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Florent Noirfalise

“Char ce est laide choses estre deceus por


poverté de conoistre”:
ruse et connaissance dans le Livre des
animaux du Tresor de Brunetto Latini

Résumé
Compilation encyclopédique composée par Brunetto Latini en langue vernaculaire fran-
çaise durant le troisième quart du treizième siècle, le Livres dou Tresor rassemble diverses
sources faisant autorité afin de souternir une pensée et un objectif cohérents: celui de
governer cités. En prenant appui dur le contenu de l’encyclopédie latinienne dans son
ensemble, cet article examine le thème de la tromperie dans le “Livre des animaux”,
section animalière qui clôt le Livre 1. La ruse est vue par l’encyclopédiste florentin comme
une manifestation de l’engin de celui qui la pratique, que ce soit à des fins positives ou
négatives. Quant à la victime de la tromperie, elle est au sein du “Livre des animaux”,
également dotée de certaines caractéristiques récurrentes. UNe fois confrontés aux autres
sections de l’ouvrage du Florentin, ces exemples de ruse peuvent être perçus comme une
forme d’exaltation de la connaissance et, plus particulièrement, de la sagesse, valeur-clé
du Livres dou Tresor.

Compilé dans sa première rédaction entre 1260 et 1266 par Brunetto Latini,
dignitaire florentin exilé en France, le Livres dou Tresor est une encyclopédie
politique rédigée en langue vernaculaire française, dont le but affiché est de
fournir les connaissances nécessaires à quiconque souhaite gouverner une
ville italienne. L’ouvrage, adressé, contrairement aux grandes encyclopédies
latines du XIIIe siècle, à un public plutôt laı̈c, se divise en trois livres: le
premier comprend, outre différentes sections sur l’histoire du monde et ses
composantes géographiques et élémentaires, une nomenclature animalière.
Le second traite de l’éthique, tandis que le troisième aborde la rhétorique
pour se clore sur une partie politique, la plus originale du Tresor, dispensant
∗ Cette communication est la refonte d’un chapitre d’un mémoire de licence en langues

et littératures romanes élaboré en 2004–2005 à l’Université Catholique de Louvain, sous


la direction de Mme Van Coolput-Storms et de M. Van den Abeele. Nous leur adressons
ici nos chaleureux remerciements. Nous tenons également à témoigner notre gratitude à
Mme Minet-Mahy et à M. Claassens, qui ont gentiment proposé de relire notre texte et
nous ont prodigué de précieux conseils, ainsi qu’à MM. Bianciotto et Trachsler pour leurs
commentaires et leurs remarques profitables.
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des informations pratiques et concrètes autour de l’art de governer cités en


Italie.
Dans le discours médiéval sur le monde animal, la ruse et la tromperie
sont des thèmes récurrents. Le contenu du Tresor, avant tout livresque, est
peu original, bien que, contrairement à certaines des sources qu’il reprend,1
l’encyclopédiste toscan n’opère aucune moralisation allégorique dans ses
notices sur le monde animal.2 Mais si l’on envisage l’ensemble du Tresor
comme unité textuelle, une lecture de la tromperie au sein du Livre des
animaux devrait être plus fructueuse. Par sa présence au sein d’une en-
cyclopédie politique, cette nomenclature zoologique prend une nouvelle di-
mension sémantique.
Il s’agit donc de déterminer si les exemples de tromperie et de ruse pren-
nent un sens particulier lorsqu’on les confronte à leur “cotexte”3 au sens
large, à l’idéologie globale de la compilation latinienne. Nous examinons
tout d’abord les thèmes récurrents véhiculés par ces exemples selon qu’on
se positionne du côté du trompeur ou du trompé. Reprenant les résultats
de cette analyse, nous les situons au sein de l’ensemble de la compilation,

1 Parmi lesquelles un bestiaire de la première famille et un autre de la deuxième,


les Collectanea rerum memorabilium de Solin, les Etymologiae d’Isidore ou certaines
sources plus originales comme le Dels auzels cassadors de Daude de Pradas (voir à ce
propos Fr. Capaccioni, ‘La nature des animaus nel Tresor di Brunetto Latini. Indagine
sulle fonti’, in Bestiaires médiévaux. Nouvelles perspectives sur les manuscrits et les
traditions textuelles. Communications présentées au XVe colloque de la Société Interna-
tionale Renardienne (Louvain-La-Neuve, 19–22.8.2003), éditées par B. van den Abeele
(Louvain-La-Neuve: Publications de l’institut d’études médiévales, 2005), pp. 31–47. Pour
quelques contributions récentes à ce sujet, voir notamment: W.B. Clark, ‘The animal
chapters in the Saint Petersburg Li livres dou Tresor ’, in Li Livres dou Tresor. Brunetto
Latini (Barcelona: Moleiro, 2000) pp. 138–170; J. Bolton Holloway, Brunetto Latini: an
analytic Bibliography (London: Grant and Cutler, 1986), pp. 87–97 (bibliographie de la
littérature secondaire sur les sources des différentes parties du Tresor ); The Medieval
Castilian Bestiary from Brunetto Latini’s ‘Tesoro’, éd. Sp. Baldwin (Exeter University
Press, 1982).
2 “Il semblerait amusant de mettre bout à bout ces reportages sur les animaux en les

débarrassant des commentaires d’orientation morale ou religieuse. C’est, d’ailleurs, ce


qu’essaient de faire les “doctes” du XIIIe siècle comme Vincent de Beauvais, Barthélémy
l’Anglais et Brunet Latin. Ce dernier, en particulier, ajoutant à la liste quelques animaux
bien connus des chasseurs européens, veut faire de son Livre du Trésor un guide pratique.
Mais son savoir n’ajoute guère à l’expérience fondamentale que ses prédécesseurs ont
retirée du monde animal: celle de la vigilance et de la ruse.” (Le Bestiaire, texte traduit
par M.-F. Dupuis et S. Louis, présentation et commentaire par X. Muratova et D. Poirion
(Paris: Philippe Lebeaud, 1988), pp. 16–17).
3 “A term used by some British Linguists in an attempt to resolve the Ambiguity of

the term Context, which can refer to both Linguistic and Situational Environments.
The practice is to reserve ‘co-text’ for the former and ‘context’ for the latter.” (D. Crystal,
A first dictionary of linguistics and phonetics (London: Andre Deutsch Limited, 1980)).
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plus particulièrement par rapport aux Livres II et III et aux idées qu’ils
colportent.4

