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M L E M A G A Z I N E D U M O N D E — 2 1 M A R S 2 0 2 0 – N O  4 4 4

M Le magazine du Monde n o 000. Supplément au Monde n o 23389/2000 C 81975


SAMEDI 21 MARS 20 M Le magazine du Monde n o 444. Supplément au Monde n o 23389/2000 C 81975
SAMEDI 21 MARS 2020. Ne peut être vendu séparément.

COMMENT “RABBI JACOB” A CHANGÉ DE FUNÈS


CARTE BLANCHE À Anri Sala.
UN ENFANT, UNE POMME. UNE MORSURE, UN EXIL. EN 2017, À BERLIN, LE PLASTICIEN ALBANAIS ANRI SALA
A ORCHESTRÉ UN ATELIER AVEC DES ENFANTS MIGRANTS. IL LEUR A DEMANDÉ SIMPLEMENT DE CROQUER
UNE POMME, MOTIF QU’IL A TRANSFORMÉ EN NOTES DE MUSIQUE DISPOSÉES SUR LES PARTITIONS DE
DIFFÉRENTS HYMNES NATIONAUX. “CROQUÉES” PAR KHADIJA, BAHEA, SAMIRA, LAISA, RAMAN OU DYLAR,
LES NOTES DE “LA MARSEILLAISE” OU DE “GOD SAVE THE QUEEN” SE DISSÉMINENT, JUSQU’AU 4 AVRIL,
DANS LES PAGES DE “M”, COMME UNE MÉLODIE ÉCLATÉE DANS LE TEMPS ET L’ESPACE.
Extrait de « God Save The Queen »

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Mouvement automatique Maison, Boîte acier 40 mm baume-et-mercier.com
Au programme
À L’HEURE OÙ NOUS BOUCLONS CES PAGES, la de Funès. Nous avions imaginé cet article, signé Samuel
France, après d’autres pays, est donc entrée en confine- Blumenfeld, pour l’occasion de la grande rétrospective
ment. Strict. Et il sera sans doute encore plus strict dans consacrée à l’acteur à la Cinémathèque. Elle a été repor-
les jours qui viennent… Le quotidien Le Monde comme tée, mais cela vous donnera sans doute envie de revoir
M, son magazine, se fabriquent donc en grande partie le film… C’est le moment !
à distance. Nous inventons, tous les jours, la manière de L’autre grand sujet de ce numéro est le récit
faire un journal en ces temps difficiles. Ce numéro de la mort de Lolo Ferrari. Un personnage que les
contient des sujets déjà lancés depuis longtemps. Mais, moins de 20 ans ne peuvent pas connaître mais qui a
au fil des semaines, beaucoup d’histoires et d’images marqué les années 1990. Avec ses énormes seins, elle
vont disparaître au profit d’autres, réalisées différem- était une sorte de phénomène de foire. Elle était sur-
ment, depuis sa « chambre », dont nous espérons tout une enfant perdue et désespérée. Ève Vigne née
qu’elles auront la même qualité. Nous gardons en tout Vallois, de son vrai nom, est morte dans des circons-
cas le même niveau d’exigence. Et surtout le même tances troubles, il y a vingt ans. Et son histoire, que
désir d’écrire, de raconter, de montrer, d’imaginer. C’est raconte avec talent Yann Bouchez, est tragique et
ce à quoi nous tenons. Et c’est ce qui nous tient… Nous romanesque.
faisons aussi le pari que vous aurez envie et besoin, pen- Il y a enfin, dans ce numéro, une série de joaillerie réa-
dant ces semaines entre parenthèses, de lire plus que lisée par la styliste Charlotte Collet et le photographe
jamais. Sur les conséquences de cette crise sans précé- Carlijn Jacobs. Ils mettent en scène une très grande
dent, évidemment. Mais aussi d’autres récits, portraits, diversité de personnes comme nous aimons le faire à
enquêtes ou reportages qui vous permettront de penser M. Ces images pourront paraître décalées en cette
à autre chose, d’apprendre et de vous évader. période… mais elles nous semblent aussi pleines de vie
Plus que jamais, M revendique sa diversité. Et sa capa- et de joie. Autant de choses dont nous allons avoir
cité permanente à faire un pas de côté… Ce numéro ne besoin. Dès aujourd’hui. Et pour quelques semaines
fait pas exception en mettant à la « une » l’extraordi- encore. À vendredi prochain !
naire influence qu’a eue le rôle de Rabbi Jacob sur Louis Marie-Pierre LANNELONGUE

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Le sommaire

LA SEMAINE LE MAGAZINE
16 Entre-soi 30 La série 31 Rabbi Jacob, la conversion 44 Les deux morts de
Comment ça va mon vieux ? Marseille, la guerre de Louis de Funès. Avec ce Lolo Ferrari. Il y a tout juste
du trône, dernier épisode. film de Gérard Oury de 1973, vingt ans, la bimbo des
17 
Des éditeurs sous influences. l’acteur change de registre années 1990 à la plastique
et atteint le sommet de XXL mourait, à 37 ans,
20 Qui est vraiment ? son talent comique. dans des circonstances
Rémi Salomon, représentant Un rôle qui se soldera par mystérieuses.
des médecins de l’AP-HP. un succès et le transforme
en profondeur. 52 
PORTFOLIO

Mar y Evans Picture/Sipa. Claude Almodovar/Divergence


22 C’est là que ça se passe Ma cité est craquante.
L’Organisation mondiale 38 La voix des autres. Le photographe Marvin
de la santé, à Genève. Ils entendent des voix. Bonheur, né en banlieue,
Sans être atteints de a posé sur les lieux de
24 La première fois que psychose, ces patients son enfance un regard plein
“Le Monde” a écrit singuliers ont néanmoins de tendresse et de confiance
Pandémie. besoin d’être pris en en l’avenir. Ses clichés
charge par des thérapies sont rassemblés dans
26 En mode confinés spécifiques. La première la Trilogie du Bonheur.
La robe de chambre en soie. unité hospitalière qui leur
est consacrée ouvrira
28 Le Megxit, c’est l’amer hic. à Montpellier, en avril.
LE GOÛT
61 Or normes. 97 Le sens du détail 108  Traitement de saveur
Les pieds dans le plateau. Tarte d’identité.
88 Le luxe reconnecté.
98 À l’origine 109 Le haut du panier
91 Élément de langage La grande boucle. Le fenugrec.
Le vermeil.
100 L’esprit du lieu 110 Avis recommandés
92 Librement inspiré American Vintage
Mar vin Bonheur. Carlijn Jacobs pour M Le magazine du Monde

La couverture
Noble effluve. se met sur le tapis. 112 Jeux a été réalisée par
Films Pomereu/DR
93 Variations 103 Sur tous vos écrans 114 Dans l’album photo de… Les Aventures
de Rabbi Jacob
Réaction en chaînes. L’invité mystère Roberto Saviano. de Gerard Oury
de Georges Lautner. 1973 FRA
94 Fétiche Sur son 31.
104 Circuit court COORDONNÉES DE LA SÉRIE « OR NORMES », P. 61.
95 Tête chercheuse Graz, une autre galaxie. Adeline Cacheux : adelinecacheux.com — Area : area.nyc — Balenciaga : balenciaga.com — Baume et Mercier :
baume-et-mercier.com — Burma : bijouxburma.com — Boucheron : boucheron.com — Buccellati : buccellati.com —
Jäde, la carte vitalité. Cartier : cartier.fr — Casio : casio-shop.eu — Celine : celine.com — Chanel : chanel.com — Charlotte Chesnais :
charlottechesnais.fr — Charvet : charvet.fr — Chaumet : chaumet.com — Cleef & Arpels : vancleefarpels.com —
106 Carte sur table Dinh Van : dinhvan.com — Fred : fred.com — Gucci : gucci.com — Harumi × Goosens : goossens-paris.com —
Hermès : hermes.com — Jaeger-Lecoultre : jaeger-lecoultre.com — Joseph : josephfashion.com — Koché : koche.fr
96 Making of Mère supérieure. — Lanvin : lanvin.com — Le Gramme : legramme.com — Lemaire : lemaire.fr — Louis Vuitton : louisvuitton.com —
Plaisir d’offrir, Lydia Courteille : lydiacourteille.com — Maison Standards : maisonstandards.com — Marni : marni.com —
Missoni : missoni.com — Montblanc : montblanc.com — Nina Ricci : ninaricci.com — Panconesi : ssense.com
joie de recycler. 107  Écologiquement vôtre — Patek Philippe : patek.com — Piaget : piaget.fr — Poiray : poiray.com — Prada : prada.com — Ralph Lauren :
ralphlauren.fr — Repossi : repossi.com — Rolex : rolex.com — Swatch : swatch.com — Tabbah : tabbah.com —
La brosse en fibres de céréales Tudor : tudorwatch.com — Vivienne Westwood : viviennewestwood.com — White Bird : whitebirdjewellery.com

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DIRECTRICE ADJOINTE DE LA RÉDACTION_
Marie-Pierre LANNELONGUE

DIRECTEUR DE LA CRÉATION_
Jean-­Baptiste TALBOURDET-NAPOLEONE

RÉDACTION EN CHEF ADJOINTE_


Grégoire BISEAU, Agnès GAUTHERON, Clément GHYS
DIRECTRICE DE LA MODE_
Suzanne KOLLER
RÉDACTRICE EN CHEF TECHNIQUE_
Anne HAZARD

RÉDACTION Samuel BLUMENFELD, Zineb DRYEF, Vanessa SCHNEIDER, Laurent TELO.


Style-mode_Chloé AEBERHARDT (cheffe adjointe Style) et Caroline ROUSSEAU
(cheffe adjointe Mode), Fiona KHALIFA (coordinatrice Mode). Avec Laëtitia LEPORCQ.
Chroniqueurs_Marc BEAUGÉ, Guillemette FAURE.
Assistantes_Christine DOREAU, Marie-France WILLAUME.

DÉPARTEMENT VISUEL Photo_Lucy CONTICELLO et Laurence LAGRANGE (direction),


Hélène BÉNARD-CHIZARI, Françoise DUTECH, Federica ROSSI.
Avec Ronan DESHAIES (Instagram).
Graphisme_Audrey RAVELLI (chef de studio) et Marielle VANDAMME.
Avec Camille DURAND.
Photogravure_Fadi FAYED, Philippe LAURE.

ÉDITION Stéphanie GRIN, Julien GUINTARD (chefs adjoints) et Paula RAVAUX (adjointe numérique).
Boris BASTIDE, Béatrice BOISSERIE, Nadir CHOUGAR, Joël MÉTREAU, Agnès RASTOUIL.
Révision_Jean-Luc FAVREAU (chef de section), Adélaïde DUCREUX-PICON.
Avec Arnaud DUBOIS.

PRÉSIDENT DU DIRECTOIRE, DIRECTEUR DE LA PUBLICATION : Louis DREYFUS


DIRECTEUR DU “MONDE”, DIRECTEUR DÉLÉGUÉ DE LA PUBLICATION,
MEMBRE DU DIRECTOIRE : Jérôme FENOGLIO
DIRECTEUR DE LA RÉDACTION : Luc BRONNER
DIRECTRICE DÉLÉGUÉE À L’ORGANISATION DES RÉDACTIONS : Françoise TOVO
DIRECTION ADJOINTE DE LA RÉDACTION : Grégoire ALLIX, Philippe Broussard, Emmanuelle
CHEVALLEREAU, Alexis Delcambre, Benoît Hopquin, Caroline Monnot, Cécile Prieur
DIRECTRICE DES RESSOURCES HUMAINES : Émilie CONTE
SECRÉTAIRE GÉNÉRALE DE LA RÉDACTION : Christine LAGET

Documentation : Sébastien CARGANICO (chef de service), Muriel GODEAU et Vincent NOUVET / Infographie : Le Monde / Directeur de la diffusion et de la production : Hervé BONNAUD / Fabrication : Xavier LOTH
(directeur), Jean-Marc MOREAU (chef de fabrication), Alex MONNET / Directeur du développement numérique : Julien LAROCHE-JOUBERT / Directeur informatique groupe : José BOLUFER / Responsable
informatique éditoriale : Emmanuel GRIVEAU / Informatique éditoriale : Samy CHÉRIFI, Christian CLERC, Igor FLAMAIN, Aurélie PELLOUX, Pascal RIGUEL / DIFFUSION ET PROMOTION_Responsable des ventes
France international : Sabine GUDE / Responsable commercial international : Saveria COLOSIMO MORIN / Directrice des abonnements : Pascale LATOUR / Abonnements : abojournalpapier@lemonde.fr; De France,
32-89 (0,30 €/min + prix appel) ; De l’étranger (33) 1-76-26-32-89 / PROMOTION ET COMMUNICATION : Brigitte BILLIARD, Marianne BREDARD, Marlène GODET et Élisabeth TRETIACK / Directeur des produits
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digitales opérations spéciales : Sébastien NOËL / 80, bd Auguste-Blanqui, 75707 Paris Cedex 13 / Tél. : 01-57-28-20-00/25-61 / Courriel des lecteurs : mediateur@lemonde.fr / Courriel des abonnements : abojournal-
papier@lemonde.fr / M Le magazine du Monde est édité par la Société éditrice du Monde (SA). Imprimé en France : Maury imprimeur SA, 45330 Malesherbes.
Origine du papier : Italie. Taux de fibres recyclées : 0%. Ce magazine est imprimé chez Maury certifié PEFC. Eutrophisation : PTot = 0.018kg/tonne de papier. Dépôt légal à parution. ISSN 0395-2037
Commission paritaire 0712C81975. Agrément CPPAP : 2000 C 81975. Distribution Presstalis. Routage France routage.

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1 – SAMUEL BLUMENFELD est journaliste à M. « Il y 3 – CAMILLE LÉVÊQUE, photographe, est née à Paris
a le Louis de Funès rassurant et rassembleur, celui en 1985. Elle illustre cette semaine l’article sur les
du Gendarme de Saint-Tropez ou de Fantomas, entendeurs de voix. De 2007 à 2009, elle vit en
avec lequel j’ai grandi devant ma télé. Puis il y a Arménie, où l’ambassade de France et l’ONU lui
le de Funès anarchiste, chaotique, dadaïste, ont commandé un travail sur les suites de la
inquiétant, découvert au cinéma au début des guerre du Haut-Karabagh. En 2010, elle devient
années 1970 : celui de L’Homme orchestre, Sur un assistante éditoriale pour Magnum Photos à Paris,
arbre perché et Les Aventures de Rabbi Jacob, qui puis part s’installer aux États-Unis afin de déve-
exerce son génie sur le cinéma français. » Un Louis lopper sa pratique de graphiste, vidéaste, éditrice.
de Funès qu’il devrait être possible de découvrir Elle aime mélanger une approche artistique et un
prochainement à La Cinémathèque lors de l’ex- travail documentaire, explorant des thèmes
position qui lui sera consacrée. P. 31 comme l’identité, la mémoire, les origines. P. 38

2 – YOUNESS BOUSENNA, 30 ans, est journaliste 4 – YAN N BOUCHEZ est journaliste au service
indépendant. Il se consacre autant au reportage société du Monde. Pour ce numéro, il revient sur
et à l’enquête qu’à la critique littéraire. Pour M, il la mort, il y a tout juste vingt ans, de Lolo Ferrari.
a rencontré des « entendeurs de voix », ces « À l’image de sa sépulture anonyme, elle est tom-
­personnes atteintes d’un mal mystérieux qui bée dans l’oubli. Au-delà du folklore du person-
­commence à faire l’objet d’une prise en charge nage qui a marqué une époque, j’ai eu l’impression
spécifique. Parmi les titres où ses articles ont que cette jeune femme n’a jamais été prise au
paru : Télérama, Marianne, Socialter, Le Monde sérieux, même à sa mort. Vingt ans plus tard, les
des religions. En 2019, il a également publié un ­nombreuses zones d’ombre autour de son décès
ouvrage, Albert Camus, l’éternité est ici n’ont pas été levées. Son histoire, bien avant le
(éd. Première partie). P. 38 mouvement #metoo, m’est apparue comme celle
d’une femme exploitée et sous emprise. » P. 44

Ils ont participé à ce numéro.

Hannah Assouline. Paul Piccarreta. Camille Lévêque. Renaud Bouchez

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Le M de la semaine.
« LESSIVE GERSOIVE. » Geneviève HOERNI
Geneviève Hoerni

Pour envoyer vos photographies de M : lemonde.fr/lemdelasemaine


Pour nous écrire : mediateur@lemonde.fr ou M Le magazine du Monde, courrier des lecteurs, 80, bd Auguste-Blanqui, 75707 Paris Cedex 13.

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ENTRE-SOI COMMENT ÇA VA MON VIEUX ?
PAS ASSEZ ÂGÉS POUR VIVRE EN EPHAD, MAIS SUFFISAMMENT POUR QU’ON S’INQUIÈTE DE LEUR
SANTÉ EN CES TEMPS DE PANDÉMIE, CERTAINS “AÎNÉS” FONT MINE DE NE PAS VOIR QU’ON PARLE D’EUX.

Texte Guillemette FAURE

IL Y A UNE QUINZAINE DE Dire : « Je ne vais pas venir parce qu’il anciens » leur donnent des boutons. Ils
JOURS –  autant dire un siècle en faut faire attention à nos aînés » à des ont deux gigots au congélateur parce
années coronavirus  –, une de mes jeunes vieux, ça peut être aussi mal- qu’ils avaient prévu de fêter un anni-
tantes m’a envoyé un texto. « Demain venu que de se lever dans le métro versaire avec toute la famille dimanche
9 h 15 à la salle de gym ? » Un rendez- pour laisser sa place à une quinquagé- dernier.
vous dans une salle de sport, confinée naire fringante. Pas étonnant qu’ils le
en sous-sol avec une septuagénaire ? prennent mal. Pendant des années, ils COMMENT ILS PARLENT
J’ai tapé : « Vraiment ? » Après tout, ma ont entendu que 70 ans était le nou- « Je ne vais quand même pas passer
tante est médecin, mariée à un méde- veau 50 ans, et maintenant voilà qu’on to u te l a j o u r n é e c h e z m o i  !  »
cin, mère d’un médecin. Nouveau leur dit que 70  ans est le nouveau « Aujourd’hui, j’ai rangé le placard à
SMS : « Macron a dit que le virus n’était 90  ans. Pendant des années, leur chaussures. » « Mais je suis en bonne
pas bon pour les vieux. Les vieux qui entourage les a trouvés assez vaillants santé ! » « On s’est proposés pour le
rajeunissent en faisant du sport, ça va. » pour prendre les enfants le mercredi dépouillement, mais on nous a dit qu’on
Son mari, de son côté, s’est permis de après-midi, pendant les vacances, était trop vieux… ! » « J’ai croisé mon
lui faire remarquer qu’elle n’était pas quand ils avaient la varicelle… et main- généraliste, il dit que vous pouvez venir
sérieuse de ne pas suivre les recom- tenant les voilà traités comme des vous installer à la maison. » « C’est déjà
mandations. Puis il a enfilé son man- bibelots en porcelaine. La généra- assez chiant de ne plus courir aussi vite
teau pour aller travailler à l’association tion  X, s’estimant trop occupée, a qu’avant. » Lu sur Twitter : « Ils pour-
d’aide au logement pour laquelle il est compté sur eux pour faire tourner les raient pas arrêter de parler de “nos
bénévole. Restos du cœur, les banques alimen- aînés si fragiles” ? Je vais finir par me
Au même moment, j’ai appelé mes taires et tout ce que le tissu associatif sentir vieille. »
parents de 77 et 79 ans. Ma mère reve- pouvait demander de bénévoles, et
nait de donner un cours de français à maintenant ils devraient rester chez LEURS QUESTIONS EXISTENTIELLES
des migrants et mon père était parti en eux. Alors même que les autorités Eux, ça va, mais c’est pour leur conjoint
quête d’une voiture d’occasion. Elle appellent les médecins retraités depuis qu’ils sont inquiets.
m’a proposé de venir vivre chez eux moins de cinq ans à reprendre du ser-
avec ma fille. vice. C’est à n’y rien comprendre. LA FAUTE DE GOÛT
Le ministre de la santé, Olivier Véran, « Déjà que les infos sont anxiogènes Se rappeler qu’il y a quelques
a raconté que ses parents, dimanche pour les plus de 70 ans, je demande aux semaines, aux États-Unis, quatre can-
dernier, proposaient : « On passe juste chaînes d’information et aux députés, didats âgés de 70 à 78 ans se deman-
deux minutes vous faire une bise. »On ministres… d’arrêter de dire “nos aînés”. daient lequel serait le mieux armé
sait ce qu’il leur a répondu mais pas Je ne suis l’aînée de personne et ce ton pour battre Donald Trump, 73 ans.
comment ils ont pris son refus. paternaliste m’horripile », a tweeté
Les jeunes vieux posent un drôle de Grib, 71 ans. Trois jours plus tard, elle
problème à leurs proches en ces temps se mettait à coudre des masques pour
de coronavirus. Pour leur demander les soignants.
de rester chez eux, leurs enfants
doivent choisir leurs mots avec diplo- À QUOI ON LES RECONNAÎT
matie. L’âge est un sujet que l’on évite Quand ils entendent parler des popu-
soigneusement en famille. C’est un peu lations à risques dans les médias, ils
comme si dans toutes les familles de pensent à tous leurs amis du même
France se trouvaient des enfants en âge, jamais à eux. De même, de l’appel
train de dire à leurs parents : « Je me à limiter les visites aux « aînés », ils ont
demande si c’est raisonnable de conti- pensé à leurs aînés à eux. Ils ont besoin
nuer à conduire… » Sauf que ça arrive d’être actifs, même si ça ne les rend
généralement passé 85 ans. pas moins fragiles. L’expression « les
LA SEMAINE

Le cinéaste Woody Allen en 2017.


Hachette a renoncé a publier
ses Mémoires aux États-Unis
après des contestations de
Ronan Farrow et de certains
employés de sa filiale américaine.

DES ÉDITEURS SOUS INFLUENCES. MANUEL CARCASSONNE, LE DIRECTEUR GÉNÉRAL DES


ÉDITIONS STOCK, est plus remonté que jamais. Alors que
Malgré le renoncement de Hachette aux le groupe Hachette (dont Stock est une filiale) vient d’annon-
cer qu’il renonçait à publier outre-Atlantique les Mémoires
États-Unis, c’est une des ses filiales, Stock, de Woody Allen (Apropos of Nothing), accusé de pédophilie
qui publiera les Mémoires de Woody Allen depuis 1992 par sa fille adoptive, Dylan Farrow, l’éditeur fran-
çais, lui, refuse de lâcher : « Je vais les publier, il n’y a aucune
en France. Une controverse qui révèle raison de ne pas le faire. C’est un excellent livre, drôle, émou-
les nouvelles pressions que subissent les vant, une fresque de tout le cinéma américain, et qui n’occulte
rien des relations de Woody Allen avec les femmes. Il n’y a pour
éditeurs. Notamment de la part de leurs moi aucune raison de ne pas le sortir. »
auteurs stars qui refusent que des noms jugés Le cas est emblématique. Car ce ne sont ni la rue ni les réseaux
sociaux qui ont dissuadé Hachette de sortir, le 7 avril, ce qui
sulfureux figurent au même catalogue qu’eux. s’annonçait déjà comme un best-seller, mais la conjonction
d’une levée de boucliers des employés de l’éditeur et les
menaces d’un autre auteur « maison », une plume new-yorkaise
Evan Agostini/AP/SIPA

rentable et influente. Ronan Farrow, en guerre avec son père


depuis bien longtemps, a été très clair : si Hachette publiait
les Mémoires de Woody Allen, le journaliste, Prix Pulitzer
en 2018 pour son livre sur les dessous de l’affaire Weinstein,
Texte Stéphanie MARTEAU ne travaillerait plus avec la maison.

17
LA SEMAINE

Ces coups de pression de leurs auteurs stars, les édi-


teurs français les connaissent bien. Ils se gardent de citer des
“Les gros auteurs littéraires, qui pèsent
noms, mais tous conviennent que, sous leur contrainte, ils en moyenne 60 % du chiffre d’­affaires
hésitent à publier des auteurs ou des textes jugés trop sen-
sibles. « Les gros auteurs littéraires, qui pèsent en moyenne
des maisons, font la loi. Moins par souci
60 % du chiffre d’­affaires d’un éditeur, font la loi, constate éthique que pour des questions d’image.
un ­professionnel. Moins par souci éthique que pour des ques-
tions d’image, en général. Ils ne s­ ouhaitent juste pas être asso-
Ils ne ­souhaitent pas être associés à
ciés à certains noms. » Les Mémoires de Jean-Marie Le Pen certains noms.”
(éditons Muller), vendus à près de 100 000 exemplaires
en 2019, ont ainsi été proposés à toutes les grandes maisons.
Un professionnel de l’édition
Qui, à regret le plus souvent, ont préféré décliner : « Chez
nous, c’était la fuite assurée de grands auteurs… Dans un
contexte archiconcurrentiel, quand l’une de vos stars vend un
million d’exemplaires, vous écoutez ses arguments », se
dédouane un ­éditeur pourtant connu pour sa passion
des textes politiques. Chez Albin Michel, par exemple, Amélie
Nothomb avait, en 2018, mis son départ dans la balance si
Le Pen entrait au catalogue. « Certains auteurs se c ­ omportent
comme des porte-drapeaux de la censure et de la bien-
pensance », s’emporte l’avocat Richard Malka, qui défend plu- Les succès de librairie ont rendu Éric Zemmour intouchable.
sieurs maisons d’édition. Bernard-Henri Lévy, chez Grasset, « Les documents d’investigation, les textes politiques, ça
avait aussi pesé de tout son poids en 2018 pour empêcher la devient dur… observe une autre pétroleuse de l’édition.
parution d’Autopsie, le livre du chroniqueur Mehdi Meklat, mis Pour être tranquille, qu’est-ce que je peux faire ? de l’­écologie ?
en cause après l’exhumation de ses Tweet anonymes racistes, du people ? des animaux ? »
antisémites et homophobes sous le pseudonyme de Marcelin « Tout le monde n’a plus qu’une idée en tête : éviter les sujets
Duchamp. En vain. Mais Beate et Serge Klarsfeld étaient par- inflammables », observe l’avocat Emmanuel Pierrat, qui
venus, en 2018, à faire reculer Antoine Gallimard sur la publi- conseille plusieurs maisons. « On ne fera jamais Bertrand
cation des pamphlets de Céline. Chez Fayard, sa présidente, Cantat, explique une spécialiste des biographies people. Il n’a
Sophie de Closets, assure qu’elle sortira une nouvelle traduc- pas le cynisme d’un Matzneff ou d’un Polanski, il a purgé sa
tion de Mein Kampf, d’Adolf Hitler, en mai, dans une édition peine et pourrait offrir un témoignage hyperintéressant. Mais
contextualisée par des ­historiens. Mais rien ne dit que Michelle c’est impossible ! Bien trop clivant en période post-#metoo. »
Obama (200 000 exemplaires de Devenir ont été vendus en Idem pour l’autobiographie de Ladj Ly, le réalisateur des
France), éditée par Fayard, ne va pas s’en émouvoir… Misérables (2 millions d’entrées), primé à Cannes, courtisé par
À en croire certains professionnels, la volonté de censure de nombreux éditeurs… Jusqu’à ce que ressorte une condam-
vient parfois, aussi, des salariés de la maison. « J’ai vu des nation judiciaire datant de 2012 pour complicité d’enlèvement
patrons subir des pressions de directeurs de département, et séquestration. La « belle histoire » du gamin de Montfermeil
mettant carrément leur démission dans la balance. Ou des devenu star est désormais trop sulfureuse. La liste n’est pas
mouvements du personnel qui pouvaient durer des mois », exhaustive. Pendant des semaines, le manuscrit du cardinal
confie un éditeur. Lise Boëll, qui a publié les textes de Philippe Barbarin, relaxé en janvier après avoir été condamné en pre-
de Villiers et d’Éric Zemmour chez Albin Michel, en a fait les mière i­nstance pour non-­dénonciation d’agressions sexuelles
frais. Quand elle a sorti Le Suicide français, en 2014, l’éditrice sur mineurs, a fait le tour des maisons d’édition. Il a fini par
a fait l’objet d’une pétition interne demandant son départ. trouver preneur.

