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Revue du Nord

Esquisse d'une évolution sociale : Roubaix sous le Second Empire


(1856-1873)
Jean-Claude Bonnier

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Bonnier Jean-Claude. Esquisse d'une évolution sociale : Roubaix sous le Second Empire (1856-1873). In: Revue du Nord,
tome 62, n°246, Juillet-septembre 1980. pp. 619-636;

doi : https://doi.org/10.3406/rnord.1980.3712

https://www.persee.fr/doc/rnord_0035-2624_1980_num_62_246_3712

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In de lijn van het doctoraal proefschrift van F. Codaccioni beschrijft de auteur enkele aspekten van de
sociale structuren te Roubaix in de tweede helft van de XlXde eeuw, zoals men ze kan vaststellen in
de archieven van de registratie.
Het sociale leven blijkt nog drukker te zijn dan in Rijsel in de mate waarin te Roubaix vooral
industriëlen, handelaars en textielarbeiders de toon aangeven.
In deze période is er een grote verrijking maar zeker geen welvaart voor iedereen. De sociale mobiliteit
blijft moeilijk en de sociale ongelijkheid neemt op een tragische manier toe.

Abstract
Following the path opened by F. Codaccioni in his Ph.D. thesis, the autor describes a few aspects of
the social structures found in Roubaix in the second half of the XIX century as they can be seen in the
records of the "Enregistrement".
Social life in Roubaix seems still more busy than in Lille in so far as its protagonists are mainly
manufacturers, merchants and workers of textile industry.
This period is marked by a considerable enrichment but which does not benefit every one. Social
mobility remains thus quite difficult while social inequality widens tragically.

Résumé
Dans la voie ouverte par la thèse de doctorat de F.-P. Codaccioni, l'auteur décrit quelques aspects des
structures sociales de Roubaix dans la seconde moitié du XIXème siècle, tels qu'ils ressortent des
archives de l'Enregistrement.
La vie sociale roubaisienne semble encore plus affairée que son homologue lilloise, dans la mesure où
ses protagonistes sont surtout des industriels et négociants et des ouvriers de l'industrie textile.
La période se marque par un enrichissement considérable, qui ne profite pas à tout le monde. La
mobilité sociale reste donc bien difficile, tandis que s'amplifie tragiquement l'inégalité sociale.
ESQUISSE D'UNE EVOLUTION SOCIALE :
ROUBAIX SOUS LE SECOND EMPIRE
(1856-1873)

Jean-Claude BONNIER

Dans un article paru dans cette revue même en 1951, Claude Fohlen
écrivait : "la destinée de Roubaix au XIXème siècle est l'une des plus étonnantes
que l'on puisse trouver dans les transformations économiques de la France
contemporaine" 1. Il décrivait les facteurs essentiels et majeurs expliquant l'essor
industriel considérable de la cité, petite bourgade semi-rurale au début du XIXème
siècle, devenue au début du XXème siècle une des plus grandes villes françaises.
Il soulignait le caractère tardif de ce développement, en fait datable de ces vingt
années de prospérité du Second Empire, "encore parées d'une sorte d'auréole de
légende et de bonheur dans la tradition du patronat roubaisien". Et il concluait :
dans cette évolution, "en dernière analyse, le rôle de l'homme apparaft capital".
Il est donc intéressant d'étudier les rapports réciproques entre les transformations
économiques et industrielles d'une part et l'évolution du tissu social d'autre part 2.
C'est un essai d'histoire sociale qu'on va lire ici, mais d'une histoire
sociale chiffrée, à vocation scientifique. "Le XIXème siècle a trop souvent permis
la confusion entre "l'histoire sociale" et l'histoire des "cas sociaux", des "basses
classes" de la société. Or une histoire sociale ne peut être qu'une histoire de la
société globale dans la description de ses éléments constitutifs (individus et groupes)
et dans l'enchafnement des relations qui les animent" 3. Donc l'histoire sociale,
l'histoire de la société, ne peut se borner à l'histoire des travailleurs ou des pauvres
en général, même s'ils sont les plus nombreux et si leur sort est le plus tragique. Elle
doit considérer la société dans son ensemble et se poser ces questions
fondamentales : Qui est riche ? Qui est pauvre ? Comment devient-on riche ? Pourquoi
reste-ton pauvre ?

LA METHODE EMPLOYEE

II est malaisé de savoir exactement, avant la taxation des revenus (et


c'est — depuis — toujours difficile), qui possède l'argent : les différents indices sont
g20 Jean-Claude Bonnier

très partiels et bien peu sûrs. Il reste cependant une source précieuse, utilisée depuis
peu d'années : l'enregistrement des déclarations de succession. L'enregistrement
est un impôt très faible prélevé sur le capital à l'occasion des transferts de propriété:
ventes, donations, successions (dites, dans ce cas, mutations par décès).
Les documents utilisés pour cette étude sont, d'abord, les registres de
mutations par décès, déposés aux Archives Départementales du Nord (série 3 Q).
N'ont été retenues, pour la commodité du travail, que les successions de personnes
décédées durant les années 1856 et 1873, et qui participaient effectivement à la
vie sociale c'est-à-dire qui étaient âgées de plus de vingt ans. La source
complémentaire est l'Etat-civil : le dépouillement des registres de décès est, en effet,
indispensable si l'on veut connaître les défunts morts sans laisser de succession.
Ces sources ne sont utilisables scientifiquement que par le calcul et la
statistique. Il faut reconstituer la valeur réelle de la fortune, car l'Enregistrement ne
s'intéressait qu'à la valeur fiscale de la succession : ainsi les sommes déclarées par
les héritiers étaient systématiquement divisées par deux si l'un des conjoints
survivait. Cette méthode de reconstitution des fortunes, utilisée dans l'étude qu'on va
lire et dans le travail auquel elle se réfère, a été décrite avec une grande précision
par Adeline Daumard et Félix-Paul Codaccioni 4. Elle permet d'étudier par le menu
les niveaux de fortune et leur composition. Mais, si l'on veut examiner la structure
de la société, et les rapports entre la position sociale et le niveau de fortune, il est
essentiel d'élaborer un classement socio-professionnel précis. C'est ce à quoi s'est
employée Adeline Daumard notamment, dans un article célèbre 5.
Ainsi, on distinguera trois grands groupes sociaux, baptisés I, II et III.

