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L .

Massignon
par Henry Corbi n

L ' article ci-dessous fut publié pour la première fois, comme article nécrologique , dans l'Annuaire 1963-1964 de la Section des Sciences Religieuses de l'Ecol e pratique des Hautes Etudes, p . 30 à 39 . Cette publication n'atteignant guèr e que les spécialistes, je (lois beaucoup de reconnaissance à ceux qui m'ont propos é d'en reproduire ici le texte . Avoir été l'élève de Louis Massignon, avant de lu i succéder, ne rendait pas les choses plus faciles à dire pour le signataire d e ces lignes . Si elles tâchent de suggérer sans réserve les dimensions de lumière , il leur fallait aussi, avec non moins de franchise, marquer quelques zones d e pénombre . Le texte original est reproduit ici sans autre changement ni additio n que quelques références bibliographiques mises à jour . H .C .

Louis Massignon a quitté ce monde, la nuit du 31 octobre au i®r novembre 1962 . Sa disparition, qui a mis en deuil notre Section des Science s Religieuses de l'Ecole des Hautes Etudes, a frappé douloureusement tout e l'islamologie . Ce n'est pas seulement la perte d'un grand islamisant qu e nous déplorons, mais celle d'une personnalité d'une force exceptionnelle . Une force qui permit à Louis Massignon de ne jamais séparer, dans sa vi e et dans son oeuvre, les tâches de l'homme de science et les responsabilité s de son engagement d'homme dans la vie . Et c'est là précisément ce qu i rend assez complexe notre tâche, en consacrant à son souvenir la présent e notice . Professeur au Collège de France, où il était titulaire de la chaire de sociologie musulmane, Louis Massignon y prodigua son enseignement de 191 9 à 1954, c'est-à-dire pendant trente-cinq ans . Depuis l'année 1932-1933 , c'est-à-dire pendant vingt et un ans, il cumula cet enseignement avec celu i de la chaire d'Islamisme, à notre Section des Sciences religieuses, où i l succédait à Gaudefroy-Demombynes . Quand il eut atteint l'âge de la retraite , Massignon resta, jusqu'à la fin, président de l'Institut d'études iranienne s de l'Université de Paris . On ne peut ici, en quelques pages, insister sur le s détails de sa biographie, ni rappeler les grands événements du Proche-Orien t auxquels il fut mêlé, postérieurement à la Première Guerre mondiale, n i récapituler systématiquement son oeuvre scientifique très vaste qui aborda , et déborda même parfois, tous les domaines de l'islamologie, ni finalemen t 55

peuvent le faire pressentir . M . elle figure en tête du premier de s trois volumes de Mélanges Louis Massignon. membre de l'Académie des sciences de l'U . sans doute. Communications. Nous croyons que tout effort qu i sera tenté pour s'approcher au plus près de ce que fut et de ce que voulu t Louis Massignon. en touches rapides e t d'une manière forcément incomplète .. quand il s'agit de suggérer la complexité. cours et leçons . pour les années 1906-1955 . dès le lendemain de sa disparition. Ouvrages et articles de revue . 3 . publiés par l'Institut françai s de Damas (1956 ss . Mo'in. n° 3 . en comprend 207 . Témoignages . dont il a indiqué lui-même comment on en peut fair e l'application pour construire la courbe d'une destinée spirituelle . qu'il faudrait toute une monographie pour dire ce que l'on aurait à en dire . le 4 décembre 1962. L'ensemble est si considérable. L'ensemble ne comporte pa s moins de 613 numéros . A . C'est en appliquant cette méthode qu'i l 1 . 