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Max Weber et la rationalisation des activités sociales

Les thèses et la réflexion sur la méthode de Max Weber ont profondément influencé les sciences sociales
du XXe siècle. Au-delà de cette influence, elles constituent un moment fort de la réflexion de l'homme sur
lui-même et sur la société qu'il contribue à créer. Max Weber est le contemporain d'un monde où
s'impose l'esprit du capitalisme, dans lequel s'affrontent les intérêts nationaux et où émerge une identité
citoyenne et démocratique. Ce monde est toujours le nôtre. La problématique de la rationalisation des
activités sociales associée à celle du désenchantement reste féconde.

Le XX" siècle révèle un double visage. La maîtrise du monde acquiert une ampleur sans précédent, cependant
les pénuries matérielles restent chroniques et l'augmentation des capacités de production n'a d'égale que celle
des capacités de destruction. La démocratie semble devenue l'horizon social et poli- tique de l'humanité, pourtant
les sociétés et les régimes démocratiques n'ont apporté ni la paix sociale ni celle entre les nations. La perte
d'influence des grandes religions apparaît incontestable, mais le fanatisme religieux perdure et un paganisme
diffus émerge.

Max Weber se méfiait de l'idée de progrès. Les évolutions paradoxales du monde contemporain s'expliquent,
selon lui, par un vaste processus de rationalisation des activités qu'il associe à un tout aussi vaste processus de
désenchante- ment ou de perte de sens [l].

Le processus de rationalisation

Au cœur de l'élaboration conceptuelle de Max Weber, se trouve le processus de rationalisation des


activités sociales. Ce processus donne une cohérence à l'ensemble de son œuvre. Il ne s'agit pas du
triomphe de la Raison, au sens de la Raison des Lumières, que la trajectoire historique de l'Occident
incarnerait. Pour Weber, il s'agit moins de Raison que des raisons que le sociologue doit retrouver dans
le registre de l'action des individus. Il pose ainsi pour pierre fondatrice des sciences sociales le principe
de l'individualisme méthodologique. Pour rendre compte des phénomènes sociaux, il est nécessaire de
remonter aux «raisons» des actions individuelles. Ces raisons répondent aux questions qui font sens pour
les individus; c'est-à-dire qui donnent une signification et une direction à leurs actions. L'argumentation
se décompose alors en plusieurs moments.

D'abord, il est nécessaire de distinguer activité et action. Dans la plupart des commentaires sur Max Weber, les
deux mots sont confondus. Pourtant, comme l'écrit Jean Rémy, il s'agit d'une distinction analytique importante [2].
L'activité s'applique aux questions à résoudre. Il est possible ainsi de distinguer des activités religieuses,
politiques, économiques... L'action fait référence à des acteurs individuels et collectifs qui sont mus par des
intentions, des projets, des émotions... Dans la réalité sociale, activités et actions se chevauchent. Peut- être,
pourrait-on dire que l'activité est le moment d'objectivation des actions, à travers la production des biens
spécifiques, économiques, politiques, esthétiques par exemple, qui font sens en tant que tels pour les individus
dans une société donnée, à un moment donné.

A la typologie des activités, selon leurs objets, Weber ajoute une typologie des actions sociales présentée, elle,
comme universelle [3]. Cette typologie est importante car il s'agit d'éviter recueil de la multiplicité des raisons et
des motivations, données ou attribuées, aux agents sociaux. Il existerait quatre rationalités possibles de l'action
sociale.

La rationalité instrumentale, ou rationalité en finalité, ordonne les objectifs et les moyens les mieux adaptés aux
buts poursuivis. Il s'agit pour l'acteur d'atteindre les buts qu'il s'est donné avec une efficacité optimale ou de
croire, avec les informations dont il dispose, qu'il emprunte une méthode efficace. •
La rationalité axiologique, ou rationalité en valeur, oriente les actions selon des valeurs subjectivement retenues
comme raisons légitimes ou fins ultimes pour agir. L'acteur ne se préoccupe alors pas des résultats de l'action, ni
des moyens utilisés. Il recherche la valeur pour elle-même : la justice pour la justice, le beau pour le beau...

