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Ombres

naïves

Hank Vogel

Hank Vogel

Ombres naïves

Hank Vogel Ombres naïves

l

Il est parfois très difficile de matérialiser

ses pensées, de les mettre sur le papier. Quelle chose mystérieuse est notre cervel- le! Les images vont et viennent, s’entre- croisent, s'associent, se disputent comme de vulgaires soldats: chacun de son côté essaye d’être fidèle à sa bannière. Un ciel infini rempli d’étoiles est ce cerveau qui nous permet d’être ce que nous sommes. Chaque étoile est une pensée, une idée et à chaque seconde une nouvelle étoile naît, une autre meurt.

Le poète est comparable à un explorateur revenant du fin fond de la forêt vierge, il s'efforce de décrire les paysages étranges qui l’ont tant fasciné. On le croit, on ne le croit pas, on l'admire, on ne l’admire pas, on essaye de le comprendre, on n'essaye pas de le comprendre. Il lutte, il veut par- fois convaincre ceux qui l'écoutent. Mais rares sont ceux qui arrivent à imaginer ce que le poète imagine car celui qui écoute est lui aussi la plupart du temps prisonnier

d’une autre forêt vierge.

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Il est parfois difficile de commencer une nouvelle, surtout lorsqu’on est là pour diverses raisons: chercher, se souvenir et inventer. Chercher quelqu’un: mon père. En le cherchant, je me souviens et ma pen- sée se met à vagabonder et l' invention est le désir de rendre tout cela un produit

potable, digne d'être compris des autres.

Je suis écrivain et mon travail est en quelque sorte de créer des images. Je cherche à créer des images. J' ai choisi ce métier, je l'ai choisi de mon propre gré car en écrivant je mets de l’ordre dans ma cer- velle et tout en faisant cela je gagne mon pain. Je profite donc d’une situation pour résoudre des problèmes, bien des pro- blèmes dont la plupart sont reliés les uns aux autres.

En résumé, je suis ici aux Pays-Bas pour trouver mon père et à cette occasion, je pro- fite de faire un retour en arrière et d'en écri- re une nouvelle.

Mon père? Quel homme! Un homme pas comme les autres mais aussi un homme comme bien d’autres. Un idéaliste!

Mon cher père! Qu'as-tu fait de ma pauvre personne? Qu'as-tu fait le sais-tu? Tu es parti un jour à la recherche d’un vague bon- heur et tu es venu ici. Mais as-tu réellement trouvé ce que tu cherchais? Je me rappelle cet étrange jour de ton départ. Drôle de jour pour toi et moi. Je me le rappelle bien. Étrange et pourtant, il ressemblait aux autres par tes sales et petites habitudes. Oui, drôle de jour pour toi et moi.

3

En ce temps-là, j’étais follement amou- reux. Amoureux de Corinne, la fille d’un riche industriel. Poète et amoureux. Souvent sans travail, sans argent. Et pour elle, à cause d’elle, je venais de commettre le plus grand acte de courage de ma vie, acte honteux pour les esprits traditionnels. Mais pour moi, cela signifiait prendre conscience de toute l'absurdité de notre

société. Une mère, peut-elle n'aimer qu 'un seul de ses enfants? Non, là où il y a véri-

tablement de l’amour, il n’y a pas de préfé- rences. Quant à mon amour pour Corinne, c’était une sorte d'animale féroce qui s’était ancré au fond de mon âme et qui ne voulait plus me quitter .

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Tu as la tête

dure. Te rends-tu compte de ce que tu as

fait?

- Entre, me dit mon père

- Qu'est-ce que j 'ai fait? répondis-je.

- Qu' est-ce que j’ai fait! Jean, tu es un

imbécile, on ne déserte pas pour une fille.

- J'ai déserté parce que je n’aime pas l’ar- mée.

- Tu dis ça.

- Je n’aime pas l’armée, c’est pourtant simple à comprendre, non?

- Je comprends. Je comprends aussi qu’entre Corinne et toi, ça ne va pas fort. Sois honnête, avoue que c’est à cause d’el-

le

-

Mais non!

-

C’est bon, c’est bon. Mais c’est tout de

même idiot de ta part de te foutre dans la

gueule du loup tu bois?

Assied-toi, qu’est-ce que

- N’importe.

- Ils se foutent tous dans la gueule du loup, ces poètes. Mais dis-moi, si je comprends bien, tu es venu ici pour ?

- Tu comprends vite .

- Le poète a peur des flics.

Mon père avait vu vrai. Il avait attendu d’ailleurs ma visite. Il avait en quelque sorte senti la chose.

