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L'Homme et la société

Races, classes et colonialisme à la Martinique


Michel Giraud

Citer ce document / Cite this document :

Giraud Michel. Races, classes et colonialisme à la Martinique. In: L'Homme et la société, N. 55-58, 1980. Modes de production
et de consommation. pp. 199-214.

doi : 10.3406/homso.1980.2052

http://www.persee.fr/doc/homso_0018-4306_1980_num_55_1_2052

Document généré le 25/09/2015


races, classes et colonialisme

à la martinique

MICHEL GIRAUD

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généralement, certains groupes, au détriment des autres. C'est dire qu'eUe se


fonde sur l'existence du préjugé de couleur. C'est ce qui nous autorise à situer
les groupes raciaux recensés non sur un quelconque continuum mais dans une
hiérarchie, comme nous le faisons dans le diagramme suivant où nous indiquons
cette valorisation par la disposition des signes + et :
catégories sous-catégories
Légende :
croisement entre deux catégories
catégorie où se rangent les rejetons du croisement cons
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L 'échelle de couleur des Martiniquais
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RACES, CLASSES ET COLONIAUSME A LA MARTINIQUE 201

Cette hiérarchisation va du plus foncé au plus clair, des Noirs qu'on dit
«bleus» aux Blancs de la nuance «lait d'iris» en passant par les Métis de toutes
nuances car, comme l'écrit OUver Cox :
«a premium is put upon the degree of whiteness among the people of color, the degree
of color tends to become a determinant of status in a continuous social grading with
whites at his upper reaches» (Cox, 3, p. 360).
«C'est donc en référence à l'essence du Blanc que l'Antillais est appelé à être perçu
par son congénère» (Fanon, 4, p. 1 52).

La typologie raciale traditionnelle à la Martinique se compUque de la


présence dans l'île de groupes d'« étrangers» qui sont plus ou moins en marge de
la population martiniquaise. Ces groupes sont ceux des Blancs métropoUtains
ou Voreilles, principalement des fonctionnaires, des Coulis ou Indiens,
descendants des immigrés venus de l'Inde dans la seconde moitié du 19ème siècle
comme travaUleurs contractuels pour remplacer sur les plantations les esclaves
récemment affranchis, des Chinois, qui sont les descendants du millier de
travailleurs sous contrat venus d'Indochine après l'abolition de l'esclavage à la
Martinique, des Syriens, qui sont venus du Liban et de la Syrie alors que ces
territoires étaient encore des protectorats français et qui se sont spécialisés
dans. le commerce, en particulier du vêtement. Ils forment eux aussi une
hiérarchie, comme l'indique le diagramme suivant :

Blancs métropolitains

L 'échelle de couleur des «Etrangers»

L'échelle de couleur des Martiniquais et celle des Étrangers s'interpénétrent.


C'est ainsi que les Blancs' métropolitains sont situés à un niveau légèrement

26
202 MICHEL GIRAUD

inférieur à celui des Békés, que les Syriens sont placés" entre les Blancs et les
Mulâtres et les Coulis tout en bas de la pyramide raciale, après les Noirs.
La position d'infériorité ou de supériorité que chaque groupe occupe sur
l'écheUe de couleur trouve sa légitimation dans des jugements de valeur ou des
stéréotypes, qui attribuent, de manière caricaturale, des caractéristiques tant
physiques que morales à l'ensemble des membres de ce groupe, sans tenir
compte des différences individuelles (2). Dans l'immense majorité des cas, ces
stéréotypes associent Blanc à Beau et Bien (3), Noir à Laid et Mal (4). Ils ne
sont, en dernière analyse, que des rationalisations du préjugé racial, produites
par l'idéologie dominante, ceUe du colonisateur ; leur origine remonte au temps
de l'esclavage (ce qui témoigne du caractère traditionnel de la typologie raciale
à la Martinique). Le caractère dominant de cette idéologie est attesté par le
fait qu'Us sont, pour l'essentiel, identiques dans les différents groupes : U
n'existe pas en effet de différences profondes entre la façon dont chaque groupe
ethnique se perçoit (auto-stéréotypes) et la façon dont il est perçu par les autres
groupes (hétéro-stéréotypes). Les valeurs et les idéaux discriminatoires de
l'idéologie raciale dominante à la Martinique, qui est celle des groupes raciaux
dominants, sont largement intériorisés par l'ensemble' des Martiniquais, y
compris ceux qui en sont les principales victimes. Ainsi, la forte conscience de leur
identité dont témoignent les Blancs et, dans une moindre mesure, les Mulâtres,
ainsi que la fierté qu'Us tirent de cette appartenance contrastent avec le refus de
soi qu'expriment, souvent, les Noirs. Les manifestations de ce refus ou de
cette «haine» de soi abondent. Nous ne pouvons ici qu'en donner un bref
aperçu. Ainsi, une peau jugée trop foncée est souvent cause de souffrance, de
honte et de ressentiment pour la personne qui la porte ; dans la mesure du
possible et même parfois de l'impossible, elle tente alors fantasmatiquement
de la refuser, comme ce Martiniquais qui racontait que, piqué par des
moustiques, il s'était gratté et avait vu sa peau «blanchir», espérant pouvoir par ce
moyen changer de couleur, U avait continué désespérément à se gratter. De
même, c'est ce refus de soi qui explique qu'un des principaux aspects de la
stratégie matrimoniale aux AntiUes réside dans la recherche d'un conjoint que
l'on souhaite le plus clair possible et de toutes façons plus clair que soi, car il
s'agit d'échapper à la malédiction du «grand trou noir» (d'où l'expression
de «peau chappée» pour désigner une peau claire), et qui conduit une
Martiniquaise à s'écrier à propos de sa grand-mère blanche :
«comment une Canadienne pouvait-elle aimer un Martiniquais ? Moi je décidais que ie ne
pourrais aimer qu'un Blanc, un blond avec des yeux bleus, un Français» (Fanon, 4,
pp. 57-58).

