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- Aurélien Marion - - Séminaire LAPC - M2 -

LʼAffect comme effet dʼexcès - dis-corps - chez MBK

« Si lʼaffect est le réel du vide quʼintroduit la représentation dans un réel qui


lʼignore, comment le concevoir ? » - LʼAffect, p. 20

Né en 1973 à Paris, Mehdi Belhaj Kacem passe son enfance en Tunisie, avant
de revenir, dès 13 ans, à Paris, où il deviendra, sans jamais passer par
lʼuniversité -ou de quelconques études supérieures-, écrivain, acteur et
philosophe. Depuis son roman Cancer, publié à 20 ans grâce à la maison
dʼédition associative Tristram (où il publiera la plupart de ses livres), MBK -
comme il se désigne lui-même- a fait paraître pas moins dʼune vingtaine
dʼouvrages. Cʼest avec le lancement de la revue philosophique EvidenZ -
reprenant en partie la graphie du film de Cronenberg, eXistenZ- que MBK
entrera de plain pied dans la réflexion philosophique, notamment sur lʼaction
communautaire. Il y aura deux numéros de publiés, parallèlement aux deux
numéros de la revue Tiqqun -autour de Julien Coupat et Giorgio Agamben-; les
groupes de lʼune et de lʼautre sʼy mélangeront et sʼy déchireront…

Au cours de lʼannée 2001, MBK donne un séminaire informel dʼintroduction à la


philosophie dʼAlain Badiou et à certains concepts lacaniens tels que le Désir et
la jouissance, Evénement et répétition. Ce séminaire donnera lieu à la
publication de deux livres : un reprenant le titre du séminaire et un autre intitulé
LʼAffect, quoique ce dernier -publié en 2004- sʼappuie autant sur une démarche
datant de 2003 où MBK, nouant philosophie et psychanalyse lacanienne, joint
les théories deleuziennes aux badiousiennes en une anti-philosophie (ou
antiscolastique) particulièrement impertinente dans son style et ses illustrations.
Lʼaffect est, depuis, lʼun des principaux concepts de sa philosophie Pop, avec
ceux dʼévénement, de répétition et de mimèsis (ou représentation).

I - Lʼaffect ou le trop-vide de la représentation.

- Lʼaffect, “emprunté au latin affectus, « état, disposition de l'âme », depuis


Cicéron” (TLF) était au départ compris comme une dis-position de lʼâme par
rapport au corps, ce en quoi lʼâme excédait le corps, et donc lʼaffectait. Depuis,
y compris chez Freud et Deleuze, lʼaffect noue corps et pensée (ou âme) en
une altération réciproque mais déséquilibrée. Sans ce déséquilibre
fondamental, lʼaffect nʼaurait pas la moindre force. Lʼaffect sera ainsi décrit
comme ces singularités pulsionnelles excessives -forces vitales- qui amène le
corps à consistance, du vide à la présence.

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- Chez Badiou, toute ontologie se réduit à une mathématique puisque lʼêtre est
essentiellement vide (“avec le verbe être, le manque de réalité devient flagrant”
- JLG) et que la forme pure de ce vide, sa mêmeté, se transmet intégralement
en tant que mathème (Idée platonicienne). Si “le temps est le nom de lʼêtre
dans sa banalité vide” (in “Être et sexuation”), lʼéternité caractérise
lʼin(con)sistance des corps en tant que “transparence absolue” du représentant
au représenté. “Errance absolue du vide” en notre imaginaire, la représentation
est donc ce qui de lʼusage du vide (cf. Laozi, Daodejing) va créer du savoir.

- Une des thèses principales de MBK repose sur la notion dʼexcès telle que
développée par Bataille : la représentation excède toujours déjà la présentation
-et la présence- parce que la répétition de tout événement fait venir un trop-
plein dʼêtre dans notre imaginaire. La spécularité déborde ainsi la transparence
mathématique. Infini actuel, “dessin” (JL Nancy), mimèsis idéelle, trait unaire
(Freud-Lacan), forme de lʼêtre, “projet” (Spinoza) : autant de mots pour saisir la
représentation comme jeu vide du même à lʼautre. Cʼest à partir du moment où
il y a un excès de vide sur le reste de réel (matériel) quʼil y a affect.
Originellement, lʼaffect est donc : trop-vide trouant de la représentation dans le
choc de lʼévénement, angoisse comme affect 0 dʼun trauma qui se répète.
Réel du vide en trop.

II - Lʼaffect ou la singularité aréale de lʼévénement.

- Lʼautre limite de lʼaffect, cʼest la jouissance. Commentant le séminaire XX de


Lacan, MBK écrit que la jouissance est “ignorance de la certitude” (Lʼessence n
de lʼamour, p. 64-65), donc forcément excédée par la représentation, via le
langage. A lʼopposé de lʼhorreur -angoissante- du savoir (dixit Lacan), la
jouissance ignorante de tout se trouve comme présence à soi sans écart,
répétée en sexualité, finissant ainsi les dynamiques affectives. Jetées entre
lʼangoisse froide et réelle des mathématiques et la brûlure non moins réelle du
sexe, les affects se meuvent par les détours du désir (“unité vide” de lʼaffect) et
de la peur, par les méandres du manque du virtuel du semblant du simulacre…
Cʼest parce que lʼexcès de représentation qui se crée en ce lieu -demansion de
vérité (Lacan)- lie -aréalement- deux événements singuliers que lʼaffect emplit
et évide notre corps. Deleuze refusant et lʼangoisse et la jouissance en faveur
dʼun affect toujours en mouvement (Désir plein) et Heidegger refusant et le
savoir et lʼignorance en faveur dʼun voilement-dévoilement incessant de vérités
temporelles, MBK sʼappuie surtout sur Badiou et Lacan pour penser ce qui
maintient lʼécart entre angoisses et jouissances et donc le lieu de lʼaffect :
lʼévénement.

