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Montesquieu - Lefèvre, André (éd.). Lettres Persanes avec préface, notes et variantes, index philosophique,
Montesquieu - Lefèvre, André (éd.). Lettres Persanes avec préface, notes et variantes, index philosophique,

Montesquieu - Lefèvre, André (éd.). Lettres Persanes avec préface, notes et variantes, index philosophique, historique, littéraire par André Lefèvre

1873.

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LETTRES-

PERSANES

PAR

MONTESQUIEU

PRÉFACE,

a v i-: c

NOTES

INDEX

ET VARIANTES,

PHILOSOPHIQUE,

ANDRÉ

HISTORIQUE,

l'A

R

LEFÈVRE

LlTTÉRAIRK,

TOME EII

ALPHONSE

27,

PA

RIS

LEMERRE,

PASSAGE

CIIO1SEUL,

M D C C C L X X 1 l

ÉDITEUR

20

LETTRES PERSANES

Tous droits i-ésel-tés.

IMP.

EUGÈNE

HE UT TE

ET

E. Picaud.

Ce. A SAINT-GERMA1X

LETTRES PERSANES

LETTRE

LXXXIX.

USBEK A RHÉDI.

A Venise.

Paris

vertu, que brillant la foule dans des rangs y

la

règne la liberté et l'égalité. La naissance,

le mérite

même de la guerre, quel-.

qu'il soit, ne sauve pas un homme de

il est confondu. La jalousie

On dit que le premier

laquelle

est inconnue.

chevaux à son

est un homme qui voit le roi,-

ministres,

qui a des ancêtres,

des

avec cela cacher ou par un feint

pour les plaisirs, il croit être le plus

S'il

peut air empressé,

de Paris est celui qui a les meilleurs

carrosse.

Un grand seigneur

qui parle aux

dettes et des pensions. son oisiveté par un

attachement

heureux de tous les hommes.

En Perse, il n'y a de grands que ceux a qui le

monarque donne quelque part

Ici, il y a dés gens qui sont

sance comme- ces ouvriers habiles

au gouvernement. grands par leur nais-

Les rois font

mais ils sont sans crédit,

qui, pour exécuter

LETTRES

PERSANES.

Il.

l

2

LETTRES

PERSANES.

leurs ouvrages, se servent toujours des machines

les plus simples. La faveur est' la grande. divinité

Le ministre

des victimes. Ceux qui, l'entourent ne sont point

habillés de blanc

des

François.

est le grand prêtre, qui lui offre bien

tantôt sacrificateurs, et tantôt

sacrifiés, ils se dévouent eux-mêmes à leur. idole

avec tout le peuple.

A Paris, le 9 dela lune de Gemmadi 2, 171 5

LETTRE

XC.

USBEK

A IBBEN

A Smyrne.

désir de la gloire n'est point différent de cet

Le instinct conservation.

tre être, lorsque nous pouvons le porter dans la mé-

Il semble que nous augmentons no-

que toutes les créatures ont pour leur

moire des autres c'est une nouvelle vie que nous acquérons, et qui nous devient aussi précieuse que celle que nous avons reçue du ciel.

Mais comme tous les hommes ne sont pas égale- ment attachés à la vie, ils ne sont pas aussi égale- ment sensibles à la gloire. Cette noble passion est bien toujours gravée dans leur cœur; mais l'ima-

gination et l'éducation nières. •

à

homme,

à

là modifient

se trouve plus sentir

de mille ma-

d'homme

de peuple

Cette différence,

qui

se fait encore

peuple.

LETTRES

PERSANES,

3

On peut poser pour maxime que,' dans chaque

État, le désir de la gloire croît avec la liberté des

sujets, et diminue avec elle compagne de la servitude.

la gloire n'est jamais

Un homme de bon sens me disoit l'autre jour

plus libre

qu'en Perse; aussi y aime-t-on plus la gloire. Cette

On est en France,

à bien des égards,

heureuse fantaisie

plaisir et avec goût, ce que votre, sultan n'obtient

de ses sujets qu'en leur mettant

fait faire à un François,

avec

sans cesse devant

les yeux les supplices et les récompenses.

