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Anne-Sophie Haeringer Eglises et engagement. Quand le religieux et le social s'entretiennent In: Autres Temps.

Eglises et engagement. Quand le religieux et le social s'entretiennent

In: Autres Temps. Cahiers d'éthique sociale et politique. N°78, 2003. pp. 36-45.

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Haeringer Anne-Sophie. Eglises et engagement. Quand le religieux et le social s'entretiennent. In: Autres Temps. Cahiers d'éthique sociale et politique. N°78, 2003. pp. 36-45.

doi : 10.3406/chris.2003.2433 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/chris_0753-2776_2003_num_78_1_2433

Église et engagement

Quand le religieux et le social s' ^retiennent

Anne-Sophie Haeringer*

La question de l'engagement des églises dans le monde ne saurait être étrangère à une revue dite "du christianisme social" et qui prend donc en charge dans son nom ce double attachement à l'église et au monde. J'aimer aisici m'en saisir à partir de déclarations récentes des églises ou d'entités qui leur sont proches, étant entendu que ces déclarations sont d'abord une parole agissante avant d'être éventuellement une parole informative et que cette qualité-là est aussi nécessairement celle du récit biblique. Pour répondre aux conditions de renonciation religieuse et être une "parole de conversion"2, le récit biblique ne doit jamais être seulement le compte rendu d'événements qui se sont déroulés il y a plusieurs milliers d'années, mais continuer à faire événement pour nous, ici et maintenant. Que devient dès lors une parole d'église qui ne parle pas que de Dieu, de Jésus ou de l'église, mais aussi des problèmes sociaux, politiques ou encore économiques qui sont le lot de notre quotidien? À quelles conditions cette parole, parlant du social, est-elle encore une "parole religieuse"?

Le Verbe fait chair, la parole dans le monde

II me semble que ces questions font sens dans un contexte où les églises sont devenues muettes pour la plupart des gens et que cette mutité ne saurait tenir au fait que les églises ne disent plus rien. Au contraire, elles n'ont sans doute jamais autant écrit, autant publié, autant construit de projets pour conti nuer à annoncer l'Évangile. Si donc elles disent des choses mais semblent muettes, c'est sans doute qu'elles ne sont pas entendues et que cette surdité à laquelle nous sommes réduits ne vient pas seulement de notre fait. Si les églises disent encore des choses, ces choses semblent ne plus rien vouloir dire pour nous. Elles ne savent plus "assurer le passage du sujet du Livre au narrateur du récit, le livrer vers un réel qui n'est pas celui qu'il raconte mais

* Anne-Sophie Haeringer est sociologue.

1 . Ce

texte est

la version remaniée d'un exposé présenté à Créteil en janvier 2003, dans le

cadre du service de formation théologique « de la théologie pour tous ». 2. voir Bruno Latour, Jubiler ou les tourments de la parole religieuse, La Découverte 2002.

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celui dans lequel il doit devenir un acte, une puissance de vie"3. Mais il faut tout de suite dire à leur décharge que cette difficulté n'est pas nouvelle. L'Évangile de Jean la contient déjà, puisqu'à la première fin du texte, quelqu'un a jugé bon d'en ajouter une seconde. Cette incapacité à clore définitivement l'Évangile indique l'étendue du fossé qui sépare le Verbe de la chair. Le miracle de l'incarnation n'est jamais accompli une fois pour toutes, mais c'est à condition d'oser toujours de nouvelles narrations que la vérité du Verbe continuera à être avérée. Aujourd'hui les Évangiles sont clos, la Bible canoniquement définie et délimitée. Pourtant, il faut bien continuer à réduire l'espace qui existe entre le Livre et le monde. L'absolutisme du Verbe résulte de Fagglutinement fragile de petites paroles incessamment rapiécées. Du même coup, s'interro gersur la manière dont le social et la religion s'entretiennent, c'est chercher à comprendre comment ils se tiennent l'un l'autre, c'est aussi supposer que l'inscription de la religion dans une mondanité est l'épreuve qu'elle doit réussir si elle tient à se pérenniser.

