lui dit à l'oreille : – Qu'est-ce que ça peut être que cet homme jaune ? – J'ai vu. et son visage prit une expression de haine.

dorloter. Vois-tu. elle l'avait couché sur ses bras. Comme les oiseaux font un nid avec tout. enseigner. tout l'avenir de la femme est là. qui était l'aînée. La poupée est un des plus impérieux besoins et en même temps un des plus charmants instincts de l'enfance féminine. ma sœur. vêtir. les buveurs s'étaient mis à chanter une chanson obscène dont ils riaient à faire trembler le plafond. Soigner. se figurer que quelque chose est quelqu'un. bercer. tout en cousant de petites robes. et elle chantait doucement pour l'endormir. ma sœur. de petits corsages et de petites brassières. Cependant. et cela t'étonnerait. l'enfant devient jeune fille. Tout en faisant ce grave et difficile travail. c'est une petite fille que j'ai comme ça. Cosette de son côté avait emmailloté le sabre. Elle remue. Les petites filles sont comme ça à présent. parer. Je serais une dame. elle crie. madame. avec une foule de nippes et de guenilles rouges et bleues. habiller. emmaillotait le petit chat. elle est chaude. pareille à la splendeur de l'aile des papillons. un peu gronder. s'en va quand on veut la fixer : – Vois-tu. et puis tu verrais sa queue. endormir. Azelma écoutait Éponine avec admiration. malgré ses miaulements et ses contorsions. Pendant qu'Éponine et Azelma emmaillotaient le chat. Peu à peu tu verrais ses moustaches. déshabiller.terre. cette poupée-là est plus amusante que l'autre. et Éponine. rhabiller. Je viendrais te voir et tu la regarderais. tout en faisant de petits trousseaux et de petites layettes. les enfants font une poupée avec n'importe quoi. Le Thénardier les encourageait et les accompagnait. et cela t'étonnerait. Cela fait. la jeune – 152 – . Tout en rêvant et tout en jasant. Et tu me dirais : Ah ! mon Dieu ! et je te dirais : Oui. Et puis tu verrais ses oreilles. Ce serait ma petite fille. elle disait à sa sœur dans ce doux et adorable langage des enfants dont la grâce. jouons avec.

la grande fille devient femme. La Thénardier. – Elle n'est donc pas à vous. Elle doit avoir de l'eau dans la tête. mais c'est bon pour une fois. – Mon mari a raison. je ne m'y oppose pas. Une espèce d'enfant imbécile. Nous avons beau écrire à son pays. Il y a des riches si farces ! Elle vint s'accouder à sa table. monsieur ! c'est une petite pauvre que nous avons recueillie comme cela. parce que vous êtes généreux. cette enfant ? demanda l'homme. Il faut que cela travaille. Voyez-vous. Une petite fille sans poupée est à peu près aussi malheureuse et tout à fait aussi impossible qu'une femme sans enfant. elle. comme vous voyez. Il faut croire que sa mère est morte. voilà six mois qu'on ne nous répond plus. Le premier enfant continue la dernière poupée. – Monsieur… dit-elle. cela n'a rien. je veux bien que l'enfant joue. Cosette s'était donc fait une poupée avec le sabre. – Oh mon Dieu non. – Voyez-vous. car nous ne sommes pas riches. s'était rapprochée de l'homme jaune. poursuivit-elle en prenant son air douceâtre qui était encore plus fâcheux à voir que son air féroce. c'est peut-être monsieur Laffitte. par charité. À ce mot monsieur. l'homme se retourna. monsieur. – 153 – . La Thénardier ne l'avait encore appelé que brave homme ou bonhomme. Elle a la tête grosse. pensait-elle. Nous faisons pour elle ce que nous pouvons.fille devient grande fille.