Mon père était un être sensitif, sensible. Et je me rappelle, pendant que je parlais avec Corinne au téléphone, une conversation plutôt décourageante, il était là derrière

moi, tout énervé, désireux de me dire quelque chose

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Le soir de ce même jour, Corinne vint me voir à l'appartement de mon père. Elle ne tenait pas à me revoir et elle ne me l’avait clairement fait comprendre au téléphone. Mais j’avais tout de même insisté pour qu’elle vienne.

- Crois-moi, je suis sincère, me dit-elle.

- Mais pourquoi? demandai-je.

parce que tu sais bien, Jean,

un tas de choses clochent. La plupart du temps, sous sommes obligés de nous voir comme des voleurs, des espions. Et il y a mon père, notre âge, mon âge et

- Parce que

- Et quoi?

- Je ne sais pas, je t’ai déjà tout dit au télé-

phone

toi, de nous deux plus tard

te déteste, ta façon de vivre aussi

Je doute constamment de moi, de

Mon père qui

Crois-

moi, Jean, séparons-nous amicalement, ça vaudra mieux pour tout le monde .

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Ce n’est que très tard dans la soirée que mon père prit la décision de tout me dévoi- ler. Quitter la Suisse pour aller s’installer aux Pays-Bas, c’était ça ce quelque chose. Il m'avait attendu avant de partir, il ne vou- lait pas trop me faire de la peine. Et il me

dit tout ce qu’il avait au fond de son âme. Il était fatigué de travailler comme un bohé- mien: un jour riche, un jour pauvre et tous

tou-

jours de droite à gauche pour distribuer des prospectus. Il voulait recommence une vie nouvelle. Ce travail de semeur de réclames n’était plus de son âge. Il rêvait de vivre au bord de la mer, au bord de la mer du Nord, aux Pays-Bas plus précisément. La mer est importante, disait-il. Et les Pays-Bas l'avaient toujours fasciné. Dieu seul sait pourquoi. Oui, il me dit tout ce qu’il avait au fond de son coeur.

les jours à la merci de ces messieurs

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Quelques jours plus tard, mon père s’en

alla à l’aventure. Pas le moindre signe de regret de sa part, ni de la mienne. Nous nous quittâmes comme de bons vieux amis:

en nous promettant de nous écrire en poste restante. Nous étions persuadés de nous revoir bientôt. C’était un drôle de senti- ment, un sentiment sans sentiment, si je puis m' exprimer ainsi.

Quant à moi, ce jour-là, il fallait que je parte. Partir! Partir! Je n’avais que ça dans la tête ce matin-là. Quitter mais aller où? Pas question de retourner chez ma logeuse et pas question de rester un jour de plus dans l'appartement de mon père, je devais remettre les clés à la concierge. Pas ques- tion non plus de retourner au travail. Je n’avais aucune envie de me faire prendre par la police et encore moins par la police militaire. Il ne me restait qu’une seule chose à faire: chercher asile auprès de quel- qu’un. Oui, quelqu’un mais qui?

Dans la vie, nous avons beaucoup d’amis, des amis de tout genre. Des riches, des pauvres. Mais lorsqu’on a sérieusement besoin d'aide, rares sont ceux qui apportent

réellement secours d'une façon désintéres- sée. Beaucoup de personnes aident, beau- coup de sociétés organisées aident mais aucune d'entre elles n'aurait aidé un type comme moi. Personne n'aurait pris le risque de m'aider de peur d'avoir un jour des ennuis avec les autorités. Alors sachant cela, je n'avais qu'une chose à faire: vivre comme un clochard, vagabonder, passer des heures entières dans les cafés, bref vivre comme un désespéré. Et ce que je fis jusqu'au jour où le Dieu des pauvres décida d'agir.

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Dans un parc, assis sur un banc, j’étais en train d’écrire un poème quand subitement

une jeune femme, qui semblait chercher quelque chose, s’approcha de moi.

- Vous n'avez pas vu mon rex? me deman- da-t-elle.

- Votre rex? fis-je tout étonné.

- Oui, mon chien.

- Non, je n'ai vu personne.

- Vous venez juste d'arriver? Il y a long- temps que vous êtes là?

- Une demi-heure, une heure peut-être

- Pourtant, je suis persuadée qu'il a pris ce chemin.

- J’étais sûrement trop concentré sur

- Je vous ai peut-être dérangé ?

- Non, ça ne fait rien, ça n’a aucune impor- tance.

- J’aime mieux ça.

