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LA VIE DIVINE, I

a s p i r i t d i t é s vivantes H
SÉRIE HINDOUISME
Lu collection u Spiritualités vivantes a
est dirigée par Jean Herbert
SHRI AUROBINDO

La Vie divine
*
Traduction sous la direction de
JEANHERBERT

ÉDITIONS ALBIN MICHEL


Collection (( Spiritualités vivantes :I)

fondée par Jean Herbert


Nouvelles séries dirigées par
Marc de Smedt

@ 1949 et 1955 by Shrî Aurobindo.


0Editions Albin Michel, 1973
22, rue Huyghens, 75014 Paris.
Tous droits réservés. La loi du 11 mars 1957 interdit les copies ou reproductions
destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale
ou partielle faite par quelque procédé que ce soit - photographie, photocopie,
microfilm, bande magnétique, disque ou autre - sans le consentement de l’auteur
et de l’éditeur, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les
articles 425 et suivants du Code pénal.
ISBN 2-226-03662-8
ISSN : 0755-1835
Préface

La Vie divine est l'œuvre essentielle de Slirî Azirobindo


sur la métaphysique. Celle-ci repose chez lui sur son inter-
préfation de ce qu'il appelle a l'ancien V é d h t a *, c'esf-
&-dire essentieliemeni le Rig-Véda et les plus anciennes des
Upanishads, à quoi il ajoufe la Bhagavad-G2tâ p),
M a i s elle n e s'appuie pas sur une simple analyse des
f d e s ; c'esf grâce aux expériences spirituelles par
lesquelles il esf lui-même passé qu'il redécouvre u la Lumière
de l'antique et éternelle vérité conservée pour nous dans les
Écritures védâniiques D, ces a arières de connaissance
suprême, indicatrices d u n e suprême discipline n, et
i'explicite a u point de la compléier.
Shî Aurobindo n e rejeffecependani aucun sysième reli-
gieux, philosophique ou scientifique, spiriiualiste ou
maférialiste, ancien ou nouveau, hindou ou occidental.
En eux tous il reconnaît des descriptions authentiques,
mais partielles et u complémentaires comme le sont tous
les opposés w de la vérité vue sur différents plans de
conscience ei sous différenis jours. u Toutes les vérités,
même celles qui semblent être en conpii, ont leur validité,
mais il faut qu'elles soient concilites en quelque Vérité
plus vaste qui les iniègre en soi; toutes les philosophies
(1) Voir les deux ouvrages suivants de Slirî Aurobindo : La
Bhagavad-Gild (Paris, Aibin Michel, édition de poche, 1970) et
Trois Upanishads, Ish& Kena, Mundeka (Paris, AibinMichei,
édition de poche, 1972).
8 L a V i e divine
ont leur valeur ... toutes les expériences spirituelles sont
vraies n.
11 ne nie pas, comme le font les bouddhistes et les advuï-
listes, la réalité du monde dont nous avons I’expérience.
(( L e phénomène n’est point phantasme, le phénomène est
la forme subsfantieIle d’une vérité ».(t L e monde n’est pas
irréel au sens d’être dépourvu de foule existence-; car si
même il n’était qu’un rêve d u M o i , il existercrit encore en
lui comme rêve ».Il est u une réalité dérivée et condition-
nelle )).

Il ne rejette même pas l’explication matérialiste de la


genise de ce monde, genèse dans laquelle la matière est
apparue la première, pour être suivie ensuite par la vie,
puis par le mental. L a matière, dans notre monde, est
((

la base et le commencement apparents ; dans les termes


de l’Upanishad, Prithivî, le principe Terre, est notre
base. L’univers matériel part de l’atome formel surchargé
d’énergie... De cetle Matière se manifeste la V i e appa-
rente et, par le moyen d u corps vivant, elle libère le Mental. n
M a i s Shrî Aurobindo ne nie pas non plus, comme le
font les matérialistes, la vision spiritualisie de la nature
du monde et de sa genèse. Pour lui, les deux théories
peuueni ètre considérées u comme les éléments complémen-
taires formant une seule vérité ».
Entre la nature malérielle et le Divin sous ses divers
aspects - y compris l’Absolu - l’âme individuelle, la
pensée, mtre les lois qui nous apparaissent clommerégis-
sant le monde el ce qui nous paraît leur échapper, entre
notre logique humaine et ce que l’on pourrait appeler une
logique divine, entre l’unité et la multiplicité, il perçoit une
continuiié dans une parfaite harmonie.
C‘est un corollaire de cette altilude que les oppositions
jugées irréconciliables entre des couples de termes tels que
l‘Absolu et le Relatif, l’Esprit et la Matière, la V i e et la
hlorf, la Connaissance ei l’Ignorance, correspondent en
fait à des visions d’une même réalilé sur des plans diffé-
rents et sous les éclairages différents ou à des slades diffé-
rents de manifesfation.
Pour Shrî Aurobindo, selon la conception traditionnelle
hindoue, il y a u à l’origine n non-temporelle d u monde
Préface 9
l‘A bsolii non-diffkrencié (nirguna Brahman) el S a Puis-
sance de manifesiaiion, M d p î , Shakti, qui, pour lui,
n’est autre que Son aspect dynamique, S a force d’dire
((

qui manifeste son propre pouvoir en action I). C’est


pourquoi, comme la Bhagcivad- Giiâ, il admet, coiffant
cette dunlité première, au-dessus de l’Absolu et de In
manifesfation, u à la fois au-delà de l’unité et de la mrilii-
plicité II,une entité primordiale, le Purushottama à la
fois u n et multiple, actif et non-actif, ù la fois Eire et
Devenir.
I l n’envisage pas la créalion coninre le font les chrétiens.
K Nous pouvons parler de création en ce sen$ seulement que
I‘Êire devient en forme ef en mouvement ce qu’il est déjà
en substance el en élut. N On peut comparer la créufion à
pariir de l‘Unique à un acte de courage émanant d’un
homme courageux ou à une guérison provoquée par
l’iitilisation d’une plante médicinale.
L e mobile de la cridion esi lu Félicité suprinie,
1’Ananda.
L e premier stade, qui n’est qu’une projection de l’Un
dans le multiple, en est le triple-en-un Exis!ence-Con+
cience-béa filude supdnies (Sachchidânanda), N en qui
n’est nulle distinction skparatrice 1) et qui constitue les trois
registres supérieurs : Sat (existence), Chit (conscience)
el Ananda (béatitude).
Dans le monde tel que nous le connaissons, on trouve
aussi trois registres que l’on peut considérer comme des
manifestations o u descentes à u n niveau inférieur des
irois registres supkrieors. Ce sont le plan matériel, le plan
vital et le plan mental, qui d’ailleurs s’interpénètrent sur
line grande partie de leurs étendues respectives.
Le passage des trois plans supérieurs a u x trois plans
inférieurs ne peut toutefois pas s’effectuer sans un
u chaînon iniermédinire n . C’est u n septième plan, le plan
supramenial ou u Gnose dioine 1). Et mème entre ce dernier
el les pians infirieurs il faut encore u n intermédiaire.
C‘est le Surmental, qui u procède par une illimitable faculté
de séparation el de conibinoison enire les pouvoirs et aspects
de l’Unité inlégrale indivisible )I ,-ce Surmental est le
domaine des dieux que connaissent les diverses religions
1O L a V i e divine
et qui ne sont qiie des représenlations limitées, des ngms,
(<

des personnalités divines de l’unique Ishvara n.


Du fait que les plans supérieurs sont descendus dans les
pluns iiifériertrs et les ont constitués, il résulte qu’ils s’y
sont a involués », qu’ils y existent poieniiellement en m e
a lalence ineffable )) . E t par conséquent ils peuvent, en sens
inverse, en (( évoluer ».u L’êlre, la conscience, la force, la
subsiance descendent et monlent le long d’une échelle aux
nombreux échelons n. Le but de la création est précisémeni
la remontëe de ces plans inférieurs vers les plans supérieurs
ou plulôt l’émergence en eux de ces derniers. En commen-
çant par l’accès a u plan supramental.
A côlé de ces divers plans qui s’échelonnent les uns par
rapport a u x autrm, nous avons aussi l’âme, (( eniifé
psychique subliminale )), u flamme d u Divin foujours
allumée en nous », u impérissable en nous de naissance e n
naissance n, ei dont la floraison sur les h i s plans infé-
(( ))

rieurs joue un rôle capital dans le yoga, car c’est elle qui
donne u le saint, le sage, le voyant n - même si le stade
atteinl par eux n’esf pas celui que Shrî Aurobindo considbre
comme le siade final.
C’est cetle u âme D qui, comme l’admet kz tradition
hindoue mullimillénaire, s’incarne successivement dans
des corps différents. u Nos corps périssent, mais les âmes
avanceiit de naissance en naissance a u long des dges n,
notre (( personnaliié superficielle construite n n’étant
qu’ u line expression temporuire de notre être (ensoi, une
forme changeante de lui ».
Pour compléter ce fableau déjà si complexe, il faut
encore ajouter ce que Shrî Aurobino appelle en nous,
d’un terme général, le (( subliminal »,dans lequel nous
avons u n menial intérieur, un vital intérieur, un i f r e
((

physique subtil ou intérieur plus vastes que notre être


et noire nature exlérieirrs D.I l est u en rapports directs avec
la conscience universelle... derrière le voile de l ~personna-
i
lité de veille limitée ».I l est à l’origine d’inspirations,
d‘intuitions, d’impulsions, el l’on y accède dans la concen-
tration intérieure, l’extase et parfois même le rêve.
L e fait que ces divers plans ne sont pas isolés les U R S d a
autres, que chacun d’eux es1 iniprégné de ceux qui le pré-
Préface 11
cèùent ou l‘accompagnent et à son tour imprègne ceux qui
l‘accompagnent ou le suivent, le fait aussi que l’ascension
depuis la matière jusqu’au Supramental est conditionnée
et rendue possible - et même inévitable -par la descente
depuis le Supramental jusqu’en la matière font que chaque
plan n e peut pas &ire considéré autrement que dans ses
rapports avec les autres. P a r ailleurs, chacun comporte
une multitude d’aspects ou de niveaux entre lesquels il
n’est pas possible de tracer une ligne de démarcation aussi
nette que notre intelligence humaine le souhaiterait. Si
l’on se heurte déjà à ce genre de difficultés lorsqu’on veut
décrire un élément et un événement de la nature dont
nous avons l’expérience, il ne faut pas s’étonner que ces
difficultés soient infiniment plus graves lorsqu’on veut
décrire i‘ensemble d u monde visible et invisible, son origine
el son fonctionnement.
Puisque l’homme est l’être le plus développé sur le plus
haut des trois plans inférieurs, le plan mental, c’est lui
qui semble le mieux qualifié pour manifester le Supramen-
tal, pour réaliser u la suite encore celée de ce chapitre
inachevé de l’évolution 8. Dans L‘ordre naturel des choses,
le Supramental devra en effet émerger d u mental comme
le mental a émergé de la vie, la vie de la matière. E t l’élape
suivante dans l’évolution doit être celle où le Mental, l’dé-
ment supérieur de la trinité inférieure, libérera le Supra-
((

mental qu’il recèle en son fonctionnement A, c’est-à-dire


où nous accéderons à la conscience des plans supérieurs,
tout en restant dans notre monde actuel.
C‘est le but du yoga de Shrî Aurobindo, et si l’homme
n’y parvient pas, il faudra qu’apparaisse dans notre monde
un autre être qui dépassera l’homme comme l’homme a
dépassé l’animal, l’animal la plante et la plante le minéral.
Car N nous ne pouvons pas ordonner à la nature de s’arréter
à tel stade de son éoolution »,et si l’homme n’est pas
((

...
l’instrument divin de même qu’il a détrôné toutes les
autres existences terrestres ... un autre devra le remplacer
et assumer sa succession ».
M a i s cela est possible à l’homme, car si le Supramental
(( nous semble situé sur des sommets bien au-dessus de

nous, ce sont néanmoins les sommets de notre être propre


12 L a V i e divine
et accessibles zi nos pas ».Et tel est en réalité noire secret
désir, car u le Divin intérieur ne saurait en Jin de compte
se contenter de rien moins que d’une harmonie combinant
en elle le développement intégral de nos multiples poten-
tialités n. u L’idéal de la vie humaine ne peut être seule-
ment de répéter l’animal à un plus haut échelon de menta-
lité ».II y a d’ailleurs des sages qui sont parvenus au-delà
même du Supramental, jusque sur le plan de Sachchidâ-
nanda, et Shri Aurobindo le disait par exemple de M â
Ananda Moyt.
Celui qui pratique le yoga de Shrî Aurobindo n e peut
donc pas se contenter de rechercher la u libération n à l’in-
dienne, cet u idéal médiocre d’une évasion hors: du tourment
de la souffrance de la naissance physique D. 12 travaille
moins pour lui-même que pour l’humanité - ou, plus
exactement, pour le Divin, reprenant ainsi la tradition de
N la révélation védique première où le salut individuel est
considéré comme un moyen vers une grande victoire cos-
mique ».
Dans ce yoga, le yogin ne doit d’ailleurs pas se réfugier
dans la méditation, si aulhentiques que soient les états
sublimes auxquels elle fait accéder. Elle est certes indis-
pensable pour décorivrir et libérer progressilrement de ses
apparences le véritable Moi, base statique de notre vie
dynamique. M a i s u l’homme... ne devient parfait que
lorsqu’il a trouvé en lui-même ce calme, cette passivité
absolue d u Brahman et qu’il en soutient, avec la mème
tolérance divine et la même divine béatitude, une libre et
inépuisable activité », l’action n’ayant u null effet [limi-
tatif] sur l’entité psychique au-dedans de nous ».
Cetle allusion à u l’entilé psychique n no,us ramhne à
i’équation classique hindoue Afman = Brahman, K le
microcosme est un avec le macrocosme ».n Brahman la
Réalité apparaît dans l’existence phénoménale comme le
Moi de l’individu vivant n. Par conséquent les mêmes
plans exisfent et agissent dans l’univers comme chez
l’homme indiuiduel. Cette idenfilé de base dans Ie domaine
de l’unité n’exclut évidemment pas le domaine de la
multiplicité - qui est réel - où u chaque chose et chaque
être ont leur forme d‘être essentiel et leur forme de nature
Prdface 13
dynamique, svarûpa, svadharma ».I l y a donc en fait
des rapports entre les individus, entre l’individu et la
Nafure, entre l’individu et le Divin.
En fait, ces distinctions, aussi complexes que subtiles,
ne soni pas seulement théoriques. Dans le yoga de Slirt
Aurobindo, elles reuêterii une uiilité pratique considérable,
car les disciples arrivenf à percevoir, presque visuellement,
chaque plan et ses multiples subdiuisions et suuenf ainsi
exactement sur quoi ils doivent agir pour corriger, hurmo-
niser ou développer.
S i notre logique habituelle, cortésienne, bouddhique o u
autre, convieni pour l’étiide d u monde matériel, elle est
dtvà beaucoup moins appropriée (I l’éiiide du monde menfai
et elle doii êfre considérableinenf prolongée, élargie et
ussouplie pour se mefire à l’échelle des problèmes méfa-
physiques qui relèvenl essentiellement de perceptions spi-
rituelles. Cela est d’autant plils nécessaire duns l’étude
des exposés de Shrî Aurobindo que celui-ci s’affadie
constamment à démontrer la compltmenlarité essentielle
ei indissoiuble d’élémenis ou de rapporfs que nous consi-
dérons habituellement comme contraires ou incompa-
tibles - alors que la tradition uédântique, notnmmeni
lorsqu’elle s’exprime en ternies de mythologie, admet des
relations qui n’ont rien de linéaire. Agni, disent les Écri-
tures, est le fils des dieux, et il en esi aussi le père. C’est
pourquoi Shrî Aurobindo a volontiers recours à une termi-
nologie sanskrite, donnant d’ailleurs ù chaque terme
une signification à la fois plus vaste et plus précise, et
aussi beaucoup plus profonde, que celle qu’y ont vue nos
orientalisles.
De plus, l’uiilisaiion que fait Shrî Aurobindo des termes
de buse :Brahman, Ishvara, Purusha et Prakriti, Mûyà,
Shakti, Atman, est à la fois souple el différenciée.
Souple parce que, iout en attribuani à ce que représenle
chacun d’eux une place et u n rôle exlrêmement précis, il
insiste sur le fait qu’à certains points chaque entité se
fond dans une ou plusieurs aulres. Différenciée parce
qu’il distingue non seulement, comme il est de tradi-
iion, entre le Brahman sans attributs (nirguna) et le
Brahman avec atiributs (saguna) mais aussi entre la
11 L a I‘ie divine
Pruki ili inférieure et la l>rnXiiti supérieiiie, enire la
M i y ù force de connuissance et la iîlâyâ force d’iqno-
runw, cic., srlon les divers roles complhcniaires el simul-
iaiiés que joue iniviiableineni chrxcrrne de ces enliiés.
line fois surmonlks ces obstacles inhtienis à la présen-
talion de tout système mttnphysiqrre qui ne ueui pas faire
enirer de force fouie la Kécliii d«ns les cadres rigides de
notre logique formeiie, on se rendiu compie que in vision
de Siiri Aurobindo est à la fois compléte, cohérenie et
conouincanle et qii’elle érarie les dilemmes auxquels nous
avons coutume de ROUS heurter duns notre pensée el dans
noire vie.
illuis pour Shrî Aurobindo, la métaphysique, qrteique
importuncc qu’il y ailache, a ioutefois pour principul inlkrêi
qic’eilr fournit une base sûre à son y o p V u e dans i’expk-
rience vicue. elle indique d la fois les possibiliiés d’kvolri-
tion de l’individu, de la race ei de l’univers, le chemine-
ment de retfe évolulion et ics techniques c i apjdiquer pour
s’y associer.
Shrî Aurobindo attend de ses disciples connus et
inconnus, présents et à venir, qu’ils apportent leur coniri-
bution d relie euohlion, c’est-ù-dire, pour préciser sa pensée
et emplo!icr sa terminologie, d ia descente d u Supramental
dans noire monde. A cetie fin, il a pendant de longues
annl:es eniretenu avec scs disciples ilne correspondance
volumineuse (I) dans laquclle il donne ries instructions.
Celles-ri son1 inntôl géntrales, ianidt deslinées ct un discipie
donné à un moment donné ;comme il est de rPgle chez tout
grand m u i l l e, C C F instructions vurieni en effet selon les
cirrorrsiunres, de m h r quc Irs ordonncinces d’un niEderin
varient selon ses pniienis ci leurs innladies. Cependant le
but reste le m2mc el lu ligne génkrale compoi.le des u‘lémei1t.s
pernwwrits, essenliellernenl de s‘ouvrir d la ,+Itre Divine
poiir qu'elle descende eii nous el noiiç permette ainsi
d’orimier €1 d’accilfrn. noire Criolulinn. Mtris aussi de
combiner lu vie aïiiuc d lo vie ronki!iplulioe : u IR fuit

(1) Les recueils siiiuants on1 été publiés en fran<;ai!s


:Le Guide du
Y O ~(Paris,
U Albin hiichel. édition de poclic, 1970) CL Lelfrcs,3 vol.
(Paris, Adyar, 1950, 1952 et 1958).
Préface 15
de rechercher, et éoeiitiieilenient d'ctiteindi e unr r)ision de
soi et du monde diffhwlt! Cie celle duns I u ( j w I 1 z noiu
ugissons ucluellemenl n'esf ni une ruisori, Ili ilrie (z.~'iisc
pour m i i s ubslenir d'agir. D
La Liiciole, m v e ~ i i he 1972.
JI:AN1 J~~JWI<!:T,
Chapitre pvemier

L’aspiration de l’homme

Elle suit jusqu’au biit de celles qui passent


au-del&,elle est la première dans la succession
éternelle des aurores qui viennent. - Elle
s’élargit, faisant surgir i’être vivant, éveillant
quelqu’un qui était mort ... - Quelle est son
ampleur quand cllc s’harmonise avec les
aurores qui déjh ont fini de luire et celles qui
niaintenant doivent luire? Elle désire les
matins passés et accomplit leur lumièie ;
devant elle projetant son illumination, elle
entre en communion avec les autres qui doi-
vent venir.
Kusta ANGIRASA,
Rig-Véda, I, 113, 8 et 10.
Triples sont les naissances suprêines de
cette force divine qui est dans le monde, elles
sont vraies, elles sont désirables ; là il se
meut, amplement manifeste au sein de l’In-
fini ; là il brille, pur, lumineux, accompliç-
sant ... Ce qui dans les niortels est immortel
et possède la vérité est un dieu ferme en nous,
énergie s’exerçant en nos pouvoirs divins ...
Sois exaltée, ô Force, perce tous tes voiles,
manifeste en nous les choses du Divin.
VAMADEVA,
Rig-i’éda, IV, I, 7 ; 2, 1 ; 1, 5.

La première préoccupation de l’homme dés que


s’éveille sa pensée, et, semble-t-il, sa preoccupation
inévitable et ultime - car elle survit aux plus longues
périodes de scepticisme et revient après cliaque exil
- est aussi la plus haute que puisse concevoir sa
pensée. Elle se inanifeste dans la divination du Divin,
18 La Vie divine
dans l’élan vers la perfection, dans la rechierche de la
Vérité pure et de la Béatitude sans mélange, dans le
sentiment d’une immortalité secrète. Les aurores an-
ciennes de la connaissance humaine nous ont laissé leur
témoignage de cette aspiration constante ; nous voyons
aujourd’hui une humanité rassasiée, mais non pas satis-
faite, par son analyse victorieuse des aspects extérieurs
de la Nature, se préparer à retourner à ses aspirations
premières. La formule primitive de la Sagesse promet
d’en être aussi l’ultime :Dieu, Lumière, Liberté, Immor-
talité.
Ces idéals persistants de la race viennent à la fois
contredire son expérience normale et affirmer des expé-
riences plus hautes e t plus profondes qui ne sont point
normales pour l’humanité e t ne peuvent être atteintes,
dans l’intégralité de leur structure, que par un efïort
individuel révolutionnaire ou une progression géné-
rale évolutive. Connaître, posséder e t être L’Être divin
dans une conscience animale e t égoïste, transmuer notre
mentalité physique, de demi-jour ou de ténèbres, en
la plénitude d’une illumination supramen tale, édifier
la paix et une félicité existant en soi là où ne règne que
la tension de satisfactions éphémères assiégées par la
douleur physique e t la souffrance émotive, instaurer
une liberté infinie en un monde qui se préscd .rite comme
un ensemble de nécessités mécaniques, découvrir et
réaliser la vie immortelle en un corps sujet à la mort
e t A un incessant changement - voilà ce qui nous est
offert comme la manifestation de Dieu danis la Matière
et comme le but de la Nature dans son évolution ter-
restre. Pour l’intellect matériel ordinaire qui voit dans
son actuelle organisation de conscience l a limite de
ses possibilités, la contradiction flagrante entre les idéals
non-réalisés e t le fait réalisé est un argument concluant
contre leur validité. Mais si nous envisageons plus défi-
bkrément le mécanisme du monde, cette opposition
apparaît plutôt comme un élément de la méthode la
plus profonde de la Nature, comme le sceau de sa sanc-
tion la plus entière.
Car tous les problèmes de l’existence sont
L’aspiration de l’homme 19
essentiellenient problèmes d’harmonie. Ils prennent
naissance dans la perception d’un discord non résolu
et l’intuition d’un accord, d’une unité non encore dévoi-
lée. Ce qui est pratique et le plus animal en l’homme
peut se contenter d’un discord non résolu, mais non
pas son eçpit pleinement éveillé; e t le plus souvent
même les éléments pratiques en l’homme n’échappent
à ce qui est une nécessité générale qu’en refusant
d’admeltre le problème, ou en acceptant un compromis
grossier, utilitaire et dépourvu de toute lumière. Par
essence, en effet, toute la Nature recherche une harmo-
nie, aussi bien la vie e t la matière dans leur sphère pro-
pre que le mental dans l’orùonnance de ses perceptions.
Plus grands sont le désordre apparent de matériaux
offerts ou l’apparente hétérogénéité, voire même l’op-
position irréductible des éléments à utiliser, plus forte
est l’impulsion, et elle conduit vers un ordre plus subtil
et plus puissant que n’en saurait normalement produire
une tentative moins ardue. Mettre en accord la Vie
active avec une matière première de forme ob la condi-
tion de l’activité elle-même semble être l’inertie,
est un problème d’opposes que la Nature a résolu et
cherche a toujours mieux résoudre dans des cas toujours
plus complexes ; car la solution parfaite en serait l’im-
mortalité matérielle d’ur? corps animal pleinement orga-
nisé supportant le mental. Mettre en accord le mental
conscient et la volonté consciente avec une forme et
une vie qui en elles-mêmes ne sont pas manifestement
conscientes de soi, qui sont tout au plus capables d’une
volonté niécanique ou subconsciente, est un autre pro-
blème d’opposés dans lequel elle a obtenu d’étonnants
résultats e t vise toujours à de plus hauts prodiges :
le miracle dernier en serait, en effet, une conscience
animale qui ne chercherait plus la Vérité e t la Lumiere,
mais les posséderait avec l‘omnipotence effective résril-
tant de la possession d’une connaissancedirecteachev6e.
Aussi l’élan qui soulGve l’homme vers l’accord d’opposes
encore plus hauts n’est-il pas seulement rationnel en
soi, il est le seul aboutissement logique d’une règle et
d‘un effort qui semblent être une méthode fondamentale
20 La V i e divine
de la Nature et le sens même de sa poursuite universelle.
Nous parlons de 1’ évolulion de la Vie dans la Ma-
((

tière, de l’« évolution du Mental dans la Matière ;mais


))

ce n’est là qu’un mot qui désigne le phénoiiiène sans


l’expliquer. Car il semble n’y avoir aucune raison pour
que la Vie provienne d’éléments matériels, pour que
le Mental provienne de la forme vivante, si l’on n’accepte
la thèse védântique que la Vie est déjà involuée dans la
Matière, et le Mental dans la Vie, parce qu’en essence
la Matière est une forme voilée de la Vie, la Vie une
forme voilée de la Conscience. I1 semble alors ne guère
y avoir d’objection à avancer d’un pas encore dans cette
série et à admettre que la conscience mentale puisse
n’être elle-même qu’une forme et un voile d’etals siipé-
rieurs qui sont au-delà du Mental. En ce cas, l’invin-
cible élan de l’homme vers Dieu, vers la Lumière, la
Béatitude, la Liberté, l’Immortalité, trouve sa juste
place dans la chaîne : c’est simplement l’élan impérieux
par lequel la Nature cherche à évoluer au-delà du Mental,
et il semble aussi naturel, aussi vrai et aussi juste que
l’élan vers la Vie que la Nature a fait germer en certaines
formes de la Matière, ou l’élan vers le Mental qu’elle
a fait germer en certaines formes de la Vie. Dans l’un
et l’autre cas, l’élan existe plus ou moins obscurément
dans les différents réceptacles de la nature où se déve-
loppe, en une série toujours ascendante, 1.e pouvoir
de sa volonté d’être; dans l’un et l’autre cas, il fait
apparaître graduellement - et devra à l a fin faire
apparaître pleinement - les organes et les facultés
nécessaires. Comme l’élan vers le Mental va des réactions
les plus sensibles de la Vie dans le métal et daris la plante
jusqu’à sa pleine organisation dans l’homme, ainsi dans
l’homme lui-même se retrouve la mkme serie ascen-
dante, la préparation, sinon plus, d’une vie supérieure,
d’une vie divine. L’animal est un vivant labor<atoiredans
lequel, dit-on, la nature a élaboré l’homme. L’homme
lui-même pourrait bien être un laboratoire vivant et
pensant en qui, et avec la coopération corisciente de
qui, la nature veut élaborer le surhomme, le Dieu -
ou plutôt, ne devrions-nous pas dire : manifester Dieu?
L’uspiralion de l’homme 21
Car si l’évolution est la manifestation progressive par
la Nature de ce qui, (( involué v , dormait ou œuvrait
en elle, c’est aussi la réalisation patente de ce qu’elle
est dans le secret. Nous ne pouvons donc ordonner
à la Nature de s’arrêter à tel stade de son évolution ;
nous n’avons pas non plus le droit de condamner
- comme perversion et présomption avec l’homme de
religion, comme maladie ou hallucination avec le ratio-
naliste - toute intention dont elle peut témoigner de
dépasser ce stade ou tout effort qu’elle peut accomplir
dans ce sens. S’il est vrai que l’Esprit est (( involué ))
dans la matière et que la Nature visible est le Dieu caché,
le but le plus haut et le plus légitime que l’homme
puisse avoir sur terre est de manifester le divin en soi,
de réaliser Dieu au-dedans et au-dehors de soi.
Ainsi l’éternel paradoxe et l’éternelle vérité -une vie
divine dans un corps animal, une aspiration ou réalité
immortelle habitant une demeure mortelle, une
conscience universelle unique se représentant en des
esprits limités et des egos divises, un etre transcendant,
indéfinissable, sans espace ni temps et qui seul rend
possibles espace et temps et cosmos et, en toutes contra-
dictions, la vérité supérieure réalisable par le terme
inférieur - se trouvent justifiés aussi bien pour la
raison réfléchie que pour l’intuition, l’instinct tenace de
l’humanité. On tente parfois d’écarter définitivement
des questions que la pensée logique a si souvent décla-
rées insolubles, et de persuader aux hommes de borner
leur activité mentale aux problèmes pratiques immé-
diats de leur existence matérielle dans l’univers ; mais
l’effet de ces échappatoires n’est jamais permanent.
L’humanité en revient avec un désir plus intense de
recherches, une soif plus ardente de solution immédiate.
De cette soif le mysticisme profite, et de nouvelles reli-
gions surgissent pour remplacer les anciennes qu’a
détruites ou dépouillées de leur sens un scepticisme qui
s’avère lui-même impuissant puisque, destiné à chercher,
il se refuse à pousser assez loin la recherche. Essayer
de nier ou d’étouffer une vérité parce qu’elle est encore
obscure en ses manifestations extérieures et trop souwnt
22 La Vie divine
représentée par un obscurantisme superstitit,‘ux ou une
croyance grossière - cela même est une sorte d’obscu-
rantisme. Vouloir éluder une nécessité cosmique parce
qu’elle est ardue, difficile à justifier par des résultats
immédiats tangibles et lente à régler son fonc€iorinement,
c’est en définitive ne pas accepter la vérité de la Nature,
et au contraire se révolter contre la volonté secrète, plus
puissante, de la grande Mère. I1 est préférable et plus
rationnel d’accepter ce qu’Elle ne nous permet pas, en
tant que race, de rejeter, et de le hausser, horsdu domaine
de l’instinct aveugle, de l’intuition obscure et de l’aspi-
ration sans règle, jusqu’en la lumière de la raison et d’une
volonté éclairée qui se dirige consciemment. Et s’il est
une lumière supérieure d’intuition illuminée ou de vérité
en voie de révélation, présentement masquée ou ino-
pérante en l’homme, qui ne joue que par échirs inter-
mittents, comme de derrière un voile, ou par de rares
jaillissements, comme des aurores boréales dans notre
ciel matériel, nous ne devons pas non plus craindre
d’aspirer. Car il est probable que c’est là Ile prochain
état supérieur de conscience dont le Mental n’est qu’une
forme et un voile ;e t par les splendeurs de cette lumière
passe peut-être le chemin de notre épanouissement
progressif jusqu’en l’état suprême, quel qu’il soit, où
I’humanité trouvera son ultime repos.
Chapitre deuxième

Les deux n6gations

1. LE DÉNI MATÉHIALISTE

Il concentra l’éncrgie de la force-consciente


(dans l’austérité de la pensée) et connut que la
Matière est le Brahman. Car de la Matière
naissent toutes les existcnces ; nées, par la
Matière elles s’accroissent, et dans la Matiere
elles retournent. Alors il alla vers Varuna,
son père, et dit : a Seigneur, enseigne-moi
le Brahman II.Mais il lui dit : u Concentre
(encore) en toi l’énergie-consciente ; car
l’Énergie est Brahman. u
Taiflirîya Upanishad. III, 1-2.

L’affirmation d’une vie divine sur la terre et d’un sens


immortel dans l’existence mortelle ne saurait avoir de
fondement que si, non seulement nous reconnaissons en
1’Esprit éternel l’habitant de cette demeure corporelle, le
porteur de cette robe changeante, Inaisencore nousaccep-
tons la bIatiére dont elles sont faites comme une subs-
tance noble et convenable dont I1 tisse sans cesse Ses
vêtements, construit périodiquement la série sans fin de
Ses demeures.
Et cela même ne suffirait pas à nous préserver d’un
refus de la vie dans le corps si, avec les Upanishads,
percevant derriére leurs apparences l’identité essen-
tielle de ces deux termes extrêmes d’existence, nous ne
pouvions dire dans le langage même de ces anciennes
Écritures : (( la matière aussi est Brahman »,et donner sa
24 La Vie ( h i n e
pleine valeur à l’image vigoureuse qui décrit l’univers
physique comme le corps extérieur de 1’Êtrie divin. Et
encore - si grande est en apparence l’opposition de ces
deux termes extrêmes - cette identification ne saurait-
elle convaincre l’intellect rationnel si l’on refuse d’ad-
mettre entre l’Esprit et la Matière une hiérarchie ascen-
dante (Vie, Mental, supramental, et les degrés qui
relient le Mental au Supramental). Sinon., Esprit e t
Matiére apparaissent nécessairement comme des adver-
saires irréductibles liés par un hymen malheureux et pour
qui le divorce semble la seule solution raisonnable.
Les identifier l’un à l’autre, représenter chacun d’eux
dans les termes de l’autre devient une crPation arti-
ficielle de la Pensée, contraire à la logique des faits
et possible seulement dans un mysticisme irrationnel.
Si nous affirmons seulement le pur Esprit et une subs-
tance ou énergie mécanique et inintelligen te, appelant
l’un Dieu ou h e , et l’autre Nature, il s’ensuit inévita-
blement que ou bien nous nierons Dieu, ou bien nous
nous écarterons de la Nature. Pour la Pensée comme
pour la Vie, la nécessité de choisir s’impose. La Pensée
en vient à nier l’une comme une illusion de l’iniagina-
tion ou l’autre comme une illusion des sens ; la Vie en
vient à s’attacher à l’immatériel, à se fuir d a m un senti-
ment de répulsion ou dans une extase qui la fait
s’oublier elle-même, ou bien à nier sa propre immortalité,
à se détourner de Dieu pour aller vers l‘animal. Purusha
et Prakriti, l’Arne passivement lumineuse et l’Énergie
mécaniquement active des sâmkhiens, n’ont rien en
commun, pas même leur mode opposé d’inertie ; leurs
antinomies ne peuvent se résoudre que par la cessation
de l’Activité inue inertement, pour venir en l’immuable
Repos sur lequel elle avait en vain proje1.é le stérile
déroulement de ses images. Le Moi inactif et muet de
Shanltara et sa Mâyâ aux noms et auxformesmultiples
sont des entités tout aussi disparates et inconciliables ;
seule la dissolution de l’illusion du multiple en l’unique
Vérité d’un Silence &terne1peut mettre fin à leur rigide
antagonisme.
Pour le matérialiste la dificulté est moindre ; il lui
Les deux négations : le ddni mutériulisie 25
est possible, en niant l’Esprit, d’arriver à une formule
plus aisément probante en sa simplicité, à un véritable
monisme, celui de la Matiére ou bien celui de la Force.
Nais il ne peut se maintenir de façon permanente en
cette formulation rigide ; lui aussi finit par postuler un
inconnu aussi inerte, aussi éloigné de l’univers connu que
le Purusha passif ou l’htinan silencieux. Et cela ne fait
que repousser paï une vague concession les exigences
inexorables de la pensée, ou fournir une excuse pour ne
pas étendre le domaine de la recherche.
Aussi l’esprit humain ne saurait41 se contenter de ces
contradictions stériles ; il faut que toujours il cherche
une affirmation complète, et il ne peut la trouver que
par une réconciliation lumineuse. Pour atteindre à cette
réconciliation, il doit parcourir les étapes que nousimpose
notre conscience intérieure, et, soit par la méthode de
l’analyse objective appliquée à la Vie et au Mental
comme à la Matibre, soit par la synthése et l’illumination
subjectives, parvenir au repos de l’unité ultime sans nier
l’énergie de la multiplicité qui l’exprime. Ce n’est que
dans une telle affirmation, complexe et universelle, que
toutes les données inultiformes et en apparencecontradic-
toires de i’existence pourront s’harmoniser, que les
multiples forces en conflit qui gouvernent notre pensée
et notre vie pourront découvrir la Vérité centrale dont
elles ont pour r61e d’être ici le symbole et, en des modes
divers, l’accomplissement. Alors seulement notre Pensée,
parvenue à un véritable centre, cessant d’errer en cercles,
peut fonctionner comme le Brahman de l’Upanishad
- fixe et stable même en son jeu, même en sa chevau-
chée qui couvre l’univers; alors seulement notre vie,
sachant quel est son but, pourra s’y consacrer avec une
joie et une lumière sereines et permanentes ainsi qu’avec
une énergie aux applications rythmiques et discursives.
Mais une fois que ce rythme a été troublé, il est néces-
saire et salutaire de mettre à l’épreuve, séparément, en
leur affirmation extrême, chacun des deux opposés
fondamentaux. C’est pour le mental la façon naturelle
de retrouver plus parfaitement l’affirmation perdue.
En cours de route, il peut tenter de séjourner aux étapes
26 La Vie divine
intermédiaires, ramenant toutes choses aux termes d’une
-
Vie Energie originelle, ou de la sensation, ou des
Idées ; mais ces solutions exclusives ont toujours un air
d’irréalité. Elles peuvent pendant quelque temps satis-
faire la raison logique qui ne traite que d’idées pures ;
mais elles ne sauraient satisfaire ce sens de réalité qu’a
notre mental. Car le Mental sait que derrière lui il y a
quelque chose qui n’est pas l’idée ; il sait, d’autre part,
qu’il y a au dedans de lui quelque chose qui est plus que
le Soiiffie de vie. L’Esprit, ou la Matière, peut lui donner
pour un temps quelque sentiment de réalité ultime;
les principes intermédiaires, non. Aussi doit-il aller aux
deux extrêmes avant de pouvoir avec fruit revenir sur
l’ensemble. Car, par sa nature même, l’intellect, servi
par un appareil sensoriel qui ne peut distinctement
percevoir l’existence que par fragments, et par un
langage qui, lui aussi, ne parvient à être distinct qu’en
divisant et limitant avec soin, l’intellect, dis-je, qui a
devant lui cette multiplicité de principes élémentaux
est conduit à chercher l’unité en les réduisant tous,
impitoyablement, aux termes d’un seul. Afin d’affirmer
celui-ci, il s’efforce pratiquement de se débarrasser des
autres. Pour percevoir la vraie source de leur identit6
sans recourir à ce processus d’exclusion, il lui faut, ou
bien s’être dépassé lui -même, ou bien avoir achevé le
cycle - pour découvrir à la fin que tous ces principes
se réduisent également a Cela qui échappe à toute défi-
nition, à toute description, et qui pourtant est non
seulement réel, mais accessible. Quelle que soit la route
que nous suivions, Cela est toujours le terme auquel nous
parvenons, e t nous ne pouvons nous y soustraire qu’en
refusant d’achever le voyage.
C’est pourquoi il est de bon augure qu’après bien des
expériences et des solutions purement verhales, nous
nous trouvions aujourd’hui en présence des deux seuls
terines qui aient supporté longtemps les plus rigoureuses
épreuves de l’expérience, les deux extrêmes, et qu’à la
fin de l’expérience tous deux nous aient conduits à un
résultat que l’instinct universel en l’humanité, ce juge
voilé, sentinelle e t représentant de l’universel Esprit de
Les deux négufions : le déni matérialisfe 27
Vérité, refuse de reconnaître juste ou satisfaisant. La
négation du matérialiste et le refus de l’ascète, la pre-
mière en Europe, le deuxième dans l’Inde, ont cherché
à s’imposer comme vérith unique et à dominer la concep-
tion de la Vie. Dans l’Inde, si le résultat a été un im-
mense amoncellement des trésors de l’Esprit - du
moins de quelques-uns - il a été aussi une immense
faillite de la Vie ;en Europe, l’accumula tion des richesses
et la triomphante maîtrise des pouvoirs et desposses-
sions de ce monde ont conduit à une égale faillite dans
les choses Be l’Esprit. Et l’intellect, qui a cherché
la solution de tous les problèmes dans le seul terme
-le la Matière, n’est pas non plus satisfait de la réponse
qu’il a reçue.
Aussi les temps sont-ils près d’être révolus, et le
monde tend-il à s’orienter vers une nouvelle affirmation
d’ensemble en pensée et en experience intérieure et
extérieure, et vers son corollaire, un nouvel et riche
accomplissement en une existence humaine intégrale,
à la fois pour l’individu et pour la race.
De la différence entre les rapports qu’ont l’Esprit et
la Matière avec l’Inconnaissable qu’ils représentent tous
deux, résulte également une différence d’eficacité entre
les deux négations, spirituelle e t matérielle. Le déni
matérialiste, qui s’impose davantage et qui est plus
immédiatement eficace, qui séduit plus facilement la
généralité des hommes, est cependant moins durable et
finalement moins efficace que le périlleux refus où
s’absorbe l’ascète. Car il porte en soi son propre reméde.
Son élément le plus puissant est l’agnosticisme qui,
admettant l’Inconnaissable derrière toute manifesta-
tion, recule les limites de l’inconnaissablle jusqu’à lui
faire embrasser tout ce qui est seulement inconnu. Il
part de ce principe que les sens physiques sont notre
seul moyen de Connaissance et que la Raison, par
conséquent, même en ses essorts les plus lointains et
les plus vigoureux, ne ?eut s’évader de leur domaine;
elle doit toujours s’occuper exclusivement des faits
qu’ils apportent ou suggèrent ; et même leurs sugges-
tions doivent toujours rester liées à ce qui en est l’ori-
2s L,a Vie divine
gine ; nous ne pouvons aller plus loin, nous ne pouvons
en faire un pont qui nous conduise à un domaine oii
entrent en jeu des facultés plus puissantes et moins
délimitées, et où il faille instaurer un autre mode de
recherche.
Un principe aussi arbitraire se convainc lui-même d’in-
suffisance. On ne peut le retenir que si l’on refuse de
voir, ou si l’on écarte à force d’explications tout le vaste
champ de témoignages et d’expérience qui le contredit
- niant ou dénigrant des facultés nobles et utiles qui
sont à l’œuvre conscieinmerit ou obscuréinent, ou qui
au pire sont latentes chez tous les êtres humains - et
si l’on refuse d’approfondir les phénomènes supraphy-
siques en les considérant autrement que comme une
manifestation en fonction de la matière et de ses niou-
vements, en les concevant autrement que comme une
activité accessoire des forces matérielles. Dés que nous
nous mettons à examiner en elles-mêmes les opérations
du Mental et du Supramental sans avoir préalablement
et dès le début posé en principe de ne voir en elles qu’un
terme inférieur de la Matière, nous prenons contact avec
une masse de phénomènes qui échappent entièrement à
l’étreinte rigide, au dogmatisme limitateur de la formule
matérialiste. E t dès que nous reconnaissons, comiiie
nous y contraint une expérience toujours plus vaste,
qu’il y a dans l’univers des réalités connaissables que
nos sens ne sauraient atteindre, et dans l’homme des
pouvoirs et des facultés qui dkterniinent, plutôt qu’ils
ne sont déterminés par eux, les organes matériels par les-
quels ils se tiennent en contact avec le monde des
sens - cette enveloppe extérieure de notre existence
vraie et complète - les prCmices de l’agnosticisme
matérialiste disparaissent. Nous sommes pr&tspour une
afirrnation étendue et une recherche qui embrasse
toujours davantage.
Mais d’abord il convient de reconnaitre l’immense,
l’indispensable utilité de la très brève période de Rlaté-
rialisme rationaliste qu’a traversée l’humanité. Car on
ne peut pénétrer avec sécurité dans ce vaste domaine
d’indicalions à recueillir et d’expériences ifaire qiri
Les deux négations : le déni rnatérialisie 29
commence maintenant à nous rouvrir ses portes, que
lorsque l’intellect est parvenu, par un entraînement
sévère, à une limpide austérité. Qu’un mental sans matu-
rité s’en empare, et il se prête aux plus périlleuses défor-
mations, aux constructions les plus fallacieuses de l’ima-
gination -et il a effectivement, dans le passé, recouvert
un noyau réel de vérité d’une telle croûte de supersti-
tions déformantes et de dogmes facteurs d’irrationnalité
que tout progrès dans la vraie connaissance en fut rendu
impossible. I1fallut pendant qxelque temps rejeter à la fois
la vérité et ses masques et ainsi déblayer la route pour
pouvoir repartir à nouveau et avancer plus sûrement.
La tendance rationaliste du Matérialisme a rendu
ce grand service à l’humanité.
Car les facultés qui transcendent les sens, par le fait
même qu’elles sont inextricableinent enchevêtrées dans
la Matière, destinées à œuvrer en un corps physique,
attelées au même char que les désirs émotifs et les im-
pulsions nerveuses, sont exposées à un jeu mixte ou elles
risquent d’illuminer la confusion plutôt que d’éclaircir
la vérité. Et ce jeu mixte est particulièrement dangereux
quand ce sont des hommes dont le mental n’a pas été
discipliné, ni la sensibilité purifiée, et qui tentent de
s’élever jusqu’aux plans supérieurs de l’expérience spi-
rituelle. En quelles régions de nuées sans consistance et
de brouillard en demi-lumière, de ténèbres traversées
d’éclairs qui aveuglent plus qu’ils n’illuminent, ne se
perdent-ils pas en cette aventure téméraire et préma-
turée? Aventure nécessaire, en vérité, sur la voie où la
Nature choisit d’effectuer sa marche en avant - car elle
se divertit tout en travaillant -mais néanmoins pour la
Raison, aventure téméraire et prématurée.
Il est donc nécessaire que la Connaissance en marche
se fonde sur un intellect clair, pur et discipliné. I1 est
nécessaire aussi qu’elle corrige parfois ses erreurs en
retournant aux limitations du fait sensoriel, aux réalités
concrètes du monde physique. Le contact de la Terre
redonne toujours vigueur au fils de la Terre, même quand
ce qu’il cherche est une Connaissance supraphysique.
On peut même dire que le supraphysique ne peul être
30 La Vie divine
réellement conquis en sa plénitude - à ses sommets on
peut toujours atteindre - que si l’on garde les pieds
fermement appuyés sur le physique. a Son pied est sur
la terre, N dit l’Upanishad chaque fois qu’elle représente
par une image le Moi qui se manifeste dans l’univers (l).
Et il est certain que plus nous étendons et plus nous
assurons notre connaissance du monde physique, plus
étendue et plus sûre en devient notre base pour atteindre
A la connaissance supérieure, e t même à la plus haute,
même à Brahmavidyâ.
Aussi, en émergeant de la période matérialiste de la
Connaissance humaine, devons-nous éviter avec soin de
condamner hâtivement ce que nous abandonnons, de
rejeter ne serait-ce qu’une infime parcelle de ses conquêtes
avant que nous ne disposions pour les remplacer de
perceptions e t de pouvoirs que nous ayons bien saisis e t
dont nous soyons assurés. Bien plutôt, c’est avec étonne-
ment e t respect que nous devons considérer ce que l’athé-
isme a accompli pour le Divin, que nous devons admirer
les services qu’a rendus l’agnosticisme en préparant
I’iilimitable accroissement de la Connaissance. Dans
notre monde, l’erreur est constamment la servante de la
Vérité e t lui ouvre la voie ; car l’erreur est en fait une
demi-vérité que font trébucher ses limitations ; souvent
elie est la Vérité qui revêt un masque pour approcher de
son but sans qu’on l’aperçoive. Et cela serait bien si elle
pouvait être toujours, comme elle le f u t dans la période
importante d‘où nous sortons, la servante fidèle, sé-
vère, consciencieuse, probe, lumineuse dans la mesure
de ses possibilités, une demi-vérité e t non une aberra-
tion présomptueuse e t téméraire.
Une certaine forme d’agnosticisme est la vérité finale
de toute connaissance. Car, lorsque nous parvenons au
terme de la route - quelle qu’elle soit - l’univers nous
apparaît comme rien autre qu’un symbole ou une appa-
rence d’une Réalité inconnaissable qui se traduit ici en
différents systèmes de valeurs, valeurs physiques, va-

(1) -
a Padbhyûm prithivl D (Mundaka Upanishad, II, 1-4).
(I Prithivî pâjasyam D (BnhadPanyaka Upanishad, I, I, 1).
Les deux négations : le déni matërialisie 31
leurs vitales et sensorielles, valeurs intellectuelles, idé-
ales et spirituelles. Plus Cela devient pour nous réel, plus
nous voyons qu’Il est toujours au-delà de la pensée qui
définit, au-delà de l’expression qui formule. (( Le mental
n’y atteint pas, ni la parole (l). )) E t cependant, de même
qu’il est possible d’exagérer, avec les illusionnistes, la
non-réalité de l’apparence, de même il est possible d’exa-
gérer l’inconnaissabilité de l’Inconnaissable. Quand
nous disons qu’Il est inconnaissable, nous entendons,
en réalité, qu’Il ne saurait être saisi par notre pensée e t
notre parole, instruments qui procèdent toujours par
le sens de la différence e t qui expriment par voie de
définition ;mais s’Il n’est pas connaissable par la pensée,
Il est accessible par un suprême effort de conscience. Ii
y a même une sorte de Connaissance qui est une avec
l’Identité e t par laquelle, en un sens, I1 peut être connu.
Certes, cette Connaissance ne peut être reproduite de
façon satisfaisante en termes de pensée et de parole ;
mais, quand nous y avons atteint, le résultat est une
réévaluation de Cela dans les symbole de notre cons-
cience cosmique, non pas dans l’un d’eux seulement,
mais dans toutes les gammes de symboles - ce qui
provoque une révolution de notre être intérieur et, par
la vie intérieure, de notre vie extérieure. En outre, il y a
une sorte de Connaissance par laquelle Cela Se révèle,
en vérité, en tous ces noms e t toutes ces formes d’exis-
tence phénoménale qui, à l’intelligence ordinaire, ne
font que le cacher. C’est à ce processus de Connaissance,
supérieur, mais non suprême, que nous pouvons atteindre
en dépassant les limites de la formule matérialiste et en
scrutant la Vie, le Mental e t le Supramental dans les
phénomènes qui en sont caractéristiques et non point
seulement dans les mouvements subsidiaires par les-
quels ils se relient à la Matière.
L’Inconnu n’est pas l’Inconnaissable (“) ;il ne doit pas
nécessairement demeurer pour nous l’inconnu, à moins

(1)Kena Upanishad, I, 3.
(2)Car Il est autre que le Connu, et il est au-dessus et au-delà de
pûjasyam D (Brihadâranyaka Upanishad, I, I.).
32 La Vie divine
que nous ne choisissions l’ignorance ou ne persistions
dans nos limitations premières, car, à toutes choses qui
ne sont point inconnaissables, à toutes choses dans
l’univers, correspondent, dans cet univers, des facultés
capables d’en prendre connaissance ; e t en l’homme, le
microcosme, ces facultés sont toujours existantes et, à
un certain stade, susceptibles de développement. Nous
pouvons décider de ne pas les développer ; là oii elles
sont partiellement développées, nous pouvons nous y
montrer opposés e t les soumettre à une sorte d’atrophie.
Mais fondamentalenient, toute connaissance possible
est une connaissance à la portée del’humanité. Et puisque
existe en l’homme l’élan inaliénable de la Nature vers la
réalisation de soi, l’effort de l’intellect pour limiter
l’action de nos facultés dans un domaine déterminé ne
saurait prévaloir toujours. Quand nous avons appris à
connaître la Matière e t compris ses possibilités secrétes,
cette même connaissance à qui la limitation temporaire
offrait les facilités nécessaires se doit de nous crier,
comme les borneurs védiques : (( Allez de l’avant, e t
passez au-delà vers d’autres domaines aussi (l). n
Si le Matérialisme moderne n’était qu’un acquiesce-
ment inintelligent à la vie matérielle, le progrès pourrait
être indéfiniment retardé. Mais puisque son essence
même est la recherche de la Connaissance, il ne saurait
décider de s’arrêter ; dès qu’il atteindra les bornes de la
connaissance sensorielle e t du raisonnement basé sur la
connaissance sensorielle, son élan même le portera au-
delà, et la rapidité, la sûreté avec lesquelles il a embrassé
l’univers visible, ne sont qu’un gage de l’énergie e t du
succès que nous pouvons espérer voir se répéter dans la
conquête de ce qui est par-delà l’univers visible, une fois
le pas fait et la barrière franchie. Déjà, nous pouvons
voir cette marche en avant, en ses obscurs débuts.
Ce n’est pas seulement dans sa conception finale
unique, mais encore dans les grandes lignes de ses résul-
tats d’ensemble, que la Connaissance - quelle que soit
la voie par laquelle on la cherche - tend à devenir une.

(1) nladliuccliandas. (Rig-Védila, I, 4, 5.)


Les deux négalions : le déni maiérialisfe 33
Rien ne peut être plus remarquable, plus suggestif, que
la mesure dans laquelle la science moderne vient
confirmer, dans le domaine de la Matière, les concep-
tions, les formules mêmes auxquelles était parvenu, par
une méthode très différente, le Védânta - le Védânta
originel, non pas celui des écoles de philosophie méta-
physique, mais celui des Upanishads. Et ces conceptions
et formules, à leur tour, ne révèlent souvent leur pleine
signification, leur plus riche contenu, qu’envisagées à la
lumiere nouvelle projetée par les découvertes de la science
moderne - telle cette expression védântique qui décrit
toutes choses dans le Cosmos comme une seule semence
ordonnée en des formes multiples par l’Énergie univer-
selle (I). Singulièrement significative est l’orientation de
la science vers un monisme qui est compatible avec la
multiplicité, vers l’idée védique de l’essence unique avec
ses nombreux devenirs. Même si l’on insiste sur l’appa-
rent dualisme de la Matière et de la Force, cela ne cons-
titue pas un obstacle à ce monisme. Car il est évident
que la Matière essentielle est non-existante pour les
sens et n’est, comme le Pradhâna des sâmkhiens, qu’une
forme conceptuelle de la substance ; et en fait, on en
vient de plus en plus à considérer que seule une arbi-
traire distinction dans la pensée sépare forme de subs-
tance et forme d’énergie.
La Matière s’exprime, en définitive, comme une forme
traduisant quelque Force inconnue. La Vie aussi, ce
mystère encore insondé, commence à se révéler comme
une obscure énergie de sensibilité emprisonnée dans sa
formule matérielle ; et quand sera guérie l’ignorance
séparatrice qui nous fait sentir un abîme entre la Vie et
la Matière, il est dificile de supposer que Mental, Vie et
Matière s’avéreront autre chose qu’une Énergie unique
s’exprimant sous trois formes, le monde triple des rishis
védiques. E t la conception d’une Force matérielle gros-
siére mère du Mental ne pourra se maintenir. L’Énergie
qui crée le monde ne peut être rien autre qu’une Volonté,

(*) Shuélffsliualara Upanishad, VII, 12.


34 La Vie divine
e t la Volonté n’est que la conscience s’appliquant à une
œuvre et à un résultat.
Quels sont-ils, cette œuvre et ce résultat, sinon la
Conscience s’involuant en la forme e t évoluant hors de la
forme afin de réaliser quelque grandiose possibilité dans
l’univers qu’elle a créé? Et quelle est sa volonté en
l’Homme, sinon la volonté d’une Vie saris fin, d’une
Connaissance sans bornes, d’une Puissance sans en-
traves? La science elle-même commence à rêver d’une
victoire physique sur la mort, exprime une soif insatiable
de connaissance, élabore pour l’humanité une manière
d’omnipotence terrestre. Dans ses travaux, l’Espace e t
le Temps se réduisent au point de disparaître, e t elle
s’efforce en cent manières de rendre l’homme maître des
circonstances et ainsi d’alléger les chaînes de la causalité.
La notion de limite, d’impossibilité, commence à s’es-
tomper et il semble au contraire que ce que l’homme veut
avec constance, il doive à la fin être capable de I’ac-
complir, la conscience collective de la race finissant par
en trouver le moyen. Ce n’est pas dans l’individu que
s’exprime cette omnipotence, c’est la Volonté collective
de l’humanité qui œuvre en employant l’individu comme
moyen. Et encore, à y regarder plus profondément, ce
n’est pas une Volonté consciente de la collectivité,
mais une Puissance supra-consciente qui emploie l’in-
dividu comme centre et comme moyen, la collectivité
comme condition et champ d’action. Quelle est cette
puissance, sinon le Dieu en l’homme, l’Identité infinie,
l’Unité multiforme, l’omniscient, l’omnipotent, qui
ayant fait l’homme à Sa propre image, avec l’ego comme
centre d’action, avec la race, la Nârâyana (l) collectif,
le vishvamânava (“) pour lui servir de moule et le circons-
crire, cherche à exprimer en eux quelque image de
l’unité, de l’omniscience, de l’omnipotence qui sont la
conception de soi du Divin? Ce qui est immortel dans
((

les mortels est un Dieu, établi intérieurement comme une


(I) Un des noms de Vishnou, qui,. en tant que Dieu cn l’homme,
vit constamment associé en une unité duelle avec Nara, l’être hu-
main.
(a) L’homme universeL
Les deux négations : le dkni maférialisfe 35
énergie se manifestant en nos divins pouvoirs (1). )) C’est
ce vaste élan cosmique que le monde moderne, sans
connaître parfaitement son propre but, sert pourtant
en toutes ses activités et subconsciemment s’efforce de
faire aboutir.
Mais il y a toujours une liinite et un fardeau - dans
la Connaissance, lia limite du champ matériel ; dans la
Puissance, le fardeau de l’appareil matériel. Mais là
encore, les tendances les plus récentes annoncent avec
force une plus grande liberté dans l’avenir.
Alors que les avant-postes de la connaissance scien-
tifique s’établissent de plus en plus sur les frontih-es qui
séparent le matériel et l’immatériel, de même les plus
hautes realisations de la science pratique sont celles
qui tendent à simplifier et à réduire jusqu’à sa quasi-
disparition le mécanisme qui produit les plus grands
effets. La télégraphie sans fil est le signe et l’indication
extérieurs, donnés par la Nature, d’une orientation nou-
velle. Le moyen physique sensoriel de transmission
intermédiaire de la force physique est supprimé; il
n’est conservé qu’aux points d’émission et de récep tioii.
Dans l’avenir, ceux-ci mêmes devront disparaître ; car,
lorsqu’on étudiera les lois et les forces supraphysiques
avec un juste poiiit de départ, on découvrira infailli-
blement les moyens par lesquels le Mental pourra se
saisir directement de l’énergie physique et la lancer
avec précision dans sa course. Là - une fois que nous
aurons consenti à l’admettre - sont les portes qui
s’ouvrent sur les perspectives immenses de l’avenir.
Cependant, eussions-nous même pleine connaissance
et entiére mai trise des mondes situCs immédiatement
au-dessus de la Matière, il y aurait encore une limitation,
encore un au-delà. Lenœud dernier de notre lien d’esclave
est à ce point ou l’extérieur se iond en unité avec l’inté-
rieur, oii le mécanisme de l’ego lui-méme devicnt subtil
au point de disparaître, où la loi de notre action est enfin
l’unité embrassant et possédant la multiplicité et non
plus, comme maintenant, la multiplicité s’efforçant vers

(l) Vâmadeva. (Rig-Véda, IV, 2, 1.)


36 La Vie divine
quelque forme d’unité. Là est le trône central d’où la
Connaissance cosmique considère son plus vaste:royaume ;
là, la domination de soi avec la domination de son
monde (1) ; là, la vie (z) dans l’Être éternellement
achevé et la réalisation de Sa nature divine (9 dans notre
existence humaine.

(1) Suarûiya et sûmrâjya, le double but que se propose le yoga


positif des anciens.
(2) Sâlokya-mulcti, libération par l’existence consciente dans le
m&memonde d‘étre du divin.
(9) Sôdharmya-mukfi, libération acquise en assuinamt la nature
divine.
Chapitre troisième

Les deux négations

Tout crci est le Rrahnian ; ce Moi est le


Brahinaii c.t le Moi cst qiiadrtiple.
Au-delà de tout rapport, sans traits, iiiipen-
sable, en quoi tout est silencieux.
Mûndukya Upcoiislicid, II, 7.

Mais il y a encore un au-delà.


I1 y a, par-delà la conscience cosmique, une conscience
A nous accessible, plus transcendante encore - trans-
cendante non seulement à l’ego, mais au cosmos même-
sur quoi l’univers semble se détacher comme une image
sans grandeur sur un fond incommensurable. C’est Cela
qui soutient l’activité universelle - ou peut-être ne fait
que la tolérer ; c’est Cela q u i embrasse la Vie en Son
immensité - à moins qu’Il ne la rejette de Son infini-
tude.
Si le matérialiste est en droit, de son propre point de
vue, de soutenir que c’est la Matière qui est réalité, que
le monde relatif est la seule chose dont nous puissions
en quelque manière être sîirs, que l’Au-delà est entière-
ment inconnaissable, sinon même non-existant, un rêve
du mental, une abstracîion de la pensée se dissociant
d’avec la réalité, de même le sannyâsin (l) épris de cet
Au-delà n’est pas moins en droit, de son propre point de
vue, d’affirmer que c’est le piir Esprit qui est réalité,

(1) Lc moine aschte.


38 La Vie divine
la seule chose non-soumise au changement, à la nais-
sance et à la mort, que le monde relatif est une création
du mental et des sens, un rêve, une abstraction de sens
inverse, abstraction de la Mentalité qui se retire de la
Connaissance pure et éternelle.
Quelle justification, en logique ou en expérience,
peut-on apporter à l‘appui de l’un de ces extrêmes, à
quoi on ne puisse opposer en faveur de l’autre une logique
également puissante, une expérience également valable ?
Le monde de la Matiére est affirmé par l’expérience des
sens physiques qui, en raison de leur propre incapacité
à percevoir ce qui est immatériel, ce qui est organisé
autrement que comme Matière grossière, voudraient
nous persuader que le supra-sensible est l’irréel. Cette
erreur vulgaire ou fruste de nos organes corporels
n’acquiert pas plus de validité lorsqu’on la hisse sur le
plan du raisonnement philosophique. I1 est évident que
leurs prétentions ne sont pas fondées. Dans le monde de
la Matière même, il y a des existences dont les sens
physiques sont impuissants à prendre connaissance.
Et cependant la négation du suprasensible comme
nécessairement illusoire ou hallucinatoire repose sur
cette constante association sensorielle du réel à ce qui
est matériellement perceptible - et cela même est une
hallucination. Postulant du commencement ,A la fin ce
qu’il cherche à établir, un tel déni est un cercle.vicieux e t
ne peut avoir aucune valeur pour un raisonnement im-
partial.
Non seulement il y a des réalités physiques qui sont
suprasensibles, mais encore, si preuves e t expériences
peuvent être prises comme un critère de la vérité, il y a
également des sens qui sont supraphysiques ( l ) et ca-
pables, à la fois de prendre connaissance des réalités du
monde matériel sans l’aide des organes des sens corpo-
rels, et aussi de nous mettre en contact avec d’autres
réalités, supraphysiques et appartenant à un autre

(I) Sûkshmo indrfya,organes subtils existant dans le corps subtil


(sGkshma deha) et les moyens .de vision et d‘expérience subtils
(sûksluna drishti).
Les deux népifions : le refiis de I’asckte 39
monde - c’est-à-dire faisant partie d‘un systéme d’es-
périences conscientes qui dépecdent d’un principe autre
que la hlatiPre çrossiére dont semblent &Ire faits nos
soleils et nos terres.
Constamment affinnée par l’expérience et la croyance
humaines depuis les origines de la pensee, cette vérité
-maintenant que ne s’impose plus à l’hoinine la n6ces-
sité de se préoccuper exclusiveinent des secrets du monde
matériel - cornirience d‘etre justifiée par des formes
nouvellenient apparues de recherche scientifique. La
masse toujours croissante de preuves, dont seules les
plus exlerieures et les plus évidentes sont admises sous
le noni de télepathie avec ses phénomènes connexes, ne
saurait se voir longtemps refuser créance, si ce n’est par
des esprits emprisonnés dans la brillante coquille du
passé, p r des intellects bornés, en dépit de leur acuité,
par les liinites de leur champ d’experience et de recherche
au encore par ceux qui confondent lumière et raison avec
la répétition fidèle des formules léguées par un siècle
révolu et la préservation jaloiise de dogmes intellectuels
morts ou agonisants.
I1 est vrai que la reciierche méthodique n’a conduit
sur les réalités supraphysiques qu’à un aperçu iixparfait
qui est encore mal établi ; car les méthodes employées
sont encore rudimen taires et defectueuses. Du nioins ces
sens sjibtils re-découverts se sont-ils révélés tkinoiiis
véridiques de faits physiques hors de la portPe des or-
ganes corporels. Rien ne nous pei-mct donc de les traiter
de faux témoins quand ils attestent des faits siipraphy-
siques qui sont en-dehors du doinaine de I’organisatiou
matérit4e de la conscience. Comme tout témoignage,
comme celiii des sens physiques eux-mêmes, les leurs
doivent Stre contrôlés, exaniinés et ordonnés par la
raison, correctement traduits et correctemeri t rattachés,
et leur domaine, leurs lois et leurs processus doivent
être détcrniiriPs. Mais la vfrilÇ de vastes gammes d’ex-
périence dont les objets existent dans une substance plus
subtile e l sont perqus par de plus subtils instruments
que ceux de la Maticre physique grossière, revendique
en dernier ressort la même validité que la vérité de
40 La Vie divine
l’univers matériel. Les inondes de l’au-delà existent :
ils ont leur rythme universel, leurs lignes et formations
majestueuses, leurs lois tirant d’elles-memes leur propre
existence et leurs énergies puissantes, leurs inoyens de
connaissance justes et lumineux. Et ici, sur notre exis-
tence physique et en notre corps physique, ils exercent
leurs influences ;ici Cgalement ils organisent leurs moyens
de manifestation et délèguent leurs messagers et leurs
témoins.
Mais les monde ne sont que des cadres pour notre
expérience, les sens des instruments d’expérience, des
commodités. C’est la Conscience qui est le grand fait
à la base de tout, le Témoin universel pour lequel le
monde est un champ, les sens des instruments. C’est à
ce témoin que les mondes e l leurs objets demandent leur
réalité, et nous n’avons pas d’autre preuve de l’existence
d’un monde unique ou multiple, du physique aussi bien
que du supraphysique. On a soutenu que c’était là, non
pas une relation particulière à la constitution de l’huma-
nité et à sa version d’un monde objectif, mais, la nature
même de l’existence m&me; toute existence phénomé-
nale consiste en une conscience qui observe et une ob-
jectivité active, et l’Action ne peut avoir lieu sans le
Témoin parce que l’univers n’existe qu’en et pour la
conscience qui observe, et n’a pas de réaliti: indépen-
dante. On a répondu à cela que l’univers matériel jouit
d’une éternelle existence en soi ; il était là avant que vie
et mental fissent leur apparition ; il subsistera encore
après qu’ils auront disparu et cessé de troubler de leurs
efforts éphémères et de leurs pensées limitées le rythme
éternel inconscient des soleils. La cliff érence, toute mé-
taphysique en apparence, est cependant de la plus haute
importance pratique, car elle détermine toute la concep-
tion qu’a l’homme de la vie, le but qu’il doit assignerà ses
efforts et le champ oii il doit circonscrire ses énergies.
Car elle soulève la question de la réalité de l’existence
cosmique et, ce qui est plus important encore, la question
de la valeur de la vie humaine.
Si nous poussons assez loin la conclusion matérialiste,
nous aboutissons à l’insignifiance et à la non-réalité de la
Les deux nigalions : le refus de l’ascde 41
vie de l’individu et de la race - ce qui, logiquement,
nous laisse le choix entre le fiévreux effort de l’individu
pour arracher ce qu’il peut à une existence éphémère,
pour vivre sa vie »,comme on dit ; et le service, sans
((

passion et sans objet, de la race et de l’individu, en


sachant pleinement que l’individu est seulement une
fiction éphémère de la mentalité nerveuse, la race
seulement une forme collective un peu plus durable du
même spasme nerveux régulier de la Matière. Nous
travaillons ou jouissons sous l’impulsion d’une énergie
matérielle qui nous leurre avec l’illusion brève de la vie
ou l’illusion plus noble d’un but éthique et d’une culmi-
nation mentale. Le matérialisme, comme le monisme
spirituel, aboutit à une Mâyâ qui est et cependant n’est
point - qui est, car elle est présente et impérieuse;
qui n’est pas, car elle est phénoménale et éphémère en
ses œuvres. A l’autre extrémité, si nous insistons trop
sur l’irréalité du monde objectif, nous arrivons par
une voie différente à des conclusions analogues mais
plus décisives encore - le caractère fictif de l’ego indi-
viduel, l’irréalité et l’absence de but de l’existence
humaine, le retour au Non-être ou à l’Absolu sans rap-
ports comme le seul moyen rationnel d’échapper à l’en-
chevêtrement dépourvu de sens de la vie phénoménale.
Et cependant la question ne peut être résolue par la
logique travaillant sur les données de notre existence
physique ordinaire ; car en ces données il y a toujours
dans l’expérience une solution de continuité qui empêche
toute argumentation d’aboutir. Nous n’avons, norma-
lement, ni l’expérience définitive d’un mental cosmique
ou d’un supramental non lié à la vie du corps invidiuel,
ni, d’autre part, une rigide limite d’expérience qui nous
permettrait de supposer que notre moi subjectif dépend
réellement d’un cadre physique et ne peut ni lui survivre
ni s’étendre au-delà du corps individuel. Seuls une
extension du champ de notre conscience ou un dévelop-
pement inespéré de nos instruments de connaissance
pourraient trancher la vieille querelle.
L’extension de notre conscience, pour être satisfai-
sante, doit être nécessairement un élargissement inté-
42 La Vie divine
rieur, un passage de l’existence individuelle en l’existence
cosmique. Car le Témoin, s’il existe, n’est pas le mental
individuel incarné qui a pris naissance dans le monde,
mais la Conscience cosmique qui embrasse l’univers et
apparaît comme une intelligence immanente en toutes
ses œuvres et pour laquelle le monde, ou bien subsiste
éternellement et réellement comme Sa propre existence
active, ou bien est né d’Elle et disparaît en Elle par un
acte de connaissance ou par un acte de puissance
consciente. Ce n’est pas le mental organisé, niais Cela
qui, calme et éternel, veille également dans la terre
vivante et le vivant corps humain et pour qui le mental
et les sens sont desinstruments non indispensables -qui
est le Témoin de l‘existence cosmique et son Seigneur.
La psychologie moderne en vient lentement à ad-
mettre, tout comme la possibilité d’instruments de
connaissance plus souples, la possibilité d’une conscience
cosmique en l’humanité, bien qu’on considère encore
cette conscience comme une hallucination, même si
l’on en admet la valeur et le pouvoir. Dans la psychologie
orientale, elle a toujours été reconnue comme une réalité
et comme le but de notre progression subjective. L’es-
sence du dépassement pour atteindre ce but, c’est le
franchissement des limites à m u s imposées par le sens
de l’ego, et au moins une participation, au plus une
identification, à la connaissance de soi qui couve secrète
en toute vie et en tout ce qui nous semble inanimé.
Pénétrant dans cette Conscience, nous pouvons conti-
nuer, comme Elle, à nous concentrer sur l’existence uni-
verselle. Alors - car tous nos termes de conscience et
même notre expérience sensorielle commencent à se
transformer - nous prenons conscience de la Matière
comme d’une existence unique et des corps comme de
formations de la Matière en quoi cette existence unique
sépare physiquement elle-même et un corps individuel
d’elle-même en tous les autres corps, puis, également
par des moyens physiques, établit une communication
entre les points multiples de son être. De mênie pour le
Mental, de même pour la Vie, que notre expérience révèle
être la même existence une en sa multiplicité, se divisant
Les deux négations : le refus de l’ascète 43
et se réunissant en chaque domaine par les moyens
appropriés à ce mouvement. Et, si nous le voulons,
nous pouvons pousser plus loin, et, après avoir passé par
plusieurs étapes intermédiaires, prendre conscience d’un
Supramental dont le jeu universel est la clé de toutes
activités moindres. Et nous ne devenons pas seulement
conscients de cette existence cosmique, nous devenons
aussi conscients en elle, la recevant en sensation, mais
aussi pénétrant en elle en conscience. En elle nous
vivons comme auparavant nous vivions dans le senti-
ment de l’ego, actifs, de plus en plus en contact, de
plus en plus unifiés même, avec des esprits, des vies,
des corps autres que cet organisme que nous appelons
nous-même, opérant des effets non seulement sur
notre propre être moral et mental et sur l’être subjectif
d’autrui, mais même sur le monde physique et ses événe-
ments, par des moyens plus proches du divin que ceux
que nous permettent nos facultés égoïstes.
Elle est réelle alors, cette conscience cosmique, pour
l’homme qui est entré en contact avec elle ou vit en elle,
d’une réalité plus grande que la réalité physique ; réelle
en soi, réelle en ses effets et ses opérations. Et de même
qu’elle est ainsi réelle pour le monde qui est sa propre
expression complète, de même le monde est pour elle
réel ; mais non comme une existence indépendante. Car,
en cette expérience plus haute et moins entravée, nous
percevons que conscience et être ne sont point différents
l’un de l’autre, mais que tout être est une conscience
suprême, toute conscience une existence en soi, éternelle
en soi, réelle en ses opérations, et non point un rêve ni
une évolution. Le monde est réel précisément parce
qu’il n’existe que dans la conscience ; car il est créé par
une Énergie consciente une avec i’Être. C’est l’existence
autonome de la îorme matérielle indépendante de
l’énergie, portant en elle sa lumière, qui assume la
forme, c’est cette existence même qui serait contraire
à la vérité des choses, qui serait fantasmagorie, cauche-
mar, impossible fausseté.
Mais cet Être conscient gui est la vérité du Supra-
mental infini, est plus que l’univers et a Sa vie indépen-
44 La Vie divine
dante en Sa propre inexprimable infinitude aussi bien
que dans les harmonies cosmiques. Le monde vit par
Cela ; Cela ne vit pas par le monde. Et de même que
nous pouvons pénétrer en la conscience cosmique et être
un avec toute existence cosmique, de même nous
pouvons pénétrer dans la conscience transcendante au
monde et devenir supérieurs à toute existence cosmique.
Alors se pose la question qui s’était présentée à nous
d’abord : cette transcendance est-elle aussi, nécessaire-
ment, un rejet? Quel rapport a cet univers-ci avec l’Au-
delà?
Car, aux portes du Transcendant se tient ice simple et
parfait Esprit décrit dans les Upanishads, lumineux, pury
soutenant le monde mais inactif en lui, sans tendons
d’énergie, sans fissure de dualité, sans cicatrice de
rupture, unique, identique, libre de toute apparence de
rapport et de mulliplicité - le pur Moi des advai-
tistes (l), le Brahman inactif, le transcendant Silence.
EL l’esprit, quand il franchit soudain ces portes, sails
l’intermédiaire d’aucune transition, a le sens de l’irréa-
lité du monde et de la seule réalité du Silence - une
des expériences les plus puissantes et les plus convain-
cantes dont l’esprit humain soit capable. C’est là, dans
la perception de ce pur Moi, et du Non-être derrière
lui, qu’est le point de départ d’une seclonde néga-
tion - parallèle à celle du matérialiste, et au pbleopposé,
mais plus complète, plus finale, plus périllleuse en ses
effets sur les individus ou collectivités qui entendent
son appel puissant vers les solitudes -le refus de l’ascète.
C’est cette révolte de l’Esprit contre la Matière qui,
depuis 2 O00 ans, depuis que le Bouddhisme a rompu
l’équilibre du monde âryen antique, a dominé de plus
en plus l’esprit de l’Inde. Ce n’est pas que ce sentiment
de l’illusion cosmique soit la totalité de la pensée
indienne ; l’Inde a d’autres conceptions philosophiques,
d’autres aspirations religieuses. Ce n’est pas non plus
qu’aucun rapprochement entre les deux ternies n’ait été
tenté, même par les philosophies les plus extrémistes.

(I) Les monistes védfintistes.


Les deux négaiions : le refus de I’ascèie 43
RiIais toutes ont vécu dans l’ombre du grand Refus, et
pour toutes l’aboutissement final de la vie est la robe de
l’ascète. La conception générale de l’existence s’est
imprégnée de la théorie bouddhiste de la chaîne du
karma et de l’antinomie qui en est la conséquence
entre esclavage et libération, l’esclavage par la nais-
sance, la libération par la cessation de la naissance.
C’est pourquoi toutes les voix en un seul grand accord
affirment que ce n’est point en ce monde des dualités
que peut être notre royaume des cieux, mais au-delà,
dans les joies de l’éternel Vrindâvan (l) ou la haute
béatitude du Brahmaloka (2) au-delà de toute maiiifes-
tation en quelque nirvâna (3) ineffable ou bien là où toute
expérience distincte se perd dans l’unité sans traits de
l’Existence indéfinissable. Et au long de bien des siècles
une cohorte immense de rayonnants témoins, saints et
instructeurs, noms sacrés à la mémoire indienne, noms
souverains pour l’imagination indienne, ont toujours
apporté le même témoignage, toujours enflé le même
lointain et sublime appel : la renonciation seule voie
de la connaissance, l’acceptation de la vie physique acte
d’ignorant, la cessation de la naissance correct usage
de la naissance humaine, appel de l’Esprit, recul devant
la NIatih-e.
En un âge peu enclin à l’esprit ascétique - et, à ce
qu’il semble, dans tout le reste du monde l’heure de
l’anachorète est déjà passée ou en train de passer - il
est facile d’attribuer ce grand courant au déclin de l’éner-
gie vitale en une race ancienne épuisée par son fardeau,
par sa part qui f u t immense dans le progrès commun, une
race exténuée par sa contribution multiple à la somme de
l’effort humain et de l‘humaine connaissance. Mais nous
avons vu qu’il correspond à une vérité de l’existence, à
un état de réalisation consciente situé au faîte même de

(1) Gololia, le paradis vishnouïte d’éternelle beauté et béatitude.


(a) Le plus haut état d’existence-conscience-béatitude pures que
l’âme puisse atteindre sans s’effacer complètement dans 1’Indéfi-
nissable.
(3) Extinction, non pas nécessairement de tout l’être, mais de
l’être tel que nous le connaissons ; extinction de l’ego, du désir, de
l’action égoïste et de la mentalité égoïste.
46 La Vie divine
nos possibilit6s. E n praiique égdement l’esprit ascé-
tique est un élément indispensable de la perfection
humaine ;on ne peut éviter de l’affirmer, et même isolé-
ment, tant que la race n’a pas, à l’autre extrémité,
libéré son intellect et ses habitudes vitales de la
sujétion à une animalité toujours insistante.
E n vérité, ce que nous cherchons, c’est une afirmation
plus large et plus complète. Nous constatons que, dans
l’idéal ascétique indien, la grande formule védântique,
a L’Un sans second »,n’a pas é t k assez interprétée à la
lumière de cette autre formule également impérative :
a Tout ceci est le Brahman ».L’aspiration passionnée de
i’honime vers en-haut, vers le Divin, n’a pas été suffi-
samment reliée au mouvement descendant du Divin Se
penchant vers en-bas pour embrasser éternellement Sa
manifestation. Sa signification dans la Matière n’a pas
été aussi bien comprise que Sa vérité dans l’Esprit. La
réalité que cherche le sannydsin a été saisie dans toute
son élévation, mais non pas, comme elle le Eut par les
védântistes anciens, en sa pleine étendue et 33 totalité.
Nous ne devons pas non plus, dans notre affirmation
plus complète, sous-estimer ie rôle du pur élan spirituel.
De même que nous avons vu dans quelle large mesure
le matérialisme a servi les fins du Divin, de même
devons-nous reconnaître le sen-ice plus grand encore que
i’ascétisme a rendu à la vie. Nous colisenwons dans
l’harmonie finale les vérites de la science m,atérielle et
les réels services qu’elle rend même s’il nous faut briser
ou laisscr de côté beaucoup de ses formes existantes,
voire toutes. Un scrupule plus grand encore de judi-
cieuse conservation doit nous guider quand nous touchons
au legs du passé âryen, si amoindri, si déprécié soit-il en
fait.
Chapitre quatrième
Omniprésente réalité

Si tn connais le Brahman comme le Non-


Étre, il devient seuIement le non-existant.
Si tu sais que Brahman Est, alors il est connu
comme Ie réel dans l’existence.
Taitfirîya Upanishad, II, 6.

