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Note on Canadian Events /


Commentaire sur l’actualité canadienne
Les dénonciations publiques d’agressions
sexuelles : du mauvais usage de la
présomption d’innocence
Michaël Lessard

When a victim reports her aggressor publicly, some people try to silence her voice
under the guise of the right to the presumption of innocence. This was especially
remarkable in 2014, within the movement #AgressionNonDénoncée ; and again
in the fall of 2015, when Val-d’Or Indigenous women reported being sexually
assaulted by police. It was also the case in 2016 when Alice Paquet denounced
Member of Provincial Parliament Gerry Sklavounos, and the legal argument thus
periodically reappears on the public stage. However, can we really silence a victim
by advancing the rights of her aggressor? The author believes that this is a case
of inappropriate use of the presumption of innocence. In this text, he explains that
the presumption of innocence must be placed in its legal context. The right to the
presumption of innocence is a principle that protects litigants against the punitive
power of the state. Its sole application belongs in the criminal process, and it was
not designed to be used as such on the public stage. In addition, the author explains
that, at the heart of the criminal process, the presumption of innocence promotes

L’auteur aimerait remercier Antoine Grondin Couture, Marie-Andrée Plante, Léa Brière-
Godbout, Étienne Cloutier et Féa Neveu pour leurs commentaires. Il aimerait aussi remercier
le Collectif féministe de recherche anti-violence de l’Université d’Ottawa de l’avoir invité à
présenter une conférence sur l’instrumentalisation de la présomption d’innocence dans le
débat public le 31 mars 2016, ce qui l’a poussé à rédiger une première ébauche de ce texte,
ainsi que toutes les personnes qui ont participé à cette conférence pour leurs pertinents com-
mentaires. L’auteur aimerait remercier également les participantes et participants aux autres
conférences qu’il a subséquemment données sur ce sujet, dont les étudiantes de l’Université
de Montréal qui étaient présentes le 9 mars 2017, ainsi que ses copanélistes Suzanne Zaccour
et Isabelle Hupé pour leurs commentaires tout aussi constructifs. L’auteur remercie enfin
les éditrices et les réviseuses de la Revue Femmes et Droit pour leurs commentaires, grâces
auxquels il a pu resserrer et renforcer son analyse, ainsi que pour le temps bénévole qu’elles
lui ont consacré. L’auteur, en tant qu’homme blanc cisgenre, souhaite mettre en relief sa
position de privilégié. Il met en garde les lectrices et les lecteurs et les encourage à lire une
diversité d’autrices et d’auteurs sur le sujet. Il est important que ce ne soit pas seulement des
hommes blancs qui soient lus et entendus sur cette question, comme toute autre d’ailleurs.

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the creation of a discussion space where all parties may debate the guilt. However,
when it is invoked in the public sphere, it only places the victims in an aggressive
process of questioning their credibility while protecting the aggressors. Its invoca-
tion creates a climate that deters denunciations of sexual assaults. The public
debate deviates, leaving little room to criticize our dysfunctional complaint systems
and rape culture. In that sense, the presumption of innocence is not invoked in
order to establish a constructive dialogue, but it has the effect of shutting down
its critics. In this article, the author explains why the right to the presumption of
innocence must not be engaged in this way in the public sphere.

Lorsqu’une victime dénonce son agresseur sur la place publique, certaines personnes
tentent de la réduire au silence en invoquant le droit à la présomption d’innocence.
Ce fut particulièrement évident en 2014, lors du mouvement #AgressionNonDénoncée ;
ce le fut encore à l’automne 2015, alors que des femmes autochtones de Val-d’Or
dénonçaient les agressions sexuelles commises à leur endroit par des policiers ; ce
le fut aussi en 2016 à l’occasion de la dénonciation du député Gerry Sklavounos
par Alice Paquet ; et l’argument légaliste réapparaı̂t ainsi périodiquement sur la
scène publique. Pourtant, peut-on vraiment bâillonner une victime en mettant de
l’avant les droits de son agresseur ? L’auteur estime qu’il s’agit là d’un mauvais
usage de la présomption d’innocence. Dans ce texte, il explique que la présomption
d’innocence doit être replacée dans son contexte juridique. Le droit à la présomp-
tion d’innocence est un principe fondamental qui protège les accusés contre
le pouvoir punitif de l’État. Il trouve uniquement application dans le processus
pénal et n’est pas conçu pour être employé sur la scène publique. De plus, l’auteur
explique que, dans le cadre du processus pénal, la présomption d’innocence
favorise la création d’un espace de discussion où les parties peuvent débattre de
la culpabilité. Pourtant, lorsqu’elle est invoquée sur la scène publique, elle ne
fait que placer les victimes dans un processus violent de remise en question de
leur crédibilité, tout en protégeant les agresseurs. Son invocation crée une
atmosphère qui décourage les dénonciations. Le débat public dévie, laissant peu
de place pour critiquer nos systèmes de plaintes dysfonctionnels et la culture du
viol. En ce sens, la présomption d’innocence n’est pas invoquée afin d’établir un
dialogue constructif, mais plutôt pour faire taire les critiques.

L’auteur tient à avertir les lectrices et les lecteurs que le texte pourrait faire ressurgir
à la mémoire de victimes des événements traumatisants.

Introduction

Lorsqu’une victime dénonce son agresseur sur la place publique, plusieurs personnes
tentent de la faire taire en invoquant la présomption d’innocence. Ce fut le cas
en 2014, lors du mouvement #AgressionNonDénoncée ; ce fut encore le cas à
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l’automne 2015, alors que des femmes autochtones de Val-d’Or dénonçaient les
agressions sexuelles commises à leur endroit par des policiers ; ce le fut aussi en
2016 à l’occasion de la dénonciation du député Gerry Sklavounos par Alice Paquet ;
et l’argument légaliste réapparaı̂t ainsi périodiquement sur la scène publique. Pour-
tant, peut-on vraiment réduire une victime au silence en mettant de l’avant les
droits de son agresseur ?
Il s’agit là d’une mauvaise compréhension du droit à la présomption d’inno-
cence. La présomption d’innocence est un principe fondamental qui trouve son
utilité en droit pénal, en protègeant les accusées et accusés contre des condamna-
tions hâtives et contre le pouvoir punitif de l’État. Si elle est considérée comme la
« pierre angulaire de notre théorie de la responsabilité criminelle »1, c’est parce
que la présomption d’innocence favorise un débat judiciaire équitable quant à
la culpabilité des accusées et accusés. Elle ne peut pas être invoquée pour taire les
dénonciations ou restreindre le débat public.
Ce texte se divise en trois parties. J’aborde d’abord l’emploi problématique de la
présomption d’innocence alors qu’elle est utilisée comme un argument légaliste
dans le débat public. Ensuite, je retrace les contours du concept de la présomption
d’innocence afin d’expliquer que son application se limite au système judiciaire.
Cela fait, je conclus en proposant une manière de réconcilier l’argument légaliste
de la présomption d’innocence avec la nécessité que les victimes dénoncent leur
agresseur et que notre société discute publiquement de la culture du viol.
Il est important de souligner que je ne nie pas qu’il est possible que des personnes
soient accusées à tort. Je dénonce plutôt que la présomption d’innocence soit utilisée
comme un instrument rhétorique pour faire taire les victimes d’agressions sexuelles
et, plus largement, pour empêcher le débat public sur l’incapacité de nos institutions
à aider adéquatement ces victimes. Utiliser ainsi le concept de la présomption d’in-
nocence, hors de son contexte juridique, fait preuve d’une mauvaise compréhen-
sion des principes ayant donné naissance à ce concept et des mécanismes qui le
régissent. Un rappel des composantes et de l’origine du droit à la présomption
d’innocence peut être bénéfique afin, non pas de diminuer la valeur et la force de
la présomption d’innocence, mais simplement de comprendre que son rôle se limite
au processus pénal.

1. Une culture réduisant les victimes au silence

Dans cette première partie, j’explore la manière dont la présomption d’innocence


est employée comme un instrument rhétorique afin de miner la crédibilité des
victimes, et parfois même de les faire taire. Nous verrons comment l’argument de
la présomption d’innocence fait dévier le débat public et freine la réflexion collec-
tive que nous pourrions avoir sur les facteurs qui découragent les victimes à porter
plainte.

1. R c Schwartz, [1988] 2 RCS 443 au para 34.


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Pour exemplifier ce problème, je propose de revenir sur le mouvement


#AgressionNonDénoncée (2014) et le traitement des femmes autochtones de Val-
d’Or (2015). Au moment d’écrire ces lignes, nous ne cessons d’en apprendre sur les
événements entourant ce qu’il a maintenant lieu d’appeler « l’affaire Sklavounos ».
Puisqu’il est trop tôt pour dresser un portrait complet de cette affaire, je me garderai
de la commenter dans ce texte, bien que la présomption d’innocence ait été mobilisée
dans les discussions publiques2.
Mettons d’abord brièvement la table en revisitant les circonstances qui ont
donné naissance au mouvement #AgressionNonDénoncée.

1.1 Une étincelle de preuve

Le 24 octobre 2014, Chuck Thompson, le porte-parole de la Canadian Broadcasting


Corporation (CBC), annonce publiquement que le célèbre animateur de radio
Jian Ghomeshi quittera la barre de l’émission Q, pour cause de « problèmes
personnels »3. Plusieurs admiratrices et admirateurs expriment aussitôt leur regret
et leur incompréhension.
Deux jours plus tard, l’agence de relation publique Rock-It Promotions, engagée
par Ghomeshi, annonce qu’il poursuivra la CBC pour bris de confiance et mauvaise
foi, réclamant des dommages s’élevant jusqu’à 50 millions de dollars4. La confu-
sion s’empare immédiatement du débat public où l’on se demande quelles ont
bien pu être les véritables raisons ayant poussé Ghomeshi à la porte de la CBC. Il
ne faudra pas attendre longtemps pour obtenir une réponse.
À 18h11, le soir du 26 octobre, Jian Ghomeshi publie un statut Facebook où il
affirme avoir été renvoyé de la CBC en raison de sa vie sexuelle marginale. Il se dit
victime d’une [traduction] « campagne de fausses accusations déclenchée par une
ancienne copine délaissée et une pigiste »5. Ghomeshi explique que, quoique ses
intérêts sexuels sortent de la norme, il aurait toujours eu des relations sexuelles
consentantes où le plaisir de chaque partenaire lui importait. Le même soir, le
Toronto Star publie le témoignage de trois femmes anonymes alléguant avoir été
agressées par Jian Ghomeshi. Dans les jours qui ont suivi, plusieurs autres femmes
se sont confiées aux médias racontant, tantôt sous le couvert de l’anonymat, tantôt

