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La biopolitique (d’)après Michel Foucault

INDIVIDUATION
ET POUVOIR POLITIQUE
Une lecture de Foucault et d’Elias

Emmanuel TAÏEB
etaieb@club-internet.fr

S’il y a une lacune que la publication de Sécurité, territoire, popula-
tion et Naissance de la biopolitique, de Foucault, fait apparaître chez ses
continuateurs se réclamant notamment du biopouvoir, c’est bien la ques-
tion de l’individu, et de la place qui lui est réservée dans la pensée du
pouvoir politique. Les modèles proposés par Agamben ou Sloterdijk
restent dominés par un holisme méthodologique qui se marque par une
inattention à l’endroit de l’individu et de la subjectivation1, ou qui ne
considère l’individu que comme un corps biologique, devenu modalité
du pouvoir et son lieu d’exercice premier.
Le point envisagé ici n’est ni celui de l’apparition d’une subjectiva-
tion politique, ni celui d’une liberté qui serait produite par le pouvoir
s voir l’article de D. Sardinha S, mais d’une individuation permise et
produite par des formes particulières de pouvoir. Dans les travaux de
Foucault, ces formes de pouvoir ressortissent du pouvoir pastoral, lequel
entretient avec la notion de « police » des affinités marquées, dans leur
gestion commune du groupe humain, et dans la volonté de le connaître
pour garantir sa survie et son amélioration ; et de la notion désormais
sursignifiante de biopouvoir, entendue non comme mode d’exercice
dominant de la souveraineté, ni comme vitalisme ontologique permet-
tant la contestation de l’ordre politique s voir l’article d’A. Skornicki S,
mais plutôt comprise comme administration politique de l’être-corps des
composantes de la population2.

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1. Que l’on considère notamment la perspective juridico-institutionnelle d’Agamben dans État d’ex-
ception. Homo sacer, II, 1, Paris, Seuil, coll. « L’ordre philosophique », 2003.
2. Sur les différentes acceptions du biopouvoir, voir Jacques Rancière, « Biopolitique ou politique ? »,
Multitudes, 1, mars 2000.

l’individua- tion en est aussi la condition. Produite par les contraintes étatiques et la configuration sociale changeante. gère de la multiplicité. dans Alain Garrigou. Pour autant. Paris. La Société des individus. son lieu d’exercice. chez Foucault et Elias. Le souci de soi. ou d’une subjectivation politique. 1997. mais dont l’apport sociologique est le produit de cette même trajectoire. Norbert Elias. le développement d’une individualité5. non pas parce que dans une perspective d’individualisme méthodologique l’individu serait toujours premier. de passer par le niveau de sa plus petite compo- sante pour assurer la survie du troupeau. hors du groupe. 38 . « Pocket Agora ». n° 22 L’existence historique du pouvoir pastoral. III. L’individuation permet aussi l’identification d’un soi contrôlé et des autres comme se contrôlant. La découverte. Labyrinthe. de l’État de police. permettent aux analyses de Foucault d’injecter dans une perspective originellement holistique la question de l’état du pouvoir dans son capillaire ultime. mais aussi ce qui résiste au pouvoir. la gestion de l’être-corps implique une attention croissante à ses états pour mieux le contrôler et le faire vivre. Gallimard. À côté du processus de civilisation se place un processus d’individuation. La politique et l’histoire. en ce qu’il accueille la punition du souverain. coll. et ce n’est qu’au prix d’un détour par l’Antiquité qu’il s’intéres- sera au « souci de soi3 ». enseignant margi- nal à la carrière chaotique. 2004 [1984]. Fayard. 5. Pour des informations biographiques mises en perspective. donc d’un auto- contrôle individuel qui renforce la conscience de soi et permet. Norbert Elias. mais parce que l’individu est à la fois ce qui est produit par le pouvoir. Dans le pouvoir pastoral. « Portrait sociologique de l’auteur ». L’individuation est un effet émergent des diffé- rents modes de gouvernement. poten- tiellement. Paris. 101. 1997. p. elle. Le pouvoir. Dans la société disciplinaire. coll. « Tel ». Juif dont la mère périra à Auschwitz. Dans le biopouvoir. tout à la fois exilé d’Allemagne. toujours tenté de faire tenir ensemble holisme et individualisme. le corps fait retour. et la préoccupation. autour d’un Elias traversant le XXe siècle (1897-1990). voir Bernard Lacroix. Paris. Bernard Lacroix (dir. mais fabrique de l’individuel. Histoire de la sexualité. l’État berger a la capa- cité. qui se marque par l’in- tériorisation de contraintes externes par les sujets. comme la présence contemporaine de formes de biopouvoir. en reliant la formation et la forme de l’État à l’économie psychique individuelle4. 4. La sociologie de Norbert Elias a. ———————————————— 3.). Foucault n’insiste pas sur les conditions d’individuation rendues possibles par ces formes de souve- raineté.

