Le vote des femmes en France

En 1955, commentant une enquête sur la participation des femmes à la vie politique, Maurice Duverger écrivait « l’opinion publique prise dans son ensemble parait donc assez peu favorable à l’activité politique des femmes (…) Le club, le forum, la parlote, le parlement, la vie politique en général, apparaissent encore comme des activités typiquement masculines ». Et pourtant, en France, l’histoire du droit de vote, base de la démocratie représentative, est ancienne. Une révolution manquée Dans ce domaine, comme dans beaucoup d’autres, la Révolution de 1789, marque une rupture et un commencement. « Le principe de toute souveraineté » n’est plus désormais détenu par un roi qui l’a reçu de Dieu, mais il « réside » dans la Nation, la démocratie peut s’épanouir, et l’individu triompher. En fait, si tout homme libre reçoit la citoyenneté civile, «les hommes naissent libres et égaux en droits», tout citoyen, sauf brièvement en 1792, n’est pas électeur ; on distingue alors des citoyens actifs et des citoyens passifs. Les notables libéraux de la Révolution ou de la Restauration estiment que pour prendre part au gouvernement de la Nation, il faut jouir de l’indépendance que donne une fortune personnelle, cette dernière ouvrant accès à une instruction, tout aussi indispensable à l’exercice du droit politique. Boissy d’Anglas à la tribune de l’Assemblée, en 1795, déclarait : « Nous devons être gouvernés par les meilleurs ; les meilleurs sont les plus instruits et les plus intéressés au maintien des lois. Or, à bien peu d’exceptions près, vous ne trouverez de pareils hommes que parmi ceux qui possèdent une propriété (…). L’homme sans propriété a besoin d’un effort constant de vertu pour s’intéresser à l’ordre qui ne lui conserve rien (…). Un pays gouverné par les propriétaires est dans l’ordre social, celui où les non-propriétaires gouvernent est dans l’ordre de la nature. » En 1791, sur une population de 26 millions de Français, on compte seulement quatre millions d’électeurs, en 1814, 72 000, en 1845, 241 000, l’assiette de l’impôt permettant d’en établir la liste. Le droit électoral n’est plus l’apanage d’un privilégié, comme sous l’Ancien Régime, mais il revient au citoyen propriétaire. « Enrichissez-vous, par le travail et par l’épargne », conseille Guizot, à ceux qui souhaitent participer au gouvernement du pays. Il faut donc replacer l’interdit politique qui pèse alors sur les femmes dans ce climat, pour mieux le comprendre. Pour Sieyès, « ceux qui ne contribuent en rien à soutenir l’établissement public », les enfants (il faut avoir 25 ans pour être électeur), les étrangers, les pauvres, les femmes « du moins dans l’état actuel », ne peuvent être des citoyens actifs. Rares sont ceux qui pensent différemment. Quelques philosophes des Lumières comme Condorcet, déclarant que même les hommes les plus éclairés « ont violé les droits de l’égalité en privant tranquillement la moitié du genre humain de celui de concourir à la formation des lois »1 ou quelques citoyennes, qui bientôt doivent se taire, une bourgeoise, madame Roland, une déclassée Olympe de Gouges, auteur d’une Déclaration des droits de la Femme et de la Citoyenne, qui, selon Michelet a fondé le droit des femmes sur la phrase suivante : « Si la femme a le droit de monter à l’échafaud, elle a le droit de monter à la tribune. » Dans la rue, les clubs, les femmes ont participé à l’action révolutionnaire, mais elles n’ont reçu aucun droit politique2 . On ne peut
Condorcet : « Celui qui vote contre le droit d’un autre, quels que soient sa religion, sa couleur ou son sexe, a dès lors abjuré les siens », 1790, Sur l’admission des femmes au droit de cité.
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Dominique Godineau : Citoyennes, tricoteuses, les femmes du peuple à Paris pendant la Révolution. Alinéa. 1988.

