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DU PROFESSIONNALISME À L'ÉTHIQUE PROFESSIONNELLE

Monique Castillo

S.E.R. | « Études »

2011/7 Tome 415 | pages 55 à 64


ISSN 0014-1941
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Essai

Du professionnalisme à
l’éthique professionnelle

Monique Castillo

L’
éthique professionnelle est le plus souvent comprise
comme une éthique individuelle appliquée au travail :
le souci du soin propre au domaine médical, l’indis-
pensable maîtrise de la contre-violence dans le domaine mili-
taire et policier, l’indépassable vertu d’impartialité chez le
juge, l’infatigable don du partage du savoir chez l’enseignant
etc. ; d’une manière générale, comme une mobilisation des
employés sur la base de vertus morales (intégrité, sincérité,
ouverture à l’autre, etc.). Dans l’espace public, elle est iden-
tifiée à l’image que se donne une entreprise pour susciter la
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confiance des clients (en ciblant son activité sur le dévelop-
pement durable par exemple) ou bien à la responsabilité
sociale des entreprises (comme promotion interne de la jus-
tice sociale ou assomption des risques environnementaux).
Mais la pluralité de ces emplois ne suffit pas à com-
prendre son sens actuel et le besoin que nous en avons
aujourd’hui. Ce qui change, ce dont les professionnels sen-
tent qu’il doit changer, c’est le professionnalisme dont ils doi-
vent faire preuve, un changement d’ordre culturel autant que
professionnel, car est en train d’émerger une nouvelle culture
du rapport au travail et une nouvelle sensibilité à la dimen-
sion sociale des activités économiques. L’éthique profession-
nelle est bien plus qu’un appel à la vertu, elle entend s’inscrire
à part entière dans la scientificité professionnelle elle-même.

Professeur de philosophie à l’Université Paris-Est-Créteil.

Études – 14, rue d’Assas – 75006 Paris – Juillet-Août 2011 – n° 4151-2 55

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Professionnalisme technique
et professionnalisme éthique
Bien faire son travail, pour la définition industrielle du profes-
sionnalisme, c’est être en mesure de donner une réponse tech-
niquement performante à un problème ; être compétent, c’est
mobiliser le savoir-faire le plus approprié à une situation. À
l’âge industriel, la production de masse, quand il s’agit du tra-
vail, tout comme la destruction de masse, quand il s’agit de la
guerre, passent pour les formes caractéristiques de l’action, le
point d’application de l’action étant l’humanité dans sa réalité
collective. L’idéologie nationaliste et collectiviste ont toutes
deux donné sens à ce productivisme en faisant de la commu-
nauté nationale ou de la communauté sociale des travailleurs
le résultat suprême de l’action : c’est-à-dire l’unité de tous
comme intégration de chacun dans une totalité englobante.
Du travail à « l’interaction ». – Aujourd’hui, cette manière
de regarder le travail nous semble appartenir au passé. Sans
doute parce que l’image de l’action a changé et s’est détachée
du travail conçu comme simple instrument de production.
Alors que l’instrumentalité du travail relève d’une rationalité
technique, l’action a, pour sa part, besoin d’une rationalité
pratique dont la légitimité repose sur la communication : les
normes qui règlent les comportements doivent pouvoir être
comprises sur la base d’échanges et de débats, de sorte que 1. Jürgen Habermas, La
science et la technique
l’action véritable est interaction, « une interaction médiatisée comme idéologie, Gonthier.
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par des symboles1 ». Médiations, 1973, p. 22.
Ce changement de langage correspond au passage
d’une société industrielle à une société postindustrielle : on
passe de la légitimation du travail par le productivisme (com-
pris comme performance d’une force collective) à une nou-
velle légitimation du travail conférée par la dimension du
projet (compris comme organisation concertée d’une acti-
vité) : dans ce contexte, l’intercompréhension définit la nou-
velle légitimité de l’action. La capacité de donner du sens, de
faire sens à plusieurs devient prioritaire. Par suite, on passe
du professionnalisme (au sens de l’efficacité technique d’une
performance) à l’éthique professionnelle (au sens de l’expres-
sion publique d’une compétence normée).
Trois illustrations : militaire, médicale et juridique. – Une
première illustration est empruntée au domaine militaire. Un
jeune officier établit un rapport sur la nature du commande-
ment militaire au moment où est instituée la professionnalisa-