Le groupe I, celui des catégories dirigeantes, se compose des industriels, des


négociants, des membres de professions libérales, des cadres importants, des
fonctionnaires supérieurs et de certains inactifs (propriétaires, rentiers).

Le groupe II, celui des classes moyennes, réunit des artisans (secteurs de la
production, de l'alimentation et du commerce), des fonctionnaires de rang modeste,
des employés, etc..

Le groupe III enfin, celui des éléments populaires, rassemble ceux qui ne
participent pas au contrôle des processus de production : ouvriers, domestiques,
journaliers, etc. Des ajustements sont nécessaires cependant. Les femmes mariées sont
rapatriées dans la catégorie socio-professionnelle de leur mari ; les anciens artisans
abusivement qualifiés de propriétaires sont rattachés à leur milieu d'origine. Des
intergroupes plus accueillants, reçoivent tout ce qui gravite autour de telle ou
telle catégorie sans en faire vraiment partie : par exemple les ménagères, les veuves,
les "sans-profession", etc.. Les rapatriements ne sont, bien sûr, effectués qu'après
un minutieux examen de la fiche d'Etat-civil et du dossier successoral.

Voilà succinctement décrite cette méthode précieuse, qui éclaire


d'une lumière singulièrement crue la société roubaisienne du milieu du XIXème
siècle. On décrira tout d'abord l'évolution générale de la fortune et de la société
durant la période considérée. Le destin des principales catégories
socio-professionnelles sera ensuite examiné. On étudiera enfin les rapports sociaux, tels que les
illustrent les exemples recueillis de promotion sociale et les phénomènes observés
de durcissement des antagonismes.
Esquisse d'une évolution sociale... 621

I - L'EVOLUTION GENERALE

Roubaix sous le Second Empire, c'est d'abord une ville qui double
sa population : elle passe de 39 180 à 76 017 habitants entre les recensements
de 1856 et de 1872. Cela s'inscrit dans le considérable mouvement démographique
qui affecte la cité au XIXème siècle, faisant croftre le nombre des Roubaisiens de
8 700 en 1801 à 124 661 en 1896, soit une augmentation de 1333% en 95 ans
(en moyenne 2,4% l'an). Plus jamais, jusqu'à nos jours, Roubaix ne sera aussi
peuplée qu'en cette fin de siècle : en 1975 ont été recensées seulement 109 000
personnes.
Ces centaines de milliers d'hommes et de femmes qui se sont installés
au fil des ans à Roubaix venaient en majorité des communes environnantes et
plus généralement des arrondissements de Lille, Tournai, Courtrai et Ypres. En
effet, une bonne partie de la population provenait du royaume voisin de Belgique :
en 1872, 55,4% des Roubaisiens étaient d'origine belge (essentiellement des
provinces de Hainaut et de Flandre occidentale).
Ce développement démographique saisissant se reflète dans la
progression du nombre des décès et des successions, sur quoi se base une étude des archives
de l'Enregistrement :

Nombre de Nombre de
décès retenus successions
1856 395 71
1873 825 179

On voit donc que les morts témoignent des courants et des tourments
qui agitent les vivants : l'échantillon que constituent les décédés figure plus d'un
centième de la population roubaisienne ; de nos jours, les échantillons des instituts
de sondage ne représentent qu'à peine 1/53 000, soit 0,001 9%.
Le mouvement démographique s'accompagne d'une évolution
spectaculaire de la fortune laissée par les Roubaisiens :

1856 1 600 027 F.


1873 15 147 152 F.

Il s'agit là d'un formidable enrichissement, repéré ailleurs et notamment


à Lille, dû à l'essor économique et industriel qui intervient durant le Second
Empire. Mais la rapidité de l'augmentation est vraiment étonnante : +847%. C'est une
énorme explosion, qui n'a pas de précédent dans l'histoire de Roubaix et peu
d'égale en France. Il s'agit en fait du résultat d'un prodigieux déferlement de la
richesse mobilière, de sa mobilisation et de son accroissement, capital mobilier
qui croft de +967% durant ces dix-sept années, alors que le taux lillois est de
+144%...
Le mouvement de la fortune est très différent selon les groupes sociaux,
comme le montre le tableau cité en annexe qui synthétise les résultats des deux
enquêtes. La modernisation des structures industrielles engendre de profondes
transformations au sein de chacun des grands groupes sociaux. Ce sont ces
transformations qui doivent être étudiées.
522 Jean-Claude Bonnier

II - DESTIN DES PRINCIPALES CATEGORIES SOCIO-PROFESSIONNELLES

Le tableau annexe peut être résumé en ces quelques lignes, en ces


quelques pourcentages :

Part dans les décès Part dans les fortunes


1856 1873 1856 1873
groupe I 6,08 5,58 75,93 71,65
groupe II 17,22 25,94 22,31 26,30
groupe III 76,71 68,48 1.76 2,05

Ces chiffres, s'ils sont parcourus hâtivement, risquent d'induire en


erreur. D'où la nécessité d'une démarche minutieuse et prudente.

