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RECTO ET VERSO
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HOMÈRE-M POÉSIKUYOUQIÎE HÉSIODE


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M.M'hick CllOISKT

DEUXIÈME BDITIOII

UKVUK ET *.U(»UBNTftK

PARIS
LIBRAIRIE ÏHORIN & FILS
ALBERT FONTEMOING, Éditeur
LIBRAIBEDES *G0U8 PRAItÇ*l8B3d"aTIIÉ5E3 W OB
DU COttèOB ne F.àHCE, DB l'BCOIB MME
ROBMAI.B SOPBRIBUBE,
8S U. SOCitï» Us» hlUUHS
niSTOBIQUES.
RUE LE GOFF, 4

4896
Droits de traduction et de reproduction râerrés.
AVERTISSEMENT
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J,Á
SECONDE ÉDITION

Cette seconde édition no diffère do la première par


rien d'essentiel; on s'est efforcé seulement, sans rien
changer ni an plan ni aux idées principales, de tirer pro-
fit de ce qui a été publié de plus important dans ces
dernières années sur la période primitive de la littéra-
ture grecque. La bibliographie en particulier a dû être
complétée et remise au courant. Quelques retouches ont
été faites aussi au texte, surtout dans l'analyse des poè-
mes homériques, pour serrer de plus près certaines
questions. D'une manière générale, l'auteur a essayé de
tenir compte des critiques qui lui ont été adressées et
de celles qu'il s'ost faites à lui-même. C'est un plaisir
pour lui que de remercier ici tous ceux qui ont bien
11 AVERTISSEMENTDR LA SECONDSÉDITION
vaulu approuver ou discuter ses idéesot lui signaler des
fautes à corriger. En apportant tous ses soins à la révi-
sion de ce volumo, il a essayé de le rendre aussi digne
que possiblede leur bienveillante attention et de la fa-
veur que le public studieux lui a témoignée.

Maurice Croisbt.

Mars 189G.
PRÉFACE

C'est une vérité courante aujourd'hui et


presque ba-
nale, que l'histoire d'une littérature, pour répondre aux
exigences de la science, doit être étudiée dans un es-
prit essentiellement historique, et non dogmatique. Cette
vérité banale est pourtant toute récente.
Rappeler com-
ment elle est née, à travers quelles vicissitudes elle a
peu à peu pris possession dos esprits, quels travaux elle
a successivement inspirés, c'est
peut-être, au début de
cette nouvelle Histoire de la littérature
grecque, le
moyen le plus commodeet le plus agréable de dire ce
que nous-mêmes, après tant d'autres, avons tenté de
faire.

Platon veut qu'on commence par définir les choses


dont on parle. Essayons donc de définir, ou,
plus exac-
tement, de décrire l'esprit historique.
IV PRÉFACE
Étudier historiquement une littérature, en n'ost pas,
est.il besoin do lo dire? y chercher des faita historiques
proprement dits. Historiquement, dans cette manière
do parler, s'oppose h dogmatiquement. Or le point de
vue dogmatique, onmatiore littéraire, consistoà confron-
ter los écrits avec un idéal antérieur et supériour, avec
un codo littéraire, par exemple, ou avec un autre ou-
vrage érigé en type. La point de vue historique con-
sislo au contraire à n'apporter dans cette étude aucun
idéal à priori, aucune hâto do condamner ou d'absoudre,
aucune tondanco au panégyrique ou au réquisitoire,
mais un esprit libro, curieux de toute vérité, avide de
comprendre encore plus que do juger, et bien pénétré
do tout ce que signifie ce mot comprendre, quand on l'ap-
pliquo à l'infinio complexité soit do la vie, soit do l'art.
Comprendre un texte, ce n'est pas seulement entendre
le sons oxtériour et superficiel dos mots et voir on gros
do quoi il s'agit c'est discerner, dans leur finesso pro-
pre et distincte, tous les traits qui déterminent an phy-
sionomie ot qui font que deux œuvres, à première vue
assez semblables, sont en réalité fort différentes c'est
rattacher ces traits délicats aux causes qui les ont pro-
duits c'est reconnaître dans chacun d'eux l'héritage
de la race, le caractère du temps, les convenances du
genre, les lois naturelles de l'évolution technique, la
marque personnelle de l'écrivain. Toute œuvre vivante
tient par mille liens à ce qui l'environne. Une phrase
d'un orateur, un vers d'un poète ressemblent à ces mo-
aedes de Leibnilz où le monde entier se réfléchit; fcc
sont des monades littéraires qui concentrent en elles
PRÊFAQE v
mille imagos; chacune d'elles, à la bien regarder, ro-
flèto tout le passé d'une langue, toute l'histoire d'un
peuple, et l'esprit mémo do l'artiste qui lour a donné
la dernière forme. Cos imagos y sont concentrées et
commo latentes il faut loa évoquer, los forcer d'ap-
paraltro et dea'épanouir. Pour s'aider dans ses recher-
ches, lo philologue peut et doit interroger les arts pro-
promont dits, los mœurs, los institutions, l'histoire
politique; il y trouvera dos lumièros sur lo génie de la
race et sur colui du tomps, et cette connaissance éclai-
rera les textes. Mais il faudra toujours qu'il en revionne
aux textes, puisque l'objet précis de son étude ost la
manière dont cet esprit général d'un peuple s'est re-
Hété dans les œuvres d'art qui s'exécutent avec des
mots. Grammaire, histoire do la phrase, histoire du sons
dos mots, voila ce qu'il doit d'abord posséder à fond
pour acquérir l'intelligence de son sujet. L'historien des
lottres rossomblo par certains côtés à l'historien do la
nature il a comme lui sous les yeux des faits qu'il
compare; mieux que lui peut-ôtro, il saisit la liaison des
formes successivos, les conditions mames dos change-
ments comme lui, il est avant toutun observateur im-
partial.
Est-ce à dire qu'il n'ait jamais à juger, et que, sa-
tisfait de connaître, il ne doive pas sentir et apprécier?
Sainte-Beuvo, un des maîtres de l'esprit historique en
matière littéraire, ne le pensait pas « Soyons,disait-il,
comme les naturalistes, faisons des collections; ayons-
les aussi variées et aussi complètes qu'il se peut, mais
ne renonçons point pour cela au jugement déGnilif et
VI PRÉFACE

au goût, cette délicatesse vivu c'est assog quo nous


t'empochions d'èlre trop impationte et trop vite dégoù-
tée, ne l'abolissons pas. La vraie critique, tulle que je
me la déÛnis,consista plus que jamais à étudier chaque
être, c'est-à-dire chaque auteur, chaque talent, selon
les conditions do sa nature, à on faire une vive ot
fldèlo description, à charge toutefois do le classer en-
suite et de lo mettreà sa place dans l'ordre dol'Art*. »
11y a dans los lottre», comme dans la nature, des êtres
vigoureux et beaux, et d'autres qui sont faibles,chétifs,
mal conformés; il y a des avortons, il y a des monstres;
il y a aussi des Ages différents à côté des formes in-
décises et comme ébauchées de l'enfance, la plénitude
de la maturité, puis le déclin. L'observateur doit noter
et dire tout cela. Ce qu'il faut seulement lui demandor,
c'est do no pas mépriser, dans los grâces encore impar-
faites do l'onfanco, les promesses de l'avonir, et de ne
pas prendre un début pour une décadence ou un renou-
vellement pour une barbarie; c'est aussi do no pas con.
fondre l'ignorance d'un idéal particulier avec la mécon-
naissance des lois éternelles et fondamentales de la
pensée. Quant à croire que la vivacité des impressions
littéraires s'émousse dans ces recherches en appa-
rence exemptes de la préoccupation d'admirer, ce se.
rait une grande erreur. Le sens du beau s'affineet s'as-
souplit par la délicatesse et la variété des expériences.
Le goût s'élargit sans s'affaiblir. La raison ne prend plus
pour sottise tout ce qui dépasse l'étroit horizon des pré-

t. Causeries
du Lundi,t. XII,p. 191.
PRÉFACE VII

jugés régnants, maia elle reste inflexible»à l'égard de ce


qui n'est pas raisonnable. Nonquete goût et la raison de
l'historien, même vivement émus, s'expriment volon-
tiers par des jugements formols et tranchants; eosju-
gemonU-là lui semblent toujours peu proportionnés à fa
nature de l'esprit humain; mais l'accent môme do sa
voix le trahit, et il faudrait qu'il fat bien gauche pour
que sa discrétion donnfll lo change aur son sentiment.

II

L'antiquité n'a pas connu l'ospècod'histoire littéraire


que nous venons d'ossayor do décrire. Ce n'est pas
qu'elle n'ait produit, à partir surtout de la fondation
d'Alexandrie, nombre do travaux fort savants sur ses
poètes et ses écrivains de tout genre. Mais c'étaient
invariablement ou des recherches de pure érudition
(l'École péripatéticienne en avait déjà donné l'exemple),
ou des ouvrages de critique dogmatique écrits par des
grammairiens et par des rhéteurs pour l'enseignement
de leurs disciples. L'esprit historique, tel que nous le
concevons, n'y paraissait que dans la mesure où il ne
peut pas ne pas paraître chaque fois qu'un homme in-
telligent parle d'un autre homme quia écrit antérieure-
mant. Les noms de Dcnys d'Halicarnasse et de Quinti-
lien donnent bien l'idée de cette sorte de critique. Le
VIII PBÉKACK
êrutw de Cioéronet le Dialogu*«toiorateurs de Tacite
ont plua historiques peut-être par certains côté», mais
on voit bien cependant qu'il n'y a pas lieu de chercher
là non plull des ancêtres direct. aux historiens moder-
nes des littératures. Du moyen Aga,bien entendu,
rien à diro. Arrivons donc à la Renaissance.
Dès le miliou du xv» siècle, en Italie d'abord, onauito
en France et dans toute l'Europe occidentale. un élan
puissant emporte les esprits vers l'étude de l'antiquité.
La beauté do l'art antiquo, et on particulier de l'art
grec, avait donné le branle aux imaginations l'huma-
nisme fut ta première forme dos études sur l'antiquité.
Le besoin d'approfondir vint ensuite» et produisit la
philologie.
Le xvi*sièclo hérite do ces doux tendances et se
dana sa
partage entre elles, plus philologue peut-être
et lettré dans la so-
première moitié, plus huuiamalo
condo.
Le célèbre manifeste de Joachim du Bellay exprime
bien le sentiment dos purs lettrés à l'égard des anciens:
il no s'agit pas à ses yeux doles étudier en historien,
en spectateur désintéressé, pour le ueul plaisir do sa-
voir au juste et de comprendre ce qu'île ont été il sa-
leur beauté
git avant tout de leur dérober le secret de
toujours jeune. On a hâte de s'abreuver à la source
fratche, vraie fontaine de Jouvence qui fait des mira-
cles. On a mieux à faire, semble-t-il, que de les ai.
mer platoniquement il faut, selon l'expression de du
Bellay, les piller et les dépouiller. Poètes comme Ron-
sard, cicéroniens comme Muret, moralistes comme
PRÉFACE IX
Montaigne, tous demandent à l'antiquité un enseigne.
ment direct, un profit immédiat: l'un, des images et des
rythme»; l'autre, d'harmonieuses périodes le troisième,
des maximes, des actions, des faits. Aucun n'est hihto-
rien.
Les érudits et les philologues, plus attachés aux tex-
tes, aunt mieux dans la voiode l'histoiro. Maisaux aussi
vont au plu pressé, qui est d'abord do publior les tex-
tes, ensuite d'amaaaer les matériaux nécessaires puur
en préparer l'intelligence littérale. Los éditions prin-
cops «o multiplient. Budé.Turnèbo, par leurs Comtnen-
tarii ut tours Adversaria, préparant to Thésaurus.Quand
les principaux textes sont publiés, ou mémo pondant
qu'ils se publient, on les traduit, on les commente. Les
études sur la langue se poursuivant, et l'admirable
Thésaurusles résume. Tout cola non plus n'est pas do
l'histoiro co n'en est quo la préparation, et une prépa-
ration encore assez lointaine. D'autres matériaux s'ac-
cumulent dans les travaux des jurisconsultes sur lo
droit romain, dans tes études dont les institutions anti.
ques sont l'objet. Maisl'idée mémo d'une histoire litté-
raire tello que nous l'entendons ne se dégage pas si
elle a flotté confusément devant les yeux de quelques-
uns do ces philologues, ce n'a été qu'une vague appa-
rition, sans consistance et sans figure.
Tout d'un coup, Bacon parait, et cotte idée, jusque-là
confuse, prend un corps. Il proclame la nécessité de
l'histoire littéraire il en détormine les caractères avec
une netteté d'intuition surprenante; il déplore que per-
sonne encore ne s'y soit appliqué. « L'histoire générale,
X PRÉFACE
sans histoire littéraire, ressemble, dit-il, à une statue
do Polyplième dont l'util serait crevé ce qui manque
«luraau tout, o'oatjustement la partie qui fait le mieux
ouunultro le génie propreet la nature do la personne». »
Avant tout, dit-il encore, que l'historien dor arts cl dos
lettros au préoccupe de co qui eat l'honneur et comme
l'âme de l'histoire politique, c'est-à-dire la liaison des
ofletsot dos causes; il faut qu'il rappelle la naturo du
paya et celle do la race, son aptitude innée ou au con-
trairo son défaut d'aptitude aux diverses acioncos, loa
circonstances historiques favorables ou défavorables, los
influences roligiousos, celles qui viennent dos lois poli-
tiques, enfin le mérite éminent et l'action féconde des
individus pour lo progrès des lettres, et los autros faits
du mémo genre. « Mais, dans l'étude de ces choses,je
veux qu'au lieu dépasser tout son temps, comme font les
critiques, à distribuer têloge ou le blâme, on se place d
un point de vue franchement historique, en disant ce qui
est, et ne mêlant qu'avec réserve des jugements nux ré-
cils*. » Et plus loin: « Il faudrait que l'historien des lot-
très, sans lira absolument tous les écrits d'une époque,
ce qui serait infini, sût au moins les déguster, et, par
l'étude des sujets, du style, de la méthode, évoquer d'en-
tre les morts, commepar une sorte d incantation, te gé-

i. De Augmente Scimliarum, livre Il. chap. iv (tome I, p. 118 et


suiv. des Œuvra philotophîqau de Bacon, édition BonUlet. Paris,
t834).
2. At haec omuia ita tractarl praecipimus ut non criticornm more
in tendant ttanta tempua teratur. eed plane historiée res ipsae
narrentur, judicium parcius interponatnr (p. MO).
PRÉFACE XI
me Huerait* de ce ttmps » N'est-on pas lurpria et
charma do rencontrer, au seuil du xvii* sioclo,une pa.
role aussi luminouio? Il somblait quo l'histoire litlû-
raire, après cette grande clarté, dût faire dos progrès
rapides il n'en fut rion.
Onditquelquofois quo t'érudition, depuis la fin du xvi*
siècle jusqu'au commencement du xix*. subit en Europe
une décadence. Ce n'ost pas bien certain. Pondant cette
période, les grands noms ai los grandes rouvres alio».
dent. La paléographie grecque a Montfaucon,non moins
illustre par ses travaux sur les monuments figurés. La
bibliographio produit un chof-d'oouvro, la Ribliotheca
grxea de Fabricius on quatorze volumospetit in-8° (1705-
1708),plusieurs fois réimprimée, romaniôo, remise au
courant (édition de Harloss, 1790-1809).La critique ver-
bale est représentée par une longuo auite de noms célè-
bres les Français Saumaise, Ménage, Guyet dans la
première moitié du dix-septième siècle; plus tard, les
Anglais ou Hollandais Bentley, Hemsterhuys, Ruhnken,
Porson, l'Allomand Roiske, les Français Brunck et
Schwoighœusor.Je ne cite quo les « maîtres du chœur».
Tous ces érudits savent le grec ou le latin admirablo-
ment. Jamais le style des écrivains anciens n'avait en-
core été étudié do si près, ni avec une plus une intelli-
gence des habitudes de chacun. Ce qui leur manque,
c'est un certain sens du développement historique des

1.Ut es eorum non parlectione, id enim infinitum quiddam


<#*•$, m4 dégustations, et obserratione atgamenti. stylt, mcthodl.
ganins illius temporis litterarius, velntl incantatione qaadam, a
mortois evocetar (p. 120).
XII PRÉPÀCK
ehoaos o'ost l'habitudo et le goût de a'élovor au-dessus
des mots pour saisir dans sa généralité l'esprit antique,
dont ces mots ai bien étudiés et ces œuvres ai doctement
commentées dans leur détail no sont qu'une création par-
tioulièro'. Ce sont des scoliastos, d'admirables scoiiastos,
mais non des historiens.
Cedéfaut de sons historique est pourtant bien plus
sensible choz los lettrés. Car los érudits,en sonimo, pé-
citaient surtout par omission mais ils faisaient bien ce
qu'ils faisaient, et ils amassaient do bous matériaux
no pas ai.
pour l'avenir. Il est d'ailleurs impossible de
mer ce qu'on sait si bien, ot cet amour érudit de l'anti-
ie
quité, sans leur donner encore a proprement parler
sens historique, élargissait du moins leur goût. Les lot.
très, au contraire, ceux qui font de la critique littéraire,
lo
qui jugent et apprécient, montrent sans cesse, dans
même temps, un dogmatisme qui nosait guère qu'oscit-
ler entre la dévotion superstitieuse et la révolto intem-
pérante
Le sentiment historique repose avant tout sur l'idée

du changement. Le3 théories littéraires du xvu* siècle

1. Le petit livre de Tannegul Lefèvre sur les Vit* «tet Poètu grée*
ne saurait faire modifier ce jugement général.
2. Je parle ici surtout des lettrés français, qui tout la loi. pendant
deux siècles, a presque toute l'Europe. Car, pour être juste, il faut
ajouter qu'à l'étranger, et gràee à la forte culture des universités,
les élèves des érudits que je viens de rappeler portaient dans l'étude
de la littérature, quand Us voulait, ut s'en mêler, un goût plua sûr et
plus éclairé. Grimm, par exempte, élève d'Ernesti, jugeait beaucoup
mieux lea Grecs qu'on ne faisait en France à la mémo époque. Voir

Correipond., i« janv. 1765. etc. Mais Ortmm &isait alors moins ces
bruit que Laharpe; et lui-même d'ailleurs portait plutôt en
matières un dogmatisme éclairé qu'un sens profond de l'histoire.
PRÊFACK XIII

reposent sur lidéo d'un dogme immuable, d'un canon


du beau, à jamais fixé pour toua les siècles, Ce que los
humanistes du xvii* siècle avaient fait d'instinct, sans
réflexion, c'est-à-dire d'admirer dans les œuvres des an-
ciens surtout co qu'ollos avaient do plus général et ce
qui s'on pouvait le mieux détacher, et do prendre cos
beautés pour modèles, lo xvii* siècle le fait par règle ot
par systèmo. La poétique d'Aristoto n'ost plus simplo-
ment le résumé philosophique de t'expérience grecque
on matière dopoésie c'ost un code univorsol et absolu.
C'est un texte sacré qu'on commente, une bible litté-
raire à l'interprétation do laquelle on applique, ou pou
s'on faut, les méthodos des théologiens, avec toute la
raidour intolérante d'uno doctrine on possession do l'ab-
solu. Los chofs-d'œuvro dos anciens no sont pas seule-
ment dos créations vivantes et bollos ce sont des types
éternels sur lesquels on n'a plus qu'à se régler. L'abbé
d'Aubignac, dans sa Pratique du Théâtre, lo P. Le Bossu,
dans son Traité du poème épique, sont les docteurs par
oxcollonco do cette scolastique d'un nouveau genre.
Toute la querelle des Anciens et des Modernesest sortie
de là. On adore les anciens ou on les blasphèjine. Pour
la critique littéraire du xvii*siècle. il n'y a que des de-
grés sur une échelle unique do perfection. Les uns met-
tent Homère en haut do l'échelle, et les autres le met-
tent en bas personne, ou presque personne, ne le goûte
historiquement dans sa véritable originalité.
Les grands écrivainsdu xvne sièclesont tous partisans
des anciens. La rectitude de leur raison, leur goût sain
et relativement simple les a tout de suite mis en com-
XIV PRÉFACE

munion avec la belle et droite raison des écrivains d'A-


thènes et dé Rome. Et cependant, qui oserait affirmer
quo le défaut do sens historique n'ait pas nui môme au
goût littéraire d'un Racine ou d'un Boileau? Racine
sentait vivement lo charme littéraire d'Euripide et de
Sophocle, cela n'est pas douteux mais que pensait-il
d'Eschylo ? Et Boileau, l'avocat ai chaleureux d'Homère
contre Perrault, comment jugeait-il, dans le fond de son
Ameet une fois le bruit de la lutto apaisé, certaines naï-
vetés de l'épopéo primitive? Durant tout le xvn* siècle,
on no distingue guère les Grecs des Romains le nom
d'Anciens enveloppe &la fois toutes les fines différences
et ios dissimule. Il y a quelque chose do confus et do
mal défini aussi bien dans l'admiration do ceux qui
aiment le plus l'antiquité quo dans le mépris do ceux
qui l'insultont.
On peut noter quolques exceptions, au moins partiel-
les. Je n'ai pas besoin de rappeler les pages célèbres
de la Lettreà l'Académiefrançaise où Fénelon s'exprime
avec une justesse si délicate non seulement sur Déraos-
thèno (beaucoup de goût suffisait pour les écrire), maia
aussi, chose plus notable, sur le naturel délicieux de la
tragédie grecque, sur « les peintures si naïves du détail
de la vie humaine » dans l'Odyssée, et enfin sur tout ce
qu'il appelle ailleurs (dans sa lettre à La Motte, du 4
mai 1714) « l'aimable simplicité du monde naissant ».
Le Têlimaqus lui-mae. malgré l'abîme qui le sépare
de Yllkàs car te VQégaëe. s» pestai étreécritque par
un homme qui goûtât la poésie homérique comme Fé-
nelon seul peut-être à*cette date la goûtait. Le sentiment
PRÉFACE XV

littéraire, à ce degré «lefinesse, suppose un certain sens


historique. On sait que Fénelon demandait aux histo-
riens d'observer dans leurs récils et dans leuratableaux
la variété des mœurs, ce qu'il appelait il costume. E»
littérature commeon histoire, il sentait d'instinct la dif-
férence dos Ages,et cola donnait à son goût une délica-
tosse bien rare alors. Un peu auparavant, sans qu'on
puisse flxer la date avec précision, Saint-Evremond
(mort en 1703) avait dit, lui aussi, son mot sur la que-
rello des Anciens et des Modernes, et exprimé à ce su.
jet des vues littéraires particulièrement pénétrantes et
judicieuses1 « Si Homère vivait présentement, il ferait
des poèmes admirables accommodésau siècleoùil écri-
rait. Nos poètes en font do mauvais ajustés à ceux des
anciens et conduits par dos règles qui sont tombées
avec les choses que le temps a fait tomber. Je sais qu'il
y a de certaines règles éternelles pour être fondées sur
un bon sens, sur une raison ferme et solide qui subsis-
tera toujours, et qui portent le caractère de cette raison
incorruptible. Concluons que les poèmes d'Homère
seront toujours des chefs-d'œuvre, non pas en tout des
modèles. Ils formeront notre jugement, et le jugement
réglora la disposition des choses présentes » Il est
impossible de mieux dire. Ce sont là debelles exceptions
à l'esprit du siècle, mais enfin des exceptions, et dontle
siècle suivant ne sut pas toujours faire son profit.
On peut dire quo toute la critique littéraire du xvui*

1. DanssoumorceauSurla pointesdesanciens(Œuvrescomplo-
tes,éd.DesMalzeaux.
t. V,p. t!8).
t. Cité par É. Egger, Hellénisme en France, t. II, p. 118-119.
XVI PRÉFAOB

siècle vient aboutir au Cours de littérature de La Harpe.


D'autres critiques, dans le même temps, ont pu avoir
les uns plus d'esprit, les autres plus de fou, d'autres
encore dos idées plus exactes, ou plus originales, ou plus
profondes, sur certaines questions particulières auci»
n'est dans l'ensemble un écho plus fidèle ni un p.as
juste représentant de l'esprit du zvui* siècle. Pour ne
parler ici que do la partie de ce Cours qui est relative
à l'antiquité grecque, beaucoup de choses assurément y
sont à louor, plus même peut-être qu'on ne le dit par-
fois. Et d'abord, l'idée môme do Je professer et de fé-
criro. C'étail, on 1799, une brillante et hardie nouveauté
que culte promièro histoire deslettres grecques, présen-
tée dans la suite régulière et complète do son dévelop-
pement, et écrite en français par un homme de talent
pour l'instruction et le plaisir des gons bien élevés ».
Do plus, chaque fois que La Harpe rencontre dans les
écrivains de l'antiquité de certaines beautés raisonnables
et fermes qui sont de tous les temps ou qu'on peut son
tir sans trop d'étude, il a le goût assez sain pour les re-
connaître, et la plume assez habile pour exprimer son
sentiment avec, chaleur et intérêt. Mais,cela dit, et sans
même nous arrêter aux nombreux contre sens qu'on lui
a reprochés, il faut bien avouer que La Harpe a commis
une faute plus grave encore, mais qu'il partage avec
son siècle: c'est de ne pas paraître soupçonner qu'avant
de prononcer sur des œuvres aussi éloignées de nous

t. L'année1199est oelle-où commence1*publicationdu Coursde


littérature.L'enseignementoral deLa Harpe js'ûtajtouverten 1786,
an l.ycôrf.
PRÉFACE XVII
que cellesdes Grecs, il est bon de se déprendre, s'il est
possible, des habitudes et dos opinions de son propre
temps, qui sont peut-être des préventions et dos préju-
gés c'est qu'on n'entre pas de plain pied, au sortir du
thédtre do Voltaire, dans l'intelligence do colui d'Es-
chyle; c'est queles faits littéraires ont leurs causes, que
les races et les époques ont leur génie, et que le pre-
mier devoir du véritable historien, en matière littéraire
conmcen toute autre, est justement de saisir ce génie,
de l'évoquer,commedisait Bacon, et de renouer la chaine
rompue des effets et des causes. Voilà ce que La Harpe
ignorait absolument.
L'Académiedes Inscripiions etBelles-Lettrescommen-
çait à le comprendre, et il serait injuste de ne pas tenir
compto des efforts qu'ello fit au xviu»siècle pour décou-
vrir dans les œuvres des anciens le reflet des circons-
tances où elles sont nées. Nombrede mémoiresde l'an-
cienne série portent la trace de cette préoccupation. On
veut expliquer avant de juger. Pindare, par
exemple,
était depuis longtemps en possession de scandaliser les
partisans des modernes; il offrait à leur ignorance des
sujets de raillerie trop faciles. Fraguier, Chabanon,Vau-
villiers le justifient en le faisant mieux comprendre.
Les recherches de cette sorte se multiplient. Vers la fin
du siècle, elles se résument et se couronnent dans un
livre qui est à tous égards le chef-d'œuvre de ce genre
d'érudition, le Voyage du jeune. Anacharm, de l'abbé
Barthélémy. C'est la vie grecque dans son ensemble
qu'étudiait le docte abbé. Lalittérature y avait sa place,
etles récits d'Anacharoisfaisaient passer tour à toursous
b
XVIII PRÔF10K
les yeux des lecteurs Platon philosophant à l'Académie
ou au cap Sunium, i'Antigone de Sophocle représentée
au théâtre de Bacchus, Xénophon dans sa retraite de
Scillonte, Le voyageur scythe retrouvait à Thèbes le
souvenir toujours présent de Pindare, à Lesbos celui
d'Alcée et de Sappho. Les écrits des anciens, ainsi rat-
tachés à la terre natale, pouvaient en devenir plus vi-
vants, plus intelligibles aussi. Quelquus-unes des pages
consacrées par l'abbé Barthélemy à la littérature grec-
quo sont au nombre des plus estimables de son livre,
notamment colles où il parle de Pindare. Il y avait
vraiment dans tout cola beaucoup de savoir et la mar-
que d'un excellent esprit.
Le Voyage du jeune Anacharsis était-il donc de tous
points un chef-d'œuvre ? Etait-ce un de ces livres qui
ouvrent à l'osprit dos voies nouvelles, qui creusent à la
pensée son canal pour une ou plusieurs générations? Non;
c'était plutôt encore, ainsi que le livre do La Harpe, une
honorable conclusion à un fige littéraire tormtné qu'un
recommencement et une entière nouveauté. Stendhal en
a parlé quelque part avec son irrévérence habituelle
« Le pays du monde où l'on connaît le moins les Grecs,
dit-il, c'est la France, et cela, grâce à l'ouvrage de l'abbé
Barthélémy: ce prêtro de cour a fort bien su tout ce qui
se faisait en Grèce, mais n'a jamais connu les Grecs. C'est
ainsi qu'un petit maître de l'ancien régime se transpor-
tait à Londres à grand bruit pour connaître les Anglais
il considérait curieusement ce qui se faisait à la Cham-
bre dos pairs; il aurait pu donner l'heure précise de
chaque séance, le nom de la taverne fréquentée par les
PRÉFACE SIX

membres influents, le ton de voix dont on portait los


toasts mais surtout oola, il n'avait que dos remarques
puériles. Comprendre quelque chose au jeu de la ma-
chine, avoir la moindre idée do la constitution anglaise,
impossiblo <.» Stendhal en sommo a raison, malgré la
ton dopersiflage un pou pédantosquo dont il use et abuse.
L'abbé Barthélemy s'attarde trop souvent à décrire co
qui no vaut pas la poinod'âtro regardé, et il no voit pas
l'Amodes choses. Il répand sur son sujet une élégance
terne et monotone qui fausse l'aspect do la réalité. Il n'a
pas senti la joie de cette « pure lumière », ç£o; ôyvôv,que
les poètes grecs ont chantée, ni, avec Socrato marchant
pieds nus, la fraîcheur do l'Ilissus. L'esprit dola Grèce
lui échappe. Malgré ses efforts méritoires pour nous
montrer l'Académie etScillonto, Platon, dans son livre,
garde encoro cette robe do docteur quo Pascal voulait
qu'on lui ôlât, et Xénophon, chassant avec son hôte, a
beaucoup moins l'air do l'ancien chef des Dix-Milleque
d'un académicion du xviu° sièclo lisant à ses confrères
un mémoiro sur l'Art de la chassedans Canliquilé. Los
intentions sont bonnes, le succès médiocre. Il est évi.
dent qu'au temps de l'abbé Barthélémy, et malgré les
progrès partiels dont son livre offre la trace, l'atmos-
phèro littéraire est viciée par trop do civilisation. Il faut
qu'un grand souffles'élèvo pour chasser toutes los con-
vontions, toutes les élégances, pour rendre à l'air de

i. Histoire de la peinture en Italie, livre VI, ehap. exi, note, Stend-


hal ajoute avec bien de la Justesse: « Le seul pays où l'on connaisse
les Gi'ôc». o'estGuBltingue. n
XX PRÉFACE

la fraîcheur, et pour donner à l'hommemoderne le son-


timent des Agesdisparus.
Cetto rénovation s'accomplit à la fin du xvui* siècle
et dans les premières années du xix». Les trois siècles
ce
précédents avaient surtout vu dans les choses qu'elles
ont de général, de simple, do permanent. Maispeu à pou
l'expérience avait découvert que la réalité no se réduit
et
pas si facilement à dos formules immuables raides,
que la vie est plus riche, plus variée, plus changeante
no le croyait. Les voyages, la connaissance ot la
qu'on
comparaison d'un plus grand nombre de littératures,
l'attention donnée aux poésies populaires, l'étude dos
arts, le mouvement général dos idées, la philosophie,
tout, depuis un demi-siècle, préparait cotto tra. jforma-
tion qui brusquement à la fin éclate do tous côtés en
France et on Allemagne, par des manifestations à la fois
diverses et concordantes.
Eu France, c* no sont pas les érudits ni los critiques
de profession qui l'accomplissent ce sont des poètes,
des hommes d'imagination. André Chénier est un pré-
curseur de l'esprit nouveau. Fils d'une mère grecque, il
n'a pas seulement appris l'antiquité dans les livres; il la
sent et il l'aime parce qu'il est de môme race; une affi-
nité mystérieuse et profonde fait tout de suite recon-
naltre, dans ce Français du xvm* siècle, un descendant
so
légitime de Théocrito. Par lui, l'antiquité grecque
rapproche de nous; elle sort do la froide région pédan-
où son ombre seule survivait; elle reparaît vi-
tesque
vante et toujours jeune. Quelques années auparavant,
un Marseillais, Guys,était allé en Grèce,et en avait rap.
PKÉFAOK XXI

porté un livre intitulé Voyatje de la ih-he, ou Lettres


sur fet Grecs ancienset modernes av»c un parallèle tfo
leurs mœurs, Guys avait constaté avec surprise que la
race grecque subsistait, qu'alla continuait de vivra et
de chanter, ot qu'ollo ressemblait a sus ancôtres beau-
coup plus qu'on no s'en doutait. La Voyage do Guys,
pou apprécié, somhlc-l-il, dos savants do co tamps-lh,
préparait do loin pourtant YItinéraire doChateaubriand,
Chateaubriand, voilà lo grand initiateur de l'esprit lus.
toriquoon Franco. Malgré lus vicissitudes do sa ranom-
meo, on pout dire qu'il rosto io maitro incontostablo de
la promièro moitié au moins du xix* siècle, ot qu'il ost
diflîcilod'oxagéror son influonco.Sos défauts sont con.
nus; ilssont éclatants: ily a chezlui bion dol'a-pou-pi'ès,
bien do l'arrangement, bion du charlatanismo parfois.
En outre, ces défauts portent lour date ayant contri-
bué a créer uno mode, ils paraissent surannés depuis
que la modoon est disparue. Mais, avec tout cla, com-
bien cet homme est près do nous La Harpe et Bar-
thélemy, qu'il a pu rencontrer et coudoyer, appartion- •
nent à un autre Agede l'esprit français. Chateaubriand
est séparé d'eux par un abîme, et ce qui l'en éloigne lo
rapproche de nous. Il a les vives curiosités ot les larges
sympathies de l'esprit moderne, avide de tout voir, hos-
pitalicràtoutes les idéos,capable de se plaire tour à tour
sur les rives du Meschacébé et sur celles de l'Eurotas,
sensible à la poésie sombre des mers du nord comme à
l'éclat riant de la nature méridionale, chdtiea et païen,
romantique et classique successivementou tout ensem-
ble, artiste par dessus toutes choses, prompt à se pré-
XXII PRÉFAOB

ter sans so donnerjamais. Chateaubriandte prendde pas-


•ion pour Ossianet pour Millon il cèlèbro avec un en-
thousiasme communicatif les beautés de l'art chrétien,
et l'art le roènoaux confia»de la foi il trace de l'inva-
•iun barbare des tableaux inoubliable» H décrit et
chante loa sauvages de l'Amérique et les forêts vierges;
il vit sous la tmte il traverse l«s déwrts a ohoval il
on
éprouve les sensations des âges primitifs. Voyageur
Italie, en Grèce, en Orient, il puis* a la source et re-
trouve dans sa pureté toute vive et toute fraîche le
sentiment do la poésie bibliquo ot do la plus lointaine
il sorlilo luimômo,
antiquité classique. II se dédoublo
de son tomps et do son pays, pour devenir un contem-
ot il se regarde vivro.
porain d'Abraham ou d'Homère,
Son imagination n'est pas seulement grande, ollo est
vivo ot forte il a lo trait pittoresque, le mot aigu, la
touche hardie et décisive. Par tous ces caractères, il ost
le premier en date des « Enfants du sièclo », le maître
et l'initiateur de tous les autres.
N'oublions pas, à côté de lui, Madame de Stael, bien
moins artiste, bien moins sensible aussi aux mérites
des littératures du midi, romantique ptus que classique,
et juge souvent récusable dos choses grecques, mais in-
na-
telligence ouverte, instruite des choses du dehors,
turellement libre, rendue plus philosophe encore par la
facilité de comparer, et en somme très moderne1.

,i. BenjaminConstant,malgrésonpeu d'actionsur lamare!»gé-


méralod littéraires,mériteponrtantlciansouvenirpourles
esidées
pagesqu'ila consacrée* è HomèredanssonlivreDela Betiglon.On
pourraitanssl, sans sortir du mémecercle,nommerl'allemand
PftftFAGB XXUl
On rait quet grand mouvement intellectuel suivit cet
éveil du siècle, De 1810« 1830. t'esprit historique se
développe et règne partout» non seulement dans l'his.
toiro proprement dite, &laquelle il apporta le mouve-
ment, la couleur et la vio, mais aussi dans la philoso-
phie, dans les arts, dans la littérature. Dèsle premier
quart du xix* siècle, il semble qu'une histoire de la
littérature grecque telle quo Bacon l'avait demandée
pouvait être écrite aiuonuno histoire définitive (il n'y
a riondodélinitif dans la scienco),du moins une histoire
qui mit on œuvre les matériaux accumuléspar les siècles
précédonte en les vivifiant par l'esprit nouveau. Pour
celui-ci, il fallait un hommo qui réunit en lui-même le
savoir exact dos érudits « la puissance d'évocation et
de résurrection que l'écolo historique moderneréclamait.
Malheureusementl'érudition classique, en France, était
languissante. Il semblait d'ailleurs qu'elle se défiât d'un
mouvement littéraire qui avait l'air d'ôtro plus roman-
tique que classique. Elle no comprit pas tout do suite
que l'orientation générale de l'esprit moderneétait chan-
gée, et que le goût classique, on devenant plus libre,
allait devenir en même temps plus vif. Cependantla pré-
occupation de l'histoire était désormais trop générale
pour que le besoin d'un livre où le développement de la
littérature grecque serait retracé dans son ensemble ne
fut pas enfin sensibleà tous et urgent. Schœll.en 1813,
publia une Histoire de la littérature grecque en deux vo-
lumes in.8. Le premier volume seul était consacié à

Angaste-GaiUanme
Schlegelpour son CoursdeUlliraluredramati-
que.
XXIV PRÉFàOK
l'histoire de la littérature grecque profane; le second
renfermait un précis do la littérature saerée.Cette H»-
toire eut du succès. En 1832, l'autour on donna une se-
conde édition, tellement accrueet transformée quec'était
onréalité un travail tout nouveau. Sous cotte nouvelle
forme, l'ouvrage avait huit volumes, exclusivementcon-
sacrés à la littérature grecque profane Des notices
biographiques assez nombreuses complétaient l'étude
le
bibliographiquo et littéraire dos écrivains grecs. Que
travail doSchcellait rendu des sorvices, c'est incontos-
table. Maisqu'il ait été le aw\decette sorte onFranco pen-
dant plus de trente ans, c'est ce qui prouve à quel point
Car
l'esprit historique fut lent à y pénétrer l'érudition.
cette Histoire, en somme.'n'est qu'une compilationmédio-
cre, œuvre d'un homme laborieux sans doute et cons-
ciencieux, mais sans ouvertured'esprit, sans finesse de
la
goût, sans style, et poucapable même d'apprécier
autour de
portée doschangements quis'accomplissaiont
lui. Quelques hommes, dans l'Université française, au-
de
raientpu,dix ou quinze ans plus tard,rofaire l'œuvre
Schœll et l'améliorer singulièrement. Jo ne citerai que
l'excellent auteur des Éludes sur les Tragiques grecs,
H. Patin. Non qu'il y ait toujours, même dans ce savant
livre, toute la liberté d'esprit et de goût qu'on aimerait
à y trouver: on sent parfois, chez cet érudit si exact,
chez cet historien si bien informé, un esprit classique
aussi grec
quelque peu timide; il n'ose pas toujours être
quA nouale voudrions; ila trop de retours involontaires
et de regards en arrière vers le théâtre secondaire et
insignifiant du xviii8siècle ou vers celui des classiques
PRÉFACE XXV

du xtxV Mais quollo copieuse et saine érudition t Quel


goût délicat et profond, et, déjà, rendu libéral par la con-
naissance précise do l'histoire t Malheureusement, ni
M. Patin ni quelques autres, qui l'auraient pu faire, no
songèrent à nous donner l'ouvrage qui nous manquait,
et l'Allemagne prit les dovants.
Là les traditions érudites étaient restées vivantes.
Quand la renaissance do l'esprit historique se produisit,
elle no trouva pas, comme en Franco, une société étran-
gère auxcltosus dol'antiquité, dos collèges encore tout
ébranlés par les secousses violentes do la politique,
des maîtres qui ressaisissaient avec peine le fil rompu
do la tradition dos jésuites, et que leur éducation pré-
parait mal à accepter des idées suspectes d'alliance
avec le romantismo ot par conséquent d'hostilité contre
les classiques du xviiesiècle. En Allomagno,les Jniver-
sités étaient restées des foyers philologiques toujours
actifs. Elles avaient conservé les traditions laborieuses
du xvi*et du xvu* siècle. Elles continuaient de laisser
une forte empreinte sur tous les esprits. Ceux-ci, quel-
que hardis etnovateurs qu'ils fussent, gardaient l'accf>nt,
pour ainsi dire, de leur pays intellectuel, de l'Univer-
sité. Aussi ne cossaient-ils pas d'en être compris. Quand
l'esprit historique se développa, l'érudition devint sans
peine son alliée; non sans quelquesrésistances partielles
assurément, mais l'ensemble fut rapidement gagné.
L'esprit nouveau vivifia l'érudition celle-cià son tour
le soutint et lui fournit un champ fécond à cultiver.
Les études sur les arts plastiques des anciens jouè-
rent un grand rôle dans la préparation de cette réforme.
XXVI PHÉFAUK

Le langage des arts plastiques on effetn quelque choso


do plus direct et de plus libre que celui des écrits. Il
est moins sujet à sa laisser enfermer dans los potils
compartiment* ou les sooliastos coupent les cheveux en
quatre. Il ao fait mieux entendre do l'ftmo tout entière,
m'étant ni séparéd'ello par les difficultés grammaticales,
ni morcelé on mots qui analysent l'idée au risque d'af-
faiblir la sonsatiou. Il était donc naturol quo l'évocation
historiquo do l'Amegrecque se fit d'abord par co moyen.
Cefut l'œuvre de Winckotmann,singulièrement dépassé
depuis sur bien dos points, mais qui out vraiment l'un
des premiers la vision nette et totalo de la beauté grec*
quo. Co que Winckelmannavait fait pour les arts plasti-
ques, Uordorlo lit pour la poésio plus encore, il est vrai,
pour la poésie hébraïque et pour la poésie allemande
quo pour collo do la Grèce, mais los principes posés
avaient une application générale ot s'étendaient à toutes
les littératures >. Dans le mémo temps, une révolution
philosophique égale u collo do Descartes se préparait;
Kant était on train do détacher pou à peu la science de
la poursuite do l'absolu pour la ramener a l'étude du re-
latif, c'est-a-diro à la notion historique par excellence.
Pendant que Kant vieillissait à Kœnigsberg, Hegel étu-
diait à Tubinguo et commençait à tracer dans son es-
prit les premiers linéaments do la philosophie du de-
venir. En 1795, "Wolfpublia ses célèbres Prolégomènes.

t. Déjà Leasing avait écrit sur la poésie ancienne des pages plei-
nes de Justesse, mais piotâi (a la façon de Grlmm ou & S'ôxôrûf, <]«•>
éradits, ses maîtres) par exactitude de savoir et bonne éducation du
goût que par un sentiment historique véritable.
PRÉFACE XXVII
C'était la prise do possession do la philologiepar l'esprit
nouveau. On pouvait contester ses couoluaiuua, ao ré-
volter môme contre ©Iles; mais il était impossible de
ne pas admirer la vigueur do cette intelligence qui, en
facedu plus anciQn monumont littéraire do l'antiquité
grecque, reconstruisait avec une pénétration divinatrice
tout l'ensemble des conditions qui l'avaient produit, on-
trait pour ainsi tliro dans l'Ame mémo du poète, puis
dans celles do ses auditeura, et tirait de cotte résurrec-
tion hardio du passé des conséquences saisissantes do
nouveauté. Jamais regard aussi perçant n'avait sondé le
mystère des origines d'uno littérature. Enfin les lettres
pures obéissaient au mômo esprit. Au souil du sièclo,
pour ainsi dire, se drosso (îootlio,dont l'intelligence se.
reine, à la fois haute et hospituliero, capable do tout
comprendra et de tout aimer, est comme l'imago inânio
do l'esprit nouveau.
L'Université do Gœttinguo, grâce u la réunion de
quelques savants d'élite, prit bientôt la tôto du mou-
vement philologique qui sortit do colte révolution
Berlin pourtant avait précédé. Gœllingue eut Wolcker
otOtfried Millier. Maisc'est à Berlin que vivait Bœckh,
lo véritable maître do la philologie allomande du xix*
siècle, et qui eut 0. Millier au nombre do ses disciples.
C'est Otfried Millier qui donna sur l'histoire de la litté-
rature grecque, en 1840,lo premier ouvragequ'on puisse
appeler sans restriction d'aucune sorte un chef-d'œu-
vre. Déjà, sans doute, l'Histoire de la poésie grecque
d'Ulrici, parue un peu auparavant, celle de Bode, com-
mencée alors, mais non terminée, et surtout l'Esquisse
XXVIII PRÉFACE
de la littérature grteque do Bornhardy t, publiée quatre
années plus tôt, étaient des couvresfort remarquables.
MaisUlrioiet Bodo,qui d'aillours laissent docôté la prose
grecque, sont trop souvent ou des métaphysiciens oude
purs érudits. Chez Bernhardy, le stylo-oatd'une abstrac-
tiun rebutante la penséo est en général pénétrante
ut profonde, mais subtilo aussi parfois, presque tou-
jours hérissoo d'uno toratinologio rébarbative de
plus l'élenduo prodigieuso dos notes, véritablos mer-
veilles d'ailleura de savoir et de critique, rend ce
Uvre aussi difficile à lire qu'utile à consulter. Celui
d'Otfr. Millier, composé à la demande d'uno société an-
glaiso et on vue du public anglais, devait être, par sa
destination mémo, clair et lisiblo, savant sans étalage
d'érudition, agréable mente s'il était possible Le talent
do Müller en fit une œuvre d'art. La forme et le fond y
étaient dignes l'un do l'autre. Un savoir immense, at-
testé pard'admirables travaux antérieurs, avait amassé
les matériaux du livre. Un goût exquis les avait choisis
et disposés. L'intelligence ou, mieux encore, lésons dé-
licat des choses grocquas s'y révèle à toutes les pages;
une sensibilité littéraire à la fois discrète et profonde
les anime et les échauffe. Une veine d'éloquence abso-
lument exempte de rhétorique, toute sortie du fond de
l'âme (fï»9si*î«ppwdî,comme dit Pindare), et soutenue
par une connaissance profonde du sujet, court dans tout
le livre et s'y répand. Il faut se reporter à la date où
On sait que
Utteratur,Balle,1836.
I. GrmdristderGrieehitthen
cetimportantouvragen'a cesséd'êtrecorrigé,remanié,étendu.La
qutriémeéditiona commencé i paraîtreen18T6.
PRÉFACE XXIX

parut ce livre pour on sentir tout lo prix. Sans doute,


certaines parties do l'histoire littéraire avaient déjà été
traitées en France avec dos mérites analogues. Maisc'é-
tait de l'histoire littéraire moderne. L'antiquité grecque
et latino semblait réservée aux historions de l'espèce do
Schœll, Otfried Millier prouva le contrairo. Son œuvre
était si nouvelle que des savants do mérite, parmi ses
compatriotes, ne la comprirent pas ils reprochèrent à
Müller de n'avoir pas fait une compilation érudite.
C'était justement do quoi il fallait le féliciter. Des livres
d'érudition peu lisibles pouvontavoir leurs qualités, mais
quel charme aussi, et quel proQt, d'entrer dans l'étude
des lottres grecques sous la conduite non plus d'un pé-
dant, mais d'un grand etlibro esprit, causant de toutes
choses on « honnête hommo », en philosophe et on ar-
tisto, avec cette solidité d'érudition sans doute qui est
la probité de la vraie science, mais aussi avec cette
éléganco rapide et sobre qui est la fleur exquise de l'at-
ticisme( Onne saurait exagérer à cet égard le mérite
d'O. Mullorni l'impression profondequ'il a produite sur
les esprits. De nombreux historiens de la littérature
grecque sont venus après lui tous ont plus ou moins
subi son influence. Si l'histoire de la littérature grec-
que est devenueaujourd'hui, aux yeux de tout le monde.
une partie do l'histoire générale qui ne dispense pas
ceux qui la traitent de l'obligation de savoir se faire
lire, c'est en grande partie à Millier qu'on le doit.
XXX PRÉFACE

III

Quols que soient pourtant les mérites de son œuvre,


elle n'a pas découragé et ne devait pas on effet décou-
rager les imitateurs.
D'abord elle est inachevée. Müllor se proposait de
conduire son récit jusqu'à l'entrée de la périodebyzan-
tine et chrétienne. La mort l'interrompit. Sondernier
chapitre est intitulé Isocrate. La période attique elle-
même n'est pas finie: l'auteur n'a pu parler ni do Pla-
ton ni de Démosthône.
De plus, les progrès du savoir sont incessants, môme
dans les sujets qui semblent les mieux connus. L'ou-
vrage de Millierdate de près d'un demi-siècle. S'il garde
toujours un grand mérite général de vérité et d'har-
monie, il n'en est pas moins vrai que sur beaucoup de
points il laisse aujourd'hui à désirer. En maint endroit
il serait à retoucher ou à compléter. Il est souvent plus
simple de faire une œuvre nouvelle que de remanier
un livre vieilli.
L'esprit même qui anime tout l'ouvrage de Millier,
cet esprit dont j'ai dit tout à l'heure les rares qualités,
diffère cependant par quelques nuances de celui que
nous portons aujourd'hui dans ce genre d'études.
Otf. MOllerest un idéaliste qui s'arrête avec complai-
sance sur les côtés nobles deschoses et qui les exprime
aussi avec noblesse,en termes graves et généraux. Tout
PBÉFAGE XXXI
ce qu'il y a dans l'art grec d'harmonie, de
grâce, de
mesure, est admirablement senti par lui, et rendu avec
émotion, quoique d'une manière un peu abstraite. Mais
le détail trivial et vivant, les cètés un
peu bas, quoique
réels, les limites mémos de ce génie grec si justement
admiré, tout celas'efface volontiers chez lui et s'atténue.
La littérature,depuis un demi-siècle, sous des influences
diverses, s'est habituée à une franchise plus âpre. Nous
voulons voir à nu la réalité. Nous
exigeons qu'on nous
la décrive avec une sincérité absolue, en
physiologiste
ou en physicien. Que la littérature abuse
aujourd'hui
du scalpel et de l'anatomio, c'est fort
possible; mais
l'abus ne condamne pas l'usage. C'est
par une extension
légitime et durable de la méthodescientifique que l'es-
prit contemporain est devenu quelque peu réaliste en
tout. La critique littéraire ne saurait
échapper à cotte
loi. Les portraits d'O. Millier sont beaux et ressem-
blants ils n'ont pas toujours ce caractère intime, cet
accent familier qui rend la ressemblance criante. Au
risque do n'être pas toujours optimiste, il faut être
vrai.
Enfin les besoins à satisfaire, en matière d'histoire
littéraire, sont assez différents pour qu'un seul ouvrage
puisse difficilement répondre à tous. n faut toujours
faire un choix ou prendre une route
moyenne. Si l'on
s'attache à développer l'exposition des idées
générales,
il est difficile que la bibliographie ne soit
pas sacrifiée.
Si l'on étend la
bibliographie, l'ouvrage devient peu li-
sible. Otf. Mûilorest extrêmement sobre d'indications
bibliographiques. En eùt-il donné davantage, elles se-
XXXII PRÉFIGE

raient aujourd'hui arriérées et par conséquent insuffi-


santes.
Par toutes ces raisons, même après 0. MUllcr,il res-
tait quelque chose à faire, et la carrière demeurait
ouverte. Do nombreux savants s'y sont engagés, mais
à l'étrangor plutôt qu'on France. Ce n'est pas qu'en
Franco même les boaux et utiles travaux nous fassent
défaut. Et, par exemple, pour no citer que les plus con.
sidérablos, ilest certain quo les Études sur les Tragiques
grecsdo M.Patin, constamment remaniées et améliorées
dans plusieurs éditions successives, et, depuis, les tra-
vaux do M. J. Girard, qui forment aujourd'hui quatre
volumos (Sentimentreligieux, Poésiegrecque, Éloquence
attifue, Thucydide), tous inspirés par un sentiment si
profond do l'hellénisme, forment un très bol ensemble
d'écrits sur la littérature grecquo1. Mais ce sont là,
malgré tout, des écrits détachée, qui ne peuvent rendre
tout à fait le même genre de service qu'une histoire
suivie. Quant à nos Histoires proprement dites de la
littérature grecque, celle de Pierron ( la plus ancienne
de beaucoup),celles do MM.Burnouf, Nageotte, Deltour,
ont leurs mérites de clarté et de brièveté*; mais ce sont
des ouvrages fort courts, destinés à l'enseignement se-
condaire. plutôt qu'à l'enseignement supérieur, et qui
ne peuvent entrer en comparaison avec les ouvrages
beaucoup plus étendus des Anglais et des Allemands,

I. Lestravauxd'EmileEgger,ainombreux
etsi estimables, appar-
tiennentplutôtAl'érudition ditequ'àl'histoirelittéraire
proprement
au sansoùnousprenonsicicemot.
3. n faut ajouter iaainteuaul &celle îiulo, l'ouvrage de M. Max
Egger, Paria, I8S2 [note de ta if édition].
PRÉFACE XXXHI

de ces derniers surtout ».En Angleterre, Donatdaon(tra-


ductour et continuateur d'O. MQllor),Mure, Mahaffy
en Allemagne, Bernhardy (pour les éditionssuccessivos
et romaniôesdesonGrumlriss), Nicolaï(2»ôd. 1873-1874),
Munk (réédité on 1880 par Volknum»), Th. Borgk, puis
tout récemment (1886) Karl Sittl, sans parler de
Bonder, dont l'Histoire est une couvre de vulgarisation
un pou sommaire. ont parcouru tour à tour, chacun
suivant sa méthode et son allure propre, la route déjà
suivie par Otfried Millier.Les uns, comme Bernhardy,
ont donné à la bibliographie la première place. Les
autres, comme Bergk, l'ont complètement éliminée La
plupart ont suivi une voio intermédiaire. Tous ont
ajouté quelque chose à l'œuvre de leurs devanciers,
soit des faits nouveaux, soit des idées personnelles,
soit des qualités littéraires originales. L'ouvrage de
Bergk surtout, malheureusement inachevé, est à beau-
coup d'égards un chef-d'œuvre, et, par l'ampleur aisée
de la forme aussi bien quo par l'érudition, un véritable
monument

1. Dans la catégorie des ouvrages scolaires, je signalerai aussi une


Histoire de la liUéralnre grecque écrite en grec moderne par M. Eus-
tathopoulos (2iSvo<Kttjç «EUinvtxîjç YP«|i|ucToXoT(«e. Athènes, 2* éd.,
1885), indice intéressant des efforts tentés par la Grèce pour déve-
lopper chez elle l'instruction classique.
2. Le premier volume seul. sur quatre, a paru du vivant de Bergk.
La rédaction du second et du troisième n'était pas entièrement ache-
vée; il y subsiste des lacunes. Le quatrième a été composé à l'aide
de morceaux divers empruntés surtout à des articles antérieurs de
Bergk.
Dans cette nouvelle édition, je dois mentionner en outre l'ouvrage
de M. Christ, GescMchte der Griech. Liter. (collection des Manuels
d'Iwan Mûller), Nordlingen, i888; manuel bien fait et précieux, mais
sec.
c
XXXIV PRÉFACE
Nous avons cru qu'il restait à tenter en France et
pour la Franco ce que les savants dont on vient doliro
les noms ont fait pour l'Angletorro et pour l'Allema-
gne, c'est-à-dire de rassembler ot do résumer dans un
ouvrage unique, suffisamment étendu, tacite à lire et à
consulter, l'enchaînement des principaux faits ot des
principales idées que les recherches do la philoiogio ont
mis en lumière aur l'ensemble de la littérature grecque
classique. Pour nous, comme pour Otf. Mullor, le vé-
ritablo sujot d'uno histoiro du genre de celle-ci, c'est
moins l'infinie multitude des écrits grecs pris on eux-
mômes et considérés dans un esprit de curiosité biblio-
graphique, que l'esprit grec ao manifestant et se déter-
minant suivant ses lois propres dans la création dos
genres littéraires, dans l'évolution technique do ces
genres, dans le mouvement général do la pensée, dans le
génie particulier dos écrivains, et enfin dans un cortain
nombre d'écrits caractéristiques où toutes ces caupos
convergent et produisent leurs effets. Nous ne parle-
rons pas avec le même détail do tous ceux qui ont écrit
en grec. Les auteurs d'ouvrages étroitement techniques
échappent à notre compétence 1.'histoire de la littéra-
ture n'est pas l'histoire de tous les livres c'est l'his-
toire d'un art, l'art d'écrire. Nous ne considérons comme
écrivains que ceux qui sont en quelque degré des ar-
tistes, et qui, ayant eu sur l'homme et sur le monde
soit une idée générale soit des impressions personnelles,
ont su les exprimer. Nous craindront* plu» cependant
de trop restreindre notre champ d'étude que de trop
l'étendre, et nous n'enfermerons pas dans des limites
PIIÉKAUK XXXV

trop rigourousos les manifestations littéraires do l'otprR


grec. Nous sommes do l'avis do Suiuto-Bou vo «Toutco
qui est d'intclligonco générale et qui intéressa l'esprit
humain appartint do droit à la littérature Il Notre
objet essontiol ost do présenter sous forme d'exposition
suivie, sur chaque sujat, los conclusions qui nous pa-
raissonl les plusjuslos.Dos indications bibliographiques
trbs étendues changeraient entièrement lo caractère
do cet ouvrage. Cependant nous no croyons pas qu'il
soit bon non plus do les supprimer complètement H
faut donnor aux travailleurs los indications essentielles,
celles qui leur permettront d'allor plus loin. Hfaut aussi
marquer les grandes directions do la scionco, les éta-
pes qu'ollo a parcouruos. C'ost une question de mesure
et dochoix. Des notes courantes au bas des pages, dos
notes spéciales en tète dos chapitres satisferont aux
besoinsles plus urgents. Enfin, pour tout co qui touche
à l'intelligence dos œuvres, ce qui ost, en somme, la
partie essentiello d'un travait tel que colui-ci, nous
avons fait les plus grands efforts pour être, commoon
dit, au courant, et nous espérons y avoir réussi dans la
mosurooùitest possibled'y réussir. Les travaux sur la lit.
teralure grecque sont innombrables. Les lire tous est
évidemment impossible, Nous espérons du moins n'a-
voir rien négligé d'essentiel. Est-il besoin d'ajouter quo
l'étude des travaux modernes, si nécessaires à connai-
tre,. mais si encombrants parfois et si dangereux
pour la sensibilité littéraire, n'a jamais été il nos yeux
que le moyen do préparer et de rendre plus féconde
i. Nouveauxlundis,t. VII,p. 154.
XXXVI PKÊFAUK
l'élude immédiate des muvres antiques, ot que, par
goût comme par système, c'est à la source elle mômo,au
texte longuement éludit'tot savouré, que nous sommee
toujoura revenus, puur y puiser, avec la fratcltour et
la vivacité des impressions, «elle intelUgonco directo
et personnelle du passé sans laquelle on ne saurait ni
communiquer à ses lecteurs lu flammo intérieure ni
ajouter quoi que ce aoit à l'héritage do ses devanciers.
La t&choétait diflicilcNol ne le sait mieux quo noua.
Nous l'avons entreprise sans illusion, mais sans défail-
lance, et, pourquoi no pas l'avouer? avec un pou de cet
enthousiasme qui est nécessaire uux wuvres do longuo
haleine*.

Avril «887.

Ai.KRBU
CROISET.

i. Les deux collaborateurs dont les nom» eont associés àla pre-
mière page de cette Histoire se aont partagé la tâche de telk sorte
que chacune des grandes divisions de l'ouvrage fût essentiellement
l'œuvre d'un sent d'entre eux, l'autre n'ayant qu'un rôle de révision
et de conseil. Nous espérons que, grâce à une longue habitude de
penser en commun, t'unité de l'ouvrage ne souffrira pas de cette di-
vision du travail. Quoi qu'il en soit, le nom du véritable auteur sera
toujours placé en tête de chacune des parties du livre.
INTRODUCTION
LABAOKURECOUKET SONliKNIE. – SA L.VXtiUE.–
tiHANOKS
HKHIUDES UK I.'IUSTOIHK
I)KSA MTTÉKATUHK

LARAUSOUECQUKKT«OS»OËNIB.

Lorsqu'on veut suivre l'évolution intellectuelle ot


morale d'un pouulo dans l'histoire do sa littérature, il
parait indisponsublo do déterminer d'abtml, aussi exac-
tement que possible, d'où il est parti. Qu'clait-ii avant
mémo d'avoir unu littérature? Quetles qualités primoi-
ilialcs et distinctives portait-il en lui dans ces temps
d'ignoranco et du naïveté enfantine, où il préparait de
loin, d'une manière inconsciente, ses grandes œuvres
futures? A quoi degré do perfection ces qualités étaient-
elles parvenues, lorsqu'il s'avisa d'en tirer profit dans
ses premières productions poétiques ?q
Ces questions se présentent d'elles-mêmes à l'esprit.
Mais, en ce qui concerne la Grèce, les documents nous
manquent pour les résoudre d'uno manière satisfai-
sante. Avant qu'il y eut une nation hellénique à pro-
prement parler, les éléments ethniques qui devaient un
jour la constituer ont ou séparément leur vie propre,
puis ils se sont groupés ou superposés par'une sériede
combinaisons qui restent encore obscures. Les noms
mêmes de ces pouples primitifs nous sont mal connus;
HM. « I» UU, Qncqat. T. I. 1
a INTRODUCTION
et malgré les découvertes quolidionnos do l'archéolo-
gie, ce que nous entrevoyons do leur état moral et des
caractères do leur civilisation est en somme bien peu de
chose. Nous apercevons dans une sorto do pénombre
ces races préholléniqueg d'Asie-Minouro et des iles, ces
Mlasges répandus un peu partout, ces Danaens et ces
Achéens dont le nom se retrouve sur d'anciens monu-
ments égyptiens. Leurs temples, lours tombeaux, leurs
citadelles nous sont restitues partie! le iiumt par les re-
cherches incessantes des savants. On rassemble et on
étudie les produits plus ou moins grossiors de leur in-
dustrie, ou scrute ces objets (lui étaient pour eux des
(ouvres d'art, on essaie d'y retrouver quelques indices
do leur goût, de lour culture d'esprit, et aussi des in-
fluences étrangères qu'ils ont subies. Hecherche pleine
d'intérêt et do promesses, mais encore pou avancée.
f/histoiro do la littérature grecque ne sera en posses-
sion de son véritable point do départ que le jour où la
science pourra enseigner avec certitude dans quel or-
dre ces races ou ces groupes do tribus se sont succédé
et quels ont été les caractères propres do chacune de
ces sociétés préhistoriques. Alors on pourra voir naître
et grandir le génie grec, on comptera les éléments es-
sentiels dont il so compose, on saura ce qu'il doit à ses
origines lointaines, aux influences étrangères, aux mé-
langes des races, et à sa propre vigueur. C'est ainsi
qu'on étudie les peuples modernes on doit espérer
que la Grèce, dans un avenir prochain, pourra être con-
nue et décrite do la même manière. Quant à présent,
l'application do cette méthode serait trop conjecturale.
Nous égarerions nos lecteurs dans des discussions pro-
longées, ou nous les entraînerions dans de pures hypo-
thèses. Ils en tireraient pou de profit pour l'intelligence
du sujet que nous abordons avec eux.
Ajournons donc ces espérances, et contentons-nous
LA RAGE GRECQUE ET SON GÉNIE 8

d'exposer brièvement co qui est certain. Do quelque


manière que le génie grec se soit formé, nous savons
YWade. Essayons de
qu'U l'était avant la naissance aie
nous le représenter ici dans co qu'il a de plus essen-
tiol et par conséquent de plus primitif, en laissant do
coté les traits secondaires qui no se sont révélés on
lui qu'on certains temps et par l'effet de circonstances
particulières.
Co qu: frappo tout d'abord dans la race hellénique,
c'est la variété de sos aptitudes. Le vieux romain Juvé-
nal rolevait avec amertume, par la bouche d'Unibricius,
la souplesio des Grecs do la décadence, qui envahis-
saient Romo et s'y trouvaient bons pour tous les mé-
tiers Sans prendre trop au sérieux colto boutade d'un
ne
poole satirique on colère, on no peut nier qu'ollu
contionno une part do vérité. Ce que le Romain tour-
nait en ridicule, Thucydide, si sérieux observateur,
l'admirait chez les Athéniens de son temps et les
Athéniens, en cula comme en beaucoup d'autres cho-
ses, étaient los plus grecs do tous les Grecs. Aristoto à
son tour remarquait qu'en général les peuples euro-
péens, habitants des pays froids, avaient de l'énergie,
mais pou de vivacité d'esprit; los Asiatiques, au con-
traire, habitants des pays chauds, de la vivacité d'esprit,
mais peu d'énergie, tandis que les Grecs, grâce à leur
climat tempéré, alliaient l'énergie du caractère à l'in-
tolligence 3. Cet égal développement de facultés diver-
1. Juvén., Sat., III. 73sqq.
Ingeninmvelox, audaelaperdita, sermo
Promptnset Isseotorrentior.Ede quid illum
Esse putes; quemvishominem secumadlulitad nos
Graminaticus,rhetor, geometres,pictor,allptes,
Angur,scb«Bob«<le% me«li«ni»,magn» omnianovit
Oraeulosesuriens, in caelum,jnssetis, ibit.
2. Tlmcyd.,II, 41, 1.
3. Aristoto,Poliliqut,VII, 7 (p. 3276, Bekker).
4 INTRODUCTION

ses a été la cause do l'heureux équilibre ut do l'harmonio


qu'on remarque dans les grandes œuvres do la litté.
rature en Grèce comme dans celles de l'art. L'Holtèno
a toujours ou do la raison dans l'imagination, do l'os-
prit dans le sentiment, de la réflexion dans la passion.
Jamais un no lo voit entraîné totalement d'un seul côté.
Il a, pour ainsi dire, plusieurs facultés proies pour
chaque chose, et c'est on los associant qu'il donne à ses
créations leur véritable caractère,
l'ar là aussi, il est on contact, de inillo manières à
la fois, avec la nature ot avec ses semblables. Los races
lourdes et lentes no sont capables à l'origine du
moins ot avant l'éducation que d'un nombre restreint
d'impressions monotonos qui donnent à leurs idées
quelquo clioso do solide. EUes pensent pou, elles ima-
ginant peu leurs pensées sont bien assises et leurs
conceptions semblent inflexibles. Les Grecs, raco éveil-
lée, active, se comportent tout autrement. D'innombra-
bles impressions so forment sans cesse on eux. La nature
leur parle un langage infiniment varié, toujours écouté
et toujours nouveau. Ils s'intéressent non seulement à
ses grands phénomènes, mais aussi à ses aspects chan-
geants, aux nuances délicates et fugitives de sa vio
éternelle. Et co n'est pas là le privilège do l'Ionien
d'Asie Mineure, ni do l'habitant de l'Alliquo ce n'est
pas mémo celui des populations riveraines do la mer,
qui associent la vie du pécheur ou du marchand &celle
du cultivateur. Le laboureur béotien ou locrien, tel quo
nous le voyons dans les Travaux d'Hésiode, celui qui
travaille durement dans lo pays d'Ascra « froid en hi-
ver et brûlant en été », celui-là même a des impres-
sions d'une vivacité surprenante, et, pour ainsi dire,
mille visions si légères et si transparentes que la gaieté
ou la tristesse des choses se révèlent au travers. Le cri
des oiseaux de passage, l'appel strident de la cigale, la
LA RACE GHECQUE KT SON GÉNIE 5
llor«M<iitdu chardon, toutos ces menues chosoa fami-
lières le touchent comme los propos à la fois mysté-
rieux et précis d'autant d'amas voisinos do la sienne.
Voilà pourquoi toua les Grecs partout ont peuple le
monde de dioux, qui no sont pas dos nain» ni dos puis-
sances inconnuos, mais dos êtres vivants, presque fami-
liers. Kn transformant ainsi la nature, ils lui ont sou-
lomont rendu co qu'elle leur donnait. Li vie du dohom
était vonuo a eux pleine d'imagos et de aousatbus, elle
sortait d'eux et elle retournait aux cho-ios ploine da
ilioux.
Et si le spectacle du monde lus a ainsi émus, enchan-
tés et instruits, celui do l'honirna no tour a pas été
moins protitablo. Lo Grec est éminominent sociable. Il
recherche joyeusement son semblable, parco qu'il a
beaucoup à lui donner ot beaucoup à recevoir de lui,
et quo cet échange est pour lui un dos plaisirs les plus
vifs. llésiodo, qu'on aime à citer comme le plus ancien
témoin do la vie populaire, rocoinmando au paysan la-
borieux do passer devant la forge et la lesché sans s'y
arrêter. C'est là que l'on causo longuement en hiver,
et il sait combien la tentation d'entrer est forte. Ce ne
sont pas les séductions grossières, le vin, la débauche,
qu'il craint pour son laboureur ce sont les séductions
qu'on pourrait appeler délicates, celles de l'esprit plus
que celles des sens. L'âmo hellénique, en général, est
trop ouverte, trop accessible de tous côtés, pour s'en-
fermer dans une passion sombre ot dominante. De là
cette grandi ot précoce expérience do la vie qui se fait
remarquer déjà dans les plus anciennes poésies épi-
ques. L'homme s'y montre plein de contrastes, avec
des nuances inattendues de sentiments et d'idées, avec
des péripéties do passion qui sont admirables il s'y
plie à tous les rôles et s'adapte à toutes les situations
il est chef ou sujet, soumis ou révolté, il est père, époux,
6 INTRODUCTION

ait, ami ou ennemi, te tout non seulement avec natu-


rel vi convenance, mais avec une variété profonde. Le
jeu des facultés humainos n'a peut-ôtre été dans uu-
euna autre race aussi libre, aussi prompt, aussi étendu.
G'ost à cela sans doute qu'il faut attribuer une do»
plus remarquables qualités do la race grecque, sa vive
ot inépuisable curiosité, qui so manifeste do tant de
manières dans tout ce qu'elle a créé En fait do scion-
ces naturelles ou morales, d'histoire, de géographie, do
philosophie, «lo mathématiques, los Grecs ont été dos
curieux dans lo meilleur sons du mot, ot c'est ainsi
qu'ils ont posé los premiers presque tous les grands
problèmes et inauguré presque toutes los bonnes mé-
Ihodos. L'énigme, sous quoique forme qn'ello s'offrit à
eux, les a toujours tentés, cello du monde particuliè-
romont. Partout, ils ont voulu voir ot connaître. Ce bo-
soin d'interroger tout ce qui pout répondre éclate chez
les promiers philosophes physiciens de lionio il s'ex-
prime avec une naïveté et une grandeur merveilleuses
dans tout l'ouvrage d'Ilérodote, si profondément hellé-
nique et, dans l'histoire de toutes les sciences, il reste
comme uno des gloires de l'école péripatéticienne, qui
a ouvert tant de routes à la recherche et attaché tant
d'honneur à la connaissance. Dans la poésie môme,
cette disposition d'esprit se révèle dès la plus haute an-
tiquité. C'était un dos charmes de l'Odyssée pour ses
premiersauditeurs quo ces descriptions qui découvraient
à leurs esprits curieux tant de choses lointaines et in-
connues. Les deux grands poèmes primitifs do la Grèce
sont en un sens deux révélations YIliade fait appa-
raître le fond do la nature humaine, Y Odysséelaisse
apercevoir l'immensité du monde.

1. Platon, Rép. IV, e. il xb çtXo(ia6éç,a în uept tôv naç'i,ffXt ifÀUax'Sv


tic tltiiamto î<S«ov.
LA RACE GRECQUE ET SON GÉNIE 7
A ces qualités supérieures s'attachaient, il ost vrai,
des défauts graves, aussi bien au point do vuo littéraire
qu'au point de vue moral. La facilité à tout comprendre
et à 80 prêter à tout est un privilège parfois dangereux.
On connaît le précepte do Théngnis • Il Sache faire
» comme le poulpe, qui se rond semblable d'aspect à la
» pierre où il s'attache; tantôt suis tel exemple, et tan-
» tôt change do couleur; l'habileté vaut mieux que la
» raidour inflexible (xpîecwy-roiooçt'v)yiyv«m àrpoTrivi;).»
Cotte pensée se trouvait déjà dans un ancien poème, épi,
que ou didactique, où le héros Amphiaraos disait ù son
flls Ampliiloquo, au moment de se séparer de lui « Am-
» philoque, mon enfant, inspire-toi do l'exemple du
» poulpe, et sache t'accommoder aux mœurs de ceux
» vers qui tu viendras; tantôt sous un aspect, tantôt sous
» un autre, montre-toi semblublo aux hommes parmi les-
» quels tu habiteras8. » A vrai dire, ce conseil n'apparte-
nait on propre a personne il exprimait une des tendan-
ces du caractère national. Le souple et astucieux Ulysse
était un des principaux héros do l'épopée, et Hermès re-
présentait le même type parmi les dioux.Ordansrhistoire
de la littérature, ce qu'avait de dangereux cette souplesse
native do la race se montrera aussi clairement que ce
qu'elle avait d'excellent. Elle prendra possession de
l'art avec une facilité remarquable, elle en tirera parti
brillamment, mais elle en viendra souvent à se complaire
par trop dans l'exercice do ses facultés. Cicéron nous
apprend dans une lettre que Posidonios de Rhodes (un
philosophe pourtant et des plus graves) et d'autres en-
core, qu'il ne nomme pas, lui écrivaient pour le prier
do leur envoyer des notes sur son consulat ils se char-
geraient ensuite de les orner; « instabant ut darem sibi
1. Théognie,215-218,(Poetœlyricigr&ci,de Bergk,4*éd., t. II).
2. Athénée,VU, 102.Voirle commentairede Bergk à proposdu
passagede Théognisqui vient d'êtrecité.
8 INTRODUCTION

quod ornarent » On peut voir là sans doute un trait de


la décadence. Mais il ne faut pas oublier quo les déca-
dences no font pas apparaître dans le caractère d'une
race ce qui n'y était pas antérieurement. Déjà Cléon,
chez Thucydide reproche aux Athéniens d'êtro « dos
spectateurs de discours et des auditeurs d'actions »,
c'est-à-dire do considérer les luttes des orateurs à la tri-
bune comme un spectacle et les événements comme un
drame émouvant. C'était là le défaut naturel de la qua-
lité la plus hellénique. Lorsqu'un peuple dispose de fa-
cultés si promptes et si variées, le danger pour lui, c'est
de s'en servir en virtuose, au lieu de les adapter sérieu-
sement à l'œuvre de la vie humaine.
Si maintenant, outre cette aptitude générale, nous
voulons distinguer chez les Grecs quelques qualités
d'esprit, d'imagination ou do sentiment plus particuliè-
res, voici los principales observations qui se présentent
à nous.
La race hellénique est essentiellement fine d'esprit
« Dès les temps anciens, dit Hérodote, l'Hellène s'est
» distingué du barbare on ce qu'il est plus avisé et plus
» dégagé d'une sotte crédulité 4. » Co n'est pas là le fait
d'un temps ni d'un groupe d'individus en particulier.
La finesse d'osprit se montre chez les plus vieux poètes
épiques comme chez les grands tragiques du v» siècle
et jusque chez les sophistes de la décadence. Et dans
l'existence même do la nation, elle n'est pas moins ma-
nifeste que dans la littérature. Elle se mêle à la vie so-
ciale, où elle entretient et excite le goût de la moquerie,
des controverses, des contes, des apologues, des sonten-
ces ingénieuses; elle cherche et trouve son emploi dans
1. AdÂttic. ,11,1.
2. Thueyd.,III. 38, 4.
3. Ingeniorumacumen.Cie.pro Flaeeo,4.
4. Hérod., 1,160 'AnsxpiOr, ix naXartépou toû p<xp«âpou ïOveoç xh 'EX-
X>)vixiv, iàv xa1 ttguâtepov xaV eùr,6eci)c f,).cO!ou Ô7rr,).).af névovpâXXav.
LA RACE GRKGQUE ET SON GÉNIE 9
les affaires, notamment dans la finance et le commerce;
elle domino enfin la vie politique; car, non seulement
à Athônos, mais dans chaque ville do Grèce, nous voyons,
partout où quelque lumière d'histoire vient à nous
éclairer, des hommes qui traitent finement de leurs in-
térêts.
Il ne faut pas se laisser tromper à cet égard par cer.
tains témoignages anciens, trop vilo acceptés, qui ont
besoin d'explication. On oppose souvent, non sans rai.
son, la gravite du génie dorien à la subtilité élégante du
génie ionien; on plaisante encore, d'après l'autorité d'une
fable ésopique, sur la niaiserie des Grecs de Kymé, et on
cite proverbialement la lourdeur des Béotiens. Ce sont
là ou dos vérités relativos fort grossies ou do simples
boutades propagées par la malignité. Les peuples qui ont
l'esprit fin, et par conséquent satirique, sont les plus
portés naturellement à se décrier ainsi eux-mêmes, par
l'effet de certaines différences locales dans les maniè-
res ou dans le langage. Il faut bien se garder de les en
croire sur parole. Sans alléguer ici les grande noms lit-
téraires ou politiques de la Béotie, on ne persuadera
aujourd'hui à personne que les artistes ignorés qui mo-
delaient sans prétention les jolies statuettes de Tana-
gra aient été des rustres et des lourdauds. Et quant à
la gravité dorienno, ce serait une singulière erreur que
de la concevoir comme une sorte de pesanteur d'esprit
incompatible avec la finesse. Les bons mots des Spar-
tiates étaient justement renommés dans toute la Grèce.
Nous en possédons encore, dans la collection des œu-
vres morales do Plutarque, un ample recueil Moins
gracieux et moins légèrement ironiques que ceux des
Athéniens, ils avaient plus de concision et jjj*r§de force.

i. Plutarque, Apophthegmata laconica et Lccxnarum apophtheg-


mata.
10 IN*TI\ODUCTION

Plusieurs sages, célèbres par lours sentences, appurte-


naient à la partie dorienne de la Grèce; et lorsque Cieê-
ron, dans son De Oratore, voulait enseigner à aiguiser
las mots spirituels qui sont une arme pour l'éloquence,
c'était a tous les Grecs, sans distinction de tribus, qu'il
demandait dos exemptas « J'ai rencontré chez les Grecs,
» dit-il, une foule de bons mots les Siciliens excellent
» en ce genre, et aussi les Rhodions et les Byzantins,
» mais surtout les Athéniens » Les Grecs do Sicile en
général sont pour lui Il une nation une et habite à la
» discussion (acuta Ma gens et contraversa natura) s. »
>»Jamais, dit-il, uu Sicilien n'est dans un si mauvais pas
» qu'il no trouve quulquo bon mot à dire » Il suffit
d'ailleurs d'opposer au génie original de la Grèce lo gé-
nie d'un peuple étranger, celui de Rome par exemple,
pour sentir combien la qualité dont nous parlons est
vraiment hellénique. L'esprit romain est sage et fort,
naturellement judicieux et précis, mais sa précision
môme n'a pas l'acuité do l'esprit grec. Plus assuré par
là contre les entraînements téméraires de la logique ou
les subtilités du raisonnement, combien on revanche
il est moins penélrantt t
C'est graso à celte tinasse que les Grecs ont été si tôt
et si longtemps dos muitres dans l'analyse morale comme
dans le raisonnement. C'est par là aussi qu'ils sont de-
venus si aisément des sophistes durant certaines pério-
des de leur histoire, et qu'il y a eu souvent quelque chose
de trop ingénieux chez leurs plus grands écrivains. Il leur
a toujours été plus facile qu'à d'autres de dégager vive-
ment des idées justes, d'apercevoir et do mettre en lu-
mière les côtés les moins apparents des choses, mais

1. Cieéron,de Oratore,54.
2. Id., Brutus,12.
3. Cicéron,in Yerrtm,11,43:Nunquamtam maie est -SifîMlW,
quia
aliquidfaceteet commodedtcant.
LA RACE GRECQUE ET SON GÉNIE t L

aussi ils ont toujours eu quelque peine à no discuter que


ce qui mérite d'être discuté, à no chercher que ce qui
vaut la peine d'une recherche.
En môme temps qu'ils pensaient finement, ils conce-
vaient avec netteté. Les Grecs ont été un peuple d'ima-
gination, mais ils ont cela do commun avec beaucoup
d'autres races. On peut croire sans témérité que dans la
tète d'un Indou, d'un Scandinave ou d'un Germain, il y
a ou généralement autant d'images, et celles-ci aussi
fortes, aussi vivantes, que dans la tète d'un Grec. Mais ce
qui est propre à la facon de concevoir do ce dernier,
c'est quo loulOi ces images qu'il portait en lui-même,
et qu'il renouvelait sans cesse, présentaient des formes
simples et des contours arrêtés. Le vague, l'obscur,
l'indéfinissable n'y avaient, pour ainsi dire, aucune
part. Tout y était éclairé, sinon également, du moins
suffisamment. Il serait exact do dire qu'il ne faisait ja-
mais nuit dans l'imagination d'un Grec. Et comme les
choses démesurées sont forcément par quelque endroit
des choses obscures, toute conception grecque était na-
turellement mesurée. Non quo la mesure en tout soit,
autant qu'on l'a dit quelquefois, un trait essentiel du gé-
nie hellénique. Los Grecs en ont manqué assez fréquem-
ment dans la spéculation philosophique comme dans leur
vie politique. Mais ils la gardaient sans clfort dans les
œuvres de l'imagination. Si cette faculté chez l'homme
est plus que toute autre sous l'influence directe des sens,
il semble que l'habitude de vivre sous un ciel souvent
pur et d'avoir sous les yeux des horizons presque tou-
jours nettement limités puisse être considérée comme
la cause première de cette qualité vraiment nationale.
Accoutumé dès l'enfance à ne jamais rencontrer, en
portant ses regards autour de lui, ni l'infini, ni le vague,
le Grec ne mettait ni l'un ni l'autre dans les images qu'il
*9 INTRODUCTION
se formait à lui-mémo Le monde do ses souvenirs, de
ses fictions ot do ses fantaisies ressemblait nalurollp-
mont à celui qu'il voyait on réalité autour do lui.
Bien n'est plus instructif à cet égard quo sa mytliolo-
gio. Comme elle hppartient à toutes les tribus grecques
simultanément et a la période la plus ancienne de leur
histoire, elle est particulièrement propre à montrer le
tour d'imagination qui a prévalu dès les temps les plus
reculés dans lonsomble de la race. Or n*ast-il pas re-
marquable do voir combien les grands phénomènes na-
turels qui servent do fondement à ses fables y ont pris
tout d'abord des formes nettes et simples, aussi arrêtées
dans lour physionomie que dans leur contour! La plu-
part dos dieux y apparaissent comme des êtres humains.
S'il reste par hasard en eux à l'origine quelque chose de
maldéfini la poésie travaille instinctive monta l'éliminer
On se los représente comme environnés de lumière
Loin de restof à demi plongés dans l'inconnu et dans le
mystère, ils on sortent tout entiers pour s'offrir à l'es-
prit dos croyants dans leur beauté sensible. Et lors mémo
que leur nature première so prête le moins à cotte trans-
formation, ou la leur impose encore autant que possible.
Quand l'imagination grecque personnifie l'éclair et la fou.
dre, les tempêtes, les tourbillons, les éruptions volcani-

1. Onconnaîtlesbeauxvers de la Médée d'Euripideaipropos des


Athéniens $(p£i|i:voixXeivoiâtav trofîav,«el8ià ).a|tnpoT<xTou
patuov-
n; àSpw;ai&èpo;, x. t. i. Cic, de Nat.fleor.,II, 16 Etânimlicet
videreaeutioraingéniaet ad intelligendumapUoraeorumqui terras
iacoUnteas in quibas aerait paras ac tennis,quamillorumqui utan-
tur crassocœloatqua coucroto. E. Reclus,Nouvelle géogr.univ.,
Europeméridionale, p. 89 a Cequi ravit l'artiste dans les paysages
dus golfesd'Athèneset d'Argcs,ce n'est pas seulementle bleude la
mer,le sourireinfinidesflots,la transparencedu ciel,la perspective
fuyantedss rivages,la brusque saillie de3 promontoires,c'est aussi
le profilsi pur et si netdes montagnesauxassises decalcaireon de
marbre on dirait dus marn»»arehiteetarsles,et maint templequi
tes couronnene paraitqu'en résumerla forme.»
L\ RACE GRECQUE ET SON CJÉNIE 13

qnos, c'osl-ù-diro dos forças immonses et déehainéos, elle


les simplitio elles limite le plus qu'ell» peut, Ou no trouve,
rien absolument dan» la mythologie grecque d'analogue
aux concoptions immenses et fantastiques do l'Indo ni aux
rêves obscurs do la raco soandinavu. Les Cyclopes, les
Hécatouchiros, /Ëgéon et Briarôo, Typhœus et los Titans,
dans tour Uitto contre los Oljinpit-ns, sont a.ssuréiuoiit
oo qui s'on rupprooho lo plus; mais il est visdilo quo la
poésie grecque, lursqu'eUo les représente, fait tout .-»ia
possible puur les rendre uiséniuiit concevables sans olro
trop inOdolo à l'idée promièro qui les a créés.; et il faut
hjuiiUt que bien loin do so complairu nrdinairoment à
ces iniages, t«lloles a au contraire do plus on plus négli-
gûes. Los dieux les plus aimés des poètes unt été les
plus humains.
Cette noltcté plastique do la concuption est un des
mérites les plus attrayants (le la littérature hellénique.
Dans lo domaine do l'imagination, tout pour les Grecs
est clair, tuut «st sensible, et comme ces formes si pures
sont do plus bien vivantes, elles ont par là même quel-
que chose qui charme vivement et qui satisfait. Toute-
fuis ces qualités on oxclueut nécessairement d'autres, ou
tout au moins les restreignent d'autant. L'obscurité a sa
poésie comme la lumière ot ce qu'on croit entrevoir à tra-
vers t'ombre est bien souvent ce qui émeut le plus for-
tement. Les Romains ont eu poul-ôlro plus que les Grecs
ce sens de l'invisible et de l'insaisissable. On trouverait
dans Lucrèce et dans Virgile do cos vers profonds qui
nous font sentir ce qu'on no peut voir, et qui ouvrent à
l'imagination des perspectives mystérieuses pleines de
rêve ou d'olfroi

ImpiaqueseUrnamtimueruntœcula noctem.
Et pourtant les Romains non plus n'ont
pas été par na-
ture les poètes du mystère. Cette admirable faculté de
14 INTRODUCTION

rêver en dehors do toutes tua formes précises et de sen-


tir au dolà. dos sensations déllmes ot limitées, nous la
trouvons bien plus dans los poèmes do l'Indojot les ra.
ces germaniques et scandinaves l'ont communiquée plus
ou moins à presque tous les peuples modernes Chez
les Grecs, au contraire, elle est relativement faible. En
revanche, tour netteté do conception les suit jusque dans
les choses abstraitos, ot là aussi elle a ses avantages et
ses inconvénients. Aucun pouplo n'a donné à la meta*
physique plus de réalité concrète. Non seulement los phi.
losophes poètes des premiers temps se font une mytho-
logie à eux qu'ils substituent à la mythologio populaire;
mais, on plein règne de la prose, les disciples do So-
cralo ne procèdent pas autrement. Platon se crée un
moado do dieux avec ses Idéos, il les voit revêtues do
formes merveilleuses et il nous les décrit. Les générali-
sations les moins substantielles dovionnont ainsi vivan-
tes on leur prête, pour ainsi dire, une physionomie et
on se les rond familières. C'est un grand plaisir assuré-
ment, mais n'ost-co pas aussi un danger pour la science
ot pour la saino rai ion? LesGrecs ont mis dans le monde
à eux seuls plus d'entités métaphysiques que tous los
autres peuples ensemble. Combien n'y a-t-il pas de ces
fantômes qui ont l'air d'être quelque chose et qui ne
sont rien 1C'est la finesse et la curiosité de leur esprit
qui on sont principalement coupables, si l'on veut; mais
leur manière do concevoir n'y a t-elle pas aussi contri-
bué pour uno largo part?
Il faut tenir grand compte encore dans l'étude do la
littérature grocquo d'un trait de caractère qui n'est pas
simple, mais qui résulte de presque toutes les parlicula-
t. Victor Hugo,Feuillesdautonine, XXXI.
Car l'âmedu poète, âmed'ombreet d'amour, c-,
Est une fleurdoituuiU %u!o'ûime aprèsla jour
Et s'épanouitans étoiles.
LA RACE GRECQUE ET SON GÉNIE 15
rites déjà décrites. Bienquo la tradition y ait une grande
force, la liberté individuelle y éclate partout. Ouvoit les
mômes sujets so porpétuer à travers do nombreuses gé<
aérations de poètes, mais presque jamais l'autorité des
prédécesseurs n'asservit complètement les nauvoau-ve-
nus, S'ils acceptent si aisément les exemples donués.c'ost
mémo tout juslomont parce que ces exemples ne les gê-
nent on aucune façon, fis ont uno manière à aux de s'ensi
.servir quin'impliqiieaueuno soumission proprement dite,
l/usagedes sujets anciens et môino d«s formes cousucrocs
est pour uux connue celui du langage tout le monde
s'on sort, sans croire pour cola imiter personne. Surtout,
ci' qu'on no rencontre guère dans la littérature grecque,
ce sont ces influences prédominantes qui chez presque
tous les peuples ont substitué d'une manière plus ou
moins durable uno vérité morale «le convention à la vé-
rilû naturelle. Lo Romain a généralement uno certaine
dignité sénatoriale et consulaire qu'il porto dans tout ce
qu'il écrit; il se fait un rôle à la hauteur de sa situation
dans lo monde, et il n'exprime que les sentiments qui
s'y accommodent. On pourrait écrire en télé d'une histoire
do la littérature latine
Ta regtre imperiopopulos,Romane,mtnunto.
Dans nos littératures modernes sans exception, le même
fait s'est reproduit, Le moyen âge est mystique, chova-
loresquo et scolastique. Le xvi6 siècle est érudit et par-
fois pédant. Le xvn6, scit en France, soit on Angleterre,
soit en Espagne, subit la mode de la galanterie raffinée,
du bel esprit, et souvent celle du point d'honneur castil-
lan. Les plus grands génies oux-mèmos, les Shakes-
peare, les Cfaideron, les Corneille sont plus ou moins
'^servis à ces conventions. En Grèce, au contraire, il est
difficile, jusqu'à la période alexandrine, de signaler
quelque chose d'analogue. Et dans la décadence même,
18 INTRODUCTION

lorsque la génie hellénique n'a plus auaai clairement


conscience dosa force ni do son originalité, commo cette
liberté native réparait parfuis avec éclat t Enface do Pline
et de Tacite, si romains l'un et l'autre, voici Pluiarquo,
avec sa bonne et charmante nature hellénique, si naï-
voinent humaine sous la forme un peu maniérée que son
temps lui impose. Entin quand un Syrien, comme Lu-
cien, s'est fait grec par toute son éducation, par toutes
ses lectures, par sa vio tout entière, quelle franchise no
trouve-t-il pas dans cet hollénismo devenu pour lui une
seconde nature Eu fait, los Grecs ont été constamment
plus voisins qu'aucun autre peuple do la simple vérité
humaine. Ce sont eux qui l'ont lo moins perdue de vue
on tout temps ot qui l'ont toujours le plus aisément
retrouvée. Par la hardiesse du jugement, par la fan-
taisio do l'imagination, par la sincérité naïve ou réflé-
chie des sentiments, l'ilollèno échappe a tout co qui
pourrait gêner l'essor de sa nature Rien d'artificiel na
vient se superposer en lui a la pure humanité. Les ca-
ractères propres qu'ollo prend dans ses couvres sont ceux
dont il no pout pas so disponsor, parco qu'il los porte
réellement en lui. Ils ne tiennent ni à un rôle accepté
ni à une discipline quelconque.
U nous reste à dire quelques mots, pour terminer
ceci, de ce qu'on pourrait appeler la disposition morale
prédominante de la race hellénique rien on effet n'in-
téresse davantage l'histoire littéraire. Des divergences
dignes d'attention se sont produites à ce sujet parmi d'é-
minents critiquos. Pour los uns, l'insouciance et la
gaieté, voilà le fond du caractère hellénique. « Les
« Grecs, dit M. Renan, en vrais enfants qu'ils étaient,
» prenaient la vie d'une façon si gaie que jamais ils ne
1. Delà cette personnalitési originalede quelques-unsdes Brands'
hommesdela Grèce.Onnetrouveraità Romeni un Socrate,ni un
Diogène.Calonle Censeur,comparaà eux, sembleraideet gourmé.
LA BACEGRECQUE
ET SONGÉNIE |77
» songeront à maudire les dieux, à trouver la nature
» injusto et porfide envers l'homme » Et ailleurs le
même écrivain nous parle do « cette jeunesse étornelle,
» do cette gaieté, qui ont toujours caractérisé lo vérita-
» ble Hellène, et qui, aujourd'hui encore, font que le
» Grec est commo étranger aux soucis profonds qui
» nous minent » D'autre part, l'auteur du Sentiment
religieux en Grèce, M. Jules Girard, qui a senti si pro-
fondémenl l'i\me hellénique, prend le contre-pied do ces
affirmations. « JI y a eu on réalité chez le Grec, dit-il,
m un souci do lui-même, do sa condition et de sa desti-
« née, qui s'éveilla on môme temps que sa brillanto
» imagination, qui mit dans ses premières œuvres,
quelque énergiques qu'elles fussent d'ailleurs, un ac-
» cent do plainte dont rien chez les modernes n'a dé-
» passé la force pathétique » Ce qu'il y a do vérité
dans cette dernière opinion, nul ne peut sérieusement
le méconnaître. Mais si ello représente avec force lo
résultat d'un examen érudit et attentif, la première ré-
sumo à grands traits, avec une exagération sans doute
volontaire, une impression générale, qui, malgré les
corroctions indispensables, demeure juste dans son en-
semble. Assurément les Grecs avaient l'esprit trop îin
et le jugement trop libre pour ne pas s'aviser de bonne
heure de tout ce qu'il y a d'obscur dans la condition
humaine ot d'injuste ou d'irritant parfois dans la mar-
che des choses. Il était impossible en même temps que
leur vive sensibilité ne souffrit pas des misères de la
vie. Mais s'il s'agit do constater la disposition morale
qui prédominait en eux, celle qu'on peut observer le
plus souvent dans leur littérature, il parait bien vrai
que ce n'était pas en somme cette conception triste des
1. Ia*Apôtres,p. 388.
2. Ibid., p. 339. Cf. E. Beclus. ouv. cité, p. 61.
3. LeSentimentreligieuxen Grèce,2"éd., Paris, 1819,p. 6.
Hist de la Litl. Grecque. T. I. 2
*8 INTRODUCTION
choses que les modernes ont souvent exprimée et
qui
80 montre aussi chez quelques écrivains latins. Us
pou.
vaient sans doute s'écrior avec Théognis, dans un mu.
mont d'affliction ou de révolte « l,a meilleure des
» chuses pour l'homme, c'est de no
pas naître» de ne
» jamais voir la lumière éclatante du
soleil une fois
» né, c'est di> franchir le plus tôt possible les portes
» d'Aïdès, et de se coucher dans la tomhu on amassant
» la terre sur sa tête ».Maisil y a loin de ces plaintes
accidentelles qui échappent parfois aux natures los moins
mélancoliques, à une habitude profonde de lu pensée et
du sentiment. Toute la poésie des Grecs est en détini-
tive la poésie do la vie; lour idéal constant est un idéal
do jeunesse et de beauté, qu'ils cherchent sans cesse ù
réaliser et auquel ils aiment à attacher leur pensée. La
grande cause de la tristesse habituelle, c'est-à-dire lo
sentiment profond d'une disproportion constante entre
ce que l'on conçoit et ce que l'on fait, entre co que l'on
désire et ce que ton obtient, cette causo intime de la
plainte moderne, les Grecs l'ont ù peine connue. Quel-
quos penseurs parmi eux ont pu s'en douter mais la
race grecque, dans son ensemble, a été, plus que toute
autre, amie do la vie, jouissant de ses pensées et do
ses sentiments, et portée par nature à un optimisme
toujours actif 3.
Voilà, dans ses traits généraux, le type hellénique
tel que nous le concevons. L'histoire do la littérature

t. Théognis,4~3-428,
1. «3-428,Bergk.
Berék.
2. Aristote[Problèmes,XXX,1) se demandepourquoiles hommes
supérieurs dans la philosophie,la politique,la poésie ou les arts
sont généralementmélancoliques. Sans doutesonobservationportait
surtout sur des Grecs,mais ellene leur étaitpaa spéciale.Si elle est
complètement juste, cequi peut être mis en doute,ondevraiten con-
clure simplementqueles grandshommesen Grècen'ont pas échappé
traità fait à une loi générale,mais il faudraitbien se garder de
chercherlà un trait de caractèrenational.
LA LANGUE GRECQUE 10

grocquo tout ontière, vue do haut, n'est que ]o déve-


loppement do ces observations fondamentales.

II

u\ i-anuui; ghecque.