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tion de l’armée en France, entraînant l’abandon de la
conscription obligatoire, et il décrit très clairement la diffé-
rence entre une fondation technique et une fondation éthique
de la compétence du chef : « La compétence est certes essen-
tielle, mais elle est insuffisante à asseoir l’autorité. On a vu bien
des chefs, remarquablement compétents sur le plan technique,
incapables de susciter l’adhésion de leurs subordonnés. On a
vu aussi souvent des chefs jeunes et encore inexpérimentés que
leurs subordonnés aimaient profondément, parce qu’il y avait
dans leur comportement généreux une dimension humaine
2. François Lecointre, irrésistible.2 » Ce témoignage montre comment la notion de
L’exercice du commande- pouvoir se perçoit différemment à l’intérieur même des pra-
ment dans l ’Armée de
Terre. Rapport destiné au tiques professionnelles, en l’occurrence celle du chef militaire
chef d’État-Major de l’Ar- sur une troupe : ce n’est plus le commandement comme simple
mée de Terre.
affirmation d’une position dominante, fût-elle l’autorité d’un
expert, qui est apprécié, mais c’est le pouvoir d’impliquer les
hommes et de les motiver en faisant appel à leurs compétences
qui est reconnu comme la valeur spécifique d’un chef.
Une deuxième illustration de cette mutation du pro-
fessionnalisme est donnée par une infirmière. Elle écrit un
mémoire pour accéder au statut de cadre dans une équipe
soignante, et sa thèse consiste à montrer que le caring ou care,
autrement dit l’éthique de la sollicitude vis-à-vis d’êtres en
état de souffrance, est devenue une exigence incontournable,
qui crée le sens du métier tout en permettant d’organiser au
mieux la distribution des rôles au sein d’une équipe. Elle
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témoigne de ce que l’éthique qu’elle veut mettre en pratique
n’est pas seulement une valeur ajoutée au métier de soignant,
mais qu’elle devient un style de management, le plus souhai-
table qui soit, à ses yeux, dans l’hôpital, un management qua-
lifié de « situationnel » : « Ce style de management va tenir
compte du degré d’autonomie de chacun, et va lier les com-
pétences et la motivation pour accomplir une activité dans
une situation donnée. En fonction des facteurs d’adaptation
repérés et à intégrer, le cadre adaptera un style directif pour
structurer, un style persuasif pour mobiliser, un style partici-
patif pour associer, un style délégatif pour autonomiser. »
C’est là l’exemple d’une association de la pratique profession-
nelle au pouvoir d’agir-en-commun. L’agir-en-commun est
un concept qui appartient à la philosophie d’Hannah Arendt
et dont le but est de récuser l’identification du pouvoir à une
pratique de domination : le vrai pouvoir surgit de l’activité
spontanée d’hommes qui souhaitent vivre ensemble, et il

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n’est rien d’autre que cette création d’une vie en commun. Le
vivre-ensemble a d’abord une signification politique, mais on
peut se demander si le travail en équipe, quand il met en pra-
tique le management par les valeurs, n’en dévoile pas une
signification insoupçonnée au départ.
La troisième illustration est empruntée au monde juri-
dique, et plus particulièrement au développement d’une nou-
velle pratique, celle de la médiation. La médiation fait partie
des modes alternatifs de règlements des conflits, elle permet
d’éviter un procès si les parties en conflit tombent d’accord
pour un règlement à l’amiable, elle cherche à dépasser la
conception traditionnellement répressive du droit et à rem-
placer une justice imposée par une justice acceptée. Les spé-
cialistes de la médiation insistent sur son rôle social : elle doit
permettre de recréer ou de restaurer les liens sociaux, argu-
ment que le juriste fonde en partie sur les vertus de l’éthique
de la discussion : « La discussion n’affaiblit pas l’autorité, elle
peut même la rendre efficace. La discussion repose sur la
reconnaissance de la valeur de l’autre, sans nier d’éventuelles
oppositions. Elle ne présume pas non plus l’impossibilité 3. Michèle Guillaume-
Hoffnung, La Médiation,
d’aboutir à la découverte de valeurs communes que l’absence PUF, « Que sais-je ? », 5e
de dialogue avait enfouies.3 » édition, 2009, p. 93.
Cette réflexion témoigne bien du changement de para-
digme qui caractérise l’autorité des normes : le besoin de
normes acceptables s’impose contre la pratique tradition-
nelle des normes imposées, l’acceptabilité de la norme deve-
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nant la partie déterminante de sa légitimité. On assiste à un
recul de la transcendance normative d’un pouvoir souverain
(la norme commande à tous) au bénéfice d’un consensus
intersubjectif (la norme est acceptée par chacun). L’autonomie
de chacun veut être reconnue comme volonté d’agir pour des
projets dont la légitimité peut être publiquement argumentée
et donc justifiée.