2 .recenser les honneurs académiques qui lui furent décernés un peu partou t (il était membre de l'Académie arabe du Caire. S . lettres . c'est d'évoquer le sens e t quelques aspects de l'oeuvre de Louis Massignon. Il a précis é que. membre de l'Académi e iranienne. Aussi bien sa bibliographie a-t-elle été établie de façon systématique e t exhaustive. la Présence unifiante qui s'y instaure. Travaux bibliographiques . Corbin (texte français et traductio n persane). d e travail et d'intérêt toujours en éveil . Le sens d'un e telle vie se prolonge au-delà de la limite apparente de la mort . Et il y aurait à compléter pour les dernières années . Discours de MM . à un moment ou l'autre. les tourments. Préfaces et Liminaires . textes d'actualité. Naficy. X. Déjà. pour que l'on en ait présentes à la pensée les dimensions et la composition . nous trouvant à l'époque à Téhéran pour notre missio n annuelle.S . au grand amphithéâtre d e la Faculté des Lettres de l'Université de Téhéra n Tout ce que nous pouvons nous proposer ici. la diversité des hommages qui lui ont été rendus. année. Conférences. Hommage à Louis Massignon. H . 5 . S'il est vrai que les livres proprement dits y sont rares. membre de l'Académie royale de Suède et membre de plusieurs autres encore) . car alors seulement o n pourra comprendre la croissance intérieure de la personne. Nous ne pouvons qu'y référer ici. interviews et articles de presse . la personnalité (le l'auteur est si complexe . Ce sens. Missions officielles et rapports . qu'elle est partagée en cinq sections : 1 . pour y réussir.A . Cf . les véhémence s d'une âme que sa passion d'absolu et de transcendance rendait d'autan t plus impatiente (levant les contradictions que notre monde oppose à certain s impératifs personnels qui ne souffrent pas de compromis . tout en rappelant . il importait évidemment de choisir « pour chaque individu l'axe de personnalisation qu'il s'est proposé ». La première section.R . Arabe : textes. avons participé avec nos collègues iraniens à la séance solennell e d'hommage qui s'est tenue. 4 . en nuançant exactement la portée de chaque jugement que l'on serai t amené à exprimer. sait à quel point les mots peuvent être inadéquats . publiés dans la Revue de la Faculté des Lettre s de Téhéran. devra mettre en oeuvre cette notion de « courbe personnelle de vie ». l e dévoileront peu à peu. en revanche la mass e des articles de toutes sortes révèle une somme énorme de recherches. Quiconque a connu d'un peu près Louis Massignon . les étapes d e la réalisation unificatrice. celle des ouvrages et articles. à la Faculté des Lettres de l'Université d e Téhéran . Siassi. plus particulièrement dans les pays d'Islam . 56 e . nous ne pensons pas que ce cursus honorum soit essentiel pour l a vérité intérieure de cette biographie exceptionnelle .) . Nous-même.S . au fu r et à mesure qu'elle la réalise . conférences et articles de presse . Aprè s tout. les amis et les correspondants qu e Louis Massignon eut un peu partout à travers le monde.

Il sembl e que Hallâj soit devenu comme son mystérieux double. voire son porte parole. à mon collègue le professeur M . anime l'effort vital ». Commentaire su r les paradoxes des soufis (Sharh-e Shathiyât . « la courbe de destinée d'ici-bas admet une prolongation au-delà. On peut dire que. L . en un autre temps et en d'autre s circonstances. telles que les perçoivent ceux qui y croient . Paris 1922 . Nombre de ses travaux témoignent de son intérêt pour la sociologie et le s enquêtes sociales . chargé d'assumer pour lui. par la réalité intérieure. il y fallait donc apporter de nombreuses rectifications et additions. avec leur commentaire. L'édition est en cours d'impression à Téhéran. une connaissance approfondie de la philologie arabe . en qui il voyait. asymptote à un vecteur rectiligne en sa montée . vol .s'était proposé de ressaisir le destin intérieur du soufi al-Hallâj. 