La langue d'un peuple est la première révélation lit-


téraire de son génie. Elle est ollo-mômo une œuvre cle
l'esprit, et toutes les autres œuvres de l'esprit dépen-
dent d'elle. Quello que soit l'importance de l'élément
héréditaire qu'elle renferme, son originalité propre,
dès qu'elle on a une, manifeste de la manière la plus
frappante les qualités do la race. Elle devient une dos
formes do son idéal, et elle exorco son influence sur
tout co qui se fait désormais par la pensée et par le
sentiment. C'est uniquement à ce point de vue, tout à
fait différent de celui des linguistes, que nous voulons
considérer ici la langue grecque
Dès les premiers temps de la littérature, la langue
grecque a été finemont et musicalement accentuée.
Dans toutes les langues modernes do l'Europe, y com-
pris le néo-grec, l'accentuation consiste essentiellement
en un renforcement do la voix sur une des syllabes de
chaque mot. Par une conséquence qui nous semble
aujourd'hui nécessaire, la syllabe accentuée s'allonge.
11n'en était pas de mémo dans le grec ancien. L'accent

t. On peutrenvoyeraujourd'hui,pour l'ensembledesquestionsre-
lativesà la constitutionde la languegrecque,à la Grammairegrec-
quedeK.Brugmann(Handbuch d. klassischen
Atterlhums-Wissenschafl
deJ. vonSfulïer,t. II). Onytrouvera,pourchaquequestion en par-
tieulier,unebonnebibliographie.– Toutce qui concernela pronon-
ciation.doitêtre surtoutétudiédans Blass, VeberdieAtmprachedes
3"éd. 1888.
Gtièi!iiav/tm.
3Q INTRODUCTION
effet principal
y était surtout mélodique. 11 avait pour
do faire prononcer la voyelle accentuée sur un ton plus
se-
aigu. Entre cette voyelle et les autres, l'intervalle,
lon Donys d'Halicarnasse, était d'une quinte Que lé-
lévation de la note sur la syllabe aceontuéo ait eu pou
à pou pour conséquence do faire prononcer cette syllabe
avec plus do force et do l'allonger, c'est ce qui résulte
clairement de l'histoire même do l'accent grec, devenu,
dès los premiers siècles de notre èro, à pou près sem-
blable à ce qu'il est aujourd'hui dans le néo-groc. Cette
transformation fut graduolle, et il n'est pas douteux
bonne heure
qu'elle ait commencé à se produire de
mais il ost certain aussi que, pendant toute la période
classique et encore au temps de Denys d'Halicarnasse,
c'était le caractère mélodique (et non le caractère
au moins
rythmique) qui prédominait dans l'accent,
avec et correction.
parmi ceux qui parlaient élégance
On élevait la voix sur la syllabe accentuée, mais on ne
la renforçait que faiblement. Voilà pourquoi la versifi-
cation grecque classique est complètement indépendante
de Pacconl rien no prouve mieux à quel point celui-
ci différait dans l'antiquité hellénique de ce qu'il est
aujourd'hui. La transformation ultérieure de l'accent
entraîna la disparition de ce système de versification
on est en droit d'en concluro qu'il ne se serait jamais
établi si l'accent eût été à l'origine ce qu'il fut dans la
suite. Quand la syllabe accentuée fut distinguée des au-
tres par un renforcement très sensible de la voix et
les
qu'elle fut devenue la seule syllabe longue du mot,
1. Denysd'Halic, Arrangement desmot»,ti i AiaUxxw piv»5v|>gXo«
*v\{urptlteuei««T»)|iim
*$Xeyo|Uv%>«tairfvtt,&i?TY"«»'Un ton*lePaB*
sagequi est fortcurieux.On y voit notammentque les syllabes frap-
péesdel'accentcirconflexeétaientà la foissignes et graves, c'est-à-
dire que la voix, en les prononçant,passait rapidementd'un ton
élevéà un ton plus bas. L'effet.devaitêtre celuid'unevéritablemo-
dalationmasïcale,d'ana sortedechant atténué.
LA LANGUE GRECQUE 31
vers d'Homère et do Sophocle sonnèrent faux. U fallut
créor un système de versification fondé sur l'accent,
puisque celui-ci avait Ont par tout absorber. Mais pon-
dant do longs sièclos, los trois éléments essentiels de la
musique du langage, à savoir l'intensité du son, sa du-
rée et son acuité, étaient restés distincts et indépen-
dants les uns des autres. L'accent grec était donc
délicat autant quo musical Il so posait avec légèreté
sur les mots sans les écraser ni les déformer. C'était une
liuo note qui faisait ressortir une syllabe, mais qui
laissait discrètement aux autres leur valeur. II était en
outre varié. Au lieu do s'attacher exclusivement, comme
l'accont latin, à la pénultième et à l'antépénultième, il
se portait fréquemment sur les finales; et lorsque cel-
los-ci terminaient un membre de phrase, cotte tonalité
élevée frappait vivement l'oreille Dans l'intérieur des
phrases, au contraire, ollo s'atténuait volontairement,
afin de lier les mots les uns aux autres et de donner au
langage plus do fluidité. En somme, par le caractère
général de l'accentuation, la façon de parler des Grecs
devait produire surtout l'impression d'une facilité élé-
gante et variée.
Le môme caractère se montrait dans la constitution
intime des mots on ce qui concerne le groupement des
sons et leur prosodie. Il suffit de lire comparativement
une phrase de Xénophon et une phrase de Tite-Live
prises au hasard, pour remarquer immédiatement com-
bien diffère dans les deux langues le nombre propor-

i. Quelquesdialecteslocaux, en particuliercelui de Lesbos,fai-


saient exceptionà cet égard (R.Meisler,Diegriechiseken Dialecte,
Koettingen, 1883,1, p. 31et suiv.); mais cen'est là qu'uneparticula-
rité sans Importanceau point de vue généralquiest le nôtre. Quant
à l'accentuationdorienne,malgréses caractèrespropres,elle ne de-
vait pas différer sensiblementdu type que nous représentonsici
(Ahrens,deDialectodorica,Gottingœ,1843,p. 26;R. Meiater,Bemvr-
kungensur dorischenAccentuation, Leipzig,1883).
23 INTRODUCTION

tionnol des voyelles et dos consonnes. Pour une même


quantité do voyelles, le latin emploie environ un quart
de consonnes do plus que le grec. Et pourtant la langue
attique, qui est celle de Xénophon, est beaucoup moins
riche en voyelles que celle d'Homère, qui l'est elle-
même beaucoup moins quo celle d'Hérodote. Si l'on éta-
blissait une proportion moyenne, elle serait donc encore
plus favorablo au grec. Parmi les langues littéraires
modernes, l'italien seul lui est comparable à cet égard.
Mais ce n'est pas seulement par le nombro relatif des
voyelles que le grec est remarquable c'est aussi et
surtout par leur indépendance. Le mot grec wspi&pspa
n'a que cinq voyelles comme le mot latin correspondant
circumfercbat, mais trois voyelles au moins du mot la-
tin s'unissent dans la prononciation aux consonnes
suivantes et forment avec celles-ci des sons composés
(cir, cum, bat), tandis que les cinq voyelles du mot grec
sonnent avec puroté, comme si elles étaient isolées. Il
est à remarquer aussi quo les cinq voyelles du mot
grec sont brèves, tandis que, sur les cinq du mot latin,
trois sont longues. En général les voyelles brèves
étaient très nombreuses en grec, bien plus nombreuses
qu'en latin. Dans le vers épique latin, c'est le spondée
qui domino, surtout avant Virgile dans Homère, c'est
le dactyle. Ces syllabes brèves échappaient naturelle-
ment au renforcement de la voix, à cotlo augmentation
d'intensité qui paraît s'être produite très anciennement
pour les syllabes longues par l'effet même de leur du-
rée plus grande. Il en résultait que le rythme général
de la prononciation grecque était plutôt facile et coulant
que coupé et comme martelé par des intonations vigou-
reuses.
La netteté et la finesse de l'articulation devaient par
suite donner au langage beaucoup de grâce c't de clarté
sans exiger un grand effort dos organes. Il est possible
LA LANGUE GRECQUE 93

cette qua-
qu'à l'origine, dans la période préhistorique,
lité ait môme été voisine d'un défaut. 11devait y avoir
dans la langue grecque trop do sons simples formes
d'une voyelle soit isolée, soit accompagnée d'uué seule
consonne Sous coito forme, ello pouvait manquer un
pou do vigueur et gardor quelque chose d'enfantin.
L'instinct populaire y remédia de bonne heure en res-
sorrant les syllabes, principalement par les contrac-
tions. Dans la poésie épique lu plus ancienne, nous les
archaï-
voyons déjà fort on usage. A côté dos formos
nous en trou-
ques, qui sont ouvertes et décomposées,
vons d'autros plus récentes et plus resserrées (par ex-
ou des anciens onow
emple les génitifs on à côté génitifs
et on oo).On sont que la languo achèvo alors do se dégager
do ses manières primitives ot qu'elle tend à un mode
d'expression plus concis et plus viril. Ce progrès, malgré
certains temps d'arrêt (par exemple chez Hérodote),
s'ost poursuivi dans la périodo historique, et le dialecte
attiquo l'a mené à son terme naturel, fort éloigné en-
core de la gravité un pou pesante du latin *>
Le système primitif des consonnes a quelque peu
souffert de cotte fatalité de la prononciation. Dès la
période préhistorique le sigma, non sonore, entre deux
voyelles, avait presque complètement disparu; et le
digamma, qui a subsisté longtemps dans le parler po-
pulaire et même dans l'orthographe des inscriptions
on dehors des pays ioniens et attiques, n'a exercé que
peu de temps son influence sur la langue littéraire. Il
y avait là le germe d'un inconvénient qui aurait pu de-
venir grave. Les mots, en s'altérant ainsi, s'éloignaient

i. O. Meyer,Grieeh.Gramm.,Leipzig,1880,§ 122 Ammeistenhat


das Ioni'icheHérodotegetrennteVocalegednldet; am weitestenin
der Contractiongeht das Attiseho; die abrigen Mnndartennehmen
eiueHUloîstelluiigein, stolienaber im allgemeiueu«IeiuIouischen
tueherats demAttisehen.
34 ISTROOCCTION

trop do leur forme primitivo, et leurs relations mutuel-


los devenaient plus obscures en outre la prononcia.
tion perdait do sa force et par conséquent do sa valeur.
Mais un sentiment instinctif des qualités nécessaires
du langage empêcha ce double dommage do so pro-
duire. Après s'ôtro adoucie et allégée, la langue resta
encore vigoureuse et suffisamment fidèlo à ses origi.
nos
Une chose particulièrement digne d'attention en grec,
c'est la nature des finales. Les mots, quels qu'ils soient,
ne se terminent jamais que par des voyelles ou par
uno des trois consonnes sonores v, p, ç, cette dernière
simple ou composée, et $. Les Grecs fuyaient donc
instinctive mont les désinences sourdes ou rudes. Par
suite, les mots so liaient les uns aux autres avec une
facilité extrême, et la lluidilé du langage on était ac-
crue sans qu'il perdît rien on netteté.
Voilà pour la prononciation. La formation des mots
mérite aussi quelques remarques. Lo fonds primitif du
vocabulaire et les procédés do dérivation familiers au
grec n'ont rien de particulier nous retrouvons dans
d'autres langues de mémo famille, et en latin notam-
ment, les mémos racines et l'emploi de suffixes analo-

t. Les déformations de mots dont il est ici question sont sensibles


lorsque l'on compare le grec au latin, par exemple l'éolien «C»; (pour
a-j<j«;) et l'ionien r,w; au latin aurora, le grec t<k au latin vina. On
trouve dans Hesycliius des formes telles que xaîvîta pour xa<nr»n"|.
On ne peut nier, ce me semble, qu'il n'y ait là un excès. Une langue
s'affuthlit en effaçant ainsi des artieulations caractéristiques. Mais les
Grecs ont en général résisté avec beaucoup de goût à ces tendances
fâcheuses. Les aspirations ont toujours tenu une grande place dans le
langage. malgré quelques divergences dialectales. Denys d'IIalicar-
nasse les louait avec raison (Arrang. des mots, 14 Kpcrrurra jtiv
oîv loxiv ooa toi ?mv|ucT( no).Xrâ)if£Tat. rà 8i Sa<nctxal tJ)v toO mit-
fiato; itpoa6r,XT,v (ïyu) S><ml-(yvt toO TtUtirara elvai ixiXvtx.Et il est a
remarquer que l'usage vulgaire distinguait à peine les muettes fortes
(s. x, t) des aspirées correspondantes (G. Meyer, Gr. Gr., g 296).
I.A LÀKGCE GBECOUK 25

guos, qui permettent de tirer d'une seule racine»un grand


nombre do mots. Il no semble mômepasqu'ily ait do
différence bien uotable à cet égard entre les ressource a
naturelles des doux langues. Mais lo grec a boaucoup plus
profité des siennes que le latin. C'est le développement
intallectuol du peuple qui a produit celui du langage. A
mesure qu'ils ont inventé la rhétorique, la science
morale, la politique, la philosophie, les Grecs se sont
fait sans poine un vocabulaire spécial et complet pour
chacune do ces études nouvelles, et ils n'ont ou besoin
pour cola de rien emprunter à personne. Avant même
la naissance des sciences proprement dites, la variété
de la vie chez ce peuple aux sensations fines et multi-
ples avait eu pour effet naturel de susciter dès les temps
anciens un langage remarquablement riche. La môme
idée était exprimée do plusieurs manières, entre les-
quelles la finesse naturelle do la race établissait bien-
tôt dans l'usage dos nuances délicates
En co qui concerne les mots composés, la comparai-
son du grec et du latin est particulièrement instruc-
tive. La faculté d'associer plusieurs racines ou plusieurs
radicaux pour on constituer un terme nouveau est com-
mune originairement aux doux langues. Mais peu mise
à profit parles Latins, elle s'affaiblit chezeux de bonne
heure au point de disparaître presque entièrement.
Cola tient, semble-t-il, à ce que leur esprit, moins dé-
lié et moins analytique, confondait les idées ainsi asso-
ciées, de telle sorte qu'elles leur apparaissaient bien-

». Comparerpar exempleentre eux lesmots pivo;,(iî-vîç,^êio;,>-


tôt,faiirf;qui appartiennenttous simultanémentà la languehoméri-
queavecle sens plus ou moins accusédecolère.La différenceentre
xtXo;et x<Sto; estbien sentieet finementindiquéedans ces vers ill.,
I, 81)
ef irep Y<4pte X*» Y* «^ <&Apap
xmatdtyy,
iiXi te xal |UT4m<r8ev tgti xitov, ôçpat TgXéwn),
i» orrjtawiv M<ti,
36 INTaODUGTlQX

lût ensemble comme une idéo simple lu distinction


primitive dos éléments sVITuçait et la notion composai)
devenait un tout indivisible». Phénomène bien sensible
encore, mémo pour nous, dans dos mots tels que opù
/et, artifex, tubieen, et une foule d'autres, que l'esprit
no songe plus à décomposer, tant leur dualité urigi-
nelle a disparu. En fait, dans les mots composés latins,
l'un des radicaux, perdant li pou près sa valeur propre,
n'est plus qu'un suflixo. et lu composition n'est guère
dos lors qu'un procédé particulier do dérivation. Voilà
pourquoi elle a cessé bientôt do s'exercer comme une
fond ion régulière dans la vie du langage. Combien les
choses no sont-elles pas différentes à cet égard citez les
Grecs 1 Pour eux, co jeu de l'intelligence, groupant des
éléments divors de pensée dans dcs combinaisons nou-
velles et toujours vivantes, était aussi facile qu'agréa-
blo. Leur esprit vif et leur imagination uotle ne per-
daient jamais do vue complètement les idées ou les ima-
gos distinctes qu'ils se plaisaient ainsi à rapprocher
dans dos composés ingénieux ou sonores. Chacune d'et-
los gardait une part do sa valeur propre, tout en met-
tant, pour ainsi dire, l'autre en commun. Rieu do plus
aisé it constater dans les cpilhèlos do l'ancienne poésie
épique par exemple. Mais peut-être l'étude de la prose
classique ost-elle encore plus décisive à cet égard. Sans
doute les composés qu'on peut appeler descriptifs y sont
devenus fort rares, mais l'aptitude à grouper les idées
sans les confondre se montre aussi vivante qu'autre-
fois. Tandis qu'en latin, les verbes composés n'admet-
tent guère qu'uno seule préposition modifiant In sens
du vorbo simple (jacio, injicio) 1, dans la prose grecque
la plus pure les verbes composés avec doux et môme
trois prépositions no sont pas rares s.
1. Madvig,Gramm,Int., §906,a, K«m,T (trp.rt.netiiw
Theil),
2. Dansun verbetel que nposgôyeiv
par exemple,quel'on rencontre
LA LANGUE GRECQUE 37
Le système de la déclinaison grecque offre un cas de
moins quocolui de la déclinaison lutine et on général
si l'on compare l'état où il se présente à nous dans
lu période historique avec celui de l'ùgo antérieur, on
y remarque une tendance prononcée it simplifier La
languo s'allégeait do tout cequi lui semblait inutile. Un
seul et mémo cas, lo génitif, par exemple, traduisait
assez clairement dans l'usage des rapports de nature
très diverse. Cela suffisait ù faire abandonner l'ablatif,
comme superflu. Toutefois, dans celte simplification pro-
gressive, la langue grecque, par un phénomène eu.
rieux, a longtemps garde les formes du duel, comme
s'il en coûtait il ces imaginations nettes de n'établir au-
cun intermédiaire entre un et beaucoup.
Le système de conjugaison, bien que simple aussi,
lorsqu'on lo compare ù colui de la langue sanscrito par
exomple, est cependant complexe, relativement à la sé-
rie dos flexions du verbe latin Los Grecs ont plus
de formes verbales synthétiques que les Latins. C'ost
ainsi que nous trouvons ongroc un modo de plus qu'en
latin, l'Optatif, un temps de plus, l'Aoriste, et des formes
temporelles plus nombreuses pourl'Infinitif et lo Parti-

chezHérodoteet chez Thucydidepour dire conduhvle premierdes


troupeshorsdu camp,le sens général n'est intelligiblequ'autant que
chacundes trois élémentsconstituantsgarde toutesa valeurpropre.
Et lorsqueThucydideencore,et après lui Xénophon,se servent du
verbeàvteite(iévai,
ils exprimentdans un seulmot quatre idées dis-
tinctes(1»aller,2»horsducamp,3°Il l'attaque,i'potir répondreà celle
del'ennemi),dontaucunene disparaitdans l'ensemble.Detels exem-
ples montrentd'unemanièreconcluantecombienla facultéd'analyse
•Haitinhérenteà l'esprit grec.
1.Ontrouveen grec, commeenlatin d'ailleurs,la tracede plusieurs
cas perdus un locatif,uninstrumental,un ablatif. Voy.Brugmann,
oub.c, g US.
2. G.Curtius (DasVerbumd. griech.Sprache,Leipzig,1876;Intro-
duction)a dressé une intéressantestatistiquedes formesverbales
dansles irote tangues,qui permetde faire aisémentla comparai-
sou.
«8 INTRODUCTION

ripe, en outre une distinction bien mieux observée en»


tro les désinences dostnmps primaires et celle des temps
secondaires, nous y rencontrons aussi, côté de la voix
active et de la voix passive, une troisième» voix, appelée
moyenne, qui permet de marquer par une simple dési-
nonco des nuances délicates dans la manière d'onvisa-
gor le rôle du sujet. Do cotte comparaison, il aorait très
inexact de conclure que les Grecs aient pu traduire dans
leur langage beaucoup de modifications particulières
d'idées ou de sentiments qui échappaient aux Latins.
Rn réalité ceux-ci disaiont à peu près les mômes cho-
ses par d'autres procédés, et c'est encore ce qui nous
arrive à nous modernes, qui parlons des langues plus
analytiques. La différence caractéristique n'est donc pas
dans le nombre ni dans Id nature dos idées exprimées,
mais dans le mode d'expression et dans l'état d'osprit
qu'il suppose. En général, comme on le sait communé-
ment aujourd'hui, le procédé synthétique a prédominé
dans l'histoire des langues, avant le procédé analytique.
Il correspond à une certaine phase do l'évolution du
langage. Ses avantages et ses inconvénients sont aisés
à concevoir. Il donne à la langue quelque chose de ré-
gulier et d'ordonné dans la variété il permet do cons-
tituer autour d'un même radical des séries de formes
parallèles, rattachées les unes aux autres par l'analo-
gie et pourtant différentes par là il a une sorte de
beauté qui tient do celle des œuvres d'art. En outre, il
condense plus fortement les pensées, il met plus de sons
et de valeur dans chaque mot, il en fait des groupes
pleins de vie. Mais l'inconvénient apparaît dans l'a-
vantage même. L'emploi d'un tel procédé est difficile
il exige de l'esprit trop d'attention, trop de suite, trop
de régularité il crée des formes trop voisines les unes
des autres, entre lesquelles le discernement exact ne
peut être fait dans l'usage que par des intelligences ou
LA LANGUE GRECQUE 39
très fines ou très patientes. Voilà pourquoi les peuples
chez qui l'irU^lligonce est plus solide que fine, ou chez
lesquels la préoccupation prutiquo prédomine ordinai-
rement sur le sons de l'art, ont on général fort peu
usé de co procédé ou l'ont abandonné de plus en plus.
A co point do vue, lu langue grecque représente une
sorte do juste milieu remarquable. Elle mélange on efftt,
dan* ses procédés d'élocution, la synthèse et l'analyse
avec une liberté et une grâce tout a fait particulières.
Ello doit aux procédés do l'une cotte régularité, cette
richesse do formos, cette beauté d'ordonnance et do
symétrie, qu'aucune autre langue classique ne possède
au môme degré. Mais en môme temps, elle emprunte
à l'autre une vivacité, une clarté et aussi une aisance
qui ne sont pas moins remarquables. Elle est ainsi éga-
lement appropriée à la prose et à la poésie, aux discus-
sions et aux descriptions, aux besoins du langago cou-
rant et à ceux de l'art oratoire. Et pour en revenir au
point particulier que nous traitons en ce moment, nulle
part cet heureux tempérament ne se révèle mieux que
dans la série des formes verbales. La conjugaison grec-
que a autant de voix qu'il y a do manières réellement
distinctes d'envisager le rôle du sujet, autant de modes
qu'il y a de façons essentielles pour l'esprit de conce-
voir une action, autant de temps qu'il y a de grandes
divisions possibles dans la durée. Mais dans l'usage,
les Grecs, sans s'asservir à une régularité gênante, ont
laissé tomber ce qui était surabondant, ont substitué
le procédé analytique au procédé synthétique là où ils
y ont vu quelque avantage, et ont déterminé avec
une finesse judicieusela valeur exacte des formes qu'ils
conservaient
i. Il suffitde parcourir une liste des verbes grecsdits irréguliers,
pnnrremarquercombiende formes,naturellementindiquéespar l'a-
nalogie,la languegrecquea laisséestomberen désuétudeou peut-
80 INTRODUCTION
Si de l'étude des flexions, nous passons à celle do la
syntaxe, ce qui appelle notre attention, c'ost encore la
liberté intelligente et ingénieuse qui s'y associe tout
naturellement a l'ordre. Quand la langue grecque éta-
blit une règle, e'est-a-dire un usage certain et généra-
lement appuyé sur uno raison, il est rare qu'elle s'y
assorvisso. Ello », pour ainsi dire, sa logique à e^°>
souple, légère, artistique, qui n'est pas du tout la lo-
gitluo impérieuse et inilexiblo do l'école. l»ar oxomplo,
colle-ci, aveu son dogmatisme absolu, défend de moltro
au passif un verbe qui ne comporte pas à l'actif de coin*
plument direct et les langues qui aiment les lois rigou-
reuses lui obéissent ponctuellement. Nous disons en
français je nui* à quelqu'un, et, comino ce quelqu'un est
complément indirect du verbe nuire, nous n'osons pas
diro je suis nui par que/qu'un. Il y aurait là un manquo
de symétrie qui nous paraîtrait barbare. Les Latins nous
ressemblaient à cet égard, ou nous leur ressemblons.
Les Grecs, par respect pour la logiquo, ont, il est vrai,
la mémo règlo mais, avec une liberté (lui a bien aussi
sa raison, ils l'éludent souvent sans scrupnle, surtout
lorsqu'ils peuvent obtenir ainsi une fine et ingénieuse
antithèse
étra momon'ajamaiscréûes.D'une manièregénérale.lalanguedutemps
do PtSriclésoud'Alexandre) est moinsriche quela languehomérique.
Ontrouve pourtantalors dans la conjugaisonquelques formesque
celle-cine connaissaitpas,par exemplelesfuturs passifsen 6r,<ro|ias,
Celaprouveque le procédé
les parfaitsdits aspirés,têts quercfotj>«x"-
synthétiqueétaitencorevivantpour les Grecs; maisles ils continuaient
à en user avecchoixet modération.G'eâtainsi que formessyn-
thétiquesdesmodesdu parfait et cellesdu plus-que-parfait (icXvxto,
étaient fréquemmentremplacéesdans le langage
tâûxoiiu, êXsX-jxetv)
écrit, et sans doutebeaucoupplus souventencoredans l'usagecou-
rant,par lesformesanalytiquestorrespondantes(Utoxù;&.elr,v,qv),
parce qu'elles impliquaientun sens assez complexeque l'analyse
mettaitmieuxen lumière.
f. Xênopn., Banqixt, VIII, 2 Nari-parroî ip&t tî,î pwwwî svt*?*ts».
– Isocr., III, 57 *Hv f«? xaXû; Sjrçsirtai pittùat, noUûv «pzeiv 8uv*r
LA LANGUE GRECQUE si

Les règles do subordination et do corrélation sont


i\ peu près les mômes en grec et en latin. Dans les
deux langues, un arrive par des moyens simples, a l'aide
des modes et dos temps, combinés avec l'usage des con-
jonctions, à marquer très nettement et très finement
le rapport de doux ou de plusieurs jugements que l'on
veut rattacher les uns aux autres. Mais outre l'avantage
que lu grec tire de la richesse do sa conjugaison, il it
encore ici celui d'une logique moins absolue- ot d'une
plus grande élégance tlo procédés Il est curieux de
voir avec quelle facilité naturelle il rompt au besoin le
rapport grammatical dès propositions, pour donner à
l'une d'elles plus de vivacité. Cela est extrêmement
sensible dans les interrogations indirectes. Le latin,
conformément à la logique, les traite invariablement
coin me subordonnées, co qu'il marque on les mettant
au subjonctif. Procédé éminomment rationnel. Pour le
.(Iri'C,c'est lo sons dramatique qui prévaut ici sur lu
logique, et comme en général la question a plus d'im-
portance et frappe plus l'esprit que lo membre de
phrase d'où elio dépend, il on fait io plus souvent une
proposition principalo «4 la traite comme telle Aussi
loin que nous pouvons remonter dans l'histoire de la
langue grecque, nous trouvons la preuve do cette li-
berté intelligente.
Signalons enliri l'usage des particules. On sait cum.

oovîas. – Xénoplt., Banquet, IV, 3! O-jxétt âit£Ù.ûnat, àX).' ïfit, «ire:}.<5


iîi.o;
1. Par exemple,la simpleparticuleav ouxe peutchangerune pro-
positionintentionnelleen propositionrelative danslesverssuivants
(/««< XXIV,73),itt seul signifieraitafinque,tandis que w; xrvsi-
gnifiecomment, ce qui modifiele ton de la phrase
«fypatt! oi tSiia irjxsvbv feoç, wj xsv 'A^tUmS;
Swpwv èx Ilpiâtioto W-/ij.
2. Isée, VI, {3 'Epopévcdv
r,(uâyeî îrj, iv SixsXîxëçaaavàuoôavsïv.
Ondiraiten latin Rogantibusnobisan vkevet,responsumest eum
in Siciliainteriisse.
SrJ INTRODUCTION

bien ces fines attaches des pensées sont nombreuses


et délicates aussi bien dans la poésie homérique que
chez les écrivains du cinquième ot du quatrième siècle,
Ce sont en général des mots anciens, dont le sens et la
valeur s'étaient affaiblis pou à peu. Il n'en est qu«
les Grecs
plus remarquable de voir avec quelle sûreté
se servaient de ces torinos pou significatifs par eux-mê-
mes, mais qui gardaient pourtant quelque chose do
leur sons primitif, Ils les alliaient les uns aux autres,
les combinaient do diverses manières selon leurs affi-
nités, los rapprochaient ou los opposaient, en un mot
les maniaient avec aisance, on vue d'avertir l'esprit,
de faire deviner d'avance la pensée, de rattacher les
cun.
phrases les unos aux autres ou de los mettre en
traste. Et la brièveté même de ces petits mots, qui
semblaient se perdre dans le tissu du discours, permet-
tait do faire de tout cela une sorte de jeu, où l'agilité
intellectuelle du Grec trouvait à s'exercer
Ces observations, extrêmement incomplètes et som-
maires, suffisent cependant à marquer los caractères gé-
néraux do la langue grecque au point de vue littéraire
Sonore et variée, elle se prêtait aussi bien à l'expression
des passions fortes et des idées vigoureuses qu'à celle
des nuances délicates du sentiment et do la pensée. Ex-
cellente pour la poésie par la beauté simple de son ac-
centuation et par l'ampleur mesurée de ses formes,
elle lui fournissait en abondance et avec une égale fa-
cilité soit les expressions éclatantes et descriptives qui
enchantent l'imagination, soit les lormes précis eténor-
ou de
giques qui sont pour l'homme plein do sa passion
son idée commeautant de traits. Elle avait dès le temps

i. Notertout particulièrementl'emploides particules|itv eten«i. qui


ont servi dés les premierstempsde la littératureà étiqueter quel-
sorteles d'un développement, dans l'intérêt de la clarté
que parties
et du raisonnement.
LA LANGUE GRECQUE 33

d'Homèro, des ressources multiples pour caresser l'o»


roillo et pour séduire les esprits, lorsqu'elle coulait
« plus douce que lo miel » dis lèvres d'un orateur
tel quo Jy'oslor, ou « plus pressée que les flocons de
la neige d'hiver » do celles d'un Ulysse; elle en avait
aussi pour les frapper par dos soutences concises, à la
manière de Ménélas apportant dans l'assemblée des
Troyens ses réclamations et ses menaces itsGpx <ùvf
îlli (**>.«Xiyfwî, « quolqucs paroles seulement, mais
nettes et vibrantes, « Et déjà, à voir cette richesse dis-
crète, cette souplesso fine et brillante, on pouvait près.
sentir quelle admirable prose sortirait un jour d'une
telle poésie. La langue d'Homère n'eut qu'à vivre
quel-
quos siècles, il mûrir, pourainsi dire, aux rayons do la
sagesse morale et politique, pour devenir tout naturel-
lement, et sans aucune modification profonde, la prose
naïve et hrillanto d'Hérodote, la prose concise et forte
de Thucydide, lu langage morveilloux de Platon, mêlant
toutes les grûcos et toutes les splondeurs do la
poésio
aux plus subtiles finesses de la métaphysique, le
parlor
simple et précis de Xénophon, si net, si juste, si élégant,
et eulin l'éloquence do Déinosthôno, c'est-à-dire le
pur
langage do lu raison et de la passion, également lumi-
neux et pathétique.
Nous n'avons rien dit jusqu'ici do la diversité des dia-
lectes. C'est qu'elle n'a pour nous qu'une
importance
secondaire à côté de celle des caractères généraux de la
langue. Toutefois, elle est trop brillamment représentée
dans l'histoire de la littérature, pour
que nous la pas-
sions entièrement sous silence.
Les dialectes qui ont été parlés dans la Grèce an-
cienne sont loin d'être encore classés d'une manière
absolument méthodique et déflnitive ». Dans un
pays
i. L'opinionde rauiîqaitê à ce sujet est
expriméepar Strabon
( VIII,i, 2) qui établiten quelquesortele tablenude rrfnorHH™ ,»».
,o
Him. de la UU. Grecque. – T. X. 3
34 INTRODUCTION
divisé on une foule de petits États, qui ne se compo-
saient parfois que d'une ville et de quelques bourgades
confédérées, il était impossible quo le langage parlé
n'offrit pas des variétés presque infinies, Mais ces par-
ticularités locales, oxtrèmemont intéressantes pour la
dans lalittérature. Colle-ci
linguistique, nocomptent pas
no connait l'Ionien, le
que quelques types principaux,
Lcsbien, lo Dorien, l'Attique, et enfin ce qu'on a nommé
la langue commune.
L'ionien a été le dialecte de la poésie épique et plus
tard celui de la prose ù ses débuts. Il se distingue par
sa fluidité, par la multiplicité des voyelles, par sa dou-
dans
ceur, dont on peut voir comme un signe extérieur
la prédominance du son atténué de Vu sur le son plein
do l'a et dans la disparition précoce du digamma. Ces
traits sont plus accusés encore dans le nouvel ionien

que dans le vieil ionien des poèmes


d'Hérodote bonaé-
L'ionien est le grec d'Asie, légèrement amolli
riques.
soit par des influences que :tous ignorons, soit par l'ef-
fet de l'hérédité chez une partie de la race grecque vi-

dialectes. Maisil ne donne que les grandes lignes de cette répartition


et ne s'occupe nullement d'un classement détaillé et vraiment scien-
tifique. Il y a pour lui quatre dialectes répartis en deux groupes
17o«ien et l'Attique constituent le premier. l'Éolien et le Dorien le se-
cond. Le point de vue moderne est tout autre. G. Meyer (GrfeeA.
Gramm., p. xn) l'expose ainsi « L'ancienne division des dialectes
grecs en Dorien, Éolien et Ionien (ce dernier comprenant l'Attique)
ne peut plus être maintenue qu'à la condition de comprendre sous le
nom d'éolien tout ce qui n'est ni dorien ni ionien, sans vouloir créer
une ori-
par là aucun préjugé en faveur d'une parenté reposant sur des re-
commune, » Et plus loin « Donner un exposé détaillé
gine
lations de parenté de tous les dialectes grecs entre eux est une tache
dont la science est actuellement incapable, » Cf. Brugmann, ouv. c.,
et sans
p. 16, qui distingue d'après les ressemblances linguistiques,
rien préjuger sur la question de parenté, sept groupes principaux
1» Le groupe ionio-attique 2° le groupe dorien 3» le groupe de la
Orée© an Nord-Ouest; 4» le groupe de la Grèce du Nord-Est; &>le
groupe de l'Èlide; & le groupe arcadien-cypriote; 7» le groupe paru-
phylien.
LÀ LANGUE GRECQUE 35
vant dans dos conditions particulières t. Dans le vieil
ionien, la force native du parler hellénique résiste en-
core à cet amollissement, et il en résulte une des plus
belles formes de la langue grecque, celle peut-être qui
unit le plus do délicatesse, de variété, de graco à l'é-
nergie primitive.
Le lesbion n'a ou de grande importance littéraire que
dans la poésie lyrique d'Alcôo et de Sapho. Si curieux
que soit ce dialecte au point de vue de la linguistique,
il ne tient donc qu'une petite place dans l'histoire de
la littérature. Lu lesbien avait, comme le dorien, quel.
que chose de mâle et de sonore, avec moins de rudesse
et plus do grâce. Son accentuation, moins variée que
celle de l'ionien, devait le rapprocher davantage du la-
tin, auquel il ressemblait aussi, plus qu'aucun dialecte
grec, par ses flexions.
Tout autre a été le rôle littéraire du dorien. C'est avec
l'ionien la langue de la poésie, et son influence se fait
sentir encore dans la période attique. La poésie lyrique
chorale lui appartient dès l'origine et reste jusqu'à la
lin dans aa dépendance. La gravité était sa qualité pro-
pre. Il recherchait les sons pleins, ceux de l'a et do l'a»
principalement, et conservait les groupes do conson-
nes primitifs (- vrt, v;,) avec une prédilection qui
lui donnait une certaine lourdeur dans l'usago courant i.
i. Olfr.Mûller(Litt.greeq.,t. 1, p. 19de la traductionHillebrand,
in-12)regardait l'ioniencommeune modificationda grec primitif,
(luise serait produited'abordsurlecontinentet de là aurait été trans-
portéeen Asie. On tend plutôtaujourd'huià considérerl'Asieelle-
mêmecommele foyer de f ionisme. VoyezCurtius,Hist.grecque,1.1,
eh. n.
2. Onconnaitla jolie scènedes Syracusaines de Théocrite,on l'é-
trangeralexandrinreprocheà Gorgoetà Praxinoa,qui parlent do-
rien,de prononcertouslessons à pleinebouche(v.88,icXatsii<r8o:<jat
ânavrot).A quoi Gorgorépondfièrement,en assénantà l'interrupteur
un desplus lourds adverbesdeson vocabulaire,qu'ellesparlentpé-
loponnésten,«>«rawwiTT\>«<)tCpïCi toutcommeBellérophonde Go-
rintheen son temps.
S6 INTRODUCTION

Mais lo dorien littéraire y échappait par le molango


do formes, qui ost commun à toute la poésie grecque.
Do tous les dialectes grecs, l'nttiquo est celui dont la
fortune littéraire a été la plus brillante, et dans lequel
se réalise le type lo plus achové do la langue nationale,
l'roeho parent de l'ionien, le dialecte attique lui rossem-
blo par l'atténuation dos sons pleins, mais il s'en dis-
tinguo par une fermeté que ionien a perdue de bonne
heure. Plus serré dans la conloxturo do ses mots, il a
toute la force désirable avec une certaine rapidité élé-
gante et concise. Toutes los qualités propres à la lan-
gue grocque, toiles que nous les avons énumérées pré.
eédemmont.brillonldoncdans lodialocte attique comme
dans leur foyer naturel Nous étudierons dans la suite
avec plus de détails les caractères do la langue d'Athè-
nes au moment du grand éclat de la littérature athé-
nienne. Bornons-nous ici à lui faire sa place à côté des
au'.res dialectes dont il vient d'être question.
11est à remarquer que presque jamais, dans la litté-
rature, aucun du ces dialectes n'a été employé d'une
manière tout à fait exclusive. Grâce à l'autorité im-
mense d'Homère, le vieil ionien de l'ancienne poésie
épique, qui était déjà lui-même un langage mêlé, a
exercé son influence sur toutes les formes de la poésie,
et quel que fût le dialecte prédominant dans tel ou tel
genre, les poètes se sont toujours réservé le droit d'y
mêler des éléments empruntés à ce fonds commun. De
môme, le grand éclat de la poésie lyrique dorienne a
été cause que le dorien est devenu la langue naturelle
du lyrisme choral, et que les poètes dramatiques d'A-
thènes ont gardé l'habitudo de mélanger les formes do-
riennes aux formes attiques et aux formes homériques
i. Lesanciensremarquaientdéjà fortbiencecaractèredo dialecte
attique.qui a empruntéà.ton»les wrtrwqwilqwKMHi*» de leur»qua-
lités propres. Ps. Xônophon,Bip.ath., 11, 8.
DIVISION KN PÉRIODES 5*7

dans los parties chanlôos do leurs pièces. Ce mélange des


dialoctos, habilement ménagé, est devenu ainsi un
moder-
moyen nouveau do variété, dont les langues
nes, co-somblo, n'offrent guère d'exemple.
On appelle langage commun (xonré) celui dont se ser-
vent les prosateurs grocs, sans distinction d'origine, à
en somme, au point
partir du temps d'Alexandre. G'ost
do vue dos formes, lo dialecte attique à peine modifié.
Nous l'étudierons, comme langue littéraire, au com-
mencemont do la période où il domine.
L'étudodo lalanguo, commecelle du type hellénique,
nous amôno donc tout naturellement à la division de
l'histoire littéraire en grandes périodes.

III

CARACTÈRES GENERAUX DE LA LITTÊRATOBB GRECQUE.

LES GRANDES PERIODES DE SON HISTOIRE.

La littérature grecque, considérée dans la suite de


son développement, offre cette particularité que tout
y est normal; les changements y sont lents et réguliers;
jamais ils ne prennent le caractère de révolutions.
Les influences étrangères elles-mêmes ont agi sur le
génie grec sans brusquerie et sans violence. Sans doute
les Grecs ont beaucoup appris des autres nations. Ils
ont dû aux Phéniciens l'écriture, aux peuples de l'A-
sie Mineure la musique et un certain nombre d'idées
religieuses qui ont pris une grande place dans leur vie
morale; l'Égypte, l'Assyrie, la Perse, Rome leur ont
tour à tour ouvert des horizons nouveaux, et ils ont
profité de leurs relations intellectuelles avec tous les
peuples qu'ils ont connus. Ce serait donc une idée très
38 INTRODUCTION

inexacte que de se les représenter comme enfermés


en eux-mêmes et tirant tout de leur propre fonds. Mais
voici où se montre bien leur éminente originalité si
importants qu'aient été les emprunts faits par eux aux
civilisations étrangères, jamais du moins ils n'ont ac-
cepté du dehors une forme littéraire toute faite. Diffé-
ronce profonde entre leur littérature et celle des Ro-
mains par exemple. Ghoz ces derniers, l'épopée, la
tragédio, la comédie, l'élégie, la poésie lyrique, l'art
oratoire lui-même, en un mot tous les genres littéraires
ont été importés <lo Grèce déjà organisés, déjà pourvus de
traditions ot soumis à des règles. Il a fallu que le génie
national s'accommodât de ces formes étrangères, et c'est
dans l'imitation qu'il est arrivé pou à pou à se retrou-
ver lui-même. Il en a été ainsi de presque toutes les
littératures modernes, dans leur période de renaissance
du moins. Au contraire, les Grecs, n'ont jamais trouvé
devant eux un genre littéraire tout constitué. Que leurs
idées fussent spontanées ou qu'elles leur vinssent du
dehors, ils les ont groupées ù leur manière, et leurs
«ouvres ont toutes été créées on pleine liberté, d'après
un sentiment purement hellénique.
Dans ces conditions, la formation de ce qu'on nomme
en littérature les genres offre uu intérêt tout particu-
lier. Quand les Grecs ont fait pour la première fois des
poèmes épiques, des odes, des tragédies, ils n'avaient
sous les yeux aucun exemple de tragédie, d'ode, ni d'é.
popée. Rien, par conséquent, ne gênait leur fantaisie, Ils
auraient pu inventer à la fois vingt sortes d'épopées,
construire des quantités d'odes do formes différentes,
enfanter des draines où le caprice individuel se serait
donné libre carrière, Do tollos oeuvres sans doute se se-
raient encore réparties en groupes d'après quelques
grandes ressemblances fondamentales quo l'esprit hu-
main ne peut éluder; mais elles n'auraient pas donné
DIVISION EN PÉRIODES 89

naissance &dos genres proprement dits. La notion même


de genre littéraire suppose certaines convenances re-
connues et acceptées, d'où l'on ne s'écarte plus. Si les
genres sont nés an Grèce en dehors do toute tradition
et de toute influence étrangère, et malgré l'indépen.
dance naturelle à la race hellénique, c'est apparemment
que cette classification naturelle dos œuvres de l'esprit
convenait à ces intelligences nettes et précises. H leur
somblaii que chaque chose devait avoir son caractère
propre et porter en quelque sorte sa destination écrite
sur son visage. De même qu'un temple différait d'un
gymnase, une tragédie n« pouvait pas ressembler à une
comédie. Un instinct très fin et très vif, un discorne-
mont très délicat ont donc établi chez les Grecs, à me-
sure que l'occasion s'en est présentée, un certain nom-
bre de types dont l'excellence n'a plus été contestée.
Mais comme les convenances que chacun de ces typos
représentait étaient parfaitement senties de tous et ré-
pondaient vraiment à des instincts nationaux, les grands
écrivains les ont observées sans effort et par suite sans
timidité scrupuleuse. C'est ce qui explique comment ces
mômes genres, qui ont paru quelquefois une servitude
aux modernes, n'en étaient pas une pour les Grecs. Ils
érigeaient leurs instincts en lois, tandis que nous, bien
souvent, nous avons reçu des lois toutes faites, et nous
y avons plié nos instincts.
11résulte do là tout naturellement que les phases suc-
cessives de la littérature grecque ancienne doivent être
caractérisées par l'importance croissante de la réflexion
dans l'emploi des facultés naturelles, fait essentiel de
toute évolution intellectuelle régulière. A l'origine, c'est
l'imagination et le sentiment, sous leur forme naïve, à
demi inconsciente et spontanée, qui prédominent: non
qu'il n'y ait d^jà dans cette spontanéité beaucoup de ré-
flexion et de calcul mais eu somme los idées sont en-
40 1NTJIQUUCTION

core élémentaires, et lo jugement, faute de connaissan-


ces, n'a pas acquis toute sa maturité. A la fin, c'est le
spectacle contraire qui s'offre à nous: les qualités naï-
ves ont disparu et le savoir raisonneur a pris lo dessus
on tout sur l'imagination. La division on grandes pé-
riodes nous est donnée par cette vue générale. Elle
doit mettre on lumière h>s phases principales do co chan.
gomont lent et progressif.
Nous distinguerons d'après cela quatre périodes dans
l'histoire que nous niions rot racor: la période ionio-do-
rieime, lu période atlifjuc, la période alexandrinc, et la
période romaine.

1. Période ionio-dorienkë ( du x*siècle environ ù la fin


du vi° avant notre ère). C'est en Ionie, sur les riva-
ges de l'Asie Mineure, que le génie grec se révôlo par
ses premières grandes créations. Kntro le x" siècle et
le vin", les chants épiques succèdent aux hymnes. D'a-
bord courts et isolés, ils se groupent bientôt, et finis-
sont par constituer de grands ensembles. La poésie do
l'Ionio est héroïque. Mais elle suscite sur le continent
grec un autro genre épique qui vise à instruire. Ces
doux sortes do poésie, représentées éminemment l'une
par Homère, l'autre par Hésiode, remplissent à elles
seules toute la première partie de cotte période. C'est
donc l'essor do l'imagination qui est le caractère princi-
pal de la littérature de ce temps. Et toutefois la poésie
hésiodique marque déjà un besoin nouveau d'exacti-
tude, de vérité morale et historique, qui dénote un pro-
grès incontestable de la réflexion.
Ce progrès s'accuse dans la poésie lyrique qui s'an-
nonce dès la seconde moitié du vtnc siècle et domine
jusqu'à la fin du vi°. Des sentiments plus personnels,
une habitude de pensée plus mure, un jugement plus
forme et plus varié sur les choses de la vie donnent
DIVISION KN PÉRIODES M

naissance à l'élégie et à l'iambo. Puis les progrès de la


musique, le goût descomhinitisonsrythmiques nouvelles
et aussi l'essor plus libre du la passion produisent la
poésie lyrique proprement dite. Malgré l'éclat dos noms
d'Alcoe et do Sapho qui appartiennent il l'île éolionue
do Lesbos, cotte poésie peut ôlro considérée comme sur-
toutdorienne. C'est à Sparte, c'est dans le Péloponnèse,
c'est dans les villes grecques de Sicile qu'elle grandit et
s'épanouit bientôt par une floraison magnifique. Ce qui
caractérise éminemment cet ôgo, c'est la croissance ra-
pide do la raison qui s'ussocio a toutes les formes nou-
voUes d'une poésie pleine de feco et d'éclat. Presque
tous les grands poètes du temps, Archiloquo, Simonide
d'Amorgos, Cullinos, Tyrtée, Alcée et Sapho, Stésichore,
Arion, Théognis, Pliocylitie, Simonide do Céos et Pin-
dare jugent de haut la vie humaine ils dominent tle
plus on plus l'antique mythologio et l'illuminent par
des réllexions encore respectueuses, mais déjà hardies.
Ou sont que la lumière si; fait dans le monde des idées;
elle ne louche encore qu« les hautes cimes, mais elle
les éclaire vivement.
Dans la lin do eHle période, deux choses nouvelles
apparaissent, la pross et la philosophie. Elles n'y cuit
«ncorc l'uue et l'autre qu'une importance secondaire,
mais leurs premiers essais suffisent à montrer que le
génie grec va entrer dans une phase nouvelle de sou
développement.

H. l'ÉMIODE ATTIQUE (v° et |V° Siècles). C'est sous


l'inlluencc prédominante d'Athènes que ce progrès s'ac-
complit. Dès l'année 510 avant notre èro, Athènes est
organisée on démocratie. Ses victoires dans les guerres
modiques au commencement du v° siècle lui assurent
la primauté on Grèce. Elle devient la plus grande cité
commerçante et en même temps le principal foyer de
43 INTaODUCTION

lumière du monJo hellénique. Ses revers dans la guerre


du Péloponnèse ne lui enlèvent pas cette prépondérance
intellectuelle. Ello la garde encore durant tout le ive
siècle, jusqu'après les conquêtes d'Alexandre, qui chan-
gent la face du monde grec. Tout ce qui se produit de
remarquable dans les lettres pondant ces deux siècles
est plus ou moinsathénien. Soule, la comédie sicilionne
d'Épicharme et de Sopliron fait exception à cet égard.
La grande création poétiquo do ce temps, c'est le
drame sous ses diverses formes, tragédie, comédie,
drame satyrique. De môme que, dans la périodu précé-
dente, le lyrisme avait succédé à l'épopée par un pro-
grès naturel de la réflexion, de môme à présent le
drame prend la place do la poésie lyrique, qui est relé-
guée à l'arrière-plan. Né au siècle précédant, ce genre
nouveau s'organiso avec Eschyle et atteint sa perfec-
tion avec Sophocle et Euripide. Il réalise l'alliance la
plus étroite entre l'esprit de combinaison, c'ost-à-Jiro
l'analyse, et la puissanco créatrice de l'imagination. La
comédie suit, pour ainsi dire, pas a pas les dominées
de la tragédie. Elle s'organise dans la première moitié
du v° sièclo et règne avec éclat pondant toute la se-
condo, grâce au génie d'Aristophane et d'Eupolis. Elle
aussi unit la réflexion la plus mare ù l'essor do l'imagi-
nation, celle-ci prenant chez elle toutes les libertés de
la plus folle fantaisie.
La prose, qui apparaissait seulement à la fin de la
période ionio -dorienne, se perfectionne rapidement dans
la première moitié de la période attique. En même
temps qu'elle devient un remarquable instrument d'a-
nalyse, elle se prête à tous les besoins d'un exposé qui
tantôt se contente do précision et de clarté, tantôt vise
à l'offel dramatique. L'histoire, sortant des mains des
îogographes, est agrandie par Hérodote et aussitôt aprèss
condensée par Thucydide. Le premier on fait un genre
DIVISION EN PÈfilOOBS 48

plein de vie, plein d'instruction curieuse et variée, et


on outre naturellement dramatique. Le second, sans
lui rien ôter de ce qu'elle avait d'émouvant chez son
prédécesseur, enseigne une fois pour toutes aux esprits
réfléchis à la considérer eommo une école de raison
et d'expérience. Après eux, elle reste comme une des
études préférées do tous ceux que le spectacle des cho-
ses humaines intéresse. Xénophon et Ctésias, Éphore
et Théopoinpe, pour no citer que quelques noms illus-
tres, la traitent selon la variété de lours aptitudes per-
sonnelles: car elle invite tala fois ceux qui savent poin-
<ku et ceux qui se plaisent tt juger.
L'éloquence, qui est aussi ancienne que la parole hu-
maine, devient dans le môme temps un genre littéraire,
eu ce sous qu'elle donne lieu à des œuvres écrites qui
la préparent, lui viennent en aide ou la sauvent do l'ou-
bli. Et peut-être, dans ce grand essor de la prose s'éle-
vanl au rang qu'abandonne alors la poésie, est-ce à
elle surtout qu'il est donné du recueillir co que celle-ci
a laissé do passion ou d'imagination sans emploi. Si elle
n'est guère qu'ingénieuse et savante chez les sophistes
«si chez Anliphon lui- môme,elle est déjà vivante, va-
riée, dramatique chez Lysias et Isée, humaine et per-
sonnelle chez Isocrate, puis elle s'affranchit tout ù coup
du ses dernières timidités et révèle l'Âme tout entière
chez Démosthène et chez Kschino, chez Lycurguc et chez
Hypéridc.
La philosophie, a la fin do la période ionio-dorienne,
s'était produite avec hardiesse et grandeur, soit dans
lu prose, soit dans la poésie. Au début de la période at-
tique. devenue plus mûre, elle rompt avec la poésie,
et s'établit, pour ainsi dire, au cœur de la société cul-
tivée. Son influence est grande au temps de Socrate,
plus grande au iv* siècle. Il y a encore un brillant reflet
do l'ancienne poésie dans la prose de l'Ialon. chez Xé-
44 lNTUODUCTiOX

uophon, c'est lu sagesse du sons commun qui s'exprime


seule dans une langue clairo, élégante ot finomont
exacte. Avec Aristote. nous voyons In philosophio deve-
nir une science, aussi bien par la forme que par la nié'
(liode; et toute l'école péripatéticienne reste (idole à la
tradition du maître. Les autres sectes suivent la manie
tendance. On discute, on s'attache aux idées abstraites
l'imagination et le sentiment ne figurent plus dans l'é-
cole que commo des matières d'observation ut do rai-
sonnement.
Ainsi, durant los deux siècles do la période attique,
nous voyons la prose se substituer on Grèce ù la poésie
et la réilexion l'emporter sur le jeu plus naïf et plus
spontané dos facultés. Toutefois la poésie subsiste en-
core dans le iv° siècle, et la comédie moyenue ou nou-
velle, entre les mains d'AnlipImnc, de Diphilo, de i'hi-
léinon et do Ménandre, produit des œuvres aussi char-
mantes qu'instructivos. Mais cette poésie elle-ineiuo sa
rossent de la prédominance de la prose, dont elle so rap-
proche chaque jour. Kilo n'a plus la hardiesse ni la li-
berté lie celle d'autrefois. Elle est sage, réfléchie, pluino
d'expérience et de modération. Kilose tient lo plus près
possible do la réalité, et ello fait do la philosophie mo-
rale commo on on fait autour d'elle, moins le dogma-
tisme qu'elle évite.

III. PÉRIODEalexandhine (ut0 et u8 siècles). Les con-


quêtes d'Alexandre mettent lin à l'importance politique
d'Athènes et par suite à sa primauté littéraire. Le
monde grec voit brusquement reculer ses limites et
agrandir son horizon. Des royaumes helléniques se fon-
lient, des capitales nouvelles surgissent, entourées de
l'éclat que leur donnent des monarchies & demi orien-
tales. Alexandrie, Mtio par lo conquérant, devient en
quelques années une des plus grandes villes du monde.
'i
DIVISION EN PÉRIODES 45;

Los Plolêméos y rassemblent autour d'eux les lilto'ra-


tours et los savants. C'est elle qui est. reconnue alors
comme te foyer principal tlo la haute civilisation groc-
que tandis qu'au second rang d'autres capitales, telles^
«uo Porgamo, Antioche, Syracuse, font do plus on plus
oublier Athènes. Mais, dans le cours du deuxième siè-
du avant notre ère, Homo grandit chaque jour et son
ombre s'étend sur lo mondo grec. lui 146, la Grèce ûV-
viiMttune province romaine, ot les Grecs, lotlrés ou sti-
vants, quittant tour patrie, aftlueut do plus on plus au-
[irt'S do leurs nouveaux maîtres, lies la fin do ce siècle,
Homo est réellement le centro du mondo civilisé, t!
plus do soixante-dix ans avant la bataille d'Actium,
i|iii fora do l'tigypto elle-mèino uno provinco romaine
(M) av. J.-C), on peut diro que la période uloxuudrino
louche ù son terme, puisque tous les regards sont tour-
M>svers un seul point du monde et quo ce point est
Homo.
Los doux siècles qui constituent ensemble cette pé-
riode marquent la dernière phase do révolution uatu-
relle du génie grec. C'est alors qu'il devient surtout
chercheur et raisonneur. H excelle dans les mathéma-
tiques, il s'adonne avec passion à la philosophie et à
l'érudition, et il transforme la poésie elle-même en une
matière do combinaisons ingénieuses, d'où l'inspiration
naïve est absente. On fonde partout des bibliothèques.
La critique et la grammaire se constituent Aristarque
et Cratès partagent l'attention du monde lettré. La my-
thologio so résume et so condense dans de vastes
recueils; l'histoire, si l'on excepte l'œuvre vraiment
originale do Polybo, imite médiocrement les modèles
classiques; la philosophie domine les écoles, remplit les
bibliothèques et se fait admettre jusqu'au foyer domes-
tique la rhétorique succède à l'éloquence. La poésie
devient savante las Callimaqac, les Philctas, les Rhia-
40 INTRODUCTION
nos, les Apollonios do Rhodos sont des érudits en môme
temps que dos poètes. Théoerilo lui-môme, créateur
dans un siècle qui l'est si peu, appartient à son temps
par son goût pour les œuvres concises et travaillées,
d'une facture rare, dont lo mérite consiste en grande
partie dans uno finesse ingénieuse et délicato.

IV. Période rosaire (du iersièclo av. J.-C. au commen-


cement du vie siècle ap. J.-C). – A partir du milieu du
ior siècle avant notre ère, commence dans l'histoire de
la littérature grecque uno nouvelle et dernière période
qu'on peut appeler romaine, puisque Rome alors domine
le monde entier. Elle s'étend depuis Auguslojusqu'à Jus-
tiuien, embrassant ainsi une durée do plus de cinq siècles.
Le génie grec n'a plus alors aucune faculté nouvelle
à mettre au jour. Il use, plus ou moins heureusement,
do son expérience lentement acquise, et il produit
encore nombre d'umvres remarquables, mais dans les-
quelles l'imitation du passé l'emporte sur la nouveauté.
Le siècle d'Auguste est surtout pour les Grecs un siè-
cle d'histoire et de critique. Diodore, Denys d'Halicar-
nasse, Strabon sont les plus grands noms de ce temps.
La poésie n'a plus qu'une existence artificielle dans l'é-
pigramme, dans les improvisations, ou dans des pané-
gyriquos commandés. Les Grecs de ce temps sont à
demi romains par leurs idées, par leurs amitiés et par
leurs admirations.
Toutefois un mouvement d'indépendance se dessine
après la mort d'Auguste et produit bientôt le siècle des
Antonins. L'esprit grec, sans échapper à la prépondé-
rance romaine, tend à relever ses traditions déchues. Il
y réussit en partie dans l'art oratoire avec Dion Chry-
sostome et les sophistes, dont la réputation devient im-
mense au temps d'Adrien, d'Antonin, de Marc Aurèle;
dans la philosophie morale et dans l'histoire avec Plu-
DIVISION EN PÉRIODES 47
tarque, Épiclèlo, Arrion, Appien, Mare-AurMo lui-même,
romain hellénisé, que l'on peut considérer comme un
Croc; dans la prose satirique, avec Lucien.
Mais après cet éclat, le déclin so manifeste d'une ma-
nière définitive. L'histoire, honorée encore par Héro-
dien et Dion Gassîus, disparaît ensuite, ou du moins
cosse d'être ni un art ni une science. L'éloquonce so-
phistique, simple procédé habilement entretenu, semble
par là môme plus durable, et çllo brille depuis le com-
moncoment du m° siècle jusque vers la fin du iva, avec
Philostrate, Himérios, Théniistios et Libanios; mais
ollo n'est on réalité que l'ombre d'un art déchu, et
Julien lui-mémo no lui rend pas la vie. Le roman naît
alors, sans' produire aucune œuvre qui mérite d'être
considérée comme une création originale. La philoso-
phie est peut-être ce qu'il y a de plus remarquable en
c(i temps. Ammonios au n° siècle, Plolin et Porphyre au
m", Jamblique au iv», Syrianos, Proclos, Damascios,
Olympiodoro et Simplîcios au v° et au vie, prouvent, par
une sorte de renouvellement des doctrines anciennes,
que la vitalité do l'esprit grec n'est pas encore éteinte.
Ce temps, si pou poétique en apparence, produit même
une poésie. Nonnos et Colouthos, peut-être aussi Quin-
tus do Smyrne, puis Musée et Triphyodore sont les der-
niers représentants do la tradition hellénique affaiblie,
et annoncent déjà le moyen âgo byzantin, bien qu'ils
appartiennent encore par l'esprit et l'imitation à l'anti-
quité.
Dans cette dernière période apparaissent les écrivains
et les orateurs chrétiens, depuis les apologistes du se-
cond siècle jusqu'aux grands prédicateurs du iv«. Nous
aurons à parler sommairement des plus illustres d'entre
eux, de Clément d'Alexandrie, d'Origèno, d'Eusèbe, de
S. Basile, de S. 4mn
Chrysostome, de S. Grégoire de
Nazianze, etc. Mais il nous sera impossible do les élu.
48 INTRODUCTION
dior ici comme ils lo méritent et do leur accorder toute
l'importance, qu'ils ont réellement. Notre point do
vue spécial ne nous permet «le les considérer que dans
leurs rapports avec riiollénUiue. Pour suivre complète-
ment le développement propre de la littérature grecque
chrétienne, il nous faudrait brisor lo cadre du cet ou-
vrage.
Le spectacle de la longue évolution que nous venons
d'esquisser appelle quelques réflexions indispensables.
Le génie grec a eu. pondant sept ou huit siècles un es-
sor magnifique; puis, pondant une période presque
égale, il est resté inft'rieur à lui. mémo, pour disparai-
tre ensuite dans l'ombre du moyen âge byzantin. Cotte
décadence n'est pas imputable aux défauts do la race
hellénique, bien qu'ollo les ait rendus plus sensibles. Lu
domination romaine eu a été la première cause, puis lu
situation politique de l'Empire a partir du m0 siècle. Ja-
mais, pendant co temps, la race grecque ne s'est trouvée
groupée et constituée dans des conditions de force, d'in-
dépendance, d'unité morale, qui lui aient permis do se
ressaisir elle-môme, Hien un prouve que, si ces condi-
tions lui eussent été oiferles, elle n'aurait pas pu,' tout
en restant fidèle à son génie, renouveler ses traditions,
se refaire pou à pou un ensemble d'idées et do senti-
inents nouveaux, on un mut recommencer une seconde
évolution, analogue à celle dont elle avait une pre-
mière fois offert le spectacle. Le christianisme pouvait
devenir l'occasion naturelle de ce développement, et il
a semblé un instant, au iv° siècle, que cela allait peut.
être se produire. Mais le christianisme a trouvé son
contre en Occident, ot l'Orient, on lutte avec les barba-
res, Porscs, Bulgares, Gotlis, et plus tard Arabes et
Turcs, n'a jamais vu s'établir dans son sein un état de
«hoses qui permit une renaissance hellénique, Il na faut
donc pas se hâter de dire que la littérature grecque a
DIVISION EN PERIODES 49

pris fin parce que l'esprit grec était épuisé. La vérité


est que l'occasion lui a toujours manqué do mettre à
profit ses ressources pour recommencer une vie nou-
velle. Le dé veloppemont d'une littérature est en somme
celui d'une tradition. La Grèco en a crée une première,
qu'ollo a conduite gloriousement à son terme naturel
à travers une sôrio de phases régulières. La fortune
lui a refusé les moyens d'en constituer une seconde.

nï»l.dola LUI.Otucvjuo.
– T. I. 4
CHAPITRE PREMIER

LES ORIGINES

SOMSUIHE
I. Aneieimalê de la poésie un Grèce. – II. Les Muses et lu poésie
lliraoa ou piérienne, Orphée et Linos. Musée, Eumolpe et Pamphos.
III. Le culte d'Apollon et la poésie apollinienne. Olon. IV.
Chryaothimis, Philainmon et Tuamyri». La poésie des hymnes.
V. Les Èoliv'na et lus Ioniens en Asie Mineure. – VI. Les hé-
ros. Les aventuras héroïques. Légendes de la Guerre de Troie et
des Hetours. – VII. Les premiers chants épiques. Récits d'ensem-
ble récits épisodiques. Leur groupement spontané.

L'histoire proprement dite ne commence pour la lit-


térature grecque qu'avec les poèmes homériques, au-
cune œuvre plus ancienuo n'étant parvenue jusqu'à
nous'. De tout ce qui a précédé ces poèmes, il, ne res-
tait dans l'antiquité qu'un souvenir des plus confus,
altéré par des fictions de toute sorte. Et toutefois plus
l'intelligence des choses primitives s'est développée de
nos jours, plus il est devenu impossible de négliger
ces origines. Non seulement elles excitent par elles-mè-

i. FI. Joseph, c. Apion, I, 2, p. 438 (Havorcamp) *OXu«Si n«f-:<


toî; "£XXi)9(voiSiv £[io).OYOÛ|uvov fjpitrxetat Ypâ(i(iatf,; 'Onr,j)ounonf,<J!u;
icpiaSûtepav. Sext. Empir. adv. Gramm. 1. 20, 3 'Apx«iot£r>i -2<rtivr,
'O|tr,pou TToir.oit-icofrrfiaïàp oviîiv îtpeoSwwpovt.xjv tEçiuiâc tnt iuiivou
xoif.uew;. Ci. Schol. l)en. do Thraco, p. I'8ï Bekker.
PREMIER AGE DE LA POÉSIE 51

mes un vif intérêt, comme tout ce qui révèle les pro-


micros tentatives et les premiers succès du génie hu-
main, mais il faut reconnaître de plus, qu'en les laissant
absolument do côté, on s'exposerait à mal apprécier
ce qui a suivi. L'Iliade et Y Odyssée ne peuvent être
bien étudiées qu'après qu'on s'est fait une idée de la
lente évolution poétique dont elles marquent la phase
lu plus brillante. Considérées isolément, elles remplis.
sont l'esprit d'un élonnoment profond on ne les com-
prend qu'en les rattachant à toute une série d'œuvres
antérieures qu'il faut essayer au moins d'entrevoir.
D'ailleurs les découvertes récentes et presque quoti-
diennes de l'archéologie, ainsi que les progrès cons-
tants de la science historique, attirent en quelque sorte
la pensée plus fortement qu'autrefois vers la haute an-
tiquité du peuple grec. Si obscure que suit encore pour
nous la période primitive, elle s'est éclairée pourtant
de certaines lueurs qui encouragent l'imagination. De-
puis que des recherches heureuses nous ont fait con-
naître quelque chose do la vie, dos arts, du luxe même
des anciens habitants de l'Argolido et do l'Attique, de-
puis qu'un s'est mis & suivre, dans les iles de la mer
Egée, la trace des populations successives qui les ont
habitées, depuis enfin que les vieux sanctuaires nous
ont livré quelques uns de leurs secrets, il semble qu'on
soit moins téméraire en cherchant à deviner co que les
hommes de ces temps anciens ont pu penser et do quel-
les créations poétiques ils ont été capables. Ces Achéens,
qui sont nommés dans les monuments égyptiens de
la xixe dynastie et qui envahissaient l'Egypte sous Mé-
néphtah I, vers le xiv" ou le xui°sièclo avant notre ère,
étaient sans doute déjà un peuple puissant Leur vie
matérielle, dont nous recueillons aujourd'hui les indi-
i. Maspira,lllst'.aac.du peupladel'Os Uni,p. 251-253. Cf.Pcmtt,
liât, del'artdans l'antïq.t. VI, {>.57 et surtout p. 1001et auiv.
63 CftAÇITR^ PRKMÏM.. – t«# PRJQJinks
cos. nous autorise à nous représenter en quelque tno-
sure une vie intellectuelle et morale qui en était l'efllo-
fosconeo. Quand on voit los arts décoratifs, bien que
relovant on grande partie de l'habileté manuelle, mani.
fcstor, si longtcmps avant la période historique, l'exis-
toncod'un goût tîéjf»cultivé et jusqu'à un certain puint
indépendant, on se sent disposé i\ croire que d'autre»
arts, ou l'osprit seul entre on j»u, n'étaient pas alurs
complètement Ignorés.
Et on offul ta poésie se laisse outruvoir dans cetto pé-
riode obscure sous doux formos principalos: l'uno plus
libro, à laqucllo appartiennent les chants do deuil et
d'hyménée, les péans, los thrènes au latnentations, et
quelques mélodies populaires accompagnées de parole-.4
plus ou moins expressives; autre plus régulière et
presque hiératique, qui est cello dos hymnes. La pre-
mière contient déjà on gormo quelque chose de ce qui
sera plus tard la poésie nous en parlerons
lyrique plus
loin. La seconde n'est autre chose quo le commence.
mont môme de la poésie & ce titre, elle doit at-
épique;
tirer dès à présent notre attention.

t. Collignon, Archéologie grecque, p. <8 « La civilisation do ce peu-


» pie est empreinte d'une grandeur barbare; l'or est prodigué dans
» les sépultures des chefs achéens de Mycènes. » L'influence orien-
tale est sensible, selon l'auteur, dans quelques-uns des bijoux trou-
Tés à Mycénes par M. Schliemann lors des fouilles qu'il commença
en 1874; mats le plus grand nombre de ces objets est le produit
d'une industrie locale et accuse un style encore rude et imparfait. »
C'est surtout dans Vllitt. de l'art dans VmliquM de MM. Perrot et
Chipiez (t. VI, la Grice primitive, Paris, 1894),qu'il faut étudier cotte
civilisation mycénienne. M. Perrot pense que presque toua les objets
trouvée aur le sol de la Grèce représentent un art national. Cette
opinion, il est vrai, est encore combattue par des juges très compé-
tente, notamment par M. Belbig (Mémoire lu à l'Acad. des Inscript.,
séances du 31 mai et du 7 juin 1895).
LA POtilE PiiniEXXK $»

Il

C'est sur lo versant septentrional du mont Olympe


dans la région nommée l'iérie, qu'une tradition an-
donne plaçait le lieu du naissance des Muscs'. Cette pe-
tito bando de terre montagneuse fut on «flot un des
berceaux do la poésie hclléniquo. Là habitait, dans l'Age
préhistorique. un groupe de tribus thracos, produis
parentes des l'hrygions et des Grecs. Kn un temps où
l'hellénisme n'était pas encore constitué, aucune limita
infranchissable ne séparait ces peuples do leurs voisins
plus méridionaux. L'Olympe et le mont Piéros, qui on
est le prolongement, forment ensemble comme une li-
gno brisée qui va du Sud au Nord, parallèlement au ri-
vage du golfe Tlioriuaîque, sur une longueur d'environ
soixante ou quatre vingts kilomètres, entre l'ombou-
clitiro du Pénéo et celle do l'IIaliacinon. Venus du Nord
ot resserrés à l'Ouest et à l'Est entre cette montagne et
lu mer, les Fierions devaient naturellement chercher une
issue vers le Sud. C'est dans cotto dernière direction
(lu'ilsentrerontencontoctavec les Grecs proprement dit*.
Aune date incertaine, une colonie doces Fierions émigra,
dit-on, vers lo contre do la péninsule hellénique et vint
s'établir au pied del'Hélicon, où ello fonda Ascra-.Quoi
I. Théogonie,
v. 53 Mo5»ai'Ota|un&i;,xoOjaiAi4;aÎYi&xoto, – t«ç
êvlltip:t|KpoviÏTjtixf naxpl\nytUti – Mvr,|tocrûv«j.
Cf.v. 60-02.Sur l'o-
riginedesMuseset leur culte,coosulterDecharme.LesMuses,Paris,
tS69,et aussi le chapitrerelatifau mômesujet daimla Mythologie de
la Grèceantiquedu mômeauteur,p. 223etsuiv.
2. Strabon, IX, 2, £5. Cf. X. 3. Voyezaussi le témoignagede
Pausanias,IX, 29. Il tendà faire nupposerque déjàquelquechose
d'analogueau cultedes Musesexistaiten cet endroit;maisil y a là
unmélangede traditionsanciennesetd'inventionsplus récentesqu'il
est bien difficiled'eclaircir. Sur les Thraces en Piiocide.cf.
Thuc.II, 29.11y avait à Delphes,au ive siccle,un grouped'habi-
tantsqui s'appelaientepaxiSxt(Diod.16,34).
W CHAPITRE PBKMlKfl. – L^8 OqiOlSBa
qu'il faille penser du fait réel qui se cache bous cette
tradition à demi légendaire, la rotation entre la poésie
liêlieonienne el lu poésie piêrienno n'ont pas douteuse
toutes deux rolovuiont »lu minw culto, cl lu plu» rô-
conto, ei»ll»dol'Uélieuii, aimait îksoconsidérer ollo-mtfino
etnnino issuo tic l'autre.
Au reste le prttpr» dus troiltliona est du aiiupliliitr. Il
i»st bien probtiblo «(«'on ftiil ni lu Mario ni l'Ilftlicon n'«»t
ou, tlan« l'histoiro tlo la puônio grecque, tuuto l'iutpiH1-
luuro <|iti lour ost ainsi attribuée. Quanti la civilisation
fut assez avancée parmi les tribu* liollôniquo!» pour qun
riiuutino ptU s'arraclior par iiistunls aux pr»ti>cou|mti.»ns
absorbantes tlo lu viu uiuttTiollo, In poésie roligiouse dut
prendre un pou partout un rupitlo essor. En vouant tlo
l'Orient, ces tribus avaient apporté avec «Ilos des liyiu-
nos plus ou moins semblables à ceux qu'on retrouve
dansl'luilo et on général chez tous lus puuplcs primitif*
diMiiôiao origine Dans las dorniors stîclos do lupériodo
préhistorique, a utesuro quo los sanctuaires ao multi-
plieront ot quo loculto dovint plus ponipoux, cette poésio
roligiouso crùt aussi on importance et so perfectionna.
Co fut vers ce temps probablement quo le e.ullo des Mu-
ses, parti des localités piériennos dt; l'impléa et do Li-
liétbrou, puis établi on Déotiodans la région do l'IIélicon,
prit un éclat nouveau. Son influence s'exerça au loin;
les poètes qui le célébraiont firent écolo; on reconnut
partout les déeslos piériennos pour los dispensatrices
do l'inspiration poétique, et on rattacha il la Piério par
diverses légendes les représentants réels ou fictifs do la
poésio transformée.
L'extrême simplicité moralo et intellectuelle do ces
temps antérieurs à l'histoire so reflétait naturellement
dans ces antiques création» du génie national. Les po-
pulations de la Gr.co, autant que nous pouvons en juger,
cherchaient alors leur subsistance dans le travail dur
LA POÈSIK PIÈRIKNNK 5B

ut obstiné do la lorro: ni iudustrio active, ni grand


ouiniiun-uo; une vie rude, pauvre, asservie ut inquiMo;
lu guorro frôquonlo, v! par couséqiiout lus incursions ut
lus pillugos; tout lit uinndo avait les uruios a lu main
{r.iftx îr, 'ÉXXJ;fatfctjHrç^n)1.Au Hetitto villas ouvert* des
<!iiruintcsfi>rlilli'Oii,bi\tiiisonpiorrosénormosHur dt'S cul-
liuos et là, dus diofr du gtiorro, qui simihdouto «loftiu-
ilaitmt au liosuin l'Iitiniiiiu des clitini|w ot lui duiinimntt
unilu dorriîtru lours rompurts vu eus d(> «lutigur. niuis
ijiii «usai, un lomjis do paix, lu prossuruionl oruellintont
i>l 1'ussujotlissniitut a du lourdos curvûuH. Huns eiito
uxintouco sombro, ht graudujuio, c'était lu roli^iou don
ittio»Mrt>s d Ht1»ftUvH.L'A(»« iiuttiiolluiiiont jHH'ti(|tH'tlo
en puuplo si biuu duiiô a'y dOlu^uit ut s'y rvlruiupuit. Sus
iiiHliuuUd'urdro, d'iditul, do grandeur siiuplo lo prûdos-
liiiuienl à la prièro puûti(|<ioot vliantào, Zoas, l'unciou
ilUiiipôlasgiquo, luitmitru supr^ino, l'Iiuliiluut divin«len
liaiiltsHciinoâ,Zous, l'tHhur diviuisô, pussosseunlc la fou-
tlru, assomblour do nuugus ot bionfuitour Houvoiuiu des
liiiiiiiuus, était ctdtù ù qui s'adrosHuiout principuluniont
IishItuiuniugOHdo lu pnûsio primitivo..Snus eu nom vu-
nûrt' c'était lu naturo niômo qu'on udoruit d'ium inti-
nièro t'i doiiiicunscionte la nature torrildo et soui-îunlo,
iiilinio on uialfaisauco vouiino ou boulé, tautùt .sombro
i:t destructrice, tantôt lutninouse ol duucomoiit apuiséo.
Les Musos, on dovonant helléniques, duvinrent aussi
lus fitlus deZous, qu'elles célébraient constauiinent. Dès
le temps d'Hésiode, lu notion do cotte origine est lixôo
ilans une formule presque invariable: « Muses do l'O-
lympe, filles do Zous qui tient l'égide2. » Vivant auprès
de leur pèro, leur fonction propre est do lu charmer en

l.Tliucyd., I, e. 6. L'historienveut dire simplementpar 14que


e'ùtaitalors l'usaged'étroarmé.Mais,si on l'ôtait,c'estqu'onne pou-
vaitfaireautrement.
î. T/iéogon.,25,52.
4W CHÀ.1UTBE PBEMIKB. g^LKS OUIOIMES

chantant1. Elles célèbrent, pour lui plaire, les dieux,


leur naissance, leurs attributs, leur infinie diversité1,
LuUmémo est lo principal sujet de leurs chanta; c'est
par lui qu'elles les commencent ut les finia»oul\ Ce qui
est attribué aiwti aux Musespar la traditiun hôsiodiquo,
c'est co quo les poète» de la Grèco primitive avaient dû
fuire depuis dos temps recula. Ils chantaient les dieux
h un petipio simple ut croyant, et un les chantant ils
les t'iitfoignaiont. Interprètes de la pensée commune,
mais supérieurs à la foule on raison et en réflexion, ils
dégageaient une a une lus idées qui germaient confuse'
mont on elle, il» notaient les attributs divius vaguement
conçu*, ils inventaient, sous la dictéeinconsciente d'une
multitude avide do mystères, les premiers mythes, ils
marquaient les rapprochements et les contrastes, les
parentés divines cl les hostilités cosmo^oniques, on un
mol ils ébauchaient devant dos auditeurs toujoura cu-
rieux et ravis l'histoirn future de l'Olympe. Si simplo
que fût ce chant primitif, sorle do mélopée gravo et
ilouce, longuement narrative, on ne saurait dire ni
mémoconçu voir aujourd'hui quelles émotions profondes
et quel euohantomonl religieux il fuisuit naître chez les
vieuxCadméunsde Thèbes ou chez lesUaaaSnsd'Argos,
quand il rotontissiiit auprès de l'autel. Qu'un relise,
dans la TMognnie,pour s'on faire une idée, la doscrip.
tion si délicieuse de l'hymne nocturne des Muses, « à la
voix aussi suave que lo lys» « Uoleur bouche, le chant
» s'échappe, charmant et sonore. La '• 'c se répand sou-
,>riante dans la demeure de Zeus qui fait trembler le
1. thiwjmi..5!.
S. TMogon.. H-M. 38, 4l-!>2.65-68.
3. Thiogon.. 47. Z»,v«.««Sv wxlf' *,«i «ai ivïyûv, – ipx«|«v«i »' V-
««<« «t«l >nr«v««t t io«8i${.Co dernier rers eat justement tniipeet en
raison de son incorrection métrique. Mais interpolé ou non, ii a sa va-
leur comme témoignage; car Il n'a pu être introduit là qu'en raison
d'un usage existant et certainement ancien.
i,A pni;<m piftRiitVN'K 57
» monde, ollo se répand avec tour voix doucoot cares-
Il santo. (/écho la répète au loin sur les cimes noigou-
» »oa do l'Olympuet dans lo* palais dos luunorlols »
Du c»s poètes primitif», lent lu rôle fut ai grand pour*
tant dans lo progrès de la civilisation, nous ne savons
rien; et l'antiquité elle-même no les a pas mioux con
nus. Mais pour se dissimuler sou ignorance, ello a créé
un certain nombru de personnalités mythiques, Orphée
«t Limm,Musé», Kmnulpt',Puiuphos, «lotitnous devons
dire quelque» mots t.
Orplii-o ut Linos, prètros et poàtos tous doux, nous
H'inlreprâsoutûs coinmo dos Thracos, fils d» Calliopc1.
Muis,à vrai diru, ni lunu ni l'autro d«<ces doux légen-
des ne sonibtodo nature à nous fournir cet «'lômontdo
vérité historique qu'on trouve dans un grand lomltre
d'Anciensrécits. En 00 qui concerne Linns, on ost a peu
près d'accord uujtturd'liui pour lo considérer eointncun
pursonnago outiôroiuout fuliuloux. Uuovioillo iuvoca-
lion populaire, l'*rXivo;,qui n'était autre chose <jiioles
nuits sttiiiitit|uosai lenu liullûiiisôs,a vraisonililtildoinunt
donné naissmico &sou nom et «a Ingondo4. Uuo fois
h; porsonuago créé, on lui Utune histoire fletivo, quiuo
nous upprond rion sur le développement réel do la not'i-
si<(primitives. Il est inutile d<!la .'ippelcr ici. Orpli«M>,
de sou cote, n'appartient pas plus à l'Iii.stoiroque I-inos,
dont il fut quelquefois considéré comme le frère*. Son

t. Théogon., v. 39 et sulv.
S. Nous ne parlons pas de quelquas noms qui sont simiileraenl des
persunniOcations de peuples Anlkés, «t'Anltiédon en Bâotio, qui Ht
des hymues; Piâroa, de Piôrie, qui chantâtes Mu»«i(Plul., de Uus., 4).
3. Apollolore, I, 3, t.
4. Praller. Griech. Uythol, t. I, p. 371. Dorgk. Griech. Uler., t. I,
p. 3:
S. Élien, Ilist. tarife (Hereher), Hl. 32. Diod.. III, 59. Ot. HAgiotlc,
fr. 132 (Qoellliog).
C Apollodow, I, 3, 2.
^&~ – CHAPITRE PRBMI8R, fcB3 0RI6IHB8

nom no ligure ni dana Homère, ni dans Hésiode; il a dû


être inventé dans un temps postérieur. Quand it appa-
rait dans l'histoire, littéraire, c'est pour servir à autori-
ser toute une littérature apocryphe dont noua aurons à
parler dans la cuite. Arisloto, qui disposait da tant d'in.
formations aujourd'hui pontue*, ne croyait déjà plus a
sou existence son opinion u pr.Wulu do nos jours. La
légende d'Orphée*, si înliîrosNmito t<tsi poétique qu'elle
soit d'uillours, nous ost donc en diMinitivo aussi inutilo
quo colle do Mnns. Elle appartient à la mythologie et à
la fiction, muis elle ost on dehors de l'histoire lilléruiro.
Ou puurrait en diro autant do celle de Musée, xi elle
ne nous laissait du moins entrevoir une des routes quo
suivit la poésie primitivo pour pénîitror dans la Grèco
contralo. Los traditions rotatives ilMuséo sont loin d'ètro
concordantes On faisait de lui te fils do Mené, c'est-
à-dire do lu Lune, le fils ou le disciple d'Grphuo. Thracn
d'origine, il avait éti), ilisuil-im, lo premier prtMre ilus
mystères d'Eleusis. Des poésies religieuses apiwryphes
furent composées plus ou moins anciennement sous son
nom, notamment un hymne ù Uémèter Il représen-
tait donc une poésie sacerdotale rattachée à la l'iérie
par sus origines et ù l'Altiquo par le choix do ses sujets.
Si cette idée liait réellement fondée sur une tradition
< Cie.. deNat.dtor. I, 38 OrpheumpoelmndoeelArltlalelesnun-
quamfuisse. Toutesles questionsrelnllvesa Orphieont été sur-
tout éluciJéc»de nos jours par Lobeckdans «on Aulaopkamus, t. I.
I. h (Kainlgtborg,1829).
S. Apollod.,I. 3. S; I. », 16;I. 9, 23; Apollonius,Argon.1,2t sqq.
HermÉiUaax,fr. 2, v. 1-14{Anlhol. l>jr.de Bergk);l'banoclés,fr. 1
(ibid.);Diod..III, Gi IV. S5;Virgile,Uéoryiquet, IV,v. 453et suiv.;¡
Pausan.IX. 30. GénéalogiesflelivesjuM|u'&Homèreet Hésiode
ContourscTHom. eitl'Utê.{Uet.Op.Ooetlling,p. 351»)Suidas,"O|*r,?oç;
Proctue, VitaHomeri.
3. Hernifiblanux. tr. S,v. 1Set suiv. [A.uhol.lyr. de Bergk);Diad.,
IV, 25;Pausan X. 7, 2; Eurip., Bhésot,945;Suidae,McvoaTa;. –
LégendedeMusée &Albénes, son tombeausur leMusée,Fous.,1, 25.
4. l'ausas.»I. 22.
LA £OÊS|£ FIÊulKKNK M'

solido, ce que nous no pouvons ni nier ni afftnuer, il


faudrait admettre que la poésie piorionuo, on moine
tomps qu'ollo pénétrait jusqu'à l'Ilôlioou par la Thés,
ttalio, dut arriver par mer à Élouais sur k>» cotus do
l'Attique; il n'y a rien là d'invrnisomulatdo. Le nom
«IKumolpo, lo Thrauo, (lui, d'après lit lôgtmdu t, vint s'i-
Inhlir a Éhnisi» ot y célébra avec les lillos «lo KtHéosh<s
rites dos ilôossos, su rattachu nutiirollement ù colui «le
Muséo, qu'on lui a donné tantôt puur jièio ot tnnt<U
piiur fils; au rosto Euuiolpo, amtUre roui ou liclif do
lu fittiiillo «nconlotalo des Kumolpiilos, ùiuit plutôt cun-
sitltnù cimiiiko un iiiiliutuur roligiuux que commo un
jintitoh proprement parler
Kn Attiquo, la vioille puésio ruligiousu a encore un
ttutro roprûseutant dans la porsouno do l'amplios. Au
dira do Pausanias, co serait mùino lui qui aurait «ioni-
pusô puur lus Atliâuious lus liyuinus les plus ancions'.
I.t-s orudits du u* ot du m0 sièclo après J.-C. lui nttri-
liuuiuntdos liytnnos à Dôiuùtor, i»Arlôuu^à Posôïdon, a
Ziîiis, a l'A'us, aux CUariUis, compositions ôvidciiiinoiit
iqxicryplios, qui étaient pcut-iHro toutes rocontos ulors4.
Il n'multo toutefois do cotto attribution quo l'uniphos
«Huitrugardé comme un de ceux qui, par leurs hymnes
sacrés, avaient lixé la tradition roligiouse on Attiquo et
dans la partio voisine do la Bôotio; et comme, d'autre
part, on no lui faisait honneur d'aucune innovation poé-
tiquo ni musicalo, nous avons quoique droit de le con-
sidérer comme un simple héritier do lu vieille tradition
piérionno.
En faisant dans tout ceci, comme il convient, la part
t. Pansas.,I, 38.
2.Suidas(v. K^oXr.oi)ne lui attribue que des poésiesrelativesà
l'institutiondes Mystères.
3. Puusan.,IX.29.
4. Taiwan..I, 38; VII, 21; VIII, 36; IX, 27,29, 35. Philostrale.
Ilé~oïq~r, p. PAS(Ke1ftr),
Vf CUAPITRBPREMIER,– LES T 0BIGINE8
des (luutes nécessaires, il n'en reste pas moina qu'une
dans
poésie roligiouse, aussi élémentaire qu'on voudra
ses formes, mais,considérable par aon influence, eer-
a
taincmeiu existé dans la Grèce continentale dès les
temps préhistoriques. Le premier grand perfoctionne-
ment qu'elle reçut lui vint do son contact avec una
poésio issue dos îles et do l'Oriont grec.

III

La religion d'Apollon, quitte qu'on soit l'origino,


semble avoir pénétré on Grèce à la fois par lo Nord
ot par l'Est, Pytho, qui prit ensuite lo nom do Delphes,
la reçut probablement do la Thessalie, tandis que Dé-
loi, qui en fut le contre pour la Grèce orientale, la rat-
tachait plutôt à l'Asie. Il est probublo que, de part et
d'autro, olle suscita dos hymnes et par conséquent un
mouvomont poétique; mais les témoignages paraissent
établir que la partie oriontalo do la Grèce vit naltro an-
ciennomont une poésie apollinicnno plus brillanto.
Cette poésie a pour représentant plus ou moins lé-
gondoire le lycien Olon. Ce personnage passait, à tort
ou à raison, au temps d'Hôrodolo, pour l'auteur d'hym-
nes qui étaient chantés à Délos par les femmes du pays.
Le témoignage do l'historien est fort curieux « Les
» femmes détiennes, dit-il, se rassemblent pour chan-
» ter un hymne que leur a fait le lycien Olon, et
» dans lequel elles invoquent par leur nom les vier-
» ges hyperboréennes Opis et Argé. Au dire des Dé-
» liens, c'est d'oux que les habitants des Iles et les
» lonions ont appris à invoquer ces vierge» dans dos
» hymnes et à célébrer ces fôtes 4. » Les chants en

i. Hèrutfote.IV,35.
"LX l'ÛÊàlÈ ÀÎMJLÙNIICNNÏ Ct
question se rapportaient au culte d'Apollon, puisqu'un
y invoquait les vierges hyperboréennes, personnages
légendaires» do son cycle. Ainsi Délos se regardait ello-
mùmo comme le foyer d'une poésie religieuse d'origine
asiatique, qui avait rayonné autour d'ollo sur les lies
«ilchez les lonions, et Apollon, aon dieu, était aussi le
dieu do cotto po5»ie. Ce que Pausnnias nous apprend du
j*lua sur Olon n'ajoute pas grawlVImso à cos faits. Hlui
aliribuo un certain nombre do compositions poétiques,
dmil l'autlionticilé évidomniont n'est rioii moins que
vraisemblable et il le proelamo la plus ancien auteur
d'hymnes qu'il y ait eu on Grèce ». Outre cos hymnes
U'Glon, los Hélions citaient encore d'autres Uymnos an-
cious on l'honneur d'Apollon, par exomplo coux qu'ils
attribuaient à la Sibylle Hérophilo, antérieure à la guorro
do Troie'. Ces faits, rapprochés les uns dus autres, mon-
trant assez combien était furto et vivace parmi les lui-
liitants de cette t!o l'idée qu'une grande poésio religieuse
avait pris naissance chez eux, autour du sanctuaire de
luur dieu.
Jusqu'à quel point cette prétention détienne était-ellu
justilioo par los faits? Il ost impossible aujourd'hui do
dire exactement comment les choses durent so passer
dans des temps aussi reculés. Peut-être d'autres points
du mande gréco-oriental, tels que la Crète par exemple,
auraient-ils eu tout autant de droit que Délos à récla-
mer pour eux l'honneur de cette initiative poétique.
Maisce serait là une dispute do médiocre importance. Co
qu'on ne peut nier, ce semble, d'après les traditions allé-

i. Patuan.,1, 18; VIII, 21;IX, 27; hymne à IHIhye;V, 7. hymne


à Aeluea;II, 13,hymneà Hôra.
2. Putiian., IX, 2ï Aûxto;
'ÛX*,v 5ç xat t»Ùî û(ivow; toi; «p-/«'ot«tovî
titoinoiv "EXXtjmv. CalUmaque, Hymne à DêUa, 304 Oî (Uv irai ESoum
»6|»ovAuxloio T*povtoe, – 6v toi ànb EivBoio 6i6itpo«o; JWv 'QM*.
3. Poumb., IX, 18
03 CHAPITRE PREMIER. – LKS ORIGINES

guées, c'est qu'il y ait eu, dès les temps les plus anciens
de l'établissomont du culte apollinion dans ces paragos,
une poésie liée i ce culte, qui se recun unissait olle-
mémo comniu suumise originairement à dos influences
asiatiques. Ces traditions nous permettent do croire que
la poésie on question était indépendante de colle de»
Muses, dont nous avons parle précédemment. Celloci
se rattachait à la l*iério cellolà à la Lycie; l'uno célé-
brait principaloment Zeus elles dieux do son cyclo, Tau-
tro était «onsuerôu a Apollon. Co sont sans doute deux
manifestations a pou près contemporaines du génie hel-
Ionique, nées tuutos deux d'un môme état général de
civilisation et répondant aux mémos bosoins, mais, au-
tant quo nuua pouvons en juger, duos à dos influouces
diverses et niarquéus pur suite du caractères diu*éronts.
l'lus novateurs que leurs frères d'Europe, les tirées
orientaux se sunt toujours montrés moins sévères qu'eux
dans leurs goûts. Ii est donc vraisemblable que leur
poésie religieuse a du, dès l'origine, séparer, pour ainsi
dire, plus richement, en faisant une plus large part &
l'élément musical. Costco que les traditions anciennes
semblent confirmor, lorsqu'elles attribuent à Apollon la
cithare et à Olon l'invention du vors hexamètre.
La phonninx ou cithare (^ôfpyÇ, x(0*piî ou xiOàpot),
bien qu'inventée selon la légende mythologique par
Hermès est proprement l'instrument d'Apollon. La
poésie ancienne a représenté bien des fois ce dieu jouant
do la cithare, tandis que les .Muses chantent dos hym-
nes Il est donc naturel de penser que cet instrument
1. Hymnehomérique à Hermès,v. 25et suiv.Il est facilede voirque
danscettelégendeHermèsjouele rôled'inventeur,simplementparce
quel'inventionut son attribut essentiel;mais la citharene lui ap-
partient pas.
2. lliade.l, 003 .çipsi'-YT'î«»pt*«î*foc,
?,vIx' 'AnWJtov.– Movffiuv
èiù x«M).Les passagesanaloguessont nom-
9' <*îSitîovâjssi6&|uv<ti
breux; voyez notammentHymneà HêyiaàJ,T. i et anW.; 333et
euiv.; l'infot\j, «m.. V. 41et suiv., Bargk.
LA POÉSIE AP0LL1NIKNNE 08
a été des la plus haute antiquité associé à son culte, et
que l'un et l'autre ont ou, à pou do chose près, lesmômes
destinées. La cithare, fort simple à l'origine, convenait
très bien aux chants primitifs Elle se prêtait à mar-
quer fortemont le rythme, et par suite elle dut contri-
buer au perfectionnement qu'il reçut par la création de
l'hexamètre.
Diverses traditions avaient cours dans l'antiquité au
sujet dosoriginos du vers épique. On on faisait honneur
principalement, soit à la proinierc Pythio de Dolphes,
l'Iiénionoë, soit au lycien Olon Cette socondo attribu-
tion est évidemment la plus vraisemblable Lo collègo
sacortlotal de Delphos, on donnant aux oracles la forme
de vers, se proposait do les rendre à la fois plus faciles
ai retenir et plus mojestuoux; il devait do toute néces-
sité su servir pour cela do mètres déjà connus, déjà fu-
iniliors par conséquent a ceux qui venaient consulter
lu «lieu; et parmi les métros do ce genre, il était impos.
sible qu'il no préférât pas ceux qui étaient consacrés
aux hymnes religieux. La poésie a donc servi do ino-

t. On suit on quoi elle consistait essentiellement des cordes, ten-


dues au. dessus d'une sorte cb botte sonore, formée parfois d'une écaille
lu tortue, s'attachaient par leur extrémité supérieure A un joui/ Uwyov)
porto pur deux bras (Kr,z««) lu mubitsien les taisait vibrer soit en tes
touchant du doigt, soit à l'aide d'uoe petite pièce d'ivoire ou de mè-
tul recourbée qu'on appelait le perçussent-
(itXf.xtpov).Le nombre de
«os cordes s'accrut a mesure que l'art musical lit des progrès on
peut dire, sans fixer de dates, qu'il y en eut d'abord trois, puis qua-
tre, dans la périoie primitive.
£. Theod. Srall.ap. tiaisford. Script, lai. rei metriese, S37 « Bletrum
•lactylicum llexametrum inventum primitus ab Orplieo Critias asse-
rit, Damocritus a Museeo, Persinus a Lino, parmulti ab Homero. »
yiein. Strom., I, c. 16 "Etc T«<rl -A *,ptôov-A É$«(mpov *avo9iav &,“
Tjvaîx» 'Iwtflav, oî tk e«i«v, (ifav tûv Tit«vt!c*v, eiptlv. – Phâmonoâ
l'roclus. Chrettom. ap. Photium, cod. 239 (p. 319. éd. Bekker) Kat
{Uta nP4x>o;| 6t. xh ëno; itpÛTOV yXvifiOpt *T,nov6r,f,'A««)iX6)v»çjipo-
çr.ti; U«|Utp«««-/picole xpi)««|Uvi). Cf. Eustath. ad lliad., p. 4, 1.
Ulen Pausan., X. 5. – Traditions divergentes, Plutarque
h Psthif a cesse de parkr en «!>«, p. 621, et Pourquoi
beaucoup d'autres.
fit CHAPITRE PREMIER – LES ORIGINES

dèle à l'oraclo, et nou l'oracle à la poésie Ajoutons,


s'il faut ici un témoignage, que la tradition favorable
à Olen, c'est-à-dire à la poésie apollinienne orientale,
est rappolée et confirmée par uno Béotienno*; ce fait
prouvo que, même dans la Grèce centrale, I09 prête n-
tions de Delphes étaient loin d'être acceptées.
Que faut-il d'ailleurs entendre au juste par l'inven-
tion do l'hexamètre? Il est bien clair qu'un organisme
aussi parfait n'a guèro pu naitre un beau jour tout formé
de l'esprit d'un homme C'est l'expérience seule, selon
l'obsorvation d'Aristote, qui a dà l'approprier à sa
destination On peut se faire au moins uno idée de ses
transformations probables.
Le pied qu'on nomme dactyle est l'élément fonda-
mental de riiexanùlro Deux choses le caractérisent
nettement. Il est composé do deux temps égaux, et le
temps fort y précède le temps faible; ilfuutajouter que
le second temps, bien qu'égal au premier, on diffère
pourtant, puisque l'un est formé d'une longue, l'autre
do deux brèves. Il résulte de là que le dactylo est grave
et bien pondéré, sans monotonie et sans lourdeur. 11
convenait, par suite, mieux que tout autre pied, à des
chants religieux plus solennels que passionnés, et sans
1.L'oraclede Delphesd'ailleursnesembleavoir pris toute son im-
portanceque postérieurementau grand développement de la poésie
épique ionienne.Bouché-Leclorcq. llist. de la divinationdans Fanti-
t. I, p. 359et suiv.
quiîi, Paris, 1879-1883,
2.Bobo,dans Pausan.,X, 5 lïpùto; 8' àpjjatuvfafcavtixttJv«t'àoi-
ïiv.
3. G.Herman,Elem.doclrinsmelricw,p. 331 Necaaneimmerito
divinumquidhaberevisaest hujus verausinventio,etc.
4. Aristote,Poétique,
24 Totï |tttpovte r,pioïxbv àit'otîjçiu(p«cîjptio-
luv(se. TîjtKOirotz).et plus loin aùri]tj çv«{ tilintt ta àp(i4rtov
ait}.
it. Philologtu,
t XI, p. 328.article de E. vonLeutschaur l'Origine
du nomset* pied*grées.L'auteurétablit que le dactyleestle pied le
plus ancienet qu'il ya en d'abordnne poéaiepurementdactylique
(p.349).
LA JPOÊ3ÏB ÀPOLMNÏENNE «5
doute le sentiment dos premiers poètes d'hymnos ne
s'y est pas trompé. Dès qu'on out commencé à cher-
cher un moyen de rythme dans la quantité relative
des syllabes et dans lour groupement, ee qui fut le fait
do l'instinct, on dut reconnaître immédiatement qu'en-
tre les combinaisons élémentaires qui s'offraient d'elles-
mômes, aucune n'était mieux appropriée que celle-là à
l'usage qu'on en voulait faire l.
Mais le dactyle
une fois adopté comme pied fondamen-
tal dans les hymnes il est peu vraisemblable
religioux,
qu'on soit arrivé immédiatement à reconnaître
qui!
convenait d'assemblor les pieds do ce genre six
par six
pour en composer dos groupes toujours identiques.
Si Ton considère lo vers do
l'épopée homérique il
semble qu'on y retrouve encore la trace d'uno soudure
plus ou moins ancienne qui aurait réuni en un soûl tout
doux membres autrefois distincts, bien qu'étroitoment
lt«s. Les césures qui le partagent on deux parties en

1. Bargk {Geachkhte der (,iech.


Lilcrah»; t. 1, p. 3Si et suiv.) e-c
prime une opinion fort différente. Frappé de
li.nportancedu rythme
anapestique dans les chants populaires de l'ancienne Grèce, il pense
que los premier, hymnes religieux et même los premiers
ques durent être composés dans ce mètre, et que l'hexamètre chaléT
sortit
plus tard de la réunion de deux membres
(le premier diminué de son commencement^^Ti^Z^Z
l«mK .1. ""s fj^^d
")- Si lon rapproche bout à bout ces deux
mombres, on a on effet un vers hexamètre; e» réalité le
tout différent. Le moindre défaut rythme en est
de cette combinaison est d'ét™ en-
t èrement arbitraire. D'ailleurs la conjecture
nJTsSr V£Z
fosXlnr'l0ll-'êtreprfbable-n8ei)TOt ^apestedSdaÏÏ
les chants populaires; mais les
hymnes religieux n'ont jamais mTades
ehantspoP»^.es;^ontdaavoiyrattMat^e^
tère de gravité, de solennité,
qui justifiait et J^SS^^L
d'uo rythme particulier. Lo mètre
dactylique était aussi Dabuel à.la
langue gmeque que le mètre anapestique, et il serait absolument in-
m>yable qu'oa elU fait usage de l'un et
ignoré la valeur de l'autre,
jusqu au jour où un heureux hasard en aurait FBVélé révélé to
la b««W-dan8
h«,nu T
une eombi«ai«.ft RM8j
tf!_t i^* * «^«u, fy^™1
«"uosiauttl. Grecque.– T. I. g
66 CHAPITRE PREMIER, – LES ORIGINES

sont comme le témoignage subsistant Un heureux ins-


tinct lit sentir de bonne heure; ot pout-étro môme dès
l'origine, l'avantago do grouper oos membres trop
courts deux à deux. Co groupement dut donner nais-
sance d'abord à une sorto de strophe; puis la soudure
dos deux membres devint plus intime, et le vers épique
se forma. Ce sont là des conjectures assez probables,
mais en somme dos conjectures. Co qu'il importe de
dire, c'est que la constitution déiinitive do l'hexamètre
fut une («uvre dos plus remarquables. La dignité natu.
re Hounie à l'agrément, la grandeur associée à ta variété,
et, avec cela, une sorto d'égalité qui convient aux -longs
récils, telles sont les qualités propres grâce auxquelles
co rythme facilita la naissance do l'épopée et la servit
ensuite mervcilleusomont
11est impossible de savoir où et quand se firont ces
progrès successifs du moire épique. Peut-être fut-il ébau.
ché simultanément par les poètes de la Grèce continen-
tale et par ceux dos fies. Mais ceux-ci sans doute en
tirèrent tout d'abord meilleur parti, et quand leur
poésie vint su fondre avec ccllo du continent, l'essor que
prit le génie hollénique no dut pas pou contribuer au
w
progrès do cet art naissant.