2. Voir par ex Serge Gagnon, « L’affaire Sklavounos et la présomption d’innocence », La


Presse (24 octobre 2016) <http://www.lapresse.ca/le-nouvelliste/opinions/201610/24/
01-5033923-laffaire-sklavounos-et-la-presomption-dinnocence.php>.
3. Erika Tucker, « Timeline: Jian Ghomeshi sex assault scandal », Global News (3
décembre 2014) mis à jour le 11 mai 2016, <http://globalnews.ca/news/1647091/
timeline-sex-assault-allegations-arise-after-cbc-fires-jian-ghomeshi/> (citation originale :
« personal issues »).
4. Ibid.
5. Ibid.
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en leur propre nom6, les agressions sexuelles perpétrées par la vedette ainsi que ses
autres comportements problématiques. Le Toronto Star a rapporté, à lui seul, avoir
rencontré au moins huit victimes7.
Le 30 octobre, la police de Toronto invite les victimes de Ghomeshi à porter
officiellement plainte aux forces de l’ordre. Ultimement, trois victimes témoigneront
au procès de Jian Ghomeshi en février 2016. Le 24 mars, le juge William B. Horkins
le déclare non coupable, en prenant soin de préciser que sa « conclusion that the
evidence in this case raises a reasonable doubt is not the same as deciding in any
positive way that these events never happened »8. Un second procès, impliquant
une quatrième victime, était prévu pour juin 2016. Cependant, en mai 2016, la
Couronne a retiré ses accusations. Ghomeshi a signé un engagement de garder
la paix en vertu de l’article 810 du Code criminel et a offert ses excuses à cette
victime9. Un engagement pris en conséquence de l’article 810 est une mesure
préventive, plutôt que punitive, visant à protéger les victimes et est souvent issue
d’un compromis entre la Couronne et l’accusée ou accusé10. Après la signature de
cet engagement, la victime a alors offert un vibrant témoignage directement à la
presse.
À l’automne 2014, le combat des victimes de Jian Ghomeshi devient rapidement
un symbole d’espoir dans la lutte contre les agressions sexuelles, un point d’ancrage
pour rallier toutes les victimes ainsi que leurs alliées et alliés. Alors que de plus
en plus de personnes se manifestent pour dénoncer l’ancien animateur de radio,
certaines critiques publiques commencent à remettre en doute le témoignage des
victimes. Elles s’expliquent mal pourquoi, si ces victimes disent la vérité, elles
n’ont pas dénoncé Jian Ghomeshi plus tôt, au moment des faits11. Le 30 octobre,

6. Voir notamment Reva Seth, « Why I Can’t Remain Silent About What Jian Did to
Me », Huffington Post (30 octobre 2014) mis à jour le 30 décembre 2014, <http://
www.huffingtonpost.ca/reva-seth/reva-seth-jian-ghomeshi_b_6077296.html>.
7. Kevin Donovan et Jesse Brown, « Jian Ghomeshi: 8 women accuse former CBC host
of violence, sexual abuse or harassment », Toronto Star (29 octobre 2014) <https://
www.thestar.com/news/gta/2014/10/29/jian_ghomeshi_8_women_accuse_former_
cbc_host_of_violence_sexual_abuse_or_harassment.html>.
8. R v Ghomeshi, 2016 ONCJ 155 au para 140.
9. Pour lire sa déclaration, voir notamment « Read Jian Ghomeshi’s full apology to
Kathryn Borel », CBC News (11 mai 2016) <http://www.cbc.ca/news/canada/toronto/
jian-ghomeshi-apologizes-to-kathryn-borel-1.3577111>.
10. Adriana Bungardean et Jo-Anne Wemmers, Impact et conséquences de l’engagement
810 du C. cr. : le point de vue des personnes victimes de violence conjugale, Laval,
CAVAC, 2014 <http://www.cavac.qc.ca/regions/laval/pdf/recherche810.pdf >.
11. Ce qui est, notons-le, une inférence interdite en droit depuis l’entrée en vigueur, en
1983, de la Loi modifiant le Code criminel en matière d’infractions sexuelles et
d’autres infractions contre la personne et apportant des modifications corrélatives à
d’autres lois, S.C. 1980-81-82-83, ch.125 [Loi modifiant le Code criminel en matière
d’agression sexuelle], dont l’amendement a été reconduit à l’article 275 du Code
criminel, LRC 1985, c C-46.
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en solidarité avec les victimes, Sue Montgomery et Antonia Zerbisias répondent


aux détracteurs en lançant la campagne #AgressionNonDénoncée (#BeenRaped-
NeverReported )12. Les journalistes, respectivement de The Gazette et du Toronto
Star, racontent courageusement leur propre histoire13. En moins de 24 heures, on
estime que près de 8 millions de victimes de partout dans le monde emboı̂tent le
pas14. S’entame alors une des prises de conscience sociétale des plus marquantes
de l’histoire canadienne. Cette vague de témoignages expose concrètement la
réalité qui se cache derrière les chiffres : une femme sur trois a été victime d’une
agression sexuelle et 90% des agressions sexuelles ne sont jamais dénoncées à la
police15.
En voyant cette onde de choc, on aurait pu croire que nous avions collective-
ment fait un pas en avant, qu’il serait maintenant difficile de nier les problèmes
systémiques et sociaux qui rebutent tant de femmes à dénoncer leur(s) agresseur(s).
Et pourtant, on n’aurait pas pu avoir plus tort. L’argument légaliste de la présomp-
tion d’innocence aura bientôt raison de ce mouvement en discréditant les victimes,
en les sommant de se taire.

1.2 Un problème systémique et culturel

Lorsque l’on prend le temps d’écouter et de lire les témoignages du mouvement


#AgressionNonDénoncée, on remarque qu’ils ne dénoncent pas que les individus,
mais qu’ils dénoncent également un système, une culture qui pousse tant de femmes
à ne jamais dénoncer leur agresseur. Par exemple, le chroniqueur de La Presse
Vincent Marissal rapporte l’histoire de Julie (prénom fictif ), une attachée politique
du Bloc Québécois16. Son patron, un député du Parlement fédéral, la harcelait
sexuellement. Lorsqu’elle s’est confiée à ses collègues, toutes et tous lui ont dit
d’ignorer l’homme, le patron, la figure d’autorité, et qu’il arrêterait. Rien n’y fit.
Au bout de neuf mois, elle en parle à son chef de bureau. La rumeur veut que Gilles

12. Angelyn Francis, « #BeenRapedNeverReported: 1 Year Later, What’s Changed? Co-


Creators Reflect Back », Huffington Post (1 novembre 2015) mis à jour le 25 novembre
2015 <http://www.huffingtonpost.ca/2015/11/01/been-raped-never-reported-one-year-
later_n_8444162.html>.
13. Pour consulter les microbillets originaux, voir « Des milliers d’agressions dénoncées
en quelques heures », Métro (6 novembre 2014) <http://journalmetro.com/actualites/
national/623274/des-milliers-dagressions-denoncees-en-quelques-heures>.
14. Rima Elkouri, « Le courage de dénoncer », La Presse (5 novembre 2014) <http://plus.
lapresse.ca/screens/fb82298a-9b94-4301-a29e-04f1ab43cba3%7C_0.html>.
15. Il s’agit des données pour le Québec. Cynthia Pouliot, Guide d’information à l’inten-
tion des victimes d’agression sexuelles, 2e éd, Montréal, Ministère de la Santé et
des Services sociaux Québec, 2012 à la p 14 <http://www.scf.gouv.qc.ca/fileadmin/
publications/Violence/Guide_agression_sexuelle_2012.pdf >.
16. Vincent Marissal, « Ignore-le! », La Presse (13 novembre 2014) <http://www.
lapresse.ca/debats/chroniques/vincent-marissal/201411/12/01-4818103-ignore-le.php>.
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Duceppe, alors chef du Bloc Québécois, aurait « passé un savon » à son député17.
Le harcèlement a continué. Julie a dû démissionner, maintenant doublement victime :
harcelée et sans emploi.
Le plus troublant dans cette histoire est que Julie n’avait à sa disposition aucun
canal officiel par lequel porter plainte. À cette époque, il n’existait au Parlement
aucun organisme, aucun comité pour traiter les cas de harcèlement et d’agression
sexuelle lorsqu’il s’agissait d’employées d’un parti politique. Vincent Marissal
résume bien l’incohérence de la situation : « [i]l faut bien être dans un parlement,
l’endroit où on vote des lois pour protéger les gens, pour en arriver à une situation
aussi absurde »18. Pourtant, Julie n’est pas seule. Beaucoup de femmes, dans une
multitude de milieux, se retrouvent dans la même situation, sans aucune autorité
prête à tendre l’oreille.
Même en présence d’une autorité à laquelle les victimes peuvent porter plainte,
il existe de nombreux facteurs pour les en dissuader. L’objectif de ce texte n’est pas
de tous les recenser, mais il convient de souligner les principaux facteurs rapportés
dans les médias lors du mouvement #AgressionNonDénoncée, puisque cet exercice
permet de mieux comprendre à quoi s’oppose l’argument de la présomption
d’innocence.
Le mouvement #AgressionNonDénoncée a permis de lever le voile sur la peur,
la honte et le sentiment de culpabilité qui peuvent réduire les victimes au silence.
On comprend facilement d’où ces sentiments proviennent lorsque l’on sait que près
de 80% d’entre elles connaissaient déjà leur agresseur avant les faits19. Lorsque
l’agression sexuelle survient au sein d’une famille, la crédibilité de certaines victimes
est sévèrement mise en doute par leur entourage. Lorsqu’elle survient dans un
contexte professionnel ou scolaire, qu’elle soit perpétrée par un supérieur ou un
professeur, c’est l’ensemble de la carrière de la victime qui est en jeu au moment
de la dénonciation. Tout cela s’ajoute aux potentielles représailles de l’agresseur
lui-même.
Il convient de souligner aussi les nombreux stéréotypes et mythes encore véhi-
culés par les autorités auprès desquelles on s’attend à ce que les victimes portent
plainte. En 1991, la Cour suprême du Canada avait fortement réprimandé les services
de police qui se basent sur de fausses conceptions des violeurs, des victimes et
sur des préjugés moraux pour classer comme « fondées » ou « non fondées » les
différentes plaintes20.
Selon un de ces préjugés, les femmes seraient rancunières21. Elles inventeraient
des récits pour se venger de leurs anciens partenaires sexuels. Elles fabriqueraient

17. Ibid.
18. Ibid.
19. Ministère de la Santé et des Services sociaux, supra note 15 à la p 14.
20. R c Seaboyer ; R c Gayme, [1991] 2 RCS 577 [Seaboyer]. Pour plus d’explications sur
les stéréotypes et les mythes qui habitaient le droit, voir aussi R c DD, 2000 CSC 43
aux para 60 et suivants [DD].
21. Seaboyer, supra note 20.
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des histoires alors que rien ne se serait réellement produit. C’est d’ailleurs ce que
Jian Ghomeshi alléguait dans son statut Facebook. Bien que l’on puisse comprendre
pourquoi une personne accusée d’agression sexuelle se défende par cet argument, il
en est tout autrement lorsque ce préjugé corrompt l’esprit de certains policiers et
policières auprès desquels les victimes portent plainte. Un préjugé dangereux lors-
que l’on sait que, au Québec, une femme sur sept est agressée sexuellement au
moins une fois par son conjoint22. Quoique l’on puisse penser que de moins en
moins de policiers et de policières croient en ce mythe, peut-on vraiment garantir
à une victime qui hésite à porter plainte qu’elle ne tombera pas sur une personne
qui adhère encore à ce stéréotype ?
Le système judiciaire n’est pas immunisé contre ce type de dérives. En 2014, le
juge Robin Camp, par exemple, demandait à une victime d’agression sexuelle
« why didn’t you just sink your bottom into the basin so he couldn’t penetrate
you? » et « why couldn’t you just keep your knees together? »23. Le juge a
alors estimé que la plaignante n’aurait pas réussi à expliquer « why she allowed
the sex to happen if she didn’t want it »24. Heureusement, un an plus tard, la Cour
d’appel de l’Alberta a réprimandé le juge et ordonné un nouveau procès25. Le 8
mars 2017, le Conseil de la magistrature a recommandé la destitution du juge
Camp26. Le lendemain, il démissionnait27.

