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30/07/2020 FRANCE 4

LA LIBERTÉ, C'EST DE NE PAS ÊTRE DUPE

LIBERTY IS THE STATE OF NOT BEING GULLED

Bon, venons-en au fait. Vous avez compris qu'il n'y a plus de curiosité philosophique envers le monde et vous le
regrettez. Sinon vous ne seriez pas venu jusqu'ici. Il n'y a plus de visions pénétrantes comme le furent celles de
la gravitation universelle ou de la Relativité. Ce qui reste de cette tradition philosophique (pénétrer, même si c'est
vain, la vérité du monde derrière les apparences), sous le nom de Physique fondamentale, est une sorte de course
à la sophistication mathématique. Il s'agit en fait d'une compétition sportive, où le champion est celui qui battra
le record de sophistication mathématique. Un type très fort, assurément. Mais le monde réel n'intervient plus
dans cette compétition. Si vous regardez le fond de ces théories supersophistiquées (dont le nom contient
toujours ce fatal préfixe (supercordes, supersymétrie, supergravité, etc.) vous constatez que leur principe est la
généralisation mathématique d'une théorie préexistante et jamais une vision pénétrante des phénomènes, une
critique des principes connus, ou une déduction révolutionnaire. Vous prenez une théorie telle que
l'électromagnétisme, et proposez de remplacer le groupe de Lorentz par un groupe plus compliqué. Ou le groupe
de jauge de l'électromagnétisme par un groupe plus compliqué. Ou bien vous prenez le principe le plus
fondamental de la Physique mathématique, le principe de moindre action, et proposez de remplacer l'intégrale
d'action òL dt par une intégrale double. Et, pourquoi pas bientôt, si ce n'est déjà fait, par une intégrale de
dimension supérieure. La physique expérimentale des particules a atteint, pour sa part, un niveau de complexité
tel que les théories ne sont pratiquement plus réfutables. La masse d'une nouvelle particule peut se mesurer au
mieux à 50% près, en sorte que, si jamais une théorie qui suppose un groupe de jauge donné se trouvait réfutée,
on s'en sortirait toujours avec un autre groupe.

C'est bien pourquoi je n'y crois guère. Je ne me tais que parce que je n'ai pas trouvé mieux à proposer.

Je ne suis évidemment pas le premier à faire ce constat et d'autres que moi ont déjà comparé la situation à celle
de l'astronomie médiévale: ``ajoutez un épicycle et vous pourrez toujours sauver les phénomènes''.

Pourquoi est-ce ainsi? Il y a plusieurs causes probables. J'en retiens trois principales:

1. C'est la science qui atteint ses limites. La compréhension du monde par les mathématiques a marché pour la
géométrie, la mécanique, l'électricité. Mais de tels succès ne sont probablement que des miracles sporadiques. Il
n'y a aucune raison absolue que cela marche toujours, quelle que soit la précision et la profondeur ou la
généralité des phénomènes. Il se peut qu'un tel miracle se produise à nouveau dans tel ou tel domaine, mais il n'y
a aucune raison de penser qu'il doit nécessairement se produire.

Si nous atteignons les limites de la science, il n'y a évidemment aucun remède à espérer.

2. C'est la massification de la science qui produit ce résultat. La massification est un phénomène dont on trouve
déjà les prémices au milieu de XIXe siècle, mais c'est avec l'effort de guerre américain de 1940-1945 que
commence la vraie massification de la recherche scientifique. Le principe ``plus il y a de chercheurs, plus vite on
avance'' apparaissait comme une évidence de bon sens. Appelons le ``le principe A''. On s'est aperçu depuis que
les chercheurs trop nombreux peuvent se gêner mutuellement. Mais il y a encore un autre principe à la base de la
massification, qui est moins perceptible au simple bon sens, mais plus décisif: ``plus on augmente la masse des
chercheurs médiocres, plus haut on pourra porter les meilleurs'' Appelons celui-là ``le principe B''. L'idée part
d'une analogie avec un tas de sable bien sec: pour que le sommet du tas arrive plus haut, il faut élargir la base.
Ainsi un nombre énorme de chercheurs médiocres serait entretenu en permanence par l'État, afin de rendre plus
probable l'émergence d'un génie prodigieux. J'ai passé toute ma vie de chercheur dans des laboratoires
médiocres, et je n'ai eu que rarement l'occasion d'approcher le sommet du tas de sable. Mais cela a suffi pour voir
que ce sommet n'est pas constitué de génies, mais seulement de champions. Il est clair, absolument clair, que le

