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Psychiatrie

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Une expérience prometteuse

De la musique en chambre
de soins intensifs
Une équipe de chercheurs a mis en place un dispositif interactif pour permettre au patient
placé en chambre d’isolement d’écouter librement des airs musicaux, une expérience qui
promet de nouvelles perspectives de communication soignant-soigné.
Texte: Émilie Bovet, Gilles Bangerter, Vinciane Constantin, Alexia Stantzos / Photos: Fotolia

En Suisse romande, l’hospitalisation néralement en équipe, de sa mise en l’un des espaces de soins qui pose le
d’un patient en psychiatrie se limite chambre de soins intensifs (ou plus question en psychiatrie. On re-
souvent à une prise en charge de la chambre d’isolement). Cette mesure, proche entre autres à cette mesure
phase aiguë de sa détresse psychique. À censée diminuer les symptômes aigus
ce stade, le risque de traverser des états présentés par le patient, varie de
critiques (troubles du comportement, quelques heures à trois jours. Les auteurs
interprétativité délirante…) reste ac- La chambre de soins intensifs est une Emilie Bovet est sociologue, Gilles
cru. L’arrivée dans l’environnement in- pièce fermée, qui ne peut être ouverte Bangerter et Alexia Stantzos sont
habituel de l’hôpital est par ailleurs que de l’extérieur, avec un lit et un fau- enseignants-chercheurs, tous trois
susceptible d’augmenter les troubles et teuil en mousse. Les patients peuvent travaillent à la Haute Ecole de Santé
de provoquer chez le patient des atti- appeler le personnel soignant par le Vaud. Vinciane Constantin est anthro-
tudes de méfiance envers les soignants. biais d’une sonnette. pologue et travaille à l’Université de
Lausanne, Institut Religions, Cultures,
Lorsqu’ils estiment que le patient re- Objet de controverses chez les usagers,
Modernité.
présente un danger, pour lui-même ou les soignants, mais aussi le grand pu-
Contact: Emilie.BOVET@hesav.ch
pour autrui, les soignants décident, gé- blic, la chambre de soins intensifs est
www.sbk-asi.ch >Isolement >Musique >Relation soignant-soigné
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d’entraver la liberté individuelle et la perception, active et motive (Plahl L’apport de la musique