39 . 1990 . Discipline et confi- guration participent donc également d’une autogestion des individus. et à une spécialisation-technicisation des tâches qui rend les individus de plus en plus dépendants les uns des autres pour l’accomplissement des actes de la vie quotidienne et la satisfaction des besoins élémentaires. dans les sociétés à monopole de la violence physique légi- time par une unité étatique centrale7. à la vie curiale ou à la vie démocratique. voir « Punishment. chez Foucault. Social Science History. Tumultes. Robert van Krieken. 625. Que la discipline passe par des institutions identifiées. « The Organization of the Soul… ». « Norbert Elias et Michel Foucault : deux flèches au cœur de la subjectivité ». tandis que l’in- dividuation conditionnée par la configuration concourt à une maîtrise de soi en société. p. 2. ou qu’elle passe par les mutations du monopole central. p. les deux auteurs ont aussi en commun la vision d’un pouvoir omniprésent.. octobre 2000. Ce phénomène typique de la modernité. tome XXXI. vol. et d’une contrainte des désirs et des pulsions corporels qui mettent fin à la violence interpersonnelle et participent d’une « sociétalisation du moi8 ». Numa Murard. Foucault and Elias ». Power. 355. 8. Individuation et pouvoir politique L’individu en souveraineté Sous l’aspect de l’individuation. « The Organization of the Soul : Elias and Foucault on Discipline and the Self ». Lequel produit en retour les phénomènes d’individuation. chez Elias. Robert van Krieken. art. et d’obtenir un contrôle de la vie individuelle. and History. 4. La notion de discipline dégagée par Foucault trouve un équivalent fonctionnel dans la notion eliassienne d’accroissement des chaînes d’interdépendance entre les individus. Selon Pieter Spierenburg. Monopole et chaînes d’interdépendances forment ensemble une confi- guration sociale particulière qui pèse sur les individus. L’individuation disciplinaire produit une discipline du moi capable de le rendre conforme à l’idéal bureaucratique ou politique. 28. qui ne saurait se réduire à un centre ou à un individu. et à la conformation à des modèles ouvrant à la vie en commun. 15. les rapprochements entre les analyses de Foucault et d’Elias sont nombreux6. emprunte à la fois à une division poussée du travail. La discipline foucaldienne comme la confi- guration eliassienne conduisent à des changements dans le rapport à soi. à laquelle ils participent et se conforment. conformés. dans les deux hypothèses l’objectif politique est de fabriquer des corps dociles. Archives européennes de sociologie. cit. Winter 2004. via un contrôle de l’économie ———————————————— 6. 7.

