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LA RESPONSABILITÉ SOCIALE DE L'ENTREPRISE (RSE) COMME

DISCOURS AMBIGU

Yvon Pesqueux

De Boeck Supérieur | « Innovations »

2011/1 n°34 | pages 37 à 55


ISSN 1267-4982
ISBN 9782804164911
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LA RESPONSABILITÉ SOCIALE
DE L’ENTREPRISE (RSE)
COMME DISCOURS AMBIGU
Yvon PESQUEUX
CNAM
yvon.pesqueux@cnam.fr

LE CONTEXTE : L’« ÉVIDENCE ÉTHIQUE »


DE LA FIN DU 20E SIÈCLE
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L’argument philosophique
« L’évidence éthique », c’est la mise en exergue de la question du sens à la
suite du triomphe des « philosophes du soupçon » (K. Marx, F. Nietzsche et
S. Freud) qui nous expliquèrent que tout était devenu possible en matière
d’éthique et de morale et donc que tout pouvait être fondé à exister avec :
– la critique radicale que K. Marx adresse à l’entreprise comme lieu de
confrontation des prolétaires et des bourgeois, ces derniers étant, pour
des raisons politiques, dépourvus de toute moralité,
– F. Nietzsche qui fait de la morale un objet de l’impensable,
– et S. Freud qui propose une conception psychologique de l’éthique
et de la morale.
« L’évidence éthique de la fin du 20e siècle » met en évidence que la quête
du sens revient au premier plan des préoccupations des citoyens et des pen-
seurs après les « errements » éthiques issus des apports des philosophes du
soupçon qui invitaient à la critique radicale ou à la négation du sens moral des
choses. L’éthique apparaît alors comme nécessaire et problématique. L’éthique
apparaît donc comme évidente car elle fixe les éléments nécessaires à la quête
du sens et problématique aussi car elle échappe, en même temps, à l’obliga-
tion de définir des prescriptions. Elle serait ainsi propre à fixer le cadre du
champ des représentations dans le domaine des éthiques appliquées, en parti-
culier en éthique des affaires car ce serait la réflexion éthique qui permettrait
d’entrer dans le questionnement du sens de l’action de et dans l’entreprise.

n° 34 – innovations 2011/1 DOI: 10.3917/inno.034.0037 37


Yvon Pesqueux

L’argument historique
L’éthique des affaires puis la RSE émergent avec la « crise des lois » dans le
contexte de la mondialisation et de la déréglementation qui l’accompagne. Il
ne s’agit donc pas d’une réponse à une demande sociale. C’est une « pseudo-
normalisation » (qui peut, à la limite, être vue comme propagande, alibi, jus-
tification idéologique, transgression discursive) de l’ordre du micro-politique
(l’entreprise) et non dépourvue d’arrière-pensée publicitaire. C’est une auto-
normalisation, une auto-édiction, c’est-à-dire un transfert de légitimité et
une justification de la disparition des organes de législation au profit d’une
liberté d’expression des demandes des directions d’entreprises.

L’argument économique
Il s’agit aussi d’inclure des normes éthiques dans la logique du marché qui,
rappelons-le, en est dépourvu. Ce n’est donc pas une production « gratuite »
mais une conséquence de l’affaiblissement de la loi qui met les agents orga-
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nisationnels face-à-face : les dirigeants d’entreprises avec leurs salariés, les
salariés de l’entreprise avec les clients et les fournisseurs, les dirigeants de
l’entreprise avec les actionnaires, les salariés et les actionnaires de l’entre-
prise avec les communautés qui les entourent, etc.
L’éthique des affaires et la RSE apparaissent ainsi comme une instance de
régulation entre les demandes sociales qui s’expriment et comme une réponse
à une demande de valeur qui ne peut s’exprimer sur le marché. Mais c’est
aussi la référence constitutive du lobby et l’exclusion de ceux qui ne peuvent
s’exprimer. C’est donc l’expression d’un rapport de forces. C’est enfin une re-
normalisation par rapport à un univers de normes « éclatées » suivant leur
domaine (qualité, environnement, etc.).
Mais l’examen des faits peut conduire au constat qu’il s’agit plus d’une
« éthicité » en tant que système que d’une éthique. Et ceci va de pair avec le
déplacement de la place du juge dans la société du fait du passage de la réfé-
rence de la hard law (celle de l’Etat) à la soft law (celle des normes). L’affai-
blissement de la loi laisse en effet place à des références floues (comme la
notion de crime contre l’humanité, etc.). On se trouve alors face à l’émer-
gence de la responsabilité du décideur : on est responsable non par rapport à
des faits, mais parce que l’on « est » décideur. La loi tend ainsi à devenir un
mode de régulation pour des cas particuliers au lieu de guider les modalités
de la construction et de la réalisation du Bien Commun. Le juge devient
régulateur des équilibres sociaux, enjeu du lobbying, instance devant se posi-
tionner par rapport à d’autres organes de régulation (CSA, etc.), ces organes
de régulation constituant un lieu de déconcentration de la production par

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La responsabilité sociale de l’entreprise (RSE)

délégation à des sous-organes particuliers et soi-disant « indépendants ».


