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Vocabulaire de ...

Collection dirigée parJean-Pien"e Zarader

Le vocabulaire de

Marx
Emmanuel Renault
Agrégé et docteur en philosophie
Maître de conférences de l'ENS lettres
et sciences humaines
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Marx bénéficie aujourd'hui encore d'une popularité bien singulière.
Le marxisme, comme mouvement théorique et politique, a contribué à
doter sa pensée d'une notoriété considérable, mais il l'a popularisée tout
en confondant ce qui lui revient en propre et ce qu'ont dit de lui, son
collaborateur Engels et ses héritiers (Kaustky, Lénine ... ). « Ce qui est
bien connu est en général, précisément parce qu'il est bien connu, non
connu» 1 , cette remarque de Hegel s'applique parfaitement au fondateur
du marxisme. De sa pensée, on ne retient généralement que quelques
maîtres-mots qui, curieusement, ne figurent pas sous sa plume infra-
structure, matérialisme historique, conscience de classe, etc., alors
qu'on ignore le plus souvent l'importance de concepts aux multiples
occurrences individu, besoin, tendance, etc. De la crise du marxisme,
on pouvait donc attendre avec Althusser2 une lecture plus lucide de
Marx - Feuerbach aurait parlé « d'hydrothérapie », c'est-à-dire de cure
par la douche froide, de « l'usage de l'eau froide de la religion natu-
relle »3 L'effondrement du « socialisme réel» a effectivement accéléré
le processus de transformation de Marx en auteur classique, mais
l'image qui se diffuse aujourd'hui dans le public cultivé est tout aussi
simpliste que celle que feu le marxisme officiel tentait de faire monde.
La pensée marxienne n'y a rien gagné l'histoire semble lui avoir fait
perdre une bonne part de son intérêt politique, et puisqu'on ne connaît
d'elle que quelques idées simplistes, elle n'éveille pas davantage d'inté-
rêt théorique.
Alors que la fonction des vocabulaires consacrés à des auteurs clas-
siques est de tenter de nous rendre leur pensée plus familière, peut-être
faut-il rendre Marx un peu moins familier pour rendre lisibles les textes
qu'il a écrit. Si sa pensée est aujourd'hui difficilement accessible, c'est
peut-être parce qu'il fut trop écrit dans le style du dictionnaire de la phi-

1. Hegel, Pr<1face de la Phélloménologie de l'esprit, trad. B. Bourgeois, Vrin, 1997, p. 91.


2. L. AlLhusser,« Enfin la crise du marxisme! », in Il Manifesto, Pou\' ir et oppositioll dalls les soci'
post-révolllliollnaires, Seuil, 1978, p. 242-253.
3. L. Feuerbach, L'essence du christiallisme, trad. J.-P. Osi ,Maspéro, 1982, p. 93.
losophie marxiste!, et pas assez dans celui du dictionnaire historique et
critique (sur le modèle du dictionnaire dirigé par G. Labica et G.
Bensussan2 à l'égard duquel nous reconnaissons ici notre dette et
auquel nous renvoyons le lecteur pour d'éventuels
approfondissements). On insistera donc dans ce qui suit sur les termes
mêmes dans lesquels Marx élabore ses idées (même lorsqu'ils sont
masqués par les traductions), ainsi que sur les innovations, les hési-
tations et les difficultés inscrites dans un certain nombre de concepts
centraux. La pensée marxienne semblera sans doute y perdre en cohé-
rence, mais elle apparaîtra ainsi sous son propre jour, celui d'une
entreprise critique soucieuse de rapporter la lutte contre la société
bourgeoise à ses fondements théoriques, d'une polémique prise dans le
mouvement de l'histoire et des luttes politiques, indifférente aux
systématisations factices et profondément étrangère à tout dogmatisme.

Pour un exemple de cette littérature, nous nous sommes référés à M. Buhl' et A. Kosing, Kleines
Worterbuch der Mm,ùstisch-Lellillischen Philosophie, Dietz Verlag. Berlin, 1966.
2. G. Labiea, G. Bensussan, Dictiollllaire critiqlle du marxisme. PUF, 1985 (2< éd. revue et
augmentée). Voir également, W. F. Haug, Historisch-kritisches WOrlerbllch des Manisl1llls, Argument
Verlag, Berlin. 1994 sq.

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Action historique (geschichtliche Aktion)
* La catégorie d'action historique, empruntée à Bruno Bauer, est
utilisée à différentes reprises dans la Sainte Famille (1845) dans le
cadre de la polémique avec Edgar et Bruno Bauer (SF48 , 104, 109).
Il s'agit alors pour Marx d'insister sur le fait que c'est l'agir et non
l'esprit qui fait l'histoire (SFIO 1-102, 108-109, 145), que l'agir histo-
rique a pour sujet la masse et non l'individu (SF103-1 04), et que les
masses sont agissantes dans l'histoire lors d'épisodes révolution-
naires. La Sainte Famille dit à ce propos que la Révolution française
peut représenter «toutes les grandes "actions" de l'histoire»
(SF104), L'Idéologie allemande, que «ce n'est pas la critique, mais
la révolution qui est la force motrice de l'histoire» (IA39). Dans les
Thèses sur Feuerbach, l'action historique, entendue en ce triple sens
d'activité objective, sociale et révolutionnaire, sera rebaptisée « acti-
vité révolutionnaire, pratique-critique» (Thl), ou «pratique révolu-
tionnaire » (Th3).
** L'analyse de l'agir historique permet à la Sainte Famille de sou-
ligner le rôle moteur de l'intérêt «"l'idée" a toujours échoué lamen-
tablement dans la mesure où elle était distincte de "l'intérêt" »
(SF103). Les intérêts dont parle Marx sont eux-mêmes l'expression
de besoins, et plus précisément de besoins essentiels qui « sont eux-
mêmes les fondements ultimes de la satisfaction des peuples» (IH,
P93). La satisfaction des besoins fournit la motivation de l'agir révo-
lutionnaire (IA285), mais si les besoins essentiels jouent un rôle
décisif dans l'histoire, c'est surtout à travers l'expérience négative de
leur non-satisfaction et de la dégradation (VerwOllenheit) qu'elle
implique. La « révolte contre la dégradation» (SF47), la « résis-
tance» au mouvement qui mène à « l'extrême dégradation» (01524-
525,532-533), tel est le motif de la lutte révolutionnaire.
Bien que le rôle déterminant revienne aux intérêts, la conscience et
les idées conservent un rôle décisif (SF47). D'où l'objectif philoso-
phique et politique d'une « réforme de la conscience» consistant à
« réveiller des rêves que le monde fait sur lui-même» (P46), à
« rendre l'oppression effective plus oppressive encore en lui ajoutant
la conscience de l'oppression» (IH, P93) ; d'où l'utilité d'une organi-

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sation syndicale et politique susceptible de transformer le prolétariat
de« masse» en« classe pour soi» (MP, 01133-135). Cependant, ce
n'est pas tant conscience révoltée que le développement révolution-
naire qui fournit aux luttes leur conscience adéquate. C'est en ce sens
que la Sainte Famille écrit que « la Révolution française a fait ger-
mer des idées qui mènent au-delà des idées de tout l'ancien état du
monde» (SF145), et que L'Idéologie allemande soutient que « pour
produire massivement cette conscience communiste, aussi bien que
pour faire triompher la cause elle-même, il faut une transformation
qui touche la masse des hommes; laquelle ne peut s'opérer que dans
un mouvement pratique, dans une révolution» (IA37).
*** L'analyse de l'action historique évite soigneusement de faire
intervenir des déterminants moraux ou toute autre référence au
devoir être «II ne s'agit pas de savoir quel objectif (Ziel) tel ou tel
prolétaire, ou même le prolétariat tout entier, se représente momen-
tanément. Il s'agit de savoir ce qu'il est et ce que, conformément à
cet être, il sera contraint historiquement de faire. Son objectif et son
action historique lui sont tracés, de manière tangible et irrévocable,
dans sa propre situation, comme dans toute l'organisation de la
société civile actuelle» (SF48). Ce privilège de l'être sur le devoir-
être pose le problème de l'anti-utopisme (voir Communisme) et de
l'amoralisme de Marx l . L'« activité pratique-critique» n'a pas d'autre
normativité, pas d'autre «vocation» (IA285) que celle que lui
confèrent les besoins. Si la critique théorique veut seconder la
critique pratique, elle doit partir de la « conscience immanente»
(IA462) de l'agir historique, elle doit définir les objectifs d'un point
de vue « réaliste» (G, 011421), en partant des ressorts effectifs de
l'action historique. La description de la société communiste suppose
certes une définition de la justice (<< à chacun ses besoins») et une
éthique de l'individualité (voir Individu), mais ces éléments
« éthiques» ne sont pas les principes de la critique.

1 La question de la cohérence de la position marxienne fait sur ce point l'objet d'un débat dont on
trouvera les différentes positions dans les articles suivants S. Petrucciani, « Marx and Morality. Le
débat anglo-saxon SUr Marx, l'éthique et la justice », in Actuel Marx, na 10, 1991, p. 147-166; A. Tose1,
«Marx, la justice et sa production ", in Études sur Marx (et Engels). Vers 1//1 communisme de la
finitude, Kimé, 1996, p. 75-103 E. Renault, « Le "problème" de la morale chez Marx », in
Philosophie, Philosophie, n 0 7, 1997, p. 98-104; Y Quinioux,« Quelle nommtivité pour la critique du
capitalisme: éthique ou morale? ", in ACII/d Mar., n 0 25, 1999. p. 83-97.

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Activation (Betatigung) (voir Pratique)

Aliénation (Entfremdung, Entausserung, Verausserung)


Chez Hegel, dessaisissement (Entiiusserung) et aliénation
(Entfremdung) désignent respectivement le devenir autre qui accom-
pagne toute objectivation et le devenir étranger à soi dans une alté-
rité irréductible. Marx ne conserve pas ces nuances, comme on le
voit aux définitions qu'il donne de ces termes « L'aliénation
(Verdusserung), est la pratique du dessaisissement (Entausserung),
[ ... ] en tant qu'il est imbu de préjugés religieux, l'homme ne sait
objecti ver son être qu'en en faisant un être étranger (fremd) » (QJ,
P87). Le thème hégélien du dessaisissement comme moment néces-
saire de la réalisation et de la conquête de soi est néanmoins
conservé (IH, P106-107) (Ms78, 149, 165, 178).
L'usage proprement marxien du concept d'aliénation est déterminé
par l'interprétation feuerbachienne de la religion comme conscience
inversée l'homme se croyant trop fini pour posséder les prédicats
infinis (connaissance infinie, volonté infinie, amour infini) qui le
définissent, il les attribue à un être distinct de lui et se réduit à sa
simple créature. C'est bien en ce double sens d'une dépossession et
d'une domination du créateur par sa créature que Marx entend l'alié-
nation dans les Manuscrits de 44 «l'objet que le travail produit, son
produit, se dresse devant lui comme un être étranger, comme une
puissance indépendante du producteur [ ... ] ; cette réalisation du tra-
vail apparaît comme la perte pour l'ouvrier de sa réalité, l'objectiva-
tion comme perte de l'objet, l'appropriation comme aliénation, le
dessaisissement» (MsI09). Les innovations marxiennes tiennent au
fait que l'aliénation religieuse est rapportée à l'aliénation politique et
sociale dans l'Introduction de sa Critique de la philosophie hégé-
lienne du droit, puis à l'aliénation philosophique et économique dans
les Manuscrits de 44. L'aliénation cesse ainsi de désigner le rapport
de la conscience et de ses objets, pour désigner une relation pra-
tique; d'où la définition de l'aliénation (Verdusserung) par « la pra-
tique du dessaisissement».
** Le rôle du concept d'aliénation varie considérablement au cours
de J'évolution de la pensée marxienne. On peut distinguer au moins

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trois problématiques distinctes a) celle de la Critique du droit poli-
tique hégélien et de la Question .Tuive, b) celle des Manuscrits de 44
et c) celle de la critique de l'économie politique. C'est seulement au
cours des deux premières périodes que le concept joue un rôle déci-
sif.
a) La signification proprement marxienne du concept d'aliénation est
tout d'abord solidaire de la critique de la politique développée en
1843. La critique feuerbachienne de la religion y est transposée à la
politique, dans le cadre d'une problématique déterminée par le
couple conceptuel de l'aliénation et de l'émancipation. Cette pre-
mière critique de la politique est avant tout une critique de la Révo-
lution française. Il s'agit pour Marx de faire apparaître l'insuffisance
d'une émancipation politique qui reste « abstraite» puisqu'elle ne se
propage pas aux autres facettes de l'existence sociale de l'homme.
L'objectivation de la liberté sous une forme séparée (État) et domi-
natrice (domination de la loi et de la constitution) est comparée à
l'objectivation religieuse de l'essence de l'homme en des termes
feuerbachiens (MK68-72). Cette critique de la politique comporte
néanmoins un moment non feuerbachien, car la Révolution fran-
çaise, première affirmation de la liberté populaire, est interprétée
comme un progrès décisif. L'aliénation politique n'est pas conçue
comme la perte de la dimension fondamentale de l'existence
humaine, mais comme sa conquête, comme la conquête de la liberté
sous une forme séparée, c'est-à-dire comme une première forme
d'émancipation qu'il s'agit d' « accomplir» en transformant « l'éman-
cipation politique» en « émancipation humaine)} (QJ, P79).
b) Les Manuscrits de 44 transposent la critique feuerbachienne de la
religion en critique de l'économie dans le cadre d'une problématique
déterminée par le couple conceptuel de l'aliénation et de l'appropria-
tion (Aneignung). La critique du travail aliéné dénonce la déposses-
sion des forces essentielles de l'homme et leur transformation en une
objectivité indépendante et dominatrice (argent, capital) (Ms 109,
195), tout en définissant l'horizon communiste de leur réappro-
pnatlOn «Le communisme comme suppression positive de la
propriété privée comme autoaliénation humaine (menschliche
Selbstenfremdullg), et par là même, comme appropriation effective
de l'essence humaine par et pour l'homme)} (Ms144). L'aliénation

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des forces productives est donc bien à considérer ici comme une
perte et un appauvrissement, mais cet appauvrissement subjectif
permet un développement qui donne à l'aliénation la fonction d'une
étape nécessaire «L'être humain devait être réduit à cette pauvreté
absolue pour pouvoir engendrer sa richesse intérieure en partant de
lui-même» (Ms149).
c) Dès L'Idéologie allemande, le concept d'aliénation fait les frais de
la «sortie» marxienne de la philosophie (IA312). Le Manifeste
accusera encore le trait (MC, P43l). Même si la notion perd définiti-
vement son statut de maître-mot, elle conserve cependant quelques
usages dans les différentes critiques de l'économie politique, notam-
ment pour décrire le processus d'inversion réelle de l'essence dans
l'apparence des rapports économiques (TPIII591 ).
*** Deux traditions interprétatives ont tiré argument de la quasi dis-
parition de la notion pour contester son importance philosophique.
Afin de relativiser le rôle qu'elle joue dans la pensée de Marx, le
marxisme léninisme a subordonné l'aliénation à l'exploitation et à la
contradiction des forces productives et des rapports de production l
Quant à l'école Althussérienne, elle souligna que l'aliénation a partie
liée à une problématique de l'essence humaine qui est incompatible
avec les thèses fondamentales de la conception matérialiste de ]'his-
toire 2 • Dans les Manuscrits de 44, l'aliénation est en effet interprétée
comme le processus au cours duquel des rapports sociaux
déterminés conduisent l'homme à une vie non conforme à son
essence. Mais la critique de l'aliénation y développe également un
thème indépendant de toute référence à l'essence humaine du fait
de sa finitude irréductible, l'existence est toujours liée à son
extériorisation dans les objets dont elle dépend (Ms155-157, 170-
172) de sorte que le rapport à soi est toujours médié par l'extériorité
et que dans certaines conditions, J'extériorité peut remettre en cause
ce rapport à soi «l'appropriation comme aliénation» (Ms109).

1. Voir par exemple, art. «Entfremdung », in M. Buhr, A. Kosing, Kleines Wiirlerbuch


marxistisch-leninislischen Philosophie, Dietz Verlag, Berlin, 1975.
2. L. Althusser,« Marxisme et humanisme », in POlir MaL, Maspéro. 1965.