11. et d’une intériorité façonnable et contrôlable pour évoluer au mieux dans ce groupe et pour atteindre l’idéal politique du moi. En étendant le système pastoral au processus d’individuation – usage que Foucault mentionne seulement. qui s’achèvent en un retrait relatif de l’État sur ses fonctions régaliennes. Labyrinthe. 2000 [1939] . Calmann-Lévy. p. au profit d’une prise en charge de nombre de ses fonctions par les individus. IV. Paris. 1994. coll. 48 sqq. p. « Tel ». parlant d’un « pouvoir individualisateur11 » –. « Pocket Agora ». Naissance de la prison. celui-ci apparaît comme une matrice qui contient et influence les modèles de pouvoir qui naîtront plus tardivement. l’individu n’est jamais absent. par le recours à la normalisation. avec les dispositifs de confession ou d’aveu9. de contrôle et de normalisation entendent contrôler sa subjectivité. 10. dans Dits et Écrits. Foucault comme Elias ont mis en évidence que la gouvernementalité était avant tout un gouvernement des conduites. « Bibliothèque des sciences humaines ». et que ce que cherche à obtenir le pouvoir. L’aveu du criminel fait l’objet de développements dans Surveiller et Punir. 40 . afin d’en garan- tir la meilleure application et de faire concorder individuation et idéal politique du moi. Paris. ———————————————— 9. matrice de l’individuation En proposant le modèle du pouvoir pastoral (STP. n° 22 psychique personnelle. 136. chez Elias10. 1996 [1939]. et les sociétés issues du processus de civilisa- tion entendent lui confier individuellement ce contrôle. chez Foucault. ou aux civilités. « “Omnes et singulatim” : vers une critique de la raison politique » (1979). avec l’inculcation des « bonnes manières » et de modèles d’idéal du moi social. « Pocket Agora ». Les sociétés disciplinaires. Norbert Elias. coll. p. Gallimard. Le pouvoir pastoral. de Foucault. Id. Paris. coll. Foucault livre en réalité plus qu’un modèle historiquement situé. Bien que pris dans des formes de souveraineté. qui donnent à l’individu le sentiment poussé d’un soi unique dans le groupe. une conduite des conduites. La Dynamique de l’Occident. Calmann-Lévy. Normalisation et autocontrôle individuel visent tous deux à obtenir une pacification interne de la société et une intériorisation des contraintes étatiques ou externes.. La Civilisation des mœurs. 1993 [1975]. coll. 126). c’est un auto- contrôle des individus. Gallimard. Paris.

Selon Foucault. Le pouvoir pastoral annonce le pouvoir de souveraineté en autorisant l’existence d’une modalité individuelle. soit en sauvant un membre gâté. le pouvoir doit prendre en compte les existences individuelles des membres composant le groupe. le pouvoir pastoral est un décalque politique des relations entre Dieu et les hommes. et la direction de conscience. alors que dans l’appropriation chrétienne du pastorat. D’où une nécessaire connaissance que le pasteur doit posséder de son troupeau. Le pasteur doit être attentif à chaque membre du groupe. où la responsabilité du pasteur est engagée. les soins. autorise l’individualisation. et irrigue les théories de la raison d’État et de la « police ». Ce modèle ne disparaît pas lors de la formation des États occi- dentaux. Pour accéder à ce savoir. en retour. la relation pasteur-brebis est d’obéissance. Judée). et le salut. Dans la conception hébraïque. dont il doit assurer la subsistance. qui permet la maîtrise de soi. pour gérer du nombre. soit en le supprimant (STP. C’est ici que le droit du souverain de réclamer. qui trouve son origine dans les sociétés antiques d’Orient (Égypte. Car. qui permet la conduite des hommes dans leur vie quotidienne. 172). et où le péché de chaque membre du troupeau est imputable à son chef. qui s’intéresse à la population vivante en tant que son bien-être permettrait de renforcer la puissance de l’État. p. Assyrie. et procéder à la mise à mort d’un de ses citoyens trouve sa source. laquelle. Un roi-berger surveille et gère un peuple-trou- peau. Le « troupeau » humain reste pensé dans une pers- pective organiciste. comme un corps qu’il faut préserver dans sa totalité. et fina- lement entretenir un rapport individualisé à la multiplicité de ses brebis. Individuation et pouvoir politique Éléments du gouvernement pastoral Forme idéal-typique de régime. le crime 41 . ordonner. elle est de dépendance et de soumission individuelle. Obéissance ou soumission deviennent des fins en soi. le christianisme a importé puis développé deux outils helléniques : l’examen de conscience.