La négrophobie de nombreux hommes de couleur, dont des Nègres, n'est


paradoxale que pour ceux qui feignent d'ignorer que ces hommes sont victimes,
dans la situation coloniale qu'Us vivent, d'une imposition culturelle qui tend à
RACES, CLASSES ET COLONIALISME A. LA MARTINIQUE 203

les convaincre que le Blanc appartient aux catégories de l'Idéal et qu'U convient
de s'identifier à lui si on veut monter dans l'ordre social. Dès l'enfance, le jeune
Martiniquais est invité par les bandes dessinées qu'U lit, les films qu'U regarde,
-etc.. (5); à une teUe identification dont nous avons pu recueUlir de nombreux
témoignages lors d'une enquête que nous avons menée auprès d'enfants
martiniquais scolarisés, ainsi l'auto-portrait d'une de ces enfants :
«quand j'étais plus jeune, j'avais des cheveux blonds. Que ma mère me les caressait
chaque fois... Mon teint était très clair ; je souriais, mes yeux devenaient bleus et
limpides..., une petite bouche en cur».

Après avoir entendu dans un cinéma d'un quartier populaire de Fort-de-


France les moqueries des spectateurs, suscitées par la projection d'un
documentaire sur les Dogons des falaises de Bandiagara, et les cris d'enthousiasme
saluant dans la salle le retour du général Custer dans la dernière séquence d'un
film qui s'achevait singulièrement par la victoire de ce «brave de l'Ouest»,
comme ce fut notre cas, on ne peut que s'accorder avec Fanon lorsqu'U nous
conseUle :
«d'assister à la projection d'un film de Tarzan aux Antilles et en Europe... Aux Antilles
le jeune noir s'identifie de facto à Tarzan contre les nègres... Un documentaire.sur
l'Afrique, projeté dans une ville française et à Fort-de-France, provoque destéactions
analogues. Mieux, nous affirmons que les Bochimans et les Zoulous déclenchent davantage
l'hilarité des jeunes Antillais. Il serait intéressant de montrer que, dans ce cas, cette
exagération réactionnelle laisse deviner un soupçon de reconnaissance» (Fanon, 4, p. 144).

On ne peut se contenter de constater qu'à la Martinique le préjugé de


couleur n'a pas cessé d'empoisonner les relations sociales, que les clivages sociaux,
qui par ailleurs continuent de coïncider dans une large mesure avec les barrières
de classe, se maintiennent' avec force, car de tels phénomènes n'ont aucun
caractère de nécessité. Si, du strict point de vue biologique, la disparition des
races par voie de miscegenation relève du domaine de la prospective, voire
même de l'utopie, la hiérarchisation des différences ethniques en une
stratification raciale est un fait contingent, le produit d'une histoire et de déterminismes
sociaux particuliers, dont l'existence et la permanence doivent être expliquées.
Dans le cas qui nous intéresse, cette explication réside, selon nous, dans la
proposition selon laquelle la reconduction de la relation de dépendance de la
Martinique à la France dans la logique du capitalisme marchand qui a présidé aux
débuts de l'entreprise coloniale et la perpétuation de la domination locale des
classes dont le comportement économique est représentatif d'une telle logique
(les grands planteurs et commerçants blancs créoles et leurs alliés du négoce
métropolitain) font que, dans la société martiniquaise, les rapports de classes
continuent d'être hypostasiés dans des relations de races qui les occultent et
les justifient, et partant les fixent. Les clivages raciaux trouvent leur origine
et puisent leur force dans les rapports de classes dont ils sont, selon
l'expression de Rodolfo Stavenhagen, des fixations ou projections (Stavenhagen, 7,
204 MICHEL GIRAUD

p. 43), et ceci par le processus même qui conduit les acteurs sociaux à les
considérer à tort comme une réaUté en soi, transcendante aux conditions
historiques et sociales qui les constituent dans leur spécificité. La réification de
rapports de classes historiquement définis dans l'ordre naturel des relations de
races a pour fonction d'occulter aux yeux des acteurs sociaux les véritables
fondements des conflits qui les opposent et ainsi de préserver l'ordre social
en place. Aussi pouvons nous reprendre à notre compte l'affirmation d'Octâvio
Ianni selon laqueUe :
les différenciations entre les groupes qui se définissent comme racialement différents
sont des manifestations servant à exprimer, en les mystifiant, les relations de
domination subordination reposant à l'origine sur les conditions d'appropriation des produits
du travail et des propres hommes en tant que producteurs de marchandises r- et en
les cristallisant au niveau de relations sociales destinées à légitimer une certaine
distribution hiérarchique des hommes» (Ianni, 8, p. 1 19).

