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Pierre Bourdieu Le mystère du ministère In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol.

Le mystère du ministère

In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 140, décembre 2001. pp. 7-11.

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Bourdieu Pierre. Le mystère du ministère . In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 140, décembre 2001. pp. 7-11.

doi : 10.3406/arss.2001.2831 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/arss_0335-5322_2001_num_140_1_2831

Pierre Bourdieu

Le mystère du ministère

Des volontés particulières à la «volonté générale»

« Une multitude d'hommes devient une seule personne quand ces hommes sont représentés par un seul homme ou une seule personne, de sorte que cela se fasse avec le consentement de chaque individu singulier de cette multitude. Car c'est l'unité de celui qui représente, non l'unité du représenté, qui rend une la personne. »

nui

va/s

fart- D.

Illustration non autorisée à la diffusion

Hobbes, Léviathan.

n ne dira et redira jamais assez à quel point l'illusion du naturel et l'illusion du « tou

jours

ainsi», comme nous disions dans Le

Métier de sociologue1 , et l'amnésie de la genèse dans

laquelle elles s'enracinent font obstacle à la connais sancescientifique du monde social. Quoi de plus naturel, quoi de plus évident par exemple que l'action de voter que le dictionnaire définit, très (socio) log

iquement,

«l'acte d'exprimer son opinion par son vote, son suf

frage»?

sophe politique » poser,

nité d'un Heidegger demandant « que signifie

penser? », la question de savoir « que signifie voter? ». Et pourtant, toutes les ressources de la «pensée essent

ielle » ne seraient pas

irle voile d'ignorance qui interdit de découvrir la contingence historique de ce qui est institué, ex insti- tuto, et, du même coup, de poser la question des pos sibles latéraux qui ont été éliminés par l'histoire et

des conditions sociales de possibilité du possible pré servé. Pour introduire à la question de la relation entre le produit, c'est-à-dire le vote, le suffrage, «acte par lequel, comme dit Le Robert, on déclare sa volonté, son opinion, dans un choix, une délibération, une désignation, spécialement dans le domaine juridique ou politique», et les conditions sociales dans les quelles il est non seulement exprimé, mais aussi pro duit, il suffira de citer une page particulièrement

Et on ne verra sans doute jamais un «philo

de manière tautologique, c'est-à-dire comme

avec la très naturelle solen

de trop, en ce cas, pour anéant

1 - P. Bourdieu, J.-C. Chamboredon et J.-C. Passeron, Le Métier de sociologue, Paris, Mouton-Bordas, 1968.

éclairante des Leçons de sociologie de Durkheim :

« Pour que les suffrages expriment autre chose que les individus, pour qu'ils soient animés dès le principe d'un esprit collectif, il faut que le collège électoral él émentaire ne soit pas formé d'individus rapprochés seulement pour cette circonstance exceptionnelle, qui ne se connaissent pas, qui n'ont pas contribué à se former mutuellement leurs opinions et qui vont les uns derrière les autres défiler devant l'urne. Il faut au contraire que ce soit un groupe constitué, cohérent, permanent, qui ne prend pas corps pour un moment, un jour de vote. Alors chaque opinion individuelle, parce qu'elle s'est formée au sein d'une collectivité, a quelque chose de collectif. Il est clair que la corpora tionrépond à ce desideratum. Parce que les membres qui la composent y sont sans cesse et étroitement en rapport, leurs sentiments se forment en commun et expriment la communauté»2. Durkheim pose qu'on ne peut séparer le vote de ses conditions sociales de production et, plus précisément, que la forme et le contenu d'une action politique sont inséparables du mode d'existence du groupe dans lequel elle est pro duite. Et il oppose ainsi d'un côté le rassemblement occasionnel d'individus qui vont un par un, singuli, défiler à l'état isolé dans l'isoloir, sans avoir préalabl ementcoopéré pour produire leurs opinions, et de l'autre, un groupe permanent et intégré, un corps, capable de travailler collectivement à produire une opinion véritablement collective. Quoi que l'on pense de la philosophie « corporatiste » qu'il oppose à la philosophie libérale du vote comme choix libre et individuel, Durkheim a le mérite de montrer que l'on peut distinguer le mode de production ou d'élaboration de l'opinion (qu'il propose de transfor mer)et le mode d'expression de cette opinion (qui, dans l'exemple proposé, se trouve conservé). Et sur tout d'inviter à porter à l'état explicite la philosophie de la pratique électorale, ordinairement admise comme allant de soi. La vision libérale identifie l'acte élémentaire de la démocratie telle qu'on la conçoit d'ordinaire à l'action solitaire, voire silencieuse et secrète, d'individus «rapprochés seulement pour cette circonstance exceptionnelle, qui ne se connaissent pas, qui n'ont pas contribué à se former mutuelle mentleurs opinions». Cet acte à la fois public et secret est artificiellement institué par l'isoloir dont le rideau protecteur, dissimulant aux regards, donc au contrôle d'autrui, le choix effectué, crée, avec l'urne où sera glissé le bulletin choisi, les conditions matér ielles de l'expression invisible, incontrôlable, invéri fiable (c'est toute la différence avec le vote à main levée) d'une opinion dite personnelle que, pour diffé rentes raisons, on peut vouloir tenir secrète. En outre, en faisant exister, un jour déterminé, la succession