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Appropriation (Aneignung) (voir Aliénation)

Base/Édifice (Basis/Überbau)
* Dans l'Avant-propos de la Contribution à la critique de l'économie
politique, le couple conceptuel de la base et de l'édifice est destiné à
enraciner la vie consciente et les institutions dans un sol écono-
mique «l'ensemble de ces rapports de production constitue la struc-
ture (Bau) économique de la société, la base (Basis) réelle sur
laquelle s'élève un édifice (Überbau) juridique et politique auquel
correspondent des formes déterminées de la conscience sociale»
(AP, P488).
Suivant ce texte, le matérialisme de Marx comporte une com-
plexité et une souplesse que ne laisse plus entendre le couple
conceptuel classique (mais absent sous la plume de Marx) de l'infra-
structure et de la superstructure. La réduction à la base n'est en effet
présentée a) ni comme un rapport mécanique entre termes homo-
gènes, b) ni comme unc relation directe.
a) On relèvera tout d'abord la nature des verbes qui décrivent le rap-
port de la vie consciente, de l'édifice des institutions sociales et de la
base économique s'élever (sich erheben), correspondre (ent-
sprechen). La thèse suivant laquelle « le commerce matériel des
hommes est une émanation directe (direkter Ausfluss) de leurs rap-
ports matériels» n'est pas non plus à entendre au sens d'une causa-
lité mécanique, comme l'indique son contexte immédiat « La pro-
duction des idées, des représentations, de la conscience, est d'abord
immédiatement mêlée (ou enlacée velflochten) à l'activité maté-
rielle et au commerce matériel des hommes» (IA20). Plutôt qu'à une
détermination univoque, nous avons ici affaire à une condition
« Le mode de production de la vie matérielle conditionne en général
le développement de la vie sociale, politique et culturelle» (AP,
P488). Le propre de la conception matérialiste de l'histoire est
d'expliquer l'édifice des institutions et des représentations par ce
conditionnement économique, tout en tenant compte du fait qu'un
changement de la base économique implique un bouleversement de
l'édifice qui peut être « plus ou moins rapide» (P489) et « qu'une
même base économique (la même quant à ses conditions fondamen-

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tales, sous l'influence d'innombrables conditions empiriques diffé-
rentes, de conditions naturelles, de rapports raciaux, d'influences
historiques extérieures, etc.), peut présenter des variations et des
nuances' infinies que seule une analyse de ces conditions pourra
élucider» (K, 0111401). C'est en ce sens qu'Engels dira que les
conditions économiques sont déterminantes « en dernière instance »
seulement (C21109/1890).
b) On relèvera ensuite que la réduction à la base est présentée par
Marx comme une entreprise graduelle. Les formes de la conscience
sociale « correspondent» aux rapports juridiques et politiques, ceux-
ci « prennent leurs racines dans les conditions matérielles de la vie »,
et « c'est dans l'économie politique qu'il convient de rechercher
l'anatomie» de celles-ci (P488). Cette présentation a l'avantage
d'indiquer que les formations idéologiques, les institutions juridico-
politiques et les institutions sociales ne sont pas conditionnées de la
même manière par la base économique.
*** Faut-il considérer que les quelques textes relatifs au rapport de
la base et de l'édifice ont pour seul but de fournir des indications
méthodologiques générales, ou faut-il également les interpréter com-
me les linéaments d'une « topique» marxienne? Malgré ses innom-
brables difficultés, la seconde interprétation fut retenue aussi bien
dans le cadre d'interprétations sommairement mécanistes l que dans
le cadre d'interprétations structuralistes2 • Parmi ces difficultés, men-
tionnons le problème posé par la localisation du droit privé et de la
formalisation juridique des rapports de propriété. L'ensemble des
formulations juridiques semblent devoir appartenir à l'édifice
juridico-politique qui repose lui-même sur la base économique, et
pourtant, les rapports de propriété sont considérés comme le déter-
minant essentiel des rapports sociaux de production qui définissent
la base économique.

1. Voir l'article « Basis und Uberbau» (M. Buhr, A. Kosing, Kleilles Worterbltch der marxistisch·
lellillistischell Philosophie) où les deux concepts sont ainsi introduits « Concepts fondamentaux de la
conception matérialiste de l'histoire et de la théorie sociale, qui reflètent les lois auxquelles sont soumis
les rapports et l'action réciproque des rapports économiques et de tous les autres rapports d'une
formation sociale».
2. Voir par exemple L. Althussier, « contradiction el surdétcnninati n », in POl/r Marx. p. 87·128.

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Besoins (Bedürfnisse)
Dans les Manuscrits de 44, la thématique du besoin est étroitement
liée à celle de la finitude. En se souvenant de la définition
hégélienne de la nature comme idée dans la forme de l'être autre,
Marx définit la naturalité comme le fait d'avoir sa réalité hors de
soi «Un être qui n'a pas sa nature en dehors de lui-même n'est pas
un être naturel, il ne participe pas à l'être de la nature» (Ms17!). Le
besoin, conçu comme rapport d'un être à sa propre nature objective,
peut donc être défini comme une faim «la faim est un besoin
matériel de mon corps, le besoin qu'il éprouve d'un objet situé hors
de lui, indispensable à son intégration et son extériorisation essen-
tielle ». Les besoins portent sur « des objets indispensables, essen-
tiels, pour l'activation et la confirmation (zur Betiitigung und
Bestiitigung) de ses forces essentielles» (MsI70), des objets que
sont aussi bien la réalité matérielle naturelle que les autres
hommes (154).
** Parallèlement à cette analyse ontologique du besoin, Marx pro-
pose une analyse du conditionnement historique des besoins «la
production des besoins, de même que leur satisfaction, est elle-
même un processus historique» (IA66). La thèse de la fonctionna-
lité et du conditionnement social des besoins conduit les Manuscrits
de 44 à une critique des besoins engendrés par le mode de produc-
tion actuel (Ms 185-187, 192). L'analyse est centrée sur le « besoin
d'argent», « seul vrai et unique besoin suscité par l'économie poli-
tique ». Ce nouveau besoin implique tout à la fois la constitution de
« besoins égoïstes », et un double processus de nivellement abrutis-
sant et de sophistication extrême «cette aliénation produit, d'un
côté, le raffinement des besoins et des moyens de les satisfaire, de
l'autre, le retour à une sauvagerie bestiale, la simplicité totale, gros-
sière et abstraire du besoin».
Les rapports sociaux conditionnent les besoins, et leur valeur peut
donc être mesurée par l'effet quantitatif et qualitatif qu'ils ont sur les
besoins. De même que la richesse véritable dépend de la capacité
d'un individu à être lié à la réalité extérieure de multiples façons, de
même, elle dépend de la forme humaine des besoins, ce qui suppose
que les objets du besoin soient bien liés aux forces essentielles de
l'homme. C'est de ce double point de vue qu'est conduite la critique
du monde de la propriété privée et l'évaluation des différentes
formes de communisme. Le premier est incapable de donner forme
humaine aux besoins «la propriété privée ne sait pas transformer le
besoin élémentaire en besoin humain », et il est même responsable
d'un appauvrissement absolu «aucun de ses sens n'existe plus non
seulement sous une forme humaine mais même sous une forme
inhumaine, ils n'ont pas même une forme animale ». Afin de
procéder au remplacement « de la richesse et de la misère de l'éco-
nomie politique par l'homme riche et le besoin humain riche»
(MsI54), le communisme devra provoquer un développement des
besoins tant sur un plan quantitatif que qualitatif «l'homme riche
est en même temps celui a qui besoin d'une totalité d'extériorisations
vitales humaines (einer Totalitiit der nzenschlichen
Lebensiiusserung), l'homme chez qui sa propre effectuation est une
nécessité intérieure, un besoin» (Ms154-155). Alors que l'ordre de
la propriété privée réduit nos besoins, et donc l'exercice de nos sens,
aux objets légalement possédés ou susceptibles d'une valorisation
marchande, le communisme permettra «l'émancipation totale de
tous les sens et de toutes les qualités humaines» (Ms149).
*** Si les Manuscrits de 44 peuvent entreprendre de mesurer ainsi la
valeur des différentes formes de communisme à la lumière de leur
capacité à enrichir qualitativement et quantitativement les besoins,
c'est d'un point de vue naturaliste qui situe l'essence de l'homme
dans le rapport sensible qu'il entretient avec sa propre nature
objective. La critique de cette anthropologie (voir Individu)
destituera les besoins de leur fonction principiel1e, tout en leur
réservant un rôle fondamental dans l'analyse de l'agir historique,
dans la définition du communisme (IA254, K90, 011420), et dans la
théorie de la valeur où ils définissent la « valeur d'usage» (K39) et
la « valeur d'échange» par l'intermédaire du rapport du prix et du
«besoin social» (011972-980).

13
Capital (Kapila/) (voir survaleur)

Classes (Klassen) (voir lutte des classes)

Commerce (entre les hommes) (Verkehr) (voir Mode


de production)

Communisme (Kommunismus)
* La notion de communisme désigne chez Marx un processus révo-
lutionnaire (IA37) aboutissant à une société sans classe dans laquelle
la propriété collective des moyens de production permet tout à la
fois a) de conquérir la démocratie en ôtant au pouvoir public son
caractère politique (MC, P424-425), b) de soumettre les relations
économiques « à la puissance des individus» en les dépouillant de
leur « quasi-naturalité » (Naturwüchsigkeit) (IA97), c) de transfor-
mer la société en une « libre association où le développement de
chacun est la condition du libre développement de tous» (P426).
** Marx a commencé par nommer socialisme le stade de l'émancipa-
tion positivement accomplie, et communisme la phase de transition,
négative et donc insuffisante, de la négation de la propriété privée
(MsI57, 193-194). Dès L'Idéologie allemande, c'est la totalité de ce
processus qui est nommée communisme «Le communisme n'est
pas pour nous une situation (Zustand) qui doit être créée, un idéal
vers lequel il faut que l'effectivité se dirige. Nous appelons commu-
nisme le mouvement effectif qui supprime (aufhebt) la situation
actuelle» (IA33n). D'où la nécessité d'une distinction des différentes
phases de ce processus
1) la phase de la « dictature du prolétariat », qui est celle de la
constitution du prolétariat en classe dominante, de l'exercice du pou-
voir d'État (et de sa transformation) afin d'abolir la propriété pri-
vée des moyens de production (P424-425) (011481) phase de
« transition politique », elle effectue la « transformation révolution-
naire» de la société capitaliste en société communiste» (G,
011429) ;

14
2) la phase de la société communiste telle qu'elle vient « d'émerger
de la société capitaliste; [ ... ] une société qui à tous égards, écono-
mique, moral, intellectuel, porte encore les stigmates de l'ancien
ordre où elle a été engendrée» (011419) les besoins y sont satis-
faits à proportion des « capacités» en fonction d'un système de bons
de travail (011420) (on nomme couramment « socialisme» cette
«première phase de la société communiste », bien qu'elle n'ait
jamais été désignée ainsi par Marx et Engels) ;
3) la « phase supérieure de la société communiste» qui est marquée
par la suppression de la division du travail, une répartition selon les
besoins de chacun, et l' « épanouissement universel des individus }}
(id.)I.

La définition du communisme comme mouvement d'auto-sup-


pression de la société actuelle est le pendant d'une critique virulente
du socialisme utopique (P435-438). L'anti-utopisme marxien repose
a) sur l'idée d'une théorie de la continuité du capitalisme et du com-
munisme et b) sur une théorie de la lutte révolutionnaire.
a) Marx a commencé par penser cette continuité dans le cadre d'une
théorie du prolétariat comme classe universelle. L'universalité de ses
souffrances (IH, P106-108), le fait qu'il soit « privé de toute pro-
priété }} et « expulsé hors de la société }} (IA33n, 37), soumis à la
domination sans limite du capital (MC, P407-414), garantit la voca-
tion révolutionnaire du prolétariat ainsi que sa contribution à une
abolition définitive des classes. L'échec des révolutions de 1848
devait conduire à l'abandon de ce modèle et à une tentative visant à
établir cette continuité sur une base scientifique (d'où l'opposition
engelsienne du socialisme utopique et du socialisme scientifique).
Telle est la fonction de la conclusion du Livre Un du Capital. La
théorie de la tendance historique de l'accumulation capitaliste a pour
objectif de présenter la dynamique de centralisation du capital tout à
la fois comme une tendance du capitalisme à dépasser ses propres

1. Les discussions portant sur l'importance respective de ces deux dernières phases sont aujourd'hui
relancées par les débats sur le rôle que le marché et le droit doivent conserver dans une sortie du
capitalisme à ce propos, voir J. Bidet, Théorie générale. Théorie du droit, de l'économie et de la
politique, PUF, 1999. Sur le sens de hl critique marxienne du droit, nous IIOUS permettons de renvoyer à
E. Renault« Le droit dans la critique du droit politique hégélien », in E. Balibar, Marx théoricien de la
démocratie, PUF, 2001, et à« Doctrine marxiste du droit », in S. Rials, Dictio/1naire de la culture
juridique, PUF, à paraitre.

15
rapports de production et comme une préfiguration du mode de pro-
duction communiste (K854-857).
b) Cette théorie de la continuité du capitalisme et du communisme
permet de fonder une théorie de la lutte révolutionnaire comme
simple mise à jour des potentialités du monde actuel. La Commune
de 1871 en fournit l'archétype «Elle n'a pas d'utopies toutes faites à
introduire par décret. Elle sait que pour réaliser sa propre émancipa-
tion [ ... ] elle aura à passer par de longues luttes, par toute une série
de processus historiques, qui transformeront complètement les cir-
constances et les hommes. Elle n'a pas à réaliser d'idéal, mais seule-
ment à libérer les éléments de la société nouvelle que porte dans ses
flancs la vieille société bourgeoise qui s'effondre» (GC46). On peut
cependant se demander si la thèse de la continuité du capitalisme et
du communisme est suffisamment fondée, si elle est compatible avec
la critique de la philosophie de l'histoire développée dans la Sainte
Famille et L'Idéologie allemande et si elle suffit à fonder une théorie
de la pratique révolutionnaire. Dès lors, l'utopie peut prétendre à un
traitement plus clément l

Contradiction (Widerspruch) (voir Dialectique)

Critique (Kritik)
* Marx développe une critique de la philosophie hégélienne du droit,
une critique de la religion, une critique de la politique, une critique
de la philosophie, une critique de la « critique-critique» des jeunes
hégéliens de Berlin, une critique des différentes formes de socia-
lisme et une critique de l'économie politique. Il prétend associer « la
critique des armes» et «les armes de la critique» (IH, P99),
« l'activité pratique-critique» (Thl) et « la compréhension de cette
pratique» (Th8), ou encore «anéantir pratiquement et théorique-
ment» (Th4) la société. Ces différentes formulations indiquent que
la catégorie de critique formule le problème fondamental qu'il tente
de résoudre en tant que théoricien donner à la pratique révolution-
naire une forme théorique adéquate.

1. À ce propos, voir H. Maller, CO/ll'oiler /'impossible, Albin Michel, 1995, et M. Abensour, L'ulopie
de Thomas More à Waller Benjamin, Sens et Tonka, 2000.

16
** En faisant abstraction des textes rédigés avant 1843 1 , on peut dis-
tinguer deux grands modèles de critique a) celui d'une
«philosophie critique» se proposant l' « autocompréhension »
(Selhstverstiindigung) de l'époque (P46), b) et celui de la critique de
l'économie politique.
a) En 1843, il s'agit de « connecter notre critique [ ... ] à la prise de
parti en politique, donc aux luttes effectives, et de nous identifier à
ces luttes» (P45). Cet objectif est compris comme une « réforme de
la conscience» (P46) qui s'applique aussi bien à la religion, à la poli-
tique et à la philosophie. Ces différentes formes de conscience sont
en effet conçues tout à la fois comme le « complément idéal» (!H,
P98) de l'état de chose existant et comme l'expression d'exigences
qui le remettent en cause 2 • Tel est le sens des thèses suivantes la
religion est « l'opium du peuple» (P90), on ne peut « supprimer la
philosophie sans l'effectuer» (P97), «dans la vraie démocratie,
l'État politique déclinerait» (MK70). L'opération critique consistera
en une « clarification de la conscience» visant à « désenchanter»
(P90) «démystifier» (46) pour extraire de la conscience son
potentiel utopique et rendre possible un nouveau rapport pratique au
monde «on verra alors que, depuis longtemps, le monde possédait
le rêve d'une chose dont il lui suffirait de prendre conscience pour la
posséder réellement» (P46).
b) Dans la critique de l'économie politique, la référence à la critique
n'est plus tant motivée par la nécessité de produire une critique théo-
rique de la société que par la nécessité de produire une théorie scien-
tifique de la base économique de la société. Critique ne signifie pas
ici dénonciation de l'économie politique du point de vue d'une
théorie de substitution, mais élaboration d'une théorie scientifique
par l'analyse critique de l'économie politique classique «Le travail
dont il s'agit [ ... ], c'est la critique des catégories économiques [... ],
le système de l'économie bourgeoise exposé sous une forme cri-
tique» (C 22/08/58)3 Pourquoi la théorie scientifique doit-elle

1 Pour uue chronologie plus précise, voir E. Renault, Marx er l'idée de cririque, PUF, 1995, et« La
modalité critique chez Marx », in Revue Philosophique, n02, 1999, p. 181-198.
2. Dans sa Philosophie de l'acrion, M. Hess voyait dans l'État et l'église<< une anticipation de la vie
sociale unie ». Marx reprend ce principe dans les Malluserirs de 1844 (MsI64).
3. Sur le statut de la critique de l'économie politique, nous nous permettons de renvoyer à notre étude,
E. Renault,« Marx et les critiques de l'économie politique », in Actuel Mor, ,n027, p. 153-166.