Soutenu* que la stratification ethnique est une projection des rapports de


classes ne nous conduit pas pour autant à faire des relations raciales un épiphé-
nomène de ces rapports, ni à nier leur autonomie relative, mais au contraire
nous permet de comprendre que les déterminations raciales jouent un rôle
actif dans l'occultation des mécanismes qui fondent les rapports sociaux et
qu'ainsi eUes peuvent, dans de nombreuses circonstances, déterminer de
manière autonome le comportement des individus, puisque précisément la
fonction de lliypostase du social en racial est de permettre ^ette occultation et,
partant, cette autonomie. Comme l'écrit Stavenhagen : . .

«les stratifications, en tant que phénomènes de la superstructure, étant le produit de


certains rapports de classes, agissent, à leur tour, sur ces rapports. Elles n'en sont donc
pas seulement le reflet passif. En établissant des catégories intermédiaires, elles servent
surtout à réduire les oppositions les plus aiguës qui pourraient exister entre leurs strates
polarisées, en tant que classes. On voit donc que la stratification joue un rôle
éminemment conservateur dans la société, tandis que les oppositions et les conflits de classes
sont d'ordre dynamique par excellence» (Stavenhagen, 7, pp. 44-45).

De ces prémisses découle une conséquence méthodologique de première


importance pour la suite de notre analyse : les phénomènes raciaux ne peuvent
être analysés isolément comme s'ils contenaient en eux mêmes le principe de
leur explication, U faut au contraire les inscrire dans la structure de classe où
leurs significations essentieUes résident. C'est à une telle inscription que nous
allons maintenant nous attacher.
Ce sont les conditions dans lesquelles la société martiniquaise s'est formée
la colonisation des Antilles par le capitaUsme marchand français et
l'instauration de l'esclavage qui s'en est suivie qui ont induit que la stratification
de cette société se constitue en termes de distinctions raciales, les propriétaires
esclavagistes étant d'origine européenne, la main-d'uvre servile d'origine
africaine. La hiérarchie des classes sociales coïncidant avec l'échelle des couleurs,
RACES, CLASSES ET COLONIAUSME A LA MARTINIQUE 205

les classes dominantes de la société esclavagiste, qui devaient légitimer l'ordre


social fondé sur l'exploitation de l'homme par l'homme qu'eUes avaient
instauré à leur profit, afin d'en assurer le maintien et de reproduire leur pouvoir en
le mettant à l'abri de toute tentative visant à le supprimer, ont pour ce faire
déguisé leurs intérêts de classe derrière des rationalisations raciales et ont ainsi
produit l'idéologie raciste. Puisqu'U s'agissait d'inculquer aux colonisés le
sentiment qulls étaient irrémédiablement inférieurs à leurs colonisateurs, qu Ils
étaient à leur juste place dans la société conformément à l'ordre naturel, et
donc immuable, des choses, et aussi de les convaincre de l'illégitimité et de la
vanité de toute révolte, comment mieux y parvenir qu'en faisant passer le fait
historique de l'exploitation servile, sujet, comme tout fait social, à changement,
sous la catégorie de la race, c'est-à-dire du naturel, de l'inné et donc du définitif
(6). En effet, si les misères et les* manques d'une situation sont imputables à
une appartenance raciale, Us sont indépassables, car vouloir transformer cette
situation est contre nature, donc voué à l'échec. C'est à cette" fonction de
justification de l'ordre esclavagiste que répond, dès l'origine de la société
martiniquaise, lïiypostase des relations de classes en relations de races, qui s'expUque
donc par les nécessités au plan idéologique - de la reproduction du mode de
production esclavagiste. Nous voyons donc que, comme l'écrit Marvin Harris,
«le préjugé racial ne précède pas la discrimination mais la suit» (Harris, 10,
p. 67). Souquet-Basiége, idéologue béké apercevait déjà cet enchaînement de
faits lorsqu'U écrivait en toute naïveté :
«Si les Antilles n'avaient jamais eu besoiri des Noirs, qu'elles n'eussent pas connu
l'esclavage et que les Noirs et avec eux des hommes au teint plus clair eussent abordé: nos
rivages, on peut l'affirmer, quel qu'eut pu être l'effet produit par les Européens par la
dissemblance physique, l'Européen n'eût jamais vu dans les Noirs et les hommes de couleur
une infériorité native et n'eût fait cette dissemblance un motif de répulsion et de mépris»
(Souquet-Basiege, 1 1, p. 662).

