Vous êtes sur la page 1sur 3

Préface à

LA TRADITION INITIATIQUE de Patrick


NEGRIER
par Michel Barat
© Michel Barat et Editions Ivoire-Clair 2001

Depuis son apparition ou sa réapparition à la fin du XVIIe siècle ou au


début du XVIIIe la Franc-Maçonnerie a conjugué tradition et progrès,
philosophie et initiation. Les Loges dans une culture d’Occident, où
Athènes et Jérusalem se sont rencontrées, sont le lieu de la différence
harmonieuse entre tradition et modernité. Là où le vulgaire ne voit que
de l’inconciliable, de la contradiction insurmontable, l’adepte de la
Franc-Maçonnerie perçoit le différend comme l’harmonie des
contraires, comme le secret du monde et de la vie. Cet accord de ce
qui jamais ne cesse de différer est la force qui advient à l’être, la
sagesse de celui qui connaît ce qui est vraiment, la beauté engendrée
dans le monde, pensé comme cosmos, c’est-à-dire comme l’entend le
grec harmonie des contraires.

Ainsi la tradition rencontre la modernité pour la penser et la modernité


la tradition pour s’y nourrir. Le grand mérite de l’étude de Patrick
Négrier est de mettre au jour cet enjeu : montrer que la tradition ne
saurait se confondre avec le traditionalisme, que l’ésotérisme n’est en
rien un intégrisme, que le secret des choses n’est point un occultisme,
que l’imagination symbolique ou la puissance imaginale n’est en rien un
irrationalisme. Patrick Négrier pense et écrit comme un homme de
tradition qui connaît son temps comme d’autres pensent et parlent
comme hommes de modernité que la tradition éclaire.

La tradition se donne alors comme un fait spirituel et comme un fait


culturel. Elle est en un sens ce qui distingue notre humanité de notre
animalité : nous sommes humains par héritage, animaux par hérédité :
l’histoire de la tradition ou peut-être plutôt des traditions est généalogie
et non simple génétique. Cette généalogie n’exprime nullement la
nostalgie d’un passé révolu ou d’un paradis perdu. Etrangement ce qui
est perdu est bien plus ce qui n’a pas été encore donné. Il n’y a là
aucune vision décadente de l’histoire, aucun dolorisme ou deuil d’une
perte irrémédiable mais bien l’espérance d’un progrès, de la joie de
retrouvailles ou de noces nouvelles. D’une manière paradoxale il ne
serait nullement illégitime de dire que la tradition est autant devant
nous que derrière nous.

Intérieure est la démarche maçonnique comme toute démarche


initiatique et spirituelle. Cela veut dire que c’est bien en soi que peut se
rencontrer l’authentique altérité : comme je l’ai souvent dit et écrit : “je
pense donc tu es.” Mais cette rencontre de l’inoubliable altérité comme
fondement de ce que je suis n’est ni donnée dans une simple
introspection psychologique ni révélée dans la pure agitation
extérieure. Le dépouillement de toute apparence, tant de la mienne que
celle des autres, permet de s’accorder quelque lumière de l’altérité de
l’être qui fonde toute altérité et d’abord ma propre altérité à moi-même.
L’ésotérisme, à savoir la connaissance par l’intérieur, n’est nullement
un intégrisme même si le grec qui résonne dans ésotérisme et le latin
dans intégrisme indiquent tous deux ce qui est à l’intérieur. Le premier
consiste dans un temps de méditation pour s’ouvrir à l’altérité qu’il
reconnaît à l’intérieur de toute chose et d’abord à l’intérieur de soi, de
manière que la présence à soi-même se fasse don de soi alors qu’à
l’inverse l’intégrisme s’isole de toute altérité, s’enferme en lui-même de
manière à ce que son passé se fasse refus de tout autre. Le premier
est générosité spirituelle, l’autre égoïsme matériel. C’est bien de la
tradition ésotérique dont nous parle Patrick Négrier. Suivre sa pensée,
écouter ses mots, interdit définitivement de confondre ésotérisme et
intégrisme.

