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La nature du dilettantisme Cte Philippe de Ribaucourt Revue néo-scolastique Citer ce document / Cite

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de Ribaucourt Philippe. La nature du dilettantisme. In: Revue néo-scolastique. 14année, n°53, 1907. pp. 37-49;

Document généré le 25/05/2016

: 10.3406/phlou.1907.2085 http://www.persee.fr/doc/phlou_0776-5541_1907_num_14_53_2085 Document généré le 25/05/2016

III.

LA NATURE DU DILETTANTISME M.

a quelquesLe mot «années,dilettantismeest devenu», peuaujourd'huiconnu et peud'usageemployécourant.il y

— Quelle est sa signification propre ? Est-il un de ces vocables comme fin de siècle, qui s'emploie pour désigner ce qu'on ne sait pas définir exactement ? Ou bien a-t-il une signification nettement établie ? Est-ce une opération purement éclective, comme il semble ressortir du sens où on l'entend habituellement l Se rapporte-t-il simplement à un mode particulier de concevoir l'art, pratiqué par ceux qui se spécialisent dans ce domaine ? Il y a un peu de tout cela dans le dilettantisme, ou plutôt dans une teinte du dilettantisme qu'aiment à se donner beaucoup d'intellectuels de nos jours. Cependant le vrai dilettantisme vise chose plus sérieuse, et va plus

loin. Plusieurs définitions en ont été données. Dans l'étude qu'il lui a consacrée, à propos de Renan, M. Paul Bourget le définit ainsi : « C'est beaucoup moins une doctrine, qu'une disposition de l'esprit très intelligente à la fois et très voluptueuse qui nous incline tour à tour vers les formes les

plus diverses

toutes ces formes sans nous donner à aucune » 2). Nous nous bornons à ces quelques lignes du romancier.

de

la

vie

et nous conduit

à

nous prêter à

') Extrait d'une étude qui paraîtra prochainement, et où il sera traité^ de l'origine et de la moralité du dilettantisme. *) Bourget, Essais de psychologie contemporaine, p. 55.

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analyste, parce que nous nous proposons d'opposer ici une série de définitions différentes. L'étude de Bourget mérite '

un

De sa définition, retenons deux

notions fondamentales :

1° Le dilettantisme est une disposition de l'esprit : par

là Bourget le caractérise avant tout comme plaisir, comme

plus long

examen.

jouissance des facultés supérieures.

-

2° Cette disposition nous incline vers les formes les plus diverses. Il nous indique par là une seconde partie intégrante du dilettantisme, à savoir la multiplicité des sentiments qui le constituent.

• Plus

brièvement,

Henri Bordeaux dans les Ames

modernes définit le dilettantisme : « Le rêve de jouir de toutes choses » 1). Les éléments essentiels de la définition

de Bourget se retrouvent ici : c'est un rêve, donc un plaisir purement psychique. C'est de toutes choses que le dilettantisme veut jouir : donc multiplicité de sentiments. Gabriel Séailles, dans sa longue étude sur Renan dit à

dilettantisme est un art de transposer

son

tour 2) :

«

Le

la vie, de lui faire gagner en extension ce qu'elle perd en profondeur et en intensité, de lui enlever ce qu'elle a de direct et d'immédiat pour n'en laisser qu'une image dont on dispose à son gré, un décor mobile que la fantaisie transforme ». Ce qui donc frappe surtout le critique de Renan, c'est la multiplicité des sentiments recherchés et - procurés ; conséquemment l'auteur met à nu le peu de profondeur de ces plaisirs intellectuels. Il range dans la notion nécessaire du dilettantisme, le côté superficiel de ces états ' d'âme. Il indique aussi toute la part de la personnalité du dilettante. L'abbé Klein, qui écrit Autour du dilettantisme, essaie de donner une définition plus complète en synthétisant les ' rapides aperçus qu'il a trouvés de divers côtés : « II n'est

') Henri Bordeaux, Ames modernes, p. 170. s) Gabriel Séailles, Ernest Renan, p. 349.

