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De l’homme parfait au clone

interchangeable
Auteur : Alain Musset
ALAIN MUSSET
SCIENCE-FICTION: DES LIVRES ET DES MONDES
CHRONIQUE 3
« De l’homme parfait au clone interchangeable »
6 JANVIER 2010

Comme on l’a vu lors de ma précédente chronique « Sélection des naissances et formatage social »,
la tentation eugénique – avec l’idéologie raciste qu’elle véhicule – est fondée sur la possibilité
« d’améliorer » l’espèce humaine en suivant les traces du surhomme nietzschéen. Il ne s’agit donc
plus de corriger les défauts potentiels d’un individu, voire de les éliminer, mais bien de modifier sa
structure génétique pour en faire un être supérieur, utile à la société. Le saut quantitatif est essentiel
car on touche non seulement à la sélection pré ou périnatale mais aussi à la conception même du
fœtus.
C’est ainsi que, dans L'Enfant de la science (1948), dont l’action se déroule après la grande guerre
atomique de 1970, le gouvernement insiste auprès du héros du roman, Felix Hamilton, afin qu’il se
décide à procréer (avec une jeune fille soigneusement sélectionnée, si possible) afin de ne pas
laisser perdre son héritage biologique, considéré comme exceptionnel : « La responsabilité
d’améliorer la race selon les principes de notre république n’est pas de celles qu’on peut négliger […]
Vous représentez la conjugaison soigneusement réalisée de lignées favorables sur quatre
générations. On a examiné, à la lettre, des dizaines de milliers de gamètes pour les rejeter afin de
choisir les trente qui relient les zygotes de vos ancêtres. Ce serait une honte que de voir gaspiller
tous ces efforts » (p. 39). L’humour caustique de Robert Heinlein ne doit pas être pris à la légère car
le roman est paru sous une première version en 1942 (Beyond this horizon), c’est-à-dire au moment
où les idéologues nazis essayaient d’appliquer à la lettre les recommandations d’Adolf Hitler
concernant la pureté de la race aryenne en éliminant les êtres inférieurs (juifs, tziganes, handicapés,
malades mentaux…). Or, dans cette société du futur où tout le monde jouit d’une très grande liberté
(du moins en apparence), il n’y a plus de pauvres, plus de malades et plus d’infirmes… C’est le rêve
eugénique par excellence.
Plus de soixante-dix ans après l’ouvrage fondateur de Heinlein, Stephen Baxter n’hésite pas à
appliquer les mêmes recettes pour obtenir des soldats capables d’affronter sans états d’âme un
ennemi mystérieux, les Xeelees, dans une guerre qui se déroule sur les confins de la galaxie (Les
enfants de la destinée, tome 2 : Exultant). Pour répondre à cette menace, un gigantesque
programme de sélection a été mis en place afin d'obtenir une forme supérieure d'être humain :
l’adolescent soldat dont la durée de vie est limitée au nombre des batailles qu’il devra affronter dans
sa courte carrière. Comme tous ses congénères, le jeune Pirius a ainsi été créé grâce aux gènes
conjugués des meilleurs officiers de la Coalition : « Il était le produit d’une centaine de générations
qui avaient vu le jour dans les cuves de gestation de la basse des Arches » (p. 13). Dans cette
société inhumaine qui prétend se battre pour assurer la survie de l’humanité, il est interdit de procréer
de manière naturelle car il s’agit d’une technique rudimentaire et aléatoire risquant de produire des
enfants inaptes aux lourdes tâches qui leur seront confiées ensuite par les autorités militaires : « Sur
les Arches, il y avait des contraceptifs même dans l’eau potable. Les hommes pouvaient encore
engrosser des femmes – mais ce serait pathologique, une erreur. La grossesse était une sorte de
cancer, elle devait être éradiquée. Le seul moyen de transmettre ses gènes, c’était par l’intermédiaire
des cuves de gestation, et le seul moyen d’y parvenir était de bien se conduire » (pp. 101-102).
Si l’eugénisme traditionnel consiste à sélectionner les êtres humains les plus performants et à leur
donner un traitement adapté aux besoins de la société qui les a conçus (la famille disparaissant dans
la tourmente de la procréation assistée par ordinateur), Maurice G. Dantec a choisi d’aller encore
plus loin dans Babylon Babies (1999), roman qui a inspiré le film de Mathieu Kassovitz, Babylon AD.
: « Marie était plus qu’une étape, car cette notion d’étape est encore trop empreinte de la téléologie
classique. Non, nous avons fait ce que Nietzsche pressentait des sciences à venir, Marie a été le
théâtre d’expériences menées conjointement sur elle, alors que les expérimentateurs en question ne
tenaient chacun qu’un petit bout de la pelote, si je puis m’exprimer ainsi » (p. 696). Dans une
perspective ouvertement niezschéenne Maurice G. Dantec envisage donc la création d’une nouvelle
espèce qui finira par supplanter l’homo sapiens comme celui-ci avait éliminé l’homme de
Néanderthal. Les jumelles Zorn, filles de Marie (la nouvelle mère de la nouvelle humanité),
bénéficient d’un code génétique enrichi qu’elles pourront transmettre à leur descendance – créant
une « clade », c’est-à-dire une déviation de l’espèce, un embranchement spécifique dont les
représentants seront mieux armés et plus performants que les êtres humains actuels, aux capacités
physiques, intellectuelles et psychologiques trop limitées. Comme on le voit donc, la manipulation
génétique nous entraîne sur une autre thématique majeure de la science-fiction, celle du mutant, que
nous aborderons dans une prochaine chronique.
Cependant, de la sélection au clonage, il n’y a qu’un pas, surtout quand il s’agit de reproduire des