La parole publique de l'institution est d'abord politique

Le premier texte qui retient mon attention est une déclaration du Bureau de la Fédération Protestante de France parue en 1996: "Pour un vrai débat sur les enjeux de l'emploi" 4. Elle est construite en trois points: "se mobiliser pour l'intégration", "un débat pour une parole prophétique" et "un sursaut collectif pour l'emploi". En mettant bout à bout l'intitulé général de la déclaration et son deuxième point, on obtient : "pour un vrai débat sur les enjeux de l'emploi, un débat pour une parole prophétique". La première cause - "pour un débat sur les enjeux de l'emploi" - devient une ressource permettant de réaliser une seconde cause : "un débat pour une parole prophétique", le "débat" permett antle basculement d'une cause à l'autre. La parole prophétique n'est donc pas le véhicule langagier permettant à la FPF de construire un vrai débat sur les enjeux de l'emploi. La FPF ne va pas tenter une parole prophétique sur les enjeux de l'emploi. Cette parole est d'abord la cause du débat, ce pour quoi la FPF s'engage. En ce sens, la FPF remplit parfaitement une de ses missions : assurer l'annonce de l'Évangile au monde. Le texte commence par mobiliser des rapports d'experts pour objectiver la dimension dramatique de la situation: "Les derniers rapports d'experts ont dressé l'inventaire des blocages propres à la société française" : "mondialisa-

3. Jacques Rancière, La chair des mots, politiques de l'écriture, éditions Galilée, 1998, p. 10

4. Ce texte est consultable sur le site Internet de la Fédération Protestante de France.

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tion des échanges mal régulée", "culte du diplôme", "spirale de l'exclusion", etc. Ayant su voir, au moyen de la lunette des experts sociaux, politiques ou économiques l'ampleur du drame, la FPF s'autorise à lancer un appel. Cette figure du lanceur d'appel est récurrente dans les différentes déclarations de la FPF, elle permet de convertir le "nous" impersonnel - "nous sommes dans une situation de scandale" 5 — en un "nous" agissant: "Nous, protestants, avons une réflexion particulière à mener sur la place du travail dans nos vies et sur la façon de partager dans une société solidaire". Cette construction est caractéristique de nombre de déclarations émanant de la FPF : dans un pre mier temps, une parole experte est invoquée pour donner une objectivité à un problème social, économique ou politique. Dans un deuxième temps, il est affirmé que les protestants ou les églises sont concernés par le problème. Ce faisant, le texte juxtapose des ensembles de natures différentes : la com

mission

l'église. Et il me semble intéressant de distinguer non pas tant d'un côté la société, de l'autre l'église, mais bien plutôt d'un côté les experts (que ce soit du côté de la société, la commission ministérielle, ou du côté de l'église, le bureau de la FPF) et de l'autre les non-experts (ceux que la commission ministérielle ou le bureau de la FPF ont pour charge de représenter). À l'expertise socio-économique de la commission ministérielle répond celle, biblique, de la FPF. La double cause du texte peut donc être défendue. La FPF croit fermement d'une part que "mettre le débat sur la place publique fera émerger progressive mentde nouveaux consensus" et d'autre part que "de cette interrogation collect ive,exigeante et sincère, surgira une parole prophétique" 6. Les propositions sont construites en parallèle. Et c'est là que réside à mon sens la fragilité du dispositif. Si les causes et les collectifs sont construits en parallèle, c'est que leur intrication n'est jamais pensée. Le recours à une figure comme le chiasme aurait au contraire permis de construire un attachement bien plus solide. La faiblesse de la construction en parallèle réside dans ce que les causes risquent bien de ne jamais se rencontrer. Le doute est désormais possible : en quoi faudrait-il nécessairement que l'église intervienne et dise des choses sur les enjeux de l'emploi?

ministérielle, la FPF, les membres de la société et les membres de

5. Le "nous" de cet énoncé est bel et bien impersonnel, puisqu'on pourrait tout aussi bien

lire: "on est dans une situation de scandale" ou encore "la situation est scandaleuse". Le "nous" ne désigne pas encore ici un collectif défini, c'est-à-dire un acteur. Il désigne un ensemble de personnes indéfinies, qui n'ont pas pensé les liens qui les unissent les unes aux autres. 6. Je cite le texte exact: "Nous croyons fermement que mettre le débat sur la place publique dans la durée et la sérénité, en dehors des échéances électorales, aidera à trouver de nouvelles

) De cette

marges de manœuvre et fera émerger progressivement de nouveaux consensus. ( interrogation collective, exigeante et sincère surgira une parole prophétique".