606/1209) . avec raison e t d'accord avec eux. Massignon nous suggère ce que fut l'effort de sa vie intérieure . La Passion d'al-Hallâj. 3. p . écrivait-il. et ce nous est un e grande tristesse. Texte persan publié avec un e introduction en français et des notes (Bibliothèque Iranienne. dont il parlait depuis tant d'années . rédigée en persan au xü e siècl e par un grand mystique de Shîrâz. d e penser que Massignon ne pourra plus voir l'achèvement de cette oeuvr e qu'il avait si ardemment souhaitée 4 . 2. 1946). Téhéran . quand un amour est religieux et vise à un but transcendant . L'ouvrage est paru depuis lors : Rûzbehân Baqlî Shîrâzî. la vie mortelle de la personne est projeté e sur le Cycle liturgique. le vecteu r rectiligne se projette sur un cycle. martyr mystique (le l'Islam » (revue Dieu vivant. et seul l'auteu r pouvait mener à bien la tâche écrasante de cette révision. cahier IV. Une approche qui ne peut être menée à bien par le détour des seules circonstances extérieures . certes. oeuvre dans laquelle se trouve. personnellement revécu. Il lui a consacré le grand travail qui reste son oeuvre scientifique maîtresse 3 . « le martyr mystique de l'Islam » (ob . si diverse qu'ait été sa production scientifique. e n qui Massignon vit. par essence. Aussi bien serait-il superflu de rappeler ce que représenta pour celle-c i cette grande figure du soufisme que fut Hosayn ibn Mansûr al-Hallâj. 1966 . 4. Adrien-Maisoneuve. si multiples les thèmes qui retinrent son intérêt. de la Communauté religieuse o ù cette vie s'est consommée 2 » . nous avions entrepri s l'édition de la grande Somme de soufisme. 57 . c'est vers le draine d'al-Hallâj . la source même de l'universalisme de l'Islam . la signification vivante . martyr mystique de l'Islam. la courbe d'une telle vie « devien t sinusoïde ascendante. C'est à Hallâj et au soufisme en général que Massignon dut la conceptio n du pur Islam spirituel des mystiques. 13 et 14 . Mais il savait aussi qu'en définitive l'approche ne peut êtr e tentée que directement. que converge l'ensemble de son oeuvre . Massignon eut. ce que lui-même entendait assumer en son propre temps . les intentions du contenu réel. En esquissant ainsi sa propre méthode d'approche de la spiritualité d e Hallâj. Pour contribuer à son effort. Plus encore. dans le sens de s perspectives personnelles pour lesquelles il est difficile à quelqu'un d'autr e de se substituer à lui . Massignon. 12). et il l a motivait en usant de ces termes dont il avait le secret : « Lorsqu'un gran d amour. la clef des oeuvre s de Hallâj . qu i avons assumé le soin d'éditer ce texte persan à vrai dire redoutable. Rûzbehân Baqlî Shîrâzî (ob . Mo'in et moi-même. et il faut déplorer tout particulièrement qu'il n'ait pa s eu le loisir d'en mener lui-même à terme l'achèvement de la seconde édition. « Etude sur une courbe personnelle de vie : le cas de Hallâj . 92 2 à Bagdad) . annuel et perpétuel. Paris. C'est pourquoi le sens le plus fécond de l'oeuvre de sa vie nous apparaî t dans le fait que celle-ci ait réussi à changer quelque chose dans la manièr e d'approcher l'Islam et la culture islamique . Plus de quarante ans se son t maintenant écoulés depuis la première édition de l'ouvrage .