être réellement libre, donc dignes d’exercer ces droits, quand on dépend d’un autre. Il faut donc écarter du droit de vote les individus dépendants, travailleur salarié - l’état de domestique symbolise la dépendance absolue, il n’est ni individu autonome, ni vrai travailleur ; la condition féminine est-elle si éloignée de ce modèle négatif ?3 - ou épouse. Le Code Civil de 1804 aggrave la situation pour cette dernière, puisque la femme, en se mariant, devient une éternelle mineure, elle ne peut plus exercer plusieurs de ses droits civils, elle ne peut ni agir en justice, ni signer un contrat, ni vendre un bien, ni exercer une profession sans l’autorisation de son conjoint. Les femmes sont un complément des hommes, qui ne sont pas, eux, un complément des femmes, elles sont filles, épouses, mères, elles participent aux droits de l’homme de façon médiatisée par l’intermédiaire de leur protecteur naturel ; de la même façon que, les plus pauvres, sont dans le domaine politique, représentés par les hommes de la bourgeoisie, plus capables qu’eux-mêmes de comprendre où se trouvent leurs intérêts ! La France, pays du suffrage « universel » Au cours du 19e siècle, l’élite sociale, dispensatrice de l’idéologie dominante, peaufine l’image d’un monde reposant, naturellement, sur une stricte division des sexes, avec des lieux masculins, ceux du politique principalement, et des lieux féminins, le foyer, l’église, aussi, le fait que les femmes vivent sous tutelle ne lui pose aucun problème. Si, en avril 1793, devant la Convention, le rapport Amar avait affirmé : que les femmes ne possédaient pas les qualités nécessaires pour se mêler de politique, sous le prétexte que « chaque sexe est appelé à un genre d’occupation qui lui est propre ; son action est circonscrite dans ce cercle qu’il ne peut franchir, car la nature, qui a posé ses limites à l’homme, commande impérieusement (…). Quel est le caractère propre à la femme ? Les mœurs et la nature même lui ont assigné ses fonctions : commencer l’éducation des hommes, préparer le cœur et l’esprit des enfants aux vertus publiques… telles sont leurs fonctions après les soins du ménage ». Les hommes font la politique, les femmes font les mœurs4 ; le stéréotype est en place, la Restauration, même devenue Monarchie de Juillet, ne changea rien. Pour Guizot, ni les femmes ni les mineurs ne devaient se mêler de politique, en effet « la providence a voué les unes à l’existence domestique », tandis que les autres « n’ont pas la plénitude de leur existence individuelle et de leurs facultés ». D’ailleurs, l’électeur exerce une fonction, non un droit, la capacité politique est une compétence particulière que les femmes ne possèdent pas. Pendant la première moitié du siècle, rares sont les femmes5, rares sont les pauvres, qui réclament le droit de vote ; les quelques féministes des années 1830, qui militent, à la fois pour l’émancipation du peuple et celle des femmes, revendiquent une place pour elles et leurs compagnes au nom de la maternité, plutôt que de la justice et de l’universalisme des Droits de l’homme6. La question du vote des femmes se pose avec une nouvelle acuité, lors de la proclamation de la République en 1848, quand, définitivement, en France, le
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La Constitution de 1791, parmi les conditions pour devenir électeur inclut « ne pas être dans un état de domesticité ».

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Geneviève Fraisse, Muse de la raison. La démocratie exclusive et la différence de sexe. Alinéa. 1989. Madame Poutret du Mauchamps, fondatrice de La Gazette des Femmes, (1836-1839), réclame cependant le droit de vote pour les femmes qui paient plus de 200 francs d’impôts.