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que l'attitude de littérateurs

aux personnes, aux idées que dans la mesure où ils peuvent les transformer en instruments de jouissance. Le rêve unique

du dilettante est de ramener toutes choses à soi

délicatesse

même » l). Le dilettantisme, pour M. Klein, n'est plus qu'une attitude de littérateurs égoïstes. A le lire, on se demande

s'il y a quelque

existe en

ne s' intéressant aux mondes,

avec pour en goûter l'apparence plutôt que la substance

chose

de

réel

dehors des livres,

et

dans

ce

le dilettantisme, s'il que signifient les cris

d'alarme de l'auteur au début de son ouvrage. Il y a

cependant dans cette compréhension spéciale une note nouvelle :

l'immoralité de ses rapports avec les autres hommes, dont le dilettante se sert comme instrument de jouissance. Entre Bourget parlant d'un état d'âme, Bordeaux d'un rêve, Renan d'un art, Klein d'une attitude, il reste comme points de contact communs à tous, le but égoïste de la jouissance et l'intellectualité, ou pour mieux dire la supra- matérialité de cette jouissance. De plus, en dehors de Klein, tous trouvent dans le dilettantisme une réalité. Et en effet, l'idée que le dilettantisme n'est qu'un « désir de littérateurs » est manifestement insuffisante, ainsi que nous essaierons de le montrer. Si le dilettantisme n'était qu'une chose d'imagination, de rêve ou de désir, ce ne serait pas la peine de le combattre. Ses effets ne pourraient passer dans la vie réelle, et dès lors nous ne devrions pas nous en occuper. Ne voyons-nous pas au contraire que le besoin de jouissance est devenu tel que beaucoup s'efforcent de le mettre en pratique, et souvent même sans s'en rendre compte ? Du domaine intellectuel, où il était d'abord relégué, le dilettantisme envahit le domaine pratique. L'incroyable diffusion de la littérature a fait descendre dans l'âme des foules les doctrines enseignées par l'élite.

le

« la jouissance

Or

il n'est

peut-être rien

de plus dangereux

que

dilettantisme. Sa base fondamentale est

') Félix Klein, Autour du dilettantisme, p. 26.

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immédiate »* La double tendance *)• qui l'a créé, trouve- en même temps dans le dilettante une disposition naturelle correspondante. Là où Bourget et Klein ne voient

qu'une attitude de l'esprit, nous découvrons, quant à nous,

des actes

de

la volonté.

Et

cela

se comprend.

Il y a en

nous deux facultés supérieures : l'intelligence et la volonté. ■

La première n'exécute qu'un travail de compréhension ; la seconde assure une possession. Dès qu'un objet de perception sensible a été saisi par l'intelligence sous la forme abstraite et générale de concept, et qu'un prédicat lui est appliqué par l'opération du jugement, cet objet appréhendé devient nécessairement et immédiatement susceptible des réactions des facultés volitives et, par là même, appétible ou haïssable. Il faut que ce phénomène de réaction de la volonté sur le jugement se produise, pour qu'il y ait désir ou répulsion et, conséquemment, pour que notre volonté s'efforce de l'acquérir ou de le repousser. Faire donc du dilettantisme une opération purement intellectuelle au sens propre du mot, c'est en réduire singulièrement la portée. Le défaut de toutes les définitions citées est de ne tenir aucun compte de l'amoralité ou de l'irresponsabilité voulue du dilettante, alors que, par le fait même qu'elles dépendent de la volonté, les jouissances du dilettantisme doivent recevoir leur étiquette morale positive ou négative. •

En tenant compte

de

ces

éléments divers, et avant

d'aborder la modalité propre du dilettantisme et ses relations avec nos facultés, nous le pouvons définir : « Une disposition ou une habitude 2) de la volonté, cherchant la jouissance dans des représentations que nous offre l'intelligence aidée de l'imagination et de la mémoire, sans avoir

égard à la valeur morale des actes volontaires qui nous

') Dans un autre chapitre de notre travail, où il est traité de Yorigine

du dilettantisme, nous montrons que ses causes sont : 1° le scepticisme ;

2o le développement de l'esprit critique, conséquence nécessaire de

l'égotisme qui caractérise toutes les philosophies rationalistes et matérialistes contemporaines.

a)

Habitude est mis ici comme traduction du mot scolastique habitus.