Semblable thèse a le défaut (le confondre la spontanéité de la conscience prophétique. Borna 1956. Massignon en a décelé l'emploi chez les penseur s musulmans. lorsque ce dernier ne voyait finalement en Salmâ n Pâk qu'un mythe né d'une recherche étymologique « en se montrant e n cela un adepte de la théorie qui. par exemple. En fait. 8 et 9 . Massignon s'est élevé ave c vigueur contre certaine thèse à la mode. et dont la validité demeure . Salmân Pâk et les prémices spirituelles de l'Islam iranie n (Publications de la Société des études iraniennes et de l'Art persan. sans chercher à les articuler suivant des structures possibles. des trocs et des théories ' » . 7. c'était c e qu'il appelait la « critique historique nominaliste ». par exemple. avec Max Miiller.Au contact de ces derniers. C'es t « cette méthode seule qui nous permet de voir comment les gestes intuitif s de Fâtima (à peine des prises de conscience) ont percé. Voir les réflexions émises à ce sujet par L . depuis plus d'une génération. En matière de critique qorânique. et (le ses descendants. On parlait jadis (le Formgeschichte . ne substitue pas à un fait humain authentique un fantôm e posthume et irréel s » ont un champ d'application illimité . la fille du Prophète. il a voulu en même temps être quelque chose d'autre ou de plu s que ce qu'on entend couramment par ce mot . par exemple. si Louis Massignon s'est donné comme étant d'abord u n historien. l a récitation spontanée du Qorân par le Prophète en état d'inspiration. 6. 58 . parce que leur auteu r se contentait de juxtaposer des anecdotes isolées. ils formulent leurs hypothèses sou s la forme de khotab (prônes) mis sur les lèvres des acteurs du drame . C'est pourquoi. ou mieux gnostique. Les lignes dans lesquelles Massigno n montre comment « l'interprétation mythique. voire à l'araméen et à l'éthiopien . on a mi s en avant. d'un e personnalité. qu'appliquait Horovitz. II) . prétendant considérer le lexiqu e du Qorân comme résultant d'un dosage conscient de termes empruntés au x divers dialectes arabes. pour les faire revivre . Paris 1934. L . le danger (le confusion entre l'histoire comme scienc e et l'histoire comme témoignage . ave c les délibérations d'un philologue peinant sur ses fiches dans son cabine t de travail Ce que Massignon rejetait avec une suprême énergie. Il connaissait parfaitemen t les critiques et les objections que les philosophes. Massignon dans son article su r « La philosophie orientale d'Ibn Sînâ et son alphabet philosophique » (i n Mémorial Avicenne. c'est à un niveau antérieur encor e à cette opposition que se situe le problème du « Comprendre ». Cf . publié par l'Institut français d'archéologie orientale . t. L . Massignon. ont formulées contre l'historicisme. et qui mettent en cause le s présuppositions mêmes à l'aide desquelles la science historique commenc e par thématiser son objet . on parle aujourd'hui de méthode structurale . s'imposait la validation de la révélation qorânique et de la mission prophétique de Mohammad . vol . IV. Le Caire 1952) . C'es t pourquoi Massignon a été de ceux qui nous ont mis sur la voie d e comprendre à quel niveau et en quel sens est « littéralement vrai » c e 5. à travers l'histoir e collective de l'Islam. Massignon. il nou s faudra le rappeler plus loin . lorsque. celle. Je sais fort bien quelles critiques et objection s ont été adressées en retour à la « méthode » de Massignon . C'est une critique du même ordre qu'il formulait contre les outrances (pou r ne pas (lire les outrages) commises par le P . « La notion du voeu et la dévotion musulmane à Fâtima » (in Studi Orientalistici in onore di Giorgio Levi della Vida. H . découvre l'origine d u mythe dans une maladie du langage » . Mais il n'empêche que l'on doit retenir d e son oeuvre certaines indications critiques et méthodologiques qui ont ét é d'une opportunité urgente. p . Lammens à l'encontre d e Fâtima. Cette méthode structurale. la trame des ruses. n° 7) . 118 . p . scrutant les origines du drame qui donna lieu à l a scission du sunnisme et du shî'isme.