Rappelons que les intérêts des entreprises concernées s’y trouvent soit direc-
tement (le plus souvent) soit indirectement représentés. Le jeu du juge et de
ces organes conduit à légiférer dans l’éthique, à édicter des normes sans loi
de cadrage.
L’éthique se décline alors dans un univers d’éthiques « appliquées » 1, con-
cept posant la question des liens avec les éléments de philosophie morale
apparus aux États-Unis dans la décennie 1960 avec l’explosion des champs
d’interrogation éthique : la bioéthique (conséquence des pratiques techno-
scientifiques en médecine), l’éthique environnementale (autour de la ques-
tion des rapports entre l’homme, les animaux et la nature), l’éthique des affai-
res et l’éthique professionnelle (liée aux modes d’organisation propres aux
sociétés industrielles et à la représentation des risques liés à l’exercice de telle
ou telle profession). Une éthique appliquée propose les contours normatifs
d’un comportement acceptable en construisant une instance de jugement,
positive à l’égard de certains comportements et négative pour d’autres. Elle
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contribue ainsi à fonder une sorte d’idéologie des mécanismes de création de
valeurs.
Ces éthiques appliquées sont devenues le support d’enseignements dans
les cursus universitaires. Ce développement des éthiques appliquées s’est ins-
crit dans un épuisement du travail philosophique sur les perspectives méta-
éthiques (en particulier aux États-Unis avec l’analyse logique et linguistique
des énoncés moraux) et par la focalisation sur les éthiques substantielles liées
aux bouleversements des modes de vie. Dans cette perspective, l’attention
porte sur le contexte, l’analyse des fondements et des conséquences de la prise
de décision. Elles visent à apporter des réponses à des problèmes pratiques et
concrets souvent liés à des pratiques professionnelles et sociales codifiées au
regard d’un référentiel de type normatif. Les éthiques appliquées relèvent
donc des disciplines d’action en contexte comme fondement de la réponse à
la question de savoir ce qu’il est bon de faire dans un contexte aux modalités
pluralistes de concrétisation. Elles offrent le lieu d’un dialogue pluridiscipli-
naire permettant d’échapper à l’univocité de la perspective du champ quand
on se réfère à des principes (perspective axiologique) en validant l’existence
de différentes facettes au problème. La perspective y est souvent de type con-
séquentialiste. Elles offrent également la possibilité d’un renouveau de la
réflexion éthique elle-même en offrant des possibilités de réinterprétation à
partir « d’objets » nouveaux.

1. M.-H. Parizeau, 1996, Éthique appliquée, Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale, Paris,
PUF, 534-540.

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Yvon Pesqueux

Avec les éthiques appliquées, il est possible de noter, à l’origine de leur


développement, l’importance accordée à l’expert pour une situation qui vient
aujourd’hui confronter la production d’une norme (processus) comme base
d’évaluation d’une situation. Il s’agit alors d’inventer des dispositifs procédu-
raux qui permettent à des partenaires de se référer à un référentiel commun.

LE « MOMENT LIBERAL » 2 OU LE PASSAGE


D’UNE REPRESENTATION DE LA VIE
EN SOCIETE FONDEE SUR LE « VIVRE AVEC »
ET SES IMPLICATIONS SUR LES FONDEMENTS
ETHIQUES
Le « moment libéral » pose le problème du passage du « vivre dans » le cadre
d’un État souverain (perspective classique à la philosophie des Lumières qui
cherche à articuler démocratie et liberté au travers de la référence à la loi
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universelle et à la souveraineté du peuple) au « vivre avec » les autres (pers-
pective du « moment libéral » qui reprend les idées libérales de soustraire
l’individu à toute soumission, d’articuler l’universalité de la loi avec le
« particulier » des intérêts et de conférer un tiers pouvoir au Juge ce qui crée
une tension entre les droits et la loi). L’opinion issue du « social » y trouve
alors sa place à côté de principes « naturels » (car ils ne se discutent pas) et
de la loi issue du pouvoir politique. C’est la référence à l’opinion qui fait
entrer en scène à la fois la société civile et le jugement social, éléments que
l’on retrouve au cœur de la notion de gouvernance. La RSE repose en effet
sur la référence à l’expression d’un jugement social qui embrasse à la fois la
forme de l’exercice du gouvernement et le fond, c’est-à-dire le résultat des
actes de gouvernement. De plus, la RSE privilégie le jugement sur la forme
(objet des preuves empiriques « périmétrées ») par rapport au jugement sur
le fond car le résultat ses actes se matérialisent plus difficilement.
Tentons de comparer les éléments du « vivre dans » et du « vivre avec » :
« Vivre dans » « Vivre avec »
Philosophie des Lumières Philosophie libérale
J.J. Rousseau & E. Kant Hobbes, Locke
La démocratie représentative La démocratie participative
et la liberté et l’expression des intérêts
des communautés
La loi, sa genèse, sa validation, La norme et l’expression

2. Y. Pesqueux, 2007, Gouvernance et privatisation, Paris, PUF.

40 innovations 2011/1 – n° 34
La responsabilité sociale de l’entreprise (RSE)

son application des intérêts


La loi est universelle, territoriale, Auto-édiction, auto-
et sanctionnée régulation (exemple : quel
montant de taxes verser à
L’État ?)
La justice comme institution La justice comme
production (jurisprudence)
Le sage (figure du Sénat romain) L’expert
Le juge
Politique, Morale Ethique, Politique
Citoyenneté, pluralisme Communauté, diversité

Le « moment libéral » est en effet corrélatif d’une modification de la


question du politique. Au thème du « vivre dans » posé par la philosophie
des Lumières dans la lignée de la pensée Grecque, en particulier avec Aris-
tote, se substitue le thème du « vivre avec » (les autres) qui se trouve au
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cœur de la pensée libérale. On peut illustrer cette distinction en se référant
aux utopies qui lui sont associées comme avec la figure de Robinson Crusoë
quand il s’agit pour lui de « vivre avec » Vendredi (au service de « ses » inté-
rêts) et non pas de le comprendre, comme dans une sorte de retour à une
conception autarcique de la Cité, mais d’une Cité autarcique qui « regrette »
l’échange dans un interculturalisme tolérantiste. La dimension éthique est
ici fondamentalement liée à une dimension politique.
Le « vivre dans » s’articule autour du concept de loi vu tout autant dans
le contexte de sa genèse (qui émet les lois ?), celui de sa légitimation (le vote
démocratique) que celui de son application (l’État et son appareil). Le
« vivre avec » prend l’individu et l’expression de sa liberté comme point de
départ. Au concept de loi correspond celui de norme, c’est-à-dire une auto-
édiction de règles par un groupe social indépendamment de sa représentati-
vité politique mais sur la base du critère d’efficacité, les normes allant dans
le sens de l’expression de la liberté des individus au regard de leurs intérêts
dans le cadre général d’un Etat-gendarme qui vient fixer les règles du jeu de
l’expression de ces intérêts. La question du politique laisse place à la question
éthique. Dans sa version contemporaine, à la figure du sage matérialisée par
le Sénat romain vient se substituer la figure de l’expert. À la question du
« juste » vient également se substituer celle du « vivre bien » lu sous son
aspect matériel à partir de la primauté accordée à l’activité économique. La
gouvernance marque alors la tension qui opère entre la « main invisible » du
marché et la communauté reconnue au nom du critère d’efficacité comme
l’échelon légitime.

n° 34 – innovations 2011/1 41
Yvon Pesqueux

Le « moment libéral » se caractérise aussi par des recouvrements entre :