17
prendre ici la forme d'une critique? D'une part, parce que la science
doit analyser les illusions qui, bien que produites par la réalité éco-
nomique, sont également constitutives de cette réalité dans la mesure
où elle conditionnent l'action des agents économiques. Or, ces illu-
sions expliquent les limites de la théorisation des classiques (voir
Fétichisme), de sorte que la théorisation est ici indissociable de la
critique. D'autre part, parce que l'exemple de l'économie politique
classique indique que la science est toujours habitée par l'idéologie,
de sorte qu'aucun discours ne peut dogmatiquement prétendre à la
vérité et que nous ne pouvons nous réclamer du vrai qu'en réglant le
problème de notre propre rapport à l'histoire et à la politique (voir
Idéologie). Dans la Postface du Capital, Marx s'engage dans une
telle entreprise. Il explique que seul le point de vue du prolétariat
peut permettre la dissipation des illusions dont les économistes clas-
siques sont victimes, mais qu'il ne suffit pas pour autant à ouvrir
l'accès au vrai. Il en résulte que le progrès de l'économie politique ne
peut s'effectuer que sous la forme d'une critique celle de la critique
de l'économie politique.
*** En plaçant sa théorie sous les auspices de la critique, Marx n'a
pas seulement prétendu témoigner de sa dimension politique, il a
également signifié un refus du dogmatisme (MK 149, P45) et l'inser-
tion de son propos dans des conjonctures déterminées. Les vérités
qu'il énonce sont des vérités polémiques, des vérités dépendantes
d'autres discours l et d'événements historiques singuliers, des vérités
lourdes de présuppositions (lAI9-21) et de contingences, de sorte
que dans les Préfaces de la réédition allemande et de la traduction
russe du Manifeste du parti communiste, Marx précise que son pro-
pos ne peut prétendre qu'à une vérité provisoire, aucunement à une
vérité définitive (011480-1484).

Dialectique (Dialektik)
Dans la Postface du Capital, Marx se réclame de la dialectique
tout en se démarquant doublement de Hegel (K17-18). Il souligne
tout d'abord que seule la « méthode d'exposition» est dialectique.

1 Sur ce point, voir le bel ouvrage de P Loraux, Les sous-main de Mm:


la publication politique. Hachette, 1986.

18
Cette réserve n'a pas pour fonction de réduire la forme dialectique à
un artifice rhétorique en dévalorisant la méthode d'exposition au
profit de la «méthode d'investigation ». Au contraire, Marx compte
sur la dialectique pour « exposer» « le mouvement réel en consé-
quence ». Cette réserve permet néanmoins de rappeler contre Hegel
que l'abstraction ne doit pas se substituer à l'analyse (MP, 0174-78)
et que le mouvement de la pensée ne peut être confondu avec le
mouvement de la réalité (IE, P470-471), avec Hegel que la méthode
ne peut être imposée de l'extérieur à la matière étudiée mais doit se
soumettre « à la logique spécifique de l'objet spécifique» (MKI49).
D'autre part, Marx indique que dans sa « configuration rationnelle »,
la dialectique est « critique et révolutionnaire», « parce que dans
l'intelligence positive de l'état de chose existant elle inclut du même
coup l'intelligence de sa négation ». Chez Hegel, la dialectique
semble au contraire « glorifier l'état de chose existant », parce qu'il
conçoit le négatif comme un moment du positif, parce qu'il saisit la
contradiction dans le mouvement de la réconciliation, ou pour le dire
dans les termes du Manuscrit de Kreuznach, parce qu'il ne pense pas
les « opposés réels» comme des « extrêmes réels}} « [chez Hegel],
les oppositions réelles tranchées, leur développement jusqu'à la
formation d'extrêmes réels, [sont] pensées comme quelque chose qui
doit être empêché ou comme quelque chose de nuisible, alors que ce
n'est rien d'autre que leur connaissance de soi aussi bien que
l'étincelle qui décide au combat }} (MKI46).
** Marx ne cesse de définir sa propre entreprise comme une théorie
des «conflits}} (Kollisionen) (MK36-37 ; MC, P41O) , des «contra-
dictions}) (Widersprüche) de la société de son temps (Ms 140, SF
45-48, Th4, lA 59-60 ... ). Les spécificités du mode de production
capitaliste ne peuvent être comprises sans une analyse de ses contra-
dictions, et c'est de l'intelligence de ces contradictions que dépend la
compréhension de son caractère périssable et la possibilité d'une
lutte révolutionnaire contre le vieux monde (K854-857). Dans un
même ordre d'idée, il reproche à ses adversaires de ne pas donner de
statut théorique à la contradiction dans l'étude du monde réel (TP Il
597), ou encore, de ne pas concevoir la contradiction de façon adé-
quate (voir la critique de la dialectique des bons et des mauvais côtés
dans Misère de la philosophie, 0180-82).

19
On considère d'ordinaire que la pensée marxienne est fondamentale-
ment dialectique en tant qu'elle appréhende la réalité historique du
double point de vue de la contradiction et de la totalité!. Cependant,
si les références à la contradiction et aux différentes figures du
négatif sont nombreuses, et si l'on trouve également des références à
la nécessité d'une pensée de la totalité (lE, P471), les références
positives et explicites à la dialectique sont rares. Fortement
influencé par une relecture de la Science de la logique de Hegel alors
qu'il rédigeait les Grundrisse, Marx considéra la méthode dialectique
comme une pièce essentielle de la critique de l'économie politique,
au point de projeter la rédaction d'une critique de la dialectique
hégélienne «Si jamais j'ai un jour de nouveau le temps pour ce
genre de travail, j'aurais grande envie, en deux ou trois placards
d'imprimerie, de rendre accessible aux hommes de bon sens, le fond
rationnel de la méthode que Hegel a découverte, mais en même
temps mystifiée» (C 14/01/58). L'analyse des différentes versions
de la critique de l'économie politique des Grundrisse au Capital
montre cependant que les schèmes dialectiques hérités de Hegel
jouent un rôle toujours moins déterminant2 , et il n'est pas certain que
la pensée de Marx puisse être dite dialectique autrement qu'en un
sens très général.
*** Dans la Postface du Capital, Marx présente son propre usage de
la dialectique comme un «retournement» et comme l'extraction
d'un « noyau rationnel» «La mystification que la dialectique subit
entre les mains de Hegel n'empêche nullement qu'il ait été le premier
à en exposer les formes générales de mouvement de façon globale et
consciente. II faut la retourner (umstulpen) pour découvrir le noyau
rationnel sous l'enveloppe mystique ». Ces métaphores peuvent être
rapprochées de formules de la correspondance «ma méthode d'ex-
position n'est pas celle de Hegel puisque je suis matérialiste et Hegel
idéaliste. La dialectique de Hegel est la forme fondamentale de toute
dialectique mais seulement après qu'on l'ait débarassée de sa forme
mystique» (C 06/03/68). La dialectique ne serait donc chez Marx

1. Voir par exemple, G. Lukacs,« Qu'est-ce que la marxisme Olthodoxe? », in Histoire et conscience
de classe. Minuit, 1960, p. 17-45.
2. J. Bidet, Que faire dll Capital, Klincksieck, 1985, p. 149-170.

20
qu'une version (matérialiste) de la dialectique hégélienne! ? C'est
bien ainsi qu'Engels entendra les choses dans la Dialectique de la
nature lorsqu'il tentera d'élaborer une « dialectique matérialiste» en
recherchant chez Hegel un celtain nombre de « lois dialectiques» et
en les interprétant comme des lois de la matière 2 . Aussi Le Capital
pourra-t-il être interprété comme « l'application» de la « métho-
de dialectique» « aux faits d'une science empirique, l'économie poli-
tique »3 Marx n'avait-il pas récusé par avance ce genre d'interpréta-
tion dans une lettre adressée... à Engels lui-même «LLassale]
compte exposer l'économie politique à la manière de Hegel. Mais là,
il aura l'affliction de constater que c'est une chose de ramener par la
critique une science à un niveau permettant de l'exposer dialectique-
ment, et une tout autre chose d'appliquer un système logique abs-
trait» (C 01/02/58) ?

Dictature du prolétariat (Diktatur des Proletariats) (voir


Communisme)

Émancipation (Emanzipation) (voir Aliénation)

État (Staat) (voir Communisme et Politique)

Être générique (Gattungswesen)


Chez les Jeunes hégéliens, la notion de « genre» (Gattung) voit
son sens déterminé par la critique de la religion de D. F. Strauss et
de L. Feuerbach. Strauss oppose l'individu au genre en soutenant que
les perfections attribuées au Christ ne peuvent s'accorder qu'avec
l'humanité entière et tant qu'elle est prise dans un développement
historique. Chez Feuerbach, la notion de genre définit l'humanité
véritable de l'homme, l'essence de l'homme en tant qu'essence infinie
dont il est conscient. Elle désigne ces trois « puissances» infinies et

1. Sur cette question, L. Althusser, «Sur le rapport de Marx à Hegel », in J. D'BondI, Hegel el la
pel/sée moderne, PUF, 1970, p. 85-111. et« Avant-propos ", in G. Dumesnil, Le concept de loi
économique dal/s« Le capital », Maspéro, 1978,p. 7-33.
2. F Engels. Dialectique de la na/ure, ES, 1952, p. 69-74.
3. Ibid., p. 53.

21
supra-individuelles que sont la raison, la volonté, et le cœur 1
Comme Feuerbach, Marx identifiera l'être générique à un ensemble
de «forces génériques» (Ms 165) et à un «être pour soi»
« l'homme n'est pas seulement un être naturel, il est aussi un être
naturel humain, c'est-à-dire un être existant pour soi, donc un être
générique, qui doit se confirmer et s'activer (bestiitigen und
betiitigen) comme tel aussi bien dans son être que dans son savoir»
(Msl72).
** Dans De l'essence de l'argent (1843), Hess investissait la problé-
matique du genre dans une étude de la scission de l'homme en tant
qu' «homme privé» et en tant qu'« être communautaire»
(Gemeinwesen) , et de l'inversion du rapport du genre et de l'individu.
Marx se révèle très proche de ces thèmes lorsqu'il déplore le fait que
l'émancipation seulement politique ne reconnaisse l'homme que
comme un « individu séparé de l'être communautaire », qu'au lieu de
considérer l'homme comme un être générique, elle fasse de « la vie
générique elle-même }}, « un cadre extérieur aux individus, une limi-
tation de leur autonomie (Selbstiindigkeit) originelle }} (QJ, P73).
C'est bien sous l'inspiration de Hess qu'il identifie « la vie générique
elle-même }} et « la société }}, ce qui lui permet ensuite de voir en
Feuerbach celui qui érige «le rapport social de "l'homme à
l'homme" en principe fondamental de la théorie}} (Ms160). La
notion de genre ne désigne plus alors la conscience que l'humanité
prend de sa propre infinité, mais la société comme lieu d'une réali-
sation de forces essentielles. Partant, celles-ci cessent elles-mêmes
d'être interprétées en termes seulement psychologiques. Plutôt que
par la raison, la volonté et l'amour, le genre se définira par un
ensemble des forces sociales que l'humanité devra «activer}}
(betiitigen) dans le processus historique du travail et de l'interaction
avec la nature (Ms 165, 171).
Si une telle historicisation du concept feurbachien de genre, pourtant
tout à la fois essentialiste et anhistorique, est possible, c'est parce
que le processus historique est interprété téléologique ment comme le
processus de la réalisation d'une essence, ou comme une histoire
universelle «seul le naturalisme est capable de comprendre l'acte

1 L. Feuerbach, L"essellce du christi le, Maspéro, 1982, p. 119.

22
de l'histoire universelle» (Ms170). La critique des philosophies de
l'histoire, initiée par la Sainte Famille et approfondie dans L'Idéolo-
gie allemande, devait donc nécessairement conduire à un abandon
définitif du concept de genre. Les Thèses sur Feuerbach en pronon-
ceront le verdict Feuerbach fait «abstraction du cours de l'his-
toire », «l'essence ne peut donc plus être saisie que comme
« genre », comme universalité muette, liant de nombreux individus
de façon naturelle» (Th6).
Utilisé pour construire une théorie de l'aliénation sociale, le
concept de genre a partie liée à deux entreprises distinctes l'étude
des différentes formes de l'aliénation sociale, et la description de
l'horizon de leur dépassement. C'est bien en ce second sens que le
genre intervient dans la conclusion de la première partie de la Ques-
tion Juive «C'est seulement lorsque l'homme individuel, effectif,
aura repris en lui-même le citoyen abstrait et qu'il sera devenu en
tant qu'individu un être générique dans sa vie empirique, dans son
travail individuel, dans ses rapports individuels [ ... ] que l'émancipa-
tion humaine sera accomplie» (P79). À la chaîne d'équivalences
social = genre = communauté, la Question Juive ajoute donc l'idéal
d'une équivalence de l'individu et du genre, en esquissant une défini-
tion du socialisme et du communisme par la fusion de J'individuel et
du collectif. Si le Marx de la maturité s'est prononcé clairement
contre la première fonction du concept de genre, il n'a pas procédé à
une critique claire de l'interprétation du communisme qu'il impli-
quait. Au contraire, en définissant le communisme comme la seule
vraie communauté dans L'Idéologie allemande (il y oppose la
« communauté effective» aux « surrogats de communautés» et aux
«communautés illusoires» ayant existé jusqu'ici) (lA62-63), comme
une société pacifiée où disparaissent les différences de classe (MC,
P412-413) et la médiation politique (MP, 01135), il a semblé encou-
rager ce type d'interprétation' pourtant incompatible avec une
éthique de l'individualité qui valorise le fait que « l'homme indivi-

On trouve de telles interprétations aussi bien dans le Marxisme léninisme (voir paf exemple l'article
« Gemeinschaft », in M. Buhr, A. Kosing, Kleilles Wiirterbuch der manistisch·lellillistischell
Philosophie, où le communisme est définit comme la réunification de la « communauté» et de la
«société ») que dans certains courants du marxisme critique (comme le montre J.-M. Vincent, Critique
,IIlllm'ail. Lefaire et l'agir, pur, 1987, ch. 1-2).
duel [se soit] détaché du cordon ombilical des liens génériques natu-
rels qu'il a avec les autres» (K91).

Exploitation (Ausbeutung) (voir Survaleur)

Fétichisme de la marchandise (Warenfetischismus)


* Marx explique l'opacité propre au mode de production capitaliste
par le fait que dans l'échange, « les rapports des producteurs [ ... ]
prennent la forme d'un rapport social entre les produits du travail»
(K82). Alors que la valeur, en tant que quantité de travail sociale-
ment nécessaire, exprime un rapport social déterminé (voir Valeur),
la valeur d'échange, forme phénoménale de la valeur, tend à présen-
ter la valeur comme une qualité que les choses posséderaient « par
nature». Les rapports qui gouvernent les échanges apparaissent
donc aux producteurs comme des rapports indépendants. Alors que
le caractère social de leur travail est l'origine de ces rapports, ils en
viennent à considérer au contraire que c'est seulement parce qu'ils se
soumettent à ces rapports que leur travail acquiert son caractère
social (K83).
L'analyse du fétichisme poursuit un double objectif. Elle a tout
d'abord pour fonction de fournir la théorie de la face subjective des
phénomènes économiques les illusions guidant les agents dans
l'échange. En décrivant la genèse du « fétiche marchandise» et du
« fétiche argent », elle permet notamment d'expliquer que la valeur
puisse être recherchée pour elle-même, et non seulement pour la
valeur d'usage, dans le procès de la production capitaliste. Il y a là
un phénomène circulaire, car c'est seulement la production pour la
production de survaleur (A-M-A'), et la généralisation de la forme
marchandise qu'elle implique, qui rend le fétichisme possible (K84).
Si l'on considère avec Marx que la croyance fétichiste en l'existence
d'une valeur intrinsèque à la chose est constitutive de la marchandise
(<< c'est ce quiproquo qui fait que les produits du travail deviennent
des marchandises, des choses suprasensibles », K83), on pourra
donc dire que forme marchandise, fétichisme et capital se
présupposent réciproquement (ChI75-82). Ils ressortissent tous trois
au livre Un du Capital qui a pour objet « le procès de production du

24
capital» (sous titre), la notion de procès désignant elle-même «un
développement considéré dans l'ensemble de ses conditions réelles»
(K200n.).
L'analyse du fétichisme a également pour fonction d'expliquer les
illusions dont l'économie politique classique reste victime. En pro-
posant une théorie de la valeur travail, cette dernière s'efforce de dis-
soudre les apparences dont « l'économie vulgaire» se satisfait. Mais
elle ne parvient pas à résoudre le problème posé par le rapport du
travail et des formes phénoménales de la valeur (K54, 92-93n.). Elle
reproduit ainsi dans sa théorie de la valeur « l'apparence objective
des déterminations sociales du travail» (K94) et tend par conséquent
à transformer les lois économiques en «nécessités naturelles»
(K93).
Telle qu'elle est ainsi développée dans Le Capital, l'analyse du féti-
chisme permet d'effectuer un double déplacement par rapport à la
conception de l'idéologie proposée dans L'Idéologie allemande. Il
s'agit bien dans les deux cas de rendre compte de l'effet de certaines
illusions sur la pratique - Marx parle parfois «d'illusions pra-
tiques» (MK91, 104) ou «d'illusion réelle» (MK151) - ,cepen-
dant, ces illusions ne sont plus ici des idéalités dominant la vie réelle
de l'extérieur, mais des représentations totalement immanentes aux
interactions économiques dont elles sont tout à la fois les conditions
et le produit «ce sont des formes de pensée qui ont validité sociale,
et donc une objectivité pour les rapports de production de ce mode
de production social historiquement déterminé» (K87).
*** On peut mesurer la richesse de la théorie du fétichisme à la
grande variété de ses prolongements philosophiques et sociolo-
giques. Avec Lukacs, on peut considérer que Marx propose ici une
théorie de la «réification» (Verdinglichung), c'est-à-dire de la ten-
dance du capitalisme à pétrifier toute chose, y compris l'action
humaine, en une objectivité chosale l À l'inverse, on peut considérer
que Marx ouvre ici la voie au structuralisme en proposant une
genèse de la subjectivité « comme partie (et contrepartie) d'un
monde social de l'objectivité »2. Mentionnons enfin le fait que l'une

1 . G. Lukacs. If i.llOire et collscience de classe. p. 110-141.