d’atteindre à la dignité, d’être traumati- 2009), d’approfondir le vécu émotion-
sante pour les patients, de fragiliser la nel (Juslin & Sloboda 2001), de structu- Ce qu’ils en disent
relation thérapeutique ou encore d’ag- rer les interactions (Plahl 2009), de
graver les troubles psychiques (Guedj couvrir la perception auditive du corps • «La musique est importante pour
et al. 2004; Bovet et al. 2009; Baratta, (battements cardiaques, bruits dans les notre vie. Surtout dans ces temps
2010; Cano et al. 2011)1. Mal- difficiles. Elle est bonne pour la
gré tout, la chambre de soins maladie psychique. Elle peut nous
intensifs reste encore utilisée «La musique, c’est un baume aider à surmonter des moments dif-
dans la plupart des hôpitaux ficiles.»
psychiatriques. pour le cœur et l’âme.» • «La musique enchante et délivre des
Cet article relate l’élaboration choses d’en bas, bercez ma douleur
d’un dispositif musical dans une oreilles…) (Okamoto, Stracke, Stoll & je vous en supplie ne lui parlez pas»,
chambre de soins intensifs du Centre de Pantev, 2009) ou encore d’atténuer les je ne sais qui a dit cela, un poète bien
psychiatrie du Nord-Vaudois (CPNVD) problèmes de sommeil (Vink, 2001). entendu. Mais il y a toutes sortes de
à Yverdon, en Suisse romande. Fruit Plusieurs recherches se sont en outre musiques, cacophonies et autres qui
d’une collaboration interdisciplinaire, focalisées sur les émotions provoquées répondent peut-être à un besoin
cette expérience souligne la nécessité par l’écoute musicale (Gomart et Hen- d’expression. Pour mon compte,
de réfléchir aux manières de redonner nion 1999; DeNora 2002; Sloboda et j’aime l’harmonie et la profondeur
une autonomie au patient dans cet es- O’Neill, 2001; Hesse, 2003; Yvart 2004; qui touche le fond de mon cœur.»
pace de contention et de diminuer les Peretz & Sloboda, 2005; Zentner et al. • «À chaque étape de ma vie, la mu-
rapports de pouvoir entre soignants et 2008; Kreutz 2009). sique m’a apporté bonheur, répon-
patients au cours de l’hospitalisation. Les nombreux bienfaits de la musique ses, échange, parties de rires lors-
évoqués dans la littérature ont donc en- que nous essayions des duos. Et
Pourquoi la musique? couragé l’équipe de recherche à col- même si certains textes paraissent
Notre projet part d’un constat assez laborer avec différents spécialistes et «tristes», ce qu’ils expriment corres-
simple: afin d’occuper les patients en usagers afin de conceptualiser un dis- pond peut-être à un état d’âme du
chambre de soins intensifs, les équipes positif musical qui pourrait être directe- moment. La musique est telle que
de soins leur ont permis d’écouter la ment manié par les patients notre humeur.»
radio. Réglé par les soignants de- isolés. Le projet a rapide- • «La musique, c’est un baume pour le
puis l’extérieur, le son passait par ment regroupé des soi- cœur et l’âme. Je pense que si j’avais
la bouche d’aération et arrivait gnants du CPNVD, pu entendre, lors de mes hospitalisa-
ainsi directement au-dessus du des usagers du tions, de la musique classique, cela
lit. Au vu des retours positifs Groupe romand m’aurait bien aidée. Cela touche le
émanant des patients comme d’accueil et d’ac- fond de notre être, l’âme, qui est
des soignants, des chercheu- tion psychiatrique nourrie par la musique.»
ses de la Haute école de santé (GRAAP), des cher- • «Que serait-on sans musique? De
Vaud (HESAV) (dont l’une fait cheurs de l’HESAV), pauvres êtres desséchés. Envie de
également partie de l’équipe soi- de la Haute École de saluer bien fort ces musiciens de
gnante du CPNVD) ont décidé Musique de Lausanne l’âme.»
d’étudier l’impact de la musique sur les (HEMU) et de la Haute École
patients hospitalisés en chambre de d’Ingénierie et de Gestion du canton de
soins intensifs. Si les études spécifiques Vaud (HEIG-VD). a renforcé l’intérêt des équipes de re-
à cette thématique sont pratiquement cherche pour le projet.
inexistantes, la revue de la littérature Des mots à l’objet La seconde étape a été de réfléchir aux
montre tout de même l’importance Une première étape a consisté à partici- moyens d’élaborer un dispositif dans
accordée à l’écoute musicale dans les per aux ateliers d’écriture hebdoma- l’espace particulier de la chambre de
pays industrialisés (DeNora 1999, daires organisés par le GRAAP, pour soins intensifs. En effet, il était indis-
2000, 2002; Schramm & Kopiez, 2009) bénéficier du regard d’usagers de la pensable de respecter les règles de sé-
et ses apports thérapeutiques à de mul- psychiatrie sur la musique. Autour du curité imposées par l’hôpital universi-
tiples niveaux. Au-delà de la musico- thème «musique et crise», patients et taire et, par conséquent, d’éviter tout
thérapie à proprement parler, la mu- chercheurs ont ainsi couché leurs im- objet que l’occupant pourrait utiliser
sique permettrait notamment d’élargir pressions et émotions sur le papier, contre lui. Le défi était donc de conce-
avant de les lire à tour de rôle au reste voir un objet incassable, facilement
du groupe. De cet atelier très intense maniable et ne présentant aucun risque
1
Pour approfondir le sujet par un regard anthro-
sont ressortis de nombreux passages de blessures pour le patient. Les ingé-
pologique, voir l’excellent travail de master en
sciences sociales de Mathieu Le Mentec, infir- soulignant clairement l’apport de la nieurs ont rapidement renoncé à un ob-
mier en psychiatrie: «Isolement et contention musique dans les moments de souf- jet de type tablette, pour privilégier un
en psychiatrie, ‹thérapies› de la docilité» (2011).
Disponible sous ce lien: M Le Mentec – masters- france psychique. L’encadré ci-contre dispositif implanté directement dans la
contributions.fr en donne quelques extraits. Cet atelier porte de la chambre. La proposition re-