Si nous voulons. illustrer la fonction de contrôle social que rempUt la «racla-


Usa tion» des rapports sociaux dans la société coloniale martiniquaise, l'étude
des relations sexueUes mixtes nous fournit un champ privUégie. d'analyse. Les
interdits lancés durant l'ancien Régime contre ces relations (7) et les préjugés qui
encore aujourd'hui les contrarient (8) ne sont rien de plus que des mamfestations
de l'utUisation de la poUtique de défense de la «pureté raciale» à des fins de
maintien du statut politique et économique des colonisateurs, la traduction
dans le langage du préjugé racial d'une stratégie de préservation, par l'endoga-
mie, du patrimoine et du pouvoir des classes sociales dominantes, car comme
l'écrit Cox :
«protecting the honor and sanctity of white womanhood constitutes a most convincing
war cry and excellent covering for the basic purpose that colored people must never be
given the opportunity to become the cultural pears of whites... Pure blood has value
when in preserving it a calculable social advantage can be maintained» (Cox, 3, p. 387 et
p. 389).
206 MICHEL GIRAUD

Ce but est d'aUleurs explicitement avoué dans de nombreuses déclarations


officieUes, comme ceUe du Ministère de la Marine en date du 1 3 octobre 1 766
qui stipule que :
«tous les nègres ont été transportés aux colonies comme esclaves, l'esclavage a imprimé
une tâche ineffaçable sur leur postérité, par conséquent ceux qui en descendent ne peu-
peuvent jamais entrer dans la classe des Blancs. S'il était un temps où ils pouvaient être
réputés'
blancs, ils pourraient prétendre, comme eux, à toutes les places ou dignités,
ce qui serait absolument contraire aux constitutions des colonies».

Les mutations politiques et les restructurations économiques qu'a connues


la Martinique n'ont que faiblement altéré le système social hérité de la
colonisation et, en particuUer, n'ont pas mis fin à la vieille confusion, d'origine
servile, entre races et classes. Certes l'esclavage a été aboli en 1848, mais la
relation qui unit la Martinique à la Métropole n'a pas fondamentalement changé.
Cette relation est ceUe d'une dépendance qui, malgré l'évolution du capitalisme
international et du rôle des «périphéries» pour les économies dominantes, reste
fondée, comme à la première époque coloniale, sur l'exportation de denrées
agricoles vers le centre capitaliste qui écoule vers la zone dominée ses produits
manufacturés. La perpétuation de cette relation dans le droit fil de sa logique
origineUe a permis la reproduction des rapports de classes traditionnels de la
société,. martiniquaise, en particulier la permanence de la dommation sociale
de la «plantocratie» créole qui continue à contrôler l'essentiel des moyens
de production de l'île. C'est ainsi que lorsque nous parcourons l'axe de la
stratification sociale martiniquaise, nous continuons, grosso-modo, à remonter
un continuum racial qui va du plus foncé au plus clair. Certes, la coïncidence
entre classes sociales et groupes raciaux n'est pas aujourd'hui absolue (l'était-
elle sous l'Ancien Régime ? N'y avait-U pas par exemple des hommes de couleur
Ubres, propriétaires d'esclaves ?) (9), mais elle continue à se vérifier dans la
majorité des cas. Il faut donc substituer à la trop simple mais parlante typologie
traditionnelle : classe supérieure blanche/classe moyenne métisse/classe
inférieure noire, le schéma de la page suivante, plus adéquat à la réalité sociale
actuelle.
Au sommet de la pyramide sociale nous trouvons la classe dominante, celle
des propriétaires latifundistes, des dirigeants et des principaux actionnaires des
usines, des grands commerçants, dont l'immense majorité sont des Blancs
créoles regroupés en quelques familles étendues le plus souvent alliées entre
eUes. Ces derniers possèdent plus des 2/3 des terres cultivables, la quasi totalité
des usines à sucre, les 9/10 des plantations de bananes, la totalité des
conserveries d'ananas et ont également le quasi-monopole du commerce d'import-
export. Exportant une bonne part de leurs bénéfices, Us ne constituent pas
une véritable bourgeoisie nationale mais une sorte de classe comprador e qui,
quoique implantée dans l'île depuis plus de trois siècles, est restée d'une certai-
façon étrangère à cette dernière.. Les classes moyennes sont composées des
cadres du secteur privé, des fonctionnaires, des membres des professions libé-
Légende
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Classe supérieure / xxxxxxxxxxx-
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Schéma de la stratification sociale martiniquaise
contemporaine
208 MICHEL GIRAUD