et les dissimulant au regard. MSH-RED&S. 1880-1920. Le pouvoir pastoral autorise donc la suppression du membre criminogène gangrené. c’est-à-dire quand le monopole de la violence physique par une puissance centrale est achevé. Labyrinthe. La République à l’épreuve du crime. Paris. connu. Martine Kaluszynski. 15. tout comme le feront les sociétés de souveraineté. 1974-1975. « Le Livre de poche ». Fayard. par le souverain. 42 . 1. 107. assimilée à une peine collective. Les Anormaux. 2002. identifié. Pas dans ses formes contem- poraines d’une souplesse du droit selon la personnalité de l’accusé. Cours au Collège de France. Julie Le Quang Sang. 6. au supplice de Damiens en 1757. coll. c’est-à-dire un crime contre le corps collectif contractualiste. coll. et dans les sociétés disciplinaires. p. expliquent la répugnance à légiférer sur les formes de l’incarcération14. p. Gallimard/Seuil. Paris. nommé. c’est-à-dire des peines visibles et impliquant un condamné donné. Mais en frappant un condamné pris isolément. 1992. dans les approches proposées par Elias. Cette monopolisation se marque par l’appropriation. n° 22 puni de mort est avant tout un crime contre la souveraineté12. dans Surveiller et Punir. Le droit de punir. Et les passages que consacre Foucault. LGDJ. prenant en charge des masses de condamnés anonymes. Foucault. vol. la peine est pensée et perçue comme ce qui s’applique au seul corps individualisé d’un condamné. pour la survie du groupe. 1999. 76 . le souverain contribue à inventer l’individualisation de la peine. assimilables finalement à des théories pastorales renouvelées. Crime. 14. voire le retour des châtiments corporels . La construction du crime comme objet politique. des ———————————————— 12. parce qu’elle marque la démesure entre la puissance du souverain et le corps dominé du condamné sur qui s’exerce cette puissance. « Hautes études ». 2002. Quand au XIXe siècle triomphe la théorie de la défense sociale13 pour justifier la peine de mort. Histoire & Sociétés. marquent tout autant la fin des punitions d’Ancien Régime et la voie vers l’égalité révolutionnaire de la guillotine. SP. elle ne se rend compréhensible qu’en filant à son tour la métaphore orga- nologique et en légitimant l’élimination physique des criminels par des considérations hygiénistes et de purification du corps social. « Droit et société ». Robert Badinter. La Prison républicaine (1870-1914). coll. et les mouvements réclamant le maintien de la peine de mort15. 13. que le moment où la peine choque. Paris. Et les difficultés d’acclimatation de la prison. Dans les sociétés de souveraineté. change au moment du passage aux sociétés de souveraineté. « L’abolition de la peine de mort en France : le rendez-vous manqué de 1906- 1908 ». mais dans l’habituation à des peines qui ne s’exercent que sur un corps à la fois.

mais il vise la maîtrise de soi comme discipline sociale.1978. L’autocontrôle ne vise d’ailleurs pas en priorité la maîtrise des pulsions. Cambridge. p. via une homogénéisation du droit et sa codification. passant par la discipline indi- viduelle. Elias individualise la pratique ascétique. négativement. au pouvoir pastoral. là où Elias ———————————————— 16. p. Norbert Elias. la « police » (STP. par le biais de l’ascétisme comme contre-conduite (STP. Theory and Society. La discipline de soi. Selon Foucault. p. Id. mais ne lui confère pas sa forme. 2. et un défi externe à destina- tion de l’autorité souveraine. 43 . Cambridge University Press. 25. Foucault en trouve la source dans un pouvoir pastoral qui oblige à l’obéissance. p.. et sous cet aspect une forme de résistance individuelle. 1984. lancé à soi-même. sexuelles ou alimentaires. Foucault pose donc une conduite disciplinaire individuelle devenue modèle social. Executions and the Evolution of Repression : from a Preindustrial Metropolis to the European Experience. c’est la transformation du corps contrôlé en outil politique. et tendant à sa nationalisation. Individuation et pouvoir politique moyens de la justice. qui de sociétale et privée. et surtout donc hors de l’autorité du pasteur. La maîtrise de soi provient de la configuration sociale. C’est-à-dire comme élément déterminant dans le « jeu » social propre à une configuration. « Champs ». de ne pas perdre la face. selon Pieter Spierenburg16 qui se situe dans la perspective de Norbert Elias. mars. l’ascétisme est une obéis- sance retournée devenue maîtrise de soi (STP. dans le lexique de Goffman. 5. le pouvoir disciplinaire. tandis qu’Elias pose un modèle de société impliquant l’autocontrainte individuelle. où il s’agit de ne pas montrer ses sentiments. au XVIe siècle. 17. sans la discipline. Le pouvoir pastoral annonce. 348) qui irrigue le bon gouvernement de l’État. et reste limitée à un autocontrôle individuel. de ne pas recourir à la violence. La Société de cour. « On transformation of aggressiveness ». p. Paris. coll. ses émotions. Mais là ou Foucault généralise cette contre- conduite au sein du pouvoir pastoral comme fondement du « rêve disci- plinaire » (STP. The Spectacle of Suffering. 209-211). il ne vise pas la discipline pour la discipline. 209). L’ascétisme apparaît comme un corps à corps avec soi-même. 321). vol. à son corps. Il est un défi interne. au service de la « survie » sociale et politique de l’individu. donc de se contrôler pour contrôler sa position dans les rapports de force qui enga- gent l’individu17. Flammarion. 1995 [1969] . Monopolisation qui se marque aussi par l’insti- tutionnalisation puis la professionnalisation du bourreau. sans l’au- torité d’un autre. devient exclusivement publique.