– Un libéralisme politique « traditionnel » qui met en avant le prin-
cipe de liberté, c’est-à-dire l’articulation entre l’universalité de la loi
et l’expression des intérêts particuliers.
– Un libéralisme économique, celui formalisé par A. Smith à partir
d’une philosophie politique et morale construite sur la base des senti-
ments moraux, qui met en avant la liberté d’expression des intérêts et
qui trouve sa concrétisation actuelle dans la notion de « mondialisa-
tion » mais qui tient plus du « laisser-fairisme » que du libéralisme.
– Un utilitarisme formulé au 19e par J. Mill sous sa version actuelle,
qui ne confère de valeur qu’à ce qui est utile et légitime la distinction
« théorie » (accessoirement utile) et « pratique » (fondamentalement
utile).
– Un positivisme qui accorde un contenu de valeur au déterminisme
technique, et qui, du fait du soupçon de la science et de la technique
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(cf. la bombe atomique), a conduit à substituer sémantiquement le
terme de technologie à celui de technique à partir de la référence à
l’entreprise.
– Un pragmatisme qui est une doctrine qui prend pour critère de
vérité le fait de réussir pratiquement mais envisagé ici sous l’angle de
la réussite matérielle.
– La légitimité accordée au capitalisme qui est une pratique économi-
que ancienne, née au 14e et 15e siècle dans sa version moderne comme
ordre politique et s’appliquant aujourd’hui au monde entier, donc dans
la perspective d’une idéologie mondialiste.
Le « moment libéral » se caractérise à la fois comme une idéologie mais
aussi comme une forme de gouvernance qui fait avec une « réalité » sociale qui
possède ses propres caractéristiques. C’est ainsi que le considère M. Foucault 3
qui met en avant la tension propre à l’intervention de l’État (« négative »
pour « empêcher de… », « positive » pour « faire ») comme point focal des
analyses libérales. Cette « tension » quant à la conception de l’État est
représentative d’autres tensions, de nature plus économique. Il s’agit d’abord
de la tension « désintermédiation – réintermédiation » des modalités tech-
niques de réalisation des transactions, matérielles ou financières, du fait de
l’usage des « technologies de l’information et de la communication ». Il
s’agit ensuite de la tension « cloisonnement & décloisonnement » qui se
matérialise par l’effacement des frontières « institutions – organisations »
comme des institutions entre elles (alliances, réseaux, etc.). Il s’agit enfin de

3. M. Foucault, 1988, Dits et Écrits, NRF, Paris, Gallimard, Tome IV.

42 innovations 2011/1 – n° 34
La responsabilité sociale de l’entreprise (RSE)

la tension « déréglementation – re-régulation » qui se caractérise par la subs-


titution de la norme (« auto-décrétée » en quelque sorte) à la loi. Ce
« moment libéral » s’inscrit à la fois en continuité et en décalage avec la tra-
dition libérale anglaise et américaine.
Cette tradition libérale peut en effet être considérée comme ayant été
« mise à mal » par les contestations suivantes :
– Celles qui sont issues du libéralisme libertaire et du libéralisme com-
munautarien, deux perspectives du libéralisme contemporain qui recon-
naît la légitimité des droits des individus et des communautés et donc
l’existence de « biens communs différenciés » distincts d’un « Bien Com-
mun » général.
– Celles qui sont issues du néo-conservatisme qui visent les excès de
démocratie liée à la « surcharge » relevant de la multiplicité des droits
nouveaux associés à l’expression libérale des communautés.
– Celles qui sont issues du néo-libéralisme et qui prônent la substitution
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des catégories du marché à celle d’un État de redistribution ; comme le
souligne T. Berns 4 : « le terme de néo-libéralisme se développe bien plutôt
dans une perspective constructiviste : la rationalité marchande et sa traduc-
tion dans les comportements ne relèvent plus d’un donné naturel mais récla-
ment d’être construites de façon incessante et expansive pour façonner tout
comportement et même tout sens moral, lesquels deviennent comme tels des
objets de délibération et de choix rationnels en fonction de leur coût, bénéfice
et conséquence ».
Mais, dans les trois cas, le point focal de la critique est le même : c’est le
problème de la démocratie représentative au regard du jeu de rapports
sociaux dominants considérés comme « trop » contestables.
– Celles du républicanisme civique sur la base de trois aspects : l’exis-
tence d’un « Bien Commun », la vertu civique qui est fondée par
référence à la société civile et la réduction de la corruption. Le répu-
blicanisme civique conduit à mettre en avant des catégories déonto-
logiques pour critiquer les perspectives individualistes et utilitaristes
mais sans le « contrat social ». La contestation vise ainsi l’organisa-
tion vue comme l’agglomération d’individus se réunissant pour leur
bénéfice commun dans le cadre d’une société. Les catégories néo-libé-
rales se trouvent finalement être contestées plus radicalement au nom
du républicanisme civique qui propose de reconnaître la priorité à un

4. T. Berns, 2009, Gouverner sans gouverner – une archéologie politique de la statistique, Travaux pra-
tiques, Paris, PUF, 5-6.

n° 34 – innovations 2011/1 43
Yvon Pesqueux

« Bien Commun » au regard du caractère atomiste de la conception


libérale de l’individu. Il y a ainsi place aux mérites (cf. A. MacIntyre 5)
et à l’idée « d’engagement constitutif » 6.
C’est le mix de tous ces éléments qui se trouvent être constitutifs du
« moment libéral » dans le projet de « paix perpétuelle » que l’on retrouve
chez Kant qui trace les contours d’une société d’enchaînement des passions et
des intérêts personnels où l’être ensemble se construit par l’adaptation des
modes de défense de ses intérêts à un mouvement d’ensemble. De façon géné-
rale, il est donc possible d’affirmer que l’éthique des affaires et la RSE apparais-
sent corrélativement au « moment libéral » dans des circonstances historiques
bien précises dont les traits dominants peuvent être résumés ainsi :
– un contexte géopolitique déstabilisé du fait de la fin de la compéti-
tion politique « Est – Ouest »,
– la mondialisation des échanges,
– la modification du champ de la modernité (questionnement sur le sens
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du « progrès technique », sur l’impact structurant de la technologie),
– la montée en puissance de la légitimité politique accordée à la liberté
individuelle, les arguments écologistes et l’influence des perspectives
du développement durable.