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Une échappatoire consiste à prendre le parti de la critique et à lire ces textes comme étant des paroles de survie, celles d'une église parasite qui s'agrippe au social pour donner le change et "faire moderne". Pourtant, ce faisant, on ne ferait que peu de cas de la qualité de l'appel lancé par la FPF. Cet appel n'est pas un appel à la conversion, mais un appel à converser, si

l'on en croit toujours le titre général : "pour un vrai débat sur les enjeux de l'emploi". Il ne s'agit pas de nous tourner vers Dieu, mais de nous tourner les uns vers les autres. La sémantique de l'union et de la ré-union est omniprés ente.L'appel s'adresse à "toutes et à tous, responsables politiques, écono

miques et sociaux ou individus isolés (

nouvelles façons de penser la vie en commun. (

pourrons y remédier, en nous engageant lucidement et en acceptant les efforts nécessaires." (je souligne) Cet appel répond aux caractéristiques d'une parole politique. Nous ne sommes pas très loin d'un discours syndical qui clame "tous ensemble, tous ensemble, tous !"7. Et c'est à condition de lire cette parole comme étant une parole politique que la phrase conclusive de la déclaration "Nous, protestants, avons une réflexion particulière à mener sur la place du travail dans nos vies et sur la façon de partager dans une société solidaire" n'est pas creuse8. Elle atteste de ce que l'institution n'est pas un donné a priori, mais résulte d'une série d'ajustements pratiques, de ce que des personnes auront su se ré-unir pour la faire exister. La parole publique permet alors de saisir ce collectif à un moment particulier, de le renouer. Ce type de texte ne répond donc pas à l'épreuve de la rencontre du social et du religieux, mais à celle de la représent ation.L'enjeu consiste à prolonger la capacité de la FPF à pouvoir dire "nous". Et si ce qui nous intéresse c'est une parole qui répond à l'épreuve de la rencontre du religieux et du social, c'est ailleurs qu'il faut aller la chercher.

)

pour qu'ils inventent ensemble de

)

C'est ensemble que nous

7. Sans doute est-il bon de préciser que la parole politique n'est pas l'apanage des seuls

).

hommes ou femmes politiques. Elle apparaît nous dit Latour dès qu'il s'agit de faire exister un

agrégat par une parole de regroupement: "pour tout agrégat quel qu'il soit, il faut un travail de

Pas de groupement sans (re) groupement, pas de groupement sans parole

mobilisatrice." La parole politique telle qu'il la définit est politique non pas dans son contenu,

mais dans son contenant: "On peut être député à l'Assemblée et ne pas parler de façon politique, inversement, on peut se trouver chez soi en famille, dans un bureau, dans une entreprise, et se mettre à parler politiquement d'une affaire quelconque bien qu'aucun des mots prononcés n'indique qu'ils appartiennent de quelque façon que ce soit au domaine politique". Bruno Latour, "Et si on parlait un peu politique?", in Politix, vol. 15, 58-2002, p. 143-165.

8. Ou plutôt, elle reste creuse si elle est jugée à l'aune d'un étalon qui n'est pas celui qui a

(re) saisissement (

servi à la construire. Et de fait, il me semble que la parole publique de l'institution est d'abord une parole politique qui cherche à rassembler, à unifier pour tenter une parole cohérente.

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Les parvis: lieux d'articulation du social et du religieux

Les textes qui tentent de résoudre ce deuxième type d'épreuve sont ceux qui émanent de collectifs défendant une double cause : l'annonce de l'Évang ileet la lutte contre tel ou tel problème social. Ils doivent nécessairement répondre à la question : comment peut-on construire un engagement de type

social à partir d'une pré-appartenance religieuse, puisqu'il en va de leur ident

ité9.