Labyrinthe. les premiers. Paris. Bryan S. Le monastère et l’armée ont été souvent identifiés comme les lieux d’invention de ce modèle disciplinaire18. p. « Le criminel. 2003. soumis à une hiérarchie de commandement. inventé la « police » et la gestion d’une population captive. pour la gestion optimale du groupe et le rationnement de ses besoins (pastorat) et pour la gestion d’individus identiques. Dominique Memmi. Turner. Ces institutions totales nécessitent une complète égalité de leurs membres. 19. Faire vivre et laisser mourir. pour qui le pouvoir politique est toujours-déjà un pouvoir sur les corps. « L’idée de meurtre ». donc ressortissant à la fois du pouvoir pastoral et du normatif disciplinaire. avec Elias. impliquant obéissance et discipline. dans Scott Lash. c’est la perspective militaire convertie en perspective éducative19. coll. Max Weber. mais pour lesquels il doit être en parfaite condition physique. il faudrait compléter. p. 2. n° 22 en trouve la source dans des modèles déjà disciplinaires. Sam Whimster (eds). comme une forme nouvelle de répres- sion axée sur le contrôle de l’être-corps des citoyens. 1987. Allen & Unwin. un pouvoir avec les corps. La Découverte. Le paradoxe veut donc qu’une culture indi- vidualiste se développe dans les lieux mêmes de la culture groupale et de la rationalisation des corps. le citoyen. 44 . « textes à l’appui/politique et société ». n’a pas de sens chez Elias. et en possibilité de vivre en société. c’est-à-dire l’effacement de leurs particularités individuelles. Le gouvernement contemporain de la naissance et de la mort. 125. c’est la perspec- tive disciplinaire convertie en outil et condition du jeu politique. tout entière tournée vers des buts transcendants l’in- dividu. Le biopouvoir. 20. ayant intériorisé les règles (discipline). une incor- poration individuelle du biopouvoir étatico-médical par le truchement de la maîtrise de son corps pulsionnel et morbide. Rationality and Modernity. London. le patriote. Une généalogie de l’idée de discipline ». « The Rationalization of the Body : Reflections on Modernity and Discipline ». printemps 1999. Quand Bruno Karsenti écrit que la discipline appliquée au social. Le corps du biopouvoir C’est ce qu’annonce finalement le pouvoir pastoral dans sa préoccu- pation partagée avec la « police » d’un bien-être collectif : un biopouvoir tourné vers la santé du corps. Le monastère et l’armée ont donc. L’absence de partage possible entre le ———————————————— 18. et vers une « bioréflexivité20 ». pour dire que l’éducation de soi. tel que l’entend par exemple Agamben. 202. L’Inactuel.