LA NOTION DE RSE
La notion de RSE recouvre deux grands aspects :
– La prise en compte des demandes de ce qu’il est convenu d’appeler
les « parties prenantes », la réponse à une demande sociale venant
alors confondre responsabilité sociale et réceptivité sociale.
– L’intégration des pratiques liées à cette notion aux logiques de ges-
tion.
C’est en cela que la notion est porteuse de l’ambiguïté de savoir si l’entre-
prise est « en marché » ou « en société » ? 7 Peut-on pour autant parler
d’imprécision féconde ? La RSE est posée comme étant à même de répondre
à des attentes compte tenu de tendances propres aux sociétés du « moment
libéral », tendance qui la rendraient incontournable, d’une représentation
managérialo-centrée de l’entreprise au regard de « parties prenantes » dans

5. A. MacIntyre, 1997, Après la vertu, Léviathan, Paris, PUF.


6. M. Sandel, 1982, Liberalism and the Limits of Justice, Cambridge University Press.
7. A.-C. Martinet, 1984, Management stratégique, organisation et politique, Paris, Mc Graw Hill.

44 innovations 2011/1 – n° 34
La responsabilité sociale de l’entreprise (RSE)

le contexte d’un capitalisme à la fois utopique et prédateur de la société et de


l’environnement, venant, au travers de cette notion, marquer les limites de
sa prédation. Dans la mesure où il est possible d’en mesurer concrètement
l’inexistence, la notion contribue à la construction d’une idéologie collabo-
rationniste de la soumission. La RSE construit ainsi une ingénierie logée dans
une technologie du pouvoir, bien précise, celle du « moment « libéral ». On
pourrait même parler de surexposition de la notion.
La corrélation entre une crise alimentaire, une crise énergétique, une
crise climatique, une crise sanitaire et une crise financière est aujourd’hui la
marque d’un « pli » du capitalisme, comme ce système politique tend à le
faire de manière cyclique depuis son émergence comme système politique
général à la fin du 15e siècle. Si la RSE a marqué les discours de l’entreprise
multinationale dans la décennie 2000-2010, ces crises marquent les limites
des actes redevables de la RSE et contribuent à son « discours ambigu ». Le
monde a faim (1/5 de sa population est en état de disette), il fait face à une
crise énergétique du même type que celle de la fin du 18e siècle avec l’épui-
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sement des réserves pétrolières, il chauffe du fait de la prédation environne-
mentale de l’activité des entreprises et du délire consumériste des sociétés du
« moment libéral », il est face à des pandémies et des menaces de pandémies
liées aux circulations accrues de biens et de personnes et à la réduction de la
biodiversité liée au développement incontrôlé de l’agribusiness et ses fonda-
mentaux financiers se sont effondrés. Les politiques de RSE ont été fondées
sur la référence au « terrain », qu’il s’agisse des actes des entreprises multina-
tionales comme de ceux des ONG. Cet effondrement de leurs perspectives
conduit à devoir radicalement questionner ce « terrain ». Mais sur quels ter-
rains étaient donc ces agents pour ne pas avoir vu qu’un cinquième de la
population du globe avait faim, qu’il chauffait, que ses ressources énergéti-
ques s’épuisaient, que les menaces d’une crise sanitaire s’accumulaient et que
ses logiques financières étaient devenues « folles ». Les actes mis en avant par
les politiques de RSE semblent corrélativement bien dérisoires aujourd’hui,
voire coupables d’ignorance et de morgue face aux moyens mis par les Etats
pour faire face à ces crises.
Quelques exemples :
– Les crises sanitaires (vache folle, H5N1, H1N1, etc.) se succèdent
sans la moindre mise en question de l’agribusiness. C’est le citoyen qui
paie à chaque fois. Pour H1N1, c’est directement au bénéfice des mem-
bres du cartel de la pharmacie. Espérons que la prochaine des muta-
tions virales qui opèrent dans les élevages industriels sera tout aussi
« gérable ».

n° 34 – innovations 2011/1 45
Yvon Pesqueux

– Les crises écologiques liées à la prédation sur les matières premières.


Au lieu de citer la marée noire déclenchée par la rupture de la plate-
forme BP dans le Golfe de Louisiane, mentionnons la transformation
du delta du Niger en un cloaque assorti de la non récupération du gaz
brulé dans des torchères alors même que cette région est en manque
important d’énergie…
Comme il en va souvent des notions de ce type, la RSE ne peut être con-
sidérée comme une idée nouvelle. Elle pourrait être rattachée à la longue
histoire de l’assistance charitable des sociétés occidentales depuis le Moyen
Âge, ce qui expliquerait les innombrables efforts qui seront déployés pour en
rendre compte en dehors des traditionnelles catégories des ressources humai-
nes. Une des dimensions de l’ambiguïté vient de l’accent mis sur la charité
au lieu de la solidarité. Il pourrait s’agir aussi d’une « réactualité » du pater-
nalisme moralisateur (le patronage de l’époque étant considéré comme une
alternative socio-économique à la charité) du début du 20e siècle exprimé
aujourd’hui par les patrons des entreprises multinationales. Il est intéressant
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de rappeler le vieux débat qui la concernait et qui avait été constitutif de la
différence entre « libéraux » et « conservateurs sociaux » au 19e siècle. Pour
les « conservateurs sociaux », c’est F. Le Play 8 qui sert de référence avec la
notion de patronage qu’il définit comme « l’ensemble des idées, des mœurs et
des institutions qui tiennent plusieurs familles groupées, à leur satisfaction com-
plète, sous l’autorité d’un chef nommé patron ». R. de la Tour du Pin est un des
représentants archétypiques du conservatisme social quand il défend son
opposition farouche à la société anonyme du fait de la gouvernance libérale
qu’elle induit. « Le régime corporatif est difficile à établir sur le terrain industriel.
Pourquoi ? Parce que les sociétés anonymes ont envahi le régime industriel et rem-
placé les patrons qui avaient personnellement l’initiative, la charge et les responsa-
bilités des entreprises. Or la société anonyme a les plus graves inconvénients,
d’abord pour les industriels qu’elle fait disparaître. (…) La société anonyme est
incapable de remplir toutes les obligations que doit remplir le patronage complet. Et
l’ouvrier pourra-t-il garder sa liberté et revendiquer ses droits légitimes vis-à-vis
d’une force occulte comme celle de la société anonyme ? Difficile sinon impossible.
La société également doit éprouver les inconvénients de la disparition des patrons.
En effet, le capital, propriétaire des instruments de travail, prélève la part la plus
grande du produit (…) Enfin, l’industrie est immobilisée, le système anonyme
ayant intérêt à percevoir un revenu considérable du travail sans y coopérer » 9.