La tradition et l'émotion constituent deux autres explications possibles des actions sociales. Elles présentent, pour
Weber, un aspect irrationnel et mécanique. Il s'agit de types idéaux, et ces rationalités se chevauchent pour
l'acteur lui- même quand il agit et pour l'observateur quand il interprète une action. Ces actions sociales
engendrent des formes de relations sociales. Ces relations se pérennisent autour d'activités et d'institutions
différenciées.

‫ ہ‬ce moment de l'analyse, il est nécessaire d'introduire le concept de légitimité. La légitimité est une qualité qui
confère une valeur sociale à une action sociale et qui donc justifie, aux yeux de tous, l'existence d'une activité.
Par exemple, l'activité religieuse existe, si existe la croyance en la légitimité de la religion. A l'occasion de cette
activité, les acteurs sociaux agissent selon différentes rationalités: emportés par l'émotion, conditionnés par la
tradition, orientés par des valeurs ou par la recherche de moyens les plus adaptés aux buts poursuivis. Il semble
que Weber établisse une échelle de valeurs entre les actions et qu'il privilégie la rationalité en finalité. Elle
représente le degré le plus conscient, le plus maîtrisé et le plus responsable de l'action humaine.

Ainsi, il est clair que, pour Max Weber, la modernité, qui trouve son lieu d'élection en Occident, se caractérise par
un processus approfondi de rationalisation des activités sociales qui se traduit par l'importance croissante de la
rationalité en finalité dans les actions sociales. Ce processus présente un double visage. D'une part, aux valeurs,
liées aux questions les plus angoissantes que se posent les hommes en société, se mêlent des intérêts en
termes de ressources matérielles et immatérielles qui se développent avec la différenciation des activités:
religieuses, économiques, politiques, scientifiques, culturelles... Cette trans- formation correspond aussi à une
mise à distance des dimensions émotionnelles, irrationnelles peut-on dire, des actions sociales et donc à une
intellectualisation croissante de la vie en société. D'autre part, ces intérêts donnent lieu à des cal- culs de plus en
plus précis des moyens adéquats pour les satisfaire. Le principe de la rationalité par finalité ou rationalité
instrumentale qui conduit au principe du moindre effort et qui trouve son terrain d'élection dans la sphère
économique tend à devenir le principe dominant des actions. Ce processus de rationalisation conduit à
différencier les activités et les institutions qui les incarnent: églises, entreprises, communautés scientifiques.
Etats, système formel de droit...

II reste à expliquer comment les hommes en sont arrivés au cours de leur histoire, dans une certaine partie du
monde, à adopter ces types de conduites rationnelles qui rendent légitimes l'accumulation organisée de biens
matériels, la formalisation des normes juridiques, l'acceptation de contraintes politiques et l'émergence de
disciplines scientifiques. Il subsiste aussi une énigme, que Max Weber ne résout d'ailleurs pas : elle tient dans le
processus de désenchantement ou de perte de sens qui intervient au moment où la rationalisation formelle des
activités et la prédominance de la recherche de l'efficacité dans les actions, supposées rendre plus maîtrisable la
société, semble atteindre un point cul- minant [4].

