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La journée se termine enfin. Il fait noir dehors.

Il n’y a aucune neige malgré cette période de


l’année. Nous sortons tout juste du cinéma dans lequel tu ne m’as laissé t’approcher. Tu
m’emmènes sans me prendre la main à côté de la fontaine gelée, où beaucoup de personnes
passent par-ci, par-là. Trouvant un banc libre au bord de la fontaine, tu t’assois avec hâte,
presque avec émotion, au milieu de celui-ci. Je m’installe à mon tour, n’attendant guère ton
invitation. Je n’arrive pas à croiser ton regard. Je veux te prendre la main, mais tu l’enfouis
dans ta poche, m’ignores, et préfères lancer une conversation qui te tient apparemment à cœur.
« — Tu sais pourquoi je suis allée regarder le film que tu voulais tant voir au cinéma
aujourd’hui ? C’est pour rompre. »
Une question, une réponse. Tu ne m’adresses même pas un regard, même pas une expression
sur ton doux visage. En supposant que ce que tu viens de dire soit vrai, j’imagine que notre
séparation ne t’affecte pour le moins du monde, comme si tu l’avais préparée. Bien sûr, je ne
réagis pas, parce qu’à ce moment-là, le temps a cessé de fonctionner pour nous deux. Les
couleurs chaudes de Noël affichées ci et là viennent de s’éteindre, et mes yeux ne voient plus
qu’en noir et blanc. Seul ton corps m’apparaît encore en couleur. Le centre du monde a pris
place en toi, même si je suis le seul à t’observer à cet instant. Alors que je n’ai d’yeux que
pour toi, je sais que tu portes ton attention ailleurs, songeuse, dans tes pensées, à trouver les
bons mots pour me dire à quel point je suis le pire des petits amis, afin que notre rupture soit
des plus logiques. Je te connais bien depuis le temps qui est passé pour nous. Je sais que tu
n’es pas du genre à m’abandonner simplement.
Bien évidemment, je ne suis pas devin, et je n’ai pas lu ta soudaine envie de t’en aller, juste
après cette rupture brutale que tu as annoncée de glas et qui m’a gelé sur place. Cependant,
mon cœur ne peut te laisser t’en aller. Je t’aime tellement. Reste.
N’arrivant pas à t’attraper la main, je me place machinalement devant toi pour te retenir. Je
ne veux pas te voir partir, pas encore. Je m’interpose ainsi à ta décision solitaire, pour te
prouver que je t’aime encore. Je tends les bras vers toi, essaie de te serrer contre moi, mais en
vain puisque tu t’arrêtes soudainement en serrant les poings, me livrant à un grand moment de
solitude. Je veux seulement m’expliquer avec toi maintenant, car c’est tout ce dont j’ai besoin
à présent, avant de te laisser me quitter, car je sais que tu ne veux plus de moi, car je sais que
tu ne m’aimeras plus.
« — M’as-tu entendue ? Je suppose que non… Tu n’as jamais vraiment osé me tenir la main,
et encore moins me prendre dans tes bras. Est-ce parce que je t’ai dit qu’on allait rompre que
j’hésite à m’en aller rapidement sans t’offrir un adieu moins brutal… ? Ah ! Pourquoi suis-je
encore là à te parler ! Je devrais déjà commencer à t’oublier ! Tu t’en es toujours foutu de moi
de toute façon… Ai-je tort… ? »
Oui, tu as tout faux là.