Aussi, parmi

nous,

le prince

est-il jaloux

de

l'honneur

du dernier

de ses sujets. Il y a pour le

c'est le tré-

maintenir des tribunaux respectables

sor sacré de la nation, et le seul dont le souverain

n'est pas le maître, parce qu'il ne peut l'être sans

choquer

ses intérêts.

Ainsi, si un sujet se trouve

blessé dans son honneur

quelque préférence,

par son prince, soit par

la moindre marque sa cour, son em-

soit par

de mépris, il quitte'sur-le-champ

ploi, son. service, et se retire chez lui.

La différence qu'il y a des troupes françoises aux

c'est que les unes,

vôtres,

naturellement lâches, ne surmontent la crainte de

la mort que par celle du châtiment;

qui la

d'esclaves

composées

ce qui produit

dans

rend comme stupide

présentent aux coups avec

crainte par une satisfaction qui lui est supérieure.

l'âme un nouveau

genre de terreur

au lieu que les autres se

délice, et bannissent la

Mais le sanctuaire de l'honneur,

de la réputa-

tion et de la vertu, semble être établi dans les répu-

bliques, et dans les pays où l'on peut prononcer mot de patrie. A Rome, à Athènes, à Lacédémone,

le

l'honneur payoit seul les services les plus signalés-.

Une couronne

de chêne ou de laurier, une statue,

4

un éloge, étoit urie récompense immense pour une

bataille

LETTRES

PERSANES.

gagnée ou une ville prise

Là, un homme qui'avoit

fait? une belle action se

trouvoit suffisamment récompensé par cette action

même. Il ne pouvoit voir un de ses compatriotes

qu'il

il comptoit

ses concitoyens. Tout homme est capable de faire

du bien à un homme

dieux que de contribuer au bonheur d'une société.

entière. Mais cette noble émulation

être entièrement

sans, chez qui les emplois et les dignités

La

que des attributs, de la fantaisie du souverain?

ne ressentit le plaisir d'être son.bienfaiteur;

le nombre de ses services par celui de

mais c'est ressembler aux

ne doit-elle point

éteinte dans le cœur de vos

Per-

ne sont

et la vertu y sont regardées

avec laquelle Un homme

réputation

comme

imaginaires, si. elles ne

de même.

sont accompagnées de la elles naissent et

qui a pour lui

faveur du prince,

meurent

l'estime publique déshonoré demain

d'armée; peut-être

cuisinier,

éloge que celui d'avoir fait un bon ragoût.

n'est jamais sûr de ne pas être

le voilà aujourd'hui général que le prince le va faire son

plus à espérer

d'autre

et qu'il n'aura

A Paris, le i5 de la lune de Gemmadi 2, 1715,

De

LETTRE

.USBEK

XCI.

AU MÊME.

A Smyrne.

cette passion générale que la nation

fran-

çoise a pour la gloire, il s'est formé dans l'esprit

I.ETTRES

PERSANES.

5

un certain

je ne sais quoi qu'on c'est proprement le ca-

Il me seroit bien diffi-

des particuliers appelle point d'honneur

ractère de chaque profession'; mais il est plus mar-

et c'est le' point

d'honneur

qué chez les gens de guerre,

par excellence.

cile de te faire sentir

ayons point précisément d'idée.'

ce que c'est.; car nous n'en

Autrefois les François,

suivoient guère d'autres

ne

lois que celles de ce point

surtout

les nobles,

d'honneur

elles régloient toute la conduite

de

leur vie

et elles étoient si sévères qu'on ne pou-

voit, sans une peine plus cruelle que la mort,

ne dis pas les enfreindre, mais en éluder la plus petite disposition.