En effet, le processus de rationalisation formelle conduit à un processus de désenchantement du monde qui


nécessite, lui aussi, d'être défini. Le processus de désenchantement présente un aspect presque technique. Il
désigne ainsi la manière dont s'opère, sur la longue durée, l'élimination de la magie comme moyen de répondre
aux questions et aux souffrances humaines. Cette élimination, dans le cadre des activités religieuses, suit un long
chemin historique, qui mène du judaïsme antique au puritanisme pro- testant. Ce processus gagne d'autres
activités sociales à mesure que celles-ci se rationalisent formellement. Les moments forts de l'histoire de
l'Occident comme les révolutions religieuses, politiques ou artistiques, la problématique du droit naturel, celle du
progrès économique semblent converger pour individualiser de plus en plus les acteurs sociaux. La
rationalisation des activités sociales est inséparable de la généralisation de l'individualisme, bien que le mot
individualisme demeure, pour Weber, difficile à définir. Il désigne, entre autres changements sociaux, dans l'esprit
de Weber, une plus grande maîtrise des émotions et une mise à distance des déterminismes sociaux.

Cependant, une seconde définition se superpose à la première. Celle d'une perte de sens, selon les deux
dimensions du mot : signification et direction, qui caractériserait la modernité. C'est au moment où l'individu se
libère de la tradition et de toute référence à un ordre supérieur qu'il apparaît comme le plus en danger, danger
d'asservissement à des organisations anonymes, danger de sou- mission aux biens matériels, danger lié à
l'incapacité de choisir entre le bien et le mal... Cette fragilité est liée au processus de rationalisation et
d'intellectualisation. La complexité des sociétés actuelles ôte à chaque individu la maîtrise sur son environnement
[5]. Par ailleurs, la démocratie, processus de rationalisation formelle des moyens pour contenir la violence,
propose comme principe de régulation de cette violence la négociation qui transforme les conflits irréductibles,
selon Weber, entre les valeurs, en compromis entre intérêts divergents. La part émotionnelle de l'action ne trouve
plus d'exutoire et les oppositions entre systèmes de valeurs se transforment en «guerre des Dieux».

La matrice religieuse du processus de rationalisation

C'est dans la genèse des grandes religions (judaïsme, christianisme...) que le processus de rationalisation prend
naissance. Il s'agit d'abord de définir les notions utilisées avant d'aborder la problématique
rationalisation/désenchante- ment qui rend compte des transformations des activités religieuses.

Pour définir la sphère religieuse, il est nécessaire, selon Max Weber, de par- tir des individus, de leurs actions et
de leurs activités. Les activités religieuses sont orientées vers la question du salut et elles ont trait aux
représentations du sens de l'univers ou des fins de l'existence humaine. Elles touchent aussi aux techniques qui
permettent à l'homme de s'assurer le bénéfice du salut. Aux questions qui génèrent les activités religieuses et
que ces activités génèrent, certains individus vont apporter des réponses. Ces réponses renvoient à l'émergence
de spécialistes dans la production de «biens de salut» et à celle d'institutions comme les sectes ou les églises.
Ces institutions tendent à monopoliser les activités productrices de biens légitimes de salut pour faire face à la
concurrence qui surgit entre elles. Se développe alors un processus de rationalisation formelle qui intervient
comme une contrainte, contrainte liée à la rationalisation même du discours religieux, à l'organisation des rites, et
résultant de la concurrence entre institutions. Ce processus de rationalisation ne signifie pas, comme l'histoire le
montre, l'avènement d'une rel gion unique et commune.

Cependant, si les religions proposent des réponses différentes, la question posée reste la même : comment
l'imperfection du monde peut-elle être supportée si ce monde est l'œuvre d'un Dieu unique, puissant et bon?
Cette question ne se pose qu'à partir du moment où s'impose l'idée d'un Dieu unique. Le processus de
rationalisation des actions religieuses suit une trajectoire historique dont on ne peut ici que résumer les grandes
étapes. Le processus de rationalisation est inséparable de celui de désenchantement. En effet, il aurait existé,
historiquement, pour Max Weber, un monde «enchanté» dominé par la magie et les rites, dans lequel l'homme
vivait harmonieusement, comparable au stade de la pensée magique pour l'enfant qui, pendant un temps, ne se
différencie pas de son environnement. Ce monde s'est transformé en faisant surgir l'angoisse devant la mort, la
souffrance, mais aussi différents moyens inventés par les hommes pour soulager ces tourments. La rupture
historique décisive intervient cependant avec le prophétisme juif qui ouvre la voie au processus de rationalisation
des activités religieuses en posant la question de la culpabilité de l'homme.

