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ECONOMIE DU DEVELOPPEMENT

RESUME DU COURS

GERARD GRELLET

L’économie n’est pas un ensemble de doctrines mais une façon de réfléchir

Vilfredo Pareto

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Introduction

En 1950 le monde comptait 2,5 milliards d'habitants, dont les deux tiers n'appartenaient à aucun
des deux blocs qui se disputaient l'hégémonie mondiale.
C'est à cette époque qu'Alfred Sauvy regroupa ces pays sous le vocable de « Tiers Monde »,
vocable qu'il faut entendre non pas au sens de « troisième monde », mais par analogie au tiers état
défini par Sieyès par sa fameuse formule: « Qu'est-ce que le tiers état ? tout; qu'a-t-il été jusqu'à
présent dans l'ordre politique ? rien; que demande-t-il à devenir ? quelque chose. »

En 1950 la pauvreté des pays du Tiers Monde, leur dépendance économique, leur absence
d'industrialisation, l'immobilisme de leurs masses rurales semblaient condamner ces pays à une
perpétuelle stagnation économique. Or les trois décennies qui suivirent virent la reconnaissance du
rôle du Tiers Monde sur la scène mondiale. D'abord timide, sa voix politique est devenue assurée
et souvent revendicative; de quelques centaines de milliards de dollars, son PIB est aujourd'hui
supérieur à 6 000 milliards de dollars; quant à sa population elle est passée des deux tiers à 85%
de la population mondiale.

Ces chiffres, dans leur globalité, recouvrent toutefois une grande diversité. Certains pays, pourtant
riches en matières premières, comme l’Afrique noire, se sont appauvris et appartiennent désormais
au «quart monde ». D'autres, comme les émirats du golfe Persique, ont reçu sans effort une manne
financière qui leur permet de disposer de revenus par tête supérieurs à ceux de l'Occident. Un petit
nombre de pays, bien que dépourvus de matières premières et surpeuplés, comme Singapour ou la
Corée du Sud, ont réussi à conquérir de haute lutte une part significative des marchés industriels
mondiaux. Enfin, de grands pays, comme l'Inde ou l’Egypte, n'ont connu qu’un démarrage tardif.

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L'objet de l'économie du développement est d'expliquer cette évolution divergente des pays du
Tiers Monde, peut-être le fait majeur de l'Histoire de la seconde moitié du xx eme siècle.

Dans cette introduction nous tenterons de répondre à trois questions :

En premier lieu: Comment définir le développement ? En quoi diffère-t-il de la croissance ?

En second lieu: Comment définir la pauvreté des nations ? Quels en sont les critères?

En troisième lieu: Comment mesurer l'évolution des pays du Tiers Monde ? A partir de quels
instruments statistiques ?

1 / Le concept de développement

Au début des années 50 l'économiste ne disposait, pour analyser la dynamique économique, que
des instruments de la théorie de la croissance élaborés par Harrod, Domar et Solow. Or ces
instruments sont apparus insuffisants et inadéquats pour comprendre l'évolution des pays du Tiers
Monde. Deux types de problèmes se sont en effet posés que la théorie traditionnelle de la
croissance s'est avérée incapable de résoudre.

En premier lieu, le contexte sociologique, culturel et institutionnel des pays du Tiers Monde
diffère fondamentalement de celui des pays industrialisés pour lesquels ont été élaborés les
modèles de croissance. Nombre de pays du Tiers Monde ne connaissent en effet qu'une
monétarisation limitée, ne disposent pas de marchés concurrentiels et sont animés par des agents
dont la rationalité diffère de celle décrite par les manuels de micro économie.

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En second lieu, l'objet de la théorie de la croissance est d'expliquer l'évolution d'un seul agrégat, le
produit national (PIB ou PNB). Or cet agrégat ne permet pas de rendre compte d'aspects de
l'évolution des sociétés aussi importants que la répartition du revenu, la dynamique industrielle ou
même le bien-être de la majeure partie de la population. Ces raisons expliquent la nécessité de
remplacer l'analyse en termes de croissance par une analyse plus globale en termes de
développement.

Nous définirons ici le développement comme le processus par lequel une société parvient à
satisfaire les besoins – pour tout l’homme et pour tous les hommes - qu'elle considère comme
fondamentaux.

Cette définition permet de souligner deux points essentiels : le développement est un processus et
il ne peut se juger que par rapport à certaines valeurs. Que le développement soit un processus
signifie que les facteurs de production ne peuvent être considérés comme des données - a fortiori
comme des données naturelles. La théorie du développement exige donc un cadre d’analyse
différent de celui de la théorie classique de l'échange international. Que le développement ne
puisse se juger que par rapport à certaines valeurs signifie que n'existe pas d'étalon universel du
développement, même si de nombreux économistes ou organismes internationaux utilisent le PIB
par tête comme indicateur du développement. Le développement ne doit pas, en effet, être
confondu avec la croissance dans la mesure où il se fixe d'autres objectifs que la simple
augmentation du PIB. Durant la dernière décennie une trentaine de pays ont obtenu un taux de
croissance annuel supérieur à 5 %. Or, dans ces pays, de nombreuses couches de la population ont
en fait connu une dégradation de leur niveau de vie. Il peut donc exister une croissance sans
développement dans la mesure où les besoins fondamentaux de tous les hommes ne sont pas
couverts. Il est par contre possible d'imaginer un développement sans croissance dans un pays où
le PIB par tête n'augmenterait pas, mais qui parviendrait à une meilleure justice sociale et à une
réduction des gaspillages au profit des besoins essentiels de sa population. Il serait toutefois
difficile de citer des exemples d'un tel développement et le plus souvent croissance et
développement vont de pair. En effet, à l'exception du cas d'une réforme agraire très égalitaire

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dans une société très rurale, comme à Haïti au début du XIX ème siècle, il est difficile d'envisager
une augmentation du bien-être de la population qui ne s'accompagnerait pas d'une augmentation de
la production matérielle. Le problème qui se pose ici est que toutes les sociétés ne poursuivent pas
les mêmes valeurs. Il est certes des objectifs incontestables, comme permettre à chacun de manger
à sa faim, d'apprendre à lire ou d'être soigné. Mais même ces besoins essentiels n'entrent pas dans
le même ordre hiérarchique dans tous les pays, et certaines sociétés peuvent leur préférer
l'indépendance nationale et la justice sociale. L'on pourrait certes chercher à définir le
développement en termes de bien-être et comptabiliser les plaisirs et les peines associés à
l'évolution d'une société. Mais alors les difficultés deviennent considérables. Le propre d'un
processus de développement est en effet de bouleverser les hiérarchies sociales, certains groupes
s'enrichissant, d'autres s'appauvrissant, d'autres enfin restant à l'écart. Comme l’a souligné Vilfredo
Pareto il y a plus d’un siècle nous ne pouvons pas additionner ou soustraire les niveaux de
satisfaction de chacun des groupes de sorte que nous ne pouvons jamais savoir si le niveau de
satisfaction de l'ensemble de la population a augmenté. Il n'est pas du reste prouvé que les groupes
qui s'enrichissent voient nécessairement augmenter leur niveau de satisfaction. L'enrichissement
peut en effet créer de nouveaux besoins ( alcool, télévision, jeux vidéo) souvent artificiels et
agrandir l'écart entre les besoins et leur satisfaction. Ou encore un groupe social peut s'enrichir en
termes absolus mais voir rétrograder sa place dans la hiérarchie sociale. Tous ces niveaux de
satisfaction ou d'insatisfaction ne sont bien évidemment pas mesurables.

Ce problème renvoie en fait à une question essentielle bien que souvent mise entre parenthèses:
Qui décide des valeurs à atteindre par le développement ?

Certes, l'on peut imaginer que chacun des citoyens exprime ses préférences, soit par l'intermédiaire
d'institutions politiques démocratiques, soit par le libre fonctionnement de marchés. Or force est de
constater qu'aucun pays du Tiers Monde ne réalise aujourd'hui l'une de ces deux conditions. Sur
les 76 pays dont le PIB par tête était inférieur à 5000 $ en parité de pouvoir d’achat en 2003, seuls
une dizaine de pays connaissaient une réelle démocratie avec des élections et une presse libres,

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mais dans aucun pays les décisions économiques importantes ne pouvaient être considérées
comme réellement soumises au contrôle de la population – ce en quoi ils ne se distinguent guère
des pays industriellement avancés. Le pouvoir est en effet exercé soit par un dictateur s'appuyant
sur l'armée comme au Pakistan ou à Cuba, soit par un parti unique comme en Chine ou au
Vietnam, soit encore par des groupes d'intérêt extérieurs au pays comme au Honduras ou en
Namibie. Aussi le développement n'est-il pas considéré comme l'affaire de tous, la majorité de la
population étant tenue souvent pour ignorante par ses dirigeants, mais comme l'affaire de
politiques ou de techniciens. Or ceux-ci, le plus souvent issus de milieux aisés et formés à
l'étranger, peuvent ignorer les besoins réels de la population. Des stratégies de développement à
long terme, comme la mise en place d'une industrie lourde, peuvent ainsi être privilégiés au
détriment des préférences de la majorité de la population pour des programmes sociaux.

La démocratie des décisions économiques ne s’exercent pas plus par le marché. Même si le
processus de libéralisation des économies du Tiers Monde est en cours, de larges pans de ces
économies échappent aux lois de .la concurrence pure et parfaite, de sorte que les quantités
produites sont loin de toujours refléter les préférences des consommateurs.

Ainsi, non seulement le développement n'est-il pas l'affaire de tous, mais encore le développement
s'effectue-t-il suivant des critères édictés par de petits groupes de décideurs, quelquefois même
étrangers au pays qu'ils prétendent « développer».

2 / Les indicateurs du développement

Le tableau I-I présente quelques-uns des principaux indicateurs du développement: le PIB par tête,
l'espérance de vie à la naissance, le nombre de calories par tête et le niveau d'alphabétisation.

A / Le PNB par tête

L'approche la plus simple est de dire qu'un pays est non développé parce qu'il est pauvre et que la
pauvreté peut être estimée par le Produit Intérieur Brut (PIB) par tête. En 2003 16 pays disposaient

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ainsi d'un revenu inférieur à 3 $ par habitant et par jour en termes de parité de pouvoir d’achat
(voir tableau I-I). Avec une population de plus d’un milliard d'habitants, l'Inde disposait d'un
revenu inférieur à celui de l' Espagne dont la population n'est que de 41 millions d'habitants. Le
Bangladesh, avec 138 millions d'habitants, ne dispose que d'un revenu cinq fois inférieur à celui de
la Belgique dont la population est de 10 millions d'habitants.

L'on objectera sans doute qu'il s'agit de cas extrêmes. En fait, comme nous le constatons sur le
tableau I-I, il existe un fossé entre les pays à très faible revenu (moins de 1 000 $ annuel par
habitant) et les pays à très haut revenu (plus de 20 000 $).

L'intérêt de l'utilisation du revenu par tête est qu'il constitue un indicateur synthétique et
facilement disponible. En tout état de cause il permet de repérer les cas les plus graves de sous-
développement. Le large emploi du revenu par tête ne doit toutefois pas cacher ses déficiences et
ses ambiguïtés en tant qu'instrument de mesure.

Remarquons, tout d'abord, que le PIB par tête ne prend en compte qu'une partie des biens et
services autoconsommés (essentiellement agricoles). Cette autoconsommation est évaluée sur la
base des prix de marché . Ces prix, ne correspondant qu'à une faible partie de la production, sont
mal connus et peu significatifs. Or les activités à des fins d'autoconsommation peuvent quelquefois
représenter la majeure partie du temps de travail pour les pays les moins développés en particulier
africains.

En second lieu, le PIB par tête ne représente qu'une moyenne qui n'a guère de signification quand
une petite minorité se partage une large partie du revenu national. En 1972, au Brésil, 10% de la
population se partageait ainsi 50% du revenu national alors que les 20% les plus pauvres ne
disposaient que de 2% de ce même revenu. Dans ce cas, un revenu « moyen » n'est nullement
représentatif du niveau de revenu de la majorité des habitants.

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En troisième lieu, les statistiques servant à mesurer le PIB sont souvent de qualité médiocre,
surtout dans les pays les plus pauvres qui ne disposent pas des ressources nécessaires à la mise en
place d'une comptabilité nationale.

Enfin, le PIB par tête n'est qu'un instrument de comparaison internationale très approximatif. En
effet la comparaison des PIB repose sur des taux de change officiels qui ne reflètent pas les parités
de pouvoir d'achat. D'une part, dans certains pays, le taux de change officiel diffère du taux de
change sur le marché libre. D'autre part de nombreux biens et services restent consommés
localement, comme les biens destinés à l'autosubsistance, les logements, les services personnels,
biens dont le prix diffère considérablement entre pays. Pour effectuer des comparaisons
internationales, il est donc préférable de calculer l'équivalent du pouvoir d'achat global d'un pays
par rapport à un autre.

Comme on le constate sur le tableau I – 1 une telle comparaison conduit à d'importantes


corrections. Pour tenir compte du pouvoir d'achat, le PIB nominal de l'Inde comparé à celui des
Etats- Unis devrait être multiplié par plus de 5 celui de l’Argentine par 3. Ce type de comparaison
pose toutefois le problème de la pondération des différents biens dans la consommation totale, qui
varie largement entre les pays. Si l'on utilise la pondération observée dans les pays les plus
pauvres, l'on constatera une augmentation de la parité de leur pouvoir d'achat car l'on donnera
davantage de poids à des biens courants de faible prix. Si l'on utilise la pondération observée dans
les pays les plus riches, l'on constatera une baisse de la parité de leur pouvoir d'achat car les biens
alimentaires bon marché ne possèdent qu'une faible pondération alors que les biens à forte
pondération comme les automobiles sont souvent importés et possèdent des prix élevés.

B / Les indicateurs sociaux du développement

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Les insuffisances théoriques du PIB par tête ont conduit à rechercher d'autres indicateurs de la
pauvreté des nations, en particulier l'espérance de vie à la naissance, le nombre de calories
consommées par habitant et le niveau d'alphabétisation.

L’espérance de vie à la naissance

En 2003 23 pays avaient une espérance de vie à la naissance inférieure à cinquante ans alors qu’ils
n’étaient que 21 en 1982. Il s'agit en fait de la quasi- totalité des PVD disposant d'un revenu par
tête inférieur à 3 $ par jour et par tête.

Le nombre de calories par tête

Si la nourriture représente le besoin le plus essentiel de l'homme, le nombre de calories


consommées quotidiennement devrait être considéré comme un excellent indicateur du degré de
couverture des besoins essentiels. Cet indicateur pose toutefois des difficultés d'ordres statistique
et conceptuel.

Pour obtenir le nombre de calories par tête, la FAO fait une estimation de la production vivrière
nationale à laquelle elle ajoute les importations (moins éventuellement les exportations). Elle
convertit cette production en calories, qu'elle divise par la population. Cette façon de procéder crée
bien évidemment le risque d'un grand nombre d'erreurs. Tout d'abord la production vivrière,
largement autoconsommée, est très difficile à estimer. En outre une certaine part de celle-ci peut
être détruite ou servir à l'alimentation animale. Enfin, la taille de la population est souvent très
imprécise.
A ces difficultés statistiques s'ajoutent des problèmes d'interprétation économique. Le plus grave
provient de ce que le nombre de calories par tête représente une moyenne et ne tient pas compte
des larges inégalités -sociales, familiales et régionales -dans la répartition de la nourriture. Il serait

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sans doute plus significatif de savoir comment se nourrissent les couches les plus pauvres de la
population.
L'indice lui-même pose problème car un nombre de calories élevé peut aller de pair avec de graves
déficits alimentaires, en particulier protéiniques. Enfin, il n'est pas possible de comparer
directement la situation des pays suivant le nombre de calories par tête car les besoins nationaux
dépendent largement de la répartition de la population par âge et par activité ainsi que des
conditions climatiques. La FAO a calculé les besoins caloriques par tête théoriques pour chaque
pays, mais ce calcul ne semble pas faire l'unanimité des experts.

Le niveau d’alphabétisation

Le niveau de l'alphabétisation est un indicateur de l'effort d'un pays pour répondre à une exigence
essentielle du développement. Cet indicateur présente toutefois plusieurs défauts.

Tout d'abord, le concept d'alphabétisation est très imprécis. Faut-il entendre par là la possibilité de
lire ou bien celle de lire et d'écrire ? Et que faut-il entendre par «écrire» ? Est-ce simplement écrire
son nom ou bien pouvoir rédiger une lettre ? Remarquons ici que beaucoup d'enfants du Tiers
Monde parlent des langues non écrites (langues berbères, langues africaines...), de sorte que
l'alphabétisation doit s'effectuer dans une langue étrangère.

D'autre part, les statistiques sont établies par l'Unesco à partir d'enquêtes fournies par les pays. Ces
enquêtes sont peu fiables, ne serait-ce que parce que les pays ne disposent généralement pas de
recensement démographique. Il est probable que certains pays majorent leur niveau
d'alphabétisation (en faisant par exemple l'hypothèse que tous les enfants qui ont été scolarisés
sont alphabètes) pour montrer le succès de leur effort d'éducation, alors que d'autres minorent leur
taux d'alphabétisation pour obtenir un supplément d'aide. Les larges différences statistiques dans le
taux d'alphabétisation (Niger 17 %, Congo 83 %) reflètent sans doute l'image extérieure que
veulent se donner ces pays.

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C I Les indicateurs de structure

Les indicateurs précédents sont des indicateurs de résultats (le PIB par tête, l'espérance de vie, le
degré d'alphabétisation...), non des indicateurs des causes du non-développement. Pour rechercher
celles-ci il convient de considérer des indicateurs des structures productives nationales.

Deux de ces indicateurs ont reçu une attention particulière de la part des économistes du
développement: l'inarticulation et la dépendance.

L’inarticulation des structures productives

Comme l'explique pertinemment François Perroux, dans un pays en voie de développement « les
réseaux de transport sont insuffisants ou agglomérés au point de ne desservir que certaines régions
et populations. Les marchés sont localisés et suscitent des groupes non communicants. Les
particularismes de sociétés closes, tribus, ethnies, s'opposent aux échanges pacifiques: la diversité
des idiomes y fait obstacle. Qu'un investissement porteur d'innovation, qu'une entreprise motrice
s'installe en un point de l'espace morcelé, les effets de multiplication et de complémentarité ne se
propagent pas ».
Cette in articulation se traduit par une matrice des échanges interindustriels et une matrice des
échanges interrégionaux presque entièrement vides.

La dépendance

Pour la théorie classique de l'échange international, tous les pays du monde sont situés sur un plan
identique, celui de l'échange, chacun se spécialisant suivant sa dotation en facteurs de production.
Pour une telle théorie il ne peut exister de « sous- développement », mais simplement des
spécialisations plus rémunératrices que d'autres.

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A cette vision d'un monde homogène où chacun a quelque chose à gagner à l'échange, les
théoriciens de la dépendance opposent celle d'un monde où les rapports entre nations sont
déterminés par des relations de pouvoir et de domination. Or ces relations de pouvoir vont être
organisées à des fins d'exploitation des plus faibles par les plus forts. Le sous- développement
serait ainsi une conséquence de la dépendance.

Cette dépendance peut se mesurer par le rapport entre le montant des importations (ou des
exportations) et le PIB. Mais la signification de ce rapport est ambiguë. Une faible dépendance à
l'égard de l'extérieur n'est pas nécessairement caractéristique d'un état de développement avancé.
Ce rapport est très faible pour les pays les plus pauvres comme l'Ouganda (5 %), le Bangladesh (8
%) ou le Ghana (2 %), car ces pays n'ont rien à exporter et n'ont donc pas les moyens d'importer. Il
serait bien évidemment absurde de qualifier ces pays de « développés )1. A l'inverse, des pays les
plus avancés apparaissent très dépendants de l'extérieur, comme la Suisse (35 %), la Norvège (46
%) ou la Suède (33 %).En fait 1a dépendance se situe également à des niveaux tels que les
relations techniques, financières ou culturelles, tout aussi importantes mais plus difficilement
mesurables.

D ) Première esquisse typologique du sous-développement

Les différentes approches du sous-développement que nous avons étudiées ne se recoupent


évidemment pas. Il existe par exemple des pays dont le PIB par tête est élevé mais qui connaissent
de fortes inégalités sociales et qui ne parviennent pas à couvrir les besoins essentiels d'une part
importante de leur population. Il serait très arbitraire de choisir un seul type de critère du sous-
développement et de rejeter l'ensemble des autres puisque chaque critère renvoie à un aspect
différent du sous-développement. Mais il n'est pas non plus possible de ne retenir que les pays qui
possèdent l'ensemble de ces critères. Certes, de tels pays existent (Haïti, le Bangladesh, le Mali),
mais ils sont relativement peu nombreux. Il est sans doute plus intéressant d’effectuer une analyse
multicritères.

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4 ) Pourquoi les pays du sud sont ils si pauvres ?

Il existe cinq grands types d’explication de la pauvreté des nations(1):


 les pays sont pauvres parce que situés dans des zones géographiques défavorables au
développement
 ils sont pauvres parce qu’ils ne disposent pas de ressources naturelles
 ils sont pauvres parce qu’ils sont ou ont été exploités
 ils sont pauvres parce qu’ils n’ont pas su ou pas pu épargner
 ils sont pauvres parce qu’ils ont suivi de mauvaises politiques économiques

Ces cinq types d’explication ne sont que partielles et restent globalement insatisfaisantes même si
elles éclairent certains aspects du sous développement des nations.
Tous les pays les plus pauvres sont situés dans la zone intertropicale et celle-ci ne comporte aucun
pays industriellement avancé (Singapour faisant exception). La zone intertropicale présente de fait
plusieurs conditions très défavorables au développement :

En premier lieu les sols sont latéritiques et peu fertiles ( plateau du Deccan, Matto Grosso, Afrique
sub-saharienne).
En second lieu les voies commerciales naturelles sont peu nombreuses (Amazone, Deccan,
Afrique centrale)
En troisième lieu de nombreuses zones manquent d’eau ( Sahel , Deccan) ou connaissent à
l’inverse de graves inondations périodiques ( Delta du Gange et du Brahmapoutre)
En quatrième lieu la chaleur et l’humidité permettent une vie bactérienne et parasitaire intense et
donc de grandes endémies (paludisme, bilharziose, onchocercose…)
Ces raisons expliquent qu’historiquement la zone intertropicale ait été peu peuplée et peu
développée représentant moins de 10% de la population mondiale en 1800. Elles n’expliquent
toutefois pas les différences de développement de zones géographiques proches ( Haïti et Saint
Domingue, la Malaisie et l’Indonésie, le Ghana et la Guinée…)

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La seconde explication est celle de la disparité des ressources naturelles. Les historiens ont par
exemple souligné que la première Révolution industrielle a été rendue possible par la proximité
des mines de fer et de charbon. L’explication du sous développement par l’absence de ressources
naturelles n’est toutefois plus aujourd’hui défendable. D’une part de nombreux pays se sont
développés sans ressources naturelles (Corée du sud, Taïwan), certains historiens comme Brianley
Thomas considérant même que l’épuisement des ressources naturelles en Angleterre a été à
l’origine de la Révolution industrielle. D’autre part des pays pourtant riches en matières premières
n’ont connu aucun développement et au contraire se sont appauvris comme la République
Démocratique du Congo. L’on peut même penser que la disponibilité en ressources naturelles, en
renchérissant le taux de change, peut être un handicap pour les activités industrielles fondées sur
l’exportation ce que l’on appelle le « mal hollandais ».

La troisième explication ramène le sous développement à une expérience de domination et


d’exploitation coloniale ou néo-coloniale. Tous les pays du Tiers Monde ont eu en effet une
expérience coloniale qui a conduit à l’orientation de l’appareil productif vers l’exportation de
matières premières sans industrialisation. Mais d’une part la colonisation n’a été souvent que la
conséquence du sous développement et d’autre part si l’expérience coloniale n’a pas été favorable
à l’industrialisation il resterait à prouver qu’en l’absence de colonisation ces pays auraient connu
un développement spontané, une supposition bien improbable dans des pays qui ne possédaient au
départ ni main d’œuvre qualifiés, ni infrastructures, ni la maîtrise des techniques industrielles ni
l’accumulation préalable de capitaux. L’on peut même penser que l’expérience coloniale pour
aussi douloureuse voire sanglante qu’elle ait été a permis de jeter les premiers fondements du
développement par la création d’infrastructures, la mise en place d’une administration indigène et
la diffusion de techniques sanitaires. L’on notera de plus que des pays ayant subi des expériences
coloniales similaires comme le Cameroun et la République Populaire du Congo ont connu après
leur indépendance des trajectoires de développement très différents.

La quatrième explication est celle du manque d’épargne. Le développement nécessite en effet

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l’investissement – industriel, d’infrastructures, éducatif, social – qui doit lui-même être financé par
l’épargne. Une thèse qui a eu longtemps cours est d’expliquer la pauvreté des nations par leur
manque d’épargne préalable : un pays pauvre ne pourrait pas dégager suffisamment d’épargne et
ne dégageant pas suffisamment d’épargne il ne pourrait financer les investissements nécessaires ce
qui le condamnerait à la pauvreté – ce que l’on a quelquefois appelé le cercle vicieux du sous
développement.

Cette thèse repose sur deux hypothèses : d’une part elle suppose que les pays pauvres ont un faible
taux d’épargne et d’autre part que l’investissement est contraint par l’épargne nationale préalable.

Ces deux hypothèses sont erronées.

D’une part comme le montre le tableau les pays les plus pauvres n’ont pas nécessairement
les taux d’épargne les plus faibles en particulier dans le cas des pays asiatiques. D’autre part la
libéralisation financière permet aujourd’hui de dissocier l’investissement national de l’épargne
nationale. De nombreux pays ont pu ainsi financer leur développement par les flux internationaux
de capitaux (voir tableau )

La cinquième explication est de dire que le sous-développement résulte de mauvaises politiques ou


stratégies. Cette théorie permet en effet d’expliquer pourquoi certains pays pauvres comme la
Corée du sud ont connu un développement fulgurant alors que d’autres, apparemment mieux lotis,
se sont appauvris comme le Congo.

Cette explication reste toutefois tautologique. Elle ne répond pas à la question de savoir pourquoi
les pays choisissent telle ou telle politique .C’est à cette question que nous tenterons de répondre
dans ce cours

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PREMIERE PARTIE

MICROECONOMIE DU DEVELOPPEMENT

RATIONNALITES INCITATIONS INSTITUTIONS

Pendant longtemps l’économie du développement est restée une discipline macro-économique.


Les problèmes du développement étaient ramenés aux problèmes du manque d’épargne - et plus
généralement au manque de « facteurs de production »-au problème du rattrapage et au problème
de l’insertion internationale. A ces problèmes de croissance à long terme s'est ajoutée pendant les
années 80 les problèmes d'ajustement des balances des paiements et d'ajustement. Certes il était
reconnu que les comportements microéconomiques et les institutions des pays en développement
pouvaient être très différents de ceux des pays industrialisés mais l'économiste considérait que
l'étude de ceux ci ne relevaient pas de son domaine ou que ces comportements et ces institutions
n'obéissaient à aucune logique économique. Dans ce cas il suffisait d'implanter les "bonnes"
institutions (comme le marché ou la démocratie) pour que les comportements suivent .

L’attention portée à la micro-économie du développement est née des échecs répétés de


politiques purement macro-économiques et de cette conception simpliste des problèmes
institutionnels.

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L’on constate en effet que les stratégies macroéconomiques restent lettre morte dés lors qu’elles
ne correspondent pas aux intérêts des agents. D'autre part les institutions – marchés ou
administrations - chargées de mettre en œuvre ces politiques s'avèrent souvent défaillantes et
peuvent même constituer un frein à la mise en œuvre de ces stratégies.

Pour comprendre ces défaillances la théorie du développement a pu s'appuyer sur les avancées
importantes de la micro-économie moderne, avancées qui ont porté sur l’analyse du comportement
des agents, sur la théorie des marchés incomplets ainsi que sur la logique économique de la
création et du fonctionnement des institutions. Des domaines nouveaux de recherche sont ainsi
apparus comme le comportement face au risque et à l'information incomplète, le rôle des droits de
propriété dans le développement ou l'analyse de la corruption administrative (pour une brève
introduction à la nouvelle micro-économie voir Cahuc 1993).

Cette première partie portera donc sur l’analyse du comportement individuel des agents. Au
niveau le plus fondamental le développement n’est en effet que le résultat de l’ensemble des
décisions et des actions individuelles.

Dans cette première partie nous tenterons de répondre à deux questions :

La première sera de comprendre la rationalité des agents du développement et plus


particulièrement en quoi cette rationnalité diffère de celle des pays plus avancés.

La seconde sera de comprendre le rôle des différentes institutions du développement : l’Etat et


le marché mais également de nombreuses institutions « intermédiaires » - la famille , le groupe
villageois , les différentes formes de propriété , les règles juridiques - dont nous chercherons à
comprendre la logique et leur rôle dans le développement.

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CHAPITRE I

LA RATIONALITE DES DECISIONS

ECONOMIQUES DU DEVELOPPEMENT

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Les premières observations faites sur le comportement économique des agents des pays les plus
pauvres se sont avérées incompatibles avec les enseignements de la théorie économique. Très
souvent en effet les plus pauvres ne répondent pas aux incitations de prix ou maintiennent des
institutions peu favorables au développement .

Pendant longtemps l’on s’est contenté de dire que les agents des pays du sud sont soit
"irrationnels" soit insuffisamment instruits pour mener à bien des actions économiquement
rationnelles.. La conséquence logique était que l'administration - supposée être parfaitement
éclairée sur les objectifs de développement et uniquement soucieuse du bien commun - devait
prendre en charge le développement à la place des agents, y compris par des méthodes coercitives.

Cette soit disant « irrationnalité « est aujourd’hui remise en question. De fait les agents des pays
du sud sont souvent parfaitement rationnels - en ce sens que leurs actions sont compatibles avec
leurs objectifs - mais ils n’ont ni les mêmes préférences ni les mêmes contraintes que les agents
des pays avancés. Ils doivent en effet faire face à des contraintes spécifiques en particulier des
marchés très incomplets et une information très déficiente. Le fait qu'un paysan pauvre maintienne
des techniques archaïques peut être parfaitement rationnel dés lors que celles ci minimisent le
risque, qu'il manque de l'information sur des techniques plus performantes et qu'il n'a pas accès au
marché du crédit.

I - 1 ) Le comportement des agents suivant la logique parétienne

Selon l’approche parétienne – fondatrice de la microéconomie - les phénomènes économiques


peuvent être expliqués par les comportements des agents qui cherchent à maximiser certains
objectifs sous certaines contraintes.

Les objectifs peuvent être par exemple la maximisation du revenu, la maximisation du temps de
loisir ou la minimisation du risque.

Les contraintes peuvent être :

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2 2

- les dotations en biens matériels et en capitaux des agents ;

- les dotations propres aux individus qui sont par exemple plus ou moins intelligents plus ou
moins expérimentés et plus ou moins influencés par des suggestions, des opinions ou des
raisonnements parfaitement irrationnels (comme ceux fondés sur l'astrologie) et plus
généralement sur des informations non vérifiées;

- l’environnement des agents que ceux ci peuvent modifier comme par exemple les types de
marchés et d’institutions où ils agissent;

- celles qui ne peuvent être ni prévues ni contrôlées comme par exemple les catastrophes
naturelles;

- le temps dont les agents disposent;

- enfin celles qui proviennent de l'information disponible.

Pour Pareto les actions rationnelles sont celles qui maximisent les objectifs sous certaines
contraintes, c’est à dire les actions qui sont adéquates par rapport aux objectifs poursuivis.
Toutefois il n'est pas facile de définir le concept d'"adéquation" des objectifs et des moyens et il
existe de nombreux comportements qui semblent non logiques mais qui possèdent une fonction
sociale. Ces comportements sont étudiés dans les chapitre IV à X du Traité de Sociologie
Générale de Pareto sous le terme de «résidus».Pareto montre qu’ils doivent être considérés comme
« rationnels » dés lors qu’ ils jouent un rôle de cohésion sociale. Le fait de sacrifier aux Dieux
avant la bataille peut sembler parfaitement irrationnel d’un point de vue économique mais rassure
les combattants en les persuadant de la victoire: il appartient donc à la rationalité du groupe.

La micro-économie du développement va développer ces considérations parétiennes en tenant


compte de ce que les agents des pays du sud n’ont pas nécessairement les mêmes préférences que
ceux du nord, ne poursuivent pas les mêmes objectifs et font face à des contraintes de marché ou

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institutionnelles spécifiques. En particulier les agents les plus pauvres peuvent chercher à
minimiser le risque et font face à des contraintes que ne connaissent pas les agents des pays
industrialisés comme l'incomplétude des marchés.