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tenue a été d’installer des touches digi- l’une des quatre catégories émotion- Des entretiens téléphoniques semi-
tales sur le battant intérieur de la porte, nelles2. Nous avions ainsi cinq mor- directifs quotidiens avec le personnel
reliées à un ordinateur avec les mor- ceaux par catégorie. soignant et un entretien approfondi
ceaux de musique. avec les patients consentant à parler de
Le rôle des ingénieurs leur hospitalisation en chambre de
Mettre la musique sur des touches De leur côté les ingénieurs devaient réa- soins intensifs ont permis aux cher-
Parallèlement, l’équipe de la Haute liser concrètement le modèle de disposi- cheurs HESAV de confirmer les mul-
école de musique de Lausanne (HEMU) tif imaginé par l’ensemble de l’équipe. Le tiples apports du dispositif pour les
s’est chargée de la sélection de mor- choix des touches à dessiner à l’intérieur patients, les soignants et pour la relation
ceaux de musique adéquats. Afin de ne de la chambre a nécessité plusieurs thérapeutique. Par ailleurs,
pas imposer une vision musico-théra- discussions, puisqu’il fallait toutes les données enregis-
peutique trop uniforme et trop subjec- qu’elles soient peu nombreuses trées par l’ordinateur sur
tive, il s’agissait de privilégier la diver- et assez intuitives pour que les écoutes musicales
sité et la variabilité dans le contenu l’utilisateur puisse les activer ont été d’une grande
émotionnel de la musique proposée. à sa guise. Il a été retenu que utilité pour l’ensemble
Une rencontre avec des chercheurs du quatre touches devaient per- de l’équipe, car elles
pôle des sciences affectives de l’Univer- mettre de sélectionner une ont apporté beaucoup
sité de Genève, spécialisés dans le do- catégorie émotionnelle évo- de précisions sur les
maine de la musique et des émotions, a quée précédemment, et que morceaux privilégiés par
permis dans un premier temps de reve- d’autres, similaires à celles figu- chaque patient. Au vu de
nir sur les différents types d’émotions rant sur les appareils audio stan- leur richesse, l’ensemble des
que nous attribuons à des morceaux. dards, d’enclencher un morceau, de propos recueillis dans les entre-
Dans ses nombreux travaux, l’équipe l’arrêter (momentanément ou non), de tiens fera certainement l’objet de publi-
de Zentner, Scherer et Granjean dis- passer au suivant ou au précédent, cations ultérieures.
tingue en effet neuf «dimensions émo- d’augmenter ou de baisser le volume. Selon nos travaux, la présence de cet
tionnelles» susceptibles de primer lors Quand il frôle une touche, l’utilisateur objet permet au patient, au sein de
d’une écoute musicale: l’émerveille- active un des capteurs situés sur le bat- l’univers hypermédicalisé de l’hôpital,
ment, la transcendance, la tendresse, la tant extérieur, ce qui enclenche une de construire un espace où il peut libre
nostalgie, le calme, la puissance, la fonction dans l’ordinateur central où d’interagir. L’objet tiers a fait rentrer à
joie, la tension et la tristesse. Les cher- sont contenus les morceaux et enregis- l’hôpital de nouveaux modes d’interac-
cheurs HEMU ont repris les dimensions trées toutes les données relatives à tions, susceptibles d’augmenter la qua-
émotionnelles proposées par Zentner et l’écoute (fréquence des morceaux écou- lité du soin. Cette expérience est ainsi
venue confirmer l’hypothèse soutenue
par les chercheurs HESAV d’un «faire
«Des entretiens avec les personnes impliquées agissant» de l’objet (Latour 2007)3. En
effet, l’introduction d’un dispositif mu-
ont permis de confirmer les multiples apports sical à l’intérieur de la pièce (dont les
murs délimitent un champ d’interac-
du dispositif pour les patients, les soignants et tions circonscrites) favorise un nou-
veau mode d’interaction (patient-objet)
pour la relation thérapeutique.» et conduit aussi à une modification
au sein des interactions existantes
al, en les testant sur un public cible tés, durée de l’écoute du morceau, (patient-soignant).
de quarante personnes, de tout âge et temps écoulé entre chaque écoute…).
de différentes formations (non-usagers L’utilisateur pilote ainsi l’objet à sa Garder un contrôle
de la psychiatrie). Concrètement, cin- guise. Manier le dispositif à sa guise offre au
quante morceaux instrumentaux pro- patient la possibilité de garder un cer-
venant de répertoires classiques et non Le «faire agissant» de l’objet tain contrôle, et une prise sur son es-
classiques ont été écoutés par le public Une fois le dispositif installé, et des dis- pace, dans un moment vécu comme
cible, ce dernier attribuant à chaque cussions pour le présenter aux équipes particulièrement chaotique et insécuri-
titre une ou deux catégorie(s) émotion- soignantes, la phase concrète d’utilisa- sant. La présence de l’objet lui confère
nelle(s) parmi les neuf proposées. Une tion a démarré. Afin de faciliter un dia- un sentiment d’autonomie et d’indé-
fine analyse statistique des réponses a logue entre patients et soignants autour pendance, sentiment précieux dans un
permis de dégager un modèle conte- de l’objet en question et de la musique milieu où ses aptitudes sont souvent
nant quatre principales catégories émo- en général dès la mise en chambre, des mises à mal. Par ailleurs, une place est
tionnelles parmi les neuf proposées au cartes plastifiées contenant un descrip- faite à son expertise musicale propre.
départ: activation joyeuse, nostalgie, tif de chaque morceau ont été distri- Nous avons vu que l’écoute musicale
tension et calme. L’équipe HEMU a fi- buées au personnel soignant, pour qu’il peut répondre à des besoins en matière
nalement retenu vingt morceaux fré- puisse également les laisser au patient de régulations émotionnelles. Con-
quemment reliés par le public cible à s’il le désirait. sciemment ou non, chaque personne
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se positionne, dans ses rapports avec la