- Si lʼaffect est bien “être de lʼévénement”, cʼest que ce dernier a “la structure du
viol” : comme affect dʼappropriation, la jouissance lie angoisse et événement, le
viol devenant ainsi le propre du corps singulier en qui a surgi lʼimprévisible
excès de réel. Lʼaffect fait consister ce qui déborde de lʼévénement… Dʼune
intensité insoutenable, lʼévénement ouvre lʼaire singulière de lʼaffect en un

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corps : réel inactuel et intemporel, réserve de toute puissance, onde de choc où


les excès langagiers (par lʼA) de représentation et de vide se dé-pensent.

- “Vibration intérieure du Rien” (Lʼessence n de lʼamour, p.43) : lʼaffect est


lʼaréalité du rien corporé en présence, cʼest pourquoi lʼAmour se trouve être
lʼévénement par excellence, ce qui force effectivement nos excès à se
désagréger. Quand le Rien, violant le vide “imagène”, vibre en volutes
amoureuses, lʼaffect se fait simultanément singularité propre à un imaginaire et
“agent de lʼuniverselle communication”. Lʼamour est un désastre “impossible
parce quʼil est la pulsation, le va-et-vient qui éternise un affect syncopé” :
“jouissance qui ne se répète pas”, “savoir de la jouissance”, “jouissance
éternisée” et donc accueil infini de la consistance du Rien : écoute de tout
affect. Réel du vide en trop dans la répétition (langagière), lʼaffect est ici :
Consistance du rien événementiel.

III - Lʼaffect ou la vitesse infinie de la réalisation.

- MBK débute son essai LʼAffect par : “Lacan prononça un jour que lʼécrit était à
la parole ce que lʼos était à la chair. Cʼétait en parlant. // Des années
auparavant, que le virtuel était le réel de la parole. Cʼétait en écrivant.” Lʼexcès
de parole -par rapport à lʼécrit- est créateur de virtuel, alors que le trait (en
particulier : les mathèmes) crée du réel en le saisissant par la trace écrite.
“Module de lʼaffect”, le virtuel distingue sujet et objet alors que la consistance
événementielle du réel ne passe quʼentre rien et chose… Proche du virtuel
deleuzien, le virtuel kacemien sʼen distingue essentiellement par son aspect
“ontologique” : il se réalise comme vérité en tant que voilement-dévoilement,
cʼest-à-dire comme perforation de la connaissance par le savoir. La vitesse de
synchronisation entre la connaissance (usage du virtuel) et le savoir (usage réel
du vide) détermine la transparence et la consistance de lʼaffect. Cette
synchronisation perforatrice dépend du langage (donc de lʼexcès
représentationnel). “Présence de lʼinfini actuel”, le virtuel est topologiquement
une ligne (par ex. : de fuite) qui se réalise en un nœud, à vitesse infinie.

- Effets dʼexcès, lʼaffect consiste donc en dépense du trop (de vide langagier),
en trouage du 1 (connaissance comme S1) par le deux (savoir comme S2) et
enfin en dis-corps aréal dʼun rien vibrant -au souffle de la vérité mi-dite- entre
virtuel et réel. Lʼaffect se trouve donc synthétisé comme vitesse de lʼidentité
(nouage de lʼécrit à la parole) infinie propre à la réalisation du virtuel ou à la
virtualisation du réel. Le rapport -à rapidité absolue- réel-virtuel consiste
imaginairement en affect qui se présente réellement.

- “La répétition est ce qui tient le fil subjectif [virtuel] entre deux événements
[réels]” : “Entre deux amours, deux insurrections, deux coups de génie
artistiques, deux bouleversements scientifiques. La répétition continue
lʼévénement premier, inscrit sa puissance dans la normalité.” Mais “toute
répétition crée quelque chose de neuf par rapport à ce dont elle évide le
contenu en le répétant.” Ce neuf différant dans la répétition et ce fil continuant

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les événements constitue la présence (sa venue) dʼun corps vivant. Or, “lʼaffect
est présence pleine”, rapidité absolue du rapport événements-répétitions. Le
corps présent se distord à la mesure -immense- de la représentation. La
présence nʼest pas toute pleine : il y a un vide irréductible, sans lequel lʼaffect
serait totalement transparent, un excès mouvant de vivant.
Dis-corps vif de la vie.

Lʼévénement nourrit lʼaffect, la répétition le maintient. Lʼaffect ne se refoule pas,


il est présence même de la pulsionnalité du corps. Se parlant sʼécrivant, lʼaffect
aréalise la présence charnelle en création. Cette dernière forme de la présence
vivante en un dis-corps à partir du désir unifiant notre chaos affectif. Il y a
création lorsque lʼaffect émeut de la matière vive pour en faire œuvre.

Lʼexcès de la mort sur la vie crée effectivement du corps (lacaniennement


parlant, lʼexcès de symbolique sur le réel crée de lʼimaginaire) mais seul
lʼévénement lui donne présence vivante. Lʼaffect en fait naître traumatiquement
la rencontre, lʼart en révèle transgressivement la monstrueuse vigueur.

Bibliographie (de lʼexposé)

L'Essence n de lʼamour, éd. Fayard/Tristram, 2001


LʼAffect, éd. Tristram, 2004
“Notes sur Agamben”, antiscolastique.fr, 2009
“Être et Sexuation”, Intro & I, séminaire, 2010

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