1) LA RICHESSE DES CLASSES DIRIGEANTES PROVIENT D'UNE REORGANISATION


DE LA STRUCTURE INDUSTRIELLE ROUBAISIENNE
Une lecture sommaire du tableau précédent, ainsi que des chiffres
élaborés par André Gronoff 6f laisserait croire à un effritement de la position relative
du monde dirigeant, malgré une spectaculaire progression en valeur absolue. En fait,
l'évolution réelle est allée dans le sens d'un renforcement de la position économique
et sociale de ce groupe, ainsi que le montrent les coefficients successoraux et les
moyennes par succession :

Coefficient moyenne
1856 79,2% 63 939 F.
1873 82,6% 285 610 F.
1896 100% 346 943 F.
Le coefficient successoral est le rapport du nombre des successions au nombre des
décès : il permet d'apprécier l'aisance financière d'un groupe social et d'estimer
rapidement sa structure. On ne peut l'obtenir que par la comparaison des archives
de l'Enregistrement aux archives de l'Etat -civil.
Une analyse plus poussée montre que le déclin des propriétaires et des
rentiers est manifeste, tant au niveau du poids physique qu'à celui de la fortune.
Les cadres et les fonctionnaires supérieurs, mais surtout les professions libérales
ne réalisent pas la percée attendue, bien que leur position soit considérablement
renforcée. Roubaix ne réussit donc pas véritablement à devenir une ville moderne ;
elle ne parvient pas à développer son "tertiaire supérieur" aussi vite que peut
l'exiger son énorme expansion démographique. C'est ce que montre une
consultation attentive du tableau général figurant en annexe. L'apparition et le très grand
développement de la catégorie des négociants sont particulièrement remarquables,
notamment par comparaison avec la situation des industriels et sa curieuse
évolution 7. Ceux-ci représentaient près de la moitié de la fortune du groupe n°1 en
1873 ; ils n'en possèdent plus que 11,7% en 1896 d'après André Gronoff. Cela
peut s'expliquer aisément par l'évolution des structures industrielles et
commerciales. La disparition progressive de la "fabrique" de Roubaix provoque un
regroupement intra muros des tisserands à bras, autrefois dispersés dans la campagne :
des ateliers et des usines les emploient dans la ville.
Photos 1 et 2 : Les usines de Jules Delattre.
(la succession de sa fille est analysée p. 624).
623
624 Jean-Claude Bonnier

Parallèlement, mouvement de concentration industrielle et financière,


et tendance à l'intégration sont décelables : les petites usines disparaissent ou sont
absorbées au hasard des crises (notamment celle qui suit la guerre de Sécession) ;
les grandes usines deviennent de plus en plus grandes ; les industriels filateurs sont
aussi peigneurs, tisseurs, apprêteurs ou négociants. Les négociants jouent le rôle
très important d'intermédiaires et de régulateurs de la production. Grâce à leur
considérable puissance financière, ce sont eux finalement qui dirigent la
production. Cela explique que cette catégorie, qui n'apparaissait pas dans les statistiques
de 1856, ait vite acquis une position très importante, sinon prépondérante en fin
de siècle.
L'étude des successions de quelques industriels et négociants roubaisiens
décédés en 1873 permet d'illustrer de façon concrète l'histoire des structures
économiques et industrielles. Trois exemples sont particulièrement intéressants
pour l'historien : il s'agit de Pauline Delattre, 21 ans, épouse de Pierre Destombes ;
d'Adolphe Lepoutre-Parent, 61 ans et de Paul Defrenne-Desaint, 76 ans.

(1) (2) (3)


Valeurs mobilières
dont : 1 781 465 1 155 149 155 786
— avoirs sociaux 374 318 878 438 144 273
— valeurs sûres 1 125 146 2 792
— valeurs d'intérêt
économique 173 898 22 486
Immobilier 43 060 371 268 332 765
TOTAL 1 824 525 1 526 417 488 551

Le point commun évident est la prépondérance des avoirs sociaux, qui représentent
jusqu'à 58% de la fortune totale d'A. Lepoutre (42,5% de la fortune de l'ensemble
de la catégorie). Ce poste rassemble tout ce qui est déterminant pour l'activité
économique : sommes en commandite, capital social, valeur vénale des fonds de
commerce et des bâtiments d'exploitation, marchandises en magasin et en stock,
créances commerciales, etc.. Les causes de cette prépondérance sont simples :
les principes de gestion des firmes textiles sont l'autofinancement et
l'amortissement ; il n'y a pas de distinction entre le capital de l'entreprise et la fortune
personnelle de son propriétaire ; d'où l'importance du poste "avoirs sociaux" dans les
patrimoines des industriels. Ce trait caractéristique explique le comportement
économique des chefs d'entreprises familiales et notamment du patronat roubai-
sien : l'intérêt porté au volume des bénéfices. La prospérité des affaires se mesure
à l'argent gagné ; l'évolution de la production et le prix de revient réel n'ont qu'un
intérêt accessoire.
Cela dit, chacune des fortunes citées a une tendance propre. Le ménage
Destombes-Delattre s'intéresse essentiellement aux rentes d'Etat (il possède un
titre de l'emprunt de libération 5% 1871 dont la valeur capitalisée dépasse le million
de francs-or !) ; mais aussi aux valeurs industrielles et ferroviaires (charbonnages
belges et français, chemin de fer du Nord, etc.). Au total des placements
diversifiés, mais remarquablement sûrs et rémunérateurs, qui ne portent pas préjudice
625

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Photo 3 : Le prestige social confirme le succès commercial.


Napoléon III à Roubaix, le 29 août 1867.
626 Jean-Claude Bonnier

à l'activité industrielle. En fait, P. Destombes a sans doute été influencé par sa