musique, comme experte de ses
propres besoins. Dès lors, laisser le
libre choix du morceau ou de l’inten-
sité sonore à l’usager c’est lui recon-
naître son expertise musicale singu-
lière. Cette expérience peut s’avérer
particulièrement rassurante pour des
personnes vivant une expérience psy-
chotique qui trouble le champ de leurs
perceptions.

Valeur-refuge
Deuxièmement, le dispositif musical
offre un point de stimulation visuelle,
tactile et auditive au patient, dans un
espace de soins qui propose de réguler
les stimulations sensorielles. Dès lors,
nous pensons qu’il constitue une solu-
tion intéressante aux problèmes liés
à la déprivation sensorielle. Dans le
cadre dépouillé de la chambre, il a en
effet été considéré par certains comme
une valeur-refuge, un repère suscep-
tible de créer une distinction entre soi
et non-soi.

Objet transitionnel
Le dispositif joue troisièmement le rôle
«d’objet transitionnel». En effet, l’objet-
tiers introduit dans la pièce modifie les
relations entre patients et soignants et
améliore la qualité relationnelle du déjà une forme possible de médiation, de proposer, dès la mise en chambre, la
soin. Autrement dit, la médiation de mais elles ne sont pas pensées ainsi. possibilité d’écouter de la musique
l’objet musical doit être appréhendée Elles restent liées à la gestion de l’ur- pour atténuer la souffrance des pa-
comme le support à une véritable inter- gence, et consistent à vérifier que tients et des soignants dans cet acte de
action entre le soignant et le patient. les paramètres physiolo- soins. L’objet-tiers permet non seule-
Souvent, la communication s’avère dif- giques répondent à ment d’instaurer une nouvelle al-
ficile à ce moment de la prise en charge. une certaine norme, liance thérapeutique, mais aussi
L’entrée dans la chambre par le soi- quantifiable (la re- de rendre une certaine autono-
gnant peut être ressentie comme une lation d’aide, bien mie au patient dans cet espace
intrusion par le patient. Les soins ten- évidemment, ne de contention si controversé.
dent alors à se réduire à leur dimension saurait être quan- Les réflexions se poursuivent
technique (surveillance, médication, tifiée de la sorte, pour améliorer les soins et
prise de mesures physiologiques). Ces et passe alors au nous travaillons actuellement
interventions techniques constituent second plan dans sur de nouveaux échantillons
l’ordre des préoccu- musicaux, dans le but d’équiper
pations). L’introduction les autres chambres d’isolement du
2
Les choix de former quatre catégories émotion-
nelles plutôt que les neuf proposées par Zentner de l’écoute musicale cherche canton et, pourquoi pas, de trouver
et al, ainsi que de retenir vingt morceaux sur précisément à améliorer les premières d’autres espaces de soins à même d’ac-
cinquante, étaient surtout liés à des contraintes
techniques imposées par l’utilisation du disposi-
interactions avec les patients en crise. cueillir ce dispositif.
tif musical en lui-même. Il était en effet indispen- Cet article a été publié dans la revue Santé
sable de concevoir un dispositif contenant peu La musique d’avenir mentale en mai 2015. Nous le reproduisons
de touches, afin que le patient puisse le manier ici avec l’aimable autorisation des auteurs
facilement. L’accès aux ressources musicales par la
et de la rédaction.
3 Le sociologue des sciences et des techniques
médiation d’un objet interactif est à la
Bruno Latour reprend au philosophe Michel Références: la bibliographie en lien
fois original et prometteur, et nous
Serres le faire actif de la chose. Ce dernier utilise avec cet article est disponible dans
l’exemple du jeu de football, où le ballon n’est pensons que les patients mis en la version digitale sur
pas un objet «ordinaire» (Serres, 1980, p. 404). Il chambre de soins intensifs pourront, à www.reader.sbk-asi.ch
doit être considéré comme un «actant» capable
de créer et modifier les modes d’interactions l’avenir, bénéficier de ce dispositif
présents dans le champ. musical. Il est effectivement question