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procurent

1° l'intervention de toutes nos facultés supérieures. Con- séquemment, le dilettantisme doit être jugé d'après l'influence morale qu'il exerce sur celui qui s'y livre, et d'après la moralité des moyens qui procurent cette jouissance ; 2° que ce mode particulier de plaisir se limite à des actes internes ; 3° la part énorme de nos facultés d'appétition dans la jouissance dilettantiste.

*

cette jouissance ».

Nous établissons par

là :*

II y a lieu

de se demander d'abord ce que peut valoir

la jouissance que procure une représentation imaginative ou médiate 1). Est-elle équivalente à la jouissance immédiate ou directe que peut susciter la perception d'un objet par nos sens externes ? Un exemple éclaircira le problème : Un homme voit un

ensemble de couleurs chatoyantes, harmonieusement combinées dans leurs tons et dans leurs formes. Il en éprouve

un plaisir. Le sens (physique) de

impressionné, peut par un travail réflexe de la volonté délecter dans cette activité : d'où jouissance de la possession représentative de l'objet vu. — Supposez un second auteur placé bien loin de cet objet, et le premier lui narrant' ce qu'il a vu. La jouissance peut-elle être la même? —- Ou encore, le premier sujet se retrouvant, quelques heures après avoir quitté l'objet dont la vision l'a charmé, loin de l'objet entrevu, peut-il, en se l'imaginant, éprouver le même plaisir qu'au moment où il l'avait devant les yeux ? La réponse nous semble claire : Si la mémoire est assez fidèle pour relever exactement toutes les circonstances dans lesquelles l'objet appétible a été présenté ; si l'évocation se fait avec la même simultanéité de présence des différentes parties concourant à donner l'illusion, la jouissance

la vue agréablement se"

') Nous appelons médiates les jouissances que nous obtenons de toute ' manière indirecte, soit par la mémoire, soit par l'imagination, soit pa.y leur concours réuni.

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devra être la même. Tout homme capable d'apprécier une; beauté plastique, par exemple, éprouve une jouissance intense par une simple représentation imaginative. Cette

représentation éveillée dans son souvenir, il la localisera,

soit sur le papier qu'il a devant lui, soit à

quelconque de l'espace si ses yeux sont perdus dans le vague. Il se la représentera à peu près dans les grandeurs et dimensions qu'il a vues ou conservées présentes. Qu'une imagination exercée arrive à concrétiser suffisamment les détails pour éprouver ces jouissances intenses, il est aisé de s'en convaincre. Rappelez le souvenir d'un fait très désagréable, par exemple le grincement de la craie sur un tableau ou d'un métal sur un autre métal ; au bout de quelques instants d'effort d'imagination soutenue sur ce point, une personne quelque peu nerveuse éprouvera les contractions provoquées par le bruit réel. Parlez de choses répugnantes ou décrivez de manière expressive des plaies ou des accidents, et vous verrez nombre de personnes, travaillées par d'irrésistibles imaginations, éprouver des malaises qui peuvent aller jusqu'à l'évanouissement. . Qu'on ne nous objecte point que seul le sens de la vue peut être touché par ces représentations vives. La triste et puissante influence de l'imagination dans le domaine particulier des phénomènes sexuels, montre assez que la jouissance imaginative se rencontre dans d'autres sphères de la sensibilité. — L'artiste qui sans instruments compose oratorios ou opéras tandis qu'il couche ses notes sur le papier, prétend entendre en même temps ce qu'il écrit. La lecture d'une partition de musique évoque en lui la sensation d'une audition parfaite, peut-être même plus parfaite que l'exécution réelle où l'imperfection sera inévitable. La réponse à notre première question est donc affirmative : il est possible de jouir intérieurement de sensations, non localisées dans les organes des sens externes, mais provoquées par le travail de l'imagination et de la mémoire sur l'intellect, celui-ci agissant à son tour sur la volonté.