pv

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des individus « qui vont les uns derrière les autres défiler devant l'urne», et en suspendant «pour un moment», le temps d'un choix, tous les liens sociaux, entre le mari et la femme, le père et le fils, le patron et l'employé, le paroissien et le curé, le maître et l'élève, et, du même coup, les dépendances et les promesses (comment vérifier, même au sein d'un groupe d'inter- connaissance ou d'un corps, si tel ou tel a tenu ses engagements?), il réduit les groupes à une série déto talisée d'individus dont « l'opinion » ne sera plus qu'une agrégation statistique d'opinions individuelles individuellement exprimées. On pense à l'utopie de Milton Friedman qui, pour saisir le point de vue des familles à propos de l'école, propose de distribuer des bons permettant d'acheter des services éducatifs four nis par des entreprises concurrentes : « Les parents pourraient exprimer leur point de vue sur les écoles directement, en retirant leurs enfants d'une école et en les envoyant à une autre, beaucoup plus largement que ce n'est possible aujourd'hui»3. C'est traiter l'action politique comme l'achat d'un bien ou d'un service, prise de position religieuse ou politique, chaîne de télévision ou magasin, bref, comme une forme d'action économique. Et on ne peut pas ne pas évoquer aussi le modèle que propose Albert Hirsch- man, en généralisant une expérience de consommat euraffronté à un lemon (mauvais produit), celui du choix entre exit, quitter le jeu, changer de boutique, et voice, rester en protestant, en faisant valoir des cr itiques ou des revendications, qui n'apparaît comme une alternative tranchée qu'aussi longtemps que l'on reste dans la logique de l'action individuelle4. Dans cette logique, qui est celle du vote mais aussi du marché, l'opinion «collective» est le produit non d'une véritable action collective, d'un travail d'élabo rationen commun tel que celui qu'évoque Durkheim, mais d'une pure agrégation statistique d'opinions indivi duelles individuellement produites et exprimées. La cumulation de stratégies et d'actes individuels n'est collective, si l'on peut dire, qu'objectivement. L'agré gation statistique s'opère de manière mécanique et la mise en relation des opinions se fait en dehors des agents et indépendamment de leur conscience et de leur volonté. Les opinions individuelles, réduites à l'état de votes matérialisés dans des bulletins de vote et dénombrables mécaniquement, comme des cailloux,

2-Е. Durkheim, Leçons de sociologie, Paris, PUF, coll. «Quadrige», 1990, p. 138.

- M. Friedman, Capitalism and Freedom, Chicago, Chicago Univers

ityPress, 1962, p. 91.

— A. O. Hirschman, Exit, Voice and Loyalty, Responses to Decline in Firms, Organizations and States, Cambridge, Mass., Harvard Univers ityPress, 1970 (2e édition, 1972).