Dominique Memmi a mis en évidence que ce biopouvoir médical était devenu un biopouvoir délégué à l’individu23. à utiliser des moyens de contraception ou de protection contre les maladies infec- ———————————————— 21. sans autre considération que le refus de la mort et de la maladie.. à maîtriser ses pulsions sexuelles. L’Harmattan. Et un usage du terme dénonce d’ailleurs une approche technocratique où le pouvoir est confié à des experts au nom d’impératifs de santé publique. et où le corps biologique est éminemment politique. et où le contrôle du vivant fabriquerait. Thomas Ribemont (dir. Retours sur le politique. n’existe pas chez Elias où le corps du politique est le corps biologique individuel. au profit d’un contrôle de soi indi- vidualisé. On passe sensiblement d’un pouvoir disciplinaire à un pouvoir où la contrainte externe est affaiblie. coll. Homo Sacer. géré des corps. p. dès l’origine. cit. où Agamben fait sourdre le para- digme biopolitique de la modernité21. 130). « L’ordre philosophique ». est un biopouvoir « bienfaisant » (STP. en ce sens que l’État se déleste du contrôle médical des corps. Le pouvoir souverain et la vie nue. « Le biopouvoir à l’épreuve des travaux sur la biomédecine : succès politique d’un néologisme ». Il reste bien sûr possible de soutenir que le biopouvoir médical est en dernière instance une forme de normalisation. soucieux du deve- nir de ses corps. p. Travailler avec Foucault. 202. d’eugénisme. dont on retrouve l’écho dans le biopouvoir médical contemporain. où chaque citoyen est appelé à connaître les maladies. les formes du biopouvoir médical l’apparentent alors à un gouvernement des conduites. 2005. 45 . op. Ce pouvoir politique. au profit d’une autocontrainte. soucieux du « faire vivre » plutôt que du « faire mourir ». Virginie Tournay.. On passe d’une « institution disciplinaire » foucaldienne à une « institution civilisatrice » eliassienne. 22. Paris. Cependant. 1997 [1995]. un être-corps humain qui ne s’appartiendrait plus22. qui est simplement accompagnée par l’État et vérifiée par le médecin. coll. dans Sylvain Meyet. 292. p..). Faire vivre et laisser mourir. 23. ou d’euthanasie. et un gouvernement de l’espèce humaine par le biais de l’administration de la vie. via les perspectives de clonage humain. Marie-Cécile Naves. « Cahiers politiques ». si l’on tient ce biopouvoir médical comme désireux avant tout du « faire vivre ». Seuil. soucieux de sa population. Paris. Individuation et pouvoir politique corps biologique et le corps politique.. pour affirmer que le pouvoir politique a. si l’on conçoit le pouvoir politique comme devant s’as- surer de la sécurité corporelle de ses citoyens. Elias rejoint ici le Foucault du pouvoir pasto- ral et de ses successeurs. à s’en protéger.

alors. et par l’autocontrôle. il est un effet de l’individuation produite par les diverses figures du pouvoir et par la place laissée toujours libre à l’individu au sein des dispo- sitifs étatiques. Dès lors. car le Foucault du souci de soi avait redécouvert l’importance conceptuelle de l’individuation. Stephen Mennell. Pour Foucault. Il cesse d’être contrainte quand il devient auto- contrainte. Newsletter of the Norbert Elias Foundation. par le contrôle de son être-corps. il dépasse les classes sociales et leurs conflits. qui permet le retrait de l’État quand l’individu montre qu’il est capable de se contrôler. Le souci de soi. 46 . et la résistance au (bio)pouvoir. l’individu est ce qui résiste au pouvoir. 1. passent alors par la garantie de l’individuation. avec pour objectif de devenir une contrainte interne seulement et de disparaître comme contrainte externe. dans une société d’in- dividus qui peuvent vivre hors de son contrôle permanent. L’État devient un simple gestionnaire des besoins vitaux. pour ne gérer que des corps vivants. « Beyond Elias ». n° 22 tieuses. une fois qu’elle a été individuellement intériorisée. pour son propre plaisir. Le biopouvoir étatique a vocation à disparaître dès qu’il aura été incorporé au niveau individuel. ouvrage tardif de Norbert Elias24. Elle n’est pensable que dans l’entérinement que le processus de civilisation s’est accompagné d’un processus d’individuation. Le pouvoir est donc toujours dans l’utopie de sa propre disparition : par le contentement des besoins. Le rapprochement entre les perspectives de Foucault et celles d’Elias a mis en exergue la prégnance de l’individuation dans les manifestations et les ambitions du pouvoir politique. C’est sur lui que repose en fin de compte la gestion de sa propre santé. Le social réinventé. le corps biologique et le corps politique s’indiffé- rencient au sein de l’être-corps individuel. plus que par la multitude. pensé comme capable d’anticipation et de rationalisation dans les usages qu’il peut faire de son corps. ———————————————— 24. La Solitude des mourants. Cette valorisation de l’auto- contrôle est une marque du progrès de l’individuation et incarne l’avè- nement d’un sujet triomphant. juin 1994. Et l’individu demeure. Le pouvoir s’abîme dans l’individu. et à la fin de sa vie traduisait. Et ce n’est pas que théorique. sans recourir à la violence. Labyrinthe. celui qui permet à la forme étatique de se maintenir. Cette information est donnée dans la chronologie ouvrant les Dits et Écrits. n’appartient pas à une époque en particulier. Figurations. et chez Elias il est son auxiliaire.