I -2) La spécificité des comportements des agents des pays les plus pauvres
I – 2 – 1 ) La spécificité des préférences
Le modèle néo-classique standard fait l'hypothèse que les producteurs cherchent à maximiser leur
profit et donc augmentent leur production chaque fois que le prix de vente augmente. Mais d'autres
comportements sont possibles comme par exemple maximiser son temps de loisir une fois atteint
un certain niveau de pouvoir d'achat. Dans ce cas une augmentation du prix de vente entraînera
une baisse du niveau de la production et non une augmentation .Un tel comportement a pu être
observé en Afrique, en particulier quand le nombre de biens disponibles pour le producteur est
limité et le travail productif pénible. Le producteur règle alors son effort productif de façon à
obtenir quelques biens de première nécessité.

Un autre comportement fréquent des producteurs les plus pauvres est la réduction de l'incertitude
et du risque. Distinguons ici les deux concepts. L'incertitude naît d'événements dont nous n'avons
pas la maîtrise. Ces événements peuvent être environnementaux (une catastrophe naturelle),
institutionnels (le "fait d'un prince imprévisible") ou même relationnels dans la mesure où nous ne
connaissons pas les conséquences de nos actions sur nos proches. Le risque naît d'événements
malheureux mais prévisibles qui découlent de nos actes, en particulier de l'investissement. Cette
distinction est toutefois quelque peu arbitraire dans la mesure où l'évaluation des risques est elle-
même grevée d’incertitudes.

Tous les producteurs les plus pauvres ont une très forte aversion pour l'incertitude et le risque.
Quand Georges Soros prend des risques spéculatifs il ne risque que sa réputation de génie
financier. Quand un paysan indien utilise des semences qu’il ne connaît pas il risque la totalité de
sa récolte et donc la survie de sa famille. C'est pourquoi les producteurs les plus pauvres peuvent
opter pour des techniques traditionnelles peu productives mais dont les résultats sont connus.
D'autres comportements qui peuvent sembler "irrationnels" s'expliquent par cette aversion au
risque comme la dispersion géographique des cultures (ce qui réduit les conséquences d'une
inondation ou d'un gros orage) ou la polyculture .

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I – 2 – 2 ) La spécificité des contraintes

L'incomplétude des marchés

Très souvent les producteurs les plus pauvres ne disposent que de marchés incomplets et
quelquefois ne disposent même d’aucun marché pour écouler leur production, obtenir des inputs
et vendre leur force de travail. L'absence de ces marchés peut modifier fondamentalement le
comportement des agents dont l'activité devient réduite à des opérations d'auto-consommation .

L'absence de marché des biens

De nombreuses populations restent isolées et ne peuvent écouler leur production et acheter des
biens de consommation sur des marchés . Il en va par exemple ainsi des populations de l'Afrique
centrale ou des hauts plateaux andins où les infrastructures routières sont trop mal entretenus pour
assurer un approvisionnement régulier. Il en va également ainsi des zones d'insécurité ou de guerre
civile. Quelquefois les coûts de transport réduisent considérablement les possibilités d'échange
comme pour certaines îles océaniennes.

Quand le producteur ne possède pas de possibilité d'acheter et de vendre sur un marché il va se


tourner vers l'autoconsommation. La division du travail va être réduite à celle du village, la
production à un minimum de subsistance.

La défaillance des marchés n'est pas réduite à ces situations extrêmes. Il existe de nombreux cas
où des marchés existent mais où tous les biens ne sont pas disponibles ce qui peut réduire
considérablement les choix techniques.

L'absence de marché du crédit

Le marché du crédit est un élément essentiel de l'allocation optimale des ressources puisqu'il
permet de transférer l'épargne vers les investissements les plus rémunérateurs qui sont supposés
être ceux économiquement les plus utiles. Sans marché du crédit l'investissement dépendrait
largement de l'épargne préalable. Or l'agent qui peut effectuer les investissements les plus
rémunérateurs ne dispose pas nécessairement de cette épargne préalable. D'autre part certains

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investissements industriels nécessitent des capitaux considérables qui ne peuvent provenir d'un
individu ou d'une famille.

Dans les pays en développement le marché du crédit reste limité par rapport à l'épargne
disponible pour deux raisons: l'absence de droits de propriété hypothécable et le coût de la collecte
de l'information.

Nous verrons au chapitre II que les droits de propriété individualisés restent très limités dans les
pays en développement. En particulier les plus pauvres n'ont souvent accès qu'à une propriété
collective et occupent des terres ou des immeubles sans disposer de titre légal de propriété . Mais
sans celui ci il n'est pas possible d'avoir accès au crédit.

Le coût de la collecte de l'information constitue un énorme handicap pour les plus pauvres. Du
point de vue de l'établissement de crédit ce coût peut en effet être plus élevé que le gain financier
sur un prêt de faible ampleur en particulier pour les paysans les plus pauvres (qui par ailleurs n'ont
souvent pas de biens à hypothéquer). Pour réduire ces coûts d'information certains organismes de
micro-crédit, à l'instar de la Grameen Bank au Bangladesh, font appel à des organisations
villageoises qui distribuent les crédits et prennent donc à leur charge les coûts d'information.

Quand le crédit n'est pas accessible l'investissement et le changement technique s'avèrent


impossibles pour les plus pauvres qui deviennent condamnés à des comportements économiques
routiniers.

L'absence de marché du travail

Le marché du travail n'est pas accessible à de larges couches de la population des pays du sud en
particulier à certaines couches sociales comme les femmes. Dans certains pays (Inde, Pakistan,
Mauritanie) existent des situations proches de l'esclavage pour la main d'œuvre agricole ou
domestique. D'autres pays comme la Chine ont pendant longtemps interdit tout déplacement de la
population, rendant par là même impossible le fonctionnement d'un marché du travail.

L'absence d'un marché du travail rend impossible l'allocation de la main d'œuvre vers les emplois
les plus rémunérateurs qui sont supposés être les plus économiquement utiles.

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L'absence de marché foncier

Le marché foncier est souvent inexistant soit parce que la terre est considérée comme ne pouvant
être appropriée par des personnes privées, soit parce que les occupants ne disposent pas de titres
légaux de propriété. Il en est ainsi d'une très large partie du domaine foncier africain mais
également de celui de l'Amérique latine ou de l'Inde .

L'absence d'un marché foncier rend impossible l'adéquation de la taille techniquement optimale
de l'exploitation agricole et la répartition des droits de propriété. De grands domaines inexploitées
peuvent alors coexister avec des micro - exploitations .Certes les procédures de location -fermage
et métayage - peuvent remédier à cette inadéquation mais elles ne vont pas sans coûts pour le
propriétaire et son locataire.

L'absence de marchés à terme

Le paysan doit effectuer ses décisions de production non pas à partir des prix d’aujourd’hui mais
à partir de ceux qui auront cours dans plusieurs mois, voire plusieurs années. Or, à la différence du
producteur des pays avancés, le paysan pauvre ne dispose pas de marché à terme lui permettant de
s’assurer contre le risque d’une variation des prix futurs. Il va donc devoir fixer sa décision à
partir de prix anticipés qui , bien évidemment, peuvent s’avérer incorrects et qui vont donc
conduire à des décisions qui apparaîtront par la suite sous optimales .

Plus généralement le paysan évolue dans un univers très incertain et il ne peut connaître le
résultat de ses décisions. L’économiste, bien mieux informé, les ignore presque tout autant. Il
n’est donc pas totalement irrationnel de préférer une technique à faibles rendements mais dont
l’efficacité a été depuis longtemps prouvée à une technique où les rendements sont supposés être
élevés mais sur laquelle l’on ne dispose que de peu d’expériences.

L'absence d'un marché de couverture du risque

Le problème du risque et de l’incertitude peut être considéré comme un cas particulier de


l’incomplétude des marchés. Il s’agit en effet d’un cas particulier de l’incomplétude des marchés
dans la mesure où le problème du risque naît de l’inexistence d’un marché de l’assurance.

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Le risque peut prendre plusieurs formes. A côté du risque de fluctuation de prix le paysan doit
faire face à des fluctuations importantes des quantités produites dues aux aléas climatiques ou à
des catastrophes naturelles (feux de brousse, invasions de criquets, inondations ...) que nous
appellerons ici «le risque naturel » .

Ce risque naturel n’est généralement pas couvert par un marché de l’assurance pour deux
raisons. D’une part il est très difficile de faire la part entre la baisse de la production due à un
environnement défavorable, la seule qui puisse être couverte par l’assurance et celle due à la
faible productivité du paysan. D’autre part, en cas de catastrophe naturelle de grande ampleur,
comme des inondations, l’assureur ne pourra pas faire face à l’ensemble des dédommagements.

En l’absence de marché de l’assurance le producteur va donc être amené à internaliser le risque


dans sa décision de production.

Un exemple de la prise en compte du risque nous est fournit par la dispersion des cultures en
Afrique centrale. Pour l’observateur non averti les cultures de brousse en Afrique centrale
entraînent un formidable gaspillage de temps et de ressources. Les parcelles exploitées sont
souvent éloignées par de longues distances, ce qui entraîne des temps de déplacement
appréciables. Les semis sont largement séparés les uns des autres, ce qui nécessite beaucoup
d’espace pour des rendements faibles. Les différentes cultures sont souvent enchevêtrées, bananes
plantains, manioc, sorgho, ce qui rend impossible la rationalisation de la production.

La prise en compte du risque permet de comprendre cette dispersion qui peut sembler aberrante
pour l’ingénieur agronome. En effet la multiplication des parcelles permet de réduire les risques
majeurs que sont les feux de brousse et le piétinement des gros animaux. L’écart entre les plantes
constitue une protection contre la propagation des maladies parasitaires. Quant à l’enchevêtrement
des cultures à dates de récolte différentes permet de réduire le risque de lessivage du sol en cas de
gros orages.

En Europe même, l’absence d’assurance explique de nombreuses pratiques qui peuvent apparaître
incompréhensibles. Ainsi la dispersion géographique des parcelles d’un même exploitant a
longtemps été considérée comme une aberration économique, rendant impossible l’utilisation de
machines agricoles et justifiant les politiques de remembrement. Mais pour le producteur cette

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dispersion constitue une formidable garantie contre le risque de la grêle et des inondations dans la
mesure où ce type de catastrophe frappe un espace géographiquement limité

L’incomplétude de l’information

Nous définirons l'information comme l'ensemble des données considérées par les agents comme
objective dont la connaissance peut conduire à une modification de leur comportement.

L'information doit donc être distinguée des croyances qui porte sur des données incertaines et
des anticipations. Un des problèmes que le micro-économiste rencontre quand il étudie le
comportement des agents est qu'il ne peut pas toujours distinguer entre croyance et information.
Par exemple la décision de migration peut reposer à la fois sur des informations mais également
sur des croyances. S'il pense que la vie au Etats Unis est telle qu'elle apparaît dans les feuilletons
télévisés est ce une information ou une croyance ?

L'économie néoclassique considère que le seul problème de l'information porte sur la rareté des
biens et services et que cette information est obtenue par le système de prix relatifs issu du marché
de concurrence pure et parfaite. Ce raisonnement conduit à préférer le système de marché au
système de planification centralisée dans lequel une telle information n'est pas disponible
spontanément.

D'une part – et nous l'avons vu ceci est particulièrement vrai dans les pays en développement – de
nombreux marchés n'existent pas ce qui prive les agents d'informations essentielles comme celles
que pourraient fournir les marchés à terme.

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CHAPITRE II

INSTITUTIONS ET DEVELOPPEMENT

Nous définirons les institutions comme l’ensemble des relations sociales qui contraignent les
actions des agents.

Les institutions définies d'une façon aussi large comprennent :

-des règles non imposées mais volontairement suivies comme la solidarité sociale

- des règles imposées de façon externe comme les systèmes juridiques

- les organisations sociales qui sont des combinaisons d’agents ordonnées suivant des règles
hiérarchiques pour atteindre certains objectifs comme l'entreprise, l'administration ou la famille.

Pendant longtemps les problèmes du développement ont été ramenés à la formation du capital,
physique et humain, ainsi qu'au choix des techniques les plus adaptées. Les problèmes
institutionnels liés à l'organisation sociale restaient largement exclus de l’analyse. Si de nombreux
économistes considéraient que les institutions jouaient un rôle important dans le processus de
développement, ils n’étaient pas parvenus à offrir une analyse cohérente de la genèse et du
fonctionnement de ces institutions.

Ce peu d'attention accordée aux problèmes institutionnels a été remise en question pour trois
raisons.

En premier lieu elle ne permet pas d'expliquer pourquoi les économies à niveau de revenu
comparable parviennent à des niveaux d'accumulation du capital très différents et pourquoi,
utilisant des techniques et des niveaux d'investissement largement similaires, elles peuvent
atteindre des taux de croissance très différents. En d'autres termes il est apparu que le
développement ne pouvait être réduit à une fonction de production technique.

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En second lieu les politiques, souvent d'inspiration libérale, mises en œuvre à partir des années 80
se sont heurtées à des phénomènes tels que la corruption, le lobbying d'intérêts privés ou l'absence
d'information, tous problèmes qui n'avaient guère été étudiés dans le cadre de l'analyse macro-
économique classique.

Enfin les expériences de libéralisation ont souvent échoués du fait de l'absence de droits de
propriété clairement définies.

Ces problèmes ont suscité de nombreuses recherches de la part des économistes du développement
et l'on peut avancer que l'analyse institutionnelle a été, à partir des années 90, une des branches les
plus actives de la recherche sur le développement .

Cette recherche a largement été rendue possible par les importantes avancées de la micro-
économie des trente dernières années en particulier dans quatre domaines : l'analyse des coûts de
transaction (R.Coase , D.North , Williamson ) qui a permis de comprendre la rationnalité
économique d'institutions hors marché; l'analyse de l'information (Akerlof, Stiglitz), en particulier
des problèmes liés à l'assymétrie de l'information qui a permis de comprendre la rationnalité sous
jacente à certains types de contrats ou d'organisation sociale; la théorie des jeux, en particulier des
jeux répétitifs, qui a permis de comprendre comment les fonctions d'utilité des agents sont
modifiées par l'expérience sociale; enfin l'analyse des choix collectifs ( M.Olson) qui a montré
l'importance de certains groupes défendant des intérêts particulier dans les prises de décision
globales, dissipant ainsi l'illusion que les politiques de développement sont poursuivies dans
l'intérêt général ( voir Cahuc 93 pour une introduction à la nouvelle micro-économie).

Nous examinerons ici trois grands thèmes de recherche:

- Le rôle des droits de propriété

- Le marché

- Le rôle des normes, des lois et du capital social;

II - 1) Les droits de propriété

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Les droits de propriété représentent une catégorie importante des arrangements institutionnels.

La propriété peut inclure trois types de droit qu’il convient de distinguer (a) le droit d’utiliser une
ressource – droit qui peut être lui même plus ou moins limité comme dans le cas du droit romain
de l’esclavage- , (b) le droit de vendre la propriété et de l'hypothéquer et (c) le droit d’exclure les
non propriétaires de la jouissance du bien possédé .

Toutes les propriétés ne comportent pas toujours ces différents droits. Par exemple l’on peut jouir
d'un bien sans pouvoir la vendre par absence d’un marché ou d’un titre de propriété. Certains
propriétaires peuvent vendre le bien mais ne peuvent en exclure la jouissance à certaines
personnes, comme dans le cas d'une forêt non enclose. L’on a alors des droits de propriété
incomplets.

Il existe deux grands systèmes de droits de propriété. Ceux qui ne sont reconnus qu'à l'intérieur de
petits groupes, sur une base de reconnaissance individuelle et ceux qui sont inclus dans un système
général de droit écrit. Dans la plupart des villages africains celui qui construit sa case en est
considéré comme "propriétaire" par les autres membres du village sans pour autant avoir un titre
de propriété légal. Le fait qu'il puisse disposer de sa case est donc subordonnée à l'acceptation par
le groupe (c'est pourquoi nous appellerons ce type de droit un droit " de voisinage"). On peut
l'opposer au droit écrit qui est ne nature abstraite et impersonnelle. Dans une ville européenne la
construction d'une maison suppose un titre légal mais celui ci une fois obtenu le propriétaire n'a
pas à se préoccuper de la reconnaissance de ses voisins. Dans un immeuble parisien nombreux
sont les propriétaires qui ne connaissent pas les autres co-propriétaires. La combinaison des
différents types de droit et de systèmes de droit va conduire à des situations très différentes. L'on
ne peut donc parler de droit de propriété "en général" .A titre d'exemple l'on peut considérer le cas
des droits fonciers où existent trois grands types de situations:

- les droits communaux qui ne comprennent complètement que les seuls droits (a) sans possibilité
de vendre. Le droit d’exclure peut être plus ou moins complet. C’est le cas des terres communales
dans de nombreux villages africains.

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- les droits d’allocation qui comprennent les droits (a) et (c) mais non la possibilité de vendre. Tel
était le cas de la terre dans le système féodal européen.

- le droit complet qui comprend les droits (a), (b) et (c). Toutefois ce droit peut être lui même
limité par l’incomplétude du marché foncier et par des dispositions légales et réglementaires.

Le rôle des droits de propriété dans le développement économique suscite deux questions :

Pourquoi des droits de propriété ?

Quelle est l’influence des droits de propriété sur le niveau de production et de développement ?

II - 1 – 1) Pourquoi des droits de propriété ?

Fondamentalement le droit de propriété permet d’éviter les comportements opportunistes, c'est-à-


dire le gaspillage de ressources rares gérées collectivement.

Le passage d'un droit collectif à un droit individuel présente un avantage majeur, celui de la
disparition de comportements opportunistes de certains membres de la collectivité qui peuvent
abuser de l'utilisation des ressources rares soumises au droit collectif ( l'on peut par exemple
penser au gaspillage de l'eau des propriétaires "en amont" au détriment de ceux situés "en aval" ou
encore de ceux qui arrachent les jeunes plants). Il présente également un coût qui est celui de la
protection individuelle du droit de propriété.

Comme il est difficile pour chaque propriétaire d'assurer individuellement ce droit , le droit
individuel nécessite la mise en place d'une protection par l'Etat, ce qui suppose le passage d'un
droit " de voisinage" à un droit de propriété formel.

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Les droits de propriété présentent donc un avantage social – la protection de ressources rares
dés lors qu’existe une défaillance de la gestion collective – mais également des coûts qui
comprennent les coûts de clôture, les coûts cadastraux et les coûts liés au respect des droits de
propriété (coûts notariaux, coûts de police)

Historiquement l’on constate que les droits de propriété foncière sont nés de l’augmentation de la
valeur des ressources rares à protéger – et en particulier les valeurs foncières- de la valeur de la
terre, augmentation qui peut être elle-même due à la pression démographique ou à une demande
extérieure qui valorise la terre (tel est le cas des réserves de castor au Canada au XVIII ème siècle,
du riz thaïlandais, du cacao ghanéen dans les années 50) (Eggertsson 1990).

Remarquons ici que les bénéfices individuels tirés des droits de propriété diffèrent des bénéfices
sociaux. L'établissement de droits de propriété privée peut par exemple exclure de l'accès au sol les
plus pauvres comme lors du mouvement des "enclosures" en Angleterre du XIII ème au XVIII
ème siècle, conséquence de l'augmentation du prix de la laine et donc de la valeur des pâturages.
L'on peut ainsi penser que l'instauration de certains droits de propriété peut simplement être
analysée comme la reconnaissance du pouvoir de certains groupes sociaux. Le coût social de
l'établissement de la propriété peut alors être très élevé comme dans le cas de la vente des terres
indigènes au Mexique.

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II – 1 – 2 ) Le rôle des droits de propriété dans le développement économique

Au-delà de la protection contre les comportements opportunistes les droits formels de propriété
permettent deux types de progrès.

En premier lieu le titre de propriété peut être divisé et échangé sans que le capital physique le soit.
Dans une économie de marché la division en actions du droit de propriété rend possible des
investissements qui ne pourraient être financés par un seul investisseur.

En second lieu le droit de propriété permet le crédit hypothécaire et donc l'investissement. Il est en
effet difficile de prêter à celui qui n'a qu'un projet mais rien à mettre en gage et qui peut disparaître
en cas de faillite.

II – 1 – 3 ) L’exemple des droits collectifs et des systèmes fonciers africains

L’Afrique sub-saharienne est le seul continent qui souffre d’un déficit alimentaire majeur. A la
différence de l’Asie il n’a pas en effet connu de Révolution Verte c’est à dire la mise en œuvre de
nouvelles variétés céréalières grâce à des programmes d’irrigation et d’utilisation d’engrais.

De nombreux auteurs – dont certains économistes de la Banque mondiale- ont cherché une
explication de cette situation dans l’absence de droits de propriété individuelle sur la terre, les
systèmes de droits collectifs étant considérés comme favorisant les comportements opportunistes
et décourageant l’investissement. Elle conduirait d'une part au gaspillage des ressources naturelles
et elle découragerait d'autre part l'investissement individuel.

Une tragédie des ressources communes en Afrique ?

Nous définirons ici les droits collectifs comme les droits d’utiliser une ressource sans la

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possibilité d’interdire aux autres tenants du droit de propriété d’en avoir jouissance.

Cette définition recouvre en fait deux types de situation : celle des ressources communes
globales et celle des ressources communes locales. Les ressources communes globales sont celles
qui ne peuvent être contrôlées par aucun groupe du fait des coûts de surveillance. L’on peut par
exemple ranger dans cette catégorie les ressources halieutiques de haute mer, les étendues semi-
désertiques ou la grande forêt tropicale.

Dans la mesure où l’accès à ces ressources ne peut être contrôlé, leur utilisation n’est soumise à
aucune règle de droit ce qui conduit à leur surexploitation. Les ressources communes locales sont
par contre des ressources dont l’accès peut être facilement contrôlé et qui est réservé à un petit
groupe, famille élargie, membres d’un même village ou d’une même caste. Peuvent être rangés
dans cette catégorie les puits et les terres communales, les réserves de chasse villageoises, les
pâturages. Le droit d’utiliser les ressources communes locales est en général réservé à ceux qui
disposent d’un droit, historique ou conféré par le chef de la communauté.

Le problème des droits de propriété collectifs est l’absence d’internalisation des effets externes.
L’avantage tiré de l’utilisation de la ressource rare n’est pas contrebalancé par un coût de sorte que
celui qui accède à une ressource collective a tendance à exercer son droit sans tenir compte des
résultats de son action sur les autres membres de la communauté. Un tel exercice du droit de
propriété peut donc s’avérer sous optimal au niveau global. Par exemple un individu peut cueillir
des fruits trop verts parce que s’il attend qu’ils soient mûrs il devra les partager avec les autres
ayants droit. Un autre exemple est celui des enfants africains qui coupent de jeunes arbrisseaux
dont le rendement calorifique est médiocre au risque d’hypothéquer le couvert végétal futur parce
qu’ils savent que s’ils ne le font pas d’autres enfants le feront. De même le pasteur peuhl n’hésite
pas à surexploiter les pâturages le long des routes de transhumance car s’il ne le fait pas celui qui
passera derrière le fera à sa place.

Tant que la ressource reste abondante le droit de propriété collectif n’est pas dommageable. Il
s’avère même justifié dans la mesure où les coûts d’établissement des droits de propriété comme la
clôture et la surveillance excèdent les gains sociaux liés à la diminution du gaspillage. Mais dés

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lors que la ressource se raréfie sa valeur augmente de sorte que ces coûts de gaspillage deviennent
plus élevés. Le droit de propriété collectif, en permettant une surexploitation, conduit alors à une
mauvaise gestion, voire à une « tragédie » écologique (Hardin 1968). Pour éviter un tel gaspillage,
les ressources communes locales doivent être gérées selon des règles strictes. En fait pour
l’ensemble de la société il peut être moins onéreux d’internaliser les effets externes par le droit de
propriété individuel (voir Alchian et Demsetz 1973).

Ainsi présentée cette thèse a fait l’objet d’un réexamen depuis une dizaine d’années de la part d’
économistes et d’anthropologues (Migot - Adholla et alii 1991) pour qui elle repose sur la
confusion entre le res nullius , c’est à dire l’absence de droit de propriété, et le res communis, c'est
à dire le droit de la communauté.

Tout d’abord le res communis ne signifie pas en effet le libre accès à la ressource rare car la
communauté peut édicter des règles précises et contraignantes d’accès à cette ressource. Le droit
collectif peut donc être considéré, non comme le droit de gaspiller de la ressource rare, mais
comme une règle de gestion d’un bien collectif. Dans la mesure où ce bien collectif possède de très
fortes externalités (comme par exemple l’eau) il ne peut en effet être soumis aux lois de propriété
et de marché. D'autre part la gestion collective de ressources permet de réduire les conflits
potentiels de la communauté. Dans le delta intérieur du fleuve Niger « les pâturages inondés en
saison sèche, qui constituent la plaque tournante par laquelle quelque quatre millions de têtes de
bétail transhument chaque année, étaient divisés en environ trente zones de pâturage alloués à des
sous-clans de pasteurs nomades peulhs. Des droits réciproques de pâturage étaient attachés à
chacune de ces zones de façon à permettre à tous les groupes peuhls d’accéder chaque année aux
pâturages inondés au moment de la décrue, tandis que les tiers ne pouvaient y accéder. Sur la base
des conditions dominantes chaque année, les gestionnaires des ressources chargés de chaque zone
fixaient les dates auxquelles devait avoir lieu l’accès aux pâturages » (Moorehead et Lane 1995.) .

Ceci suppose toutefois qu’existent des autorités communautaires capables d’imposer des règles de
gestion collective dans l’intérêt de tous .Or il est loin d’en être toujours ainsi. D’une part les
autorités communautaires peuvent chercher à utiliser à leur profit exclusif les terres communales.
D’autre part ces autorités peuvent perdre tout pouvoir au profit de celui de l’Etat. Dans ces deux

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cas l'établissement de droits de propriété peut constituer un préalable à l'exploitation et à la


destruction de ressources naturelles rares comme dans le cas de la vente de droits d'exploitation
des forêts tropicales à des sociétés étrangères. L'on constate ainsi que l’appropriation publique ou
privée des terres communales a progressé rapidement dés lors qu’existent des enjeux économiques
comme l’aménagement des vallées fluviales ou les plantations. Elle est très avancée dans un pays
comme le Botswana, beaucoup moins au Sahel. Faite quelquefois au nom de l’incitation à la
production, elle peut conduire à priver de larges couches de population de l’accès à la terre comme
au Kenya où 70% des terres cadastrées appartiennent à 5% des propriétaires. L’épuisement des
réserves foncières, puis la diminution des jachères peut conduire à des conflits aigus entre groupes
sur l’octroi des rares terres disponibles comme celui entre les Bwa et les Mossi à l’ouest du
Burkina Faso.

Droits de propriété collectifs et investissement

L’absence de droit individuel d’exploitation à long terme décourage l'investissement d'une part
parce que celui qui investit devra partager les fruits de son investissement avec les membres de la
communauté et d'autre part parce que n'existe pas de garantie de la tenure à long terme. Le système
de propriété communale serait donc inefficace par rapport aux droits de propriété individuelle et
constituerait une des causes majeures de l'absence de Révolution verte en Afrique sub-saharienne.
Cette thèse un peu simpliste a suscité de nombreuses critiques de la part des africanistes. D'une
part il semble que le plus souvent l'attribution des tenures ne soit pas remise en cause dés lors que
celles ci sont effectivement exploitées. D'autre part de nombreux exemples montrent que les
systèmes de tenure traditionnels sont capables de transformation dés lors qu'existent de réels
enjeux économiques.

La sécurité des tenures traditionnelles

Une large partie de la critique des droits fonciers traditionnels repose sur l’insécurité supposée des
tenures traditionnelles, insécurité qui découragerait l’investissement de longue période. Il semble
qu’en fait la sécurité des tenures ait été réelle dans les sociétés traditionnelles, certaines tenures

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étant même transmises de père en fils. Mais là aussi la situation a évolué rapidement sous l’effet
de la pression démographique et de l'apparition d'un marché foncier . Des chefs de village tentent
de reprendre des tenures pour les vendre à leur profit . Il est vrai que dans d’autres cas l'existence
d'un marché foncier a conduit de nombreux allocataires à se considérer de facto propriétaires . En
fait le statut des tenures est aujourd’hui très différent d’une région à l’autre il faut se garder de
généraliser quelques exemples isolés . Nous manquons actuellement d’une vue globale sur le
renouvellement des tenures en Afrique sub-saharienne .

La capacité de transformation des systèmes d'exploitation collective

En dernière analyse la critique des systèmes fonciers traditionnels repose sur leur incapacité
supposée à ne pas s’adapter aux mouvements démographiques et économiques . Si l’existence de
l’individualisation des tenures face à la poussée démographique dans l’ère pré-coloniale reste
discutée, il existe de nombreux exemples de transformation spontanée des statuts fonciers pour
répondre aux besoins des cultures commerciales . Les ventes de terre ont existé au Sénégal après
l’introduction du palmier à huile ou sur la Gold Coast après l’introduction du cacaoyer (Hill 1963
et pour un survey voir Platteau 1993) . Du fait du contrôle de l’administration sur les terres et des
limites administratives à l’établissement spontané des droits de propriété , il est aujourd’hui assez
difficile de porter un jugement sur la capacité réelle des systèmes traditionnels à évoluer . Il est
toutefois remarquable que malgré l’interdiction faite par certains pays de vendre la terre, censée
appartenir à l’Etat, il existe de nombreuses ventes illégales de terre (voir par exemple Aliyu 1987
pour l’exemple du nord du Nigéria). D’autre part les systèmes fonciers traditionnels sont
aujourd’hui en nette régression et laissent progressivement la place à des systèmes fondés soit sur
le droit européen privé ou le droit islamique permettant la vente de la terre (voir Le Bris , Le Roy
et Leimdorfer 1982, Le Roy 1995 , Platteau 1993, Le Roy 1996) soit sur la nationalisation du sol
comme en Ethiopie , en Mauritanie , au Nigéria, en Tanzanie, au Congo ou en Zambie .La
situation foncière de l’Afrique subsaharienne est donc très complexe puisque d’une part l’héritage
du passé est différent suivant les régions et d’autre part parce que l’évolution récente des structures
est différente.

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II - 2) Le rôle du marché

II – 2 – 1 ) Les avantages du marché

Le marché concurrentiel présente deux avantages décisifs dans le processus de développement : la


diffusion de l’information, l’incitation à produire au moindre coût et la recherche de l’innovation

La diffusion de l’information

Dans une économie sans marchés- comme par exemple dans une économie administrativement
planifiée- l’information préalable aux décisions de produire et de consommer est déficiente. Le
consommateur ne peut révéler ses vraies préférences que par la longueur des files d’attente ou par
le fait de laisser certains biens dans les rayons des magasins. Le producteur ne révèle pas ses vraies
contraintes : vis-à-vis de sa hiérarchie il a tendance à les surestimer de façon à remplir sans risque
les objectifs fixés par l’administration. L’absence de marché conduit donc à une faible productivité
et à l’absence de correspondance entre les besoins réels des agents et la production. En ce sens il
s’agit d’un système non démocratique puisque le planificateur décide de ce qui doit être produit à
la place des agents. Si un tel système peut se concevoir dans une économie où les besoins
essentiels des populations ne sont pas couverts et où les objectifs de développement font l’objet
d’un large consensus, il devient absurde dans une économie qui produit des dizaines de milliers de
biens.

L’information par les prix joue un rôle essentiel dans l’allocation des ressources rares.
L’augmentation du prix de celles ci donne en effet un signal aux producteurs qui vont chercher à
eu augmenter la production par l’investissement, la mise en œuvre de nouvelles technologies ou la
recherche de produits de substitution. Quant aux consommateurs ils vont chercher à économiser la
ressource rare et à utiliser des produits de substitution. L’information offerte par le prix permet
donc un rééquilibrage du marché.

L’incitation

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L’économie sans marché est également une économie sans incitation matérielle. Augmenter la
production et dépasser les objectifs du plan est inutile voire dangereux.

Le marché concurrentiel nécessite que le producteur , sous peine d’être éliminé, vende aux coûts
les plus faibles. La concurrence est un formidable aiguillon pour introduire de nouvelles
techniques ou de nouveaux gains de productivité.

L’expérience de libéralisation des économies planifiées dès les années 80 en Chine puis celle des
années 90 en Inde a montré que l’introduction de marchés permet de doper la productivité et la
croissance.

