POLITIQUE
Ouattara, Bédié, Gbagbo… En attendant
la présidentielle ivoirienne de 2025
Les élections régionales et municipales se tiendront à la fin de
l’année en Côte d’Ivoire. Un test grandeur nature pour les
principaux partis politiques et leurs leaders, qui ont déjà tous la
prochaine présidentielle en tête.
Réservé aux abonnés
12 janvier 2023 à 08:26
Par Marwane Ben Yahmed
Mis à jour le 12 janvier 2023 à 08:43
Henri Konan Bédié, Alassane Ouattara et Laurent Gbagbo. © Montage JA ; AFP ; Twitter
« L’année 2023 sera marquée par la tenue, aux mois
d’octobre et de novembre, des élections locales, c’est-
à-dire régionales et municipales, les dernières ayant eu
lieu en octobre 2018 et le mandat des conseillers
régionaux et municipaux étant de cinq ans. » Le
5 janvier, devant le corps diplomatique accrédité en
Côte d’Ivoire rassemblé pour la cérémonie des vœux
organisée à la présidence, le chef de l’État, Alassane
Ouattara (ADO), a résumé en peu de mots le principal
enjeu politique des douze mois à venir. Auquel on peut
ajouter celui des sénatoriales, qui devraient se dérouler
début 2024.
Année charnière donc, tant pour le parti au pouvoir que
pour l’opposition, et dernier grand test électoral avant
la présidentielle de 2025, à laquelle tout le monde pense
déjà. De l’issue de ces scrutins réputés mineurs
dépendra beaucoup plus qu’on ne peut l’imaginer.
Ouattara tient les rênes du RHDP…
Du côté du président et de sa formation, le
Rassemblement des Houphouëtistes pour la démocratie
et la paix (RHDP), l’heure est à la grande offensive.
Objectif : prendre de l’avance sur la concurrence et
occuper le terrain le plus longtemps possible. Tous les
barons du parti sont déjà mobilisés pour remporter les
201 communes ou les 31 régions du pays. Le Premier
ministre, Patrick Achi, tentera de se faire réélire à la
tête du conseil régional de la Mé (Sud-Ouest). Dans son
sillage, plusieurs autres ministres seront candidats
: Fidèle Sarrasoro (ministre directeur de cabinet
d’ADO) brigue la région du Poro (Nord), Anne Désirée
Ouloto (ministre de la Fonction publique) le Cavally
(Ouest), Kobenan Kouassi Adjoumani (Agriculture) le
Gontougo (Nord-Est), Mamadou Touré (Promotion de la
jeunesse) le Haut-Sassandra (Centre-Ouest), Bruno
Koné (Logement) la Bagoué (Nord), Amédée Kouakou
(Équipement) le Lôh-Djiboua (Centre)…
Pour les municipales, idem. Adama Bictogo, le président
de l’Assemblée nationale, se lance à l’assaut de la
commune abidjanaise, réputée pro-Gbagbo, de
Yopougon – pas franchement une sinécure. Kandia
Camara, la ministre des Affaires étrangères, entend
être reconduite à Abobo, glanée auparavant par feu
Hamed Bakayoko. Amadou Koné (Transports) vise
Bouaké, Souleymane Diarrassouba (Commerce) se
lance sur les terres du Parti démocratique de Côte
d’Ivoire (PDCI) à Yamoussoukro, et Laurent Bogui
Tchagba (Eaux et Forêts) à Marcory. Sans
oublier l’homme d’affaires proche du couple
présidentiel, Fabrice Sawegnon au Plateau, et le
conseiller du chef de l’État Lacina Ouattara à Korhogo,
ou encore son directeur du protocole Éric Taba à
Cocody.
NE LAISSER QUE DES MIETTES À L’OPPOSITION
Depuis de longs mois maintenant, Alassane Ouattara
s’attelle à mettre en place un parti fort, stable et
incontestable qui ne laisserait que des miettes à son
opposition. « Le président a repris personnellement et
très directement les rênes du RHDP, a consacré
l’essentiel de son énergie à constituer méticuleusement
ce puzzle, pièce par pièce, explique un de ses visiteurs
du soir. Cela a commencé par la tête, le directoire, puis
les candidatures sur les listes aux locales et régionales.