Quand il s'agissoit de régler les différends, elles

ne prescrivoient

sion, qui étoit le duel, qui trahehpit toutes les d.if-

je

qu'une manière de déci-

guère'

ficultés

souvent le jugement

lies que celles' qui y étoient intéressées. Pour peu qu'un homme fût connu d'un autre

mais ce qu'il y 'avoit de mal, c'est que

se rendoit entre d'autres par-.

il falloit qu'il entràt dans la dispute, et qu'il payât

de sa personne,

eh colère.

comme

s'il avoit été lui-même'

honoré

Use sentoit toujours

d'un tel- et tel qui à un

choix et d'une préférence

n'auroit

homme pour le sauver de la sa famille, ne faisoit aucune

si flatteuse quatre

pas" voulu donner

pistoles lui et toute

potence, difficulté. d'aller ris-

quer pour lui mille fois sa vie.

Cette manière

de décider étoit assez mal ima-

ginée carde ce qu'un plus fort qu'un autre,

homme, étoit plus adroit ou

il ne s'ensuivoit

pas qu'il

eût de meilleures raisons.

Aussi

les rois l'ont-ils défendue sous des peines

très-sévères

mais c'est en vain

l'honneur, qui

6.

LETTRES

PERSANES.-

veut toujours régner, se révolte, et il né reconnaît

point de Ainsi'les

lent

lois.

sont dans un état bien vio-

François car les mêmes lois de. l'honneur obligent un

honnête homme de se venger quand il a été offensé

mais, d'un autre côté, la' justice le punit des.plus

cruelles peines. lorsqu'il

se venge. Si l'on suit les

si l'on

lois de l'honneur, on périt sur' un échafaud

suit celles de la justice, on est banni pour jamais

de la société des hommes

cruelle alternative, digne de vivre.

il n'y a donc que cette

in-

ou de mourir,

ou d'être

-AParis, le'tS de la

lime de Gcmmadi i\ f 7r 5:

LETTRE

XCM.

USBEK A. RUSTAX. A Fspahan.

ici un personnage travesti énambassa- Perse, qui se joue insolemment des deux rois du monde. Il apporte au monarque e

sauroit

paroît

deurde It.

plus grands

des François des présents que le nôtrene

donner àun. roi d'Jrimette

ou de Géorgie.; et, par

sa liiche avarice, il a flétri la majesté des deux em-

pires

•II s'est

••.• rendu ridicule

devant

un peuple

qui

de l'Europe,

et il'afait.

•prétend

être le plus poli

dire en Occident

que le roi des rois ne domine'

'que sur des barbares.

••

11 a reçu des honneurs qu'il sembloit avoir voulu

et; comme si la cour de

sefaire refuser lui-même

LETTRES

PERSANES.

7

France avoit eu plus à cœur la grandeur

que lui, elle l'a fait paroître

un peuple dont il est

persane

avec dignité devant

le mépris.

Ne dis

point ceci à Ispahan

la tête

épargne

d'un malheureux.

nistres le punissent

et de l'indigne choix qu'ils ont fait.

Je ne veux pas que nos mi- de leur propre imprudence,

De Paris, le dernier de la lune de Gemmadi 2, 171 5.

LETTRE XC11I.

USRRK A. RHKIll. AYeni.c.*

monarque

qui a si longtemps

régné n'est

Lf.

Il a bien fait parler

plus

des 'gens pendant sa

tout le monde s'est tû à sa mort. Ferme et cou-

il a paru ne céder le grand Cha-Abas,

vie

rageux

qu'au après avoir Ne crois

dans ce dernier moment, destin. Ainsi mourut

rempli toute la terre de son nom.

pas que

ce grand événement

morales.

et à prendre

n'ait fait Chacun a

faire ici que des réflexions

pensé à, ses affaires, dans

ses avantages.

du

Le roi, arrière-petit-fils

ce changement.

monarque défunt, n'ayant que cinq ans, un prince son oncle a été déclaré régent du royaume.