rales ainsi que des moyens propriétaires agricoles n'employant pas de salariés
et des petits et moyens commerçants ; les hommes de couleur, en particulier
les Mulâtres, y dominent. Leurs membres jouissent dans leur activité profession-
neUe de nombreux avantages (stabiUté de l'emploi, revenus et salaires
relativement élevés, indemnités diverses... ) qui contrastent avec les conditions souvent
misérables dans lesqueUes vivent les masses populaires, le fossé qui les sépare de
ceUes-ci est, de ce fait, nettement plus important que dans les sociétés
industrieUes. Principales reproductrices de l'idéologie assimilationniste, elles prirent
la direction du combat qui triompha en 1946 avec le vote de la loi de départe-
mentaUsation des AntUles françaises, dont elles furent les principaux
bénéficiaires. Ces classes qui, selon une expression de l'écrivain martiniquais Edouard
Glissant (vok Glissant 12), sont de représentation avant d'être d'exploitation
ont un vif sentiment de leur position. Si on les dénomme parfois V élite c'est
qu'eUes aiment à se présenter comme teUe. La classe des producteurs,
travaUleurs agricoles et prolétaires de l'industrie, constitue la base de la pyramide
sociale ; eUe regroupe plus des 2/3 de la population active martiniquaise et est
composée d'hommes de couleur, dans leur immense majorité des Noirs. Vu
l'importance du chômage qui sévit à la Martinique (les chômeurs représentent
environ 40% de la population active) et le caractère saisonnier des activités
de l'agriculture d'exportation, qui ne donne du travaU que cinq mois par an,
ce groupe social est caractérisé par une très grande instabilité de l'emploi de
ses membres, qui entraîne de nombreux cumuls ou alternances d'occupation,
et par un niveau de vie qui est de trois à quatre fois inférieur à celui de la
population métropolitaine. Ce ne sont pas là des conditions favorables à
l'émergence d'une forte conscience de classe.
Le maintien de la confusion relative de l'ordre social et de l'ordre racial à
la Martinique, dans le cadre du processus de la reproduction des rapports de
classes de cette société et de la perpétuation de la relation de dépendance
coloniale qui fonde ces rapports, permet la continuation de lliypostase des
relations de classes en relations de races. Les différences raciales continuent,
en effet, dans la Martinique d'aujourd'hui, à être utiUsées pour indiquer les
différences de condition sociale. C'est ainsi, par exemple, que le terme de
Béké qui désigne au sens strict un Blanc créole sert parfois à désigner un
employeur (nous avons entendu à plusieurs reprises des Martiniquais se plaindre
des salaires de misère que leur versait «le Béké», patron dont nous avons pu
constater par la suite qu'U était un homme de couleur) ou un homme riche
(un commerçant de Fort-de-France, après nous avoir confié que sa clientèle
se recrutait principalement dans les classes populaires, ajoutait : «ce ne sont
pas les Békés qui me font travaUler»). Le qualificatif de Blanc peut être à la
Umite également attribué à une personne de couleur, pourvu qu'elle ait une
position sociale en vue. Par -exemple, un de nos amis martiniquais, noir et
marié à une Mulâtresse qui est médecin, annonce la naissance de son fils à sa do-.
RACES, CLASSES ET COLONIALISME A LA MARTINIQUE 209

mestique, ceUe-ci lui répond qu'eUe aurait préféré une petite fiUe blanche ;
notre ami étonné lui réplique sous forme de boutade : «je n'aime pas les Blancs»
et se voit rétorquer par sa servante «Ah oui ! Et c'est pour cela que vous avez
épousé Madame !». Cette même Mulâtresse est appelée «la petite doctoresse
blanche» dans la commune où eUe exerce sa profession. De même le terme de
Mulâtre tend à signifier un homme instruit ayant socialement «réussi» ; ainsi
un Non", bien habUlé, parlant un français recherché, ayant beaucoup voyagé,
si possible en Métropole, peut être appelé Mulâtre. Enfin, le terme «nègre» vise
non seulement l'aspect physique mais aussi les conditions de vie. Les
observateurs privUégie s de la réalité antillaise que sont les écrivains martiniquais ont
été très sensibles à ce phénomène, ainsi Zobel écrit : «à la Martinique on était
pauvre, cela se voyait à la couleur, noir comme la misère» (Zobel, 13, p.
104) et Césaire : «le Blanc symboUse le Capital comme le Nègre le TravaU»
(Fanon, 4, p. 127).
Il est aisé de comprendre que, dans ces conditions, le préjugé social ne puisse
le plus souvent se manifester dans les exclusives qu'il entraîne indépendamment
du préjugé racial qui est comme le langage dans lequel U s'exprime. C'est ainsi
que les résultats d'une enquête sociométrique que nous avons menée auprès
d'élèves de l'enseignement secondaire à la Martinique (voir Giraud, 5) ont
montré que les cUvages au sein des classes scolaires se font aussi bien sur la base
de l'appartenance raciale que de la position sociale des enfants testés, avec une
prédominance relative de la première sur la seconde (10).
Il est particulièrement significatif pour notre analyse de lTiypostase du
social en racial de noter que, dans le cas où la variable raciale prune dans la
formation des cUvages au sein des classes scolaires, on assiste à une bipolarisation
de la hiérarchie sociale, les sujets issus de la classe moyenne s'identifiant,
sur la base de leur appartenance raciale, soit à leurs camarades de la classe
supérieure, pour l'essentiel blancs ou. clairs, soit à ceux de la classe populaire,
noirs dans leur immense majorité. Il est également intéressant, du même point
de vue, de constater que les enfants mulâtres mais appartenant à la classe
inférieure ont tendance à privUégier dans la détermination de leurs volitions socio-
métriques leur appartenance raciale, ce qui les conduit à ce que les sociomé-
triciens appeUent des illusions perceptives (ils se croient choisis par des
condisciples clairs qui les rejettent du fait de leur condition sociale modeste ou ils ont
tendance à rejeter des élèves foncés de même d'origine sociale qu'eux parce
qu'Us croient, souvent à tort, que ces derniers les rejettent du fait de leur
couleur) ou des dyades tragiques (ils choisissent des élèves blancs ou clairs dont ils
savent qu'ils ne les choisiront pas du fait de leur position sociale), comme les
enfants noirs de condition sociale aisée ont souvent tendance à choisir des
élèves foncés comme eux mais pauvres, qui ne les choisissent pas en retour du
fait de la différence de milieu social qui les sépare. L'analyse des justifications
que les. enfants testés présentent de leurs choix et de leurs rejets sociométriques
nous a permis de démonter les mécanismes de cette hypostase des relations de