Mark Peterson/Redux-REA

Le journaliste
et écrivain
Ronan Farrow
(ici en 2018)
accuse son père,
Woody Allen,
de pédophilie.

18
LA SEMAINE

QUI EST VRAIMENT ?

Rémi
Salomon.
CE REPRÉSENTANT DES MÉDECINS DE L’ASSISTANCE PUBLIQUE-
HÔPITAUX DE PARIS EST EN PREMIÈRE LIGNE POUR TENTER
DE FREINER LA PROPAGATION DU COVID-19. OPPOSÉ À LA TENUE
DU PREMIER TOUR, IL N’A DE CESSE D’EXPLIQUER AUX FRANÇAIS
L’IMPORTANCE DU CONFINEMENT.
Texte Zineb DRIEF

UN MILITANT DE LA PREMIÈRE HEURE.


Très engagé dans le mouvement des hospita-
liers amorcé cet automne pour obtenir plus de
moyens et d’effectifs, Rémi Salomon a signé
la pétition des 660 médecins menaçant de
démissionner de leurs fonctions administra-
tives et de chef de service si le gouvernement
n’ouvrait pas « de réelles négociations pour
desserrer la contrainte imposée à l’hôpital
public ». En novembre, deux mois avant le
début de l’épidémie mondiale de Covid-19,
il alertait sur le manque de lits en réanimation
pédiatrique et mettait en garde contre
un « krach sanitaire » au cours de l’hiver.

UN PARFAIT CONNAISSEUR DE L’HÔPITAL PUBLIC.


En 2016, il est élu vice-président de la
­commission « vie hospitalière » de l’AP-HP.
À l’époque, les hôpitaux parisiens sont
­profondément secoués par le suicide du
professeur Jean-Louis Mégnien à l’hôpital
européen Georges-Pompidou. Pendant deux
ans, Rémi Salomon travaillera notamment
sur les ­questions de risques psychosociaux
et sur les conséquences des difficultés
­managériales et budgétaires sur les
­soignants. Il est élu président de la CME
de l’AP-HP en janvier 2020.
LE NOUVEAU VISAGE D’UNE PROFESSION.
Ces derniers jours, Rémi Salomon, le président UN NÉPHROLOGUE ANTI-TECHNOCRATIE.
de la commission médicale d’établissement À 56 ans, ce spécialiste des malformations
(l’instance qui représente le personnel ­médical) congénitales du rein est chef du service de
de l’AP-HP, jusque-là inconnu des Français, est néphrologie pédiatrique à l’hôpital Necker-
devenu l’un des visages des blouses blanches Enfants malades depuis 2011. Il y a fait
engagées dans la lutte contre le coronavirus. son ­clinicat au début des années 1990
« N’allez pas voter », a-t-il exhorté les Français et y coordonne, depuis 2004, un centre de
dimanche 15 mars. Le 16 mars, quelques référence sur les maladies rénales hérédi-
minutes après le discours d’Emmanuel taires. Fort de cette longue carrière hospita-
Macron, il a insisté : « Quelles que soient les lière, lors de la campagne pour la présidence
mesures gouvernementales, restez chez de la CME, il inscrivait au cœur de son pro-
vous ! » Il a aussi regretté l’inconséquence des gramme l’importance de sortir des logiques
Grand journal du soir/Europe1

milliers de ­personnes qui ont quitté les comptables : « Les décisions doivent être prises
grandes villes pour la campagne, aggravant avec les acteurs de terrains et non plus seule-
ainsi la propagation de l’épidémie. ment par les directions administratives. »

20
LA SEMAINE

C’EST LÀ QUE ÇA SE PASSE

46° 13’ 58’’ N


6° 08’ 03’’ E
APRÈS AVOIR QUALIFIÉ LA
MALADIE COVID-19 DE PANDÉMIE,
L’ORGANISATION MONDIALE
DE LA SANTÉ VIENT D’APPELER
TOUS LES PAYS DU GLOBE À
ACCENTUER LES PROGRAMMES
DE DÉPISTAGE DES POPULATIONS
EN EFFECTUANT UN TEST
AU CORONAVIRUS POUR
CHAQUE CAS SUSPECT.

Texte Laurent TELO

UNE ORGANISATION ONUSIENNE UNE ORGANISATION CAPITALE UNE ORGANISATION ENTRAVÉE UNE ORGANISATION CRITIQUÉE
C’est l’architecte suisse Jean Au vu de la prolifération de Le budget de l’OMS, d’un L’OMS est à l’origine de véritables
Tschumi qui a conçu ce bâtiment l’épidémie provoquée par le ­montant de 1,8 milliard de dollars avancées, comme, en 1977,
accueillant, à Genève, l’Organisa- 2019-nCoV, l’OMS déclare, environ par an, est constitué de quand elle publie une liste de
tion mondiale de la santé (OMS) le 31 janvier 2020, une « urgence contributions des États membres deux cents médicaments géné-
et ses 194 États membres depuis sanitaire mondiale » qui se trans- mais aussi, depuis les riques essentiels. Mais son image
1966. Il ressemble comme deux forme officiellement en pandémie années 1990, de celles de a été écornée par plusieurs
gouttes de gel hydroalcoolique au le 11 mars 2020. Durant la crise, ­donateurs privés, comme affaires de corruption dans les
siège de l’ONU, à New York, mais la mission de l’OMS, composée les GAFA. Une évolution de son années 1990. Elle a aussi été
en position couchée. La grippe essentiellement de médecins et financement pointée par ses pointée du doigt pour sa gestion
­espagnole de 1918-1920, qui fit de chercheurs, est de plusieurs détracteurs, qui y voient une de la crise de la grippe H1N1
au moins 30 millions de morts ordres. Elle est censée coordon- perte d’indépendance et un lien de 2009-2010 en surestimant les
(davantage que la première ner une réponse globale à la pan- avec sa gestion, peut-être trop risques de la pandémie. Selon un
guerre mondiale), poussa la démie. Elle chapeaute ainsi l’ac- prudente, de la crise au début de rapport de l’Assemblée parle-
Société des nations à créer le tion d’­urgence en fournissant des l’épidémie. Statutairement, l’OMS mentaire du Conseil de ­l’Europe,
« comité d’hygiène », considéré équipements (masques et respi- ne dispose, globalement, que « de graves lacunes ont été identi-
comme l’ancêtre de l’OMS, dont rateurs notamment) et centralise d’un pouvoir de recommandation. fiées en ce qui concerne la trans-
la constitution, en tant qu’institu- les données mondiales de la Elle peut ainsi déplorer l’inaction parence des processus de déci-
tion spécialisée des Nations ­pandémie. Mais l’OMS agit aussi des gouvernements pour sion liés à la pandémie, ce qui
unies, sera adoptée le 22 juil- à long terme en essayant de ­combattre le virus, mais n’exerce soulève des préoccupations sur
let 1946. Selon son texte fonda- ­compenser les inégalités écono- qu’un pouvoir de coercition limité. l’éventuelle influence que l’indus-
teur, l’OMS a pour objectif d’ame- miques et sanitaires qui ne En revanche, en 2003, l’OMS a trie pharmaceutique aurait pu
ner tous les peuples de ses États cessent de se creuser entre exercé une pression salvatrice sur exercer à l’égard des principales
membres au niveau de santé « le les régions du monde. À titre la Chine afin qu’elle reconnaisse décisions relatives à la pandé-
plus élevé possible ». La santé d’exemple, contre le paludisme, la gravité de la pandémie du mie ». En 2015, elle est cette fois
étant définie, dans un sens huma- qui tue plus de 400 000 per- SRAS. L’institution genevoise incriminée pour ne pas avoir pris
niste, comme un « état de complet sonnes par an, l’OMS aide les avait dépêché une mission sur à temps la mesure de l’épidémie
bien-être physique, mental et pays à mettre en œuvre des place qui prouva, avec le relais sans précédent du virus Ebola. Un
social et ne consistant pas seule- ­programmes nationaux pour de la presse internationale, que ­rapport de l’ONU conclut même
ment en une absence de maladie l’­élimination et la prévention Pékin avait cherché à étouffer que l’OMS « n’a pas une capacité
WHO/OMS/Hanning/REA

ou d’infirmité ». Depuis le 1er juil- de la maladie. l’ampleur de la pandémie. et une culture suffisamment


let 2017, son directeur général, fortes pour mener des opérations
nommé par l’Assemblée mondiale d’urgence ».
de la santé – le « gouvernement »
de l’OMS –, est l’Éthiopien Tedros
Adhanom Ghebreyesus.

22
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LA SEMAINE

À CHACUNE DE SES – RARES – APPARI- de l’appeler italienne : car elle nous vient cette « a les caractères d’une pandémie ». C’est la
TIONS dans Le Monde, le mot « pandémie », fois directement non d’Espagne mais d’Italie… » première fois que le journal emploie le terme
c’est-à-dire la propagation d’une maladie Référence à la grippe espagnole qui, selon pour qualifier le nouveau virus. Quatre jours
infectieuse à presque tous les habitants un article apaisant d’André Lemaire du 14 jan- plus tard, Le Monde relaie la parole de
d’une région, parfois à l’humanité tout entière, vier 1953, a revêtu « l’allure des “pestes” du Michèle Barzach, ministre déléguée à la
clignote en rouge sur les pages du journal. Moyen Âge : telle fut la pandémie de 1918, qui santé, qui déclare la lutte contre le sida
Un mot qui charrie sa cohorte lugubre d’incer- frappa avec une soudaineté terrifiante (…) et fit « grande cause nationale » : « Il ne s’agit pas de
titudes, de malaises, d’angoisses, voire de le tour de la terre en deux ans. Elle se solda par céder à la panique, a déclaré Mme Barzach,
­terreurs. Le 8 juin 1948, c’est dans une chro- treize millions de morts. Bien plus souvent, la mais bien de mesurer la gravité de la situation
nique de Raymond Millet qu’il est écrit pour grippe procède par petites épidémies saison- (…). C’est une véritable course contre la
la première fois « pandémie ». Elle commence nières et locales, survenant l’hiver, durant montre que nous engageons. »
ainsi : « L’arbre de vie que l’Apocalypse annon- deux ou trois mois et donnant lieu à une maladie Onze ans plus tard, les titres sont toujours
çait aux gens de la terre, voici qu’il donne ses assez bénigne : hormis quelques complications aussi alarmistes. Selon un article du
fruits pour nourrir les enfants des nations pulmonaires, elle n’est guère redoutable que 28 novembre 1997, « chaque jour, seize mille
ravagées et “ses feuilles pour leur guérison”. » chez les très jeunes enfants et les vieillards. » personnes sont contaminées, le plus souvent
Raymond Millet appelle « arbre de vie », Néanmoins, le 27 février 1965, une épidémie dans le tiers-monde. (…) Selon un rapport de
le Fonds international de secours à l’enfance, de grippe se développe suffisamment en l’Onusida, trente millions de personnes dans
l’Unicef, créé par l’ONU pour contrer les France pour que le docteur Escoffier-Lambiotte le monde vivent avec une infection par le sida
famines et les pandémies qui menacent, un décrive une situation inhabituelle : « À Limoges, dont un million de moins de quinze ans. (…)
peu partout, en cette période d’après-guerre. elle atteint maintenant plus de quinze mille per- Les taux de transmission du VIH ont été
« Prévenir les maux des enfants, instaurer sonnes. À la Sécurité sociale, tandis que le très largement sous-estimés ».
­partout une organisation de transport et de nombre de personnes qui se présentent aux En 2002, nouvel effroi mondial avec le
conservation du lait, soutenir les peuples dans guichets a doublé, 33 % du personnel est ­syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS),
leur action commune contre la famine et les grippé. Cette situation a motivé une réunion qui fera 774 morts. « Sans le sida, la réaction
pandémies, tel est le propos. (…) En Europe, extraordinaire du bureau du conseil d’adminis- internationale à l’épidémie de SRAS n’aurait
40 millions d’enfants gravement sous-­alimentés tration.(…) À Monaco, le lycée a fermé ses sans doute pas été aussi rapide et ample »,
depuis huit ans ; dans le monde entier 230 mil- portes depuis le 24 février. » écrit Paul Benkimoun, le 30 mai 2003. Puis,
lions. Pour eux des tonnes de lait en poudre, En 1970, c’est le choléra qui inflige une en 2009, c’est l’irruption de la pandémie de
d’huile de foie de morue, de saindoux, de grande frousse au pays. Le 7 septembre, grippe porcine H1N1. Le 2 mai 2009, Hervé
viande, de sucre ont été expédiées des États- Le Monde et le docteur Escoffier-Lambiotte Morin résume un méchant compte qui est un
Unis, du Canada, de l’Amérique latine, de font le point : « La presse mondiale consacre éternel recommencement : « En France,
Suisse, de Suède. Des vêtements aussi. Même ses gros titres à la “pandémie de choléra”, et ­plusieurs hôpitaux commencent à recevoir des
urgence pour les secours sanitaires. L’Europe les lecteurs britanniques et américains sont malades, notamment à Marseille (5 cas étudiés,
centrale n’est pas la seule région où la tuber­ abreuvés de cartes – généralement inexactes – 4 écartés et un toujours en observation). À la
culose décime la jeunesse. » où l’on voit depuis l’éclosion de Célèbes, Pitié-Salpêtrière à Paris, un cas suspect est à
Il ne se passera plus une décennie sans que en 1961, l’implacable cheminement du vibrion l’isolement. Dans le 18e arrondissement de
la crainte d’une pandémie ne vienne hanter El Tor. (…) Cependant que les touristes Paris, une fillette d’une école primaire est tom-
nos contrées, essentiellement l’hiver, à l’occa- campent dans les aérodromes du Proche- bée malade après un séjour au Mexique et a été
sion des poussées infectieuses de la grippe Orient, les Parisiens s’écrasent aux centres hospitalisée. Jeudi matin, les enfants avec les-
­saisonnière. Il s’agit alors, souvent, de rassurer de vaccination d’Air France ou de l’institut quels elle avait été en contact étaient séparés
quant au risque d’une épidémie généralisée. Pasteur – pour y réclamer une protection inu- des autres dans la cour. » Pour l’OMS, la grippe
Le 7 janvier 1949, le journal titre : « L’épidémie tile, puisqu’il n’y a pas de choléra en France. » H1N1 se révélera moins meurtrière que
de grippe poursuit son évolution sans prendre Les années 1980 sont douloureusement redouté, faisant tout de même 18 500 décès. Le
cependant l’allure d’une pandémie. » Et ­marquées par l’apparition du virus du sida Covid-19, lui, a déjà tué plus de 7 000 fois.
­poursuit : « Il n’est donc pas encore temps qui, selon le directeur général de l’OMS cité
de l’assimiler à celle de 1918, et par analogie dans le journal du 25 novembre 1986, Texte Laurent TELO

LE 8 JUIN 1948, LA PREMIÈRE FOIS QUE “LE MONDE” A ÉCRIT

PANDÉMIE
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© Copyright 2020 HP Development Company, L.P.
LA SEMAINE

EN MODE CONFINÉS

LA ROBE DE CHAMBRE EN SOIE Texte Marc BEAUGÉ


Illustration Jean-Philippe TIXIER

LA RÉSISTANCE AU COVID-19 PASSE D’ABORD PAR UNE ASSIGNATION À RÉSIDENCE.


ATTENTION, ­TOUTEFOIS, EN CES TEMPS INCERTAINS, NOUS RAPPELLE NOTRE
CHRONIQUEUR, DE NE PAS SACRIFIER L’ÉLÉGANCE LA PLUS ÉLÉMENTAIRE.

LE CONFINEMENT INSTAURÉ il y a
quelques jours pour venir à bout de la pandémie
a pour effet secondaire de placer devant nous
des ennemis particulièrement retors. Il nous
confronte de façon frontale à l’inquiétude, la soli-
tude, bien sûr, mais aussi à notre conjoint,
à nos enfants, à notre pèse-personne, à cet
appartement plus petit que jamais et à cette
nouvelle série Netflix particulièrement
­décevante. Et peut-être pire encore, il nous met
face à notre garde-robe.
De fait, l’art du vêtement d’intérieur, dit aussi
« homewear », est un art délicat. Il exige de trou-
ver, à l’abri des jugements du monde extérieur,
l’équilibre entre confort et respect de soi-même.
À cet égard, la robe de chambre en soie, telle
que portée pendant des décennies par le
célèbre Hugh Hefner, défunt patron du maga-
zine Playboy, peut-elle être une solution viable
et pérenne dans un contexte de confinement ?
Croisement entre le peignoir-éponge
­indispensable à la sortie du bain et la smoking
­jacket autrefois portée par les gentlemen pour
se rendre au fumoir, la robe de chambre en soie
se caractérise par son panache. Pièce colorée
d’un vestiaire masculin historiquement austère,
elle convoque les images d’une oisiveté luxu-
riante, faite de boiseries, de verres de whisky et
de lectures puissantes, menées tard dans la nuit,
assis, les jambes croisées, dans un fauteuil
Chesterfield élimé.
C’est là toute la difficulté du port de la robe
de chambre en soie. Dans un contexte de confi-
nement, davantage rythmé par les réunions foi-
reuses sur Skype et les flashes infos de BFM
que par les instants de grâce littéraire et les plai-
sirs épicuriens, celle-ci risque ­d’apparaître mala-
droitement décalée. Même posée par-dessus
des sous-vêtements impeccables, une robe de
chambre fera une drôle d’allure au moment de
chercher sous le canapé cette fichue télécom-
mande ou de réunir les pièces d’un puzzle épar-
pillé par la descendance.
Au final, le constat s’imposera naturellement que
la robe de chambre en soie, aussi attirante soit-
elle sur le papier, n’est pas la tenue la plus adaptée
à un confinement ordinaire dans une demeure
n’ayant que peu de points de commun avec la
Playboy Mansion d’Hugh Hefner… En consé-
quence, il faudra donc choisir : changer de tenue
ou changer de vie.

26
LA SEMAINE

LE “MEGXIT”, C’EST L’AMER HIC.


À la veille du départ officiel du prince Harry et de son épouse, Meghan Markle,
la presse britannique, quoique mordante, semble déjà les regretter.
Texte Cécile DUCOURTIEUX leur manière de snober le « Royal rota » (les journalistes et
photographes accrédités pour suivre les membres de
la famille royale) au profit de Twitter et d’Instagram.
Les médias n’ont rien perdu de leur mordant pour le dernier
« tour », mi-mars à Londres, du prince et de son épouse améri-
caine, mais même le Sun a concédé du bout des lèvres que
cette tournée d’adieu avait été une réussite. Certains ont
avoué qu’ils allaient regretter ce « power couple » et cette ex-
actrice, probablement pas assez britannique et trop jet-
setteuse pour que la greffe avec la famille Windsor ne prenne,
mais qui attrapait si bien la lumière.
Comme tous les autres, le Sunday Times avait été très dur
avec le couple, critiquant sa tentative de conserver son titre
royal (« His/Her royal Highness ») pour le monnayer outre-­
Atlantique. « Pour les millions de gens ayant suivi les hauts et
les bas de cette femme, qui a traversé comme une comète
la maison Windsor, sa performance, vendredi, n’a pas
déçu », a cette fois affirmé Roya Nikkhah, la chroniqueuse
royale du vénérable journal, à propos de la prestation de
Meghan, le 6 mars, dans un collège de Dagenham, dans l’Est
londonien. La duchesse de Sussex y a fait une visite surprise à
quelque 700 collégiens aux anges. Sous les vivas, elle leur a
demandé, à l’approche de la Journée internationale des
femmes, de « respecter, apprécier et protéger » les femmes.
Le Daily Telegraph, jusqu’alors pas tendre du tout, a consacré
un très long article à la garde-robe de la duchesse qui, pour sa
dernière tournée, arborait tantôt du rouge carmin, tantôt du
bleu turquoise. Une réussite pour la chroniqueuse mode du
quotidien, Bethan Holt, qui a salué « une véritable célébration
Meghan Markle LE 31 MARS 2019, LE ROYAUME-UNI ÉTAIT CENSÉ QUIT- des marques de mode britannique » après que Meghan a été
et le prince Harry TER FORMELLEMENT L’UNION EUROPÉENNE. On connaît l’his- « tellement critiquée pour n’avoir pas assez soutenu les
lors de leur
tournée d’adieu toire : il n’a largué les amarres que le 31 janvier dernier. Cette marques nationales dans le passé ». Parfaitement dans l’air du
le 5 mars année, le 31 mars devait correspondre à un autre « exit », celui temps, la bientôt ex-altesse royale ne portait presque que des
à Londres. de Meghan Markle et du prince Harry. Mais eux n’ont pas pièces « conçues par des femmes – Victoria Beckham, Safiyaa
attendu la date officielle pour s’envoler vers le Canada. et Emilia Wickstead », a souligné la journaliste.
Imaginaient-ils rentrer fin mars pour faire une dernière bise à la Le Sun ne s’est pas laissé impressionner mais a, en creux,
reine ? C’est raté : pour freiner la pandémie due au coronavirus, reconnu le succès de l’opération « Au revoir » des Sussex. Ils
Justin Trudeau a fermé, le 18 mars, les frontières de son pays, se sont consacrés à leurs derniers engagements en t que
à l’exception de celle avec les États-Unis. Voilà donc le jeune membres « senior » de la famille royale « dans des tenues
couple libéré de ses obligations royales, loin du Royaume-Uni ­audacieuses et hautes en couleur destinées à montrer au reste
et des ingratitudes supposées des médias insulaires. de la famille qu’elle allait un jour les regretter », estime Clemmie
Les Britanniques ne semblent pas regretter outre mesure Fieldsend, la rédactrice mode du Sun. « Ce fut une véritable
le couple : selon un sondage réalisé en ligne le 10 mars par leçon de revenge dressing [revanche par les habits], comme
le Daily Express auprès d’environ 20 000 internautes, 85 % cette petite robe noire que la princesse Diana portait en 1994
d’entre eux ont affirmé qu’ils n’étaient pas « tristes » du départ afin d’éclipser l’interview que le prince Charles donnait au
de Meghan et Harry. Beaucoup ont ajouté qu’ils s’inquiétaient même moment au sujet de l’échec de leur mariage », ajoute-t-elle.
surtout d’avoir à continuer à payer pour le train de vie de la Un parallèle qui dit les regrets que la presse commence
duchesse et du duc de Sussex, notamment pour leur sécurité à avoir. Comme si les tabloïds prenaient conscience que
– les Canadiens ont refusé d’assumer le coût de cette der- le Royaume-Uni venait de passer à côté du seul couple
nière. « Fermez la porte derrière vous et payez les factures capable de moderniser la monarchie. Certes populaires,
avant de partir », a posté un lecteur sur le site du journal. William et Kate apparaissent bien plus académiques : eux
En revanche, les journalistes, qui ont massivement pris parti doivent un jour régner. Beckie Pemberton, chroniqueuse
contre le couple quand il a annoncé, début janvier, son inten- royale au Sun, a donné la parole à l’expert mode Lucas
tion de partir, se sont montrés bien plus ambigus ces derniers Armitage pour déchiffrer le langage vestimentaire de Meghan.
jours. En 2019, les tabloïds avaient sonné la charge – surtout – « Cette garde-robe des derniers engagements royaux ressem-
contre Meghan, critiquant les réaménagements à 2,4 millions blait à un chant du cygne, son style impeccable nous rappelle
Justin Tallis/AFP

de livres de Frogmore House, le cottage offert par la reine, à quel point nous avons bien accueilli Meghan [pour son
dénonçant la propension du couple à préférer les jets privés mariage], il nous rappelle aussi l’une des raisons pour les-
aux vols commerciaux tout en faisant la morale au reste du quelles nous allons probablement la regretter en temps que
monde sur l’environnement. Ils avaient aussi très peu apprécié membre de la famille royale. »

28
LA SEMAINE

ÉPISODE
LA SÉRIE MARSEILLE, LA GUERRE DU TRÔNE. L’INVITÉ DE DERNIÈRE MINUTE.