Il a tout supervisé, a mis la main à la pâte pour arbitrer,
expliquer, calmer les déçus. »
À LIRECôte d’Ivoire : Ouattara remanie discrètement le directoire du RHDP
Cette implication est à la fois voulue et subie. Car
autour de lui, il n’y a plus les pivots d’antan. Ses deux
plus proches collaborateurs sur le plan politique, au
Rassemblement des républicains (RDR) hier, puis au
RHDP aujourd’hui, Amadou Gon Coulibaly et Hamed
Bakayoko, ne sont plus de ce monde et ont laissé un vide
immense. Et si Gilbert Koné Kafana, ministre d’État et
numéro deux du RHDP, a pris du galon, si ADO a nommé
un vice-président pour remplacer Daniel Kablan
Duncan, en la personne de l’ancien gouverneur de la
Beceao, Tiémoko Meyliet Koné, et si, enfin, Patrick Achi
donne entière satisfaction à la tête du gouvernement,
rien ne sera plus comme avant. On ne remplace pas le
« Lion de Korhogo » et « Hambak » facilement…
Au sein du parti, tout le monde sait qu’il a intérêt à
répondre aux attentes du chef de l’État, que ce dernier
observe méticuleusement les performances des uns et
des autres et que cela influera sur l’échéance
présidentielle de 2025, qu’il décide de rempiler ou de
désigner un successeur – ou plutôt une équipe amenée
à prendre sa suite, tant l’ampleur de la tâche semble
insurmontable pour un seul homme. Malheur à celui ou
celle qui ne gagnera pas son élection.
… et Bédié celles du PDCI
Du côté de l’opposition, la situation est moins claire.
Dans les rangs du PDCI d’Henri Konan Bédié (HKB),
d’abord. Après l’ubuesque annulation du congrès
extraordinaire qui devait se dérouler le 14 décembre,
une semaine seulement avant l’événement, et les
communiqués contradictoires annonçant ou infirmant
son report dans la même journée, c’est peu dire que le
flou artistique règne. Ce congrès, dont personne ne sait
précisément quand il se tiendra, devait surtout servir à
mettre les textes du parti en conformité avec ses
règlements et à asseoir la légitimité du “Sphinx de
Daoukro”.
À LIRECôte d’Ivoire : qui a l’oreille et l’entière confiance d’Henri Konan Bédié ?
Depuis la présidentielle de 2020 boycottée par
l’ensemble de l’opposition, le parti dirigé par Henri
Konan Bédié est en proie à des luttes intestines, entre
rivalités de personnes – notamment Maurice Kakou
Guikaoué et Niamien N’Goran, tous deux très proches de
HKB – et désaccords sur la stratégie à adopter en vue
des prochaines échéances électorales : les locales de
2023 et surtout, la présidentielle de 2025.
IL S’AGIT DE RÉINVENTER LE PARTI
« Tout cela est le signe d’une fin de cycle, explique un
de ses cadres influents. Bédié a repris en main le parti
qui a longtemps été géré au quotidien par d’autres. Mais
il ne peut aller plus loin. Contrairement à ce que
certains pensent, il se préoccupe de l’avenir. Sans
doute compte-t-il présenter un autre candidat que lui
en 2025 tout en restant le patron du PDCI.
Ce peut être Jean-Louis Billon, Tidjane Thiam, Niamien
N’Goran ou un autre : peu importe, car notre principal
défi n’est pas là. Nous devons retrouver nos racines,
c’est-à-dire enfin nous préoccuper du bien-être des
Ivoiriens, proposer des idées nouvelles, parvenir à nous
déployer dans tout le pays ce qui n’est plus le cas. Bref,
il ne s’agit pas de faire renaître notre parti, mais de le
réinventer ! » Une gageure, tant le débat se cristallise
aujourd’hui sur les personnes, et non sur le fond. Quant
à la question de la succession de Bédié, elle n’est
toujours pas d’actualité.
Gbagbo discret
Chez Laurent Gbagbo, l’heure n’est guère plus à la
sérénité. Un peu plus d’un an après le lancement du
Parti des peuples africains – Côte d’Ivoire (PPA-CI), le
souffle porteur du renouveau et de l’ambition de
l’époque est quelque peu retombé. Depuis son retour à
Abidjan le 17 juin 2021 – quelques mois après son
acquittement définitif par la Cour pénale internationale
(CPI) où il était jugé pour crimes contre l’humanité –, et
alors que de très nombreux militants en transe l’avaient
accueilli à l’aéroport, Laurent Gbagbo a fait beaucoup
moins de sorties publiques qu’escompté.
On ne l’entend guère, on le voit encore moins. Y
compris, d’ailleurs, pour certains cadres qui ont œuvré
à son retour, dont beaucoup se plaignent de la difficulté
à trouver leur place, que ce soit dans le parti ou auprès
de l’ancien président qu’ils disent corseté par sa
seconde épouse, Nady Bamba, et son entourage.
À LIRECôte d’Ivoire : Nady Bamba, l’autre Mme Gbagbo
Le positionnement idéologique, lui, n’est plus très clair.