III – 2 – 2 ) Les préalables au marché

Les préalables institutionnels au marché

Les marchés ne naissent pas spontanément. Ils nécessitent à la fois des conditions sociales et des
conditions institutionnelles préalables. Aussi est il illusoire de vouloir imposer des mécanismes de
marché à des économies qui ne disposent pas de ces conditions préalables.

Les préalables institutionnels à l’établissement de marchés

Le marché nécessite trois préalables institutionnels : l'établissement de droits de propriété


individuels ; l'établissement de règles de droits et la possibilité de sanction quand elles ne sont pas
appliquées et l'établissement d'une monnaie stable.

Le marché est un lieu d'échange de droits de propriété. Il faut donc que ces droits de propriété

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soient définis au préalable. Or il n'en va pas ainsi dans deux types de situation. La première est
quand l'occupant ou l'utilisateur ne possède pas de titre de propriété. Par exemple dans de
nombreuses régions un marché foncier s'avère impossible parce que les occupants ne disposent pas
de titre de propriété. La seconde est quand la propriété est collective. L'échange devient alors
subordonnée à un accord de l'ensemble des co-propriétaires
.
Comme nous le verrons au chapitre suivant définir et enregistrer des droits de propriété peut être
un processus long et coûteux. D'une part l'existence de ces droits peut faire l'objet de nombreuses
contestations quand ils ont été établis sur une base de simple occupation; d'autre part
l’enregistrement des droits de propriété peut entraîner d'importants coûts de cadastrage et de
clôture.

Une fois définis les droits de propriété il est nécessaire que soient établis des règles de
fonctionnement du marché. Or un accord entre les échangistes sur les règles à respecter ne naît pas
spontanément. Ces règles sont pourtant nécessaires car elles permettent de réduire l'incertitude sur
la procédure du marché et donc de réduire les possibilités de fraude. En d'autres termes elles
réduisent les coûts de transaction. Comme il serait très long et très coûteux de renégocier ces
règles pour chaque échange il est de l'avantage de chacune des parties qu'un cadre juridique soit
imposé par un tiers.

Une fois les droits de propriété et les règles commerciales établis il est nécessaire de définir l'unité
monétaire .En effet le troc n'est possible que dans des marchés réduits à un très petit nombre de
biens – par exemple le poisson et le sel des côtiers contre les céréales des agriculteurs. Dés lors
que le nombre de biens à échanger est élevé il donc est nécessaire de recourir à un intermédiaire
des échanges. Deux types d'intermédiaire sont possibles : les biens qui ont une valeur intrinsèque
qui peut être facilement stockée et transportée comme l'or, l'argent voire des cauris ou des signes
monétaires dont le cours est imposé par l'Etat comme le papier monnaie. Le premier type
d'intermédiaire possède l'avantage de ne pas être soumis aux manipulations de l'Etat mais sa
production entraîne un coût. Par exemple rien n'assure que la production de l'or croisse
parallèlement aux échanges. Le second type d'intermédiaire n'a pas de coût de production mais

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l'Etat peut abuser de son droit d'émission de sorte que cet intermédiaire des échanges se dévalorise.
Ceci représente une incertitude et donc un coût de transaction pour les échangistes puisqu'ils ne
peuvent connaître à l'avance la valeur réelle de la monnaie avec laquelle ils sont payés. Ce n'est
que dans le cas de marchés sophistiqués où existent des marchés à terme qu'ils peuvent se couvrir
mais ces marchés à terme présentent des coûts propres de fonctionnement.

Une fois l'échange effectué les transactions doivent être protégées. Ceci suppose l'existence d'un
système policier et judiciaire qui ne peut être effectué que par l'Etat et qui historiquement a justifié
la constitution d'Etats forts, les échangistes acceptant de payer l'impôt en contrepartie de la
protection de leurs biens.

Les coûts de fonctionnement des marchés

L'échange possède des coûts spécifiques dont le plus important est celui de la recherche de
l'information sur les biens ou les services échangés. Même pour des biens comme une stère de
bois de chauffe ou un kilo de riz ces coûts ne sont pas nuls si l’on cherche par exemple à en
connaître l’origine mais ils peuvent s’avérer être très élevés dans des marchés spécifiques comme
celui du travail qualifié et à forte responsabilité ou comme celui de l'assurance ou du crédit .En
effet sur ces marchés les agents peuvent avoir intérêt à dissimuler l’information comme par
exemple le travail effectivement effectué par un salarié.

Les coûts de transaction

Les coûts institutionnels et les coûts de fonctionnement des marchés sont appelés "coûts de
transaction". Ils doivent être comparés aux gains tirés de l'échange. Dans un certain nombre de cas
ces gains ne peuvent couvrir les coûts de transaction. Il en est particulièrement ainsi quand les
coûts d'enregistrement et de protection des droits de propriété sont très élevés alors que la
propriété ne fait que rarement l'objet d'un échange. C'est par exemple le cas des terres dans des

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pays où n'existe pas de cadastre et les coûts de clôture sont élevés. Il en est également ainsi quand
il existe la possibilité de comportements opportunistes, si par exemple certains utilisateurs ne
payent pas le prix du service alors qu'il est techniquement difficile de recouvrir le prix du service.
Tel est par exemple le cas d'un phare.

II -2 – 3 ) Les dysfonctionnements du marché

Remarquons de plus qu’existent de nombreux dysfonctionnements de marchés .

En premier lieu le marché peut être monopolistique ou connaître une entente entre les producteurs.
Dans ce cas existe un « super profit « qui n’est pas justifié économiquement.

En second lieu l’information peut être fortement asymétrique

En troisième lieu le marché peut être efficace mais conduire à des situations socialement
insupportables dans la mesure où il exclut les plus pauvres de la fourniture de certains biens et
services essentiels comme par exemple l’eau, les soins de santé ou l’éducation.

II – 3) Pourquoi existe-t-il des institutions hors marché ?

Dans la section précédente nous avons vu que le marché présente à la fois des coûts de transaction

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(coûts liés à l’obtention de l’information , à l’établissement des droits de propriété ainsi qu’à leur
respect) et des coûts sociaux.

Quand certains de ces coûts s’avèrent très élevés des institutions hors marché peuvent perdurer. La
question fondamentale est donc de pouvoir comparer le coût des institutions hors marché et les
coûts de transaction du marché. Tel a été l’objet des travaux des néo-institutionnalistes du
développement.

Nous allons considérer successivement les " coûts – bénéfices " du marché et des institutions hors
marché.

L’on peut distinguer deux sortes de coûts de transaction : des coûts de mise en place d'institutions
préalables au marché et des coûts de fonctionnement du marché.

Les coûts de fonctionnement des institutions hors marché .

De même que pour les marchés connaissent des coûts de transaction, les institutions hors marché
présentent des coûts de fonctionnement, dus, en particulier, au comportement opportuniste des
agents .

Ces comportements comprennent :

- le fait de dire ce qui n’est pas vrai ("aléa moral" en anglais «moral hazard»)

- le fait de faire des choses que l'on s’est engagé à ne pas faire ("sélection adverse")

- plus généralement le fait de poursuivre des objectifs favorisant ses intérêts particuliers au
détriment de l’institution.

Ces comportements sont possibles parce qu’il existe une information asymétrique entre les agents
d’une même institution de sorte que les sanctions peuvent être plus ou moins improbables. Cette

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asymétrie de l'information est d'autant plus grande que la division du travail au sein de
l'organisation est poussée et que les différentes tâches sont complexes.

Les coûts du fonctionnement des institutions hors marché doivent donc être comparés au coûts de
transaction sur les marché et cette comparaison des coûts – à bénéfice économique égal –
permettrait d'expliquer suivant la thèse néo-institutionnaliste le partage des activités entre le
marché et le hors marché ainsi que des caractéristiques spécifiques aux pays non industrialisés
aussi différentes que l'importance des réseaux ethniques et familiaux, le marchandage ou le
métayage. Nous allons toutefois voir que cette thèse, que l'on peut qualifier de darwinisme social,
suscite de nombreuses critiques.

En premier lieu nous n'avons aucune façon de mesurer les avantages et les coûts des institutions et
donc leur efficacité. Nous ne pouvons en effet effectuer des expériences où le même bien ou
service serait produit par le marché et simultanément le hors marché. Une grande partie des coûts
et des avantages des différentes institutions ne peut du reste être mesuré en termes monétaires. Il
en va ainsi du capital social ou de la diffusion de l'information. Prétendre donc que ce sont les
institutions les plus efficaces qui prévalent relève donc d'un acte de foi.

En second lieu l'on peut penser que de nombreuses institutions existent non parce qu'elles sont les
"plus efficaces" mais plus simplement parce qu'elles bénéficient à des groupes d'intérêt (Olson
1982). Il en va ainsi des nombreuses institutions organisées sous forme de monopole au profit de
petits groupes très actifs pour protéger leurs intérêts. Ceci explique que des institutions néfastes ou
inadaptées puissent se maintenir. Des révolutions radicales (Révolution Française, ère Meiji au
Japon, guerre de Sécession) peuvent alors s’avérer justifiées pour mettre fin à des institutions
inefficaces qui ne disparaîtront pas d’elles mêmes.

II - 3) Normes , lois et capital social

Nous appellerons "règle" toute norme sociale répétitive dont les agents économiques doivent tenir
compte dans leurs actions. En standardisant les comportements les règles permettent de réduire les
coûts de prises de décision, les coûts d'apprentissage sociaux ainsi que ceux liés à l'obtention de

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l'information. Elles réduisent l'incertitude et limitent l'arbitraire des conduites humaines . La


simplicité des règles est gage d'efficacité.

L'on peut distinguer deux types de règle. Les règles que nous appellerons "externes" qui sont
imposées à l'individu et dont le non-respect est sanctionné et les règles "internalisées" qui sont
suivies volontairement par l'individu. Les règles de stationnement en ville sont des règles externes,
la solidarité entre voisins une règle"internalisée". Cette distinction est importante dans la mesure
où l’établissement et le respect d'une règle externe représente un coût social qui peut être élevé par
rapport à une règle internalisée.

Les règles externes sont des règles formelles car pour être imposées elles doivent précises afin de
limiter l'arbitraire de celui qui les impose : Il ne serait guère intéressant de jouer au football si
l'arbitre pouvait changer les règles en cours de match. Par contre les règles internalisées n'ont pas
besoin d'être écrites.

II- 3 - 1 Les règles externes : le système juridique

L'ensemble des règles externes constitue le système juridique.

L’établissement de règles de droit est un préalable essentiel au développement car les acteurs
économiques doivent connaître les règles du jeu pour élaborer des stratégies économiques.

Historiquement l’on peut distinguer, quelque peu arbitrairement, deux systèmes de droit, celui où
le législateur ratifie une coutume préexistante - c'est la « common law » anglo-saxonne - et celui
créé directement par le législateur, comme le droit romain ou le code Napoléon.

Jusqu’au XVIIIème siècle la coutume a prévalu dans toute l’Europe. Par exemple en matière de
droit commercial les juges procédaient à des enquêtes pour connaître les meilleures pratiques
commerciales et à partir de celles ci créaient le droit. L’apparition d’un droit coutumier écrit ne se
généralisa qu’au XVIIIème siècle.

Dans ce système le droit est fondé sur des pratiques sociales largement " internalisées " par les

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individus (souvent pour des raisons religieuses) et non sur les préférences des législateurs.

A la coutume l’on peut opposer le droit créé par le législateur. La fin de l’Ancien Régime et les
scandales judiciaires qui l’accompagnent jetèrent un lourd discrédit sur le système coutumier. Les
révolutionnaires français l’abolirent et la remplacèrent par des décrets. Il revint à Napoléon de
codifier le droit français de façon cohérente. Au cours du XIX ème siècle les pays latins et
l’Allemagne adoptèrent le droit législatif alors que les pays anglo- saxons conservaient un droit
fondé, sinon sur la coutume, du moins en grande partie sur la jurisprudence.

En fait droit législatif et « common law « sont moins opposés qu'il peut le sembler car le
législateur français s'est largement inspiré de la coutume et le droit anglo-saxon est codifié et
modifiable par le Parlement .

La question peut être ici posée de savoir quel est le système juridique le plus favorable au
développement.

Pour les économistes libéraux les lois doivent être fondées sur des normes sociales pour deux
raisons.

Tout d'abord puisque les normes sociales qui s’expriment dans la coutume sont spontanément
respectées, il ne sera pas difficile de faire respecter la loi fondée sur la coutume alors qu’une loi
créée par le législateur peut fort bien être rejetée par les usagers .

En second lieu l’on peut supposer que les règles de droit qui s’imposent en longue période sont les
plus efficaces car sinon elles ne seraient pas adoptées , une position que l’on pourrait qualifier de
darwinisme juridique.

Si le premier argument n’est guère discutable il ne suffit pas à justifier la «common law».

Le second argument a fait l’objet de nombreuses critiques.

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Remarquons tout d’abord que ce n’est pas parce qu’un système juridique s’impose qu’il est par là
même le plus efficace. En fait nous n’avons aucun critère pour dire qu’un système judiciaire est
plus « efficace » qu’un autre .De quelle efficacité s’agit il ? de l’efficacité économique ou de
l’efficacité sociale, ces deux critères étant souvent opposés ? Du reste le critère de l’efficacité
n’est pas nécessairement le meilleur critère dans la mesure où il peut s’opposer à d’autres critères
et en premier lieu celui de l’éthique, comme le montre le débat sur la peine de mort.

D’autre part les règles de droit qui prévalent par la coutume peuvent en fait ne servir que ceux qui
ont accès à la pratique du droit qui peuvent n’être dans certains pays qu’une minorité. Ces règles
peuvent même aller à l’encontre de l’intérêt général comme le montre l'exemple du droit
coutumier français du XVIII ème siècle issu du droit féodal, voire être humainement intolérables
comme le droit coutumier de la Russie du XIX ème siècle.

Remarquons enfin que par sa nature même le droit coutumier reste totalement inadapté pour traiter
d’innovations majeures ou des problèmes juridiques nouveaux, comme le droit informatique ou le
droit de l’environnement.

II – 3 – 2 ) Les normes sociales internalisées et le capital social

Certaines normes sociales sont suivies spontanément par les individus sans qu'ils y soient
contraints par la loi. Il s'agit de règles de morale, de solidarité ou de politesse. Ainsi la confiance
réduit les coûts de transaction commerciale, ce qui explique la réussite de certaines communautés.

Quand ces règles permettent d'accroître la production elles sont quelquefois appelées "capital
social". Le terme "capital " est justifié en ce sens que ces règles doivent être construites dans le
temps, en particulier pour le " capital confiance " et que le capital social est une ressource
utilisable par les agents. Toutefois à la différence du capital physique le capital social ne se
construit pas nécessairement au détriment de la consommation. Il peut très bien se construire à
l'occasion d'une fête. D'autre part il ne s'use pas mais au contraire il s'entretient et se régénère avec
son utilisation (Wollcock 2000).

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Le capital social encourage la production et les échanges dans la mesure où il réduit les coûts
d'information et de négociation. Il a fait l'objet d'une attention récente des chercheurs pour
comprendre trois aspects de la micro-économie du développement : la réussite de petits groupes
ethniques ou religieux , la gestion de l'environnement naturel et la microfinance.

Il existe des groupes pour lesquels le capital social est suffisamment fort pour réduire le coût de
transaction. Il en va ainsi quand les relations financières et commerciales sont fondées sur la
confiance. Ce capital social explique la réussite commerciale des juifs, des chinois d'outre-mer ou
des berbères du Souss. Remarquons que ces groupes sont d'autant plus soudés qu'ils se sentent non
intégrés au reste de la société.

Une règle internalisée peut l'être pour des raisons religieuses, par l'éducation mais également par l'
"apprentissage par l'expérience". Il est plus facile de réussir socialement en aidant les autres, en
étant digne de foi et en ne trichant pas qu'en adoptant un comportement inverse. Ce n'est que dans
des sociétés suffisamment larges et anonymes qu'un individu peut espérer réussir par un
comportement anti-social. Dans les sociétés villageoises le vol est inconnu à l'intérieur du village
(mais quelquefois accepté s'il est fait au détriment du village voisin) simplement parce qu'une
société villageoise est suffisamment réduite pour que l'auteur du délit soit immédiatement connu et
mis au ban de la communauté.

Une société dans laquelle les individus acceptent spontanément des normes sociales bénéfiques
possèdent un énorme avantage dans la mesure où les conflits sont réduits. En particulier dans
l'échange marchand les échangistes n'ont pas à s'enquérir de l'honnêteté des partenaires
commerciaux ni à s'inquiéter du respect de la parole donnée et de la protection des biens acquis.
Une telle société jouit alors d'un avantage commercial tout en réduisant les coûts de police ou de
justice. A l'inverse dans une société où les individus ne respectent pas spontanément ces règles, les
coûts de transaction peuvent s'avérer plus élevés que les gains de l'échange. Il en est par exemple
ainsi dans nombre d'économies africaines urbaines.

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SECONDE PARTIE

LES FACTEURS MACROECONOMIQUES

DU DEVELOPPEMENT DES NATIONS

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Nous considérerons ici trois niveaux d’explication macroéconomique du développement des


nations.

La première explication vient de l’accumulation de facteurs de production : biens d’équipement,


infrastructures, amélioration de la qualification des travailleurs. Le rythme d’accumulation du
capital permet d’expliquer le taux de croissance potentiel.

Le taux de croissance potentiel n’est toutefois qu’une des explications du taux de croissance
réalisé. L’on constate en effet que des pays comme l’Algérie ou le Nigéria qui ont consacré une
large part de leur PIB à l’accumulation du capital n’ont obtenu que des résultats décevants en
terme de croissance réalisée. L’on constate en effet qu’à un même taux d’accumulation du capital
les taux de croissance peuvent être très différents. La raison en vient qu’une partie du capital peut
être gaspillée du fait d’une mauvaise allocation des facteurs. La seconde explication vient donc des
différences dans l’allocation des facteurs ou en d’autres termes des stratégies de développement. Il
permet de comprendre le rythme de croissance.

La croissance ne doit toutefois pas être confondue avec le développement.


Nous devrons donc examiner ensuite dans quelle mesure la croissance se traduit par une
amélioration du sort des pauvres et de l’environnement.

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CHAPITRE III

DEVELOPPEMENT ET ACCUMULATION DU CAPITAL

Pour qu’un pays se développe il lui faut accumuler des moyens de production que nous
appellerons ici le capital productif.

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III - I ) Le capital productif : concept et mesure

Le capital productif est constitué de l’ensemble des moyens de production. Il comprend :

- le capital physique : les biens d’équipement et les bâtiments industriels ;


- les infrastructures : routes , réseaux électriques , infrastructures portuaires et aériennes ;
- le capital naturel : mines et terres agricoles
- le capital humain
- le capital technique

Le capital est donc par nature très hétérogène. Il ne peut être mesuré en tant qu’agrégat. L’on peut
toutefois tenter de mesurer la part du revenu ( ou de la production) nationale qui permet
l’augmentation de ce capital. Cette part , appelée formation brute de capital diffère toutefois de la
formation brute de capital fixe qui est constitué de l’ensemble des biens et services non détruits
pendant l’année à l’exception de l’augmentation des stocks et des biens durables consommés par la
ménages. Nous devons y ajouter les dépenses d’enseignement qui augmentent la valeur du capital
humain ainsi que les dépenses de recherche et de développement qui augmentent la valeur du
capital technique. Par contre il faut y retrancher la valeur des constructions immobilières
effectuées pour les ménages qui n’augmentent pas directement le capital productif.

Une première estimation de l’effort consenti par une nation pour augmenter sa capacité de
production est donc :

Formation brute de capital fixe au sens de la comptabilité nationale


– amortissements - construction immobilière pour les ménages

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+ dépenses en faveur de l’enseignement + dépenses de recherche développement.

L’on remarquera que l’amortissement est un concept financier qui ne recouvre pas la destruction
réelle des biens capitaux .

Le tableau suivant présente quelques données sur l’effort d’accumulation du capital de certains
pays :

III– 2 ) La contribution des différentes composantes du capital à la croissance

De nombreuses tentatives ont été effectuées pour tenter de mesurer économétriquement la part des
différentes composantes du capital dans la croissance des nations. Ces tentatives ne sont guère
concluantes pour quatre types de raisons :

-Il est très difficile de mesurer le capital .L’obsolescence du capital physique ne peut être
appréhendé que par l’amortissement qui est un concept financier. La valeur du capital humain ne

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peut l’être que par un flux de revenus futurs actualisés dont nous ne connaissons ni le montant ni le
taux d’actualisation.

- La contribution du capital à la croissance est loin d’être toujours immédiate . Nous utilisons
toujours certaines infrastructures construites par les romains. Certains biens capitaux sont
s’avèrent à l’inverse rapidement obsolètes mais doivent être amortis sur de longues périodes ;

- La croissance de toutes les parties du capital est souvent très fortement corrélée de sorte qu’il
n’est pas possible d’isoler l’impact sur la croissance d’une partie du capital ( problème de
multicolinéarité)

III – 3 ) Le capital fixe

Le capital fixe se compose :

- des biens d’équipement


- des infrastructures
- des bâtiments destinés à la production

La production de biens d’équipement requiert un haut niveau de technicité . Seuls un petit nombre
de pays – Chine , Inde, Corée du sud , Brésil – sont capables de les produire. Les autres pays
doivent les importer (voir tableau). Le problème est que les biens capitaux ainsi transférés sont
loin de toujours correspondre aux besoins des pays receveurs. D’une part leur mise en œuvre
nécessite le plus souvent une main d’œuvre peu nombreuse et très qualifiée alors que ces pays
disposent d’une main d’œuvre abondante et peu qualifiée. D’autre part les biens capitaux créés par
les pays industrialisés le sont pour des séries de production longues alors que les pays les plus
pauvres n’ont par définition que des débouchés internes limités. Il en résulte souvent une forte
sous utilisation des équipements.

III – 4 ) Le capital humain

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Les premières phases d’industrialisation ne nécessitent souvent qu’une main d’œuvre peu qualifiée
qui n’a souvent qu’un rôle de substitut aux machines. Le problème fondamental est alors celui de
l’acquisition de capital fixe, non celui de la qualification de la main d’œuvre. Au fur et à mesure
du développement et du passage à l’industrie et aux activités de service le capital humain va
prendre de plus en plus d’importance ;

Les ressources humaines productives d’un pays dépendent de deux facteurs : la population en âge
de travailler et la qualification de cette population.

III – 4 – 1) La population capable de participer à la production

La part de la population capable de participer à la production peut être calculée comme :

Population totale -population n’ayant pas atteint l’âge légal de travailler-population ayant dépassé
l’âge de travailler+population scolarisée au-delà de l’âge légal de travailler-population n’étant pas
capable d’exercer une activité productive-femmes n’exerçant pas d’activité productive

Les pays les plus pauvres sont ainsi lourdement handicapés par une population jeune, l’impact des
grandes endémies sur la force de travail ainsi que, pour certains pays, les différents interdits
rendant difficile l’insertion des femmes dans le monde du travail.

III – 4 – 2 ) La qualification du capital humain

La qualification du capital humain permet des gains économiques et extra – économiques

Les gains économiques

Ces gains dépendent de l’adéquation des besoins en qualification du marché du travail.


L’investissement éducatif peut ainsi s’avérer essentiel ou conduire à un gaspillage ( ASS)

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Un des problèmes est que l’investissement en termes d’éducation n’a des effets qu’au bout d’une
décennie alors que nous ne connaissons pas les besoins en qualification à long terme.

Les gains extra économiques

L’accès à l’école , au lycée et à l’Université peut être un véritable ascenseur social . Il peut
également renforcer les inégalités sociales si l’accès aux études secondaires ou supérieures est
réservée à certaine partie de la population.

De nombreuses études ont montré que l’éducation des filles a des retombées très positives sur la
santé familiale et réduit la mortalité infantile.

III – 4 - 3 La fuite de la force de travail qualifiée

Les PVD importent des travailleurs et en exportent . Le solde peut être négatif quand une partie
importante des travailleurs éduqués quittent leur pays d’origine , perte que ne compense pas
toujours les transferts monétaires.

III- 5) Le rapport entre augmentation du capital productif et croissance du PIB

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Ce rapport est donné par l’identité :

d PIB / PIB = d PIB / dK . dK / PIB

dPIB / dK représente la productivité de l’investissement . Son inverse , dK / dPIB est appelé


coefficient ICOR ( « incremental capital output ratio »)

dK / PIB la part du PIB consacrée à l’accumulation du capital

L’on constate sur le tableau suivant que la productivité différe très largement entre pays :

Comment expliquer les différences dans la productivité du capital ?

Quatre types d’explication peuvent être avancées :

- Les économies d’échelle


- L’apprentissage
- La diffusion des techniques
- Les gains dans l’allocation des ressources

Les économies d’échelle

Au fur et à mesure de l’augmentation de la production la division du travail permet une meilleure


spécialisation. Certains coûts de production deviennent divisés par des quantités plus élevés ,
réduisant le coût unitaire comme le coût des infrastructures ou celui de la recherche
développement.

L’apprentissage

En produisant l’on apprend à mieux produire et à produire plus vite .

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Les économies d’échelle et l’apprentissage par l’expérience permettent de créer les conditions
d’une croissance endogène. Toute augmentation de la production entraîne des gains de
productivité et donc une baisse des coûts de production qui créent une augmentation du pouvoir
d’achat . L’une augmentation de la demande crée les conditions d’une augmentation de la
production.

Le rattrapage et la diffusion des techniques

Les nouvelles techniques sont coûteuses à produire. Le pays qui les copie ou qui achète un brevet
ne supporte pas le même coût que le pays qui les a mises au point. De nombreuses techniques sont
du reste diffusées gratuitement : techniques médicales, techniques juridiques, résultats de la
recherche scientifique fondamentale…Le pays qui s’industrialise après les autres bénéficie donc de
l’expérience des premiers pays industriels, peut sauter les techniques obsolètes et ne participer que
marginalement au coût de la mise au point de ces techniques. Ces avantages lui permettent
d’obtenir des taux de croissance importants dans les premières phases de l’industrialisation et
d’effectuer une phase de rattrapage observable par exemple en Chine et en Inde.

Les gains dans l’allocation des ressources

Ces différentes explications n’offrent que des possibilités de croissance . Pour que celle-ci soit
réalisable il faut mettre en œuvre des stratégies de développement c'est-à-dire allouer les
ressources disponibles afin d’obtenir les objectifs du développement. Le rôle des stratégie s’avère
donc fondamental et l’on constate que des pays disposant des ressources pour créer les conditions
du développement les ont gaspillé faute d’une stratégie appropriée ( Algérie , Congo, Brésil…)
alors qu’à l’opposé des pays ne disposant pas a priori d’atouts favorables ont connu un réel
développement par la mise en œuvre de stratégies efficaces ( Corée du sud , Taïwan, Chili…)

L’étude de ces stratégies fera l’objet du chapitre suivant.

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40
41 41

CHAPITRE IV

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42 42

LES STRATEGIES DE DEVELOPPEMENT

OU

L’ALLOCATION DES FACTEURS DE PRODUCTION

Il ne suffit pas à un pays de disposer de ressources naturelles, de main


d’œuvre, de capital mobilisable pour connaître la croissance. Encore faut il que ces ressources ne
soient pas gaspillées , que la main d’œuvre soit incitée à produire et à entreprendre, que le capital
soit mobilisé dans des projets porteurs de développement. Telle est la grande leçon de la seconde
moitié du XX ème siècle où l’on a vu des pays riches en ressources naturelles comme le Congo, le
Nigéria ou l’Algérie s’appauvrir alors que des pays pauvres et sans ressources naturelles comme la
Corée du sud ou Taïwan ont rejoint les pays industriels les plus avancés.

174
42
43 43

Historiquement se sont succédées deux grandes philosophies des stratégies d’allocation des
ressources pour le développement : l’une a été introversion planifiée (souvent appelée
« substitution à l’importation »), l’autre peut être appelée l’extraversion libérale. Par la première
est passée la quasi-totalité des pays sortant de la férule coloniale de 1945 aux années 80. Cette
stratégie a été mise à mal par les crises financières des années 80, conséquences d’endettement
inconsidérés, l’échec des politiques planifiées, ainsi que par la nécessité d’une politique
d’ouverture rendue nécessaire pour l’acquisition des biens de haute technologie.

IV – 1 ) L’introversion planifiée 1950 - 1980

La politique de développement qui a prévalu de 1950 à 1980 a été fondée sur quatre stratégies
complémentaires :

- le remplacement progressif des importations par la production nationale ;


- la priorité donnée à l’industrialisation ;
- le financement fondé sur l’épargne nationale préalable, y compris par l’épargne forcée ;
- l’impulsion et la régulation par l’Etat de la politique économique dans le cadre de plans de
développement.

IV – 1 – 1 ) Les raisons historiques du choix d’une stratégie d’introversion planifiée

174
43
44 44

Ces politiques ont été mises en place dés les années 30 et 40 par certains pays d’Amérique
latine à la suite de la crise économique qui a fortement réduit leurs exportations ainsi que par la
seconde guerre mondiale qui a conduit à l’autarcie de certaines zones géographiques comme
l’Afrique australe. Elles ont été généralisées à la sortie de l’ère coloniale ( Inde , Chine , Egypte,
Algérie…) bien qu’elles n’aient pu être mises en œuvre dans les pays les plus pauvres de l’Afrique
sub-saharienne, des Caraïbes et de l’Amérique centrale par manque de financement. Elles ont été
abandonnées dès les années 60 par un petit groupe de pays – notamment la Corée du sud – puis
progressivement par l’ensemble des pays en développement à partir des années 80.

Pour comprendre les raisons qui ont conduit au choix de ces politiques il est nécessaire de
rappeler leur contexte historique.

La lutte contre le colonisateur a conduit les partis qui prirent le pouvoir à rechercher une rupture
avec le marché mondial considéré comme la source de leur dépendance et de leur sous
développement, comme l’a par exemple très clairement expliqué N’Kruhma, le leader ghanéen
charismatique dans son petit mais remarquable ouvrage « I speak of freedom ».

Pour de nombreux leaders la voie alternative à la dépendance du marché mondial devait être
fondée sur l’industrialisation à marches forcées en suivant l’exemple de l’URSS dont le prestige
était alors à son zénith.

D’autre part l’absence de marchés internationaux de capitaux jusqu’à la fin des années 60 rendait
nécessaire le financement de l’industrialisation par la mobilisation d’un surplus agricole (Chine)
ou l’exportation de matières premières (Algérie).

Enfin à l’indépendance de nombreux pays ne disposait d’aucune classe d’entrepreneurs capable


d’initier l’industrialisation. Seul l’Etat, par l’intermédiaire de sociétés nationales, pouvait prendre
en charge et mobiliser les capitaux pour le développement manufacturier voire agricole.

IV – 1 - 2 ) La politique de substitution à l’importation

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44
45 45

L’on peut définir la politique macroéconomique de substitution à l’importation comme la politique


qui vise à réduire la part des importations dans la demande globale qu’il s’agisse de la
consommation finale de la consommation intermédiaire ou des investissements.

La substitution à l’importation est généralement mesurée par l’évolution de la part des


importations dans le PNB ( voir tableau ). Un tel indicateur n’est toutefois pas toujours
significatif.

En premier lieu le montant des importations peut refléter des problèmes structurels de l’économie (
comme par exemple la dépendance énergétique) et non l’effort de remplacement des importations

En second lieu ce rapport dépend du prix relatif des importations et du PNB, lui-même dépendant
du taux de change qui peut connaître des variations considérables en moyenne période.

En troisième lieu la mise en place d'un appareil productif national peut avoir pour conséquence
d'accroître les importations d'inputs industriels et de biens d'équipement.

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45
46 46

TABLEAU IV-1

Part des importations manufacturières dans la consommation apparente de biens manufacturés


(1)

(en %)

1960 1982

Algérie 85,2

Argentine 18,7 24,3


Brésil 10,9 11,3 Colombie
41,4 2
Côte-d'Ivoire 79,4
Egypte 37,3 53
Inde 23,3 28,2
Indonésie 36,5 (2) 44
Kenya 81,2 (3) 62,1
Maroc 52 64
Mexique 48 17
Pakistan 50 (3) 49,3
Philippines 28,2 47
Républ. de Corée 35,5 84,6 (4)
Sénégal 68,2 67,6 (4)
Tunisie 79,3 (3) 53 (4)

(1) Rapport entre d'une part le montant des importations manufacturières et d'autre part la somme
des importations et de la production manufacturières moins le montant des exportations
manufacturées. (2) 1965.(3) 1961.(4) 1981.
Source: Chiffres calculés d'après les données du Rapport sur le déve loppement dans le monde,
Banque Mondiale, 1985.