27
210 MICHEL GIRAUD

classes en relations de races. En effet, eUe a révélé que, pour produire ces
justifications, leurs auteurs sont souvent conduits à faire de certaines
caractéristiques individueUes, physiques ou morales, l'attribut de tel ou tel groupe
ethnique. Une teUe attribution consiste en fait à transformer des spécificités
socialement déterminées et historiquement définies en données natureUes,
nécessaires et éterneUes, c'est-à-dire à les hypostasier. Là aussi, U s'agit de justifier
l'ordre social existant en occultant le fondement de classe de l'inégale
répartition des pouvoirs et des savoirs au sein de la société. Ainsi, faire, comme c'est
le cas de nombreux sujets de notre enquête, de l'inteUigence et de l'aptitude
au travaU scolaire des quaUtés blanches ou mulâtres et de leurs contraires des
défauts nègres, en s'appuyant sur le fait que souvent les bons élèves sont blancs
ou mulâtres et les mauvais élèves nous, c'est dissimuler que ce. fait n'est pas le
signe d'une quelconque inégalité raciale mais l'effet d'un double déterminisme
social : celui qui fait que le système d'enseignement d'une société inégaUtaire
est «taillé à la mesure» des enfants des classes sociales dominantes et celui qui,
de par la relative confusion de l'ordre social et de l'ordre racial à la Martinique,
impUque que la plupart des enfants de ces classes sont blancs ou mulâtres et
ceux de la classe populaire noirs dans leur immense majorité, c'est transformer
des dons sociaux en dons naturels. En inscrivant le mérite et la valeur, tels que
l'école bourgeoise et assimilationniste de la Martinique les mesure, dans une
constitution biologique, on pose abusivement leur appréciation et leur
définition comme étant transcendantes aux rapports de classes et on cache par là la
vérité objective des mécanismes et des attendus sociaux qui déterminent la
sélection scolaire. Ceux contre qui ce phénomène de racialisation est dirigé,
l'ayant souvent intériorisé, se voient ainsi contraints de reconnaître la
légitimité d Vine teUe sélection.
A l'écheUe de la société globale, la raciaUsation des cUvages sociaux est tout
aussi évidente. C'est ainsi que la lutte des classes qui oppose traditionneUement
dans la société martiniquaise les planteurs békés aux petits paysans et aux
prolétaires ruraux continue d'être aujourd'hui vécue par bon nombre de ceux
qui en sont les acteurs comme un affrontement racial. De même, les conflits
qui dressent, de plus en plus souvent depuis la départementaUsation de l'île,
une partie de la population martiniquaise contre les représentants du pouvoir
métropoUtain, prennent réguUèrement la forme d'émeutes raciales. Ainsi ce
qui est connu à la Martinique comme étant «l'affaire Marny». La manière dont
Marny, un hors-la-loi récemment évadé de prison, fut arrêté le 20.10.1965 par
des gendarmes métropoUtains U reçut une rafale de mitraiUette lors de cette
arrestation alors quîl était désarmé provoqua une émeute dans le quartier
populaire de Fort-de-France, Sainte-Thérèse, qui' dura trois jours et au cours
de laqueUe une violente animosité s'éleva contre les MétropoUtains dont cer- '
tains furent pris à partie alors que leurs voitures étaient incendiées ; bUan :
un mort, dix-sept blessés. Dès lors Marny, comme «symbole de l'injustice
coloniale», prit aux yeux de bon nombre de Martiniquais la figure du brigand
RACES, CLASSES ET COLONIAUSME A LA MARTINIQUE 211

bien aimé. Il faut dire qu'U fit tout pour souUgner cette valeur symboUque
de son destin ; ainsi U se présenta à ses juges en France avec sur sa chemise
l'inscription suivante : Panthère noire contre Justice blanche» et s'écria :
«Envoyez-moi dans mon pays pour que je sois jugé par la justice des Noirs».
En dehors d'incidents de ce type, d'une certaine ampleur, les MétropoUtains
sont de plus en plus fréquemment pris à partie dans la vie quotidienne. Ne
nous y trompons pas, ces passions raciales ne sont que l'expression déformée
d'un refus politique plus bu moins clairement formulé, celui de la situation
néo-coloniale que la Martinique continue de connaître à travers les vicissitudes
de la départementaUsation (appUcation partielle et partiale des lois sociales
métropoUtaines, régression économique et croissance du chômage, émigration
massive dénoncée par l'opposition politique comme une nouvelle traite des
Nègres, échec de la réforme foncière, médiocrité des résultats scolaires, etc.)
et qui nourrit les prétentions raciales de certains MétropoUtains en les faisant
bénéficier d'un certain nombre de privilèges, en particulier au niveau de
l'embauche, qui sont perçus par les Martiniquais comme autant dé discriminations.
Il ne faudrait pas conclure de la force de ces affrontements raciaux que la
raciaUsation des conflits sociaux et des luttes poUtiques dans la Martinique
d'aujourd'hui constitue la suprême menace pour l'ordre néo-colonial et que
partant lliypostase des relations de classes en relations de races ne rempUt
pas la fonction de contrôle social qu'elle jouait naguère dans la société
esclavagiste. En fait, en continuant de «dévoyer» les antagonismes de classes qui
menacent effectivement cet ordre, cette raciaUsation contribue à le maintenir
à l'être. En effet, la permanence du préjugé racial contribue, en premier Ueu,
à freiner l'émergence d'une soUdarité de classe chez les travaUleurs en les
divisant sur la base de leur couleur. Nous avons pu constater, par exemple,
au niveau particuUer des enfants, que certains élèves clairs issus des mUieux
populaires refusaient souvent de s'identifier, au nom de leur couleur, à leurs
camarades foncés de même condition sociale qu'eux. La rivaUté traditionneUe
entre ouvriers agricoles d'origine indienne et ouvriers agricoles d'origine
africaine, quoique moins forte que par le passé, relève de la même analyse (11).
Le préjugé de couleur aboutit également à limiter la portée sociale
«exemplaire» de la promotion économique d'individus de couleur, qui menace le
système social existant dans la mesure où elle est antagonique à la confusion
de l'ordre social et de l'ordre racial sur laquelle ce système repose, puisqu'U
fait que ceux-ci ne sont pas totalement acceptés par la minorité dominante
blanche (12). Par ailleurs, il provoque l'isolement et la marginalisation de ces
gens de couleur de condition aisée qui, désireux de voir légitimer leur réussite
sociale par le groupe dominant blanc, ne se reconnaissent déjà plus dans les
problèmes et les aspirations des masses populaires sans qu'Us puissent pour
autant obtenir une teUe légitimation. Ce qui a pour résultat de «décapiter»
la population de couleur en la coupant de l'éUte qui pourrait, dans un sursaut
de nationaUsme, fournir les cadres d'une lutte politique d'émancipation. C'est
212 MICHEL GIRAUD

