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LA

PHILOSOPH[E MORALE

SAINT THOMAS D'AQUIN

LIHHAIRIE FÉLIX AHAN

DU MÊME AUTEUR

SAINT THOMAS D AQUIN

2 vol. in-S-^ de la collection Les yiatuîs l'Iiilosophes.

KXTRAIT DE LA TABLE DES MATIÈHKS :

I. L'ÊTRE. Les divisions de l'être. La métaphysique, science de

l'êlrcLesprédicaments.— IL La source de l'être. Prolégomènes

à la preuve de Dii'ii. La preuve de Dieu. Les cinq voies. La

nature de Dieu. 111. L'kmanatiox dk l'ktue. Le >< commence-

distinction des choses. IV. La

ment ». La mullilude et la

natihe. Les principes de la nature. L'inGni dans

la nature.

La contingence de In nature. V. La vie et la pensée. La vie.

La connaissance. La connaissance sensible. L'intelligence. VI. Lk vouLoiK KT l'action. L'appétit en général. La volonté.

Le'Iibre arbitre. L'action humaine. L'avenir du thomisme.

Ouvrage couronné

par l'Académie des Sciences morales et politiques-

A.-D. SERTILLANGES

Membre de l'Institut.

Professeur de Philosophie morale à l'Institut catholique de Paris.

PHILOSOPHIE MORALE

DE

SAINT THOMAS D'AQUIN

DEUXIEME EDITION

PARIS

LIHHAIRIh: FÉLIX ALCAN

108.

B

U L E V A H 11

S A 1 N T - (J E B M A I N .

1922

108

Tous ilruils ilc l'tipnuluclioii, de Irailuclioii rt d'ailapUlioii

riiservés pour tous pajs.

oTITUTE OF m

TOri^><'J'iJ G,

Ji

6f~7G

Nihil obstat :

Reginaldus MONPEURT,

imprimatuh :

Die 12 Junii 1914.

LEFÈVRE. V. (i.

AVERTISSEMENT

Cet ouvrage se présente expressément corame une

suite. Non qu'il

ne puisse se suffire à lui-même ;

mais parce que ses principes directeurs appartien-

nent à une discipline qu'on ne pouvait exposer ici

avec une ampleur suffisante.

Toute philosophie morale est fille d'une métaphy-

sique générale et d'une théologie rationnelle. Ayant

développé ailleurs ces thèmes fondamentaux de la

philosophie thomiste, nous ne pouvons qu'y renvoyer

le lecteur, priant avec instance ceux qui ont souci de l'unité doctrinale et qui ne sont pas dès long-

temps familiarisés avec son représentant le plus

complet, de s'en donner là tout au moins le spec-

tacle'.

Ce ne sera pas un motif pour négliger de montrer,

toutes les fois que l'occasion s'en présentera, les liens qui rattachent, chez saint Thomas, les thèses

morales aux thèses métaphysiques. On serait un

recenseur bien infidèle, si le souci permanent de

1. Cf. Collection des lirands Philosophes, Saint Thomas d'Aquin. Paris, F. Alcan, 1910. Notamment les deruiors chapitres relatifs à la Vo-

louté, au Libre Arbitre et à l'Action humaine.

Vil

II

AVF.HTISSE.MKNT

railleur exposé demeurait inaperçu de son disciple. Nul n'a enchaîné des idées avec plus de puissance

et i)lus de suite que ne le fit l'Aquinate;

livré à la postérité une doctrine plus cohérente.

Mettre en lumière cette maîtresse qualilé du pen-

seur, c'est notre but, autant que de développer ce que portent ses principes.

Et c'est pour cette raison qu'une fois encore nous

raccordons le présent travail à celui qui le précéda.

Venant à sa place dans un ensemble, il y prendra

sa portée entière, et manileslera, si Dieu veut, son

nul n'a

utilité.

VHi

LA PHILOSOPHIE MORALE

DE SAINT THOMAS D'AQUIN

CHAPITRE PREMIER

LA SCIENCE MORALE

1. La raison pratique. 2. Définition de la morale. ^ 3. Exten-

sion de la moralité. 4. La Morale est une science normative.