1. La ruse: une preuve d’intelligence; les faiblesses d’une victime


Parmi les différentes formes que prend la violence au sein de la section ani-
male du Tresor, la ruse apparaı̂t comme une modalité subtile, au travers de
laquelle l’hostilité latente du règne animal peut exprimer son dynamisme.
Face à un manque (un bien appartenant à autrui est convoité),5 un individu
(humain ou animal), corporellement faible par rapport à son adversaire, le
déjoue à l’aide d’un moyen intellectuel (les figures littéraires assimilables au
modèle artificiel appelé “décepteur” apparaissent souvent comme “physique-
ment démuni[e]s”).6 Ce double paramètre du manque (covoitise) et de la
débilité corporelle trouve une confirmation éthologique avec le cas du petit
babouin dont A. Schwarz a effectué une analyse selon les principes de la
logique causale.7
Dans le Livre des animaux, la ruse semble valorisée de façon positive
lorsqu’elle est le fruit de l’intelligence humaine. Par exemple, bien que
l’homme soit physiquement désavantagé face à l’unicorne, animal “si as-
pres & si fiers que nuls ne le puet atendre ne [prendre] par nus las dou
monde”, il parvient à la tromper, la decevoir en endormant sa méfiance à
l’aide d’une jeune fille vierge (Livre I, Ch. 198, 2). Dominant l’animal en le
trompant, l’homme fait preuve d’engin (mot qui, bien qu’ambigu,8 semble
4 Notre édition de référence, abrégée sous l’appellation Tresor, sera: Brunetto Latini,

Li Livres dou Tresor, éd. Sp. Baldwin et P. Barrette, MRTS 257 (Tempe, Arizona Cen-
ter for Medieval and Renaissance Studies, 2003). Sporadiquement, nous renverrons à
l’édition de F.J. Carmody (Brunetto Latini, Li Livres dou Tresor, éd. F.J. Carmody
(Berkeley, University of California Press, 1948; réimpr. Genève: Slatkine, 19751 et 19982 )
sous l’abréviation Tresor [CARM].
5 “Salustes dit: por avarice fait hom cruauté quant il fait tort a un autre por avoir ce

que il covoite. [. . . ] Tuilles dit: mais il i a une male chose, que maintesfois covoitise de
degnité sorprend les ardis & les larges homes; car ardement fait les ardiz et larges homes
plus prest a guerreoier, & la largesse lor done grant aide, & por ce vient de lor covoitise
grant torment.” (Tresor, Livre II, Ch. 110, 3). Tous les passages du Tresor en italique
sont soulignés par nous.
6 P. Zigui-Koléa, ‘Tôpé l’araignée: Un Renart le goupil africain?’, Reinardus 8 (1995),

pp. 199–211 (voir p. 200). A propos de cette caractéristique, A. Villeneuve précise, con-
cernant Renart, que, même lorsqu’il lui arrive d’être physiquement plus fort que son
adversaire, l’emploi de la force lui est interdit: la ruse reste donc de mise dans ce cas de
figure (A. Villeneuve, ‘Renart, ou le risque de la séduction (Le Roman de Renart, branche
II)’ Reinardus 6 (1993), pp. 185–202; voir p. 189).
7 A. Schwarz, ‘Ruse humaine et ruse animale’, in Hommes et animaux au Moyen Age.

IV. Tagung auf dem Mont Saint-Michel / IVème Congrès au Mont Saint-Michel (Mont
Saint-Michel, 31. Octobre – 1er Novembre 1996), éd. D. Buschinger et W. Spiewok
(Greifswald: Reineke-Verlag, 1997), pp. 81–92, voir pp. 83–84.
8 “intelligence pratique aux moyens indirects, à la fois bien vue pour son efficacité et la
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ici endosser une connotation positive): la vipère, “quant il a talent de luxure


s’en vet as eiues ou la morene repaire, & l’apelle de sa vois en senblance de
flut, & elle vient a lui maintenant; & por tel engin est elle sovent prise por
le pescheor” (Livre I, Ch. 143, 2).9 Alexandre, dirigeant modèle qui “mena
si haute vie qui l’en pooit bien croire que il fust fils de un dieu” (Livre
I, Ch. 27, 4), emploie lui aussi son engin et affirme ainsi la supériorité de
l’homme sur le monde animal: en déroute face aux basilics, “il fist faire
grans ampolles de veire,] ou homes entrerent dedens qui veoient les basal-
isques, mes le basalisques [ne pooient veoir les homes] qui estoient enclos
dedens l’anpolles, dont il le fist occire tous a seietes, & par tel engin en fu
delivré son host.” (Livre I, Ch. 140, 2). C’est également son intelligence qui
lui permet de repousser les éléphants.10
Si, dans les divers cas de figure qui précèdent, l’animal permet de mettre
en valeur l’intelligence humaine, il peut en outre, en tant que miroir de
l’homme, illustrer un comportement digne d’être suivi ou susceptible d’être
rejeté. En effet, la bête déploie, elle aussi, des capacités caractéristiques
du “décepteur”, telle la simulation ou la séduction, mais l’emploi de la ruse
paraı̂t ici plus ambigu: d’un côté, la hyène “contrefet la vois des homes & les
chiens, [et ensi deçoit sovent les homes], & les devore” (Livre I, Ch. 189, 1),
la perdrix “tresporte [. . . ] ses fils d’un leu en autre por enjenier son masle”
(Livre I, Ch. 167, 2); de l’autre, en revanche, certaines créatures sont douées
d’une ingéniosité positivement connotée, qui peut être liée à la ruse (le crabe
parvient à manger l’huı̂tre “par merveilleus engin” en s’aidant d’une pierre
(Livre I, Ch. 133, 5)) ou non (les abeilles, “edifient por mervoilleus engin
maison & estages” (Livre I, Ch. 154, 1)).
Au-delà de cette inventivité, on trouve chez les animaux une sorte de
conscience de soi et des autres, de discernement: le castor, “ranbrist son
cors” en jetant ses attributs aux chasseurs parce que “nature, [. . . ], lor fet
a savoir la prope ochaison por quoi home les chasse, [. . . ]” (Ch. 181, 2). Le
rongeur se défait, pour survivre, d’un attribut dont il sait qu’il est convoité
par l’homme. Ce type de connaissance naturelle est aussi fort utile pour les