Elle regarda autour d’elle puis elle me demanda:

- Ça ne vous fait rien si je l’attends ici?

- Ça ne m' appartient pas, répondis-je.

- C'est que je n'aime pas déranger les gens,

me dit-elle et elle s’assit à côté de moi.

Après quelques secondes, elle me dit:

- Je m’appelle Eva et vous?

- Jean, répondis-je, un peu gêné.

- Mais vous étiez en train d’écrire, je crois.

- Oui, pas grand-chose, un poème dans le froid.

- Vous avez froid? Vous n’êtes pas malade?

- Je ne crois pas, j’ai juste un peu froid.

Eva se leva aussitôt et me dit:

- Venez, je vais vous faire quelque chose

de chaud, j'habite juste à côté. Venez! Je n'ai jamais mangé personne. Vous allez

pouvoir finir votre poème au chaud.

- Et votre chien? demandai-je.

- Il connaît le chemin, me répondit-elle

avec un sourire au bout des lèvres.

Je compris alors que rex n’était autre qu’un prétexte

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- Un sucre, deux sucres pas de sucre?

- Deux sucres.

- Voilà.

- Merci.

Puis, comme j’avais froid, après le café, elle me proposa de danser avec elle et, au bout d’une heure, peut-être plus, je me trouvai dans son lit

Et jour après jour, nuit et jour, je me per- dais volontiers dans ce monde où gestes et paroles se confondent et prennent mille visages, tendres et brutaux à la fois. Oui, je me perdais volontiers dans les bras d'Eva. Car j 'avais besoin de fuir les images d’un passé agréable qui ne cessaient de se dérou- ler dans ma petite cervelle.

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Un jour, en caressant son visage, je récitai à Eva:

- Paysages noircis par les idées noires.

Paysages plein de soucis, dévastés par la gloire. Paysages obscures, sans amour, sans secours. Paysages remplis de murs, sépa- rant les hommes, l’amour. Paysages sans sagesse. Paysages sans paysage. Paysages

de tristesse. Paysages de nos visages.

- C’est ce que tu viens d’écrire? me demanda-t-elle.

- Non, c’est vieux, je l’ai écrit à un

moment de lucidité, il y a très longtemps,

lui répondis-je.

- Combien, cinquante ans? fit-elle ironi- quement.

Nous connaissons si

peu de choses de nous-mêmes. L’homme est un océan de mystères, ne crois-tu pas?

- Qui sait, peut-être

Eva ne me répondit pas.

Puis elle se blottit contre moi et me dit:

- J’ai peur, Jean.

- Peur de qui, de quoi? lui demandai-je.

- De personne et de rien mais j'ai peur, me

répondit-elle, d’une voix grave

ficile à exprimer. Je me sens parfois per- due, alors je cherche à m'accrocher à quelque chose et c’est difficile, pénible, obsédant. Et plus j’insiste, plus mon esprit devient confus. C'est horrible, Jean.

C’est dif-

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Trois jours plus tard, en rentrant le soir, je trouvai Eva inanimée, allongée sur le sol.

A côté d’elle, une boîte de somnifères vide et une lettre

J’ouvris la lettre et, en tremblant, je lus:

Je t’ai beaucoup aimé et je t’aime encore mais entre toi et moi, il y a un grand mur qui nous sépare. Ne dis pas non. Chaque fois que nous faisons l’amour, je sens que

ton esprit est ailleurs. Je sais que tu aimes une autre. Mais rassures-toi, si je décide de mourir ce n'est pas à cause de toi, ni de mon amour pour toi, mais c’est à la société que j’en veux. Je me suis fixé un but et je sais maintenant que je ne pourrai jamais l’at- teindre. Ne cherche pas à comprendre. Rappelle toi ça: tâche toi de réussir, de réussir en amour, de réussir dans la vie ou tâche seulement de trouver une porte pour sortir de cette infernale vie. Moi, j’ai tout essayé, j’ai cherché partout et je n’ai rien trouvé. On dira sûrement que je suis une lâche mais ça n'a aucune importance. A Dieu, Jean.

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L’oiseau dans sa cage est-il différent de l'homme dans notre société? Nous avons l’impression d’être libres. On nous donne cette impression. Nous vivons une vie d’illusions. Nous ne sommes que des marionnettes que manipulent les esprits rusés. On nous oblige à faire ceci ou cela. On oblige souvent l’homme à commettre des actes insensés et on le condamne lors- qu' il refuse d’être un disciple de la violen-

ce. On trouve mille prétextes: Patrie! on lui sort un roman d’idioties.