un point

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Ainsi est établie la base première et fondamentale du

dilettantisme : la possibilité d'obtenir des jouissances

d'origine

presque entièrement subjective ; la possibilité

de jouir-

d'une foule de sensations sans se donner à aucune. * •

Reportez-vous au marquis de Priola *) refusant Madame - de Villeroy qui s'offre à lui, et jouissant davantage de ce " triomphe moral que du plaisir sensuel qu'il dédaigne, et vous verrez une seconde face du dilettante. Le sacrifice d'une jouissance matérielle à une autre jouissance matérielle même éloignée exige l'intervention de la volonté et du jugement qui considère comme mal une jouissance inférieure exclusive d'une jouissance d'ordre ou de qualité supérieure. La meilleure preuve en est que ce phénomène

ne se produit pas chez l'animal qui est dépourvu de réflexion. L'animal en présence d'une jouissance immédiate ne la refuse pas. L'homme seul peut choisir une privation momentanée pour obtenir un but ultérieur. Ecartons le refus des jouissances physiques immédiates, ou l'acceptation de souffrances subordonnées à un but plus

noble et ultérieur : les martyrs des premiers temps,

soldat souffrant tout pour la gloire ou l'honneur militaire, le peau-rouge acceptant la torture afin d'affirmer sa virilité et son mâle courage, fournissent des exemples de ce mode de sacrifice. Il n'est pas difficile de l'expliquer. En effet, la satisfaction obtenue au prix de ces sacrifices apparaît supérieure, parce qu'elle est susceptible de procurer plus tard une satisfaction que rien ne pourra détruire : le ciel pour les croyants, la gloire pour le conquérant, le séjour avec le Grand Esprit dans la prairie éternelle pour le sauvage simple et primitif.

le

•) Marquis de Priola,

par

H. Lavedan, fait l'objet d'une étude

spéciale dans l'ensemble de notre travail. L'épisode auquel il est fait ' '

allusion tire sa valeur du fait, que c'est à la suite d'une conversation avec un des figurants principaux de la pièce, que Priola se décide à ce changement de conduite.

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■'

Priola? C'est un homme- qui .a-

maintes fois fait profession de matérialisme cynique. Que voit-il donc dans ce refus si caractéristiquement dilettante? Il y trouve un tout petit moment de joie actuelle qu'il n'a pas encore éprouvée, ou plutôt qui en cet instant lui paraît préférable. A la suite de l'entretien qu'il vient d'avoir, c'est dans cette humiliation de sa victime, qu'à ce moment précis se trouve la joie, le plaisir, la jouissance personnelle la plus grande*. Et aussitôt il se laisse aller à ce désir, il l'accoin-:

plit, il en jouit et raconte sa jouissance. Il a obtenu le seul but qu'il poursuivait : la . jouissance de Yinstant, et de ce qu'il voulait. Dorsenne refuse l'offre que la malheureuse Alba lui fait de sa personne et de sa vie :), offre que rendent spécialement tragique sa connaissance profonde du caractère de la petite passionnée et les circonstances affreuses qui l'ont jetée dans le désespoir. Pourquoi? Est-ce de la part de Dorsenne résolution absolue de ne pas se marier? Est-ce manque d'amour? Est-ce un motif quelconque plausible ? Non, un simple souvenir, une idée qui lui revient brusquement l'arrête, et, calmement, imperturbablement, il refuse sans se laisser toucher par la parole qu'il vient d'entendre. A cette heure, à cette minute cela lui semblait mieux pour lui. Les responsabilités encourues par sa conduite précédente, par sa séduction longuement et intelligemment menée ; l'œuvre utile qui s'offre à lui en évitant la catastrophe qu'il prévoit, rien ne pèse un instant dans la balance. L'idée de son plaisir futur, des jouissances particulières auxquelles il renoncerait Fa frappé, et cette idée seule le guide. Ne me dites pas que . Dorsenne ne jouit pas à cette heure même ; qu'il n'est donc -

En

est- il ainsi1 pour

■') Ce personnage est extrait du roman très connu de B our get: Cos- ntopolis. — Dorsenne qui s'était fait aimer d'Alba Sténo, pour « enrichir sa collection de moulage d'âme », dirons-nous en reprenant une de ses expressions caractéristiques, se trouve en fin du roman le seul sauveur possible de cette jeune fille qu'une série de catastrophes morales laissent dans la plus grande solitude. Il se dérobe à ce devoir avec une incon** science bien faite pour faire juger son dilettantisme.