supériorité intellectuelle dont elle témoigne, et regardée avec suspicion pour ses emplois
immoraux” (J. Batany, Scène et coulisses du ‘Roman de Renart’ (Paris: SEDES, 1989),
p. 37).
9 L’anecdote est en réalité redoublée. On trouve au paragraphe sur la murène: “Morene

est apellee por ce que elle se plie en maint cercles, de cui li pescheor dient que tous morenes
sont femeles, & que el conciut d’un serpent; & por ce le claiment il au flaüt, en guise de
la vois d’un serpent, & elle vient & est prise.” (Tresor, Livre I, Ch. 130, 9).
10 “[. . . ] & [les éléphants] conbatirent contre li roi Alysandre; [mais il] fist fere home

de cuire grant planté, plain de charboins ardans, en tel mainiere que quant li olifant li
feroent de lor muisel, il l’enbrusoit si fort dou feu qu’il ne le voloit plus tochier.” (Tresor,
Livre I, Ch. 187, 3).
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“cervel & biches”, qui peuvent aller au devant du danger car ils “sont une
maniere de bestes que sont de si bone conoisance que de luins connoissent
les jens que vienent, se il sont veneors ou non.”11 Ce dernier exemple nous
ouvre à la polysémie du mot cognoissance dans l’encyclopédie latinienne: il
peut exprimer tant la “faculté de connaı̂tre de façon intellectuelle” que la
“faculté de distinguer les objets par l’esprit” ou “l’aptitude à distinguer la
vertu de ce qui en a l’apparence”.12
Si d’un point de vue axiologique, ruse animale et humaine diffèrent par-
fois, elles se rejoignent par le fait qu’elles mettent en jeu un “décepteur”
qui connaı̂t son adversaire (l’homme connaı̂t la nature de la licorne), ce qui
lui permet de le tromper. La ruse n’est opérante que si son destinataire se
laisse berner. Connaissant l’autre, le “décepteur” peut jouer sur ses désirs,
“confisque[r] l’être au profit du paraı̂tre”13 (la perdrix “fet senblant qu’elle
ne puisse voler”), créer une réalité fausse capable à la fois de l’attirer et de
le tromper. Le plaisir des sens agit sur l’individu, qui, s’il s’enlise dans son
delit, risque gros, tel le crocodile: “por le delit dou grater” que lui procure
l’estrofilos, il ouvre grand la gueule et se fait briser de part en part par
l’ydre qui s’est empressée d’y pénétrer (Livre I, Ch. 131, 2). La faiblesse
sensuelle de l’animal, incapable de chasteté,14 est compréhensible: “tous les
animaux poursuivent le plaisir conforme à leur nature”.15 Elle sert toutefois
d’avertissement à l’homme, qui, doué de raison, doit, conformément aux
enseignements du Livre II, pouvoir contrer son delit (et cela, pour les cinq
sens)16 par atenprance de raison,17 ce qui aurait dû être le cas des passants
deceus par les sirènes (Livre I, Ch. 136, 2).

11 Tresor, Livre I, Ch. 182.


12 P.A. Messelaar, Le vocabulaire des idées dans le ‘Trésor’ de Brunet Latin (Assen:
Van Gorcum, 1963), p. 56 et p. 65 (consulter l’index p. 397 pour un recensement complet
des sens de cognoissance).
13 Zigui-Koléa, ‘Tôpé l’araignée. . . ’, p. 206.
14 “Castité est a donter les delis dou touchier par atenprance de raison” (Tresor, Livre

II, Ch. 76, 1).


15 Aristote, Histoire des animaux 1, livres VIII-X, texte établi et traduit par P. Louis,

(Paris: Les Belles Lettres, 1964), 589a, 5.


16 Voir Livre II, Ch. 78, 1 pour le goût et Livre II, Ch. 79, 1 pour les trois derniers sens.
17 On perçoit ici les rapports potentiels entre les différentes sections du Tresor : le com-

portement animal peut être interprété à l’aide des considérations sur les vertus du Livre
II. Par exemple, à propos des delis dou gouster et de la bouche, Brunetto évoque une
comparaison intéressante: “Consierre donc que toutes choses maintenant que elles sont
gustees sont corronpues; ce n’est pas ausi des autres sens, car pour veoir ne por oı̈r une
belle chose n’iert elle por ce corronpue. Seneques dit: consierre ce que a nature soufist,
non pas ce que leccierie quiert, car si coume li poissons est pris a l’amaçon & li oisel au
las, autresi est li hom pris por mangier & por boire desmesureement; il pert son sen, il
pert sa cognoisance, il en oblie toutes evres de vertu.” (Ch. 78, 1 et 2).
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Dès lors que les sens de la victime sont mis à contribution, il apparaı̂t
que, même sans ruse aucune, on peut parfois s’attirer des ennuis. L’exemple
de la cete est révélateur:

Cist poissons eslieve son dous en mi haut mer, & tant demore
en un leu que li vens aporte le sablon & l’ajostoit desus lui,
tant que li naist erbes & petis arbosiaus. Dont li marinier sont
deceus maintesfois; il cuident que ce soit un isle, qui dessendent
& fichent paus & font feu por cuisiner; mes quant li poissons sent
la chalor dou feu, il ne puet soufrir, si s’enfuit dedens la mer &
fet fondre tous quant il i a desus lui. (Livre I, Ch. 132, 2)