Et

Viendra-t-il le jour où la terre sera gouver- née par des gens intelligents, dépourvus de malice et d’idées étroites?

On m' enferma puis on m'obligea à remplir mes devoirs de citoyen, une chose absurde.

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A l’armée, je fis la connaissance de Jacques, un drôle de type, qui au bout d’une demi-heure de conversation me pro- posa de travailler pour lui, une fois le ser- vice militaire terminé.

Jacques rêvait de faire un jour un film. Il me proposa donc d’être son scénariste, d'imaginer en toute liberté une histoire. Oui, une histoire de ma propre imagination car, pour lui, seul le fait de réaliser comp- tait. Chose encore plus étrange, Jacques était menuisier de profession. Un menuisier qui rêvait de cinéma, qui en faisait un peu à sa façon et qui lisait beaucoup.

Ainsi, après les quelques mois de vie absurde, je m' engageai dans une nouvelle aventure

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Par nostalgie sans doute, je me rendit à la

campagne là où habitait Corinne.

Caché derrière une haie, j’admirais l’im- mense et magnifique propriété familiale dans laquelle je n’avais mis les pieds qu’une seule fois, vous imaginez pourquoi, quand un homme, d’une cinquantaine d’an- nées, s’approcha de moi et me dit:

- Le fric! Avec le fric, on fait tout. Et ça

Je parie que

vous êtes ici pour la même raison que moi.

c'est un magnifique exemple

- Quelle est cette raison? demandai-je à l’homme.

- La même que la vôtre.

- Moi, je suis ici pour l'amour et vous?

- Moi aussi mais pour l'amour du fric.

- Ce n'est pas du tout pareil.

- C'est ce que je vous disais.

- Êtes-vous sûr?

- Sûr, moi? Non, je ne suis pas sûr de rien.

Puis il ajouta, en pointant du doigt la pro- priété:

- Si! Je suis d'une seule chose, de ça!

- De ça?

- D’un bout de terre. J'aimerais bien avoir

la millième partie de ce sacré terrain. Je me

contenterais même d'un mètre carré.

- Mais pourquoi faire?

-

Pour

quoi

hachisch.

faire?

Pour

cultiver

du

L’homme me regarda des pieds à la tête et me dit:

- Si ça t’intéresse, je connais trente-six

Je m'ap-

mille combines pour faire du fric pelle Fernand et toi?

- Jean.

L’homme me frappa gentiment sur l’épau- le et me dit:

- Alors Jean, si un jour tu as des ennuis de

fric, n’hésite pas, une seule adresse:

Fernand Ladébrouille, en chair et en os. Las des bonnes affaires, le poète du coffre- fort, le génie du hold-up, travail sûr et rapi- de, impôts connais pas.

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J’étais en train d’écrire

- Tu as trouvé quelque chose? me deman- da Jacques.

- Non, rien d’intéressant, ce ne sont que des notes, lui répondis-je.

- Lis-les moi.

- Ça ne vaut pas la peine.

- Ça ne fait rien, lis-les moi tout de même.

- Je n’aime pas lire ce que j’ai écrit.

- Alors, passe-les moi.

Je passai mon cahier à Jacques et il lut à haute voix:

- Comme un chien chassé de partout, comme une rivière polluée par mille usines, comme un arbre saigné par des pro- meneurs sans pitié, comme un enfant aban- donné par des parents trop occupés, comme un soldat blessé, entouré de macabés, comme un ivrogne pourchassé par une rogne, comme un vieillard enfermé dans un asile, comme un mendiant affamé qui se fait tant de bile, je tends ma main et tu ne dis rien. Je te regarde tristement mais tu ne me vois pas. Alors, je baisse ma tête dou- cement, calmement et je pleure tout bas. Je pleure sur moi, sur toi, ma société.

Jacques me foudroya des yeux puis il me

dit quasi avec colère, car il pensait à son film:

- T'appelles ça des notes? Tu te rends compte, ça fait bientôt un mois!

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Un soir, Jacques sortit de son armoire un vieil projecteur 16mm

Et tout en me projetant contre le mur de petites scènes interprétées par de jeunes femmes, des scènes insignifiantes filmées en kodachrome, il me dit d’un ton pathé- tique:

Depuis le début des

temps, les hommes n’ont cessé, à part quelques rares exceptions, de considérer la femme comme un morceau de chair, sour- ce de plaisir et de souffrance. Mais en réa- lité, la femme n’est-elle pas le symbole de la beauté, de l’amour, de la vie? Et que font la plupart des femmes pour cela? Rien, absolument rien. La plupart se soumettent

aux lois, aux désirs des hommes. Certaines même se vendent, d’autres cherchent à res-

- Regarde bien ça

sembler aux hommes, à avoir les mêmes

droits qu’eux

et elles luttent pour cela.