8. F. Le Play, 1989, La méthode sociale, réédition Paris, Méridiens Klincsieck, 467-468.


9. R. de la Tour du Pin, De l’organisation des classes agricoles, L’Association catholique, 15/4/1888.

46 innovations 2011/1 – n° 34
La responsabilité sociale de l’entreprise (RSE)

Il est en effet difficile de positionner cette notion sans références à quel-


ques considérations telles que la politique menée par H. Ford aux États-Unis
avec sa politique de 5 dollars par jour, le paternalisme des grands industriels
en Europe et l’emploi à vie au Japon qui constituaient en quelque sorte déjà
des dispositifs de RSE. Sur le plan conceptuel, et ceci de façon très critique,
J. Allouche, I. Huault et G. Schmidt 10 parlent d’« illusion morale » et de
« confusion des concepts et des pratiques ». La structuration conceptuelle
est en effet redevable de courants disparates : le courant éthico-religieux de
type américain, le courant écologique, le communautarisme et le néo-libéra-
lisme économique. L’inspiration économique et politique se situe entre le
modèle minimaliste de l’orthodoxie libérale version « École de Chicago », le
modèle intermédiaire de l’élargissement positif (E. R. Freeman) et le modèle
maximaliste du volontarisme social. Il en découle des appréciations très dif-
férenciées sur le lien entre les pratiques de RSE et la performance, notion
tout aussi floue, dont le périmètre dépend de ce que l’on y ajoute au-delà de
la composante financière.
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La RSE pose le problème de la disjonction ou non du rentable (où l’on
« volerait » nécessairement quelqu’un pour faire une marge) et du fait de
« faire le bien ». C’est une réponse « pragmatique » (cf. les best practices) et
« proactive » aux pressions liées aux perspectives environnementales, politi-
ques et sociales adressées à l’entreprise. C’est aussi accompagner un change-
ment de l’intérieur par intégration de ces perspectives et des pratiques qui y
sont associées. Il y a donc à la fois recouvrements et différences avec le mana-
gement par les valeurs car on édicte, on implante, on gère, on modifie aussi
des valeurs, mais ces valeurs sont cette fois co-construites par les directions
d’entreprise et les autres agents de et autour de l’entreprise. La RSE va donc
d’abord se structurer autour de l’injonction négative d’évitement et de répa-
ration des dommages sociaux et environnementaux.
Avec la notion de RSE, on se trouve confronté à un « flou conceptuel »
construit sur l’idée de l’élargissement de la raison d’être de l’entreprise.
Comme le signale C. Noël 11, se référer à la notion de RSE suppose l’identi-
fication de l’entreprise et de la société comme agents distincts l’un de l’autre
et la spécification des liens de causalité qui s’établissent entre elles. Il y aurait
donc, avec cette notion, une tentative opportuniste de soulever de la sympa-
thie de l’opinion publique par la mise en exergue de l’intégration, par les

10. J. Allouche, I. Huault, G. Schmidt, 2005, La responsabilité sociale de l’entreprise (RSE) :


discours lénifiant et intériorisation libérale, une nouvelle pression institutionnelle, in La respon-
sabilité sociale de l’entreprise, F. Le Roy, M. Marchesnay (eds), Paris, Éditions EMS, 177-188.
11. C. Noël, 2004, La notion de responsabilité sociale de l’entreprise : nouveau paradigme du
management ou mirage conceptuel, Gestion 2000, 3, septembre - octobre, 15-33.

n° 34 – innovations 2011/1 47
Yvon Pesqueux

entreprises, des préoccupations sociales liées à leurs activités dans leurs rela-
tions avec ce qu’il est convenu d’appeler les « parties prenantes », d’où les
renvois souvent confus à la notion de développement durable. La notion de
RSE repose sur le postulat que l’entreprise peut être considérée comme ayant
des intentions « propres ».
La RSE a été à l’origine d’une inflation informationnelle, marquant ainsi
le passage entre une « publicité – communication » (avec l’éthique des affai-
res de la décennie 90) et l’expression d’un engagement à partir d’une décla-
ration d’intention (un code de conduite par exemple), vers une perspective
informationnelle qui sert de base au « dialogue » avec les parties prenantes.
Le terme de « dialogue » est ainsi mis en guillemets car il constitue à la fois
un objectif de ces politiques informationnelles mais aussi une forme d’impos-
sibilité car il y a en fait plus co-construction des informations de restitution
aux parties prenantes qu’un véritable dialogue. C’est ce qui vient soulever la
question des difficiles interférences entre la RSE et la démocratie. On pour-
rait même, à ce titre, parler de « libéral – bureaucratie ».
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La RSE conduit à l’idée d’une certification « collective » d’entreprise à
partir de la même idée que celle de la « roue de Deming » : « je dis mes
engagements » ce qui suscite « la mise en œuvre d’outils de mesure » servant
de base à une « évaluation » venant constituer un reporting. C’est ce qui va
conduire à la constitution des grands enjeux de la RSE. Qu’a-t-on envie de
dire et comment le rendre crédible au travers du reporting ?
La RSE va donc se référer à des normes « éthiques » et des labels dont le
foisonnement peut être le signe d’un « trop plein » voire d’une véritable
boulimie car elle se caractérise par une accélération de leur production et de
leur péremption. Ces normes et labels vont de la « marque » des grands cabi-
nets (comme pour l’audit comptable) à un véritable marché des normes
(comme pour l’hygiène alimentaire) et conduit à la multiplication de straté-
gies de « différenciation » entre normes et labels, normes entre elles, labels
entre eux.
La norme pose la question de l’appropriation, de l’intégration et de l’assimi-
lation des normes et conduit à des problématiques différentes suivant qu’elles
sont imposées de l’extérieur (normes exogènes, souvent de type « macro »
social) ou de l’intérieur (normes endogènes de type « micro » social) d’où sa
dimension considérée comme « stratégique » qu’il s’agisse de stratégies de con-
formité, d’évitement ou de manipulation.
Leur adoption par telle ou telle organisation va alors relever d’une straté-
gie offensive (la norme étant alors une forme d’innovation, faisant barrière à
l’entrée et justifiant des investissements importants) ou d’une stratégie
défensive (comme masque, affichage, façade, couverture juridique, etc.). La