Les marins sont bel et bien deceus mais il ne s’agit pas d’une ruse de
la baleine: son apparence insulaire18 est due à un phénomène naturel.19
L’erreur gı̂t ici uniquement du côté des victimes, qui ont calqué la réalité
sur ce qu’elles croyaient voir. Par conséquent, le problème apparaı̂t d’ordre
interne: pour éviter d’être deceus, il faut pouvoir se méfier de ses sens, de la
perception corporelle des choses (la tigresse, trompée par son instinct mater-
nel, est un autre exemple de mésinterprétation visuelle [Livre I, Ch. 196]).
Ici encore, le comportement de la victime rappelle à l’homme la préséance
de la raison. Le fait que les victimes du chant des sirènes soient des “non
saichans” (ch. 136, 1) renforce cette exaltation de la connaissance percep-
tible au travers des traits-types de l’être berné.
La connaissance, liée à la raison,20 permet de dominer. Le décepteur
l’emploie donc lorsqu’il ruse. Sa victime, en antithèse, se caractérise par son
ignorance et le crédit excessif qu’elle accorde à ses sens, par lesquels elle se
laisse facilement piéger. Son manque d’exploitation de la raison et du savoir
la rend vulnérable. Tous ces éléments semblent converger vers une forme
d’exaltation de la connaissance et du discernement,21 partie intégrante de
18 D. James-Raoul, ‘Inventaire et écriture du monde aquatique dans les bestiaires’, in
Dans l’eau, sous l’eau: Le monde aquatique au Moyen Age, éd. D. James-Raoul et Cl.
Thomasset (Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2002), pp. 175–226, note que, par
rapport aux autres bestiaires, Brunetto “rationalise [la fable] en rendant plausible son
aspect insulaire.” (cf. p. 205, note 57).
19 Certaines lectures allégoriques ont toutefois mis la ruse en avant: “C’est là le sort de

ceux qui n’ont pas la foi et ignorent les ruses du Diable. Ils mettent en lui leur espoir,
s’attachent à ses œuvres, plongent avec lui dans la géhenne de feu.” (cf. Le Bestiaire. . . ,
p. 156).
20 “[. . . ] & a la verité dire l’entendemens est la plus haute partie de l’arme, por cui nos

convient raison et conoissance, & per cui li om est apelés ymage de Dieu. & raison est
un movemens de l’arme [qui] asotillie la veue de l’entendement & trie le voir des faus.”
(Tresor, Livre I, Ch. 15, 2).
21 L’importance de l’atemprance, deuxième vertu cardinale, est aussi à souligner: c’est

d’elle que dépend la subordination des sens à la raison.


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la théorie latinienne du bon gouvernement. En effet, au Livre III du Tresor,


on apprend que, parmi les douze choses que les citoyens doivent considérer
pour élire le meilleur gouverneur possible, “la quarte est que il ait bon engin
& sotil entendement a conoistre tote la verité des choses & a entendre & a
savoir legierement ce que convient, & a parsoivre la raison des choses; char
ce est laide choses estre deceus por poverté de conoistre.” (Livre III, Ch. 75,
5). Cependant, il faut approfondir ce parallélisme idéologique.

2. L’idéal de sapience et de prudence


Les non saichans et les individus absorbés par la perception sensorielle sont
plus enclins à être trompés. L’antelou est, quant à elle, victime de sa propre
erreur: “beste trés fiere, que nus hom ne puet consivre ne prendre por aucun
engin”, elle est capturée lorsque ses cornes s’empêtrent malencontreusement
dans le buisson qu’elle tentait de trancher (Livre I, Ch. 175). En cela, comme
l’ensemble des êtres deceus mentionnés jusqu’à présent, elle a manqué de
prudence.
En effet, toutes les considérations opérées jusqu’ici autour de l’impor-
tance de la connaissance sont à inscrire dans le paradigme plus large de la
prudence, la première des vertus cardinales. Celle-ci est, comme l’explique
le Livre II, étroitement liée à la sagesse, idéal de science encore supérieur
à celui de l’engin, car “bien sont trouvees des jones homes enjengneus qui
sont sage por descipline, mes par prudense [non, por ce que prudence] est es
choses particuliers, que nus ne puet savoir se par longues esperience non.”22
Penchons-nous sur les composantes de cette vertu. Cette présentation
permettra d’éclaircir l’idée que tout ce que nous avons vu jusqu’ici concer-
nant la connaissance se subsume dans un idéal de sagesse. La prudence est,
dans sa définition même, liée à la connaissance et à la sagesse: capacité,
selon des propos que Brunetto attribue à Aristote, à se comprendre et à se
connaı̂tre, elle “n’est pas autre chose que sen & sapience, de cui Tulies dit
que prudence est cognoisance dou mal & dou bien & de l’un & de l’autre.”23
De même, “Prodome & sage est cellui qui puet conseillier soi & autrui & es
bones choses & es mauveses qui a li home apertienent; donque est prudense
cellui abit par quoi l’en puet conseillier a veraie raison entor les buenes & es
mauveses choses de l’ome.”24 Ajoutons que, parmi les quatre subdivisions
de la vertu de prudence, on trouve, outre proveance (Livre II, Ch. 60), garde
(Ch. 61) et enseignamens (Ch. 69), la cognoisance (Ch. 68). . .