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pas dilettante : son refus se motive par son désir de continuer à jouir de son indépendance personnelle, à sa guise ; ce qui ne se peut qu'en gardant Gette liberté absolue que la «> sottise » *) lui ferait perdre. La caractéristique du dilettante est bien ce côté

essentiellement subjectif de son appréciation. Selon la disposition de l'heure, du moment, selon l'idée qui lui est présente au moment même d'agir, la décision se prendra. C'est cet égoïsme capricieux qui sera la déterminante de la volonté, sans aucune considération étrangère à l'individu lui-même. De là résulte en même temps son caractère forcément superficiel. Est-ce à dire que la jouissance est moins intense ? Nous ne le croyons pas. Le dilettante se rend aisément compte qu'il doit se contenter d'une série de sensations ou sentiments légers, pour pouvoir jouir plus souvent. De plus, il est conscient que la jouissance qu'il obtient est préparée par lui ; il l'a telle qu'il l'a voulue. Ce dernier point achève de caractériser sa disposition particulière. Le dilettante s'est préparé sa manière d'être. Il s'est habitué, par l'analyse intensive sur lui-même à laquelle il se livre, à détruire autant que possible la spon>-

tanéité de sa nature. Il ne se donne

mouvements irréfléchis ; il a contracté l'habitude d'étudier : 1° les

situations dans lesquelles il va se trouver, 2° la jouissance qu'il en pourra retirer, 3° jusqu'à quel point il peut se livrer pour jouir le plus possible et se retirer ensuite sans souffrir de la séparation. Sans doute ce dernier résultat ne sera pas toujours atteint ; mais si parfois quelque dilettante est pris à son jeu, au même moment il cesse d'être dilettante. - - - L'intervention des deux facultés supérieures nous paraît clairement établie dans le dilettantisme. La volonté y joue le rôle principal ; c'est elle qui éprouve, le désir "particulier à satisfaire, qui fait exécuter les moyens, qui retient le

plus par

des

') Nom qu'il emploie pour désigner le mariage. Nous le reproduisons pour bien faire sentir sa manière de voir la vie.

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.dilettante à l'abri de toute participation de son propre être. Cet ensemble de faits dénature donc la volonté et la détourne de son but réel et primordial. Ce qui rend plus difficile l'étude du rôle de la volonté, c'est que le dilettante se cantonne d'ordinaire dans des jouissances d'ordre spéculatif. La volonté doit agir d'une manière préalable pour préparer la disposition intérieure requise. Le dilettante a donc besoin d'-être un homme dé culture intellectuelle développée. M. Bordeaux réduit à trois les conditions préalables, à savoir : le scepticisme, le gai savoir et la souple sympathie. Il fait rentrer dans ce dernier terme le pouvoir de s'assimiler facilement tout ce qui tombe sous l'action de notre être. Par le gai savoir il entend l'héritage reçu de la science et de l'histoire et qui nous met à même de jouir des œuvres de nos devanciers. Nous préférons ranger le scepticisme parmi les causes directement productrices du dilettantisme. Le gai savoir se rattache au criticisme, seconde cause fondamentale à notre avis. Quant à la souple sympathie, qui nous est décrite d'une manière charmante et qui seule intéresse cette partie de ce travail, elle vise la formation particulière de la volonté, et son action modératrice de la jouissance des sens. Si M. de Priola est peu passionné, tout comme Dorsenne, Jacques de Tièvre \) ou, même au début, comme cet odieux Robert Greslou2), un fait s'accuse à l'étude de leurs caractères : la passion physique ne sert qu'à l'acquisition d'un but préalablement décidé par l'intelligence et voulu par la volonté. Dans l'ordre normal du processus passionnel, la séduction de la volonté se produit par degrés, son intensité est progressive. L'énervement augmente au fur et à mesure, et plus l'influence de la passion se fait sentir, plus la volonté a de la peine à ne pas, y correspondre. Ce n'est pas tout:

*) Personnage de Mariage Blanc de Lemaitre. . ,f) Personnage dit Disciple de Paul

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Une fois entré dans la suite des différents degrés d'action de la passion, sans une intervention de l'intelligence, un

arrêt du processus passionnel n'est plus possible, la volonté désirant naturellement la possession d'un but qui lui semble appétible et dont rien en elle-même ne la détournera. Or voilà justement en quoi consiste cette disposition spéciale que nous découvrons chez le dilettante. L'esprit critique, dont le développement est un des facteurs nécessaires au dilettantisme, permettra à son adepte de s'observer sans cesse : il en résulte que la volonté n'est sollicitée que

conformément à la raison,

ou plutôt à

la

loi

fixée

par cette

intelligence.