2. E. Balibar, La philosophie de Marx, La Découverte, 1993, p. 66.

25
des conclusions sociologiques les plus générales du Capital résulte
de l'analyse du fétichisme la rationalisation capitaliste du monde ne
produit pas un monde désanchanté, contrairement à ce que soutien-
dra Weber, mais un monde peuplé de «phantasmagories » (K83)
marchandes 1 •

Forces productives (Produktivkrafte) (voir Mode


de production)

Histoire (Geschichte) (voir Lutte des classes et Mode


de production)

Idéologie (Ideologie)
* En concevant l'idéologie comme « le langage de la vie réelle»
(IA20), Marx a pour objectif d'expliquer les idéalités par leur
contexte historique tout en dévoilant leurs rapports ambigus à la
politique et à l'histoire. Le concept d'idéologie est en effet a) celui
du conditionnement des idéalités par des intérêts matériels (lAI68,
172) ; b) celui de la dimension politique de la conscience et de la
théorie (les idéalités apparaissent comme le moyen d'assurer la
domination d'une classe sur une autre) (lA44-45) ; c) celui d'une
dénégation du politique (il s'agit de masquer une domination en don-
nant une forme universelle aux intérêts particuliers d'une
classe) (lA46) ; d) celui d'une inversion anhistorique et idéaliste qui
trouve son expression la plus pure dans la philosophie spéculative de
l'histoire (celle-ci explique le cours de l'histoire par des idéaux
anhistorique alors que les idées s'expliquent par l'histoire) (IAlO, 14,
45, 83 ... ). L'idéologie peut donc être identifiée aux idées domi-
nantes au sens des idées dominantes à une époque déterminée, au
sens des idées produisant une domination et au sens des idées justi-
fiant une domination (IA9, 44-45).
** Dans L'Idéologie allemande, le concept d'idéologie fait corps
avec deux oppositions rigides celle de la science et de l'idéologie et

1 Pour une analyse de ces phantasmagories. ir par exemple, W. Benjamin. Paris. Capitale du XIX"
siècle, Cerf, 1989.

26
celle de l'idéologie et du prolétariat. C'est parce que Marx occupe
conjointement le point de vue du prolétariat et d'une « science de
l'histoire» qu'il peut prétendre identifier l'idéologie aux «idées
fausses» que les hommes se sont fait sur eux-mêmes (IA9). Le pro-
létariat n'étant plus une « classe» mais une « masse », il est dénué
d'intérêt particulier (lA37), et donc d'idéologie (IA41). Il rend pos-
sible une attitude théorique et critique à l'égard de la société qui
pourra se nourrir de l'ancrage empirique de la science (MsI54, IA20-
21) et la « critique profane» (IA288) qu'elle rend possible 1.
Marx prendra bientôt conscience du caractère intenable de ces oppo-
sitions. Objet d'une domination idéologique, le prolétariat ne peut
être dénué d'idéologie. Misère de la philosophie et le Manifeste pro-
poseront implicitement une autre conception de l'idéologie en soute-
nant que le prolétariat n'est pas encore une « classe pour elle-
même» (01135), et qu'en apportant « aux prolétaires les éléments de
sa propre culture, [la bourgeoisie] met dans leurs mains des armes
contre elle» (P411). Quant à la dimension idéologique de la science,
elle justifiera la critique de l'économie politique.
*** Sous l'effet de ses propres apories internes, la notion d'idéologie
disparaît définitivement après L'Idéologie allemande, et bon
nombres de ses thèmes se voient corrigés ou reformulés par la théo-
rie du fétichisme 2 • On peut néanmoins considérer Le Capital comme
le prolongement des réflexions initiées par L'Idéologie allemande.
Marx y passe d'une simple critique de l'idéologie à une véritable
théorie de l'idéologie où l'analyse du fétichisme est combinée à celle
du conditionnement des idéalités par les intérêts sociaux 3

1 Sur la définition de l'idéologie dans L'ldé%gie allemallde, voir E. Balibar, La philosophie de Mar.
p. 34-55, et 1. Garo, Marx, ulle critique de /a philosophie, Seuil, 2000, p. 57-80.
2. Sur la destinée du concept chez Marx et Engels, voir E. Balibar, « La vacillation de l'idéologie dans
le marxisme", in La craime des masses, Galilée, 1997, p. 173-278.
3. Voir à ce propos J. Bidet, Que/oire du Capital, p. 171-199, et E. Renault, Marx et J'idée de critique,
p. 93 sq.

27
Illusion pratique (praktische Illusion), (voir Fétichisme
de la marchandise)

Individus (Individuen)
Avec la catégorie de besoin, la catégorie d'individu est la pièce
maîtresse de l'anthropologie marxienne. Son sens est fixé par la
formule des Manuscrits de 44 «l'individu est l'être social
(gesellschaftliche Wesen) » (Ms 147) et par la sixième des Thèses sur
Feuerbach «l'essence humaine n'est pas une abstraction logée
(inwohnendes Abstraktum) dans l'individu singulier. Dans son effec-
tivité, elle est l'ensemble des rapports sociaux ». En définissant ainsi
l'individualité par les rapports sociaux, Marx poursuit un double
objectif. D'une part, il s'oppose à toute substantialisation de la
dimension communautaire de l'existence humaine «il faut surtout
éviter de fixer la société comme une abstraction en face de l'indi-
vidu» (Ms147) d'où la critique de l' « esprit» hégélien et du
« genre» feuerbachien (Th6) ; d'où la méfiance envers l'usage de la
catégorie d'homme (lA, 72). D'autre part, contre Stirner et les diffé-
rentes formes d'individualisme, il conteste que les individus soient
comparables à des atomes (SFI46-147) complètement indépendants
les uns des autres ct disposant par eux-mêmes d'une complète, auto-
nomie (lA63 , 481).
S'il convient de souligner que l'humanité ne consiste qu'en indivi-
dus, en ce « nombreux un» que Marx opposait à l'esprit hégélien
(MK64), si l'on peut même aller jusqu'à attribuer aux individus une
« autonomie originelle (ursprüngliche Selbstandigkeit) » (QJ, P73),
il convient également de dénoncer l'individualisme comme une illu-
sion liée à la forme spécifiquement capitaliste du procès d'échange
(KlOO) et à une différenciation sociale qui offre à la bourgeoisie la
possibilité de distinguer « entre la vie de chaque individu pour autant
qu'elle est personnelle et en tant qu'elle est subsumée sous une
branche quelconque du travail» (lA63). On retrouve ce double mou-
vement de défense de l'individu contre les universels abstraits et de
refus de son absolutisation dans la réflexion sur la nature de l'histoire
et de la société. Marx s'en prend aux robinsonnades qui comprennent
la société comme une agrégation de comportements individuels

28
indépendants (lE, P446-447), et il insiste sur le fait que les individus
sont toujours «subsumés» sous des rapports sociaux détermi-
nés (IA61-62). Mais il conteste également que les rapports sociaux
puissent exister indépendamment des individus qui en sont les por-
teurs «quand donc nous parlons de la production, il s'agit toujours
de la production à un stade déterminé de l'évolution sociale - de la
production d'individus vivants en société» (P448). Il existe certes
des phénomènes sociaux qui s'imposent à l'individu et qualifient son
existence, mais ceux-ci n'ont pas d'existence propre hors des actions
individuelles qu'ils conditionnent. C'est bien l'individualité qui est
principe, mais une individualité conditionnée par les rapports
sociaux «Des individus qui produisent en société - donc une pro-
duction d'individus socialement déterminée, tel est naturellement le
point de départ» (l, P445-446). En concevant les individus comme
des existences subsumées sous des rapports sociaux et en analysant
la société comme l'action socialement déterminée d'individus singu-
liers, Marx évite tout aussi bien l'alternative de l'individualisme (le
tout s'explique par les parties) et de l'organicisme (les parties s'expli-
quent par le tout), que celle du nominalisme (il n'y a que des singu-
liers) et du réalisme (les universels sont réels par eux-mêmes) 1
La théorie marxienne de l'individualité comporte également une
dimension éthique qui l'engage dans une critique des formes
d'individualités associées aux formations sociales passées et
présentes. Au nom du principe hessien suivant lequel l'individu
véritable n'est pas encore constitué2 , Marx conçoit les différentes
formes d'individualité historiques comme des individualités
inaccomplies ou contingentes et le communisme comme l'institution
de l'individu « en tant qu'individu» (IA65 , 70-71) ou de « l'individu
personnel» «La différence entre l'individu personnel et l'individu
contingent n'est pas une distinction conceptuelle, mais un fait
historique» (IA66). L'individualité reste « contingente» tant qu'elle
reste bornée, abstraite, voir tout simplement démantelée. Les
rapports sociaux en vigueur induisent une individualité « fixe»

1 À ce propos, voir E. Balibar, La philosophie de Mar.', p. 28-34.


2. M. Hess,« Philosophie de J'action ", in G. Bensussan, Moses He. /a philosophie. /e soei
PUP, 1985, p. 173-197, ici p. 183 « L'individu véritable - l'esprit conscient de soi, J'hOIllI
l'universel réel - n'était pas encore constitué».

29
(MK85), des « esprits fixes» (MsI82), une existence « unilatérale»
(einseitig) (IA67) ou « bornée» (IA71), un « individu borné, borné à
soi» (das beschriinkte,an sich beschrankte Individuum), car en
subsumant l'activité sous une branche déterminée de la division du
travail, en réduisant l'individu à 1'« individu moyen»
(Durchschnittsindividuum) (lA65), ils constituent des « entraves»
(IA67) au libre développement de l'individualité. En résultent égale-
ment des « individus abstraits », puisqu'en autonomisant les forces
productives en un monde propre, la propriété privée des moyens de
production leur« dérobe tout contenu effectif de leur vie» (IA71).
Enfin, tous les moyens qui visent à augmenter la production « muti-
lent le producteur [ ... ] , le dégradent au rang d'accessoire annexe de
la machine» (K720), privent le prolétaire « de toute apparence
d'autoactivation (selbsbetiitigung)>> (lA? 1). Au communisme
reviendra au contraire la responsabilité de développer les « forces
essentielles du genre», ou les «dispositions» (Anlage n) et les
«facultés» (Fiihigkeiten) des individus. Le développement des
forces productives est déjà une « activation» de ces « forces essen-
tielles » (Ms 165, 170, 172), de ces « facultés» et de ces « disposi-
tions » (lA, 66-67). Il reste donc à abolir la propriété pri vée des
moyens de production pour se les réapproprier et atteindre 1'« au-
toactivation » qui définit l'individu en tant qu' « individu» (lA 70-
71). Le communisme fournira à l'individu les moyens «d'exercer
omnilatéralement ses dispositions» (seine Anlagen nach allen Seiten
hin auszubilden) (IA62), il rendra possible une « auto-activation
complète» qui consiste en « un développement d'une totalité de
facultés» (lA 70-71) d'où les catégories d'« homme total»
(MsI47-148) et d' «individus complets» (IA72). L'antithèse du
borné et du complet restera d'usage dans Le Capital. Marx y re-
prochera au capitalisme de réduire le prolétaire à un « hom.me par-
tiel» (K720), et il évoquera le nécessaire « remplacement de l'indi-
vidu partiel, simple support d'une fonction sociale de détail, par un
individu complètement développé pour qui diverses fonctions
sociales sont autant de modes d'activités qui prennent le relais les
uns des autres» (K548).
*** Si la théorie des besoins et la définition de l'individualité esquis-
sent une anthropologie de la finitude, l'éthique de l'individualité

30
semble au contraire avoir partie liée à ce que l'on peut nommer une
métaphysique du sujet absolu'. Alors que l'anthropologie marxienne
insiste sur le conditionnement de toute individualité par les rapports
sociaux qui la subsument, la définition du communisme comme
autoactivation complète suppose au contraire un affranchissement de
tout conditionnement socio-historique, un « contrôle» total des indi-
vidus sur les traditions (lA67) et les rapports sociaux qui les consti-
tuent, contrôle « rendant impossible tout ce qui existe indépendam-
ment des individus» (IA65). On a ici l'exemple des difficultés
qu'éprouve Marx à donner du communisme une définition qui soit
compatible avec les thèses fondamentales de sa philosophie sociale2 .

Loi tendantielle (Tendenzielgesetz)


* Le Capital, qui a pour objectif d'énoncer « la loi naturelle de la
production capitaliste» (K5), donne à la plus importante de ses lois
(la loi de la baisse tendantielle du taux de profit) la forme d'une « loi
tendantielle ». Celle-ci énonce une « tendance» « dont la réalisation
intégrale est arrêtée, ralentie, affaiblie, par des causes qui la
contrecarrent» (0111017). Le développement linéaire de cette ten-
dance est constamment contrarié par ces différents facteurs et ainsi
transformé en un développement en spirale dans lequel les cycles
s'enchaînent sur des bases toujours plus larges.
** La « tendance» et le «retard », de même que le «procès»
(K200), les « métamorphoses» (K70, 118-120) et les « membres
intermédiaires» (TPII183-185, TPIII589), appartiennent au vocabu-
laire de la Naturphilosophie dynamiste de Schelling. Marx se pro-
pose une étude dynamique du capitalisme, non pas seulement parce
qu'il veut découvrir les lois de son devenir historique, mais aussi
parce qu'il l'interprète comme une activité autoproductrice plutôt que
comme une substance ou une structure «la société actuelle n'est
pas un cristal définitivement solidifié, mais un organisme susceptible
de mutation, et constamment pris dans un processus de mutation»
(K7). C'est de cette problématique qui subordonne le réel à sa

À ce propos, voir A. Tosel, « Auto-production de l'homme ou communisme de la finitude? »,


op. C ., p. 23-47
2. Sur cette question, J. Robelin, Manisme el socialisation, Méridens Klincksieck, 1989.