Trois textes ont été retenus prenant en charge un même problème : la lutte des sans-papiers. La figure du sans-papiers permet de traiter de manière assez exemplaire la question qui nous intéresse. À la fois, les sans-papiers

font violence à l'église et à

modalités d'action consiste à occuper des églises et éventuellement à y faire une grève de la faim. Et en même temps, l'étranger - catégorie dont font part ie les sans-papiers - est une figure biblique par excellence, qui enjoint à l'accueil et à l'hospitalité. Les collectifs auxquels nous allons avoir à faire se doivent donc de réussir à convertir la violence du sans-papiers en quelque chose de désirable pour l'église.

son intégrité dans la mesure où une de leurs

L'humanité souffrante comme ressort d'engagement

Le premier texte émane de la Pastorale des Migrants à Lyon 10. Son objet est clair puisqu'il s'agit d'un texte "à propos des sans-papiers grévistes de la faim". Mais le texte ne commence pas par répondre à l'urgence imposée par la grève de la faim: sept personnes sont en danger de mort. Elle répond d'abord "aux lecteurs de "La lettre de la pastorale des migrants", à [leurs] amis et à [leurs] proches" qui ont pu être "blessés ou choqués de savoir que les autorités ecclésiastiques avaient envisagé, si les grévistes ne quittaient pas d'eux-mêmes l'église, de les faire évacuer par la force publique". Le premier problème que la Pastorale des Migrants doit résoudre est la tension survenue entre l'église instituée, le responsable de la paroisse Saint Polycarpe qui a fermé ses portes aux sans-papiers, et l'église dans sa fonction d'accueil telle que la conçoivent un certain nombre de ses membres.

9. Cela ne signifie pas que ces collectifs n'ont pas de parole politique, au sens où elle a été précédemment définie. Mais dans la mesure où ils sont dans les parvis, c'est-à-dire dans un entre-deux fragile -pour l'extérieur, ils sont déjà l'église, pour l'intérieur, ils sont déjà dehors-, ils ne peuvent se contenter d'avoir une parole qui juxtapose les causes. Ils doivent pouvoir répondre d'un double engagement constitutif de leur être. 10. Service diocésain de la Pastorale des Migrants, "Aux lecteurs de "La lettre de la Pastorale des Migrants" et à nos amis et proches, à propos des sans-papiers grévistes de la faim", Lyon, 14 mars 2001. La Pastorale des Migrants est une instance déléguée de l'église catholique.

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II s'agit là à nouveau d'un problème de représentation, d'articulation d'un singulier et d'un collectif: comment peut-on parler d'une seule et même église dès lors qu'une église en particulier fait le contraire de ce que devrait être cette Église unie ' ' ? La Pastorale des Migrants y répond en rétablissant l'Église dans sa fonc tion d'accueil : "Après diverses tractations, parmi lesquelles une proposition d'accueil d'une paroisse catholique, les grévistes de la faim se sont final ement installés au Centre Culturel Œcuménique le dimanche 11 mars dans l'après-midi". Si une église a refusé d'accueillir les sans-papiers, l'Église dans sa généralité n'a pas failli à sa mission d'accueil. La Pastorale des Migrants fait disparaître la petite église et ses erreurs très humaines derrière la grande Église 12. Ce qui importe en effet, c'est la grande Église, celle qui renvoie au corps des croyants et rend manifeste le Verbe; celles qu'il s'agit d'effacer, ce sont les petites églises, en proie aux problèmes matériels, de gestion institutionnelle. Si ce sont ces églises qui contribuent ensemble à faire l'Église, il ne faudrait pourtant pas voir dans la parole qui en émane l'œuvre tâtonnante et faillible des humains, mais l'éloquence et la puissance de Dieu. Ce premier problème est bien un problème de représentation, celui de l'existence d'un collectif résultant de l'agrégation d'entités hétérogènes. Et le passage au deuxième problème -que peut dire et faire l'Église vis-à-vis de sans-papiers en grève de la faim- est rendu possible par une différenciation des tâches. L'église instituée œuvre à côté d'autres instances et ne saurait tout prendre en charge. C'est donc la Pastorale des Migrants, en tant qu'elle s'occupe du problème des étrangers, qui est l'instance légitime pour proposer une autre manière d'articuler l'Église et les sans-papiers. L'église Saint Poly- carpe les avait séparés, la Pastorale des Migrants va se charger de les nouer:

"Nous, équipe diocésaine de la Pastorale des Migrants, partageons le sent iment des catholiques blessés par le fait que les responsables d'Église aient pu envisager une évacuation par la force. Les sept grévistes de la faim sont d'abord des êtres humains qui souffrent, et notre premier devoir, comme chrétiens, c'est d'être sensible à leur souffrance".