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Michelle Riot Sarcey, La démocratie à l’épreuve des femmes. Trois figures critiques du pouvoir, 1830-1848. Albin Michel.1994.

suffrage s’affirme « universel », la pensée démocratique s’épanouissant, quelques femmes réclament l’égalité des droits, y compris politiques, encore une fois essentiellement au nom d’une maternité revendiquée comme fonction sociale. Cependant, Jeanne Deroin (1805-1894), lingère devenue institutrice, attachée avant tout au principe d’égalité, combat pour les droits politiques « au nom d’un principe qui renferme en lui l’abolition des privilèges ». Elle mène parallèlement le combat pour l’affranchissement des femmes et celui pour l’émancipation des travailleurs, en octobre 1849, elle participe à un mouvement qui vise à regrouper 104 associations ouvrières, illégales, évidemment. Au même moment, Auguste Comte répète que « dans toutes sociétés, la vie publique appartient aux hommes » et que « l’existence des femmes est essentiellement domestique » ; et que loin d’effacer cette division naturelle, « la civilisation la développe sans cesse en la perfectionnant »7. En 1849, si George Sand refuse de poser sa candidature, elle soutient que l’exercice du droit de vote est incompatible avec la maternité, Jeanne Deroin se présente aux élections législatives, cette démarche est considérée comme anticonstitutionnelle. La République a raté son rendez-vous avec les citoyennes, le système républicain se construit sur l’exclusion des femmes, qui affirmaient pourtant « c’est au nom de nos devoirs que nous réclamons nos droits ». Démocrates et républicains, sont laminés par l’arrivée au pouvoir de Napoléon III. Le Prince Président a su manipuler le suffrage universel, et cette expérience rend les républicains méfiants vis-à-vis de ce dernier. Certes, ils en restent les défenseurs, mais ne voient pas en lui le triomphe du principe d’égalité, mais la reconnaissance du principe révolutionnaire du droit du peuple à se gouverner luimême8. C’est la raison pour laquelle l’obligation scolaire est capitale pour eux, elle forme un peuple éclairé, donc attaché aux valeurs républicaines et votant pour ceux qui les défendent. Les femmes ont-elles, cette vocation, cette capacité, à gouverner ? Leur mari n’est-il pas le représentant de la famille unie autour de lui, celui de ses enfants comme celui de son épouse ? S’il faut que cette dernière aussi passe par l’école obligatoire et laïque, c’est qu’elle a vocation à élever les futurs citoyens républicains, non de participer à la vie politique, à seconder son mari, non à avoir une opinion personnelle. Il faut attendre la fin du règne de Napoléon III pour voir renaître un espoir de liberté. Un mouvement féministe émerge alors, il est initié par des républicaines, libres penseuses comme Maria Desraismes ; il s’épanouit sous la Troisième République, particulièrement dans la période 1889-1914. Il est très minoritaire, et, à la différence du mouvement anglo-saxon, peu suffragiste, tout en cherchant l’appui de certains parlementaires pour faire avancer ses revendications. Plus que des droits politiques, il réclame des droits civils, modification du Code Civil dans un sens plus égalitaire, et plus d’égalité dans le domaine économique, avec le droit à un enseignement de qualité, donnant éventuellement accès à des métiers, des professions, qualifiés et convenablement rémunérés. Pour lui l’émancipation passe d’abord par l’instruction et le travail. Cette position est différente, mais aussi subversive que celle des suffragettes, l’éducation indispensable à l’émancipation permet aux femmes de sortir de l’état de nature et de se trouver ainsi, ayant rejoint la culture, à égalité avec les hommes ; la possibilité d’exercer un métier leur permet de conquérir la liberté; ne reste qu’à construire la fraternité entre tous les humains. La première bachelière (1861), Julie Daubié, dans son ouvrage La Femme pauvre, montre que la situation dominée, exploitée des femmes est en grande partie le fait de leur manque d’instruction et de leur impossibilité à vivre de leur travail ; cependant, en 1871, elle demande aussi le droit de vote pour les filles majeures et les veuves. Des femmes de la bourgeoisie cherchent à avoir accès à
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Discours sur l’ensemble du positivisme, juin 1848, p.205. Pierre Rosanvallon, Le Sacre du citoyen. Gallimard. 1992.