Texte Gilles ROF

RÉSUMÉ : AU STADE-VÉLODROME, MICHÈLE dégonfle les têtes – « Il y a quand même 67 % Dimanche 15 mars, avant de voter dans la jolie
RUBIROLA, CANDIDATE DU PRINTEMPS d’abstention », rappelle-t-elle en boucle – et se petite école Jean-Mermoz, au cœur du
­M ARSEILLAIS, VA DROIT AU BUT CONTRE coltine toutes les interrogations. Quid des carré d’or marseillais du 8e arrondissement,
LA RÉPUBLICAINE MARTINE VASSAL comptes de campagne, de la location de la Jean-Claude Gaudin, lui, s’est soigneusement
ET LE RN STÉPHANE RAVIER. permanence, des délais d’impression des nettoyé les mains avec du gel hydroalcoolique.
nouveaux bulletins de vote… Elle harcèle au Parfait pour les images télévisées et faire
téléphone le service des élections à la préfec- passer le message d’élections « bien organi-
ture : « C’est encore moi. Vous ne savez tou- sées ». L’aréopage de collaborateurs qui
jours pas si la date de dépôt des listes est l’accompagne habituellement a été réduit.
“ON VIT UN FILM, NON ? ON RETROUVERA maintenue ? » Michèle Rubirola, elle, est déjà Des suspicions de contamination touchent
BIENTÔT LA RÉALITÉ ?” Dans le quartier général partie. « Elle devait faire des courses, car elle aussi les équipes municipales. « Pour la
du Printemps ­marseillais, à quelques pas de la n’avait pas grand-chose à manger chez elle », première fois depuis longtemps, je ne vote pas
colonne de la place Castellane (6e), Benoît explique-t-on. Pas question de regarder tous pour moi », glisse, espiègle, le maire LR
Payan, l’une des têtes de liste de cette union à ensemble l’allocution du président de de Marseille, 80 ans et quatre mandats. La
gauche, a le teint plus diaphane que jamais. La la République. « On ne va pas se déconfiner déclaration qu’il a préparée pour la presse
faute à une ­première journée de vote ponc- pour entendre quelqu’un nous dire de nous est plus brutale. « Cela a été une campagne
tuée d’intimidations et de tentatives de confiner », soliloque Benoît Payan, sonné par minable, odieuse et méchante. C’était ahuris-
fraudes, à une nuit blanche de négociations l’absurde de la situation et par la difficulté des sant. Je n’ai jamais vu autant de mensonges.
infructueuses et à « l’impression d’avoir fait négociations avec les éternels frères ennemis Plus vite, elle sera finie et mieux cela sera »,
tout ça pour repartir de zéro ». Lundi 16 mars, d’EELV. « Il y a six mois, ils n’ont pas voulu de gronde-t-il soudain, en pointant du doigt les
le président, Emmanuel Macron, n’a pas nous et, maintenant qu’ils ont perdu, ils sont opposants à sa protégée, Martine Vassal. En
encore annoncé le confinement général des trop gourmands », glisse un proche. revanche, pas un mot sur les débordements
Français, mais tous savent déjà que le second La permanence du Printemps marseillais est de ses propres troupes, les tracts qui accusent
tour des élections municipales est reporté au installée dans les locaux d’un ancien grossiste l’écologiste Michèle Rubirola d’être « l’ultra-
moins jusqu’à juin. « Là, on devrait être 300, en pharmacie. L’anecdote ne fait plus rire gauche » et la comparent à Staline, les posts
ça devrait gueuler et se fâcher dans tous les personne. « On a des militants confinés, on a sur les réseaux sociaux à propos d’une candi-
sens, avec des gens qui hurlent pour ne pas passé notre temps à rencontrer des gens, à date LRM qui porte le voile. « C’est de la poli-
être éjectés des listes pendant les fusions », serrer des mains, à faire des réunions dans des tique, ça… », se dédouane Yves Moraine, l’un
se désole, déjà nostalgique, un des lieute- salles fermées. À part les journalistes, je ne des derniers candidats Les Républicains à
nants du candidat Payan. L’incroyable victoire vois pas de population plus à risque que nous », encore s’afficher avec le vieux maire.
de la veille, qui a vu Le Printemps marseillais s’inquiète à moitié Marie Batoux. En descendant difficilement la volée de
et sa tête de liste, Michèle Rubirola, devancer Le virus a déjà fait son apparition dans le marches de son bureau de vote fétiche,
la candidate Les Républicains, Martine camp Les Républicains. La veille, le député Jean-Claude Gaudin ne se doute encore de
Vassal, de 1 812 voix, et entrouvrir la porte Les Républicains Guy Teissier, 74 ans, rien. Il ne sait pas que, pour la première fois
d’un chamboulement ­politique inédit à candidat dans le 5e secteur, a révélé qu’il était depuis 1995, la droite à qui il a donné toutes
Marseille, fait soudain partie d’un autre siècle. hospitalisé. « Rien ne me laissait penser que les victoires va être mise en ballottage
La jouissance a été courte. L’euphorie, stop- je puisse être contaminé », s’étonne l’élu sur défavorable. Et que son quart de siècle sur le
pée net. On jette les papiers qui traînent, on Facebook. Juste à côté, les clichés des trône de maire aura finalement droit à un
sort les poubelles, on nettoie la machine à dizaines de sorties de sa campagne bonus. Lundi 23 mars, il se réinstallera der-
café. Le rideau sera tiré à 18 heures et cha- électorale le montrent souriant, au milieu rière son bureau, fera ouvrir la fenêtre qui
cun passera en mode télétravail. « J’espère de jeunes footballeurs ou de retraités donne sur le Vieux-Port et la Bonne-Mère, et
juste qu’ils n’annuleront pas les résultats du élégants. Lundi, c’est Valérie Boyer, la porte- reprendra, pour au moins trois mois, le cours
premier tour », soupire la ­directrice de cam- parole de la campagne LR, et sa tête de de ses ­activités. Sous l’horloge baroque
pagne, Marie Batoux. Depuis le matin, cette liste, Martine Vassal, elle-même, qui seront qui, depuis vingt-cinq ans, égrène le temps
militante de gauche, aux allures de tornade, testées positives au coronavirus. politique de Marseille. FIN DE LA SÉRIE
LE MAGAZINE

Louis de Funès
dans Les
Aventures de
Rabbi Jacob,
de Gérard Oury
(1973).

Rabbi Jacob, la conversion de Louis de Funès.


Prod DB/Gaumont/Films Pomereu

IL ÉTAIT UN COM IQUE ADULÉ DANS L’HEXAGONE GRÂCE À SES RÔLES DANS “LA GRANDE VADROUILLE”
OU “LES GENDARM ES”. MAIS, DANS LES ANNÉES 1970, LOUIS DE FUNÈS VEUT CESSER D’INCARNER
CETTE FRANCE DÉSUÈTE ET BOURGEOISE. ET ÊTRE ENFIN RECONNU PAR SES PAIRS. CETTE M UE,
LA STAR DE 50 ANS PASSÉS L’ACCOM PLIT EN BEAUTÉ EN 1973 GRÂCE AUX “AVENTURES DE RABBI
JACOB”, DE GÉRARD OURY. EN JOUANT CE PERSONNAGE RACISTE ET ANTISÉMITE OBLIGÉ DE SE FAIRE
PASSER POUR UN RABBIN, L’ACTEUR ATTEINT LE SOMMET DE SON ART. ET L’HOMME DÉCOUVRE UN
MONDE JUIF QUI FAIT TOMBER SES PRÉJUGÉS. Texte Samuel BLUMENFELD

31
32
LE M AG A ZINE

Picot/Stills/Gamma
IL Y A PLUSIEURS LOUIS DE FUNÈS. Celui que l’histoire retient Jean Girault et lui a confié avoir dissimulé un coffre avec des lingots
comme le plus grand acteur comique français, celui que les ou des pièces d’or dans le jardin de son château de Clermont, en
Français connaissent par cœur au fil des rediffusions de ses films Loire-Atlantique. À charge pour le réalisateur de remettre le trésor
les plus célèbres, celui dont les comédies sont sur toutes les aux enfants de l’acteur en cas de malheur.
­plateformes de VOD, celui à qui La Cinémathèque française avait Mais, quand la situation revient à la normale, de Funès prend
prévu de consacrer une rétrospective et une exposition (sus­ conscience qu’il ne saisit pas son temps. S’opère alors un séisme
pendues à cause de la pandémie)… Mais il existe un autre de intérieur. L’acteur comprend qu’il doit changer, incarner autre
Funès, plus complexe, qui apparaît au début des années 1970. chose à l’écran que ces patrons et chefs de famille ­irascibles contre
Louis de Funès a alors plus de 55 ans, et déjà plusieurs vies de lesquels une partie du pays vient de manifester et jeter des pavés.
comédien derrière lui : une première période, entre 1945 et 1962, Il sait que le nouveau Louis de Funès doit remiser en toute discré­
pendant laquelle il aura été cantonné à de la quasi-figuration tion l’ancien.
dans plus d’une centaine de films. On y devine à chaque fois sa Cette élimination nécessite un complice. Il va pour cela chercher
frustration de rester à l’arrière-plan. Puis il y a cet acteur qui, un jeune réalisateur de 33 ans, Serge Korber, ami de Claude
devenu vedette à partir de Pouic-Pouic (1963), de Jean Girault, Chabrol et de François Truffaut. La proximité avec la Nouvelle
règne en maître absolu sur le box-office hexagonal, dans ses deux Vague intéresse de Funès. Conscient de rester l’acteur d’une France
premiers films avec Gérard Oury, en duo avec Bourvil, Le âgée, il sait qu’il n’a pas encore embrassé le cinéma d’auteur des
Corniaud (1964) et La Grande Vadrouille (1966), puis dans Le années 1960. Il demeure immensément populaire sans être à la
Gendarme de Saint-Tropez (1964) et ses cinq suites, ou la trilogie mode. La première rencontre entre les deux hommes se déroule,
Fantomas. En flic ­hystérique ou en commissaire irascible, de en 1969, sur le tournage d’Hibernatus, d’Édouard Molinaro. Korber
Funès incarne une France désuète, bourgeoise, policée. s’y rend à reculons. « Mes amis, c’étaient Truffaut, Chabrol, se sou­
Le comédien s’apprête à connaître une période très particulière de vient le réalisateur. Quand ils ont appris que j’allais rencontrer de
sa carrière, au cours de laquelle il tournera ses films les plus Funès, ils m’ont engueulé. Je devenais un traître à leurs yeux.
baroques : L’Homme-orchestre (1970) et Sur un arbre perché Collaborer avec lui signifiait se commettre dans un cinéma pourri.
(1971), de Serge Korber ; La Folie des grandeurs (1972) et Les Or, je voyais au-delà. De Funès était une locomotive, la garantie
Aventures de Rabbi Jacob (1973), de Gérard Oury. Ce dernier film d’un succès commercial. Avec un tel comédien, je pouvais faire ce
est à la fois son film le plus étonnant et l’un des plus populaires, que je voulais. Les producteurs me suivraient. »
comme si les esprits baroque et dada qui l’avaient dirigé avaient Intrigué par le projet de Serge Korber, une comédie musicale, de
trouvé un écho incroyable dans ce début des années 1970. De Funès Funès l’invite à passer quinze jours dans son château de Clermont,
est au sommet de son art. Il connaîtra un succès hors du commun où seuls les plus intimes sont conviés. Korber se trouve face à un
avec plus de sept millions d’entrées, le plaçant en tête du box-office homme d’une complexité inhabituelle, manifestant d’énormes
de l’année 1973. Et ce avec un sujet particulier : un industriel fortuné, complexes à l’égard des intellectuels, craignant de ne pas être à la
raciste, pris dans un guet-apens tendu par des révolutionnaires hauteur, blessé par les critiques assassines qui pleuvent à la sortie
arabes et devant, pour s’échapper, endosser la tenue et l’identité de chacun de ses films. « Il y avait une réelle frustration chez lui à
d’un rabbin. Le film, au croisement de la vague mémorielle lancée, ne pas être reconnu par l’intelligentsia, note le réalisateur. C’est son
en 1971, par la sortie du Chagrin et la Pitié, de Marcel Ophuls, et du problème, il le sentait, et c’était très dur. J’étais comme les autres
contexte volatil du conflit israélo-palestinien, offre soudain une avant de le connaître : de Funès, ce n’était rien, le cinéma commercial
dimension politique au burlesque de De Funès. le plus horrible, quand on pense au Gendarme de Saint-Tropez, mais
Louis de Funès a toujours été un homme de droite. Il va à la messe en faisant sa connaissance, cette image devenait très injuste. »
Gérard Oury,
le réalisateur tous les dimanches. Ne rate jamais celle, annuelle, en mémoire du Les deux hommes se découvrent des points communs. Le comé­
du film, et roi Louis XVI. Les soubresauts de son temps le rendent furieux. dien se montre aussi très curieux du passé de Serge Korber. Ce
Louis de Funès Mai 68, par exemple. Il a pesté de voir le tournage du Gendarme dernier est l’un des neuf enfants d’une famille de juifs originaires de
lors d’essais
pour la barbe s’interrompre. A ragé devant les étudiants qui envahissaient les Roumanie. Il a été caché pendant la guerre au Chambon-sur-Lignon
de l’acteur. rues. Anticipant une catastrophe, il a même fait venir le réalisateur (Haute-Loire). De Funès, catholique pratiquant, assaille le
LE M AG A ZINE

jeune homme de questions. Il veut savoir ce qui lui est arrivé, onze membres de l’équipe israélienne lors des Jeux olympiques de
jusqu’au moindre détail. Cette interrogation trouvera son prolon- Munich, en 1972. À cela s’ajoutaient les craintes des éventuelles
gement, encore plus profondément, avec Les Aventures de Rabbi réactions de la communauté juive en France face à un film risquant
Jacob. Mais, dans L’Homme-orchestre, de Funès devient un person- de passer pour une pantalonnade. Il est vrai que le cinéma français
nage « pop » : chemises à jabot, costumes aux couleurs criardes, n’a qu’exceptionnellement observé cette communauté de l’inté-
pilote d’une voiture de sport. Sa figure se trouve agrandie ou rieur. Au-delà, l’idée d’une France des minorités n’a pas encore
miniaturisée selon les plans, en ombre chinoise ou colorisée et trouvé sa place sur les écrans. Les Aventures de Rabbi Jacob est donc,
même confrontée à la libération sexuelle. Le visuel du film est très très littéralement, l’histoire d’une France qui en découvre une autre.
Scopitone, l’ancêtre du clip musical. Sa nervosité correspond sou- Celle, franchouillarde, du grand bourgeois joué par Louis de Funès,
dain à la frénésie d’une époque. qui sort de son pré carré et se retrouve dans une autre France. À
Lorsque l’acteur demande à Serge Korber, après L’Homme- cela, il faut ajouter la présence, dans le rôle de l’épouse dentiste de
orchestre, sur quel projet les deux hommes pourraient enchaîner, De Funès, de la comédienne Suzy Delair. Celle-ci, morte le 16 mars
le réalisateur lui parle d’un film dramatique où, après une sortie dernier à 102 ans, était une vedette du cinéma français d’avant-
de route, la voiture d’un couple chute à flanc de falaise et se guerre, et, en 1941, s’était rendue à Berlin pour célébrer l’amitié
trouve, par miracle, coincée sur un arbre au-dessus du vide. cinématographique franco-allemande. C’est donc avec le sous-texte
L’acteur perçoit immédiatement le potentiel comique d’une telle de la collaboration et de la déportation que Rabbi Jacob décrit et la
histoire. Au couple se substitue un trio : un capitaine d’industrie, France traditionnelle, et la communauté juive française.
incarné par de Funès, et deux jeunes auto-stoppeurs très « flower Gérard Oury emmène de Funès dans les petits oratoires du péri-
power ». De Funès retrouve son personnage réactionnaire, mais mètre de la rue des Rosiers. Le quartier du Marais reste alors le
cette réaction justement devient ridicule. Le film finit par prendre cœur battant du judaïsme parisien, les communautés ashkénazes,
le titre tiré de la fable de Jean de la Fontaine, Sur un arbre perché, principalement originaires d’Europe de l’Est, qui s’y étaient instal-
qui pointe aussi la dimension dadaïste de cette si singulière comé- lées au début du xxe siècle, cohabitent désormais avec les juifs
die. « De Funès était très conscient de l’originalité du film, estime sépharades issus du Maghreb. Mais, à la différence d’aujourd’hui,
Serge Korber. C’est une pièce de Beckett dans une voiture. Un huis
clos où de Funès est coincé alors qu’il reste un comique de mouve-
ment. C’est insensé d’avoir voulu faire ça. » Un projet évoquant l’amitié possible entre
Avec 1 600 000 entrées, lors de sa sortie, en avril 1971, Sur un
arbre perché est un échec public, à l’échelle de sa vedette, s’en-
Juifs et Arabes risquait de s’avérer hautement
tend. Cette relative défiance du spectateur n’incite pas le comé- inflammable dans le contexte du début des
dien à renoncer à la réinvention qu’il a initiée. Au contraire, elle
le pousse vers encore plus d’innovation. Lorsqu’il reçoit, en 1972,
années 1970, alors que le Moyen-Orient était
le scénario des Aventures de Rabbi Jacob, signé par Gérard Oury embrasé et qu’aucun pays arabe n’avait signé le
et sa fille, Danièle Thompson, Louis de Funès saute de joie. Il est
enthousiasmé par l’impeccable mécanique et l’inquiétante
moindre accord de paix avec son voisin israélien.
­originalité de cette histoire ainsi que par l’idée d’une comédie sur
la tolérance, contre l’antisémitisme et le racisme, mêlant juifs,
catholiques et musulmans.

GÉRARD
Oury est un ancien acteur qui a dû
fuir pendant la guerre la zone
occupée pour Monaco, puis la
Suisse, afin d’échapper aux lois
sur le statut des juifs édictées par le régime de Vichy en 1940.
Personne dans sa famille n’était pratiquant ou n’avait reçu d’éduca- avec la gentrification de ce quartier, la rue des Rosiers incarne alors
tion religieuse. Il faut remonter aux années 1960 pour trouver un judaïsme intense, vivant. Le monde que commence à découvrir

Photos extraites du livre de Gérard Our y, Mon père l’as des as aux éditions de La Mar tinière.
­l’origine de Rabbi Jacob. « Nous traversions le quartier du Marais en Louis de Funès, dont il saura si bien extraire la sève, est désormais

Coral Producciones (Espagne)/Mars Film Produzione (Italie) / AFP. Picot/Stills/Gamma.


voiture pour aller dîner rue des Rosiers, se souvient la scénariste et un monde perdu. « Mon père lui a fait vivre quelque chose d’im-
réalisatrice Danièle Thompson. Il y avait mon père, sa mère, le meil- prévu dans sa vie, note Danièle Thompson. Il a été secoué par ça.
leur ami de mon père, le documentariste François Reichenbach, et Comme de Funès était quelqu’un de consciencieux, concentré, il a

Collection Danièle Thompson x2, photographe de plateau Paul Apotheker.


Jean-Claude Eger, toute une bande qui s’était réfugiée en Suisse pen- fait un voyage avec ce film. Il ne faut pas oublier qu’il incarne
dant la guerre. Tout à coup sort d’un immeuble un rabbin en redin- d’abord un personnage raciste, pas un rabbin. » Son passage, en
gote noire, longue barbe, papillotes et chapeau en fourrure. À sa vue, compagnie de Gérard Oury, à la synagogue de la Victoire, la plus
ma grand-mère s’est écriée : “En voilà un !” alors que nous étions tous grande de Paris, impressionne particulièrement de Funès. « Il
juifs dans cette voiture ! Cette silhouette est restée dans la tête de mon s’attendait à un rituel proche d’une messe, or, cela n’a rien à voir,
père. Cette communauté l’a toujours fasciné. » se souvient Bernard Stora, l’assistant-réalisateur de Gérard Oury.
Aussi étrange que cela paraisse, Rabbi Jacob est refusé par Gaumont Il paraît qu’un vieux fidèle de la synagogue, apercevant de Funès,
et par Alain Poiré, le producteur historique de De Funès et de lui a dit : “Je te connais, toi.” De Funès a pris un air modeste. Le
Gérard Oury. Alain Poiré ne voit pas comment une histoire de juifs fidèle a renchéri : “Mais où ai-je bien pu te voir ?” pour répondre de
orthodoxes pourrait intéresser le public. Le projet est repris par lui-même à sa question : “Ça y est, c’était dans une autre syna-
Bertrand Javal, le producteur de L’Aveu, de Costa-Gavras. Un film gogue !” De Funès est entré presque par sidération dans son person-
Prod DB/Films Pomereu /DR

évoquant l’amitié possible entre Juifs et Arabes risquait de s’avérer nage. » Popeck, qui fait déjà carrière dans les cafés-théâtres pari-
hautement inflammable dans le contexte du début des années 1970, siens dans un emploi de juif ashkénaze racontant des blagues et
alors que le Moyen-Orient était embrasé et qu’aucun pays arabe joue le rôle d’un père de famille d’une famille juive orthodoxe
n’avait signé le moindre accord de paix avec son voisin israélien. Le dans Les Aventures de Rabbi Jacob, devient l’une des passerelles
terrorisme palestinien frappait durement, à la fois en Israël et en entre de Funès et le monde juif : « Personne n’avait le droit d’entrer
Europe, avec pour point d’orgue la prise d’otages et l’assassinat de dans la loge de De Funès. Moi, oui. De Funès me parlait avec

34
1 2

En 1973, Louis de Funès 3 4


s’initie aux danses hassidiques
pour ce qui deviendra une
des scènes cultes de Rabbi
Jacob (1), de Gérard Oury
(2, le réalisateur avec sa fille
Danièle Thompson sur le
tournage de La Folie des
Grandeurs, en 1971).
Malgré le contexte tendu,
Rabbi Jacob connaîtra
un énorme succès
(3, Gérard Oury et
Louis de Funès, le
19 décembre 1973, lors
d’une fête en l’honneur
du film ; 4, avec Suzy Delair,
son épouse dans le film ;
5, une des scènes finales de
l’incroyable séquence dans
l’usine de chewing-gum).

5
LE M AG A ZINE

William Karel/Gamma-Rapho

Lors du tournage
du film, à Paris,
en juin 1973.

36
un accent yiddish. Il savait que j’avais travaillé, comme lui, découvrira la danse en la tournant dans une rue des Rosiers recons-
dans un cabaret. Il savait aussi que j’avais auparavant travaillé dans truite à Saint-Denis, dans le 93. « Les danses hassidiques sont inspi-
la confection. Il s’est servi de ce vécu pour son rôle. » rées du comportement de l’homme pieux, de sa manière d’exprimer
Le 13 mars 1972, Louis de Funès, Gérard Oury, sa compagne, la crainte de Dieu ou l’extase, précise Ilan Zaoui. D’ailleurs, cette
Michèle Morgan, et Danièle Thompson accompagnent la directrice danse est intitulée “danse de la joie”. La gestuelle fait tout, avec des
de casting, Margot Capelier, au local parisien de la Fédération des mouvements de l’intérieur vers l’extérieur. Dans le cas de De Funès,
sociétés juives de France, rue de la Folie-Méricourt. Ils découvrent ces mouvements devaient être encore plus exubérants. »
le spectacle d’un jeune chorégraphe de 22 ans, Ilan Zaoui, et sa Louis de Funès n’est pas homme à montrer ses sentiments. Son art
troupe, Kol Aviv. Les danseurs et les musiciens de Kol Aviv sont issus de la grimace, où son visage est utilisé comme un instrument aux
des mouvements de jeunesse socialistes juifs. Les ballets de Zaoui, potentialités infinies, est aussi un moyen bienvenu de multiplier
à la fois d’inspiration hassidique, soit l’un des plus forts courants du les masques. L’espace d’une séquence, dans Rabbi Jacob, il décide
judaïsme orthodoxe d’Europe centrale, et israélienne, semblent d’enlever ce masque. Dans une synagogue reconstituée en studio
surgir d’un passé lointain. Les groupes de musique klezmer – Gérard Oury tenait à un bâtiment ressemblant aux synagogues
n’existent alors pas. Et, comme le souligne Philippe Gumplowicz, en bois polonaises ou allemandes qui avaient été entièrement
l’un des membres de la troupe, aujourd’hui musicologue et profes- détruites pendant la guerre –, le personnage incarné par de Funès,
seur à l’université de Paris-Saclay, qui dirige ce jour-là l’orchestre déguisé en rabbin, doit bénir un garçon fêtant sa bar-mitzvah.
devant ces prestigieux invités : « Nous n’étions pas forcément les L’atmosphère particulière qui régnait ce jour-là, avec les figurants
meilleurs, mais nous étions les seuls. » en kippa, frappe Danièle Thompson : « De Funès joue un homme
bouleversé, se ­souvient-elle, et on sent qu’il l’est pour de bon. »

L’IDÉE
surgit alors de faire interpréter cette L’acteur reconnaîtra, quelques mois plus tard, dans une interview :
­chorégraphie par Louis de Funès, affublé « Ce film m’a fait du bien, car j’avais de “bonnes petites idées”. Il m’en
d’un shtreimel – le chapeau en fourrure est resté. Mais cela m’a décrassé l’âme. » Comme le résume désor-
porté par certains juifs orthodoxes – et mais Danièle Thompson : « Ce qui lui a décrassé l’âme, c’est que
d’un caftan. Cette scène deviendra l’une des séquences les plus mon père lui a ouvert la porte sur un univers dont il avait une
emblématiques du film, dans une musique cosignée par Philippe méfiance un peu désagréable. »
Gumplowicz et Vladimir Cosma. Les Aventures de Rabbi Jacob sort le 18 octobre 1973. Depuis le
De Funès se montre enthousiaste. Danser à l’écran est son affaire. 6 octobre, les armées syriennes et égyptiennes ont lancé une
La première fois, c’était pour le ballet flamenco de Taxi, roulotte et offensive contre Israël. Dans ce contexte d’un quatrième affronte-
corrida (1958), d’André Hunebelle. Puis il y a eu le ballet tsigane du ment israélo-arabe se pose la question de maintenir la sortie du
Grand restaurant (1966), de Jacques Besnard, et les chorégraphies film à la date prévue, mais le dispositif restera intact. Le réalisateur
modernes de L’Homme-orchestre. Mais Rabbi Jacob est différent. Il de La Grande Vadrouille reçoit des coups de téléphone anonymes,
s’agit de redonner vie à un art en partie disparu et, pour de Funès, des lettres de menace. Il se balade avec un revolver dans sa poche
de reproduire les pas de ceux qui ont été en grande partie exter­ et demande à la police de discrètement protéger Louis de Funès.
minés. L’acteur s’isole deux mois avec Ilan Zaoui. Gérard Oury Quelques jours avant la sortie du film, Danièle Thompson, Gérard
Oury et quelques membres de ce qui ressemble à un commando
pacifique partent un soir décoller autant d’affiches du film que
possible, craignant qu’elles ne passent pour de la provocation.
Un drame survient… de là où on ne l’attendait pas. Il se produit le
jour de la sortie du film. Danielle Cravenne, l’épouse de Georges
Cravenne, l’attaché de presse des Aventures de Rabbi Jacob et créa-
teur des Césars, détourne un avion d’Air Inter effectuant la liaison
Paris-Nice. Psychologiquement fragile, ébranlée par la nouvelle
guerre au Proche-Orient, persuadée que le film serait favorable à
Israël, elle demande à ce que Rabbi Jacob soit retiré des écrans.
Armée d’une carabine, elle exige que l’avion soit dérouté vers
Le Caire. Le pilote de l’appareil réussit à se poser à l’aéroport de
Marseille-Marignane pour ravitaillement. Après l’évacuation des
passagers, le groupe d’intervention de la police nationale s’intro-
duit dans l’avion. À la suite d’échange de tirs, Danielle Cravenne
meurt, à l’âge de 35 ans.
Louis de Funès ne parviendra plus jamais à un tel équilibre entre
ambition baroque et succès populaire. Après la sortie de Rabbi
Jacob, il retourne au théâtre. Le 21 mars 1975, il est victime d’un
infarctus, puis d’un second à l’hôpital, neuf jours plus tard, où il est
sauvé in extremis – il mourra en 1983. S’il tiendra les premiers rôles
de L’Aile ou la Cuisse (1976), de L’Avare (1980) ou encore de La
Soupe aux choux (1981), il ne sera plus cet acteur qui, en trois ans,
avait essayé de devenir quelqu’un d’autre. Il ne sera plus jamais cet
homme dont le grand public aura applaudi la mutation à l’écran.
Rabbi Jacob reste le dernier film où il parle, en partie, à la première
personne et où s’exprime, pleinement, son génie.

“‘Rabbi Jacob’ m’a fait du bien, car j’avais LOUIS DE FUNÈS À LA FOLIE, COLLECTIF DIR. PAR ALAIN KRUGER AVEC LE CONCOURS

de ‘bonnes petites idées’. Il m’en est resté. DE THIBAUT BRUTTIN (LA CINÉMATHÈQUE FRANÇAISE-LA MARTINIÈRE, EN LIBRAIRIE
À PARTIR DU 26 MARS. À PARTIR DU 1er AVRIL, CINÉ+ ET MYCANAL PROGRAMMENT

Mais cela m’a décrassé l’âme.” Louis de Funès UNE VINGTAINE DE FILMS, ET UN DOCUMENTAIRE INÉDIT DE BAPTISTE ETCHEGARAY
ET NICOLAS PERGE, LOUIS DE FUNÈS, CRÉATURE CRÉATEUR.
LE M AG A ZINE

LA VOIX DES AUTRES.