et c'est cette expérience directe qui lui fit saisir maintes occasions . il y a pour les attester certaine page magnifique . Et cela nous met d'autan t plus à l'aise pour reconnaître franchement les difficultés que personne n e cherchera à dissimuler . C'est pourquoi son dévouement. il semble qu e Massignon en ait porté en lui toute sa vie la nostalgie. qu'enregistre un texte où Jalâloddî n Rûmî affirme que deux siècles et demi après la mort de Hallâj. on rendra un hommage sans réserve . 8. immatérielle et sereine d'une omniprésence divine . Il y a parfois dans l'oeuvre scientifique de Massignon. A celui qui. voire des jugements dont la partialité est tout près de nou s scandaliser . p . en Afghanistan . Comme il l'écrivait : « A la différenciation des métier s humains dans la cité temporelle d'ici-bas. Cette sérénité de la foi islamique. Paris 1939. p . « cette patience de la vie.type d'histoire spirituelle. a su mettre en lumière les règles d'o r et les conditions de ce « Comprendre » qui concerne en propre les science s religieuses. Cf . ou l'Iran islamique. des thèses auxquelles on ne peu t se rallier. les pays d'Islam qui lui furent de beaucoup les plus familiers . Massignon. 59 . et son école . ce recueillement dans la main de Dieu. L . répond une diversité ordonné e de vocations spirituelles dans la Communauté définitive . 8 » D'où l'élan de sympathie le portant spontanément vers le type d'homm e et le type de culture façonnés par le message prophétique de l'Islam . nous leur demanderons de nous instruire. ni surtout le grand théosophe mystique d'Andalousie. en Inde). Certes. 37 . son « ange ») se manifesta à l'âme (le Farîd 'Attâ r et se fit son guide spirituel . cett e certitude silencieuse. Situation de l'Islam. Les mystérieuses défaillances de ce « Comprendre » mis e n oeuvre ailleurs et dans d'autres cas avec une énergie si généreuse. Si nous prenions certain s de ces jugements pour des propositions objectives et positives. Il faut bien alors constater que l'application d e ces règles d'or dépend de quelque chose qui se situe à un niveau plu s profond . cette Communauté éternelle dont il savait qu'ell e se construit « par l'amitié sainte nouée entre des personnes déterminées . Plus exactement dit. sinon par moment s fugitifs . sinon sur les hommes et les doctrines qu'elle s visent. si courageusement. si nous essayon s de pressentir à quels refus peut-être désespérés. Mohyiddî n ibn 'Arabi. à quelles clauses d e sauvegarde intime ont pu correspondre ces outrances. du moins sur la courbe d'une vie intérieure qui reste exceptionnelle . (mûr. (les affirmations qui étonnent. En revanche. 9. s a « lumière ». le témoin attestant que l'Islam est par essence un concep t religieux ou prophétique. par exemple. prédestinées » . de souligner que l'Islam iranien . i l faut en chercher l'origine dans le secret d'options « préexistentielles » qui échappent aux justifications scientifiques . 4 . Ces moments privilégiés. ni un philosophe comm e Avicenne. la port e resterait ouverte à de stériles polémiques . parfois tumultueux. Cependant Massignon poussa très loin son exploration de l'Islam non arabe (missions en Iran. et qu'il ne s'identifie ni avec une race ni ave c une nation . est par excellence le témoin du caractère supranational de l'Islam. souveraine et voilée 9 » . l'article cité ci-dessus (note 2). furent ceux de l'Islam arabe . était en fait dominé chez lui par le souci de contribuer à l'édification de la Cité spirituelle. en même temps qu e la loi profonde de son être lui interdisait d'y atteindre. plus particulièrement ces dernières années. à la chos e sociale. on éprouve un étonnement peiné du fai t que ne furent admis à bénéficier des règles d'or rappelées ci-dessus n i le shî'isme en général et les shî'ites comme tels.