1. G. Hermann, Elem. doclr. melriem, p. 332. Marins Viotoriaus,


1, 19. Iuoisiones ettam versuura, quas Graci toi»à« vocant, ante om-
nia in hexametro necessario observande sunt; omois enim versus
in duo cola formandos est, qui herous hoxameter merito nuncupabitur
si competenti divisionnm ratione dirimatur. Cf. Christ, Metrik der
Grieehen und RBmer, g 303 (2«éd., Leipzig, 1879) et H. Gleiitseb, Me-
Irik d. Griechen und Hômer, S 33 (Manuel d'I. von Mflller).
2. G. Hermann, Elem. doclr. tnetr.. ch. XXVI, S i. Quia est enim
qui, si accuratius ejus naturam considéra verit, non admiretur exi-
miam illam Gneeorum solertiam, qat in ipaia artisprimordiis statim
iliud metruin repererint, in quo omnia que gratam varietatem, ve-
nustatam, dignitatem carminibus adderent, conjancta eernerentur? 't
etc. Arist., Poil.. 24 TG yxç TipwiVov«rosviiuivaTCVxal «txu8«(rtaT0v
t<3v fitfav litxli.
PREMIERS CONCOURS 07

e IV

Delphes somblait ôtro le lieu prédestiné où les in.


llucncos grôco-oriontulos devaient se mêler avec colles
dolaPiério. Par sos origines et ses relations on olïot,
le grand sanctuaire de la Phocide so rattachait à la fuis
au nord do la Thossalio et à la Crète, c'est-à-dire aux
iloux foyers primitifs do la culture liolléniquo, ù colui
du. Nord at ù celui do l'Orionl. Aussi, lorsquo Delphes
sortit do l'obscurité, la fusion de ces deux influences ne
tarda pas à s'y opérer.
La plus ancienne tradition relative aux concours
poétiques de Delphes mot précisément ce fait on pleine
lumièro, « Lo premier concours établi à Dolphos dont
»un fasse mention, nous dit Pausanias, lo premier pour
» lequol dos prix aient été institués, consistait dans lo
» cl~arit d'tai hymme en tleormeur du dieu. Chrysollt6mis
» le Cretois y chanta et y fut vainqueur; on dit qu'il était
»(ils do Carmanor qui purifia Apollon. Après Ghrysothé-
» mis, Philammon, dit-on, fut vainqueur au concours
» du chant, ot, après Philammon, Thamyris, son fils.
Hésiode, à ce qu'on prétend, ne fut pas admis au ton-
» cours, parce qu'il ne savait pas s'accompagner en jouant
» de la cithare »
Que nous apprend en somme cette tradition ? D'abord,
que les premiers concours de Delphes furent des con-
cours de poésie religieuse, ce qui confirme l'idée géné-
i. Pausan.,X, 7. Onsait quel'établissementrégulierdesjeuxpy
tuiquespar décretdes Amp'.iietions date du commencement duvie
siècle(vers585);maisonadmettaitgénéralement qu'ils avaientexisté
longtempsauparavant,commeen témoignela narrationrelativeà la
faussemort d'Oreste dans YÉlertrede Sophocle,et il ne paratt pas
douteuxqu'iln'y ait une part devérité historiquedansla tradition
rapporté»M.
68 UHAPITRK PHKM1KR. LBS ORIGINES
raie quo nous exposons on ee iiiomont; en second Hou»
que cas concours attireront successivement des poètes
venus do la Grèce insulaire et oriontalo, tels que le Cre-
tois Chryaolhnmis, puis «Vautres qui nous sont partout
donnés comme des Thrauos, lois que l'Iiilummon et son
lils Tluunyris; enlln, quo tous cuux qui concoururent u
Delphos chantaient dos liymnos en l'honneur d'Apollon
et s'accompagnaient de la cithare. Si nos conjectures
précède nios sont fondées, go dernier fait ost particulier» •
mont intéressant car il nous fuit voir quelques-uns au
inoins dos héritiers do la tradition jiiériouno acceptant
los invention* nouvelle» do la fir&ui ariaiitalû oi acLoin-
plissuul ainsi la fusion féconda dos doux poosios origi-
nairomeut distinctes. Apollon apportait aux Muses, ou-
tre sos rythmes perfectionnés, l'usago d'un instrument
nouveau qui chantait «in môme temps quo lu poMo «I
donuait a ses vers plus d'écltil et do sonorité, Lt>s Mu-
ses do leur c«Uélui prêtaient sans doute quelque chose
do lu gravité religieuse et m ystiquo do leurs vieilles tra-
ditions. Une ulliunco étroito et déJinitivo so faisait en-
tre ces divinités si hien faites pour s'entendre, Apollon
devenant le maitro du chœur divin, lo dieu do toute poé-
sie et do tout idéal, tandis quo los Muscs, intérieures à
lui on dignité, restaient cependant los dispensatrices
immédiates de l'inspiration
Est-il passible maintenant do faire dans cos événe-
ments généraux la part porsonnelle de quelques hom-
mes ot de démêler un pou de vérité biographique au
milieu des légendes rolativos aux personnages qui
viennent d'olre cités? Voici on quelques mots co que
l'on sait ou ce que l'on peut deviner sur chacun d'eux,
Chrysolhémis n'a, pour ainsi dire, point de légende.
On disait seulement qu'il avait le premier chanté un
v. 91 'Ex fàf Itovv&tv*a\lxn«4Xoa
1. Tkiagon., – av-
'Aft£AX»vo«
ty«CioiJoi&t«tvM x8ov\.5cai xitapioraf.
XFOCLCraKT USSltUSBS «*

nome on l'honnour d'Apollon est s'accompagnant sur lu


oilliaro », Crétois, fils tlo Carmanor, qui passait pour
avoir puriftô Apollon, il poraonnilio cluircuienl, par tous
te* titres a la fois, lu poé*io roligiouao u|iollinii»nfw,
voiuio &Dolphos dus H«mgn.<uqùosdu lu mur Ëgûti.
Co (|ui nous uat rapporté do PUilainnion et do Tltn-
myriH s» réduit égatouicitt a pou do chose. Tous doux
nous sont représentés cotiuno itos Thruces iltt doivoul
dont; tHro rangés dans cette classe «lo clianlours miorés
qnt*la l'iôrio nvnil vuu nuilru et ilui de lai s'ûluil répitu-
duo du us lu (ïrècocontiiiuiiUtlo; inuis tous doux, inutgrô
cvUv urigino, nous sont donnés couuno des ««prit* ou-
vorts aux nouveautés musicales et poétiques. l'Iiilani-
iiiuii pussuit on outro pour avoir institué les myatàros
do Lorno ot appartenait ainsi à lu sério dos înitiatoura
du culto do Dômôtor et do lacchos ». On lui attribuait
uussi des noinos cithurédiques annloguos à ceux de Tor-
pitudro il ost à poino liosoi» do dîro quo cette ntlri-
liiitiun provonait ôvidcuiinoiit d'unu confusion entre les
liynuiOHsucrés dont nous venons du parler, chants d'un
<mr«cl6ro grave et monotone, plus narratifs quo lyri-
ques, et les compositions musicales déjà beaucoup plus
suivantes do Torpandro. Quant aux dates, les anciens
pluçuient lu vio de IMiiliunmon dans la période aulé-
riouri au retour des Héruclides lo vieux poèto aurait
donc été un contemporain des dynasties achéoimcs i'iu
Péloponnèse.
Thamyris, qui passait pour le fils do Philammon, a.
t. Pausan., X, 7; Proclus,chezPhotius,cod.239(p. 320Bekker).
a. Suidas,
2. SnMM,*i>ili(ia>v, 6i|fjpi<; Iliade,II,
~Mtt)n.<,6i4)Mj)tt; ~Me, H. 591;Strabon,
S9t; Stfabon, VIII,
VMï. 25;
as;
Julien, Epist..41 Conon,dans Photius,cod. 186(p. 132Bflkker).Il
estv.-aique, seloa Plutarque,de Mm.4.Philammonaurait été on
Delphien.
3. Pauean..II, 37.Cettetraditionestd'ailleursconsidéréepar Pan-•
aaniascommepeufondée.
4. Suidas,TépnxvSpo;. Plut.. de Mus,,c. 3 et 5.
S. Fiusâi. II, 37.
70 anÂPÎrBB PRBMÎKR. – lûtes ÙitlùINKH – ;– j–
un pou plus de célébrité que lui. Par la lôgendo mythn-
logiquo do son origine, il ao rattachait a la fois à Dulphe»
et à la ThrAoe sa moro, la nympho Argiojio, t'avait
conçu pros du Pffntawe; puis elle avait quitté lo paya,
et lui avait donné le jour ehe* les OJryua» S'il faut
tnttluiro ceci on lungugu historique, il oat difficile, ce mu
aeinht», do no |ms l'interpréter ainsi Tltainyria, coiutno
pitèto, était & lu fois un Piôrion ut un Dolphion, l'iériou
par l'hûritago poétique et religieux qu'il avait reçu et
qu'il garJuit liulphiou pur les innuoucoa apollinionnca
que Philaminon avait Hiibioaavant lui et qui lui furent
lranami*«*.
Mais la rououiuiâa do Thamyria pruvonuit surtout
de aa rivalité légendaire av«<cles Muses, C'est dans
l'Iliade que noua trouvons 1» plus ancien récit do ce
curieux «'pisodo, rappnlé ensuite pur pltiBiours écri-
vains de l'antiquité. On montrait on Mesaénio, près
d'uno rivière nniumée Balyru, un vmlroit aulrofois ap-
pelé Horion; c'était là, disait-on, quo Tliamyris, revenant
d'fficlialia (plus tard Andania), dninoure du roi Eurytus,
avait rencontré les Muses et los avait déliées do chanter
mieux que lui vaincu par ollos, il était devunu aveugle
on oxpiatioii do Ha témérité, et avait oublié son art du
chanteur ol de citharisto Cotto légondi; attesto d'abord
l'introduction très ancienne do la puési<>religieuso dans
la Péloponnèse. Kurytos d'Œchalia, d'après los tradi-
tions, était le contemporain tk Nélvus, père do Nestor
Quant au sens do la lutte do ITIiaiiiyri» avec les Muscs,
il a été généralement interprété d'une manière qui n'est
peut être pas exacte. Le texte homérique nous repré-
sente Thamyris comme vonant do chez Eurytos; par

1. Paaian.. VIII, 33. ·


S. Iliade.II, S9«et miW.;Apotlod.,T,3; Stralwn, VIII. U; Pau-
md., IV. 2.
3. Cri- râsaiie des Wseadte«pp?r(*« p»r PmumbIu.IV, 2.
itiAiiYttts ft~

iuito, Otfricil MUllor ot Borgk ont vu on tui un dos pw-


inion» uède* qui soraiont allait do palais on palais chau-
ler li>*légende* horoïquoi, et il* ont euniùdèro su lutlo
aveu lus Mu»o* comme ovllu do I» poonio prufann nuit»
«iinlt»avec l'uuciouuo pooaiu ri>lî|(itni*u. Lu légende» no
tlit riou du cela. Thamyria passait uu cunlruiio pmir nu
|Mtè|u d'un oaruc^ru h demi Htuwdulul; lunis vuiuins do
voir qu'au diro do l «uuiutiu» il fut vniiu|uo»r uu «t»«-
cmirn du Dolplio* un çliHiitunl un Itymuu à Apultuii; ot
«'«Ko«ipiuiuu «Huit ai liitm collo do l'antit|»iil»! qu'un lui
nttriliuuil uu« Théologie ou trtiin mille vur* Ku mitro
toile opposition ontru la p<H>»iu ruligioutte ol la ptidiîa
jirofimc n'est guùru admUsililo d»nt co« lotujm primitifs,
car la socondo célébrait les Imtos fil» dos tlioux, ot par
cousâi|uunt, bien loin do s'opiMisor à la pr»mi«Nr«,s'un
niitoriaait au contraire pour In compléter. Il fnut Irn-
tlnirn autroinoiil la vioillo tradition inos^niouuo, ot
cota purait faoilo. Audania ou (jRttlialin u «ti? aucionno-
mont un dos sanctuaires rôvôivs do la (irtu-ti Tliamyrin,
on su qualité do chanteur Huen' y compoxiiit ot y récitait
sas Ityinnos, Sans douln, docil» aux influniit'ns dol'Orient
gr«in, il so montra novulour duns non art. l'no tnidition
fuisnit d« lui l'inventeur de I» quatrième cordo do la
citltaro primilivo Sans attacher uno grande valeur à
co genre d'ussortioiiH, un peut croiro du moins qu'il
n'éluit pas considéré &turt coiiuno ayant été uniniô d'un
esprit do progrès. C'est sans doute h quelque innovation
leittéo ou accomplio par lui qu'il faut rapporter la lé-
gende en. question Elle nous laisse deviner quelque
chosu du développement do la poésie dans la Grèce pri-
t. Suidai»,eipvpi;.
S. l'ausan.. IV, 1.
3. Diod.,III, 5».
t. Plino{llut.nul., VII, SO)
altrlbuoà Thamyrla,tans aucuoevrai-
aembiancod'ailleun, rinvenlioa de la musique purementitiBlru-
iwtnlal»• Ci>M>*r>>
»!»»y.f* <hw1«H Tli»mwri»nrimim.
H chapitre prsmïeh, – le» ohioïnes
mitive et de l'opposition contre laquelle loa novateurs
eurent plus d'un© fois à lutter
Kn quoi consistait cette poésie ai complètement
jtor.
d«M»?Par quels»caractère* essentiel* a« distinguait-elle
des chants héroïques qui devaient naître d'elio? On ne
pout mettre on doute qu'ollo na fut surtout énuméra-
liv«. Si les témoignages ancien» relatif* aux chanta do»
Musos no semblent pas «Incisifs îi cet égard, la siinplo
rellexion peut les cumplétor ot lo» cunllrmer. La vie
morult" îttait «ncoro trop simple ot trop naïvo pour que
chaque poète eut dos aontimonU persnmioU il oxprimor.
1/AIAnmiit lyrique, dnn» <u««hymno», devait donc au
rnduiro à dos invocations plus ou moins multipliera; la
nom du dieu y révoltait souvent, entouré d'épithètes
brillantes ou sonores, qui aatiafaiaaient la piété. Le
poèto on développait lo nons, suit par quelque récit rudi-
menlairo, oà los faits étniont soulomont indiqués sans
aucune pointuro dn pnHHions, mût par des furtttulas gé-
néralos qui oxprimnicnt la puissance du dieu. Sans
chercher dans la litléraluro do l'Inde do» exemptas plux
ou moins analogues, nous pouvons on trouver dans la
poésie grucquo ollo-uièino. Il no faut pas songer ici aux
hymnes dits homériquo», qui sont, comme nous lo var-
rons plus loin, des rouvres d'un genre tout dilféront,
issues do la grande épopée. Mais au début dos Travaux
d'Ifésiodo, se rencontre une invocation probablement
ajoutée après coup au poème, qui peut représenter assez
bien le type de ces antiques compositions
« Muses de Piério, dit le poète, déesses des chants
» qui donnent la gloire, venez, célébrez Zous, volnt
» propro père, dans vos hymnes; Zeus, par
qui. sont
i. Si la légendede Thamyiisfut localiséeà Dorion,c'est peut-élre
que ce lt«u,tout proched'Œchalia,était celui des fêtesoù lea hym-
ces étaient clianté».Il eut possibleaussi que lenomdela rivièrevoi-
sine Batyra et l'étymologiepopulaire(inoftiXltivct,vXiîpav,
Pausan.,
IV, t) suffisent&expliquercettelocalisation.
N4TURE DR8 H YMNKS 78
» tons tes mortels, inconnus ou illustra, gloriou* ou
» obscurs soton aa divine volonté. Sans poino, il donne
» la Wot>; sans peine, il lu briso; sans peine aussi, il
u humilie oolut qu'on enviait, et il élève colui qu'on ne
m voyait pua hqiih peine, il redressa et- qui est courbé et
•>nétrit eu qui est glorieux, lui, le diou qui fuit grondai-
» la foudro dans los airs, Zous, assis dans su doimniro
m sublime Prèle l'oreille, vois ut entend*, et quo l'ô-
Il qiiitô rftglo tes jugomonU »
L'archiiïsiiiu dos oxnrossious, ta tuitr liiiindiqiio dos
{lonsées Hoinblunl attester latitiquiti- d«<t;o morcunu. Il
est remarquable par sa forme si'Ut«)miousi) ut par la
multiplicité dus formules. (ta sont là dos traits qu'on
dovait rencontrer souvent dans les anciens hymnes
Mais celui.ci n'exprime quo des pensées générales; il
ne contient aucun récit, ni morne aucune indication do
faits mythiques. D'autres hymnes sans doute àtniont
plus narratifs On peut s'en faire uno idée par plusieurs
passages do la Théogonie hésiodiquo, tels quo la brève
narration relulivo &Styx et à sos onfunts (v. 383-103),
l'éloge d'Hécate et l'énumératiou do sus honneurs
(UMt-152). Seulement il ne faut pas oublier que, dans
un genre unique, les œuvres particulières ont certaine-
meut varie'»,comme toujours on Grèco, avec les temps,
!os lieux et la diversité do caractère des poètes.
D'ailleurs les circonstances, auxquelles ces hymnes
devaient s'approprier, n'étaient pas toujours les mêmes.
Hérodote nous apprend que, clioz les Perses, un mage,
assistant à chaque sacrifice, chantait pendant la céré-
monie une poésie théogonique 3. Quolquo chose d'ana-

t. Travaux,t-9.
2. Cf.la prièred'Achille,Mad,,XVI,233 ZtOSv«,âuBuvrft,Ifc-
tarpxi, tt,M8ivaluv, AuStivr,;(utiwvSj<r/<t|ii?o-j.
3. H£rod., I, 13î M£]fOî ivr,? T.*fi<rtti>: (î% GuffrfJ in«t8« 6t&YO«iqv,
O",v «»!twtvoi Myovoiv tlvai tf.v insoiir.v.
?4 CHAPITRE PHEMIER. – LB8 0R1G1NR8

loguu a pu exister anciennement en Grèce. Le sacrifice


appelle naturellement t'hymne, qui lui donne sa signi-
fleatictn et qui lo consacre. En outre, toute cérémonie
religieuse est une occasion de réunion, et quel moment
serait plus convenable pour parier île» dioux que celui
où l'on se réunit pour los honorer? L'hyitmo dut pur
conséquent à l'urigino faire partie des rites du sncri-
fleo, soit qu'il ftlt chaulé pondautla cérémonie môme
soit qu'on le réservat pour lo reposquien était lu suite1.
Toutefois les trudilion* relatives à Chrysulliéinis, «
Thamyris. àOloi» saitibient attester un autro usago un
peu «titreront de celui-ci, bion que sans duulo simultané.
Los hymnes étaient chantés aussi auprès dus sanctuai-
res, dans les fôtea qui uttiraiant la fuulo, ut où nuqui-
ront sans doute les premiers concours C'est là que le
talent dos premiers abdos de profession dut trouver
l'occasion do se produire avec éclat, et c'est là aussi par
conséquent que la ptiésio, dovenant plus hardie à mo-
sure qu'ollo so sentait plus udmirée, prit véritablement
son essor.
Quoi qu'il on soit d'ailleurs de cette histoire obscure,
on ne peut douter qu'à la période des hymnes ne cor-
respondo un développement considérable do l'esprit
grec, et quo l'iiifluonce de cotte poésie primitive sur
la poésie épique n'ait été furt grande. « Cesont lespoè-
» tes Homère et Hésiode, dit Hérodote, qui ont fait lu
» théogonie grecque, en donnant aux dieux leurs
t. Platon, loi*,III. xv (p. 100H. Est.) Ka(« r,v«!«o;««?,;tù/»'
«(>&«(«où{,£vo|*aai C(ivot<Ka>o0vTo.
On voitdans Callimaque{Hymne
à Zbum, t) quel'hymneest chantéicapàonov8}»(. Cf. Proelas. Chret-
tom.,chel Photius,Biblioth..p. 320,Bokker 'O et supiu;-i|ivo««pô;
wMpav^8«totatûtuv. K. If. llermann, Uhrbuchd. Or.Alt., H, | 29,
note6.
t. Ath.,XIV.54 'Attà |ir,vot àp^aïoimpUXaSov xalî«i<rtxa\ v£|tai;
toù«tôv tiûv û(ivou;çbiv<îit«vt«{ ivt«Iç t<rtii»toiv.
3.. Pausan., X, 7. S '\px<utxatw il if^'i» ivMn pvniiovriovoi
*«'« if* m «j/miuv 5W,« n«u«y (& CflpbfiS),
ùdtii OilVftïSi; ïlv teiï.
OÏStÎNAtlON DB8 HYMNES 7&
n noms, on fixant les honneurs et loa attributs de ehti*
» oun d'oux, on dépoignant lotira formes » Le grand
historien s'est trompé. L'honneur qu'il attribuait a \U>-
mèro ot à Hésioderevient incontestablement aux poft.
toadoa hymnes. Durant une périodo de temps quo nous
na pouvons déterminer, ils ont (.'hanté, avec plus ou
moinsd'art et de talent, les dieux do chaque ehi, et,
lorsqu'ils se mirent à voyager do sanctuaire en sanc-
tuaire, ils contribuèrent à former, on les groupant,
l'Olympehollôniqiie. Ce sont eux surtout qui ont popu-
larise les caractères, les attributs, les formes mAinosdo
c«3dieux; ils ont attacha à leurs uuimi cortninox ôpi-
tluMosqu'une vénération traditionnelle a conservées
par la suite. Dolà vient qu'on rencontre en grand nom-
bre dans la poésie épique des adjectifs archaïques, qui
no répondent plus ni au goût, ni aux habiludos de lan-
gage du temps, mais qui s'y maintiennent par la force
tlo t'usage do là vient aussi qu'on on trouve tantd'mi<
trcs dont le sous général et purement descriptif atteste
qu'ils ont pris naissancedans uno poésioplus religieuse
que dramatique Los hymnes ont été l'écolo des pre-
miers chants épiques, comme eus chants à leur tour ont
été celle de l'épopéo homérique.
i. Hérodote, II, 53.
3. Des qualifications tolte» que «xs).«fifiitr,{, ppir.nuo;, tvuxXio;, ta-
>aû(!tvo(,poûKiç, olc.Bonl corlain«men(|ilutt anciennes que les chant»
héroïques. Cf. Christ, Geieh. der Griech. Lilcral., 14.
:t. Il parait évident en effet que et la poésie héroïque avait créé elle-
mûmoses épithèks, elle le* aurait empruntées &l'ordre d'idées qui
lui éluit particulièrement familier. Or c'est ce qu'elle ne fait presque
jamais. rar exemple, entre les nombreuses épithétes attribuées à la
mer, il n'y a que celle de eipûitopo; qui ait quelque rapport avec les
légendes héroïques.
76 CHAPITRB PREMIER, – I,ES QR101NKS

Ciioieun peuple aussi vif d'esprit que lo peuple grec,


colto poùsio primitive nu pouvait rester bionlungtomps
semblable à otlo-iuomo. Kilo oui certainement son pro-
grès intérieur, ol ce progrès devait la conduire pou à
pou à unu transformation. Les grands événemouts des
xit* et xi* sieelos avant notre oit», – établissement des
Dorions dans io l'éloponnoso, chuta do la puissance
nchûonnts dont Mycèues ôtait te contre, fondation A'n-
tats uuUons ot ioniens sur tu littoral do l'Asie Miuoiire,
tous ces mouvements d'Iionunos, do passions et
d'idées auront sur la poésie une innuenco profundo et
décisive.
Dès la (in du xu* siècle, pout-elro môme avant l'in-
vasion dorienne, il sontblo que lu puissance achuvnno
de Myc&nos soit ébrunlûo. Sous Oreste, fils et vongour
d'Aguinomnon, une grande ômigration ho préparedéjù,
d'après le l6motgnago de Strabon Une partie des
Achéons so lève, quitte ses foyers, vi chercher quelque
part une nouvelle patrio. Ils se rassemblent à Aulis
sous Ponthilos, lils d'Oroste; puis ce chef, et après lui
son lils Arcliéluos et son petit-fils Gras, amènent ces
exilés à travers la Thraco et l'Hellespont jusqu'au nord
do la Troade. Ils traversent la péninsule dardanienne
et viennent s'établir à Lesbos. D'autres Achéens, sous
Kleuas et Malus, également descendants d'Agamemnon,
arrivent pou après do Locride en traversant directement
la mer Egée. Plus hardis que leurs prédécesseurs, ils
prennent pied sur le continent mémo do la « Sainte
Asie », autour do Kyiné, près de l'Hormos. Dans le
1. Consultersur toueces faite le témoignagecapital deStrabon.
Xm, I, 3-«(Meioeke).
ÉMIGRATIONS KN ASIE 77

cours du xi* sioclo, ce mouvement continue. Toute une


st''i'io d'émigrations" ioniounes, qui semblent avoir eu
l'Atliquo pour point do départ, jettent sur le mémo ri-
viigo, mats plus au sud, entre l'Hermos et lo Méandro,
ilrs colonies principalement composées des fugitifs que
l'invasion du Péloponnèse et sos conséquences chas-
saient do tour domicile. A tour tète figurent, selon la
tradition antiquo, dos chefs fils de l'Athénien Codros
et par conséquent issus do la raco pylieuuo des Né-
lidos.
l.'iiistoiro do ces établissomonts grecs d'Asie Mineure
mms est malheureusement presque inconnuo du xi°
siècle au vin*, c'est-à-dire pondant la période où nait
justement la poésie épique. Toutefois, dans celte obscu-
rité mémo, il y a quelques faits essentiels que nous
(levons relever, parce qu'ils ont ou la plus haute impor-
tant:))pour cette poésie.
l.'«xil rapproche les hommes. Dépossédés do leur an-
cienne patrio, les Grt.s d'Asie durent se sentir ou quel-
que sorte plus frèros les uns dos autres. Nous voyons
parmi eux les Ioniens se grouper on confédérafion au-
tour du sanctuaire de Poséidon Héliconios au Panionion
do Mycalo; il est possible que los Achéo-Éolicns du lit-
toral mysien se soient associés entre eux do la môme
manière. En tout cas, il y eut bien certainement dans
co groupe de colonies une communauté de souvenirs,
d'abord inconsciente, dont la poésie no tarda pas à s'em-
parer, Une bonne partie de ces fugitifs venaient du Pé-
loponnèse. Le dernier grand souvenir qui leur était
resté du pays natal, c'était celui de la brillante civili-
sation achéenne d'Argos ot do Mycènes, dont l'image
idéalisée demeurait [empreinte à jamais dans leur es-
prit. Les Achéens do Losbos et de laMysio» qui, sous les
descendants d'Agamomnon, formaient à l'origine le
groupe le plus Jhoiitojjèite, bardaient ce souvenir avec
78 CHAPITRE PRKMIKH. – LES ORIGINES

un attachement particulier; mais les Ioniens, leurs


voisins, n'avaient aucune répugnanco à s'y rallier, car
leurs pères avaient été associés à cette puissance. Donc
tous ces Grecs d'Asie étaient des Grecs d'avant la con-
quête dorienne. Comme nos réfugiés français du
xvu« siècle après la proscription religieuse de Louis XIV,
ils gardaient quelque chose d'antique et vivaient en
imagination dans te passé, ce qui ne les empêchait nul-
loment d'aillours d'appliquer lour intelligence pratique
aux choses du présent. Au milieu mémo de leurs dis-
cordes, les traditions conservées et aimées étaient leur
siguo de ralliement. D'ailleurs ils les enrichissaient et
les élargissaient par dos mélanges incessants. On trou-
vait en Éolide des Béotiens à côté des Achéens; en lo-
nie, à côté des anciens habitants de l'Égialôo pélopon-
nésionno, on trouvait des Abantes, dos Minyens, dos
Gadméjns, des'Dryopes, des Phocidiens,des Arcadiens,
des Épidauriens, des Pylions. La nouvelle Grèce d'Asie
fut comme le creuset où se Ut la fusion de leurs légen-
des il s'y forma, pour ainsi parler, un large Achéismo,
qui fut la première forme de l'Hellénisme.
De plus, ces hommes intelligents et énergiques eu-
rent l'avantage, fruit do leur malheur môme, de se trou-
ver on contact avec des peuples différents. Les Ioniens
durent, pour s'établir à l'embouchure du Méandre,
faire une rude guerre aux Cariens, tribus asiatiques,
que la science moderne tend à rattacher à la racoKous-
chite, et qui avaient en par leur étroite alliance avec
les Phéniciens une période de gloire et de puissance
Les*Achéens arrachèrent le sol de leurs cités futures
aux tribus aryennes des Dardanions et desMysiuns. Les
uns et les autres devinrent voisins des Phrygiens, peu-

anciennedespeuple»de l'Orient,p.238)renvoie
1. Maspero(Histoire
à l'ouvraged'Kckstein,tesCaretdan»tanUquité.
LES LÉGENDES DES GRECS D'ASIE 79

jilo de même origine qu'eux, dont les monuments attes-


tont encore aujourd'hui le génio original et le sons artis-
tique Là se trouvaient aussi les Lydiens, les Lélèges,
plus au sud les Lyciens, races mélangées. Ces ronoon.
très de peuples, môme hostiles, sont toujours marquées
dans l'histoire par des échanges heureux. L'esprit hu-
main n'a pas du moyen de progrès plus efficace quo la
comparaison. La race grecque, en se transportant en
Asie, et ov s'y retrouvant au milieu d'autres races dont
sans doute elle s'était dégagée quelques siècles aupara-
vant, accrut ses facultés natives, emprunta et imita, ot
en môme temps prit une conscience plus nette de sa
personnalité.
Enfin il faut noter encore que l'occupation du littoral
d'Asie, grâce aux avantages naturels du pays, créa bien-
tôt pour ceux qui l'accomplirent des conditions d'exis-
tence toutes nouvelles. Si nousadmettons quelo xiesiè-
cle tout entier, comme cola est probable, fut absorbé
par les difficultés du premier établissement, par les
guerres, par les travaux indispensables, par les fonda-
tions des villes, par l'appropriation du sol, nous pou-
vons fixer approximativomentaux années qui suivirent
l'an 1000 avant notre ère le début d'une période de
prospérité croissante pour les Grecs d'Asie. Les poèmes
homériques, dans les rares allusions qu'ils font aux cho-
ses contemporaines, nous montrent des villes fortifiées
et bien bâties, des routes déjà tracées, des ports et des
chantiers, de grands palais, décorés à la mode assyrienne
de plaques en métal et de vives couleurs, des jardins
fruitiers, des vignobles, des terres bion arrosées grâce
à une canalisation intelligente Nous voyons, dans la
célèbre description du bouclier d'Achille au xvm« livre
1.Maspero,mômeouv., p. 239et suiv.
î. Bochbolz,DiehomerizcheBaaKen, t. II. Leipzig.1883.Cf.Bel-
ing,VÉpopée trad. Trawinski,e. VII-X.
homérique,
80 CHÀPITAB PREMIEU. – LES OJUlïlNKS
de VJltude, une scène admirablo do labour, qui éveille
on noua des idées de fécondité paisible un roi, eest-à-
diro un richo propriétaire, y fait accomplir par ses ser-
vi tours dos travaux bien ordonné», que les dieux bénis-
aont. L'ancienne poésie atteste ainsi par avanco co
qu'Hérodote confirmera plus tard « Los Ioniens qui se
> réunissent au Panionion, dit-il, sont, do tous les
peu-
» pies que jo connais, ceux qui ont bâti lours villes sous
» le plus beau eiel et le climat le plus favorable «. » Et
un peu plus loin « Les Éoliens d'Asiu ont un torri-
» toire uieillour encore quo celui dos Ioniens, bien
que
Il leur climat soit moins excellent s ». H est vrai
quo
['Iliade nous laisse apercevoir aussi, parmi cos images
des choses contemporaines qu'elle évoque trop rare
ment, quelques scènes do guerre, une ville assiégée
qui appelle du secours, une embuscade, des pillages ot
des incondies. Cela prouve simplement qu'au milieu de
cette vie, en somme heurouso et facile on gardait en-
core les armes à la main et l'instinct guerrier au fond
do l'Ame. Circonstance éminemment favorable à une
poésie qui devait retracer des aventures do guerre, mais
qui no pouvait être chautée que dans la paix.
Tout ceci explique suffisammont lo grand essor
que
prit la poésie épique en Asio Mineure, probablement
dans le cours du xe siècle. Nous reviendrons plus loin,
à propos de YIliade et de l'Odyssée, sur cotte question
do date ot de lieu de naissance. Mais il importe,
pour
bien comprendre la suite des faits, de mettre dès à
pré-
sent co grand événement à sa vraie place. A coup sûr,
nous ne pouvons pas affirmer qu'il n'y ait eu dans la
Grèce propre, vers lo même temps, quelque progrès de
la poésie, analogue à celui dont l'Asie Mineure fut

1. Hèrod.,1, 14».
2. Hèrod.,I, 14».
i. tR^WÈROS Çf

alors tomain t, Mais dans ces ombres d08 tompspréhis.


toriques, l'histoire littéraire ne pout saisir que les faits
principaux. Or l'osaor poétique dont nous parlons s'est
produit alors onAsie Mineure d'uno manière si brillante
que tout autro fait analogue, plus ou moins probable,
disparait pour nous. Essayons do nous on rendre compte
maintenant plus complètement, en montrant par quelle
transformation naturelle la poésie héroïque ust sortie
des hymnes.

VI

Lo sujet naturel de la poésie épique proprement dite,


ce sont les aventures héroïques.
De nos jours, la mythologie comparée a dissipé un
grande. partie l'obscurité qui enveloppait autrefois les
héros primitifs de la Grèce8. Sans entrer ici dans des
discussions qui lui appartiennent en propre, rappelons
ce qu'ello a mis on lumière Les héros, à l'origine du
moins, étaient conçus en Grèce comme fils ou petits-fils
îles dieux. Quelques-uns d'entre eux étaient en réalité
d'anciens dieux, longtemps honorés d'un culte local, et
plus tard réduits à un ranginférieur par la prédominance
des divinités nouvelles. Thésée en Attiquo, Castor et
l'ollux enLaconic, Idas et Lyncée on Messénio sont des
exemples de ce fait souvent signalé. Dans d'autres lé-
gendes héroïques, telles que celle d'Héraclès, on trouve
un curieux mélange do souvenirs nationaux et de
croyan-
». Légendosà ce sujet ÉUen,ff««.variée.XI, 2 "Oxttjv'Opoiêov-
tiouTpoiïnvJov ïro|«pb'Ourjpev,
»( çcnnvot Tpot^viotX&yau CetOrœ-
bantiosde ïrézène n'estcité aultepart ailleurs,et n faut avouerque
cesXiyoiTpoirtvtotsont une médiocreautorité.
2. Preller,Grieck.Mythol.,t. II. p. i-8 (3*éd., Plew).Decharae,
Mythologie de la Grèceantique,Paris, 1879,t. IV. les Héros.
Hral. de la litt. Grecque. T. I. 0
«9 0HAP1TRK PHKM1EW. LKS ORIOINES

ces étrangères. EnOn beaucoup de récits relatifs aux hé-


ros étaient dos traditions revêtues do formes poétiques,
qui conservaient la mémoire do l'origine dos tribua et
de leurs anciennes relatioua ainsi que do quelques grands
événements do leur histoire. II y avait donc des héros
plus mythiques, pour ainsi dire, et d'autres plus hiato.
i-iques; mais ces distinctions, intérossantos ù d'autres
points de vue, n'ont en réalité aucune importance pourl'
l'histoire littéraire. I.a poésie épique, dans les œuvres
où nous pouvons l'étudier, n'en a plus conscience ù au.
cun degré. Fiction et réalité, tout so confond pour elle.
Elle croit aux héros comme elle croit aux dieux, sans
leur domandor d'où ils viennent. Ce que la science mo-
derne analyse, elle, au contraire, le syuthétiso sponta-
nément. Il n'y a point pour elle d'élémonts divers dans
la légendo; colle-ci esta s ïs yeux quelque chose do vrai
dans toutes ses parties, un ensemble vivant, qui a ses
racines partout et qui s'alimente incessamment à ton-
tos les traditions anciennes.
Il n'est pas douteux que les héros n'aient figuré dès
l'origine dans les hymnes religieux de la Grèce primitive
les uns, parce qu'ils étaient dieux eux-mêmes, les au-
tres, parco que, issus des dieux, ils avaient place natu-
rellement dans dos récits qui embrassaient toutes les
choses divines. Les hymnes formaient une sorte de cyclo
sans cesse élargi; les héros y eurent de jour en jour plus
d'importance.
Bien des choses durent contribuer à les mettre en fa-
veur. Plus ils devinrent distincts des dieux, plus ils fu-
rent aptes à intéresser les hommes. Malgré tout ce que
l'imagination grecque avait pu faire pour humaniser
les dieux, ceux-ci devaient cependant garder, à moins
de déchoir complètement, une grandeur et une puis-
sance qui les maintenaient toujours fort au-dessus de
l'humanité. On leur attribuait, il ont vrai, dos passions,
Il
RÈU1T8 D'AVBNTURKB 88

dos craintes, dus joies, et mémo, dans uno assojs largo


inosuro, doit peines ot des saulfranaas. Toutefois il fal-
fait bien qu'ils éehappaaaont du moins h la mort: cola
suflisait pour qu'il» fuswMit en toutes choses d«ua une
condition dîfféronto do oello dos hommes. Los héros au
contrairo pouvaiont mourir, ot, bien quo doués do qua-
lités merveilleuses, ita étaiont hommes. C'était lu pour
aux, au point do vuo do la poôsio, un avantage notalilo.
l'oMos et auditeurs s'identifiaient avec eux Mon plus
fttuiloment. On vivait de tour vie, on s'axaltait dans leur
forée, un souffrait du lourd anxiétés, ou triomphait do
Untts victoires'. D'ailleurs ils étaient plus attachés quo
lui dioiix à lotir lioudo naissance. Ceux-ci, par leur utt-
tiiro niéiiio, toudaionl sans cosso à duvonir les dioux do
tout le moudo; los héros domouraioiit toujours los re-
l»rti.sculatUsd'un certain groupe d'hoininos. ils n'avaient
|ius«l'Olympoqui leur servit dedotnicilo commun, iUno
loiinaiont pas uuo fatnillo. Lotir lorro natato restait loin1
liuii d'habitation naturel; ils appartenaient iMeiir pou-
pie, et conservaient à jamais dans leur physionomio ses
traits distinctifs. On los on aimait davantage et on s' i-
téressait d'autant plus u tours aventures. Voilà pourquoi,
après avoir figuré dans les hymnes dos anciens temps,
ils no pouvaient manquer, &mesure que la poésie deve.
nuit plus libre et plus vivante, do grandir en importance.
Il est plus que probable quo, dès la période achéenne,
les lieras furent groupés parla légende on dos récits d'a-
ventures communes. Ce groupement no nous parait pas
appartenir, comme on l'a dit, à une phase distincte do
l'évolution légendaire*. Si certains héros, tels qu'Héra-
clès et Thésée, étaient ordinairement représentés comme
isolés, ce n'était pas qu'ils eussent été conçus par la poé-
sie dans un âge plus ancien; cela tenait simplement à
i. Consulterpar exempleà ce sujet Hérodote,V, 67.
9 Bergfc,Qrieek.liter., 1.1, p. 489.
8t cïttfrm* rjnmwt, – iï**tmtmî«ts

l'origine mémo et à la nature des traditions qui leatuii*.


cornaient. Lu logoiule héroïque est libra, complexe ot
eauridouao ollo a pu produire ot ollo a produit de» ré.
cit* de divers» «orlt* wiiiiultsnâmutit. l.i» guornm d«»
tribus, tours alliances, leurs entreprises cammtinos m
sont railûtétts daim dus Notions à demi rt*i*IU'».Tantôt on
il fait d'un auul )iar«uitiiugfl lu rtipronuntuut do tttttl un
|itnii»l»', tautût on a réuni dans lus tégendaa uhiBÙmrit
hltrus, cuuunu un intérêt commun les avait réunin danx
lu rÔHlitô.C'odt iiinni tluu unt|iiirout les récits rolulifitùil
lu guorro dos l.njiiUu's, aux doux gm>rro» do TliMm», h
lu citasse do Mi'déugro, ut livauctiu|i d'uutro» dunt iiouh
rotrtiuvoiiit «ù et là lu truco. Lu (dupurl suiu doute sont
uutorieurs à la colutiUutioit do l'Asie Minuuro, au moins
suus tour rorme iirimilivo. Mais duns l'ignorance nbso-
hio uù nous smnntcHdt) en ifti'iln ôtuimit alors, il doit suf-
lir» du les inotitiunnur ici.
L'ussur d'iinugiiiiititin nu«|u«l donuôruut lieu los grands
inouvomontij do (inuplos signulôs plus haut dévolu»»»
cousidôruldiMiiont cm U'-gondos h<')roïi|uas primitives.
Losôinigruiils 4mi|utrt{ùfliit «v«ceux Unira truditions; «t,
on les mêlant lus iiumsaux autres ou simplement on Im
comparant onlro olloa, ils las enrichissaient. En outre,
la grandeur mômo do lcurs ontreprisos ot do leurs éta-
blissements nouveaux oxerça naturellement son in-
fluence sur tos fictiuns ot les souvenirs qui remplissaient
leur esprit. Beaucoup do légendes anciennes grandiront
alors, tout simplement parce que ceux (lui en étaient les
héritiers avaient grandi eux-mêmes. A mesure que les
fils prenaient une plus haute idée d'eux-mêmes, ils at-
tribuaient à leurs pères des exploits plus merveilleux.
Tydée a dû gagner ainsi aux succès des descendants du
Diomède, et Againernnon a profité de la hardiesse des
chefs qui se disaient issus de son sang. La gloire remonte
aussi bien qu'elle descend. La guerre de Thèbes est de-
LÉOKXOK DR h\ GUERRE UK TKOIK 85
voiiup plus «unglanto à mesura que la Dclion a rendu
|ihu lititgtio et plus terrible collo df Troie, t't oello-d à
-i.mtour n'a put du miiiimdoute lin*r pou d'âelat deaçuii-
i|inUt»s réelle sd<» l'émignition nohéu-èolionne.
Cuite légendw do la guerre du Troio intéresse parti-
riiltoremuut l'histoire littéraire, |tuiHt|u't*llt> u donné
tmissanco h YIliade et à YOdy^êe, II p«| diflltil»' do doter-
miner aujourd'hui ci' <|u'ullu cunlioiil de râalitô. l'oul-
ètre ecttu guurro représonto^-elle moins uno exju'ulitiun
^rumlioso «t uuii|uo qti'uiiu «ûrio d'Iiustiiitéa wiuvunt
rêpÀtéus t'iUro lit puissance lu'liâoiuio du lu Gtim conti-
uuiitiUunt la piiittsttiict»«lnrt!a»icnnr do la Troado. I.urtt-
tjH«l«s ÉuliùtiH, nu xt*8iècl«, prirent piud aur lu cùtu tl'A-
si*1,lorsqu'ils uuront conquis I.oî»Ihiset la rivago mysioii,
rcfouli'ice qui restait encore de Dordanions et b&lides
vill»* au pied d« l'Ida, luit nouvonirs des fuit» anciens
oicM^H à coux dos Avôiioiiionts réoouts durent totidro à
an groupai* «miuno légoudu collective. Do môme qu'une
histoiro poétiquo s'«>sl fuite puiuluiit lu moyen Age au*
tour do Olinrlotnngne, do môme une liistoiro noi: moins
poétique se fit alors autour d'Agamemnon et d'Achillo
l'uu représentait los Acltâens du Péloponnèse, l'autre
ceux de lu l'Ulliio. La vôrittdile. guerre de Troie, trnns-
llgurée grâce u la poésio naissante, devint ainsi une
sorte d'expédition idualo qui résumait toute la gloire
udiéoune. Par là même, elle oxer<;a sur toutes les lé-
gendfs antérieures une attraction naturelle. Chaque cité
et chaque tribu voulut y avoir son représentant tous
los héros vinrent à elle pou à peu et s'y associèrent.
Quelques-uns. même, tels que lopylien Nestor, s'y trou-
vèrent mêlés à dos compagnons d'armes, qui, d'après
la légende, n'étaient pas de leur temps. Mais en géné-
rat les généalogies étaient déjà assez bien fixées par la
poésie de l'âge précédent, pour que ces confusions fus-
w»nldifficiles. Ce fut donc la detiiière génération de hé-
86 GHAPITRK PHKMIER. tSS OHlûlNES
rua qui figura dunaet»U«guerre. D'autre pari, on laralta-
cha h la aôrie dos événement» plus récent» pur lu légende
dos retours, qui ramenait l«mvainqueur» de Truie «huis
tour patrie, c'est-à-dire aux lieux mêmes d'où leurs pu-
tiU-HU,les chef» do lu colonisation éolionno, ttuhouvo-
liaient d'ôtro partis. Celto légende dos retours uo fut
tl'ultonl suiiHduuto qu'un» partie tuut à fuit secomluiru
do la légondu gâuoraiti do la guerre du Troie, dont ollo
formait le dénouement. Mais, peu à pou, ou y môlu lu
souvenir do eatUBtroplioset do crimes doinostiituos qui
avaient oiisttiigluntô dosdoniuurea royales on y lit en-
trer lo récit plus ou ntotiis fictif do voyage* iuvoluutai-
ros accomplispur los cliofsuclioons quota tompôto avait
dispersés elle prit alors uuo importance tout autre.
Les progrès do la navigation et los légondes maritimes
qui su formaientduii8 les ville» grecque»d'Asio Minouro
tendirent à l'augmenter chaque jour, Cofut bientôt, dans
ce cyclo do récits, coinino une suconde partie distincte,
aussi iutércssunlo ot plus nouvelle que la première.
Co grand travail d'imagination et do création poéti-
que no so fit pas on entier, bion certainement, avant
quo la poésieépique fùt née. Cefut elle-mômo qui l'ac-
complit on grande partie, à mesure qu'elle en éprouva
le besoin. Quelques témoignagos anciens peuvent nous
aider à comprendre comment elle s'y prit et quels suc.
cès elle obtint d'abord.

vit

Dans notre moyon-ûgo français, nous voyons la poé-


sie débuter par des compositions qu'on a coutume d'ap-
peler cantÙènet; simples récits versifiés qui étaient
chantés par le peuple, Rien no nous autorise à croire
PKBHresscKiNTkîPiQnDrBs wr

la poésie épi-
qu'il en ait été Je mémo en Grèce. Quand
ce qu'il
que y prit naissance, la poésie religieuse, «
s.'iiiblo, étuit on état do lui léguer un ensemble de pré-
ceptes et d'exemples, qui durent la Ji*peii*or d'uu long
apprentissage. La matière changea, mais la forint» no
fut d'abord qu'à peine modiQéo. Los premiers chanta
un peu
épiques étaient sana doute de véritables hymnes
une invocation t\ un
plus développés, lia débutaient par
dieu puis ils racontaient uno aventuro héroïque au
litui d'oxpuaor un mytlio; lu dilftntiice était insensililo;
ut il ost U8so*prubablo quo lo passugo d'un genrual'nu-
tru su lit, pour ainsi dire, «utro les mains des aèdus,
sans que coux-ci eussent niéino biou clairement cons-
cionco do la truiisfurinatioii qu'ils accoiiiplissaiont.
Le premier fonds de ces chants était emprunté aux
trudilious anonymes qui circulaient alors partout. Main,
ù coup sûr, les poètes de ces temps anciens, loin de ^'us-
servir à ces traditions, en usaient avec elles très libre-
ment. L'imagination d'un peuple jouno esltropeompItM-
suiito pour refuser à ses poètes la droit d'embellir lort
choses. Ceux-ci, qui sentaient on eux l'esprit d'un dieu
ut qui passaient pour elfoctivemeut inspirés, croyaient
même, dans une cortaino mesure, créor la vérité dos
événements pur lainanîèredont ils les racontaient. Lors-
qu'il n'y a encore dans une nation ni histoire, ni criti-
que, lorsquo tout le passé apparait comme obscur et
vague, il est naturel que colui qui éclaircit le mieux
les faits, qui les présente d'une manière à la fois vrai-
semblable et intéressante, qui les coordonne pour les
rendre plus intelligibles, soit cru de tout le inonde sur
parole, pourvu qu'il respecte les données très générales
de la tradition; et lui-même ne peut guère manquer de
considérer son œuvre comme une révélation divine. Le
germe de la légende était donc seul antérieur aux ré-
odyait, vnr»«9.
88 UHAHTKE PREMIER. –"LES ORIGINES

cita «les aèdes; mais on réalité ce furent ces récita qui


dégagèrent la légende et lui pormirent du ho dévolop*
per. Un assentiment Immédiat fut donné a leur» inven-
tions lus plus heureuses, à mesure qu'elles se produi»
Huiotil elles prirent corps et elles deviiiruut quelque
chose d'historique.
Ces promiers chants épiques ne pouvaient t uèro trui*
ter que les grands événements de chaque légende. Il
fallait tirer de l'obscurité lux choses principales pour
qu'il fût possible aux autres d'apparaître. Mais chaque
composition qui obtenait quelque succès devenuit par
lu infime propre à on susciter d'autres qui tu conti-
nuaient ot retendaient. Kilo incitait en lumière quel-
ques faits nouvcaux, autour desquels d'autres épisodes
venaient bientôt Mgrouper. Une sorte du solidarité s'é-
tablit uinsi spontanément entre les aèdes. Sans qu'il y
eût d'entente positive entre aux, ils acceptaient les in-
ventions les uns des autres, lorsqu'ils les trouvaient
admises déjà dans la croyance publique, ut ils s» con-
tontaiont do los enrichir par des additions toujours
croissantes.
Quand la légende fut assez complète et assez connue
du public dans ses parties essentielles, il se produisit
un fait curieux, qui est d'uno importance capitale pour
expliquer la formation de l'Iliade et de l'Odyssée c'est
que les chants nouveaux, à mesure qu'ils naissaient,
commencèrent à se grouper entre eux. On savait d'a-
vance la suito des événements principaux, on connais-
sait le caractère des personnages, leur rôle, tours
grandes actions. Lorsqu'un aède, en racontant un épi-
sode dramatique, avait réussi à exciter particulièrement
l'intérêt ou l'admiration en faveur de tel ou tel héros,
l'esprit de ses auditeurs allait do lui-môme à d'autres
épisodes connus où le même héros figurait, et le désir
du public invitait le poète à les traiter également. Nus
onOtTPKMBNT DES CHANTS ÉPIQUKS 89

|t> poèlo avait ou do suocN d'aliord «vue ses porsonnu-


gos, moinsil pouvait ensuit»' les ulmmltmuor. laiMiièm»
s'itttadiait à eux vu raison «IntttU'itt qu'il avait mis à
It s faire «gjr et parler, Une sorte d'affinité s*otal>ltssuil
«mire aux ut hit il les aimait comme les créations du
mm esprit, pt il revenuil do prôférentui aux acèuos où il
ôiuil quostion d'«u. ouuuiiu l\ collos où il so sontail lu
I»Iih on |iossitsàiou do son génie. Il ni résultait «ju'uii
ttiôimuièile étuit conduit Il traiter pur ox»»mj>lotoute uiio
NÔri»du -sofinos rolativos h Aoliillo un a Iliomèil»» ou h
Ulvssu, on so confuriuunt &cortuinos dimntios gûnt'ralus
<|ti'il ttvttit on pnrtb rt-çuns dr lu tradition, on partie Aè-
ttu'ininéus lui-iiiâuio. Un toi grouponunit 110constituait
pas des épopées à propromont parler c'était uno sorto
«lucyclu,quolquochuso d'intorinédiairo outre les chants
<'iilitV.»montisolés «l lo.s longsdévoloppoinontsciMitiuiiti.
l.o vin* livre do \'0th/.m:c tutus mol sous les youx |t\s
faits quo nous signalons ici ut a co titro, il duit étro
considéré couiino l<>plus iinportuiil docuniont relatif à
l'histoiro do la poûsio épiquu en Grèce.
Ulysso inconnu est uccuoilli chez Alkinoos, roi dos
Placions. Un buuquot a liou lo londcmuin do son urri-
v^t!,d.ins la inatinéo. Uu vieil aôdo aveugle, Déinodo-
cos, y viwnt prendre place. On l'invite à chanter il se
lèvo, et lu musc lui suggère de retracer une querelle qui
eut liou entre Achille ot Ulysse en présence d'Agamem-
non.Cetlequerollo nous est mal connue. Mais ce que nous
voyous très bien, c'est quo l'aèdo est censé choisir à son
gré dans la légende qui ost alors le plus on faveur*
c'est-à-dire dans celle de la guerre de Troie, un épisode
qui met particulièrement en lumière les qualités d'U-
lysse et qui le montre même supérieur à Achille. C'est
donc Ulysso qui est le héros de son chant. Le récit
émeut profondément les auditeurs; à chaque pause du
chantcur, qui ménage ses forces et su» succès, des sic-
90 ÔIUPÏTRK i*«MMIEH. – LKS ORIGINES

clamai ions et des encouragements éclatout, jusqu'à ce


qu'il ait achevé. Voilà bien lu premier fait noté plus
haut. L'aède a dégagé do la légondo un épisode tout à
l'honneur d'Ulyme il a représenté colui-ci d'uuo ma.
nibre si intéressante et si vivante quo son public est
pris d'admiration pour lo héros. Tout naturellement, ce
public rodomandera lo mémo personnage au poète, qui
sera obligé do lo satisfaire.
Kn ftiïot, lo soir, un nouveau banquet a lieu, où le
mônw aèd© et les mêmes convives so retrouvent on pré-
senco.Qunnd lo ropasost lini, l'étranger, encore inconnu,
sa lève; il adresse à l'aède des paroles flatteuses, le
loue de sou talont ot du choix do son sujot, puis il l'in-
vite à raconter un autre épisode lié au premier, colui
du cheval de bois, dernier acto du siège d'Ilios, où
UlysHuu joua le rôle principal « Démodocos, je te loue
» outre tous los mortels c'est la Muse, lillo do Zous,
« qui t'a instruit, ou bien c'est Apollon. Car, ou vérité,
» ton chant est parfait, lorsquo tu dis la destinée dos
» Achéens, co qu'ils ont fait, ce qui leur ost arrivé, ce
» qu'ils ont souffert. Eh bien, donne-nous maintenant
» autre chose à la suite; chante lo cheval de bois que
» construisit Épéos avec l'aido d'Albèné, trompeuse of-
» fraudo que le divin Ulysse fit entrer dans l'acropolo
» d'Ilios, l'ayant rempli d'hommes qui dévastèrent la
» cité. Si tu me dis cola comme il convient, moi, de mon
» côté, je répéterai partout qu'un dieu bienveillant a mis
» on toi le don divin du chant » Ainsi, c'ost bien lo ré-
cit du matin qui est la raison d'être immédiate du récit
du soir; c'est parce que l'aèdo a mis une première fois
on scèno le personnage d'Ulysse avec naturel et pathéti-
tique, parce qu'il a su faire ressortir la grandeur de sou
caractère et la finesso do son esprit, qu'il est invité à
retracer un autro épisode où le mémo personnage va
U Odyssée,VUl,487-498.
GROUPEMENT DES CHÀNTs &P1UU ES âï

roparattro d'une manière non moins glorieuse. Dans


t 0<~M< il est vrai, cola répond aussi à un tout autre
dossoin, qui ost tlo préparer la révélation qu'Ulysse,
encore inconnu dos Phéaeiona, valeur faire de son nom;
mais co dossoin est secret, et celui qu'Ulysse avoue ou-
vertement doit avoir assez do vraisemblance pour le
dissimuler il faut donc que sa demande et la manière
dont il la justifie soiont en accord uvee les usages qui
rognaient on co temps.
Kt maintenant peut-on interpréter cette so<">no d'uno
manière diiïérentc? Est-il possiblo d'admettre pur ex-
oniplo, avec Wolckor •, que Dômodoeos soit censé réci-
ter dos fragments d'un poème proprement dit, d'uno
Petite Iliade, composée antérieurement par lui ? Rien
n'est plus contraire à l'évidence. Le texte homérique ne
nous donne nullement l'idée d'un poème continu dont
un détacherait dos épisodes; il nous montre dos chants
distincts, mais liés entre eux par le sujet, co qui ost
fort différent. Ulysso vient d'être jeté à Skhérie par un
naufrage après un séjour do sept ans dans l'îlo do Ca-
lypso: comment saurait-il si Démodocos a fait un poème
sur tel ou tel sujet ? Co qu'il est censé connaître, ce
sont les événements que la renommée a publiés par-
tout l'un de ces événements étant mentionnés par
l'aède, il peut lui demander sans invraisemblance d'en
raconter un autre qui s'y rattache étroitement. Cet en.
semble de dires qui courant lo monde, voilà manifeste-
ment ce que lo poète homérique appelle ol'jtt],propre-
ment la roule suivie par le récit populaire à travers une
série d'inventions variées
1.Welcker,DerepischeCyelta,1. 1, p. 268et suiv.
2. Odyssée,
VIII, 7* 0^
Il nofautdoncpas donnerAce T?,çt4Tf
£f» xXéoc oùpavivejpùvfxavtv.
mol,par une Interprétationtout arbi-
traireet forcée,lesensdepoème;il désignesimplementune tradition
connueet fixée,à laquelle l'aèdeemprunteles épisodesqui lui plai-
sent.La traditionrelative&la guerre de Troie est l'eTu^<giutrwmo-
ducosdansVOdtjasie met à contribution.
93 CHAPITRE PREMIER. LES ORIGINES

Il est vrai que lo vin* chant do l'Odyssée appartient à


un temps bien postérieur à celui où nous nous plaçons
en ce moment, puisque l'Odyssée, comme nous le ver-
rons, est née après YIliade, et que le vin* chant n'est
peut-être pas un dos plus anciens du poème. Mais n'hé-
sitons pas à dire que cola •• 'infirme en rien les con-
clusions que nous croyons a. uir lo droit d'en tirer. De
quelque façon et en quelque temps qu'ait été composée
cette partie de VOdyssée, elle révèle certainement un
usage qui subsistait encore quand elle fut achevée.
Or, si l'on récitait ainsi des chants détachés, direc-
tement empruntés à la tradition, lorsque l'Iliade et la
plus grande partie de l'Odyssée avaient déjà pris nais-
sance, à plus forte raison devait-on le faire, lorsque
ni l'un ni l'autre de ces grands ensembles n'existait.
Nous pouvons donc être certains qu'au temps où la
poésie épique prit son essor, les choses se passaient
ordinairement ainsi. Les traditions étaient déjà riches,
variées, et fixées dans leurs traits essentiels; le pu-
blic les connaissait en gros les aèdes les lui racon-
taient on détail. Leurs récits, bien qu'indépendants les
uns des autres par la composition comme ils l'étaient
par la récitation, se rattachaient entre eux par suite de
certaines relations naturelles des épisodes et par le
rôle prédominant attribué à certains héros. Il se for-
mait ainsi, à mesure que ces récits partiels naissaient,
non de grands poèmes au sens propre du mot, mais
des groupes de chants, qui pouvaient avoir, selon les
circonstances et le génie des autours, plus ou moins
d'unité intime.
L'Iliade, à sa naissance, ne fut pas autre chose qu'un
de ces groupes, et nous pouvons espérer maintenant,
en l'étudiant de près à la lumière do cette idée, en com-
prendre la formation.
CHAPITRE II
l/lMADE. – AXALYSE CRITIQUE DU POÈME

BIBLIOGRAPHIE
Manuscrits. – Pour l'étude détaillée des manuscrits de
l'Iliade, consulter J. La Roche, Die ftomerm/ie Textkritik im At.
terthum,Leipzig, 1866, appendice. –Résumés utiles: A. Pier-
ron, Iliade, t. 1, Introduction; W. Christ, Iliadis Car mina, Pro-
leg., p. lOu. -Nous ne mentionnerons ici que les manuscrits
les plus importants ou les plus curieux. En voici la liste
par
ordre d'ancienneté probable
1° Plusieurs Papyrus (provenant de tombeaux
égyptiens),
savoir a, un fragment du livre XI, d'une trentaine de vers
environ, trouvé en Egypte dans le Fayûm, et publié par Ma.
haffy en 1891 il peut remonter au m» siècle avant J.-C.
les deux Papyrus de Balissier, appartenant au Musée du
Louvre, l'un probablement antérieur à l'ère chrétienne, et
contenant seulement les débris des 39 premiers vers du
livre I; l'autre, du V siècle ap. J.-C., offrant 61
frag-
ments de vers; c, le Papyrus de Paris (no 3 du Louvre),
ap-
pelé aussi à tort Papyrus de Drovetti, du i« siècle ap. J.-C,
fragment du XIII» livre (28-47, 107-111, 149-173).Ce papyrus
et les précédents ont été publiés in extenso dans les Noticeset
extraits des manuscrits, t. XVIII, 2» partie d, le Papyrus de
Bankes, du i" siècle ap. J.-O., trouvé dans l'Ile d'Éléphan-
tine, XXIV»1., 127-80* e, le Papyrus d'Harris, un peu plus
récent, XVIIIe 1 311-617. – En général, tous ces fragments,
si intéressants par leur antiquité et si curieux au
point de
vue paléographique, sont aussi fautifs que
mutilés la cri-
tique du texte n'a presque rien à en tirer.
2»Le Palimpseste syrien (S, Syriaeus) du British
Muséum, iv
siècle ap. J.-C., fragments des livres XII-XXIV. Édité
par
Cureton, in-folio, Londres, 1851, avec fac-similé.
3» h'Ambntianus, dit Iliade peinte (Iiim
pfcte>, à cause des
«4 CHÀPlTBE Il. – ANALYSE DR î."îtIADR
miniatures dont il est orné; v* siôole ap. J.-C., selon Angelo
Mal; 58 feuillets in-4°, contenant seulement quelques frag-
ment-a du poème.
Ce sont la plutôt des curiosités que des ressources pour
rétablissement du texte. Les manuscrits importants sont
les quatre suivants
4° Le Vendu* ou Mareianm A (Blbllotèquo de Saint-Marc, à
Venise, 431), x« siècle. Manuscrit d'une valeur exception-
nelle, resta inaperçu jusqu'à la Undu siècle dernier, signalé
et réellement découvert par le français d'Anase de Villol-
son, en 1781. 11 contient, outre un texte soigné, les signes
critiques d'Aristarque, et un graud nombre d'anciennes soo-
lies, qui nous donnent la substance des âorlts d'AiusTONi-
oos (liioi <T<u!t«iv'l>ix^«;, i«r siècle uv. J.-G., oxplicatiou des
signos critiques d'Aristarque, selon sa doctrine), de Didymë
Gualcbntèuk (lUoi ti5; 'Apiorrâii^ow môme temps),
(JtoisOwTivç,
d'HÊttouiuN (iXt«xn r.yiVfkiu., h* siôole ap. J.-C.), de Nica-
Non (Ht«) «TTiyui; sur lu poitetuution, même temps). C'est donc
une sorte d'abrogé du l'iuunenso travail critique fait sur
l'Iliade par tes savants les plus autorisés de la période
tilesandrine et romaine
8° Lo Venetusou Marcianus B (Biblioth. de Saint-Marc, 453),
xi* siècle contient toute une série de soolies (les scolies B
de Venise), qui complètent sur quelques points l'immense
recueil du VenetusA.
0° Le LmtrentianuBC (Biblioth. de Florence, XXXII, 3), xi°
siècle, médiocrement correct; quelques bonnes leçons cepen-
dant.
?• Le Laurentianus D (Biblioth. de Florence, XXXII, 1S),
xi" ou xii" siècle, plus rapproché du VenetusA que le pré-
cédent remarquable par l'omission certainement inten-
tionnelle du Catalogue (H, 491-877).
8» Le Genevensis44 (Biblioth. de Genève). La partie primi-
tive date du xm» siècle. Voisin du Laurentianus D, mais plus.
fidèle à la tradition de l'archétype. Ce nis., dont s'était servi
H. Retienne, avait été perdu de vue depuis lors; il a été re-
mis en lumière en 1891 par J. Nicole, qui en a montré la va-
leur (tes scolies genevoises de CIliade, 2 vol., Genève, 1891).

i.On trouvera l'historique de ce travail critique dans l'ouvrage cité


de J. La Roche, Die homer. Textlr., dont il forme toute la première
partis.
BIBLIO€H»APHIE 05
Outre ces manusorits relativement anciens, il yen a beau-
coup d'autres plus récents et de moindre valeur. Nous ne
les énumérerons pas loi. Mentionnons seulement celui de
Cambridge (Cantabriijknsis), que l'on a cru a tort un des plus
anciens sur l'autorité de Bar nos, et les manuscritede Yiemu
G, H, L Iïiii' et XIVe siècles).
L'étude comparée de ces manuscrits a démontré qu'ils re-
montaient tous à une réoension éclectique du m' ou du iv«
siècle ap. J.-C. (Wolf, lliadt, Fréf.,y. xxxvi). Cette réoen-
sion avait pour fondement le grand travail d'Aristarque. De
là vient qu'un certain nombre de vers rejetés par le critique
alexandrin ne figurent dans aucun de nos manuscrits; ils
ont été rétablis dans le texte d'après des citations d'autours
anciens (IX, 458461 cf. Plutarque, De audiendis poclis, 8, et
Ocachilatoreet amico, 33; XVIII, «04-803 cf. Athénée, V, p.
180D). Toutefois la récension éclectique, si Môle a celle
d'Aristarque dans ces passages. s'en écarte dans d'autres.
Tous les manuscrits ont conservé certaines leçons qu'Aris-
tnrque rejetait (XI, 460, mss. Utn ?«»}, Aristarque <x>r'«Sri});
souvent ils préfèrent au texte adopté par lui les variantes de
Didyme et d':Iérodien (11,2S8, 330 I, 1 10). Il résulte de là
qu'ils procèdent d'un type commun contemporain d'Héro-
dien ou légèrement postérieur à ce grammairien mats ils
en procèdent librement, et chacun d'eux avec des variantes
qu'il est bon de comparer (W. Christ, pass. cité). -Àu
reste, tous ces manuscrits ne peuvent nous donner que l'état
du texte de l'Iliade durant la période alexandrineet romaine,
les plus récents même pendant la période byzantine. La
science moderne est en droit de remonter au delà, car elle
en a le moyen.

Sgolies. – Ici encore, nous renvoyons pour les détails à


l'ouvrage cité de J. La Roche. Les scolies de l'Iliade sont
nombreuses et d'origines diverses. Des découvertes nouvel-
les grossissent encore de temps a autre la collection. Bor-
nous-nous aux choses essentielles.
Les plus importantes des scolies de l'Iliade sont les Sco-
lies A DE Venise nous en avons dit et expliqué la valeur
à propos du Venetus A, où elles sont contenues. On peut
dire qu'elles dispensent presque de toutes les autres. Elles
ont été toutefois heureusement complétées sur certains points
99 ÇnTATITRK ». AHAtyse BB i^fcliM&S
(notamment pour le oh, XXI) par les SconKa ofixKvoiaKs
découvertes et publiées en 1801par J. Nicole (voy, plus haut).
– Lks Soûlibs H de Vknisk sont d'une médioore utilité,
Le groupe des Pktitks sgomes comprend ta principale
partie de celles qui étaient seules connues avant la dôoou.
verte de Villoiaon (Seoiia minora, brevia, vetuitti); on le» appelle
aussi Seoliet de Diiiymc; mais elles ne sont en aucune façon
l'œuvre do Didyme Uholcentâre, et elles n'ont d'autre titre
à être ainsi désignées que la reproduction plus ou moins
exacte de quelques remarques de ce grammairien. Édition
priuceps, dite à Jean Lasoaris, in-folio, Rome, «517.
Mentionnons oullu toute une série de scolies addllioniul-
les, généralement de très médiocre valeur tes Siolies du ma-
nuscrit de Townlttj, nulles de Ltipziu qui vont jusqu'au livre
XV11, utiles de Mùwou, do Ltydt, du nmnKsertt Utirkytn, «te.
Décernaient onooio, en «875, M. l'abbû Duohcsue a découvert
un certain nombre de scolics nouvelles au monastôro grec
do Vutopédi. Hekkor a publié à Berlin, 1827, en 3 vol. in-
4», ta collection des Sco/iw sur e Iliade, avec le Lexique d'Apol-
lonius (voy. plus loin) et des Index complets, l'ius récom-
meut, G. Dindorf a donné une nouvelle édition des scelles
grecques sur le imtino poème, Seholittgntecu in HUidem,4 vol.
in-8, Leipzig, 18751877.
A côté des ttcolies proprement tlites, il convient de signa-
ler ici les travaux do quelques critiques anciens, qui eu sont
indépendants les Hevherclteshomériquesdo Porphyro ('O.uquxii
ÎDTnuxTit),dont une édition complète a paru récemment (HT'
phyrii <,uaestionumhomericarum ad Iliadem pertinentium reUquias
collegit H. Sehrador, in-8», Leipzig, 4880-82) l'abrégé d'un
ouvrage du grammairien Zénodore (date Inconnue), Intitulé
Tâvmpt rov«9ri«4mrouà; cet ouvrage comprenait dix livres;
l'abrégé que nous possédons a été retrouvé en 1868 par le
savant français Em. Miller et publié par lui dans ses lié-
langes de littér. grecque, Paris, (808; le volumineux et indi-
geste commentaire d'Eustathe, qui fut archevêque de Thés-
salonique au xn* siècle (n^stxëoW ti; rir» 'Ojtijpou'O#'ta<r«»
xxt •O.tàSa); la partie relative à l'Iliade a été publiée par
Stallbaum, 4 vol. in-i», Leipzig, 1827-4830; enfin le frag-
ment du commentaire de Jean Tzetzès (xne siècle), intitulé
>E$4yw^ tt; rijv Ofxîjpou'Uiâ^a, publié par C. Hermann, ln-8»,
Leipzig, 4844; son'ftrâgtmt iXkv/opnQtivu. en vers politiques
n'est qu'un «TorAgA sans intérêt des poèmes homériques.
8ÏBÏ.J00RA.P1UB 07
Un certain Apolloatua, contemporain d'Auguste, avait
composé un lexique apôoial de VJthide et de VOtlgnée. Un
abrégé incomplet et mutilé de cet ouvrage a été tiré en 1770
da la Bibliothèque de Sftlut-Geruiain<-des.Prés par d'Ange
de VilloiMon et publié par lui en I77J. Oit le trouvera, comme
noua l'avoua dit tout a l'heure, dans le recueil dea scolies
de Bekker. Il a ôtô aussi publié a part (Berlin, <833), 11
faut ajouter que le Grand Êtymotogigut, sans pouvoir être oon-
iiidâré assurément comme un lexique spàoial des poésies ho.
luôriques, oontient, a propos des termes homériques, un
grand nombre d'expl ioations empruntées a ta critique qlexan-
drine. Voir, outre l'édition de Uaisford, lo supplément
pu-
blié par Km, Miller dans «es BIHungestklitttr. grecque d'après
un manuscrit de Florenue. – Lo Lexique d'IIésyeliius offre
également des ressources d'interprétation dues u la criti-
que anoienne,

éditions – (On trouvera une revue assez dôtallléo dos


prinoipales éditions de VIliade dans l'introduction déjà citée
d'A. Piurron; mais cette revue, faite a un point de vue très
systématique, ne nous parait pas donner une Idw juste du
travail critique contemporain.)
L'édition princeps de l'Iliade fut publiée à Florence au
xv° siècle (tlomeri car mina,2 vol. in-foi., H88) par le Greo Dé-
mûtrlus Chalcoudyle, d'après les manuscrits alors en usage
dans les écoles byzantines.
Au xvi» siècle, les principales éditions furent celles des
Alde {première,2 vol. in-80, Venise, 1804. reproduction fidèle
de l'édition princeps, avec quelques vers de
plus; deuxième,
2 vol. in-8°, Venise, 1517, avec d'assez nombreux
change-
ments; troisième,2 vol. in-8», Venise, 1524); – celle des Junte,
2 vol., Florence. 1519; -la Romaine (4vol. in-fol.
1542-1550),
édition princeps des Commentaires d'Eustathe; – l'édition
d'Henri Estienne, Genève, 1366, premier volume de ses Poetae
graeciprincipes heroici carminis; elle était faite d'après les édi-
tions antérieures revisées sur « un vieux manuscrit »; J. Ni-
cole (voy. plus haut) a démontré de nos jours que ce ms,
était le 6«neoensts44; ce texte, fort soigné, a constitué la Fui-
gate; en t588, H. Estienne le publia de nouveau à part, avec
do* corrections et une traduction latine.
C'est celui de toutes les ôdUtaos qui suivirent, jiifW* i«
HiiL de ta LUI.
«l£\ 7
Owoquy^Ve.
t 1 5\
88 CIUPITRK U: ANAUYSK HIB tifLÏADK

fin du xviii1 siècle, La déoouverta «leVlItaUan permit alors


da restituer i. texte de la période ntexandrlne et romaine.
Il en fournit lui-même les élément» dans son édition du Yt•
neiiu A (Ilemeri Mu», ad vtttrit eodieis vtnttifidm rtcewito, lu-
fol., Venise, (788). – F -A. Wolf les utilisa dans aon exoel-
lente récenslon de l'Iliade (2 vol, in-8\ Halle, 1791], à la.
quolle 11 adjoignit en 1793 les célèbres l'fali'gamènei. Cettu
réaenslou, améliorée par Wolf dans plusleur* édition* huo-
coaslvea, donne le teste de VltiuJi toi qu'il était vers le so.
oond sidole de notre ère, après les travaux d'Aristarque et
de tous tes oritlijues qui l'uvaient suivi.
l>uits le cours du xix* siècle jusqu'à nos jours, pliiHicura
tendance* ne «ont inanifestôon i\ j ropos du texte de Vltnutc,
11 y a d'abord des critiques et c'est le grand nombre –
qui piunuont pour bune de toute réaunalon l'excellent truvuil
de Villoison, et qui tondent par conséquent à donner un
texte qu'on pourrait appeler alezan iroromain, o'est-i\*dire
nristnrohlon par bos origines, mais amélioré par la critique
des savants successeurs d*Aristarque pendant la période
romaine. Cette tendance est représentée avec éclat par la
grande édition do Ileyne (Ilomeri earmina oum versioue Mina
et annotationt, 0 vol. in-8°, Loipzig, 1802-1822);elle devait com-
prendre toute la poésie homérique, mais l'Iliade seule a parti,
C'est un vaste et commode répertoire, où l'auteur a réuni
toutes les ressources critiques qui existaient de son temps;
des dissertations spéciales sur un certain nombre de ques-
tions homériques y remplissent cinq volumes. A la même
tendance se rattache l'édition de Dugas- Montbel, accompa-
gnée d'une traduction et de commentaires (9 vol. in-8», Pa-
ris, 1828-31, avec l'Histoire des poésieshomériques).
D'autres ont prétendu ou prétendent encore restituer le
texte d'Aristarque lui-même. Négligeant de parti pris le
travail des successeurs de ce critique, Ils veulent en revenir
&l'Iliade qu'il avait constituée au second siècle avant notre
ère. L'initiateur de ce mouvement a été Karl Lehrs par sa
dissertation De Aristarehl studiis homericU,Kœnigsberg, 1833.
G. Dindorf, qui suivait encore la précédente tendance lors-
qu'il publia sa première édition d'Homère (Leipzig, 1826-28),
reproduite dans la collection Didot, se laisEa convertir en-
tièrement par Lehrs, et sa quatrième édition de t855 est un
essai de restitution du texte aristarebien. Cette méthode
a été appliquée avec une sorte de passion dans Ylliade d'A.
BJBUOOIUPIUE 99
Pierron (I vol. in8«, S» édition, Paris, 1883),qui fait partie
da la oollaollon d'éditions savantes publiées par la maison
HttQhetto. – C'est aussi en somme celle de J. La Rooha tltias,
t vol, Jn-8», Lclpxlg, 1873-74).
La troisième tendanoe, qui nous parait la vraie, constate
a traiter le- texte du l'Iliade avec une entière
Indépendance
a l'égard des critique* anciens, Les progrès de la
philologie
permettent A la scltmae moderne de se faire une idée beau-
aoup plus préolso de ea que devait être a l'origine VIliade
qu'il n'ÔUit permis a Aristarque de le concevoir. S'attacher
docilement à Incrltiqutt alexandrine, c'est donc se faire igno-
rant aana y 4tra obligé. Nous n'en voyons pna le profit, 11
ont vrai que cotte Indépendance peut donner lieu a beaucoup
d'écarts; 1» «agesso consisto à los éviter, ot non A suivre la
routine. Notons en oe genre la bizarre édition de Payne
Knight (Carminiihomerka Ilias et OJyssea, Londres, 1820), pssui
par trop fantaisiste tl'une restitution de l'orthographe grec-
que la plus anoienno; le remarquable travail do Ilekker
(i vol., Berlin, 1843, etQonn, 183S),suivie en Angleterre par
Puloy {The I/imJ of Ilomer, toith enylish notes, in-8», Londres,
«800); la curieuse tentative d'A.. Koeohly, dont nous par-
lerons dans le chapitre suivant (lliadis car mina XVI,schotarum
in muni restitué, Leipzig, 1801 l'édition <le W. Ghrist
{Ihmeri Uiailt carmina sejuncta, discreta, emendata, prukjjommh
et «pparatu eiitieo instructa, Leipzig, «88*),qui présente, avec
discrétion et hardiesse tout &la fois, les plus importants ré.
Hiiltats du travail critique auquel l'Iliade ne cesse de donner
lieu. Celle de A. Fick (Goettingen, 1886)destinée ù rendre
à l'Iliade sa forme éolienne supposée primitive.
Depuis quelques années, les éditions critiques de l'Iliade
se sont multipliées, sous l'Influence du progrés général des
études de linguistique. Il faut citer celles de A. Rzach
(Leipzig, 1886-87), de J. Van Leeuwen et Da Costa (Leyde,
1889),de Cauer (Leipzig, 1892).
Parmi les trés nombreuses éditions à l'usage des classes.
qu'il serait impossible d'énumérer ici, mentionnons seulo-
meut celle d'Amels revue par C. Henze. Rééditée
fréquem-
ment depuis 1868, elle a été tenue au courant de tout ce
qni
s'est fait depuis lors. Le texte, qui était à l'origine très vol-
sin de celui de Bekker, n'a cessé de s'améliorer. Elle est
pré-
cieuse à la fois par l'annotation «t par tes Appendices,
bliés en livraisons distinctes, qui offrent un résumé substân- pu-
100 QHAPITRE II. – ANALYSE DE L'ILIADE

tiel des principales discussions critiques auxquelles chaque


chant a donné lieu.

LisxiguKs. Le» lexiques homériques sont iiw nombreux.


Le Dictionnaire 4'Uomêre et dt$ HbmCridt$de Theil et Halley
d'Arros, très répandu autrefois en France, a cessé depuis
longtemps do répondre a l'étal du texte, amélioré par la cri-
tique. Le lexique d'Autenrleth et celui de Seller, destinés
aux oiaases, méritent tour réputation. Mais t'ouvrago te plus
complet en ce genre est le Lexieonhomtrkut» d'Ëbeling (t vol.
en 3 parties, Leipzig, terminé en 188!>),indispensable pour
l'étude approfondie de la langue homérique. Il été abrégé
pour l'usage des et assea (H. Ebeling, Schulwerttrbuth su Homer,
Leipzig, 1800). – Dans un genre voisin, YIndtx kemerkm dt»
Gehring (Leipzig, Teubner, 1801)peut rendre aussi de grands
services.

SOIMIAlilB.
I. Nécessita d'analyser les poèmes homériques pour trouver Homère.
Division de VIliade en livres et en sections. Il. Livres 1 /.«
Querelle. Sa valeur et son importance. III. Livres XI-X. Rup-
ture du plan primitif. Sujets variés. IV. Livre XL I\otour à
l'idée principale: La Défaile d'Agamtmnon et de m compagnons en
l'absence d'Achille. V. Livres XII-XV. Développement épiso-
dique de la situation L'Attaque du camp et des vaisseaux.– VI.
Livres XV (ûn)-XVII. La Patratlie. VII. Livres XVIII-XXIV.
La fin du poème ou AehiUUde, constituée autour du récit de la Mort
d'Hector (XXII" livre). VIII. Conclusion.

C'est par une analyse critique de YIliade qu'il nous


parait indispensable do commencer l'étude dos grandes
épopées grecques. Tout ce qui se rapporte à leur forma-
tion est obscur et profondément incertain. Par suite,
nous ne pouvons pas ici, suivant la méthode ordinaire,
aller du poète à son œuvre: nous possédons l'œuvre,
DIVISION DU POftME toi

mais non» cherchons lo poôloj V/iieule seule peut nous


apprendre co que cacha la nom d'Homère.
Dans cotto analyse nécessaire, notre dessein ost de
marquer à grands traits los caractères dos
propres par-
lins principales, d'indiquer rapidement par quoi les au-
(rus en diffèrent et comment oitos s'y rattachent néan-
moins, en un mot de laissor pressentir aux lecteurs,
o.'t présence du texte même, les conclusions
que nous
essuierons do dégager dans lo chapitre suivant II est
ln>n do se placer quolquos instants au cœur de la pué-
sio homérique avant do sa risquer à lui demander son
secret.
Un mot d'abord do la division extérieure du poômo,
V Iliade est aujourd'hui comme en
répartie, l'Odyssée,
vingt-quatre livres ou rhapsodies Chacun do ces li-
vres est désigné par une dos lettres do l'alphabet io-
nien, qui devint, comme on le sait, à partir de l'an 403
avant notro ère, l'alpitabot officiel, et plus tard
attique
resta comme l'alpliabot commun do tous les Grecs >.
Dans la Vie if Homère, attribuée a Plutarque, il est dit que

Insistons sur ce point qu'il ne saurait être question d'examiner


ici en détail toutes les difficultés que soulève le texte aotuel de
Vllbide.Nous ne mentionnerons mèmo pas uo grand nombre d'inter-
polations qui sont probables ou presque certaines, mais qui n'inté.
ressant pas la marche du ddvelopp3ment.1Pour cette étude, qui doit
êtrefaite le texte en main, nous renvoyons aux Introductions de Henze,
en tête des Remarques afférentes à chaque cUaut, dana l'Appendice de
l'édition Aineis revue par lui. On y trouvera aussi tout l'essentiel sur
la bibliographie du sujet.
2. Le mot rhapsodies, employé par Eustathe dans son commentaire
pour désigner les livres de Vlliade, est tout à fait impropre, bien qu'il
ait passé dans l'usage, car il semblerait impliquer que chaque livre
a formé, en un temps quelconque, une unité de récitation, ce qui n'est
pas. Le terme de chants, dont on se sort quelquefois, ne convient pas
mieux, et la raison en est la même. Ce sont des Uvre» à propremen t
parler, ou plutôt des tonte;, c'est-à-dire des sections destinées à for-
mer des groupes de même importance ou pou s'en faut.
S. F. Lenormant, art. Alpkabeium, dans le Dictionnaire de» Antiqui-
tésde Daremherg et Saglio.
109 CHAPITRE II. – ANALYSE DE I/IUADB"
cotto division fut Ttouvro du célèbre critique alexan-
drin Aristarque ollo ne remonterait point par consé-
quont au delà du second siècle avant notre ère. Rus.
talhe confirme ce témoignage en l'obscurcissant car,
en môino temps qu'Ariatarquo, it nomme, comme au-
teur tio cotte mémo division, un autro critique alexan-
drin presque aussi célèbre, Zônodotu, sans distinguer la
part do chacun Quel qu'en soit l'autour, il parait cer-
tain qu'elle était inconnue avant les grammairiens
uluxandrins. On ne lu trouve usitée dans aucune cita-
tion antérieure, et elle répond &tout un système da di-
visions que les bibliothécaires d'Alexandrie mirent ù lu
mode. Utile pour l'usage courant, ollo n'a donc en elle-
môme aucune valeur pour l'étude quo nous entrepre-
nons. Ajoutons qu'elle est souvent très arbitraire, comme
on le verra par t'analyse du poème.
Mais à côté de cette divisiou alphabétique, nous en
trouvons une autre plus intéressante. Celle-ci est ropré-
sontéo par dos titres variés, qui désignent brièvement
certains épisodes saillants (Mfôvi;, "Opxta, etc.). Quel-
ques-uns de cos titres figurontehez Platon et chez Aris-
toto, et cps écrivains ne connaissent d'autre division
de l'Iliade que colle-là les autres nous ont été conser-
vés par divers autours, entre lesquels il faut nommer
Élion et surtout Eustathe; ce dernier cite tous ces titres
dans son commentaire «. Quelques uns s'appliquent à
dos morceaux fort étendus 5; d'aulres au contraire no
1. Pb. Plutarque,Vied'Homère,c. 4.
2. Euslathe,Comment, sur l'Iliade,p. 5 (Stallbaum).
3. Arist., Poét.,t6 et 24. Platon,République. 1.X, p. 614B; Cralyle,
C:
p. 438 PelUHippias,p. 364E; /on,p. 539 B.
4. ÉHen,Hirt. variée.XIII, 14. – Cf. la table iliaque de Bovill».
C.I. G., n*612S.
5. Parexemplele titrede Aïo^Sou;àpurtttadésignaitnonaeulement
le V»livre actuel, auquelon l'appliqueordinairement,maisaussi le
Vit-Hérodote.II. ««, eite nn pwwn»»AnVI*Uvreaeluelcommedé-
tachédela AïoiujSovc àpumla.
UVREI 103
conviennent qu'à des scènes très courtes >. Il ne faut
((unispus croire que chaquu morceau pourvu d'un titre
spécial ait dû il t'origino ôtro récité isolément. La ton-
gtiour dos uns, la brièveté dos autres excluent égale-
ment cette hypothèse. Lo plus probable, c'est qu'un cor-
tuin nombre do costitres souloutonl appartenaient à dos
morceaux indépendants; quant aux autres, introduits
puii a pou dans l'usage par une analogie fort naturelle,
ils ont servi à désigner certains épisodes connus; mais
ces épisudes n'étaient jamais produits est public isolé-
ment et ne pouvaient pas t'être.

II

Quoique opinion qu'on ait sur la formation do l'lliatle


et sur l'Age relatif do ses diverses parties, on no sau-
rait douter que le premier livre, dans son ensemble,
no soit le plus ancien de tout le poème. C'est là en effet
qu'en est établie la donnée essentielle, à savoir l'absence
d'Achille. Sans doute, la légende avait bien pu racon»
tcnlfyh qu'Achille et Agamomnon s'étaient un jour que-
rellés a propos d'une captive, et qu'Achille avait eo^sé
par dépit de prendre part pendant quelque temps aux
combats. Mais qu'on y réfléchisse tant que cotte que-
relle n'avait pas été distinguée cin'o tous les événe-
ments- d'égale importance par un chef-d'œuvre, eût-il
été concevable qu'elle s'imposât comme une donnée né-
cessaire à toute une série de chants ? Évidemment non:
ce qui lui a donné celte valeur et cette autorité, c'est
le succès du récit admirable qui est parvenu jusqu'à
1. Letitrede Aoijii;entèteduI"livr« n«d<M»neproprementqu'on
ipisuded'une trentaine de vers. Le reste est désignépar le mot
Mf,
10* CHAPITRE II. – ANALYSE 1>K L'ILIADE

noua. D'ailleurs l'antiquité do ce récit est confirmée par


tous ses caractèroa.
Doux groupes do scènes remplissent co premier livre
en s'équilibrant mutuellement: l'un, qui comprend la
poste et la querelle proprement dite (v. 1-317); l'autre,
où sont racontées los conséquences immédiates do la
querelle et lo développement qu'elle prend par l'inter-
vention dc8 dieux (v. 318-611),
C'est on invoquant la muse selon l'usage tradition-
nel que le poète ouvre son récit (v. 1-7). Sous une forme
très vuguo, une sorte de sommaire des événements fu-
turs est contenue dans cette invocation. Beaucoup de
souffrances pour tes Achécns, beaucoup d'âmes de hé-
ros descendant chez Hadès, beaucoup do cadavres livrés
en pftturo aux chiens et aux vautours, voilà, entre les
choses à venir, celles qu'il nous découvre. On ne peut
s'empocher do remarquer quo le véritable développe-
ment du poème actuel n'apparaît là que très imparfai-
tement. Rien n'annonce dans ce résumé préliminaire
les grands événements qui en rempliront la seconde
moitié, la mort de Patrocle, lo retour d'Achille, sa vic-
toire sur Hector. Le poète, uniquement occupé des re-
vers des Achéons, ne semble pas avoir la moindre idée
de leur triomphe iinal; il voit la colère d'Achille funeste
aux siens, et il ne songe pas au jour où, par une péripé-
tie des plus dramatiques, elle doit se retourner contre
les Troyens et leur devenir bien plus funeste encore.
Quo faut-il conclure do là ? Ces vers, en raison même
de leur pou de précision, ne peuvent pas avoir été com-
posés par un aède pour servir d'introduction au poème
après son achèvement complet. C'ost donc bien l'autour
de la Querelle qui a dû les mettre en tête de son chant;
seulement ne devient il pas probable par là même qu'en
les composant, il n'avait aucune conception arrêtée des
événements qui figurent aujourd'hui dans l'Iliade ?9
LIVRE I 105

L'action commence, et aussitôt elle nous captive par


un intérêt simple et profond. Los Achéens ont pris à
Chrysès, prôtro d'Apollon, sa fille Chryséis elila l'ont don-
née à tour roiAgamemnon; le vieillard, qui veut ravoir
son enfant, vient au camp pour la réclamer, lo front
couronné do bandelettes sacrées et les mains pleines
d'or. Agamomnon le repousse durement. Scène courte,
mais d'un pathétique admirable. La prière du vieux
prêtre désespéré monte vers Apollon; le dieu l'entend,
sa colère éclate, il lance ses traits contre les Achéens.
Pétulant neuf jours, la peste ravage lo camp; au bout
do ce temps, Achille convoque l'assemblée et décide le
devin Calchas à révéler la cause de la colère du dieu.
Culchas dénonce l'outrage fait par Agamomnon à Chry-
sôs. Hn'en faut pas plus pour mettre en feu les passions
d'où naîtra tout le poème. Voilà le chef suprême dési-
gné comme l'autour des maux dont souffre l'armée: fu-
rieux, il invective le devin ot s'en prend à tous les chefs
indirectement: résigné à rendre Chryséis, puisqu'il le
faut, il entend bien du moins être dédommagé de son
sacrifice. Une telle prétention irrite l'impatient Achille
ainsi s'engage la querelle. Les menaces et les provoca-
tions, les outrages et les plaintes amères s'entrecroi-
sent. Aux paroles violentes succéderaient des actes
plus violents encore sans l'intervention d'Hère et d'A-
thùné. Achille avait déjà tiré à demi son épée; il la re-
met au fourreau, mais il jure solennellement qu'un jour
les Achéens regretteront de ne plus le voir combattre
pour eux. En vain le vieux Nestor intervient avec dos
paroles de paix; Agamemnon répète qu'il se dédomma-
gera aux dépens d'Achille en lui enlevant sa captive
Briséis, et Achille de son côté renouvelle sa déclaration
de haine et d'hostilité. L'assemblée se disperse alors et
Achille se retire, taudis qu'Agauie.'titiou su prépare à
renvoyer Chryséis à son père et fait purifier le camp.
106 CHAPITRE H. – ANALYSE DE L'ILIADE

Tout cela se tient et forme un ensemble qui se suffit


à lui-même. On se reprès >nte aisément un tel morceau
comme indépendant. Rien n'y dénote chez le poète la
conception précise d'une suite, arrêtée déjà dans son
esprit. S'il y a des allusions aux événements futurs,
elles sont vagues et n'annoncent rien qui ne pût être
connu des auditeurs par les données générales de la
légende Le poète n'introduit, à proprement parler,
aucun de ses personnages comme nouveau; il n'expose
pas non plus la situation des Achéens au début de l'ac-
tion manifestement, son public sait d'avance les anté-
cédents et les conséquences de la scène particulière qu'il
extrait de la légende. Au début de l'Odyssée, nous sen-
tons la préoccupation do marquer le commencement
d'une grande action, en notant son point d'attache avec
les événements antérieurs « En ce temps-là, nous dit
» l'auteur, tous les autres qui avaient échappé à la
» mort cruelle étaient chez eux seul, Ulysse. »
Cela suffit à nous avertir. Un tel début prouve, à lui tout
seul, qu'au temps où il a été composé, l'Odyssée appa-
raissait déjà comme un grand ensemble. Au commence-
ment de l'Iliade, rien do semblable. Ce sera seulement
au second livre, et d'une manière incidonte, dans un
passage sans doute plus récent, que le rapport chrono-
logique du poème actuel avec l'ensemble de la guerre
sera indiqué. La Querelle est, pour ainsi dire, en dehors
de tout calcul exact de temps, comme une scène qui
avait toute sa valeur par elle-même et qui pouvait se
placer, par suite, à un moment quelconque de laguerre.
La seconde partie du même livre se rattache étroite-
i. Lesseulesallusionsde ce genre sont contenuesdansles paroles
d'Athèné(v. 212814)et dans lesdéclarationsd'Achille.Elles nous
font savoirseulementque les Achéenspaierontchèrementl'offense
faiteà ce héros.Maissi le fait dela querellefiguraitdéjàdansla lé-
gendeavant quece chanteût été composé,ce qui ne parait pas dou-
teux,ses conséquencesgénéralesy figuraientnécessairementaussi.
LIVREI 107
mont à la première, qui aurait pu so passer d'elle, mais
dont elle-même ne peut se passer. Agamemnon envoie
prendre Briséis dans latente d'Achille. Celui-ci la livre,
mais on renouvelant son serment do haine et de ven-
geance. Puis, seul, amèrement affligé, il invoque sur
le rivage sa mère Thélis; plainte admirable, où l'accent
mial so môle à celui de l'orgueil irrité. La déesse appa-
rait, écoute ses plaintes, gémit à son tour dans un sen-
timent de tendresse toute maternelle et s'engage à de-
mander vengeance à Zeus, lorsque ce dieu, absent do
l'Olympe pour douze jours, y sera revenu. En atten-
dant, Achille reste à l'écart, éloigné des combats et des
assemblées, tandis qu'Ulysse, envoyé par Agamomnon,
reconduit la jeune Chryséis à son père qui révoque so-
lennellement sa malédiction. Enfin le douzième jour
arrive Thétis va trouver Zeus, et, par une prière pres-
santo, elle obtient do lui la promesse solennelle que les
Achéens auront le dessous jusqu'à ce qu'ils aient donné
satisfaction à son fils. Le secret de cette promesse est
surpris par Hère, pleine de sollicitude pour les Achéens.
Une altercation vivo éclate entre elle et Zeus. Le fils
d'Hère, Hèphaistos, intervient pour rétablir la paix et
la cordialité après un festin joyeux, les dieux se sépa-
rent pour se livrer au repos.
Comme on le voit, ce groupe de scènes ne constitue
pas un tout, distinct du premier c'est une suite et rien
de plus. Cette suite semble être une sorte d'agrandisse-
ment que le poète a fait subir à sa première création.
Quelques légères contradictions de détails peuvent pas-
ser pour des indices de ce double travail Mais ce qui
1. Laehmannles a notéesle premier(Betrachtungen ùberHomera
llias,éd. Ilaupt, Berlin, 1874,p. 6). Voicila plus grave. Les dieux
sontprésentsdans l'Olympependantla querelle(221-222); et lors de
l'entrevuede Thétis avecson ûls, qui a lieu le mêmejour (v. 318,
318),ilest dit qu'ils sont tous partis la veille pour l'Ethiopie(v.
121).
108 CHAPITRE II. – ANALYSE DE L'ILIADE

est bien plus instructif à cet égard, c'est quo le second


groupe révèle une certaine imitation du premier. Le
poète reproduit sous des formes nouvelles quelques-uns
dos motifs qui lui ont déjà réussi et dont sa pensée som-
hlo avoir peine à se détacher. Achille, au bord do la
mer, invoquant Thétis, nous fait songer à Chrysès sur
le rivage, invoquant Apollon. Dans la plainte du héros,
la querelle nous est retracée une seconde fois; elle était
en drame tout à l'heure, elle est maintenant on récit.
La prière do Chrysès il son dieu pour l'apaiser offro,
jusque dans la forme, la contre-partie do celle qu'il lui
adressait précédemment pour demander vengeance; le
serment do Zeus est comme le redoublement du serment
d'Achille; enfin la dispute d'Hère ot do Zeus rappelle
do loin colle d' Achille et d'Agamemnon, d'autant plus
que do part et d'autre il s'agit des droits du pouvoir
suprême; et l'intervention même d'Hèphaistos entre
les deux divinités n'est pas sans analogio avec colle de
Nestor entre les deux héros. Cotte seconde partie, tout
on nous montrant le développement naturol dos événe-
n ants do la première, en est donc comme une ingé-
nieuse variation. Par suite, si l'on y roconnait le môme
art et la môme pensée, on peut croire du moins qu'elle
n'a été conçue pour faire suite à la première que quand
celle-ci était déjà en possession du succès.
Quottes ont été les raisons du poète lorsqu'il a ainsi
agrandi son œuvre? Si nous ne nous trompons, la con-
ception de cette seconde partie no s'explique pas uni-
quement par le besoin de compléter la première ou y
sent aussi l'intention de donner plus do force et d'éclat
à un fait capital, l'offense d'Achille; et pourquoi cette
intention, sinon pour préparer d'autres chants qui se-
raient composés d'après cette donnée? Les déclarations
d'Achille y sont renouvelées en présence des messagers
d'Agamemnon, l'outrage est rappelé dans l'entretien
tïVBE r ioa
avec Thétis, le personnage du héros grandit par les
réflexions douloureuses quo sa mère fait sur sa desti-
née, enfin le serment solennel do Zeus avec l'appareil
do majesté et do terreur qui l'ontoure, avec los révoltes
inutiles qu'il provoque dans l'Olympe, donne l'impres-
sion profonde do la gravité des événements accomplis
ot de l'étendue des conséquences qu'ils produiront. C'est
grâce à ce complément remarquable que le chant de
la Querelle a pu devenir la base de tout un édilice de
poésie, et par suite il semble difficile do nier quo son
auteur ait eu, en le complétant ainsi, la peuséo do l'ap-
proprier à cette destination. Mais résulte-t-il do là que
los chants futurs, dont le poète devait avoir dès lors
quelque idée, lui soient apparus à ce moment sous la
forme du poème continu quo nous avons aujourd'hui
sous les yeux? En aucune façon. La prière do Thétis et
le serment do Zous attestent mémo lo contraire. Thétis
demande à Zeus que les Achéens aient le dessous jus-
qu'à ce qu'ils aient donné satisfaction à son Gis, et c'est
là ce que promet Zous Or cotte promesse ne s'accorde
quo très imparfaitement avec l'action du poème; cae
los Achéens donnent complète satisfaction à Achille au
neuvième livre en lui accordant tout ce que Thétis
avait demandé pour lui, et ils n'on continuent pas
moins à subir dos désastres par la volonté du dieu su-
prême leurs affaires vont même de mal en pis, jusqu'à
ce qu'il plaise à Achille d'envoyer Patrocle au combat
et ensuite de renoncer à sa colère pour le venger. Zous
fait donc en réalité dans le poème beaucoup plus qu'il
n'a promis a Thétis au début, et il vient un moment où
il agit par suite d'un engagement qui n'a plus de va-
leur et qui ne peut plus en avoir. A partir du neuvième
livre, il est, pour ainsi dire, à la discrétion d'Achille,
1.V.509.Tifpa 8'ftt»Tpwt<r»itifet xpdhoc,fffp'5v 'Aza«o(
iiïv ip&vttc«etv, ifîXkwaivxi i Ttjttj.'
110 CHAPITRE II. "– ANALYSE DE I/IWEADB

et il semble qu'il appartienne désormais à colui-oi du


lixor l'instant où la colère du dieu devra cesser. Si |o
poète avait au d'avance ce qu'il voulait faire dans la
suite, si en composant la scène du serment de Zeus il
on avait déjà déterminé toutes les conséquences, il n'ost
pas douteux qu'il n'eût adapté plus exactement les ter-
mes de ce serment aux événements futurs. La vérité
est qu'il n'entrevoyait encore ceux-ci que confusément.
Le premier livre dans son ensemble nous parait donc
révéler chez son autour l'intention et lo projet d'uno
continuation, mais en excluant l'idée d'un plan arrêté
d'avance, par conséquent celle d'un poème à propre
ment parler. Ce que nous devinons au travers de son
œuvre, c'est uno conception encore vague de chants
futurs, qu'il se proposait de tirer successivement do la
légende.
Cola étant, lo meillour moyen do reconnaitre dans le
reste du poèmo actuel co qui appartient à ce poète pri-
mitif sera toujours do comparer chaque groupe de scènes
à colles de ce premier livre. Notons-en donc briève-
mont les caractères essentiels. Et d'abord, l'extrême
simplicité des moyens. Très pou de personnages dans
la querelle, Achille et Agamemnon sont comme isolés;
les émotions des assistants n'existent pas pour le poète
il est tout entier à ses acteurs principaux et ne songe
aucunement à la foule. En général, du reste, sa poésie
n'a pas d'arrière-plan toute l'action se passe sur le
devant de la scène c'est un bas-rolief plein de vigueur,
mais sans perspective. Même simplicité dans les des-
criptions. Toutes sont utiles, brèves et fortes; l'effet
en est concentré en deux ou trois traits, quelquefois en
un seul. Le surnaturel prend chez lui quelque chose
de naturel ses dieux sont grands et puissants; ils ont
de la majesté, mais point de pompe; leur intervention
dans les choses humaines est libre et franche; ils ne
LIVBBS 1I-X ilf

go dissimulent pas sous dos visages étrangers; Athèné


et Thétis apparaissont à Achille sans ompruntor pour
cela la forme do mortelles. Tout osl donc simple chez
ce vieux poète, mais en même temps fort et grand. La
vérité des sentiments et des passions lui est familière;
il fait parler et agir ses personnages sans effort appa-
rent, sans subtilité, avec une naïveté pleine d'énergie.
D'ailleurs la douceur et la tristesse ne lui sont pas plus
étrangères quo la force, comme on peut le voir par la
seèno de Thétis et d'Achille; mais il a do la gravité et
de la réserve jusque dans l'attendrissement rien ne lui
«st plus inconnu que la mollesse et la recherche du
brillant.