22. Ministère de la Santé et des Services sociaux, supra note 15 à la p 14.


23. Lettre de Alice Woolley et Jennifer Koshan (9 novembre 2015) au Conseil canadien
de la magistrature à la p 5, <http://s3.documentcloud.org/documents/2510250/cjc-
complaint-r-camp.pdf >.
24. Ibid.
25. R v Wagar, 2015 ABCA 327. L’accusé a été acquitté le 31 janvier 2017 à l’issue du
nouveau procès, R v Wagar, 2017 ABPC 17.
26. Le 29 novembre 2016, le comité d’enquête du Conseil canadien de la magistrature re-
commandait à ce dernier la destitution du juge Camp, voir In the Matter of an Inquiry
Pursuant to s. 63(1) of the Judges Act Regarding the Honourable Justice Robin Camp :
Report and Recommendation of the Inquiry Committee to the Canadian Judicial Council
(29 novembre 2016) <https://www.cjc-ccm.gc.ca/cmslib/general/Camp_Docs/2016-
11-29%20CJC%20Camp%20Inquiry%20Committee%20Report.pdf >.
Le 14 février 2017, le juge Camp déposait une demande en contrôle judiciaire
auprès de la Cour fédérale, voir Plumitif de la Cour fédérale, dossier no T-201-17.
La demande de contrôle judiciaire a été classée le 14 février 2017 <http://cas-cdc-
www02.cas-satj.gc.ca/IndexingQueries/infp_moreInfo_f.php?court_no=T-201-17>.
Le 8 mars, le Conseil canadien de la magistrature recommandait au ministre de la
Justice du Canada la destitution du juge Camp, voir « Dans l’affaire de l’article 65 de
la Loi sur les juges, L. R., 1985, ch. J-1, et du comité d’enquête constitué par le Conseil
canadien de la magistrature pour examiner la conduite de l’honorable Robin Camp de
la Cour fédérale : Rapport du Conseil canadien de la magistrature à la ministre de la
Justice » (8 mars 2017) <http://www.cjc-ccm.gc.ca/cmslib/general/Camp_Docs/2017-
03-08%20Report%20to%20Minister.pdf >.
27. Hélène Buzzetti, « Le juge albertain Robin Camp démissionne », Le Devoir (9 mars
2017) <http://www.ledevoir.com/non-classe/493563/le-juge-robin-camp-sera-destitue>.
Vol. 29 2017 409
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Plus récemment, en février 2017, plusieurs services de polices de partout au


Canada ont annoncé qu’ils réviseraient les plaintes d’agressions sexuelles qu’ils
avaient considérées comme « non fondées » dans les dernières années28. Voilà
qui, bien qu’il s’agisse d’un signe d’espoir, souligne que le classement des plaintes
par les services de police est encore affecté par des stéréotypes devant être
corrigés.
Il semble que nous ayons créé un système de justice criminelle aléatoirement
opaque aux plaintes d’agressions sexuelles : une victime ne sait jamais si elle
tombera sur une personne qui l’écoutera et qui l’aidera réellement. Il n’est pas
difficile de comprendre pourquoi si peu de victimes, soit 10% d’entre elles, portent
plainte29.
Le philosophe Daniel Weinstock résume bien la situation30. Il suggère d’imaginer
une société où les cambriolages à domicile ainsi que les vols sont monnaie courante,
où les institutions ayant la responsabilité de condamner les criminels sont si défi-
cientes qu’on ne croit plus utile d’appeler la police. On croirait alors se trouver
dans un état défaillant. C’est pourtant bien la situation dans laquelle se trouvent
les femmes canadiennes.

1.3 Le contrecoup de 2014 : l’argument de la


présomption d’innocence

Si le mouvement #AgressionNonDénoncée a été un point tournant de l’effort de


sensibilisation aux stéréotypes et aux mythes concernant les victimes d’agression
sexuelle, il ne fallut pas plus de deux semaines avant que le mouvement « aille
trop loin » pour certaines et certains éditorialistes. Dans le lot d’arguments mobilisés
à l’encontre du mouvement, la présomption d’innocence a certainement joué un
rôle clef.
Au Québec, l’argument de la présomption d’innocence a surtout été soulevé à la
suite des dénonciations anonymes d’agressions sexuelles à l’Université du Québec
à Montréal (UQAM) qui ont été faites un peu plus de deux semaines après le
déclenchement du mouvement #AgressionNonDénoncée. Le 12 novembre 2014,
l’Association facultaire étudiante des sciences humaines dénonce, sur sa page

28. Patrick White et Robyn Doolittle, « Unfounded: Over 10,000 sexual-assault cases to be
reviewed », Globe and Mail (10 février 2017) mis à jour le 10 mars 2017 <https://
www.theglobeandmail.com/news/national/in-unprecedented-response-32-canadian-
police-forces-to-review-thousands-of-sexual-assault-complaints/article33991368>.
29. Ministère de la Santé et des Services sociaux, supra note 15 à la p 14.
30. Daniel Weinstock, « In the wake of Jian Ghomeshi and #beenrapedneverreported: How
do we move forward? », (16 novembre 2014), In Due Course (blogue), <http://
induecourse.ca/in-the-wake-of-jian-ghomeshi-and-beenrapedneverreported-how-do-
we-move-forward>.
410 Lessard CJWL/RFD
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Facebook, le harcèlement sexuel perpétré par trois professeurs. Des autocollants


contre le harcèlement sexuel ont été placardés sur leur bureau31. La présidente
du Syndicat des professeurs et professeures de l’Université du Québec à Montréal,
Michèle Nevert, a aussitôt rappelé le droit des professeurs à la présomption
d’innocence32. La réaction de nos chroniqueurs publics a été, pour ainsi dire, plus
sévère.
Richard Martineau écrivait, dans le Journal de Montréal, rapportant les propos
de la présidente du syndicat, qu’« [à] ce que je sache, . . . la PRÉSOMPTION
D’INNOCENCE existe encore au Québec . . . Et l’époque de la chasse aux sorcières
(où l’on envoyait des innocents au bûcher sur la simple base d’allégations non
fondées) est révolue. . . »33. Or, où est le « bûcher » dont il nous parle ? Confond-
t-on la dénonciation publique et la condamnation ? La dénonciation publique n’est
pourtant que le début d’un processus qui permet aux autorités en place de se saisir
de la question pour évaluer le fondement de la dénonciation. Notons au passage,
comme le fait avec justesse le collectif féministe les Hyènes en jupons34, qu’il est
curieux d’utiliser, dans un tel contexte, l’image de la chasse aux sorcières, une
période de l’histoire où les femmes étaient persécutées pour des raisons morales et
religieuses.
Les commentaires sous l’article de Richard Martineau sont encore plus parlants.
Carole C. nous explique que les victimes d’agressions sexuelles doivent dénoncer
toute agression à la police :
Ce qui s’est passé à l’UQAM est inacceptable. Les femmes qui ont des
choses à reprocher à certains hommes doivent dénoncer à la police ou
aux instances prévues dans l’organisation où elles travaillent. Non seule-
ment la présomption d’innocence existe, mais dans le cas de délits sexuels
en particulier, de fausses accusations peuvent ruiner des vies35.
Ce commentaire semble peu sensible aux nombreux obstacles auxquels font face
les victimes lorsqu’elle souhaitent porter plaintes aux autorités institutionnelles,
ainsi qu’à la possibilité qu’elles puissent souhaiter recourir à des modes alternatifs
de justice n’impliquant pas les forces policières, que ce soit la médiation, un pro-
cessus de discussions avec divers membres de la communauté ou d’autres procédés

31. Azeb Wolde-Giorghis, « Allégations de harclement sexuel : malaise à l’UQAM »,


Radio-Canada (12 novembre 2014) <http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/societe/2014/
11/12/004-allegation-harcelement-sexuel-association-etudiante-publie-noms-professeurs-
facebook.shtml>.
32. Richard Martineau, « Scandale à l’UQAM: la Présidente du syndicat réagit », Journal
de Montréal (14 novembre 2014) <http://www.journaldemontreal.com/2014/11/14/
scandale-a-luqam-la-presidente-du-syndicat-reagit>.
33. Ibid (en majuscules dans le texte).
34. Hyènes en jupons, « Le backlash », Hyènes en jupons (17 novembre 2014) <https://
hyenesenjupons.com/2014/11/17/le-backlash/>.
35. Martineau, supra note 32.
Vol. 29 2017 411
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propres à la justice transformatrice36. Les deux premières semaines du mouvement


#AgressionNonDénoncée, quoique retentissantes dans tous les médias, peinent à
renverser les préjugés.
Encore plus loin, commentant la position de madame Nevert, Steve Harvey-
Fortin affirme qu’« [e]lle a compris que la présomption d’innocence prévaut sur la
vengeance des femmes !!!! »37. Bien que ces commentaires soient anecdotiques, ils
sont pourtant représentatifs d’un réflexe répandu : l’invocation de la présomption
d’innocence, l’instrumentalisation de ce principe juridique pour critiquer directe-
ment les motifs et la crédibilité des victimes. Comme si la présomption d’innocence
désignait une vérité, l’innocence, plutôt qu’une simple présomption renversable.
Dans le même journal, Mathieu Bock-Côté nous enseigne que « quand chacun
décide de se faire justice lui-même, c’est une psychologie de guerre civile qui s’in-
stalle »38. Pour ce dernier, la dénonciation des professeurs serait du « terrorisme »39,
une enflure verbale dangereuse.
Yves Boisvert, chroniqueur de La Presse, traite les personnes qui ont dénoncé
les professeurs de « fachos de gauche » et de « lâches »40. Boisvert note tout de
même que le représentant de l’association étudiante a expliqué que les femmes
n’ont pas confiance dans le système de justice criminelle ainsi que les « innombra-
bles » canaux de plaintes prévus dans les universités41. Son argument est des plus
poignant : « Nos ‘‘juristes progressistes’’ et les dignes représentants de cette asso-
ciation étudiante n’ont jamais entendu parler des causes, innombrables, de fausses
accusations? Des vengeances? En particulier contre des profs? Des vies brisées?
Ont-ils tenté d’améliorer le processus de plaintes ? De redresser quelque injustice
du système ? Pas besoin ! Ils n’ont pas confiance et ça les autorise à prendre la
justice entre leurs mains. Les milices d’extrême droite américaines disent la même
chose »42.
En sous-texte, on peut comprendre qu’Yves Boisvert souhaite que l’on protège
toute personne contre les fausses accusations, que l’on préserve leur réputation. Sur
ce point, Yves Boisvert a raison de dire que, dans un monde idéal, les dénoncia-
tions devraient être faites à la police afin qu’un processus judiciaire détermine si

36. Voir notamment Sara Kershnar et al, Toward Transformative Justice: A Liberatory
Approach to Child Sexual Abuse and other forms of Intimate and Community Violence,
San Francisco, Generation Five, 2007.
37. Martineau, supra note 32.
38. Mathieu Bock-Côté, « Délation et vengeance à l’UQAM », Journal de Montréal (13
novembre 2014) mis à jour le 14 novembre 2014 <http://www.journaldemontreal.
com/2014/11/13/delation-et-vengeance-a-luqam>.
39. Ibid.
40. Yves Boisvert, « Fachos de gauche », La Presse (14 novembre 2014) mis à jour le
3 février 2015 <http://www.lapresse.ca/debats/chroniques/yves-boisvert/201411/14/01-
4818825-fachos-de-gauche.php>.
41. Ibid.
42. Ibid.
412 Lessard CJWL/RFD
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un présumé agresseur est coupable ou non. Évidemment, nous ne vivons pas dans
un monde idéal et le chroniqueur semble y être indifférent. Une bonne réaction
aurait tenu compte de la réalité vécue par ces victimes et offrirait des pistes de
solutions pour améliorer le système de plaintes plutôt que faire porter le poids
du système défaillant sur le dos des victimes en suggérant qu’elles le changent
elles-mêmes.
Curieusement, Yves Boisvert aurait pu se répondre lui-même. Déjà, en 2002, il
écrivait que « la présomption d’innocence ne veut pas dire que tous, en tous lieux,
doivent faire comme si les accusations étaient mensongères jusqu’à preuve du con-
traire . . . Ce serait une façon délirante de comprendre la présomption d’innocence »43.
Le chroniqueur Yves Boisvert offre alors un bon exemple du double standard de
l’argument de la présomption d’innocence dont l’emploi dans le débat public n’est
presque réservé qu’aux crimes d’agression sexuelle. En 2010, quelques jours après
un reportage de l’émission Enquête de Radio-Canada44 sur les allégations de corrup-
tion de Richard Marcotte, maire de Mascouche, Boisvert s’enflamme contre « la
pourriture municipale »45. À l’appui, il cite le témoignage d’un entrepreneur. Cette
fois-ci, le chroniqueur ne s’inquiète pas de la crédibilité du témoin, de possibles
« fausses accusations » ou de règlements de compte. Il critique les autorités qui
tentent de recueillir une preuve hors de tout doute raisonnable46. Un an plus tard,
en 2011, le chroniqueur va même jusqu’à encourager la « dénonciation publique
et médiatique quotidienne », parce que « c’est elle qui force l’État à réagir », qui
est notre « expression ferme d’un refus de la corruption »47. Bien que je sois certain
qu’Yves Boisvert souhaite que notre société exprime un refus ferme des agressions
sexuelles, je ne peux m’empêcher de me demander pourquoi il n’applique pas
ce même raisonnement aux dénonciations publiques et médiatiques d’agresseurs
sexuels48.