5. Les principes de la pratique. 6. La méthode morale de

saint Thomas. 7. La place de la morale dans l'ordre des dis-

ciplines humaines. 8. Unité et pluralité relatives de la morale.

1.

Il y

a

une finalité dans le monde. La nature

est raison. Les formes d'être que toute réalité manifeste,

celles qu'elle recherche, celles qu'elle obtient sont

essentiellement idée, puisque « l'image même du Pre-

mier Intelligible incarnée dans les choses, c'est leur

forme » '.

S'il est acquis que l'homme participe à cette Raison

qui

pénètre tout,

qui régit

tout, l'homme pourra

donc aider cette Raison à faire son œuvre. Ses fins à

lui, si elles sont raisonnables, feront partie des fins de

la nature. Dans le cas contraire, elles seront, tout au

moins à titre immédiat, agent de désordre ; mais peut-

être rentreront-elles dans l'ordre par un autre chemin.

Reste que l'homme, en tant que raison, a une

influence sur la nature, et par suite aussi sur ce frag-

ment de nature qu'il porte en soi, qu'il est, de manière

à en tirer l'action bonne.

1. In Boet, de Trinit. Q., IV, art. 2.

SEiniLLANGES.

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1

2

LA. MORALE DE SAINT THOMAS DAyU .N

L'explication de ce pouvoir, au point de vue de la

métaphysique thomiste, est donnée lorsqu'on interprète

la connaissance rationnelle '. Nous connaissons en vertu dune participation à la

forme des choses, c'est-à-dire à leur idéalité immanente.

Et dans cette forme des choses, il faut comprendre leur ordre, qui est aussi une certaine forme {forma ordinis) '.

Or, l'assimilation ainsi opérée par l'intelligence n'est

pas purement passive. En jugeant et en combinant nos

jugements, nous devenons créateurs d'idéalité, donc

aussi de réalité, pourvu que lidéalilé ainsi formée arrive à rejoindre sa matière. Or, cette matière nous est conjointe. Môles à l'univers par les activités de notre corps, nous pouvons agir sur l'univers selon cette forme

intérieure que nous avons conçue, et, dans une mesure

restreinte sans nul doute,

modeler la terre à notre

image. A fortiori, mêlés à nous-mêmes de par notre

unité substantielle, nous pouvons faire agir au dedans

la forme de raison que contient notre jugement pra-

tique et modeler le nous-mème inférieur sur l'autre.

Agir (agere) et faire (facere) ; se réaliser soi-mrme

et réaliser des œuvres extérieures, c'est, activement, le

double privilège de l'homme'.

Les distinctions thomistes entre la théorie et la pra-

tique d'une part, de l'autre entre la morale et l'art sont

ainsi manifestes. Saint Thomas appelle théorique ou spéculative la con- naissance qui trouve sa fin en elle-même; pratique,

celle qui s'étend à une réalisation ultérieure, que celle-ci

ait pour sujet le connaissant ou quelque réalité étran-

gère *. En d'autres termes, la spéculation est relative à

1. Cf. Saint Thomeu d'Aquin, t. II, livre V, ch

2. II C Gentes. ch. xxxix. post

3. In Ethic., init.

med

n. Pari», F. Alc&n.

4. Ibid. ; U'. Q. LVll. art. 1, ad 1"; pars, Q

XIV. art

)f.

LA SCIENCE MORALE

3

l'ordre que la raison considère seulement; la pratique,

à l'ordre qu'elle fait\ Que si cet ordre, œuvre de la

raison, est extérieur à la volonté et à son domaine, il

s'agit d'art : art rationnel ou logique, quand la raison

s'emploie à ordonner ses propres actes en vue du vrai;

arts libéraux quand elle préside à des dispositions où

l'intelligence domine ^ et arts mécaniques ou serviles là

où le corps entre en jeu pour réaliser des dispositions matérielles ^.