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46
1 1

correspond pas nécessairement à une augmentation de l'effort productif national mais peut
être également due à des facteurs externes comme une récolte exceptionnellement bonne ou
à la mise en place d'un appareil productif national. Ces réserves importantes étant faites, l'on
constate sur le tableau IV-1 trois types de situation. Tout d'abord dès 1960 certains pays
tels le Brésil ou l'Inde couvraient plus des trois quarts de leur consommation interne de
biens manufacturés par leur propre production. A l'opposé certains pays qui en 1960 étaient
presque totalement dépendants de l'extérieur pour leur consommation de produits
manufacturés ont su réduire celles-ci considérablement comme en particulier l'Argentine, le
Mexique et la Tunisie. Le dernier cas est celui de pays où la substitution à l'importation s'est
trouvée rapidement bloquée et où donc la part des importations dans l'offre de biens
manufacturés est restée à peu près constante sur les deux dernières décennies ou n'a que
faiblement progressé. La Côte-d'Ivoire, le Maroc, le Pakistan et le Sénégal illustrent de tels
blocages. Signalons enfin le cas de l'Egypte, des Philippines et de la Corée du Sud, pays qui
ont connu une très large ouverture vers l'extérieur et où la part de l'offre globale couverte
par les importations a augmenté. Le critère de l'évolution de la part des importations
manufacturières dans l'offre globale n'est pas, nous l'avons vu, suffisant car un pays peut
voir baisser ses importations sans effort productif ou, au contraire, effectuer des efforts réels
de substitution à l'importation sans parvenir pour autant à augmenter la part de la production
nationale dans l'offre globale de biens manufacturés. Nous ne retiendrons donc comme
économies effectuant une substitution à l'importation que celles qui élargissent effectivement
leur capacité de production.

Le processus de substitution à l'importation peut s'effectuer suivant deux directions: de


l'amont vers l'aval ou de l'aval vers l'amont du processus de production, l’amont du
processus de production étant constitué des industries lourdes ( sidérurgie, pétrochimie,
industries électriques…) et l’aval des industries de biens de consommation ( textiles,
agroalimentaire, industrie pharmaceutique….). Ces deux processus diffèrent profondément
quant à leur nature. La substitution à l'importation dans les industries de biens de
consommation n'entraîne pas de coût très élevé dans la mesure où le capital requis est faible,
la main-d'oeuvre employée peu qualifiée et la technologie peu sophistiquée. De plus ces

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1
2 2

industries ne demandent généralement qu'une échelle de production réduite pour travailler à


pleine capacité. Aussi suffit-il le plus souvent d'élever les droits de douane pour faire naître
des entreprises -indigènes ou étrangères -engagées dans ces activités de substitution en aval.

Il n'en va pas de même des substitutions à l'importation qui partent de l'amont pour
descendre vers l'aval. En effet les industries en amont sont le plus souvent à très forte
intensité capitalistique. Par exemple, l'on estime que le rapport capital travail est soixante
fois plus élevé dans la pétrochimie que dans la confection, vingt fois plus élevé dans
l'industrie chimique que dans l'industrie du meuble, etc. Aussi le capital nécessaire pour
créer des industries « lourdes » excédait-il à l’indépendance largement les possibilités
financières des bourgeoisies locales. D'autre part les technologies sont davantage
sophistiquées et l'échelle de production considérablement plus élevée à l'amont qu'à l'aval.

Par conséquent une substitution à l'importation en amont ne peut résulter de la simple


protection douanière. L'expérience montre qu'elle est toujours née de la volonté politique
d'Etats non seulement suffisamment forts pour imposer des taux élevés d'investissement
mais disposant surtout de revenus extérieurs élevés permettant l'importation massive de
biens d'équipement. Aussi ce type de substitution à l'importation ne peut-il être observé que
dans un petit nombre de pays comme l'Algérie et l'Irak disposant d'une forte rente pétrolière
ou de pays disposant de débouchés internes élevés comme l’Inde, la Chine ou le Brésil.

Les obstacles au processus de substitution à l'importation

La logique du processus de substitution à l'importation voudrait qu'au fur et à mesure de la


mise en place des industries le marché s'élargisse grâce à l'augmentation de l'emploi et aux
commandes interindustrielles. En d'autres termes les effets d'entraînement liés à la
substitution à l'importation devraient permettre une « remontée » progressive de l'aval vers
l'amont ou - bien une descente de l'amont vers l'aval.

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2
3 3

L'expérience montre toutefois que les effets d'entraînement restent le plus souvent très
limités tant en amont qu'en aval du processus de production. Les raisons tiennent à la fois
aux déficiences de la demande globale et aux distorsions opérées par la protection douanière.

La déficience de la demande globale

La production créée par la substitution à l'importation fait face à deux types de demande: une
demande préalable égale au montant des importations existantes avant la mise en place de la
politique de substitution à l'importation et une demande induite par la substitution à
l'importation.
Lors des premières étapes de la substitution à l'importation la demande induite risque d'être
faible et ceci pour trois raisons :

En premier lieu les choix techniques souvent limités, en particulier dans l'industrie lourde, ou
imposés par les firmes étrangères conduisent à l'utilisation de processus de production à
faible coefficient de main-d'oeuvre, ce qui limite les effets de la redistribution salariale
directe.

En second lieu au début du processus d'industrialisation la totalité des biens d'équipement et


des inputs intermédiaires doit être commandée à l'étranger. Une large partie de
l'investissement est donc détournée du circuit économique national.

En troisième lieu la politique de substitution à l'importation peut contribuer à réduire la


demande existante. La protection douanière a en effet souvent pour conséquence une
augmentation des prix qui grève fortement le pouvoir d'achat des consommateurs nationaux
et réduit donc la demande interne. D'autre part, dans les pays socialistes comme l'Algérie ou
le Ghana lors de l'expérience N'Krumah, les déficits des entreprises publiques qui mettent en
oeuvre le processus de substitution à l’importation sont couverts par des subventions
budgétaires qui réduisent d'autant la demande globale. Dans ces conditions le processus de
substitution à l'importation risque de s'essouffler rapidement à moins que n'existe une forte

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3
4 4

demande interne préalable ou bien que les recettes tirées de l'exportation ne viennent
combler le déficit de la demande interne.

Les distorsions crées par la protection douanière

Toute protection douanière a pour conséquence de réduire la concurrence et donc de créer


une situation de monopole. Une telle situation risque d'autant plus d'apparaître que le marché
interne est étroit. Dans toute industrie existe en effet un seuil technique imposant un
minimum de production pour faire travailler les équipements à pleine capacité. Or dans de
petits pays la demande interne ne justifie tout au plus que l'installation d'une seule unité de
production. Celle-ci jouit alors d'une situation de monopole dont les conséquences sont une
hausse des prix, la perception de profits indus, une mauvaise qualité des produits et l'absence
d'incitation à l'incorporation de nouvelles techniques.
Cette situation de monopole peut être occupée par des firmes étrangères qui s'installent en
maîtres car il n'existe pas toujours de firmes locales techniquement et financièrement
capables de leur faire concurrence. Or la firme étrangère a souvent pour stratégie de réduire
au maximum la valeur ajoutée à l'intérieur du pays. En procédant ainsi elle réduit en effet ses
risques et elle peut vendre -à prix élevés -les pièces détachées de la maison mère. Une telle
politique est du reste souvent encouragée par la législation douanière qui considère les pièces
détachées comme des inputs industriels et à ce titre redevables d'une fiscalité réduite. Au
nom de la substitution à l'importation sont alors créées des unités d'assemblages sans effets
d'entraînement.

IV – 1– 3 ) La préférence donnée à l’industrialisation sur le développement agricole

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Les années 50 et 60 ont été celles de la priorité donnée à l’industrie sur l’agriculture. Deux
raisons peuvent être avancées d’une telle préférence.

En premier lieu les produits industriels constituent des inputs pour l’ensemble des secteurs.
L’indépendance du processus de production national suppose donc la maîtrise de la
production industrielle en amont.

En second lieu l’industrie était considéré comme permettant davantage que l’agriculture
l’obtention d’économies d’échelle et l’intégration du progrès technique.

L’industrie devait donc porter le développement, l’agriculture étant considéré comme un


secteur rétrograde ne pouvant au mieux que croître par l’utilisation de produits industriels.

Cette préférence donnée à l’industrialisation a nécessité d’importants transferts aux dépends


de l’agriculture (voir infra). Ces transferts ont appauvri le secteur agricole entraînant de
graves famines en Asie au début des années 60 et des mouvements migratoires vers les
villes. Ils ont par là même réduit les débouchés du secteur industriel conduisant à de graves
déséquilibres sectoriels.

IV – 1 – 4) Le financement interne

Jusqu’aux années 70 il n’existait pas de marché international du capital de sorte que les pays
en développement ont du recourir à leur épargne interne ou à l’aide internationale. Or dans
des pays pauvres l’épargne est faible et le plus souvent difficilement mobilisable par manque
d’intermédiation financière. Il existait donc une trappe à pauvreté, la faiblesse de l’épargne

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5
6 6

entraînant la faiblesse de l’investissement et la faiblesse de l’investissement expliquant la


faiblesse du revenu et donc de l’épargne.

Afin de disposer d’une épargne préalable pour financer les projets industriels les
administrations nationales ont eu recours à une épargne forcée suivant trois mécanismes :

Dans les pays exportateurs de matières premières agricoles ou minérales (Afrique


subsaharienne) ils ont eu recours à des taxes à l’exportation en prélevant une partie
importante de la différence entre le prix d’achat au producteur et le prix de vente sur le
marché mondial.

Dans les pays asiatiques à planification centralisée (Chine) le prélèvement a été effectué par
la fixation du prix d’achat agricole et du prix de vente à l’agriculture des produits industriels.

Enfin dans les pays latino américains (Brésil) le financement de projets industriels par l’Etat
a été financé par le déficit budgétaire et donc la création monétaire. Le poids du prélèvement
a donc été supporté par tous ceux qui ont vu leur pouvoir d’achat diminué du fait de
l’inflation, conséquence de l’émission monétaire inconsidérée.

Dans tous ces cas l’épargne ainsi prélevée a été captée par l’administration et utilisée soit au
financement du déficit budgétaire courant, soit au paiement de subventions aux entreprises
publiques déficitaires, soit
au financement d’investissements publiques. Ce captage de l’épargne nationale s’est
effectuée au détriment des entrepreneurs privés qui ont du recourir à l’autofinancement.
Cette répression financière a conduit à de lourdes distorsions dans l’orientation de
l’investissement et donc de l’activité économique ( voir infra).

IV – 1 – 5) La prééminence du rôle de l’Etat dans le processus de développement

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Lors de cette première phase de développement l’administration va jouer un rôle


déterminant. Trois raisons peuvent être avancées pour expliquer une telle prééminence.

Tout d’abord à l’indépendance la plupart des pays en développement ne possédaient pas de


bourgeoisie nationale capable de prendre en charge l’investissement.

En second lieu n’existaient pas les structures préalables au fonctionnement des marchés
( droits de propriété, législation, intermédiaires financiers…)

A ces deux raisons s’ajoute une raison idéologique. Dans les années 50 le seul pays qui était
considéré comme étant sorti du sous développement par ses propres forces était l’URSS. Il
est compréhensible que ce pays ait servit d’exemple à de nombreux pays comme l’Inde ou la
Chine mais également à des pays aux structures économiques très éloignées comme la
Guinée ou la République Populaire du Congo.

Pour assurer son rôle moteur de développement l’Etat va nationaliser les industries clés
(énergie, secteur minier) mais également une partie du secteur agricole qu’il va réorganiser à
partir de coopératives d’Etat (Algérie, Ghana) . Toutes les activités économiques vont être
coordonnées dans le cadre d’un plan prévoyant une allocation de toutes les ressources.

Les limites de l’action de l’Etat dans le développement

Avant d’en étudier les limites, soulignons le rôle essentiel que l’administration peut et doit
jouer dans les premières phases de développement.

L’administration tout d’abord est la seule à pouvoir prendre en charge des investissements
essentiels au développement qui ne peuvent l’être par le marché comme les infrastructures
ou les investissements lourds nécessitant une mobilisation importante de capital.

Elle est également seule à pouvoir effectuer des opérations de redistribution et à mener une
politique d’éducation et de santé.

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8 8

Enfin elle est seule à pouvoir mettre en place un cadre législatif préalable au marché.

IV – 2 ) Libéralisation et insertion sur le marché mondial

IV - 2 – 1 ) Les causes historiques des stratégies libérales

Jusqu’aux années 80 une partie importante de l’activité économique des pays en


développement est restée tournée vers les marchés extérieurs.

Cette extraversion économique était toutefois largement passive en ce sens que le pays
laissait des sociétés étrangères exploiter des ressources naturelles. De plus l’extraversion de
fait recouvrait souvent une volonté d’introversion, des pays très dépendants de leurs recettes
d’exportation comme l’Algérie, les utilisant pour mener une politique de substitution à
l’importation.

A partir des années 60 quelques pays vont suivre une autre voie – notamment la Corée du
sud et Taïwan –fondée sur une la conquête de marchés extérieurs activement soutenue par
l’Etat.

Ces premières expériences réussies vont conduire à une l’élaboration d’une nouvelle
orthodoxie fondée sur l’insertion active sur les marchés mondiaux, politique qui va être
progressivement suivie par l’ensemble des pays en développement à partir des années 80.

Les raisons du basculement de l’ancienne à la nouvelle orthodoxie doivent être comprises


dans leur contexte historique.

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Pendant les années 50 Taïwan et la Corée du sud ont vécu largement de l’aide militaire
américaine. Quand l’armée américaine se redéploya en Asie pour être plus près de son
théâtre d’opérations dans la péninsule indochinoise ces deux pays virent la manne financière
américaine disparaître alors qu’ils sont sans ressources naturelles et doivent supporter un
important effort militaire. Ces deux pays ont donc été acculés nolens volens a exporter coûte
que coûte vers les Etats-Unis et le Japon en profitant de la différentiation des coûts salariaux
et de la surchauffe de l’économie américaine.

A la fin des années 70 la politique industrielle chinoise se trouva confrontée à une grave
crise du fait de son incapacité à maîtriser les technologies modernes de production, en
particulier dans les domaines de l’énergie (exploitation off shore du pétrole de la mer de
Chine), des communications ou des transports aériens, toutes technologies qui ne pouvaient
plus être obtenues auprès de l’U.R.S.S. Pour obtenir ces technologies la Chine dû accepter
de s’ouvrir progressivement au capital étranger et de créer des zones d’exportation.

A partir des années 80 la plupart des pays du sud ( Mexique , Brésil, Turquie, Maroc…)
connaissent de graves crises d’endettement extérieur. Pour rembourser leur dette ces pays
vont procéder à de fortes dévaluations de façon à augmenter leurs exportations dans des
secteurs à l’entrée relativement facile comme les textiles ou le tourisme.

L’effondrement économique de l’Union soviétique à la fin des années 80 va conduire Cuba


et le Vietnam à s’ouvrir aux échanges internationaux, principalement par le tourisme, afin de
financer les importations essentielles.

Enfin les nouvelles technologies de communication ont permis dés les années 90 de sous
traiter à distance des opérations de services (traitement de dossiers de réservation,
comptabilité, renseignements téléphoniques…) permettant à des pays comme l’Inde
disposant d’une main d’œuvre qualifiée anglophone de créer des foyers d’exportation.

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Remarquons ici que les expériences réussies d’extraversion active reposent sur des
préalables en termes géographique et en termes d’infrastructures. De fait l'industrialisation
n'a été possible que parce que ces pays disposaient au départ de certains atouts: une position
géographique qui les place aux grands carrefours des échanges mondiaux comme celles de
Singapour et de Hong-Kong ; l'activité de groupes d'entrepreneurs possédant des capitaux
comme à Taiwan, à Hong-Kong, à Singapour et en Malaisie où les immigrés chinois ont joué
un rôle commercial, financier et industriel déterminant; et surtout l'existence d'infrastructures
préalables à l'industrialisation. Singapour et Hong-Kong disposaient des ports, des entrepôts
et des ateliers légués par la Royal Navy. Quant à la Corée du Sud et à Taiwan ces pays se
sont vu doter de nombreuses infrastructures militaires par les Japonais puis par les
Américains. Ces infrastructures ont constitué le préalable indispensable aux investissements
industriels, préalable que ne possédaient pas des pays comme Haïti ou Madagascar. L'on
peut toutefois remarquer que des pays comme les Philippines, Panama ou le Sénégal qui
disposaient de grands ports et de certaines infrastructures n'ont pas su les exploiter pour
fonder une industrialisation extravertie.

En dehors de leurs infrastructures les nouveaux pays industriels possédaient au début des
années 60 un réel seul atout sur le marché mondial,celui d'une main-d'oeuvre bon marché.
Comme les grands pays industriels connaissaient alors une situation de plein-emploi et de
croissance rapide des salaires, ces pays ont pu facilement attirer des firmes étrangères pour
produire des biens nécessitant de forts coefficients de main-d'oeuvre non qualifiée comme
les textiles, les jouets, l'horlogerie... La sous-traitance internationale a donc permis une
première phase d'expérience industrielle et d'accumulation du capital. Toutefois, à partir du
début des années 70, les pays du groupe connaissent une crise de leurs exportations à fort
coefficient de main-d'oeuvre. D'une part ces exportations entrèrent en concurrence avec
celles de nouveaux venus sur les marchés internationaux comme le Mexique, la Tunisie ou
l'Inde. D'autre part les grands pays industriels réussissent à automatiser certaines de leurs
opérations de montage, ce qui les rendirent moins dépendants du contrôle d'une main-
d'oeuvre hon marché et leur permirent de rapatrier certaines de leurs activités sous-traitées à

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l'étranger. Enfin les pays du groupe se trouvèrent face au dilemme suivant: ou bien les gains
à l'exportation servaient à augmenter les salaires et à créer un marché national mais alors ces
pays risquaient de perdre leur avantage comparatif, ou bien les salaires étaient maintenus au
plus has niveau possible mais alors ces pays risquaient de se heurter à de fortes tensions
sociales et ne pouvaient espérer parvenir à créer un marché national.

Ces différentes circonstances expliquent les différences dans les modalités de mise en œuvre
de la politique d’extraversion active. Nous considérerons successivement le type de
spécialisation, la politique de gestion de la force de travail, le type de financement et le rôle
de l’Etat.

IV – 2 – 3 ) L’insertion sur le marché mondial

IV – 2 – 3 – 1 ) Le type de spécialisation

Tous les pays en phase d’extraversion active vont commencer par se spécialiser sur les
créneaux où joue leur avantage comparatif c’est à dire sur les créneaux à fort coefficient de
travail peu qualifié et bon marché. Il s’agit principalement :

- des industries agroalimentaires

- de l’industrie de la confection

- du tourisme

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- du montage d’appareils industriels ( électroménager, optique, ordinateurs, petite


mécanique…)

A partir de cette première étape deux types de scénarii sont possibles : certains pays vont
restés cantonnés à ces spécialisations (Tunisie, Ile Maurice) alors que d’autres vont évoluer
vers des spécialisations de plus en plus sophistiquées et à haute valeur ajoutée (Corée du sud,
Taïwan, Chine continentale) et en particulier dans les secteurs de :

- la pétrochimie et de l’industrie des engrais

- les composants électroniques (Corée du sud, Taïwan, Chine continentale)

- la construction navale (Corée du sud)

- la sous traitance de services ( Inde)

- les industries d’armement ( Brésil, Corée du sud)

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IV – 2 – 3 – 2 ) Les conditions de réussite de l’insertion sur le marché mondial

Comment expliquer la remontée vers ces secteurs à haute valeur ajoutée ?

La taille du marché interne

La première raison vient de l’existence d’un large marché interne préalable qui a permis
d’amortir rapidement les coûts fixes de production .

Le montant de l’investissement

La seconde raison vient du montant de l’investissement . Celui-ci dépend :

- de l’investissement direct des entreprises étrangères et donc des garanties de rentabilité


qui leur sont accordées ;

- de la capacité d’emprunt sur les marchés extérieurs et donc de la crédibilité financière du


pays ;

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- du montant de l’épargne interne ;

Les transferts de technologie

Les transferts de technologie peuvent être obtenues par :

- copiage

- investissement direct

- achat de brevets

La politique des salaires

Certains pays comme la Corée du sud ont pratiqué une politique de répression salariale en
interdisant les syndicats de façon à maintenir les salaires les plus faibles possibles. Les pays
à tradition syndicale forte comme l’Argentine ou le Brésil ont eu par contre davantage de
difficultés à maintenir leurs coûts salariaux.

La politique du taux de change

Certains pays comme la Corée du sud ou la Chine ont su manipuler leur taux de change afin
de rester compétitifs.

La réorientation de la structure productive vers l’exportation

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Relancer les exportations suppose d'une part que les produits nationaux deviennent
compétitifs -et donc que les prix absolus des biens exportables (ou susceptibles d'être
concurrencés par des importations) diminuent -et que les producteurs soient incités à
développer leur production- donc que les prix relatifs des biens exportables (ou susceptibles
d'être concurrencés par des importations) augmentent. Ces deux conditions sont mises en
oeuvre par la dévaluation mais celle-ci n'est pas toujours suffisante et doit être souvent
accompagnée d'autres mesures, en particulier fiscales, comme la détaxation des inputs
importés dans les industries exportatrices.

IV – 2 – 3 ) La mise en œuvre de la libéralisation des marchés

Parallèlement à l’ouverture sur le marché mondial, les pays en développement ont cherché à
mettre en œuvre des politiques de libéralisation de leurs marchés.

IV-2 - 3 -1) Les explications du passage d’une économie administrée à une économie de
marché

Trois raisons expliquent un tel retournement d’une économie largement administrée à une
économie plus libérale.

La raison première vient de l’échec des systèmes administrés. Ces systèmes sont en effet
désincitatifs dans la mesure où ils n’engagent pas les agents à entreprendre. Ils créent
d’importantes distorsions comme la répression financière ou le dualisme sur le marché du
travail. Enfin ils entraînent l’opacité de l’information en particulier sur la rareté relative des
biens et services. En d’autres termes ils ne permettent pas une allocation optimale par
rapport aux attentes des agents.

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Pour comprendre la nécessité d’une allocation par le marché par rapport à une allocation
administrative il faut considérer l’échec des systèmes planifiés de développement tels que
l’ont connu l’Inde et la Chine.

Dans de tels systèmes l’administration fixe les prix pour atteindre certains objectifs comme
la réduction des inégalités sociales, par exemple en fixant à un niveau très faible le prix des
services publics, ou bien par le transfert d’un surplus du secteur agricole aux autres secteurs,
système qui a été mis en place par l’Union soviétique et la Chine, les prix agricoles étant «
sous évalués » alors que les prix industriels étaient «sousévalués ».

Cette fixation administrative des prix entraîne deux types de problèmes :

D’une part elle conduit à de forts déséquilibres. Si le prix est trop faible le bien manque et
l’allocation se fait arbitrairement par les files d’attente. Si le prix du bien est trop élevé les
stocks s’accumulent et l’administration doit pratiquer la vente forcée. Par exemple
l’administration chinoise obligeait les communes populaires à acquérir des tracteurs de
mauvaise qualité qu’elle leur vendait à des prix prohibitifs sous peine de lourdes sanctions.

Ces déséquilibres conduisent donc au gaspillage de ressources rares. Un système planifié n’a
donc de sens que dans des économies très pauvres où les besoins essentiels – kilos de riz ,
bicyclettes, doses de vaccins…- et les ressources sont facilement estimables. Dés lors que
l’économie devient plus complexe le système planifié devient ingérable parce que le
planificateur n’a pas d’information sur les demandes réelles des agents ni sur les capacités
réelles des producteurs. Les aurait elle que par manque d’incitations elle ne pourrait les faire
rencontrer. En effet dans un système fondé sur la promotion et la sanction et non sur l’intérêt
économique les producteurs ont intérêt à sous estimer leur réelle capacité de production afin
de respecter les objectifs du plan.

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16
17 17

Remarquons enfin que dans un système planifié les investissements dépendent du bon
vouloir du planificateur, non des marges de profit et donc du rapport entre l’offre et la
demande. La fixation de tarifs peu élevés conduit le plus souvent à un sous investissement et
à la dégradation des infrastructures comme le montre l’exemple des transports ferroviaires en
Inde entre 1950 et 1970.

La seconde raison vient de la nécessité d’offrir aux industries exportatrices les prix les plus
concurrentiels possibles pour que les exportations soient effectivement concurrentielles sur
le marché mondial.

La troisième raison vient de la nécessité , pour des raisons d’équilibre budgétaire, qu’ont eu
de nombreux Etats de ne plus subventionner des entreprises d’Etat qui , bien que disposant
d’une situation monopolistique, restaient fortement déficitaires. Ces entreprises d’Etat ont du
être privatisées et soumise au jeu de la concurrence externe.

IV-2-3-3) La mise en place d’un marché concurrentiel

Un marché concurrentiel ne naît pas spontanément. L’on peut même penser que
spontanément les producteurs cherchent à s’organiser en cartels afin d’exploiter des rentes de
situation.

La création de marchés concurrentiels s’appuie sur trois types de politiques : la création d’un
cadre juridique favorable ; l’ouverture à la concurrence extérieure et la réduction du rôle de
l’Etat.

La création d’un cadre juridique favorable

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17
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L'existence d'un marché et la création d'entreprises privées nécessitent la réduction des «


coûts de transaction », c'est-à-dire un environnement fondé sur le respect des droits de
propriété et l'absence d'arbitraire et de corruption dans l'administration.

La réforme du droit de propriété

L'existence de droits de propriété indiscutables est une condition préalable pour que les
agents perçoivent une rémunération sur leurs investissements. Ceci n'est pas toujours le cas.
Dans certains pays comme au Zaïre, les plus forts -le plus souvent l'armée -spolient
régulièrement ceux qui investissent. De larges pans d'activité économique s'effondrent de
sorte « qu'il n'y a plus rien à voler ».

Plus complexe est la réforme du statut de la propriété. Certains régimes juridiques permettent
en effet une propriété collective où le partage des revenus s'effectue suivant des critères
économiquement arbitraires ce qui a pour effet de décourager l'investissement. L'on sait par
exemple que l'échec de la Révolution verte dans de nombreuses régions indiennes -comme le
Bihar -vient non de l'absence de fertilité des terres mais du statut foncier. A l'inverse le
succès de la Révolution verte au Punjab a eu pour préalable l'abandon du métayage et
l'émergence dans les années 50 d'une propriété privée de moyenne importance.

Si la réforme des droits de propriété est un préalable à toute politique de développement, le


problème est qu'elle nécessite de longs délais de mise en oeuvre de sorte qu'elle accompagne
rarement les politiques d'ajustement structurel.

La réforme du droit de propriété doit s’accompagner d’une réforme administrative. Une


administration corrompue et inefficace alourdit les coûts de production et peut même
conduire à la création d'une économie souterraine. L'entreprise doit alors non seulement
consacrer des sommes élevées aux pratiques concussionnaires, mais souffre également de
l'incertitude et des longs délais pour faire aboutir des dossiers. Dans les années 70, la
création d'une entreprise au Pérou ou en Inde demandait souvent plus d'un an, la demande
devant être ratifiée par une trentaine de services administratifs. Dans de telles conditions de

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18
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nombreuses entreprises optent pour a le secteur informel, c'est-à-dire non déclaré auprès de
l'administration.

L’ouverture à la concurrence extérieure

La réduction du rôle de l’Etat

Dans les pays du Sud de nombreux biens sont subventionnés soit pour des raisons sociales,
soit pour maintenir certaines activités jugées économiquement indispensables. Dans le
premier cas l'administration impose des prix faibles au producteur de façon à garantir le
pouvoir d'achat de certaines catégories de consommateurs. Tel a par exemple été le cas de
Madagascar à la fin des années 70, où le prix du riz à la production était administré pour
ravitailler à bon compte la capitale. Une telle politique conduit en fait au découragement du
producteur -dans le cas malgache les riziculteurs préférèrent autoconsommer leur récolte,
une partie de celle-ci servant à engraisser les ovins. La théorie économique élémentaire
enseigne qu'il vaut alors mieux allouer une subvention au consommateur sans intervenir
directement sur le marché de façon à ne pas réduire la production.

Le second cas est plus complexe. L'administration peut subventionner une activité parce que
cette activité est jugée indispensable à la vie économique (comme par exemple un réseau
d'électricité ou une voie de chemin de fer), alors qu'elle n'atteint pas un seuil de rentabilité
minimal du fait de l'étroitesse du marché. Dans ce cas la subvention budgétaire s'avère
difficilement discutable dans la mesure où l'activité économique qu'elle subventionne est
effectivement justifiée. Mais l'administration peut également subventionner des activités non

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19
20 20

rentables pour des raisons de stratégie économique à long terme -la subvention
correspondant à une phase d'apprentissage -ou par volonté d'indépendance nationale, ou
encore pour éviter des conséquences économiques et sociales de la fermeture d'une industrie.
Ces raisons ne sont pas toujours mauvaises. Toutefois au-delà des positions de principe il est
rarement possible d'effectuer une analyse sérieuse des coûts et avantages de la subvention.
Dans ces conditions le credo de la philosophie libérale serait de trancher dans le vif en
supprimant la subvention.

IV – 2 – 3 – 4 ) Le marché du travail

Le marché du travail des pays du Sud est le plus souvent segmenté entre un marché de la
main-d'oeuvre non qualifiée et un marché de la main-d'oeuvre qualifiée qui comprend la
fonction publique et qui est quelquefois dominé par des syndicats.

Le plus souvent l'administration ne parvient ni à faire respecter les règles de concurrence sur
le marché de la main-d'oeuvre qualifiée, ni à appliquer une législation sociale minimale en
dehors du secteur public des grandes entreprises. Elle se heurte en effet soit à des groupes
syndicaux puissamment organisés, soit à l'opacité du secteur informel.

L'on peut s'interroger sur les conséquences d'une telle situation. Le maintien de salaires
urbains à un niveau artificiellement élevé peut en effet inciter aux migrations rurales et
pénaliser les activités à fort coefficient de main-d'oeuvre, ce qui expliquerait le chômage
urbain.

IV – 2 – 3 – 5 ) Le marché du capital

La plupart des pays du Sud ne possèdent pas de marché du capital la location du capital et le
taux d'intérêt sont fixés par l'administration. Une telle situation a été qualifiée de «

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20
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répression financière », dans la mesure où au taux d'intérêt fixé par les autorités certains
emprunteurs potentiels ne trouveront pas de capital à emprunter.

Les autorités financières cherchent souvent à plafonner les taux d'intérêt de façon à
poursuivre quatre objectifs: encourager les investissements et donc la croissance; alléger le
service de la dette; réduire le taux d'inflation dans la mesure où le taux d'intérêt entre dans
les coûts de production et enfin compenser certaines distorsions comme la faiblesse du prix
d'achat aux producteurs agricoles.

L'hypothèse sous-jacente à de telles politiques est que le montant de l'épargne est peu
sensible au taux d'intérêt.

Pour maintenir de faibles taux d'intérêt l'administration a dû prendre deux types de mesures.

Tout d'abord elle a fixé un strict contrôle sur les mouvements de capitaux de façon à ce que
les capitaux nationaux ne cherchent pas sur les marchés financiers internationaux des taux
plus rémunérateurs.

En second lieu elle a limité les fonds prêtables par les banques. Une technique couramment
utilisée est d'obliger les banques de second rang à placer leurs réserves en bons du Trésor ou
sur des comptes bloqués à la banque centrale avec de faibles taux d'intérêt.

Il en est résulté pendant les années 70 des taux d'intérêt souvent inférieurs au taux
d'inflation : les taux d'intérêt réels moyens ont alors atteint -38,6 % au Chili, -31,7 % en
Argentine, -20,6% en Uruguay, -19% au Ghana, -14,5% en Turquie, -11.7% au Nigeria,
-11,1 % au Pérou, -10.9% au Bangladesh, -10,7 % au Mexique et -8 % au Brésil. Avec de
tels taux réels négatifs l'épargne nationale ne peut que se détourner vers d'autres types de
placements, comme l'achat de biens fonciers, afin de se protéger de l'inflation. Quant aux

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22 22

entreprises qui ne peuvent trou- ver de financement sur le marché des capitaux elles doivent
recourir à l'autofinancement.