III

Il faudrait passer par-dessus les neuf livres qui, dans


h pobme actuel, viennent immédiatement après le pre-
mier, pour trouver la suite naturelle du récit qui vient
d'être analysé. Ces neuf livres renferment pourtant
quelques-uns des plus beaux morceaux de l'Iliade. De
là un problème des plus délicats. Disons immédiatement
qu'il se résout assez simplement, si l'on considère ces
morceaux comme étrangers à la conception primitive.
C'est la liaison seule qui est ici défectueuse, et notre ana-
lyse va le montrer.
Voici tout d'abord un indice singulièrement probant:
c'est uno invention capitale qui n'aboutit à rien. Au dé-
but du livre II, Zeus, seul éveillé pendant la nuit, songe
aux moyens de tenir sa promesse et de faire périr beau-
coup d'Achéens auprès des vaisseaux. Après réflexion,
le meilleur parti à prendre lui parait celui-ci il fait ve-
nir Oniros (lo Songe) et lui ordonne d'aller trouver Aga-
lia CHAPITRE U – ANALYSE DE L*ILIADK

memnon pendaut son sommeil: qu'il lui dise d'armer


ses soldats ot do les mener au combat; a'il attaque main-
tenant, il prendra Troie. Comment douter on lisant cela
qua cette fausse promesse ne doive avoir pour effet n<V
cessaire une attaque imprudente dos Achéons, suivie
d'uno défaite sanglante? Uno telle invention, ai elle a
jamais fait partie d'un plan combiné d'avance ou sim-
plement d'un développement régulier, na peut être sté-
rite. II serait absurde d'admettre qu'un poète créateur
a imaginé <:oltu méditation nocturne de Zous et cette
tromperie divine si réHéchio pour n'en rien tirer par la
suite. Voyons dune e«>qui en résulte.
Agamemnon, réveillé au lover du jour, so croit sûr
do vaincre (v. 3540). Il convoque les chefs en conseil
particulier, lour fait connattre le songe quo Zeus vient
do lui envoyer, et, comme il est naturel, proposo do
faire prendre les armes aux troupes. C'est bien là ce que
nous attendions. Mais auparavant, il veut éprouver ses
soldats, chose dont loSonge n'apoint parlé. Cette éprouve,
qui donno son nom au livre II (ITeTpa),estdes plus étran-
ges. Rien do ce que nous avons vu antérieurement ne
la justifie on quoi quo ce soit. Agamomnon, dit-on, veut
s'assurer dos dispositions de ses soldats qui viennent
d'être décimés par la poste et troublés par la retraite
d'Achille. A supposer que cotte raison fût bonne, il serait
en tout cas à remarquer que le poète n'en dit absolu-
ment rien. Nous aurions donc affaire à un nouveau pro-
cédé do composition. L'autour du 1erchant se croyait tenu
de donner ses raisons: tout dans son récit et dans les
discours de ses personnages était clair et motivé: ici,
au contraire, nous devrions comprendre à demi mot, les
choses les plus essentiollos étant désormais passées
sous silence. Mais, tout au moins, cette raison qu'il
faut deviner est-elle bonne ou simplement acceptable?
'l'ant s'en faut. En admettant que les troupes soient dé-
LIVRE II lia
eouragées coinmo on lo suppose, l'éprcuvo imaginée
n'aurait do sons qu'autant qu'Agamemnon serait décide
à on tenir compte. On comprendrait qu'il dit aux oltofs
Il J'ignore les dispasitions do l'armée; éprouvons-la
on proposant le retour. Si les troupes, comme je l'es-
pèro, s'indignent à cette idée et demandent le combat,
nous attaquerons; sinon, nous nous abstiendrons. » Mais
il n'en est rien; son intention est de combattre dans tous
losea*: car il prévoit que la proposition do départ pour-
rait être acceptée ot il recommande aux chefs de se te-
nir prêts a contenir lo mouvement (v. 7a). Et, on fait, les
choses so passeront ainsi. Dans ces conditions, l'idée
d'Agiimemnon est vraiment déraisonnable: il est décidé
ù combattre, il a pleine confiance, ot, au lieu de com-
muniquer cette confiance aux siens, il s'expose volon-
tairement à les décourager. D'ailleurs, il émet celle éton-
nante proposition dans l'assemblée des chefs sans la
motiver le moins du monde; il semhlo que ce soit là
une de ces idées quientrainent d'ollos-mômes l'assenti-
mont: et, on effet, elle est acceptée sans discussion,'sur
une réihxion insignifiante do Nestor. Alors on réunit
l'anné» tout entière en assemblée. L'épreuve a lieu:
Agmnemnon feint de vouloir se rembarquer. Il est vrai
qu môlo à dessain à son discours des raisons propres
à retenir l'armée (v. 1 19-130).Mais ces raisons ne font
aucun effet; à peine a-t-il conclu, que la multitude des
Achéens se lèvo avec des cris de joie et se précipite vers
les vaisseaux. Tout serait perdu sans Ulysse, inspiré par
Hère et Athèné1. Les chefs même, qui savent pourtant
qu'il s'agit d'une simple épreuve, ont couru aux vais-
seaux comme les autres; ni Agememnon, ni aucun d'eux
1. Arist.,(Poétiq..XV,p. 20 Christ)blâmecette interventiondes
dieux,commeune machineépique.il est inconcevableen effetqu'U-
lyssen'agissepas ici par suite de ce qui a été convenuavec Aga-
memnon,m»\n qu'il ait besoin d'nno inspiration particulier*des
dieux.
Hiat. de la Litt. Grecque. – T. I. 8
H4 CHAPITRE Il. ANALYSE DE L'ILIADE

no fait quoi que ce soit pour arrêter la foule; et bien


loin do proclamer alors, comme la vraisemblance l'oxi.
gérait, cotte promesse de victoire reçue de Zeus par l'in-
termédiaire du songe, ils n'en font pas môme mention.
Ce serait l'argument approprié, et cet argument noces
sairo ost entièrement passe sous silence. Seul, Ulysse,
pur son énergie, arrête lo flot humain et ramène les
Achéons à l'assemblée, où il châtie l'insolence de Ther-
sito il prend la parole alors et, rappelant les oracles
anciennement rendus à Aulis, il fait décider que l'un
restera. Quant à Agamemnon, son rôle est nul, et dans
tout cela il n'est toujours pas dit un seul mol du la pro-
messe de Zeus1. Le dieu a voulu tromper los Achéens,
mais sa tromperie n'a aucune inlluenco sur l'action. On
ne peut nier qu'il n'y ait là une série de contradictions
graves et une incohérence do plan inacceptable. Or il est
impossible d'expliquer cette incohérence par dos inter-
polations partielles: car elle tient à ce que les deux faits
principaux, la promesse de Zous et l'épreuve, no sont
pas en accord l'un avec l'autre. Il faut donc nécessaire-
ment que des morcoaux primitivement étrangers au
poème aient été raccordes ici maladroitement8.
1. C'estseulementplus tard, dansle banquetdes chefs,que Nestor
fait peut-êtreallusionà cettepromessedivine(v. 436).Encorecette
allusionest-ollefort incertaine,car les parolesdeNestorparaissentse
rapporter plus naturellementsoit au sacrificequi vientd'avoirlieu
et qui a été accueillipar Zeus(v. 420),soitaux promessesantérieu-
res desdieux (v. 349et suiv.)
2. Kœchly(Opusc,1.1,p. 41)exprimel'opinionque le livre n est
composéde deux récits originairementdistinctsqui ont été fondus
ensemble.Je serais plus porté à croireque l'Épreuveétait unchant
originairementindépendant,dontla plus grandepartie a été conser-
vée et raccordéetant bien que mal au récit de l'lliade actuellepar
l'inventionmalheureusedu songeet duconseildes chefs.Cerécit in-
dépendantdevaitêtrefort beau,à enjugerpar cequi nousreste.Mais
ona remarquéavecraisonqu'ildiffèreassezsensiblementdupremier
chant par.les caractèresdu développement (Ameis-Henze,Anhang,
!•<liv., p. 80-81).L'action y est plus lente, les descriptionsy ont
LIVAB-II «5
Suit tout un long développement Les
épisodique.
Aehéons réunis de nouveau, Nestor propose de les ran-
gor par tribus et par phratries. Do là un double cafalo-
gue, colui des vaùsaaux achéeos d'uuo part (v, 484-785)
et de l'autro celui dos forces troyennes (v. 786 877),
II est reconnu aujourd'hui d'une manière una-
presque
nimo que le premier de ces deux morceaux no convient
pas a la place qu'il occupe, et qu'il a du y être inséré
tardivement1. Quant au second, comme il correspond au
promior, il y a lieu de croire qu'il a été
composé pour
onùlre comme lo complément1.

plus d'ampleur, les comparaisons y abondent, le poète s'arreto à des


détails (sceptre d'Agnmemnon, tOi et suiv.; portrait de Thoralte, 2H
et auiv.)
1.Otfr. MttUer, Hiat. de la litt. gr., traduction Hillebrand, élition in-
iS, tome I. p. 10b et suiv. Kœehly, Disserlatio secimda <le)tiadis car.
minil.us,Oputc, t. ï, p. 21. Bergk. Griech. Uler., t. 1. p. 557. Princi-
palus preuves Contradictions Mégès, fils de Phylée et roi de
Dulichion (II, 028); le mène, roi dds Épéens et habitant l'Élido
(XU1,
692;XV, 519). Melon, navarque dn vaisseau de Philoctète, de Mé-
thone (II, 127); le mémo, chef des Phthiens de Phylaque (XIII,
693;
XV, 334). Ajax de Salamine, à peine mentionné incidemment (557I
550),maigri sa grande importance dans l'Iliade. Nouveautés les
Arcadiens (v. 603414), inconnus dans le de même pour Ni-
rée de Syme. et les Grecs des Iles de la poème; cote d'Asie (v. 671-680); de
même pour les Rhodiens et leur chef Tlépoléme (v.
6S3-670),qui ne fi-
gurent que dans un épisode manifestement interpolé du V*chant. Im-
portance des Athéniens (v. 546-566),et en particulier de leur chef Mé-
nestheus,. «leplus habile des hommes à ranger des cavaliers et des
fantassins couverts de boucliers », éloge que rien ne justifie dans le
poème. En outre, ce catalogue n'est pas à sa place dans un récit
qui s'ouvre la dixième année de la guerre. 11 n'a pas été eomposé
poar la circonstance, car il mentionne les Myrmidons qui ne combat-
tent pas. Enfin il est difficile d'expliquer l'autour énumère
des vaisseaux, lorsqu'il ne s'agit pas de pourquoi
batailles navales, et pour-
il
quoi commence par les Béotiens (d'où le nom de Bowtia
employé
quelquefois comme synonyme de K«t*Xoyoï«5v veôv), ce qui serait na-
turel seulement si le catalogue précédait par
exemple le récit d'une
upêdition partant d'Aulis ou celui d'un débarquement sur la terre
troyenne.
2. O»fr, Huiler, ouvrage cité,
p. i!û. Bcrgfc, 567. On a remarqué
aussi très justement (Ameia. Hanze. ouv. cité,p.
p. 82)que le message
116 CHAPITRE IlV– ANALYSE DE L'IUADE

Le combat va-t-il enfin s'engager ? allons-nous sortir


de ces détours Les deux armées s'a-
déjà compliqués?
vancont Tune contre l'autre; ollos sont sur le point
d'en venir aux mains, lorsque tout à coup un combat
singulier so trouve substitué à l'engagement général
nous attendions. PAris vient de défier les chefs
que
achéens, et c'est Ménélas qui répond au déli. Une con-
vention doit être conclue à ce sujet. – Tandis qu'on
la prépare, Hélène se rend sur les murs de Troie, et là,
accueillie avec une tendresse paternelle par le vieux
Priam, avec admiration par les vieillards troyons, elle
montre A Priam les principaux chefs achéens en les
lui désignant par leur nom; scène célèbre sous le nom
do Tai/ocjumia >. Cependant la convention se con-
clut. Si Ménélas est vainqueur, les Achéens repren-
dront Hélène et recevront do plusun dédommagement
ces avantages, ils lèveront le siège et se
moyennant
retireront si au contraire blénélas est vaincu, its s'en

d'Iris, qui ordonne aux Troyens de se compter, est tout à fait en dé-
saword avec le dessein de Zeus. Celui-ci vent pousser les Troyens
an combat et leur assurer la victoire il leur fait dire justement ce
qui est le plus propre à les empêcher de sortir de leurs murs (v. 796
et auiv.). – Omissions Il n'est rien dit des Uaucones ni des Lélèges,
alliés importants des Troyens, 'souvent cités dans le poème (X, 489,
829; XX. 96, 389; XXI, 86); rien non plus d'Asteropéos. Nouveau-
tés Kcnomos le devin, tué par Achille dans la rivière (II. 861); in-
connu dans l'Iliade. De marne Amphimaque (II, 871). Otfr. Millier re-
marque en outre que Stasinos n'aurait pas mis à la fin des Chants
eypriens un catalogue des alliés de Troie, comme nous savons par
Proclos qVil le fit, si l'Iliade eut déjà contenu nn catalogue sembla-
ble.
i. Cet épisode se rattache mal à l'ensemble du- poème (Ameis-
Henze.ouv. cita, p. 162). Hélène nomme à Paris quatre héros aehéens,
Agamemnon, Ulysse, Ajax et Idoménée. Les deux premiers sont dé-
crits avec soin; lu troisième, Ajax, si important dans le poème actuel,
n'est qu'indiqué (v. 229) en revanche Idoménée occupe fattention
plus qu'il ne le mérite; et il n'est rien dit de Diomède, qui va être
au premier plan dans le en. V. Mais an réalité, ce n'est pas spécia-
lement la Teixooxonte qui se rattache mal à VIliade actuelle, c'est le
groupe entier des chants III et IV.
LIVRESIII ET IV il?
iront sans aucun dédommagement t, Est.ce là une suite
possible do l'action commencé© La fausse promesse de
victoire faite par Zeus au roi Agamomnon devient de
plus en plus inutile. Celui-ci, bien loin de se laisser
tromporpar les paroles dudieu, n'en tient aucun compte.
S'il y croyait, la convention serait
inacceptable. Com-
ment admettre qu'il renonce, sans mémo
délibérer, à
un succès certain et complot
pour l'espoir très incer-
tain d'un succès beaucoup moindre? Cette invraisem-
blance énorme n'est même pas atténuée
par la seule
excuse poétique qu'elle eût comportée,
o'estàdire par
l'entraînement des passions car la convention estcon
due froidement et solennellement, non entre les com-
battants, mais entre les deux chefs suprêmos. On va
chercher pour cela le vieux Priam dans Troie, on l'a-
mène dans la plaine du Scamandre, et là le est
scellé par un sacrifico et des serments, dont pacte le poète
nous donne tous les détails. Le combat
singulier a lieu
la description on est conforme à un
type que nous re-
trouverons plusieurs fois dans l'Iliade. Paris va être
vaincu et tué, quand Aphrodite le sauve, comme elle
sauvera Knée au cinquième livre. Tandis
qu'elle le
transporte auprès d'Hélène et fait succéder, malgré
cello-ci,l'amour aux combats, Ménélas erre au front de
l'armée troyenne, cherchant vainement son adversaire
disparu. Agamemnon alors réclame des Troyens tfexécu-
tion du pacte et les Achéens
appuient à grands cris sa
réclamation.
Nous nous attendons à ce qu'une
réponse quelconque
lui soit faite. Mais
brusquement le poète nous trans-
porte dans l'assemblée des dieux. Zeus se
moque d'Hère
1.Ona remarquéqu'une telle conventionse
la première comprendraitmieux
annéede la guerre que la dixième. Celaeat vroi. Mais
les invraisemblancesde ce genresontdecellesque tousles
permettentsans scrupule. poètesse
ii8 CHAPITRE II. – ANALYSE DE L'ILIADE

et d'Ath&né qui ont laissé blesser Ménélas, tandis


elle veut
qu'Aphrodite a sauvé Ënée, Hère s'indigne
la destruction de Troie Zeus cède, et elle obtient l'au-
torisation défaire rompre la convention sans cela lu
était finie et le serment de Zeus restait sans ef-
guerre
fet. Pour qu'il n'y ait pas contradiction absolue entre le
rôle joué ici par Zeus et l'engagement pris par lui en-
vers Thétis, on intorprète avec complaisance la pensée
du pcète lodieu fait semblant, dit-on, do se laisser con.
traindre, mais en réalité c'est lui qui excite les déesses.
Nous sommes surpris en ce cas que cela ne soit pas in-
diqué expressément cette antiquo poésie est d'ordi-
naire plus naïve. Les deux déesses poussent lo Lycien
Pandaros à une perfidie. Doloin, tandis que les Achéons,
sur la foi du pacte conclu, sont sans défiauce, Pandaros
lance une flèche à Ménélas et l'atteint. Il semble que
cotte trahison dovrait provoquer un grand mouvement
dans les deux armées. Est-il possiblo que les Achéens
ne protestent pas avec indignation ? qu'il n'y ait pas
un échange de paroles entre les chefs dos deux armées?
Nullement. Agamemnon so lamente, envoie chercher
Machaon pour soigner son frère, mais no s'adresse pas
même aux Troyens. Ceux-ci d'ailleurs s'avancent déjà
en armes, ce qui force les Achéens à s'armer de leur
côté. Il faut avouer que cette offensive brusque des
inattendue. Ils se sont réjouis du pacte
Troyens est bien
conclu (III, Hi et 320-23); ils n'ont aucun intérêt à le
rompre tout au contraire et sans rien tenter pour le
maintenir, sans qu'Hector qui l'a fait conclure (III, 37-
78) intervienne en aucune façon, sans être attaqués ni
à la trahison de Pandaros
provoqués, ils s'associent
d'un mouvement unanime et spontané. Il est trop clair
que le poète a besoin d'un combat et qu'il ne prend
du-
pas la peine de le motiver sérieusement. L'auteur
Ier chant avait un tout autre souci des vraisemblances.
LIVRES V ET VII UQ
Du moins, nous voudrions que cette rupture fût
justi-
fiée par une sorte d'égarement subit, par une folie di-
vine qui ferait perdre aux hommes la raison. Si les
deux armées, a la vue du sang versé, se levaient en
poussant dos cris, si les Achéons surtout, indignés de
la trahison, se jetaient les premiers sur leurs
ennemis,
nous n'aurions rien à dire. Mais Agamemnon,
qui n'a
pas même tenté une réclamation, a pourtant tout le
sang-froid et tout le loisir nécessaire pour passer en re-
vue ses troupes. C'est r'AyajMjMwo; fattrwXu««,
qui se
développe en deux cents vers environ (v. 223-421).
Après cette revue seulement s'engage la mêlée, dont le
récit se rattache en réalité au livre suivant c'est l'in-
troduction des Exploits de Diomède.
Ces deux livres III et IV forment, comme on le
voit,
un groupe qui semble s'être constitué autour d'une
seule invention, celle du pacte. Ce
groupe se rattache
mal à ce qui précède ou même le contredit, et il est
sans influence sur ce qui suit, car il no sora
pour ainsi
dire plus question dans le poème de la trahison des
Troyens. On peut le supprimer tout entier par la pensée
sans inconvénient. Au point de vue littéraire, il offre
certains caractères propres: un développement dont les
parties sont pou liées et où le souci de la vraisemblance
est médiocre, une certaine surabondance de détails
«,
de larges épisodes qui s'intercalent dans le
développe-
ment, rien de la manière rapide et grande du Chant
de la Querelle. L'abus des formules
y est particulière-
ment sensible Cela n'empêche pas d'ailleurs qu'il
n'y ait de fort belles choses dans cette partie du poème.
1. Voyeznotammentla conclusiondu pacte(surtoutIII, 310).
2. Dansles5» premiersversdulivre 111,on trouve
mule'AXt|«v8poc cinqfoisla for-
esoïi&Kà la fin du vers; dansle livre tout entier
(461v.),ontrouve quatorzefois laformule MevéXaoç
ae la mômemanière. Cettemouotouieou'Ap^tXoç placée
cette négligenceest loin
d'êtreordinairedansle poème.
180 CHAPITRE II. – ANALYSE DB L'ILIADE

Le mérite des deux épisodes de la TttjçwjxoTïiaet deT'E-


icMïwXYia»; est frappant mais ils ont l'un et l'autre ceci
de caractéristique, quo ce sont des thèmes poétiques
et non des moments de l'action. Le premier accuse en
outre un goût descriptif qui semble étranger à l'éner-
gique et simple auteur des parties primitivesde l'Iliade •;
le second est remarquable par une symétrie trop appa-
rente, où l'on ne retrouve pas la liberté suprême qui
est la marque du génie
Il paraît bien probable, malgré tout ce qui a été dit
do contraire, quo ces deux livres sont dans leur ensem-
ble l'œuvre d'un môme auteur; mais cet auteur no
saurait être le poète du premier chant, ni même celui du
second. Son dessein manifeste est d'élargir le cadre géné-
ral du poème en retardant l'action, on nous introduisant
dans Troie, en nous montrant quelques-uns dos grands
personnages de la légende qui ne prennent pas direc-
tement part à la guerre, tels que Priam et les vieillards
troyens. Hélène, Pâris et sa protectrice Aphrodito l'ont
spécialement intéressé, et il a tiré de beaux effets du
contraste entre l'ardeur guerrière d'une part, jointe
aux plus mâles vertus, et de l'autre les séductions do la
beauté féminine et l'enivrement do la volupté. Mais si
le poète du premior chant avait conçu lui-même le des-
sein d'élargir ainsi son récit, outre qu'il eût porté dans
son développement ses qualités propres, il était impos.
sible qu'il se montrât si insoucieux des données qu'il

1. Celuici ne décritjamais ses héros autrementque par un mot.


Il ne s'attache pas aux particularitésphysiquesqui les distinguent.
Ici, au contraire,le poètespécifie,dans defortbeauxversd'ailleurs,
leur stature,leurattitude,leur manièremêmedeparler.C'estlà.sem-
plus analytique.Voy.III, 168-170,
ble-t-il,lo faitd'une observation*
193-198, 209-224,226-227.
2. Agamemnon, parcourantlesrangs de sonarmée,adressed'abord
trois éloges à Idoménée,aux Ajax et à Nestor,puis trois blâmesà
Ménesthée,à Ulysseet à Diomède.
LIVRES V ET 1VII *at
avait créées. Son Zeus pouvait trouver en
lui-môme,
«'ans sa sagesse, dans sa justice, dans ses
affections,
des raisons plausibles de suspendre pour un
temps Vae-
complissoment de sa promesse, mais à coup sûr il
n'aurait pas laissé flotter les choses au hasard et sans
suite, comme cela a lieu dans le poème actuel. Au con-
traire, son continuateur a ou pou do souci do la con-
duite do l'action, parce qu'en son
temps, celle-ci étant
déjà connue, l'intérêt se portait do plus on plus sur les
scènes secondaires; et peut-être a-l-il utilisé,
pour
faire du nouveau, d'anciens morceaux
qui avaient ou
à l'origine une tout autre destination.
Avec le dernier morceau du livre IV, commence un
nouveau groupe, qui comprend aujourd'hui la tin du
livre IV (à partir du vers 422) et los livres
V, VI et VII.
C'est le récit d'un grand combat qui
remplit toute une
journée et so termine le soir par la conclusion d'un ar-
mistice.
Considéré dans son ensemble, ce
groupe se rattache
mal à l'action commencée. La promesse de Zeus à Thétis
y est sans effet, car les Achéens l'emportent sur leurs
ennemis. Faut-il croire que le patriotisme du
poète recule
devant la description d'une défaite ? sem-
L'explication
ble au moius insuffisante, car il lui était facile de
rifior les Achéens même dans uno défaite, comme cela glo-
a lieu au livre XI. Rien d'ailleurs n'avertit le lecteur
l'effet de cette promesse ne soit que
que retardé: en réalité,
elle est purement et simplement oubliée, et Zeus
reste
à pou près étranger à
ce qui se passe. Quant à la fausse
espéranco qu'il a fait donner à Agamemnon au com-
mencement du livre II par l'intermédiaire du
elle est bien plus oubliée encore. La bataille Songe,
sans qu'il y soit fait allusion et sans s'engage
qu'elle y contribue
en rien. Il est donc manifeste à
présent qu'elle a été
vaine, ce qui montre assez combien on aurait tort de
138 CHAPITRE Il. – ANALYSE DE L'ILIADE

chercher on tout ceci un plan primitif. Mal relié par


conséquent à l'ensemble de l'action, ce groupe no tient
pas mieux à ce qui le suit immédiatement, En elfet,
ni au moment de la mort de Pandaros, ni lors du défi
d'ÏIoctor, ni ailleurs, il ne sera question du pacte an.
térieurement conclu et violé. Il semble que l'épisode
du pacte n'existait pas encore lo?squo le récit de ce pro.
mier grand combat a été composé.
Prenons à présent ce récit on lui-même. Il se divise
ou plusieurs parties distinctes. La première comprend
la bataille proprement dite, c'ost-à-dire la flndu livre IV
et tout le livre V. C'est le chant des Exploits de Dio-
mède au sens précis du mot, bien que ce titre ait été
étendu dans l'antiquité à ce qui suit. Les deux armées
sont aux prises; Arès et Athèné excitent les combat»
tants colle-ci prèto à Diomèdo une valeur extraordi-
nairo, et, pour lui laisser libre carrière, elle décide Arès
à se retirer. Alors se déroulo, dans une magnifique
narration, la série des exploits du héros argien. Blessé
par Pandaros, il est guéri sur-lo-champ par Athèné
elle l'oxcito de nouveau et lui ordonno même d'attaquer
Aphrodite, s'il la rencontre sur le champ de bataille.
Désormais rien ne résiste à Diomode. Il trouve devant
lui Énéo et Paudaros, montés sur le môme char; il tue
Pandaros, force Énée à fuir et le blesse dans i-.afuite.
Aphrodite, mèio d'Énée, vient au secours de son fils:
Diomèdo frappe et blesse la déesse elle-même. Cello-ci
s'enfuit dans l'Olympe sur le char d'Arès, et là, elle
est consolée par sa mèro DionA, tandis qu'Apollon, par
ses menaces, repousse enfin Diomède et met Ënée hors
de danger. C'est la première partie de la bataille (de IV,
422 à V, 453).
Une chose rend immédiatement suspecte la place qui
lui est attribuée dans l'Iliade actuelle. Comment se fait-il
que, dans la première bataille du poème, le principal
LIVRE V 133

rôle soit attribué, du côté des Achéens, à Diomèdo plu»


tùt qu'à Agamemnon, et du côté dos Troyens, à Éaéo
plutôt qu'à Hector? En co qui concerne Agamomnon, le
rôle offaeé qui lui est donné ici est d'autant plus inac-
ceptable qu'après s'être vanté dans la Querelle do pou-
voir aisément se passer d'Achille, il est moralement
obligé de se signaler plus que personne sur le champ
de bataille. Ajoutonsqu'il a do plus, pour l'exciter à com-
battre, la promesse do victoire apportée par le songe,
promesse si oubliée jusqu'à présent. La prééminence
d'Knce sur Hector n'est pas moins étonnante car Énée
ne sera, dans le reste de l'Iliade, qu'un personnage se-
coudairo, tandis qu'Hector est réellement le premier
dos Troyens. Cedouble renversement des rôles ne peut
guère s'expliquer d'une manière satisfaisante quo par
uno seule hypothèse. Il faut admettre que le chant des
Exploits de Diomède a été composé lorsque los premiè-
res places dans l'action étaient déjà prises. En le com-
parant au livre XI (Exploits d'Agamemnon), on trouve
la confirmation de cotte hypothèse. Le livre XI ost le
modèle; l'autre est une sorte de variation admirable,
qui est certainement d'une dato postérieure Le rôle
doZous peut aussi servir à la même démonstration au-
tant le dieu, au onzième livre, est actif et vigilant dans
l'accomplissement de son serment, autant il se montre
incertain et sans volonté au cinquième.
La seconde moitié do ce livre ressemble à la première,
dont elle agrandit en quelque sorte le thème. L'exploit
do Diomèdo contre Aphrodite, qui est le fait principal
de la première partie, se renouvelle dans la seconde
sous une forme plus merveilleuse par son exploit contre
Ares. Cette rencontre du héros et du dieu est le point

1.Cf.Annuairede l'Association
desÉludesgrecques,1884,p. Si et
nttiv.(Étudessur l'Iliade).
134 CIIAPITRK II. ANALYSE DE L'ILIADE

l'idée pii-
vers lequel tout convergo. Si nous dégageons
mitivo des quelques additions qui l'obscurcissont au-
série d'ôvéne-
jourd'hui, tout se réduit on eflet à uno
ments fort simples qui nous y mènent on droite ligne.
Arès a ranimô le courage des Troyens il marche de-
vant eux avecÉnyo et jette la terreur partout. Diomèdo,
lui-mème, se retire intimidé. Mais alors Hèrô et Athèné
interviennent elles obtiennent l'assentiment do Zeus
et descendent de l'Olympe sur lechamp do bataille. La,
Hère, par son exhortation puissante, rond le courage
aux Achéens, taudis qu'Alhôné do son côte excite do
nouveau Diomède. Elle monte avec lui sur son char à
la place de Sthônélos et la dirige contre Arès. Grâce à
elle, le dieu est vaincu par lo héros, et, blessé, il re-
monte dans l'Olympe la scène qui a lieu entre Zeus et
lui rappelle, par une sorte de symétrie voulue, celle
d'Aphrodite et do Zous à la fin de la première partie.
Ce plan primitif est principalement troublé aujourd'hui
et de
par l'épisode du combat singulier do Tlépolèmo
le reste
Sarpédon(v. 628-698), qui est sans rapport avec
du poème et trahit clairement son origine plus récente1.
Mais il semble bien qu'on outre un certain nombre
d'additions do détail s'y soient introduites peu à peu.
Ce n'est pas le lieu do les signaler ici une à une. Dans
l'ensemble, ce chant des Exploits de Diomède est d'une
belle allure, bien que l'action dos dieux n'y soit pas
mise on scène
toujours suffisamment expliquée et quela
i. Onest fort surpris de rencontrerTlêpolèmeet les Rhodiensiei
et dansle Catalogue Tlépolème,aïs d'Héraclès,appartient
(II, 653-670).
en effotdans la légende,à une générationautre que celledeshéros
dela guerre deTroie.Thesprotedenaissance,il vientà Tyrinthelots
du premierretourdesHéraclides,s'exilede là, par suite d'un meurtre
involontaire,et coloniseRhodes.Il estdonc entrédans l'lliade,avec
les Rhodiens,lesseulsDoriensqui figurentdansle poème,et cela en
unseul passage,quiestcelui du catalogue.Dureste, il n'estplusfait
aucuneallusiondans le reste du poèmeà cette mort de ïlépolèiu*,
quireste ainsi unfait isolé.
LIVRE VÎ 185

puisse paraitre quelquefois disproportionnée aux faits K


H présente d'ailleurs, au point de vue de la légende
et de la mythologie, quelques particularités romarqua-
bles*.
Bien que le HvroYI vise à peu près la situation
qui vient
A'èlvo décrite, on ost conduit àsodomander en l'exami-
nant sicon'estpas une simple pièce de raccord destinée
à encadrer quelques morceaux plus anciens. Ces mor-
ceaux sont au nombre de doux l'entrevue d'Hector
avec Hélène et Paris, et rontreliond'Hoetoreld'Andro-
inaquo ("Exto,:©; x«i 'Av&po(ixy»i; ô;xi>.{«,) qui donne son
iiniii tout l'ensemble.
Taudis que los divers chefs achéens multiplient leurs
exploits 3, Hector, sur les conseils d'Hélénos, se décide
à quitter le champ de bataille le danger
malgré pres-
sant, pour aller prier sa mère Hécubo do porter une
oîiaiuL solonnollo à la déesse Alhôné. Démarche en-
tièrement inutile à l'action, puisque cette offrande sera
Alhèné. qui a quitté le champ de bataille, au début, d'accord
avecArès (2P-36), est de nouveau prisenle au v. 122 et se retire im
prudemment au v. 133. Elle est dans l'Olympe ponr se moquer d'A-
phrodito(v. 417et suiv.). Apollon excite alors Arès à rentrer dans le
combat,sans lui parler du départ d'Athèné (v. 454-459); et pourtant
il est dit au v. S10, qu'il l'excite. « parce qu'il a vu la déesse s'en
aller ». Celle-ci, d'autre part, ne semble plus se soucier du combat ni
de Diomède, jusqu'à ce qu'elle soit avertie par Hèré
(v. 7it et suiv.)
Ellerevient alors sur la champ de bataille en grand
appareil de guerre
avecHère, dont tout le rôle se borne à prendre les traits de Stentor A
la voixd'airain (v. 785) pour exhorter en mots les Achéens.
2. Bôle de Dioné, qui n'est pas nomméequelques
ailleurs dans l'Iliade. Son
discours (38I-4IS), plein de mythes inconnus.. Aphrodite est appelée
cinqfois Kypiis, nom qui ne lui est donné nulle part ailleurs ni dans
illiade ni dans l'Odyssée, mais seulement dans les Hymnes. Ényo (v.
333et 592)est inconnue dans le reste du
poème; de môme Paièon, mé-
decindes dieux (v. 401, 89J, 900). Athènê, dont le nom revient sans
case dans le poème, n'est qualifiée d'Alalcoménéis que dans ce chant
(J.W8)et au début du chant IV (v. 8), etc. (Voy. Ameis-Htnïe
Adang, eh. V, p. 60;.
3.Il est à noter qu'au lieu de Diomède, c'est
Ajax qui prend ici la
premièreplace, sans que cette substitution nous soit expliquée.
186 CHAPITRE II. ANALYSE DE L'ILIADE

sans effet on outre comment no pas remarquer com-


bien le départ d'Hector est mal justifié par la raison
qui en est donnée? Tout autre des nombreux fils de
Priam pouvait aussi bien se rendre auprès d'Hécube à
sa placo, C'est donc là tout simplement un prétexte as-
sez mal combiné on réalité Hector rentre dans Troie
pour donner occasion aux doux entrevues qui vont sui-
vre, En son absence, a lieu sur le champ de bataille
la Rencontre de Diomède et de GlaucosÇv. 119-236), épi-
sode indépendant, sans lion avec l'ensemble, qui mani-
festement a été inséré là plus tard Hector est dans
Troie. Hécubo, d'après son avis, monte avec sus fem-
mes au temple d'Allièné, et supplie vainomont la déesso
do briser la lance do Diomède. Pendant ce temps, Hec-
tor se rend chez Paris, pour le décider à revenir eom-
battre. La scène qui a lieu entre eux est belle, surtout
par le rôle d'Hélène mais il est fort douteux qu'elle
ait appartenu originairement à l'Iliade. Si Paris est ab.
sent du champ do bataille, dans le poème tel qu'il est
aujourd'hui, la raison on est tout accidentelle c'est l'is-
sue do son combat singulier avec Ménélas au livre III
or les paroles d'Hector à son frère et les réponses do ce-
lui-ci ne paraissent pas se rapporter exactement à cette
situation on croit comprendre, en les lisant, que l'ab-
sence de Paris tient à un dissentiment entre losTroyons
et lui, dont l'Iliade ne nous rend pas compte (v. 326 et
338-36). A l'entrevue avec Paris, succède une des plus
belles créations de la poésie homérique, les Adieux
d'Hector et d'Andromaque. Cette scène, si admirable-
ment délicate et touchante, n'a pas été faite non plus
pour occuper la place qu'elle tient aujourd'hui. Mani-
festement, dans la pensée du poète, les deux époux se
i. L'auteur decet épisodes'est si peu souciéde ce qat précédait
qu'il fait dira à Diomède,venantde combattrecontreAphroditeet
contreArès, Oùxâvïfu>-(iScofoiv iiravpavioim (v.129}.
na"/oi|iT|v
LIVREVU i£7
voient alors pour la dernière fois. Les tristes
pressen-
timents de l'un et de l'autro n'ont toute leur valeur
poétique qu'à la condition d'être vrais. Par suite, il y a
trop d'intervallo dans l'Iliade entre ces adieux et la
mort d'Hector, qui n'aura lieu qu'au
vingt-deuxième
livre; do plus, à la fin du septiômo livre, une trêve d'un
jour sera conclue, qui implique nécessairement un re-
tour d'Hector dans Troie. Et pourtant le livre
XXII
qui est, comme nous le verrons plus tard, un dos plus
anciens du poèmo, semble bien imiter en
quelques pas-
sages l'épisode des adieux. Tout dénote donc que ce.
lui-ci a dit être composé, ainsi que l'Entretien avec Pa-
ris, comme un morceau indépendant à peu près dans
lo môme temps quo les chants
primitifs de l'Iliade ou
peut-ètro un peu plus tôt, et sans doute par le môme
poôto.Plus tard un arrangeur l'a rattaché à l'Iliade, en
composant, précisément pour cela, les autres parties du
livre VI.
Le livre VII achève dans l7/»««feactuelle le
récit de
la bataille commencée à la 8n du livre IV
ture du pacte, mais il l'achève do telle après la rup-
façon qu'il est à
pou près impossiblo d'y voir l'œuvre d'un poète
dévelop-
pant régulièrement une idée épique. En effet, sans rai-
son valable, la bataille
s'interrompt tout à coup pour
faire place à un combat singulier.
Athèné, au livre pré-
cédent, avait refusé d'écouter les prières des femmes
troyennes qui lui demandaient do briser la lance de
Diomède;or, malgré ce refus do la déesse,
Diomède en
pleine victoire, disparait do la scène. Hector sort des
rangs et défie les chefs achéens; son défi est
et le sort désigne accepté,
Ajax pour lui tenir tête. Il y a là plu-
sieurs difficultés, Comment les Achéens
vainqueurs
t. Jene veuxpasdire queces deuxmorceaux
se suffisaientà eux-
Blêmes
ment,detontfOrmaieDt lmIout ils deveientappartenirit an développe-
il ne nous resteau'uneD8l'tiA-
128 CHAPITRE Il. ANALYSE DE L'ILIADE

consentent-ils à interrompre eux-raôraos volontaire-


ment leurs succès ? Comment acceptent-ils un nouveau
pacte avec los Troyons après celui qui a été violé le
matin même, et cola sans faire aucune allusion à cette
trahison ? Voilà bien des invraisemblances. Mais au
point de vue de l'art de composer, que penser de cotte
bataille furieuse qui se termine par un combat singu-
lier ? Et ce combat singulier est le second de cette jour-
née et il répète, comme il est naturel, los péripéties
du premier. Il est inadmissible par suite qu'il ait pu
être composé par le grand poète qui à fait l«>sExploits
de Diomède. Lorsqu'on cherche à en dovinor l'origine,
l'explication la plus vraisemblable est celle-ci le récit
dos Exploits de Diomède, une fois misa la place qu'il oc-
cupe dans le poème, avait besoin d'un dénouaient; il
fallait que la journée se terminât d'une manière quel-
conque l'autour du raccord, incapable de créer par lui-
memo des scènes égales aux précédentes, a mis fin illa
bataille par une intervention d'Athèné et d'Apollon, qui
est uno simple machine épique; et, en guise do dénoù-
ment, il a imaginé d'insérer là le récit d'un combat sin-
gulier, dans lenuol l'imitation devait rendre sa tâche
moins lourde La lin du livre VII (v. 313-482), dé-
signée sous lo titre A'Enlècement des morts (Nexpûv cJvat-
fort médio-
peaiî), est un morceau d'un mérita poétique
cre et dénué de toute vraisemblance. Uno trèvo d'un jour
est conclue pour permettre d'ensevelir les morts, et les
Grecs en profitent pour entourer leur camp d'un rem-

t. Hectorseulendit un mot (v.69)en rejetant tout sur Zeus. C'est


là une atténuationassez maladroitede l'invraisemblance signalée.
Elle prouveque l'auteurduVII*livrea enconsciencedecetteinvrai-
semblance,mais il a passé outre par les raisonsquej'indique.
2. On peutsupposerd'ailleursquece récit,composémanifestement
Hénélasau 3«livre, existait déjà
après celui du combatde Paris et estduà
quand le raccord a été Eûtet qu'il un antre poète,très snpA-
rieur à l'auteur du raccord,car il :enfermede fort belleschoses.
LIVREVIII 189
part formidable. L'invention n'ost pas heureuse car
outre que le temps matériel est ridiculement insuffisant
pour un travail aussi considérable, il est clair quo rien
dans la situation ne justifie une mesure de défense qui
n'a pas été priso depuis neuf ans. On peut donc être
assuré que ce morceau a été introduit dans l'Iliade, non
par choix, mais par nécessité; il se relie au livre XII
(l'Assaut du mur), qui ne pouvait être inséré dans le
poème sans cotte préparation.
Le lendemain matin, la lutte reprend: c'est la seconde
bataille do l'Iliade; elle fait le sujet du livre VIII (KéXoç
p/)). Au début, une fort belle scène, où Zeus ordonne
aux dieux do s'abstenir et prononce do terribles mena-
ces contre ceux qui enfreindront ses ordres. Quelle que
soit l'origine de co remarquablo morceau, il est isolé
dans le livre VIII et il n'y est pas à sa place: car Zeus
est mal obéi. Le récit de la bataille, funeste aux Achéens,
est en somme pauvre et presque vide Point de gran-
des phases, point de scènes largement développées. Dès
le commencement, tous les principaux chefs sont frap-
pés de terreur; le combat proprement dit se réduit à
quelques épisodes: rien de la belle et simple ordonnance
du livre XI par exemple, où un sujet analoguo sera traité
d'une manière vraiment homérique. Le poète semble
embarrassé de sa tâche, comme s'il craignait de répéter
des choses déjà dites avant lui; pour se tirer d'affaire, il
raconte longuement une tentative vaine d'Hère et d'A-
thèné cherchant à intervenir en faveur des Achéens.
La nuit arrive, sans que la journée ait été réellement
remplie. Les Achéens sont rentrés dans leur camp; les
Troyens campent dans la plaine entre le Xanthe et les
vaisseaux. Évidemment, un récit ainsi composé n'est pas
».Toutecettesecondebataille est contenuedansleUvreVIII. tan
àUquela premièrecomprendleslivres IV-VIIet la troisièmeles li-
vresXI-XVIII.BUeest pourtantcenséedurerautant que les autres.
Hitt.dela lit». Gwoqoe– T. I. 9
180 CHAPITRE Il. ANALYSE DE L'ILIADE

l'œuvre du poète primitif. Et ce qui achève la démonstra-


tion, c'est que des passages nombreux y dénotent l'imi-
tation des chants précédents et suivants Le huitième
livre a été fait pour rendre possible l'introduction du
neuvième dans le poème la démarche supplianto que
feront les Achéens auprès d'Achille dans ce livre IX
n'était concevable qu'après une grande défaite; c'est le
tableau de cette défaite que l'autour du livre VIII s'est
proposé de tracer, et il a réalisé son dessein en poète,
mais sans liberté et sans essor, avec la préoccupation
visible d'un raccord tardif à opérer.
La nuit a séparé les combattants. Agamemnon ras-
semble les chefs et propose de lever le siège. Cette pro-
position, déjà faite antérieurement, est répétée ici dans
les mêmes termes mais, au livre II, ce n'était qu'une
feinte, tandis qu'à présent elle exprime la pensée réelle
du roi. Un pareil abus dans l'imitation suffit à révéler
un raccord. Le véritable sujet du neuvième livre n'est
abordé qu'au moment où s'assemble la réunion intime
dans laquelle on décide d'envoyer une ambassade à
Achille pour lolléchir (v. 89). Cette ambassade est com-
posée d'Ulysse et d'Ajax, auxquels s'adjoint dans le
poème actuel le vieux Phénix. Accueillis courtoisement
par Achille, ils essayent de l'apaiser, et cette tentative
donne lieu à un échange de discours qui ont été juste-
ment admirés dans l'antiquité et de nos jours. Seul, le
long développement narratif de Phénix tranche par sa
lenteur avec les morceaux d'éloquence naïve et vigou-
reuse auxquels il est associé. Quant aux paroles empor-
tées d'Achille, elles sont comparables aux plus beaux
passages du Chant de la Querelle, dont elles reprodui-

1. Kayser,Homemche Leipzig,1881,p. SI,et suiv.


Abhandlungen,
IX, S4-a8s=U,139-141.
2. IX,tt-25-7 II, 418-118; La comparaison
•lespassagesmontreclairement V«le poètedu UvreIX est l'imita-
tour.
LIVRE IX 131

sont d'ailleurs exactement les qualités distinctives. Nul


duuto pour nous par conséquent sur l'origine vraiment
homérique do tous ces développements. Mais, chose
inattendue, dès qu'on veut se rendre compte de leurs
rapports exacts avec les autres parties du poème, les
plus sérieuses difficultés surgissent en foule.
Thétis, au premier chant (v. 809-SIO), a demandé à
7eus « d'accorder l'avantage aux Troyons jusqu'à ce
que les Achéens donnent satisfaction à son fils et le
comblent d'honneur »; et c'est ce que Zjus a promis.
Or, ici, cette satisfaction est accordée aussi pleinoment
quo possible. Agamemnon se reconnait coupable (v. 1 15
et suiv.); il s'humilie devant Achille par les offres
mêmes qu'il lui fait faire (v. 260 et suiv.). Les Achéens,
dont Ulysse est l'interprète, s'associent à leur roi et
domandent grâce; ils déclarent qu'ils n'attendent lour
salut que d'Achille et qu'ils sont prêts à l'honorer comme
un dieu (v. 230-31 et 300-303). Djhc tout ce que Thétis
a demandé est réalisé. Si Achille n'est pas satisfait,
c'est affaire à lui; mais Zous est libéré do sa promesse,
et dès lors cette promesse ne peut plus être, semble-t-il,
le moteur principal d'une action épique. Si Zjus con-
tinue à servir les intérêts d'Achille, sa conduite devient
obscure et sans règle. Où s'arrétera-til dans ses com-
plaisances ? Il se met dans la dépendance d'une passion
privée, sans que cette obéissance d'un dieu à un homme
ait désormais de terme naturel c'est Achille qui devra
décider à quel moment Zeus. aura fait pour lui tout ce
qu'il devait.
Du moins, savons-nous nettement ce que veut Achille?
D'après quelques passages du poème, il attend pour
reprendre les armes le moment où les Achéens seront
traqués jusqu'à leurs vaisseaux et où Hector menacera
ceux des Myrmidons (I, 400; IX, 650-53; XVI,
Gl-63).
Cette conception est-elle satisfaisante ? Si Achille veut
132 CHAPITRE 11. ANALYSE DE L'ILIADE

humilier Agamemnon, il semble qu'il y ait plus do ca-


price que do raison dans lo fait do déterminer à l'avance
ce moment précis. La véritable humiliation, c'est l'aveu
déjà fait par le roi qu'il no pout se passer d'Achille
cela ost frappant et positif; lo reste est arbitraire. Mais
peut-être Achille vout-il dire plutôt qu'il ne combattra
quelo jour où il aura personnellement intérêt à lo faire,
pour sa propre défense par conséquent et non pour celle
des Achéens, dont il u'attond rien? Celte attitude so
comprendrait et aurait môme sa beauté; mais elle s'ac-
corde mal avec la prière de Thétis, qui a clairement
subordonn le retour de son fils à uno démarche des
Acltéens, et elle est on contradiction absolue avec la
suite du poème.
Ne parlons pas des passages où l'ambassado est si m.
plement ignorée 1. Mais le commencement du livre XVI
révèle chez lo héros de tout autres sentiments. Là,
Achille, prêt à envoyer Patroclo au combat, lui recom-
mandera do modérer volontairement son succès, « afin
que les Achéens lui rendent sa jeune captive et qu'ils
lui apportent do beaux présents M (XVI, 83). En d'au-
tres termes, il veut obtenir au seizième livre, par un
calcul do politique, précisément ce qui lui est offert au
neuvième dans le poèmo actuel et ce qu'il y refuse avec
un emportement appuyé de serments qui n'admettent
pas de retour. Ces deux scènes ne pouvent appartenir
à an môme plan il en résulte que le livre IX n'a pas

i. XI. 608 NOv6fo>neplfoûvat'è|ià irojaeoOcii


'Ax*'»^» Uaaapl-
vtrac.XHI, 115,oùPoséidonrecommande auxAchéensde se réconci-
lier avecAchille.XVI,71 Tàz« x**ïtiSïovte;iva-JXo-JCnX^aeiotv vs-
xian,tX(toixpekav'AyajUiivcavr,inaetien).
2. Il est impossible,malgrél'opinioncontraire de Bergk(Griecli.,
Uter.,1. 1. p. S9t),de considérerle passagedulivreXVIcommeune
irUerpolaliou».car ce passagetient au développementmêmedo l'i-
dée. Il fautabsolumentqu'Acllillerecommandeà Patroclede ne pas
tr«p b'avanoer-etqu'il motivesa recommandation; en outre, une in-
LIVRE IX 133

pu être fait en vue du récit continu que nous lisons


aujourd'hui. Comment résoudre cette apparente con-
tradiction? Voilà un développement magnifique que
nous attribuons sans hésiter au poète primitif; et nous
lo trouvons en désaccord avec les parties nécessaires
du poème. L'explication la plus simple de ces faits
n'est-elle pas d'admettre que lambassade ne figurait
pas dans la série primitive de chants où l'auteur de la
Querelle développait librement son sujet? Son Achille
voulait à la fois une satisfaction matérielle et une satis-
faction d'amour-propre. Ni l'une ni l'autre ne lui étant
offerte par les Achéens, il pensait l'obtenir de leur re-
connaissance et de leur intérêt en laissant aller Patro-
cle au combat, en leur montrant ainsi qu'ils ne pou-
vaient rien sans lui, mais en évitant de les sauver tout
à fait, jusqu'à ce qu'ils eussent expié volontairement
leur faute. Dans cette conception, il n'y avait pas d'Am-
bassade. Et toutefois, ce sujet de l'ambassade, soit qu'il
fût indiqué déjà par la légende, sait qu'il se présentât
simplement comme possible à l'esprit du poète, était si
séduisant qu'il pût céder à la tentation de le traiter,
après coup, sans trop se soucier de le raccorder exacte-
ment à ses autres chants. Plus tard, on l'aura fait entrer
dans l'Iliade, comme les Adieux d'Hector et d'Androma-
que, au moyen de raccords plus ou moins adroits. Ajou-
tons qu'il a subi probablement soit avant, soit après son
entrée dans le poème, une addition importante, celle
du rôle do Phénix tout entier, qui n'appartenait pas à
la composition primitive

terpolationdoit avoirune raisond'être celle-ciserait injustifiable


puisqu'ellecontreditune des plus remarquablesscènesdu poème.
Quelrhapsodeauraitignorél'Ambassade, si VAmbassadeeù.t appartenu
au récit mêmedontil exposaitune partie?
i. Le discourude Phénixest une longuenarration mythologique
quine répondpas au restede la composition.Ona remarqué(Bergk,
Griech.Hier.,1. 1,p. 395)qu'enparlantdes députés,le poètese sert
134 CHAPITRE II. -ANALYSE DE L'ILIADE

Le livre X ou Dolonie raconte une expédition noc-


turne, qui est censée faite par Ulysse et Diomède dans
le camp troyen pendant la môme nuit, à la suite de
l'ambassade. Ils y massacrent le thraco Rhésos et ses
compagnons, nouvellement arrivés au socours des
Troyens, puis, au retour, ils mettent à mort l'espion
troyen Dolon; d'où le titre de l'épisode. Tout ce livre
était déjà considéré dans l'antiquité comme un morceau
ajouté à l'Iliade primitive la critique moderne s'est
ralliée à peu près unanimement à cette opinion qui
s'impose Rhésos et ses Thraces, qui sont représentés
là comme les principaux auxiliaires des Troyens, ne
sont mentionnés nulle part ailleurs dans l'Iliade; ils
apparaissent et disparaissent tout à coup; il en est de
même du merveilleux attelage dont Diomède s'empare.
D'ailleurs l'action de la Dolonie no peut raisonnable-
ment trouver place dans la nuit déjà si remplie d'évé-
nements où a lieu l'ambassade, et elle ne so rattache
en rien ni à ce qui précède ni à ce qui suit. Enfin par
les caractères de l'invention poétique et du style, ce
livre se distingue profondément des parties anciennes
du poème a. On y remarquera le goût des détails, des
descriptions de costumes, de l'arrangement symétrique
poussé jusqu'à la monotonie. Rien ne ressemble moins
à la grande manière de l'auteur de la Querelle et des
Exploits de Diomède.
constammentdu duel, commesi Ulysseet Ajax étaient seuls en
scène v. 182,183,185,198,196,197,198.
1. Eustathe, p. 785, 41 *a<r\ & ot neAotuA ttjv fatyailav TwStt|v V
'Oiufjpou !6fo mér/fica xal \ir\ lpunakir(rfiftvat toïç [ûptai dj, 'IXt'<8»«,(n&
& ïlummçiito\i t$xiyfiai tic tV aolqatv.
2. Duentzer,DieDoloneia{Bomerische Abhandlungen, Leipzig,1872,
p. 302-325). Nitzschlui-même,le défenseurdéterminéde l'unité
primitivede l'Iliade,eonsidéraUla Doloniecommeune addition.
3. Les final tlprjftiay abondent.Notons,commetrès caractéristi-
que en ce genre, remploi du tout ?v£<« (v. 311,398,447),qui ne se
rencontrenulle part ailleurs ni dansl'Iliade ni dans VOdytsée.
LIVRE XI 135

IV

Après la Dolonie, les choses sont à peu près dans le


mémo état qu'à la fin du Ier livre. A travers ces longs
récits, qui vont du livre II au livre X, la situation n'a
pas sensiblement changé. On peut raccorder sans le
moindre effort la XIe livre au Ier. Ce n'est mémo pas
assez dire en réalité, si nous nous les représentons
comme liés immédiatement l'un à l'autre, non seule-
ment les scènes qui vont suivre n'en souffrent pas,
mais elles y gagnent en valeur morale, parce qu'elles
semblent plus naturelles et plus justifiées.
Que nous met sous les yeux ce XI» livre Une grande
bataille, livrée et perdue par les Achéens. C'est le ma-
tin Éris, envoyée par Zeus, prépare tout pour que la
lutte soit terrible et sanglante. Agamemnon, plein de
confiance et d'ardeur, s'arme pour combattre. Rien de
plus naturel après la querelle du Ier livre, mais rien do
moins vraisemblable après les désastres du VIIIe et l'am-
bassade du IX0 Avant que la bataille s'engage, Zeus
manifeste énergiquement sa volonté et prend la direc-
tion des événements (52-55; 73-83). Enfermés dans leur
palais, les autres dieux s'abstiendront; lui seul conduit
les choses à son gré, en vue do venger Achille, comme
il l'a promis à Thétis. Autant son action était jusqu'a-
lors incertaine et mal combinée, autant elle devient
i. Il y a une véritablecontradictionmoraleentre le début du IX*
livre,qui nous montreAgamemnon accablé,et cettepremièrescène
duXI«,où 11est pleind'espoiret d'assurance.Et pourtant, dans le
poèmeactuel,cesdeuxscènesne sont séparéesqueparune nuit,pen-
daut laquellele refus violentopposapar Achilleaux tentativesde
réconciliationd'Agamemnon a dû acheverde désespérercelui-ci.
130 CHAPITRE II. – ANALYSE DE L'ILIADE

tout à coup ferme et appropriée. Nouvelle preuve du


rapport étroit de ce chant avec celui de la Querelle.
Une fois faction engagée, les événements marchent
avec une rectitude admirable, qui ne nuit en rien à la
variété du récit. Agamemnon, jouant véritablement ici
bon rôle de chef, se signale avant tous les autres, et ses
exploits ont justement donné à ce récit son titre
('Ayaji^avovo; ipwrife). Zeus prévient Hector de rester
à l'écart tant qu' Agamomnon sera là, et de se tenir prêt
à entrer en scène dès qu'il aura disparu. Donc tout se
fait par son ordre, et, dans la victoire même, nous ne
cessons pas un instant de pressentir la défaite. Delà une
remarquable clarté de composition. Vers le milieu du
jour, Agamemnon est blessé et forcé à la retraite. Alors
les choses changent de face. Hector se précipite dans
la mêlée, « semblable à un coup do von*,violent, qui du
» haut de la montagne tombe sur la sombre mer ». La
résistance des Achéens so partage en trois phases dra-
matiques, dont l'émouvante succession aboutit à la dé-
route finale chacune a son caractère distinct et peut
être désignée par lo nom des héros qui y figurent au
premier rang d'abord Diomedoet Ulysse, puis Ulysse
seul, puis Ménélaset Ajax. Tous sont blessés ou repous-
ses. Ajax, resté le dernier, recule pas à pas; Zous, Ûdèlo
jusqu'au bout à son rôlo, le force enfin à céder, et h
champ do bataille ost ainsi perdu.
Tout co récit, qu« (>.1 [crin mutqualifiait de divin
est ou effet un des plus beaux do l'Iliade; mais ce que
nous (Iovoiihsurtout remarquer, c'est qu'il offre préci.
Momentle» mémo» caractères que le livre I. fordun-
nanco on est J'uiio simplicité oxtréino les évànemeiUx
ti'y développant avec ulmndanco,mutit qu'il y uit un
institut do (timfuHinii; Hiuquoporiiiiiinugit principal y
{*»?«H h 8«H»»!•• •!• »«M»> MéH>ttl
<{IIM {Ml'Ai*!
jUIIIMIIi «l'ttM»
I. ti. Itormami,i^i/so,,V,{i,6%
LIVRE XI 187
cun d'entre eux neae mêle avec celui d'un autre. Mais
ce plan si simple comporte une admirable richesse de
récits partiels. En variant les actions et les sentiments,
le poète suscite en nous à son gré dos impressions aussi
diverses que profondes, qui nous conduisent par un
progrès naturel jusqu'au dénoûmont. Et ce qu'il y a de
plus éminent en lui, c'ost ce que nous avons déjà prin-
cipalement admiré au livre I, à savoir le don de créer
des êtres vivants, de faire parler les passions, de saisir
immédiatement dans chaque situation et pour chaque
pnraonnage lo sentiment vrai, enfin d'attribuer à cha-
quo héros sa physionomie propre sans avoir besoin pour
cela de le décrire. Tout ce qui constitue le
lypo homé-
rique est donc là réuni et s'y manifeste au plus haut
degré.
Ces observations s'appliquent à tout le récit de la ba-
taille, c'est-à-dire à la principale partie du livro XI
(v. i-896); mais ellos ne conviennent en aucune ma-
niôro à ce qui suit (v. 597-iln). Cette Un est on effet un
épisode absolument distinct du récit précédent. Nestor
emmène sur son char Machaon blessé. Achillo les
apor-
çoit do sa tonte, mais comme il no roconnait pas lo
blossé, il envoie Patrocle savoir qui il est. Patrocle vient
dans la tente de Nestor et refuse de
s'y arrêter, allé-
guant l'impatience d'Achille. Cela n'empêche pas Nos^
tor do lui adresser un long discours,
étranger à la cir-
constance. En s'en retournant Patrocle rencontre
Eurypyle blcmsé, et oubliant de plus en plus qu'il est
«ttondusi impatiemment, il rosto nv«c lui. Con'est
qu'au
Kvm XV, lorsque l'action aura marché,
qu'à lit vuu du
désastre dos Achéon» il pensera enfin à revenir voi-a ft
Acliillo. H Btiru auprès do lui ait début du XVI»
livro,
muni (ju'ii y Huit fait iinmiii» mont ion
précis» do m» i«-
•m»'. et là ni l'un ni hwirfl nfi ptnmiiuiil an wntvmiïr
•III pl-fllMi0V|Mtlt.'f(llMi«lMHll00M4»t
VHIMIMS, TtMlt illdilfllO
438 CHAPITRE II. ANALYSE DE L'ILIADE

par conséquent que cet épisode do la commission de


Patroclo a été ajouté après coup et probablement altéré
lui-même par dosadditions postérieures. En tout cas,
il ne saurait être considéré comme une partie inté-
grante du beau récit au quoi il fait suite immédiate dans
YUiade«.

Tout ce qui est compris entre la défaite des Achéens


ot l'intervention de Patrocle (c'est-à-dire les livres XII,
XIII, XIV et la plus grando partiodu livro XV) peut être
considéré soit comme une continuation do ce qui pré-
cède, soit comme une préparation ii\& Palroclie. Cesont
dos chants d'Ages divors et de mérite inégal, au milieu
desquols éclatent dans plusieurs passages dos beautés
de premier ordre, bien que d'ailleurs aucun de ces chants
ne semble avoir fait partie du noyau primitif du poème.
Tout d'abord, l'assaut du mur et la prise du camp
(Tei/ojAx/Ja). Le poète du livre précédent se représen-
tait te camp dos Achéens comme entouré d'un simple
fossé; cela est évident par de nombreux passages Ici
les choses changent, et nous nous trouvons en présttnco
d'un rempart véritable, solidement bftti en pierres, avec
des tours on bois et des parapets; les portes en sont
t. (1. Hormanneutle premierqui ait signaléles difficultésréuni-
tant de e«tt« eomml«»lon &ea
de t'atrocto,et par m» <.b*«rv«tloii»
aujatII a jetAbeaucoupdo lumière leurlot relation»de»partie*<|iii
composantta mllion de VUiade(f'ir interpalatorehimcritw,(tymr.
t. V). – Parmi l«»additions,lit \<\u*a|ipumit« est )« lo»« ruMt<l»
Nualor,peut-Alr«empruntéA ijuoli|u«iinoltueliuuti'|ilim«ttttltmla
«uiiptuiitluud»tiilaeh {Hauctipunk,» iVt»et dullsrtfkiiirituh./"<•
|i, tioi).
3. X|, v. 18,hi, 8», 8H,«M,»«».
LIVRE XII 139

formées par do lourds battants, munis eux-mêmes do


fortos traverses. Ce camp est une place forte; c'est celui
que nous avons vu construire sur les conseils do Nestor à
la findu septième livre, et nous nous expliquons mainte-
nant l'épisode si invraisemblable de cette construction,
quisemblaitoublié; il était indisponsable pour pormeltro
d'introduire dans YIliade le récit d'un assaut. Ce rem-
part merveilleux a été inventé par un poète qui a voulu
donner une suite au récit de la défaite des Achéens
dôsiroux do nouveauté, il a imaginé un assaut. Nous
verrons plus loin que le combat auprès des vaisseaux,
qui forme à la fin du quinzième livro le vrai début do
la Patroctie, est certainement antérieur à l'Assaut. On
avait donc raconté déjà et la porte du champ de bataillo
(XI0 livre) et la lutte furieuse soutonuo ensuite jusque
dans te camp (tin du XV° livre et commencement du
XVI").Quel autre moyen dès lors d'étendre le récit, que
de supposer quelque circonstance intermédiaire? Une
chose semblait môme tout indiquée c'était d'imaginer
que les Trayons avaient été arrêtés tluolquo temps on-
tre les deux phases do leur victoire. Pour les arrêter,
il fallait un obstacle do là, l'invontioti du rempart et
du l'assaut. Le douzième livro est donc uro addition
aux chants primitifs. Mais cette addition no peut-elU;
pas du moins ôtro considérée comme l'œuvre de l'au-
leur môme do ces chants, désireux d'agrandir et de
compléter sa première création? Nous ne lo croyons
I>iiH. L'invention fondainontalo, cotte du rempart, a quoi-
que clio.so d'artificiel, Ce qui distinguo essentiellement
l'ait homérique proprement dit, c'tml la
«implicite **x-
trftniMdm inoymiH, unio h la grandeur do l'wflVt. L'au-
teur du onzième livre n'uuruit cortniiiouH'iit pus «m Imu
Moindo coUo groHH»muiHtnictioii pour «r«w un /iptuudo
•ll'iiiuutiqua il nniiil iim'iiil «MM»*ut jtHUMi<ti(it»)u (i»»{{
ii'iHHifuitoiiiitiit nviu! ralluquo ut In déf»it»n d'un» min
140 GHAPITRB Il. – ANALYSE DE L'IUADE

pie palissade. Le récit est fort beau, cela est vrai; mais
il y a quelque naïveté à posor comme principe que
tout ce qui est beau dans YIliade appartient néces-
sairoment par là même au poète primitif; la vraie
question est do savoir si cela est beau du mémo genre
de beauté que le premier livre ou le onzième. Or il est
difficilede nier quo les narrations du douzième livre ne
dénotent un art plus savant, ot par là même moins
spontané. L'action est plus on dehors des personnages,
elle n'ost pas aussi complètement faito avec leurs pas-
sions, ollo donno plus de place et d'importance aux
événements, et par suite les phasos moralos n'en sont
pas aussi nettemont marquéos. 11faut ajouter que ce
récit introduit le troyen Polydamas comme un person.
nage connu (v. 60), bien quo son rôle appartienne aux
livres suivants, et qu'il met au premier rang Sarpédon
et ses Lycions, qu'on no voit pas (igurordans les chants
les plus anciens du poème
Avec le treizièmo livre, commence un récit d'un ca-
ractèro nouveau, assez apparent encore sous «.'asinter-
polations presque évidentes, récit qui remplit les livros
XIII et XIV, ainsi quo la première partie du livre XV.
Lo camp est forcé. JI soutblc quo l'action devrait se
précipiter; ollo sa ralentit au contraire. Zeus, voyantles
Troyens victorieux et par conséquent la vongouncoqu'il
a promise a Achille ou voie do horéaliser, détourne ses
regards, Il onrésulto quo les événements cossunt d'être
dirigés ot Ilottont au busard. Poséidon, qui était resté
jusqu'ici fort étranger il l'action, qnoiquo ounomi Am
TroyoïiH, prolllo du eo quo Zottaont distrait pour venir
t, Jo ma«lit*
riuitd>«» futuredu rom|wrt.
v, a.aiHurl>trt»ntriiettou
inorA«*u qui ti'«im»«oitHiml«tt>ittilmmItmtl# yti*m« t»i«|«l«<•!
«n
(wutrwtiMiuu»v«Miila*bttbitu&i» tu»i>ly»^muUiiU^ <(«I*i»<M*I*"
lIlNiK
|Mtrll|MU. l(Hl|l«ltt*IlMU»lmi<IAlî
COtllm»Mil*M<llll»M,tlU|i1|IAn'
v1witii
du a¡\UI"(IIHIII\\lRI
11111/11111.
LIVRE XIII 141

au secours des Achéons. Une description pleine d'éclat


et do grandeur nous fait assister à son voyage, assez
inutile d'ailleurs, à travers les mors (v, 10-38), Tantôt
sous les traits do Calchas, tantôt sous ceux d'un person-
nage anonymo, le dieu excite les principaux chefs. A
vrai dire, il s'agite plus qu'iln'agit. Une longue bataille,
extrêmement confuso se déroule devant nous. Mais il
faut subir d'abord un épisode do très médiocre intérêt:
c'est l'entretien aussi languissant qu'inutilo entre Ido-
môtiôoet Poséidon qui a pris maintenant les traits de
Tboas (v. 206-239), puis entre Idoménén et Mérionès
(v. 240-329). Idoménéeet Mérionès du côté dus Achécns,
Kuéoet Déiphobos du côté des Troyens, sont los princi-
[Kiuxbérosducombal: narration toute en épisodes3, sans
progrès sensible jusqu'au moment où Hector, rassem-
blant les sions pour une attaque commune, se porte avec
tout» ta masse des Troyens contre Aja.v, sans que l'osoi-
don, cotte fois, fasse rien pour l'arrêter (v. 723-837).
L'intervention du dieu étant à pou près sans oflut, le
quatorzième livre débute par un conseil des chefs
ncliéuiis, où Againoiniion proposu encore une fois de se
rembarquer. Ulysse, puis Diomèdc, font écarter cette
|ir<)[M>sttion.Tout ce que nous voyons ici rappelle ou ré-
|uMoeu que nous avons déjà vu: c'est un des morceaux
les plus faibli;» de VIliade*, Poséidon rupuruit pour lu

t. Du imtiiiH,iIiiiim]iliiHlaur« du le» partie* 11y en a d'antres fort


liiilli'H(Hiirloiit :mi.«7i'). Ilnu «itiKultàra liié«itlltô ml un do» anruetAroH
il" eut l'iiimu,
t'iml ll'l 1(11.1MUll'IlUVOItIKIllùMlHI|\tnil|ll)U<>ll«lltl illUtlIIIflM|l|UB
iioliihlftHîle VtUml».iti rat dim t>a|t|iUiHoniuitM,l'ylwmàiidH,i|ul a M&
lu» |.if MiiiiiSlm*uu |lvr« V (v, W-'M), mH M m\ \Am\mMin ooi|m
il«i»uulllo luAtioiw ««•*ynHH(V. mitt.(iKU),
• '»ti h vh,i|k viilri tldw» «»Htt r4|iâml<iit wtm, l'iiiîssHitH d« nuu-
'<' i<iifuiiu mulu >ltt itiMii»|utti(ivimlm>i S'iiuirKVitllMt) tutiiMmilu d<>
tt<iiu<:r.ii iuiiùrnû niitr1*,n t*>nt i» m^mn, <\a« ta (.h,'i|«, }<ur lu Imim
iIt" 'l'Auiiiiuniliuii, tiull.iuil i.aHu U|4rit4V4tliiUUHi(Uw|.)(t«4I»'<U
143 CHAPITRE Il. – ANALYSE DE L'ILIADE

quatrième fois sous les traits d'un vieillard inconnu


et il fait lever t'assemblée par une exhortation ardonte.
Au milieu de cos délibérations stériles succédant à des
luttes sans résultat, rion n'avance, Fatigués de ces len-
teurs, nous nous plaignons du sommai! d'Homère, lors-
que tout à coup éclate un brillant et célèbre épisode,
keus trompé (Aio; àfo&m).Hère, sans grande nécessité
réelle, mais pour seconder les dessoins do Poséidon et
détourner l'attention do Zous, vient trouver celui-ci
sur le Gargaron, elle l'enivre de son amour, et, avec
l'aide du Sommeil, elle l'endort. Poséidon, aussitôt pré-
venu, est ainsi misen état d'agir à son gré(v. 153-362),
comme il l'a été déjà au début du livre précédent, mais
plus complètement encore. Il intervient donc pour la
cinquième fois, excite les Acbéons, et lour suggère l'idéo
étrange de faire entre eux un échange d'armures*. Lui-
même marche à leur loto3. Los Troyens plient; Hector,
blessé par Ajax, est emporté par ses compagnons sur
les bords du Scamandro, où il ne reprend connaissance
que difficilement. Pendant ce temps, les Trayons sont
éloignés des vaisseaux, chassés du camp et repoussés
dans la plaine.
Alors Zous se réveillo (XV, 4). Il s'aperçoit de ce qui
se passe, s'irrite et avise à romoUro les choses dans
l'état où elles étaient avant son sommeil. Poséidon,
sommé par lui de se retirer, cède à regret, mais n'ose
résister. Apollon ranime Hector, cl lui-même, se mettant
1. C'estle seulcas dansyIliadeoù undieu prend ainsi uneforme
indéterminée.
».Cetéchange'aeeampllt au milieudela mêlée,enrune«uapensioa
d'arméeelt ImpoMlble,et il n'eneat aucunementquestion.
8. Du moinslu (mitala dit (v. 381-387);
mataIine somblopas que
lo dieuloit vu d'uuauitdes combattant!.Kt dèslor«ia deucrlptloti,
toutebriKaRtequ'olleeut. M rapporteen rJalito a une int»rv«ntn>n
jutfwmMii BuwaW. qu'«aapMrauoadocelleduXIII*li-
<{utus dlUUru
uu
vra,l'oieldan ne |>rimdpanplut qu'auparavantune part elTeoliva
«UMlIlItt.
LIVRE XV J48
n la tète des Troyens, chasse les Achéens vainqueurs,
comble le fossé do leur camp sur un large espace et ren-
verse lo rempart. Tout est donc comme si ce rempart
n'avait jama<a existé, ce qui revient à dire que l'action
se raccorde ici à la situation décrite à la fin du onzième
livre, quand les Acheens, après avoir perdu le champ
do bataille, se réfugiaient auprès de leurs vaisseaux.
Là se termine véritablement l'épisode de l'intorven-
tiun de Poséidon commoncé au début du livre XIII, épi-
sode dont l'artilico d'ilbré forme le centre. Si nous nous
te représentons comme un ensemble, on lo détachant
du reste par la pensée, on no peut nier qu'il ne révèle
mie certaine unité fondamentale do conception; mais,
dans le développement, plusieurs rédactions successives
semblent s'être superposées ou mêlées. Le poète qui en
a conçu la première idée s'ost proposé évidemment do
rattacher son récit à celui du livre XII, dont il accepte
Ics données. Il a voulu introduire dans l'action générale
une péripétie inattendue, soit pour la rendre plus variée,
soit pour que la défaite dos Grecs fût interrompue par
quolquos succès partiels. Ses continuateurs ont enchéri
sur son idée. Malgré les disparates, lour oouvro com-
mune se distingue par certains caractères propres. Les
discours y sont fort abondants et souvent languissants:
ils remplissent un tiers du chant XIII et la moitié du
chant XIV. Le récit est médiocrement conduit'; mais
une imagination très br illante se déploie dans des scènes
isolées, plus descriptives que dramatiques, telle que
l'arrivée do Poséidon (XIII, 10-38), si admirée de Lon-
gin avec raison, Pombrasseinent deZsus et d'Hère sous
li' imago d'or (XIV, v. 340-3X1) ot qiinlquA» tiollott mm-

t. W.UhrltU{ltimlitrarm., l'roleg. p. 41),roiniinjuo,aprd*Hchm-


munit,•iu'autrâta ver*093dulivra Xl et la varaU91dulivre XV.U
ii'!ho|>muadon, »nnfl'A««antdu mur, qui Uhmuvancarl'«ollmiau
<|'i«rt>miU.
<|>»'i
144 CHAPITRE II. – ANALYSE DE L'ILIADE

(XIV, 392 et suiv)1. Les allusions à la légende


paraisons
d'Héraclès 2S0 et suiv.; XV, 23 et auiv.) sont un
(XIV,
curieux à relever, dénoter encore une
indice qui semble
fois l'influence de poésies contemporaines relatives à ce

sujet.
Passons sur deux morceaux de raccord
rapidement
suivent immédiatement. Le premier
(v. 367-591) qui
nous montre, à l'aide de vers généralement
(v. 367414)
Patrocle sortant do la tente d'Eurypylo à la
empruntés,
vue du désastre 'les Achéons et se rendant auprès d'A-
chille; c'est une nouvelle scène ajoutée à l'épisode qui
termine le livre XI, comme pour nous en rappeler lo
souvenir et préparer le rôle de Patrocle au livre XVIS.
c'est
Le second morceau (v. 413-391) est fort supérieur;
un beau récit de combat semble avoir pour but do
qui
remettre exactement encore los choses au point où
plus
les avait laissées le grand récit du livre XI; il est remar-
quable on effet qu'il so termine justement par le même
vers (v. 591, cf. xi, 5»5)*.

t. Hoffmann, Quacaliones Itomerkue, Ulauslhal, 1848, t. II, p. 333


Apparat ejusmodi fuisse bujus poetuo ingeniutu quod luxuriaret in
describoiidia rébus minoribus, quas suunnu cum eiegantiu oxomul,
velut initiam Ubri N et praaclarissimam illaui eomparalionom M 278
et quae leguntur Z384-40(1 at minus aplum fuisse hune pootatn ad ofû-
ciondum clarnm et eoucisum narratiouis progroasuin; pertinent ejuit
carminu ad id genus quod exiuiiu «ingulurmu partium, maxime iniiio-
rum. pulchrituJiuo et vi maj{i« lectoroa deloctat ijuaiu aequebili et
moilesto totlusnarrulioiiiH habilla atque tenore. Le critique croyait
à un autour unique uno étude plus attentive de ces trois livrox
semble avoir prouvé (ii'iflnitiveineut quo c'étuit là uno erreur (Voir
AmoiHflehUe, Appendice da livre XV,p. ilOet milvunt»); mSunmolua,
les reanemblance» «ignalfem «ont n'iolie».
8, l'atruclo, ni pr«»io a ta fin du livre XI, prend loi tout «on tno>|>«,
ut de i-liia 11a complàlomnnt oublia la contiuinniitn dont il ôIhHvliwt'gA
par Aolitlla (aoO-iOij. Voyez mur cm v«r* U«riii(iiiit, Opuif., t. V,
(•. «t.
a. Toutufûia carloluâttfiuntraillGtluuw »'ili« l«t il.Mitll« de na rdoit n»
l<»riualtotil «u*redu croire, tn»ii»u ici.fc «h« lévIttctltiHuiiiquo. Il «»••»
bl<>plitlrtt q»o ta pnétu ait uliH»A les frnuimmi« d'un mwton »*
LIVRE XVI i45

VI

Nous arrivons ainsi à la Patroclie, c'est-à-dire à la


principale péripétie de l'Iliade. Le début de cette partie
du poème est facile à reconnaître à partir du vers 892
du livre XV. Nous trouvons là, on effet, une sorte de
résumé des événements, qui n'a d'autre objet que de
bien déterminer la situation et d'on rappeler les don.
nées essentielles, au commencement d'un récit dont l'in-
térêt en dépend.
Les Troyens, sous la conduite d'Hector, se ruent sur
les vaisseaux. Ajax, que nous retrouvons ici dans le
premier rôle comme à la fin de la partie primitive du
XI0livre, les défend \aillamment. Superbe description
do combat, qui appartient à la plus belle manière ho-
mérique.
Les Acbéons semblent perdus, quand Patrocle intor-
cètlopour eux auprès d'Achille. 11 peint à son ami leur
tiisto situation, telle qu'elle était à la fin du livre Xlo,
ot sans faire la moindre allusion aux événements qui
ont suivi. Malgré le péril extrême, celui-ci refuse de
comhatlro lui-môme, mais il permet à Patrocle do se
revêtir de ses armes et do repousser les Troyens. Il
n'est que temps. Déjà Ajax est refoulé, sa lance est
toisée pur Hector, qui réussit même à mottro le feu a un
v;tissellu. Achille à cette vue presse Patrocle; il fait
nrinttr en hâto ses Myrmidona, et enfin, après une prière
Hiilitiinollo, les envoie au combat. L'arrivée do cette
massa d'hommes on rang* serrés clinugo la face dos
«Imwhh.L'incundio ont éteint, los Troyons soat éloignés

l><mdr»ducoluiqui formaiti>rln)llivomout
IhlinduclmntXI Apar-
!•<«tu»»fshw,
Uni..1» |* Mu, .j», |, 1()
(in,
146 CHAPITRE II. – ANALYSE DK I/ILIADE

des vaisseaux et bientôt forcés de repasser tumultueu-


sement le fossé du camp Rien de plus épique que la
peinture do cette déroute. Une fois le camp délivré,
Patrocle devrait s'arrêter, s'il obéissait à Achille. Mais
il veut achever sa victoire; il coupe la retraite à une par-
tie des fuyards et en fait un grand massacre. Là se
place l'épisode du Combat singulier de Patrocle et de
Sarpédon (v. 419-683), terminé par la mort de Sarpédon
et la fuite des Lyoiens. Ces Lycions du Xanthe semblent
étrangers aux chants primitifs de l'Iliade; il est donc
possible que le récit de ce combat singulier et de ses
suites ait été inséré après coup dans la Patroelie Si
on le laisse de côté, la série naturello des événomonts
n'est pas interrompue. Après avoir massacré les Troyens
dont il a coupé la retraite, Patrocle, tout à fait onivré par
le succès et par le sang, s'élance à la poursuite des autres.
Moment dramatique, puisqu'il décide do sa mort, comme
le poèto l'a fortoment marqué (v. 684 et suivants) En
poursuivant les Troyens, Patrocle atteint Hector dans
la plaine; il tue le conducteur de son char, Kébrionfes,
et une lutte furieuse s'engage autour du cadavre. L'in-
tervention d'Apollon donne la victoire a Hector. Patro-
cle, ù moitié désarmé par le dieu et blessé par Eupbor-

1. L'auteur de la Pativctie ignore le rempart; le camp pour lui est


entouré d'un simple fossé (v. 368. 315-6, 380, 397); oo qui semble prou-
ver que sa composition est antérieure à cette invention. Voilà pour-
quoi l'auteur de la Aàc ànixi\, qui voulait raccorder son œuvre à la foi»
au chant de VAttaut, ou figure le rempart, et à la Patrottit, ou il est
Inconnu, a da le faire détruire par Apollon à la An do «on récit (XV,
361-388).Cette grande et grosse construction disparaît donc aussi mer-
voUleusemeat qu'elle a iilé odlflAo.
2. Un y trouve d'ailleurs doux allusion» au livre XU (v, SI2 et 5.'i$(.
Sur les Lveiena méridionaux et leur rôle dans l'Iliade, voir Christ,
Pmkyiim., | 31. Le récit de la mort de Sar|iédon ont imité de IrA*
liréa do celui <U la mort d'IIoator ait XXII* livre.
8. Le vert* ilKft,oi'i Ion I. y clou» hoiiI nommé», a dn olra léa<\r«nt«nt
Mitxlindaprân l'IiiuBitlim de i'ôpiaoïio iirwimlmu.
LIVRES XVI-XVII U7
bos, est achevé par Hector et meurt en lui prédisant
qu'il sera vengé par Achillo.
La PatrocHe proprement dite est complète dans les
limites de ce récit. Elle se relie tout naturellement aux
parties les plus anciennes du poèmo, c'est-à-dire d'une
part à la Défaite des Achéens (livre XI) qui tient elle-
même au chant do la Querelle et d'autre part à la
Mort d'Hector (livre XXII). Elle présente d'ailleurs les
caractères que nous avons signalés comme propres à
cos chants, la simplicité de l'ordonnance, la clarté do la
progression, le jeu des passions •. Au contraire, olle est
on pleine contradiction avec l'Ambassade et cette con-
tradiction repose sur une conception différente du ca-
ractère d'Achille. Dans l'Ambassade, Achille fait peu de
cas dos satisfactions matérielles qui lui sont offorles
il a été offensé, et il estime quo cotte offense est irré-
parable. Ici, au contraire, sa préoccupation principale
est d'amener les Achéens à composition. S'il permet
à l'atroclo do combattre, ce n'est pas qu'il ait pitié
il'oux, il veut simplement sauver ses propres vaisseaux
(v. 80-82). Du reste, il recommande à son ami do no
pas pousser trop loin sos succès, afin quo les Achéens

1. Toutefois cette liaison n'est pas absolument exacte. Car au Uvre


Xl (v. 84.86) il est midi; et au chant XVI (v. 177), après tant d'événe-
ments intermédiaires, le milieu du jour vient seulement d'être dépassé.
Cela est très cboi{uaQt dans le poème actuel, où tant de choses arrivent
uittro los deux moments ainsi indiqués mais, même en rapprochant
la l'atrocliede la Défaite des Achéens,l'Inexactitude subsisterait encore.
On pont admettre quo le passade du en. XVI Il Hà Interpolé par un
rhapsode qui avatt oublié le chant XI.
ï. U n'y a pas lieu par conséquent de H'arrdter à de très légères par-
ticularité» telle* que l'upostruphe narrative du poète A son héros (v.
-U Tàv ïi î*«p«j«m^uv rposlyr, ll«TpowXêt« tnntO. Cf. v. 58»,G»3,71*
W.Hli>, 84!1|,H peut arriver A uit poéto d'adopter un jour un procédé
•1"en K.uir» tit .l'y renoncer annuité. D'une manière générale, la /'«/.«•
ont lu plu» luiiytit! dm put Huit primitive* do l'IUud*. La pott* y
intorvtAiit plim «(u'ullIoitM; nmU cola peut tenir ù)n Hyiii|mllil« tra*
ma<|u'il Apt.tuvM|t.tnr mou héros et A la trlito rtostiiula du oslul-al.
148 CHAPITRE II. ANALYSE DE L'ILIADE

aient besoin do lui et qu'ils essaient do le Héclur par


des présents (v. 83-86); chose inconcevable, si ces pré-
sents lui ont été déjà offerts et s'il les a formellement
refusés Quant à la relation do la Patroclie avec la
Mort d'Hector, elle est difficile à déterminer. La scène
de la mort de Patrocle rappelle de très près colle de la
mort d'Hector, à laquelle en outre elle fait directement
allusion. On peut se demander on les comparant si la
Patroclie n'a pas été composée après la Mort d'Hector.
Cela n'empêcherait d'ailleurs aucunement qu'elle fut
l'œuvre du même poète et qu'elle ait été comprise par
lui dans la série des chants primitifs qui ont constitué
le noyau de YIliade. C'est là en somme l'opinion la plus
vraisemblable, bien qu'elle ne s'impose pas, nous lu
reconnaissons, ave^uno entière évidence.
Le XVII»livre roule tout entier sur les combats livrés
autour du corps do Patroclo. On conçoit par conséquent
qu'il soit regardé comme indispensable à l'action par
ceux qui voient dans l'Iliade primitive un poème con-
tinu. Patrocle tué, il faut bien, si le récit ne doit subir
aucune interruption, que nous apprenions comment
son corps a été rendu à Achillo. Mais si l'on écarte cette
idée systématique, le jugement sera tout différent. Mal-
gré de beaux passages, lo récit est long, confus ot mo-
notone peu ou point d'invention, pas une situation
vraiment dramatique. C'est un va-et-vient, au milieu
duquel abondent les rémiiiisconces ou les emprunt»
directs, le XIe livre étant particulièrement mis à con-
tribution. Chercher dans cotte composition los parcollu»

t. Il «it vrai que d'imlro part Umv. «l-«:i«nmblimtfiltre allusion 4


ce (|ii'Ar.l.lliaa dit du» mVAmbanmle (IX,OKIMIH'J), Je croit»ij.io l'iillu-
nIoiiont |iur»iu«iilnpparaiite."K»r,vmi v. 01 hIkuIAu« • »">'"BIUH A
««!.»*»(« ». <V<u4 l'âutuur du VAiuluuiulenui n'ont Houvoim<\«<«
|iuhhh(joet (|iit h mU •Un*lit U«mM«tl'Afllilll»)ii«tan.0iitI* }itmi^<> >t<
lui «mil uliriliuétiici.
LIVRE XVIII 149

disporsées d'un récit primitif qui aurait disparu peu à


peu sous les surcharges est une tentative purement t
chimérique. Noua le considérons dans son ensemble
comme un do ces développements tardifs qui sont venus
s'ajouter avec plus ou moins de succès au corps primitif
de l'Iliade. Le dessein principal de son auteur ou de ses
auteurs est d'ailleurs visible on a voulu compléter la
Pntroelie ot préparer certaines parties des chants sui-
vants, qui, à vrai dire, n'avaient aucun besoin de cette
préparation.