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des tessères ou des jetons, sont additionnées, passive ment,sans que rien ne soit fait à chacune d'elles. Le mode de pensée statistique convient parfaitement bien en ce cas comme toutes les fois qu'il s'agit de comprendre des actions dont la nécessité s'impose « dans et par l'anarchie des actions individuelles » (comme dit Engels à propos du marché), des actions comme celles que Max Weber appelle uniformes, ou par similitude, et dont la limite est la conduite des gens qui ouvrent leur parapluie devant une averse5. La logique de Vagrégation, qui est au cœur de la pen sée statistique, et aussi économique, suppose des conditions de validité, qui impliquent du même coup des limites. Elle s'impose toutes les fois que les groupes sont réduits à l'état ďagrégats, ensembles d'éléments juxtaposés, agrégés, agglomérés, qui, comme les individus présents à un moment donné dans la salle des pas perdus d'une gare, coexistent partes extra partes, tels les grains d'un tas de sable, sans communiquer ni coopérer à la façon des membres d'un groupe mobilisé en vue d'une action, politique ou autre. (L'analyse statistique des opinions individuelles, par l'enquête ou par le sondage, appré hende les ensembles soumis à l'analyse comme des agrégats et elle contribue à les constituer comme tels ; la technique de l'échantillon aléatoire, qui repose sur le même présupposé, a pour effet, sauf précautions spéciales dans le traitement des données ainsi construites, de faire abstraction du poids fonctionnel des unités que la sélection aléatoire traite comme substituables, anéantissant par là les structures, celles des champs par exemple.) La logique statistique ou agrégative ne vaut parfaitement que lorsqu'un ensemble d'individus est réduit à l'état d'agrégat, parce qu'il n'a pas en lui-même le principe de son ra ssemblement, de son unité, de son agrégation et que, n'ayant pas de puissance sur lui-même, il est réduit à l'impuissance ou à des stratégies purement indivi duelles de subversion ou de dissidence, comme le sabotage, le coulage ou le freinage dans le monde industriel, ou la protestation et la contestation isolées, ou encore l'absentéisme et l'abstention, etc. En ce cas, des problèmes ou des expériences pourtant communs à tous peuvent rester à l'état de malaise confusément partagé qui n'est pas constitué comme politique. (Pour donner à éprouver le sentiment d'impuissance qui accompagne l'enfermement dans la logique sérielle et agrégative, il suffit d'évoquer ce que ressen tentles lecteurs des quotidiens mécontents - et qui contribue à expliquer la violence, bien connue des journalistes, de nombre de lettres de lecteurs - ou les auditeurs de radio déçus ou encore les téléspectateurs insatisfaits, réduits à l'acte isolé et passif de zapper, homologue de l'abstention électorale.)

Il s'ensuit que la logique du vote, que l'on tient com munément pour paradigmatiquement démocratique, est doublement défavorable aux dominés : d'une part, les agents ne possèdent pas tous au même degré les

instruments, notamment le capital culturel, qui sont nécessaires pour produire une opinion dite personn elle,au double sens d'autonome et de conforme à la particularité des intérêts attachés à une position parti culière (ce qui signifie que le vote ne deviendra vra iment le suffrage universel qu'il prétend être que lor squ'on aura universalisé les conditions d'accès à l'universel) ; d'autre part, le mode de production ato- mistique et agrégatif cher à la vision libérale est favo rable aux dominants qui, parce que les structures de l'ordre social jouent en leur faveur, peuvent se contenter de stratégies individuelles (de reproduct ion),alors que les dominés n'ont quelque chance de s'arracher à l'alternative de la démission (à travers l'abstention) ou de la soumission qu'à condition d'échapper à la logique, pour eux profondément ali énante, du choix individuel. Mais les leçons de l'expérience historique, celle des États soviétiques notamment, et les enseignements de l'analyse n'inclinent pas la recherche d'un mode de formation des opinions aussi peu inégalitaire que pos sible - c'est-à-dire capable de donner à tous des chances égales de produire et d'imposer des opinions conformes à leurs intérêts - à s'en remettre incondi tionnellement à l'autre mode de production et d'ex

pression des opinions, collectif cette fois,

fondé sur la délégation à des institutions spécialement aménagées pour produire et exprimer les revendicat ions,les aspirations ou les protestations collectives, associations, syndicats ou partis, et chargées, au moins officiellement, de la défense collective des inté rêts individuels de leurs membres6. Grâce à la technol ogiesociale de la délégation conférant au mandataire la procuration qui lui assure la plena potentia agendi, le groupe représenté se trouve constitué comme tel :

capable d'agir et de parler « comme un seul homme » , il échappe à l'impuissance liée à l'atomisation sérielle et il peut mobiliser toute la force matérielle et surtout symbolique qu'il enferme à l'état potentiel. La protes tation impuissante ou la désertion insignifiante de l'individu isolé, formes diverses de l'action sérielle, celle du vote ou du marché, qui ne devient efficace que par l'effet des mécanismes aveugles et parfois per vers de l'agrégation statistique, cède la place à une

qui est

5 - M. Weber, Essais sur la théorie de la science, trad. J. Freund, Paris, Pion, 1965, p. 369. 6 - Voir sur ce point Langage et pouvoir symbolique, Paris, Seuil, 2001, notamment p. 213-279.