43. Yves Boisvert, « La présomption d’innocence : La police et les conférences de presse »,


Institute for Public Affairs of Montreal (16 décembre 2002) <http://www.iapm.ca/
newsmanager/anmviewer.asp?a=179>.
44. Enquête, « Reportage du jeudi 4 novembre 2010 », Radio-Canada (4 novembre 2010)
<http://ici.radio-canada.ca/emissions/enquete/2010-2011/Reportage.asp?idDoc=123829>.
45. Yves Boisvert, « La pourriture municipale », La Presse (8 novembre 2010) <http://
www.lapresse.ca/debats/chroniques/yves-boisvert/201011/07/01-4340289-la-pourriture-
municipale.php>.
46. Ibid.
47. Yves Boisvert, « Le Québec et la corruption », La Presse (3 novembre 2011) <http://
www.lapresse.ca/debats/chroniques/yves-boisvert/201111/02/01-4463970-le-quebec-
et-la-corruption.php>.
48. Entre le moment de la rédaction et celui de la publication de ce texte, Yves Boisvert a
donné une entrevue où il critique le recours à l’utilisation de la présomption d’inno-
cence pour faire taire les victimes d’agression sexuelle. Voir Entrevue de Yves Boisvert
par Marie-Louise Arsenault, (4 avril 2016) « Le mot à définir : La présomption
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En somme, c’est en réaction aux événements de l’UQAM que la présomption


d’innocence a rapidement été instrumentalisée pour faire taire les victimes et ralentir
le mouvement #AgressionNonDénoncée. Bien qu’il soit possible que de fausses
accusations existent, il faut dénoncer l’emploi de l’argument de la présomption
d’innocence sur la scène publique qui nous empêche d’entamer une réflexion
collective sur le phénomène des agressions sexuelles. S’il est vrai qu’une accusa-
tion précise, concernant un individu en particulier, lors du mouvement #Agression-
NonDénoncée, aurait pu être fausse, la quantité surprenante de dénonciations nous
interdit de rester aveugles face aux problèmes sociaux, systémiques et culturels
entourant les agressions sexuelles. Nous n’aurions jamais dû arrêter de discuter
des agressions sexuelles, de nos institutions inadaptées, minées par les stéréotypes
et les mythes, inhospitalières, voire hostiles, aux victimes. Or, l’argument légaliste
de la présomption d’innocence détient une telle ascendance qu’il freine la conver-
sation publique, qu’il réduit au silence.

1.4 La résurgence de 2015 : le contexte des femmes autochtones

L’argument de la présomption d’innocence a été mobilisé avec la même vigueur


en 2015, alors que Radio-Canada révélait les témoignages de femmes autochtones
victimes d’abus sexuels commis par des policiers de Val d’Or. Il est étonnant que
l’argument de la présomption d’innocence ait été aussi efficace dans le contexte
des femmes autochtones, puisque les actions des autorités canadiennes tendent à
reconnaı̂tre le racisme, le sexisme et la pauvreté dont sont victimes les femmes
autochtones ainsi que l’existence de problèmes systémiques entourant leur traite-
ment. Pour preuve, le gouvernement du Canada annonçait, le 8 décembre 2015, la
mise en place d’une Commission d’enquête sur les femmes autochtones disparues
ou assassinées49. On ne peut pas non plus ignorer le rapport final de la Commission
de vérité et réconciliation du Canada, publié le 15 décembre de la même année,

d’innocence » sur Plus on est de fous, plus on lit !, Radio-Canada Première <http://ici.
radio-canada.ca/premiere/emissions/plus-on-est-de-fous-plus-on-lit/segments/
chronique/6239/mot-a-definir-presomption-innocence-yves-boisvert>. Cependant, il de-
meure pertinent de critiquer son propos à l’encontre des dénonciations publiques
de l’UQAM parce qu’il ne s’est pas rétracté sur la question et parce que cela permet
d’illustrer un double standard qui guide également les actions de plusieurs personna-
lités publiques.
49. Marc Godbout, « Ottawa confirme la tenue d’une enquête sur les femmes autochtones
disparues ou assassinées », Radio-Canada (8 décembre 2015) <http://ici.radio-canada.
ca/nouvelles/politique/2015/12/08/001-enquete-publique-femmes-autochtones-
disparues-assassinees-annonce-ottawa.shtml>.
414 Lessard CJWL/RFD
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dévoilant ce qu’elle appelle un génocide culturel piloté par le gouvernement cana-


dien50. Pourtant, en octobre 2015, lorsque Radio-Canada a diffusé son reportage
sur les agressions sexuelles de femmes autochtones par les policiers de Val d’Or,
l’argument de la présomption d’innocence s’est rapidement invité dans le débat
public.
Le 22 octobre au matin, Radio-Canada diffuse des extraits de témoignages de
femmes autochtones qui seront présentés à l’émission Enquête le soir même51. La
nouvelle se répand rapidement. L’avant-midi du même jour, le chef de l’opposition
officielle, Pierre Karl Péladeau, interroge le premier ministre Philippe Couillard sur
ce sujet lors de la période de questions à l’Assemblée nationale du Québec52. Ce
dernier lui assure qu’une enquête policière est en cours.
Toujours le 22 octobre, en début de soirée, la chroniqueuse Sophie Durocher du
Journal de Montréal publie « Viols: tous coupables ? » où elle « n’embarque pas »
dans la campagne #OnVousCroit des Centres d’aide et de lutte contre les agres-
sions à caractère sexuel (CALACS)53. Il s’agit d’une campagne que les CALACS
avaient dévoilée un peu plus tôt la même semaine, sans lien avec les événements
de Val d’Or. Ce mot-clic sera ensuite repris pour souligner le courage des femmes
autochtones et inciter d’autres victimes à prendre la parole.
Sans commenter directement les événements de Val d’Or, c’est tout de même
dans ce contexte que Sophie Durocher affirme qu’« [o]n ne peut pas passer de
‘‘on ne croit personne’’ à ‘‘on croit tout le monde’’ »54. Pour elle, accueillir les
témoignages de victimes en leur donnant le bénéfice du doute plutôt qu’avec
suspicion semblerait une aberration. Croire de prime abord les victimes serait
l’équivalent d’emprisonner automatiquement le présumé agresseur. Sans nuances,
elle écrit « Et quid de la présomption d’innocence ? N’importe qui dénonce n’im-
porte quelle agression et on condamne l’accusé sans autre forme de procès ? »55,
comme si une attitude bienveillante empêcherait la police de mener son enquête.

50. Commission de vérité et réconciliation du Canada, Honorer la vérité, réconcilier pour


l’avenir : Rapport final, Montréal et Kingston, McGill-Queen’s University Press, 2015
<http://www.trc.ca/websites/trcinstitution/index.php?p=15>.
51. Voir par ex Radio-Canada Information, Facebook (22 octobre 2015) <https://www.
facebook.com/radiocanada. info/videos/1072979709413702>. Pour l’émission d’Enquête
voir Josée Dupuis, « Enquête – Épisode du jeudi 22 octobre 2015 », Radio-Canada
(22 octobre 2015) <http://ici.radio-canada.ca/tele/enquete/2015-2016/episodes/360817/
femmes-autochtones-surete-du-quebec-sq>.
52. Québec, Assemblée nationale, Journal des débats, 41e lég, 1re sess, vol 44, no 118
(22 octobre 2015) à la p 7345 <http://www.assnat.qc.ca/fr/travaux-parlementaires/
assemblee-nationale/41-1/journal-debats/20151022/156649.html#_Toc433376674>.
53. Sophie Durocher, « Viol: tous coupables ? », Journal de Montréal (22 octobre 2015)
<http://www.journaldemontreal.com/2015/10/22/viol-tous-coupables>.
54. Ibid.
55. Ibid.
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L’exemple de Sophie Durocher est plus qu’anecdotique. Il représente un mouve-


ment de solidarité envers les présumés agresseurs. Un mouvement dangereux
lorsqu’il muselle les victimes et enraye le débat public sur les agressions sexuelles.
Le lendemain, d’ailleurs, le porte-parole de la Sûreté du Québec, le capitaine Guy
Lapointe rappelle publiquement que les policiers présumés agresseurs bénéficient
de la présomption d’innocence56. Il faut souligner que le capitaine Lapointe n’est
pas un représentant syndical dont le mandat serait de protéger les policiers. Il est
le porte-parole d’un corps de police, un employeur à qui l’on vient de dénoncer le
comportement de dix de ses employés57.
En novembre 2016, la Directrice des poursuites criminelles et pénales explique
qu’elle n’entamera pas de poursuites criminelles, en prenant soin de souligner que
cela « ne signifie pas nécessairement que les événements allégués ne se sont pas
produits. Cela signifie plutôt que la preuve dont nous disposons ne nous permet
pas de porter des accusations criminelles compte tenu des critères et des règles de
droit »58.
La manière dont ces chroniqueuses et chroniqueurs utilisent la présomption
d’innocence est inquiétante. Ils emploient le concept de la présomption d’innocence
en invoquant une volonté de justice, mais, ultimement, en ne proposant que des
solutions ne tenant pas compte des difficultés vécues par les victimes d’agressions
sexuelles désireuses de dénoncer leur agresseur, les culpabilisant et les réduisant
ainsi au silence. Pourtant, le droit à la présomption d’innocence a été mis en place
afin de servir la recherche de la vérité, et non pour la freiner. Il convient de reposi-
tionner le concept de la présomption d’innocence dans son contexte juridique afin
de mieux comprendre ses raisons d’être, ses rouages, afin de le démystifier pour
qu’il ne puisse plus être invoqué à outrance, qu’il n’enraye plus les débats de
société portant sur les agressions sexuelles.