Que si, au contraire, l'ordre établi parla raison a pour

sujet les actes volontaires volontaires, dis-je, par essence, comme dans le cas les mouvements de la

volonté sont en cause ; ou volontaires en vertu d'une participation, comme lorsque la volonté étend son règne

sur les mouvements du corps et sur ceux de la partie

inférieure de l'âme, il est question de la morale.

2. La morale est donc cette discipline intellectuelle

qui établit l'ordre dans les actions humaines en tant

qu'elles sont proprement volontaires.

Cetle dernière restriction est de très grave consé-

quence ; mais le moment n'est pas venu d'y insister.

Ce qu'il faut noter ici, c'est qu'il y a ordre et ordre. Il

y a un ordre d'éléments à l'égard les uns des autres, et

il y a l'ordre de ces éléments à l'égard d'une iin qui

leur est commune. Ainsi une armée est constituée par

un ordre interne; mais son ensemble est ordonné lui-

même à la victoire. Et, naturellement, le premier de

ces deux ordres est relatif au second ; il dépend de lui ;

1. In Ethic, init. On remarquera chez saint Thomas un certain flot-

tement dans l'emploi de ces mots : spéculatif, pratique. A certains

moments, il parle d'ares spéculatifs, abandonnant l'idée précise que

nous venons de noter pour une considération plus empirique le

spéculatif et le pratique sont jugés ex parle materiae, non selon leur

notion propre. II«, loc. cit. ; 11» II*. Q. XLVII, art. 2, ad 3».

2. U II«, Q. LVII, art. 3, ad 3°".

3. On voit de reste que cette classification est des plus sommaires,

et d'ailleurs flottante.

4

LA MORALR DK SAI.NT THOMAS D AuUIN

il est secondaire par rapport à lui. Si l'on a dit, en

métaphysique : la cause finale est la cause des causes, cette sentence générale doit s "appliquer ici plus encore

le cas de la nature. Il n'y a de raison à l'ordre

que dans

que nous introduisons dans nos actes que le but immé-

diat ou lointain proposé à leur concours.

« Comme donc le sujet de la philosophie naturelle est

le changement, ou la chose sujette au changement,

ainsi le sujet de la philosophie morale

est l'action

humaine ordonnée à une fin, ou, si l'on veut, l'homme

lui-même, selon qu'il se meut volontairement vers une

fin ' ».

3. Il suit de là premièrement que la morale doit régir

toute la vie, et que d'elle, en tant du moins qu'elles sont une manifestation de vie, toutes disciplines intel-

lectuelles ou pratiques sont comptables. Ce qu'on

appelle liberté de l'art, ou liberté de la science,

ou,

dans un domaine moins élevé, les araires, ne peut

prétendre à une autonomie complète. A l'égard de son

propre objet, chaque discipline particulière est indépen- dante et ne relève que de ses propres principes; mais

en tant qu'engagée dans Tordre des fins, nulle ne peut

échapper à l'influence des fins générales qui dirigent

ou qui doivent diriger l'activité humaine. L'art est libre,

pourrait-on dire, la science aussi, les atl'aires aussi ;

mais l'artiste, le savant, l'homme d'aflaires sont sujets

de la morale et doivent subordonner à ses principes

non les principes de leur discipline particulière, mais l'emploi qu'ils en font ; car en toute occurrence, la

signification humaine de nos œuvres est donnée par la

finalité qu'elles atteignent .

1. In Et hic. init.

2. II« II*, Q. XLVI, art. 4, ad 2- ; I» II*. Q

LVIl, art. 3; art. 4, cum

resp. ad 3". On notera dailleurs que pour saint Thomas,

la finalité

toute dernière étant intellectuelle, la spécu alion reconquiert, après

avoir paru la perdre, la plus souveraine indépendance. Cf. infra,

LA SCIENCE MORALE

5

4. Il suit de en second lieu que la morale est

proprement une science normative. On sait que cer-

tains, sous l'empire d'un parti pris qu'explique, sans le justifier, l'obsession des sciences expérimentales, ont

prétendu voir une contradiction dans ces mots : science,

normative. La science, comme telle, répugnerait à un

tel rôle. La science dirait ce qui est, non ce qui doit être.