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principe B est faux si par ``les meilleurs'' on entend ``les penseurs les plus profonds, les plus visionnaires, les
plus pénétrants''. Je suis loin d'être seul à penser que le système massifié, non seulement ne comporte pas ``les
penseurs les plus profonds, les plus visionnaires, les plus pénétrants'' à son sommet, mais élimine déjà à sa base
ceux qui auraient pu le devenir. Il faut aussi être conscient d'une conséquence importante du principe B, c'est que
la quasi-totalité du Big Science System est habitée par la Médiocrité. Si vous y entrez, c'est Elle que vous
rencontrerez partout car, conformément au principe B, on entretient un nombre énorme de chercheurs, de
laboratoires, et d'institutions dont le seul rôle est en fait de supporter par leur masse de quoi élever le sommet. Le
principe A est facile à avouer au contribuable, pas le principe B! C'est pourquoi on ne présente au public que les
travaux des laboratoires de top-niveau, et qu'un silence pudique recouvre la quasi-totalité du tas de sable. La
science, que ce soit une quête intellectuelle ou une grosse affaire industrielle, est par nature une activité d'élite: il
faut un sommet, et un sommet ne peut pas rester suspendu au-dessus du vide. Ainsi, même si vous êtes une
future gloire de la science, vous passerez la plus grande partie de votre carrière dans la médiocrité.

3. Il y a eu un second désenchantement du monde. Comme vous le savez, le premier désenchantement du monde


est celui des Lumières, qui a rendu caducques les explications mythiques, magiques, ou religieuses du monde,
qui a révélé que l'homme n'était pas le but de la Création mais est là par hasard, etc. [bien entendu les Lumières
n'ont atteint qu'une très faible minorité des humains, mais qui constitue la quasi totalité de l'élite intellectuelle].
Or les acteurs de ce premier désenchantement du monde, depuis Newton et Galilée jusqu'à Einstein, conservaient
au fond de leur coeur la conviction platonicienne que le monde est intelligible, notamment par les
mathématiques. Ainsi le premier désenchantement du monde consistait à rigoler désormais du dieu d'Abraham,
de Moïse, et de Jacob qui était un bon papa sévère et jaloux, mais très sage et très puissant, qui créait l'univers en
soufflant, et à croire à la place au dieu de Descartes, Leibniz, et Spinoza, qui créait l'univers à partir d'équations
(et en ne jouant pas aux dés). Le second désenchantement du monde, opéré au cours du XXe siècle, consiste
maintenant à rigoler aussi de ce dieu métaphysique. Ainsi la quête de la Vérité qui a fait les génies de la science
perd sa raison d'être puisque l'espoir de découvrir la Vérité s'est évaporé. Des millions de chercheurs se
retrouvent ainsi sans but transcendental, mais imprégnés encore par l'esprit des grands ancêtres qui cherchaient
quelque Chose. Aussi ces orphelins se tournent-ils vers la quête de crédits de recherche, de notoriété, de
nominations, de carrières administratives, de n'importe quoi pourvu que cela calme la frustration consécutive à la
perte du but transcendental.

Parmi ces trois causes possibles, la première, 1, n'est qu'hypothétique: impossible de savoir si la science atteint
ses limites absolues ou seulement une crise passagère. Dans le premier cas, c'est irrémédiable, dans le second il
faut attendre. Les causes 2 et 3 sont par contre des faits avérés: la massification est un phénomène incontestable,
et le second désenchantement du monde a bel et bien eu lieu. Cependant elles ne sont pas absolument
irrémédiables.