Puisque donc nous admettons à la fois le droit que


fait valoir le pur Esprit de manifester en nous son absolue
liberté et celui que fait valoir la Matière universelle
d’être le moule e t la condition de notre manifestation,
il nous faut trouver une vérité qui puisse réconcilier
entièrement ces antagonistes et donner à l’un e t à l’autre
la part qui leur est due dans la Vie et la justification
qui leur est due dans la Pensée, sans priver aucun d’eux
de ses droits, sans nier en aucun d’eux la vérité souve-
raine dont même ses erreurs, même l’exclusivisme de
ses exagérations tirent une force si constante. Partout
en effet où une afirmation extrême exerce sur l’esprit
humain une attraction aussi puissante, nous pouvons
avoir la certitude de nous trouver en présence, non
d’une simple erreur, superstition ou hallucination, mais
d’un fait souverain travesti qui revendique notre allé.
geance et qui se vengera s’il est renié ou exclu. D’où
la difficulté d’une solution satisfaisante et aussi l’origine
de cette impossibilité d’aboutir à laquelle se heurtent
tous les compromis purs e t simples entre l’Esprit e t
la Matière. Un compromis est un marché, une solution
48 La Vie divine
transactionnelle entre les intérets de deiix puissances en
conflit ; ce n’est point une vraie réconciliation. La vraie
réconciliation est toujours amenée par une comprélien-
sion inutuelle qui conduit à une sorte d’union intime.
C’est donc par l’unification aussi totale que possible de
l’Esprit et de la Matière que nous parviendrons le mieux
à les réconcilier en leur vérité et par là à trouver une base
des plus solides pour les réconcilier en pratique dans la
vie intérieure de l’individu et dans son existence exté-
rieure.
NOUSavons déjà trouvé dans la conscience cosmique
un point de jonction où la Matière devient réelle pour
l’Esprit et l’Esprit réel pour la Matière. Car, en la cons-
cience cosmique, le Mental et la Vie sont des intermé-
diaires, et non plus, coinme ils le paraissent dans la
mentalité égoïste ordinaire, des facteurs de division,
fomentateurs d’une querelle gratuite entre les principes
négatif et positif de la même inconnaissable Réalité.
Atteignant à la conscience cosmique, le Mental, illuminé
par une connaissance qui perçoit à la fois la vérité de
l’Unité et la vérité de la Multiplicité et s’eimpare des
formules de leur interaction, découvre que ses propres
dissonances sont en même temps expliquées et récon-
ciliées par la divine Harmonie ; satisfait, il consent
à devenir l’agent de cette union suprême, vers laquelle
nous tendons, entre Dieu et la Vie. La Matière se révèle,
à la pensée qui comprend et aux sens devenus subtils,
comme la forme et le corps de l’Esprit - de l’Esprit
dans son extension formatrice. L’Esprit se révèle à
travers les mêmes dociles agents comme âme, comme
vérité, essence de la Matière. Chacun des deux admet et
confesse que l’autre est divin, réel, et qu’ils sont un en
leur essence. Le Mental et la Vie, dans cette illuniina-
tion, se révèlent comme étant à la fois des formes et
des instruments de l’Être conscient suprême, par
lesquels I1 S’étend et Se loge en forme matérielle et en
cette forme Se dévoile à Ses multiples centres de
conscience. Le Mental s’accomplit quand il devient un
pur miroir de la Vérité de l’Être qui s’exprime dans les
symboles de l’univers ;la Vie, quand elle prête consciem-
Omniprésente réaliié 19
ment ses énergies à la parfaite auto-représenlatioii du
Divin en des formes et des activitks toiijours nouvelles
de l’existence universelle.
A la lumiére de celte conception, nous pouvons
entrevoir pour l’homme dans le monde la possibilité
d’une vie divine qui, à la fois, jiislitiera la science en
découvrant iin sens vivant et un but intelligible a l’évo-
lution cosmique et terrestre, et réalisera, par la transfi-
guration de l’Arne humaine en I‘àme divine, le grand reve
idéal de toutes les hautes religions.
Qu’adviendrai t-il alors de ce Moi silencieux, inactif,
pur, existant en soi, jouissant de soi, qui s’est présenté
à nous comme la justification constante de I’ascEle‘? Ici
encore, c’est l’harmonie et non point une opposilion
irréductible qui doit être la vérité illuminatrice. Le
Brahman silencieux et IC Brahman actif ne sont pas des
entités di!ïérentes, opposées, inconciliables, l’un niant,
l’autre affirmant une illusion cosinique ; ils sont le
Brahman unique sous deux aspects, l’un positif, l’autre
négatif, et chacun d’eux est nécessaire à l’autre. C’est
de ce Silence que procède à jamais le Verbe qui crée
les mondes ; car le Verbe exprime ce qui se cache dans
le Silence. C’est une passivité éternelle qui rend possibles
la liberté et l’omnipotence parfaites d’une éternelle
activité divine dans d’innombrables systéines cosmiques.
Car les devenirs de cette activité tirent leurs énergies
et leur pouvoir illimitable de variations et d‘harmonie
du soutien impartial de l’Être immuable e t de son
consentement à cette infinie fcjcondité de sa propre
Nature dynamique.
L’homme, lui aussi. ne devient parfait que lorsqu’il a
trouvé en lui-même ce calme, cette passivité absolus dii
Brahman, et qu’il en soutient, avec la même tolérance
divine et la même divine héatitude, une libre et inépui-
sable activité. Ceux qui ont ainsi conquis le calme
intérieur peuvent percevoir toujours, jaillissant de son
silence, le flot perpéluel des énergies à l’oruvre dans
l’uiiivers. La vérité du Silence ne consiste donc pas à dire
qu’il est de par sa nature un rejet de l’activité cosmique.
L’apparente incompatibilité des deux états est une
50 La Vie divine
erreur du Mental limité qui, accoutumé aux oppositions
tranchantes d’affirmation et de négation e t passant
soudain d’un pale A l’autre, est incapable de concevoir
une conscienceglobale assez vaste et forte pour embrasser
simultanément l’un e t l’autre. Le Silence ne rejette
pas le monde ; il en est le soutien. Ou plutôt. il est avec
une égale itnpartialité le support de l’activité e t du
retrait hors de l’activité, et il approuve aussi la récon-
ciliation par laquelle l’âme demeure libre e t calme alors
même qu’elle se prête à toute action.
Néanmoins, il y a le retrait absolu, il y a le Non-être.
Hors du Non-être, dit l’antique texte saCrlé, apparut
l’Être ( 1 ) . Dans le Non-être il doit donc certainement
redisparaître. Si l’Existence infinie non-discriminée
permet toutes les possibilités de discrimination et de
réalisation multiple, le Non-être, comme état premier et
seule réalité constante, ne nie-t-il pas e t ne rejette-t-il
pas au moins toute possibilité d’un univers réel‘? Le
Néant de certaines écoles bouddhistes serait alors la
véritable solution ascétique ; le Moi, comme l’ego, ne
serait qu’une construction idéative par une conscience
phénoménale illusoire.
Mais de nouveau nous nous apercevons que nous
sommes induits en erreur par les mots, leurrés par les
oppositions tranchées de notre mentalité limitée, qui
se fie si volontiers aux distinctions verbales comme si
elles étaient la représentation parfaite dles vérités
ultimes, et qui traduit nos expériences supramentales
en fonction de ces distinctions intolérables ; Non-être
n’est qu’un mot Si ncus examinons le fait qu’il repré-
sente, nous perdons la certitude que l’absolue non-
existence ait davantage de chance que le Moi infini
d’être plus qu’une construction idéative par le mental.
Ce que nous entendons réellement par ce Néant, c’est
quelque chose par-delà le dernier terme auquel nous
pouvons réduire notre conception la plus pure e t notre
expérience la plus abstraite ou la plus subtile de l’exis-

( l ) Au commencement tout cec! &aft le Non-&trt:.C’est de là


que I’Étre naquit. (Taiiiirfya Upanishad, II, 7.)
Omniprésente réalité 51
tence effective tdle que nous la connaissons ou la conce-
vons tant que nous sommes en cet universci. Ce Néant
est donc simplement un quelque chose au-delà de toute
conception positive. Nous érigeons une fiction de
néant afin de dépasser, par la méthode d’exclusion totale,
tout ce que nous pouvons connaître e t tout ce que nous
avons conscience d‘être. De fait, quand nous examinons
de près le Néant de certaines philosophies, nous commen-
çons de percevoir que c’est un zéro qui est Tout, ou un
Infini indéfinissable qui paraît au mental un vide parce
que le mental ne saisit que des constructions finies,
mais qui est en fait la seule véritable Existence (I).
Et quand nous disons que hors du Non-être apparut
l’ntre, nous voyons que nous parlons en termes de temps
de ce qui est au-delà du temps. Quelle fut, en effet, cette
date décisive dans l’histoire du Néant éternel à laquelle
l’Être naquit de lui? E t quand viendra cette autre date
également formidable où un tout irréel retombera dans
le perpétuel vide? Sat et asat, s’ils doivent être tous
deux affirmés, doivent être conçus comme régnant
simultanément. Ils se tolèrent l’un l’autre bien qu’ils
refusent de se mêler. L’un e t l’autre - puisqu’ii nous
faut bien parler en termes de temps - sont éternels.
Et qui donc persuadera l’Être éternel qu’Il n’existe
pas réellement e t que seul existe i’éternel Non-être?
E n cette négation de toute expérience, comment trouver
la solution qui explique toute expérience?
Le pur Être est l’affirmation par l’Inconnaissable de
lui-même comme la libre base de toute existence cos-
mique. Nous appelons Non-être une aflkmation opposée
qu’il est libre de toute existence cosmique - c’est-à-
dire libre de tous les termes positifs de l’existence de fait

(1) Uiie autre Upanishad rejette coniine une impossibilité la


naissanre de I’Etre hors du Non-être. L’Otre, dit-elle, ne peut
prendre nsissanre que de l’Être. Mais si nous prenons le Non-Etre
au seiis, non point d’un Néant incuistant, mais d’un z qui dépasse
notre idée ou notre expérience de l’existence - sens applicable au
Brahman absolu de 1‘Advaita aussi bien qu’au vide ou zéro dc?s
bouddhistes, ceLte impossibilité disparaît car Cela peut fort bien
être la source de l’Être, soit par une Mâyâ capable de concevoir ou
de former, soit par une mnnifestation ou création hors de soi-même.
52 La V i e divine
que la conscience dans l’univers peut se formuler, même
des plus abstraits, même des plus transcendants. I1 ne
nie pas qu’ils ne soient de Lui une expression réelle,
mais I1 nie être limité par la totalité de l’expression,
par quelque expression que ce soit. Le Non-être permet
l’Être, tout comme le Silence permet l’Activité. Par
cette négation et cette affirmation simultanées, non pas
mutuellement destructrices mais complémentaires
comme le sont tous les opposés, la connaissance simul-
tanée de 1’Etre conscient de Soi comme une réalité et
de l’Inconnaissable transcendant comme cette même
réalité devient accessible à l’âme humaine éveillée.
C’est ainsi qu’il fut possible au Bouddha d’atteindre,
l’état de nirvâna et cependant d’agir puissamment
dans le monde -impersonnel en sa conscience intérieure
en son action la plus puissante personnalité que nous
sachions avoir vécu et accompli des œuvres sur la terre.
Quand nous réfléchissons à cela, nous commençons
de voir combien les mots que nous employons sont
faibles dans toute la violence avec laquelle ils s’affir-
ment, trompeurs dans leur fallacieuse précision. Nous
commençons aussi de percevoir que les limitations
que nous imposons au Brahman sont causées par
l’étroitesse de l’expérience dont dispose l’esprit indivi-
duel, qui se concentre sur un seul aspect de l’lnconnais-
sable et se met aussitôt à nier ou à dénigrer tous les
autres. Nous avons toujours tendance à traduire trop
strictement ce que nous pouvons concevoir ou connaître
de l’Absolu en termes de la relativité qui nous est propre.
Nous afirmons l’Un et l’Identique en discriminant
avec passion, en opposant avec passion l’égoïsme de
nos opinions et expériences partielles aux opinions et
expériences partielles d’autrui. Mieux vaut attendre,
s’instruire, grandir et - puisque nous sonimes obligés,
afin même de nous perfectionner, de parler de ces choses
que ne peut exprimer nulle parole humaine -- chercher
l’affirmation la plus large possible, la plus souple, la
plus universelle, et fonder sur elle l’harmonie la plus
vaste et la plus totale.
Nous reconnaissons donc qu’il est possible à la
Omniprésenie réalité 53
conscience en l’individu de pénétrer en un état où l’exis-
tence relative semble dissoute, et le Moi lui-même parait
une conception inadéquate. I1 est possible de pénétrer
en un Silence qiii est au-delà du Silence. Mais ce n’est
pas la somme de notre expérience ultime, ni la vérité
unique excluant tout le reste. Car nous découvrons que
ce nirvâna, cette extinction de soi, tout en donnant paix
et liberté absolues à l’âme intérieure, est cependant
compatible en pratique avec une action extérieure, sans
désir, mais efficace. Cette possibilité d’une entière
impersonnalité sans mouvement et d’un Calme vide
au-dedans réalisant au-dehors les œuvres des réalités
éternelles, Amour, Vérité et Justice, est peut-être la
vraie substance de ce qu’enseignait le Bouddha - cette
supériorité sur l’ego, sur la chaîne des agissements per-
sonnels et sur l‘identification avec la forme de l’idée
muables, et non l’idbal médiocre d’une évasion hors du
tourment, de la souffrance de la naissance physique.
Quoi qu’il en soit, de même que l’homme parfait combi-
nerait en lui silence et activité, de même l’âme complè-
tement consciente rejoindrait derrière elle la liberté
absolue du Non-être sans pour cela cesser d’étreindre
l’Existence et l’univers. Elle renouvellerait ainsi perpé-
tuellement en soi le miracle éternel de l’Existence divine
qui est dans l’univers et pourtant toujours au-delà de
l’univers et même, pour ainsi dire, au-delà d’elle-même.
L’expérience opposée ne pourrait être qu’une concentra-
tion mentale chez l’individu sur la Non-existence, avec,
pour résultat, une extinction, un retrait personnel hors
de l’activité cosmique qui encore et toujours continue
dans la conscience de l’Être éternel.
Ainsi, après avoir réconcilié l’Esprit et la Matiére
dans la conscience cosmique, nous percevons la réconci-
liation, dans la conscience transcendantale, entre
l’affirmation finale de tout et sa négation. Nous décou-
vrons que toute nflirmation est tine asserlion d’état sta-
tique ou d’activité dynamique dans 1’Inconnaissable ;
toute négation correspondante, une assertion de Sa
liberté, à la fois hors et au-dedans de cet état et de cette
activité. L’Inconnaissable est pour nous quelque chose
54 La Vie divine
de suprême, merveilleux, ineffable, qui constamment
se formule à notre conscience e t constamment échappe
à la formule qu’il a donnée. E t cela non point comme un
esprit malin ou un magicien fantasque qui nous conduit
de mensonge en plus grand mensonge e t ainsi jusqu’à
la négation finale de toutes choses, mais, même ici,
comme le Sage qui dépasse notre sagesse, nous guidant
d’une réalité en une autre réalité toujours plus profonde
et plus vaste jusqu’à ce que nous découvrions la plus
profonde e t la plus vaste dont nous soyons capables.
C’est une réalité omniprésente qu’est le Brahman, e t
non une cause omniprésente de tenaces illusions.
Si nous acceptons ainsi pour notre harmonie une base
positive - e t sur quelle autre pourrait-on fonder l’har-
monie ? - les diverses formulations conceptuelles de
l’Inconnaissable, dont chacune représente une vérité
hors de portée de la conception, doivent se comprendre,
autant qu’il se peut, en leurs rapports mutuels,
en leur effet sur la vie, e t non point séparément, ni
exclusivement, ni en des affirmations qui détruisent ou
affaiblissent indûment toute affirmation autre. Le vrai
monisme, le vrai Advaïta, c’est ce qui accepte toutes
choses comme le Brahman unique e t ne cherche pas Q
découper. Son existence en deux entités incompatibles,
une éternelle Vérité et un Mensonge éternel, Brahman,
et non-Brahman, Moi et non-Moi, un Moi réel e t une
Mâyâ non-réelle et pourtant perpétuelle. S’il est vrai
que le Moi seul existe, il doit être égaiement vrai que
tout est le Moi. Et si ce Moi, Dieu ou Brahman est, non
pas un état d’impuissance, un pouvoir borné, une
personnalité limitée, mais le Tout conscient de soi, il
doit y avoir en Lui, pour Sa manifestation, quelque
bonne raison inhérente à Lui ; e t pour découvrir cette
raison nous devons partir de l’hypothèse qu’il y a
quelque puissance, quelque sagesse, quelque vérité
d’être en tout ce qui est manifesté. En leur sphère,
nous devons admettre la discorde e t le mal apparent du
monde, mais nous ne devons pas les accepter comme
nos vainqueurs. L’instinct le plus profond de I’huma-
nité cherche toujours e t cherche avec raison comme der-
Orniprésenie réalifé 55
nier mot de ïuniverselle manifestation, la sagesse, et
non point une duperie et une illusion éternelles - un
bien secret e t qui finit par triompher, non pas un mal
créateur de tout e t invincible - une ultime victoire,
un ultime accomplissement, non pas le recul de l’âme
qui se retire déçue de sa grande aventure.
Car nous ne pouvons supposer que l’Entité unique
soit contrainte par quelque chose d’extérieur à Elle
ou d’autre qu’Eue puisqu’il n’y a rien de tel. Nous ne
pouvons supposer non plus qu’Elle Se soumette à contre-
cœur à un élément en Elle qui serait hostile à Son Être
intégral, ni6 par lui et cependant trop fort pour lui ;
car ce serait ériger de nouveau, en d’autres termes, la
même contradiction : un Tout et quelque chose d’autre
que le Tout. Même si nous disons que l’univers existe
seulement parce que le Moi, en son absolue impartialité,
tolère également toutes choses, considérant avec indiffé-
rente toutes réalisations et toutes possibilités, il y a
quelque chose cependant qui veut la manifestation e t la
soutient, ce ne peut être autre chose que le Tout.
Brahman est indivisible, en toutes choses, et tout ce qui
est voulu dans le monde a été en dernière analyse voulu
par le Brahman. C’est seulement notre conscience
relative, alarmée ou déroutée par les phénomènes de
mal, d’ignorance e t de douleur dans ie cosmos, qui
cherche à libérer le Brahman de sa responsabilité pour
lui-même et ses œuvres en érigeant un principe opposé,
Mâyâ ou Mâra, Démon conscient ou principe de mal
existant en soi. I1 n’y a qu’un seul Seigneur ou Moi, et
le multiple n’est que ses représentations et ses devenirs.
Si donc le inonde est un rêve, une illusion ou une
erreur, c’est un reve créé et voulu par le Moi en sa tota-
lité, et non seulement cr66 el voulu, mais soutenu et
perpéturllenicnt entreteriu. I>e plus, c’est u n rêve exis-
tant en une RCalilC, et la n i a l i h dont il est fait est cette
Réalité même, car le 13ralirixm doit être la substance du
monde aussi bien que sa hose et son contenant. Si l’or
dont est fait le vase est réel, comment supposer que le
vase lui-niêrne soit un mirage? Noiis voyons que ces
mots, r b e , illusion, sont des artifices de langage,
56 La ‘Vie divine
habitudes de notre conscience relative ; ils représentent
une certaine vérité, et même une grande vérité, mais ils
la défigurent aussi. Tout comme le Non-être se révèle
autre chose que le simple néant, de même le Rêve cos-
mique se revitle autre chose qu’un fantôme, une hallu-
cination de l’esprit. Le phénomène n’est point fantasme,
le phénomène est la forme substantielle d’une Vérité.
Nous partons donc de la conception d’une Réaljté
omniprésente dont ni le Non-être à une extrémité, ni
l’univers à l’autre ne sont des négations qui annulent ;
ce sont pIutôl des états diEérents de la Réalité, l’avers
et le revers d’une même afirmation. La plus haute ex-
périence de cette Réalité dans l’univers montre qu’elle
n’est pas seuiemen t une Existence consciente, mais une
Intelligence et une Force suprêmes, une Félicité existant
en soi ;et par-delà l’univers, elle est encore quelque autre
Existence inconnaissable, queique totale et ineffable
Félicité. C’est pourquoi il nous est permis de supposer
que même les dualités de l’univers, quand nous les inter-
prétons, non comme nous le faisons maintenant. avec nos
conceptions partielles fondées sur nos sensa1ions, mais
avec notre intelligence et notre expérience libérées, se
résoudront aussi en ces termes supérieurs. Tant que nous
peinons encore sous le poids des dualités, cette percep-
tion, sans nul doute, doit constamment s’appuyer sur
un acte de foi - mais d’une foi que la Raison supérieure,
la réflexion la plus vaste et la plus patiente ne nient
point, mais bien plutôt déclarent. Cette croyance, en
verité, a été donnée à l’humanité pour la soutenir en
son voyage, jusqu’à ce qu’elle parvienne à un stade de
développement o ù la foi deviendra connaissance et ex-
p?rience parfaites, où la Sagesse sera justifiée de ses
wuvres.
Chapitre cinquième

La destinée de l’individu

Par l’Ignorance ils franchissent la Mort et


par la Connaissance jouissent de 1’Immorta-
iit e... Par la Non-naissance ils franchissent
la Mort et par la Naissance jouissent de
1’ Iminortalilé.
Zsha Upanishad, 11 et 14.

Une Réalité omniprésente est la vérité de toute vie,


de toute existence, absolue ou relative, corporelle ou
non-corporelle, animée ou inanimée, intelligente ou non-
intelligente; et en toutes ses expressions de soi infiniment
variées et même en constante opposition, depuis les
contradictions les plus familières à notre expérience
ordinaire j usqu’aux antinomies les plus lointaines qui
se perdent aux confins de l’Ineffable, la Réalité est une,
et non point une somme ni un rassemblement. D’elle
commencent toutes ditïérenciations, en elle toutes diiïé-
renciations consistent, à elles toutes diilérenciations
font retour. Toutes les affirmations ne sont niées que
pour conduire à une afiirmation plus large de la mCme
Réalit@.Toutes les antinomies s’aiïrontent afin de re-
connaître une Vériik unique dans leurs aspects opposés
et, par leur conflit même, embrasser leur mutuelle Unité.
Brahman est l’alpha et l’omega. Brahman est l’lin en-
dehors de quoi rien autre n’existe.
Mais cette unité est en sa nature indéfinissable. Quand
nous cherchons à l’envisager avec le Mental, nous sommes
forcés de procéder par une série infinie de conceptions
58 L a Vie divine
et d’expériences. E t pourtant il nous faut finalement nier
nos conceptions les plus vastes, nos expériences les plus
complètes afin d’affinner que la Réalité déborde toutes
les définitions. Nous arrivons à la formule des sages de
I’Inde (( Nefi, neti, Ce n’est pas ceci, ce n’est pas cela ;
il n’est point d‘expérience par quo2 s o u s puissions la
délimiter, point de conception qui la puisse définir.
Un Inconnaissable qui nous apparaît en de multiples
états et attributs d’être, en de multiples formes de cons-
cience, en de multiples activités d’énergie, c’est ce qu’en
définitive le Mental peut dire de l’existence que nous
sommes nous-mêmes e t que nous voyons en tout ce qui
se présente à notre pensée e t à nos sens. C’est en ces
états, ces formes, ces activités e t par leur intermédiaire
que nous devons approcher e t connaître 1’1nconnaissable.
Mais si dans notre hâte d‘arriver à une Unité que notre
esprit puisse saisir et tenir, si dans notre obstination à
circonscrire l’Infini dans notre étreinte nous identifions
la Réalité avec quelque état d’existence définissable, si
pur et éternel soit-il, avec quelque forme définie de cons-
cience, si vaste que soit son domaine, avec quelque
énergie ou activité, si illimitée que soit son application,
et si nous excluons tout le reste, alors nos pensées pèchent
contre Son inconnaissabilité e t aboutissent, non pas &
une unité véritable, mais à une division de l’Indivisible.
Dans l’antiquité on avait de cette vérité une percep-
tion si forte que les rishis védântiques, même aprés être
parvenus à l’idée culminante, à Yexpérience convaincante
de Sachchidânanda comme expression positive suprême
de la IEPalit6 pour notre conscience, ont érigé en leurs
spéculations ou atteint par leurs perceptions un asaf,
un Non-être au-delà, qui n’est pas l’existence ultime, la
pure conscience, la félicité infinie dont toutes nos ex-
périences sont l’expression ou la déformation. Si tant
est que ce Non-être soit une existence, une conscience,
une fclirité, il est par-delà la forme positive la plus haute
et la pltis pure des choses qu’en ce monde nous pouvons
possbder, et par suite diflkrent de ce qu’en ce monde
nous désignons par ces noms. Le Bouddhisme, que les
théologiens déclarent, non sans quelque arbitraire, être
La destinée de l’individu 59
une doctrine non-védique parce qu’il a rejeté l’autorité
des Écritures, retourne cependant à cette conception
essentiellement védântique. Seul, renseignement positif
et synthétique des Upanishads considère sat e t asat,
non comme des opposés qui s’entre-détruisent, mais
comme l’antinoniie dernière à travers laquelle nous évo-
quons l’Inconnaissable. Et dans les opérations de notre
conscience positive, 1’Unité même doit compter avec la
Multiplicité, car les Multiples aussi sont Brahman. C’est
par vidyâ, la Connaissance de 1’Unit.é que nous connais-
sons Dieu; sans elle avidyâ, la conscience relative e t
multiple, est une nuit obscure et un chaos d’Ignorance.
Cependant si nous excluons le champ de cette Ignorance,
si nous nous débarrassons d’avidyâ comme d’une chose
inexistante et irréelle, alors la Connaissance devient
elle-même une sorte d’obscurité et une source d’imper-
fection. Nous devenons comme des hommes aveuglés
par une lumière. si bien que nous ne pouvons plus voir
le champ que cette lumière inonde.
Tel est l’enseignement, calme, sage e t clair, de nos
sages les plus anciens. Ils eurent la patience et la force
de chercher et de connaître ; ils eurent aussi la lucidité
e t l’humilité d’admettre la limitation de notre connais-
sance. Ils perçurent les frontières après lesquelles elle
doit entrer en quelque chose au-delà d’elle-même. Ce
fut une impatience du cœur e t de l’esprit, une attraction
véhémente vers une félicité ultime, ou une haute maîtrise
de pure expérience e t d’intelligence incisive qui plus tard
cherchera l’Un pour nier le Multiple e t qui, pour avoir
reçu le soume des cimes, eut mépris ou recul pour le
secret des profondeum. Mais l’œil ferme de l’antique
sagesse avait perçu que, pour connaître reellement
Dieu, il faut Le connaître partout également e t sans
distinction, considérant e t appréciant les oppositions
à travers lesquelles I1 resplendit, mais sans Se laisser
dominer par elles.
Nous laisserons donc de c6té les distinctions catégo-
riques d’une logique incomplète qui déclare que, puisque
l’Un est la réalité, les Multiples sont illusion e t que,
puisque l’Absolu est sal, l’existence unique, le relatif est
60 Lrr Vie diuine
asai et non existant. Si dans le Multiple nous poursuivons
avec insistance l’Un, c’est pour revenir avec la bénédic-
tion et la révélation de l’Un se confirmant dans le
Mu1tiple.
Nous nous mettrons aussi en garde contre l’importance
excessive qu’attache le Mental aux points de vue parti-
culiers auxquels il arrive en ses développements et ses
transitions les plus puissants. Cette perception qu’a le
Mental spiritualisé de l’univers comme rêve sans réalité
ne peut pas avoir pour nous plus de valeur absolue que
la perception qu’a le Mental matérialisé de Dieu et de
l’Au-delà comme idée illusoire. Dans ce dernier cas le
Mental, qui a été habitué au seul témoignage des sens
et qui associe réalité et fait corporel, est, soit inaccou-
tumé à employer d’autres moyens de connaissance,
soit incapable d’étendre la notion de réalite à une expé-
rience supraphysique. Dans le premier cas, par-delà le
physique, ce même Mental, submergé sous l’expérience
d’une réalité non-corporelle, fait tout simplement porter
sur l’expérience sensorielle sa même incapacité et par
conséquent son même sentiment de rêve ou d’hallucina-
tion. Mais nous percevons aussi la vérité que ces deux
conceptions déforment. I1 est vrai que pour ce monde
de forme où nous sommes placés afin de nous réaliser
nous-même, rien n’est entièrement valable avant d’avoir
pris possession de notre conscience physique et de s’être
manifesté sur les plans les plus bas en harmonie avec sa
manifestation sur les plus hauts sommets. I1 est égale-
ment vrai que la forme et la matière s’affirmant comme
réalité existant en soi, sont une illusion de l’Ignorance.
Forme et matière ne peuvent être valables que comme
aspect e t substance de manifestation pour l’incorporel
et immatériel. Elles sont en leur nature un acte de cons-
cience divine, en leur dessein la représentation d’une
condition de l’Esprit.
En d’autres termes, si Brahman a pris forme, a re-
présenté Son être dans la substance matlérielle, ce ne
peut être que pour jouir de la manifestation de Soi sous
les aspects de la conscience relative et phénoménale.
Brahman est en ce monde pour Se représenter dans les
La destinée de l’individu 61
valeurs de la vie. La vie existe en Brahman afin de décou-
vrir en soi Brahman. Par conséquent l’importance de
l’homme dans le monde, c’est qu’il lui donne le déveloij-
pement de conscience en quoi devient possible la trans-
figuration du monde par une parfaite découverte de soi.
Accomplir Dieu dans ia vie est ce qui est spécifiquement
humain en l’homme. L’homme part de la vitalité ani-
male et de ses activités, mais son but est une existence
divine,
Mais dans la Vie comme dans la Pensée, la vraie règle
de la réalisation de soi est une compréhension progres-
sive. Brahman S’exprime en beaucoup de formes suc-
cessives de conscience, successives en ieurs rapports
même si elles sont coexistantes en leur être ou coiitem-
poraines ; et la Vie en son auto-déploiement doit aussi
s’élever à des régions toujours nouvelles de son etre
propre. Mais si, en passant d’un domaine à un autre,
nous renonçons, dans notre enthousiasme pour ce que
nous venons d’atteindre, à ce qui nous avait déjà été
donné, si en atteignant la vie mental8 nous repoussons
ou méprisons la vie physique qui est notre base, QU si
nous rejetons le mental et le physique dans notre at-
traction vers le spirituel, nous n’accomplissons pas Dieu
intégralement, ni ne satisfaisons aux conditions de Sa
manifestation de Soi. Nous ne devenons pas parfaits,
nous ne faisons que déplacer ie champ de notre imper-
fection ou tout au plus atteindre une altitude restreinte.
Si haut que nous mène notre ascension, serait-ce même
au Non-être, nous montons mal si nous oublions notre
base. Ne pas abandonner l’inférieur à lui-même, mais le
transfigurer dans la lumière d a supérieur déjà atteint,
telle est la vraie divinité de la nature. Bïahman est
intégral et unifie maints états de conscience 2 la fois ;
chacun de nous aussi, manifestant la nature deBrahman,
doit devenir intégral et capable de tout embrasser.
Outre le recul devant la vie physique, il est un autre
excès de l’impulsion ascétique que corrige cet idéal d’une
manifestation intégrale. Le nœud de la Vie est constitué
par le rapport entre trois formes générales de conscience
- individuelle, universelle et transcendantale ou supra-
62 La Vie divine
cosmique. Dans la réparLilion ordinuire des activités de
la vie, l’individu se considrre comme un lltre distinct
inclus dans l’univers et voit lui-nihe et l’univers
comine dépendact de Cela q u i est transcendant A l’un
comme à l’autre. C’est à cette Transcendance que nous
donnons couramment le nom de Dieu, qui devient ainsi
dans nos conceptions non point tant supracosmique
qu’extracosmique. Une conséyuence naturPlle de cette
divisioii est que l’on accorde tant à l’individu qu’à
l’univers une moindre importance et une moindre di-
gnité ; sa conclusion suprême serait logiquement, une
fois la Transcendance atteinte, la cessation et du cosmos
e t de l’individu.
La vision intégrale de i’uiiité de Brahman évite cm
conséquences. De même qu’il ne nous est pas nécessaire
de renoncer à la vie corporeile pour atteindre A la vie
mentale ef spiriluelle, de même nous pouvons parveriir
à un point de vue oh le maintien des activités indivi-
duelles n’est plus incompatible avec notre compréhen
sion de la conscience cosmique ou notre arrivée au trans-
cendant, au supracosmiqne. Car le Transcendant par-delà
le monde embrasse l’univers, est un avec lui et ne
l’exclut point, de même que l’univers embrasse I’indi-
vidu, est un avec lui e t ne l’exclut point. L’individu est
un centre de la conscience universelle tout entiere;
l’univers est une forme, une définition, occupée par
l’enticre immanence du Sans-forme et de 1’1ndkfinis-
sable.
Tel est ioiijours !e rapport véritable, q u i nous est
voilé par notre ignorance ou notre coiiscience erronke
des cliosrs. Quand nous atleignoiis à la coni?aissatice ou
conscience juste, rien d’csseii tiel n’est ciiaiigi. &:ns le
rapport éicrnel ; seulenient la vision iiilérirure et la
vision exlcrieure que l’on a da centre ii?cIi\ iduel soiil
proîondcnxnt moditiéeç, e t p:tr coi~s6quentaussi l’espi i l
de ce centre ct l’eilet de SGii a c L ~ i l 2 .L’iiidividu reste
nécessaire à l’action du ’lninscciictaiit dans l*tiixïws,
et son illumination ne fail pus cesser la possibilité de
cette action en lui. Au conlraire, puisque la manifeu-
tation consciente du Transcendant dans l’individu esl le
L a desiinée de l’iridiriirltr 63
moyen pgï lequel le collectif l’universel doit aussi de-
venir conscielit de soi, il est rigcureusernent nécessaire
pour ie jeu ini.iiie du moide que I’iridiviciu illuminé
continue dam l’action du moiicle. Si son exclusion
inexorable de par le fait même de l’illumination est la
loi, Ie monde est alors condamné A demeurer éternelle-
nient le tliéatre de l’ohscurité, de la mort et de la souf-
france, sans redemption. Et un tel monde ne peut être
qti’épreuve impitoyahie 011 illusion mécanique.
E t c’est ainsi que tend a le concevoir la philosophie
ascétique. Mais le salut individuel ne peut avoir de
sens veritable si l’existence dans le cosmos est elle-même
une illusion. Selon la concep tion moniste, l’âme indivi-
duelle est une avec le Suprême ; son sens de séparativité
est une ignorance; y érhappeï et s’identifier avec le
Siiprême est son salut. Mais qui donc alors profite de
cette évasion? Ce n’est pas le Moi suprême, car on le
suppose à jamais inaliénablement libre, calme, silen-
cieux, pur. Ce n’est pas le monde, car ii demeure cons-
tamment enchainé, et que l’évasion d’une âme indivi-
duelle hors de l’universelle Illusion ne le libère pas. C’est
l’âme individuelle elle-même qui réalise son bien suprême
en échappant à la peine et à la division pour entrer dans
la paix et la félicité. I1 semblerait alors que l’âme indi-
viduel!e distincte du monde et du Suprême posséde une
sorle de réalité, au moment même de sa libération et de
son illumination. Mais pour l’illusionniste, l’âme indi-
viduelle est une illusion, elle est non-existante excepté
dans l’inexplicable mystère de Mâyâ. Nous arrivons
donc à ceci : l’évasion d’une âme illusoire et non exis-
tante hors d’un esclavage illusoire et non existant en un
monde illusoire et non-existant est le bien suprême que
doit poursuivre cette âme non-existante! Car tel est le
dernier mot de la Sagesse : Nu1 n’est enchaîné, nul n’est
((

libéré, nul ne cherche la libération. D Vidyâ s’avère en


définitive faire tout autant partie du monde phénoménal
qu’auidycî. Mâyâ nous poursuit jusqu’en notre évasion
et se rit de notre triomphante logique qui avait paru
trancher le nœud de son mystère.
Ces choses, nous dit-on, ne sauraient être expliquées ;
64 La Vie divine
elles sont le miracle initial, insoluble. Elles sont pour nous
un fait pratique et il faut les accepter. C’est par une
confusion que nous devons échapper à une confusion.
L’âme individuelle ne peut trancher le narad de l’ego
que par un acte suprême d’égoïsme, un attachement
exclusif à son propre salut individuel - ce qui revient à
une affirmation absolue de son existence séparée en
Mâyâ. Nous sommes conduits à considérer les autres
âmes comme des fictions de iiolre mental e t leur salut
comme sans importance, notre âme seule étant consi-
dérée comme entiilrement réelle et son saluit comme la
seule chose qui importe. J’en viens à considérer ma
libération personnelle hors de l’esclavage comme réelle,
alors que d’autres âmes, qui sont également moi-même,
restent en arrière, esclaves!
C’est seulement quand nous écartons toute anti-
nomie inconciliable entre IC Moi et le monde que par une
logique moins paradoxale, les choses trouvent leur
place. I1 nous faut accepter la multiplicité des facettes
de la manifestation alors même que nous afiirmons
l’unité du Manifesté. Et n’est-ce pas là, en somme, la
vérité qui nous poursuit où que nous portiions nos rô.
gards, à moins que, voyant, nous choisissions de ne pas
voir? N’est-ce pas là, en somme, le mystère parfaite-
ment naturel et simple de l’Être conscient -- qu’Il n’est
lié ni par son unité, ni par sa multiplicité? I1 est c absolu II,
en ce sens qu’Il est entièrement libre de comprendre et de
disposer à Sa manière tous les termes possibles de Sa
propre expression. Nul n’est enchaîné, nul n’est libéré,
nul ne cherche la libération - car Cela est toujours une
liberté parfaite. Si libre qu’Il n’est même pas lié par Sa
liberté. I1 peut jouer à être lié sans encourir un réel
esclavage. Sa chaîne est une convention qu’Il s’est à
lui-même imposée, sa limitalion dans l’ego un artifice
momentané qu’il emploie afin de reproduire sa trans-
cendance et son universalité dans le cadre du Brahman
individuel.
Le Traescendant, le Supracosinique, est absolu et
libre en soi par-delà le temps et l’espace et par-delà les
conceptions opposées de fini et d’infini. Mais dans le
La destinée de l’individu 65
cosmos il utilise sa liberté de se donner forme, sa Mâyâ,
pour faire un schéma de lui-même dans les termes com-
plémentaires d’unité et de multiplicité et il établit cette
multiple unité dans les trois états de subconscient,
conscient et supraconscient. Car, en fait, nous voyons
que le RIultiple, (( objectivisé N dans la forme en notre
univers matériel, part d’une unité subconsciente qui
s’exprime assez ouvertement dans l’action cosmique et
la substance cosmique, mais dont, en surface, celles-ci
ne sont pas elles-mêmes conscientes. Dans le conscient,
l’ego devient le point de la surface où peut émerger la
perception de l‘unité ; mais il applique cette perception
à la forme et à l’action superficielle et, ne tenant pas
compte de tout ce qui opère par derrière, ne parvient
pas non plus à savoir qu’il est, non seulement un en soi-
même, mais aussi un avec autrui. Cette limitation du
(( Je )) universel dans le sens séparateur de l’ego constitue

notre imparfaite personnalité individualisée. Mais quand


l’ego dépasse la conscience personnelle, il commence
d‘englober ce qui pour nous est supraconscient et il
commence d’en être subjugué ; il prend conscience de
l’unité cosmique et pénètre dans le Moi transcendant
que le cosmos exprime ici par une multiple unité.
La libération de l’âme individuelle constitue donc la
clé de l’action divine définitive; c’est la primordiale
nécessité divine et le pivot sur quoi tourne tout le reste.
C’est le point de Lumière où commence d’émerger ce qui
devra être la manifestation complète de soi dans le
Multiple. Mais l’âme libérée étend sa perception d’unité
horizontalement aussi bien que verticalement. Son unité
avec l’Un transcendant est incompléte sans son unité
avec le Multiple cosmique. Et cette unité étendue laté-
ralement se traduit par une multiplication, une repro-
duction, en d’autres points dans la Multiplicité de son
propre état libéré. L’âme divine se reproduit en des âmes
libérées semblables à elle comme l’animal se reproduit
en des corps semblables à lui. Aussi, chaque fois qu’une
âme, même une seule, est libérée, y a-t-il tendance à une
extension et même à une irruption de la même divine
conscience de soi en d’autres âmes individuelles de notre
66 La Vie divine
humanité terrestre et - qui sait? - peut-être même
par-delà la conscience terrestre. Où fixer la limite de
cette extension ? Est-ce entièrement une légende qu’au
seuil du nirvâna, du Non-être, l’âme du Bouddha recula
et fit vœu de ne jamais franchir le pas irrévocable tant
qu’il resterait sur terre un seul être qui ne soit dégagé
du nœud de la souffrance, de la servitude de l’ego? ’
Mais nous pouvons atteindre au suprême sans nous
effacer de l’extension cosmique. Brahman conserve
toujours Ses deux termes : liberté au-dedans, forme au-
dehors ; expression et indépendance à l’égard de I’ex-
pression. Nous aussi, qui sommes Cela, pouvons atteindre
a la même divine possession de nous-même. L’harmonie
des deux tendances est la condition de toute vie qui vise
à être réellement divine. La liberté poursuivie par l’ex-
clusion de la chose dépassée conduit, sur la voie de la
négation, au refus de ce que Dieu a accepté. L’activité
poursuivie par l’absorption en l’acte et en l’énergie
conduit à une affirmation inférieure et au déni du Su-
prême. Mais ce que Dieu combine et synthétise, pourquoi
faut-il que l’homme s’acharne à le séparer? e t r e parfait
comme il est parfait est la condition pour L’atteindre
intégralement.
Par auidyâ, la Multiplicité, passe la route qui nous fait
quitter notre expression égoïste transitoire où prédo-
minent la mort et la souffrance : par uidyâ s’accordant
avec avidyâ en un sens parfait d’unité dans cette multi-
plicité même, nous jouissons intégralement de l’immor-
talité et de la béatitude. E n atteignant le Non-né par-
delà tout devenir, nous nous libérons de cette naissance
et de cette mort inférieures ; en acceptant librement
comme Divin le Devenir, nous inondons la mortalité
d’une immortelle béatitude, et nous devenons des
centres lumineux de sa consciente expression de soi en
l’humanité.
Chapitre sixième
L’homme duns l’univers

L’âme de i’hoinnie, cette voyageuse, erre


en ce cycle de Brahman, immense, somme de
vies, somiiie détats, se pensant difierente de
l’ordonnateur du voyage. Acceptée par Lui,
elle atteint son but d’Immortalité.
Shvelûshvatara Upanishad, I, 6.

La révélation progressive d’une grande, d’une trans-


cendante, d’une lumineuse Réalité qui a pour moyens et
matériaux, pour condition et pour domaine, les relati-
vités innombrables de ce monde que nous voyons et de
ces autres mondes que nous ne voyons pas, tel semblerait
donc être le sens de l’univers - puisqu’en vérité il a un
sens e t un but e t qu’il n’est ni une illusion sans objet ni
un accident fortuit. Car le même raisonnement qui nous
amène à conclure que l‘existence du monde n’est pas une
ruse trompeuse du Mental, justifie dans une même me-
sure la certitude que ce monde n’est pas une masse -
aveuglément e t inexorablement existante en soi -
d’existences pliénoménales distinctes agrégées ensemble
e t ensemble se débattant de leur mieux dans leur orbite,
au long de l’éternité ; qu’il n’est pas la formidable auto-
création et auto-impulsion d’une Force ignorante sans
secrète Intelligence intérieure, instruite de son point dc
départ et de son but qui en dirige la marclie et le moii-
vement. Une existence entièrement consciente de soi,
e t par conséquent entièrement maîtresse de soi, posséde
i’être phénoménal en qui elle est involuée, se réalise en
forme, se déploie en l’individu.
G8 Lu Vie divine
Cette Emergence lumineuse est l’aurore qu’adorèrent
nos aïeux âryens. Sa perfection accomplie est le pas
suprême du Vishnou se répandant dans le monde, ce pas
qu’ils ont contemplé comme un œil ouvert déployé
dans les cieux les plus purs du Mental. Car elle existe
déjà, vérité des choses révélatrice et guide de tout, qui
veille sur le monde et attire l’homme mortel à l’ascension
divine, d’abord à l’insu de son mental conscient, par la
marche générale de la Nature, puis enfin consciemment,
par un éveil et un élargissement de soi progressifs. La
montée vers la Vie divine, c’est là le voyage humain, la
Tàche entre toutes les tâches, le Sacrifice acceptable :
Cela seul est la vraie affaire de l’homme dans le monde
et la justification de son existence, sans quoi il ne serait
qu’un insecte qui, parmi d’autres insectes éphémères,
rampe à la surface d’un grain de boue et d’eau qui s’est
trouvé prendre forme parmi les immensités effroyables
de l’univers physique.
Cette Vérité des choses qui doit émerger Ides contra-
dictions du monde phénoménal, elle est dile Félicité
infinie et Existence consciente de soi, la même en tous
lieux, en toutes choses, en tous temps et au-delà du
temps, qui se sait derriere tous ces phénomènes dont les
plus intenses vibrations d’activité, dont la plus vaste
totalité ne peuvent jamais l’exprimer entièrement, ni
jamais, en aucune façon, la limiter ; car elle existe en soi
et son existence ne dépend point de ses manifestations.
Celles-ci la représentent, mais ne l’épuisent pas ; la
désignent, mais ne la révélent pas. Ce n’est qu’à elle-
inême qu’elle est révélée en leurs formes. L’existence
consciente involuée dans la forme en vient, au fur et à
mesure de son évolution, à se connaître par intuition,
par la vision et l’expérience qu’elle a d’elle-même. Elle
devient elle-même dans le monde en se connaissant, elle
se connaît en devenant elle-même. Ainsi se possédant
intérieurement, elle communique aussi à seis formes et
a ses modes le ddice conscient de Sachehidânnndu. Ce
devenir de l’infinie Félicité-Existence-Conscience dans
le mental, la vie et le corps - car, indépendamment
d’elles, il existe éternellement - est la transfiguration
L’liomnze dalu l’uniuers 69
voulue de l’existence individuelle et en constitue l’uti-
lité. A travers l’individu, il se manifeste en rapports,
tout comme en soi-même il existe en identité.
L’Inconnaissable Se connaissant comme Sachciii-
dânanda, telle est l’affirmation unique suprême du Vé-
dânta ; elle contient toutes les autres, ou d’elle dépen-
dent toutes les autres. C’est l’expérience veritable unique
qui demeure quand on a rendu compte de toutes les
apparences, soit négativement en eliminant leurs aspects
extérieurs et leurs revêtements, soit positivement en
réduisant leurs noms et formes à la vérité constante qu’ils
contiennent. Pour l’acconiplissement de la vie ou pour
la transcendance de la vie - et que pureté, calme et
liberté en l’esprit soient notre but, ou bien puissance,
joie et perfection - Sachchidânanda est le terme in-
connu, omniprésent, indispensable, que poursuit éter-
nellement la conscience humaine, soit en connaissance
et sentiment, soit en sensation et action.
L’univers et l’individu sont les deux apparences
essentielles en quoi descend 1’Inconnaissable et à travers
quoi il faut L’approcher ; car les autres collectivités
intermédiaires ne naissent que de leur interaction. Cette
descente de la suprême Réalité est en sa nature une dis-
simulation de soi ; et dans la descente il y a des niveaux
successifs, dans la dissimulation des voiles successifs.
Nécessairement, la révélation prend la forme d’une
ascension ; et nécessairement aussi l’ascension et la
révélation sont l’une e t l’autre progressives. Car chaque
niveau successif de descente pour le Divin est pour
l’homme une étape de son ascension ; chaque voile qui
cache le Dieu inconnu devient pour l’amant de Dieu et
le chercheur de Dieu un instrument de Sa révélation.
Du sommeil rythmique de la Nature matérielle incons-
ciente de 1’Ame et de l’Idée qui soutiennent les activités
ordonnées de son énergie, même en sa muette et puis-
sante léthargie matérielle, le inonde s’efforce de passer
dans le rythme plus rapide, plus varié et plus désordonné
de la Vie en travail aux confins de la conscience. De la
Vie, il s’efforce de monter dans le Mental où l’unité s’é-
veille à soi-même et à son monde, et en cet éveil l’univers
170 La I‘ie divine
acquiert les leviers iitkessaires à son ouuvre isiipréme -
il acq”iert I’individiialité consciente de soi. Mais le
3Iental reprend la thclie pour la continuer, non pour
l’achever. C’est un travailleur d’intelligence aiguë
mais 1iniill.e qui prend les matériaux offerts en désordre
par la Vie et qui, les ayant améliorés, adaptes, modifiés,
classés selon son pouvoir, les transmet à l’Artiste su-
prénie de notre humanité divine. Cet artiste a sa de-
meure dans le Supramental ; car le Supraniental est le
surlionme. C’est pourquoi notre monde doit encore
nionter par-delà le Mental jusqu’à un principe supérieur,
un état supérieur, un dynamisme supérieur où l’uni-
\.ers et l’individu connaissent et possèdent ce qu’ils
sont l‘un et l’autre et par conséquent sont expliqués
l’un à l’autre, en harmonie l’un avec l’autre - unifiés.
Les désordres de la vie et du mental cessent quand on
discerne le secret d’un ordre plus parfait que le physique.
La matiere sous-jacente a la vie et au mental contient en
elle-même l’équilibre entre une tranquillité parfaite
ment stable et l’action d’une incommensurable énergie,
mais elle ne poss6de pas ce qui est en elle. Sa paix porte
le masque terne d’une obscure inertie, d’un sommeil
d’inconscience ou plutôt de conscience droguée et pri-
sonnière. Poussée par une force qui est son Moi réel
dont elle ne peut encore saisir ni partager le sens, elle n’a
pas la joie éveillée de ses propres énergies harmo-
nieuses.
L’éveil de la vie e t du mental au sens de cette lacune
prend la forme d’une ignorance qui peine et qui cherche,
d’un désir tourmenté e t frustré - premiers pas vers la
connaissance de soi et l’accomplissement de soi. Mais
où donc est le royaume où ils s’accompliront? I1 leur
vient par leur propre dépassement. Par-delà vie et
mental, nous recouvrons consciemment en sa vérité
divine ce que représentait grossièrement l’ilquilibre de
la Nature matérielle - une tranquillité qui n’est ni
une inertie ni une hermétique léthargie de la conscience,
mais la concentration d’une force absolue e t d‘une
conscience de soi absolue, et une action d’énergie imme-
surable qui est en même temps frémissement de félicité
L’honiirie daris l’wiiucrs 71
ineffable parce que cliacun de ses actes est l’esprcssioii
non d’iiii Iwsoin et d’un efl’ort ignorant, mais d’une paix
et d’une maiirise de soi absolues. En y atteignant, notre
ignorance réalise la liiniiére dont elle était un reflet
obscurci ou partiel ; nos desirs cessent dans la plénitude
et i’actoniplissemeiit vers quoi, n i h e en leurs formes
les plus grossi6rement matérielles, ils étaient une aspi-
ration obscure et déchue.
L’univers e t l’individu sont necessaires l’un à l’autre
en leur ascension. E n vérité, ils existent toujours l’un
pour l’autre et tirent profit l’un de l’autre. L’univers
est une difl‘usion du divin Tout dans l’espace et le temps
infinis, l’inùividu sa concentration dans les limites de
l’espace et du temps. L’univers cherche en une extension
infinie la divine intégralité qu’il se sent être niais ne
peut entièrement réaliser ; car dans l’extension l’exis-
tence conduit à une somme plurale d’elle-meme qui ne
peut être unité primordiale ni finale, mais seulement
une décimale récurrente sans fin ni commencement.
C’est pourquoi il crée en lui-mtme une concentration
du Tout consciente d’elle-même qui puisse servir de
canal à son aspiration. Dans l’individu conscient,
Pralwiti se retourne pour percevoir le Purusha, le
Monde cherche le Moi ; Dieu étant entii‘rrmcnt devenu
la Nature, la Nature cberclie à devenir progressivcrnent
Dieu.
D’autre part, c’est par le moyen de l’univers que
l’individu est poussé à se réaliser hi-inême. Non seule-
ment l’univers est sa base, son moyen, son champ
d’action, la substance de i’(Euvrc divine ; mais aussi,
puisque la concentration de la Vie iiiiiverselle qii’il est
se produit entre des bornes et n’est pas, comme l‘unité
intensive de Brahman, libre (le t o u t concept de limite et
de ternie, il doit nécessaireniciil s’iiiiiversaliwr et s’iiii-
personnaliscr afin de nianifestci- le ‘lout Zi\.iii q u i est sa
réalité. Cepeiidaiit il est nppde h coiwm.:*r,inhiic quaiid
il s’étend le plus en universali té de COiISc ieiiïe, quelque
chose de transcendant, plein de inystcre. dont son sens
de la personnalité lui ofl’re une représeiitaiioii indistincte
et éçoïsle. Autrement il a manqué son but, le probleme
La \’ie divine
à lui posé n’a pas été résolu, ni accomplie l’cciivre divine
pour laquelle il a accepté de naître.
IA’universvient à l’individu en tant que Vie - dyna-
misme dont il doit conquérir le secret tout entier,
masse de résiil tats qui se heurtent, tourbillon d’énergies
potentielles d’où il doit dégager quelque ordre suprême,
qiiclque harmonie non encore réalisée. Tel est en défi-
nitive le sens réel du progrès de l’homme. Ce n’est pas
seuleinen t une répétition en termes légèrement difïérents
de ce que la Nature physique a déjà accompli. Et
l’idéal de la vie humaine ne peut être seulenient de ré-
péter l’animal à un plus haut échelon de mentalité.
Sinon, tout système, tout ordre assurant un bien-être
acceptaMe et une satisfaction mentale modérée aurait
in terrompu notre progrès. L’animal se contente d’un
miniinuni nccessaire ; les dieux sont satisfaits de leurs
splendeurs; mais l’homme ne peut trouver de repos
permanent tant qu’il n’a pas atteint un bien suprême.
I1 est le plus grand des êtres vivants parce qu’il est le
plus mécontent, parce qu’il se sent plus que tout autre
opprimé par les limitations. I1 est peut-êtreseul à pouvoir
être saisi d’une frénésie divine pour un lointain idéal.
Pour l’PSsprit-Vie, par conséquent, l’individu qui est
le centre de ses potentialités, c’est avant tout autre
l’Homme, le Purusha. C’est le Fils de l’Homme quiest
suprèineiiieiit capable d’incarner Dieu. Cet Homme est
le Manou, le penseur, le mnnomaya purzzsha, la personne
mentale ou 1’ (( âme dans le mental 1) des sages de jadis.
I1 n’est pas un simple mammifère supérieur, mais une
âme capable de concevoir, et qui dans la Matière prend
appui sur le corps animal. I1 est le Nom conscient, le
Numen qui accepte et utilise la forme comme un inter-
médiaire par lequel la Personne peut avoir commerce
avec la substance. La vie animale émergeant de la Ma-
tière n’est que le terme inférieur de son existence. La
vie de pensée, de sentiment, de volonté, cl’impiilsion
consciente, ce que nous nommons en son ensemble le
Mental, ce qui s’efforce de s’emparer de la Matière e t de
ses énergies vitales, de les soumettre à la loi de sa propre
transformation progressive, est le terme moyen où il se
L’lzomme dans l’univers 73
situe effectivement. Mais il y a égaiement un terme su-
prême que le hlental en l’homme recherche afin, l’ayant
trouvé, de l’affirmer en son existence mentale et cor-
porelle. Cette aflirmation pratique de quelque chose
d’essentiellement supérieur à son moi prhent est la base
de la vie divine dans l’être humain.
Éveillé à une connaissance de soi plus profonde
que sa première représentation mentale de lui-même,
l’Homme commence de concevoir quelque formule de
cela même qu’il doit affirmer e t d’en distinguer quelque
apparence. Mais cela lui apparaît comme suspendu entre
deux négations de lui-même. Si au-delà du niveau pré-
sentement atteint, il perçoit la puissance, la lumière, la
félicité d’une existence infinie consciente de soi ou en est
touché et s’il traduit l’idée ou l’expérience qu’il en a en
des termes appropriés à ses catégories mentales - In-
fini, Omniscience, Omnipotence, Immortalité, Liberté,
Amour, Béatitude, Dieu - ce soleil de sa vision lui paraît
néanmoins luire au milieu d’une double Nuit - obscu-
rité au-dessous, obscurité plus forte au-delà. Car, lors-
qu’il s’efforce de la connaître intégralement, elle semble
se fondre en quelque chose que nul de ces termes, ni
même leur somme, ne peuvent aucunement représenter.
Son mental alors écarte Dieu pour un Au-delà, ou du
moins semble voir Dieu Se dépasser Lui-même et Se
dérober à la conception. Ici aussi, dans le monde, en
lui-même e t autour de lui, il se heurte constamment
aux opposés de ce qu’il affirme. La mort l’accompagne
toujours, la limitation cerne son être et son expérience ;
erreur, inconscience, faiblesse, inertie, peine, douleur,
mal, péseiit sans cesse sur son effort, Ici aussi il est poussé
à nier Dieu, ou du moins le Divin sembie s’oblitérer ou
se cacher en quelque apparence ou effet autre que sa
réalité vraie et éternelle.
Et les termes de ce déni ne sont pas, comme cette
négation autre et plus lointaine, inconcevables et par
coiiséquent naturellement mystérieux, inconnaissables
à son mental ; ils paraissent au contraire connaissables,
connus, définis - et restent pourtant mystérieux.
L’homme ne sait pas ce qu’ils sont, ni pourquoi ils
74 La ’Vie divine
existent, iii comment ils en vinrent à exister, I1 voit
leurs modes d’action, tels qu’ils l’affectent et lui appa-
raissent; il ne peut sonder leur réalité essentielle.
Peut-être sont-ils insondables, peut-être sont-ils
aussi réellement inconnaissables en leur essence? Ou
encore il se pourrait qu’ils n’aient pas de réalité essen-
tielle - qu’ils soient une illusion, asat, Non-être. La
négation supérieure nous apparaît parfois comme un
Néant, une Non-existence ; cette négation inférieure
pourrait bien être aussi, en son essence, un Néant, une
Non-existence. Mais tout comme nous avons refusé d’es-
quiver la dificulté en ce qui concerne la négation supé-
rieure, nous ferons de mème pour l’asaf inférieur. Nier en-
tièrement sa réalité ou chercher à y échapper coimmeà une
désastreuse illusion, c’est repousser le problème et nous
dérober à notre tâche. Pour la Vie, ces choses qui sem-
blent nier Dieu, qui semblent les opposés de Sachchi-
dûnanda, sont réelles, quand bien même elles se révèlent
transitoires. Ces choses et leurs opposés, bien, connais-
sance, joie, plaisir, vie, survie, force, puissance, crois-
sance, sont l’étoffe même de son jeu.
I1 est probable, en vérité, qu’ils sont le resultat, ou
plutôt l’escorte inévitable, non point d’une illusion,
mais d’un faux rapport - faux parce que reposant sur
une vue erronée de ce qu’est l’individu dans l’univers
et par conséquent sur une attitude erronée à la fois
envers Dieu et la Nature, envers le Moi et le milieu. Pour
la raison que ce qu’il est devenu est en desharmonie à
la fois avec ce qu’est ce monde qu’il habite et avec ce
que lui-inênie devrait êlre et deviendra, l’homme est
soumis à ces contradictions de la Vérité secr&te des
choses. Elles ne sont pas, en ce cas, le châtiment d’une
chule, mais les conditions d’un progrés. Elles sont les
premiers éléinents dr: la t k h e qu’il doit accomplir, le
prix dont il devra payer la couronne qu’il espére gagner,
la porte étroile par ou la Nnlure s’évade de la Matiére
pour entrer dans la conscience ; elles en sont à la fois
la rançon et la provision.
Car c’est dalis ces faux rapports e l avec leiir aide que
doivent être découverts les vrais. C’est par 1”Ignorance
L’homme dans l’imiiiers 75
que nous devons franchir la mort. n e iiiOme les Y&las
parlent en termes Iierinéliqiies d’cnrrgivs qui sont
comine des femmes à l’instinct niauvais, s’i.c:irtaiit
de la voit, fsiçaiit soiilïiir leiir St.jgticur, et qui ntan-
moins, pour mensongèrrs et nia!hcureuses qi:’dlt.s sont,
érigent à la fin cetle Vkrité vaste », la Vrriti. qui est
((

Félicité. Ce iie serait donc pas quand l’hoininr, par u n acte


de chirurgie morale, a extirpé de lui le nia1 iiilwreiit B la
Nature ou qu’il s’est séparé de la vie par un reciil plein
d e répulsion, mais quand il a changé la n1oi.t en iinc Vie
plus parfaite, exalté les petites choses de l’liiiiiiaine
limitation pour en faire les grandes choses de I’iininen-
sité divine, transformé la souirraiice en ItCalitride,
converti le nial en un bien correspondant, traduit l’er-
reiir et le mensoiige en leur secrète véritk - qiie le
sacrifice sera accompli, le voyage achevé, et que le ciel
et la terre désormais égaux s’associeront dans la fclicité
du Suprême.
Mais coinment ces opposés peuvent-ils p a w r l’un
dans l’autre? Par quelle alchimie ce plomb dii mortel
peut-il être changé en cet or de l’Existence divine?
Mais si en leur essence ils ne sont pas des contraires?
S’ils sont les inanifestations d’une Réalité unique, iden-
tiques en substance? Alors, en vérité, une transmiit,‘ii ion’
divine devient concevable.
Nous avons vu que le Non-être de l’au-delà pourrait
bien être une existence inconcevable et peut-être une
ineffable Félicité. Du moins le nirvâna du Bouddhisme,
qui a formulé un des plus lumineux efforts de l’homme
pour atteindre cette Non-existence suprême et se re-
poser en elle, se représente dans la psychologie du li-
béré vivant encore sur terre comme une paix et une allé-
gresse ineffables ; son effet pratique est l’extinction de
toute souffrance par la disparition de toute idée ou sen-
sation égoïstes, et le plus près que nous puissions arriver
d’une conception qui en soit positive, c’est de la décrire
comme quelque inexprimable Béatitude (si l’on peut
appliquer ce nom, ou quelque nom que ce soit, à une paix
aussi vide de contenu), dans laquelle la notion même
d’existence semble être engloutie et disparaître. C’est un
7G La Vie divine
Sachchidànanda à quoi nous n’osons même plus appli-
quer les termes suprêmes de Sat, de Chit et d ’ h a n d a .
Car tout terme est annihilé et toute expérience cogni-
tive outrepassée.
D’autre part, nous avons hasardé la suggestion que,
piiisque tout est une Réalité unique, cette négation infé-
rieure, elle aussi, cette autre contradiction ou non-exis-
tence de Sachchidânanda n’est rien autre que Sachchidâ-
nandn lui-même. Elle peut être conçue par l’intellect,
perçue dans la vision, et même reçue à travers les sensa-
tions comme véritablement cela même qu’elle semble
nier et elle serait toujours telle pour notre expérience
consciente si les choses n’étaient faussées par quelque
grande erreur fondamentale, quelque Ignorance posses-
sive et impérieuse, Mâyâ ou auidyâ. C’est dans ce sens
qu’on pourrait chercher une solution, peut-être pas une
solution métaphysique satisfaisante pour le mental
logique - car nous sommes ici sur la frontière de l’in-
connaissable, de l’ineffable, faisant effort pour voir
plus loin - mais du moins une base d’expérience suffi-
sante pour la pratique de la vie divine.
Pour ce faire, il faut oser descendre sous la surface
limpide des choses sur quoi le Mental aime B demeurer,
oser explorer le vaste et l’obscur, pénétrer les profon-
deurs insondables de la conscience et nous identifier
avec des états d’existence qui ne sont point les nôtres.
Le langage humain est d’une aide médiocre dans une
telle recherche, mais nous y pouvons trouver au moins
quelques symboles et images, revenir avec quelques
indications tout juste exprimables qui contiribueront à
éclairer l’âme et jetteront sur lehlental un reflet de
l’inefîable dessein.
Chapitre septième

L’ego et les dualités

L’âme qui se tient sur ce i n h e arbre de


Nature est absorbée et leurrée, et elle s’alllige
parce qu’elle n’est pas le Seigneur; mais quand
elle voit cet autre moi et sa grandeur qu’est le
Seigneur et qu’elle est en union avec lui,
alors la qiiitle l’ailliction.
Shuefûshuutura Upanishad, IV, 7.

Si en vérité tout est Suchchid~nanda,la mort, la souf-


france, le mal, la limitation ne peuvent être que les
créations, positives en leur effet pratique, négatives en
leur essence, d’une conscience déformante qui, de sa
connaissance d’elle-même, totale e t unificatrice, est
tombée dans quelque erreur de division et d’expérience
partielle. C’est la chute de l’homme symbolisée par la
parabole poétique de la Genèse hébraïque. Cette chute
consiste à s’écarter de la pure et entière acceptation de
Dieu et de soi-même, ou plutôt de Dieu en soi-même,
et à entrer en une conscience séparatrice qui apporte
avec elle tout le cortège des dualités, vie et mort, bien
et mal, joie et douleur, plénitude et déficience, qui sont
le fruit d’un être divisé. C’est là le fruit qu’ont mangé
Adam et Eve, Purusha et Prakriti, l’âme tentée par la
Nature. La rédemption consiste à recouvrer l’universel
dans l’individuel, le terme spirituel dans la conscience
physique. Alors seulement il est permis à l’âme dans la
Nature de goûter au fruit de l’arbre de vie, d’être comme
le divin et de vivre à jamais. Car alors seulement peut
TS La \’ie d i i h e
s’acconiplir le dessciii de sa dcscente duns la conscience
matCrielle, quand la connaissance du bien et du mal,
de la joie et de la douleur, de la vie et de la mort a été
rénlisbe, l’âme humaine ayant recouvré une connaissance
supérieure qui, dans l’uni\-ersel, rkconcilie e t voit comiiie
identiques ces opposOs, et transforme leurs divisions eii
l’image de la divine Unité.
Pour Sa,-hciiidârzaiida étendu en toutes choses dans la
plus vaste communauté, dans l’impartiale universalité,
mort, douleur, mal et limitation ne peuvent être tout
au plus que des termes inverses, des ombres de leurs
lumineux opposés. Telles que nous les sentons, ces choses
sont des éléments d’une dissonance. Elles expriment une
séparation là où devrait &re une unité, un malentendu
où devrait être une compréhension, une tentstive pour
parvenir à des harmonies indépendantes où il devrait
y avoir adaptation de soi à l’ensemble orchestral. Toute
totalité, ne porterait-elle que sur un seul (champ des
vibrations universelles, ne serait-elle qu’une totalité
de la seule conscience physique, sans possession de tout
ce qui se meut au delà d’elle et derrière elle, doit être
dans cette iiiesure un retour à l’harmonie et une réconci-
liation d’opposés discordants. Mais d’autre part, a Sach-
cliidânanda transcendant aux formes de l’univers, les
termes duels eux-mêmes, même ainsi entendus, ne peu-
vent plus s’appliquer exactement. La traiiscendance
transfigure ; elle ne réconcilie pas, mais plutût transinw
les opposés en quelque chose qui les surpasse et qui ef-
face leurs oppositions.
Cependant nous devons tout d‘abord nous efforcer de
rattacher de nouveau l‘individu à l’liarnionie de la tota-
lile. 121 il ROUS faut coniprciidre - sans qiioi le problème
est miis issue - quc les termes dans lesquels notre
conscwnce actuelle traduit Ics valeurs de l’uiiivers, bien
que ju5Liiiés cn prntiquc pour les fins de l’expérience et
du progrcs humain, ne soiil pas les seuls dans lesquels
il soit possilJle de traduire cc‘s valeurs et peuvent ne pas
en CLre les formules coiiiplttes, exactes, ultimes. Tout
coinilit’ il peut y avoir des organes des sens ou des forina-
tions capab!es d’apprl.iic.nsioiis sensorielles qui voicrit
L‘ego et les dualités 79
le monde physique autrement, e l peut-être meme mieux
parce que plus complètement, que nos organes des sens
et nos facultés sensorielles - de même il peut y avoir
pour envisager l’univers d’autres manières, mentales
et supramentales, qui surpassent les nôtres. I1 y a des
états de conscience où la Mort n’est qu’un changement
dans la Vie immortelle ; la douleur, un ressac violent
des eaux de l’universel délice ; la limitation, un retour
de l’Infini sur lui-même ; le mal un cercle que décrit le
bien autour de sa propre perfection ; et cela non seule-
ment en conception abstraite, mais en vision réelle, en
expérience continue et substantielle. Parvenir à de tels
états de conscience peut être pour l’individu l’une des
étapes les plus importantes et indispensables de son
progrès vers la perfection de soi.
Et certes, les valeurs pratiques que nous donnent nos
sens et le mental sensoriel dualiste doivent rester vala-
bles dans leur cadre et être prises pour normes dans la
vie pratique ordinaire jusqu’à ce que soit prête une
harmonie plus vaste en laquelle elles puissent entrer
et se transformer sans laisser échapper les réalités qu’elles
représentent. Accroître les facultés sensorielles sans
posséder la connaissance qui donnerait aux anciennes
valeurs sensorielles leur juste interprétation du point
de vue nouveau, pourrait conduire à de graves désordres
et incapacités, pourrait rendre inapte à la vie pratique
et a l’usage ordonné et discipliné de la raison. De même,
un élargissement de notre conscience mentale au-delà
de l’expérience des dualités de l’ego jusqu’en une unité
désordonnée avec quelque forme de conscience totale,
pourrait aisément provoquer une confusion, une inap-
titude à la vie active de l’humanité dans l’ordre établi
des relativités du monde. C’est sans nul doute pour cela
que la Bhagavad-Gîtâ enjoint à l’homme qui a la con-
naissance de ne pas troubler la base de vie, la base de
pensée des ignorants ; car, entraînés par son exemple,
niais incapables de comprendre le principe de son action,
ils perdraient leur propre système de valeurs sans par-
venir à une base plus élevée.
On peut accepter personnellement un tel désordre et
80 La Vie divine
une telle inaptitude - et nombreuses sont les grandes
âmes qui les acceptent - comme état transitoire ou
comme prix à payer pour entrer dans une existence plus
vaste. Mais le but véritable du progrès humain doit
être toujours une réinterprétation synthétique effec-
tive, qui puisse représenter la loi de cette existence plus
vaste dans un nouvel ordre de vérité et dans une plus
puissante et plus juste action des facultés sur la subs-
tance de vie de l’univers. Pour les sens, le soleil tourne
autour de la terre ; tel était pour eux le centre de l’exis-
tence, et les mouvements de la vie se combinent sur la
base d’une conception erronée. La vérité est juste le
contraire, mais la découverte en aurait été sans grande
utilité s’il n’y avait une science qui fasse de la nouvelle
conception le centre d’une connaissance raisonnée et
ordonnée, donnant leurs vraies valeurs aux perceptions
des sens. De même, pour la conscience mentale, Dieu
tourne autour de l’ego personnel, et toutes Ses œuvres
et Ses voies sont soumises au jugement de nos sensations,
émotions et conceptions égoïstes et en reçoivent des
valeurs et des interprétations qui, bien que perversion
et inversion de la vérité des choses, sont cependant utiles
et pratiquement suffisantes, à un certain degré de d é v e
loppement de la vie et du progrès humain. Elles sont
- de notre expérience des choses - une systématisa-
tion pratique approximative valable tant que nous res-
tons dans un certain ordre d’idées e t d’activités. Mais
elles ne représentent pas pour l’homme l’état dernier
et supréme de la vie et de la connaissance. (( C’est la
vérité qui est la voie et non le mensonge. )) La vérité,
ce n’est pas que Dieu tourne autour de l’ego considéré
comme centre d’existence et qu’Il peut être jugé par
l’ego avec sa conception des dualités, mais que le Divin
est Lui-même le centre, et que l’expérience de l’individu
ne trouve sa véritable vérité que lorsqu’elle est connue
en termes de l’universel et du transcendant. Néanmoins,
substituer cette conception à la conception égoïste
sacs avoir une base de connaissance adéquate peut
conduire à substituer aux anciennes notions des notions
nouvelles, mais encore fausses et arbitraires, provoquer
L’ego el les d u d i l i s Sl
un désordre violent des valrurs jiistes ià ou leur désor-
dre était stabilisé. Un tel désordre marque sowent le
début des philosophies et religions noiive,lles et suscite
d’utiles révolutions. Mais le but véritable n‘est atteint
que lorsque nous pouvons grouper autour de la juste
conception centrale une connaissance raisoiince et eflec-
tive en laquelle la vie égoïste devra redécouvrir toutes
ses valeurs, transformées et corrigées. Alors nous possk-
derons ce nouvel ordre de v.éritCs qui nous rendra capa-
bles de substituer à l’existence que nous nienons aujoiir-
d ’ h i une vie plus divine, de fa-ire passer dans la réalité
une application plus puissante et plus divine de n(is
facultés à la substance de vie de l’univers.
Cette vie nouvelle, cette puissance noiivelie de l’unité
humaine doit nécessairement reposer sur la rkalisatioii
des grandes vérités qui font entrer la iiaiurr. de l‘existence
divine dans nos modes de coiiccption des choses. Le
processus par lequel il faut que cela se réalise, c’est que
l’ego reiionce à son point de vue erroné et à ses fausses
certitudes, qu’il entre en un rapport juste, en une har-
monie avec les totalités dont cette vie et celte puissance
font partie, avec les transcendaiices dont elles descen-
dent, et qu’il s’ouvre parfaitement h une vérite et à une
loi qui dépassent ses propres conventions - \-érité qui
sera son accomplissement, loi qui sera sa délivrance.
I1 doit avoir pour but l’abolition de ces valeurs qui sont
les créations d’une vision égoïste des choses ; pour apogée
le dépassement de la limitation, de l’ignorance, de la
mort, de la souffrance et du niai.
Ce dépassement, cette abolition ne sont pas possibles
en ce monde et dans notre vie huiiiaine si les termes de
cette vie doivent rester lips aux appréciations actuelles
de notre égoïsme, Si la vie est en sa nature pliénoniéne
individuel et non représen talion d’une existence iini-
verselle et souffle d’un puissant Esprit de Vie ; si les
dualités qui sont la réaction de l’individu à ses contacts
ne sont pas seulement une fayon de rbagir, mais l’es-
sence et la condition nihies de loute vie ;si la substance
dont sont fails notre mental et notre corps ne peut
avoir pour nature que la liiiiihtion ; si la désiiilagralion
82 La l’ie divine
tle la iiiort es1 la preiiiit‘re et la deri1iCi.e condition de
toute vie, sa f i i i et son coiiiiiiencemcnt ; si le plaisir et
1,i peine s o i i l la duellc subslance ins(.parable de toute
sensation ; si la joie ct la d a l e u r sont la luiiiiére et
I‘omhre neccssaires à toute émotion; si la vérité et
l’eïreür W i l t les deux pôles entre lesquels toute connais-
sance doit éternellenient se mouvoir - alors la trans-
cendance ne peul être atteinte que par l’abandon de la
vie liiiiiiaiiie en un nirvina au-delà de toute existence,
ou par I’entriie en un autre monde, un ciel constitué
tout RU’ rrmeiit que notre univers matériel.
Ce n’est pas très facile, pour le mental habituel de
l’iiomme, toiijours altache à ses associatioiis passées et
pr>seiiies, de concevoir une existence encore humaine
et pourlant radicalement transformée quant A la condi-
tion dails laquelle nous sommes ancres. A l’égard de
notre évolution supériciire éventuelle nous nous trou-
vons dans une situation assez analogue à celle du singe
originel de Darwin. Ce singe menant une vie iiistinc-
iive dans les arbres des forêts primitives, n’aurait pas
pu concevoir qu’il existerait un jour sur terre un animal
qui appliquerait une faculté nouyelle appelée raison
aux éléments de sa vie intérieure et extérieure, à qui
cette puissance permettrait de dominer ses instincts
et ses mœurs, de transformer les conditions de sa vie
physique, de construire des maisons de pierre, de manier
les forces de la Nature, de voguer sur les mers, de par-
courir les airs, de se donner des codes de conduite, d’éla-
borer des méthodes pour réaliser consciemment son
développement mental et spirituel. Et si même le mental
du singe avait pu le concevoir, il lui eùt élé dificile
néanmoins d’imaginer que lui-même, grâce aux progrès
de la Nature ou à de longs efforts de Volonté et d’orienta-
tion, pourrait devenir cet animal. L’homme au contraire,
parce qu’il a acquis la raison, et plus encore parce qu’il
a donné libre cours à ses facultés d’imagination et
d’intuition, est capable de concevoir une exist,ence supé-
rieure à la sienne et même de prévoir qu’il pourra dépas-
ser son état actuel et accéder lui-même à cette existence
plus haute. I1 se représente l’état suprême comme un
L’ego et ICs dualit& 83
absolu de tout ce qui est positif selon ses propres concepts,
et désirable selon son aspiration instinctive - la Con-
naissance sans l’erreur qui en est l’ombre négative:
la Félicité sans l’expérience de souffrance qui en est
la négation ; la Puissance sans l’incapacité qui en est
le constant déni; la pureté et la plénitude d’être sans
le sentiment d’imperfection et de limitation qui s’oppose
à elles. C’est ainsi qu’il conçoit ses dieux; c’est ainsi
que son esprit construit ses paradis. Mais ce n’est pas
ainsi que sa raison lui représente un monde et une huma-
nité réalisables. Quand il rêve de Dieu et du Ciel, il rêve
en réalité de sa propre perfection ; mais il éprouve à
reconnaître comme but ultime la réalisation pratique
de ce rêve sur la terre, la même difficulté qu’eût éprouvée
le singe ancestral si on lui avait demandé de croire qu’il
deviendrait l’homme. Son imagination et ses aspira-
tions religieuses peuvent lui offrir cela comme but ;
mais quand sa raison s’affirme et rejette l’imagination
et l’intuition transcendante, il l’écarte comme une
chatoyante superstition que démentent les réalités
concrètes de l’univers matériel. Ce n’est plus alors
que sa propre vision - inspiratrice - de l’impossible.
Tout ce qui est possible, c’est une connaissance, un
bonheur, un bien et une puissance sujets à conditions,
limités et précaires.
Et pourtant, dans le principe même de la raison se
trouve l’affirmation d’une Transcendance. Car la rai-
son, dans l’intégralité de son but et de son essence, est
poursuite de la Connaissance - c’est-à-dire poursuite
de la Vérité par élimination de l’erreur. Son dessein,
son but, n’est pas de passer d’une erreur grave à une
erreur moindre ; elle présuppose une Vérité positive
et préexistante vers laquelle nous pouvons nous aclie-
miner progressivement à travcrs les dualités de connais-
sance juste et de connaissance fausse. Si notre raison
ne possède pas la même certitude instinctive à l’égard
des autres aspirations de l’humanitk, c’est parce qu’elle
n’y a pas cette même illumination essentielle inhérente
à sa propre activité positive. Nous pouvons bien conce-
voir une réalisation de bonheur qui soit positive ou
84 La ’Vie dioine
absolue, parce que le c a x r auquel appartient cet ins-
tinct du bonheur a sa propre forme de certitude, est
capable de foi, et parce que notre mental peut se repré-
senter l’élimination des besoins inassouvis qui sont
en apparence la cause de la souffrance. Mais comment
concevoir que la douleur puisse être éliminée de la sen-
sation nerveuse, ou la mort de la vie du corps? Pourtant
le rejet de la douleur correspond à un instinct dominant
des sensations et le rejet de la mort est une revendica-
tion majeure inhérente à l’essence même de notre vita-
lité. Mais ces choses se présentent à notre raison comme
des aspirations instinctives, non comme des poten-
tialités réalisables.
Cependant la même loi devrait jouer dams tous les
cas. L’erreur de la raison pratique, c’est qu’elle se souniet
exagérément au fait apparent, qui lui donne I’iriipression
immédiate du réel, et qu’elle manque de courage pour
suivre jusqu’à leur conclusion logique des faits de poten-
tialité plus profonde. Ce qui est, est la réalisalion d’une
potentialité antérieure ; la potentialité présente nous
montre la voie de réalisations futures. E t la potentialité
existe ici même ; car l’empire sur les phénomènes est
conditionné par une connaissance de leurs causes et
de leurs processus, et si nous connaissons les causes de
l’erreur, de la peine, de la douleur, de la miort, nous
pouvons avec quelque espoir de réussir nous efforcer
de les éliminer. Car la connaissance est pouvoir et empire.
En fait, nous cherchons bien à réaliser cornnie idéal,
autant que faire se peut, l’élimination de toii!j ces phé-
nomènes négatifs ou adverses. Nous cherchons sans
cesse à réduire les causes d’erreur, de douleur, de souf-
france. La science, au fur et à mesure que s’étendent
ses connaissances, rêve de régir la naissance et de pro-
longer indéfiniment la vie, sinon de réussir à triompher
entièrement de la mort. Mais, comme nous n’envisa-
geons que des causes extérieures ou secondaires, nous
ne pouvons songer qu’à les repousser à une certaine
distance, et non à faire disparaître les racines vtritahles
de ce contre quoi nous luttons. Et si nous sommes ainsi
limités, c’est parce que nous nous efforçons vers des
L’ego et les dudilés 83
perceptions secondaires et non vers la connaissance
fondamentale, parce que nous connaissons le processus
des choses niais non leur essence. Nous parvenons ainsi
à influer avec plus de pouvoir sur les circonstances,
mais non à les maîtriser dans leur essence. Si nous pou-
vions saisir la nature essentielle et la cause essentielle
de l’erreur, de la souBrance et de la mort, nous pour-
rions espkrer parvenir sur elks à une domination qui
ne serait pas relative, mais entihre. Nous pourrions
même espbrer les éliminer coniplétenient et justifier
l‘instinct dominant de notre nature par la conquête
de ce bien, cctte félicité, cette connaissance et cette
iinmorlalité absolus en quoi nos Inttiiiioiis perçoiveiit
la condition véritable et ultime de 1’Ctre hiiiiiain.
Le trés ancien VédAiila nous ofîre une telle solution
avec la conception et l’expérience du Brahman comme
seul fait universel et essentiel, et de la nature du Brali-
inan comme Sachciiidcincinda.
Dans un tel systkme, l’essence de toute vie esl le mou-
vement d’une existence universelle et iminortelle, l’es-
sence de toute sensation et de toute émotion est le jeu
d’un délice d’être universel et existant en soi, l’essence
de toute periske et de toute perception est le rayonne-
ment d’une vbrité universelle et qui imprègne tout,
l’essence de toute activité est la progression d’un bien
universel qui se réalise soi-même.
Mais le jeu - le mouvement - revêt des formes niul-
tiples, des tendances qui varient, des énergies qui réa-
gissent les unes sur les autres. La multiplicité permet
l’intervenlion d’un facleiir qui détermine et qui tem-
porairement déforme : l’ego individuel ; or il est de
la nature de l’ego de limilcr sa propre conscience en
ignorant délibérément le reste de son jeu, en s’absor-
bant exclusivement dans une seule forme, une seule
combinaison de tendances, un seul champ du mouve-
ment des énergies. L’ego est le facteur qui détermine
les réactions d’erreurs, de peine, de douleur, de mal,
de mort ; car ii donne ces valeurs à des mouvements qui
sans lui seraient représentés dans leur jusles rapports
avec l’unique Existence, Fcliciti., Vérité, Bien. En recou-
86 La Vie divine
vrant le rapport juste, nous pouvons éliminer les réac-
tions déterminées par l’ego et les ramener ensuite
à leurs justes valeurs ; cette reconquête peut s’accom-
plir par la juste participation de l’individu à la cons-
cience de la totalité et à la conscience du transcendant
que représente la totalité.
Dans le Védânta plus récent s’est glissée,, puis s’est
fixée l’idée que l’ego limité est non seulement la cause
des dualités, mais la condition essentielle de l’existence
de l’univers. En nous débarrassant de l’ignorance de
l’ego et des limitations qui en résultent, certes nous
éliminons bien les dualités, mais aussi et en même temps
notre propre existence dans le mouvement cosmique.
D’oh, de nouveau, cette conception que l’existence
humaine est par nature essentiellement mauvaise e t
illusoire, et que dans la vie du monde tout effort vers
la perfection est vain. Un bien relatif toujours lié à
son opposé est tout ce que nous y pouvons chercher.
Si par contre nous admettons cette idée plus vaste e t
plus profonde que l’ego est seulement une représenta-
tion intermédiaire de quelque chose qui le dépasse,
nous évitons cette conséquence e t nous pouvons appli-
quer le Védânta à l’accomplissement de la vie et non
pas seulement l’évasion hors de la vie. La cause essentielle
et la condition de l’existence universelle est le Seigneur,
Ishvara ou Purusha, qui fait apparaître et qui habite
des formes individuelles e t des formes universelles.
L’ego limité n’est qu’un phénomène interniédiaire de
conscience nécessaire à une certaine ligne cle dévelop-
pement. En suivant cette ligne, l’individu peut arriver
à ce qui est au-delà de lui, à ce qu’il représente, et peut
encore continuer de représenter, non plus en tant qu’ego
enténébré et limité, mais en tant que centrle du Divin
et de la conscience universelle embrassant et utilisant
toutes les déterminations individuelles et 16:s transfor-
mant en une harmonie avec le Divin.
Ce que nous avons alors, c’est que la manifestation
du divin a t r e conscient dans la totalité de la Nature
physique est la base de l’existence humaine dans l’uni-
vers matériel. C’est que l’émergence de cet e t r e conscient
L’ego el les dualiids 87
dans uric Yip, un llcnlnl e t un Suprainental invo1iii.s
et qui iiii’vitablement évoluent, est la condition de nos
activités - car c’est cette bvolution qui a permis à
l’homme d’apparaitre dans la Iîlatière, et c’est cette
évolution aussi qui lui peritictlra progressivement de
manifestcr Dieu dans le corps, l’universelle incariiation.
C’est qtie la forme égoïste est le facteur intermCdiaire
décisif qui pcrmet à l’Un d’émerger, en tant que Pllul-
tiplicité consciente, de cette totalité indéterminée, géné-
rale, obscure et sans fornie que nous appelons le sub-
conscient. - dans le Hig-VC.da : hridya samridra, le
cœur d’océan des choses. C’est que les dualités de vie
et mort, joie et chagrin, plaisir et peine, vérité et erreur,
bien et mal, sont les premieres formations de la cons-
cience égoïste, le résultat naturel et inévitable de sa
tentative pour réaliser l’unité en une artificielle cons-
truction d’elle-même qui exclut la vérité, le bien, la vie
et le délice d’être universels. C’est que la dissolution
de cette construction égoïste par l’ouverture de l’individu
à l’univers et à Dieu est le moyen de cet accomplis-
sement suprême dont la vie égoiste n’est qu’un prélude,
tout comme la vie aniniale n’btait qu’un prélude à la
vie humaine. C’est que la realisation du Tout en l’indi-
vidu par la transformation de l’ego limité en un centre
conscient de l’unité et de la liberté divines, est le terme
où parvieiit l’accomplissement. C’est enfin que le ruis-
selleinent de l’Existence, de la Vérité, du Bien et du
Délice d’être infinis et absolus sur la Ptliiltiplicité dans
le monde est le résultat divin vers quoi mènent les
cycles de notre évolution. Telle est la naisance su p r h e
que la S:itrire maternclle porte en son sciii ; elle
s’elTorce de l’cnfaiiter.
Chapitre huitième

Les méthodes
de la conimissanoe v2dântiqu.e

Gr hioi secret eii tous les etrcs n’est pas


appareiit, iiials il est vu par le iiioyen dc la
raison siiprciiic, la subtile, par ccux qui ont
la subtile visioii.
Kutha Upanishad, III, 12.