Le champ de compétences des différentes structures
mises en place non plus : Assoa Adou, un vieux de la
vieille de l’entourage du « camarade Laurent », a été
nommé président du mystérieux Conseil stratégique et
politique (CSP), épaulé par Sébastien Dano Djédjé et le
porte-parole du parti, Justin Koné Katinan. Il semble
marcher sur les plates-bandes de la direction exécutive
confiée à Hubert Oulaye, qui serait elle-même parfois
en conflit avec le secrétariat général, attribué à
Damana Pickass.
L’inconnue 2025
Pas simple, d’autant que la concurrence directe, à force
de scissions, joue son va-tout. Simone Gbagbo a lancé
son propre parti, le Mouvement des générations
capables (MGC) ; Pascal Affi Nguessan, qui a récupéré
depuis longtemps déjà le Front populaire ivoirien (FPI),
creuse son sillon de son côté ; et Charles Blé Goudé, de
retour lui aussi en Côte d’Ivoire, a rompu avec son
ancien mentor et compagnon de prison aux Pays-Bas.
Gbagbo, dont on dit la santé fragile, n’est-il plus que
l’ombre du leader charismatique et du tribun hors pair
qu’il fut jadis ? Pour l’instant, difficile de dire le
contraire. Il n’en demeure pas moins un animal politique
rare qu’il convient de ne pas « enterrer ». Tout comme
Bédié d’ailleurs, dont les silences sont loin de signifier
perte d’influence ou absence de stratégie.
LES SÉQUELLES DE 2020 INQUIÈTENT ADO
Ouattara, Bédié, Gbagbo… La Côte d’Ivoire se résume-t-
elle encore et toujours à ces trois-là ? Pour l’instant,
oui.
Et le premier cité, en position de force, demeure le
maître du jeu, et du temps. Il a aujourd’hui toutes les
cartes en main pour 2025. Que fera-t-il lors de cette
échéance ? Personne ne le sait, et l’intéressé lui-même
n’a sans doute pas encore pris sa décision. « Il n’a à
l’évidence pas encore fait son choix, ni de se
représenter coûte que coûte ni de passer la main,
confirme un de ses très proches. Même si c’était le cas,
il ne s’en ouvrirait d’ailleurs à personne, histoire de
garder tout le monde “focus”. Mais il est très
préoccupé. Par le contexte régional d’abord, mais aussi
par la stabilité de la Côte d’Ivoire. Les séquelles de 2020
– le retour de l’ivoirité et le fait que les Dioulas ont
tendance à se braquer – l’inquiètent au plus haut
point. »
Le choix de Ouattara
De fait, ADO s’est évertué ces derniers mois à pacifier
le pays, politiquement comme socialement : le retour de
Gbagbo et son amnistie, celui de Blé Goudé, la réforme
de la Commission électorale indépendante, la hausse
des salaires des fonctionnaires et du salaire minimum
garanti, le recrutement de 25 000 nouveaux agents
publics en 2023, la maîtrise de l’inflation malgré le coût
énorme pour le budget de l’État qui augmentera tout de
même de près de 20 % cette année… Fort
heureusement, malgré une conjoncture mondiale
particulièrement délicate, la Côte d’Ivoire devrait
maintenir un rythme de croissance enviable, autour de
7 % en moyenne sur la période 2023-2025. De quoi le
rassurer ?
« Ne vous y trompez pas, poursuit notre source,
Alassane Ouattara voulait réellement partir en 2020 et
il est tout à fait capable de le faire en 2025. Ce sont les
circonstances qui dicteront son choix. S’il pense que,
par devoir, il doit rempiler, il n’hésitera pas une
seconde. Il se fiche désormais de son image, largement
écornée en 2020 alors qu’il ne le méritait pas, ce qu’il a
très mal vécu. Mais s’il trouve une solution convenable
pour s’en aller, il le fera aussi, sans hésitation. C’est
d’ailleurs pour cela qu’il veut un RHDP fort et stable, afin
que le choix d’un éventuel candidat puisse se faire sans
heurts.
La différence, aujourd’hui, c’est que Gon Coulibaly et,
dans une moindre mesure, Bakayoko, ne sont plus là.
Ceux sur qui il s’appuie le plus pour gérer l’État –
Patrick Achi, Tiémoko Meyliet Koné, Fidèle Sarrasoro,
Abdou Cissé ou son frère Ibrahim – ne sont pas des
monstres sacrés du parti. Personne ne s’impose
politiquement comme les deux anciens Premiers
ministres. Quant à ceux qui s’imaginent pouvoir prendre
sa suite, ils devront prouver qu’ils en ont l’étoffe, le
convaincre et le rassurer, ce qui ne sera pas une mince
affaire tant l’homme construit ses relations et accorde
sa confiance sur la durée. » Il faut un début à tout. Et
cela commence par gagner les élections d’octobre
et novembre prochains.