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〚 11 〛 « qui capit, ille facit »

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« qui capit, ille facit »

〚 11 〛 « qui capit, ille facit »

Théophile Gautier, Une Journée à Londres Revue des Deux Mondes, 4 e série, tome XXX 2 , 15 avril 1842, p. 270-296

, 4 e série, tome XXX 2 , 15 avril 1842, p. 270-296 L’écrivain ne fournit

L’écrivain ne fournit aucune explication sur la nature du qui capit ille facit.

Il livre un indice dans Caprices et zigzags (1852) : « Pochades, Zigzags et Paradoxes », XII :

Venise à Londres, p. 189 :

Zigzags et Paradoxes », XII : Venise à Londres , p. 189 : Gautier fait allusion

Gautier fait allusion à un texte précis — que je n’ai pu retrouver — d’un de ses amis, le polygraphe Joseph Méry [1797-1866], mais le chapeau est mentionné dans une nouvelle en sept parties de cet auteur, Histoire d’une colline, parue dans le recueil en deux volumes intitulé Les Nuits de Londres (1840) : le protagoniste, John Lively, porte « un chapeau qui capit ille facit, water-proof gris, acheté chez Phythian » [ou bien Pythian ?], fait « de castor n ». — Dans une autre nouvelle, La Ferme de l’orange, le narrateur décrit le propriétaire d’un hôtel, le Hart Inn : « le land-lord avait un habit noir, des breloques à fleur de gilet et un chapeau nommé qui capit ille facit, de la grande manufacture du Strand… » [Mais, à propos de touristes anglais en Italie, dans Bonheur d’un millionnaire, Revue de Paris, LIX, 1838, p. 312 : « Les hommes… portaient des chapeaux de baronnet, de n castor, que l’on fabrique si mal dans le Strand. » Toujours sous la plume de Méry : « Un large chapeau de

baronnet couvrait la tête de ce voyageur », Un voyage en chemin de fer [de Manchester à Birmingham, en 1837], La Bibliothèque des feuilletons, n o 1, janvier 1843, p. 97.]

des feuilletons, n o 1, janvier 1843, p. 97.] Robert Louis Stevenson [1850- 1894] en 1866.

Robert Louis Stevenson [1850-1894] en 1866. En famille, on appelait cette photo « Lou coi é du chapeau de baronnet » (Prêt de Miss Louisa Mackenzie.)

Cliché tiré de I can remember Robert Louis Stevenson, sous la direction de Rosaline Masson (1922).

Y avait-il un rapport (et si oui, lequel ?) entre un qui capit ille facit et un ‘baronet’s hat’ ?

Curiosité littéraire : la nouvelle de Méry (Histoire d’une colline) a fait l’objet d’une adapta- tion/traduction par Henry Morley [1822-1894], British Phenomena, publié dans Household Words [hebdomadaire de Dickens], No220 Saturday, June 10, 1854 p.386-390 (texte repris dans Gossip, 1859) ; mais Morley fait référence aux Nuits anglaises de Méry, datant de 1853, donc postérieures aux Nuits de Londres.

Figure 1 Ille facit ? On sait que le gibus doit son nom à son
Figure 1 Ille facit ? On sait que le gibus doit son nom à son

Figure 1Ille facit ?

On sait que le gibus doit son nom à son inventeur, Antoine Gibus, perruquier originaire de Limoges, qui déposa le brevet du chapeau claque. Mais comment en est-on arrivé, au Royaume-Uni, à désigner un chapeau par une phrase latine ?

L e domaine français dispose de proverbes tels que Qui se sent galeux, se gratte (avec la variante rogneux, cf. Dante « E lascia pur grattar dov’è la rogna »), Qui se sent morveux, se mouche (surenchère chez Morawski [1925], 1699 : Pour ung morveux s’en torche

deux), sans compter des variantes où la délicatesse ne trouve pas son compte : Qu’u si sente lou cuou merdoux que si touerque (qu’il se torche), Joseph-Toussaint Avril, 1839.

LA FLÈCHE :

La pe ſ te ſ oit de l’auarice et des auaricieux !

HARPAGON :

Comment ? que dis-tu ?

LA FLÈCHE :

Ce que ie dy ?

HARPAGON :

Oui : qu’e ſt-ce que tu dis d’auarice et d’auaricieux ?

LA FLÈCHE :

Ie dis que la pe ſte ſoit de l’auarice et des auaricieux.

HARPAGON :

De qui veux-tu parler ?

LA FLÈCHE :

Des auaricieux.

HARPAGON :

Et qui ſont-ils ces auaricieux ?

LA FLÈCHE :

Des vilains et des ladres.

HARPAGON :

Mais qui e ſt-ce que tu entens par là ?

LA FLÈCHE :

Dequoy vous mettez-vous en peine ?

HARPAGON :

Ie me mets en peine de ce qu’il faut.

LA FLÈCHE :

Eſt-ce que vous croyez que ie veux parler de vous ?

HARPAGON : Ie croy ce que ie croy ; mais ie veux que tu me diſes à qui tu parles quand tu dis cela.

LA FLÈCHE :

Ie parle. Ie parle à mon bonnet. Et moy, ie pourrois bien parler à ta barette. M’empe ſcherez-vous de maudire les auaricieux ? Non ; mais ie t’empe ſcherai de ia ſer, et d’e ſtre in ſolent. Tais-toi.

HARPAGON :

LA FLÈCHE :

HARPAGON :

LA FLÈCHE :

Ie ne nomme per ſonne

.

HARPAGON :

Ie te roſſeray, ſi tu parles.

 

LA FLÈCHE :

Qui ſe ſent morveux, qu’il ſe mouche

. [L’Avare (1668), I, III]

Le sens est donc « si quelqu’un se sent visé par ma/cette remarque, ça ne tient qu’à lui/il n’a qu’à s’en prendre à lui-même (car il est le mieux placé pour savoir ce qu’il en est) ».

À quoi l’anglais répond par deux volets distincts : un cliché érudit, qui capit, ille facit « ce- lui qui prend (une remarque pour une critique) fait (de cette remarque une critique) », et son pendant populaire If the cap t, wear it « si le chapeau vous va, coi ez-vous-en » [sans doute s’agit-il, à date ancienne, du bonnet à grelots (‘cap and bells’) du bou on ; ‘ t’ est un subjonctif].

L’équivalence entre les deux a pu être facilitée par le latin capit (« il/elle prend ») qui se prêtait à l’interprétation délibérément saugrenue ‘cap it’ « coi ez-vous-en », cf. ‘to cap it all’ « le comble/le pompon/le bouquet, c’est que… ».

L’accroche publicitaire (mais on disait la réclame) a donc, au départ, pris pour cible une clientèle su samment instruite pour goûter le sel de l’allusion.

Le qui capit ille facit me semble avoir, jusqu’ici, échappé au let des lexicographes de part et d’autre de la Manche.

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