Éthique et pouvoir dans les organisations


En même temps que cette évolution devient toujours plus
perceptible, les observateurs constatent un changement de
paradigme dans l’exercice du pouvoir au sein des organisa-
tions. Ici aussi, la prise en compte de l’éthique monte en puis-
sance, mais avec une possibilité d’effets pervers qu’il importe
également de discerner.

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L’introduction, en Europe, du « management par pro-
jet » à la fin du siècle dernier valorise l’autonomie des indivi-
dus dont il attend une implication innovante au sein de
l’entreprise, une responsabilisation accrue, une capacité
d’initiative volontaire et spontanée. Mais la rationalité mana-
gériale ne contient-elle pas le risque d’instrumentaliser
l’éthique ? La prise en compte des besoins éthiques des indi-
vidus (besoin de reconnaissance, de motivation, de solida-
rité…), n’est-elle pas une manière subtile d’introduire
« l’interaction » dans le travail, et de mettre ainsi l’éthique au
service de la performance ?
Autonomie et performance. – Alors que l’exploitation, à
l’âge industriel, ne visait que la productivité mécanique du
travail, on est bien plus sensible aujourd’hui aux formes céré-
brales, éthiques et esthétiques de l’énergie créatrice et, désor-
mais, « les rapports humains, les capacités de coopération »
peuvent être considérés « comme des faits aussi importants
4 . M i c h e l C r o z i e r, et parfois plus importants que les montages financiers.4 »
L’Entreprise à l’ écoute. Mais le paradoxe consiste dans le fait que « la réussite
Apprendre le management
postindu str iel , Poi nts individuelle est devenue la forme dominante de participation à
Essais, 1994, p. 20. la société5 ». Certes, le pouvoir d’une entreprise a changé de
forme et ne se manifeste plus comme une contrainte sur les
5. Alain Ehrenberg, Le corps, caractéristique du taylorisme si bien caricaturé par
Culte de la performance, Charlie Chaplin dans Les Temps modernes, mais elle peut tou-
Pluriel, 1991, p. 274.
tefois s’exercer comme une contrainte sur les esprits, une
contrainte qui utilise l’autonomie pour la convertir en auto-
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asservissement. Car « la contrainte qui s’étend alors, c’est celle
d’avoir à faire ses preuves en permanence. Le rôle de chacun se
définit, non plus comme le devoir d’accomplir telle gamme
d’opérations, mais comme le droit, simultanément donné et
repris, de faire valoir l’ensemble de ses capacités pour atteindre
les buts prescrits […] Désormais, l’entreprise est l’antichambre
6. Ibid., p. 273. du psychothérapeute ou du médecin généraliste.6 »
Comment faire la part des choses ? Comment distin-
guer entre une instrumentalisation technique de l’autonomie
et une promotion éthique de l’autonomie dans l’exercice d’un
travail ? Michel Foucault a, dans les années 80, analysé la spé-
cificité néolibérale de l’activité économique par opposition
au libéralisme politique classique. Et cette différence, il l’ex-
primait précisément par la figure de l’individu « entrepre-
neur de lui-même ». Le néolibéralisme, explique-t-il, n’opère
pas comme un mode de domination, mais comme une pra-
tique de gouvernementalité : une société d’entreprise est une