êtres sans défaut, ou dont les qualités spécifiques sont déclarées utiles à l’État, quelle que soit sa
forme ou son idéologie. On passe donc de l’individu libre, autonome mais imparfait au clone idéal
répété à l’infini comme les boites de soupe Campbell’s immortalisées par Andy Warrol. Les auteurs
de science-fiction se sont vite emparés de l’idée qu’on pourrait bientôt cloner des êtres humains, afin
d’évoquer tous les problèmes éthiques posés par la duplication d’êtres pensants dont l’identité en
tant qu’individus ne peut plus être assurée.
Dans ce domaine, les clones les plus célèbres sont sans doute les clone troopers qui apparaissent
pour la première fois dans L’Attaque des clones, épisode 2 de la saga Star Wars. Ces soldats de
choc ont été incubés et élevés sur la planète Kamino, à partir de l'ADN de Jango Fett, un des plus
célèbres chasseurs de primes de la galaxie. Ils sont éduqués pour utiliser au mieux les capacités
guerrières de leur père génétique mais leur durée de vie a été artificiellement limitée pour leur éviter
de se multiplier après la guerre qui oppose la république galactique aux armées séparatistes,
essentiellement composées de robots. Dans l’Univers étendu de Star Wars, ils apparaissent dans
plusieurs romans et un cycle complet leur a été consacré, La guerre des clones. De manière assez
paradoxale, les auteurs de ce cycle (en particulier Karen Traviss) insistent sur l’humanité de ces
soldats considérés comme des êtres artificiels, tout juste bons à se faire massacrer sur les champs
de bataille. Alors qu’ils sortent tous de même moule, ils ont chacun leur personnalité et aspirent à
être considérés comme des hommes à part entière.
Dès que les auteurs de science-fiction ont pu s’emparer du thème de la manipulation génétique (c’est
le cas de Robert Heinlein en 1942), la possibilité du clonage humain est apparue comme une sorte
de cauchemar menaçant l’être humain dans son essence et dans son intégrité. Romanciers et
cinéastes se sont fait l’écho des problèmes posés à l’ensemble de la société par la perspective d’une
humanité où les individus ne seraient plus que des pièces interchangeables. C’est pourquoi Maurice
G. Dantec dans Babylon Babies, n’hésite pas à évoquer les problèmes rencontrés par le professeur
Hathaway, père spirituel du clone de la brebis Dolly : « Hathaway était un généticien animal hors pair.
Ce n’est pas pour rien qu’ils l’ont pris à Edimbourg, pour le projet Dolly […] Mais sa carrière a été
brisée, encore plus durement que la nôtre » (p. 697). Pour réclamer le droit de faire passer la science
avant la conscience, Darquandier, l’un des créateurs de Marie, s’insurge contre les règles que l’on
voudraient imposer aux chercheurs qui travaillent sur l’ADN humain, la sélection génétique et le
clonage : « Des voix de plus en plus nombreuses se dressent pour demander l’arrêt pur et simple de
certaines activités scientifiques, au nom de la morale, de Dieu, de l’humanité, de l’écosystème, de
l’égalité entre les individus, les sexes, les peules, les nations,et les fox-terriers à poil dur » (ibidem).
En France, les dérives du clonage humain ont été dénoncées dans un livre méconnu mais
précurseur de Jean-Michel Truong, Reproduction interdite (1989). Dans cet ouvrage, l’auteur évoque
le rôle qu’a joué dans ce domaine le fameux professeur Hugues Ballin, personnage imaginaire qui a
reçu le prix Nobel de médecine et qui est mort assassiné à Strasbourg en 2037 (c’est le point de
départ de l’enquête) : « Né en 1961, Hugues Ballin a été, sans conteste, l'un des cerveaux les plus
féconds de notre siècle. Biologiste de génie, il réalisa en 1993 la première gestation in vitro complète
d'un être humain, exploit qui ouvrit de nombreuses voies fécondes à la médecine moderne et valut à
son auteur le prix Nobel et l'élection à l'Académie des sciences ». (http://www.jean-michel-
truong.net/reproduction_interdite/page/reproduction.html)
La boucle du clonage peut être provisoirement refermée, de manière assez inquiétante, en évoquant
le film réalisé en 1978 par Franklin J. Schaffner, Ces garçons qui venaient du Brésil (The Boys from
Brazil). Dans ce thriller d’anticipation qui, à son époque, s’inspirait des avancées les plus récentes de
la science génétique, l’infâme docteur Mengele, interprété par Gregory Peck, créait 94 clones d’Adolf
Hitler afin de rendre son guide spirituel à une nation aryenne menacée par l’expansion incontrôlée
des races « inférieures ». Comme on peut s’en rendre compte, il ne s’agit plus ici de créer des
masses d’individus interchangeables mais de permettre à un seul homme de se perpétuer par
bouturage, lui assurant ainsi une certaine forme d’immortalité. Cependant, conscient que le milieu
joue un rôle central dans le développement des personnalités (c’est tout le problème de l’inné et de
l’acquis), Mengele a fait placer ses clones dans des foyers d’accueil reproduisant la structure
familiale qu’avait connue le Führer dans sa jeunesse : un père âgé et autoritaire, employé dans
l’administration locale, une mère jeune et soumise, débordant d’affection pour son fils. Cette
précaution a été prise pour permettre à chaque enfant de développer au mieux son potentiel
destructeur et de devenir à nouveau ce qu’il est – pour reprendre la formule de Nietzsche dans Ecce
Homo : « deviens ce que tu es ». Comme quoi, même dans la science-fiction, les sciences les plus
dures ont toujours besoin de la sociologie…

Avec la participation de la Ville de Paris et de la Région Ile-de-France et de la Fondation Orange.

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