VII

Le nom d'Achilléide, qui n'a point de valeur histori-


que. est une dénomination commode, inventée par Lacli-
mann, pour désigner les derniers chants de l'Iliade l
Achille en effet los remplit tout entiers. Par là, ils for-
ment un groupe; mais cela ne veut pas dire qu'ils aient
été créés ensemble, ni qu'ils soient l'œuvre du môme
poète.
Distinguons d'abord dans ce groupe les livres XVIII1
et XIX, qui en forment comme l'introduction.
Lo début du livre XVIII s'offre à nous comme la fin
du récit précédent; mais il est visible qu'il est bien
plutôt le prélude do l'épisode principal qui • suivre,
c'est-à-dire do la Fabrication des armes. Antiloquo ap-
[uirto à Achille la nouvelle de la mort de Patroclo.
Achille est d'abord commo écrasé par la violence de m»
ilouldiir; mm désespoir attira hors des profondeurs do
la m«r Thétis et son cortège do Néréidea. Insontûhln
«uvitoiiNuliUiiuiHot aux «rnintott do m more, lo héros
f.i.iiimmmt
l'appliquât!Aun((«HtiliimiaiiioiU
quirâvuiii)&n«»nrà*
»tu tlMNM XVUUttlii.
»W^ QHAPI5RK «, – A^ALYÔR 1VR t'IUABB
ne songe qu'à venger son ami, et par conséquent il
renonce implicitement à sa uolèro contre lea Achéens
une nouvelle passion prend dans son cœur la place da
l'ancienne. Thétis alors promet à son liU des armes
pour remplacer celles qu'Hector a prises à Patrocle, et
cette promesse est évidemment l'objet principal de la
scène, qui se relie ainsi âtroitoment à tout l'épisode de
la Fabricationdes amies. Quefaut-il d'ailleurs en penser?
L'énumération des Néréides, leur rassemblement dans
la grotto do Thétis, leur arrivée en long cortège auprès
de la tente d'Achille, leurs pleurs, leur départ, tout
cela est d'un goùt plus descriptif quo la vieille poésie
homérique. tin revanche les sentimenta d'Achille sont
peints avec force et grandeur; son désespoir et son dé-
vouomont passionné à l'ami qu'il a perdu noua touchent
profondément; et lorsque, après lo départ do Thétis, il
s'avance au bord du fossé sur l'ordre d'Iris et arrête
par son cri la poursuite des Troyens qui voûtent arra.
cher aux Achéens le corps de Patroclo, l'invention est
saisissante. Aussi a-t-on essayé de dégager dans cette
première partie du dix-huitième livro les éléments an-
ciens des additions postérieures mais cola n'a pu être
fait encore d'une manière satisfaisante, et il parait plus
naturel, quant à présent, do la considérer comme uu
tout, digne de figurer à côté des beaux morceaux du
poème. – Cedébut du XVIIIelivre forme donc un ma-
gnilique commencement de drame, dont Eschyle profi-
tera un jour; mais aussitôt après, l'action se divise
d'une manière fâcheuse; plus d'unité ni de progrès au
lieu d'une construction simple et grande en larges as-
sises, nous avons sous les yeux un agencement ingé.
nieux de petits matériaux. Deux scènes parallèles se
succèdent d'une part ¥ Assembléenocturne des Troycns

t, Voirl'éditiondeW. Christ.
WTwrxvnr l isi
(v. 343-313), où Polydamas consoillo do rentrer dans
Troio, tandis qu'Hector persiste à vouloir attaquer les
vaisseaux dès que lu jour reparaîtra; d'autre part los
Honneursfunèbres rendus pondant la mémo nuit au
oorpsdo I'atroolo par Achille et les Myrmidons(v. 814-
308).L'une et l'autre do ces deux scènes trahissont une
origine récente. La première Bomble avoir été faite
d'après quelques paroles d'Hector au vingt.deuxièmo
livre (v. 100-104);la secondeest un simplecomplément,
assezinutile par lut-màme, mais qui a du sa naissanco
il un besoin do symétrie. 11fallait que les Achéons,
aiinmo los Troyons, tissent quelquo chose pendant cotte
nuit. Épisodes sur épisodes toute la secondo moitié
du XVIII»livro ost romplie par lo récit de la visito do
Thétis à Héphaistos, ot par la bollo description des ar-
mes que lo dieu forgo pour le héros. Dans l'antiquité
ditjù, Zénndote, frappé do voir combien la description
du houclierétait inutile à l'action, la considérait comme
une addition au toxto primitif On a remarqué on ou-
tre quo toute cotte description semble dénoter un son.
timent de l'art plastique plus avancé que celui dont
témoignent les autres parties do l'Iliade* que, com-
paréoaux parties primitives du poème, eilo trahit un
goût moins aévère et un art plus épisodique; qu'on

i. ScoUe
duvers483.
t. Sur la valellr artistique de cette description. voir le chapitre 31 de
l'ouvrage dlielbig sur l'Épopée homérique. L'auteur en a très bien
montré le vrai caractère. Le poète ne décrit pas une œuvre d'art
réelle; il en compose une de sa façon, mais en s'inspirant librement
de ce qu'il a pu voir, particulièrement des vases en métal d'impor-
tation phénicienne ou des imitations grcques de ces vases. Je crois
toutefois que Helbig iui attribue une part d'invention trop grande.
Pour que le poète composât si largement, il (allait, si je ne me trompe,
que l'art plastique eût déjà produit non seulement des scène» iso-
lées, mais des essais de composition, Aproprement parler. Voilà pour-
quoi il me parait impossible d'attribuer à ce morceau un Age très re-
culé.
-te*cnrenTB«^r«-^K»wt*-wt-ii*itii*©«- –
et de «'expri-
croit y sentir déjà les manières de penser
mer qui domineront dans VOdyuée, Tout cela est vrai;
mais en réalité, c'est sans doute l'épisode de Thétis et
entier faut considérer comme
diléphaistos tout qu'il
un complément plus ou moina tardif. H n'est devenu
nécessaire en effet qu'au temps où les chants primitifs
ont été constitués à l'état do poèmo. Il a fallu expli-
de la Mort
quer alors comment Achille, dans le chant
ttfhclor, était rovetu d'armes divinos et cette expli-
cation, que le publio primitif ne demandait pas parco
qu'il la trouvait dana la légendo, on a pris plaisir s la
mettre en forme d'épitiode dans le poèmo lui-môme.
Il n'y a dans tout le dix-neuvième livre qu'une scène
vraiment utile à l'action générale du poèmo c'est cette
de la Réconciliation d Achilleet dt.Agammnon. Tout le
reato est vido ou rempli de détails sans intérêt. Nous
voyons Tliétis intervenir ollo-mômo pour éloigner les
mouches du cadavre de l'atroclo petite besogne pour
une déesse. Puis, après la réconciliation, le temps ao
à
passe discutor si l'on prendra lo repas, oui ou non,
avant de combattre. Sur ce sujet un débat très long n
lieu Ulysse fait tout un discours plein do sentences
généralos finalement, on décide qu'il faut manger pour
mieux combattre. Achillo soul refuse de prendre aucunn
nourriture. En vain on s'efforco de le faire changer
d'avis; il faut qu'Athèné elle-même intervienne pour
le nourrir d'ambroisie à son insu. Rien n'est moins ho-
ces inventions. Ala On seulement, le récit
mérique que
se relève tout à coup, lorsque lo poète nous montre
Achille s'armant, plein de colère, pour aller chercher
i. XXII,r. 316.Il se pourraitbien«oui quece t«p»qui manque
dansquelquesmanuscrits fat une Interpolation. Dansc«cas,l'épi-
«odôdeThôtiset d'IIéphaiatos et dela fabrication desarma serait
tout simplement nue de cesinvention»merveilleuses qui onttté
aux chanta primitifs, l orsque ceux-ci commencèrent ù
surajoutées
paraîtretropsimples.
IJEVSK XIX IW
ot tuor Hector, malgré la prophétie olïrayante do son
oltovalXanthoa doué pour un instant d* la parole. En
si.tumo,le contre de ce livre, c'est la RrconciHation,Ce
morcoau pourrait être regardé comme plus ancien
que
I» reste, à condition d'admettre que le disooura d'Aga-
Miuiiinonait été largement interpolé Maisfaut-il l'at-
trilmor à l'auteur môme de la Querelle Si l'Iliade a été
ditsl'origine un poèmo continu, une seèno do réconci-
liation y était, dit-on, nécessaire, et c'est pourquoi les
partisans de cette opinion considèrent généralomout
toile quo nous possédons comme un débris do la scène
primitive. A vrai dire, cette prétendue nécessité d'une
réconciliationest tout arbitrairo. Achilloa bien
envoyé
l'atrocle au combat sans consulter personne. Rien ne
l'oinuôcherait, ce semblo, d'y courir maintenant de lui-
im'ino avec ses soldats, sans se concertor avec
Aga-
iticinnou. Et en fait, il agira dans les livres suivants
commes'il était soul, et la réconciliation n'aura aucun
t'Ifot appréciablo sur les événements. Il est donc bion
possiblequ'elle n'ait été imaginée qu'on un temps où le
caractère primitif d'Achille s'est adouci et où des mœurs
jtlus délicates ont rendu désirable cet oubli mutuel dos
injures. Mais, en outre, dans la scène mémo do la ré.
conciliation, le personnage d'Acliillon'est certainement
pas celui que nous attendons. On a peine à croire que
l'autour de la Querelle l'eût représenté si apaisé et que
In nouvelle passion puisque c'est elle qui dompte
l'ancienne ne se fût pas exprimée plus fortement
dans son discours. Toute la scène des
présents et des
Hcnnonts,qui suit la réconciliation, est en rapport étroit
avec celle de l'Ambassadedu livre IX. Toutefoisil est
y
1.Il faudraiten retranchertoutela légendedela naissanced'Hé-
raclès(v.91-136). Nousavons tu an livreXVcoo.èlenles lé.
gendesd'Héraelésavaienteudéjà d'influence
sur les iuterpolalioas
d8
l'JJiade.
154 Cn&PITRKII- ANALYSE
DB1,'IUADB
parlé do l'ambassade comme si elle avait eu lieu la veille
(v. IIS et 195), tandis que d'après le poème elle a lieu
vilectivement l'avant-vciUo, Ce détail indique peut-âlro
qu'au moment où la Hécancitiation a été composée,
Ylliuden'était pas encore complètement formée et que
pur suite la chronologio des événements n'y était pan
fixéecommuelle l'olt aujourd'hui.
Nous voici au livre XX; ici commence le combat qui
doit ao torminer par la mort d'Hector. biais au début (v.
1-74),nous aasiatouaà une assemblée générale dos dieux,
qui, sur l'avis du Zeus, se partagent entre les adversai-
res et descendant dans la plaine, où bientôt ils prendront
part aux combats. Ce morceau est visiblement dostiné
à préparer la Théomaehiedu livre suivant, et par consé-
quant ce que noua aurons a dire do l'origino de cet épi-
sode n'appliquera également taces soixante-quatorze
vers. Suivonadoncl'action AchillecliorchoHector Apol-
lon excite contre lui Énée, et do là un combat singulier
qui remplit la plus grande partie du livre (v. 75-382).
Ce récit, a n'on pas douter, est relativement récent. Ou-•
tre qu'il renferme donombreuses imitations, il n'est rien
moins que dramatique; il altoro te caractère d'Achille,
il arrête l'action, et l'abus dos discours y est manifeste.
Notons aussi un emploi du surnaturel bien moins sim-
ple et bien plus éloigné de la vraisemblance que dans
les parties anciennes do l'Iliade1. L'intention do l'au-
tour semble avoir été de grandir le rôle d'Énée, et bien
loin quo la généalogie de ce héros nous fasse l'offeld'une
interpolation, conformément à une opinion assez com-

1.Voirau t. 335dequellemanièrePoséidon sauveÉuée.– CbrUI.


Mali*carmiiia.Proie»,p. 27 AoneaecertamencnmAchilleIllepi-
diMimum etexlaciniisallorumcarminura,atqueeU*mejuadem 11-
= 132-433)
bri (801-208 miteraeontutum,si quodadditamentumIlit-
die.divinoHomerlioganioindigoumest. ut vertHomerum, si hoi
quoquo v enuefeciasoi.
iluruiîUtièô e
âlcsr«sr tc.
LIVR8S XX ET XX! tW
ni une, nous serions plutôt tenté d'y voir la raison d'e-
tro de tout l'épisode. II n'y a en somtno que la Ondo
eu vingtième livre (v. 381-503)qui puisse sembler au
premier «bordappartenir au récit primitif. Le pocle nous
y montre Achille chassant devant lui lafouledes Troyons
qu'il massacre et rencontrant enlin puur lit première
fois Hector, qui est dérobé à sos coups par Apollon, Mai»
ilaua co morceau mémo, le principat épisode, c'est-u-
direle combat d'Achille et d'Hector, est fait d'imitations,
et il en est do mémo de la doscriptirm finale qui nous
fuitvoir le char d'Achille écrasant les mortset tout rougi
dus&ug.tËnoutre, le Merveilleux y présente le même
caractère d'invraisemblance inutile et d'exagération que
dansle morcoau precédoul1. Nous serions porté a croire
en conséquence que cette partie du récit a été ajoutée
au combat d' Achilloet d'Éuoo comme introduction aux
scènes suivantes.
Lu Combatpris du //etiue (livre XXI)fait suite en oflbt
d'une manière immédiate à cotte description. Achille
porteç>ot là le carnage sur les bords du Xantho otdans
lu lit mémo du flouve. Il tuo le Thracu
Astéropào. Le
Jlouvoalors s'irrite contre lui, ut commeAchillole brave,
il cltorchoà l'engloutir soussos eaux soulevées*.Achillo
fuit; le Xanthe lo poursuit; bientôt mémo, il appello à
sonaide le Simoïs: les deux fleuves débordent, inondent
la plaine, roulent les cadavres et les armes. Achillo
pé-
rirait sans l'assistance des dieux; mais Héphaistos, sur
l'ordre d'Hère, vientà son secours. Ses feux dessèchent
les eaux débordées. L'embrasement arrète l'inondation
1.Le traitlancépar Hectorest détournépar le souffled'Athèné,
tandisqu'au V livre,c'étaitavecla mainque ladéesseécartaitde
Diouiede la lanced'Art»(t. 853);et de plusle Irait ainsidétourné
revienten arriéreà son point de départ(v.437-U1). Ceaontlà des
indices d'ungoûttortdifférent.
*• H y a plusieurs difficultés sérieuses dans cette
b!.>Avoir Mi rem:mi6:. partie, qui sent-
156 OH&PITHK Il. AKALYSB DK L'ILUBX
et la rofoulo. Enfin le Xanlho demande grâce, et tout
t>'apaise.Rien n'est plus célèbre que ce récit: c'est l'œu-
vre d'un poète d'un» grande et brillante imaginatiuu,
en qui les qualités dramatiques s'unissent aux qualités
descriptives d'uno manière remarquable mais si l'on
veut y trouver lo caractère homérique, il faut changer lu
sens do ce mot, Ce qui caractérise essentiellement l'art
homérique, toi qu'il nous ost apparu déjà dans le chant
de la Querelle, dans les Exploits d'Agamenmon,dans la
Patroclie, et ailleurs, c'est, noua l'avons dit, la grandeur
del'elfet associéeà l'extrême simplicité dea moyona.Or,
dana la lutte d'Achille et du Xanthe, c'est le contraire
qui nous frappe. l/olfol est grand, mais il est obtenu
par doa moyens extraordinaires. Faire sortir un fleuve
de son lit, puis, comme ai cola mêmo était insuffisant, en
appeler un second à son aide, déchaîner un incendie à
travers une plaine et nous la monlror tout entière eu
feu, mettre on lutte doux éléments, en un mot boule-
verser tout pour un seul homme qu'une simple vaguo
suffisait à engloutir, c'est le fait d'un poète à qui rien
no coûte, pourvu qu'il étonne et qu'il effraye. A ce mor-
ceau succède l'épisode appelé proprement Combatdes
dieux (v. 383*585),qui ost rejeté preaquo unanimement
par la critique. Sana raison, les dieux des partia enne-
mis se provoquent deux à deux, et ces défis n'aboutissent
qu'à des échangos de paroles ou à des rencontres qui
semblent à peine sérieuses. Nulle part, on peut le dire,
l'interpolation n'est plus évidente que là. En comparant
ce morceau au précédent, il semble naturel do penser
qu'il a dû être composé antérieurement et que le com-
bat d'IIéphaistos et du Xantbo est simplement un bril-
lant épisode ajouté après coup à la pauvre Théomaehie
qui existait déjà; à moins que cello-ci au contraire n'ait
été composée pour encadrer cet épisode.
Immédiatement après lecombat des dieux, commence
h+~
UVREXXII 157
(au vers 836) lu sublime récit de la Mort Jllcctor
qui
comprend, avec la fin de ce livre, le livro suivant tout
entier. Tandis que lesTroyonsôperdus rentrent en
fuule
par les portes de la ville, ouvertes aux fuyards sur l'or-
dre do Friara, une ruse d'Apollon
éloiguo pour un ina-
titut Achille qui t'attache à la poursuite d'un vain fun-
lonut. Hector, seul entre los Troyons, s'aricio mi
pied
.Immwi, et l'attend (t. XXII, S). En vain, du haut du
ivmpui, son père et sa mbra lo supplient tour à tuur
il» rentrer: il reste sourd à lours appels
déchirants, dé-
«idAù combattre. Mais voici qu'Acliillo para», et soudain
»w frayeur irrésistible le saisit. H fuit,
poursuivi
mn adversaire, et le poote noua fait assister toutes par les
émotions du cette course ardonte dont la vio d'Hector «si
hsiijou. Rien de plus beau dans tuut lo poômo. Zeus
abniidoniio lu malhuuroux Hueturasa destinée: ulors
Aihftné arrête Achille, puis ollo vient
auprès d'Hector
sous les traits do son froro
Ueipholn» et lui prauaile
<lotenir lôteà celui qui lo poursuit. Los deux
ennemis
S.111Idonc faco à face. Le combat
s'engage. Hector, trahi
par lus dieux, est vaincu «t tombe, lu gorgo peroiio, mais
vivant encore II prie Achille do rospocter du moins sou
«urps, du lo rondre aux siens après sa mort; Achille,
impitoyable, achève le vaincu on l'insultant, et Hector
meurt, non sans prédire à son cruel vainqueur
aussi tombora bientôt. Aussitôt, que lui
pondant que les Achéeiis
so réjouissent en chantant le péan autour du cadavre
du leur terrible ennemi, le poète,
par un contraste aussi
simple qu'émouvant, nous montre la douleur navrante
«lu vieux Priam, cello
d'Hécube, et surtout le désespoir
et loslamentations loucliantesd'Andromaquo». La beauté

1. On admetgénéralementaujourd'huique ces lamentations


•».grossiespar lVuMilioi> ont
d'uneaorte de lieucommunsur le sort de
l'orphelin,morceau«.ntentieuxet d'ailleursfort intéressant,maisqui
..0posaitpan (ivuroir,« rapporterau lilsd'Ilector.
158 CHAPITRE H- – ÀrUL*8K DK L'ILIADE
et la
incomparable do co long récit est dans la vérité
force dos sontimonta, dans la variété des péripéties qui
naissent sans apprêt de la auito naturollo des événe-
ments, dans I» manière puissante dont le poète fait va.
loir les granùoa situations dramatiques et marque les
le
phases principales de l'action. C'osl le chant plus pa-
thétique de VIHade,et il n'en est aucun qui porto à un
distinctifs des
plus haut degré les caractères parties pri-
mitives. Commedans te chant de la Querelle, te poète »«
contente du plus petit nombre possible de personnages
il lui suffit de deux hommes qu'il met face à face pour
lo drame le plus
composer et dérouler sous noa yeux
émouvant et le plus rempli •. Corécit do laMort<t Hector
est visiblemonllo noyau des derniers chants, et les par-
ties suivantes, c'est-à-dire la iln du poème, do même que
les parties précédentes, semblent y avoir été ajoutées
postérieurement. éten-
Le XXU1* livro se compose do doux morceaux
dus. Le premier (v. 1-250) est le récit des funéraillos
Ce qui manque lo plus à ce récit, c'est la
de Patrocle.
lo caractère essentiellement
grundour, par conséquent
Tout y est décrit avec convenance, los son-
homérique.
timonls comme les actions, sans que lo poèto toute-
«'oublier lui-même, ni s'élever au.
fois semble jamais
do «on art. Le court du message d'Iris
dessus épisode

1 Les quelque» allusions, nulles ou apparente», qui, dans te XXII'


livre, ae rapportent &diverses parties de l'Iliade, ne prouvent rien
contre l'antériorité de ce chant. Les ven 48-52ont pu étre introduite
après coup, lorsque Vlliade fat complète, pour rappeler la mort de
et de Polydore; mais il ne me parait pas impossible non plus
Lycaon au-
qu'ici comme ailleurs l'allusion apparente ait précédé le passage
se lui ait donné naissance. Il en est de
quel elle parait rapporter et
même de* vers 100-103,qat comblent viaer la Mène da XVIII» livra
où figure Polydamas; cette scène, dans le récit où elle est interca-
lée, ne tient A rien; n'est-il p88 vraisemblable qu'elle a été faite âpre*
semblent aujourd'hui
«m»^ d'après las vers de la Horl d'Hector qui
destinés à la rappeler?
uv«* xxm «9^
auprès dos vents, qui tardent à venir allumer la flamme
du bûcher de Patrocle, est
caractéristique do cotte ma-
nière; la poésie n'y sort pas naturellement des
mais l'autour s'efforce do les orner chuses
pour les rendre poé-
tiques. Au récit des funémillos proprement dites fait
suite colui des jeux funèbres célébrés
par Achille on
l'honneur de Patrocle (v.
257:897). Ce second morceau
du X\II- livre a été jugé par
quolquos critiques très
supôneur au premier «. Il renferme en offet do réelles
Imnutôsdans sa première partie, mais l'ordonnance
non est rien moins que satisfaisante, Le nous dé-
crit successivement huit jeux différonts, puète est
L'attention se fatigue, «l il en a tollomontcoqui trop.
conscionce
lui-même,qu'il sent biontôt le besoin do se hâter La »
course des chars eat seule racontée en
détail, avec
d'ingénieuses péripéties qui la rendent très
Mai»,ensuite, lu narratour passe rapidement dramatique
sur le pu.
gilat,lalulto, la courao à pied, le combat singulior, lo
jou dit disque, lo tir à l'arc et lo concours dujavelot 1.
Amidésir d'abréger ost particulièrement sensible
lo léett do la lutte, dont il éludo la dornièro dans
partie au
moyend'un artifice Achillodonne des prix égaux aux
doux rivaux, Ajax et
Ulysso, et metfin à tour combat
« altti que d'autres Achéens
puissent aussi concourir »
(v.737). Cotte préoccupation d'ôtro
de sacrifierles complot au risque
n rien assurémentéléments dramatiquesdu développement
d'homériqueJ.
t. Bergk, Grieçh. Hier., 1. 1, 639.
p.
2. il,°8î,i *ral8emW»We trois
que de ces jeux, le comtat singulier,
le jeu du disque, le tir à l'are, ont été ajoutés après
des deux pasMge8 où Achille coup. Cela résulte
(v. 621-623) et Nestor (v. 634-640) ne
monlioDnent que cinq jeux (Lachmann, Betraehl..
p. 80. et Leli» De
i'iuaT" tff hOme>iC' p. *24)- M8ls cette addition
critique subsiste et n'est presque pas atténuée. aupprimée, la
3. Je n'insiste pas ici sur d'autres
arguments l'on donne ordi-
nairement pour prouver que cette description desque
jeux est moins an-
cumneque les parties primitives de l'/fi«fc.On fait
remarquer par exem-
tffiT~ CHAPITRE 1T. -» AHALY9B PB L'1UÀP<

L'objot du vîngt-quatrièmo livre, qui termine l'Iliade,


c'est le Rachat dit corps d Hector fExwjo; Xvcp*). Les
dioux prennent d'Hector de sépulture. Zeus
pitié privé
fait venir Thèlis et la charge de préparer Achille à ren-
dre le corps ttu son ennemi vaincu. De son côté, il en-
voiolris au vieux Priant pour lo décider à allor lui-mémo
demander à Achillo le cadavre de son (ils. Priam part
la nuit, malgré les prières d'Hécubo. Grâce à l'assis-
tance d'Hermès qui viont à lui, sans se laisser recunnai.
tro, il pénètre dans le camp dos Crocs et arrive jusqu'à
la toute d'Achille, H se jette à ses pieds, et dans une
scène adinirublo réussit à le fléchir. Tout est boau dans
co récit justement célèbre. Achille fait laver le corps
d'Hjctor ot donne à Priant l'hospitalité sous sa tente.
Mais avant le jour, Priam, sous la conduite dilermfcs,
le et rentre dans Troie. Là, il assemble
qiiillo camp
tout lo peuple pour pleurer le glorieux guerrier toinM
sous tes coups d'Achille. Au iniliou des fouîmes, Andro-
Uécube, HJlèno se répandent successiveiuoul
maque,
en plaintes touchantes t. La forme symétrique de ces

pie que los héros qui prennent part aux joux, Agituiemnon sont et Diomé>k
notamment, out été bloaaés tout récemment et qu'ils «o depuis
lors abatenus du combat à plus forte raison doivent-ils être burs d'e-
tat do se mêler aux jeux. Ce sont la dos raisons do stricte vraisem-
blance qui ont. je crois, peu de valeur en tout état du cause, et qui n'eu
auraient aucune et ce chant avait été originairement indépendant,
bien que rattaché A la série. Ce qui eat plus significatif, c'est le roto
important d'Ëuméle, fils d'Admète, et d'Êpéios, constructeur du che-
val de bois, tous deux inconnu dans l'Iliade. saut dans le Catahgtf-
t. On a considéré ces plaintes comme une addition postérieur*!
(Selbel, Die Klag* «m Hector, p. 37 et suiv. Cf. Christ, Protegom., p
87). Rien ne me parait moins vraisemblable. Nécessaires la propor-
tion du développement, elles sont parfaitement dans le ton général
du XXIV» livre. On dit que les aêdes ou chanteurs spéciaux des fu-
nérailles sont qualifiés d'i(£pxou; (Y. 161), et que néanmoins, à propos
d'Andromaque, d'Héeabe. d'Hélène, noua voyons employés les ver-
bes t,nt (v. 753). éRpxe (v. 747), tïfy>x«encore (v. 731), ce qui impliqtw
contradiction. L'objection me semble de peu de valeur. Les aèdes do
profession peuveut commencer par une plainte générale, un threne,
LIVRExuv 161
plaintes, qu'on a exagérée en voulant les réduire en
strophes est remarquable et heureusement appro-
priée à la monotonie naturelle de ladouleur. On célèbre
les funérailles d'Hector, et c'est par cette scène d'une
noble triatesase que s'achève le poème.
Govingt-quatrième livre constitue un ensemble dont
l'unité no parait pas douteuse. La scène entre Priam et
Achilleon est le centro; ce qui précède on forme l'in-
troduction, et ce qui suit on est le dénoùment naturel.
Il y a quelque lentour dans la première partie et los
pursonnagosy sont faiblement caractérisés, mais tout
lu livre plait par la délicatesse et la douceur dos senti-
monts, et lorsque le poète mot Priam en présence d'A-
chille, il atteint sans effort au pathétique le plus su.
Mime.Malgré cela, il parait difficile de l'identifier avec
l'autour du viugt-douxièmo chant et des parties les
plus anciennes do l'Iliade. On a remarqué souvont
combienlo rôle d'Ilormès, insignifiant dans le reste du
poème et considérable au contraire dans l'Odyssée,
prend d'importance dans ce récit du Rachat d'Hector.
C'ust là une observation qui a sa valeur, bien qu'après
tout cette innovation ne soit pas absolument inexplica-
ble, même dansl'hypothèso d'un poète unique. Maislos
indices tirés des caractères littéraires nous semblent
plus décisifs. Le ton général est plus voisin de celui
do l'Odysséeque de celui des parties anciennes do 17-
liade. De nombreuses oxpressions sont même emprun-
tées à tello ou telle partie de ce poème D'ailleurs tout
auquelrêpondlecri de douleurdes femmes;puischacunedes pa-
renteslesplusrapprochées commence à son-tour
unelamentation
par-
ticulière,
à laquellerépondencorelemêmecri({niai <mvix<mo
fuval-
«c).Lesdeuxchosesne«'excluent pas.
1.Kœchly, Optoc. phU., II, p. 65.
2. Christ. Wad. carm., Prêt, p. S*. It fout tain le travail de
rap-
prochement soi-méme, à l'aide des renvois notés an bas des pages.
poar constater combSôn ce XXIV* livre eat iésllewéiil wiaiu <1«VO-
duate.
Hial.
d« I» Lilt. Onoqm. – T. I. Ht
les CHAPITRB II. – ANALYSE DK L'ILUDB

ce qui précèdo l'action principale, o'ost -à-direla scène


du conseil des dieux et la partie du récit relative à
Thétis, révèle un imitateur, qui, à vrai dire, semble
môme un pou embarrassé do ses personnagos et ne
réussit que médiocrement à leur donner un rôle digne
d'eux 1.L'idée du vingt, quatrième livre a dû naître du
passage du vingt-deuxième, ouPriam gémit sur la mort
de son Dis et annonce, dans son désespoir, l'intention
d'aller redemander son corps à Achille. Un poète d'un
noblo talent a développé cotte donnée ot en a fait le
dénoùment du poème. Moinsoriginal et moine puissant
que l'auteur des chants primitifs, il a su s'inspirer dos
exemples de, son grand devancier et emprunter quel-
quo chose dosa poésie, on y mêlant ce qu'il y avait dans
sa propre nature de plus délicat et de plus tendre.

VIII t

Résumons-nous. Da l'analyse qui précède ressortent


certaines observations essentielles dont nous aurons
à tenir compte on expliquant la formation de l'Iliade.
Voiciles principales
1° Un petit nombro seulement de parties du poème
sont primitives et portent la marque d'une origine
commune.
2° Si l'on détache ces parties de celles qui les entou-
rent aujourd'hui, on remarque immédiatement que
d'entre elles – et ce sont les principa-
quelques-unes
sans former un poème continu, constituent du
le^
1. Noter aussi les différences de versification. Christ, Melrik d.
Grieehen und BBtner, 2» éd.. p. 166 Dass aueb zwiseben den einsel-
nen Gesangen des Homer ein grosser Unterachied in der Knnst des
Versbaues waltet, wird sien jedem leieht ergeben, der nur einmal die
malodiseses Ver» der M3«« nnd der Jlpe&fe mit den ungelenken
Rhythmen der Afcpa "Extopos verglicben hat.
CONCLUSIONS V$&
moins une série do chants liés par l'ordre dos événe-
ments et par le développement d'une même situation.
Cosont la Querelle (1. I), tes Exploits dAgamemnon
ou la Défaite du Achéem (1. XI), la Patroelie (1. XVI avec
quolquo8partiesadjaccntos),etla Mort d Hector (I. XXII).
Ces chants sont de telle nature qu'ils pouvaiont être
récités isolément, sans qu'il manquât rien d'ossentiel
aux auditeurs, los événements intermédiaires étant ou
superflus, ou suffisamment expliqués par quelques vers
d'introduction qui ont disparu plus tard, ou enfin connus
par la légonde. A coté do ces chants, s'en trouvent
quelques autres, qui leur rossoinblent plus ou moins et
qui no leur sont pas tous inférieurs on mérite, mais dont
la placo dans la série n'est pas aussi nettement mar-
quée par la nécessité même du développement drama-
tique. Cesont ha Exploits de Diomède (1. V), les Adieux
dllector et dAndromaque (fin du livre VI), l'Ambassade
(livre IX sous sa forme primitive), et peut-être encore
quelques autres morceaux (comme par exemple los belles
parties du livre It, la scène d'Hector chez Paris au
livre VI, etc.), sur l'origine desquols il est difficile do se
prononcer aujourd'hui.
3° Les autres parties du poème sont presque certai-
nement dues à divers poètes. Elles ont été ajoutéos plus
vardaux chants primitifs, les unes à titre de libre déve-
loppement, les autres comme pièces de raccord, mais
toutes, à quelques très rares exceptions près, ont été
spécialement composées pour tenir la place qu'elles
occupent.
C'est sur ces données résultant de l'étude mêmo du
poème qu'il faut essayer maintenant de fonder une ex-
plicati on historique de sa formation.
CHAPITRE III

FORMATION DE l/lLIADB

SOMMAIRE
I. Opinion traditionnelle sur l'unité primitive de l'Iliade. Objections
préliminaires. Invraisemblance d'une grande composition au temps
où est né le poème. – Il. Discussion des systèmes d'unité primi-
tive. Ntlisoh et Oftried Muller. III. L'SUadt considérée comme
un assemblage de petits poèmes indépendants. Wolf. Dugas-Mont-
bel. Lachmann. Réfutation de cette manière de Toir. IV. Systè-
mes Intermédiaires. Wolf, God. Hermann. Hypothèse de Urote.
Quignlaut et Koeouly – V. Vérité probable. Le premier noyau de
l'Iliade. Chanll liés en série et chants annexes. VI. Chante de
développement. – VII. Chante de raccord.

L'antiquité somblo ne s'être fait qu'une idée assez


vague de la composition des poèmes homériques. Elle
les étudiait et les admirait sous leur forme traditionnelle
plutôt qu'elle no s'interrogeait méthodiquement sur leur
origine. Une opinion fort répandue, comme nous le ver-
rons plus loin, attribuait au tyran d'Athènes, Pisistrate,
la constitution définitive de ces poèmes. On admettait
donc qu'auparavant, pendant une période de temps plus
ou moins longue, ils avaient dû être dans un état mal
défini, qu'on qualifiait de dispersion Mais cette opi.
1. Êpigr.ane.(Aneed. grattade ViiloiKon,
t. II, p. 183) EtropàSr.v
rt *pW4«86|uvov. Cic,deOral.,III, 34Homerilibros eonfosos an-
tea. Élien,Uist.var., XIII,U Ta 'O^povtin)«pinpovtnpnv^
~8avat1!Z)~B9!.
RÊPL8XK>N9
PRÉLIMINAIRES t«ft
nion, autant que nous pouvons en juger, n'impliquait
on aucune façon qu'on ne crut pas à leur unité primi-
tive. Les grands critiques alexandrins, Aristarquo on
particulier, ponsaiont que des éléments étrangers a'é-
Iniontmêlés diversement à la poésie authentique d'Ho-
mère. Par là mémo, ils attestaient leur croyance en un
poètedo co nom, auteur dol'Iliade ainsi que de l'Odyssée;
et le soin qu'ils prenaiont d'effacer ou d'expliquer les
contradictionsou les divergencesentre les parties de son
iiMivrosupposéo témoigne que, dans leur pensée, cotto
œuvre était uno composition continue et compléta, dont
l'unité première no leur paraissait pas douteuse.
Cottemanière de voir peut doncêtre considérée d'une
façon générale comme colle do l'antiquité. Ello a passé
dosanciens aux modernes par tradition; et coux-cil'ont
reçue d'autant plus aisément qu'elle répondait à l'as-
pect extérieur des poèmes aussi bien qu'à lours propres
habitudes littéraires. Composer un ouvrage, fût-ce un
poèmoépique, d'après un plan arrêté d'avance, devait
sombler chose toute naturelle dans un temps où per-
sonne n'aurait songé à procéder autrement. En outre,
jusqu'à la On du xvni*sièclo, la plupart dos scolies an-
ciennes étant ignorées, on no se faisait pas une idée
exactedosdifficultésaperçues par los anciens eux-mômes
et de l'incertitude do leur tradition relativement à ces
poèmes.
On a vu dans le chapitre précédent combien cette
croyancedogmatiqueet traditionnelle àl'unité primitive
do l'Iliade est inconciliable avec l'étudo attentive et
comparéedes diverses parties du poème. Mais indépen-
damment des innombrables objections de détail qu'elle
soulève, on peut la combattre aussi par certains argu-
ments généraux, que nous devons mentionner icià titre
d'observationspréliminaires. Cesarguments ont été pro.
duits pour la première fois d'une manière vraiment mé-
i«6 CHAPITRE III, FORMATION DK I/iLIADK

thodiquo et savanto par Fr.-Aug. Wolf dans aes célèbres


Prolégomènes,publiés on 4795. Cent cet ouvrage qui a
posé pour 10 monda savant lus quo&lianshomériques
Bien que les idées de Wolfaient été depuis lors réfutées
en partie, nous croyons que co qui en reste est asso*
important et assois vigouraux pnur mériter réltuxion.
Wolf s'était proposa principalement d'établir que l'é.
crituro était inconnue, ou du moins hora d'usage, au
temps uù fut composée ï'Hiade*; et commeun aussi long
travail do composition lui semblait impossible sans le
secours do cet art auxiliaire, il concluait do là ou lais.
sait concluro à sos lectours que lo poème actuel était un
simple assemblago de morceaux anciolls rapprochés les
une des autres par l'industrie des arrangours do Pisis.
tralo. La critiquo, depuis un siècle, a considérable mont
affaibli la partie CHsontiollode sa démonstration. D'une
part, ollo a fait voir combien il «Huithasardeux de fixer
une limito préciso Ala puissance de la mémoire, tin étu-
diant chez divers peuples et ondivors temps les produc-
tions do la poôsio épique primitive, on a recueilli dos
exemplos qui no permettent pas do douter qu'en l'ub-
sencodo l'écriture certains hommes heurouseniont doués
et spécialement exercés ne puissent composeret retenir
un nombre de vers presque prodigieux. D'autre part,
on a dû reconnaître quo la date de l'introduction do l'é-
criture on Grèceétait fort incertaine; et on somme, on
ne saurait affirmer que les aèdes homériques, pourvus
d'une instruction particulière on raison de leur profes-
sion mémo, n'aient pas été en état soit d'écrire cou-
1.Lire.dansla Revue
desDeux-Mondtidu1"mars1)118, unarticle
deM.GalUBky sur Wolf.Un y trouveà la foisd'intéressants
ren-
seignementsbiographiesei un exponA critiquede ui idéessur
Homère.
2. Il avait été préeélé dans cette démonstration par Robert Wood,
.auteur du remarquable Suai tur le génie original d'Homère (en anglais.
Londres. 1769), traduit en français par Uemeunler, l'aris, tuï.
R&FLKXIONS PRÉLIMIIUIIUCS 107
raniment, soit du moins d'aider lour mémoire par un
système de signes. deux siècles peut-être avant lacoin-
•lioneomontdes Olympiades*. Mai*m l'un ne dégage de
codébat obscur où les conjectures ont trop de part, voici
un fait qui subsiste et qui a unu importance capitale.
Quandmême on admettrait quo YIliadea pu être écrit»
dos l'originaou partiellement notée–- ce qui après tout
rtuto douloux, il est bien certain du nuùna qu'elle
n'a pas été faite pour être luo. Orc'est la le point capital,
f/m-riltire, pendant longtemps, n'a Itu étro chez les Grecs
qu'un moyon mnémoniquu: il n'y avait ni livres à pro-
prement parler ni feeteurtt. Cela suffit pour qu'il soit
certainement difficile do concevoirco que l'auteur d'un
si long poème aurait bien pu se proposer.
Pour assigner à son itnmonso travail un but raison-

1. ICnnégligeant l«» traditions fabuleuses des Oroca tur l'origine


ilo leur écriture, dont ils attribuaient l'inrentloti ou l'introduction
soit à Orphée, soit à Marie, soit A Liiiot, Mit t I>aUm«de, on ne peut
laisser ontiéranent de côU le lûmxittmgo d'Ilârotloto (V. 58-80). D'a-
pri» cet historien. les lotiras pliôuldeanes auraient étA Impotl.icH en
(Irico par Cadmoi. puis inodillAa» pou Apou dans leur form» les Io-
nions ho ton seraient approprie» Wn prmnlors «t en auraient fait
usage pour Oorlre sur des peaux préparéoii. Lus plus anciennes las-
erlptiuns grecques connues sont celles de Thâra quelques-unes
(i'eulro olles semblent remonter ait ix< siècle, ou tout ou moins & la
promlère moitié du vin»; olles «ont donc antérieures aux Olympia-
des. 11est clair que l'écritunt elle-même doit être notablement plut
ancienne en Grèce que ces vieux monuments des inscriptions n'ont
de raison d'être qu'autant que la connaissance de l'art d'écrire est
déjà assez répandue. D'ailleurs l'alphabet de Tbéra. bton que IWs
voisin du prototype phénicien, en diffère cependant d'une manière sen-
sible; et ces différences ne s'oxpliqueralent pas sans un assez long
usage antérieur et an oubli plus ou moins prolongé du modèle. Il est
donc probable qu'en effet, comme le dit le vieil historien. c'est bien au
premier établissement des Phéniciens en Grèce, et particulièrement a
la colonie cadmèaune de la Béolie, que doit élr« rapportée l'introduc-
tion de l'alphabet parmi les populations Cf. Lenormant,
art. Atphabelum dans le Lict. des Antiquitésgrecques.
de Daremberg et Saglio.
Consulter aussi Nilzsch. De Uistoi ia Bomeri, faacicul. prior, et Bergk,
Gnen. der gricchuctt. Hier., t. I, p. W5.
tW QHAPtTRJt IÏÎ. – FORMATION DK LÏLIAD8

nable, on doit imaginer de grando. récitations eonli-


nuo», analoguesà reliait qui avaient lieu pluslard à Allié-
nn aux fêtes des Panathénées.Il fallait des occasionsdo
ee genre pour que,le poème pot ne produire dans non en.
tier; et s'il n'avait du être livré au publie quo partielle,
ment, la constructionlaborieuso d'un si vaste onaomblo
était auporfluu. Mais ce»grandes récitations, ai néccssai*
ren à l'hypothèse do l'unité primitive, nous ne les voyons
mentionnées nulle part. VOdysuk, qui met en scène des
afcdos, avec l'intention manifeste do montrer leur art
dans toutu m splendeur, ne connalt rien de somblablu.
Et quand ces récitations apparaiasont dans l'histoire,
ellos nouHsont présentées comme une innovation dont
on fait honneur soit à Sulon, suit un OUdo Pisistrate1.
La croyanceà l'unité primitive de l'Iliade implique donc
tout d'abord une hypollioso,qui, loin de s'appuyer sur
des témoignages anciens, ost en désaccordavec ceux qui
noua sont parvonus.
Il faut ajouter quo cotte hypotlriso est loin d'être sa-
tisfaisante en <Ilo-mômn.Qu'on y réfléchisse en olfot.
Comment ces grandcs récitations ont-elles pu nattro q
La seulo manière vraiseinblablod'on expliquer l'origine,
c'est d'admettre qu'odes se sont organisées pou a peu à
mesure que lo besoin s'en est fait sentir; et ce besoin
a dn résultor tout naturellement do la formation do ces
groupes do chants que nou?.avons signalés les récita.
tions ont grandi on même tomps quo ces groupes eux-
mêmes grandissaient; cola est aisé à concevoir et con-
forme à la nature dos choses. Mais si l'on reconnait
qu'antérieurement à l'Iliade il n'y avait que des chants
de pou d'étendue, et si l'on suppose que la principale
t. Dlog.Laërc«,Solon,il. Pg. Pitton,Hipparque, •«.328,B
'ittxjpxu–%C sà 'O(i^po'j Ix{|»mv«tetr,vfyvtavtipixoi\
ImjKp&To;
^v^xatratoi; jei^tjiBoù; « ûnoXr^lu',
IlavaOr.vatoi; i;ttf,«aùràItiivsi.
~rr.!gvcir~r a%~rr~er.
TRÏrWHCÎCfa* Fft&MMiNÀinKS 1U
innovation homérique a été précisément do créer un
|iooim»proprement dit, il faut admettre du même coup
que lu* grandes récitations n'oxistaieut pus avaut
l'Hùid*;ce qui revient à dire quo l'auteur de oo poèmo,
eule composant, aurait ou 911vue da l'approprier a des
usages emuiro inconnus et de so placer on dolmrs dea
camlitiuusqui étaient alors imposées à la poésie, 11au-
rait fuit à dessein une oeuvre dont le mérite prupru no
pouvaitétro apprécié quo dans dos circonstances tout
a fait uouvolloset en somme fort incertaines, puisqu'il
s'agissait do modifierpuur los produire les habitudes du
publie. On ne peut nier qu'il u'y ait là tout au moins
uiiograve invraisomblanco.
Ktcette invraisomblanco paraîtra saosdouto plus forte
encore pour peu qu'on veuillodonner quelqua attention
à corlainoM oonséquoncos nécessaires do l'hypothèse tra.
ililitinnolli'.Si l'Iliade est l'œuvro d'un poète unique dé*
voloppant un plan arrêté d'avance, ou bienil a composé
sonumvro tout entière avant do la donner au public,
ou hitm il on a réoitv los divorans parties isoléniont à
niKSuroqu'ollos étaiunt achovéos. Examinons ces doux
façonsdifférentes de concevoir les choses.
Si l'on admet quo l'œuvro a été faite d'un snul jet pour
être livrée intégralemant au public dans une do cas
grandes récitations supposées, tout d'abord on rond plus
inexplicablesencore lescontradictions intimes dupoème,
la inarcho flottante de l'action, les lenteurs du dévolop-
limitent; mais, ce qui est plus grave peut-être, c'est
qu'on est condamné alors à se représenter le poète
commeadonné, pendant un temps nécessairement fort
long,à un travail do méditation solitaire et silencieuse,
qui contraste étrangement avec les habitudes d'esprit
decet âge encore primitif. Nous voyons dans l'Odyssée
les aèdes préférer toujours la dernière légende, la plus
Rouvello,et la prendra enquoIqHOMirUtaiimilimimAniA
170 CIUPITHK 111. – FORMATION DB L'ILIADK

do son succès pour en faire le sujet de leur poésie Cela


donne l'idée d'une aorte do concours incessant entra
toua ces hommes de talent pour apporter à leurs audi-
teur» quelque cltoae qui n'eut pas encore été dit. Con-
cevrait-on, dans un tel milieu, un poète laissant vieillir
à dessein la nouveauté enlro sos mains et se taisant
plusieurs années ou vue d'un succès aussi incertain
qu'éloigné? N'est-eo pas dénaturer cette poésie vivantu
et toute voisinodo Mmprovisation que do la supposer
si tente à éclore, si studieuse et ai maîtresse d'elle
mémodans ses longs calculs! Et los nécessités mémo
de la vie et do la profession d'aède, telles qu'on peut
les deviner, permettent-elles cotte supposition?
Dirons-nous,pour échappor à ces difficultés, que le
poète a dû donner au public tea parties de son œuvre
à mesure qu'elles étaient acltovéos? Dans quul ordre
ponso-t-on quo ces parties du poème aient été ainsi
composées et récitées pur leurs autours? Celui qu'olles
occupent aujourd'hui est-il aussi celui do lour publica.
tion? VIliade se refuse il cette hypothèse; qui voudrait
croire par exemple quo le second livre qui n'altoutit a
rien, et tant d'autre» qui sont dans le mémo cas, ont
pu être récités à l'origine sans tes grands épisodes sui-
vants *? Il faut donc admettre que le poète a donné
les principales parties de son œuvre au public avant
les autres. Maissi l'on va jusque-là, quollo nécessité
désormais do lui attribuer la composition du poème

1. o&h* I, v. 351.
2. Pour serrer de prés cette hypothèse, tout un développement m-
rait nécessaire nous non* bornons Ici A Indiquer l'idée. Qu'on ne
nous oppose pas lea romans modernes publié en feuilletons. Leurs
auteurs n'ont pas affaire à un public rassemblé par hasard pour un
banquet ou uno fêle; quand il y a suspension, chacun des lecteurs
sait qu'il aura la suite à échéance fixe; au contraire, l'aéde grec n'é-
tait jsnsei" s*r de prtrwsw \m f»*w«<»wulIlMira. La régularité mo-
derne change ici les conditions du tout au tout.
RÊFLKX10N8 PRÉLIMINAIRES 17!
ciunplolt Les grands épisodes ao suffisaient à ouxwnc»
iiuH. puisqu'ils ont pu être récités isolément. Pourquoi
vouloir à tout prix quo les autres. qui sont de simples
eouiplémonts, soient nés de liwnèniopensée.olorsmômo
qu'ils s'y rattucliont mai et qu'ils portent la marque
d'il ne origino différante?
Une autre raison qui poussait Wolf à mettre on doute
l'unité primitive do {'Iliade, c'est quo les Grecs, selon
lui, ii'avaionl appria que tardtvomont à oonslruiro un
(•usDiublo,II lui paraissait impossible qu'à une époque
tris rorulôe, un liommo, mémo supérieur, eût pu
ogon-
cor los parties d'une aussi vaste cunstruction poétique.
Smiscotlo forme, l'affirmation a évidemment quelque
chose d'arbitraire. Maia on nous invitant à réfléchir a
l'urt do la composition dans {'Iliade, elle nous mot sur
la vnio d'observations peut-être décisives.
Assurément la plupart dos scènes du poèmo sont liées
les unes aux autres, mais «lies losont souvent si logèrc-
mciit qu'olles nous laissont oublier, lorsquo nous los li-
sons, Inur rotation avec l'onsomblo. Voici par exemple lo
cinquième livro, les Exploits de Diomède. C'est un dos
beaux «pisodes du pobmo. Songeons- nous, on l'admi-
rant, à l'action généralo ot on particulier à la vengeance
il'Acliillo, quo cos succès semblent éloigner indéfini-
ment? Y smigoons-nous au sixième livro, lorsquo Hec-
tor est rentré dans Troio,
lorsqu'il adresse à sa femme
et it son enfant ces adieux touchants? Ces scènes nous
occupent tout ontiers; elles sont quelque chose d'indé-
pendant; olles nous détournent et nous retiennent. Le
même caractère est frappant dans toute l'lliade. Les
épisodes s'y insèrent et se développent avec une liberté
qui équivaut à un véritable oubli do l'ensemble. Mais
si nous examinons chacune des
parties du poème en
elliMiiôme, nous ne trouvons plus rien de cette fagon de
composer flottante et capricieuse, partout du moins où
178 CHAPITRK 111. – FORMATION DE L'IMADK
le caractère homérique est lo plus nettement marqua.
Les grandes soènoasont conduites avec une rectitude
et une simplicité parfaitement conformes a toutes los
habitudes de l'esprit grec. Bien loin de so plairo aux
détours, le poète les néglige parfois plus que nous
no lo voudrions. Lorsqu'il noua raconte la querelle d'A.
gamomnon et d'Achille, il est tout entier à cette que-
relle, seul et unique sujet do son récit, et il ne nous
parle ui dos émotions dos assistants ni du liou où les
chosesae passent la poste même, qui pendant neuf
jours dévaste le camp, est indiquée sommairement,
mais non décrite. Nous sontons un esprit attaché à une
aoule grande idéo, qui no voit rien au delà ni à côté.
La même netteté précise, la même rapidité, la mémo
manière de dégager le principal des accessoires nous
frappe dans le récit du combat final entre Achilleot
Hector au vingt-deuxième livre pas un mot des té-
moins ni do leurs sontimonts pondant toute la narra-
tion proprement dite pas un détour, pas un arrêt;
il n'y a pour le poète et pour nous que doux hom-
mes on présence, l'un déjà vainqueur, l'autro qui
retarde sa mort plutôt qu'il ne défend sa vie; l'action
tend à son dénoùment par une auito do progrès rapi-
des, on droite ligne. Voilà ce qui apparaît clairement
dans toutes los grandes scènes de l'Iliade. Il y a donc
un contraste frappant entre l'art do composer qui se
révèle dans les parties considérées isolément et celui
qu'on cherche dans l'ensemble. Autant l'un eat rapide,
star de lui-même el de son dessein, habile à se passer
d'épisodes et à trouver dans le sujet même l'abondanco
et la variété, autant l'autre est lent, incertain, accou-

quelesparentset les
t. Cesilenceest d'autantplusremarquable
amisd'Hectoraontcernésassisteraucombatdu hautdesmarsd'I-
Uoa.et. qu'ayantle combat,Priamet Hécubeontcherchéà obtenir
deleurfilsqu'ilrentrùtdansla ville.
SY8T&MKDR L'UNITÉ PRIMITIVE 178
lumâ à s'égarer et à suppléer par do petits artifices à
l'absence des grandes lignes. En présence d'une diver-
sitéaussi profonde, on est on droit de dire que cet doux
manièresdo faire n'ont pas pu'se rencontrer simultané*
mont chei un même homme, parce qu'elles sont oon-
tradictoires; et par conséquent l'autourdes grandespur-
tioa du poème ne peut pas être onmême temps l'auteur
do l'onsomblo.S'il avait conçu un tout, quolquo gran-
diosequ'il fat, il l'aurait conçu nécessairenuMil selon
ses habitudes d'esprit. Il ne l'a pas fait pareo qu'on ne
pouvaitpas le fairo de son temps, et nous en revenons
uiiisià la formule mémo de Wolf, justifiée par l'obsor.
vatiun, à savoir que les Grecsont appris plus tard sou.
loniontà construire do grands ensembles.
Cusont là les réflexions générales et préliminaires
qui nous paraissent pouvoir être opposées tout d'abord
à l'opinion traditionnelle. Mais pour la discuter d'un»
mnmoroplus précise et plus offleaco,il faut la considé-
rer dans les systèmes modernes qui lui ont donné une
forumscientifique

II

Deux de ces systèmes méritent d'être


particulièrement
étudiés do près: ce sont ceux de Nilzsch et d'Otfried
Millier1. Us représentent ensemble le plus remarquable

I. Nous choisissons Ici Nilzsch elOtf. HOlIer, non Maternent à


cause
de leur notoriété» mais parce que chacun d'eus nous offre une théorie
lMedans toutes au parties. Il a paru d'ailleurs, en faveur de l'unité
primitive, bien d'autres travaux, dont quelques-uns sont fort dignes
d'attention. Nom citerons particulièrement de M. Havet,
De Origine et xmitaU poemalum homericorum. l'ouvrage
Paria. 1M3. C'est un re-
marquable morceau de ariifyM •» point 4« rta naHsJre, plutôt mrtae
discussion détaillée. M. Havet se contente d'expliquer, à titre d'exem-
Ï7Ï aiUPlTWS III. – KORMATIOS ÛB L'ILIADE

clîorl do la critique moderne en faveur de l'opinion tru


(UtionneUo,légèrement amondéo.
Les idéo» do NtUsch soutenues avoo loa roaaourcea
d'une érudition considérable mais singulièrement suit-
lilo et confuse, ont du tour importance à co qu'elles cous-
(Huaient une réaction soiontiltque contro la tentative
do Wolf. liombre, d'après Niltsch, aurait composé {'Iliade
à pou près tulle quo nous la lisons, sauf quelquos inter-

polations duos aux rhapsodes; danscotto grando œuvre,


il aurait mis largement à profit maiuto composition an-
tûriouro où duminait déjà l'idûe d'un doasoin do Z»us
défavorable aux Achôons; maison les faisant entrer dans
aun poemo, il les aurait appropriées a son intention pur-
Himnollo, qui était du représenter la colère d'Achille
d'abord funeste aux Achéons, puis plus fatale encore à
Ini-inomo, ot enfin s'apaisant par l'oirot dos supplications
do Prium1. Tout naturellement cet Hoinèro ainsi conçu

plat, quelques-unes des contradictions nlgnalées dans VIliade. Depuis


lors, la critique antiunilairo a singulièrement forlifiA sa* poeilioas.
Mentionnons, parmi les travaux plus rAconU, la dUMrlation très sub-
Hlanltelle de Raumlelo [l'tiiUtlogui, t. VII); t'ouvrage de R. Volkraann,
GetcAt~·btsund lfrilik der tVol/kchen Profeg.mona su Homtr, Leipzig,
«87»; la» Vindiciat earminum Homericorum ai E. Buohholx. Leiptlg,
1885; l'Élude surClliadt d'Homère i« Bougot, farl». 1888; eoBa la sé-
rie d'articles que NI. Jules (Ururd a donnée au Journal de, savanlt à
propos de la 1" édition du présent ouvrage.
1. Voyo* surtout De haloria Uumtri marimeque de tetiptorum car-
minumaetale meletemata (l« fuse, Hanovre, 1830; 2- fase., Hanovre
1831); Die Sagenpotiie dur Griechen, Leipzig, 1852. – II y a peu de lec-
tures plus pénibles; et en ce qui concerne ce dernier ouvrage particu-
lièrement, on a le droit de te demander, apresjaroir la, si réellement
il peut se lire. M. Qalusky écrivait à propos de Nitzwh en 1848dans
l'article sur Wolf cité plus haut « Ses compatriote. même commen-
cent à se laeser de la barbarie de son langage et du désordre de 888
pensées. » S'il en était ainsi alors, je penae qoe la publication de ce
gros volume a dê tea en dégoûter dofinitiToment. En tout eaa, on peot
répondre du étrangers.
2. De M$lor. Bomeri. p. 112 (faac. prior) Ergo ut dicam quod mihi
none muIt" probalor, Bomeram interpretor eum, qui ex varlis an-
tiquiorum carmlotbus, quao de rebut Trojanls (uerint minora, mai-
SYSTEMS OK L'UNITÉ PRIMITIVE 175
avait dû vivro lorsque la poésie épique touchait déjà au
(ormedo sa floraison, puisqu'on somme il avait plutôt
arrangé selon sa conception personnelle loisinventions
«lesautres, qu'il n'avait inventé par lui-même. Aussi
NiUaclile supposait-il peu antérieur aux Olympiados,
et il arrivait ainsi à rendre assez vraisemblable qu'il
eût employél'éorituro, choseindispensable pour ce vaste
travail do raccordement et do combinaison réfléchie.Son
Ilomèrodevenait donc >,n poèto presque savant, un lit-
térateur plutôt qu'un aède, qui avait composéindustriou-
smiuintun vaste récit épique à l'aide de la vieille poé.
aio, nu moment où celle-ci allait disparaître. Si l'on se
ropurtoà l'analyse qui romplit notre précédent chapitre,
les points les plus Caiblosdo ce systèmo apparaissent
d'nux-mèmes.Tout d'abord il repose sur l'idée fort cnn.
lostubloque l'lliade so ramène tout entière au dévolop-
pomoiitdu caractère d'Achillo'; nous avons vu combien
lu réalité répondait pou à cette manière do voir. Doplus
il supposequo toute.»les parties du poàmo, ou du moins
unlion nombre d'entre olles,ont été accommodéesaprès
coupà la concoption unitaire, tandis qu'en leç étudiant
do|irôson so convainc au contraire qu'olles ont été pres.
qu(!toutes composéos pour tenir précisément la place
qu'elles occupent aujourd'hui. L'hypothèso do Nitzsch
impliqueraitun travail de réparation et d'appropriation
vraimont prodigieux, et il doviont alors inconcevable
lumprofecerit,et quiUiadtm,
quaeanteadeJovIbBouA$fuisse»,
con-
formaveritin hancquamlogimusde ira AchUlis,primumGraecis
gravi,deindem Ipsumverteate,doneePriamimaximeadmonitiono,
la temporantiarahumanaeque sortiaconsciemiamvocatur.In hoc
carminéplurimaex antlquloribus
retentasuapieor.
I. Même ouvrage (tasc. poaterior). eh. V lixadem vero viderat (Aris-
totele»)eam iwlli Trojani condicionem habere, qnae a primia irae
eausia profeeta, omnibus ejns effeetibna exhausiis, in AchUlis animo
ad humanitatem revooalo compositoque Hectoris fnnere consisterai,
'.luol non ita dicimus. quasi \ehillis ira iruil omnibus qaae per Ilia-
dis projjressnm eveaiunt, at subesl tamen.
176 CHAPITRE IJI. FORMATION DE L'ILIADE

qu'un poêled'un esprit aussi puissant se soit donné tant


de peine pour rasaomblor et combiner des morceauxde
mérite fort inégal, au lieu de développer librement par
lui-même le thème nouveau dont il était l'autour. Con.
cevoir le premier la pensée si remarquable d'un dévu.
loppomont moral tiré d'un caractère, et se servir pour
ce développement de matériaux anciens manifestement
impropres à cet objet, c'est là, au point de vue littéraire,
une chose contraire à toutes les lois de l'esprit humain.
La théorio que nous combattons pourrait, en somme, se
formuler ainsi: un génie novateur, d'une hardiesse et
d'une grandeur incomparables, so mottant au servicede
toutes les médiocrités passées pour les faire valoir géné.
reusoment.
Otfried Millier, un des esprits qui dans notre siècle
ont fait lo plus d'honneur à l'Allemagne savante, avait
un trop vif sentiment de la vérité morale et poétique
pour accepter une telle hypothèse. S'il défend, lui aussi,
dans son Histoirede la littérature grecque1, l'unité pri-
mitive do l'Iliade, il la conçoit en réalité d'une manière
toute différente. SonBomèro n'est pas, comme celui de
Nitzsch, un poète doublé d'un arrangeur qui économise
adroitement sa peine et son génie, c'est tout simplement
un poète. Il l'imagine se servant sans doute des œuvres
antérieures, mais s'en servant librement, non pas en
les insérant telles quelles dans sa composition, mais en
l'enrichissant à propos par d'houreux emprunts oud'in-
telligentes imitations. La grande idée de ce poète, pour
OtfriedMillier, c'est d'avoir conçu comme sujet possible
d'un poème épique une série de péripéties purement
morales qui prédominent dans son œuvre sur les évé-
noments eux-mêmes. Rien de mieux que cette façon de
comprendre Homère lorsqu'on la considère abstraite-
4.Chap.V.
SYSTÈME DÉ I/UNITÈ PRIMITIVE 177

mont et en ollo-inèmo; mais, dès qu'on l'étudié sur le


potMno,elle cesso d'être satisfaisante.
Non seulement on eifet les quelques interpolations ad-
mises par Otfried Millier no suffisent pas à
expliquer les
nombreuses différences de manière et les inégalités de
talont que nous avons signalées; mais, ce qui est bien
plus grave, la contexture générale du poème est en
désaccord avec l'idée fondamentale qu'il attribue à son
autour « Sans doute, dit-il, uno vieille légende, bien
» antérieure h Homèro, racontait déjà comment Hector
» [lérit par la main d'Achille pour avoir tué Patroclo et
» comment le (ils do Thétis n'était point venu au secours
» du moiUour de ses amis, parce que, irrité contre les
» lirocs qui lui avaient fait affront, il no
prenait plus
» part à leurs combats. C'est le changement qui
se passe
» dans le cœur d'Achille et qui le transforme d'ennemi
» dus Grecs en ennemi des Troyens, que le poète choisit
» comme le point culminant do son poème, comme le
» moment décisif do l'action ontière. » Cette manière
de voir est la conséquence logique de la conception d'Ot-
frioil Millier. Si en offut lo dévoloppement du caractère
d'Achille a été la raison d'être de l'Iliade, il semble né-
cessaire que le point culminant du poème soit le chan-
gement essentiel de ce caractère. Cela devrait être, mais
cela n'est pas; et il n'y a que la force d'une idée
pré-
conçue qui ait pu tromper sur ce point l'esprit si judi-
cieux d'OtfriedMûller. En réalité, les livres XVIII et XIX,
qui nous montrent précisément Achille passant d'un
sentiment au sentiment contraire, bien loin d'être,
comme il le laisse entendre sans oser insister, les
y plus
beaux ou les plus importants du poème, sont au contraire
du nombre de ceux
qui présentent le moins les caractè-
res homériques. Et si l'on en exclut tout ce
qui est épi-
sodique, tout ce qui a pu être ajouté après coup, pour
considérer seulement la crise morale à
proprement par-
ant, de
la Ull. Grecque. – T. I. 122
m ÇHAKTRÇ «I. FOBMAIION DE L'itlAOS

1er, c'est-à-dire le message d'Antiloquo et l'entrevue


d'Achille avec sa mère au début du dix-huitièmo livre,
ou encore !a réconciliation au dix-neuvième, il est cer-
tainement impossible d'attribuer à ces morceaux la va.
lour exceptionnelle que leur prête Otfried MQllor.Le
message d'Antiloque et l'ontrovue d'Achilleavec samèrea
sont do bellos scènes, mais elles n'ont pas l'ampleur
qu'elles devraient avoir nécessairement si l'hypothèse
ou question était vraie. Je remarque en particulier que
le poète n'a pas tiré du personnage de Thétis ce qu'on
aurait été on droit d'en attendre dans une scène capi-
tale; elle exprime do nouveau des sentiments déjà ex.
primés par elle, mais elle ne tente rien pour changer
lu résolution do son fils; et par suite la passion nouvelle
de celui-ci,fautedo contradiction, n'éclate pas avec toute
la force qu'elle devrait avoir, étant admis que toute la
suite du poèmo on dépend. C'est donc altérer la physio.
nomio vraie de l'Iliade que de vouloir y découvrir un
plan dramatique aussi fortement conçu. En réalité, les
grandes scènes morales sont celles de la Querelle, do
l'Ambassade, de la Mort d'Hector; et on a peine à croire
qu'un poète, qui a été capable de créer do telles choses,
eût produit la médiocre Réconciliation que nous avons,
si, dès le début, ses regards avaient été fixéssur ce mo-
ment décisifde l'action, et si tout son récit eût été mé-
nagé, comme le voudrait Otfricd Millier, en vue de cette
scène unique.
Écartons donc le système de l'unité primitive que
ses plua éminents défenseurs n'ont pas pu mettre en
accord' avec l'observation impartiale du poème et
considérons à présent le système opposé.
i. Voir i ce sujet H. Bonitz, Ueber den Urtprung der homer. Gediehtt,
5* édit., Vienne, 1881. Grâce aux notes, cette dissertation est une vé-
ritable revue des questions homériques.
SYSTÈME DES CHANTS INDÈPENDANTS 179

III
« Dès le xvi* siècle, Soaligor doutait do l'unité des
» compositions homériques A la Un du xva*, d'Au-
» hignao ot Porrault attaquent sur ee point l'opinion
» vulgairo avec plus d'audaco que de bon sons s. Verss
» le. même temps, Bentley tranche la question on trois
» lignes. La Alotte, on 1714, n'est pas éloigné dos
» mêmes doutes. Voltaire, que l'on rencontro partout
moù il faut douter, et même où il no faut pas douter,
» écrit avec insouciance dans son Essai sur h poème
» épique: « Quand Homèro composa l'Iliade (suppose
» qu'il soit l'autour de tout cet ouvrage), il ne fit quo
» mettre en vers une partie do l'histoire et des fables
» doson tomps. » Le fondateur do la philosophio de
» l'histoiro, Vico, par uno sorte d'intuition savanto
» dont sos dovanciers ne coivont pas lui ôtor le mérite,
» car il les connaissait à peine de nom, découvre quo
» lo véritable Homèro n'est autre chose quo la Grèce
» héroïque racontant sos exploits3 il reconnaît volon-
» tiors autant d'Homères qu'il y avait de villes groc-
» quos se disputant l'honneur d'avoir produit le poèmo
» do YIliadeet de l'Odyssée*. »

t. J.-G. Scaliger, Poétique, eh. V, p. li, et eb. XLI, p. 450 (édition


de 1561).
2. Perrault, Parallèle des ancien et des modernes, Paris, 1688. D'Au-
bignac, Conjectures académiques ou dissertations sur FIliade, Paris,
171S.
3. Prineipi di Seiema Nuova. Napoli, 1125 (le livre III est intitulé
Della diseoverta del vero Omero). « Vico, dit Dugas Montbe., est le
premier qui ait compris que les poésies homériques n'étaient pas aeu-
lement une œuvre littéraire, que c'était la poésie d'une époque, la voix
de tout un peuple, en un mot l'énergique expression de la civilisation
héroïque de la Grèce et l'Ionie. » {Hist. des poésies homtriq,, en tète
de la traduction de l'Iliade, p. lxxvii).
4. Egger, Mémoiresde littérature ancienne, p. 74.
180 GHAP1TRB
111- FQBMAT1OH
Bl .iAfiUBft.
Bien que Wolf,incidemment au moins, ait laissé de.
viner dos opinions assez différentes dont noua par.
lerons plus loin, il est tliflicilode no pas le considérer
comme le véritable patron do co système, qui décom-
pose l'Iliade primitive on une foule do petits poèmes
distincts. L'idée qu'on emporte des Prolégomènes, c'osl
quo l'Iliade et VOdysséesont un ossomblago du mor-
ceaux originairomonl distincts, qui ont été créés sépa-
rément par les Iloméridea et réunis plus tard un un
corps par les soins de Pisislrato. En négligeant dV>-
tudier et d'indiquer tout d'abord ce quo cotto multi-
plicité primitive, qu'il entrevoyait, devait contonir
d'unité pour être concovablo, Wolf a ouvert la porte h
toutes los hypothèses hasardeuses qui ne pouvaient
manquer do se produire.
Elles ont trouvé leur expression princi["\lo en Franco
dans l'llistoire des poésieshomériques que Dugas-Mont-
bol a jointe à sa traduction de l'Iliade Là, l'unité
primitivo est niée hardimonl. 1.'autour, plein dos idées
do Wolf et do Vico, se représente les chants qui ont
plus tard formé l'lliade, comme naissant spontanément
à la suite des événements qui on sont l'objet. « A poinc
» dix ans s'étaient écoulés depuis la chute d'Uion,
» écrit-il, quo déjà dans les palais dos rois on chantait
» chaque jour tout ce quo publiait la renommée sur
» les triomphes et tes infortunes dos Grecs. Ce fut
» dans cette contrée do l'Asie Mineure, qui dans la
» suite reçut le nom d'tonie, quo cos poèmes prirent
» naissance co fut là qu'on chanta d'abord la valeur
» d'Achille, do Diomède,des deux Ajax, la puissance
» d'Agamemnon, le courage d'ilector et la noble dou-

1.Éditionde l'Iliade,testeettraductionenregard,9 vol.in-8»,«828-


1834;l'Histoire
despoésieshomériques ut à la findel'ouvrage.Ellea
été réimprimée en têtedela mêmetraduction, publiéechezDidoteu
12vol.in.t.
SYSTÈME DfiS CHANTS INDÉPENDANTS 181
.1leur du vieux Priant, » Do là, dans la ponséo do
l'uuteur, autant du récita poétiques dintincU et untièru-
uiitnl indépendants los uns des uulro»; et «et récits.
swlon lui, seraient dovonus plus tard Vlfiadc, grâco à
un travail d'élimination, d'addition, do juxtaposition
ut do racoord, qui aurait été quol«|uu pou ébauché déjà
|iur les rhapsodes, plus sérieuse mont coinmouué par
Solo», mais réellement entrepris ut achové par Pisis-
truto. l.o véritable Itomèro, puur Ougus-Munlliol, go
rûsulvait dune on une imittitudo do chaiitoui'H, et il
«sprintait cotto idée on s'uppropriunt une phrase do
Vicie « Si los peuples de la Urèut- ont tant discuté sur
Illu patrio dilotuoro, si prosque tous le voulurent puur
» leur concitoyen. c'est que les pouplos grecs furont
u eux innmo» cet Homère. »
l.o systèmo du Dugus-Montuel, malgré les romarquos
du détail quo l'autour a soméos dans sos notes pour lo
confirmer, no s'appuyait pas sur uno analyse cumpl6to
ui sur uno comparaison très attentive dos parties du
pufane. C'étaient surtout des vues générales, qui s'au-
turisuiont des témoignages anciens, relatifs au travail
do Pisislrate otà l'état do dispersion primitif dos poèmes
houiériquos. Les recherches précises autant que hur-
dios de Karl Lachmann vinrent donner à cos hypo-
thèses une force toute nouvelle.
Dans deux mémoires, lus devant l'Àcadémio des
sciences de Borlin, le 7 décembre 1837 et le H mars
I8il Lachmann soumettait toute l'Iliade à uno étude
minutieuse destinée à montrer la diversité d'origine de
ses parties. A vrai dire, il ne se prononçait nulle
part
très nettement sur les relations premières de cos
par-
i. Lea deux mémoiresde Lachmannont été réunienous le litre
«ommnnde um (Uacinh UDer Homera
Ilias et publiésavec quelquea
additionspar na disciplede l'auteur,Moritz H«Hn».Berlin 3*Mi-
lion,1876.
18* «HÀ PITRE 111. – FORMATION DK 1/1 LU DE
ttos entre elles, et il est «lifiloilapar suite do diro eum»
mont il «o représentait la fur mution du poème at'tut<l.
Maialaisser eontplètoinenl de coté, comme il le faisait.
l'unité primitive, quelque opinion qu'il en eût, pour
accuser soulumcmlles diversités des parties, c'était
donner crédit au système quo nous venons d'indiquer.
En nutant uno foute de divorgoncos, il arrivait à dé.
composer l'Iliade ait dix-neuf chants primitifs do di-
mensions et do valeurs diverses ». Sana entrer ici dan»
In critique des dûtails, il y a un grave ut décisif ropro.
olio a furniulur contre cetto manière de fair« c'est
qu'olle met, on apparence tout au moins, tous cas
chanta primitifs sur la mômo ligue, en no distinguant
pas, entre eux, ceux qui ont produit ou attiré les au.
tr«s. La décomposition do VIliade ainsi opéréo nous
donno l'idéo d'uno multiplicité primitive dédiants, ana.
loguo a collo quo concevait Dugas-Montliol;il somblu-
rait, a envisager du cette façon le vieux poomo, quo
ses éléments divers aient été assemblés fortuitomont
ou par un artifice quelconque, sans qu'il y oùt on eux
dos t'origine aucun germe do leur unité actuelle. Or
l'analyse que nous en avons faite nous a montré clai-
roment certaines parties ossontiollos, d'où les autres
ont dû naître par un développement organique. Tout
système qui n'explique pas ce développement, qui n»
le montre pas on action dans la mesure du possible, et
qui détache seulemont los parties les unes des autres,
altère par là mémo très gravement la physionomio
vraie de l'onsomblo. C'est on cela que la méthodo do
Lachmann est condamnable. Mais il faut se hâter d'a-
i. Voicilestitresqu'ildonnaità cesdix-neufchante 1. M?,v« S.
Aitai.3. "Oviipoc- 5.Doiwtia.
4.'Af0(W. 6,'Opxot. 7.T«xo«xoi<(a.
'Aya-
(^livovo; 8. Aiop^Souc
JnisiiXtian. «piateia. 9. "Extopo«
xal 'Avîpoiiô/'i:
teOia.10.npi«6t(a.lt. AoXiiviia.
12.'At«iUiivovoç 4pi<m(«.13.T«i/o-
>oxl«-U-*E*\vauvt|»<5xi-15.Ailsintixtj.10.IlaTpixXtt».
17.'AxiXXr,t;.
18.'ASXot.19."EsTopet Xvrpa.
SYSTÈME DES CHANTS INDÉPENDANTS 183
jouter que se» âtutloa ont été romarquablemunt fécon-
des, et qu'on fait c'est d'elles que procède presque toute
I» critique homérique depuis cinquante ans, tt'uilieur»
ct>qui était resté obscur dans lu pentit'tu ou danslu»
farit» de l.uclmiaim a été éclaira duus unu certaine
uiosuro par quelquesuus do si* nombreux disciples,
«t nous aurons tout à l'Iu'iire ir noter elle* l'un d'eux,
A, Koeelily, une théorie do la formation de VIliadebien
(iIumaynthotique, et par cungéquant plus voisine do la
vtritô, qu'un n'aurait pus'y attendre d'après la méthode
Inip tixuliiHÎvomtintanalytiquedu maître »,
Les iuvruisumWaiiuoado ces systèmes
up|iosés nu
pouvaient manquer da susciter des explications inter-
médiaire». Collos-ciso ramènent toutes à uno distinc-
tionentre VIliade acluollo, résultant d'additions et do
remaniements successifs, et YIliade primitivo, que l'on
clmrclioà reconstituer avec plus ou moins do
précision
et <losuccès. Nous allons examiner
quolques-uiios dos
principulos.

IV

Lo systèmo le plus ordinairement


accepté on ce genre
ost celui qui consiste à représenter l'Iliade primitivo
comme un poème complot, beaucoup moins étendu

1. Ejwer a résumé dam ses Conclusion»sur les


poèmes
(Mémoiresde Ml. anc., p. 96 et sulv.) les idées exposées homériques
lui A 00
sujet dans son cours de 1845-1846. Le savant professeur par
des opinions de Wolf et de Vico « Je ne s'inspirait
pas, disait-il en
» parlant de Schiller (p. 108), qu'an grandcomprends
» préférer l'Homère de la tradition poète de nos jours ait pu
& l'Homère multiple et
• vivant de Wolf et de Vico. » Mais,classique
avec la modération naturelle de
son esprit, il en indiquait plutôt la vraisemblance
«ênérale De
cherchait à les formuler en un système. Ces pages sont encore qu'il
pleines
d'inlérdt,
184 CHAPITRE 111, – FJKMAT1OX HE LIMA DE

que \'Hia<leactuelle, 11semble bien que ce fût la au


fond la pensée définitive du Wolf lui-même, lorsqu'il
écrivait dan* la préfaeo de son édition do YIliade en
1798, postérieurement aux Pratfywtiiw. « Onpourra,
» si je no me trompe, arriver ît démontrer clairement
mqu'il faut n'attribuer a Hombre quo la plus grande
mpartit»dos obanU do ses doux poèmua, le roale étant
» l'œuvre des tloméridcs, qui ont suivi los lignes tra-
itcées par lui «l'avanco». » La mémo idéo ao retrouve,
mais collo fois dégagoo et exprimée avec lûun plus do
netteté, dans la remarquable ot féconde dtssortation sur
los interpolations dans Homère que GodofroyIlormauii
publia on i 832: « Toutes les difficultés seraient réso-
» lues, écrivait-il, si nous admettions quilomèro a
» composé deux poèmes de médiocre étendue, l'un sur
» la Colèred Achille,l'autre sur leRetour d'Ulysse,ot quo
» ces chants, répétés onsuito partout, peu à peu accrus
» et perfectionnés, ont porté à la postérité lo nom
» dilomèro comme colui du plus ancien poeto ».C'est
sur cotte opinion, plus ou moins modifiée dans lo dé-
tail, qu'a vécu presque toute la critique contemporaine.
On la retrouve, pour ne citer ici quo quolquos noms,
dans le cours de Fauriol 3, dans tes dissertations de

I. W..ir, Kkine Scfmftm, I, 211: Id tatnen. ni fallor, poterit efûci.


ut liquido appareat Homero nihil praeter majorent partent curminum
tribuendum obso. rell'jua Ilomoridi», praucripta lineamenia perse-
quentibus.
t. G. liermann, Opine., t. Y. p. 70 Dissipari vero has dubitationes
et solvi facitlima quadam rationo dixi, si slatueremus .lîomerum
duo non magni ambitus carmina de ira Achilfia Ulyr.isgue mditu com-
posuisse, qiiae deinceps a mnitis cantata panlatitnque auala atqi.u
expolita Homeri nomen ad posteroa ut poetae vetaslissimt propa-
gavissent.
3. Ce cours fut professé à la Faculté des lettres de Paris durant
l'année classique 1835-1836. Egger en rendit compte dans le tournai
géntrei 4» eiflrwUo» pukliqu* au un» sorie de douze articles rédi-
gés avec l'aide du professeur lui-môme. Ces articles ont été résumés
SYSTÈME DES CHANTS INDÉPENDANTS 185

Kaysor dans YHistoire do la littérature grecque de


Ilornhardy et dans cotte do Ilorgk, oaflii dans l'édition
critique de 17/iWe do \V. Chris», Très aatisbiHunle à
première vue, ollo offre do sériousos difficultés quand
«m lu poursuit dans sos conséquences. Car, ai \lliadt
primitive était un po&ine complet qui subsiste dans le
pm'<moactuel, on doit pouvoir à pou près l'y retrouver
sua* la farine d'un récit continu et c'est en offol ce
que
In plupart dos critiquus s'ouorcent du fuira. Mais, pour
établir cotte continuité, tout on faisant lus retranche-
mo.iU nécessaires, il faut prendre un
petit morceau
ici, un autre là, ait los découpant assez arbitrairement
u« milieu des parties qu'on délaisse. Et, un outre, on se
heurte à une difficulté beaucoup plus gravo, bien
que
souvent dissimulée par l'adresse du critique c'ost
quo
quelquosunes dos parties indispensables à l'action
semblent dénoter un art inférieur et une origine plus
récente. Que ces morceaux soient regardés comme
pri.
mitifs par los défenseurs do l'unité absoluo, on lo coin-
prond mais qu'ils soient maintenus à leur rang par
ceux qui décomposent le poème d'après los différences
intimes des parties, cola no s'oxpliquo
que par la né-
cessité do faire honneur au système accepté.
L'opinion soutenuo par l'historien anglais Grote, bien
qu'elle mérite d'être indiquée à part, n'échappe aucu-
nement à cette critique ». Pour lui, l'Iliade est formée
d'abord d'une Achilléide primitive, comprenant quatorze
livres du poème actuel (I, VIII,
XI-XXII), d'ailleurs ac-
à l.'ut tourdans l'Annuairede VAtsocialion
étudesgrecque/,1880. pour C encouragement des
). Abhandlungen, p. 43.
2.M. Mahaffy,dane soit ffitloryofgreekliteralure,l'a faite sienne
enla recommandant commela plus vraisemblablede toutes. On
doilsignalerIncidemmentau lecteurl'article intéressantdeMérimée
sur Grote(RevuedesDeuxitondts.l« avril »r*7); l'hyjw^h*,»Jm^.
riquede l'historien anglaisy est exposéebrièvement et approuvée.
186 CHAPITUK III. FORMATION DK L'ILÏADB

crus eux-mêmes et interpolés; puis, du divers autres


chants. originairement distincts ou appartenant à d'au.
très poèmos(livres II à VII, IX, X), qui aont venus pos-
térieurement s'ajouter à X'Achilléide et l'ont transformée
en Iliade entin, do deux chants supplémontaires(livre8
XXIII et XXIV), composés on dernier lieu, Or, pour
n'ompruntor nos objections qu'à l'analysa même du
(mémo, il est visiblo, d'après le chapitre précédent, quo
cotto opinion pèche do plusiollr. manières d'abord en
eo qu'elle admet dans YIliade primitivo dos chanta tels
que lo VIII4 livra, qui manifestement ont été faits à
l'aido d'emprunts et pour sorvir de raccords onsuito
on ce qu'ello n'expliquo pas suffisamment la subordina-
tion des livros II-VIIà la donnée générale du poème,
onliu, on co qu'elle roconnait comme parties intégran-
tes de l'Achilléidedos scènes, qui, pour t\tre nécessai-
ros à l'action, 'n'en sont pas moins, ainsi quo nous ve-
nons de lo dire, d'origino relativemont réconto, 11faut
ajouter qu'olle a encore le grand inconvénient do subs-
tituor à l'acoroissomont organique et naturol un ac-
croissement artificiel, bien moins satisfaisant pour l'es.
prit.
Parmi los tentatives faites pour échapper à ces diver-
ses difficultés, les plus remarquables me paraissent être
colle de Guigniaut d'une part et celle de Koechly de l'au.
tre. Guigniaut, dans sa Notice sur Homère a très bien
vu qu'il fallait attribuer nécessairement l'unité de YIliade
à une conception primitive comprenant l'action dans
touteson étendue, et que, d'un autre côté, la mise en œu-
vre de cette conception dans ses diverses parties no pou-
vait être imputée à un môme poète. Son erreur a été
de se représenter cette conception primitive sous la
forme d'un plan proprement dit, qui se serait transmis
I. EntêteduDictionnaire(VHomère
et desHomêridt*
deTheiletHui-
lezd'Arros.
PRKMIKRÉTAT PROBABLEDU POÈME 187
pur héritage aux Homérideset qu'ils auraient peu à peu
oséuuté. Il est trop manifeste que cette notion d'un
plan distinct de l'ouvrage lui-même ne peut se concilier
«vuela liberté et la souplesse de la vieille poésie épique,
surtout ai l'on admet que l'écriture n'était pas encore
d'un usage courant. Mai»co n\>sl là qu'une ommr do
furme, pour ainsi diro, qui ne doit pas compromettra
ce qu'il y a do juato dans l'idée mômo,
Kouchly, disoi-
plodo Lachmann, et se plaçant eu cotte qualité a un
puinl d« vue tout opposé, néglige trop l'unité do Yltiadr
uetuolle; mais co qu'il a ou le mérite de mettre en lu-
mière, c'est que le premier gormo du poème a dû être
nuit pas un poème, à proprement parler, mais une se-
rio do chants détachés, qui se reliaiont los una aux au-
tron>,Qu'il ait d'ailleurs mal défini cette série primi-
tive, pou importe l'idée n'en reste pas moins. C'est on
combinant ces deux concoptions qu'un pout sans douta
approcher le plus possible do la vérité.

L'analyse do l'Iliade nous a fait reconnaître qu'un


certain nombre de parties du poème présentent des ca-
ractères communs très frappants.
Quelques-unes de ces
parties forment une série chronologique, en ce sens que
les événements qu'elles rapportent occupent nécessai-
rement une place détorminée dans le temps, les uns
par
rapport aux autres. Tels sont le Chant de la Querelle,
t. Homer und dut grieehiaehe Epot, dissertation publiée en 1843dans
la Zeihchrift fur die
AUerthumviitsemchaft, •oproduite dans les Opus-
t«la philologie^, t. II; voir surtout p. Il et J5. Cf. aussi Dissertation
sur ( Odyssée,p. 73 du même volume. L'édition de
l'lliade, publiée par
Koechly dans la collection Teubner en 1860.sous le titre de 'O.,àe m-
*?«. offre seize chante extraite du poème homAriq.m. r.Vnsessbte est
amai détruit. ce qui eat un grave inconvénient, sans nous puis-
sions voir comment les parties procèdent les unes des que autres.
188 CHAPITRE III. – FORMATION DE L'ILIADE

le* Exploits dAgamemnon, lu Patrocliê, la Mort d'Hector.


Si l'on suppose ces morceaux récités dans tour ordre
naturel, il» constituent ensemble, non uno épopée pro-
prement dite, puisqu'ils «o su suivent pas sans interrup-
tion, mais un groupo do chaula d'un genre très appro-
chant, puisqu'il* mottont on scène les moments princi-
paux d'uuo mémo action. Qu'ils aient pu ôtro composés
et récités ainsi, colu n'a rion qui duivo surprendra,
puur pou qu'où se représente combien lu légondo déjà
connue permettait facilement aux auditeurs do combler
(tu lamine» du récit; et. d'autre part, dans que! intérêt
ot par quel calcul un grand poète aurait-il traité en dé-
tait dos épisodes secoiiduiros, avant que cos scènes bion
plus importantes eussent été misos on pleine lumière?'t
Allons plus loin lu Patroclie qui présente
moins nettement que les trois autres chants les earuo-
tbros delà composition primitive, n'est pas absolument
indispensable à lu série fondamentale dont nous parlons.
Il aurait suffi au poète do lu Mort d'Hector do rappoler
on dix ou quinze vers le fait connu do la mort do Pulro-
clo, pour que son dornior chant satisfît à toutes los con-
ditions do vraisemblance exigées alors d'ur. morceau
épique.
Une telle série de chants ressemblait en somme od'as-
sez près à collo que nous voyons atlribuéo à Démodocus
au huitième livre do l'Odyssée, et nous avons dit plus
haut comment elle put naître. Voici donc ce qui nous
semble être la vérité sur ce point. L'Odyssée nous ap-
prend positivement que de telles séries ont existé, et
l'lliade, analyséo avec soin, nous livre une de cus sé-
ries encore très reconnaissable dans la masse de poésie
plus récente où elle est aujourd'hui engagée.
Mais, à côté de ces morceaux, nous avons remarque
qu'il s'en rencontrait d'autres <fang l'Iliade, qui sem-
blent également primitifs, et qui pourtant n'ont pas do
PUBSTIBU tTXT PROBABLE DU POEME iSB

place déterminée dans la série indiquéo, bien qu'ils se


rnppurlonl à la môme donnée générale par exemple,
IonAdieux d Hector et (fAndromaque, ou encore l'Amàm-
suite, dégagée des altérations ot des additions qu'elle a
sul'ios. IMondo plus naturel car lo poêle no so sentait pas
uhligo de disposer toutes los situations qu'il imaginait
do li'llo manièro qu'elles se lissent suite rigoureusement
Icsiitios aux autres. Quelques-unes étaient liées clirtmo
|u^ti|uoinont soit; mais pourquoi aurait-il cru nécos-
suiro de s'assujettir partout t\ cette exactitude ? Dans sa
|nui!»te,nous t'avons ditdojà, rontrevuod'llector et d'An-
dm imtjuo était censée avoir liou pou de temps avant
la mort d'Hector c'était là une donnée implicite qui
dominait sois récit; mais quoi besoin pour lui de la tra-
duire d'une manière exprosso? Du moment qu'il no fai-
sait pus un poème, il n'avait pas à assigner, une fois poïir
IiiiiIom,à la scène qu'il composait ainsi une place fixe
dans un développement arrêté; s'il pouvait, dans la ré-
citation, la lier à celle de la mort d'ilector, qui jusqu'à
un certain point lui faisait suite, rien on somme no l'y
obligeait, et ello no pordail pas sa vatuur pour être iso-
lée. Il y avait dans tout cola uno liberté que nous nous
roprésontons mal, dominés que nous sommes par la
superstition du livre, qui impose à l'œuvre uno formo
tinnitiahlo.Do même, le récit de l'Ambassade so rappor-
tait bien, dans la pensée du poète, à un moment où les
Acliôens, vaincus par suite de l'absence d'Achille, se
voyaient réduits à une situation presque désespérée;
mais ce moment n'était pas pour lui une phase déter-
minée d'un récit suivi. Ses auditeurs voulaient de bol.
les narrations poétiques, ot ils se souciaient
peu que
l'ussomblago en fut plus ou moins exact. De tels chants
étaiont donc faits à propos des précédents et, pour ainsi
dire, à côté d'eux; ils les supposaient connus, sans s'y
rattacher rigoureusement.
t«0 CH1PITBK UU – FORMATION Dg L'IU k PB

Voilà donc, selon ce qui nous paraît vraisemblable,


le premier état de l'Iliade dos chants isolés, mais
connexes, les uns liés entre eux par la suite nécessaire
dos événements et formant une série plus ou moins in.
terrompue, les autres flottant autour de ceux-là sans y
être encore attachés par dos liens rigides. Cette con.
ception est-elle d'ailleurs susceptible d'une précision
absolue? Nous ne le croyons pas. Quel était au juste le
nombre de ces chants? Quelle était l'étendue exacte de
chacun d'eux? A quelle date relative ont-ils été compo-
sés? Autant do questions qui sont aujourd'hui et qui
seront peut-être toujours un objet do recherches et de
discussions. Mais qu'importe après tout? Quelles que
soient les réponses et les divergences, elles ne portent
pas atteinte aux vues générales que nous exposons ici.
Une seule remarque au sujet du classement chrono.
logique des parties du poème s'il y a chance d'en dé-
terminer les dates respectives par comparaison, c'est
en s'attachant aux choses mémos, c'est-à-dire au fond
du récit, plutôt qu'à dos détails tels que vers empruntés
ou allusions apparentes Il est clair en effet que le
poème ayant été bien des fois retouché avant de rece-
voir sa forme actuelle, beaucoup de ces traits isolés
ont pu et ont dû y être introduits après coup on se
proposait par là de marquer la place que le morceau
prenait dans l'arrangement général, à mesure que ce- Il.
lui-ci se constituait.
Quoi qu'il en soit d'ailleurs de l'origine et de l'âge
de tel ou tel morceau en particulier, la chose impor-
tante à noter, c'est que le poète, autour de ces premiers
chants, sans avoir fait lui-mémo un poème, a été le vé-
1.Cesemprunted'an chantà un autre sont généralementindiqués
dansles éditionsrécentes.Ils ont été réunisdansl'ouvragede C. E.
Schmidt,IntituléParallel-Homer oderIndexaller homerischen Itérait
in lexicalischer
Anordnung, Gôttingen,1886.
1 tiHASTS PB OÉTELOFFEMENÏ 19i

ritable fondateur du poème actuel. Il n'a pas légué un


plan proprement dit à ses successeurs; mais, ce qui re-
vient au mémo, il leur a légué une action dont le tracé
futur était comme jalonné d'avance car elle consistait
essentiellement en trois ou quatre grandes scènes, qui,
par leur sujet et leurs rolations, constituaient un corn-
moncomont, un milieu et une Jin. « J'appelle un tout,
Il dit Aristote, dans sa Poétique, ce qui u un eommen-
» cornent, un milieu et une On » On ne saurait mieux
dire, et voilà en quel sens l'Iliade primitive, sans être
un poème, était pourtant un tout

VI
Suivons à présent la destinée probable de ces premiers
chants. Comment cette action primitive ainsi ébauchée
arriva-t-elle à se développer si largement et à se trans-
former en un poème continu? Par un accroissement
organique, dont on peut, jusqu'à un certain point, ru-
conter l'histoire.
Tous les chants secondaires de l'Iliade, c'est-à-dire
tous eaux qui n'appartiennent pas au noyau primitif,
se divisent en deux groupes, très inégaux par le mérite
et l'importance; il est nécessaire de les bien distinguer
poi- -omprendre la formation du poème. Ce sont les
chants de développement d'une part, et d'autre parties
chants de raccord.
Les chants de développement sont ceux qui ont été
composésd'après les données des chants primitifs pour
1. Poétique,ehap.Vil. "OXov ai *<mm ï*ovàpxnvxal (léiov%a\xi-
Xtwt^v.
2.Il y avait quelquesrapportsévidemmententreune épopéeainsi
construiteet les trilogiesd'Eschylepar exemple.Quellesque soient
lesdifl-Srences.
c'étaitde partit d'autrele mêmegenre de liaison.
m CHAMTIt»III. POftMATïOÎ?
OB LtLtA&lf
créer de nouveaux épisodes à côté des anciens. Leur nais-
sanco peut être expliquée sommairement.
Représentons-nous lo succès et la nouveauté deschanls
primitifs. Si ces chants avaient rassemblée la masse dos
productions épiques antérieures ou eontomporainos, il
n'y aurait eu aucune raison pour qu'ils devinssent le
gorme d'une floraison poétique aussi considérable. Mais
Us on différaient profondément. Ce qui les distinguait
d'une façon éminente, c'était l'intensité de la vie morale.
Liioinino y avait pris avec éclat la prédominance sur
les événements. Tandis que les aèdes antérieurs et con-
temporains racontuiont sans doute avec une certaine sé-
cheresse des faits légendaires, il s'était rencontré un
pofcte da génie, qui, dans le récit d'une querello, d'une
bataille, d'un combat singulier, avait su mettre on jeu
quelques unes des passions les plus fortes do la nature
humaine; par là même, it avait créé quelque chose d'in-
connu et d'inattendu, l'épopée dramatique et morale.
Rien, ce mo semble, ne pout nous rendre l'impression
profonde qu'une telle nouveauté dut produire. Quelle ad.
miration naïvoot enthousiaste pour ces chants, quiétaient
l'imago de la vie, et dans lesquels on voyait et on enten-
dait de véritables passions! Quand leur autoùr out dis-
paru, après los avoir mis au inonde et récités lui-même
successivement, ils rostôrent comme un groupe d'une
beauté incomparable; supériorité qui explique suffisam-
ment pourquoi d'autres aèdes, en les récitant à leur
tour, eurent l'idée de los accroître.
Mais il faut songer de plus que ces aèdes, ou du moins
un bon nombre d'entre eux, semblent avoir appartenu
originairement à une môme famille. Nous aurons à par-
ler plus loin avec quelques détails des Homérides de
Chios. Il importe de dire dès à présent qu'il y out là très
certainement un groupe d'hommes, unis entre eux par
des lions domestiques et religieux, qui furent à l'origine
CHANTS DR DÉVELOPPBI.ENT 19$
les dépositaires des premiers chants de l'Iliade. Grâce
à eux, ces chants se répandirent promptoment soit dans
los villes du littoral, soit dans les îles, et partout sans
doute furent accueillis avec la même faveur. Combien
par suite tes mieux doués de ces aèdes ne durent-ils pas
m sentir vivement sollicités à créer de nouveaux épi-
sodesà côté dos anciens ? L'idée do respecter une couvre
existante, c'est-à-dire de la conserver dans sa forme pre-
mière par égard pour l'originalité de son auteur, est re-
lativoment moderne. Elle ne pout naitre quo lorsqu'une
grande partie du public en vient, par une éducation lit-
téraire uvancée ot délicate, à chercher l'autour dans son
couvre et à s'intéresser à tout co qui distingue sa ma-
nière. A l'origine des littératures, rien de pareil n'a lieu
l'auteur n'est rien, ot l'œuvre est tout. Tout le monda
indistinctement conspire à l'étendre et à lu compléter,
aussi bien ceux qui l'écoutent que ceux qui l'interprù-
tont. Un récit n'est alors pour les auditeurs qu'une série
d'événements qui les touchont ot les passionnent. Ilsne
demandent qu'à y voir apparaitro dos scènes nouvelles
qui en augmentent et on multiplient l'effot; et los chan-
teurs, qui le rodisont les uns après les autres, trouvent
leur intérêt et leur plaisir à satisfaire en cela leur pu-
blic. Appliquons cela aux Homérides ayant, pour ainsi.
dire, dans leur domaine de famille la source de cette
poésie nouvelle qui enchantait alors tous les habitants
des villes ioniennes, comment l'auraient-ils fermée de
leurs propres mains? D'autres sans doute, à côté d'eux,
continuaient à mettre en œuvre l'ensemble de la légende
i. Cettesorted'accroissementd'un premiergroupedechants peut
u produiremêmedanstanpoèmeproprementdit et dufaitde l'auteur.
M.Galusky (articlecité,p. 885)mentionnele faitsuivant: « Wieland,
»danssesentretiensavecWolf,ne niait pas que les choseseussent
»pu se passer telles qu'elles étaient présentéesdansles Prolégomè-
Mi;it misaitm4m<t1\ eu»t des eonndeaMsIntêtéù&ül6tiMur
»lesadditionssuccessives
additionsmAmA A dont s'était «tes forméson poème à'Obtron.
sur »))
intéressantes
Hitf. d*1* lia. Grwqoe.
– T. I. 13
194 CHAPITRE III. – FORMATION DE L'ILIADE

héroïque: l'Iliade, nous l'avons remarqué, laisse devi-


ner, on maint passage, l'existence do chanta contempo-
rains, étrangers au cycle troyon. Rien ne prouve que les
Homérides oux-mémes aient absolument dédaigna ces
sujets communs; mais les ohants relatifs à la colère d'A.
chilleétaiont leur gloire, etils les préféraient. N'oublions
pas d'ailleurs que les Grecs n'ont jamais conçu la nou-
veauté littéraire tout à fait à notre manière. Quelques-
uns des poètes cycliquos, dout nous aurons à parler un
peu plus loin, ont cru faire du nouveau en complétant
VIliade ci YOdyssée,quand ces deux poèmes furent cons-
titués, Après eux, les poètos lyriques furent novateurs
aussi en traitant les sujets que l'épopée avait épuisés,
aauf à les rajeunir par des scènes dues à leur imagina-
tion ou empruntées à des mythes locaux. Et plus tard
encore, quand la tragédie reprit sous une troisième forme
ces mêmes sujets, on vit des poètes du plus grand génie
s'imiter indé(inimont les uns les autres, on remettant
sans casse sur la scèno los mêmes personnages et los
même» situations. Los Homérides n'ont pas fait autre
chose rois ou quatre siècles plus tôt. Ils ont gardé, de
génération en génération, ce qui plaisait à leur public
dans le legs de leurs prédécesseurs, mais en le renouve-
lant par des additions qui suffisaient à leur goût de nou-
veauté.
Déterminer exactement dans quel ordre chronologi-
que ces additions se sont succédé est chose impraticable
actuellement, et il est fort possiblemême que la critique
n'arrive jamais à ce résultat idéal, bien qu'après tout
il ne soit pas sans honneur ni sans utilité de le poursui-
vre. Maisce qu'on peut faire du moins, c'est de les grou-
per selon leur nature, do manière à mieux rendre raison
de ce qu'ont voulu leurs auteurs.
Et, tout d'abord, il est à peine besoin de dire quelle
grande part a eue l'imitation au développement du groupe
CHANTS DE DEVELOPPEMENT 195

primitif. Les doux parties do la ûiomédie, qui conati-


tuent onsomblo lo V*livre aeluol, semblent bien n'avoir
pas eu d'autre originn: la première partie est une ad-
mirable imitation dos Exploit» tfAgnmemnon (Kl* livre
actuel), et cotte première partie a donné naissance elle-
môum la la seconde, qui n'en est qu'une variante. H y
a là do tollos beautés poétiquos qu'on pout se demander
si eo n'est pas l'auteur moine dos chants primitifs qui
s'est ainsi imité lui-màine. En ce cas, il aurait le pre-
mier donné l'exemple d'un procédé dont sos successeurs
devuiont user largement Bien n'ost plus instructif à cet
égard qua de comparer ontro eux los nombreux combats
singuliers de YIliade. Celui d'Achille et d'Hector on ost
le type et sans doute le premier modèle. Sur ce modèle
ont été faits, avec plus ou moins d'originalité dans l'i-
mitation, ceux do Patroclo ot d'Hector, de Patrocto ot do
SarpmUui, do Tlépolème et do Sarpédon, d'IIoctor et
d'Ajax, de Paris et de Ménélas, d'Achille ot d'Énéo. On
arriverait peut-être, par une étude patiente, a les clas-
ser en série, selon les inventions accessoires qui s'y
ajoutent au motif principal.
Mais l'imitation a été plus souvent un moyen qu'un
motif d'extension. Les aèdes en général no créaient pas
do nouveaux épisodes pour le simple plaisir d'imiter tes
anciens. Ce qui semble avoir surtout déterminé le pre-
mier accroissementde TZ/ta^e,c'est le désirqu'ils avaient
de compliquer la marche des événements et d'embellir
par le merveilleux ce qui paraissait trop simple dans les
inventions primitives. On peut citer, comme exemples
romarquables de cette double tendance, le douzième li-
vre ou YAssautdu mur, et la plus grande partie des
livres XVIH-XXIV. L'autour de la défaite des Achéens
racontée dans le onzième livre actuel se représentait le
camp entouré d'un simple fossé ot d'une palissade à la
fin du combat qu'il avait décrit, les Achéens avaient
108 C1UPITRK III. FOUMATION DE I.'IUÀDE

de
perdu le champ de bataille et étaient rejelêa au delà
oo fossé, poursuivis par Hector, Un aède, d'uno remar-
quablo imagination d'ailleurs, un dos plus grands Ho-
m6ritloa après Homère, a trouvé cola trop simple: il a
conçu la ponséo do représenter le camp comme entouré
d'un véritable mur avec dus crénoaux et dos tours puis-
santos, atin d'avoir l'occasion d'ajouter au récit primi-
tif la description biou plus riche on incidontsd'un assaut.
Un ne peut nier qu'il no l'ait fait on vrui poète. Mais
l'invention fondamentale, comme nous l'avons déjà re-
Ims
marqua, trahit, dans son invraisemblance naïve, un
aoiii de nouveauté quo le poète primitif ne pouvait con-
naître ot qui répugnait môme à la nature de son génie,
Dans los derniers livres, presque tous los épisodes célè-
bres, la Fabrication des armes, le Combat des dieux, lo
Combat d'Achille et du Xanthe procèdent d'une inten-
tion analogue. Il avait anfli au promier poète de mettre
Achille on face d'Hector pour tirer du cotte simple in-
vonlion un des plus beaux dramos que l'imagination
humaine ait jamais créés. Il faut à ses successeurs nu
neuve soulevé, une inondation, toute une plaine boule-
versée par les flots, puis la lutte étrange de la flamme
ot do l'oau, c'est-à-dire uno série d'inventions, frappan-
tes assurément, mais extraordinaires. D'un bout à l'au-
tre du poème, nous retrouvons, comme lo précédent
chapilro l'a fait voir, cette double série d'inventions jux-
vé-
taposées, les unos simples, tiréos tout entières de la
rité morale, les autres merveilleuses et plus ou moins
oc-
compliquées. Et, chose remarquable, les premières
les essentielles
cupent ce qu'on peut appeler positions
du poème, tandis que les secondes sont toujours là par
surcroit, témoignant de l'effort fait par d'ingénioux et
brillants successeurs pour développer l'œuvre de leur
inimitable devancier. Tout le groupe des livres XIII, XIV
et XV, qui a pour centre la scène où Hère éloigne Zeus
CHANTS DE DÉVELOPPEMENT 197
du champ do bataille et qui nous montre l'intervention
do Poséidon rendant un instant la victoire aux Achéens,
tout co groupe qui constitue la prinoipale péripétie do
YIliade avant ta Palroclie, me parait devoir son origine
a la tendance quo je signala ici «.
Un autre motif dont l'influence n'a pas été moins
grande dans l'extension des chants primitifs de l'Iliade,
c'est lo besoin do compléter tes parties déjà existantes;
motif qui devint naturellement do plus en plus fort, a
mesura que la groupe toujours grossissant apparut da-
vantage comme un ensemble.
Ce besoin prit d'ailleurs plusieurs formes. ;Une des plus
curiouscs, co fut le désir de justifier certaines allusions
apparentes des chants antérieurs. Souvent los premier*
aèdes, obéissant à co goût de précision qui est si natu.
rel ù la poésie grecquo, avaient imaginé à titro d'exem-
ples dans les discours fictifs do leurs personnages des
faits de pure invention, qui étaient censés s'être accom-
plis précédemment. C'est ainsi qu'Androtnaquo, dans
son entretien avec Hector, rappelle, pour l'engager à
no pas sortir do la ville et à défendre le rempart, que
trois fois déjà los Acbéons ont donné l'assaut au même
endroit Non seulement cet assaut ne figure pas dans
l'Iliade, mais il n'y a rien absolument dans les autres
chants qui se rapporte de près ou de loin à quelque
chose de semblable. C'est donc une fausse allusion,
que le poète s'est permise pour donner plus de force
t. Il est à remarquerque les Grecsn'ont jamais cesséde grossir
ouderetoucherainsileursrécits primitifspour Us rendre plus mer-
veilleuxou plus romanesques.Lorsquel'on compareles légendes,
tellesqu'ellesfigurentdans l'épopée,aveclesmêmeslégendes,telles
qu'onles trouvechezles mythologuesalexandrinson byzantins,on
s'aper«oitde l'importancedecesadditionset deleurnature.Il serait
tortextraordinaireqae la poésieépique,au temps de sa croissance
la plus active,eût échappéà cettetendance.
Lefaitestr«êm«rnpportéavecquelquesdétailset lesnomsdes
hérosachéensqui y ont pris part sont mentionnés;VI, v. 433-437.
198 CHAPITRE III; – FORMATION DK L'ILIADE

à sa pensée Do mémo dans VOdyssée, Euméo, au


XIV- livro, pour expliquer qu'il ne peut ajouter foi
aux récits de son hôte, raconte qu'il a déjà été trompé
par un Étolien qui prétendait avoir vu Ulysse Cest
là encore un fait imaginé pour les besoins do l'argu-
mentation, en dehors de toute donnée légendairo. On
comprend qno do telles allusions aient du suggérer plus
d'une fois à des aèdes, pendant la naissance de l'Iliade,
l'idée do les justifier en créant précisément les scènes
auxquelles elles semblaient se rapporter. L'épisode do
l'Assemblée des Tmyensm XVIII* livre (v. 243 313), où
Hector repousse les consoils de Polydamas qui veut l'o-
bligor à rentrer dans Troie, me parait être né ainsi dos
paroles prononcéos par le mémo héros au XXII* livre
(v. 100-103). Et c'est oncoro do la mémo manière quo
la célèbre scène du XXIV* livre, qui nous fait voir Priara
aux pieds d'Achille, a dû sortir dos lamontations do
Priam au XXH* (v. 408 429), dont elle n'est quo le dé-
veloppement. Ce fait curieux mérite d'autant plus d'at-
tirer l'attention qu'il est de nature a nous tromper sur
l'âge rotatif do certains morceaux. Nous sommes portés à
croire toujours que l'allusion est postérieure au récit
qu'elle vise or, en plus d'une occasion assurément,
c'est le récit au contraire qui est sorti de l'allusion,
purement fictive à l'origine ».
Mais il y a bien d'autres sortes do morceaux complé-
mentaires dans l'Iliade. Citons particulièrement ceux
qui y ont été insérés dans des vues intéressées. l'lus
l'Iliade grandit et prit de l'importance, plus les chefs
des principales tribus grecques établies en Asie durent
tenir à y voir ligurer leurs ancêtres. C'est ainsi sans doute

i. Odyssée,XIV, 379et suiv.