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société dans laquelle l’individu gère sa propre vie comme un
entrepreneur. Dans une société d’innovation fondée sur le
savoir et la capacité de transformation perpétuelle de soi du
capital humain, la ressource la plus précieuse est l’inventivité
individuelle, la capacité individuelle de se mobiliser. Or, aux
yeux de Foucault, cela signifie que l’homo œconomicus
change de sens : c’est un entrepreneur qui se traite lui-même
comme un capital, et non plus comme le partenaire d’un
échange7. Comme on le voit, le pouvoir, dans l’État ou dans 7. M i c h e l F o u c a u l t ,
les organisations, consiste moins à soumettre chacun à un Naissance de la biopoli-
tique, Gallimard, p. 232.
modèle unique qu’à gérer les conduites. Une partie de
l’éthique personnelle se trouve ainsi incorporée dans une
rationalisation managériale des comportements.
Illustrations. – Les professionnels eux-mêmes font parfaite-
ment la différence entre une version technique et une version
éthique de leur motivation.
C’est ainsi qu’un analyste américain juge avec la der-
nière sévérité la conception gestionnaire de l’armée aux USA :
« À l’État charismatique, inspirant jadis ferveur patriotique
et dévouement militaire, succède désormais l’État sécularisé,
tout entier tourné vers la protection des égoïsmes sacrés et le
maintien de l’ordre dans les rapports d’échanges. Au-delà du
cas américain, la fonction du soldat pose toute la probléma-
tique du sacrifice et de sa place dans une société séculaire,
libérale, démocratique et individualiste.8 » Cette analyse 8. John Christopher Barry,
Du citoyen-soldat au mer-
montre que le néolibéralisme américain, au lieu de favoriser
cenar iat unive rsali sé,
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un authentique dévouement professionnel, encourage le sol- Actes du colloque intitulé:
dat à devenir le simple gestionnaire de sa carrière ; l’auteur « Armées privées, armées
d’État », qui s’est tenu aux
n’hésitant pas à qualifier de « mercenaires » ces nouveaux Invalides en mars 2008.
soldats qui cherchent moins à lutter pour la victoire que pour
leur propre sécurité dans l’idéal des guerres « zéro mort ».
Les services publics, de leur côté, souffrent de voir la
qualité de leur travail mesurée en termes quantitatifs d’effec-
tifs, de résultats, de flexibilité et de rapidité. L’urgence y est
généralement confondue avec l’efficience, confusion qui
contribue à détruire la qualité des pratiques professionnelles.
Le service des urgences d’un hôpital est ainsi le lieu d’un per-
manent malentendu, puisque « le malade qui vient aux
urgences pour être reconnu comme tel et se décharger de sa
douleur ne se voit offrir que la possibilité d’être déchargé des
signes extérieurs apparents de celle-ci. Le malade vient aux
9. Zaki Laïdi, Le Sacre du
urgences pour qu’on s’arrête plus longtemps sur lui. L’urgence présent, Champs
médicale procède au calcul inverse.9 » Flammarion, 2000, p. 218.

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Le langage managérial s’insinue aussi dans le profes-
sionnalisme juridique. Il existe une Commission Européenne
pour l’Efficacité de la Justice, une efficacité pensée en termes
de réduction des coûts et des délais. Certes, l’efficacité devient
un critère de professionnalisme adapté aux sociétés indivi-
dualistes, mais c’est un critère ambivalent. Elle passe pour
une extension de l’exigence démocratique d’égalité d’accès
au droit, de proximité avec l’histoire personnelle de chacun,
d’opportunité et de transparence. Mais elle est aussi la
réponse à une attente populiste qui favorise l’urgence pas-
sionnelle et la revendication de satisfaction immédiate : elle
n’est plus alors une valeur démocratique d’assistance au plus
grand nombre, mais le miroir des rapports de force et de
pression. On n’agit pas, on réagit, on est « réactif » comme on
le dit communément, mais cette mécanique détruit la partie
essentielle de l’action, sa puissance de création symbolique.
Et c’est à ce niveau, celui de la construction du rapport à
l’autre et à la réalité au moyen de symboles, que l’éthique
professionnelle trouve une irréductible spécificité.

L’éthique professionnelle
et la construction symbolique du réel
Quand le médecin nomme le mal qui nous atteint, il construit
un rapport symbolique à notre corps, il le transporte dans un
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univers de sens qui n’est pas celui du pur vécu immédiat : il le
met en mots, lui permet d’accéder à la parole et à l’échange
verbal. Alors le patient ne fait pas que subir sa douleur, il
apprend à la connaître, à l’intégrer dans son identité person-
nelle, et, peut-être, à en faire un protagoniste de son action
dans le monde. Quand le professeur qualifie le travail de
l’étudiant, il lui donne une réalité symbolique qui l’introduit
dans une république des idées, dans un système de valeurs,
dans un registre donateur de sens. La copie ou la thèse de
l’étudiant devient une partie d’un langage où se construisent
les cadres de la réflexion et de la délibération : l’existence
symbolique d’une idée est son existence véridique, vérifiable,
discutable, appréciable. Quand le juge qualifie juridiquement
les faits, il les retire au monde de la violence brutale pour les
transporter au niveau d’une évaluation possible, où les mots
vont permettre l’exercice d’un jugement capable de passer
par une argumentation contradictoire.