2. Démystifier la présomption d’innocence

Depuis longtemps déjà, le droit participe à l’entretien de préjugés portant sur les
victimes d’agressions sexuelles. On peut retracer, par exemple, l’origine de la

56. Claude Bouchard, « Femmes autochtones : Québec confie l’enquête au SPVM, insatisfac-
tion à la SQ », Radio-Canada (23 octobre 2015) <http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/
Politique/2015/10/23/001-lise-theriault-reaction-quebec-surete-du-quebec-femmes-
autochtones-val-dor.shtml>.
57. Entrevue de la ministre de la Sécurité publique Lise Thériault par Patrice Roy (23
octobre 2015) « Huit suspensions et une enquête du SPVM » sur Le Téléjournal,
Radio-Canada Info <https://www.youtube.com/watch?v=Fb3w-O4Eexg>.
58. Marie-Michèle Sioui, « Crime sans châtiment », Le Devoir [à Val d’Or] (19 novembre
2016) <http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/485074/dpcp-val-d-or-
femmes-autochtones>.
416 Lessard CJWL/RFD
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doctrine de la plainte spontanée jusqu’au Moyen Âge alors qu’une victime doit
déclencher la « clameur publique » directement après son agression si elle veut
espérer que son agresseur soit traduit en justice59. Dans son traité de preuve
criminelle, John Henry Wigmore explique plus en détail :
When therefore a virgin has been so deflowered and overpowered . . .
forthwith and while the act is fresh she ought to repair with hue and cry
to the neighboring vills and there display to honest men the injury done to
her, the blood and her dress stained with blood, and the tearing of her
dress60.
Vers les années 1700, cette exigence s’est transformée en une présomption de
fait selon laquelle le silence d’une femme après avoir subi une agression sexuelle
peut être interprété comme une contradiction implicite de son témoignage au procès.
Cette doctrine de la plainte spontanée a été importée au Canada et confirmée par la
Cour suprême61 jusqu’à ce que le Parlement l’abolisse en 1983.62 Un autre exemple
à noter au passage est que le viol d’une femme par son époux est devenu un crime
uniquement en 1983, lors de la même réforme des dispositions relatives aux agres-
sions sexuelles.63 Une autre aberration du droit lorsque l’on sait qu’au Québec,
même au 21e siècle, une femme sur sept sera agressée sexuellement par son con-
joint64.
Si les assemblées législatives et les tribunaux ont fait un effort considérable pour
vider le droit des préjugés majeurs entretenus envers les victimes d’agressions
sexuelles65, on ne peut pas en dire autant du discours public au Canada. Il est

59. DD, supra note 20 au para 60.


60. John Henry Wilgmore, Wigmore on Evidence, 2e éd, Boston, Little, Brown & Co,
1923, vol 3 à la p 764, tel que cité dans DD, supra note 20 au para 60.
61. Voir Kribs et al v R, [1960] SCR 400 à la p 405 ; Timm c R, [1981] 2 RCS 315.
62. Loi modifiant le Code criminel en matière d’agression sexuelle, supra note 11; Code
criminel, supra note 11, art 275; DD, supra note 20 aux para 61–62.
63. Voir Code criminel de l’époque, art 143 tel que cité dans Kienapple c R, [1975] 1 RCS
729 à la p 733 (avant 1985, l’article 143 du Code criminel se lisait ainsi :
« 143. Une personne du sexe masculin commet un viol en ayant des rapports
sexuels avec une personne du sexe féminin qui n’est pas son épouse,
a) sans le consentement de cette personne du sexe féminin, ou
b) avec le consentement de cette dernière, si le consentement
i. est arraché par des menaces ou par la crainte de lésions corporelles,
ii. est obtenu en se faisant passer pour son époux, ou
iii. est obtenu par de fausses et frauduleuses représentations sur la nature et le
caractère de l’acte »).
64. Ministère de la Santé et des Services sociaux, supra note 15 à la p 14.
65. Seaboyer, supra note 20 ; DD, supra note 20. Je nomme l’ensemble des assemblées
législatives puisque les assemblées législatives provinciales ont aussi participé à la
mitigation de ces préjugés. Par exemple, au Québec, voir Art 2926.1 CcQ.
Vol. 29 2017 417
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décevant de voir comment certaines personnes brandissent ardemment la présomp-


tion d’innocence tel un étendard qui indiquerait où frapper pour miner la crédibilité
d’une victime. Derrière l’argument légaliste se cache un assaut souvent empreint
de stéréotypes contre une victime, donnant parfois même lieu à un interrogatoire
public humiliant.
Comment a-t-on réussi à mécomprendre ainsi la présomption d’innocence ? À
pervertir un concept juridique qui, bien que fondamental, est après tout une
présomption réfragable qui se limite au processus pénal, qu’une proposition que
l’accusé soit innocent aux yeux du droit mais jamais que la victime ne soit une
menteuse rancunière et vengeresse ? Cette section du texte vise à démystifier la
présomption d’innocence, à démontrer qu’il s’agit d’un concept juridique dont le
rôle se limite à la protection des accusées et accusés contre l’État, que son applica-
tion ne devrait pas être généralisée à la scène publique.

2.1 Une racine profonde


Le droit à la présomption d’innocence tel qu’on le conçoit aujourd’hui est le résultat
d’une longue évolution qui, bien que certains auteurs de doctrine retracent son
origine jusque dans le droit des cités anciennes de Sparte, d’Athènes et même
dans le livre biblique du Deutéronome66, est généralement considérée comme
débutant à partir du droit romain67. Le Code de Justinien prévoyait que « les
accusateurs . . . ne peuvent déférer à la justice que ce qui est prouvé par des témoins
irrécusables, par des documents très-évidents, ou par des indices indubitables et
plus clairs que le jour »68. En ce sens, il est expliqué, dans le Digeste de Justinien
que l’« on ne doit pas condamner quelqu’un sur des soupçons . . . car il vaut mieux
laisser impuni le crime d’un coupable que condamner un innocent »69. Ce raisonne-
ment, qui est loin d’équivaloir à toutes les règles que l’on considère aujourd’hui
comme composantes du droit à la présomption d’innocence, a été délaissé au début
du Moyen Âge pour réapparaı̂tre en droit anglais au début du 13e siècle70. L’expli-
cation justinienne a alors été reprise par de nombreux juristes71 et proverbialement

66. Coffin v US, 156 US 432 (1895) à la p 454.


67. Andrew C Stumer, The Presumption of Innocence: Evidential and Human Rights
Perspectives, Portland (Oregon), Hart Publishing, 2010, à la p 1.
68. Code de Justinien, Livre IV, Titre XIX, Article 25, tel que traduit dans Pascal Alexandre
Tissot et al, Code de l’empereur Justinien, de la seconde édition, tome 2, Paris,
Rondonneau, 1806, à la p 48.
69. Digeste de Justinien, Livre XLVIII, Titre XIX, Article 5, tel que traduit dans Henri
Hulot et Jean-François Berthelot, Les cinquantes livres du Digeste ou des Pandectes
de l’empereur Justinien, tome 7, Paris, Rondonneau, 1805, à la p 401.
70. Stumer, supra note 67 aux pp 2-3.
71. Voir par ex John Fortescue, De Laudibus Legum Anglie, traduit par SB Chrimes,
Cambridge, Cambridge University Press, 2011, à la p 65 ; Matthew Hale, The History
of the Pleas of the Crown, Savoy, E et R Nutt et R Gosling, 1736, à la p 289.
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cristallisée par Sir William Blackstone ainsi : « the law holds that it is better that
ten guilty persons escape than one innocent suffer »72.
Le standard de la preuve hors de tout doute raisonnable a progressivement été
arrimé à la présomption d’innocence. Au milieu du 18ème siècle, les avocats de la
défense plaident que la présomption n’est pas renversée lorsqu’un doute persiste
alors que certains juges demeurent imperméables à l’argument et instruisent leur
jury autrement73. Le standard de preuve sera largement accepté par les juges et
les auteurs de doctrine plus tard en raison du jugement dans R v White74. Cepen-
dant, le droit à la présomption d’innocence n’avait pas la force qu’on lui connaı̂t
aujourd’hui puisqu’il existait encore des présomptions importantes à l’encontre
des accusées et accusés75. Certaines de ces présomptions naissaient d’analogies
avec le droit civil. En 1820, le juge Best explique : « It has been solemnly decided,
that there is no difference between the rules of evidence in civil and criminal cases.
If the rules of evidence prescribe the best course to get at truth, they must be and
are the same in all cases, and in all civilized countries »76. Ce type d’analogies et
la vaste majorité de ces présomptions ont été chassées du droit criminel anglais
en 1935 grâce au jugement rendu par le comité judiciaire du Conseil privé de Sa
Majesté dans Woolmington v Director of Public Prosecutions77.
Dans cette affaire, Reginald Woolmington, 21 ans, était accusé d’avoir tué
son épouse Violet Kathleen Woolmington, 17 ans. Les deux étaient mariées depuis
trois mois quand Violet a décidé de quitter son époux pour revenir vivre chez sa
mère. Quelques semaines plus tard, le jeune fermier a volé un fusil, en a scié le
canon et a pédalé jusque chez la mère où il a tiré et tué Violet.
Au procès, Woolmington avait expliqué qu’il aurait simplement souhaité faire
peur à Violet, menaçant de se suicider si elle ne revenait pas avec lui. Le coup
serait parti par accident, atteignant la femme au cœur. À l’époque, la malice était
présumée lorsque l’actus reus d’un homicide était prouvé. Le juge de première
instance instruit le jury sur cette présomption de malice78. Le jury déclare
Woolmington coupable de meurtre prémédité. Il est condamné à mort.

72. William Blackstone, Commentaries on the Laws of England: in four books, vol 2,
Philadelphia, JB Lippincott Company, 1894, à la p 357.
73. Stumer, supra note 67 aux pp 3-4.
74. 4 F & F 383 (1865) tel que cité dans Stumer, supra note 67 à la p 5, n 23.
75. Stumer, supra note 67 aux pp 5-7.
76. R v Burdett, 4 B & Ald 95 (1820) à la p 122, tel que cité dans Stumer, supra note 67 à
la p 6.
77. [1935] UKHL 1 [Woolmington]. Voir Stumer, supra note 67 aux pp 5-7.
78. Le juge Swift explique au jury : « In every charge of murder, the fact of the killing
being first proved, all the circumstances of accident, necessity, or infirmity are to be
satisfactorily proved by the prisoner, unless they arise out of the evidence produced
against him: for the law will presume the fact to have been founded in malice until
contrary appeareth. », tel que rapporté dans Woolmington, supra note 77. Voir aussi
James C Morton et Scott C Hutchison, The Presumption of Innocence, Toronto, Carswell,
1987, à la p 1.
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L’accusé fait alors appel de la décision jusqu’au comité judiciaire du Conseil


privé, où il sera acquitté. Les juges considèrent que la preuve ne permettait pas de
renverser hors de tout doute raisonnable la présomption d’innocence dont bénéficiait
l’accusé. Pour expliquer le fonctionnement de la présomption d’innocence, le
vicomte Sankey rédige son fameux passage comparant ce concept à un fil d’or :
Throughout the web of the English Criminal Law one golden thread is
always to be seen, that is the duty of the prosecution to prove the prisoner’s
guilt subject . . . to the defence of insanity and subject also to any statutory
exception. If, at the end of and on the whole of the case, there is a reason-
able doubt, created by the evidence given by either the prosecution or the
prisoner . . . the prosecution has not made out the case and the prisoner
is entitled to an acquittal. No matter what the charge or where the trial,
the principle that the prosecution must prove the guilt of the prisoner is
part of the common law of England and no attempt to whittle it down can
be entertained 79.
Malgré ce que laisse croire la formule du vicomte, la majorité des décisions
de l’époque étaient à l’effet contraire80. Woolmington est donc considéré comme
l’arrêt fondateur du droit à la présomption d’innocence comme on le connaı̂t
aujourd’hui en droit anglais. Ce jugement a rapidement été consacré par la Cour
suprême du Canada, le considérant comme un arrêt de principe dans Manchuk v
The King81 et de manière constante depuis82.
Andrew Stumer explique que le comité judiciaire a discrédité les analogies
entre le droit civil et le droit criminel en raison de l’enjeu punitif des procédures
criminelles :
The decision of the House of Lords in Woolmington reflected the principle
that, in criminal cases, the guilt of the defendant is always the ultimate
fact in issue and the prosecution is the proponent of guilt . . . In a criminal
trial, unlike in a civil trial, the court is not attempting to reach a fair
settlement of a dispute between two parties. Rather, the court is determin-
ing whether the conviction of an individual, and the exercise of the state’s
coercive powers against him or her, is warranted [accent ajouté]83.
Pour bien comprendre les contours du droit à la présomption d’innocence, il
est intéressant de noter que, dans l’arrêt fondateur en common law états-unienne,

79. Woolmington, supra note 77 aux pp 481–82.


80. Stumer, supra note 67 à la p 7.
81. [1938] RCS 341 à la p 349.
82. Notons qu’en droit canadien, certaines présomptions défavorables aux accusées et
accusés existent, mais elles doivent être justifiées par l’Article premier de la Charte
canadienne des droits et libertés, ce qui implique que ces présomptions sont loin de
ressembler à celles visées par Woolmington, voir par ex R c Downey, [1992] 2 RCS
10 ; R c Daviault, [1994] 3 RCS 63 ; R c Stone, [1999] 2 RCS 290.
83. Stumer, supra note 67 à la p 7.
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Coffin v US 84, la Cour suprême des États-Unis explique que la présomption d’inno-
cence est en quelque sorte une preuve fictive créée par le droit en faveur de
l’accusé :
[T]his presumption is an instrument of proof created by the law in favor of
one accused whereby his innocence is established until sufficient evidence
is introduced to overcome the proof which the law has created . . . the
presumption of innocence is evidence in favor of the accused introduced
by the law in his behalf 85.
La jurisprudence états-unienne enseigne que la présomption d’innocence ne
trouve application qu’au procès et qu’elle ne doit être respectée que par la ou
le juge, ou le jury86. Elle ne s’applique pas, par exemple, lors de l’enquête sur
cautionnement87.