La psychiatrie les a longtemps diagnostiqués schizophrènes. Pourtant, nombreux sont
ceux qui, comme Léo ou Élise, entendent des voix sans présenter de psychopathologie.
Un phénomène qui nuit à leur vie sociale, affective et professionnelle. Groupes de paroles,
traitement magnétique transcrânien, psychothérapies… Plusieurs approches permettent
aujourd’hui d’aider ces patients à accepter leur singularité et à apprivoiser ces voix.
La première unité hospitalière qui leur est consacrée ouvrira à Montpellier, en avril.
Texte Youness BOUSENNA — Photos Camille LÉVÊQUE

ÇA A COMMENCÉ UN E NUIT IL Y A DIX entourage ne l’a « jamais foutu en psychiatrie », paradoxalement salutaire : elle pousse les parents
ANS. Léo, 17 ans, dormait à l’internat, dans un juge-t-il aujourd’hui. de Léo à avouer qu’eux aussi ont tous les deux été
lycée du Mans. « Un soir, j’ai entendu quelqu’un Les années passent, les voix ne se taisent pas. abusés pendant leur enfance. «Le cas de ma sœur
m’insulter et me faire des propositions dégra- Pendant ce temps, la famille cherche tous les nous a permis de reconnaître que nous étions tous
dantes. » Le jeune homme ouvre les yeux, per- moyens pour aider Zoé. Avec sa mère, Léo les quatre traumatisés, confie-t-il. Mais en même
sonne ne lui parle. Pourtant, dans sa tête, la voix découvre une association : le REV, Réseau français temps on a vécu un enfer au quotidien avec ma
poursuit son monologue. Elle est accompagnée sur l’entente de voix, qui propose des groupes de sœur, sa situation prenait toute la place dans mon
de sensations physiques oppressantes : « J’avais parole. Il s’y rend d’abord par curiosité. Nous existence et celle de mes parents. » Après douze
l’impression qu’on essayait de m’étrangler. » sommes en 2015 et, enfin, des ponts vont se créer. mois d’internement (en trois fois), Zoé n’a plus
À l’époque, Léo ignore ce qu’il lui arrive. Mais « J’ai réalisé grâce au REV et à ma nouvelle psycho- eu affaire à l’hôpital depuis trois ans et a arrêté
tout va mal autour de lui : sa mère a un cancer thérapeute que j’avais été victime de quelque les médicaments. À 25 ans, elle n’a pas d’activité
et son père vient de tomber en dépression. chose. » Léo fait le lien entre les voix et deux abus professionnelle ni vraiment d’amis, « mais elle
« C’est la seule époque de ma vie où j’ai eu des sexuels subis à 6 et 14 ans. Il avait enfoui l’un des fait plein de choses et essaie de se reconstruire »,
pensées suicidaires. » deux. « À partir du moment où je me suis collé l’éti- souligne son frère.

D’après une image de Moodboard/123RF, photo achetée dans une brocante


Léo consulte déjà une psychanalyste depuis trois quette de traumatisé, j’allais mieux : ce n’était donc Léo, lui, avance grâce aux séances du REV. « Je me
ans, mais il ne lui en parle pas. Son père est le seul plus de ma faute, je n’étais pas un raté. » suis dit que je n’étais pas complètement cinglé ni
au courant : il ne s’alarme pas, mais lui cache alors Peu à peu, il identifie les voix : ce sont celles de seul. » À Paris, le groupe de parole se tient un
que lui aussi a déjà entendu des voix. À cette ses agresseurs, son grand-père et une autre per- jeudi sur deux, dans une maison des associations.
époque, le phénomène s’ajoute à d’autres pro- sonne. Elles surgissent deux ou trois fois par Ils sont une poignée, rarement plus de dix, à y
blèmes. « Mon vrai souci à ce moment-là était mes semaine – avant, c’était tous les jours – et se participer. Chacun a une expérience singulière.
relations sociales. » Léo, solitaire et incompris, se manifestent surtout avant de dormir. Elles pro- Certains entendent une voix, d’autres plusieurs ;
sentait rejeté par les autres. Les voix s’installent et noncent souvent des mots qui le rabaissent. « Tu elles peuvent être familières ou inconnues,
la vie s’arrête. « Je parle souvent de la période allant sers à rien, t’es nul, tu vas crever. » Parfois, les cruelles ou bienfaisantes.
jusqu’à mes 24 ans comme d’une vie entièrement paroles s’accompagnent de visions et d’une Durant deux heures, on se raconte, se conseille,
virtuelle. Je passais mon temps à regarder des séries, impression d’étouffement. « J’ai la sensation d’un s’écoute, s’entraide. La parole est libre dans la
des films, des BD pour fuir mes problèmes. » souffle sur mon visage, que mes agresseurs se seule limite de quelques règles : pas de violence,
Sa sœur, Zoé, quitte le lycée pour l’hôpital tiennent devant moi. » aucun jugement sur le témoignage des autres ni
­psychiatrique. Elle aussi entend des voix : on la Sa sœur a aussi subi quatre agressions. Elle n’en- de remise en cause de son vécu ou de ses opi-
diagnostique schizophrène. Durant quatre tend pas seulement des voix : les hallucinations nions. On peut venir et partir quand on veut,
mois, elle ne prononce plus un mot. Léo, lui, ne concernent aussi les sens du toucher, de l’odo- parler ou garder le silence. Deux « facilitateurs »
sera pas interné. Sa chance est que son rat… Cette situation extrême se révélera sont là pour faire respecter ces principes, et

38
LE M AG A ZINE

impulsion, à partir des années 2000, a aidé à dis-


socier les deux », relève Renaud Jardri. Ce profes-
seur et praticien hospitalier en psychiatrie de
l’enfant et de l’adolescent au CHU de Lille est l’un
des chercheurs les plus en pointe sur le sujet. Il y
aurait, si l’on extrapole les rares études sur
le sujet, jusqu’à 2,5 % d’entendeurs de voix chro-
niques dans la population. Aujourd’hui, la princi-
pale piste d’explication identifie un problème
d’attribution entre l’attente de la personne et ce
que son cerveau produit. « Le système sensoriel
serait en quelque sorte trompé du fait d’une
attente trop forte sur ce qu’il devrait percevoir »,
explique l’enseignant, aussi membre du
Consortium international de recherche sur les
hallucinations (ICHR). On se situe donc à la fron-
tière entre la psychiatrie, les neurosciences et la
psychologie. « On sait aujourd’hui qu’entendre des
voix est dû à un mélange de vulnérabilité psycho-
logique, de prédisposition biologique et d’expé-
rience traumatique », résume Stéphane Raffard,
professeur de psychologie.
Dans les hôpitaux, la prise en charge croise
désormais différentes approches. Mais il faut
d’abord discerner les personnes pour lesquelles
les voix sont dangereuses. Récemment, dans le
service de Catherine Boiteux, un jeune s’est jeté
par la fenêtre. C’est ce qu’on appelle les « voix de
commande ». Lorsqu’elles sont « très résistantes et
envahissantes », les traitements par antipsycho-
tiques peuvent être accompagnés d’une stimula-
surtout pour animer la discussion. Ce sont, psychiatrique le choque, autant que la façon dont tion magnétique transcrânienne (une méthode
la plupart du temps, eux aussi des entendeurs de sont considérés les patients. « J’ai été marqué par non invasive et indolore qui utilise des ondes
voix – au REV, on considère que les non-concer- le parallèle entre la manière dont étaient traités les électromagnétiques pour stimuler le cortex). Car

Camille Lévêque pour M Le Magazine du Monde, d’après une photo Tophee Marquez/Pexels
nés ont trop tendance à vouloir aider plutôt que homosexuels par le passé et la stigmatisation des cibler certaines zones du cerveau peut faire bais-
de participer à l’égal des autres. Parallèlement aux entendeurs de voix. » Il dénonce aussi l’omnipo- ser les voix. Catherine Boiteux conseille aussi à
groupes de parole, le réseau organise des ren- tence des médicaments. « Ils freinent le rétablisse- certains patients de s’adresser au REV. « Le cur-
contres avec des thérapeutes et des conférences. ment, même s’ils peuvent aider ponctuellement. » seur, c’est la souffrance de la personne », relève la
Présent dans 41 villes françaises, le REV compte psychiatre. La psychologie utilise aussi des théra-

DANS
une cinquantaine d’adhérents et autour de le milieu psychiatrique, on pies qui permettent au patient de prendre le des-
1 500 participants à ses activités. Il a été fondé en ne récuse pas forcément sus sur les voix ou de ne plus les écouter. La
septembre 2011 sous l’impulsion d’un psycho- le constat. « Certains méthode « Avatar » est l’une des plus connues :
logue, Yann Derobert, et de six autres personnes. patients ont extrêmement souffert et je ne remets l’individu personnifie sa voix en la créant par
« Il n’y avait rien en France », se rappelle-t-il. Lui- pas en cause leur opinion très dégradée sur la psy- ordinateur afin de mieux la matérialiser.
même connaissait mal le phénomène. En 2009, il chiatrie, mais celle-ci a beaucoup évolué », assure La cohabitation n’empêche pas le conflit entre les
découvre le réseau international sur l’entente de Catherine Boiteux, chef de pôle en psychiatrie et approches. Stéphane Raffard, qui collabore avec
voix, Intervoice, qui chapeaute une trentaine de neuro­sciences du groupe hospitalier universitaire Renaud Jardri à l’ICHR, critique le « réduction-
réseaux nationaux dans le monde entier, jusqu’en (GHU) de Paris secteur de Ménilmontant. Après nisme neurobiologique » des psychiatres. Même le
Palestine et en Ouganda, et qui organise alors son vingt et un ans passés à l’hôpital Sainte-Anne, elle vocabulaire divise : ces derniers parlent d’hallu-
premier congrès mondial à Maastricht. Un mou- estime que la posture militante a été nécessaire cinations acoustico-verbales quand la psycholo-
vement s’était déjà structuré depuis la fin des pour faire avancer les choses. « À l’égard des psy- gie évoque une entente de voix. « Hallucination
années 1980 aux Pays-Bas puis en Angleterre. « En chiatres comme de la société qui discrimine. » signifie “perception sans objet”, mais c’est complè-
France, il y avait des résistances dans le monde de Le mouvement des entendeurs de voix a même tement faux : il y a un agent derrière le phéno-
la santé. » Yann Derobert revendique une fait évoluer la recherche. Longtemps, le phéno- mène, la personne donne une identité à la voix
approche engagée. La prise en charge mène a été assimilé à la schizophrénie. « Leur qu’il entend et crée une relation avec elle »,

40
LE M AG A ZINE

considère Stéphane Raffard. Il ouvrira début troubles de l’attention et une sensation générale de Élise semble faire un effort pour vous écouter.
avril la toute première clinique de la voix, à désintérêt, d’apathie. » Des paroles subreptices se « Elles me déconcentrent un peu », reconnaît-elle.
Montpellier, dont il sera le coordinateur. Dotée de glissent alors dans des pensées, des perceptions, Avec le temps, elle essaie de les apprivoiser. Le
quatre psychologues et de trois psychiatres, elle parfois alors qu’elle est en pleine conversation. chemin sera spirituel. Elle est croyante depuis le
sera hébergée au sein du service universitaire de « C’était toujours des paroles brutales, des choses décès de son père, survenu quand elle avait
psychiatrie de l’adulte du CHU. Stéphane Raffard comme : “On est tous maigres en dessous de la 9 ans. Vingt ans plus tard, elle reprend le chemin
ambitionne de prendre en charge une cinquan- graisse.” » Elle rate son année. L’été suivant, les de l’Église. « J’ai commencé à faire beaucoup de
taine de patients par an pour commencer. Puis murmures deviennent des voix et, certaines fois, prières pour les mettre à la place des voix. » Sa foi
d’étendre le dispositif, s’il porte ses fruits. La des cris. « J’ai demandé à ma mère de m’emmener l’aide. « Je pense que c’est une conscience qui gran-
conception qu’il défend est celle de l’école de en psy. » Elle reste une semaine dans un hôpital, dit. Je me suis beaucoup nourrie de la Bible et de
Maastricht, qui a émergé dans les années 2000. puis trois semaines dans un autre. Elle se sou- la parole du Christ qui dit : “Celui qui croit en moi
« Celle-ci a apporté l’idée d’une interaction de la vient surtout d’un « lieu à fuir ». fera aussi les œuvres que je fais, et il en fera de plus
personne avec sa voix, alors que la psychiatrie Finalement, les médicaments font effet. Elle grandes.” » La spiritualité lui permet de garder sa
déniait cette possibilité. » Les réseaux d’entendeurs reprend ses études dans une autre école, obtient conscience, ne pas se sentir dépossédée, même
de voix se fondent sur cette vision et sur un prin- son diplôme malgré quelques rechutes et si elle continue de consulter.
cipe : les entendeurs de voix ne sont pas malades, décroche un premier remplacement à Strasbourg. Élise pratique aussi la méditation intensive et le
ils font une autre expérience de la réalité. Mais, à 27 ans, tout patine. Son CDD se termine, sport pour maintenir son attention. Et puis, une
Élise est facilitatrice du REV à Paris depuis 2017. sa relation avec son copain aussi. Les cachets lui relation s’est nouée avec les voix. « J’essaie de les
Avant cela, elle intervenait dans le groupe de masquaient les voix ; ces ruptures vont les multi- connaître, d’entendre leurs demandes, de leur par-
parole de Lunéville, en Meurthe-et-Moselle. plier. « Elles étaient très déterminées, elles me ler. » Au début, il n’y avait que des voix malé-
« C’est l’interaction avec les autres qui me faisait disaient : “je sais qui tu es” ou “on va arrêter les fiques. Mais d’autres, aimantes, sont ensuite arri-
du bien. » Comme Léo, elle a découvert le REV un médicaments”. » Personne ne la croit quand elle vées. Celles de son père et d’un ami mort à moto,
peu par hasard en 2015, sur Internet. À 32 ans, raconte ce qu’elle entend, même pas sa mère. à 20 ans. « Elles m’envoient des messages de
elle sortait d’une hospitalisation à cause des voix Quelque temps plus tard, elle arrête les traite- confiance et m’aident. » Léo aussi entend son père
et pensait reprendre aussitôt son travail d’ostéo- ments. « J’en avais marre d’être psychiatrisée. » – vivant –, mais il préfère rester terre à terre.
pathe. « Je me sentais bien. J’avais toujours réussi Depuis, les voix n’ont jamais cessé. Et Élise « Mon père est très branché spiritualité, donc il
à bosser avec les voix. » Mais pas cette fois : trois découvre sa particularité : elle en entend énor- pense que c’est son âme qui me parle. » Lui consi-
dère plutôt que c’est son cerveau. « Ceux qui
développent le côté religieux se sentent plus faci-
lement “fous”, mais sont moins seuls. Alors que
moi, qui rationalise plus, je me sens plus seul. »
Au quotidien, chacun a sa méthode pour ne pas
avoir honte. Léo cache, en général, ce qui lui
arive. Mais les années l’ont isolé. Dormir autre-
ment que seul lui est difficile : ses agressions ont
“ON SAIT AUJOURD’HUI QU’ENTENDRE DES VOIX eu lieu la nuit. « Quand ça arrive avec des gens,
j’invente des excuses. » Le travail l’aide ; il est
EST DÛ À UN MÉLANGE DE VULNÉRABILITÉ employé à la SNCF depuis bientôt deux ans.
PSYCHOLOGIQUE, DE PRÉDISPOSITION BIOLOGIQUE Surtout, il fait de plus en plus de théâtre et songe
même à préparer une école pour en faire son
ET D’EXPÉRIENCE TRAUMATIQUE.” métier. Un petit soulagement, après un échec
STÉPHANE R AFFARD, PROFESSEUR DE PSYCHOLOGIE comme professeur d’anglais et des années indé-
cises. « Ça me rassure énormément. »
Élise, elle, a longtemps hésité à en parler. Ses
jours après sa sortie, elle s’effondre et erre mément. Des inconnus, des défunts, des célé- proches sont au courant, certains de ses
­plusieurs semaines. « C’étaient les médicaments. » brités, du matin au soir. « Au début, j’entendais employeurs aussi. Mais elle a du mal à travailler
La démarche du REV l’interpelle. « Comme surtout des voix au moment de m’endormir. Elles depuis qu’elle habite Paris et, ces derniers mois,
­beaucoup d’entendeurs, j’étais désintéressée par se faufilaient partout dans mon corps et me elle s’est éloignée du REV. Son entourage a désor-
les autres approches, fatiguée. » regardaient comme un livre d’anatomie. Les voix mais du mal à la joindre. Et, dans les moments
L’expérience d’Élise est singulière. Beaucoup me parlaient de ce qu’elles voyaient en moi. difficiles, c’est la peur ultime de se sentir de nou-
entendent des voix après un traumatisme, sou- C’était génial, mais très effrayant. » Son quoti- veau engloutie qui s’empare d’elle. Léo s’est déjà
vent sexuel, mais ce n’est pas son cas. La pre- dien est bouleversé. Impossible de lire, et par- demandé s’il était fou. « Je n’ai jamais eu de
mière fois, elle avait 20 ans, une scolarité réussie fois de trouver le sommeil. « Il m’est arrivé de ne réponse claire en moi. » Quant à Élise, pour
et débutait des études en ostéopathie. « J’ai tou- pas dormir durant trois jours. J’ai découvert des laquelle entendre des voix est une « nature d’être »,
jours été réservée et ultrasensible. Mais, en ressources insoupçonnées pour tenir le coup. » elle a une jolie expression : « Certains doivent lais-
­d euxième année, j’ai commencé à avoir des Quand on lui parle, son visage se crispe souvent. ser une part de leur cerveau pour les autres. »

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DISPONIBLE MAINTENANT
Lolo Ferrari, chez elle,
à Grasse, en 1993.
LE M AG A ZINE

Les deux morts


de Lolo Ferrari. C’EST UNE STARLETTE AUJOURD’HUI
TOM BÉE DANS L’OUBLI. LE 5 MARS 2000,
ÈVE VIGNE, ALIAS LOLO FERRARI,
ÉTAIT RETROUVÉE MORTE CHEZ ELLE
À GRASSE. M EURTRE OU SUICIDE,
LES CIRCONSTANCES DE SON DÉCÈS À
37 ANS N’ONT JAMAIS ÉTÉ CLAIREM ENT
ÉTABLIES. ­S ON MARI ET IM PRÉSARIO,
ÉRIC VIGNE, FUT UN TEM PS
SOUPÇONNÉ AVANT D’ÊTRE RELAXÉ.
VINGT ANS PLUS TARD, LA RELATION
D’EM PRISE QU’IL ENTRETENAIT
AVEC SA FEM M E CONTINUE
POURTANT D’INTERROGER.
ELLE LAISSE ÉCHAPPER UN SOURIRE, presque malgré elle. « Excusez-
moi, mais Lolo Ferrari, tout le monde s’en fout aujourd’hui, non ? », nous
interroge l’employée du service cimetières de la ville de Grasse. Impossible
de savoir où se trouve la tombe de l’ancienne actrice-chanteuse-bimbo :
« La volonté de la famille est de ne pas communiquer. » Pas plus de préci-
sion sur cette « famille », alors que ses proches se sont tant disputés à sa
mort. Juste un conseil : « Si vous pouviez éviter d’écrire dans votre article
qu’elle est enterrée ici, pour l’image de la ville… » La dépouille d’Ève Vigne,
née Vallois, plus connue sous le pseudonyme de Lolo Ferrari, repose bien
à Grasse, pour les rares qui n’étaient pas encore au parfum. Là où elle
vécut une dizaine d’années. Le 5 mars 2020, vingt ans après sa mort, elle
n’a eu droit à aucun hommage. La sous-préfecture des Alpes-Maritimes
fait sienne la phrase de George Sand : « L’oubli est le vrai linceul des
morts. » Au cimetière Sainte-Brigitte, le plus grand des neuf que compte
la ville, le gardien indique volontiers l’endroit où reposent l’ancien
ministre Charles Pasqua ou l’actrice Suzy Carrier. Mais parlez-lui de Lolo
Ferrari et il devient muet comme une tombe. Il faut éviter les visites de
nécrophiles ou de fétichistes, argue-t-il.
« Lolo Ferrari ». Un pseudonyme, une autre époque. Celle d’avant la télé-
réalité. Celle d’avant les réseaux sociaux. Une poitrine comme gonflée à
l’hélium, au gré des coups de bistouri, jusqu’à un bonnet 130F. Outre ses
implants mammaires qui l’empêchent de dormir sur le ventre et sur le dos,
Ève Vigne aura subi plus d’une vingtaine d’opérations chirurgicales. Le nez,
les lèvres, les pommettes. Jusqu’à la déraison. Dans les médias, elle traîne
des qualificatifs pas toujours flatteurs : « femme aux plus gros seins
­d’Europe », « Vénus hottentote des années 1990 », « bête de foire ». Sa plas-
tique lui vaut une médiatisation souvent amusée.
On la voit dans le film belge Camping Cosmos (1997) ou camper le rôle d’une
Claude Almodovar/Divergence

fée dans la comédie Quasimodo d’El Paris (1999). Au Festival de Cannes,


en 1996, elle pose sur un ring, pantalon blanc et débardeur rose devant une
cohue de photographes. Mais sa carrière à l’écran reste limitée. Et canton-
née à ses attributs physiques dans un registre pornographique, à l’image
des titres des films Planet boobs (1996) et Mega Tits 6 (1998), entre autres.
Quant à la chanson Airbag Generation (1996), elle n’aura qu’un retentisse-
ment limité au-delà de son cercle de fans. Les modèles de la jeune Texte Yann BOUCHEZ

45
LE M AG A ZINE

femme, Brigitte Bardot ou Marilyn Monroe, à acheter une maison à l’autre bout de la France. À l’époque, la demeure
semblent bien loin. Mais, toutes proportions gardées, d’allure modeste et son grand jardin, situés à la frontière entre Grasse et
le personnage Lolo Ferrari préfigure les Kim Kardashian Peymeinade, coûtent aux mariés 900 000 francs. Commencent les opéra-
ou Nabilla. Jusqu’à une notoriété certaine : son décès tions de chirurgie. Les années 1990 sont celles de tous les excès. Dans ce
fut annoncé dans les JT de 20 heures. quartier paisible, le couple détonne. Certains voisins s’agacent des va-et-
Vingt ans plus tard, celle qui avait tant recherché la vient réguliers dans la propriété. « Surtout quand ils tournaient des films
célébrité repose, anonyme, au cimetière des sous une bâche et que Lolo se promenait en petite culotte avec ses gros nénés
Roumiguières. Une case perdue au milieu de dizaines dans le jardin », se souvient l’un d’entre eux. Le comportement du mari,
d’enfeus, ces tombeaux hors sol, typiques du sud de la grand échalas aux cheveux longs, parfois croisé en talons aiguilles et tenue
France, que les spécialistes surnomment les HLM des de femme, surprend.
cimetières, autant pour leur ressemblance avec des

LUI
barres d’immeubles que pour leur coût modique. La se présente comme « agent artistique ». Sa seule source de
dalle de Lolo Ferrari ne comporte ni nom ni date. De revenus : Lolo Ferrari. Éric Vigne monnaie ses spectacles en
fausses orchidées et des roses en plastique ont été discothèque, ses apparitions à la télévision, dans des cabarets
posées il y a bien longtemps, à en juger par la pous- ou dans des films, pas toujours habillée. Et parfois aussi des
sière qui les recouvre. Inutile de nourrir d’éventuelles prestations moins légales : le 12 février 1997, il est condamné par le tri-
curiosités malsaines : les deux implants mammaires bunal de Grasse à six mois de prison avec sursis et 50 000 francs d’amende
de 3 kilos chacun, qui firent la renommée et le mal- pour proxénétisme. « Des peccadilles dans la vie d’un artiste », estimera-
heur de la jeune femme, morte à 37 ans, ne sont pas t-il en juin 2000, dans Libération. À Peymeinade, « Lolo » est connue de
dans son cercueil. Ils ont été détruits. Son corps en tous. On la croise au volant de sa BMW décapotable grise, sur l’avenue de
avait été délesté avant sa mise en bière. Boutiny, la principale artère de la ville. Parfois, elle s’arrête Au régal du
Lolo Ferrari n’a pas été incinérée, c’était pourtant son palais, un salon de thé où elle discute avec des amies. Au bar Les Gémeaux,
souhait. Du moins est-ce ce qu’a longtemps prétendu le patron devient son amant. À d’autres flirts, elle donne rendez-vous à
son mari, Éric Vigne. Juste après le dimanche 5 mars l’hôtel de la Poste, un motel à l’américaine avec piscine, en bordure de
2000, où elle fut trouvée morte dans son lit, bourrée l’avenue de Boutiny.
de médicaments, il s’était fendu d’un courrier au pro- De cette vie, il ne reste rien ou presque. Le bar Les Gémeaux est devenu
cureur de Grasse. « Elle voulait être incinérée très vite un magasin de fleurs. Le salon de thé a disparu. Seul subsiste l’hôtel de
pour ne pas être, suivant son expression, “dévorée par la Poste, mais les propriétaires se font aussi discrets qu’au temps où ils
les vers intérieurs” », écrivait-il. À plusieurs reprises, il évitaient les paparazzis. Dans la salle du petit-déjeuner, des photos de
demande alors sa crémation. Vingt ans plus tard, il ne Marilyn Monroe et d’autres actrices en noir et blanc. « Ici, la star, c’est
semble plus si pressé. « Je vais probablement le faire un vous », indique un écriteau. Aucune référence à « Lolo ». À quelques cen-
jour, explique-t-il désormais. Mais ce n’est pas urgent. taines de mètres de là, une maison décrépite aux volets écaillés. Dans le
Maintenant son corps est largement abîmé. Donc ça ne jardin, les mauvaises herbes et le lierre s’attaquent aux grillages. De la
sert pas à grand-chose de le faire. » Éric Vigne ne sou- vase recouvre le fond de la piscine circulaire. Dans un cabanon qui sert
haite plus parler aux journalistes, ces « vicieux, salauds, de garage, on entraperçoit encore l’arrière de la BMW décapotable. À
épouvantables » qui ont écrit tant de « saloperies ». l’intérieur de la maison, un désordre et une saleté indescriptibles. Le
« Vous avez le coronavirus à vous occuper. Alors occu- temps semble s’être figé. Au téléphone, Éric Vigne assure être le proprié-
pez-vous du corona ! », ordonne-t-il au téléphone. taire des lieux. « Elle se vendra un jour, au prix du terrain, et puis c’est tout.
Si Lolo Ferrari n’a pas été incinérée, c’est que la justice Je suis pas à ça près. Je suis pas hyper riche, mais je suis pas non plus mal-
s’est d’abord longtemps opposée à la crémation de l’an- heureux. Cette maison est pourrie, je le sais. » « Pour le moment je n’ai pas
cienne starlette. Sept ans d’investigations pour essayer envie de remuer des choses qui me font très mal », ajoutera-t-il, non sans
de comprendre comment elle était morte, en vain. Et si nous avoir recommandé une nouvelle fois de nous intéresser plutôt au
Éric Vigne est si nerveux, c’est qu’il a longtemps fait coronavirus ou aux prodiges de Kylian MBappé.
figure de principal suspect. Près de treize mois de C’est à l’étage de cette habitation, le dimanche 5 mars 2000, que son
détention préventive, entre 2002 et 2003, deux mises épouse a été retrouvée morte dans son lit. Ce jour-là, Éric Vigne appelle
en examen pour « meurtre » et « non-­assistance à per- les policiers à 14 h 55, puis les pompiers. Arrivés une dizaine de minutes
sonne en danger », avant d’être blanchi par un non-lieu plus tard, ils ne pourront que constater le décès. Une première expertise
général, en 2007. Sans procès, donc. L’enquête judiciaire conclut à une surdose médicamenteuse. Que s’est-il passé les heures
et ses milliers de pages de procès-verbaux, que M a pu
consulter, n’a pas réussi à établir les circonstances pré-
cises de la mort d’Ève Vigne. Mais elle éclaire d’une
lumière crue la chute d’une femme sous emprise.
Ève a 23 ans lorsqu’elle rencontre Éric, en Bretagne.
Lui en a 38 et déjà plusieurs vies. Un bac A, des études
de philo, une carrière de prof avortée, des boulots de
chauffeur de taxi, de gérant d’hôtel, de vendeur de
voitures. Une première femme et un fils. Et une Les années 1990 sont celles de tous les excès.
sombre affaire de drogue qui lui vaut de la prison au
mitan des années 1980. Deuxième d’une fratrie de
Commencent les opérations de chirurgie. Dans ce quartier
quatre, Ève est une gamine un peu paumée. Elle peine paisible entre Grasse et Peymeinade, le couple détonne.
à trouver un boulot après une scolarité ratée, rêve de
célébrité. En 1988, moins de un an après leur première
Certains voisins s’agacent des va-et-vient réguliers dans
rencontre, ils se marient, en catimini. Sans avertir la la propriété. “Surtout quand ils tournaient des films sous
famille d’Ève, avec laquelle la jeune femme entretient
des rapports compliqués. Ce sont pourtant les parents
une bâche et que Lolo se promenait en petite culotte avec
d’Ève qui, par le biais d’une donation, aident le couple ses gros nénés dans le jardin”, se souvient l’un d’entre eux.
46
Gilber t Tour te/Pascal Victor/Ar tComPress

Lolo Ferrari
au Festival de
Cannes en 1997.
Au fil des ans,
le corps de Lolo
Ferrari a subi
d’importants
changements
au gré des
opérations de
chirurgie, plus
d’une vingtaine
au total, décidées
avec son mari,
Éric Vigne.
Ci-dessous, leur
maison à Grasse.