22 Tresor, Livre II, Ch. 31, 4.


23 Tresor, Livre II, Ch. 56, 2.
24 Tresor, Livre II, 31, 2.
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Dans le premier chapitre concernant la prudence (Livre II, Ch. 57),


Brunetto parle à la première personne pour souligner l’importance et la
valeur de la sapience: il estime qu’il n’existe aucun homme ne désirant être
sage, “quar il m’est avis que belle chose soit a seurmonter les autres de sen,
& nos senble male chose & laide cheı̈r & falloier & d’estre non sachiens &
d’estre deceus” (Livre II, Ch. 57, 3–4).
Une fois de plus sont mis en relief la nécessité de la connaissance et
le danger de l’ignorance que nous avons observés plus haut. En outre, la
sapience est à l’origine de “la plus perfet euvre & la plus delitable qui soit”,25
c’est-à-dire la felicité.26 Tout pousse donc à la poursuivre ardemment. Dans
le Livre des animaux, de nombreux exemples soutiennent cette idée. Outre le
fait que l’homme peut souvent observer des animaux dépositaires d’un savoir
qui lui est étranger,27 certaines bêtes s’illustrent par leur discernement: le
cheval est “une beste de mult grant conoissance”;28 il en va de même des
cervel et biches (cf. supra); chez les éléphants, il y “a mult grandisme sens
selonc nature de beste, car il oservent la descipline dou soleil & de la lune
come li ome.” . . . 29 Ces animaux nous montrent tous que “oiseus & bestes
ont aucune conoissance que nature lor a doné.”30
25 Tresor, Livre II, Ch. 47, 4.
26 “Donques felicités n’est autre chose se l’euvre de ceste puissance non, ce est de sapi-
ence.” (Tresor, Livre II, Ch. 47, 7). Pour l’ensemble du raisonnement voir le Ch. 47,
1–7.
27 Jean Maurice parle du “paradigme majeur des animaux-indices” (J. Maurice, ‘Croy-

ances populaires et histoire dans le Livre des animaux. Jeux de polyphonie dans un
bestiaire de la seconde moitié du XIIIe siècle’, Romania 111 (1990), pp. 153–178; voir
p. 160). Ainsi, les marins prennent garde à l’echinus, qui, quand il pressent la tempête,
s’accroche à une pierre pour s’en servir comme d’une ancre (Livre I, Ch. 130, 10). De
même peuvent-ils anticiper les intempéries lorsqu’ils voient la nage précipitée du dauphin
(Ch. 134, 1). Ces prévisions météorologiques sont également accessibles depuis la terre,
où l’on repère le mauvais temps grâce à l’ardea (le héron), qui, dans cette circonstance,
hausse son vol vers le ciel (Ch. 152). Le vautour permet de savoir, aux dires de ceux qui
le fréquentent, si une armée perdra de nombreuses vies lors d’une bataille (Ch. 171, 1).
Le cheval donne lui aussi, par son humeur, de précieuses indications quant à l’issue d’un
combat (Ch. 186, 2). Tous ces animaux ouvrent l’homme qui prend la peine de les ob-
server à une connaissance extérieure à eux-mêmes. Cette connaissance est généralement
d’une utilité directe pour l’homme et lui permet souvent d’anticiper les événements.
28 Tresor, Livre I, Ch. 186, 1.
29 Tresor, Livre I, Ch. 187, 4.
30 Tresor, Livre I, Ch. 160, 4. Il est intéressant de constater que la conoissance chez

l’animal semble résulter d’un don de Nature (voir aussi l’exemple du castor, mentionné
p. 4), entité qui constitue en quelque sorte le bras droit de l’action divine sur la création
(voir Livre I, Ch. 120, 2). Nature, instance incarnant la loi, transmet aux animaux des
bribes de connaissance. L’homme, chez qui cette capacité est naturelle, intégralement
transmise par la création divine, doit, a fortiori, en faire usage dès lors que l’animal se la
voit sporadiquement accordée par cet adjuvant divin qu’est Nature. Le constat différencie
donc également les caractères de la conoissance animale et humaine. De même, alors que
“Char ce est laide choses estre deceus por poverté de conoistre” 159

On peut rassembler les différentes recommandations prescrites par la


prudence en deux grandes catégories: l’examen approfondi des choses au-
delà de leur superficialité (mettre en ordre “la dignité des choses segont leur
nature, non pas segont ce que maint home pensent”) d’une part, l’anticipa-
tion du futur (“penser toutes choses devant”) d’autre part. (Livre II, Ch.
58, 1).
Nous l’avons montré: plus d’un cas parmi ceux rapportés par la nomen-
clature animale de Brunetto incite à se défier des apparences. Cette méfian-
ce31 trouve dans le deuxième livre une formulation plus explicite: l’homme
sage examine et pense “en son consoil avant que il courge a chose fause par
legier creance”, car en effet, “tutes choses voirsenblables ne sont pas voires,
& chascune chose qui senble non creable n’est pas fause. La verité a main-
tesfois face fause, & mençonge est en senblance de verité; & tout ausi com li
losengieres cuevre son maltalant par belle chiere de son vis, peut la fauseté
recevoir couleur & senblance de verité, por maus decevoir.” (Livre II, Ch.
58, 3).
Quelques comparaisons du Livre II évoquant l’idée de decevoir rappellent
des descriptions du Livre des animaux. Par exemple, celle de la murène
quand on apprend qu’il faut se méfier “de fauses paroles & de flateries qui
souef deçoivient, aussi coume li dous [sons] dou flaut qui enjeigne l’oisellet
tant qu’il est pris” (Livre II, Ch. 60, 5).
Ce sont surtout garde et cognoissance qu’on peut rattacher à la méfiance.
La garde implique une certaine mesure, une recherche du juste milieu: il
s’agit de se méfier des extrêmes, des excès.32 La cognoissance permet, quant
à elle, de distinguer les vertus des vices qui ont “samblance des vertus”.33
Cette vigilance, sorte de remède préventif contre la ruse, se retrouve
ailleurs dans l’encyclopédie du notable toscan: le sage doit éviter les delits
du corps, nuisibles pour les sens, et même pour l’intelligence;34 il lui est

la prudence humaine est intimement liée à la question du bien et du mal, les exemples de
cette vertu chez l’animal ne le sont pas: la bête n’est pas concernée par le péché, mais elle
peut toutefois adopter des comportements qui, chez l’homme qui les suit ou les rejette,
prennent un sens éthique ou moral (nous remercions Craig Baker pour les remarques
judicieuses faites à ce sujet: nous espérons ne pas avoir trahi sa pensée en nous inspirant
librement de ses réflexions dans cette note).
31 Reprenant Aristote, Brunetto identifie la prudence à une forme de vigilance: “& li

ons sages qui euvre selonc son sen est senblables a cellui qui veille, & cil qui ne euvre
segont s’escience est senblables a cil qui dort ou lit; car en l’ome est l’abisme des charnés
desierres, en quoi il ensevelist & noe & traglotist l’euvre de la raison.” (Tresor, Livre II,
Ch. 42, 4).
32 Tresor, Livre II, Ch. 61, 1.
33 Tresor, Livre II, Ch. 68, 1.
34 Tresor, Livre II, Ch. 12.
160 Florent Noirfalise

