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santé

Se faire soigner, les femmes y vont Quand les femmes arrivent en consulta-
beaucoup : elles sont, de loin, les premiè- tion, elles sont donc aux prises avec un
res consommatrices de soins médicaux et thérapeute qui a d'elles une vision de
psychiatriques et les plus grandes avaleu- sous-adulte et qui par surcroît, comme le
ses de pilules. Mais sont-elles vraiment démontre l'ensemble des études faites sur
malades, elles qu'on dit et qui se disent si le sujet, voit comme suspect tout écart contrôle direct sur leur vie et au besoin de
volontiers malades ? trop manifeste par rapport aux rôles sexuels protection, qui leur renvoie une image de
VA TE FAIRE SOIGNER, TES MALADE1 traditionnels. second ordre d'elles-mêmes, et qui les
écrit en collaboration par l'anthropologue Dans une société en changement, les prédispose à la peur et à la dépendance.
Louise Guyon et les psychologues Ro- tensions qui découlent du besoin de se La dépression, « maladie » des femmes,
xanne Simard et Louise Nadeau porte un conformer à un rôle font pourtant intrin- se caractérise par l'apathie, le sentiment
regard décapant sur la façon dont notre sèquement partie de leurs problèmes. d'impuissance et l'autodévalorisation. Ne
système de santé perçoit et traite les Mais les thérapeutes, tout comme elles- serait-ce pas, comme le suggère Roxanne
femmes : un système, pur produit du mêmes, tout comme le reste de la société, Simard, les effets de la socialisation des
système social, qui perçoit à priori les persistent à y voir des problèmes « per- femmes portés à leur limite ?
femmes comme des êtres naturellement sonnels », des maladies de « l'étemel Socialement, les femmes sont actuelle-
malades et qui les traite en conséquence. féminin ». ment coincées, quoi qu'elles fassent :
La médecine en sait quelque chose, elle femmes au foyer, elles jouent, isolées, un
qui a pris allègrement le contrôle du corps rôle lourd d'exigences et totalement déva-
des femmes depuis l'adolescence jusqu'à lorisé. Femmes au travail, elles jouent, au
la vieillesse, surmédicalisant toutes les bas de l'échelle, un rôle pour lequel elles
étapes physiologiques de notre vie. ont été mal préparées et assument quoti-
Dans les bureaux des thérapeutes, les diennement la double tâche, en craignant
diagnostics qu'elles reçoivent sont plus comme toutes les autres d'être de mauvai-
graves, elles sont traitées plus longtemps, ses mères.
elles se voient prescrire plus de médica- Car, quels que soient les nouveaux rôles
ments et sur une plus longue période de qu'on prétend vouloir leur laisser choisir,
temps. Les femmes reçoivent surtout des les femmes sont d'abord évaluées par les
diagnostics de maladies mentales alors « psy », comme par la société en général,
que ceux des hommes se rapportent à des en fonction de leurs qualités de mères et
troubles de comportement. Les femmes de responsables de la vie affective des
sont donc malades alors que les hommes leurs. Les femmes, dociles exécutrices
n'ont que des problèmes. des messages sociaux, sont les premières
Qui plus est, ces thérapeutes, gardiens à se croire coupables de tous les problè-
de l'ordre patriarcal, chargés de guérir les mes des autres, comme des leurs.
déviances, de rendre les échouées à Le dernier chapitre du livre, portant sur
nouveau « fonctionnelles » ont de la santé l'image négative que la société entretient
mentale des femmes une vision qui ne envers les femmes consommatrices de
coïncide pas avec leur définition de la drogues n'est qu'une illustration de plus
santé mentale. En témoigne cette recher- de 1 image négative globale qu'elle entre-
che de Broverman auprès de psychiatres, tient de la féminité. Alcooliques, narco-
de psychologues et de travailleurs sociaux manes, les femmes sont ostracisées et
américains qui révélait qu'une femme s'ostracisent elles-mêmes beaucoup plus
« saine » était à leurs yeux plus émotive, que les hommes qui vivent les mêmes
plus soumise, plus vulnérable, qu'un problèmes. Anges déchus, putains, elles
homme « sain » ainsi que moins objecti- commettent la faute impardonnable de ne
ve, compétitive et aventureuse que lui. plus assumer le service domestique,
Comme par hasard, les qualités de l'hom- En réalité, les femmes vivent des conflits sexuel, maternel et affectif qui doit faire
me sain correspondaient à celles de l'adul- énormes, écartelées entre leurs condi- partie de leur destinée.
te sain. tions de vie nouvelles et leur socialisation Le discours sur la santé des femmes et
qui a voulu les femmes, et continue de les sur leur rôle social est un seul et même
vouloir, gentilles, charmantes, tournées discours. VA TE FAIRE SOIGNER, TES MA-
vers la vie affective plutôt que vers l'ac- LADE a le mérite d'en démontrer la syn-
tion alors qu'on leur demande maintenant taxe et de démontrer l'urgence de revoir
de s'affirmer. Une socialisation qui les de fond en comble la relation d'aide par
prépare d'abord à être des épouses et des rapport aux femmes.
mères alors que comme le souligne Louise
NICOLE CAMPEAU
Guyon, presque 50% des femmes sont
maintenant sur le marché du travail, que
le maternage occupe une part de plus en
plus réduite dans leur vie et qu'un mariage
sur trois finit par un divorce. Une sociali- 1 / Louise G uyon, Roxanne Simard, Louise Nadeau,
VAS TE FAIRE SOIGNER, T'ES MALADE Éditions
sation qui les entraîne à l'absence du Stanké. 1981.

LA VIE EN ROSE septembre octobre novembre 1981 67