84. La Cour suprême du Canada a déjà cité cet arrêt avec approbation dans R c Appleby,
[1972] RCS 303 à la p 317. Un passage qu’elle reprend dans Dubois c La Reine, [1985]
2 RCS 350 au para 10 ; R c Oakes, [1986] 1 RCS 103 au para 36 [Oakes] ; Thomson
Newspapers Ltd c Canada (Directeur des enquêtes et recherches, commission sur les
pratiques restrictives du commerce), [1990] 1 RCS 425 ; R c Noble, [1997] 1 RCS 874
au para 32.
85. Coffin, supra note 66 aux pp 459-60.
86. Larry Laudan, Truth, Error, and Criminal Law: An Essay in Legal Epistemology,
Cambridge, Cambridge University Press, 2006, à la p 93 ; François Quintard-Morénas,
« The Presumption of Innocence in the French and Anglo-American Legal Traditions »
(2010) 58:1 American Journal of Comparative Law 107 aux pp 141–49.
87. Bell v Wolfish, 441 US 520 (1979), aux pp 532–533, où la Cour indique :
Our fundamental disagreement with the Court of Appeals is that we fail to find a
source in the Constitution for its ‘‘compelling necessity’’ standard. Both the Court of
Appeals and the District Court seem to have relied on the ‘‘presumption of innocence’’
as the source of the detainee’s substantive right to be free from conditions of con-
finement that are not justified by compelling necessity. [. . .] But the presumption of
innocence provides no support for such a rule.
The presumption of innocence is a doctrine that allocates the burden of proof in
criminal trials; it also may serve as an admonishment to the jury to judge an accused’s
guilt or innocence solely on the evidence adduced at trial, and not on the basis of
suspicions that may arise from the fact of his arrest, indictment, or custody, or from
other matters not introduced as proof at trial. [. . .] It is
‘‘an inaccurate, shorthand description of the right of the accused to ‘remain in-
active and secure, until the prosecution has taken up its burden and produced evidence
and effected persuasion; . . . ‘an ‘assumption’ that is indulged in the absence of con-
trary evidence.’’
[. . .] Without question, the presumption of innocence plays an important role in our
criminal justice system. [. . .] But it has no application to a determination of the rights
of a pretrial detainee during confinement before his trial has even begun. [notes
omises].
Pour une discussion sur le sujet, voir Laudan, supra note 86 aux pp 93–96.
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En parallèle de son évolution jurisprudentielle, plusieurs pays ont consacré


la présomption d’innocence comme droit fondamental88 et elle se retrouve dans
de nombreux instruments internationaux89 ainsi que dans les statuts des tribunaux
pénaux internationaux90. Au Canada, la présomption d’innocence est devenue un
droit quasi-constitutionnel en 1960 dans la Déclaration canadienne des droits91.
En 1982, elle est inscrite directement dans notre constitution par l’entremise de la
Charte canadienne des droits et libertés92 :
11. Tout inculpé a le droit : 11. Any person charged with an offence has
... the right
d) d’être présumé innocent tant qu’il n’est ...
pas déclaré coupable, conformément à la (d) to be presumed innocent until proven
loi, par un tribunal indépendant et impartial guilty according to law in a fair and public
à l’issue d’un procès public et équitable . . . hearing by an independent and impartial
tribunal . . .

Il est important de noter que la jurisprudence canadienne se distingue de la juris-


prudence états-unienne en ce que la présomption d’innocence a généralement été
considérée par nos juges comme guidant toutes les étapes du processus pénal,
mais son application demeure limitée à ce processus93. Cela étant, comme dans
Coffin v US, la présomption d’innocence est habituellement présentée comme étant
intimement liée avec la preuve au procès ainsi qu’avec l’aspect punitif du processus
pénal. Regardons ce lien de plus près.

2.2 Une protection contre le pouvoir de l’État

Dans cette section, je propose d’explorer les composantes de la présomption d’in-


nocence afin de mettre en relief qu’elle sert essentiellement à protéger les accusées

88. Voir notamment la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, France,
art 9 <https://www.legifrance.gouv.fr/Droit-francais/Constitution/Declaration-des-Droits-
de-l-Homme-et-du-Citoyen-de-1789> ; Constitution of the Republic of South Africa,
no 108 de 1996 mod par Constitution Amendment Act, no 17 de 2012, art 35(3)(h) ; la
Constitution de la République islamique d’Iran, art 37 ; Constitution de la Fédération
de Russie, 12 décembre 1993, art 49 <http://www.venice.coe.int/webforms/documents/
default.aspx?pdffile=CDL(2003)018-f >.
89. Voir notamment Pacte international relatif aux droits civils et politiques, 19 décembre
1966, 999 RTNU 171 art 14(2) (entrée en vigueur : 23 mars 1976) ; Déclaration uni-
verselle des droits de l’Homme, Rés AG 217A (III) A, Doc off AG NU, 3e sess, supp
no 1, Doc NU A/810 (1948) art 11(1).
90. Voir notamment Statut de Rome de la Cour pénale internationale, 17 juillet 1998,
A/CONF.183/9, art 66 (entrée en vigueur : 1 juillet 2002).
91. SC 1960, c 44, art 2(f ).
92. Partie I de la Loi constitutionnelle de 1982, constituant l’annexe B de la Loi de 1982
sur le Canada (R-U), 1982, c 11, art 11(d).
93. R c Pearson, [1992] 3 RCS 665 à la p 685 et suivantes ; R c Morales, [1992] 3 RCS
711 à la p 748.
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et accusés contre le pouvoir punitif de l’État, ce qui m’amènera à conclure, dans la


prochaine section, que le droit à la présomption d’innocence n’a pas été construit
dans l’optique de s’appliquer aux personnes intervenant sur la scène publique.
La présomption d’innocence est une particularité de la procédure judiciaire
criminelle qui cherche à protéger toute personne contre une condamnation erronée94.
Peu importe le genre des accusées et accusés, leur classe sociale, leur bagage ethni-
que, leur origine, leur orientation sexuelle, etc., la présomption d’innocence vise à
les protéger contre les préjugés négatifs. Pour ce faire, le droit à la présomption
d’innocence impose (1) le standard de la preuve hors de tout doute raisonnable ;
(2) le fardeau de la preuve à l’État ; et (3) l’équité procédurale95.
Andrew Stumer explique que ces exigences diminuent le risque de condamnations
erronées de trois manières96. Premièrement, le fardeau de la preuve est attribué à la
partie qui a généralement le plus de ressources, soit l’État qui a l’autorité légale et le
personnel nécessaire (enquêteuses et enquêteurs professionnels, expertes et experts
médico-légaux, etc.97) pour aisément conduire des enquêtes afin de reconstituer les
faits98. Deuxièmement, ce droit interdit de présumer de la culpabilité d’une personne
du simple fait qu’elle soit accusée. La mise en accusation signifie effectivement que
l’État considère avoir la preuve nécessaire pour tenter d’obtenir une condamnation,
ce qui pourrait déjà faire présumer de la culpabilité de cette personne si ce n’était
de son droit à la présomption d’innocence. Troisièmement, le risque de la non-
persuasion est assumé par l’État. En raison du standard de la preuve hors de tout
doute raisonnable, si ni l’État et ni la personne accusée ne convainquent le tribunal
de la véracité de leur théorie de la cause, ce sera la personne accusée qui bénéfi-
ciera d’un acquittement99, diminuant ainsi le risque de condamnations erronées.
Si la présomption d’innocence diminue le risque de condamnations erronées,
elle augmente cependant par la même occasion le risque d’acquittements erronés
puisqu’un doute raisonnable suffit pour démonter la preuve de l’État100. Edward

94. Oakes, supra note 84 aux pp 119–20.


95. Ibid à la p 121.
96. Stumer, supra note 67 aux pp 33-37.
97. Voir également Don Stuart, Canadian Criminal Law: A Treatise, 7e éd, Toronto,
Carswell, 2014 à la p 43.
98. On pourrait répliquer que l’accusée ou l’accusé est en meilleure posture que l’État pour
reconstituer les faits, surtout si elle était présente sur les lieux au moment du crime.
Cependant, il y a une différence entre savoir ce qui s’est produit et être capable de le
prouver devant un tribunal. Le témoignage de l’accusée ou l’accusé, par exemple,
pourrait ne tout simplement pas être cru. Pour une discussion sur la question, voir
Stumer, supra note 67 aux pp 34–35.
99. Pour une application plus concrète, voir notamment R c W(D), [1991] 1 RCS 742 ;
R c JHS, 2008 CSC 30.
100. David Hamer, « The Presumption of Innocence and Reverse Burdens: A Balancing
Act » (2007) 66:1 Cambridge Law Journal 142 ; David Hamer, « Probabilistic Standards
of Proof, Their Complements, and the Errors that are Expected to Flow from Them »
(2004) 1:1 University of New England Law Journal 71.
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W. Cleary suggère même que le nombre total d’erreurs judiciaires est plus impor-
tant maintenant que ce qu’il serait s’il n’y avait pas le standard de la preuve hors de
tout doute raisonnable101. Comme le souligne lui-même le juge du procès de Jian
Ghomeshi, lorsqu’un accusé est déclaré non-coupable, cela ne signifie pas que les
événements ne se sont pas produits, mais plutôt que la poursuite n’a pas réussi à
démontrer sa culpabilité sur la base d’une preuve hors de tout doute raisonnable102.
C’est d’ailleurs pour cette raison qu’on parle d’un verdict de « non-culpabilité »
plutôt que d’un verdict « d’innocence ». L’accusé est présumé innocent, mais cela
ne signifie pas nécessairement que l’on s’inquiète de véritablement prouver son
innocence. Dans Truth, Error, and Criminal Law, Larry Laudan nous invite à
distinguer entre deux types d’innocence : une innocence matérielle, correspondant
à la réalité, et une innocence procédurale, déterminée par l’issue du procès103.
Lorsqu’un accusé est déclaré non-coupable, donc qu’il demeure présumé innocent
à l’issue de son procès, cela ne signifie pas nécessairement qu’il est matériellement,
réellement innocent, mais seulement qu’il est procéduralement innocent. Il est
possible qu’il ait commis le crime, mais que la preuve présentée au procès soit
insuffisante pour démontrer sa culpabilité hors de tout doute raisonnable. Cela
peut s’expliquer, par exemple, par la faible force probante des éléments de preuve
colligés par l’État ou encore par le rejet de certains éléments de preuve en raison
de l’illégalité de leur recueillement. Comme le souligne Michel Van de Kerchove,
la vérité est en quelque sorte « sacrifiée » au profit d’objectifs jugés supérieurs
tels que la protection contre les fouilles, perquisitions et saisies abusives, contre
l’extorsion d’aveux, contre les délais déraisonnables, contre la violation du droit à
l’avocate ou l’avocat, etc.104
Au-delà des trois composantes traditionnelles de la présomption d’innocence qui
gouvernent le standard de preuve, le fardeau de preuve et l’équité procédurale, bon
nombre d’autorités reconnaissent à la présomption d’innocence un aspect réputa-
tionnel. En décrivant les bienfaits de la présomption d’innocence dans R c Oakes,
la Cour suprême rappelle que l’opprobre sociale accompagne les condamnations
criminelles :
La présomption d’innocence est un principe consacré qui se trouve au
cœur même du droit criminel. Bien qu’elle soit expressément garantie
par l’al. 11d) de la Charte, la présomption d’innocence relève et fait partie
intégrante de la garantie générale du droit à la vie, à la liberté et à la sécurité