famille, en particulier Jules Delattre-Bossut, chevalier de la Légion d'Honneur,
filateur et fabricant, père de la défunte, et François Grimonprez-Bossut,
propriétaire, ancien fabricant, son oncle. Nous sommes en présence de jeunes gens que
leur famille aide à entrer dans la vie. Adolphe Lepoutre est au contraire un
industriel confirmé, saisi par la mort en pleine activité. Sa fortune est essentiellement
investie dans ses entreprises. Il s'agit du seul filateur de soie installé à Roubaix
à l'époque ; il est en même temps fabricant de tissu. Sa filature de bourre de soie
lui permet d'alimenter ses ateliers de tissage (qui sont donc en voie d'intégration)
et de fournir aux autres industriels la soie qui, mélangée à la laine et au coton,
donne ces tissus fantaisie, ces "nouveautés", base de la prospérité roubaisienne.
Paul Defrenne enfin, est le type même du gros industriel retiré.
Notabilité du Roubaix impérial, chevalier de la Légion d'Honneur, président honoraire
de la Chambre des Arts & Manufactures, il était filateur de coton et de laine, et
fabricant de tissu. La "famine du coton", causée par la guerre de Sécession, l'a
contraint à fermer ses usines en 1863, en raison d'un manque de stock et de
l'impossibilité de reconvertir un outillage défectueux 8. C'est sans doute à ce moment
qu'il s'est retiré. En fait, à sa mort, il conserve une commandite simple dans une
maison de commerce, mais cela est peu de chose auprès de ses activités passées.
Il a reporté ses attentions sur sa maison du 27 rue de la Fosse aux Chênes, seul
élément de son patrimoine immobilier.
Il est assez difficile de dégager des registres de mutations par décès
quels étaient les principes et les méthodes de gestion des négociants roubaisiens.
On notera simplement qu'ils consacrent plus de 80% de leur fortune à leur
entreprise (avoirs sociaux), soit nettement plus que les industriels. Il faut sans doute
voir là le reflet des conditions particulières du grand négoce et du commerce de
commission : la concurrence est vive entre les maisons locales et les maisons
parisiennes du quartier du Sentier. La gestion de type familial permet sans doute, dans
une certaine mesure, d'atténuer ces difficultés. Or gestion familiale signifie identité
du capital social de l'affaire à la fortune personnelle de son propriétaire.
Même si la période impériale est très favorable en général au groupe
dirigeant, celui-ci souffre comme les autres de l'inégalité sociale. La bonne
bourgeoisie roubaisienne, qui ne représente que 48% du groupe I, concentre plus de
93% de la fortune : cela montre l'existence d'écarts sociaux, dissimulés par la
façade rutilante bâtie par la Fête impériale.

2) LES MOYENS DE L'ENRICHISSEMENT SONT REFUSES AU MONDE POPULAIRE

Le monde ouvrier est en quelque sorte un monde souterrain, à part.


Tout un peuple l'habite, une plèbe de tisserands, de fileurs, d'ourdisseurs, de
terrassiers, de journaliers. Mais, Roubaix, cité aux multiples cheminées d'usines,
n'est pas Lille, et encore moins Paris. La population industrieuse n'habite pas un
quartier précis, qu'aurait pu décrire un Eugène Sue, voire un Victor Hugo...
Néanmoins, la prépondérance démographique du troisième groupe
éclate : trois Roubaisiens sur quatre en font partie. Roubaix ne deviendra
véritablement une grande ville industrielle qu'avec la modification progressive de ses
structures économiques entre 1860 et 1880 ; mais, dès 1856, elle est une grande
ville ouvrière.
Esquisse d'une évolution sociale... 627

Les effectifs du monde ouvrier et populaire se sont fortement accrus


en valeur absolue (mais pas en valeur relative, en raison du développement plus
rapide du groupe II), reflétant le développement industriel et économique de la
ville. A première vue, le fabuleux enrichissement qu'a connu la cité au cours du
Second Empire n'a pas été sans affecter aussi ce groupe III des éléments populaires.
Le total des valeurs successorales augmente de 999%, ce qui est considérable et
plus rapide ici qu'ailleurs.
Mais, il ne faut pas songer à une amélioration sensible de la condition
économique. Les moyennes et coefficients successoraux sont très éloignés de ceux
des autres groupes sociaux : si 8§ des défunts laissent une succession, cela signifie
ipso facto que 92% d'entre eux ne laissent rien et vivaient sans doute dans
l'indigence complète. D'autre part, sur les quarante-six successions recensées pour
ce groupe en 1873, vingt-sept sont inférieures à 2 500 F., seuil en dessous duquel
il n'est guère possible de mener une vie décente (indépendamment des conditions
de revenu, sur lesquelles les sources sont d'ailleurs absolument muettes). Donc
près de 97§ des Roubaisiens vivaient dans la misère, au sein du groupe III.
Certes, il existe des fortunes remarquables, eu égard à l'appartenance
sociale de leurs détenteurs : deux d'entre elles, sur lesquelles nous reviendrons,
franchissent la barre des 25 000 F., niveau économique auquel on reconnaft la
petite bourgeoisie. Mais ces patrimoines sont presque uniquement composés de
quelques maisons : par exemple, ce peigneur de 67 ans, Jean Devys, mort en 1873,
possède une courée située rue de la Barbe d'Or, qui vaut 28 000 F., alors que sa
succession ne monte qu'à 28 881 F.
Il s'agit bien sûr d'un cas tout à fait atypique. Une succession plus
courante, encore qu'elle soit relativement élevée, est celle de Joséphine Pollet,
épouse d'Amédée Lefebvre, tisserand, morte en 1856 :

MOBILIER
un bois de lit, deux paillasses, un traversin, deux oreillers,
deux couvertures de coton, deux paires de drap 32
un coffre, trois chaises, une table 20
l'habillement des époux 80
IMMOBILIER
une vieille maison 1 200
TOTAL 1 332

En fait, l'ouvrier roubaisien de la rue des Longues Haies en est réduit


à la misère qu'il laisse ou non un patrimoine car "économiquement, il y a peu
de différences entre une succession insignifiante et l'absence de déclaration.
(Toutefois) socialement, la possession a un sens. Un capital, si modeste soit-il, est une
réserve, une assurance sur l'avenir. (C'est) un élément de rapprochement avec les
fondements de la civilisation bourgeoise dominante" 9.

Le monde populaire est donc hors du jeu économique et social, parce


que les moyens de l'enrichissement, outre les difficultés inhérentes à son handicap
irrémédiable, lui sont refusés. La répartition par groupes sociaux de la structure
des fortunes montre comment on devient riche et pourquoi on reste pauvre :
628

Photos 4 et 5 : C'est au milieu d'un dangereux enchevêtrement de courroies de transmission à


nu que l'ouvrier roubaisien fabrique des kilomètres de tissus destinés à habiller le
monde : peignage MOREL et Cie, tissage DELATTRE et Fils.
Esquisse d'une évolution sociale... 629

(1873) Mobilier Immobilier

groupe I 75,5 67,3


groupe II 23,6 29,2
groupe III 0,8 3,4

Depuis 1856, on assiste à une efflorescence de la richesse mobilière, due


uniquement aux classes dirigeantes. Or, "la richesse mobilière (est la) seule vraiment
capable de détente économique et d'expansion presque indéfinie" 10. Créatrice
de richesse rapide, elle renfo'rce la prééminence sociale et économique du groupe I,
qui affirme à travers elle son audace. Les éléments populaires, au contraire, sont
fascinés par le capital immobilier : les quelques sous dont ils peuvent disposer,
ils les consacrent à l'achat du toit sous lequel ils vivent. Ce souci, légitime et bien
compréhensible, de la sécurité leur ferme les voies de l'enrichissement. Aucun espoir
pour eux de progrès économique, comme le montre d'ailleurs l'étude inédite
d'André G ronoff 11.