Le feu roi avoit fait un testament

qui bornoit

l'autorité

lement

du régent. Ce prince habile a été

et, y exposant

au par-

tous les droits de sa nais-

.sance, il a fait casser la disposition du monarque,

II mourutle ifr septembre t-i5. s

8

LETTRES

PERSANES.

qui, voulant

avoir prétendu régner encore après sa mort.

se survivre

à lui-même,

sembloit

Les

parlements

ressemblent

à ces ruines

que

l'on foule aux pieds, maisqui rappellent toujours l'idée de quelque temple fameux par l'ancienne

religion des peuples. que de rendre la justice

jours languissante, à.moins que quelque conjonc-

Ils

ne se mêlent guère plus

et leur autorité

est tou-

imprévue ne vienne lui rendre la force et la

ils ont cédé au temps, qui détruit

tout

des mœurs,

qui a tout affoibli;

à

ture

vie. Ces grands corps ont suivi le destin des choses

humaines

à la corruption

l'autorité suprême,

qui a tout abattu.

Mais

le régent, qui a voulu se rendre

agréable

au, peuple, a paru d'abord respecter cette image de

la liberté publique; et, comme s'il avoit pensé à

relever de terre le temple

qu'on les regardàt comme l'appui de la monarchie

et le fondement de toute autorité légitime.

et l'idole,

il a voulu

A Paris, Me4 de la lune de Rhégeb, 1715. 5.

Je

SANTON

LETTRE

XCIV.

USBEK

A

SON

AU MONASTÈRE

FRÈRE,

DE CASBIN.

m'humilie

prosterne

devant toi, sacré santon, et je me

je regarde les vestiges de tes

pieds

comme la prunelle de mes yeux. Ta sainteté est si'

grande, qu'il semble que tu aies le cœur de notre

LETTRES

PERSANES.

<_)

saint prophète.;

même;

gloire, et ont dit terre, puisque

autour

tes austérités

étonnent

le ciel

les anges t'ont regardé

Comment

du trône qui est soutenu

du sommet de la est-il encore sur la

son esprit est avec nous, et vole

par les nuées?

pas, moi qui ai

appris de nos docteurs

fidèles, ont toujours un caractère

les rend respectables aux vrais croyants;

Dieu s'est choisi dans tous les coins de la. terre

des âmes plus pures que les autres,

Et comment ne t'honorerois-je

que les dervis, même. in-

de sainteté qui

et que

qu'il a sépa-

rées du monde

impie, tions et leurs prières colère prête à tomber belles ?

afin que leurs mortifica-

ferventes

suspendissent sur. tant de peuples

sa

re-

.Les chrétiens .premiers santons;,

disent des merveilles, se

qui

réfugièrent

de leurs à milliers et eurent Si ce

qu'ils

immaums.

la nuit et le

dans les déserts affreux de la Thébaïde,

pour chefs Paul, Antoine et Pacôme.

en disent est vrai., leurs vies sont aussi pleines de

prodiges que celles de nos plus sacrés.

Ils passoient quelquefois dix ans entiers sans voir

un

seul homme

mais ils habitoient

jour avec des démons

ils étoient sans cesse tour-

mentés par ces esprits malins;

au lit, ils les trouvoient

ils les trouvoient

à. table; jamais d'asile

véné-

n'àuroit

ces his-

qui

de

contre eux. Si tout ceci est vrai,, santon

rable, il faudroit

jamais vécu en plus mauvaise compagnie.

avouer que personne

regardent

toutes

Les chrétiens sensés-

toires comme une allégorie

nous peut servir nous

la condition humaine. En vain .cherchons-nous

dans le désert un état tranquille;

nous suivent toujours: nos passions, figurées par

bien naturelle,

faire sentir lë malheur

les tentations

10

J.KTTRKS

PERSANES.

les démons, monstres

vains fantômes de l'erreur

montrent

ne nous quittent

ces

ces

et du mensonge,

et

dans les jeûnes et les ci- dans notre force même.

point encore; de l'esprit,

du cœur,

toujours

ces illusions

se

à nous pour

nous séduire,

nous attaquent

jusque

lices, c'est-à-dire jusque

Pour moi, santon

je sois que l'en-

et l'a précipité

vénérable,

voyé de Dieu a enchaîné

dans les abîmes

pleine de son empire, et l'a rendue digne du séjour des anges et des prophètes.