Le secret partagé ici ne plonge pas dans l’obscurantisme de la


rétention de savoir, il ouvre au contraire à la lumière du dévoilement. Le
seul secret qui compte ici vraiment est celui de l’être des choses ou
celui de la vérité de ce qui offre et présente le don de son être dans la
générosité de son apparence, de sa naissance, de sa venue au monde.
La chose se donne à voir pour celui qui veut voir, elle ne se réduit plus
à l’objet, que cet objet soit celui de tout désir ou de toute expérience.
Celui qui prétend à l’initiation ne cache rien, au contraire il veut dévoiler
ce qui est généreusement donné à l’intérieur même des choses. Pour
ce faire il appelle au respect des hommes et des choses pour les
laisser apparaître dans leur être. Le secret ici est un autre nom du
respect de ce qui est autre. Il ne s’agit en rien d’une philosophie
secrète mais au contraire d’une philosophie - voire d’une ontologie - du
secret et de l’intime comme dévoilement de ce qui demeure toujours
pudiquement en retrait dans le don de l’être qu’est toute venue à
l’apparaître. Ce secret est l’inoubliable de la vérité : le grec dirait
“aléthéia” pour faire signe à ce qui se refuse à sombrer dans l’oubli des
eaux du Léthé, ce fleuve qui entoure les Enfers pour faire disparaître
de toute mémoire ceux qui le franchissent. Ainsi garder le secret n’est
ici que garder mémoire.

La démarche initiatique et la démarche philosophique ont ainsi en


commun ce désir de vérité, mais ce désir ne saurait cependant trouver
satisfaction. Seul quelque tact trop fugitif avec la lumière du vrai nous
est soit possible soit autorisé. Cette insatisfaction ne se réduit
nullement en une simple maladie ou infirmité : elle est constitutive de
notre être et de l’être des choses. Les ténèbres ne sont pas qu’une nuit
éternelle et irrémédiable, elles sont comme l’acolyte, le compagnon
contraint de toute lumière. Ces ténèbres sont tout autant celles de notre
être que de l’être des choses. Elles sont les nôtres du fait de la finitude
de notre entendement mais elles appartiennent à l’être même des
choses mondes car il ne saurait y avoir d’être sans que l’être ne se
retire dans sa propre manifestation, dans son propre apparaître. C’est
pourquoi l’imagination n’est plus simplement la faculté de reproduction
ou de duplication qui de ce fait recèlerait toute la duplicité voire toute la
diabolique de la simple et souvent mensongère imitation qui ne peut
que déroger de son modèle pour l’affaiblir et le trahir. Bien au contraire,
une fois le long et pénible chemin de la raison suivi jusqu’aux confins
toujours repoussés d’une science achevée tout autant nécessaire
qu’impossible, seule la faculté de l’imaginaire ou plutôt de l’imaginal -
car le mot imaginaire recèle quelque trait péjoratif - nous autorise un
aperçu de l’être en sa vérité à l’instant même de son retrait dans le
voilement. L’imagination symbolique n’est alors en rien une folle du
logis qui déraisonne, bien au contraire elle ouvre quelque accès vers ce
quoi la raison elle-même tend.

Ainsi c’est du même pas que Patrick Négrier nous engage dans une
démarche initiatique et dans un chemin philosophique. Il parcourt la
tradition occidentale et l’histoire des idées. Il se fait philosophe parce
qu’il s’est d’abord mis en route dans la voie de l’initiation : nul discours
irrationnel, bien au contraire une volonté d’exposition claire que la
lumière de la tradition éclaire. On pourrait sans aucune difficulté
renverser la proposition et affirmer qu’il se fait symboliste parce qu’il
s’est d’abord adonné à la rigoureuse philosophie : nul discours sec,
bien au contraire un enthousiasme chaleureux que la raison ordonne.

La lecture de ses pages nous invite ainsi à la vraie tolérance, vertu


forte bien loin de tout laxisme. Cette tolérance est celle de celui qui, un
jour, a fait sien le souci philosophique et celle de celui, qui un jour
aussi, a commencé à s’ébranler sur le chemin de l’initiation. Il s’agit
bien là de la tolérance que revendique la Franc-Maçonnerie, celle de
l’esprit qui en toute doctrine sincère et véridique reconnaît l’effort de
s’ouvrir à l’inoubliable de la vérité.

Michel Barat

Agrégé de philosophie
Ancien Grand Maître de la Grande Loge de France