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contestation à la fois unitaire et collective, cohérente et puissante. Les membres d'un groupe jusque-là unis par un accord tacite fondé sur une connivence, comme dit Weber, une complicité profonde dans la souffrance ou le malaise inexprimé, parfois honteux (comme dans le cas des populations symboliquement stigmati sées),accèdent à l'existence publique et à l'efficacité

politique au travers de paroles ou de conduites sym quasi magique du groupe, à la façon du sigillum

théâtrale, font passer les malaises et les souffrances tacites, les aspirations et les attentes inexprimées, de l'état implicite à l'état explicite, à l'opinion exprimée, rendue publique, Ôffentlichkeit, disposent d'un pou voir absolu de création, puisqu'ils font, d'une certaine façon, exister le groupe en tant que tel, en lui donnant un corps, le leur, un nom, le sigle, substitut

authenticum, du sceau qui garantissait la validité des actes solennels du pouvoir royal, des mots qui sont des mots d'ordre capables de le manifester. Pour pro duire cet effet, ils doivent détenir un pouvoir sur le groupe qu'ils tiennent du groupe, pouvoir de mobili sation comme pouvoir de manifester le groupe en tant que groupe visible et efficient, qu'ils doivent au groupe mobilisé sur lequel il s'exerce. Par ce pouvoir, qui reproduit par surcroît le principe de son efficacité, ils affirment et redoublent la délégation de pouvoir dont ils font l'objet. Cette circulation circulaire méconnue de la reconnaissance est au principe du capital et du pouvoir symbolique que le mandataire, symbole exerçant une action symbolique de renforc ementdu symbole (comme le drapeau et tous les emblèmes du groupe), détient sur le groupe dont il est le substitut incarné, l'incarnation. Ce capital sym bolique se trouve ainsi concentré, inévitablement, en sa personne qui, dans et par son existence reconnue (de mandataire, député, président, ministre ou secré taire général), arrache le groupe à l'inexistence du simple agrégat, symbolisée par le défilé des votants isolés dans la solitude de l'isoloir. Si l'on se situe maintenant au point de vue de celui qui n'a pas d'autre recours que de déléguer, on voit qu'il ne peut accéder, par personne interposée, à la parole puissante et légitime, connue et reconnue, autorisée et dotée d'autorité, qu'en s'exposant à se trouver dépossédé de la parole, privé d'une expres sionqui l'exprimerait en propre, voire même nié, annulé dans la singularité de son expérience et de ses intérêts spécifiques par la parole commune, Yopinio communis telle que la produisent et la profèrent ses mandataires attitrés. Ce sont tous les cas où les membres quelconques de corporate bodies, militants, adhérents, actionnaires, et en particulier de ceux d'entre ces collectifs mystérieux (j'aime toujours à rappeler que les canonistes rapprochaient ministerium et mystérium) qui sont spécialement aménagés pour produire et exprimer la protestation et la contestation, comme les partis ou les syndicats, se trouvent eux- mêmes placés devant l'alternative de la désertion ou de la protestation, exit ou voice, en raison d'un désac cord entre ce qu'ils ont à dire (et qu'ils peuvent découvrir dans ce désaccord même) et ce que dit la parole autorisée des porte-parole ; et où ils ne peuvent

boliques dont l'exemple privilégié est la manifestation. Les mots, mots d'explicitation qui font voir et font croire, ou mots d'ordre, qui font agir et de façon concertée, sont des principes unificateurs de la situa tion et du groupe, des signes mobilisateurs permett antde constituer la situation et de la constituer comme quelque chose de commun au groupe, contr ibuant par là à constituer le groupe. Ceci du moins selon les représentations que la tradition progressiste n'a cessé d'opposer au mythe de la «main invisible», et qui sont autant de variantes, pour une part mythiques, elles aussi, de la figure rousseauiste du

« Législateur » capable d'incarner et d'exprimer une

« volonté générale » irréductible à la « volonté de

tous», obtenue par simple sommation des volontés individuelles. Par opposition à la parole individuelle, cri, protesta tion,la parole du porte-parole est une parole autori

séequi doit son autorité au fait que celui qui la parle s'autorise du groupe qui l'autorise à parler en son

nom.

parle à travers lui, mais qui existe en tant que groupe

à travers cette parole et celui qui la porte. Le porte-

parole est une solution au problème typiquement durkheimien de l'existence du groupe par-delà les obstacles biologiques corrélatifs des limites tempor elles et spatiales liés à, la corporéité des individus.