Cosette. Elle écoutait vaguement. n'avait pas quitté des yeux la Thénardier. Les ivrognes chantaient toujours leur chanson. « le millionnaire ».– Ah ! dit l'homme. Tout à coup Cosette s'interrompit. – C'était une pas grand'chose que cette mère. chantait aussi la sienne. – Décidément c'est un gueux. sous la table. et l'enfant. consentit enfin à souper. – Que veut monsieur ? – Du pain et du fromage. La Thénardier était allée prendre sa part des éclats de rire. pensa la Thénardier. tous ivres aux trois quarts. sous la table. Cosette. dit l'homme. C'était une gaillardise de haut goût où étaient mêlés la Vierge et l'enfant Jésus. l'homme jaune. tout en le berçant. Pendant toute cette conversation. et. répétaient leur refrain immonde avec un redoublement de gaîté. elle chantait à voix basse : « Ma mère est morte ! ma mère est morte ! ma mère est morte ! » Sur de nouvelles insistances de l'hôtesse. regardait le feu qui se réverbérait dans son œil fixe . comme si un instinct l'eût avertie qu'on parlait d'elle. Elle entendait çà et là quelques mots. ajouta la Thénardier. Elle venait de se retourner et d'apercevoir la poupée des petites Thénardier qu'elles avaient – 154 – . Elle abandonnait son enfant. elle s'était remise à bercer l'espèce de maillot qu'elle avait fait. Cependant les buveurs. et il retomba dans sa rêverie.

quelque précaution que prit Cosette. Elle n'avait pas un moment à perdre. Personne ne l'avait vue. Ce pied rose et lumineux qui sortait de l'ombre frappa subitement le regard d'Azelma qui dit à Éponine : – Tiens ! ma sœur ! Les deux petites filles s'arrêtèrent. Ponine et Zelma jouaient avec le chat. et comptait de la monnaie. et la saisit. Mais. stupéfaites. Cosette avait osé prendre la poupée ! Éponine se leva. et. sans lâcher le chat. – et que le feu de la cheminée l'éclairait très vivement. Un instant après elle était à sa place.quittée pour le chat et laissée à terre à quelques pas de la table de cuisine. ou chantaient. qui mangeait lentement son maigre souper. puis elle promena lentement ses yeux autour de la salle. ou buvaient. puis se glissa vivement jusqu'à la poupée. elle ne s'apercevait pas qu'un des pieds de la poupée – passait. immobile. alla vers sa mère et se mit à la tirer par sa jupe. Alors elle laissa tomber le sabre emmailloté qui ne lui suffisait qu'à demi. Elle sortit de dessous la table en rampant sur ses genoux et sur ses mains. les voyageurs mangeaient. s'assura encore une fois qu'on ne la guettait pas. Ce bonheur de jouer avec une poupée était tellement rare pour elle qu'il avait toute la violence d'une volupté. tournée seulement de manière à faire de l'ombre sur la poupée qu'elle tenait dans ses bras. La Thénardier parlait bas à son mari. assise. excepté le voyageur. Cette joie dura près d'un quart d'heure. – 155 – . aucun regard n'était fixé sur elle.

– Mais laisse-moi donc ! dit la mère. tout entière aux extases de la possession. Cosette avait attenté à la poupée de « ces demoiselles ». – Cosette. ne voyait et n'entendait plus rien. Elle cria d'une voix que l'indignation enrouait. – Cosette ! Cosette tressaillit comme si la terre eût tremblé sous elle. Cosette prit la poupée et la posa doucement à terre avec une sorte de vénération mêlée de désespoir. Cosette avait franchi tous les intervalles. elle joignit les mains. sans la quitter des yeux. regarde donc ! Et elle désignait du doigt Cosette. répéta la Thénardier. et. Cette fois. ce qui est effrayant à dire dans un – 156 – . Elle se retourna. Cosette. l'orgueil blessé exaspérait encore sa colère. Alors. elle. Le visage de la Thénardier prit cette expression particulière qui se compose du terrible mêlé aux riens de la vie et qui a fait nommer ces sortes de femmes : mégères. dit l'enfant. Une czarine qui verrait un moujik essayer le grand cordon bleu de son impérial fils n'aurait pas une autre figure. Qu'est-ce que tu me veux ? – Mère.

ni la pesanteur du seau d'eau. Elle éclata en sanglots. ni la course dans le bois. Dès qu'il fut sorti. – Cette gueuse. – 157 – . ni la vue du martinet. – Qu'est-ce donc ? dit-il à la Thénardier. avec ses affreuses mains ! Ici Cosette redoubla ses sanglots. Cependant le voyageur s'était levé.enfant de cet âge. ce que n'avait pu lui arracher aucune des émotions de la journée. ni même la sombre parole qu'elle avait entendu dire à la Thénardier. – elle pleura. l'ouvrit et sortit. elle se les tordit . L'homme alla droit à la porte de la rue. ni la perte de l'argent. s'est permis de toucher à la poupée des enfants ! – Tout ce bruit pour cela ! dit l'homme. – Vous ne voyez pas ? dit la Thénardier en montrant du doigt le corps du délit qui gisait aux pieds de Cosette. répondit la Thénardier. – Te tairas-tu ? cria la Thénardier. Eh bien. quoi ? reprit l'homme. la Thénardier profita de son absence pour allonger sous la table à Cosette un grand coup de pied qui fit jeter à l'enfant les hauts cris. quand elle jouerait avec cette poupée ? – Elle y a touché avec ses mains sales ! poursuivit la Thénardier. puis. – Hé bien.