3) LA SITUATION SOCIALE DES CLASSES MOYENNES EST TRES DIFFICILE

Le monde de l'artisanat et du commerce connaft une grande


prospérité au cours de l'Empire. L'expansion démographique de la cité profite surtout
aux artisans du bâtiment et à ceux du commerce d'alimentation.
La nouvelle classe moyenne des "services", celle des employés et des
fonctionnaires, ne connaft pas une situation matérielle très favorable, en raison
de l'archaïsme déjà cité des structures administratives roubaisiennes.
La caractéristique la plus frappante de ce groupe intermédiaire est une
structure sociale extrêmement inégalitaire, encore plus qu'à Lille à même époque :

Roubaix Lille 12
1856 1873 1873
Sans patrimoine 48,5 55,6 42,5
moins de 250 F. — 1.4 3,9
de 250 à 2 500 F. 22.1 9.8 14,6
de 2 500 à 25 000 F. 23,5 15,4 25,3
de 25 000 à 50 000 F. 4.4 8.9 7,6
de 50 000 à 100 000 F. 1.5 4,7 4,1
plus de 100 000 F. — 4,2 1.9

Les mouvements que suggère ce tableau peuvent être décrits de la façon


suivante. Comme le montrent les moyennes successorales, le stade économique
auquel on reconnaît un membre typique des classes moyennes est d'environ
25 000 F. En 1856, 30§ à peu près de l'effectif de ce groupe se situait à ce niveau.
En 1873, moins du quart des défunts y étaient. Ce palier de petite bourgeoisie
s'est donc déchargé au profit des tranches supérieures à 50 000 F., plus aisées, et
630 Jean-Claude Bonnier

favorisées par le dynamisme des affaires. Mais le mouvement a eu lieu également


en direction des tranches inférieures à 2 500 F. Or ces zones sont celles où la
seule activité économique possible est une attitude besogneuse et peu efficace.
Près de 67% des défunts membres du groupe social n°2 étaient sans doute en
cours de rétrogradation dans le monde de l'inexistence économique, dans le
monde de la passivité forcée envers des mécanismes implacables et aveugles. Pour
près de 56%, la présomption d'indigence est grande : il ne s'agit certes que d'une
variation de quelques points, mais elle touche cependant des centaines de
personnes. Ainsi s'expliquent les immenses écarts sociaux qui marquent ce groupe :
en 1856, l'éventail entre la fortune la plus grande et la fortune la plus faible était
de 1 à 325 ; en 1873, il est de 1 à 5822...
Dans le même temps, le nombre relatif des "sans patrimoines" a
considérablement augmenté.
Le groupe des classes moyennes vole donc en éclats sous nos yeux.

Ill - LES RAPPORTS SOCIAUX

Après cette esquisse d'évolution de la structure sociale, on conçoit


aisément que l'examen des rapports sociaux durant la période considérée soit
particulièrement complexe. Deux thèmes distincts peuvent articuler la réflexion.

1) UNE MOBILITE SOCIALE DIFFICILE

Existe-t-il des exemples d'ascension sociale à Roubaix sous le Second


Empire, en dépit du caractère assez tragique de l'évolution générale des catégories
socio-professionnelles ?
Pour répondre à une question aussi vaste et aussi importante, il faudrait
étudier les fiches successorales et comparer systématiquement les positions sociales
des enfants avec celles des parents et des grands-parents. Il faudrait en outre — et
c'est ce que nous ne pouvions faire — mener ce travail sur plusieurs générations,
car l'ascension sociale est toujours très lente.
La seule étude de la fortune est insuffisante à prouver l'ascension
sociale. Comme le dit excellemment Adeline Daumard, "les critères de référence
étaient multiples et manquaient d'homogénéité. Le niveau des biens jouait un
grand rôle (...) mais la fortune ne suffisait pas à situer son propriétaire dans la
société (...). Les capacités et le savoir pesaient de plus en plus lourd (...). Mais
savoir et aptitudes n'étaient pas sans rapport avec l'entourage familial, le milieu
et les relations sociales" 13. Seuls les membres de l'élite d'un groupe social
peuvent espérer passer dans le groupe supérieur, d'autant que les barrières, sans doute
solides, n'étaient plus juridiquement fondées.
Cette évasion sociale est relativement plus simple pour les classes
populaires, à supposer que celles-ci réussissent à rattraper le handicap dont elles pâtissent
et qui est, dans bien des cas, irrémédiable : la voie la plus fréquentée est la gérance
de petites échoppes, le commerce sur étal. Félix-Paul Codaccioni a montré que
"les sirènes du commerce d'alimentation sont captivantes pour l'homme du peuple
en mal de chômage" 14. Le nouveau promu constitue alors un modèle pour les
éléments populaires et contribue à aggraver les tensions sociales.
Esquisse d'une évolution sociale... 631

Mais la véritable ascension sociale, celle qui est la plus convoitée, est le
passage dans le milieu dirigeant, dans l'aristocratie roubaisienne. Chez les candidats,
ce but suprême est un souci de plusieurs générations : il faut en effet amasser une
certaine fortune, adopter le mode de vie, les façons de penser, de parler, de voter
du groupe d'accueil ; il faut aussi être admis par les autres éléments de ce groupe,
souvent hostiles aux parvenus. Monsieur Choufleuri a bien des chances de rester
seul chez lui...
Il est évident que ce long trajet économique, social et psychologique
ne peut être suivi que par une infime minorité.
Il est toutefois possible de citer quelques exemples de Roubaisiens
dont on peut penser qu'ils ont réussi à échapper à leur milieu d'origine. Ces
exemples sont relativement très rares, car les voies de l'ascension sociale sont nombreuses
et diverses, et leur résultat est rarement acquis.
L'examen de la composition de la fortune des candidats peut être
révélateur :

