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Face au libéralisme, l’Église romaine est en réalité plus tiraillée qu’on ne le croit :

intransigeante sur les principes et accueillante aux hommes, elle a, par la voix de Grégoire
XVI, Léon XIII, Pie IX ou encore Pie X, fermement condamné le libéralisme, comme
participation au modernisme, ferment révolutionnaire et exaltation de l’autonomie
individuelle contre Dieu. Et pourtant, l’un d’entre eux, Pie IX, le pape du Syllabus, avait
choisi comme Premier Ministre Pellegrino Rossi, figure libérale assumée, bien que
modérée, renouant ainsi avec la généalogie des idées libérales. Celles-ci ont en effet
toujours puisé dans le terreau de la chrétienté occidentale, que viendra ensuite politiser
la chute de l’Empire romain d’Occident à partir de l’an 476. Ce sont les idées libérales qui
ont par ailleurs contribué à l’avènement d’une Europe occidentale décentralisée et
fondée, comme l’Église, sur le principe de subsidiarité : c’est l’émergence des parlements
(les diètes dans les pays d’Europe Centrale et Orientale), des états-généraux, des chartes
(à l’instar de la « Magna Carta » du Royaume-Uni en 1215 qui établit l’Habeas Corpus et
de la « Joyeuse Entrée » du Brabant) et enfin des villes libres en Italie, aux Pays-Bas, en
France et en Allemagne. C’est dans ce contexte que naît peu à peu une économie libérale,
sous l’impulsion déterminante de clercs d’Europe du Sud (des dominicains, puis des
jésuites, italiens, portugais et espagnols, tous jusnaturalistes et moralistes), désireux de
réinterpréter la pensée de Saint Thomas d’Aquin et formant ce que le XXème siècle baptisera
ex post l’École de Salamanque. C’est d’elle ensuite que les économistes libéraux de la
tradition dite autrichienne – pour qui l’économie est une science morale dont l’unique
objet d’étude est l’action humaine – revendiqueront les principes, et notamment celui
d’utilité subjective. Le courant libéral en Occident, c’est aussi la montée en puissance des
droits naturels (la vie, la liberté et la propriété), qui s’appliquent à tous, y compris au
Prince. Si catholiques et libéraux s’accordent à voir en chacun un individu rationnel, libre
et responsable, à faire du droit de propriété un principe sacré et du respect des droits
d’autrui une éthique universelle, ainsi qu’à pratiquer une charité privée en lieu et place
de la mensongère solidarité étatique, pourquoi alimenter encore aujourd’hui un
antagonisme largement artificiel entre catholicisme et libéralisme, unis dans un même
combat contre l’État et son éternelle menace totalitaire ? Le catholique et le libéral ne
jettent-ils pas le même regard méfiant sur l’obsession athéiste, particulièrement
antireligieuse, qu’on retrouve au cœur de tous les totalitarismes du siècle passé, du
nazisme au communisme, du fascisme mussolinien à ses répliques latino-américaines et
de toutes les idéocraties antilibérales contemporaines, du dirigisme socialiste au
républicanisme laïciste ? S’il est vrai que certains libéraux ont émis le désir d’adapter les
idées religieuses à la culture moderne, insistant par exemple sur le fait que le monde a
changé en deux mille ans au point que la terminologie biblique serait devenue
incompréhensible à nos contemporains, ce n’est pas le cas des autrichiens adeptes de
l’économie comme science des échanges, ce que Friedrich von Hayek nommera la
« catallactique ».