Mais quel est donc le jeu de ce Sachchiddnanda dans


le monde, et par quelle évolution des choses les rap-
ports enlre lui et l’ego qui le représente ont-ils d’abord
été formés, puis conduits à leur achèvement? Car c’est
de ces rapports et de leurs processus que dépendent toute
la philosophie et la pratique d’une vie divine pour
l’homme.
Nous arrivons à la conception et à la connaissance
d’une existence divine en dépassant les données des sens
et en perçant jusqu’au-delà des murailles du mental
physique. Tant que nous nous bornons aux données des
sens et à la conscience physique, nous ne pouvons rien
concevoir et rien connaître que le nionde matbrie1 et
ses phénomènes. Mais certaines facultés en nous perniet-
tent à notre mentalité d’arriver à des conceptions que
nous pouvons en vérité déduire des faits des mondes
physiques tels que nous les voyons soit par le raison-
nement soit par le jeu de notre imagination, mais que
ne justifient aucune donnée purement physique, ni
aucune expérience physique. Le premier de ces instru-
ments est la raison pure.
90 La Vie divine
La raison huinaiiie a line double action, pliis mélangée
ou subordonnée, l’autre pure ou souveraine. La raison
accepte une action mélangée quand elle se borne au
cercle de notre expérience sensible, reconnaît sa loi
pour Yéritc finale, et ne s’inquiéte que de l’étude
des phénomènes, c’est-à-dire des apparences des choses
dans leiirs rapports, leiirs processus et leurs utilites.
Cette action rationnelle est incapable de connaître ce
qui est ; elle ne peut connaître que ce qui paraît être;
elle n’a point de plomb qui lui permette de sondcr les
profondeurs de l’être, elle ne peut que mesurer le champ
du devenir. La raison, par contre, s’engage en son action
(( pure)) quand, acceptant nos expériences sensorielles
comme point de départ tout en refusant d’être limitb
par elles, elle va chercher ce qui est derrière, elle juge,
elle œuvre avec autonomie et s’efforce de parvenirà
des concepts généraux et inchangeables qui s’attachent,
non point à l‘appareiice des choses, mais à ee qui est
derriére ces apparences. I1 se peut qu’elle arrive à son
résultat par un jugement direct, passant immédiatement
de l’apparence à ce qui est derrière l’apparence - et
en ce cas le concept obtenu peut sembler un résultat
de l’espkrience sensorielle, dépendant de celle-ci, bien
qu’il soit en rkalit6 une perception de la raison aeuvrant
selon sa propre loi. Pliais les perceptions de la raison
pure peuvent aussi - et c’est là leur action la plus
caractlristique - prendre l’expérience d’oii elles sont
parties comme simple prétexte, et la laisser loin derrière
elles avant d’arriver à leur résultat - si loin même que
le résultat peut sembler juste le contraire de ce que
voudrait nous dicter notre expérience sensorielle. Ce
mouverrient est légitime e t indispensable, parce que
notre e:iperience normale, non seulement ne couvre qu’un
petit ékment de fait universel, mais encore, même
dans lcs limites de son propre champ emploie des ins-
trunieiits qui sont défectueus e t nom fournit des poids
e t mesures qui sont faux. Nous devons la dkpasser, la
rejeter à quelque distance et souvent repousser ses
insistances, si nous voiilons arriver à de plus adéquates
conceptions de la vérité des choses. Corriger les errcurs
Les méihodes de la connaissance uédâniique 91
du mental sensoriel par l’usage de la raison est l’un des
pouvoirs les plus précieux que l’homme ait acquis et
la cause principale de sa supériorité parmi les créatures
terrestres.
L’emploi total de la raison pure nous conduit finale-
ment de la connaissance physique à la connaissance
métaphysique. Mais les concepts de la connaissance
métaphysique ne satisfont pas complètement, par eux-
mêmes, les exigences de notre être intégral. Certes ils
sont entièrement satisfaisants pour la pure raison elle-
même, car ils sont la substance même de sa propre exis-
tence. Mais notre nature voit toujours les choses avec
deux yeux, car elle les voit doublement, comme idée
et comme fait, et par conséquent tout concept reste
incomplet pour nous, et presque irréel pour une partie
de notre nature jusqu’a ce qu’il devienne expérience. Or
les vérités dont il s’agit ici sont d’un ordre non sujet à
notre expérience normale. Elles sont, de nature, par-
((

delà la perception des sens, mais saisissables par la


perception de la raison )) bizdhigrâhyam alîndriyam e).
Quelque autre faculté d’expérience est donc nécessaire,
par quoi puissent être satisfaites les exigences de notre
nature et, puisqu’il est question du supraphysique, cela
ne peut venir que d’une extension de l’expérience psy-
chologique.
En un sens toute notre expérience est psychologique,
puisque même ce que nous recevons par les sens n’a de
signification et de valeur pour nous que traduit dans les
termes du mental sensoriel, le manas de la terminologie
philosophique indienne. Manas, disent nos philosophes,
est le sixième sens. Nous pouvons même dire que c’est le
seul sens et que les autres, vue, ouïe, toucher, odorat,
goQt, ne sont que des spécialisations de ce mental sen-
soriel qui, tout en prenant normalement les organes
sensoriels pour base de son experience, les dépasse néan-
moins et s’avère capable d’une expérience directe parti-
culière à sa propre action inhérente. I1 s’ensuit qu’en
l’homme l’expérience psychologique, comme les cogni-

(I) Bhagauaà- Gila.


32 Lo Vie divine
tions de la raison, est capable d’une double action, l’une
mélangée ou subordonnée, l’autre pure ou souveraine.
Son action mélangée a géiiCralement lieu quand le
mental cherche à prendre coriscierice du monde extcrieur,
l’objet ; l’action pure, quand il cherche à prendre cons-
cience de lui-même, le sujet. Dans le premier cas, elle
est dépendante des sens et forme ses perceptions se!oii
leurs données ; dans le second cas, elle agit en elle-même
et prend conscience des choses direclement par une sorte
d’identité avec elles. C’est ainsi que nous sciinmes cons-
cients tie nos émotions ; comme 011 l’a dit si judicieuse-
nient, nous soinmes conscients de la colére parce que nous
devenons la colére. C’est ainsi également que nous som-
mes conscients de notre propre existence ; et là on peut
constater que la nature de l’expérience est connaissance
par identité. En réalité, toute expérience, en sa nature
secrbte, es1 connaissance par identité; inais son vrai
caractère nous est celé parce que nous soinmes isolés
du reste du monde en excluant, en distinguant enlre
nous-niême en tant que sujet et toute autre cliose en
tant qu’objet, et nous sommes ainsi forcés d’acquérir
processus et organes qui nous permettent, d’entrer à
nouveau en communion avec tout ce que nous avons
exclu. 11 nous faut remplacer la connaissance directe que
donne l’identité consciente, par une connaissance indi-
recte qui semble causée par le contact physique et la
sympathie mentale. Cette limitation est une création
fondamentale de l’ego et un exemple de la manière dont
il a toujours procédé, partant d’une fausseté initiale et
masquant la vraie vérité des choses par des faussetés
relatives qui en pratique deviennent pour nous des vé-
rités dans le domaine des rapports.
De cetle nature de la connaissance mentale et senso-
rielle telle qu’elle est actuellement aménagée en nous, il
découle que nos limilations existantes ne présentent
aucun caractére de nécessité inéluctable. Eliles sont le
résultat d’une évolution où le mental a pris l’habitude de
s’en remettre à certains fonctionnements physioiogiques
et à leurs réactions comme moyen normal pour lui d’eii-
trer en relation avec l’univers I n 8 tériel. Ainsi, bien qu’il
Les niilhodes de 10 coniiuissunce uiddnlique 03
soit de règle que, pour chercher à prendre conscience du
monde extérieur, nous devions passer par l’intermédiaire
des organes sensoriels et ne puissions recevoir de vérité
sur les choses et les hommes qu’autant que les sens nous
en transmettent -cette règle n’est toutefois que le fonc-
tionnement régulier d’une habitude dominante. I1 est
possible au mental de prendre connaissance directement
des objets des sens sans l’aide des organes sensoriels et
ce serait pour lui naturel si l’on pouvait l’amener à se
dégager de son consentement à la domination de la
matière. C’est ce qui se produit dans les expériences
d’hypnose et les phénomènes psychologiques du même
ordre. Parce que notre conscience de veille est déterminée
et limitée par l’équilibre entre mental et matière qu’éla-
bore la vie en son évolution, cette connaissance directe
nous est généralement impossible dans l’état de veille
ordinaire, et doit donc être provoquée en plongeant le
mental éveillé en un état de sommeil qui libère le vrai
mental, le mental subliminal. Le mental est alors capable
d’affirmer son vrai caractère de sens unique et suffisant
à tout, et il est libre d’appliquer aux objets des sens son
action pure et souveraine au lieu de son action mélangée
et subordonnée. Et dans notre état de veille cette exten-
sion de notre faculté n’est pas réellement impossible,
mais seulement plus difficile, comme le savent tous ceux
qui ont pu s’avancer assez loin sur certaines voies de
l’expérimentation psychologique.
L’action souveraine du mental sensoriel peut être ap-
pliquée à développer d’autres sens que les cinq habituel-
lement utilisés. Nous pouvons par exemple acquérir le
pouvoir d’évaluer avec précision, sans l’aide d’aucun
moyen matériel, le poids d’un objet que nous tenons
dans nos mains. Dans ce cas, la sensation produite par le
contact et la pression ne sert que de point de départ, de
la même façon que les données de l’expérience sensorielle
sont employées par la raison pure ; mais ce n’est pas
vraiment le sens du toucher qui donne au mental la
mesure du poids ; le mental trouve la valeur exacte par
sa propre perception indépendante et n’a recours au
toucher que pour entrer en relation avec l’objet. Et il
94 La l’ic diuiiie
en est pour IC mental sensoriel comme pour la raison
pure : i’expérience sensorielle peut servir de siiiiplt*
point de départ d’où procéder vers une connaissance
qui n’a rieii à voir avec les organes sensoriels et qui
souvent contredit leur témoignage. E t l’extension dc
cette faculté ne se limite pas à l’extérieur, au superficiel.
Une fois que nous sommes entrés en relation avec uii
objet extérieur par l’un quelconque des sens, il est pos-
sible de faire jouer le inunus de telle manière que nous
prenions conscience du contenu de l’objet, que nous
recevions ou percevions par exemple les pensées ou sen-
timents d’autres personnes sans l’aide de leurs paroles,
de leurs gestes, de leurs actions, de l’expression de leur
physionomie, et même en contradiction avec ices données
toujours partielles et souvent trompeuses. Enfin, une
utilisation des sens internes, c’est-à-dire des pouvoirs
sensoriels en eux-mêmes, dans leur activité purement
mentale ou subtile - par opposition à leur activité
physique qui n’est qu’un choix fait, pour les fins de la
vie extérieure, dans leur action totale et générale -
nous rend capables d’avoir connaissance d’expériences
sensorielles, d’apparences e t d’images de choses autres
que celles qui appartiennent à l’organisation de notre
milieu matériel. Bien que le mental physique accueille
toutes ces extensions de facultés avec hesitation et
incrédulité parce qu’elles sont anormales dans le cadre
habituel de notre vie et de notre expbrience ordinaires,
parce qu’il est difficile de les mettre en action, plus
difficile encore de les systématiser pour en faire un jeu
d’iiistrurnents cohérent et pratique, elks doivent pour-
tant être admises, piiisqu’elles sont in\-ariablement le
résultat de toute teiitative pour tlargir le champ de
noire conscience superficieliement active, soit par un
efîort pas instruit et par des effets occasioiiiiels et mal
organis&, soit par dcs exercices scirniiiiques et bien
réglés.
Aucune d‘elles, cependant, ne coiiduit au but que
nous visons : l’expbrience psychologique de ces vériics
qui sont u par-delà la perception par les sens, mais saisis-
sables par les perceptions de la raison Elles iie font que
)).
Les méihodes de la connuissunce védûniique 95
nous donner un plus vaste champ de phénomènes et des
moyens plus vastes d’observer les phénomènes. La
vérité des choses échappe toujours à la faculté sensorielle.
Et pourtant c’est une bonne rkgle inhérente à la struc-
ture même de l’existence universelle que lorsqu’il y a
des vérités accessibles à la raison, il doit y avoir quelque
part dans l’organisme doué de cette raison un moyen de
parvenir à ces vérités ou de les confirmer par l’expérience.
Le seul moyen dont dispose encore notre mentalité
est une extension de cette forme de connaissance par
identité qui nous fait prendre conscience de notre propre
existence. C’est en réalité un sentiment de soi plus ou
moins conscient, plus ou moins présent à notre concep-
tion qui sert de base à la connaissance du contenu de
notre être. Ou, pour employer une formule plus générale,
la connaissance du contenant contient la connaissance
du contenu. Si donc nous sommes capables d’étendre
notre faculté de mentale conscience de soi jusqu’à la
conscience du Moi qui est au-delà de nous et hors de nous,
l’htman ou Brahman des Upanishads, nous pouvons
devenir possesseurs, par expérience, des vérités qui
forment le contenu de 1’Atman ou Brahman dans l’uni-
vers. C’est cette possibilité que le Védânxa indien a prise
pour base. I1 a voulu trouver, par la connaissance du
Moi, la connaissance de l’univers.
Mais il a toujours considéré l’exp6rience mentale et Ies
concepts de la raison, même à leur degré suprême,
comme un reflet dans les identifications mentales et non
comme l’identité suprême existant en soi. I1 nous faut
dépasser le mental et la raison. La raison active en notre
conscience de veille n’est que la médiatrice entre le Tout
subconscient d’où nous sommes venus en notre évolution
ascendante, et le Tout supraconscient vers quoi nous
contraint cette évolution. Le subconscient et le supra-
conscient sont deux formules différentes du même Tout.
Le maître-mot du subconscient est Vie, le maître-mot
du supraconscient est Lumière. Dans le subconscient,
la connaissance ou conscience est involuée dans l’action,
car l’action est l’essence de la Vie. Dans le supracons-
cient, l’action retourne en la Lumière et ne contient plus
96 La Vie divine
de connaissance iiivolube, mais est elle-même contenue
dans une conscience supr6Ine. La connaissance par
intuition est l’élément qui est commun aux deux ; son
fondement est l’identité consciente ou effective entre ce
qui connaît et ce qui est connu ; c’est cet état de coni-
niune existence en soi oii le connaissant et le connu sont
un par la connaissance. Riais dans le sinl~conscient
l’intuition se manifeste dans l’action, en efficience, et la
connaissance ou identité consciente est soit eritierement,
soit plus ou moins cachée dans i’action. Dans le supra-
conscient, au contraire, la Lumière étant la loi et le
principe, l’intuition se manifeste en sa vraie nature
coninie. connaissance émergeant de l’identité consciente,
et l’efficience de l’action est plutôt l’acconip~agnement,
la conséquence nécessaire et ne se donne plus comme fait
primaire. Entre ces deux états, la raison et le mental
agissent coinme des intermédiaires qui rendent l’être
capable de degager la connaissance de son emprisonne-
nient dans l’acte, et le préparent à recouvrer la pri-
mauté qui est de son essence. Quand la conscience de soi
dans le mental s’appliquant à la fois au contenant et au
contenu, à soi-même et à l’autre soi, s’exalte jusqu’en la
lumineuse identité se manifestant à soi-même, la raison,
elle aussi, revêt la forme de la connaissance par intui-
tion (I), lumineuse en soi. C’est le plus haut état possible
de notre connaissance, où le hlental s’accomplit dans le
Supramental.
Tel est le système de l’entendement humain sur quoi
furent érigées les conclusions du plus ancien Védânta. Il
n’est pas dans notre dessein de décrire longilienient les
résultats où sont parvenus, sur ces bases, les anciens
sages ; mais il est nécessaire de passer briévement en
revue quelques-unes de leurs principales conclusions,
dans la mesure ou elles affectent le probléme de la Vie
divine qui seul nous occupe ici. Car c’est daiis ces idées

(l) J,’cnipIoic le mot u intiiition P i dbfaut d‘un iiieillcur. A vrai


dire, c est un pis-aller, et i l n’cxpriiiic pas cxactciiieii t ie sens qiic
je lui assigne. 11 e11 est de inFiiie du iiiol coiiscience et de plusiriirs
aiitrcs doiit iiolrc pauvreté nolis lorcc cl’éteiidre iIl6gitiiiiciiiriil IC
sells.
Les méthodes de la connaissance uéddiifique 97

que nous allons trouver les nieilleures fondalions déjà


existantes de ce que nous cherchons maintenant a re-
construire, et bien que - comme pour toute connais-
sance - l’expression ancienne doive être remplacée
dans une certaine mesure par une expression nouvelle
adaptée à une mentalité ultérieure, et que la lumière
ancienne doive se fondre en la lumière nouvelle comme
se succèdent les aurores, c’est cependant avec, pour ca-
pital initial, le trésor ancien ou du moins tout ce que
nous en pouvons recouvrer, que nous serons le mieux à
même d’accumuler les plus grands profits dans notre
commerce nouveau avec l’Infini toujours inchangé et
toujours changeant.
Sad Brahman, l’Existence pure, indéfinissable, infinie,
absolue est le concept dernier aiiqud arrive l’analyse
védântique en sa vision de l‘univers, la Réalit6 fonda-
mentale que l’expérience védhitique découvre derrikre
tout le mouvement et tout l’aspect de forme qui consti-
tuent la rcalité apparente. I1 est évident que, lorsque
nous postulons cette conception, nous allons tout A fait
au-delà de ce que contiennent ou certifient notre cons-
cience ordinaire, notre expérience normale. Les sens et
le mental sensoriel ne savent rien du tout d’une existence
pure ou absolue. Tout ce dont nous parle notre expé-
rience sensorielle est forme et mouvement. La forme
existe, mais d’une existence qui n’est pas pure, qui bien
plutôt est toujours m6lée, combinée, agrégée, relative.
Quand nous pénétrons en nous-même, nous pouvons
bien nous débarrasser de la forme précise, mais nous ne
pouvons nous débarrasser du mouvement, du change-
ment. Mouvement de matière dans l’espace, mouvement
de changement dans le temps, telle semble être la condi-
tion de l’existence. Certes on peut dire, si l’on veut, que
ceci est l’existence, et que l’idée d’existence-en-soi ne
correspond A aucune réalité qui puisse &re découverte.
Tout au plus entrevoyons-nous parfois, dans le phéno-
mène dc conscience de soi ou derrière ce phénomène,
quelque chose d’immobile et d’immuable, quelque chose
que nous percevons vaguenient - ou imaginons - que
nous sonmies, par-delà toute vie et toute mort, par-dekA
98 La Vie divine
tout changement, toute formation, toute action. C’est
la seule porte qui parfois en nous soudain s’ouvre grande
sur la splendeur d’une vérité au-delà, e t avant de se
refermer, laisse un rayon nous frôler - signe lumineux
que nous pouvons étreindre en notre foi - si nous avons
assez de force et de fermeté - e t prendre pour tremplin
d’un jeu de conscience autre que celui du :mental sen-
soriel -le jeu de l’Intuition.
Car si nous y regardons avec soin, nous verrons que
l’intuition est notre premier instructeur. L’Intuition est
là toujours, voilée, derrière nos opérations mentales.
C’est l’Intuition qui apporte à l’homme ces fulgurants
messages de l’Inconnu qui sont le début de sa plus haute
connaissance. La raison n’intervient qu’ensuite, pour
voir quel profit elle peut tirer de la lumineuse moisson.
C’est l’Intuition qui nous donne cette idée de quelque
chose qui est derrière e t par-delà tout ce que nous savons
e t tout ce que nous semblons être, cette idée qui poursuit
l’homme, tout en étant en conflit incessant avec sa
raison inférieure et toute son expérience ordinaire, e t qui
le contraint à traduire cette perception sans forme en
idées plus positives : Dieu, Immortalité, Ciel, et tout ce
par quoi nous tâchons de l’exprimer à notre mental. Car
l’Intuition est aussi forte que cette Nature de l’âme
même de qui elle a jailli, e t elle n’a nul souci des contra-
dictions de la raison, des démentis de l’expérience. Elle
connaît ce qui est, parce qu’elle est, parce qu’elle-même
est partie de cela et vient de cela, e t ne veut point livrer
cela au jugement de ce qui ne fait que devenir et paraître.
Ce dont nous parle l’Intuition, c’est moins l’Existence
que l’Existant, car elle procède de cet unique point de
lumière en nous qui favorise son jeu, cette porte parfois
ouverte dans notre propre conscience de nous. L’antique
Védânta a saisi ce inessage de l’Intuition et l’a formulé
dans les trois affirmations fondamentales des Upanis-
hads : J e suis Lui », Tu es Cela, 6 Shvétaketu », (( Tout
(( ((

ceci est le Brahman ; ce Moi est le Brahman ».


Mais l’Intuition -en raison de la nature même de son
action en l’homme, œuvrant comme elle le fait de derrière
le voile, principalement active dans les éléments qui en
Les niilhodes dc lu connaissance uki&itiqiie 99
i'homme sont les moins éclairés, les moins capables de
s'exprimer et parce qu'elle n'est servie, de ce cûté-ci du
voile, dans 1'ét.roite lumière qui est notre conscience de
veille, que par des instruments inaptes à assimiler plei-
nement ses niessages - ne peut nous donner la vérilé
sous cetle forme ordonnée et explicite que réclame notre
nature. Pour pouvoir réaliser en nous une telle plénitude
de connaissance directe, elle devrait au préalable s'orga-
niser dans notre Stre de surface et y assumer le rôle
directeur. Mais notre être de surface, ce n'est pas 1'Intui-
tion, c'est la Raison qui est organisée et qui nous aide à
ordonner nos perceptions, nos pensées et nos actions.
Aussi i'àge de la connaissance intuitive, représentée par
i'ancienne pensée védhtique des Upanishads, a-t-i! dû
faire place à l'âge de la connaissance rationnelle ; 1'E:ci.i-
ture inspirbe a cédé le pas à la, philosopliie métaphysique,
comnie ensuite la pliilosophic métaphysique a dû céder
le pas A la science expériincntale. I.:% pciisCe intuitive,
q u i est une messagére de supraconsciriit et par cons&
quent riotre faculté la plus haute, a été supplantée par
la raison pure qui n'est qu'une sorte de substitut appar-
tenant aux hauteurs moyennes de nolre &re : la raison
pure à son tour à été supplant& praiidanl quelque temps
par l'action mWe de la raison qui occupe les plaines et
les basses altitudes, et dont la vision ne dépasse pas
l'horizon de l'expérience que peuvent nous apporter les
sens e l le mental physiques et tout ce que nous pouvons
inventer pour les aider. Et ce processus qui semble elre
une regression est en vérité un cycle de progrès. Car
dans chaque cas la faculté inférieure est. contrainte de
prendre lout ce qu'elle peut assimiler dans ce qu'avait
déjà donné la facullé superieiire ct de chercher à le
rétablir par ses propres mEthodes. Par cette ten tativc,
elle acquiert elle-niCrne une portée plus vaste et arrive
enfin à s'adaptvr de façon plus souple c t plus large aux
facull& suppi ieures. SRiis cette suwessioii et ccs Leiila-
tives d'assiriiilalion par chaque taciill2. nolis seric;nu
obliges de denieurer SOUS la doiniriuliiin cxclusike d'une
partie de notre nature tandis que le rcst.e demeurerait ou
bien sans vigueur et indûirieiit asservi, ou Lirn coufiné
100 La Vie divine
en son propre domaine et par suite piètrement développé.
Avec cette succession et ces tentatives séparées I’équiii-
bre est rétabli ; il se prépare une harmonie plus complète
de nos élbments de connaissance.
Nous trouvons cette succession dans les Upanishads
e [ les pliilosophies indiennes postérieures. Les sages du
Véda et du VédAiita s’en remettaient entièrement à
I’iiitiiition et à l’expérience spirituelle. C’est par erreur
que les érudits parlent quelquefois de grands débats
ou discussions dans les ITpanishads. Chaque fois qu’il
semble y avoir controverse, ce n’est pas par la discussion,
la dialectique ou l’emploi du raisonnement logique qu’on
procéde, inais par une coinparaison d’intuitions et d’ex-
périences où le moins lumineux s’efface devant le plus
lumineux, le plus étroit, le plus défectueux ou le moins
essentiel devant le plus vaste, le plus parfait, le plus
essentiel. La question qu’un penseur pose h un autre
penseur est : Que connais-tu ? n et non Que penses-tu ?D
((

ni (( A quelle conclusion ton raisonnement t’a-t-il con-


duit ? Nulle part dans ies Upanishads nous rie trouvons
))

trace d’un raisonnement logique invoqué pour étayer


les vérités du Védànta. L’intuition, semblent avoir sou-
tenu les sages, doit être corrigée par une intuition plus
parfaite ; le raisonnement logique ne peut en être juge.
Et cependant la raison humaine tient à avoir satis-
faction par sa propre méthode. C’est pourquai, lorsque a
commencé l’àge de la spéculation rationaliste, les phi-
losophes indiens, respectiieux de l’héritage du passé,
ont adopté une double attitude à l’égard de la vérité
qu’ils cherchaient. Ils reconnaissaient en la Shruti -
premier fruit de l’iniiiition ou, comme ils préféraient
i’appeler, de la révélation inspirée - une autorité supé-
rieure à la raison. Mais en inénie temps, ils partaient de
In raison et mettaient à l’&preuve les résultats qu’elle
leur donnait, ne tenant pour valables que les conclu-
sions con Iirmbes par l’aiitoritk suprême. Ainsi ils ont
h i t é dans une certaine mesure le vice coutumier de la
métaphysique, sa tendance à batailler dans les nuages
parce qu’elle prend les mots pour des faits impératifs
et non pour des syinholes qu’il faut toujours scruter
Les me‘lhoiies de la connaissance vtdririiiqiie 101
avec soin et coiistaininent ramener au sens de ce qu’ils
représentent. Leurs spéculations tendirent d’ahord, au
centre, à rester proches de l’expérience la plus haute
et la plus profonde, piiis A proceder avec la double sanc-
tion des deux grandes autorités, raison et intuition.
Néanmoins, la tendance naturclie de la raison à affirmer
sa propre suprématie triompha en fait de la théorie
de sa subordination. D’uU la naissance d’écoles adver-
ses, dont chacune se basait en théorie sur le Véda et en
employait les textes comme arme conlre les autres
écoles. Car la Connaissance intuitive la plus haute voit
les choses comme un tout, dans leur enseinble, et les
détails comme des aspects seulement du tout indivisi-
ble ; elle tend vers la synthèse immédiate et l’unité de
la connaissance. La raison, au contraire, procède par
analyse et division, et assemble ses faits pour former
un tout ; mais dans l’assemblage ainsi forme il y a dés
opposés, des anomalies, des iiicompatibililés logiques,
et la tendance naturelle de la raison est d’en afJirnier
certains et de nier ceux qui s’opposent aux conclusions
qu’elle a choisies, afin de former un systimie impecca-
blement logique. L’unité de la preniikre eoniiaissaiicc
iiituitive fut ainsi brisPe, et l’ingéniosité des logiciens a
toujours su découvrir des exphdients, des rnélhodes
d’interprétation, des critères à valeurs variables pour
pouvoir pratiquement annuler les testes gEnants de
l’Écriture et se livrer dans une entiére liberté à des
spéculations métaphysiques.
Néanmoins, les conceptions principales du premier
Védânta ont subsisté en partie dans les différents sys-
tèmes philosopiiiques, et l’on s’est efforcé périodique-
ment de les combiner à nouveau en quelque image de
la catholicité, de l’unité qu’avait jadis la pensée intui-
tive. Et à l’arriére-plan de la pensée de tous, présenté
sous des formes diverses, a survécu, comme la concrp-
tion fondainentale, Purusha, Alinan ou Sad Brahman,
le pur Existant des Upanishads, souvent rationalisé en
une idée ou un Ctat psychologique, mais portant encore
un peu de son ancienne charge d’inexprimable réalité.
Quel peut être le rapport entre le mouvcincnt de dcve-
102 La Vie divine
nir qui est ce que nous appelons le monde de cette Unité
absolue ; comment l’ego, qu’il soit produit du mouve
ment ou cause du mouvement, peut-il retourner à ce
Moi, cette Divinilé ou Réalité véritables proclamés par
le Vedânta, - telles sont les questions spéculatives et
pratiques qui ont toujoiirs occupé la peusée de l’Inde.
Chapitre neuvième
Le pur existant

Un uiiique indivlsile qui est pure exis-


tence.
ChhBndOgyü Upanishad, VI, 2.1.

Quand nous détournons notre regard de son égoïste


préoccupation attachée à des intérêts limités e t évanes-
cents, et que now considérons le monde d‘un œil impas-
sible et curieux qui cherche seulement la Vérité, le prs-
mier résultat que nous obtenons est la perception d’une
énergie illimitée d‘existence infinie, de mouvement infini,
d’activité infinie, se déversant dans i’espace sans bornes,
dans le temps éternel, une existence qui dépasse infini-
ment notre ego, et tout ego, et toute collectivité d’egos,
une existence dans I’equiiibre de laquelle les ceuvres
grandioses des âges ne sont que la poussière d’un ins-
tant, dans la somme incalculable de laquelle les myriades
sans nombre ne comptent pas plus qu’un chétif essaiin.
D’instinct, nous agissons, sentons e t tissons nos perish
de vie comme si ce prodigieux mouvement du monde
était à l’ceuvre autour de nous, avec nous pour centre,
pour notre profit, pour nous aider ou nous nuire, ou
comme si sa mission propre était de justifier nos désirs,
nos émotions, nos idées, nos critères égoïstes, de mkne
que nous plaçons dans ces choses notre intérêt dominant.
Quand nous commençons à voir, nous percevons qu’il
existe pour lui-même et non pour nous, qu’il a ses pro-
pres buts gigantesques, sa propre idée complexe et illi-
1O4 La Vie divine
mitée, son vaste désir ou delice qu’il cherche à satis-
faire, ses propres criteres immenses et formidables qui
considérent la petitesse des nOires comme avec un sou-
rire ironique et indulgent. Pourtant, n’allons pas a l’au-
tre estrérne et ne nous faisons pas une idée trop afir-
mativc de notre propre insignifiance. Ce serait là aussi
aqir en ignorants et fernier les yeux aux grands faits de
l’univers.
Car ce bIouvemerit illiinité ne nous voit pas comme
sans importance par rapport à lui. La science nous révèle
quel soin minutieux, quel plan ingénieux, quelle consécra-
tion intense il donne à la plus petite comme à la plus
grande de ses œuvres. Cette puissante énergie est une
mère égale et impartial?, samam Brahma, comme dit
magnifiquement la Gît5 ; elle met la même intensité,
la même force de mouvement à former et à maintenir
des systèmes solaires et a organiser la vie d’une fourmi-
lière. C’est l’illusion de la dimension, de la quantité qui
nous conduit à tenir les uns pour grands, l’autre pour
petite. Si nous considérons, au contraire, non point la
masse quantitative, mais la force qualitative, nous dirons
que la fourmi est plus grande que le système solaire
qu’elle habite et l’homme plus grand que la somme de
toute la Nature inanimée. Mais ceci encore est une illu-
sion, celle de la qualité. Quand nous pénétrons ce qu’elle
cache et que nous examinons seulement l’intensité du
mouvement dont qualité et quantité sont des aspects,
nous nous rendons compte que ce Brahman demeure
également dans toutes les existences - toutes partici-
pant également à SOZI être, sommes-nous tentés de dire,
toutes recevant également son énergie. Et ceci encore
est une illusion, celle de la quantité. Rrahman demeure
en toit t, indivisible, et ccpendant comme divisé et réparti.
Si nous regardons de nouveau avec une perception qui
observe, qui n’est pas tloniinée par des concepts intel-
lectuels mais inspirktl p:ii l’intuition et qui culmine en
la connaissance par ideritité, nous verrons que la cons-
cience de cette fincrgic infinie est autre que notre
conscience men tale, qu’elle est indivisible et qu’elle
donne, non pas une part Pgale d’elle-même, mais son
Le pur existant 105
être tout entier, en m6me temps et à la fois au système
solaire et à la fourinilière. Pour Brahman il n’y a pas
iin tout et des parties, inais chaque chose en soi est tout
et jouit de I’int6gralité de Ihahrnan. Qualité e t quantité
diffèrent, le Aloi est Pgai. 1.a forme, la manière et le
rhiiltat de la force de l’action varient à l’infini, mais
l’énergie éternelle, primordiale, infinie est en tout la
niche. La force de puissniice qui sert à créer l’homme
fort n’est pas d’uii i o l a plus grande que la force de fai-
blesse qui sert à créer IC faible. 1,’énergie dkpeiisée est
aussi grande dans la répression que dans l’expression,
dans la négation quc t1:ins l’affirmation, dans le sileiice
que dans le son.
Aussi le premier compte qiie iious ayons à réviser
est-il celui du rapport entre ce Mouvement infini, celte
énergie d’existence qu’est le monde, et notis-mitnie. Le
compte que nous icnons prbsentemeiit est faux : nous
avons pour le Tout une iinportance infinie, mais le Tout
est pour nous nkgligeablc ; noEs seuls avons de l’iinpor-
tance pour nous-même. C’est là le signe de l’ignorance
originelle qui est la racine de l’ego, que l’ego ne puisse
penser qu’en se prenant pour centre, comtne s’il était
le ‘Tout, et que, de ce qui n’est pas lui, il accepte seule-
nient ce que son mental est disposé à accueillir ou ce
que les secousses provoquées par son milieu le forcent
à reconnaître. K t nihie, quand il commence à philoso-
pher, n’affirnie-t-il pas que le monde n’existe que dans
la conscience qu’il en a et par elle? C’est son propre état
de conscience ou ses catkgories mentales qui sont pour
lui le criterium de la réalité ; tout ce qui est rn dehors
de son orbite ou de sa \..ision, il tend à le considérer comme
faux ou non-existant. Cet Le siilfisance mentale de l’homme
cree un systbnie de comptabilité qui est faux et qui
nous criip$clie de iircr de la vie sa juste et pleine valeur.
Il est vrai qu’en un s t m ccs prétentions du mental et
dc l’ego humains rcposcni sur une vérité, mais cette vérité
énicrge seulement quand le mental a appris son igno-
mice, quand l’ego a fail sa soumission au ‘ïoiit et a
perdu en lui sa revendication d’autonomie. Reconnaître
que nous somines - ou plutOt que ces résultats et appa-
106 La Vie diidne
rences que nous appihiis nous - sont seulement un
mouveiiiwt partiel de ce Mouvement infiiii et que c’est
cet infini que nous devons connaître, être consciemment
et lidéieiiien t accomplir - tel est le coiiiineiimment de
la vie verilable. Reconnziître que, dans notre être vrai,
nous soiiiiiies un avec le mouvement total elt non pas
moiiidre ou subordonné - telle est l’autre partie du
compte, et son expression dans notre maniére d’être,
de penser, de sentir e t d’agir, est nécessaire à la culmi-
nation d’une vie vraie ou divine.
Mais pour régler le compte, il nous faut savoir ce qu’est
ce Tout, cette énergie infinie et omnipotente. Et nous
voici en face d’une complication nouvelle. Car la raison
pure nous affirme, et il semble que le VédAnta nous
affirme, que, de mCme que nous sommes subordonnés
à ce Mouvement e t que nous en sommes un aspect,
de même ce mouvement est subordonné à quelque chose
d’autre que lui, dont il n’est qu’un aspect, à une Stabilité
immense hors du temps e t de l’espace, sthânu, qui est
immuable, inépuisable e t inépuisée, non agissante bien
qu’elle contienne toute cette action, non point énergie,
mais pure existence. Ceux qui voient seulement cette
énergie du monde peuvent bien proclamer qu’il n’y a
rien de tel : cette idée, pensent-ils, d’une stabilité éter-
nelle, d’une pure existence immuable, est une fiction
de nos conceptions intellectuelles partant d’une fausse
idée du stable : car il n’est rien qui soit stable ;tout est
mouveinent, et notre conception du stable n’est qu’un
artifice de notre conscience mentale pour procurer un
point d’appui a nos rapports pratiques avec le mouve-
ment. 11 est facile de montrer que cela est vrai dans le
mouveinent. lui-même. I1 n’y a en lui rien qui soit stable.
Tout ce qui paraît stationnaire n’est qu’un bloc de mou-
veiiienl, une forme d’énergie a l’ceuvre qui affocte notre
conscience de telle sorte qu’elle seinble iiiirnobile, un
peu coinilie la lcrre nous seinbic iiiiinobile, un peu coniine
le train oh nous voyageons nous seinblc iriiinobile au
müicu du paysage qui fuit. Alais est-il égaleincnt vrai que,
sous ce mouvement et le soutenant, il n’y ait rim qui soit
sans niouvernent et immuable ? Esl-il vrai que l’existence
Le pur existant 107
ne consiste qu’en l’action de l’énergie ? Ne serait-ce pas
plutôt que l’énergie est une production de l’Existence ?
Nous voyons aussitôt que, si une telle Existence est,
elle doit, comme l’Énergie, être infinie. Ni la raison,
ni l’expérience, ni l’intuition, ni l’imagination ne vient
nous témoigner de la possibilité d’un terme final. Toute
lin et tout commencement présupposent quelque chose
qui est par-delà la fin ou le commencement. Une fin abso-
lue, un commencement absolu est, non seulement une
contradiction en soi mais un déni de l’essence des choses,
une violence, une fiction. L’Infinité s’impose par-dessus
les apparences du fini par son inéluctable existence en
soi.
Mais cela, c’est l’infinité par rapport au temps et à
l’espace, une durée éternelle, une extension sans fin. La
pure Raison va plus loin et, considérant le temps e t
l’espace dans sa propre lumière austère et incolore, elle
découvre que temps et espace sont des catégories de
notre conscience, des conditions par lesquelles nous or-
donnons notre perception du phénomène. Quand nous
observons l’existence en soi, temps et espace disparais-
sent. S’il y a extension, c’est une extension non spatiale,
mais psychologique ; s’il y a durée, c’est une durée non
temporelle, mais psychologique; et alors il est facile
de voir que cette extension et cette durée sont seulement
des symboles qui représentent au mental quelque chose
d’intraduisible, en termes intellectuels, une éternité
qui nous semble être le même moment toujours neuf et
contenant tout, une infinitude qui nous semble être le
même point sans dimensions contenant et pénétrant
tout. E t cette incompatibilité de termes, si violente e t
qui pourtant exprime avec exactitude quelque chose
qu’assurément nous percevons, montre que le mental
et la parole ont dépassé leurs limites naturelles e t s’ef-
forcent d’exprimer une Réalité dans laquelle leurs pro-
pres conventions, leurs nécessaires oppositions disparais-
sent en une ineffable identité.
Mais est-ce là une représentation exacte? Ne pour-
rait-il se faire que le temps et l’espace disparaissent ainsi
simplement parce que l’existence que nous considérons
108 La Vie divine
est une fiction de l’inlellcct, uti néant fantastique créé
par la parole, et pour lequel nous iious elforcons de créer
une réalité conceptuelle? Observoiis de 1iouve3u cette
Existence-en-soi et nous dirons que non. II y a derrière
le pliérioméne quelque chose qui est non seulemerit
infini mais indéfinissable. De nul phénomène, de nulle
totalité de phénomt‘iies, nous ne pouvons dire, absolu-
ment, qu’ils sont. Même si nous réduisons tous les
phénomènes a un uniqiie phénomène fondainental,
universel, irréductible, de mouvement ou d’énergie,
nous n’arrivons jamais qu’à un phénomène indhfinissa-
ble. La conception même de niouveinent porte en elle
la potentialité du repos et elle se révélc être une activité
de quelque existence ; l’idée m h e d’uiie énergie en ac-
tion porte en elle l’idée d’une énergie s’abstenant
d’action ; et une éncrgie absolue qui n’est pas eii action,
c’est purement et simplement l’existence absolue. Nous
n’avons que cette alternative : ou bien une pure exis-
tence indéfinissable, ou bien une énergie indéfinissable
en action, et si cette dernière seule est vraie, et n’a base
ni cause stable - l’énergie est alors un résultat, un phé-
nomene causé par l’action, par le mouvement qui seul
est. Dans ce cas, ou bien nous n’avons pas d’Existence,
ou bien nous avons le néarit des bouddhistes, où l’exis-
tence n’est qu’un attribut d’un élernel pliénomene,
de l’Action, du Karma, du Mouvement. Cela, déclare
la raison piire, ne roiilente pas nies perceptions, contre-
dit ma vision fondainentale, ct par conséquent ne peut
pas être. Car cela nois amène dans la montée à une
derniere marche d’un escalier qui soudain cesse, et se
trouve ne reposer sur rien, suspendu dans le Vide.
Cette Exislence indéfinissable, infinie, hors du temps,
hors de l’espace, est nécessaircinent, si elle est, un pur
absolu. Elle ne peut être coirip1i.e en une ou en plusieurs
quantités ; elle ne peut &re résumée en une qualité ou
en une coinbinaison de qualilés. Elle n’est ni un agrégat
de formes ni un forniel siihstrat de formes. Que dispa-
raissent toutes formes, quaiitit& et qualitcs, cela encore
demeurera. L’existence sans qiiarilité, sans qiialilk, sans
forme, n’est pas seuleincrit concevable, elle est la seule
Le pur existant 109
chose que nous puissions concevoir derrière ces phéno-
mènes. Quand nous déclarons qu’elle est sans ces phé-
nomènes, nous voulons nécessairement dire qu’elle
les dépasse, qu’elle est quelque chose en quoi ils s’im-
mergent de telle sorte qu’ils cessent d’étre ce que nous
appelons forme, qualite, quantité, et hors de quoi ils
émergent en tant que forme, qualité et quantite, dans
le mouvement. Ce n’est pas en une forme, une qualilé,
une quantité, base de tout le reste - car il n’est rien de
pareil - qu’ils disparaissent, mais en quelque chose
qui ne peut être défini par aucun de ces termes. Ainsi,
toutes les choses qui sont conditions et apparences du
mouvement, disparaissent en Cela d’où elles sont venues,
et là, dans la mesure où elles existent encore, devien-
nent quelque chose que ne peuvent plus décrire les ter-
mes qui leur convenaient dans le mouvement. Aussi
disons-nous que l’existence pure est un Absolu, en soi
inconnaissable par notre pensée, bien que nous puissions
y retourner en une identité suprême qui dépasse les
termes de la connaissance. Le mouvement, au contraire,
est le domaine du relatif, et cependant, de par la défini-
tion même du relatif, toutes choses dans le mouvement
contiennent l’Absolu, sont contenues dans l’Absolu,
sont l’Absolu. Le rapport entre les phenoméncs de la
Nature et l’éther fondamental qui est contenu en eux,
qui les constitue, qui les contient et qui cependant est
si différent d’eux qu’ils cessent d’être ce qu’ils sont quand
ils entrent en lui- telle est l’illustration offerte par le
Védânta comme s’approchant le plus de cette identité
dans la différence, qui est le rapport entre l’Absolu et
le relatif.
Quand nous parlons de choses qui se résorbrnt en
Cela d’où elles sont vcniics, nous einployoiis obligatoi-
rerien t IC langage ùe notre conscience trmpore!le e l nous
devons nous preinunir contre ses illusions. L’eiiitqcnce
du mouvenizn t hors de I’Iirimuahle est un pliciioinh?
éternel, et c’est seiilcttieril parce qiie noiis ne pouvons
le concevoir dans cet instant sans commcncenient, sans
fin, toujours neuf, qu’est l’éternité hors du t e m p , que
nos notions et perceptions sont forcées de le placer dans
110 La Vie divine
une éternité temporelie de durées successives B laquelle
s’attache ridée d‘un commencement, d‘un milieu e t
d‘une fin toujours récurrents.
Mais tout cela, pourrait-on dire, reste seulement
valable tant que nous acceptons les concepts de la rai-
son pure et leur demeurons soumis. Mais les concepts
de la raison n’ont pas force obligatoire. Il nous faut juger
de l‘existence, non par ce que nous concevons mentale-
ment, mais par ce que nous voyons exister. Et la forme
k plus libre, la plus pure de notre vision de l’existence
i d e qu’elle est ne nous montre que mouvement : deux
choses seules existent, le mouvement dans l’espace, le
mouvement dans le temps, le premier objectif, le second
subjectif. L’extension est réelle, la durée est réelle, l’es-
pace et le temps sont réels. Même si nous parvenons A
passer derrière l’extension dans l’espace e t la perce-
voir comme un phénomène psychologique, comme une
tentative du mental pour rendre l’existence maniable
en répartissant dans un espace conceptuel l’ensemble
indivisible, nous ne pouvons néanmoins passer derrière
le mouvement de succession et de changement dans le
temps. Car c’est la substance même de notre conscience.
Nous sommes, e t le monde est, un mouvement qui sans
cesse progresse et croit en intégrant tous les enchaîne-
ments du passé dans un présent qui s’offre nos yeux
comme le commencement de tous les enchaînements
de l’avenir - un commencement, un présent qui tou-
jours nous échappe parce qu’il n’est pas, car il a péri
avant que de naître. Ce qui est, c’est i’éterneile, l’indi-
visible succession du temps qui porte sur son flot un
mouvement progressif de conscience qui est aussi indi-
visible (l). Ainsi donc la durée, mouvement et change
ment éternellement successifs dans le temps, est le wu1
Absolu. Seul le devenir est l’être.
(‘1 Indivisible dans la totalité du Mouvement. C l i a y e iiioineiit
du temps ou de la conscience peut éIrr considéré coTiiine distinct
de son prédécesseur et de son succcsseur, chaque action successive
d’Energie coinme un nouveau quantum ou une nouveiic création ;
mais cela n’abolit pas la continuil6 sans iaqueiie ii n’y aurait ni
durée dans le temps, ni cohérence dans la conscience. Les pas de
celui qui marche, court ou saute, sont distincts, mais il y a quelque
chose qui se saisit des pas pour rendre le mouveincnt tantinu.
LP pur existant 111
E n réalité, cette opposition entre la vision qui voit
réellement l’être et les fictions conceptuelles de In pure
IXaisoii est fnllacicuse. En vZrilé, si l’intuition en cette
m$ati;r.e s’opposait v&ritai)le!nc.ntA l’intelligence, nous
ne pourrions soutenir avec a w r a n c e un simple rnisoii-
iieirient coiiceptuel contre iinz connaissance iii tiriciire
Eoiidainentale. Mais ce îemirs a l’expérienc: intuitive
est incomplet. Elle n’est valable qu’autant qu’elle pro-
gresse et elle fait erreur parce q”’e1le s’arrête avant l’ex-
perience intégrale. Tant que l’intuition s’attache seiile-
ment à ce que nous devenons, nous nous voyons comme
une continuelle progression de mouvement el de change-
ment de conscience dans I’6ternelle succession du temps.
Nous soinmes la riviére, la flamme dont parlent les boud-
dhistes. Mais il y a une expérience suprême, uneintui-
tion suprême par quoi nous retournons derrière notre
être de surface, et découvrons que ce devenir, ce cliange-
ment, cette succession sont seulement un mode de notre
être, et qu’il y a en nous quelque chose qui n’est aucune-
nient engagé dans le devenir. Non seiilenient nous pou-
vons avoir l’intuition de ce qui en nous est stable et éter-
nel, non seulement nous pouvons en avoir un aperçu
par expérience derriére le voile des devenirs perpétuel-
lement fugitifs, mais encore nous pouvons nous y retirer
et y vivre entiérenieiit, effectuant ainsi une transfor-
mation complkte de notre vie extérieure, de notre atti-
tude et de notre action sur le mouvement du monde.
Et cette stabilité dans laquelle nous pouvons ainsi vivre
est précisément celle que la pure Raison nous a déjà
donnée, bien qu’on puisse y parvenir sans aucunement
raisonner, sans savoir au prklable ce qu’elle e s l - elle
est l’existence pure, éternelle, infinie, indéfinissable, non
aîîcctée par la Succession du temps, non engagée dans
l’extension de l’espace, par-del8 forme, quan titi., qualité
- le Moi seul et absolu.
Le pur existant est donc un fait et non pas seulement
un concept ;il est la réalité fondamentale. Mais, hâtons-
nous de l’ajouter, le mouvement, l’énergie, le devenir
sont aussi un fait, sont aussi une réalité. L’intuition
suprême et l’expérience qui y correspond peuvent cor-
112 La Vie divine
riger cette autre réalité, peuvent la depasser, peuvent la
suspendre, mais non pas l’abolir. Il y a donc deux faits
fondamentaux - pure existence et existence du mondc
- un fait d’Ètre, un fait de Devenir. Nior l’un ou
l’autre est facile, reconnaître les faits de conscience
e t découvrir leur rapport est la vraie et féconde
sagesse.
La stabilité et le mouvement, ne l’oublions pas, ne
sont que nos représentations psychologiques de l’Absolu,
comme sont aussi l’unicité et la multiplicité. L’Absolu
est par-delà stabilité et mouvement comme il est par-
delà unité et multiplicité. Mais il prend son équilibre
éternel dans l’unique stable et tourbillonne sur lui-même
infiniment, inconcevablenient, sûrement, dans le mou-
vant multiple. L‘existence d u monde, c’est la danse
extatique de Shiva qui innombrablernent multiplie aux
regards le corps du Dieu ; la danse laisse cette blanche
existence exactement ou e t comme elle était, est à ja-
mais e t sera à jamais ; son seul objet absolu est la joie
de danser.
&.lais,puisque nous ne pouvons décrire ou nous repr&
senter l’Absolu en soi, par-delà la stabilité et le mouve-
ment, par-delà l’unité e t la multitude - et ce n’est
d’ailleurs aucunement notre affaire - nous devons
accepter le double fait, admettre à la fois Shiva e t Kâlî,
et chercher à connaître ce qu’est ce Mouvement immesu-
rable dans le temps et l’espace par rapport à cette pure
Existence hors du temps et de l’espace, une et stable,
à laquelle ne peuvent s’appliquer ni mesure ni immensu-
rabilité. Nous avons vu ce que la Raison pure, l’intui-
tion e t l’expérience ont à dire de la pure Existence de
Sat ; qu’ont-elles A dire de la Force, du Mouvement, de
Shakti?
E t la première question que nous devons nous poser
est celle-ci : cette Force est-elle simplement force, sim-
plement une énergie de rnouvemen t inintelligente? Ou
bien la conscience qui semble émerger d’elle e n ce monde
matériel dans lequel nous vivons est-elle, non pas sim-
plement l’un de ses résultats phénoménaux, mais plutat
sa propre vraie nature secrète? En termes védântiques,
Le pur exisfant 113
la Force est-elle simplement Praitriti, rien autre qu'un
mouvement d'action et de progression ? Ou Prakriti
est-elle véritablement pouvoir de Chit, en sa nature
force de créatrice conscience de soi ?' Tout le reste dlpend
de ce problème essentiel.
C h a p i t r e dixibme

La Force consciente

Ils conteinplbntiil la force en soi de i’!?Lre


dii.iricachée profondément par ses propios
iIlIJde5 conscients d’action.
Siiciûslioaiara Upanishad, I, 3.
<:’Lust Iiii qui veille en ceiix qui dorment.
Katlia U p m i s h a d , V, 8.

Toute l‘existence pli6noménale se résout en Force, en


un mouveinent d’énergie qui assume des formes plus ou
moins matérielles, plus ou moins grossiéres ou subtiles,
pour se présenter à sa propre expérience. Dans les ima-
ges antiques par lesquelles la pensée humaine tenta de se
rendre intelligibles et réelles cette origine et cette loi de
l’être, cette existence infinie de Force était représentée
comme une mer, au repos d’abord e t par conséquent
libre de formes ; mais la première agitation, la premiére
amorce de mouveinent nécessitent la création de formes,
sont le germe d’un univers.
La Matière est l’aspect de la force qui est le plus aisé-
ment intelligible à notre intelligence, modelée comme
elle est par des contacts iiiat6riels qui provoquent une
répolise chez un meiital involué dans un cerveau matériel
Selon les anciens physiciens de l’Inde, la Condition élé-
men1aii.c de la I:urce maLErit.lle est un Clat de pure ex-
tension iiiati;i.ieilc.d m ï I’espacc, éiat qui a pour propt‘ii‘té
parLiculiére la vibration dont le type est pour nous le
phénomè.:n@ du son. Mais la vilPralion daris cet état
116 La Vie divine
d’éther ne suffit pas à créer des formes. I1 faut tout
d’abord quelque obstruction au flot de l’océan de force,
quelque contraction et expansion, une interaction de
vibrations, l’empiktement d’une force sur une autre,
pour créer un commencement de rapports définis et
d’effets mutuels. La force matérielle, modifiant son
premier état d’éther, en assume un second - dit aérien
dans l’ancienne terminologie - dont la propriété spé-
ciale est le contact entre force et force, contact qui est la
base de tous rapports matériels. Ce qui ne donne pas
encore des formes réelles, mais seulement des forces
changeantes. I1 faut un principe sur lequel s’appuyer.
Ce principe est fourni par une troisième modification de
la force primitive, avec pour manifestation caractéris-
tique à nos yeux le principe de lumière, d’électricité, de
feu et de chaleur. Même alors, ce que nous pouvons
avoir, ce sont des formes de force conservant leur propre
caractère, leur propre action particulière, mais non des
formes stables de Matière. Un quatrième état, caracté-
risé par la diffusion et par les commencements d’une
attraction et d’une répulsion permanentes, appelé d’un
terme imagé eau ou état liquide, et un cinquième, l’état
de cohésion appelé terre ou état solide, complètent
la série des éléments nécessaires.
Toutes les formes de Matière dont nous avons cons-
cience, toutes les choses physiques jusqu’à la plus sub-
tile, sont faites de la combinaison de ces cinq éléments.
D’eux dépend aussi toute notre expérience sensorielle :
de la réception des vibrations vient le sens de l’ouïe ;
du contact des choses dans un monde de vibrations de
Force, vient le sens du toucher ;de l’action de la lumière
dans les formes écloses, délimitées, soutenues par la
force de la lumière, du feu et de la chaleur, vient le sens
de la vue ; du quatrième élément, le sens du goût ; du
cinquième, le sens de l’odorat. Essentiellement tout est
réaction aux contacts vibratoires entre force et force.
Tel est le pont qu’ont jeté les penseurs anciens pour relier
la Force pure et ses modifications finales, pour résoudre
la difficulté qui empêche le mental humain ordinaire de
comprendre comment toutes ces formes, qui sont pour
La Force conscicnfe 117
ses sens si réelles, si solides, si durables, peuvent n’être
en vérité que des phénomènes éphéméres, comment ce
qui est énergie pure, non existante pour les sens, non
tangible et presque incroyable, peut être la seule réalité
cosmique permanente.
Cette théorie ne résout pasle problème de la conscience,
car elle n’explique pas comment le contact des vibra-
tions de Force pourrait faire naître des sensations
conscientes. C’est pourquoi les penseurs sâmkhiens,
spécialistes de l’analyse, ont postulé, derrière ces cinq
éléments, deux principes qu’ils ont appelés mahaf et
ahamkarn, et qui sont vraiment non matériels ; car le
premier n’est autre que le vaste principe cosmique de
Force, et le second le principe séparateur de la Iorma-
iion-ego. Néanmoins, ces deux principes, comme aussi le
principe d’intelligence, deviennent actifs dans la cons-
cience non par la vertu de la Force elle-même, mais par
la vertu d’une ou plusieurs Anles-conscientes inactives
où ses activités se reflètent et, par cette réflexion, pren-
nent couleur de conscience.
Telle est l’explication des choses offerte par l’école de
philosophie indienne qui est la plus proche des idées
matériahtes modernes et qui a poussé l’idée d’une Force
mécanique ou inconsciente dans la Nature aussi loin qu’il
était possible à un esprit indien sérieux et réfléchi. Quels
qu’en fussent les défauts, sa ligne générale était si indis-
cutable qu’elle en vint à être généralement admise. De
quelque manière qu’on explique le phénomène de la
conscience, que la Nature soit d a n partant de l’inerte ou
principe conscient - elle est certainement Force; le
principe des choses est un mouvement d’énergies créa-
teur de formes ; toutes les formes naissent de la rencon-
tre et de l’adaptation mutuelle de forces amorphes ;
toute sensation et toute action sont une réaction de
quelque chose qui a forme de Force au contact d’autres
formes de Force. Tel est le monde que nous montre notre
expérience, et c’est de cette expérience qu’il nous faut
toujours partir.
L’analyse physique de la Matière par la science mo-
derne est arrivée à la même conclusion générale, même
118 La V i e divine
s’il subsiste encore quelques derniers doutes. L’intuition
e t l’expérience confirment cet accord de la science et de
la philosophie. La raison pure y trouve la satisfaction de
ses propres conceptions essentielles. Car même dans la
conception ou le monde est considéré en son essence
comme un acte de conscience, un acte est irnpl!qué et,
dans l’acte, un mouvement de Force, un jeu d’Energie.
C’est aussi ce qui se révèle être la nature fondamentale
du monde quand nous examinons notre propre expé-
rience. Toutes nos activités sont le jeu de la triple force
des anciennes philosophies, la force-connaissance, la
force-désir, la force-action - les trois forces qui, en
définitive, sont réellement trois courants d’une unique
e t identique Puissance originelle, Adyâ Shakli. Même
nos états de repos ne sont que l’état d’égalitk ou 1’éqUi-
libre dans le jeu de son mouvement.
Une fois admis que la nature du cosmos est tout entière
mouvement de Force, deux questions se posent. Et
d’abord, comment a-t-il même pu se faire que ce mou-
vement apparaisse au sein de l’existence? Si nous sup-
posons qu’il est non seulement éternel, mais l’essence
même de toute existence, la question ne se pose pas.
Mais nous avons rejeté cette théorie. Nous avons cons-
cience d’une existence qui n’est pas obligée par ce mou-
vement. Comment donc ce mouvement étranger à son
éternel repos vient-il à s’y produire? par quelle cause?
par quelle possibilité ? par quelle mystérieuse impulsion?
La réponse jadis la plus généralement admise par
l’esprit indien est que la Force est inhérenteà l’Existence.
Shiva e t Kâlî, Brahman e t Shakti sont un, et non pas
deux qu’on puisse séparer. La Force inhérente a l’exis-
tence peut être en repos ou elle peut être en mouvement ;
mais quand elle est en repos, elle n’en existe pas moins,
elle n’est ni abolie, ni diminuée, ni d’aucune façon altérée
en son essence. Cette réponse est si entierement ration-
nelle e t en harmonie avec la nature des choses que nous
pouvons l’accepter sans hésiter. Car il est impossible,
parce qu’en opposition à la raison, de supposer que la
Force est une chose étrangère à l’Existence une e t infinie
e t introduite en elie de l’extérieur, ou bien qu’elle était
La Force consciente 119
non-existante e t y fit son apparition à un moment donné
dans le temps. Même la théorie illusionniste doit ad-
mettre que Mâyâ, puissance qu’a Brahman de se faire
illusion, est potentiellement éternelle en l’Être éternel,
le seul problème restant alors sa manifestation ou sa
non-manifesta tion. Le Sâmkhya aussi affirme l’éternelle
cœxistence de Prakriti e t de Purusha, Nature e t Ame-
consciente, et l’alternance des états de repos ou équilibre
de Praltriti, et de mouvement ou perturbation de
i’équilibre.
Mais puisque la Force est ainsi inhérente à l’existence
et qu’il est de sa nature d’avoir cette potentialité double
ou alternée de repos et de mouvement, c’est-à-dire
d’auto-concentration en Force et d’auto-difiusion en
Force, la question ne se pose pas de savoir comment se
produit ce mouvement, quelle en est la possibilité, quelle
impulsion le provoque et quelle cause l’oblige. Car alors
nous pouvons aisément concevoir que cette potentialité
doit se traduire, soit par un rythme alternatif de repos
et de mouvement se succédant dans le temps, soit par
une éternelle auto-concentration de la Force dans l’exis-
t?nce immuable avec un jeu superficiel de mouvement,
de changement, de prise de formes pareil à celui des
vagues qui s’élèvent e t retombent à la surface de l’océan.
Et ce jeu superficiel - nous avons forcément recours à
des images inadéquates - peut ou bien être ccexistant
avec l’auto-concentration e t donc éternel lui-même, ou
bien avoir dans le temps un commencement et une fin e t
se répéter par une sorte de rythme constant; il n’est
pas alors éternel en continuité, maiséternelen récurrence.
Le problème du Q comment u ainsi éliminé, se pose la
question du Q pourquoi »pourquoi
. faut-il absolument que
se traduise cette possibilité d’un jeu du mouvement de
la Force? Pourquoi la force d’existence ne demeurerait-
elle pas éternellement concentrée en elle-même, infinie,
libre de toute variation, sans prendre forme? Cette ques-
tion non pius ne se pose pas si nous postulons que 1’Exis-
tence est non consciente e t la conscience un simple déve-
loppement d’énergie matérielie qu’à tort nous supposons
immatériel. Car alors nous pouvons dire simplement que
120 La Vie divine
ce rythme est la nature de la Force dans l’existence, et
qu’il n’y a absolument aucune raison de chercher un
pourquoi, une cause, un mobile initial ou un but final à
ce qui est en sa nature éternellement existant en soi.
NOUSne pouvons poser cette question à I’kteriielle exis-
tence en soi, ni lui demander pourquoi elle existe ou
comment elle vint à exister ; nous ne pouvons la poser
non plus A la force en soi de l’existence et à sa nature
inhérente d’impulsion au mouvement. Tout ce que nous
pouvons tâcher d’approfondir, c’est alors son mode
d’auto-manifestation, ses principes de mouvement et de
formation, son processus d’évolution. L’Existence et’la
Force étaient toutes deux inertes -état inerte et impui-
sion inerte - toutes deux inconscientes et non intelli-
gentes, il ne saurait y avoir en l’évolution ni dessein ou
but final, ni cause ou intention originelle.
Mais si nous supposons ou découvrons que l’Existence
est Être conscient, le problème se pose. NOUSpouvons,
certes, supposer un Être conscient qui soit soumis à sa
nature de Force, contraint par elle et sans possibilité de
choisir s’il se manifestera dans l’univers ou s’il demeurera
non manifesté. Tel est le Dieu cosmique des tantristes
et des mâyâvâdistes, qui est soumis à Shakti ou à
Mâyâ, qui est le Purusha involué en Mâyâ ou dominé par
Shakti. Mais il est évident qu’un tel Dieu n’est pas cette
Existence infinie suprême qui a été notre point de départ.
I1 est admis qu’il n’est qu’une forme de Brahman assu-
mée dans le cosmos par leBrahman, qui est lui-même logi-
quement antérieur a Shakti ou Mâyâ, et qui la reprend
en son être transcendantal quand elle cesse son activité.
Dans une existence consciente qui est abso!ue, indépen-
dante de sei formations, non déterminée par sesœuvres,
nous devons supposer une liberté inhérente de manifester
ou de ne pas msnifester la potentialité du mouvement.
Un Brahman contraint par Prakriti n’est point Brahman,
mais un Infini inerte avec, en lui, un contenu actif
plus puissant que le contenant, conscient dkteiiteur de
Force et dont la Force est maîtresse. Si nous disons qu’il
est contraint par lui-mème en tant que Force, par sa
propre nature, nous n’éliminons pas la contradiction,
La Farce conscienie 121
nous n’en éludons pas moins notre premier postulat.
Nous en revenons à une Existence qui n’est en réalité
que Force - Force au repos ou en mouvement, Force
absolue peut-être, mais non pas Être absolu.
I1 est donc nécessaire d’approfondir les rapports entre
Force et Conscience. Mais qu’entendons-nous par Cons-
cience? Par la nous entendons d’ordinaire la première idée
évidente que nous avons d’une conscience mentale éveillée
telle que la possède l’être humain pendant la plus grande
pai-tie de son existence corporelle, iorsqii’il n’est pas
endormi, hébété ou autrement privé de ses modes de
sensation physiques superficiels. E n ce sens, il est clair
que la conscience est l’exception et non la règle dans le
domaine de l’univers matériel. Nous-mêmes ne la pos-
sedons pas toujours. Mais cette conception commune et
peu profonde de la nature de la conscience, bien qu’elle
colore encore couramment notre pensée et nos associa-
tions d‘idées, doit maintenant disparaître définitive-
ment de la pensée philosophique. Car nous savons qu’il
y a quelque chose en nous qui est conscient quaiid nous
dormons, quand nous sommes hébétés, en narcose ou
évanouis, dans tous les états apparemment inconscients
de notre être physique. I1 y a plus : nous pouvons mainte-
nan t être certains que les anciens penseurs avaient raison
lorsqu’ils soutenaient que, même en notre état de veille,
ce que nous appelons notre conscience n’est qu’une faible
fraction de notre être conscient intégral. C’est une sur-
face, ce n’est même pas notre mentalité tout entière.
Derrière elle, beaucoup plus vaste qu’elle, est un mental
siibliminal ou subconscient qui est la plus grande partie
de nous-même et contient des hauteurs et des profon-
deurs qu’aucun homme n’a encore mesurées ni sondées.
Cette connaissance nous donne un point de départ vers
la vraie science de la Force et de son jeu :elle nous délivre
définitivement de la liniitatioii par le matériel, de l’illu-
sion de l’évident.
En vérité, le matérialisme soutient avec insistance que
la conscience, quelle que soit son extension, est un phéno-
mène matériel inséparable de nos organes physiques,
qu’elle n’est pas ce qui les utilise, mais leur résultat. Cette
in La Vie divine
aff iriiia tioii orthodoxe n’est plus capable cependant de
résister au flot montant de nos connaissances croissantes.
Ses explications deviennent de plus en plus inadéquates
el forcks. I1 devient de plus en plus clair que, non seule-
ment la capacité de notre conscience totale dépasse de
beaucoup celle de nos organes, sens, nerfs, cerveau,
mais encore que, pour notre pensée et notre conscience
ordinaire elles-niêmes, ces organes ne sont que des ins-
truments qu’elles emploient à l‘ordinaire et non leur
cause génératrice. La conscience utilise le cerveau qu’ont
produit ses efforts pour s’élever ; ce n’est pas le cerveau
qui a produit e t qui emploie la conscience. Il y a même
des cas anormaux qui prouvent que nos organes ne sont
pas des instruments absolument indispensables - que
les battements du cœur ne sont pas absolument essentiels
à la vie, pas plus que la respiration, et que les cellules
organisées du cerveau ne sont pas indispensables à la
pensée. Notre organisme physique ne cause et n’explique
pas plus la pensée et la conscience que la construction
d’une locomotive ne cause e t n’explique la puissance
motrice de la vapeur ou de l’électrciité. C’est la force
qui est antérieure, et non l’instrument physique.
D’où des conséquences logiques importantes. D’abord
nous pouvons nous demander s’il n’est pas possible -
puisque la conscience mentale existe là même où nous
voyons un état inanimé, une inertie -qu’un mentd sub- -
conscient universel soit présent dans les objets matérieis
eux-mêmes jusqu’à ses surfaces, faute d’organes. L‘état
matériel est-il une vacuité de la Conscience, ou n’est-il
pas plutôt seulement un sommeil de la conscience -
mênie si, du point de vue de l’évolution, il est un sommeil
originel et non intermédiaire? Et par sommeil nous
entendons, comme nous l’enseigne l’exemple humain,
non pas une suspension de la conscience, maissonrassem-
blement à l’intérieur, loin de toute réaction physique
consciente aux chocs des choses extérieures. Et n’est-ce
pas là ce qu’est toute existence qui n’a pas encore acquis
des moyens de communication extérieure avec le monde
physique du dehors ? N’y-a-t-il pas une Ame-consciente,
un Purusha qui veille à jamais, mêmeen tout ce qui dort?
La Force consciente 123
Nous pouvons pousser plus loin. Quand nous parlons
d’un mental subconscient, nous devrions entendre par là
quelque chose qui n’est pas différent de la mentalité
extérieure, mais qui seulement agit au-dessous de la
surface - sans être connu de l’homme à i’état de veille
- dans le même sens, avec peut-être une pénétration
plus profonde e t une portée plus vaste. Mais les phéno-
mènes de l’être subliminal dépassent de beaucoup les
limites d’une telle définition. Il inclut une action, non
seulement d’envergure imniensément supérieure mais
d’un genre tout différent de ce que nous connaissons
comme mentalité dans notre être de veille. Nous sommes
donc en droit de supposer qu’il y a en nous un supra-
conscient aussi bien qu’un subconscient, une gamme de
facultés conscientes e t par conséquent une organisation
de conscience qui s’élèvent bien au-dessus de cette strate
psychologique à laquelle nous donnons le nom de menta-
lité. Et puisque l’être subliminal en nous s’élève ainsi
dans la supraconscience au-dessus de la mentalité, ne
peut-il aussi s’enfoncer dans la subconscience au-dessous
de la mentalité? N’y a-t-il pas, en nous e t dans le monde,
des formes de conscience qui sont sous-mentales, et
auxquelles on peut donner le nom de conscience vitale
e t physique? S’il en est ainsi, on doit supposer dans la
plante aussi e t dans le métal une force à laquelle on peut
donner le nom de conscience bien qu’elle ne soit pas la
mentalité humaine ou animale à quoi on a réservé jus-
qu’alors le monopole de cette appellation.
Ce n’est pas seulement probable ; si nous examinons
les choses froidement, c’est certain. I1 existe en nous-
même une telle conscience vitale qui agit dans les cel-
lules du corps e t dans les fonctions vitales automatiques,
de telle sorte que nous exécutons des mouvements qui
répondent à une intention et nous obéissons à des attrac-
tions et répulsions tandis que notre mental est étranger
aux uns e t aux autres. Chez les animaux, cette conscience
vitale est un facteur plus important encore. Dansles
plantes, nous la voyons comme évidente, intuitivement.
Les recherches e t les rétractions de la plante, son plaisir
e t sa douleur, son sommeil e t sa veille, e t toute cette vie
124 La, Vie divine
étrange qu’un savant hiiidou a inise en lumière par des
méthodes rigoureiisernent scientifiques, sont tous des
mouvements de conscience, mais non pas - pour autant
que nous puissions en juger - de mentalité. I1 y a donc
tin sous-inental, une conscience vitale qui a exactement
les inêines réactions initiales que la coiiscieixce mentale,
mais qui en differe dans la constitution de son expérience
de soi, tout comme ce qui est supracoriscient diffère
aussi de l’être mental dans la constitution de sa propre
expérience de soi.
Le domaine de ce que nous pouvons appeler conscience
s’arrête-t-il à la plaiite, là où nous reconnaissons l’exis-
tence d’une vie sous-aiiiiiiale? S’il en est ainsi, il nous
faut alors supposer qu’il y a une force de vit: et de cons-
cience, originellement étrangere à la Biatikire - venue
peut-être d’un autre monde (I) -et qui a néanmoins
pénétré et occupé cette Matiere. Car autreinent, d‘où
eût-elle pu venir? Jadis les penseurs croyaient en I’esis-
tence d’autres mondes qui peut-être soutiennent clans
les nôtres la vie et la conscience ou niême les y suscitent
par leur poussée, mais ne les y créent pas par leur irrup-
tion. Hien ne saurait émerger de la BIatiére qui n’y soit
déjâ conteiiu.
Mais il n’y a aucune raison de supposer que la gaiiiine
de la vie et de la conscience a une fin et s’arrête soudain
dans ce qui nous semble pureinent inatériei. Le develop-
pement de la recherche et de la pensée niodernes senible
indiquer dans le métal, dans la terre et dans les autres
formes dites u inanimkes M une sorte d’obscur commence-
ment de vie, peut-être une sorte de conscience inerte ou
contenue, ou du moins conduire à l’idée que ces forines
peuvent renfermer la substance première de ce qui en
nous devient coiiscience. Seulement, tandis que dans la
plante nous pouvons vaguenient discerner et concevoir

(1) Une curieuse supposition, maintenant courante, c’est que la


vie est venue sur la terre, non d’un autre nionde, inais d’une autre
planète. Pour le penseur. cela n’explique rien. La question essen-
tielle est de savoir coinnient la vie peut faire son entrée dans la
matière, et non pes comment elle c-iitre dans la matière d’une pla-
nele ou d‘une aulre.
La Force consciente 125
ce que j’ai appelé la conscience vitale, il nous est en
vérité difficile de comprendre ou d’imaginer la conscience
de la Matière, de la forme inerte, et nous nous arrogeons
le droit de nier ce qu’il nous est ainsi difficile de compren-
dre ou d’imaginer. Néanmoins, quand on a pénétré aussi
loin dans les profondeurs de la conscience, on ne peut
plus croire qu’il y ait dans la Nature ce soudain abîme.
La pensée a le droit de supposer une unité là où cette
unité est affirmée par toutes les catégories de phéno-
mènes, à l’exception d’une seule, où elle est non pas niée,
mais simplement plus secrkte qu’en d’autres. Or, si
nous supposons que l’unité n’est pas brisée, nous devons
conclure que la conscience existe dans toutes les formes
de la Force qui est à l’œuvre dans le monde. Et n’y
aurait-il point de Purusha conscient ou supraconscient
habitant toutes les formes, il y a cependant en elles une
force consciente d’être à quoi participent même leurs
éléments extérieurs, soit manifestement, soit dans
l’inertie.
Dans cette conception, le mot conscience change néces-
sairement de sens. I1 n’est plus synonyme de mentalité,
il désigne une force d’existence consciente de soi dont la
mentalité est un terme moyen ; au-dessous de la men-
talité, la conscience s’enfonce dans les mouvements
vitaux et matériels qui sont pour nous subconscients ;
au-dessus, elle s’élève jiisqii’aii supramental qui est
pour nous le supraconscient. Mais en tout c’est une seule
et même chose qui s’ordonne de différentes façons.
C’est, une fois encore, la conception indienne de chit
qui, en tant qu’énergie, crée les mondes. En substance,
nous arrivons à cette unité que la science matérialiste
perçoit de l’autre extrémité quand elle afiirme que le
Mental ne saurait être une force différente de la Matiére,
qu’il ne peut être que simple développemcnt ct résultat
de l’énergie matérielle. La pensée indienne la plus pro-
fonde affirme au contraire que Mental et Matière sont
plutôt des degrés différents de la même énergie, des orga-
nisations diilérentes de la force unique d’Existence cons-
ciente.
Mais de quel droit considérerions-noiis la consciencc
126 La Vie diiiine
conime l’exacte appellation à donner à cette Force?
Car la conscience implique quelque manifire d’intelli-
gence, d’intention, de connaissance de soi, quand bien
même celles-ci ne revêtiraient pas des forines familières
à notre mentalité. Même de ce point de vue:, tout vient
étayer, plutôt que contredire, l’idée d’une Force cons-
ciente universelle. Nous voyons par exemple chez l’ani-
mal des opérations dénotant une parfaite clarté de but,
une connaissance exacte, voire d’une scientifique minu-
tie, qui dépassent de beaucoup les possibilités de la
mentalité animale e t que l’homme lui-même ne peut
acquérir que par une longue préparation, une longue
éducation - e t encore en use-t-il avec beaucoup moins
d e sûreté et de rapidité. Nous pouvons légitimement
voir dans ce fait général la preuve d’une Forcecons-
ciente à l’œuvre chez l’animai e t chez l’insecte, qui est
plus intelligente, plus orientée, plus consciente de son
intention, de ses fins, de ses moyens et de ses conditions
que la mentalité la plus haute qui se soit jamais mani-
festée sur terre chez un être individuel. Et dans les opé-
rations de la Nature inanimée, nous trouvons, pénétrant
tout, le même signe d’une suprême intelligence cachée,
a cachée dans les modes de son propre méca-
nisme ».
Contre une source, coIisciente et intelligente, de ce
jeu visant au but, ce jeu d’intelligence, de selection,
d’adaptation e t de recherche, le seul argumlent que l’on
puisse faire valoir est fourni par ce vaste élément, dans
les œuvres de la Nature, que nous appelons gaspillage,
Mais c’est évidemment 1i1 une objection fondée sur les
imitations de notre intellect humain qui cherche à
imposer sa propre rationaiité particuliere, suflisante
pour les fins limitées des hommes, au fonctionnement
général de la Force cosmique. Du dessein de la Nature,
nous ne voyons qu’une partie, e t tout ce qui n’y contri-
bue pas, nous l’appelons gaspillage. E t cependant notre
propre action hmaine est pleine d’un apparent gaspil-
lage - à ce qu’il semble du point de vue de l’individu,
e t qui pourtant, à n’en pas douter, joue un rôle dans le
vaste dessein universel des choses. Cette partie de so11
La Force cunscierite 127
intention que nous pouvons dkceler, la Nature I’accom-
plit avec sûreté malgré son apparent gaspillage, peut-
être en v6ritk qr8ce à lui. Nous pouvons bien nous fier
à elle pour tout le reste clue nous ne discernons pas
encore.
Pour ce reste, il est impossible de ne pas tenir compte
de l’élan que doririe la clalti: du but, de l’orientation de
tendances en apparence aveugles, de la cerlitude d’at-
teiridre tôt ou tard l’objeclif vise, qui caracterisent le
jeu de la Force cosniiqiie dans l’animal, la plante, les
choses inanimées. Tant clue la Matitire était pour l’es-
prit scientifique l’alpha et I’oiiiPga, c’était un scrupule
honiiêle que d’hésiter à ~7oirdans l’intelligence la mère
de l’intelligence. Mais il n’y a plus mûinteriant que
paradoxe caduc à aflirmer que la conscience, l’inlelli-
geiice et la maîtrise humaine sont sorties d’un incons-
cient inintelligent qui nous pousse aveugléineiit, et en
qui n’en existaient antkrieurement ni la forme ni la
substance. La conscience de l’homme ne peut être rien
outre qu’une forme de la conscience de la Nature. Elle
se trouve au-dessous du Mental en d’autres formes invo-
luées, elle émerge dans le Mental, elle doit monter en des
formes supérieures par-delà le Mental. Car la Force qui
édifie les mondes est une Force consciente, l’Existence
qui se manifeste en eux est l’Être conscient, et une
émergence parfaite de ses potentialités dans la forme
est le seul objet que nous puissions ration:iellement
attribuer à la manifestation par elle de ce inonde de
formes.
Chapitre onzième

La fdlicité d’être : le problème

Car qui pourrait vivre ou respirer s’il n’y


avait cette félicité d‘être comme l’éther où
nous demeurons ?
De la Félicité sont nés tous ces êtres, parla
Félicité ils existent et croissent, à la Félicité
ils retournent.
Taittiriya Upanishad, II, 7 ; III, 6.