PREFERENCES DE PLACEMENT
PROPORTION DU CAPITAL
MOBILIER IMMOBILIER
VOLUME
NOMS DES CANDIDATS DE LA Meubles Valc>urs
SUCCESSION sûres économi.
1856 Type groupe I 50 519 9,03 29,5 - 54,03
Alexandre Deplanque
charpentier 26 752 3,24 53,64
François Larivière
cabaretier 26 334 77,5 - - 90,2
Charles Scamps
cordier 97 543 6,7 63,9
Type groupe 1 1 5 250 19.2 6,4 - 50.7
Anne Prouvost, épouse de
François Lepoutre, tisserand 7 605 100 - - 96.4
1873 Type groupe I 235 939 3.3 24,73 7,7 44,6
Adèle Cheval, épouse de
Pierre Houzet, épicier 150 138 3.13 1,44 58.42 59,4
Louis Derville, entrepreneur 919 834 0,85 1.1 41,35 46,5
Type groupe II 18618 9,35 10,27 13,97 52,8
Hiolenthe Pauwels, épouse de
Henri Delecluse, contremaître 51 222 24,86 - 92,15
Jean Devys, tisserand 28 881 0.28 : 99,7

Ce tableau montre qu'à l'évidence le niveau de fortune n'entrame pas


mécaniquement la perméabilité sociale : ce n'est pas parce que Charles Scamps en 1856 ou
g32 Jean-Claude Bonnier

Hiolenthe Delecluse-Pauwels en 1873 laissent des patrimoines excédant largement


la moyenne du groupe supérieur qu'ils se trouvent agrégés audit groupe. Les
candidats à l'ascension sociale, cette élite des groupes II et III, réussissent difficilement
à franchir les fossés qui séparent les groupes sociaux. Il faut d'ailleurs noter que
ces éléments ne sont en aucun cas des modèles, mais plutôt des cas d'espèce : les
pauvres restent pauvres !
Car leur fortune est remarquable : elle atteint les niveaux nécessaires.
Mais ces gens sont âgés : ils ont consacré une très grande part de leur avoir à
l'immobilier et toujours à leur propre habitation, ce qui trahit leur itinéraire. Leur
aisance relative est le fruit d'une vie de travail : ils ont en partie échappé à leur
milieu d'origine, mais la route vers le groupe supérieur est encore longue.
Ces quelques cas pourraient être détaillés ici, mais seul celui de Pierre
Louis Derville (1809-1873) fera l'objet d'un commentaire, encore que — par son
éclat même — il devienne atypique.
L'Etat-civil le qualifie de propriétaire ; l'Enregistrement 6' ancien
entrepreneur. Il figure dans l'annuaire commercial Ravet-Anceau sous la
dénomination de charpentier-marchand de bois ; sa succession mentionne une société
L. Derville & Fils. La liste électorale de 1856 le qualifie de menuisier ; celle de
1873 d'entrepreneur. Louis Derville est donc un entrepreneur de menuiserie, fort
riche : sa fortune avoisine le million de francs-or (exactement 919 834 F.), montant
colossal pour un membre des classes moyennes.
M est mort chez lui, rue du Chemin de Fer, près de la rue de l'Aima,
de la gare, de la rue de Blanchemaille, c'est-à-dire dans un quartier assez pauvre :
ce qui montre que les groupes sociaux ne sont pas géographiquement aussi
délimités qu'à Lille. Pas plus que sa profession, son milieu familial ne permet de le
rapatrier dans le milieu dirigeant : son frère Joseph est fabricant de meubles ; ses fils
Louis et Victor ont repris l'entreprise paternelle. Enfin Louis Derville n'a exercé
aucune responsabilité publique ou politique.
Il est partie intégrante de l'élite des classes moyennes. Et cependant...
Louis Derville a commencé sa carrière comme charpentier et cabaretier sur la place
de Roubaix : dans son débit de boisson se réunissait le corps des pompiers roubai-
siens, dont il faisait partie 15. Il connaît un destin particulièrement favorable, car
il meurt à la tête d'une entreprise importante et d'une fortune extraordinaire.
Cette succession montre que l'homme était important actionnaire du Crédit du
Nord et de la Caisse Pérot & Cie ; i! s'intéressait à d'autres établissements
financiers, tels le Crédit Foncier de France, la Caisse Commerciale de Roubaix Decroix,
Vernier, Verley & Cie et à une compagnie d'assurances. Ces valeurs représentent
un montant assez exceptionnel dans les fortunes roubaisiennes de l'époque : plus
de 200 000 F.
Le patrimoine immobilier est également un sujet d'étonnement : cet
entrepreneur de menuiserie possède 91 maisons, presque toutes destinées à des
ouvriers. Il faut preuve d'un véritable engouement pour le logement, mais sans
que cela porte préjudice à son portefeuille mobilier.
De par ses grandes préoccupations (son entreprise, ses valeurs
financières, ses maisons), il ne se différencie pas fondamentalement d'un membre des
classes dirigeantes. Psychologiquement, la famille Derville semble avoir rompu
avec les classes moyennes : l'un des fils est souscripteur de VHistoire de Roubaix
de Théodore Leuridan, ce qui révèle une curiosité intellectuelle et un degré
d'instruction notables. Enfin, deux mois après la mort de son père, Félicie Derville
Esquisse d'une évolution sociale... 533

épouse Emile Delattre, membre d'une des grandes familles roubaisiennes, fabricant
de tissus, fils, frère et neveu de fabricants, de f ilateurs et de négociants.
Autrement dit, si Louis Derville ne peut vraiment être rattaché
directement au milieu dirigeant, la génération suivante semble avoir franchi le mur :
le mariage apparaft dans ce cas comme une consécration. Les fils Derville, toutefois,
restent entrepreneurs de menuiserie jusqu'à la fin du siècle au moins...