elle avait l'air de ne plus oser respirer. Il s'était fait un silence solennel dans tout le cabaret. recommençait ses conjectures : – Qu'est-ce que c'est que ce vieux ? est-ce un pauvre ? estce un millionnaire ? C'est peut-être les deux. Elle ne pleurait plus. il avait confusément remarqué cette boutique de bimbeloterie éclairée de lampions et de chandelles si splendidement qu'on l'apercevait à travers la vitre du cabaret comme une illumination. il portait dans ses deux mains la poupée fabuleuse dont nous avons parlé. pétrifiée et muette. elle ne criait plus. La Thénardier.La porte se rouvrit. La face du mari Thénardier offrit cette ride expressive qui accentue la figure humaine chaque fois que l'instinct dominant y apparent avec toute sa puissance bestiale. depuis plus d'une heure qu'il était là. au milieu de sa rêverie. Il faut croire que. Les buveurs eux-mêmes s'étaient arrêtés. puis elle recula lentement. l'homme reparut. c'est-à-dire un voleur. elle avait vu venir l'homme à elle avec cette poupée comme elle eût vu venir le soleil. Le gargotier considé– 158 – . Éponine. elle entendit ces paroles inouïes : c'est pour toi. Cosette leva les yeux. La Thénardier. et s'alla cacher tout au fond sous la table dans le coin du mur. Azelma étaient autant de statues. elle le regarda. et il la posa debout devant Cosette en disant : – Tiens. elle regarda la poupée. c'est pour toi. et que tous les marmots du village contemplaient depuis le matin.

des rayonnements étranges de la joie. est-ce que tu ne prends pas ta poupée ? Cosette se hasarda à sortir de son trou. comme le ciel au crépuscule du matin. Son visage était encore inondé de larmes. Il lui semblait que si elle touchait à cette poupée. mais ses yeux commençaient à s'emplir. Pourtant l'attraction l'emporta. Ce qu'elle éprouvait en ce moment-là était un peu pareil à ce qu'elle eût ressenti si on lui eût dit brusquement : Petite. vous êtes la reine de France. Cela ne dura que le temps d'un éclair. Prends-la. Les natures grossières ont cela de commun avec les natures naïves qu'elles n'ont pas de transitions. – Eh bien. À plat ventre devant l'homme. et murmura timidement en se tournant vers la Thénardier : – 159 – . le tonnerre en sortirait. et la battrait. car elle se disait que la Thénardier gronderait. dit la Thénardier d'une voix qui voulait être douce et qui était toute composée de ce miel aigre des méchantes femmes. – Ma petite Cosette. il semblait flairer cet homme comme il eût flairé un sac d'argent. Elle est à toi. monsieur te donne une poupée.rait tour à tour la poupée et le voyageur . Il s'approcha de sa femme et lui dit bas : – Cette machine coûte au moins trente francs. Elle finit par s'approcher. Cosette. reprit la Thénardier d'un air caressant. Ce qui était vrai jusqu'à un certain point. Pas de bêtises. Cosette considérait la poupée merveilleuse avec une sorte de terreur.

dont un des surnoms était « poupée ». Avec le prénom primitivement donné à Marius – Thomas – cette poupée forme l'identité complète de Catherine Thomas : la femme auprès de qui. madame ? Aucune expression ne saurait rendre cet air à la fois désespéré. Autant qu'une réconciliation posthume avec son père et un hommage.– Est-ce que je peux. – Pardi ! fit la Thénardier. monsieur ? reprit Cosette. et se mit à regarder le pavé. – Je l'appellerai Catherine67. on peut voir là. Il fit un signe de tête à Cosette. Cosette retira vivement sa main. Nous sommes forcé d'ajouter qu'en cet instant-là elle tirait la langue d'une façon démesurée. est-ce que c'est vrai ? c'est à moi. Mais on peut spéculer à perte de vue – ou rêver – puisque Catherine était aussi le dernier prénom donné à Léopoldine. au scandale de ses fils. dit-elle. en septembre 1821. et mit la main de « la dame » dans sa petite main. Tout à coup elle se retourna et saisit la poupée avec emportement. de l'amertume – poupée que cette Catherine ! – voire une terrible dérision : la « dame » remplace Fantine auprès de Cosette comme Catherine remplaçait Sophie. et qu'il finit par épouser sitôt Sophie morte. de la part de Hugo. – 160 – 67 . dès 1803 vraisemblablement. épouvanté et ravi. Puisque monsieur te la donne. c'est à toi. Il semblait être à ce point d'émotion où l'on ne parle pas pour ne pas pleurer. comme si celle de la dame la brûlait. – Vrai. Léopold se consola de l'absence de sa femme. la dame ? L'étranger paraissait avoir les yeux pleins de larmes.