Mais bon Dieu! Pourquoi tant de temps perdu, tant d’énergie gaspillée pour rien? Un homme, une femme, une fleur, un arbre, chaque chose sur cette terre a son propre parfum, sa propre raison d’être. Pourquoi vouloir être autre chose? Pourquoi vouloir souffrir? Car la souffrance naît de là, de cette sale manie du changement, de l' imi- tation, de la comparaison. J’ai peut-être tort, j’ai peut-être rai son, mais à l’instant, je sens que j’ai raison. Je ne suis pas un sage, au contraire je suis plutôt un type plein de contradictions mais parfois il m’arrive de dire, de sentir des choses, des choses qui me donnent la certitude d’avoir raison, d’être dans le vrai. Voilà mon idée:

ces filles, ces jeunes femmes sont toutes disposées de tourner avec moi. Certaines, je les ai perdues de vue, se sont mariés, bref, mais j’ai encore pas mal d’adresses.

Il arrêta le projecteur et il me dit:

- Voilà ce que je suggère: moi, j’essayerai de contacter ces filles et toi, tu iras leur

rendre visite.

- Mais pourquoi faire? lui demandai-je, tout étonné.

- Écoute-moi bien, me dit Jacques. Comme

tu as des difficultés d’écrire, de trouver un sujet pour mon film, je te propose une sorte d’enquête sociologique, psychologique, appelle ça comme tu veux. Tu discuteras

avec ces filles, tu feras leur connaissance puis tu essayeras d’imaginer ces filles dans toutes sortes de rôles en t’inspirant de la réalité. Qu’en penses-tu? J’aimerais bien que tu écrives quelque chose sur la femme, quelque chose qui soit proche de la réalité. C’est faisable, non?

- C’est peut-être faisable, répondis-je.

Jacques sortit alors un petit morceau de papier de la poche de sa chemise et me le tendit. C’était l’adresse d’une jeune femme.

- Ton enquête commence par Sophie, me dit-il.

- Parce que tu as déjà

Jacques sourit.

? fis-je.

- Tu sais que tu es un beau salaud? lui dis- je.

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- Comme ça, Jacques vous a envoyé ici afin de m'étudier, me dit Sophie. C’est très

Et l’histoire? Vous ne

m’avez pas encore raconté l’histoire.

intéressant tout ça

- Quelle histoire? demandai-je, timide- ment.

- Mais l’histoire du film!

J’étais terriblement intimidé par la beauté de cette jeune femme, et surtout par sa sen- sualité.

- Eh bien, racontez!

- Je ne l’ai pas encore écrite.

- Non, pas du tout. Mais ça viendra en découvrant les personnages.

- Ça viendra en découvrant les person-

nages

pour ça?

Jacques vous a envoyé uniquement

- Je ne comprends pas

- Il ne vous a pas envoyé pour que vous et

moi

c’est simple à comprendre, non?

- Mais pas du tout, pas du tout! fis-je, désemparé.

- Jacques m’a demandé de ne rien dire

mais je n’aime pas garder un secret, m’ex-

pliqua Sophie. Eh oui, il m’a proposé de vous faire oublier vos soucis. Vous ne me croyez pas?

Je ne répondit pas.

Une gamine, dit-elle. Plus exactement une gamine très riche.Vous voyez bien que ce

Il parait que ça vous

n’est pas une blague

empêche d’écrire son scénario.

Puis elle me tira vers elle et me dévora de baisers

Et forcément, nous fîmes l’amour, comme des bêtes, sans la moindre tendresse.

Dans la nuit, étrangement, elle me chassa de chez elle comme un chien.

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Le lendemain matin, Jacques rentra saoul, une bouteille de whisky dans la main.

- Pourri, murmura-t-il. Oui, pourri. Des pommes pourries. Nous sommes tous pour- ris. La société: pourrie. Moi: pourri.

Lorsqu’il me vit, il me dit:

- Ah, t’es là toi? Elle t’a

hein? Raconte

un peu. Tu ne veux pas me raconter?

Je ne répondit pas.

- Tant pis! dit-il. De toute façon, je m’en

fous parce que je sais tout. Mon petit doigt m’a tout dit. Oui, il m’a tout dit, mon petit

doigt. Il est pourri, lui aussi

as passé la nuit avec cette salope, c’est moi qui ai tout arrangé. Oui, moi! Moi, le pour- ri! Parce que je veux réussir

Tu sais, si tu

Je souris.