De nombreuses études empiriques ont cherché à montrer qu'existerait une corrélation


significative entre le taux d'intérêt réel, le taux d'épargne et le taux de croissance. D'après le
Rapport sur le développement dans le Monde de la Banque mondiale publié en 1989 une
augmentation de cinq points du taux d'intérêt réel permettrait même une hausse du taux de
croissance réel d'un point. A examiner les sources statistiques une telle conclusion est
toutefois trompeuse et repose dans une large mesure sur la prise en considération de cas
extrêmes -c'est-à-dire de pays dont les taux d'intérêt réels ont été très largement négatifs.

Quand ces cas sont écartés l'on ne constate plus une relation systématique entre le taux
d'intérêt et le taux de croissance.

Puisque le marché du capital est rationné l'administration doit décider qui va bénéficier des
fonds prêtables disponibles. L'expérience montre qu'elle tranche le plus souvent en faveur
d'entreprises publiques qui peuvent certes apparaître prioritaires, mais qui ne présentent
qu'une faible rentabilité sur leurs investissements. Ainsi des entreprises privées se voient de
fait exclues du marché financier et doivent recourir à l'auto- financement. Quant aux artisans
et petits exploitants agricoles ils doivent s'adresser à des prêteurs pratiquant des taux
usuraires.

Pour nous résumer, la politique de répression financière conduit à trois effets pervers. D'une
part, le faible taux d'intérêt possède un effet dissuasif sur la possibilité de mobiliser
l'épargne. D'autre part, la faiblesse des taux d'intérêt emprunteurs engendre un gaspillage du
capital et une mauvaise sélection des projets d'investissement. Enfin elle encourage
l'apparition d'intermédiaires ou d'instruments financiers « informels » soumis à aucun
contrôle, ce qui remet en question l'efficacité de la politique monétaire.

174
22
23 23

Ces raisons ont conduit de nombreux gouvernements des pays du Sud à libéraliser leurs
marchés financiers dès le début des années 80. Comme cette mesure était techniquement la
plus facile à mettre en oeuvre elle bénéficia d'une antériorité sur toutes les autres réformes.

L'expérience des années 80 montre toutefois que la libéralisation financière s'est presque
toujours soldée par un échec. Il est en effet absurde de vouloir réformer un marché sans
réformer simultanément tous les autres marchés. En d'autres termes le marché financier subit
les impulsions -ou les déséquilibres -des autres marchés, monétaires ou de biens et services.
Tant que ceux-ci restent en déséquilibre il en résulte un déséquilibre du marché financier.

C'est ce qui s'est effectivement passé pour les pays du Sud où la libéralisation du marché du
capital avait été trop hâtive. Le cas argentin est à cet égard particulièrement intéressant, car
la libéralisation financière fit apparaître un taux de rémunération du capital à l'extérieur du
pays très supérieur au taux de rémunération interne. Il en résulta une fuite massive des
capitaux, une des causes majeures du déséquilibre argentin à la fin des années 70.

IV – 2 – 3 – 6 ) Les limites des expériences de libéralisation des marchés

L’établissement de marchés n’est toutefois ni toujours possible ni toujours souhaitable.

Le marché peut être accaparé par un monopole

Si l'administration laisse agir librement les agents privés un marché de concurrence pure et
parfaite ne s'établira pas toujours spontanément et un monopole fondé sur une position
géographique ou des économies d'échelle peut accaparer le marché, même en cas de
libéralisation du commerce extérieur. Il est également fréquent que les producteurs ou les
distributeurs s'organisent en cartel pour exploiter à leur profit une rente de situation. Dans
tous ces cas l'intervention de l'Etat est théoriquement justifiée. Le problème est alors de
déterminer à quel niveau l'administration doit fixer les prix et les quantités des secteurs
régulés. Ce problème se pose bien évidemment également pour les secteurs gérés
r

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24 24

directement par l'administration comme les télécommunications, le réseau d'électricité ou la


distribution de l'eau.

La mise en oeuvre de politiques cherchant à corriger les distorsions soulève deux types de
problèmes.

Tout d'abord l'administration n'a généralement aucun moyen d'évaluer les coûts
d'opportunité, même si elle peut corriger des situations de monopole ou faire varier les prix
de façon à ce qu'ils égalisent l'offre et la demande sur le marché. D'autre part, toute
correction d'un déséquilibre partiel peut avoir pour conséquence l'apparition d'un
déséquilibre dans un autre secteur, déséquilibre que l'administration ne peut calculer à
l'avance. Par exemple une hausse des prix céréaliers qui peut apparaître justifiée pour
augmenter la production peut entraîner la mise en place une hausse généralisée des salaires
et va donc perturber l'équilibre des différents secteurs.

Le marché peut créer des inégalités socialement insupportables

Rien ne garantit que le marché puisse couvrir l’ensemble des besoins essentiels des
populations , en particulier :

- pour l’adduction d’eau potable

- pour la distribution d’électricité

- pour l’accès aux soins de santé

- pour l’accès à l’éducation

IV - 3) L’exemple de la Corée du sud de 1962 à 1980

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24
25 25

La réussite économique de la Corée du Sud entre 1960 et 1980 est exemplaire car ce pays,
dénué de matières premières, a réussi à obtenir le taux de croissance industrielle le plus élevé
du monde au cours des années 70, rejoignant ainsi le groupe des pays industrialisés.

Le tableau donne quelques résultats économiques de la Corée du Sud pendant ces deux
décennies de forte croissance.

TABLEAU Indicateurs de croissance de l'économie sud-coréenne (en %)

1960-1970 1970-1980

Taux de croissance annuel du PNB par tête : 8,6 9,5

Taux de croissance annuel de la

production manufacturière 17,6 16,6

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26 26

Taux de croissance annuel de

l'investissement 23,6 13,4

Taux de croissance annuel des

exportations 34,1 23

Source: Banque Mondiale.

De tels records ont été obtenus par la conjonction de quatre politiques : la mobilisation
interne et externe du capital; l'encouragement à l'exportation ; un redéploiement industriel
constant sur les marchés porteurs et une protection efficace du marché national.

A I La mobilisation du capital

En 1962 l'épargne domestique était négative (- 0,5% du PIB) et les transferts extérieurs
presque inexistants, à l'exception de l'aide militaire américaine. Or au début des années 80
l'épargne domestique représentait près du quart du PIB et la FBCF dépassait 30 % du PIB,
un record parmi les pays non exportateurs de pétrole.

Ce résultat a été obtenu par une combinaison de plusieurs politiques. L'épargne des ménages
a été encouragée par des taux d'intérêt réels particulièrement élevés qui atteignaient 12 % à
la fin des années 60.

L'épargne des entreprises a été rendue possible par la liberté des prix et le contrôle de la
masse salariale: entre 1960 et 1979 les salaires n'ont progressé que de 5,5 % par an en
moyenne alors que le PIB par tête augmentait au rythme de 7,1% par an pendant la même
période.

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26
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Pour attirer les capitaux étrangers le gouvernement coréen a pris en 1966 un décret par
lequel il souscrivait aux risques encourus par les investisseurs étrangers. La Corée a dès lors
attiré les grands conglomérats japonais qui y trouvaient une main-d'oeuvre meilleur marché
qu'au Japon. De plus, à partir des années 70, la Corée a financé une large partie de ses
investissements par l'endettement extérieur. En 1985 celui-ci atteignait 45 milliards de
dollars mais la faiblesse des taux d'intérêt réels auxquels la dette a été souscrite et la
rentabilité élevée des investissements font que la Corée ne connaît aucun problème de
remboursement.

Un aspect important de la politique coréenne a été de canaliser l'épargne vers les


investissements dans le secteur industriel, au détriment de l'immobilier et du secteur social.

L ' encouragement à l'exportation

En 1961 les exportations coréennes, presque entièrement composées de matières premières


et de biens alimentaires, ne représentaient que 50 millions de dollars. Au début des années
80 leur montant était de 20 milliards de dollars et elles étaient devenues essentiellement
fondées sur les produits manufacturés.

L'encouragement à l'exportation a été réalisé par une politique de change active et par des
privilèges fiscaux et commerciaux réservés aux exportateurs.

Le won a ainsi été systématiquement dévalué entre 1964 et 1974, non pas pour entériner un
déficit de la balance des paiements, mais pour maintenir la position concurrentielle des
entreprises coréennes. Toutefois entre 1974 et 1980 la parité du won avec le dollar est restée
stable pour ne pas alourdir le coût des importations pétrolières. A partir de 1980 la Corée a
renoué avec une politique de dévaluation systématique.

Les exportateurs sud-coréens jouissent d'autre part d'un certain nombre d'avantages fiscaux
et commerciaux. Non seulement les exportations ne sont pas taxées mais également les

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27
28 28

importations d'inputs destinés au secteur d'exportation. D'autre part les licences d'importation
ont longtemps été réservées aux firmes exportatrices.

.La diversification de la production

La diversification de la production constitue l'une des clés de la réussite coréenne. Cette


diversification a résulté d'une suite de paris intelligents dont le succès n'était pas assuré à
l'avance.

Au cours des années 60 la Corée du Sud est restée spécialisée dans la production de biens de
consommation à fort coefficient de main-d'oeuvre, comme les textiles ou les chaussures, le
plus souvent dans le cadre d'activités de sous-traitance commanditées par les grands
conglomérats japonais. Or une telle spécialisation ne crée guère d'effets d'entraînement en
amont et ne vise pas un marché très porteur au niveau mondial. Si la Corée du Sud avait
persisté dans ce type de spécialisation, ses exportations auraient rapidement stagné pendant
les années 70 et sa position concurrentielle se serait dégradée du fait de l'apparition de
nouveaux concurrents dans ces industries techniquement faciles à mettre en oeuvre.

Aussi, à partir des années 70, la Corée du Sud effectue-t-elle un redéploiement industriel tout
à fait exemplaire, se spécialisant non pas dans les créneaux où elle possède un avantage
comparatif du fait de ses faibles coûts salariaux, mais sur les marchés qu'elle estime les plus
porteurs au niveau mondial: la sidérurgie, l'industrie chimique, la construction navale, les
industries d'armement. Bien que certains choix ne se soient pas révélés très .avisés, la plupart
des secteurs retenus ont permis une forte croissance des exportations dans un contexte de
crise mondiale. Une des raisons est que la Corée du Sud s'est dotée au début des années 70
des équipements les plus performants alors que ses concurrents industriels (Etats-Unis ou
CEE) c devaient supporter des industries techniquement obsolètes et fortement déficitaires.
Ceci explique par exemple les bons résultats de la sidérurgie coréenne sur un marché
mondial très déprimé. Ce redéploiement de la production s'est accompagné d'une
diversification remarquable des exportations, la Corée se heurtant à des barrières
protectionnistes sur ses marchés traditionnels (Japon et Etats-Unis). Cette diversification

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28
29 29

s'est effectuée essentiellement vers l'Europe de l'Ouest et le Moyen-Orient et, dans une
moindre mesure, vers les pays en voie de développement.

La politique de substitution à l'importation

La politique industrielle extravertie s'est accompagnée d'une volonté très affirmée de


protéger le marché national.

La stratégie adoptée par la Corée peut être résumée de la façon suivante. Tant que les
autorités considèrent qu'un produit ne peut être fabriqué de façon compétitive par le pays, les
importations restent autorisées, ce qui permet d'obtenir à moindre coût les inputs nécessaires.
Mais dès que les autorités considèrent que les firmes coréennes sont potentiellement
capables de répondre à la demande interne, les frontières se ferment de façon à réserver le
marché interne aux producteurs nationaux. Toutefois, si l'administration considère que
l'industrie a atteint une taille suffisante pour être compétitive, elle peut abaisser les barrières
à l'importation de façon à faire sentir aux producteurs nationaux l'aiguillon de la concurrence
internationale. Ainsi les biens énergétiques rentrent librement en Corée alors que l'industrie
auto- mobile et la pétrochimie sont très fortement protégées. Par contre pour susciter la
modernisation de son industrie textile, la Corée a fortement abaissé ses droits de douane.

L'existence d'un marché national dynamique de 45 millions de consommateurs constitue un


atout important pour les exportateurs coréens. En effet ceux-ci ne se battent pas le dos au
mur et disposent d'une base de repli en cas de crise extérieure. D'autre part le marché interne
permet d'amortir une partie dei coûts fixes de production. Il existe donc une complémentarité
réelle entre les activités d'exportation et de substitution à l'importation.

Les obstacles à la croissance coréenne

Au début des années 80 la Corée a connu une baisse de son taux de croissance : -3% en
1980, 7% en 1981 et 5,5% en 1982. Certes, ces taux restent élevés comparés à ceux des

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29
30 30

autres pays industriels mais ils marquent un essoufflement par rapport à ceux enregistrés
pendant les années 60 et 70.

Pour comprendre les raisons d'un tel essoufflement il convient de s'interroger sur les
fondements de la position concurrentielle de la Corée. Nous avons vu que ceux-ci reposent
d'une part sur la faiblesse des coûts des facteurs de production et d'autre part sur les gains de
productivité créés par les économies d'échelle et le choix de techniques avancées. Or ces
fondements de la compétitivité coréenne vont être fortement ébranlés au début des années
80.

Jusqu'à la fin des années 70 la Corée avait su maintenir la progression de ses coûts salariaux
mais la situation de plein-emploi associée à la forte croissance rendait à terme cette situation
intenable. L'explosion sociale de 1980 a entraîné une forte augmentation salariale, de sorte
que la Corée a largement perdu son avantage comparatif dans les activités à fort coefficient
de travail. D'autre part la Corée, dont tous les inputs énergétiques sont importés, a fortement
ressenti la hausse des prix pétroliers de 1980. Enfin, la hausse des taux d'intérêt réels a
fortement augmenté les charges financières d'un pays fortement endetté à l'extérieur. En
1980 les coûts réels de production progressèrent de 38 % et la Corée dut dévaluer le won par
rapport au dollar.

Cette hausse des coûts de production s'est doublée d'une crise des débouchés extérieurs. A
partir de l'accord multifibre de 1974 les marchés américains et européens se fermèrent
progressivement aux exportations textiles coréennes; d'autre part la crise pétrolière se
répercute sur les commandes des chantiers nava1s; enfin au début des années 80 la crise
frappe les marchés que la Corée avait su conquérir pendant les années 70, comme le Moyen-
Orient ou certains pays du Tiers Monde. La crise des débouchés extérieurs crée une
surcapacité industrielle qui alourdit les coûts fixes à la charge des entreprises.

174
30
31 31

La seule solution à la crise coréenne résidait dans une augmentation continue de la


productivité, un nouveau redéploiement industriel et la pénétration dans des marchés à fort
pouvoir d'achat. Le redéploiement industriel s'est effectué vers l'automobile et l'électronique,
secteurs dans lesquels les Coréens ont acquis la maîtrise des technologies de pointe. La
pénétration du marché nord-américain a été obtenue grâce à des alliances avec des
constructeurs américains, tel l'accord entre Samsung et Chrysler. La Corée tente ainsi
d'utiliser les mêmes stratégies que celles des firmes américaines sur les marchés du Tiers
Monde. La question reste évidemment posée de savoir si l'expérience coréenne peut servir de
modèle aux candidats à l'industrialisation pendant les années 80.

IV - 4) L’exemple de la Chine continentale

En 1434 la Chine décida de se fermer au commerce extérieur et ce qui entraîna un long


déclin. Lors de la guerre de l’opium ( 1839-1842) les canonnières anglaises ouvrirent les
ports de la côte Pacifique au commerce britannique. De 1837 à 1945 la majeure partie de la
Chine fut occupée par le Japon. A partir de 1978 la Chine a entrepris une série de réformes
lui permettant de recevoir des investissements directs étrangers et d’occuper une part
croissante du commerce internationale. Depuis cette date elle est devenue le pays au taux de
croissance le plus élevé du monde

Les raisons de l’ouverture économique

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L’ouverture économique de la Chine est apparue à la fin des années 70 comme une nécessité
pour les dirigeants chinois.

- La production agricole stagnait et ne permettait pas d’employer la totalité de la


population rurale qui avait connu un fort boom démographique dans les années 60.

- La croissance industrielle stagnait par manque de technologie et de ressources


énergétiques à la suite de la rupture avec l’Union soviétique. Sa puissance militaire
restait fortement handicapé par la faiblesse de ses armements.

Les handicaps de la Chine pour sa politique d’ouverture

Pour mener à bien cette politique d’ouverture la Chine du début des années 80 connaissait de
nombreux handicaps :

- les dirigeants du PCC n’avaient aucune connaissance des relations économiques


internationales ;

- les cadres supérieurs , ingénieurs, techniciens et professeurs avaient été décimés pendant
la Révolution culturelle que la plupart d’entre eux avait passé à la campagne.

- la productivité industrielle et agricole restait l’une des plus faibles du monde

Pourtant la Chine disposait de quatre atouts qui s’avérèrent décisifs :

174
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33 33

- elle contrôlait largement l’économie de Hong Kong , territoire de la couronne


britannique qui avait une longue expérience du commerce international et constituait une
place financière importante permettant d’en effectuer le financement.

- sa main d’œuvre, certes non qualifiée, était disponible de façon quasiment illimitée à des
coûts inférieurs au dixième de ceux des grands pays industriels ;

- elle disposait d’un marché potentiellement énorme permettant une complémentarité entre
les débouchés à l’exportation et les débouchés intérieurs et donc l’exploitations
d’économies d’échelle ;

- l’Etat exerçait un contrôle absolu sur tous les rouages de l’économie et pouvait donc
fixer les conditions de l’offre de travail ( niveau des salaires ), la fiscalité applicable aux
entreprises ainsi que le taux de change.

La mise en œuvre de la politique d’ouverture

Dans une première phase les exportations ont été fondées sur des technologies relativement
simples fournies par des entreprises étrangères dans le cadre d’investissements directs et
demandant des coefficients importants de main d’œuvre : textiles, habillement, chaussures
de sport, électroménager, outillage, jouets, horlogerie…

Les entreprises étrangères ont obtenu des conditions exceptionnelles : contrôle d’une main
d’œuvre docile et bon marché , zones franches, taux de change sous évalué…Elles ont
investi largement en Chine ( voir tableau)

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33
34 34

Ces recettes d’exportations ont alors permis d’acquérir des biens capitaux essentiels à la
levée des goulots d’étranglement industriels en particulier dans le secteur énergétique
( production et transport d’électricité, recherche pétrolière en mer de Chine), dans la chimie (
pétrochimie), dans le secteur des transports ( chemins de fer, transport aérien) ainsi que dans
l’informatique.

La politique de la Chine a été d’autre part de contrôler par des entreprises chinoises une part
de plus en plus importante du processus de production et de copier les technologies qui
pouvaient l’être. Par une formation accélérée de techniciens et d’ingénieurs (dont certains à
l’étranger) la Chine contrôle progressivement la haute technologie ( informatique,
aéronautique, aciers spéciaux, industrie nucléaire)

Les problèmes d’aujourd’hui

La croissance spectaculaire de la Chine ne doit pas cacher de nombreux problèmes :

- la croissance a créé de nombreux goulots d’étranglement qui ne peuvent pas tous être
résolus par le recours à l’importation comme la pénurie de certaines matières premières
( y compris l’eau) ou le manque de main d’œuvre qualifiée dans de nombreux secteurs
malgré ses efforts de rattrapage, prévoyant de former annuellement 200.000
informaticiens.

- une large partie de l’économie reste sous le contrôle de l’Etat et souffre d’une gestion
très bureaucratique et centralisée. Tel est en particulier le cas du secteur bancaire : près
du quart des prêts du secteur bancaires ne sont pa r recouvrables
L’absence de concurrence dans les services publics ( comme l’énergie) conduit à une
faible productivité : par unité produite la Chine consomme cinq fois plus d’énergie que

174
34
35 35

les Etats-Unis. Le contrôle bureaucratique des activités économiques rend possible la


corruption de certains dirigeants.

- il existe de graves déséquilibres territoriaux et sociaux entre les zones côtières


industrielles au taux de croissance spectaculaire et les zones de l’hinterland qui
bénéficient de moins en moins de la redistribution socialiste, les zones économiques
avancées disposant d’un pouvoir politique qui leur permettent de conserver leurs recettes
fiscales.

- les partenaires commerciaux de la Chine exercent des pressions de plus en plus fortes
pour que le pays abandonne la fixation administrative du taux de change ce qui
conduirait à une forte réévaluation et respecte les règles du droit commercial
international (respect des brevets et des copyrights)

- la Chine se contente de recopier ou d’acheter des technologies existantes. Elle ne les


produit pas et n’attire pas les entreprises étrangères de recherche et développement. La
raison vient de ce que les droits de propriété intellectuelle ne sont pas respectés en Chine.

- - la Chine ne possède pas de société internationale comme Toyota, Microsoft ou Nokia


capables de créer et vendre un produit sur le marché mondial. De telles entreprises
supposent un capacité de recherche et de développement ainsi qu’un statut juridique leur
permettant de lever du capital sur les marchés financiers

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IV – 5) L’exemple de l’Inde

En 1980 les économies indiennes et chinoises sont comparables : toutes deux sont des
économies essentiellement agraires avec des PIB inférieurs à 1000 milliards de $ et des
revenus par tête inférieurs à 300 $. Les deux pays contrôlaient bureaucratiquement leur
économie, même si l’Inde possèdait un secteur privé actif organisé autour de grands
conglomérats afin de mieux échapper au contrôle de l’administration. Les deux pays
restaient largement introvertis, tournés vers un marché intérieur immense en termes
quantitatifs mais très faible en termes de consommation individuelle et avec une faible classe

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moyenne. Les technologies restaient rudimentaires, quelquefois héritées de celle du XIX


ème siècle.

Aujourd’hui le PNB chinois est le double de celui de l’Inde , son taux de croissance ayant été
de l’ordre de 9 à 10 % en Chine contre 6 à 7 % en Inde. D’après la Banque mondiale le
nombre de pauvres vivant avec moins de 1 dollar par jour est de 13 % en Chine contre 31 %
en Inde. ). La moitié de la population indienne reste illettrée contre seulement 15 en Chine .
La Chine obtient 6 fois plus d’investissements étrangers directs que l’Inde et exporte six fois
plus ( 600 millions de $ contre 105 millions

L’Inde connaît toutefois certaines différences importantes. A la différence de la Chine le


pays possède une réelle démocratie. Il dispose d’une élite intellectuelle formée dans des
collèges et universités d’un niveau souvent comparable à celui de la Grande Bretagne. Ses
cadres et sont administration sont anglophones ce qui lui donne un avantage dans les
services. Même si ses dirigeants se sont réclamés du socialisme les inégalités sociales sont
beaucoup plus accentuées qu’en Chine. Enfin L’Inde ne va entreprendre son ouverture à
l’extérieur que très tardivement et de façon restreinte alors que ses concurrents – et en
premier lieu la Chine – dominent les créneaux d’exportation à fort coefficient de main
d’œuvre bon marché.

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Les raisons de l’ouverture

Les raisons de fond de l’ouverture indienne sont tout à fait comparables à celles de la Chine :
essoufflement de la planification centralisée et nécessité d’acquérir des technologies de
pointe (armement, transports, informatique, télécommunications, énergie).

A la fin des années 80 Rajiv Gandhi introduisit des réformes économiques afin d’accélérer la
croissance, réformes qui portèrent sur :

- la levée des autorisations d’investir et de produire

- la levée des contrôles de prix

- la réduction de l’impôt sur les profits

Toutefois, en l’absence d’une véritable ouverture vers l’extérieur ces réformes s’avérèrent
insuffisantes pour relancer durablement la croissance et faire sauter les nombreux goulots
d’étranglement.

Les réformes du commerce et de l’investissement extérieur furent introduites par le


gouvernement de Narasimha RAO avec Manmohan Singh ministre des finances en 1991.
Elles consistèrent en :

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-la levée définitive du système d’autorisation d’importer et d’exporter. Les droits


d’importation furent considérablement réduits ce qui réduisit le coût des consommations
intermédiaires importées dans les branches exportatrices et a donc eu pour effet de rendre les
exportations davantage concurrentielles.

- la fin des monopoles publics et la privatisation de quelques secteurs clés : l’aluminium ;


la construction automobile ; les télécommunications et les entreprises informatiques.

- la fin de l’interdiction des invcestissements étrangers à l’exception de certains secteurs


protégés comme l’assurance, le transport aérien, les mines, les médias ou les commerces. La
part du capital des entreprises indiennes détenues par des étrangers fut augmentée.

- La convertibilité de la roupie indienne

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L’agriculture

L’agriculture ne représente plus que 20% du PIB indien (32% en 1991) mais emploie 60 %
de sa main d’œuvre. L’Inde est aujourd’hui autosuffisante mais connaît de très fortes
inégalités régionales. Si le Punjab a su mettre en place une agriculture moderne fondée sur
l’irrigation , les hauts plateaux du Deccan et le sud de l’Inde ne connaissent qu’une
agriculture de subsistance , non irriguée et utilisant des méthodes de production archaïques.

L’agriculture souffre d’autre part d’un manque d’infrastructures : 20 % des villages ne


disposent pas d’électricité. Nombre d’entre eux ne sont pas accessibles par une route
bitumée.

Rappelons d’autre part le problème des droits de propriété, préalable à toute Révolution
verte.

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L’industrie

L’industrie représente 28% du PNB ( 17% pour l’industrie manufacturière à comparer avec
les 35 % de la Chine et les 38 % de la Thaïlande) et emploie 17% de la force de travail. Elle
connaît depuis le début des années 80 un rythme de croissance proche de 10% par an
soutenue par la création d’un marché interne (automobile, téléphonie mobile,
construction…) avec une classe moyenne de 250 à 300 millions de personnes.

L’ouverture extérieure a conduit à un remodelage rapide de ses exportations et de ses


méthodes de travail. L’Inde dispose d’un avantage comparatif dans l’industrie textile ainsi
que dans l’industrie pharmaceutique ( dans la mesure où elle ne paye pas de brevets) ainsi
que dans l’industrie automobile bon marché.

L’industrie indienne souffre toutefois de nombreux handicaps :

-elle manque cruellement d’infrastructures : transports, électricité, zones industrielles…

- a la différence de la Chine elle n’a pas su utiliser une main d’œuvre bon marché : la
production industrielle indienne est aujourd’hui largement automatisée ( à l’exception de la
confection ) de sorte que la croissance industrielle ne résoud pas le problème de l’emploi.

Les services

Les services représentent 52% du PIB indien (41 % en 1991) et croissent à un rythme
supérieur à 8%par an depuis 2000.

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La sous traitance des services:

Au début des années 90 les secteurs pour lesquels l’Inde possédait un avantage comparatif au
niveau du commerce international n’étaient pas évidents. L’Inde avait une longue tradition
d’exportations de textiles mais ce secteur était devenu largement dominé par la Chine et par
les grands pays industriels grâce à la robotisation. Le succès vint d’un secteur quasiment
inexistant au début des années 90 : l’exportation de services.

Ce succès est dû lui-même à un certain nombre de facteurs :

- L’inde dispose d’un véritable avantage concurrentiel qui est constitué d’une main d’œuvre
qualifiée (plus de 3 millions de diplômés par an). Elle dispose en particulier de très bons
ingénieurs informaticiens indiens dont 300.000 sortent chaque année des Universités . Ces
ingénieurs acceptent des salaires très inférieurs à ceux des ingénieurs informaticiens
américains ou européens. L’Inde exporte ainsi pour 15 milliards de $ de produits softwares.

- la généralisation d’internet qui permet une communication rapide et décentralisée

- et surtout la maîtrise de l’anglais par une large partie de la population

Ces conditions incitèrent nombre de sociétés étrangères à utiliser cette main d’œuvre bon
marché pour délocaliser des services :

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- soit au niveau de la recherche des programmes informatiques ou l’élaboration de plans


d’architecte : Microsoft injecte ainsi 1.7 milliard de dollars dans la recherche

- Soit dans des services utilisant une main d’œuvre bon marché capable de lire et d’écrire
en anglais comme pour les réservations d’avion ( Swiss Air) ou d’hôtels, le traitement
des dossiers d’assurance, la gestion de comptes bancaires toutes opérations qui peuvent
s’effectuer en temps réel par transmission satellite.

- Cette sous traitance de services offre aujourd’hui des emplois à environ 300.000
personnes ( sur une population active de l’ordre de 700 millions)

Remarquons ici que ce type d’exportation ne requiert que peu de capital physique ( une
parabole, des ordinateurs) et peu d’infrastructures, une chance pour un pays où celles-ci
étaient notoirement décrépites. Il s’en suit que de petites entreprises peuvent se lancer dans
ce type d’exportation.

Grâce à l’exportation de services et aux réformes libérales le PNB par tête de l’Inde a plus
que doublé entre 1990 et 2005. Il a permis le démarrage d’une classe moyenne permettant un
développement auto entretenu.

Les difficultés présentes

L’économie indienne a connu un taux de croissance de 7% en 2004 et de plus de 8% en 2005


comparable au taux de croissance chinois. Le taux d’investissement est de l’ordre de 30% du
PIB, très inférieur au taux d’investissement chinois de 45%.

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Toutefois le PNB par tête indien reste inférieur de moitié à celui de la Chine. Sur une
population de 1.1 milliard, un million est engagé dans des secteurs exportateurs à haute
valeur ajoutée, 20 % de la population restant en deça du seuil absolu de pauvreté avec un
revenu par jour inférieur à 1 $. Elle continue d’ affronter d’énormes difficultés :

- le gouvernement Singh est politiquement paralysé. Il n’a pu entreprendre une réforme du


marché de l’emploi qui reste très rigide : les entreprises de plus de 100 salariés ne peuvent
licencier sans autorisation administrative préalable. D’autre part la privatisation des
entreprises publiques est aujourd’hui arrêté. De nombreux prix restent administrés. Les
subventions continuent d’absorber 15 % du PIB. Les réformes pour attirer les
investissements étrangers doivent être poursuivies : l’Inde ne reçoit que 6 milliards
d’investissements étrangers directs, soit le dixième de ce que reçoit la Chine. L’une des
raisons vient de l’hostilité des monopoles publics , appuyés par les syndicats, qu’effraient
une concurrence internationale accrue.

- les infrastructures restent très déficientes dans les transports et l’énergie créant des goulots
d’étranglement incompatibles avec un secteur manufacturier exportateur. L’on estime par
exemple que 40% de l’énergie électrique est perdue du fait des déficiences du réseau, ce qui
augmente d’autant le coût de l’électricité.L’Inde a ainsi décidé d’investir 40 milliards de
dollars dans ses infrastructures d’ici à 2010 mais ceci reste notoirement insufisant : l’Inde
consacre 2.5 milliards de $ à la construction de routes alors que la Chine y consacre 25
milliards. Toutefois il est très difficile à l’Inde d’augmenter ce taux d’investissement dans la
mesure où toute augmentation conduirait à un déséquilibre de la balance des paiements, le
taux d’épargne interne étant de l’ordre de 30%.D’autre part les décideurs politiques préfèrent
distribuer des subventions aux bénéfices politiques immédiats plutôt que de construire des
infrastructures dont les conséquences électorales ne pourront être appréciées que dans le long
terme. La conséquence en est des coûts très élevés de l’utilisation des services de base : les

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industriels indiens payent deux fois plus cher leur électricité que leurs concurrents chinois et
trois fois plus cher le transport ferroviaire des marchandises.

- les inégalités restent très élevées , à la fois entre castes et entre régions

- la bureaucratie reste omniprésente : il existe des conflits entre le droit fédéral et les lois
régionales en matière d’investissement et de lois sociales.cde’

- la bureaucratie reste omniprésente : il existe des conflits entre le droit fédéral et les lois
régionales en matière d’investissement et de lois sociales.cde’dxde’dxde’szx

- la libéralisation a réduit les recettes fiscales, mettant en péril l’équilibre budgétaire : l’Inde
n’est pas à l’abri d’une crise financière.

- L’Inde , à la différence de la Chine , connaît une surchauffe : l’inflation est supérieure à 7%


alors que le taux d’intérêt de la Banque centrale n’est que de 6% ; de nombreuses entreprises
travaillent à pleine capacité ; le déficit extérieur représente 3% du PIB, symptôme classique
de l’excédent de la demande sur l’offre globale.

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CHAPITRE V

LES POLITIQUES DE LUTTE CONTRE LA PAUVRETE

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La persistance de la pauvreté constitue l’échec le plus grave des politiques de développement


En effet à l’intérieur même d’économies qui connaissent de fortes croissances subsistent de
nombreuses poches de pauvreté .Dans des pays comme l’Inde, le Mexique, la Chine, le
Brésil une partie considérable de la population ne dispose pas des biens dits essentiels et n’a
qu’un accès limité aux services de santé et d’éducation. Ni la croissance ni l’industrialisation
ne sont donc suffisants pour éliminer la pauvreté. Ce constat a conduit les économistes du
développement et des organisations internationales comme la Banque mondiale a réfléchir
sur la spécificité des politiques de lutte contre la pauvreté.