31
production que ressortit la théorie de la reproduction simple et
élargie. La théorie de la reproduction simple (K635-648) établit que
le capitalisme s'institue lui-même en reproduisant constamment ses
propres conditions. La théorie de la reproduction élargie (K649-685)
ajoute que la dynamique spécifique de la production de surv.aleur le
conduit à se reproduire sur des bases toujours plus larges et sous des
formes toujours changeantes, en engendrant les différentes tendances
(à la paupérisation, à la concentration du capital, à l'augmentation de
la composition organique du capital, etc.) que décrit Le Capital.
Aux économistes qui comprennent les lois de la production
capitaliste comme les lois éternelles de l'activité économique (MP,
0188-89), Marx oppose que le mode de production capitaliste ne
peut subsister qu'aussi longtemps qu'il parvient à reproduire ses
propres conditions et que cette reproduction est condamnée à terme
par les contradictions qu'elle engendre. Si Marx formule ainsi une
condamnation « scientifique» du capitalisme, il ne la fonde que sur
l'étude d'une tendance pouvant elle-même être retardée ou accélérée
par les luttes de classes. De ce fait, il n'y a lieu ni de subordonner la
lutte politique aux lois économiques (c'est l'interprétation qui fut
nommée « économisme »), ni d'opposer la révolution et Le Capital
comme Gramsci 1

Lutte des classes (KlassenkampfJ


* D'après Misère de la philosophie, l'histoire avance toujours par le
«mauvais côté» (0189), un mauvais côté nommé «lutte des
classes ». Le Manifeste du parti communiste explique en effet que
« l'histoire de toute société jusqu'à nos jours, c'est l'histoire de la
lutte des classes» (P399). En chaque société, la ou les classes domi-
nées luttent contre une classe dominante en vue de s'assurer la domi-
nation et de s'assujettir la société entière (P412). Si les luttes de
classes ont ainsi un rôle explicatif universel, c'est que la conception
matérialiste de l'histoire rapporte le procès historique à deux fac-
teurs le facteur objectif de la dialectique des forces productives et
des rapports sociaux de production (voir Mode de production), et le
facteur subjectif de la lutte des classes. La fonction déterminante

A. Gr. ,« La révolution contre Le Capital", in Tex/es, p. 43-47.

32
revient au facteur objectif puisque les classes sont elles-mêmes défi-
nies par les rapports sociaux de production, mais la transition
révolutionnaire s'explique par la manière dont la lutte des classes
intervient dans la contradiction de forces productives et de rapports
sociaux de production «la bourgeoisie n'a pas seulement forgé les
armes qui lui donneront la mort; elle a aussi produit les hommes qui
manieront ces armes - les travailleurs modernes, les prolétaires»
(P407).
** Les difficultés du concept de lutte des classes tiennent aux moda-
lités d'articulation de ce moment objectif et de ce moment subjectif,
articulation dont le lieu est la notion même de classe.
Suivant un principe général, la théorie marxienne renvoie les classes
aux rapports sociaux de production. C'est en ce sens que le
Manifeste définit l'opposition de la bourgeoisie et du prolétariat par
l'antagonisme du capital et du travail. Le Capital complique ce sché-
ma en faisant intervenir les rapports de distribution, d'où la dis-
tinction de trois classes qui correspondent à trois types de revenus
le prolétariat, la bourgeoisie et les propriétaires fonciers. Quant aux
textes historiques comme Les luttes des classes en France, ou Le 18
Brumaire de Louis Bonaparte, leur analyse du déroulement effectif
de la lutte des classes les conduit à distinguer six ou sept classes, ou
fractions de classes (aristocratie financière, bourgeoisie industrielle,
petite bourgeoisie, classe ouvrière, lumpenprolétariat, paysannerie
parcellaire, grands propriétaires fonciers), et à faire intervenir des
éléments comme les «conditions économiques », le « genre de vie »,
les « intérêts», la « culture» et les « façons de penser et des concep-
tions philosophiques particulières» transmises « par la tradition ou
par l'éducation» (OIV464, 532-533). On aboutit ainsi à une théorie
des classes assez éloignée de la thèse suivant laquelle la société
bourgeoise est le résultat d'une lutte de la bourgeoisie contre la
société féodale qui « a simplifié» les antagonismes de classes «De
plus en plus, la société se divise en deux grands camps ennemis, en
deux grandes classes qui s'affrontent directement la bourgeoisie et
le prolétariat» (MC, P399-400). Alors que le Manifeste a pour
objectif de désigner un antagonisme irréductible (un « antagonisme
hostile », P440, une «guerre» P394, 413) et l'horizon d'une univer-
salisation des luttes locales (P41O), les textes historiques conduisent

33
à l'étude des « coalitions» de classes (OIV466) tout en insistant sur
l'importance de facteurs qui donnent aux luttes un caractère local.
Marx semble en outre hésiter entre deux représentations du rapport
des classes et de la lutte des classes. En effet, dans L'Idéologie alle-
mande (IA93) et dans Misère de la philosophie (01134-135), la lutte
des classes est la condition de la constitution des classes (représenta-
tion relationnelle des classes), alors que dans Le 18 Brumaire, la
constitution en classe est la condition de la lutte des classes
(représentation substancielle des classes) (OIV532-533). Si l'on
ajoute qu' « on ne trouve pas [... ] de véritable théorie des organisa-
tions de la lutte des classes », on peut conclure avec Althusser qu'il
manque à la théorie marxienne une théorie « complète» de la lutte
des classes 1.
Dans une lettre à Weydemeyer datée du 5 mars 1852, Marx
précise «ce n'est pas à moi que revient le mérite d'avoir découvert
l'existence des classes dans la société moderne, pas plus que la lutte
qu'elles s'y livrent ». La définition des classes par la répartition est
en effet de rigueur en économie politique, quant à l'idée de la perma-
nence d'un antagonisme de classe dans l'histoire, elle figure dans
l'Exposition de la doctrine saint simonienne de 1829. Ce qui revient
en propre à Marx, c'est d'une part d'avoir utilisé le thème de la lutte
des classes dans le cadre d'une critique de la politique et d'en avoir
tiré une définition de ce qu'est la politique sous sa forme non-mysti-
fiée selon le Manifeste « toute lutte des classes est une lutte poli-
tique» (P41O), et Misère de la philosophie précise que «le pouvoir
politique est précisément le résumé officiel de l'antagonisme dans la
société civile» (0I136) (voir politique). À Marx revient d'autre part
d'avoir parié sur la lutte des classes elle-même pour supprimer
l'antagonisme de classe et d'avoir proposé une théorie de cette auto-
suppression2 •

1. L. Althusser. «Enfin la crise du marxisme!", in Pouvoir et opposition dans les sociétés


postrévolutionnaires, Seuil, 1978, p. 242-253, ici p. 251 et 248. Voir également à ce propos, E. Balibar,
articles « Classes» et « Lutte des classes» in G. Bensussan et G. Labica, Dictionnaire critique du
nlaJ:tisme.
2. Comme le montre Foucault dans« Ilfaut défendre la société », Seuil/Gallimard, 1997,Ia tradition
des identifications de la guerre et de la politique, qui naît au 16e et au 17e siècles, se caractérise par 1)
son historicisme, la politique n'étant autre chose que l'histoire infinie des luttes, 2) son
matérialisme:« c'est un discours qui renverse les valeurs 1... ] qui postule, appelle l'explication par le

34
Matérialisme (Materialismus)
Dans les Thèses sur Feuerbach, Marx présente sa propre philoso-
phie comme un « nouveau» matérialisme (ThlO) qui consiste en fait
en un matérialisme de la pratique (Praxis). De l'idéalisme, ce maté-
rialisme reprend la thèse du primat de l'activité (Tiitigkeit) (Th1), du
matérialisme, la thèse du rôle déterminant des «circonstances»
(Umstiinde) (Th3) et des «conditions» (Bedingungen) (lAIS, 26-
27; C 28/12/46). La notion de pratique désigne précisément l'acti-
vité en tant qu'elle est conçue comme conditionnée par des condi-
tions matérielles indépendantes d'elle et néanmoins modifiables par
elle. Elle définit ainsi un « matérialisme pratique» (IA24).
** Si Marx se réclame du matérialisme, c'est en tant qu'il ne connaît
«qu'une seule science, celle de l'histoire» (lA14), et que celle-ci
doit être étudiée du point de vue d'une « conception matérialiste de
l'histoire» (IA38-42). La notion de matérialisme tire alors son sens
de la critique des conceptions idéalistes de l'histoire. Dotée d'un sens
essentiellement polémique, elle désigne une intention davantage
qu'une doctrine il s'agit de rapporter l'étude de l'histoire à sa base
réelle en cessant d'y voir le simple développement de principes abs-
traits. D'où les difficultés qui surgissent dès que l'on tente de préciser
le contenu du matérialisme de Marx.
La cœur de ce matérialisme semble résider dans la thèse du caractère
déterminant des « conditions matérielles» de la pratique (lA 19 ; AP,
P489). Déterminantes, ces conditions ne le sont cependant que
relativement puisqu'elles sont elles-mêmes le produit de l'action
historique. Matérielles, elles le sont également en un sens très relatif,
puisque la pratique qui les modifie dans l'histoire n'est pas seulement
conditionnée par la « base matérielle» de la société, mais également
par des facteurs idéels.

bas »,3) une conception binaire de la société et 4) son opposition au discours philosophico-juridique.
Le discours politique de Marx s'inscrit dans cette tradition. Foucault considère cependant que les
philosophies dialectiques constituent une pacification, c'est-à-dire une dénégation, de ce discours de la
guerre sociopolitique. Il est vrai que Marx, qui est ici visé, reprend à son compte l'horizon saint-
simonien d'une suppression de la lutte des classes, mais il s'agit chez lui d'une aUlosuppressioll. Plutôt
qu'à une dénégation de la conflictualité sociopolilique, nous avons ici affaire à la tentative de penser
l'émancipa/ion dans le langage de la guerre sociopolitique, contre les versions conservatrices du
discours de la guerre socio-politique.

35
Avant L'Idéologie allemande, et la Sainte Famille (SFI52), Marx
hésitait à nommer sa propre entreprise théorique matérialisme. Dans
les Manuscrits de 44, il décrit sa propre position comme celle d'un
« naturalisme» qui tantôt est considéré comme la synthèse du maté-
rialisme et de l'idéalisme (Ms 170) ou du matérialisme et du spiritua-
lisme (MsI52), tantôt comme un « vrai matérialisme» (Ms160). Le
contenu de ce naturalisme est particulièrement problématique puis-
qu'il consiste en une historicisation du naturalisme feuerbachien qui,
tout en insistant sur la continuité de la nature et de l'histoire, voit
dans l'histoire la suppression de la nature «de même que tout ce
qui est naturel doit naître, de même l'homme a son propre acte géné-
rateur (Entstehungsakt) , l'histoire. Mais étant donné que l'histoire est
consciente et que cette naissance est effectuée consciemment, elle se
supprime elle-même en tant qu'acte générateur» (Ms172). On
retrouvera cette même tentative de conciliation des contraires que
sont la nature et l'histoire, le matérialisme et l'idéalisme dans les
Thèses sur Feuerbach et L'Idéologie allemande, et dans la mesure
où la première Thèse semble faire pencher la balance du côté de
l'idéalisme en affirmant le primat de l'activité, il est permis de se
demander pourquoi la conception matérialiste de l'histoire est
conçue comme un nouveau matérialisme plutôt que comme un
nouvel idéalisme. En définitive, l'option matérialiste semble tenir
tout autant à la connotation subversive du matérialisme et à la
volonté de privilégier le point de vue de ceux d'en bas (voir
Production), qu'à des motifs théoriques.
Matérialisme synthétisant en lui l'idéalisme et le matérialisme,
matérialisme sans matière, matérialisme « non ontologique »1, le
« matérialisme» de Marx est pour le moins paradoxal. Si philoso-
phie de Marx il y a, elle ne méritait donc pas d'être nommée
« matérialisme historique» ou « matérialisme dialectique», notions
absentes sous sa plume. La pensée marxienne joue néanmoins un
rôle fondamental dans l'histoire du matérialisme. Elle a notamment
contribué à populariser l'opposition du matérialisme et de l'idéa-

1 Sur le caractère « non ontologique » du matéralisme de Marx, voir A. Schmidt, Le concept de Ilatllre
chez Mar. , pur, 1994, p. 33-74. Schmidt voit le cœur du matérialisme de Marx dans la théorie du
travail comme métabolisme de l'homme avec la nature, mais l'on trouve également chez Marx le thème
(idéaliste ?) d'une abolition du travail (voir l'article Travail).

36
lisme, après l'avoir substituée à l'antithèse classique du matérialisme
et du spiritualisme. Sans doute est-elle également à l'origine de
l'incertitude qui entoure aujourd'hui encore bien des usages de la
notion «En général le mot "matérialisme" sert à beaucoup d'écri-
vains récents en Allemagne de simple phrase avec laquelle on éti-
quette toutes sortes de choses sans les étudier davantage, en pensant
qu'il suffit de coller cette étiquette pour que tout soit dit» (Engels à
C. Schmidt, 05/08/90).

Mode de production (Produktionsweise)


* Alors que les philosophies de l'histoire interprètent l'histoire
comme une succession d'époques, Marx présente le devenir histo-
rique comme une succession de « modes de production». Concept
clef de la conception matérialiste de l'histoire, il a pour fonction de
donner une description de la « base» (Basis) économique des diffé-
rentes formations sociales. D'après le Manifeste et l'Avant-Propos de
la Contribution à la critique de l'économie politique, chaque mode
de production se caractérise par la «correspondance»
(Entsprechung) (AP, P40S, 488) d'un niveau de développement des
« forces productives» (Produktivkriifte) et de « rapports de produc-
tion » (Produktionsverhiiltnisse) déterminés. Par « forces produc-
tives » (notion qui provient du «productive powers of labour» de
Smith et Ricardo), il faut entendre les «forces de production»
(Produktionskriifie) du «travail social» (gesellschaftliche Arbeit)
(P40S) ou « les forces productives sociales» (die gesellsckaftlichen
Produktivkraften) (P489), c'est-à-dire tout à la fois la « force de tra-
vail» et les « moyens de production» (K45). Par « rapports de pro-
duction », il faut entendre « l'ensemble» (die Gesammtheit) (P488)
des rapports sociaux conditionnant le processus de production.
** Dans les Manuscrits de 44 et dans L'Idéologie allemande, la
notion de « mode de production» ou de « mode de la production»
(Weise der Produktion) (MsI8S) désigne tout d'abord le «mode de
vie» en vigueur à une époque déterminée (eine bestimmte
Lebensweise) (lAIS). Marx insiste à cette époque sur le fait que
l'homme produit les différentes facettes de son existence matérielle
et idéelle: «La religion, la famille, l'État, le droit, la morale, la

37
science, l'art, etc, ne sont que des modes particuliers de la produc-
tion (besondere Weisen der Produktion)>> (Ms145). Il peut donc
identifier mode de vie et mode de production. Bien que L'Idéologie
allemande ne réserve pas l'usage de la notion de « mode de produc-
tion » à la base d'une formation sociale, elle fixe néanmoins la plu-
part des éléments de ce concept. Elle considère en effet qu'un mode
de production est défini par le rapport déterminé qu'entretiennent les
« forces productives» et les « rapports sociaux », ceux-ci étant dési-
gnés alors par la notion de « commerce» (Verkehr) qui englobe
l'ensemble des rapports sociaux et idéologiques qu'entretiennent les
individus (IAI5-16, 19, C 28/12/46) ; elle considère que les rapports
sociaux finissent par faire obstacle aux forces productives qui se
développent en eux (IA37) ; elle voit enfin dans cette contradiction
des forces productives et des rapports sociaux l'origine d'un boule-
versement social et de l'apparition d'un nouveau mode de production
(id). Cette contradiction est certes seulement interprétée comme la
contradiction des forces de production et d'une « forme de com-
merce» (Verkehrsform) (IA59-60), mais l'analyse souligne néan-
moins le rôle déterminant qui revient à ces rapports sociaux de
production que sont les rapports de propriété (lA 16-19). L'Avant-
Propos de 1859 référera exclusivement le « mode de production» à
la « base », transformera le commerce entre les hommes en rapport
de production, tout en intégrant la problématique de la « correspon-
dance» qui s'avère décisive, puisqu'elle indique à la fois les condi-
tions dans lesquelles un ancien mode de production n'est plus viable
et celles qui permettent à un nouveau mode de production de lui suc-
céder.
On remarquera néanmoins que la question de la correspondance
reste l'un des points obscurs de la conception matérialiste de
l'histoire. S'il y a toujours conjonction entre forces productives et
rapports sociaux de production, c'est tout d'abord parce que la pro-
duction a toujours un caractère social, de sorte qu'elle est toujours
subsumée sous des rapports sociaux déterminés (lA 19). La pro-
blématique de la correspondance ajoute qu'à un niveau donné du
développement des forces productives, ne sont possibles que les
rapports sociaux de production qui sont compatibles avec un déve-
loppement supplémentaire de ces forces productives. En quoi