48 innovations 2011/1 – n° 34
La responsabilité sociale de l’entreprise (RSE)

norme peut également être utilisée comme un instrument d’ingérence chez


le fournisseur dans la mesure où le contrat de fourniture donne lieu à l’impo-
sition, par chaque donneur d’ordre, de normes et d’audits, et de l’organisation
d’une surveillance technologique, organisationnelle, économique et sociale
conduisant à rationaliser le prélèvement de valeur ajoutée et/ou l’externali-
sation des risques. La norme conduit alors à généraliser le contractualisme à
tous les niveaux. Elle va reposer aussi sur la définition et la gestion de proces-
sus propres à mettre en œuvre les politiques de RSE définies par les directions
d’entreprise, qu’il s’agisse d’un « méta-processus » concernant les valeurs et
orientations d’une politique de RSE, l’idée de mise en œuvre d’un dispositif
de mesure de la valeur ajoutée des processus de la RSE, l’idée également d’en
faire un processus stratégique.
La notion pose le problème des fondamentaux de sa représentation. V.
Paone 12 mentionne ainsi l’existence d’un axe moral (pour ne pas dire mora-
liste), d’un axe de préservation et de pérennité (des capitaux de toutes sor-
tes), d’un axe de demande d’approbation (le licence to operate) et d’un axe de
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réputation (dimension symbolique). Elle en souligne les dimensions symbo-
liques, économiques et politiques avec finalement au moins deux responsa-
bilités sociales de l’entreprise : une managérialiste et une académique tant la
notion a connu un succès foudroyant dans les Business Schools (mais là seule-
ment). L’étude de la RSE pose donc des problèmes ontologiques (qu’est-elle
réellement par rapport au reste de l’activité de l’entreprise, peut-elle en être
séparée comme cela ?), des problèmes sémantiques et pragmatiques (avec la
multiplicité des références) des problèmes d’ordre généalogique et théorique
et des problèmes épistémologiques, conséquences des précédents (la cons-
truction d’une connaissance sur la RSE à partir de sphères de références si
différentes est-elle possible ?). Elle est en cela susceptible de construire une
doctrine de l’entreprise qui, comme toute doctrine voit son contenu se réfé-
rer à la fois à des constantes mais aussi à des variations dans le temps.
Remarquons d’abord qu’il serait possible d’avancer l’hypothèse qu’à
l’actuel extraordinaire développement des cursus d’enseignement de mana-
gement (une bulle spéculative ?), correspond aujourd’hui un extraordinaire
développement notionnel. Peut-être serait-ce à une de ses concrétisations à
laquelle nous assisterions avec l’usage généralisé de la notion de RSE. Ne
pourrait-on parler de véritable vulgate applicable à qualifier l’activité écono-
mique de l’entreprise sur la base de la production discursive d’une bourgeoise
qui « s’excite » ainsi sur le thème, vulgate assortie d’un renouveau de la pers-

12. V. Paone, 2009, La responsabilité sociale de l’entreprise à l’épreuve des faits – Contribution à
l’étude d’un système de contagion – de l’épiphénomène à la contagion, Thèse de doctorat en sciences
de gestion, CNAM, Paris.

n° 34 – innovations 2011/1 49
Yvon Pesqueux

pective systémique la plus floue ? Et pour cacher quoi ? Le fait qu’elle avance
masquée et qu’au nom de l’abandon de l’exploitation de l’épuisable ressource
naturelle, elle puisse d’autant mieux s’en prendre à l’inépuisable ressource
humaine ?
La RSE construit les ambiguïtés nécessaires au développement d’un
« sens » :
– Elle offre le support d’une réinterprétation de la dialectique mana-
gériale que souligna H. A. Simon13 quand il montra toute la difficulté
managériale du passage des valeurs entre des principes relevant d’une
perspective universaliste à des faits relevant de la perspective consé-
quentialiste. On retrouve ici l’importance des raisonnements en
dilemmes qui marquent la Business Ethics.
– Elle fonde des discours partiels et partiaux, marquant ainsi le triom-
phe d’une activité communicationnelle sans permettre de dire pour
autant qu’il ne s’agisse que de discours sans éléments de concrétisa-
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tion. La Danone Way consiste à « réellement » prendre en compte les
catégories des droits de l’homme dans les logiques managériales, mais
les emballages de yaourts remplissent nos poubelles et nos désirs les
plus primaires sont flattés par une communication commerciale basée
sur la stimulation de la gourmandise.
– Elle conduit à l’accaparement du champ politique par les entreprises
dont la légitimité dans ce domaine reste à prouver, ce qui suscite en
retour, le développement du politique…
Les pratiques des entreprises en matière de responsabilité sociale reposent
sur des actes à destination des « parties prenantes » externes. L’observation
des pratiques montre des réalisations particulièrement disparates.

LA RSE COMME DISCOURS AMBIGU


Les critiques adressables à la RSE donc nombreuses :
– Qui sont les « parties prenantes » (les plus puissantes ? les plus légi-
times ? celles qui posent problème ?…).
– Quel est le modèle qui intégrerait l’ensemble des performances avec
une moyenne lisible (problème de la triple bottom line ?) et donc com-
ment s’assurer que la représentation de la performance n’est pas seule-
ment une mise en scène ?