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une certaine forme de citoyenneté politique, à l’exercice d’un pouvoir, par l’intermédiaire de l’action sociale de ce que l’on nommait alors la charité, lutte contre le paupérisme, puis pour l’hygiénisme. En effet, le social est quasiment l’apanage des femmes, il est l’extension à la cité de leur sollicitude maternelle, par lui elles pensent corriger les manques, les tares du politique, sans avoir besoin d’y intervenir directement. Vers le droit de vote Les revendications suffragistes pour leur part sont alors portées par quelques individus, notamment par un personnage haut en couleurs, Hubertine Auclert9 qui conseille aux femmes de faire la grève de l’impôt puisqu’on leur refuse le droit d’en contrôler, par leurs élus, l’utilisation. En 1881 elle fonde le journal La Citoyenne dans le but de persuader « cette puissance souveraine, l’opinion », des bienfaits que la nation entière tirerait de l'émancipation des femmes. Elle avait, auparavant, en 1879, participé dans le même but, à Marseille, au premier grand congrès du mouvement ouvrier renaissant après la Commune10. Se présentant comme une « esclave, déléguée par neuf millions d'esclaves », elle enthousiasme les participants et les amène à adopter une résolution qui proclame l'égalité des sexes dans tous les domaines ; affirmation vite oubliée par la plupart des militants syndicalistes comme socialistes. Elle aussi demande le droit de vote d'abord au nom de la maternité et de la nature féminine « les femmes pourraient seules faire triompher la raison de la folie, donc donner à la Nation entière des garanties de sécurité et de bien être » ; elle prend pour éclairer son argumentation un exemple enfantin et maternel, « tout le monde a vu une demidouzaine d'enfants se disputer une poire : ils se battent, pleurent, crient ! Survient la mère, elle prend le fruit, le partage en autant de morceaux qu'il y a d'enfants, chacun ayant sa part de la poire qu'il convoitait. Les petits yeux séchés, les cris de joie éclatent. Ainsi, l'apaisement se fera entre les Français de toutes classes, quand les femmes pourront, avec autorité, intervenir entre eux », on est loin de l'esprit du Congrès de Marseille. Pour elle, le droit de vote est la condition de l'affranchissement alors que pour beaucoup de féministes il n'en est que le couronnement, « ce sera la carte électorale qui fera rétribuer le travail ménager et comprendre parmi les retraités ouvriers, les ménagères »11. Sans doute, après le triomphe des républicains de plus en plus nombreux sont ceux et celles qui pensent qu’il existe une contradiction entre le maintien d’un vote « universel » masculin et la pensée républicaine telle que l’exprimait Clemenceau en 1871 « le principe du suffrage universel ne permet aucun compromis. Il donne le droit au savant et à l’ignorant, il le donne en vertu d’un droit naturel »12. Mais les femmes continuent à être « par nature » confinées dans la sphère privée loin du politique. A la veille de 1914, les revendications politiques se multiplient, des actes symboliques frappent l’opinion : des votes « sauvages » lors des élections; la doctoresse Madeleine Pelletier et Hubertine Auclert, en 1908, perturbent le bon déroulement des élections municipales dans un bureau de vote d’une mairie parisienne en renversant une urne ; quelques meetings (mars 1910, mars 1914) ; des campagnes d’affiches La femme doit voter. Madeleine Pelletier donne ces conseils, dans un article de La Revue
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Edith Taïeb, Hubertine Auclert. Syros, 1982.

Romantisme, n° 13/14, 1976. Article de Madeleine Rébérioux, C. Dufrancatel, B.Slama : Hubertine Auclert et la question des femmes à l’immortel Congrès.
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Le vote des femmes, 1908. Cité par Pierre Rosanvallon dans Le sacre du citoyen.