Te souviens-tu encore de notre première rencontre ? J’étais le pire des abrutis à l’époque, et
ne pensais qu’à vivre au jour le jour, ne me souciant guère de ce que demain me réservait. Je
m’amusais toujours, même en cours, et ne pensais pas du tout à la gêne que j’occasionnais,
alors que je savais pertinemment que je ne faisais que déranger le monde entier de par mon
existence. Toi, intelligente et rayonnante, tu t’étais tenue loin de moi jusqu’à ce jour, où nous
nous sommes inscrits dans ce même lycée. Par le plus grand des hasards, nous étions tombés
dans la même classe. Puisque l’on se connaissait depuis l’an dernier, nous avions passé
quelques moments ensemble, rien que pour ne pas se sentir trop seuls dans ce nouveau
monde. Hélas ! J’échouais mon année, tandis que toi tu réussissais de ton côté. Tu étais
sociable et brillante ; j’étais le plus isolé des idiots. Tu adorais la vie et la chantais presque,
tandis que je la haïssais et la maudissais jour après jour. Rien ne nous liait, tout nous séparait.
Tu as toujours été ainsi, mais moi, je suis devenu tel quel au cours de ma première année de
lycée. Dépressif mais en vie, je me désintéressais totalement de ce monde, et même de toi, qui
embellissais chaque jour. Pourtant, tu m’avais seulement connu de loin l’année précédente,
mais tu t’es rapprochée de moi, et as confronté tes idéaux avec les miens, nous donnant à
chaque fois une raison de nous parler et de faire plus ample connaissance. Puis nous nous
sommes mis à rire ensemble de petites blagues plus ou moins drôles, à divaguer sur des
choses plus ou moins intéressantes. Finalement, dans une petite blague, je te l’ai sincèrement
avoué, mon amour.
Nous n’avons rien en commun, et pourtant, nous nous sommes quand même rencontrés.
Jusqu’à récemment, nous nous sommes aimés, car nos sentiments respectifs, même avant ma
confession étaient déjà réciproques. Or, je me retrouve aujourd’hui à tes côtés figé dans ton
décor, accroché à tes lèves qui m’ont susurré la fin de notre amour.
Je n’ai jamais été doué pour montrer mes sentiments et mes émotions. À partir de ma
dernière année au collège, j’ai senti que mon rêve de devenir écrivain de renommée partait en
fumée, car je n’avais jamais eu aucun talent pour l’écriture. Les professeurs me l’ont bien
souligné. Ce fut cet échec dans mes rêves qui me poussèrent à voir le monde sous une lueur
noire. J’ai ainsi porté un masque, que j’ai juré de ne plus enlevé depuis. Mais toi, tu as brisé
mon masque et m’as apporté la lumière, une nouvelle fois dans ma vie.
Malheureusement pour moi, il semblerait que ce masque soit devenu mon visage, puisque je
n’arrive pas du tout à sourire à la vie. Et pourtant, il ne me fut guère difficile de retrouver
cette sensation de bonheur, avec toi. La seule chose qui rend aujourd’hui mon visage si
indifférent, est mon incompétence en amour.
Te souviens-tu de ma petite déclaration ? « Puisque j’viens d’avoir une sale note à ma
rédaction, j’vais aller m’pendre. Mais avant de mourir, j’voulais te dire que je t’aimais bien
plus qu’une simple amie. » Tu as été celle qui m’a pris la main. Tu as même été la première à
vouloir que l’on s’enlace, et à désirer échanger un baiser. Moi j’étais là, inconscient et indécis.
Je n’ai même pas vu passer les différentes étapes de notre relation. Tu as tout mené, et je n’ai
fait que suivre, comme un pauvre animal de compagnie. Mais maintenant, tu te lasses de moi.
Je ne t’en veux pas : tu as raison, j’ai montré un visage pratiquement indifférent depuis le
début de notre relation, et ce jusqu’à notre rupture.
Est-ce de ma faute d’être si hésitant ? Est-ce de ma faute de n’avoir su mieux guider notre
relation ? Est-ce de ma faute d’avoir si souvent trop réfléchi intérieurement pour trouver les
bons gestes, les bonnes paroles à exprimer pour te prouver sérieusement que je t’aimais de
tout mon être ? Oui.
Même si tu me quittes à présent, sache que je t’aime. Sache aussi que je n’ai su te sortir de
mon esprit, que ton magnifique visage se dessinait dans chacun de mes paysages, que ta douce
voix s’accordait avec chacune de mes musiques, que la chaleur de ta main m’accompagnait
toujours alors que le froid m’enveloppait entièrement. Souviens-toi surtout que je ne
t’oublierai jamais.
Pardonne-moi d’avoir été aussi nul et de n’avoir osé exprimer mes sentiments. Je suis un
lâche, je le sais. Je n’ai effectivement jamais osé te prendre la main, t’enlacer ni t’embrasser,
comme tu le souhaitais. J’ai toujours attendu que tu le fasses à ma place, car je ne savais
jamais à quel moment précisément je devais le faire, alors qu’il n’était pas difficile de voir
que tu n’attendais que ça. Je n’ai d’ailleurs jamais essayé d’aller directement à ta rencontre,
mais ai toujours patienté que tu viennes me voir, craignant le regard que tes amies auraient
posé sur moi. Je m’en veux aussi de n’être parvenu à te garder à mes côtés. Désolé d’avoir été
si maladroit lorsque tu marchais en t’accrochant à mon bras : nous avions toujours un rythme
de marche différent. Désolé d’avoir embrassé comme un novice : tu es la première à avoir
posé tes lèvres sur les miennes. Désolé d’être aussi muet, de n’avoir su trouver les mots
d’amour qui auraient pu faire battre ton cœur plus longtemps à mon égard. Désolé d’être
malheureusement né en ce monde, et de t’avoir offert une fausse vision du premier amour.
Ah, l’Amour ! Si tu nais après qu’une grande amitié se soit éclipsée, rappelle toujours à tes
parents qu’ils ne doivent pas attendre, ni l’un, ni l’autre ! Que les deux participent à ta
croissance, et à ton épanouissement ! Rappelle-leur le temps où leur grande amitié était
ridiculement une couverture pour ne pas dire leur amour ! Rappelle-leur toujours d’exprimer
leur amour n’importe où, n’importe quand, n’importe comment ! N’oublie jamais que tu es
celui qui les guidera ! Souviens-toi surtout d’être toujours toi-même, de ne jamais trop
changer de ce que tu étais avant d’être nommé Amour !
Oh ! Pourquoi pleures-tu maintenant, ma belle, ma douce ? Les larmes ne vont pas avec ton
visage si angélique ! Est-ce ma faute ? Si oui, je t’en prie, pars vite, oublie-moi vite !
Tiens, on dirait que le temps recommence à fuir. J’ai l’impression de filer, moi aussi ! Mes
forces me quittent peu à peu, mais je reste là, debout, devant toi. Si tu ne t’en vas pas encore,
regarde-moi bien dans les yeux alors ! Ne fais pas semblant de voir loin derrière moi ! J’ai
l’impression de ne déjà plus exister à tes yeux… Ah, mais bien sûr ! Je disparais peu à peu de
ton monde… Je t’ai suivie aujourd’hui dans l’unique but de passer la soirée de Noël avec toi,
une dernière fois cette année. Nous arrivons à la moitié de notre deuxième année de lycée,
année durant laquelle je me suis déclaré à toi. J’ai mis un an avant de comprendre clairement
mes sentiments… J’aurai souhaité te faire passer une année inoubliable… Pardonne-moi… À
présent, mon corps entier s’engourdit, à cause peut-être du froid, mais j’arrive encore à
entendre ta voix brisée par les sanglots me dire :
« — Pourquoi es-tu mort… ? »