Une des fonctions du porte-parole et de la manifesta tionest de manifester le groupe qui autorise le porte- parole. Et un porte-parole autorisé peut montrer la force dont il tient son autorité en appelant le groupe à se mobiliser et en le mobilisant effectivement, donc en l'amenant à se manifester (d'où l'importance que revêt le nombre des manifestants). La délégation auto risée est celle qui peut mobiliser le groupe qui l'auto rise, donc manifester le groupe tant pour lui-même (contribuant ainsi à soutenir son moral et sa croyance en lui-même) que pour les autres. La mise en question la plus radicale de la délégation vient des situations où se révèle l'antinomie inhérente

à la logique de son fonctionnement social. L'action

collective fondée sur la délégation est en effet tou jours hantée par la menace de l'appropriation usurpat rice.Les responsables de la mobilisation et de la manifestation du groupe qui, par la parole ou par toute autre forme de représentation, verbale ou agie,

Quand parle le porte-parole, c'est un groupe qui

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souvent échapper à l'une ou l'autre forme de l'impuis sancesérielle - celle de la sortie ou de la protestation individuelle, voire même celle de la pétition destinée à obtenir des délégués et des porte-parole, qui, pour comble, s'autorisent d'eux, un changement de dis

cours

organisation, exposée elle-même, en tant que détent ricedu monopole de la protestation légitime, à susci terde nouvelles protestations et de nouvelles déser tions hérétiques. Telle est l'antinomie de l'Église réformée qui, née de la protestation collective contre l'Église, constitue la protestation en principe d'une nouvelle Église, appelant, en tant que telle, la protes tation. Destin qui est aussi celui des sectes du monde politique, groupuscules, tendances, courants ou fac tions, qui, issues de la scission, sont vouées à une scissiparité indéfinie. L'antinomie est-elle indépassable? Est-il possible de dominer les instruments qu'il a fallu mettre en œuvre pour s'arracher à l'impuissance révoltée de l'existence atomisée et détotalisée et même à l'anarchie des stra tégies individuelles? Comment le groupe peut-il maît riser (ou contrôler) l'opinion exprimée par le porte- parole, celui qui parle au nom du groupe, et en sa faveur, mais aussi à sa place, qui fait exister le groupe en le présentant et en le représentant mais qui, en un sens, tient ou prend la place du groupe? La question fondamentale, quasi métaphysique, étant de savoir ce que c'est que de parler pour des gens qui ne

et de politique - qu'en instituant une nouvelle

raient pas si on ne parlait pas pour eux ; qui ne peu vent avoir de stratégies efficaces que collectives, et fondées sur un travail collectif de construction de l'opinion et de son expression. On ne peut sortir vraiment de l'addition mécanique de préférences qu'opère le vote qu'en traitant les opinions non comme des choses susceptibles d'être mécanique mentet passivement additionnées, mais comme des signes qui peuvent être changés par l'échange, par la dis cussion, par la confrontation, le problème n'étant plus celui du choix, comme dans la tradition libérale, mais celui du choix du mode de construction collect ifdes choix (quand un groupe, quel qu'il soit, a à produire une opinion, il est important qu'il sache qu'il a à produire d'abord une opinion sur la manière de produire une opinion). Pour échapper à l'agréga tionmécanique des opinions atomisées sans tomber dans l'antinomie de la protestation collective - et apporter ainsi une contribution décisive à la construction d'une véritable démocratie -, il faut tra vailler à créer les conditions sociales de l'instauration d'un mode de fabrication de la « volonté générale » (ou de l'opinion collective) réellement collectif, c'est- à-dire fondé sur les échanges réglés d'une confrontat iondialectique supposant la concertation sur les in struments de communication nécessaires pour établir l'accord ou le désaccord et capable de transformer les contenus communiqués et ceux qui communiquent. septembre 2001