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Socialiste de 1908, « pour arriver à conquérir le droit de vote, les femmes ont deux voies dans lesquelles elles doivent simultanément s’engager. Il leur faut : 1 - Créer de vastes organisations féministes ; 2 - Pénétrer les partis politiques existants ». Elle-même milite au Parti socialiste. Les suffragistes peuvent désormais tirer arguments d’exemples pris hors du politique. En 1880 les femmes deviennent électrices et éligibles aux conseils départementaux d’enseignement, en 1886 au Conseil supérieur de l’instruction publique, en 1898 les commerçantes reçoivent le droit d’élire les juges aux tribunaux de commerce, en 1899 les femmes sont électrices, puis en 1903 éligibles au Conseil supérieur de Travail. Enfin, en 1907 elles deviennent électrices, et en 1908 éligibles, aux conseils de prud’hommes13. Le 8 mai 1919, pour la première fois, les députés proposent de donner aux femmes le droit de vote. Leur rôle dans la guerre, durant laquelle elles ont remplacé les hommes partis au front, justifie cette démarche. La République de Weimar donne, au même moment, aux Allemandes le droit de vote. Souvent les guerres permettent aux femmes de conquérir, par l’action et la souffrance partagée, certaines reconnaissances d’égalité ; mais les guerres peuvent avoir pour le suffrage féminin des conséquences négatives en liant fortement la citoyenneté politique à la défense de la patrie. Les féministes du 19e siècle avaient répondu, par avance, à ce type d’argument, d’ailleurs déjà avancé par certains, en évoquant « le prix du sang », qui assimilait, pour réclamer l’égalité politique, la maternité au devoir du soldat qui défend sa patrie. Elles faisaient remarquer que si le soldat trouvait la mort sur-le-champ de bataille bien des femmes mouraient en couches en donnant à la patrie de nouveaux citoyens. En France, prenant prétexte d’un soi disant cléricalisme des femmes les sénateurs, conduits par le Parti radical cette incarnation du régime républicain, leur refusent le droit de vote comme ils le feront encore trois fois avant 1936, date à laquelle cette question passe au second plan. Pourtant, accompagnant le développement du pacifisme, un argument en sa faveur se renforce après 1918 : des femmes au pouvoir peuvent, seules, éviter une nouvelle boucherie ; encore une fois, le droit politique est réclamé au nom d’une spécificité féminine. Les femmes exclues du champ politique, y pénètrent subrepticement dans l’ombre des hommes. Elles sont l’agent électoral de leur époux, ce que rappelle, pour la droite, Marcelle Devaud14. Fille de magistrat elle ne peut le devenir la magistrature est alors fermée aux femmes ; elle vit en Algérie, son mari se présentant aux élections législatives, elle l’aide dans sa campagne : « comme dans un ménage tout doit se partager, me voilà lancée malgré moi dans la campagne électorale », mais le jour du scrutin l’entrée du bureau de vote lui est interdite, elle est une femme. La volonté d’un président du Conseil de gauche, qui n’a pas mis le vote des femmes à son programme, Léon Blum, permet à trois d’entre elles d’entrer au gouvernement, avec le titre de sous-secrétaire d’Etat. Ceci ne peut satisfaire un groupe, peu nombreux, mais décidé de suffragistes, qui, autour Louise Weiss15 (en 1936 celle-ci se porte à son tour candidate, avec Denise Finat, dans le 5e arrondissement de Paris) continue un combat sans victoire, même si en face la résistance masculine est affaiblie. Les suffragistes ne dédaignent toujours pas les actions spectaculaires qui attirent les journalistes et font parler du vote des femmes, mais elles cherchent surtout à convaincre. En 1937, les suffragistes
Cf l’article de Slava Liszek La campagne des prud’femmes, Les Cahiers d’histoire sociale de l’IHS, n°62, juin 1997. Victoria Man, Marcelle Devaux, Itinéraire exceptionnel d’une femme politique française. Entretiens et témoignages, E.Carvalho, 1997.
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William Gueraïche, Les femmes et la république, Essai sur la répartition du pouvoir 19431979, Éditions de L’Atelier, 1999.