11. L'alternance des minuscules ou des majuscules - église/Église - ne renvoie pas à la dis tinction habituelle: l'église comme bien matériel et l'Église comme corps des croyants. On

convient que l'église désigne ici une église dans sa singularité, alors que l'Église la désigne dans

sa

généralité. 12. Alors que le "e" minuscule est de rigueur tout au long d'une lettre qu'ils m'envoient, le "E" majuscule apparaît in fine pour dire que "ces divergences n'empêchent en aucune manière le dialogue et la confrontation à l'intérieur de l'Église, pour essayer de tirer de ces événements les leçons qui pourraient à l'avenir lui permettre de manifester plus de cohérence et de fidélité au message de fraternité qu'elle a reçu de Jésus-Christ".

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La souffrance permet de qualifier tant les sans-papiers que les catholiques et ainsi de les faire se rencontrer à travers le partage d'une condition commune, celle d'être souffrant. Ce recours à la souffrance est problématique dans la mesure où il ne suffît pas à construire un engagement. Pour rompre le cycle infernal du compatir, il faut réussir à convertir le pâtir en agir, à trouver un opé rateur qui permette de transformer une souffrance subie en une action positive et donc pas seulement en une souffrance qui va en faire souffrir d'autres. Dans le texte, il y a bien un opérateur de conversion, c'est la Pastorale des Migrants. Elle est d'ailleurs quasiment la seule instance à exercer la fonction de sujet dans l'ensemble du texte. Du même coup, elle cantonne les deux catégories de victimes -les sans-papiers d'une part, les catholiques de l'autre-, à n'être que destinataires de son action. Tant qu'il s'agit de parler de grévistes de la faim, de personnes souffrantes, cela ne pose aucun pro blème. La Pastorale des Migrants rend visite aux grévistes, exerce sa compét enced'"écoute", entend leur souffrance et leur apporte ainsi son "réconfort". En revanche, dès qu'il s'agit de parler d'eux comme des acteurs, cela devient beaucoup plus délicat: "en ce qui concerne leur action, nous sommes dans une situation d'impuissance". L'impuissance de la Pastorale des Migrants réside moins dans le fait qu'elle ne peut rien faire pour eux, que dans le fait qu'elle a du mal à recon naître leur action. Alors qu'elle se dit impuissante, elle se révèle paradoxale menttoute puissante puisqu'elle arrive à être la seule instance sujet dans la lettre. La lettre réussit à convertir le pâtir en agir par une réduction des gré vistes à l'état de victimes, victimes des souffrances de la grève de la faim, victimes des souffrances qui ont précédé cette grève. Cette "fraternité en Christ", message que la Pastorale des Migrants se charge d'apporter au monde, s'accomplit à travers l'humanité souffrante. La fraternité est rendue possible par la mise en relation de souffrances et de victimes. Ce ressort d'engagement fonctionne sur un axe qui va de l'assistanat ou du caritatif à l'humanitaire. Sans doute pouvons nous y voir la traduction contemporaine de la figure ancienne de l'église-et-ses-pauvres.

Conjonction d 'un messianisme théologique et social

Un récent communiqué l3 de la Jeunesse Étudiante Chrétienne est construit

symétriquement à celui-ci l4. À la Pastorale des Migrants qui conclut en écri

qu'il y a toujours en France de

vant que "[l'action des grévistes] rappelle (

)

13. "Communiqué de presse: les Sans-Papiers: le nouveau Prolétariat, Communiqué émis par la Jeunesse Étudiante Chrétienne à l'issue de son Assemblée Générale des 21 et 22 décembre 2002 à Versailles". La JEC est un mouvement de jeunesse lycéen et étudiant, d'obédience catho lique.