101. Edward W Cleary, McCormick on Evidence, 3e éd, St Paul, West Publishing, 1984 à la
p 962.
102. R v Ghomeshi, supra note 8 au para 140 : « My conclusion that the evidence in this
case raises a reasonable doubt is not the same as deciding in any positive way that
these events never happened. »
103. Laudan, supra note 86 aux pp 89–104.
104. Michel Van de Kerchove, « La vérité judiciaire : quelle vérité, rien que la vérité, toute
la vérité? » (2000) 24:1 Déviance et Société 95 aux pp 95–101.
424 Lessard CJWL/RFD
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de la personne, contenue à l’art. 7 de la Charte (voir Renvoi : Motor Vehicle


Act de la C.-B., 1985 CanLII 81 (CSC), [1985] 2 R.C.S. 486, le juge
Lamer). La présomption d’innocence a pour effet de sauvegarder la liberté
fondamentale et la dignité humaine de toute personne que l’état accuse
d’une conduite criminelle. Un individu accusé d’avoir commis une infrac-
tion criminelle s’expose à de lourdes conséquences sociales et personnelles,
y compris la possibilité de privation de sa liberté physique, l’opprobre
et l’ostracisme de la collectivité, ainsi que d’autres préjudices sociaux,
psychologiques et économiques. Vu la gravité de ces conséquences, la
présomption d’innocence revêt une importance capitale. Elle garantit
qu’un accusé est innocent tant que l’état n’a pas prouvé sa culpabilité
hors de tout doute raisonnable. Voilà qui est essentiel dans une société
qui prône l’équité et la justice sociale. La présomption d’innocence con-
firme notre foi en l’humanité ; elle est l’expression de notre croyance
que, jusqu’à preuve contraire, les gens sont honnêtes et respectueux des
lois [accent ajouté]105.
Or, il faut faire attention à ne pas amalgamer le droit à la présomption d’inno-
cence et le droit à la réputation. Si la présomption d’innocence sert un objectif
réputationnel, c’est celui d’empêcher qu’une condamnation criminelle ne vienne
ternir la réputation d’une personne. Dans le passage cité ci-avant, le juge en chef
Dickson explique qu’une personne accusée d’avoir commis un crime s’expose
à l’opprobe sociale ; ce n’est pas l’effet de l’accusation criminelle qui inquiète
ici, mais bien la perte de réputation conséquente à une déclaration de culpabilité.
Lorsque le droit à la présomption d’innocence est interprété de manière plus large,
il est généralement reconnu qu’il n’affecte que l’État, en lui interdisant, par
exemple, de suggérer publiquement la culpabilité d’une personne qui n’a pas été
déclarée coupable106. Même selon cette interprétation, le droit à la présomption

105. Oakes, supra note 84 au para 29.


106. Voir par ex Stefan Trechsel et Sarah J Summers, Human Rights in Criminal Proceedings,
New York, Oxford University Press, 2005 à la p 164 qui résument le « ‘reputation-related’
aspect » du droit à la présomption d’innocence ainsi : « In other words, it protects the
good reputation of the suspect. This means, for example, that a person who has not
been convicted in criminal proceedings must not be treated or referred to by persons
acting for the state as guilty of an offence. » ; Andrew Ashworth, « Four Threats to
the Presumption of Innocence » (2006) 10:4 International Journal of Evidence & Proof
241, aux pp 244, 246-48 ; Hock Lai Ho, « The Presumption of Innocence as a Human
Right » dans Paul Roberts et Jull Hunter, dir, Criminal Evidence and Human Rights,
Portland (Oregon), Hart Publishing, 2012, 259 à la p 273, où, défendant une interpréta-
tion large de la présomption d’innocence qui interdit aux officières et officiers de l’État
de désigner publiquement une personne comme étant coupable si un tribunal ne l’a pas
fait, Ho explique que cette interprétation se justifie par l’aspect politique du droit à la
présomption d’innocence : « [t]he presumption of innocence is not an epistemic rule
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d’innocence ne vise pas à empêcher les discussions publiques sur le comportement


de cette personne, elle ne s’impose qu’à l’État. Doit-on rappeler qu’il est de mise
au Canada que toutes les accusations criminelles soient publiques ? Le juge Lamer,
expliquant les bienfaits d’une justice criminelle où les accusations criminelles sont
connues de toutes et de tous, prévient que le droit à la présomption d’innocence ne
s’étend pas à la scène publique :
Nous avons depuis longtemps reconnu la nécessité d’une justice criminelle
ouverte et publique comme moyen vital d’assurer le respect de l’intégrité du
processus. Nous avons aussi reconnu la nécessité d’une presse libre de toute
entrave. En pratique cependant, une justice publique peut fort bien avoir
pour effet de mettre en péril ou d’affaiblir les avantages de la présomption
d’innocence. Certes, la présomption continuera de jouer dans le cadre du

but a normative principle, a central pillar of the rule of law that puts protective
distance between government and citizens. The presumption of innocence is not a
statement of probability but a statement of political conviction ».
Il est vrai qu’en France le droit à la présomption d’innocence est interprété de
manière beaucoup plus large que dans la tradition de common law, voir François
Quintard-Morénas, « The Presumption of Innocence in the French and Anglo-American
Legal Traditions » (2010) 58:1 American Journal of Comparative Law 107 aux
pp 140–41. Depuis 1993, l’article 9-1 du Code civil de France prévoit un droit civil à
la présomption d’innocence, voir art 9-1 C civ :
Chacun a droit au respect de la présomption d’innocence.
Lorsqu’une personne est, avant toute condamnation, présentée publiquement
comme étant coupable de faits faisant l’objet d’une enquête ou d’une instruction judi-
ciaire, le juge peut, même en référé, sans préjudice de la réparation du dommage subi,
prescrire toutes mesures, telles que l’insertion d’une rectification ou la diffusion d’un
communiqué, aux fins de faire cesser l’atteinte à la présomption d’innocence, et ce
aux frais de la personne, physique ou morale, responsable de cette atteinte.
Cependant, la consécration, par certaines juridictions, du droit à la présomption
d’innocence comme un droit civil à la réputation pouvant donner lieu à une injonction
et une indemnisation ne remet pas en cause pas l’objectif de ma réflexion qui porte
sur l’utilisation d’un argument légaliste utilisé dans l’espace public pour réduire les
victimes au silence. Afin de démonter l’argument légaliste, j’explique en quoi le droit
sur lequel cet argument se fonde, soit la présomption d’innocence telle que comprise
dans notre juridiction de common law, n’a pas été interprété de la manière dont il est
utilisé dans le débat public, qu’il y a une mécompréhension, ou peut-être même une
incompréhension, de ce qu’est la présomption d’innocence telle qu’interprétée par
les autorités de common law et qu’appliquée par nos tribunaux. Une fois l’argument
légaliste démonté, il demeure possible de débattre, sur le plan moral cette fois, de
l’opportunité de faire bénéficier ou non toutes les personnes accusées de crimes d’un
droit aussi large que celui prévu à l’article 9-1 du Code civil français. Ce débat, qui
s’intéresse plus à la dimension morale que juridique de la question, demanderait la
rédaction d’un tout autre texte.
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processus lui-même, mais elle n’aura que peu d’effet dans le contexte plus
large de la société. D’ailleurs beaucoup ne reconnaissent la présomption
d’innocence que du bout des lèvres. Le germe du doute quant à l’intégrité
et à la conduite de l’accusé aura été planté vis-à-vis de sa famille, de ses
amis et de ses collègues. Les répercussions et perturbations varieront en
intensité d’un cas à l’autre, mais inévitablement elles se produiront; elles
font partie de la dure réalité du processus de la justice criminelle [accent
ajouté]107.
Par ailleurs, le droit à la présomption d’innocence ne vise pas non plus à
empêcher un tribunal de conclure qu’une personne a commis un crime à moins
d’en être convaincu hors de tout doute raisonnable. En effet, le droit à la présomp-
tion d’innocence ne trouve pas d’application dans les procédures civiles alors
qu’elles peuvent se solder par un jugement déclarant qu’une personne a commis
une agression sexuelle108. Un tribunal peut conclure de la sorte lorsque, par exemple,
une victime poursuit son agresseur afin d’être indemnisée financièrement pour
le préjudice subi109. Le standard de la preuve hors de tout doute raisonnable ne
s’applique pas, puisqu’il s’agit d’un recours civil ; aucune peine d’emprisonnement
n’est en jeu. La preuve de la commission de l’agression sexuelle pourra se faire en
conformité avec le standard de prépondérance des probabilités, un standard de
preuve bien moins élevé. Il est alors plus facile de faire reconnaı̂tre par un tribunal
que l’agression sexuelle s’est produite.
Le droit civil prévoit tout de même un droit à la réputation qui peut être protégé
par un recours en diffamation, mais il s’agit d’un concept juridique dont les assises
et les composantes sont très différentes du droit à la présomption d’innocence. Au-
delà de la distinction juridique, il faut bien comprendre, aux fins de ce texte, que
l’impact argumentatif est très différent lorsque l’on invoque dans l’espace publique
la présomption d’innocence d’une personne plutôt que son droit à la réputation.
L’argument de la protection de la présomption d’innocence tire avec lui tout un