2) DURCISSEMENT DES ANTAGONISMES

Plus que la mobilité sociale réelle mais limitée, c'est


l'approfondis ement des écarts sociaux qui-est la caractéristique de la société roubaisienne au cours
du Second Empire.
Globalement l'un des critères de l'inégalité sociale est le rapport entre
les successions moyennes d'un membre du groupe I et du groupe III. Ces rapports
sont les suivants :
1856 1 à 39
1873 1 à 42

L'inégalité catégorielle est bien plus intense : prenons l'exemple des deux
protagonistes de l'évolution économique et sociale de Roubaix : l'industriel et l'ouvrier.
Les rapports entre les successions moyennes et ceux entre les avoirs moyens par
décédé sont les suivants :
par succession par décès
1856 1 à 29 1 à 359
1873 1 à 100. ... .1 à 1296

Enfin au niveau individuel, l'inégalité sociale est tout à fait effrayante : elle se
définit par le rapport entre les deux successions extrêmes, la plus forte et la plus
faible de l'année.
1856 .... 1 à 1 751
1873 . . . . 1 à 91 226

Comment s'étonner, dans ces conditions, du durcissement des


antagonismes que révèle la très grave émeute du 16 mars 1867, au cours de laquelle des
heurts très violents se produisent, des usines sont ravagées, des métiers cassés, des
demeures de patrons saccagées 1 6.
Si, à cette époque, on brise les métiers à tisser, si on détruit les pianos
que recèlent les belles maisons et qu'on en éparpille les morceaux sur la route de
Mouvaux, c'est que les classes moyennes, ne jouant pas le rôle d'écran qu'elles ont
à Lille, ne peuvent désamorcer les tensions sociales qui agitent le corps de la cité
roubaisienne. A Lille, où les classes moyennes font en quelque sorte le cordon
sanitaire, l'antagonisme entre les groupes sociaux, soigneusement parqués dans
leurs quartiers respectifs, culmine dans les années 1890 : il n'éclate pas sous la
forme d'émeutes violentes. Mais, à Roubaix comme à Lille, la lutte des classes,
pour dire les choses comme elles sont, aboutit à l'élection de représentants
socialistes : Gustave Delory à la mairie de Lille, Paul Lafargue et Jules Guesde au
Parlement (l'un pour Roubaix, l'autre pour Lille). Elle se manifeste aussi par
le rôle qu'ont Roubaisiens et Lillois dans le développement du socialisme et de
l'internationalisme.
634 Jean-Claude Bonnier

CONCLUSION

Cette étude sommaire s'est efforcée, à partir d'un cas précis, de montrer
l'intérêt de la méthode de reconstitution des fortunes et tout le parti qu'on en
peut tirer pour l'étude sociale.
La ville choisie, Roubaix, du fait de l'énorme augmentation de sa
richesse et de l'approfondissement tragique de ses écarts sociaux, n'est évidemment
pas caractéristique de toutes les villes de France au siècle dernier. Elle peut
cependant témoigner pour les grandes villes industrielles de l'époque, travaillant la laine,
le coton mais aussi le charbon ou le minerai de fer. Roubaix, reflet d'un monde
qui de nos jours disparaft, caractérise "une autre dimension de l'inégalité :
l'inégalité industrielle" 17.
Car c'est bien de cela qu'il s'agit. A Roubaix comme à Lille, l'inégalité
sociale s'est amplifiée de façon effrayante au cours du Second Empire. Certes les
structures sociales de ce qui deviendra la capitale de la laine sont un peu moins
complexes que celles de la capitale des Flandres : l'aristocratie terrienne et
nobiliaire n'y existe pas ; mais elle est remplacée par une aristocratie textile qui appa-
raft à cette époque ; le monde populaire pèse d'un poids plus lourd et plus constant;
"les classes moyennes manquent du poids physique et de la force économique de
leurs soeurs lilloises, et laissent donc face à face les groupes dirigeants" et le monde
ouvrier 18. Mais dans l'ensemble, l'évolution est identique : le terme de Fête
impériale est socialement orienté.

Jean-Claude Bonnier.

NOTES
1. Claude FOHLEN, "Esquisse d'une évolution industrielle : Roubaix au XIXème siècle"
Revue du Nord, 1951, pages 92 et suiv.
2. Cette étude a été rédigée à partir d'un mémoire de maftrise soutenu en 1977 : Jean-
Claude BONNIER, Roubaix sous le Second Empire — Etude des niveaux de fortune et des
structures sociales en 1856 et en 1873 — Quelques aspects de l'évolution générale au XIXème
siècle, mémoire préparé sous la direction de Monsieur le professeur Codaccioni, Université de
Lille III, 1977. 163 pages.
3. Robert LEMAIRE, in Colloque L'Histoire Sociale, organisé par l'E.N.S. de Saint-
Cloud en 1966, Paris P.U.F., 1967, page 115.
4. Sous la direction d'Adeline DAUMARD, Les fortunes françaises au XIXème siècle,
Paris, Mouton, 1973, 604 pages. Félix-Paul CODACCIONI, Lille 1850-1914 - Contribution
à une étude des structures sociales, Lille, Service de reproduction des thèses, 1971, 1 193 pages,
2 volumes. Idem, De l'inégalité sociale dans une grande ville industrielle : Le drame de Lille
de 1850 à 1914, Presses de l'Université de Lille III, 1976, 445 pages.
5. Adeline DAUMARD, "Une référence pour l'étude des sociétés urbaines en France aux
XVlllème et XIXème siècles : projet de code socio-professionnel". Revue d'Histoire Moderne
et Contemporaine, 1963, pages 185 et suiv. Cet article était le reflet d'une polémique opposant
Ernest Labrousse à Roland Mousnier, et qui fut à l'origine du Colloque Ordres et Classes, tenu
à l'E.N.S. de Saint-Cloud en 1967 (Paris, Mouton, 1973, 269 pages).
6. André GRONOFF, L'inégalité sociale à Roubaix en 1896, mémoire préparé sous la
direction de Monsieur Codaccioni, Université de Lille III, 1976, 98 pages.
7. Voir notamment Claude FOHLEN, L'industrie textile sous le Second Empire, Paris,
Pion, 1954, 544 pages et, sous la direction de Fernand BRAUDEL et d'Ernest LABROUSSE,
Histoire économique et sociale de la France, Paris, P.U.F., 1 976, tome 3, volume 1 .
635