Photo via Ma xPPP x4


LE M AG A ZINE

précédentes ? Le discours d’Éric Vigne variera à maintes reprises. fin de journée, ne l’avaient remarqué. Et les médica-
Dans un premier temps, son mari explique aux enquêteurs qu’elle est ren- ments retrouvés n’expliquent pas comment Ève se
trée à la maison à 21 heures, le samedi soir, avant d’aller se coucher à l’étage serait procuré ceux qui ont entraîné sa mort.
dans la chambre conjugale. Comme d’habitude, il lui a donné ses médica- À propos du délai avant d’appeler les secours, Éric dit
ments, mélange d’antidépresseurs, d’antipsychotiques et d’anxiolytiques. avoir d’abord paniqué. Puis il livre une autre version :
Elle l’a appelée « vers 23 heures, 23 h 20, car elle n’arrivait pas à dormir », « Après avoir découvert le corps d’Ève, je me suis
raconte-t-il lors de sa première audition. Lui dit s’être endormi sur le allongé près d’elle, et je lui ai parlé en regardant le
canapé en cuir blanc du salon, au rez-de-chaussée. Il se serait levé à plafond. On dit que l’âme quitte le corps en s’élevant et
8 heures, serait monté à l’étage, aurait remis en place la couette, sans la j’avais l’impression de pouvoir parler à l’âme d’Ève qui
réveiller. Avant de se rendormir dans le salon, puis de monter à nouveau était encore dans la pièce. » Le nouveau récit a pour
« vers 14 heures », et de la découvrir morte. mérite d’expliquer les traces d’enfoncement sur un
Sur la partie droite du lit, Ève est allongée, vêtue d’une nuisette rose clair, oreiller retrouvé sur le lit, à côté de sa femme.
des hématomes sur les jambes. Elle est maquillée et a dans sa coiffure Très vite, les enquêteurs doutent de la thèse du sui-
des épingles à cheveux. Des amies affirment qu’elle se démaquillait tou- cide. Fin 2001, la justice demande une nouvelle exper-
jours avant de dormir, de peur d’attraper des rides avec les produits cos- tise, confiée à trois professionnels réputés. « Les médi-
métiques ? « Ma femme était un vrai pot de peinture, après le démaquillage caments peuvent expliquer un sommeil profond et
il en restait encore, expliquera Éric Vigne face à la juge, plus d’un an après. l’entrée dans le coma, mais l’aspect anatomo-­
Il pouvait lui arriver de se démaquiller très vite et très mal surtout si elle pathologique des poumons n’est pas en faveur d’une
était fatiguée et fiévreuse. » Les horaires indiqués par le mari sont contre- agonie lente par dépression respiratoire lors d’une
dits par de nombreux témoignages. Le samedi 4 mars, jour anniversaire intoxication médicamenteuse, concluent-ils. Rien ne
d’Éric Vigne, le couple était invité par des amis à dîner au restaurant. Ève permet d’éliminer une cause mécanique extérieure par
préfère rejoindre son amant, un policier monégasque, dans un restaurant suffocation qui aurait précipité la mort puisqu’une mort
de Mougins. À Grasse, Éric et Ève Vigne traversent des zones de turbu- d’origine médicamenteuse exclusive aurait duré plu-
lences. Les spectacles de Lolo Ferrari se font plus rares. Sur un mur de la sieurs heures après l’absorption. » Éric Vigne est mis en
chambre conjugale, une phrase écrite au feutre noir : « Si pas rentrée examen, le 27 février 2002, pour « meurtre » et placé
avant 8 heures, divorce. » en détention à la maison d’arrêt de Grasse.
Son comportement dans les jours suivant la mort de

LES
enquêteurs s’interrogent : pourquoi Ève Vigne n’a-t-elle pas son épouse n’a pas joué en sa faveur. Comment peut-il
laissé de mot indiquant son intention de se suicider, se dire accablé d’un côté et monnayer de l’autre
comme cela lui était arrivé par le passé ? Comment se auprès des médias ses déclarations et les photos de
serait-elle procuré une telle quantité de médicaments, bien Lolo Ferrari dans son cercueil ? « J’ai fait plusieurs
plus importante que ce qu’elle prenait habituellement, alors que son mari interviews payées, je le reconnais, explique-t-il aux
les gérait pour elle et qu’aucune boîte n’a été retrouvée dans la chambre ? enquêteurs, et je trouve ça normal car j’ai passé du
Pourquoi son mari, décrit par plusieurs témoins comme un lève-tôt, ne temps. D’autre part, ces gens font de l’argent sur la mort
s’est-il pas inquiété avant 14 heures ? Pourquoi a-t-il, de son propre aveu, de ma femme, j’estimais donc normal qu’ils me donnent
mis près de une heure avant d’appeler les secours ? Comment expliquer un peu d’argent pour mes frais. »
que plusieurs voisins l’aient vu en dehors de la maison, le dimanche Aux policiers qui l’interrogent, le 7  juin  2000, il
matin, alors qu’il assure ne pas avoir mis un pied dehors ? explique : « Vous savez, si j’avais voulu supprimer ma
Les réponses d’Éric Vigne varient au gré des nouveaux éléments qui lui femme, dans l’état psychique où elle se trouvait, il suffi-
sont présentés. Sa femme était suicidaire, « une grande malade », répète- sait que je lui laisse les médicaments et que je m’en aille.
t-il à qui veut l’entendre. Quand bien même de nombreux amis d’Ève Elle n’aurait pas manqué de les prendre.
racontent que ses tentatives, par le passé, s’apparentaient à des « appels — N’avez-vous pas l’impression que c’est exactement ce
au secours » et qu’elle avait la phobie de la mort. Les témoignages des que vous avez fait le soir du 4 mars dernier ?
voisins ? Simple volonté de nuire d’« esprits malveillants » : « Je ne suis pas — Non, car je n’ai pas laissé volontairement les médica-
surpris d’avoir été jalousé dès lors qu’on réalise que j’étais le mari de la plus ments à sa portée, je les ai oubliés. Je ne voulais pas que
belle femme du monde. » Il retrouve opportunément, deux semaines après ma femme se suicide. Je n’y ai aucun intérêt car elle
la mort, un sachet de médicaments dans la chambre. Ni les pompiers, ni n’avait pas d’assurance-vie et n’avait aucune assurance
les policiers, ni même une amie venue ranger la chambre le dimanche en sur ses seins comme certains l’ont prétendu. »
Au fil des mois d’enquête apparaît, derrière le folklore
du personnage « Lolo », la face sombre du couple
Vigne. Ève la naïve, presque enfantine, aurait été mani-
pulée par son époux, aux dires de nombreux proches.
Elle racontait à certains qu’il la battait, la forçait à se
prostituer. Lui nie. Aux policiers, il assure : « Ma femme
était une schizophrène, elle inventait n’importe quoi. »
La jeune femme est capable de ne se nourrir que de
En janvier 2000, elle écrit : “Bébé, depuis que salades et de Coca-Cola pour perdre une dizaine de
je suis mariée avec toi, je suis malheureuse.” kilos. Elle agrémente ce régime d’anxiolytiques et d’an-
tidépresseurs que son mari, lecteur du Vidal, lui four-
C’est Éric qui gère les nombreux médicaments nit. Le mal-être d’Ève transparaît dans les lettres qu’elle
qu’elle prend. Lui aussi qui contrôle les cordons adresse à son mari. En janvier 2000, elle écrit : « Bébé,
depuis que je suis mariée avec toi, je suis malheureuse. »
de la bourse, en lui donnant chaque jour 100 francs. C’est Éric qui gère les nombreux médicaments qu’elle
“Elle avait une laisse chimique qui la reliait à son mari”, prend. Lui aussi qui contrôle les cordons de la bourse,
en lui donnant chaque jour 100 francs. « Elle avait une
résume Antoine P., son amant, face aux policiers. laisse chimique qui la reliait à son mari, résume

49
LE M AG A ZINE

Antoine P., son amant, face aux policiers. Elle Tout juste désigné, Gilles-Jean Portejoie entame avec son client une « gué-
entretenait avec lui une relation assez bizarre, je dirais rilla procédurale » selon ses propres termes. Les demandes de mise en
un mélange de crainte et d’amour. » liberté se multiplient, les menaces de plainte vis-à-vis de certains témoins
La situation financière est tendue, les disputes dans le aussi. Une nouvelle expertise, dont les conclusions sont rendues le
couple se multiplient. « Au moment où j’ai connu Ève, 31 mai 2006, explique que les médicaments à eux seuls peuvent avoir causé
elle commençait à vouloir échapper à son emprise, le décès. C’est un tournant. Le parquet, puis la juge d’instruction Anne Vella
raconte Sophie, une amie, devant la juge. Je l’ai sou- décident de ne pas renvoyer Éric Vigne devant la justice. La piste du suicide,
vent entendu dire qu’elle allait le quitter, mais elle y malgré de nombreuses zones d’ombre, est privilégiée. La non-assistance à
renonçait en avançant qu’il serait au RMI, qu’il n’aurait personne en danger écartée. « Ève Vallois était déjà morte à 14 heures le
plus de ressources. Elle se contredisait et finissait par 5 mars 2000, lorsqu’Éric Vigne a tardé à faire appel aux premiers secours,
dire que c’était son “bébé”. » Sophie parle de « meurtre écrit la juge dans son ordonnance. Si elle ne l’était pas à 8 heures ce même
à long terme » : « Je veux dire qu’il gérait tout, notam- jour quand il est passé dans sa chambre, il a pu croire à un sommeil profond
ment ses médicaments. » Karine et Audrey, deux lié aux médicaments qu’elle prenait habituellement, alors qu’elle avait déjà
lycéennes recrutées en 1999 par Éric Vigne pour for- sombré dans un coma avancé. » Mais comment aurait-elle pris ces médica-
mer avec Ève les « Silicone Girls », décrivent un ments ? L’ordonnance n’évoque pas le début d’une hypothèse.
homme violent. « C’est un manipulateur qui était Malgré un recours de la famille d’Ève devant la cour d’appel d’Aix-en-­
capable de nous insulter, raconte Karine aux policiers, Provence, la décision est entérinée. En 2008, Éric Vigne est indemnisé pour
voire de nous bousculer en nous poussant et en nous ses mois de détention, à hauteur de 30 280 euros – il en réclamait initiale-
serrant les poignets afin que nous fassions ce qu’il vou- ment 230 000. « La justice a balbutié, mais elle a fini par se ressaisir », estime
lait. Lolo avait de plus en plus de difficultés à trouver Me Gilles-Jean Portejoie. Sollicités par M, ni le procureur de Grasse à
des contrats, et donc ramenait de moins en moins l’époque, Marc Désert, ni la juge Anne Vella n’ont répondu à nos questions.
d’argent à Éric Vigne qui se plaignait sans cesse de ne Ancien substitut du procureur à Grasse au début des années 2000, Jean-
pas gagner assez. » Mensonges, selon lui. Yves Lourgouilloux conserve de ce dossier « un goût amer, d’inachevé. Je
« Lorsque ma fille a épousé Éric Vigne, elle est tombée n’ai jamais connu une affaire avec autant d’incohérences et de contradic-
dans une véritable secte », estime devant la juge, Yvette tions, jusqu’à la position finale qui a consisté à renoncer à soutenir l’accusa-
Vallois, la mère d’Ève, qui accuse le mari d’avoir « orga- tion et à éviter l’audience de jugement qui aurait permis de connaître la
nisé un désert affectif » autour de sa fille. « Je pense vérité, au moins judiciaire. J’espère surtout qu’Ève Vigne n’a pas été victime
qu’elle ne lui rapportait plus rien et qu’il a utilisé son du spectre de Lolo Ferrari et de son image fantasque et excessive. Pour moi,
travers de surconsommation de médicaments pour la il s’agit d’une affaire qui reste non élucidée, et je n’aime pas cette idée. »
laisser sans secours au moment où un simple geste aurait Au téléphone, Éric Vigne répète qu’il faut laisser sa femme « dormir tran-
suffi pour la sauver. » Pour la mère, le motif est aussi quille ». « Écoutez, allez voir Lolo quand vous serez décédé comme elle. Puis
financier : un testament vieux de plusieurs années vous irez lui parler, d’accord ? Vous lui demanderez des détails. Et vous verrez
rédigé par Ève laisse la propriété de la maison à Éric que tout ce qui a été dit était faux. » Il ajoute : « Là où je vais peut-être gagner
Vigne. Elle assure, documents à l’appui, avoir donné sur vous, c’est que, maintenant, tout le monde a oublié Lolo. La jeune géné-
« 1,6 à 1,7 million de francs » au couple, en moins d’une ration, ils ne savent même pas qu’elle existait. » En éprouve-t-il de la tris-
quinzaine d’années. Éric Vigne, lui, soutient que le mal- tesse ? « Non, non, pas du tout. Bien heureux. Terminé. On n’en parle plus. »
être de sa femme venait de son conflit avec sa mère. Dans une lettre datée du 25 janvier 1995, cinq ans avant sa mort, un de ses
À la maison d’arrêt de Grasse, le psychologue qui l’exa- nombreux courriers de détresse, Ève Vigne écrit : « Je me suis suicidée, je ne
mine, en septembre 2002, note : « Le discours de M. Vigne supportais plus la vie la méchanceté de mes parents. J’adore mon mari adoré,
est inauthentique et contradictoire, révélant à son insu son je l’aimerai toute ma vie pour l’éternité, que mon mari s’occupe de mes
caractère manipulatoire. » Soulignant « un fort aspect obsèques, je veux être près de lui dans la même ville enterrée avec une pierre
mythomane, fabulateur et manipulateur », ainsi qu’« un tombale blanche. » Dans une autre, non datée, adressée à ses parents « ché-
manque d’empathie », l’expert décrit « un psychisme qui ris », elle les alerte : « Ça recommence, Éric me fait reprendre des médica-
fonctionne bien dans la perversion, de façon efficace et ments. J’ai peur, il ne me parle plus, je suis angoissée. Il dit qu’il va vendre la
séduisante, ce qui l’en rend d’autant plus dangereux ». maison. J’ai peur de travailler. Il ne veut plus que je voie mes parents. Je
voudrais mourir. Je vous aime, votre lapin adoré. » Le 5 mars 2000, elle qui

DEPUIS
la prison où il est détenu, rédigeait si souvent son mal-être n’a pas laissé de mot. Sur son cercueil,
et aidé par son frère aucune pierre tombale blanche, sa couleur préférée avec le rose. Un simple
Franck, un policier, Éric enfeu sans nom qui l’enferme avec ses secrets.
Vigne se défend ardem-
ment. Le 13 mars 2002, il écrit à son avocat de l’époque,
Me Serge Pautot, à Marseille : « Étudie tous les vices de
forme et vices de procédure, on ne sait jamais ! Imagine-
toi, ta victoire, si je sortais grâce à toi. Fais pour le
mieux. » Quelques semaines plus tard, il change pourtant
de conseil et opte pour Gilles-Jean Portejoie. Les deux
“Je n’ai jamais connu une affaire avec autant
robes noires gardent un souvenir opposé de leur client. d’incohérences et de contradictions, jusqu’à la position
Me Serge Pautot évoque un « sale type », « procédurier ».
finale qui a consisté à renoncer à soutenir l’accusation
« Si ce n’est pas lui qui l’a tuée, il l’a massacrée, il en a fait
un objet de foire, il lui a fait faire toutes ces opérations, et à éviter l’audience de jugement qui aurait permis
de connaître la vérité, au moins judiciaire. J’espère
juge-t-il. Ce qu’il a fait, c’est honteux. Les sous, c’est lui qui
les prenait. Il a compris que c’était un bon filon. » Au
contraire, Me Portejoie affirme qu’il a « tout de suite été surtout qu’Ève Vigne n’a pas été victime du spectre
convaincu de son innocence, en dépit de cette apparence
un peu marginale, hors norme. Mais celui qui découvre le
de Lolo Ferrari et de son image fantasque et excessive.”
corps est toujours le principal suspect. Une double peine. » Jean-Yves Lourgouilloux, ancien substitut du procureur à Grasse

50
La mère de Lolo
Ferrari et son
mari, Éric Vigne,
à l’occasion
des obsèques
de l’actrice
en mars 2000.
Sipa Press
Le photographe Marvin Bonheur est un enfant de la Seine-Saint-Denis. Quand il s’est
installé à Paris, après le bac, le jeune homme a traversé une crise identitaire qui l’a
fait entamer, en 2012, un travail intime sur les quartiers où il a grandi. Cette “Trilogie
du Bonheur”, repérée par le festival Circulation(s) à Paris, pose un regard tendre et lucide
sur l’un des territoires les plus stigmatisés de France.
À gauche, Rage
de vaincre, cité
des 3000, Aulnay-
LE PORTFOLIO
sous-Bois, été
2019.

Ci-dessous,
L’Accueil, Clichy,
printemps 2019.

MA CITÉ
EST
Photos Marvin BONHEUR
Texte Claire GUILLOT

CRAQUANTE. 53
LE PORTFOLIO

BONDY, AUBERVILLIERS, AULNAY-SOUS-BOIS, BOBIGNY, SEVRAN… Le pho-


tographe Marvin Bonheur, né en 1991, a grandi dans plusieurs villes de Seine-Saint-
Denis, un département dont le simple nom évoque des images de violence, de trafic,
de grisaille à ceux qui ne le connaissent qu’à travers la télévision. De fait, il le recon-
naît, dans les « quartiers », l’horizon est plus bouché qu’ailleurs. « Au lycée, quand
j’ai dit que je voulais faire du stylisme, car j’aimais le dessin et la mode, la conseillère
d’orientation m’a dit que j’étais trop rêveur, que je devais garder les pieds sur terre. »
Le jeune homme, issu d’une famille venue des Antilles dans les années 1960, s’est
accroché. Après un bac pro en imprimerie, qui lui a « ouvert les yeux sur l’art », il
finit par mettre le pied à Paris. Le rêve. Mais aussi le grand écart entre son milieu
d’origine et la capitale. Il faut dire que Marvin Bonheur a trouvé à se loger dans
un coin chic du 17 e arrondissement, où sa jeunesse et sa couleur de peau
détonnent. « Je vois les gens qui changent de trottoir. Il y en a qui refusent de faire
le code d’entrée de mon immeuble devant moi. On me dit que je parle bien pour
quelqu’un du 93. À 22 ans, ça fait bizarre. » Le jeune homme traverse alors « une
grosse crise identitaire ».
Lui qui adore la photographie débute ainsi, en 2012, sa série Alzheimer, un projet
au départ « plus personnel qu’artistique ». Pendant trois ans, il retourne photogra-
phier les lieux de son enfance, ses amis. Des images sur le vif, prises à l’appareil
argentique – un choix singulier pour une personne de son âge. « C’était une plongée
dans le passé et les souvenirs, l’argentique donne un côté nostalgique. Je voulais faire
comme un album de famille, comme celui de ma mère, avec les photos des enfants
tout nus dans le bain. » Dans ses photos, il y a les voitures brûlées et le béton dégradé,
mais aussi des touches de couleur, le carrelage du kebab. Il remonte le fil d’une vie
quotidienne, entre le marchand de glaces, le supermarché, les sourires. « Là, j’ai eu
mon premier bisou. Là, ma première dispute. J’ai revisité tous les moments et les lieux
qui m’ont construit. Même si j’ai aussi vécu des choses terribles. »
Une exposition dans le Marais, à la galerie L’Imprimerie, en 2015, le réconcilie avec
De gauche son passé et avec ses deux mondes. « L’accrochage n’était pas loin du quartier des
à droite et de
haut en bas, Halles. Il y avait des étrangers et des gens du monde de l’art, qui ne pouvaient pas
Kevin, Sevran, imaginer que ce que je montrais se situait à quarante-cinq minutes de là. Et aussi des
automne 2019.
jeunes des banlieues, qui trouvaient ça cool. Mes amis étaient superfiers. Ils se sont
Cinéma, vus beaux, forts, inspirants. » Le succès de la série a attiré l’attention sur Marvin. Elle
Aubervilliers, l’a aussi incité à créer une trilogie avec deux chapitres supplémentaires, Thérapie et
été 2015.
Renaissance, qui incluent des portraits, des gros plans, des scènes plus crues. « J’ai
Double culture, eu envie de faire passer des messages. L’abandon, l’échec, mais aussi l’amour, l’amitié,
cité des 3000, la vie ensemble. Il y a des allusions à la mort de Zyed et Bouna [électrocutés dans un
été 2018.
transformateur à Clichy-sous-Bois en 2005 alors qu’ils fuyaient un contrôle de
Ousseynou, police], aux émeutes. » Pour contrer les clichés, il montre aussi des femmes, fières
Aulnay- et libres – dont Meggy Pyaneeandee, Miss Île-de-France 2016, passée par Sciences
sous-Bois,
printemps 2019. Po, qui pose dans sa ville du Blanc-Mesnil. « Avec la photographie, j’ai compris qui
j’étais, pourquoi j’avais ce langage, cette impatience, dit aujourd’hui Marvin Bonheur.
Jeux de société, Et je montre aussi qui sont les gens du 93, qui ne méritent pas d’être mis à l’écart. Avec
Mar vin Bonheur

Montreuil,
été 2019. Renaissance, je finis sur le rêve, l’espoir, la jeunesse. »
L’Envol, cité des L’EXPOSITION « LA TRILOGIE DU BONHEUR » DE MARVIN BONHEUR DANS LE CADRE
3000, été 2019. DU FESTIVAL CIRCULATION(S), À PARIS, A ÉTÉ REPORTÉE. FESTIVAL-CIRCULATIONS.COM

55
Ci-dessus, Escalier
de feux, cité des
3000, automne 2018.
Mar vin Bonheur

À droite, L’Éternel
Recommencement,
cité des 3000,
été 2017.

56
LE PORTFOLIO
LE PORTFOLIO
Page de gauche,
Meggy la miss,
Le Blanc-Mesnil,
été 2018.

Page de droite,
de gauche
à droite et de
haut en bas, Été
paisible, cité des
3000, été 2019.

La Dale, cité des


3000, hiver 2015.

Fierté 93, cité des


3000, été 2017.

Jaja, cité
des 3000,
printemps 2019.
Mar vin Bonheur

93e vague,
Bondy, été 2018.

59
La comédienne Marina Foïs, l’illustratrice Pénéloppe Bagieu, le galeriste Emmanuel
Perrotin, le rappeur Lomepal ou encore le chausseur Christian Louboutin ont
tous été nos invités du “Goût de M”, le podcast de “M Le magazine du Monde”.
Retrouvez nos douze premiers épisodes sur lemonde.fr et sur toutes les plateformes.
Crédit Photo
Bagues Bee my love en
or jaune et rose pavées
de diamant, CHAUMET.
LE GOÛT
Chaîne en
or vintage. Débardeur
en coton, CELINE
PAR HEDI SLIMANE.

Photos Carlijn JACOBS


Stylisme Charlotte COLLET
Or NORMES.
PRÉCIEUX OU PLUS COM M UNS, LES BIJOUX ET LES MONTRES
AFFIRM ENT LEUR DIVERSITÉ. COM M E CEUX QUI LES PORTENT.

61
Page de gauche, collier Chance infinie en or rose, diamant blanc et rubellite, FRED. Trench en toile enduite, BEAUTIFUL PEOPLE.
Ci-dessus, dans les cheveux, boucles d’oreilles à motifs floraux en or, argent et cristaux, PANCONESI. Boucle d’oreille en forme de cœur Snake en or, HARUMI KLOSSOWSKA DE ROLA
× GOOSSENS. Boucles d’oreilles oblongues en or Diamonds Lourdes, Multicolor Lourdes et clip perlé Pearl Marie, ANA KHOURI. Boucles d’oreilles gourmettes, LANVIN. Boucle d’oreille
circulaire Saturn Small en or, topaze, saphir bleu, et boucle d’oreille Caracol en or et pierres précieuses, CHARLOTTE CHESNAIS. Deux boucles d’oreilles en forme de grenouille Kiss me
en or rose, diamants et rubis, TABBAH. Boucle d’oreille circulaire Marceline en or rose et cristaux multicolores, VIVIENNE WESTWOOD. Veste en laine imprimée, PRADA.
Ci-dessous, montre Classima Dame
MOA10490 date à quartz sertie
de diamants, bracelet acier, BAUME
ET MERCIER. Bracelets Beads (mis en
collier) en argent lisse brossé, LE
GRAMME.
Chemise en popeline de coton,
CHARVET. Trench court en cuir, CELINE
PAR HEDI SLIMANE.