croient trouver une occasion d’obtenir le droit de vote. En effet, le Projet Viollette pour l’Algérie prévoit de le donner à une « élite d’Algériens » définie par sa culture française et son degré d’assimilation. Elles saisissent l’occasion de faire le traditionnel parallèle entre deux catégories de dominés, mais d’une part, leur argumentation prend facilement une coloration légèrement raciste, et d’autre part, elles ne peuvent que difficilement soutenir l’émergence de ces nouveaux citoyens Français, qui gardent leur statut personnel, faisant des femmes des êtres inférieurs. Le projet, attaqué par tout le parti colonial, est rapidement abandonné. Le 21 avril 1944, en vertu de l’ordonnance sur les pouvoirs publics à la Libération, les femmes sont électrices et éligibles, ce n’est pas une révolution mais l’aboutissement d’un lent processus dont le dernier acte remonte à la formation de l’Assemblée consultative provisoire en 1943. Lors de la réunion des délégués à Alger deux femmes auraient dû être présente, Lucie Aubrac, absente, seule Marthe Simard avait siégé de pleins droits au nom de la Résistance extérieure. Aboutissement prévisible d’une évolution, conséquence de la participation des femmes à la Résistance, résultat d’une guerre qui a débloqué le système figé de la Troisième République, ce suffrage réellement universel est aussi l’œuvre d’un communiste, Fernand Grenier, et d’un syndicaliste chrétien, Robert Prigent, qui ont su accélérer la prise de décision de ceux, autour d’eux, qui souhaitaient agir progressivement. C’était la position, entre autres, de René Cassin, le père de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme. Remarquons cependant que le vote des femmes n’a pas été établi par décision d’un parlement, il est le résultat d’une crise majeure, la décision d’un gouvernement provisoire non issu lui-même d’une élection, donc il n’a as été octroyé démocratiquement. Les femmes ont le droit de vote et elles en usent autant que les hommes, l’abstention féminine n’est que très peu supérieure à celle des hommes, cependant elles continuent pendant des décennies à être mise à l’écart du politique. Dans les premières années, on justifie cette situation par le fait que les femmes sont novices et doivent faire leurs classes. Comment expliquer alors que le nombre des femmes élues et celui des femmes ayant des responsabilités diminuent ? On avait, pourtant, au lendemain de la Libération assisté à une féminisation du monde politique. D’après Sylvie Chaperon, Les années Beauvoir, les résistantes qui étaient entrées en politique sont souvent déçues par les partis, et se tournent vers les associations où elles peuvent mettre en commun « leurs malaises, leurs frustrations leurs doutes » dans une société où la condition féminine ne change guère. Certes, c’est une explication, il faut aussi rappeler que le monde politique est construit sur des règles tacites qui contribuent à les marginaliser16. Le mouvement ouvrier et le vote des femmes Si la Révolution bourgeoise de 1789 s’est montrée peu féministe son extrême gauche est parfois franchement antiféministe. Sylvain Maréchal, républicain, démocrate, communiste libertaire, ami de Babeuf, refuse aux femmes tout accès à la vie politique. En 1801, il publie une brochure (volonté de provocation ?), ayant pour titre Projet de loi portant interdiction d’apprendre à lire aux femmes. Les socialistes du premier 19e siècle ont une toute autre position, Saint-Simon veut réhabiliter la « Femme », les femmes jouent d’ailleurs un rôle important dans le mouvement saint-simonien elles tentent d’avoir sur lui une influence mais sont finalement déçues. Fourier lie intimement les transformations sociales à l’émancipation des femmes, «l’extension des privilèges des femmes est le
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William Gueraïche, Les femmes et la République, Essai sur la répartition du pouvoir 19431979, Éditions de L’Atelier, 1999.