Du judaïsme au puritanisme protestant, le chemin est long. Le puritanisme protestant constitue lui aussi un
moment de rupture décisif. L'angoisse du salut, prise en charge par les institutions religieuses, devient une
question sans réponse claire. La charge émotionnelle est investie, selon Weber, dans le travail et plus
généralement dans les activités économiques. Le protestantisme donne naissance au capitalisme occidental. Le
capitalisme autonomise la sphère économique comme la genèse des ‫ة‬tats avait permis l'autonomisation des
sphères politique et juridique. La rationalisation formelle des activités économiques précipite le processus de
désenchantement. Le puritain travaillait pour gagner son salut et le travail représentait donc une valeur religieuse
pour lui ; l'entrepreneur capitaliste et le salarié sont contraints de travailler pour survivre ou pour maintenir leurs
intérêts. La part émotionnelle n'a pourtant pas disparu. La différenciation des buts poursuivis dans l'action sociale,
les tensions entre les différentes activités de la vie en société et entre les institutions qui incarnent ces activités, la
multiplication des intérêts ne comblent pas le vide créé par la rationalisation de l'éthique. Cela peut expliquer,
aujourd'hui, la renaissance d'un paganisme diffus. Les individus, livrés à eux-mêmes pour le choix entre Dieu et
Diable, tentent de retrouver une harmonie perdue par des conduites magiques.

LA BUREAUCRATIE

L'œuvre de Max Weber s'inscrit dans un contexte historique marqué par l'émergence des grandes
organisations: administrations publiques, grandes entreprises, partis et syndicats de masse. Dans ce
monde nouveau, se pose le problème de l'exercice de l'autorité et celui, qui lui est lié, de la
légitimité des rapports de dépendance ou de domination. Dans un tel monde, l'autorité repose
principalement sur la compétence et la recherche de l'efficacité prend le pas sur les autres
motivations. La prépondérance de l'action en finalité et la rationalisation formelle des activités
renvoient à l'essor d'un nouveau type d'organisation que Max Weber nomme «bureaucratie». La
bureaucratie matérialise, sous la forme d'une organisation, le type d'autorité à caractère rationnel-
légal. Cette forme d'organisation repose sur des règles abstraites, écrites, impersonnelles. Les
hommes qui exercent l'autorité sont choi- sis selon leurs compétences. Ils appartiennent à une
hiérarchie fonctionnelle où les contrôles et les voies de recours sont clairement déterminés. Il s'agit
d'un type idéal; c'est-à-dire un modèle théorique. Mais Max Weber en fait aussi un idéal à atteindre
pour augmenter l'efficacité des actions et des activités, bien qu 'il annonce les risques de
domination anonyme inhérents à cette forme d'organisation.

La rationalisation des actions politiques

La sphère politique s'autonomise à mesure que se particularisent les actions et les activités à orientation
politique. La rationalisation des actions politiques acquiert une dynamique interne créant des institutions
spécifiques (les partis, l'‫ة‬tat...) et entraînant des transformations et des tensions avec les autres sphères de
l'activité sociale.