38
consiste cette compatibilité? Doit-on considérer que les forces pro-
ductives produisent elles-mêmes les formes de leur développement?
Faut-il au contraire considérer les rapports sociaux comme des
formes sociales qui imposent de l'extérieur un certain type de déve-
loppement aux forces productives? Les réponses divergent selon les
textes. Les rapports sociaux de production et les forces productives
semblent parfois entretenir une relation de co-implication «[La
production] présuppose à son tour un commerce des individus entre
eux. La forme de ce commerce est à son tour conditionnée par la
production» (IA15-16). Parfois, les rapports de production semblent
plutôt découler directement du degré de développement des forces
productives et de la nature des moyens de production «Les
rapports sociaux sont intimement liés aux forces productives. En
acquérant de nouvelles forces productives, les hommes changent
leur mode de production, et en changeant le mode de production, la
manière de gagner leur vie, ils changent tous leurs rapports sociaux.
Le moulin à bras vous donnera la société avec suzerain, le moulin à
vapeur, la société avec capitalisme industriel» (MP, 0179). La
théorie de la subsomption réelle (voir Subsomption) considère au
contraire que les rapports de production s'appliquent aux forces
productives comme une forme s'applique à une matière informe.
D'autres textes considèrent enfin que les technologies sont indépen-
dantes des rapports sociaux de production (OII298-300), et il fallait
bien le supposer si l'on voulait que le communisme conserve le
développement capitaliste des forces productives dans le cadre de
nouveaux rapports sociaux.
*** L'iùterprétation de l'histoire du point de vue de la production à
pour fonction d'opposer une interprétation matérialiste à l'idéalisme
des philosophies de l'histoire (IA38-40). On peut néanmoins se
demander si la théorie de la succession des modes de production
n'est pas en retrait par rapport à la critique des philosophies de l'his-
toire. La Sainte Famille s'en prenait à l'idée d'un progrès de l'his-
toire «Malgré les prétentions du "progrès", nous voyons sans cesse
des "régressions" et des "retours circulaires" [ ... ] la catégorie de
progrès est totalement vide et abstraite» (SF106). Si la représenta-
tion de l'histoire comme permanence de la lutte des classes peut être

39
jugée confonne à cette critique 1, puisque par elle l'histoire retombe
toujours « dans la même ornière» (lA33) , il n'en est pas de même de
l'idée d'une dialectique des forces productives et des rapports de pro-
duction, qui est fondée sur la thèse du progrès constant des forces
productives. Il est également permis de se demander si cette théorie
ne constitue pas un recul par rapport à la critique de l'idée d'histoire
universelle qui était développée dans L'Idéologie allemande (IA33-
41). L'idée d'une succession des modes de production réglée par un
développement des forces productives qui doit aboutir à dépasser
définitivement la contradiction des forces productives et des rapports
de production ne conduit-elle pas à une nouvelle philosophie de
l'histoire, à une nouvelle théorie du « sens» et de la « fin» de l'his-
toire ? On remarquera que Marx a lui-même écarté cette interpréta-
tion en soulignant que les modes de production pouvaient très bien
se succéder suivant un autre ordre que celui que décrit l'Avant-Pro-
pos de 1859 (Lettre de Marx à Véra Zassoulitch du 8 mars 1881). En
définitive, comme l'indiquera par la suite Engels, ce texte définit une
orientation méthodologique, et non les principes d'une axiomatique
« Notre conception de l'histoire est avant tout une directive pour
l'étude» (C 05/08/90).

Opium du peuple (Opium des Volks) (voir Critique)

Philosophie (effectuation de la - / sortie de la-)


(VerwirkIichung der - / Ausgang der - )
* La critique marxienne de la philosophie oscille entre deux
modèles, celui de « l'effectuation » (Verwirklichung) de la philoso-
phie par sa «suppression» (Aufhebung), et celui de la sortie
(Ausgang) de la philosophie. Le premier modèle, qui s'inspire du
concept feuerbachien de « réforme de la philosophie», implique la
transformation de la philosophie en une « philosophie critique»
(P46) qui reste philosophique (<< suppression» doit donc être pris ici
au double sens que Hegel donnait à la notion d'Aufhebung, négation
et conservation). Le second modèle, qui hérite de la problématique

1. Voir à ce propos, W. Benjamin, « Sur le coricept d'histoire », in Écrits frallçais, Gallimard, 1991,
p. 33-356. pour un commentaire, voir G. Raulet, Walter Belljamin, Ellipses, 2000, p 59 sq.

40
stirnerienne de la fin de la philosophie l , implique quant à lui une
substitution de la science empirique à la philosophie «C'est là où
cesse la spéculation, c'est dans la vie réelle que commence donc la
science réelle, positive» (IA21).
** Le concept de réforme de la philosophie désigne chez Feuerbach
le projet d'une introduction de la « non-philosophie» dans le texte
de la philosophie 2 • Dans les textes des Annales franco-allemandes,
Marx reprend ce projet en identifiant la non-philosophie à l'impensé
historique de la philosophie 3 Dans la lettre à Ruge de septembre
1843, la réfonne de la philosophie est présentée comme une « sécu-
larisation» (Verweltlichung) (P43) de la philosophie qui consiste
tout à la fois en une « prise de parti en politique» (P45), en une
« autocompréhension » (Selbsverstiindigung) des luttes de l'époque
et en une « réforme de la conscience» (P46). Dans l'Introduction à
la Critique de la philosophie hégélienne du droit, cette compréhen-
sion de la sécularisation de la philosophie est appliquée à la problé-
matique Jeune-hégélienne de l'effectuation de la philosophie. Effec-
tuer la philosophie serait réaliser un monde totalement rationnel.
Faut-il considérer que la philosophie peut par elle-même se faire
monde parce qu'elle est à elle-même sa propre pratique, comme le
soutenait B. Bauer4 ? Faut-il considérer au contraire que les luttes
politiques n'ont aucun besoin de la philosophie, comme le soute-
naient certains courants socialistes? Il convient bien plutôt d'asso-
cier critique philosophique et critique pratique l'une à l'autre, ce qui
suppose tout à la fois une conservation et une négation de la philoso-
phie on ne peut ni effectuer la philosophie sans la supprimer, ni la
supprimer sans l'effectuer (IH, P97-98).
Les Manuscrits de 44 identifieront l' « essence de la philosophie» à
« l'aliénation (Entiiusserung) de l'homme se sachant lui-même ou la

1. M. Stirner, L'unique et sa propriété, L'Âge d'homme, Lausanne, 1972, p. 404 «L'unique ne veut
qu'être la dernière et moribonde énonciation (prédicat) sur Toi et sur Moi, ne veut être que cette
énonciation qui se change en visée une énonciation qui demeure interdite, muette ».
2. Voir par exemple, L. Feuerbach, « Thèses provisoires pour la réforme de la philosophie », § 45, in
Manifestes philosophiques, PUF, 1973, p. 116 « Il faut que la philosophie introduise dans le texte de
la non philosophie la part de l'homme qui ne philosophie pas, bien plus, qui est contre la philosophie ».
3. À ce propos, voir G. Labica, Le statut marxiste de la philosoplzie, Bruxelles, Complexes, 1976,
p.82-96.
4. À propos de Hegel, B. Bauer écrit « Sa théorie était en elle-même pralique» (La lrompelle du
jugemenT demier contre Hegel, l'athée et l'antéchrist. Un ullimalum, Aubier Montaigne, 1972, p. 104).

41
science aliénée se pensant elle-même» (MsI66), à « l'esprit aliéné
(entfremdet) du monde pensant à l'intérieur de son autoaliénation
(Selbstentfremdung), c'est-à-dire se saisissant abstraitement» (Ms
162), et ils en appelleront à un dépassement de cette aliénation dans
une « théorie effective et positive» (MsI93) conçue sous le modèle
des sciences de la nature «Ultérieurement, les sciences de la nature
subsumeront tout autant la science de l'homme que la science de
l'homme subsumera les sciences de la nature il n'y aura plus qu'une
seule science» (MsI54). Ces textes permettent de trancher parmi les
nombreuses interprétations de la fameuse thèse «Les philosophes
ont seulement interprété différemment le monde, ce qui importe,
c'est de le changer ». Même si les Thèses sur Feuerbach soulignent
la nécessité de la conjonction de la pratique et de la théorie (TM) en
des termes qui évoquent l'Introduction, la Ile thèse doit être consi-
dérée comme l'une des premières occurrences du thème de la sortie
de la philosophie plutôt que comme la dernière formulation de la
philosophie critique.
Si l'on en croit L'Idéologie allemande «il faut en sortir d'un bond
[de la philosophie] et se mettre à l'étude de la réalité en tant qu'hom-
me ordinaire» (IA234). En partant de l'antithèse de l'idéologie et de
la vérité scientifique, Marx réduit la philosophie à l'idéologie tout en
installant son propos sous les auspices d'une science qui compte sur
l'ancrage empirique pour décrire les effets de l'histoire sur la pensée,
et par là même, pour les déjouer.
*** La place qui est laissée à la philosophie dans le marxisme est
l'objet de nombreuses controverses qui ont pour enjeu principal
l'interprétation de la critique de l'économie politique. Si l'on consi-
dère qu'elle est l'acte de naissance d'une nouvelle science rendue
possible par une rupture avec l'idéologie philosophique (Althusser)),
on sera conduit à faire de L'Idéologie allemande le moment décisif
de l'œuvre marxienne et à interpréter les rapports de la science et de
la philosophie suivant le modèle proposé en 1846 «Dès lors qu'est
exposée la réalité, la philosophie cesse d'être exposée de façon auto-
nome. À sa place, on pourra tout au plus mettre une synthèse des
résultats leS plus généraux qu'il est possible d'abstraire de l'étude du

) L. A1thusser,« Du Capital, à la philosophie de Marx »,Lire le Capital, p. 3-79.

42
développement historique des hommes» (IA21). Si l'on interprète au
contraire la critique de l'économie politique comme une critique de
l'aliénation, on sera au contraire tenté d'y voir la mise en œuvre
d'une philosophie de l'émancipation sociale (RubeJl) ou d'une
philosophie dialectique (Lukacs 2 ) qui trouvent dans les Manuscrits
de 44 l'une de leurs formulations les plus explicites. Si l'on insiste au
contraire sur le dépassement et la conservation de la philosophie par
la critique de l'économie politique, on verra plutôt dans
l'Introduction de la Critique de la philosophie hégélienne du droit
(Korsch 3) le texte qui permet de décrire le mieux le rapport de la
philosophie et de la science dans la pensée marxienne de la maturité.

Politique (Politik)
* La notion de politique est de celles qui qualifient l'objet de la cri-
tique, et plus que tout autre, elle signale l'ambiguité de la critique
marxienne. La critique qui se veut radicale dénonce l'illusion poli-
tique et évoque la fin de la politique. Ainsi, la fin de la société de
classe se soldera par la fin de la politique, « il n'y aura plus de pou-
voir politique proprement dit puisque le pouvoir politique est préci-
sément le résumé officiel de l'antagonisme dans la société civile»
(MP, 01136). Cependant, Marx affirme conjointement la nécessité
de donner à la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie un caractère
politique «toute classe qui aspire à la domination, même si sa
domination détermine l'abolition de toute l'ancienne forme sociale et
de la domination en général [ ...1 doit conquérir d'abord le pouvoir
politique pour représenter à son tour son intérêt propre comme étant
l'intérêt général» (IA3In). Ici, la politique est donc conçue dans un
double rapport à la lutte des classes, d'une part, elle est ce qui
masque la logique du conflit sous le voile idéologique de l'universel,
d'autre part, elle apparaît comme un instrument permettant le déve-
loppement du conflit. Le rapport entre lutte des classe et politique est
plus étroit encore, car la lutte des classes est précisément ce qui
fournit la définition de la politique sous sa forme non mystifiée. En

1. Voir par exemple, M.Rubel, L. Jnnover, « Marx philosophe critique de la philosophie» in K. Marx,
Philosophie, Gallimard, 1994, p. I-XXXllI.
2. G. Lukacs, His/oire et conscience de classe, Minuit, 1960.
3. K. Korsch, Marxisme et philosophie, Minuit, 1964.

43
effet, « il n'y a jamais de mouvement politique qui ne soit social en
même temps », qui ne plonge ses racines politiques dans la lutte des
classes, or,« la lutte de classe à classe est une lutte politique» (MP,
01135-136). En ce sens, la critique de la politique porte sur les illu-
sions relatives à la pureté de la citoyenneté et la rationalité de l'État,
et elle les ramène à la conflictualité sociale. C'est pourquoi il n'est
pas contradictoire que la critique de la politique soit également la
seule et vraie affirmation politique «Rien ne nous empêche donc
de connecter notre critique à la critique de la politique, à la prise de
parti en politique, donc aux luttes réelles, et de nous identifier à ces
luttes» (P45).
** On peut distinguer au moins deux grandes étapes de la critique
marxienne de la politique. La première critique de la politique est
développée à l'occasion de la critique conjointe de la Révolution
française et des Principes de la philosophie du droit de Hegel. Son
principe s'énonce dans la thèse suivant laquelle « l'émancipation
humaine n'est réalisée que lorsque l'homme a reconnu et organisé ses
forces propres comme forces sociales et ne sépare donc plus de lui la
force sociale sous forme de force politique» (QJ, P79). L'émancipa-
tion n'est qu'illusoire tant qu'elle s'effectue seulement sous la forme
d'une citoyenneté abstraite et d'un État séparé de l'existence réelle
des individus. C'est en ce sens que cette critique de la politique est
tout à la fois une critique de « l'aliénation politique» (MK37 , 70-71 ,
134; IH, P90-91), de 1'« abstraction politique» (MK68-72, 132-
134; QJ, P59-63), et de ]'« illusion étatique» (MK91) ou «illusion
politique» (IA40). De cette critique politique de la politique, exi-
geant que l'émancipation politique se propage à l'ensemble des
facettes de la vie sociale, il faut distinguer la critique sociologique
de la politique qui est développée à partir de L'Idéologie allemande.
L'« illusion politique» qui y est alors dénoncée est celle de l'auto-
nomie et de la toute puissance des idées politiques et des institutions
politiques, dans le cadre d'une théorie de l'histoire et de l'idéOlogie!

! . A propos de ces deux critiques de la politique, voir M. Abellsour, La démocratie colllre /' Etat.
MOI:Y et le moment machiaveliell, PUF, 1997, p. 10-12, 34-53. el A. Tosel, .. Les critiques de la
politique chez Marx ", in E. 8alibar et al., Marx et sa critique de la politique, Maspéro, 1979, p. 13-52.

44
*** En faisant des idéalités l'expression des intérêts de classe, le
concept d'idéologie désigne la dimension politique de la pensée et
des discours, tout en précisant que la politique y est présente sous la
forme de la dénégation de la politique (d'une identification des inté-
rêts de classe aux intérêts de tous qui dissimule la lutte des classes).
L'économie politique se caractérise par une semblable dénégation.
La théorie du fétichisme établit en effet que la dimension politique
de l'économie politique - à savoir sa tendance à légitimer le mode
de production capitaliste - consiste en une tendance à réduire l'éco-
nomique à un donné apolitique, en voyant des rapports entre des
choses là où se nouent les rapports sociaux de domination qui sont à
l'origine de la valeur (voir Valeur). En dénonçant les différentes
formes de cette dénégation du politique, la critique affirme donc la
politicité de ce qui semble non politique. Faut-il en conclure pour
autant que tout est politique? C'est ce qui semble devoir être conclu
d'un syllogisme dont la majeure est livrée par le Manifeste toute
l'histoire est l'histoire de la lutte des classes, et la mineure par
Misère de la philosophie toute lutte des classes est une lutte poli-
tique. Cependant, la formule ne trouve chez Marx qu'un sens péjora-
tif «Le moyen âge était la démocratie de la non-liberté », « Au
Moyen Âge [ ... ] tout est politique» (MK71). Telle est en effet la
double contrainte qui définit la critique de la politique d'une part,
que l'émancipation politique se propage à l'ensemble de la vie
sociale, en soumettant à l'exigence de liberté l'ensemble des rapports
de domination et l'ensemble de ce qui en apparence seulement est
apolitique, d'autre part, que soit dénoncée l'illusion d'auto-suffisance
et de toute-puissance de l'État et de la politique, en limitant ainsi le
moment politique de l'existence humaine à un simple moment parti-
culier, le moment de la réflexion sur soi d'une vie en son fond non
politique. En d'autres termes «Dans la démocratie, l'État en tant
que particulier est seulement particulier, en tant qu'universel, il est
l'universel effectif [ ... ] Les français ont compris cela au sens où dans
la vraie démocratie, l'État politique déclinerait (untergehe) »
(MK70).