Admettrions-nous même cette pure Existence, ce


Brahman ce sat, comme commencement, fin et conte-
nant absolus des choses, admettrions-nous en Brahman
une conscience de soi qui lui soit inhérente, inséparable
de son être et se projetant en une forme de mouvement
deconscience, créatrice de forces, de formes et de mondes,
que nous n’aurions pas encore de réponse à la question :
(( Pourquoi ce Brahman, parfait, absolu, infini, n’ayant

besoin de rien, ne désirant rien, projetterait-il une force


de conscience pour créer en soi ces mondes de forme? ))

Car nous avons écarté la solution selon laquelle il est


contraint de créer par sa propre nature de Force, obligé
d’entrer en des formes par sa propre potentialité de
mouvement et de formation. I1 est vrai qu’il a cette
potentialité, mais il n’est pas limité, lié ou obligé par
elle ; il est libre. Si donc, étant libre de se mouvoir ou de
demeurer éternellement immobile, de se projeter en des
formes ou de garder en soi la potentialité de la forme,
il fait jouer son pouvoir de mouvement et de formation,
ce ne peut être que pour une seule raison - la félicité.
130 Lu Vie divine
Cette Existence première, Li1 time e t éternelle, telle
que la vcient les védântistes, n’est pas seulenieiit e t
uniment existence, ni une existence consciente dont la
conscience soit force ou puissance brute ;c’est une exis-
tence consciente qui a la béatitude pour terme même de
son être, pour terme même de sa conscience. De même
que dans l’existence absolue, il ne saurait y avoir de
néant, de nuit d’inconscience, de déficience, c’est-à-dire
de faillite de la Force - car, s’il y avait en elle l’une de
ces choses, l’existence ne serait pas absolue - de même
il ne peut y avoir de souffrance, de négation de la féli-
cité. L’absolu d’existeiice consciente est bkatitude illi-
mitable d’existence corisciente ; ce ne sont là que deux
expressions différentes pour désigner la mêine chose.
Tout caractère d’illimitabilité, d’infinitude, d‘absolu
est pure félicité. hleme notre humanité relative sail par
expérience que tout mécontentement correspond à une
limite, à un obstacle, e t que toute satisfaction vient de
la réalisation d’une chose jusqu’alors non accordée, du
franchissement de la limite, de la victoire sur l’obstacle.
Et cela parce que notre être originel est l’absolu en pleine
possession de sa conscience de soi, de sa puissance sur
soi infinies e t illimitables ;une possession de soi dont l’au-
tre nom est félicité de soi. E t dans la mesure où le rela-
tif en vient à cette possession de soi, il s’approche de la
satisfaction, il touche la félicité.
Et pourtant la félicité de soi de Brahman ne se ret-
treint pas à la possession calme et sans mouvement de
son être en soi absolu. Tout comme sa force de cons-
cience est capable de se projeter en des formes, infini-
inent e t avec des variations sans fin, de même sa féli-
cité de soi est capable de mouvement, de variation,
capable de jouir de ce flot infini e t cette mutahilité de
soi que représente un fourmillement d’univers innom-
brables. Libérer ce mouvement e t cette variété infinis
de sa félicité de soi e t en jouir, tel est l’objet de son jeu
de Force, en extension ou en création.
E n d’autres termes, ce qui s’est projeté en formes est
une trinité Existence-Conscience-Béatitude, Sachchid-
ânanda, dont la conscience est en sa nature une force
L a fëlicité d’être : le problème 131
créatrice ou plutôt une Force s’exprimant soi-même,
capable de variation infinie dans le phénomène et la
forme de son être conscient de soi, et jouissant sans fin
de la félicité de cette variation. I1 s’ensuit que toutes
les choses qui existent sont ce qu’elles sont en tant que
termes de cette existence, terines de cette force cons-
ciente, termes de cette félicité d’être. Tout comme nous
découvrons que toutes choses sont des formes niuables
d’un être unique immuable, des résultats finis d’une
force unique infinie, de même nous découvrirons que
toutes choses sont l’expression de soi variable d’une
unique félicité d’existence en soi, qui est invariable et
embrasse tout. E n toute chose qui est, la force consciente
demeure et cette chose existe e t est ce qu’elle est par la
vertu de cette force consciente ; de même, en toute chose
qui est, est la félicité d’être, et cette chose existe et
est ce qu’elle est par la vertu de cette félicité.
Cette ancienne théorie védântique de l‘origine du
cosmos se heurte immédiatement dans l’esprit humain
à deux contradictions puissantes que lui opposent la
conscience émotive et sensorielle de la douleur e t le
problème éthique du mal. Car si le monde est une expres-
sion de Sachchidùnanda, non seulement de l’existence
qui est force conscien te - car cela s’admettrait facile-
ment - mais de l’existence qui est aussi infinie félicité
de soi, comment rendre compte de la presence univer-
selle du chagrin, de la soufïrance, de la douleur? Car
ce monde-ci nous semble plutôt un monde de soufïrance
qu’un monde de félicité d’être. Le voir ainsi est sans nul
doute une exagération, une erreur de perspective. Si
nous l’envisageons sans passion, avec pour seul but de
nous en faire une idée exacte et non entachee d’émoiion,
nous découvrirons que dans l’existence la somme d u
plaisir depasse de beaucoup la soinme de douleur -
nonobstant les apparences et les cas particuliers qui
indiqueraienl le contraire - et que le plaisir d’existence
est l’état normal de la nature, la douleur une occuirence
contraire q u i temporairement suspend ou recouvre cet
état normal. Mais, pour cette raison même, une petite
somme de douleur nous affecte plus intensément et
132 La Vie divine
souvent nous frappe davantage qu’une grande somme
de plaisirs ; c’est précisément parce que cette dernière
est l’état normal que nous ne la prisons pas, que c’est
à peine si nous y prenonsgarde, à moins qu’elle ne s’inten-
sifie et ne prenne une forme plus \<ive, ne devienne vague
de bonheur, sommet de joie ou extase. Ce isont là les
seules formes que nous appelons joie et que nous recher-
chons, tandis que la satisfaction normale de l’existence,
qui est toujours là, indépendamment de tout événement,
de toute cause et de tout objet particulier, nous paraît
quelque chose de neutre, qui n’est ni plaisir ni douleur.
Cette satisfaction est présente, grand fait tangible,
car sans elle il n’y aurait pas cet universel et irrésistible
instinct de conserva tion ;mais ce n’est pas elle que nous
recherchons, et par conséquent nous ne la faisons pas
figurer dans notre bilan d’émotions et de sensations.
Dans ce bilan nous inscrivons seulement, d’un côté
des plaisirs positifs, de l’autre le malaise et la douleur ;
la douleur nous affecte plus intensément parce qu’elle
est pour notre être une chose anormale, contraire à nos
tendances naturelles, parce que nous la ressentons comme
une atteinte à notre existence, comme une ofïense et une
attaque dirigée de l’extérieur contre ce que nous sommes
et cherchons à être.
Néanmoins, le caractère anormal de la doilleur et sa
somme plus ou moins grande n’affectent pas le problème
philosophique ;qu’elle soit plus grande ou moins grande,
ce qui constitue tout le problème, c’est sa seule présence.
Tout étant Sachchiddnanda, comment la douleur et la
souffrance peuvent-elles même exister ? Telle est la véri-
table question, que souvent rendent plus confuse encore
un problème mal posé, découlant de l’idée d’un Dieu
personnel extracosmique, et un problème partiel, la
dificulté éthique.
S~cchchiddnanda, peut-on argumenter, est Dieu, est
un litre conscient qui est l’auteur de l’existence ; com-
ment donc Dieu peut-Il avoir créé un monde oii I1
inflige la souffrance à Ses créatures, sanctionne la dou-
leur, permet le mal? Dieu &ant toute bonté, qui donc
a créé la douleur et le mal? Eli disant que la douleur
L a fëliciié d’élre : le problénie 133
est une épreuve, une ordalie, notis ne résolvons pas le
problème moral ; nous aboutissons à un Dieu immoral
ou non-moral - peut-être excellent ingénieur du COS-
mos, astucieux psychologue, mais non pas un Dieu de
Bien et d‘Amour que nous puissions adorer, seulement
un Dieu de Puissance à la loi de qui nous devons nous
soumettre ou dont nous pouvons espérer obtenir la capri-
cieuse faveur. Car celui qui invente la torture coinnie
moyen d’épreuve ou d’ordalie se rend coupable soit de
cruauté délibérée soit d’inseiisihilité morale, et si même
il est un être moral, il reste en delà de l’instinct le plus
liaut de ces propres créatures. Et si, pour Cchapper à
cette dirriculté de morale, nous disons que la douleur
est le résultat inévitable et le chitiinent naturel du
mal moral - explication qui ne cadre même pas avec
les faits de la vie, à moins que nous n’admettions, avec
la théorie du karma et des renaissances, que l‘âme expie
maintenant des péciiés commis en d’autres corps, avant
sa naissance - nous n’évitons pas encore ce qui est à
la base même du problème éthique : qui donc a créé,
pourquoi, d’oii fut créé ce mal moral qui ainkne un chC
timent de douleur et de souffrance? E t puisque ce mal
moral est en réalité une forme de maladie nientale ou
d’ignorance, quel a été le créateur de cette loi, de cette
inévitable relation qui punit une maladie mentale ou
un acte d’ignorance d’un contre-coup si terrible, de
tortures souvent si excessives et monstrueuses? La
loi inexorable du karma est inconciliable avec une Divi-
nité suprême qui soit morale et qui soit personnelle;
et c’est pourquoi la claire logique de Bouddha a nié
l’existence d’un Dieu personnel libre gouvernant tout ;
il a proclamé que toute personnalité est une création de
l’ignorance et est assujettie au karma.
En vérité, la difriculté ainsi nettement dégagée ne
surgit que si nous présumons l’existence d’un Dieu
personnel estracosmique, qui n’est pas Lui-même l’uni-
vers, qui a créé le bien et le nial, la douleur et la souffrance
pour Ses créatures mais qui Lui-nihe Se tient au-dessus,
sans en être affecté, qui surveille, rkgiie, exerce Sa volonté
sur u n monde se débattant dans la soufl’rance, ou, s’II
134 La Vie divine
n’exerce pas Sa volonté, s’Il permet au monde de subir
une loi inexorable, en ne lui fournissant qu’une aide
inefficace ou nulle, un Dieu alors qui n’est pas Dieu,
qui n’est pas tout-puissant, qui n’est pas toute bonté
et tout aiiiour. Nulle théorie d’un Dieu moral extra-
cosmique ne peut expliquer le mal e t la souffrance - la
création du mal et de la souffrance -sauf par un subter-
fuge peu satisfaisant qui esquive la question au lieu
d’y répondre, ou par iin manichéisme déclaré ou impli-
cite qui pratiquement annule le Divin en essayant de
justifier Ses voies ou d’excuser Ses œuvres. Mais un tel
Dieu n’est pas le Sarhchidùnanda du Védânta. Le Sach-
rhidânanfa védântique est existence unique, sans second;
t o u t ce qui est, est Lui. Si donc existent le mal et la
souffrance, c’est Lui qui supporte le mal et la souffrance
dans la créature en laquelle I1 est incarné. Le problème
est alors entièrement autre. La question n’est plus de
savoir comment Dieu en vint à créer pour Ses créatures
un mal, une souffrance dont Lui-même est incapable
et par conséquent exempt, mais comment l’Existence-
Conscience-Béatitude unique et infinie en vint à admet-
tre en Elle ce qui n’est pas béatitude, ce qui semble
en être positivement la négation.
La moitié de la difficulté de morale disparaît - la
difficulté sous la seule forme qui ne puisse trouver de
réponse. Elle ne se présente plus, elle ne peut plus être
formulée. La cruauté à l’égard des autres,, alors que
j’en demeure exempt ou meme que je participe à leur
souffrance par un remords ultérieur ou une pitié tardive,
est une chose ; la souffrance à moi-même infligée, alors
que je suis l’existence unique, est tout aiitre chose.
Encore peut-on ramener la difficulté éthique sous une
forme modifiée ; la Toute-Félicité étant nécessairement
toute bonté et tout amour, comment le mal e t
la souffrance peuvent-ils exister en Sachchidânandu,
puisqu’I1 n’est point existence mécanique, mais être
libre et conscient, libre de condamner e t de rejeter le mal
e t la souffrance? I1 nous faut reconnaîtreque le problème
ainsi défini est également mal posé parce qu’il applique
les termes d’une affirmation partielle comme s’ils pou-
La fdiciic; d’?Oc : le probl611io 135
raient s’nppliqiicr à l‘ctiseiiiblr. Car I i s s ricilions de bien
et d’amour que nous introduisons ainsi dans le concept
de la ‘ïoiite-Fdicité naisseri t d’une coiictptioii di:aliste
et divisce dt.s choses ; elks rcyoscnt enti+reiiieiit sur
les rapports de creature A crPnturr, ct nous persistons
pourtant :i les appliquer à un problème qui, tout au
contraire, part de l’hypothése de l*Un qui est tout. I1
nous faii t voir d’abord coinnient apparaît le problème
et comment il peut 6tre résolu en sa pureté originelle,
sur la base dc l’unité dans la difl’érence; c’est aiors seu-
lement qiie nous pourrons en aborder sans risque les
parties et les développements, tels que les rapports de
créature à créature, sur la base de la division et de la
dualité.
I1 nous faut bien reconnaître, si nous envisageons
ainsi l’ensemble, sans nous en tenir à la dificulté hu-
maine et au point de vue humain, que nous ne vivons pas
dans un monde éthique. @and la pensée humaine tente
d’introduire de force une signification éthique dans la
totalit6 de la Nature, c’est un de ces actes par lesquels
elie se plonge volontaireinent et obstinément dans la
confiision, une de ces tentatives pathéliques que fait
l’être humain pour se retrouver soi-même -pour retrou-
ver son moi humain habituel et limite - en toutes elio-
ses et pour tout juger d’après la conception qu’il a lui-
même élaborée, ce qui l’empêche de la façon la plus
efiicace de parvenir à une connaissance véritable et
à une vision complète. La Nature matérielle n’est pas
éthique; la loi qui la gouverne est une coordination
d’habitudes établies qui ne reconnaissent ni le bieii, ni
le mai, niais seulement la force qui crée, la force qui
bouleverse et détruit impartialement, non-étliiqiienieiit,
selon la secrète Volonté qui est en elle, selon la stitisfac-
tion muette que cette Volonté trouve en ses propres
formations r t dissolutions d’elle-niénie. La Nature
vitale et animale est aussi non-Ctliiquc, hien qu’elle
fasse apparaître, à mesure qu’elle progresse, la matière
brute doni, l’animal supérieur dégage l’impulsion étlii-
que. Nous ne blâmons pas ,le tigre parce qu’il égorge
et dévore sa proie, pas plus que nous ne blâmons l’orage
136 Lu Vie divine
parce qu’il dltruit, ou le feu parce qu’il tue et torture ;
et la force consciente dans l’orage, le feu ou le tigre ne
se blâme pas non plus ni ne se condamne. Blâme et con-
damnation, ou plutôt blâme de soi et Condamnation de
soi, sont le commencement de la véritable éthique.
Quand nous blâmons autrui sans nous appliquer les
mêmes critères, nous n’exprimons pas un jugement véri-
tablement éthique, nous ne faisons qu’appliquer les
termes que nous fournit l’éthique à une impulsion
émotive de recul ou d’aversion devant ce qui nous
déplaît ou nous blesse.
Ce recul ou aversion est l’origine première de l’éthique,
mais n’est pas éthique en soi La peur que le daim a du
tigre, la fureur du fort contre son agresseur, sont un
recul vital de la joie d’être individuelle devant ce qui la
menace. A mesure que se développe la mentalité, elle
s’affine et devient répugnance, aversion, désapprobation.
La désapprobation de ce qui menace et blesse, l’approba-
tion de ce qui flatte et satisfait, deviennent en s’affinant
la conception du bien et du mal envers nousmême, en-
vers la communauté, envers d’autres que nous, envers
d’autres communautés que la nôtre, et finalement l’ap-
probation générale du bien, la désapprobation générale
du mal. Mais tout au long, la chose conserve sa même
nature fondamentale. L’homme désire s’exprimer, se
développer ; il désire, en d’autres termes, le jeu crois-
sant en lui de la force consciente d’existence : telle est
sa joie fondamentale. Tout ce qui heurte cette expres-
sion de soi, ce développement de soi, la satisfaction de
son être en progrès, est pour lui le mal ; tout ce qui en
cela aide, confirme, élève, accroit, ennoblit,, est pour
lui le bien. Seulement, sa conception de ce développement
de soi change, devient plus haute et plus vaste, com-
mence à dépasser sa personnalité limitée, A englober
autrui, à tout embrasser dans son champ d’action.
E n d’autres termes, l’éthique est une phase de l’évo-
lution. Ce qui est commun à toutes les phases, c’est l’élan
de Sachchidinanda vers l’expression de soi. Cet élan est
d’abord non-éthique, puis infra-éthique chez l’animal,
puis anti-éthique même chez l’animal intelliigent, car
La félicité d’i1i.e : le probli.me 137
il nous permet d’approuver le mal fait à autrui alors
que nous le désapprouvons quand il nous est fait a nous-
même. A cet égard, l’homme maintenant encore n’est
qu’à demi-éthique. E t de même que tout ce qui est au-
dessous de nous est infra-éthique, de même il peut y
avoir au-dessus de nous quelque chose a quoi nous arri-
verons finalement, qui est supra-éthique, qui n’a nul
besoin d’éthique. L’élan et l’attitude éthiques, d’une
importance si capitale pour l’humanité, sont un moyen
par quoi celle-ci s’efforce de se dégager de l’harmonie
e t de l’universalité inférieures basées sur l’inconscience
et fragmentées par Ia Vie en discords individuels, pour
a!ler vers une harmonie et une universalité supérieures
basées sur une consciente iiiiité avec toutes les existences.
Quand nous arriverons à ce but, ce moyen ne sera plus
nécessaire, ni même possihle, puisque les qualités et les
oppositions dont il dépend se dissoudront naturelle-
ment et disparaîtront dans la récoiiciliation finale.
Si donc la considération éthique s’applique seulement
à un passage temporaire - quoique de toute importance
- d’une universalité à une autre, on ne peut l’appliquer
à la solution totale du problème de i‘univers, on peut
seulement l’admettre comme l’un des éléments de cette
solution. Agir autrement, c’est courir le risque de falsi-
fier tous les faits de l’univers, tout le sens de l’évolution
avant nous et au-delà de nous, pour les faire s’accorder
avec une conception temporaire des choses e t une notion
de leur utilité qui n’est encore qu’à demi dégagée. Le
nionde comporte trois couches - l’infra-éthique, l’éthi-
que et la supra-éthique. I1 nous faut trouver ce qui est
commuii à toutes : c’est ainsi seulement que nous pour-
rons résoudre le problème.
Ce qui est commun à toutes, c’est, nous l’avons vu,
la satisfaction de la force consciente d’existence se mani-
festant en des formes et cherchant en cette inanifesta-
tioii sa félicité. C’est de cette saiisfaction ou félicité
d’existence qu’évidemment elle a commencé ; car c’est
ce qui lui est normal, ce à quoi elle s’accroche, qu’elle a
pris pour base ; mais elle cherche de nouvelles formes
de soi, et dans Ie passage aux formes supérieures inter-
138 La ‘Vie divine
vient le pliénomène de doiilcur et souffrance qui semble
contredire la nature fondamentale de son &re. C’est
là, et là seulement, qu’est le problème de base.
Comment le résoudre ? Dira-t-on que Sachchidûnanda
n’est pas le commencenient et la fin des choses, que ce
qui est le commencement et la fin c’est le Néant, vide
impartial, qui n’est rien par lui-même, mais renferme
toutes les potentialités d’existence et de non-existence,
de conscience et de non-coiiscience, de félicité et de non-
félicité? On peut, si l’on veut, accepter cette réponse,
mais bien qu’on veuille par là tout expliquer, en réa-
lité on n’explique rien, on ne fait que tout inclure. Si
l’on parle d’un noant plein de toutes les potentialités,
les termes aussi bien que les faits sont totalement
inaompatibles ; nous n’avons donc fait qu’expliquer une
contradiction mineure par une contradiction majeure
et pousser jusqii’à l’exiréme la contradiction des choses
arec elles-mêmes. Le néant est le vide, où il ne peut y
avoir de potentialités ; i?n indctermine impartial de
toutes les potentialités est le Chaos, et tout ce que nous
avons fait, c’est de mettre le Chaos dans le Vide sans
expliquer comment il y est entré. Retournons donc à
notre conception premiere de Sachchidânanda, et voyons
si, sur cette base, une solution plus complète n’est pas
possible.
Et d’abord, sachons clairement que si, lorsque nous
parlons de conscience universelle, nous entendons quel-
que chose de différent de la conscience mentale de veille
de l’être humain, plus essentiel et plus vaste, de même,
quand nous parlons de la félicité d’être universelle, nous
entendons quelque chose d’autre, de plus essentiel et
de plus vaste que le plaisir ordinaire, en émotion et en
sensation, de la créature humaine individuelle. Plaisir,
joie et félicité, au selis humain ordinaire, sont des mou-
vements limités et occasionnels qui dépendent de cer-
taines causes habituelles et qui, comme leurs opposés
douleur et chagrin, également mouvements limités et
occasionnels, émergent d’un arrière-plan autre qu’eus-
mêmes. La félicité d’être est universelle, illimitable et
existe en soi, ne dépend point de causes particulières,
La fëlicilé d‘être : le problème 139
arrière-plan de tous les arrière-plans, d’oii émergent le
plaisir, la douleur et d’autres expériences plus neutres.
Quand la félicité d’être cherche à se réaliser comme féli- ,
cité de devenir, elle se meut dans le mouvement de force
e t prend elle-même différentes formes de mouvement
dont le plaisir et la douleur sont des courants positif e t
négatif. Subconsciente dans la nlatière, supraconsciente
au-delà du Mental, cette joie cherche dans le Mental et
la Vie à se réaliser en émergeant dans le devenir, dans la
conscience croissante que le mourenient a de lui-même.
Ses premiers phénomènes sont duels et impurs, oscil-
lant entre les pôles du plaisir et de la douleiir, inais elle
tend vers sa propre révélation dans la pureté d‘une su-
prême félicité d’être qui est esistante en soi et indépen-
dante de tout objet e t de toutes causes. Tout coniine
Sachcbidânanda tend vers la réalisation dans la forme
du corps e t du mental de la conscience dépassant la
forme, de même dans le flot d’expériences et d’objets
particuliers, il tend vers la réalisation de la félicité uni-
verselle existant en soi et sans objet. Ce sont ces objets
que nous recherchons maintenant en tant que stirnu-
lants qui provoquent plaisirs et satisfactions éphémères ;
libres, possédant le Moi, nous ne les rechercherons pas,
mais nous les posséderons en tant que réfléchissant plu-
tôt que provoquant une félicité qui éternellernen t existe.
Dans l’être humain égoïste qui est la personne men-
tale émergeant de la sombre coque de la matière, la féli-
cité d’être est neutre, semi-latente, encore dans l’ombre
du subconscient, a peine plus qu’un sol fertile caché que
le désir a recouvert d’une végétation luxuriante d’herbes
vénéneuses et de fleurs à peine moins vénéneuses, les
douleurs et plaisirs de notre existence égoïste. Quand la
divine force consciente qui ceuvre secrètement en nous
aura dévoré ces végétations de désir, quand le feu de
Dieu, selon l’image du Rig-Véda, aura consumé les
pousses de la terre (I), ce qui est caché à la racine de ses
douleurs et de ses joies, leur cause et leur être secret,
alors la sève de joie en elles émergera en des formes nou-

(l) Parasara (Rig-Védda, I, 65, 4).


1-40 L a Vie diuine
velles non de désir, niais de satisfaction existant en soi
qui reinplaceront le plaisir mortel par l’extase de l ’ h i -
mortel. Et cette transformation est possible parce que
ces végétations de sensations et d’émotions, les douleurs
noli nioins que les joies, sont, en leur essence, cette
félicité d’existence qu’elles ciierrlient à révéler sans y
parvenir -- échouant par suite de division, d’ignorance
du moi ct d’égoïsme.
Chapitre douzième

La félicité d’être : la solution

Le nom de Cela est la Félicité ;c’est comme


Félicité que nous devons L’adorer et Le
recherclicr.
Kena Upanishad, IV, 6.

E n cette conception d’une inaliénable félicité sous-


jacente à l’existence, et dont toute sensation extérieure
ou superficielle est un jeu positif, négatif ou neutre,
vagues et écume de ces profondeurs infinies, nous trou-
vons la vraie solution du problème qui nous occupe. Le
moi des choses est une existence indivisible infinie ; de
cette existence, l’essentielle nature et puissance est une
infinie et impérissable force d’être conscient de soi ; et
de cette conscience de soi, l’essentielle nature et connais-
sance de soi est également une félicité d’être inaliénable
et infinie. Dans l’absence de forme et dans toutes les
formes, dans l’éternelle conscience d’être infini et indi-
visible et dans les apparences multiformes de division
finie, cette existence conserve perpétuellement sa félicité
de soi. De même que notre âme, en débordant l’asser-
vissement à sa propre habitude superficielle et à son
mode particulier d’existence consciente de soi, découvre
dans l’apparente inconscience de la Blatière cette Force-
consciente infinie, constante, immobile, couvante, de
même elle en vient à découvrir dans l’apparente insen-
sibilité de la Matière une Félicité consciente, infinie,
imperturbable, extatique, embrassant tout et se inel à
1II La Vie diaine
l’unisson avec elle. Cette fclicité est sa propre félicite, ce
hIoi est son propre Moi en tout ;mais, pour notre vision
habituelle du Moi e t des choses, vision qui ne prend vie
et ne s'exerce que sur les surfaces, elle denieure cachée,
proforidc, subconsciente. Et de même qu’elle est au-
dedans de toutes formes, elle est aussi au-dedaiis de tou-
tes esp” iences, qu’elles soient agréables, douloureuses
ou neutres. En elles aussi, caché, profond, suhconscicnt,
c’est cela qui permet aux choses de continuer d’être et
les y contraint. C’est la raison de cet attachement à
l’existence, de cette impérieuse volonté d’être qui se tra-
duit vitalement par l’instinct de conservation, physique-
ment par l’impérissabilité de la matière, mentalement
par le sens de l’immortalité qui accompagne l’existence
constituée h travers toutes les phases de son dkveloppe-
ment, et dont même l’impulsion occasionnelle vers la
destruction de soi n’est qu’une forme inversée, une
attirance vers un autre état d’être et sa conséquence,
une aversion de l’état présent. La Félicité est existence,
la Félicite est le secret de la création, la Félicité est la
racine de la naissance, la Félicité est la cause de la conti-
nuation de l’existence, la Félicité est la fin Ide la nais-
sance et ce en quoi vient cesser la créztion. (( De l’hnanda
dit l’Upanishad, naissent toutes les existences, par
l’hnanda elles continuent d’être et croissent, en l’hnanda
elles retournent. (l) ))

Quand nous considérons ces trois aspects de 1’Étre


essentiel, un en réalité, triple en notre conception men-
tale, divisible en apparence seulement, dans les phéno-
méncs de la conscience divisée, il nous est possible de
mettre à leur juste place les formules divergentes des
anciennes philosophies de telle sorte qu’elles s’unissent
et deviennent une, cessant ainsi leur séculaire contro-
verse. Car si nous n’envisageons l’existence du monde
qu’en ses apparences, en ses rapports avec la pure Exis-
tence infinie, indivisible et immuable, nous :sommes en
droit de la considérer, de la décrire, de la réaliser conme
Blâyâ. E n son sens originel, Mâyâ est une conscience

(I) Taittirîya LTpanishnd, IIIt G .


La félicifé d’être : la solution 143
qui inclut et contient, capable d’embrasser, de mesurer,
de limiter et par conséquent de donner forme ; c’est ce
qui dessine, délimite et modèle des formes dans le sans-
forme, psychologise D et semble rendre connaissable
((

l’Inconnaissable, géométrise et semble rendre mesu-


(( j)

rable le sans-iimites. Plus tard le mot en vint à s’éloigner


de son sens originel de connaissance, d’habileté, d’intel-
ligence, pour prendre un sens péjoratif de ruse, de fraude,
d’illusion, et c’est en ce sens figuré d’enchaiitement et
d’illusion qu’il est employé par les systèmes philoso-
phiques.
Le monde est Rlâyâ. Le monde n’est pas irréel au sens
d’être dépourvu de toute existence; car si même il
n’était qu’un rêve du Moi, il existerait encore en Lui
comme rêve, e t serait réel pour Lui dans le présent en
depit de son irréalité ultime. Nous ne devons pas dire
non plus que le monde est irréel au sens d’être dépourvu
de toute existence éternelle ; car s’il peut arriver et s’il
arrive en effet que des mondes particuliers, des formes
particulières se dissolvent physiquement et retournent
mentalement de la conscience de la manifestation en
la non-manifestation, cependant la Forme en soi, le
Monde en soi sont éternels. De la non-manifestation, ils
retournent inévitablement à la manifestation ; ils ont
une récurrence éternelle sinon une persistance éternelle
une éternelle immuabilité en leur somme et leur base en
mème temps qu’une éternelle muabilité en leur aspect et
leur apparition. Et nous n’avons aucune certitude qu’il
y ait jamais eu, qu’il y aura jamais dans le temps une
période où nulle forme d’univers, nul jeu d’être ne se
représente dans l’Être conscient éternel ;nous ne faisons
que percevoir par intuition que perpétuellement le
monde que nous connaissons peut émerger de Cela, et y
retourner - e t le fait en réalité.
Cependant le monde est Mâyâ parce qu’il n’est pas la
vérité essentielle de l’existence infinie, mais seulement
une création de l’être conscient de soi - non pas une
création dans le vide, non pas une création dans le néant
et tirée du néant, mais dans la Vérité éternelle e t tirée
de la Vérité éternelle de cet Être en soi ;son contenant,
144 La Vie divine
son origine et sa substance sont l’Existence essentielle,
réelle, ses formes sont les formations muables de Cela
pour Sa propre perception consciente, déterminée par
Sa propre force consciente créatrice. Elles sont capa5les
de manifestation, capables de non-manifestation, capa-
bles d’une autre manifestation. Par conséquent nous
pouvons, si nous voulons, les appeler des illusions de la
conscience infinie, rejetant ainsi audacieusement une
ombre de noire sens mental de sujétion à l’erreur et à
l’incapacité sur ce qui, plus grand que le Rfental, est par-
delà la sujétion à la fausseté et à l’illusion. Mais, voyant
que l’essence et la substance de l’Existence ne sont pas
un inensonge et que toutes les erreurs et les déformations
de nolre conscience divisée représentent une vérité de
l’indivisible Existence consciente, nous pouvons dire
seulement que le monde n’est pas la vérité essentielle de
Cela, mais la vérité phénoménale de sa libre multiplicité,
de sa inutabililé superlicielle infinie, et non pas la vérité
de son immuable et fondamentale Unité.
Si, d’autre part, nous envisageons l’existence du
monde par rapport à la seule conscience et à la seule force
de conscience, nous pouvons la considérer, la décrire et
la réaliser comme un mouvcrnent de Force obéissant a
quelque volonté secrète ou bien à quelque nécessité à
elle imposée par l’existence même de la conscience qui la
possède ou la considère. C’est alors le jeu de f’rakriti, la
Force exécutrice, pour satisfaire Purusha, 1’Étre cons-
cient qui regarde et jouit, ou c’est le jeu de Purusha
reflétc dans les mouvements de la Force et s’identifiant
a eux. Le monde est alors le jeu de la M&redes choses,
amenée à Se couler à jamais dans le moule de formes in-
finies, avide d’expériences qui éternellemeri t se déversent.
Nais si nous envisageons l’Existence du inonde plutôt
en ses rapports avec la félicité d’être de l’Être éternelle-
ment existant, nous pouvons la considérer, la décrire et
la réaliser comme Lîlâ, le jeu, la joie d’enfant, la joie de
poète, la joie d’acteur, la joie de mécanicien, qu’éprouve
l’Anie des choses éternellement jeune, perpétiidlemeiit
inkpisable, qui Se crée et Se re-crée en Elle-niérne pour
la seuie félicité de cette création de boi de cette represen-
Lu fklicilé d'iire : lu solution 115
tation de soi -Lui IC jeu, Lui le joiieiir, Lui le trrraiii de
jeu. Ces trois génhlisatioiis du jeu de l'esislcnce dans
ses rapports avcc l'éternel et le stable, l'iinmuable Sach-
chidinanda, qui parlent des trois conceptions de hiâyâ.
Prakriti et Lilâ e t qui apparaissent dans nos systèmes
philosophiques comme des philosophies contradictoires
sont en réalité parfaitement coiiipatibles, compléinen-
taires e t nécessaires en leur totalité à une vue intégrale
de la vie et du monde. Le monde dont nous faisoris partie
est en son aspect le plus évident un niouvement de Force;
mais cette Force, quand nous en pénétrons les apparen-
ces, se révile être un rythnie constant et cependnrit tou-
jours changeant de conscience creatrice qui fait jaillir,
qui projette en soi-niénie les vérités phénoiiiénales de
son propre être infini et éternel ; et ce rylliine est eii
son essence, sa caiise ct soli dessein un jeu de l'infinie
félicité d'être à jarnais occupée de ses propres représcn-
tations de soi innombrablcs. Cette vue triple ou trini-
taire doit Qtrele point de depart de ioute notre cornpre-
hension de l'univers.
Donc, puisqu'à la racine de loiil le probléine, se
trouve 1'é ternelle e t inimiiable félicité d'être qui se trans-
f o r m en une félicité infinie et variable de devenir, il
nous fau! concevoir, derriere toutes nos expériences, u n
unique Ltre conscient indivisible qui les soutient de son
inaliénable fdicité et qui cause par son nioiiveinenl les
variations de plaisir, de douleur el d'iiidilT6rciice neiilre
dans notre vie de sensations. C'cst là iio!rc iiioi r6el ; le
mental étant soumis à la triple vibration rie peut dlre
qii'iine rc.pri.s:.nlation tic riolre éire reel, mise au preiiiier
plan pour les fins de cette expcsririice des choses par srri-
satioii qtii est le premier rgthnir de iioiïe coiisciciice
divisee en sariyonse e t sa r5actioii aux miiilipies coiilacts
de l'iiiiivers. C'est une rcpoiise iiiipai'faite, uii rythnie
enchevétré c t disrortla:il, i)i'Cparatioii, pi'i'lude au jeu
plein el unifié iie i ' A t i ~coilscicni
' en 11ou5; ce n'est pus
la vraic, la p.irfaitc! s ywp i~ miequi p i u t 6.it.e iiolré si
nous riiississoiis .4 mus mctlic! CII sympaihic avec l'Un
en toutes scs voriatioiis cl à iious accorder au diapason
nhsolu e l universel.
146 La Vie divine
Si cette conception est juste, c e b i n e s conséquences
s’imposent inévitablernen t. D’abord, puisqu’en nos pro-
fondeurs nous sommes nous-ni6mes cet Un, puisqo’en la
réalité de notre être nous somxnes la Toute-Conscience
indivisible et par conséquent la Toute-FéIicité inali8-
nab!e, Ia repartition de notre expérience de sensations
entre les trois vibrations de douleur, de plaisir et d’indif-
ference ne peut être qu’un arrangement supcriiçiei créé
par la partie limitée de nous-mêmes qui domine dans
notre conscience de veille. Far derrière il doit y avoir en
nous quelqJe chose de plus vaste, plus profond, plus vrai
que la conscience superficielle, et qui se delecte iinpar-
tialeiiient en toutes les expériences ; c’est cette feiicité
qui secrétement soutient l’élre mental superficiel et le
rend capable de persévérer à travers labeurs, soufiraices
et épreuves dans le mouvement tumultueux d u Devenir.
Ce que nous appelons nous-mêmes n n’est qu’un rayon
<(

tremblotant à la surface ;derrière est t o u t le vaste sub-


conscient, le vaste supraconscient, qui bknéficie de
toules ces expériences de surface e t les impose à son moi
extérieur - qu’il offre, cornine une sorte de rev2tement
sensible, aux contacts du monde; lui-même voilé, il
accueille ces contacts, les assimile en valeurs d’une expé-
rience plus vraie, plus profonde, d’une expérience de
maîtrise et de création. De ses profondeurs, il les renvoie
à la surface sous forme de force, de caractère, de connais-
sance, d’impulsion dont les racines nous sont mysté-
rieuses parce que notre menta1 se meut frémissant à la
surface e t n’a pas appris à se concentrer et à vivre dans
les profondeurs.
Dans la vie courante, cette vérité nous est cachée, ou
bien nous ne l’entrevoyons que confusément, parfois, ou
bien nous ne la saisissons et concevons qu’irnparfaite-
ment. Mais si nous apprenons à vivre en dedans, nous
preiions infailliblement conscience de cette presence en
nous qui est notremoi plusr&l, présence profonde, calme,
joyeuse e t puissante dont le monde n’est pas maitre
- présence qui est, sinon le Seigneur Lui-même du
moins le rayonnement du Seigneur en nous. Nous som-
mes conscients de cette presence en nous qui soutient e t
La félicilé d‘être : la soluliori 147
aide le moi apparent superficielet qui sourit de ses plai-
sirs et de ses douleurs comme de l’erreur et de remporte-
ment ù‘un petit enfant. Et si nous pouvons rentrer en
nous-inhe et nous identifier. non pas avec notre expP-
rience s t i p !Iciclle, inais avec cette radieuse pénombre
du Divin, nous pouvons dans la vie maintenir cette
attitude envers les contacts du monde et, dans notre
pleine coiiscience, nous retirant des plaisirs e t des dou-
leurs du corps, de i’être vital et du mental, les posséder
en t a n t qu’expériences dont la nature, étant superficiellc.
n’affecte pas le fond même de notre être, notre être réel,
ni ne s’y impose. Dans le vocabulaire sanskrit si expres-
sif, il y a une cûiandainaya derrière la manornayu, un
vaste Moi de Félicité derriére le moi mental limité, le
second n’étant qu’une ombre portée par le premier, son
reflet deformé. De nous In vérité est au-dedans de nous et
non point à la surface.
Par ailleurs, puisque celte triple vibration - plaisir,
douleur, indifïérence - est superficielle, est aménagée
par notre évolution imparfaite et en résulte, elle ne peut
présenier nul caractère d’absolu, nulle nécessité. Nous ne
sommes pas réellement obligés de répondre à un contact
particulier par une joie, une douleur ou une réaction
neutre particuliere ; seule l’liabitude nous y contraint.
Nous ressentons plaisir ou douleur à un contact particu-
lier parce que notre nature en a pris l’habitude, parce
que tel est le rapport constant établi avec le contact en
question par ce sur quoi il porte. Il nous est loisible de
réagir de faqon contraire, par le plaisir là où nous ressen-
tions de la douleur, par la douleur là ou nous ressentions
du plaisir. 11 nous est également loisible d’accoutiimer
notre êlrc superficiel à donner, au lieu des réactions
machinales de plaisir, de douleur et d’indifférence, cette
libre répoiise d’inaliénable îéiicilé q u i est l’expkrience
conslank du vtkilable et vaste Moi de Félicilé en nous.
Et c’cst une plus grande conquête, une possession de soi
plus profonde et plus complete encore que iie l’est uiie
réceplion joycuse el dktacliéc au îond des rcactioiis habi-
tuelles de la surface. Car ce n’est plus seulement uiie
acceptation sans sujétion, un libre acquiescement à
148 La V i e divine
d’iqarfaites valeurs d’expérience, cela nous permet de
convertir l’imparfait en parfait, les fausses valeurs en
vraies - la félicité constante, et pourtant véritable, de
l’Esprit dans les choses prenant la place des dualités dont
l’être mental à l’expérience.
Dans les choses du mental, il n’est pas difficile de per-
cevoir cette relativité purement habituelle des rkactions
de plaisir et de douleur. En effet, l’être nerveux en nous
est habitué à une certaine fixité, à une fausse impression
d’absolu dans ces choses. Pour lui, victoire, succès, hon-
neur, réussites de toutes sortes sont en soi des choses
agréables, absolument, et provoquent la joie aussi forcé-
ment que le sucre a toujours sa propre saveur ; défaite,
faillite, déception, déshonneur, malchances de toutes
sortes sont en soi des choses désagréables, absolument, et
provoquent chagrin aussi forcément que l’absinthe a son
goût amer. Réagir autrement à ces choses, c’est pour lui
s’écarter du domaine des faits, c’est anormal et morbide ;
car l’être nerveux, asservi à l’habitude, constitue l’ins-
trument inventé par la Nature pour assurer la constance
de réaction, l’identité d’expérience, la permanence du
système des rapports de l’homme avec la vie. L’être
mental, au contraire, est libre, car il est i’instrument
que la Nature a inventé pour assurer la souplesse et les
variations, le changement et le progres ; il n’est sujet
qu’autant qu’il veut bien rester sujet, demeurer en une
certaine habitude mentale plutôt qu’en une autre, au-
tant qu’il se laisse dominer par son agent nerveux. n
n’est pas obligé de s’amiger dans la défaite, la honte, la
privation : il peut affronter ces choses et toutes choses
avec une indifférence parfaile ;il peut même y répondre
par une joie parfaite. Aussi l’homme découvre-t-il que
plus il refuse d’être dominé par ses nerfs et par son corps,
plus il s’écarte de tout enchevêtrement avec ses éléments
physiques et vitaux, et plus grande est sa liberté. I1
devient le maitre de ses propres réactions aux contacts
du monde et n’est plus l’esclave des excitations est&-
rieures.
E n ce qui concerne le plaisir et la douleur physiques
il est plus difficile d’appliquer la vérité universelle, car
La fëliciié d‘êire : la solution 149
c’est là le domaine des nerls et du corps, le centre et le
siége de ce qui en noiis a pour naturc d’$ire rkgi par les
contacts estérieurs et la pression extérieure. Cepeiidaiit,
même là nous avons des aperqus de la vérité. Nous le
voyons dans le fait que, selon l’habitude, le m8me
contaût physique peut ètre agréable oil doiiloureiix, non
seulement pour différents individus, niais pour le m8nie
individu dans des circonstances dillérentes, ou en divers
stades de son dbveloppeinciit. Nous le voyons dans le
fait qu’en temps de forte éinot ion ou (le grande esalta-
tion, d’aucuns demeurent physiquenieid insensibles à
la douleur ou bien inconscients de la doiileiir, quand ils
sont soumis à des coiilacts qui d’ordinaire leur inflige-
raient une souflraiice, une torture cruelle. En lieaucoup
de cas, ce n’est que lorsque les nerfs peiivent s’imposer à
nouveau et rappeler le mental à son hal>ituelleobligation
de souffrir que revient la sensation de sou(Trance. Mais
ce retour à l’obligation habituelle n’est pas inévitable :
il n’est qu’habituel. Nous voyons que dans les phéiio-
mènes d’hypnose, non seulenient on peut avec succès
interdire au sujet hypnotisé de ressentir la douleur d’une
blessure ou d’une piqûre pendant qu’il se trouve en état
anormal, mais on peut avec un Cgal succès l’empêcher
de retrouver lorsqu’on l’&veillesa réaction habituelle de
souffrance. La raison de ce phéiioinCne est parfiiitenient
simple ; c’est que l‘hypnotiseur suspend la conscience de
veille habiluelle, esclave des habitudes nerveuses, et qu’il
peut faire appel à l’être mental siihlirninal qui est dans
les profondeurs, à l’être mental intérieur qui, s’il le
veut, est niaitre des nerfs et du corps. Xlais cette liberté
que l‘hypnose reaiise de façon anormale et rapide, sans
vraie possession, par l’intervention d’une volonté étran-
gère, peut aussi se conquérir norindement, progressive-
ment, en une vraie possession, par l’effet de notre propre
volonté, de façon à faire partiellement ou intPgrale-
metit trioiiiplipr l’être mental dei rCactions nerveuses
habiluelles d u corps.
La douleur du mental et du corps est un siralagèmc
de la Nature - c’est-à-dire de la Force en ses (ciivres -
destiné A servir une fin precise et provisoire au cours
150 La Vie divine
de son évolution ascendante. Du point de vue de l’in-
dividu, le monde est le jeu, le choc complexe de forces
multiples. Au cœur de ce jeu complexe, l’individu se
présente comme un être composite e t limité, doté d’une
quantité limitée de force, exposé à des coups innombra-
bles qui peuvent meurtrir, mutiler, briser ou désintégrer
la formation qu’il appelle lui-même. La douleur a le
caractére d’un recul nerveux et physique devant un
contact dangereux ou nuisible; elle fait partie de ce
que l’Upanishad appelle jugupsâ, le retrait de l’être
limité devant ce qui n’est pas lui-même, devant ce
qui n’est pas en sympathie, en harmonie avec lui,
son impulsion de défense de soi contre autrui. De ce
point de vue, elle est un moyen qu’a la Nature de nous
indiquer ce que nous devons éviter ou, si nous n’y
parvenons pas, à quoi il faut remédier. Elle n’appa-
raît pas dans le monde purement physique tant que
la vie n’y entre pas ; car jusque-là les procédés mécani-
ques sufisent. Son r61e commence lorsque entre en
scène la vie, avec sa fragilité et sa possession impar-
faite de la Matière ; elle croît avec le développement
du Mental dans la vie. Son rôle continue tant que le
Mental est enfermé dans la vie e t le corps qu’il emploie,
tant qu’il dépend d’eux pour sa connaissance e t ses
moyens d’action, qu’il est soumis à leurs limitations
et aux impulsions et buts égoïstes nés de ces limitations.
Mais si le Mental en l’homme devient capable d‘être
libre, non égoïste, en harmonie avec tous les autres
êtres et avec le jeu des forces universelles, à CR moment
l’utilité et le rôle de la souffrance diminuent, sa raison
d’être doit à la fin disparaître, e t elle ne peut plus sub-
sister que comme atavisme de la Nature, comme habi-
tude qui a survécu A son utilité, comme continuation de
l’inférieur dans l’organisation encore imparfaite du supé-
rieur. Son élimination finale doit être un élément
essentiel de la victoire promise de i’âme sur la sujétion
A la Matière et sur la limitation d’ego dans le Mental.
Cette élimination est possible parce que la douleur
e t le plaisir sont eux-mêmes des courants de la félicité
d‘être, l’un imparfait, l’autre pervers, mais néan-
La félicité d’être : la soliiliori 151

moins courants de cette félicite d’étre. Cette imperfec-


tion e t cette perversion ont pour cause le fait que l’être
est divisé dans sa conscience par Mâyâ qui mesure et
délimite, e t que l’individu a par conséquent des contacts
une perception égoïste, fragmentaire e t non universelle.
Pour l’âme universelle, toutes choses, tous contacts
de choses portent en eux une essence de félicité que
l’on ne saurait mieux exprimer que par le terme d’es-
thétique sanskrit rasa, qui désigne à la fois la sève et
l’essence d’une chose et sa saveur. C’est parce que dans
le contact de la chose avec nous, nous ne cherchons
pas son essence, mais nous ne regardons que la manière
dont elle affecte nos désirs et nos craintes, nos appétits
e t nos répulsions, que le rasa se présente sous la forme
de chagrin, douleur, plaisir imparfait et éphémère, ou
indifférence, c’est-à-dire incapacité absolue de saisir
i’essence. Si nous pouvions être entièrement désinté-
ressés en notre mental e t notre cœur et imposer de déta-
chement à l’être nerveux, nous pourrions éliminer pro-
gressivement ces formes imparfaites e t perverses de
rasa, et la saveur essentielle et vraie de l’inaliénable
félicité d’être dans toutes ses variations serait à notre
portée. Nous arrivons A pouvoir ainsi jouir quelque peu
de félicite variable mais universelle dans la perception
esthétique des choses A laquelle correspondent l’art
e t la poésie : si bien que nous y jouissons du rasa -
ou saveur - du triste, du terrible, et même de l’horrible
e t du repoussant e)
; e t cela parce que nous sommes
détachés, désintéressés, que nous ne pensons pas à nous-
même et a notre défense (jugrrpsâ) mais seulement
à la chose et a son essence. Cette perception esthétique
des contacts n’est certainement pas une image précise,
un reflet précis de la félicité qui est suprainentale et
supraesthétique - car cette felicité éliminerait tristesse,
terreur, horreur e t dégoût en même temps que leur cause,
tandis qu’elle les admet ; mais elle représente partiei-
lemenl et imparfaitement un stade de la fiilicité progres-

(1) Rasas appelés par la rhétorique sariskrite, Icariiiia bhagdnioka


e t btbhatsa.
152 L a Vie divine
sive que prend à se manifester 1’Ame universelle dans
les choses, et elle nous donne accès, en une partie de notre
nature, à ce détachement de toute sensation égoïste,
à cette attitude d’universalité par quoi 1’Ame unique
voit harmonie et beauté là où nous autres, êtres divisés,
ressentons plutôt. chaos et discorde. La pleine libération
ne peut nous venir que par une libération analogue
dans tous nos éléments, sentiment esthétique uni-
versel, point de vue universel dans la connaissance, d é
tachement universel de toutes choses et cependant
sympathie envers tout dans notre être nerveux et
émotif.
Puisque la nature même de la souffrance est que la
force en nous ne réussit pas à faire face aux chocs de
l’existence et qu’il en résulte la rétraction et la contrac-
tion, puisque sa racine est une inégalité de cette
force réceptive et possessive due à notre limitation par
l’égoïsme qui découle de l’ignorance où nous sommes de
notre vrai Moi, de Sachchidânanda, il faut, pour élimi-
ner la souffrance, procéder d’abord à la substitution de
titikshâ (fait d’affronter, de supporter et de vaincre tous
les chocs de l’existence) à jugupsâ (rétraction et con-
traction) ; ainsi supportant et dominant, nous marchons
vers une égalité qui peut être ou bien indifférence égale
à tous les contacts ou bien joie égale en tous les contacts ;
et cette égalité à son tour doit trouver une base ferme
dans le remplacement de la conscience d’ego qui jouit
et qui souffre par la conscience de Sachchidânanda qui
est toute félicité. La conscience de Snchchidânanda
peut être transcendante à l’univers et à l’écart de lui,
et la voie qui mène à cet état de félicité distante est
l’égale indilTérence ; c’est la voie de l’ascète. Ou encore
la conscience de Sachchidânanda peut être à la fois trans-
cendante et universelle ; et la voie qui mène à cet état
de béatitude présente et qui embrasse tout est l’abandon
et la perte de l’ego en l’universel et la possession d’une
félicité égale et qui pénètre tout ; c’est la voie des an-
ciens sages védiques. Mais la neutralité en face des con-
tacts imparfaits du plaisir et des contacts pervers de
la douleur est le permier résultat direct et naturel de
La fëiicifé d‘êire : la solution 153
la discipline de l’âme, et le passage à la joie égale ne
peut généralement venir qu’ensuite. La transformation
directe de la triple vibration en âIianda est possible
à l’être humain, mais moins facile.
Telle est la conception de l’univers qui se degage
dc l’aflirinatioii védântiqiie intégrale. Une esiqtence
infinie, indivisible, toute félicité en sa piire conscience
de soi, quitte sa pureti. fondamentale pow entrer dans
le jeu diversifié de la Force qui est conscience, dans le
mouvement de Prakriti qui est le jeu de Jlâyâ. La joie
de son existence d’abord se rassemble, s’absorbe, eub-
consciente dans la base de l’univers physique; puis
elle émerqe en une masse immense de mouvement neu-
tre qui n’est pas encore ce que nous appelons sensation ;
allant plus loin, à mesure que croissent le mental et
l’ego, elle émerge en la triple vibration de douleur, plaisir
et indifférence causée par la limitaiion, dans la forme,
de la force de conscience et par son exposition aux chocs
de la Force universelle qu’elle trouve étrangére et en
désharmonie avec sa propre mesure, avec sa propre
norme ; c’est enfin l’émergence consciente du Saclichi-
ddnanda intégral en ses créations, par l’iiniversûlité, par
l’égalité, par la possession de soi e t la conquête de Ia
Nature. Tels sont le cours et le mouvement du monde.
Et si l’on demande pourquoi l’Existence unique irait
se délecter en ce mouvenient, la réponse est fournie par
ce fait que toutes les possibilités sont inhérentes à Son
infinitude et que la joie d’être - en son devenir muable,
non en son être immuable - réside précisément dans
la réalisation variable de ses possibilités. Et la poqsi-
bilité qui se développe dans l’univers dont nom faisons
partie coinmence avec ce fait que Sac.hchidÛn«nda se
cache en ce qui semhle son contraire et qu’il se retrouve
parmi les termes rnernes de ce contraire. L’étre iniini
se perd sous l’apparence du non-être, et énrrge sous
l’apparence d’une Arne finie ; la conscience infinie
se perd sous l’apparence d’une inconscience vaste et
indéterminée et émerge sous l’apparence d’une cons-
cience superficielle limitée; Ia Force infinie, qui est
son propre soutien, se perd sous l’apparence d’un chaos
154 La Vie divine
d'atomes et éiuerge sous I'apparence de l'équilibre incer-
tain d'un monde ; la Félicité infinie se perd SQUS l'appa-
rence d'une Matière insensible et émerge sous l'appa-
rence du rythme discordant d'une diversité de douleur,
plaisir, sentiment neutre, amour, haine e t indifférence ;
l'unité infinie se perd sous l'apparence d'un chaos de
multiplicité et émerge en un discord de forces et d'êtres
qui cherchent A recouvrer l'unité en se possédant, se
dissolvant, se dévorant les uns les autres. C'est en cette
création que doit émerger le réel Sachchidânanda.
L'homme, l'individu, doit devenir un être universel
et vivre comme tel ; sa conscience mentale limitée doit
s'élargir jusqu'en l'unité supraconsciente ori tout est
compris en chacun; son cœur étroit doit apprendre
l'étreinte infinie et remplacer ses convoitises et ses dis-
cordes par l'amour universel et son être vital restreint
devenir équanime au choc entier de l'univers sur lui,
devenir capable d'une joie universelle; son être phy-
sique même doit se connaître non pas comme une entité
séparée, mais comme étant un avec le flot tout entier de
la Force indivisible qui est toutes choses, et qu'en soi
il sautient ; sa nature entière doit reproduire en i'indi-
vidu I'identité, l'harmonie, i'unité-en-tout de la suprême
Existence-ConscienceBéatitude.
Tout au long de ce jeu, la réalité secréte est toujours
la seule et même joie d'existence - la même dans la
joie du sommeil subconscient avant l'émergence de
l'individu, dans la joie de la lutte e t de toutes les vari&
tés, vicissitudes, perversions, transformations, inversions
de son effort pour se trouver dans le dédale du rêve mi-
conscient dont l'individu est le centre, et dans le délice
de l'éterqelle et supraconsciente possession de soi en
quoi l'individu doit s'éveiller pour en elle devenir un
avec l'indivisible Sachchidûnanda. C'est le jeu de l'Un,
du Seigneur, du Tout, tel qu'il se dégage du point de
vue conceptuel de cet univers matériel pour se révéleo
à notre connaissance éclairée et libérée.
Chapitre treizième
La Mâyâ divine

Par les Noms du Seigneur et par ses noms à


elle, ils ont donné forme et mesure à la force
de la Mère de Lumière ;revêtant comme une
tunique puissance aprhs puissance de cette
Force, les seigneurs de M&yâ ont modelé la
Forme en cet Etre.
VISHVAMITRA.
Rig-Vddû, III. 38, 7.
Les Maîtres de MSyâ ont donne forme B
toute chose par Sa Mâyâ ;les Pères qui ont
vision divine L’ont mis au-dedans comme un
enfant à naître.
PAVITRA, fils ~‘ANGIRAS.
fiig-vêùa, IX,a3,3.

L’Existence qui agit e t crée par la puissance de son


être conscient et à partir de la pure félicité de cet être
est la réalité que nous sommes, le moi de tous nos modes
et états d’âme, la cause, l’objet et le but de tout ce que
nous faisons, devenons e t créonS. De même que le poète,
l’artiste, le musicien, quand ils créent, ne font rkelle-
ment que développer en une forme de manifestation
ce qui était une potentialité en leur moi non mani-
festé, de même que le penseur, l’homme d’État, I’ingB
nieur font simplement surgir en une force de choses ce
qui était caché en eux, ce qui était eux, ce qui est encore
eux quand ils l’ont moulé dans la forme, ainsi en e s t 4
du monde et de 1’Eternel. Toute creation ou devenir
n’est rien autre que cette auta-manifestation. A partir
150 I.a Vie diiiine
de la gr‘iiiie, se développe ce qui est deja dans la
graine pré-existant en être, prédestiné en sa volonté
de devenir, pi:-arrangé dans le délice du devenir. Le
plasma originel contenait en soi, en force d’Ctre, l’orga-
iiisnie qui en est résiilté. Car c’est toujours cette force
secrète, chargée, se coniiaissan t elle-inénie, qui, mue
par sa propre impulsion irrthistible, s’elTorce de mani-
fester la force d’elle-m&iic qli’Lhlleporte en elle. Seule-
ment, l’individu qui crée ou Lire de soi qwlqiie chose
fait une distinction entre lui-même, la force qui ceuvre
en lui el la inatière qu’il travaille. E n rkalité la force est
lui-incmc, la conscience individua1isi.e dont elle se fait
un iristriiment est lui-inCrne, la instiltre qu’elle emploie
est hi-nieme, la forme qui en résulte est lui-meme. En
d’autres terines, c’est une seule existence, une seule
force, une seule félicité d’tltre q u i se concentre CII des
points variés, dit de chacun d’eus : C’est moi », et
((

y c ~ u \ ~ par
r e uii jeu varié de sa propre force pour un
jeu varié de sa propre formation.
Ce qu’elle produit est elle-niéme et ne peut dtre rien
autre qu’elle-inême ; elle élabore un jeu, un rythme,
un développenieiit de sa propre existence, force dc cons-
cience, dklice d‘être. C’est poiirquoi tout ce qui entre
dans le rnoiide ne cherche rien autre que cela : être,
parvenir à la forme voulue, auqinenter sa propre exis-
tence en cette forin?, développer, manifester, accrnîlre,
réaliser infiniment la conscience e t la puissance qui son1
en elle, goûter la fklicité de venir à la miinifestation,
la féliciti: de la forme d’être, la félicité du ryth7ie de
conscience, la félicité du jeu de la force, e t a u p e n t e r
e t parfaire cette félicité par n’importe qucl moyen pas-
sible, en n’importe quelle direction, à travers n’importe
quelle idée de soi que puisse lui suq$rer l’Existence,
la Force-consciente, la Félicité active au-dedans de
son Ctre le plus profoiid.
Et s’il est un but, uile plénitlide vers quoi tendent
lec c!ioscs, cc ni. peut être qiie la plhitude -- dans l’in-
dividu et daiis l’cnscmble qiie coiistitucnt les individus-
de sa propre existence, de sa puissance e t de sa cons-
cience, de sa fClicitC d’être. Mais une t c l k plénitude n’est
La Mâyâ divine 157
pas possible dans la conscience individuelle concentrée
dans les limites de la formation individuelle; la plé-
nitude absolue n’est pas réalisable dans le fini parce
qu’elle est étrangère à la conception de soi du fini. Le
seul but final possible est donc l’émergence dans l’indi-
vidu de la conscience infinie ; c’est sa redécouverte de
la vérité de lui-mêqe par la connaissance de soi et la réa-
lisation de soi ; c’est la vérité de l’Infini en être, de l’In-
fini en conscience, de l’Infini en félicité re-possédé
comme son Moi propre et sa réalité propre, dont le
fini n’est qu’un masque et un instrument pour son
expression diversifiée.
Ainsi, de par la nature même du jeu du monde tel
qu’il a été réalisé par Sachchiddnanda dans l’immensité
de Son existence étendue comme Espace et comme
Temps, il nous faut concevoir d’abord une involution
et une auto-absorption de l’être conscient dans la den-
sité e t la divisibilité infinie de la substance - car sans
cela il ne peut y avoir de variation finie ; puis, une émer-
gence en l’être formel, en l’être vivant, en l’être pensant
formé qui se réalise librement comme l’Un et l’Infini
jouant dans le monde, et, par cette délivrance, sa re-
conquête de l’existence-conscience-félicité illimitée
que dès maintenant il est déjà secrètement, réellement,
éternellement. Ce mouvement triple est toute la clé
de l’éngime du monde.
C’est ainsi que la vérité ancienne et éternelle du Vé-
dànta accueille en elle-même et illumine, justifie et
nous montre toute la signification de la vérité moderne
et phénoménale de l’évolution dans l’univers. Et
c’est seulement ainsi que cette vérité moderne de
l’évolution, qui est l’antique vérité de l’Universel
se développant successivement dans le temps, vue à
travers l’étude opaque de la force et de la matière,
pari. trouver la plénitude de son propre sens, sa propre
justification - en s’illuminant ainsi avec la Lumière de
l’antique et éternelle vkrité conservée pour nous dans les
Écritures védantiques. C’est vers cette mutuelle décou-
verte de soi, cette mutuelle illumination de soi par la fu-
sion de l’ancienne connaissance d’Orient et de la récente
1% La Vie divine
connaissalice d’occident que dCji se tourne la pensée du
monde.
E t cependant, quand nous avons découvert que toil tc
chose est Sachchiddnaiida, tout n’a pas encore été expli-
qué. Nous connaissons la Réalité de l’univers, nous ne
connaissons pas encore le processus par quoi cette Réalité-
là s’est transformée en ce phénomène-ci. Nous avonsla clé
de l’énigme, il nous reste à trouver la serrure où elle doit
tourner. Car cette Existence, cetle Force-consciente,
cette Félicité, n’œuvre pas directement ou avec une irrcs-
ponsabilité souveraine comme un magicien qui érige mon-
des et univers par la seule verlu de sa parole. Nous per-
cevoiis un processus, nous prenons conscience d’une Loi.
11 est vrai que cette Loi, quand nous l’analysons,
semble se résoudre en un équilibre du jeu des forms
et une détermination de ce jeu en des lignes prkcises
de fonctionnement due à l’accident du développement
e t à l’habitude de l’énergie réalisée dans le passé. Mais
cette vérité apparente et secondaire n’est pour nous
finale qu’autant que nous concevons seulement la Force.
Quand nous percevons que la Force est une expression
de soi de l’Existence, nous devons nécessaireinen t pcr-
cevoir aussi que cette direction qu’a prise la. Force cor-
respond à une vérité intrinsèque de cette Existence
qui gouverne e t détermine sa courbe et sa destination
constantes. Et puisque la conscience est la nature de
l’Existence originelle et l’essence de sa Force, w t t e
vérité doit être une auto-conception dans l’Être cons-
cient, et cette délermination de la direction prise par
la Force doit résulter d’un pouvoir de connaissance
auto-direclrice inhérent à la Co:iscience, e t qui la rend
capable de guider inkvitab1e:nerit sa propre Force selon
la direction logique de son auto-perception origiiwlie.
C’est doiic dans la conscience universelle, une puissance
se déterminant soi-même, une capacitk dans la cons-
cience de l’infinie existence de percwoir une certairie
Vérité en soi e t de diriger sa forcc de création sclon la
ligne de cette Vérité, qui a prksidé à la manifestation
cosmique.
Mais pourquoi interposer une puissance ou faciiltti
La Mâyâ divine 159
spéciale entre la Conscience infinie elle-même et le résul-
t a t de son jeu? Cette conscience de soi de l’Infini ne
peut-elle librement errer et projeter des €ormes qui
demeurent ensuite en jeu tant que l’ordre ne leur est
donné de s’arrêter - comme il est dit dans l’ancienne
Révélation sémitique : Dieu dit : Que la 1uinii.re soit »,
(( ((

et la lumiére f u t )I? Mais quand nous disons : (( Dieu dit :


‘ Que la lumière soit ’ »,nous postulons l’acte d’un pou-
voir de conscience qui déterminerait la lumière hors de
toute chose autre que de la lumiére; et quand nous
disons ‘ E t la lumière f u t ’ nous présumons une faculté
directrice, une puissance active, correspondant à la
puissance pcrceptrice originelle, qui produirait le phéno-
méne, et faisant apparaître la lumiere selon la ligne de
la perception originelle, l’empêcherait d’être dominée par
toutes les possibilités infinies qui sont autres qu’elle-
même. Une conscience infinie dans son action infinie ne
peut produire que des résultats infinis ; se baser sur une
Vérité ou un ordre de vérités établies et construire un
monde en conformité avec ce qui est établi, exige une
faculté sélective de connaissance ayant mission de
donner forme à une apparence finie hors de la Réalité
in fi nie.
Ce pouvoir, les rishis védiques le connaissaient sous le
nom de Mâyâ. Mâyâ, c’était pour eux le pouvoir de la
conscience infinie de comprendre, de contenir en soi e t
de mesurer, c’est-à-dire de former -car la forme est une
délimitation - le Nom e t la Forme hors de la vaste
véritk illimitable de l’existence infinie. C’est par Mâyâ
que la vérité statique de l’être essentiel devient la vérité
ordonnée de l’être actif - ou, pour employer un langage
plus métaphysique, c’est par Mâyâ que, hors de l’Être
suprême en qui tout est tout sans barrières de conscience
séparatrices, émerge l’être phénoménal en qui tout est en
chacun et chacun est en tout pour un jeu d’existence
avec existence, de conscience avec conscience, de force
avec force, de délice avec délice. Ce jeu de tout en chacun
e t chacun en tout nous est d’abord caché par le jeu
mental ou l’illusion de Mâyâ qui persuade chacun qu’il
est en tout mais que tout n’est pas en lui, e t qu’il est en
160 La Vie divine
tout comme un être séparé et non coniine un tire toujours
inséparablement un avec le reste dc l’existence. Ihsiiiie,
nous devons nous dégager de cette erreur poiir entrer
dans le jeu supramental, dans la vérité de blâgâ où IC
(( chacun )) et le (( tout )) ctrxisieiit dans l’ins6parablc
unité de la vérité unique et du s p d ) o l e multiple. La
Mâyâ présente, la hiâyâ mentale infkrieure e t trompeuse,
doit être d’abord étreinte, puis maîtrisée ; car elle est le
jeu de Dieu avec la division, l’obscurité e t la lirnitation,
le désir, l’effort et la soulTranre e n quoi I1 Se soumet à la
Force qui est issue de I,ui et, par elle, obsriirc, supporte
d’être obscurci. Cette autre RIriyd cachÇe par ce inental
doit être dépassée, puis etreinte ; car elle est le jeu de
Dieu avec les infinités dc I’eïisttwx, les spieiideiirs dc
la connaissance, les gloires dc la force iiiaîtristk, et les
extases d’illimitable amour où 11 emerge de I’étreiute de
la Force, l’étreint à son tour e l accoiiiplit eiii cllc, illu-
minée, ce poiir quoi elle sortit de Lui d’abord.
Cette distinction entre la hlâyâ iiiftkiciire et la Mây3
supérieure est le lien dans la peiiséc e t dans le fait cos-
mique qu’ignorent ou iilgligeiit lcs philosophies pessi-
mistes et illusionnistes. Pour elles, la MLiyâ mentale -
ou peut-être un Surniental -- est ereatrice du inonde ;
or un monde créé par la 3f;îyâ nieiitale serait en efïet u n
paradoxe inexplicable, un cauclicniar d’exisl ence cons-
ciente, fixé et cependant flottant, qui ne poiirrait êtrc
classé ni comine illusion ni coniiiie realite. Il nous faul
voir que le mental n’est qu’un terriie iiitcriiiétliaire entre
la connaissance dirigeante qui crée et l’àine emprisonnée
dans ses actions. Sachchidtinanda, engagé par l’un de ses
mouvements inférieurs dans l’absorption où s’oublie la
Force qui est perdue dans la f o r m de ses propres fonc-
tionnements, sort de cet oubli de soi pour relourner vers
Soi-même ; le Mental n’es1 qu’un de Ses iiistruinents
dans la descente et l’ascension. C’est un inslrument de la
creation descendante, e t 11011 la crratrice secrete - une
étape de transition dans l’ascension, et non la haute
source originelle et le tcrnie achevé de ïexistcnce cos-
mique.
Les philosophies qui rccoiiiiaissenl commc crcateur
La Mâyâ divine 161
des mondes le Mental seul, ou acceptent un principe
originel avec le Mental seul médiateur entre lui et les
formes de l’univers, peuvent être rangées en deux caté-
gories : Ics purement nouménales et les idéalistes. Les
purement nournhales ne reconnaissent dans le cosmos
que l’wuvre du Mental, de la Pensée, de l’Idée : mais
l’Idée peut être purement arbitraire et n’avoir pas de
rapport essentiel avec une Vérité réelle de l’existence ;
ou une telle Vkrité, si elle existe, peut être considérée
comme un simple Absolu privé de tous rapports et
inconciliable avec un monde de rapports. L’interpréta-
tion idéaliste suppose un rapport entre la Vérité qui est
derrière et le phénomène conceptuel qui est devant, un
rapport qui n’est pas simplement d’antinoinie et
d’opposition. La thèse que je présente va plus loin dans
l’idéalisme ; elle voit l’Idée créatrice comme Idée-IPCelle,
c’est-à-dire pouvoir de Force consciente expressif et
l’être réel, ne de i’être réel et participant à sa nature, et
non point enfant du vide ni tisseur de fictions. Elle est
la Réalité consciente se projetant en des formes muablcs
de sa propre impérissable et immuable substance. Le
monde n’est donc pas une fiction conceptuelle dans le
Mental universel, mais une naissance consciente, en ses
propres formes, de ce qui est au-delà du Mental. Une
Véritc de l’être conscient soutient ces formes et s’exprime
en elles, et la connaissance correspondant à la vbrité
ainsi exprimée règne comme Vérité Consciente (1) supra-
mentale organisant des idées réelles en une parfaite
harmonie avant de les jeter dans le moule mental-vital-
matériel. Le Mental, la Vie et le Corps sont une conscience
inférieure et une expression partielle qui s’efforce de
parvenir, dans le moule d’une évolution diversifiée, à
cette expression d’elle-même déjà existante pour l’Au-
delà du Mental. Ce qui est dans cet Au-delà du Mental
est l’idéal que, dans ses propres conditions, elle travaille
à rcaliser.