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très nombreux étrangers qui ne demanderaient qu'à vivre dans la légalité, qui pourraient ainsi contribuer à la vie économique et sociale du pays", la JEC répond que c'est déjà le cas : "ces esclaves des temps modernes fournissent une main-d'œuvre docile à des secteurs entiers de l'économie (restauration, bâtiment, confection )". Le sans-papier est ici aussi victime ou plutôt "esclave" de l'aliénation imposée par le capitalisme qui réduit cet être à sa seule fonction économique et l'instrumentalise. Mais l'affiliation du sans-papier au prolétaire: "les Sans-Papiers : le nouveau Prolétariat", induit un traitement différent de celui qu'avait proposé la Pastorale des Migrants. En mettant le sans-papier en équivalence avec le prolétaire, la JEC l'affilié à une catégorie fortement sujet. Le sans-papier est converti en un être actif et dynamique, moteur de l'histoire, ou au moins de la sienne. À cette première affiliation s'en ajoute une seconde, celle du sans-papier au Christ: "En ce moment nous fêtons Noël, c'est-à-dire la venue d'un Dieu Sauveur de toute l'Humanité en contemplant un enfant en voyage, nu et sans- papier". Noël répond à une double temporalité. C'est d'abord un événement ponctuel, à l'origine du christianisme. Mais c'est aussi un événement répété qui scande la vie de l'église et de ses membres. Cette qualité de l'événement, à la fois ponctuel et réitératif, permet de lire la proposition dans ses deux sens: il y a bien longtemps, une fois dans l'his toire, un enfant sans-papier est devenu le Sauveur de toute l'Humanité. Ce Sauveur, c'est Jésus-Christ dont les chrétiens continuent de célébrer rituell ementla venue. Mais parce que Jésus-Christ Sauveur de toute l'Humanité ça n'est pas un moment unique dans l'histoire, mais un événement qui demande à être répété pour durer, alors chaque enfant nu, sans-papier me permet d'accéder au miracle de Noël. C'est à condition que quelqu'un ou quelque chose du monde parvienne à me faire accéder à la rédemption de l'humanité et que je puisse relier cette rédemption à sa première occurrence, que l'épreuve de l'incarnation du Verbe est réussie, que la chaîne entre les Écri tures Saintes et le monde sur lequel elles ouvrent ne s'est pas rompue. À un messianisme théologique répond un autre messianisme, social.

14. Il ne s'agit pas ici d'opposer la JEC et la Pastorale des Migrants. Leurs textes nous disent des choses non pas sur ce que sont ces deux collectifs, mais sur la diversité des articulations pos sibles entre le social et le religieux. Il faut d'ailleurs tenir compte de la différence des contextes dans lesquels ces textes ont été rédigés. Le contexte dans lequel s'inscrit le communiqué de la JEC n'est pas celui de l'urgence d'un événement (sept personnes sont en danger de mort) mais celui d'une attention constante et régulière de sa part aux problèmes de société.

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Quand la question de l 'articulation du croire et de son objet se pose à même l 'engagement

Un troisième texte propose une articulation assez exemplaire de ce double messianisme puisqu'il s'agit d'un tract, donc d'un appel à aller manifester, et que la manifestation comme forme d'action a une dimension messianique. Manifester, c'est attendre l'avènement d'une société plus juste. Le tract en question est l'œuvre d'un petit collectif qui s'appelle "Bizarre mentje crois". Les deux tracts qu'il a rédigés avant de disparaître sont construits de la même façon: des phrases se succèdent, qui commencent toutes par "Bizarrement je crois" et finissent par l'énoncé du complément d'objet du verbe "croire" :

"Bizarrement je crois qu'une frontière relie et ne sépare pas ( ) Bizarrement je crois que l'asile est autant une chance pour celui qui accueille que pour celui qui est accueilli Bizarrement je crois comme Paul que non seulement "il n'y a plus ni juif ni grec, ni maître ni esclave, ni homme ni femme" (Gai 3 : 28) mais encore ni "étranger" ni "national" (

)

Bizarrement je crois me souvenir des promesses d'abrogation des lois Pas

qua Debré(

)