Satan,

il. a purifié

la terre, autrefois

A Paris, le de la lune de. Ch.ihbnn,i/i5.

LETTRE

XCV.

u s B'i"ic À Rh i': ni A Vtnise.

Jk

n'ai jamais ouï parler du droit public, qu'on n'ait commencé par rechercher soigneusement

quelle est l'origine des sociétés

ridicule. Si les hommes.n'en formoient.point,

ce qui me paroît

s'ils

se quittoient

et se: fuyoient

les uns les autres,

et chercher

il faudroit en. demander

la raison,

pourquoi ils retiennent séparés.: mais ils naissent

tous liés les.uns aux autres; de son père, et il s'y tient

cause de la société. Le droit public est plus connu en Europe qu'en

Asie.: cependant on peut dire que les passions des

princes, la patience

auprès voilà la société,- et la

un fils estné

des peuples, la flatterie

des

écrivains, en ont corrompu tous les principes;

LETTRES

PERSANES'.

Il

1

Ce droit

tel qu'il

est aujourd'hui,

est une

science qui apprend aux princes jusqu'à quel point ils peuvent violer la justice sans choquer leurs in-

térêts.

durcir

des

principes, et d'en tirer des conséquences! La puissance illimitée de nos sublimes sultans,

qui n'a d'autre règle qu'elle-même, ne produit pas plus dé monstres que cet art indigne qui veutfaire

tème, d'en 'donner

Quel dessein, Rhédi, de vouloir, pour en-

leur conscience, mettre l'iniquité

en sys-

des règles,

d'en former

plier la justice, tout inflexible qu'elle est.

On, diroit, différentes

Rhédi, qu'il y a deux justices toutes l'une qui règle les affaires des parti-

"culiers, qui règne -dans le droit civil; l'autre qui

règle les différends qui surviennent

peuple, qui tyrannise dans le droit public comme

si le droit public n'étoit civilj non pas à la vérité 'mais du monde

de peuple à

un droit

pas lui-même

d'un pays particulier,

Je t'expliquerai dans une autre lettre mes'pen- sées là-dessus. •

A Paris, le i«r de la iune de ZilliagJ,

LETTRE

XCVI.

1716.

USBEK AU -MÊME.

Les- magistrats

toyen

a citoyen

lui-même

seconde'distribution

de lui

doivent rendre la justice de ci- chaque peuple là doit rendre

à un .autre peuple.

Dans cette

de justice, on ne peut'em-

ployer

d'autres maximes que dans la première.

s

LETTRES

PERSANES.

De peuple à peuple, il est rarement

besoin' de

tiers pour juger,

sont presque toujours clairs et- faciles à terminer.

parce que les sujets de disputes

Les intérêts de deux nations sont ordinairement'

si séparés, qu'il ne faut qu'aimer la

trouver propre cause. Il n'en est

rivent entre particuliers. société, leurs intérêts

dus, il y en a tant de sortes différentes,

nécessaire qu'un tiers débrouille

la justice pour

on ne peut guère se prévenir

dans sa

pas de même des différends qui ar-

Comme

ils vivent

en

sont si mêlés et si. confonT

qu'il est

ce que là cup'i-

dite des parties

cherche à obscurcir.

Il n'y à que deux sortes dé guerres

justes

unes qui se font pour repousser. un ennemi

les-'

qui

les autres pour secourir

un allié qui est

la guerre' à moins'

attaque;

attaqué.'1

Il n'y auroit point de justice de.faire pour des querelles particulières du prince,

que lecas ne fût si grave qu'il méritât la mort

prince,

prince

duLi

ou du peuple qui l'a commis.