Je ne cherche pas à rétablir la croyance au dieu de Descartes, Leibniz, et Spinoza: moi-même je n'y crois pas.
Mais la curiosité scientifique, le questionnement philosophique sur le monde, devaient-ils mourir avec ce dieu?
En fait ils ne sont pas morts. La curiosité scientifique et le questionnement philosophique sur le monde ne
disparaîtront jamais tant qu'il y aura des hommes; cette flamme n'habitera jamais qu'un très petit nombre
d'individus, ni plus, ni moins que dans le passé. Le problème n'est pas que ce questionnement ait disparu, mais
qu'il a été exclu de l'institution scientifique. S'il réapparaît, ce sera hors de cette institution. Quant à la
massification, elle a envahi l'institution scientifique, mais ne peut pas, par nature, envahir la curiosité scientifique
et le questionnement philosophique, qui ne touchent qu'un très petit nombre d'individus. C'est justement parce
que la massification a envahi l'institution scientifique que la curiosité l'a quittée, comme l'eau quitte un vase
qu'on remplit de pierres. Enfin, en ce qui concerne les limites éventuelles de la science, je ne puis me prononcer
davantage.

Que l'institution scientifique ait évolué ainsi ne me semble pas dangereux en soi. Cette institution est capable des
performances que tout le monde connaît, dont les résultats seraient certainement extrêmement précieux pour
ceux qui voudraient bien y réfléchir comme on réfléchissait avant le second désenchantement du monde. Si la
science que nous avions connue alors a réellement atteint ses limites, alors ces réflexions ne mèneront pas à un
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nouveau miracle. Mais si tel n'est pas le cas, c'est de l'extérieur qu'une telle réflexion pourra être menée, car à
l'intérieur (de l'institution scientifique), une telle réflexion pourrait certes s'exprimer, mais pas percer.

C'est la massification qui conduit à mettre au sommet du tas sable, non pas ceux dont la vision est la plus
pénétrante, mais simplement des champions. Ce constat est assez courant, et mon langage mis à part, on le
retrouve, lui ou des constats semblables, sous la plume de beaucoup de responsables scientifiques, s'ils ne sont
pas devenus de simples épiciers ou comptables. Le mécanisme qui conduit au fait ainsi constaté et déploré est par
contre beaucoup moins compris. On attribue le plus souvent le manque de vision des champions à leur extrême
spécialisation, ce qui évidemment n'est pas faux, mais insuffisant. On l'attribue aussi à la pression institutionnelle
(``publish or perish'') qui interdirait la réflexion approfondie à long terme en imposant la publication rapide et
compétitive. Cela doit être faux, du moins en partie, puisque les grandes illuminations du passé (par exemple:
Illustrations of the dynamical theory of gases, 1860, Elektrodynamik bewegter Körper, 1905, Quantisierung als
Eigenwertproblem, 1926) ont été publiées naturellement et rapidement dans la foulée de l'inspiration. Certes la
gravitation universelle ou la Relativité générale ont exigé un temps de maturation plus long, mais je ne crois pas
que c'est le système publish or perish qui empêche cela. D'abord, les champions reçoivent généralement des
postes d'enseignement à forte stabilité où ils auraient tout le temps de se consacrer à la lente maturation d'idées.
Excusez-moi d'employer ce terme de champions que vous trouvez sans doute péjoratif, mais lisez encore un peu
et permettez que je m'explique mieux ci-après. Je ne veux pas insinuer qu'ils sont étroits et bornés: ils le sont, du
moins en moyenne, beaucoup moins que la masse des chercheurs médiocres qui forment la base du tas de sable.
Mais ils sont prisonniers d'autres limitations, qui sont peut-être plus graves.