Page de droite, sautoir transformable


Extrait de camélia en or rose et
diamants, CHANEL JOAILLERIE.
Page de gauche, collier en or jaune
et diamants tranchés, WHITE BIRD.
Collier Menottes en or jaune
et diamants, DINH VAN. Chemise
en popeline de coton et veste
en jersey de laine, GUCCI.

Ci-dessous, montre Reverso Classic


Small, mouvement mécanique
à remontage manuel, en or rose
sur bracelet en alligator, fonctions
heure-minute, JAEGER-LECOULTRE.
Chemise en soie imprimée, CELINE
PAR HEDI SLIMANE.
Page de gauche,
collier LV Volt
en or jaune,
LOUIS VUITTON.
Manteau en
coton enduit,
LEMAIRE.

Ci-dessous,
montres Sky
Irony, boîtiers en
acier inoxydable
et bracelets en
silicone texturé,
SWATCH.
Veste en laine
pied-de-poule,
WE11DONE.
Page de gauche, montre Nautilus
5711/1A à remontage automatique
en acier, étanche à 120 m, PATEK
PHILIPPE. Escarpin en gros grain et
détails bijoux, MIU MIU.

Ci-dessous, bijou de visage en cristal,


AREA.
Ci-dessous, montre Montblanc heritage
Automatic 40 mm, en or jaune et vert
anglais, MONTBLANC. Chevalière en
argent massif et or jaune, ADELINE
CACHEUX. Pull à col roulé en laine,
MAISON STANDARDS. Chemise en soie
imprimée, JOSEPH. Veste en satin,
BYPRODUCT BYREDO.

Page de droite, montre Oyster


Perpetual 39, acier Oystersteel, cadran
rhodium foncé, lunette bombée,
bracelet Oyster, garantie internationale
5 ans, ROLEX. Manteau en drap
de laine, BALENCIAGA.
Collier-médaillon, pièce unique en or
blanc et or jaune gravés, diamants
blancs et jaunes, et aigue-marine,
BUCCELLATI. Pull à col montant
en laine, MAISON STANDARDS.
Page de gauche, boucle
d’oreille, collection
La vie en rose, en or,
saphirs, saphirs orangés
et aigue-marine,
LYDIA COURTEILLE.
Montre Faubourg en
or rose serti, cadran laqué
et veste en laine, HERMÈS.

Ci-contre, montre Black


Bay GMT, boîtier en acier
41 mm, disque bicolore,
mouvement Manufacture
calibre MT (COSC),
bracelet en acier, TUDOR.
Chemise en laine, MARNI.
Page de gauche, boucle
d’oreille Le marché des
merveilles en or jaune
et diamants, GUCCI.
Chemise en popeline de
coton, RALPH LAUREN.

Ci-contre, sautoir vintage


Alhambra 15 motifs
en or rose et cornaline,
CLEEF & ARPELS.
Chemise en soie,
KOCHÉ.
Page de gauche, bagues Miss Dior
en or blanc, diamants, aigue-marine et
améthyste, DIOR JOAILLERIE. Robe en
gazar de soie, NINA RICCI.

Ci-contre, montre Maillon


en or jaune, CARTIER. Pull en laine,
MAISON STANDARDS.
Ci-dessous, montre Premium modèle
A1000M-1BEF, CASIO. Collier chaîne
façon gourmette en métal argenté,
A.P.C. Veste en coton, JOSEPH.

Page de droite, boucles d’oreilles


Planches en or noir et diamants,
REPOSSI. Veste à damier
en cuir, AMBUSH.
Ci-dessous, montre serpent Bohème
sertie de diamants et de lapis lazuli
sur or jaune, BOUCHERON.

Page de droite, boucles d’oreilles


Réponse en argent, HERMÈS.
Veste de tailleur en laine et soie
à col satin, LOUIS VUITTON.
Page de gauche, montre Piaget
Limelight Gala Precious, en or blanc
sertie de diamants et de saphirs,
cadran et bracelet gravés du décor
palace, mouvement à quartz, PIAGET.
Collier en argent rhodié serti de rubis
de synthèse et Burmalite, BURMA.

Ci-contre, boucle d’oreille Perles


précieuses en or jaune, perle et
grenats, POIRAY. Chemise en soie
imprimée, CELINE PAR HEDI SLIMANE.

Mannequins : Freek Iven et Rishi Robin @Rebel Management, Lys Lorente @Premium Models, Marius et Verene @TIAD, Kristina de Coninck et Hervé Cousin @Silver,
Nele Visschers @M+P, Elyna Vanlancker @Frimousse, Chu Wong et Lauren Ernwein @Elite Paris et Janet Jumbo @IMG. Maquillage : Janeen Witherspoon @Bryant,
avec Tiffany Fouqueil. Coiffure : Kiyoko Odo @Bryant avec Lukas Laloue. Manucure : Typhaine Kersual @Artists Unit. Casting : Nicola Kast @Webber avec Keva
Legault. Assistants du photographe : Pete Hawk et Pierre Alexandre Nowak. Assistantes de la styliste : Emmanuelle Ramos et Elyse Arnould Derosier. Production :
Mathieu pour Kitten.
LE GOÛT

QUI EST LE LEADER MON- cinq ans seulement a révolutionné les  moins chères, et d’abord la cessé de se perfectionner, comme il
DIAL DE L’HORLOGERIE ? Surprise, ce le secteur de l’horlogerie. Une étude Swatch, sont directement impac­ se doit pour ce genre de produit.
n’est ni une entreprise installée à La du cabinet d’études de marché tées, le marché haut de gamme Rien d’étonnant alors à ce qu’un
Chaux-de-Fonds ou à Locle, b ­ assin Strategy Analytics estime que, l’an subit lui aussi le phénomène public exclusivement tourné vers
historique du secteur en Suisse, ni passé, il s’est vendu plus d’Apple « smart­watch » (montre connectée), l’horlogerie de luxe se soit laissé
le Swatch Group, dont le siège Watch que de montres suisses  : mais de manière plus nuancée. ­tenter. « Le service rendu est tellement
social est situé non loin de là, à 31 millions contre 21 millions d’uni­ Bien sûr, la smartwatch a des argu­ fort que le phénomène a pris des pro-
Bienne, avec ses 16 marques et ses tés. Le succès planétaire des mon­ ments de poids. La richesse fonction­ portions folles, analyse Laurent
8,2 milliards de francs suisses de tres connectées transforme donc en nelle de ce type d’objet, qu’il vienne Picciotto, propriétaire de la boutique
chiffre d’affaires. L’année dernière, profondeur le secteur, ses hiérar­ d’Apple ou d’Android, s’appuie sur sa Chronopassion et spécialiste des
le numéro un mondial était une chies, ses habitudes. nature informatique. Il s’est notam­ montres d’exception. J’ai clairement
société située à Cupertino, en Tous les acteurs sont touchés, mais ment mué en capteur médical et en perdu des clients. Ils ont cédé aux
Californie. Et pas n’importe en premier lieu ceux qui se trouvent instrument de paiement, deux « kil­ attraits de la technologie, ils veulent
laquelle : Apple. Une première. sur le même segment de prix : à ler apps », ces fonctions indispen­ être de leur temps. Un de mes clients
La firme à la pomme aurait ainsi savoir autour de 500 € en moyenne. sables au succès d’un produit élec­ est par exemple passé à la montre
vendu, selon l’institut  IDC, pour Cela concerne les modèles à quartz, tronique. Après de premiers modèles connectée pour pouvoir surveiller ses
13,8  milliards de dollars d’Apple ceux issus des marques de mode, ou à l’autonomie très limitée, encom­ arythmies cardiaques. » D’autant que
Watch en 2019. Un produit qui en les montres digitales. Si les montres brants, peu confortables, l’offre n’a la smartwatch a débarqué

Le LUXE
reconnecté.
CINQ ANS APRÈS LEUR LANCEM ENT, LES MONTRES CONNECTÉES
CONNAISSENT UN SUCCÈS QUI DÉRANGE LE SECTEUR DE L’HORLOGERIE
­T RADITIONNELLE. SI LES MARQUES DE LUXE LES ONT REGARDÉES
AVEC DÉDAIN, ELLES CONTRE-ATTAQUENT AUJOURD’HUI
EN ­P ROPOSANT LEURS MODÈLES HAUT DE GAM M E.

Texte David CHOKRON — Photos François COQUEREL

De gauche à droite,
montre connectée
Louis Vuitton,
modèle Tambour
Horizon Monogram
Brown 42, 2 940 €.
Montre Apple Watch
Series 5 avec
boîtier en titane,
à partir de 849 €.

88
De haut en bas,
montre connectée
Montblanc,
modèle Summit 2
Sport Edition en
titane, 1 080 €.
Montre Apple Watch
Series 5 avec boîtier
en aluminium or,
à partir de 449 €.

dans un univers déjà très ont choisi de prendre le train en


c­ omplexe. Depuis quinze ans, l’in- marche et de s’approprier cet outil
dustrie horlogère est soumise à la technologique. Hublot a lancé une
pression des marques de mode qui smartwatch liée au football, dont se
considèrent la montre moins sous servent notamment les arbitres de
son aspect utilitaire que comme un la FIFA. La nouvelle Connected
accessoire à posséder en de mul- 45 mm de TAG Heuer, troisième lan-
tiples exemplaires et que l’on cement du genre pour la marque
change à l’envi. Quant aux canaux depuis 2015, se concentre sur l’as-
de distribution mondiaux, ils se pect sportif, qui constitue son iden-
sont, en cinq ans, eux aussi profon- tité. Quant à Louis Vuitton, il s’ap-
dément transformés. « Apple dispose puie sur l’affirmation de son logo,
d’un vaste réseau de magasins en son une vision qui a fait de la Tambour
nom, de revendeurs d’électronique Horizon son best-seller.
grand public et d’un puissant canal
de ventes en ligne. Ce qui n’est pas le
cas des montres traditionnelles »,
estime Steven Waltzer, analyste
senior chez Strategy Analytics.
“Comme toutes les industries bouleversées par une révolution
digitale, ces changements rendent l’objet menacé plus luxueux
APPLE a ainsi a­ cquis
un statut
mondial
incomparable. Contrairement à l’im-
mense variété de styles, de formes,
et lui redonnent du lustre.” Laurent Picciotto, spécialiste des montres d’exception
de matières, d’interprétations de la
montre traditionnelle, les produits de
la firme à la pomme sont certes géné- Tous jouent la carte du haut de Toute l’industrie se précipite donc prédisent la mort prochaine de la
riques, mais ils restent assortis d’une gamme, à l’exception de la Summit 2 vers des modèles traditionnels plus montre c­ lassique oublient une de
aura branchée, disruptive et exclu- de Montblanc, la seule sous la barre coûteux pour garder les pieds au sec ses modalités fondamentales : on en
sive, et ce cinq ans après leur lance- des 1 000 euros. Car il n’est pas ques- tandis que la marée électronique possède ­plusieurs et on aime en
ment. Et les luxueuses versions réali- tion de venir concurrencer les mas­ monte. « Comme toutes les industries changer. L’achat d’une montre
sées en partenariat avec Hermès ne todontes de l’électronique sur le ter- bouleversées par une révolution connectée ne condamne donc pas
modifient en rien cette perception. rain du prix. Non seulement les ­digitale, ces changements rendent les autres au rebut. De plus, certains
« La smartwatch n’est ni un produit volumes confidentiels de ces modèles l’objet menacé plus luxueux et lui espèrent que les smartwatches vont François Coquerel pour M Le magazine du Monde

rare ni un symbole de statut social, ­l’interdisent, mais ce n’est tout sim- redonnent du lustre », observe réussir à faire renouer la génération
poursuit Laurent Picciotto. Mais il plement pas l’intérêt des marques de Laurent Picciotto. La réponse du des m ­ illéniaux, une cible très
existe une puissance de marque, une luxe. Les statistiques des exportations berger à la bergère reste cependant convoitée, avec l’objet horloger.
adhésion presque religieuse à l’écosys- suisses, publiées par la Fédération à venir : une smartwatch suisse, Ainsi, Tag Heuer a créé une montre
tème Apple. » horlogère suisse, montrent en effet indépendante des grands systèmes interchangeable, la Connected
Les horlogers suisses ont été pris de que les ventes des pièces à moins de d’exploitation américains d’Apple et Modular 45, avec une smartwatch et
court. Leur première réaction a été, 380 euros en boutique ont baissé de de Google, et abordable comme un chronographe à tourbillon livrés
et est encore pour certains, de 25 % en deux ans. A contrario, les celle que promet Tissot depuis deux dans le même écrin. La montre
regarder la montre connectée avec montres suisses à plus de 5 000 euros ans. La logique culturelle des connectée serait alors un produit
dédain, allant même jusqu’à nier sa enregistraient encore une croissance ­horlogers suisses consiste à ne pas d’initiation qui ouvrirait la voie aux
nature même de montre. D’autres de 13 % en décembre 2019. paniquer. Et les Cassandre qui autres.
LE GOÛT

À L’ Œ I L N U , O N P O U R R A I T S ’ Y M É – termes de prix. Ainsi, alors que le cours de l’or ne


PRENDRE : le vermeil prend les atours de l’or, alors cesse de s’envoler, dopé par les taux bas et les
qu’il n’en est pas véritablement. Utilisé depuis le inquiétudes des dernières semaines provoquées
XVIIIe siècle, ce matériau joue en effet sur une illu- par l’épidémie de Covid-19, « un bijou en vermeil
sion : une couche d’or enveloppe et dissimule une sera entre trois et quatre fois moins cher que le
base en argent 925 (c’est-à-dire contenant au mini- même modèle en or », rappelle Nadia Zaoug, la
mum 92,5 % d’argent). Pour que l’appellation de fondatrice de Monsieur Paris. Depuis sa création,
vermeil soit valide selon les normes françaises, le il y a dix ans, cette marque a toujours proposé du
placage doit être composé d’au moins cinq vermeil à ses clients. « Son prix, attractif, permet
microns d’or 18 carats (contre 2,5 microns d’or de s’offrir plusieurs pièces, à accumuler, à super-
14 carats aux États-Unis ou en Asie). poser, comme en ce moment avec les médaillons,
Reconnu comme un métal précieux, quoique qui fonctionnent très bien », poursuit-elle. Quant
moins noble que le pur métal jaune, il présente à l’aspect esthétique, « mieux vaut éviter le ver-
l’avantage considérable d’être plus accessible en meil pour les pièces très fines, car il peut donner
un résultat un peu grossier par rapport à l’or,
estime Pauline Revet, dessinatrice des bijoux de
Nyssa Jewelry, une nouvelle griffe de joaillerie
fine qui privilégie des métaux certifiés écores-
ponsables. Pour tout le reste, passer d’un matériau
à l’autre change peu le travail d’orfèvrerie. »

ÉLÉMENT DE LANGAGE Le VERMEIL. Peu allergène, le vermeil évolue et se patine avec


le temps : la couche d’or s’écaille par endroits et
l’argent 925 au-dessous noircit, l’acidité de la
peau accélérant l’oxydation. Mais, pour ceux qui
COM BINAISON D’OR ET D’ARGENT, n’apprécient pas de telles altérations, de plus en
CE PRÉCIEUX MATÉRIAU PERM ET plus de labels assurent un service après-vente en
DE CRÉER DE BEAUX BIJOUX proposant, lorsque cela devient nécessaire, de
MOINS ONÉREUX QUE CEUX refaire le placage de l’or pour donner au bijou un
EN PUR MÉTAL JAUNE. nouveau coup d’éclat. Valentin PÉREZ
Nyssa Jewelr y. Monsieur Paris. Celine

De gauche à droite, collier Bocciolo, en vermeil, Nyssa Jewelry, 110 €. nyssajewelry.com


Jonc Marius, en vermeil jaune et saphirs, Monsieur Paris, 350 €. monsieur-paris.com
Boucles d’oreilles Chaîne Triomphe grand modèle, en vermeil, Celine, 650 €. celine.com

91
LE GOÛT

LIBREMENT INSPIRÉ

NOBLE effluve.
LA PARFUMEUSE ALIÉNOR MASSENET
A CRÉÉ UN JUS ÉVOQUANT LA FEMME
D’INFLUENCE QUE FUT LA DUCHESSE DE
MALBOROUGH, FAVORITE DE LA REINE
ANNE D’ANGLETERRE AU XVIIIe SIÈCLE.

SARAH CHU R CHI LL, D U CHES S E D E


MARLBOROUGH, s’est illustrée au début du XVIIIe siècle par
l’influence qu’elle exerçait sur la reine Anne, dont elle
était proche depuis l’enfance. Une relation aussi intime
que politique, que Yórgos Lánthimos a mise en scène
en 2018 dans son film La Favorite (Rachel Weisz jouait le
rôle de Sarah Churchill auprès de la reine Anne, incarnée
par Olivia Colman). Désireuse de créer un jus inspiré de
cette figure historique, la maison britannique
Penhaligon’s a fait appel à Aliénor Massenet. La parfu-
meuse s’est intéressée au style de l’époque, les robes en
soie, en taffetas, les poudres de maquillage utilisées en
quantité. « Je suis partie sur l’idée d’un parfum très fémi-
nin, que j’ai voulu élégant et envoûtant, comme l’était la
duchesse, explique-t-elle. C’était une femme avec beau-
coup de pouvoir, mais elle l’exerçait de façon subtile, avec
esprit. » Cette puissance tout en finesse, la parfumeuse
l’exprime à travers un musc floral poudré – violette,
mimosa, racine d’iris, muscs, santal – qui peut sembler
très doux au départ, mais prend progressivement de
l’ampleur sur la peau. « J’ai ajouté un côté ambré sec en
fond, légèrement piquant, pour souligner la force et le
caractère rusé de Sarah Churchill. Elle pouvait aussi être
très méchante, mais je n’ai pas joué cette facette-là, je n’ai
Sarah Churchill
pas ajouté de notes acides », s’amuse Aliénor Massenet.
sur une gravure Loin du côté poudré « vieille dame », The Favourite est
de Henry Thomas Ryall une fragrance moderne, comme l’était la favorite à son
(XIXe siècle).
époque. Claire DHOUAILLY
THE FAVOURITE, PENHALIGON’S, 165 € LES 100 ML. PENHALIGONS.COM

Précieux PATRIMOINE.
Penhaligon’s. The Print Collector/Getty Images/Hulton Archive. Mido
RÉÉDITION

Pendant la période Art déco, les montres étaient généralement petites,


habillées et d’aspect précieux. Avec la Multifort, lancée en 1930,
Mido allait contre la mode : ronde, d’apparence solide,
et donc bien moins formelle, cette montre défendait un style
que l’on qualifierait aujourd’hui de « sport chic ». En particulier parce
qu’elle possédait un mouvement automatique, plus épais et donc
moins seyant, d’après les canons en vigueur. Pilier des gammes
actuelles de Mido, la Multifort a été maintes fois réinterprétée
dans un sens très contemporain. En ressortant le modèle Patrimony,
caractérisé par son cadran fumé, ses aiguilles lances et son échelle
de lecture pulsométrique, la marque revient à l’esthétique
rétro des premières Multifort. David CHOKRON
MIDO MULTIFORT PATRIMONY, BOÎTE EN ACIER DE 40 MM, MOUVEMENT À REMONTAGE
AUTOMATIQUE AVEC HEURES, MINUTES, SECONDES, DATE, 740 €. MIDO.CH

92
De gauche à droite,
bracelet chaîne Réponse, en argent,
Hermès, 2 450 €. hermes.com
Bracelet Maillon Infini, en or jaune,
Cartier, prix sur demande. cartier.fr
Bracelet Menottes R15, en or jaune,
Dinh Van, 3 300 €. dinhvan.com
Bracelet Force 10, en or blanc
avec manille semi-pavée de diamants,
Fred, prix sur demande. fred.com

VARIATIONS Réaction en CHAÎNES. On aurait tort de croire que toutes les chaînes se ressemblent. Autour du
cou ou au poignet des stars du hip-hop, qui en ont fait leur bijou fétiche, les maillons sont volontiers épais et clinquants, au point que l’on
Stylisme : Laëtitia Leporcq

oublierait presque que, portée et conçue autrement, la chaîne peut renvoyer à une symbolique romantique (le lien), maritime (les nœuds)
ou patrimoniale (elle fait partie des bijoux qui se transmettent de génération en génération). Est-ce une expression de la volonté ambiante
de revenir à l’essentiel ? Cette saison, les maillages se font résolument sobres. En version bracelet et déclinés en or ou en argent, ils jouent
au caméléon, à la fois passe-partout le jour et apportant une touche rock la nuit. Pour encore plus d’effet, on choisit sa chaîne à triple rang
(Cartier) ou à maillons épais (Hermès). Et on évite l’ennui en soignant les détails : menottes entrelacées (Dinh Van), manille sertie de dia-
mants en guise de fermoir (Fred). Noémie LECLERCQ — Photo Polly BROWN
Rolex Datejust 31, boîtier en acier
oystersteel et or jaune de 31 mm
sur bracelet en acier et or jaune,
mouvement à remontage automatique
certifié chronomètre avec heures,
minutes, secondes et date, Rolex,
prix sur demande. rolex.com

Sur son 31.


Stylisme : Laëtitia Leporcq

FÉTICHE En horlogerie comme ailleurs, certains codes esthétiques renvoient à une marque particulière. Il en
va ainsi du cadran vert, du bracelet métallique et du mélange d’or jaune et d’acier oystersteel, tous trois indissociables de Rolex. Cette
combinaison de métaux est tellement consubstantielle au succès de l’horloger qu’il a créé un terme pour la désigner, « Rolesor ». Portant
ces trois caractéristiques, la dernière Datejust 31 est un concentré de l’identité de la marque, jusqu’à sa vocation féminine. Elle rappelle
au passage que Rolex est, plus que toute autre, une marque mixte. David CHOKRON — Photo Polly BROWN

94
LE GOÛT

TÊTE CHERCHEUSE Jäde, la CARTE vitalité.


Pour Jäde, tout va toujours trop vite est allé rapidement pour elle. C’est
ou trop lentement. Dans le fiévreux le label Entreprise, d’ordinaire davan-
Longtemps, c’est un garçon qui ne tage porté sur la nouvelle chanson
tient pas la distance. Dans La Flûte indé (Voyou, Fishbach, Bagarre) que
enchantée, une histoire n’entend pas sur la pop urbaine, qui remporte la
se laisser freiner par les sentiments. mise. Les sept titres de son prochain
Des titres au groove lascif et mor- disque, qu’elle égrènera jusqu’en mai,
dant qui parlent d’amour, de sexe ou sont en gestation depuis un an. Autant
d’argent. Parfois crûment. « Dans dire une éternité : « J’écris très vite,
toutes les disciplines, quelque chose sur ce que je ressens. Il faut que ça
s’est décomplexé et le public le sait. sorte, et ciao, je passe à autre chose. »
Il est prêt à entendre des filles qui Son rythme, Jäde ne le trouve vrai-
parlent de leurs relations, sans filtre. ment que dans celui de ses chansons,
On ne va pas se mentir pendant des où son flow sensuel se love dans des
années », dit la chanteuse de 24 ans, beats qui tiennent aussi bien de la
dont le premier EP, Cliché Tape, trap contemporaine, de la violence
posé sur une page Soundcloud rentrée de FKA Twigs ou de The
en 2018, attire immédiatement Weeknd, que du R’n’B organique des
l’­attention, et alors que sort nineties : « Ce que j’aime, ce sont les
aujourd’hui son single, Docteur. instruments. Dans mon titre Docteur,
Pictures and Motion Studios

Elle n’a qu’une peur : s’ennuyer. « Ce il y a une batterie, une vraie basse.
n’est pas normal : je chante, j’ai des Cela se démode moins que tout le
amis, je vois des gens, mais je m’en- reste. » Et résiste, donc, au passage
nuie souvent. J’aimerais qu’il se passe du temps. Pascaline Potdevin
un truc. Être avec quelqu’un et ne pas
voir le temps passer. » Pourtant, tout DOCTEUR, DE JÄDE, ENTREPRISE/A + LSO.

Exposition organisée en collaboration avec Instituto Moreira Salles (Brésil)

261, boulevard Raspail 75014 Paris — fondation.cartier.com


Susi Korihana thëri au bain, Catrimani, Roraima, 1972-1974. Collection de l’artiste. © Claudia Andujar.
MAKING OF PEUT-ON ENCORE APPRÉCIER UN BOU- représente 20 % de l’activité totale. « La plupart
Q U ET D E F L E U R Slorsque l’on connaît son du temps, nos créations servent une journée, voire

Plaisir d’offrir, empreinte carbone ? Les fleurs coupées sont,


pour la plupart, bourrées de produits phytosani-
taires, élevées sous serre ou transportées par
à peine quelques heures. Nous proposons donc à
nos clients de prendre en charge la gestion de
l’après. » Une fois l’événement fêté, donc, les

joie de RECYCLER. avion depuis des pays lointains, où l’environne-


ment et les conditions de travail sont tout aussi
peu considérés, avant de transiter par les Pays-
équipes de Monsieur Marguerite se chargent de
démonter les installations – arches, compositions,
centres de tables – et de récupérer les fleurs. Pour
Bas, véritable plaque tournante de l’industrie. Du celles déjà sèches, c’est plutôt facile : les clients
CERTAINS FLEURISTES
moins, c’était avant Monsieur Marguerite, « arti- repartent avec une nouvelle composition durable,
PROPOSENT DÉSORMAIS DE
san-fleuriste » en ligne, lancé en 2017, qui compte et Monsieur Marguerite récupère les chutes. « Ces
DONNER AUX BOUQUETS UNE
une équipe de 17 personnes. fleurs sont très fragiles car friables, explique
SECONDE VIE POUR UN M EILLEUR
Ses bouquets sont composés à partir de fleurs de Benjamin Perot. Mais ce n’est pas parce que leur
RESPECT DE L’ENVIRONNEM ENT.
« seconde main ». « Nous fleurissons des événe- tige est cassée que l’on ne peut rien en faire : on
ments en tout genre : journées presse, cocktails, crée des couronnes ou des compositions. »
soirées, mariages », détaille Benjamin Perot, Quant aux fleurs fraîches, elles sont divisées en
Texte Noémie LECLERCQ cofondateur du fleuriste, pour qui l’événementiel deux catégories. Il y a celles qui ont les caractéris-
tiques pour sécher joliment, et que l’on réserve
quelques semaines avant d’en faire de nouvelles
créations. Les autres sont compostées locale-
ment, à L’Île-Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), puis
utilisées comme engrais pour les prochaines bras-
sées de fleurs, elles aussi évidemment produites
à proximité de la ville. Une démarche circulaire,
qui est tout aussi profitable à la planète qu’à l’en-
treprise, puisqu’elle permet à la fois de valoriser
des produits qui termineraient sinon à la pou-
belle et de faire du bénéfice. « Il y a une vraie
demande sur ce genre de produits, assure-t-on
chez Monsieur Marguerite. Les entreprises et les
particuliers cherchent de plus en plus des solutions
qui ont le moins d’impact possible sur l’environne-
ment, pour être en accord avec leurs valeurs. »
Dans une filière extrêmement traditionnelle, tant
au niveau des prestations proposées que sur le
mode de distribution, les fleuristes écologiques et
connectés, à l’instar de Monsieur Marguerite ou
Bergamotte, ont forcément la cote. Ces nouvelles
compositions, certifiées zéro déchet, se vendent
– s’arrachent, plutôt – quasiment au même prix
que les bouquets classiques. Et offrent de quoi cal-
mer les dissonances cognitives des amoureux qui
chérissent autant leur moitié que la nature.
MONSIEURMARGUERITE.COM

Monsieur Marguerite
LE GOÛT

LE SENS DU DÉTAIL Les pieds dans le PLATEAU.