d'aUleurs là une donnée constante de la politique coloniale, qui, dès l'Ancien


Régime, a conditionné l'attitude des maîtres à l'égard des esclaves instruits
et des affranchis, groupes qui étaient destinés à jouer un rôle de tampon entre
la «plantocratie» et la masse servile. Enfin, la raciaUsation des conflits sociaux
n'est pas seulement nécessaire à la reproduction des rapports de classes tels
qu'Us sont définis présentement, mais peut également servir à l'avenir tes fins
du coloniaUsme. Au cas où les tensions, que nous avons évoquées plus haut,
rendraient inévitable une modification du statut politique de la Martinique
(et de la Guadeloupe), l'appui que les masses populaires pourraient apporter,
sur la base de la soUdarité raciale, à l'élite de couleur, permettrait
éventuellement à cette dernière de devenir, à la place de la «plantocratie» crépie et de
ses héritiers, le partenaire privUégie d'un nouveau compromis avec le pouvoir
métropolitain et les forces sociales qu'U représente. L'histoire récente de la
décolonisation et l'exemple des pays voisins dirigés par des intellectuels négris-
tes, Duvalier en Haïti, Eric Williams à Trinidad, Forbes Burnham en Guyane
anciennement britannique, etc., nous ont appris qu'une telle réorientation
poUtique s'accommodait fort bien du maintien de la relation de dépendance
économique des anciennes colonies aux métropoles impérialistes.
Dès lors, le négrisme de certaines forces d'opposition martiniquaises, qui
les conduit à privilégier le concept de race sur celui de classe, comme c'est par
exemple le cas du Parti Progressiste Martiniquais d'Aimé Césaire (14), constitue
selon nous, une orientation politiquement inadéquate. Car, si l'utilisation de la
référence raciale dans la propagande politique peut être justifiée comme moyen
«pédagogique» destiné à frapper l'imagination des gens auxquels cette
propagande s'adresse, selon un processus dont Daniel Guerin nous explique la ratio-
naUté lorsqu 11 écrit :
«La prise de conscience raciale, sert incontestablement la cause de l'émancipation
antil aise dans la mesure où elle colore... la notion de lutte de classes, encore un peu abstraite
pour Fautochtone, en y introduisant un facteur concret et visible, un élément
passionnel : l'injustice qui frappe une certaine nuance d'épidémie» (Guérin, 17, pp. 1 14-f 15),

elle peut en fait aboutir à une «anti-pédagogie» en ce qu'en :


«objectivant les conflits sociaux dans la couleur, elle empêche la formation de la
conscience sociale des membres de la société en tant que membre d'une classe sociale» (Ianni,
H, p. 117),
et ainsi devenir un frein à l'émancipation qu'eUe prétend servir.
La lutte poUtique pour l'émancipation totale' du peuple martiniquais de la
tuteUe coloniale et de l'exploitation capitaUste ne peut donc pas faire
l'économie d'une entreprise de dévoilement de lTrypostase des relations de classes en
relations de races, qui mystifie la conscience martiniquaise et contribue par là
à consoUder cette tutelle et cette exploitation.
RACES, CLASSES ET COLONIAUSME A LA MARTINIQUE 213

