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LE CONSEIL CONSTITUTIONNEL: UNE COUR SUPRÊME EN DEVENIR?

Author(s): Charlotte Michellet


Source: Esprit , Mars-avril 2013, No. 393 (3/4) (Mars-avril 2013), pp. 198-200
Published by: Editions Esprit

Stable URL: http://www.jstor.com/stable/24275167

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LE CONSEIL suprêmes ont pour fonction première


d'assurer l'unité de l'application et de
CONSTITUTIONNEL :
l'interprétation du droit en contrô
UNE COUR SUPRÊME
lant les décisions prises par l'en
EN DEVENIR? semble des juridictions placées sous
leur autorité. Dans ce but, elles dis
La décision du Conseil constitu posent de l'arme ultime qu'est l'an
tionnel de censurer la taxation à nulation des décisions de ces juri
75 % des plus hauts revenus, renduedictions. Dans ce système, le contrôle
le 12 décembre 2012, pose à noudu respect de la Constitution par les
veau, pour un certain nombre de pouvoirs publics n'est qu'un aspect
commentateurs, la question de la de la mission générale des cours
nature et de la légitimité de cettesuprêmes, qui ont à connaître de tous
institution1, qui serait devenue, les litiges et non uniquement du
contentieux constitutionnel.
notamment grâce à la question prio
ritaire de constitutionnalité, une véri Au contraire, les cours constitu
table « cour suprême ». Or, une telletionnelles sont traditionnellement
affirmation cache souvent une cri considérées comme des organes juri
tique de l'importance qu'a acquise, dictionnels spécialisés, placés en
depuis le début des années 1970, le dehors du système juridictionnel de
Conseil constitutionnel au sein du l'État, et détenant le monopole du
système institutionnel et politique contentieux constitutionnel. Elles ne
français. En effet, derrière le terme disposent d'aucun lien organique et
« cour suprême », c'est la crainte du hiérarchique à l'égard des autres juri
gouvernement des juges qui est ravi dictions, qui ne sont pas placées sous
vée. Qu'en est-il vraiment ? leur contrôle et dont elles ne peuvent
généralement pas annuler les déci
sions (même s'il existe des systèmes
Qu'est-ce qu'une cour hybrides).
suprême ? Au-delà de leur définition juri
Juridiquement, dique et des différences qui les
les cours suprêmes sont des juridic caractérisent, les cours suprêmes
comme les cours constitutionnelles
tions placées au sommet de l'édifice
juridictionnel d'un État et dont relè ont un rôle institutionnel et politique
vent par la voie de l'appel ou de la identique. En effet, devant garantir le
cassation l'ensemble des tribunaux et respect et l'application uniforme de
cours composant cet édifice2. la Constitution, elles constituent des
Souvent confondues avec les organes de régulation des pouvoirs
cours constitutionnelles, les coursexécutif et législatif. Et, si
les cours constitutionnelles appar
1. Voir par exemple l'article d'Éric Conan tiennent au même genre que les
publié dans Marianne du 11 janvier 2013. juridictions ordinaires [elles n'ap
2. « Cours suprêmes et cours constitu
partiennent pas] à la même espèce.
tionnelles », dans Loïc Cadiet (sous la dir. de),
Dictionnaire de la justice, Paris, PUF, lre éd., Les questions qui [leur] sont sou
2004, p. 277. mises se situent au plus haut

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niveau : celui où se rejoignent droit héritée de la Révolution française, et