En étudiant la question politique, Max Weber traite du problème de l'ordre social. Pour lui, la question politique
relève de la problématique de la dom nation. Spontanément les hommes se déchirent entre eux et la domination
de l'homme par l'homme utilise tous les moyens, notamment l'usage de la force physique. Les actions et les
activités poli- tiques sont ainsi liées aux contraintes qui surgissent entre les individus pour répondre à la question
de l'autorité, du pouvoir et à celle de la fixation de la norme. La violence est constamment pré- sente dans les
grands moments de rationalisation du politique. Elle apparaît à l'origine comme fondatrice de la relation de
domination et de pouvoir. Elle devient ensuite l'enjeu de la définition de la sphère politique ordonnée par des
institutions qui se font concurrence pour confisquer l'usage de la violence légitime. La domination violente
explique l'existence de positions sociales inégales au sein des sociétés. Cependant, le concept de violence
légitime exprime, pour Max Weber, la conviction que le rapport de forces à l'état brut ne peut subsister
durablement et que les acteurs du jeu politique doivent faire le détour d'une explication. Ils doivent rendre leurs
raisons légitimes pour agir efficacement. Le rapport de forces doit ainsi faire le détour du discours pour perdurer.
Un large consensus règne parmi les spécialistes des sciences sociales pour distinguer dans toute relation
sociale, et notamment les relations politiques, ces deux éléments : asymétrie des positions sociales qui créent
des rapports de force et nécessaire détour par le langage pour assurer la légitimité de la relation. Les divergences
naissent à propos du poids respectif à accorder à chaque élément. D'un côté, le travail de légitimation et le
discours plus généralement sont présentés comme des moyens de travestissement du rapport de force qui seul
contient toute l'explication du politique. De l'autre, l'homme, quelle que soit sa position sociale, est jugé capable
de raisonner sur le politique et les discours : les comportements de soumission à l'autorité reflètent alors les choix
volontaires des individus. Max Weber ne livre aucune piste pour trancher entre ces deux positions. Il reste
pessimiste sur l'évolution des démocraties modernes ordon- nées politiquement par l' ‫ة‬tat de droit et
administrativement par la bureaucratie.

Ce pessimisme se nourrit d'une réflexion complexe sur l'émergence de la sphère politique à partir du processus
de rationalisation. Le politique reste pendant longtemps lié au religieux. Des contraintes objectives interviennent
qui créent les conditions d'une spécialisation des activités politiques, notamment pour régler la question de la
violence. Après un long cheminement historique, la séparation des deux sphères d'activités, religieuse et
politique, s'achève avec le développement des ‫ة‬tats de droits. Cependant, chaque sphère et les institutions qui les
incarnent continuent à se faire concurrence. Cette concurrence intervient, entre autres causes, parce qu'elles
répondent, en partie, aux mêmes questions. Certes, la question du salut se distingue des questions qui ont trait à
la violence humaine et sociale, mais la même demande pour donner un sens ultime à l'existence humaine
s'adresse aux deux sphères. Doit-on mourir pour la patrie ou pour Dieu? L'évolution des grandes religions montre
que les réponses qu'elles donnent à la question du politique sont différentes. Max Weber pense d'ailleurs que la
dialectique conflictuelle entre le religieux et le politique ne peut trouver d'issue légitime. Il en est ainsi, peut-être,
parce que l'adhésion religieuse et politique nécessite un engagement affectif profond. C'est la notion de charisme,
celui du chef religieux ou celui du leader politique, qui résume cette composante émotionnelle particulièrement
forte dans les actions orientées vers les activités religieuses et politiques. Cette réflexion amène Weber à émettre
des doutes sur l'évolution harmonieuse des démocraties modernes. Tout ordre politique suppose, en dernière
instance, une participation émotive des individus. Cette participation crée les conditions d'une dérive
démagogique; les caractères consensuel, majoritaire et égalitaire des démocraties modernes se révèlent
propices à l'avènement de dictatures d'autant plus fortes que le pou- voir bureaucratique devient puissant au sein
de tout ‫ة‬tat moderne. Max Weber ne croit pas à la maturité politique des deux classes nouvelles qui s'imposent
avec le capitalisme: la bourgeoisie et le prolétariat, pour concilier l'exigence démocratique et la nécessité d'une
autorité forte.

La rationalisation des actions économiques

Toute société est confrontée à la question de la satisfaction des besoins matériels et à la rareté des ressources,
ce qui suscite des questions auxquelles la rationalisation formelle des activités économiques répond. Cette
rationalisation s'accélère avec la diffusion du capitalisme occidental.