V - 1 ) Définition et mesure de la pauvreté

Le premier problème auquel l’économiste est confronté quand il étudie la pauvreté est celui
de la définition et de la mesure. Aucun critère unique n’est satisfaisant mais multiplier les
critères rend plus difficile la mesure.

Le critère le plus simple est celui du revenu monétaire par tête. Il n’est malheureusement pas
significatif pour trois raisons. Tout d'abord pour les plus pauvres une large partie de la
production est autoconsommée et ne passe donc pas par un revenu monétaire. L’on peut
certes tenter d’estimer la valeur monétaire de l’autoconsommation mais cet exercice reste
très arbitraire puisque les biens et services autoconsommés ne transitent pas par le marché.
En second lieu pour passer du revenu monétaire au revenu réel il faut connaître le système de
prix. Or le système de prix auquel sont confrontés les plus pauvres diffère souvent de façon
considérable avec le système de prix d’autres couches de la population. A fortiori les
comparaisons des revenus réels entre pays s’avère très délicate, sinon impossible dans la
mesure où les systèmes de prix relatifs sont différents et où il faut corriger les mouvements
de change par des comparaisons de pouvoir d’achat effectif. Enfin nos indicateurs de revenu
par tête ne représentent le plus souvent qu'une moyenne et ne rendent pas compte des

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importantes inégalités dans la répartition des revenus.

Ces difficultés expliquent que l’on ait cherché d’autres critères en termes réels: l’espérance
de vie à la naissance, le taux de mortalité avant cinq ans, le nombre de calories consommées
le taux d’alphabétisation ou l'accès à l'eau potable. L'on peut également calculer des indices
à partir de ces différents critères dont le plus connu est l'indice du développement humain
publié par le PNUD. Malheureusement tout indice comporte un large degré d'arbitraire et les
critères ne sont pas toujours corrélés entre eux .De plus certains pays maquillent
délibérément leurs statistiques soit pour nier le phénomène de pauvreté par fierté nationale,
soit au contraire pour l’accentuer afin de se rendre éligible à l’aide internationale.

Ces indicateurs classiques de la pauvreté restent statiques dans la mesure où ils reflètent une
situation à un instant donné, non un parcours de pauvreté. Ils ne permettent pas de
comprendre, par exemple, la vulnérabilité, c'est à dire le risque de tomber dans la pauvreté.
A revenu équivalent les plus vulnérables sont les paysans qui vivent dans les zones de
mousson ou dans les zones du Sahel, les vieillards sans enfants pour les prendre en charge,
ou les salariés saisonniers. Ces indicateurs ne tiennent pas non plus compte de la capacité
d'un individu à transformer des dotations initiales de facteurs en ressources effectives du fait
par exemple des différences dans le niveau d’intelligence ou de la capacité physique. Il
convient donc d’effectuer une distinction entre trois concepts : la dotation, le droit à
l'échange et la capacité.

Les dotations sont l'ensemble des ressources initiales dont dispose un individu. Pour les
pauvres ces dotations se réduisent à la force de travail qui peut être plus ou moins
performante.

Le droit à l'échange est ce que l'individu peut obtenir par sa dotation au travers du marché ou
d'une structure sociale. Une partie des plus pauvres (en particulier les femmes) peuvent, par
exemple, ne pas pouvoir disposer librement de leur force de travail qui reste autoritairement
affectée aux seules tâches domestiques.

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La capacité est la possibilité de réaliser ses objectifs personnels.

La distinction entre ces différents concepts est très importante pour comprendre les situations
de pauvreté.

L'on peut en effet disposer d'une dotation en ressources mais être pauvre par impossibilité
de pouvoir les transformer en biens réels. C'est par exemple le cas du travailleur qui ne peut
vendre sa force de travail sur le marché ou de l'éleveur qui ne trouve pas à vendre son
troupeau. Dans le cas de la famine au Bengale de 1943 étudiée par Sen la récolte avait été
comparable a celle des années précédentes et les salariés ont été payés. Mais la flambée des
prix, conséquence des besoins de ravitaillement de l'armée anglaise engagée sur le front
birman, n'a pas permis aux salariés de transformer leur salaire monétaire en ressources
alimentaires suffisantes.

Même si l'individu dispose de biens et services par l'échange il peut être "pauvre" dans
d'autres aspects essentiels de sa vie. En particulier il peut être " pauvre" car il n'a pas la
possibilité de choisir sa propre vie. Il en est par exemple ainsi des filles auxquelles l'on
interdit d'aller à l'école que l’on contraint à subir l’excision et qui sont mariées de force par
leur père. Il en est également ainsi des nombreuses femmes qui n'ont pas accès par ignorance
ou par interdit aux méthodes contraceptives. Il y a à cet égard souvent d'importantes
différences entre hommes et femmes quant aux possibilités de s’informer, d'aller chercher un
travail en ville ou d'émigrer. Ces différences dans les "capacités" de réaliser ses objectifs
introduit une dimension dynamique dans l'étude de la pauvreté. Malheureusement certains de
ces critères sont difficilement mesurables sur une base objective et donc difficilement
utilisables dans les politiques de lutte conte la pauvreté.

V-2) Origine de la pauvreté

La pauvreté recouvre des situations très disparates : les problèmes du paysan haïtien sans
terre ne sont pas ceux du chômeur de Calcutta ou de l’éleveur malien, même s’ils se

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traduisent part les mêmes effets quant à la malnutrition et à la faible espérance de vie.

Sans être exhaustif l’on peut distinguer six causes – et donc six catégories – de pauvreté: la
pauvreté de dotation, la pauvreté accidentelle, la pauvreté de subordination, la pauvreté de
marché, la pauvreté de l'absence de marché, et la pauvreté de spoliation. Bien évidemment
certaines de ces causes peuvent être conjuguées entre elles.

V – 2 – 1 ) La pauvreté de dotation

La pauvreté de dotation vient de la faiblesse des capacités de production initiales dues soit à
l’environnement ( Sahel, plateau du Deccan ), soit à l’absence d’un héritage propre au
développement en termes d’infrastructures , de techniques , de savoir faire ou de capital.

V – 2 – 2 ) La pauvreté accidentelle

La pauvreté accidentelle est celle qui découle d’un risque majeur non couvert par une
assurance: c’est la situation de celui qui est pauvre à la suite d’une invasion de criquets, d’un
incendie ou d’une sécheresse prolongée.

V – 2 – 3 ) La pauvreté d'inégalité de partage

La pauvreté d'inégalité de partage est celle qui résulte d’une place inférieure dans la
répartition des ressources. Par exemple dans la région indienne du Bihar la nourriture est
préparée dans un seul plat pour toute la famille. Les hommes sont les premiers à manger,
puis les femmes et les enfants et enfin les domestiques. La ration alimentaire d’une jeune
domestique peut alors n’être que le tiers de celle d’un adulte masculin.

V – 2 – 4 ) La pauvreté de marché

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La pauvreté de marché est celle qui résulte du fonctionnement du marché. C’est le cas de
celui (ou le plus souvent de celle) qui ne peut vendre sa force de travail ou sa production
qu’à un prix ne lui permettant pas d’assurer la couverture de ses besoins essentiels comme
les 30.000 petits producteurs malgaches de vanille ruinés par la concurrence de la vanille
synthétique.

V – 2 – 5 ) La pauvreté d'absence de marché

La pauvreté d'absence de marché résulte de l'inexistence du marché, de son non


fonctionnement ou de son inaccessibilité. Nous avons vu qu'il existe de nombreuses
situations dans lesquelles le marché des biens et services est soit inexistant soit tronqué. Les
causes les plus fréquentes en sont l’absence de moyens de communication, l’insécurité des
transactions et particulièrement l’insécurité monétaire.

L’absence de marché des biens condamne alors les producteurs à l’autosubsistance. Or celle
ci ne permet pas de couvrir la demande de certains biens essentiels comme les médicaments
ou de services comme l'école. Au début des années 80 sur les hauts plateaux malgaches les
récoltes de riz étaient excellentes. Mais faute de marchés les villes n’étaient plus
approvisionnées et les producteurs utilisaient les excédents de riz pour engraisser les porcs.
50.000 ruraux sont alors décédés faute de pouvoir acheter des anti-paludéens.

L’accès au marché du capital joue un rôle essentiel pour les plus pauvres. D’une part il
permet de se couvrir contre les risques majeurs. D’autre part il permet d’acquérir des moyens
de production et donc d’augmenter la capacité de celui qui emprunte à couvrir des besoins
essentiels. Mais cet accès leur est le plus souvent interdit. En l’absence de biens
hypothécables le risque est en effet souvent trop élevé pour le prêteur. De plus celui ci ne
pourrait faire face au non remboursement lié à une catastrophe majeure (inondation ou
sécheresse) qui toucherait simultanément un très grand nombre d’emprunteurs.

V – 2 – 6 ) La pauvreté de spoliation

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La pauvreté de spoliation vient du non respect des droits de propriété. C’est le cas du petit
paysan qui se fait confisquer une terre dont il a hérité de ses parents mais qu’il n’a pu faire
enregistrer faute de moyens. C’est le cas également du salarié dont le pouvoir d’achat est
érodé du fait de l’hyperinflation.

Les droits créés par l’échange peuvent ne pas être respectés et léser les plus pauvres.
Bornons nous à ne considérer ici que deux situations actuellement observables dans la
République Démocratique du Congo (RDC) : le pillage par des agents de l’Etat et
l’hyperinflation.

Au Congo le pillage est le fait de l’armée, de la police et de différents fonctionnaires.


L’armée et la police ont installé des barrages le long des pistes et effectuent des
prélèvements en nature. Dans les régions cotonnières le pillage des champs de coton n’est
pas rare. Une telle situation rend impossible le fonctionnement des marchés. Elle touche
directement les plus pauvres et fait basculer dans la pauvreté de larges couches de la
population qui pourraient couvrir leurs besoins essentiels par l’échange mais qui ne peuvent
aujourd’hui se procurer des biens de première nécessité (antipaludéens, sel iodé , plaques de
tôle , matériel scolaire …)

En désorganisant les marchés l’hyperinflation a également réduit les possibilités d’échange


et a tout d’abord touché les plus pauvres. Par contre les commerçants et certains
fonctionnaires ont pu s’enrichir par la spéculation sur les devises et sur les biens de l’Etat.

V - 3) Les politiques de lutte contre la pauvreté

L'on peut distinguer quelque peu arbitrairement quatre grandes approches dans les stratégies
de la lutte contre la pauvreté : la stratégie de la croissance, la stratégie de redistribution, la
stratégie de couverture des besoins essentiels et la stratégie de marché.

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V – 3 – 1 ) La stratégie des retombées de la croissance globale

Jusqu'aux années 70 la lutte contre pauvreté a rarement fait l'objet de politiques spécifiques.
L'on considérait en effet que l'élimination de la pauvreté résulterait de la mise en œuvre des
politiques d'industrialisation et plus généralement de la croissance économique dont les
bénéfices devaient s'étendre progressivement à l'ensemble des couches de la société. La
création de pôles de développement devait ainsi créer des effets multiplicateurs de revenus
se propageant dans l'ensemble de l'économie.

La croissance globale permet elle d'écarter la pauvreté ? La réponse doit être nuancée.

L'on constate tout d'abord qu'en longue période ce sont les pays qui ont eu les taux de
croissance les plus élevés qui ont eu également les taux de croissance de l'espérance de vie
ou de la scolarisation globale les plus satisfaisants. Il s'agit toutefois là d'un résultat global
qui recouvre non seulement de très nombreuses inégalités mais également des processus
d'appauvrissement au sein d'économies en croissance. Dans celles-ci, en effet, l'ouverture
extérieure et la libéralisation des structures agraires ont souvent pour effet de ruiner de
nombreuses petites industries jusque là protégées par la politique douanière ainsi que les
petits producteurs ruraux qui ne possèdent pas une exploitation d'une taille suffisante pour
rester concurrentiels. Or l'industrialisation ne créé souvent que peu d'emplois capables
d'absorber cette main d'oeuvre excédentaire.

V – 3 – 2 ) Les stratégies de redistribution

Les inégalités de revenus et d'actifs posent de difficiles problèmes d'estimation. Une large
partie des ressources des agents peut naître de l'auto-consommation et tous les agents ne font
pas face au même système de prix (un loyer en zone rurale n'est pas le même que celui en
zone urbaine). D'autres ressources comme celles qui naissent de la spéculation sont
difficilement prises en compte par la comptabilité nationale dans la mesure où elles portent

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sur le capital, non sur le revenu. D'autre part de nombreux agents disposent d'actifs sans
posséder de titre légal de propriété. Enfin les actifs sont difficilement comparables en
l'absence d'un réel marché. Un hectare semi - aride destiné à l'agriculture extensive ne peut
être comparé à un hectare destiné à la culture maraîchère en périphérie urbaine.

Quelque soient ces difficultés d'estimation il est indéniable que les pays du sud connaissent
de très importantes inégalités tant au niveau de la répartition des revenus qu'au niveau de la
répartition des actifs, ces deux types d'inégalités étant largement corrélées dans la mesure ou
les revenus des non salariés dépendent de leurs actifs. L'on peut penser que les pays où
l'économie rurale reste prépondérante et la propriété foncière est privée sont ceux qui
connaissent les plus fortes inégalités (voir tableau IV-1). Dans ces pays il peut être tentant de
réduire la pauvreté par une redistribution des plus riches aux plus pauvres. Nous
considérerons successivement les problèmes posés par la redistribution des revenus et la
redistribution foncière.

La politique de redistribution des revenus

La redistribution des revenus reste limitée dans les pays les plus pauvres du fait de la
faiblesse de l'impôt sur le revenu .Les expériences les plus significatives ont surtout porté sur
la subvention à la consommation ( Egypte , Tunisie , Maroc …) mais ces politiques ont été
abandonnées au début des années 80 du fait de leur coût budgétaire élevé et des effets
souvent discutables, les subventions bénéficiant essentiellement aux couches urbaines et
étant souvent financés non par l'impôt mais par des déséquilibres budgétaires. Or ceux ci,
dans la mesure où ils sont une source majeure d'inflation, peuvent conduire à réduire les
revenus des plus pauvres.

La redistribution foncière et les réformes agraires

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La redistribution des actifs a essentiellement porté sur la redistribution foncière. Elle s'est
toutefois heurtée à la contradiction entre les objectifs de la justice sociale et ceux de
l'efficacité économique.

Les pays en développement connaissent souvent de trés importantes inégalités foncières.


Au Maroc les petits agriculteurs qui représentent plus des deux tiers de la population rurale
ne possède que 23% des terres arables alors que les exploitations de plus de 50 hectares ne
représentent que 1% des propriétaires mais 58% des terres arables. En Tunisie les propriétés
de moins de 5 hectares représentent 44% des propriétés foncières mais seulement 8% des
terres arables. Le Brésil compte trois millions d’exploitations agricoles mais seulement 58
000 d’entre elles occupent la moitié de la superficie cultivée. Près de cinq millions de
paysans sont à la recherche de terres à cultiver. Bien que ces chiffres soient difficiles à
interpréter dans la mesure où toutes les terres n’ont pas la même qualité ils montrent
qu’existent de très larges inégalités foncières.

Comment expliquer ces inégalités foncières ? Trois raisons peuvent être avancées.

Tout d’abord à l’intérieur d’un même pays peuvent exister plusieurs optima de production.
Par exemple de très bonnes terres peuvent se prêter à une exploitation intensive parcellisée
alors que des terres de qualité médiocre ne peuvent être valorisées que dans de grandes
exploitations d’élevage extensif.

En second lieu les inégalités foncières peuvent provenir de l’absence d’un marché foncier,
ce qui rend impossible la convergence entre la taille de l’exploitation et l’optimum
technique.

Enfin, les inégalités foncières peuvent provenir des relations de pouvoir et


d’exploitation .Si une classe politique de grands propriétaires fonciers est au pouvoir elle
peut interdire le partage des propriétés et l’accès à la propriété des fermiers et métayers. En
1962 la décision du président brésilien Joao Goulart d’exproprier les grands domaines non
cultivés et de les redistribuer aux paysans sans terre décida de sa chute et de l’instauration
d’une dictature militaire pendant vingt et un ans. Celle ci se garda bien de toucher aux
grands intérêts fonciers.

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Les politiques de réforme foncière

1)Les instruments

Pour corriger les inégalités foncières trois types d’instruments peuvent être mis en
oeuvre : l’octroi de terres en friche, la redistribution de terres appartenant à l’Etat et la
redistribution de terres privées.

a)L’octroi de terres en friche

L’exemple le plus significatif de l’octroi de terres en friche est celui de l’Indonésie qui
entre 1984 et 1989 a transféré 400 000 familles des zones surpeuplées de Java vers des zones
gagnées sur les forêts de Sumatra. La Thaïlande a également entrepris un ambitieux
programme de transfert de population vers les zones les moins peuplées. Ces efforts sont
louables mais coûteux dans la mesure où les zones les moins peuplées sont également les
moins fertiles et demandent donc de lourds investissements en infrastructures et en
aménagements fonciers. Mal préparés ces exodes massifs de population se sont souvent
soldés par des échecs.

b)La redistribution de terres appartenant à l’Etat

Les années 80 ont connu certaines expériences de privatisation de la terre. En dehors du


cas chinois l’exemple le plus significatif a été celui du démantèlement des 3139 fermes
d’Etat algériennes au profit de particuliers ou de groupes.

c)La redistribution de terres privées

Les exemples les plus caractéristiques de la redistribution de terres privées ont été ceux du
Mexique à partir de 1917, de la Corée du Sud et de Taïwan après-guerre, de la Bolivie en
1952 et de l’Egypte sous l’ère nassérienne. Les années 70 et 80 ont connu un net
essoufflement des réformes agraires à l’exception du programme de redistribution des terres

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mené par l’Iran à partir de 1979. De plus, de nombreuses réformes agraires dont
l’inspiration était au départ égalitaires ont en fait abouti à une collectivisation des terres
comme en Chine ou en Ethiopie. La timidité des réformes foncières égalitaires s’explique
par le manque de terres disponibles car tous les pays ne peuvent offrir un lopin de terre à
tous ceux qui le demandent, par l’hostilité des grands propriétaires organisés en groupes de
pressions : ainsi aux Philippines ceux ci ont réussi jusqu’à présent à bloquer 98% de la
redistribution des terres prévu par la loi ou au contraire par la méfiance de gouvernements
socialistes qui ne veulent pas favoriser la naissance d’une classe de propriétaires contre -
révolutionnaires, et enfin par le manque de moyens financiers. Dans certains cas comme au
Honduras ou au Vénézuela les réformes foncières ont en fait permis une redistribution en
faveur des grands propriétaires, l’Etat leur achetant très cher des terres de si mauvaise
qualité qu’elles n’ont pu par la suite être utilisées. Dans les années 80 l’on estime que 85%
des terres distribués par l’Etat au Honduras sont restées en friche par manque d’accès aux
marchés et à l’irrigation.

2)Les types de réformes foncière

L’on peut distinguer deux types de réformes foncière visant à la réduction de la pauvreté
rurale : la parcellisation et les réformes conduisant à une collectivisation .

a) La parcellisation

Dans les pays où elles ont été mises en oeuvre, les réformes agraires égalitaires n’ont pas
toujours atteint leurs objectifs, en général à cause d’une trop grande parcellisation des terres.
Lors du partage il est politiquement difficile de n’accorder la terre qu’à une minorité de
privilégiés, ce qui conduit à la distribution de parcelles dont la superficie est très en deçà de
l’optimum technique. A la suite des successions ces parcelles vont connaître de nouveaux
partages jusqu’au moment où elles s’avéreront trop exiguës pour nourrir une famille.

Cette exiguïté des parcelles présentes deux effets pervers.

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En premier lieu, elle rend impossible tout progrès technique, les allocataires n’ayant ni les
moyens d’acquérir des inputs ni l’espace suffisant pour utiliser à pleine capacité le matériel
agricole.

En second lieu elle ne fait plus obstacle à l’exode rural. La réforme agraire égyptienne n’a
ainsi permis de limiter l’afflux vers les villes que pendant les années 60. Au début des
années 70 l’exode rural s’amplifia, l’exiguïté des parcelles empêchant tout partage capable
de satisfaire les nombreux demandeurs.

Remarquons toutefois que les réformes agraires égalitaires n’ont jamais eu lieu dans des
pays disposant d’espaces vierges ou sous utilisés comme au Brésil, en Colombie ou au
Paraguay. Il reste indéniable que dans ces pays la création d’une petite propriété individuelle
associée à la généralisation du crédit permettrait non seulement de réduire la pauvreté rurale
mais également des gains agricoles.

Quelques exemples de réformes foncières égalitaires

1) La réforme agraire mexicaine.

La réforme agraire mexicaine est intéressante à plusieurs égards. D’une part elle a conduit
à la redistribution de la moitié de la terre mexicaine et elle est de loin la réforme agraire la
plus significative en Amérique latine. Il s’agit d’autre part d’une des rares réformes agraires
véritablement révolutionnaires de par le monde. Enfin elle a conduit à une forme spécifique
de structure foncière, l’ejido, une survivance des formes précoloniales d’exploitation
collective du sol, alors que les autres grandes réformes agraires, en Inde, en Chine ou en
Egypte ont conduit soit à l’établissement de la petite ou moyenne propriété privée, soit à la
collectivisation socialiste.

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Les quatre siècles qui suivirent la conquête espagnole virent le dépeçage progressif des
terres indiennes. En 1856 les Leyes de Desamortizacion interdisait aux villages indiens la
propriété collective des terres (les comunidades ) .En 1883 le président Porfirio Diaz décréta
que les terres sans titre de propriété pouvaient être expropriées . Incapables de prouver
juridiquement des droits de propriété dont la légitimité reposait sur la coutume des milliers
d’indiens devinrent dépossédés de tout accès à la terre. En 1910 90% des villages indiens du
plateau central ne possédaient plus de terres communales. Dés lors une révolution devenait
inévitable.

La révolution zapatiste conduisit à incorporer la réforme agraire dans la constitution de


1917. En fait il faut plutôt parler de deux réformes agraires, les mouvements paysans du sud
et du plateau central cherchant à rétablir l’ancienne gestion communale des terres alors que
les mouvements révolutionnaires du nord, où les communautés indiennes étaient moins
nombreuses, cherchaient à rétablir la petite propriété foncière au détriment de la hacienda.

Les ejidos
Au sud et sur les hauts plateaux prédominent en effet des collectivités indiennes et leur
objectif était le retour à une exploitation collective des terres. Cette restitution fut légalisée
dans l’article 27 de la constitution de 1917 puis par la loi dite de régulation agraire de 1922
qui instituait l’ejido comme la structure foncière de base.

L’ejido est une organisation de gestion collective des terres. Les pâturages, forêts et
plantations sont gérés en commun mais les autres terres agricoles sont confiés à des paysans
qui en ont l’usufruit, transmissible héréditairement, mais non le titre de propriété. Il n’y a
donc pas de lopins privés comparables à ceux laissés aux travailleurs ruraux par les réformes
agraires soviétiques ou chinoises. Toutefois un certain nombre d’ejidatarios possèdent
également un petit lopin en dehors de l’ejido. Le matériel agricole et les animaux sont gérés
par un comité, le comisariado ejidal.

Dans les années 30, sous la présidence de Cardenas (1934 - 1940) 18 millions d’hectares
pris sur les grandes haciendas furent redistribués à des ejidos. De plus les ejidos devinrent

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dotées d’un certain nombre d’infrastructures comme des écoles ou des dispensaires. En 1945
les terres des ejidos représentaient la moitié des terres cultivées.

A partir des années 60 le système des ejidos s’est peu à peu disloqué. L’exploitation
collective a laissé place à une exploitation individuelle, certains ejidatarios louant même leur
terre. La raison vient de l’inadéquation entre la taille des terres allouées et l’optimum
technique. A la fin des années 30 l’on estime que 44% des ejidatarios disposaient de moins
de quatre hectares et un grand nombre d’entre eux disposaient de moins de un hectare. A la
fin des années 50 la moitié de la population rurale ne disposait d’aucune terre. L’ejido était
désormais incapable de fixer la population rurale et de permettre une agriculture moderne.
Dés lors l’émigration associé à un processus de réallocation des terres devenait inévitable.

En fait, dés les années 30 les limites du système des ejidos étaient devenues apparentes. Les
ejidos restaient largement confinés à une agriculture de pauvreté et d’autosubsistence. Ils
étaient mal préparés à l’agriculture commerciale. Au début de la seconde guerre mondiale,
l’impossibilité d’importer des biens alimentaires conduisit à une grave crise de ravitaillement
de la capitale. De 1940 à 1960 l’objectif fut de prolonger la réforme agraire au profit de
grandes fermes commerciales de 100 à 300 hectares, le plus souvent situées dans les régions
du nord et bénéficiant de subventions pour leur irrigation. Le Mexique connut alors un
développement de sa production agricole commercialisée qui tripla entre 1940 et 1955.
Toutefois, à partir des années 60, sous la pression de paysans sans terre de plus en plus
nombreux et pour contrer à l’avance les mouvements qui auraient pu prendre comme
exemple la révolution cubaine, une nouvelle vague de collectivisation des terres au profit des
ejidos fut mise en oeuvre.

En définitive si la réforme agraire mexicaine a été au départ nécessaire, elle a constitué par
la suite un obstacle au développement agricole. Cette expérience montre
toutefois combien rapidement les structures rurales peuvent se recomposer afin
d’être en conformité avec l’optimum technique.

La réforme agraire égyptienne de 1952 et ses conséquences

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La domination mamelouk puis les intérêts commerciaux anglais dans la production de


coton conduisirent à une situation foncière très inégalitaire. En 1952, 2119 propriétaires
fonciers possédaient 20% de la terre cultivable alors que les 2.8 millions de paysans détenant
moins d’un demi hectare ne disposaient que 13% des superficies cultivées. Un million et
demi de familles rurales ne possédaient pas de terre; 75% de la terre était affermée et le
fermage représentait 60% de la production. Dans ces conditions, la révolution de 1952 vit
dans la réforme agraire la possibilité de s’attacher les masses rurales qui représentaient à
l’époque 70% de la population égyptienne.

La réforme agraire de 1952 était égalitaire dans son principe mais fut dans une certaine
mesure détournée. Le principe était de limiter la propriété privée (en dehors des plantations
de coton) à 200 feddans ( environ 100 hectares) et de redistribuer les terres ainsi obtenues en
lots de 2 à 5 feddans. Des réformes postérieures réduisirent cette limite à 100 feddans en
1961 et à 50 feddans en 1969. Les propriétaires étaient supposés être indemnisés en bons du
Trésor égyptien dont la valeur s’effrita rapidement du fait de l’inflation. Les allocataires
pouvaient rembourser en trente versements annuels, rapidement dépréciés. Les baux ruraux
furent soumis à contrat écrit. Les fermages furent sérieusement réduits. Toutefois de
nombreuses propriétés furent rapidement vendues ou morcelées entre membres d’une même
famille de façon à échapper au plafond foncier de sorte que la réforme fut beaucoup moins
égalitaire dans son application.

En 1967 754 000 feddans avaient été effectivement redistribués entre 317 000 familles
représentant un million et demi d’individus .Chaque bénéficiaire de la réforme agraire
n’avait donc reçu qu’un demi hectare en moyenne .

Ces chiffres montrent les limites d’une telle réforme. Certes, ceux qui en ont bénéficié ont
vu leur niveau de vie augmenté mais d’une part elle n’a touché qu’une faible partie de la
population rurale (environ 9%). D’autre part les bénéficiaires reçurent des lopins beaucoup
trop petits pour être économiquement viables. Ne disposer que d’un demi hectare, même sur
une terre très fertile condamne à la pauvreté. Dés lors que les terres devaient être partagées
entre les héritiers du premier allocataire l’exiguité des parcelles les rendait inaptes à assurer
la subsistance du fellah. Enfin le morcellement des terres s’oppose à tout progrès

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agronomique. D’après certaines estimations en lui même le morcellement réduirait de 30%


la production. En définitive la réforme agraire a eu peu d’impact sur la course malthusienne
engagée entre la croissance démographique et l’augmentation de la production vivrière. A
partir des années 70 l’excédent de population rural émigra soit vers les zones urbaines soit
vers les pays du Moyen Orient.

Les réformes agraires de type collectiviste

Ces expériences reposent sur la nationalisation des terres et l’organisation collective du


travail.

i) Justification et problèmes
.
La collectivisation des terres peut avoir pour objectif politique de ne pas perpétuer une
classe de koulaks opposée aux objectifs du socialisme mais elle peut s’appuyer également
sur des raisons économiques. D’une part le dépeçage des grands domaines ne suffit
généralement pas à satisfaire toutes les demandes individuelles d’accès à la propriété.
D’autre part la création de micro- exploitations est incompatible avec la mise en oeuvre de
techniques modernes. Aussi, par la force ou la persuasion, les régimes socialistes ont-ils
regroupé les terres au sein de coopératives ou de fermes d’Etat en laissant aux travailleurs
l’exploitation de petits jardins.

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L’organisation collective du travail mobilise les travailleurs pendant la morte - saison


agricole, soit dans de grands travaux d’infrastructure comme l’ irrigation, la construction de
routes ou d’écoles, soit dans des ateliers artisanaux ou industriels.

L’expérience collectiviste permet de donner du travail à tous pour réaliser des objectifs
utiles à l’ensemble de la communauté. Ces expériences butent toutefois sur deux types de
problèmes: la motivation au travail et le conflit entre l’éradication de la pauvreté et la
livraison d’un surplus.

Il n’existe que trois types de motivation au travail. La motivation politique ou idéologique


(«l’enthousiasme des masses » suivant l’expression de Mao Ze-dong), la peur et l’incitation
matérielle. Quand cette dernière est interdite et qu’il n’est pas possible de contrôler chaque
travailleur par un policier, la motivation du travail repose sur la persuasion, que celle ci soit
appelée éducation politique ou endoctrinement. Or tant dans les communes populaires
chinoises que les villages ujamaa en Tanzanie où coexistaient des champs individuels et des
champs collectifs destinés à couvrir les besoins essentiels de la communauté, l’on constate
que le travail individuel a une productivité double ou triple de celle du travail collectif.
Certes, l’augmentation de la productivité du travail ne saurait être une fin en soi, mais elle
constitue une nécessité impérieuse pour des populations proches du niveau de subsistance et
dont le taux de croissance démographique reste élevé. Cette nécessité a été telle en Chine
que les planificateurs ont dû admettre l’introduction dès les années soixante d’un certain
nombre d’incitations matérielles - et ceci dans les communes populaires les plus pauvres-
afin d’augmenter coûte que coûte la productivité.

Le second obstacle sur lequel butent les expériences socialistes est celui du conflit entre la
livraison d’un surplus agricole et l’éradication de la pauvreté. Certes l’on peut penser qu’à
terme l’industrialisation permettra d’augmenter la productivité rurale et donc de réduire la
pauvreté. Le problème est qu’au moment de son démarrage l’industrie est incapable de
livrer des inputs à l’agriculture alors qu’elle effectue des prélèvements sur celle ci . Il existe
donc nécessairement un conflit entre le financement de l’industrie et l’élévation du revenu
rural. Les régimes socialistes ont généralement tranché en faveur de l’industrie.

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L’expérience chinoise des communes populaires

Quand le parti communiste chinois prend le pouvoir en 1949 la situation foncière est très
anarchique. Les terres utilisées par les japonais pour soutenir leur effort de guerre ont été
rapidement partagées. Dans les zones libérées les plus gros propriétaires ont été exécutés
sommairement. Dans ces conditions les nouveaux dirigeants mettent en oeuvre une politique
agraire pragmatique. Les terres sont partagées en lots souvent inférieurs à un hectare. Le
travail reste organisé sur une base familiale.

Cette réforme agraire présente les avantages et les défauts d’une réforme agraire très
égalitaire. D’une part la condition des plus pauvres est améliorée. Mais d’autre part elle ne
permet pas d’offrir de la terre à tous ceux qui la demande, la Chine comptant alors environ
cinq personnes par hectare arable. De plus la parcellisation s’oppose au progrès technique: le
matériel agricole et les animaux de trait confisqués aux grands propriétaires s’avèrent
inutilisables sur les petites parcelles.