Ainsi un.

guerre parce qu'on lui aura qui lui est dû, ou parce qu'on,

ne peùtfairela un honneur

refusé

aura eu quelque procédé peu convenable à l'égard

de ses ambassadeurs, et autres choses pareilles;

non plus qu'un particulier

lui refuse le pas. La raison en est que, comme la

ne peut tuer celui qui

déclaration

de guerre doit être un acte'de justice,'

dans lequel faut toujours que la peine soit pro-

à la faute, il faut voir si celui à qui on

mérite

c'est vouloir le punir de mort.

la mort.

Car faire ta

portionnée déclare la.

guerre guerre à quelqu'un,

Dans le droit public, l'acte de justice le plus sé-

vère c'est la guerre truction de la société.

puisque

son btit est la des- ••.•'•

LETTRES

l'ERSASES.

ij

Les représailles sont du second degré. C'est une

n'ont pu s'empêcher d'ob- peine par le crime.

loi que les tribunaux server, de mesurer,la

acte de_ justice est

prince des avantages qu'il peut tirer

portionnant toujours la peine à l'offense.

Un troisième

de priver un de nous, pro-

Le quatrième plus fréquent, peuple dont

acte de justice,

qui doit être le

est la

renonciation à l'alliance du

Cette peine ré-

on a à se plaindre.

à celle

du bannissement établie dans les tri-

pond

bunaux, qui retranche les coupables de la société.

Ainsi un

çons est retranché

n'est

prince à l'alliance

duquel nous renon-

société,

par là de notre

et

plus un de nos membres.

les hommes

On ne peut

pas faire de plus grand affront a un

à son alliance,

ni lui faire

que de la contracter.

Il

qui leur soit plus

de renoncer

honneur

prince que de plus grand

n'y a rien parmi

glorieux,

tres toujours attentifs à leur conservation.

et même plus utile, que d'en voir d'au-

que l'alliance

nous lie, il faut qu'elle

ainsi une alliance faite entre deux na-

n'est pas

une troisième

Mais pour soit juste

tions pour en opprimer

légitime,

et on peut la violer sans crime.

Il n'est pas même de l'honneur

et de la dignité

Samos de

du prince

monarque d'Égypte

de s'allier avec un tyran. On dit qu'un

fit avertir le roi de

sa tyrannie,

comme il

ne le fit pas,

sa cruauté et de

corriger qu'il renonçoit La

et le somma de s'en

il lui envoya dire

à son amitié et à son alliance. ne donne point un droit par elle-

conquête

même. Lorsque le peuple subsiste, elle est un

du tort;

gage

de la paix et de la réparation

peuple est détruit

ment d'une tyrannie.

ou

et, si le

dispersé, elle est le monu-

H

LETTRES

.PERSANES.

Les traités de paix sont

les

qu'il semble qu'ils soient la voix de la

si sacrés

parmi

hommes,

nature,

times, lorsque les conditions

qui réclame ses droits. Ils sont tous légi-

en sont telles que les

deux peuples peuvent se conserver

sans quoi,

celle des deux sociétés qui doit périr, privée de sa

défense naturelle par la paix, la peut chercher dans la guerre.

Car la nature,

qui a établi les différents degrés

de force et de foiblesse parmi les hommes,

core souvent

désespoir.

égalé, la foiblesse à la force

a en-

par le

A Paris, le 4 de la lune de Zilhagé, 1716.

LETTRE

LE PREMIER

XCVII.

EUNUQUE

A Paris.

A USBEK.

Il

est arrivé ici beaucoup royaume de Visapour

de femmes jaunes du j'en ai acheté une pour

sublime

ton frère le gouverneur de Mazenderan, qui m'en-

voya il y à un mois son commandement et cent tomans.

Je me

connois

en femmes,

d'autant mieux

qu'elles ne me surprennent

pas, et qu'en moi les

yeux ne sont point troublés par les mouvements

du cœur.