107. Mills c La Reine, [1986] 1 RCS 863 au para 146 (notons que juge Lamer écrit pour la
dissidence, mais il n’est pas contredit sur ce point).
108. Art 2805 CcQ (dans les causes civiles, il n’existe qu’une présomption que les parties
ont agi de bonne foi).
109. Pour plus d’information, voir notamment Louise Langevin, Nathalie Des Rosiers et
Marie-Pier Nadeau, L’indemnisation des victimes de violence sexuelle et conjugale, 2e
éd, Cowansville, Yvon Blais, 2012 ; Jean-Louis Baudouin et Patrice Deslauriers, La
responsabilité civile, 7e éd, Cowansville, Yvon Blais, 2007 aux pp 895–920.
Notons que le processus pénal tend à déposséder les victimes de leur conflit, voir
à cet effet Nils Christie, « Conflicts as Property » (1977) 17:1 British Journal of
Criminology 1. Une fois que les forces policières et que la Directrice ou le Directeur
des poursuites criminelles et pénales s’emparent d’une cause, le débat juridique con-
cerne l’État et l’accusée ou accusé. La victime n’est qu’une témoin. Les recours civils
permettent de redonner aux victimes un certain contrôle de leur conflit.
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imaginaire lié à la punition physique et à la perte de liberté, aux peines d’emprison-


nement erronées, glissant ainsi vers un champ lexical invoquant le « tribunal du
peuple », les « chasses aux sorcières », la montée au « bûcher », le « terrorisme »,
le « fascisme de gauche ». Tant de vocables qui évoquent la violence physique.
Si le droit à la présomption d’innocence est propre à la procédure pénale110,
c’est en raison de la menace réelle de l’exercice d’un pouvoir punitif. Il ne s’agit
pas d’un « bûcher » métaphorique ou, à tout le moins, réputationnel, mais bien
d’une crainte réelle de punition et de privation de la liberté d’une personne. La
Cour suprême confirme, dans FH c McDougall, que c’est la menace d’une punition
étatique qui justifie le droit à la présomption d’innocence :
[D]ans une affaire civile, nulle présomption d’innocence ne s’applique . . .
Il est vrai qu’une conclusion de responsabilité tirée dans une affaire civile
peut avoir des conséquences sérieuses qui continuent de se faire sentir
après l’instance. Mais il demeure qu’une affaire civile ne fait pas intervenir
le pouvoir de l’État de punir une personne ou de la priver de sa liberté111.
La présomption d’innocence a pour objectif de protéger l’accusé contre l’exer-
cice arbitraire du pouvoir punitif de l’État. L’État possède le monopole de la force.
Lui seul a le droit de punir une personne en la privant de sa liberté et même, dans
certaines juridictions, en lui enlevant la vie. En plus de protéger contre l’emploi
arbitraire de cette force, la présomption d’innocence vise également, comme nous
l’avons vu, à contrebalancer l’autorité légale de l’État et son personnel professionnel
qui place presque automatiquement les accusées et les accusés dans un combat au
rapport de force inéquitable. Un usage de la force étatique arbitraire ou contraire à
l’équité procédurale pourrait mettre en péril le respect de nos libertés civiles, à un
point tel que certains auteurs estiment que la présomption d’innocence nous protège
de la « tyrannie » de l’État112.
Le droit à la présomption d’innocence s’active lorsqu’une personne est menacée
de se voir attribuer une punition par l’État. C’est cette protection contre la punition
qui renforce le lien entre la présomption d’innocence et le standard de preuve hors

110. R c Schwartz, [1988] 2 RCS 443 à la p 462 ( juge en chef Dickson, dissident mais non
contredit sur ce point).
111. FH c McDougall, 2008 CSC 53 au para 42.
112. Peter Ramsay, « Democratic Limits to Preventive Criminal Law » dans Andrew
Ashworth, Lucia Zedner et Patrick Tomlin, dir, Prevention and Limits of the Criminal
Law, Oxford, Oxford University Press, 2013, 213 à la p 227. Malcom Thorburn va
jusqu’à affirmer que la présomption d’innocence est essentielle à la division des
pouvoirs entre le judiciaire et le politique (voir ibid.). Le juge en chef Dickson, pour
la dissidence, mais non contredit sur ce point, a même affirmé que « la présomption
d’innocence est [. . .] la manifestation d’un engagement social envers la justice et de
l’indication d’une sensibilité envers la tyrannie possible de l’État » dans R c Holmes,
[1988] 1 RCS 914 au para 37.
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de tout doute raisonnable, parce qu’une certitude presque absolue de la culpabilité


d’une personne est nécessaire avant qu’une punition ne lui soit infligée113. La Cour
suprême l’explique éloquemment dans R c Lifchus :
[L]a norme de la preuve hors de tout doute raisonnable a une importance
vitale puisqu’elle est inextricablement liée au principe fondamental de
tous les procès pénaux : la présomption d’innocence. Ces deux concepts
sont pour toujours intimement liés l’un à l’autre, comme Roméo et Juliette
ou Oberon et Titania, et ils doivent être présentés comme formant un tout.
Si la présomption d’innocence est le fil d’or de la justice pénale, alors la
preuve hors de tout doute raisonnable en est le fil d’argent, et ces deux fils
sont pour toujours entrelacés pour former la trame du droit pénal . . . le
fardeau de prouver hors de tout doute raisonnable que l’accusé a commis
le crime incombe à la poursuite tout au long du procès . . . il ne se déplace
jamais sur les épaules de l’accusé114.
En bref, le droit à la présomption d’innocence signifie que l’accusé ne peut pas
subir de punition tant et aussi longtemps que l’État n’a pas renversé cette présomp-
tion par une preuve hors de tout doute raisonnable produite en conformité avec
l’équité procédurale.

Conclusion

En somme, le droit constitutionnel à la présomption d’innocence est un principe


fondamental protégeant l’accusé contre le pouvoir de punir de l’État. Pour ce faire,
une preuve hors de tout doute raisonnable qu’une personne a commis un crime doit
être faite avant que cette personne ne soit déclarée coupable, contrebalançant ainsi
l’asymétrie de ressources entre les parties. Le droit à la présomption d’innocence
peut également être perçu comme guidant la conduite des actrices et des acteurs
du processus pénal en les empêchant d’utiliser leurs pouvoirs potentiellement
stigmatisants et punitifs de manière arbitraire115, mais cette influence se limite
au processus pénal. De plus, lorsqu’un doute raisonnable persiste à l’issue d’un
procès, les tribunaux doivent déclarer l’accusée ou l’accusé non coupable. Cela ne

113. Pour être plus précis, voir R c Starr, 2000 CSC 40 au para 242 (la majorité de la Cour
suprême reprend l’explication du juge Twaddle de la Cour d’appel du Manitoba : « Si
les normes de preuve étaient inscrites sur un étalon de mesure, la preuve ‘‘hors de tout
doute raisonnable’’ se situerait beaucoup plus près de la ‘‘certitude absolue’’ que de la
‘‘prépondérance des probabilités’’ »). R c Layton, 2009 CSC 36 au para 50 (la Cour va
encore en ce sens).
114. R c Lifchus, [1997] 3 RCS 320 au para 27.
115. Voir par ex R c Pearson, supra note 93 à la p 685 (en exigeant par exemple qu’une
personne ait des motifs raisonnables avant de procéder à une arrestation).
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signifie pas que l’événement ne se soit pas produit, mais plutôt que l’État n’a pas
prouvé sa culpabilité hors de tout doute raisonnable. Comprenant maintenant plus
clairement le concept juridique de la présomption d’innocence, replaçons-nous
dans le débat public afin de réconcilier le droit à la présomption d’innocence avec
la nécessité que les victimes dénoncent leur agresseur.

Réconcilier la présomption d’innocence et la dénonciation


par les victimes
Au sein du processus pénal, la présomption d’innocence a pour conséquence de
créer un forum où les parties peuvent discuter de la culpabilité d’une personne
accusée. En exigeant une preuve hors de tout doute raisonnable, la présomption
d’innocence tente de protéger les justiciables contre des condamnations hâtives.
Par la même occasion, elle offre aux accusées et accusés une chance de se défendre
et de se faire entendre, bien que ces personnes ne soient pas tenues de saisir cette
occasion. La présomption d’innocence met donc en place un espace de discussion
que les parties et les juges peuvent employer afin de débattre de la culpabilité d’une
personne accusée. Bref, la présomption d’innocence est au service d’un certain
processus de recherche de la vérité, bien que, tel qu’expliqué, la vérité procédurale
doive être distinguée de la vérité matérielle.
Lorsqu’elle est invoquée dans l’espace public, la présomption d’innocence est
employée à l’encontre même de cet objectif de création d’un espace de discussion
s’intéressant à la culpabilité de l’agresseur. En effet, dans un tel contexte, toute dis-
cussion porte essentiellement sur la crédibilité de la victime. Dans l’espace public,
plusieurs questionnent les actions de la victime avant, pendant et après l’agression.
Leurs différentes déclarations publiques sont comparées et les dissonances soulignées.
Leurs relations antérieures, leurs emplois, leur milieu social sont discutés par des
médias pour en tirer des inférences sur leur crédibilité. À l’inverse, la crédibilité
de l’agresseur n’est pas remise en question. Lorsque l’on tente de discuter directe-
ment de la culpabilité de l’agresseur, certaines personnes rappellent son droit à
la présomption d’innocence, exigeant incidemment de présumer de la véracité
des explications données par l’agresseur. L’argument légaliste impose alors dans
l’espace public un double standard d’évaluation des témoignages qui blesse les
victimes mais protège les agresseurs. La présomption d’innocence sert alors très
mal la recherche de la vérité. Or, le droit à la présomption d’innocence n’a pas été
mis en place pour être mobilisé ainsi sur la place publique.
L’argument légaliste de la présomption d’innocence, couplé aux stéréotypes
concernant les victimes, crée une atmosphère qui décourage les dénonciations
d’agressions sexuelles. Pourtant, lorsque les victimes dénoncent leur(s) agresseur(s)
sur la scène publique, elles n’agissent pas à l’encontre du droit à la présomption
d’innocence. Tel qu’expliqué, le droit à la présomption d’innocence existe afin de
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protéger les accusées et accusées contre les peines d’emprisonnement et d’autres


mesures punitives. Bien qu’elle ait un aspect réputationnel, la présomption d’inno-
cence n’a pas été construite pour remplacer le droit à la réputation. Elle ne trouve
d’ailleurs pas application lorsqu’une victime poursuit son agresseur au civil ou
lorsque l’État rend publiques des accusations criminelles.
En réduisant le débat public à la crédibilité de la victime et en décourageant les
dénonciations, l’argument de la présomption d’innocence fait dévier la discussion
publique et freine la réflexion collective sur l’amélioration des processus de plainte
et de sanction des agresseurs. En focalisant l’attention sur la crédibilité de
la victime, sur sa réalité individuelle, il peut être difficile de voir le portrait d’en-
semble de la situation. Les réflexions sur les problèmes systémiques, sur les stéréo-
types relatifs au comportement des victimes et sur la culture du viol occupent alors
peu de place dans l’espace public. L’agression sexuelle est peut-être l’un des seuls
crimes où l’argument de la présomption d’innocence se voit accorder une telle force
dans l’espace public. Les dénonciations de corruption municipale, par exemple116,
sont crues plus facilement et des solutions systémiques, comme un système d’appel
d’offres, sont mises en place pour empêcher que ne se reproduise ces crimes. À
l’inverse, les dénonciations publiques d’agressions sexuelles sont souvent traitées
au cas par cas, les problèmes systémiques sont peu abordés par les actrices et
acteurs publics.
Pour diminuer le taux d’agressions sexuelles, une vive réflexion de société sur
leurs causes est nécessaire. Les tribunaux ne pourront pas, seuls, régler ces problèmes.
La présomption d’innocence ne doit pas être invoquée pour empêcher de dénoncer
les agresseurs ni pour freiner cette réflexion collective.

About the Contributor / Quelques mots sur notre collaborateur

Michaël Lessard est avocat, diplômé en droit de l’Université McGill. Ses travaux
portent principalement sur le sexisme linguistique et le traitement des victimes
d’agressions sexuelles. Il s’intéresse aussi plus largement aux enjeux entourant le
droit des familles et le droit des personnes. Il a, avec Suzanne Zaccour, corédigé
l’ouvrage Grammaire non sexiste de la langue française. Le masculin ne l’emporte
plus ! (M éditeur, 2017) et codirigé le Dictionnaire critique du sexisme linguistique
(Somme Toute, 2017). En outre, il anime la baladoémission Avenir d’idées et
collabore à la maison d’édition d’œuvres poétiques Omri.

116. Tel qu’abordé lorsque je traite des chroniques d’Yves Boisvert.