C’est pourquoi les autorités chinoises ont rapidement encouragé la mise en place d’équipes
dites « d’aide mutuelle » et de coopératives agricoles. A partir de l’hiver 1956 - 1957, la
voie socialiste n’étant plus mise en cause, le PCC peut mettre en oeuvre une collectivisation
accélérée de l’agriculture: 87% des paysans sont alors regroupés dans 800 000 coopératives.
Mais cette opération, menée sans véritable préparation, est un grave échec. L’élimination du
secteur privé, des petits marchés et des lopins individuels entraîne une forte désincitation au
travail alors que les coopératives n’ont pas les moyens matériels d’augmenter leur
productivité. La production céréalière passe alors de 200 millions de tonnes en 1958 à 143
millions de tonnes en 1960. Le niveau de 1958 ne sera retrouvé qu’en 1965 alors que la
population chinoise a augmenté entre-temps de plus de 100 millions. Dans ces conditions la
sécheresse du début des années 60 aurait fait alors quinze millions de victimes. Le PCC perd
alors une grande partie de son prestige et ses dirigeants doivent faire machine arrière. En
1962 les marchés villageois et les lopins individuels sont rétablis. Les communes populaires
acquièrent alors les structures qu’elles conserveront une quinzaine d’années malgré les chocs
de la Révolution culturelle.

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A la base de la commune populaire travaillait l’équipe de production constituée d’une


trentaine de familles et qui disposait de 15 à 30 hectares. Si les travaux étaient collectifs, à
l’exception de ceux effectués dans les jardins familiaux, la répartition des revenus
s’effectuait suivant des points de travail liant la rémunération à la qualification et à l’effort
productif. Toutefois les rémunérations à l’intérieur d’une même équipe ne différaient pas de
plus de 10 à 15%.Toutes les familles nécessiteuses étaient supposées recevoir des rations
alimentaires quelque soit le travail qu’elles fournissaient.

Au dessus de l’équipe de production se trouvait la brigade de production qui pouvait


regrouper une dizaine d’équipes. Elle avait pour tâche d’effectuer des travaux
d’infrastructure comme l’irrigation ou l’endiguement des fleuves et de gérer les ateliers ou
des entreprises agricoles.

La commune populaire regroupait une douzaine de brigades et pouvait compter jusqu’à


50000 personnes, la moyenne étant de 15 000. Son rôle était surtout administratif. Elle
contrôlait la mise ne place des directives du plan et assurait la collecte des impôts. Elle gérait
également les services de santé, d’enseignement et quelquefois des entreprises.

Le système fondé sur les communes populaires a permis d’éliminer les famines et de
donner du travail à tous, tout en contribuant au financement du secteur industriel. Ses
résultats sont toutefois restés médiocres, la production agricole par tête ayant stagné malgré
une politique de grands travaux et une mobilisation intensive des masses rurales. La raison
doit en être recherchée dans l’organisation même de la commune populaire qui donne peu de
place à l’initiative personnelle et qui livre une partie importante de la production à l’Etat. La
disparition des communes populaires à partir de 1979 au profit de systèmes de responsabilité
individuelle ainsi que la revalorisation des prix agricoles ont permis à la Chine d’augmenter
sa production agricole de plus de 40% en six ans. En privatisant l’exploitation des terres elle
a par contre conduit à un exode rural massif, les lopins de terre ne pouvant être attribués à
tous. Plus de cent millions de paysans sans terre ont du chercher un emploi dans les zones
industrielles.

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L’exploitation privée du sol et le recours à des prix de marché n’ont toutefois pas fait
disparaître des mécanismes de gestion collective. De fait il semble que les autorités se soient
rapidement rendues compte que certains investissements et services essentiels ne pouvaient
être fournis par le marché. Il s’agit tout d’abord des travaux d’infrastructures comme les
routes, l’électrification et les services d’irrigation. Ces services restent fournis par les
administrations locales qui les financent par l’impôt et quelquefois même par la réquisition
du travail. D’autre part les services sociaux (éducation et santé) restent largement
administrés.

V – 3 – 3 La couverture des besoins essentiels

Ces problèmes furent reconnus dés le début des années 70, en premier lieu par la Banque
mondiale ( discours de Mac Namara à Nairobi en 1973). Il apparut dés lors que l'élimination
de la pauvreté nécessitait une politique spécifique afin de couvrir les besoins essentiels
("basic needs") des plus pauvres (Grellet 1986).

Il fut alors avancé l'idée que les populations elles mêmes peuvent couvrir leurs besoins
essentiels soit par autoproduction à l'aide de techniques appropriées soit en échangeant un
surplus marchand comme des produits d'exportation contre des biens de première nécessité.

Ce type de stratégie pose deux types de questions : comment définir les besoins essentiels?
Comment mettre en œuvre une telle politique?

La définition des besoins essentiels est une question stratégique fondamentale. Elle pose
problème dans la mesure où les populations concernées peuvent avoir des échelles de
préférence très différentes de celles des administrations. Celui qui n'a jamais été à l'école
n'éprouve pas nécessairement le besoin d'envoyer ses enfants à l'école.

La mise en œuvre d'une telle politique peut être le fait des populations elles mêmes ou des
administrations nationales ou étrangères.

Force est de constater que spontanément les populations les plus pauvres ne mettent pas en
œuvre une telle stratégie. D'une part elles ne disposent pas toujours de l'information
nécessaire en particulier dans le domaine sanitaire. D'autre part les pouvoirs politiques

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locaux peuvent ne pas accepter de la mettre en œuvre dans la mesure où celle ci peut
remettre en cause leur propre pouvoir.

Les administrations locales sont elles mieux à même de mettre en œuvre une telle stratégie ?
L'on constate malheureusement que celles ci peuvent poursuivre des objectifs très éloignés
de la lutte contre la pauvreté. En Afrique sub-saharienne les arbitrages budgétaires se sont
faits constamment au profit des dépenses de fonctionnement des administrations et de
l'armée aux dépends des programmes sociaux ou des dépenses d'infrastructure. Certains pays
n'hésitent pas ainsi à acheter des avions militaires – dont l'intérêt stratégique est souvent très
discutable du fait de l'absence d'infrastructures complémentaires – alors qu'une large partie
des enfants des zones rurales n'est pas vaccinée.

Toutes les administrations ne sont pas corrompues. Certaines ont mis en œuvre des
programmes sociaux à long terme. Elles se heurtent toutefois à deux types de problèmes :
celui de l'information et celui de la participation des populations concernées.

Tout d'abord les administrations peuvent être très mal informées des besoins réels des
populations et des possibilités techniques ce qui a quelquefois conduit à de graves erreurs
comme l'épuisement des terres autour des villages ujamaa dont l'administration tanzanienne
n'avait pas su prévoir les conséquences sur l'environnement.

En second lieu les populations qui reçoivent une aide de l'administration ne sont pas toujours
impliquées pour créer des structures capables de se substituer à cette aide. Celle ci risque de
se péréniser en créant un état de dépendance économique. Aujourd'hui une large partie des
structures sanitaires des pays africains les plus pauvres est prise en charge par l'aide
internationale. Celle ci étant reconduite d'année en année les Etats la considère comme
"normale" et ne font pas toujours de réels efforts pour y substituer des programmes
nationaux.

V – 3 – 4 Les stratégies de lutte contre la pauvreté fondées sur le marché.

Cette stratégie va limiter la politique de lutte contre la pauvreté à l'établissement des pré-
conditions de l'insertion économique. Plutôt que de distribuer un revenu la philosophie sous -
jacente à cette approche est de rendre possible l'effort productif de l'individu et de lui

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permettre de couvrir par son travail les besoins qu'ils considèrent comme essentiels (sans que
l'administration définisse ce qui est "essentiel").

Cette stratégie va ainsi porter sur la création de marchés, et en particulier sur celui du micro
crédit, mais également sur la création d'infrastructures préalables à l'effort productif mais
qui ne peuvent être mis en œuvre par le marché du fait du manque de demande solvable
comme les infrastructures sanitaires et scolaires. Elle porte également sur la création d'un
Etat de droit. En l'absence d'un tel Etat, du fait, par exemple, de la corruption de l'appareil
judiciaire, les plus forts peuvent spolier les plus faibles. Elle doit enfin s'accompagner d'un
strict contrôle de l'inflation, les dérapages inflationnistes lésant les salariés et les retraités qui
ne peuvent indexer leurs revenus alors que les plus riches peuvent s'enrichir par la
spéculation monétaire ou foncière.

L'approche libérale inspire aujourd'hui largement les organisations d'aide bilatérale ou


multilatérale qui exigent de telles mesures ciblées pour les plus pauvres en contrepartie de
l'aide ou de la renégociation de la dette.

Cette approche laisse toutefois en suspens des questions importantes de la lutte contre la
pauvreté.

En premier les coûts de transaction rendent peu probables la mise en place de certains
marchés comme celui de l'assurance contre les risques majeurs en zone rurale, risques qui
restent une cause majeure de pauvreté.

En second lieu nous avons vu que le marché est lui-même source de pauvreté.
Fondamentalement la stratégie libérale n'explique pas en effet ce que vont devenir tous ceux
dont l'offre n'est pas solvable sur le marché comme les travailleurs dont la qualification n'est
pas demandée ou comme les producteurs ruraux dont la valeur de leur production s'effondre.
Leur reconversion professionnelle suppose souvent d'importants moyens financiers qui ne
peuvent être fournis par le marché.

Microfinance et lutte contre la pauvreté

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La micro - finance a pour objet de fournir des crédits a des agents exclus des circuits
financiers traditionnels pour de très faibles montants et pour des projets de développement
dans lesquels les emprunteurs sont directement impliqués. L'on estime qu'une dizaine de
millions de ménages en Asie, en Afrique et en Amérique latine ont pu obtenir ce type de
financement, ce qui , du fait des effets multiplicateurs a eu sans doute des effets sur
plusieurs dizaines de millions de personnes .

L'intérêt des micro-économistes du développement pour la micro - finance naît de


l'application innovante de certains des concepts que nous avons étudiés dans les parties
précédentes, en particulier le problème de la gestion du risque, celui de l'information
imparfaite et celui du capital social .

Nous commencerons par rappeler les raisons des échecs des politiques de crédit pour les plus
pauvres précédentes pour ensuite analyser innovations du microcrédit .

Les raisons des échecs des politiques traditionnelles de microcrédit .

Pendant longtemps le micro - crédit n'a été possible que grâce à des subventions publiques
nécessaires pour couvrir les défaillances des emprunteurs. Il n'était pas rare que 40 à 50 %
des prêts ne soit pas remboursés. La couverture automatique du non – remboursement par
des organismes publics constituait en fait une incitation à ne pas rembourser le prêt.

Ces types de prêt ont été remis en cause pendant les années 80 du fait des crises financières
qu'ont connu les pays en développement et de la nécessité conséquente d'équilibrer les
finances publiques.

L'on peut avancer trois raisons pour comprendre un tel échec : l'absence de droits de
propriété, l'asymétrie de l'information qui conduit à la sélection adverse et le risque
systémique .

Pour le prêteur l'hypothèque rend nul ou réduit très fortement le risque de non
remboursement. L'hypothèque suppose toutefois un titre de propriété .Or nous avons vu que
nombre d'économies se caractérisent par une absence généralisée de droits de propriété .

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S'il n'a pas la possibilité d'hypothèque le prêteur doit obtenir une information à la fois sur la
qualité du projet de l'emprunteur et sur l'honnêteté de celui ci .Or ces informations sont
souvent très coûteuses et donc difficiles à obtenir . Dans de nombreux cas l'emprunteur peut
avoir intérêt à cacher certaines informations que lui seul détient mais qui pourraient remettre
en cause l'octroi du prêt . Si le crédit est de faible ampleur le coût d'obtention de
l'information peut excéder le bénéfice attendu du prêt .

Le risque systémique peut être défini comme un risque majeur qui touche simultanément un
grand nombre d'emprunteurs et rend impossible le remboursement de leurs prêts. Tel est le
cas par exemple des catastrophes naturelles : une sécheresse prolongée, une inondation , une
éruption volcanique …L'absence d'un marché de l'assurance rend impossible la couverture
de ce type de risque par le prêteur. Ceci conduit les banques à limiter leurs engagements sur
un même type de prêt dans une même région soumise à un risque systémique.

Toutes ces raisons ont concouru pour rendre pratiquement inexistant le crédit non
subventionné aux plus pauvres ce qui les a mis à l'écart des Révolutions vertes et a rendu
impossible la création de petites entreprises. Quant aux crédits subventionnés ils ont souvent
été utilisés à des fins politiques ou ont été détournés.

De nouvelles institutions de microcrédit vont tenter de remédier à ces difficultés à partir des
années 80.

Les nouvelles expériences de micro- crédit

Les nouvelles institutions de micro-crédit sont fondées sur trois innovations majeures : la
sélection des projets par l'entourage de l'emprunteur, les incitations dynamiques et la garantie
collective du remboursement.

L'institution prêteuse a nécessairement une information imparfaite sur l'emprunteur et son


projet et nous avons vu que dans le cas de crédits de faible montant le coût d'obtention d'une
meilleure information s'avère dissuasif. La solution mise en œuvre par les organismes de
microcrédit est de confier la sélection des projets à des responsables au sein du groupe de

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l'emprunteur. Ceux ci possèdent en effet une information de première main sur l'honnêteté de
l'emprunteur et sur le sérieux du projet. Une telle procédure permet donc d'éliminer le
problème de la sélection adverse. Encore faut il que les responsables aient une réelle
incitation à fournir les bonnes informations et à sélectionner les projets les moins risqués .
Cette incitation est fournie par la co-responsabilité des membres du groupe en cas de
défaillance de l'emprunteur.

Les incitations dynamiques constituent une parade à la défaillance brutale de l'emprunteur.


Pour limiter le risque de celle ci l'institution de micro-crédit effectue des prêts échelonnés et
progressivement plus élevés avec un échéancier de remboursements échelonnés.
L'échéancier des prêts et des remboursements est souvent simultané. Une telle procédure
donne une incitation à rembourser puisque les prêts sont progressivement plus élevés. Elle
permet également de tester les emprunteurs et d'éliminer les plus mauvais qui feront défaut
sur des sommes peu élevées.

Dans ces mécanismes de micro-crédit l'hypothèque est remplacée par une solidarité
collective du groupe d'emprunteurs. Ceci suppose donc de ne prêter qu'à des groupes dans
lesquels existe au préalable une réelle solidarité et une réelle information sur les possibilités
individuelle.

Ces mécanismes de sélection permettent de réduire considérablement les taux d'intérêt. Ils ne
rendent toutefois pas les institutions de micro-crédits financièrement rentables : la plupart
d'entre elles nécessitent des subventions directes ou indirectes contrairement à ce
qu'espéraient les fondateurs pour lesquels la subvention devait être limitée à une "aide au
démarrage" pour couvrir les coûts fixes.

Il existe actuellement un débat sur le point de savoir si ces subventions sont justifiées. Les
expériences passées dans lesquelles nombre de subventions ont été détournées rendent les
organismes donateurs prudents. D'un autre côté l'on peut penser que l'aide sous forme de
micro-crédit est plus efficace que les grands programme de lutte contre la pauvreté qui ont
souvent échoués dans le passé.

V - 4) Les politiques envers les famines

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Nous définirons ici les famines comme des ruptures brusques et généralisées
d’approvisionnement alimentaire conduisant rapidement à une augmentation significative du
taux de mortalité. La pénurie alimentaire est une situation où les réductions de disponibilité
alimentaire s’étendent sur de longues périodes. Famines et pénuries alimentaires peuvent être
générales ou ne toucher que certains groupes de population. En règle générale
l’augmentation de la mortalité est alors due aux maladies crées par la malnutrition, en
particulier la malnutrition infantile.

Le vingtième siècle a connu de nombreuses famines et pénuries alimentaires: en Union


Soviétique entre 1921 et 1922, puis entre 1932 et 1933 ainsi qu’entre 1946 et 1947 ; en
Chine entre 1959 et 1961 durant l’expérience du « grand bond en avant »; au Bengale en
1943 et 1944 ainsi qu’en 1974 et 1975. Les deux dernières décennies ont vu de graves
pénuries alimentaires se développer dans de nombreuses régions de l’Afrique subsaharienne,
au Sahel, en Somalie, en Ethiopie et en Mozambique.

Comment de telles crises alimentaires peuvent elles se développer? Quelles politiques


doit on mettre en oeuvre pour les résorber? A ces deux questions la théorie économique
classique développée par Malthus et Adam Smith avait apporté deux réponses simples. La
première est que la crise alimentaire résulte d’un déficit de la production globale par rapport
aux besoins minimaux des populations. La seconde était que les interventions de l’Etat sont
généralement inefficaces et qu’il vaut mieux laisser fonctionner librement le marché pour
résoudre les crises alimentaires même si, en pratique, les administrations coloniales ont
souvent mis en oeuvre des politiques interventionnistes.

Cette théorie classique a été remise en cause pour deux raisons. Tout d’abord l’on a pu
quelquefois observer de graves pénuries alimentaires sans déficit de production. Par
exemple dans le cas des famines irlandaises du XIX ème siècle des quantités importantes de
céréales étaient exportées alors que la majeure partie de la population mourrait littéralement
de faim. Ou encore une partie de la population peut être gravement atteinte alors qu’il
n’existe pas de déficit global de la production. D’autre part le libre fonctionnement des

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marchés peut lui même déclencher les pénuries alimentaires. Par exemple une augmentation
de la demande extérieure peut conduire à une augmentation des prix qui réduit le pouvoir
d’achat de populations se situant déjà au minimum de subsistance. La baisse de pouvoir
d’achat conduit alors à une famine comme celle du Bengale de 1943 qui s’est produite alors
que la récolte était supérieure de 5% à celle de la moyenne des cinq années précédentes, le
facteur déclenchant étant bien évidemment la forte demande de céréales pour ravitailler les
troupes alliées du front de Birmanie. Ce n’est pas tant la production globale qui fait alors
défaut mais les disponibilités des différents agents.

La nouvelle approche de l’analyse des famines est largement due à Amartya Sen dont
l’ouvrage de 1981 « Poverty and Famines » a ravivé durablement l’intérêt des économistes
sur le problème des famines. Pour A.Sen il faut partir de l’ensemble des droits individuels
(entitlements ) à acquérir de la nourriture. Cette approche est plus intéressante que
l’approche classique puisque d’une part elle permet de distinguer la situation des différents
individus et groupes sociaux et d’autre part parce qu’elle permet d’examiner les différentes
formes d’acquisition de la nourriture.

Examinons ce dernier point. Pour un individu la nourriture peut être acquise par sa
production agricole comme dans le cas d’un producteur céréalier ou par sa place dans un
système de redistribution familial ou social comme dans le cas des jeunes enfants ou des
malades ou encore par l’achat au travers de mécanismes de marché, comme par exemple
pour les artisans ruraux. La baisse de la production n’est donc qu’un élément (bien qu’un
élément très important) des crises alimentaires. Celles ci peuvent donc être crées par d’autres
facteurs, en particulier des ruptures dans le fonctionnement des marchés lors de
mouvements spéculatifs ou de guerres. L’économie politique, mais également la sociologie
des pratiques alimentaires, jouent donc un rôle important dans l’explication des famines à
côté des facteurs considérés jusqu’alors comme la pluviométrie ou la production agricole.
En d’autres termes l’explication des famines ne doit pas être laissée aux seuls agronomes.

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La théorie de Sen, pour aussi intéressante qu’elle soit, laisse de nombreuses questions en
suspens, en particulier celle d’expliquer la plus ou moins grande vulnérabilité des
populations ou des individus aux famines.

L’analyse de Sen repose en effet sur l’accès à la nourriture. Or l’on ne meurt pas tant «de
faim» que de maladie liée au manque de nourriture. Il faut donc prendre en compte une
«fonction de santé» qui dépend elle même du niveau de consommation alimentaire. Or de
nombreuses études ont montré que cette relation n’est pas linéaire. Il n’est donc pas possible
de déterminer des « seuils de survie ».

Le problème de la vulnérabilité aux pénuries alimentaires est donc complexe. Notons tout
d’abord qu’existe une trés forte interdépendance entre les fonctions de santé du fait des
épidémies. Cette relation est elle même dépendante des niveaux de densité des populations.
L’on sait à cet égard combien est dangereuse les concentrations de réfugiés dans des camps.
D’autre part les relations entre niveau d’alimentation, santé et environnement ne sont pas à
sens unique. Toute réduction du niveau d’alimentation réduit l’effort au travail, la
productivité et donc les niveaux de revenu. Fin 1983, au Darfour, les pluies furent bonnes, la
récolte aurait put être prometteuse mais les populations étaient trop malades et trop affaiblies
pour cultiver le sol. Il existe donc ce que l’on pourrait appeler des «déséquilibres cumulatifs
de pauvreté »

Le rôle des marchés

Le rôle des marchés peut être décisif parce qu’une partie importante de la population ne
peut couvrir ses besoins alimentaires qu’au travers des marchés vivriers mais également
parce que pour pouvoir acheter sur les marchés vivriers les agents doivent vendre au
préalable des biens ou des services.

Les marchés posent deux problèmes distincts: celui de l’équité et celui de l’effience.

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1) L’équité

En cas de pénurie alimentaire un marché peut être efficient - en ce sens qu’il distribue les
biens vivriers rares aux plus offrants - mais être très inéquitable - en ce sens qu’il peut laisser
mourir de faim tous ceux qui ne peuvent payer le prix d’équilibre. De toute évidence
l’inéquité doit être corrigée par des politiques redistributives.

2) L’efficience

Comme tous les autres marchés les marchés vivriers peuvent être inefficients. La question
intéressante est de savoir si une pénurie alimentaire peut être artificiellement créée par le
mauvais fonctionnement des marchés.

a) La libre circulation des biens vivriers

Pour les économistes classiques le libre commerce céréalier devait constituer un rouage
essentiel de l’élimination des pénuries alimentaires dans la mesure où les échanges
interrégionaux permettent de stabiliser les prix et d’éviter des pénuries dés lors que
certaines régions disposent d’un excédent ou que le pays dispose de ressources suffisantes en
devises. L’on sait que la « libre circulation des grains» a été la réponse des physiocrates aux
crises alimentaires françaises de la fin du XVIII ème siècle. A l’inverse la politique de
contrôle des mouvements céréaliers- comme au Kenya en 1984- conduit à l’accentuation des
différences de prix entre régions, celles disposant d’un excédent connaissant une baisse des
prix, celles ayant un déficit une hausse de prix. De telles différences de prix, renforcées par
les difficultés de transport, bénéficient au marché noir ( et à quelques fonctionnaires qui
ferment les yeux) mais l’on voit mal en quoi elles bénéficieraient aux consommateurs les
plus pauvres qui voient brutalement chuter leur pouvoir d’achat en termes de biens vivriers.

L’expérience montre toutefois que la libre circulation des céréales peut avoir des effets
pervers. En effet en cas de baisse généralisée de la production les revenus vont s’effondrer
en particulier de tous ceux qui n’ont qu’un accès marchand indirect aux biens vivriers. C’est

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pourquoi il est fréquent que les prix diminuent même en cas de baisse de l’offre. Mais si les
prix diminuent et si le commerce est autorisé, une partie de la production céréalière va être
exportée vers des zones à pouvoir d’achat plus élevé. Tel a été le cas de la zone sahélienne
qui était exportatrice nette de céréales vers le Nigéria en 1983 alors que de nombreuses
zones étaient touchées par la famine.

Le choix d’une politique en matière de commerce céréalier dépend donc de trois éléments:
l’existence de réserves monétaires, le comportement des prix sur les marchés céréaliers
locaux et le prix des céréales par rapport aux pays voisins. Une façon simple et rapide de
maintenir des flux positifs de céréales vers les zones déficitaires est de maintenir la libre
circulation des produits vivriers et de distribuer des revenus monétaires afin que les prix
céréaliers soient suffisamment élevés. Malheureusement peu d’administrations disposent de
moyens financiers pour mettre en oeuvre une telle politique.

b)La spéculation céréalière

Les économistes - à commencer par Adam Smith - ont souvent considéré que la
spéculation céréalière joue un rôle modérateur lors des pénuries alimentaires. En effet, en
achetant à bas prix en période d’abondance et en revendant à prix élevé en période de
pénurie, le spéculateur stabilise le marché.

Le raisonnement d’Adam Smith suppose en fait que le spéculateur puisse anticiper


correctement les prix. S’il n’en est pas ainsi la spéculation peut être déstabilisante et
conduire à des «achats de panique», les spéculateurs surestimant trés fortement les hausses
de prix futures. Les stockages spéculatifs assèchent alors le marché. Un exemple intéressant
est celui du Bangladesh où la spéculation privée a fortement déstabilisé les marchés
céréaliers. Cette déstabilisation a été renforcée par une politique monétaire inflationniste, par
l’impuissance des autorités à effectuer une politique de distribution et par les hésitations de
l’aide internationale. La possibilité d’une large spéculation conduit à des mouvements de
prix très rapides puisqu’aux achats pour couvrir les besoins alimentaires s’ajoutent les achats
de stockage spéculatif. Les plus pauvres peuvent donc voir s’effondrer rapidement leur
pouvoir d’achat et ne plus pouvoir acheter une ration alimentaire de simple survie.

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Dans ces conditions l’intervention des autorités sur les marchés céréaliers peut sembler
justifiée, même si la fixation de prix plafonds (la fameuse loi révolutionnaire du maximum)
ou l’interdiction du stockage céréalier sont des mesures peu réalistes, conduisant à
l’apparition de marchés noirs et de stocks clandestins. La politique la plus simple reste
l’intervention publique ponctuelle sur les marchés céréaliers de façon à casser les poussées
spéculatives. Toutefois il semble peu justifié de conserver de larges stocks céréaliers du fait
des coûts élevés de stockage. Le recours aux importations peut être à cet égard une solution
moins onéreuse.

Le rôle de l’Etat

Les pouvoirs publics peuvent être directement à l’origine des pénuries alimentaires. C’est
en particulier le cas où les autorités démantèlent brutalement les structures agraires comme
lors de la collectivisation forcée de l’agriculture soviétique pendant le premier plan
quinquennal qui conduisit à la famine ukrainienne de 1932-33 , du « grand bond en avant «
chinois de 1960 ou des réformes agraires éthiopiennes à partir de 1974.

Dans d’autres cas les autorités publiques, si elles ne créent pas directement les pénuries
alimentaires, peuvent apparaître indifférentes au développement des crises. C’est que pour
les autorités une politique d’aide alimentaire ne constitue nullement une priorité dans la
mesure où elle peut entrer en conflit avec d’autres objectifs comme le ravitaillement des
zones urbaines où réside le pouvoir politique. Il est ainsi fréquent qu’une partie de l’aide
alimentaire extérieure, destinée aux zones rurales déficitaires, aille alimenter les marchés
urbains. En 1984 le Sahel a reçu 5 millions de tonnes de céréales ce qui aurait du permettre
de nourrir vingt cinq millions de personnes sous alimentées pendant un an, soit le double des
besoins réels. En fait une très faible partie de cette aide a été effectivement distribuée aux
populations nécessiteuses, la majeure partie ayant été revendue sur les marchés urbains,
distribuée dans des casernes ou même exportée vers le Nigéria. Une partie de l’aide

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alimentaire envoyée en Ethiopie en 1983 semble avoir été utilisée par l’armée, ou envoyée
aux rebelles pro-éthiopiens en Somalie, voire même revendue à l’Union Soviétique.

Le pouvoir politique en place peut enfin utiliser l’arme de la faim contre des opposants
intérieurs. Tel semble bien avoir été le cas du Soudan où au début des années 80 les autorités
n’ont pas fait circuler l’aide alimentaire vers le Darfour, en partie contrôlée par des rebelles.

Les politiques envers les famines

Nous distinguerons ici trois types de politique pour faire face aux famines : la politique
d’aide directe par l’envoi de nourriture, la politique d’intervention sur les marchés et les
politiques de protection non marchandes.

Les politiques d’aide directe

La politique d’aide directe vise à pallier la crise alimentaire par la distribution de biens
alimentaires. Elle constitue la stratégie de la communauté internationale en cas de famine,
celle qui a été mise en oeuvre au Sahel ( 1973) , en Ethiopie ( 1974) , au Bangladesh (1974)
ou en Erythrée. Elle correspond à l’idée simple qu’une pénurie alimentaire doit être corrigée
par une augmentation de l’offre alimentaire.

Cette stratégie a conduit à des échecs répétés pour deux types de raisons.

Tout d’abord l‘information sur l’existence d’une famine peut ne pas être immédiate et peut
même être cachée à la communauté internationale pour des raisons politiques. La famine
éthiopienne de 1973 fut ainsi longtemps cachée par l’empereur Haïlé Sélassié car il ne
voulait pas ternir l’image d’un pays organisant les cérémonies du dixième anniversaire de
l’O.U.A. C’est pourquoi l’existence d’une véritable démocratie tend à réduire les causes de
famine .Les années 80 ont vu toutefois la mise au point de «systèmes d’alerte précoce». Les
autorités indiennes mettent aujourd’hui en oeuvre un tel système d’alerte précoce dont sont
responsables les autorités locales. La mise en place de ce système explique en partie
l’absence de famine depuis les années 60 malgré de nombreuses sécheresses.

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En second lieu la décision d’envoyer une aide nécessite des décisions budgétaires et
politiques qui peuvent prendre un certain temps .En 1982 il fallut plus de six mois à
l’administration américaine pour approuver l’envoi d’une aide alimentaire d’urgence à
l’Ethiopie malgré les appels pressants de son ambassade d’Addis Abbéba. L’aide
américaine n’arriva qu’en 1984, année électorale américaine, sous la pression des médias et
des céréaliers qui venaient de réaliser la seconde meilleure récolte de l’histoire des Etats
Unis. Toute aide devenait alors bonne pour se débarrasser des excédents.

En troisième lieu distribuer l’aide alimentaire pose des problèmes spécifiques. En


l’absence d’une administration locale efficace et intègre, la distribution doit s’effectuer dans
des camps de réfugiés, mais ceci suppose un stade avancé de privation, les populations ne se
résolvant à abandonner leur terre qu’en toute dernière extrémité. En 1983 la FAO estimait
que sur les trois millions d’éthiopiens touchés par la famine, plus d’un million, vivant dans
des zones contrôlées par la guérilla, était hors d’atteinte des circuits de distribution de l’aide
alimentaire. Pour sa part l’organisation humanitaire Oxfam considérait en 1984 qu’un
cinquième seulement des populations touchées par la famine avait reçu une aide alimentaire.
De plus si le regroupement dans des camps simplifie la logistique de distribution elle pose
des problèmes sanitaires dans la mesure où les camps constituent des foyers d’épidémies
souvent plus dangereux que les pénuries alimentaires.

Les politiques d’intervention sur les marchés

Nous avons vu que les crises alimentaires peuvent être aggravées - et quelquefois causées -
par le comportement des marchés. Il peut donc être tentant d’intervenir sur ceux ci.

Il serait, nous le savons, illusoire de vouloir fixer administrativement les prix car si
ceux ne correspondent pas à l’équilibre de marché il en résultera soit une pénurie soit un
marché parallèle. Par contre l’administration peut jouer un rôle antispéculatif efficace en
annonçant qu’en cas de dépassement de certains seuils de prix elle recourra au déstockage ou
à l’importation.

3) Les politiques de stabilisation

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La politique la plus ancienne - déja utilisée dans l’Egypte pharaonique à en croire


l’Ancien Testament - de lutte contre les pénuries alimentaires est celle du stockage par les
autorités publiques en cas d’excédent céréalier et de déstockage en cas de déficit.

Si le marché céréalier était efficient - en particulier si les anticipations des opérateurs


étaient rationnelles- une politique de stocks publics n’aurait pas d’intérêt. Mais dés lors
qu’existe des mouvements spéculatifs irrationnels la possibilité de déstockage donne un
signal clair aux spéculateurs potentiels que les autorités n’accepteront pas une pénurie
artificiellement entretenue.

Une politique de stabilisation peut être également effectuée par la libéralisation des
échanges céréaliers avec l’extérieur, tout déficit céréalier interne entraînant une hausse des
prix et encourageant l’importation. Par contre tout excédent entraînant une baisse des prix
encourage les exportations. L’on sait qu’une telle politique était celle recommandée par le
mouvement physiocratique pour faire face aux disettes de la fin du XVIII ème siècle.
Toutefois une telle politique ne peut être mise en oeuvre dés lors que la pénurie alimentaire
va de pair avec une baisse généralisée des revenus. Dans ce cas l’effondrement de la
demande solvable va conduire à une baisse des prix et donc à un surcroît d’exportation. Nous
avons déjà noté que cette situation est précisément celle qui s’est produite en 1983 quand le
Mali aux faibles revenus était exportateur net de céréales envers le Nigéria aux revenus
élevés alors que sévissait une grave famine dans le nord du pays.