l'arabe et la gréco-latine (Lettres d'humanité G . dans le jardin musulman. . p . 12. ni comme le résultat d'un e conciliation rationnelle advenue après coup. de même qu'il prenait la défense de l a calligraphie comme unique source de l'art abstrait chez les Sémites) . Car la naissance de l'Islam iranien ne s'explique en dernier ressort n i par les circonstances politiques extérieures. t . 122-143) . On eût souhaité qu'il amplifiât ces intuitions dans un grand livre : hélas ! tant d'autres soucis l'en ont détourné . pui s s'en allant à la Quête et à la rencontre du Vrai Prophète. finalement. p . déclare : « L'Islam a commencé expatrié et redeviendra expatri é comme il était au commencement . Ibid . dont la fidélité d'ami inspire le voe u formulé dans la prière du pèlerin shî'ite qui se rend à sa tombe (à Madâ'in Ktésiphon) : « Que je vive et meure ami fidèle. 10. Cf . l'étude citée ci-dessus (note 6). 11. mais. Dans la « courbe d e vie » de ce fils de chevalier mazdéen. Ibid. présenc e qui garantit et atteste la continuité de la conscience religieuse iranienne . « au lieu de cela . être l'adopté de la Famille Sainte . hélas ! en voie de disparaître. dans ce qu'il appelait « les prémices spirituelles de l'Islam iranien ». Cf . Le jardin iranien. contemple l'univers visible à traver s le prisme illuminé de ses anciens mythes 14 » Mais plus encore que la figure de Salmân le Perse. ou Salmân Pârsî. à la lumière de sa nouvelle croyance.décrivant les deux oasis que l'Islam ménage pour le repos des yeux e t la paix de l'âme : le jardin et la mosquée. et qui à son tour le guida. Il discerna fort bien que le dévouement de Salmân à la cause shî'ite donn e tout son sens au célèbre hadith dans lequel le VI' Imâm. 4 .. à l'Académie arabe du Caire. et au lieu que l'intérêt soit à la périphérie. p . Massignon voyait à la fois le destin symbolique d'un précurseur et l e destin spirituel d'un initiateur. Bienheureux les expatriés 13 ». pour en deveni r le compagnon d'initiation. passant par le christianisme.. 42 . II. . Bud é 1943. lui a inspiré des pages d'une profondeur géniale mettant en rapport l a structure du jardin. et. Ibid. une autre figure retint . Salmân le Pur. celle-là même qui a déjà été évoquée ci-dessus : Salmân Pâk . Nous avons nommé plus haut Rûzbehân de Shîrâz auquel il avait ét é guidé par Hallâj. le schéma de l a cartographie chez les anciens Iraniens (les six climats groupés autour d u climat central). lors de ses pèlerinages iraniens . » Tandis que la perspective classique des jardins d'Occiden t conduit à la conquête de tout le pays environnant. la première chose qui importe . c'est une fermeture isolant du dehors. 14. il siège au centre 1' ». dont le type classique est. comme toi . à la pièce d'eau centrale qui est le miroir d u monde . ainsi qu'il l'expliqu e en deux lignes admirables. l'une et l'autre idée étan t étroitement associées en Islam : « Un lieu de rêverie qui transfère hors du monde . remarquait-il.. finalement les procédés de calligraphie 11 (on sait que. c'est-à dire ceux-là qui défient les évidences imposées pour s'en aller à la quêt e de la pure gnose dont l'Imâm est l'initiateur . les figurations hiératiques des tapis. Et c'est pourquoi. 13. p . 60 . Massigno n discernait très justement la présence d'une gnose plus ancienne. qui n'a s pas trahi 12 » . Salmân le Perse . comme résultant « de l'acceptation ardent e d'une foi nouvelle et surnaturelle par un milieu de vieille culture qui . 11 . en outre l'étude intitulée Comment ramener à une base commune l'étud e textuelle de deux cultures. 5 et 6 . l'Imâm Ja'far Sâdiq. p . Massignon prit vigoureusement position pour le maintien de l'alphabet arabe. Une autre figure encore lui servit de guide jusqu'au coeur de l'Isla m iranien.