13. H. A. Simon, 1993, Administration et Processus de décision, Paris, Economica.

50 innovations 2011/1 – n° 34
La responsabilité sociale de l’entreprise (RSE)

– Comment crédibiliser les démarches d’audit ? Les références à la


figure de l’expert, à ses méthodes, à son indépendance sont-elles suffi-
santes ?
– La responsabilité sociale de l’entreprise privilégie les initiatives
volontaires (in fine auto-décrétées), l’« absence » de sanction est con-
frontée au risque de faire « décoller » les discours des réalisations dans
des logiques où une communication très professionnelle prendrait le
pas sur la négociation (y compris avec des « parties prenantes »).
– La communication effectuée est unilatérale, univoque et présente la
caractéristique de ne pas supporter la critique externe (qui appellerait
de ses vœux une entreprise sale, inéquitable, etc.). On est donc aux
antipodes de toute humilité et de toute « heuristique de la peur ».
– Pour ce qui concerne la diversité, ne peut-on parler d’une contri-
bution à la légitimation d’un communautarisme construit sur la base
de primordialismes ethniques (âge, genre, race) et culturels (religion,
mœurs) ?
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De nombreuses politiques de RSE se caractérisent par un abus d’affirma-
tions. C’est en particulier le cas de celles qui prennent le pas sur des politi-
ques publiques comme, par exemple, dans le domaine sanitaire, opérations
qui sont à la fois le signe de leur institutionnalisation mais qui ont aussi pour
effet de rendre encore plus difficiles les modalités de constitution de l’État
(en particulier dans les pays en développement), dans la mesure où les entre-
prises concernées tendent à faire « à la place » de ce dernier. Les conséquen-
ces finales vont alors à l’inverse du volet « développement » inhérent à la
notion de développement durable alors même que ces entreprises s’y réfè-
rent. À ce titre, on pourrait parler de politiques de RSE comme étant faites
pour empêcher la mise en place de lois.
On pourrait aussi qualifier la RSE de sorte de monologue adressé aux agents
sociaux comme s’il s’agissait d’un dialogue alors qu’ils n’ont rien demandé. La
RSE constitue à ce titre une infra-pensée de l’équité dans les contours du
« moment libéral » (et qui plus est dans un micro-territoire politique – l’orga-
nisation) qui met au premier plan le principe de liberté dans un monde orphe-
lin d’une pensée de l’équité, celle du communisme, du fait de son échec in
concreto.
La RSE vient poser, mais avec finalement peu de débats, la question d’un
consensus apparent sur ses corrélats : solidarité, responsabilité, équité, etc.
Elle tend à fonder une acception protéiforme de la responsabilité de l’entre-
prise, en particulier les plus grandes : responsabilité économique (évaluation
de l’apport de l’entreprise au développement par allocation de ressources,
d’impôts, de transferts de technologie, d’emploi local, etc.), responsabilité

n° 34 – innovations 2011/1 51
Yvon Pesqueux

sociale vis-à-vis des salariés (normes sociales, droits de l’homme, droit du tra-
vail, protection sociale), responsabilité sociétale (vis-à-vis de l’environne-
ment et de la société), responsabilité politique (rôle des entreprises dans la
politique locale, gouvernance des filiales, lutte contre la corruption, etc.),
responsabilité extraordinaire (en cas de catastrophe naturelle, de conflit, de
situation d’urgence venant remettre en cause le respect des droits de
l’homme) et responsabilité charitable (donations aux populations locales).
Elle conduit également à un discours le plus souvent optimiste qui contraste
avec l’eschatologie dont elle est porteuse.
La contestation la plus radicale est en fait réalisée, non pas de façon
directe, c’est-à-dire sur ses catégories mêmes, mais sur l’absence d’effets glo-
baux probants, en particulier en matière de lutte contre le réchauffement de
la planète.
La dimension nettement politique que tend à prendre aujourd’hui la
notion de développement durable, une des dimensions de la RSE, possède
des conséquences importantes sur son usage. C’est ce qui se matérialise au
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travers de la remise en cause des initiatives volontaires (celles des dirigeants
des entreprises multinationales) en faveur de normes internationales dont la
dimension politique et coercitive est de plus en plus importante dans la
mesure où elles bénéficient de la légitimité politique des organismes qui les
construisent (ONU, Union Européenne, par exemple) et le relais des États.
Le développement de ces normes internationales marque aussi, pour la thé-
matique de la RSE, la focalisation majeure actuelle et à venir sur les problè-
mes environnementaux. À ce titre, la RSE comme thème de gestion de la
décennie 2000-2010 aurait servi d’occurrence d’apprentissage par les Sociétés
de la prise en compte des impacts de l’activité économique. Cet apprentissage
susciterait le développement de normes environnementales coercitives sur le
triple registre de l’interdiction, du rationnement et de la réutilisation, regis-
tres par rapport auxquels les grandes entreprises sont totalement allergiques.
La dimension soi-disant « éthique » du thème perd bel et bien sa dimension
de premier rang au profit de la dimension politique. À ce titre, l’environne-
mental (et sans doute bientôt le « sociétal ») tend à échapper de plus en plus
au lobbying. Mais avec le développement durable, c’est bien aussi la question
du mode de vie qui est en question.
Il est en fait possible de qualifier la RSE comme étant un « thème de
gestion » aujourd’hui en voie d’épuisement pour les raisons suivantes :
– D’abord, un thème de gestion se distingue d’une mode par sa durée :
une décennie environ. Il apparaît au début de la décennie 2000 et
s’épuise à ce jour : c’est donc plus qu’une mode.

52 innovations 2011/1 – n° 34
La responsabilité sociale de l’entreprise (RSE)

– Il a offert le support d’une vision managériale fédératrice (pour ne


pas dire « stratégique », notion trop vague car qu’est-ce qui n’est pas
stratégique ?). Et la RSE fédère des pratiques disparates en leur don-
nant une cohérence formelle (commerce équitable, commerce éthi-
que, marketing éthique, fonds de placements éthiques, investissements
socialement responsables, stakeholders report, audit éthique, etc.).
– Des méthodes de gestion qui existaient en dehors de son champ s’y
sont trouvées réinterprétées comme le reporting qui, outre son origine
financière, devient environnemental et sociétal). Des « outils » de
gestion qui existaient avant l’émergence du thème ont pris une dimen-
sion nouvelle (les chartes éthiques par exemple). De « nouvelles »
méthodes sont apparues comme pour tout ce qui tourne autour de la
notation sociétale.
– La RSE comme thème de gestion a comporté des dimensions venant
fonder la réinterprétation de la genèse de la performance, la référence
à un jeu social, à des procédures et à des valeurs, etc. comme avec la
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tripple bottom line. Mais, en y regardant de plus près, on s’est le plus
souvent trouvé face à une « réinterprétation – emphase » de quelque
chose qui existait déjà avec les emprunts aux techniques de mesure de
la performance financière ou à celles de la gestion de la qualité. Des
méthodes de gestion qui existaient s’y sont donc trouvées donc réin-
terprétées.
– Il a interagi avec des logiques managériales telles que la gouver-
nance marquée par le passage d’une corporate governance à une global
governance du fait de la référence à la RSE.
– Il a convoqué des concepts disponibles pour le fonder comme la
notion de « parties prenantes ».
– Il en existe des concrétisations symboliques (comme la Danone Way,
par exemple).
– … Il en restera certainement quelque chose après son épuisement,
au regard de l’énorme développement des pratiques de gestion qu’il a
suscité.
Tout comme un modèle organisationnel, un thème de gestion bénéficie,
des attributs du discours avec les aspects suivants :
– Locutoire (ce qu’exprime le discours au premier degré). Le discours
de la RSE a reposé ainsi sur de nombreuses perspectives déclaratives.
Ainsi en va-t-il a minima pour tout ce qui concerne les chartes de
valeurs.
– Illocutoire (ce qu’il empêche de dire). Et le fait qu’il succède au
thème de la valeur financière n’est pas neutre à cet égard, permettant