2. Ce que je signale ici brièvementa été fort bien exposédans
l'ouvrage«JeB.Nf*w Me KnUtehtmg der hameritcheuPoésie,Berlin,
1882.
CHANTS DE DÉVELOPPEMENT 199

que s'est développé le rôle do Nestor c'est ainsi que


ceuxdo Glaucoset de Sarpédon semblent avoir «té ajou-
tés, c'ost ainsi quecelui d'Idoménée et de son compagnon
Mérionè»s'est étendu en dehors même dos convenances
de l'action. Noussommes réduits à cet égard à des con-
joctures plus ou moins plausiblos mais si chacune en
particulier peut être contestée, l'idée dont olles s'ins-
pirent toutes est vraiment hors de doute. Voilà pour les
additions d'intérêt particulier. Il y en a d'autres, qu'on
pourrait appeler complémonts d'intérêt général. Les
premiers chants homériques, on grandissant comme
nouslu voyons, tondirent naturellement à absorber tou-
tes tes légendes rolativos à la guerre do Troie. On ne
voulait pas les laisser perdre, et on ne pouvait guère
los conservor autrement qu'en leur faisant une place
dansce grand ensemble. Bien que le poème fût tout autre
choseà l'origine qu'une histoire complèto de la guerre,
iltondait par son développement à en devenir tout au
moinsune imago abrégée. C'est même là ce qui expli-
que comment plus tard il a servi de noyau à une par-
tie da la poésiocyclique. Mais, bien avant déjà, on peut
se rendre compte ainsi de certaines additions, telles
quo lo Catalogua des vaisseaux au livre II, l'Entretien
d Hélèneet de Priam (tsr/omf»eix)au IIIe, la Revued'A~
gamemnonau IVe, qui ont bien plutôt leur placo natu-
relle dans une Iliade proprement dite, c'est-à-dire dans
un récit complet du siège d'IIios, que dans le poème
au sujet bien plus restreint qui porte aujourd'hui ce
nom.
Enfin il convient de mentionner encore, parmi les
causesd'additions, l'influence de quelques poésies con-
temporaines. Certains discours narratifs, tels que ceux
de Phénix au neuvième livre et de Nestor au onzième,
1.Notamment par le longrécitquilui est attribuaà lafinduXX*
livre.
SOO CHAPITRE III. – FORMATION UK L'ILÏADK

tes longues allusions à la légende d'Héraclès dana plu-


sieurs partiea du poème actuel, semblent témoigner do
ce fait. Toutefois, réduits on cette matière » deviner,
nous devons nous borner à uno simple indication.

VII

A côté des chants de développement, dont nous ve-


nous de parler, nous trouvons dans l'Iliade un certain
nombre de chanta qu'on peut appeler chants de raccord,
car ils n'ont d'autre objet que de rattacher les uns aux
autres des morceaux déjà existants.
Une dos erreurs qui ont fait le plus de tort aux opi-
nions dérivées de celle dé Wolf u été de se représenter
le raccordement général des parties du poème comme
n'est plus
opéré après coup et on une soute fuis. Rion
contraire soit a la vraisemblance, soit aux indications
fournies par le poèmo lui-mémo. Il résulte un olfot de
tout co qui procède que ce raccordement a dû so faire
au moment mémo où naissaient los chants nouveaux,
puisque ceux-ci étaient fait a précisémentpour s'ujustor
aux anciens. L'Assaut du mur par exemple, qui forme
aujourd'hui le livre XII est venu se greffer, pour
ainsi dire, sur le récit dos Exploits d'Agamemnon,
be.
qui forme la principalo partie du XIe. Il n'était
soin là d'aucun raccord. Lo premier des deux chants
servait d'introduction à l'autre, lorsqu'on les récitait
ensemble; mais il pouvait arriver aussi qu'on les réci-
tât isolément; car le poème une fois connu du public,
la si-
personne n'éprouvait de difficulté à comprendre
tuation supposée et continuée intentionnellement dans
le second. De la même façon, la Mort d'Hector, noyau de
la fin du poème actuel, a pu porter successivement tel
CHANTS Dt RACCORD SOI
mi tel épisode précédent ou suivant, qui à son tour on
a porté d'autres. Le mémo «(Tels'oat produit dans chu-
ijiiflgroupa et le plus souvent par conséquent aucun
travail postérieur n'a été nécessaire pour réunir des
morceaux qui naissaient en quelque sorte tout réunis.
Toutefois, comme nous l'avons dit, certaines parties,
ou primitives ou du moins très anciennes, avaient été
compos6es d'une manière plus indépendante tuut en
rucoii naissant la donnée générale, elles no su rutta-
cliaient d'une inanièro étroite et directe à aucun chant
déjà existant, et par suite elles n'avaient point do place
lixo dans la série. Les Exploits de Diomède, les Adieux
d'Hector et d'Andromague, l'Ambassade en sont des
exemples. De bonne heure, les aèdes homériques durent
éprouver le besoin do faire cossor cet état de choses.
A mesure que l'ensemble des chants existants apparais*
suit plus nettement sous la forme d'une longue chaîne
d'événements liés les uns aux autres, il devenait plus
nécessaire de ne rien laisser d'essontiol on dehors do
cet enchaînement. Il fallut donc fixer les chants flot-
tants et c'est pour cela qu'on fit des chants de rac-
cord.
Les Exploits de Diomède durent être un des premiers
chants ainsi fixés. Sa place dans la série fut déterminée
par une considération très simple. C'était une grande
victoire des Achéens. Or entre la défaite qui forme le
sujet des Exploits d'Agamemnon et la Patroclie, il n'y
avait aucun moyen d'insérer le récit d'une telle victoire,
à moins do bouleverser tout ce qui existait déjà. On le
plaça donc au début après le chant de la Querelle. Mais
comme ce récit n'avait pas été composé en vue de cette
destination, il ne se rattachait ni à ce qui précédait ni
à ce qui suivait. En conséquence on sentit le besoin de
séparer ces morceaux mal concordants par des scènes
diverses qui fussent de,nature à atténuer ce manque
809 QHAPITRK III. – FORMATION DE L'ILIADE

do auitu. Il est probable que cola se lit asaoi lentement,


et que cotte partie de YJtiad* est celle qui est restéo lu
ainsi l'es-
plus longtemps ouverte. On peut expliquer
pèce de tioufuaion et d'incohérence qui y repue.
1,'épisodo des Adieux d Hectoret dAndromttqueeul un
sort analogue. Bien quo son autour ne l'eût placé nullo
comme nous l'a-
part à proprement parler, il est visible,
vons dit, quo pour lui cette scène était censée précéder
de pou la mort d Hector. Mais il était impossible, dans la
série d'ôvénoimmts qui s'était organisée pou à pou, de
faire une place convenable à cet épisodo dans la m~
condo portio du récit. Hector no pouvait rentrer dans
Troio ni pondant la défaite dos Achéons, ni pendant
l'assaut du mur, ni pondant la Patroclio, puisque dans
tous ces récits il figurait constamment au premier rang
des combattants. On fut donc forcé do placer son entre-
vue dernière avec Andromaquo au milieu do cos chants
mal cohérents do la première partie, qui eutouront los
l'on
Exploits de Diomède; et on l'adapta du mieux quo
put à ce dernier récit. Le raccord est ici d'autant plus
visible qu'il est moins satisfaisant. C'est au moment où
tout fuit devant Diomède, où les Troyens ont par con-
séquonl le plus besoin do leurs chefs et notamment
d'Hector, que le dévia llélénos conseille tout à coup à
celui-ci de quitter le champ de bataille pour un motif
sans importance. Hector lui obéit, et c'est ainsi qu'il
rentre dans Troio. On avouera qu'il est difficile de choi-
sir plus mal son heure et les justifications qui ont été
désos-
proposées sont de cellos qu'on peut qualifier de
pérées Voilà donc un raccord manifeste. Il en est de

1. Lebesoindecesjustificationst'est faitsentir dès l'antiquité.On


peut voirdans les seoliescellesque proposaientlestant grammairiens
décidésà rendreraison detout. Quand une chosea besoind'ê-
tre justifiés,il est tosjows probableqa'elle ne pe«<p»« »'<«<«•
(Voir
Porphyre, Quaestiones éditionSchrader,1.1. p. 90.)
homericae,
CHANTS DE RACCOItD 203

mttmo du septième livre qui a fait suite à cette scène


dos Adieux <t Hectoret WAndromaçue nous avons ox-
(tMSÔ plu» haut commont lo combat singulier d'Hector
ol tl'Ajftx, qui un est le sujet, ne pouvait guèro s'expli-
quer que par le désir do donner à peu de frais un dé.
nouaient à la bataille racontée dans les Exploits de
Diomède.
V Ambassade était aussi à l'origine un de cos chants
(luttants. La place qu'elle occupe dans le poème actuel
lui fut assignée do même par une sorte de nécessité.
La Patroclie marquait le moment où Achillo, en face
du périt imminent des Achéons, se décidait à faire quel-
quo chose en leur favour l'Ambassade au contrairo le
montrait s'obstinant dans un refus de concours absolu.
Elle devait donc être antérieure. Par là mâme, on se vit
obligé de la placer avant la sério d'événements non in-
terrompus qui aboutissent au départ de Patrocle, et par
conséquent avant le chant dos Exploits d'Agamemnon.
Mnis d'autre part la vraisemblance morale exigeait
qu'elle fut aussi éloignée que possible de la Querelle,
puisiju'Agamomnon no pouvait se décider à une démar-
che aussi humiliante immédiatement après avoir of.
fensé Achillo et l'avoir traité avec tant de mépris. Ces
raisons combinées la firent placer après les Exploits de
Diomède et les chants qui on dépendent. Seulement,
comme ces chants ne rapportaient que des avantages
obtenus par les Achéens et que l'Ambassade no
pou-
vait se comprendre qu'après une grande défaite, il fal-
lut bien créer celle-ci. De là le livre VIII, qui n'ost vrai-
ment qu'un chant de raccord et qui en porte si mani-
festoment tous les caractères.
On pourrait multiplier ces exemples, mais en multi-
pliant aussi les conjectures. Qu'il suffise donc ici d'avoir
indiqué la nature de ces raccords. L'Iliade s'acheva
ainsi peu à peu. Plus elle grandit, plus elle devint une
804 CHAPITRE III. – FORMATION DE L'ILIADE

et serrée, Aucun do ceux qui travaillèrent à l'étendre


et à la compléter ne se proposa sans doute jamais de
la réciter d'un bout à l'autre; l'usage des récitations
courtes et indépendantes avait suf8 à la faim naître et
suffit aussi à la transformer en un poème proprement
dit. Ce n'est donc pas l'artifice d'un arrangeur ni d'une
commission de littérateurs qui l'a faite ce qu'elle est;
ce fut le libre travail de plusieurs poètes, dominés par
la grandeur d'une création primitive qu'ils voulurent
perfectionner on la développant. L'unité était vraiment
en elle tout d'abord; mais à mesure que les vides du
récit primitif se comblèrent, elle apparut de plus en
plus nettement. S'il était permis d'exprimer ces faits
par une image qui les rendrait plus sensibles, on pour-
rait dire que le premier poète avait élevé de sa main
puissante sur l'immense terrain de la légende trois ou
quatre tours superbes pour marquer l'espace qu'il s'y
était réservé; ses successeurs les relièrent peu à peu
les unes aux autres, d'abord par d'autres constructions
poétiques, plus richement décorées, mais moins simples
et moins grandioses; puis par une simple muraille des-
tinée à fermer les intervalles qui restaient ouverts. Ainsi
se forma avec le temps une enceinte continue, et la cité
épique qui s'était constituée de cette manière fut appe-
lée YIliade.
Quand les poèmes cycliques prirent naissance, c'est-
à-dire vers le commencement des Olympiades, au mi-
lieu du viue siècle avant notre ère, tout ce travail était
achevé. L'Iliade était désormais un poème complet et
fermé. On ne pouvait plus rien y ajouter en dedans;
on l'accrut tout naturellement par le dehors.
CHAPITRE IV

LE GÉNIE ET L'ART DANS L'ILIADE

SOHMAIRE.
I. Dimensions et proportions du poème. Unité du
sujet. Marche de
l'action. Variété. Et. Le récit. L'ordre et la olartè associés à la
vie et au mouvement. Vérité morale. Simplification hardie. Art de
composition dans les principaux récits. Grandeur et idéal. Les hé-
ros et la foule. III. Descriptions et comparaisons. Discours.
IV. Les personnages. Caractère d'Achille; son
développement. Les
antres héros. Personnages de femmes;
Andromaque, Hécube, Hé-
lène. Valeur morale et nationale des caractères. V. Les dieux.
VI. La langu et la versification.

Lorsque nous comparons l'Iliade aux œuvres poéti-


ques des âges suivants, sa grande étendue nous frappe
tout d'abord. Elle résulte à la fois de la manière dont
le poème s'est formé et d'une tendance qui est natu-
relle au genre narratif dans sa première expansion.
Toutefois, s'il est vrai qu'à notre point de vue Y Iliade
est longue, et si déjà dans l'antiquité cette longueur
avait fini par en proverbe',
passer nous ne devons pas
oublier qu'elle est singulièrement courte en comparai-
i. Elksbiœ. contre
Ctésilchots, M9 ~9nvp~ac ¡¡np6't&pov 'I7tté~doç.
Cic., ad AtttQ., VIU, il Tanta malorum
impendet 'Uiàt.
206 CHAPITRE IV. – L'ART DANS L'ILIADE

son dos immenses épopées do l'Intlo. Le Ramayana et


le Mahabharata – ces puissantes créations d'un peuple
du mémo origine que l»s Grecs, mais d'un génie bien
différent – font ressortir par le contraste cette brièveté
relative de l'épopée grecque. Là le récit surabonde et
déborde; un épisode devient un poème; tout y est im.
monso, ot le regard se perd dans les profondeurs d'une
action confuse, comme dans l'obscurité d'une foret im.
pénétrable*. Ce sont dos masses de poésie plutôt que des
poèmes. Dans YIliade au contraire, tout ost mesuré. Il
en résulte quo le poèmo, dans son entier, présente émi-
nommcnt cetto qualité qu'Aristote a si bien définie dans
sa Poétique par lo tonne d'evowvoiwov s. VIliade, comme
il le dit, se laisse bion embrasser d'un seul coup d'œil.
Lorsqu'on vient de la lire d'un bouta l'autre, on n'a pas
d'effort & faire pour se la représenter tout entière les
parties essentielles reparaissent d'elles-mêmes dans la
mémoire, et les autres, moins nettes, no sont cependant
pas tellement effacées qu'elles ne forment comme un
fond à cette image poétique. On no peut s'empêcher
alors do remarquer que l'étendue acquise pou à peu
par le poème dans ses accroissements successifs lui a
donné une grandeur d'aspect que les chants primitifs ne
possédaient pas au même degré. Et l'influence même
qu'il a exercée a prouvé par la suite que cette étendue
n'était pas sans beauté. Eschyle n'aurait peut-être ja-
mais conçu la trilogie dramatique ni Hérodote le plan
do son histoire, si l'Iliade, avec son large développe-

1. Le Ramayana en
a environquarante millevera; le Mahabharata
a deux cent mille; VIliadeen a moinsdeseizemille.
2. Aristote, Poétique, 83 Arô. xal xwixy itmdmoi Sv? avehi "O(«ipoï
irapà toù{ fiXXout, t# |ttl8i tôv ir<SXe|iov,««drap tyoïrm âpxV tD.oç,
imxn<rïj<rai jtoislv fiXov' Xtav yàp âv (téya *«' oùx eâavvoircav i\uX>.tv tans-
Sat trâ pfjiiïu lUTplâCov xaToncenXer|Uvov *9 icos^tXff. NOv 8' Iv |iipo;
&iroXati>v incivoSioi; niy^xcu noXXotc,otov veSv xaTaXiym xal SiXoiç ir.i--
ooSioi;, ot( Siaia^ëâvti xr\v noh|<nv (W. Christ).
DIMENSIONS DU POÈME 207
mont, n'eût été devant leurs yeux comme un modèle.
Tollo qu'elle est, elle fait naître dans l'esprit une idée
do fécondité, large et pourtant mesurée, d'abondance
contenue, qui entre pour une part dans l'admiration
dont elle est l'objet.
Cotte mesure dans l'abondance est d'autant
plus re-
marquable que l'honneur en revient à toute une série
de poètes fort inégaux en mérite. Après tout, il eût été
possible de grossir encore le puèmo actuel, et il n'était
pas tellement formé quand il parvint à son achèvement,
que tout épisode nouveau en fût nécessairement exclu
d'avance. S'il est resté ce qu'il est, c'est qu'à un certain
moment poètes et public ont senti d'instinct
qu'il n'y
avait plus rien à y ajouter, et qu'en le
développant da-
vantage on l'alourdirait au lieu do l'enrichir. Eu ce
sens, les dimensions de YIliade sont un remarquable
indice de l'esprit do mesure qui a été de bonne heure
nn des traits caractéristiques du génie grec. Il faut re-
connaître d'ailleurs que le jugement naturel des
a dû être éclairé et guidé on cela poètes
par les habitudes de
la récitation publique. Celle-ci
imposait une étendue
nécessaire et à peu près uniforme à chaque chant
isolé
cotte étendue des scènes principales détermina indirec-
tement celle du poème tout entier.
Mais tout cela n'aurait pas suffi à faire
que toutes
les parties du poème vinssent se rassembler d'elles-
mêmes sous le regard, sans cette unité intime
qui fut
créée tout d'abord par l'auteur des chants
primitifs et
que ses continuateurs respectèrent. C'est une pure
discussion de métaphysique littéraire que de se deman-
der, comme on l'a fait trop souvent, si le
sujet du
poèmo est la colère d'Achille, ou le dessein de Zeus,
ou toute autre chose de même
genre. Ni les poètes ho-
mériques, ni leur public, ne se posaient de pareilles
questions. Absolument étrangers à ces abstractions
808 OHAPJTBB IV. – L'ART DANS t 'ILIADE

subtiles, ils ne concevaient un sujet poétique que sous


forme de scènes vivantes, liées les unes aux autres.
La première grande scène do l'Iliade était une querollo
à la suite de laquelle Achille jurait que les Achéens,
désormais privés de son secours, auraient à se repentir
do l'avoir offensé. La dernière grande scène devait,
par une véritable nécessité morale, montrer la récon-
ciliation opérée, non par des engagements et des dis-
cours, mais par des faits, par une victoire décisive, par
la mort d'Hector. C'est par lo nom d'Hector qu'Achillo
effrayait les Achéens en se séparant d'eux c'est par
la mort du héros troyen qu'il les rassure, lorsqu'il est
revenu à eux Ces doux scènes qui se répondent sont
le fondomont même de l'unité du poème. Le reste n'a-
vait en somme, à co point do vue, qu'une importance
secondaire, ot l'on s'explique très bien qu'une fois ces
doux -termes extrêmes bien définis cotte unité ait sub-
sisté, malgré tout ce qui semblait devoir la compro-
mettre. On savait d'où l'on partait et où l'on allait: pou
importaient quelques détours de plus ou de moins; on
ne risquait jamais de s'égarer. Et toutefois, ici encore,
nous devons remarquer la rectitude relative du poème.
Étant données les conditions dans lesquelles il s'est
formé, il est surprenant de voir combien l'unité fonda-
mentale a été rospectée, et quels efforts on a faits, là
même où il fallait bien la sacrifier quelque peu, pour
s'on écarter le moins possible. L'Iliade, conçue comme
une œuvre collective, atteste certes d'une manière re-
marquable cette libre et intelligente docilité dont l'es-
prit grec devait plus tard donner tant do preuves écla-
tantes.
1. Iliade,I, 240 THbot' 'À-/iXMjo«*oM|Rmuvî« 'Ax«iûv– <ni|i-
wm«e. – ..t&t'5viraXXolSç'°E*top»«âvtpofdvora– (Mfcntovre;
nl«-
Twai.
2. lUutle,XXII,333. 1Ip£p«9« |4ya xStcf is£$vc|ixv
'EatofaîToT
à>TpûecK«à firru8«<ji &t t&xtT&uvio.
UNITÉ DU SUJET 909

Si d'ailleurs la marche de l'action est quelquefois


lento, si mémo dans la promière partie surtout, cette
lentour va jusqu'à l'embarras, il no faut peut-être pas
trop le regretter. Grâce à la manière dont elle s'ost
formée, YIliade offre, dans son unité, le spectacle d'une
étonnante variété. C'est là une des qualités qui la dis.
tinguont le plus avantageusement d'un grand nombre
do pubmes épiques. Les scènes qui s'y succèdent ne se
rossomblent les unes aux autres quo do loin en loin.
Et cotto variété ne tient pas seulement à ce fait qu'à
côtédus grandes môlées furieusos nous roncontrons des
épisodes de sentiment et de description, comme les
Adieux d'Hector et d Andromaque, Zem trompé par
Hfoé, ou le Bouclier d Achille. Virgile a su inséror éga-
lontoiit dans son poème dos épisodes de diverses sor-
tes, et pourtant VEnéide n'échappe pas complètement à
la monotonie. La variété de l'Iliade est bien plus pro-
fonde. Elle tient à des dilféroncos d'imagination, do sen-
timents, de style mémo ici la grandeur et la simplicité,
là une grâce brillante et presque pompeuse, ailleurs
des inventions merveilleuses; et, tout à côté, le naturel
le plus dédaigneux des artitices poétiques. Si ces dis-
semblances allaient jusqu'aux disparates, elles seraient
oxcessivos, et l'Iliade n'aurait jamais été un poème.
Maisvoilà justement le trait hellénique. Do même qu'au
Parthénon l'inégalité de mérite des sculpteurs qui ont
travaillé sous les ordres de Phidias, si sensible qu'elle
soit, n'a point compromis l'unité générale de l'édifice,
do même celle des aèdes homéridos a'a point détruit
l'unité morale du poème. Tout différents qu'ils aient
été les uns des autres, il y a cependant certains carac-
tères communs de goût, de mesure, de clarté, de vie,
qui se retrouvent chez tous à des degrés divers. Ils
sont fils du même sol, héritiers de la même tradition,
épris des mêmes modèles, dominés par le respect d'une
Hul.
de la Litt. Grecque. T. I. 140\
SiO CHAPITRE IV. – L'ART DANS L'ILIADE

mônio œuvre. On ne saurait assez dire combien cette


variété dans l'unité, si heureusement imprimée sur le
a été
premier chef-d'cauvre poétique du peuple grec,
utilo à la liberté de son développement.

II

Si. de cette vue d'ensemble, nous passons à l'étude


so compose la beauté to-
particulière dos éléments dont
talc du poème, la perfection du récit est la première
chose à remarquer. Dans les parties supérioures du
YIliade, cotte perfection est incontestable et vraiment
éclatante dans tes autres, l'art du narrateur est iné-
des exemples et
gai sans douto, mais. sous l'influence
de la tradition, il reste partout à uno hauteur à laquollo
aucune autre épopée en somme no s'est jamais mainte.
nuo.
C'est d'abord par la conception lumineuse des objets
est admirable.
représentés que la poésie homérique
Une vision nette et claire, à laquelle rien d'essentiel
n'échappe. Hommes et choses apparaissent au poète
sans confusion; images distinctes, qui se présentent à
son esprit naturellement dégagées et ordonnées. Une
merveilleuse faculté d'analyse toute spontanée lui per-
met d'apercevoir dans chaque situation tout ce qu'elle
contient d'intéressant les conceptions complexes se
à mesure
décomposent d'elles-mêmes dans son esprit,
est ordre et
qu'elles y prennent naissance; sa pensée
clarté. Mais, dans cette clarté, il n'y a ni froideur ni sé-
cheresse. L'analyse instinctive dont nous parlons n'est
des
pas celle de la réflexion qui ne laisse subsister que au
abstractions. Ici, c'est l'imagination qui décompose,
moment même où elle crée, et tous les éléments qu'elle
LE RÉCIT. OU PRE ET MOUVEMENT 811
sépare sont vivants. Dans une action donnée, elle décou-
vre des phases successives, toutes intéressantes, toutes
tendant à une môme fin dans un sentiment général,
vtto distingue des péripéties morales aussi vraies que
délicates et variées. Le résultat de cette analyso, c'est
donc la vie et le mouvement, mais le mouvement or-
donné, progressif, toujours intelligible, la vie simpli-
Me, dégagée do ses obscurités, devenue, pour ainsi
dire, toute claire et toute transparente Rien d'exlraor-
dinuiro dans de tels récits, presquo point de merveil-
loux, car l'ordinaire, ainsi interprété, suffit à tout. Des
coups de théâtre, parce que la nature humaine en com-
porte, parce qu'il s'en produit sans cesse en nous et
autour do nous, mais dos coups do théàtro vraisembla-
bles, et jamais de ces soubresauts capricieux qui pro-
viennent uniquement dos fantaisies individuellcs d'un
auteur.
Quel récit pourrait être comparé sous ce rapport à
celui du combat d'Hector et d'Achille au vingt-deuxième
livre? Une série de scènos passent sous nos yeux
l'hésitation d'Hector, sa fuite, te jugement des dieux,
la tromperie si dramatique d'Àthèné, le combat pro-
prement dit, et enfin l'admirable dialogue entre le mou-
rant et son vainqueur; autant de péripéties, qui se fus--
sent évanouies entre les mains d'un moindre poète, et
qui, dans l'œuvre homérique, ont toutes leur valeur
propre par la manière étonnante dont chaque situation
a été tour à tour discernée et distinctement
représen-
tée. Qu'on relise par exemple, entre toutes ces scènes,
celle de la fuite. Avec quelle clarté n'est-elle
pas dé-
taillée 1 Comme chaque moment en est indiqué et ca-
ractérisé avec justesse 1 Tout est vu et dessiné d'un
trait, les acteurs, leurs mouvements, le lieu du drame
et les souvenirs qui s'y rattachent, l'action elle-même
et ses phases:
813 CHAPITRE IV. – L'ART DANS L'ILIADE
Hector attendait: Achille vint à lui. semblable à Ênya-
llos, dieu guerrier et bondissant sur son épaule droite, sa
lance, taillée dans un frêne du Pèlion, vibrait dans sa course
d'un mouvement terrible; autour de sa poitrine, l'airain
resplendissait, semblable à la lueur d'un grand feu ou à l'é-
clat du soleil levant. Quand Hector le vit, un tremblement
le saisit, incapable de tenir pied désormais, il n'osa pas
rester auprès des portes, et, terrifié, prit la fuite. Alors le
fils de Pelée bondit après lui, sûr de ses pieds agiles, aussi
prompt que l'épervier des montagnes, le plus rapide des
oiseaux, quand il fond sur une palombe celle-ci, sous les
serres de son ennemi, hâte sa fuite; l'épervier, déjà sur
elle, pousse des cris aigus, et sans cesse se jette en avant,
affamé do la saisir. Tel Achille, avide de sa proie, volait
droit à Hector et le Troyen, tout tremblant, se rappro-
ohait du mur de la ville, d'une course effarée. Et ainsi, au
pied de la tour du guet et du figuier sauvage, tous deux,
serrant le mur de près et suivant la route des chars, ils pas-
sèrent et ils atteignirent les bassins limpides où jaillissent
deux sources du Scamandre tourbillonnant. L'une roule des
flots tiédes, et une vapeur s'en élève, comme si un feu bril-
lait en-dessous; l'autre, en été, coule aussi froide que la neige
ou la grêle, ou que l'eau oongelée. Tout auprès, sont de
vastes et beaux lavoirs de pierre, où les femmes des
Troyens et leurs filles gracieuses lavaient les riches étoffes
autrefois, quand c'était la paix, avant que les fila des
Achéens ne fussent venus. C'est là qu'ils passèrent alors
en courant, l'un fugitif, l'autre acharné à la poursuite; de-
vant, un brave fuyait, mais, derrière, un guerrier bien
meilleur encore le poursuivait d'un pas agile; il ne s'agis-
sait pas en ce moment de gagner uue brebis ou une peau de
bœuf, prix ordinaires proposés aux coureurs; c'était pour la
vie d'Hector dompteur de couraiera qu'ils luttaient de vitesse.
Quand des chevaux habitués à vaincre courent comme em-
portés, ils tournent autour de la borne un grand prix est
proposé au vainqueur, soit un trépied, soit une femme dont
le mari est mort ainsi Achille et Hector tournèrent trois
fois autour de la ville de Priam d'une course effrénée, et les
dieux contemplaient ce spectacle »

Tout est raison et justesse dans cette narration, si


1. Iliade, XXII, 131.
LE RÉCIT. ORDRE ET MOUVEMENT 913
pathétique pourtant. Ni digression, ni réflexions oiseu-
ses, ni remplissages d'aucune sorte, ni omission do cir.
constances loucliantos ou simplemont nécessaires. Le
sentiment lui-même, ai sincère et si fort qu'il soit, n'est
point ce qui conduit le poète; c'est la pensée qui Io
mène, et par conséquent c'est la raison. Jamais son
émotion no l'écarte de son dessein, jamais olle ne l'em-
porte au delà du but. Chaque chose est à sa place ot
reste dans sa mesure; tout a son utilité, dramatique ou
morale; on sont là je ne sais quelle sereine possession
do soi-même, associée à la sensibilité la plus profonde
et à l'imagination la plus forte. Si la personnalité du
poète se montre si peu dans les récits de l'épopée grec-
que et si les choses seules y appellent notre attontion,
c'est précisément en raison de la pureté des imagos
qui viennent tour à tour se réfléchir dans ce limpide
miroir. Il n'y a là que la nature même et la vérité, dé-
couvertes du premier coup par une merveilleuse intui-
tion.
Mais ce qu'il faut remarquer surtout dans les récits
del1 Iliade, comme le trait vraiment hellénique, ou, pour
dire plus encore, vraiment homériquo, c'est la
simpli-
cité hardie de cette raison si nette et si lumineuse.
Nulle. poésie au monde n'est plus pénétrée de cette
croyance, réfléchie ou inconsciente, que l'art est un
choix. Viser à un certain effet, et l'obtenir par une
combinaison simple de moyens appropriés, voilà en
quelque sorte sa formule. Le parti pris si assuré avec
lequel elle passe par dessus les détails inutiles, et même
par dessus ceux qu'on pourrait croire utiles, toutes les
fois qu'elle a besoin d'aller vite, est admirable. La mi-
nutie lui est aussi étrangère que la précision lui est
naturelle. Toute inspirée de la réalité, elle est moins
y
assfrvie qu'aucune poôsiw connue. Les hommes et les
choses no se montrent au poète qu'en ce qu'ils ont d'es-
914 CHAPITRE IV. – L'ART DANS L'ILIADE

sontiol; ot par suite, pour les poindro, il procède par


largos touches, avec liberté ot grandeur. Ploir d'un»
impression dominante qu'il veut traduire, il sacrifie
tout ce qui no s'y rapporte pas; ou plutôt, il n'y a pas
de saerifleo, car il semble que la justesse puissante do
son esprit ne lui permette seulement pas de s'y arrôter.
Par là encore et surtout, la poésio de l'Iliade est le type
de l'art grec, à moins qu'on no profère diro qu'ollo est
le type do l'art absolument.
Grâce à ces qualités, la composition dos grands récits
de l'Iliade est particulièrement remarquable. On ne sau.
rait dire qu'elle soit étudié© ni savante, tant on y sont
pou le travail ot la préméditation; mais les plus longs
.développements s'y distribuent avec une aisanco et un
ordre qui révèlent assez une conduite réfléchie. Une am-
ple action dramatique, comme la défaito des Achéens au
XI* livre, est embrassée sans peine par le poèie dans son
ensemble. Il y distingue du premier coup d'oeil la chose
essentielle à montrer, qui est, dans ce cas, le déploiement
extraordinaire de valeur dos héros Achéens et l'inutilité
de cette valeur. Il faut que dans cette bataille furieuse
Agamomnon et lossiens se surpassent eux-mêmes, qu'ils
apportent au combat toute leur fougue et toute leur force,
qu'ils soient, pour ainsi dire, humainement vainqueurs,
bien que vaincus par la volonté des dieux. Ce sera une
victoire terminée en défaite, mais qui restera glorieuse
et superbe jusque dans la déroute finale. Voilà l'idée
maftresse, et il est visible qu'elle constitue pour le poète
le seul plan qu'il veuille suivre. Bien différent d'un his-
torien qui so croirait obligé avec raison de nous faire
connaître le terrain, la disposition des troupes et leurs
mouvements principaux, en un mot de nous faire l'ex-
souci que de
posé stratégique de la bataille, Homère n'a
nous en décrire les grandes phases dramatiques le reste,
s'il en est question incidemment, n'est pour lui qu'ac-
COMPOSITION BBS GRANDS RÉGITS 815
eossoire. Cotte idée morale suffit à ordonnertoute la nar.
ration et à en régler le mouvement. Ayant
toujours la
même conception générale présente à l'esprit, il marche
sûrement à son dénoùment, sans lentour ni
précipita-
tion. Il le fait pressentir, puis it l'éloigné, il
prolonge la
victoire par des épisodes qui nous montrent Agamem-
non triomphant et comme invincible, et pourtant il ne
s'attarde pas au point de compromettre l'idée
principale;
il y a dans son récit comme un mouvement général
qui
nous entraino et qui va en s'accélérantèi mesure
qu'ap.
proche le terme nécessaire. Quand Agamemnon blessé a
disparu, quand la défaite commence, Ulysse et Otomède
remplissent un instant la scène, mais déjà leur courage
môme ost marqué du caractère de la défaite; c'est une
sorte de fureur inquiète, plutôt que cette valeur
impé-
tueuse d'Agamemnon qui tout à l'heure renversait tout.
Et lorsque, blessés à leur tour, ils s'éloignent du
champ
de bataille, nos regards et nos cœurs se
portent d'eux-
mêmes vers Ajax, qui résiste seul en reculant
pas à pas,
et on qui se concentrent toute la force et toute
l'espé-
rance dos Achéens. L'unité de ce vaste récit, comme sa
variété et son mouvement, proviennent donc des
qua-
lités que nous signalions tout à l'heure, de la clarté d'une
imagination puissante et de sa hardiesse à simplifier.
La grandeur est, avec la clarté et le mouvement, le
trait le plus saillant du récit
homérique. Elle résulte sur-
tout de ce que le poète a constamment devant les
yeux
un idéal bien supérieur à la réalité. A plusieurs
reprises,
il est question dans l'Iliade de la force merveilleuse des
héros ils soulèvent sans effort des pierres que plusieurs
hommes d'aujourd'hui, nous dit le narrateur, auraient
peine à remuer. Expression naïve d'une idée qui est par-
tout présente. L'humanité dépeinte dans le
poème est
une humanité idéale,
que le poète et ses contemporains
considéraient, il est vrai, comme réelle dans le passé,
916 CHAPITRE IV. L'ART DANS L'IUA'DB
mais non dana le présent. On imaginait pour elle des
richesses merveilleuses, (les arts tout-puissants; les hé-
ros sont couverts d'or, leurs armes sont ciselées avec
une perfection dont aucun artiste du temps n'était assu-
rément capablo. C'est là lo seul genre d'exagération que
se permette celte poésie si vraie. D'ailleurs, il faut re-
se garde
marquer que, dans l'exagération mémo, elle
naturellement de dépasser une certaine mesure, qui lui
est indiquée par un sens délicat Jo ïa vraisemblance.
Si les héros de l'Iliade sont plus robustos et plus légers
que les hommes les plus lestes et les plus vigoureux,
cette supériorité n'est pas telle pourtant que notre ima-
La
gination ne puisse l'admettre, à titre d'exception.
se souvient de la réalité alors même
poésie homérique
dans ses
qu'elle la dépasse, et elle reste sensée jusque
fantaisies. Elle veut procurer à ses auditeurs le plaisir
de l'idéal; mais comme elle sait bien qu'on le détruit dès
1 Son art est
qu'on éveille le sentiment de l'impossible
de ménager l'imagination, tout en favorisant son essor.
Tout ce qu'elle crée est grand, rien n'est démesuré. Ces
batailles immenses et furieuses sont encore des batailles
d'hommes, et non de géants. Agamemnon et Diomède,
masses
Ulysse et Ajax luttent à eux seuls contre des
d'hommes, mais on ne les voit pas comme Turpin, dans
la Chanson de Roland, tuer quatre cents ennemis en quel.
enfantine
ques instants. Jamais ce genre d'exagération
les grandes narrations de l'Iliade. L'hy-
n'apparaitdans
est audacieuse et magnifique, comme elle doit
perbole y
l'être dans la vraiment héroïque; mais, dans cette
poésie
audace même, il y a une raison solido, qui ne s'oublie
jamais.
Ajoutons que la grandeur homérique ne devient pas
monotone comme celle de tant d'épopées, parce qu'elle
est tempérée par un sentiment profond et constant de
• 1. Chamonde Roland,éd. LéonGantier,v. 2092.
GRANDEUR IDÉALE 317

la faiblesse humaine. Le poète peut bion s' exalter lui-


môme dans ses conceptions, mais combien il sait forte.
mont ce que c'est que l'homme, et comme il compatit à
sos misères! Les plus vaillants héros de l'Iliade ont leurs
faiblesses. Diomôdo est sur le point de fuir, lorsque Ulysse
le rappelle et le relient: « Fils de Tydée, oublions-nous
notre valeur? Allons, ami, viens ici, tiens-toi debout
» près do moi. Quelle honte pour nous, si l'impétueux
» Hector s'emparait de nos vaisseaux! » Et Oiomède,
vaillant entre tous, lui répond avec autant de simplicité
que de vrai courage: « Eh bien donc, je resterai, et je
» tiendrai ferme avec toi. Mais nous n'aurons guère à
» nous en réjouir, car Zeus l'assembleur de nuages est
» aujourd'hui pour les Troyens et contre nous » Voilà
la vérité. Il y en a vingt exemples dans l'Iliade. Ajax
lui-même, l'intrépide Ajax, a peur. Tous ces héros, si
forts ot si vaillants qu'ils soient, sont pourtant des hom-
mes, et le poète nous en fait souvenir à propos, afin que
nous nous attachions à eux davantage. S'il en est ainsi
des chefs illustres, que dire de ces combattants nom-
breux et obscurs qui s'agitent sur le champ de bataille
et tombent le plus souvent sous leurs coups? La grande
foule anonyme elle-même se compose d'hommes, et le
poète ne dédaigne pas do peindre leurs sentiments. Il
nous fait sentir ces larges et puissants courants d'exal-
tation ou de terreur qui passent sur los multitudes, et
par là il nous intéresse à elles. Les armées homériques
ont une &me collective.
« Éris poussa une clameur terrible et aiguë, et elle mit au
coeurde chacun des Achéens une courageuse ardeur de com-
battre et de s'obstiner à la lutte. Soudainla guerre leur de-
vint plus douce que le retour sur les vaisseaux creux vers
leur chère patrie*. »
1.lliade,XI. 319.
S.Iliade,XI, 10.
aia CHAPITRE IV, – L'ART DANS L'ILIADE

Véritablo ivresse de sang et de gloire, à laquelle s'op-


pose un pou plus loin le tableau de la terreur des Troyens
fuyant devant Agamomnon.
« Atride s'acharnait à la poursuite, encourageant les Da-
naëns à grands oris. Les Troyens, fuyant le long du tom-
beau d'Ilos, antique Dardanide, couraient a travers la plaine
en passant près du figuier, pressés d'atteindre la ville. La
clameur d'Atride s'élevait sans cesse derrière eux, car il vo-
lait sur leurs traces, les bras tout trempés de sang. Quand en-
fin les premiers eurent atteint la porte Skôe et le chêne, ils
s'arrêtèrent ets'attendirent les uns les autres. Une partie de
leurs compagnons, encore au milieu de la plaine, couraient
effarés, semblables à des bœufs qu'un lion a surpris pendant
la nuit et qui fuient de toutes parts un seul pourtant est en
proie à la mort; le lion a brisé son cou de sa mâchoire for.
midable, et il lèche son sang en dévorant ses intestins. Tel
l'Atride, le puissant Agamemnon, poursuivait les Troyens,
tuant les derniers des fuyards, l'un après l'autre; les sur.
vivants hâtaient follement leur course, mais beaucoup tom.
baient de leurs chars, sur la face ou sur le dos, frappés
par le vainqueur; car, baissant sa lance, il bondissait en
avant1. »

Certes, la force descriptive est admirable ici; mais ce


qu'il y a de plus étonnant dans le morceau, c'est la puis-
sance avec laquelle le poète a su peindre cette chose
indescriptible, la terreur d'une foule, et lajaire passer
en nous.
Cette profonde et mâle sensibilité homérique a d'ail-
leurs bien souvent aussi des délicatesses et des tendres-
ses qu'on serait tenté d'appeler virgiltermes, si l'on pou-
vait définir un modèle par l'imitation la plus exquise qui
en ait été faite. Le poète s'intéresse à tous ces guerriers
d'un rang secondaire qui succombent sous les coups des
chefs; et à chaque instant, au milieu des récits de mas-
sacre, des épisodes touchants nous sont offerts. Pour

1. «rade, XI, i«6.


r
PART DU SENTIMENT = gi9

nous dire leur mort, il rencontre des mots simples et


profonds, empruntés au fonds éternel des affections
humaines.
te Agamemnon saisit le glaive d'Iphidamas de aa puissante
main, et il l'attira à lui, fort comme un lion; l'épée fut ar-
raehâede la main du vaincu; alors le roi frappa son ennemi
à la gorge, et le fit tomber. Et soudain Iphidamas, roulant
surle sol, s'endormit du lourd sommeil d'airain; infortuné,
il avait quitté sa femme pour porter secours aux Troyens,
sajeuneet chère femme,dont il ne devait plus voirla beaulêLo

Cotte grâce et ce charme de la vie entrevus dans


l'ombre même delà mort, ce dernier sourire de tout
ce qu'on a aimé et que l'on va quitter, Homère, le pre-
mier, en a compris la tristesse infinie et en a fait comme
un élément nécessaire de la poésie héroïque. Mais chez
lui cette tendresse humaine est toujours associée aux
inspirations les plus hautes et les plus viriles. On passe
des unes aux autres sans surprise, mais avec une émo-
tion profonde. C'est l'humanité tout entière, à la fois
grande et faible, mêlant la fureur du combat à la dou-
ceur des plus chers souvenirs, l'humanité résumée dans
quelques contrastes aussi simples que sublimes.

III

La description est en quelque sorte partout dans le


récit homérique, ici développée et formant épisode,
ailleurs introduite d'une façon accessoire sous forme
de comparaisons, plus souvent encore brève et mêlée
au courant même de la narration.
Cette dernière forme de description, celle qu'on
pour-
rait appeler par excellence la description narrative, tant
i. IHadc,XI, 238.
`
830 CHAPITHE IV, – L'ART DANS L'ILIÂDÉ

ello se fond intimement dans le tissu des événements,


est de beaucoup la plus usitée dans YIliade, Elle est,
pour ainsi dire. la forme la plus ordinaire du récit ho.
mérique, car c'est le propre de cette poésie quo do poin-
dre tout en racontant. Elle peint par le choix de l'ex-
pression, par le son des mots, par le tour de la phrase,
mais surtout parla netteté et la force de l'image. Qu'on
prenne au hasard quelques vers dans une des parties
anciennes du poème, non pas un morceau éclatant qui
se détache du reste, mais au contraire un fragment du
récit ordinaire.
« Alors, par leur ardeur, les Donnons brisèrent enlln la
ligne ennemie, et un cri de victoire éclata a travers les rangs.
En tête, Agamemnon «'élançait et il tua un guerrier, Biènor,
chef d'une troupe de combattants, et, avec lui, son compa-
gnon Oïlèe qui menait les chevaux. Bondissant hors du char,
Otlée s'était jeté devant lui mais au milieu de son élan
même, Agamemnon le frappa de sa lance aiguë entre les
deux sourcils, et l'airain massif du casque n'arrêta pas le
fer; la pointe traversa la visière, puis l'os du front, et elle
déchira on dedans tout le cerveau et Oïléotomba en plein
élan 1. »

Toute la narration dans les chants primitifs est ainsi


toujours rapide, brève, et pourtant largement rythmée,
montrant chaque chose un un mot, et jamais rien qui
ne touche ou qui no frappe. Une intuition nette et pré-
cise, sans séchoresse néanmoins; quelques traits qui
dessinent les personnages, indiquent le mouvement,
éveillent l'imagination. Nulle poésie n'est plus sugges-
tive, aucune ne produit plus d'effet avec moins d'effort.
Ce qu'elle décrit ainsi sans chercher cependant à dé-
crire, c'est sans doute une fiction, mais toute composée
de traits réels. Le poète homérique, d'une manière gé-
nérale, doit être conçu comme un observateur et nulle-
1. IKade,XI,90etttuiv.
&SSÛÏUPTÏOXS 93Ï
ment comme unrêvour: il sait a pou près tout co qu'on
pont savoir do son temps, et il le sait bien: les détails,
même techniques, lui sont familiers; il a une idée pré-
cis» de chaque métier: labour, chasse, pèche, fabrica.
tion des armes, tissage des étoffos, construction, stra-
tégie et tactique, médecine môme, rien dos choses
contemporaines ne lui est inconnu Si l'archéologue
y trouve son compte, le simple lecteur en est presque
aussi vivement charmé. C'est la vie entière d'une so-
ciété encore jeune que nous avons ainsi sous les yeux.
L'épopée, traitée de cette manière, ressemble à une his-
toiro finement et familièrement descriptive on ne se
lassopas d'admirer cetto variété do détails dans un ré-
cit pourtant si libre et si grand.
En général, la description, dans les parties les plus
anciennes de l'lliade, est toujours ainsi mêlée à la nar-
ration. Le poète ne décrit pas pour le simple plaisir de
décrire. Mais quand le sujet s'y prête, quand la mise
en scène doit rendre l'action elle-môme plus dramati-
quo, tout naturellement alors les traits descriptifs se
multiplient et se groupont en tableaux
« Chrysèspriait, et Phœbus Apollon l'entendit. A grands
pas,du haut de l'Olympe, il descendit, le cœur courroucé,
1.De là l'utilité et l'intérêtsi vif des ouvragesspéciauxoù sont
expliquéstousces détailsmatérielsde la vie homérique.Citonsau
moinsici celuide E. Bucbholtz,Diehomerische Realien,3 vol.in-8»
en6 parties,Leipzig,1871-1885, véritable encyclopédiehomérique
qu'ona sanscessebesoinde consulteren lisant l'lliadeou l'Odyssée;
et,dansun autregenrele beaulivre de Helbig,Dtu homerische
traduiten françaispar Trawinsky,Paris, 1894.C'estaussi cetteEpos,
cisiondescriptivequi a donnélieu à tant de discussionssur lepré- site
déTroieet auxbellesfouillesde M. Schliemann,résuméesdansson
IUos,qui a été traduit en françaispar M- Egger.La stratégiede
1Iliadea été tout particulièrement étudiéepar un Grecsavantet let-
tré.M.GeorgesNieolaïdôs,'IXtiaoî«tpmqyHrik tantu)) «al Tom>tp«-
?(«,Athènes,1883.Plus récemment,M. Ch. Hanriot a publiédans
le Bulletinde la Facultédet Mires de Poitiers(juin 188S)une étude
degéographie homériquesurla Camptioyeti.
228 CHAPITRE IV. t'ART DANS L'ILIADE

portant sur ses épaules son arc et son large carquois. Et


dans les mouvements de sa colère, aes flèches s'agitèrent
bruyamment, quand 11 prit son élan et il venait vers le
camp, semblable a la nuit. 11 s'assit à distance des vais.
seaux, puis il lança un trait et l'aro d'argent 8t entendre
un effroyable sifflement »

C'est là, disons.lo, la véritable manièro homérique.


Dans los parties plus récentes, nous trouvons dos des.
ont été
criptions plus dévoloppées, plus brillantes, qui
admi-
peut-être admirées davantage et qui sont en effet
rables, mais non pas supérieures, ni ntâme égales. Te 1
est par exemplo lo célèbre morceau, cité par Longin, où
est représenté le voyage de Poséidon à travers les mors,
au début du treizième livre:

Le dieu attela au timon du char ses deux chevaux aux


pieds d'airain, au vol rapide, à la crinière d'or ondoyante;
lui-même se revètitd'une armure d'or: il prit dans ses mains
les rênes formées d'une bande d'or assoupli, monta sur son
char, et s'élança sur les vagues. Les monstres marins bon-
dissaient autour de lui, sortant en foule de leurs obscures
retraites, et ils reconnaissaient bien le roi de la mer. Fré-
nissantes de joie, les vagues s'écartaient; et les chevaux
volaient avec un élan merveilleux et, sous le char, l'essieu
d'airain n'était pas même mouillé »

Si belle quo soit cette peinture, elle se distinguo de


la précédente à deux signes: d'abord elle est moins liée
au récit, moins utile à l'action; l'autre était un acte es-
sentiel du drame, celle-ci n'est qu'un magnifique décor;
ensuite l'art y est plus apparent, et si l'effet en est pres-
que aussi grand, les moyens sont bien moins simples.
On peut donc distinguer plusieurs manières descripti-
ves dans l'Iliade, répondant à divers âges de la composi-

1. Iliade, I, 43-49.
2. Iliade. XIII, 23-SO.
DESCRIPTIONS 328

lion et à diverses origines. Mais si nous remontons au


typepremier, tel que nous le trouvons dans les descrip-
tions les plus anciennes, et que de celles-là nous pas-
sions aux morceaux plus récents, nous aurons lieu
d'admirer comment la tradition poétique primitive s'est
maintenue en somme dans tout le poème, à travers les
variations môme du goût et la diversité des manières.
Une autre forme que prend fréquemment l'élément
descriptif dans l'Iliade, c'est celle do la comparaison.
Luscomparaisons descriptives abondent dans le poème,
aussi bien dans les parties les plus anciennes que dans
lesautres. Évidemment elles se rencontraient déjà dans
leschants héroïques qui ont précédé et préparé la nais.
saaeodo17/iaefe. Dès que la poésie épique prit son essor,
lesaèdes durent chercher à orner leurs récits en même
temps qu'à rendre leurs conceptions aussi vivantes
quepossible. Les comparaisons répondaient à ce double
besoin; l'usage fréquent qu'on en fit contribua à lour
donner bientôt une forme quelque peu convenue. Une
foisquo la ressemblance générale entre les choses com-
parées était indiquée, le poète out le droit de dévelop-
perà son gré les descriptions épisodiques qui s'offraient
à lui C'est cette liberté qui nous frappe tout d'abord
dans les comparaisons homériques. Elles traduisent
avec force et sincérité l'impression voulue, mais elles
nese contentent pas de la traduire, et, autour de cette
impression, elles développent volontiers toute une scèno
quimérite d'être admirée pour elle-même. Grâce à cette
ampleur, elles étendent de la manière la plus heureuse
l'horizondu poème. Dans un récit de guerre, elles nous
font voir incidemment,et comme par d'ingénieuses échap-
i. C'estceque Perrault fans ses Dialoguesappelaitdes comparai-
sonsà longuequeue.Voyez Boileau,Réflexionscritiquessur quelques
magesdurhéteurLongin,VI, oùse trouventdes remarquesfort m-
«ewascsà ce sujet.
384 CHAPITRE IV. – L'ART DANS L'ILIADE
des épisodes do la
péos do vue, des scènes do chasse,
vio rustique ou urbaine, et, plus souvent encore, les
divers de la nature. Par là, elles ne contribuent
aspects
pas médiocrement a i'agréable vaùété du poème,
Beaucoup d'entre elles d'ailleurs sont remarquables
mettant sous les yeux
par leur valeur descriptive. En
«le ses auditeurs des scènes do la vio commune qui leur
sont familières, le poète sait traduire d'une manière
saisissante l'aspect imaginaire des grandes scènes de
guerre qu'il raconte. Veut-il peindre deux fronts de ba.
taille opposés l'un à l'autre?

« Semblables, dit-il, à deux lignes de moissonneurs qui


s'avancent l'une vers l'autre à travers les sillons dans un
champ de blé ou d'orge, riche domaine, et qui font tomber
devant elles les épis en gerbes épaisses, ainsi les Troyens
et les Achéens, s'élançant les uns contre les autres, frap-
paient devant eux »

Quelquefois elles étonnent notre goût moderne par


une familiarité hardie et expressive. Ajax, pressé par
uno foule d'ennemis, assailli d'une nuée de traits, ne
recule pourtant que pas à pas; toute son énergie s'est
tournée en une obstination héroïque

Tel un âne, qui s'est jeté dans une pièce de terre, s'y
obstine malgré des enfants en vain on lui brise des bâtons
sur le dos; il renverse les blés épais tout autour; les en-
fants le frappent à coups redoublés, mais leurs coups sont
sans effet sur lui, et ils ne le font enfin sortir qu'àgrand'peine
quand il s'est repu à son gré. Tel Ajax, le glorieux fils de
Télamon, assailli par les Troyens ardents et par la foule de
leurs alliés, qui frappaient son bouclier de leurs longues
lances, résistait en reculant K »

Mais le plus souvent, c'est par la force et la grandeur

1. IHade,XL 87 et soi*.
2. Iliade, XI, 558et suiv.
COMPARAISONS 985

quo les comparaisons homériques nous ravissent. La


chasse dans les temps ancien» étant comme une image
naturelle de la guerre, ses épisodes en fournissent d'ad.
mirables au poète. Ulysse oat entouré d'ennemis

« Tandis qu'il avisait au danger, les rangs des Troyens


vinrent sur lui avec leurs grands boucliers, et ils l'envelop-
pèrent de tous côtés, mettant ainsi le péril et la mort au
milieu d'eux. Quand, autour d'un sanglier, des chiens et des
chasseurs ardents s'élancent Il l'attaque, la bête sort du
hallier épais, aiguisant ses blanches défenses dans ses ma-
ohoires recourbées; on se jette sur elle de tout côté, mais
ses dents se heurtent avec bruit, et les assaillants s'arrêtent,
pleins d'effroi. De même, autour d'Ulysse, cher Il Zeus, s'é-
lançaient les Troyens i. »

Les descriptions de la nature, surtout collos des as-


pects divora do lainer, no l'inspirent pas moins heureu-
sement.

« Hector frappait les chefs des Danaëns et après eux la


foule, comme lovent d'ouest, fondant sur les blancs nuages
amassé* pur le Notos, les secoue de son choc impétueux et
les poussa violemment au loin des flots énormes roulunt,
et l'écume soulevée par le vent vole dans les airs, tandis que
la rafale se déchaîne en mugissant. Ainsi Hector renversait
devant lui cette foule de têtes serrées 1. »

II faudrait multiplier à l'infini ces exemples pour


donner une idée exacte de la variété de choses qui figu-
rent ainsi dans, l'Iliade incidemment. Nous devons à
cette façon d'illustrer le récit beaucoup de renseigne-
mente intéressants sur la vie contemporaine. Et ce rap-
prochement perpétuel; de la réalité et de la fiction, si
intimement^ associées l'un» à l'autre, contribue à don-
ner à l'ensemble un air do vérité qui nous charme.

i.Jto«fe,XMUet8»iv.
Uiade.XI. 304et suiv.
Htat. de !» un. Gneqn* – T. T. 15
298 CHAffïRE IV. – L'ÀHT DANS L'ILIADE
Un autre «méritent du récit homérique, ce sont les
discours nombreux prêtés aux personnages; ces dis-
cours font de la narration uno sorte do drame. C'est l'i-
mitation de la vie réelle qui les a introduits dans l'épo-
pée; et, par suite, il y en a, comme dans la vie réelle,
de publics et de privés. Souvent le poète roprésonlo
ses personnages s'entretenant los uns avec les autres,
s'exhortant mutuellement, se déliant sur le champ
de bataille ou se faisant connaître de leurs adver-
saires les paroles qu'il leur prête no sont pas alors
des discours à proprement parler, c'est simplement
l'expression spontanée do leurs sentiments. Mais, à côté
de ces entretiens, il y a de véritables discours publics.
Les chefs délibèrent entre eux et exposont leurs opi-
nions dans le conseil, ils s'adressent au peuple assem-
blé et ils discutent devant lui, ou bien encore ils vont
porter officiellement comme ambassadeurs des propo-
sitions au nom de tous. Nous trouvons là l'image des
mœurs du temps. Il y avait déjà une éloquence publique
dans les cités grecques lorsque l'Iliade prit naissance,
et par suite il y a aussi une éloquence publique dans ce
poème lui-même1. Cette éloquence a été admirée à bon
droit dans l'antiquité comme elle l'est de nos jours;
mais elle l'a été d'une manière qui n'est pas toujours
parfaitement juste. Lé passage principal de Quintilien
sur l'excellence oratoire d'Homère est classique On

1. Consulterà ce sujet Fr. Blass,DiealtischeBerethamkeit, Intro-


duction;G.Perrot L'Éloquence politiqueet judiciaireà Athènes,
ch.I;
MauriceCroiset,De publicaeeloguenliaeprineipiitapvdGraecos in
homericiscarminibus,Paris, 1875.Voir ausai plus loin, t. IV, p. 14
et suiv.
8. Jnstit.oral.,X, 1, 46 Hic enim(Homerus). omnibuseloquen.
Ma*partibusexemptantet ortumdedit; necpoetieamodo,sedora-
toria virtuteominentissimus.Namut de landibut, exhortttionibns,
consolationibus laeeam',nonne«1 nonus liber, quomisasad Achfl-
lem legatioeontinetur,vel in primointer ducesilla eontentio,vel
dictaein secundosentent!» oiuutmIHiuoiae conslHornmcspHcsal
LES DISCOUBS 287

y sont très fortement une tendance fâcheuso, consis.


tant louerchez le poète homérique l'emploi d'une foule
de procédés ingénieux, qui n'ont été classés et dénom-
més que beaucoup plus tard dans los écolos do rhéteurs.
Certes, il y avait de l'adresse déjà et du calcul dans l'é-
Joquenco publique, telle qu'olle a pu être pratiquée par
les contemporains de l'Iliade, et il est tout naturel par
conséquent qu'il y en ait aussi dans les discours que le
poète prête à ses héros. Ceux-ci parlent comme des
hommes habitués à réfléchir, qui ont le sentiment du
l'effet qu'ils veulent produire, et qui ne laissent pas flot-
ter tout ponsées ni leurs paroles au hasard. Que l'on
puisse en conséquence observer chez eux une sorte de
rhétorique, nous en convenons mais c'est une rhéto-
rique toute primitive, tout élémentaire, faite surtout
d'expérience personnelle, d'observation, d'imitation di-*
recto. Elle sort do la vie, et non de l'éc:>lo. Une chose
remarquable dans ces discours, c'est le grand rôle que
le caractère do l'orateur y joue. Les personnages se
jettent, pour ainsi dire, tout entiers dans la discussion
il semble qu'ils comptent moins pour persuader sur
leurs arguments que sur leur autorité personnelle. Ils
discutent peu, ils n'entrent presque jamais dans les rai-
sons de leurs adversaires, ils ne vont pas chercher les
objections pour les réfuter, ils affirment et ils veulent
être crus. D'ailleurs ils ne développent pas, parce qu'ils
ne savent pas analyser. Ils conçoivent les choses for-
tement, mais d'un seul coup, et ils voient chaque pen-
sée comme un tout indivisible. Une courte phrase, un
seulmot même est quelquefois pour eux l'équivalent de
toute une démonstration par l'intensité de passion qu'ils

arlesî. Jam simtlltadineB,


amjliftcationes,exempte,digressos,si-
gnarerumet argumenta,ceteraqueprobandiae refutandi, sont ita
multa,ut e'.lamqui de atUbns scripserunt,plnrimi harnmrerum
testlinoniumab hoc poetapatant. etc.
IV. L'ART DANS L'ILIADE
888 CHAPITRE
la naturello do
y mettent. C'est donc la force et justessede cette élo.
l'affirmation qui font surtout la valeur
est émi-
quence. Par là mémo, son mérite dramatique mot.
nent. Ce sont les grands discours de l'Iliade qui
tent surtout on relief les personnages] ils ne sont pas
seulement un ornement du poème, ils en font la vio et
l'excellence morale.

IV

Le don do créer des êtres Oçtifs semblables àdesélres


réels a été le don homérique par excellence. C'est cotte
autour de l'Iliade
qualité éminente qui a mis le premieret bien
si fort au-dessus doses devanciers1, que ses suc
à cet égard, ils l'ont encore
cessours n'aient pu régaler
imité avec assez do succès pour aiformir la tradition qu'il
avait créée*. “
Il est probable que la plupart dos héros do l'Iliade
le
avaient déjà une personnalité poétique, avant que
premier chant do ce poème eût pris naissance. Quelques-
unes dos épithètos qui s'attachent ordinairement à leur
nom somblontlo démontrer. Ce n'est pas dans l'lliade
la première fois
qu'Achille a été surnommé pour
« Achillo aux pieds légers » (wé8«ç&atfc 'AxOXevî) Aga-
memnon était déjà dans»la poésie antérieure « le roi qui
commando au loin » («if* xPe{wv 'Aw*i*"»). et Nestor
« le doux orateur desPylions »>(Xuyoî\hik\m &i^m<).
coa.
Ces qualifications étaient toutes fort simples; elles
si staient en un seul trait, et elles étaient d'autant plus

1. Arist..Poil., e. 2i 'OU (Homère),ttlT« wo*««tjwvo«.w»4t


010 ts #.QOÇ, %al
clqiY&I.¡..apœ ~1'~ ~°-S
2. Sucle* personnageshomériques,eonsallerles é^es CawtoaUa,
«pêmato
de M.Delorme,Leshomm ÏBomère,Paris 1861.etde M.
le*femmesd'Homère,Toulouse,185*.
LES PERSONNAGES 239
propres à donner l'essor aux imaginations qu'elles leur
laissaient plus do liberté.
L'œuvre de l'épopée fut de développer conformément
au sentiment populaire ces données primitives qui n'é-
taiont encore qu'à l'état d'indications. Ello y réussit en
créant dos situations qui exigèrent de la part des per-
sonnages mis en scène des sentiments forts et variés,
et en les faisant valoir dans de larges récits. Grâco à
cotte origino, les personnages los plus marquants de
l'Iliade sont à la fois très vivants et d'une nature très
simple. Nés de la légende et de l'imagination populaire,
et non d'une conception abstraite, ils sont pleins de réa-
lité. Si peu complexe que soit le caractère do chacun
d'eux, il serait impossible de l'exprimer par une formule;
cone sont pas dos types généraux, mais dos hommos
aux traits bien individuels. En cola, l'épopée homérique
ressemble à l'histoire. Mais elle en diffère par la sim-
plicité. Moins enchaînée à l'exactitude, elle choisit et
elle élimine plus librement. De là vient qu'elle ne laisse
presque rien d'obscur dans l'âme de ses personnages;
comme elle ne s'attache en chacun d'eux qu'à un petit
nombre de traits saillants, elle peut les mettre en pleine
lumière. La vérité morale est chez elle toute en dehors,
et elle éclate sans qu'on ait besoin de la chercher.
Achille, c'est la jeunesse héroïque, une force et une
beauté presque divines dans un mortel. La légende l'a
donné au poète de la Querelle comme un type de grâce
virile, avec l'orgueil de la supériorité et la tristesse de
la mort prochaine. Tout le reste est sorti de la situation
même, interprétée avec un sentiment profond de la vé-
rité humaine. La Querelle lui prête une grandeur ad-
mirable. C'est lui qui prend l'initiative de remédier aux
maux présents. Il promet à Calchas sa protection, et on
sent aussitôt que personne dans l'armée n'est
puissant
contre lui:
330 CHAPITRE IV. L'ART DANS L'ILIADE

Sois sans crainte, devin, et dis-nous les choses que tu sais


par révélation. Car j'en atteste Apollon cher à Zeus, le
dieu que tu invoques toi-même, Calchas, quand tu déoou-
vres aux DanaSnsles desseins d'en haut, personne ici, tant
que moi je serai vivant; tant que mes yeux ne auront point
fermés, ne portera sur toi des mains violentes dans l'en
ceinte de ce camp, personne entre tous les Danaëns,' quand
môme celui que tu vas nommer serait Agamemnon, si glo-
rieux d'être le premier des Aohéens*.t.

Point do petitesse d'aucune sorte dans son âme: à la


fois fier ot modéré au début, il montre hardiment à Aga-
memnon son injustice ot lui promet pourtant un dédom-
magement. Mais quand le roi le menace personnelle.
mont, alors sa colère éclate sous l'injure. Cette colère
est toute faite d'un orgueil juvénile, auquel se joint naï-
vement le souci des profits perdus, curieux indice de la
race et du temps; elle est l'expression spontanéo du ca-
ractère, toute colorée du feu de la passion

Ah chef impudent, trop habile chercheur de profit?, quel


Achéen désormais voudrait se prêter a tes désirs, et sur ton
ordre se mettre en route ou engager le combat? Quant n moi,
ce n'est pas en haine des guerriers troyens que je suis venu
ici livrer bataille, car ils n'ont rien fait dont j'aie à me
plaindre. Jamais ils n'ont chassé mes bœufs, jamais ravi mes
chevaux,, jamais ils ne sont venus dans le pays fertile de
Phttaie dévaster mes champs; entre eux et moi, il y a.trop
de montagnes couronnées de forêts, ily a la mer mugissante.
C'est donc pour toi, homme effronté, oui, c'est pour toi que
nous sommes ici, afin de te donner satisfaction; c'est la ven-
geance de Ménélas, c'est la tienne, impudent, que nous ré-
elamons des Troyens. Et voilà de quoi ta n'as ni pensée ni
souci! Il faut que tu me menaces de m'enlever toi-même une
récompense pour laquelle j'ai pris tant de peine et que m'ont
donnée les fils des Achéens Jamais nos parts ne sont égales,
lorsque les nôtres détruisent quelque ville opulente de la
Troade. Les plus rudes taches de la guerre tumultueuse, c'est

i. Iliade, I, 85-M.
ACHILLE <J31
mon bras qui les accomplit, mais quand vient le
partage,
à toi la plus large récompense, à moi un faible
salaire, au-
quel je tiens pourtant; c'est ce que je remporte dans mes
vaisseaux après les fatigues de la guerre. Eh bien donc, je
m'en irai en Phthie, car il vaut bien mieux m'en retourner
chez moi avec mes vaisseaux recourbés; et je n'ai
pas l'tn-
tention de rester ici sans honneur pour t'amasser à toi ri.
chesses et profits «.

L'injuro d'Agamemnon pénètro comme un trait dans


cette âme irascible, et ello
y reste fixée. Rien ne donne
mieux l'idée de son énergie puissante,
que le calme ap-
parent avec lequel lo jeune héros se laisse enlever Bri-
séis, une fois qu'il a arrêté le projet et la forme de sa
vengeance. Cet enlèvement était, il est vrai, donné par
la légende, et le poète ne l'a
pas créé. Mais ce qui lui
appartient on propre, c'est cotte modération dans la plus
violente colère, qui traduit si admirablement la profon-
dour de la blessure et la force du ressentiment:

« Salut, hérauts, messagers de Zeus et des


nommes: ap-
prochez ce n'est pas à vous que j'en veux, c'est à Agamem-
non qui vous envoie ioi à cause de la jeune Briséis.
Allons,
noble Patrocle, fais sortir la jeune Ûlleet remets-la
leur, pour
qu'ils l'emmènent. Mais qu'en même temps ils me soient té-
moins devant les dieux bienheureux et devant les hommes
mortels, et aussi devant le roi violent, si jamais il a besoin
de moi pour écarter des autres un désastre. Car il est en
proie à un vertige de mort, et il ne sait pas réfléchir à la fois
au passé et à l'avenir, pour assurer le succès des Achéens
auprès des vaisseaux »

Dans la scène de l'Ambassade, nous retrouvons la


mémo âme. Rien n'y a faibli. C'est un dramatique spec-
tacle quo le réveil de cette colère après les pa-
grande
roles affables adressées par'Achille aux députés qui sont
»•Iliade, I, U9.
2. Iliade, 1, 334.
832 CHAPITRB IV. – L'ART DANS L'ILIADE

ses hôtes. Le contraste est saisissant entre cette noble


courtoisie, cette fierté douce et bienveillante, et l'em-
portement soudain de la passion qui s'exaspère au moin-
dre contact. L'injure est aussi vive qu'au premier ins-
tant, et toutes tes forces de cette nature héroïque se
soulèvent en tumulte autour du grief unique qui domine
toutes ses pensées. – Passons à la Mort d Hector, Achille
y reparaît avec le même éclat. Une passion nouvelle,
celle de venger son ami, a succédé alors en lui à l'an-
cienne passion, à celle do sa vengeance personnelle. Elle
est nouvelle, mais elle a les mômes caractères que l'an-
cienne. Elle possède l'âme tout entière, elle la soulève
jusque dans ses dernières profondeurs. Tout ce qu'il y
a dans Achille de forces morales, son courage intrépide,
sa confiance en lui-même, sa résolution inflexible en
face même d'une destinée qu'il n'ignore pas, et surtout
son dévouement ardent à un sentiment qui est pour lui
comme une religion, tout cela se dresse à la fois contre
Hector
« Hector, ennemi détesté, ne me parle pas de promesses
mutuelles. Point de serments entre les lions et les hommes;
point d'entente entre les loups et les agneaux la haine, et
toujours la haine 1 De môme, entre toi et moi, ni amltié ni
promesse il faut que l'un ou l'autre meure et qu'il rassa-
sie de son sang Arôs, l'opiniâtre combattant. Appelle à toi
toute ta vertu c'est maintenant qu'il est à propos d'excel-
ler à manier la lance et à combattre. Plus de fuite possible
pour toi: Pallas Athèné va te dompter par mon fer; tu
paieras en une seule fois les deuils de tous mes amis, mas-
sacrés par ton bras 1.»
Si le don suprême de la poésie est de mettre tout
l'homme dans.une passion, jamais peut-être ce don ne
Vest révélé plus merveilleusement. La vengeance de
Patrocle, voilà le seul objet auquel tend toute l'action
1. Iliade,XXII, 26t. ·
ACHILLE 238
d'Achille au vingt-douxièmo livro mais dans ce rôle si
simplo, la richesse de sa nature éclate; sa haine impla-
cable est unie à tous les sentiments qui lui sont propres;
elle les absorbe et les transforme en elle-même, mais ne
.les supprime pas.
Dans les développements ajoutés plus tard à ce grand
caractère, nous relevons deux scènes particulièrement
remarquables; la douleur d'Achille après la mort de
son ami Patrocle et sa générosité en face du vieux Priam.
Ni l'une ni l'autre ne sont tout à fait égales à celles que
nous venons de signaler. La première est plutôt es-
quissée qu'achevée on n'y sent pas toute la fécondité
d'invention du grand poète de la Querellé. La donnée de
la seconde est admirable, mais il ne faut pas oublier
qu'elle était indiquée déjà avec ses principaux détails au
vingt-deuxième livre; quant à l'exécution, elle mérite
tous les éloges par une naïveté profondément humaine
qui associe la vérité du sentiment à la grandeur de l'i-
magination. Si ces deux scènes ne sont pas du poète pri-
mitif, on doit remarquer combien la tradition qu'il avait
créée était forte et à quel point le personnage conçu d'a-
bord par lui s'imposait désormais à ses successeurs.
Ceux-cine savaient pas, il est vrai, autant que leur de-
vancier, déployer à la fois toutes les richesses de'son
âme, mais ils lui conservaient.toujours à quelque degré
la noblesse et la grandeur.
Nous n'étudierons pas ici, à côté d'Achille, tous les
autres personnages de l'Iliade, mais nous devons en
dire pourtant quelques mots. La. variété de leurs carac-
tères est une des beautés du poème. Il est à peu près cer-
tain qu'elle existait déjà dans la légende et dans les poé-
sies antérieures; mais l'Iliade a fixé ce qui était encore
flottant et elle a donné un corps à des créations sim-
plement esquissées. Dans le onzième livre seul, c'est-
à-dire dans lo récit de la défaite que subisaeut les
984 CHAPiniK IV. – L'ART DANS L'ILIADE

Achéens quand ils essayent de se passer d'Achille, les


personnages do Diomèdo,d'Ulysse et d'Ajax, qui se suc-
cèdent au premier rang, sont caractérisés tour à tour
par des traits individuels. Le courage impétueux et la
fougue de Diomède,la vivacité de ses passions qui se
marque dans son apostrophe à Paris ne ressemblent pas
au sang-froid ni à l'énergie réfléchie d'Ulysse, non plus
qu'à l'opiniâtreté muette d'Ajax, dont l'ontôtement hé-
roïque est si hardiment caractérisé par la célèbre com-
paraison traduite plus haut'. L'audaco brillante du pro-
mier, le dévouemont intelligent du second, l'intrépidité
uu pou lourde du troisième ont été conçus si nettement
que tous les détails de la narration, actesou paroles,
descriptions ou comparaisons, tendent également à faire
ressortir ces différences. Et de là ollos ont passé dans le
reste du poème. 11on est do mémo pour les autres
grands personnages. Chacun a sa physionomie propre
le vieux Nostor, avec sa sagesse bionveillanlo et son
indulgence, si heureusement alliée à l'énergie des con-
seils ainsi qu'à une liberté de réprimande qu'il revendi-
que comme le privilège de son grand agoj le noble
Hector, si plein do toutes les affections humaines, si dé-
voué aux siens, si admirable dans la victoire et dans la
défaite; le malheureux Priam, pliant sous l'infortune,
sans forco morale en face de la destinée terrible qui le
frappe, dépouillé mémo un instant de sa majesté natu-
rel lo par l'excès de sa douleur, et réalisant ainsi sous
nos yeux la misère humaine dans toute l'étendue dont
elle paraît susceptible
t. XI. !MUSet Milv, Toiit«, Xtae^p, xipx «r*«i, «a^tvonfnw C'urt
une invsclive «mère et moqueiiae, où chaque mot «tf un trait de raille-
rie et une vengeance,
2. Voir p. 83*. Cf. RollMU, Héfltxluiti teiligu» tur qutlque* fam»,w
du rhilem' Imigin, IX, et U nota de M" D»oler nue ce |>MMy« du XI>
Itvro dam lu W«w«c(yMc«(|ul n«eempign«n( dk IrMnetlon tla Vllimh.
a. Bur FrlNin, >uy«i nbuMiubrimiili (iétttu «I» CkrMlmhme, t. iî,
LES FEMMES 33&
Los porsonnagos do femmes méritent d'être cités tout
particulièrement comme exemples do ce don poétique
de vérité et do variété. Il y en a trois principaux dans
YIliade, sans parler des déesses: Andromaque, Hécube,
Hélène. Los deux premières appartiennent certainement
par les parties les plus ossentiellos de leur rôle au
groupe des chants primitifs.
Le caractère d'Andromaque ost une des plus belles
créations do la poésie ancienne. Épouse et mère avec
cette sorte de passion exclusive qui est si naturello à la
femme, ollo ne conçoit pas lus impossibilités morales
qui empochent Hector do rentrer dans Troie; ollo no
voit qu'une chose, c'est qu'elle veut le sauver, parce
qu'il est tout pour elle et tout aussi pour son enfant:
Hector bien-aimé, ton ardeur to perdra tu n'as pas pi-
tié do ton enfant encore muet ni de moi, infortunée, qui
bientôt serai veuve. Ils vont te tuer, ces Achéens, en s'élan-
tant tous ensemble contre toi. Ah t mieux vaudrait pour
moi, si je viens à te perdre, descendre sous la terre; car, une
fois que la destinée t'aura frappé, plus de oonsolation pour
moi, rien que des souffrances Je n'ai plus ni mon père ni
ma mère vénérée. Mais toi, Hector, tu es pour moi un
père, une mère bien-aimée, uh.frère, tu es mon époux flo-
rissant do jeunesse. Oh! aie pitié; reste ici sur cette tour,
ne fais pus de ton fils un orphelin, de ta femme une veuve;
range nos combattants auprès du flguiar, du côté où la ville
est le plus accessible et où. l'on peut arriver jusqu'au rem-
part en courant »

l.o sentiment est sa raison, et lo


poète lu fait parler
succussivoment avec l'éloqucnco de la tendresse dans
sa prière et avec l'éloquence du désespoir dans son af-
fliction. Mais, quelle que soit l'effusion de son Âme, il
n'oublie jamais do lui garder en toute circonstance une

<*ap.iv la scène du XXIV*livre a'y trouve traduite et analysée,


non«ciiibquelquesubtilité, main avec une graado forcede sentiment.
». Hmfr, VI, 487,
`
336 CHAPITRE IV, L'ART DANS L'ILIADE

grâce noble qui môle à sa douleur un charme de beauté.


Au départ d'Hector. eUe sourit à travers ses larmes en
et quand le cri dos
voyant l'effroi naïf d'Astyanax
a succombé, elle tombe
Troyens lui apprond qu'Hector
évanouie sur le rempart, sans qu'aucuno violence exté.
rieure manifeste co qu'ollo éprouve
Hécubo n'a qu'un rôle secondaire toutefois il est im-
à Hector au début
possible d'oublier sou appel déchirant
du vingt-deuxième livre, et son désespoir à la fin du
môme récit.
Quant à Hélène, les passages où elle figure semblent
être d'origine diverse mais ils s'accordent sur quel-
ques données cssontielles, à savoir les reproches qu'elle
se fait à elle-même et l'admiration quo sa beauté excite
est
parmi les Troyens. La scène la plus caractéristique
colle du sixième livre où est racontéo son entrovue avec
Hector. Il y a une touchanto vérité moralo dans le suis.
timont qu'elle éprouve pour le vaillant héros, quand il
reproche à Paris sa mollesso
Hector, quelle soeur as-tu en moi? Une femme audacieuse,
malfaisante et funeste. Ait pourquoi, le jour où ma mare
me mit au monde, un coup de vent furieux ne m'a-t-il pas
emportée au loin dans la montagne ou dans les flots de la
mer bruyante? Que n'y ai-jo été engloutie avant que tout
ceci n'arrivât 1 Ou du moins, puisque les dieux en avaient
décidé autrement, que ne m'ont-ils donné d'étro l'épouse
d'un homme vaillant qui aurait su s'indigner et sentir l'ou-
trage Quant a celui-ci, nulle volonté en lui, ni maintenant
ni jamais; sa faiblesse lui vaudra plus d'une honte. Allons,
entre chez nous, frère, et assieds-toi sur ce slége, car tu as

t. On peut lire sur Andromaque 1'apprâciation de Chateaubriand,


Géniedu Christian., 1.II, chap. VI, mais plus par curiosité littéraire
qlle pour y «herohwrla vArité; car le parti pris de l'autour a nul «in-
gultèremont à la rectitude de son jugement. Cf. Saint-Marc Girar.lln,
Littérature dramatique, chap. xiv, où le» principales parties du r<M«
d'Andromaquasont traduite» et vainementappréciée». Voyezaussi
une bonne étude de Oamboulfu dans l'ouvrage cité plus haut.
LES FEMMES 837
beaucoup à souffrir à cause de moi, misérable, et à cause de la
faute de Paris; Zeus nom a infligé une triste destinée, afin
que nous soyons dans l'avenir un sujet de chants parmi
les hommes »

Ses lamentations du vingt-quatrième livre sur le


corps d'Hector no sont en quelque aorte quo lo dévelop-
pement do co qui apparaît là à travers ses amers ro-
grets, se montre le souvenir d'une admiration respec.
tueuse et tendre à la fois

• Hector, toi qui me fus cher entre tous les frères de mon
mari, je suis l'épouse d'Alexandre issu des dieux, car c'est
lui qui m'a amenée a Troie que ne suis-je morte aupara-
vant! Voioi déjà la virgtlôme année que j'ai quitté mon
pays et jamais, durant oe temps, je n'ai entendu de toi un
soûl mot blessant ou léger. Au contraire, si quelque autre
dans le palais me parlait durement, soit l'un de mes beaux.
frères, soit une de leurs femmes ou l'une de tes sœurs, soit
nui ltellc-méro, car Priam, lui, était toujours pour moi
comme un tendre père, – qui que ce fut, tu le réprimandais,
et tu me protégeais de ta bonté et de tes douces paroles.
Voila pourquoi je pleure à la fois sur toi et sur moi, le cœur
plein d'une amére tristesse car je n'ai plus personne dans
la vaste Troie qui soit pour mol doux et bon comme tu l'é-
tais je fais horreur a tous ». »

Les potMos qui ont mis ce personnage dans l'Iliade


l'ont plutôt laissé entrevoir qu'ils ne l'ont expliqué.
Peut-être, eu raison do sa situation mémo, le fond de
ses sentiments était-il trop difficile à démêler. L'Hélène
do l'Iliade n'a donc qu'un rôio épisodique, son carac-
tère est pou étudié, mais sa. situation est au-dessus de
l'un et de l'autre elle est la cause do la guerro, et elle
jette sur tout le poème l'éclat de son incomparable
beauté. « Ah t certes, ft'écriont tes vieillards troyens en
la voyant paraitre, il n'y a pas liou de
s'indigner si les
l.lliude. V1.8M.
2 Marte,XXIV, 76*.
838 CHAPITRE IV. L'ART DANS L'ILIADE

Troyens ot les Achéens souffrant tant de maux depuis


si longtemps pour une telle femme son visago est tout
semblable à colui d'une déesse '.» »
Mais si le don do créer la vie et do manifester les son-
limentsestmorvoUloux dans l'Iliade, ilnefautpascroiro
pourtant qu'il so montre partout égal à lui-même. Il
y a bon nombre do personnages dans lo poème, mémo
parmi les plus illustres, qui n'ont qu'une physionomiu
indécise tels sont Idoménéoet son ami Mérionès, tels
aussi Eurypylo etlo fils d'H Jraclès, Tlépolèmo, Losll>
inéridos n'ôtaient pas tous dos Homère. Cette inégalité
se fait sentir même dans les parties récentes dos rôles
primitifs. Aeliilto par exemple est absolument médiocre
dans toute la première partie du vingtième livre, où un
nous
poète continuateur l'a mis on présence d'Éntîe j
net-retrouvons là aucun dos traits essontiols de son ca-
ractère ot ce qui lui manque le plus, c'est précisément
ce qui lui est ailleurs le plus propre, la passion.
Entre tous los personnages qui ont souffert do la façon
dont {'Iliade s'est faite, il n'en est aucun qui ait été plus
maltraité qu'Agamomnon. Ici l'inégalité, lo manque de
suite, Tincoaslance du sentiment sont portés au plus
haut degré, et la dispersion dos scènes empêche soule
qu'on n'en soit généralement frappé comme on devrait
l'être. L'Agamemnon do la Querelle, si hautain et si
so retrouve
passionné, personnage superbo d'épopée, ne
dans le poème qu'au XIe livre, où il se montre en héros.
C'est là visiblement la conception première, un roi puis-
sant, chef d'une confédération do princes dont il se fait
les
respecter par sa valeur personnollo autant que par
forces dont H dispose, orgueilleux de sa haute situation
et très jaloux de ses privilèges.
« Va-t'en, dit-il a Aohllto qui le brave, f aia bien loin, si
t. Iliade III, 1S6.
VALEUR MORALE ET NATIONALE 889
c'est là ton bon plaisir; ce n'est certes pas moi qui te sup-
pliorai de rester loi pour ma cause. J'ai auprès de moi d'au-
tres princes qui m'honoreront, et, plus encore qu'eux tous,
Zeus aux sages pensées. Va-t'en donc chez toi avec tes vals-
seaux et tes amis, et fais la maître chez tes Myrmidons» je
suis indiffèrentà, ce que tu penseu, et je n'ai pas souci de
ta colère >. »
Mais à mesure quo le poème s'ost compliqué, rien
n'était plus difficile que do soulonir ce personnage au
travers des péripéties qui doivent le conduire à la ré-
conciliation avec Achille. Los aèdes homérides y ont
échoué. Au IX- livre avant Y Ambassade, au XIV» après
la prise du camp, Agamomnon se montre sans force et
sans volontit. Il no sait plus que pleurer et proposer le
départ'. La vraisemblance morale n'est pas même ména-
gée par la mise en scèno on sent quo los auteurs de ces
morceaux se servent d'une donnée dunt ils ont besoin,
sans l'approprior véritablement à su destination.
Toutefois ces disparates n'ont qu'une faible impor-
tance dans l'ensemble du poème. Les beautés morales
dominont et les font oublior. Los principaux person-
nages du récit se font admiror du nous dans une série
do scènes où nous les retrouvons constamment avec
los grands traits de leur physionomie, toujours vivants
et suffisamment semblables à eux-mêmes. Sans doute,
il n'y a encore chez aucun d'eux développement
régu-
lier et suivi d'un caractère, comme plus tard dans cer-
taiiius tragédies. L'épopée primitive no
ectto étroite liaison des parties ni cette comportait pas
succession sa-
vante de phases qui s'cxpliquont l'une par l'autre. biais
».Iliade.1, 113.
2.J-amanièredontDioinédel'insulteau IX» livre (37-40)caracté-
risabien fortementcettesecondeconception,ei
étrangementmêlée
aujourd'hui la première
Soltï iiâviixo8àMKp&vov naïf *rKvXo|»r,«ft>-
e)tattt6<jt
jMW u. 1Mw.
Ttït- M?!S~Mt'
i>nv «' oi toi 8<Sxiv, 6 t« x;dxoc êarl
péttotc*.
340 CHAPITRE IV. L'ART DANS L'IUADB

ai elle ne réalisait pas encore pleinement cet idéal de


l'art au service de la vérité morale, elle le laissait déjà
entrevoir avec une remarquable netteté. Los grandes
scènes s'y continuent les unes les autres. Elle sait non
seulement créer les situations émouvantes et les faire
valoir, mais encore y engager si profondément les ac-
teurs dont ollo dispose, que leur nature intimo s'y. ré-
vèle tout entière; elle sait enfin y poser les grandes
questions morales qui doivent apparaitro dès que les
intérêts humains sont on jeu, et qui changent d'aspect
au gré des passions qui s'agitont.
Voilà pour la valeur morale des personnagos du l'i-
liadc; lour valeur nationale en résulte naturellement,
H était impossible à des poètes greesdepénétrorsi avant
dans lu vérité humaine sans mettre en lumière en môme
temps lus caractères propres de leur race. L'idéal bel-
léniquo, tel qu'il se montre dans l'Iliade, est un com-
sans mysticisme,
posé d'intelligence, d'énergie, de piété
do raison pratique, de sentiments d'honneur associés
a un souci assez marqué de l'intérêt personnel. Mais il
n'est pas réalisé dans un personnage cxclustvomont,
qui eu serait comme la froide abstraction. Il est dans
tous partielle ment, inégalement, quelquefois brillant
et plein d'éloquence, quelquefois obscurci par la pas-
sion et il se dégage soit des discussions, soit des ré-
flexions, soit des leçons de l'expérience, c'est-à-dire de
l'action mémo. Il est hors do doute quo le génie grec
s'est reconnu lui-même très promptemont dans cotte
œuvre qu'il avait créée, et que l'Iliade, dès qu'elle sor-
tit de l'Ionio, devint le poème hellénique par excel-
lonco, comme elle l'a été pendant tout la période clas-
sique et au delà
1 Con&auer à cesujetLtaer. GtMchivMe Poeiie.Ber-
der Homeritch.
àt fifeorteHa komtritep*»>,*»rttede
ttn, «Si (p. 5-S8), Sèa'gsfcawt,
l'Iliadede 0. Dlndorfdansta bibliothèqueTvubner.
LES DIEUX 241

A coté ou plutôt au-dessus des hommes, les dieux


jouent dans l'Iliade un très grand rôle >. Nous devons
dire ici quelques mots de ce rôle, au point de vue lit-
téraire exclusivement, puisque la question, si souvent
agitée, du merveilleux dans te poème épique s'y trouve
impliquée.
Et tout d'abord il est vraiment superflu de faire re-
marquer que, pour les poètes homériques, il n'y avait
pas une mythologie poétique différente dos croyances
contemporaines Les dieux do l'épopée étaient aussi les
dieux da la vie ordinaire, On no demandait à i'iroagù
nation du public aucune complaisance et on n'invoquait
aucune convention littéraire pour lus lui faire accepter.
En représentant les dieux comme en représentant les
hommes, le poète mettait en scène ce qu'il considérait
comme une réalité vivante.
Cos dieux, d'après la croyance commune, avaient
une forme humaine oÇ des passions humaines. Toute-
fois, comme la plupart d'entre eux n'avaient été à l'ori-
gine que des porsonnitications des grands phénomènes
naturels, quelque chose do cette ressemblance primitive
avecla nature subsistait encore en eux Le peuple conce-
vait Zt us comme un homme d'une force et d'une majesté
merveilleuses, mais il l'imaginait au milieu des nuages
qui s'assemblaient à son appel, tenant la foudre dans sa
puissante main et capable d'ébranler le monde d'un seul
mouvement de sa létc. La vengeance d'Apollon, quand
1.a. Bertrand.1m dieuxprotecteur»de»hérosgrecsou troytn»dans
riliiule.Rennes,«858;et engénéral,Naegelsbach,
DieHomerischeTheo-
%<e.Xnremberg.1810(2«Mit., par Aulenrlelh,Nuremberg.1861).
2. J. Girard, Lelentimentreligieuxta Grtc*d'N.n,~aiw
n Far~
chap.I.
»iil. il» !• Litt. Grecquo. T. I. 10
248 CHAPITRE IV. – L'ART DANS L'ILIADE

il frappait ses ennemis, participait du mystère et de la


soudaineté des fléaux inattendus qui viennent s'abattre
sur les hommes ses flèches simaient à travers les airs,
et l'on croyait entendre frémir dans los murmures du
veut la corde terrible de son arc d'argent. Poséidon ha-
bitait les abimes transparents de la mor, au fond d'une
il sortait do
grotte, ou il trônait comme un roi; quand
là, on se le représentait traversant los mers on domi-
nateur, apaisant ou soulevant les flots à son gré, en-
touré d'un cortège tumultueux de monstres marins
sorte de terreur religieuse attirait au passage
qu'une
de leur maître. Tout cela était le fond même de la
à tous
croyance populaire ces images étuiout familières
les esprits, et le poète n'avait qu'à les dégager, à lus
rendre plus lumineuses, pour que ses auditeurs recon.
nussent avec une pieuse admiration dans ses descrip-
tions éclatantes ce qu'ils entrevoyaient dans leur propre
pensée. A chaque instant, dans l'lliade, la nature appa-
rait ainsi derrière les dieux, et elle jette sur eux comme
un reflet de sa beauté grandiose D'ailleurs ces dieux
ne sont pas seulement des personnifications plus ou
moins transformées de ses phénomènes changeants. Ils
la représentent aussi en ce qu'elle a d'ordonné. La reli-
dans
gion grecquo, au temps de Yllade, impliquait déjà,
sa conception du monde, d» idées de régularité et
d'unité, dont la notion dos dieux ne pouvait manquer
de profiter. Ces idées se personnifient tout particulière-
ment dans la Destinée, qui se laisse apercevoir dans le
poème comme supérieure aux dieux, eans que le poète
d'ailleurs paraisse songer aucunement à en préciser la
vraie nature ni les rapports exacts avec les passions
divines. C'est une notion obscure encore, mais singu-
lièrement forte et majestueuse, qui donne à toute la
La
philosophie du poème une profondeur remarquable.
même conception fondamentale explique aussi toute la
LKS DIEUX 243
hiérarchie divine, et par conséquent la suprématie de
Zeus. Cette suprématie, il est vrai, est éludée et même
bravée, mais jamais d'une manière définitive. Zeus en
somme se fait obéir de tous; sa volonté n'est pas seule-
ment la plus grande force morale et physique qu'il y ait
dans l'univers, elle est mémo capable de dompter à elle
seule toutes les résistances coalisées, et elle mène de
haut les événements avec une puissance irrésistible qui
ne contribue pas médiocrement à la grandeur du récit.
C'est donc à la fois par ce qu'ils tiennent do la nature
et par ce qu'ils doivent à une philosophie encore élé-
mentaire que les dieux de 1"Iliade s'imposent si forte-
ment à l'imagination. Mais, outre cela, ils entrent pro-
fondément dans l'action' par les passions tout humaines
qui les animent. Si plusieurs d'entre eux sont déjà à
quelques égards les dieux de toute l'humanité, ce ca-
ractère d'universalité n'apparaît encore que bien faible-
ment chez la plupart et n'entraine nullement comme
conséquence l'impartialité. En générai la poésie homé-
rique, dans l'Iliade, les conçoit comme ils avaient dû
être conçus antérieurement par les auteurs dos chants
épiques dont elle procède. Ce sont des dieux nationaux
tout dévoués au peuple auquel ils appartiennent. Apol-
ton est le dieu d'Uios, parce qu'en faitil avait régné sur
la vieille citédardanienne avant que son culte ne s'établît
en Grèce; Hère est la déesse d'Argos; Athèné, celle de
l'hellénisme tout entier sous sa forme achéenne. Il est
vrai que les ennemis de leur peuple les prient aussi
mais ils ont à lutter alors contre une défaveur instinc-
tive de leur part. Les divinités ont un patriotisme dans
la poésie homérique, un patriotisme qui ne tient pas à
une convention arbitraire, mais qui est reconnu par la
croyance commune et attesté par d'antiques traditions:
c'est une des choses qui contribuent le plus à en faire
d'excellents personnages d'épopée.
344 CHAPITRE IV. L'ART DANS L'ILIADE

Outre ces préférences générales, il en est d'ailleurs


do particulières, qui sont parfois ou des sonlimeuts pro-
fonds ou de véritables passions. Thétis est mère j elle a
toutes les tendresses et toutes les sollicitudes de l'amour
maternel. Et en général, lorsqu'une divinité s'allie à un
homme dans l'Iliade, ello fait vraiment causocommune
avec lui.