Pour concevoir le plateau des Sept Péchés
capitaux, ballet chanté de Kurt Weill sur des
textes de Bertolt Brecht, chorégraphié en 1976
par Pina Bausch, le scénographe et complice
de la première heure de l’artiste allemande
Rolf Borzik était allé observer de près les
rues de leur ville de Wuppertal (Allemagne).
Du croisement de Springstrasse et de la
Siegesstrasse, à quelques pas de l’Opéra et de la
maison de Pina, il a rapporté ce tapis de bitume
craquelé, plein de trous et de bosses, qui sert
de décor. Ce rude terrain de jeu est parfait pour
esquinter les prouesses chorégraphiques des
danseurs, comme aimait le faire Pina Bausch,
jetant les interprètes sur des sols de terre,
de gazon ou imprégnés d’eau. Le revêtement
urbain rappelle aussi la rue, la prostitution,
la misère et la survie. Il est enjolivé par un
dessin à la craie, une bille de clown comme un
soleil dont les yeux semblent ouvrir un espace
de nostalgie moqueur. Cet accent enfantin
transperce cette soirée sombre centrée sur
le destin d’une femme aux prises avec les
hommes. Composée de deux pièces encastrées
l’une dans l’autre, Les Sept Péchés capitaux
et N’ayez crainte, également sur des tubes
de Weill, ce programme très cabaret tombe
toujours sans faux plis sur ce morceau
de carrefour comme échappé de la réalité.
Jochen Viehoff

Rosita BOISSEAU
LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX, DE PINA BAUSCH. THÉÂTRE DU CHÂTELET AVEC LE THÉÂTRE DE LA VILLE-
HORS LES MURS, PARIS. DU 24 AU 29 MARS. THEATREDELAVILLE-PARIS.COM

97
1

2 3

À L’ORIGINE La grande BOUCLE. LA CRÉOLE – CET AN N EAU PÉN ÉTRANT


directement le lobe de l’oreille percée – est un
ornement millénaire. Dans l’histoire de l’art,
son illustration la plus exceptionnelle reste de
TOUTES LES TENDANCES ONT UNE HISTOIRE.
toute évidence le Portrait d’une négresse, toile de
QU’ELLES SOIENT GRANDES OU PETITES,
Marie-Guillemine de Laville-Leroux conservée
“M” S’AM USE À LES RACONTER. À SA FAÇON.
au Musée du Louvre depuis deux siècles. On a pu
CETTE SEMAINE LES CRÉOLES.
l’apercevoir dans le clip du morceau Apeshit, du
couple Beyoncé-Jay-Z, tourné dans le musée pari-
sien, et en incipit de l’exposition « Le Modèle noir
de Géricault à Matisse », à Orsay. Elle était rebapti-
sée pour l’occasion Portrait de Madeleine.
La toile est exposée pour la première fois en
1800, dans une période où l’abolition de
LE GOÛT

(4) Créoles Maria,


en or rose et perles,
Ginette NY, 405 €.
ginette-ny.com
(1) Boucle d’oreille en
laiton doré et or jaune, (5) Créoles
Harumi Klossowska Impression, en or
de Rola × Goossens, jaune, Dinh Van,
420 €. goossens-paris. 1 750 €. dinhvan.com
com
(6) Boucle d’oreille
(2) Créoles à triangle créole Charm, en
torsadé en argent métal doré, argenté
massif finition antique, et pierres minérales,
Bottega Veneta, 420 €. Givenchy, 720 €.
bottegaveneta.com givenchy.com

(3) Créoles Louise, (7) Créoles Dune


en métal doré, en or blanc, Poiray,
Louis Vuitton, 465 €. prix sur demande.
fr.louisvuitton.com poiray.com

5 6 7

l’esclavage en France commence à faire débat. d’émancipation et de l’ascension », ajoutons que créoles et de son chewing-gum, Julia Roberts
Le portrait représente Madeleine, esclave l’anneau à l’oreille devient la marque des bascule lentement du statut d’objet à celui de
de maison ou peut-être jeune affranchie, qui a femmes exploitées. À partir des années 1970, le sujet. Il faut attendre le xxie siècle et tout le travail
pour maître le beau-frère de l’artiste, colon en mouvement féministe renverse le stigmate. Au de sape de Beyoncé pour que la créole soit uni-
Guadeloupe. Assise dans un fauteuil, sein droit même titre que le béret du Che ou des Black latéralement lue comme un symbole de pouvoir
dénudé, bijou créole à l’oreille, la pose Panthers, les créoles d’Angela Davis deviennent et d’indépendance.
est altière, le regard noble, mêlé de réserve et un symbole de contestation et d’émancipation,
de complicité. de lutte contre toutes formes de domination.
Si, comme l’écrit l’historienne de l’art Anne Mais le cliché à la peau dur. « Mauvais genre »
Lafont dans le très beau livre qu’elle consacre à dans les années 1980, il est encore clairement
l’œuvre, Une Africaine au Louvre en 1800, « le associé aux femmes que la morale réprouve.
sein nu de Madeleine peint par Benoist s’inscrit Pour s’en convaincre, il suffit de se remémorer le Texte Gonzague DUPLEIX
dans la tradition africaine et diasporique de l’en- film Pretty Woman (1990), où, « stupéfiante » Photos Charly GOSP
trepreneuriat féminin, où le corps est l’instrument dans sa tenue de cocktail, débarrassée de ses Stylisme Laëtitia LEPORCQ

99
LE GOÛT

L’ESPRIT DU LIEU

American Vintage se met sur le TAPIS.


NICHÉE DANS LES MONTAGNES DU MOYEN ATLAS, AU MAROC, UNE PETITE
COOPÉRATIVE DE TISSAGE OFFRE UNE SECONDE VIE AUX INVENDUS DE LA MARQUE
MARSEILLAISE DE PRÊT-À-PORTER EN LES TRANSFORMANT EN TAPIS COLORÉS.

Texte Jérôme LEFORT — Photos Julie LIGER

AÏN LEUH. UNE COMMUNE RURALE DE LA PROVINCE Vintage. Une première, pour la marque de mode française
D’IFRANE, AU NORD DU MAROC, à deux heures de Fès. Ici, les comme pour la petite communauté d’Aïn Leuh.
cerises sont reines. « Les meilleures du pays », selon cer- « En quinze années d’activité, nous avons accumulé un
tains. Mais ce n’est pas le seul attrait des environs. La coo- stock dormant considérable », confie Jenny Lazzarelli, res-
pérative des tisseuses du bourg est elle aussi sur toutes les ponsable de l’image et de la direction artistique du label
lèvres. Ouverte sur les hauteurs, en 1979, elle compte marseillais. Début 2019, elle voit donc d’un très bon œil le
aujourd’hui quinze femmes, de 38 à 53 ans, qui ont déve- projet que lui présente alors, clé en main, Lou Leygnac, la
loppé une véritable expertise en tapis tissés (hanbel) et designer textile de l’un de ses partenaires : donner une
noués (zarbia). Leur regroupement leur a permis d’obtenir seconde vie aux produits défectueux, prototypes et autres
une reconnaissance de l’État et, avec elle, diverses aides invendus de la marque. Lou Leygnac a pensé à tout. Les
pour acquérir de nouvelles machines, participer à des tissus ? Elle les connaît sur le bout des doigts. Les motifs à
foires… Pas de quoi non plus rouler sur l’or. Rectangulaire, dessiner ? Tout à fait dans ses compétences. Le produit
la bâtisse aux murs blanchis étonne par son dénuement. final ? Des tapis boucherouites, créés à partir de bande-
Face à l’entrée principale, juste quelques chaises en plas- lettes de tissus de seconde main. En harmonie parfaite
tique donnent sur un parking. À l’arrière, une petite cour avec la pratique, de plus en plus en vogue dans le milieu
Un tapis déserte ne livre pas plus d’informations. Même sobriété à de la mode, de l’« upcycling ».
boucherouite
(à gauche) l’intérieur : patchwork de carreaux vieillissants au sol, Le boucherouite tient une place à part dans le paysage arti-
tissé à partir recoin kitchenette improvisé. Dans une salle mitoyenne sanal marocain. Apparu seulement dans les années 1960,
des invendus apparaissent enfin les métiers à tisser. Et dans ce décor ce savoir-faire échappe aux traditions et aux communautés.
et des chutes
de tissus sobre, presque nu, des touches de couleurs tranchent : les « Généralement, un tapis, c’est une carte d’identité, explique
d’American djellabas des ouvrières, à pois, zébrées, à motif léopard… Abdel-Ilah Neghrassi, un marchand de la ville d’Azrou. L’œil
Vintage mais aussi les réalisations en cours. Au moment de notre et le toucher renseignent sur la région, la tribu, le clan et
(ci-dessous,
tisseuses et passage, et depuis décembre, quinze motifs en particulier l’expérience de la femme qui l’a réalisé » Le boucherouite,
métier à tisser). coloraient le lieu. Ceux des tapis commandés par American c’est différent : il laisse en effet plus de place à la

101
LE GOÛT

créativité et à la personnalisation. Il ne manquait plus


à Lou Leygnac qu’un chef de projet sur place. Elle en a
Autour de la coopérative
trouvé un et, avec lui, l’ensemble des ­tisseuses requises…
IFRANE, LA LES FORÊTS DES TAPIS CHEZ
Enfin, d’abord, il a fallu identifier une coopérative qui accepte
“PETITE SUISSE”. DE CÈDRES. DAR NEGHRASSI.
le travail demandé. Car nombreuses sont celles qui répugnent
Des toits à deux Entre Azrou et Ifrane, Dans la ville carrefour
à réaliser des boucherouites, jugés peu valorisants. Pas la
pentes, une brasserie, les cèdres sont légion. d’Azrou, Abdel-Ilah
coopérative des tisseuses d’Aïn Leuh, pourtant réputée pour
Le Chamonix, des rues Autour de son plus Neghrassi propose
son savoir-faire en matière de hanbel, ces tapis au tissage
impeccables, une fameux ­spécimen, une sélection pointue
léger et aux motifs raffinés qui servent surtout comme déco-
­université prisée de le cèdre Gouraud, ses de tapis berbères.
ration ou couvertures. Pendant plus de deux mois, Khadija,
l’élite, des hôtels congénères affichent Les savoir-faire de
Lamia et les autres se sont activées. Le sourire aux lèvres et
luxueux, un palais et souvent plusieurs toutes les tribus du
avec un objectif bien en tête : livrer les 60 tapis commandés
son aéroport royaux… centaines d’années au pays sont représentés
par American Vintage en trois formats pour la vente-exposi-
À plus de 1 600 mètres compteur. L’occasion là, en particulier
tion initialement prévue du 26 au 29 mars à Paris. Petit à
d’­altitude, la petite ville d’une balade ceux des Beni M’Guild
petit, elles ont reçu les 2 500 robes et tissus retenus comme
d’Ifrane détonne. Sa ­rafraîchissante, la tête ­originaires de la
matière première. Jour après jour, elles ont démonté une à
fraîcheur estivale en a en l’air, au milieu des région.
une les pièces nécessaires et les ont découpées à la main en
fait une destination singes magots. 22, RUE DES TAPIS, AZROU,
bandelettes effilochées, avant de s’installer deux par deux, MAROC.
courue, parfaitement
face à face, de chaque côté d’un métier à tisser. Tandis que
entretenue, au point
l’une fournit les morceaux d’étoffe en veillant à respecter le
d’être surnommée « la
modèle donné, l’autre les noue sur des trames verticales,
petite Suisse ».
avant de les tasser puis de passer deux à trois rangées hori-
zontales de fils de séparation afin de structurer l’ensemble.
Le geste est sûr et les bruits sourds. Seuls quelques chats en
quête d’affection se font entendre, sans pour autant pertur- terme pour American Vintage. Il intègre aussi un ensemble
ber les tisseuses. Pour ce travail, chacune d’elles sera payée plus large d’initiatives qui engagent la marque à divers
au mètre carré de tâche accomplie, après avoir reversé à la niveaux, comme ses tee-shirts en coton bio et teintures
coopérative un pourcentage lié à ses frais de fonctionne- végétales ou ses bâtiments. Peu après son inauguration à
ment. « Le prix fixé leur offre une marge raisonnable », Signes, près de Marseille, en  2012, le siège social de
indique Jenny Lazzarelli. 4 000 mètres carrés d’American Vintage a ainsi été récom-
Parmi la multitude de démarches possibles sur le créneau pensé du prix AMO pour ses qualités esthétiques et envi-
de la responsabilité sociale et environnementale, ce projet ronnementales. Si l’on est loin du Moyen-Atlas, il offre lui
a semblé à la fois concret et réalisable à relativement court aussi une plongée dans la nature alentour.

Confectionné
pour isoler
les habitations
berbères,
le tapis
boucherouite
est composé
de morceaux
de tissus noués
les uns sur
Julie Liger

les autres, dont


naissent des
motifs abstraits.

102
PICASSO
BAIGNEUSES
ET BAIGNEURS
Mimsy Farmer
et Robert Walker Jr
EXPOSITION — 18 MARS ›13 JUILLET 2020
dans La Route
de Salina.

L’invité mystère
SUR TOUS VOS ÉCRANS

de Georges Lautner. Texte Samuel


BLUMENFELD
À LA FIN DES ANNÉES 1960, DANS LA FOULÉE DE “THÉORÈME”,
de Pasolini, la mode au cinéma reste aux inconnus, à la beauté singu-
lière, aux cheveux longs, arrivant dans une fratrie pour en bouleverser
les fondamentaux. Le Théorème français, intitulé La Route de Salina
(1970), soit l’œuvre de Georges Lautner, le réalisateur de comédies
françaises et de polars hexagonaux adoubés par le public et honnis par
la critique, comme Les Tontons flingueurs, Les Barbouzes, Le Pacha et
la trilogie des Monocle, en dit autant sur la personnalité de son auteur
que sur l’effervescence de l’époque.
En septembre 1969, lorsque Georges Lautner atterrit sur l’île de
Lanzarote, aux Canaries (Espagne), pour ce qui est supposé passer pour
un paysage mexicain, mais qui ressemble surtout à un paysage de fin institutions mécène partenaire partenaires média
L’exposition est organisée
du monde – une maison en ruine au milieu d’une colline de rocailles en collaboration avec
le Musée national Picasso-Paris

et une pompe à essence –, Easy Rider est sorti depuis deux mois. C’est Pablo Picasso, Joueurs de ballon sur la plage, Dinard 15 août 1928. Huile sur toile. Paris, Musée National Picasso-Paris. © Succession Picasso 2020.

d’ailleurs un comédien venu des États-Unis, qui a effectué une appari- Photo © RMN-Grand Palais (Musée national Picasso-Paris) / René-Gabriel Ojéda. Graphisme : Perluette & BeauFixe.

tion dans le film de Dennis Hopper, Robert Walker Jr, que Lautner


choisit fort opportunément dans le rôle de son ange de la mort. La
mode est désormais aux motards ou aux routiers, à la contre-culture,
aux hippies, aux drogues et à la libération des corps.
MBAL_picasso_insertions-presse.indd 5 13/03/2
La musique de Christophe, qu’utilisera plus tard en partie Tarantino
dans Kill Bill, restitue désormais à La Route de Salina sa valeur docu-
mentaire. Le film de Lautner devient le témoignage sur une époque,
aux côtés de Zabriskie Point, de Michelangelo Antonioni, et More, de
Barbet Schroeder, dont La Route de Salina partage la même comé-
dienne, la jeune actrice américaine Mimsy Farmer, dont le visage
innocent correspond à ce moment où le cinéma observait une atmos-
phère marquée par le dérèglement et la transgression.
Georges Lautner capte toute cette complexité, dans ce qui n’était à L’hôtellerie de luxe,
l’origine que l’adaptation d’un roman du poète et dramaturge français une expérience unique
Maurice Cury, dans lequel un jeune vagabond, s’arrêtant par hasard
dans une station-service isolée est pris par la propriétaire des lieux à vivre chaque nuit
pour son fils disparu, tandis que sa fille le reconnaît comme son frère, Literie pensée pour répondre aux standards de l’hôtellerie haut
avec lequel elle entretenait une relation incestueuse. Cette possibilité de gamme. Fait main breton dans la grande tradition artisanale.
de poursuivre cette histoire amoureuse, à la limite de l’obsession char- Matelas 32 cm, 2 000 ressorts ensachés, 7 zones de confort,
matières naturelles : soie, laine, coton. Fabrication française.
nelle, encourage cet inconnu à persister dans son rôle d’imposteur.
Sans doute parce qu’il est le réalisateur d’un monde plus ancien, celui
de la fin des années 1950, Georges Lautner se situe bien au-delà d’un
manifeste sixties. Aller chercher une Rita Hayworth vieillie, bouffie par
l’alcool, l’ombre de l’actrice de Gilda et de La Dame de Shanghaï, dans
le rôle d’une mère décidée à prendre le premier venu pour son fils
défunt, était aussi une manière d’expliquer que le cinéma passait par
le crépuscule de ses idoles. Lorsque Lautner avait rendu visite à Rita
Hayworth dans sa villa à Hollywood, elle paraissait toujours inquiète,
guettant sans cesse le téléphone au cas où on lui proposerait un rôle.
Sans doute parce qu’elles l’intéressaient davantage qu’elles ne le fasci-
naient, le réalisateur français regarde avec distance et mélancolie les
années 1960 et leur « Peace & Love », conscient que ce moment de
liberté resterait éphémère, comme tous ceux qui l’ont précédé.
Studiocanal

© COLLECTION BALTHAZAR EN EXCLUSIVITÉ


LA ROUTE DE SALINA (1 H 36), DE GEORGES LAUTNER, EST ÉDITÉ DANS UN COFFRET À PARIS
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1

CIRCUIT COURT Graz, une autre GALAXIE.


EN STYRIE, PROVINCE DU SUD-EST DE L’AUTRICHE, LA MÉDIÉVALE
ET BAROQUE VILLE DE GRAZ EST ÉTONNAM M ENT PARSEMÉE DE Texte Solenn CORDROC’H
BÂTIM ENTS TOUT DROIT SORTIS D’UN UNIVERS DE SCIENCE-FICTION. Photo Christopher MAVRIC

1 – ART MON STRE AU KUN STHAUS


Seconde ville d’Autriche, Graz peut se targuer parti pris architectural. Avec sa forme biomor- design. Les nouvelles expositions, visibles jusqu’au
d’être devenue un vivier d’art et d’architecture phique, sa couleur bleue et ses excroissances sur 7 juin, présentent une œuvre audiovisuelle du
rivalisant à bien des égards avec Vienne. Désignée, le toit, le Musée d’art moderne fait penser à un pionnier de la musique expérimentale Bill
en 2003, Capitale européenne de la culture, elle monstre marin ou à un extraterrestre qui se serait Fontana ainsi que les travaux des premiers artistes
est sortie de sa douce torpeur pour lancer des pro- posé là par erreur. Implanté dans les faubourgs et professeurs de l’université CalArts (California
jets architecturaux avant-gardistes et audacieux néobaroques de Graz, il a fortement contribué au Institute of the Arts).
qui lui ont valu, en 2011, d’être élue ville Unesco dynamisme du quartier, longtemps vétuste, et au ENTRÉE 9,50 €. FERMÉ LE LUNDI. LENDKAI, 1
de design. Près de dix ans plus tard, elle surprend renouveau de la ville. Imaginé par les architectes MUSEUM-JOANNEUM.AT/KUNSTHAUS-GRAZ

toujours par ses constructions futuristes ou rétro- Peter Cook et Colin Fournier, qui le surnomment
futuristes qui convoquent l’univers de la science- « Friendly Alien », c’est une bulle d’art réunissant
fiction. Le Kunsthaus est la pierre angulaire de ce photographie, vidéo, installation numérique et
LE GOÛT

2 – AMBIANCE FUTURISTE AU DREIZEHN BY GAUSTER


Ce restaurant, incontournable à Graz, ne désemplit pas.
À l’heure du déjeuner, les clients s’y pressent pour dégus-
ter une cuisine plutôt classique, tartare de bœuf, risotto
au homard, tarte au citron, proposée à un prix imbattable
(13 euros le menu entrée, plat, dessert, café). Quant au
décor pop futuriste, fait de néons bleus et de luminaires
semblables à des galets de métal réfléchissants au pla-
fond, il est raccord avec le style de la ville.
FRANZISKANERPLATZ 13. DREIZEHNBYGAUSTER.AT

3 – VISION MYTHOLOGIQUE À L’IMMEUBLE ARGOS


Inauguré en février, cet immeuble d’habitation est l’un
des derniers projets menés par l’architecte irako-britan-
nique Zaha Hadid avant sa disparition, en 2016. Ici
encore, « la reine des courbes », comme la surnommait
le Guardian dans sa nécrologie, a imaginé une façade
privilégiant le galbe à l’angle droit. Le bâtiment, situé en
centre-ville, est percé de fenêtres disposées de manière
asymétrique, tels des yeux tournés vers la vieille ville.
Une référence au mythe du géant grec Argos, doté de
cent yeux et dont l’immeuble porte le nom.
BURGGASSE 15. ARGOS-GRAZ.AT
2
4 – SACRE DE LA SF À L’ÉGLISE ST. ANDRÄ
3 4 Cette église catholique, en activité, se distingue par les
inscriptions qui ornent ses façades et par les nom-
breuses pièces d’art contemporain qui ornent son inté-
rieur baroque – un entrelacs de lignes orange fluo
entoure par exemple l’un des autels, dans un geste plein
de panache signé du peintre autrichien Otto Zitko. Ce
lieu d’exposition singulier est l’œuvre d’un prêtre, le
père Hermann Glettler, qui, à partir de la fin des
années 1990, a souhaité promouvoir l’art contemporain
dans son église.
KERNSTOCKGASSE 9. ANDRAE-KUNST.ORG

5 – VAISSEAU SPATIAL SUR LA MURINSEL


Construite en 2003, comme le Kunsthaus, cette île arti-
ficielle imaginée par l’architecte new-yorkais Vito
Acconci relie les deux rives de la Mur. L’édifice en forme
de coquillage comprend un amphithéâtre, un café, un
5
espace de jeu et une épicerie fine valorisant les produits
locaux. Au départ temporaire, l’œuvre est devenue l’un
des symboles de la ville et de son esprit, mêlant envi-
ronnement et goût pour l’architecture et l’art. La nuit,
la coque en acier est encore plus impressionnante :
éclairée de couleurs bleues, elle ressemble à s’y
méprendre à un vaisseau spatial.
MARIAHILFERPL 5.
Christopher Mavric/Anzenberger/REA pour M Le magazine du Monde

Y ALLER
À partir de 145 euros l’A/R Paris-Graz en avion
avec Lufthansa ou Austrian Airlines.
LUFTHANSA.COM - AUSTRIAN.COM

Y DORMIR
Imaginé par deux collectionneurs d’art contemporain,
l’ancien pilote de formule 1 Helmut Marko et sa
femme, le Lend Hotel est autant un hôtel qu’un musée
d’art contemporain. Les œuvres d’art sont partout,
dans les chambres, les espaces communs, même
les escaliers.
GRÜNE G 2. CHAMBRES DOUBLES À PARTIR DE 94 EUROS.
LENDHOTEL.AT

105
CARTE SUR TABLE

AMA SIAM

49, rue de Belleville, Paris 19e.


Tél. : 09-51-66-60-79.
Ouvert le lundi soir et du mardi midi au samedi
soir de 12 heures à 14 h 30 et de 19 heures
à 23 heures.

MÈRE supérieure.
Texte Marie ALINE

LA PROMESSE L’ÉPREUVE DU RÉEL


Sur le compte Instagram d’Ama Siam, Le rêve était persistant : pouvoir déguster de la cuisine asiatique simple,
ouvert en janvier à Paris, les frères abordable, à base de produits issus d’une agriculture intelligente et pour-
Souksavanh, déjà à la tête de Lao quoi pas locale. Trop peu de chefs s’attellent à la tâche : Adeline Grattard,
Siam juste à côté, donnent à voir : Céline Pham… Et encore, elles ne le font que ponctuellement.
–  un lieu créé en hommage aux Avec Ama Siam, les frères Souksavanh remplissent les vides. Laotiens d’ori-
« mamans » (ama signifie « maman » gine, ils s’installent juste à côté de leur restaurant familial et ouvrent la
en laotien). Avant de mettre au première adresse laotienne de Paris où les produits sont sourcés avec atten-
point un menu inspiré par les tion. Comme dans d’autres bistrots du quartier, la volaille vient du Gâtinais,
recettes de la leur, les trois frères ont le porc, de la ferme de Clavisy, et les légumes sont de saison. L’ADDITION
ouvert un pop-up restaurant appelé La porte s’ouvre sur un lieu clair et tout en longueur. Au loin, dans la cuisine Autour de 20 €.
Ta mère, où des mamans gourmets ouverte, le chef découpe une poitrine de porc au gras immaculé et d’une
se mettaient aux fourneaux ; fermeté sans égal. Ses gestes lents, caressants, trahissent une admiration L’INCONTOURNABLE
– un décor d’apparence spontané, sans limite pour la chair rose pâle. Le Khao Man Khaï, une
pensé, dessiné et conçu par les À table, l’assise confortable permet une concentration optimale sur la des- feuille de bétel sauvage
architectes Fragos + Lecourtier, déjà cription des plats aux titres exotiques. Khao Man Khaï, Mieng kham, Khao crue et farcie de coco
responsables des ambiances de La niaw na kung, Khao poon Paksé… Heureusement, à plusieurs, il est possible râpé, cacahuète,
Mercerie, à Marseille, de Yam’Tcha de faire un tour presque complet du menu. échalote, gingembre…
et Cie et de Pastore ; L’introduction transporte instantanément : le Khao Man Khaï est une feuille
– des plats issus de la cuisine fami- de bétel entière dans laquelle se niche du coco râpé, de l’échalote, du gin- LA SENTENCE
liale laotienne, frais et relevés gembre, de la cacahuète, de la crevette séchée, un triangle de bergamote et Ama Siam est sans
comme cette « salade de concombre un tout petit bout de piment. C’est lui qui emporte tout. Il est comme un conteste précurseur
pilonnée : le Tan Teng (ouh là là, grand coup de vent sur l’amertume végétale, le côté bonbon du coco et de la dans son domaine :
ça pique) ». cacahuète, le piquant de l’échalote. Il est l’élément addictif de la recette. une excellente cuisine
Mais, déjà, de nouveaux plats se posent sur la table : un gigantesque bar laotienne pensée
cuit à la vapeur avec citronnelle, coriandre, ail et piment dévie l’attention. pour une génération
On y plongerait avec les doigts. Les baguettes s’excitent sur la chair ténue de mangeurs éclairés.
gorgée de saveurs simples mais envoûtantes. Elles piochent ensuite dans
le bol de poitrine de porc marinée avant que le poulet grillé à la citronnelle
ne fasse son apparition. Le voyage devient chaotique, composé d’allers-
Arianne Foks. Marie Aline

retours incessants entre la volaille, le poisson et le cochon. Quelques gor-


gées de vin alsacien nettoient le palais entre chaque bouchée. Les céleri-
rave et chou-fleur rôtis reposent l’esprit, qui s’est emballé, car Ama Siam
est rythmé, guilleret, volubile ; tout en étant concentré, précis et envelop-
pant. La mère dont tout le monde rêve… et qui est devenue une réalité
palpable, six jours par semaine. Le dimanche, elle se repose.