L’on peut considérer qu’une politique raisonnable combinerait les deux politiques
précédentes en accumulant des stocks dans des zones exposées et en recourant aux
importations assorties de taxes éventuelles à l’exportation.

Les politiques de protection non marchande

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Lors des pénuries alimentaires les plus touchés sont ceux qui ne disposent pas d’un accès
direct aux biens vivriers comme les enfants, les éleveurs ou les paysans sans terre. Il semble
donc justifié d’entreprendre à leur égard des politiques spécifiques.

Ce type d’action soulève deux types de problèmes.

En premier lieu celui de l’information sur les groupes à risque. L’administration et les
organismes d’aide sont mal placés pour connaître les plus nécessiteux et les autorités locales
peuvent ne pas se soucier de collecter ce type d’information dans la mesure où les plus
pauvres n’ont guère de poids politique.

En second lieu se pose le problème de la distribution de l’aide alimentaire. Offrir des


rations alimentaires à tous ceux qui les demandent risque d’entraîner d’importants
gaspillages et de graves injustices. Chercher à modifier la répartition alimentaire au sein de
la famille est irréalisable, voire dangereux. Limiter la distribution de l’aide alimentaire à
ceux qui présentent des signes visibles de malnutrition à pour conséquence perverse d’inciter
certaines familles à maintenir délibérément des enfants mal nourris.

5) Les conséquences des famines

Lors des famines de nombreux producteurs vendent une partie de leur terre ou de leur
capital comme par exemple le cheptel. Il en résulte une augmentation de l’inégalité entre les
ménages et donc une fragilisation des plus pauvres d’entre eux. Les pénuries alimentaires
peuvent être une des causes majeures des migrations, les villes continuant à être
approvisionnées.

Une autre conséquence durable des famines vient des modifications du comportement des
producteurs face au risque, les producteurs étant moins tentés d’utiliser de nouvelles variétés
céréalières davantage sensibles à la sécheresse et aux maladies. Il est toutefois possible que

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des stratégies de diversification vivrière soient entreprises pour réduire le risque qu’entraîne
une seule mauvaise récolte.

A long terme les famines peuvent détruire l’environnement, rendant plus précaires les
conditions futures de production. En effet, en l’absence de droits de propriété individuels, les
populations vont chercher à utiliser au maximum les ressources collectives. Au Sahel la
sécheresse conduit les troupeaux à descendre vers le sud, entraînant un surpâturage dans des
zones où existaient au préalable un équilibre écologique.

Au delà des mesures d’urgence ces considérations plaident donc pour la mise en oeuvre
d’une politique de long terme: mise en place d’un système d’alerte précoce, établissement
de droits de propriété, politique d’infrastructures rurales, encadrement sanitaire ....Toutes ces
mesures sont aujourd’hui reconnues comme permettant de réduire fortement les risques de
pénuries alimentaire généralisée comme le montrent les exemples de l’Inde , du Zimbabwe ,
du Kenya et du Bengladesh qui ont su écarter depuis les années 70 les famines. Pour d’autres
pays, en particulier africains, il reste à inscrire la lutte contre les pénuries alimentaires
comme priorité nationale.

V -5) Les discussions présentes

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La politique de lutte contre la pauvreté continue donc à susciter de nombreuses


interrogations:

- faut il privilégier une politique macro-économique globale ou au contraire des projets


ciblés ?

- quel type de filet de sécurité doit être mis en place ? faut il ou non qu'il soit disponible
pour tous ?

- comment doit s'insérer la politique de l'aide ? au niveau macro - économique ou au


niveau de projets ?

- faut il privilégier la lutte contre la pauvreté transitoire ou la lutte contre la pauvreté


permanente ?

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CHAPITRE VI

POLITIQUES DE L'ENVIRONNEMENT

ET DEVELOPPEMENT

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Par ressources naturelles nous entendrons ici l'ensemble des ressources nécessaires à la
production et à la consommation qui ne sont pas reproductibles industriellement et qui sont
donc épuisables ou nécessitent de longs délais de reproduction "naturelle".

Les ressources naturelles présentent des spécificités qui nécessitent une analyse particulière
dans l'analyse et dans la politique du développement.

En premier lieu l'exploitation des ressources naturelles présentent souvent d'importantes


externalités, c'est à dire que leur coût social diffère de leur coût économique ou de leur prix
de marché. Par exemple la déforestation de l'Afrique de l'Ouest a d'importantes
conséquences sur la pluviométrie du Sahel. Il existe donc un coût social de la déforestation
pour le paysan sahélien , sans que ce coût soit répercuté sur le prix de la stère de bois. Ces
externalités peuvent être positives ou négatives. Une retenue d'eau en amont d'une rivière
permet de contrôler les inondations (externalité positive) mais réduit les quantités d'eau en
aval (externalité négative).

En second lieu il n'est pas toujours techniquement possible d'établir des droits de propriétés
sur certaines ressources naturelles comme l'air ou l'eau. Dans de nombreux cas
l'établissement et le respect de ces droits de propriété s'avère trop coûteux par rapport aux
gains attendus comme sur les bancs halieutiques ou les forêts tropicales.

En troisième lieu l'épuisement des ressources naturelles s'avère souvent irréversible. Tel est
le cas d’une poche souterraine d'eau ou de gaz. Mais il peut l'être également dans le cas de la
forêt tropicale quand le déboisement laisse à nu le sol qui, lessivé par les pluies, devient
aride.

En quatrième lieu la gestion des ressources naturelles s'effectue sur un horizon temporel qui
excède l'horizon du marché, voire l'horizon d'une vie humaine. Il faut plusieurs dizaines
d'années pour obtenir certaines variétés d'arbres. L'émission de gaz dans l'atmosphère aurait,
selon certains scientifiques, des effets sur le climat dans plusieurs décennies. Or nous ne
pouvons connaître ce que seront alors les techniques et les besoins. Toute décision sur les
ressources naturelles a long terme risque donc de s'avérer erronée, voire catastrophique, du
simple fait de notre ignorance.

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Le rôle des ressources naturelles dans le développement a été posé dés l'origine de la science
économique. Il a suscité trois types d'interrogation :

- existe-t- il un risque de ralentissement à long terme de la croissance du fait de la rareté de


certaines ressources naturelles non renouvelables ?

- comment prendre en compte les externalités créées par l'utilisation des ressources
naturelles ?

- par quels mécanismes allouer les ressources naturelles rares afin d'éviter les gaspillages ?

VI-1) Les ressources naturelles et la croissance à long terme des nations

Le développement nécessite des ressources naturelles qui ne sont pas reproductibles


immédiatement à la différence des produits manufacturés. Dès le début de l'analyse
économique la question a été posée de savoir si la rareté croissante de certaines matières
premières naturelles ne pèse pas sur la croissance.

L’épuisement des ressources naturelles selon la théorie classique

Pour la théorie classique les ressources naturelles sont limitées et leur exploitation est
soumise à des rendements décroissants. Dans la mesure où la production repose sur la
consommation nécessaire de ressources naturelles rares la croissance doit nécessairement se
ralentir. Cette thèse a été partagée par Malthus, Ricardo, Jevons et a été reprise en 1972 par
le club de Rome (« Rapport Meadows »). Elle repose sur trois hypothèses : l'impossibilité de
renouvellement des ressources naturelles, l’absence d'un progrès technique épargnant les
ressources naturelles rares et l'impossibilité de choix des techniques plus ou moins
consommatrices de ressources naturelles rares induits par la raréfaction des ressources
naturelles.

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La remise en cause du pessimisme classique

Le non renouvellement des ressources naturelles revient à supposer que toutes les ressources
naturelles sont comme l’or ou le charbon : leur quantité limitée s’épuise et leur exploitation
est soumise à des rendements décroissants car il faut puiser dans des ressources naturelles de
plus en plus difficiles d’accès ou de qualité de plus en plus médiocre. Remarquons toutefois
que toutes les ressources naturelles ne peuvent être mises à cet égard sur le même plan. En
1870 Jevons considérait que le charbon était en voie d’épuisement. Cela était certes vrai en
Grande Bretagne mais non sur l’ensemble du monde. Les découvertes de mines de charbon
au cours du XXème siècle ont conduit à un excédent de l’offre sur la demande. Il en a été de
même des principales matières minérales, y compris le pétrole. A part quelques rares
exceptions il serait très difficile de citer des raréfactions de matières premières en longue
période. Quant aux matières premières végétales elles sont naturellement renouvelables, à
condition de les cultiver dans des conditions qui n’épuisent pas le sol.

Les hypothèses d’absence de choix techniques et de progrès techniques sont encore plus
discutables. En effet chaque fois qu’une matière première devient plus rare son prix
augmente. Deux mécanismes économiques se mettent alors en œuvre. D’une part les agents
vont chercher à l’économiser et vont donc en réduire la demande. La hausse du prix du
pétrole en 1974 a ainsi conduit à produire des voitures plus légères, consommant moins
d’essence, à entreprendre la construction de centrales nucléaires et à développer le chauffage
urbain électrique. D’autre part la recherche va s’orienter vers des techniques alternatives ou
des techniques moins gaspilleuses de la ressource naturelle qui se raréfie.

Le concept de développement écologiquement soutenable

La prise en compte des problèmes de l’environnement dans les pays en développement date
des années 70. En effet les pays du Sud dépendent davantage des ressources naturelles
fournies par leur environnement que les pays du Nord qui savent recycler leurs matières
premières. Ainsi les pays industriels recyclent l’eau polluée alors que cette possibilité reste
trop coûteuse pour la plupart des pays du Sud. Alors que l’on constate un épuisement des

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sols dans certaines régions ( Sahel , Népal, Ethiopie, Haïti, Brésil), épuisement provenant
directement de la destruction du couvert végétal et de la déforestation, les pays du Nord ont
développé une agriculture « hors sol » sous serre et compensent l’épuisement naturelle des
sols par l’ajout d’engrais. D’autre part plus que les pays du Nord les pays du Sud ont du
faire face à une forte croissance démographique et une surexploitation commerciale de
certaines ressources (bois de menuiserie, pêches, cultures commerciales) qui ont détruit,
souvent de façon irréversible, leur environnement.

Ce constat a conduit certains économistes a préconiser pour les pays du Sud un


développement, qualifié de «soutenable», qui n’épuiserait pas les ressources naturelles, fut
ce au prix d’une réduction du taux de croissance (Rapport.Meadows ). La logique sous
jacente est que certaines composantes du "capital nature" sont uniques et que leur perte
aurait des conséquences irréversibles sur le bien–être des populations. Malheureusement il
est très difficile de définir ce qu'est le capital naturel et à fortiori quels sont les éléments de
ce capital qui sont essentiels à la survie et au bien être des populations. Il y a vingt ans
personne n'avait conscience de l'importance de la préservation de la couche d'ozone. C'est
pourquoi, en invoquant le principe de précaution, certains écologistes préconisent de
maintenir la totalité des ressources naturelles. Bien évidemment une telle position reste un
vœu pieux dans des économies pauvres à forte croissance démographique. Peut on préserver
la forêt amazonienne en l'état alors que des centaines de milliers de paysans sans terre
cherchent à en défricher un lopin?

VI - 2) La prise en compte des externalités

Les ressources rares et l'environnement ne sont pas également des marchandises comme les
autres dans la mesure où elles présentent des externalités importantes, c'est-à-dire qu’elles
ont des effets indirects qui ne sont pas directement pris en compte par le marché.

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L'environnement naturel constitue en effet un système. La destruction d'une partie de ce


système a des répercussions sur les autres parties du système, répercussions qui ne sont pas
toujours prises en compte par le système de prix parce que l'environnement naturel n'est pas
protégé par un système cohérent de droits de propriété. Ainsi la surexploitation de certaines
espèces de poisson peut conduire à la disparition d'autres espèces dont elles constituaient la
nourriture ou la disparition de la forêt ivoirienne peut être à l'origine des progrès de la
désertification au Sahel ou encore l'utilisation de l'eau en amont peut s’effectuer au détriment
des utilisateurs en aval.

Ces externalités ne peuvent faire l'objet d'un marché car l'on voit mal comment le marché
pourrait établir concrètement des contrats privés sur l'environnement et les faire respecter.

Ces raisons ont justifié la prise en charge par l'administration et même par une politique
coordonnée des Etats d'activités liées à l'environnement et à la gestion des ressources rares
comme la gestion de l'eau, le maintien d'espaces verts ou la protection d'espèces animales.

La gestion administrative des ressources rares pose toutefois deux problèmes:

- l'administration n'est pas nécessairement mieux éclairée que le secteur privé sur la
gestion des ressources rares;

- l'absence de droits de propriété privés peut être cause de gaspillage dés lors que
l'administration ne possède pas les moyens de contrôler ces ressources. L'on sait que la
rapide disparition des éléphants africains vient de ce que ceux ci étaient supposés être
protégés dans d'immenses réserves naturelles dont la surveillance était pratiquement
impossible.

VI - 3) L'allocation des ressources naturelles rares

Il existe deux systèmes possibles d'allocation des ressources naturelles rares: le marché et
l'allocation administrative.

L'allocation par le marché

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La théorie libérale est partie du fait que l'accès libre et l'inexistence d'un marché peut
conduire à une destruction très rapide de resssources naturelles. Il en est par exemple ainsi
des ressources en bois de la zone sahélienne ou des ressources halieutiques.

Pour la théorie libérale la source du gaspillage des ressources naturelles est dû à l’absence
de droits de propriété individualisés ce qui autorise un gaspillage sans sanction, une thèse qui
sous-estime sans doute l’auto-contrôle qu’exercent de nombreux groupes sur l’exploitation
de leur environnement mais qui a ouvert la voie à une politique libérale de la gestion de
l’environnement fondée sur les droits de propriété individualisés et sur la fixation de prix
reflétant la rareté des ressources naturelles.

Selon cette analyse le marché devrait permettre de fixer le prix de la ressource naturelle à un
niveau qui égalise son coût marginal d'extraction et la recette marginale tirée de cette
ressource.

Une telle allocation par le marché présente trois avantages: l'absence de gaspillage,
l'existence d'une incitation à la substitution des ressources rares ainsi qu'à l'investissement
dans l'extraction de celles ci.

En fixant un prix le marché assure que n'existera pas de ressource gaspillée ce qui n’est bien
évidemment pas le cas quand l'accès à cette ressource est libre et que l'utilisateur n'a pas à en
payer le prix.

Dans la mesure où ce prix reflète la rareté de la ressource il existe une incitation réelle à
recherche des substituts à la ressource rare ainsi qu'à l'investissement dans son exploitation.

En allouant la ressource à celui qui en offre le prix le plus élevé le marché assure ainsi que la
ressource rare ira là où son utilité relative est la plus élevée. L'allocation est de la ressource
rare est donc supposée optimale.

Les marchés de ressources naturelles restent pourtant limités à la fois pour des raisons
techniques et pour des raisons d'équité sociale.

L'existence d'un marché suppose en effet que puissent être déterminés au préalable des droits
de propriété. Or comme nous l'avons vu ces droits sont souvent impossibles ou trop coûteux
à établir. Quant au contraire il est facile d'établir les droits (comme par exemple ceux sur un

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puit de pétrole ou une mine de cuivre) il peut être tentant de créer un monopole d'autant que
les investissements dans l'extraction des ressources naturelles, comme l'eau ou les minerais,
sont souvent indivisibles.

Nous avons vu d'autre part que les ressources naturelles sont souvent caractérisées par
d'importantes externalités au coût social élevé qui demandent à être prises en charge en
dehors du marché.

La raison d'équité vient de ce que les ressources naturelles répondent souvent à des besoins
fondamentaux comme l'eau ou le bois de chauffe dont on ne peut priver une partie de la
population.

Remarquons enfin que le marché est aveugle et ne tient pas compte de l'équité entre
générations. Il ne reflète pas la rareté des ressources en longue période mais les anticipations
de court terme des agents. Or le problème des ressources naturelles est souvent un problème
de très long terme, nécessitant des investissements sur plusieurs générations. Certains arbres
nécessitent une croissance de plusieurs décennies, voire de plusieurs siècles. Or aucun
opérateur sur un marché ne peut investir sur plusieurs décennies ( Keynes disait « dans le
long terme nous serons tous morts »). Le marché ne reflète que les préférences d’aujourd’hui
et ne tient pas compte de leurs conséquences sur les générations futures car celles-ci ne sont
pas représentées sur le marché.

L'allocation administrative des ressources naturelles

Si le marché est aveugle l’on peut penser que l’administration doit intervenir pour préserver
les ressources naturelles non renouvelables. Malheureusement sur la très longue période
l’action de l’administration est toute aussi aveugle que celle du marché. En 1900 la majorité
des économistes pensait qu’en l’an 2000 la ressource la plus rare allait être le charbon.
L’administration aurait alors pu considérer comme nécessaire la préservation de sites
miniers, au risque d’augmenter le prix du charbon et le chômage dans les zones minières.
Qui peut dire avec certitude quelles seront les vraies ressources rares dans cent ans? Sans
doute des ressources auxquelles personne ne pense aujourd’hui parce que l’évolution des
techniques créera de nouveaux besoins et conduira à réduire fortement la demande de

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ressources que nous considérons aujourd’hui en voie d’épuisement. Il y a une dizaine


d’années de nombreux cris d’alarme ont été poussés quant à la réduction qui semblait alors
irréversible des forêts européennes. Or la révolution informatique, en réduisant fortement la
demande de support papier, risque de conduire aujourd’hui à des excédents mondiaux de
pâte à papier.

VI - 4) Droits de propriété et protection des ressources rares : deux exemples

La gestion forestière japonaise pendant l’ére Tokugawa

Au début du XVIII ème siècle le Japon connaît une grave pénurie de bois de coupe,
conséquence de la déforestation massive qui a accompagné la croissance démographique
depuis le IX ème siècle. Le bois est en effet le seul matériau de construction et la seule
source de chauffage dans un pays aux hivers rigoureux. Il ne pouvait être obtenu par le
commerce international à l’exception du commerce avec l’île d’Hokkaïdo qui n’a été
conquise qu’au XIX ème siècle - une différence importante avec la situation de l’Angleterre
qui pouvait importer du bois des pays scandinaves. La déforestation favorisait les
inondations et augmentait l’érosion des sols contribuant sans doute de façon significative
aux famines du XVII ème siècle.

Le Japon sut toutefois éviter un drame écologique en édictant des mesures politiques rendues
possibles par le pouvoir des shoguns. Ces mesures comprirent un recensement des ressources
forestières, différentes interdictions et contrôles de la coupe et du transport du bois ainsi
qu’une politique de replantation. Toutes ces mesures permirent une reforestation dés la fin
du XVIIIème siècle.

Ces mesures, souvent citées en exemple d’une politique écologique maîtrisée ont sans doute
retardée l’exploitation industrielle du charbon. Le parallèle avec la situation anglaise à la
même période est intéressante. En Angleterre, l’épuisement des ressources forestières a
conduit à une forte augmentation du prix du bois et a donc incité à l’utilisation du charbon,
préalable à la Révolution industrielle.

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La déforestation de Haïti et la préservation des ressources naturelles de la République


dominicaine

V-5) Trois difficultés insurmontables

Fondamentalement l'analyse de l'environnement se heurte à trois difficultés insurmontables:


l'impossibilité de la mesure, l'ignorance de l'évolution à long terme des techniques, la
définition de la justice inter-générationnelle.

Nombre de ressources naturelles ne peuvent être évaluées objectivement en l'absence d'un


marché. Les externalités qu'entraînent leur production et leur consommation sont beaucoup
trop complexes pour être mesurées.

Le concept de développement soutenable repose sur l'évolution à long terme des techniques
de production et de consommation. Cette évolution est par nature impossible à prévoir. Il est
possible que le futur connaisse des techniques moins consommatrices de bois ( du fait de
l'abandon du stockage des données sur papier) et qui permettent une croissance accélérée des
arbres.

Enfin nous ne savons pas ce qu'est la justice inter-générationnelle .ne serait ce que parce que
celle ci n'est définie que par la génération présente.

Ni l'approche administrative, ni l'approche libérale, ni l'approche du développement global


ne sont armées pour répondre à ces questions. Il s'agit en effet non d'un problème
d'information mais d'un problème des limites de la connaissance humaine sur le futur.

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CONCLUSION

Les causes de l’échec du développement

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Nous avons examiné sept causes du non développement des nations.

1) Les conditions démographiques historiques et géographiques défavorables

2) Le capital disponible

3) La dépendance externe

4) La rente externe

5) La rente interne

6) Le conflit interne

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7) Le surplus accaparé pour la consommation

8) Les inégalités sociales

9) La sous performance systémique

10) L’erreur de stratégie

1) Les conditions démographiques historiques sociologiques et géographiques défavorables

Ces causes ont été trop souvent sous estimées par les économistes du développement. Elles
sont pourtant déterminantes si l’on cherche à expliquer la situation de l’Afrique par rapport à
celle d’autres continents. Rappelons en particulier :

- la situation géographique hors des routes d’accès facile au commerce international. Les
premiers grands foyers de civilisation sont apparus dans des zones de contact et
d’échanges faciles ( vallée de l’Euphrate, vallée de l’Indus, mer Méditerranée. Les zones
de forte croissance économique se situent aujourd’hui autour des ports ( Shangaï,
Singapour…). A l’opposé les zones enclavées, difficiles d’accès comme le Tchad, la
zone oubanguienne, les hauts plateaux boliviens n’ont jamais connu de réel
développement.

- la situation climatique et sanitaire. Le développement est d’abord apparu dans des zones
tempérées hors des grandes endémies. La zone intertropicale avec ses foyers de

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paludisme et autres parasitoses souffre d’un énorme handicap ne serait ce qu’en termes
d’efforts productifs humains ;

- la croissance démographique qui prélève une partie du surplus de production ;

2) Le capital disponible

Parce qu’ils ne savent pas mesurer le capital les économistes sous estiment celui-ci dans le
développement des nations. Rappelons que le capital K se compose au sens large :

- des ressources naturelles

- des ressources humaines qui incluent le savoir faire et le niveau intellectuel

- de l’héritage culturel

- des autres moyens de production : infrastructures, machines …

Si nous pouvions mesurer K ainsi défini il serait intéressant de comparer le rendement dK/K
des différentes nations. Nous aurions alors sans doute une hiérarchie des taux de rendement
du capital très différente de celle établie sur le taux de croissance du PNB.

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3) La dépendance externe

Certains pays n’ont pas eu accès au développement du fait de leur dépendance externe,
coloniale ou post-coloniale, leur économie étant orientée au profit des intérêts de la
métropole. Remarquons toutefois que le fait de tomber sous la domination extérieure est elle-
même le plus souvent la conséquence d’une situation de sous développement relatif

4) La rente externe

Paradoxalement le fait de disposer d’une rente – ressources naturelles ou aide extérieure


– ne favorise pas l’effort productif et le développement. Les pays disposant d’une rente
pétrolière comme l’Arabie saoudite, l’Algérie, la Lybie, le Vénézuela ou le Nigéria ne sont
pas des pays qui ont connu un réel processus de développement même si la rente externe leur
a permis d’atteindre un certain niveau de revenu – ce qui n’a pas du reste été toujours le cas
comme le montre l’exemple du Nigéria où le revenu par tête n’est guère supérieur à celui de
ses voisins africains dépourvus de ressources pétrolières. La rente externe a en effet deux
effets négatifs :

- d’une part elle permet l’achat de biens de consommation sans passer par l’effort productif ;

- d’autre part elle rend possible son détournement dés lors qu’elle est contrôlée par de petits
groupes ( Algérie, Nigéria, Russie)

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5) La rente interne

Des groupes économiques ( cartels) ou sociaux ( syndicats) peuvent s’organiser de façon à


disposer d’une situation de monopole et donc d’une rente. Celle-ci s’effectue au détriment du
pouvoir d’achat du consommateur et donc de la possibilité d’élargissement du marché
national. L’absence de concurrence ne poussant pas à l’investissement, une large partie de la
rente peut être consommée au détriment de l’investissement et donc du développement.
Cette situation peut être illustrée par le cas du Maroc.

6) Le conflit interne

Le développement suppose une acceptation par la société des objectifs à atteindre ainsi que
sur l e partage des revenus. Cette acceptation peut être consensuelle ou être imposée par des
régimes dictatoriaux (Chine, Japon, Corée). Quand elle n’est pas obtenue le développement
peut être bloqué par des conflits sociaux de longue période (Amérique latine)

7) L’accaparement du surplus à des fins de consommation

Le surplus, c'est-à-dire l’excédent de la production sur les ressources nécessaires à la mettre


en œuvre est partagé entre consommation et investissement. Ce partage peut être effectué
autoritairement par l’Etat (Algérie, Chine) ou résulter des arbitrages individuels des ménages
et des entreprises par l’intermédiaire des mécanismes de marché. Le plus souvent ces deux
types d’arbitrage co-existent de sorte que l’arbitrage final résulte à la fois des préférences des
agents et des préférences de l’Etat.

Les préférences des agents dépendent elles mêmes de préférences individuelles et en


particulier l’arbitrage entre consommation présente et future ainsi que des anticipations de
rentabilité dont dépend le taux d’intérêt. A revenu égal les ménages asiatiques ont ainsi un
taux d’épargne particulièrement élevé par rapport à celui des ménages africains ou latino-
américains.

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Les préférences de l’Etat peuvent favoriser l’investissement ( Algérie) ou la consommation


ostentatoire (Maroc) ou encore des dépenses budgétaires qui ne contribuent pas à
l’augmentation de la production ( dépenses militaires de l’Iran et de l’Irak sous le régime
baasiste)

8) La sous performance systémique

Avec des ressources identiques en hommes et capitaux tous les pays n’obtiennent pas les
mêmes résultats du fait de l’organisation sociale de leur production. Nous appellerons ici ces
différences des « différences systémiques ». Nous avons par exemple constaté la médiocrité
des performances économiques des systèmes socialistes de production, médiocrité due :

- à l’absence d’incitations individuelles

- à la centralisation des décisions

- au manque d’informations dans des systèmes économiques complexes

9) Les erreurs de stratégie

Les choix stratégiques – le degré d’ouverture économique, l’orientation des investissements


vers des secteurs considérés comme prioritaires ou l’arbitrage entre les dépenses sociales et
les infrastructures – sont des choix de longue période qui peuvent conduire à, des erreurs
graves pour trois types de raisons :

Tout d’abord la longue période est incertaine et des choix justifiés dans la courte période
peuvent s’avérer erronés dans la longue période. Une raison vient de l’évolution des
technologies: le choix d’une sidérurgie à feu continu dans les années soixante s’est avéré très
coûteux quand au début des années soixante dix est apparue la sidérurgie électrique. Une
autre raison vient de l’évolution de la demande mondiale : dans les années soixante dix peu

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de pays en développement ont misé sur le tourisme alors que ce secteur a connu le plus fort
taux de croissance mondial dans les deux dernières décennies.

En second lieu les choix stratégies sont soumis à de fortes pressions politiques et sociales.
Ce que l’on peut considérer à long terme comme des erreurs a de fait profité largement à
certains groupes sociaux. La protection douanière marocaine a partir des années soixante a le
pays à l’écart de la mondialisation des échanges pendant vingt ans mais a permis à quelques
groupes d’importateurs fassis de s’enrichir.

En troisième lieu théories et modèles économiques « de référence » ne sont pas infaillibles.


Ils ne valent que sous certaines hypothèses qui sont loin d’être toujours respectées. La
théorie du noircissement de la matrice intersectorielle fondatrice de la doctrine des
planificateurs algériens des années soixante a fait long feu. De même que les théories de lutte
contre la pauvreté par le secteur informel des années quatre-vingt et les théories de
l’ouverture économique d’aujourd’hui. Pour toutes ces théories des hypothèses considérées
comme peu importantes se sont au contraire révélées comme décisives comme par exemple
l’hypothèse de l’information parfaite dans les modèles de planification à la soviétique. C’est
pourquoi l’économiste du développement ne doit pas être le chantre de doctrines à priori
mais d’analyser constamment les conditions sur lesquelles reposent ses modèles de référence
de façon à pouvoir les modifier.

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BIBLIOGRAPHIE TRES SELECTIVE

BANQUE MONDIALE " Annuaire sur le développement dans le monde"

Présente les données les plus récentes sur le développement. Chaque annuaire analyse un
thème particulier

CAHUC P. " La nouvelle micro-économie" La Découverte 1993.

Pour une introduction rapide mais complète de la microéconomie contemporaine

GRELLET G. " Structures et Stratégies du Développement Economique" Paris, PUF,


Collection Thémis , 1986
Ce manuel fait le point sur les débats au début des années 80

OLSON M. « The rise and decline of nations « Yale University Press 1982

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OLSON M. « Power and Prosperity » Basic Books 2000

Les deux ouvrages d’Olson ( que l’on peut lire en français) montre en quoi les intérêts de
petits groupes permettent d’expliquer les choix stratégiques du développement

PARETO V. “ Traité de Sociologie” Droz , Genève.

La pensée de Pareto reste aujourd’hui méconnue. La théorie de l’optimum économique


permet toutefois de comprendre l’impossibilité de comparer des situations sociales du point
de vue du bien être, sonnant ainsi le glas des théories hégéliennes et post-hégéliennes de
l’évolution historique mais également les théories anglo-saxonnes du « Welfare ». Le Traité
de Sociologie offre une analyse particulièrement pertinente dans le contexte des pays en
développement de la circulation sociale. Une riche mine à explorer.

SEN A. “ Poverty and famines “ Oxford Clarendon Press, 1981.

Ce petit ouvrage( qui a été traduit en français) a renouvelé la pensée sur l’analyse des
famines et plus généralement sur l’analyse de la pauvreté.

SMITH A. “ La Richesse des Nations”

La Richesse des Nations reste le texte fondateur de toutes les analyses du développement de
Marx à Sen. A lire et à relire en priorité.

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TABLE DES MATIERES

Introduction

1/le concept de developpement

2/le concept de sous-developpement

3/les indicateurs du developpement


A/le PNB par tête
B/les indicateurs sociaux du developpement
C/les indicateurs de structure
D/première esquisse typologique du sous-développement

4/pourquoi les pays du Sud sont-ils si pauvres ?

Première partie :

MICROECONOMIE DU DEVELOPPEMENT OU LA RATIONALITE DE


L’AGENT DU DEVELOPPEMENT

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Chapitre I / La rationalité des décisions economiques du développement

I – 1) Rationalité et incitation pécuniaire

-Le concept de rationalité bornée


-La vérification de l’hypothèse de rationalité
-La réponse des producteurs aux variations de prix
-Annexe :estimation de quelques coefficients d’élasticité de la superficie par rapport aux
prix

I – 2) L’extension de la théorie néoclassique

-les préférences des producteurs


-l’incomplétude des marchés
-le rôle de l’information

Chapitre II Institutions et développement

II – 1) Les droits de propriété

-droits collectifs et systèmes fonciers africains


-système d’irrigation et droits de propriété

II – 2) Le marché

II – 3 ) Normes, lois et capital social

-les règles externes : le système juridique


-les normes sociales internalisées et le capital social
-les règles sociales préalables au marché

Seconde partie :

LES FACTEURS MACROECONOMIQUES DU DEVELOPPEMENT DES


NATIONS

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Chapitre III : Développement et accumulation du capital

III – 1) Le capital productif : concept et mesure

III – 2) La contribution des différentes composantes du capital à la croissance

III – 3 ) Le capital fixe

III – 4 ) Le capital humain

III – 5 ) Le rapport entre l’augmentation du capital productif et la croissance du PIB

Chapitre IV : Les stratégies de développement ou l’allocation des facteurs de


production

IV – 1) L’introversion planifiée

IV – 2 ) Libéralisation et insertion sur le marché mondial

IV – 3 ) L’exemple de la Corée du sud de 1960 à 1980

IV – 4 ) L’exemple de la Chine continentale

IV – 5 ) L’exemple de l’Inde

Chapitre V : Les politiques de lutte contre la pauvreté

V – 1) Définition et mesure de la pauvreté

V – 2 ) Origine de la pauvreté

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V – 3 ) Les politiques de lutte contre la pauvreté

- croissance et pauvreté
- redistribution et pauvreté
- la couverture des besoins essentiels
- les politiques d’intégration au marché

V – 4 ) Les politiques envers les famines

V – 5 ) Les discussions présentes

Chapitre VI Politiques de l’environnement et développement

VI – 1) Les ressources naturelles et la croissance à long terme des nations

VI – 2 ) La prise en compte des externalités

VI – 3 ) L’allocation des ressources naturelles rares

VI – 4 ) Droits de propriété et protection des ressources rares : deux exemples

VI – 5 )Trois difficultés insurmontables

Conclusion

Bibliographie sélective

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