Catégorie Coefficient Moyennes Moyennes


socioprofessionnelle Décès Suce. suce. Mobilier Immobilier Total par suce. par décès
Groupe 1 11 9 245352 454 443 700795 77866 63 709
A Propriétaires 19 14 73,7 577 799 3 098 401 3 676 200 262 586 193 484
Industriels // 9 81,8 311469 201 901 513370 57 041 46670
12 10 83,3 4 332 594 1 064 749 5 397 343 539 734 449 771
Négociants
6 6 100,0 908 620 470 541 1 379 161 229 860 229 860
Prof, libérales /
5 4 80,0 133 670 59 895 193 565 48 391 38 713
Fonctionnaires sup. / 1 100.0 680 680
4 4 100,0 57 503 149 404 206 907 51 727 51 727
TOTAL 24 19 79,2 558 501 656344 1 214 845 53939 50 619
46 38 82,6 6 010 186 4 842 990 10 853 176 285 610 535 939
B Groupe II artisans 20 5 25,0 45 716 16270 61986 12397 3 099
Production 68 16 23,5 879 392 750 558 1 629 950 101 872 23 970
Alimentation 12 9 75,0 3095/ 29295 60276 6 697 5023
42 31 73,8 348 727 555 183 903 910 29158 21 522
Commerce 4 4 100.0 51 704 52 324 / 14 028 28507 28507
17 9 52,9 480 048 256 251 736 299 81 811 43 311
Inter groupe 9 4 44,4 5 524 23 100 29 723 7 431 3303
artisanal 11 6 54,5 12219 77 105 89 324 14 887 8120
FOTA L monde artisanal 45 22 40,0 135024 130989 266013 12 091 5911
138 62 44,9 1 720 386 1 639 087 3 359483 54 185 24 344
Services 5 7 57,5 13 765 18 519 32284 4 5/2 4 035
Employés, fonct. 39 17 43,6 53 214 77 439 130 653 7 685 3 350
Intergroupe C/M 12 4 33.3 3439 20340 23 779 5545 1982
24 8 33.3 57 308 140 557 197 565 24 733 8 244
TOTAL Service 20 11 55.0 17204 38 859 56 063 5 097 2503
63 25 39,7 110 522 217 996 328 518 13 141 5215
Cultivateurs 3 2 55,7 23 537 11 283 34 920 17 460 //540
10 8 80,0 49 966 246 243 296 209 37 026 29 621
Clergé — — — —
3 - - -
TOTAL 68 35 51.5 /75 555 181 131 356996 10200 5250
214 95 44,4 1 880 874 2 103 336 3 984 210 41 939 18618
C Groupe III
Contremaîtres 15 6 66,7 12 476 67 700 80 176 13 363 5 345
Ouvriers textiles 270 20 7,4 31 006 90 930 121 936 6 097 452
Ouvriers -
Contremaîtres 197 13 6.6 8 492 17 086 25578 1 968 130
Ouvriers divers 87 3 3,4 1 843 1 843 614 21
Journaliers 82 3 3,7 2373 2373 791 29
130 4 3,1 2 273 1 920 4 193 1 048 32
Domestiques 8 1 72,5 235 235
23 5 21,7 6 266 17 480 23 746 4 749 1032
Ménagères 25 3 12,0 8 136 - 8 136 2712 325
Divers 16
15 5 33,3 2 859 66 877 89 736 13 947 4 649
TOTAL 565 46 8,1 64 859 244 907 309 766 6 734 548
TOTAL GENERAL 395 71 18,0 745 466 854 561 1 600027 22 536 4 051
825 179 21,7 7 955 919 7 191 233 15147 152 84 621 18 360

Résultats généraux pour 1856 et 1873


636 Jean-Claude Bonnier

8. Cf. Cl. FOHLEN, op. cit., pages 264-265.


9. Sous la direction d'Adeline DAUMARD, op. cit., page 51.
10. Félix-Paul CODACCIONI, "De l'inégalité", op. cit., page 163.
11. Cf. A. GRONOFF, op. cit., passim. On constate que l'évolution est particulièrement
dure pour les journaliers : 1856 : 82 décès ; 1873 : 130 décès ; 1896 : 274 décès. En 1856,
il peut encore s'agir d'ouvriers agricoles travaillant dans les exploitations subsistant à Roubaix
et dans sa banlieue. Mais en 1896, la persistance de cette appellation révèle le gonflement du
sous-prolétariat, misérable et sans profession fixe : cf. Jean-Claude BONNIER, op. cit., pages
133-134.
12. Sous la direction de Louis TRENARD, Histoire d'une métropole : Lille-Roubaix-
Tourcoing, Toulouse, Privât, 1977, page 379.
13. In F. BRAUDEL-E. LABROUSSE, op. cit., tome 3, volume 2, page 956.
14. Félix-Paul CODACCIONI, op. cit., page 191. Il existait à Roubaix en 1873 près de
640 cabarets, comme l'indiquent les "Rapports du Maire".
15. Roubaix ancien et moderne, Roubaix, Pique, s.d., pages 73-74. Théodore LEURI-
DAN, Histoire de Roubaix, Roubaix, Vve Béghin, tome 4, page 202.
16. Claude FOHLEN, "Crise textile et troubles sociaux : le Nord à la fin du Second
Empire", Revue du Nord, 1953, pages 107 et suiv.
17. Préface d'Ernest LABROUSSE à Félix-Paul CODACCIONI, op. cit., page 380.
18. Sous la direction de Louis TRENARD, op. cit., page 380.

Source Le Monde illustré (11 et 18 avril 1868).


Microfilms fournis par la Bibliothèque Municipale de Lille. Photos de l'auteur.