Max Weber définit de façon précise le type idéal de l'activité économique qui a «une orientation économique
quand elle vise dans son intention à aller au- devant d'un désir d'utilité». Pour lui, «l'emploi de la force est tout à
fait contraire à l'esprit de l'économie», et les relations économiques sont avant tout des relations d'échanges. Ce
qui ne signifie pas absence de conflits sociaux. Ces conflits sont des conflits d'intérêts qui opposent des «classes
sociales». Mais l'existence d'un «calcul rationnel en termes de marché» transcende les conflits de classes. Max
Weber ne fait pas de la domination la caractéristique fondamentale des relations économiques, et il est clair que
la question des inégalités de positions entre les individus et entre les groupes ne lui paraît pas essentielle pour
analyser les transformations de la sphère économique.+ Cette sphère crée ses institutions spécifiques,
notamment l'entre- prise de type capitaliste et un marché du travail libre, ses instruments d'évaluation et de
contrôle propres.

La rationalisation des activités à orientation économique franchit une étape décisive avec l'avènement de l'esprit
du capitalisme, lié, pour Max Weber, à l'émergence d'une éthique protestante intramondaine. L'origine religieuse
de la rationalité de type capitaliste fait que les tensions entre la sphère religieuse et la sphère économique sont
sans doute les moins fortes, les questions posées restant différentes. Ces différences ne signifient pas l'absence
de complémentarité et de tensions. D'un côté, dans la généalogie des formes d'organisations qui mènent à
l'entreprise capitaliste, le monastère,, par l'organisation rationnelle du temps qu'il impose, occupe une place
déterminante. De l'autre côté, la rationalité axiologique, les valeurs de la sphère économique contredisent
certaines valeurs de la sphère religieuse, notamment le profit et l'attitude vis-à-vis des pauvres. Toute grande
religion défend une certaine fraternité qui entre en contradiction avec les buts poursuivis par l'esprit de
l'économie, la tension s'accentue avec l'avènement de l'esprit du capitalisme. C'est avec la diffusion de cet esprit
que le processus de désenchantement signifie de plus en plus une perte de sens. La rationalisation des règles du
marché capitaliste privilégie la règle formelle par rapport à la valeur éthique. La recherche de l'efficacité l'emporte
sur la recherche du salut et/ou de la justice. Les tensions s'exacerbent avec la sphère politique. L' ‫ة‬tat de droit et la
bureaucratie administrative ont été nécessaires à la constitution d'une économie de marché qui a, par ailleurs,
financé le développement des administrations publiques. La dynamique interne de cette économie en détruisant
les frontières politiques et en accélérant la mobilité des individus vient s'opposer à la dynamique interne de la
sphère politique. La soumission aux biens matériels et la rationalisation tant des organisations de type
économique que du travail vont caractériser les sociétés industrielles.

Le changement social

L'étude de la rationalisation et de la différenciation des grandes sphères des sociétés modernes livre un modèle
pour expliquer le changement social et pose la question des médiations entre ces sphères. Dans l'analyse du
changement social, il est nécessaire de prendre en compte les quatre types de rationalité. ‫ ہ‬cet égard, Max
Weber veut aussi mon- trer comment la civilisation occidentale se dégage de la tradition pour imposer le
changement comme valeur en soi. Mais Max Weber propose aussi un modèle presque cyclique du changement
social. Prenant pour paradigme les trans- formations de la sphère religieuse, il décompose les changements
intervenus en plusieurs étapes.

D'abord, pour répondre aux questions liées au sens de la vie se créent des valeurs partagées, bien que ce
partage soit relatif puisque selon Max Weber les « grandes questions » : la mort, le bien, le beau, l'utile n'ont pas
de réponse unique. Avec l'émergence des systèmes de valeurs se réalise un partage des grandes ressources:
biens matériels, pou- voir et prestige. Se constituent alors des rapports sociaux de fraternité et de domination
entre les hommes.