Tout d'abord, il arrive que certains des chercheurs les plus prestigieux écrivent des livres où ils proposent des
visions. Je parle évidemment de visions proprement scientifiques et non de rêves métaphysiques offerts en essais
de vulgarisation. Un exemple typique est fourni par les ouvrages de John A. Wheeler sur la gravitation (certes
Wheeler n'est pas vraiment ce que j'entends ici par ``un champion'' car il appartient à une génération antérieure,
mais son cas est quand même typique). Ces livres ont un certain impact, mais trop peu de gens ont le temps de
les étudier vraiment à fond et d'en développer toutes les idées. Déjà les spécialistes capables d'en assumer le
niveau technique sont extrêmement peu nombreux. Mais même parmi eux, très peu ont le temps de se consacrer
pleinement à un tel travail. Cela aboutira donc à des publications, et dans le meilleur des cas à toute une école
dont l'actualité parlera (ce fut le cas pour Wheeler). Or le problème est que l'actualité est une roue qui tourne; les
chercheurs prestigieux sont eux aussi très nombreux (leur nombre est toujours proportionnel à la base du tas de
sable) et, les années passant, il faut faire de la place à la nouvelle actualité. ``Ces recherches ne sont plus
d'actualité'', lit-on souvent dans les rapports des commissions d'évaluation lorsqu'on ne peut s'en prendre à la
qualité desdites recherches, mais qu'il faut faire de la place pour d'autres qui veulent aussi leur part du gâteau.
Bien plus que la pression ``publish or perish'', c'est donc la rotation perpétuelle et de plus en plus rapide de la
roue de l'actualité qui efface tout et remet perpétuellement tout à zéro. L'effet global, la résultante finale de ce
brassage incessant, est ce qu'on appelle le main stream, un immense courant qui ne charrie plus que des mots-
clés comme Big Bang, Chaos, Fractals, Gènes, etc., et où toutes les idées sont noyées et par conséquent perdues.
Mais ci-dessus je parlais de chercheurs prestigieux en ne parlant que de ceux qui ont essayé de publier des
ouvrages avec une idée profonde, un pas vers la vérité du monde au-delà des apparences. Avant je parlais de
champions. Il se trouve que pour parvenir au faîte du tas de sable la paternité effective d'une découverte
scientifique pèse de moins en moins. Vous savez aussi bien que moi que pour devenir un chercheur en vue, c'est
bien moins la qualité intrinsèque du travail de recherche que la présence aux manifestations internationales,
l'aptitude à s'imposer par des talents de communication, qui comptent. Devenir simplement un chercheur ``en
vue'' est courant dans la base du tas de sable; pour parvenir au faîte il faut bien plus, il faut pouvoir présenter une
découverte majeure, mais avant d'être parvenu au faîte il a bien fallu vivre dans la base et y avoir été ``en vue'' (si
la découverte majeure a été faite sans être en vue, elle ne sera tout simplement pas remarquée, ou alors elle sera
pillée et exploitée par quelqu'un qui sait comment faire pour être en vue). Or ceux qui s'efforcent de grimper sont
surtout des gens qui présentent bien, qui savent aussi présenter le travail de leurs collaborateurs en ne précisant
jamais qu'ils n'y ont pas contribué, et qui acceptent toujours très volontiers les responsabilités de gestion, de
management, de direction scientifique, etc. Ils parviennent à s'établir sur un pied d'égalité avec ceux qui ont
réellement à leur actif une découverte majeure qu'ils ont faite eux-mêmes (avec leurs propres mains ou leur
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propre cerveau). Ils parlent aussi et publient aussi (ou plutôt ils signent aussi des publications) et leur parole
prend une part de plus en grande dans la cacophonie globale. Aux congrès Solvay où se retrouvaient les trente
plus grands physiciens, qui se connaissaient tous, et qui surtout connaissaient et comprenaient mutuellement
leurs travaux, un simple faiseur n'aurait pu faire illusion plus d'une minute. Mais aujourd'hui, au beau milieu
d'une de ces grandes messes auxquelles viennent des centaines de participants (voire parfois des milliers),
comment voulez-vous faire la part des choses? Lorsqu'un responsable de projet s'exprime, seule une poignée de
participants peuvent savoir s'il parle d'un véritable travail scientifique ou s'il ne fait que vanter un banal travail
d'imitation, car ils sont suffisamment proches de la spécialité pour le savoir. Les autres ne remarquent rien. Il est
devenu extrêmement délicat d'élever la voix pour dénoncer, le cas échéant, une supercherie; ce serait une faute
de savoir-vivre très grave qui a bien plus de chances de discréditer l'imprécateur que le faiseur. D'ailleurs le
terme de faiseur est bien trop violent: ces personnes ne sont pas perçues comme des imposteurs qui cherchent à
tromper leur public, mais comme des travailleurs scientifiques qui font une carrière normale (la fraude
caractérisée reste exceptionnelle). Pour la même raison, il est devenu impossible de distinguer, en dehors du
cercle étroit des spécialistes vraiment compétents, si celui qui parle à la tribune a lui-même apporté une
contribution essentielle au projet qu'il présente, ou s'il ne fait qu'exploiter à son profit le travail des chercheurs
obscurs de son laboratoire. Il avait toujours été considéré comme normal qu'un jeune chercheur brillant, ayant à
son actif une découverte personnelle due à sa créativité propre, soit choisi ensuite pour diriger une équipe, un
laboratoire, ou un institut, afin que sa compétence apporte un souffle à l'institution. Mais je constate que, de plus
en plus souvent, il devient possible de parvenir à ces places sans avoir jamais manifesté la moindre créativité ni
la moindre réussite personnelle, mais seulement des qualités de communication et de self-valorisation. Même les
talents de manager sont inutiles: rares sont les managers qui ont un tel talent, il s'agit le plus souvent d'individus
qui voulaient coûte que coûte une place de chef. Ainsi la parole des véritables chercheurs, de plus en plus rare,
de plus en plus faible, s'étouffe dans le main stream qui emporte tout sans distinguer le bon grain de l'ivraie. En
outre, dans le Big Science System, les découvertes majeures ne sont pas une affaire d'esprit pénétrant qui sait
critiquer les évidences, mais une affaire de moyens financiers concentrés sur un but bien choisi (le choix
judicieux de ce but est aussi un grand mérite, la question n'est pas de le dévaloriser). Quiconque a pu parvenir au
faîte, indépendamment de sa participation effective ou non à la découverte majeure, a forcément dû passer par ce
parcours du combattant, et cela élimine radicalement les esprits contemplatifs, fussent-ils pénétrants.