principe général de tous les progrès sociaux »17. En 1848, Leroux et Considérant demandent le droit de vote, au moins municipal, pour les femmes, Cabet avec plus d’hésitation suit le mouvement. Cependant, l’influence de Proudhon qui dénonce la triple infériorité de la femme, physique, intellectuelle et morale et l’enferme dans sa condition dominée de ménagère, est grande sur une partie du mouvement syndical en formation. Pour lui l’égalité démocratique ne doit pas pénétrer au foyer car « entre la femme et l’homme … il n’y a pas vraiment société … la différence de sexe élève entre eux une séparation de même nature que celle que la différence de races met entre les animaux » d’où la nécessité de séparer fortement le public du privé et de confiner la femme au foyer sous l’autorité de son mari. On peut se demander si les ouvriers sont vraiment, dans ce domaine, convaincus par les arguments de Proudhon ou s’ils les adoptent parce qu’ils correspondent à leur idéologie profonde. Héritiers de Louise Michel qui répondait après son retour de déportation, quand on lui proposait de poser sa candidature, « le bulletin de vote n’est pas mon arme », autant que de Proudhon, des militants, parmi ceux qui fondent en 1895 la CGT, sous l’influence du syndicalisme révolutionnaire, sont « anti-votards » ou au moins méfiants vis-à-vis de la « démocratie bourgeoise ». Pourquoi, alors, demander pour les femmes un droit que les hommes méprisent ? Assez curieusement, les femmes qui exercent une responsabilité syndicale, en cette veille de la Grande Guerre, se voient appelées « citoyennes » comme la célèbre Citoyenne Jacobi de la Fédération des Tabacs, présente à la tribune de nombreux congrès. Faut-il parler de la reconnaissance d’une citoyenneté par l’action revendicative ? Peut-être. Ou plus simplement le langage syndical féminise le mot citoyen employé fréquemment, et un peu mécaniquement, pour les hommes. Cependant, une femme, déléguée au second Congrès de la Fédération des Tabacs (1892), osait affirmer son intérêt pour la politique : « on m’a reproché, en haut lieu, d’aller dans des réunions politiques, une fois mon travail terminé - laissez donc la politique aux hommes m’a-t-on dit ; il y en a assez parmi eux auxquels la politique trouble la cervelle, sans que les femmes s’en mêlent - j’aime mieux ça que d’aller à la messe ai-je répondu ». D’ailleurs, dans l’action les travailleuses peuvent se sentir citoyennes, ainsi, en 1878, les serveuses du Bouillon Duval en grève qui déclarent, faire confiance « aux champions de la démocratie » (c’est-à-dire aux Républicains), pour les défendre, affirment « nous sommes des femmes, 1789 nous a faites citoyennes »18. Si les syndicats se montrent hésitants devant le « féminisme bourgeois » français, ils ne peuvent retenir une certaine admiration devant les actions des suffragettes anglaises, leurs journaux en portent la trace. La CGT, pourtant pas particulièrement féministe, n’ignore pas les femmes actives, parmi ses revendications pour une réforme de la juridiction prud’homale, elle inclut le droit de vote et l’éligibilité pour les femmes19. Quant aux partis, jusqu’en 1944, ils sont hésitants le plus souvent, agissants parfois. Aux élections législatives de 1885, la liste fédérative socialiste, avec Guesde, Joffrin, Vaillant et Allemane, tous les grands leaders dans leurs diversités, présente symboliquement cinq femmes. Néanmoins, les socialistes comme les syndicalistes renvoient à la société future la promesse d’égalité. Ainsi, le droit de vote pour les femmes n’est pour eux qu’une revendication secondaire. A sa naissance, la SFIO ne sait quelle position prendre face aux femmes qui, ayant adhéré, souhaitent conduire des revendications qui leur soient propres, y compris celle du droit électoral. Bien
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Charles Fourier, Théorie des IV mouvements,1808. La Marseillaise, 22 juillet 1778. Cf Michelle Perrot, Les ouvriers en grève, Mouton, 1973.