45
Pratique (Praxis)
* Centrale dans les Thèses sur Feuerbach, la notion désigne le pri-
mat de l'activité (Tiitigkeit) entendue « comme activité objective»
(ais gegenstiindliche Tiitigkeit), « activité effective, sensible»
(I-I'irkliche, sinnliche Tiitigkeit) , « activité humaine sensible»
(sinnlich menschliche Tiitigkeit). Si l'Idéalisme allemand a pour
mérite d'élever l'activité au rang de principe, il a pour défaut de ne la
conçevoir que « de façon subjective» (Thl). En déportant le thème
philosophique du primat de l'activité dans le domaine de la théorie
sociale (<< toute vie sociale est essentiellement pratique », Th8), il
s'agit de rendre compte de l'unité d'un moment objectif le
conditionnement par les « rapports sociaux» (gesellschaftlichen
Verhiiltnisse) (Th6), et d'un moment subjectif le moment
« humain» de « la société humaine» ou de « l'humanité sociale»
(die menschliche Gesellschaft oder die gesellschaftliche Menschheit)
(ThlO). Conçue en cette unité, la pratique est « autochangement »
(Selbstveriinderung) , «coïncidence du changement des circons-
tances et de l'activité humaine» (Zusammenfallen des Andern der
Umstiinde und der mensclzliche Tiitigkeit) (Th3), et tel est le fonde-
ment de « l'activité "révolutionnaire", "pratique-critique"» (der
"revolutioniiren", der "praktisch-kritischen" Tatigkeit) (Thl).
** Plus qu'un concept complètement déterminé, la pratique est un
opérateur permettant de connecter différentes thématiques dévelop-
pées par les Jeunes-hégéliens et par Marx avant 1845
a) Celle de l'effectuation (Verwirklichung) de la philosophie
(von Ciezkowski, Hess), reprise en 1843-44 dans la thèse suivant
laquelle on ne peut «effectuer» la philosophie sans la « sup-
primer », pas plus qu'on ne peut supprimer la philosophie sans
l'effectuer (IH, P97-98).
b) Celle de la réalisation de la conscience de soi (B. Bauer), refor-
mulée en 1843 dans le projet de «réforme de la conscience»
entendue comme « accomplissement (Vollziehung) des pensées du
passé [par lequel] l'humanité ne commence pas un nouveau travail,
mais [ ... ] réalise (zustande bringt) avec conscience son vieux tra-
vail» (P46).

46
c) Ces thématiques de l'effectuation doivent elles-mêmes être rap-
prochées de la problématique de «l'activation» (Betatiguf1g) ,
centrale dans les Manuscrits de 1844 où l'histoire est conçue comme
un processus dont le telos est l'activation des « forces génériques»,
ou des «forces essentielles» qui définissent le genre (MsI65, 170,
172)1
d) Dans la Sainte Famille, cette réflexion sur l'histoire prend la
forme d'une analyse de l'agir historique; activité matérielle (et non
spirituelle), collective et révolutionnaire, tels sont les caractères de
ce qui est alors nommé « action historique» (geschichtliche Aktion)
et qui sera bientôt nommé « pratique révolutionnaire» (Th3).
Marx soutient que « tous les mystères qui orientent la théorie vers le
mysticisme trouvent leur solution rationnelle dans la pratique humai-
ne» (Th8). Il dénonce alors la pensée qui se croit autosuffisante et
qui ignore son conditionnement pratique, la pensée « isolée de la
pratique» (Th2), non la théorie en elle-même. En effet, le monde
aliéné doit être « anéanti» (vernichtet) « théoriquement et pratique-
ment» (Th4), et non pas seulement pratiquement. Cette thèse
suivant laquelle la pratique est la vérité de la théorie doit elle aussi
être comprise comme la condensation de différentes thématiques. e)
Lorsque Marx soutient que « les oppositions théoriques ne peuvent
être résolues que de manière pratique» (Ms152), ou que « la
question de savoir s'il faut accorder à la pensée humaine une vérité
objective n'est pas une question de théorie, mais une question
pratique» (Th2), il suit von Ciezkowski2 qui opposait à Hegel que
l'action seule, et non la pensée philosophique, est en mesure
d'atteindre la réconciliation véritable de l'intérieur et de l'extérieur,
de l'être et de la pensée, de l'esprit et de la nature, du sujet et de
l'objet. f) Lorsqu'il soutient que la « pratique vraie» est la « condi-
tion d'une théorie réelle et positive» (Ms193), il réinterprète la
dénonciation schellingienne et feuerbachienne de la stérilité et du
négativisme de la philosophie hégélienne. g) Le primat de la pra-

1. La traduction usuelle de Beliilig"ng par « manifestation» ne rend ni l'idée d'action (Tai), ni l'idée de
mise en action (Beluligung). Elle a en outre pour inconvénient d'évoquer la notion philosophique de
manifestation phénoménale (Er. ,Izein""g) qui est utilisée par Marx dans un tout autre cadre (voir
Valeur). sur le sens de Belliligul1g chez Marx, voir également Individu.
2. A. von Cieszkowski, Prolégomè/Zes à l'/iisroriosoplzie (1838), trad. M. Jacob, Champs Li

47
tique doit enfin être rapproché de la thèse, inspirée par Ruge l , du
nécessaire passage de la philosophie politique à l'action politique
« la critique de la philosophie spéculative du droit débouche non sur
elle-même, mais sur des problèmes dont la solution n'est possible
que par un seul moyen la pratique» (IR, P99).
*** La huitième thèse propose implicitement une définition de la
philosophie comme« action de concevoir cette pratique [humaine J »
(Begreifen dieser Praxis). Les Thèses sur Feuerbach sont effective-
ment des thèses sur la pratique, mais pour considérer à bon droit que
Marx est le fondateur d'une « philosophie de la praxis »2, il faudrait
que les Thèses fournissent également le moyen d'unifier les diffé-
rentes connotations de la notion. L'affirmation suivant laquelle la vie
idéelle « ne peut s'expliquer que par l'autodéchirement et l'autocon-
tradiction de cette assise mondaine (weltlichen Grundlage) » (Th4),
fait signe vers une telle unification en présentant la pratique histo-
rique comme le fondement de l'édifice social et des représentations.
Cependant, plus qu'une philosophie articulée de façon cohérente, elle
ne définit que le programme de la conception matérialiste de l'his-
toire, de sorte qu'il n'est pas étonnant que la réalisation de ce pro-
gramme se soit accompagnée chez Marx de la disparition du concept
de pratique au profit de ceux de production et de lutte des classes. Il
reste néanmoins possible de considérer que la pratique révolution-
naire ne peut se réduire ni à la production, ni à la lutte des classes, ni
à leur conjonction; « pratique» sera alors le nom de sa spécificité,
« philosophie de la praxis» celui d'une théorie consciente de son
irréductibilité.

Procès (Prozess) (voir Fétichisme)

Production (Produktion)
Marx distingue « production en général» et production dans le
cadre d'un « mode de production» déterminé. Le « procès de tra-

1. Sur cette question, voir S. Mercier-Jos ",le et pl' ise de la li


L'Harmattan. 1993.
2. La notion de « philosophie de la praxis» désigne l'interprétation que Gramsci Il donné de l'œuvre
marxienne et des prolongements qu'il convenait de lui apporter. Sur le sens que Gramsci donnait à celte
notion, voir Gramsci, Textes. E.S., 1983, p. 106 sq.

48
vail» est un « procès qui se passe entre l'homme et la nature, dans
lequel l'homme règle et contrôle son métabolisme avec la nature par
la médiation de sa propre action» (KI98) en utilisant la puissance
de son propre travail et des instmments de production. Considérée
« en général », la production est le « procès de travail» comme acte
d'un « corps social », d'un « sujet social qui exerce son activité dans
un ensemble plus ou moins grand, plus ou moins riche, de sphères
de production» (lE, P449). Cependant, « la production en géné-
ral est une abstraction» car le procès de production est toujours
déterminé par les rapports sociaux propres à un mode de production
déterminé (P448).
** Dans les Manuscrits de 44, cette conception de la production
comme métabolisme de l'homme avec la nature prend la forme d'une
métaphysique de la production qui voit dans l'activité productive de
l'homme l'accomplissement de la productivité de la nature de même
que « tout ce qui est naturel est engendré» (MsI72), de même,
« l'industrie est le vrai rapport historique de la nature, donc des
sciences de la nature, à l'homme» (MsI53). Cette métaphysique se
réfracte dans une anthropologie «l'homme produit (produziert)
l'homme, il se produit lui-même et produit l'autre homme»
(Ms 145) ; et dans une philosophie de l'histoire «ce que l'on appelle
l'histoire universelle n'est rien d'autre que la production (Erzeugung)
de l'homme par le travail humain, que le devenir de la nature pour
l'homme» (Ms156). La production est ici tout à la fois produzieren,
ou travail productif, et erzeugen, engendrement, production ou
procréation. À partir de L'Idéologie allemande, le primat de la
production perd cette dimension métaphysique en même temps qu'il
définit la méthodologie matérialiste consistant à privilégier le point
de vue d'en bas plutôt que celui d'en haut.
Dans L'Idéologie allemande, le primat de la production permet
d'opposer une conception matérialiste de l'histoire aux philosophies
idéalistes de l'histoire (IA39-40). Il s'agit alors de partir de la pro-
duction parce que les rapports qu'entretiennent les hommes dans leur
interaction avec la nature conditionnent les différentes facettes de
leur existence (IAI5-19). La production fournit ainsi un principe
d'intelligibilité, non un fondement dernier (lA38-39). Le point de
vue de la production joue également un rôle fondamental dans la

49
critique de l'économie politique. Les illusions de l'économie poli-
tique tiennent en effet au fétichisme de la marchandise qui est lui-
même produit par la forme que prend la valeur marchande lors-
qu'elle se présente dans la sphère de la circulation. Pour dissiper ces
illusions, il suffit de déporter l'analyse de la formation de la valeur
dans la sphère de la production «Le procès de consommation de la
force de travail est simultanément le procès de production de la
marchandise et de la survaleur (Mehrwert) », elle « s'accomplit en
dehors du marché ou de la sphère de la circulation. C'est pourquoi
nous quitterons cette sphère bruyante, ce séjour en surface accessible
à tous les regards» (K197). Les Manuscrits de 44 avaient déjà écrit
« Le sens que la production a pour les riches apparaît ouvertement
dans le sens qu'elle a pour les pauvres. Sa signification pour ceux
d'en haut s'exprime toujours d'une manière subtile, déguisée,
ambiguë c'est l'apparence. Pour ceux d'en bas, elle s'exprime d'une
manière grossière, directe, sincère c'est l'essence» (Ms192-193).
*** Faut-il considérer que Marx est coupable de réduire la vie
sociale à la seule logique de la production et de sous-estimer la
dimension communicationnelle de l'interaction! ? Un tel reproche
peut sans aucun doute être adressé à la métaphysique de la produc-
tion qui est développée dans les Manuscrits de 44, mais peut-il
encore l'être à L'Idéologie allemande qui insiste sur le fait que l'acti-
vité productive est toujours conditionnée par les différentes formes
du commerce (Verkehr) entre les hommes?

J. Habermas. I1ce el il1lérêt, Gallimard, 1978, ch. 2.

50
Prolétariat (Proletariat) (voir Communisme et Idéologie)

Quasi-naturalité (Naturwüchsigkeit), (voir Travail)

Rapport de production (Produktionsverhaltnisse)


(voir Mode de production)

Reproduction (Reproduktion) (voir loi tendantielle)

Science (Wissenschaft)
* Interprétée par Marx comme un processus dynamique d'acquisition
du vrai, la science est louée d'une part pour la supériorité de sa ratio-
nalité sur celle de la philosophie (IA21 , 447), d'autre part pour son
potentiel critique et démystificateur (C 17/08/64) qui autorise l'iden-
tification de la science et de la critique les économistes classiques
seront dit« scientifiques donc critiques» (TPIII581).
** L'épistémologie marxienne est réaliste, rationaliste, constructi-
viste et pluraliste. Réaliste, car le propre de toute science est de
dépasser l'apparence pour saisir l'essence «toute science serait
superflue si l'apparence et l'essence des choses se confondaient» (K,
OIII439). Rationaliste plutôt qu'empiriste, car Marx défend la valeur
théorique des hypothèses même lorsque le fondement empirique leur
fait défaut (voir la controverse de Marx et Engels à propos de
Trémaux dans leur correspondance de 1866). Constructiviste car la
science doit procéder à une reconstruction du réel en inscri vant les
phénomènes dans des totalités, suivant un modèle qui est plus
proche de la Naturphilosophie allemande que de la mécanique
newtonienne, de sorte la critique de l'économie politique peut être
présentée comme « un triomphe de la science allemande», de la
«science au sens allemand du terme» (C 12/11/58,20102/66).
L'épistémologie marxienne se caractérise enfin par son orientation
pluraliste. Alors que les Manuscrits de 44 en appellent à la fusion de
toutes les sciences et de la philosophie (Ms153-l54), alors que
L'Idéologie allemande déclare «nous ne connaissons qu'une seule
science, celle de l'histoire» (IA14), le Marx de la maturité s'oppo-
sera au réductionnisme scientifique, qu'il s'agisse des tentatives

51
visant à donner une application universelle de la théorie darwinienne
(C 27/06/70) ou des tentatives de mathématisation de l'économie
politique(C 06/03/80).
*** Le point le plus délicat de l'épistémologie marxienne tient à
l'articulation de cette compréhension de la science avec la théorie de
l'idéologie l . En se reportant aux Lettres sur les sciences de la
nature 2 , on aperçoit que l'idéologie est présentée tout à la fois
comme un obstacle au progrès de la science et comme le milieu où
s'inscrivent les disciplines scientifiques Marx et Engels suggèrent
par exemple que c'est parce que la théorie darwinienne est habitée
par des éléments idéologiques qu'elle pourra ensuite se transformer
en cette idéologie scientifique qu'est le darwinisme social. L'analyse
de l'histoire de l'économie politique permet de faire un pas supplé-
mentaire en concevant l'idéologie non plus seulement comme un
obstacle et un milieu, mais également comme un appui. Si l'on en
croit la Postface du Capital, c'est l'intensification de la lutte des
classes elle-même qui explique la transformation de l'économie poli-
tique scientifique des classiques en une « économie politique vul-
gaire » purement apologétique, puis en une « critique de l'économie
politique» réalisant un progrès scientifique (KIO-13).

Subsomption (Subsumption)
* Le concept de subsomption décrit le rapport d'un énoncé universel
aux faits particuliers qu'il recouvre. Marx en modifie la fonction en
l'utilisant pour décrire le rapport de conditionnement du comporte-
ment individuel par les rapports sociaux, en d'autres termes, pour
décrire la manière dont les rapports sociaux informent la réalité
sociale. Il est ainsi conduit à distinguer différents types de subsomp-
tion la subsomption formelle et la subsomption réelle.
** Dans L'Idéologie allemande, Marx soutient que l'existence indivi-
duelle est déterminée par des conditions matérielles et prise dans un
ensemble de rapports sociaux (les formes du « commerce» entre les
hommes). En désignant ce rapport de détermination par la notion de

1. À ce propos. nous nous permettons de renvoyer à notre article «L'histoire des sciences de la nature
et celle de l'économie politique", in E. Kouvélakis, MGloY2000, PUF, 2000. p. 43-60
2. K. Marx, F. Engels, Lettres sur les sciences de laila/lire, ES, 1973.

52
subsomption (IA61-63), il ajoute que ces rapports sociaux s'appli-
quent à l'existence individuelle comme la généralité sociale à la par-
ticularité individuelle, et comme une forme à une matière relative-
ment informe; il souligne également que les actions individuelles
ont toujours une certaine indépendance (elles ne sont pas produites,
mais seulement subsumées par les rapports sociaux) et qu'elles ne
rentrent sous les rapports sociaux que sous l'effet de la domination
de J'individu par la généralité sociale.
Dans la critique de l'économie politique (011365-382, ChI206-221),
la notion est utilisée pour distinguer deux étapes de la soumission du
travail au capital. La notion de capital désigne chez Marx un proces-
sus de valorisation orienté par la production de survaleur. À l'époque
de la manufacture, il n'y a encore que subsomption formelle du tra-
vail, d'une part, parce que le procès de travail passe sous le comman-
dement du capital sans que sa structure soit modifiée, d'autre part,
parce qu'il n'est commandé que par un ensemble de contraintes exté-
rieures au procès de travail (commandement, surveillance, contrainte
financière). La grande industrie se caractérise au contraire par une
subsomption réelle dans la mesure où c'est l'organisation du procès
de travail elle-même, réaménagée en vue de la production de surv,
leur aussi bien en sa base technique qu'en ses formes de coopération,
qui contraint le travailleur au surtravail. Cette analyse de la trans-
formation de la subsomption formelle en subsomption réelle permet
de préciser la manière dont les rapports sociaux capitalistes détermi-
nent la matérialité sociale. Plutôt que de voir dans la société mar-
chande un ensemble de comportements déterminés par des lois
sociales inflexibles, ou la simple agrégation œactions individuelles,
Marx y voit un processus dynamique transformant sans cesse les
différentes pratiques pour les rendre toujours plus conformes à la
logique de la valorisation et les conformer toujours davantage aux
rapports sociaux capitalistes.
*** Le concept de subsomption présente les rapports sociaux
comme des vecteurs de domination, et la théorie de la transformation
de la subsomption formelle en subsomption réelle fournit une
analyse des transformations des rapports de pouvoir à l'œuvre dans
le procès de travail. Foucault reprochait à Marx de n'avoir pensé le
pouvoir qu'en tant que macro-pouvoir (pouvoir d'État et pouvoir de

53
classe) en négligeant les formes de domination à l'œuvre dans les
interactions individuelles 1. C'est bien pourtant d'une microphysique
du pouvoir que relèvent les analyses portant sur la « discipline de
fabrique », où les formes de domination sont référées au couple tra-
vailleur-machine et aux types de contrôles qu'il implique (K470-
479). Loin d'ignorer les micropouvoirs, Marx pose le problème qui
reste peut être chez Foucault un point aveugle l'articulation des
micro et des macropouvoirs.