Il en résulte encore

que

le but poursuivi

d'abord se modifiera en cours de route, sous l'impression nouvelle de l'un ou l'autre changement d'état d'âme du dilettante. Tel Priola ayant d'abord désiré Mme de Villeroy,

puis à la suite d'une conversation avec Brabançon se décidant à la refuser. Et nous le voyons ultérieurement assez maître de ses sens pour réaliser son double programme : la

physique pour

séduction victorieuse

la nouvelle jouissance morale entrevue. Qu'on ne compare pas cette disposition à celle du chrétien, se refusant à la jouissance pour obéir à la loi divine. Il y a une différence dans le but final qui détermine à l'action, il y en a une autre dans la cause déterminant le refus. Le chrétien s'oppose à la tentation dès le début, et ce n'est pas dans son

et le refus de la jouissance

intelligence seule qu'il cherche le secours nécessaire. Dans le cas qui nous occupe, la volonté dirige tout et se maintient dans l'ordre des jouissances égoïstes. Outre le désir ordinaire suivi de la jouissance que procure la possession de l'objet désiré, il y a ici une préparation volontaire du désir et de sa réalisation. La jouissance peut donc être considérée comme double ;

de l'obtention

d'un but voulu et préparé, que de la possession' d'un bien

de voir notre

car

il. est

clair

que

l'on jouit davantage

non prévu. Sans compter la satisfaction

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volonté réalisée. Et ce plaisir est considérable ; il est

l'indice de notre supériorité réelle sur ce qui nous entoure. . La raison aussi joue un rôle particulier nettement établi : elle est au service de la volonté ; elle devient l'instrument, la balance de ce qui peut nous faire plaisir. Gardienne vigilante de la volonté, elle écarte les désirs spontanés et prévient un don complet de la personnalité qui nécessiterait ensuite une séparation peut-être douloureuse. La raison soupèse d'avance ce que le dilettante aura comme jouissance ; elle lui indique le moyen d'obtenir telle ou telle jouissance particulière, et lui montre en même temps le moment, précis où il faudra s'arrêter pour ne pas souffrir de la cessation de la jouissance ; elle prévient la possession pleine qui créerait des liens durables et dont la rupture serait pénible. — Comment accomplit-elle ce rôle ? Souvent par la simple présentation d'une idée connexe qui rappelle quelle serait la conséquence d'un don plus entier de l'être. Tel Dorsenne refusant le mariage avec Alba pour garder sa liberté de mouleur d'âmes. Le nombre des jouissances ainsi obtenues sera-t-il plus considérable? Nous n'hésitons pas à répondre : oui. Du moment que cette maîtrise de la volonté, qui met le dilettante à même de ne se donner que pour autant qu'il le veut, est obtenue, il lai est loisible d'effleurer foule de sensations et sentiments que beaucoup se refusent, soit par crainte d'y être réellement pris, soit parce que leur- devoir moral s'y oppose. Ensuite l'habitude prise de rechercher en tout ses propres jouissances donne au dilettante l'art d'en découvrir et d'en créer là où personne d'autre n'en verrait. De plus, le -dilettante ne jouit pas

occasionnellement des actes qu'il a

des jouissances licites), mais il agit

à l'acte dans l'ordre normal, la jouissance devient finale ; d'occasionnelle, .elle ^st habituellement voulue, ,

*

posés (ce qui est

la

norme régulière

pour jouir; , Corrélative

*

*

La nature du dilettantisme

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Cos dernières lignes touchent aux conclusions morales qui se dégageront d'une autre partie de notre travail : Le dilettantisme est' immoral par les moyens qu'il emploie, puisque tout lui semble légitime pour obtenir la jouissance; — immoral par sa fin, puisqu'il détourne l'activité humaine de son but ; — immoral dans ses conséquences sociales, car il substitue la recherche individualiste de la jouissance à l'accomplissement des devoirs sociaux.

Cte Ph. de Ribaucourt.