( I ) Je prrnds la formule du Rig-Véda - rifa-diil -qui signifie


conscience de la vérité esseiitielle de I’6tre (sntyu), de la véritC
ordonnée de I’ttre actif (riia) et la \aste conseicnce de soi ( b r i h d )
e n quoi seule est possible cetle coiiscience de la vérité essenticlle.
162 €.a Vie diuine
De notre point de w e ascendant, nous pouvons dire
que le Réel est derriére tout ce qui existe ;il s’exprime
d’une façon intermédiaire en un Idéal qui est une vérité
harmonisée de lui-même ; 1’IdCal projette une réalité
phénoménale d’être conscient variable qui, entraîne
inévitablement vers sa propre Réalité essentielle, essaie
enfin de la recouvrer en son intégralité, soit par un bond
violent, soit normalement à travers l’Idéal qui l’a pro-
jetée. C’est ce qui explique la réalité imparfaite de
l’existence humaine telle que la voit le Mental, I’aspira-
tion instinctive de l’être mental vers une perfectibilité
toujours au-delà de lui-même, vers l’harmonie cachée de
l’Idéal, et la vague suprême de l’esprit montant au-delà
de l’idéal jusqu’au transcendantal. Les faits mêmes de
notre conscience, sa constitution et sa nécessité présup-
posent cet ordre triple ; ils nient I’antithtk aux deux
termes irréconciliables : simplement un Absolu ou sim-
plement une relativité.
Le Mental ne sufit pas à expliquer l’existence dans
l’univers. La Conscience infinie doit d‘abord se traduire
en une faculté infinie de Connaissance ou, comme nous
l’appellerons de notre point de vue, l’omniscience. Mais
le Mental n’est pas une faculté de connaissance ni un
instrument d’omniscience ; c’est une facultk faite pour
chercher la connaissance, pour en exprimer autant
qu’elle en peut acquérir en certaines formes d’une
pensée relative, pour la diriger vers certaines capacités
d’action. Même quand il trouve, il ne possède point ; il
garde seulement un certain fonds de monnaie courante
de Vérité - non la Vérité elle-même - dans la banque
de la Mémoire pour y puiser selon ses besoins. Car le
Mental est ce qui ne sait pas, qui essaie de savoir et qUi
ne sait jamais, sinon comme de derrière un verre fumé,
obscurément. I1 est le pouvoir qui interprète la vérité de
l’existence universelle en vue des usages pratiques d’un
certain ordre de choses; il n’est pas le pouvoir qUi
connaît et guide cette existence, et il ne peut donc pas
être le pouvoir qui l’a créée ou manifestée.
Et si nous supposons un Mental infini qui serait libre
de nos limitations, celui-là au moins ne pourrait-il &e
Lu Maya divine 163
le créateur de l’univers? Mais un tel Mental serait quel-
que chose de tout différent de ce que nous connaissons et
définissons par ce mot :il serait quelque chose au-delà de
la mentalité, il serait la Vérité supramentale. Un Mental
infini constitué dans les termes de la mentalité telie que
nous la connaissons ne pourrait que créer un chaos
infini, un vaste heurt de hasard, d’accident, de vicissi-
tude errant vers une fin indéterminée à quoi il aspire et
qu’à tatons il tenterait toujours d’atteindre. Un Mental
infini, omniscient, omnipotent, ce ne serait nullement
un mental, ce serait la connaissance supramentale.
Le Mental, tel que nous le connaissons, est un miroir
réflecteur qui reçoit des aspects ou images d’une vérité
ou d’un fait pré-existants, extérieurs à lui ou du moins
plus vastes que lui. 11 se représente à lui-même d’instant
en instant IC phhnomène qui est ou a été. I1 possède au&
la faculté de construire en lui-inême des images possibles
autres que celles du fait m6me qui lui est présenté;
c’est-à-dire qu’il se représente non seulement le phéno-
mène qui a été, mais aussi le phénomène qui peut-être ;
il ne peut, notonsle, se représenter le phénomène qui sera
certainement, sauf quand c’est une répétition assurée
de ce qui est ou a été. I1 a, enfin, la faculté d‘inventa
des modifications nouvelles qu’il cherche à construire
en dehors de la jonction de ce qui a été et de ce qui peut
être, en dehors de la possibilité réalisée et de la possibilité
non réalisée, quelque chose que parfois il réussit à cons-
truire plus ou moins exactement, que parfois il ne peut
réaliser, mais qui généralement se trouve coulé dans des
formes autres que celles qu’il avait prévues, appliqué
A des fins qu’il n’avait ni désirées, ni projetées.
Un Mental iiifini de ce caractère pourrait bien en effet
construire un cosmos accidentel de possibilités en
conflit, et il pourrait bien lui donner forme en un quelque
chose de mouvant, de toujours éphémère, à jainais
incertain en sa dérive, ni réel ni irréel, ne possédant ni
fin, ni but définis, mais seulcinent une succession sais
terme de bu I s temporaires ne conduisant finalement
nulle part - faute d’un pouvoir supérieur de connais-
sance qui dirige. Le uihiiisme, l’illusionnisme ou toute
164 La Vie divine
autre philosophie de ce genre est: la seule conclusion
logique d’un tel nouménalisme pur. Le cosmos ainsi
construit serait une représentation, un effet de quelque
chose qui n’est pas lui, il serait toujours et jusqu’a la
fin une fausse représentation, une réflexion déformée ;
toute l’existence cosmique serait un Mental luttant
pour accomplir pleinement ses conceptions imaginaires,
mais sans succès, parce qu’elles n’ont pas une base impé-
rative de vérité propre, dominé et emporté qu’il est par
le fleuve de ses pi-opes énergies passées ; il serait poussé
à janiais incertain, sans issue à moins que, ou jusqu’à ce
qu’il puisse soit se détruire lui-même soit tomber dans
une immobilité éternelle. C’est ce que sont, si nous r e
montons à leurs racines, le nihilisme et l’illusionnisme,
e t c’est la seule sagesse si nous supposons que notre
mentalité humaine, ou quelque chose du même ordre,
représente la force cosmique supkrieure et la conception
originelle qui est à l’ceuvre dans l’univers.
hiais dès que nous trouvons dans le pouvoir originel de
connaissance une force supérieure à celle que représente
notre mentalité humaine, cette conception de l’univers
devient insuffisante, et par conséquent n’est plus valable.
Elle a sa vérité, mais ce n’est pas toute la vérité. C’est
une loi de l’apparence immédiate de l’univers, mais non
de sa vérité originelle et de son fait ultime. Car derrière
l’action du Mental, de la Vie et du Corps, nous percevons
quelque chose qui n’est pas étreint dans le fleuve de
force, mais qui l’étreint et le maîtrise ; un quelque chose
q u i n’est pas né en un monde qu’il s’efforce d’interpréter,
mais qui a créé en son être propre un monde dont il a
l’omniscience; un quelque chose qui ne travaille pas
perpétuellement à former de soi autre chose tout en
dérivant sur la houle vie torieuse des énergies passées
qu’il ne peut plus maîtriser, mais qui a déjà en sa cons-
cience une Forme parfaite de soi qu’ici il va révélant
peu à peu. Le monde exprime une Vérité prévue, obéit
i une voloiilé prédCterminante, réalise une vision ori-
ginelle capable de créer des formes - c’est l’image
croissante d’une création divine.
Tant que nous n’employons que la mentalité régie par
L a iildyû divine 165
des apparences, cette cliost: qui est par cicrrière et au-
delà e l pourtant toujours ininianenle ne peut ftre qu’une
inférence ou une prhçence vaguenient sentie. Nous per-
cevons une loi de progrés cyclique e l en inférons une
perception toujours croissante de quelque chose dont
existe, quelque part, la prescience. Car, partout nous
voyons la Loi fondée dans l’être, et, quand nous péné-
trons à l’intérieur dans la raison fondamciilale de son
processus, nous trouvons que la Loi est l’expression
d’une connaissance innée, d’une coiinaissaiice inlii.reiite
à l’existence qui s’exprime et iinpliquCe dans la force
qui l’exprime ; et 1s Loi qu’a fait apparaître la Connais-
sance afin de permettre la progression inipliquc, v u
divinenierit, un lnil vers quoi est dirigé le iiiouvenient.
Nous voyons niissi que notre raison cherche A hierger
de la dérive impuissante de notre ~neiitalitéet à la
dominer, et nous arrivons à percevoir que la Ilaison est
seulement Line messagére, une représentante ou Urie
ombre d’une conscience plus grande au-dela d’elle qui
n’a pas besoin de raisonner parce qu’elle est tout et
connaît tout ce qu’elle est. Et nous pouvons alors en
inférer que cette source de Raison est identique à la
Connaissance qui agit coinme Loi dans le inonde. Cette
Connaissance déterinine souvcrainement sa propre loi,
parce qu’elle sait ce qui a été, est et sera, et elle coniiaît
parce qu’elle est éternellement et se connaît elle-même
infiniment. L’Être qui est coiiscience infinie - la
conscience infinie qui est force omnipotente - quand
Cela fait d’un monde (c’esl-à-dire d’une harmonie de
soi-même), son objet de conscience, Cela devient saisissa-
ble par notre pensée comme line esistence cosmique qui
connaît sa propre vérité et réalise en formes ce qu’elle
connaît.
Mais c’est seulement quand nous cessons ùe raisonner
et pénbtrons profondcinent en nous-iiihie, en celle
retraite oii l‘activité mentole est mise au silence, que
cette niilre conscience tlcvien t réellemerit pour nous
manifeste - imparfaiieincnt encore à cniisc de notre
longue habitude de réaction mentale, de liniilation inen-
tale. Alors nous pouvons connaître avec certitude, (’11
166 La Vie divine
une illumination croissante, ce que nous avons conçu de
façon incertaine à la lumière pâle et vaciilante de la
Raison. La connaissance attend, siégeant au-delà du
mental et de la raison intellectuelle, sur le trane vaste et
lumineux de l’iliimitable vision de soi.
Chpitm qnatorzièrne
Le Supramental c o n t m créateur

Toutes choses sont les déploiements de sui


de la divine Connaissance.
Vishnou-Purdna, II, 12.39.

C'est donc un principe de Volonté et de Connaissance


actives, supérieur au Mental et créateur des mondes,
qui est le pouvoir et I'état d'être intermédiaire entre cette
possession de soi de 1'Un et ce flux du Multiple. Ce
principe ne nous est pas entièrement étranger ;il n ' a p
partient pas, exclusivement e t incommunicablement, à
un Être qui serait entièrement autre que nous, ou A un
état d'existence d'où nous serions mystérieusement
projetés dans la naissance, mais aussi rejetés, sans pou-
voir y retourner. S'il nous semble situé sur des sommets
bien au-dessus de nous, ce sont néanmoins les sommets
de notre être propre e t ils sont accessibles à nos pas.
Nous pouvons non seulement inférer et entrevoir cette
Vérité, mais encore la réaliser. Nous pouvons, par une
expansion progressive ou un soudain et lumineux dépas-
sement de nousmême, escalader ces sommets en des
instants inoubliables, y demeurer durant des heures ou
des jours d'experience suprême e t surhumaine. Quand
nous en redescendons, il y a des portes de corninunica
tion que nous pouvons toujours garder ouvertes, ou
rouvrir mêine si elles se referment constamment. Mais
demeurer de façon permanente sur ce dernier sommet
culminant de l'être créé e t créateur est A la fin l'idéal
168
suprême de noire conscience humaine en évolution
quand elle cherche, non pas son anéantissement, mais
sa perfection. Car, ainsi que nous l’avons vu, telle est
l’Idée originelle et l’harmonie et la vérité firiales à quoi
retourne notre expression progressive de nous mêmes
dans le monde, et qu’elle est destinée à réaliser.
Cependant, nous pouvons douter qu’il soit possible -
niaintenant ou à jamais - de rendre compte de cet état
Q l’intellect humain, ou d’utiliser d’une façon communi-
cable e t organisable son jeu divin pour l’élévation de
notre connaissance et de notre action humaines. Le
doute ne vient pas seulement de la rareté et de l’incer-
titude des pliénomènes connus qui trahiraient un jeu
humain de cette faculté divine, ni de la distance qui
sépare cette action de l’expérience e t de la connaissance
vérifiable de l’humanité ordinaire : il est fortement sug-
géré aussi par la contradiction apparente, à la fois en
essence et en fonction, qui oppose la mentalité humaine
et le Supramental divin.
Et certes, si cette conscience n’avait aucun rapport
avec le mental, n’avait nulle part aucune identité avec
l’être mental, il serait tout à fait impossible d’en rendre
aucunement compte à nos notions humaines. Ou, si
elle était, en sa nature, seulement vision en connaissance
et nullement pouvoir dynamique de connaissance, nous
pourrions espérer atteindre par son contact un état bien-
heureux d’illumination mentale, mais non pas une lu-
mière et une puissance plus grandes dans les (Euvres du
monde. Mais puisque cette conscience est crbatrice du
monde, elle lie doit pas être seulement état de connais-
sance, mais pouvoir de connaissance, non seulement
Volonté de lumière et de vision, mais Volonté de pou-
voir et d’action. Et puisque le Mental aussi est cr6é
d’elle, il doit être un développement, par limitation,
de celte faculté première et de cet acte médiateur de la
Conscience suprême, et par conséquent il doit être capa-
ble de se résorber en elle en un développement inverse,
par expansion. Car le Mental doit toujours être identique
en essence avec le Supramental et receler en lui la poten-
tialité du Supramental, si différent ou même contraire
1,c Siiprarnenial comme crécileur 16‘3
qu’il puiwe ètre devenu en ses fornies prCsrntes et ses
iiiodes établis d’action. I1 se peut donc que ce ne soit
pas une tentative irrationnelle ou stérile que de s’efïor-
wr, par la voie de comparaisons et de contrastes vers
qiielque idée du Supramental, du poiiil de vue de notre
roiiiiaiçsance iiitellectuelle et dans ses Lerines. L’idée,
Ics itbrmcs ont heau être iiiadéquats, ils n’en jouent pas
nioins le rdle d’un doigt de liiiriih-e nous indiquant une
roiite que nous pouvons suivre au nioins jiisqu’à une
cvrtaine distance. De plus, il est possible pour le Mental
de iiiontcr au-delà de lui-iiiême jusqu’à certains sommets
ou plans de conscience qui reçoivent en eux quelque
luiniére ou puissance modifiées de la conscience supra-
nieritale, et de connaître celles-ci par une illumination,
unt’ intuition, un contact direct ou une expérience directe
-- bitw que vivre en elles et fonder sur elles vision et
aciion soit une victoire qui n’a pas été encore rendue
liiitnairienient possible.
E t nous pouvons alors nous arrêter un moment et
nous deniander si nous ne pourrions trouver dans le
passé une 1uniii.r~qui nous guide vers ces régions mal
csplorées. 11 nous faut un noni, il nous faut un point de
depart. Car nous avons appelé cet état de conscience le
Supramental ; niais le mot est ambigu, piiisqu’on peut
l’entendre au sens d’un niental lui-même sur-éminent,
élevé au-dessus de la mentalité ordinaire mais non point
radicalement transforme, ou bien, au contraire, il peut
designer tout ce qui est par-delà le mental et par consé-
quent assumer une compréhension trop étendue capa-
ble d’inclure merne 1’InefTable. II est nécessaire d’en
donner une définition subsidiaire qui limitera plus pré-
cishient sa signification.
Ce sont les versets hermétiques du Véda qui nous
viendront ici en aide ; car ils contiennent, quoique voilé,
1’6vnngile di1 supramental divin et immortel, et à tra-
vtw le voile quelques éclairs illuminateurs noiis parvien-
nent. On peu t voir à travers ces paroles ce Supramental
coiigi comme une imniensi l é au-delà des firmaments
ordinaires de nolre conscience, une immensité en quoi
In véritt5 d’êtrtn est lumineusement une avec tout ce qui
170 Lu Vie divine
l’exprime, et assure inévitablenient la vérité de la vision,
de l’expression formelle, de l’organisation, de la parole,
de l’action et du mouvenient, et par conséquent la vérité
aussi du résultat du mouvement, du résultat de l’action
et de l’expression, de l’ordre ou de la loi infaillibles.
Compréhension immense de tout ; vérité lumineuse et,
en cette immensité, harmonie d’être, et non chaos indé-
terminé ou obscurité perdue en elle-même; vérité de
loi, d’acte et de connaissance exprimant cette harmo-
nieuse vérité d’être : tels semblent être les éléments
essentiels de la description védique. Les Dieux, qui en
leur entité secrète la plus haute sont des pouvoirs de
ce Supramental, nés de lui, installés en lui comme chez
eux, sont dans leur connaissance conscients de la vérité,
et en leur action possesseurs de la a volonté prophétique B.
Leur force consciente appliquée aux œuvres et à la créa-
tion est possédée et guidée par une connaissance par-
faite et directe de ce qui doit être fait, de son essence
-
et de sa loi une connaissance qui détermine une puis-
sance de volonté entièrement efficace qui ne dévie ni ne
trébuche en son processus ni en son résultat, mais ex-
prime et accomplit spontanément e t inévitablement,
dans l’acte, ce qui a été vu dans la vision. La Lumière
est ici une avec la Force, les vibrations de connaissance
avec le rythme de la volonté, e t les deux sont une,
parfaitement, sans qu’elles cherchent, tâtonnent ni
s’efforcent, avec le résultat certain. La Nature divine
a une double puissance, formulation de soi et arrange-
ment de soi, qui jaillit naturellement de l’essence de la
chose manifestée e t en exprime la vérité originelle, et
une force de lumière inhérente à la chose elle-même e t
source de l’arrangement spontané et inévitable qu’elle
s’est doniié.
Il y a des détails secondaires qui sont importants.
Les rishis védiques semblent parler de deux facultés
premières de l’âme a consciente de la vérité n ; ce sont
la Vue et l’Ouïe, par quoi ils entendent les opérations di-
rectes d’une Connaissance inhérente, qu’on peut décrire
comme vision de vérité et audition de vérité, et qui
sont reflétées de très loin dans notre mentalite humaine
Le Supramental comme créateur 171
par les facultés de révélation e t d’inspiration. D’autre
part, une distinction semble être établie dans les opéra-
tions du Supramental entre la connaissance obtenue
par une conscience comprenant et pénétrant tout, qui
est très proche de la connaissance subjective par identité, I.
e t la connaissance obtenue par une conscience qui se
projette, affronte, appréhende -ce qui est le commence-
ment de la cognition objective. Telles sont les indications
védiques. E t nous pouvons accepter de cette antique
expérience le terme subsidiaire Vérité consciente, pour
délimiter l’acception de la formule plus souple du Supra-
mental.
Nous voyons aussitôt qu’une telle conscience, ainsi
décrite, doit être une formule intermédiaire qui se réfère
en arrière à un terme situé au-dessus d’elle et en avant
à un terme situé au-dessous ;nous voyons en même temps
qu’elle est évidemment le lien e t le moyen par lesquels
l’inférieur sort du supérieur, qu’elle doit être également
le lien et le moyen par lesquels il peut inversement retour-
ner à sa source. Le terme au-dessus est la conscience
indivisible e t unitaire du pur Sachchidânanda en quoi
n’est nulle distinction séparatrice ; le terme au-dessous
est la conscience du Mental, analytique e t divisante, qui
ne peut connaître que par séparation e t distinction, e t
a tout au plus une appréhension d’unité et d’infinité va-
gue e t secondaire - car, bien qu’elle puisse faire la
synthèse de ses fragments, elle ne peut parvenir à une
totalité véritable. Entre les deux termes est cette cons-
cience compréhensive e t créatrice qui, par sa puissance
de connaissance qui pénètre e t comprend, est l’enfant
de cette conscience de soi par identité qui est l’équilibre
du Brahman, e t qui - par son pouvoir de connaissance
qui se projette, affronte, appréhende - engendre cette
conscience par distinction qui est le processus du Mental.
Au-dessus, la formule de l’Un éternellement stable et
immuable ; au-dessous, la formule du Multiple qui, éter-
nellement muable, cherche, mais trouve à peine dans le
flot des choses un point d’appui ferme e t immuable;
au milieu, le siège de toutes trinités, de tout ce qui est
duel, de tout ce qui devient Multiple-en-Un e t cepen-
1T2 La Vie divine
dant deinwre 1Jii-en-Multiple parce que c’était origi-
nellement l’Un qui est toujours potentiellement Mul-
tiple. Ce terine intermédiaire est donc le coninieiice-
nient et la fin de toute création et de tout arrangenient,
l’alpha et I’ornega, le point de départ de toute différen-
cialion, l‘instrument de toute unification, qui engendre,
exécute et achéve toutes les harinonies r6alisées et réa-
lisables. Il a la connaissance de l’Un, mais il est capable
de tirer de l’Un ses multitudes cachées ; il manifeste le
Multiple, mais ne se perd point dans ses différencialions.
Et ne dirons-nous pas que son existence inêrne siiggére
en retour @uelque Chose qui est par-del8 notre percep-
tion supreme et 1’ineQable Unité - Quelque Chose
d’ineffable et de mentalement inconcevable, non gas à
cause de son unité et de son indivisibilité, inais parce
qu’il est libre de ces formulations mitmes de nolre nirii-
tal - Quelque Chose qui est au-delà à la fois de l’unité
et de la multiplicite? C’est Cela qui serait I’ultiine Absolu,
le vrai Reel qui cependant justifierait pour noils A la
fois notre connaissance de Dicii et notre connaissance
du monde.
Mais ces termes sont vastes et difficiles à saisir;
précisons-les. Nous parlons de l’Un comme Suchchidcl-
nanda ; mais dans sa description méine nous postulons
trois entités et les unissons pour arriver à une trinité.
Nous disons : (( Existence, Conscience, Beatitude 1) ;
puis nolis disons : (( Elles sont une n. C’est un processus
mental. Mais pour la conscience unitaire un tel proces-
sus est inadmissible. L’Existence est Conscience et il
ne peut y avoir de distinction entre elles ; la Conscience
est Béatitude et il ne peut y avoir de distinction entre
elles. Et puisqu’il n’y a mPirie pas cette differencialion,
il ne peut y avoir de monde. Si idle est la senile r(.alilé,
alors le monde n’est pas et n’a jamais existé, ne peut
jaiiiais avoir été conqu ; car la conscience indivisible
est la conscience non divisniite et ne peut engendrer la
division et la diilérciiciatioii. Mais ceci est une r6duction
à l’absurde ;nous ne pouvons l’admeilre 8 inoiiis de nous
contenter de hsser toute chow sur un paradoxe inipssi-
ble et une antithese inconci1ii.c.
Le Suprumenial comme créateur 173
Au contraire, le Mental peut avec précisioii coriccvoir
des divisions comme réelles ; il peut concevoir une iota-
lité synthétique ou un infini s’étendant iiidéfinirnent ;
il peut saisir des agrégats de choses distinctes et les
idcntités qui leur sont sous-jacentes ;mais l’unité ultime
et l’infinité absolue sont à la conscience des choses,
des notions abstraites et des quantités insaisissables,
non quelque chose qui soit réel à son étreinte, moins
encore quelque chose qui seul soit réel. C’est là parconsé-
queiit, le contraire même de la conscience iiriitaire ;
nous avons, en face de l’unit6 essentielle et indivisible,
une multiplicité essentielle qui ne peut arriver l’unité
sans s’abolir, coiifessarit en cet acle même qu’elle n’a
réellement jamais pu exister. Et pourtant elle était,
car elle est cela même qui a trouvé l’unité et s’es1 aboli.
Et c’est de nouveau une réduction à l’absurde répétant
IC violent paradoxe qui cherche à convaincre la pensée
en l’assommant, c’est de nouveau l’antithèse iriconci-
like et inconciliable.
La difficulté, en son terme inférieur, disparaît si nous
réalisons que le Mental est seulement une forme prépa-
ratoire de notre conscience. Le Mental est un instrument
d’analyse et de synihÊse, mais non de connaissance essen-
tielle. Sa fonction est de découper vaguement quelque
chose de la Chose inconnue en soi, d’appeler ce décou-
page. cette délimitation, le tout, puis d’analyser encore
ce tout en ses parties qu’il considh-e comme des objets
mentaux séparés. Ce sont seulenient les fragments,
les accidents, que le Mental peut voir nettement et, à sa
propre manière, conriaitre. Du tout, sa seule idée est un
assemblage de niorceaux ou line somme de propriétés
et d’accidents. Le tout vu aiitreineiit que comme une
parlie de quelque chose d’autre ou en ses propres par-
ties, propriétés et accidents, n’est au Mental rien de plus
qu’une perceplion vague ; c’est seulement quand il est
analysé et isolé coinine objet constitué séparé, une tota-
lité dans une totalité plus vaste, que le hleiital se dit :
G Cela, maintenant je le connais. )) Et en vérité il ne con-
naît pas. I1 ne connait que sa propre analyse de l’objet
et l’idée qu’il en ti formée par une synthhse des parties
174 La Vie divine
et propri6ti.s isolkes qu’il a vues. Là s’arrêtent son pou-
voir caractéristique, sa fonction sûre, et si nous aspirons
à une connaissance réelle plus grande, plus profonde -
une connaissance et non un sentiment intense mais
sans forme comme il en vient parfois à certaines parlies
profondes niais inarticulées de notre mentalité - alors
le Rlenlal doit faire place à une autre conscience qui
accomplira le Mental en le dépassant, ou inversera et
ainsi rectifiera ses opérations après avoir sauté au-dclà
de lui ;le sommet de la connaissance mentale n’est qu’un
tremplin d’où prendre ce saut. La mission ultime du
Mental est d’exercer notre conscience obscure qui a
émergé de la prison ténébreuse de la Matière, d’éclairer
ses instincts aveugles, ses intuitions de hasard, ses per-
ceptions vagues jusqu’à ce qu’il devienne capable de cctte
lumière plus grande et de cette ascension plus haute. Le
Mental est un passage, non une culmination.
D’autre part, la conscience unitaire ou Unit4 indivi-
sible ne peut être cette entité impossible, cette chose sans
contenu, d’oh seraient sortis tous les contenus et en quoi
ils disparaîtraient et s’anéantiraient. Ce doit être une
auto-concentration originelle en quoi tout est contenu,
mais d’une autre manière qu’en cette manifestation
temporelle et spatiale. Ce qui s’est ainsi concentré, c’es1
l’Existence absolument ineffable et inconcevable que le
nihiliste figure en son mental comme le Vide négatif de
tout ce que nous connaissons et sommes, mais que le
transcendantaliste, avec tout autant de raison, peut
figurer en son mental comine la Réalité positive mais
impossible à distinguer de tout ce que nous connaissons
et sommes. a Au commencement, dit le Védânta, était
l’Existence unique sans seconde », mais avant et après
le commencement, maintenant, à jamais et au-delà du
temps, est ce que nous ne pouvons même pas décrire
comme l’Un, même quand nous disons que rien n’existe
que Cela. Ce dont nous pouvons prendre conscience, c’est
d’abord son au to-concentration originelle que nous nous
efforqonsde saisir comme l’Uri indivisible ;secondement,
la diffusion et la désintégration apparente de tout ce
qui était concentré en son unité, qui est la conception
Le Supramenlul comme CJ Pcllrrir I 75
qu’a le Mental de l’univers ; et troisièmement, sa ferme
extension de soi dans la Vérité-Conscieiite qui contient
et soutient la dill’usion, l’empCchan t d’être ilne r6clle
désint6grntion, qui maintient l’unité dans 1 ’ Y~ trciiie
diversité, la stabilité dans l’extrême miiat)iirtil, qui
insiste sur l’liarnionie dans cette apparriice de lut te
el de conflit qui ph6tre toiit, qiii constwe IC cimios
elernel alors que le nienta1 arriverait seiiltwsc~~t ? un
i
chaos s’ell’orçant ét erncl1cinrn.t de se doiliici. inme.
‘le1 est le Supramental, la ~‘i.l.ité-(:ori.sririiLi.,i’ltlcc-
1<6elle,qui coniiait soi-mênir et toii t son devcnir.
Le Supramental est la vaste airto-extension d i t Ihah-
man q u i contient et engendrc. Par l’I(I6e il fait sortir
dc son indivisible unite le principe triple d’t.xisteiice,
conscience et béaLitude. I1 le diflérencie, iiiaih nt1 divise
pas. I1 établit une ’lrinit6 ; il n’arrive pas, comme le
Mental, des trois a ï’Lln, niais manifeste les trois hors
-
de l’lin - car il manifeste et développe et cependant
maintenant les trois dans l’unité - car il sait et contient.
Par la différenciation, il est capable de mettre en avant
l’une ou l’autre comme la Divinité efficiente qui contient
en soi les autres, involiiées ou explicites, et il fail de ce
processus la base de toutes les autres différencialioiis.
Et il agit de même sur tous les principes e l possibilités
qn’il fait sortir de cette trinité de quoi tout est constitué.
I1 possède le pouvoir de développer, de faire apparaître,
de faire évoluer, de rendre explicite, e t ce pouvoir porte
avec lui l’autre pouvoir, le pouvoir d’involuer, d’eiivelop
per, de rendre implicite. En un sens, on peut dire que la
crçation entière est un mouvement entre deux involu-
tions : l’Esprit, en quoi tout est involué et de qlloi tout
évolue vers le bas jusqti’à l’autre pôle, le pôle de la Ma-
ti6re ; la Matiére en quoi aussi tout est involii6 el de
quoi tout évolue vers le haut jusqu’à l’autre pdle, celui
de l’Esprit.
Ainsi tout le processus de différenciation par l’Id&
Réelle créatrice de l’univers consiste à mettre en avant
des principes, des forces, des formes, qui, pour la cons-
cience compréhensive, contiennent en eux tout le reste
de l’existence qui est implicite derriere eux. Airisi tout
1’76 La Vie divine
es1 eii cliacuii aussi bien que chacun en tout. Donc clia-
que gcrine des choses implique en soi toute l’infinité
des possibilités variées, mais est canalisé dans une loi
unique de processus et de résultats par la Volonté, c’est-
à-dire par la Connaissance-Force de l’f2 tre conscient qui
se inaiiifeste et qui, sîir de l’Idée qui est en lui, prkdéter-
mine par elle ses propres formes et mouvements. La
semence est la Vérité de son être propre que cette Exis-
tence-eii-soi voit en soi ; le résultat de cette graine de
vision de soi est la Vérité de sa propre action, la loi natu-
relle de développeinent, de formation et de fonctionne-
ment qui suit inévitahlement la vision de soi et demeure
fidéle aux processus involués dans la Vérité originelle.
Toule la Nature n’est donc rien autre que la VolontO
Prophi.te, la Corinaissance-I:orce de l’I4,tx-e conscient
à l’œuvre pour développer en force et en forme toute
l’inévitable vtirité de l’Idée en quoi elle s’est origincl-
lement jetée.
Cette concep tion dc l’Idée nous indique un contraste
essentiel entre notre conscience mentale et la Vérité-
Consciente. Nous considérons la pensée comme une
chose séparée de l’existence, abstraite, sans substance,
différente de la réalité, quelque chose qui apparaît on ne
sait d’où et se détache de la réalité objective afin de
l’observer, de la comprendre et de la juger ; car c’est
ce qu’elle semble êlre, et par conséquent ce qu’elle est
pour notre mentalité qui divise tout et analyse tout. La
premiére tâche du Mental est de rendre discret »,de
((

faire des fissures bien plus que de discerner et c’est pour-


quoi il a fait, entre la pensée et la réalité, cette paraly-
sante fissure. Mais dans le Supramental tout être est
conscience, toute conscience est de l’tire, et l’idée,
féconde vibration de conscience, est également une
vibration d’existence grosse d’elle-rnerne ; c’est I’appa-
rition initiale, en créalrice connaissance de soi de ce qui
étai1 concentré en une non-créatrice conscience de soi.
Cela apparaît comme Idée qui est réalité, et c’est cette
réalité de l’Idée qui se dégage, toujours par son propre
pouvoir et sa propre conscience de soi, toujours consciente
de soi, toujours se développant par la volonté inhé-
Le Siiprainenial comme créuienr 177
rente à l’Idée, toujours se réalisant par la connaissance
dont est imprégnée chacune de ses impulsions. Telle
est la verité de toute création, de toute évolution.
Dans le Supramental, l’être, la conscience de connais-
sance et la conscience de vnlonté ne sont pas divisées
comme elles semblent l’être en nos opérations mentales ;
elles sont une trinité, un seul mouvement A trois aspects
effectifs. Chacun a son propre effet. L’Être donne l’ef-
fet de substance ; la conscience donne l’effet de connais-
sance, l’idée qui se guide et se forme, de compréhension
et d’appréhension ; la volonté donne l’efïet de la force
s’accomplissant elle-même. Mais l’idée est seulement la
lumière de la réalité s’illuminant elle-même ; elle n’est
pas pensée inentale ni imagination, mais elTeciive cons-
cience de soi. C’est l’Idée-Réelle.
Dans le Supramental, la connaissance dans l’Idée
n’est pas divorcée de la volonté dans l’Idée, mais une
avec elle - toul comme elle n’est pas différente de l’ètre
ou de la substance mais une avec l’être, puissance luini-
neuse de la substance. De même que le pouvoir d’une
lumière incandescente n’est pas différent de la substance
du feu, de mêine le pouvoir de l’Idée n’est pas différent
de la substance de l’Être qui s’élabore dans l’Idée et
dans son développement. Dans notre mentalité, toutes
ces choses sont différentes. Nons avons une idée et une
volonté qui correspond à cette idée, ou bien une inipul-
sion de volonté et une idée qui s’en détache ; mais nous
établissons effectivement une différence entre l’idée
et la volonté, entre toutes deux et nous-même. J e suis ;
l’idée est une mystérieuse abstraction qui apparaît en
moi, la volonté est un autre mystère, une force plus
proche du concret, quoique non concrète, mais toujours
quelque chose qui n’est pas moi, quelque chose que j’ai,
ou que j’obtiens, ou qui me saisit, mais que je ne suis pas.
J e creuse un abîme aussi entre ma volonté, ses moyens
et son cn’ct, car je considère ces derniers coiiime des réa-
lités concriites en dehors de moi et autres que moi. Par
consequent ni moi, ni l’idée, ni la volonté en moi, ne
sommes par nous-mêmes capables d’eiret. L’idée peut
me quitter, la volonté faillir, les moyens manquer, et
178 La Vie divine
moi-même, par suite de l’une ou l’autre de ces lacunes,
puis demeurer non réalisé.
Mais dahs le Supramental cette division paralysante
n’existe pas, parce que la connaissance n’est pas divisée,
la force n’est pas divisée, l’être n’est pas divisé, comme
ils le sont dans le mental ; ils ne sont ni fragmentés en
eux-mêmes, ni divorcés les uns des autres. Car le Supra-
mental est le Vaste ;il part de l’unité, non de la division ;
primordialement il englobe tout, la différenciation n’est
que son acte secondaire. Aussi, quelle que soit la vérité
d’être qui s’exprime, 1’Idée lui correspond-elle exacte-
ment, et la volonté à l’idée - la force n’étant qu’une
-
puissance de la conscience et le résultat à la volonté.
L’Idée n’entre pas non plus en contradiction avec d’au-
tres idées, la volonté ou la force avec d’autres volontés
ou d’autres forces comme en l’homme e t son monde;
car il y a une seule vaste Conscience qui contient et
relie en soi toutes les idées comme ses propres idées, une
seule vaste Volonté qui contient en soi e t relie toutes
les énergies comme ses propres énergies. Elle retient celle-
ci, lance celle-là, mais toujours selon la preconception
d e sa propre Volonté-Idée,
Et cela justifie les notions religieuses courantes d’om-
niprésence, d’omniscience e t d’omnipotence de l’etre
divin. Loin d’être une imagination irrationnelle, ces
notions sont parfaitement rationnelles e t ne contredi-
sent nullement ni la logique d’une philosophie de l’en-
semble, ni les indications de l’observation et de l’expé-
rience. L’erreur est de creuser un abîme infranchissable
entre Dieu e t l’homme, entre Brahman et le monde. Cette
erreur fait d’une différenciation présente e t pratique dans
l’être, la conscience e t la force, une division essentielle.
Mais nous reviendrons plus tard à cet aspect de la ques-
tion. Pour le moment nous sommes parvenus à une
affirmation, à une certaine conception du Supramental
divin et créateur en quoi tout est un, en être, conscience,
volonté et félicité, avec cependant une capacité infinie
de différenciation qui déploie mais ne détruit pas l’unité
-en quoi la Vérité est la substance, la Véritk s’élève en
l’Idée, la Vérité émerge dans la forme, e t il y a une seule
Le Supramental comme crfaleur 1io
vérité de connaissance et de yoloiité, une seule \+rité
d’acconiplisseriient de soi et par conséquent de félicité ;
car tout accoinplissenirnt de soi est satisfaction de l’être.
D’où, toiijours, en toiitcs mutations et combiiiaisons,
une harmoriie csistaiit en soi et inaliénable.
Chapitre quinzième

La suprême vérité consciente

Celui qui siège dans le sommeil de la Su-


pra-conscience. une Intelligcnce concentrée,
pleine de Béatitude, celui qui jouit de la
Béatitude ... il est l’ornnipotcnt, il est. l’om-
niscient, il est la maîtrise intérieure, il est de
tout la source.
Aldndukya Upanishad, V, 6.

I1 nous faut donc voir en ce Supramental qui contient


tout, qui cause tout, en quoi tout s’achève, la nature de
l’Être divin, non pas en vérité en son existence absolue,
mais en son action comme Seigneur et Créateur de ses
propres mondes. C’est là la vérité de ce que nous appe-
lons Dieu. Ce n’est évidemment pas la Déité trop per-
sonnelle et limitée, l’Homme surnaturel!ement grandi de
la conception occidentale ordinaire ; car cette conception
érige un ~ i l S ~ h otrop
v humain d’un certain rapport
entre le Supramental créateur et l’ego. I1 ne convient
pas, certes, d’exclure l’aspect personnel d e la Déité ; car
l’impersonnel n’est qu’une face de l’existence ; le Divin
est l’existence totale, mais il est aussi l’unique Existant
-il est le seul Être-conscient, mais encore est-il un Être.
Néanmoins, ce n’est pas cet aspect que nous considérons
pour le moment ;c’est la vérité impersonnelle, psycholo-
gique, de la divine Conscience que nous cherchons à
sonder ; c’est elle que nous devons établir en une concep-
tion vaste et clarifiée.
La Vérité-Consciente est présente partout dans l’uni-
182 La Vie divine
vers comme une connaissance en soi, ordonnatrice, par
quoi l’Un manifeste les harmonies de son infinie multi-
plicité potentielle. Sans cette connaissance ordonnatrice,
la manifestation ne serait qu’un chaos changeant, préci-
sément par ce que la potentialité est infinie - ce qui en
soi pourrait ne conduire qu’au jeu d‘un Hasard que rien
ne dirigerait ni ne limiterait. S’il n’y avait que poten-
tialité infinie, sans aucune loi de vérité directrice e t
d’harmonieuse vision de soi, sans aucune Idée prédéter-
minante dans la semence même des choses lancées dans
l’évolution, le monde ne pourrait être qu’un déborde-
ment d’incertitude amorphe et confuse. Mais la connais-
sance qui crée, puisque ce sont des formes et puissances
d’elle-même qu’elle crée ou libère, et non des choses
différant d’elle-même, possède en son être propre la
vision de la vérité et de la loi qui gouvernent chaque
potentialité, en même temps qu’une conscience intrin-
sèque de ses rapports avec d’autres potentialités et des
harmonies qui sont possibles entre elles toutes; elle
contient tout cela préfiguré dans l’harmonie générale
déterminante que l’intégrale Idée rythmique d’un
univers doit contenir en sa naissance même, en sa propre
conception, et qui, par conséquent, doit inévitablement
fonctionner par le jeu mutuel de ses constituants, Elle est
la source et le gardien de la Loi dans le monde ;car cette
loi n’est rien d’arbitraire - c’est l’expression d’une
nature inhérente qui est déterminée par la vkrité impé-
rieuse de l’idée réelle qu’est chaque chose en son incep-
tion. Aussi le développement entier est-il dès le commen-
cement prédéterminé en sa connaissance de soi, et à
chaque moment en son fonctionnement ; il est ce qu’il
doit être à chaque moment par sa propre Vérité origi-
nelle inhérente ;il avance vers ce qu’il doit être ensuite,
toujours par sa propre Vérité inhérente ;il sera à la fin
ce que sa semence contenait et était destinée & produire.
Ce développement, ce progrès du monde selon une
vérité originelle de son être propre implique une succes-
sion dans le temps, un rapport dans l’espace et une
interaction réglée de choses inter-reliées dans l’espace à
quoi la succession de temps donne l’aspect de causalité.
Lu supr&ie v b i l é conscierile 183
Le temps e l l’espace, selon le n i b taphysicien, n’ont
qu’une exis teiice conceptuelie, et non réelle ; mais
comme toutes choses, et non point celles-là seules, sont
des formes assumées par l’Être conscient en sa propre
conscience, la distinction n’a pas grande importance. Le
temps et l’espace sont cet Ctre-conscient unique se
regardant en extension, subjectivement comme temps,
objectivenient comme espace. Notre vue mentale de ces
deux catégories est déterminée par l’idée de mesure qui
est inhérente à l’action du mouvement analytique,
diviseur, du Mental. Le temps est pour le Mental une
extension mobile mesurée par la succession du passé, du
présent et de l’avenir, dans laquelle le Mental se place à
un certain point de vue d’où il regarde en avant et en
arrière. L’espace est une extension stable mesurée par
la divisibilité de la substance; à un certain point de
cette extension divisible le RIental se place et considère
la disposition de la substance alentour.
En fait, pratiquement, le Mental mesure le temps par
l’événement et i’espace par la Matière ; mais il est pos-
sible dans la mentalité pure de négliger le mouvement de
l’événement et la disposition de la substance, e t de réali-
ser le pur mouveinent de Force-consciente qui constitue
l’espace et le temps ; espace et temps ne sont alors que
deux aspects de l’universelle force de Conscience, qui en
leur in teraction étroitement tissés, embrassent la chaîne
e t la trame de son action sur elle-même. E t pour une
conscience plus haute que le Mental, qui envisagerait
d’un seiil regard notre passé, notre présent et notre
avenir, les contenant e t non contenue en eux, non située
pour son investigation ii un moment particulier du
temps, le temps pourrait bien apparaître comme un
éternel présent. Et pour la même conscience non située
en un point particulier de l’espace mais contenant en soi
tous les points e t toutes les régions, l’espace aussi pour-
rait bien apparaître comme une extension subjcctive e l
indivisible - non nioins subjective que le temps. A
certains moments nous prenons conscience d’un tel
regard indivisible soutenant, par son immuable unité
consciente de soi, les variations de l’univers ;mais nous
184 La Vie cliuine
ne devons pas demander maintenant commenl les conte-
nus du temps et de l’espace s’y présenteraient en leur
vérité transcendante ; car cela, notre mental ne le peut
concevoir ;il est même prêt à nier à cet Indivisible toute
possibilité de connaître le monde autrement que par le
r e n t a l et les sens.
Ce que nous avons à réaliser et pouvons, dans une cer-
taine mesure, concevoir, c’est la vue unique, le regard
unique qui embrasse tout, par quoi le Supramental
embrasse et unifie les successions du temps et les divi-
sions de l’espace. Et d’abord, s’il n’y avait pas ce facteur
des successions de temps, il n’y aurait pas de change-
ment, pas de progression ; une parfaite harmonie serait
perpktuellemen t manifeste, ccexistant avec d’autres
harmonies en une sorte de moment éternel, e t non pas
leur succédant clans le mouvement du passé au futur.
Nous avons aii contraire la constante succession d’une
hariiionie progressive où un chant s’élève de celui qui le
précède et recéle en soi celui qu’il a remplacé. Ou, si la
manifestation existait sans le facteur d’espace divisible,
il n’y aurait pas de rapports muables de formes, de
chocs mutuels de forces ; tout existerait sans s’daborer
- une conscience de soi sans espace, purement subjec-
tive, contiendrait toutes choses en une étreinte subjec-
tive infinie comme dans l’esprit d’un poéte ou rêveur
cosmique, mais ne se répartirait pas à travers tout en une
extension-de-soi objective et indéfinie. Ou encore, si le
temps seul était réel, ses successions seraient un pur
développement où les chants s’élèveraient les uns des
autres en une libre subjectivité spontanée comme en une
série de sons musicaux ou en une succession d’images
poétiques. Nous avons au contraire une harmonie
élaborée par le temps en tcrmes de forces et de formes qui
se trouvent reliées les unes aux autres en une extension
spatiale qui contient tout. Une succession incessante de
puissances et d’apparences de choses et d’événements,
telle est notre vision de l’existence.
Différentes potentialités sont incarnées, placées,
reliées dans ce champ du temps et de l’espace, chacune
avec ses puissances et ses possibilités, affrontant d’autres
La supsème vésilé conscicnie 183
puissances et possibilités ;et, en conséquence, les succes-
sions du temps deviennent en leur apparence devant le
mental une élaboration des choses par choc et lutte, et
non pas une succession spontanée. En réalité, il y a une
élaboration spontanée des choses par le dedans, et le
choc et la lutte extérieurs n’en sont que l’aspect super-
ficiel. Car la loi intérieure inhérente à l’un et au tout, qui
est nécessairement une harmonie, gouverne les lois
extérieures d’opération des parties ou formes qui sem-
blent se heurter, et pour la vision supramentale, cette
vérité d’harmonie, plus grande et plus profonde, est
toujours présente. Ce qui est un désaccord apparent
pour le mental parce qu’il considère séparément chaque
chose en soi, est pour le Surpamental un élément de
l’harmonie générale toujours présente et toujours en
développement, parce que le Supramental voit toutes
choses en une multiple unité. En outre, le mental ne
voit qu’un teinps et un espace donnés, et envisage pêle-
mêle plusieurs possibilités coinnie toutes plus ou moins
réalisables en ce temps et cet espace ; le divin Supra-
mental voit l’entière extension du temps et de l’espace,
et peut embrasser toutes les possibilités du mental et un
grand nombre d’autres invisibles par le mental, mais
sans erreur, sans tâtonnement ni confusion ; car il per-
çoit chaque potentialité en sa force propre, sa nécessité
essentielle, son juste rapport avec les autres, et le temps,
le lieu et les circonstances de sa réalisation à la fois
graduelle et ultime. Voir les choses avec sûreté et les
voir en leur ensemble n’est pas possible au mental;
mais c’est la nature i n h e du Supramental transcen-
dant.
Ce supramental, en sa \-ision consciente, non seule-
ment contient toutes les formes de lui-même que crée sa
ïorce consciente, mais les imprègne comme une Présence
les habitant et une Lumière se révélant elle-même. Quoi-
que caché, il est présent en chaque forme et force de
l’univers ; il est ce qui détermine souverainement et
spontanément la forme, la force et le fonctionnement ; il
limite les varialions qu’il impose ;il rassemble, disperse,
modifie l’énergie qu’il emploie ; et tout cela est fait en
186 La Vie divine
accord avec les lois premières e)
que sa connaissance de
soi a fixées à la naissance même de la forme, au point de
départ même de la force. I1 siège au-dedans de tout
comme le Seigneur au cœur de toutes les existences le -
Seigneur qui les fait tourner comme sur une machine,
par la puissance de Sa Ilâyâ (“) ;il est au-dedans d’elles
et les embrasse, divin Voyant qui dispose et ordonne
diversement les objets, chacun placé justement selon
la chose qu’il est, depuis des temps sempiternels e).
Chaque chose dans la Nature, animée ou non, menta-
lement consciente de soi ou non, est donc gouvernée en
son être et en ses opérations par une Vision et une Puis-
sance intérieures, pour nous subconsciente ou incons-
ciente parce que nous n’en avons pas conscience, mais
non pas inconsciente à elle-même, bien plutôt profon-
dément e t universellement consciente. Chaque chose,
par conséquent, semble faire les œuvres de l’intelligence,
même sans posséder l’intelligence, parce qu’elle obéit -
subconsciemment comme chez la plante e t l’animal, ou
mi-consciemment comme chez l’homme -à l’idée-réelle
du divin Supramental qui est au-dedans d’elle. Mais ce
n’est pas une Intelligence mentale qui informe e t gou-
verne toutes choses ; c’est une Vérité d’être se connais-
sant soi-même en laquelle la connaissance de soi est
inséparable de l’existence ; c’est cette Vérité-Consciente
qui n’a pas à penser les choses mais les élabore avec
connaissance selon l’implacable vision de soi e t la force
inévitable d’une Existence unique s’accomplassant elle-
même. L’intelligence mentale pense parce qu’elle n’est
qu’une force de conscience réfléchissante qui ne sait pas,
mais cherche à savoir ;elle suit dans le temps, pas à pas,
le jeu d’une connaissance supérieure à elle, une connais-
sance qui existe toujours, une et entière, qui tient le
temps en son étreinte, qui voit le passé, le présent e t
l’avenir dans un seul regard.

(l) Pratliamâni dharmâni (Nârâyana, Rig-Véda, X, 90). Les


dieux agissent selon les lois premibres, originelles, et par conse-
la vérité des choses.
sha Upunishad, 8.
La suprême vérifé conscienie 187
Tel est donc le premier principe d’opération du divin
Supramental ; c’est une vision cosmique qui comprend
tout, imprègne tout, demeure en tout. Parce qu’il
comprend toute chose en être e t en conscience de soi sta-
tique, subjective, hors du temps, hors de l’espace, il
s’ensuit qu’il comprend toutes choses en connaissance
dynamique, et gouverne leur incarnation objective
dans l’espace et le temps.
En cette conscience le connaissant, la connaissance et
le connu ne sont pas des entités différentes, mais sont
fondamentalement un. Notre mentalité fait une distinc-
tion entre les trois parce qu’elle ne peut pas procéder
sans distinctions ; perdant ses moyens propres et sa loi
fondamentale d’action, elle devient immobile et inactive.
Aussi dois-je faire encore cette distinction même quand
je me regarde moi-même mentalement. J e suis, en tant
que connaissant ;ce que j’observe en moi, je le considère
comme l’objet de ma connaissance, moi e t pourtant pas
moi ; la connaissance est une opération par quoi je lie
le connaissant au connu. Mais le caractère artificiel,
purement pratique et utilitaire de cette opération est
évident ;il est évident qu’elle ne représente pas la vérité
fondamentaledes choses. E n réalité, je suis,moi leconnais-
sant, la conscience qui connaît; la connaissance est
cette conscience, moi-même, à l’œuvre; le connu est
aussi moi-même, forme ou mouvement de la même c o w
cience. Les trois sont clairement une seule existence, un
seul mouvement, indivisible bien qu’il semble être divisé,
non réparti entre ses formes bien qu’il semble se répartir
et exister séparément en chacune d’elles. Mais c’est là
une connaissance à quoi le mental peut parvenir, qu’il
peut atteindre par la raison, qu’il peut sentir, mais dont
il ne peut pas aisément faire la base pratique de ses op&
rations intelligentes. Et à l’égard des objets extérieurs à
la forme de conscience que j’appelle moi, la difficulté
devient presque insurmontable ; sentir en eux l’unité,
cela seul est un effort anormal ; la conserver, agir sans
cesse sur cette base serait une action nouvelle et étran-
gère, n’appartenant pas proprement au Mental. Le
Mental peut tout au plus la tenir pour une vérité comprise,
158 La l’ie divine
de façon h modifier et corriger par elle ses propres
activités normales qui soiit encore basées sur la division
- un peu comme nous savoiis intellectuellement que la
terre tourne autour du soleil et sommes par la capables de
corriger, mais non d’abolir, l’arrangement artificiel et
physiquement pratique par quoi les sens persistent à
considfirer le soleil comme tournant autour de la terre.
Mais le Supramental possède toujours -et fondanieii-
talenîent agit en la prenant pour base - cette vcrité
d’unité qui, pour le mental, est seulement une possessioii
secondaire ou acquise et non pas la texture mèine de sa
vision. Le Supramental voil l’univers et son contenu
comme lui-même en un seul acte indivisible de connais-
sance, un acte qui est sa vie, qui est le mouvement même
de son existence. C’est pourquoi, sous son aspect de
Volonté, cette Conscience divine qui embrasse tout ne
s’occupe pas tant de guider, de gouverner le développe-
ment de la vie cosmique, que de l’achever en elle-même
par un acte de pouvoir qui est inséparable de l’acte de
connaissance et du mouvenient de l’existence, qui est
en vérité un seul et même acte. Car nous avons vu que
cette force universelle et cette conscience universelle
sont une - la force cosmique est le jeu de la conscience
cosmique. De même sont une la Connaissance divine et
la divine Volonté ; elles sont le même mouvement, ou
acte d’exislence, fondamental.
Cette indivisibilité du Supramental qui embrasse tout,
qui contient toute la multiplicité sans déroger de sa
propre unité, est une vérité sur quoi il nous faut toujours
insister si nous devons comprendre le cosmos et rejeter
l’erreur initiale de notre mentalité analytique. Un arbre
sort de la graine où il est déjà contenu : la graine de
l’arbre ; une loi fixe, un processus invariable règne dans
la permanence de la forme de manifestation que nous
appelons un arbre. Le mental considère ce phénomène
- naissance, vie et reproduction d’un arbre - comme
une chose en soi et, sur cette base, l’étudie, le classe et
l’explique. I1 explique l’arbre par la graine, la graine par
l’arbre ; il proclame uiie loi de la Nature. blais il n’a
rien expliqué ; il a seulement analysé e t enregistre le
La suprême vérilé conscieizie 189
processus d’un mystère. A supposer même qu’il en
vienne à percevoir une force consciente secrète comme
âme, comme être réel de cette forme, et le reste comme
seulement une opération, une manifestation déterminées
de cette force, il tend encore à considérer la forme comme
une existence séparée avec sa loi de nature e t son pro-
cessus de développement distincts. Cette tendance sépa-
ratrice du Mental, chez l’animal, e t chez l’homme avec
sa mentalité consciente, l’induit à se considérer aussi
comme une existence séparée, le sujet conscient, et à
considérer les autres formes comme des objets distincts
de sa mentalité. Cet utile arrangement, nécessaire à la
vie et première base de toute sa pratique, est accepté
par le mental comme un fait positif -d’où toute l’erreur
de l’ego.
Mais le Supramental opére différemment. L’arbre et
son processus ne seraient pas ce qu’ils sont, ne sauraient
même exister, s’il s’agissait d’une existence séparée ; les
formes sont ce qu’elles sont par la force de l’existence
cosmique, leur développement est ce qu’il est comme
résultat de leur rapport avec elle et avec toutes ses autres
manifestations. La loi séparée de leur nature n’est qu’une
application de la loi et de la vérité universelles de toute
la Nature ; leur développement particulier est déter-
miné par leur place dans le développement général. L’arbre
n’explique pas la graine, ni la graine l’arbre ; le cosmos
explique les deux, e t Dieu explique le cosmos. Le Supra-
mental, imprégnant e t habitant à la fois la graine et
l’arbre et tous objets, vit en cette plus grande connais-
sance qui est indivisible et une, quoique avec une indivi-
sibilité et une unité mitigées et non absolues. En cette
connaissance qui embrasse tout, il n’est pas de centre
d’existence indépendant, pas d’ego individuel séparé
comme nous en voyons en nous-même ; l’ensemble de
l’existence est, à sa propre connaissance de soi, une
extension égale, une dans l’unité, une dans la multipli-
cité, une en toutes conditions et partout. Le Tout e t
l’Un y sont la même existence; l’être individuel ne
perd pas et ne peut pas perdre la conscience de son iden-
tité avec tous les êtres et avec l’Être unique ; car cette
190 La Vie divine
identilé est inherente à la cognition supramentale, elle
fait partie de l’évidence supramentale propre.
En cette vaste égalité d’unité, l’Être n’est pas divisé
ni réparti ;s’étendant avec égalité, imprégnant son exten-
sion en tant qu’Un, habitant en tant qu’Un la multi-
plicité des formes, il est partout à la fois le Brahman
unique et égal. Car cette extension de l’f:‘tre dans le
temps et l’espace, e t cette pénétration, cette habitation
intérieure sont en rapport intime avec l’absolue Unité
d’oh elles sont sorties, avec cet Indivisible absolu où
il n’y a ni centre ni circonférence mais seulement l’Un
sans temps ni espace. Cette haute Concentration d’unité
dans le Brahman non étendu doit nécessairement se
traduire dans l’extension par cette concentration égale
e t pénétrante, cette compréhension indivisible de toutes
choses, cette immanence universelle non répartie, cette
unité que nul jeu de multiplicité ne peut abroger ou
diminuer. R Brahman est en toutes choses, toutes choses
sont en Brahman, toutes choses sont Brahman »,telle
est la triple formule du Supramental englobant tout,
une vérité unique d’auto-manifestation en trois aspects
qu’il maintient ensemble e t inséparablement en sa
vision de soi comme la connaissance fondamentale d’où
il sort pour entrer dans le jeu du cosmos.
Mais quelle est donc l’origine de la mentalité e t l’op
ganisation de cette conscience inférieure en termes tri-
ples de Mental, Vie e t Matière, qui est notre vue de l’uni-
vers ? Car, puisque toutes choses qui existent doivent
sortir de l’action du Supramental universellement effi-
cient, de son jeu dans les trois termes originels d’Exis-
tence, Force-Conscience et Béatitude, il doit y avoir une
faculté de la Vérité-Consciente créatrice qui agit de
façon à les mouler en ces termes nouveaux, en ce trio
inférieur de mentalité, vitalité et substance physique.
Cette faculté, nous la trouvons dans un pouvoir secon-
daire de la connaissance créatrice, le pouvoir d’une
conscience qui se projette, affronte et appréhende, en
laquelle la connaissance se centralise e t se retire de ses
œuvres pour les observer. Et quand nous parlons de
centralisation, nous entendons, distincte de l’égale con-
La suprême vérité consciente 191
centration de conscience dont nous avons parlé plus haut,
une concentration inégale ou est le commencement de la
division de soi- ou de son apparence phénoménale.
En premier lieu, le Connaissant se tient concentré dans
la connaissance comme sujet et considère sa Force de
conscience comme sortant sans cesse de lui et entrant
en la forme de lui-même, œuvrant continuellement en
cette forme, continuellement se retirant en lui, e t conti-
nuellement en sortant de nouveau. De cet acte unique
de modification de soi procèdent toutes les distinctions
pratiques sur lesquelles reposent la conception relative
e t l’action relative de l’univers. Une distinction pratique
a été créée entre le Connaissant, la Connaissance et le
Connu ; entre le Seigneur, sa force e t les enfants et les
œuvres de cette force ;entre ceIui qui jouit, la jouissance
et ce dont on jouit, entre le Moi, Mâyâ et les devenirs
du Moi.
E n second lieu, cette Ame consciente concentrée dans
la connaissance, ce Purusha observant e t gouvernant
la Force qui est sortie de lui, sa Shakti ou Prakriti, se
répète en chaque forme de lui-même. I1 accompagne,
pour ainsi dire, sa Force de conscience en ses œuvres et
y reproduit l’acte de division de soi dont est née cette
conscience apprehensive. En chaque forme cette Ame
demeure avec sa Nature et, de ce centre de conscience
artificiel e t pratique, s’observe en d’autres formes. En
toutes, c’est la même Ame, le même Être divin; la
multiplication des centres n’est qu’un acte pratique de
conscience destiné à instituer un jeu de différence, de
mutualité, de connaissance mutuelle, de choc mutuel
de forces, de jouissance mutuelle, une différence basée
sur une unité essentielle, une unité réalisée sur une base
pratique de différence.
Nous pouvons décrire ce nouveau rôle du Supramen-
tal imprégnant tout, comme un nouvel abandon de la
vérité unitaire des choses e t de la conscience indivisible
qui constitue inaliénablement l’unité essentielle à l’exis-
tence du cosmos. Nous pouvons voir que, poussé un peu
plus loin, il peut devenir véritablement auidyâ,la grande
Ignorance qui part de la multiplicité comme réalité fon-
192 LQ Vie divine
damentale, et qui, pour revenir à l’unité réelle doit
commencer par la fausse unité de l’ego. Nous pouvons
voir aussi que, une fois le centre individuel accepté comme
point central, en tant que connaissant, la sensation
mentale, l’intelligence mentale, l’action mentale de
volonté et tout ce qui en découle viennent infaillible-
ment à l’existence. Mais aussi il nous faut voir que, tant
que l’âme agit dans le Supramental, l’Ignorance n’a
pas encore commencé; le champ de connaissance et
d’action est encore la Vérité-Consciente, la base est
encore l’unité.
Car le Moi se considère encore comme un en tout et
considère encore toutes choses comme des devenirs
en lui et de lui; le Seigneur connaît encore sa Force
comme étant Lui-même en action et chaque être comme
Lui-même en âme et Lui-même en forme ; c’est encore
de son être propre que jouit Celui qui jouit, même si
c’est dans une multiplicité. Le seul changement réel a
été une concentration inégale de la conscience et une
distribution multiple de la force. I1 y a dans la conscience
une distinction pratique, niais dans sa vision de soi il
n’y a pas de différence essentielle de conscience, ni de
vraie division. La Vérité-Consciente est arrivée à une
position qui prépare notre mentalité, mais qui n’est
pas encore celle de notre mentalité. Et c’est cela qu’il
nous faut étudier afin de saisir le Mental à sonorigine,
au point où il fait sa grande chute de l’ampleur haute
et vaste de la Vérité-Consciente dans la division et l’igno-
rance. Heureusement, cette appréhensive Vérité-Cons-
ciente (I) est pour nous, parce qu’elle est proche de nous,
parce qu’elle préfigure nos opérations mentales, beau-
coup plus facile à saisir que la réalisation plus lointaine
que nous nous sommes efforcés jusqu’ici d’exprimer en
notre langage intellectuel inadéquat. La barriere à fran-
chir est moins formidable.

(1) Prqinriria.
Chapitre seizième

Le triple statut d u Supramental

Mon Moi est ce qui soutient tous les êtres et


constitue leurs existences ... Je suis le Moi qui
demeure au-dedans de tous les êtres.
Bhagavad-GIiâ, IX, 5 ; X, 20.
Trois puissances de Lumière soutiennent
trois lumineux mondes divins.
GORIVITI.
fille de SHAKTI.
Rig-Véda, V, 29, 1.

Avant de passer à cette compréhension plus facile du


monde que nous habitons du point de vue d'une appré-
hensive Vérité-Consciente qui voit les choses comme les
verrait une âme individuelle libérée des limitations de
la mentalité et admise à parliciper à l'action du divin
Supramental, il faut nous arrêter pour résumer briève-
ment ce que nous avons compris ou pouvons encore
comprendre de la conscience du Seigneur, 1'Ishvara,
faisant apparaître le monde, par Sa Mâyâ, hors de l'unité
originelle concentrée de Son être.
Nous sommes partis de l'affirmation que tolite exis-
tence est un Être unique dont la nature essentielle est
Conscience, une Conscience unique dont la nature active
est Force ou Volonté; e t cet Être est Félicité, cette
Conscience est Félicité, cette Force ou Volonté est Féli-
cité. Béatitude d'Existence, éternelle et inaliénable,
Béatitude de Conscience, Béatitude de Force ou de
Volonté - qu'elle soit concentrée en soi et au repos ou
active et créatrice -. tel est Dieu et tels sommes-nous
194 La Vie divine
en notre être essentiel, notre être non-phénoménal.
Concentré en soi, il possède ou plutôt il est la Béatitude
essentielle, éternelle, inaliénable ; actif e t créateur, il
possède ou plutôt devient le délice du jeu d’existence,
du jeu de conscience, du jeu de force e t de volonté. Ce
jeu est l’univers e t ce délice est la seule cause, le seul
mobile e t le seul objet de l’existence cosmique. La
Conscience divine possède ce jeu e t ce délice éternelle-
ment, inaliénablement ; notre être essentiel, notre être
réel, qui nous est caché par le faux moi ou ego mental,
lui aussi jouit de ce jeu et de ce délice, éternellement et
inaliénablement, e t en vérité ne peut faire autrement
puisqu’il est un être avec la Conscience divine. Si donc
nous aspirons à une vie divine, nous ne pouvons l’attein-
dre autrement qu’en dévoilant en nous ce moi voilé,
en nous élevant, de notre condition présente dans le
faux moi ou ego mental, à une condition supérieure dans
le vrai moi, I’Atman, en entrant dans cette unité avec
la Conscience divine dont jouit constamment quelque
chose de supraconscient en nous - sinon nous ne pour-
rions exister - mais dont notre mentalite consciente
est déchue.
Mais, quand nous affirmons ainsi, d’une part, cette
unité de Sachchidhanda, et d’autre part cette mentalité
divisée, nous postulons deux entités opposées dont l’une
est nécessairement fausse si l’autre doit être tenue pour
vraie, dont l’une doit être abolie si l’on doit jouir de
l’autre. Et pourtant, c’est dans le mental e t sa forme de
vie e t de corps que nous existons sur terre et, s’il nous
faut abolir la conscience du mental, de la vie et du corps
afin d’atteindre l’Existence-ConscienceBéatitude uni-
que, alors une vie divine eu ce monde est impossible :
il nous faudrait akandoiiner entiérement l’existence cos-
mique comme illusion, afin de jouir du ïranscendaiit
ou de le re-devenir. Nul moyen d’échapper A cette solu-
tion à moins qu’il n’y ait entre les deux un chaînon
intermédiaire qui puisse les expliquer l’un à l’autre et
établir entre eux un rapport tel que nous puissions
réaliser l’unique Esisteace-Conscience-DClice dans le
moule du mental, de la vie et du corps.
Le iriple statui du Supramailal 195
Cet intermédiaire existe. Nous l’appelons le Supra-
iiiental ou Vérité-Consciente, parce qu’il est un principe
supérieur à la mentalité e t qu’il existe, agit et procède
dans la vérité e t l’unité fondamentales des choses et
non pas, comme le mental, en leurs apparences e t divi-
sions phénoménales. L‘existence du Supramental est
une nécessité logique résultant directement de la posi-
tion d’où nous sommes partis. Car en soi, Sachchidânanda
doit être un absolu d’existence consciente, sans temps
ni espace, qui est béatitude ; mais le monde est, au con-
traire, iine extension dans le temps et l’espace e t un
mouvement, une élaboration, un développement par
causalité - ou ce qui nous semble tel - de rapports et
de possibilités dans le temps e t l’espace. Le vrai nom de
cette Causalité est Loi divine, et l’essence de cette Loi
est un inévitable auto-développement de la vérité de
la chose qui est, en tant qu’Idée, dans l’essence même
de ce qui est développé ; c’est une détermination fixée
à l’avance de mouvements relatifs provenant de la subs-
tance de l’infinie possibilité. Ce qui fait ainsi apparaître
toutes choses doit être une Connaissance-volonté ou
Force-conscien te ; car toute manifestation d’univers
est un jeu de la Force-consciente qui est la nature essen-
tielle de l’existence. Mais la Connaissance-volonté qui
fait apparaître ne saurait être mentale ; car le mental
ne connaît, ne possède, ni ne gouverne cette Loi, mais
est gouverné par elle, est un de ses résultats, se meut dans
les phénoménes du développement de soi et non à sa
racine, observe les résultats du développement comme
des choses séparées, e t s’efforce en vain de parvenir à leur
source et réalité. De plus, cet te Connaissance-volonté
qui fait tout apparaître doit être en possession de l’unité
des choses e t doit, de leur unité, manifester leur multi-
plicité ;mais le mental n’est pas en possession de cette
unité, il n’a qu’une possession imparfaite d’une partie
de la multiplicité.
Par conséquent il doit y avoir un principe supérieur
au Mental qui satisfait aux conditions que ne remplit
pas le mental. Sans nul doute, c’est Sachchidânanda
lui-même qui est ce principe, mais non point Sachchi-
196 La Vie divine
ddiianda au repos en sa pure conscience invariable et
infinie, mais sortant de cet équilibre primordial, ou plu-
tôt sur cet équilibre comme base et en lui comme conte-
nant, pour entrer en un mouvement qui est sa forme
d’Énergie et son instrument de création cosmique.
Conscience et Force sont les deux aspects jumeaux essen-
tiels de la pure Puissance d’existence ; Connaissance et
Volonté doivent donc être la forme que prend cette
Puissance lorsqu’elle crée un monde de rapports dans
l’extension du temps et de l’espace. Cette Connaissance-
volonté doit être une, infinie, embrassant tout, possédant
tout, formant tout, contenant éternellement en soi ce
qu’elle moule dans le mouvement et dans la forme.
Le Supramental est donc l’$tre passant en une détermi-
natrice connaissance de soi, qui perçoit certaines vérités
d’elle-même et a la volonté de les réaliser en une exten-
sion temporelle et spatiale de sa propre existence sans
temps ni espace. Tout ce qui est en son être propre prend
forme comme connaissance de soi, comme Vérité-Cons-
ciente, comme Idée-réelle, et - cette connaissance de
soi étant aussi force de soi - s’accomplit ou se réalise
inévitablement dans le temps et l’espace.
Telle est donc la nature de la Conscience divine qui
crée en soi toutes choses par un mouvement de sa Force-
Consciente et qui gouverne leur développement, à tra-
vers une auto-évolution, par une inhérente Connaissance-
volonté de la vérité d’existence ou (( idée réelle )) qui les
a formées. L’Être qui est ainsi conscient est ce que nous
appelons Dieu et I1 doit évidemment être omniprésent,
omniscient, omnipotent. Omniprésent, car toutes les
formes sont des formes de Son être conscient créées par
sa force de mouvement en sa propre extension comme
espace et temps ; omniscient, car toutes choses existent
en Son être-conscient, sont formées par lui et possédées
par lui ; omnipotent, car cette Conscience qui possède
tout est aussi une Force qui possède tout et une Volonté
qui informe tout. Et cette Volonté et cette Connaissance
ne sont pas en conflit entre elles comme notre volonté
et notre connaissance sont capables de l’être, parce
qu’elles ne sont pas différentes, mais qu’elles sont un
Le iriple siairif du Supramenlal 197
mouvement unique du inême être. Elles ne peuvent
non plus être contredites par aucune autre volonté,
force ou conscience, de l’extérieur ou du dedans ; car
il n’y a point de conscience ou de force extérieure à l’Un,
et à l’intérieur torites les énergies et formations de con-
naissance ne sont autres que lui, elles sont seulement le
jeu de l’unique Volonté qui détermine tout, de l’unique
Connaissance qui harmonise tout. Ce que nous voyons
comme un heurt de volontés et de forces, parce que nous
demeurons dans le particulier, dans le divisé, et ne pou-
vons voir le tout, le Supramental l’envisage comme les
éléments constitutifs d’une harmonie prédéterminée
qui lui est toujours présente parce que la totalité des
choses est éternellement soumise à son regard.
Quels que soient l’équilibre ou la forme que prenne
son action, telle sera toujours la Nature de la divine
Conscience. Mais son existence étant absolue en soi,
son pouvoir d’existence est aussi absolu en son extension,
et il n’est par conséquent pas limité à u n seul équilibre,
à une seule forme d’action. Nous, dtres humains, nous
sommes, sur le plan des phénoménes, une forme particu-
liére de conscience, sujette au temps et à l’espace, et ne
pouvons être, en notre conscience de surface qui est tout
ce que nous connaissons de nous-même, qu’une seule
chose à la fois, une seule formation, un seul équilibre
d’être, un seul agrégat d’expérience ; et cette chose iini-
que est pour nous la vérilé de nous-même que nous recon-
naissons ; tout le reste, ou bien n’est pas vrai, ou bien
n’est plus vrai parce que cela, disparu dans le passé,
ne rious est plus connu, ou bien n’est pas encore vrai
parce que cela attend dans le futur et ne nous est pas
encore connu. Mais la Conscience divine n’est pas si
particularisée, pas si limitée ; elle peut être beaucoup
de choses en même temps et prendre plus d’un équilibre
durable, même pour tout le temps. Nous trouvons que,
dans le principe du Supramental même, elle prend trois
de ces équilibres généraux, trois de ces assises de cons-
cience sur lesquelles repose le monde. Le premier est
fondement de l’inaltérable unité des choses ; le demieme
mitige cette unité de façon à soutenir la manifestaiion
198 La Vie divine
du Multiple dans l’Un et de l’Un dans le Multiple ; le
troisième la modifie encore davantage de façon à soute-
nir l’évolution d’une individualité diversifiée qui, par
l’action de l’ignorance, devient en nous, à un niveau infé-
rieur, l’illusion de l’ego séparé.
Nous avons vu quelle est la nature de cet équilibre
premier et fondamental du Supramental qui est fonde-
ment de l’inaliénable unité des choses. Ce n’est pas la
pure conscience unitaire ; car celle-ci est une concentra-
tion, sans temps ni espace, de Sachchidânanda en soi,
où la Force-consciente ne se projette en aucune sorte
d’extension, et, ai elle contient l’univers, le cr ‘ient en
potentialité éternelle et non en réalisation terriporelle.
C’est, au contraire, une égale auto-extension de Sach-
chidânanda qui embrasse tout, possède tout, constitue
tout. Mais ce tout est un, non multiple ; il n’y a pas
d’individualisation, C’est quand la réflexion de ce Supra-
mental tombe sur notre moi calmé et purifile que nous
perdons tout sens d’individualité ; car il ne s’y trouve
pas de concentration de conscience pour soutenir un d b
veloppement individuel. Tout se développe dans l’unité,
en tant qu’un ; tout est tenu par cette Conscience
divine comme des formes de son existence, e t non point,
à aucun degré, comme des existences séparées. Pour ce
Supramental primordial, tous les noms et les formes sont
un peu comme les pensées et les images qui viennent
en notre mental et ne sont pas pour nous des existences
séparées, mais des formes revêtues par notre conscience.
-
C’est la pure idéation e t formation divine dans l’Infini
seulement c’est une idéation et formation qui est orga-
nisée, non comme un jeu irréel de pensée mentale,
mais comme un jeu réel d’être conscient. L’âme divine,
en cet équilibre, ne ferait nulle différence entre l’Arne-
consciente e t l' Ame-force car toute force serait action
de conscience, ni entre la Matière et l’Esprit puisque
tout moule ne serait qu’une forme de l’Esprit.
Dans le deuxième équilibre du Supramental, la Cons-
cience divine se tient dans l’idée, retirée du mouvement
qu’elle contient, le réalisant par une sorte de conscience
appréhensive, le suivant, occupant e t habitant ses œu-
Le tripte stutuf du Supramental 199
vres, semblant se répartir en ses formes. En chaque nom
et chaque forme, Eile se réaliserait comme le Moi-cons-
cient stable, le même en tout ; mais aussi elle veut s’y
réaliser comme une concentration du Moi-conscient,
suivant et soutenant le jeu de mouvement individuel,
qu’elle maintient différencié de tout autre jeu de mou-
vement - le même partout en essence d’âme, mais
diversifié en forme d’âme. Cette concentration soutenant
la (( forme d’âme )) serait le Divin individuel ou jivâf-
mun, considéré coinme distinct du Divin universel ou
être unique constituant tout. Il n’y aurait pas de diffé-
rente essentielle, mais seulement, pour le jeu, une diffé-
renciation pratique qui n’abolirait pas l’unité réelle.
Le Divin universel connaîtrait toutes les formes d’âme ))
((

comme étant lui-même, et cependant établirait un rap-


port différent avec chacune séparément, et en chacune
avec toutes les autres. Le Divin individuel considérerait
son existence comme une forme d’âme et un mouvement
d’âme de l’Un, et tout en jouissant, par son action de
conscience qui tout embrasse, de son unité avec l’Un
et avec toutes les formes d’âme, il pourrait aussi, par
une action qui saisit, en avant ou de front, soutenir et
goûter son mouvement individuel et ses rapports de libre
différence dans l’unité à la fois avec l’Un et avec toutes
ses formes. Que notre mental purifié reflèie cet équi-
libre second du Supramental, et notre âme pourrait
soutenir et occuper son existence individuelle et cepen-
dant, même là, se réaliser comme l’Un qui est devenu
tout, demeure en tout, contient tout, jouissant, mêiiie en
sa modification particulière, de son unité avec Dieu
et avec ses semblables. En aucune autre circonstance
de l’existence supramentale et il n’y aurait de cliange-
ment caractcristique ; le seul changemekit serait ce
jeu de l’Un qui a manifesté sa multiplicité et du Multi-
ple qui est un encore, avec tout ce qui est nécessaire
pour maintenir et conduire le jeu.
Un troisième Cquilibre du Supramental serait atteint
si la concentration qui soutieiit, au lieu de se tenir,
pour ainsi dire, en arrière du mouvement, demeurait en
lui avec une certaine supériorité sur lui et ainsi, le sui-
200 La Vie divine
vant et en jouissant, se projetait dans le mouvement
e t était en un sens engagé en lui. Ici, le caractère du
jeu serait modifié, mais seulement dans la mesure oil
le Divin individuel ferait, du jeu de ses rapports avec
l’universel et avec ses autres formes, le champ pratique
de son expérience consciente d’une façon si prédominante
que la réalisation de la totale unité avec elles ne serait
qu’un accompagnement suprême et une culmination
constante de toute expérience ; mais, dans l’équilibre
supérieur, l’unité serait l’expérience dominante et fon-
damentale, et la variation serait seulement un jeu de
l’unité. Ce troisième équilibre serait donc une sorte de
fondamental et bienheureux dualisme dans l’unité du
Divin individuel et de sa source universelle -et non plus
une unité complétée par un dualisme secondaire - avec
toutes les conséquences qu’amènent nécessairement
le maintien et le fonctionnement d’un tel dualisme.
On pourra dire que la première conséquence serait une
chute dans l’ignorance d’auidyâ, qui prend le Multiple
pour le fait réel de l’existence et considère l’Un comme
seulement la somme cosmique du Multiple. Mais une
telle chute ne s’ensuivrait pas nécessairement. Car le
Divin individuel serait encore conscient de soi comme
résultat de l’Un et de sa puissance d’auto-création cons-
ciente, c’est-A-dire de son auto-centration multiple
conçue de façon à gouverner et goûter pluralement son
existence plurale dans l’extension du temps e t de l’es-
pace ; il ne s’arrogerait pas une existence indépendante
ou séparée. I1 afirmerait seulement la vérité du mouve-
ment diflérenciateur en même temps que la vérité de
l’unité stable, les regardant comme les deux pôles, supé-
rieur et inférieur, de la même vérité, la base e t la culmi-
nation du même jeu divin ; et il insisterait sur la joie de
la différenciation comme nécessaire à la plénitude de la
joie de l’unité.
Ces trois équilibres ne seraient évidemment que des
façons différentes de traiter la même Vérité ; la Vérité
d’existence goûtée serait la même, la façon d’en jouir ou
plutôt l’équilibre de l’âme qui en jouit serait différent.
Le délice, l’ânanda varierait, mais résiderait toujours
Le triple sfafut du Supramenlal 201
à l’in térieur de l’état de Vérité-Consciente et n’impliqiie-
rait aucune chute dans la Fausseté et l’Ignorance. Car
le Supramental secondaire et tertiaire ne ferait que déve-
lopper et appliquer dans les termes de la divine multi-
plicité ce que le supramental primaire avait affirmé
dans les termes de la divine unité. Nous ne pouvons con-
damner comme faux et illusoire aucun de ces trois
équilibres. Les termes des Upanishads, suprême autorité
antique pour ces vérités d’expérience supérieure, quand
elles parlent de l’existence divine qui se manifeste, impli-
quent la validité de toutes ces expériences. Nous ne
pouvons qu’afiirmer la priorité de l’unicité sur la mul-
tiplicité, priorité non pas dans le temps mais en rapport
de conscience ; et nul exposé d’expérience spirituelle
suprême, nulle philosophie védântique ne nient cette
priorité, cette éternelle subordination du Multiple à
l’Un. Si l’on nie la réalité du Multiple, c’est parce que,
dans le temps, il semble n’être pas éternel mais se mani-
fester hors de l’Un et retourner à l’Un comme à son
essence ;mais on pourrait tout aussi bien faire ce raison-
nement que la persistance éternelle ou, si l’on veut, la
récurrence éternelle de la manifestation dans le temps
est une preuve que la multiplicité divine est un fait
éternel du Suprême par-delà le temps, non moins qiie
l’unité divine ; sinon elle ne pourrait avoir ce caractère
d’éternelle, d’inévitable récurrence dans le temps.
E n vérité, ce n’est que lorsque notre mentalité hu-
maine insiste exclusivement sur un aspect de l’expérience
spirituelle, affirme que cet aspect est la seule vérité
éternelle et le décrit en ternies de notre logique mentale
qui toujours divise, que deviennent nécessaires des
écoles de philosophie se détruisant les unes les autres.
Ainsi, en insistant sur la seule vérité de la conscience
unitaire, nous admettons IC jeu de l’unité divine que
notre mentalité traduit de façon erronée en termes de
différence réelie, mais, non contents de corriger cette
erreur du mental par la vérité d’un principe supérieur,
nous affirinons que le jeu lui-même est une illusion.
Ou bien, insistant sur le jeu de l’Un dans le Wultiple
nous aflirinons une uni té initigée, et considérons l’âme
202 La Vie divine
individuelle comme une forme d’âme n du Suprême,
((

mais nous affirmons l’éternité de cette existeiice mitigée


e t nions entièrement i’expérience d’une conscience pure
dans une unité non-mitigée. Ou encore, iinsistniit sur
le jeu de la différence, nous affirmons que IC Siiprême
et l’âme humaine sont éternellement différents e t nous
refusons toute validité à une expérience qui dépasse et
semble abolir cette différence. Mais la position que nous
avons maintenant fermement assumée nous afrranchit
de la nécessité de ces négations e t excli!sioiis : nous
voyons qu’il y a derrière toutes ces affirmations une vé-
rité, et en même temps un excès qui conduit à une néga-
tion mal justifiée. En affirmant, comme nous l’avons
fait, le caractère absolument. absolu de (( Cela D, non
limité par nos idées d’unité, non limité par nos idées de
multiplicité, en afrirmant l’unité comme base de mani-
festation de la multiplicité, e t la multiplicité comme base
du retour à l’unité e t de la jouissance de l’unité dansla
manifestation divine, nous n’avons pas à encombrer de
ces discussions notre présent exposé, ni à entreprendre
le vain labeur d’asservir à nos distinctions et definitions
mentales la liberté absolue dc l’Infini Divin.
Chapitre dix-septième
L’âme divins

Pour qui i’etre même est devenu tous les


devenirs, pour qui sait, où la confusion? où
la douleur? pour qui perçoit en tout I’Unité.
Isha Upanishad, 7.