A cet a priori prétentieux, saint Thomas oppose sa

théorie de l'intellect spéculatif et de l'intellect jora^iç-we.

Non qu'il y ait deux intellects ; mais il y a deux emplois

de l'intellect, relativement à ces fins diverses : con-

naître, agir ; s'assimiler idéalement le monde, se l'assi-

miler pratiquement, c'est-à-dire selon d'autres pouvoirs

assimilateurs que l'intelligence pure\ Le vrai et le bien

correspondent à ces deux attitudes de notre âme, et c'est

l'opposition apparente des mouvements qu'ils supposent

qui empêche de comprendre au premier abord comment

une science peut se proposer un bien, c'est-à-dire une fin, c'est-à-dire ce qui doit être, alors que toute science est relative au vrai, c'est-à-dire à un objet donné anté-

rieurement à la connaissance, c'est-à-dire à ce qui est. Mais il faut se souvenir- que le vrai et le bien ne

sont pas murés chacun en soi. «

Us s'incluent l'un

« l'autre {se invicem incliidunt) ; car le vrai est un cer-

« tain bien, autrement il ne serait pas désirable, et le

« bien est un certain vrai, autrement il ne serait pas

« intelligible. Gomme donc l'objet du désir peut être le

« vrai, en tant qu'il représente un bien, ainsi l'objet de

« l'intellect pratique est le bien opérable, considéré

« sous l'angle du y\dL\[sub ratione oeri). L'un et l'autre

« intellect, en effet, connaît la vérité; mais c'est ici la

« vérité orientée vers l'action^. »

1.

pars, Q. LXXIX, art. 11.

2. Cf. Saint Thomas d'Aquin. t. II, livre VI, ch. m, B. Paria, F. Aican.

3. I» II»,

Q.

LXXIX, art. il, ad S».

6

LA MDRALR DE SAINT THOMAS o'AQt'IN

Saint Thomas a démontré, dans sa th^se relative au

libre arbitre*, qu'un jugement peut être molour ; non par lui-môme et en tant que tel, mais en tant que dans l'unité de Ihomme le jugement s'imbibe de vouloir.

A plus forte raison un jugement peut-il être normatif.

Il le sera cette fois par lui-même, en ce sens que l'in-

tervention actuelle du vouloir ne sera pas nécessaire à

sa détermination, puisqu'il est par son objet en

tant que vrai, et selon la propriété fondamentale du

vrai, qui est l'universel". D'ailleurs, comme le vrai

dont on parle est le vrai de

le travail d'intelligence qui lui est relatif ne se con-

çoit évidemment que chez un être appelé au bien et

qui porte en soi

un pouvoir du bien, c'est-à-dire un

l'aclion, le vrai

du bien,

vouloir. De celte façon, indirectement, l'exercice nor-

matif de l'intelligence dépend de la volonté ; mais cela

ne fait rien à la thèse. Le discursus qu'on étudie n'en sera pas moins scientifique, puisqu'il passe, bien qu'en

matière pratique, du vrai au vrai, par les moyens du vrai : à savoir, de la vérité des principes pratiques à la

vérité des conclusions qu'ils contiennent, par les moyens

de la logique et de

l'expérience pourvoyeuse de

mineures.

5. Ce que sont ces principes pratiques dont doit

partir la recherche morale, c'est ce qu'on verra plus com-

plètement en parlant de

la loi naturelle.

Mais dès

maintenant il convient de dire qu'ils n'appartiennent

pas, comme on a voulu le prétendre, à une métaphysique

a priori. Saint Thomas part de ce qui est. Il voit dans

l'homme une espèce comme une autre, douée de pro-

priétés délmies, qui, en lui marquant son rang dans la création, déterminent sa courbe vitale ^

1. Saint Thomas d'Aquin, t. Il, livre VI, ch. m. D. 2. Il faut excepter de cette conclusion les jugements en matière pro-

bable. Cf. Saint Thomas d'Aquin. t. 11. p. 237 et sq.