Surtravail (Mehrarbeit) (voir Survaleur)

Survaleur (Mehrwert)
* La fonction spécifique du capitalisme est la production de la sur-
valeur, la production d'une valeur supérieure à celle qui est consom-
mée au cours du procès de production. La réalisation monétaire de la
survaleur est le profit. Marx est l'inventeur de cette notion qu'il
destinait à « flanquer en l'air toute la théorie du profit telle qu'elle
existait jusqu'à présent »(C 14/01158).
** L'argent (A) existe comme capital lorsqu'il est transformé en
marchandise (M) en vue de l'obtention d'une grandeur monétaire
supérieure, d'un profit. La « formule générale du capital» est donc
A-M-A' où A' est supérieur à A (K165-175). Un tel cycle semble
cependant impossible dans la mesure où les marchandises sont tou-
jours échangées à leur valeur (KI75-187). La solution de ce pro-
blème tient à l'existence d'une marchandise dont la valeur est infé-
rieure à la valeur produite par son usage la force de travail (KI87-
198). La valeur de la force de travail est définie par l'ensemble des
biens permettant de « maintenir dans son état de vie normall'indi-
vidu qui travaille en tant qu'individu qui travaille ». Il y aura donc
survaleur dès qu'il sera fait usage de la force de travail pendant une
durée plus longue que celle qui est requise pour la production d'une
valeur équi val ente à celle de ces biens. La survaleur suppose donc
un « surtravail » (Mehrarbeit), elle repose sur une contrainte au sur-
travail qui fait d'elle un concept politique plus qu'une simple gran-
deur comptable (c'est pourquoi il faut traduire Mehrwert par surva-
Voir la synthèse effectuée par G. Deleuze, FOl/cault, Minuit, 1986, p. 32·38.

54
leur plutôt que par plus-value l ). La contrainte au surlravail peut
prendre la forme de l'allongement de la journée de travail (<< surva-
leur absolue») ou de modifications dans l'organisation sociale et
technique du travail (<< survaleur relative») (K569-580), elle peut
également être limitée par le développement de la lutte des classes et
de la lutte pour la diminution de la durée du travail (310-333).
*** Le concept de survaleur fournit également la définition de
« l'exploitation» (Ausbeutung). Dans Le Capital, Marx parle
d'exploitation dans le cadre de la problématique du « degré d'exploi-
tation » ou du rapport entre surtravail et travail nécessaire à la repro-
duction de la force de travail (K237-246, 671-682). En s'inspirant
d'autres textes de Marx (voir par exemple dans Salaire «l'exploita-
tion de l'ouvrier recommence chaque fois qu'il échange à nouveau le
fruit de son travail contre d'autres marchandises. L'épicier, le prêteur
sur gages, le propriétaire, tout le monde l'exploite encore une fois»,
011153) la tradition fera de l'exploitation la face politique de la sur-
valeur, la survaleur en tant que domination. En ce sens, l'exploitation
apparaît comme une condition structurelle du mode de production
capitaliste (le travailleur dépossédé des moyens de production ne
peut y valoriser son travail que dans un cadre salarial), comme l'effet
d'une contrainte au travail dont les formes se renouvellent en perma-
nence (suivant la logique de la subsomption réelle et de la survaleur
relative), et comme une domination dont les effets peuvent être
contrecarrés par la lutte des classes. Les différents versants de la
notion d'exploitation sont donc tournés vers une sociologie écono-
mique, une sociologie du travail et une théorie de la lutte des
classes; la question de l'unité de ces différents versants reste
ouverte2 •

Travail (Arbeit)
* Marx conçoit la nature comme « le corps non organique de l'hom-
me », « son corps avec lequel il doit maintenir un processus constant
s'il ne veut pas mourir» (OII62). Telle est l'origine de la définition
du travail comme « métabolisme» (Stoffwechsel) de J'homme avec

1. E. Balibar,J. P. Lefebvre,« Plus-value ou survaleur »,;n La pensée, n' 197,1978. et n° 210,


2. L. Althusser,« Enfin la crise du marxisme », op. Cil., p. 249-250.

55
la nature (K48, 207) et « contrôle» de ce métabolisme « par sa
propre action» (K199). Plus qu'une rupture, le travail exprime donc
une continuité avec la nature. Dans le travail, l'homme se comporte
à l'égard de la nature comme une « puissance naturelle» (id.), il la
transforme suivant ses propres lois (K49), il modifie la nature exté-
rieure en même temps qu'il modifie sa propre nature en développant
« les potentialités qui y sont en sommeil» (KI99-200). Le travail
s'incarne dans les objets naturels, se transforme de « travail vivant»
en « travail passé» (K, 206, 225,348), afin de réaliser « l'appropria-
tion de l'élement naturel en fonction des besoins humain (K207).
Dans cette objectivation, le travail présente un double aspect sur
lequel Marx prétend avoir été « le premier à mettre le doigt» il est
d'une part «travail utile », ou « travail utile concret », en tant que
producteur de « valeur d'usage », mais c'est d'autre part en tant que
«dépense de force de travail humaine au sens physiologique, [ ... ] en
cette qualité de travail humain identique, ou encore de travail
abstraitement humain, qu'il constitue la valeur marchande» ou la
« valeur-marchandise» (K47-53).

** Bien qu'il fasse du travail « la condition générale du métabolisme


entre l'homme et la nature, la condition naturelle éternelle de la vie
des hommes» (K207), Marx est également l'auteur d'une critique du
travail. Les Manuscrits de 44 réduisent le travail à « l'activité alié-
née» (Ms152), à « une expression de l'activité à l'intérieur de l'alié-
nation» (MsI99). L'Idéologie allemande est dans le droit fil de cette
dénonciation du travail lorsqu'elle soutient que le communisme doit
« abolir le travail» (IA64). Néanmoins, elle soutient également une
thèse opposée. Ce n'est plus alors le travail lui-même qui est jugé
responsable de la mutilation de l'individualité, mais les rapports
sociaux qui lui confèrent des formes déterminées, de sorte que leur
modification permettra de le transformer en affirmation de la liberté
(lA 71-72). Les Grundrisse préciseront «Le travail de production
matérielle ne peut revêtir ce caractère que 10 si son contenu social
est assuré; 2 0 s'il est d'un caractère scientifique et devient en même
temps du travail général» (Gr, 011288).
Abolition du travail ou «travail émancipé» (Gr, 011303) ? Le
Capital déplacera le problème. Il ne fera plus tant du travaille lieu
de la réalisation de soi que celui d'une contrainte inévitable dont

56
l'emprise doit être limitée; d'où la revendication d'une « généralisa-
tion du travail manuel» (K, OIl023)1 permettant une réduction du
temps de travail. Mais le travail restera néanmoins conçu comme
une base essentielle et nécessaire du développement de l'indivi-
dualité «C'est au-delà que commence le développement des forces
humaines comme fin en soi, le véritable royaume de la liberté, qui
ne peut fleurir qu'en se fondant sur l'autre royaume, sur l'autre base,
celle de la nécessité» (K, 0II1488).
*** Si de telles hésitations sont possibles, c'est que le travail est chez
Marx à la croisée de deux anthropologies contradictoires. Pièce maî-
tresse d'une anthropologie naturaliste, il est l'opérateur qui permet de
voir en l'homme la subjectivation de la nature elle-même «le sujet
travaillant est un individu naturel et a une existence naturelle, la
première condition objective de son travail est la nature, la terre, son
corps inorganique. L'individu n'est pas seulement le corps
organique, il est cette nature inorganique en tant que sujet» (Gr,
O1I328) ; la « vie productive» n'est elle pas « la vie créatrice de
vie» (Ms, OII63)2 ? Par ailleurs, conçu comme production des
conditions de l'existence humaine (IAI5), et par conséquent comme
production de l'existence humaine elle-même (MsI56, IA26, 38), il
permet d'entretenir le phantasme idéaliste d'une autoproductjon
rationnelle de l'intégralité de l'existence humaine (Ms 141) et d'un
dépassement de la nature «le communisme [ ... ] traite
consciemment toutes les présuppositions quasi-naturelles
(natürwuchsigen Vorausetzungen) comme des créations des hommes
qui nous ont précédés jusqu'ici, [ ... ] il les dépouille de leur quasi-
naturalité (Naturwiichsigkeit) et les soumet à la puissance des
individus unis» (IA65). Le développement historique est certes
censé rester naturel (natürlich) (IA55), lorsqu'il perd son caractère
spontané, pseudo ou quasi-naturel (naturwiichsig)3, mais que garde-

1. « Manuel» est absent du texte allemand (K593l. et présent dans la traduction rrançaise revue par
Marx.
2. Pour une analyse de ces formulations par lesquelles la conception matérialiste de l'histoir
la Natll1philosophie schelligienne, voir A. Schmidt, op. cil .• p. 109-130.
3. Sur le sens de cette distinction, voir J. Texier, « Le concept de Naturwiichsigkeit dans L'/dé%[<ie
allemande », in Actuel Mar, ,na 9, 1991, p. 97-122.

57
t-il de naturel s'il est intégralement soumis au contrôle de la raison
pratique?

Utopie (Utopie) (voir Communisme)

Valeur (Wert)
* Dans Le Capital, Marx commence par reprendre à son compte la
distinction classique de la valeur d'usage et de la valeur d'échange
« Le caractère utile d'une chose en fait une valeur d'usage» (K40) , et
sa valeur d'échange est « la proportion dans laquelle des valeurs
d'usage d'une espèce donnée s'échangent contre des valeurs d'usage
d'une autre espèce» (K41). Mais la « valeur d'échange» n'est que la
« forme phénoménale» de la « valeur» (K43, 54). Ce qui fonde la
commensurabilité des marchandises dans l'échange, c'est la
« valeur» dont la « substance» et la « mesure» sont définies par
« le temps de travail nécessaire en moyenne ou le temps de travail
socialement nécessaire» (K44), par « une dépense de temps de tra-
vail au sens physiologique, l ... J de travail humain identique, ou
encore de travail abstraitement humain» (K53).
** La référence à la « dépense physiologique» et à la « substance de
la valeur» peut donner l'impression que Le Capital propose une
définition de la valeur tout à la fois anthropologique et substantia-
liste. Il n'en est rien. Marx prend en effet soin de préciser que la
valeur est ici considérée comme une « substance sociale» (K43).
D'une part, en effet, le concept de « travail socialement nécessaire »
suppose un conditionnement social et historique, ainsi,« le caractère
de [ ... ] travail moyen simple varie selon les pays et les époques cul-
turelles» (50). D'autre part, le temps de travail socialement néces-
saire suppose un conditionnement que l'on peut nommer politique
dans la mesure où il est lui-même indissociable de la contrainte au
surtravail qui définit le capitalisme «Pour que le temps de travail
de l'ouvrier crée de la valeur en rapport avec sa durée, il doit être du
temps de travail socialement nécessaire. Il faut pour cela que l'ou-
vrier exécute, en un temps donné, la quantité de travail utile corres-
pondant à la norme sociale le capitaliste l'obligera donc à fournir un
travail qui atteigne au moins le degré moyen d'intensité socialement

58
normale» (ChI136). Si le «travail utile» (K47), ou « travail
concret» (K57), crée de la valeur d'usage en « se combinant avec
son objet» (K203), il n'en est pas de même du travail socialement
nécessaire, ou « travail humain abstrait» (K43), qui n'est pas gran-
deur physique, mais bien une grandeur sociale. Le Capital aban-
donne la thématique ricardienne du « travail incorporé» pour parler
d'un travail « qui s'expose dans les valeurs» (44) et de valeurs « qui
représente[nt] le travail humain tout court» (50).
*** En faisant de la valeur un «concept socio-politique »1, Marx
historicise et politise tous les phénomènes économiques, alors que
l'économie politique classique et vulgaire tend à dépolitiser son objet
en présentant le mode de production capitaliste comme naturel et
éternel. Mais ne fallait-il pas que cette théorie de la valeur soit elle-
même historicisée davantage? Si le temps de travail nécessaire est
indissociable de la contrainte au surtravail, il semble impossible
d'appliquer une même définition de la valeur au capitalisme et au
communisme. C'est ce que semble soutenir Misère de la philosophie
(0147-51), mais Le Capital (K90, 0111457) n'y voit plus la même
difficulté.

1. L'expression est de J. Bidet qui développe cette interprétation dans Que faire du Capital? p. 39-70.

59
Abréviations

01 K. Marx, Œuvres (éd. M. Rubel), Gallimard, Bibliothèque


011 de la Pléiade, en 4 volumes, 1965,1968,1982,1994.
0111
OIV
P K. Marx, Philosophie (éd. M. Rubel), Gallimard, Folio,
1994.
MK Manuscrits de Kreuznach (1843), cité dans K. M., Critique
du droit politique hégélien (trad. A. Baraquin), E.S., 1975.
IH Contribution à la critique de la philosophie hégélienne du
droit. Introduction (1844), cité dans P
QJ La question Juive (1844), cité dans P
Ms Manuscrits de 44 (1844), cité dans K. Marx, Manuscrits de
1844 (trad. J.-P Gougeon), Flammarion, 1996.
SF La Sainte Famille (1845), cité dans K. Marx, F. Engels, La
Sainte Famille (trad. E. Cogniot), E.S., 1972.
lA L'Idéologie allemande (1845-1846), cité dans K. Marx, F.
Engels, L'Idéologie allemande (trad. H. Auger, G. Badia,
J. Baudrillard, R. Cartelle), E.s., 1976.
MP Misère de la philosophie (1847) (rédigé par Marx en
français), cité dans 01.
MC Man(j'este du parti communiste (1848) (rédigé par Marx et
Engels), cité dans 01.
lE Introduction de 1857, cité dans P
Gr Grundrisse (1857-1858), cité dans 011.
AP Avant-propos de la Contribution à une critique
de l'économie politique (1859), cité dans P
TPI Théories sur la survaleur (1861-1863), cité dans K. Marx,
TPII Théories sur la plus-value (trad. sous la responsabilité de
TPIII G. Badia), en 3 vol., E.S., 1974, 1975, 1976.

61
ChI Chapitre inédit du «Capital» (1863-1865), cité dans K.
Marx, Un chapitre il/édit du « Capital» (trad. R.
Dangeville), U.G.E., 1971.
K Le Capital (1867, 1885, 1894). Pour le livre 1 K. Marx,
Le Capital (trad. sous la responsabilité de J.-P. Lefebvre),
E.S., 1983 pour les livres II et III, publié par Engels sur
la base des notes de Marx, on.
G Critique du programme de Gotha (1875), in 01.
C Correspondance. Pour la correspondance, nous nous
sommes référés à K. Marx, F. Engels, Correspondance,
Édition du progrès, 1981 ; K. Marx, F. Engels, Lettres
sur le Capital, E.S., 1964; K. Marx, F. Engels, Lettres sur
les sciences de la nature, E.S., 1973.
Sommaire

Action .................................................................................... 5
Activation ................................................................................7
Aliénation ............................................................................... 7
Appropriation ......................................................................... 10
Base/Édifice .......................................................................... 10
Besoins .................................................................................. 12
Capital 14
Commerce 14
Communisme ........................................................................ 14
Contradiction 16
Critique ................................................................................. 16
Dialectique ............................................................................ 19
Dictature du prolétariat ......................................................... 21
Émancipation ....................................................................... 21
État ....................................................................................... 21
Forces productives ................................................................ 26
Histoire .................................................................................. 26
Idéologie ............................................................................... 26
Illusion pratique .................................................................... 28
Individu ................................................................................. 28
Loi tendantielle ..................................................................... 31
Lutte des classes .................................................................... 32
Matérialisme ........................................................................ 35
Mode de production .............................................................. 37
Opium du peuple ................................................................... 40
Philosophie .......................................................................... 40
Pratique 46
Procès .................................................................................... 48
Production ............................................................................ 48

63
Prolétariat ............................................................................. 51
Quasi-naturalité ..................................................................... 51
Rapport de production .......................................................... 51
Reproduction ......................................................................... 51
Science ................................................................................. 51
Subsomption ......................................................................... 52
Surtravail .............................................................................. 54
Survaleur ............................................................................... 54
Travail ................................................................................... 55
Utopie .................................................................................. 58
Valeur .................................................................................. 58
Abréviations ........................................................................ 61

[(1 Aubill Imprimeur


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