Par la conception que nous avons formée du Supra-


mental, conception qui s’oppose à la mentalité sur la-
quelle repose notre existence humaine, nous pouvons,
non seulenient nous faire une idée précise, e t non plus
une idée vague, de la divinité e t de la vie divine - ex-
pressions qu’autrement nous sommes condamnés à
employer d’une façon lâche e t comme la formulation
vague d’une aspiration vaste mais presque impalpable
- mais encore assurer à ces idées une base ferme de
raisonnement philosophique, les mettre en un rapport
clair avec l’humanité et la vie humaine, qui sont tout
ce dont nous jouissons maintenant, et justifier notre
espoir et notre aspiration par la nature même du monde
et de nos propres antécédents cosmiques, par l’avenir
inévitable de notre évolution. Nous commençons à saisir
intellectuellement ce qu’est le Divin, la Réalité éternelle,
et à comprendre comment, de Lui, est venu le monde.
Nous cominenyons aussi à percevoir que ce qui est venu
du Divin doit inévitahlenicnt retourner au Divin. Nous
pouvons maintenant nous demander avec profit e t avec
une chance d’obtenir une réponse plus claire, comment
il nous faut changer et ce qu’il nous faut devenir afin
d’y parwnir en notre n a t u e , notre vie et nos rapports
204 L a V i e divine
avec autrui, et non pas seulement par une réalisation
solitaire et extatique dans les profondeurs de notre être.
Sans doute, il y a encore dans nos prémisses un défaut :
car nous nous sommes efforcés jusqu’ici de cléfinir pour
nous-mêmes ce qu’est le Divin en sa descente vers la
Nature limitée, alors que ce que nous sommes véritable-
ment es1 le Divin en l’individu remontant. de la Nature
limitée à sa propre diviniié. Cette différence de niouve-
ment implique nécessairement line différence entre la
vie des dieux, qui n’ont jamais connu la chute, et la vie de
l’homme rédimé, conquérant de sa divinilé perdue, et
portant en lui l’expérience et peut-être les richesses nou-
s h i par son acceptation de la descente
velles a m a ~ é e en
complète. Néanmoins, la différence ne peut resider dans
les caractères essentiels, mais seulement dans le moule et
le coloris. Sur la base des conclusions auxquelles nous
sommes parvenus, nous poiivons déjà nous rendre
compte de la nature essentielle de la vie divine à quoi
nous aspirons.
Quelle serait donc l’existence d’une âme divine, qui ne
serait point descendue dans l’ignorance par la chute de
l’Esprit dans la Matiére et l’éclipse de l’âme par la Nature
matérielle? Quelle serait sa conscience - vivant dans
la Vérité originelle des choses, dans I’inaliknable unité,
dans le inonde de son propre être infini, comme la divine
Existence même, mais capable, de par le jeu de la Mâyâ
divine et la distinction entre la Vérité-Consciente cumpré-
hensive, et la Vérité-Consciente appréhensive, capable,
dis-je, de jouir aussi de sa différence d’avec Dieu en
même temps que de son unité avec Lui, et d’embrasser
la différence et l’unité avec les autres âmes divines dans
le jeu infini de l’Identique qui est multiplié?
Évidemment, l’existence d’une telle âme serait tou-
jours contenue en soi-même dans le jeu conscient de
Sachclziciânanda. E n son être elle serait existence pure e t
infinie ; en son devenir, elle serait un libre jeu de vie
immortelle non envahie par la mort, la naissmce e t le
changement de corps, parce que non obscurcie par l’igno-
rance et non engagée dans les ténèbres de notre être
matériel. Elle serait en son énergie une conscience pure
L ’ h i e dioine 205
e t sans limites, fondant son équilibre en une éternelle
et lumineuse tranquillité, et cependant capable de jouer
librement avec des formes de connaissance et des formes
de puissance consciente, tranquille, non affectée par les
trébucliements de l’erreur mentale et les méprises de
notre volonté qui s’efforce, parce qu’elle ne s’écarterait
jamais de la vérité et de l’unité, ne déchoirait jamais de
la lumière inliérente e t de l’harmonie naturelle de son
existence divine. Elle serait enfin, en son éternelle expé-
rience de soi, un délice pur e t inaliénable, et dans le
temps, une félicité libre et variée non affectée par nos
perversions de haine, de répulsion, de mécontentement
e t de souffrance parce que non divisée en être, non décon-
certée par une volonté personnelle qui s’égare, non per-
vertie par l’aiguillon ignorant du désir.
Sa conscience ne serait exclue d’aucune partie de la
vérité infinie, ni limitée par aucun équilibre, aucune
définition qu’elle puisse assumer en ses relations avec
autrui, ni jamais condamnée à une perte de connaissance
de soi par son acceptation d’une individualité purement
phénoménale e t le jeu d’une différenciation pratique.
Eiie vivrait éternellement, en son expérience de soi, dans
la présence de l’Absolu. Pour nous, l’Absolu n’est qu’une
conception intellectuelle d’existence indéfinissable. L’in-
tellect nous dit simplement qu’il y a un Brahman supé-
rieur au suprême e), un Inconnaissable qui se connaît
d’une façon autre que celIe de notre connaissance ;mais
i’intellect ne peut nous introduire en sa présence. Au
contraire, l’Arne divine vivant dans la vérité des choses
aurait toujours le sentiment conscient d’être une mani-
festation de l’Absolu. De son immuable existence elle
prendrait conscience comme de la forme propre (“) de ce
Transcendant - Sachchidhandu. De son jeu d’être-
conscient, elle prendrait conscience comme de Cela dans
les formes de Suchchidânanda ;en chacun de ses états ou
actes de connaissance, de volonté ou de force, elle aurait
conscience de l’Inconnaissable se connaissant par une

(1) Parâfpara.
(z) Suarcipa.
206 La Vie divine
forme d’auto-connaissance variable ; en chacun de ses
états ou actes de puissance, de volonté ou de force, elle
aurait conscience de la Transcendance se possédant par
une forme de puissance consciente d’être e t de connais-
sance; en chacun de ses ktats ou actes de délice, de joie
ou d‘amour, elle aurait conscience de la Transcendance
s’étreignant soi-même par une forme de consciente
jouissance de soi. Cette présence de l’Absolu ne serait
pas pour elle comme une expérience entrevue par éclairs,
ou atteinte enfin et gardée avec difficulté, ni comme un
accroissement, une acquisition ou une culmination
surimposée à sa condition ordinaire ; elle serait la base
même de son être à la fois dans l’unité et la différencia
tion ; elle serait présente à cette âme en tout ce que
celle-ci connaît, veut, fait, goûte ;elle ne serait absente
ni de son moi hors du temps ni d’aucun moment du
temps, ni de son être hors de l’espace ni d‘aucune déter-
mination de son existence étendue, ni de sa pureté sans
réserve par-delà toute cause e t toute circonstance, ni
d‘aucun rapport de circonstance, de condition, de causa-
lité. Cette présence constante de l’Absolu serait la base
de sa liberté et de son délice infinis, assurerait sa sécurité
dans le jeu et fournirait la racine, la sève et i’essence de
son être divin.
De plus, une telle âme divine vivrait simiiltanément
dans les deux termes de l’existence éternelle de Sach-
chidânanda, les deux pôles inséparables de l’auto-déploie
ment de l’Absolu que nous appelons l’Un et le Riultiple.
En vérité, tout être vit réelleinent de la sorte, mais pour
notre (( conscience de soi D divisée, il y a entre les deux une
incompatibilité, un abîme qui nous force à choisir :
demeurer dans la multiplicité, exilés de la concience
directe et entiére de l’Un, ou bien dans l’unité qui r e
pousse la conscience du Multiple. Mais l’hie divine ne
serait pas asservie à ce divorce, à cette diialité. Elle
prendrait conscience en soi-même, à la fois de sa propre
infinie concentration et de son infinie extension e t diffu-
sion. Elle aurait conscience, simultanément, de l’Un en
sa conscience unitaire contenant en soi l’iiinoriibrable
multiplicité comme potentielle, non espriinke, e t par
L'&ne divine 207
conséquent non existante pour notre expérience mentale
de cet état, e t de l'Un en sa conscience étendue conte-
nant la multiplicité extériorisée et active comme le jeu
de son propre être, de sa volonté e t de son délice cons-
cients. Elle aurait conscience, également, du Multiple
faisant descendre constamment en lui l'Un qui est la
source e t la réalité éternelles de son existence, et du
Multiple toujours montant attiré par l'Un qui est l'éter-
nelle culmination e t la justification bienheureuse de tout
son jeu de différence. Cette vaste vision des choses est le
moule de la Vérité Consciente, la base de ce Vaste, Vrai
e t Juste chanté par les rishis védiques ; cette unité de
tous ces termes d'opposition est le réel adouita, formule
suprême, totale, de la connaissance de l'Inconnaissable.
L'âme divine prendra conscience de toute variation
d'être, de Conscience, de volonté e t de délice comme du
déversement, de l'extension, de la diffusion de cette
Unité concentrée se développant, non en la différence et
la division, mais en une autre forme, étendue, d'unité
infinie. Elle sera elle-même toujours concentrée en unité
dans l'essence de son être, toujours manifestée en varia-
tion dans l'extension de son être. Tout ce qui en elle
prend forme sera les potentialités manifestées de l'Un,
le Verbe, le Nom vibrant hors du Silence sans nom, la
Forme réalisant l'essence sans forme, la Volonté ou
Puissance actives émanant de la Force tranquille, la
lueur d'auto-cognition rayonnant du soleil de la cons-
cience de soi hors du temps, la vague de devenir se sou-
levant en forme consciente de soi hors de l'Être éter-
nellement conscient de soi, la joie et l'amour ruisselant à
jamais de l'immobile Délice éternel. Ce sera l'Absolu duel
en son déploiement de soi, e t chaque relativité en lui
sera pour l'âme divine un absolu parce que consciente
d'être l'Absolu manifesté, mais sans cette ignorance
qui exclut les autres relativités comme étrangères à
son être ou moins complètes qu'elle.
Dans l'extension, l'âme divine aura conscience des
trois degrés de l'existence supramentale, non point
comme notre mental nous force à les considérer, non
point comme des degrés, mais comme un fait triple de
208 La Vie divine
l’auto-manifestation de Sachchidânunda. Elle pourra les
embrasser en une seule et même réalisation totale - car
une vaste compréhension est la base du supramental
conscient de la vérité. Elle pourra, divinement, conce-
voir, percevoir et sentir toutes choses comme le Moi, son
propre moi, le moi unique de tous, le Moi qui est le Moi
q ‘ devient, mais non pas divisé en ses devenirs, qui
n’ont point d’existence isolément de sa propre conscience
de soi. Elle pourra, divinement, concevoir, percevoir et
sentir toutes les existences comme les (( formes d’âme ))
de l’Un, dont chacune a son être propre dans l’Un, son
propre point d’appui dans l’Un, ses propres relations
avec toutes les autres existences qui peuplent l’unité
infinie, mais qui toutes dépendent de l’Un, - forme
consciente de Lui en Sa propre infinitude. Elle pourra,
divinement, concevoir, percevoir et sentir toutes ces
existences en leur individualité, en leur position séparée,
vivant comme le Divin individuel, chacune recelant en
soi l’Un et Suprême, chacune étant par conséquent, non
point une forme, un ~%Gwhnv, non point réellement une
partie illusoire d’un tout réel, une simple vague écu-
mante à la surface d’un immobile océan -car ce ne sont
la qu’images mentales, en somme, et inadéquates -
mais un tout dans le tout, une vérité qui reproduit
l’infinie Vérité, une vague qui est toute la mer, un
relatif que nous découvrons être l’Absolu lui-même
quand nous regardons derrière la forme et que nous le
voyons eii son intégralité.
Car ce sont trois aspects de l’unique Existence. Le
premier est fondé sur cette connaissance de soi que, en
notre réalisation humaine du Divin, l’Upanishad décrit
comme le Moi en nous devenant toutes les existences ;
le second, sur celle décrite comme voyant toutes les
existences dans le Moi; À; troisième, sur celle décrite
comme voyant le Moi en toutes les existences. Le Moi
devenant toutes les existences est la base de notre unité
avec tout ; le Moi contenant toutes les existences est la
base de notre unité dans la différence ; le Moi habitant
tout est la base de notre individualité dans l’universel.
Si le défaut de notre mentalité, si son besoin de concen-
L‘âme divine 20 9
tration exclusive l’oblige à insister sur l’un de ces aspects
de connaissance de soi à l’exclusion des autres, si une
réalisation imparfaite aussi bien qu’exclusive nous pousse
toujours à introduire un élément humain d’erreur dans
la Vérité mgme, un élément de conflit et de négation
mutuelle dans l’unité qui embrasse tout, néanmoins,
pour un être divin supramental, de par le caractère
essentiel du supramental qui est une unité comprenant
tout et une totalité infinie, les trois aspects doivent se
présenter comme une réalisation triple et même (( une
en trois H.
Si nous supposons que cette âme trouve son équilibre,
son centre dans la conscience du Divin individuel vivant
et agissant en rapport distinct avec a autrui H, elle aura
cependant, dans la base de sa conscience, l’entiére unité
d’oh tout émerge, et elle aura dans l’arrière-plan de cette
conscience l’unité étendue et l’unité mitigée, et elle sera
capable de retourner à l’une quelconque d’entre elles, et
de contempler de là son individualité. Dans le Veda, tous
ces équilibres sont affirmés des dieux. En essence, les
dieux sont une existence unique que les sages appellent
de noms différents ;mais en leur action, ils ont pour base
le Vaste, Vrai et Juste et en émanent. Agni ou un autre
dieu est dit être tous les autres dieux ; il est l’Un qui
devient tout ; en même temps il est dit contenir en lui
tous les dieux comme le moyeu d’une roue contient les
rayons, il est l’Un qui contient tout ; et cependant, de
même qu’Agni est décrit comme une divinité séparée,
celle qui aide tous les autres dieux, les dépasse en force et
en connaissance, et cependant leur est inférieure en posi-
tion cosmique et leur sert de messager, de prêtre ou d’ou-
vrier - créateur du monde et père du monde, il est
cependant le fils né de nos muvres, c’est-à-dire qu’il est
le Moi ou Divin originel, habitant intérieur manifesté,
l’Un qui demeure en tout.
Tous les rapports de l’Arne divine avec Dieu, avec son
Moi suprême et avec ses autres moi en d’autres formes
seront déterminés par cette connaissance totale de soi.
Ces rapports seront des relations d’être, de conscience e t
de connaissance, de volonté et de force, d’amour et de
210 La Vie divine
délice. Infinis en leur potentialité de varialion, ils n’ont
besoin d’exiger l’exclusion d’aucun rapport d’âme A
âme qui soit compatible avec la conservation du sens
inaliénable d’unité en dépit de chaque pliénomène de
différence. Ainsi en ses rapports de jouissance, l’âme
divine aura le délice de toute sa propre expérience en
elle-iiihe ;elle aura le délice de toutee son expérience de
rapports avec autrui coninie coiiiiiiunion avec d’autres
moi en d’autres formes créees poiir un jeu varié dans
l‘univers ;elle aura aussi le délice des expériences de ses
autres moi comme s’ils étaient les siens -ce qu’en vérité
ils soiit réellement. E t toute cette capacité sera sienne
parce qu’elle prendra conscience de ses propres e x p b
riences, de ses rapports avec autrui, des experiences des
autres et de leurs rapports avec elle, comme étant t o u k
la joie, l’ânanda de l’Un, le Moi suprême, son propre moi,
dilïcrencié parce qu’il demeure séparément en toutes ces
formes comprises en son propre être, mais malgré tout
un dans la différence. Parce que cette unité est la base de
toute son expérience, l’âme divine sera libre des discordes
de notre conscience clivisée - divisée par l’ignorance el
par un égoïsme séparateur ; tous ces moi et leurs rapports
joueront conscieinment au service l’un de l’autre ;ils se
sépareront e t se fondront l‘un dans l’autre cornine les
notes innoinbrables d’une éternelle harmonie.
Et la même règle s’appliquera aux rapports de son
être, de sa connaissance, de sa volonté avec l’être, la
connaissance et la volonté d’autrui. Car toute son expé-
rience e t tout son délice seront le jeu d’une force d‘être
consciente trouvant en soi sa félicité, e t en quoi,
par obéissance à cette vérité d’unité, la volonté ne peut
être en lutle avec la connaissance ni aucune des deux avec
le délice. Ida connaissance, la volonté e t le dblice d‘une
âme n’entiwont pas non plus en conflit avec la connais-
sance la volonté et le délice d’une autre, parce que, en
raison de la conscience qu’elles ont de leur unite, ce qui
est conflit e t lutte et discorde en notre être divisé sera
alors le jeu mutuel des notes différentes, se joignant. et
s’entrelaqnt, d‘une seule harmonie infinie.
En ses rapports avec son Moi suprême, avec Dieu.
L’&ne divine 21 1
l’âme divine aura ce sens de l’unité du Divin transcen-
dan1 et universel avec son propre &re. me goûtera cette
unité de Dieu avec elle-même en sa propre individualité
et avec ses autres moi dans l’universalité. Ses rapports
de connaissance seront le jeu de l’omniscience divine,
car llieu est Connaissance, et ce qui chez nous est igno-
rance ne sera alors que la corinaissance retenue dans le
repos de la conscience de soi afin que certaines formes de
cette conscience de soi puissent ètre mises en avant dans
l’activitk de la Lumière. Ses rapports de volonte seront
alors le jeu de la divine oniriipotence, car Dieu est Force,
Volonté et Puissance, et ce qui chez nous est faiblesse et
incapacité sera la volonté retenue en tranquille force
concentrée afin que certaines formes de Force-consciente
divine puissent se réaliser, mises en avant sous forme de
Puissance. Ses relations d’amour et de délice seront le
jeu de la divine extase, car Dieu est Amour et Délice, et
ce qui chez nous serait le déni de l‘amour et du délice
sera la joie retenue dans la nier tranquille de la Béatitude
afin que certaines formes d’union divine et de jouissance
divine piiisseiit être mises en avant, actives, en un sur-
gissement actif de vagues de la Béatitude. De mème
tout son devenir sera la forme revêtue par 1’Stre divin
en réponse à ces activités, e t ce qui est chez nous cessa-
tion, mort, annihilation, ne sera que repos, variation ou
retenue de la joyeuse hlâyâ créatrice daiis l’étre éternel
de Snchchidànanda. En même tcinps, cette unité n’exclut
pas les rapports de l’àme divine avec Ilieu, avec son Moi
supreme, fondés sur la joie de la différence se séparaiit
de l’unité pour jouir d’une autre faron dc cette unité;
elle n’aniiiilera la possibilité d’aiicunc di: ces formes
exquises dc jouissance de Dieu qui solit le plus fiaut
ra\isseniciit de l’amant de Ilicii CII son élreiiite du Divin.
Mais quelles seront les conditions en lesquelles et
par lcsr~uellessc réaliscra celle iiatiire de la vie de I’ânie
divine 7 ïoiile expérience dans les rapports procéde
à travers certaines forces d’élre se traduisant par un
appareil instrumental à quoi nous donnons Ics noms
dc propriéti.i, qualités, activités, faculth. De même
que, par exemple, le Mriital se projette en des formes
212 La Vie divine
variées de puissance mentale, telles que jugement, obser-
vation, mémoire, sympathie propre à son être, de même
la Vérité-Consciente ou Supramental doit effectuer
les rapports d’iime à âme par des forces, des facultés,
des fonctionnements propres à l’être supramental ; sinon
il n’y aurait point de jeu de différenciation, Ce que
son1 ces fonctionnements, nous le verrons quand nous
en viendrons à considérer les conditions psychologiques
de la Vie divine ; pour le moment, nous ne considérons
que ses bases métaphysiques, sa nature et ses principes
essrntiels. Qu’il nous suffise d’observer que l’absence
ou l’abolition, dans la conscience, de i’égoïsme sépa-
rateur et de la division effective est l’unique condition
essentielle de la Vie divine, et que, par conséquent,
c’est leur prksence en nous qui constitue notre mortalité,
notre déchéance du Divin. C’est là notre (( pkché )) ori-
ginel 1) - ou plutat, pour employer un langage plus
philosophique, le fait que nous nous sommes écartés
du Vaste, Vrai e t Juste de l’Esprit, de son unité, de son
intégralité, de son harmonie, éloignement qui fut la
condition nécessaire à la grande plongée dans 1’Igno-
rance qui est l’aventure de l’âme dans le monde et d‘où
est née notre humanité qui souffre et qui aspire.
Chapitre: dis-huitième

Mental et Sitprtinzeizirrl

Ji cliwiiivril qiiv le 3icntal elait lvi%r:iiiinan.


i”<iilliriiyu L . ~ p ~ i i i s I i1~I I,
~ ~1.l ,

Iiitlivisilili~.niais coininc divise< (w Clics.


D i i ~ - t y m i dG- i i d , S I I I . 17.

La conccption que noiis nous soniiiics jusr1u’ic.i t4’orcés


de forincr est celle de l’csswcc sciile de la vie siipra-
meiitalc que l’$nie diviiie possi!cle avec shciiriii. dans
1’6lrc de .S«c.liciiidtir/m)rln, niais qiic l’âinr 1iiiin:iinc doit
inanifester dans iiolre corps a d iicl de Sac.hi.hidiiri~rnd«
q u i s’cst forrni! ici tlans le iiioiile tl‘iiiie vie mriitait: et
physique. Mais, dans la nicsiiïc oii il iioiis R c t e pos-
sible j usqu’ici d‘eiivis:igw ce 1Ie ixisl ence SIIpr:irnc*iilale,
elle ne scinble avoir :iiicun l i c i i , niiciiiie corrt.sporit1aiic.c
avec la vie telle qiic nous lu connaissons, la vie qiii sc
meut entre les deiix tcrrnes de notre csisleiicr norninlc,
les deux firmaniciits d u incrilai et dii corps. Elli. senible,
plutGt un état d’étrr, un e l a t de conscieiice, 1111 btat
de rapport actif ct de j ~ i ~ i ~ ~ :iiiiitiiclic
i i i ~ c ICI qiic di.s
âmes désincarnees poiirraiiwt 1.n avoir In p w ç s i o i i et
l’expérience dans 1111 tiioiidc siins forriiras physiques,
i i n mondc où a $16 acc.triiil)liti iiiie tliffi.rtwc.iat ioii d’lii1ic.s
inais non une ùiil’i.ïciici:ilion clc corps, un r i i o i i c l c dein-
finitudes actives ct joyrist*s. noii d’ty)rils cinIwisotini.s
dans la forme. Aussi pou rrii i t-o I I r:i i so I I na I )I cn I i t do u-(81

ter qu’une tclle vie çlisinv soil possilk avt’c nos iiriii-
fnlioiis dc fornic cnil)orclle c l iios lirnitaiioiis ti(&~ l e r i i ; i l
214 La Vie divine
emprisonné dans la forme, de force embarrassée dans
la forme, qui correspondent à ce que nous appelons
présen lemen t existence.
En fait, nous nous sommes efforcés d’arriver à une
conception de cet être infiiii suprême, force consciente
et fitlicit6 de soi dont notre monde est une création e t
notre iiieiitalilé une image pervertie ; nous avons essayé
de nolis faire une idée de ce que peut être cette Mâyâ
divine, cctte Vérité-Consciente, cette Idée-rCelle, par
quoi la force-consciente propre à l’Existence trans-
cendante et universelle conçoit, forme e t gouverne l’uni-
vers, l’ordre, le cosmos, de sa félicité d’existence mani-
festée. rilais nous n’avons pas étudié les rapports de
ces quatre grands tcrines divins avec les trois autres,
les seuls avec lesquels notre expérience humaine soit
familière - le Mental, la \rie et le Corps. Nous n’avons
pas scruté cette Mâyâ autre ct en apparence non divine,
qui est la racine de tout notre effort, de toute notre
souffrance, nous n’avons pas vu avec précision comment
elle sort de la réalité divine, ou de la divine Mâyâ. Et
jusqu’à ce que nous rayons fait, jusqu’à ce que nous
ayons tissé les liens qui manquent, notre monde nous
demeure inexpliqué e t nous avons encore quelque rai-
son de douter qu’une unification soit possible entre
cette existence supérieure e t cette vie inférieure. Nous
savons que notre monde est sorti de Sachchidânanda
e t subsiste en Son être ; nous concevons qu’Il demeure
en Lui comme Celui qui jouit e t qui connait, le Sei-
gneur, ie Moi; nous avons vu que nos termes duels
de sensation, mental, force, être, ne peuvent être que
des reprbsentations de Sa félicité, de Sa force consciente,
de Sa divine existence. Mais il semble qu’en fait ces
termes soient si complètement les opposés de ce qu’Il
est réellement e t divinement que tant que nous demeu-
rons dans la cause de ces opposés, tant que nous sommes
contenus daiis le triple terme inférieur de l’existence,
nous ne pouvons alteindre à la vie divine. I1 nous faut
ou bim exalter cet être inférieur jusqu’en cette condition
supérieure, ou bien échanger le corps contre cette pure
existence, la vie contre cette pure condition de f orm
Mental d Suprammid 21 5
consciente, la sensation e t la mentalité contre cette
connaissance e t ce délice purs qui vivent dans la vérité
de la réalité spirituelle. Cela ne signifiet-il pas néces-
sairement que nous abandonnons toute existence terres-
tre ou mentalement limitée pour quelque chose qui est
son opposé - soit pour quelque état pur de l’Esprit,
soit pour quelque monde de la Vérité des choses, s’il en
existe un, ou d’autres mondes, s’il en existe, de Béati-
tude divine, d’Énergie divine, d’Être divin? En ce cas,
la perfection de l’humanité est ailleurs qu’en l’humanité
elle-même; le sommet de son évolution terrestre ne
peut être qu’une extrême et fine pointe de mentalité
allant s’amenuisant, d’où elle fait le grand saut dans
l’être sans forme ou en des formes qui dépassent la portée
du Mental incarné,
Mais en réalité tout ce que nous appelons non-divin ne
peut être qu’une action des quatre principes divins eux-
mêmes, l’action qui était requise d‘euxpourla création de
cet univers de formes. Ces formes ont été créées, non pas
en dehors, mais au dedans de Ia divine existence-force
consciente-béatitude, non pas en dehors mais au dedans
de la divine Idée-réelle et comme une partie de son jeu.
Il n’y a donc aucune raison de supposer qu’il ne puisse
pas y avoir de jeu réel de la conscience divine supérieure
dans un monde de formes, ou que les formes et leurs sup-
ports immédiats, conscience mentale, énergie de force
vitale, de substance formelle, déforment nécessaire-
ment ce qu’ils représentent. il est possible, e t même
probable, que le mental, le corps e t la vie se trouvent
en leurs formes pures dans la Vérité divine elle-même,
s’y trouvent, en fait comme activités subordonnees de
sa conscience, comme partie de ïappareil complet par
lequel la Force suprême est toujours à l’ceuvre. Mental,
Vie et Corps doivent donc être capables de divinitii; leur
forme et leur jeu en cette courte période de ce qui n’est
peut-être qu’un cycle de l’évolution terrestre révélée
à nous par la science, ne représentent pas nécessairement
toutes les activités potentielles de ces trois principes
dans le corps vivant. Leur fonctionnement est ce qu’il
est parce qu’ils sont, de quelque faqon, séparés en
216 La I’ie divine
coiiscieiicc de la Vérité divine d’où ils sont Issus. Que
cette séparation soit abrogée par l’éiiergie du Divin en
expansion dans l’humanité, leur fonctioniiement actuel
poiirrüit hien être converti, serait en \.@riténatiirellemerit
coiivcrl i, par iiiie évolution, une progression suprêmes,
en ce jcu pliis pur qui cst le leur dans la Vérité-Corisciente.
13n ce cas, non seulement il serait possible de niaiiifes-
ter tlt de rnaiiileiiir la conscieiice diviiie dans le Mental et
le Corps liiiinains, mais, même, cette conscience divine
pourrait, A la fin, accroissant ses conquCtes, re-mouler
le incntal, la vie et le corps eus-iii8mes en une image plus
parfaite de sa Yérité éternelle, e t réaliser son royaume
des cieiis sur la terre, non seulement dans l’âme mais
encore dans la substance. Ida première de ces victoires,
l’intc?rieure, a ét6 reniport6e sur terre, certes, à un degré
plus ou moins clevé, par plusieurs, par beaucoup pciit-
être ; l’autre, l’extérieure, m h e si elle n’a jamais été
plus ou moins réalisée dans les âges révolus comme un
premier modèle offert aux cycles futurs et conservés dans
la mémoire subconsciente de la nature terrestre, peut
cependant devoir être une future réalisation victorieuse
de Dieu en l’humanité. Cette vie terrestre ne doit pas
être nécessaireineiit et à jamais une roue d’effort mi-
joyeiix mi-angoissé ; le succès aussi peut être dans le
dessein divin, et la gloire et la joie de Dieu peuvent être
rendues manifestes sur la terre.
Ce que sont le Mental, la Vie et le Corps en leurs
sources suprêines, et ce que par conséquent ils doivent
être en la plénitude intégrale de la manifestation divine
une fois inspirés par la verité et lion point retrancliés
d’elle par la séparation et l’ignorance où présentement
nous vivons - tel est donc le problème qu’il nous faut
maintenant examiner. Car ils doivent déjà avoir là
leur periection, cette perfeclion vers laquelle ici nous
nous haussons - nous qui ne sommes que le premier
mouvement du Mental en évolution dans la Matière
qui ne sommes pas encore libérés des conditions et des
effets de cette involution de l’esprit en la forme, de cette
plongée de la lumière dans sa propre ombre par quoi fut
créée la conscience matCrielle obscurcie de la Nature
Meniul ei Suprairienid 217
physique. Le type de toute perfection, vers lequel iious
croissons, les termes de notre évolution suprême sont
nécessairement contenus déjà en l’Idée-réelle divine ; il
faut qu’ils aient là forme et conscience pour que nous
croissions vers eux et en eux ; car cette prk-existence
dans la connaissance divine est ce que notre mentalité
humaine clierclic sous le nom d’Idéal. L’Idéal est une
Réalité éteriidle que nous n’avons pas encore réalisée
dans les condilions de notre étre propre, et non pas un
non-existant don1 l’Éternel, le Divin, ne s’est pas
encore saisi et que nous seuls, êtres imparfaits, aurions
entrevu et enleridrions créer.
Et d’abord, le Mental, souverain enchaîné et cntrûvS
de notre vie humaine. Le Rlental est, en son essence, une
conscience qui mesure, liniite, découpe des formes de
choses dans le tout indivisible et les contient comme si
chacune était une entité séparée. Même avec ce qui
n’existe évidemment que comme partie et fraction, le
Mental, à sa rnani&reordinaire, établit cettc fiction que
ce sont des choses qu’il peut considérer séparément et
non pas seulement comme des aspects d’un tout. Car,
même quand il sait que ce ne sont pas des choses en soi,
il est obligé de les traiter comme si elles étaient des
choses eii soi ;sinon il ne pourrait les soumettre à sa propre
activitk caractéristique. C’est ce caractére essentiel du
Mental qui conditionne le jeu de toutes ses puissances
exécutives, conception, perception, sensa tion, activités
de la pensée créatrice. il conçoit, perçoit, sent les choses
comme si elles étaient découpées rigidement d’un
arriere-plan ou d’une masse, et il les emploie coniine
des unités établies d’un matériel à lui doriné pour sa
création ou sa possession. Toute son action et sa joiiis-
sance s’appliquent ainsi des touts qui font partie d’un
tout plus vaste, et ces touts second~ires, à leur tour
eux aussi, sont fragmentés en parties qui sont égalment
traitées coinme des toutsenvuede leur desseinparticulier.
Le Merital a beau diviser, multiplier, additionner, sous-
traire, il ne peut dépasser les limites de cette inathéma-
tique. S’il passe au-delà et essaie de concevoir un tout
réel, il se perd dans un élément étranger ; de son propre
218 La Vie divine
terrain solide, il tombe dans l’océan de l’intangible,
dans les abîmes de l’infini où il ne peut ni percevoir, ni
concevoir, ni sentir son sujet, ni l’employer pour créer e t
jouir. Car si le Mental semble parfois concevoir, perce-
voir, sentir ou goûter avec possession l’infini, c’est
seulement en apparence e t c’est toujours une représen-
tation de l’infiiii. Ce qu’il possède ainsi vaguement n’est
qu’un vaste sans-forme e t non point le réel infini non-
spatial. Dès qu‘il essaie de saisir celui-ci , de le posséder,
aussilOL iiilervicnt son inaliénable tendance à la délimi-
tation, et le Mental se retrouve maniant des images,
des forines et des mots. Le Mental ne peut posséder
l’ilifini, il ne peut que le subir ou être possédé par lui ;
il ne peut que rester, bienheureusement impuissant, sous
l’ombre lumineuse du Réel projetée sur lui de plans
d’existence qui sont hors de sa portée. La possession de
l’Infini ne peut venir que d’une ascension vers ces plans
supramentaux ;la connaissance de l’Infini, par une sou-
mission passive du Mental aux messages qui clescendent
de la Réalité de la Vérité-Consciente.
Cette faculté essentielle e t la limitation essentielle qui
l’accompagne sont la vérité du Mental e t fixent sa nature
e t son actioii réelles, svabhâva e t svadharma; c’est la
marque du (( fiat )) lui assignant son rôle dans l’appareil
complet de la suprême Nâyâ - rôle déterminé par ce
qu’il est en sa naissance même depuis l’auto-conception
éternelle de l’Existant en soi. Ce rô1e est de toujours
traduire l’infinité en termes de fini, de mesurer, de limi-
.ter, de morceler. I1 agit ainsi, effectivement, dans notre
conscience, à l’exclusion de tout vrai sens de l’Infini ; par
conséquent, le Mental est le noyau de la grande Igno-
rance parce qu’il est ce qui originellement divise e t dis-
tribue, et il a mêiiie été pris à tort pour la cause de
l’univers et pour la totalité de ia Mâyâ divine. Mais la
hfâyà divine comprend viùyâ aussi bien qu’avidyâ,
la Connaissance aussi bien que l’Ignorance. Car il est
évident que, puisque le fini est seulement une appa-
rence de l’Infini, un résultat de son action, uni jeu de sa
Conception, e t qu’il ne peut exister que par lui, en lui,
avec lui coinxnc arriére-plan, forme de Sa substance e t
Mental et Supramental 219
action de Sa force, il y a nécessairement une conscience,
originelle qui contient et voit les deux en même temps
qui est intimement consciente de tous les rapports de
l’un avec l’autre. En cette conscience il n’est point d’igno-
rance, parce que I’infini est connu et le fini n’en est pas
séparé comme une réalité indépendante ; niais cepen-
dant il y a un processus secondaire de délimitation -
sinon aucun monde ne pourrait exister - un processus
par quoi la conscience toujours divisante et réunissante
du Mental, l’action toujours divergente et convergente
de la Vie, et la substance de la Matiere se divisant et
s’agrégeant à l’infini - toutes, par un seul principe et
acte originel, viennent à l’existence pliériornénale. Ce
processus secondaire de l’éternel Voyant et Penseur,
parfaitement lumineux, parfaitenien t conscient de Soi
et de tout, sachant bien ce qu’Il fait, conscient de
I’infini dans le fini qu’Il crée, peut être appelé le Mental
divin. Et il est clair qu’il doit être un jeu secondaire,
mais non pas réellement soparé, de l’Idée-réelle, du
Supramental, et qu’il doit opérer à travers ce que nous
avons décrit comme le mouvement d’appréhension de
la Vérité-Consciente.
Comme nous l’avons vu, cette conscience appréhen-
a , le jeu du Tout indivisible, actif et
sive, p ~ ~ j n û nmet
formateur comme processus e t objet de connaissance
créatrice, devant la conscience de ce même Tout, ori-
ginateiir et cognitif comme possesseur et témoin de son
propre jeu - un peu comnie un poète regarde les créa-
tions de sa propre conscience placées devant lui en elle
comme si c’était autre chose que le créateur et sa force
créatrice, alors que ces créations ne sont en vérité rien
autre que le jeu de son propre être se donnant forme en
soi-même, là où elles sont inséparables de leur créateur.
Ainsi ~ F U ~ ~ C ~opére
M Y la division fontlamenlale qui
m h e à tout le reste, la division entre le I’urwha, &ne
Consciente qui connaît et voit, et par sa vision crée
et ordonne, et la Prakriti, Ame-lhrce ou Arne-Nature,
qui est sa connaissance et sa vision, sa crSation et sa
puissance universellement régente. Les deux ne sont
qu’un seul &re, une seule existence, et les formes vues
220 La Vie divine
et créées sont des forincs multiples de cet Lhre qui sont
placées par Lui, connaissance, devant lui-même, sujet
connaissant, par Lui, force, devant Lui-meme, créa-
teur. La deriiierc action de cette conscierice appré-
heiisive s’effrctiie quand le Piirusha qui impregne
l’extension conscieiite (le son être, présent eii chaque
point de 1iii-i;itiiic aussi bien qu’en sa totalité, habitant
chaque foriiic, regarde l‘riiscmble coniine scparhent,
de chacun des points de vue qu’il a choisis ; il considère
et goiiverne IPS rapports de cliaciine cies fornies (l’âme de
lui-niêiiie avec d’autres fornies d‘âme, du point de vue
de volonté et de connaissance appropriC à clinque forme
part iculiére.
Ainsi sont apparus les éléments de division. D’abord
l’infinité de l’Un s’est traduite en une extension dans le
temps et l’espace conceptuels ; deuxiémement, l’omni-
présence de l‘Un en cette extension consciente de soi
se traduil en une miiltiplicité de l’âme consciente, les
Purushas multiples de Sânikhya; troisiémemcnt, la mul-
tipliciti. des formes d’Am, s’est traduite en une habi-
tation divisee de l’unité en extension. Cette habitation
divisCe est iiiCvilal>le dCs que ces Pii riishas multiples
n’habitent pas chacun son monde distinct, son nionde
à soi, ne poss6derit pas chacun une Prakriti séparée
construisant un univers séparé, mais bien plutôt jouis-
sent tous de la même Pralcriti - comme ils doivent
nécessairement le faire n’étant que des formes d’âme
de l’Un siegeant au-dessus des multiples créations de
Sa puissance - et cependant son1 en rapporls mutuels
dans l’unique monde d’être créé par l’unique Prakriti.
Le Purusha en chaque forme s’identifie activement
avec chacune ; il s’y délimite et en sa conscience place
en face de celle-là ses autres formes coniine contenant
ses autres moi qui sont identiques à lui en être, mais
dilférents cn rapports, diflérents en leur éleiiduc varia-
ble, en le cliainp variable de leiir moiiveiiient, en la
kisioii variable de l’unique substance, force, coliscience,
délice que chacun d’eux déploie en fait à tout moment
du temps, en tout domaine de l’espace. Si l’on admet
que dans la divine Existence parfaiteiiirnt consciente
Mental et Supramental 221
de soi, ce n’est pas une limitation qui enchaîne, ni une
identification qui asservit l’âme et que l’âme est inca-
pable de franchir, comme nous sommes assenis à notre
identification de nous-même avec le corps et incapables
de franchir la limitation de notre ego conscient, incapa-
bles d’échapper à un mouvement particulier de notre
conscience dans le temps, déterminant notre champ
particulier dans l’espace - si l’on admet tout cela, il y
a encore une libre identification d’instant en instant que
seule l’inaliénable connaissance de soi qu’a l’âme divine
empêche de se fixer en une chaîne apparemment rigide
de séparation et de succession dans le temps analogue
à celle en quoi notre conscience semble établie et encliaî-
née.
Ainsi déjà, voici le morcellement : le rapport de fornie
à forme comme si c’étaient des êtres séparés ; de volontc
d’être à volonté d’être comme si c’étaient des forces
séparées ; de connaissance d’étre à connaissance d’être
comme si c’étaient des consciences séparées, a déjà
...
été établi. Ce n’est encore que (( comme si c’étaient n ;
car l’âme divine ne s’y trompe pas, elle prend conscience
de tout en tant que phénomène d’être et ne lâche pas
son existence dans la réalité de l’être ; elle ne trahit pas
son unité : elle emploie le mental comme une action
secondaire de la connaissance infinie. une définition
des choses subordonnée A sa conscience de l’infinité,
une délimitation dépendant de sa conscience de la tota-
lité essentielle - non pas de cette apparente et plurale
totalité d’addition et d’agrégat collectif qui n’est qu’un
phénomène du mental. Ainsi il n’y a pas réelle limitation :
l’âme emploie son pouvoir de définir à un jeu de formes
et de forces bien distinctes ; elle n’est pas employée par
ce pouvoir.
Un facteur nouveau, une action nouvelle de force
consciente est par conséquent nécessaire pour causer
le fonctionnement d’un men tal limité impuissant, par
opposition à un mental librement liniitateur - c’est-à-
dire d’un mental soumis A son propre jeu et trompé
par lui, par opposition à un mental maître de son pro-
pre jeu et le considérant en sa vérité, du mental créature
222 La Vie divine
par opposition au mental divin. Ce facteur nouveau est
nvidyâ, la faculté d’ignorance de soi qui sépare l’action
du mental de l’action du supramental qui l’a causée
et la gouverne encore de derrière le voile. Ainsi séparé,
le mental ne perçoit que le particulier et non I’univer-
sel, ou ne conçoit que le particulier en un universel
qu’il ne possède pas, e t non plus à la fois le particulier
et l’universel comme des phénomènes de l’infini. Nous
avons ainsi le mental limité qui envisage chaque phé-
nomène comme une chose-en-soi, comme une partie
séparée d’un tout qui à son tour existe séparément dans
un tout plus grand - e t ainsi de suite, toujours élar-
gissant ses agrégats sans re tourner au sens d’une vérita-
ble infinité.
Le Mental, étant une action de l’Infini, morcelle aussi
bien qu’il agrege, ad infinitum. I1 découpe l’être en un
certain nombre d’entiers, en des entiers toujours plus
petits, en atomes, et ces atomes en atomes primaires,
jusqu’à dissoudre, s’il le pouvait, l’atome primaire en
un néant. Mais il ne le peut, parce que derrière cette
action de division est la connaissance salvatrice du supra-
mental qui sait que chaque entier, chaque atome n’est
qu’une concentration de la force totale, de la conscience
totale, de l’être total en des formes phénoménales de
soi. La dissolution de l’agrégat en un néant infini, à
quoi semble parvenir le Mental, n’est pour le Supramen-
tal que la re-concentration de l’être conscient hors de
son phénomène et son retour à son existence infinie.
En quelque direction qiic sa conscience procède, que ce
soit par la division infinie ou par I’agrandissernent infini,
elle n’arrive qu’à elle-mEme, à sa propre unité infinie,
ii son propre Etre élernel. E t quand l’action du Mental
csl conscicriinient su1mdorini.e li cette connaissance du
siipraiiicntal, la vérité du procewis lui es1 aussi connue,
nullement ignorée de lui ; il n’y a pas réellement une
division, mais seulement une concentration, multiple
à l’infini, en des formes d’&ireet en des arrangements
du rapport mutuel de ces formes d’être en quoi la divi-
sion est une apparence subordonnée de l’entier proces-
sus, nécessaire à leur jeu lenipore1 et spatial. Car divi-
Menial et Supramenial 223
sez autant que vous vouIez, descendez à l’atome Ie plus
infinitésimal ou formez le plus monstrueux agrégat de
mondes et de systèmes, aucun de ces processus ne vous
conduit à une chose-en-soi ; toutes ces choses sont des
formes d’une Force qui seule est réelle en soi, alors qu’elles
ne sont réelles que comme des images de soi, des formes
se manifestant de l’éternelle Force-Consciente.
D’où vient donc originellement I’auidyâ limita trice,
la chute du Mental hors du Supramental, avec sa consé-
quence, l’idée d’une division réelle ? De quelle perver-
sion précise du fonctionnement supramental‘? Elle
vient de ce que l’âme individualisée voit tout de son
propre point de vue et exclut tous les autres ;elle vient,
autrement dit, d’une exclusive concentration ùe cons-
cience, d’une exclusive identification de l’âme avec une
action particulière, temporelle et spatiale, qui n’est
qu’une partie de son propre jeu d’être ; elle vient de ce
que l’âme méconnaît ce fait que tous les autres sont aussi
elle-même, toute autre action sa propre action et tous
les autres états d’être et de conscience les siens aussi,
tout comme l’action de l’instant particulier dans le
temps, du point particulier dans l’espace et de la
forme particulière que présentement elle habite. Elle se
concentre sur le moment, le champ, la forme, le mouve-
ment, si bien qu’elle perd le reste ; elle doit alors recou-
vrer le reste en reliant cette succession d’instants, cette
succession de points dans l’espace, cette succession
de formes dans le temps et l’espace, cette succession de
mouvements dans le temps et l’espace. Elle a ainsi
perdu la vérité de l’indivisibilité du temps, de l’indivi-
sibilité de la force et de la substance. Elle a même perdu
de vue le fait évident que tous les mentaux sont un
unique Mental se plaçant à beaucoiip de points de vue
différents, toutes les vies une Vie unique causant plu-
sieurs courants d’activité, tout corps e t toute fornie une
substance unique de Force et de Conscience se concen-
trant en de nombreuses stabilités apnaren tes de force
et de conscience ; mais en vérité toutes ces stabilitbs
ne sont réellement qu’un constant tourbillon de mouve
ment reproduisant une forme en même temps qu’il la
224 La Vie divine
modifie ; rien de plus. Car le Mental, qui autrement ne
saurait agir, essaie d’immobiliser toute chose en des
formes rigidement établies et des facteurs extérieurs en
apparence immuables ou immobiles, et il pense qu’il a
obtenu ce qu’il voulait ; en réalité tout est un flux de
changement et de renouvellement, et il n’y a pas de
forme-en-soi fixe, pas de facteur extérieur immuable.
Seule 1’Idée-réelle éternelle est ferme et maintient dans
le flux des choses une certaine constance ordonnée d’ima-
ges et de rapports, une constance que le Mental tente
vainement d’imiter en attribuant de la fixit6 à ce qui
est toujours inconstant. Ces vérités, le Mental doit les
redécouvrir ; il les connaît toujours, mais seulement
dans l’arriére-plan caché de sa conscience, dans la lumière
secrète de son être ; et cette lumihre lui est obscurité
parce qu’il a créé l’ignorance, parce qu’il est tombé de
la mentalité divisante en la mentalité divisée, parce
qu’il s’est absorbé dans son propre jeu, dans ses propres
créations.
Cette ignorance est encore aggravée pour l’homme
parce qu’il s’est identifié avec le corps. Pour nous le men-
tal semble déterminé par le corps, parce qu’il en est préoo
cupé, parce qu’il s’adonne aux opérations physiques
qu’il emploie pour son action superficielle consciente
en ce monde matériel grossier. Employant constamment
ce mécanisme du cerveau et des nerfs qu’il a fait appa-
raître au cours de son propre développement dans le
corps, il est trop absorbé dans son observation de ce
qu’y ajoute ce mécanisme physique pour s’en détacher
et retourner à ses seuls fonctionnements à l’état pur ;
ceux-ci lui soiit pour la plupart subconscients. Nous
pouvons concevoir cependant un mental-de-vie ou un
être-de-vie qui dans l’évolution ait dépassé le stade néces-
saire de cette absorption, qui soit capable de se voir,
et même de se sentir par expérience revêtant corps après
corps et non point créé séparément en chaque corps
et finissant avec lui ; car c’est seulernenl l’empreinte
physique du mental sur la niatiére qui est créée ainsi,
seuleinent la mentalite corporelle et non I’étre mental
tout entier. Cette mentalité corporelle est seulement la
Menial et Supramental 225
surface de notre mental, seulement la face qu’il présente
à l’expérience physique. Derrière, même en notre être
terrestre, il y a cet autre, pour nous subconscient ou
subliminal, qui sait qu’il est plus que le corps, qu’il est
capable d’une action moins matérialisée. C’est à lui que
nous devons directement la plus grande part de l’action
dynamique plus large, plus profonde et plus vigoureuse
de notre mental de surface; lorsque nous devenons
conscients de lui ou de son empreinte sur nous, il est
notre première idée, notre première réalisation d’une
Arne, d’un être intérieur, du Purusha (I).
Mais cette mentalité vitale, elle non plus, bien qu’elle
puisse se libérer de l’erreur corporelle, ne nous libère pas
de l’entière erreur du mental ; elle est encore sujette à
l’acte originel d’ignorance par quoi l’âme individualisée
regarde toute chose de son propre point de vue, et peut
voir la vérité des choses seulement comme elles se présen-
tent à elle de l’extérieur, ou encore comme elles surgis-
sent A sa vue hors de sa conscience séparée, temporelle
et spatiale, formes et résultats de son expérience passée
et présente. Elle n’est pas consciente de ses autres moi
sauf par les indications extérieures qu’ils donnent de leur
existence, indications fournies par les communications
de la pensée, de la parole, de l’action, du résultat des
actions ou indications plus subtiles encore - non ressen-
ties directement par l’être physique - de chocs et rap-
ports vitaux. Elle est égalemen t ignorante d’elle-même ;
car elle n’a connaissance de son moi qu’à travers un
mouvement dans le temps et une succession de vies
dans lesquelles elle a employé ses énergies revêtant des
corps divers. De même que notre instrument mental
physique a l’illusion du corps, de même ce mental dyna-
mique subconscient a l’illusion de la vie. C’est en quoi
il est absorbé et concentré, c’est par quoi il est limité,
c’est à quoi il identifie son être. Ce n’est pas encore là
que nous retournons au point OU se rencontrent mental
et supramental, au point originel où ils se sont séparés.
Mais, derrière la mentalité dynamique et vitale, il en
(l) Perçu coninle l’être-de-vie ou être vital, prdnamaya picrusha.
226 La Vie divine
est une autre -miroir plus clair, qui est capable d’échap
per à cette absorption dans la vie, de voir qu’elle assume
vie e t corps afin d’exprimer en une image extérieure de
rapports actifs d’énergie ce qu’elle perçoit en volonté et
en pensée. C’est la source de ce qui en nous est le pur
penseur ; c’est ce qui connaît la mentalité en soi et qui
voit le monde, non pas en termes de vie et de corps,
mais de inental ; c’est ce (I) que nous prenons parfois
tort, quand nous retournons à lui, pour l’esprit pur,
comnie nous prenons à tort le mental dynamique pour
l’âme. Ce Mental supérieur est capable de percevoir
les autres âmes comme d’autres formes de son moi pur,
e t de les traiter comme telles ;il est capable de les sentir
par une communication et un choc purement mentaux,
et non plus seulement par un choc vital et nerveux et
une indication physique ;il conçoit également une image
mentale de l‘unité, e t en son activité e t sa volonté il peut
créer et posséder directement -non pas seulement indi-
rectement comme dans la vie physique ordinaire - et
en d’autres mentaux e t d’autres vies aussi bien que dans
les siens propres. Et pourtant cette mentalité pure
n’échappe pas encore à l’erreur originelle du mental.
Car c’est encore de son moi mental séparé qu’elle fait le
juge, le témoin et le centre de l‘univers, c’est par lui
seul qu’elle s’efforce de parvenir à son propre soi et à
sa propre rkalité supérieurs ; tous les autres sont d’ (( au-
tres », associés à elle e t groupés autour d’elle ; quand
elle veut être libre, il lui faut se retirer de la vie et du
mental afin de disparaître en la réelle unité. Car il y a
encore, entre l’action mentale et l’action supramentale,
le voile créé par auidyâ ; une image de la Ykrité le tra-
verse, non la Vérité elle-même.
Ce n’est que lorsque le voile est déchiré e t le mental
divisé dominé, silencieux et passif sous l’action supra-
mentale, que le mental lui-même retourne à la Vériti.
des choses. Là nous trouvons une mentalité rénectrice,
lumineuse, qui obéit e l sert d’instrurneiit 21 1’ Idée-réelle
divine. La nous percevons ce qu’est réellemeri t le monde ;

(I) L’être mental, munomaya purusha.


Menlal et Supramental 227
nous savons de toutes les manières que nous-mêmes
sommes en autrui, sommes autrui, qu’autrui est nous-
niemes et que nous sommes tous l’Un universel qui s’est
multiplié. Nous perdons la position individuelle rigou-
reusement separée qui est la source de toute limitation
et de toute erreur. Nous percevons aussi, cependant’
que tout ce que l’ignorance du Mental prenait pour la
vh-ité était cn fait la vériLé, mais la vérité déviée, enta-
chée d’erreur et faussement conçue. NOLISpercevons
encore la division, l’individualisation, la création atomi-
que, mais nous les connaissons et nous nous connaissons
nous-mêmes pour ce qu’en réalité elles sont et nous som-
mes. Et ainsi nous percevons que le Mental était réel-
lement une activité et un appareil secondaires dc la
VPrité-Consciente. Tant qu’il n’est pas séparé, en l’ex-
pbrience qu’il a de liii-mhe, de la Conscience-mai tresse
qui l’enveloppe, tant qu’il n’essaie pas de s’établir en
une demeure à lui, tant que, passivement, il sert d’ins-
trument et ne tente pas de posstsder pour son propre
profit, le Mental remplit lumineusement son rble qui est
de maintenir dans la Vérité les formes sCparées les unes
des autres par une délimitation phénoménale, pureinent
formelle, de leur activitc, derriere laquelle l’universalité
souveraine de l’être demeure consciente et intacte. Son
rôle est de recevoir la vérité des choses et de la dislribuer
selon la perception infaillible d’un a i l et d’une Volonté
universels et supr6mes. I1 doit maintenir une individua-
lisation de conscience, de félicité, de force, de substance
actives, tirant toute sa puissance, sa réalité et sa joie
d’une universalité inaliénable qui se tient derriére elle.
Il doit transformer la multiplicité de l’Un en une divi-
sion appnrenie par laquelle les rapports sont dOfiiis et
mainteiius sépsrés l’un du l’autre de telle sorte qu’ils
puissent se retrouver et se rejoindre. I1 doit établir le
délice de la séparation el du contact au sein inêine d’une
unite et d’uiie iiitcrphXraLion éternelles. I1 doit rendre
l’Un capable de se comporter comme s’Il était un ttre
individ:icl en rapports avec d’autres êtres individuels
mais toujours en Sa propre unité - et c’est ce que le
nionde est réellement. Le hIental est l’opéra1ion finale
228 La Vie divine
de la VéritOConsciente appréhensive qui rend tout cela
possible, et ce que nous appelons l‘Ignorance ne crée pas
quelque chose de nouveau et d’absolument faux, mais
ne fait que déformer la Vérité. L’Ignorance est le Mental
séparé en connaissance de sa source de connaissance e t
donnant une fausse rigidité, une apparence erronçe
d’opposition et de conflit au jeu harmonieux de la Vérité
suprême en sa manifestation universelle.
L’erreur fondamentale du Mental est donc cette perte
de la connaissance de soi, par quoi l’âme individuelle
conçoit son individualité comme un fait séparé et non
comme une forme de l’Unité, et se fait le centre de son
propre univers, au lieu de se connailre comme étant une
concentration de l’universel. De cette erreur originelle,
toutes ses ignorances et limitations particulières sont
des résultats contingents. Car, ne considérant le flux
des choses que tel qu’il coule sur lui et à travers lui, il
fait une limitation d’être qui produit une limitation de
conscience et par conséquent de connaissance, une limi-
tation de force consciente e t de volonté et par conséquent
de pouvoir, une limitation de jouissance de soi et par
conséquent de félicité. Comme il n’est conscient des
choses et ne les connaît que telles qu’elles se présentent
à son individualité, il tombe dans une ignorance du reste
et par conséquent dans une conception erronée de cela
même qu’il semble connaître : car, puisque tout l’être
est interdépendant, la connaissance du tout ou de l’es-
sence est nécessaire à la connaissance juste de la partie.
D’où un élément d’erreur en toute connaissance liu-
inaine. De même, notre volonté, ignorante du reste de
la volonté totale, tombe nécessairement dans une erreur
de fonctionnement, dans une incapacité, une impuis-
sance plus ou moins grandes ;la fllicité que l’âme trouve
en soi et dans les choses, méconnaissant la bléatitude du
Tout et impuissante à maîtriser son monde par manque
de volonté et de connaissance, devient nécessairement
incapable du délice de posséder, et par conséquent tombe
dans la souffrance. L’ignorance de soi est donc la racine
de toute la perversité de notre existence, et cette per-
versite se fortifie dans la limitation de soi, l’égoïsme
Menid et Supramenid 22‘3
qui est la forme prise par cette ignorance de soi.
1’: t cependant toute ignorance et toute perversité ne
sont que la déformation de la vérité et de la jiistesse des
choses, et non le jeu d’une fausseté absolue. C’est la
conséquence de ce que le hfental envisage les choses
dans la division qu‘il a établie, aviclyûycim a n l n r ~ ,au
lieu d’envisager lui-même et ses divisions coniine des
instriiinents et des phénomilncs du jeu de la vcrité de
Strr.hchid«iianda. S’il retourne à la vérité d’où il est
toiiibi., il re-devien t l’action finale de la Verité-Cons-
rieiite en son opération appréhensive, et les rapports
qu’il aide à créer en cette luniiére et cette puissance seront
cles rapports de Vérité et non de perversitk. Ils seront
- selon la distinction expressive des rishis védiques -
les choses droites et non point les tordues, c’est-à-dire
des Vkrités de divine existence, avec la coiiscicnce, la
volont6 et la fdicilé de la divine existence se pussedant
soi-niéine et se mouvant harmonieusement en soi-nieme.
Ce que nous voyons pliitOt à présent, c’est le mouvement
dévié et en zigzag du mental et de la vie, Ir5 contorsions
que fait l’dme devenue oublieuse de son &re véritable
dans sa lutte pour se retrouver, pour résoudre toute
erreur passée en cette berité que limitent ou dcforment
notre vérité coinine notre erreur, notre bien comme
notre mal, pour résoudre toirte incnpaciLé en ctattc force
pour la possession de laquelle luttent notre puissance et
notre faiblesse ; toii te souUrance en cette felicité que
clierche à réaliser le convulsif efFort de sensation que
sont notre joie et notre douleur; toute mort en cette
immortalité où veut retourner ce constant effort d’etre
que sont notre vie e l notre mort.
Chapitre dix-neuvième
La vie

L’énergie praniq~eest la vie des créatares ;


car c’est ceia qui est dit être le principe uni-
versel de vie.
Taitiirlga Upanishad, I I , 8,

Ainsi nous percevons ce qu’est le Mental en son ori-


gine divine, et quel est son rapport avec la Vérité-Cons-
-
ciente le Mental, premier des trois principes inférieurs
qui constituent notre existence humaine. C’est une
action spéciale de la conscience divine, ou plutbt la
fibre finale de son entière action créatrice. I1 permet au
Purusha de tenir séparés les uns des autres Ies rapports
mutuels de différentes formes et forces de Lui-même;
il crée des différences phénoménales qui, pour l’âme
individuelle tombée de la VéritBConsciente, revêtent
l’apparence de divisions radicales, et il engendre de par
cette perversion originelle toutes les perversions dérivées
qui nous frappent comme dualités et oppositions de
contraires propres à la vie de i’Ame dans l’Ignorance.
Mais tant qu’il n’est pas séparé du Supramental, il
soutient, non des perversions e t des mensonges, mais le
jeu varié de l’universelle Vérité.
Le Mental apparaît ainsi comme un agent cosmique
créateur. Telle n’est pas l’impression que nous avons
nomalement de notre mentalité ; nous la regardons
plutbt principalement comme un organe percepteur,
percepteur de choses déjà créées par la Force œuvrant
232 La Vie divine
dans la hlatiére, et la seule production que nous lui
attribuons est une création secondaire de formes tirées
par une conibinaison nouvelle de celles qu’a fait déjà
apparaître la Force dans la Mat iPre. Mais la connaissance
que nous sommes maintenant en train de recouvrer,
aid& par les derniéres découvertes de la science, coiii-
inence à nous montrer que, dans cette Force e t cette
hlatiére, un iîIenta1 subcorisciriit est à l’cciivre, q u i est
certainement responsable dc sa propre é i i i ~ g ~ i i c c ,
d’aliord dans les formes de la \ita. ensuite dans les foriiirs
du mcntal lui-même - d’abord dans la conscience ncr-
veuse de la vie de la planle et de l’animal primitif, cn-
suite dans la mentalité en coiistant développciiient de
l’animal évolué et de l’honirrie. E t de même que nous
avons dejà découvert que la Matière n’est que forme
substantielle de la Force, de rtihie nous découvrirons
que la Force matérielle n’est que forme d’énergie du
Rleiital. La force mati.rielle est, en fait, une optkaiioii
subconsciente de la Volonté ; la Volonté qui œuvre en
nous en ce qui semble être la lumière, bien que ce ne soit
en vérité qu’une demi-lumiére, et la Force matérielle
qui œuvre en ce qui nous seinhie être une obscurité
d’inintelligence, sont pourtant réelleinent et en essence,
la mêiiie chose - comme la pensée niatérialiste l’a lou-
jours instinctivement senti eii prenant les choses par le
mauvais bout ou par l’extrémité inférieure, et comme l’a
depuis loiiglemps découvert la connaissance spirituelle
acuvrant par le soniinet. Nous pouvons dire, par corisb
quent, que c’est un Mental subconscient ou une Intelli-
gcnce subcoiisciente qui, mailifestant la Force conmie sa
puissaitct. ~ i i trice,
o sa Sature execlitrice, sa Pialiriti,
a cré6 ce riioiidc matérici,
hIais puisque IC Jlcntal, ainsi qur nous I’a~oiisiii:\iii-
triiarit tlccou\ ert, n’est pzs iiiie twtité indépwdanie c t
(irigiirelle, il::+ sculciiieiit iiiie opération iiiialc clr la
Vériti.-Cc~mciente ou S u p i i i e r ~ i a l , il s’ensuit q w , là
oit csl le JIciilnl, doit êire aussi le Sii~>ru~iiental. ide
sui~raiiii~i~l;il ou VCrilbCoiiscicntc est le réel agent crcn-
teur de I’uiiivc~st4eExistence. JicZme qiiand. le ?tIrn tal,
eii sa 11ropre corisciciiw obsctircic, cst s6püré dc sa source,
La vie 233
ce mouvement plus vaste n’en est pas moins toujours
présent dans les activités du Mental; les forçant à
conserver leur juste rapport, tirant les résultats inévi-
tables qu’elles portent en elles, produisant l’arbre qui
correspond à la graine, il force même les opérations de
quelque chose d’aussi brutal, inerte et enténébré que la
Force mat6riclle, à produire un inonde de Loi, d’ordre,
de justes rapports, et ncn, comme ce serait le cas autre-
ment, un nionde de hciirts, de liasard et de chaos.
Assurérneiit, cet ordre, ce juste rapport ne peuvcnl Etre
que relatifs, et non pas l’ordre suprême et le bien su-
prême qui régneraient si le Mental n’était point, en sa
propre conscience, séparé du Supramental ; c’est un
ordre, un arrangeinent de résultats, juste et approprié
à l’action du 3lental séparaleur, à sa création d’opposi-
tions séparatrices, ses aspects duels et opposés de l’u-
nique Vérit6. La Conscience divine, ayant conçu et jeté
en action l’Idée de cette représentation duelle ou divisée
d’elle-même, en dtduit en idée-réelle, et pratiquement
en tire en substance de vie, par l’action souveraine de
l’intégrale Verité-Consciente qui est derrière elle, sa
propre vérité inférieure, inévitable résultat de rapports
diversifiés. Car c’est la nature de la Loi, de la Vérité dans
le monde, d’êlre le juste fonctionnement, la juste révé-
lation de ce q u i est contenu en I’ètre, impliqué dans
l’essence et la naliire de la chose elle-même, lateiit en
son être propre e t sa loi propre, sriabhdoa et siiaclhcirrna,
tels que les voil la Connaissance divine. Pour citer l’une
de ces rnerveillriiws formules des I’panisliads (I), q i i i
contient un nionde de connaissance en quelqiips mots
révela teiirs, c‘est 1’13xistant en soi qui, Voyant et Pen-
seur pariout eii devenir, a arraiigi! en 1.ui-mGine toutes
les choses, B leiir juste placc, depuis des teinps éternels,
selon la \brit6 t i c cela i n C m qu’elles sont.
En const.ciiiciicc, IC ~iioridetriple où nous ~ i v o n s ,IC
monde ~ i ~ ~ i ~ ~ ~ i l - ~ i t n’est ~ - C oIriplt:
r j ) s , qii’à soi1 stade
présclil d ‘ c i o l i i l i o i i . La \’ic iiiwlu& daiis la Matih-c n
234 La Vie divine
émergé sous forme de vie pensante et, mentalement
consciente. Mais avec le Mental, involué en lui e t par
conséquent en la Vie et la Matière, est le Supramental,
qui est l’origine et le souverain des trois autres, et qui
doit, lui aussi, émerger. Nous cherchons une intelli-
gence à la racine du monde, parce que l’inteiligence est
le plus haut principe dont nous prenions conscience, ce
qui nous seinble gouverner et expliquer toute notre
propre action et création, et par conséquent, s’il existe
une Coiiscience dans l’univers, nous supposons qu’elle
doil être une Intelligence, une Conscience mentale. Mais
l’intelligence ne fait que percevoir, réfléchir et employer
dans la mesure de sa capacité l’œuvre d’une Vérité d’être
supérieure à elle-même ; la puissance qui est derriere et
œuvre doit donc être une autre forme, une formesupé-
rieure de Conscience propre à cette Vérité. 11 nous faut
en conséquence modifier notre conception et aflirmer
que ce qui a créé cet univers matériel, ce n’est pas un
Mental ou une Intelligence subconscients mais un Su-
pramental involué, qui met en avant ie Mental comme
la forme spéciale, immédiatement active, de sa connais-
sance-volonté subconsciente dans la Force, et qui emploie
comme sa Nature exécutive ou Prakriti la Force ouVo-
ionté ma térielle subconsciente dans la substance d’être.
Mais nous voyons qu’ici le Mental se manifeste en
cette spécialisation de la Force à laquelle nous donnons
le nom de Vie. Qu’est donc la Vie? e t quel est son rapport
avec le Supramental, avec cette suprême trinité de
Sachchidânanda active en création par le moyen de
l’Idée-réelle ou de la Vérité-Consciente? De quel p r h
cipc dans la Trinité prend-elle naissance? Ou par quelie
nécessité, divine ou non-divine, de la Vérité ou de l’iiiu-
sion, vient-elle à l’existence? La vie est un mal - ont
crié les hommes tout au long des siècles - la vie est un
leurre, un délire, une démence, d’où nous avons à fuir
pour entrer dans le repos de l’être éterneI. En est-il ainsi?
Et aiors pourquoi en est-ii ainsi? Pourquoi l’Éternel
s’est-il amusé à infliger ce mal, à attirer ce délire ou cette
démence sur Lui ou sur les créalures appelées à l’exis-
tence par Sa terrible, Son universeiiement trompeuse
La vie 235
Mâyâ? Ou serait-ce plutôt quelque principe divin qui
s’exprime ainsi, quelque puissance de la Félicité de l’être
éternel qui avait à s’exprimer e t qui s’est ainsi projetée
dans le temps et l’espace en ce constant débordement des
millions e t millions de formes de vie qui peuplent
inondes innombrables de l’univers?
Quand nous étudions cette Vie telle qu’elle se mani-
feste sur la terre, avec la Matière pour base, nous obser-
vons qu’elle est essentiellement une forme de l’unique
Energie cosmique, un mouvement dynamique ou un
courant de cette Énergie, positif e t négatif, un constant
acte ou jeu de la Force qui érige les formes, les stimule
par un fleuve continuel d’énergie, e t les maintient par
un incessant processus de désintégration e t de renouvei-
lement de leur substance. Ce qui tendrait à montrer que
l’opposition naturelle que nous établissons entre la mort
e t la vie est une erreur de notre mentalité, une de ces
fausses oppositions - fausse par rapport à la vérité
intérieure, quoique valable pour l’expérience superficielle
pratique -que, abusée par les apparences, elle introduit
constamment dans l’universelle unité. La mort n’a de
réalité qu’en tant que processus de vie. Désintégration
de substance e t renouvellement de substance, persis-
tance de la forme et changement de la forme sont le
processus constant de la vie ; la mort n’est qu’une désin-
tégration rapide résultant de cette nécessité pour la vie
de changer, de varier son expérience formelle. Même
dans la mort du corps, il n’y a pas cessation de la vie :
seulement les matériaux d’une forme de vie sont désa-
grégés pour servir de matériaux à d’autres formes de vie.
De même, selon la loi uniforme de la Nature, soyons
certains que, s’il y a dans la forme corporelle une énergie
mentale ou psychique, cela non plus n’est pas détruit
mais seulement désagrégé d’une forme pour en revêtir
d’autres par quelque procédé de rnéteinpsycliose, de
corps ré-animé. Tout se renouvelle, rien ne périt.
On pourrait affirmer en conséquence qu’il y a une
unique Vie ou énergie dynamique imprégnant tout -
l’aspect matériel n’étant que son mouvement le plus
extérieur - qui crée toutes ces formes de l’univers phy-
236 La i’ie dioiiie
siqiie. La Vie impérissable e t Pternelle (lui, i n h e si la
forme tout entière de l’univers était complètement
délruite, continuerait encore d’existtlr, sciait capahle
encore de prodiiire un univers noiiveaii à Iw place de
l’ancien, et doit en vicriti‘ inévitablemriit coiitiriiicr à
cr r, h nioins de se retenir ou d’être retenue en un état
de repos par qiielque Puissailce supCiitwrc. I<ii ce cas,
la Vie n’est rien autre que la Force qui brig?, iiiaintient
et detriiit des formes dans le nionde ; c‘es1 la Yie qui se
manifeste dans la forme de la trrre aillant que dans la
plante qui pousse sur la terre, et dans les aiiimaus qui
maintiennent leur existence en dévorant la force de
vie des plantes ou d’autres aniniaus. ‘ïoutc existence
sur la terre est une Vie universelle qiii preiid forme de
Maticre. Elle peut pour ce desseiri cacher It: processus
de vie dans un processus physique avant qu‘il émerge
comme sensitivité sous-mentale et vitalité nientalisée ;
ce n’en est pas moins constnrriinent le iiihie principe
de Vie crbateur.
On dira toutefois que ce n’est pas là cc que noiis enten-
dons par vie ; nous ententloris par vie un rbulint parti-
culier de la force universelle qui nous est fainilier, qui se
manifeste seulement dans l’animal el la planle, non dans
le niétal, la pierre, le gaz, qui opiw dans la celliile ani-
male mais 11011 pas dans l’atome pureiiicwt physique. I1
nous faut donc, pour Ctre sûrs de notrr. lcric?in, examiner
en quoi consiste prbcisbrneiit cc r6sullat pariiciilier du
jeu de la Force que nous appelons vie, et coniinent il
tlilTPre de cet autre résultat du jeu de la 1:orce daiis les
choses inanimees qui, disons-nous, n’est pas la vit.. Nous
voyons aiissit0t qu’il y a sur terre trois doiitaincs dn jeu
de la Force, le régne animal de la \-ieille classilicaiion,
auqiirl nous apparttwoiis, le ri,giie vi.gt‘4al. el enlin le
règne piirement matbrirl, qiic nous pri.tciitlons dénué de
vie. En quoi la \ ie qui est en nous tlill’i.rc-t-i4e de In vie
de la plante, e t la vit. de la plaiitr de lit noii-vir d i i métal
par exemple, de ce règne minhxl dix 1’aiicic.iiiic piiraséo-
logic, dc re rbgne chiniiqiic noiiv‘cau qii’a dccoiivert la
science ?
I~‘w-dinaire,quand nous 1 ~ ~ r l o i dc
is \ i i i ~ i i seiilen-
ich,
La vie 237
dons la vie animale, ce qui se meut, respire, mange, sent,
désire, et si nous parlons de la vie des plantes, c’est
presque plutôt par métaphore qu’en réalité, car la vie
végétale a été considérée comme un processus purement
matériel plutôt qu’un phénomène biologique. Et parti-
culièrement nous avons associé la vie à la respiration ;
le N soume est vie »,a-t-on dit en toutes les langues : et
la formule est vraie si nous modifions notre conception
de ce que nous entendons par Soume de Vie. Mais il est
évident que mouvement spontané ou locomotion, respi-
ration, alimentation, ne sont que des processus de vie et
non pas la vie elle-même ; ce sont des moyens pour en-
gendrer ou liberer cette énergie constamment slimulante
qu’est notre vitalité, pour opérer cette dksintégration et
ce renouvellement par quoi elle soutient notre existence
dans la substance ; mais ces processus de notre vitalité
peuvent être maintenus autrement que par notre respi-
ration et notre appareil alimentaire. C’est un fait dcmon-
tré que même la vie humaine peut demeurer dans le
corps, et peut y demeurer en pleine conscience quand la
respiration, le battement du cœur et d’autres conditions
auparavant réputées comme lui étant essentielles, ont
été temporairement suspendues. E t l’on a avancé une
série de phénomènes nouvellenien t observés pour établir
que la plante, de laquelle nous pouvons nier encore
qu’elle ait aucune réaction consciente, a au moins une
vie physique identique à la nôtre, et même organisée
essentiellement comme la natre, quoique différente en
son organisation apparente. Si cela est prouvé, il nous
restera à balayer complèteinent nos anciennes concep-
tions faciles et fausses, à dCpasser les symptdmes et
appareiices eslérieurs pour atteiiidïe la racine du pro-
blème.
Par ses découvertes récciites (I), -- qui, si leurs conclu-
(1) Ces considérations, tirées de reclirrclirs scienliriqiics récen-
tes, sont prBsciitées ici coinnie des iliuslralions, non coniine des
preiives, de la nature et dias proci*.sstisdc la Vie dans la Slatii‘re lelu
qu’ils sont esposés ici. La science et la niétnphgsique (qiI’rllrs
soient fondées sur la pure spéculation intellectuelle, ou, coniine
dans l’Inde, en fin de conilbtc, stir une vision spiritiicllr des choies
et une expérience spiritucilc) ont ciiactiiie leur doiiinine et leur
238 Ln Vie divine
sions sont acceptées, devront jeter une lumière intense
sur le problème de la Vie dans la Matière, - un grand
physicien hindou (1) a attiré l’attention sur ce point que
la réaction à une excitation est un signe infaillible de
l’existence de la vie. C’est particulièrement le phénomène
de la vie végétale qui a été illuminé par ses travaux e t
illustré en tout son jeu subtil ; mais nous ne devons pas
oublier qu’en son point essentiel la même preuve de vita-
lité, la réponse à un stimulus, l’état positif de vie e t son
éiat négatif que nous appelons mort, ont été affirmés par
ce savant dans les métaux comme dans la plante. Non
point, en vérité, avec la même abondance, non point, en
vérité, de façon à montrer une organisation essentielle-
ment identique de la vie ;mais il est possible que, si l’on
pouvait inventer des instruments de nature adéquate et
de délicatesse sufisanie, d’autres points de similitude
entre la vie du métal e t la vie de la plante seraient décou-
verts ; et même s’il n’en était pas ainsi, cela pourrait
signifier l’absence de la même organisation de vie ou de
toute organisation de vie, niais les comnieiicements de
vitalité pourraient néanmoins être présents. Si cepen-
dant la vie, si rudimentaire qu’elle soit en ses s y m p t b
mes, existe dans le métal, il nous faut bien admettre
qu’elle est présente, involuée peut-être ou cllémentaire
et élémentale, dans la terre ou en d’autres existences ma-
térielles analogues au métal. Si nous pouvions pousser
plus loin nos recherches, si nous n’étions obligés de nous
arrêter lb où nous font défaut nos moyens immédiats
d’investigation, nous pouvons être sûrs, de par notre
expérience invariable de la Nature, que les investiga-

méthode ù’riiquetc. La science nr pent pas plus dicter ses conclu-


sions A la métaphysique que la ni~Xüpliysiqucne peut imposer ses
conclusions à la science. Cependant, si nous acceptons la croyance
raisonnable que l’Être et la Nalure, en toiiles leurs conditions, ont
un s y s t h e de correspondance expriiiiant la Vérilé commune qui
leur est sous-jacenle, il nous est permis de supposer que les vérités
de l’univers physique peuvenl jeter quelque lumière sur la nature
comnie sur le processus de la Force qui est B I’euvre dans i’uni-
vers -non unc entière lumiPrr, car lascicnce physique estnéces-
seiremrnt incomplète dans le domaine de son enqu&teet n’a aucune
clé pour comprendre les mouveinents occultes de cette Force.
( I ) Sir .Jagadisis Çhaiidra Bose.
La vie 239
tions ainsi poussées nous prouveraient à la fin qu’il n’y a
pas de rupture, pas de rigide ligne de démarcation entre
la terre et le métal en elle formé, ou entre le métal et la
pl I t , ct poussant plus loin la synthèse, qu’il n’y en a
pas non plus entre les éléments et atomes qui constituent
la terre ou le métal, et le métal e t la terre qu’ils consti-
tuent. Chaque degré de cette existence évolutive prépare
le suivant, contient en soi ce qui apparait en celui qui
suit. La vie est partout, secrète ou manifeste, organisée
ou élémentale, involuée ou évoluée, mais universelle,
imprégnant tout, impérissable ; seules different ses
formes e t organisations.
Rappelons-nous que la réponse physique à l’excitation
n’est qu’un signe extérieur de la vie, comme sont en nous
la respiration e t la locomotion. Qu’une excitation excep-
tionnelle soit appliquée par l’expérimentateur, e t de
vives réactions se produisent, que nous pouvons aussi-
tôt reconnaître comme des indices de vitalité dans
l’objet de l‘expérience. Mais durant toute son existence,
la plante répond constamment à une masse constante
d’excitations provenant de son milieu ; autrement dit,
il y a une force constamment maintenue en elle qui est
capable de réagir à la force appliquée par son milieu. On a
dit que cesexpériences ont détruitl’idée d’uneforcevitale
dans la plante ou en un autre organisme vivant. Mais
quand nous disons qu’une excitation a été appliquée
A la plante, nous entendons qu’une force chargée d’éner-
gie, une force en mouvement dynamique a été dirigée sur
cet objet; et quand nous disons qu’une réaction s’est
produite, nous entendons qu’une force chargée d’énergie,
capable de mouvement dynamique et de vibration sen-
sible, a répondu au choc. I1 y a eu réception et réponse
vibrantes en même temps qu’une volonté de croître et
d’être, indiquant une organisation de conscience-force
submentale, c’est-à-dire vitale-physique, cachée sous la
forme d’être. Le fait semblerait donc être que, de même
qu’il y a une énergie dynamique constante en inouve-
meiit dans l’univers qui prend des formes matérielles
diverses plus ou inoins subtiles ou grossières, de meme
en chaque corps QU objet physique, plante, animal ou
240 La Vie divine
métal, la même énergie dynamique constante s’emmaga-
sine à l’état actif, et un certain échange entre ces deux
formes d’énergie produit le phénomène que nous asso-
cions A l‘idée de vie. C’est cette action que nous recon-
naissons comme l’action de l’Énergie de Vie, et ce qui
s’exprime ainsi en éncrgie est la Force de Vie. Énergie
mentale, finergie vitale, Énergie matérielle, sont des
dynamismes différents de l’unique Force cosmique.
Même quand une forme nous semble morte, cette force
existe encore en elle en puissance, bien que ses opérations
familières de vitalité soient suspendues et sur le point
de prendre définitivement fin. Dans une certaine mesure,
ce qui est mort peut être ranimé ; les opérations habi-
tuelles, la réaction, la circulation de l’énergie active
peuvent être rétablies ; et cela prouve que ce que nous
appelons vie était encore dans le corps, à l’état latent,
c’est-à-dire non actif en ses habitudes coutumières, ses
habitudes de fonctionnement physique ordinaire, ses ha-
bitudes de jeu et réaction nerveux, ses habiludes, dans
l’être animal, de réaction mentale consciente. I1 est difi-
cile de supposer qu’il y ait une entité distincte appelée vie
qui soit entièrement sortie du corps et qui y rentre quand
elle sent - et comment le sentirait-elle, puisqu’il n’y a
rien pour la relier au corps? - que la forme reçoit une
excitation. En certains cas, tels que la catalepsie, nous
voyons que les signes physiques extérieurs et les opéra-
tions de la vie sont suspendus, mais la mentalité de-
meure consciente et maîtresse de soi, quoique incapable
de provoquer les réactions physiques habituelles. Ce
n’est donc certainement pas que l’homme soit physique-
ment mort mais mentalement vivant, ni que la vie soit
sortie du corps tandis que le mental l’habite encore,
mais seulement que les fonctions physiques ordinaires
sont suspendues tandis que le mental reste actif.
De même, en certaines fornies d’extase, les fonctions
physiques et le mental extérieur sont suspendus et re-
prennent ensuite leur jeu, parfois de par une excitation
extérieure, mais plus normalement du dedans, par un re-
tour spontané à l’activité. Ce qui s’est passé réellement,
c’est que la force nientale superficielle s’est retirée dans
La vie 241
le mental subconscient, la force vitale superficielle s’est
retirée dans la vie sub-active - de telle sorte que, ou
(( ))