également conseillé de se méfier des flatteries des losengiers;35 la gloire


obtenue “par fausse demostrance ou par faintes paroles ou par semblant
de sa chiere” ne peut que decevoir ;36 on ne peut jamais avoir confiance en
son ennemi, même après la paix. . . 37 Au niveau plus concret du gouverne-
ment de la cité, cette vigilance est aussi très présente: le seigneur doit se
garder de toute une série de vices,38 de même qu’il doit “garder la chouse
dou comun” en modérant les dépenses.39
Plusieurs animaux semblent eux aussi aux aguets (par opposition à leurs
congénères deceus). Face à l’hostilité: pensons par exemple à l’éléphant
qui, redoutant le dragon, reste à l’affût tandis que sa femelle accouche
dans l’eau;40 ou encore aux grues, qui “osservent bone garde & deligent
ou chaminant” et qui, chacune lors de son tour de garde, tiennent une
pierre dans la patte pour ne pas s’endormir.41 Mais aussi face à eux-mêmes:
l’hippopotame, quand il a trop mangé, “s’aperçoit qu’il estoit fondus por
son mangier” et pratique la saignée pour se soigner.42 Il est alerte, conscient
de lui. Ruse et vigilance forment deux facettes fascinantes de l’intelligence
animale: l’une agressive, l’autre préventive.
Evoquons maintenant la deuxième catégorie: celle concernant l’anticipa-
tion du futur. Le sage doit se remémorer le passé, connaı̂tre le présent, et,
surtout, préparer le futur43 de sorte que “Nulle soudaine chose ne avienigne
que tu n’ais devant proveue” (Livre II, Ch. 58, 4).
C’est à ces exigences que répond la capacité de proveance, première par-
tie de prudence, qui, méditant les événements présents, permet d’anticiper
l’avenir et de se préparer à l’adversité (Livre II, Ch. 60, 1).
35 On trouve ces considérations dans le chapitre sur la continance, autre vertu prônant

des valeurs de mesure et de modération: “[La plus] grevable chose qui soit en continance
si est garder soi des douces paroles que lousengier dient, por cui li corages s’esmuent au
grant delis. Ne aquierres l’amisté de aucun home par loanges.” (Tresor, Livre II, Ch. 80,
6).
36 Tresor, Livre II, Ch. 120, 4.
37 “Aprés garde que tu ne paroles trop a ton enemi, car en lui ne pués tu avoir nulle

fiance, nies se il fust pacifiés a toi” (Tresor, Livre II, Ch. 64, 3).
38 Tresor, Livre III, Ch. 98: “Ci devise les choses dont li sire se doit garder por acheson

de soi”.
39 Tresor, Livre III, Ch. 93.
40 Tresor, Livre I, Ch. 187, 7.
41 Tresor, Livre I, Ch. 163, 4.
42 Tresor, Livre I, Ch. 135, 2. Le cygne, quant à lui, “aperçoit sa mort” (Ch. 161, 3).
43 “La prudence humaine nécessite à la fois la mémoire du passé et la capacité de se le

remémorer de façon réfléchie, car la prudence (étant plus ou moins ‘la capacité de porter
des jugements avisés’) ne peut se projeter dans l’avenir que parce qu’en outre elle connaı̂t
le présent et se souvient du passé.” (M. Carruthers, Le Livre de la Mémoire. La mémoire
dans la culture médiévale, traduit de l’anglais par D. Meur (Paris: Macula, 2002), p. 108).
Voir Tresor, Livre II, Ch. 59.
“Char ce est laide choses estre deceus por poverté de conoistre” 161

Là aussi, on trouve dans le Tresor une série de situations concrètes où la
proveance est à l’oeuvre: en cas de guerre, elle s’avère indispensable pour li-
miter les dommages;44 le seigneur de la cité doit préparer les “choses qui con-
viegnent a la besoigne”, “car li sages dit que miaus vaut aparsavoir devant
que querre conseill aprés la fin.”45 Pour le règne animal, on trouve ces êtres
qui, si l’homme les observe, lui donnent des prévisions (météorologiques, sur
l’avenir d’un individu ou sur l’issue d’une bataille): le calandre, la corneille,
l’ardea (le héron), le dauphin, le vautour, le cheval.46 La fourmi est, quant
à elle, (explicitement) mentionnée comme “de grant proveanse”, collectant
en été la nourriture dont elle aura besoin pour l’hiver.47 L’echinus, petit
poisson de mer,48 semble parfaitement synthétiser cet idéal de sagesse, qui,
“si sage por sa nature”, “aperçoit la tempeste ains que elle soit venue” et
s’y prépare en portant une pierre en guise d’ancre, ce qui explique pourquoi
les marins “s’en prenent garde” (Livre I, Ch. 130, 10).
L’attention des marins souligne l’importance de la connaissance du mon-
de animal: l’observation devient l’acte intermédiaire permettant d’accéder
à une information qui rendra l’homme aussi sage que l’animal. Elle devient
donc elle-même acte de sagesse, de proveance, d’autant plus qu’elle est ce
qui peut mener à l’acquisition d’une expérience du monde liée à la sapience.
En outre, on remarque une systématique dans la modalité de la sagesse:
l’echinus “aperçoit”, et ensuite il “prent une piere”. La prudence est la
condition a priori de toute action qui se veut vertueuse.49 La réflexion
précède l’action.50 En effet, la prudence détermine la vertu: tout homme
sage, ou qui agit sagement, ne peut poser qu’une action bonne. En cela
la prudence diffère de l’astuce, “a ce que prudence est seulement entor les
bones [choses, mais astuce est entor les bones] & entor les mauveses” (Livre
II, Ch. 42, 3). Par conséquent, au contraire de certains protagonistes du
44 Tresor, Livre II, Ch. 86, 2.
45 Tresor, Livre III, Ch. 79, 9.
46 Pour certains de ces exemples, cf. notre note 27.
47 Tresor, Livre I, Ch. 188, 1. Isidore de Séville et Raban Maur ont aussi souligné la