et demeura immobile. répondit la Thénardier. – Oh ! je joue. ajouta-t-elle d'un air maternel. puis s'assit à terre devant elle. était en ce moment-là ce que la Thénardier haïssait le plus au monde. – Madame. disait-elle. Cosette s'alla coucher emportant Catherine entre ses bras. pour se soulager l'âme. Elle se hâta d'envoyer ses filles coucher. Cet étranger. est-ce que je peux la mettre sur une chaise ? – Oui. – Joue donc. cet inconnu qui avait l'air d'une visite que la providence faisait à Cosette. La Thénardier allait de temps en temps à l'autre bout de la salle où était son homme. si habituée qu'elle fût à la dissimulation par la copie qu'elle tâchait de faire de son mari dans toutes ses actions. mon enfant. répondit l'enfant. sans dire un mot dans l'attitude de la contemplation.Ce fut un moment bizarre que celui où les haillons de Cosette rencontrèrent et étreignirent les rubans et les fraîches mousselines roses de la poupée. C'était plus d'émotions qu'elle n'en pouvait supporter. dit l'étranger. Pourtant il fallait se contraindre. qui a bien fatigué aujourd'hui. puis elle demanda à l'homme jaune la permission d'y envoyer aussi Cosette. Cosette posa Catherine sur une chaise. Cosette. Elle échangeait avec son mari quelques paroles d'autant plus furieuses qu'elle n'osait les dire haut : – 161 – . Maintenant c'étaient Éponine et Azelma qui regardaient Cosette avec envie. reprit-elle.

Il est dans son droit. ce vieux mystérieux-là ? – Pourquoi ? C'est tout simple. De temps en temps il changeait le coude sur lequel il s'appuyait. ça fait ce que ça veut quand ça paye. Plusieurs heures s'écoulèrent. la salle basse était déserte. L'homme s'était accoudé sur la table et avait repris son attitude de rêverie. le réveillon était fini. lui. Tous les autres voyageurs. marchands et rouliers. qu'est-ce que ça te fait ? Si c'est un imbécile. ça ne te regarde pas. Ce particulier si pauvrement vêtu. les buveurs s'en étaient allés. Si ça l'amuse ! Toi. Si ce vieux est un philanthrope. ça t'amuse que la petite travaille. s'étaient un peu éloignés et ne chantaient plus. répliquait le Thénardier. De quoi te mêles-tu. par convenance et par curiosité. qui tirait de sa poche les roues de derrière avec tant d'aisance et qui prodiguait des poupées gigantesques à de petites souillons en sabots. puisqu'il a de l'argent ? Langage de maître et raisonnement d'aubergiste qui n'admettaient ni l'un ni l'autre la réplique. Mais il n'avait pas dit un mot depuis que Cosette n'était plus là. Un voyageur. Voilà tout. étaient restés dans la salle. La messe de minuit était dite. Les Thénardier seuls. Comme deux heures du matin son– 162 – .– Vieille bête ! qu'est-ce qu'il a donc dans le ventre ? Venir nous déranger ici ! vouloir que ce petit monstre joue ! lui donner des poupées ! donner des poupées de quarante francs à une chienne que je donnerais moi pour quarante sous ! Encore un peu il lui dirait votre majesté comme à la duchesse de Berry ! Y a-t-il du bon sens ? il est donc enragé. le cabaret était fermé. – Est-ce qu'il va passer la nuit comme ça ? grommelait la Thénardier. Ils le considéraient à distance avec une sorte de crainte respectueuse. le feu s'était éteint. était certainement un bonhomme magnifique et redoutable. ça l'amuse qu'elle joue. l'étranger était toujours à la même place et dans la même posture.