- Écoute-moi! dit-il en haussant la voix. Écoute moi bien! Quand je suis saoul, je suis souvent lucide, je constate des choses. Alors mon film n’est plus un rêve mais une

réalité, la réalité même

vivent dans l’ombre, leur vie est ombre.

Nous sommes des ombres, des ombres

naïves. Oui, naïves parce que nous croyons

au père Noël

à réussir quoi! Et tout ça parce que nous vivons dans l’ombre et non dans la lumiè- re. Et tu sais ce que c’est cette ombre? La peur! Cette sale peur, produit du passé, d’idiotes idées et de drôles d’éducations. Et comme je ne veux pas vivre dans l’ombre par mon éducation, je cherche à m’évader et je rêve au père Noël. Mais ça ne dure pas longtemps.

Les hommes

à conquérir mille mondes,

Il me tendit la bouteille, vide, et me dit:

- Tiens! Bois!

Quelques heures plus tard, il me dit:

- Un grain de sable. Oui, nous ne sommes

que des grains de sable. C’est tout de même drôle la vie. Très drôle. Peut-être pas si drôle que ça. C’est peut-être nous qui sommes drôles: tantôt des anges, tantôt des démons poussés par d’incroyables forces. Toi aussi tu es bizarre: tu es silencieux et agité à la fois, un volcan que tout le monde croit éteint. Mais ça bouillonne. Et, pour-

tant parfois, tu écris des choses pleines de pureté et de vérité. Non, non, je suis

sérieux

Au fait, tu as pris des notes?

19

Ainsi, pendant que Jacques travaillait, tra- vaillait comme un chien, mettait de l’argent de côté pour son film et rêvait de son film, moi, je passais mon temps à faire la connaissance de toutes sortes de jeunes filles et jeunes femmes. Et j’écrivais, j’écri- vais des poèmes et des lettres à Corinne,

des lettres sans réponse. Mais impossible d’écrire quelque chose de valable, de

concret pour Jacques, pour son film. C’était plus fort que moi, j’étais en quelque sorte enchaîné à un passé qui m’empêchait d’al- ler de l’avant.

20

Je pensais souvent à Corinne. Je rêvais d’amour et je profitais de la faiblesse et de la bonté des autres femmes jusqu’au jour où

- Tu m’en veux vraiment? me demanda Corinne.

- Je ne sais pas, répondis-je.

- Tu ne m’aimes plus?

- Tu le sais bien et c’est ça le pire .

- Crois-moi, Jean. Je l’ai fait comme ça,

sans trop y penser ou à force d’avoir trop pensé. Je ne sais plus ce que je dis. On m’a promis le paradis et j’y ai cru. C’est exac- tement ça, je suis bêtement tombée dans le

piège. Jean, tu m’en veux pas trop? Je ne répondis pas.

Corinne se blottit contre moi.

- Jean, jean, murmura-t-elle.

- Mais qu’est-ce que tu as? lui demandai-

je.

- Rien, rien, me répondit-elle. Aime-moi, aime-moi fort.

Et elle se blottit davantage contre moi.

En quelques mois, Corinne avait énormé- ment changé . De la petite fille, il n’en res- tait plus grand-chose. Je croyais ce jour-là retrouver les mêmes sensations, les mêmes sentiments qu’autrefois mais je fus vite déçu.

Le temps n’arrange pas les choses. Au contraire, le temps avait emporté au loin le doux parfum qui nous unissait. Nous conti- nuâmes à nous dire les mêmes mots, les mêmes phrases d’amour mais derrière les mots se cachait de l’incertitude. Nous nous aimions, nous en étions persuadés mais était-ce véritablement de l’amour?

21

Trois jours plus tard, Corinne m’écrivit:

J’ai préféré te l’écrire, je n’ai pas osé te le dire l’autre jour. Je crois que je suis encein- te. Bientôt trois mois. Aide-moi, Jean. Tu connais ma famille, surtout mon père. Aide-moi avant qu’il ne soit trop tard. Je t’embrasse tendrement. Je t’aime.

22

- Tu es complètement fou, me dit Jacques.

Mais tu te rends compte? Non, non, je n’ai pas envie de finir mes jours dans une cage. Et tout ça pour qui? Pour une salope.

- Répète! dit-je.

- Parfaitement.

- Fais attention à ce que tu dis!