encore H .U . Cette passion dévorante tendait son être intime jusqu'à la rupture . ces trois opuscules abondent en aperçus fugitifs. quitte à en brise r l'attente eschatologique qui lui est essentielle. précisément. par des générations de commentateur s shî'ites . C'est cel a même. Il s'agit de l'étude citée ci-dessus note 7 . C'est au cours d e ces pages particulièrement denses qu'il relève la correspondance typologique entre la personne de Maryam. ces dernières années notamment. C'est pourquoi. en références allusives à des textes rares qu i appellent les amplifications et sollicitent les recherches .F . Hazrat Fâtima. mère de Jésus. le pur « chevalier spirituel » . nous enregistrons ces pressentiments qu i vont au-devant de leur objet. . p . c'est un appel à l'héroïsm e temporel hic et nunc. 161-173) et La Mubâhala de Médine et l'hyperdulie de Fâtima . il avait été précédé pa r toute l'exégèse de la gnose shî'ite. lorsqu'il valide l'idée shî'ite. p . lors du congrès où fut célébré le millénaire d'Avicenne (avril 1954) " Comme tant d'autres publications de Massignon. d'une part. Ce qu'il retient. l'abnégation de so n dévouement total aux causes temporelles qu'il avait faites siennes . l'attention de Massignon : la figure de Celle qui est au coeur secret de la dévotion shî'ite. Ces vers évoquent le moment dramatiqu e où le feu consume le cadavre de Hallâj . Paris. Corbin. à Téhéran même . 1968. 1943) . parce qu'il « sait ». et la personne d e Fâtima. en se rendant attentif à tout ce qu'en trahissent le coup d'archet. Manti q al-Tayr. un « fo l amoureux ayant son bâton à la main — qui s'assit auprès de cette poigné e 15. « Islamisme et religions de l'Arabie ». de Farîdoddîn 'Attâr . . Parce que cela s'accordai t en profondeur avec son propre attachement passionné à l'idée d'une justic e divine immanente en ce monde. Mais ce que personn e ne mettra jamais en doute. son impatience devant les délais imprévisibles. et éclatant dès ce monde . la fille du Prophète et la mère des Imâms . certaines défaillances du « Comprendre » en présence de ce même objet nous posen t une question difficile l6 . 16. cette desperatio fiducialis qui garde le silence et sai t attendre. Je citera i comme exemple. de même qu'il voyait en la personne de Hazra t Fâtima la Justicière divine au Dernier Jour . l e refus qu'oppose à ce monde le jauânmard. cette traduction de quelques vers (ce son t les distiques 4233-4240) de la grande épopée mystique persane. C'es t elle encore qui éclate dans certaines de ses traductions françaises de texte s mystiques. Mais. Cf . arabes ou persans . Les deux autres opuscules sont : Die gnostische Kult der Fâtima im shi'itischen Islam (Eranos-Jahrbuch V . si.plus particulièrement ces dernières années. Il a écrit sur ce thèm e certaines des pages les plus émouvantes peut-être de son oeuvre . parce qu'elle est nourrie d'une gnose qui domine les plans d'uni vers et le cycle total de la prophétie jusqu'au jour de la Résurrection. tandis que. d'autre part. Paris 1955 (réédition amplifiée de l'étude parue dans l'Annuaire de la Section des Sciences religieuses. Ziirich 1938. in Problèmes e t Méthodes d'Histoire des religions . Je pens e ici particulièrement à trois opuscules. sur la voi e de cette exégèse typologique et sur ce point précis.. 129 à 146 . qui le fit s'engager . 61 . ce n'est pas cette forme de défi qui retint l'attention d e Massignon . Voici que paraît un soufi. c'est la sincérité absolue. pour finir. il y aurait peut-être à considérer que la contradiction se résout par l'idée que Louis Massignon se fit successivement d u shî'isme iranien en fonction de sa propre vocation personnelle . Car il y a beaucoup à apprendre en étudian t (le près la manière dont Massignon traduisait. dans des prises de position militante s où il n'était plus possible à tous ses amis de le suivre . dont la préparation du dernie r motiva entre nous quelques entretiens mémorables. Mélanges publiés par la Section des Science s religieuses à l'occasion du centenaire de 1'Ecole pratique des Hautes Etudes . mère des saints Imâms du shî'isme . P . L'étho s profond du shî'isme. la force de percussion .

--. Il y a un Soleil véritable pour toujours. 17 . -.et ce que tu sais et as vu. « L'oeuvre hallagienne de 'Attâr » (in Revue des Etudes islamiques. ton lieu n'est pas ces ruines . où est-il maintenant ? tout cela n'est que le prologu e tout. Paix 17 » . Massignon. 62 . tout. Haqq (Je suis Dieu). années 1941-1946. L .qu e rameaux. de ta légende . p . — Il se mit à lui parler avec feu sa langue celui qui a crié Anâ'l les cendres et il lui disait : dis la vérité ! Ce que tu as dit et entendu . qu'elle ait ou non de s faut une Origine. souverainement libre et pure . il t e anéantis-toi donc.il remuait bie n de cendres . que t'importe ? ne subsiste ni notre atome ni notre ombre . 123 . Henry Corbin . Paris 1947).

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