fit le Thénardier avec un sourire. toussa. je vais conduire monsieur. depuis la date du numéro jusqu'au nom de l'imprimeur. L'étranger ne bougeait pas. et s'aventura à dire : – Est-ce que monsieur ne va pas reposer ? Ne va pas se coucher lui eût semblé excessif et familier. – Est-ce qu'il dort ? pensa Thénardier. et dont le programme était « d'infliger la publicité aux hommes politiques ». Une chambre où l'on couche coûte vingt sous . Reposer sentait le luxe et était du respect. cracha. alluma une chandelle et se mit à lire le Courrier français68. vous avez raison. Fais-en ce que tu voudras. – 163 – 68 .naient. Enfin Thénardier ôta son bonnet. s'approcha doucement. Quelque chose donc d'intermédiaire entre Le Canard enchaîné et Le Monde. – Tiens ! dit l'étranger. Aucun mouvement de l'homme. elle se déclara vaincue et dit à son mari : – Je vais me coucher. Le Thénardier remua. se moucha. – L'homme ne dormait pas. Le digne aubergiste avait lu au moins trois fois le Courrier français. fit craquer sa chaise. Où est votre écurie ? – Monsieur. libéral. une chambre où l'on repose coûte vingt francs. Une bonne heure se passa ainsi. Ces mots-là ont la propriété mystérieuse et admirable de gonfler le lendemain matin le chiffre de la carte à payer. – Le mari s'assit à une table dans un coin. mais rien ne pouvait l'éveiller. Organe des « doctrinaires ».

– Qu'est-ce que c'est que cela ? dit le voyageur. l'homme prit son paquet et son bâton.Il prit la chandelle. dit l'aubergiste. une coiffure de femme en fils d'argent et en fleurs d'oranger. – J'aurais autant aimé l'écurie. sous un bocal. – C'est notre propre chambre de noce. dit le Thénardier. il avait trouvé cette chambre ainsi garnie. mon épouse et moi. qu'est-ce que c'est ? reprit l'étranger. dit l'homme brusquement. et Thénardier le mena dans une chambre au premier qui était d'une rare splendeur. toute meublée en acajou avec un lit-bateau et des rideaux de calicot rouge. c'est le chapeau de mariée de ma femme. On n'entre ici que trois ou quatre fois dans l'année. Il y avait sur cette cheminée. jugeant que cela ferait une ombre gracieuse sur « son – 164 – . et avait acheté ces meubles et brocanté ces fleurs d'oranger. – Monsieur. Quand il avait pris à bail cette bicoque pour en faire une gargote. Nous en habitons une autre. Un assez bon feu flambait dans l'âtre. Le voyageur regarda l'objet d'un regard qui semblait dire : il y a donc eu un moment où ce monstre a été une vierge ! Du reste le Thénardier mentait. – Et ceci. Il alluma deux bougies de cire toutes neuves qui figuraient sur la cheminée. Le Thénardier n'eut pas l'air d'entendre cette réflexion peu obligeante.

regardant autour de lui comme quelqu'un qui cherche. sans oser dire bonsoir. elle se tourna et lui dit : – Tu sais que je flanque demain Cosette à la porte. et quelques minutes après leur chandelle était éteinte. Il traversa un corridor et parvint à l'escalier. Quand elle entendit le pas de son mari.épouse ». l'hôte avait disparu. Sa femme était couchée. ne voulant pas traiter avec une cordialité irrespectueuse un homme qu'il se proposait d'écorcher royalement le lendemain matin. si l'on peut appeler lit une paillasse trouée jusqu'à montrer la paille et une couverture trouée jusqu'à laisser voir la paillasse. Le Thénardier répondit froidement : – Comme tu y vas ! Ils n'échangèrent pas d'autres paroles. prit une des deux bougies. parmi toutes sortes de vieux paniers et de vieux tessons. L'aubergiste se retira dans sa chambre. Là il entendit un petit bruit très doux qui ressemblait à une respiration d'enfant. souffla l'autre. Puis il ôta ses souliers. il s'assit sur un fauteuil et resta quelque temps pensif. il y avait un lit . mais elle ne dormait pas. De son côté le voyageur avait déposé dans un coin son bâton et son paquet. Cet enfoncement n'était autre chose que le dessous des marches. Quand le voyageur se retourna. poussa la porte et sortit de la chambre. Il se laissa conduire par ce bruit et arriva à une espèce d'enfoncement triangulaire pratiqué sous l'escalier ou pour mieux dire formé par l'escalier même. Là. et qu'il en résulterait pour sa maison ce que