- C’est plutôt à moi de te dire ça. Tu trouves intelligent de vouloir cambrioler et tout ça pour une histoire d’avortement? Elle n’a qu’à le garder, le gosse.

- Mais il n’est pas à moi, bon Dieu!

- Alors pourquoi tu te fais tant de soucis?

- Tu es un petit con, Jacques. Tu ne com- prends pas? J’aime Corinne.

Jacques sourit.

- Parfaitement, je l’aime, lui dis-je.

- Aimer! Sais-tu ce que ça veux dire aimer? me demanda Jacques.

- Arrête tes théories.

- Justement, je commence. Jean, tu es un

pauvre type. Oui, un pauvre type parce que tu ne vois pas plus loin que le bout de ton nez . Tu dis que tu aimes Corinne, mais en vérité tu n’aimes que l’image que tu t’es fait d’elle. Oui, une image qui réconforte, qui apporte sécurité, honneur et tout le bas- tringue. Et le fait que Corinne aura un enfant de quelqu’un d’autre, ça te boule-

verse. Ça bouleverse tes pensées, tes désirs, tes images. Non, Jean, ne me dis pas que tu

l’aimes. Aimer ce n’est pas vouloir, ni vou- loir pour soi, ce n’est pas ce que tu crois. Aimer, c’est accepter les choses comme elles sont. Aimer ce n’est pas aimer uni- quement son enfant ou ses enfants mais les enfants du monde entier.

Jacques ouvrit la boite où il rangeait ses économies

- C’est tout ce que j’ai, me dit-il. Je te prête volontiers cet argent, mais quant à ton

coup

non merci.

- Tu ne comprends pas? Il m’en faut le double, dis-je à Jacques, sachant ce qu’il y avait dans la boîte.

- Et elle, elle n’a rien?

- Absolument rien.

- Pourtant, ses parents

- Ça me fait une belle jambe.

- Oui, évidemment. Et les banques?

- Tu me fatigues, Jacques. Tu crois que les banques prêtent à un type comme moi? J’ai

tout essayé

Il ne reste qu’une seule solu-

tion

- Fais

ce que tu veux, mais moi, je ne

marche pas

23

Quelques jours plus tard, Jacques, Fernand

Ladébrouille et moi-même, nous déci- dâmes de commettre un hold-up. Le coup du siècle, selon Fernand.

Malheureusement et heureusement, le coup du siècle se transforma, au fil des opé- rations, en coup raté.

Et le soir de cet inoubliable jour, Corinne m’appela au téléphone et me dit d’une voix joyeuse:

Qu’est-ce que

j’ai?

Mais non, mais non, tu n’as rien compris. Je n’ai rien, je ne suis plus enceinte, quoi! Non, je ne suis pas du tout folle, c’est la

- Elles sont revenues

Mais je n’ai rien, absolument rien

pure vérité. On appelle ça une grossesse psychique

24

Une semaine plus tard, Corinne et moi, nous nous quittâmes pour toujours. Toujours est un grand mot, qui sait!

Quant à Jacques, il réalisa son film, une année plus tard, un film qui lui coûta les yeux de la tête et qui, à connaissance, ne fut jamais commercialisé. Un fiasco total.

Je suis complètement vidé. Oui, vidé, perdu si l’on veut. J’ai l’impression d’avoir

tout dit, tout craché, tout ce que j’avais au

Je suis arrivé au point

de saturation. Comme un grand garçon, je

fond de l’estomac

croyais qu’à la fin de ce pénible combat, j’aurais trouvé repos et bonheur. Mais ce

Vidé est

et j’attends bête-

ment le retour d’une quelconque sensation. J’ai semé des graines et la tempête, le vent les a emportées au loin, loin de mon jardin adoré. J’ai tout semé, toutes les graines que je possédais. Que peut faire un jardinier

n’était qu’une illusion de plus

mon coeur, vidé, vidé

dans ce cas: rien, absolument rien. Admirer le j jardin des autre? Possible, mais faut-il encore avoir l’envie et je n’ai plus envie de rien. J’ai bu tout l’eau de mon puits et celui-ci est maintenant sec. Je n’ai ni eau, ni soif. Je ne ressemble qu’au puits. Voilà où j’en suis après avoir péniblement com- battu, avec acharnement et passion. Le soleil s’est levé et je me suis trouvé ainsi allongé sur le sable brûlant du désert.

J’ai écrit une nouvelle en m’inspirant d’événements vécus où le point de départ c’était mon père. En quelque sorte, je condamne mon père, ma cervelle le condamne. Je le rend responsable de mon éducation, de ce désordre qui est au fond de moi

Oh! Que c’est parfois ridicule de raison- ner! L’esprit est souvent avide d’explica- tions, de réponses, de résultats, mais la vie est souvent sans réponse.

