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Archie Mafeje (1937-2007) https://journals.openedition.

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187-188 | 2007 :
Les femmes, le droit et la justice

Archie Mafeje (1937-2007)


JEAN-LOUP AMSELLE
p. 445-447

L’une des figures marquantes de la première génération d’intellectuels africains à


avoir imprimé sa marque à la philosophie ainsi qu’aux débats qui se sont tenus au sein
du CODESRIA et plus largement sur la scène intellectuelle africaine, est certainement
Archie Mafeje1. De nationalité sud-africaine, Archie Mafeje étudie à l’Université du Cap,
puis à l’Université de Cambridge sous la direction de l’anthropologue Audrey Richards,
directrice du Centre d’études africaines de cette prestigieuse université et elle-même
disciple de Bronislaw Malinowski. Ayant obtenu sa thèse de doctorat, Archie Mafeje
rentre en Afrique du Sud où il entreprend plusieurs enquêtes de terrain en milieu
urbain, sous la direction de Monica Wilson, l’une des principales anthropologues
blanches libérales de ce pays. Il ne parvient pas cependant à s’installer durablement
dans son pays puisqu’il se voit refuser un poste à l’Université du Cap. Dès lors, sa vie
deviendra celle d’un chercheur et d’un enseignant itinérant.
Il obtient ainsi un poste à l’Université de Dar-es-Salam en Tanzanie à la fin des
années 1960, puis séjourne en Ouganda où il effectue des enquêtes sur les fermiers
africains. Apartir de 1973, il enseigne à l’Université de La Haye en Hollande, puis à
l’Université de Namibie à Windhoek, et enfin à l’Université américaine du Caire en
Égypte. En 2005, au terme d’une longue carrière itinérante, il rejoint l’Africa Institute of
South Africa à Pretoria en Afrique du Sud afin d’y organiser des séminaires et d’y
publier la synthèse des travaux menés au cours de sa longue carrière académique.
Il n’est pas exagéré de soutenir qu’Archie Mafeje, l’un des principaux anthropologues
africains contemporains, est plus un théoricien critique qu’un chercheur de terrain.
C’est ainsi qu’il est l’un des tous premiers, en 1970, à s’être livré à la déconstruction de
l’idéologie du tribalisme2 et qu’il a animé tout au long de sa carrière, en particulier dans
le Bulletin du CODESRIA ainsi que dans la Revue africaine de sociologie, toute une série
de débats et de polémiques. Il ferraille notamment avec Ali Mazrui, Achille Mbembe
mais surtout avec Sally Falk Moore qui constitue en quelque sorte sa cible de
prédilection. Archie Mafeje fait partie en effet de la première génération de chercheurs
telle qu’elle a été définie par Thandika Mkandawire et, à ce titre, il se situe dans une

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posture « réactive » par rapport à ses collègues américains et européens. Agissant dans
le cadre de paramètres définis par la recherche africaniste, cette génération de
chercheurs est soucieuse de rejeter les interprétations colonialistes et néo-colonialistes
qui sont données de l’Afrique, tout en ayant tendance à adopter une posture mimétique
qui étouffe leur originalité3.
Cette position est bien celle d’Archie Mafeje qui, à travers ses attaques contre Sally
Falk Moore, anthropologue blanche confortablement installée dans sa chaire de
l’Université Harvard, peut ainsi régler ses comptes avec l’anthropologie africaniste
occidentale en général4. Pour Mafeje, l’anthropologie (blanche) est en effet viciée à la
base puisqu’elle repose sur la recherche de l’altérité, altérité débouchant elle-même sur
le racisme et l’apartheid ainsi que le montre éloquemment l’exemple de l’Afrique du
Sud. L’anthropologie coloniale blanche est donc vouée à la disparition dans la mesure
où elle incarne la séparation du sujet (l’anthropologue blanc) et de l’objet (l’Africain).
Elle doit, de ce fait, se transformer en une sorte d’auto-ethnographie, qui consacrerait la
fusion de l’anthropologue africain (le sujet) avec son (ses) peuple(s). C’est par ce biais,
et non par la seule déconstruction opérée par les anthropologues postmodernes du
Nord, que pourront être appréhendées les catégories coloniales telles qu’elles sont
réappropriées, ou telles qu’elles se réfractent, dans l’univers mental des acteurs
africains. Ce sont ces textes ou ces cartes mentales qui constituent ce que Mafeje
nomme « ethnographie », notion qu’il oppose à l’anthropologie et qu’il met en œuvre
dans son ouvrage majeur, celui qui est consacré aux royaumes de la zone des Grands
Lacs.
« The Theory and Ethnography of African Social Formations »5 constitue une
historicisation et une politisation, à la fois de l’anthropologie fonctionnaliste
britannique, et de l’anthropologie marxiste « continentale ». Reposant sur la notion de
« mode de production tributaire », notion formulée par Samir Amin, qui est la seule
autorité tiers-mondiste à être véritablement revendiquée par Mafeje6, ce livre entend
montrer que c’est le mode d’extraction du surplus qui détermine la structure de chaque
formation sociale. Ainsi, la priorité est-elle accordée à l’engendrement des catégories
sociales au détriment de la reproduction de ces mêmes formes, ce qui rapproche, d’une
certaine façon, cet ouvrage des travaux effectués précédemment dans le domaine
francophone7. De ce point de vue, « The Theory and Ethnography of African Social
Formations », même si elle est datée, représente une tentative intéressante de relecture
de matériaux ethnographiques de première main, à la lumière d’un marxisme que l’on
pourrait qualifier d’éclairé.

Notes
1 Il a été désigné comme Distinguished Lecturer du CODESRIA pour l’année 2005.
2 Archie MAFEJE, « The Ideology of Tribalism », Journal of Modern African Studies, 9 (2), 1970,
pp. 253-261.
3 Thandika MKANDAWIRE, « Note sur trois générations d’universitaires africains », Bulletin du
CODESRIA, 3-4, 1995, pp. 10-14.
4 C’est la contribution de Sally Falk Moore au livre collectif Africa and the Disciplines qui attire
surtout les foudres de Mafeje parce que ce texte vise, selon lui, à faire la synthèse de
l’anthropologie africaniste pour mieux vendre celle-ci sur le marché américain de la recherche.
Sally FALK MOORE, « Changing Perspectives on a Changing Africa : The Work of Anthropology »,
in Robert H. BATES, V. Y. MUDIMBE & Jean O’BARR (eds.), Africa and the Disciplines, Chicago-
London, The University of Chicago Press, 1993, pp. 3-57. Voir également la réponse de Sally Falk
Moore à Archie Mafeje. Sally FALK MOORE, « Archie Mafeje’s Prescriptions for the Academic
Future », African Sociological Review, 2 (1), 1998, pp. 50-56.
5 Archie MAFEJE, The Theory and Ethnography of African Social Formations : The Case of the
Interlacustrine Kingdoms, London, CODESRIA Book Series, 1991.
6 MAFEJE, The Theory and Ethnography of African Social Formations : The Case of the

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Interlacustrine Kingdoms, op. cit., pp. 10, 92, 97, 120.


7 Voir sur ce point Andrew APTER, « Africa, Empire, and Anthropology, A Philological Exploration
of Anthropology’s Heart of Darkness », Annual Review of Anthropology, 28, 1999, pp. 577-598.

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