« A présent. dit Athônô à Aohille au XXII» livre, j'espère


qu'à nous deux nous allons remporter unesoit grande gloire, eu
si insatiable qu'il de combattre.
triomphant d'Hector,
Non, il n'est plus possible qu'il nous échappe, quand même
son protecteur Apollon, l'habile aroher, se mettrait en peine
pour le sauver, jusqu a se jeter aux pieds de Zeusme qui tient
l'égide. Allons, fais halte et reprends haleine je oharge
•>
d'aller te le chercher et del'amenor à te combattre en face'.

Le dieu est intimement associé à son héros, il a la


môme ardeur au combat, les mômes haines et les mô-
mes perfidies, il l'aide au besoin à insulter ses ennemis
avant la lutte et après la victoire. Do tels personnages
divins apportent dans les chants où ils se mêlent toute
une somme nouvollo d'émotions variées.
D'aillours lour secours puissant, bien loin de diminuer
l'action personnelle du héros, l'augmente au contraire.
La poésie homérique ne connait pas les subtilités méta-
ne so demande pas, lors-
physiques ni théologiques. Elle
la fureur de Diomède excité par
qu'ollo représente
Athèné, quelle est, dans les mouvements impétueux de
son àme, la part de l'action divine et celle de sa propre
«
nature. Courage, Diomède, dit la déesse, assaillons les
h Troyens je t'ai mis au cœur cette fermeté inébranla-
» ble qu'avait ton père, le cavalier Tydée, au bouclier
» sonore ». » Est-ce là une opération mystérieuse qui

t. Iliade,XXII. 216.
2. Iliade,V. 124-128.
JLKsi DiKUX 845

supprime l'énergie personnelle du héros? Aucun des


auditeurs d'Huinère n'aurait môme pu concevoir pareille
chose. Une parole humaine, l'exhortation d'un chef ou
d'un ami, un regard parfois, suffit à doubler le courage
du combattant. La parole ou le regard d'un dieu produi-
sent les mêmes effets avec une puissance bien supé-
rieure, sans qu'il y ait là plus de mystère. Ni le poète
ni son public ne se posaient à eux-mêmes de questions
difficiles et obscures on face de pareils spectacles; mais
avec leur foi naïve, ils goûtaient profondément la jouis-
sance de contempler ces âmes héroïques, devenues tout
à coup plus héroïques encore par l'influence d'une divi-
nité amie. C'est une dos beautés dramatiques de l'Iliade
que ces rolations incossantes dos héros avec les dieux.
On les voit tour à tour appeler ardemment le secours et
le surcroît do force dont ils ont besoin, se plaindro avec
amertume quand cet appui leur manque, s'exalter dans
l'assurance de la victoire quand il leur est accordé, et
toutefois trouver en eux-mêmes assez do courage soit
pour braver la défaveur divine, comme Ajax, soit pour
défendre leur vie en désespérés, 'comme Hector, quand
il se sent trahi et abandonné. Lo sentiment religieux
n'est donc pas surajouté dans ces chants au sentiment
héroïque; il y est môle si intimement, qu'on ne pourrait
l'on supprimer sans déchirer violemment le tissu dont
leur poésie est faite
Ces observations s'appliquent à tout le poème et toute-
fois il y a aussi, dans cet ordre d'idées, des différences
notables entre les parties anciennes et les nouvelles.
t. J. Girard.ouv. cité, p. 67.«L'étalnatureld'un héros
c'estl'état merveilleux,puisquepartou!.autourdeluiet end'Homère,
lui-même,
il croitvoirousentir la divinité;matacetétat merveilleuxne sup-
primepas son activitépropreet n'affaiblitnullementl'intérêt qu'il
nousinspire. car c'est pour lui-mêmeunesourceperpétuelled'émo-
tions et uneoccasion de développer ta forcepar l'exaltationou par la
lutte.»
846 CHAPITRE IV, – L'ART DANS L'ILIADE

Dans les parties anciennes, les dieux n'interviennent


que par des actes importants. Au livre 1, Apollon lance
ses traits sur les Achéens pour venger son prêtre,
Atlièné arrête Achille au moment où il va tirer l'épée
contre Agamomnon, Thétia vient se concerter avec lui
pour assurer sa vengeance j ce sont autant de scènes
dramatiques et de moments do l'action. En outre le
merveilleux y est à la fois grandiose et discret point
de description pompeuse les dieux se révèlent par un
seul signe et sont reconnus seulement de celui à qui
ils ont affaire.
« Tandis qu'Achille roulait ces pensées dans son âme, et
que déjà il tirait du fourreau sa longue épée, Àthânô vint à
lui, descendant du haut des airs; elle était envoyée par
Hère, qui avait même affection et même sollicitude pour les
deux héros. Elle s'arrêta debout derrière lui, et posant la
main sur sa blonde chevelure, elle lui apparut a lui seul:
aucun autre no pouvait lavoir. Achille fut saisi de surprise;
il se retourna et aussitôt reconnut Athèné car les yeux de
la déesse lançaient des éclairs »
C'est là l'antique et simple manière mais il arriva,
pendant la croissance do l'Iliade, qu'à force défaire in-
tervenir les dieux, les aèdes finirent par s'apercevoir
que le merveilleux était par lui-môme un ornement
très propre à relover certaines parties du récit et peu
à pou, ils en Brent usage comme d'un moyen connu et
commode, soit pour se donner l'occasion do descriptions
brillantes, soit pour remplir des vides, soit tout simple-
ment pour ajouter un agrément do plus à leurs dévelop-
pements. On peut choisir comme exemple do cette ma-
nière lo message d'Iris auprès de Borée et de Zéphyre
au XXIII* livre K Il s'agit là uniquement d'exciter la
flamme du bûcher de Patrocle, et pour une chose aussi
i. Iliade,
1. Wo~e.ï.tMetstttv.
I, î«3etsulv.
2. Iliade.XXIII, 192et autv.
aulv.
LA LANGUE DK L'ILIADE 847

simple lus dieux interviennent, Iris va portor aux vents


les ordres do Zeus, on discourt, on s'agite, comme sile
sujet en valait la peine.
En opposant co passage au précédent, on a les deux
termes extrêmes d'uno longue série qui comprend natu-
rellement une foule d'inventions intermédiaires.
Dans son ensemble, le monde divin de l'Iliade est aussi
vivant, aussi intéressant que le monde héroïque. En se
mêlant à celui-ci, il lui prête sa majesté, et il permet
au poète do faire apparaître, derrière la grandeur pu-
rement humaine de ses héros, une grandeur religieuse
qui devait toucher vivement des âmes croyantes.

VI

Terminons cette rapide étude en disant quelques mots


do la langue deYIliade
La langue homérique offre, dans l'Iliade, un mélange
bien digno d'attention. On y trouve en effet, non seu-
lement dos mots en grand nombre
qui ont disparu plus
tard de l'usage, mais des procédés de déclinaison et de
conjugaison qui lui sont propres, et des formes qui ap-
partionnent à des dialectes divers.

1. La langue de l'Iliade comme celle de l'Odyssée doit être étudiée


dans les lexiques spéciaux. (Voir ci-dessus la bibliographie à la
page
107.)Elle a en outre servi de matière à un eert- 'n nombre d'ouvrages,
parmi lesquels nous citerons Ahrens, Formenlehre des homerischm
Dialectes, Gôttingen, 1852; Van Leeuwen et M. B. Mondes da Costa,
Grammaire de la langue d'Homère, traduite par Keelhof, lions 1887
D. B. Monro. Bomeric grammar, 2» éd., Oxford,
1891 J. van Loen-
wen, Ënchiridion leetùmis epicae, Lugduni Batavoram, 1892-1895.Con.
sulter aussi l'étude de A. H. Sayce, à la fin du 1" vol. de l'hietoire
de la littérature grecquo de Mahaffy. en anglais. Les Prolégomènes
•!«*iritulis curmina de W. Christ contiennent également d'excellentes
lemarques sur ce sujet ainsi que tes Grundfragen dey Homerkrilik de
P. Caner, Leipzig, 1895.
818 CHAPITRE iV. – L'ART DANS L'il.IAUK

Toute l'antiquité a cru que lu puésio homérique, cun-


temporaine do plusieurs diulectos coexistant*, avait ont-
pruntô do côté et d'autre ce qu'elle croyait bon dt<s'ap-
proprier. Du la était résultéo, pensait-on, uno sorte do
langue composite, dont lu fond était le dialecte ionien
do ce temps, mais qui admettait aussi un assez grand
nombro de formes éulienues et même doriennes. « Il
» ne suffit pas à Homère, dit Won Chrysostume, do mêler
» ensemble les diversos façons du parler des Hellènes,
» et de s'exprimer tantôt on éoliou, tantôt on dorien, tan-
» tôt on iunien il faut encore qu'il parle olympien (&u«tî
» $!e<X:y*7$xt) » On peut voir chez les grammairien»
et co;ninontulours anciens un certain nombre do formes
homériques qui sont signalées par eux comme éolionnes
ou comme dorîonnos, et dont ils semblent attribuer de
mAino l'origine à un choix plus ou moins arbitraire du
poète.
Toutefois une observation plus éclairéo et plus me
thodique a permis do reconnaître qu'il n'y a point dans
la langue de l'Iliade do formes doriennos. Celles qu'on
qualifiait ainsi ont été ou corrigées ou désignées autre-
mont. Tout se réduit on réalité à un mélange d'ionismc
et d'éolismo
Les formes éoliennes se trouvent d'abord dans un
grand nombre do locutions traditionnollos, formules ou
épithètos 3. C'est là un fait très important ît noter, car
il prouve évidemment que la poésie homérique est sur-
tout éolionne par ce qu'elle a de plus ancien. Ces fur-

4, Orationes,XI.23.Cf.Plutarque,de Vitaet poesiIlomeri.B.eh.8


Ai|n U hoixîXti toi; inô nivut JioOixtou
«|^pi)|âivo(, tô>v"EWr.vituv x»-
paxTijpa;èr»r(il|uUv->EÏ&vtôfri;i«ri icS««vït,v 'E'û.ita tet>.tùvx»i
sfivI6vo«.
2. Christ,Uiaditcarmina,Prolégomènes.p. 127.
3. Sur les éoliimes d'Homère,voir Uinrichs, De Homericae elocu-
tionisvesttguBaeolicit,IéUa,«75,et 0. C.Warr, Theaeolicélémentin
thelliadand Oâgms(CtoiicoJhteiew,î, p. 35et 91;.
LA LAKOUKDE L'ILIADE 840
mules ont été créées dans une langue éolienne. non dans
une langue ionienne, et plus lard, consacras par l'u-
sage, elles ont gardé lourformo primitive. Mais l'emploi
du rèotismo dans la langue homérique n'est pas restreint
à ces vioillos choses souvont rôjiétéosot presque imtnua-
lilos. On trouve, on dehors dos formules et des epithe-
tes consacrées, dos formes éoliennos substituées à dos
formes ioniennes quand la nécessité rie lu mesure
l'exige; on les trouve même 1a où elles sont non pas in-
dispensables, mais simplement plus commodes ou plus
sonores. II est clair par suite quo la poésio homérique
s'adressait originairement la un auditoire pour lequol
ces formos n'étaient ni inconnues ni désagréables. Los
Ioniens qui entendirent d'abord l'Iliade avaient donc
assez d'habitude de i'éolisme pour reconnaitro immé-
dinlomont les formes propros à co dialecte, ot ils trou-
vaient peut-être uno certaine saveur particulière ù dos
sons qui n'étaient pas tout à fait ceux dont ils se ser-
vaient quotidiennement.
Lu langue ionienne de 17/iWe différait d'ailleurs olle-
mômoassoz notablemont du celle qui était alors courante.
Formée par une succession potil-etro déjà longue de poè-
tes, elle conservait par héritage un assez grand nombre
d'archaïsmes d'une part, ot do l'autre des expressions
ou des locutions que ces poètes avaient créées pour leur
usage.
Pour expliquer cet état de la langue homérique, on
a supposé récemment que les chants de l'Iliade avaient
été composés d'abord en éolien et traduits plus tard en
ionien. Los formes éoliennes subsistantes seraient alors
celtes qui auraient résisté à cette transposition en raison
des difficultés métriques Le texte de l'Iliade ne se

t. A.Flek,Diehomerische
Odystetin der urtprilnglichm Sprachform
Gwllingan,1883,et Oiehomerische
ztcdcrhergitleltt, ttias nacAihrer
350 CHAPITUE IV. L'ART DANS L'iLÏÀDB

prôto pas à cette hypothèse car d'abord il renferme


itua forrwusèulîonncs qui auraient pu, une inconvénient
et en
pour la mesure, être transposée» en ionien
second lieu, ai elle était exacte, il devrait y avoir de» dif-
férences notables, au point de vue du nombre d«s for-
mes éotiuuncs, entre les parties anciennes ainsi tra-
duites et 1»'bplus récentes qui no l'auraient paa été; or
en fait, celto inégalité n'oxiatc pas. D'ailleurs, aila lun-
gue éulienno avait produit dis ces tomp» anciens un»
oauvro lollo quo VIliade, il serait absolument impossible
de concevoir Pour quollo» raisons cotte couvre aurait
passé ensuite dans une langue diiïéronto au lieu de gur-
dur sa furmo primitive. On no pourrait a'en rendra
compte qu'en supposant une décadence profondo du
l'éolismo entre doux périodes brillantes, l'une épique,
représentée par Vlliade et l'Odyssée, l'autro lyrique, par
l'écolo lesbionno il n'y a aucune circonstance histori-
que qui rende cola vraisemblable.
Mais cette supposition n'est pas nécessaire. L'étal do
la langue de {'Iliade s'explique sans peino par Ins origi-
nes do ta poésie grecquo. Coilo-ci a pria naissance dans
lu Grèce ccnlralit sous formo d'hymnes, puis elle a
grandi dans los villes éolienncs d'Asie Mineure sous
forme do chants épiques de médiocre étendue. Ello s'est
fait ainsi un langage qu'elle a consacré dès l'origine par
son caractère religieux et ensuite par ses succès. Plus
tard la grande épopée est née en Ionie sur les confins de
l'Éolide. Tout naturellement clio a parlé ionien, mais un
ionien mélangé d'éolismos que la tradition lui suggérait
et que les mœurs acceptaient. Toute l'explication du la
langue homérique est dans ces quelques faits. C'est donc

Bntttehungbelrachletundmil derurtprùngliehenSpraehformwiedrr-
htrgetMU,Gôttingen,1985-86.
1. Voir la discussionde Monro, Hommeùrammar, £•«tiitfùn.
386,et tea<)bMrvaMens
p. aM, Cauer,eM.
ou»,etM,
lesobservationsde P. CitMef. cité,pp.. 98et 8.
LA LANGUE 01 L'itlADB 851
um>langue composite, mais co n'ont pas un mélange
arbitraire du tout U* dialectos contemporains. Le poète
qui I* parle a souvent le choix entre plusieurs termes,
doqui don no à sa diction beaucoup do souptusso et de
variété, mais ces formes no sont pas prises au hasard
outro Imites collos quo lui offruit l'usage do son
temps;
oncuromoins «ont elles fabriquéespar lui artiflcîolloinenl
a i'aidoli'uliongoinonis ou du raccourcissements cosont
ou dos formes anoionnos eonsorvôos par lu poésie
pour
«in usago particulier ou des formes contemporaines
appartenant au dialoclu du poèto. ||«»i dwte tantôt vu-
tunhiiromunt archaïque, tantôt flilèloà l'usage régnant.
Sa liberté est grande, plus grande assurément, et do
houucoup,que ne lo fut dans la suite en Grècecollo des
écrivains do l'ago ctassiquo, mais c'est une liberté rai-
sonnée ot rcspccttiouHodo la tradition.
Co quo nous disons ici des formes verbales peut
s'ap.
pliijuorégalement ait choix dm mots. Il est visible quo
lus poètes homériques se funt uno règle constante de
ne pus employer le vocabulaire ordinaire, coluido tout
le monde ot do tous losjours, afindo donner leur récit
plus do noblesse. Ils mo"ent en pratique pour cela plu.
simirs procédés traditionnels fort simples. Comme ils
aiment les formos archaïques, ils ont aussi le goût des
termes anciens. Quelquefois, mais exceptionnellement,
ils nous les signalent eux-mêmes comme appartenant
à lu langue des dieux, distincte de celle des hommes

I. Iliade.XIV,MO f.vt*« Spunn– XaX-


xî«»xixlfrmtmfcol,X"Opv»«. ityupr,ivaWYXtoc,
81«i(uv«iv.
vifitc Cf.1,403,Briarteet /Egétm;
XX,74,Xanlhaet Seamandre. C'estcequeles anciensappelaientla
dionymie homérique. Le grammairien Ploléméed'Alexandrin avait
écritIhp!tfrf«t«p*'O|t<p^8wvu|tla«««pà xal iveptinoit.
«lot; J'inler-
pr.'leicila dionymiecommelescommentateurs ancienssemblent l'a-
voirgénéralement interprétée.Cettefaçondevoira étécontestée de
nosjourstrèsfortement,mais&tort,selonmoi.VoirLobeck, Aylao-
Vluimus, II, p. 838sniv.;Nauck,dansles Jahrbmhtr de Jahn.Snp-
1114 UHAmHK IV. – L'A UT DANS L'ILIADK

Maisordinairement ils les mêlent tout simplement aux


«nota contemporains, ann do donner à la pliraio quoi»
que chose d'insolite qui la relève La longue liste drsa
XmÇ ripuplvs de YIliade est évidemment formée on
grande partio d'éléments arcliaTquoade ce genre.
Un autre moyen dont iUusent pour ennoblirlour élo-
oution, c'osl l'emploi des mots composés,l'rolltant d'uno
faculté naturelle à lu langue grecque, ils créent, avec
une hardiosto quo le langago ordinaire no pouvait pas
admettre, dos expressions brillances ol sonores, formées
d'un groupod'élômonU qni parlonttousà l'imagination.
Cesont surtout les adjectifs qui deviennent ainsi comnio
les ornomenU naturols du discours poétique. Ils lui
apportent une magnificence do sons et d'images qui
préio au récit épiquo richesse otgrandeur. Maisco qu'il
taut remarquer dans cotte richesse, c'ost qu'elle ne nuit
un rien à la clarté. Les mots composés do lapoésie épi.
quo différent on cela très notaMoinoit'ido ceux que créa
plus tard la poésielyrique, on particulier le ditliyrambu.
Presque tous sont formés d'un radical do nom et d'un
radical d'adjectif qui lo qualifie (XiuxwXjvo;,
SoXiyôoxw;)
c'est le procédé do composition lo plus simple et lo plus
clair: quand la languehomérique associoentre eux d'au-
tres éléments, elle lu fait toujours dans le même esprit,
do façon que lu sens du mot nouveau ressorte avec éclat.
Indépendamment des expressions composées, il y a beau-
coup d'autres créations poétiques dans la langue d'Ilo-

plém. VIII. p. M8 auiv. Bernbardy, tlriech. Lit., I, p. 182. Cf. sur ce


sujet J. van ï-eeuwen. lie lingua deorum, Hnimotyne, XX, p. t il
(18M).
I. Arialote, Poétique, eliap. s» et axit. – A vrai dire, il est fort dif-
ficile «ujonrd'nui de déterminer lûrement l'âge des mots dans le telle
homérique. On est réduit sur ce sujet à des conjectures mais plu-
sieurs sont à peu près certaines. Arislots signale i?r,TT,ppour Upric
{Iliade, h 91; Arist., Poil., cb. xxi) comme un mot fabriqué («noir,-
l<év«v);n'est-ce pas plut6t un de ces mots anciens?
LA LANGUI OS L'ILUDS 153
mère, Nous nous bornons à signaler celles qui sont d»
l'essence môme de toute poésie, comme en général
toutes tes métaphores et toute* tas manières indin-ctoadn
traduire ta ponsée. On no peut trop admirer à cet égard
et las ressources qu'elle sait trouver et l'art avec loque I
ollo on use. Elle a autant do force et de grandeur que d«
linusso et do grâce; olle sait décomposer ou au contraint
russorror une expression selon le bosoin elle possèdi*
à la fois l'abondance et la vigueur Il est bien romar-
i|»ub!o en purticuliur de voir couibion ce soin de gran-
dir ut d'vnibellir l'élocution est éloigné d'unu faussa
nulilfsso. Partout les chosos simples aonlôuoucoos situ-
|iluinoiit, les mots propres sont employés à propos suit
pour éviter des longueurs, soit pour donner de la forci!
au style, et lus périphrases, quandelles so mdlontaulit-su
du discours, servent non à ramollir, mais à lo rendm
plus brillant
(«astructure dos phrases et dos propositions est sou-
plu ut variée avec une extrême simplicité. Los assem-
blages compliques do pensées sont absolument inconnus
de la poésie hoinérîquo, mémo dans les discours, continu
nous l'avons fait observer plus haut, et à plus forto rai-
son dans le récit. C'est la juxtaposition qui est la loi or-
dinaire de ce stylo naïf et clair. Lorsque) par hasard iu
pltrase se prolonge, – ce qui est exceptionnel, tes
uonséos successives s'ajoutont les unes aux autres dans
t'ordre où elles se présonlont à l'esprit jamais elles no

t. Uaintilten,X, 46 Hunenemoin malnis rébus subUmilate,in


parvisproprietatesuperaveril.Idem '.aelusac prewu?,jueundubet
gravie,tum copia, tum brevttateuiirabllig. – Plut.,Oracltaenprose,
t. H 'Api<rroriX/)«
(ùvolv (iivov"O|ir,pov 4v4|iatamietv
tytft xivoi!|uva
îsi t»i»{v«?Y«,»y.Cf. Philémon.fr. 97(Kock).
2. Iliade,ï, 88 Offrit<|uOCûvto;xallui yfim\e»pxo(iivoio.
Ces der-
nieramotséquivalenttafi).{itovr6,mais il n'est personnequi nesente
ce qu'ils ajoutentde forceA l'affirmationen mêmetemps que de
toute extérieureà l'expression.
S64 GHAPITBB IV. – L'ART DANS L'ILIADG

sont déplacéesen vue d'enfermer par exemplelespropo-


sitions incidontes dans la proposition principale ou de
partager toute la pliraae on groupes aymétriques. Duni
cette série d additions qui constitue le développement
mémo de la pensée, le poète use d'ailleurs d'une grande
liborlé. La rigueur de logique et d'analt)gie que le pro.
grès de l'osprit analytique introduisit plus tard dans la
langue lui est oncore étrangère On peut qualifier
d'inexpérience ce laisser-aller, et il est certain qu'il tient
en effet à un étui d'esprit caractérisé par une réflexion
encore éléinoutuire mais il faut reconnaîtra qu'ils'tis.
socie furt bien duns la tauguo homériqueà unocunnuiV
sauce fuimlièrode tous les seci-olsdu style. Cotte phrase
flottante et si peu liée a parfois une vigueur extraor-
dinairo. Elle se rodrns*o brumquemont, se précipite ou
s'arrdte avec un sentiment juste de l'offot qu'ulle doit
produire. Hienduns sua allure qui rappelle l'uniformité
un pou traînante dos récits populaire». Elle a don tours
pteins do vivacité, des surprises, doit élans imprévus,
elle sait détacher un mot comme un trait, ou le fuire
pénétrer comme un coup d'épéo. Elle décrit commeolle
veut, par le son des mots, pur lour place, par la façon
dont olle les groupe ou les sépare C'ost un art con-
sommé, associé li une naïvoté incontestable.
La langue homérique est d'aillours fort bien servie
en cela par une versification à la fois très simple et très
rythmée'. Au temps où los chants de l'Iliade naquirent,
»,Voyez»arcesujetlasréflexion* deG.Heramnn dansu disser-
tation Delegibiu quibutâamtubtitioribut
lermonithomericiiflpiuc,
t. II,p. 18-58).
2. Notez des yen tels que eeloi-ei, remarqué et cité par Denys (De
compot. cerborum. S).
Aiftt Bitft,v*vpn U |Ùt' fax". U»o 4' &«rci(.
L'art te plu rafûaô uV rien imaginé de plus descriptif ni rien fait de
plus habile.
S t»"îiB'i iiffr SUT
ce CaJÇî XX"USÏBSnf%fRS?J? IVtn 9I"MP»W m«a«w*
• mman^
tbal, 1848; Drobiaeb, Vnterêuehungen ûberdie Format dtt Hexameter
LA LANOUK D8 L'ILIADE 955
l'hexamètre avait atteint déjà toute sa perfection.Grâce
fiune longue pratique, la raideur primitive avait coin-
|it6lentontdisparu. La variété de formes dont août par-
lions tout à heure permettait au poète d'éluder avec une
extrême facilité les gènes apparentes de la quantité. La
structure du vers n'était assujettie qu'à un très petit
iiiimbrode règles absolues. La variété dus césures un
particuliuroffrait au génie poétique de grandos ressour-
ces et ae prétait à une foule d'effets. La pensée pouvait
sans inconvénient dépussor les limitesdu vors; elle rem-
plissaitau besoin plusieurs hoxamètros ou s'arrôtuil uu
milieu do l'un d'entre eux; c'était le privilègo do vu
rythme si net, ai aisé à saisir, qu'on le brisant ainsi on
ne tedétruisait pas. Maisai tout était possibledanscette
versificationai appropriée à l'épopéo, rien n'y était in-
différent. Elle mo'.tait en relief admirablement ce qu'on
la chargeait do faire valoir, et {'Iliade altodto, dans ses
partieslus plus ancionnos, à quoi point les vieux poètes
épiquesdo l'Iouio avaient le sentiment profond et déli-
cat do ce qu'ils pouvaient demander à un instrument
ni excellent. L'appropriation du vers et do ses artilicos à
la pensée et surtout au sentiment ost choz eux admira-
ble. C'est un partie l'habileté de leur versification qui
nousfait voir los choses, quand ils décrivent, ou enton-
dre jusqu'à t'accent dus personnages, quand ils los font
parler1.
des Vifu'U,Horai und //orner, Bericlite d. k. SOohs, Oes.d. Wissanseh.,
Pliiiol..hiBt. CI., XX (1863); W. Harlel, Homeritche Siudien, 1-111,
Vienne, 1871-187*.
f. Qu'on relise par exemple ces qaatre ver» des menaces d'Aga-
ueuinoa à Chry*éa (I, i9-32)
"n,v 8' iyùkeu Xùat*. «plw|uv *A ifijpat fruiaiv
r,iiïzlft? M atwf, iv "Àffytt, ti)Xitt «âtprit,
totbv imixo|Uvi)v «ai ipâv Ujot iv«<ci«rav
«XX'itti, nr, |i* ipétiïc, (xa(ittpo{ û{ « vir,«i.
Il n'est personne qui ne sente ce que la coupe de ces vers en quelque
856 CHAPITRE IV. L'ART DANS L'ILUPB
De tout cela résulte la beauté propre do la poésie do
Vttùide. Elle est de tette nature qu'il n'est besoin d'au-
aune réflexion pour ia comprendre Une richesse infi-
nie de pensées et do sentiments dans une transparence
incomparable le langage et de versification, voilà on
quelque sorte sa formule. Coqui la caractérise éminem-
ment, c'est qu'eUo est avant tout une poésie parléo ou
chantée, et non écrite. Pou importe ici la date do l'é-
criture et la question do savoir si on fait aucuno parti»
du pob:no n'a été écrite par son autour. Dans l'onsom
ble, la puéaio do l'Iliade donne l'improssion de la parolu
vivante. Elle en a la naïveté, la liberté, la Kiardicssod'ul
ture et la simplicité de réflexion. Pour lo mouvement il
la vie, ello n'a point d'égale.
sort»martelée,la variitédoleurallure,la compositionproBO.lijuo
desmotietenftuleurplaceontdevaleurdramatique.
CHAPITRE V

l/OUYSSKK. ANALYSE tW POÈME

BIUMO0fUI>IIIK
M*Nirs«RiTS. – Nous n'avons
pour VOdyate ni papyrus an.
cien, comme pour Vltiad», nt manuscrit
comparable ou
valeur au Vtnetm A. Los plus anciens manusorits do
l'Odys-
*!« no Hombloiit pas remonter uu delà du xu« aieelo.
Voir,
comme pou.- les mss do l'Iliade, La Roche, Uomer.
Ttxkritik,
p. 433 ot suiv., ot en outro les Pnliqomùnet do soit édition du
l'Odyssée, ainsi que la préface (3« partie) do celle de Huyman.
Gf, DiuJorf, préface des aoolie.s (voir plus
loin). Ils sont
tous sans oxcoptiou médiocrement corrects.
Los plus importants sont lo Patatinuf, les trois manuscrits
do Mitan [Ambrotianf), le Uarleianus, les manuscrits de
Vienne,
«eiui do Hambourg, VAugmtunm de Munich, les manuscrits
de Paris.
Ces manuscrits ne nous donnent par eux-mêmes
que l'é-
tat du texte pendant le moyen-âge byzantin. Mais on
peut,
grâce aux indications qu'ils contiennent, remontfr souvent
plus haut, et il n'y a pas grande exagération à lire
texte alexandrin de l'Odyssée nous est en somme que le
presque aussi
connu que celui de l'Iliade. Au reste, la
remarque faite plus
haut sur les manuscrits de l'IKarfs
s'applique également à
ceux de l'Odyssée. La science philologique a le droit de ne
pas
s'enchatner aujourd'hui à un texte qui ne représente qu'une
tradition médiocrement éclairée.

SCOLIES. U en ut des scolms comme des copies mannscri-


tes celles de l'Odyssée sont loin de valoir celles «1avin*
HUl. ds la UU. Ontqa». – T. I. J7
858 CHAPITRE V, – ANALYSE DE L'ODYSSÉE

Lus plus anciennement connues sont les Schalia vutgata ap.


Ce recueil
pelée* aussi PedtttSeolteau Seolieidit ?»•«»?«•JM<fy»ie.
nous a été transmis comme un ouvrage Indépendant, et non
aou» larme de notes marginale» c'est un abrégé d'un coin-
monlulro nnoltm, qui comprenait des notes empruntées aux
urltlques alexandrins et à leurs héritiers, en particulier a
UiJymô; 11 est regrettable quo l'auteur de cet abrégé n'ait
pas su mieux proUter de tant de resaouroea. L'édition pria-
oups est de 13i8, in-8, Venise.
Eu outre, un grand nombre des manusorits de VOdym'e,
con-
disparues dans les diverses bibliothèques de 1'Kurope,
tiennent des notes marginales, dont beaucoup sont encore
Inédites. La plupart de ces notes sont «uns intérêt, soit parée
lus PetiM Scoliet, soit
qu'elles répétant ce qui est dit dans
font double emploi avec lu Commentaire d'Ku-
parou qu'elles
stattie, que nous possédons. On les désigne par la nom des
mnuuserlU auxquels elles uppurtlennent (ScftoKo Narciuna,
ScfcoliaAm&roitoriu,etc.). 11est inutile de lo«énumérer Ici. Lus
inoiUoin-oi sont les Soolios dit manuscrit harlôïan (Scholia
llarldtma), reouollllen par Poraon, Cnunor et Dindorf.
Toutes les Scolies do VOdymfeqai ont paru mêritor quel.
soul recueil par Din-
que attention ont 6t6 publiées on un
dorf {Seholiagraecu in Oilymam ex coilkibus aucla et emendittu
edidil G. Dindorflus, *2 vol. in-8, Oxford, m&).
A côtô dos scolies proprement dttos, nous dovrions mention-
ner ici pour VOdysste, commo nous l'avons fait pour VIliade,
nous ont ôtô con-
quelques travaux de critiques anciens qui
servés. Nous renvoyons, pour éviter des répétitions Inutilen,
& cette partie de la bibliographie de l'Iliade (voir plus haut,
a
entête du oh. H). Le commentaire d'Ëustathe sur l'Odyssée
été publié par Stallbaum en deux volumes, Leipzig, 1823-20.

la
S Éditions.– L'Odyssée se trouve réunie avec l'Iliade dans
savantes ont été indiquées ci-des-
plupart des éditions qui
Florence
sus. Rappelons donc simplement ici celles de
d'Henri Estienne
(t488), des Aides, de Rome (1342-1530),
la source de la
(1366) – cette dernière signalée déjà comme
Vulgate, l'édition de S. Clarke (1729- 1740),améliorée par
Ernesti (1759-1764) et par G. Dindorf (1824), celles de Wolf
une c«»lation du manuscrit har-
(1804-1807),de roreon, avec récension a été re-
léïen (1800), de G. Dindorf (1827), dont la
enûn de Bekker (1858).
produite dans la collection Didot,
BIBLIOGRAPHIE 359

En oulre, VOiyute a été plusieurs fois publiée a part, et


surtout de notre temps» on l'on a mieux compris que les
un certain
queutions relative» à ce poéma étaient jusqu'à
et pu tout cas dUtlnottia do oalles qui
point indépendantes
touuhent Al'Iliade.
L'édition de Baumgarlen-Crusius (3 vol., Leipzig, 1822.
mi) contient, en forma de notos, doa extraits bien choisis
.lu commentaire d'Eustathe ot dea principales SooUes.
O, Dlndorf a donné en I8SS, a Oxford, une récenslon nou-
vt'lle du poùine. – Parmi leâ éditions récentes, les plus con-
nue» aont celles de J. Lu Rooho (Lelpzig, <8-i7.08) avoo des
I>rol6gomânea et 11 fao-almile de manusorits; celles do A. Pier-
ron (Paris, 1878), do A. Kirohhoiï (Berlin, 1879), avec do re-
mnrquablos appendices sur la formution et la composition
du poôme; les éditions anglaises de II. Hayman, Londres,
|g«B-7»,ot de Merry, Londres, 1878; celle de J. Van Leouwen
<>tMendes du Costa, Leyde, «890-92. – Nous devons slgna-
lur aussi, A tltio do teutative intéressante, bien qu'à notre
iivi-; fort hasurdeusa, la rostitution do VOtlyssôodans sa pré-
tondue forme prlinittvo, o'ost-à-dlro éolionno, par G. Fiek
(Ouotlingen, m,3).
lin fuit d'éditions a l'usago dos classas, los plus dignes
d'attention sont celles de J. Il. Fuesi («849), do Il. Dttutzer
dus notes
(1863),et surtout do li. Amois revuo par Henzo avec
oxplioatlves en allemand ot des appendices critiquos d'un
grand intérêt; sans cesso améliorée, YOâyssie de Ameis est
souvent rééditée; la 0» édition des douze premiers livres a
paru de 1890 & 1893.
800 CHAPITRE V. – ANALYSE DE L'ODYSSÉE

SOMMAIRE.

I. Indépendantedes questionsrelatives à VOtlyaiie,


Leaquatrepre-
mierslivrai. –II. Livre*V-VUI Ulyssecliai les Phéaciena.–
III. Livres 1X-XI1I les récits d'Ulysae CAXxtvov i*<SX»toi).
IV. LivreaXIII-XVI la rentréed'Ulyssoa Ithaque. V. Livrer
XVIIXX les éprouvezU'Ulyssedans son palais. VI. Livre»
XXI-XX1Vla vengeanced'Ulysse.

L'Odyssée est lo second cbof-d'œuvro do l'épopée grec-


que. Do moine quo l'lliade, elle s'olïro à nous sous la
forme d'un long poèmo continu, attribué à un seul et
môme auteur, qui est encore Homère. Il est clair que
si l'unité primitive de l'Iliade n'est pas admise, celle de
l'Odyssée devient par là mémo fort douteuse. Ces deux
grands développements narratifs se ressemblent en effet
tellement malgré les différences particulières, qu'il pa-
rait presque impossible au premier abord do no pas ap-
pliquer à l'un les observations générales qui convien-
nent à l'autre. C'est la toutefois une simple impression
qui ne peut pas tenir lieu d'une étude raisonnée. Après
tout, il aurait pu arriver que l'Iliade, en se constituant
comme poème, servit de modèle à l'Odyssée, née un peu
plus tard. Dans ce cas, il n'y aurait rien de contradic-
toire à admettre que celle-ci ait été dès sa naissance ce
que celle-là n'est devenue que tardivement. Les ques-
tions relatives aux deux poèmes sont donc indépendant
LIVRESHV 961
tesles unes des autres ot elles demandent à être traitéos
séparément'.
L'Odysséedébuto par quatre livres qui peuvent être
considérés ensemble commo une introduction'. On les
désigne quelquefois sous le titro colloctif do Tiléma.
chie, parco que le jouno Télémaque, fils d'Ulysse, en
est le héros1.
Et d'abord, comme dans l'Iliade, une invocation à la
Muso,accompagnéed'une sorte dosommairodos événo-
monts qui vont être racontés. Le manque do suite qui
s'y fait sentir dans les idéos dénote plusieurs remanie-
monts et des additions4. Ce qui semble primitif dans ce
morceau ne vise que la première partie du poème, les
voyages d'Ulysso et tout ce qu'il a souffert loin de son

t. L'analyse critique AeTOdyssie a été vivement éclairés par Kirch-


lioll'tlans les notes et appendices de l'édition citée pins haut, où il a
résumé ses travaux antérieurs sur le même sujet. Nous avons pro-
fité largement de ses remarques, tout en nous écartant souvent de
ses opinions. Borgk, daus son llist. de In liltér, grecque, a présenté
aussi une analyse détaillée du poème. Mentionnons encore l'ouvrage
tris utile de A. Jacob, 'Vbsr die Entstehung d. Ilias und d. Odyssee,
Berlin, 1856,et celai de Bonttz déjà eltê (p. 185). Enfin Wilamowitz-
MoollendorfF.dans ses Homerische Vntenuchungen, Berlin, 1881, a re-
pris à nouveau ce sujet avec la critique souvent téméraire, mais in-
génieuse, érudite et pénétrante qui lui est propre.
2. La division de l'Odyssée en vingt-quatre livres ou rhapsodies est
entièrement analogue à celle de l'Iliade. Nous renvoyons le lecteur à
ce qui a été dit plus haut à ce sujet (p. £01).
3. Principale étude spéciale sur la Télémaehie, Hennings, dans les
NeueJahrbùcherfùr Philologie, 8» vol. des Suppléments, p. 133 et sniv.;
publié &part, Leipzig, 1858.
4. Les vers 6-9, relatifs au crime commis par les compagnons d'U-
lysse envers Hélios, semblent intercalés dans un morceau plus an-
cien. Ils donnent une importance exagérée à un fait qui tient peu de
place dans le poème, et dont le récit, comme nous le verrons plus
loin, n'appartient pas aux parties primitives. Quant aux vers 15-19,
ils rompent l'enchaînement naturel des idées, qu'il serait aisé de ré-
tablir, comme l'a remarqua Kirehhoff, en rapprochant du commence-
ment du vers 15 (h mcioai YXayupoîm)la fin du vers 1 9(8eo\8'iXfattpov
ScMTtt).
309 CHAPITRE V. ANALYSE DE L'ODYSSÉE

pays: il n'y est nullement question de co qui remplit


les douze derniors livres do l'Odyssée, c'est.à-diro do la
lutte ouverte ou cachée du héros contre les prétondants.
Toute cotte seconde série d'événements n'apparaît qu'un
pou plus loin, dans une allusion assez vague (v. 18), au
milieu d'un passage qui rompt l'onchaînomonl des idées,
et qu'il est difficile par suite donc pas considérer comme
ajouté plus tard. On peut conclure do là que cette sorte
dp prélude poétique a dû être composé en vue d'un
groupe do chants qui comprenait les événements nota-
bles do la promiero partie, dans un temps où la seconde
n'existait encore qu'à l'état de légende.
Le récit proprement dit commence. Dans une pre-
mière scène, le poète expose son sujet avec une sim-
plicité ploino do grandeur. Tous les héros achéens de
la guerre do Troio sont morts ou rentrés chez eux;
sout, Ulysse, est encore retenu loin de sa patrie par la
nymphe Calypso, malgré l'ardent désir qu'il a do re-
voir la fumée do son toit et sa terre natale. Los dieux
ont pitié de lui, sauf Poséidon, qui l'a pris en haine,
depuis qu'il a tué le Cyclopo, son fils. En l'absence de
ce dieu, Athèné, la déosso protectrice d'Ulysse, inter-
vient on sa faveur auprès de Zeus. Elle obtient qu'Her-
mès soit envoyé immédiatement à Calypso pour lui don-
ner l'ordre do laisser partir Ulysse. Autant cotte scène
(v. 16-87) est bien conçue, autant la façon dont elle se
termine trompe notre attente. La demande quo vient
do présenter Athèné reste sans effet; Hermès ne se
met pas même on devoir d'accomplir son message, et
il faudra, au commencement du livre V, que la même
scène soit répétée à l'aido do vers empruntés pour ra-
mener une seconde fois la même décision, qui auracnOn
ses conséquences naturelles. Il est bien difficile par
suite de douter que cotte assemblée des dieux du livre 1
n'ait été primitivement l'introduction du livre V; on
LIVHES MV 963

l'en a séparée pour donner place à tous les récita inter.


médiaires qui constituent aujourd'hui los quatre pre-
miers livres
Ces récits s'ouvrent par la descente d'Athené à Itha-
que. La déesse, sous les traits do Mentes lo Taphien,
ancien hûto d'Ulysse, vient trouver lu jeune Télémaque
dans son palais envahi par les prétendants. La raison
évidente de cotte invention, c'est de donner un motif
divin, et par conséquent conforme à l'usage épiquo, au
voyage de Télémaque. La déesse, accuoillie Itnspitalière-
mont, s'entretient avec le jeune homme et lui suggère
ta conduite qu'il tiendra dans h suite immédiate du ré-
cit. L'entretien est long ot peu dramatique, et les con.
seils de la déesse no sont rien moins que précis. La
soute chose qui on ressorte avec netteté, c'est qu'il fo-
rait bien d'aller auprès de Nestor a Pylos et do Méne'las
ii Sparte, pour s'enquérir du sort do son père. Ainsi est
introduite la donnée du voyage do Télémaque. Alhèné
disparait dès qur le poète n'a plus besoin d'elle, et nous
voyons alors les prétendants se livrer dans le palais à
la bonne chère et & la joie (MvTirr/ipwvtwa/ix), tandis
que l'aède Phèmios lour chante le retour des Achéons.
Il n'y a rien dans cotte description qui révèle la vigueur
originale d'un grand génie. On n'y admire vraiment
que la courte scène où est représentée Pénélope descen-
dant au milieu des prétendants (v. 328-367), épisode
gracieux qui reparaîtra presque dans la même forme
au livre XXI (v. 57 et suiv., 343 et suiv.); la comparai-
i. Wilamowitz(ouv.cita, p. 12)objecteque l'occasiondudiscours
àeZeusestle meurtred'Égisthe.faitdont il n'est pas questiondans
les partiesanciennesde l'Odyssée,tandisqu'il apparaît dansla Tèlt-
machie commeala grandenouveauté». Jeneméconnaispas laforcede
l'objection,mais il ne me semblepas qu'elledoive prévaloircontre
la presqueévidencedu rapprochementproposé par KirchhoiT. On
peutadmettreou quela légendede la vengeanced'Orestea été long-
tempspopulaire,o« que le discoursde Zensa été remanié,lorsqu'il
fat incorporéà la Télémachie.
80« CHAPITRE V. – ANALYSE DB L'ODY8SÉE
son des doux passages ne permet guère do douter que
celui du XXI*livre ne suit l'original. La journée «a ter-
mine avec le banquet quelques paroles échangées
entre Télémaquo et les prétendants accusent plus for-
tement peut-être l'hostilité déjà connue; mais on est
surpris d'entendre le jeune homme, en annonçant l'as-
sembléodu londomain, révélor d'avancece qu'il compte
y faire, et par là détruire lui-mômeun meilleure chanco
do succès. C'est l'indicod'une cortaino faiblessud'inven-
tien qui paraft d'autours dans tout ce promier livre t.
Le second a pour sujet principal VA$m»We('ltontu-
oîuv etyopcS,),dont le départ do Télémaquo (TtiX«;iiyou
etao&npfo forme la suite naturelle. Point do dissonance
notable à lignaler dans ce livre Le poèto représente
habilement dans une sério do discours la variété des
sontimcnts quo la discussion mot en jeu. Télémaque
dénonce au peuplo les violences des prétondants; mais,
malgré les encouragements do quelques amis, il n'ob-
tient rien, pas mêmo lo vaisseau qu'il domande pour
aller à la recherche de son père.
Dans ce débat plein de mouvement, chacun des per-
sonnagos voit los choses selon sa situation ou ses pas-
sions, et tous disent avec force et naturel ce qu'ils ont
à dire. Toutefois il s'en faut do beaucoup des
qu'aucun
caractères soit mison relief avec la grandeur qui éclate
dans lo premier livre do l'Iliade Après quo l'asscm-
1. Je ma rallie aujourd'hui à l'opinion de Kirchhoff (Odyuée. Ex-
cars. I), qui veut que la plus grande partie du i- livre ait été com-
posée après le second et par un autre poète. Sa démonstration me
parait concluante. Cf. Wilamowitz. ouv. cité, p. 6 et auiv., où cette
démonstration est encore confirmée par d'excellentes remarques. qui
font voir dans l'auteur de 1**chant an médiocre imitateur.
t. L'interpolation la plus considérable est le passage du discours
d'Anlinoos (v. 93-110), dont l'original est mis ailleurs dans la bouche
de Pénélope elle-même (XIX, 138-156).Voyez Kirchhoff, Odyssée, note
relative à ce passage.
3. Parmi ces personnages, celui de Mentor est a remarquer. Aux
LIVRES MV 965

Idée a'ost dissoute, Télémaquo, dont toutes los tloman-


dos ont été ropousaôos, ho rond tristement au bord do
tn nior comme Achille après la querelle, ot là il pria
Athàtté du lui venir on aide. La rvssemblaura avec
['Iliade est ici frnppanto. ot elle permet de croire qu«
l'iiuitutiuii du promior chant do ce poème n'a pas pou
contribué à suggérer à l'autour do la Télèmachie cette
scèno de VAssemblée, qui a»t inutile à l'action propre-
ment dite, mais qui mot en relief los caractères. Grâce
Il lu déosse, qui proiul los traita do Montor, lïilétnnquo
h» prueuro ba moyens d'entreprendre son vtijugu; lu l!u
•lu livre II nous fait assister a ses prépuralifs ot à son
départ; sujet màdiucro en lui-mémo, dont lo poète a tiré
parti non sans habiloté.
Télémaque so rend d'abnrd à Pykis chez Nestor, ot Jo
séjour qu'il y fait ost lo sujet du livro III (x&îv 1IÛX<;>).
L'arrivoo du jounn homme ot do sus compagnon)*, la
description do la fête célcbruo par Nestor en l'hon-
nour do Poséidon, l'accueil du vieux roi et ses récits,
la disparition d'Athèné et to sacrifice qui lui est offert,
enlin le départ do Télémaquo pour Sparte ou forment
tes épisodes. Aucune interpolation grave dans co récit.
Considéré dans son ensemble, il se relie naturollement
au livre précédent comme au suivant. Onno peut douter
que ce n'aient été là dès l'origine los parties d'un même
tout. Le dessein du poète de la Télémacitie se poursuit.
Télémaquo étant son héros, il lo grandit ingénieu-
sement, en nous le montrant si bien accueilli par le no-
blo Nestor. Nous nous habituons ainsi à voir en lui le
digne fils d'Ulysse. La représentation dos mœurs et

ver*22*et sutv., il est dit qu'L'iyaseen partant lui avait confiéle


gouvernementdeIl maison.Celanea'accordenullementavecla se.
condepartiedu poeiusoiil ne joi» aucunrôle. I .'autoura» \t, tm-
maoAi«laconnàinait cependant,maisil se souciaitpoudetant d'exac-
titude.
866 CHAPITRE V, ANAI.YSK DK l/ODYSSÈK

des caractères, moins dramatique que danaI'd«NMi6/fr


«lu livra Il en raison même «lu la différence des ttu«-
tion», est pourtant agréable par un naturel «mplo et
gracieux, qui décèle lu «nôme art, plu» ingénieux que
vigoureux.
Au quatrième livre, TY'lémnquoarrive uSpurto, clioas
Ménélas. «îolui-ci est on train do célébrer to double ma-
ri»go do son fils et de aa (ille. La magnitlccnco do son
pnillii et collo do la fèto w»nt décrites avec cumplaisaucu
par le |wiôte. Télémaquo, reconnu pour lu IIU d'Ulysse,
oal accueilli avec joie Ménélfts et Hélène hofinit un plut-
sir do louer devant lui hiih phro. puis, quand il aW
ropoiô, Ménélas lui raconte o.o qu'il a lut-ntéino appris
de la boucho du dieu Protée au sujet d'Ulysso. Il no fau-
drait pas concluro de l'ôtt-ntluotlo acsrâciU quo la nar-
ration primitive ait iH«'* plus tard développée. Los avon.
tures glu Monélns ont paru a l'auteur de ta TM'mac/iie
un sujet, flpiswliquo hiuis doute, mais fort propre a in-
térosBor ses auditeurs par lonr curactèro fantastique.
La façon tn«Wn«doi.l il présoulo Ménôlas, la splondeur
dont il l'entoure, tout exige quo les récits mis dans sa
bouche aient une certaine ampleur ot quoique chose de
merveilleux. Après ces récit», la narration est interrom-
pue inopinément. Télémaquo, qui annonce son intention
do repartir aussitôt (v. 590) et qui reçoit même do sos
hôtes les présents dir départ, va cependant rester un
mois entier à Sparte. Il ne se remettra on route qu'au
livre XV, oh la scène des présents sera répétée textuel-
lement. Maladresse évidente, mais nécessaire, si la
Télémachie, comme nous le ponsons, a été composée
après le reste du pofcmo. Télémaque en effet no devait
n'avait
pas rentrer à Ithaque avant son père, puisqu'il
aucun rôle à y jouer en l'attendant; et, d'autre part, le
poète ne pouvait juntifior par aucune raison acceptable
la longue durée do son séjour à Sparte. Il a préféré la
LIVRESHV 807
dissimuler phi.> oumoins habilement, et c'est en sommo
ou qu'il avait do mieux à faire. Nous noua éloignons
(Uhwdo lui brusquement, et nous revenons sans lui ft
Ithuquo. Les prétendants s'aperçoivent Je l'absence de
iVloinaquo; il* s'entendent pour le perdre à son retour,
Al, dans cedossein, préparent une embuscade Leurs
révélés ftl'énèlopo pur Médon In remplissent
préparatifs
d'inquiétude. Maiselle est rassuré» en aongo parle fan-
lottip do sa sœur Iplilimé mio lui envoie Aligné. Ainsi
i<hIexposée coiiiplètoinciit la situation sur laquelle ao
ttiritiino rinlnulurlMm du poèine.
|lu tout cola rossortoiît les qualités et los défauts qui
sont propres à l'autour docotto introduction. Sa manière
cM plus narrative que dramatique, ot d'une ubundunco
un pou prolixe. Los curaclùros do Ménélas et d'IlûKuio
pliu'Huntau lecteur, et toutefois il y a chez l'un ot l'un-
hv, mnis surtout cliez Ménôlas, un certain abus do pa-
rôles, un goût do déclarations exagérées, qui truiieho
avec, la simplicité d'autres parties du poèrne
Sitns ontrer encore duns l'élude du la limitation do
{"Odyssée,qui fera le .sujet du chapitre suivant, nous
avons deux choses â retenir coinnio résultat principal
•lu l'analyse do cos quatre premiers livres. D'une part,
ils interrompent mal à propos l'action commencéo ait
début du pobmo par l'assemblée dvs dieux, et par là ils
se désignent eux-mêmes comme l'cjouvre d'un ou do
plusieurs continuateurs. Leurs caractères propres témoi-
gnent égaloment do cette origine; c'est une poésie été-
1.Uncurieuxindicede l'dgerelativementrécentde cettepartiedu
poômoa été relevépar Klrcbhoff(note du vers 640).Il est fait allu-
siondansce v«r»Eumée, qui n'est pas nommé,maissimplement
appelûle porcher,ouStâtr, Celaest très simplepour nous quiavons
lu lasuitedu poèmeet qui connaissonspar conséquentle porcheret
t importancede son rôle; mais il était impossiblequ'on s'exprimât
ainsiavant que cettesuite fûtconnue.
2. Voyez notamment v. 404-110 et 469-182.
908 UHAPINIK V. ANALYSE DK I. 'ODYSSÉE

gante, facile, qui a do la grâce et do la vie, mais qui


manque do force ot do coneiaian. Le» comparaison»y
sont rares ot pauvret. Le don du pathétique»,qui est ai
remarquable chez la poèto des livres V, VI et VII, fuit
surtout défaut a l'autour du premier chant. il point dos
situations touchantes sans nous toucher réellomont. Si
l'autour dos chanta primitifs do VOdyuto avait ou fin.
tention do donner à ses récits une introduction do cetto
sorte, il est hors do douto qu'il l'ont faite bion plus couru*
et par là mémo bien plus émouvante. Sa grande imagi-
nation, voulant poindre l'audaco dos prétondants et lo
pillago dos richesses d'Ulysse accompli sous les yeux du
son fils, lui aurait fourni sans poino dos traite bien au.
tromont énorgiquesotorigiimux. Nons concluons de là
sans hésitor quo ces quatre livres sont une addition aux
chants primitifs. Mais, d'un autre coté, nous nous rofu-
sons à croiro qu'ils aient ou jamais une exiatence indé-
pondante L'idée d'une Télémachie, d'abord distincte'do
l Odyssée,ol plus lard réunio &co poèmo.doit être abso-
lument écartée. Quoi qu'on puisso dire, il n'y a pas ma-
tière à une série de récits indépendants dans cos quatre
livres, par la raison qu'il n'y a pas d'action. Co n'on
est pas une qu'un voyage dont lo principal actour se
borne à écouter ce qu'on lui dit. Les quatre premiers
livres n'ont donc pu ôtro composés quo pour tenir lu
place qu'ils occupont t. •
4. Kirchhoff {.ùdyitie. IV, 6W, note) suppose que les quatre premier»
livres se reliatonl primitivement au livre XV et qn'ils constituaient
ensemble on rAssttqat a 616 pins tard disloqué et dont quelques par-
ties senlemen'. sont entrêes de» l'Odyuée. L'hypothèse est compli-
Ici.
quée, mais ?He n'améliore en rien l'opinion que noua combattons
WilamowMz croit aussi à l'indépendance primitive des chants relatifs
aux voyages de Télémaque. Pour t'admettre. il faudrait supposer ao
BKrfa» qw «*• wy-g« » pr«la»g«U«nl M gna l'auUur laUait ainsi
raconter aux chefs achéeos eux-mêmes un certain nombre d'épisodes
de la guerre et du retoura. Rien n'autorise cette hypothèse, et il se-
UVRES V-VI1I 960

II

Avec le cinquième livro, commence la plus belle


purUede l'Odyssée,Ello embrassa los livros V, VI, VII et
pout-etra uno partio du livro VIII. Ce qui la caractérise
umiiioinmoiii,outro la force créatrice de l'imagination,
o'ostle don du pathétique.
l'our la reconstituer, il faut naturellement faire dis-
piu-uilro la scèno de la socondo assemblée des dieux uu
début du cinquième livre (v. 1-28); simple raccord, fait
du vers empruntés, qui ont été arliflciolldinent soudés
ttt* ttns aux autres'. Cette scène écartée, nous l'qirouous,
|iutir lu remplacer, la scène analogue, que nous avons
dt'jù rencontrée et admirée au début du premier livre
i'IIo se rallacho en effet, sans la moindre difficulté, a
m qui suit Dès lors, tout marcho à souhait. Zous eu-
voie Hermès u Calypso pour lui ordonner do laisser par-
tir celui qu'elle retient. L'ordre est porté, et le poète
proittl soin do nous décrire les oiicliantoinonts do i'îlo
tl'Ogygio, avant do nous faire voir Ulysso assis à l'écart,
dédaigneux do tout ce qui pourrait charmer ses yeux,
pleurant sur le rivage, et regardant au loin & travers

rait surprenant quo de tels récits eussent étO délaissés et perdus,


quanti VOdyuie eo constitua.
t. Tout le discours d'Athéné (v. 7-20) se décompose ainsi 7-13 =
II, 230-836; 13-17 = IV. S5G-560; 18-20 = IV. 700-702. Ce n'est rien
autre chose qu'un centon.
2. Il ne serait pas surprenant certes que, dans les remaniements
signalés, plusieurs vers eussent disparu. M. Kirchhoff a montré ingé-
ni.:us«iueut qu'il suffisait d'un seul vera pour raccorder le vers 87 du
livre I au vers 29 du livre V, en supprimant la Wimachie qui les sé-
pare aujourd'hui; et pour rendre la démonstration plus sensible, il
rétablit ainsi Gavwb, par «mj^inre, es l'empruntant à V!Saie{X7ï,
ii* comme une des formates usuelles de l'épopée: 'Q; Efat. ïfxt*. o~r
ovS*
ir.iirfli r.xiTfi àvîpàv ti Otùv w atyu â'à'p' ». t.i.
870 CHAPITRE V. – ANALYSE OS L'ODYSSÉE
l'immensité do la mer. L'impression est saisissante;
l'homme nous est immédiatement révélé.
Les plaintes do Calypao on réponso au message d'Iler.
mes siint en quelque aorlo l'exprossion sensible do lu
dure captivité qui posait sur Ulysse. H faut quo nuus
sontiuns combien le lion est difficile à rompre pour que
lu délivrance du héros ait toute son importance morale.
f/ordro de Zous met fin à la rûsislancode Calypso, mais
le ponte a soin que la volonté pcrsonnollo d'UIysso so
manifeste aussi dans cette rupture. La déesse vient a
lui, paréo, ploino do séductions, cllo lui annonce qu'il
est libro et qu'il va préparer son départ; et, comme il
doute, elle confirme sos paroles par les serments les plus
solennels; mais en mémo temps, elle cherche &lui ins-
pirer le regret do co qu'il va faire et ello veut lui faire
sentir combien Pénélope lui est inférieure en tout.
Ulysse se montre tout entier dans sa réponse. Ce que
Calypso lui dit, il le sait, et il en convient sans diffi-
culté. Oui, la traversée est pleino do périls; oui, Pénis-
lopo n'est qu'une femme, et elle ne peut se comparer ù
une déesse; mais, malgré cela, ce qu'il veut, ce qu'il es-
pero, c'est de rentrer chez lui, c'est de voir luire lo jour
du retour. Cette noble obstination de l'homme dans los
sentiments humains, cet attachement du mortel à ses
affections morlelles, voilà dès ce début la source pro-
fonde du pathétique.
Ulysse se met à l'œuvre. Il fait son radeau do ses
propres mains. Il part, et le voilà seul sur les flots, as-
sis au gouvernail nuit et jour. Dix-sept jours se pas-
sent la terre des Phéaciens est on vue. Alors Poséidon
entre en scène. Il aperçoit son ennemi qui va lui échap-
per par son ordre, la tempête se déchaîne, et Ulysse
lutta contre les éléments bouleversés. Cette lutte ad-
mirable, c'est toute la seconde moitié du récit. Avec
une imagination aussi puissante que docile à l'idée pre-
LIVRES V-VIII 87i

inièro, le poète en varie les péripéties, non pour lo plai-


sir do décrire, mais alin do mettre on lumièro ploiuo-
iiiont la nature morale do son personnage. Pour lui»
Ulysso est tout. C'est lui qui attire nos regards au mi-
lieu dos flats ses émulions, une à une, so répètent on
nous; nous partuguons son accabloiuent, nous nous as-
socions à soa doutes ou à ses résolutions, noua jouissons
dosoi» courago, et à la fin nous triomphons do son su»
ct's lorsqu'il touche le rivage, lorsqu'il adressa au (louve
hospitalier uuo si touchante prièro et lorsqu'il t>mbra»so
IMutiseiiiont lo sol nourricier.
Itiou de suspect dans tout co beau récit, que quelques
vers isolés et i?ans importance. Nous nous sentons la
en présence de l'wuvro d'un poète créutour, impres-
sion qui ae conlinuo dans les livres suivants.
Les livres VI et VU font étroitement suite au livre V.
Mais autour du personnage principal, toujours lo menu1,
Il, scène chango à vue d'inil, do façon à nous char-
mur par la plus agréable diversité. Au lion de lu
uusr et do la lompelo, le calme d'une hello campagne,
lus rives d'un fleuve largo et fécond; puis l'uctivilé tou-
jours intéressante d'une grande et richu ville maritime,
un port, des chantiers, une agora, et à l'écart un su-
perbo palais aux portes d'or et d'argent, paisible et
pourtant joyeux au milieu des riches vergers qui l'en-
tourent >.Tel est le fond du tableau. Quant aux person-
nages, l'imagination du poète n'est pas moins heureuse
pour les créer. C'est d'abord la jeune et gracieuse Nau-
t. Loiraisonsqat ontdéterminé MM. Friedlander(Philologue,1831,
p. 669et aulv.)et Kinhhoffà considérercommeune interpolationla
descriptiondeavergers d'Alkinooset ce qui précèdeimmédiatement
(v.10313 1}ne meparaissentpaeconcluantes.Le changement de temps
(leprésentsuccédantAl'imparfait)estun simpleprocédéde styledes
plusnaturala;«t il n'y a rien a induire d«<w<jh«I*pnAto«Mrritdon
chosesqu'Ulyssene peutvoir;car cetteremarques'appliqueraitaussi
bienà la descriptionprécédenteque l'on ne songepas à suspecter.
873 CHAPITRE V. – ANALÏSB DE L'ODYSSÉE

aicaa entourée do ses compagnes. La scèno célèbre où


elle accueille Ulysso est vraiment admirable par la vivo
lumière qu'elle jette sur le caractère du héros. Dans
cette nature si énergique apparaissent ici tout naturel.
lomont la douceur, lo respect pour dos jeunes nilos, un
don de porsunsion incomparable, quelque chose do eu-
rossant dans lo tangage, ot une touchante fierté jusquu
dans ta supplication la plus humblo. C'est unu sorte
do repos quo cet ontrotion après l'action tourmentée
du livre précédent, mais un repos qui est encoro pro-
fitable au développement du caraclèro principal.
l.csscènos suivantes, c'ost-a-dire l'ontréo d'Ulyssn
dans la vilto dos Phéacions, son urrivéo au palais, l'ac-
cueil du roi Alkinoos ut do la roino Arèté, nu sont pas
moins profondément empreintes du dessein original «lit
l'autour. Au milieu des descriptions, c'est toujours lo
personnage d'Ulysse tlui prédomina. Assis on suppliant
dans lu coudre du foyer uu invité par lu roi u prtmdro
pluco auprès do lui,, il garde sans effort su dignité nntu-
relle. Quelque chuso do supérieur, qui est on lui, lu ro-
lève du son humiliation et so fuit sentir soit duns lu
beauté simple de sa prière, soit dant la gravité forle cl
modeste de son récit.
Toutefois c'est avec ce premier récit d'Ulysse (VII, 241
et suiv.) que commencent d'assez sérieuses dillicullôs.
Tout d'abord 10 début mémo de ce récit, par certaines
maladresses évidentes trahit un raccord Puis Alki-
noos promet par doux fois à Ulysse do lo faire recon-
duire chez lui le lendemain matin (Vil, 189-191 et 318).

1. Comparer les vers 2(4-216 et 2SI-255.


2. Ii est fort probable que M. Kirchhoff a très bien vu en suppo-
sant que primitivement les récits d'Ulysse (1. IX-XIII), ou du moins
les parties anciennes de ces récits, étaient placèea là. Mats il a tort, je
croie, de suspecter la fin dn livre VII, qui, même eu ac«ï-u.r.i s
supposition, se justifie de la manière la plus naturelle.
LIVJRKS V-VIII 873
Or en réalité Ulysse passera chui les Pitéaciens toute
la journée du lendemain à des jeux, il emploiera la nuit
suivante on récita, et en définitive no partira que le sur-
lendemain soir, sans quo ce retard s'explique d'aucune
manière. Il paraît donccertain quo cotto partie du poèmo
a du être allongée. peut-être même a plusieursreprisoa,
H est fort difficile do dire quelle part doit être faite à
ces romaniomonts dans la tin du VU*livre, et ce qui a
été tenté à cet égard n'a qu'une valour trop conjecturale.
Hnrevanche, la plus grande partie du huitième livre peut
liiuu être considérée comme formée d'additions, car tout
ou presque tout y est purement épisodique. C'est une sorte
d'intermèdo entre l'arrivée d'Ulysse et ses récit», «t un
no peut nier que les scènes dont il se compose, quoi
quo soit le mérite propre de quelques- unes, no fassont
longuour dans l'onsoniblo. L'assemblée dos Phoacions
(VIII, 1-45) n'offre que pou d'intérêt, «t Athèné y joue
mmsnécessité lo rôle do héraut (v. 7}, comme au second
livro de l'lliade. L'épisode du premior chant de Démodo*
cos(v. 02-93) est uttuchaiU, et l'on a eu tort de considérer
la peinture do l'émotion d'Ulysse comme une irtitation
|mslériouro du passage analogue qui se trouve à la Gn
du mùmelivre (v. 521et suiv.),carc'ost surtout par l'effet
produit sur Ulysse que ce premier chant nous intéresse.
La description des joux, bien que peu utile à l'action,
est adroitement combinée pour mettre en relief à la fois
la fierté d'Ulysse, sa force et son adresse. En revanche
le récit des Amours d'Ares el d'Aphrodite, mis dans la
bouche de l'aède, est entièrement étranger au sujet;
on outre, cette sorte de satire, légère et
moqueuse, dont
les dieux sont l'objet, semble bien
peu d'accord avec
l'esprit de gravité religieuse qui règne d'ailleurs dans
tout le poème et il faut ajouter que ce morceau est
loin de se relier naturellement à ce
qui précède, car
de toute façon un tel chant no peut guère être accom-
Hi*.<hla Litt. Clreoqaa.– T. r. 18
274 CHAPITRE V, – ANALYSE DE L'ODYSSÉE

pagné dune danse. comme cela résulte de la forme ac-


tuollo du récit. Des critiques anciens, comme l'attos-
tout les scolies, en suspectaient déjà l'origine. Il y a
donc lieu de le considérer comme intercalé après coup
dans l'ensemble du'livre VIII.
La fin de ce livre nous offre le tableau du repas du
soir et nous fait assister à un second chant de Démodo-
cos, qui provoque encore l'émotion d'Ulysse. Cotte émo-
tion éveille la curiosité amicale d'Alkinoos, et ainsi est
amené dans le poème actuel le commencement dos ré-
cits d'Ulysse, que ce huitième livre prépare, avec une
intention évidente, mais un peu longuement.

III

Les récits d'Ulysso choz Alkinoos ('AXxivoo«forait)


forment dans l'Odyssée un groupe do chants des plus
curieux à étudier. C'est là en effet que nous saisissons
pout-ùtro le mieux la diversité des éléments qui ont
constitue le poème.
Le neuvième livre comprend les épisodes des Kicones,
des Lotophages, des Cyclopes. Les deux premiers sout
présentés sous une forme'sommaire, sans qu'aucune des
scènes particulières qui les composent soit développée.
H semble que nous ayons là sous les yeux un spécimen
de la manière narrative qui devait être en usage avant
l'épopée homérique et qui probablement se maintint
assez longtemps encore à côté d'elle. L'épisode du Cyclope
(KuxXwwta)commenceà cet égard commeles précédents,
mais presque aussitôt la forme change le récit s'élar-
git et s'anime, et, au lieu d'une simple esquisse, nous
voyons se dérouler une admirable narration, à la fois
descriptive et dramatique, qui met en scène des person-
LIVRES IX ET X 375
nages pleins do vie. D'une part, la férocité du Cyclope,
sa naturo bestiale, et, parmi ses instincts sauvages, un
attachement touchant pour les animaux qui partagent
sa misérable vie; de l'autre, les émotions des compa-
gnons d'Ulysse, lours angoisses, le courage du héros,
sa ruse, son sang-froid, et à la fin cette imprudence
héroïque qui lui fait braver un danger inutile pour
insulter son ennemi. Malgré cette différence profonde
entre le* parties du neuvième livre, il est difficile do
croire qu'il ne soit pas tout entier du même poète et
qu'il n'ait pas été conçu en une seule fois; mais ce poète,
solon toute vraisemblance, travaillait sur des récits
poétiques antérieurs qui lui servaient en quelque sorte
de matière >, et tandis qu'au début il s'y attachait avec
une sorte do timidité, dans l'épisode du Cyclope au con-
traire il s'est livré hardiment à son inspiration 1.
Le dixième livre a dans son ensemble un caractère
beaucoup plus fabuleux que le neuvième. Les inventions
y sont plus merveilleuses, quoique moins dramatiques.
C'est d'abord le séjour d'un mois dans l'ilo flottante
d'Éolo et le don que ce dieu fait à Ulysse d'une outre
où sont renfermés les vents contraires à son retour. Il
est à remarquer qu'il n'y a aucune trace dans le reste
do l'Odyssée do la domination attribuée ici à Éolosur les
vents (v. 21-22). Nous avons donc affaire visiblement à
une fiction mythologique moins ancienne que les récits
primitifs. En outre, d'un bout à l'autre de la narration,

1. Kayser{Abhandhmgen.p. 34)a que,dans


cesrécits d'Ulysse,Athénéneremarquéfort
tous justement
joueaucunementlerôlede protec-
triceacUvequ'ellea dansle reste du poème.C'estlà une différence
trèsfrappanteen effet,et il est biendifficiled'en rendre
trementquepar la diversitéd'origine.Cf.plus loin,p. 886. compteau-
2. Onen trouveune preuvedansle débutmêmede cet épisode.Le
poètey décritles Cyclopesd'aprèsunedonnéeévidemment tradition-
nelle(v.103-H3),dontil s'écarteradansla suite asseznotablement.
Les motso08*ôXXiîXmv &4r<>umv de cepassagene sont pas en confor-
mitéavecles vers399et suivants.
876 CHAPITRE V. – ANALYSE DE L'ODYSSÉE

règne uno insouciance vraiment étonnante dans l'in-


vraisemblable. Ulysse s'endort juste au moment où il
aporcovait déjà la terre d'Ithaque (v. 29 et suiv.); puis
il raconte en détail ce que ses compagnons ont dit pon-
dant son sommeil, ce qu'il n'a pu ontendre par consé.
qnont*; enfin les vents déchaînés ramonent précisément
le vaisseau en arrière a Vilo flottante qu'il a quittée
depuis neuf jours. C'est là un merveilleux inutile, pu-
rement artificiel, et fort différent de celui du livre pré-
cédent. – Le môme caractère est sonsiblodans l'épisode
des Lestrygons qui suit immédiatement (v. 77-132).
Ulysso raconte encore ici co qu'il n'a pu voir par lui-
mémo ni apprendre do personne (v. 103 et suiv,); et
tandis que les Lostrygons sont dos géants anthropopha-
ges, la fille du roi Antiphato ne se distinguo en rien
des femmes ordinaires (comparer lOo-ilO et 111-112).
En outre l'épisode dans son onsemble n'est qu'une va-
riante de cclui du Cyclope, mais uno variante sans va-
leur originalo. Fuyant avecun seul vaisseau, Ulysse
arrive dans l'ilo d'.Eajn, qu'habite Circé. Il faut noter
ici, en passant d'un épisode à l'autre, la monotoniedes
transitions (IX, 565; X, 78 et 133) qui sont copiéesuni-
formément sur le vers 103 du neuvième livre (IvQcv U
Twforépo)7cXéoji.6v r/roji).C'est co dixième livre,
aîx*/Yi[t£vo'.
à vrai dire, qui rend impossible toute géographie de l'O-
dyssée,parce quesonautour n'en a eu aucune lui-même
dans l'esprit, à la différencode celui du neuvième livre,
qui se représentait avec une certaine précision l'itiné-

i. M. Kirchoff a cru voir dans ce fait la preuve que ce récit n'était


pas primitivement dans la bouche d'Ulysse, et il a cru qu'une appro-
priation maladroite lui avait donné plus tard sa forme actuelle, en
substituant la première personne à la troisième. Cette appropriation
toute mécanique me parait fort difficile à admettre, et l'hypothèse est
vraiment bien inutile, puisqu'elle ne supprimerait qu'une seule invrai-
semblance dans un récit ou l'invraisemblable abonde.
LIVREX «77
rairo de son héros ». La trait caractéristique de l'épisode
de Circé, c'est la magie, qui ne figure nulle part ailleurs
dans YOtjysiée*. Muis, outro cela, la récit ao distinguo des
parties anciennes du poème par les mômes caractères
que nous venons déjà do signaler. Là aussi Ulysse ra-
conte ce qu'il ne peut savoir, et là aussi le poète se con-
tente d'amuser son public sans aucun scrupule de vrai-
semblance. L'intervention dos dieux ost pour lui un
simple procédé qui le dispense d'invention s. Les inci-
dents, les détails curieux, tels que la description des
quatre servantes do Circé (v. 348 et suiv.) ou la ntôla-
morphoso dos compagnons d'Ulysse (v. 391 et suiv.),
romplissent presque tout le récit, aux dépens du vérita-
ble intérêt dramatique, qui est très faiblo. Nulle étude
profonde do sentiments, ni chez Circé, qui reste si in-
férieure à Calypso, ni chez Ulysse. Il y a plus l'oubli
du vrai caractère du héros ost manifeste. Tandis que
l'autour du cinquième livre nous le montrait chez Ca-
lypso uniquement préoccupé de son retour, co qui est
la donnée essentielle du poème, celui du dixième livre
nous le fait voir endormi dans le bien-être et ne son-
geant au départ que sur les instances pressantes de ses
compagnons (v. 467 et suiv.). C'est avec la même indif-
férence à l'égard des vraisemblances et de la partie
morale du sujet que le poète invente l'épisode final, où

1. Ératosthène disait, selon Strabon (I, p. 3t, Meineke), que pour dé-
terminer l'itinéraire d'Ulysse, il faudrait d'abord retrouver l'ouvrier
qui avait cousu l'outre où étaient enfermés les venta. Il y avait beau-
coup de vérité dans ce bon mot; car une fois l'outre ouverte, nous
sommes perdus.
2. Il est à remarquer qu'en effet Circé n'opère pas ses métamor-
phoses par un pouvoir divin qui soit en elle, comme font ordinaire-
ment les dieux homériques, mais à l'aide de drogues et d'une baguette
merveilleuse, ce qui constitue proprement la magie. De là l'épithète de
iroX-jjipiiaxo;(X, 876)qui est caractéristique.
Z. Rftle inutile d'Hermès, r. 27S et saiv. Notez surtout les vois 303-
306. Merveilleux inutile et tout artificiel v. 570-574.
978 CHAP1TRK V. – ANALYSE DE L'ODYSSÉK

Circé fait savoir à Ulysse qu'il doit ao rendre chez les


morts pour consulter Tirésias. Aucune raison valable
n'oit alléguée à l'appui de cet ordre qu'Ulysse accepte
en gémissant, mai» sans la moindre discussion, 11ost
trop clair quo le poète so propose ici tout simplement
do rattacher son propre récit à un récit antériour, celui
du voyage choz les morts, que nous allons étudier dans
lo livre suivant.
On voit déjà quo lo dixième livre dana son ensemble
ost unoaddition manifeste aux chants primitifs. La vraie
nature de cetto additionnousappuraHra plusclairomont,
lorsque nous retrouverons le personnage de Circé au
douzième livro.
Le livre XI est rompli toutonliorpar lo voyaged'Ulysse
chezlesmorts(proprementlo Sacrifice nux morts, NéVuui).
L'ensemble on est égal aux beaux récits du nouvième
livro: mémo simplicité d'invention, mémo naturel et
môme pathétique dans les sentiments, mémo conduite
dramatiquo du récit'. Quolquospassagesajoutes au récit
primitif se laissent aisément reconnaître, ot il suffira
quo nous les signalions chemin faisant. Dès le début,
une vingtaine do vers do raccord ù noter; quand le di-
xième livre a été inséré dans lo poème, ils ont servi ù
le rattacher ù celui que nous étudions. Aussitôt après,
commence le développement narratif original. Ulysse
sacrifie, et les morts accourent en foule autour de l'au-
tel multitude confuse, décrite en quelques vers pleins
d'effroi et de pitié, dont Virgilo s'est souvenu pour les
traduire. Parmi les morts, est Elpénor, compagnon
d'Ulysse,que nous venons de voir périr par accident à
la fin du dixième livre dans le palais de Circé tout ce
qui le concerne (v. 51-83) est donc lié à ce dixième livre;
1.OnpeutliredanslesOpusculapMlologicadeKœchly, t. IT,p.393,
étudôsurceXI*livreia YOigsstevoire»wi*«»
uneiniéressaulo
lesBorner.
lea8omer. do
Unlerauch.
Unttnueh.
deWilamowitz
Wilamowitz le chap.spéciei
pécialqnts'yrapporte.
quis'y rapporte.
LIVRE XI 870
et, on fuit, la moindre attention dûmonlro que «ot ôpi-
soilono tient pas au roato du récit, avao los dotmt<ea
duquel Hest absolumont on désaccordt. Mais voici, au
miliou du lu foulo, Aitticlée, la nuVo d'IUyano twlui-ei
l'i'carto tout d'aburd, bion à cuulro-eiuur, pour «coûter
Tirésias.
La roponso du vieux dovi» Bombloavoir été altâréo
ussoe gravomont, Ulyaso,à ce moment, ignora encore
quel dieu lu poumuil du sa culèru; ildumando <|iiollo
puissaiico lui forme lo cltoinin do mn pays, Tin'-slas
tldil dune-d'«lw>rdlui noutiner mn ennemi, – et c'est
ce qu'il fuit doua los premiers wm dosa répo»su(v. 101-
102) puis, lui apprendre comment il l'apaisera, – et
c'est lo sujet du la dernière partie de son discours (v. 121•
llii). Maisaujourd'liui ces deux morceaux no ao raccur-
«loiilpas, et ils sunt aépares l'un do l'autre par un dévo-
loppouumtsurrinimitiô d'IUMiosotaur lu mort dos pré.
tendants. Codéveloppement, étudié on lui-même, donne
prise à dos critiquoa sérieuses, et de plus il vise dos
choses qui semblent étrangères au groupe dos chants
primitifs. Il y a donc lieu decroiro qu'il a été inséié là
tardivement et qu'il en a chassé un passage qui manque
aujourd'hui.
Alors a lieu la magniGquo scène entre Ulysse et sa
inèio, entrevue profondément touchante, et l'une des
belles inspirations do l'épopée homérique (v. {52-224).
Le contraste est grand entre cet entretien pathétiquo
et le long épisode du défilé des femmes illustres
(v. 226-
332), qu'il parait impossible dfattribuer au mémo poète.
i. Ulysse s'entretient avec Elpénor, bien qu'il ne veuille adresser la
parole à aucun mort avant d'avoir interrogé Tirésias et qu'il écarte
même sa mère pour consulter le devin. Elpénor parle, t \nsavoir ha
te sang des victimes. Enfin on retrouve dans cet épiuode l'esprit
sceptique du poète qui se plaît à faire ressortir lui-méme les luvrai-
sâmMaucea de son récit (v. 88). C'est bien le même qui au <X«livra
décrivait à sa façon le Mol// (X. 304-306).
**0 GHAPITRKV. – ANALYSEOK L'ODYSSÊ'E
C'eut on réalité un simple catalogue ou dénombrement
h la manière Iiôaiodiqui'.aantrUiiidodramaUquo, Uly*«t>
nejouodani tout ce morceau aucun râle effectif; il est
là comme un «impie nomenelatuur, et lo poète ne nous
apprend rien de ao»sonlimonts, ce qui ost justement lo
conlrniro de la manière liomériquo.
Los récits d'Ulyaso ont déjà rompit doux livrai et
demi sans interruption. Uno court» suspension a lieu
âpre* lo dénatnbromentdo» femmes, par conséquent au
milieu môme do ha Mxutx (v. 328-3H4).Gummo cotte
scènnépîsndique ne paraît avoir d'autre objet quo de
dégager Alkiuoos do sa promesse du VII*livra on mou-
lant d'un jour le départ du héros, il y a lieu do croiro
qu'ello a été insérée là, lorsque l'allongomont graduel
du récit primitif eut rendu l'accomplissement do celte
promesso impossible.
La second» partie do la Ni'xwt a pour sujot los entre-
vues succossives d'Ulysso avec ses anciens compagnons
d'arme», Aganieinuon,Achille, Ajax«. Toute» cesscènes
sont pleines do sentiments justes et profondu, sans mer-
voilloux inutile, toutco qu'elles ont do pathétiquo étant
tiré do la nature humaine. On est ému de la tristesse
qui ptY*osur ces grandes Ames, do leurs souvenirs, de
leur attachement à leurs affections terrestres, enfin de
leur regret de la vie1. La plainte d'Achillo est admirable;
la sombre colère d'Ajax ne l'est pas moins. Mais après
qu'il s'est éloigné sans parler, commence un morceau
bien différent (v. 865-626).C'est unedescriptionde quel-
ques personnages mythologiques fameux, punis ou non
dans les enfers. Cemorceau est en désaccord manifeste

t. Elle commence au yen 385 par un raccord visible. Le rôle


attribué APersépbonée semble snggorô par le vers 635 du même livra,
mais il n'est en accord ai avec ce vers, ni avec la donnée générale,
car Peraâphoné est au fond de l'Aidés et ne doit pas paraître ni agir.
S. Le dialogue avec Agamemnon semble avoir subi des additions.
LIVRK XII 881
avec l'ensonibto do la description, comme les scoliastes
anciens foui fait remarquer déjà dans dea notes
tées. Jusqu'ici en offet, noua avion* sous loa répé-
youx une
grande prairie, d'abord déserte, puis remplie pou
à peu
par la foule des morts qui sortent de l'Èrebe. loi au con-
traire les poraonnagea dont parle le
poète ont néeos-
ssiromont un séjour lixe: c'est Minossur son
tribunal,
Tityos étondu ot lié sur le sol, Tantalo plongé dana sou
murais, Sisypho roulant unu ruche pesante sur le flanc
d'une montagne. Evidemment cos deux
sont contradictoires. Cela suflit à prouver conceptions
que ce mer.
eonua été ajouté à la Nèxui*primitive». Sion le rotran-
che purement ot simplement, lesderniors vers du livre
XI (628-635)se rattachont sans difficulté au
départ d'A-
jax (v. 868), et la narration commencée s'acbèvo ainsi
nalurollemonl.
Colivro se compose donc en résumé d'un récit d'uno
grande beauté, dans lequel ont été intercalés trois ou
quatre morceaux facilement rcconnaissablos.
Le douzième livre au contraire ost tout entier d'ori.
gino plus réconlo, et nous y retrouvons, h n'en pas
douter, le poète du livro X avec sa manière
propre. Les
événementsqui le remplissent sont le retour d'Ulysse et
«loses compagnons auprès do Circé, les
prédictions et les
avertissements do la déesse, te départ, Tépisodo des Si-
rônes, celui de Charybdo et de Scylla, l'arrivée dans l'île
de Thrinakié et le sacrilège commis là sur les
du Soleil, la tempête, ta mort des troupeaux
compagnons d'Ulysse,
enfin les souffrances du héros
lui.même, jeté seul
au bout de neuf jours
d'éprouves dans l'ile de Calypso
i. WHamowiU le croitd'origineorphiqueet l'interprèteen con-
séquence;voirdansl'ouv.citéle chap.sur la Nekyia et Vuuum
1«la paao109.J'y verrai»plutôt,pourm» » w
viohumaine, part, allégoriede la
qui rappellebeaucouples mytheshésiodiques et qui
pourraitbienêtredu même temps.
*88 CHAPITRE V. – ANALYSE DE L'ODYSSfcK

où il doit séjourner sopt ans. Commeau livroX, toutici


est fantastique. Le goùl do l'extraordinaire, la roclior-
oho du merveilleux pour lui-même s'y révèlent à cha-
que instant; ol, commuai! dixième livre aussi, ce mer-
veilleux prédomine sur l'intérôl inoral, quiostmédiocro.
Avec cola, une géographie purement imaginairu t. La
poète n'a d'ailleurs, ici encuro, qu'un souci extrême.
mont faiblodo la conduitedu récit oldea vraisomblancos
de détail, Pourquoi au début ramonc-t-il Ulysse et ses
compagnons cho* Circé? Son seul motif ost le désir do
placor dans ht bouchetle la déessoune prédiction, qu'on
pourrait appeler lo programme du spectacle Il so plutt
tant à ces morvoilioaqu'il tient à nous los montrer ainsi
doux foisdo suite, en abrégé d'abord et comme do loin,
puis d'uno manière plus détaillée et plus sonsible dans
dos descriptions dont quelquos-iinos sont, il est vrai,
d'un grand mérite. Los petites difficultés continuent à
ne pas l'urrôlor. S'il a besoin d'éloigner Ulysso do ses
compagnons pour que ceux-ci puissent immoler les
bœufs du Soleil, il raconte simplomont quo le héros
s'en va dans l'intérieur de l'Ile prier les dieux do lui
enseigner la route du retour, et qu'il s'y endort (v.333
otsuiv.). Quand lesbœufs sont immolés, son Ulysse sait
ce qui s'ost passé entro Lampétié et Hypérion, et, ici
encore, l'auteur, selon son habitude, accuse lui-même
l'invraisemblance par une explication qui l'aggrave (v.
389-390). Ce sont là des traits qui ne permettent pas do
le méconnaître. Son genre d'imagination, songoùt pour
l'extraordinaire, ne sonlpas moins reconnaissables dans
la description si peu homérique dos prodiges qui s'ac-
complissent après que les boeufsont été dépecés (v.394-
397). Enfin il faut ajouter qu'il ne se préoccupe guère
de raccorder ses récits à l'ensemble de ceux qu'il déve-
I L'Ileà'Mt&n eatà l'Orient,carc'estlà quelesoleilselève(XII,
d'accordercettedonnéeaveclerentedurécit.
3-1).Il est impossible
LIVRE XII 883

luppo.Car, évidommont, c'est lui qui a introduit dans


l'Odysséelemotif delacolèro d'IIélio*Hyperja», inconnu
au poète primitif. Pour celui-ci, Ulyssen'a d'autre en-
noini quo Poséidon qui vongo soit fila Polyphème 1.
L'auteur du douzième livre lui on adonné un second,
ut c'est lui par suite qui a dû égatamont motlro dans le
|iiiùinoles doux allusionsa cotlo seconde inimitié qui se
trouvent, l'uno au XI*livro dans la prédiction de Tiré-
sitts (XI, 104-113), l'nutro au premier, dans l'eNordo
(1,0-9)'.
Il résulte do co qui précède quo les 'AXxfvw«rtj>.syot
se composont do deux récits çntromolés, l'un primitif,
qui comprend les livros IXet XI, sauf les intorpolations,
l'Autre, plus récent, qui ost constitue par les livres X
et XII ot qui a été relié au précédont par quelques rac-
cords assez facilos à découvrir. Co second récit a pour
héroïne Circé, flllo dilélios et sœur d'Éétes, roi do Col-
cliide, l'un dos principaux personnages de la légende
des Argonautes. Or c'est aussi dans cette parlio do l'O-
dysséeque se trouve l'allusion célèbre aux chants rela-
tifs a cette légende (XII, 70, "ApywzSLnjaîJuhjo*). C'en
serait assez pour soupçonner quo ces développements
du récit primitif ont été composés sous l'influence do
poésies contemporaines qui avaient pour objet l'expé-
dition des Argonautes. Co soupçon, commo l'a démon-
tré M. Kirchholï3, se change presque en certitudo, lors-
qu'onnote cortaines ressemblances tout à fait frappantes
1.Il n'estquestiond'Hypérion
ni dansl'ansemblée desdieuxdu
premierlivre,ni dansle cinquième,lorsqueUlyssequittel'Ile de
Calypso. Danscesdeuxcirconstancesdécisives,c'estPoséidonseul
quiest l'ennemid'Ulysse.VoyeznotammentI, 19,6rolt'tlia:(.m
KTOvttcvi«f i llop«8£<t>voc.
Le poètequiparleainsine saitriende
lahained'unautredieu.
2. Ce qui est tout à fait probant A cet égard, c'est que les deux pas-
sages en question ro.npent l'ua et l'autre la suite naturelle des idées.
3. Odyssée, 1» parti'}, Exc-.rsus II, p. 287 et suiv.
S)84 CHAPITRE V. ANALYSE »« I/0DY8SÊB

ontro la légende dos Argonautes et plusieurs passages


dos développement» on quoation Ajoutons quo lu ca-
ractèro même du récit eomplètorait encore cette prouve,
s'il était nécessaire. Los inventions fantastiques que
nous avons notées sont d'un mervoilloux moins simple
quo les invontions ancionnos do YOdyssée,et il«"est pas
douteux que ce goût noao soit principalementdéveloppé
on Qrtco aprbs le grand essor du lu poésie homérique,
lorsque l'épopée, i'orcéodo so renouveler, recourait aux
légondos do la Golchidoet de la Thossalie.