Je n'ai jamais vu de beauté

si régulière

et si

ses yeux brillants

la vie sur son

parfaite

visage, et relèvent l'éclat d'une couleur qui pour-

roit effacer tous les charmes de la Circassie.

portent

L E T T HESI > E

R S A NES.

i 5

Le premier eunuque d'un négociant d'Ispahan

la marchandoit

dédaigneusement

cher les miens, comme si elle avoit voulu me dire

qu'un vil marchand

qu'elle étoit destinée à un plus illustre époux.

Je te l'avoue, secrète

je pense aux

de cette

une joie

n'étoit

avec moi; mais elle se déroboit

à ses regards. et sembloit

cher-

pas digne d'elle, et

je sens dans moi-même

charmes

il me semble que je la vois entrer

je me plais à préveir

ses femmes;

quand' belle personne

dans le sérail de ton frère

l'étonnement

impérieuse des unes; l'affliction muette, mais plus

la douleur-

de toutes

douloureuse, des autres; la consolation maligne

de celles qui n'espèrent

irritée de'celles qui espèrent encore.

plus rien', et l'ambition

Je vais d'un

bout

du royaume

à l'autre

faire

changer tout un sérail de face. Que de passions je

je

vais émouvoir prépare i Cependant,

Que de craintes

et de peines

dans le trouble du cledaris, le dehors

ne sera pas moins tranquille

les grandes révolu-

les

et les

tions seront

chagrins seront dévorés, et.les joies contenues;

l'obéissance

règles moins inflexibles;

contrainte de paroître, sortira du fond même du

désespoir. Nous remarquons

femmes sous nos yeux, moins elles nous donnent

d'embarras. Une plus grande nécessité de plaire, moins de facilité dé s'unir, plus d'exemples de sou-

mission, unes sont sans cesse attentives sur les démarches

Les

de

cachées dans le fond du cœur;

ne sera

pas moins

exacte,

la douceur, toujours

nous avons

que, plus

tout

cela leur forme des chaînes.

des autres

elles travaillent à se rendre plus dépendantes; elles

il semble que, de concert avec nous,

16

LETTRES

PERSANES.

font presque

ouvrent

dis-je? elles irritent

leurs rivales;

se trouvent près de celles qu'on punit.

la moitié

de notre

office, et nous

Que

les yeux quand, nous les fermons.

sans cesse le maître

contre

et elles ne voient pas combien elles

Mais tout cela, magnifique seigneur,

du maître.

tout cela Que pou-

n'est rien sans la présence

vons-nou s faire avec ce vain fantôme d'une autorité

qui ne se communique

ne représentons

jamais tout entière? Nous

la moitié de toi-

que foiblement

même

odieuse sévérité. Toi, tu tempères

nous ne pouvons. que leur montrer

une

la crainte par

les espérances:

que tu ne l'es quand tu menaces.

Reviens donc dans ces lieuxporter

empire. Viens adoucir des passions désespérées

plus absolu-

quand tu caresses,

reviens

les marques de ton

magnifique seigneur

partout

viens ôter tout prétexte l'amour qui murmure,

de faillir

viens apaiser

et.rendre le devoir même

aimable viens enfin soulager tes fidèles eunuques

d'un fardeau qui.s'appesantit chaque jour.

Du sérail d'Ispahan, le 8 de la tune de Zilhagé, 171G.

LETTRE

-XCVIII.

USBEKA HASSEIN, DERVISDE LA MONTAGNE DE JARON.

tant

Otoi,

te dire.

sage dervis, dont l'esprit

connoissances,

curieux brille de

écoute ce que je vais

de

LETTRES

PERSANES.

17

Il y'a ici des philosophes

qui, à la vérité, n'ont

point atteint jusqu'au faîte de la

ils n'ont point été ravis jusqu'au trône lumineux; ils n'ont, ni entendu les paroles ineffables dont les

concerts des anges retentissent,

orientale

sagesse

ni senti les for-

midables accès d'une fureur divine mais, laissés

à eux-mêmes,

privés des. saintes merveilles,

ils

suivent

dans le silence

les traces

de la raison

humaine.