3. Omnibus rébus naturalibus insuot quaedam principia quibus non

LA SCIENCE MORALE

Antérieurement à toute réflexion théorique, il se manifeste dans l'homme des instincts primordiaux qui

donnent lieu, en tant que soumis à la raison, à des

jugements de valeur qui sont pour la raison pratique ce

que sont pour la raison spéculative les premières évi-

dences. Nous voulons vivre; nous voulons sentir, voir,

comprendre, nous souvenir, aimer, nous mettre en

société avec autrui, nous survivre. Ces appétits fonda-

mentaux, qui s'épanouissent en une foule d'autres,

forment ensemble ce qu'on appelle d'un mot le désir du

bonheur. Ce n'est point une finalité arbitraire. C'est

l'être humain pris sur le fait ; c'est une finalité imma-

nente qui se révèle à l'observation et à laquelle on ne

peut renoncer qu'en se tournant le dos à soi-même, en

reniant sa nature, ce qui d'ailleurs pourrait bien n'être

qu'une façon fautive de chercher à la retrouver. Tout le

monde veut être heureux, dit Pascal, « même ceux qui vont se pendre ».

La raison pratique, s'emparant de ces instincts, qui

représentent notre être même, les sanctionne et en

recherche les conditions. Il y a en effet cette différence entre Thomme et les autres réalités naturelles, que

l'homme se meut lui-même vers la fin de son activité.

Ses mœurs, au lieu de lui être itnposées entièrement

par nature, lui sont, pour la plus grande part, proposées.

C'est cette part d'action, à savoir l'action volontaire,

qui est régie par la morale. Toujours est-il que le cri- tère de celle-ci n'a rien de systématique. C'est la nature observée en ses éléments premiers, à savoir nos pro-

priétés et nos tendances. Ce que la nature veut de nous,

c'est ce qu'elle y amorce. A nous de le poursuivre par

l'effort rationnel, qui est, en nous, le moyen supérieur

de ses réalisations.

La vertu n'est pas autre chose, pour saint Thomas,

solum operatioaes proprias efficere possint ; sed quibus étiam cas con>

8 LA. MORALE DE SAINT THOMAS D AQUIN

que le prolongement de nos inclinations naturelles *.

Quand il parle du bien, il n'imagine rien de mystérieux.

Le bien n'est pour lui ni une chimère,

ni

le résultat

d'un dressage atavique, ni un commandement venu on

ne sait d'où : c'est ce que nous devons être,

en raison

de ce que nous sommes ; c'est ce que nous voulons être,

au fond, puisque tout le monde veut vivre, sentir, com-

prendre, voisiner avec autrui, être heureux autant que possible, quitte à en reconnaître ou à n'en pas recon-

naître les conditions.

Que si, après cela, on le voit ratiociner sur le bien en

métaphysicien, pour faire entrer la finalité humaine

dans les finalités générales de la nature; pour rattacher

la raison, juge de nos actes, à la Raison universelle, et la volonté qu'elle dirige à la Volonté éternelle qui

entraîne l'être dans ses chemins, en quoi sa morale

Y pourrait-elle perdre son caractère positif et cesser de toucher terre? La terre et le ciel sont faits pour voisiner

et pour s'unir. La raison, qui vient de l'un ot qui appar-

tient à l'autre, fait le lien.

Saint Thomas échappe donc au reproche d'apriorisme

abstrait en ce qui touche à son point de départ.

6. Quant à sa méthode, au lieu de la déduction à

outrance, que les critiques actuels attribuent à tous les

tenants des « morales théoriques », saint Thomas pré-

conise un système mixte qui répond parfaitement aux

exigences de la matière

La déduction est une méthode naturelle à l'esprit

humain. Elle doit tenir, en morale comme partout, une large place. De ce que l'homme est un animal social ;

de ce que la société est fondée sur la confiance ; de ce que la confiance périrait par la pratique généralisée du

mensonge, on conclut très correctement que le men-

1. Virtutes perficiunt dos ad prosequendum debito modo inclina- tiones naturales (II» 11», Q. CVMl. art. '-').

.