Voilà la véritable explication du fait observable (et observé) que le Big Science System est capable de grandes
réussites de type industriel (N.A.S.A., microélectronique, lasers, génie génétique, nouveaux matériaux, etc.),
mais est tellement nul pour la curiosité scientifique et le questionnement philosophique du monde, la quête de la
vérité au-delà des apparences, et par voie de conséquence le progrès de l'intelligence des phénomènes: c'est que
son organisation est calquée sur l'organisation de l'industrie, basée sur le recrutement dans les établissements
d'élite, la compétition, l'aptitude à ``se vendre'' (ce qui correspond au mot allemand Durchsetzungsvermögen), et
non sur la fascination philosophique envers le monde.

Ce système de la compétition forcenée entre un nombre énorme d'ambitieux pour sélectionner un nombre
minuscule d'élus n'est pas nouveau dans le monde humain. Il a toujours existé dans la société civile, pour le
pouvoir, la fortune, etc. Permettez-moi de rappeler ce que Vautrin expliquait à Rastignac (Honoré de Balzac, Le
père Goriot):

``Une rapide fortune est le problème que se proposent de résoudre en ce moment cinquante mille jeunes gens qui se trouvent tous dans
votre position. Vous êtes une unité de ce nombre là. Jugez des efforts que vous avez à faire et de l'acharnement du combat. Il faut vous
manger les uns les autres comme des araignées dans un pot, attendu qu'il n'y a pas cinquante mille bonnes places. Savez-vous comment
on fait son chemin ici? par l'éclat du génie ou par l'adresse de la corruption. Il faut entrer dans cette masse d'hommes comme un boulet
de canon, ou s'y glisser comme une peste. L'honnêteté ne sert à rien (...) La corruption est en force, le talent est rare. Ainsi, la corruption
est l'arme de la médiocrité qui abonde, et vous en sentirez partout la pointe.''

La massification de la science a introduit et systématisé cela dans la recherche, qui est ainsi devenue un moyen
comme un autre de parvenir au pouvoir ou à la fortune. La question qui se pose encore est celle du génie. Balzac-
Vautrin voyait la possibilité d'entrer dans cette masse d'hommes comme un boulet de canon. Mais je demande: la
violence du boulet de canon est-elle compatible avec le caractère essentiellement contemplatif de la recherche de
la vérité derrière les apparences? Le génie envisagé par Balzac est-il, dans le cas qui nous intéresse ici, le génie

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scientifique ou celui de la communication et du management? Il me semble difficile d'entrer dans le Big Science
System comme un boulet de canon avec par exemple des raisonnements philosophiques sur l'espace et le temps.

J'insiste sur le fait qu'il ne s'agit nullement ici de désapprouver ou de stigmatiser le principe de l'organisation
industrielle. Le génie du management existe (il est évidemment rarissime par nature) et il n'est pas question de le
dévaloriser. Il s'agit seulement de faire remarquer qu'il n'y a plus de place pour la quête de la vérité cachée
derrière les apparences.