Bizarrement je crois que Jésus marche avec les sans-papiers" l5

Ici, nous n'avons pas affaire à un texte construit en deux parties, qui cher cherait à tenir les deux causes dans le même mouvement. Au contraire, les phrases s'enchaînent pêle-mêle faisant référence ou non au religieux, sans

ordre apparent. Si la bascule entre une première figure sociale du sans-papier et une seconde plus biblique n'est plus nécessaire, c'est parce que la tension est prise en charge par le nom du collectif: "Bizarrement je crois". Bizarrement je crois, c'est tenter d'écrire un nouveau credo qui serait à nouveau porteur de sens parce qu'ancré dans le quotidien de ceux qui le ten

tent.

l'adverbe "bizarrement" pour rendre toujours visible le fait que ni renonciat

Et pour ce faire, il faut ajouter systématiquement en tête du credo

c'est dire à la fois qu'il

est bizarre de croire aujourd'hui et qu'il est bizarre de croire ce que je crois :

"qu'une frontière doit être une jointure" et "que Jésus marche avec les sans-

papiers". C'est faire porter l'adverbe en même temps sur le croire, l'acte de foi et sur le complément d'objet du croire. C'est essayer d'articuler toujours à nouveaux frais le croire et l'objet sur lequel il porte. Le credo n'est jamais définitivement établi puisqu'à chaque nouvelle mobilisation il faut le récrire

15. Bizarrement je crois, "appel à la manifestation nationale pour la régularisation des sans- papiers, samedi 16 juin 2001 à Paris".

ionni l'énoncé ne vont de soi. Bizarrement je crois,

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et changer les compléments d'objet. Et c'est dans ce creux que peut émerger une parole religieuse, en tant qu'elle doit toujours réinventer sa parole pour rester fidèle au Verbe et surtout ne jamais rabâcher. Mais le prix à payer, c'est la disparition du collectif. "Bizarrement je crois" rédige deux tracts et puis s'efface. La fragilité du collectif réside dans ce qu'il ne peut y avoir d'expression d'un collectif. Ça n'est justement jamais un "Bizarre mentnous croyons". Il ne s'agit pas de faire exister un groupe, mais une parole que chacun devrait pouvoir reprendre à son compte, éventuellement en la modif iant, la liste des propositions du tract n'étant jamais définitivement délimitée. Et il me semble que la disparition du parvis pose la question du parvis. C'est en effet au moment où ses membres ont commencé à interroger leur place dans l'église et du même coup le statut de "Bizarrement je crois" par rapport à l'église que son existence a cessé. Ceux qui étaient porteurs d'un attachement clair à une paroisse pouvaient continuer à dire "bizarrement je crois" parce qu'ils étaient aussi attachés à un espace dont la vocation est de pérenniser cette parole religieuse et de la prendre en charge dans la durée. Ceux qui à l'inverse ne pouvaient faire valoir ces attachements ne pouvaient plus dire "bizarrement je crois" dans la mesure où la pertinence d'une parole religieuse depuis le monde ne leur apparaissait plus évidente. Le parvis ne tient que s'il sait être attaché de part et d'autre et entretenir chaque entité.

Un plaidoyer pour les parvis

En interrogeant les conditions de rencontre du social et du religieux, nous avons parcouru un axe qui va du plus intérieur au plus extérieur de l'église. Un certain nombre de figures possibles se sont dessinées: celle de la juxtapos ition,celle de la compassion ou encore celle d'un double messianisme. Si le premier texte parle depuis l'église et tente d'apporter une parole unifiée sur

le social, le dernier texte parle depuis le social et tente de construire un credo que chacun personnellement devrait pouvoir dire. La limite du premier texte réside dans ce qu'il a une parole avant tout politique et qui ne cherche pas à prendre en charge l'articulation du dedans et du dehors. La limite du dernier texte réside dans ce qu'il n'a justement jamais de parole politique et qu'il tente de faire exister une parole religieuse seule. Du même coup, le collectif ne peut se maintenir et il lui faut toujours tout reprendre de zéro. Ce faisant, une seconde rencontre apparaît délicate, celle de l'église insti tuée et de ses marges. Il faudrait alors comprendre que l'église instituée ne doit pas avoir seulement une parole politique et que la parole religieuse ne saurait tenir seule. C'est à la condition que ces deux paroles puissent s'articu lerl'une à l'autre, que le Verbe continuera à être articulé et saura conduire les

fidèles à Dieu.

AS. H.

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