et politique3. d'une conception particulière de la
séparation des pouvoirs. La France
C'est pourquoi leur légitimité à
créer du droit est souvent remise en dispose, en effet, de deux ordres de
juridiction, l'ordre administratif et
cause. Pour autant, ces juridictions
l'ordre judiciaire, au sommet des
ont une fonction démocratique fon
quels sont placées deux cours
damentale : moyen à disposition de
suprêmes, le Conseil d'État et la Cour
l'opposition parlementaire et/ou des
de cassation. La transformation du
citoyens, elles participent à la paci
Conseil constitutionnel en une cour
fication de la vie politique et sociale
suprême, sur le modèle américain,
en tranchant, juridiquement, des
impliquerait nécessairement de pla
conflits politiques et sociaux; gar cer le Conseil d'État et la Cour de
diennes de la répartition constitu
cassation sous son contrôle et, sans
tionnelle des pouvoirs, elles en assu
rent l'effectivité et constituent une
doute à terme, d'unifier les ordres
de juridiction. Sans une révision de
illustration de ce que « par la dispo
la Constitution, qui reconnaît les
sition des choses, le pouvoir arrête le
deux ordres et consacre l'existence
pouvoir4 » ; interprètes des déclara
des deux cours suprêmes, stricto
tions des droits, elles participent à
sensu, et sans, surtout, une volonté
l'approfondissement de la démocra
politique inébranlable, une telle
tie en assurant la garantie des droits.
transformation semble peu probable.
Un tel rôle n'est pas illégitime
Elle n'est d'ailleurs pas souhaitable.
puisque, in fine, le pouvoir consti
Le système français s'organise autour
tuant a toujours le dernier mot et
d'une spécialisation des juges : au
peut réviser la Constitution.
Conseil constitutionnel le monopole
du contrôle de la constitutionnalité
Qu en est-il du Conseil des lois, aux cours suprêmes (Conseil
constitutionnel ? d'État et Cour de cassation) celui de
leur conventionnalité. Complémen
Si l'on s'en tient à la définition taires, ces contrôles ainsi répartis
juridique, le Conseil constitutionnel ont fait la preuve de leur efficacité :
n'est pas une cour suprême et ne la garantie des droits fondamentaux
pourrait le devenir qu'au prix d'un est assurée en même temps que la
bouleversement fondamental de l'or suprématie de la Constitution.
ganisation juridictionnelle française, Néanmoins, le Conseil constitu
tionnel est bien une cour constitu
tionnelle et, à ce titre, son rôle n'est
3. Louis Favoreu, « La légitimité du juge
constitutionnel », Revue internationale de droit pas substantiellement différent de
comparé, avril-juin 1994, vol. 46, n° 2, p. 557 celui d'une cour suprême. Faut-il le
581.
regretter ? Non, et cela pour deux
4. Montesquieu, De l'esprit des lois, Édi
raisons.
tions Nourse, 1772, tome I, livre XI, chap. IV :
« Pour qu'on ne puisse abuser du pouvoir, il faut
que, par la disposition des choses, le pouvoir D'une part, du point de vue juri
arrête le pouvoir ». dique, même en l'absence de lien

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organique avec les juridictions constitutionnel a permis un véritable


suprêmes, l'autorité des décisions du approfondissement démocratique du
Conseil constitutionnel est réelle à système politique français sans pour
leur égard et, confrontées à des ques autant en faire un colégislateur. Car,
tions mettant en jeu des droits et des ce qui fonde la légitimité du juge
libertés constitutionnellement garan constitutionnel c'est que [...] le
tis, elles appliquent et s'inspirent contrôle qu'il exerce et la censure
des décisions du Conseil qui s'im qu'il peut prononcer à l'encontre
posent aux pouvoirs publics et à d'un texte législatif ne s'analysent
toutes les autorités administratives et pas comme un verrou ou un bar
rage, mais comme un aiguillage7.
juridictionnelles5. En outre, à l'oc
casion du jugement des questions À cet égard, le Conseil constitu
prioritaires de constitutionnalité, le tionnel est concurrencé dans ce rôle
Conseil contrôle également la consti par l'importance croissante que pren
tutionnalité de l'interprétation des nent la Cour européenne des droits
lois donnée par les juridictions de l'homme et la Cour de justice de
suprêmes, assurant ainsi l'application l'Union européenne à l'égard du
uniforme du droit constitutionnel. Le législateur français.
Conseil d'État, d'ailleurs, n'hésite Charlotte Michellet
plus à faire référence explicitement
aux décisions du Conseil constitu
tionnel6.
7. L. Favoreu, « La légitimité du juge
D'autre part, d'un point de vue constitutionnel », art. cité, p. 578.

institutionnel et politique, il ne s'agit


pas d'un fait nouveau. Si sa création
en 1958 devait empêcher le parle
ment d'intervenir dans le domaine
de l'exécutif, le Conseil constitution
nel s'est émancipé dès 1971 en s'at
tribuant le rôle de gardien des droits
fondamentaux. Dès lors, le Conseil
constitutionnel était devenu une cour
constitutionnelle à part entière, quand
bien même un certain nombre de
commentateurs attribue cet état à l'in
troduction de la question prioritaire
de constitutionnalité par la révision
constitutionnelle de juillet 2008. À ce
titre, la jurisprudence du Conseil

5. Alinéa 3 de l'article 62 de la Constitu


tion du 4 octobre 1958.
6. Voir par exemple : CE, S. 21 décembre
2012, Société Groupe Canal Plus et autres,
n° 362347.

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