n° 34 – innovations 2011/1 53
Yvon Pesqueux

à la bourgeoisie de continuer à pouvoir avancer masquée. Qui en effet


appellerait de ses vœux des entreprises « sales » !
– Perlocutoire (« éléments de réalité » produits par le discours et allant
dans son sens).
Mais un thème de gestion, justement parce que c’est un thème et non un
modèle, tend à posséder un contenu plus clairement idéologique :
– Simplification et incantation, donc aveuglement dans le déclasse-
ment des catégories du politique (la vie politique de la cité avec ses
concrétisations politiques et politiciennes). Mais que fait donc l’État
pour protéger les espèces en disparitions alors que le WWF, grâce aux
millions qui lui sont versés par Lafarge le fait si bien !
– Distinction entre des facteurs « amis » et des facteurs « ennemis »
donc construction d’une partialité, et la RSE est bien partiale. Mieux
vaut jouer sur les panneaux de baskets installés par Auchan qu’y être
caissière !
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– Phagocytose (du développement durable compris au sens « macro »
politique).
Un thème de gestion ne « tombe » pas du ciel :
– Les concrétisations de l’éthique des affaires avec son outil privilégié,
les codes d’éthique, autoédiction formulée par les directions des plus
grandes entreprises existaient auparavant tout en ayant cumulé l’expé-
rience des difficultés de leur concrétisation au quotidien.
– La force catalytique d’aspects tel que le charity business, par exemple,
ont tenu lieu de situation d’apprentissage.
– Les interactions avec la société le légitiment (les réactions citoyennes
de l’altermondialisation, les disparités géographiques, les problèmes
écologiques comme le réchauffement de la planète, l’« éthicisation »
des représentations du politique avec la montée en légitimité de l’appel
aux vertus civiques, etc.).
La RSE comme thème de gestion a donc épuisé sa dynamique. Les prin-
cipaux bénéfices des politiques de RSE ont sans doute été une remise en
cause des pratiques de corruption, mais ses concrétisations ont considérable-
ment alourdi le versant procédural du fonctionnement de l’entreprise. Cet
aspect est entré en combinaison multiplicative avec les autres tensions pro-
cédurales (par exemple avec les perspectives de la QSE – qualité, sécurité,
environnement). Or l’alourdissement du versant procédural entre en ten-
sion avec l’efficience. Et c’est sans doute ce qui marque le plus clairement
l’épuisement interne du thème, épuisement qui conduit à la mise en exergue

54 innovations 2011/1 – n° 34
La responsabilité sociale de l’entreprise (RSE)

d’un autre thème (le risque ?), comme thème alternatif. Et c’est sans doute le
défaut l’institutionnalisation de l’entreprise que valide l’épuisement du
thème de la RSE. Cette institutionnalisation peut être définie comme opé-
rant sur le plan des mentalités (avec les représentations du rôle de l’entre-
prise et de ses liens avec la société), celui des discours (avec la manière de
parler de la RSE) 14 celui des pratiques (spécifiques à la RSE) et des institu-
tions (celles qui participent à la formation des managers, celles qui font
émerger et celles qui légitiment les normes de la RSE) et celui des savoirs
(sur la compréhension de la RSE).

CONCLUSION
Du fait de l’intervention de l’entreprise dans la définition du « Bien Com-
mun », le volontarisme managérial s’est trouvé en quelque sorte « dépassé »
par lui-même dans sa vocation à proposer de substituer une omniscience de
la règle établie par les directions d’entreprise (donc sans aucune preuve de
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représentativité) à l’omniscience des Pouvoirs Publics sur la base d’un dou-
ble argument d’utilité et d’efficience. La taille de l’entreprise multinationale
et le pouvoir qui est le sien (de même que le pouvoir cumulé du groupe cons-
titué par ces entreprises) ont conduit, au travers des politiques de RSE, à
intervenir sur la définition des règles de vie en société. Mais, en retour, ces
mêmes entreprises se sont trouvées interpellées parce qu’elles ne peuvent
plus faire autrement. S’étant « substituées » aux Pouvoirs Publics (parfois
défaillants, certes, comme dans telles ou telles situations dans des pays en
développement, par exemple), elles y ont d’autant laminé les conditions de
constitution d’un État qui fait aujourd’hui cruellement défaut. D’une perspec-
tive « micro » politique (avec la RSE), on est passé, sans s’en rendre compte,
à une perspective « macro » politique de la définition du « Bien Commun ».
Le développement durable (de dimension « macro » politique) s’est trouvé
relayer la RSE (de dimension « micro » politique). Mais le déclenchement
des crises dont il a été question plus haut n’a pu trouver de commencement
de résolution qu’au travers des interventions massives des États, ramenant
ainsi le thème de la RSE à la dimension de la question qu’il était auparavant.
La RSE est donc marquée par une survalorisation symbolique au regard de
sa dimension politique qui permettrait de la caractériser comme une réponse
apportée à la montée en puissance du mouvement consumériste et du mou-
vement écologiste.

14. A. Hatchuel, 2000, Quel horizon pour les sciences de gestion ? Vers une théorie de l’action
collective, in A. David, A. Hatchuel, R. Laufer (eds), Les nouvelles fondations des sciences de gestion
– Éléments d’épistémologie de la recherche en management, FNEGE, Paris, Vuibert.

n° 34 – innovations 2011/1 55