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Cf Article de Slava Liszek, La campagne des prud’femmes, Cahiers d’histoire sociale de l’IHS, n°62, juin 1997.

que née d’un mouvement d’unification de groupes divers, elle ne peut, en 1905, admettre, dans son sein, comme tel, le groupe des femmes socialistes d’Elisabeth Renaud et Louise Saumoneau. En 1913, elle révise sa position et accepte la création d’un groupe de femmes socialistes. Mais, Léonie Rouzade, socialiste, libre-penseuse, pacifiste, affirme, sans la moindre originalité, que c’est en tant que mères que les femmes doivent avoir un droit de contrôle sur la société. Dans les années 1920 le Parti Communiste, pourtant dans sa période la plus activiste et la plus révolutionnaire donc assez peu intéressé par le suffrage, présente aux élections législatives des femmes qui sont alors toujours non-électrices et non éligibles. Après 1944, le mouvement ouvrier, sous sa forme syndicale comme sous sa forme politique, commence à intégrer la situation nouvelle. Marie Couette, ayant eu de haute responsabilité dans la Résistance, membre de l’Assemblée consultative provisoire (douze femmes toutes résistantes sur 248 membres) est la première femme élue au Bureau confédéral de la CGT. Aux élections législatives, le Parti Communiste est, de loin, le parti qui présente le plus de femmes et a le plus d’élues. La première Assemblée nationale compte vingt-trois femmes communistes, neuf MRP, trois SFIO. Très actives dans la Résistance, les femmes communistes le restent au sortir guerre, mais dans la décennie 1950 l’enthousiasme s’essouffle, l’imagination se sclérose, avec un repliement conservateur sur la famille, la morale traditionnelle20, « le travail en direction des femmes » devient stéréotypé. Pendant presque deux siècles, les femmes, peu nombreuses au début, ont appuyé leur revendication pour une vie politique identique à celle des hommes, d’une part sur une philosophie égalitaire et individualiste qui affirmait l’égalité fondamentale de l’homme et de la femme, donc l’égalité absolue de leurs droits entre autres politiques et de leurs devoirs, et, d’autre part, sur affirmation d’une différence fondamentale de nature entre les sexes, impliquant un rôle particulier dans la société sur des bases égalitaires. Ce rôle, défini avant tout, par la maternité, les rendant indispensables au bon fonctionnement de l’état, ferait d’elles, à la fois les interprètes de revendications spécifiques en tant que gardiennes de la famille notamment, et des êtres plus sensibles que les hommes, à la justice sociale, et au maintien de la paix intérieure comme extérieure. Dans le mouvement ouvrier, dominait alors l’idée que la révolution, et elle seule, réglerait tous les problèmes, y compris celui de l’émancipation des femmes qui ne peut se réaliser que dans la suppression de la division de la société en classes. Si on ajoute la crainte que la lutte des sexes vienne occulter, voire contrecarrer, la lutte des classes, on comprend qu’il préférait souvent ignorer la question. Le tardif suffrage féminin, grand espoir pour les uns, source d’une grande inquiétude pour les autres, n’a pas changé grand chose à la situation antérieure. Les voix féminines se distribuent presque de la même façon que les voix masculines. La répartition des forces entre les partis n’en est donc pas profondément modifiée. Parfois, grâce à certains modes de scrutin, les femmes peuvent jouer un rôle d’arbitre, phénomène très marginal. Le droit de vote, après 1944, ne fut jamais remis en cause. Et pourtant les femmes ont continué à être exclues des organes qui prennent les décisions politiques et qui dirigent l’Etat ; pas du fait d’une hostilité des électeurs face aux candidatures féminines, simplement parce que ces dernières restent très minoritaires, ils n’ont pas le choix. Aux lendemains de la guerre, on comptait 13% de candidatures féminines aux élections générales et ensuite ce pourcentage a eu tendance à diminuer, il faut attendre 1993 pour que la part des femmes à l’Assemblée nationale rattrape

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Renée Rousseau, Les femmes rouges, chronique des années Vermeersch, 1983.

celle de 194621. On ne peut encore juger de l’impact réel, sur le long temps de la récente loi sur la parité, un petit frémissement laisse espérer que les choses changent… très lentement22. Marie-Hélène Zylberberg-Hocquard

Pendant longtemps les élues n’ont représenté que moins de 5 % des députés (6 % en 1946, 3,5 % en 1951).
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Françoise Gaspard, Claude Servan-Schreiber, Anne Le Gall, Au pouvoir, citoyennes ! Le Seuil, 1992.

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