prévoyance de la fourmi. “Les auteurs chrétiens jouèrent beaucoup sur l’opposition entre
une bête aussi petite et sa si grande sagesse et que l’homme devait prendre pour modèle.
Cette image de la fourmi avisée fut également propagée au Moyen Age grâce aux diverses
versions du Physiologus.” (J. Voisenet, Bêtes et Hommes dans le monde médiéval. Le
bestiaire des clercs du Ve au XIIe siècle (Turnhout: Brepols, 2000), pp. 92–93).
48 De même, les grues se relaient pour monter la garde (Tresor, Ch. 163, 4–5). Elles

font preuve de proveance en remplissant leur estomac de sable avant leur migration pour
affronter le vent (Ch. 163, 3). Enfin, “quant il apercivent chose ou il a perils, maintenant
crient & font esveillier les autres por escamper a sauveté.” (Ch. 163, 6).
49 Cela semble logique étant donné qu’ “elle vet par devant les autres vertus & porte la

lumiere, & moustre as autres la voie; quar ele done le consoil, mes les autres trois font
les euvres.” (Tresor, Livre II, Ch. 57, 1)
50 Tresor, Livre II, Ch. 58, 3.
162 Florent Noirfalise

Livre des animaux, “Li sages hons ne viaut engingner [autrui, ne ne puet
estre engigniés.]”.51
L’homme sage se caractérise aussi par son expérience: en cela il surpasse
le jeune homme enjengneus, qui connaı̂t les choses universés mais pas les
particuliers,52 issues de l’expérience et auxquelles se rattache la prudence.53
L’expérience, liée, comme la prudence, à la mémoire54 (et à la connais-
sance) est, selon J. Maurice, une “valeur-clef”55 du Livre des animaux. Elle
permet d’accréditer la véracité d’un fait, d’une information. Le témoin oc-
ulaire joue, à cet effet, un rôle important (cf. Alexandre, marins) en tant
que dépositaire privilégié de l’expérience. Latini transmet à son lecteur une
“expérience intégrée à l’écrit”,56 digne d’être connue et d’accroı̂tre la sapi-
ence. Si l’on prend également en compte le fait que cette même matière est
riche en exemples soulignant la nécessité de la sagesse, l’exaltation atteint
son paroxysme. . . 57
Si le jeune homme ne possède que peu d’expérience, c’est parce que “a
grant esperience convient lonc tens, mes jones hom a petit temp & poi [expe-
rience].”58 Hélène Charpentier a mis en relief la valorisation dans le Tresor
de la vieillesse en tant qu’ “idéal d’expérience”.59 Elle en relève d’ailleurs des
échos dans la section animale, qui fournit de nombreux exemples de longue
vie et certains cas de rajeunissement expliquant cette longévité,60 qui, selon
elle, trouvent leur parallèle chez l’homme dans l’acquisition d’expérience et
le perfectionnement de la raison.
Manifestant non seulement la nécessité de la connaissance face à l’hosti-
lité, le Livre des animaux illustre les bénéfices consécutifs à la sagesse, fruit
51 Tresor, Livre II, Ch. 58, 5.
52 Voir citation p. ??.
53 Tresor, Livre II, Ch. 49, 3.
54 L’expérience et la prudence sont également liées au jugement moral: “Il importe de

comprendre le phantasme mémoriel en sa qualité de passio ou d’affectio animi, car cette


idée fonde la conception de l’entraı̂nement mnésique comme habitus qui perfectionne,
voire rend possible la vertu de la prudence ou du jugement moral, avec pour corollaire
l’idée que la mémoire est la faculté de présenter (ou de re-présenter) l’expérience, le
fondement à partir duquel doivent être portés les jugements moraux” (M. Carruthers, Le
Livre de la Mémoire. . . , p. 106).
55 J. Maurice, ‘Croyances populaires et histoire. . . ’, p. 160.
56 Ibid., p. 175.
57 C’est là la clé de la pédagogie latinienne: une sorte de mise en abyme qui consiste à

appliquer sur le texte qu’on transmet les préceptes que l’on trouve dans son contenu.
58 Tresor, Livre II, Ch. 31, 4.
59 H. Charpentier, ‘Le livre du Tresor de Brunetto Latini: mythe du rajeunissement

ou idéal d’expérience?’, in Vieillesse et vieillissement au Moyen Age. Actes de l’onzième


[sic] colloque du C.U.E.R.M.A. à Aix-en-Provence, février 1986 (Aix-en-Provence: pub-
lications du C.U.E.R. M.A., université de Provence, 1987), pp. 41–54.
60 Ibid., pp. 44–45.
“Char ce est laide choses estre deceus por poverté de conoistre” 163

de l’acquisition d’une longue expérience.