bien l’homme tout entier est tombé dans l’existence sub-


consciente, ou bien il a ramené sa vie extérieure dans le
subconscient tandis que son être intérieur s’élevait dans
le supraconscient. Mais ce qui est pour nous à présent le
point principal, c’est que la Force, quelle qu’elle soit,
qui maintient dans le corps l’énergie dynamique de la vie
a en fait suspendu ses opérations extérieures, mais conti-
nue d’animer la substance organisée. I1 y a un point, ce-
pendant, où il n’est pas possible de rétablir les activités
suspendues ; c’est ou bien quand le corps a subi une 1é-
sion qui le rend inutilisable 011 incapable des foncticns
habituelles, ou bien, en l’absence d’une telle lésion,
quand le processus de désintégration a commencé -
c’est-à-dire quand la Force qui devrait renouveler l’ac-
tion de vie est devenue entièrement inerte à la pression
des forces environnantes, forces avec la masse d’excita-
tions desquelles elle avait coutume d’entretenir un
échange constant. Même alors il y a de la Vie dans le
corps, mais une vie qui n’est occupée que de désintégrer
la substance formée afin de lui permettre de s’échapper
en ses éléments et d’en constituer des formes nouvelles.
Dans la force universelle, la Volonté qui maintient
cohérente la forme, se retire maintenant du processus de
constitution et, à sa place, souiient un processus de dis-
persion. C’est alors seulement qu’il y a mort réelle du
corps.
La Vie est donc le jeu dynamique d’une Force univer-
selle, Force en laquelle la conscience mentale et la vitalité
nerveuse sont toujours inhérentes sous quelque forme ou
au moins dans leur principe, et c’est. pourquoi elles appa-
raissent et s’organisent en notre monde dans les formes
de la Maticre. Le jeu vital de cette Force se manifesle
coixine un échange mutuel d’excitations et de réactions
entre les différentes formes qu’elle a érigées et en quoi
elle conserve sa constante pulsation dynamique ; chaque
fornie constamment inspire et exhale le souflle et I’éner-
gie de la Force commune ; chaque forme s’en alimente
et s’en nourrit de diverses manières, soit indirectement
242 La Vie divine
en assimilant d’autres formes en quoi l’énergie est accu-
mulée, soit directement en absorbant les décharges dyna-
miques qu’elle reçoit de l’extérieur. Tout cela est le jeu
de la Vie ; mais nous le reconnaissons mieux priiicipale-
ment quand son organisation est suffisante pour que nous
percevions ses mouvements les plus extérieurs e t les plus
complexes, et particulièrement quand il participe du type
nerveux d’énergie vitale qui appartient à notre propre
Organisation. C’est pour cetle raison que nons sommes
enclins à admettre la vie dans la plante parce que des
phénomènes de vie y sont évidents -et mieux encore si
l’on peut démontrer que la plante manifeste des symp-
tômes d’action nerveuse et possède un système vital
peu cliff éren t du nôtre - mais que nous répugnons à le
reconnaître dans le iiiétal, la terre et l’atome chimique où
ces développements phérioinénaux se découvrent diffici-
lement ou même en apparence n’existent pas du tout.
Sommes-nous justifiés à ériger cette distinction en une
din’hnce essentielle ? Quelle différence y a-t-il, par
exemple, entre la vie en nous et la vie dans la plante?
Nous voÿoiis qu’elie différe, d’abord, en ce que nous
possédons le pouvoir de locomotion qui n’a évidemment
rien a voir avec l’essence de la vitalité, et ensuite, en ce
que nous possédons la sensation consciente qui, pour
autant que nous sachions, n’est pas encore développée eii
la plante. Nos réactions nerveuses sont largement ac-
coinpagn6es - mais certaineinenl pas toujours ni entié-
rement - par la réaction iiientale qu’est la sensation
consciente ; elles ont une valeur pour le mental aussi
bien que pour le système nerveux et pour le corps
qu’agite l’action nerveuse. Dans la plante, il semble qu’il
y ait des s p p t ô n i e s de sensation nerveuse, y coinpris
ceux que, chez nous, nous traduirions par plaisir et clou-
leur, soinineil et wille, exuberance, atonie et faligue,
et le corps de la plaiite e5t iiitkrieureinent agilé par l’ac-
tion nerveiise, niais il n’y a aucun signe de la pi*,;- Laencc
effeclive de la scilsatioii ineiit:ileinent consciente. Pour-
taiit la srrisalion est seiisatiozi, qu’elle soit nientalenient
coiiscieiite ou vilaleiiicnl sensilive ; et la sciisation csl
une lorine de conscience. Quand la plante sensitive se
La vie 243
rCtracte à un toucher, il stnihle qii‘elle soit nerwiise-
iiient affectée, que ce contact déplaise a quelque chose
en elle qui essaie de s’y soustraire ;il y a dans la plante,
en un mot, une sensation subconsciente, tout comme il y
a, nous l’avons vu, des opérations subconscientes du
même genre en nous-mêmes. Dans le système hiiniain,
il est parfaitement possible d’amener à la surface ces
perceptions et sensations subconscientes iongteinps
après qu’elles sont advenues et qu’elles ont cesse d’af-
fecter le systénie nerveux ; une masse toujours croissante
de preuves a établi irréfutableiiient l’existence en nous
d‘une mentalité subconsciente beaucoup plus vaste que
la mentalité consciente. Le siinple fait que la planlc n’a
pas de mental superficiel vigilant, capable d’ètrcl Pveillé
à l’évaluation de ses sensations subconscientes, n’all’ecte
pas l’identité essentielle des pliéiiom2nes. Les pliéiiomè-
lies étant les mGnes, ce qu’ils manifestent doit ètre la
même chose - c’est-a-dire un mental subconscient. Et
il est parfaiteiiient possible qu’il y ait dans le niétal une
operation de vie plus rudimentaire dii mental sensoriel
subconscient, bien que dans le niétal il n’y ait pas ci’agi-
tation corporelle correspondant i la réaction nerveuse ;
niais l’absence d’agitation corporelle ne fait pas de diifé-
rence essentielle en ce qui concerne la préseiice de la vi-
lalité duiis le inétal, pas plus que l’absence de locomo-
tion corporelle ne fait de diffCrencc.essentielle quant ii la
pr6seiice de la vitalité dans la plante.
Qu’arrive-t-il quand, dans le corps, le conscicnt tlc-
\-ieiit subconscient, ou quand le subcoriscieiit dcvicat
coiiscient ?’ La différeiice réelle reside daris l’absorption
de l’énergie consciente dans une partie de son activité,
clans sa coiiceiitration plus ou iiioins escliisivc. k h cer-
taines formes de concentraiion, ce que iioiis appelons
iiieiitalité, c’est-A-dire la prrijririna ou conscience appré-
hciisive, cesse d’agir coriscieiiinient - presque ou com-
plCtcnient - et cepeiitlaiit le jeu du corps, des ncrfs et du
iiiciital sensoriel contiiiue, nun observé niais constant et
Iwftiit ;il est devenu lout subconscient, et ce n’est qu’en
uiie activité. ou cliainc d’aclivités que le mental est liimi-
neusement actif. Pendant que j’écris, l’acte physique
2.14 La Vie divine
d’écrire est fait dans une large mesure e t quelquefois
entièrement par le mental subconscient ; le corps fait,
inconsciemment disons-nous, certains mouvements ner-
veux ; le mental n’est éveillé qu’à la pensée qui l’occupe.
L‘homme tout entier peut en fait tomber dans le sub-
conscient, e t pourtant des mouvements habituels impli-
quant l’action du mental peuvent continuer, comme
dans de nombreux cas de sommeil ; ou encore il peut
monter dans le supraconscient e t pourtant être actif dans
le corps avec le mental subliminal, comme dans certains
phénomènes de samddhi ou extase yogique. Il est donc
évident que la différence entre la sensation de la plante
et la nôtre est seulement celle-ci : dans la plante, la
Force-conscieiite se manifestant dans l’univers n’a pas
encore pleinement émergé du sommeil de la hfatière, de
l’absorption qui sépare entièrement la Force ouvrikre
de la source de son œuvre qui réside dans la coiinaissance
supraconsciente ;et par conséquent elle fait subconsciem-
merit ce qu’elle fera consciemment quand, en l’homme,
elle émergera de son absorption et commencera de
s’éveiller, indirectement encore, à sa connaissance de
soi. Elle fait exactement la même chose d’une façon diffé-
rente et, en termes de conscience, avec une autre valeur.
I1 devient maintenant possible de concevoir que, dès
l’atome, il y a ce quelque chose qui devient chez nous
volonté et désir ; il y a une attraction et une répiilsion
qui, quoique phénoménalement différentes, sont essen-
tiellement ce qui est en nous sympathie et antipathie,
mais, disons-nous, à l’état inconscient ou Subconscient.
Cette volonté, ce désir essentiels sont évidents partout
dans la Nature, et, ce qu’on ne considère pas encoreassez,
ils accompagnent, et en fait expriment un sens et une
intelligence subconscients - ou, si l’on veut, inconscients
ou complètement involues - qui imprègnent également
toute chose. Présent en chaque atonie de Matière, tout
cela est nécessairement présent en tout ce qui est formé
par l’agrégation de ces atomes ; et cela est présent dans
l’atome parce que c’est présent dans la Force qui cons-
truit et constitue l’atome. Cette force est fondamen-
taleineiit le Chii-Tapas ou Chit-Shakli du Védâiita,
La vie 243
conscience-force, force-consciente inhéreii te à l’e tre
conscient, qui se manifeste dans la plante comme énergie
nerveuse pleine de sensation sub-mentale dans les
(( )),

formes animales primaires comme desir-sciis et désir-


volonté, dans l’animal évolué comme sens et force
conscients de soi, dans l’homme comme volonté et
connaissances mentales couronnant tout le reste. La Vie
est une échelle de l’Énergie universelle oii s’opére la tran-
sition de l’iiiconscience à la conscience ; elle deil est une
puissance intermédiaire latente ou subinerg6e dans la
Matiére, que sa propre force libératrice transforme en
être sub-niental, et que lilxire à la fin l’éineigeiice du
Slcntal lui ouvrant la possibilité intégrale de sa dynanzis.
En dehors de toute autre considération, cette conclu-
sion s’impose comme une nécessité logique si nous obser-
VORS cette émergence, ne serait-ce qu’en son processu9
superficiel, à la lumière del’idée d’évo!ution. 11est évident
que la Vie dans la plante, si elle est organisée autrement
que dans l’animal, est cependant la inémc puissance,
marquée par la naissance, la croissance et la mort, la
reproduction par la semence, la mort par déclin, maladie
ou violence, l’entretien par l’introduction d’éléments
nourrissants tirés de l’extérieur, la nécessité de la lumière
et de la chaleur, la fécondité et la stérilité, et inênie des
états de sommeil et de veille, l’énergie et la dépression
propres au dynamisme de vie, le passage de l’enfance à
la maturité et à la vieillesse ; la plante contient en outre
les essences de la force de vie et par conséquent est la
nourriture naturelle des existences animales. Si l’on
admet qu’elle a un systhme nerveux et réagit aux exci-
tations, qu’elle possède un commencement ou un COLI-
rant souterrain de sensations sub-mentales ou pureinent
vitales, l’identité se resserre ; in2is elle demeure évidem-
ment un stade de vie évolutive intermédiaire entre
l’existence animale et la Biatiére inanimée 1). C’est préci-
((

skment ce qu’on est en droit d’attendre si la Vie est


une force évoluant de la Matière et culminant dans le
Mental. S’il en est ainsi, il nous faut nécessairement
supposer qu’elle était déjà dans la Matière nihie,
submergée ou latente dans la subconscience ou l’incons-
246 La Vie divine
cience matérieiles. Car d’où pourrait-elle émerger, sinon
de là? L’évolution de la Vie dans la matière implique
une involution préalable de la Vie dans la matière, à
moins que nous ne supposions que la Vie est une création
nouvelle introduite en la Nature par magie inexplicable-
ment. Dans ce cas, il faudrait qu’elle f û t : ou bien une
création sortie de rien, ou bien un résultat d’opérations
matérielles dont rien ne rend compte - rien qui appar-
tient à ces opérations elles-mêmes ni à aucun de leurs
éléments qui soient de nature analogue ; ou encore,
comme on peut aussi le concevoir, elle pourrait être une
descente d’en haut, de quelque plan supraphysique
au-dessus de l’univers matériel. Les deux premières
suppositions peuvent être écartées comme des concep-
tions arbitraires ; la dernière explication est plausible :
il est parfaitement concevable -et même, si l’on envisage
les choses du point de vue occulte, il est parfaitement
vrai - qu’une pression venue de quelque plan de Vie
supérieur au monde matériel ait aidé à l’émergence de
la vie dans notre univers. Mais cela n’exclut pas que le
mouvement premier et nécessaire ne doive être l’émer-
gente de la Vie hors de la Matière même ; car l’existence
d’un monde de Vie ou d’un plan de Vie supérieurs au
monde matériel ne conduit pas de soi-même à l’émer-
gence de la Vie dans la matière, à moins que ce plan de
Vie n’existe comme un stade créateur de formes dans une
descente de l’Être en l’Inconscience par plusieurs degr&
ou pouvoirs de lui-même, avec ce résultat qu’il s’involue
delui-Intine, avec tous ces pouvoirs, dans la Matière,
en vue d’une évolution, d’une émergence ultérieures. Que
les signes de cette vie submergée soient découvrables, non
organisés encore ou rudimentaires, dans les choses maté-
rielles, ou qu’il n’y ait point de tels signes parce que cette
Vie involuée est en plein sommeil, c’est une question
secondaire. L’Énergie matérielle qui agrège, forme et
désagrkge (I) est la même Puissance, à un autre degré,
(1) La naissance, la croissance et la mort de la vie sont, en lcur
aspect exlérieur, le niêiiie proccssiis d‘agrégation, de formation et
de désagregation -bien que, dans leur processus et leur significa-
tion intérieuis, elles soient plus encore. Même l’animation d‘un
La uie 247
que l’Énergie de Vie qui s’exprime dans la naissance,
la croissance et la mort, tout comme, en faisant les
œuvres de l’Intelligence en sa subconscience somnam-
bulique, elle se révèle être cette même Puissance qui, à un
autre degré encore, atteint l’état de Mental ; son carac-
tère même montre qu’elle contient en elle - mais non
encore en leur organisation et processus caractéristi-
ques - les pouvoirs non encore libérés du Mental et de
la Vie.
La Vie se révèle donc comme essentiellement la même
partout, de l’atome à l’homme, l’atome contenant la
substance et le mouvement d’être subconscients qui sont
libérés sous forme de conscience dans l’animal, la vie
végétale étant un stade intermédiaire dans l’évolution.
La Vie est en réalité une opération universelle de la
Force-Consciente agissant subconscieminent sur la
Matière et en elle ; elle est l’opération qui crée, main-
tient, détruit et recrée des formes ou corps, et qui essaie,
par un jeu de force nerveuse, c’est-kdire par des cou-
rants réciproques d’énergie stimulatrice, d’éveiller en ces
corps la sensation consciente. En cette opération, il y a
trois stades : l’inférieur, où la vibration est encore dans
le sommeil de la Matière, entièrement subconsciente au
point de sembler complètement mécanique ; l’intermé-
diaire, où elle devient capable d’une réponse encore
siib-mentale, niais à la limite de ce que nous appelons
conscience ; et la supérieure, où la vie fait apparaître
la mentalité consciente sous fa forme d’une sensation
mentalement perceptible qui, dans la transition, devient
la base du développement du mental sensoriel et de
l’intelligence. C’est dans le stade moyen qrie nous saisis-
sons l’idée que la Vie est distincte de la Matière et du
IIental, mais en réalité, elle est la même en tous les

corps par l’être psychique - si la vue occulte de ces chows est


juste - suit un processus exterieur analogue, car l’âme. en tant
que noyau, pour nattre attire à soi et s’agrège les élémriits dc ses
gaines mentales, vitales et physiqucs et de leurs contenus, accroît
pendant la vie ces formations, et en son départ abandonne et désa-
grège de nouveau ces agrégats, retiraut en soi ses puissances i ité-
rieures, jusqu’à ce que, en une nouvelle naissance, elle recoininence
le processus originel.
248 La Vie diuine
stades, toujours un moyen terme entre le Mental et la
Matière, constituant de la Matière, imprégné du Men tal.
Elle est une opération de la Force-Consciente qui n’est
ni le fait de donner forme à la substance, ni le jeu du
mental avec la substance et la forme comme objet
d’appréhension ; elle est plut8t une dynamisation de
l’être conscient qui est cause et soutien de la formation de
substance, qui est aussi source et soutien intermédiaires
de l’appréhension mentale consciente. La Vie, en tant
que cette dynamisation intermédiaire d’être conscient,
libère en action et réaction sensibles une forme de la force
d’existence créatrice qui œuvrait absorbée en sa propre
substance ; elle soutient et libère en action la conscience
d’existence appréhensive appelée mental, et lui donne
un appareil dynamique afin qu’elle puisse agir non
seulement sur ses propres formes, mais sur les formes de
la vie et de la matiére ; agissant comme intermédiaire,
elle relie et soutient le mental et la matière dans leurs
rapports usuels. Le moyen de ce commerce entre eux,
la Vie le fournit par les courants continuels de son énergie
nerveuse pulsatoire qui apportent la force de la forme
en tant que sensation afin de modifier le Mental, et
ramènent la force du Mental en tant que volonté afin
de modifier la Matihe. C’est donc cette énergie nerveuse
que nous entendons généralement quand nous parlons
de la Vie ; c’est le prâna ou Force de vie de la classifica-
tion indienne. Mais l’énergie nerveuse n’est que la forme
qu’elle p i i d dans l’être animal ; la même énergie
prâiiiqiie est présente en toutes formes, jusqu’en
l’atome m h e , puisqii’elle est partout la même en
essence, puisqu’elle est partout la même opération de la
Force-Conscien te - la Force sou tenant et modifiant
l’existence substantielle de ses propres formes, la Force
avec les sens et le mental secrètement actifs mads d’abord
iiivolués dans la forme et se préparant à émerger, puis
enfin émergeant de leur involution. Tel est le sens iiité-
gral de la Vie omniprésente qui a manifesté l’univers
matériel et l’habite.
Chapitre vingtième

Mort, désir et incapacité

Au coninieiicCni(wt iorit était coiivrrt par


la Fain? qui es1 la Mort ; cela se coiistrii sit
pour soi-iiièiiie le 3Iental pour attciiiùre ii la
posscssion de soi.
Brihiidâraiiya1;u L‘pnnishatl, I. 3, I.
1.a voici, la Pnissaiice décoiivcrte par le
mortel et qui a la inultitiide de ses désirs a h
de soutenir toutrs choses ; elfe prciid le goùt
clc toutes nourritures et construit pour I’ètre
une deiiieuïc.
ICHA, fiis cI‘A+nr.
Rig-\’L.‘<la, V, 7, 6.

Uaiis le cliapitre précédent, nous avons coiisidéré la


Vie du point de vue de l’existence matérielle, de I’appa-
ritioii ct du jeu du principe vilal en la Matière, et nous
avons raisonné d’après les données qu’offre celle exis-
tence terrestre en évolution. Mais il est évident que, oii
que puisse apparaître ce principe, de quelque inaiiiere
qu’il opére et en quelques conditions que ce soit, il doit
Ctre partoiit le niême. La Vie est. la force iiiii\:ersclle à
l’ceuvre poiir créer, dynamiser, msinteiiir et modifier,
jusqu’aii poiii t de les dissoiidre et de les reconstruire,
des formes de substance, avec, coinme caractere fonda-
nieiital, le jeu mutuel, 1’écli:iiige réciproque d‘une éner-
gie ouvertenient ou secrètenimit consciente. Dans le
inonde matériel que nous habitons, le Mental est involué
et siibconscient dans la Vie, tout coniiiie le Supra-
nienlal cst involué et subconscient dans le Jleii tal, et
230 La V i e rliuine
ref te Vie in-ipr6gni.e d’t1Ï-i Mental invalué siihconscient
est elle-inhic, à son Lour, involuée dans la Maticre. Par
coiivkpeiit la Matiiw, dans notre monde, est la base
ct le coniriieiiccmciit apparent ; dans lcs tcriiies de
1‘1 ‘paiiisliad, Prithivi, le principe Terre, est notre hase.
L’iini~wsniatériel part de l’a tome forincl surchargé
d’éiicrgie, inipr6gné tie la sii1)staiice non foriii(.e d’un
rlcsir, d’une voloiit6, d’une intelligence siil)scoiicirnts.
I)e ccl te 3iülii.ïe se maiiiÏcite la Vie apparente et, par
le niojrii d u corps vi\’nnt, elk Iib6re IC Mriilal qri’elle
contient eiiiprisoniic5 en elle ; le Mental ii son tour doit
Iib6rer Ir Suprainerital qu’il recde en soil funci ionne-
nient. h i s nous pouvons concevoir un inonde aulre-
iiient coiistitué oii le Merital ne scrait pa5 invoiiié au
coinmenccincn t, mais emploierait consciciniiicni son h e r -
gie innee pour créer des forines origiiialrs dc “ribstance,
et ne serait pns à l’origine, comme en notre nionde,
seulement suhconscieiit. Cepen(lmt, bien quc Ir fonc-
tionneinent d’un tel nioncle doive être enticreriicrit (tiff&
rent du nôtre, le \ éiiicule interniédiaire de l’opbration
cle cette h e r @ serait toiijoiirs la Vie. L n cliosc elle-
iiicnie scrait identiclue, i n h e si le prowwi3 etait
ciiti6re:wnt inverse.
Mais nlors il appert iiiiiri@tiiatciiientqiic, dc. riicine que
le Mental n’est qu’une operation finale d u Supra-
iiieiilal, de n i h e la ITicii’esl qu’une opcraliori finale de
la Coriwieiice-Ïorce dont l’Idée-rcelle ebt In forme
détwniiiairice et l’aient crbateur. La Coiiwiriice qui
est Force est la nature ctc l’Être, et cet Btrc-conscient
manifest6 comme une Coiiscicnce-voloiitk crenlrice est
1’Idee-réelle ou Siiprainental. La Volonte-Consciente
suprameiitale est la Conscience-force rc:idiie ciriciente
A créer dcs forines de l’cire unifi@, dans une linrinonie
0rdonni.e à quoi nous doriiions le noin de nionde ou
univers ; de menie le Ricnlal et la Vie sont la mZme
1:orce-conscience, la méine Volonté-Connaissance, inais
aqissan t pour inaintenii. des formes individiaelles dis-
tinctes en une sorte de dkmarcation, d’opposilion et
d’écliange mutuel où l’Aine en chaque forme (I’Etre fait
apparaître son propre mental et sa propre \ic coninie s’ils
Mort, désir ef incapacifé 25 1
étaient séparés des autres - bien qu’en fait ils ne soient
jamais séparés, mais soient le jeu de l’Arne, du Mental,
de la Vie uniques sous différentes formes de son unique
réalité. En d’autres termes, de même que ce Mental
est l’opération individualisatrice finale du Supra-
mental qui comprend tout e t appréhende tout, le
processus par quoi sa conscience agit individualisée en
chaque forme du point de vue propre à chacune et avec
les rapports cosmiques qui dérivent de ce point de vue,
de même la Vie est l’opération finale par quoi la force
de l’Être-conscient, agissant par le moyen de la
Volonté - qui possède tout et qui crée tout - du
Supramental universel, maintient et dynamise, consti-
tue et reconstitue des formes individuelles et agit en
elles comme la base de toutes les activités de l’âme
ainsi incarnée. La Vie est l’énergie du Divin s’engendrant
elle-même sans cesse en des formes comme dans une
dynamo, et non seulement jouant à diriger la batterie de
ses chocs sur les formes environnantes, mais recevant
elle-même les chocs provenant de toute la vie environ-
nante qui, de l’extérieur, de l’univers environnant,
s’abattent sur la forme et la pénètrent.
Vue ainsi, la Vie apparaît comme une forme d’énergie
de conscience intermédiaire, et appropriée à l’action du
Mental sur la Matière ; en tin sens, on peut dire que, en
tant qu’elle crée les formes de la substance et se relie à
elles, elle est l’aspect d’énergie du Mental. Mais il nous
faut aussitôt ajouter que, de même que le Mental n’est
pas une entité séparée, mais a derriere lui tout le Siipra-
mental - et c’est le Supramental qui crée, le Merital
n’étant que son opération individualisatrice finale - de
même la Vie à son tour n’est pas une entité ou un mouve-
ment sépares, mais a derrière elle toute la Force-
Conscienie dans chacune de ses opérations, et c’est cette
Force-Consciente seule qui existe et agit dans les choses
créées. La Vie n’est que son opération finale, intermé-
diaire, entre le Mental et le Corps. Tout ce que nous
disons de la Vie doit donc étre sujet aux modifications
résultant de cette dépendance. Nous ne connaissons pas
réellement la Vie, ni en sa iiature ni en ses processus, à
252 La Trie diuine
moins que et jusqu’à ce que nous soyons et devenions
conscients de cette Force-Consciente à I’ccuvre en elle,
et dont elle n’est y e l’aspect et l’appareil extérieurs.
Alors seulement, en tant qu’âmes-formes individuelles
et instrunicnts nieiitaux et corporels du Divin, nous
pouvons pcrcevoir et exécu ter avec connaissance la
volonté de Dieu dans la Vie ; alors seulement la Vie et le
Nental peuvent progresser en dès voies et des moiive-
inents de plus en plus exactement conformes à la vérité de
nous-iiièmes et des clioses, par une diminulion constante
des perversions, des déformations de 1’Ignorance.
Toul comme le Rlenlal cloit s’unir consciemineil t avec le
Supramental dont il est skparé par l’action d’uuidyâ,
de méme la Vie doit prendre conscience de la Force-
Consciente qui opère en elle pour des fins et avec une
sigiiificalioii clont la vie en nous - absorbée qu’elle est
dans le seul processus de vivre, tout comme notre mental
est ahsurbé dans le pi-ocessus de nientaliser la vie et la
niaiiére - est inconsciente en son action enténéhrke
de sorte qu’elle les sert d’une manière aveugle et
ignorante, et non point - comme elle doit le faire et le
fera quand elle sera liliérée et accomplie - iumineuse-
men1 et avec une connaissance, une puissance et une
l~éatitudequi sont à elles-mêmes leür propre accom-
plissemen t.
En fait, notre Vie, parce qu’elle est sujette h l’action
obscurcissante et divisan te du illental, est elle-même
obscurcic et diviske, et subit toute cette sujétion à la
mort, la limitation, la faiblesse, la souffrance - méca-
nisme ignorant que le Nental-créature, limit6 et esclave,
engendre et cause. La source originelle cle la perversion
est, nous l’avons vu, l’auto-limitation de l’Anie inclivi-
duelle condamnée à l’ignorance de soi parce qu’elle se
regarde, de par une concentration esclusive, coninic une
individualité séparée existant en soi, et qu’elle considère
toute aclion cosmique cornnie seulement telle que celle-ci
se présente à sa conscience, sa connaissance, sa volonté,
sa force, sa jouissance, son être limité individuels au lieu
de se regarder comme une forme consciente de l’Un et
d’embrasser toute conscience, tolite coiinaissarice,
illorl, désir et incapaicilé 253
toute volonle, toute force, toute jouissance et tout être
coninie un avec le sien propre. La vie universelle en
nous, obéissant à cette direction de l’âme prisonnière
dans le mental, devient elle-même emprisonnée dans une
action individuelle. Elle existe et agit comme une vie
séparée avec une capacité limitée et insiiflisante, subis-
sant, au lieu de les embrasser librement, le choc et la
poussée de toute la vie cosniique qui l’entoure. Jetée
comme une pauvre existence individuelle limitée, dans
le constant échange cosmique de la Force dans l’uni-
vers, la Vie commence par supporter impuissante le
jeu mutuel gigantesque, par lui obéir sans rien de plus
qu’une réaction mécanique à tout ce qui l’attaque, la
dévore, jouit d’elle, l’emploie, la mene. Mais a mesure
que la conscience se développe, que la liimikre de son
propre &re émerge de l’inerte obscurité du sommeil de
l’involution, l’existence individuelle devient faiblement
consciente de la puissance qui est en elle-même, et cherche
d’abord nerveusement, puis mentalement, à maîtriser
le jeu, à l’employer et à en jouir. Cet éveil à la Puissance
qui est en elle est son éveil progressif à la conscience de
soi. Car la Vie est Force, et la Force est Puissance, et
la Puissance est Volonté, et la Volonté est l’action de la
Conscience-maîtresse. La vie dans l’individu devient en
ses profondeurs de plus en plus consciente qu’elle aussi
est la Force de volonté de Saclichidùnanrla, maître de
l’univers, et elle aspire elle-iiiéine à être individuellement
maîtresse de son propre monde. Kéaliser sa propre
puissance et maîtriser aussi bien que connaître son
propre nionde est donc l’impulsion toujours croissante
de toute vie individuelle ; cet élan est un trait essentiel
de la manifestation croissante du Divin dans l’existence
cosniiy ue.
filais, bien que la vie soil la Puissance et que la crois-
sance de la vie individuelle signifie la croissance de la
Puissance individuelle, le seul fait d’être une vie, une
force individualisées et divisées l’empêche d’avoir la
maîtrise réelle de son monde. Car ce serait maîtriser aussi
la Toute-Force, et il est impossible à une conscience
divisée et individualisce, qui a une puissance et une
251 La Vie divine
volonté divisées, individualisées et par conséquent
liinilées, de devenir maitresse de la Toute-Force ; seule
la loute-Volonlé peut l’étre, et l’individu, s’il le peut,
ne le peut qu’en re-devenant un avec la Tou te-Yolonté
et par conséquent avec la Toute-Force. Sinon, la vie
individuelle dans la forme individuelle doit être toujours
sujette aux trois signes de sa limitation : Mort, Désir et
incapacité.
La Mort est imposée à la vie individuelle à la fois par
les conditions de sa propre existence et par ses rapports
avec la Toute-Force qui se manifeste dans l’univers. Car
la vie individuelle est un jeu particulier d’énergie spécia-
lisce pour constituer, maintenir, dynamiser et enfin dis-
soudre, une fois son utilité révolue, l’une des myriades de
ïormes qui toutes servent, chacune selon sa place, son
temps et sa portée, le jeu intégral de l’univers. L’knergie
de vie dans le corps doit souteiiir l’attaque des énergies
extérieures au corps, qui sont dans l’univers ; elle doit les
attirer au dedans et s’en nourrir et elle est elle-même sans
cesse dévorée par clles. Toute Matière, selon l’Upanishad,
est nourriture, et c’est la formule du monde materiel que
(( le mangeur mangeant est lui-même inaiigé D (I). La vie
organisée dans le corps est Constamment exposée à la
possibilité d’être broyee par l’attaque de la vie qui lui est
extcrieure, ou - si sa capacité de dévorer est insiillisante,
ou inipropiemerit servie par ses instruments, ou encore
disproportionnée avec la capacité ou la iiécessi t 6 de ponr-
voir à la nourriture nécessaire pour la vie à 1’e:itCr.leur
- incapable de se protegr, elle est dévorée, ou incapa-
ble de se renouveler et par conséquent gaspillée ou
brisée ; el!e doit passer par le processus de la i~iortpour
être reconstruite ou renoiivelCe.
I1 y a phis ; car, ainsi qiie dit encore IT‘lx~nisIiacl,la
force de vie est nourriture du corps et le corps noiirriture
de la force de vie ;en d’autrcs termes, l’énergie de vie en
nous fournit les matériaux avec lesquels la forme est
érigée et constamment entretenue et renouvelée, et en
n i h e temps elle use constamnient la forme siibstan-

(l) Taittirîya Upanisliad, III, 10.


Morf, désir el incapaciti 255
tielle d’elle-mgme, ainsi crées et conservée par elleen exis-
tence. Si l’équililxe entre ces deux opérations est impar-
fait ou troublé, ou si le jeu ordonné des divers courants de
de force de vie se détraque, la maladie, le dépérissement
surviennent, et le processus de désintégration commence.
Et la lutte même pour la maîtrise consciente et la crois-
sance même du mental rendent plus difficile l’entretien
de la vie. Car alors l’énergie de vie exige de la forme sans
cesse davantage -exigence qui est excessive par rapport
au système originel d’approvisionnement et qui dérange
I’équilibre originel d’offre et de demande ;et avant qu’un
nouvel équilibre puisse être établi, beaucoup de désor-
dres surviennent, hostiles à l’harmonie et à l’entretien
prolongé de la vie. E n outre, l’essai de conquérir la maî-
trise Cree toujours une réaclion correspondante dans le
milieu, qui est plein de forces désirant, elles aussi, s’ac-
complir, et par conséquent tolérant mal l’existence qui
cherche à les mailriser, se révoltant contre elle et l’atta-
quant. Là aussi un équilibre est Lroublé, une lutte plus
intense est engendrée ;si forte que soit la vie dominatrice,
à moins qu’elle soit illimitée, ou encore qu’elle réussisse à
établir une nouvelle harmonie avec son milieu, elle ne
peut resister et triompher toujours ; il lui faut un jour
être vaincue et désintégrée.
Mais, en dehors de toutes ces nécessités, il y a la néces-
sité fondamentale unique de la nature et de l’objet de la
vie incarnée elle-même, qui est de chercher une expé-
rience infinie sur une base finie ; et puisque la forme, la
base, de par son organisation nieme, limite les possibilités
d’expérience, cela ne peut se faire qu’en la dissolvant et
en cherclianl des formes nouvelles. Car l’âme, qui s’était
limitée en se concentrant sur le moment temporel e l le
chainp spatial, est conduite à s’efforcer de recouvrer son
infini16 par le principe de la si:ccession, en ajoutant mo-
ment à niornerit, accumulant ainsi une expérience tenipo-
relie qu’elle appelle son pass6 ; dans ce temps, elle se
meut à travers des champs siiccessifs, des expériences ou
vies successives, des accuiniilatioiis successives de con-
naissance, de capacité, de jouissance ; et elle eininagasiiic
tout cela en sa mémoire subconsciente ou supraconscieri-
256 La Vie diuine
t e comme fonds d’acquisition réalisé dans le temps. A ce
processus, le changement de forme est essentiel ;et pour
l’âme engagée dans un corps individuel, le changement
de forme signifie la dissolution du corps selon la loi et la
contrainte de la Toute-Vie dans l’univers matériel, selon
sa loi d’offre et de demande concernant les matériaux de
la forme, son principe de chocs mutuels constants et la
lutte que soutient la vie incarnée pour exister en un mon-
de qui s’entre-dévore. Et cela, c’est la loi de la Mort.
Telles sont donc la nécessité et la justification de la
Riort, non point négation de la Vie, mais processus de
Vie ; la mort est nécessaire parce qu’un changement
éternel de forme est la seule immortalité à laquelle puisse
aspirer la substance vivante limitée, un changement
éternel d’expérience la seule infinité que puisse atteindre
le mental fini engagé dans un corps vivant. Ce change-
ment de forme ne saurait demeurer toujours un cons-
tant renouvellement de cette même forme-type qui
constitue notre vie corporelle de la naissance à la mort ;
car à moinc que la forine-type change et que le mental
qui l’habitait soit jeté en des formes nouvelles dans des
circonstances nouvelles de temps, de lieu et de milieu, les
variations d’expérience nécessaires qu’exige la nature
même de l’existence dans le temps et l’espace ne sau-
raient être effectuées. Et c’est seulement le processus de
la Mort par dissolution, la vie dévorée par la Vie, c’est
seulement l’absence de liberté, la contrainte, la lutte, la
douleur, la servitude à quelque chose qui semble non-
Moi, qui font paraître terrible et indésirable à notre men-
talité mortelle ce changemen t nécessaire e t salutaire.
C’est le sentiment d’être dévoré, brisé, détruit ou chassé
de force qui est le dard de la Mort, et que même la
croyance à une survivance personnelle ne peut coinplè-
tement abolir.
Et pourtant ce processus est une nécessité de cet entre-
dévorement que nous voyons être la loi initiale de la Vie
dans la hlatiére. La Vie, dit l’Upanishad, est la Faim qui
est la Mort, et par cette Faim qui est la Mort, ashanâyâ
mrifyuh, a élé créé notre monde matériel. Car la Vie en
ce monde prend pour moule la substance matérielle, et la
Mort, désir et incapacité 257
substance matérielle est l’Être infiniment divisé et
cherchant infiniment à s’agréger ; entre ces deux impui-
sions d’infinie division et d’infinie agrégation est consti-
tuée l’existence matérielle de l’univers. La tentalive de
l’individu, atome vivant, pour s’entretenir et croître,
c’est toute la signification du Désir ; un accroissement
physique, vital, moral, mental, par une expérience de
plus en plus complète, une possession, une absorption,
une assimilation, une jouissance de plus en plus com-
plètes, c’est l’élan inévitable, fondamental, indéracina-
ble de l’Existence, qui a été divisée et individualisée,
mais reste cependant à jamais secrètement consciente de
son infinité qui embrasse et possède tout. L’élan pour
réaliser cette conscience secrète est l’aiguillon du Divin
cosmique, la convoitise du Moi incarné en chaque créa-
ture individuelle ; et il est inévitable, juste, salutaire
qu’elle cherche a réaliser cette conscience d’abord dans
les termes de la vie par un développement et une expan-
sion croissants. Dans le monde physique, la créature ne
peut le faire qu’en se nourrissant de son milieu, en s’a-
grandissant par l’absorplion d’autrui ou de ce que pos-
sède autrui, et cette nécessité est la justification univer-
selle de la Faim SOUS toutes ses formes. Cependant ce qui
dévore doit aussi être dévoré ; car la loi de l’échange
mutuel, de l’action et de la réaction, de la capacité li-
mitée et par conséquent de l’épuisement final et du tré-
pas, gouverne toute vie dans le monde physique.
Dans le mental conscient, ce qui n’était encore, dans la
vie subconsciente, qu’une faim vitale, se transmue en des
formes supérieures ; ce qui était la faim dans les parties
vitales devient dans la vie mentalisée l’exigence du Désir,
dans la vie intellectuelle ou pensante la tension de la
volonté. Ce mouvement de désir continue nécessaire-
ment et doit continuer jusqu’à ce que l’individu se soit
développé assez pour devenir enfin maître de lui-même,
et, par une union croissante avec l’Infini, possesseur de
son univers. Le Désir est le levier par quoi le divin Prin-
cipe de vie atteint sa fin, son afirmation de soi dans l’u-
nivers ; tenter de l’éteindre au profit de l’inertie est un
déni du divin Principe de vie, une. Volonté de ne pas
La Vie divine
être qui esl nécessaireinent ignormce ; car on ne peut
cesser d’être individuelleinent qu’en étant infiniment.
Le 1)6sir, h i aussi, ne peut s’bteindre correctemeiit qu’en
devenant le désir de l’iiilini9en trouvant sa propre saiis-
faciion en un acconiplistienienl suprême, en lrouvanl un
exauceiiicnl infini dans ccV,e beatitude d’universelle pos-
sessioii de l’Infini. En nllendanl, il doil se trnnsfornier,
devenir, de cette faim qui s’eniredévore, un don rcci-
procltic, u n sacrifice toiijours plus joyeux d’écliange inli-
tue1 ; I’individu se donne à d’autres individus et les re-
çoit en Cchange ; l’infi.iieur SC‘donne ai1 supérieur et le
supérieur à l’inférieur aliii qu’ils se puissent accomplir
l’un en l’autre ; l’humain se donne au Divin et le Divin à
l’humain ; le Toul dans l’individu se donne au Tout dans
l’univers e l reçoit, comme diviiie récompense, son univcr-
salité ri.:ilisée. Ainsila loi delhiin doit-elle faireplace, pro-
gessivelneiit, a la loi d’Amour, la loi de Division à la loi
d’unité, la loi de Mort à la loi d’immortalité. Telle est la
nécessité, telle est la justification, tels la culniination et
l’exaucement du Désir qui est à l’oeuvre dans l’univers.
De nithie que ce inasque de Mort que revêt la Vie
résulte du niouvement que fait le limité pour aflirmer
son immortalité, de méine le Désir est l’élan de la Force
d’fi tre individualisée dans la Vie pour affirmer progres-
sivement, en termes de succession dans le temps et d’ex-
tension de soi dans I’espace, dans le cadre du fini, .sa
Béatitude infiiiie, l’ânandu de Sctchchiddnandu. Le mas-
que de Ilksir que revêt cel élan vient directement du tmi-
siènie phénomène de la Vie, sa loi d’incapacité. LaVic
est une Force infinie a i’euvre dans les ternies du fini ;
inévitableineiit, à travers son action manifeste et iridivi-
dualisée clans le fini, son omnipotence doit apparaitîe et
àgir, cmiine une capacité 1irriiti.e et une impuissance par-
tielle, bien que, derrière chaque acte del’iiidi\ idu, si faible.
si futile, si trébucharit qu’il soit, il y ait nécessairenieiit
la préseiice intégralc, supraconsciente et siibcons-
cicnte, de la Force oiiinipotciite infinie ; sans cette prk-
sence derrih-e lui, pas le plus petit mouvement, ne peut
avoir lieu dans le cosinos ; en celte sonime d’action iini-
vcrselle loriibe chaque ack, chaque niouvenieiit, par la
Mori, désir et incapcicilé 259
volonté de l’omniscience omnipotente à l’ceuvre en tant
que Supramental inhérent à toutes choses. Mais la force
dc vie individualisée est, pour sa propre conscience, li-
mitOe et pleine d’incapacité ; car il faut qu’elle wuvre,
non seulement contre la niasse d’autres forces de vie
individualisées environnantes, mais aussi soumise au
contrde et à la désapprohation de la Vie iiifiiiie clle-
rnênie, avec la volonté et la tendance totales de laquelle
sa propre volonté, sa propre tendance peuvent ne pas
s’accorder iirini6diatement. Aussi la limitation de force,
le phenoiiihie d’incapacité est-il le troisième des signes
carac téristiques de la Vie individualisée et divisée. Mais
en n i h i e temps, l’élan vers l’élargisseinent de soi et la
possession totale demeure, et il n’est pas mesure et limité
- et n’est pas destiné ti l’Cire - par la limite de sa force
011 de sa capacité présentes. C’est pourquoi, de l’abîme
qui separe l’impulsion de posséder et la forcc de posses-
sion, sort le désir ;car s’il n’y avait cettecontradiclion, si
la foice pouvail toujours prcndre possession de son objet,
parteriir toujours sûrement à sa fin, le désir ne naitrait
point, niais seulement une Volonté calme et en possession
d’elle-menie, sans convoitise, comme est la Volonté du
Divin.
Si la force individualisée était l’énergie d’un mental
libre d‘ignorance, cette limitation, cette nécessité du
désir n’interviendrait pas. Car un mental non séparé du
supraineiital, un mental de divine connaissance, connaî-
trail l’intention, la portée et le résultat inévitable de
chacun de ses actes et, au lieu de convoiter et de lutter,
appliquerait une force sûre se limitant à l’objrt inirn6-
dia tenient vise. MBme s’étendant au-delà dii présent,
niCine entreprenant des inouvements non destinés à
line rCtissile iininédiate, il ne serait pas sujet au desir et à
la limitation. Car les écliccs du Divin sont aussi des actes
(le son oiuniscieiite oniiiipoleiice qui connait le inoinent
et les circonstances qui coiivicnnent au début, aux vicis-
situdes, ails rPsultats inimédia ts et definitifs de toutes
ses eiitwprises cosmiques. 1,e mental de Connaissance,
Piant à l’unisson avec le Supramental divin, partici-
perait à rctte science, à cette piiissance qui détermine
260 La Vie dioine
tout. Mais, comme nous l’avons vu, la force de vie indi-
vidualisée est dans notre monde l’énergie d’un Mental
individualisateur et ignorant, un Mental qui a déchu de
la connaissance de son propre Supramental. Aussi l’in-
capacité est-elle nécessaire à ses rapports dans la Vie,
et inévitable dans la nature des choses ; car l’omnipo-
tence pratique d’une force ignorante est inconcevable,
même dans une sphère limitée, puisque, dans cette sphè-
re, une telle force s’opposerait à l’action de la divine
omnipotence omnisciente et ébranlerait le dessein établi
des choses - situation cosniiqiie impossible. La lutte
de forces limitées accroissant leur capacite par cette
lutte même sous l’impulsion du désir instinctif ou cons-
cient est donc la première loi de la Vie. Et comme il en
est du désir, il en est de cette lutte ; elle doit s’élever
jusqu’à devenir une épreuve de force mutuellement
profitable, un tournoi conscient de forces jumelles ou la
victorieuse et la vaincue - ou plutôt celle qui agit par
une action venant d’en haut et celle qui agitpar une action
-
réfractée d’en bas doivent également gagner et croître.
Et cela doit à son tour, ultérieurement, devenir le choc
heureux d’un inter-échange divin, l’étreinte puissante
de l’Amour remplaqant l’étreinte convulsive de la lutte.
Cependant, la lutte est le commencement nécessaire et
salutaire. Mort, Désir et Lutte sont la trinité de la vie
divisée, le triple masque du divin Principe de Vie en son
premier essai d’affirmation cosmique de soi.
Chapitre vingt et unième

Ea montée de la vie

Que le chemin du Verbe conduise aux divi-


nités, vers les Eaux, pair l’action du mental...
K A V A S H A , fils d’ILcSHh.
Rig-Véda, X, 30, 1.
O Flamme, t u vas à l’océan des Cieux, vers
les dieux ; par toi se rencontrent les divinités
de tous les plans, les eaux qui sont dans le
royaume de Lumière au-dessus du soleil e t les
eaux qui derrieurent au-dessous.
GATllIN.
R i g - V é d a , III, 22, 3.
Le seigneur de Félicité conquiert le troi-
sième é t a t ; il maintient et gouverne selon
l’Arne d’universalité ; conime u n faucon,
conime un cerf-volant, il s’installe sur le vais-
seau ct le soulève ; decouvreur de la Lumibre,
il manifeste le quatrième état et s’attache à
l’océan qui est la houle de ces eaux.
I’HATARDAXA, fils de I>IVODASA.
Hiy-Véda, II(, 96, 18-19.
Trois pas fit Vishiiou c t il éleva son pied
hors de la poussihie premiere; trois pas I1 a
fait, le Gardien, I’ Invincible, e t d’au-del8 il
soutient leurs lois. Examine les actions de
Visilnon, e t vois tl’oii il a lait sorlir leurs lois.
Celui-lh est son pas suprême qui est vu A ja-
rn:iis par les voyants coiïimc üii (cil étetitlu
daiii le< cieux, que l’iliuniirii, qiie l’éveillé
attize à I’eiiil>raser, eii virité de Vislinou le
pas suprêrnc ... hfEniiATlTlf1.
Rig-Védu, I, 2 2 , 17-21.

Nous avons vu que, de triCrne que le Mental niortel


divisé, père de la limitation, de I’igiioraiice et des duali-
262 La Vie divine
tés, n’est qu’une silhouette oliscure du supramental, de
la divine Conscience lumineuse en soi, dans ses premiers
rapports avec l’apparente négation d’elle-même d’où
commence notre cosmos, de même la Vie telle qu’elle
émerge en notre univers matériel, énergie du Mental
diviseur, subconsciente, submergée, emprisonnée en la
Matière, la Vie comme inère de la mort, de la faim e t de
i’incapacité, n’est qu’une silhouette obscure de la Force
divine supraconsciente dont les termes suprêmes sont
i’immortalité, la félicité satisfaite et l’omnipotence. Ce
rapport détermine la nature du processus cosmique
immense dont nous faisons partie ; il détermine les ter-
mes premiers, médians et ultimes de notre évolution. Les
premiers termes de la Vie sont la division, une volonté
subconsciente mue par la force, et qui apparaît non coin-
me une volonté mais comme une sourdeimpulsion d’éner-
gie physique, et l’impuissance d’une inerte sujétion aux
énergies mécaniques qui régissent l’échange mutuel
entre la forme et ce qui l’environne. Cette inconscience et
cette action aveugle mais puissante de l’Énergie sont
caractéristiques de l’univers matériel telque levoit lephy-
sicien ;c’est ce que sa conception des choses étend et dont
elle fait l’intégralité de l’existence fondamentale ;c’est la
conscience de la Matière e t le type achevé du modematé-
riel de vie. Mais voici venir un nouvel équilibre, voici
qu’intervient une nouvelle série de termes qui croissent
dans la mesure où la Vie se libère de cette forme e t com-
mence d’évoluer vers le Mental conscient ;car les termes
moyens de la Vie sont la mort e t l’entredévarement, la
faim e t le désir conscient, le sens d’un espace et d’une
capacité limités, e t la lutte pour s’accroître, s’étendre,
conquérir et posséder. Ces trois termes sont la base de
cet état d’évolution que la théorie de Darwin f u t la pre-
mière à exposer clairement à la connaissance humaine.
Car le phénomène de la mort implique en soi une lutte
pour survivre, puisque la mort, ii’est que le terme négatif
en quoi la Vie se dérobe à elle-même et pousse son propre
être positif à chercher l’immortalité ;le phénomène de la
faim et du désir implique un effort vers un état de satis-
faction et de sécurité, puisqire le désir n’est que le stimu-
LQ moniée de la vie 263
lus par quoi la Vie pousse son propre être positif à sortir
de la négation de la faim inassouvie pour atteindre la
pleine possession du délice d’existence ;le phénomène de
la capacité limitée implique une lutte vers l’expansion,
la maîtrise et la possession, la possession du moi e t la
eonqugte du milieu, puisque la limitation et l’imperfec-
tion ne sont que la négation par quoi la Vie pousse son
propre être positif à rechercher la perfection dont il est
éternellement capable. La lutte pour la vie n’est pas
seulement une lutte pour survivre, c’est aussi une lutte
pour la possession et la perfection, puisque ce n’est qu’en
s’emparant du milieu, dans une mesure plus ou moins
grande, en s’adaptant à lui ou en l’adaptant à soi - par
acceptation et accord, ou par conquête e t modification
- que l’on parvient à survivre ; e t il est également vrai
que seule une perfection toujours croissante peut assurer
iine permanence continue, une survivance durable.
C’est cette vérité que le darwinisme a cherché A expri-
mer dans sa formule de la survivance des mieux adaptés.
Mais, de même que l’esprit scientifique a voulu
étendre à la Vie le principe mécanique propre à l’exis-
tence et la conscience mécanique recelée en la Matière,
et n’a pas vu s’introduire un principe nouveau dont la
raison d’être est justement de se soumettre le principe
mécanique, de même la formule darwinienne a été em-
ployée pour étendre trop largement le principe agressif
de la Vie, l’égoïsme vital de l’individu, l’instinct et
le processus de conservation, d’affirmation de soi et
d’agressivité dans la vie. Car ces deux premiers états
de la Vie contiennent en eux-mimes les semences d’un
nouveau principe e t d’un autre état qui doit s’accroître
dans la mesure oh le Mental évolue à partir de la ma-
tière par la formule vitale pour entrer en sa loi propre ;
et toutes choses doivent changer encore bien davantage
quand le Mental évolue en montant vers le Supramental
et l’Esprit -de même que la Vie évolue en montant vers
le Mental. C’est précisément parce que la lutte pour la
survivance, l’impulsion vers la permanence sont contre-
dites par la loi de la mort, que la vie individuelle est
contrainte e t utilisée pour assurer la permanence de Son
264 La Vie divine
espèce plutôt que la sienne propre ;et elle ne peut le faire
sans la coopération d’autrui ; le principe de coopé-
ration et d’aide mutuelle, le désir d’autrui - femme,
enfant, ami et appui, groupe associé - la pratique de
l’association, de l’alliance et de l’échange mutuel
conscients sont les semences d’où fleurit le principe
d’amour. Admettons que d’abord l’amour peut n’être
qu’un égoïsme élargi et que cet aspect d’égoïsme élargi
peut persister et dominer, et effectivement persiste et
domine encore, dans les stades supérieurs de l’évolu-
tion : cependant, à mesure que le mental évolue et se
découvre lui-même davantage, il en vient, par l’expé-
rience de la vie, de l’amour et de l’aide mutuelle, à
percevoir que l’individu naturel est un terme mineur de
l’être et qu’il existe par l’universel. Une fois cela
découvert - et l’homme, être mental, le découvre
inévitablement - sa destinée est déterminée ; car il a
atteint le point où le Mental peut commencer de s’ouvrir
à cette vérité qu’il y a quelque chose au-delà de lui ; à
partir de ce moment, son évolution, si obscure et lente
qu’elle puisse être, vers ce quelque chose de supérieus,
vers l’Esprit, vers le supramental, vers la sur-humanité,
est inévitablement prédéterminée.
Aussi la Vie est-elle prédestinée par sa propre nature
à un troisième état, une troisième série de termes de sa
propre expression. Si nous examinons cette ascension de
la Vie, nous verrons que les derniers termes de son évolu-
tion présente, les termes de ce que nous avons appelé son
troisième état, doivent être nécessairement, en appa-
rence, la contradiction même, l’opposé mênie, mais en
fait l’accomplissement même et la transfiguration de
ses premières conditions. La Vie part des divisions ex-
tremes et des formes rigides de la Matière, et de cette
division rigide, l’atome, base de toute forme matérielle,
est le type même. L’atome est distinct de tous les autres
même en son union avec eux, ne subit la mort et la disso-
lution de par aucune force ordinaire; il est Ir, type pliy-
sique de l’ego séparé définissant son existence en oppo-
sition au principe de fusion dans la Nature. Mais l’unité
est dans la Nature un principe aussi fort que Ra division ;
La moniée de la uie 265
elle est en vérité le maître principe dont la division n’est
qu’un terme subordonné ; et par conséquent, au principe
d’unité toute forme divisée doit se subordonner d’une
façon ou d’une autre par une nécessité mécanique, la
contrainte, l’assentiment ou la persuasion. Donc, si la
Nature, pour ses propres fins, et particulièrement afin
d’avoir une base fernie pour ses coinbiiiaisons et une
semence stable pour ses fornies, permet généraleinen t
à l’atome de résister au processus de fusion par dissolu-
tion, elle l’oblige à se subordonner au proccssiis de fusion
par agrégation ; l’atome, agrégat prernicr, est aussi la
base preiniére des unités agrégées.
Quand la Vie atteint son second état, celui que nous
connaissons coinine vitalité, c’est le phénomène
contraire qui prend la direction, et la base physique de
l’ego vital est contrainte de consentir à la dissolution.
Ses constituants sont désagrégés pour que les é Klments
d’une vie puissent être employés comme éléments dans
la formation d ’autres vies. Dans quelle mesure cette
loi règne dans la Nature, nous ne le savons encore
pleinement, et en vérité nous ne pourrons le savoir tant
que nous n’aurons pas une science de la vie mentale et
de l’existence spirituelle aussi solide que notre science
présente de la vie physique et de l’existence de la Ma-
tière. Cependant nous pouvons voir, d’une façon g h é -
rale, que non seulement: les éléments de notre corps
physique, mais ceux de notre être vital plus subtil,
notre énergie vitale, notre énergie de désir, nos pouvoirs,
nos efforts, nos passions, pénétreiit, aussi bien pendant
notre vie qu’après notre mort, dans l’existence vitale
d’autrui. Une antique connaissance occiilte nous dit
que nous avons une structure vitale comme une striic-
ture physique, et que celle-là aussi se dissout après la
mort et se prcte à la constitution d’autres corps vitaux;
nos énergies vitales, pendant notre vie, se nielent cons-
tainment aux énergies des autres êtres. Une loi simi-
laire régit les relations mutuelles de notre vie mentale
avec la vie nientale des autres créatures pisanles.
I1 y a constamment dissolution et dispersion, et une
recoiislruction effectuée par le choc d’un mental sur
266 La Vde divine
un autre avec tin échange mutuel constant, une fusion
constante d’éléments. &hanGe mutuel, mélange mutuel
e t fusion d’être à être, tel es1 le processus même d c la vie,
la loi de son existence.
I1 y a donc deux principes dans la Vie : la nécessité ou
la volonté qu’a l’ego separé de survivre en son être dis-
tinct e t de conserver son identité, e t l’obligation qui lui
est iinposée par la Nature de se fondre avec d’autres.
Dans le monde physique, c’est sur la premicre impulsion
qu’elle insiste ; en effet elle a besoin de créer des formes
séparees stables, puisqu’elle a pour premier problème,
en vérité pour problème le plus difficile, de créer et de
maintenir quelque chose qui soit pour l’individualité
une siirvivance séparatrice e t qui dispose d u n e forme
stable dans le flot et le mouvement incessants de l’Éner-
gie, dans l’unité de l’infini. Dans la vie atomique, donc,
la forme individuelle persiste comme base e t fournit,
en s’agrégeant à d’aulres, l’existence plus ou moins
prolongée de formes agrégées qui seront la base d’indi-
vidualisations vitales et men tales. Mais dès que la Nature
a acquis assez de solidité à cet égard pour conduire avec
siireté ses opérations ultérieures, elle renverse le pro-
cessus ; la forme individuelle périt et la vie d’agrégats
bénéficie des éléments de la forme ainsi dissoute. Cela
ne saurait être néanmoins le dernier stade ; à celui-ci
on ne peut atteindre que lorsque les deux principes sont
harmonisés, quand l’individu est capable de persister
dans la conscience de son individualité e t cependant de
se fondre avec d’autres sans troubler l’équilibre préser-
va teur, sans interrompre la survivance.
Les termes du problème présupposent la pleine émer-
gence du Mental ; car dans la vitalité sans mental cons-
cient il ne peut y avoir d’égalisation, mais seulement un
équilibre instable temporaire se terminant par la mort du
corps, la dissolution de l’individu e t la dispersion de ses
éléments rendus à I’universalité. La nature de la Vie
physique s’oppose à l’idée d’une forme individuelle poss0-
dant la rnêine puissance inhérente de persistance, et par
conséquent d’existence individuelle continuée, que les
atomes qui la composent. Seul un être menial, soutenu
La montée de la vie 267
par le naeud psychique intérieur qui exprime ou com-
mence d’exprimer l’âme secrète, peut espérer persister,
par son pouvoir de relier le passé à l’avenir en un fleuve
de continuité que la cessation de la forme peut inter-
rompre dans la mémoire physique mais ne détruit pas
nécessairement dans l’etre mental, et qui peut même
par un développement ultérieur, se rétablir par-delà
l’abîme causé dans la mémoire physique par la mort et
la naissance du corps. Même en l’état actuel, même en
l’imparfait développement actuel du mental incarné,
l’être mental est conscient dans l’ensemble d’un passé
e t d’un avenir s’étendant au-delà de la vie du corps ;il
devient conscient d’un passé individuel, de vies indi-
viduelles qui ont créé.la sienne et dont il est un dévelop-
pement e t une reproduction modifiée, de futures vies
individuelles qu’il va créant de son être propre ; il est
conscient aussi d’une vie agrégée, passée e t future, &
travers laquelle, comme une de ses fibres, court sa propre
continuité. Ce phénomène, qui est évident pour la science
physique sous le nom d’héredité, devient évident d’une
autre manière, en tant que persistance de la personnalité,
pour l’âme qui se développe derrière l’être mental. L’être
mental exprimant cette conscience d’âme est donc le
nœud de l’individu permanent, de la vie agrégée perma-
nente ; en lui deviennent possibles leur union e t leur
harmonie.
L’association, avec l’amour pour principe secret et
sommet qui émerge, est le type, le pouvoir de ce rapport
nouveau et par conséquent le principe directeur du dévô.
loppement de la vie entrant dans son troisième état.
La conservation consciente de l’individualité, avec la
nécessité e t le désir consciemment acceptés de l’échange
mutuel, du don de soi, de la fusion avec d’autres indi-
vidus, est nécessaire au jeu du principe d’amour ; car si
l’un ou l’autre de ces éléments est aboli, le jeu du prin-
cipe d’amour cesse, quoi que ce soit d’autre qui puisse
prendre sa place. L’accomplissement de l’amour par
entière immolation de soi, avec même une illusion d’anni-
hilation, est en vérité une idée et une impulsion dans
I’être mental, mais il mène à un développement qui est
268 La Vie divine
au-delà de ce troisième état de la Vie. Ce troisième état
est une condition dans laquelle nous nous élevons pro-
gressivement au-delà de la lutte pour la vie par entre-
dévorenient et au-delà de la survivance - par cette
lutte - du mieux adapté ; car c’est de plus en plus une
survivance par aide mutuelle, et un perfectionnement
de soi par adaptation mutuelle, échange et fusion. La
vie est une affirmation de l’être, et même u n développe-
ment et une survivance de l’ego, mais d’un être qui a
besoin d’autres êtres, d’un ego qui cherche à rejoindre
et à inclure d’autres egos et à être inclus dans leur vie.
Les individus et les agrégats qui développent le plus la
loi d’association et la loi d’amour, d’aide mutuelle,
de mutuelle bienveillance, d’affection, de camaraderie,
d’unité, qui réussissent le mieux à harmoniser la survi-
vance et le mutuel don de soi -la communauti;: enrichis-
sant l’individu et l’individu la communauté, par échange
mutuel, aussi bien que l’individu enrichissant l’individu
et la communauté la Communauté - seront les mieux
préparés pour survivre dans ce troisième stade de I’évo-
lution.
Ce développement est significatif de la prédominance
croissante du Mental ( 1 ) qui impose, toujours davantage,
progressivement, sa propre loi sur l’existence matérielle.
Car le mental, par sa plus grande subtilité, n’a pas besoin
de dévorer pour assimiler, posséder et croître ;bien
plutôt, plus il donne, plus il reçoitet croît; plus il sefond
en autrui, plus il fond autrui en lui-même et élargit le
domaine de son être. La vie physique s’épuise en donnant
trop, et se détruit en dévorant trop ; mais, bien que le
Mental, dans la mesure où il s’appuie sur la loi de la
Matiére, subisse la même limitation qu’elle, cependant,
dans la mesure où il croît jusqu’à sa propre loi, il tend
au contraire à dépasser cette limitation; et, dans la
( I ) Ce qu’on entend ici, c’est le mental tel qu’il agit directement
dans la vie, dans I’etre vital, par le moyen du cceur. L’aniour - IC
principe relatif, non absolu - est u n principe de la vie, non du
mental, mais il ne peut SC posséder et progresser vers la perma-
nence que lorsque le nirntal s’en saisit pour le mettre en sa propre
lumiére. Cc qu’on appelle anlour, dans le corps et les parties vitales,
est suriout une forme de faim saris perniancnce.
La monlêe de la vie 269
mesure où il triomphe de la limitation matérielle, donner
et recevoir deviennent un. Car il se rapproche, en son
ascension, de la loi de l’unité consciente dans la différen-
ciation, qui est la loi divine du Sachchiciânnnda mani-
festé.
Le second teririe de l’état originel de la vie est la
volonté subconsciente qui, en l’état secondaire, devient
faim et dcsir coiiscient - faim et désir, preiiiier gernie
du mental conscient. La croissance qui méne au troi-
sième état de la vie par le principe d’association, la
croissance de l’amour, n’abolit pas la loi du désir, mais
plutôt la transforme et l’accomplit. L’amour est en sa
nature le désir de se donner à autrui et de recevoir
autrui en échange ; c’est un commerce d’être à être.
La vie physique ne désire pas se donner, elle désire seiile-
ment recevoir. I1 est vrai qu’elle est obligée de se donner,
car la vie qui reçoit seulement, qui ne donne pas, néces-
sairement devient stérile, se flétrit et périt - si même
une vie entiérement telle est possible en notre monde
ou en tout autre ; inais elle est contrainte et non volon-
taire, elle obéit à l’impulsion subconsciente de la Nature
plut& qu’elle n’y participe consciemment. Même lorsque
intervient l’amour, le don de soi conserve d’abord
dans une large mesure le caractère mécanique de
la volonté subconsciente en l’atome. L’amour lui-même,
d’abord, obéit à la loi de la faim et préfère recevoir et
exiger d’autrui plutôt que donner et s’abandonner à
autrui - ce qu’il considère principalement comme le
prix nécessaire à payer pour ce qu’il désire. Mais il n’a
pas alors atteint à sa vraie nature ; sa vraie loi est
d’établir un commerce égal où la joie de donner est égale
A la joie de recevoir et tend même à la fin a devenir plus
grande ; mais cela, c’est quand il se projette au-delà de
lui-niême, sous la pressioii de la flainme psycliiqiie, afin
d’atteindre l’accornplissement de l’entiére unité, et
qu’il doit par conséquent. réaliser que ce qui lui paraissait
non-moi est un nioi plus grand et plus cher encoreque
sa propre individualilk. En son origine vitale, la loi
d’amour est l’élan pour se réaliser et s’accomplir en
autrui et par autrui, s’enrichir en eiirichissaii t, posséder
270 La Vie divine
et être possédé, parce que sans être possédé on ne saurait
se posséder entièrement.
L’incapacité inerte de l’existence atomique B se poss4
der, la sujétion de l’individu matériel au non-moi,
appartient au premier état de la vie. La conscience de la
limitation et la lutte pour posséder, pour maltriser à la
fois moi et non-moi, est le type du deuxième état. Là
aussi, le développement en le troisième état transforme
les termes originels en un accomplissement et une har-
monie qui reproduisent ces termes tout en semblant les
contredire. I1 survient, par association et par amour,
cette reconnaissance du non-moi comme un moi plus
grand, et par conséquent une soumission consciemment
acceptée à sa loi et à son besoin, qui répond à l’impulsion
croissante de la vie agrégée d’absorber l’individu ; e!
il y a aussi une possession par l’individu de la vie d’autrui
comme sienne et de tout ce qu’autrui a à lui donner
comme sien qui satisfait l’impulsion opposée de la
possession individuelle. Et ce rapport mutuel entre
l’individu et le monde où il vit ne peut être exprimé,
complet, ni sûr, que si le même rapport est établi
entre individu et individu, entre agrégat et agrégat.
Tout le dificile effort de l’homme vers l’harmonisation
entre, #une part la liberté e t l’affirmation de soi, par
quoi il se possède, et d’autre part l’association,l’amour,
la fraternité, la camaraderie, en quoi il se donne à
autrui ; et l’équilibre harmonieux, la justice et l’égalité
par quoi il concilie les deux opposés, est en ,véritéune
tentative inévitablement pré-déterminée en ses grandes
lignes pour résoudre le problème originel de la Nature,
le problème même de la vie, en résolvant le conflit des
deux opposés qui se présentent à la base même dela
Vie dans la Matière. La solution est cherchée par le
principe supérieur du Mental qui peut seul trouver la
route vers l’harmonie prévue, bien que cette harmonie
elle-même ne puisse être trouvée que dans une Puissance
encore au-delà de nous.
Car, si les faits d’où nous sommes partis sont exacts,
la fin de la route, le but même ne peut être atteint que
par le Mental se dépassant pour entrer en ce qui est au-
La montée de la vie 271
delà du Mental, puisque de Cela le Mental n’est qu’un
terme inférieur et un instrument, d’abord de descente
en la forme et l’individualité, et secondement de ré-
ascension jusqu’en cette réalité qu’incarne la forme, que
représente l’individualité. Aussi est-il peu probable que
la solution parfaite du probléme de la Vie puisse être
réalisée seulement par l’association, l’échange mutuel
et les modalités de l’amour, ou seulement par la loi
du mental et du cœur. Elle doit venir d’un quatriéine
état de la vie où l’éternelle unité du multiple se réalisera
par le moyen de l’esprit, où la base consciente de toutes
les opérations de la vie ne sera plus établie sur les
divisions du corps, ni sur les passions et appétits de
la vitalité, ni sur les groupements et les harmonies impar-
faites du mental, ni sur une combinaison de tout cela,
mais sur l’unité et la liberté de l’Esprit.
Chapitre vingt-deuxième
Le problème de la vie

C’est ceci qu‘ori nomme In Vie universelle.


ï a i t l i r i y a llparirslrtrù, I I , 3.
1.e Seigneur se ticnt RU caeur de toutes les
existences et II les fait tourner el tourner,
nionities sur una niachine par le moyen de Sa
&J$)Gl.
Zj/iUgc<ünd-<;ild, S V I I I , 61.
Q u i coiinait la \‘&rit&, la Connaissance,
1’Infiniliitlr qui est Rraliriian. il jouira, avec
le Hraliiiiaii qui e b t toute sagesse, de tous Ics
objet&de désir.
ïriilliriya Upanishud, 11, 1.