Tu ne saurois croire

jusqu'où

ce guide

les a

conduits.

Ils ont débrouillé

le chaos; et ont expli-

qué, par une mécanique simple, l'ordre de l'archi-

tecture divine. L'auteur de la nature a donné du

mouvement à la matière

tage pour produire cette prodigieuse variété d'ef-

fets, que nous voyons dans l'univers.

il n'en a pas fallu davan-

Que les législateurs ordinaires nous proposent t

des lois pour régler les sociétés des hommes;

lois aussi sujettes au changement

ceux qui les proposent

des

de

que l'esprit

et des peuples qui les ob-

servent

ceux-ci ne nous parlent que des lois géné-

rales, immuables, éternelles, qui s'observent sans

aucune exception, avec un ordre, une régularité, et

une promptitude espaces. Et que crois-tu,

lois ? Tu t'imagines peut-être qu'entrant

conseil de l'Éternel, sublimité des mystères

comprendre

Mais tu changeras n'éblouissent

simplicité les a fait longtemps méconnoître,

ce n'est qu'après

a connu

infinie, .dans l'immensité

homme

des

divin, que soient ces

étonné

dans le

par la

par avance à

elles

leur

et

en

.tu vas être tu renonces

tu ne te proposes que d'admirer.

bientôt de pensée

point

par un

faux respect;

bien des réflexions

qu'on et toute l'étendue.

toute la fécondité

LETTRES PERSANES.

11,

2

18

LETTRES

PERSANES.

La première

est que tout corps tend à décrire

une ligne droite, à moins qu'il ne rencontre

suite,

quel-

qui

qui

que obstacle qui l'en détourne

n'en est qu'une

tourne autour

parce que, plus il en est loin, plus la ligne qu'il décrit approche de la ligne droite.

et la seconde,

c'est que tout corps

d'un centre

tend à s'en éloigner,

Voilà, sublime dervis, la clef de la nature

voilà

des principes féconds, dont on tire des conséquen- ces à perte de vue, comme je te le ferai voir dans

une lettre particulière. La connoissance de

leur philosophie

faire plus de prodiges et de merveilles que tout ce

qu'on nous raconte de nos saints prophètes.

qu'il n'y a aucun de

nos docteurs qui n'eût été embarrassé,

eût dit de peser dans une balance tout l'air qui

est autour

qui tombe chaque

n'eût pensé plus de quatre fois, avant de dire com-

bien de lieues le son fait dans une heure

à venir du

temps

soleil à nous; combien

turne

ou six vérités a rendu

cinq pleine de miracles, et leur a fait

Car enfin je suis persuadé

de la terre,

si on lui

ou de mesurer

toute l'eau

et qui

quel

année sur sa surface;

emploie

un rayon de lumière

de toises il y a d'ici à Sa-

quelle est la courbe selon laquelle un vais-

seau doit être taillé, pour être le meilleur voilier

qu'il soit possible.

Peut-être

que si quelque

homme

divin avoit

orné les ouvrages de ces philosophes

hautes et sublimes;

hardies

fait un bel ouvrage qui n'auroit Alcoran.

de paroles

s'il y avoit 'mêlé des figures

il auroit

et des

allégories mystérieuses,

cédé qu'au saint

Cependant,

s'il te faut dire ce que je pense, je

ne m'accommode

guères

la styie figuré. Il y a

LETTRES

PERSANES.

'9

dans notre Alcoran

puériles, qui me paroissent toujours

qu'elles

l'expression.

inspirés ne sont que les idées divines

au contraire,

langage humain

saints, on trouve le langage de Dieu, et les idées

des hommes;

et que

price,

ca-

un grand nombre

de choses telles, quoi-

soient relevées par la force et la vie de

Il semble

d'abord

que les livres

rendues en

dans nos livres

comme si, par un admirable

Dieu y avoit

dicté

les paroles,

l'homme eût fourni les pensées.

Tu diras peut-être

que je parle trop