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Quelque temps plus tard, par hasard, quelque part, en Suisse

- Comme ça fait du bien de revoir son fils, me dit mon père.

- Tu sais, ça fait un sacré bout de temps que je te cherche, lui dis-je.

- C’est vrai j’aurais dû t’écrire.

- Qu’est-ce que tu deviens?

- Pas grand-chose.

Mon père regarda le ciel puis il me dit d’un ton particulier, inexplicable:

- Comme un oiseau dans le ciel, j’aimerais

découvrir le monde. D’en haut, ça doit être

drôle de regarder les hommes bouger. Ils

doivent ressembler à des fourmis

le général vu d’en haut. Petits sont ceux qui se prennent au sérieux. Petit tout le monde. Nous ne sommes rien vu d’en haut, rien, absolument rien. Et nous nous donnons tant de mal à être quelqu’un de bien, quelqu’un de grand. Poussière est la terre dans cet uni-

Petit est

vers parsemé de soleils. A quoi bon tous ces efforts, tous ces combats que l’on mène

avec acharnement? A quoi bon? A rien.

Je regrette,

Gaspillage, gaspillage, inutile

Jean, je regrette de n’avoir jamais su te dire ce qu’il y avait au fond de mon être, toutes

ces richesses que je refusais de te faire connaître. Peut-être parce que je t’ai tou- jours considéré comme un enfant.Peut-être aussi parce que chaque fois que je te regar- dais, je voyais ta pauvre mère en train de mourir, en te mettant au monde. C’est peut-être tout ça qui m’empêchait d’être un homme libre et d’agir en homme libre. J’ai le coeur fatigué de m’être battu pour atteindre ce fameux sommet de la gloire que tout imbécile désir, veut atteindre. Réussir! Être riche! Être célèbre! Oui, je me suis battu comme un damné et tout ça

pourquoi? Parce que j’ai été élevé ainsi. Être le premier, le plus fort. Mon père m’a éduqué ainsi, l’école, la société m’ont édu- qué ainsi et, moi de mon côté, j’ai essayé de faire pareil avec toi, souvent contre mon

peut-être parce que j’avais

peur, je ne voulais pas que tu deviennes un révolté. J’ai fait le maximum pour toi, peut-

être mal, mais je l’ai fait avec toute la dif-

gré, lâchement

ficulté du monde

Toute ma vie, j’ai hési-

té, j’étais en conflit avec moi-même. Je n’ai jamais eu le courage de dire la vérité à la face du monde, de vivre pleinement ma vie, libéré de toutes ces idées de gloire, de réus- site. Regarde, Jean, comme le monde vit. La peur est présente partout. Que c’est tris- te de vivre ainsi. Tu as la vie devant toi, moi je suis au bout de mes forces, si tu as des choses à dire, à faire, n’hésite pas, il y

Tu

a tant de choses à découvrir sur terre écris toujours?

Je fis un petit sourire.

- Il y a quelques jours, j’ai écrit quelque chose, l’unique poème de ma vie, me dit mon père. Tu n’es pas mon fils pour rien. Oui, j’ai fait ça parce que j’ai senti que j’al- lais te retrouver.

Puis il sortit un feuille de papier de la poche intérieure de son veston, mit ses lunettes et lut:

- Lorsque le souvenir disparaîtra de ta cer- velle, lorsque l’avenir ne te préoccupera plus du tout, lorsque la haine tu la nomme-

ras ignorance, lorsque les graines seront ta joie et ta souffrance, lorsque la grêle tu ne la compareras pas à un voyou, lorsque la comparaison aussi disparaîtra de ta cervel- le, lorsque tes ennemis ressembleront à tes amis, lorsque tes amis aussi ne seront ni riches ni pauvres, lorsque ta main aura caressé mille bambins, lorsque ta mère et moi-même auront quitté la terre, lors que tout ce que tu aimes brillera dans l’infinité des temps, lorsque le temps tu l’oubliras, lorsque tu en arriveras là, tu ne seras plus mon fils, tu sera un homme, mon fils.

nouvelle adaptée au cinéma Le soleil des pauvres avec Corinne Gottschall, Eva Keszeliova Henri Charlet, Maurice Rémy, Hank Vogel image Christian Gloeckler musique Béatrice Sans réalisation Hank Vogel

© Le Stylophile, Hank Vogel, 1977, 2013.