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Dans tous les cas, la compétence professionnelle est
une compétence langagière et elle est créatrice de sens, elle
donne à l’expérience vécue une réalité symbolique, une
consistance symbolique : elle crée l’accès à la réalité qui vaut
pour des êtres doués de parole. Elle crée ou recrée leur possi-
bilité de se dire, de se faire comprendre, d’échanger, d’émou-
voir : elle les rend capable d’agir comme des êtres parlants :
par échanges de mots, d’images, de signes, de codes.
« Le management par le ménagement10 ». – Parler de manage- 10. Christine Vinardy,
ment par les valeurs pour caractériser le rôle du cadre dans Le Care : pour un manage-
ment attentif. Éthique ou
une équipe soignante, c’est vouloir incorporer l’éthique dans utopie  ?, Mémoi re de
la rationalité professionnelle, non pas de mettre les valeurs au recherche, centre hospita-
lier Sainte Anne, Paris,
service du management, mais bien de faire du management 2006-2007.
lui-même une valeur. « L’hôpital entrant de plus en plus dans
une logique d’entreprise, pour relever ce défi, le cadre de santé,
garant par ailleurs de la bonne santé organisationnelle dans
son ensemble, ne doit-il pas se maintenir dans l’espace inter-
dimensionnel des managements participatif et situation-
nel ?11 » Faire en sorte que l’éthique libère les pratiques 11. Ibid.
managériales des habitudes bureaucratiques et technocra-
tiques qui marquent encore les esprits (des médecins comme
des patients), c’est faire de l’éthique un principe d’action, d’or-
ganisation et de motivation. Lorsqu’on ne conçoit l’éthique, de
manière naïve, que comme un ensemble de convictions sub-
jectives et comme une disposition généreuse, mais plutôt abs-
traite et impuissante, on l’identifie alors à l’humanitarisme.
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Mais quand elle prétend inspirer un management par les
valeurs, un « management par le ménagement », l’éthique tend
à s’imposer comme critère de rationalité professionnelle et
non simplement comme un mode d’assistance qui relèverait
de la bonne volonté privée des employés d’un service. L’éthique
devient alors législatrice, organisatrice, créatrice de normes, et
l’individu n’agit plus comme un atome, mais comme une réa-
lité subjectivement sociale, l’incarnation personnalisée d’une
communauté.
Or c’est bien cette création de solidarité par les valeurs
que vise le ménagement par les valeurs, dès lors que « moti-
ver » signifie « donner du sens » et non « centrer sur soi », et
que le travail d’équipe sert à solidariser par une donation de
sens qui dépasse le simple narcissisme de la réussite indivi-
duelle : « Manager, c’est aussi ménager la relation. Commu-
niquer, écouter, susciter la parole entre les personnes de
l’équipe, mais aussi avec les médecins et les administratifs,