LA SCIENCE MORALE

9

songe est antihumain et par conséquent immoral. Il n'est

pas besoin pour cela de grandes recherches sociolo-

giques.

Mais à côté de ces simples cas, il en est de beaucoup

plus complexes, comme le régime de la propriété, le

mariage, le prêt à intérêt, la justice pénale, etc., etc.,

problèmes qui mettent en cause, lorsqu'il s'agit de passer

des principes tout premiers de la pratique à des con- clusions précises, une foule de conditions positives rele-

vant des sciences naturelles, de la démographie, de la

statistique, des sciences psychologiques, historiques et

sociologiques.

Saint Thomas ne l'ignore pas. Cette accusation que « les morales théoriques n'ont jamais fait œuvre scien-

tifique ni entrepris l'étude objective de la réalité morale » * est une injustice prétentieuse, en tant du moins qu'elle voudrait s'appliquer aux grands mora-

listes chrétiens et en particulier àl'Aquinate. Il ne faut

pas confondre ces derniers avec un Rousseau, un Joufîroy

ou un Cousin. Au fond, toutes les critiques adressées

morales traditionnelles » par les tenants des

aux «

morales « scientifiques » sous-entendent le cousinisme

ou l'esprit des Droits de l'Homme. En tout cas ils n'ont

d'efficacité que contre eux.

Aux yeux de saint Thomas, la morale a pour objet

non pas seulement de déduire, d'enfiler de perpétuels syllogismes ; mais tout d'abord de rechercher, dans toute l'ampleur de l'ordre humain, de quelle façon les hommes

se conduisent en fait; carie fait, lorsqu'il est généralisé,

porte toujours un enseignement, ne pouvant procéder

que d'une nature des choses plus ou moins reconnue,

mais active ^

1 Lévy-Bruhl. La Morale et la Science des mœurs, p. 48. Paris, F. Alcan.

2. Id quod invenitur in omnibus aut in pluribus videtur esse ex incli- natione naturae. Illudenim in quod omnes vel plures consentiunt, non

10

LA MORALE DE SAINT THOMAS d'aQUIN

Elle a pour objet ensuite de découvrir, au moyen de l'expérience et de l'histoire, de quelle façon les faits

moraux se comportent à l'égard les uns des autres;

comment les effets sortent des causes ; quel lien rattache

les antécédents aux conséquents, de telle sorte qu'on

puisse : premièrement, orienter la vie individuelle,

sens des pra-

l'éducation, la politique, etc., dans le

tiques utiles ^ ; deuxièmement, déterminer le devoir immédiat, qui est en dépendance de ces choses*.

Ce qu'on appelle aujourd'hui les lois de la réalité

morale, il l'appelle consiietudo, c'est-à-dire, ici, les

habitudes des faits, la façon dont les choses ont cou-

tume de se passer, et qu'il faut observer pour en extraiie

desrèglesMJnecertaineexpérience, dit-il, peut suppléer,

en tels cas particuliers, à cette connaissance générale

et scientifique ; mais celle-ci est requise nécessairement

pour une action régulière et un peu large '.

Auguste Comte n'a donc pas découvert la physique

sociale ; il en a seulement exagéré la valeur en versant au déterminisme. Ses successeurs les sociologues n'ont pas non plus inventé la science des mœurs, ni Vart moral

i. In speculatiris scientiis. sufficit cogaoscere qus sit causa talis

effectus. Sed ia scientiis operativis. oporlet cognoscere quibus motibus

seu operationibus talis tflectus a tali causa sequatur (Id 11

lect. 2).

Elhtc,

-. Oportet illura qui sufficiens auditor vult esse moralis scientiae quod sit manu ductus et exercitatus in consueludiaibus humanse vil»

et justis, et universaliler de omnibus civilibus, sicut sunt leges et

ordiiies politicarum (In I Elfiic, lect. 4).

3. In I Ethic, lect. 11.

4. Possibile est quod sine arle et scientia qua cognoscitur universale,

aliquis possit hune vel illum houiiuem facere bonum. propter ti-

perieutiatn quam habet de ipso. Taïuen, si