IV

Avec le treizième livre, commence la seconde partie


de YOdyssée. Les voyages d'Ulysse sont finis; il est dan:)
son ilo et bientôt dans son palais; il y prépare sa ven-
geance, et, quand l'houro en est venuo, il l'accomplit.
Cette seconde partie est manifestement une continua-
tion du la première ou du moins des récits primitifs de
celle-ci elle les suppose connus et le poète y fait allu-
sion fréquemment. Mais cotte continuation a des carac-
tères propres, que nous allons essayer do faire ressor-
tir en l'analysant. Le plus remarquable, c'est la lenteur
de l'action et la grande placo fuite aux entretiens qui
deviennent presque la forme principalo do l'action. Les
grandes qualités dramatiquesy sont subordonnées d'une
manière générale à la peinture délicate des sentiments.
D'ailleurs cette seconde partie est d'une nature presque
aussi composite que la première. La manière dont les
Ois qui forment la trame du récit sont entremêlés sein-

I.
1. M.
»t. KtMhhaa
Kîrchfca8
r&ppraeha cscmpteavecraison
psf exesspie
rapprochapar t'tpiM<~*»
STeetaiseB l'épisode
Lostrygonsdu débarquementdes Argonautesà Cyzique,et les ro-
chesPUne'.aedesrochesSymplégades.
LIVREXIII 885
ble nous avertir déjà qu'il y a eu là aussi plusieurs tK>s-
soins auccossifs. L'tHudo des détails et l'observation <|e«
différences littéraires confirment pleinement o««tlo|>ro-
mioro impression, mai» elles ne doivent pas nous faire
méconnaître une véritable unité do conception que no-
tro analyse muttra en lumièro t>t dunt nous rendrons
compte dans lo chapitre suivant.
Lo livre XIII raconte d'abord ta départ d'Ulysso quit-
Imit l'ilo des Phéacions, aa navigation iiuclurnu, son ar-
rivât) a Ithaque où un lo tlépuso oudonni sur ta rivage
aveu»80» trésors, et le prodrgo qui traiWormo on rocher
lu vaisseau phéacien canfcrrtrt6tttant à un ancien oracle.
Cotto promière moitié du livro XIII (v. 1-184) a du êtro
considérée nécessairement comme la On do l'Qdym'e
l>rimitivo par coux qui lu conçoivent coiniuu un poèmo
c(iii)|(Iotet distinct de sa continuation Sans ce coin-
plument on oflbt, co premier poème n'aurait pas do Ai-
luiAinoitt, et par conséquent Co no serait pas un poôrne.
Mais si l'on conçoit los choses d'une manière plus li-
bre, analogue a celle quo nousavonsappliquéc à Iliade,
il n'y a aucuno raison pour couper ainsi en deux le
treizième livre. Au point de vue moral et poétique, les
deux parties en sont réellement inséparables. La se-
condo nous montre lo réveil d'Ulysse dans son Ho, ot
nous fait assister à son entretien avec la déesse Athèné,
sa protectrice, qui vient d'abord à lui sous la forme
d'un jeune pAtre et bientôt se révèle sous son vrai nom.
L'objot do cet entretien est manifestement d'introduire
dans les chants nouveaux le personnage d'Athèné
qui manquait dans un certain nombre des anciens, et
de justifier cette différence, ce que lo poète fait ingé-
nieusement. Athèné allègue qu'elle n'a pas voulu com-
battre Poséidon (v. 341-343). Mais cette justification

i. C'estl'opinionde M.Kirchhoffnotamment.
8*6 CHAPITRE V. – ANALYSEOS L'ODYSSÉE
mônto, tout habile qn'ollo mi, révèlo lo continuateur,
uoucii'ux «loraccorder sos propres conceptions, avec h>
plu* do vraisemblance possible, il de» créations poéti-
quos déjà célèbres t. Tout lu treizième livre porto
d'ailleurs au plus haut degré les caractères qui vont
doiiiinor dans los inoillour* chants do la (lu du poème.
Lo rouit y est pou dramaliquo, mais d'une poésie sint-
|ito «t puro, qui a parfois au grandeur ol qui attacho
par la vérité morulu », 1,'autour au plail aux Notionsros-
semblant à la vérité, tollos que lo récit do puro in-
ventiou fait par Ulysseau jouno pfttro. 11est contour
avant tout, et il l'est avec un grand agrémonl. Lo mer.
vcilloux est pour lui un élément traditionnel qu'il om-
gloio a propos, plutôt qu'une ressource poétique au limi
d'cn user, comme fauteur des chants rolatife & Circ6,
pour le plaisir d'olonuor, il s'en sert discrètement pour
los besoins de son récit, mais il n'y attacha aucune im.
portance, parce que l'intérêt a ses yeux est ailleurs.
C'est par la flnosso délicate du sentimont qu'il oxcoIIk,
et la grâce spirituelle est innée ou lui. I/entretion du
héros et do la déesse, si ingénieusement varié dans ses
diversos phases, est à eut égard un véritable chef-d'tâu-
vre, bien que peut-être le charme n'on puisse être com-
plbtoment senti aujourd'hui que par des esprits bien
préparés.
Une chose importante à noter, c'ost que cet entre-
tien d'Ulysse et d'Athèné est évidemment une intro-

1. Il est &peine besoin de faire remarquer combien la raison don-


nés par Atliéné est insuffisante attfond. Car antérieurement &l'offense
faite par Mysaa a Poaéidon, elle n'agit pas plus en sa faveur qu'aprô3,
et de plus cette réserve qu'elle s'attribue ici n'est guère en accord
avec l'initiative hardie qu'elle prend dans l'assemblée du premier
livre.
2. Aristote \foét. c. Si) a touS î« rscit da débsïqBesMS*, •» remar-
de
quant que le talent du poéte empêche seul le lecteur d'être choqué
l'invraisemblance des événements.
LIVRE XIV 287
«diction aux récits qui remplissant la fin du poème. Si
dune,il u été composé avant ces récits, il faut admettre
t|iio coux^i ont été connus dès lors par lo paùlo, sinon
cuinino un puèmo continu, du moins comme un groupe
110chants qui devait dans sa pensée comprendre au
moins tr«w actes essentiels auxquels il faisait par
avance allusion, lo'JSéjour chez Eumée (v. 401 et suiv.),
VKpraivr damle palais (v. 33S336 et 403-404), et lu
Vengeance{\. 3!li-3(Jli). Nouscroyons que cotto hypo-
llt&joest vruio, ot l'analyse des chants suivants lu eon-
111iiiuru
Ulysso, débarqua a Itliaquo, chorcliu d'abord un abri
tluus la campagne; il arrivo choz sun vieux serviteur,
lu porchor Kumûo, qui lui donne l'hospitalité cette
urrivéu chez Euméo, cet accueil foriiiuut lo sujet du
qunloreièiuo livro, un dos meilleurs du la seconde par-
liù dt) l'Odyssée. C'ust un dos actes annoncés, coiniuo
nous venons du le voir, dans l'entretien d'Athoné et
•l'Ulysse au livro précédent. L'intention principalo du
jtnMtisemble avoir été do nous faire sentir d'une ma-
nière dramatique combien les plus (idoles amis d'Ulysso
désespéraient de son retour, au moment môme où il
était déjà ronti é dans sa terre natale c'est lit ce qui
r url en effet de toutes les paroles d'Euméo, si dé.
ù son maître et 'si découragé. Et on môme temps
<ulu aussi mettre en oeuvre cette donnée, si émou-
s par ollo-memo, Ulysse traité en étranger dans
son propre domaine par un serviteur excellent qui ne
le reconnaît pas. Il y a réussi admirablement. Le ca-
ractère d'Eumée, bon, religieux, hospitalier, aussi fidèle
I. Ala finde l'entrottea,Athènédit quelquesmotsà Ulyssede non
filsTiHémaque qui ostà Sparte(v. 413-428),
et, quandelle le quitte.
c'estlà qu'elleso rend pour l'enramener(v. 439440).Ces-deux pas-
tsgssas peuventêtre quodes raccords,s'il est vrai, commenous le
croyons,queles voyagesde Télémaqueontété composésaprès la se-
condepartiede l'Odyssée.
988 CHAPITRE V. ANALYSE DE L'ODYSSÉE

après vingt ans qu'au premier jour, mais on même


temps dôHant comme un homme qu'une longue expé-
rience a instruit, est point de la manière la plus déli.
calo et la plus naturelle. Deux personnages remplissent
seuls la scène, et il n'y a pas d'action à proprement
parler, car tout se passe en récits. Mais les sentiments
de ces deux personnages et leur situation nous intéres-
sent profondément. En outre lo tableau de la vio rus.
tique qui sort de fond à cette scène lui prête un charme
tout particulier. Si la longueur des récits n'est pas «n-
tièrement justifiée par l'intention principale qui vient
d'être indiquée, c'est que le puète, comme nous l'avons
déjà signalé, se plait à ce genre d'inventions. Remar-
quons d'ailleurs qu'en vue mémo do la récitation, il
sentait certainement le besoin de donner à son récit
partiel une assez grande étendue pour qu'il pût se suf-
lire à lui-même et constituer la matière d'un chant
isolé*».
Autant le quatorzième livre est facile à embrasser
dans son ensemble, autant le quinzième l'est peu. Ce
n'est plus une scène qui se développe régulièrement,
c'est un assemblage do pièces et de morceaux. On
nous tranporte successivement à Sparte et à Ithaque,
et tout ce va-et-vient ne tend visiblement qu'à relier
les situations exposées au commencement du poème
avec celles qui vont suivre. Le retour de Télémaque
(v. 1-300) forme la première partie du livre. Athèné,
qui a quitté Ulysse à Ithaque après l'entretien du XIII*
livre, arrive à Sparte, où nous avons laissé Télémaque

1. n n'y Aguèreà signalerdansce livre, commeadditiondequel-


que importance,que les vers 174-184, relatifsau voyagede Téléma-
que à Pylos.Nouales supprimonscommetousles passagesdumême
genrequi dans cettepartiedu poèmese rapportentà Télémaque,et
l'on peut voir, en étudiantle texte de près, que cette suppression
est toutnaturellementindiquéepar la suite mêmedesidées.
LIVBE XV 389

chez Ménélas à la fin du livre IV «, Elle apparaît en


songe au jeuno homme et l'exhorte au départ, Au point
de vue moral, son discours (v. 10-42) s'accorde bien peu
avec le reste du poème, car il défigure le personnage
de Pénélope; et au point de vue littéraire, il offre
l'exemple d'emprunts singuliers. Il a de plus le tort de
nous faire remarquer l'invraisemblable durée du séjour
do Télémaquo à Sparte. Ce séjour a duré en effet tout
près d'un mois, bien que Télémaque eut manifesté dès
la lendemain de son arrivée la ferme intention de re-
partir immédiatement et que rien absolument n'ait mo-
tivé depuis lors un changement d'idée de sa part. La
scène des adieux de Télémaque et de Ménélas ne prête
pas moins à la critique, malgré ses mérites. Ménélas y
offre à son jeune hôte un présent qu'il lui a déjà offert
au livre IV, et cela dans les mêmes ternies3, sans qu'il
soit possible de supprimer ces vers ni dans l'un ni dans
l'autre de ces deux passages Télémaque quitte alors
à
Sparte, passe Pylos sans s'y arrêter, et s'embarque pour
revenir dans son îlo. Sur le rivage de Pylos, il rencontre
et recueille le devin fugitif Théoclymène et l'emmène
avec lui à Ithaque. C'est un personnage inutile pour le
moment, mais qui aura son rôle au vingtième livre. Le
sort de cet épisode, au point de vue critique, est donc
lié à celui de ce livre ou tout au moins du passago de
ce livre où figure le devin; l'un et l'autre ont dû être

i. Elle y arrive dans la nuit, quand Télémaque est endormi, bien


qu'elle ait quitté Ithaque le matin. C'est là une de ces petites contra-
dictions auxquelles ne pouvait échapper un poète préoccupé de rac-
corder les uns aux antres des morceaux originairement distincts.
2. Comparer v. 10 et suiv. avec III, 312 et snlv.
3. IV, 613-619et XV, 113-119.
4. Nous croyons qu'ils appartiennent originairement au livre IV et
que toute cette partie du livre XV n'est qu'un raccord. Elle ressem-
ble beaucoup aux premiers livres du poème par les caractères de l'in-
vention.
Hiat. de 1» Utt. Grecque. – T. I. 199
290 CHAPITRE Y, – ANALYSE DE I/ODYSSÉE

insérés dans lo poème en même temps. Tandis que


Télémaque est en mer, le récit nous ramène brusque.
ment à Ithaque (v. 301492). Une nuit et un jour se
sont écoulés depuis que noua avons laissé Ulysse chez
Eumée; ce temps est resté sans emploi; Ulysse est tou-
jours chez Eumée, et nous assistons à un nouvel entre-
tien q« se prolonge dana la nuit. Il est clair qu'après
la conversation si intéressante de la veille, celle-ci est
sans objet. Elle ne sort qu'à donner à Télémaque le
temps d'arriver. Eumée raconte à Ulysse comment il a
été enlevé tout enfant par des pirates phéniciens et
vendu à la femme do Laerte. La narration est atta.
chante en elle-même, mais comme un conte étranger à
l'action du poèmo. Il semble évident qu'un tel dévolop.
pement n'est devenu possiblequ'après que le rôled'Eu-
méo out grandi, grâce aux chanta postérieurs, à celui du
Massacre des prétendants en particulier. Lorsqu'on l'out
vu combattre à côté do son maître, lorsqu'il fut devenu
ainsi presque un héros, on comprend que l'intérêt pu-
blic tût excité en sa faveur; on prit plaisir alors à sa-
voir quelque chose de son origine, de ses aventures
antérieures, do sa vie. Son récit servit donc à la foisde
complément et de raccord aux chants primitifs
Télémaquo était censé naviguer pondant ce temps. A la
fin du livre, noua quittons Eumée et Ulysse,pour assis-
ter à son débarquement. Il envoie ses compagnonsà la
ville avec le vaisseau, et s'achemine seul vers la de-
meure d'Eumée.
Le père et le fils se trouvent ainsi en présence. Leur
reconnaissance mutuelle est la principalo scène du sei-

i. Eumée raconte, à partir du vers 420, des choses qu'il n'a pu sa-
voir nous avons déjà noté ce genre d'invraisemblance dans les livras
X et XIÎ. Ce procédé narratif, ans lois admis, «# pouvait en efltet
manquer d'être imité, en raison même de la facilité qu'il donnait au
narrateur.
LIVRE xvi 89i

zièmo livre. dont elle remplit la première partie. Mais


le besoin d'assurer la continuité du récit on reliant les
unes aux autres les scènes primitivos y a fait ajouter
ensuite toute uuo seconde partie aingulièromimt infé.
rieure en mérite.
Télémaquo arrive chez Euméo; le vieux serviteur
accueille son jeune maître avec uno joio touchante
et lui présente son hôte, Ulysse, qui s'ost donné pour
un Crétois et dont Télémaque n'a garde de deviner lo
secret. Pour quo la reconnaissance soit possible, il faut
que le poète éloigno Eumée. Il imagine do te faire en-
voyer par Télémaque à sa mère Pénélope pour l'infor-
mer secrètement de son retour. On no peut s'empêcher
de remarquer combien cette invention, qui serait bonne
on elle-même, concorde mal avec la fin du livre précé-
dont. Los compagnons de Télémaque sont déjà rentrés
ù Ilhaquo, sans qu'il leur ait recommandé le silence sur,
son retour; ils on ont répandu la nouvelle, et Eumée la
trouvera parfaitement connue. Gomment donc Téléma-
quo peut-il lui recommander de no parler do son retour
Il personne qu'à sa mère, de pour que ses ennemis n'en
soient instruits?Doux scènes qui se contredisent si mani-
fostomont ne sauraient être attribuées au même poète.
Dès qu'Euinée est parti, Ulysse se fait reconnaître de
son fils, moment plein d'émotion, auquel le poète a su
donner une beauté à la fois noble et touchante. Puis le
père e»,le 61s se concertent sur ce qu'ils ont à faire.
Dans cette délibération, figure une sorte de catalogue
des prétondants (v. 245 et suiv.), dénombrement fort
suspect, qui excitait déjà la surprise des critiques an-
ciens une véritable armée passe devant nos yeux; on
sont là ce goût d'exagératioj» que nous avons déjà si.
gnalé dans les parties récentes de l'Iliade. Quant aux
instructions d'Ulysse à son fils (v. 281-298), Aristarque
les rejetait, comme empruntées au début du livre XIX,
893 CHAPITRE Y, – ANALYSE DE L'ODYSSÉE

où nous les retrouvons on effet textuellement. On a dé.


montré do nos jours que le passage du seizième livre
était au contraire le modèle dont celui du dix-neuvième
est l'imitation ».
A côté de cette bollo scène, tout le reste du seizième
livre aecuse une infériorité de conception notable on
môme temps quo co manque do aoltcté dans l'ordon-
nance qui trahit los raccords. Tout le mondo s'y agite,
sans qu'il en résulte rien do vraiment utile ni rien
qui intéresse lu lecteur. Les compagnons do Télémaque
arrivent à Illiuque. Les prétendants, qui l'apprennent,
sortent du palais, fort inquiets. On se rappelle qu'a la
fin du quatrième livre, c'est-a-diro un mois auparavant,
ils avaient envoyé quelques-uns des tours sur un vais-
seau pour attendre le fils d'Ulysso à son retour de l'y-
los. L'embuscade a été déjouée, et ceux qui s'en étaient
chargés reviennent justement à ce moment. Ainsi
réunis, tous les prétendants délibèrent, mais leur déli-
bération n'aboutit a rien. Ils rentront dans la grande
salle du palais, où Pénélope, sans raison suftisante, vient
essayer do los détourner de tours mauvais desseins
contre son fils. Eumée cependant a quitté la ville, et
nous le voyons revenir auprès do Télcmaque, à qixi il
rend compte de sa mission.
H est bien clair que ces deux parlies du seizième li-
vre ne sauraient être jugées de Ja même manière. La
seconde n'a ni unité, ni valeur dramatique originale;
elle est indispensable à la continuité du récit, voilà tout.
La première au contraire constitue par elle-même un
chant complet, et à ce titre elle aurait pu figurer dans
une série primitive. Toutefois il faut remarquer qu'olle
implique la donnée d'un retour de Télémaque arrivant
chez Euméo après une absence plus ou moins longue.
Un a supposé qu'à l'origine, dans la forme primitive
i. Kirchhoff,Odyssée,
2»partie, ExcursusII.
LIVRE XVI 298

du récit ot avant l'invention de la Télëmachie,Télôma-


(juo arrivait, non d'un voyage lointain, mais simple-
ment de lu ville. Cela n'est pas impossible; l'addition
de la Télémachia aux chanta plus anciens do l'Odyssée
» certainement ontrainû dos remaniements profonds,
dont nous surpronons à chuquo instant la trace, et il ost
évident quo cela est vrai surtout du rôle de Télémaque,
Maisc'est précisément parce quo ces remaniements ont
été assez importants, que les conjectures sur l'état de
certains chants primitifs sont aujourd'hui fort husur-
tli'uses. Il est pout-êtro plus sage de s'on abstenir et de
se borner à faire voir l'état réel des choses'.

Lo groupe des quatre chants qui suivent nous mon-


tro Ulysso daus son palais, où il roàto inconnu, déguisé
on mendiant, où il est outragé et maltraité par les pré-
tendants, tandis qu'il emploie toute sa force d'amo à
dissimuler on épiant l'occasion do la vengeance. La si-
tuation est si émouvanto par elle-môme, elle mettait si
bien en relief quelques-uns des traits du caractère liai-

i. Je ne puis m'empêcher de soupçonner quant à mot que les cor-


rections faites aux chants primitifs ont été plus profondes qu'on ne
le suppose. dans cette partie du moins. Il y a des passages du livre
XVII, où la conduite de Télémaque en face des outrages faits A son
père ne s'explique pas suffisamment par la convention conclue entre
eux. On se demande en les lisant si primitivement la reconnaissance
n'était pas postérieure à ces scènes. Peut-être avait-elle lien plus
plue tard dans le palais, et il y a bien quelques indices de cela dans
le récit actael du Uvre XVI (v. 163, le mot |iir<*P<>v;v. 202>*vSov
livra). Quand on inséra la Télémachie dans l'Odyssée, on dut tout na-
turellement changer cet ordre, afin de ménager un retour intéressant
à Télémaque, et la nouvelle reconnaissance fut composée avec tout
ce qu'on put garder de l'ancienne.
994 CHAPITRE V. – ANALYSE DE L'ODYSSÉE

léniquo, et par conséquent elle devait intéresser ai vive.


ment les auditeurs do l'Odyssée,qu'on «e peut s'étonner
do voir les scènes primitive» grossies d'additions assox
nombreuses, quelquefois difficilesà démôler.
Le dix-Hoptièiiiolivro ost proprement la récit de la
Rentrée d Ulyssedam son palais. Maisil débute par uno
do ces scènes accessoires, qui attoslont comment le der-
nier ordonnatour de l'Odyssée a du procéder pour no
laisser aucun personnage on arrière dans le développe^
mont général tluJ'uction, Telcmaque a pris les devants.
Il arrive leprouiiur au paluis où sa ntôro l'accueille avec
une tendresse pleine dejoio1. Lo récit qu'il lui fait do
ses voyagesest on grande partie un asscmblago do vers
empruntés au livre IV, c'esl-à-diro a la dernière partie
do la Tëlèmachie; et il faut avouer quo ces emprunts
dénotent une composition plus oxpéditivo qu'adroite ou
réfléchie, car Télétnaquo y rôpôto mot pour mot des uf-
finnatioiisdoMéiiélus dont lo mouvement inéine tsomblo
singulier dans la bouche d'un narrateur parlant d'a-
près ses souvenirs*. Après ce début emprunté, com-
mence le récit original. Nous y retrouvons toutes les
hautes qualités qui font le prix des livres XIII et XIV.
Tout y est juste et dramatique, d'une invention simple
et frappante. Ulysse et Eumée cheminent ensemble

1. Les paroles par lesquelles Pénélope accueille Télémaque sont


précisément les mêmes que celles par lesquelles Eumée l'accueillait
un peu auparavant. Il est assez singulier que le langage de la ten-
dresse maternelle soit identique A celui da dévouement domestique.
Cette répétition Inopportune atteste le genre de négligence qui est si
aisément explicable dans les raccords de YOdysiée.
2. Voyez en particulier vers 132 et suiv. II s'exprime même par-
fois de façon que Pénélope ne devrait pas pouvoir le comprendre.
L'expression yipuv «Xio«du vers 140, qui désigne Protée. est parfaite-
ment claire dans le passage identique du livre IV, lorsque ce per-
soasags mythetogiqsc vient d'être nommé et décrit, mai» tel «H« est
absolument inintelligible pour Pénélope,' qui ne sait pas que Ménélas
a consulté Protée.
LIVRE XVII 895
vers la ville. et arrivent & la sqwpm oà est l'autel dos
Nymphes, Ils y roncontront le chevrier Mélanthous,
serviteur insolent et porvers, qu! insulte ot frappe le
mendiant. Puis l'arrivée au palais, avec la peinture si
délicato des sentiments d' Ulysse,l'épisodo admirable du
chien Argos reconnaissant son maitre ot mourant à ses
pieds, et enfin la acèno tout homérique qui nous repré-
souto Ulysse d'abord assis sur le seuil do la grande
salle, ensuite allant mendier do table en table, insulté
ot frappé par Antinous, qu'il maudit. Tout cela est plein
de vio, et le mouvement dos sentiments y ost aussi pro-
fond que naturel. Plus on dégage ces grandes parties
du poème, pins elles apparaissent dans leur beauté.
Ala On de ce dix-soptièmo livre, Pénélope, prévenue
do l'arrivée du mendiant, le fait inviter par l'intermé-
diaire d'Euméo à venir la trouver pour lui dire ce qu'il
sait. Ulysse lui fait répondre qu'il s'entretiendra avec
elle après lo départ dos prétendants. Lo sujet futur du
XIX.0livre, c'osUVdiro précisément cet entretien de
Pénélopo avec Ulysse déguisé, est donc visé ici expres-
sément par dessus le dix-huitième, et il en résulte que
le dix-septième et le dix-nouvièmelivre forment ensem-
bleun groupe. Au contraire, si l'on compare ce même
dix-septième livre au quatorzième, on s'aperçoit qu'il y
a entre eux à la fois accord et divergence. La façon
dont Eumée annonce et fait connaitre le mendiant à Pé-
nélope se rapporte bien à ce qu'il en a appris lui-même
dans lours entretiens du quatorzième livre. Mais quand
Ulysse, interrogé par les prétendants, leur raconte ses
prétendues aventures (v. 419-444), la narration qu'il
leur fait diffère notablement de celle qu'il a faite précé-
demment à Euméo (XIV, v. 199 et suiv.); or celui-ci est
présent à ce second récit, et par conséquent Ulysse,
par cotte contradiction, se compromet ici sans aucune
nécessité aux yeux d'un homme qu'il doit ménager. Ne
890 CHAPITRE V. – ANALYSE DS L'ODYSSÉE

peut-on pas conclure de là que le dix-septième livro


n'était pas destiné à faire suite au quatorxièrae? Il ap-
partenait primitivement à un groupe différent, qui tansa
doute supposait la connaissance des faits racontés dans
les chants précédents, mais qui s'y rapportait sans au-
cun scrupule d'exactitude rigoureuse.
Une série d'épisodes, dont aucun n'est indispensable
à l'action générale, voilà le dix-huitième livre. Le pre-
mier, de beaucoup supérieur aux autres, nous ropré-
sente le mendiant Iroset sa lutteavoc Ulysse (v. 1-157),
invention ingénieuse et dramatique, qui fait ressortir
la force du héros sans la révéler complètement. Quelle
qu'on soit l'origine, il est difficilede croire qu'il ait été
composé avant les grandes scènes qui suivent dans le
poème actuel. C'est un de ces récits secondaires qui ont
dû se grouper naturellement autour des principales si.
tuations indiquéespar les chants primitifs ».– Le second
épisodeest celui dolavisite de Pénélope aux prétendants
(v. 158-303).Nous retrouvons là un motif poétique qui
figura à plusieurs reprises dans l'Odyssée et dont l'ori-
ginal semble être au livre XXI.Toutefoisla démarchede
Pénélope a, cette fois, un but différent. Ello vient pour
se faire donner dos présents par les prétendants en les
trompant sur ses intentions, et elle y réussit; Ulyssequi
la voit faire est charmé do son adresse. Bien que cette
scène assurément ne doivopanêtre jugée avec nos idées
modernes, il faut avouer qu'elle semble peu conforme
au caractère réservé que le poète primitif avait attribué
à Pénélope. Un plus grave inconvénient, au point de vue
dramatique, c'est qu'elle met les deux époux en pré-
sence l'un de l'autre avant le moment opportun. Le

i. Onpeuten trouverunepreuvededétaildansl'allusionduvers
158quiparaitvier levers28*da livrexfcïl, *v«w> de
nnadifférence
noms(*A|tf2vo|u>(pour*A|tfipttuv),duesansdoutesoità unsouve
nir inexact,soità unefautedetexte.
LIVRE XVIII 997

poète du dix-septième livre avait différé leur entrevue


afin d'en faire l'objot d'un récit spécial; dans sa pensée
la baauté de la situation devait consister surtout en ce
qu'Ulysse, après vingt ans d'absence, se retrouverait
tout à coup en présence do sa femme, sans qu'il lui fût
permis de trahir son émotion; or ici, à propos d'une
circonstance insignifiante, voici que le héros revoit Pé-
nMopo: l'effet dola scène principale on est affaibli d'a-
vance comme à plaisir. Et, chose remarquable, l'autour
oublie môme do nous signaler ce fait, dont l'importance
morale est pourtant si grande dans le développement
do l'action. Comment douter dès lors que l'épisode en
question n'ait été ajouté aux récits primitifs, lorsqu'on
cherchait à les grossir par des inventions accessoires?t
Remarquons seulement qu'il est postérieur à celui d'I-
ros, auquel il ae réfère par une allusion diroctc (v. 233
et suiv.). La scène qui suit (v. 301-343) n'est pas
moins inutile à l'action générale. Los servantes viennent
pour éclairer la salle pendant les danses des préten-
dants. Ulysso veut les congédier; mais, insulté par l'une
d'ollos, Mélantho, il ne peut les renvoyer qu'en les mena.
çant. L'insolente Mélantho est visiblement une copie du
grossier et brutal Mélantlieus du XVII" livre; la ressem-
blance môme des noms accentue celle dos sentiments
et des actions. On ne comprendrait guère que le poète
primitif se fût ainsi imité lui-même et presque répété
sans motif. C'est donc là encore un épisode ajouté, pos-
térieur lui aussi à celui d'Iros comme le prouvent les
vers 333 et suivants. Le récit de l'insulte faite à
Ulysse
par Eurymaque clôt cette série de scènes à peine liées
entre elles. Nous avons là sous les yeux une variante
do l'épisode d'Antinoos au XVIIe livre, mais la
copie
reste fort inférieure au modèle. En somme, tout ce dix-
huitième livre paraît étranger au groupe des chants
primitifs, et l'impression qu'il donne estcelle d'une sorte
'496 CHAPITRE V, – ANALYSE DR L'ODYSSÉE

d'intermède, formé d'uno auito de développements qui


ont été greffa*le» uns sur les autres.
L'ontrovuo et do Pénélopo fû&wretu; x«i
d'Ulysse
ïlwiXoxiiat outXfc), annoncéo dès le dix-septième livre,
entièrement lu dix-neuvième. Toute.
remplit presque
fois, uvimt cotte ontrovue, Ulysse, Télésitaque et la déesse
Athènê emportent les armes hors do la grande salle,
où los prétendants ont l'habitude de so réunir, et vont
los déposer dans uno pièce intérieuro; morceau épisodi-
inséré tardivement t. Au début de
que qui a dû élro là
l'entrevue, Ulysse ost encore insulté par Mélanlliu, quo
réprimande Pénélope; ai la rùlo de Mélantlio n'ost pan

primitif, il y a ou là nécessairement un remaniement.


Mais passons surdos détails. L'entretien dos deux époux
dans tout son développement est digne dos bulles par-
tios du poomo. Pénélope, qui ignore qu'olle ost en prû-
sonce d'Ulysse, laisse voir par tout ce qu'elle dit coin-
bion elle est attachée à son absent. Les récits
époux
du héros déguisé sont conduits do manière à exciter

t. Ce morceau a 6t6 fait certainement d'après un passage des ins-


tructions d'UlyBse à son fils au seizième livre; plusieurs vers sont
même reproduits textuellement. D'autre part, il eat en rapport direct
avec le passage du XXII (v. 141), où Mélanlhios dit aux prétendants
a J'irai dana la chambre socrèto vous chercher des armes pour vous
» en revêtir; car sans doute, c'est là, au fond dea appartements et
non ailleurs, qu'Ulysse et son fils ont déposé les armes. » Toutefois
le morceau en question ne s'accorde pas complètement avec le XVIe
livre. L'auteur du XVI* livre a supposé que l'enlèvement des armes
devait se faire furtivement sur un signe d'Ulysse, et par conséquent
en présence des prétendants, tandis qu'ici cet enlèvement a'accomplit
dans de tout autres conditions. De plus, d'après le XVI*livre. Télé-
maque devait ré.-erver des armes pour son père et pour lui, ce qu'ilil
ne fait pas au XIX°. L'intention du poète me parait elru de rester ici
en accord avec le XXII* livre, où ces armes réservées ne figurent pas.
On peut conclure de là que tout ce morceau est un raccord et une con-
ciliation entre le XVI» livre et le XXII*; ces deux récits contradictoi-
res se font, pour ainsi dire, des concession mutuelles par son inter.
médiaire, et la contradiction est ainsi affaiblie au point d'échapper à
un lecteur ou à un auditeur médiocrement attentif.
L1V11E XX 899
dans coite Amoimpressionnable un©variété d'émotions
qui donne à toute cette soèuo lo naturel le plus tou.
chant. D'ailleurs lo poète y a introduit à propos un élé-
ment dramatique on y intercalant la reconnaissance
d'Ulysse «t do sa vioillo nourrice Euryclée». On s'ima-
gine aisùmùnlcMc Entrevue d'Ulysie et de Pénélopesous
sa forme primitive, différanlseufcmont do co qu'ollo est
aujourd'hui par l'absence de quelques raccords, moins
i-tmiUmioiilrattachéopar conséquent aux autres parties
du récit, et jusqu'à un certain point indépendatito dans
la série do scènes quo l'imagination du poète tirait li-
brement do la léguudo
Après cotte scène si largomont faite ot si bien ordon-
ntto, nous retrouvons une série d'épisodos à peine liés
ontro oux, quoique cliuso d'anuloguo au dix-liuitiômo
livre c'est lo vingtième. Los anc.ens sim-
l'uppoluioiit
plcinent Avant le massacre des Prétendants (Ta «pô rôç
Mwionit:o7«y;««), et en effet co litre, qui ne dit rien, ost
lo seul qui convienne à un récit sans unité. Quelques-
unes do ses parties sont pourtant bellos et même utiles
à l'action générale; le réveil d'Ulysse au
par exemple,
i. Il convient seulement d'en retrancher, comme une addition ma.
nifesl. le long récit relatif à la blessure d'Ulysse (v. 398-461),expli-
cation inutile, jetée mal à propos, sous la forme d'une narration dé-
veloppée, au milieu d'une scène pleine de sentiment.
i. Dans son état actuel, le dix-neuvième livre se relie au vingt et
unième par l'idée de l'épreuve de l'arc que Pénélope soumet à son
hâta à la fin de l'entretien et que celui-ci approuve. Mais cette liaison
pourrait à bon droit être regardée comme l'œuvre d'un arrangeur. Au
XXI' livre, en effet, le poète nous présentera comme l'effet d'une sug-
gestion immédiate d'Athéné (XXI, i et saiv.) ce que nous voyons ici
décidé d'un commun accord entre Ulysse et Pénélope- D'ailleurs, à
la fin de l'entretien, la proposition de Pénélope n'est nullement en
accord avec l'ensemble de la scène, puisque l'entrevue même suppose
qu'elle conserve encore quelque espoir de revoir Ulysse et que les
discours du mendiant. ainai que le songe quelle raeoni», ont <)>con-
firmer en elle cet espoir. Cette proposition se présenta donc là de la
manière la plus inopinée, et Pénélope ne'prend aucun soin de la jus-
tifier (XIX, v. 5T7et sniv.).
300 GHAPITBB V. – ANALYSE DE L'ODYSSÉE

lever du jour dans la cour du palais et les pronostics


qui l'accompagnent; ou encore l'arrivée du bouvier Phi.
lœtioa, dont lo caractère ost tracé avec une exquise
vérité. Coït un second Euméo, aussi dévoué quo le pre-
mier a son maltro absent, et il no pourrait guère figu-
rer commo il le fura nu vingt-douxième livre dans lo
massacro dos prétondants, s'il n'avait été auparavant
présenté déjà au public. Il faut donc bien quo cette par.
tio au moins du vingtième livrosoituntérieuro au vingt.
deuxième. H y a aussi une grandeur uainissanlo dans la
prédiction du dovin Théoclymène annonçant la mort
prochaine dos prétendants et dans la description de la
folio subito qui s'empare do ceux-ci. Mais ces beautés
de détail no peuvent nous empocher de remarquer le
défaut d'ordonnance de 1'onsonibloet lo manque d'uno
invention simploqui groupe ces scènes diverses en un
ensemble vraiment dramatique. Onest surprisd'ailleurs
do voir Télémaque (au vers 144)sortir pour se rendre
à l'assemblée indiquée; on no l'est pas moins d'onton-
dro parlor dos préparatifs d'une fête splendide en l'hon-
neur d'Apollon (v. 186 puis 276 et suiv.), fôte dont, à
partir de ce moment, il no sera plus qu'à peine question
d'une manière incidente (XXI, 258). Enfinl'outrage fait
à Ulysse par Ctésippe n'est qu'une répétition do ce que
nous avons déjà vu à deux reprises. La véritable nature
de ce vingtième livre est par suite fort difficile à déter-
miner, et nous ne croyons pas qu'elle ait été encore com-
plètement éclaircie. Il ne serait pas impossible qu'il ait
été composé comme une sorte d'introduction aux
grandes scènes qui font suite. On remarquera on effet
qu'il pouvait suppléer dans une certaine mesure à tout
ce qui précède, puisqu'il offrait comme un résumé de la
situation, et qu'ainsi il formait avec les livres XXI et
XXII une véritable unité de récitation «.
1. L'allusion aux fêtes d'Apollon a 618expliquée par M. Kirchhoff
UVREXXI 301

VI

Nous louchons au dénoûmont du poème. Tout ce qu'il


y d'essentiel est contenu dans les livres XXI, XXII et
a
•tans la première partie du livre XXIII, Ces scènes, aux-
i|uulles aboutissonttoutes les autres, ont dû figurer dans
la plus ancion développement donné par un grand poète
it cotte seconde partie de la légende d'Ulysse. Aussi
n'ttvous-nous affairo ici qu'à un polit nombre d'interpo.
lations, de médiocre importance, qui n'ont altéré en rien
1» phystonomio primitive de l'œuvro.
Lo XXI- livro nous met sous les yeux l'éprouve de
l'arc, qui est la préparation immédiate du massacre des
prétendants. Le récit, d'une simplo et bello ordonnance
so fait remarquer par la flno pointure des sentiments,
qui, sans ôtre passionnés, sont intéressants et animés.
L'âpopéo ici, on nous dépeignant la vaine présomption
dos concurrents, la diversité de leurs défis, et les nuan-
cos du dépit qui vont chez eux do l'humiliation il la co.
lùro, so rapproche plus do la nouvelle comédie que de
la tragédie; et toutefois l'élément tragique y est forte-
ment représenté par le personnage d'Ulysse dont la dis-
simulation couvre àpoino la colère toujours grandissante
et dont la force vengorosso se révèle déjà. Signalons,
comme épisodes, d'abord la scène entre Pénélope et son
fils(v. 343-358), déjà rencontrée plusieurs fois dans le
poème sous forme d'imitations; puis la reconnaissance
d'Ulysse par Eumée et Philœtios (v. 188-244), moins

comme résultantd'un emprunt &un autre récit aujourd'huiperdu.


quiauraitété plus ou moins,fondudansle récitactuel.C'estune con-
jecturebienhasardeuse,maiail fautavouer qae àe toute façonil y
alà de sérieusesdifficultés.
808 CHAPITRE V. – ANALYSE DE L'ODYSSÉE

pour sa beauté dramatique car le poète semble l'a-


voir un pou sacritiôo – que pour la manière dont elle
varie ce que la scène principale aurait pu avoir de
monotone; enfin la description d'Ulysse essayant son
arc (v. 401-432), morceau admirable de tout point, qui
semblait fait pour servir un jour do modèle soit à un
pointro, soità un sculpteur.
Dès qu'Ulysse a en main cotte arme redoutable, le mo-
ment de la vengeance ost venu. Le vingt-deuxième livre
est le récit du. combat, qui se termine par un massacre 1.
Si l'on peut reprocher à l'ensemble quelques longueurs,
il est impossible en revanche do ne pas admirer la force
d'imagination qui éclate presque partout. La révélation
d'Ulysse an début est saisisse nto, et la façon dontla lutte
s'engago jette tout d'abord dans l'âme du lecteur uno
émotion profonde. L'effroi des prétendants, l'éclat ter.
rible de la colère du héros, la prière do ses ennemis,
la violenco superbe do son dédain, autant de coups do
théâtre d'une incomparable grandeur. Le récit du com-
bat lui-même, malgré sa beauté, est moins parfait; une
sorte do symétrie dans les mouvements y donne à l'or-
donnance générale quelque chose d'artificiel on dirait
que le poèto, bien différent de celui do Iliade, a besoin
do péripéties empruntées à des causes extérieures, la
lutte elle-même ne lui offrant pas assez do ressources.
En revanche, il se retrouve tout entier dans les scènes
finales, qui suivent le massacre, lorsque la violence des
passions s'apaise et qu'à la fureur du vainqueur se mêle
quelque clémence. L'horreur de la vieille Euryclée à la
vue de son maître tout couvert de sang et entouré do
cadavres est d'une invention aussi forte que hardie

i. Touty sembleprimitif,sauf peut-êtrel'épisodedel'intervention


du fauxMentor (v.201-340) et un léger remaniementdans les veto
890-291qui fontallusionà l'outrage de Ctésipperacontéprécédem-
mentdansun passagesuspectda vlngUéme.tttW.
LIVRE XXIII 803
(v. 398 et suiv.); et la purification solonnollo du palais
après to châtiment dos servantes coupables clôt digne-
mont par une scène d'une gravité religieuse cette série
de tableaux d'une grandeur terrible et sinistre.
On ne peut douter que la partie principale du
vingt-
troisième livre, c'ost-à-diro la Méconnaissance d Ulysse
et de Pénélope, n'ait été conçue et racontée dès l'origine
dans la farmo où nous la possédons par l'autour mémo
des scènes précédentes. En effet, si le sommeil merveil-
leux qui s'empare do Pénélopo au XXI»livre (v. 3S7) la
dispense heureusement do prendre aucune part aux évé-
nemonts sanglants du XXII8, il implique nécessairement
que le poète lui ménageau ré voil la surpriso par laquelle
ses longues éprouves vont prendre fin. Nous retrouvons
d'ailleurs, dans la scène mémo de la reconnaissance,
l'art délicat qui le caractérise: là comme partout, il ex-
celle conduire au but los sentiments do ses porsonnages
par dos détours un pou lents, qui en font valoir les nuan-
ces et multiplient d'une manière ingénieuse les péripé-
ties*.
1.
Quand les deux époux se sont reconnus, quand Ulysse,
redevenu le maître de son palais, y a retrouvé la ten-
dre affection' de sa femme, nous avons
épuisé la série
des scènes vraiment intéressantes que fournissait la lô-
gendo. Aussi les plus judicieux critiques de l'antiquité,
Aristophane do Byzance et Aristarque, considéraient-ils
lo vers 296 du XXIIIe livre comme marquant la fin do
1. M.Kirchhoffsupprimede cette«cèneles vers 111-176,pendant
lesquelsla scènede la reconnaissance
est commesuspenduepar l'en-
tretiend'Ulysseet de Télémaquequidélibèrentsur les conséquences
probablesdu meurtredes prétendants.Cettesuppression me parait
inutileet mêmefâcheuse.Il est biendansla manièredn poète d'in-
terromprela scèneprincipalepar un épisode.Quantaux préoccupa-
tionsd'Ulysseau sujet de la vengellncedesparents.desprétendants.
ellessonten sommefort naturelles, et elles ontpn figurerlà avant
la composition duvingt-quatrièmechant, qui est un développement
ultérieurde l'idée exposéeici.
804 CHAPITRE Y. – ANALYSE DE L'ODYSSÉE

l'Odysiée ». La plupart des modernes se sont ralliés à


cette opinion. Les morceaux principaux dont l'assem-
blage forme la fin du poème actuel doivent donc être
signalés surtout comme exemples dos additions qui ont
constitue le texte définitif.
Les récits d'Ulysse à Pénélope (v. 300-343), sorte de
résumé rapide de ceux qu'il a faits antérieurement à
Alkinoos, allongent aujourd'hui fort inutilement la scène
de la reconnaissance, alors qu'elle est absolument ter.
minée. Le départ du héros pour la campagne où habite
son père Laërte (tin du livre XXIII) n'est qu'un raccord
entre ce livre et la principale partie du XXIV*.
Au début du vingt-quatrième livre se place l'épisodo
que l'on appelait ordinairement dans l'antiquité la se-
coude Nesunec.C'est un de ceux qui trahissent le plus
clairement une origine postérieure. Les âmes des pré-
tondants, conduites par Hermès, arrivent chez les morts,
où Agamemnon déplorait son malheureux sort en s'en-
tretenant avec Achille. Le récit que fait le prétendant
Ampliiinédon de la vengeance d'Ulysso fournit à Aga-
memnon l'occasion de louer la fidèle Pénélope en la
comparant à Clytemnestre, et cette comparaison semble
être l'objet principal de tout cet épisode, d'un si médio-
cre intérêt. On peut voir dans les scolies les nombreuses
raisons qu'Aristarque faisait valoir contre l'authenticité
de la seconde Nfcuia. Ces raisons sembleront générale-
ment inutiles aux modernes; car, outre la faiblesse du
morceau, ilfait doubleemploid'une manièrosi choquante
avec la première Néxuix, qu'il paraît impossible de l'at-
tribuer au même poète.
La fin du poème nous fait assister à la reconnaissance

1. Kustathe, p. 1493 'Ioréov il gT> xatà rf)v twv «ataOv liropii»


'ApiaïCtpxQt xa\ 'Apurroçàviic, o\ xopvçaïoi t<ôv tite -jp«[i.ii<Kix<ôv,
e!« tb,
me èppiti). « àonâaioi XéxTpota noXatoO 6e<r|t%v Cxovto », mpatoOsi ^i'
'OSiaociav.
HVBB XXIV 805
d'Ulysse et de son père Laërte, puis au combat qu'ils
soutiennent contre les parents des prétendants et enfin
àl'arrangoment qui rétablit la paix dans Ithaque, Ces sca-
nos no sont pas isolées les unes dos autres; elles for-
ment un tout qu'il faut accepter ou rejeter dans son en-
tier. Leur principal tort est de venir à un moment où
l'intérêt est épuisé et d'arrêter notre attention sur des
tableaux qui rappellent do trop près quelques-uns de
ceux qui précèdent. Au reste, la reconnaissance entro
Ulysse et Laerto, prise on elle-même, n'est inférieure à
aucune des scènes analogues du poème, et si la fin est
traitée sommairement, avec une sorte de hâte d'en finir,
c'est là une inégalité qui n'aurait pas lieu do nous sur-
prendre beaucoup chez l'auteur de la seconde partie de
l'Odyssée. Toutefois une raison au moins empêche de lui
attribuer ce dénoùmenl supplémentaire; c'est la concep-
tion du personnage de Dolios. Dans les chants précé-
dents, Dolios figure comme le père do Mélanthcus, et son
nomest évidemment caractéristique dosa nature perlide,
dont son fils est l'héritier. Ici, au contraire, c'est le type
duvieux serviteur fidèle, un autre Eumée, aussi dévoué à
Laërte que le premier l'est à Ulysse.II est peu probable
que le môme poète se soit ainsi contredit lui-même, et il
semble plus naturel de voir dans ce dernier chant l'œuvre
d'un disciple ou d'un continuateur, qui a voulu mener
les choses jusqu'à leur terme extrême.
Cette analyse laisse entrevoir déjà la constitution vé-
ritable de l'Odyssée. Elle est moins simple que celle de
l'lliade, et elle implique des séries de chants qui res-
semblent bien plus à des poèmes continus. Nous allons
essayer d'éclaircir cette idée en montrant comment le
poème a pu se former.

HiaLdela Liu.Oreoque.– T. T. 20
CHAPITRE VI

FORMATION DE l'OOYSSBB

souwAine.
I. Systèmede l'unitéprimitive Ntlzuchet OtfriedMUller. II. Sys.
tèmedes chante indépendants la Télé'tacMe,les Récits(VUtysst,
leschantsdela secondepartie. III. Essaisdereconstitutiondes
groupesfondamentauxKœohly et Klrehhoff.–IV, Naissancede
l'OdysséeMarnentprimitif.– V. Développement de l'Odysséepar
la continuationdu récit. VI.L'achèvementdu poème.

Avant de tirer de l'analyse qui précède nos conclu.


sions au sujet de la formation de l'Odyssée, nous de-
vons exposer rapidement, comme nous l'avons fait pour
YIliade, los diverses explications qui ont été données
de l'unité actuelle de ce poème.
La plus simple, en apparence du moins, c'est de so
représenter un seul poète imaginant le développement
dans son entier, se faisant à lui-même un plan, et le
réalisant successivement dans toutes ses parties. Cette
façon de concevoir les choses a été celle de toute l'an-
tiquité, pour l'Odyssée comme pour l'Iliade. Rappelons
les paroles d'Aristote à co sujet quoi qu'on pense de
l'opinion exprimée par le philosophe, il n'est permis ni
do l'ignorer.iri de lu traiter légèrement « Homère, qui
l'emporte en tout sur les autres poètes, a eu en parti-
SYSTÈME DE L'UNITÉ PRIMITIVE 307

culier le mérite do bion voir, soit par sa connaissance


de l'art, soit par instinct, ce qui fait l'unité d'un poème.
Quand il a composé l'Odyssée, il n'a pas pris pour sujet
tous los événements de la vie d'Ulysse, par exemple la
blessure qu'il reçut sur le Parnasse, ou la folio qu'il
simula au moment où se rassomblait l'arméo car au-
cun de ces deux événements n'était tel quo l'autre dut
on sortir nécessairement, ni même vraisemblablement.
Au lion de cela, il a composé toute l'Odyssée autour de
et*que nous appelons une action unique, et do même
pour l'Iliade «, » Cette actiou unique de l'Odyssée, Aris-
toto a pris soin do la résumer lui-même dans un autre
passage « Toute l'Odyssée peut être exposée en quel-
quos mots. Un homme est absent de chez lui depuis
plusieurs années; retenu au loin par Poséidon, il est
seul; do plus, la situation do sa famille est cause que
ses bions sont dissipés par des prétendants qui médi-
tent la mort do son fils. Il arrive, échappé à la tempête
diverses reconnaissances ont lieu; il attaque sos enne-
mis, se tire lui-même du danger et los fait périr. Voilà
l'ussontiel du poème tout le reste n'est qu'épisodes »
Ce qui frappe Aristote, c'est donc l'unité du
plan. Il est
vrai qu'il le simplifie en l'exposant, puisqu'il omet en-
tièrement la Télémachie et le séjour choz les Phéaciens.
Uno seule pensée principale régulièrement
développée
1. Poil. ch. vjii «O8' "Ofuipoc, ûarrop xotlta «tt« Stotfipst,
x«ltO0t'
ifotxe**Xw; i&ïv{jto«Siàtéz«iv 8ià çimv. 'OSàcaetav Y«p «otfflvoùx
èsoir^ev ôsavta 8<raaixi? (ruvISn. otovir>riW«'|ttv4vIlapvaffvÇ, (i«-
vivmti icpoaito^oaoS»! h t$ *T«PI»^. &voMlve«té?o«ï(vo(i4vou àvKf
xrtov»)v?,t\xi( ïàtepovfevIaSai,*U««ep\ |i!av«pSïtv.ofavMyotuv,xip
•O8ii<T<r«iav ôjiofw;ïi x«triiv 'IXiât*.
(n»vé«»i<«v,
2. Poil., ch. xvh Tîjc fàp '05utr«ca« nixpbc à l«To{ iwrlv. 'AneSrr
lioOvri; tevo; ïn) uoUà x«l icapafjXano|tivau 4itb toO IIo(rec8ûva; xtA |m5-
voj ?vtoç, Stt Si tûv otxot oCtmî
ix<m>v âare ra xP>ili«a 5«b (iviioT^puv
ivaX!<nte(»9«i«al tbv «ti>v inigouXnSeaSa», oùtic 21 àçtKveÎTai Xeinaofle(;, xak
fexT'upteaî «và<a£ï«îï tBi«i|«v*t «isït (Uv tuAHn, TOÙ«8* MpoÙs 8tlo-
To |iiv oîv Hiov toOto. ti 8*ax« mki<x68i«.
8*>f>ev.
308 CHAPITRE VI. FORMATION DE L'ODYSSÉE

et des récits aceessoiros intimemonl môles à ce déve.


loppement dès son origine, telle est on somme sa con-
ception de l'Odyssée,
Cotte manière de voir ayant été contestée de nos jours,
comme nous le verrons un pou plus loin, les défenseurs
do l'unité primitive dos deux poèmes homériques l'ont
naturellemont reprise et défondue. Ici encore, e'ust
Nitzsch et QtfriedMuller que nous pouvons choisir comme
les représentants les plus considérables d'une opinion
t.
qui a pour elle un très grand nombre de partisans
M'Ussch se ralliait sans réserve aux idées d'Aris.
loto1, et il les commentait on ces tonnes: « Aristote
avait bien observe que l'Odyssée, dès son début, viso
à son dénoùment, qu'on outre elle amène habilement
Ulysse a une situation esquissée par les premiers livres,
enfin qu'après avoir grossi pou à pou la culpabilité des
prétendants elle le fait apparaîtro comme vengeur,
tout cela au moyen d'une combinaison si savante qu'il
n'en est point do comparablo aillours » II est à remar-
l'exactitude do ces
quor tout d'abord qu'on admettant
observations, on ne serait nullomont obligé d'en con-
clure l'unité primitive du poème. Car si la Télémaclik
nous
par exemple a été ajoutée postérieurement, comme
le pensons, à un groupe de chants primitifs, il est fort
naturel qu'elle fasse pressentir et qu'elle prépare le
dénoùment du poème, puisqu'elle était faite juste-

1. Pour la critiquedu systèmeunitaire,on consulteraavecfruitla


dissertationd'Henn. Bonitedéjà citéeà proposdel'Iliade, Vtbtrden
Vrspmngderkomeritchen Gedichte,5«édition,Vienne.1881.
2.ErkUrendeAnmerkungea sur Odyssée,t. II, Préface.
3.HistoriaHomeri,fasc. poster.,cap. v Persuasissimumbabemus
conaiderateAriatotelem ac meritoetiamdescriptioniatandemcarmi-
nibushomerieis praecipuamdédisse.ObaervaveratOdysseam,sta-
tim ab iniUoin exitumintentam,eo artiflcioUlyeum ta adumbra-
tam prioribaaUbriscondicionemadducereauctaequeaenaimculpao
vindicemaiaterent cnmbujusoperisimpllcationeac sollertianullum
poasetcarmencomparari.
SYSTÈME DE L'UNITÉ PRIMITIVE 309

mont pour s'y i accorder. De même, pour co qui est de


la culpabilité d«9 prétendants pou à pou grossio par les
scènes successives do la sooondo partie, n'ost-îl pas
évident que touto invention nouvelle en co genre de-
vait produire précisément l'effet quo l'autour de l'ob-
sorvation citée attribue sana hésiter à la conception
première? Il faut donc reconnaître que cette vue d'en-
semble, bien que spéciouso, est en réalité sans force
pour résister aux objections de détail qui se dégagent
de l'analyse précédente. Mais il y a plus on est on
droit d'on contester la justesse, Est-il vrai par exemple
quo la culpabilité des prétendants soit grossie progres-
sivement jusqu'au dénoùment? Aucun lecteur attentif
ne pourra lo pensor. Le dix-septième livre, qui est le
premier où Ulysse se trouve on face do ceux qui ont
envahi sa maison, est aussi celui où la réprobation
qu'ils oxcitont est la plus forte. Bien loin qu'elle s'ac-
croisse dans la suite, c'est à peine si l'on peut dire
(|u'ollo no s'affaiblit pas. Ne sommes-nous pas on droit
par suite do retourner l'argument que nous discutons ?
Si un seul poète avait conçu toute la seconde partie do
l'Odyssée d'après un plan bien arrêté, il n'aurait pas
manqué, ce semble, de répartir les humiliations et les
injures d'Ulysse en deux ou trois scènes de plus en plus
frappantes, selon la véritable ordonnance homérique,
de manière à pousser aussi loin que possible l'impa-
tience de ses auditeurs avant de faire éclater la ven-
geance. Le défaut de progression qui règne dans cette
partie du récit actuel n'est-il pas l'indice le plus certain
du manque d'unité dans la conception première q?
Otfried Millier n'est pas moins affirmatif sur la ques-
tion qui nous occupe « L'unité du sujet, écrit-il, rè-
gne incontestablement dans l'Odyssée aussi bien que
i. Hist.de la UUér.gr., chap.v trad. HUlebrand.in-12,1.1, p.
113.
810 CHAPITRE VI. FORMATION DE L'ODYSSÉE

dans l'Iliade, ot on no pourrait supprimer aucune dos


parties essentielles de ce poème sans laisser une lacune
dans le développement do l'idée principale. » C'est dans
cette seconde proposition qu'est toute la difficulté.
Quelle est cette idée principale? Quelles sont ces par.
ties essentielles? La Télémachic par exemple cst-ollo
de co nombre ? Otfried Mulicr a raison incontestable-
ment do remarquer qu'il y a uno véritable unité dans
l'Odyssée, mais il s'agit do savoir comment cetto unité
s'est formée ot do quelle nature elle est au juste. Trou-
vons-nous dès le début du poème une conception notte
de l'ensemble? et toutes les parties du développement
semblent-ellos ôtre sorties, chacune solon lour ordre
actuel, do cette idée première? L'affirmation d'Olfriod
Millier, sous sa forme générale, no jette aucune lu-
mière sur cotte question. D'ailleurs le point de vue cri-
tiquo qu'ello suppose est-il oxact ? Faut-il juger l'au-
thenticité des parties de l'Odyssée d'après le rapport
plus ou moins étroit qu'elles ont soit avec le dévelop-
pement do l'action, soit avec celui du caractère princi-
pal ? Nous en viendrions ainsi à concevoir dos doutes
sur quelques-uns des plus beaux morceaux du poème.
Voici par exemple l'épisode de Nausicaa ou encore celui
de l'entretien d'Ulysse et d'Eumée? Est-il vrai de dire
qu'on les supprimant on créerait uno lacune dans l'ac-
tion ? Assurément non. Sont-ils du moins indispensables
à la peinture du caractère d'Ulysse? On ne peut guère
le soutenir. Ils le complètent, ils y ajoutent quelques
traits délicats et agréables, sans aucun doute mais s'ils
manquaient, l'Odyssée n'en subsisterait pas moins, avec
son enchaînement régulier d'événements et son unité
morale. Les réflexions de cette sorte ont donc plus d'ap-
parence que de force réelle elles ne sont point de na-
ture à nous faire passer par dessus les divergences de
SYSTÈME DE L'UNITÉ PRIMITIVE 311

détail qui ont appelé notre attention dans le chapitre


précédent.
Outre le défaut de progression dans la seconde partie
du poème, la grande objection d'ensemble contre l'unité
primitive sort naturellement du rôle de Télémaquc. La
façon si peu satisfaisante dont lesquatre premiers livres
se relient au récit principal et l'imperfection évidente
dos raccords dans la seconde partie jusqu'au seizième
livre inclusivement ne semblent pas pouvoir se conci-
lior avec l'hypothèse d'uno seule idée première déve-
loppée solon un dessein arrêté. Do plus, pour V Odyssée
comme pour l'Iliade, le point faible du système de l'u-
nité primitive, ce sont les concessions indispensables
dont il ne peut se défondre. Si l'on admet, pour 17/ftnfe,
que la Dolonie, c'est-à-dire un épisode développé, cons-
tituant aujourd'hui tout un livre, a été ajouté postérieu-
rement au récit primitif, on avouo implicitement par là
môme que ce récit est resté, pondant un certain temps
au moins, ouvert à dos additions étrangères, qui, une
fois admises, devenaient une partie intégrante du tout.
Cefait étant reconnu, le principe du système est mani-
festement détruit il n'y a dès lors à débattre qu'une
question de plus ou de moins. Il on est de même pour
l'Odyssée. Les défenseurs les plus résolus de l'unité pri-
mitive ne peuvent guère se refuser à une concession
au moins, en reconnaissant que la seconde Nâcutet,
c'ost-à-dire l'épisode de l'Arrivée des prétendants aux
Enfers au XXIV8livre, est l'œuvre d'un poète qui a sura.
jouté ses inventions à d'autres inventions déjà existan-
tes. Le même raisonnement devient alors applicable ici.
Tout morceau qui ne tient pas étroitement au plan gé-
néral, ou qui no porte pas l'empreinte manifeste du
génie du premier poète, est suspect; et, de proche en
proche, c'est l'unité primitiveelle-même qui est attaquée.
3i8 CHAPITRE VI. FORMATION DE I/QDYSSÉE

Ces considérations, s'ajoutant aux objections dodétail


que nous avons signalées, nous paraissent décisives ».

II

Toutefois il est manifeste, d'après l'analyso du poème,


que celui-ci se prête encore moins que l'Iliade à uno
décomposition complète. Aussi bien cette tentative n'a-
t-elle jamais été faite d'une manièro méthodique. Wolf
n'avait fait que poser la question et Dugas-Montbol,
qui, s'inspirant librement des Prolégomènes, admet en
principe que les deux épopées homériques ont été
fabriquées de pièces et de morceaux, n'a pas poursuivi
méthodiquement, comme il aurait dû le faire, la démons-
tration de ses idées En fait, la plupart des chants de
l'Odyssée révèlent clairement qu'ils ont été composés
en vue de leur destination actuelle et ne se prêtent point
à l'hypothèse d'un isolement primitif. Quelques-uns
seulement, on petit nombre, auraient pu à la rigueur
exister par eux-mêmes, en dehors du groupe auquel ils
appartiennent maintenant. Mais nous croyons que, pour
ceux-là même, une étude attentive est pou favorable à
cette idée.
Ce sont d'abord les chants relatifs à Télémaque. M.
Kirchhoff, qui a tant fait, dans son édition do l'Odyssée,
pour éclaircir les questions relatives à la formation de
1. Il fautciterencoreparmiles principauxpartisans del'unitépri-
mitivede VOdyttée Qrote, Biatoryof Greece,II, 166 Dûntzer,
Kirehhoff, Kœchlyvnddie Odyssée, Cologne,1812;et E. Kammer,Die
Einheilder Odyssée, Leipzig,1874.
2.Voir l'Histoiredespoésieshomériquesen tète de.la traductionde
VIHadt,et notammentles passagesdtis au coap. ixxda présentvo-
lume,p. 180.Consulteraussites notesquiaccompagnent latraduction
de l'Odyssée du mêmeauteur.
SYSTÈME DES CHANTS INDÉPENDANTS StS

co poème, a cru y voir les débris d'un poème distinct


dont Télémaque était le héros*. Nous avons dit et noua
devons répéter qu'un toi poème parait entièrement in-
concevable. On ne saurait imaginer un personnage
moins propre à jouer Je premier rôle dans un poème
épiquo qu'un jeune hommo irrésolu, timide, qui acons-
cionce do sa faiblesse et demande conseil à tous ses amis
successivement. D'ailleurs lo prétondu sujet du poème
n'est pas même à proproment parier un sujet. Une série
do voyages peuvent bien servir do matière à un roman
moral et didactique, toi que lo Télém«que de Fénelon,
oii l'intérêt de l'action ost on somme secondaire dans
la pensée mémo do l'auteur il s'agit là d'instruire, et
par conséquent de mettre sous les yeux du lecteur le
plus grand nombre possible d'exemples sous forme
d'événements imaginaires; l'action ne sort qu'à faire
naitre ces exemples, on y mêlant un élément dramati-
quo qui no devient jamais prédominant. Mais on ne se
représente vraiment pas un poème épique ainsi consti.
tué. Si les chants relatifs à Télémaquo nous semblent
déjà longs et languissants dans l'Odyssée, combien ne
seraient-ils pas plus dénués d'intérêt, s'ils nous étaient
présentés comme quelque chose do distinct et s'ils pré-
tendaient nous attacher par eux-mêmes. Unetelle hy-
pothèse est contrairo à l'évidence même des choses.
Destinés dès l'origine à servir d'introduction, ces
chants ont tiré de là leur caractère propre, et si l'im-
perfection des raccords trahit un arrangement, ce n'est
pas une raison pour méconnaître le dessoin manifeste
du poète qui l'a opéré.
Un autre groupe qui pourrait, dans l'Odyssée actuelle,
se prêter à l'hypothèse d'un isolement primitif, est ce-
lui des récits d'Ulysse chez les Phéacions. Sur ce point,
».C'estaussi l'opinionde Wilamowilzdans sesHomeriache Bnfer-
wclmngen. Voir plus haut p. 281,notei.
314 CHAPITRE VI. – FORMATION DE L'ODVSSÊB

il importe de bien s'entendre. Si l'on veut dire simple-


ment que ces récits ont pu exister en tout ou on partie
sous une forme primitive avant d'être mis dans la bou-
ehe d'Ulysse, nous l'admettons et nous chercherons
mémo à l'établir un peu plus loin. Mais si l'on prétend
chose que ces
quo les récits de l'Odyssée ne sont autre
chants antérieurs textuellement reproduits, sauf les
modifications do désinences nécessaires pour les mettre
dans la bouche du héros lui- môme, c ela nous parait im-
M. Kirchhoff a soutenu cette opinion
possible à accepter.
de ces récits X et XII), on faisant
pour uno partie (livres
raconte dans plu-
remarquer ingénieusement qu'Ulysse
siours passages des choses qu'il ne peut savoir invrai-
semblance qui disparaîtrait si le récit était fait, non
par le héros, mais par le poète parlant en son propre
nom. Si spécieuse que soit cotte raison, elle doit être
écartée ici. Les morceaux on question, comme l'a re-
une origine
marqué M. Kirchhoff lui-même, trahissent
les autres des récits d'Ulysse
plus réconto quo parties
celles-ci oxistaiontdoncdéjà, lorsqu'ils prirent naissance.
Comment concevoir dès lors qu'ils aient pu constituer
à ce moment un groupe indépendant, différent des au-
tres par la forme, quand ils onétaiont en réalité la con-
tinuation et le développement ? Une invraisemblance
de détail, qui est certainement devenue de très bonne
heure une convention poétique, ne peut prévaloir con-
tre les difficultés d'une telle hypothèse.
Enfin quelques critiques modernes » oui pensé que
toute la seconde partie de l'Odyssée se composait de
chants primitivement isolés, réunis plus tard par un ar-
à
rangeur. Que ces chants n'aient pas formé l'origine
un poème proprement dit, nous l'admettons; mais qu'ils
autre relation des uns aux au-
aient été composés sans
l. VoyezR. Volkmann.Commentationes epicae,p. 19et suiv.;Meis-
er, dans le Phitologua. t. VIII.
GROUPES FONDAMENTAUX 315

très que lo fond commun de la légende, et cela par des


puèUts différents, c'est ce que démont, à notre avis,
tout» étudo attentive do leur état présent.
Nous pouvons donc dire en somme que toutes les
parties de l'Odyssée, sans exception, ont été composées
en vue de lour destination actuelle, bien qu'elles n'aient
été ni conçues simultanément, ni exécutées parle même
poète d'après un plan primitif. Il reste à expliquer com-
ment olles sont nées les unes dos autres pour former
l'unité que nous avons sous les yeux.

III

La première chose à faire pour résoudre ce problème,


c'est évidemment de rétablir autant que possible les
chants de l'Odyssée dans leur forme première, afin de
pouvoir les comparer entre eux et déterminer ainsi
leurs rapports mutuels. Co travail a été entrepris plus
tard pour l'Odyssée que pour l'Iliade; mais il se pour-
suit aujourd'hui avec activité. Nous dirons ici quelques
mots dos essais de Kœchly et do M. Kirchhoff, en raison
de leur importance.
Kœchly divise l'Odyssée primitive en groupes et cha-
cun de ces groupes en chants'. La première partie du
poème, comprenant les douze premiers livres et le pre-
mier tiers du treizième, forme deux groupes: le Voyage
de Télémaque et le Retour d'Ulysse. Le Voyage de Télé-
maque se compose de quatre rhapsodies, la première
postérieure aux trois suivantes; le Retour d'Ulysse, de
cinq rhapsodies, comparables aux cinq actes d'une tra-
i. Oputcula phUologica, 1. 1 De Odymae carmtuOtus dissertationes,
I. II, III (1862-1863);t. II, Ueber dm Zusammenhang und die Bestand-
theile der Odyssée (1862) et Ueber das etfle Bueh der Odyssée (1864).
316 CHAPITRE VI. – FORMATION DE L*ODYSSÊE

gédie, savoir: Calypso, Nausicaa, Ulysse chez les Phéa-


ciem, l'Aventure d Ulysse, le Retour d Ulysseproprement
dit. Laseconde partie du poème est formée de huit rhap-
sodios principales, auxquelles se sont ajoutés plus
tard quelques autres développements; ces huit rhapso-
dies sont: F Arrivée d'Ulysse à Ithaque, Ulysse et Eu-
mée, la Reconnaissance d'Ulysse et de Télémaçue, Ulysse
en présence des prétendants, Ulysse en présence de Pé-
nélope, le Massacre des prétendants, l'Arrangement, la
seconde Scène chez les morts.
Ce qu'il faut approuver dans cotte tentative, quelques
critiques de détail qu'elle soulève, c'est qu'elle tient
compte des deux faits essentiels qui ressortent d9 l'a-
nalyse du poèmo, c'est-à-dire do son unité et do sa mul-
tiplicité. Kœchly fait la part très grande à l'unité, et
cela de deux manières d'abord on reconnaissant que
toutes les parties du poème ont été faites les unes pour
les autros. les plus récentes ayant été composées en
vue de s'adapter aux plus anciennes puis en admet-
tant l'existence de groupes primitifs qui réunissaient
plusieurs chants. bien qu'il fût toujours possible de ré-
citer ceux-ci isolément. C'est une manière de concevoir
les choses qui répond trop bien à l'impression même
que nous donne l'étude du poème, pour n'être pas très
voisine de la vérité. Mais ce qui a surtout compromis
cette tentative aux yeux des critiques prudents, c'est
que, dans un sujet où la certitude est impossible, l'au-
teur n'a jamais su ignorer. Nous devons signaler en
cela un des torts les plus fréquents de la critique ho-
mérique moderne. Kœchly et ceux qui l'ont suivi veu-
lent reconstituer jusque dans les moindres détails les
chants primitifs dont ils signalent l'existence et cédant
à la tentation naturelle des esprits trop ingénieux, ils
les recomposent au moyen de vers empruntés de côté
et d'autre, qu'ils rapprochent avec une adresse merveil-
GROUPES FONDAMENTAUX 817
louso «. Il est clair qu'une telle méthode se détruit elle.
môme par ses propres résultats car si réellement les
chants primitifs ont subi des remaniements qui les aient
ainsi défigurés, jamais une science prudente ne vou.
dra croire qu'il soit possible de les reconstituer. La cri-
tique ne peut procéder avec quelque certitude que sur
des ensembles bien caractérisés; il y a contradiction
évidente à signaler la traco de remaniements successifs
aussi profonds et à vouloir déterminer avec tant d'exac-
titude l'état primitif de l'œuvre poétique.
M. Kirchhoff a été on général plus prudent, et sa
critique do l'Odyssée est dans son ensemble une des
œuvres remarquables de la science moderne.
Le poème actuel, pour M. Kirchhoff, se compose
essentiellement de trois éléments bien distincts. Le pre-
mier, c'est le vieux Retour d'Ulysse, qui remplit aujour-
d'hui six livres et demi environ (V-XIII, v. 184) l'ar-
rivée d'Ulysse chez les Phéaciensj ses récits chez Alki-
noos et son départ, tel en est le sujet sous sa forme
primitive, cette composition était d'un tiors environ
plus courte qu'elle n'est aujourd'hui. Le second élé-
ment, c'est la fin du poème actuel, à partir du moment
où Ulysse est à Ithaque (XIII, v. 185) il faut en retran-
cher des additions très considérables qui l'ont grossi
postérieurement; cette seconde partie est une continua-
tion du récit primitif, et jamais elle n'en a été indé-
pendante. Enfin le troisième élément comprend la plu-
part des grandes additions qui ont donné au poème sa
i. Voicipar exemplequelleest pour Kœchlyla compositionde la
rhapsodiequ'il intitule le Retourd'Ulysse('OSutnr&oc àitinXouç)v,
i-3;X,363-369; v, 4-9; 8. 392-820;v, S9-35;6, 417-422, 428,430-434.
«0448;v, 36-63;9, 457-469; v, 63-69.Les élémentsensont doncdis-
persésdanstrois deslivresactuelsdu poème,et tellementdispersés
trois versd'an côté.cinqde Vantrn, pourreeonsti- •
qu'ilfaut reprendre
tuer l'ensembleprimitif (Kœchly,Opute. philolog.,t. I, p. 187et
«oiv.).
318 CHAPITRE VI. – FORMATION DE L 'ODYSSÉE

forme d6linitive, par conséquent les Voyages de Télé.


moque avec tout ce qui en dépend.
Lo grand mérite do cette conception, c'est de jeter
une vive lumière sur le développement organique du
poème. Au lieu do le décomposer on morceaux indé.
pendants, M. Kirchhoff nous le montre grandissant pou
à peu par une sorte d'évolution intérieure qui amèno
lo germe à produire tout ce qu'il contient. Son tort, à
nos yeux, c'est de so représenter constamment VOdyssée,
aux différentes phases do colto évolution, comme un
poème complot; de là résulte en effet l'obligation do
trouver dans le groupe primitif une action aboutis-
sant à un dénoùmont, et dans la seconde partie, déga-
gée des additions plus récentes, une continuité qui no
peut être obtenue sans effort. Ici encore, c'est en com-
binant deux systèmes divers, on empruntant à l'un
l'idée du développement organique, à l'autre celui d'uno
certaine indépendance des parties, que nous croyons
pouvoir approcher plus près de la vérité J.

IV

Lorsque l'auteur du premier livre de l'Odyssée nous


montre l'aède Phémios racontant aux prétendants pen-

i. Nous ne discuterons pas ici des hypothèses plus hardies, telles


que celles de Niese ou de Wilamowitz. Le premier suppose qu'origi-
nairement Ulysse se faisait reconnaitre de Pénélope dès leur pre-
mière entrevue, et qu'alors les prétendants se retiraient d'eux-mêmes.
Il est clair qu'un tel bouleversement du sujet ne saurait être admis
par une critiqua prudente sur la foi de quelques indices, toujours sus-
ceptibles de diverses interprétations. Le second maintient le dénou-
ment sanglant par le massacre des prétendants, mais il veut aussi
que Pénélope, dans le récit primitif, ait reconnu Ulysse à la fin de
leur première entrevue (Homer. Vnters., o. 3, p. 47-60). Bien que la pré-
tentiou soit plus modeste, elle dépasse encore de beaucoup co qu'au-
torise la démonstration tentée.
CHANTS PRIMITIFS 319

dant le repas le Retour des Achéens,il sembleattester par


là que, de son temps encore, on n'avait pas perdu la tra-
dition de cea chants d'ensemble embrassant sommaire.
ment toute une longue série d'événements. On no p<mt
douter qu'en réalité le Retour des Achéens n'ait étéaintâ
chanté avant la naissance do l'Odyssée. S'il en fallait
une prouve, nous la trouverions dans le rôle d'Athèné.
Dès qu'Ulysso a ou sa légonde particulière, Alh&né est
devenue sa protectrice, sans doute à cause d'une cer-
taine ressomblance do caractère qui est notée dans un
passage de l'Odysséet. Et pourtant les événements mé-
mos de ce pobme sont inexplicables si la poésie ne l'a
pas représentée à un certain moment comme irritée con-
tro tous les Achéens et par conséquent contre Ulysse
lui-môme. Poséidon en effet n'est l'ennemi du héros qu'à
partir du jour où celui-ci s'est vengé du Cyclope Poly-
phème mais, antérieurement, Ulysse n'a-t-il pas été déjà
écarté de sa patrie par la tempête ot jeté sur dos côtes
inhospitalièroà? Quelle divinité l'a éprouvé ainsi, sinon
Athèné elle-même, irritée contre tous les Achéens in-
distinctement'? Il a donc fallu que la poésie racontât
ces choses et qu'elle en établit la tradition avant que cette
déesse fût devenue l'amie particulière et la protectrice
toujours bienveillante d'Ulysse, c'est-à-dire avant qu'il
y eût des chants particuliers relatifs à ce héros. Nous
rattachons ainsi avec certitude les parties anciennes de
l'Odyssée à des compositions poétiques antérieures qui
embrassaient dans un développement sommaire toute
la légende des Retours sous sa forme élémentaire. Les
aventures d'Ulysse n'étaient alors qu'un simple épisode
dans un ensemble relativement restreint.
Le poète qui eut l'idée do les en détacher fut le créa-

i. XIII, 296et suiv.


S. Oâj/Mêe, V, £03 'Aràp èv v6tcio *A8nvat»iv iUxovn, – î) oçiv lic&p*'
Svcfôv Tt xay.ôv xat xû|Urta paxpâ.
380 CHAPITRE VI. – FORMATION DE L'ODYSSÉE

teur de l'Odyssée. C'ost dans les Récits d'Ulysse ehes Alki-


noos(k partir du livre IX), que nous croyons surprendre
son premier essai. Un caractère frappant de ces récits,
c'est on effet leur inégalité, qui semble attester encore
quelque hésitation. Certaines parties sont de simples
sommaires qui rappellent l'ancienno manière préhomé-
rique, d'autres au contraire sont développées avec ara*
pleur Rien de plus naturel, si nous les concevons comme
l'œuvre d'un aèdo qui met à profit des chants existants
et tantôt se contente d'une légère appropriation, tantôt
s'étend avec complaisance sur les épisodes qui plaisent
à son imagination. La forme de ces récits ost certaine-
ment de son fail: c'est lui qui a ou l'idée de les mettre
dans la bouche d'Ulysse lui-même. Mais cela n'implique
pas nécessairement qu'il eût d'abord raconté on détail
l'arrivée du héros chez los Phéaciens. Dans le Retour
qui existait déjà, le séjour chez les Phéaciens, peuple
merveilleux, était évidemment mentionné comme la
dernière étape dos voyages d'Ulysse. Il était donc tout
naturel de lui faire raconter là ses aventures, pour que
le cycle en fût peu près complet. Los auditeurs étaient
mis au courant, si cela était nécessaire, au moyen do
quelques vers d'introduction, qui rattachaient ces chants
nouveaux et particuliers à un groupe do récits légen-
daires déjà connus. Quiconque est tant soit pou familier
avec les épopées homériques, sait à quel point cotte
façon de raccorder un épisode à une sério d'événements
était ordinaire dans l'art de ce temps.
Toutefois, nous l'avons vu, une partie considérable
des récits d'Ulysse semblent avoir été ajoutés postérieu-
rement, à l'imitation des premiers, et pour multiplier
des sujets de chants qui charmaient le publie d'alors.
Laissons-les donc de côté. Les plus anciens,' c'est-à-dire

I. Voyezau chap.précédentl'analysedulivreIX.
CHANTS PRIMITIFS 331
ceux des livros IX et XI, sont l'élémont primitif do
l'Odyssée, ot ce sont coux-là dont nous nous occupons.
L'Arrivée tf Ulysse chez iesPhéaeiens (livres V-VIII)
on est, dans l'Odyssée, l'introduction naturelle, et c'est
la plus bolle partie du poème. En la comparant avec
certains épisodes des récits d'Ulysse, celui du Cyclope
par exemple, nous sommes frappés de la ressemblance.
Il parait donc naturel d'admettre quo c'est l'autour de
ces récits, qui, encouragé par son succès, a développé
ainsi cette introduction. C'était lui en somme qui avait
donné, par sa précédonto invention, une importance par-
ticulièroau séjour d'Ulysse chez les Phéaciens. Ce thème
iui appartenait; il le mit en œuvre avec la grandeur
d'imagination qu'il avait déjà montrée, mais avec une
liborté toute nouvelle, parce qu'il n'était plus assujetti
à suivre aucun récit antérieur.
Le livre V (avec son début naturel, c'est-à-dire l'As-
sembléedes dieux du premier livre), les livres VI, VII, et
peut-être quelque chose du livre VIII, sauf la part à faire
aux additions et aux remaniements, sont le fruit de cette
grande idée. La pensée dominante du poète fut do met-
tro on lumière le caractère d'Ulysse dans une sorte de
drame librement créé. Il avait raconté déjà ses aventu-
res, il no pouvait y revenir; mais, d'après la légende, sou
héros après avoirerré trois ans, en avait passé septdans
l'île d'Ogygie c'est au terme de ce séjour qu'il plaça
le premier acte de son drame, Calypso, c'est-à-dire l'af-
franchissement. Le second acte, Nausicaa, le troisième,
Ulysse chez Alkinoos, succédèrent naturellement. Il est
impossible de dire aujourd'hui si c'est à tort ou à raison
que quelques critiques croient entrevoir sous ces larges
développements une forme de récits plus simple. Rien
sans doute n'empêche de croire que le poète ait lui-même
peu à pou modifié et agrandi son couvre. L'épisode de
Nausicaa, par exemple, a bien pu n'être ajouté par lui
Hi«t.d« la Utt. Grecque,– T. I. 21
839 CHAPITRE VI. – FORMATION DE L'ODVSSÈE

qu'ultérieurement: mais comme nous n'avons aucun


moyen de résoudre ces questions, il est inutilo do les
soulever.
Ainsi fut constitué l'élément primitif de YOdyssée
d'une part les récits d'Ulysse, do l'autre, avant ces récits,
une aorte d'introduction dramatique, qui, en fait, les
dépassait do beaucoup en importance. Cen'était pas un
poème, car il n'y avait pas de dénoùmonl, ni même de
régularité dans lo développement de l'action: c'était un
groupe de chants, et rien do plus. Maisce qui on faisait
déjà l'unité profonde, ot co qui allait en faire la fécondité,
c'était l'admirable conception du caractère d'Ulysse,
c'était l'intérêt puissant que lo poète avait su donner à
cet iminonsoet unique désir de la patrie et du foyer do-
mestique, sifortement imprimé dans l'Amede son héros.

v
Il en fut de l'Odyssée comme de l'Iliade. Le premier
groupe de chants qui apparut en suscita d'autres par
son succès môme. Mais il y eut une différence notable.
Les premiers chants de l'Iliade laissaient entre eux
des intervalles d'action, que les premiers continuateurs
se mirent naturellement à remplir. Ceux de l'Odyssée
formaient une série plus continue: il n'y avait rien d'in-
téressant à insérer entre l'arrivée d'Ulysse chezles Phéa-
ciens et ses récits»; les récits eux-mêmes pouvaient, il
est vrai, être augmentés, et ils le furent effectivement,
mais ce développement ne se serait pas prolongé sans
monotonie. D'ailleurs, avant de les étendre, il y avait
mieux a faire: c'était de ramoner Ulysse dans sa patrie.
I.« prnrnior groupe de chants avait rendu le personnage
1.Ony inséra pourtant la plusgrandepartie dulivre VIII, en plu-
sieurs fois, maisle videmêmede ce développement accusela stéri-
lité du sujet
CONTINUATION DU BÉCIT 333

populaire. Or sa légende n'était pas épuisée le vieux


Retour, qui servait alors de matière à une poésie plus
hardie, parlait aussi, plus ou moins brièvement, de sa
rontréo à Ithaque et do la manière dont il avait repris
possession do son palais. C'était là un thème magnifique
à développer.
L'aède qui s'on chargea n'était pas complètement l'é-
gal du premier. II n'avait ni la mémo force d'imagina.
tion, ni la môme grandeur naturcilo; mais c'était encore
un admirable poète, nourri des meilleures traditions,
ot doué d'un sentiment aussi délicat que profond de la
vérité morale.' Quelques-unes des situations qu'il a trai-
léos ont pu lui être fournies par des chants antérieurs t;
mais la peinture des mœurs lui appartient en propre,
et il y oxcollo.
Autant que nous pouvons en juger, il dut réaliser la
pensée qu'il avait conçue en développant successive-
mont dans des chants séparés los principales situations
qui s'offraient à lui dans la légondo ou que son imagina-
tion créait. Son premier mérite fut do les dégager, le se-
cond do donner à chacune d'elles une valeur propre qui
la rendit à jamais attachante. C'est ainsi sans doute
qu'il chantait le Débarquement d'Ulysse(1. XIII), Ulysse
chez Eumée (livre XIV), la Reconnaissance d'Ulysse et
de Télémaque (partie du livre XVI), Ulysse en présence
des prétendants (l. XVII), Ulysse inconnu en présence de
Pénélope (1. XIX), Philœtios (partie du livre XX), enfin
l'Épreuve de l'arc, le Massacre des prétendants et la
Reconnaissance d'Ulysse et de Pénélope (l. XXI, XXII
et partie de XXIII), ces trois derniers chants étroitement
unis ensemble et formant un groupe presque indissolu-
ble. Il serait téméraire de vouloir déterminer aujour-
d'hui avec précision dans quel ordre chronologique les
1. Voyezla note d'Ottr. Mûller (Bist.de la lit 1er.grecque,t. 1, p.
in; sur l'arc d'Eurytos,et aussi les notesdeM. Kirchhoffsur cette
partiede l'Odyssée.Tout celad'ailleursest extrêmementconjectural.
334 CHAPITRE VI, – FORMATION DE L'ODYSSÉE

différents actes de cette longue série épique ont été pro-


duits. Dans leur état actuel, ils sa font suite les uns aux
autres, mais les premiers no sont pas si indispensables
aux derniers que ceux-ci n'aiont pu existerd'abordsans
les autres. 11est donc possiblo que le poète, allant d'a-
bord aux situations principales, ait onsuite agrandi son
cuuvro à loisir. Tout en co genre lui était permis, ot
chaque jour lui apportait son inspiration.
On peut dire que l'Odyssée, on cet état, devait avoir
un charme et uno beauté, qui, loin do s'être accrus dans
la suite par des perfectionnements apparents, en ontété
plutôt diminués. Nous voyous trop aujourd'hui, dans la
seconde partie, un poèto qui se donne de la peine pour
monor parallèlement plusieurs récits; et en somme un
certain nombre do scènes sont plus utiles que vraiment
intéressantes. Au contraire, tout était attachantet vivant
dans ces scènes primitives qui se succédaient sans être
liées. Poésie sans entrave, sans scrupule dogmatique,
sans raideur d'aucune sorte, essentiellement souple et
indépendante, qui choisissait librement dans un vaste
sujet les parties aimables et fécondes, et n'avait aucun
souci d'être complète, pourvu qu'elle fût dramatique et
qu'elle plût. L'imagination des auditeurs suivait celle
du poète et ne lui imposait pas d'exigence pénible. Nulle
habitude de prose ne se mêlait encore à ce délicieux
commerce de pure poésio entre des esprits également
jeunes. On ne demandait pas à l'épopéo de ressembler
à une chronique, ni de marcher sur une grand'routo à
pas comptés. Fille de l'imagination, elle avait des ailes
et osait encore s'en servir pour voler. Cen'était plus, il
est vrai, cet élan superbe, qui, au temps de YIliade, la
soulevait si puissamment et l'emportait dans la plushaute
région de poésio; mais c'était encore un vol charmant,
plein de grâce et de fierté, qui errait au-dessus des
servitudes de la terre.
CONTINUATION DU RÉCIT 335

S'il parait probable que les scènes mentionnées sont


l'oauvro d'un même poète, il no faut cependant pas être
trop afflrmatif à cet égard. Dans un temps où l'essor
poétique est uni à une docile simplicité, il se peut fort
bien quo l'œuvro du disciple se confonde avec celle du
maître. En tout cas, en admettant que toutes les scènes
principales aient été produitesparun seul et môme génie,
il no parait guère possiblo de ne pas attribuer à des
imitateurs les scènes secondaires qui les grossissent
aujourd'hui. II sufflt on effetde se représenter la série
de chants que nous venons d'indiquer, pour comprendre
combien le succès qu'elle obtint devait engager do nou-
veaux aèdes à la développer par des chantsaccessoires.
Ceux-citrouvaient place tout naturellement au milieu
des précédents, et tantôt ilsétaient liés dans la récitation
à quelques-uns d'entre eux, tantôt ils s'en séparaient.
Tous les épisodes du dix-huitième livre, par exemple,
la lutte avec Iros, la visite de Pénélope aux préten-
dants, l'insolence de Mélantho, l'outrage d'Eurymaque
à Ulysse, peuvent être considérés comme des additionsde
cegenre. Nous nous contenterons ici de signaler d'une
manière générale ces chants accessoires. On les re-
connaîtsouvent à leur caractère d'imitation; il arrive
mémo que des emprunts textuels plus ou moins consi-
dérables contribuent à les déceler. L'étude de ces em-
prunts est, pour l'Odysséecomme pour l'Iliade, une des
ressources les plus importantes dont disposelacritique,
quand elle veut s'instruire de l'origine et de l'âge re-
latif des parties du poème.

VI

Ce fut sana doute l'achèvement de l'Iliade qui dé-


termina celui de l'Odyssée. Nous avons vu comment
l'Iliade, en grossissant peu à pou par des chants in-
386 CHAPITRE VI. – FORMATION DE L'ODYSSÉE

tercalés, finit par former un ensemble qui no pouvait


plus s'élondro sans inconvénient, et comment alors,
sous l'influence sans doute de l'instinct historique qui
commençait à naitre. quelques raccords plus ou moins
habilos lui donnèrent la forme d'un poèmo achevé.
V Odyssée subit naturellement les mémos modifications.
Elle aussi tendit de plus en plus à devenir un poème.
Dans l'état où nous venons de la décrire, olle était
assez notablement inférieure à Iliade en étendue. Il
semble que le poète qui l'acheva ait été préoccupé du
désir de rendre les deux poèmes aussi semblables
que possible l'un à l'autre.
Sa création principale fut la Télémachie, c'est-à-diro
le groupe des quatre premiers livres actuels. L'Odyssée
primitive étant constituée comme nous l'avons dit, il
était impossible, à moins d'un remaniement complet,
de tirer de la légende môme du retour d'Ulysse la
matière d'un préambule quelconque. Les récits du
héros chez Alkinoos, avec les chants d'introduction,
l'embrassaient en effet tout entière. Le poète y suppléa
de la manière la plus ingénieuse. Il s'avisa de grossir
l'Odyssée par des emprunts à la légende générale du
retour des Achéens, et pour cela il mit en scène quel-
ques-uns des compagnons d'Ulysse racontant leurs
aventures. Le personnage du jeune Télémaquelui servit
fort heureusement à renouer cette addition il la série des
chants déjà existants. En racontant ses voyages chez
Nestor et Ménélas, il ajouta toute une partie préliminaire
au poème. Cette addition entraîna par une conséquence
naturelle des remaniements assez profonds dans la
seconde partie. Comme Télémaque y jouait déjà un rôle,
il fallut le ramener à Ithaque après l'en avoir éloigné;
et de là les raccords médiocrement heureux que nous
avons signalés en analysant la partie du poème qui
s'étend entre les livres XIII et XVI.
ACHÈVEMENT DU POEME 337

Si les dernières scènes du vingt-quatrième livre,


c'est-à-dire la Reconnaissance «TUlysseet de Laërte et la
Combat avec les gens d'Ithaque, no constituent pas une
des additions mentionnées tout à l'heure, c'est sans
doute aussi à ce poète qu'il faudrait les attribuer. L'O-
dyssée en effot, telle qu'elle allait sortir de ses mains,
n'était plus une série de scènes, c'était une action com-
plète, agencée dans toutes ses parties, et qui devait par
conséquent aboutir à un déooûment. Si ce dénoûment
n'existait pas encore, il ne put faire autrement que de
l'ajouter.
Grâce à ce travail d'achèvement, l'Odyssée devint le
poème que nous possédons, sauf peut-êtro quelques
interpolations postérieures sans grande importance.
Quelles que fussent les dissemblances qui subsistaient
entre ses parties, elle prit l'aspect extérieur d'une
composition qui aurait été faite d'après un plan arrêté
d'avance. L'arrangement de cet ensemble eut même, en
apparence, quelque chose de plus réfléchi que celui des
parties de l'Iliade. Cela provint de deux causes d'abord
de l'idée primitive qui avait fait d'Ulysse lui-même le
narrateur de ses propres- aventures, idée qui avait eu
l'influence la plus profonde sur la constitution de la
partie la plus ancienne du poème; en second lieu, de la
manière dont le poème avait été complété par la 7e-
lémachie. Un heureux instinct poétique et une nécessité
avaient ici collaboré, malgré l'intervalle des temps. Il
n'y avait en réalité rien de savant dans la combinaison
qui en était résultée.
CHAPITRE VII
t b
LE GÉNIE ET L'ART DANS L'ODYSSÉE

80UMAIRE.
I. Étendue et proportions du poème. Unité du sujet; marche de l'ac-
tion. 1/ Odysséemoins variée que l'lliade. II. Le récit. Caractères
nouveaux moins d'émotion et pins de curiosité. Les grandes scè-
nea la Tempête, la Mort des prétendants. Ton général du poème
rareté des comparaisons, vraisemblance et finesse du récit. L'homme
et la nature; l'habitation d'Eumée. Fantaisie. Le naturel dans le
merveilleux le Cyclope. III. Les personnages Ulysse; valeur
poétique et morale de son caractère; sa prééminence dans le poème.
IV. Personnages secondaires les alliés d'Ulysse, Télémaque,
Eumée et Philœtios; ses ennemis, les prétendants. Personnages lé-
gendaires Alkinoos, le roi hospitalier; Nestor et Ménélas. – V.
Les femmes Pénélope Arèté et Hélène; Nausicaa. VI. Les
dieux dans l'Odyssée. Ils sont plus unis et plus moraux que dans
l'Iliade. Différences de détail. Rôle d'Athèné. – VII. La langue de
l'Odyssée.

En quoi l'Odyssée, au point de vue de l'art, ressem-


ble-t-elle à l'Iliade ? En quoi s'eu distingue-t-ellc ?q
Essayons de complétor et de préciser ici ce qui ressort
déjà des précédents chapitres à cet égard ».

i. Les différences entre les deux poèmes homériques ont été assez
vivement senties déjà dans l'antiquité pour que deux critiques alexan-
drins, Xénon et Hellanicos, aient mérité le nom de ehorhontes en
ÉTENDUE ET UNITÉ DU POÈME 339
L'Odyssée, considérée dans son ensemble, est, comme
l'Iliade, un poème facile à embrasser d'un coup d'oeil,
èîicrvwisTov.Même ampleur ot môrao mesure à la fois
dans le récit: lorsqu'on le lit de suite, on arrive à la
fin sans avoir rien oublié d'essentiel. Comme l'Iliade
aussi, l'Odyssée se partage naturellement on scènes
dont l'étendue semble avoir été principalement déter.
minée par les habitudes do la récitation publique. Ces
scènes, grâce à la manière dont le poème s'est formé,
so répartissent môme plus facilement en groupes que
celles do l'Iliade, et ce groupement spontané vient en-
core en aide à la mémoire pour retenir la suite des
événements. De là résulte que l'Odyssée est un des
poèmes épiques les plus attrayants, celui peut-être où
l'on se retrouve le plus vite ot avec le moins d'effort.
C'est un de ses mérites que de coûter très peu de peine
pour être bien connu.
Que faut-il penser toutefois de la proportion des par.
ties L'analyse nous a montré combien l'étendue des
scènos particulières y est pou en rapport avec l'influence
qu'elles out sur la marche de l'action. Dans VIliade, il
est vrai, on voit aussi des épisodes secondaires déve-
loppés avec une ampleur qui nous étonne^ mais les
grandes scènes du poème, celles qui attirent le plus le
regard, sont en même temps les plus nécessaires chose
naturelle, puisque l'action a été tout d'abord dessinée
dans son entier par le poète créateur. Il n,'en est pas
de mémo dans l'Odyssée. Là, comme on vient de le
voir,
les scènes particulières semblent choisies et
dévolop-

refusantd'attribuer l'Odysséeà Homère;leur opinion fut vivement


combattue par Aristarque.Consultersur ce
rusadisserl.prior, p. 56et suiv.La questionsujet Sengebusck,Home-
ainsi poséeétait encore
débattueau temps de Sénèque(Debrevitatevitae,13).Les chorizon-
tes, peunombreuxdans l'antiquité,ontcertainementpour eux lama-
joritédes critiquesmodernng.
830 CHAPITRE VII. L'ART DAXS L'ODYSSÉE

pées bien plus d'après l'intérêt qu'elles offrent par


elles-mêmes que d'après leur rapport à l'action géné-
rale. Dès le début, les longs récits de la Télémachie en
sjnt un exemple frappant. Puis, voici le groupe central
du poème, c'est-à-dire l'arrivée et le séjour d'Ulysse
chez les Phéacions, où presque tout est épisodique,
sans en excepter le VI* livre avec le rôle do Nausicaa.
Dans la seconde partie, qui ne sent combien l'étendue
des entretiens chez Eumée est hors do proportion avec
leur importance dramatique? De même pour l'entrevuo
d'Ulysse et de Pénélope. De telle sorte qu'à une ou
deux exceptions près, les scènes les plus connues et
les plus largement développées sont aussi celles dont
l'action générale du poème pourrait le plus aisément
se passer. C'est là un fait qu'on ne saurait trop remar-
quer. Lorsqu'on loue la composition de l'Odyssée comme
plus savante que celle de l'Iliade, on se laisse tromper
par une simple apparence. En réalité, il n'y a de com-
position savante, à proprement parler, ni dans l'un ni
dans l'autre des deux poèmes mais les fondements de
l'Iliade oalètë jetés par une main plus puissante, à qui
est due l'extrême simplicité de la construction. L'Odyssée
au contraire, plus vaguement dessinée à l'origine, s'est
prêtée à des combinaisons plus complexes, mais moins
profondes et par suite elle laisse voir plus clairement
la disposition d'esprit des poètes de ce temps, pour
lesquels l'action générale était en somme peu de chose,
et qui s'attachaient à chaque scène selon l'intérêt qu'elle
leur offrait.
Donc plus de laisser aller, en ce qui concerne les pro-
portions, dans l'Odyssée que dans l'Iliade. En outre,
une liaison moins nécessaire entre les parties. L'Iliade
sort tout entière d'une situation morale et, pour ainsi
dire, d'une passion; on ne saurait trop admirer la puis-
sance et la fécondité du génie qui a tiré cette situation
ÉTENDUE ET UNITÉ DU POÈME 881
de la légende, qui l'a rendue tout d'abord si intéres.
sante. et qui a marqué avec tant do vigueur les deux
i ou trois phases principales de son développement.
Dans YOdyssée, les événements du poème ne sont pas
les conséquences d'une situation morale posée dès le
début. La destinée d'Ulysse est indépendante de sa
volonté, on grande partie du moins; il la subit, mais
il ne la fait pas; par là même, les phases do l'action sont
moins fortement liées les unes aux autres.
Toutefois l'unité de l'Odyssée ost évidente, et Aristolo
a ou raison de la mettre on lumière comme il l'a fait.
Mais elle n'apparUont pas comme celle de l'Iliade à un
seul auteur: elle est Pœuvro commune des trois poètes
principaux dont nous avons distingué dans le poème
actuel les inventions successives. Le plus ancien, l'au-
teur des Récits d'Ulysse et de son séjour chez les Phéa-
cions, en a déposé le germe dans ses chants en prêtant
à Ulysse une pensée dominante, celle de rentrer dans sa
maison; l'unité totale lui doit plus qu'à tout autre. Après
lui, l'auteur des principaux chants do la seconde partie
a développé ce germe en prenant précisément comme
sujet l'accomplissement de cette pensée d'Ulysse; c'est
grâce à lui que l'aventure du héros est devenue un tout,
puisqu'il lui a donné sa fin naturelle. Enfin le poète de
la Télémachie, loin do méconnaître ou d'oublier cette
unité, a plutôt cherché à la fortiBor, en faisant entrevoir
et désirer, dès le commencement du
poème, le retour et
la vengeance d'Olysse, qui en forment le dénoûment.
Malgré cette collaboration si intelligente, non seule-
ment les événements de l'Odyssée sont moins fortement
liés que ceux do l'Iliade, mais ils sont aussi moins con-
densés. Quel que soit le nombre des épisodes dans l'Iliade,
le tissu du poème est remarquablement serré. Tous les
événements principaux y tiennentdans un court espace
de temps. Depuis la promesse de Zeus à
Thétis, au pre-
838 CHAPITRE VII. – L'ART DANS L'ODYSSÉE

mier livre, jusqu'à la mort d'Hector, au vingt-deuxième,


il ne s'écoule que cinq jours. Dans un récit fort étendu,
l'action est pressée; cola tient à sa nature mémo une
situation violente produit ses conséquences rapidement.
En agrandissant les donnéos primitives, on a du accu.
muler les scènes secondaires entre des scènes principa-
les peu distantes les unes des autres. Aussi lo récit est-
il chargé, parfois môme avec excès. Dans YOdyssée au
contraire, les événements remplissent un pou plus d'une
trentaino de jours; c'ost une durée six fois plus longue;
et il faut remarquer quo cos événements sont fort pou
nombreux, car les aventures proprement dites d'Ulysse,
présentées sous formo do récits épisodiques, sont cen-
sées s'espacer dans une période de dix ans qui est en
dehors du poème. Si donc l'Iliade est trop remplie, l'O-
dyssée no l'est peut-être pas assez. Le développement en
est trop étendu pour le sujet, et on croit y sentir dans
certaines parties la préoccupation d'atteindre, en dépit
de la matière, aux dimensions on quelque sorte typiques
de l'lliade.
Inférieure à l'Iliade pour la structure, l'Odyssée l'est
aussi pour la variété. Cela est d'autant plus remarqua-
ble, qu'à considérer seulement le sujet on pourrait s'at-
tendre à co qu'il en fût autrement. Toute l'action do
l'Iliade so passe dans un camp; il semblo que nous no
devions avoir sous les yeux que des scènes de guerre.
L'action de YOdyssée au contraire se déroule sur plu-
sieurs théâtres très différents, tantôt sur les mors, tan-
tôt dans une îlo merveilleuse, tantôt à la campagne,
tantôt dans le palais d'Ulysse. Mais c'est là une variété
plus extérieure que profonde. Celle qui vient du poète
lui-même, de ses inventions personnelles, est moindre
dans l'Odyssée que dans l'Iliade. Toute la Télémachie
est d'uu mémo ton, qui, malgré la brièveté relaMvn de
cette partie du poème, no laisse pas que d'être mono-
ÉTENDUE ET UNITÉ DU POÈME 933
tone. Maisc'est surtout à partir du treizième ohaat jus-
qu'à la On, quo ce manque de variété se fait sentir. Nous
notrouvons pas là, commedans YIliade, ces alternatives
puissantes, eus scènes gracieuses ou touchantes, mêlées
à des scènespassionnées, ces différences de ton et de ma-
nière qui réveiilont sans cesse l'attention Rien ne ré-
vèlo mieux la différence d'âge dos deux poèmes. Quand
l'Iliade se fait, la poésie épique, toute jeune encore,
laisseà l'initiative de chaque poète une ample liberté
au contraire, au temps de l'Odyssée,los traditions sont
(lovonues plus assujettissantes l'art a ses procédés qui
lo rendent plus facile, mais aussi moins original: l'aède
a moins d'efforts à faire, et, par une
conséquence néces.
sairo. il est moins personnel.
Ajoutons que l'Odyssée, selon la remarque bien con-
nue d'Aristote et do Longin, est moins
dramatique quo
l'lliade La narration y tient souvent la place do l'ac-
tion 3. On no peut nier, ce me semble,
que le poème par
suite ne languisse on plus d'un passage; on y sont quel-
quefois ce que l'autour du Sublime appelle la vieillesse
(l'flomèro, et ce quo nous appellerons, nous, l'affaiblis-
i. La critique de la Harpe à ce sujet n'est pas aussi
injuste qu'on
l'a dit quelquefois, malgré son exagération évidente, a La marche de
l'Odyssée,dit-il, est languissante. Le poème se tralne d'aventures en
aventures, sans former un nœud qui attache l'attention, et sans ex-
citer assez d'intérêt. La situation de Pénélope et de est
la méme pandant vingt-quatre chants, etc. » (Cour* Télémaque
de littérature,
cUap. tv, section première ) Tout cela est plutôt dur dans la forme,
qu'entièrement inexact quant au fond.
t. Aristote, Poét., c. 2t 'H (iiv 'IX,à; i,««v»x4v. tï 'OMo^ia.
J,
r,0:xi;.
3. Traité du Sublime, chap. vu (traduction de
Boileau) « De là
vient, &mon avis, que, comme Homère a composé son lliade durant
qne son esprit était dans sa plus grande vigueur, tout le corps de son
oavrage est dramatique et plein d'action, au lieu que la meilleure par-
tie de l'Odyvae se passe en narrations,
qui est le génie de la vieil-
lesse tellement qu'on peut la comparer dan* w dernier
soleil quand il se couche, qui a toujours sa même osrxagc au
grandeur, mais qui
n'a plus tant d'ardeur ni de force. h
834 CHAPITRE YH. – L'ART DANSL'ODYSSÉE
semont. pou sensible encore, mais pourtant réel, de la
poésio épique, après lo grand effort qui avait produit
VHinde.

Il

Ces différences générales entre los deux poèmes, nous


les retrouvons jusque dans le récit. Non que l'art nar.
ratif do l'Odyssée soit autro quo celui do l'Iliade: la ma.
nière de composer un récit, de le conduiro h sa lin, de
le varier, en un mot l'onsemble des procédés instinctifs
ou traditionnels, noditibre pas sonsibloment d'unpoèmo
à l'autre. Ce qui est nouveau dans l'Odyssée, ce n'est
pas la forme do la narration, c'est l'esprit du narrateur.
Les grandes scènes à proprement parler, celles qui
oxaltent puissamment l'imagination et qui nous remuent
jusqu'au fond du cœur, y sont aussi rares qu'elles étaient
fréquonles dans l'Iliade. Et il ne faut pas dire quo cola
tient au sujet et à la nature môme dos choses. Le mèmo
sujet pouvait être traité d'une manière toute différente.
Il oùt été facile à un poète d'une âme ardente, comme
l'était l'auteur dos scènes primitives de Iliade, d'inven-
ter des épisodes, qui, sans modifier la marcho légen-
daire do l'action, lui auraient donné un autro aspect.
Nous imaginons sans peine une Odysséeoîi les voyages
tiendraient moins do place, où le séjour chez Euméo
serait à peine indiqué, et qui se concentrerait presque
entièrement dans le récit de la vengeance, grossi de
quelques scènes pathétiques; un poème tragique, animé
d'un soufllo guerrier, quelque chose comme les Nieùe-
UmiffMhalléntftés. Si lo poète qui a créé l'Iliade avait
aussi créé l'Odyssée, il nous bemblo qu'il l'aurait ainsi
conçue. Nous no pouvons soupçonner assurément tout
LE RÉCIT 335
ce que sa puissante imagination aurait tiré do son sujet,
mais nous sommes certains qu'il aurait su, d'une ma-
nière ou d'une autre, remplir son œuvre des passions
énorgiques do l'Iliade. Il ost clair qu'aucun des autours
do l'Odyssée n'avait cette fougue ni cet essor de pensées.
Sans doute te temps même où ils composaient les pré-
disposait à un goût di