Notes
(1) Les Békés sont les Blancs créoles de la Martinique. Ils sont les descendants des colons venus
d'Europe sous l'Ancien Régime.
(2) Nous avons analysé, à partir des matériaux d'une enquête réalisée auprès d'élèves de renseignement
secondaire, l'ensemble de ces stéréotypes dans notre thèse «Races et Classes à la Martinique. Les relations
sociales entre enfants de différentes couleurs à l'école» (voir GIRAUD, 5, pp. 79-93 et pp. 175-181).
Nous ne pouvons pas dans le cadre limité de cet article reproduire une telle analyse.
(3) «On est Blanc comme on est riche, comme on est beau, comme on est intelligent» (BASTIDE, 6,
p. 203). ¦ t
(4) «Le Loup, te Diable, le Mauvais Génie, te MaL te Sauvage, sont toujours représentés par un Nègre,
ou un Indien» (FANON, 4, p. 139).
(5) Les mass media ne sont pas les seuls responsables de la transmission du préjugé de couleur. La
famille et l'école jouent également un rôle important dans cette transmission (voir GIRAUD, 5, pp. 181-
187 et pp. 197-200).
(6) «Le colonialiste sortira te fait de l'Histoire, du temps et d'une évolution possible. Le fait
sociologique est baptisé biologique ou mieux métaphysique. Il est déclaré appartenir à l'essence du colonisé.
Non seulement il établit la discrimination fondamentale entre colonisateur et colonisé, condition sine
qua non de la vie coloniale, mais en fonde l'immutabilité, seul te racisme autorise à poser pour l'éternité,
en la substantivant, une relation historique ayant un commencement daté» (MEMMI, 9, p. 109).
' tes (7) Négresses,
Dès 1664,
à laundeuxième
édit punissait
récidive
du ils
fouet
étaient
les commandeurs
marqués à la joue
et tesdevalets
la fleur
de de
cases
lys.blancs
Le Code
qui Noir,
débauchaient
sorte de
droit de l'esclavage, édicté par te ministre de Louis XTV, Colbert, instituait des amendes en cas de concubi-
' nage fécond entre maîtres et esclaves et décidait que tes enfants nés de ces relations resteraient esclaves.
L'ordonnance de 1778 interdisait purement et simplement tes mariages mixtes.
(8) Ainsi, les nombreux stéréotypes qui attribuent aux Nègres une sexualité sauvage ou ceux qui
font des Mulâtres «des gens à qui on ne peut se fier, intelligents mais sans principes, avides de promotion
sociale, jaloux de ceux que leur origine sociale place plus haut qu'eux dans la hiérarchie et s'efforçanf de
copier leurs usages» (LEIRIS, 2, p. 23) et qui ont pour objectif d'empêcher tes Métis de submerger par
leur nombre croissant les Blancs et d'être ainsi en mesure de leur ravir tes clefs du pouvoir.
(9) Pour cette raison, nous nous refusons i assimiler la société martiniquaise à un système de castes,
comme de nombreux auteurs te font, à tort selon nous, pour d'autres sociétés de la Caraïbe, en
particulier, et de 1' «Amérique des plantations», en général, qu'ils qualifient de plurales.
(10) Cette prédominance est d'autant plus marquée que des élèves blancs sont présents dans ces classe*,
présence qui est génératrice de conflits raciaux ouverts provoquant chez les enfants une nette prise de
conscience de l'existence des barrières ethniques. Ceci ne signifie pas que les Blancs sont les seuls à faire
preuve de préjugés raciaux il existe en effet un préjugé des Mulâtres à rencontre des Noirs et de tous
ces groupes à rencontre des Coulis - mais que la relation qui tes oppose à l'ensemble des Non-Blancs,
relation qui reste la principale contradiction raciale à la Martinique, sert en quelque sorte de catalyseur
à toutes les autres oppositions. ^
(1 1) Voir l'analyse que Charles Henfrey a consacré à cette rivalité dans te cas de la Guyane
anciennement britannique (HENFREY, 14).
(12) «The Negro may have found spiritual salvation in the white Man's faith, he may have acqired
the white Man's culture and learnt to speak his language with the tongue of an angel, he may Jiave become
adept in the white Man's economic technique and yet it profits him nothing if he has not changed his
skin» (TOYNBEE, 15, p. 224).
(13) Nous avons enregistré tes manifestations de ce phénomène dans tes résultats de l'enquête menée
auprès d'enfants, dont nous avons déjà parlé, ainsi les élèves noirs issus de la couche supérieure de la
clas e moyenne ont un statut sociométrique d'isolé.
(14) Voir sur ce point LUCRECE, 16.
RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES CITÉES

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214 MICHEL GIRAUD

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de différentes couleurs à l'école, Paris, Éditions Anthropos, 1979.
6. BASTIDE (Roger), Les Amériques noires, Paris, Payot, 1968.
7.S.STAVENHAGEN (Rodolfo), Les classes sociales dans les sociétés agraires, Paris, Éditions
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12. GLISSANT (Edouard), Introduction à une étude des fondements socio-historiques du
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13. ZOBEL (Joseph), La rue cases-nègres, Paris, Éditions des quatre Jeudis, 1955.
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Guyana and Brazil in Dependency and Latin America : a workshop, Amsterdam,
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15. TOYNBEE (Arnold),y4 study of History, T.I., London, Oxford University Press 1954.
16. LUCRECE (André), La Négritude en Martinique, essai d'analyse d'un discours idéolo-
^ gjique,Acoma, Fort-de-France, Juillet 1971 -, 2, pp. 93-123.
17. GUÉRIN (Daniel), Les Antilles décolonisées, Paris, Éditions Présence Africaine, 1956.