Conclusion
Les animaux, sans loi, suivent leur volonté. La fin justifiant les moyens,
l’accomplissement de leur désir passe parfois par la confrontation avec d’au-
tres êtres (animaux ou humains), qu’ils agressent ou trompent. Ces situa-
tions démontrent clairement que le plus rusé domine et que la connaissance
intellectuelle surmonte la force physique et la perception sensorielle, souvent
trop superficielle. Si certaines bêtes font preuve d’une intelligence étonnante,
la connaissance, liée à la raison et à l’intellect, reste le privilège de l’homme.
Ce dernier, s’il est docte, peut maı̂triser n’importe quel animal dangereux,
aussi indomptable soit-il.
Au-delà de l’utilité de la connaissance de l’autre, c’est le savoir en général
qui est valorisé. Il s’intègre à la vertu de prudence, et donc à la figure du
sage. Si les animaux font parfois preuve de proveance, de garde ou de sapi-
ence, l’homme, a fortiori, devrait en être capable. Si ce n’est pas le cas
(n’oublions pas l’objectif que le Livres du Tresor a fixé), il n’est pas digne
de gouverner une cité.61 Un passage à l’exemplarité implicite du monde
animal62 semble s’être ouvert. L’emploi d’un même vocabulaire (decevoir,
cognoisance. . . ) pour la description du monde animal d’une part et celle de
l’humanité et de ses interactions d’autre part, tend à souligner les analo-
gies, les parallélismes conceptuels entre les deux situations. A l’homme de
tirer de ces créatures non douées de raison et néanmoins parfois capa-
bles de comportements vertueux, les enseignements qui lui seront utiles.
Dépourvues de leur lecture symbolique chrétienne traditionnelle, les notices
animalières de Brunetto ne le sont peut-être pas seulement dans un but
d’ “authenticité scientifique”: réservant au lecteur la liberté d’interprétation,
il propose au travers de la communauté animale, préface à l’humanité, une
sorte d’exemplum démontrant que ses valeurs politiques fonctionnent déjà
partiellement dans la nature63 et, dès lors, justifiant ces valeurs.

61 Au début du XVIe siècle, Machiavel et Guichardin érigeront eux aussi la prudence

au c[oe]ur de leur système, valorisant la faculté de prévoir et d’anticiper sur les accidents
de la fortune (nous remercions M. Lacroix pour cette remarque).
62 L’exemplarité du monde animal a été largement exploitée sous des formes diverses

au Moyen Age (surtout pour la prédication). Voir notamment L’animal exemplaire au


Moyen Age Ve –XVe , sous la direction de J. Berlioz et M.A. Polo de Beaulieu (Presses
Universitaires de Rennes 2, 1999). La question d’une exemplarité implicite est un terrain
délicat et mouvant mais nous trouvons les arguments de B. Ribémont convaincants (voir
sa contribution au sein du recueil susnommé: ‘L’animal comme exemple dans les ency-
clopédies médiévales: morale et ‘naturalisme’ dans le Livre des propriétés des choses’,
pp. 191–205).
63 Cette idée peut sans doute s’appliquer à l’ensemble du Livre I, ou, à tout le moins,
164 Florent Noirfalise

Ainsi, si l’on se reporte au Livre III, l’idéal de la sagesse apparaı̂t en pre-


mier lieu parmi les choses à prendre en compte pour élire (ou pour devenir)
un bon gouverneur de cité:
La primiere est que Aristotes dit que por longue prove de maintes
choses devient li homes sages, & longue prove ne puet estre en
alcun se par longue vie non. Donques pert il que joenes home
ne puet estres sages, ja soit ce que il puet avoir buen engin de
savoir; & por ce dit Salemons que mal i est a la terre qui a joenes
rois. Neporquant l’en puet bien estre de grant aages & de petit
sens, car autretant vaut a estre joenes de sens come de aages.
Por ce doient li borgiois eslire tel seignor que il ne soit joenes en
l’un ne en l’autre; miaus vaut qu’il soit viels en ciascun. (Livre
III, Ch. 75, 2)
Qualité indispensable du bon dirigeant,64 la sagesse est une exigence qui
s’applique également à son entourage direct (Livre III, Ch. 79, 7–8).
Toute analyse véritable d’une partie spécifique d’une œuvre doit, pour
être complète, accorder une place au rapport d’intercompréhension exis-
tant entre l’élément isolé et son “cotexte”, entre le segment étudié et la
somme textuelle à laquelle il appartient. Ce paramètre d’analyse parfaite-
ment intégré pour l’étude des œuvres modernes est parfois moins exploité
face aux productions littéraires médiévales. Son utilisation s’avère pour-
tant fructueuse, a fortiori dans le cadre d’un examen élargi d’une section
thématique homogène au sein d’une compilation dotée de composantes di-
verses mais unifiées par une même pensée. Dans cette dialectique bipo-
laire entre un morceau et le tout dont il fait partie, le sens rejaillit d’un
pôle à l’autre, enrichissant et rappelant avec insistance certains constitu-
ants idéologiques de l’encyclopédie latinienne. Ainsi, lues à la lumière du
reste de l’encyclopédie du diplomate florentin, les relations d’hostilité et de
tromperie du Livre des animaux apparaissent comme une sorte d’illustration
à sa section historique: “l’auteur [Brunetto Latini] n’a pas l’intention de faire une en-
cyclopédie historique, comme celle de Vincent de Beauvais. Lui, il offrira un ‘morceau’
d’histoire qui vient s’enchâsser, exemplum, dans son enseignement.” (Cf. B. Ribémont,
‘Les encyclopédistes et l’histoire- II Le temps de l’histoire chez Brunetto Latini’, in De
Natura Rerum. Etudes sur les encyclopédies médiévales (Orléans: Paradigme, 1995),
pp. 315–335; cf. p. 322). B. Ribémont parle également du fait que Brunetto recrée un
assemblage à partir de textes extérieurs “afin de donner au sein de son propre ouvrage,
un morceau d’histoire à la fois crédible, évocateur et exemplaire.” (Cf. Ibid., p. 330). A
une échelle différente, ce constat paraı̂t valable pour la partie zoologique.
64 Il est constamment amené à la mettre en action, par exemple en rassemblant sa

masnee pour lui rappeler ses offices et s’informer de ses requêtes, “car ce est une chose
de grant sens sovenir soi des choses alees, & establir les presens & porveoir des futures.”
(Tresor, Livre III, Ch. 95, 1).
“Char ce est laide choses estre deceus por poverté de conoistre” 165

concrète du caractère indispensable de la connaissance, de la domination


qu’elle permet, ainsi que des avantages de la pratique d’une sagesse por
prudence, caractéristique définitoire du gouverneur idéal.

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