106
LE GOÛT

ÉCOLOGIQUEMENT VÔTRE La brosse en fibres de CÉRÉALES. IRIS HANTVERK EST UN E


de
P ET I T E FA B R I Q U E S U É D O I S E
brosses artisanales datant de la fin
du xixe siècle. Aujourd’hui comme
à l’époque, leur production est
réalisée à la main par des per-
sonnes malvoyantes, qui confec-
tionnent avec dextérité tous types
de modèles en matière naturelle
sourcée localement. Parmi eux
figure ce fouet, constitué de fibres
de céréales ligaturées deux fois sur
la longueur. Bouillies pendant
quelques minutes avant la pre-
mière utilisation, les fibres
deviennent très résistantes : elles
peuvent supporter le frottement
sur les casseroles pour enlever les
saletés ou sur des légumes pour en
ôter la terre. Très minimal, ce petit
fagot peut être suspendu facile-
ment au-dessus d’un évier grâce à
la boucle présente sur son cor-
don : le temps de sécher entre un
brossage et un récurage.

Texte Stefania DI PETRILLO


Photo Jonathan FRANTINI

MATÉRIAUX
Fibres de céréales,
cordon en coton ciré.

BÉNÉFICE VERT
Composée entièrement
de matériaux naturels.

PRIX
10 € environ.
irishantverk.se
LE GOÛT

TRAITEMENT DE SAVEUR Tarte d’IDENTITÉ.


CHRONIQUEUSE AU QUOTIDIEN QUÉBÉCOIS “LA PRESSE”, MARIE-CLAUDE LORTIE
S’EST RÉCONCILIÉE AVEC LA CUISINE CANADIENNE GRÂCE AU CHEF MARTIN PICARD,
QUI EN A RÉINTERPRÉTÉ LES PLATS TRADITIONNELS, COMME CETTE TOURTIÈRE.

un lieu populaire. Le Québec a beaucoup changé LA TOURTIÈRE


ces cinquante dernières années, spécialement en SELON MARTIN
termes d’alimentation, dans les cuisines comme PICARD
dans les champs.
POUR 4 À 6 PERSONNES
Je suis entrée au quotidien La Presse en 1988, 225 g de beurre bien froid,
j’ai couvert la politique, les affaires, la consom- 275 g de farine T55, 70 ml
mation. Quand j’ai pris la tête de la section d’eau froide, 1 pincée de sel,
1 oignon ciselé, 3 gousses
« Style de vie », qui parle aussi de comment le d’ail hachées, 1 grosse
monde change, j’ai commencé à traiter de res- noix de beurre, 100 g de
taurants, de gastronomie et d’agroalimentaire. champignons de Paris hachés,
100 ml de vin blanc, 500 g
Pour moi, tout est lié. J’écris sur des millions de de porc haché, 200 g de
sujets, mais je m’aperçois que l’alimentation est viande de jarret de cochon
(à braiser), 1 pied de porc
souvent au milieu de tout, au centre de nos vies, (braisé et désossé), 1 pomme
et qu’il est important de faire les bons choix, les de terre râpée, ¼ de c. à café
choix justes et savoureux. de clou de girofle moulu,
¼ de c. à café de cannelle,
La tourtière, j’y suis revenue quand le chef sel et poivre du moulin,
Martin Picard s’en est mêlé. Ce cuisinier a ouvert 1 jaune d’œuf.
Au Pied de cochon, à Montréal en 2001, et s’est
LA PRÉPARATION
mis en tête d’arranger nos plats nationaux, Pour la pâte, couper le beurre
toute la cuisine que j’ai détestée dans mon en cubes de 2 cm. Mélanger
enfance, pour la remettre sur les rails. Il a fait ça la farine, le sel et le beurre
du bout des doigts ou dans
avec la poutine (au foie gras), le pouding-chô- un robot. Il doit rester des
meur (pain perdu), le  ragoût de pattes de miettes de beurre de 2-3 mm
Texte Camille LABRO cochon, et la tourtière, bien sûr… Il a mis plein dans la farine. Ajouter l’eau et
former un pâton sans trop
Photos Julie BALAGUÉ de beurre dans la pâte, pour faire un effet « pâte travailler la pâte. Filmer et
feuilletée », il a ajouté des champignons, une laisser au froid au moins
pomme de terre et de la viande effilochée pour 2 heures. Faire braiser
1 à 2 heures les viandes en
J’AI PASSÉ MON EN FANCE À MANGER DE LA TOURTIÈRE donner du goût et du moelleux, des épices bien cocotte, au four, dans un fond
et à la détester. La tourtière est un plat traditionnel québécois qui dosées… C’est devenu un plat délicieux, qui m’a de bouillon et avec quelques
aromates, jusqu’à ce qu’elles
se mange surtout en hiver, pour les fêtes. C’est de la viande hachée réconciliée avec ces classiques d’antan. s’effilochent. Puis désosser
de porc et de veau, des oignons, un peu d’épices, le tout en croûte. L’AVENIR EST DANS LE CHAMP, DE JEAN-MARTIN FORTIER le pied et effilocher le jarret.
Dans ma famille, c’était toujours trop cuit et très sec : pour avaler ET MARIE-CLAUDE LORTIE, LES ÉDITIONS LA PRESSE, 2019. Dans une casserole, faire suer
l’oignon et l’ail dans le beurre.
ça, il fallait mettre beaucoup de ketchup aux fruits, une sorte de Ajouter les champignons
chutney. Quand la tourtière était servie en minitartelettes, le rap- jusqu’à ce que leur eau se
port farce-pâte était complètement déséquilibré… Mais la pire, soit évaporée. Mouiller au vin
blanc et laisser réduire à sec.
c’était sans doute celle de ma mère, qui n’aimait pas la viande et Ajouter le porc haché et les
préparait ce plat par obligation, parce que c’était la tradition. Elle épices. Cuire 5 à 10 minutes
réalisait la pâte avec du shortening, une espèce de margarine bon en remuant. Ajouter le pied
de porc et la pomme de terre
marché insipide. Elle n’y mettait pas de cœur, et ça se sentait. hachée, sel, poivre et faire
D’ailleurs, cela fait longtemps qu’elle est devenue végétarienne. cuire encore 10 minutes.
Quant à moi, j’ai décrété à mon adolescence que je ne voulais plus Abaisser la pâte en deux ronds
de 25 cm de diamètre. Tapisser
manger de tourtière de ma vie. un moule à tarte de 20 cm de
En dépit de cette aversion particulière, j’ai toujours été gour- diamètre avec un disque.
mande. Mes parents cuisinaient beaucoup – mon père avec pas- Remplir avec l’appareil de
viande hachée, ajouter le jarret
sion. C’était un épicurien, qui chérissait la cuisine française. Pour braisé effiloché. Fermer la
moi, la gastronomie était aussi une façon de me rapprocher de lui. tourtière avec le deuxième
Lors de mon premier voyage en France, à 11 ans, je me rappelle disque de pâte. Badigeonner la
tourtière d’un peu de jaune
qu’on épluchait les guides pour trouver les meilleurs bistrots. d’œuf, faire une cheminée pour
La Cuisine du marché, de Paul Bocuse, était l’un de ses livres que la vapeur puisse s’échapper.
fétiches. Il aimait faire des plats sophistiqués, du carré d’agneau,
LA CUISSON
de la mousse d’épinard, du saumon à l’oseille. Au quotidien, on Quinze minutes au four
mangeait très « français » : des croissants le dimanche matin, des à 200 °C, puis vingt minutes
poireaux vinaigrette, du bon vin. Mon père m’emmenait aussi au à 175 °C. Servir avec une
sauce ketchup maison ou un
marché Jean-Talon, à Montréal, alors qu’à l’époque ce n’était pas chutney et une salade verte.

108
LE HAUT DU PANIER Le FENUGREC. Texte Camille LABRO
Illustration Patrick PLEUTIN

Épice méconnue malgré SES APPELLATIONS arôme, puissant, évoque


son fort caractère, le­fenu- Trigonella foenum-graecum, le bouillon Maggi, le Zan ou
grec appartient à la famille « foin grec », trigonelle, le Viandox. On le retrouve
des fabacées, ou légumi- sénégrain, senegré, ou dans les mélanges d’épices
neuses, comme les hari- methi (en Inde et au Kenya). du type ras el-hanout,
cots, les pois ou les lupins. garam massala, ou currys
Proche cousin du trèfle SA SAISON indiens. Amères quand
bleu, cette plante herbacée Annuel, le fenugrec se elles sont crues, les graines
annuelle qui peut s’ériger sème au printemps ou à s’adoucissent une fois
à 80 cm porte des feuilles l’automne, pour une longue ­grillées, pour développer
trifoliées dentelées, floraison qui s’étend d’avril à des saveurs de poivron,
petites fleurs blanc crème juillet et une récolte durant sésame et céleri.
ou jaune et fines cosses l’été. Comme toute légumi- Dans la cuisine indienne,
qui recèlent des graines neuse, le fenugrec est un il est associé aux viandes
comprimées, semblables engrais vert qui fixe l’azote comme aux légumes.
à des petits cailloux dans les sols, fréquemment Rapide à germer, il garnit
aux formes anguleuses planté en rotations cultu- les plats de petites pousses
irrégulières, de ­c ouleur rales avec les céréales. goûteuses. Il donne du
sable ou ocre, caractère à un bouillon,
très ­aromatiques. SES USAGES parfume les crustacés.
Originaire du sud-est Riche en nutriments, le Olivier Rœllinger l’a glissé
du bassin méditer­ranéen, fenugrec stimule l’appétit, dans l’un de ses mélanges
le fenugrec a été très réduit le niveau de sucre d’épices, la « poudre grande
apprécié dès l­ ’Antiquité dans le sang, ainsi que les caravane » (cardamome,
pour ses qualités médici- taux de cholestérol et de tri- fenugrec, cannelle, piment
nales et condimentaires. glycérides. Il se consomme niora, sésame), pour
en décoction de graines, ­sublimer l’agneau comme
en poudre ou en huile. Son les ­poissons iodés.

04.03.2020
Mercredi et vendredi, 11h ‒ 20h
Jeudi, 11h ‒ 22h
Le week-end, 10h ‒ 20h

07.06.2020 MEP · Ville de Paris


5/7 rue de Fourcy 75004 Paris
Erwin Wurm, Outdoor sculpture (Appenzell), 1998 © Erwin Wurm • Création graphique : Joanna Starck

Erwin Wurm
Photographs
Avis recommandés. FÉM INISM E DE LUXE

Depuis son premier


défilé pour Dior, en 2016,
Maria Grazia Chiuri,
première femme à la
direction artistique de
la griffe, le répète : oui,
le féminisme est soluble
dans la mode. Saison
après saison, elle cherche
à le prouver à travers
des collaborations avec
des femmes artistes ESCLAVES DE LA MODE
« Ça doit être génial ! », voilà ce que
engagées dont elle rend les néophytes disent généralement
visible le travail dans aux travailleurs de la mode. Dans
Le Plus Beau Métier du monde,
ses collections et dans une enquête de 2018 qui paraît
les décors de ses shows. aujourd’hui en poche, la docteure
en anthropologie Giulia Mensitieri
En lançant ce printemps plonge en coulisses pour savoir ce
un podcast en anglais, qu’il en est vraiment. Qu’elle suive
une amie styliste ou se fasse
la marque essaie d’aller employer comme ­stagiaire chez un
au-delà des slogans et créateur indépendant, elle jette
une lumière crue sur ceux dont le
du microcosme de la Unions saké public ne soupçonne pas l’exis-
mode. Chaque épisode Ceux qui ont découvert le saké
à température ambiante, et dans
tence : assistants bénévoles, pho-
tographes non payés, petites
de trente minutes un contenant inapproprié, ont pu mains précaires, pigistes désar-
donne accès à une passer à côté de ses saveurs fines.
Or, il existe des crus de saké, comme
gentés – toute une main-d’œuvre
qui peut dîner au Ritz et pavoiser
conversation assez libre il en est du vin, avec des prove- en vêtements luxueux mais dissi-
PODCAST, BEAU LIVRE, DÉGUSTATION… 3 IDÉES POUR LA SEMAINE

avec des artistes de nances et des qualités de riz plus ou


moins recherchées. À 15 % de degré
mule des fins de mois difficiles et
des horaires impossibles. Sans
renom qui reviennent d’alcool en  moyenne, il se sert jugement hâtif, elle tente de
sur leur partenariat comme un blanc : frais et dans un
verre à vin. Avec du poisson cru ou
comprendre pourquoi la mode
fascine tant ces jeunes travailleurs
avec Dior et sur leur mariné, des huîtres ou des crusta- corvéables à merci à qui l’on répète
parcours, interrogeant la cés, son toucher légèrement épais,
basé sur des notes d’agrumes, offre
sans cesse qu’ils ont « de la chance
d’être là », et décortique le fonc-
place des femmes dans une vraie tendresse gustative. À tes- tionnement d’une industrie à rêves
l’art et la société. Après ter avec la minéralité 100 % fran-
çaise du saké Wakaze C’est la vie,
où les inégalités sont légion. Entre
le reportage et l’essai, ce livre
l’espiègle Judy Chicago élaboré dans la région parisienne passionnant concilie le plaisir de
en ouverture de la série, avec du riz de Camargue. Ou avec
un grand cru japonais, tel le
lecture et une implacable rigueur
d’analyse.
suivront Mickalene Dassaï 23, d’une puissance et d’une “LE PLUS BEAU MÉTIER DU MONDE – DANS

Thomas, Tracey Emin, élégance extraordinaires, avec des


notes poudrées de poire et de citron
LES COULISSES DE L’INDUSTRIE DE LA
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110
0123
HORS-SÉRIE
EMPLOI
IMMIGRATION
SANTÉ
MOBILITÉ
ÉLECTIONS

40 CARTES
POUR COMPRENDRE
LA
FRANCE

Vous cherchez une ville dynamique en matière d’emploi ? Installez-vous à Bordeaux


ou à Toulouse… Vous voulez devenir agriculteur ? Choisissez la Bretagne ou la Corse, là
où les terres sont les moins chères… Vous êtes une jeune femme à la recherche d’un job ?
Direction Grenoble ou Limoges… Vous désirez éviter le risque de chômage ? Vivez à Saint-
Flour, où il y a seulement 4,3 % de chercheurs d’emploi… Vous souhaitez un accès facile
à Internet ? Lyon ou Montpellier s’imposent… Les moyens de garde de vos enfants vous
préoccupent ? Brest offre le plus de facilités… Accoucher sans crainte vous préoccupe ?
A Amiens, Reims ou Troyes, vous serez rassurées…
En 40 cartes, Le Monde et son service Infographie vous proposent le tour d’une France devenue
un kaléidoscope économique, politique et social, comme l’explique le démographe Hervé Le Bras.

40 CARTES POUR COMPRENDRE LA FRANCE


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Mots croisés
Philippe DUPUIS
GRILLE N O 444 Sudoku
Yan GEORGET
N O 444 - TRÈS DIFFICILE

SOLUTION DE LA GRILLE
1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 PRÉCÉDENTE

II

III
Compléter toute
IV la grille avec des
chiffres allant de 1
V à 9. Chacun ne doit
être utilisé qu’une
seule fois par ligne,
VI par colonne et par
carré de neuf cases.
VII

VIII

IX

X
Bridge N O 444
FÉDÉRATION FRANÇAISE DE BRIDGE
XI

XII

XIII

XIV

XV

HORIZONTALEMENT I Porteur d’or noir. Gros porteur d’or noir. II Menu fretin ou petit cochon.
Convient parfaitement. III En dehors des règles établies. Épreuve avant l’épreuve. IV En arrière.
Guitariste protégé par la duchesse d’Albe. Protégea pour saisir. Ouvre Le Monde. V Cours rou-
main. Vient à bout de tout. VI Comme la plaine de Waterloo. Ouvrir en grand. Piégés. VII Plein
d’eau. Note. Disparaît. VIII Mélangea délicatement. Mesurait la dose de rayonnement. Apportai
mon soutien. IX Dû au seigneur. Facilite le tirage. Romains chez Vinci. X Conduit sans forcer.
Solidement charpenté. XI Bien détaillés. Se lancent. A sa clef. XII Chaîne de montage. L’amateur
de son n’y est pour rien. XIII Risque de prendre froid. Assurer la reproduction. Champion en
piste. XIV A trouvé un siège. Ouverture de gamme. Sculpteur et poète dada. Ouverture sur
Le Monde. XV Produisent beaucoup d’effet.
VERTICALEMENT 1 Avec elles, votre avenir est rêvé. 2 Ne s’adresse qu’à lui. Son origine reste
une énigme. 3 La précédente laisse le sien à la cuisine. Tromper tout le monde. Point de départ.
4 Font monter la pression. Négation. Opales et calcédoines. 5 A tendance à couper les cheveux
en quatre. Un quart de peseta. 6 Passer sous silence. Grand d’Espagne. Au bout du compte.
7 Risque la folie. Dieu à tête de faucon. Un copain de la nana. Met toujours en opposition.
8 Jamais faciles à comprendre ni a expliquer. Sans la moindre expression. 9 Maison du peuple.
Entre Maurienne et Tarentaise. 10 Possessif. Blairer, mais souvent négativement. Au centre du
charnier. 11 En rade. Facilite le déplacement des avions au sol. Fringué plus ou moins bien.
12 Donnai mon appréciation. Normande sur la Bresle. Mettre de côté. 13 Du gros rouge et du
blanc. Éloignées de tous. Victime de ses excès. 14 S’enticha. Du fantastique en rayons. Trois
points sur quatre. 15 Redonneront force et tonus.

Solution de la grille no 443


HORIZONTALEMENT I Réactualisation. II Éprouvée. Aire. III Forte. Râblée. GR. IV Ruiez. Oô. Tram. V Oxer. Stoupas.
Ba. VI Radieuse. Iol (loi). VII Die. Érudition. VIII Imbiber. Étalons. IX Spa. An. Prêle. Ia. X Sonatine. Si. Ont. XI Ès.
Éteule. Espar. XII . Mer. Unions. Iasi. XIII Érode. Sn. Abel. XIV Nase. Lest. Agité. XV Tierces. Aliénés.
VERTICALEMENT 1 Refroidissement. 2 Époux. Imposerai. 3 Arrière-ban. Rose. 4 Cotera. Ae. Der. 5 Tuez. Débattue.
6 UV. Sirénien. Le. 7 Aérateur. Nuises. 8 Léa. Oud. Pelons. 9 Bousier. En. Ta. 10 Salopettes. SA. 11 Aie. Asialie. Bai.
12 Trets. Olé. Siège. 13 Ie. Ino. Opalin. 14 Gabo. Ninas. Té. 15 Normalisatrice.

112
De Gaulle, la France LIBRE. Texte Olivier CARIGUEL

“LE MONDE” PROPOSE LA COLLECTION “HISTOIRE DE FRANCE


EN BANDE DESSINÉE”. CETTE SEMAINE, 1940, LA DÉBÂCLE. DE
LA FRANCE FACE À L’ALLEMAGNE NAZIE ET L’APPEL À LA RÉSISTANCE
DU GÉNÉRAL DE GAULLE.

AVA N T D ’ Ê T R E P E R Ç U C O M M E U N suffisamment de détails (réunions de crise et Henri Giraud, évadé de la forteresse allemande
REBELLE, Charles de Gaulle était bien noté par le conciliabules ministériels) pour voir d’une case de Königstein en 1942 et soutenu par les Alliés
haut commandement de l’armée. Et même consi- de BD à l’autre les coulisses du grand effon­ pour contrecarrer ses desseins. La flamme de la
déré comme un homme d’espoir aux yeux des drement qui va donner naissance au régime de Résistance brûle en plusieurs foyers. Avec l’aide
responsables du dernier gouvernement déliques- Vichy, avec le maréchal Philippe Pétain comme de Jean Moulin, premier chef du Conseil national
cent de la IIIe République. Le 17 mai 1940, face à la chef de l’État. de la Résistance, torturé à mort en 1943 dans les
Wehrmacht, dans l’Aisne, la contre-offensive de L’émergence de la Résistance et l’aventure de la geôles de Klaus Barbie, à Lyon, le général de
Montcornet qu’il mena à la tête d’une colonne France libre basée à Londres ne se comprennent Gaulle parvint à mettre sous son autorité les dif-
blindée lui valut d’être élevé au grade de général pas sans un retour sur la fin – tragique – de la férents mouvements de la Résistance intérieure.
de brigade à titre temporaire. drôle de guerre. L’épopée d’un officier supérieur Les focus du dossier documentaire tournent le
Quand, depuis Londres, il prononce, le 18 juin 1940 isolé et entouré de rares Français voulant rester projecteur vers les autres héros de la Résistance
sur les ondes de la BBC, son « Appel à la résis- libres se déploie à partir de cette séquence capi- et le Panthéon, lieu de mémoire qui accueillit
tance française », il porte depuis trois semaines tale. Elle constitue la genèse de l’aventure aussi Geneviève de Gaulle-Anthonioz, nièce du
ses deux étoiles. Mais, coupable de cette initiative ­gaulliste. Le général félon lutte sur les théâtres général, et Germaine Tillion, résistante et ethno-
solitaire, il les perd quelques jours plus tard. La d’opération, tentant de rallier peu à peu les colo- logue. À travers la fabrique des événements mis
IIIe République agonisante s’est empressée de le nies de l’Empire français, et sur les fronts poli- au jour au fil des pages de cette BD, qui prend le
condamner à quatre ans de prison et de le tiques et diplomatiques. temps d’exposer des moments-clés, on peut
déchoir de la nationalité française. Bien que francophile, le président Théodore mesurer l’inscription du général de Gaulle dans
Le récit presque au jour le jour du basculement Roosevelt, à l’oreille duquel soufflent de nom- un temps en pleine accélération et le poids de ses
des destins de ce général et de la France, bientôt breux antigaullistes établis aux États-Unis, le décisions.
intimement mêlés, ouvre le nouvel album de la ­perçoit comme un « apprenti dictateur ». Le pre-
collection « Histoire de France en bande dessi- mier ministre britannique, Winston Churchill,
née ». La période de la débâcle est méconnue. La ­pourtant plus modéré, le soupçonne d’être un DE GAULLE, LA RÉSISTANCE ET LA FRANCE LIBRE,
1940-1944, « L’HISTOIRE DE FRANCE EN BANDE DESSINÉE »,
bousculade et la complexité des événements du ­crypto­fasciste, de « souffrir d’une ambition insen- COLLECTION LE MONDE-CRÉATION HACHETTE COLLECTION,
printemps et de l’été 1940 sont résumées avec sée ». De Gaulle est concurrencé par le général VOL. 7, 9,99 €.

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LE GOÛT

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Dans l’album photo de…


Roberto SAVIANO. DEPUIS “GOMORRA”, EN 2006, L’ÉCRIVAIN
ITALIEN NE CESSE, DANS SES ROMANS,
DE DÉNONCER L’EM PRISE DE LA MAFIA
SUR LE MONDE. UN GOÛT POUR LES
HISTOIRES HÉRITÉ DE SON GRAND-PÈRE.
LA SÉRIE “ZEROZEROZERO”, ADAPTÉE
DE SON LIVRE “EXTRA PURE VOYAGE
DANS L’ÉCONOM IE DE LA COCAÏNE”,
EST DIFFUSÉE SUR CANAL+.

J’AIME CETTE PHOTO PARCE QUE JE SUIS ENTOURÉ punitions, mieux aussi que l’exemple que l’on veut don-
d’êtres que je chéris plus que tout, mon frère, mon grand- ner, parce qu’une histoire ne déçoit jamais. Il échafaudait
père et mon chien, que l’on avait baptisé Dharma, une toujours des dilemmes moraux au fil de ses récits. Lorsqu’il
notion de l’hindouisme et du bouddhisme. Cette image me lisait Le Petit Chaperon rouge, par exemple, il me fai-
dégage un sentiment d’unité que j’ai perdu aujourd’hui. sait voir l’histoire du point de vue des louveteaux affamés,
J’ai même du mal à penser qu’il y a eu un moment dans qui attendaient que leur père revienne avec leur pitance.
ma vie où je me suis senti protégé. J’étais très lié à mon Il m’a créé une mythologie. Je suis athée mais, s’il y a une
grand-père. Il a passé toute sa vie de retraité avec nous, vie après la mort, la première personne que j’irais cher-
dans un petit village de la banlieue de Naples, c’est en cher, c’est lui. Aujourd’hui, je ressens le même plaisir à
quelque sorte lui qui m’a élevé. Mon amour pour la narra- écrire et à prendre la parole pour raconter des histoires
tion vient de lui. Avant même que je sache lire, il m’avait que celui que j’ai eu à l’écouter. Il est mort quand j’avais
appris L’Iliade, m’avait raconté des récits de guerre, avec, 20 ans et, d’un côté, je suis content qu’il n’ait pas assisté à
en filigrane, un sens très profond de l’honneur. ce qu’est devenue ma vie [Roberto Saviano vit sous
Je n’arrêtais pas de lui demander de me raconter des his- ­protection judiciaire], il aurait eu beaucoup de mal à le
toires, encore des histoires, toujours des histoires… Et il supporter. Propos recueillis par Marie GODFRAIN
s’exécutait volontiers, sur la vie d’Achille ou de Socrate,
la guerre du Vietnam, l’histoire de Garibaldi et toute la
Rober to Saviano

lutte du Risorgimento. Mon grand-père m’a ­transmis tous ZEROZEROZERO, SÉRIE CRÉÉE PAR STEFANO SOLLIMA,
LEONARDO FASOLI, MAURICIO KATZ, D’APRÈS LE LIVRE EXTRA PURE.
les idéaux républicains auxquels je crois. Il savait que les VOYAGE DANS L’ÉCONOMIE DE LA COCAINE, DE ROBERTO SAVIANO.
livres pouvaient éduquer mieux que les reproches ou les DIFFUSION DE LA SAISON 1 EN COURS SUR CANAL+ ET SUR MYCANAL.

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dable avec finitions polies et satinées
tiel, Crème ultime et Baume de nuit
ainsi qu’un verre saphir bombé lui
absolu, elle se compose de trois réfé-
offrant une allure élégante et raffinée.
rences aux textures sensorielles inno-
Ce modèle est monté sur un bracelet
vantes qui viennent à la rescousse des
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