C'est pour cela que je parlais de ``champions'', en les opposant aux philosophes de l'époque hellénistique, aux
savants de la civilisation arabe, et aux génies de la science européenne. Pour parvenir au faîte du tas de sable, il
faut avoir étudié dans un établissement d'élite, puis commencer une carrière de chercheur compétitif dans un
laboratoire prestigieux, et enfin posséder le talent de la self-valorisation. S'il manque une seule de ces trois
conditions, l'accès au sommet est pratiquement impossible. C'est bien pourquoi le type de génie qui permet d'y
entrer comme un boulet de canon est sans doute très différent de celui qui conduit à la loi de la gravitation
universelle. En résumé, les champions sont formés par la compétition sociale et non plus par un maître ou par
une idée intérieure, comme c'était généralement le cas aux époques hellénistique, arabe, ou européenne.

Dans l'absolu il n'est évidemment pas exclu qu'un champion ayant surmonté victorieusement toutes les épreuves
de cette vaste compétition puisse en outre posséder le génie philosophique qui fait voir la vérité des phénomènes
derrière les apparences, et détecter les failles dans les idées reçues. C'est simplement peu probable parce que
lesdites épreuves sont sans rapport aucun avec l'aptitude à la vision philosophique. Mais même si cela se
produisait, ce serait certainement en pure perte, pour les raisons mentionnées plus haut (à propos de Wheeler et
la roue de l'actualité). Nous sommes actuellement à une époque-charnière, où subsistent encore des restes de
l'ancienne science, par exemple de très vieux chercheurs scientifiques qui ont encore connu la fin de l'ancien
système. Mais il faut se rendre compte que le profil typique de la sommité dans le Big Science System est
quelqu'un qui a été un bon élève dans un établissement d'études secondaire d'élite, puis sélectionné pour accéder
à une prestigieuse université, puis chercheur post-doc dans un laboratoire de top-niveau, puis responsable de
projet et manager de recherche, sachant cultiver de précieuses relations dans le monde politique, industriel, et
surtout médiatique. Beaucoup de candidats ambitieux suivront cette voie, mais les élus seront ceux qui, le plus
souvent par simple hasard, auront été là lorsque les chercheurs obscurs qui leur sont subordonnés auront
remporté un succès. Un tel leader n'aura pas aidé ces travailleurs obscurs en leur apportant sa science comme le
faisaient les maîtres d'autrefois, mais en leur trouvant de puissants moyens financiers, des appuis politiques, des
créneaux médiatiques. Si le leader était un pur chercheur, un maître comme autrefois, sans relations autres que
purement académiques, peu à l'aise dans les média, il serait tout simplement balayé; comment voulez-vous donc
qu'il reste de la place pour la pensée?

Il est difficile pour moi de présenter ces observations comme des faits déjà tangibles, car trop d'idées reçues sur
la recherche et la science interfèrent avec elles et masquent la neutralité du constat; ainsi ce qui est dit dans le
paragraphe ci-dessus va apparaître comme un jugement et non comme un constat; on comprendra - à tort - que je
dénie à ces managers la légitimité de leur prestige social. Je voudrais que vous lisiez le constat sans y introduire
des valeurs et que vous le compariez seulement avec des faits que vous pouvez observer vous-même. Sachez
qu'il ne s'agit pas de contester la place donnée par la société aux managers du Big Science System, et encore
moins de contester l'utilité de ce système et la nécessité de ses managers, mais seulement de comprendre le
fonctionnement de celui-ci, et notamment de comprendre pourquoi ce système est incapable de dépasser
l'ancienne science dans l'intelligence des phénomènes, incapable de détecter la faille dans les idées reçues
comme Einstein le fit pour le temps et l'espace, incapable de percevoir ce qui est faux dans les évidences
reconnues comme Galilée le fit pour la chute des corps.

Il se peut que cette stagnation des idées soit essentiellement due à la cause 1, mais les causes 2 et 3 suffisent à
l'expliquer, par conséquent rien ne permet d'inférer que ce serait 1 qui agit.

Il faut conserver le Big Science System et ses réalisations. Mais où mettre les gens qui réfléchiront sur les
nouveaux phénomènes révélés par cette puissance technologique afin de pénétrer leur véritable nature, au lieu de
pratiquer la course à la sophistication des modèles mathématiques?

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Il me semblait que cette question n'a jamais été posée car pour la poser, il faut déjà voir la différence entre cette
course et la véritable réflexion critique.

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