La Vie, nous l’avons vu, est l’émission, dans certaines


circonstauces cosmiqiies, d’une Force-Consciente qui
est en sa propre nature infinie, absolue, sans entraves,
possédant inaliénablement sa propre unité et sa propre
félicité, la Force-Consciente de Sachchidûnailda. La
circonsta nce centrale de ce processus cosmique, dans
la mesure où il diffère dans ses apparences de la pureté
de l’Existence infinie, de la possession de soi de l’Énergie
non divisée, c’est la faculté séparatrice dit Mental
obscurci par l’ignorance. De cette action divisée d’une
Force iIidivisc résulte l’apparition de dualiii.s, d’oppo-
sitions, de dénis apparents de la nature de Sachchidû-
nanda, qui existent pour l’espril comme une réalitc durû-
ble, mais qui, pour la Conscience cosmique divine cachée
derrière le voile du mental, ne sont qu’un phénornéne,
274 La Vie divine
représentation déformée d’une Réalité multiple. I1
s’ensuit que le monde revêt l’apparence d’un heurt de
vérit6s opposées, dont chacune cherche à s’accomplir
et a le droit de s’acconiplir, et par conséquent d’une masse
de problc‘rnes et de mystères qui doivent être résolus
parce que, dvrriére toute celte confusion, il y a la Vérité,
l’unité carliée exigeant la solution et clieïchan t par elle
sa propre manifestation non voilée dans le monde.
Cette solution doit être cherchée par le mental, mais
non par le seul mental ;elle doit être une solution dans la
Vie, dans l’acte d’être aussi bien que dans la conscience
d’être. La conscience en tant que Force a créé le mouve-
ment du monde et ses problèmes ; la conscience en tant
que Force doit résoudre les probléines qu’elle a créés et
pousser le mouvement du monde jusqu’à l’accoinplisse-
ment inévitable de sa signification secrète et de sa Vérité
en évolution. Mais cette Vie a revêtu successivement
trois apparences. La première est matérielle - une
conscience submergée est cachée en sa propre action
superficielle, et celle-ci l’exprime en ses formes de force
qui la représentent, car dans l’acte la conscience dispa-
raît à nos yeux et se perd dans la forme. La deuxième
est vitale - une conscience émergente est à moitié appa-
rente coinnie puissance de la vie et processus de la
croissance, de l’activité et du déclin de la forme, elle
est à demi libérée de son emprisonnement originel, elle
s’est mise à vibrer en puissance, en tant que désir vital,
satisfaction ou répulsion vitales ; mais elle ne s’est
d‘abord aucunement, et ensuite de façon seulement
imparfaite, mise à vibrer en lumière en tant que connais-
sance de sa propre existence et de son milieu. La troi-
sième est mentale - en tant que sens mental, percep
tion e t idée en réaction, une conscience émergée reflkte le
fait de vie tandis que, en tant qu’idée nouvelle, elle
essaie de devenir fait de vie, modifie l’existence in&
rieure de l’être et s’efforce de modifier de même son
existence extérieure. Là, dans le mental, la conscience
est libérée de son emprisonnement dans l’acte et la forme
de sa propre force, mais elle n’est pas encore maîtresse
de l’acte et de la forme parce qu’elle a émergé coniIiie
Le problème de lu uie 275
conscience individuelle et ne connaît par consequent
qu’un mouvemenl fragmentaire de l’ensemble d e ses
propres activitks.
C’est là tout le nceud, toute la difficulté de la vie
humaine. L’homme est cet être mental, cette conscience
inentale agissant comme force mentale, conscient en un
sens de la force et de la vie universelles dont il fait partie,
mais incapable, parce qu’il n’a pas conscience de l’uni-
versalité de cette force et de cette vie, ni même de la
totalité de son être propre, de se comporter à l’égard soit
de la vie en général, soit de sa propre vie, en un mouve-
ment de maîtrise réellement efficace et victorieux. Il
cherche a connaître la Matière afin de se rendre maître
du milieu matériel, A connaître la Vie, afin de se rendre
maître de l’existence vitale, à connaître le Mental afin
de se rendre maître du grand mouvement obscur de
mentalité où il n’est pas seulement, comme l’animal,
un pinceau de lumière de sa conscience de soi, mais aussi,
et de plus en plus, une î l amme de connaissance croissante.
Ainsi il cherche A se connaître afin d’être maître di: soi,
à connaître le monde afin d’être maître du monde. Tel
est l’élan de l’Existence qui est en lui, la nécessité de la
Conscience qui fait son être, l’impulsion de la Force qui
est sa vie, la volonté secrète de Sachchidânandu appa-
raissant comme l’individu dans un monde où I1 S’ex-
prime en même temps qu’Il semble S’y nier. Trouver
les conditions dans lesquelles sera satisfaite cette impul-
sion intérieure est le problème que l’homme doit toujours
s’efforcer de résoudre ; il y est contraint par la nature
même de sa propre existence et par le Divin qui siége
au-dedans de lui; et jusqu’à ce que ce probl+me soit
rt?soIu, celte impulsion satisfaite, la race humaine en
labeur ne saurait prendre de repos. L’homine doit, OU
bien s’accomplir en satisfaisant le Divin en lui, ou bien
produire hors de lui-méine un être nouveau et plus
grand qui sera mieux capable de Le satisfairc. I1 lui
faut, ou bien devenir lui-même une humanite divine,
ou faire place au sur-homine.
Cela résulte de la logique mème des choses parce
que, la conscience mentale de l’homme n’étant pas la
276 La Vie divine
conscience roiiiplètement illuminée, entièrement émer-
gée de l’eriténèbreinent de la Matière, mais seulement
un stade dans le phénoniéne progressif de la grande émer-
gence, la ligne de la création évolutive en quoi il est
apparu ne peut s‘arrêler là OU il est maintenant, niais doit
ou lien dépasser son stade actiirl en l’liomnie même, ou
bien dépasser l’homme si celui-ci n’a pas la force d’aller
phis loin. L’idée mentale cherchant à devenir fait de vie
doit continuer jiisqu’i devenir la Vérité entikre de
l’existence, se libérant de ses cnveloppes successives,
se révélant, s’accoiiiplissant progressivement dans la
liiiiiière de la conscience, s’accomplissant joyeusement
daris la puissance ; car c’est en ce5 deux termes de puis-
sance et de lumiihre, et par eux, que se manifeste 1’Exis-
tence, parce q ~ i eI’exisieiice est en sa nature CoiiçcitBiice
et Force : niais le troisiéine tcriiie en quoi celles-ci, ses
deux elénients cons1 ilirants, se rencontrent, deviennent
un et trouvent leur ultime accomplissement, c’est le
Délice satisfait dc l’existence en soi. Pour une vie eii
évolution comme est la nôtre, cet te culmination inévi-
table doit nécessairement signifier la découverte du
moi qui était contenu dans le germe de sa propre nais-
sance, et, avec cette découverte de soi, l’élaboration
complète des potentialités déposées dans le mouvement,
de Force-Consciente où cette vie prit son essor. La
potentialité ainsi contenue dans notre existence humaine
c’est Sachchiddnccncia. Se réalisant dans une certaine
harmonie, une certaine unification, entre la vie indivi-
duelle et la vie universelle, afin que I’hiinianité exprime
en une Conscience commune, u n commun mouvement
de puissance, un comniun délice, la Transcendante
Chose qui s’est projetée en cette forme-ci des choses.
La nature de toute vie depend de l’équilibre fondainen-
tal de sa propre conscience constitutive ; car telle es1 la
Conscience, telle sera la Force. IA où la Conscience est
infinie, uiie, transcendante A ses actes et à ses formes
alors iiiêrne qu’elle les embrasse, les instruit, les orga-
nise et Ics exécu te, comme est la conscience de Saclichi-
dûnaiida, de m h e sera la Force, infinie en sa portée,
une en ses œuvres, transcendante en son pouvoir et sa
L e problPme de la oie 277
connaissance de soi. Là oii lo Conscience est comme celle
de la Nature matérielle, submergée, oublieuse de soi, se
poiissant dans la derive. de sa propre Force sans sembler
la connaître, bien que, de par la nature rneiiie de
1’i.lerii~lrapport entre lcs deux termes, elle determine
en réalilé la dérivt. ( p i l’emporte, il en sera de meme de
la Force : cellc-ci sera un mouvenient monstrueux de
l’Inerte el d s I’liicunscient, ignorant ce qu’il contient,
paraissant s’accomplir ini.caniquement par une sorte
d’accident inexorable, par un hasard iiiévi1al)lemcn t
hoiircux, alors même que toiit le tenips, en rkditi., elle
obPit irnpeccahleineiit à la loi d u Juste et dii Vrai, li
elle assignée par la volonté de 1’ Eire-conscient suprême
recel6 en son niouvenient. Là oii la Conscience est divisée
en elle-nihie, comme dans le Mental, se limitant en
des centres divers, donnant pour tgclie à chacun d’eux
de s’accomplir sans rien connaître de ce qtii est en
d’aiilrcs cenlres ni de son rapport avec eux, consciente
des choses rl dcs forces en ltwr apparente division, leur
apparenlc opposition miituelle, inais non en Iciir réelle
iinitr, il en sera de nicme de la Force : ce sera une vie
coinine celle qui est la naire et que nous voyons autoiir
de nous ; ce sera un heurt niutiiel e l un eiitrchcernent
de vies iiidividtielles, cliaciiiie cherchant soil propre
accoinplissement sans connaitre son rapporl avec les
autres, un conflit, une adaptation difficile de forces divi-
sécs, qui s’opposenl et se conlredisenl et, dans In nienta-
lité, un niélange, un choc, une lutte, une combinaison
incertaine d’idées divisbes, opposees 011 divergentes, qui
ne peuvent parvenir à savoir qti’ellcs sont nécessaires les
unes aux autres, ni à saisir leur place comme ékments de
cette Unilé qui existe derriere elles, qiii s’espriine par
elles et en quoi doivent cesser leurs (lesnccords. Mais là
oii la Consrience est en posscssion à la foi5 de 1:i diversitd
e t de l’unité, l’unité conlenant et r6gissant 13 diversité,
oii elle est consciente à la fois de la Loi, tie la Vérité et
de la .Instice du loui ainsi que dc la 1,oi. dc 13 Veri16 et de
la .Justicse de l’individit, 15 oil les tlciix s’linimonisriit
conscieminrnt en une niutiiclle unité, oii I’eiitiGre iiotui’e
dc I:$ consciciice est l’L‘il se corinaiss:int comme Jiultiple
278 La Vie divine
et les Multiples se connaissant comme Un - là aussi la
Force sera de même nature : ce sera une Vie qui obéit
consciemment à la loi de l’Unité e t cependant accomplit
chaque chose dans la diversité selon sa propre loi et sa
propre fonction :ce sera une vie en laquelle les individus
vivront A la fois,en eux-mêmes e t en chacun des autres
comme un seul h t r e conscient en beaucoup d’âmes, une
seule puissance de Conscience en beaucoup de personnes
mentales, une seule joie de Force à l’œuvre en beaucoup
de vies, une seule réalité de Délice s’accomplissant en
beaucoup de cœurs et de corps.
La première de ces quatre positions, source de tout ce
rapport progressif entre Conscience et Force, est leur
équilibre dans l’être de Sachchidânandu où elles sont une ;
car là la Force est consciente d’être, s’élaborant elle-
même sans jamais cesser d’être conscience, et de même la
Conscience est lumineuse Force d’être, éternellement
consciente de soi et de son propre délice sans jamais
cesser d’être cette puissance de lumière et de possession
de soi absolues. Le second rapport est celui de la Nature
matérielle ; c’est a l’équilibre d’être B dans cet univers
matériel qui est la grande négation de Sachchidânanda
par lui-même : car c’est la séparation apparente complète
entre Force et Conscience, le miracle spécieux de 1’Incons-
cien t infaillible et souverain, qui est seulement le masque,
mais que la connaissance moderne a pris à tort pour la
face réelle de la Divinité cosmique. Le troisième rapport
est l’équilibre de l’être dans le Mental et dans la Vie,
que nous voyons émerger de cette dénégation, égaré
par elle, luttant - sans aucune possibilité de cesser par
soumission, mais aussi sans conscience ni instinct clairs
d’une s o h tion victorieuse - contre les mille et un pro-
blames iinpliqués dans cette apparition déconcertante
de l’lionime, l’être conscient à demi-potent, hors de
l’oiniii ;totente Inconscience de l’univers matériel. Le
quatrihie rapport est l’équilibre de l’être dans le Supra-
mental : c’est l’existence accomplie qui un jour résoudra
tout ce prohléme complexe créé par l’affirmation partielle
émergeant de la dénégation totale ; et elle doit en vérité
le résoudre de ia seule manière possible, par l’afirma-
Le problème de la vie 279
tion complète accomplissant tout ce qui était contenu là
secrètement, en potentialité, et impliqué dans le fait
de l’évolution, derrière le masque de la grande négation.
C’est la vie réelle de 1’Homme réel vers laquelle s’efforce
cette vie partielle, cette humanité partielle et non
accomplie avec, dans le prétendu Inconscient au-dedans
de nous, une connaissance et une direction parfaites,
mais, dans nos parties conscientes, seulement une prévi-
sion incertaine et qui se débat, des fragments de réalisa-
tion, des aperçus d’idéal, des éclairs de révélation e t
d’inspiration chez le poète et le prophète, le voyant et le
philosophe transcendantaliste, le mystique et le pen-
seur -les grands intellects et les grandes âmes de I’hu-
manité.
Les données dont nous disposons maintenant nous
montrent que les principales difficultés provenant d‘un
équiiibre imparfait de la Conscience et de la Force dans
l’homme en son état actuel de mentai et de vie sont au
nombre de trois. E n premier lieu, l’homme n’est cons-
cient que d’une petite partie de son propre être : sa
mentalité de surface, sa vie de surface, son être physique
de surface sont tout ce qu’il connaît, et il n’en connaît
même pas la totalité ; au-dessous sont le jaillissement
occulte de son mental subconscient e t de son mental
subliminal, ses impulsions vitales subconscientes et
subliminales, son être corporel subconscient, toute cette
vaste partie de lui-même qu’il ne connaît pas et ne peut
gouverner, qui bien plutôt le connaît et le gouverne. Car,
existence et conscience et force étant une, nous ne pou-
vons avoir de puissance réelle que sur la partie de notre
existence à quoi nous sommes identifiés par notre
conscience de nous-même ; le reste doit être gouverné
par sa propre conscience, qui est subliminale à notre
mental, à notre vie et à notre corps de surface. Et
cependant, tout deux étant un mouvement unique et
non pas deux mouvements séparés, la plus grande et la
plus puissante partie de nous-même doit nécessairement
gouverner et déterminer dans l’ensemble la moins grande
et la moins puissante ; c’est pourquoi nous sommes
gouvernés, même en notre existence consciente, par le
280 La V i e divine
siibcoiisciciit et le siibliniinal et, n i ê m en notre niaitrisc
et notre direction de noiis-niêine, nous ne sommes que
(its insiruiiiriits de ce qui nous senible I’Iiiconsciciit en
IlOUR.
C‘eht rz que I’uii tique sagesse eiiteiidait quant1 elle
( h i i t (itit‘ I‘iioriiiiie s’iiiirigiiie 6tre i’auteiir de st’s actes
de p:ir sa lihre volonté, niais qu’en réalit6 la Nature
dbt~~riiiiiic loits ses actes, et qiic lessages e~x-1110irirssoiit
coiitraiiits de suivre Ieur propre Nature. Mais puisque
la Xaiiirt. est la force de conscience créalrice de l’Eire en
nous q i i c iiiasqiienl Son propre iiioiiveinciit inverse et
S(JII ; i p p r t * i i t c di.iii.gation d e Lui-iiiêiiie, ils ont appelé ce
ii~oiiveiiient crealeiir inverse de Sa conscirnce la hl5yi3
oii piii4snric.c d‘Illusion d u Scigiiciir ; et ils oiit dit qiie
le Siiniiciir q:ii se tient a11 cwiir de toutes les existences
les fait tourner roniiiie stir uiie iiiachine par le iiioyen de
Sa R l A j B . I1 est donc évident qiie l’honinie iie p i i t
devenir tiiuîlre de son être propre qu’en dépassant assez
le iiieiitul pour devenir, en conscience de soi, u n avec
le Szigneiir. i l t piiisyiie cela n’est pas possible dans
1’iiicoiiscit.iic.e ni dans le subcoiiscient lui-riiêine, piiisqu’il
ne sert di: rim de plonger daris ces profondeurs polir
rittoiirnt*r vers l’inconscient, ce ne peut être qu’en pént5-
trant vtm l’iiittkieur, là ou se tient le Seigneur, et en
nous elevaiit jusqii’en ce qui est encore pour nous
siipraconsc.ient - le Supranieiital - que peut être
eritiereiiient établie cette iiiiilé. Car la, en cette Mâyâ
supérieure divine, est la connaissarice consciente, en sa loi
et sa vi.rité, de cela mèriie q u i agit dans le subconscient
par la 3iiij4 inférieure sous les conditions de 1‘4 NBgation
qui cherche A devenir hfiiriiialion. Car cette Nature iiifé-
rieiire élabore ce qui est \ w ~ l uet connu en cette Nature
siipi.rieiire. La Puissance d’illusion de la co~inaissanee
divine dans IC nioride, créatrictb d’apparences, est gouver-
nEe par la Piiissaiice de Vérité de la même connaissance,
qui coiiriaît la vérité derriere les apparences e l tient
prête pour nous l’tifirmation vers laqiielle tendent ces
apparences. IA’IIomnie, ici apparcn t et partiel, trouvera
là l’€Ioriiiiie parfait et réel, capable d’une existence
centiércnieiit consciente de soi par sa pleitie unité ave
Le problEine de lu vie 281
cet Existant en soi qui est le Seigneur omniscient de sa
propre évolution, de sa propre marche cosmiques.
La seconde difficulté est que l’homme est séparé de
l’universel en son menial, sa vie, son corps ; aussi, de
même qu’il ne se connaît pas lui-même, est-il également
et plus encore incapable de connaître les autres créatures.
I1 se fait d’elles, à l’aide d’inférences, de théories,
d‘observations, et par une certaine capacité imparfaite
de sympathie, une construction mentale sommaire ; niais
cela n’est point la connaissance. La coniiaissance ne
peut venir que par identité consciente ; car telle est la
seule véritable connaissance : l’existence consciente
d’elle-niême. Nous savons ce que nous soninles dans la
mesure où nous soinnies scieniinent conscient de nous-
même ; le reste nous est caché. De m&menous pouvons
en venir à connaitre rkellenient ce avec quai nous
devenons un en notre conscience, mais seulement dans
la mesure oû nous pouvons deveiiir un avec cela. Siles
moyens de connaissance sont indirects et imparfaits,
la connaissance obtenue sera elle aussi indirecte et
imparfaite. Elle nous permettra de travailler avec
une certaiïie gaucherie précaire mais néanmoins avec
une perfection sufisante pour notre point de vue mental,
A certains desseins pratiques limités, B certaines néces-
sités, commodités, à une certaine harmonie imparfaite
et sans sécurité dans nos rapports avec ce que nous
connaissons ; inais ce n’est que par une unité consciente
avec cela que nous parvenons à un rapport parfait. Aussi
nous faut-il arriver a une unité consciente avec notre
prochain, et non pas seulement à la sympathie créée
par l’amour o u A la coinpréliensioii crkée par la connais-
sance mentale, qui sera toujours la connaissance de
leur existence superficielle, et par conséquent une con-
naissance imparfaite en soi, sujette & être intirmée et
frustrée par l’inconnu et le non-inaitrisé qui peuvent se
lever du subconscient ou du subliininal en notre prochain
et en nous. Mais cette unilé consciente ne peut être
établie que par notre entrée en cela en quoi nous
sommes un avec eus, en l’universel ; et la plénitude de
l’universel n’existe qu’en cela qui, en notre conscience,
*B2 La Vie divine
est supraconscient, c’esl-à-dire le Supramental : car
ici en notre être normal, la phis grande partie de
l’uiiiversel est subconsciente, et par conséquent, en cet
kquilibre normal du mental, de la vie et du corps, ne
peut être possédée. La nature inférieure est, entoutes
ses activités, enchaînée à l’ego, triplement attachée au
poteau de l’individualité diiférenciée. Seul le Supra-
mental assure l’unité dans la diversité.
La troisième difficulté est la division dans l’existence
en évolution, entre la force e t la conscience. I1 y a d’abord
ka division qui a été créée par l’évolution elle-même
en ses trois formations successives de Matière, de Vie e t
de Mental, chacune, jouant selon sa propre loi. La Vie
est en guerre avec le corps : elle prétend le forcer à
satisfaire les dksirs, les impulsions e t les plaisirs vitaux ;
elle exige d’un corps à la capacité limitée ce qui ne
serait possible qu’à un corps immortel e t divin ; et le
corps, asservi e t tyrannisé, souffre, est en constante e t
sourde rkvolte contre les exigences de la Vie. Le Mental
est en guerre avec les deux :parfois il aide la Vie contre
le Corps, parfois il refrène l’élan vital et cherche à
protéger la charpente corporelle contre les désirs, les
passions, les énergies trop impérieuses de la vie ; il
cherche aussi à posséder la Vie, à faire servir l’énergie
vitale à ses propres fins, pour atteindre aux joies les
plus grandes de sa propre activité, pour satisfaire ses
propres désirs mentaux, esthétiques e t émotifs, e t les
réaliser dans l’existence humaine ; e t la Vie se trouve
aussi asservie e t mal employée ; elle est en insurrection
fréquente contre le tyran ignorant et à demi-sage qui
siège au-dessus d’elle. Tel est le conflit entre nos élé-
ments, conflit que IC mental ne peut résoudre de façon
satisfaisante parce qu’il est aux prises avec un problème
insoluble pour lui. l’aspiration d’un être immortel dans
une vie et un corps mortels. I1 ne peut qu’arriverà une
longue succession de compromis, ou finir par abandon-
ner le prohléme, soit, avec les matérialistes, en se sou-
metlant à la iinlurc mortclie de notre être apparent,
soit, avec les ascètes et les hoinmes de religion, en reje-
tant et en condaninant h vie terreçlre et en se retirant
Le problème de la uic 283
dans les domaines d’exislerice plus heureux e t plus
faciles. Mais la vraie solution consiste à trouver au-delà
du Mental le principe dont l’Immortalité est la loi et
à vaincre par lui le caractére inorlel de notre exis-
tence.
Mais il y a aussi cetle division fondamentalc entre
force de Nature et être conscient qui est la cause ori-
ginelle de cette incapacité. Non seulement il y a division
entre l’être mental, l’être vital et l’être physique,
mais chacun de ceux-ci est également divis#. La capacité
du corps est moindre que la capacité de l’âme instinc-
tive, de l’être conscient instinctif, du Purusha physique
qui est en lui ; la capacité de la force vitale est moindre
que celle de I’àine impuisive, de l’être conscient ou
Purusha vital qui est en elle ; la capacité de I’énergic
mentale est moindre que la capacité de l’âme intellec-
tuelle e t émotive, du Puriislia mental qui est en elle.
Car l’âme est la conscience intérieure aspirant à sa
propre réalisatioii de soi intégrale. et par conséquent
dépassant toujours la forme individuelle du moment,
et la Force qui a pris son équilibre dans la forme est
toujours poussée par son 3me vers ce qui est anormal
à cet équilibre, vers ce qui lui est transcendant ; ainsi
poussée constamment, elle a grand peine à répondre,
plus encore à évoluer de sa capacité présente vers une
capacité plus grande. En essayant de satisfaire les
exigences de cette âme triple, elle es1tiraillée et contrainte
de dresser instinct contre instinct, impulsion contre
impulsion, éniotion contre émotion, idée contre idée,
satisfaisant l’une, niant l’au Ire, puis regrettant et rev&
nant sur ce qu’elle a fait, adaptant, coinpensant, re-
ajustant à l’infini, mais sans jamais arriver à aucun
principe d’unité. De plus. dans le mental non sculcmeiit
la puissance consciente qui devrait harmoniser et iiiii-
lier est limitce en sa connaissance et en sa volonté. mais
la connaissance et la volonté son t c4es-mCines disparates
et souvent en cotiflit. 1.r principe d’unit6 est au-dessiis,
dans le supramental : car là seuleriient est l’unit6
consciente de toutes diversités ; 1à seulement la Yoloiité
et la connaissance sont égales e l en parfaite hsriironic ;
28 4 La Vie divine
là seulement la Conscience et la Force pawiennent à
leur divine égaliti..
Dans la mesure oii son développernent fait de lui un
être conscient de soi et vraiment pensant, l’homme
ressent dt- facon aiguë Lout ce d&accord, cette disparité
en ses klGrneiits, et il cliercfie à parvenir à une harmonie
entre sori nierital, sa vie et son corps, h une harmonie
entre sa connaissance, sa volonté et son émotion, une
harmonie entre tous ses élhients. Parfois ce désir tourne
court et se contente d’un compromis réalisable suscep-
tible d’apporter une paix relative ; mais un compromis
ne peut être qu’une halte sur le chemin, puisque le
Divin intérieur ne saurait en fin de compte se contenter
de rien moins que d’une harmonie coinbinant en elle
le développement intégral de nos multiples potentialités.
Moins que cela serait éluder le problème, non Ir résoudre
ou encore offrir A l’&ne une simple solution temporaire
coinme étape où se reposer au cours de son élargissement
continuel et de sa continuelle ascension. Cette harinonie
parfaite exigerait, coniine termes essentiels une mentalité
parfaiie, un jeu parfait de force vitale, une existence
physique parfaite. Mais. dans re qui est raciicaleinent
imparfait, où trouver le principe de la perfection et le
pouvoir de la réaliser? Enraciné dans la division et la
limitation, le mental ne peut nous les fournir, pas plus
que la vie et le corps qui sont l’énergie et la structure
du mental qui divise et lirnite. Le principe de la perfec-
tion et la îaculté d’y parvenir sont bien présents dans le
subconscient, mais enveloppés dans le tégument, le
voile de la Rîâyâ inférieure, en muette prénionition qui
cimerge coinnie idCa1 non-réalisé ; tandis q u e dans le
supraconscient ils attendent, disponibles, éternellement
réalisés, mais encore s6parés de nous par le voile de
notre ignorance de nous-même. C’est doiic au-dessus
de notre présent équilibre, et noli pas en lui ni au-
dessous de lui, qu’il nous faut chercher la puissance et
la connaissance conciliatrices.
»e inêine l’homme, à mesure qu’il se dth-eloppe,
prend une conscience aiguë de la discorde et de I’igno-
rance qui régissent ses relations avec le monde ; il ne
Le problème de la vie 285
peut plus les tolérer et il s’attache de plus en plus à
trouver un principe d’harmonie, de paix, de joie et
d’unité. Cela aussi ne peut lui venir que d’en haut. En
effet, c’est seulement par l’apparition d’un mental
connaissant le mental d’autrui comme lui-meme, libre
de nolre ignorance et de notre incompréhension
mutuelles, par une volonté qui se sentira et se rendra
une avec la volonté d’autrui, par un cceur émotif qui
embrassera coinnie siennes les émotions d’autrui, par
une force vitale qui percevra les énergies d’autrui, les
acceptera pour siennes et cherchera à les accomplir
comme siennes, par un corps qui ne sera pas un rempart
d’emprisonnement et de défense contre le monde, et
tout cela sous la loi d’une Lumière et d’une VCrité
dépassant les aberrations et les erreurs, la masse de
peché et de fausseté qui, en nous et en autrui, est dans le
mental, les volontés, les émotions, les énergies vitales
- c’est ainsi seulement que la vie de l’homme, spiri-
tuellement et pratiquement, peut devenir une avec celle
de ses semblables, et que l’individu peut recouvrer
son propre moi universel. Le subconscient a cette vie
du Tout, et le supiaconscient l’a aussi, mais sous des
conditions qui nécessitent notre ascension. Car ce n’est
pas vers le Divin caché dans u l’océan inconscient où
les ténèbres sont enveloppées de ténébres (*) », mais
vers le Divin q u i se tient en la mer de l’éternelle
lumière (*), dans l’éther suprême de notre être, qu’est
dirigée l’impulsion originelle, celle qui a fait monter
l’âme en évolution jusqu’au stade de notre humanité.
Aussi la race doit-elle - à moins qu’elle ne soit des-
tinée à tomber sur le bord du chemin, abandonnant la
victoire à des créations autres et nouvelles de la Mère
féconde en travail - aspirer h cette ascension, qui se fait,
certes, à travers l’amour, I’iliumination mentale et l’élan
vital de posséder et de se donner, mais qui conduit au-
delà d’eux, jusqu’à l’unité supramentale qui les dépasse
(l) Prajapati (Rig-Véda, X, 129, 3.)
(%)Les Eaux qiii sont dans le royaiiiiie de la luniière au-dessus dii
Soleil, et celles qui demeurent au-dcssous. Gratliiii, (Rig- Vida,
III, 22, 3.)
286 La V i e divine
et les accomplit ; c’est en fondant la vie humaine sur la
réalisation supramentale de l’unité consciente, avec l’Un
et avec tout, en notre être et en tous ses éléments, que
l’humanité doit chercher son bien et son salut ultimes.
Et c’est ce que nous avons appelé le quatrième état de la
Vie en son ascerision vers le Divin.
Chapitre vingt-troisième

L’âme double en l’>h~niràie

1.e Puruslin, le Moi intériciir, pas plus


grand que le pouce d‘un homme.
Katha Upanishad, IV, 12 ; VI, 17.
Svelûshvuiara Upanishud, III, 13.
Qui connaît ce Moi qui est le maiigour du
niiel de l’existence et le Seigneur de ce qui est
et sera, il ne se rétracte plus dans la peur.
Kuilza Upanishad, I V , 5 .
D’où lui viendrait l’affliction, coinment le
saisirait l’erreur - celui qui voit partouL
1’lJriitéY
Isha Upanishad, 7 .
Qui a trouvé la fklicité de l’Éternel n’a peur
de rien.
Tuilliriya Upanishad, III, 13.

Nous avons vu que le premier état de la Vie est carac-


térisé par une muette poussce ou impulsion inconsciente,
une force de quelque volonté involuée dans l’existence
matérielle ou atomique, non pas libre e t possédant ou
soi-même, ou ses ceuvres ou leurs résultats, mais entiere-
ment possédée par le mouvement universel en quoi elle
s’élève en tant que germe ohscur et informe de l’iiidivi-
dualité. La raciiie du deuxième état est le désir, hrîilant
de posséder, inais de capacilé limitée ; le bourgeon du
troisieme est I’Ainour qui cherche a la fois à posséder et
à être possédé, à recevoir e t à se donner ;la fleur délicate
du quatrièinc, signe de sa perfeclion, nous la concevons
258 La Vie divine
comme la pleine et pure émergence de la volonté origi-
nelle, l’exaucement illuminé du désir intermédiaire, la sa-
tisfaction haute et profonde du conscient échange mutuel
d’Amour par l’unification de l’état de possesseur et de
l’état de possédé en la divine unité des âmes qui est le
fondement de l’existence supramentale. Si nous scrutons
ces termes avec soin, nous verrons que ce sont des formes
et des stades de l’Arne en sa quête du délice des choses,
individuel et universel ; l’ascension de la Vie est en sa
nature la montée du divin Délice dans les choses, depuis
sa conception muette dans la Matière, a travers vicissi-
tudes et oppositions, jusqu’à son lumineux achèvement
en l’Esprit.
Le monde étant ce qu’il est, il ne peut en être
autrement. Car le monde est une forme déguisée de
Snchchidûnnnda et par conséquent ce en quoi Sa Force
doit nécessairement se trouver et s’accomplir est la
divine Béatitude, un omniprésent délice de soi. Puisque
la Vie est une énergie de Sa force-Consciente, le secret
de tous ses mouvements doit être une félicité cachée
inhPrente à toutes choses, qui est à la fois cause, mobile
et objet de ses activités; et si, en raison de la division
égoïste, cette félicité n’est pas atteinte, si elle est retenue
derrière un voile, si clle est représentée comme son
propre contraire - tout comme l’être est caché sous le
masque de la mort, la conscience se présente comme
l’inconscient et la force s’amuse à contrefaire l’incapa-
cité - alors ce qui vit ne peut être satisfait, ne peut ni
se reposer du mouvement ni achever le mouvement,
sinon en s’appuyant sur cette félicité universelle qui est
21 la fois la félicité intégrale secrète de son propre être et
la félicité originelle, qiii renferme tout, instruit tout,
soutient tout, dii Sachchiddnanda transcendant et im-
manent. Chercher cette félicité est donc l’impulsion et la
signification fondamentales de la Vie ; la découvrir, la
posséder et pleinement la vivre est tout son niobile.
niais où est-il en nous, ce principe de FPlicité ? Par quel
terme de notre être se manifeste-t-il, s’accomplit-il dans
l’action du cosmos, de même que le principe de Force-
Consciente manifeste et emploie la Vie comme son moyen
L’Arne double en l’lionime 259
d’expression cosmique, e t que le principe dit Supramen-
tal manifeste e t eiiiploie le hIental‘! Nous avons distingué
un quadruple principe d’être divin créateur de l’univers :
Existence, Force-Consciente, Béatitude et Suprament al.
Le Supramental, nous l’avons vu, est omnipréseiit dans
le cosmos matériel, mais il y est voilé ; il est derrière le
phénomène eïîectif des choses et s’exprime secrèteinen t,
mais en employant comme agent d’exécution son propre
terme subordonné, le Mental. Ida 17orce-Coiiscieiile di-
vine est omniprésente dans le cosnios matCriel, niais elle
y est voilée, secrèteiiicnt à 1’u.iivre derriere le pliéno-
niéne effectif des choses, et s’y expritiie de façon caract&
ristique par le moyen de son proprz terine siil)ordonné,
la Vie. Et, bien que nous n’ayons pas eticore exaiiiiné
séparément le principe de la Matiere, noits pou\-ons voir
dès inaintenaiit que la divine Existence inlegrale aussi
est oinnipréseii te dans le cosnios matériel, insis voilée,
cachée derrière le phénoniéne efïectif des choses, et y
trouve sa manifestation initiale par le moyen de son pro-
pre terme subordonné, la Sul)staiice, ou Forme d’étre,
ou i\falière. Ihiic le principe (le la 13éatitiitlc di\.ine doit
également être omniprésent dans le cosnios, voilé certes
e t se possédant derritre le philiioiiii.ne elfeclif des choses,
mais manifesté en nous par le iiioycn de quelque principe
subordonné qui lui est propre, en (1 iioi il est caché et par
quoi il peut être trouvé et acconipli dans l’action de
l’univers.
Ce terme est quelque chose en nous que noit$ appelons
parfois, en un sens particiilicr, l’âiiie - c’est-à-dire le
principe psychique qui n’est ni la vie ni le irivntal, encore
moins le corps, mais qui conlienl en soi l’ouvcrlure et
1’épanoiiissc:iient de l’essence de ct”s irois teriiir’.sau delice
particii!ier qiii lcur est propre, ii la Iiiiiii>re, à l‘aniour,
à la joie e t à la beauté, et à unc purelIé alTinée de l’élre.
E n fait, cependant, il y a en nous une hite ou ternie psy-
chique double, comme est double tout autre principe
cosmique en nous. Car nous avons dciix instruments men-
taux : d’une part le iiiental de surface de notre ego
exprimé e t eii évolution, la mentalité superficielle crkée
par nous en notre émergence hors de la Matière : d’autre
290 La Vie divine
part un mental sul)liiiiiiial qiii n’est pas entravé par no-
tre vie inentale présente et ses strictes limitations, quel-
que diose de large, de puissant et de lumineux, le véri-
table être iiiental derrikce cette forme superficielle de
persoiinaiité inentale que nous prenons à tort pour nous-
même. !)e niCtiic iious avons ùcux vies, l’une esikrieure,
engagke dans le corps physique, liée par son Cvolution
passée dans la Rlatiére, qui vit, qui est née et qui mourra,
l’autre iitie force de vie subliminale qui n’est pas confinée
dans l’espace étroit borné par notre naissance et notre
mort physiques, mais qui est notre véritable être vital
derriére la forme de vie qu’en notre ignorance nous pre-
nons pour notre existence réelle. Mème en la matiére de
notre être se trouve cette dualité ; car derriére notre
corps est une existence matérielle plus subtile qui fournit
la substance, non seulenient de notre enveloppe physi-
que, miis aussi de nos eiiveloppes vitale et mentale, et
qui est par consequent notre siibstance réelle sou tenant
la forinl: physique que nous imaginons à tort être tout le
corps de nolre esprit. Ile même, il y a en nous une double
entité psychique, l ’ h i e de désir superficielle qui est a
l’auvre dans nos désirs vitaux, nos émotions, notre fa-
culté esthétique et notre recherche mentale de puissance,
de coiinaissance et de bonheur, et une entité psychique
subliininale, pure puissance de lumiere, d‘amour, de joie,
essence d’ètre épurée qui est notre âme véritable derrière
cette foriiie estérieure d’esisicnce psychique que si sou-
vent noi1s honorons de ce noni. C’est quand un reflet de
cette entité psychique piris vaste et plus pure paraît à la
surface que iious disons d’un homme qu’il a une âme ;CG
quand ce reflet est absent de la vie psychique extérieure,
que l‘liorrinie ii’a pas d’8:iie.
Les foïnies exltkieurcs de notre être sont celles de
notre petite existence &goïsic; les subliminales sont des
formations de notre vraie individualité plus vasle ; elles
sont donc la partie cac1ii.e de notre être en quoi notre
individiiaiité est proche de notre universalité, la touche,
est en rapgort constant d’échange avec elle. Le mental
subliiiiinal en nous est ouvert à la connaissance univeï-
selle du Men tal cosmique, la vie subliminale en nous à la
L’dme double en l’homme 291
force universelle de la Vie cosinique, la physicalité subli-
ininale à la formation-force universelle de la Matière
cosmique ;les murs épais qui séparent de ces choses notre
mental, notre vie et notre corps superficiels, et que la
Nature doit percer avec tant de peine, si imparfaitement
et par tant d’inventions matérielles gauchement ingé-
nieuses, ne sont qu’un intermédiaire amenuisé qui à la
fois sépare et met en comniunication. De même l’âme
subliminale en nous est ouverte à la félicité universelle
que prend l’ànie cosmique à sa propre existence et à
l’existence des myriades d’àmes qui la représentent, ainsi
qu’aux opérations du meiital, de la vie et de la matière
par quoi la Nature se prêle à leur jeu et à leur développe-
ment ; mais de cette félicité cosinique l’âme de surface
est séparée par des murs égoistes d’une grande épaisseur ;
ils ont certes des portes, mais en pénétrant par elles, les
attouchements de la divine Fblicité cosmique se rape-
tissent, se déforment ou doivent revêtir le masque de
leurs propres opposés.
II s’ensuit qu’en cette âme de désir, cette âme de sur-
face, il n’est point de véritable vie d’Aine, mais une defor-
mation psychique, une réception fausse de l’attouche-
ineiit des choses. Le mal du inoiide, c’est que i’iiidividu
ne peut trouver son âme réelle ; et à son tour la cause, la
racine de ce mal est que l’individu ne peut étreindre en
son embrassement des choses extérieures l’âme véritable
du monde ou il vit. I1 cherche à y trouver l’essence de
l’etre, l’essence du pouvoir, l’essence de l’existence-cons-
ciente, l’essence de la félicite, niais au lieu de cela il ne
reqoit qu’une masse de contacts et d’impressions contra-
dictoires. S’il pouvait trouver cet te essence, il trouverait
en même temps l’être, le pouvoir, l’existence conwirnte
et la félicité universels uniques, ni?me en celte niuititude
de contacts et d’iinprcïsions ; les contradictions des
apparences seraieii t conciliées dans l’unité et l’harmonie
dc la Vérité qui \Tien1 jusqu’à nous en ces contacts. En
i i i h e temps il trouverait sa propre âme véritable, et à
travers elle son moi, parce que l’âme vérilahlr e ï t l’émis-
saire de son moi, et soil moi et le moi du monde sont un.
Mais il ne peut le faire à caiise de sori ignorance égoiste
292 L a Vie divine
dans le mental de pensée, le cœur d’émotion, les sens
qui répondent aux contacts des choses non par une
étreinte du monde, courageuse et sans réserves, mais par
un flot d’efforts pour atteindre et de rétractions pour
fuir, d’avances prudentes ou d’ardentes ruées et de reculs
mornes ou déçus ou terriiiés ou irrités, selon que le
contact plaît ou déplaît, satisfait ou déçoit. C’est l’âme
de désir qui, par sa réception erronée de la vie, devient
cause d’une méconnaissance triple du rasa, délice dans les
choses, de telle sorte qu’au lieu de représenter la pure,
l’essentielle joie d’être, elle se traduit inégalement dans
les trois termes de plaisir, douleur et indifférence.
Quand nous considérions la Félicité d’existence en ses
rapports avec le monde, nous avons vu que nos normes
de plaisir, douleur et iiiclifférence n’ont ni caractère ab-
solu, ni validité essentielle, qu’elles sont entièrement dé-
terminées par la subjectivité de la conscience réceptrice,
et que le degré de plaisir ou de peine peut être élevé à un
maximum ou abaissé à un minimum ou même effacé en-
tièrement en sa nature apparente. Le plaisir peut devenir
douleur ou la douleur plaisir parce qu’en leur réalité
secrète ils sont la même chose reproduite différemment
en sensations et émotions. L’indifférence est ou bien
l’inattention de l’âme de désir superficielle au rasa des
choses, en son mental, ses sensations, ses émotions et
ses appétits, ou bien son incapacité de recevoir le rasa et
d’y réagir, ou son refus d’y réagir en surface, ou encore
c’est que la volonté balaie ou broie le plaisir ou la dou-
leur, jusqu’à leur donner la teinte neutre de la non-
acceptation. Dans les trois cas, ce qui advient, c’est ou un
refus positif, ou une indisponibilité ou incapacité néga-
tives à traduire ou représenter en quelque façon, positi-
vement, à la surface, quelque chose qui cependant est
subliminalement actif.
Car, de même que nous savons maintenant par l’obser-
vation et l’expérience psychologiques que le mental su-
bliminal reçoit et garde en sa mémoire tous ces contacts
des choses que le mental de surface ignore, de même nous
trouverons que l’âme subliminale répond au rasa (essence
en expérience) de ces choses que l’âme de désir superfi-
L’cime doii ble en i’liornnie 203
cielle rejette par nrwsion ou rcfiis, ou clue, de façon
ncutre, elle néglige d’accepter. Nous ne pouvons nous
connaître à moins de pénétrer derriére notre existence
de surface qui est seulement un résullat d’expériences
extérieures choisies, une table tie résonance imparfaite ou
une traduction h&ive, malli~bileou fragnentaire d’un
peu de ce beaucoup que nous sommes -à moins de pas-
ser par dcrrikre elle, de je ter notre sonde dans le subcon-
cient et de noits ouvrir au supraconscient afin de connaî-
tre leur rapport avec nolre être de surface. Car c’est entre
ces trois plans que se meut notre existence, en eux qu’elle
trouve son intégralité. Le siipraconscieiit en nous est un
avec le moi et l’Aine du monde, et n’est pas gouverné par
une diversi té phénoménale ; aussi possède-t-il, en leur
plénitude la vérité des choses et le délice des choses. Le
pretendu subconscient (l) en ce sommet lumineux de lui-
niénie que nous appelons le subliminal, est au contraire,
non pas vraiment en possession de l’expérience, inais
un instrument d’expérience ; en fait il n’est pas un avec
I’àme et le Moi du monde, mais il leur est ouvert à tra-
vers son expérience du monde. L’âme subliminale est
intérieurement consciente du rasa des choses et prend un
délice égal en tous contacts ; elle est consciente aussi des
valeurs et des normes de l’âme de désir superlicielle, elle
reçoit sur sa propre surface les contacts correspondants
de plaisir, de douleur et d’indifférence, mais prend un
délice égal en eux tous. E n d’autres terines, notre Arne
réelle en nous prend plaisir à toutes ses expériences, en
tire force, joie et connaissance, croît par elles en abon-
dance et en richesse. Elle est cette âme réelle en nous qui
force le rétif mental de désir à supporter ce qui lui est
pénible et même à y chercher et y trouver du plaisir, a
rejeter ce qui lui est agréable, à modifier ou même à in-
verser ses valeurs, à égaliser les choses dans l’indifré-

(,I) Le véritable su1)conscient est. une conscience iiiférieiire dimi-


niiee proche de 1’Inconscient ;le subliminal est une conscience plus
vaste que notre conscicnce de surface. Mais tous deux appartieii-
iient au royaunie intérieur de notre être, dont notre surface n’est
lias coiisciente. E t c’est pourquoi les deux sont mélangés dans 110s
eoncepts et notrc langage courants.
294 La Vie divine
rence ou à les égaliser dans la joie, la joie de la variété de
l’existence. E t cela parce que l’universel la pousse à se
développcr par toutes sortes d’expériences, à croître dans
la Nature. Sinon, si nous vivions seulement par l’âme
de désir superficielle, nous ne pourrions pas plus changer
ou progresser que la plante ou la pierre ;et dans l’immo-
bilité ou la routine d’existence de la plante ou de la pierre,
la vie n’étant pas consciente en surface, l’âme secrète
des choses n’a pas encore d’instrument par quoi dégager
la vie de la gamme étroite et fixée où elle est née. L’âme
du désir, livrée à elle-même, roulerait à jamais dans les
mêmes orniéres.
Selon les anciennes philosophies, le plaisir et la dou-
leur sont inséparables comme le vrai e t le faux intellec-
tuels, le pouvoir et l’incapacité, la naissance et la mort ;
la seule issue possible en serait donc une indifférence
totale, une réaction vide aux sollicitations de 1’Ctre du
monde. Mais une connaissance psycho!ogique plus sub-
tile nous monte que cette conception, qui repose sur les
seuls faits superficieis de l’existence, n’épuise pas vrai-
ment les possibilités du probléme. En amenant à la sur-
face l’aine réelle, il est possible de remplacer les normes
égoïstes de plaisir et de douleur par un délice personnel-
impersonnel invariable e t qui englobe tout. C’est ce que
fait l’amant de la Nature quand il jouit de toutes choses
dans la Nature, universellement, sans laisser entrer en
lui-mêine l’ayersion, la peur, la simple attraction ou
répulsion, mais en percevant de la Beauté en ce qui
semble à d’autres médiocre et insignifiant, aride et sau-
vage, terrible et repoussant. C’est ce que font l’artiste
et le poète quand ils tirent le rasa universel de l’émoiion
eslhélique, du dessin physique, de la forme mentale de
la Beauté, de la signification et de la puissance intér:leures
de ce qui repousse l’hoinrne ordinaire aussi bien que de ce
qui l’atlaclie par un sciitiiiicnt de plaisir. C’est ce qu’ils
font toils, chacun h sa nianibre, le chercheur de connais-
sance, l’amant de Dieu qui trouve partout l’objet de
soil amour, ïliomme spirituel, l’intellectuel, le sensuel,
l’csthtte, et c’est ce qu’ils doivent faire en effet s’ils
veulrnt trouver et étreindre la Connaissance, la Beauté,
L’âme double en l’homme 295
la Joie ou la Divinité qu’ils cherchent. C’est seulement
dans les domaines où le petit ego est généralement trop
puissant pour nous, c’est seulement en notre joie et notre
souffrance émotives ou physiques, notre douleur et notre
plaisir vitaux, devant quoi l’Aine de désir en nous est
entièrement faible et lâche, que l’application du prin-
cipe divin devient suprêmement diflicile et semble à
beaucoup impossible ou mêiiie monstrueuse et repous-
sante. Là l’ignorance de l’ego recule devant le principe
d’impersonnalité - qu’il applique pourtant sans trop
de difficulté dans la science, dans l’art et même en un
certain genre de vie spirituelle imparfaite parce que dans
ces domaines la loi de l’impersonnalité ne s’attaque pas
aux désirs chéris par l’âme de surface, aux valeurs du
dcsir fixées par le mental de surface qui présentent pour
notre vie extérieure l’intérêt le plus vital. Dans les mou-
vements plus libres et plus hauts, il n’est exigé de nous
qu’une égalité, une impersonnalité limitées et spécia-
lisées, propres à un domaine particulier de conscience et
d’activité, alors que nous conservons la base égoiste
de notre vie pratique ; dans les mouvements infcrieurs,
c’est la base entikre de notre vie qui doit être changée
pour faire place à l’impersonnalité - et cela, l’âme de
désir le trouve impossible.
La vraie âme secréte en nolis - subliminale, avons-
nous dit, mais leinot peut induire en erreur, car cette
presence n’est pas située sous le seuil du mental de veille6
mais bien plutdt brùie au temple du ceur, au pliis pro-
fond du cœur, derrière l’écran épais d’un mental, d une
vie et d’un corps ignorants, présence non pas subiimi-
nale mais cachée derriére un voile - cette entité
psychique voilée est la flamine d u Divin toujours allun~ée
en nous, que ne saurait éteindre même la dense incons-
cience du moi spirituel qui en nous obscurcit notre na-
ture extérieure. C’est une flamme née du Divin et qui,
lumineuse habitante de l’Ignorance, grandit en elle jus-
qu’à être capable de l’orienter \ ers la Connaissance. C’est,
dissimulé, le Témoin et Maître, c’est le Guide caché mys-
térieux, le ciaïmon de Socrate, la lumière intérieure, la
voix intérieure du mystique. C’est ce qui dure, qui est
296 La Vie dioine
impérissable en nous de naissance en naissance, quene
peuvent toucher la mort, la déchéance, la décoinposition,
c’est une étincelle indestructible du Divin. Non pas le
Moi OLI Atnian non-né - car le Moi, même quand il
préside à l’existence de l’individu, reste toujours cons-
cient de son universalité et de sa transcendance - mais
son représentant dans les formes de la nature, l ’ h i e
individuelle, chuifya p r u s h a , qui soutient mental, vie
et corps, qui siège derrière le mental, le vital, l’ètre
physique subtil en nous, et les observe et prolite de
leur développement et de leur expkrience. Ces a u l m
personnalités-pouvoirs en l’liornine, ces êtres de son
être, sont voilées aussi en leur véritable entité, mais
elles suscitent des personnalités temporaires qui com-
posent notre individualité extérieure et don1 l’action
superficielle et l’apparence d’état, combiiibes, forment
ce que nous appelons nous-inêine. Cette entité secrète,
à son tour, prenant forine en nous en tant que la Personne
psychique, suscite une personnalité psychique qui
change, croit, se développe de vie en vie ; car c’est elle
qui voyage de naissance à mort e t de mort à naissance,
nos éléments de nature n’étant que son vêtement miil-
tiple et changeant. L’être psychique ne peut d’abord
exercer qu’une action voilée, partielle et indirecte, a
travers le mental, la vie et le corps, puisque ce sont ces
parties de la Nature qui doivent être développées
comme ses instruments d’expression ; et il esl longtemps
limité par leur évolution. Chargé de conduire l’homme
dans l’Ignorance vers la lumière de la Conscience divine,
il prend l’essence de toute l’expérience acquise dans
l’Ignorance pour former dans la nature un noyau de
croissance d’rime ; le reste, il en fait les matériaux pour
un développement futur des instruments qu’il doit
employer juyu’à ce qu’ils soient prêts à être l’appareil
lumineux du Divin. C’est cette entitC psychique secrète
qui est la vraie Conscience originelle en nous, plus pro-
fonde que la conscience conventionnelle bâtie par les
moralistes, car c’est elle qui toujours nous montre la voie
vers la Vérité, le Juste et la Beauté, vers l’Amour et
I’iIarmoiiie, vers tout ce qui est en nous possibilité
L’âme double en l’homme 29 7
divine, et qui persévère jusqu’à ce que ces choses soient
devenues le besoin majeur de notre nature. C’est cette
personnalité psychique en nous dont la floraison est le
saint, le sage, le voyant ; quand elle atteint sa pleine
force, elle dirige l’être vers la connaissance du Moi et
du Divin, \-ers la suprême Vbrité, le Bien suprême, la
Beauté, l’Amour et la Béatitude suprêmes, les hauteurs
e t les amplitudes divines ; elle nous ouvre au contact
de la sympathie spirituelle, de l’Eniversalité, de l’imité.
Au contraire, quand la personnalité psychicpie est faible,
grossière ou mal développée, les éléments et les mouve-
ments plus fins en nous manquent ou sont pauvres en
caractcres et pouvoir - le menlal serait-il m h e vigou-
reux et brillant, le cceur des émotions vitales solide, fort
et magistral, la force de vie impérieuse et triomphante,
l’existence corporelle riche et heureuse et en apparence
victorieuse et souveraine. C’est alors l’âme extkrieure de
désir, l’entité pseudo-psychique, qui règne, et nous pre-
nons à tort ses fausses interprétations de suggestion et
d’aspiration psychiques, ses idées et ses idéals, ses désirs
et ses élans, pour la vraie substance d’âme, la \-raie
richesse de notre existence spiritiielle (1). Si la Personne
psychique secrète peut passer au premier plan et, rem-
plaçant l’âme de désir, gouverner ouvertement et entiè-
rement - et non plus seulement partiellement et de
derriére le Yoile - cette nature extérieure de mental,
de vie et de corps, alors mental, vie et corps pourront
se traduire en images d’âme de ce qui est vrai, juste et
beau, et à la fin la nature entière pourra être dirigée

(l) Le inot <I psychique I), eii langage ordinaire estiepiiissourcnt


employé polir désigner cetlc ânic dr desir ct non le vériLeblc (1 psy-
cliiqiie )I. On l’applique de façon cneore pluï lâche aux plihoiiièiics
psychologiques et antres de carartére iioriiial ou supranoriiial qui
sont réelleineiit liés au mental intérieur, au vital intérieur, B l’ètre
physique subtil suhliiiiinaux en nous, e t ne sont nulkiiieiit (les
opérations directes de la 4uxq. On y inclut meme des pliénonibnes
comme la niatérialisation et la cléinatérialisatioii, bien que, i sup-
poser qu’ils soient établis, ils ne soient pas évideiiiincnt tine aclion
d‘anie et ne puissent aucunciiieiit Gclairer la nature ou l’exislcnce
de l’entité psychique ;ils seraient plutôt line action anormale ù’iine
subtile énergie physique cachée iiitcrveiiaiit dans l’état ordinaire
du corps grossier des choses, le i.étliiisant h sa proprccoiidition siib-
tile, puis le reconstituant en terincs de niatiérc brute.
298 La Vie divine
vers le but véritable de la vie, la victoire suprême,
l’ascension jusqu’en l’existence spirituelle.
Mais il pourrait sembler alors qu’en amenant au p r e
mier plan cette entité psychique, cette âme véritable
en nous, et en lui donnant direction et pouvoir, nous
atteignions a tout ce que nous pouvons chercher d’ac-
complissement de notre être naturel, nous ouvrions les
portes du royaume de l’Esprit. Et l’on pourrait fort
bien en déduire qu’il n’est point besoin de faire inter-
venir une Vérité-Consciente supérieure ou un principe
de Supramental pour nous aider à atteindre A la condi-
tion divine, à la perfection divine. Cependant, bien que
la transformation psychique soit une condition néces-
saire de la transformation totale de notre existence, elle
n’est pas tout ce qu’exige le changement spirituel le
plus vaste. D’abord, puisqu’il s’agit de l’Arne indivi-
duelle dans la Nature, elle peut s’ouvrir aux plans cachés
et plus divins de notre être et en recevoir et refléter la
lumière, la puissance et l’expérience ; mais une autre
transformation, une transformation spirituelle opérée
d’en haut, nous est nécessaire pour posséder nolre moi
en son universalité et sa transcendance. Par lui-même,
l’être psychique à un certain stade pourrait sc contenter
de créer une forme de véritC, de bien, de beauté et d’en
faire son siège ; à un stade ultérieur, il pourrait se sou-
mettre passivement au Moi du monde, miroir de l’exis-
tence, de la conscience, de la puissance, de la joie
universelles, mais sans y participer pleinement ni les pos-
séder pleinement. Quoique uni d’une façon plus étroite
et plus émouvante a la conscience cosmique en connais-
sance, en émotion et même en appréciation sensorielle,
il pourrait devenir purement récepteur et passif, éloigné
de la maîtrise et de l’action dans le monde ; ou bien, un
avec l’être statique qui est derrière le cosnios, mais sé-
paré intérieurement du mouvement du monde, perdant
son individualité en sa Source, il pourrait retourner à
cette Source et n’avoir plus ni volonté ni puissance pour
ce qui était ici son ultinie mission : conduire la nature
elle aussi vers sa réalisation divine. Car l’être psychique
est entré dans la Nature de par le Moi, le Divin, et il
L‘âme double en l’homme 299
peut retourner de la Nature au Divin silencieux à travers
le silence du Moi et une suprême immobilité spirituelle.
De même, cet élément, éternelle portion du Divin (I),
est, par la loi de l’Infini, inséparable, de son divin Tout ;
cet élément est même en vérité ce Tout, sauf en sa fa-
çade apparcnte, sa façade de séparatrice expérience de
soi ; il peut s’6veiller à cette réalité et y plonger jusqu’à
l’extinction apparente, ou du moins la fusion de I’exis-
tence individuelle. Petit noyau dans la masse de notre
Nature ignorante - l’Upanishad le décrit comme (( pas
plus grand que le pouce de l’homme D - il peut, de par
l’influx spirituel, s’élargir et embrasser le monde entier
avec le cmur et le mental en une intime communion,
une intime unité. Ou bien il peut prendre conscience de
son éternel Compagnon et choisir de vivre à jamais en
Sa présence, en une union et unité imp6rissables, comme
l’amant éiernel avec l’éternelle Bien-aimée, ce qui, en
toutes les expbriences spirituelles, est la plus intense en
beau16 et en ravissement. Ce sont là de grands, de
splentlitlcs accomplissements de notre recherche spiri-
tuelle de nous-même, mais ils ne sont pas nécessairement
la fin dcriiicre et le parfait aclikvement ;plus encore est
possible.
Car ce sont là des accomplisseriients du mental spirituel
en l’homme ; ce sont des mouvements de ce mental se
dépassant lui-mhe, mais sur son propre plan, pour
entrer dans les splendeurs de l’Esprit. Par sa nature, le
Mental, même en ses stades les plus élevés qui dépassent
de beaucoup notre nieiitülilé présente, agit encore par
division ; il saisit les aspects de I’etre éternel et traite
chacun d ’ e u coniine s’il était l’entière vérité de cet
Être éternel ; il peut trouver en chacun son propre et
parfait accomplissement. Il les érige même en opposés
et crce toute une série de ces opposés : le Silence du
Divin ci. la 8:vcq~ts divine ; le Brahman immobile sans
qualités, sC.paré de l’existence, et le Brahman actil‘ avec
qualites, Seigneur de l’esistcnce ; 1’6:h-e et le Devenir ;
la Perjonne divine c t une pure Esistence impersonneile ;
300 La V i e divine
il peut alors se retrancher de l’un et se plonger dans
l’autre comme si c’était la seule durable Vérité d’exis-
tence. I1 peut considérer la Personne comme le seul
Réel, ou l’Impersonnel comme seul vrai ; il peut consi-
dérer 1’Aniaiit coniine n’étnn t qu’un moyen d’expres-
sion de l’Amour éternel ou l’Amour comme n’étant que
l’expression de soi de l’Amant; il peut voir les êtres
cornnie seulenient des pouvoirs personnels d’une Exis-
tence impersonnelle, ou l’existence impersonnelle comme
seulement un &at de l’Être unique, de la Personne in-
finie. Son accomplissement spirituel, sa voie de passage
vers le but supréme suivra toujours ce principe de di-
vision. Mais par-delà ce mouveinent du Mental spirituel
est l’expérience supérieure de la Véri té-Consciente
supranien tale ; là ces opposés disparaissent et ces frag-
mentations se perdent dans la riche totalité d’une réa-
lisation suprême, intégrale, de l’Être éternel. C’est 18 le
but que nous avons conçu, l’aboutissement de notre exis-
tence en ce monde par une ascension A la Verité-Cons-
cierite supramentale et la descente de celle-ci en notre
nature. La transformation psychique, aprés s’élre élevée
jusqu’à la transformation spirituelle, doit encore être
complktée, rendue intégrale, dkpassée et exaltee par une
transformation suprainen tale qui l’élève au sommet de
la montée.
De nieine qu’entre les aiitrcs termes divis& et opposés
de 1’Etre manifest&, une énergie-conscience supramen-
tale peut seule Ctablir une linrmonie parhile entre ces
deux terines-ci - que seiiie l’Ignorance fait paraître
opposés - de notre existence incarnée :immobilité de
l’esprit et dynnniisine du monde. C’est dans l’Ignorance
que la Xature centre l’ordre de ses mouvements psyclio-
logiques, non pas autour du Moi spirituel secret, niais
autour de ce qui s’y substitue, le principe-ego : un cer-
tain egocentrisine est la base sur laquelle nous relions
nos expériences et nos rapports parmi la coiqlexité des
coiitae ts, contradictions, dualités, incoliérences du nionde
où nous vivons ; cet égocentrisme est notre roc de salut,
coiitre le cosmique et l’infini ; c’est lui notre défense.
Mais dans notre changement spirituel, il nous faut
L‘âme double en l’homme 301
renoncer à cette défense ; l’ego doit disparaître, la per-
sonne se trouve dissoute en une vaste impersonnalité,
où il n’y a tout d’abord point de clé vers un dynamisme
ordonné d’action. I1 en résulte fréquemment qu’on est
divisé en deux parties - le spirituel au-dedans, le naturel
au-dehors ;en l’un est la réalisation divine qui a son
siège en une parfaite liberté intérieure ; mais la partie
naturelle poursuit l’action accoutumée de la Nature, et
continue par un mouvement mécanique d’énergies passées
son impulsion d6jà transmise. Et même, s’il y a entière
dissolution de la personne limitée et de l’ancien ordre
égocentrique, la nature extérieure peut devenir le champ
d’une incohérence apparente, bien que tout au-dedans
soit illuminé par le Moi ; nous devenons extérieurement
inertes et inactifs, mûs par les circonstances et les
forces, mais non pas mûs par nous-même (I), bien que
la conscience soit éclairée au-dedans ; ou nous devenons
comme un enfant bien qu’au-dedans soit une connais-
sance de soi (2) intégrale ; ou comme un être inconsé-
quent en pensée et en impulsion bien qu’au-dedans
soient un calme et une sérénité (9 parfaits ; ou comme
une âme sauvage et désordonnée bien qu’au-dedans
soienl la pureté e t l’équilibre de l’Esprit (“1. Ou bien,
s’il y a un dynamisme ordonné dans la nature extérieure,
ce doit être une continuation d’action superficielle de
l’ego, observée mais non acceptée par l’être intérieur,
ou un dynamisme mental qui ne peut exprimer parfai-
tement la réalisation spirituelle intérieure ; car il n’y a
pas équipollence entre l’action du mental et la condition
siatiqiie de l’Esprit. Même au mieux, là où une direction
intuitive de Lumière vient du dedans, la nature de son
expression dans le dynasinisme de l’action porle néces-
sairement la inarque des imperfections du mental, de la
vie et du corps - un Roi avec des ministres incapables,
une Connaissance exprimée dans les valeurs de 1’Igno-
rance. Seule la descente du Supramcntal avec sa par-

(’) Jadavat.
(z) BNavat.
(3) Unmattavat.
(*I I’isliâcliaïat.
302 La ‘Vie divine
faite unité de Vérité Connaissante et de Vérité Voulante
peut établir l’harmonie de l’Esprit dans l’existence ex-
térieure comme dans l’existence intérieure ;car elle seule
peut transformer entièrement les valeurs de l’Ignorance
en valeurs de Connaissance.
Dans l’accomplissement de notre être psychique
comme dans l’achévement de nos éléments de mental
et de vie, le mouvement indispensable, c’est de le relier
à sa source divine, à la vérité qui lui correspond dans la
suprême Réalité ; et dans l’un et l’autre cas, c’est par
le pouvoir du Supramental que cela peut se faire avec une
intégralité complète, une intimité qui devient une au-
thentique identité ; car c’est le Suprameiital qui relie
l’hémisphère supérieur et l’hémisphère inférieur de
l’unique Existence. Dans le Supramental sont la Lumière
qui intègre, la Force qui achève, l’entrée vaste en
1’Ananda suprême :l’être psychique exalté par cette Lu-
mière et cette Force peut s’unir au Délice originel d’exis-
tence d’où il est venu : franchissant les dualités de dou-
leur et de plaisir, délivrant le mental, la vie et le corps
de toute peur et de toute rétraction, il peut fondre à
nouveau en termes d’Ananda divin les contacts de l’exis-
tence dans le monde.
Chapitre vingt-quatrième

La matière

II en vint i cette connaissance que ia Ma-


tière est Brahman.
Toillirtya Upanishad, III, 2.

Nous avons maintenant l’assurance rationnelle que la


Vie n’est ni un rêve inexplicable ni un mal impossible
devenu cependant un fait douloureux, mais une pulsa-
tion puissante de la Toute-Existence divine. Nous aper-
cevons quelque chose de sa base et de son principe, nous
élevons notre regard vers sa haute potentialité, son
épanouissement divin ultime. Mais il y a un principe,
inférieur à tous les autres, que nous n’avons pas encore
assez considéré, le principe de la Matière sur laquelle la
Vie se tient comme sur un piédestal, ou d’où elle évolue
comme la forme d’un arbre aux branches multiples
hors de la graine qui la renfermait. Le mental, lavie
e t le corps de l’homme dépendent de ce principe phy-
sique, et si l’épanouissement de la Vie est le résultat de
la Conscience émergeant en le Mental, s’étendant,
s’élevant en quête de sa propre vérité jiisqu’en l’ampleur
de l’existence supramentale, il semble cependant aussi
conditionné par cette gaine qu’est le corps et cette
base qu’est la Matière. L’importance du corps est évi-
dente; c’est parce que l’homme a acquis ou reçu un
corps et un cerveau capables d’accueillir une progressive
illumination mentale et de la servir qu’il s’est élevé au-
dessus de l’animal. De même, c’est seulement en a c q u é
304 La \‘ie divine
rant un corps ou du moins un fonctionnement de l’ins-
trument physique capable de recevoir et de servir une
illumina tion plus haute encore qu’il s’élèvera au-dessus
de lui-même et qu’il réalisera, non pas seulement en
pensée et en son être interne, mais dans la vie, une huma-
nité parfaitement divine. Sinon, ou bien la promesse
de la Vie est annulée, son sens est anéanti et l’èlre ter-
restre n’est capable de réaliser Sachchidûnanda qu’en
s’abolissant lui-même, en se dépouillant du mental, de
la vie et du corps, et en retournant au pur Infini ;ou
bien l’homme n’est pas l’instrument divin, il y a une
limite pré-cléterminée à la puissance consciemment pro-
gressive qui le distingue de toutes les autres existences
terrestres, et de même qu’il les a détrônées, de même
un autre devra le remplacer et assumer sa succession.
Certes il semble que le corps soit pour l’àine, depuis le
commencement, la grande dificulté, la pierre d’achop-
pemen t et l’écueil. Aussi l’ardent chercheur d’accomplis-
sement spirituel a-t-il maudit le corps, et son dégoût du
monde a-t-il choisi par-dessus tout ce principe-du-monde
comme objet particulier d’aversion. Le corps est le
fardeau obscur qu’il ne peut supporter ; sa grossièreté
matérielle obstinée est l’obsession qui le conduit à cher-
cher la libération dans la vie ascétique. Pour s’en déli-
vrer, il est allé même jiisqu’à nier l’existence de ce corps
et la réalité de l’univers matériel. La plupart des reli-
gions ont maudit la Matière et ont fait, du refus de la vie
physique ou de la résignation temporaire à la supporter,
le critérium de la vérité religieuse et de la spiritualité.
Les anciennes croyances, plus patientes, plus profondé-
ment mûries, point touchées par la torture et la fiévreuse
impatience de l’âme écrasée sous le fardeau de 1’Agede
Fer, n’ont pas fait cette division redoutable ; elles ont
reconnu la Terre-Mère et le Ciel-Père, et leur ont accordé
un amour égal et une égale vénération ; mais leurs an-
tiques mystères sont obscurs et insondables à notre
contemplation, à nous qui, matérialistes ou spiritualis-
tes, nous contentons également de couper le nœud gor-
dien du problème de l’existence d’un seul coup décisif,
acceptant l’évasion en une béatitude éternelle ou la fin
La malière 303
en un éternel anéantissement ou une éternelle immobilité.
E n vérité, cette querelle ne commence pas avec
l’éveil de nos possibilités spirituelles ;elle commence dès
l’apparition de la vie elle-même, dès sa lutte pour
établir ses activités et ses agrégats permanents de
forme vivante contre la force d’inertie, contre la force
d’inconscience, contre la force de désintégration ato-
mique, qui sont dans le principe matériel le nœud de
la grande Négation. La Vie est en guerre constante avec
la Matière, et la bataille semble toujours se terminer
par la défaite apparente de la Vie et par cet effondrement
dans le principe matériel que nous appelons mort. Le
désaccord s’aggrave avec l’apparition du Mental ; car
le Mental a sa propre querelle avec à la fois la Vie et la
Matière :il est en guerre constante avec leurs limitations,
constamment asservi à la grossièreté et à l’inertie de
l’un, aux passions et aux souffrances de l’autre et en
constante révolte contre elles ; et la bataille semble
tourner à la fin, quoique encore incertaine, vers une
victoire partielle et coûteuse du Mental, victoire en
quoi le Mental domine, réprime ou même tue les désirs
vitaux, diminue la force physique et rompt l’équilibre
du corps au bénéfice d’une activité mentale plus grande
et d’un être moral plus élevé. C’est dans cette lutte que
naissent l’aversion à l’égard de la Vie, le dégoût du corps
et l’abandon de l’une et de l’autre pour se tourner
vers une existence purement mentale et morale. Quand
l’homme s’éveille à une existence par-delà le Mental, il
pousse plus loin encore ce principe de discorde. Le Mental
le Corps et la Vie sont condamnés comme trinité du
monde, de la chair et du démon. Le Mental aussi est
maudit comme source de tout notre mal ; la guerre est
déclarée entre l’esprit et ses instruments et la victoire
de l’Habitant spirituel est cherchée dans une évasion
hors de Son étroite résidence, dans un rejet du mental,
de la vie et du corps, et dans une retraite en Ses propres
infinitudes. Le monde est une désliarmonie, et la nieil-
leure solution à ses perplexités c’est, poussant à l’extrême
IC principe même de discorde, de s’en détacher, de s’en
séparer à jamais.
306 L a Vie divine
Mais ces défaites et ces victoires ne sont qu’apparentes
cette solution ne permet pas de résoudre le problème,
elle l’élude. La Vie n’est pas véritablement vaincue par
la Matière : elle fait un compromis en employant la
mort à la continuation de la vie. Le Mental n’est pas
véritablement victorieux de la Vie et de la Matière ;
il a seulement accompli un développement imparfait
de quelques-unes de ses potentialités aux dépens de
certaines autres, lesquelles sont liées aux possibilités -
non réalisées ou rejetées - de faire un meilleur usage
de la vie et du corps. L’âme individuelle n’a pas vaincu
la triplicité inférieure, elle en a seulement rejeté les pr6-
tentions et s’est dérobée devant la tâche que l’esprit
avait entreprise quand il se coula dans le moule de l’u-
nivers. Le problème dure parce que le labeur du Divin
dans l’univers dure, mais sans solution satisfaisante du
probléme, sans accoinplissement victorieux du labeur,
Par conséquent, puisque notre propre position est que
Sachchiddnanda est le commencement et le milieu et la
fin, et que la lutte et le désaccord ne sauraient &trelcs
principes éternels et fondamentaux de Son être, mais
impliquent, par leur existence même, l’effort vers une
solution parfaite e t une complète victoire, il nous faut
chercher cette solution dans une victoire réelle de la
Vie sur la Matière par un emploi libre et parfait du corps
par la Vie, dans une victoire réelle du Mental sur la Vie
e t la Matière par un emploi libre et parfait de la force
vitale et de la forme par le Mental, dans une victoire
réelle de l’Esprit sur cette triplicité par une occupation
libre et parfaite du mental, de la vie et du corps par
l’esprit conscient ; selon la tliése que nous avons établie,
cette dernière conqiiGte peut seule rendre les autres
véritablerncnt possibles. Donc, afin de voir comment
ces conquetes peuvent être rendues entièrement - ou
tout simplement - possibles, il nous faut découvrir la
réalité de la Matière tout comme, cherchant la connais-
sance fondamentale, nous avons découvert 13 réalité
du n‘iental, de l’Arne et de la Vie.
En un sens, la Matière est irréelle e t non-existantc ;PII
d’aiitrcs terines, la coniiaissance, ïidée e t l’expérience
La mafiére 307
que nous avons actuellement de la Matière n’est pas sa
vdrité, mais seulement un pliQioiuène de rapport
particulier entre nos sens et l’existence totale en laquelle
nous nous mouvons. Quand la science découvre que la
Matière se résout en formes d’Energie, elle saisit une
vérité universelle et fondainentale ; et quand la philo-
sophie découvre que la Matière n’existe pour la cons-
cience que comme apparence substantielle, et que la
seule réalité est l’Esprit ou p w Être-Conscient, elle
saisit une vérité plus grande et plus compl2te, plus
foiidamen tale encore. Mais la question demeure de
savoir poiirqiioi l’Énergie prciici cet te forme dc h t i è r e
et non celle de simples courants de force, ou pourquoi
ce qui est réellement Esprit admet le pliéiiomèiie de
la matière et ne demeure pas en repos dans les états,
les velléités et les joies de l‘esprit. Ceci est, dit-on,
I’oruvre du Mental, ou encore, puisque evideiiinicnt la
pensée ne cr6e directeineiit ni rnême ne percoi t la forme
matérielle des choses, c’est l’ceuvre des Sens ; le iiiental-
sensoriel crée les formes qu’il sriiible percevoir et le
mental-pensée œuvre sur les fornies que lui présente le
mental-sens. Nais évidemmeii t le mefi tal individuel
incarné n’est pas Ie créateur du pliénoniéne de la
Matière ; l’existence terreslre ne peut ètre le rCsultat du
mental humain qui est lui-niéme le réstiltal tic l’exis-
tence terrestre. Quand nous disoiis que le nionde n’existe
que dans notre propre meiit:il, nous exprimons un non-
ïait et une confusion ; car IC monde rnatéricl csistait
avant que l’lioinnie f i i l sur la ierre, et il coiitiiiuera
d’exister si l’homme disparait de la terre ou i i i ~ x i csi
notre mental individuel s’abolit dans l’lntini. 11 nous
faut donc conclure qu’il y n u n Mental universel (I),
(1) Le hIent:il tel que nnus le coiinai~soii~ nr crée qii’cii un sciis
rclatif et iiistruiiiental ; il a un pouvoir illimité de conibniaison,
niais ses niobiles ct formcs créateurs lui vicnncnl d’en liaut : toutes
Ics foriiics créées, depuis les inlinitésiniüles, ont Iccii baw dans l’In-
fini au-dessus di1 Mental, de la Vie ct de la !iIntiére, ct sont ici re-
pri‘sriitées, reconstruites - le plus souvent inal recoiisliuitcs.
Ixiir base est au-dessus, leurs branches dcsccndciit, dit le 13 ig-Véda.
Lc Mental supra-conçcicnt dont nous parlons poiirrait être
appelé plulôt Sur-mental, et se tient dans l’ordre iiiérarcliique des
pouvoirs de l’Esprit en une région dépendaiit diicctcnicnt de la
comcience supramcntaie.
308 La Vie divine
subconscient pour nous dans la forme de l’univers, ou
supraconscient dans son esprit, qui a créé cette forme
afin de l’habiter. Et comme il faut que le créateur ait
précédé et dépasse sa création, cela implique réellement
un Wenlal supraconscient qui, par le moyen instru-
mental d’un sens universel, crée en soi le rapport de
fornie à forme et constitue le rythme de l’univers maté-
riel. Nais cette solution non plus n’est pas complète ;
elle nous dit que la Matitre est une création de la Cons-
cience, mais elle n’explique pas comment la Conscience
en vint à créer la hlalière comme base de ses ceuvres cos-
miques.
Nous comprendrons niieus si nous retournoiis iminé-
diateinen t au priiicipe originel des choses. L’Existence
est en son activité une Force-Consciente qui pr6seiit.e à
sa conscience les a x w e s de sa force comme des formes
de son être propre. Puisque la Force n’est que l’action
de l’unique Être-Conscient qui seul existe, ses résultats
ne peuvent être que des formes de cet Être-Conscient ;la
Substance ou Matière n’est donc qu’une forme d’Esprit.
L’apparence que cette forme d’Esprit assume pour nos
sens est due à cette action séparatrice du Mental dont
nous avons pu déduire logiquement le phénomène entier
de l’univers. Nous savons maintenant que la Vie est une
action de la Force-Consciente dont les formesmatérielles
sont le résultat ;la Vie involiiée en ces formes, apparais-
sant d’abord en elles comme force inconsciente, évolue et
ramène en la manifestation sous forme de Mental la
conscience qui est l’être réel de la force et qui, même
non-maiiifestée, n’a jamais cessé d’exister en elle. Nous
savons aussi que le Mental est une puissance inférieure
de la Coiiiiaissaiice consciente originelle ou Supramental,
à qui la Vie sert d’énergie instrumentale ; car, descen-
dant à travers le Supramental, la Conscience ou ciiil
se représente comme Mental, la Force de conscience ou
tapas se représente comme Vie. Le Mental, parce qu’il
est séparé de sa propre réalité supérieure qui est dans le
Supramental, donne à la Vie l’apparence de la division,
et par son involution ultérieure en sa propre Force de
vie devient subconscient dans la Vie, et ainsi donne à
La inutière 303
ses activités matérielles l’apparence extérieure d’une
force inconsciente. Par conséquent, l’inconscience, l’iner-
tie, la désagrégation atomique de la Matière doivent
avoir leur source en cette action du Mental - action
qui divise tout et s’involue elle-même - par quoi notre
univers est venu à l’existence. De même que le Mental
n’est qu’une action finale du Supramental en sa des-
cente vers la création, et la Vie une action de la Force-
Consciente euvrant dans les conditions de 1’ Ignorance
créée par cette descente du Rlental, de même la Matiére
telle que nous la connaissons n’est que la forme finale
prise par l’être conscient comme conséquence de cette
activité. La Matière est la substance de l’Être-Conscient
unique phénoménalement divisé en soi-même par l’action
d’un RIental universel ( l ) - division que le Mental
individuel reproduit et où il demeure, mais qui n’abroge
pas, ni ne diminue aucunement l’unité de l’Esprit ou
l’unité de l’Énergie ou l’unité réelle de la llatiirre.
Mais pourquoi cette division phénoménale et pragina-
tique d’une Existence indivisible? C’est parce que le
Mental doit pousser le principe de multiplicité jiisqu’à
son extrême possibilité, ce qui ne peut s’effectuer que
par séparativité et division ; ainsi, se précipitant dans
la Vie afin de créer des formes pour le Multiple, il iloit
nécessairement donner au principe universel d’Etre
l’apparence d’une substance brute et matérielle, au
lieu d’une substance pure et subtile. En d’autres termes,
il doit donner l’apparence d’une substance qui s’offre
au contact du Mental comme un objet ou chose stable
dans une mulliplicité permanente d’objets, e l non pas
l’apparence d’une substance qui s’offre au contact de
la pure conscience comme quelque chose de sa propre
existence, de sa propre réalité, pure et éternelle, ou
qui s’offre au contact du sens subtil comme un principe
de forme plastique librement expressive de l’être cons-
cient. Le contact du mental avec son objet crée ce que

(1) Le iiiot Mental est employé ici cn son acception la plus large
incl..isnt l’opération d‘une puissaiice Surineiitale qui est tre‘s proche
de la Vérité-Consciente supramentale, e t qui est la preiiiicre îon-
taiiie de création de l’Ignorance.
310 La Vie divine
nous appelons sens, mais c’est nécessairement ici un sens
obscur et extériorisé qui doit s’assurer de la réalité de
ce qu’il rencontre. La descente de la pure substance en
la substance matérielle suit donc, inévitablement, la
descente de Sachchidânanda à travers le supramental
dans le mental, la vie. C’est un résultat nécessaire de la
volonté, qu’elle fasse, de la multiplicité d’être et d’une
conscience des choses partant de centres de conscience
distincts, la première méthode de cette expérience infé-
rieure d’existence. Si nous retournons à la base spiri-
tuelle des choses, la substance en son entière pureté
se résout en pur être conscient, existant en soi, ayant
de soi par identité une conscience inhérente, mais ne
dirigeant pas encore sa conscience sur soi comme objet.
Le Supramental conserve cette conscience de soi par
identité comme sa substance d’autoconnaissance et sa
lumière d’auto-création ; mais, pour cette création, il
présente l’Être à lui-même comme le sujet-objet un e t
multiple de sa propre conscience active. L’Être en tant
qu’objet est pris ici dans une connaissance suprême, qui
peut, par compréhension, le voir comme objet de cogni-
tion au-dedans de lui et subjectivement comme étant
lui, et peut aussi, simultanément, le projeter par appré-
hension comme un objct (ou des objets) de cognition
à l’intérieur de la circonférence de sa conscience, non
pas comme autre que lui, mais comme une partie de
son être, mais une partie (ou des parties) éloignée de
lui-même, c’est-à-dire du centre de vision où l’Être se
concentre comme Connaissant, Témoin ou Purusha.
Nous avons vu que de cette conscience perceptive naît
le mouvement du Mental, le mouvement par lequel le
connaissant individuel considère une forme de son
propre être universel comme si elle était autre que lui-
même ; mais dans le Mental divin, il y a immédiatement,
ou plutôt simultanément, un autre mouvement, ou
l’aspect inverse du mEme mouvement, un acte d’union
en être qui corrige celle division phénoménale et l’ein-
pêche de devenir, méme pour un instant, la seulechose
réelle pour le connaissant. Cet acte d’union conscieiite
est ce que le Mental séparateur représente par ailleurs
La matière 311
de façon obtuse, ignorante et tout à fait extérieure,
comme contact en conscience entre êtres divisés et
objets séparés ; et chez nous, ce contact en conscience
divisée est principalement représenté par le principe
du sens. Sur cette base sensorielle, sur ce contact
d‘union sujette à division, l’action du mental-pensée se
fonde et prépare le retour à un principe supérieur
d’union où la division devient sujette à l’unité et subor-
donnée. La substance telle que nous la connaissons, la
substance matérielle, est alors la forme en laquelle le
Mental agissant par le moyen des sens entre en contact
avec l’Être-Conscient dont il est lui-même un mouvement
de connaissance.
Mais le Mental, par sa nature même, tend à connaître
et à percevoir par les sens cette substance d’être-
conscient, non pas en son unité ou en sa totalité, mais
par le principe de division. I1 la voit, en quelque sorte,
en points infinitésimaux qu’il associe entre eux afin
d’arriver à une totalité, et le Mental cosmique se jette
en ces points de vue et ces associations et demeure en
eux. Ainsi logé, créateur par sa force inhérente en tant
qu’agent de l’idée-Réelle, contraint par conséquent par
sa propre nature de convertir toutes ses perceptions en
énergie de vie comme l’Existant-en-tout convertit tous
Ses aspects de Lui-même en l’énergie variée de Sa force
de coiiscience créatrice, le Mental cosmique fait de ces
points de vue multiples de l’existence universelle des
positions de la Vie universelle ;il en fait, dans la Matière,
des formes d’être atomique imprégnées de la vie qui
les forme et gouvernées par le mental et la volonté qui
opèrent la formation. En meme temps, les existemes
atomiques qu’il forme ainsi tendent nécessairement,
de par la loi même de leur êlre, à s’associer, à s‘agréger ;
et de même chacun de ces agrégats, imprégiik de la vie
cachée qui les forme, du mental et de la volonté cachés
qui les mettent en action, porte avec soi la fiction
d’une existence individuelle séparée. Chacun de ces
objets ou existences individuels est soutenu, selon que le
mental en lui est implicite ou explicite, non manifesté
ou manifeste, soit par son ego mécanique de force en
312 La Vie divine
qui la volonté d’être est muette et prisonnière mais
non moins puissante, soit par son ego mental conscient
de soi en quoi la volonté d’être est libérée, consciente,
séparément active.
Ainsi ce n’est pas une loi éternelle et originelle d’une
éternelle et originelle Matière qui est la cause de I’exis-
tence atomique, c’est la nature de l’action du Mental
cosmique. La Matière est line création, et pour sa créa-
tion, il îallait comme base, comme point de départ,
l’infinitésimal, une extrême fragmentation de l’Infini.
L’éther peut exister, et existe effectivement, comme
soutien intangible, presque spirituel, de la Matière ;
mais, en tant que phénomène, il ne semble pas tout au
moins dans l’état actuel de notre connaissance, qu’on
puisse matériellement le déceler. Subdivisez l’agrégat
visible ou l’atome formel en atomes essentiels, frag-
mentez chacun d’eux jusqu’en la poussière d’être la plus
infinitésimale, il y aura encore, de par la nature du
Mental et de la Vie qui les a formés, une existence ato-
mique ultime, instable peut-être mais toujours se recons-
tituant dans le flot éternel de force, phénoménalement,
et non pas simplement une extension non-atomique non
susceptible d’avoir un contenu. Une extension non-
atomique de substance, une extension qui n’est pas une
agrégation, une coexistence réalisée au trenient que par
la répartition dans l’espace, sont des réalités de pure
existence, de pure substance ;elles sont une connaissance
du supramental et un principe de son dynamisme, et
non pas un concept créateur du Mental divisé, bien que
le Mental puisse prendre conscience qu’elles sont der-
rière son jeu. Elles sont la réalité sous-jacente à la
Matière, mais non le pliéiiomène que nous appelons Ma-
tière. Le Mental, la Vie, la Matière elle-même peuvent,
en leur réalité statique, être un avec cette pure exis-
tence e t cette extension consciente, mais ils ne peuvent
agir par cette unité en leur action dynamique, leur
auto-perception et leur auto-formation.
Nous arrivons donc pour la Matière à la vérité sui-
vante : il y a une conceptuelle auto-extension d’être qui
s’dabore dans l’univers comme sihstance ou objet de
L a nidière 313
conscience, et cp9en leur action créatrice le RIerital et
la Vie cosmiques, par le moyen de la division et de
l’agrégation atomiques, représentent comme la chose
que nous appelons Matière. Mais cette Riatière, comme
le Mental et la Vie, n’en est pas moins 1’Etre ou Brahman
en son action auto-créatrice. C’est une forme de la force
de 1’Etre conscient, une forme donnée par le Mental et
réalisée par la Vie ; elle recèle en soi comme sa propre
réalité la conscience ignorée d’elle-mt?me, involuée et
absorbbe dans le résulta1 de sa propre aiito-forination
et par coiiséquent s’oubliaiit elle-inhe ; et, si brute et
si vide de sens qu’elle iious paraisse, elle est pourtant,
dans l’expérience secrète de la conscience recelée en
elle, la felicitk d’être s’offranl à cette Conscience secrète
comme objet de sens?tioii d i n d’attirer hors de sa
retraite ce divin caché. Eire manifeste comme substance,
force d’Être coulée en une forine, en une auto-repr6sen-
tation figurée de la secréte conscience de soi, félicité
s’oîîrant coinnie objet à sa propre conscience -qu’est-ce
sinon Sachchidânanda ? La matière est Sachchiddnanda
représenté à Sa propre expérience mentale coinnie une
base formelle de connaissance, d’action, de fdicitc d’exis-
tence objectives.
Chapitre vingt-cinquième

Le nœud de la matière

Vers la Vérité du Seigneur lumineux je ne


peux progresser ni de force, ni par la dualité...
Qui sont ceux qui prothgent les fondements
de la fausseté? Qui sont les gardiens du
nionde irrécl?
SUTAMBHAR A.
Rig-Véda, IV, 12, 2 e t 4.
Alors I’existencc n’était pas, ni la non-exis-
tence ; le nioiide median n’était pas, ni 1’6-
ther, ni ce qui est au-delà. Qu’est-ce qui re-
couvrait t o u t ? où était-ce? réfugié en qui?
quel était cet océan dense et profond? La
mort n’était pas, ni l’immortalité, ni la eon-
naissance du jour et de la nuit. Cet Un vivait
sans soulne, par sa propre loi ; il n’y avait
rien d’autre, ni rien au-delà. Au début les
Ténèbres étaient recouvertes par les ténèbres;
tout ceci était un océan d’inconscience. Lors-
que 1’Btre riniversci f u t caché par la frag-
mentation, alors, par la grandeur de son
énergie cet Un naquit. Cela se mut d‘abord
comme désir au-dedans et ce f u t h semence
première du mental. Les voyants de la Vériti:
ont découvert l’édification de l’étre dans le
non-étre par la volonté dans le c a w e t par
la pensée ; leur rayon s’étendait horizoiita-
leinent ; mais qu’y avait-il au-dessous, qu’y
avait-il au-dessus? I1 y avait les Semeurs de
la graine, il y avait les Grandeurs ; il y avait
la loi de soi au-dessous, il y avait la Voloiitd
au-dessus.
PRAJAPATI.
Rig-i’Pdtr, S, 129, 1-5.

Si donc la conclusion A laquelle nous sonlines parvenus


est exacte - et aiicune autre n’est possible à partir des
données que nous utilisons - la division tranchée que
316 La Vie divine
l’expérience pratique et ilne longue habitude du mental
ont créée entre l’Esprit et la Matière n’a plus aucune
réalité fondamentale. Le monde est une unité différen-
ciée, un unique qui est multiple ;il n’est pas la constante
reclierclie d’un compromis entre d’éternelles dissonances,
ni une lutte perpétuelle entre des opposCs inconci-
liables. Ii a pour fondement et pour commencement
une iiialiénable unité qui engendre une infinie variété.
Au centre son caractère véritable semble une constante
réconciliation par-derriere lutte et division apparentes,
combinant pour de vastes fins toutes les disparités
possibles en une Conscience-et-Volonté secrète qui est
toujours une et toujours maîtresse de toute sa propre
action coinplexe. I1 nous faut donc supposer que
le monde doit avoir pour conclusion une réalisation de
la Volonté-et-Conscience qui émerge, et une triomphale
harmonie. La substance est la forme de lui-même sur
laquelle il travaille, et si la Matière est une extrémité
de cette substance, l’Esprit en est l’autre. Les deux ne
font qu’un : l’Esprit est l’âme et ia réalité de ce que nous
percevons sensoriellement comme Matière, la Matière
est une forme et un corps de ce que nous réalisons comme
Esprit.
Certes il y a entre les deux une ample clifférence pra-
tique, et c’est sur elle que reposent toute la série indivi-
sible de l’existence du moiide et ses paliers toujours
plus élevCs. La substance, avons-nous dit, est existence
consciente se présentant à la faculté sensorielle comme
objet, de telle sorte que l’muvre de formation du cosnios
et de progression cosmique puisse se poursuivre sur la
base de n’importe quel rapport sensoriel qui