Mais la légitimité du partage est contestée. La typologie des acteurs du changement proposée par Max Weber,
qui distingue le sorcier, le prêtre et le prophète, permet d'introduire une représentation dialectique du changement
social. Le sorcier est l'acteur du moment magique proposant des réponses, développant des rites et s'appuyant
sur des relations personnelles. Certaines de ces réponses s'inscrivent dans la durée et favorisent l'émergence
d'institutions qui tendent au monopole de la légitimité et dans lesquelles un corps de spécialistes, les prêtres,
rationalisent les solutions, imposent un ordre hiérarchisé et dépersonnalisent les relations sociales. La dialectique
du changement peut ainsi être comprise comme une dialectique de l'orthodoxie, incarnée par les prêtres et les
églises, et de l'hérésie, représentée par les sorciers et les sectes.

Enfin, le moment du changement brutal est incarné par le prophète charismatique. Moment révolutionnaire où
l'engagement devient profondément affectif et pendant lequel la rationalité en valeur devient dominante et met
entre parenthèses la complexité. Moment bref, car la nécessité d'un ordre pour éviter la décomposition sociale
engendre un processus de routinisation. Chaque change- ment est une libération, car les réponses apportées
sont mieux adaptées, mais aussi une soumission nouvelle, car la domination ne cesse pas.

Ce modèle met au clair la dynamique interne du changement social d'une activité. Les conflits et les compromis
qui succèdent aux changements brutaux vont recréer des espaces interstitiels entre les activités. La
bureaucratisation des églises et la routinisation de l'usage de la force expliquent, en partie, la naissance du
politique, le règlement des conflits internes à la sphère religieuse ou externes pour la délimitation des frontières
sociales entre les activités, celui du juridique. A mesure que les activités sociales se complexifient, se crée une
dynamique sociale de différenciation qu'étudie Max Weber en développant, principalement, les fondements des
sociologies de l'économique, du politique, de la science, de droit et de l'art. La théorisation sociologique en
termes de «champs» s'inscrit dans cette perspective [6].

L'exemple des transformations de l'activité artistique telle qu'elle est présentée par Max Weber démontre la
fécondité de cette approche. D'abord, nulle part ailleurs qu'en Occident, la rationalisation formelle de l'art n'a été
poussée aussi loin et dans le développe- ment des techniques et dans la différenciation de l'activité artistique elle-
même en domaines spécifiques. Ce qui ne signifie pas que l'Occident donne une meilleure réponse à la question
du beau et du sens que représente l'art pour les individus. Ensuite, il s'agit de comprendre les dynamiques
expliquant les changements de la sphère artistique. L'art présente des affinités avec la magie et la religion. Les
danses, la musique, la représentation figurative ou abstraite ont été utilisées comme moyens de répondre aux
questions que se posaient les hommes et aussi comme moyens de fortifier certaines dominations ou comme
moyens de les contester. Certaines ruptures majeures sont intervenues. La rationalisation des techniques,
l'individualisation des artistes, la multiplication des sphères sociales et les questions qu'elles adressent à la
sphère artistique ont permis une autonomisation croissante de cette sphère dont un des moments forts fut
l'innovation de l'art pour l'art. Ce moment crée les conditions d'une réponse individuelle aux angoisses
fondamentales sous la forme d'une libération intérieure, mais une réponse qui représente aussi une perte de sens
dans la mesure où elle s'enferme dans une impasse formelle.

Le processus de rationalisation représentée par la civilisation occidentale se diffuse au-delà des frontières de
l'Occident. Il s'agit avant tout d'une rationalisation formelle. Ce vaste processus tend à une différenciation, à une
spécialisation et à une autonomisation des activités sociales telles qu'il parvient à un seuil critique au-delà duquel
l'individu perd la possibilité de se comprendre lui-même car il ne comprend plus le monde dans lequel il vit. •