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permettront le partage d’un certain nombre d’interroga-
tions, d’espoirs, de dysfonctionnement, de satisfactions, de
12. Ibid. projets.12 » D’après ce témoignage, au lieu de favoriser la flexi-
bilité et le contractualisme caractéristiques de la culture
postmoderne, individualiste et relativiste, l’éthique profes-
sionnelle cherche plutôt à créer un équilibre original entre la
technicité et la sensibilité, à faire en sorte que la disponibilité
du soignant permette à la sensibilité du patient de contribuer
elle-même à sa propre guérison.
L’éthique fait partie de la scientificité professionnelle. – On
retrouve cette volonté d’accorder la sensibilité profession-
nelle à la rationalité professionnelle chez les médecins. Dans
13. Docteur Violeta Stan, une conférence faite en France, une psychiatre roumaine13
Université de Médecine explique comment elle a élaboré une éthique de réinsertion
«  V. Babes », Timisoara,
Roumanie, « Le poids de la pour les orphelins victimes de la politique eugénique de
mémoire pour l’enfant Ceauscescu. Son témoignage illustre parfaitement le change-
sans identité  », dans Les
Entretiens d’Auxerre, 2007.
ment de paradigme du professionnalisme : il s’agit bel et bien
d’en finir avec le modèle productiviste, stakhanoviste en ver-
sion soviétique, et qui, en Roumanie, a fait absurdement du
taux de natalité un indice de bonne santé industrielle. Après
que la collectivisation forcée des mentalités s’est substituée à
toute éthique individuelle libre dans le communisme totali-
taire, il est devenu aujourd’hui nécessaire de faire le chemin
inverse et d’incorporer l’éthique dans la scientificité profes-
sionnelle elle-même, en l’occurrence, la psychiatrie.
« Nous avons eu à réinventer la solidarité associative »,
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explique-t-elle. C’est ainsi que la création d’une « Maison aux
fenêtres ouvertes », destinée à donner aux enfants abandonnés
un environnement sensoriel et affectif qui puisse compenser le
handicap de leur vide familial, a exactement pour but de les
inscrire dans un registre symbolique auquel ils puissent parti-
ciper : « Le bien-être matériel n’est pas le but ultime des soins et
de l’assistance, mais c’est bien la capacité de faire sens avec les
autres dans un monde culturel commun qui est le but privilé-
gié […] non seulement pour l’historisation de son passé et
pour l’estime de soi dans la construction de son avenir, mais
aussi pour la communauté dans laquelle il a fait sa première
expérience d’appartenance et de valeur. » Ce qui éclaire en
profondeur le rôle d’une éthique professionnelle est cette
conviction que la scientificité professionnelle ne saurait s’éva-
luer au seul bien être matériel qu’elle procure, mais à la capa-
cité d’intégration symbolique qu’elle maintient ou restaure.

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Cela peut s’interpréter de la manière suivante : en inté-
grant l’éthique dans le professionnalisme, la compétence
scientifique tourne le dos à un positivisme dogmatique qui a
longtemps servi à identifier la compétence professionnelle du
médecin à sa position socialement dominante : l’éthique de
l’application des soins s’introduit dans la compétence médi-
cale, elle ne prend pas seulement en considération la guérison
des corps, mais la puissance d’agir des patients. Voilà qui
mérite d’être souligné en conclusion : le fait que l’éthique
professionnelle contribue à recréer ou restaurer la puissance
d’agir des individus concernés.

Le plus souvent, pour justifier l’importance nouvelle


de l’éthique professionnelle, on insiste sur la fragilité des
bénéficiaires d’un côté, sur la générosité et sur la disponibi-
lité des personnels de l’autre, mais cet accent laisse dans le
public une impression de contingence car ces qualités-là sont
subjectives et occasionnellement mobilisables. Or le public
attend aussi des professionnels une image socialement et
objectivement éthique de leur activité. Il attend d’un méde-
cin qu’il tienne compte des nouveaux rapports qui existent
dans le couple et entre les générations : le fait de naître, le fait
de mourir, le fait de survivre à la maladie ont des répercus-
sions familiales et sociales qui font partie de la guérison. De
même, le public attend d’un professeur qu’il tienne compte
de la portée humaine et sociale de la réussite ou de l’échec
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d’un adolescent : l’école ne peut se contenter de vérifier la
conformité d’une prestation à un type de performance, elle
sait qu’elle crée ou détruit les chances, pour des individus
singuliers, de s’accomplir selon le modèle souhaité. Ainsi,
l’école n’évalue pas simplement des résultats scolaires, et le
médecin ne diagnostique pas seulement la nature d’une
maladie ; l’un et l’autre savent qu’ils interviennent dans l’his-
toire d’un individu, d’une famille, d’une communauté. Par

e
suite, insister sur la volonté d’associer les ressources de cha-
.com
es
cun, comme citoyen, patient, justiciable ou candidat, au suc-
ue-etud

cès d’une activité et à l’accomplissement d’une mission, c’est


rev

faire de l’éthique professionnelle ce qui transforme un simple www

Retrouvez le dossier
travail en une action et ce qui fournit à l’action une légitima- « Questions Sociales
tion nouvelle, par le sens, par la construction ou la recons- en France » sur
www.revue-etudes.com
truction symbolique de l’accès au réel.

Monique Castillo

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